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Full notice

Title : La Revue des lettres : paraît le 15 de chaque mois / directeur Georges Barbarin

Publisher : (Paris)

Publication date : 1925

Contributor : Barbarin, Georges (1882-1965). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 712

Description : 1925

Description : 1925 (N1)-1926 (N12).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k37068w

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32858597k

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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CANNÉE

FÉVRIER 1925

La Revue

t

des Lettres

SOMMAIRE

Réponse aux /!non~mcï. Paut-Louis COURIER Le Cheval t'm&oHa&~c Robert RANDAU

rro)~dEr/4m.t)~)'&f'c. Albert LAXTOINE. Le Vol à ~Ot?f. Yvon LArAQUELLKRIE Z,cHres t~tmex Rcnce DUNAN.

Le Sphinx L'fnf/o~no~ Edmond ROCHER. Bijoux X.

Bt7/c/QMaur)CcBo;'s.!or~ Ep)STE.\ÏO\.

De l'Egoïsme. Claude CHAUVI ËRE Quclques Conteurs cefue~ Pierre NÉZELOF.

Le Conservateur des /~t/pof/)eses.

Le Ramasseur de jRQ~o<ï.

CHRONIQUES

LES LIVRES. Gérard do Xcr~I, Koupnne, Henri de Rfgnifr, Anatole France, etc., par ~'c~~<* /?M~ec~ Jack Londnn, Marguerite Audnus, C.-F. R~mui, etc., par Georgrr .R.xrbari~t lohan H(lj~r, pu P. AtrM~ A. Baillot, par G. ~tcAtiM~.

PARAIT LE 15 DE CHAQUE MOIS

RÉOACTtO)\i 8, Rue Stanislas, PARIS (V)e)

ADM)~)STRATtO\ 16, Quai Chartes-VH, CHtNOt\f "~U

? 1


Le Secrétaire de la Rédaction reçoit le samedi, 8, rttE&ant's~, Pans de 2 à 6 heures.

Envoyer à la Rédaction les communiqués et les manuscrits Manuscrits. Les auteurs non avisés dans le délai de DEUX MOIS de l'acceptation de leurs ouvrages peuvent les reprendre au bureau de la Revue où i!! restent a leur disposition pendant dix mois. Pour les recevoir a domxeife, ils devront envoyer le montant de l'afFrancaissemLnt.

Adresser à J'Mï'MM~OK les abonnements, demandes dé numéros, changements d'adresse (o fr. 7~ en timbresposte), journaux, revues et livres (ceux-ci en double exemplaire).

A paraître dans nos prochains numéros Une colossale mystification

littéraire Pierre &HO~. Dialogue entre un père et son fils. J?H~f à Paris ~0~~ Conrad intime. ~OK~OK. ~7~j l'allée Les ~HrM maîtres priMC~.f. ~M'aJa~~ Colette Etc., etc.

L'ARGUS DE LA PRESSE 37, rue Bergère. Paris

coupures, extraits de tous les journaux du monde entier.

La

Revue des Lettres

Directeur Secr~es Barbarin

par VERUS.

par CLAUDE AVELINE. par A. BAILLOT.

par IDA R. SÉE.

par MAxiMiLiENNE HELLER par HE~Ri CARUCHET. par PAUL LABBÉ.

par UN PROVINCIAL.

LE COURRIER DE LA PRESSE 21, boul. Montmartre, Paris lit toutes les publications du monde. Coupures, extraits.


La page classique

Réponse aux Anonymes

Il s'appelle Mingrat n'avait guère plus de vingt ans quand, au sortir du séminaire, on le fit curé de Saint-Opre, village à six lieues de Grenoble. Là, son zèle éclata d'abord contre la danse et toute espèce de divertissement. Il défendit ou /!< défendre par le maire et le sous-pre/e~, qui n'osèrent s' y ré/user, les assemblées, bals, jeux champêtres, et fit fermer les cabarets, non seulement aux heures d'office, mais, à ce qu'on dit, tout le jour, les dimanches et fêtes. Je n'ai pas de peine à le croire nous voyons le curé de Luynes défendre aux vignerons de boire le jour de saint Vincent, leur patron. L'autre en<repr~ de réformer F/tabillement des femmes. Les paysannes en manches de chemise, ayant le bras tout découvert, lui parurent un scandale affreux.

Remarquez que sur ce point les prêtres ont varié. Menot, du temps de Henri Il, prêcha contre /es nudités en termes moins décents peut-être que la chose qu'il reprenat/. Ainsi firent Maillard, Bar/eue, Feu-Ardent et le petit Feuillant. C'est même le texte ordinaire de leurs sermons, qu'on a encore. Mais depuis, sous


Louis XIV vieux, un cure /7-ou~a fort mauvais. que la duchesse de Bourgogne vînt à Fe~tse en habit de chasse qui &ou/o/?/!a!/ jusqu'au menton et avait des manches. Il la renvoya s'habiller, hautement loué du roi et de la cour. La duchesse alla s'habiller, et revint bientôt à peu près nue, les. épaules, les bras, le dos, le sein découverts, la chute des reins bien marquée. C'était l'habit décent, et elle fut admise à faire ses dévotions.

Mais faMe Mingrat ne souffrait point qu'un bras nu se montrât à féglise, et même ne pouvait, sans horreur, dans les vêtements d'une lemme, soupçonner la forme du corps. Ami du temps passé d'ailleurs, il prêchait les vieilles moeurs à fd~e dé vingt ans, la restauration, la restitution, tonnant contre la danse et les manches de chemise. Les autorités le sou~ena!en<, les hautes classes l'encourageaient, le peuple l'écoutait, les gendarmes aussi, et le garde-champêtre, qui jamais ne manquaient un sermon. Enfin il voulait rétablir, d~accord avec ses supérieurs, la pureté de ranc~'en régime.

Paul-Louis CouRjER..


LETTRES DE LA BROUSSE

Le cheval imbattable

Nous galopions à bride abattue dans cette savane de la Boucle du Niger courbé sur ma selle, je ne songeais qu'à guider mon cheval à travers les termitières, les cratères de terre rouge construits par les fourmis moissonneuses, les trous de chacal, les gerçures du sol l'animal que je montais était renommé pour sa vélocité et pour sa résistance à la fatigue dans la tribu touareg à laquelle nous l'avions enlevé un mois auparavant. Une légende s'était formée autour de lui on contait qu'il se rendait d'une traite de la mare de Tin Taborah à la mare de Gossi, qui sont séparées par trois bonnes journées de marche de nomade il ne soutenait ses forces pendant cette formidable étape, ajoutait-on, qu'en buvant un seau de lait dans chaque campement qu'il traversait sur sa route. Son nom, en tamachek, signifiait quelque chose comme le prodigieux coursier, ou le chef des chefs parmi les équidés. Depuis que j'étais son cavalier, je l'appelais, selon l'occurence, sale bête ou mon chéri.

Du haut d'un vallonnement, je constatai que, dans notre fuite, nous nous étions éparpillés en éventail une plaine s'étendait devant nous, hérissée de fourrés d'épineux, d'herbes à graines barbelées, d'arbres escaladés par des lianes, de buissons d'euphorbes, de palmiers fourchus, de rôniers l'air, embrumé par


les pulvérulences que le vent farouche arrache au sol dans ces climats, emmagasinait l'étouffante chaleur méridienne et me brûlait les yeux l'intérieur de ma bouche racorni par la soif, me paraissait tanné de frais.

IJ n'était point temps de penser à boire du reste j'avais perdu mon bidon au début de la bagarre derrière moi, à une centaine de mètres, retentissaient les cris aigus des Touaregs lancés à nos trousses, couchés sur leurs chevaux de temps à autre quelque fils de chef nous lardonnait, dans un grand hurlement, d'une insulte qui provoquait à rire ses compagnons, et à laquelle nous n'avions pas le loisir de riposter. Je serrais les genoux, et, de temps à autre cinglais les flancs de ma monture avec la grande lanière de ma bride peuhle en cuir tressé. Mon cheval, la tête horizontale, galopait de toute la force de ses jarrets.

Une heure auparavant, rendus inattentifs aux indices de la brousse par l'apparition, à quelques kilomètres de notre piste, d'un manipule d'autruches, nous avions été nous jeter stupidement dans une embuscade de Touareg. Depuis le petit matin, nous étions sur la trace des guerriers dissidents survivant aux combats de la veille, où cinq cents cavaliers magnifiques, convaincus par un marabout thaumaturge que Dieu changerait nos balles en gouttes d'eau, avaient opéré une charge impressionnante sur notre colonne principale, retranchée derrière ses mitrailleuses un énorme gâchis s'en était suivi pour nos agresseurs, avec force écrabouillades et estropiades plus de deux cents guerriers s'en furent ainsi, pour avoir ajouté foi aux imbécillités de leur marabout, rendre leurs menus comptes à Allah l'Elevé et le Très clément. Allah, j'en suis certain leur pardonna leurs peccadilles en considération de leur foi.

L'embuscade où nous~avions ce jourd'hui donné tête baissée, était commandée par le vieux chef Ghâli, grand dépendu féroce et rusé, à qui avait été


confisqué le cheval que je montais je savais qu'il était entiché de l'animal à un point surprenant. Notre détachement comportait une douzaine de cavaliers peuhls sous les ordres d'un lieutenant et quelques tirailleurs bambaras. Déconcertés par l'attaque imprévue des nomades, les peuhls s'égaillèrent à fond de train dans les savanes et les touareg, attachés à nos trousses, nous ramenaient vivement aux avant-postes. °

Je venais de franchir, avec une dextérité dont je m'enorgueillis en secret, une bande d~ terrain encombrée d'un lacis de coloquintes où maint animal moins robuste que le mien aurait embarrassé ses pattes parmi les tiges sinueuses de ces cucurbitacées quand j'eus soudain froid au cœur jé découvrais en effet que mes compagnons, notoirement moins bien montés que moi, me dépassaient d'une façon sensible j'apercevais même, loin de moi, à ma droite et à ma gauche, les touareg rués à la chasse à l'homme, et brandissant qui des lances, qui une épée de fer. « En bonne logique, pensai-je, puisque de notoriété publique, mon coursier est le parangon des coursiers, puisqu'il donne en ce moment toute la vitesse dont il est capable, puisque nous fuyons les uns et les autres en ligne droite, je devrais me trouver à la tête et non à la queue de mes camarades. » Et comme on raisonne plus avec son instinct qu'avec son intelligence quand on gagne au pied en pleine déroute, je décidai, non sans un frisson des plus déplaisants, que j'étais sans conteste perdu dans un quart d'heure, les nomades qui galopaient à mes côtés se rabattraient sur moi et me couperaient la route puis, à leur loisir, qui ne serait pas le mien, ils me trancheraient la tête, et je mf rappelai à cette occasion que leurs couteaux étaient fort mal aiguisés. Pendant un court instant un nuage flotta devant mes yeux je ne revis pas, en mes secondes d'angoisse, le tableau de ma vie, ainsi qu'il adviènt, assure-t-on, aux gens qui se noient, mais il me fallut un sérieux effort de volonté pour récupérer mon sang-froid 'd'un mou-


vement automatique, ma main droite plongea dans une de mes fontes, et se glissa dans le bracelet de cuir auquel était lié mon revolver mon dessein, dont je ne me rendis compte qu'après, était, lorsque les touareg m'entoureraient, de tâcher d'en démolir un ou deux, puis de me brûler la cervelle. Les poursuivants poussaient des clameurs stridentes, parmi lesquels je saisis le mot d'ais, qui en langue tamachek, signifie cheval. Ces appels longuement modulés exaspéraient mes nerfs. Je grinçai des dents j'étais maintenant résolu à ma mort je la souhaitais toutefois aussi brève que possible. Alors seulement le paysage m'apparut à nouveau, mais sinistre et impassible mon esprit était envahi par cette unique pensée tue avant d'être tué. Une fois encore je m'ébahis machinalement je voulais observer les premières péripéties du massacre de mes tirailleurs par les dissidents je connaissais assez mes compagnons noirs pour savoir qu'avant de succomber ils feraient tête à l'ennemi et lutteraient jusqu'au bout or les guerriers ralentissaient visiblement leur allure, et mes hommes ne cessaient de gagner du terrain sur eux je profitai de mon passage sur un terrain plat pour tourner la tête le chef n'était plus qu'au galop de chaise ;'ses invectives me parvenaient de moins en moins distinctes bientôt mon cheval, toujours ventre à terre, accrut la distance qui me séparait de l'énergumène. J'éprouvai alors la sensation de délivrance qui restitue aux êtres résignés à la fatalité et leur énergie et le goût de la vie. Les Orientaux ont d'intéressantes métaphores pour exprimer cette impression mais à cet instant, je ne songeais en aucune façon aux métaphores. Un quart d'heure plus tard, derrière un épais rideau de jujubiers sauvages je rejoignais mes compagnons qui s'étaient groupés pour m'attendre. Le

lieutenant, petit roussillonnais noiraud, avait mis pied à terre et carabine au poing quand j'arrivai, les tirailleurs me serrèrent les mains leurs faces étaient joyeuses et leurs sourires larges je descendis


de cheval à mon tour pour laisser souffler ma bête, et l'officier m'embrassa. « J'ai bien cru, mon vieux, que vous étiez perdu. -Eh bien j'ai cru aussi que j'étais fichu ma foi, je ne comprends pas encore comment je me suis tiré de ce guêpier et pour vous, quoi de neuf ? Rien nous n'avons même pas un blessé c'est à n'y rien piger c'est la première fois que je vois ça vous devez crever de soif Ibrahima, passe ta peau de bouc au monsieur. Ce n'est pas de refus ma gorge est feutrée de poussière Allez, vous autres, à cheval et en route nous n'avons guère à nous vanter de notre équipée de ce matin, o

De retour au campement, je m'allongeai sur mon lit et tentai, sans succès, en ratiocinant sur mon cas, dé découvrir les mobiles qui avaient amené les nomades à abandonner une poursuite au cours de laquelle ils étaient certains de nous exterminer en bon disciple de sir James Frazer, je découvrais des mobiles tirés de superstitions magiques à une action si anormale de la part des touareg le soir, à l'apéritif, j'exposai à mes commensaux une théorie très compliquée et fort plausible où la mystique se mêlait à la sorcellerie pour expliquer la crainte qui avait écarté nos adversaires de notre route.

Oh 1 je ne vous suis pas sur ce terrain, déclara le lieutenant à mon avis, leurs chevaux étaient à bout de souffle et incapables de nbus atteindre. Allons donc, mon fameux cheval, je m'en suis aperçu à mon dam, n'est qu'une.

Au moment où j'allais prononcer un mot sévère, un grand remue-ménage se fit aux environs de notre zériba, enceinte d'épineux qui est la meilleure fortification de campagne dans la brousse désertique. Peu après, parut le principal notable d'une tribu soumise il sollicita la faveur d'un entretien assis sur les talons, une tasse de thé très sucré à la main, il nous annonça que le chef des dissidents qui nous avaient donné la chasse le matin demandait l'amane, jurait d'être le moins turbulent des bandits, de payer l'impôt avec régularité, de laisser recenser ses trou-


peaux de méchantes gens, affirmait-il, nous avaient trompés sur son compte il était notre ami au fond du cœur et désirait nous le prouver il attendait, en toute humilité, notre décision, aux portes du camp. Dans cette région, il arrive souvent. que l'ennemi de la veille est l'allié du lendemain se battre est là une gentillesse, et d'ailleurs la vie humaine est considérée comme une toute petite chose sans importance. Je donnai aussitôt ordre n'introduire dans la zériba le chef avec une souveraine dignité le vieux Ghâli pénétra à pied dans le camp, suivi d'une douzaine de guerriers en nous apercevant, il jeta à terre, d'un geste élégant, son bouclier et ses armes, puis il s'assit auprès du notable il confirma sans délai ses intentions il avait appris un demi-heure auparavant, la mort du grand chef de sa tribu il posait sa candidature à cette place euviable notre aide lui était nécessaire pour que son ambition fût satisfaite nous aurions à l'avenir en lui le subordonné le plus obéissant du pays.

Une affaire de cette importance ne pouvait être traitée au pied levé les touareg raffolent des longues palabres, des discussions interminables, des horsd'oeuvre de la conversation la suite des pourparlers fut renvoyée au lendemain.

Ce fut alors que le chef, alléché par l'odeur du riz qui, non loin cuisait dans les marmites, nous affirma que ,sa confiance en nous était absolue. Je profitai de ce moment de détente pour l'interroger. « 0 Ghâli, ta conduite de ce matin nous a surpris et même inquiétés; pourquoi, alors que j'étais à ta merci, m'as-tu épargné ? Tu supposes bien, répliqua-t-il avec vivacité, que si je ne t'ai pas tué, ce n'est pas parce que je ne le voulais pas c'est parce que je ne pouvais le faire. Tu es trop aimable. Le cheval que tu montais m'appartient 'sa vélocité et sa résistance à la fatigue sont renommées dans nos tribus il est le chef des chefs parmi les chevaux il est impossible à un cheval ordinaire d'atteindre et de dépasser le roi des chevaux. Le roi des chevaux ne saurait


perdre la face devant les guerriers. Eh bien, ô mon frère, j'ai résolu de te donner un témoignage de mon amitié je consens à te restituer ton cheval. Les yeux de Ghâli s'allumèrent.

Je n'oublierai jamais ta générosité à mon égard. Et pourtant je te plains car tu vas te priver de l'animal le plus admirable qui ait 'jamais frappé du sabot dans la brousse.

Fameuse idée que vous avez là, de vous débarrasser de cette infecte carne, me dit en riant le lieutenant. Jamais je n'aurais cru,qu'un nomade s'aveuglerait de la sorte sur les mérites de sa monture. La bête est de très belle apparence, et la beauté de ses formes flatte l'amour-propre du type. Pour sauvegarder le prestige de cette rosse aux yeux de sa tribu, il n'a pas hésité à commettre ce qui est, dans la mentalité des touareg, la pire des sottises renoncer à abattre un ennemi à sa portée quoi qu'il en soit vous voici contraint, monsieur, d'abandonner la théorie que vous nous développiez tout à l'heure et où il était question de magie. Il y a bien eu là une magie, quand même, répondis-je avec un sourire seulement chez nous cet~e magie s'appelle le snobisme. Snobisme auquel je ne sacrifierai point, je vous le jure, conclut le lieutenant, quand le snob Ghâli repartira en dissidence et fuira devant nous comme nous avons fui devant lui.

Robert RANDAU.


TR~tTÉ DE L'~MPhtBtE

Moi aussi, j'ai été féministe.

Pourquoi ne l'avouerais-je pas Que de fois notre raison esf entraînée par fe sen<!men< Si le hasard te fait assister à un combat entre deux hommes, ta sympatAte t?a tout de suite à celui qui a /e dessous, e< la conséquence dangereuse est que tu donnes tort à son adversaire.

Dès qu'on crie à l'oppression, nous accourons, en bons latins que nous sommes. Et j'ai mis ma plume au service de l' « éternelle blessée », comme jadis le bouillant Z.o/a</e~e a mis son épée au service de l'Amérique sn~en~s par là en obéissant au même !'ns~nc< généreux et avec une imprudence égale.

Le bonheurque jegoûtais dans mon ménage eut aussi quelque influence sur mon esprit, car tu n ~nores pas que les. meilleurs serviteurs du féminisme sont les hommes eut aiment leurs femmes ef les femmes qui détestent leurs maris.

Comme mon épouse n'était pas sotte, elle n'eut pas de peine à me convaincre de l'indécence dont la Republique témoignait à son égard en lui préférant /e concours d'un illettré ou d'un ivrogne. Elle s'irritait de ne point participer à .l'élection d'un conseiller municipal ainsi que les déments et les forçats, e< je concevais celle irritation (sans la partager tout à fait cependant, parce


que tout privilégié ne peu~e défendre de chérir son privilège).

Le code n'a pas été rédigé par des littérateurs qui font des phrases mais par des hommes de loi,qui savent le prix des mots, et c'est pourquoi Stendhal avait raison d'en faire sa lecture favorite. Or si ~e code désigne dans un même article les gens qui ne jouissent pas de droits politiques, cela n'implique pas pour ceux-ci une égale Jeconst'dera~t'on. Un voisinage n'est pas une cohabitation. Les femmes pourraient dire avec autant de justesse qu'en macère électorale on les traite comme des o~Cters de l'armée de terre et de mer, mais elles ne le disent pas parce que nous conviendrions moins facilement de l'offense qui leur est-faite.

C'est Jonc. un argument spécieux. Ce ne fut pas un déclin de mon affection conjugale qui m'en apparaître le mirage. Si cela était, je le confesserais sans honte parce qu'il y aurait là une relation de cause à effet qui donnerait prétexte à une glose assez divertissante. Non. La vérité est que durant de longues années a! été à même de fréquenter une société ou les hommes et les femmes étaient traités sur un pied parfait d'égalité, et peu à peu je me suis aperçu que les deux sexes n emp/o~a<en< pas le même langage. Patiemment, se/on ma coutume, j'a! noie les potnis de dissemblance, et le résultat de mon observation est que si les femmes appartiennent à n'en point douter à espèce humaine, il serait d'une injuste politique 'de les assimiler aux hommes.

Albert LANTOINE.

(A suivre.)


Le Vo! à voile

Qui fut le premier, l'œuf ou ta poule ?

La question provoqua les lazzis, les rires des vendangeurs. L'étranger souriait. Il tenait à la main une bouteille vide et en considérait. l'étiquette. De l'étiquette ou ~du château, lequel a servi de modèle à l'autre ?

Il examinait alternativement la vignette collée sur le verre et le bâtiment à l'attristante architecture. Tous deux paraissent également insipides, juchés sur leur coteau pelé, couvert de la végétation la plus élaborée et la plus monotone, la vigne 1 Alors le maître apparut. Le troupeau s'empressa autour des cuves le maître demeura face à face avec l'étranger.

Hier soir n'était ce pas vous qui chantiez des romances napolitaines ?

Si. l..

Savez-vous qu'avec un professeur vous pourri&z devenir un grand artiste ?

A quoi bon .?

A quoi bon ? Mais, pour sortir de la misère, pour.

J'ignore la misère. Je mange à ma faim et je 'dors au sec, toujours.

Vous auriez une vie plus douce.

Erreur. La vie ,de comédien n'est pas plus douce que celle de manœuvre elle est plus maquillée, voilà tout. Du reste, la vie ne doit pas être douce.

Vous avez bien de la philosophie pour un vendangeur 1


Je suis russe. J'ai vu de tristes choses le tzarisme, la guerre, la révolution.. Mon expérience de la vie m'a dicté une formule de bonheur simplifier. dans le domaine moral, rejeter les conventions, les préjugés dans le domaine physique, supprimer il fit un geste large trois objets, trois besoins sur quatre. Songez que même le savon est superflu et que le sable fin suffit à la toilette du plus raffiné

Alirs vous avez simplifié ?

Oui. Qui j'étais, cela importe peu, j'étais de ceux qui s'empêtrent dans un tas de liens inutiles, quand le bonheur consiste à exercer le plus possible tous les muscles de son corps.

Mais l'âme ?

L'effort physique rend la bête humaine satisfaite et endort la souffrance de l'âme. Je travaillais sur les quais de Bordeaux lorsqu'on m'a embauché comme vendangeur. L'été dernier, j'ai fait la cueillette du houblon dans le comté de Kent je cherche à varier les travaux. car' la monotonie engendre l'ennui. Cela me tentait de me joindre à cette invasion qui fond chaque année sur ces pauvres vignes greffées, taillées, crucifiées, ligotées, sulfatées, semblables à des plantes en zinc.

Quel dédain 1 Ignorez-vous que la viticulture est une manière de science ?

Pas de sciences pour la bohémienne Naguère exubérante elle enlaçait le tronc des arbres et poussait au hasard. Vous l'avez rendue compassée comme les repenties enfermées dans des maisons pieuses, la tête rase sous le bonnet d'hôpital 1 Nous taillons, nous émondons le plant, comme vous la vie, pour rendre le vin meilleur.

Lucullus se contentait de vins qui causaient moins de peine à pjoduire. Vos plantations excitent ma pitié, telle une oie à laquelle un régime monstrueux donne une démarche <ie chir.oisë. La gourmandise f,t la cupidité des hommes déforment les bêtes et les végétaux. Le piquet corrige le cep


capricant, les vrilles ne dessinent plus dans le vague lears arabesques inutiles et espiègles, des liens étroits garrottent le pampre et la vigne est au pilori 1

Que non pas 1 Elle est simplement ajustée comme une coquette qui supporte les inconvénients de là mode pour ensorceler davantage.

Ah 1 sur ce pays ennuyeux et net comme un plan d'architecte, quelle satisfaction de voir s'abattre la nuée des sauterelles étranges.

Mes vendangeurs ?

Quelle réaction de la fantaisie sur cette nature scientifique Vous ne connaissez pas votre équipe ? Des juifs du quartier Sainte-Catherine, des Espagnols de la rue Lafontaine, des chiffonniers et des prostituées de la place Meriadeck, l'écume des quais. Tous réalisent leurs aspirations dans la lutte, dans le vice et dans le crime au besoin 1 Vous renâclez ?. Vous avez tort. Etre soi, voilà le seul but à guigner Nous ne sommes pas sur la terre pour y copier le voisin, les ancêtres. Si vous dites je dois agir ou éviter d'agir ainsi parce que je suis Français, ou parce que je suis chrétien, ou parce que je suis socialiste, ou parce que je suis un honnête homme, prenez garde de violenter la nature Je vous laisse méditer Nietzsche vaut-il mieux mal agir ou penser petitement ?. Vous vous indignez ? Excusez-moi, Monsieur, j'ai perdu l'habitude de telles conversations. Pardonnez-moi si je vous contemple avec le même étonnement que j'éprouverais en regardant une mouette volant à voile.

La nature a de ces caprices 1 L'oiseau peut s'élever dans l'air en conservant rigides ses ailes déployées. Comme la science exige que les oiseaux battent des ailes pOtT vaincre l'action de la pesanteur, les savants renoncent à comprendre. Ainsi nous demeurerons l'un pour l'autre des énigmes. Un boulet


vous rive au château, laissez-moi retourner aux grappes où m'attache ma fantaisie du moment. Il releva sur sa robuste épaule les loques de sa chemise et s'en fut rejoindre l'équipe en se balançant avec insouciance.

Son sifnotement berçait la méditation du maître, qui songeait aux phrases de Gorki

« Tu t'es choisi un joli lot, mon faucon 1 C'est ainsi qu'il faut faire marche et regarde. Et, quand tu auras tout vu, couche-toi et meurs. » Ces mots s'égrenaient dans son esprit et l'obsédaient comme une litanie.

Yvon LAPAQUELLERIE.


Ma chérie, tu voudrais savoir ce qui se passe à Paris ? Mais crois-tu donc qu'on peut en .vingt mots exposer des choses aussi grouillantes et complexes que celles de notre Capitale ? Ce qui advient en Grèce peut, et put, toujours se dire en deux vers de Philodème ou de Straton, mais, pour Paris, il faut un poème épique.

Enfin tu vas savoir quelques petites histoires fragmentaires. Avec cela, suis les principes de Cuvier et, comme cet estimable savant faisait l'image parfaite et intégrale d'un monstre dont on lui remettait juste une dent canine, tu reconstitueras toute la Babel de l'Ile-de-Françe avec mes petits aperçus. D'abord, sache que trois dangers nous menacent Primo la Révolution secundo le déluge <e/t'o un cyclone. (Il paraît qu'il sera un peu ]à.) La Révolution est dans nos murs, cela je puis te l'affirmer. J'ai une amie qui jouit de la protection .d'un industriel New-Yorkais. Celui-même, si tu te souviens, qui détient les magasins au coin de Broadway et de la 58e Rue. Hier elle a reçu de son mâcheur-de-gomme un câble lui intimant ordre de partir illico. Le Yank disait à peu près ceci « Quoique vous n'en disiez rien, je suis informé que la Révolution a~ commencé

A Madame DOPA ADELPHI

HôteidesEtrangers

rue-Philhellène, à Athènes


à Paris. S'il y a encore des communications possibles, partez pour Nice. Si pas, achetez un chauffeur avec son auto et six brownings pour vous défendre en route. » etc.

Et il ne faut pas prendre cet Américain pour un gamin. H a soixante ans et autant de millions de dollars. C'est un homme sérieux. Donc.

Le Déluge, je ne sais d'où il viendra, de la mer, des eaux-douces, des neiges fondues ou encore d'une pluie éloquente ? Je puis te dire toutefois qu'un éditeur m'a confié hier son imminence. Lui aussi est sérieux Quant au cyclone il figure chaque jour dans la presse entre les Fratellini et l'homme coupé en morceaux. C'est dire si nous devons y croire. Tu connais maintenant les terreurs parisiennes. Ecoute ensuite les colères Il y aura ces jours une promotion Ronsard en notre Ordre Sacré de la Légion d'Honneur. Pourquoi ? Cela, les tarots n'ont pas su le dire. Tu sais, les mystères cabalistiques sont si grands. Bref 1 on va décorer un tas de gens des mastroquets, des chiffonniers, des marchands de pommades épilatoires, un cousin issu de germain de feu le préfet Barrème, deux ou trois Haï-Kaïstes dont l'un les fait en ébénisterie et l'autre en peluche pyrogravée, et d'autres moindres personnages. Mais ils étaient trente-trois mille candidats. Le conseil de l'Ordre a refusé de les décorer tous. On cite la forte parole du Grand Chancelier « Je ne veux pas que la France soit toute chevalière de la Légion d'Honneur en moins de cinq ans, et, au train où le demande le Ministre, ce serait fait à Pâques. "Il avait raison, cet homme. On en laissera donc pour la promotion prochaine qui attendra jusqu'au premier mars sans doute. Tu penses si les colères grondent. On craint une émeute à ce propos. On a calmé les plus enragés en leur promettant à tous le Prix Goncourt cette année.

Mais ce qui devient délicat, c'est que le. fameux Satyre du Bois de Boulogne a constitué avocat et avoué pour exiger la rosette. On est embarrassé en


haut lieu. Les titres du personnage sont notables. Comme dit Me de Moro Giafferi qui s'est fait son avocat On décorerait des gens qui n'ont fait que tripatouiller les meilleurs Sonnets' à Hélène et l'on oublierait celui qui les vécut ». Il est certain que le scandale serait grand.

T'ai-je dit que parmi les décorés il y aura le Cardonnel, qui est poète, curé et philethyle. ? C'est à ce seul dernier titre qu'on l'a choisi, comme naguère on fit de Ponchon, pour orner le dizain Goncourt. Notre Ministre de l'Instruction publique l'a dit en termes immortels « L'Ivrogne est une des mamelles de la vigne et la vigne une des mamelles de la France. Noble parole s'il en fut .Tu as dû voir sur les journaux grecs, car rien de notre littérature n'est inconnu au pays des sabots à la poulaine, que l'on avait, ces temps, distribué des prix littéraires ici. Le Goncourt a été octroyé généreusement à ce Grec égyptien, né à Naucrate, qui se nommait Athénée, pour ses Diphnosophistes. Le choix était bon. Comme tu sais, Fritz Forberg, en écrivant le De Figuris Veneris, a beaucoup cité Athénée qui n'était pas vergogneux. Cela méritait bien un prix. Mais, quand les Académiciens eurent voté, ils s'aperçurent que le dit Athénée était mort depuis Marc-Aurèle, ce qui fait une pièce de dix-sept siècles passés. On songea donc lui chercher des héritiérs. Finalement un brave garçon qui avait mis en français moderne la traduction de l'abbé Maroles a été jugé en mesure de recueillir le legs. Ce fut un beau jour.

Un autre prix est offert par cette Académie des Dames que chanta Meursius en vers latins. (Je parle de t'Atoisia Sigea). J'ai lu, je ne sais plus où, qu'on l'avait offert à M. Emile. Si c'est Emile Zola,. on peut sans hésiter qualifier de tardive cette justice rendue. Il est vrai qu'il fallait lui pardonner Nana. Te dirai-je que le bruit court d'une défaillance ministérielle prochaine ? Nous le regretterions, car un ministre lyonnais nous eût fait abaisser le prix du crêpe Georgette et des soieries batikables. Il


paraît que le successeur serait M. Painlevé. Nous saurons donc enfin, par décret ministériel, si l'Espace est Isotrope et la Durée Topologique. Cela nous est bien dû.

Quoi encore ? Il paraît que dans l'Estérel il existe un brave curé, qui, pour un billet de mille, marie les gens selon les canons de l'Eglise quels que soient leurs sexes respectifs et leurs parentés. On m'écrit ça de Nice. Il aurait marié très légitimement deux femmes ensemble, puis un frère et une sœur. C'est un spécialiste, qui, jadis, conjoignait des altesses et des bergères. Mais l'Altesse se fait rare et il s'est rejeté sur d'autres empêchements « dirimants ».

Tu ne me parles pas de ton séjour en Grèce ? Que dis-tu de l'Acropole et du Parthenon ? Hein 1 Quel bel emplacement pour un casino comme celui de Monte-Carlo, avec dancing et restaurant de nuit 1 Conçoit-on que le gouvernement grec laisse perdre ça, et pourquoi ? pour une mauvaise copie démantibulée de la Madeleine.

As-tu vu Olympie ? Que cela devait être charmant aux temps de sa gloire 1 Quelle belle anticipation de la fête de Neuilly 1 Je vois ça d'ici des brocanteurs, vendant au rabais des knémides usées et des peplos en loques, les baraques où l'on montrait, soit la belle Fathma, soit la Gauloise albinos, les pâtisseries sentant l'huile et le safran, des débitants de vins résineux hurlant leur camelote dont ils étaient saouls déjà, des vendeurs d'olives en saumure, de tomates frites, et de poissons grillés au cumin, des philosophes gras avec des éphèbes épilés, des courtisanes riantes et sentant le .jasmin, de la poussière, des cris, des voleurs, des bousculades et des injures en tous patois thessaliens ou asiatiques. Çà et là, des faces belles au milieu des laideurs populaires, une fillette aux yeux glauques qui faisait retourner un archonte de Délos, une négresse plus callipyge que la Vénus de Praxitèle, et des gaîtés, des chansons obscènes, autour de certain gibet qui avait vu en trois jours huit esclaves crucifiés.


Tu me diras que j'oublie d'évoquer les jeux Olympiques. Mais personne ne s'est' jamais occupé de cela jadis, sauf un vague poète nommé Pindare. Au vrai, les jeux Olympiques sont une invention de notre temps. Qui donc dans cette Grèce voluptueuse et lettrée, se serait occupé de ces faiseurs de tours, coureurs et boxeurs, voyons ? 2

Au revoir, ma chérie. Ecris-moi. Que la fille d'Ouranos te soit protectrice et les palikares aimables t Je m'atteste, pour clore, toujours tienne. Renée DUNAN

de Paris, ce 12 janvier 1925.


Le Sphinx Vendômois (Souvenir occulte)

A Edmond Pilon.

Jamais comme au Breuil, en face de la presqu'île de Thoré, je n'ai épreuve le grand frisson de la détresse préhistorique. Tout éveille ici l'idée nés origines. Vers le soir, alors que le bleu de l'ombre dévore le sang violeté du couchant, la butte du Breuil apparaît avec sa face blanche et son front boisé comme un monstre gigantesque. C'est un sphinx naturel, doublement sphinx par son énigme. Sa nuque grasse et harmonieuse dévale vers ses beaux muscles géologiques couverts d'éclatantes cultures. II affecte ainsi la noble attitude du repos et du iêve, et le frisson du soir l'anime.

Des bas-fonds palustres, la brume se lève et lentement s'empare de la vallée. Elle se meut dans un v&utrement insensible, par grandes coulées Ifiteuses, déferle à la manière des flots phosphorescents pour lécher, dans un faible élan, les parois à pic de l'éminence rocheuse.

Dans le rempart de tuf, les gueules d'ombre des cavernes béent vers ce flot illusoire comme pour l'absorbei, et des orbes, taillés plus haut, regardent tragiquement.

Où la brume limite sa nappe argentée, devait monter la mer il y a vingt mille ans. En sorte que l'illusion d'un rêve préhistorique est parfaite. Et vraiment, je suis là, devant ce paysage, si semblable à l'ancêtre, tout nu devant les fauves, traqué jusquedans mes bonheurs, immensément triste et solitaire.


Tandis que la pensée perdue aux confins des âges, je contemple le sphinx monstrueux, deux noms barbares se formulent à mes lèvres sans que je puisse discerner qui me les a soumés Ephr et Zoun.

A quoi cela correspond-il ?

Quelles réminiscences, venues' du fond des millénaires se font jour à travers les dédales de mon crâne civilisé ? ramènent à la surface des sensations jamais éprouvées depuis l'aube de ma vie, mais que je retrouve dans ]ë vertigineux recul de l'avant-être ? Le grand frisson du soir passe en moi, rebrousse un'poil imaginaire sur ma chair imaginairement nae. et je sens que je suis Ephr, un primate, presqu'an homme, q'je Zoun est ma femelle et qu'elle va m'apparaître, car elle est occupée là-bas, dans la gueule d'ombre de la caverne, à rôtir sur le feu qu'elle entretient continûment la viande fraîche, pour le repas du.soir.

Ephr et Zoun. Je suis sûr maintenant.

Je me retrouve.

Zoun apparaît De longs crins noirs fouettent ses épaules à chaque mouvement vif et inquiet de sa tête éveillée. Son buste est incliné et elle marche les jambes toujours fléchies aux genoux, son gros orteil écarté, préhensible, prêt à cueillir ou écarter les choses gênantes.

La grande misère qui pèse sur les premiers âges de l'humanité nous fait tout redouter des moindres plissementsjduso], car pour nous la mort est embusquée dans chaque repli de terrain, derrière les roches, dans le mystère des frondaisons, et notre flair, notre vue et notre ouïe sont des avertisseurs si sûrs que nous p)éférons la retraite vers le refuge de tuf aux incertitudes d'un combat inégal.

Nous menons la vie précaire des isolés. Le cataclysme qui nous a détachés de la horde nous laisse sans espoir de la retrouver. Un trou naturel que nous avons agrandi dans la roche friable et que nous avons banicadé de branches vertes grossièrement assemblées est l'habitacle peu sûr où nous nous confinons !a nuit. Nous y sommes à l'abri des bêtes énormes. L'hippopotame et le mammouth viennent s'ébrouer sur le rivage, non loin de nous, dans la r( uge lumière


du jour. L'ours nous flaire en passant mais s'éloigne vers d'autres chasses car la contrée est riche en petits herbivores. Les guépards, les ocelots et les souples panthères sont nos plus dangereux ennemis et nous les redoutons plus que le lion et le tigre qui ne sauraient forcer l'accès étroit de la caverne.

L'épieu ou la hache nue, sans autre manche que nos bras, sans autre ligature que notre poing, ne sont des armes dangereuses que par notre agilité. Mais tous les muscles agissants qui nous entourent peuvent se détendre au moment cpportun d'une inattention et nous rayer, d'un coup de griffe, du nombre de nos congénères.

Nous voudrions aller sur l'eau. Des caïmans y voguent lentement de beaux palmipèdes aux plumages éclatants s'y meuvent avec aisance des poissons d'or y virent en reflets éblouissants, et notre pauvreté nous est révélée.

D'un coup de notre épieu effilé nous avons crevé le crâne d'un jeune squalidé et nous voici, rentrant au gîte, en le traînant par les ouïes. Ses tressauts d'agonie nous le font échapper, et nous nous attardons à le reprendre, à fixer solidement nos doigts qui saignent dans les branchies du lourd poisson. Mais nous n'avons pas vu, tapi au-dessus de la roche herbue, le fauve en arrêt qui nous guette, qui, d'un bond souple et lourd, s'interpose entre nous et le refuge. Horreur 1 la gueule béante et miaulante avec les coutelas ronds des dents est là, sous un mufle froncé, des yeux d'or vert luisants de soleil une patte énorme, griffue, large ouverte, s'abat sur le crâne de Zoùn. la pluie rouge coule, les coutelas ronds entrent dans mon épaule. la patte onglée m'étreint aux reins, fouillant la chair, et la gueule rouge et fétide encapuchonne mon crâne qui craque effroyablement en un bruit de mort.

*'<-

Me voici revenu de mon voyage en songe vers les passés préhumains.

Etais-je donc l'homme de Thénay, le primate de la Beauce antéhistorique, qui précéda les Chelléens ?


Si nu devant fauves, traqué jusque dans mes bonheurs, immensément triste et solitaire.

Avais-je dépassé le pithécantrope tertiaire du Trini! ?

Où situer cette misère qui m'accable ici ?

Maintenant j'ai le regret d'avoir traversé le sang de tant de races pour n'aboutir qu'à ma misère qui est celle du primate Ephr de n'avoir pas vécu l'âge du Moustier, au long de l'antique Dordogne, dans les grottes formidables des Ezyes, de n'avoir pas meublé le crâne de la Chapelle-aux-Saints et surtout, surtout de n'avoir pu me retrouver à l'apogée du quaternaire dans la superbe intelligence des hommes du Cro-Magnon, qui gravaient à la pointe du silex, le denté des mammouths colossaux, sur les parois de la caverne de Font-de-Gaume.

Edmond RocHER.

Bijoux

Tout ce qui /u/ jadis l'orgueil des /yon/s royaux Repose entre les ors vieillis du reliquaire. Sur le sang du velours les lueurs des joyaux Allument des frissons multiples de lumière. Les grenats, les béryls, la nacre, les émaux, .Le saphir bleuissant, l'opàle solitaire, Et les rubis sQt~nanb, en notes de cristaux, Chantent la symphonie ardente de la pierre. Voici, parmi- leurs feux éblouissants et nus sont cristallisés les désirs inconnus, Les diamants tombés de la robe des fées, Et /'07't'en< laiteux qu'en gouttes de douleurs La mer vierge forma du sel amer des pleurs. Car les perles ne sont que des larmes figées. X.


BILLETS DE M~ Monstcuy Ma«rtce Boissard.

Monteur.

Quand un auteur nous heurte ou nous séduit, nous ennuie ou nous intéresse, notre premier mouvement est de le lui dire et de sau/er sur Pencrier.

En réalité on ne le tait jamais, par lâcheté, par nonc/:a<o[r, par insouciance et ce sursaut va rejoindre les audaces mort-nées dans le cimetière des intentions. 7< ne saurait en être de même pour vous qui savez 7'enaî/re de vous-même et, des cendres de fintérét, tirez un intérêt nouveau.

Je vous aime parce que vous navrez Aurel. Je vous déteste parce que vous niez le style. J'honore votre indépendance.

Je déplore votre çcBur sec.

Votre na/ure~ me sedu<<.

Votre sans-gêne me suffoque.

Je comprends votre amour des bêtes.

Je souris de votre amour des chats.


Vous avez de la sensiblerie el point de sens:&é une chemise d'orgueil, un veston de modestie, des bontés, des travers, des tics.

Clairvoyant et têtu, /?/ dangereux, bonhomme, vos vertus sont celles d'une vieille fille, vos défauts ceux d'un vieux ~ar~on.

Vous êtes cynique mais ingénu.

Vous êtes <o</non, brutal et simple.

Vous me heurtez, vous me séduisez. r

Que vous dire, en un mot, de plus ?

Votre genre me plaît. Votre genre m'irrite.

Mat's vous ne m'ennuyez jamais..

Voyez S! cela vous convient, Monsieur, c'est le sel pur de la franchise et cela vaut mieux, à tout prendre, que le sucre du sucrier.

Je demeure, tout bien pesé, votre obligé quoi que j'en aie.

EPISTEMON.


CE QUE FEMME VEUT.

De l'égoïsme

L'homme n'est pas plus égoïste que la femme. Il l'est autrement. A notre manière, si l'on peut ainsi l'avouer. Il hérite cet égoïsme triomphant que sa mère développe. Et les femmes qui reprennent l'adolescent cultivent, exagèrent un état si naturel pour mieux gouverner ou tout simplement pour en souffrir. Quelle occupation plus absolue que la souffrance et quelle autre remplit mieux les jours d'une femme ? N'est-elle pas plus satisfaite d'avoir bien pleuré que d'avoir bien ri ?

L'homme est aussi indispensable à la femme que le soleil physiquement, sentimentalement, spirituellement. Pourquoi n'y pas souscrire et nommer l'ennemi ce qui forme tout l'intérêt d'ici-bas ? C'est pour un homme qu'on se pare, c'est pour un homme qu'on se défend, c'est pour un homme qu'on s'améliore, c'est pour un homme qu'on essaie de se corrompre.

La vierge forte et la libérée me semblent monstres pitoyables. Sans amour et sans ces misères quotidiennes qui sont l'essence même de la vie du couple, je ne vois plus de plaisir tenace. Sans affection maternelle, sans dévouement (car la femme sera mère et grand'mère pour ne point se passer d'homme), je ne vois plus de raison d'être. °

Mais l'homme est l'esclave de son égoïsme devenu notre plus sûr moyen de le tenir en ménageant notre égoïsme propre si exclusif, si habile.

Savoir bien manger, bien s'asseoir, bien penser, bien s'accommoder des autres sont des vertus. Il faut essayer de dégager les meilleurs moyens de se sentir le mieux possible au sein de l'inconnu et de l'éphémère. Claude CnAuviÈRE.


Quelques Conteurs actuels

Il est inutile, je pense, de rappeler ici que Maupassant fut le grand créateur du genre. Depuis ce narrateur inégalable et près duquel les maîtres actuels doivent se sentir petits garçons, le conte a envahi journaux et périodiques où souvent il fleurit en bonne place. Pas une gazette vraiment, digne de ce nom qui ne donne quotidiennement une de ces petites œuvres d'imagination que, d'ailleurs, une clientèle féminine lui réclame impérieusement les femmes n'ont-elles pas de tout temps aimé qu'on leur racontât des histoires ? C'est un fait acquis, par exemple, que le Journal doit en grande partie sa vogue à l'excellence de ses conteurs:

Mais au juste, qu'est-ce qu'un conte ? Existe-t-il des principes qui le déterminent et auxquels il doive se soumettre ? Peut-on en donner une bonne recette comme on le fait d'un plat savoureux ? Certes 1 et les règles qui le gouvernent me semblent aussi nettes que celles dont l'autorité préside à la confection d'un coktail ou d'une tragédie classique.

Le conte, du, moins tel qu'on le comprend de nos jours, est un récit de deux cents lignes environ, comportant un nombre de personnages aussi restreint qu'il est possible, une action rapide qui se déroule normalement pour trébucher sur un dénouement imprévu. Ce renversement de situation, ce passage du comique au tragique ou inversement, cette douche écossaise intellectuelle doivent solliciter toute l'attention et tout le tact de l'auteur c'est le tour de main de la cuisinière dont dépend la succulence du civet.


II est nécessaire d'ajouter que les premières lignes du récit doivent subjuguer l'attention. Un bon conteur est dans l'obligation de débuter par un coup de maître. Que la fin, surtout, soit particulièrement soignée, qu'elle ménage au lecteur une surprise, et, lui découvrant des aperçus originaux, qu'elle l'incline sans effort vers une gaîté renouvelée ou une méditation personnelle. Un mot enfin pour le style c'est le plus simple, le plus direct, le plus objectif qui est le meilleur. Etre pittoresque et clair, voilà le fin du fin 1

Il semble donc, qu'avec de telles données, il doive être facile de faire un conte et de le faire bon. Erreur 1 ouvrez les journaux et les revues, la nouvelle agréable à lire y est l'oiseau rare, la pépite perdue dans des mètres cubes de gangue. Partout fourmillent de pâles et d'inconsistantes élucubrations écrites par leurs auteurs à la va-comme-je-te-pousse et à la couleur de leur esprit. C'est que le conte est une petite œuvre d'art délicate qui exige beaucoup d'égards, de soins, et, pour tout dire, d'amour. La moindre de ses imperfections saute aux yeux. Sonnet de la prose, pour mériter louange, il doit être sans défaut. D'où vient-donc que tant de mauvais récits encombrent les gazettes Tout d'abord, les journaux ont bien leur responsabilité t Lequel d'entre eux n'impose pas aux auteurs le supplice de la limitation ? «Faites .court disent-ils. Et le malheureux, à force de rogner, de condenser, de quintessencier, livre une œuvre toute sèche, sans âme, sans fantaisie et que souvent encore, en dernière heure, les ciseaux du.rédacteur en chef châtrent de ses derniers charmes. N'époussetez pas non plus de trop près la morale et les mœurs, gardez-vous du badinage et de la frivolité 1 intime l'un. « Honni soit le mot trop vif et fuyez telle la peste des expressions comme faire famouf », enjoint un autre. « Enfin, ordonne un dernier, souvenez-vous que nous avons une clientèle à ménager. L'épicier est tabou et le charcutier sacro-saint ne tirez pas non plus la


barbe du pharmacien, et si vous parlez des notaires, que ce soit avec respect. Et, surtout, rappelez-vous bien que les curés vous sont aussi inconnus. que le nombril de Cléopâtre, et si, un jour, insensé, vous vous avisez de leur existence, sachez bien que l'enfer sera un tourment trop doux pour châtier un pareil sacrilège, l'enfer où croupissent dans le mépris le plus noir et l'oubli le plus sordide les contes refusés ') 1

Quoi d'étonnant que devant de semblables défenses, les auteurs versent dans le convenu et le banal ? Mais n'ont-ils que des excuses ? Il faudrait en trouver beaucoup pour justifier tant de galimatias Tel à qui est advenu une petite aventure, la croit capable d'intéresser l'univers, il se sent une démangeaison au cerveau, prend sa plume, couche l'histoire sur le papier, la porte au journal, et pour un bonhomme satisfait de soi, voici cent mille lecteurs qui bâillent. Les écrivains les plus notoires sont un peu coupables de cet encanaillement. Ah t je le sais, écrire des contes, pour un homme,de lettres dont le budget est maigre malgré un écrasant labeur, est un profit qu'il serait sot de dédaigner. Aussi, ne s'en font-ils pas faute 1 M. Rosny aîné qui est un romancier merveilleux, se révèle souvent conteur médiocre. Cet habit ajusté le gêne, l'étriqueetlui craque aux entournures. Par contre M. Jean Viollis qui est avant tout romancier se promène dans ses oeuvres avec la grâce directe, aisée et précise d'un narrateur de grand style.

On naît conteur, on ne le devient pas. Ce bon Béraud aura beau faire son Lazare nous l'a prouvé il ne sera jamais qu'un polémiste aux crocs de lion ou un conteur. Par exemple, à lui le pompon pour vous débiter une petite 'histoire Mais comment réussit-il alors à insérer sa puissante bedaine dans le pourpoint collant du conteur ? Mystère vertigineux 1 Pourtant il y entre, c'est un fait, et il y tient, s'y sent à l'aise et y danse, léger, aérien, impondérable. Car lorsque Béraud conte, on sent qu'il a des ailes 1 Cependant tout le monde s'accorde à sacrer


M. Duvernois, prince du conte. Prince sans doute, mais prestidigitateur à coup sûr ) Voici un sujet. Devant lui, vous restez court. Vous n'en tireriez pas cent lignes et de la plus médiocre qualité. Mais M. Duvernois s'avance. Oh 1 rien dans les mains. rien dans les poches Il prend le sujet. un geste. deux gestes. Non n'attendez pas la couvée de canards, l'omelette aux champignons ou le kilomètre de serpentins. Mais ce sujet tout à l'heure si sombre, si rebutant, s'anime, s'égaie. Tout y devient clair, lumineux, engageant ce coin à l'instant si terne et si banal, vous apparaît soudain enchanteur. M. Duvernois passe avec sa baguette. Il en sort comme en se jouant de petites figures qu'il humecte de ses larmes et frotte de son sourire. Un peu de fantaisie les coiffe, un soupçon de sentiment les fait humaines, un rien les habille, et ce rien-là, chiffonné par M. Duvernois, c'est tout elles sont charmantes ). Cela tient du prodige ? Non 1 M. Duvernois est simplement un grand artiste 1

Si le sujet importe peu à M. Duvernois, M. Frédéric Boutet, lui, ne s'embarque jamais sans vert. Pour partir, il lui faut une base solide et de quoi s'alimenter pendant le voyage. Ses contes sont des drames bien fournis, solidement bâtis et d'une action rapide et poignante. Rien n'y est laissé à la digression ou à la fantaisie car M. Boutet les domine avec la sérénité et l'inflexibilité de Dieu le père. Et comme Dieu le père, il n'a point besoin de ficelles pour mouvoir ses personnages et les faire vivre intensément son art sobre, discret mais puissant y suffit avec succès. Contrairement à Frédéric Boutet, M. Birabeau est tout entier dans son sujet. Il y niche, heureux comme un rat dans son fromage. Vous ouvrez votre journal « Tiens t un Birabeau )' Vous pourriez faire de plus mauvaises rencontres, et déjà vous vous sentez tout allègre. Plein de bonhomie, M. Birabeau s'avance vers vous « Ecoutez donc ma dernière », soufflet-il. Et tout de suite, il vous prend par le bouton de votre veste; ne vous lâche plus et bon enfant, mali-,


cieux, avec des clin~d'ceil, des mines drôles, des sousentendus, s'interrompant pour vous tapoter le ventre, il vous raconte sa petite affaire. Elle est toujours ingénieuse. Votre cœur se pince. vous souriez. vous êtes ému. vous passez un bon quart d'heure. Puis, M. Birabeau, toujours affable, vous fait un brin de conduite et vous renvoie content de vous et. de jui.

M. Paul Reboux sera peut-être étonné de se trouver ici, car il est avant tout romancier. Mais il est cependant conteur et grand conteur de par son style. Lui n'éprouve point le besoin de faire comme tant d'autres le pitre littéraire, ni des ronds de jambe, la bouche en cœur devant son auditoire. S'il a quelque chose à vous confier, il vous le dit le plus simplement, le plus brièvement du monde, de la façon Ja plus claire et la plus harmonieuse. Pour sa part, quand il s'y décide, il pratique avec un rare bonheur le système de la douche écossaise. Le conte à renversement n'a point de secret pour lui. Ses petites marionnettes qui ont tout à la fois de l'enjouement et de la sagesse, l'esprit prompt et large, la chair faible et douce, vivent de la vie intense de leur créateur. Un petit tour M. Reboux les élève devant ses yeux, elles rient et nous rions. Un second petit tour t Les voici sur le cœur de leur père elles pleureni et l'émotion nous gagne. Déjà nous tremblons. Que va-t-il advenir d'elles ? Tourneraient-elles mal ? Rassurezvous M. Reboux ne le voudrait pas, ce sont de trop gentilles petites femmes Un dernier petit tour et les voilà sur le chemin du bonheur et de la vertu. Tous les conteurs que nous venons de passer en revue, sont des conteurs dits « parisiens en ce sens que'le décor est presque toujours celui de la grande ville et les acteurs des citadins. Mais vous aimeriez peut-être lire de temps en temps quelque conteur régionaliste. Le tic-tac des Lettres de mon Moulin chante en votre mémoire et vous fait venir l'eau à la bouche. Vous voudriez déguster quelque bonne page au goût de terroir et dont votre palais déjà blasé


s'illumine et s'enchante ? Venez et fiez-vous à moi 1 Je connais quelqu'un qui a ce bon vin-là dans sa cave. C'est M. Léon Lafage, ce conteur trop rare et dont le talent n'a point la renommée de son mérite. Courez chercher Le Bel écu de Jean Clochepin et La Chèvre de Pescadoire et, comme vous le feriez d'une bouteille vénérable, ramenez-les chez vous avec ménagement, ouvrez-les avec respect et dégustez à petits coups. cela, c'est du conte de derrière les fagots 1

Ah je savais bien que vous m'en diriez des nouvelles Mais aussi, que ces contes sont simples, humains et forts nourris d'un beau ciel, d'une terre chaude et d'un amour pensif ou amusé des humbles et des bêtes Et comme ces histoires gonflées de suc et d'arome nous font aimer ce Quercy doré dont ils sont les fleurs les plus durables 1

C'est en compagnie de M. Lafage que je vous laisse, Lecteur. Vous n'en trouverez point de plus précieuse ni de plus choisie. Plus vous le lirez, plus vous voudrez prolonger la joie de demeurer à la fraîcheur de cette belle eau courante toujours neuve et creusée de reflets qu'est sa prose. Et si, d'aventure, vous apercevez dans ses profondeurs quelque chatoiement imprévu, réjouissez-vous 1 Il vous est donné d'entrevoir dans un reflet la barbe de M. Lafage et cette barbe, toujours invisible et présente, mais magicienne au plus haut chef, n'est que finesse juvénile et séduction spirituelle.

Pierre NEZELOF.


Le Conservateur des Hypothèses teneur d'axiomes

et marchand de paradoxes

LE DÉSIR

Le désir est une subtile essence emprisonnée dans un flacon.

Si tu le libères, il s'évapore.

Si tu l'enfermes, on n'en jouit pas.

Dans le manège de chevaux de bois de la vie, le désir est l'animal qui précède et que le suivant ne rattrape jamais.

Tu peux, à la vérité, mettre pied à terre et avancer d'un pas sur la plate-forme. Vain calcul 1 Ton nouveau cheval est semblable à celui que tu quittes et il y en a toujours un autre devant toi.

Il est un désir prurit. H est un désir jouissance. II y a des gens qui se grattent et d'autres qui entretiennent leur démangeaison.

L'HONNÊTETÉ

Pour faire un honnête homme ordinaire il faut La crainte des responsabilités,

De la naïveté,

La défiance de soi-même,

Une intelligence médiocre,

La peur des coups,

Le manque d'appëtits,

Une santé florissante,

De la paresse,

Du bonheur,

De l'argent.


Pour faire une canaille normale, ii faut De la psychologie,

Du sang-froid,

De la persévérance,

De l'originalité,

De l'initiative,

Du travail.

Ceux qui font exception à la règle sont des saints ou

des criminels de génie.

J

LA MODE

La mode est l'art de ceux qui n'en ont point. Elle sert de religion aux imbéciles.

POLITIQUE

Quand nous étions menacés de l'opportunisme nous étions les plus inquiets des hommes. Les progressistes sont pourtant venus ouvrant la porte aux radicaux. Les radicaux ont pris le pouvoir sans amener la catastrophe. Radicaux-socialistes et socialistes ont ou auront leur tour. Attendons maintenant les communistes avec confiance. Nulle doctrine ne résiste à l'ivresse d~ gouvernement.

JI n'y a, au fond, que (..eux partis dans les sociétés humaines les subversifs, qui veulent avoir, les conservateurs, qui veulent garder.

Les rôles sont immédiatement intervertis quand la subversion est faite.

LA SOUFFRANCE

Elle n'est difficile à supporter que lorsqu'elle est nouvelle. On s'habitue à une vieille souffrance comme à un vieil habit.

CLARTÉS

L'aube naît dans les campagnes et le petit jour dans les villes.

L'aube est blanche comme une épousée.

Le petit jour est Même comme un condamné à mort.


ECHOS, POTINS ET BRUITS

La revue Vient de Parafée nous fixe en deux pages sur les innombrables projets~e romans que nous réserve 1,925. Je réclame des pouvoirs publics qu'ils limitent cette incontinence par décret. Nul auteur ne devrait avoir la possibilité d'infliger à ses contemporains plus d'un livre par année. On voit que je ne suis pas sans ctémence, puisqu'un bon écrivain met plusieurs années à en achever un seul. L'auteur qui engendre dix bouquins à la fois n'offense pas le bon goût tant qu'il garde le secret de sa gestation silencieuse. Il n'en est pas de même quand il met au jour sa postérité. Un lourd impôt déviait frappej les livres issus du même père au cours d'une même année. Quant aux auteurs qui procréent six romans d'un coup, la castration totale me paraît un châtiment légitime. A moins qu'on ne les introduise à l'Académie, ce qui revient au même, généralement.

Radio-Poésie. Dans la nuit du mercredi 31 décembre au jeudi 1~ janvier, a eu lieu la 1re audition de~Poésie par Radio, au Studio de M. Jacob, rue Raynouard. Mme Catulle Mendès a fait la présentation et dit un poème. Au programme Poème de Canudo, Le Renard et les Raisins par H. Willette. Revue L'an qui pleure et l'an qui ri< par Mme Mirane-DeBis Poème par Fernand Divoire, etc.

La plupart des revues ont signalé la naissance du périodique Inversions très caractéristique de certaines tendances d'après-guerre. On annonce dans le même ordre d'idées une nouvelle revue Entre elles, dont le féminisme n'aura pas autrement le droit de s'enorgueillir.

On raconte qu'une femme de lettres ~dont le salon est largement ouvert aux gloires futures et


dans lequel s'élaborent, de cinq à sept, les notoriétés d'après-demain, serait allée récemment à Lourdes pour y obtenir la faveur d'une maternité qui se dérobe. Et ce spiritualisme à l'ardeur précise n'est déjà pas Si banal.

La Ligue des Droits de l'Homme publie une nouvelle édition du livre de Théodore Reinach, Histoire sommaire de /'a/~a/.re D/'e<u~. Ce livre, clair, impartial, attachant intéressera et ceux qui ont vécu ces heures tragiques et la jeunesse qui ne sait plus grand'chose de précis sur ce grand événement. Notre collaborateur, M. Gabriel Maurière, qui publia en 1923 A (a gloire de la T erre, -va faire paraître aux éditions de la Pensée française un recueil de contes ayant pour titre Te voir sourire. Les Jeux Floraux de 1'lle de France se tiendront à Paris en 1925. Les poètes de langue française sont conviés à y prendre part les inscriptions sont reçues au siège des Veillées de Paris, 5, rue Dubrunfaut, Paris XIIe, jusqu'au 15 mars 1925. Les concurrents devront adresser des poèmes inédits ne dépassant pas 50 vers et en ayant au moins 14. Ces poèmes devront être dactylographiés ou lisiblement, écrits et ne porteront pa.s de nom d'auteur mais une devise. Il y sera joint une enveloppe cachetée contenant les nom, prénoms, âge et adresse qui seront répétes sur l'enveloppe avec la devise. MM. Paul Fort, André Dumas, André Rivoire, Pierre Paraf, A. Dorchain, etc. forment le comité chargé de retenir les poèn:es dignes des jeux.

Le Ramasseur de Ragots.


LA CHRONIQUE DES UVRES

1

Attendu que.

-Poéates, par Gérard DE NERVAL. Helleu et Sergent, 15 francs.

Gérard de Nerval apporte aux Belles-Lettres une originalité certaine. Ne fut-il pas trouvé une nuit, pendu par le cou, au réverbère éteint d'une voie parisienne de demi-luxe, proche ces jolies rues qui se nomment Aubry-le-Boucher, de Venise eu Simonle-Franc, honneur de la vicinalité parisienne, et où la mortalité par assassinat dépasse de beaucoup les plus belles moyennes des pestes asiatiques?. Voilà un titre littéraire hors pàir! Depuis Villon, à part cinq ou six roués (vifs) d'ancien régime, comme ce pauvre Espionne Durand à qui Alphonse Prat, connu sous le nom de Lamartine, enleva même la gloire d'un recueil de poèmes titré -Les Méditations, à part l'autre Durand de 1590 et de menus personnages guillotinés sous la Révolution, il n'y a guère que ce brave Chénier pour enjoliver la poésie de quelque tragique vécu. Encore Chénier nous laissa-t-il son frère, qui avait de l'allure. Mais Nerval ne nous a laissé que ses livres et un vague parent, de moi connu, qui se dope avec une allégresse digne du bon abbé et lauréat d'académie Le Cardonnel. Pour tant de raisons, il était urgent de rééditer Nerval. L'éditeur Doyon (à la Connaissance) a publié naguère La \Bo/!eyrM galante, Bossard a ouvert la série des chefs-d'œuvre méconnus au Voyage à Cythère et voici les Poésies, c'est-à-dire les poésies pures on a éliminé les pièces politiques à nous offertes par Helleu et Sergent.


Ce recueil comporte quatre sonnets inédits, un portrait, des têtes de page et des culs-de-lampe romantiques. Romantique aussi il s'atteste de bout en bout. Autour d'un Grenier à sel, par A. DE COMPIGN-Y DES BORDES DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. Michaud, 20 francs.

Peu de recherches historiques apparaissent douées de la sincérité cordiale et bénévole dont se pare le présent ouvrage. C'est un recueil de recherches historiques sur la famille de l'auteur. Entre cent anecdotes amusantes, plaisantes ou documentaires, on voit se dessiner, plus clairement qu'il n'est coutumier ès travaux d'historiens, les formes directrices de l'organisme politique d'avant 1789. Comment Claude Léfebvre, grainetier du Grenier à sel de Provins, devint gentilhomme et fut la souche de tous les Compigny, voilà qui, par analogie, nous explique le recrutement de l'ancienne noblesse et ouvre des perspectives assez neuves sur le monde de ce temps-là 1 Il y a encore ici une étude extrêmement fouillée sur Provins et son évolution, sur nombre de faits importants d'histoire, vus très intimement. Cet ouvrage, le second d'une œuvre d'ensemble, qui en comptera trois, possède les vertus rarement unies de l'érudition pure et du romanesque.

lies Iiesirygons, par A. KoupRiNE. Mornay, 7 fr. 50. J'ai appris, au temps où je potassais Homère, que les Lestrygons furent un peuple anthropophage de la Sicile protohistorique. Kouprine nous révèle qu'en Russie ils habitent encore, en Crimée, autour de Balaklava. Peu importe au fond. Le livre de Kouprine est plein de descriptions originales, d'aperçus pittoresques et de vie. Donc il vaut 1 Mais je ne puis omettre de remarquer, contre Kouprine, que les Lestrygons d'Homère ne furent certainement pas des Grecs et encore moins des Achéens émigrés. Ils pourraient, si sa thèse était juste, être Crétois. Mais, selon toutes vraisemblances, ils étaient déjà assimilés en l'an mille avant notre ère. Donc les habitants de Balaklava doivent descendre de Grecs récemment implantés (voici dix à quinze siècles). Et puis, combien la Sicile convient mieux dans l'Odyssée.


Quelques beaux livres.

lia Pécheresse, par Henri DE RÉGNIER. Illustrations de Barbier, 100 fr., tirage à 1.000. Mornay, éditeur.

Peu d'écrivains se livrent en leurs romans. Il est même impossible d'établir spontanément une chronologie sentimentale dans l'œuvre de Zola ou d'Anatole France. On ignore à les lire leurs passions, leurs tristesses, leurs soucis et leurs regrets. Il n'en est pas ainsi d'Henri de Régnier. Ce poète et romancier a su, dans tous ses livres, offrir au lecteur attentif un reflet fidèle de son « moi profond. Non qu'il se raconte ou affecte de vains lyrismes. Il se contente de donner à ses œuvres une sorte de tonalité, un aspect, une secrète ardeur ou alacrité qui le confessent secrètement. La Pécheresse est le roman de l'homme qui regarde avec une sombre mélancolie venir l'heure des défaillances physiques et de l'irrémédiable arrêt de tous destins humains. Aussi, je ne sais pas de livre plus émouvant et plus douloureux, encore qu'à toutes pages l'amour y soit évoqué sous ses formes les plus charnelles.

C'est l'histoire d'un amant-né, une façon de petit Casanova de France, moins rastaquouère et vaniteux, que ne fut le Vénitien. Une tragique aventure le jette en justice à répondre d'un ctime. I! ne dit point, pour éviter de déshonorer sa maîtresse, les mots qui lui permettraient l'acquittement. Sa maîtresse, elle, ne dit rien non plus, parce qu'elle introduisit dans l'amour un étrange et pervers mysticisme, et l'homme mourra, marqué, aux galères, tandis que la femme, la Pécheresse, se croyant orgueilleusement délivrée du souvenir même de celui qu'elle avait aimé, le verra apparaître fantomal, certain jour, dans une église, se sauvera d'horreur sacrilège, et mourra.

Mais la fable n'explique pas l'œuvre. Elle n'indique que les repères autour desquels, en une langue savamment archaïque, surtout au début, Henri de Régnier a fait revivre les mœurs de la noblesse provençale, vers 1660. Il a marqué, par le ton, l'atmosphère et


les analyses d'âmes, une des époques de sa vie sans doute, et de la vie universelle, celle où l'avenir ricane avec le masque même du squelette que figura Holbein dans ses danses,macabres.

La Pécheresse est un beau livre, salace et triste, qui ressemble à l'existence. Le graveur Barbier a commenté ce texte riche et complexe de dessins pour là plupart fort bien inspirés. Admirablement tiré, cet ouvrage porte donc avec dignité son aristocratie d'édition de luxe.

Sur la jpierre blanche, par Anatole FRANCE. Bois de G. Kefalinos, j90 fr., tirage à 1.300. La Connaissance, éditeur.

On sait ce qu'est ce livre curieux et anticipateur une série de dialogues à Rome, devant le Foro Romano, entre quelques personnages familiers et le chevalier Boni, le grand fouilleur de ruines, dévoué depuis des ans à exhumer la Voie sacrée et ses entours. Il y aussi un entretien à Corinthe entre Romains et Grecs, où Lucien, Plutarque et Platon ont collaboré avec France. Enfin un rêve d'avenir nous expose comment Anatole France concevait le futur monde sociAUsÉ. La comparaison de ce beau morceau avec les étonnantes Lettres de Ma/afst'e de Paul Adam serait sans doute fort plaisante. C'est le même sujet, mais Paul Adam était surtout un merveilleux lyrique, Anatole France reste soucieux de mesure et d'équilibre dans ses prévisions les plus paradoxales. II n'est d'ailleurs pas certain que l'avenir prenne plutôt le chemin de la raison que celui de la folie.

Peu chaut 1 En cette œuvre, tout Anatole France apparaît. Passion souriante, amour des idées, choix des mots selon un art subtil, simplicité syntaxique et surtout cette façon élégante d'enclore le réel dans des formules souples et sveltes.

La guerre de 1914 a montré que loin de rêver hors des choses l'auteur de Sur la Pierre blanche restait plutôt en deçà des épouvantes que peut justifier la marche du monde.

Verrons-nous Tibère ou Antonin ? Est-elle venue, la redoutable époque des définitives déchéances, ou si nous construisons, sans nous en douter, un avenir heureux ?.

Anatole France s'est endormi sans le savoir. Nul


ne sait d'ailleurs. Mais Sur la Pierre blanche aide à espérer. Un graveur grec, Kefalinos, a orné de bois très curieux les têtes et les fins de chapitres de ce livre. Cette volonté synthétique, cette symbolique tourmentée auraient peut-être trouvé mieux à s'employer pour une œuvre ésotérique. Tel, parce que discret, c'est très bien, pourtant Kefalinos a un sens très sûr de l'arabesque plastique et ses culs-de-lampe, surtout, sont fort beaux.

Renée DUNAN.

ni

A la devanture du Libraire

lie Fils du Iioup. Jack LONDON. Edition française illustrée; 5 francs. C'est un recueil de nouvelles assez longues. Je ne sais pour quelle raison le public se méfie de ce genre d'ouvrages. Ou plutôt si, je sais pourquoi on est las des lectures amorphes. Que la signature de Jack London vous soit un garant Rien de médiocre ne sort de sa plume, ni de banal, ni d'inutile. Il n'est pas de vogue plus justifiée que celle de cet écrivain d'Outre-Atlantique, excellemment servi d'ailleurs par deux admirables traducteurs, MM. Gruyer et Postif. Un talent âpre et sûr, divers, plein, coloré, pathétique, émeut tour à tour nos cordes nerveuses avec une singulière habileté. La plupart des récits de London ont trait à la vie des mineurs aventuriers sous le ciel figé du Klôndyke. Le contact de ces mœurs rudes est salutaire à notre effémination. Lisez Le Fils du Loup, La Prérogative du prêtre, Le Grand -St/ence Blanc. Vous ne regretterex pas votre geste. Et votre émotion cheminera sûrement derrière votre curiosité.

Marie-Glaire. Marguerite Auooux (Fayard, édit.), 2 fr. 50 On vient de rééditer dans la collection du Livre Moderne le premier roman de Mme Marguerite Audoux. Félicitons l'éditeur Fayard d'avoir appelé de nouveau l'attention des lettrés sur l'un des meilleurs et des plus séduisants livres d'avant-guerre et de le


mettre, cette fois, grâce au prix modéré de sa coliection, à la portée du grand public. Marie-Claire est une de ces œuvres simples, unies, mais d'une grande richesse psychologique où l'art de l'écrivain rend invisible uu indiscutable métier. Ainsi s'apparente Mme Marguerite Audoux, plus fémininement mais avec une identique sensiblité, à son compatriote Charles-Louis Philippe. Il existe encore, Dieu merci 1 des lecteurs que rebutent le clinquant, qu'exaspèrent les fioritures, qu'énervent les acrobaties. C'est à eux qu'est destiné le livre pur, intime et fier de M""= Marguerite Audoux. Il'éternel Sillon, roman, par Auguste CHAUviGNÉ (J.-B. Baillière, éd., 19, rue Hautefeuille, Paris), 5 francs.

Voici, préfacé par M. René Boylesve, un des meilleurs livres consacrés à la terre et, pour reprendre l'allégorie de l'auteur, un bon sillon dans le sol. La question, capitale entre toutes, de la désertion des campagnes y est analysée par une plume avertie, servie par un cœur ardent. L'intrigue qui s'y noue familiarise insidieusement avec les graves données du problème que Fauteur s'efforce de résoudre par des moyens adaptés aux temps nouveaux. Sa lucide expérience l'achemine vers l'effort collectif, seul réalisateur des possibilités d'ensemble et la voie qu'il ouvre péniblement aujourd'hui sera la grande route de demain. Un style sobre, dépouillé, joint à une-simplicité de moyens raisonnée et voulue, sert merveilleusement cet ouvrage que liront avec fruit tous les jeunes agriculteurs.

La Guérison des Maladies, par C. F. RAMUZ (Grasset, éd., 7 fr. 50). Il y a des livres agréables, des livres austères, des livres charmants, des livres profonds, des livres piquants, des livres spirituels, des livres délicats, des livres ardents.

De temps en temps et, de loin en loin, il y a un livre. Sommes-nous si fournis a'épithétes qu'elles aient perdu leur valeur et l'abondance des qualificatifsa-t-elle restitué sa vertu au substantif solitaire ? C'est, pour ma part, le plus bel hommage que je puisse adresser à Ramuz.

La Guérison des Maladies repose sur une frêle anecdote d'amour autour de laquelle s'échafaude une histoire de miracle. Marie Brin est la fille d'une femn,e


du peuple et d'un père fleurant l'alcool. Elle s'éprend sans l'avouer d'un être avili, « le Parisien », que cet amour transforme. Mais Marie renonce à lui délibérément et pose ainsi la première pierre de son sacrifice. Dès lors les calamités convergent vers l'humble logis. Le Parisien se noie dans le lac et Marie s'offre en holocauste. Tous les malades qui l'approchent s'en retournent consolés et guéris et la thaumaturge, à chaque guérison, est frappée d'une plaie nouvelle. Paralytique, aveugle, ne pouvant presque plus parler, eue est, au fond de son lit obscur, une sorte de phare spirituel éclairant toute la contrée. Deux clans se forment dans le pays: celui du peuple, celui des bourgeois. A l'instigation du dernier les gendarmes viennent enlever la guérisseuse qui meurt sans bruit à l'hôpital:

Cette affabulation ne restitue aucun des mérites de l'œuvre et ces mérites sont grands.

Nul n'excelle comme Ramuz dans l'élaboration de ces atmosphères de petite ville. Par touches aiguës, précises, il accumule la vie et le décor. Dès la première moitié du livre la ville n'est plus une ville étrangère. Elle est devenue la ville -du lecteur et celui-ci a l'impression d'y avoir vécu. Cela s'est fait naturellement par une série de notations intraduisibles qui sont te propre d'un art subtil et profond. J'y trouve quelque chose de plus par où se situe hors du plan familier La Gùérison des Maladies c'est cette atmosphère intérieure où se trouvent baignés choses et gens. Le grand problème pèsé sur eux, éveilleur d'ondes inattendues. Une angoisse mystique ou, au contraire, une alacrité mentale agitent ces fantoches humains. De la tristesse résignée enveloppe le tout comme une nuée diffuse et livide petites joies, grandes tristesses, petits enthousiasmes, grandes douleurs. Ramuz a donné au destin une face pitoyablement humaine.

A côté du caractère de Marie, lampe ardente sous le boisseau, celui du père Grin conserve un relief extraordinaire. Il y a une singulière grandeur dans cet homme, demi-prophète et demi-fou. dont le regard semble voir en dedans, par delà lui-même et par delà les hommes.

Je ne ferai pas à un tel livre l'injure de signaler ses impuretés ce sont gangue et débris au pied


de la statue. Impropriétés de termes et de temps, néologismes font partie de la manière de Ramuz et concourent peut-être à sa personnalité qui n'est jamais négligeable.

Ce' livre est celui d'un homme. Lisez-le.

Georges BARBARIN.

IV

Les Livres qu'on lit et qu'on relit

Le dernier Viking (par Johan Bojer). Le titre de ce roman fait songer à ces marins intrépides qui naviguaient jadis sur des barques bizarrement ornées et chantaient au milieu des tempêtes. L'auteur a pensé, sans nul doute, en écrivant son livre, à ces Normands, .à ces Vikings ivres « d'un rêve héroïque et brutal et il les retrouve en son Kristaver Myran. Mais le héros de Johan Bojer, s'il a conservé l'amour de la mer et le goût des aventures, n'a pas ,1e cerveau enfiévré de rapines et de visions sanguinaires comme les pirates d'autrefois. Le sang de ses ancêtres s'est peu à peu apaisé il a subi le lent travail des siècles et de la civilisation. Kristaver Myran' est passionné de navigation et de pêche en vain sa femme Marja essaie-t-elle de l'emmener à l'intérieur des terres pour le faire vivre en paysan norvégien, il résiste et subit la fascination de la mer. Les îles Lofoten où la morue abonde, mais où la vie est rude, lui apparaissent comme dans un mirage et il sent que c'est là son destin.

Kristaver Myran achète un bateau qui avait trois fois chaviré sur la mer des Lofoten la Méduse H et il se crispe dans cette idée qu'il découvrira le défaut du voilier et le domptera comme une bête mauvaise. Il part avec<.son fils aîné Lars et quelques hardis compagnons, pour la pêche à la morue, quittant sans regret comme sans appréhension son petit village de Lindegaard.

Ils voguent.

La gj~èvc familière, avec ses petites maisons, a disparu,


et sous un vent de terre léger, le bateau fend, les lames courtes qui cascadent sur son avant. Loin dans l'intérieur, 'le fjord porte d'autres voiles ce sont les gens des districts terriens qui.arrivent et, vers l'Ouest, d'autres grands voiliers sortis des baies et des anses, tracent leur sillon pour gagner la mer. C'est l'antique route qui mène vers le Nord, par les tempêtes, le-gel ou les rafales de neige, les mille kilomètres parcourus par les ancêtres depuis toujours.

Après une traversée mouvementée, on arrive aux îles Lofoten où il faut, dans une pauvre cabane, vivre de pain, de pommes de terre, de poisson et de lard fumé. Puis ce sont d'interminables journées pendant lesquelles on doit ramer avec des mains en sang et subir, pendant la pêche et la préparation des morues, la morsure du gel et de l'eau salée. On comprend que, fatigués jusqu'à l'abrutissement par leur vie de pêcheurs, ces pauvres gens entrevoient. le bal populaire où\ se pressent des fines vénales comme un lieu de délices on les excuse même de se les disputer et de faire dégénérer une réjouissance publique en bagarre sanglante. Il y a pourtant quelques oasis dans cette morne désolation c'est la lecture à haute voix que fait Lars à ses compagnons, lecture pendant laquelle chacun renoue les fils de son rêve de bonheur c'est aussi le moment où chaque pêcheur puisant dans sa caisse à provisions y découvre la pensée d'amour d'une femme ou d'une sœur et s'atten-

drit.

La nuit de tempête survient pendant laquelle les hardis marins luttent de toute leur volonté froide contre les éléments déchaînés. Kristaver est à la barre et surveille son embarcation qui se comporte étrangement, semblant sur le point « de prendre son essor et de s'envoler dans l'air

Ce fut à un de ces moments-là que la Méduse piqua d'abord une tête dans un entre-deux puis vira dans le vent et chavira. Les vagues se choquèrent au-dessus d'elle, mais cette fois la quille était en l'air.

Cinq hommes poussèrent des cris lorsque le bâtiment se retourna. Les cris se perdirent dans l'orage et la mer. Puis plus rien.

Si, pourtant, ils étaient déjà deux accrochés aux haubans. Le flot pousse la coque devant lui et deux autres qui avaient été pris dessous se dégagent et tiennent l'écoute de l'autre côté. Où est le cinquième ? Sans pensée. à demi évanouis, ils sont jetés sur la carène. Us ont bu un coup, le bateau et les


paquets de mer les ont frappés à la tête, ils ont perdu leurs moufles et leur surott, mais ils sont maintenant, à califourchon, Us chevauchent la quille et se cramponnent ferme pour ne pas être balayés.

Recueillis par un pêcheur audacieux et bon camarade, Jakob Saprebleu à la jambe torse, ils regagneront le port des Lofoten et continueront leur morne existence, jusqu'au printemps qui marque le retour. Lars, le fils de Kristaver, se contente de la rude épreuve il ne subit pas l'emprise de la mer et étudie pour devenir instituteur. Quant au dernier Viking, il meurt à l'hôpital des Lofoten d'un abcès à la cuisse qui avait empiré.

Le livre fermé, on a la' satisfaction d'être renseigné sur la vie du pêcheur norvégien le dernier Viking a toute la valeur d'une étude documentaire c'est d'ailleurs cela beaucoup plus qu'un roman. L'auteur a accumulé dans son récit tous les événements funestes, mais sans la moindre invraisemblance il a raconté une vie ou plutôt une saison aux îles Lofoten. Il semblerait qu'on dût éprouver à cette lecture une sorte d'accablement il n'en est rien. Ce qui rend cet ouvrage sain et réconfortant, digne d'avoir de nombreux lecteurs, c'est qu'on y assiste à la lutte de l'homme contre la Nature. Les cinq pêcheurs de la Méduse, mis à part Arnt Arsan qui d'ailleurs s'aguerrit, déploient sans cesse un courage tranquille et raisonné ils nous donnent aussi l'admirable exemple d'une résignation stoïque devant l'inévitable. Et c'est précisément parce que, sans artifice de style, l'auteur a su faire un récit vrai et vivant, douloureux par endroits mais sans cesse magnifié par un héroïsme qui s'ignore que son livre s'impose à notre attention. On lui sait gré de ne pas déprimer le lecteur par un réalisme amer et de nous montrer que l'homme, faible pourtant, n'est pas sans grandeur devant l'immense et sauvage Nature. P. BARRET. V

Ouvrages de critique

Emile Zola. ~'77o77!/??e, le Penseur, le Critique, par M. A. BAILLOT, Société Française d'Imprime-


rie, 15, rue de Cluny et à Poitiers, rue Henri-Oudin, (5 fr.)

Sous le modeste format d'un in-12, voici un livre documenté, substantiel et d'un vif intérêt.

II m'a procuré un double plaisir par sa lecture, d'abord, et aussi parce qu'il m'a rappelé des souvenirs de jeunesse.

J'atteignais l'âge d'homme lorsque parut L'Assommozr, et je suivais avec curiosité les polémiques passionnées que suscitait chaque œuvre nouvelle de Zola.

Quand fut publiée La Débâcle, ce fut un redoublement de clameurs indignées contre l'audacieux écrivain. II y eut des gens pour voir dans ce livre un parti pris d'outrage au sentiment national, à l'armée, au drapeau.

Je fus stupéfait d'une pareille incompréhension. Certes, par cette évocation tragique de la guerre de 1870, l'auteur pinçait en nous des fibres douloureuses, mais tout le livre était vibrant de vérité, et l'on y trouvait, jusque dans les descriptions les plus affligeantes, la glorification épique et la grande pitié de l'héroïsme inutile.

Sedan, raconté par Zola, n'est inférieur ni au Waterloo de La Chartreuse de Parme, ni au Waterloo de Victor Hugo.

M. Baillot, pour rester dans le cadre qu'il s'était tracé, ne pouvait analyser et commenter chacun des livres de Zola il a recherché et suivi, avec méthode et sagacité, dans l'œuvre de l'écrivain, l'évolution, le processus d'une idée philosophique je dirais plutôt la constante oscillation d'un puissantesprit qu'attirent alternativement les contradictoires. Je crois bien que Zola comme penseur était un acataleptique, qui, il est vrai, ne s'embarrassait guère des subtilités doctrinales, des phénomènes et des noumènes, ni d'un choix- à faire entre Pyrrhon, Arcésilas, ou Carnéade.

Quel est le pourquoi de la vie ? Le saurons-nous jamais ? Qu'.importe ? nous vivons, voilà le fait. Et de cette constatation Zola déduit le devoir de l'action, la loi du travail, qui porte en soi sa récompense et qui est la base du progrès ininterrompu. C'est pour cela si l'on fait abstraction de quelques phrases éparses dans une trentaine de volumes


que Zola reste un auteur moral et d'une haute probité littéraire.

Le romantisme avait fignolé le goût du pittoresque et du bric a brac Zola a ramené l'art à une observation plus scrupuleuse des réalités. Il n'en est pas moins, par le grossissement du trait, par sa manière de faire grouiller les foules, un « romantique impénitent » comme dit très justement M. Baillot. Nous signalons tout particulièrement, dans le livre de M. Baillot, son étude de Zola critique.

Elle sera goûtée de tous les lettrés qui savent combien est délicate et difficile la critique d'un texte de critique.

On s'imaginerait à tort que le livre de M. Baillot est une simple apologie. On y trouvera les réserves qu'il convenait de faire.

Que restera-t-il du prodigieux labeur de Zola ? C'est ce que personne ne peut dire. Mais ne subsisterait-il de lui que des fragments dans les anthologies, l'histoire littéraire conservera du moins le souvenir du remous qu'il a créé dans le gouffre des idées. S'il a eu de médiocres imitateurs, qui, sous prétexte de débiter des « tranches de vie » ont abusé du droit d'ennuyer les gens, il n'est guère d'écrivains contemporains qui ne lui doivent quelque chose, et l'on peut croire que bien des belles œuvres ont paru, qui sans lui, n'eussent pas été.

On voit combien le livre de M. Baillot suggère de réflexions.

N'est-ce pas le meilleur éloge qu'on eh puisse faire ?

Gabriel RICHAULT.

Livres reçus à la Revue des Lettres

La guérison des mo/adt'M, C. F. RAMUZ (Grasset) La jeune Inde, GANDHI (Stock); Emile Zola, A. BAILLOT (Société Française d'Imprimerie) La Vierge au Donateur, Hélène JUNG (Grasset) L'éternel Sillon, Auguste CHAUVIGNÉ (Baillière et fils) A!)en<urM Qtto<i~iennes, COLETTE (Flammarion) Le ~EZaco/n&e, Renée DUNAN (Mornay).


LA REVUE DES PÉRIODIQUES

Le progrès civique. L'Homme doit-il continuer à se nourrir de la chair des animaux ? par Ferdinand BuissoN.–L'homme, après tant et tant de siècles de civilisation, cède encore aujourd'hui a un reste d'instinct animal, ou plutôt à un appétit artinciellement entretenu, lorsqu'il se croit obligé de détruire chaque jour des millions d'animaux vivants sous prétexte de nécessité alimentaire. Mais non il n'y a pas de nécessité L'homme n'a pas sensiblement plus besoin de viande que d'alcool ou de tabac. C'est un besoin acquis, encore ne peut-il se manifester qu'en se déguisant l'animal vraiment carnivore dépèce et consomme sa proie telle quelle l'homme en aurait une horreur invincible et un insurmontable dégoût, si l'art culinaire ne la transformait habilement en lui donnant un autre aspect, un autre goût, une autre odeur, une autre figure. Ni la chair crue ni le sang ruisselant n'a aucun charme peur notre palais. La raison en est simple l'homme n'est pas un carnivore. Il est herbivore, frugivore, omrivore surtout, et c'est là sa véritable supériorité dans l'ordre physique. Il peut choisir, il peut ou plutôt il doit varier son alimentation, précisément parce qu'il n'a ni les dents ni le tube digestif du carnivore. A l'oeuvre Deux civilisations 0/e/t< et Occident. Tout n'est pas faux dans la manière dont, même par préjugé, les peuples se jugentmutuellement. Le public européen tient l'Asiatique pour somnolent dans quelque rêve d'opium sous quelque despctisme somptueux. L'Asiatique considère l'Européen comme un idolâtre de l'argent et de la force brutale, en son fond cupide et barbare.

L'antagonisme, prononcé dès l'époque gréco-romaine, s'accentue jusqu'à l'époque contemporaine, où il se masque à peine sous l'européanisation toute


superficielle des Orientaux et sous l'affectation d'exotisme où se comlpaisent certains milieux européens Ce dont nous sommes le plus fiers, notre science et notre industrie, l'Oriental consent à les utiliser, mais au fond les méprise. Les lois de la nature ne l'intéressent pas la domination économique de la nature lui indiffère. Il a peu ou il n'a pas de besoins. Or, un Anglais, un Américain se refusent à comprendre les hommes qui n'ambitionnent ni l'argent, ni la force.

C'est l'honneur d'Henri Bergson, d'avoir établi que notre principale technique mentale, la « science », est en son fond une exploitation de la matière. Or l'Asie ne prise, sous le nom dé science, qu'une élévation religieuse de l'esprit. L'Européen religieux est plus proche de l'Orient que l'Européen fanatique de la science ou colonisateur. Le plus grand Asiatique vivant, le poète bengali Rabindranath Tagore pose comme condition à l'entente entre les principaux tronçons de l'humanité civilisée, que les Occidentaux, tout en gardant le mérite de croire à la science de la nature et de s'enthousiasmer pour les Droits de l'Homme, ne perdent pas ou récupèrent le sens des valeurs spirituelles.

Nous souscrivons à cette requête, non pas simplement par concession aux plus civilisés de nos frères, mais parce que cette requête exprime un aspect de notre idéal propre. Les choses n'ont de valeur que pour l'esprit. En abandonnant la culture de la pensée pour ne poursuivre que des fins matérielles, cela n'est que trop vrai nous sacrifierions l'essentiel à l'accessoire. L'Europe s'honorerait en recevant de l'Asie, avec gratitude, cette leçon.

Interview Henri Brémond, par Frédéric LEFÈVRE. Aujourd'hui, nous avons des gourmands de lettres, et nous avons des snobs, mais nous n'avons plus de lettrés. Le principe du lettré, c'est la dégustation. Trop de précipitation aujourd'hui 1 on ne donne plus aux belles choses le temps de se graver lentement dans l'esprit. C'est un phénomène grave. Nos jeunes écrivains ont trouvé le raccourci de l'intelligence. Ils croient que « comprendre », c'est « goûter ». Etrange confusion contre laquelle a lutté tout l'humanisme, Pour sentir, il faut être né pour comprendre, il suffit


de travailler. On comprend Spinoza. La Fontaine, c'est une autre question. Le père Beuve, lui aussi, comprenait, mais d'abord il avait du goût. La littérature, aujourd'hui, est trop intellectualisée elle est, par conséquent, industrialisée. Tous ces jeunes écrivains sont beaucoup plus intelligents que nous, mais ils sont trop intelligents. L'intelligence gêne leur fantaisie. Ils èn arriveront à écrire des théorèmes. Il leur manque cette naïveté, cet air d'aisance et d'abandon qui caractérise l'humaniste. Je note aussi chez la plupart d'entre eux mais cela, il ne faut le dire que timidement et à mi-voix je note une tendance à l'épuisement rapide. Ils font trois citronnades, et ils continuent à presser la même moitié de citron 1 Le (Sapitole. Extrait du cours de littérature française du Collège de France en date du 15 janvier 1924 Un romancier ouMe Pierre Benoit, par Albert LANTOINE. Cette leçon serait déplacée dans cette enceinte célèbre où depuis plus de quatre siècles d'illustres professeurs ont, avec la collaboration muette mais si efficace de leurs auditeurs, analysé les génies les plus divers si elle n'avait eu d'autre but que de rappeler, je ne dis pas ressusciter, l'oeuvre mort-née d'un feuilletoniste disparu. Mais il convient d'en tirer un enseignement d'ordre général qui s'est vérifié à travers les âges et que la gloire éphémère de Pierre Benoit vient confirmer encore.

On ne peut longtemps étonner les hommes avec des histoires extravagantes ni les divertir avec les mêmes jeux. Voyez comme les plaisanteries qui faisaient rire nos aïeux et l'esprit de leurs caricaturistes nous paraissent pitoyablement surannés. Or l'anormal n'est jamais qu'un divertissement et un divertissement qui ne dépasse pas l'époque qui t'agrée parce que l'évolution du monde déplace constamment les bornes du merveilleux. Seule une forme impeccable aurait pu conduire jusqu'à nous ces récits où les personnages accomplissent des actions devenues si faciles que le prodige ne nous en apparaît plus Et encore le style n'aurait point .sufH pour les guider jusqu'à nos âmes et c'est cela qui importe. Si vous lisez encore les Contes de Perrault, si Don Quichotte malgré ses invraisemblables aventures a résisté au choc


des années, c'est parce que sous leur matérialité l'âme humaine vibre toujours. Ce n'est pas la dimculté d'un geste qui le fait vivre, mais la part de sublimité qui est en lui. Les tours de force dans les numéros de cirque nous séduisent mais ils nous fatiguent vite, et, comme au fond de nous-mêmes nous leur préférons la puérile n.ais vivante pantomime où l'immortel Pierrot traduit son amour douloureux à l'immortelle Colombine 1 Il en est de même dans la vie et conséquemment dans les arts et dans la littérature. Les vieux airs des provinces, plus lointains pourtant, ont survécu aux orchestrations forcenées qui distrayèrent les contemporains de Pierre Benoit parce qu'ils bercent les joies et les angoisses qui sont de toute éternité.

Rien n'est moins durable que le plaisir des sens, et réfléchissez bien ce sont les sens.seuls qui participent à la joie donnée par des exploits miraculeux. Les rides ont vite flétri les héroïnes de Pierre Benoit parce que leur beauté ne leur servit point à ennoblir les sentiments des hommes mais à satisfaire ~les appétits des mâles leur charme qui n'était fait que de sensualité s'est dissipé avec leur jeunesse.

Et' vous ignorez aujourd'hui Antinéa, cette reine de l'Atlantide qui ne savait que donner son sexe alors que vous connaissez toujours cette pauvre Madeleine de Charles-Louis Philippe qui mourut pour n'avoir pu donner son cœur.

Les Nouvelles littéraires. La grande énigme de l'Atlantide (Paul BECQuEREi.). Toutes les parties de la surface de notre planète ne sont pas sûres. Ainsi "'que je l'exposais ici, lors de la dernière catastrophe du Japon, il y a des zones dangereuses sur la terre, des lignes de fracture le long desquelles basculent, comme les plaques d'une marqueterie mal ajustée, les compartiments de l'écorce terrestre. Ceux-ci descendent par saccades sur la masse centrale ignée, qui diminue de volume à mesure qu'elle se refroidit.

Précisément dans le grand axe de l'océan Atlantique, il y a une ligne de fractures allant du Nord au Sud, bien mise en évidence par les panaches de feu des volcans-qui la jalonnent, tels ceux d'Islande, des Açores, des Canaries, de l'Ascension, dont plusieurs sont toujours en éruption. Or, cette ligne ne cesse d'être ébranlée par de nombreux tremblements de terre sous-


marins indiquant à cet endroit une inquiétante mobilité du fond de l'Océan.

En raison de ces faits, quelques géologues prétendent que se prépare la surrection de nouvelles îles, d'un nouveau continent t On ne' peut s'imaginer quel effroyable cataclysme s'abattrait sur toutes les côtes et les terres basses de l'Amérique et de l'Europe si le fond de l'Atlantique se haussait brusquement d'une centaine de mètres [

Comme pour les villes de l'Atlantide, ce serait le grand soir t En une seule nuit, les grandes capitales du monde, New-York, Londies, Paris, Bruxelles, Berlin, et tous les ports de mer, disparaîtraient sous les flots.

Pour juger de l'étendue d'un aussi formidable désastre, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur les cartes géographiques de l'Amérique et de l'Europe où les courbes de niveau sont marquées. Et il n'y a rien d'impossible que cela survienne un jour. Car qu'est-ce qu'une dénivellation de cent mètres pour l'Océan, dont la profondeur est en moyenne de cinq mille mètres ? G'est, pour ainsi dire, un mouvement insignifiant de l'écorce terrestre, surtout lorsque l'on constate que dans la longue histoire de la Terre qui continue presque tous les effondrements auxquels not's devons le perpétuel déplacement des mers et la surélévation des montagnes, ont souvent affecté une amplitude verticale de plusieurs milliers de mètres

Le Mercure de France. Barbaresque, Marie LE FRANC.

0 marin mince et noir, mon âme 1

Ton navire d'ébène a traversé les flammes. Ta volonté est une étrave,

o.

Et les orageuses crinières,

Et les fulgurantes lumières,

Se brisent au miroir de tes fixes yeux.

Mais la tempête n'est qu'un leurre.

Prends garde à l'heure

Où le serpent du calme ondule sur les eaux, Lorsque la jungle de la mer s'en est allée, Qu'au lieu de monts d'écume et de vertes vallées Une huile fait le tour des,flancs de ton vaisseau.


Prends garde aux tranquilles plaines,

Lorsque les yeux posés au bord de ton visage Comme deux pigeons débonnaires,

Au lieu de prendre joie aux ardeurs des orages, Regardent le soleil ensemencer la mer. Car c'est l'heure où tu languis au gouvernail, Où le cordon du vent glisse

A la mer, avec toutes ses flammes,

Que sournoisement, à ta taille,

Une ceinture quadragénaire se tisse,

0 marin émince et noir, mon âme 1

Pans-Soir. Balzac et les Femmes. LES AcADÉMi-

SARDS. H est. banal de dire que Balzac fut le romancier qui comprit le mieux les femmes. Au milieu des salons où l'on recevait t'ajteur de La Comédie humaine, celui-ci continuait d'observer. Il se trouvait chez la princesse de Bagration quand une dame lui lit

Ah monsieur, comme vous connaissez bien les femmes t

Si bien, répondit Balzac, que, rien qu'en les regardant un instant, je pourrais raconter leur histoire depuis le jour de leur naissance. Voulez-vous que je vous dise la vôtre, madame ?

Pas tout haut t s'écria la jeune femme avec peur.

Cette observation le conduisit à peindre sous les traits de Mme de Morsauf, du Lys de la vallée,. Mme de Berny. La Camille Maupin de Béatrix, c'est George Sand, la duchesse de Langeais est Mme de Castries. Et pour peindre tes femmes incomprises, il se sert de cette admirable Mme Carraud qui le soutint pendant trente ans d'une grande amitié. « Mme de Morsauf, du Lys, est une pâle expression des moindres qualités de Mme de Berny » dit Balzac dans une lettre adressée à sa mère en 1836 (1~ janvier). On retrouve encore Mme de Berny sous les traits de la Pauline de La Peau de chagrin.

A la duchesse de Castries qui lui disait Pauline n'est pas vraie ?

Balzac répondit

Oh madame, pour moi, Pauline existe, et plus belle même. Si j'en ai fait une illusion, c'est pour ne rendre personne maître de mon secret.


Chronique BiMicphiHque

Tous ceux qui s'occupent du Livre éditeurs, libraires, amateurs constatent que depuis quelques années le goût du livre se développe. Si la grande majorité des lecteurs se contentent encore aujourd'hui du livre pour son contenu, sans se soucier de sa présentation, une minorité grandissante, par contre, se plaint avec beaucoup de raison que le papier de la plupart des 6 fr. 75, 7 francs et 7 fr. 50 soit déplorable et que l'impression laisse beaucoup à désirer. Lorsqu'un ouvrage à succès atteint 30, 40 ou 50.000, il devient plus ou moins lisible. Pour donner satisfaction au public, quelques éditeurs, malgré les prix élevés du papier et de la fabrication, ont établi, escomptant de très forts tirages, des éditions à bon marché, bien présentées, bien iUustrées, sur un papier convenable. Ces tentatives donnent satisfaction à une catégorie de lecteurs.

Plus nombreux aussi chaque jour sont ceux qui recherchent le beau livre, sur papier de choix, vélin, hollande, japon, bien illustré, de belle impression et de tirage limité d'autres, et souvent les mêmes, sont amateurs d'éditions originales ces éditions originales qui, il y a relativement peu d'années, ne connaissaient qu'un nombre, très restreint d'amateurs et en trouvent un si grand nombre, aujourd'hui, que les éditeurs peuvent difficilement pour certains auteurs satisfaire aux demandes de leur clientèle. Aussi, en dehors de l'édition originale sur papier ordinaire ou alfa, non numérotée, les éditeurs, pour tous les bons auteurs, font un tirage limité et numéroté de l'édition originale sur vélin, hollande, chine ou japon c'est ce qu'on appelle les grands papiers. Ceux-ci, par la suite et à mesure que grandit le nom de l'auteur, connaissent des prix de plus en plus élevés des auteuis nouveaux ou peu connus, donnant quelques


promesses comme valeur littéraire, les éditeurs tirent des grands papiers en nombre très restreint et c'est là qu'est le flair de l'acheteur de découvrir chez l'inconnu d'aujourd'hui le grand écrivain de demain dont l'édition originale des premiers ouvrages ser~ recherchée. Exemple des France sur grand papier catalogués à leur parution de 25 50 francs valent aujourd'hui jusqu'à 4.000 francs (nous indiquons ici Fauteur qui atteint généralement les plus hauts prix, car nous ne voudrions pas laisser croire à ceux qui suivront ici notre causerie bibliophilique qu'en achetant aujourd'hui une édition originale 20 francs ils ]a convertiront dans un nombre X d'années en billets de 1.000 francs).

Si nous constatons chaque jour un nombre grandissant d'amateurs pour les éditions originales et les belles éditions illustrées, nous sommes non moins certain que beaucoup les ignorent ou qu'ils en ont connaissance trop tard pour pouvoir y souscrire au prix de l'édition les éditions illustrées à tirage limité d'un caractère artistique et les éditions originales vite Épuisées atteignent une plus-value qui en rend l'achat plus difficile.

Nous nous proposons de tenir ici chaque mois une petite chronique bibliophilique qui se donnera simplement comme but de faire connaître aux amateurs, lecteurs et abonnés de La Revue des Leitres, les belles éditions annoncées et parues, illustrées ou non, à tirage limité, éditions originales, etc., de suivre les ventes intéressantes de livres qui se feront à Paris et de leur faire connaître les prix qu'atteindront les plus belles et les plus rares éditions.

Nous serons à la disposition de nos lecteurs pour leur fournir toutes indications, les conseiller au besoin dans leurs achats, etc. Nous leur ferons connaître également les éditeurs de Paris se spécialisant dans la belle édition et succinctement nous dirons les efforts de chacun d'eux, ce qu'ils ont déjà fait, ce qu'ils se proposent de faire et en toute indépendance. Charles BENOIT.

Pour tou! ce qui concerne <a bibliophilie, service de librairie, ouvrages d'occasion, vente et cc/M~x de livres, souscriptions aux édilibns annoncées, renseignements divers, s'adresser à M. Charles BExorr, 8, rue Stanislas, Pahs-6'.


LA RJVJ ERE

par Georges BARBARIN

LES

POISSONS-GUERRIERS

LE BROCHET

Dans l'embuscade la plus sinistre de la rivière. enfre deux racines convulsées, il a l'air d'un morceau de bois mort.

Les yeux de côté, les reins trapus, la gueule plate, il est pour tous, gros et petits, la terreur.

Il attend patiemment, des heures, collé au fond, sans \un mouvement des nageoires. Les alevins minuscules que le courant entraîne frétillent Ingénument sur la mousse de son dos verdi.

Vienne à passer quelque brème ou gardon vaquant à ses affaires, le monstre déploie sa catapulte et jaillit comme un ressort.

Deux claquements secs, le piège fait son otfice. Un hoquet formidable, le tombeau s'est refermé.

-(!

II a le gosier mieux garni d'aiguillons que la feuille d une ortie. Ses joues, son palais, sa gorge en sont merveilleusement hérissés.

Comment fait-il pour avaler sans se piquer la tangue ?


Ce n'est plus un poisson, un animal, une créature, c'est une paire de mâchoires animées par une godille et un moteur.

A la belle saison il s'offre une pleine eau par les bas-fonds et chasse à courre. Voyez-vous ces flèches d'argent ricocher en éventail, sur le dos de la rivière ?

Ce sont les cyprins forcés qui jouent leur chance avec l'ogre sur leurs talons.

LA PERCHE

Elle porte sur champ de gueule à soumets avec bandes alternées, noir et jaune, et la.devise « Qui s'y frotte s'y pique. »

Les poissons la surnomment la panthère des eaux. Depuis la queue jusqu'aux ouïes elle est hérissée d'épines et porte, non sans grâce, les plus acérées sur son dos, en éventail.

Elle a les nageoires peintes au minium avec un soupçon d écariate.

Entre ses mâchoires télescopiques frétille une petite langue de corail.

Autour du ver qui se dandine elle cabriole entre deux eaux, merveilleuse acrobate. A la façon des poules en maraude, les perches se suivent à la queue leu-leu.

Cauchemar des alevins,la perche tourne infatigablement dans son garde-manger des herbes. On lui trouve de la branche et du piquant.

C'est dommage qu'eHe ait une bosse.


LE CHEVESNE

Goinfre, méfiant, brutal, il change d'état civil suivant sa fantaisie. Juerne, chaboisseau, chabot, sont les noms dont on le revêt.

I! rôde au fond, louvoie entre deux eaux, sillonne la surface. II fouille au creux des herbes, dans les racines et sur les fonds. Infatigable comme un douanier, il a l'œil sur tout ce qui se passe. Il flaire les bulles, gobe les proies, prêt à vomir ce qui ne lui convient pas.

Cette quête sans répit lui a fait un estomac éclectique. Il aime le ver, adore, la cerise et racole <!u sang. Il ne dédaigne ni les raisins mûrs, ni la tripe, ni la sauterelle. Il prise entre tous l'appât immonde et s'en gave l'hiver, s'il peut. 1

II gagne, à ce métier, une âme de forban et des formes vigoureuses Sa tête énorme lui vient au tiers du corps

II somnole l'été, loin des remous, au beau milieu de la rivière

Ouïes battantes, panse boursouflée, il cuve ses ribotes au soleil.

LES ANGUILLES

Au début de l'hiver elles viennent des Sargasses de l'océan mystérieux, là où git le cœur de l'abîme. Anguillettes pullulent aux embouchures, par essaims.

Leurs tissus de cristal les rendent invisibles jusqu'à ce que le. pigment des rivières les habille tte vert et de gris léger. Dès novembre commencent à grouiller leurs légions rétractiles.

En lèpre frétillante la civelle gagne l'amont,


s'insinue aux marais, se, propage dans les boires. La faim tenaille jusqu'aux moelles tous ces petits serpents aigus.

Un lustre et plus l'anguille se dorlote dans la vase. Elle s'allonge, s'engraisse, s'arrondit. Dos noir et ventre blanc, elle promène son museau pointu et sa lèvre proéminente. Sa fringale lève un tribut sur le monde entier des eaux. De meurtres et d'assassinats elle étoffe sa chair grasse et délicate. Parmi tant de poissons honnêtes elle traîne des mœurs de romanichel. Jamais là, toujours ailleurs, plus haut, plus loin, dans les frayères, elle rampe, les nuits de pluie, par les labours et sur les prés. Elle anéantit la ponte des amours pour assouvit les faims de sa virginité cruelle. Elle se gave du hors-d'œuvre des alevins et des caviars du frai. Fille du sel, promise à l'océan, elle vit dans le provisoire de l'eau douce, hydre multiple, et multiple estomac.

Après sept à huit ans l'appel des profondeurs émeut le sommeil des ovaires. Nubile, elle retombe au fleuve avec ses compagnons.

L'automne voit passer leurs troupeaux mâ!es et femelles, noués en boules de reptiles et que l'eau roule vers la mer.

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Elastique et toute en nerfs, l'anguille est insaisissable sous son huile. L'appât d'un gros lombric l'enferre, la nuit, à l'hameçon.

Elle se tord, s'emmêle et bave sur la cordée.


De tout son muscle elle s'arrache, laissant ses entrailles en paquet.

Quand le pêcheur vient, au jour, elle est loin. « Mets donc ça dans,la poète à frire »

LES POISSONS BOURGEOIS

LA CARPE

A quinze livres elle passe, majestueuse comme un vaisseau de haut bord.

On peut dire qu'elle est la méfiance en écailles. Son ventre grave se déplace à coups de rames circonspects.

En l'eau glauque des grands fonds elle déterre ses. nourritures. Devant la fève ballottée son oeil noir s'arrondit. Eue fait mille façons, va, revient, monte et s'abaisse, goûte du bout des lèvres, regoûte et puis s enfuit.

Avant de rien avaier elle tourne sept fois sa langue dans sa bouche.

LA BRÈME DORÉE

La limande dt: la rivière.

Elle ne circule que vêtue d'une cotte de pièces d'or.

D'en haut on la prend pour un gardon, tant sa taille paraît élégante. Entre les feuilles du peuplier tombé dans l'eau sa livrée magnifique miroite avec des reflets aveuglants. Parmi le troupeau de ses sœurs, les jours de grand soleil, elle processionne


sur le sable. Les brèmes sont mille, mille et mille à exécuter des mouvements d'ouïe rythmés. Qu'espèrent-eMes ainsi, à faire la théorie ?

Un chuchotement, un renet, une ombre les font s'évanouir dans les profondeurs.

LE BARBEAU

H a une bouche de nouveau-né avec des lèvres en rebord de pot de'chambre.

Il y frétille de petits vers que, nouveau Tantale, il n'ava!e jamais. Cela ne l'empêche pas d'être gros et fort, échine de lutteur et carrure d'athlète. Sa queue puissante sillonne les grands courants où l'eau s'ouvre et bouillonne sur les blocs de roches. Il se cabre dans les tourbillons. «.

Tantôt, pour faire la sieste, il s'aplatit sur les beaux fonds de sable, la tête contre une pierre, tantôt, acrobate au maillot d'argent, il exécute, hors de la rivière, le double saut périHeux.

LA PLE~E AQUATIQUE

ABLETTES

Les gavroches de la rivière. Eclairs de nacre et vif-argent.

Elles n ont qu'une étincellè de vie c'en est assez pour vibrer, folâtrer, bondir.

Le peuple de leurs dos nains met des frémissements sur l'eau courante.

Une seconde les fait mourir.


GARDONS

De moeurs douces, entourés d'ennemis, ils sont méfiants, timides, et ne mangent que du bout des dents. Dents de gardons sont cartilages.

Leurs troupeaux assemblés paissent dans les eaux calmes, brouteurs d'herbes et gobeurs de grains.

Ils ne dédaignent pas cependant le ver rouge en spirale qui se convulse et se tord sur le sable du fond, mais, fuyards, pourchassés, ils sont sobres de nature et végétariens.

Tous finissent pareillement dans le ventre des fauves.

Eternels avaleurs, perpétuels avalés.

Les vieux gardons sont rares comme des pièces de musée.

VERONS

Poussière de cyprins en suspension dans le ruisseau. Il en faut plus d'un cent pour faire la demi-livre.

Le véron est si petit qu'on n'en parle qu'au pluriel.

/1 LE GOUJON

Chétif, avec une tête de vieux poisson, il se chauffe les reins sous la canicule.

H passe ses journées à plat ventre sur le fond. LA PERCHE GOUJONN.IERE

Bâtarde de louve et d'agneau, elle porte sur un corps de goujon la grosse tête de la perche. Elle écarquille sa gueule et ses ouïes en cettutoïd (A suivre)

Le gérant F. GRfSARD.

Imprimerie Alençonnaise, l],'ru<* des Marcheries, A)en<;oB.


a NOS LECTEURS

Les préoccupations du lancement ne nous en ayant guère laissé le loisir, nous avons dû remettre au présent numéro les réflexions que nous inspirait le départ de La Revue des Lettres.

Nos lectrices et nos lecteurs seront heureux d'apprendre que les résultats maintenant acquis dépassent largement nos espoirs. On nous a fait confiance, dès l'abord, sur le vu de notre programme et les sympathies de la première heure ont eu le caractère de véritables actes de foi. C'est sur ce terrain que nous voulons nous maintenir, celui d'une mutuelle confiance, préoccupés avant toute autre chose de sincérité, d'éclectisme et d'art.

Notre public, extrêmement divers, appartient à cinquante départements de France et nous avons enregistré avec fierté, parmi tant d'amoureux des lettres, de nombreux membres de l'enseignement. Rien ne saurait nous être plus agréable que cette approbation des esprits cultivés, si ce n'est le souci de prosélytisme qui les anime. Grâce à eux, des amis nouveaux sont venus dont le nombre s'accroît, chaque jour davantage, et nous ouvre d'heureuses perspectives vers les possibilités de demain. Nous en remercions très sincèrement nos lecteurs car sans eux La Revue des Lettres ne saurait étendre son influence.

Elle est telle que nous l'avons créée. Elle sera ce qu'ils la feront.

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Certains amis ont critiqué notre format il se

chargera lui-même de les convaincre. A l'usage, tous


reconnaîtront son élégance et sa commodité. Nous n'avons pas cherché à faire pompeux et grand nous avons voulu faire sobre et pratique. Les connaisseurs et ceux qui réfléchissent n'ont pas manqué, de s'en apercevoir. La revue n'a que 64 pages, u est vrai, mais leur texte, serré sans être compact, n'en comporte pas moins sa matière' dont nous voulons, à chaque numéro, accroître le sens et l'intérêt. Nous nous trouvions entre ces deux périls voir trop grand ou voir trop petit, réaliser une revue fantaisiste ou rédiger une revue ennuyeuse. Nous croyons avoir évité ce double écueil.

Tout le monde connaît ces puissantes revues littéraires d'aujourd'hui, vaisseaux de haut bord à l'état-major nombreux, où la plupart des passagers s'ignorent. Leurs centaines de pages mensuelles leur assurent un débit torrentiel. Quel est celui ou celle d'entre nous qui n'a, dans un soupir, tourné leurs feuilles monotones où les pépites sont cachées parmi des sables de l'ennui ?.

Est-ce à dire que notre oeuvre nous satisfait ? Nous sommes, croyez-le bien, conscients de ce qui lui manque. Mais les plus substantielles améliorations sont liées aux possibilités matérielles que nous attendons de l'accroissement de nos lecteurs. Ainsi le perfectionnement de La Revue des Lettres ne dépend pas seulement de nous qui ne pouvons que disposer les matériaux et les ordonner ensemble, il dépend aussi et surtout de vous qui avez la faculté de déterminer vos amis.

Nous vous convions, lecteurs, à une belle œuvre d'indépendance. Soyez-nous fidèles et soyons unis. La Revue des Lettres.


Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et jqu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt ? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire il n'y a de caractères inetïaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur ? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui ? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort Qu'on loue tant qu'on voudra ce roi vaincu qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône moi, je le méprise je vois qu'il n'existe que par sa couronne, et qu'il n'est rien du tout s'il n'est roi mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi, qu'un lâche. un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à l'état d'homme, que si peu d'hommes savent remplir.

Une Vision Prophétique

La

Page

Jean-Jacques RoussEAr.

classique


TRAITÉ

L'~MPHtBtE

II

Un peuple qui veut des enfants et qui encourage le féminisme poursuit la politique de Gribouille. /n~erroge toutes les « m!<<!n~e~ » que tu connais et ~u conviendras vite qu'elles se soucient fort peu d'être mères.

On<-e//es tort ou raison ? ne m'appartient pas d'en juger car je n ose infliger à autrui un devoir que moi-même ne veux remplir, mais je constate. La fécondité s'accorde mal avec l'agitation. Cet argument te touche ? Je m'en doutais. Bien que n'ayant pas de progéniture, tu contribues par tes deniers et l'éclat de ton verbe à la prospérité des ligues pour les familles nombreuses, et ici je rends hommage à l'indépendance d'esprit et à l'impartialité dont tu témoignes, à l'instar des civils belliqueux qui ont passé l'âge de porter les armes.

Tu dois donc désirer que l'Etat, adoptant une conduite plus logique, endigue cette émancipation d'un sexe dont la stérilité risque Je nous priver de servantes et de soldats. Or. pour faire avorter ou' restreindre tout mouvement, il est bon d'en étudier la genèse.

Le féminisme, comme la plupart des actes re~u<!onna<)'es, est une a~atre d'alimentation.

DE


Ne t'ébahis pas Je ~e parle sévèrement, et la réflexion te convaincra que même la Révolution Française ne contredit pas cette remarque. Si, à leûr retour de Versailles, le Boulanger, la Boulangère et le Petit Mitron avaient connu comme Jésus le procédé de la multiplication des pains, il n'y aurait pas eu d'effervescence au Palais-Royal. La cocarde de Camille Desmoulins eut au contraire rallié les ferveurs royalistes, et Mirabeau, Saint-Just, Danton et autres bavards n'auraient pas pu placer leur éloquence. Les idées se greffent sur les besoins. Ce sont des désirs concrets qui ont donné naissance à de graves abstractions. ( La misère est mauvaise conseillère », dit-on. Bonne ou mauvaise, l'épithète n'importe pas, la misère est conseillère surtout. Le ventre vide rend le cerveau exigeant. Tu penses malaisément à tes ennuis lorsque tu es repu. Et quand tu sens ton ami contrarié (ou même un partenaire en affaires peu disposé à se laisser fléchir), tu ne manques pas avec une générosité astucieuse de le convier à un excellent déjeuner.

Mais attention Si tu donnes du ~a/eau~a qui te demande du pain, tu accrois ses exigences. Toute /t'oera/)~ doit s'accomplir avec mesure, sinon tu ouvres à ton protégé des horizons dangereux. (Entre parenthèses le cinéma de quartier qui montre à sa clientèle ouvrière des intérieurs trop luxueux est pour le chambardement promis par les apo<res un efficace propagandiste « par le fait ».)

Donc il convient de calmer mais non d'aiguiser l'appétit des réclamants. Car si les révolutions sonf le fait de ~ens qui n'ont pas assez mangé, les émeutes sont souvent <sufre de gens qui ont trop bu. En ] 789, les affamés ont proclamé les Droits de l'Homme, mais les assoiffés de 48 ont institué les Droits du citoyen. Le bulletin de vote a été conquis par le marchand de


vin, et tu n'ignores pas qu'aujourd'hui encore nous devons à ce dernier le développement du sens politique dans notre démocratie.

=t

D'o il sied de conclure que si l'Etat veut mettre un frein au débordement féministe, il doit d'abord surt~ef//er ou mieux réglementer les repas de la femme. Ce n'es~ pas seulement en temps de guerre que pour elle doivent être édictées les restrictions alimentaires, mais tous les jours oue Dieu /G!<. On a été extrêmement imprudent en lui laissant apaiser sa faim et sa soif avec des mets et des boissons qui auraient <? être réserves à notre sexe au sexe fort. Elle aussi, a subi l'influence du vin, et de ses fumées Combien nos pères étaient plus avisés au XVIIe siécle, les maires se gardaient bien de donner du café a leurs domestiques, car ils avaient remarqué que ce breuvage ne convenait point à leur condition il leur inspirait des velléités d'indépendance.

Or ne crois-tu pas ~ue /e végétarisme devrait ~re imposé aux femmes ? Des légumes, des pâtes et des sirops suffiraient à leur entretien, et leurs ardeurs revendicatrices s'en trouveraient apatsees.

Ce régime aurait !ncon~en!en< de calmer aussi leurs ardeurs conjura/es P C'est là une re~ext'on de mauvais serviteur de la Patrie. Oublies-tu que nous nous plaçons au point de vue de l'Etat, de /'E<a< qui nous pousse à la procréation ? Et pour cette besogne qu'ont-elles besoin d'excitation ? Les boissons fermentées et le rosbif saignant leur donnent enfte de faire l'amour et non de faire des enfants et ce sont généralement les plus sensuelles qui sont le moins disposées à la par<urt7ton.

Maintenant la dilection que nous avons pour la


Grèce antique nous obligeant à suivre son exemple, il serait peut-être juste d'adopter une coutume spéciale pour les joueuses de flûte. La carte de viande pourrait ne pas leur être ré/usée, car le culte de Vénus exige chez ses prêtresses une énergie particulière.

Donc résumons-nous. Si la France veut vivre, elle doit prendre des précautions pour empêcher nos moitiés de briguer des droits. Et cela non seulement parce que, je le répète, une « citoyenne » a rarement la vocation maternelle, mais parce que sa force de séduction féminine s'en trouve singulièrement amoindrie.

Ainsi moi qui te parle, chaque fois que dans une heure pathétique je me trouve avec une femme qui revendique d'aller aux urnes, ma fierté virile s'évanouit. Instantanément. Cela tient à ce que, normalement constitué, je suis conformiste en amour.

Et coucher a~ec~une féministe c'est pratiquer la sodomie.

ALBERT LANTOINE.


Les Mains

C'est un soir de printemps que je vis ses mains nues, Lasses sur le rebord d'un vieux balcon rouillé. Je ne sais pas comment elles étaient venues, Fraîches comme un parfum, blanches comme les nues Qui s'en vont lentement dans l'horizon mouillé. Sous leur chair de satin le réseau des veinules S'épandait en un bleu si pur et si léger

Que l'on eût dit des fils de songe ou bien des tulles Ou le reflet mourant des lointains crépuscules Qu'anime en frissonnant l'étoile du berger. Oh 1 les sentir un jour, par-dessus mes paupières, Se poser et sans bruit palpiter sur mes yeux, Ainsi qu'on voit parfois deux colombes légères Sur le manteau confus et frémissant des lierres Abattre doucement leur vol harmonieux.

Cette apparition, je ne l'ai pas revue.

Peut-être elle n'est plus chez nous autres humains, Et j'userai mon cœur à l'avoir attendue

Car tout ce que je sais de la belle inconnue C'est qu'un soir de printemps j'adorai ses deux mains Jean MiMOSA.


Noungou

Septembre consumait à petit feu les peupliers de la Saône et les marronniers du Parc. De la terrasse où chaque soir ils s'asseyaient, les officiers, anciens coloniaux, et leurs femmes, voyaient la basilique monter comme le visage d'une sainte byzantine dans le cercle infini d'un ciel en or., Ils jasaient, ils se félicitaient, rieurs, d'avoir retrouvé pour toujours « leur belle France ». Avec une dextérité silencieuse, des soldats leur servaient sorbets et citronnades. Bruyantes, très militaires, les dames, en costumes presque virils, réclamaient impétueusement « des souvenirs de là-bas ». Oui, là-bas, le sol orangé, l'atmosphère bleue, si bleue qu'elle en est bête. Une couche d'azur, le beau temps officiel, avant les pluies.

Oh 1.les tornades, la « saison » mâchonna le général Defert qui semblait un vieux buffle. Quelqu'un soupira. Des mots s'égrenèrent, des termes chauds, sifflants, ailés. Kayes, Bakel, Daba. Koulikoro, la brousse, tout cela vivait encore dans un bruissement de palmes et d'insectes que les hivers successifs n'avaient su rompre. Des voix émues tout à coup échangèrent comme des aveux des impressions mystérieuses et d'un charme si poignant, que la moindre évocation, le nom d'un fruit, d'une fleur, envoûtait ces hommes avec la force d'une magie noire.

Le colonel Nayrolles tirait de sa cigarette des bouffées ardentes. La Sénégambie, dit-il, m'a fait grâce de la fièvre jaune, de la tsé-tsé, du serpent-


minuté. Mais elle m'a piqué d'amour, et comment 1 Non ? s'écrièrent des voix incrédules. Les lèvres gourmandes du vieux buffle se plissèrent. Allez-y Nayrolles.

Le colonel cligna les yeux, sur un éclair.. Je n'étais alors qu'un sous-lieutenant inoffensif, blondin, velouté, commença-t-il.

Cinq regards s'abattirent sur lui, comme pour comparer. Dans son rocking, Nayrolles apparaissait maigre, épineux, tout en cordes, en lignes brusques. Que-voulez vous, Mesdames, fit-il, bonhomme, et par manière d'excuse, avec un sourire Régence qui craquait d'ironie.

C'était aux environs de Kita, dans un poste près du Bafing. Pourquoi diantre m'avait-on expédié chez les nègres ? Les desseins du Ministre sont impénétrables. Toujours est-il que je ne demandais pas mieux. J'avais, en sortant de l'école, l'âme d'un héros. Je me voyais, comme le capitaine Lenfant, sur des chalands d'écorce, remontant le Niger pour la France et sa gloire. La chute, je l'eus, non sur le fleuve. 0 décadence 1 Sans tenir compte de ma fougue, on me chargea d'instruire, si possible, en français, le fils de mon commandant 1 L'élève avait pour domestique une négrillonne, Noungou. Mais Noungou, dès l'abord, fut devant mes yeux inexistante j'avais un travail énorme 1 Car si je sabrais les devoirs du grimaud, je tenais aussi la comptabilité du, père.

Hein ?

Oui. Figurez-vous que celui-ci, se livrant aux douceurs du négoce, donnait en troc, aux noirs, pour la cannelle, le caoutchouc, l'ivoire et les paradisiers, des faïences et des étoffes aux couleurs éperdues. Alors, je plongeais en des registres où l'avoir et le doit se balançaient Dieu sait comme.

Colonel, colonel, au Grand-Livre d'en haut, ce vous sera compté dit la générale Clarède, une figure d'amazone casquée d'argent.

Le narrateur, se balançait dans sa chaise.


11 fallait se montrer bon diable, continua-t-il. Et puis, le commandant était charmeur. Protester ? A quoi bon ? C'eût été, du jour au lendemain, un régime d'escarmouches, la lutte, et ma défaite, sans quartier. Je me soumis donc, avec rage. Mais quelle déception cruelle, que d'humiliation Avoir rêvé le sort d'un explorateur, pour se retrouver pion et potard d'épices au pays nègre 1 La servitude militaire est une réalité j'en fis l'expérience pour la première fois.

Nayrolles but d'un trait un cocktail, avant de poursuivre

Bureaucrate, je siégeais dans une pièce-tambour entre la cuisine et la salle à manger, de sorte que Noungou, la négrillonne, chargée d'apprêter nos repas, devait la traverser pour vaquer de son réduit au réfectoire, et de celui-ci à ses fourneaux. N'oubliez pas ceci, Mesdames plus un continent est vaste, plus on y. mesure le terrain. Vous n'imaginez pas combien parcimonieuse est en Sénégambie la case d'un officier. Noungou, dite Noun, fleurissait dans tout l'éclat de ses treize ans. Je la devinais ferme et fine, cambrée de la nuque aux talons. Deux petites oranges très rondes, alertes, soulevaient l'étoffe de ses robes. Elle en avait de pourpres, indigo, vert-nil; et toutes pareilles à la vérité de son corps. Cette petite avait, sans aucun doute, un tempérament d'amoureuse. Les ailes de ses narines palpitaient, cueillaient dans l'air d'écrasants parfums qui tout à coup lui renversaient la tête. Et ce sourire étrange 1 Il étirait comiquement les sclérotiques et laissait voir entre les minces lèvres violettes un fil d'émail éblouissant. Si bien qu'en dépit d'austères résolutions, bien en rapport avec mes fonctions d'argentier et de cuistre, le charme de cette houri-servante ne laissait pas de m'atteindre. J'avais peine à dissimuler la flambée rouge qu'allumait à mes joues son rapide passage. Vulnérabilité compromettante, alors que mon élève, cancre cousu de malice, n'attendait qu'une occasion pour décoùvrir le pot. au noir.


La petite commandante Chêne-Binaud s'esclalïait Cré nom, colonel, étiez-vous jobard Etait-ce déjà la mode de prendre les moricaudes pour des Antinéa ? Elle se trémoussait, trop blonde, agressive un peu.

Je bouillais de folie sincère, reprit Nayrolles, avec un sourire indulgent.' Et j'attendais nerveusement d'être seul à m'écarteler sur le Livre de caisse. Alors, quand Noungou passait, tiré de mes écritures, ébloui, je m'écriais langoureusement

Noun 1.

Qu'y ce qu'y a ? répondait-elle.

Viens m'embrasser.

La fillette s'arrêtait, hésitante, picotée sans doute par un désir. Craintive, elle s'approchait de ma table. Alors elle agitait sa main longue, drôle, agile comme une toute petite guenon ses yeux défaillaient, mouraient. Non, non suppliaient-ils. Froutt 1 en se redressant, elle filait, s'éclipsait dans la salle à manger ou la cuisine. Cette coquetterie avait du suc, cette vertu joueuse, du mordant. C'était de jour en jour, comme avec régularité dans l'accroissement, plus de prévenances, de gentillesses muettes, mais rien de décisif. A la fin, débordé par la besogne, las d'insister inutilement, j'en vins presque à négliger Noungou. Dès lors, elle évita de traverser le bureau. Cette pauvre Mambu, fit Mme Nayrolles, écrasant le bout de sa cigarette sur sa soucoupe. Continue, Charbonneau.

Amour, amour nostalgique, en vue de ce qui finira 1 Un beau jour, mon commandant, sa femme et le surgeon partent pour Bamakou invitation du gouverneur Me voilà maître de la hutte, plus spacieuse d'être vide.

J'étais seul depuis l'aube. Dans l'ombre transparente et dorée de la paillotte, le silence avait quelque chose de solennel. A travers le clissage de riz flottaitl'ombre des palmes. Dehors persistait le froissement tout soie des bananiers, tandis que près de moi,


quelque part invisible, un insecte sonore répondait au cri-cri de ma plume. Et soudain, alors qu'ouvrier morose, j'édifiais une colonne de chiffres, je sens sur mes cheveux et mes joues le glissement frais de deux bras qui tremblent. Saisi, je me retourne. Noungou, dite Noun, est-là, nue, bien nue mais elle a gardé son gris-gris.

Oh oh 1 trait de polissonnerie barbare lança Mme Thurel, l'intendante.

La femme sauvage est une manière de civilisée, riposta le commandant Pron.

Je vous laisse à penser, Mesdames, si j'attendis au lendemain. On ne subit pas de pareils chocs sans réagir, ou la balistique n'est qu'un mot. Songez-y j'avais mené jusqu'à ce jour l'existence d'un moine dans cette Thébaïde de manioc. Elle contenait d'autres femmes, c'est vrai mais ayant vu Noungou, je n'éprouvais aucune ardeur pour leurs seins en courges et leurs faces de gorilles. Ma petite noire était mince ses hanches s'incurvaient elle luisait comme du métal et chacun de ses gestes semblait un clan. Sanglotante, elle s'agenouilla comme devant un dieu. Elle m'avait honoré de ses prémices, car son heure sonnait. Quatorze ans révolus t Ainsi, elle ne subirait point le gan'za Elle me demandait pardon de sa hardiesse et me remerciait d'avoir consenti un blanc ne se refuse-t-il pas à faire son épouse d'une négrillonne ? J'avais cueilli le fruit, ravi de sa succulence, surpris qu'un corps si jeune eût à ce point l'inspiration des voluptés. C'était, quoi donc ? une saveur de fraises, de fougère et d'eau-de-vie.

Assez, assez )' se récrièrent cinq voix de femmes. Dans le clair-obscur de la terrasse, elles trépignaient, se tamponnaient les oreilles, dénonçaient l'erreur impossible, scandaleuse. Nayrolles, distrait, le regard au loin perdu, refluait vers sa jeunesse. Un grand silence planait. A distance, des lueurs coururent sur le pont de la Guillotière une brume violette ccndra les dômes de l'Hôtel-Dieu. Lentement,


Fourvière se dédorait. La colonelle Nayrolles se ressaisit la première. En un ricanement, elle jeta L'épilogue, dis-le, je t'en supplie. Qu'advint-il de cette Poulotte ? Comme toute Foulah qu'un Blanc délaisse, s'empressa-t-elle d'aller au pays de Kolikongbo ? 2

Nayrolles eut un frisson.

J'ignore ce qu'est devenue Noungou, murmura-t-il. Mais le matin de mon départ, elle m'offrit une souris familière qui mangeait des noix de kola dans sa bouche. « Ma lieutenant, dit-elle sous un flot de larmes, moi y en a croire l'âme de mes babas et l'âme de Noungou dans cette petite bête. Toi l'emporter pour emporter Noungou. »

La colonelle eut un geste d'irritation.

Entendez-vous, Mesdames, s'écria-t-elle avec un rire. Remplaçons nos fards par du bistre changeons-nous en moricaudes pour plaire à ces Messieurs.

Nayrolles secoua la tête.

Ma petite maitresse était noire jusqu'aux muqueuses. Elle avait l'âme nègre, -le cœur et Je cerveau nègres. C'était une petite Peuhl, c'était Noungou.

Maximilienhe HELLER.


Dialogue entre un Père et son Fils

AAndrëSuarë~.

Le Père. Mon fils, que tu viens me voir peu souvent 1

Le Fils. La vie est dure, mon père elle m'entraîne avec elle et mes épaules sont chargées de soucis. La marche est lente, pénible, sans repos, sans but, le long de longues journées. Crois bien que je pense à toi. Mais je ne suis pas mon maître,'et la fatigue du soir, jointe à l'angoisse de te trouver ici, me tient éloigné.

Le Père. Il est vrai, tu penses à moi. Be quelle manière pourrais-je, sans cela, te parler et te répondre ? Mes paroles naissent deta pensée. Tendres, affectueuses, inattendues, sévères, tu les portes en toi, elles alternent au balancement de ton âme. Mon fils, il y a longtemps que tu n'as pensé à moi. Le Fils. Mon père, si tu savais comme je suis triste 1 Ce matin, quand j'ai vu, au réveil, la neige couvrir le sol, les arbres blancs, les maisons blanches, j'ai souffert, tellement qu'au lieu d'aller à mon travail je suis venu te trouver.

Le Père. Mon petit, qu'il doit faire froid, là d'où tu me parles 1 Tout est-il recouvert de neige ? Est-elle parfaitement blanche ? Des pas ont-ils creusé leurs marques en elle ? Quelqu'un s'est-il égaré par ici ? Le Fils. Personne que moi. Nul pas que le mien. Sais-tu que je suis troublé par cette trace régulière ? Elle ne me quitte pas. J'avance, elle avance. Je


m'arrête, elle s'arrête. Elle me poursuit et m'effraie. Si je me retourne, je l'aperçois qui, d'aussi loin qu'atteigne mon regard, se'précipite derrière moi, entre les arbres et les tombes. J'ai couru afin de lui échapper. Elle se déroule sans erreur et pareille au destin.

Le Père. Tu es inquiet et malheureux, mon fils. Que se passe-t-il ? Ne te confieras-tu pas un jour ? Quand tu étais enfant, il était difficile de lire dans ton esprit. Peut-être me craignais-tu. Mais aujourd'hui, pourquoi me craindre ?,

Le Fils. Mon père, je voudrais te poser une question. Je n'ose pourtant et crains de te peiner. Il n'est pas bon de parler comme je vais le faire. Le Père. On peut tout dire aux morts.

Le ~s. Mon père, est-ce terrible d'être mort ? Le Père. Oui, car on est seul.

Le Fils. --Ne suis-je pas seul dans ma vie ? Quelle amitié, quelle tendresse, quel amour m'a jusqu'à présent soutenu ? Je. peine, du lever au coucher du jour, pour des hommes qui me méprisent et que je déteste. Je n'ai nul compagnon. Ceux qui mènent leur existence près de la mienne. ne l'ont jamais voulu mêler à la mienne. Nous regardons les mêmes spectacles et partageons les sentiments qu'ils nous inspirent, à la façon d'un nègre et d'un latin contemplant chacun au milieu de son ciel l'éclat d'une même lune. Cela est abominable et je t'envie.

Le Père. Silence. Tu ne comprends pas le sens de tes paroles, et je ne les comprendrais pas non plus si je vivais encore.. Tu n'es pas seul, mon fils. Songe à ce qui t'entoure et dont, malgré toi, tu tires avantage la lumière, la chaleur, la route, le bruit et le repos, merveilleux compagnons. Tu as soufîert ce matin sous le froid de la neige. Ne souris-tu jamais, quand un rayon tiède pénètre tout ton corps ? 2 Tu n'es pas seul. Tu es avec toi-même. Tandis que je ne suis plus..Je ne suis plus, entends-tu bien, mon


fils ? que lorsque tu penses à moi. Que ta pensée vienne à prendre un tour différent, qu'elle se libère de ta mémoire, il n'est plus rien. Imagines-tu ce qui gît sous cette pierre neigeuse ? La joue que tu embrassais, la main qui t'a conduit, le cœur. Le Fils. -.<- Etre avec soi-même n'est doux que si l'on peut par moments s'oublier. Je ne le puis jamais. Je me vois vivre avec chagrin.- Ah 1 mon père, si tu estimes terrible de ne plus être, j'envierai donc ceux qui n'ont pas été, qui ne seront pas, véritable néant. Pourquoi m'avoir donné cette vie pesante ? Pour que ton nom demeure une seconde après toi ? Pour accomplir ta destinée ?

Le Père. Mon fils, je ne songeais pas à toi lorsque je t'ai créé. Je t'ai chéri plus tard, apprenant que tu allais naître. Puis, à ta naissance, il m'a paru précieux d'appeler un enfant mon enfant. J'ai cru ton avenir favorable, marqué de signes salutaires. J'ai fait ce qui m'a paru nécessaire pour qu'il fût tel.

Le Fils. Je ne te fais aucun reproche, mon père. Peut-être suis-je malheureux parce que tu m'as quitte.

Le Père. Il fallait bien mourir. Mais toi, il te faut vivre et soulager ta vie. Mon petit, écoute-moi; N'est-ce pas un bien-être que le souvenir ? Et celui que je te laisse n'est-il pas ton soutien ? Ne feras-tu pas en sorte qu'un enfant se souvienne un jour comme tu te souviens ?

Le Fils. Tais-toi, mon père, ne parle pas de la sorte. Tu ne m'es d'aucun secours. Ton souvenir est un chagrin encore, puisqu'il n'est qu'une ombre. Adieu.. La neige me glace.

Le Père. Tu pars déjà ?

Le Fils. Je voudrais revenir près de toi pour toujours.

Claude AvEHNE.

Veille c~e Noë/ 1924.


BILLET DE FAVEUR

AAurFJ.

Madame ou Monsieur,

Moi qui ne mets jamais les pieds à Paris, je me

suis toujours demandé si vous étiez un homme ou une femme.

Votre portrait, qu'on m'a fait voir dans Vingt-cinq ans de littérature est, à la vérité, féminin. Mieux, il est séduisant. Et beau, d'une beauté grave. Mais votre manière est celle d'un homme, évidemment. H n'est pas jusqu'à votre nom qui ne me plonge dans l'incertitude. Aurèle, c'est un nom d'homme. Aurel, ce n'en est plus un.

Lorsque vous folâtrez dans les dialogues du cœur et de l'instinct, il n'y a pas moyen de s'y tromper. A la perversité on reconnaît la femme. Lorsque vous usez d'un vocabulaire plus énergique on reconnaît ;'homme, c'est bien certain. Quand vous faites meurtrir M. Maurice-PaulLéautaud-Boissard par procuration et que vous l'accusez d'être trop laid pour faire l'amour, il n'y a plus moyen d'hésiter, vous êtes une femme. Quand vous dirigez la croisade destinée à en finir avec l'amant, vous êtes un homme, cela crève' les yeux.


Tout ceci est bien angoissant et je ne vois rien qui puisse me mettre hors de ce doute. Si l'on ne connaît plus le sexe des littérateurs qui s'adonnent à la littérature, il faut convenir que nous vivons, mes confrères et moi, dans un siècle particulier. Jadis il y eut bien George Sand qui porta même des habits mâles, à ce que dit là chronique, mais ses aventures demeurèrent sans mystère, car dans un livre elle nous livra le mystère entier.

Et puis il faut excuser George Sand cette femme avait du génie.

Vous en avez, sans doute, et d'un ordre particulier. Votre Prë"!s de !'ardeur est d'une ardeur assez précise.

Vous montrez vos nerfs, vertu féminine, votre volonté, vice masculin. Avez-vous les cheveux courts et les idées longues ? 2 Ou les cheveux longs et les idées courtes ? 2 Si vous êtes homme je donne ma langue au chien. Si vous êtes femme je donne ma langue au chat. Dans le doute, veuillez me croire. Monsieur ou Madame, votre bien dévoué ou votre respectueux. EPISTEMON.


De t ÏNftuepce de Sc~cpe~auer sur la Littérature française

1

Alfred de Vigny

Parmi les romantiques particulièrement .pessimistes, Alfred de Vigny se place au premier rang. Il occupe même, sans conteste, la première place. Sa ressemblance avec Schopenhauer est frappante par endroits, bien qu'il ne soit pas démontré que le philosophe ait influé sur le poète. En tout cas, cet accord sur certains points permet de les comparer ou, tout au moins, de les rapprocher (1) Le pessimisme qu'on rencontre à dose plutôt faible chez Lamartine et chez Hugo, s'offre, chez Vigny, à haute dose et sous une forme dense. C'est que Vigny, cette grande âme dépareillée », n'est pas de la famille des René, des Childe-Harold, des Obermann, tous ces grands désespérés qui, au fond, aiment leur ennui et sont charmés par leur tristesse même (2). Il n'est pas de ceux qui se sont plu à (1) Ce rapprochement a déjà été tenté par M. Kar) Kuskop dans sa thèse de doctorat Der Grund ?u Alfred de Vt'ynt/s Pessimismus, Leipsig, 1906.

(2) M. Faguet, de son côté, considère Vigny comme < le plus sincère, le plus profondément atteint et le moins illogique de la famille des René, des Lara et des Werther., (Faguet,

Le dix-neuvième siècle, p. 128.)


cueillir sur toutes choses ce que Sainte-Beuve appelle '< la fleur du désenchantement et à s'enivrer du mortel parfum de ses pâles corolles. La mélancolie de Vigny n'a rien de vague, rien de maladif, ni d'efféminé elle ne se raconte pas pour le vain plaisir de s'offrir en spectacle au monde. Elle est forte et simple, et la plainte qu'elle exhale est comme l'écho de celle qui, depuis l'origine du monde, porte au ciel la protestation de l'homme moral. Ce n'est pas une réflexion sur sa propre destinée qui a conduit Vigny au pessimisme, mais la vue du mal impersonnel et irrémédiable qui sévit indistinctement sur toutes les créatures. Comme l'avait déjà montré Schopenhauer, cette souffrance universelle est la seule notion positive qui nous soit donnée le plaisir, absence de douleur, est purement négatif. C'est ce que Vigny exprime, à son tour, en nous montrant le mal absolu « Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien. » (Journal d'un poète.) Le pessimisme de Vigny revêt différentes formes selon qu'il considère: Dieu, cause de l'univers; la nature, responsable de la vie humaine l'homme, responsable de l'organisation de la société. Tout d'abord Vigny s'en prend à Dieu d'avoir créé un monde aussi mauvais. Il lui fait ensuite grief dé rester indifférent au sort de l'homme et d'abandonner même celui qui a voulu racheter le monde, confiant dans la miséricorde divine. Est-ce là cette récompense promise au Fils respectueux de la volonté du Père ? On connaît l'admirable invocation que Vigny a placée sur les lèvres du Christ au Mont des Oliviers. Lorsque Jésus, seul, loin de ses disciples endormis, erre la nuit sur les rochers de Gethsémani, une angoisse étreint son cœur, et sa grande âme est triste jusqu'à la mort 1 Une telle tristesse est un aveu et comporte, aux yeux de Vigny, une protestation tacite. Si Dieu ne répond pas à nos cris de détresse, c'est que nous lui


restons étrangers. Dès lors il n'y a plus lieu de se préoccuper d'une divinité qui, si elle existe, ne s'intéresse pas à la pauvre humanité. Et, cessant d'invoquer un ciel vide, Vigny jette ces vers célèbres qui sont, au dire de Sainte-Beuve, le testament philosophique du poète

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l'absence,

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité

Cette attitude, Vigny la recommande également à l'égard de la nature. La Nature est « au delà de nous, indépendante, parfaite et se suffisant à ellemême. Nos pensées ne parviennent pas jusqu'à elle, nos paroles ne peuvent l'atteindre, et ni, nos plaintes ni nos prières ne troublent sa sérénité. Elle n'a qu'un souci tourner la roue de l'univers et entretenir, dans le monde, la vie par la mort et la mort par la vie. Alors quelle duperie de l'aimer 1 Ne nous laissons donc plus prendre.à ses sortilèges de beauté », et occupons-nous plutôt de « la majesté des souffrances humaines )). Loin d'être une mère la nature est une marâtre, insensible à tout, sourde aux imprécations comme aux prières. Ce thème, Vigny le développe longuement dans La Maison du Berger, « poème philosophique affreusement triste », de l'avis de M. Faguet.

Ainsi ce n'est pas ce qui est éternel qu'il faut aimer, mais ce qui passe, car c'est ce qui passe qui souffre. Ce n'est pas la nature impassible et hautaine qu'il faut chérir, c'est l'homme. D'autant plus que la nature s'acharne contre lui avec une jalousie féroce, sans doute parce qu'il est un être pensant et parce qu'il peut, à ce titre, faire échec aux forces naturelles. Cette exhortation à-l'amour du prochain vient d'un sentiment de pitié, qui dérive lui-même d'une conception pessimiste de la vie. La conception de Vigny, analogue à celle de


Schopenhauer, s'apparente comme elle au christianisme. Schopenhauer avait déjà remarqué que les dogmes chrétiens, par leur origine comme parleur substance, sont essentiellement pessimistes. En effet, la doctrine de l'Evangile comme, six siècles auparavant, celle des soutras bouddhiques, est éclose d'une conception pessimiste de la vie terrestre, d'une vue désolée des tristesses et des iniquités d'ici-bas. Coupable du fait même de son existence, la race humaine est entachée du péché originel qu'elle doit expier. Vigny a compris, lui aussi, que le christianisme est la représentation de ce monde comme un mal et de la vie comme un obstacle au seul vrai bonheur (1).

De cette source commune découle, pour le philosophe et pour le poète, une morale identique une pitié sombre et sans larmes, mais énergique et passionnée. Seulement, Vigny, entraîné par ses afïinités stoïciennes, va plus loin que Schopenhauer. Sa pitié intransigeante exige de l'homme une certaine dignité dans l'infortune. Il a honte de ces hommes qui ne savent pas souffrir en silence, et il va jusqu'à glorifier ces « sublimes animaux qui nous apprennent à quitter « la vie et tous ses maux ».

Cette fierté rigide du poète des Destinées contraste assez avec sa sensibilité délicate et sa pitié fervente, profondément humaine. Certains se sont plu à y voir une contradiction, d'autres ont reproché à l'auteur son manque de sincérité. Un tel reproche est injurieux à l'égard de Vigny. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Servitude et grandeur militaires ou encore le Journal d'un poète. Tout~au plus pourrait-on relever, chez Vigny, non pas même un défaut de logique, mais un simple désaccord entre le philosophe et le poète. Comme l'a montré M. Paléologue, il y a eu sans doute, à un moment donné,

(1) La religion du Christ est une religion de désespoir puisqu'il désespère de la vie et n'espère qu'en l'éternité. o (Vigny, Journal tn<ne.)


changement d'état d'âme, qui a fait éclore un sentiment nouveau. « Dans les âmes que le pessimisme a ravagées. quand un vent de mort a tout desséché et tout flétri, quand tout espoir de floraison ultérieure semble à jamais perdu, il n'est pas rare qu'une source mystérieuse jaillisse soudain des profondeurs de l'être. Un sentiment nouveau naît alors des débris du passé, et la tendresse des anciens jours réapparaît sous la forme d'une pitié immense pour l'humanité souffrante. »

C'est ce qui est arrivé pour Vigny. Au moment où il semblait le plus figé dans son stoïcisme, un sentiment de pitié mal éteinte lui a brusquement remonté au cœur. Il a sympathisé une fois de pins avec tout ce qui souffre. Mais sa sympathie effective est allée surtout aux victimes de l'ordre social. En effet, comme si la nature ne suffisait pas à rendre l'homme malheureux, la société s'y emploie, et son acharnement contre l'homme cultivé est pire que l'hostilité de la nature. L'homme supérieur est toujours persécuté par la médiocrité (Motse, Chatterton, Stello). La société ne se doute pas que l'homme souffre en raison directe de sa culture, ni que, souvent, sa sensibilité est fonction directe de son intelligence (1). Dès lors il semble bien que cette capacité de souffrir doive donner sa mesure avec le poète. Le poète, assure Vigny, est le martyr perpétuel de l'humanité les dons de sa nature passionnée le prédestinent au rôle de victime sociale. Il vient ~u monde « pour être à charge aux autres », puisque tout exercice'régulier et lucratif de son activité lui est interdit sous peine de ne plus « entendre le chant intérieur de son âme » (2). Ne pouvant vivre de sa plume, il n'a qu'à disparaître, à moins que l'Etat ne lui accorde une mansarde et du pain. (1) Cet inconvénient de la culture a été signalé également par Schopenhauer, Le Monde, I, § 56, p. 324.

(2) V. dans S~o le fameux passage sur le martyre du poète. On ne peut qu'être ému par la beauté hautaine et douloureuse de ces pages solides, moroses et pures.


Au début de sa carrière, Vigny tient la société pour responsable de la misère de l'écrivain. Il l'accuse de méconnaître cette <' race exquise et puissante des grands inspirés ». Son âme, toute pétrie d'orgueil aristocratique, a été profondément affectée par ses insuccès en amour, en politique et dans l'armée. La politique surtout. lui semble un art inférieur, et il tient en médiocre estime ceux qui s'y consacrent exclusivement (1). Mais Vigny ne s'obstine pas dans la révolte pu l'orgueil. Sa pensée évolue et se dépouille peu à peu du pessimisme aigu qui l'étreignait, pour se réfugier dans la sérénité stoïque. Tombé « d'E!oa à la caserne », il en est venu, après bien des déceptions, au « désespoir paisible et au mépris des « facticités de la vie. Il est bon et salutaire, dit-il, de n'avoir aucune espérance il faut anéantir l'espérance au cœur de l'homme. Une résignation silencieuse lui paraît être la sagesse même

Seul le silence est grand tout le reste est faiblesse. C'est là, pour l'homme, le seul moyen de guérir sa misère. Vigny lui-même va donner l'exemple et se renfermer, pour n'en plus sortir, dans sa « tour d'ivoire Cette sorte de renoncement peut être considéré comme un symptôme non équivoque de la négation du vouloir-vivre. Vigny, retiré au sein des « saintes solitudes )' et s'absorbant dans une contemplation mystique, fait songer à ÇakyaMouni dans le silence et l'isolement de sa montagne. Et du continuel travail de son âme obstinément repliée sur elle-même, est sorti le pessimisme le plus

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(1) Tenir le pouvoir, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances; et ces circonstances et ces idiots, ballotés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée, (Vigny, S<eHo. p. 240.)


désespéré peut-être qui se soit traduit dans notre littérature.

Cette attitude nettement individualiste est la conséquence de la haine de Vigny pour la société mauvaise, haine instinctive dont' il n'a jamais pu se défaire complètement. A l'exemple de Byron, ce type de personnalité hautaine et agressive, Vigny ,s'était fixé un programme d'individualisme intransigeant. Il a essayé d'affranchir son moi de la tyrannie sociale, il a voulu braver les' sanctions et briser les résistances mais, comme l'Adolphe de Benjamin Constant, il n'a pas tardé à s'apercevoir qu'on ne désarme pas ainsi la société, surtout quand on tient secrètement à l'estime des hommes. Il s'est vite rendu compte que l'individualiste ne peut jamais réaliser complètement son idéal. Sans doute son refus d'être dupe, son fier isolement lui réservent quelques intimes satisfactions, mais c'est au prix du renoncement obligatoire à toute réussite pratique. La rançon de l'individualisme de Vigny, c'est son inaptitude à vivre dans une société qui ne tolère pas les indépendants. Pas plus que Rousseau, il ne devait s'adapter au mensonge social. Aussi n'est-il pas étonnant que Vigny soit devenu misanthrope comme Schopenhauer. Seulement le poète se résigne plus facilement que le philosophe, parce qu'il est disciple de Marc-Aurèle. Schopenhauer, lui, réprouve la morale stoïcienne qui engendre l'insensibilité, et, par suite, constitue un obstacle au perfectionnement de l'homme par la douleur et ta pitié.

Quoi qu'il en soit, le pessimisme de Vigny, comme celui de Léopardi et de Schopenhauer, est un pessimisme intégral, à la fois métaphysique, moral et social. Les cieux sont vides, la. nature indifférente et insensible, la société menteuse et traîtresse. Il est assez difficile de décider quel est, chez Vigny, celui des deux pessimismes qui engendre. l'autre. Le pessimisme métaphysique et le pessimisme social s'accompagnent et se renforcent mutuellement. Tou-


tefois le pessimisme social semble assez indépendant de l'autre, car il procède d'une expérience directe de la vie. Le pessimisme métaphysique, de beaucoup le plus important, se manifeste d'abord par la révolte et le blasphème, et conduit le poète à une attitude irréligieuse envers le Dieu méchant et sourd. Il se traduit ensuite par le désespoir calme et le dédain silencieux, pour aboutir à une sorte d'athéisme social. Le poète dresse sa fière indépendance en face de l'indifférence divine. Il demeure insensible au silence éternel des « froides déités Là encore, le pessimisme athée de Vigny se montre à peine moins âpre et moins irrévérencieux que celui de Schopenhauer.

A. BA!LLOT.


L'incompétent

(Le change est bas. Les étrangers pleuvent sur la, France. Et les bons Français se frottent les mains.)

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Béni sois-tu, ô étranger, porteur d'un argent secourable Loués soient l'Anglais et sa livre, l'Américain et son dollar 1 Rendons grâces à la peseta de l'Espagnol, au florin du Hollandais, à la piastre argentine. Raca sur le rouble 1 Raca sur le marck 1

L'INCOMPÉTENT. Le chœur a parlé. Il me faut l'en croire. En lui gît l'esprit du pays. L'ÉCONOMISTE. Tout cet or étranger vomi sur notre territoire réconforte le change et améliore le crédit.

L'INCOMPÉTENT. Insondables desseins du ciel, sombres arcanes de l'économie Ma poche est toujours vide et je ne sais comment cela se fait. LE DÉPUTÉ. Tais-toi, pauvre ignorant, tu es victime des apparences.

L'INCOMPÉTENT. Mais le prix de la vie augmente.

LE SÉNATEUR. Il baissera.

L'INCOMPÉTENT. Quand donc ?

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Assez assez ) 1 A-t-on idée d'un semblable raisonnement ? Vois Paris, vois la province, nos ports, la Côte d'azur, les Alpes et les Pyrénées. Une chaîne ininterrompue d'étrangers y déroule ses anneaux de métal. Quelle opulence 1 quelle prospérité 1

LES HOTELIERS. Logeons 1


LES CHANGEURS. Changeons

LES VENDEURS. Vendons 1

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Entends-tu ces clameurs de patriotique al!égresse ?

L'INCOMPÉTENT. Hélas! Non! 1 Elles sont couvertes par les plaintes de mon estomac 1 LE VENDEUR. Achète des ortolans 1

L'INCOMPÉTENT. Je n'ai pas d'argent. LE CHANGEUR. Change ton or.

L'INCOMPÉTENT. Je n'ai que des francs papier. L'HOTELIER, méprisant. Mon hôtel n'est pas pour toi.

LE VENDEUR. Ni mes produits.

LE CHANGEUR. Ni ma monnaie.

LE CnŒUR DES COMPÉTENCES. Pense à la renaissance nationale, à nos finances, à nos marchands. L'INCOMPÉTENT. Je ne pense qu'à cela. Mais ma sottise est insondable. Je vois toujours la dette qui monte et le budget en déficit.

LE SPÉCULATEUR. Spécule 1

L'INCOMPÉTENT. Je n'y entends rien.

LE PRODUCTEUR. Produis et vends.

L'INCOMPÉTENT. Vendre quoi ? Je suis ouvrier, petit rentier, homme de lettres ou fonctionnaire. Voulez-vous mes bras ?.

LE MÉTALLURGISTE. J'en ai trop.

L'INCOMPÉTENT. –Mesfondsrusses ?.

L'AGENT DE CHANGE. Ils sont fichus.

L'INCOMPÉTENT. Ma cervelle ?.

LE BOUCHER. Celles-là n'ont pas cours au marché.'

L'INCOMPÉTENT. Alors que faut-il que je vende? L'ARRIVISTE. Vends-toi 1

L'INCOMPÉTENT, naï f. Que me resterait-il ? LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Etouffe, Jupiter, ces paroles impies Les humains ne sont jamais contents.

(A Pincompétent.)

De quoi te plains-tu, malheureux ? `?

La moitié de la France nage dans l'abondance.


L'INCOMPÉTENT. Oui, mais moi je nage dans l'autre moitié.

LE PRÊTRE. Prends patience'

L'INCOMPÉTENT. Je suis las

L'OFFICIEL. Le gouvernement va prendre des mesures.

L'INCOMPÉTENT. Qu'il prenne celle de ma ceinture et desserre d'un cran mon pantalon. L'HISTORIEN. C'est l'affaire d'un petit quart de siècle. Tout se tasse au cours de l'histoire. LE CANDIDAT ÉLECTORAL. Demain on mangera gratis.

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Cheer up Sursum corda! 1

L'INCOMPÉTENT. Il n'est pas surprenant que je ne comprenne rien à la situation. Le chœur s'exprime dans une langue étrangère.

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. Tais-toi mauvais Français 1

L'INCOMPÉTENT, suffoqué. Mauvais Français. Que me reproche-t-on ? 2

LE CHŒUR DES COMPÉTENCES. D'être dix millions à crier ainsi, la main tendue et la bouche ouverte! 1

L'INCOMPÉTENT. Est-ce de ma faute si nous sommes trop nombreux ?

M. MicHEHN, distribuant sa brochure. Repeuptons repeuplons l

Maurice ORNANS.


A Enfant inconnu

La chambre de ma fille est un nid de lin frais, Virginal et douillet comme une fleur éclose. Des meubles puéri)s, que j'invente à grands frais, Mettent leurs dessins blancs au long du papier rose. Les chastes fleurs d'un lis, dans un vase de grès, Animent le décor des splendeurs de leur pose Et j'ai l'illusion douce de vivre auprès

De l'oreiller candide où mon enfant repose. On dit alors parfois que, refermant les yeux, J'affecte en souriant des airs mystérieux Comme si je suivais une lente pensée

C'est que le chérubin n'est pas encor venu Et que, trésor de chair frissonnant et menu, Dans son petit berceau ma fille n'est pas née.

SALVIE.


LA CHRONIQUE DES LIVRES 1

Attendu que.

Bassesse de Venise, par Lucien FA-BRE. N.R.F.. 10 francs.

Une viHe peut-elle être dite vile ou noble ? La ville, c'est une entité. Cela n'a ni morale ni caractères proprement humains, non plus qu'une assiette ou un essuie-mains.

Mais Lucien Fabre, qui unit en un dosage assez curieux l'esprit scientifique moderne à un romantisme somptueux, estime que, des aspects spécifiques d'une cité, résulte un jugement d'ensemble et, qui mieux est, moral.-Il tient Venise pour basse. La lumière qui, y pare le rée! s'y dissocie en perpétuels arcs-en-ciel. Tout y trompe,.le luxe et l'art, la populace et la lagune. Lucien Fàbre vomit donc Venise.

A-t-il raison ? Oui, sans doute, en principe, et aussi par réaction contre tant de versifications dévotes et rengainantes. Venise retourne pourtant peu à peu au destin de Palmyre ou de Sybaris. Cela ne défaut point de quelque grandeur mélancolique. Et puis, ce dén, que fut la création d'une viile impériale dans. un tel recoin Adriatique, me reste cher. Tout de même, il a jfallu une énergie étonnante chez ce peuple Venète, pour réaliser le paradoxe de sa vie. Ainsi peut-on, pour ou contre lui, songer autour du livre de Lucien Fabre, que soutient un style extrêmement puissant et précis.


La Grève des Machines, par Antonin SEUHL. Baudinière, 7 francs.

Le pauvre Seuhl a dû changer le titre de ce roman, A je ne sais quelle requête de mauvais coucheur. Quel monde étrange, cette littérature Si quelqu'un a jadis pris le titi de Grève des Machines, il était assez oublié ici pour prendre enfin connaissance de son devoir se taire. Moi, j'ai vu, à six mois d'intervalle, paraître souvent des ouvrages de même titre. Je n'ose affirmer que le signataire du premier en date en fut satisfait, mais il laissait aller. En ce moment, il se vend une Triple Caresse dont je ne suis point l'auteur, mais un certain Dillensemberg. Basta I

Le roman de Seuhl est d'ailleurs réussi et d'un intérêt qui ne se dément point.

L'Honorable Partie de Campagne, par Thomas RAUCAT. N. R. F., 7 fr. 50.

Le procédé du monologue intime, appliqué à des êtres très différents de nous il s'agit ici de Japonais est utilisé en ce volume avec une maîtrise magnifique. L'effet, étant donné la forme du mouvement psychologique, est à la fois saisissant et d'une étonnante originalité. L'âme japonaise est là saisie avec une grande maîtrise et un doigté parfait. Les Familiotes, par Jean ROSTAND. Fasquelle, 7 fr. 50.

Cet essai de, mystique bourgeoise » est de tout premier ordre. Perspicacité, profondeur d'analyses, forme ironique au degré utile, acuité d'aperçus, mépris savant et hautain des sots y constituent la trame même d'un travail âcre et froid, à mettre de pair avec les œuvres des grands moralistes de notre tradition.

Ghant funèbre pour les Morts de Verdun, par MONTHERLANT. Grasset, 6 francs.

Montherlant est une personnalité curieuse qui se vanté d'avoir trouvé ses vérités, mais, en fait, qui se cherche. Je soupçonne cet homme de mépriser ceux qui l'encensent et de se tenir volontairement loin de ceux qui le méprisent, mais qui l'attirent. C'est,


comme tant, un des fruits de ce déséquilibre spirituel né de la guerre. Il a des qualités de violence et de mysticisme assez neuves. Mais le souvenir des carnages le hante et m'agace. Et parmi de très acides et aigres morceaux, son chant funèbre vient à moi comme une rengaine. C'est ainsi 1

Malborough s'en va-t-en guerre, par Marcel ACHARD. N. R. F., 7 fr. 50.

Ces trois actes sont d'une humeur plaisante et d'une jovialité enchanteresse. Des pédants et de « vieils coronels » ont protesté, bien à tort, contre cette satire guerrière, pleine d'esprit, et qui remet à leur place, après les ?HO/' s'officiers de Malborough, un tas d'autres. Achard est un Molière, mettons un Regnard, en grand espoir de nous fournir ce qui manque trop aujourd'hui du ridicule 'a jeter, par grappes, sur les imbéciles.

Oncle Anghel, par Panait ISTRATI. Rieder, 7 fr. 50. Je ne suis pas mouton de Panurge. C'est peut-être regrettable, car le rôle a du charme et il paye bien. Mais c'est comme ça! Or, tous les trois ou quatre ans on nous découvre un levantin, un asiate, un oriental de n'importe quelle origine. Icelui devient le génie du jour et le chérubin des journalistes jusqu'au jour où il retombe au néant. Pour moi, il n'en était jamais sorti. Sans remonter à Moréas, depuis cinq ou six ans, il y eut Aclès et Josipovici avec Go/ta ? simple, qui fit délirer tout le monde. (Le livre était excellent.) Ensuite ce fut Elissa Rhaïs qui d'emblée entra même a La Revue des Deux-Mo~M. Aujourd'hui c'est Panait Istrati.

Qu'on ne me fasse pas dire au delà de ma pensée. Les livres de cet écrivain gréco-roumain sont intéressants (quoique l'aventure de l'ongle Anghel soit terriblement rasante). L'intérêt ici réside dans les affabulations et le pittoresque balkanique de l'ensemble. Mais, c'est tout.

Renée DUNAN.


il

'Quelques beaux livres.

Isabelle, par André GIDE. Illustration de Daragnès, 80 fr., tirage à 1.000. Jonquières, éditeur. L'art retenu et sec d'André Gide s'est bellement épanoui en ce roman dont tout le sujet est seulement une création d'atmosphère. En vérité, il n'y a rien d'autre. Un homme entre dans un milieu et il y flaire un drame passionnel. Voilà tout 1 Dans son rêve masculin et poétique, cet homme agrandit démesurément l'-héroïne du drame. II se la figure de stature cornéHcnne. Il t'imagine belle et fatale comme un héros stendhalien. Il l'aime, au fond de lui, pour toute la secrète émotion, qu'absente, elle entretient là où elle vécut, et puis.

Et puis, il LA voit un jour. C'est la chute de tous les rêves involontairement nés en cette âme, attentive surtout à orner la vie de parures somptueuses. Car l'héroïne du dran.e ardent n'est qu'une insignifiante femelle, avec simplement et petitement des sens exigeants.

André Gide arrête l'oeuvre ici et nous ne saurons pas si le personnage qui conte s'avouera qu'il est 'déçu. Mais les hommes n'avouent jamais, et peut-être, au fond, Ja désirait-il telle, car avec les plus belles draperies, on ne vêt jamais que des corps semblables. Ce roman est saisissant et robuste. Aucune émotion ne s'y glisse. On y sent une âme égoïste et glaciale que par chance la vie n'a pas trahie, et ce n'est pas sans quelque ironique grandeur.

Daragnès, grand artiste, n'a pas voulu « illustrer » /~a~~c. Il a créé, en marge de l'oeuvre, une atmosphère, des types humains, des aspects d'intérieurs et des paysages dans l'axe de la pensée gidienne. C'est très curieux. Cela ajoute quelque chose au livre, mais peut-être ce quelque chose est-il plus féroce, plus méprisant et « naturaliste que Gide l'eût voulu. C'est là un magnifique ouvrage, en tout cas, impeccable en tant qu'édition.


Ariane, jeune fille russe, par Claude ANET. Illustrations de Lebedeff, 65 fr., tirage à 1.300. Crès, éditeur.

Voici un roman à. succès. J'en connais de fait quatre éditions, sous quatre firmes, en peu de mois. L'oeuvre est belle certes, mais c'est sans doute trop. En tout cas, des quatre le tome dont je parle est le meilleur. Bien entendu je m'en tiens en ce jugement au plaisir certain qu'on éprouve à manier un beau volume. Les autres Arianes sont de même texte. Mais ici nous avons un in-4° sur beau papier, illustré par le graveur russe Lebedeff et dont le toucher, ]e feuilleté, la lecture même apportent à l'esprit des plaisirs neufs. Le livre de luxe, la plus certaine supériorité actuelle de notre pays, est une chose exquise. Lire une ~oeuvre en édition banale et la retire ensuite en un noble tirage donnent des impressions très différentes. De toutes les modes qui passèrent en France depuis des décades. et plus celles du patinage à roulettes, du tango, des jupes écourtées, des cheveux à la Ninon, et les autres. la bibliophilie est vraiment la seule à unir les élégances de l'esprit aux grâces matérielles. Il ne faut d'ailleurs pas s'y tromper, c.'est une mode. Je souhaite qu'elle dure, et sans doute jouit-elle, par chance, du privilège;de créer des passions inextinguibles. Car il est une limite à la plupart des autres, non à celle-ci. Elle croît, comme l'avarice, par sa propre satisfaction. C'est une jolie mode, et qui met l'érudit de plain-pied avec la jolie femme. car les jolies femmes sont, aujourd'hui, d'enragées bibliophiles. D'ailleurs, à Paris, taut le monde l'est. On lira sans doute même un de ces jours dans quelque journal qu'un vagabond, arrêté sans un sou, venait d'utiliser toutes ses ressources pour l'achat de La Leçon d'Amour dans un parc, publié l'an passé à six cents francs chez Romagnol, et qui se vend deux mille cinq cents maintenant. J'ai un peu délaissé pour ces réflexions l'Ariane de Claude Anet. J'y viens,

c'est le récit d'un amour, russe, mais universel. On y voit un homme et. une femme également volontaires et obstines, chacun, à ne pas plier devant l'autre. Ils s'aiment jusqu'à se haïr et se combattre. Le symbole de la guerre des sexes qu'on peut dégager de cette Ariane apparaît donc ardent, brutal et véhément. I! est au demeurant conforme au réel. et


si les heurts en sont spécifiquement russes, l'abandon final est de tous les pays.

Lebedeff, robuste gaillard venu de Russie et qui honore la xylographie française, a gravé d'admirables paysages moscovites pour l'Ariane de Claude Anet. L'éditeur Crès est un des maîtres de l'édition de luxe et il le prouve à nouveau ici.

Renée DUNAN.

III

A la devanture du Libraire.

Le grand patron, par Robert RANDAu (Albin Michel, édit. 7 fr. 50). Parmi tant d'auteurs filandreux et de psychologues occupés à nouer des fils en quatre, M. Robert Randau surprend et détonne comme la foudre en un ciel serein. Son coup de sirocco balaie les odeurs de moisi et même ces fadeurs qui voudraient être des pestilences. Dans un monde artificiel et maladif il apporte la vie ardente, mais non sans heurts et sans horions. Ses personnages ont le 'verbe haut et regorgent de truculence. Les fantoches même qu'il s'essaie à peindre ont de là fougue et du relief. Cela tient à la robustesse de leur géniteur, qui sème les enfants à la volée, sans réussir un avorton. Vous dirai-je le sujet de ce roman ? Croyez-moi, cherchez-le vous-même. Il n'est que prétexte à l'auteur pour vous mener dans les milieux qu'il connaît bien. Parlementaires marrons, requins coloniaux, imbéciles officiels"profiteurs de sinécures sont fustigés avec une incroyable verve, dans le vocabulaire le plus savoureux.

La qualité maîtresse de M. Robert Randau git dans son art de susciter l'intérêt et de ne point lâcher son lecteur où que l'imagination l'entraîne. S'il vous happe, vous êtes à lui.

Lui ferai-je une chicane ? Son dénouement n'est pas exempt d'artifice. Le deus ex-machina vient du Maroc à point nommé. Mais ne lui fallait-il pas dénouer


pour Albin Michel une intrigue qu'il eût pu mener durant des pages et des pages, ou dont il se fût affranchi, fort aisément, s'il l'eût voulu. Car M. Robert Randau réussit ce paradoxe de mouvoir la curiosité sans en devoir rien à son thème, tant il excelle à faire de la vie, de la couleur, de l'imprévu. Les enfants de Gain, par Louis RouBAUD (Grasset, édit. 7 fr. 50). Ceux qui, pendant la guerre, étaient loin du front, ne goûtaient leur tranquillité qu'avec un remords et leurs jouissances les plus légitimes étaient attristées par un goût de cendre. Nul père, nulle mère, ne pourra chérir ses enfants en paix après avoir lu Les Enfants de Caïn. C'est l'histoire des adolescents enfermés dans les colonies correctionnelles et la mise au point d'un long reportage effectué pour le compte du Quotidien. II n'y a là-dedans aucune déclamation, aucune phraséologie, aucune tirade. M. Louis Roubaud découpe sobrement son livre en tranches inégale? de douleur. Dans un âge qui se voudrait civilisé, la machine à broyer les petits fonctionne avec une régularité silencieuse. Et pendant ce temps, nous aimons, nous mangeons, nous dormons.

La cierge au donateur, poèmes, par Hélène JuNG (Grasset, édit. 6 fr.). D'assez nombreuses scories, des chutes, mais un tempérament. C'est peut-être parce qu'il est puissant qu'il fait parfois éclater l'écorce. De jolies trouvailles

Leurs prières se sont rouillées

Comme des clefs inemployées

Qui ne tournent plus dans )es cœurs.

La jeune Inde, par GANDHI (Stock, édit. 8 fr. 50). Il est surprenant de constater à quel point des hommes qui se croient avertis méconnaissent les événements capitaux de l'histoire humaine.

Combien d'Européens ignorent jusqu'au nom de Gandhi 1 Même ceux qui ont entendu parler de lui le considèrent comme une sorte de fakir jeûneur ou comme un vulgaire pacifiste. Rien n'est plus contraire à la vérité. Le Mahatma est un lutteur.

Le livre, dont la traduction nous est offerte par j~me Hélène Hart, est une sélection des articles publiés par Gandhi dans son journal, La Jeune Inde, entre.


1919 et 1922. On y trouve l'essentiel de ses vues sur l'état et l'avenir de son pays ainsi que l'exposé de sa Loi d'Amour et de la Non Violence. Qu'on ne s'y trompe pas, une arme sociale incroyablement puissante vient d'être forgée par l'agitateur hindou. L'autorité morale de ce petit homme chétif s'étend sur une ardente population aussi nombreuse que celle de l'Europe. Un bouleversement prodigieux peut, d'un moment à l'autre, ébranler l'Asie jusqu'en ses profondeurs. Nos vieilles civilisations ne sont pas à l'abri de ce raz-de-marée spirituel qui viendra comme un cataclysme. Ainsi que les y invite Romain Rolland à la fin de sa noble préface, les Occidentaux auraient tort de fermer les yeux.

Mansour, par F.-J. BONJEAN et Ahmed DEIF (Riéder, édit., 7 fr. 50). La curiosité de l'homme est infinie et je sais toujours gré aux auteurs de me conduire en un milieu que j'ignore. Cela devient plus rare à mesure que le champ des connaissances s'élargit et que l'ingéniosité des écrivains vous engage dans des voies nouvelles. Pourquoi faut-il que le neuf qui nous est soumis soit presque toujours du vieux ? Le procédé n'est pas aboli du voyage autour de la chambre. C'est de leur fauteuil, à l'ordinairè, que nos littérateurs découvrent du pays. Certains, il faut l'avouer, ont fait effort pour prendre le bateau et, sur place, ont glané rapidement des notions définitives. Ce que les penseurs autochtones ont mis des siècles à comprendre, ceux-ci l'ont cru voir d'un coup d'œil, comme si, pour les autres nations, tous les peuples n'étaient pas barbares.

Mansour, au contraire, histoire d'un jeune égyptien moderne, constitue le résultat d'une observation prise à crû. Je ne connais, à la vérité, ni l'Egypte ni les Egyptiens, et je serais fort embarrassé pour me porter garant des récits de MM. F.-J. Bonjean et Ahmed Deif et de leur exactitude. Toutefois, il y a un accent, une atmosphère que le peintre médiocre n'improvise pas. Si la place ne m'était mesurée j'aurais aimé citer tel dialogue savoureux, tel trait de la langue ou des mœurs, telle particularité religieuse. J'ai, pour n a part, singulièrement goûté cette confession d'un fils d'Alexandrie, issu d'une noble famille et réduit à une sorte de pauvreté. Elle m'a rendu familière, autant qu'il se peut, une mentalité qui


n'est pas la mienne et à laquelle cependant je m'inté~ resse. Mahmoud le père, jeune et pieux, Hafiza la mère, aigre et mécontente, Zénab Hanem aux seins polis, Abd-el-Kader le fou et les maîtres du .Kou~a6, toute cette famille et son cercle de relations, prend relief au cours des chapitres et s'insinue dans ma pensée avec une opiniâtre habileté.

J'ai deux remerciements à faire aux pères de Mansour la lecture de leur ouvrage ne m'a laissé ni congestionné ni vide, ce qui est le propre, si je ne m'abuse, des vins de qualité. Ensuite Mansour est bien écrit. Et de ceci que les auteurs m'excusent. En voilà assez pour les désigner au mépris des jazz-bands littéraires et aux foudres des jouvenceaux.

Un Katé. (GYP). (Flammarion, édit.) Le n' livre de Gyp. Cette bonne dame vit donc encore ? Ou s'agit-il d'un ouvrage posthume inédit ? Soyons franc. Je n'ai jamais eu la sottise de bouder contre mon ventre. Il est tel livre de Gyp qui, autrefois, m'a amusé: Les personnages étaient artificiels, bien sûr le juif multimillionnaire et repoussant, le ncble ruiné, spirituel et sympathique, la douairière indulgente et caastique, et enfin l'héroïne sentimentale, pas bégueule, femme de cheval, qui choit invariablement au chapitre avant-dernier, à la façon d'une pc ire blette et mélancolique. N'importe 1 Il y avait de la vie dans le dialogue et je ne sais quel entrain et quelle mauvaise foi endiablés. Et puis, avantage précieux, tous les types silhouettés étaient interchangeables. Line, Ariane, Geneviève, Totote, c'est la même femme sous quatre bonnets. Le cœur d'Ariane, à une pulsation près, c'est aussi le cœur de Pierrette. Ainsi l'ouvrage se fabriquait en série bien avant la venue de Citroën. On prend les mêmes personnages, on change le titre, on brouillé les chapitres et l'on recommence. Après tout c'est le public qui paie et si ça lui plaît, à ce public 1. Mais Un Raté, me direz-vous ? C'est un roman selon la formule. Il est dosé d'une manière admirable. Ce Ra<é est fort réussi.

lie Fils des trois Mousquetaires, suivi d'autres contes. (CAMi). On ne peut pas toujours planer sur les hauteurs ni se con.plaire exclusivement M la minuterie sentimentale. Lorsque vous désirerez mettre votre esprit sous la douche, commandez une


pinte de bon sang chez Garni. Garni opère lui-même, comme Pirou, et fait sans sourciller les honneurs et les dessins de sa marque. Ce descendant, branche anglo-saxonne, d'Alphonse Allais est sérieux comme un très bon clown. Et chacun sait que si les mauvais clowns sont des baladins, les bons clowns sont de grands artistes. Qu'y a-t-il dans Le Fils des .trois Mous~ue~a/res ? A la vérité l'intrigue importe sssez peu. Le jeu seul des pantins vaut qu'on s'y intéresse. Dans notre époque de joie sinistre une heure de vrai rire a son prix.

Georges BARBARIE.

iV

Les Livres qu'on lit et qu'on relit. Croc-blanc, par Jack LûNDON (Crès, édit., 6 fr. 50). Singulière destinée que celle d'un auteur presque génial qui fut tour à tour gardien de bestiaux, crieur de journaux, garde-pêche, docker et même repasseur dans une blanchisserie Homme de pensée et homme d'action fut Jack London. Il entreprit un voyage au Klondyke, à travers l'immensité glacée et ce voyage lui inspira de merveilleux récits, des romans comme L'A.ppel du W/M ou Croc-blanc, des nouvelles d'un puissant intérêt psychologique et dramatique comme celle intitulée Comment on fait un /eu. Croc-blanc, c'est l'histoire d'un loup qui se fait chien, c'est un essai de pyschologie animale remarquable de vraisemblance. Le milieu extérieur est dépeint avec vérité et sobriété, en phrases courtes qui font image et les péripéties sont relatées avec ce grand art du narrateur qui consiste à faire croître l'intérêt de page en page. Jack London est tout à la fois descripteur et conteur mais il est surtout analyste. Il s'est efforcé de penser en loup et en chien, admirable effort d'abolition de personnalité qui, joint à une intuition rare, a permis l'éclosion d'un roman original, profond presque un chef-d'œuvre.

Fils d'un loup et d'une louve demi-chienne. Crocblanc est beaucoup plus près de l'animalité primitive


que de nos chiens domestiques. Transformer ses instincts va être la besogne brutale ou patiente de ses différents maîtres.

Le premier, l'indien Castor-Gris, apprend au jeune loup à craindre l'homme et à subir la loi du p]us fort. Croc-blanc frappé jusqu'à la meurtrissure de tout son corps, pour un coup de dent malencontreux, saura qu'il doit respecter son maître. Dans son obscur cerveau d'animal germe cette idée que l'homme est une puissance redoutable et que la soumission à ses ordres s'impose.

Castor-Gris continuait à battre, Croc-btane à gronder. Mais cela ne pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un d'eux eût le dernier mot. Ce fut Croc-blanc qui céda. La .peur le reprit. Pour la première fois. il connaissait véritablement la main de l'homme. Les coups de pierres ou de bâton .qu'il avait déjà eu l'occasion de recevoir étaient des caresses comparées aux coups présents. Il se soumit et commença à pleurer et à gémir.

s

Beauty-Smith est le second maître de Croc-blanc, véritable brute humaine qui goûte un plaisir sadique à voir s'égorger deux chiens en combat singulier. Toutes les ressources d'une imagination malade et d'une méchanceté rafïinée sont employées pour faire de Croc-blanc un animal haineux et redoutable. Croc-blanc avait été, hier, )'ennemi de sa race. Il devenait maintenant, avec une férocité encore accrue, l'ennemi de tout ce qui l'entourait. Sa haine était aveugle et sans la moindre étincelle de raison. Il haïssait la chaîne qui l'attachait, le passant qui l'épiait à travers les barreaux de son enclos, le chien qui accompagnait ce passant et qui grondait méchamment en insultant à son malheur. Il haïssait les matériaux de l'enclos qui t'emprisonnait et, bientôt, par-dessus tout, il prit en haine Beauty-Smith.

L'existence du pauvre Croc-blanc devient affolante. On ne le détache que pour le combat contre un loup ou un autre chien et s'il reste maître du terrain, ce n'est pas sans éprouver de cruelles morsures. Un jour même où il doit mettre à mal un terrible bull-dog, c'est lui-même qui va succomber et son histoire se terminerait là sans l'intervention d'un ingénieur écœuré du spectacle.

Cet ingénieur, Weedon Scott, devient le troisième maître de Croc-blanc ce sera comme l'appelle l'au-


teur lui-même « le maître d'amour ». Journellement et avec patience, sans crainte des coups de dents de l'animal indomptable, Weedon Scott s'approche de lui et lui parle avec bonté. Le jour où il parvient à le caresser, le miracle se produit Croc-blanc subit l'emprise de la bonté communicative.

Croc-blanc iecha ses babines et attendit. Le dieu s'avança et parla à nouveau, avec bonté. Puis il étendit )a main. La voix inspirait la confiance, mais la main inspirait la crainte. Croc-blanc se sentait tiraillé violemment par deux impulsions opposées. [] se' décida pour un compromis, grondant et couchant ses oreilles, mais ne mordant pas. La main continua à descendre, jusqu'à toucher l'extrémité des poils, tout hérissés. Il recula et elle le suivit, pressant davantage contre lui. Il frissonnait et voulait se soumettre, mais il ne pouvait oublier tout ce que les dieux lui avaient fait souffrir. Puis la main s'éleva et redescendit alternativement en une caresse. 11 suivit ses mouvements en se taisant et en grondant tour à tour, car les véritables intentions du dieu n'apparaissaient pas nettement encore. La caresse se fit plus douce elle frotta la base des oreilles et le plaisir éprouvé s'en accrut. A partir de ce moment. Croc-blanc est sauvé. H devient accessible à la pitié, à l'affection, à la reconnaissance il se dé,voue même pour son maître en une circonstance tragique.

L'œuvre est belle, parce qu'on peut dire que c'est une œuvre. L'auteur n'égare pas le lecteur il le conduit sans détours vers son but avec une maîtrise incomparable. On comprend que London, actif et émotii au plus haut point, devait exceller à rendre un récit saisissant, à créer de l'intérêt et même une certaine angoisse dans les épisodes dramatiques. Et l'on se demande, en fermant le livre, ce qu'aurait pu produire un tel homme si ses dons avaient été cultivés. Tel quel, il nous apparaît comme un écrivain de grande classe bon nombre de nos romanciers contemporains peuvent se mettre à son école. P. BARRET.

Livres reçus à la Revue des Lettres

Oncle Anghel, Panait ISTRATI, 6 fr. 75 (Riéder) Le Valet de Gloire, J. JOLINON, 6 fr. 75 (Riéder) -La Proie de Vénus, Pierre DOMINIQUE (Grasset)


Ma Cousine Edna, Pierre VILLETARD, 7 fr. 50 (Fayard) -La Tête brûlée, J. JOLINON, 7 fr. 50 (Riéder); La Jeune Inde, GANDHI, 8 fr. 50 (Stock) Kyra Kyralina, Panait ISTRATI, 6 fr. 75 (Rié'der) Les Enfants de Caïn, Louis ROUBAUD, 7 fr. 50 (Grasset) Noémt, Lily JEAN-JAVAL, 7 fr. 50 (Plon) L'Amour et le Bonheur, Henry BORDEAUX, 7 fr. 50 (Plon-Nourrit et C'~ La Vie héroique de Jean du Plessis, commandant du Dixmude, Jean DU ,PLESSIS, 10 fr. (Plon-Nourrit et Cie) Mansour, F.-J. BONJEAN et Ahmed DEIF, 7 fr. 50 (Riéder et Cie) Bf/es, Hommes et Dieux, OSSENDOWSKI, 10 fr. (Plon-Nourrit et C's) Le Grand Patron, Robert RANDAU, 7 fr. 50 (Albin Michel) -Eléonora Duse, E. SCHNEIDER, 7 fr. 50 (Bernard Grasset) Le Livre de la Femme et de ~Amour, Georges GILLARD, 7 fr. 50 (Ernest Flammarion); Le Poison de la Jungle, Florence-L. BARCLAY, trad. de l'anglais par E. DE SAINT-SEGOND, 7 fr. 50 (PIon-Nourrit et C'~) Les Amitiés Poétiques, Roger DENUX, 4 fr. (La Cité Nouvelle) -La Cité Fraternelle, L. BARBEDETTE. 7o Hymen, poèmes, Claude AVELINE, 5 francs.A l'ombre de Ronsard, Edmond ROCHER (Editions de l'Echo littéraire et artistique).


LA REVUE DES PÉRIODIQUES ET DES LIVRES

Le tournai littéraire. La vie de bohéme et Raoul Ponchon. Le nouvel académicien Goncourt a longtemps mené dans sa jeunesse (aux environs des années 80) la vie joyeuse et hasardeuse qu'il a chantée dans ses vers.

Quand Richepin (son collègue de l'autre Académie) était débardeur et chantre des «- gueux », Raoul Ponchon faisait avec lui partie d'une bande bien connue au Quartier Latin.

Quand Ponchon avait quelque argent, ce qui était plutôt rare, prévoyant des temps plus durs, il faisait provision de bouteilles de vin. Mais où les mettre ? H n'avait ni domicile très fixe, ni à plus forte raison de cave bien fraîche. C'est derrière la fontaine Médicis du Luxembourg au milieu des roseaux et des fleurs que le poète stockait précautionneusement ses bouteilles. Le Gri de 'paris. Sonnet retrouvé. Dans le numéro du 25 décembre 1892 de -M~r~ure e~ Critique, revue mensuelle fondée par M. Henri de Rothschild et où écrivaient Jules Simon, Verlaine, Faguet, Becque, Claretie, Marcel Prévost, nous avons trouvé le sonnet suivant

Modernité:

Si je n'avais pas ma névralgie, ajouta-t-elle.

P. BouRGE'r (Un.ct';mc ~'fffnour).

Sous le tiède fouillis des neigeuses malines,

Par ce soir qui l'énerve, elle fume en rêvant, Cependant que le feu crépite et que le vent Berce d'un long murmure et de chansons câlines


Son corps tout alangui des moiteurs du divnn. A travers l'abat-jour aux teintes opalines, La lampe fait flotter un rayon d'or mouvant Sur la blancheur éteinte un peu, des mousselines. Aux murs, quelques tableaux, des pastels carminé Font ressortir ses traits douloureux et minés; Tel un grand lis d'argent mouvant dans l'eau d'un vase Elle a fermé l'oreille aux rumeurs de la nuit, Et durant qu'elle vague en son rêve, l'extase Embrume ses yeux clairs où glisse un pleur d'ennui. Ces vers sont signés par un des collaborateurs les plus inconnus de la revue, le jeune normalien Edouard Herriot.

lie Journal des Goncourt. Zola vient me voir. · 11 est embarrassé à propos du roman qu'il doit faire maintenant « Les Paysans » (La Terre). Il aurait besoin de passer un mois dans une ferme en Beauce. et dans ces conditions. avec une lettre de recommandation d'un riche propriétaire à son fermier. lettre qui lui annoncerait l'arrivée avec son mari d'une femme malade, ayant besoin de l'air de la campagne. « Vous concevez, deux lits dans une chambre blanchie à la chaux, c'est tout ce qu'il nous faut. et bien entendu,. la nourriture à la table du fermier. autrement, je ne saurais rien. »

lia Griffe. Après une lecture de Marcel Proust, par W. BERTEVAL. Je viens de lire Du côté de chez Swann. J'en demande pardon aux admirateurs de Proust, mais l'impression qui s'en dégage semble;bien être celle-ci Du détestable, mais toujours à deux pas d'être de l'excellent. Pourquoi Proust n'a-t-il jamais franchi ces deux pas ? Tel est le petit problème qui se pose.

En somme, cette accumulation d'analyses minutieuses est, en son principe, assez naïve. Ouvrez n'importe quel bon auteur, vous n'y trouverez pas cette abondance de remarques de détail. Conclurez-vous de là qu'il était incapable de les faire ? Aucunement il les a faites, mais ne les a pas écrites. La supériorité éclate justement en ceci, qu'ayant amassé une quantité d'observations, il a su choisir entre celles-ci celle


qui les exprime toutes et les résume. Ces analyses. infinitésimales, tout être un peu intelligent en est capable. Mais ce qui fait l'être d'élite, ce n'est pas. l'intelligence qui dépend des objets et leur reste soumise, c'est la personnalité qui les domine. Les Œnvres libres. Souvenirs de littérature, par André MAUREL. Un jour, Joséphine, la gouvernante, dit à France « Monsieur, le petit boucher me fait perdre'la tête 1 Il agite chaque jour la sonnette, j'ouvre et il se sauve en tirant la langue. J'ai beau dire, il ne cesse pas, Monsieur devrait intervenir. France, gourmandé par Joséphine, se décida à s'en mêler. Il guetta. Le troisième jour, à l'heure du petit boucher, la sonnette retentit. France se précipita et ouvrit la porte en criant

Polisson 1

Et il trouva devant lui les favoris roulés de M. Stéphen Liégeard qui venait lui faire sa visite de candidat à l'Académie.

Le plus terrible, me dit France, c'est qu'il a fallu expliquer le petit boucher.

Aventures quotidiennes. -Cinéma, par COLETTE. -Nous voulons le conte fantastique;de;la germination du pois, l'histoire merveilleuse des métamorphoser d'une libellule, et l'explosion, la distension formidable du bouton de lys, entrebaîllé d'abord en longues mandibules plates sur un grouillement sombre d'étamines, travail de floraison glouton et puissant devant lequel une jeune fille disait tout bas, un peu effarée Oh un crocodile »

Cyrano. Au moment du procès Dreyfus à Rennes, M" Demange se rendait chaque matin à la messe, avant l'audience, et, à l'église, il rencontrait régulièrement le président du Conseil de guerre qui, un'beau jour, s'étonna'qu'un homme aussi catholique eût accepté de défendre un juif

Je suis chrétien, répliqua l'avocat, mais je ne suis pas un sectaire et ma conscience ne s'occupe pas de la religion d'un innocent.

lie Larousse mensuel. JPo/a;~ de Gandhi. Georges RoTH. -C'est un <' petit homme débile, la face maigre, aux tranquilles yeux sombres. Il se nourrit de riz, de fruits, ne boit que de l'eau, couche sur le


plancher. Il dort peu, travaille sans cesse. Son corps ne semble pas compter. Rien ne frappe en lui, d'abord, qu'une expression de grande patience et de grand amour. H est simple comme un enfant. Religieux par nature, politicien par nécessité, la pensée du Mahatma a dans sa foi de solides assises; il y fait retraite chaque jour, afin de reprendre des forces pour l'action. » Il croit avec ferveur aux doctrines hindouistes, mais il les interprète d'une façon large et non aveugle. « Sa religion a pour double contrôle sa conscience et sa raison. »

(ertains articles du credo de Gandhi surprendront les Européens « Je ne désavoue pas le culte des idoles. je crois à la protection de la Vache, mais dans un sens beaucoup plus large que le sens populaire, » Ce culte est pour lui le symbole de tout le monde subhumain. Il signifie la fraternité entre l'homme et la bête il emporte l'être humain au de]à des limites de son espèce et réalise son identité avec tout ce qui vit. »

Ce croyant asiatique est nourri de Tolstoï. Il est lui-même un « Tolstoï plus tendre, plus apaisé et plus "naturellement chrétien ». Comme Tolstoï, Gandhi condamne la civilisation moderne Le grand vice, l'âge noir, l'âge des ténèbres », qui ne s'occupe point de l'âme et fait du bien-être matériel le but unique de J'existence.

.La dernière guerre (écrit-ii) a montré la nature se~anique de la civilisation qui domine l'Europe. Le Mahatma a rédigé, un Guide de la santé qui est un traité de morale autant que de thérapeutique, car « la n aiadie est le résultat non seulement de nos actes, mais de nos pensées. Le corps est la demeure de Dieu, il faut le garder pur ». Aussi les prescriptions de Gandhi nient-elles en partie les remèdes médicaux et préconisent-elles surtout un extrême rigorisme moral. Gandhi se dresse contre la Machine, idole monstrueuse qu'il voudrait supprimer Il nous faut revenir à la simplicité antique, peu à peu, patiemment, chacun donnant l'exemple. » C'est la négation même de la notion du progrès, tel du moins que nous l'entendons. Vient de paraître. Barrages à Fou/'mi's, par E.-L. BOUVIER. Comme sujet d'expérience, j'avais porté mon choix sur une petite espèce très commune,


le Lasius émarginé (Lasius efncr~t7!a<us Latr.) dont une piste me parut très favorable à l'observation. Cette piste suivait un peu obliquement de haut en bas, et presque en ligne oroite, le mur de clôture de mon jardin, un mur fait de ces moellons tendres, à surface plane régulière, qu'on utilise fiéquemment dans les environs de Paris. Rien ne la rendait apparente, sauf les fourmis qui la suivaient régulièrement a l'aller et au retour, assez éloignées les unes des autres, surtout aux heures de moindre activité. C'était d'ailleurs jne piste transitoire, très dinéiente des chemins permanents que pratiquent en foule nombreuse d'autres espèces de fourmis elle devait servir al'exploitation d'une récolte particulière et fut abandonnée quelques semaines plus tard, sans doute quand cette exploitation eut pris fin.

Le 5 avril, à 6 heures du soir, la piste ne manque pas d'animation, mais il s'en faut que les fourmis y cheminent en file continue elles sont irrégulièrement espacées et assez loin les unes des autres. Le moment est propice aux expériences, car il est nécessaire de ne pas troubler les insectes dans leur marche. En un point de la piste où le moellon a une surface très égale, je promène le bout du pouce en appuyant un peu et en choisissant la minute où aucune fourmi ne se trouve dans lé voisinage. L'aire ainsi frottée est longue d'un centimètre et demi, large à peu prés d'autant. C'est la vieille expérience de Bonnet.

Dès que les voyageuses arrivent au bord de l'aire frottée, elles s'arrêtent de façon brusque, souvent même avec un ressaut, parfois tellement surprises qu'on les voit se détacher et choir sur le sol on croirait qu'elles se sont heurtées à une invisible barrière. En aehors de celle-ci, la plupart tâtonnent et font volte-face les unes retournent sur leurs pas ou errent loin de la piste, les autres suivent les bords de l'aire, parfois même s'y aventurent quelque peu, mais pour rebrousser chemin à leur tour. Ainsi tâtonnantes, quelques-unes sont conduites aux extrémités de l'aire, de quoi elles profitent pour passer outre et chercher la seconde partie de la piste; à la longue, elles finissent par rencontrer celle-ci et reprennent alors leur course normale que le barrage avait interrompue.


Conservateur des Hypothèses teneur d'axiomes

et marchand de paradoxes

CHAPELLES LITTÉRAIRES

Individuellement les fidèles en sont petits. Mais juchés les uns sur ies~autres ils forment une pyramide.

Il n'y a plus de maîtres aujourd'hui il n'y a que des chers maîtres.

a:

Am'Msme est un bien grand mot. Pourquoi pas arrivage ?

f,

Si ceux-là seulement parlaient qui ont quelque chose à dire, la littérature ne ferait pas grand bruit. L'ART

Une chose- n'est pas' belle en soi. Elle vaut ce que vaut celui qui la goûte. Sait-on si le rustre contemplant un chromo ne sent pas son esprit inondé de délices aussi profondes qu'un artiste devant le tableau d'un maître ? En présence d'une reproduction sans valeur l'âme du ramné demeurera fermée celle du paysan ne le sera pas moins devant une délicate œuvre d'art. L'art serait donc l'expression du beau formulée par une élite ? N'y aurait-il pas lieu de redouter que, dans cette élite, une élite se formât à son tour, et raffinant sur la sensibilité de la première

Le


n'aboutît à comprendre, puis à formuler l'incompréhensible ? L'histoire de l'art contemporain en fournit des exemples frappants.

LA CHANCE

On a coutume de nommer chance chez les autres ce qui chez soi est le plus souvent défaut de persévérance ou d'habileté.

LE RIRE

Le rire de l'homme est sur son visage. Le rire de la bête est intérieur.

PANOPLIE DU RIRE

Le rire pincé.

Le rire silencieux,

Le rire franc.

Le rire aux éclats.

Le fou-rire.

Le rire aux larmes.

Ceux-ci sont des hoquets ceux-là sont des sanglots. Tous les rires sont des grimaces.

t

Je sens le rire qui me parcourt comme une ondulation heureuse. Il a débuté par une démangeaison, quelque part dans la moelle épiniérë et le prurit de l'allégresse se déchaîne en moi.

Mon esprit et mon cerveau, sous sa douche convulsive, sentent pleuvoir la joie en eux.

Qu'il fait bon s'allonger tout nu dans le bain du rire! f

Puis le rire se change en bouillonnement, en rapide, en chute, en cataracte. Il y a des rires de cinq mille chevaux, puissants comme des Niagaras.

Rire, spasme éliminateur, tu nous purges de nos folies.

Seul est grave celui qui rit.


ECHOS, POTtNS ET BRUITS

Dans son numéro prot:/M/n, La Revue des Lettres commencera la publication d'une série de contes et nouvelles du pays Thô, par le Dr Serré.

~<!

Les Cahiers de Paris, la nouvelle collection publiée sous la direction avertie de MM. Claude Aveline et Joseph Place (11, rue du Départ, Paris, 14e), vont comprendre pour leur ly série de 1925 Georges DuHAMEL, Délibérations Stéphane LAuzANNE, La table qui parle Claude TILLIER, De l'Espagne Jacques RiviÈRE, La Sincérité envers soi-même; Pierre DE SAi~T-PRix, Deux Enfants; Remy DE GouRMONT, La Fin de l'Art; André SuARÈs, Polyxène, etc. Ces éditions originales, d'une présentation sobre mais achevée, vont être retenues par les bibliophiles dès leur apparition.

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On a parlé récemment d'un prix sans nom décerné à un inconnu par un jury anonyme. Je propose l'attribution à un homme-tronc d'un prix décerné par des jurés aveugles, dans la cave d'un hôtel borgne, le 5 décembre à minuit. J'espère que, dans l'un et l'autre cas, la proclamation des résultats laissera le public sourd et la postérité muette.

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La fille de M. Henry Bordeaux ayant écrit un livre sur le Liban a été vivement prise à partie par un des coHaborateurs du Mercure. Le père de la fille de M. Henry Bordeaux, justement indigné, est tombé à plume raccourcie sur l'auteur de l'article en question. Le pugiliste de la rue de Çondé a esquissé un swing du gauche. L'auteur de La Robe de laine a riposté par un uppercut du droit. Depuis son séjour au fort de Vaux, Henry Bordeaux n'est pas commode.

-Le .Ro/nasseur de Ragôts.


Chronique biMicphUiqus

Un jeune éditeur de goût sûr, en même temps que lettré, nous annonce une collection de livres sous le titre Les Cahiers de Paris, qui paraîtront à raison d'un volume par mois. Tous les textes seront inédits et bien choisis ceux de la première série seront signés de G. Duhamel, Stéphane Lausanne, P. de Nolhac, J.-L. Vaudoyer, Claude Tillier, Jacques Rivière, Pierre de Saint-Prix, Emile Henriot, Remy de Gourmont et André Suarès, réunion d'écrivains d'un talent certain, mais aussi réunior. éclectique au point de vue littéraire, éclectisme voulu, l'éditeur désirant au cours de séries successives donner un tableau de la littérature moderne envisagée sous ses différents aspects. » L'éditeur a réservé une place aux jeunes dont les débuts sont prometteurs pour l'avenir et le cahier 7 sera signé Pierre de Saint-Prix: Deux Enfants, souvenirs d'enfance précédés d'une étude de l'excellent écrivain Gaston Chérau Les Créatures idéales de l'adolescence.

Si je présente cette collection à nos amis lecteurs en les engageant à y souscrire, c'est que son tirage limité (1.500 ex.), sa typographie, etc., formeront un ensemble d'ouvrages tels que les aiment les bibliophiles, amateurs de beaux textes bien présentés.

Jetons un coup d'œil rapide sur ce qu'a réalisé à ce jour ce même éditeur.

Par ces temps de littérature facile et superficielle où quelques bizarreries de forme tiennent lieu de talent, il pouvait paraître osé de réunir une collection d'ouvrages philosophiques de pensée pure. C. Aveline a eu cette audace de former une collection de dix volumes, tirée à 650 exemplaires et en un petit format aujourd'hui abandonné, l'in-16 (17 x 11), format convenant d'ailleurs parfaitement à ces ouvrages de pensée et de méditation, véritables livres de chevet. Trois de ces livres sont parus, La Possession du Monde. de Duhamel, illustré de 15 bois originaux de P. de Pidoll Lettres philosophiques, de Voltaire, orné simplement d'un portrait, et Le Jardin d'Epicure, d'Anatole France, avec, en hors-texte, un masque inédit du maître par Bourdelle et de nombreuses compositions en noir destinées et gravées par Perrichon, excellent artiste que nous retrouverons chez d'autres éditeurs. Citons au hasard quelques-unes des Ulus-


trations une colline de Lourdes, le cabinet de travail de l'auteur, sa bibliothèque, un coin du parc de la Béchellerie, etc. Un beau caractère d'imprimerie approprié à chaque texte, a été choisi le prochain à paraître sera signé Maetertinck avec Le Temple enseveli (les textes de Duhamel, A. France et Maeterlinck ont été revus et corrigés). Les volumes suivants réuniront les noms de R. de Gounnont, E. Renan, Diderot, etc.

Sous le titre Légendes sont parus Contes de ma M~'e ~.ot/e et le roman d'Amadis de Gaule, le premier décoré de vignettes gravées sur bois par Perrichon, d'après celles de l'édition originale et le second orné de bois de René B)ot d'après d'anciennes gravures le volume 12 francs.

L'événement de l'année en librairie sera certainement l'édition que prépare et annonce Ca)mann-Lévy des œuvres complètes illustrées d'Anatole France.

Cette publication constituera l'édition définitive de J'oeuvre du maître qui comprendra, outre ses œuvres déjà éditées, tous les textes inédits en volumes, études, préfaces, articles, discours, ainsi qu'une oeuvre entièrement inédite, Rabelais. L'illustration de cette édition très importante comprendra environ 2.000 compositions hors-textes, têtes de chapitres, culs-de-lampe, confiées à divers artistes de talent parmi lesquels G. Belot, P. Brissaud, Carlègle, E. Chahine, Dethomas, Huard, Louis Morin, Bernard Naudin, Edy Legrand, Prinet, etc., etc., gravées par Beltrand, Gaspérini, etc.

L'édition comprendra environ 22 volumes, tirés sur véiin blanc du marais, portant en filigrane la signature d'A. France, format grand in-8" couronne, couverture rempliée en deux couleurs. Le prix du volume est actuellement fixé à 35 fr. les volumes seront vendus séparément.

t! sera fait une édition de luxe de 1.500 exemplaires numérotés sur papier de Hollande avec suite de toutes les illustrations le volume, 150 francs.

Les Cahiers de Paris, 1~ série 1925, en 10 volumes, tirés à 1.500 exemplaires; -prix de la souscription: 100~ francs, payable 50 francs en s,ouscrivant et 50 francs le mois suivant. Les volumes qui, éventuellement, pourront être vendus en détail, seront de 12 à 15 francs.

Collection philosophique

Duhamel Possession du Monde, 600 exempl. vélin. 65 fr. Voltaire Lettres philosophiques, 600 pxempi. 55 a


L'éditeur Kra qui compte déjà à son actif de somptueuses éditions de luxe et,d'autres aussi plus simples à la portée d'amateurs aux bourses modestes, a lancé, ces temps derniers, sous le titre Les Cahiers nouveaux, une collection de petits ouvrages, parfaitement présentés, édités à petit nombre, de suite épuisés et déjà fort recherchés, nous en parlerons au prochain numéro nous disposerons peut-être de quelques collections de la deuxième série.

Nous rendrons compte au prochain numéro de l'intéressante exposition des Arts du Livre qui se tient actuellement au Musée Galliera.

Les 26, 27, 28 février a eu lieu la vente d'une magnifique bibliothèque de livres anciens, livres illustrés du xvm~ siècle, livres de la période romantique, éditions originales modernes, la plupart dans de riches reliures modernes et de l'époque nous en entretiendrons nos lecteurs au numéro d'avril. Charles BENOIT.

Pour tout ce qui concerne la bibliophilie, Service de librairie ouvrages d'occasion, vente et achat de livres, souscriptions aux éditions annoncées, renseignements divers, s'adresser à M. Charles Benoit, 8, rue Stanislas, Paris-VI'


par Georges BARBAR)N (.!U;7e)

LES MÉTÈQUES

r SAUMONS

Les saumons, meneurs de frai, nagent en trombe vers l'amont.

Talonnés par le dieu des aveugles remontées, ils vont des fleuves aux rivières, des rivières aux torrents.

Les femelles ont le ventre plein de l'ardeur des gésines et les mâles sont bourrelés par le flux fécondant.

Les barrages n'arrêtent qu'un moment leurs manades étinceiantes.

Le moment venu, ils bandent leur corps en arc et, chamarrés d'arc-en-ciel, cabriolent dans l'avalanche.

LES HOTUS

Les hotus vivent sous le bénéfice du carte!. C'est parce qu'ils viennent de Germanie.

Cette lèpre, sans qu'on l'aperçoive, a fait tache d'huile dans les canaux.

LA RIVIERE


Là où il y a un hotu il y en a mille- Ils font de petits bancs de harengs.

Bien qu'ils aient la gueule fine ils vivent dans les boues fétides et se vautrent dans la vase. Ils espèrent y cacher leurs crimes, ces mangeurs de frai.

Sous de brillants dehors ils ont une âme d'encre. Ils sont avides, lâches, puants.

Le brochet les mange, faute de mieux, mais' ils lui donnent la colique.

LES VÉRAUX

Ils remontent pour faire t amour et se dessaler dans la rivière.

Leurs ailerons déchirent en zigzags la surface de l'eau. Ils sont taillés en coupe-vent pour les vitesses vertigineuses. Ils bondissent d'un tel élan qu'on les voit ricocher sur le flot.

Les poissons d'eau douce fuient ces pillards cruels, armés jusqu'aux dents pour la course. Par bonheur l'invasion ne dure qu'un moment. Est-ce débauche, nostalgie ou différence de salure ? En juin tous les pirates redescendent au fil de l'eau, le ventre en l'air.

LA PLIE

Tapie au midi, elle se plaque frileusement sur une marche de sable.

Un mouvement imperceptible des nageoires la submerge au moindre danger.

Elle se laisse prendre au gîte, par paresse, par bêtise.

Elle est pareille aux feuilles de platane que l'automne emporte dans l'eau.


Quand une plie a dormi !à. sa place est découpée à l'emporte-pièce.

LES AMOURS

LA FRAYÈRE

Lorsque le flot, gonflé par l'hiver, se déverse dans les boires d'argile, la gent des eaux suit le courant en foule et se retire avec lui.

II ne reste que les poissons gris sur les vases de la frayère perches en accordailles et brochets en rut.

Ceux-ci commencent dès janvier leurs nuptiales randonnées, les-femelles aux ventres lourds suivies des mâles attroupés. Chaque jour en amasse de nouveaux, brûlant du prurit des laitances. II y a duels de cisailles et batailles de requins.

Presque tous sont balafrés de longues et horribles blessures. Les femelles les entraînent, sanglants et furieux d'amour.

Ils vont, ruffians visqueux, reîtres à nageoires, jusqu'au jour où ridés, emanqués, sans moelle, ils ne sont plus, entre deux eaux, que des sacs vidés par l'instinct.

Aux premières tiédeurs de février on en voit flotter sur le marais, la panse ballonnée.


Les perches amoureuses vont au bois. Elles font leur lit dans les branches. Tous les fourrés aquatiques leur sont bons.

Dans les trous les plus broussailleux, les plus enchevêtrés, dans le hérissement des chicots et le pullulement des souches passent et repassent leurs escadrilles.

Les mères forcent leurs ventres entre deux rameaux et se libèrent, par frottements, de la manne reproductrice. Elles déroulent les œufs derrière elles comme une nappe de tapioca. Les trames en sont accrochées en écharpes dans les branchages et le pâle soleil de mars y mêle ses écheveaux d'or. Les pères sont hérissés de carquois barbelés d'épine. Le chaulage enivrant des laitances les transporte d'une sainte fureur.

Et partout, au marais, dans les vases torpides, sous le dôme onduleux des herbes et des joncs, d'avril à juillet se meuvent les hordes arcs-en-ciel, tanches folles, brèmes plates, gardons.

Le dieu aveugle des amours les cingle de fouets lubriques délires, frénésies, brûlures et frissons. Au grand oeuvre futur leurs chairs fondent et se consument.

Le don suprême de la vie les laisse inanimés.

Les lendemains d'amour son tristes au marécage. Les poissons épuisés somnolent sur le fond. Ils seront là, des jours, meurtris et sans courage, attendant la crue libératrice et la résurrection des eaux.


LES

AUTOCHTONES

VERS DE RIVIÈRE

Ce ne sont pas les flasques ruraux des terres labourées, ni les roses patriciens des terreaux, ni les hôtes verdâtres de la vase, ni les repus cerclés d'or des fumiers.

Habitants des fonds riches, des sols fangeux et des humus solitaires, les vers de rivière sont, dans la famille des annelides, les indépendants, les braconniers.

Rouge sombre, le corps brillant, la queue en spatule de couleur tendre, ils ont une tête aiguë et foncée, terminée par un bec en suçoir.

On les voit s'étirer voluptueusement dans leur palais de feuilles mortes. L'automne leur procure la titière tous les ans.

Entre chaque feuille d'or bruni le chercheur trouve un cercle, une famille. On se visite, d'un étage à l'autre, suivant son humeur et ses loisirs. A la saison des amours les vers s'ornent de la bande nuptiale. Tête-bêche, alignant leurs sexes doubles, ils s'épousent mystérieusement.

Quand on en touche un du doigt, il frétille, épileptique. Les voisins, qui prenaient l'air à la fenêtre, s'escamotent dans les profondeurs.

Les vers ont leurs migrations, soudaines, variées, subtiles. Ils suivent, de palier en palier, la baisse persistante des eaux. Je les crois informés des crues


avant le service des Ponts et Chaussées. Leurs tribus grouillantes en recueillent, on ne sait où, l'impérieux avertissement., L'instinct les mène par des chemins obscurs à la conquête des terres inviolées. Ils désertent en foule les bas-fonds pour l'abri séculaire des hauteurs.

On n'en trouve plus un de reste après l'exode.

f

Les vers rouges ont leur Ramadhan qui est la période de sécheresse. Distendus, indolents, ils languissent dans leurs terriers.

Vienne la pluie féconde et ses nappes divisées le peuple entier des vers tressaille au bruit des gouttes sur le sol. La terre est parcourue des frissons d'une voluptueuse auégresse et les porteurs d'anneaux montent par légions. Finis, les soifs d'été et les jeûnes caniculaires. L'eau clapote, barbotte, gargouille, happée par mille trous heureux. Les vers rampent dans les ravins et sous la forêt tropicale des herbes. Ils se gorgent de boue pour les jours malheureux. Sur la table du banquet on retrouve le lendemain les écheveaux embrouillés de leurs crottes.

Ce sont des vers fragiles et délicats. Ils s'amputent avec une délicieuse fantaisie.

Si je les coupe en deux, la tête se refait une queue, la queue se reconstruit un chef.

On les trouve parfois dans le sol, lovés comme de petites vipères. D'autres, père et mère à la fois, traînent à leur flanc de minuscules progénitures on !es dirait cousus de fil blanc.


Onctueux, élastiques, potelés, mes vers sont tels que la perche les aime. Je les cueille, un par un, dans l'herbe humide, sur la pente sauvage du vallon quatre-vingt-dix-huit. quatre-vingt-dix-neuf. cent, Il n'en faut pas tant pour faire un bon poème. LES PORTEFAIX

Gangue, sac ou tuyau, ils sécrètent leur maison, la façonnent et l'agglomèrent.

Leurs hamacs sont pendus aux vieux bois immergés.

Et les vers sortent le. bout du nez par la porte de leurs cellules.

Ils sont croquants, musqués et fondent sous la dent.

Demandez-en plutôt des nouvelles à la brème. HYGROMÈTRE

I! a quelque chose du moustique, de la puce et de l'araignée. Il saute et glisse à contre-courant. D'autres marchent pour avancer lui ne progresse que pour rester immobile. Avec une précision cadencée il frappe l'eau de ses avirons.

Il arpente, il arpente.

H est si maigre que les poissons ne veulent pas de lui.

MOULES DE RIVIÈRE

Avec leur langue, dans le sable, elles font un sillon et, quand le temps le veut, elles bayent aux corneilles.


Elles sont grasses, dodues, à lécher le courant. Leurs écàiHes sont vastes comme des bonbonnières. Je les ouvre, poussé par je ne sais quel démon peut-être dans l'espoir d'y trouver une perle. Toutes résistent farouchement et ne contiennent jamais rien.

Faut-1! être moule

LA SANGSUE

Goule microscopique et suçeuse de sang. Flasque, laide, gluante et sournoise ventouse. Une pompe dans un sac.

` L'ÉCREVISSE

Heaume, jambards, cuissards et cuirasse vert olive, elle est armée en -chevalier des anciens temps. Les méchants la font courir à reculons parce qu'e!!e a des allures obliques. Mais allez donc marcher droit sous la violence des courants.

Tous les ans l'écrevisse se paie une redingote neuve.

LA FAUNE

LA LOUTRE

On ne l'aperçoit jamais plus de trois secondes, le temps d'admirer ses moustaches. La pensée est moins prompte que son plongeon.


Reine cruelle du marais et du fleuve, elle porte manteau de peluche et muscles d'acier.

Tout ce qui nage craint sa loi, jusqu'aux fauves. de la rivière. Elle éventre un brochet de quatre livres et le vide comme un poulet.

Sur la nappe claire du flot, elle a de ruineuses gourmandises carpes, chevesnes, brèmes, gardons. Elle étale leurs corps d'argent -sur le sable ou dans l'herbe verte, les entame à peine et s'en va. On festinerait princièrement avec la splendeur de ses restes.

Nul ne connaît son logis dont le vestibule est au cœur des eaux. Elle en sort quand elle veut par des chemins invisibles.

Elle n'aborde que la nuit, dans le mystère des clairs de lune, se faufile à pattes de velours dans l'ombre des peupliers.

Elle signe de deux crottes sur une pierre blanche..

LE HÉRON

On le reconnaît pour l'avoir déjà vu dans les fables de La Fontaine.

Immobile sur une quille, il médite au bord de l'eau. Ou bien il plane, très haut, les pattes repliées sous. le ventre et se laisse dériver, en cercles, avec de longs battements.

Il connaît tout le district et harponne !es~ poissons à la baïonnette.

Récidiviste, connu des gardes, il est tenu à cei). Vous voyez d'ici son casier Pêche sans permis Vagabondage.

(A suivre.)

Ze~aM/F.GRisAHD.

Imprimerie Aiençonnaise, l], rue des Marcheri~'s, Aicncon~


II y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi tout le monde le sait. On forme un cercle de charbons ardents on saisit un scorpion avec des pinces et on le pose au centre. II demeure d'abord immobile jusqu'à ce que la chaleur le brûle alors il s'effraie et s'agite. On rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente courageusement de se frayer une route à travers les charbons mais la douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors it revient au centre et rentre dans sa première, mais plus sombre immobilité. Enfin il prend son parti, retourne contre lui-même son dard empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

La page classique

La mort du scorpion

Alfred DE VIGNY.


Les ventres

Les ventres creux, les ventres vides Hurlent en troupe vers les cieux.

Les ventres pleins, les ventres dieux Ont la vertu d'être impavides.

Gonflés de suc ou bien livides,

Plissés d'angoisse ou radieux,

Qu'ils soient insolents ou timides, Tous les ventres sont envieux.

Il en est de séditieux,

En sphère, en cône, en pyramide, De pelés, de vils, de galeux

Dont la face est vieille de rides,

Ventres purs, ventres vicieux,

Curves, cintrés, elliptoïdes,

Ventres mûrs, ventres chrysalides, Les uns mal et les autres mieux,

Lourds et légers, lents et rapides, Humbles, altiers, plats, orgueilleux, Pudiques et luxurieux,

Tous de jouir ils sont avides

Jusqu'à l'instant mystérieux

Où les cercueils aux plis frigides

Vêtiront de manteaux rigides

Les ventres pleins, les ventres creux. Henri DARGUiNE.


Réflexions d'un étudiant français en ~Memagne

Le danger des idées trop simples

Il est devenu banal d'expliquer les rapports entre la France et l'Allemagne par des traditions historiques et des nécessités géographiques. Là comme ailleurs pourtant les formules ont souvent caché la réalité. Mais on a bien plus rarement essayé de saisir les idées de chaque peuple sur l'autre et on n'a généralement pas assez tenu compte de ce que pense « le paysan de la Thuringe du « paysan de la Touraine des idées du « deutsche Michel » sur « Jacques Bonhomme ». Ces idées, sans doute, ne mènent pas la politique, mais c'est grâce à elles que la politique agit. Les politicien's les connaissent bien et ils savent admirablement les utiliser dès qu'il faut envoyer Jacques et Michel « en guerre » l'un contre l'autre.

Je n'ai certes pas la prétention d'apporter une réponse à la grosse question que je pose. Je ne veux qu'indiquer les quelques réflexions que j'ai pu faire à ce sujet pendant un séjour en Allemagne. Et je voudrais surtout montrer le danger des idées trop simples qui sont, hélas 1 les seules que possèdent les peuples.

Mais faut-il s'en étonner ? La politique est chose si complexe qu'il est impossible à Jacques et à Michel d'y rien comprendre. Peuvent-ils connaître les traités et comprendre leurs textes plus ou moins obscurs ? Peuvent-ils contrôler les assertions de ceux qui les


gouvernent quand l'un prétend qu'il-y a manquement à l'article tant alors que l'autre affirme le contraire ? A plus forte raison ne peuvent-ils voir clair dans l'histoire diplomatique si désespérément confuse. N'essayez pas de mettre entre les mains de Jacques le plus élémentaire des livres où on retrace la politique européenne depuis 1870 jusqu'à la catastrophe de 1914. Donnez-lui de ces petites brochures qu'on distribuait pendant la guerre et où on voit la carte de l'Europe coupée au milieu par une large tache noire où flamboie en rouge le mot incompréhensible Mitteleuropa et d'où partent d'énormes flèches vers la France et vers la Russie. Donnez-lui une photographie du kaiser coiffé d'un casque à pointe et la moustache en crocs. II ne doutera pas de la responsabilité unique de l'Allemagne. Montrez-lui Poincaré souriant dans un cimetière et il sera convaincu que celui-ci n'est pas moins coupable. Il faut au peuple des idées simples.

C'est pourquoi les formules les plus naïves sont les plus courantes dès qu'il s'agit d'une opinion sur l'étranger. L'attitude même des gens qui se prétendent éclairés et qui éprouvent le besoin de répéter comme pour s'en convaincre '< Tout de même, ce sont des gens comme nous est bien significative. En général, un Allemand n'imagine qu'avec peine un Français s'occupant, comme lui normalement, de labourer son champ ou de manier la lime ou le rabot. Il ne peut croire que celui-ci n'ait d'autres préoccupations que de passer sa vie le moins désagréablement possible en subvenant à ses besoins et à ceux de sa famille. Il ne se le représente guère qu'en pantalon rouge (die Rothosen) ou en bleu horizon (die TZo/o/~Maùen), le fusil sur l'épaule et marchant à un pas qu'il trouve extraordinairement accéléré. S'il consent à le voir en civil, c'est pour évoquer la vie des boîtes de nuit et pour s'indigner de son immoralité et de sa scandaleuse légèreté. Tout bon Allemand est convaincu que l'adultère désorganise toutes les familles françaises.


Il faut voir là le moyen de laisser entendre -quand il ne veut pas le dire franchement que lui seul aime la paix et la justice, que lui seul est vertueux, que seule la famille allemande reste digne. Il concentre tout ceci avec orgueil dans des formules comme deutsche Sitten » « deutsche Treùe » les « bonnes mœurs allemandes », la sincérité, la loyauté, la fidélité allemande. Au fond, c'est la vanité qui parle, la vanité collective qui n'a pas le frein d'une raison collective inexistante et qui devient alors ridiculement monstrueuse. Ecoutez les peuples de chaque côté des frontières « Reine du monde ô France 1 ô ma patrie » chante l'un. « Deutschland über allés » répond l'autre. Essayez d'imaginer Dupont dans son jardin se proclamant la main sur le cœur le premier propriétaire de France et Durand lui répondant par-dessus la haie mitoyenne. Cette impression qui ne m'a pas quitté durant mon séjour, cessait parfois d'être comique. Il me revenait alors à l'esprit un tableau tracé par Barbusse dans Le Feu un aviateur planant entre les lignes françaises et allemandes entend monter vers lui ces deux animations contradictoires des deux peuples en délire Gott mit uns (Dieu est avec nous) Dieu protège la France Rien de plus douloureux que de sentir autour de soi des gens honnêtes et sincères foncièrement attachés à ces idées simplistes, que de voir se dresser entre les deux peuples la terrible barrière de l'incompréhension et de se rendre compte du danger qui en résulte.

Chose curieuse, un peuple n'a jamais une seule idée simple sur son voisin. Il en a toujours au moins deux qui sont contradictoires. Pour l'Allemand, la France est tantôt le pays de l'immoralité et de l'impérialisme, tantôt le pays de l'élégance et des idées généreuses le Français est tantôt Rousseau et Voltaire, tantôt Louis XIV et Napoléon. Selon les circonstances on oublie momentanément l'une ou l'autre idée et rien n'est plus facile que de déterminer cet oubli, soit qu'on veuille la guerre ou le


rapprochement. J'ai assisté au moment de l'occupation de la Ruhr à un de ces revirements et j'en suis resté stupéfait.

J'avais eu le temps déjà de me faire une idée de l'opinion des Allemands sur la France pendant la guerre et depuis la paix. Je l'avais devinée à travers les conversations et j'en avais trouvé les formules dans les journaux et dans ces sortes de revues illustrées hebdomadaires dont on ne sait si elles expriment ce que tout le monde pense ou si tout le monde pense ce qu'elles expriment. Les Allemands n'ont eu aucune haine contre les Français pendant la guerre. Ils les ont plaints. « On peut dire, lisait-on en septembre 1914, qu'en général les Allemands regrettent fort d'être obligés de porter leurs premiers coups contre la France. D'autres l'ont mérité bien davantage. » Tous étaient persuadés que les Français partaient en guerre à contre-coeur, entraînés « par l'ancienne alliance avec la Russie ». Il y avait même au fond une certaine admiration sympathique pour l'attitude de la France voulant reprendre l'Alsace-Lorraine. Dans un article qui passe en revue les différents pays de l'entente, on trouve cette conclusion « Esprit mercantile, désir d'hégémonie maritime, de gloire, de prestige peut-être seulement chez les Français un but idéaliste. » Toute la haine, car il fallait bien de la haine pour faire la guerre, était reportée contre l'Angleterre. Et cela dura jusqu'en janvier 1923 où du jour au lendemain l'opinion se trouva retournée. La seconde image remplaça la première. On se mit à parler de Louis XIV et de Napoléon. On se persuada que la France avait fait la guerre pour réaliser son rêve séculaire atteindre la frontière du Rhin. On comprit alors facilement que, n'ayant pu réaliser ce projet au traité de Versailles à cause de l'opposition de la généreuse Angleterre, elle cherchait à le réaliser d'une façon détournée par l'occupation. On faisait des jeux de mots qui avaient la valeur de démonstrations « Louis XIV, disait le journal, parlait de


réunions (Reunionen), on parle aujourd'hui de réparations (Reparationen) derrière ces mots se cache la vieille politique de la France qui est toujours restée la même. »

Il eût été facile de déclarer la guerre, les esprits étaient préparés.

G. RUSTIN.


La femme n'est pas raisonnable, elle est raisonneuse. Et de ce qu'elle sait cr~fouer avec sagacité, tu en déduis naïvement ou'e//e est douée d'intelligence. Certes elle voit fort bien les défauts des êtres et des choses, je dirai même qu'elle les voit trop puisqu'elle est atteinte d'hypercritique, ce qui explique à la fois sa constante désillusion et la stérilité de son esprit. C'est de l'intelligence si tu veux, mais de l'intelligence embryonnaire. Est-ce que ton enfant ne discerne pas plus facilement le laid que le Aeau Conduis-le au théâtre, par exemple, et tu seras frappé. de la justesse de ses observations sa nature, non pervertie encore par l'artificiel de notre civilisation, aura été choquée par le jeu trop factice d'un personnage ou par des fautes de mise au point mais par contre comme il sera gêné pour exprimer son admiration Cela tient à ce que les qualités d'une œu~re exigent d'être comprises, alors qu'il nous su~ souvent d'obéir à notre instinct pour en découvrir les défectuosités.

La femme est difficile à satisfaire parce qu'elle n'aJap/e pas ses désirs à leur posst'ot'/t/e de réalisation, mais aux extravagances de sa pensée. Si elle se rebelle contre notre opinion, ce n'est pas, comme /'a~rmen< des misogynes étroits, par un entêtement systématique, mais parce que cette opinion qui tient compie des contingences ne correspond pas à ses rêves. L'âge lui fait percevoir que la tutelle de l'homme lui est nécessaire e< à ce propos remarque qu'il n'existe guère d'associations féminines J'ou les hommes soient

TRAITÉ

!)!

L~MPHfBtE

III

DE


absolument proscrits mais elle subit cette tutelle plus qu'elle ne l'accepte.

ru peux de ton propre mouvement donner un conseil à ta compagne, mais si elle te le demande, récuse-to!/ 1 Si cette retraite prudente ne t'est pas permise, tâche de deviner l'orientation de sa pensée et n'y mets point obstacle, même si elle fait fausse route. Que dis-je P Surtout si elle fait fausse route En e~e~, en raison de son AHmeur critique, elle en distinguera mieux les erreurs ,dans l'astucieuse' et fidèle traduction que tu lui en feras alors que si ton raisonnement avait été tout autre, elle se serait acharnée à en faire ressortir les défauts avec une clairvoyance qu'elle n'eût point dépensée pour son propre sentiment. femme consulte

Pars de ce principe quand une femme consulte un nomme, ce n'est pas pour avoir son avis, mais pour qu'il confirme la décision qu'elle a déjà prise. Ce n'est pas un aide qu'elle cherche, mais un çomplice.

!)=

Ne divulgue pas cette tactt'oue je te la communique confidentiellement. Elle me découvrirait trop auprès de mon amie. Celle-ci l'estimerait pleine d'hypocrisie, sans re~/ec/r que ce jugement téméraire la condamnerait elle-même.

Car la dissimulation de l'homme est le plus grand péché de la femme.

AXIOME

Quand un homme agit mal: cherche la femme.

COROLLAIRE

Quand une femme agit bien cherche l'homme. ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


Joseph Conrad Intime On a mis en lumière pour le public lettré français, qui l'ignorait presque totalement, l'oeuvre de Joseph Conrad, mort récemment dans sa propriété aux environs de Cantorbery. Le grand voyageur qu'il était avait replié ses ailes de migrateur. La maladie sournoise l'avait surpris et terrassé par des coups lents mais décisifs. A-t-on révélé le Conrad intime que nous avons connu au cours de deux hivers qu'il passa à Montpellier en 1906 et 1908, inquiet de l'état de sa santé ? Nous ne le croyons pas. Pour les lettrés de France qui apprécient le talent si souple et si varié de Joseph Conrad, l'homme apparaît distant, hautain, aristocrate au sens étymologique strict. Pourtant, à voir l'auteur du Ne<yre, du A~u'ct'sse, de L'Agent secret, et de tant d'autres œuvres, dans son milieu familial, Conrad semblait transfiguré Sa femme, adorable et adorée, ses deux fils un gamin de neuf ans et un baby de quelques mois, Boris et Jack, étaient, au temps où nous eûmes la joie de suivre le romancier anglais et les siens dans leur vie intime, tout l'horizon de Joseph Conrad. Plus tard, dans une visite que nous lui fîmes à Champel, près Genève, il était le même adorateur de sa famille.

Il travaillait presque toutes les nuits, œuvrant ses romans comme on cisèle un métal. Le jour il appartenait aux siens il accompagnait sa femme, ses fils dans leur promenade, en voiture, à pied, partout. Sa subtile divination des désirs de ces êtres bien-aimés était touchante. Qu'on nous permette


un souvenir. A table, un jour, dans la vaste salle à manger de la Roseraie, à Champel, un orchestre tzigane écorchait du Chopin. M"~ Conrad éprouvait un malaise nerveux indicible, à ouïr ce massacre. elle se taisait. Conrad se leva de table et, avec le geste harmonieux d'un gentleman du temps de la reine Anne, il pria le chef d'orchestre de donner un peu de repos aux malheureux artistes le temps de boire une coupe de champagne 1. Le silence se fait. On apporte le vin mousseux, que Conrad paie royalement et les cacophonies sont oubliées. Le déjeuner s'achève. Chopin, dans l'au-delà, dut bénir ce silence conquis par le champagne offert aux malheureux musiciens ignares 1

Conrad était le meilleur des amis, le plus délicat des causeurs, le plus subtil observateur des nuances de la pensée de ses auditeurs.

Avec quelle émotion parlait-il de Flaubert qu'il aimait entre tous. Nous lumes pour lui, à haute voix, L'Ecfuca~ton sentimentale, au cours de quelques soirées d'hiver, et ce fut une découverte pour nous que d'entendre un étranger porter sur un écrivain français un jugement si éclairé, si sincèrement documenté. Conrad aimait passionnément nos romanciers les meilleurs. Lecteur infatigable, pouvant goûter dans le texte les Français, les Allemands, les Russes, les Espagnols, les Italiens, il s'était assimilé si parfaitement l'anglais qu'il l'écrivit comme s'il eût été élevé exclusivement dans le culte de la langue anglaise, tandis que, né en Pologne, marin dès son jeune âge, Conrad avait appris seul l'anglais et en avait perfectionné la connaissance jusqu'à ce degré d'excellence que l'on apprécie dans son œuvre. Conrad plus encore que Ruskin pratiquait la religion de la beauté un bel arbre, une ligne harmonieuse, les yeux d'or d'une chèvre broutant le cytise dans la campagne languedocienne l'émouvaient la majesté d'un tilleul lui inspira une libéralité en faveur d'un rustre qui voulait abattre l'arbre pour donner du jour à son poulailler « Construisez à vos volailles


un autre abri, je paie pour sauver le tilleul magnifique », conclut Conrad. La monnaie fit comprendre à l'ennemi de l'arbre la raison de l'artiste 1 Dans l'intimité, Conrad fut le plus exquis causeur, l'ami le plus charmant, devinant tous les secrets de l'âme, pour les partager amicalement.

Pourtant son masque hautain déconcertait au premier abord, l'éclat métallique des yeux glaçait, le monocle enchâssé dans l'orbite gauche ajoutait de l'arrogance aux traits du visage, accentuait le pli sarcastique des lèvres dans une expression de suprême dédain. Ce n'était pourtant qu'une apparence, une attitude prise pour se défendre du vulgaire, une sorte de barrage établi entre l'écrivain voué au culte de l'art pur et la panbéofie pour rappeler l'expression de Flaubert qu'il aimait à citer. Lorsque Joseph Conrad se trouvait dans son milieu d'élection, l'attitude hautaine faisait place à la plus séduisante bonhomie, à la plus cordiale sympathie pour tout ce qui est beau, bon et vrai. Un sourire d'enfant, une fleur, un reflet de soleil sur la mer latine qu'il avait parcourue tant de fois en tous sens exaltaient son lyrisme et devenaient pour lui des sources de joie qui le transfiguraient.

Ida-R. SÉE.


LES FEUILLES

L'ALLÉE

(Extraits d'un livre en préparation.)

Souvenir

J'aimais, auprès de toi, dans la campagne claire,

contempler les corbeaux lourds, aux longs croassements

J'aimais les voir soudain descendre vers les guérets, puis se disperser entre les îlots des javelles. Tu aimais, prés de moi, dans la campagne claire, suivre les envolées gracieuses des pigeons Tu aimais regarder leurs flottilles d'ailes glisser en longs méandres, puis tout à coup filer, au loin, dans l'eau du ciel.

Côte à côte, dans la campagne claire, unis par notre amour et liés par nos serments, nous goûtions alors une sérénité mystérieuse,

A cause un peu de ces vols noirs,

A cause un peu de ces vol blancs.

DE


Questions

Une clarté est apparue sur la mer et sur mes jours.

Reflet qui tremble.

Femmes des marins et toi mon âme, est-ce la barque ? 2

Une lumière est née dans le ciel et dans mes nuits.

Feu qui scintille.

Gardiens des troupeaux et vous mes yeux, est-ce l'étoile ? 2

Une fumée s'est élevée au-dessus de la glèbe et au-dessus de ma vie.

Ombre qui tournoie,

Hommes égarés et toi mon cœur, est-ce l'auberge ? 2 Un craquement s'est entendu dans le jardin et dans ma solitude.

Pas sur le sable.

Figures en deuil et toi ma douleur, est-ce l'absente ? 2


La pluie

L'orage a cessé.

Les arbres trempés se reposent sous le ciel redevenu bleu.

Mais que le vent passe, secouant les branches que la brise, seulement, caresse la frondaison, toutes les gouttes de l'averse, arrêtées sur les feuilles, reprennent leur chute vers la terre.

Et c'est comme s'il pleuvait encore.

Ainsi, de songer à toi, cela agite mon âme, et tous mes souvenirs retombent en larmes.

Henri CARUCHET.


LETTRES de Ret~ée

INTIMES Dunan

II

To sir Dolatam Vaydia, Ganderoi (near Bombay) India.

CHER MONSIEUR,

Je serais certes charmée de pouvoir en quelques mots, cornue vous le désirez, vous informer des plus récentes modifications de la langue française. Vous me dites avoir trouvé dans Balzac les mots les plus modernes de ce temps, ou qui semblent tels. Vous en concluez donc que, malgré l'apparence, notre langue depuis cent ans s'est tout juste enrichie de quelques vocables et de quelques interversions de sens en des mots anciens. C'est une erreur. Les femmes de Balzac, déjà, nommaient leur chapeau un ~t ». C'est entendu. Vous avez, entendant ce mot, lors de votre dernier voyage à Paris, demandé à un professeur d'où il provenait. Il vous a dit que c'était une expression d'argot toute récente. Il s'est trompé, vous le constatez vous-même. Mais il me faut précisément vous dire que l'argot et les langues techniques des métiers sont beaucoup plus immobiles que la langue écrite. Cela semble paradoxal. C'est un fait pourtant.

L'écriture seule entraîne un renouvellement cons-


tant du langage qui était immuable tant qu'il restait oral. Et une personne familiarisée avec l'argot contemporain lira plus clairement les ballades en jobelin de Villon qu'un quidam sans préparation spéciale ne saurait faire des morceaux du même poète, écrits en bon français.

Vous trouverez donc dans Balzac tout un vocabulaire qu'on croit bien faussement né d'aujourd'hui mais vous n'y trouverez pas les récents symboles poétiques qui foisonnent déjà dans la langue courante, et qui datent de peu d'ans. Ceux-là établissant une activité prodigieuse, et même excessive dans le français, n'allez pas croire, surtout, que ces symboles, nommés par moi poétiques, parce qu'ils possèdent le plus souvent de l'élégance et l'aspect de métaphores, soient nés dans la poésie. C'est la science qui les a forgés. Nous sommes ici sur l'axe même des transformations du langage.

La science fut de tous les temps. Elle constitue à proprement parler une constante mise en règle et une généralisation des faits d'expérience. A l'origine, l'expérience était spontanée. Elle est aujourd'hui artificielle, ou, si vous voulez, de laboratoire. Mais sous ses diverses formes, c'est la science seule qui transforme la langue en fonction de son activité intime.

Une règle linguistique enseignée partout dit que le langage s'use à servir. Rien de plus faux et de plus exact à la fois. Mais quand on dit que le langage « sert », cela doit vouloir dire qu'il tente de se justifier sans cesse devant les faits. Et c'est par la constante évolution des attitudes mentales que la langue change peu à peu. On lui réclame sans cesse, en effet, de nouveaux vocables, des formules inconnues auparavant, un ordre syntactique inédit et mille assouplissements propres à figurer le réel mieux compris. O'où cette perpétuelle transformation. Or, depuis un siècle, et notoirement depuis la guerre, les hommes de science ont beaucoup cherché, beaucoup trouvé et surtout beaucoup supposé. Dans


un café de notre boulevard de Strasbourg, Balzac converserait avec ceux qu'il nomme les « M'as-tuvu », dans une langue qui n'a point changé depuis la Restauration. Mais ce n'est déjà plus du français que ce compost théâtral fait pour être débité en cadence sur une scène. C'est une façon de langue morte, orale, et tenue par une tradition.

Toutefois, si Balzac ouvrait la Métaphysique de Maurice Dide et P. Juppont, je n'hésite pas à dire qu'il n'y comprendrait rien. Ici, tout est renouvelé. D'innombrables mots, et des liens nouveaux ont été indispensables aux auteurs pour exposer leur connaissance du monde. Car le langage veut des unités verbales. Lorsqu'une spéculation délicate a conduit le savant à considérer un fait complexe comme un spécifique élément de raisonnement, ce fait doit être figuré par un mot. Ainsi, on dit couramment aujourd'hui un filtrat, pour dire le résidu d'une filtration. Pour équilibrer le mot concept dont tout le monde use, on a créé, nécessairement, le mot percept. On a inventé sous un vocable ancien, une chose neuve, la relativité. Ce sont des unités intellectuelles qu'il fallait bien équivaloir verbalement. Le mot catalyse exprime l'idée d'une chose inerte, qui hâte pourtant l'action à laquelle elle participe par sa seule présence. Il est passé dans le langage économique. Bientôt il deviendra populaire. Le mot hystérisis, dont la racine désigne une partie de l'organisme sexuel des femmes, a été créé pour désigner une dissymétrie magnétique. Depuis peu on a inventé l'ergogenèse, qui est l'évolution de l'énergie. Ainsi, tout ce que prend mentalement une forme unitaire veut un mot pour le fixer. Or, on comprend bien que les règles syntaxiques normales soient bientôt insuffisantes pour exprimer certaines qualités, liaisons ou dépendances subtiles. D'où un autre principe évolutif dans l'ordre intérieur du langage. En quelques décades, l'idée, de scientifique, devient ensuite vulgaire. Elle s'intègre au langage familier, y apporte ses novations et en brise les vieux moules.


Ainsi Descartes était abstrus en 1690, et aujourd'hui nous avons l'impression qu'il écrit comme une cuisinière. La langue scientifique de son temps a pénétré dans la conversation banale~

Voilà qui explique mon impuissance à vous exposer en détail les modifications quotidiennes du français. Sur vingt transformations esquissées, une ou deux d'ailleurs, au plus, resteront- acquises. Nous sommes dans un moment de violences spirituelles. Tout paraît évoluer vertigineusement, mais il y aura beaucoup de déchet. Il est, en plus, probable que les centaines de milliers d'étrangers immigrés en France apporteront, d'instinct, des déformations complémentairesau français. Quelques-unes dureront. N'est-ce pas dans un milieu latin qui pourtant ne l'était pas purement qu'on dut commencer à dire « liber de Petri au lieu de « liber Petri » (le livre de Pierre), qui est classique et normal. Mais je me sens aujourd'hui incapable de vous dire quel sort le polonais, l'arabe et le piémontais feront subir à la langue de Rabelais et de Voltaire.

Croyez, je vous prie, à mes sentiments déférents et dévoués.

Renée DUNAN.


BILLETS DE FAVEUR

A Monsieur Benit-MaJver.

Critique et romancier d Paris

(en cas d'absence, p/e/'e de /a!re suivre d Genève).

Mon Capitaine,

Sans la guerre vous n'auriez été qu'un écrivain comme tant d'autres. L'aventure « fraîche et joyeuse » vous a fait président de la Ligue des Chefs de Section. Ainsi, même démobilisé, vous êtes mobilisé tout de même et votre âme reste en uni forme, sabre au clair. La vertu en képi n'est pas une vertu banale. Aussi vous êtes bien pensant.

Bien penser fut toujours le propre d'une élite et toujours vous fûtes un chef.

Chef de qui ? Chef de quoi ? Les troupeaux son t anonymes. Ils vont, bouche cousue, au couteau du boucher.

En vous s'est réfugié, nous le savons, le dernier superpatriote de la plus grande France, celle qui va des Sables-d'Olonne aux derniers contreforts de l'Oural.


Et vous avez le patriotisme ombrageux, à la façon des néophytes, par opposition à celui des simples indigènes, qui aiment leur patrie tout court.

Monsieur le C7!e/ de Section, qui voulez-vous sectionner encore ? Les mutilés sont trop nombreux. Avec le sang on ne fait jamais une bonne littérature. K en reste du rouge aux mains.

Allons 1 Mon Cap~'ne, sortez de la tranchée Ne voyez-vous pas que le désert s'est fait autour de vous ? /< n'y a plus d'ennemis sur le champ, plus d'amts. Sous la charrue le sol dévasté se nivelle. Baissez la tête ou le soc va passer dessus

C'est dur, je le sais bien, de quitter la grande Muette pour redevenir un bavard banal.

Un capitaine en civil ne vaut pas un caporal en uniforme. C'est le bât militaire qui vous fait défaut. Que n'êtes-vous resté là-bas ?

Vous seriez amiral suisse.

EPISTEMON.


AU

PAYS

LEPAYSTHÔ?

Au delà des plaines basses du Tonkin, au delà du confluent des Rivières Claire et Noire avec le Fleuve Rouge, c'est vers les frontières de la Chine, une vaste zone fertile et tourmentée, la Haute Région des papiers oj~c: De belles vallées ceintes de collines et de lambeaux de forêt drue aux essences rares, des crêtes érodées et déchiquetées, des jungles encore hantées de fauves, des gorges farouches, d'immenses cavernes, de majestueux cours d'eau et une profusion de ruisseaux gazouilleurs vite mués en torrents. Selon les sites, .du charme agreste, de la grandeur sauvage, du mystère vert ou de rd/M-e~e tragique.

Là vit, admtnts~ée par une poignée de Français, une population peu dense, mais jalousement cloisonnée, de Thôs, de Nungs, de Chinois, d'Annamites et de Mans.

Les Thôs possèdent et font valoir les meilleures terres. Extrêmes représentants orientaux de ceue !n<6ressante race Thai, dont les ultimes rameaux opposés s'étendent jusqu'au Siam, ils s'estiment supérieurs aur autres montagnards du Tonkin. Les nommes bien bâtis, le visage plat, les mâchoires et les lèvres fortes, les cheveux bruns et quelquefois ondulés, le corps pâle et net, mènent une existence de sybarites. Au dehors, ils courent les marchés, boivent et jouent; à la maison ils préparent les repas ou plus simplement fument l'opium, bavardent ou rêvent sur leurs lits, tandis que les femmes travaillent. Celles-ci soumises dès l'enfance aux durs labeurs des champs et du logis,

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sont plus vaillantes et plus robustes mais se flétrissent tôt. On en rencontre de fort avenantes, au teint frais, aux yeux doux et profonds, d l'allure superbe. Des villages de cinq à dix cases construites sur pilotis, en des points soigneusement choisis par des sorciers géomdnciens, groupent autant de familles à pro~tm~é de leurs champs. La culture du riz, de l'indigo, du coton, du maïs, de Parachide et de la canne à sucre l'élevage de 6ceu/s, de petits chevaux alertes, de porcs et de volailles assurent leur existence. Peu de besoins d'ailleurs mais de nombreuses fêtes et cérémonies ensemble pittoresques, compliquées et coûteuses.

Tandis que les Thôs ont peu à peu subi Pinfluence annamite, les Nungs au contraire, de même origine qu'eux, mais restés plus rudes et plus courageux, ont adopté bon nombre de coutumes c7ttno:'ses. Thôs et Nungs admeuen~ la polygamie mais ne la pratiquent guère à cause du prix élevé auquel reviennent les jeunes filles, ignorent la propreté, vénèrent leurs auteurs mâles, rendent le culte aux Génies du Sol, du Village, et du Foyer, croient à toutes sortes d'esprits pernicieux ou narquois, de oou/es,' de démons tapis dans les corps des vivants et surtout des femmes (!). La sorcellerie est chez eux d'un exce"en< rapport.

Les Annamites ne sont représentés en pays Thô que par des fonctionnaires, des employés, des coolies, quelques artisans, les tirailleurs, les gardes indigènes et les miliciens a~ec<es aux postes de la région. La plupart appartiennent à la classe la plus modeste, la plus pittoresque à coup sûr.

Les Chinois réunis en congrégations dans les bourgs et les gros villages, les Chinois immuables deBatavia à San-Francisco, font là ce qu'ils font ailleurs, commercent prêtent, bâtissent, transportent, tiennent les maisons de jeu, procréent sans mesure et grugent le fisc autant qu'ils le peuuen<.


Les Mans (sauvages) n'habitent qu'à une certaine altitude, dans des maisons blotties aux creux des mon/s. Ils forment des tribus assez éparses, placées sous l'autorité d'un chef. Petits, francs et enjoués, ils confectionnent eux-mêmes les fusils à pierre, la poudre et les balles avec lesquels ils chassent le gros gibier. Pour récolter sans grand e~o/ le riz de montagne, le mil, le sarrazin, le tabac et le coton nécessaires à leurs besoins, ils incendient tout un pan de forêt et quand deux ou trois récoltes en ont épuisé le sol, ils vont porter la torche plus loin. Leurs femmes timides mais accueillantes, parfois jolies, ne renouvellent leur coiffure fixée à la cire que trois fois par an, à des dates rituelles. Il n'est pas établi qu'elles se baignent plus souvent.

Les éludes de mo?urs qui vont suivre se rapportent toutes au Pays Thô. Elles aideront à faire connaître un coin curieux et bien ignoré de notre domaine colonial cst'a~ue. Elles se tiennent entre elles, pour ainsi dire, par les modalités d'une même morale. Et ici, comme d'ailleurs dans certains romans de mosurs ,p7'o~:nc!a~es, c'est l'unité de lieu qui consn'~ue fum7e d'action. 1

Les Jumelles

Quand Thi Boun annonça à son mari, le coolie Nhoc, qu'il allait être père une fois encore, il accueillit la nouvelle avec un déplaisir flagrant. Que fut-ce donc le soir où, rentrant chez lui, après avoir, depuis l'aube tiré sur la grand'route chauffée à blanc, l'énorme rouleau à broyer les pierres, il apprit que, du même coup, il l'était non point une, mais deux fois de plus et de deux filles par surcroît 1

Dans la cainha étouffante et sombre, les jumelles vagissaient sous des chiffons. Derrière la porte un


mioche arrachait les pattes d'un gros criquet. Un autre, dans un coin, dormait au fond d'une caisse remplie de hardes. Les trois aînés jouaient dehors. Personne n'avait fait cuire le riz. Sans un mot à sa femme, sans un regard aux nouveau-nées, Nhoc laissant Thi Boun brisée aux soins de la matrone qui l'avait assistée, s'en alla droit au fleuve. Devant la perspective de deux nouvelles bouches à nourrir, un désespoir aigu le poussait à y noyer, avec sa piètre existence présente, la somme inconnue des misères que l'avenir ne pouvait manquer de lui réserver encore mais lorsqu'il arriva sur la berge, le calme et la fraîcheur du soir avaient donné à ses pensées un tour moins tragique. Une brise légère caressait son front moite. L'événement imprévu avait engourdi sa fatigue et sa faim. Assis sur l'herbe, la tête entre les mains, les yeux fixés sans la voir sur la nappe liquide qui glissait devant lui sans fin, sans fin, pailletée de reflets d'étoiles et de lucioles, longtemps le pauvre homme songea, combina. Quand il regagna sa demeure, son parti était pris.

Le lendemain, une heure après le lever du jour, le coolie Nhoc quitta la natte sur laquelle il avait passé la nuit, découvrit les jumelles, les examina avec soin, les soupesa l'une après l'autre, choisit la plus malingre et, sans réveiller Thi Boun, se dirigea de nouveau vers le fleuve. En l'absence de leurs maris moins accessibles qu'elles à la pitié, il allait offrir l'enfant à chacune des trois dames européennes de Khâc-Té. Peut-être l'une d'elles l'accepterait-elle, ces Françaises ont de tels caprices 1 peut-être même la lui paierait-elle le prix d'un merle-mandarin, d'une antilope ou d'un singe.

Au poste où il se présenta d'abord, Nhoc tomba fort mal à point. Comme il s'approchait de la maison du capitaine, flanqué de l'homme de garde réglementaire, des clameurs aigres en sortirent. Sur le perron, un tirailleur brodait une chemisette.

Qu'y a-t-il ? lui demanda l'homme de garde. Peu de chose, répondit l'autre. Madame Capi-


taine vient de trouver l'ordonnance Thouïe endormi sur son lit.

Nhoc voulut s'éloigner. Trop tard 1 La femme de l'officier l'avait vu. Elle l'écouta sans impatience, lui donna une piastre et quelques chiffons, mais refusa net l'enfant. Même insuccès chez le médecin et chez d'Artuzac, le douanier. La femme du premier gardait le lit, brisée de nèvre celle du second était chez des amis, à Doson.

Vers le soir, avec le consentement cette fois, de Boun qui aime trop sa progéniture pour n'en point souhaiter le placement chez de moins malheureux qu'elle, le coolie Nhoc recommença ses démarches auprès des plus aisés de ses compatriotes l'interprète de la Délégation, celui de la Douane, le lettré Phiên qui est un peu son cousin et Vu duc Mau, l'ancien tri-chau de Khan-Trung. Tous l'éconduisirent mais du dernier il obtint un renseignement précieux le chef des Mans de la région venait de perdre de la variole, en moins d'une semaine, deux petites filles, dont la plus jeune n'avait guère plus d'un mois. Mau était persuadé que pour remplacer celle-ci, il achèterait volontiers, s'il le pouvait à bon compte, l'une des jumelles.

Quoiqu'il habite dans la montagne, à plus de dix lieues de Khâc-Té, Hac, le chef Man, ne manque pas d'y descendre la veille de chaque marché. C'est une sorte de grand Christ chinois, balafré, robuste et sale, comme il convient à un chef barbare mais silencieux et très doux, sauf de loin en loin, lorsqu'il a bu, un sauvage sympathique, somme toute. Invariablement échelonnés à quatre pas derrière lui, deux personnages le complètent, sans lesquels il paraît incapable de se mouvoir, d'agir, de parler même un petit homme atrocement défiguré par la griffe d'un tigre et, le dos toujours ployé sous une besace, une femme encore jeune, sa femme. Ainsi flanqué, Hac administre, à la satisfaction de tous, un territoire aussi étendu que plusieurs cantons de nos campagnes mais il ne l'administre qu'au-


dessus de deux à trois cents mètres, ce qui en diminue considérablement la superficie. D'aucuns attribuent à un drame ancien la cicatrice qu'il présente sous l'œil gauche. En violation des usages séculaires, un étranger étant entré dans sa case deux jours après l'accouchement de sa femme, Hac aurait engagé avec lui une lutte farouche, au cours de laquelle, avant de fendre le crâne de l'intrus, il aurait reçu au visage un terrible coup de poignard. Je préfère croire l'intéressé qui attribue plus simplement sa balafre à une chute faite sur des pierres, du haut d'un arbre, certaine nuit qu'il guettait le fauve. A défaut d'autre amateur, le jour du premier marché, le coolie Nhoc présenta son enfant au chef Man. Méfiants, celui-ci et ses compagnons voulurent voir les deux sœurs. Chacun d'eux les palpa, les souleva, les estima minutieusement, comme de jeunes animaux. Un bref conciliabule eut lieu et trois piastres furent offertes de la plus vigoureuse. On discuta l'affaire fut conclue pour cinq, et le soir même, sur le dos de la femme de Hac, la petite partit pour la montagne.

Plusieurs semaines s'écoulèrent. La malingrette disposant de tout le lait maternel se développait à souhait, et ses parents, à plusieurs reprises, avaient reçu d'assez bonnes nouvelles de sa sœur, lorsqu'un soir qu'il était assis à sa porte, Nhoc vit se dresser à trente pas de lui, sur le ciel en feu, la triple silhouette du chef Man et de ses acolytes. Hac avait un air si grave, qu'inquiet, il appela ThiBoun. Celle-ci le rejoignit, son nourrisson dans les bras. Déjà les trois Mans découvraient devant eux l'enfant qu'ils leur avaient achetée. Le corps était assez potelé, mais le visage blême et l'une des jambes tuméfiée par un gros abcès. Sans un geste

Voici, dit Hac qui parle peu, mais bien, la créature que vous nous avez vendue très cher. Quoique ma femme l'ait nourrie de son propre lait, un de ses membres pourrit. Nous n'en voulons plus. Comment se porte sa sœur ? `?


Elle est superbe, répondit Boun très fière. Voyez plutôt.

Le chef Man prit l'enfant qu'elle lui tendait, l'inspecta pli à pli, fossette à fossette, la rendit à sa mère et, après avoir échangé avec les autres quelques syllabes rudes

Nous vous laissons la nôtre, dit-il. Rendez-nous les cinq piastres qu'elle nous a coûtées ou donneznous celle-ci en échange. »

Nhoc et Bouns se regardaient- consternés. Demain, après le marché, ajouta Hac, nous viendrons chercher votre réponse.

Le lendemain, les Mans emportèrent l'autre jumelle.

Lta 8aïa

Baïa veut dire vieille dame.

Lo Suy qu'on appelle ici la Baïa tout court, c'està-dire la Vieille Dame par excellence, la Vieille Dame des vieilles dames, vient de franchir sans accroc, -la prouesse n'est point méprisable, -son soixantequinzième été tropical. Ses compatriotes Célestes qui s'y entendent disent qu'elle est riche. Ha Be Con qui accapare le paddy, Liou Wan Pinh, le gros marchand de bois, et Kim A Soc, le concessionnaire des jeux, parlent d'elle avec une déférence caractéristique.

Deux fois par an, la veille du 14 juillet et celle du Têt ou jour de l'an chinois, la Baïa vient à petits pas distingués nous faire ses politesses. Derrière elle, une femme coolie porte ses présents un chapon ou une oie, des pétards et des œufs. Si l'occasion se présente, nous lui rendons visite à notre tour, dans la boutique où elle prête au taux classique de dix pour cent par mois où, sous son autorité jamais discutée de veuve de l'Aïeul, son fils loue des voitures et des sampans, sa bru vend de la soie, de la


porcelaine et des médicaments, et son arrière-petitfils joue dans les bras de sa toute jeune maman. Le sol y est de terre battue. Entre les chevrons et les tuiles qu'aucun plafond ne dissimule, on aperçoit de minces filets de ciel. La Baïa qui supplée à l'exiguité de sa taille par beaucoup de dignité, nous accueille avec une esquisse de sourire, nous tend une main parclieminée dont les ongles sont presque propres et nous fait asseoir sur deux fauteuils antiques juxtaposés dans le fond de la pièce. Une odeur bizarre nous enveloppe aussitôt de drogues, de poussière et de moisissure. Au-dessus de nos têtes un merle-mandarin sautille dans une cage d'où pleuvent des graines et de l'eau. Nous causons, puis on apporte un thé brûlant que nous laissons refroidir avant de le verser par petits coups brusques dans nos gosiers, afin d'éviter à nos lèvres le contact des menues tasses jamais bien lavées.

L'an dernier, trois jours après la naissance du fils aîné de l'aîné de ses petits-fils, Lo Suy vit avec inquiétude les paupières de l'enfant se tuméfier et un liquide jaunâtre sourdre de leurs bords enflammés. Ainsi débute, elle le savait, cette terrible ophtalmie des nouveaux-nés qui fait ici tant d'aveugles. Aussitôt accoururent les commères du voisinage la femme du bourrelier, celle du ferblantier-peintre d'affiches, la mère et la tante du pêcheur au cormoran, et Gît, la boiteuse qui vend des gâteaux près du fleuve. Le jeune Vinh Thaï qui doit épouser la dernière des petites-filles de la Baïa vint pareillement. Chacune des visiteuses sollicitée par l'Aïeule donna son avis. Le jeune Vinh-Thaï, auquel on ne demandait rien, donna aussi le sien.

La femme du ferblantier-peintre d'affiches conseilla d'appliquer matin et soir sur les paupières, lavées auparavant avec de l'urine de jeune fille vierge, l'onguent merveilleux que prépare un guérisseur Thô. La femme du bourrelier conseilla de recourir au médecin chinois Lam Loc Ky auquel on attribue des cures remarquables, et Gît secrètement amou-


reuse de Ky l'approuva. La mère et la tante du pêcheur au cormoran proposèrent une décoction de douze plantes qui a guéri radicalement en deux jours toute une portée de gorets atteints d'un mal semblable. Quant à Vinh Thaï, il insista avec un zèle de néophyte pour qu'on portât son futur neveu dès le lendemain à la consultation de l'hôpital indigène. Vinh Thaï, fils de Ha Be Con, le Chinois de la grande rue qui, sous couleur d'épicerie, débite jusqu'à des chaussettes, des marmites, des roues de voiture et des cercueils, a passé trois ans au lycée d'Hanoi. On -dit qu'il y a beaucoup appris; mais il en est revenu si féru de tout ce qui est européen, que ses compatriotes méfiants ne prennent de ses opinions, si l'on peut dire, qu'au compte-gouttes. On essaya donc tout d'abord les remèdes de Lam Loc Ky, puis l'onguent du guérisseur Thô associé à l'urine de vierge et enfin la décoction radicale pour les yeux des petits cochons. Les résultats furent également déplorables. Après chaque insuccès, le jeune Vinh Thaï revenait à la charge. En désespoir de cause, on suivit son conseil.

Un matin la Baïa prit le chemin de l'hôpital, tenant dans les bras son petit-fils enveloppé malgré la chaleur étouffante, dans trois ou quatre tours de couverture ouatée. Elle avait été effrayée la veille de ne plus distinguer, en écartant ses paupières, que deux bourrelets rouge sombre baignés de pus. Le médecin, dès qu'il vit l'enfant, fronça les sourcils, reprocha vertement à la grand'mère impassible sous l'algarade de ne point l'avoir consulté plus tôt et, après avoir examiné les yeux, déclara que le gauche étant perdu sans recours, il pouvait tout au plus tenter de sauver l'autre. D'énergiques cautérisations furent pratiquées sur-le-champ. Vingtquatre heures plus tard, l'infection était enrayée. La semaine suivante, Vinh Thaï qui s'était absenté pendant quelques jours, relevait des comptes dans la boutique paternelle, lorsqu'il vit revenir de l'hôpital Lo Suy chargée de son énorme paquet


vagissant. Il posa ses pinceaux, ferma ses cahiers et alla au-devant d'elle. Déjà il savait l'heureux effet du traitement mais il apportait quelque malice à le lui faire reconnaître.

Eh bien 1 lui demanda-t-il, comment va le petit ? 2

On ne peut mieux, répondit-elle. Il restera borgne mais il est guéri. Le médecin m'a dit qu'il est inutile de le lui rapporter désormais.

Voyez comme j'avais raison, triompha le jeune homme sans modestie 1 Si vous m'aviez écouté dès le début de la maladie, cet enfant jouirait maintenant de ses deux yeux.

A quoi cela lui servirait-il, répliqua la vieille, piquée. Le monde n'est ni plus grand ni plus beau pour dix mille yeux que pour un seul.

A cela, le jeune Vinh Thaï, si instruit des choses d'Europe, n'a rien trouvé à répondre.

Dr SERRÉ.


NOIR SUR BLANC

Quelques beaux livres.

La Nuit et le Moment, par Prosper JoLYor DE CREBiLLON. (Art et Pensée, tirage à 250, 300 fr.) La vie mondaine et le règne de l'esprit ont donné au xvin~ siècle une grâce verbale miraculeuse. Flle s'épanouit dans les cent pages de ce dialogue effervescent, où deux amants, avec un art délicat et affiné, échangent menteusement des paroles de passion, auxquelles d'ailleurs ils se prennent encore, malgré l'artifice. Crébillon est bien cublié et l'on s'en étonne. Plus aigrement que Marivaux, il sait faire parler les amoureux avec une élégance captieuse, subtiie et complexe. Chaque réplique, dans La Nuit et le Moment, est si chargée de sens et d'ironie, <le pervers paradoxes et de mensonges charmants, qu'on s'arrête de ligne en ligne avec la peur amusée de perdre une des délicates intentions de l'auteur. C'est là un ouvrage à placer tout près des Liaisons dangereuses de Laclos, cet immortel chef-d'œuvre. Pierre Malassis a illustré Crébillon avec un grand désir de suivre et interpréter exactement les infinies finesses du texte. L'ouvrage est présenté dans un étui, dirais-je. de sûreté ?.

Paul et Virginie, par Bernardin QE SAINT-PIERRE (Servant édit., tirage à 400, 195 fr.).

Au seul nom de ce roman, comme au titre de Robinson Crusoë, mille souvenirs adolescents naissent en nous. Paul et Virginie, c'est la passion ardente avant Indiana, l'exotisme avant Atala, et la pureté pourtant gardée, de la Princesse de Clèves. A cheval sur le classicisme et le romantisme, ce roman fit pleurer bien des jolis yeux, chez tant de futures Bovary qui n'eussent pas tout à fait repoussé nonplus, d'ailleurs, que la véritable Cléves -les mains du duc de Nemours.


L'éditeur Servant, dont la firme est « A la lampe d'argile », a complété sa réédition d'un ouvrage si fameux par douze aquarelles de Jean Droit. Elles ont du charme, de la douceur, de la chasteté et un rien de dignité d'ancien régime. Leur rehaut de couleurs vivaces est une grâce antillaise de plus. lie livre de Goha le Simple, par A. ADÈs et A. Josipovici (Jonquières, tirage à 600, 170 fr.). Pauvre Goha 1 Il est bien malheureux, dans sa naturelle folie. Mais encore a-t-il le bonheur de vivre en Islam, où la démence est révérée comme une particulière bénédiction d'Allah ) Soit-il loué septante et sept fois 1

Goha, pauvre d'esprit, n'en vagabonde pas moins par les rues de la vaste cité de vieille gloire égyptienne, qui garde le souvenir des Ptolémée, celui des Ramsès et-celui de Io Cléopâtre. Et Goha, protégé par sa « simplicité », attire les cœurs. Les cœurs féminins s'entend, et les corps aussi. Ainsi vit-il étrangement comme sans doute on vivait il y a des milliers d'ans à Cnosse ou à Sidon. C'est l'histoire rare de ses aventures qui trame cette curieuse œuvre.

Le Livre de Goha le Simple est très beau. En cette édition, le dessinateur Gondouin l'a illustré de planches polychromes, aux ombres roses, aux horizons d'indigo, aux vêtures couleur d'aube ou de midi. Cela fait un tome somptueux, que la lumière magique rend coruscant comme les briques émaillées de quelque mausolée où reposerait un saint musulman, fou, lui aussi, du temps qu'il vécut.

Malice, par Pierre MAC ORLAN (Jonquières, tirage 600, 170 fr.).

Dans une ville rhénane, un brave garçon, parisien, et mieux, je veux dire banlieusard est venu se divertir un peu. II a. quelque pécune, des connaissances littéraires et artistiques, du goût pour les femmes blondes des bords du Rhin et une propension fâcheuse pour cet ésotérisme germanique que le doux Hoffmann popularisa.

C'est ainsi que les malheurs arrivent. Une poupée ensorcelée ou qui simule la magie avec un art accompli, entraîne notre personnage à des folies somptuaires et voluptuaires qui mettent à mal ses 3


économies. Et les belles déesses issues de Wagner, des Nibelungen ou des toiles de Lucas Cranach quittent le héros, devenu gueux. Il cherche dès lors à vendre son âme contre des fétiches. Il achète même une corde, à ce prix, et, afin d'être bien sûr qu'elle lui portera bonheur, il se pend avec.

Charles Laborde a gravé pour Mac Orlan des eaux fortes précises comme des photos, où le peuple de Rhénanie s'atteste heureux de vivre et moins ensorcelé que l'histoire. Mais le tout est exquis.

Avant la Pioche, par Jean-Charles CoNTEL (Marilhet, tirage à 200, 250 fr.).

C'est un album de douze lithographies d'im prodigieux pittoresque. Il fut longtemps à la mode, pour les artistes, de confectionner des palais de rêve dont la magnificence était d'autant plus évidente que gratuite. Ici, ce sont des masures croulantes, branlantes, puantes, bourrées jusqu'à la luette de tous les virus, de toutes les sanies transmissibles, de tous les microbes, y compris celui de l'inexorable misère. Contel a donné de cela des visions âcres et véhémentes, d'une effarante grandeur. Venelles malpropres où le soleil est ignoré, perspectives tragiques de coupegorge, ventres hydropides d'immeubles mourants, honte de Paris, qui les entoure pourtant d'une sorte de respect affreux (ce sont des propriétés »). André Warnod a -donné le commentaire historique de chaque planche, de sorte que les fastes du passé nous apparaissent avec le témoignage irrécusable de leur décadence. Un jour, on songera devant les lithos de Contel comme on rêve aujourd'hui devant la Melencholia de Dürer.

Renée DUNAN.

A la devanture du Libraire.

Bêtes, hommes et dieux, par 'Ferdinand OssENDOwsKi, 10 fr. (Plon-Nourrit, édit.). Cette suite d'aventures d'un Polonais fuyant Krasnoiark devant les bolchevicks rappelle la manière de Sienkieviez. On dirait Bov~ le Vainqueur ou Par Le Fer et par


le Feu transposés dans la vie moderne. L'auteur nous promène, des mois durant, dans les deux Mongolies et dans le Thibet, au milieu des paysages, terrestres et humains, les plus étranges. La partie neuve est celle que M. Ossendowski consacre aux religions du Thibet monastères, lamas, bouddha vivant, et à ce royaume souterrain mystérieux, l'Agarthi, où règne le Roi du Monde. Il y a dans la plupart des pages un désordre plein de couleur, de l'occultisme, de la férocité, du sang et cette sorte de grandeur incohérente qui accompagne les convulsions révolutionnaires. Des personnalités notoires ont accusé M. Ossendowski d'imposture et nié la source même de son récit. Des partisans non moins ardents se sont levés pour le défendre. Sincère ou apocryphe, le livre n'en présente pas moins de l'intérêt. Je n'ai pas eu, pour ma part, en le lisant, l'impression que ces aventures aient été réellement vécues par l'auteur, tout au moins certaines d'entre elles. On devine là-dedans un mélange de choses rapportées et de faits observés directement. Tout le livre constitue, d'autre part, un réquisitoire ardent contre le bolchevisme. Il sied d'ajouter que, de l'aveu même de l'auteur, les armées antibolchevistes ne le cédaient guère à leurs adversaires en corruption et en cruauté.

10 Hymen, poèmes inédits par Claude AVELINE, 5 fr. Litanies profanes et cloches à, la volée, cette plaquette liliale est fraîche comme un jouvenceau. M. Claude Aveline a su faire tenir en trente courtes pages, de la joie chaste, de l'amour et de la mort. Eleonora Duse, par Edouard SCHNEIDER, 7 fr. 50 (Grasset, éditeur). Je ne savais rien de la Duse avant d'avoir ouvert le livre de M~ couard Schneider. Elle n/apparaissait, comme tant de comédiennes en renom, à la façon d'un météore éblouissant, inscrivant au ciel noir sa course et dont il ne subsiste rien quand il est dispersé. Les gens de théâtre ont abusé du public, depuis qu'il y a des histrions et des hommes qui les écoutent. Cette lâtrie atteint aujourd'hui son paroxysme et si j'étais la postérité, j'appellerais ce siècle l'âge de l'acteur. Les gens délicats en demeurent offensés et ferment les yeux par pudeur morale. Il faut, pour les émouvoir, le livre de M. Schneider.


Dès les premières pages nous est révélée, derrière la personnalité d'apparat, une Duse inconnue et dont !e charme est d'une intense spiritualité. L'âme d'Eléonora Duse a brûlé, non comme une flamme immobile, mais dardée ou vacillante sous les souffles contraires de l'esprit. Cette femme atteignit le fond de la féminité et son cœur ardent s'embrasa pour de fougueux sacrifices: Elle fut grande à force d'être humaine et haute en sa fragilité. Une gangue débile emprisonnait sa volonté tour à tour agissante et inquiète et murait l'âme dans le corps. Comme tous ceux qui sont marqués du sceau Eléonora Duse a expié la faute d'avoir du génie et la frêle enveloppe fut consumée par le brasier intérieur.

En la misère de ses derniers ans, la Duse ne recueillit en sa patrie aucune aide généreuse et, devant cette détresse nationale, Mussolini ne trouva qu'une attitude et des mots. La triste mort survenue en l'enfer de Pittsburg, loin du cher asile d'Asolo, est empreinte de grandeur tragique. La Duse avait donné son sens au dernier moment, le jour où elle disait, ramassée en son espérance « La mort n'existe pas, elle est lumière et non pas ombre. » La morte non <<* è luce-non ombra.

Je remercie M. Edouard Schneider de nous avoir, dans un verbe harmonieux, découvert en l'actrice la femme incomparable et d'avoir donné à cette pieuse apologie les émouvants accents de la vérité. Notre Désir, par Claude CHAUVIÈRE, 7 fr. 50, Collection Colette (Ferenczi, édit.). Ce qu'il y a de plus difficile en art, c'est la simplicité. Cela suppose un métier approfondi et je ne sais quelle maturité intellectuelle. L'art de Claude Chauvière est simple et direct.

Je ne voudrais pas désobliger les femmes-auteurs, mais leur science d'écrire est d'ordinaire incomplète et, sauf le cas bien rare du génie, quand elles s'imposent, c'est par un don viril. Claude Chauvière peut aussi nous émouvoir fémininement, mais elle le doit aux notes basses de son violoncelle et à ce que son talent renferme de moins féminin. Ceci ne lui enlève rien de l'instinct aigu qu'ont les femmes de côtoyer l'inconnaissable et l'intraduisible. Le vêtement spirituel de l'homme est solide, mais l'âme de la femme


a de plus riches dessous. Là où des pensées mâles se meuvent classiquement, l'archet féminin prolonge une vibration tzigane.

Notre Désir, c'est l'éternel inassouvi, l'Amourmoteur des destinées humaines, le dieu du bon et du mauvais. Les Farnaux et Pierre Malet forment un ménage parisien à trois, complet, catalogué, classique mari aveugle, femme sensuelle, amant banal. Et chacun extrait des autres et de soi l'aliment de son égoïsme.

J'imagine que délibérément l'auteur les a voulus moyens, ni riches ni pauvres, ni stupides ni intelligents, seulement de pauvres hommes. C'est à cet égoïsme triangulaire que s'affrontent les événements. Pierre Malet a laissé au pays une fiancée, Germaine Deligny, fille de vigneron, sensible et mélancolique. Le fragile bonheur qu'elle édifie est tôt déséquilibré. Au lendemain du mariage qui l'unit à Pierre Malet, le trio adultère se ressaisit et élimine l'intruse, qui meurt, peut-être de méningite et peut-être aussi d'avoir vu. C'est conforme à la règle du jeu qui veut que, dans la vie et dans les livres, les véhéments dominent et les doux soient mangés. Je déplore que le bon sens l'admette ainsi et qu'on propage sans raison le goût de l'injustice et celui du martyre. Quand l'esprit se décidera à l'offensive contre la matière, la matière ne pèsera pas lourd.

Le livre de Claude Chauviére, on le voit, me conduirait très loin, et j'aurais voulu dégager ce que sa manière offre de neuf et d'inexorable. Notre jD&t'r est amer comme l'existence et comme elle il est triste e.. nu. Un pinceau nerveux, retenu, accroche à cette humanité sa touche impitoyable. L'auteur se tient volontairement en dehors de son œuvre comme s'il redoutait sa propre pitié. L'émotion doit sourdre des faits comme dans ce chapitre avant-dernier où la vie se retisse autour de la catastrophe, où la morte, avant les funérailles, est enterrée dans l'oubli.

J'aimerais voir un jour disloquer et retourner la thèse et Claude Chauvière prêter son douloureux talent la revanche des vaincus.

Georges BARBARIN.


Les Livres qu'on lit et qu'on relit. Golas Breugnon, par Romain ROLLAND (Librairie Ollendorff, 7 fr.). Présenter Romain Rolland aux lecteurs de la Revue des Lettres serait une chose singulière et déplacée. Tout le monde connait l'auteur de l'admirable série des Jean-Christophe, du livre courageux qu'est Au-dessus de la mêlée et des intéressantes biographies de Tolstoï, Beethoven, MichelAnge et Mahatma Ghandi. Romain Rolland est un écrivain qui, dès les premières pages, saisit son lecteur et l'entraîne il a le don de séduire. Un courant de vie frémissante circule à travers ses ouvrages et l'on y trouve, avec la pensée d'un maître, une sensibilité délicate et profonde. C'est ainsi que l'enfance douloureuse de Jean-Chiistophe demeure un des plus beaux livres de la production contemporaine. Tout différent du jeune musicien est Colas Breugnon qui, moins connu du public, s'impose pourtant à l'attention et à la sympathie. L'auteur écrit dans sa préface « J'ai senti un invincible besoin de libre gaieté gauloise. » Et c'est cette franche gaieté qu'il nous communique.

Colas Breugnon est un joyeux compère, sans méchanceté comme sans envie, vivant librement, aimant la douce flânerie et les bons repas, grand bavard et philosophe à ses heures d'une philosophie sans amertume. Il se présentera, d'ailleurs, bien mieux lui-même

En premier lieu, je m'ai, c'est le meilleur de l'affaire, j'ai moi, Colas Breugnon, bon garçon, Bourguignon, rond de façons et du bedon, plus de la première jeunesse, cinquante ans bien sonnés, mais râblé, les dents saines, !'œi! frais comme un gardon et le poil qui tient dru au cuir,'quoique grison. Il est inimitable, également lorsqu'il dépeint sa femme

Mais la femme, je l'ai, ventredieu, je l'ai bien. Ecoutez-la brailler. Impossible d'oublier mon bonheur c'est à moi, c'est à moi, le bel oiseau, j'en suis le possesseur t Cré coquin de Brugnon, tout le monde t'envie. Messieurs, vous n'avez qu'à dire. Si quelqu'un veut la prendre 1 Une femme économe active, sobre, honnête, enfin pleine de vertus.


Hai comme elle se démène notre Marie-manque-de-grâce, remplissant la maison de son corps efflanqué, furetant, grimpant, grinchant, grommelant, grognant, grondant de la cave au grenier, pourchassant la poussière et la tranquillité. Ainsi parle Colas Breugnon d'un bout à l'autre du volume. Il affectionne les redondances et les dictons et, poète à sa manière, recherche les assonances et rythme sa phrase. M. R. Rolland lui passe la parole et le ressuscite vraiment dans son cadre local et historique.

Nous sommes à Clamecy, au temps de Louis XIII et de son ministre Concini. C'est dire que le bon peuple n'est que troupeau dont il faut tondre la laine. M. de Vézelay, ennemi juré des Clamecycois les pille M. de Nevers, leur défenseur, les protège mal et les pressure, ce qui fait dire à Colas

Pauvres moutons Si nous n'avions à nous défendre que du loup, nous saurions bien nous en garder mais qui nous gardera du berger ? o

Le bon sens populaire s'exprime par la bouche de Colas Breugnon en une verve truculente et une philosophie optimiste d'épicurien. Il suit d'un air amusé la discussion du notaire Paillard et du curé de Brèves, sur les dogmes et les reliques et, invité à dire son mot, il exprime sous une forme naïve la notion de tolérance si lente à se faire jour dans le cœur des hommes

Je suis un vieux Gaulois beaucoup de chefs, beaucoup de lois, tous frères et chacun pour soi. Crois si tu veux et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux 1 Il en bout, il en pleut d'en haut, d'en bas, dessus nos nez dessous nos pieds le monde en est gonflé comme laie en gésine. Je les estime tous.

Colas est aussi un amoureux de la Nature. Enragé au travail quand la besogne presse, il sait parfois flânec et cette flânerie même est un signe de vie intérieure. Il pense tout en marchant mais il sait aussi s'arrêter et jouir d'un beau spectacle en homme qui ne veut rien perdre des agréments de la vie Pour finir, je m'en revins le long de l'eau. Je -comptais


prendre, au confluent des deux rivières, le Beuvron pour retourner à ma maison mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la ville et suivis l'Yonne, enjôleuse qui m'entraîna jusqu'au pertuis de la forêt. L'eau calme et lisse s'enfuyait, sans un pli à sa robe claire on était pris par les prunelles comme un poisson qui a gobé un hameçon tout le ciel était, comme moi, pris au filet de la rivière il s'y baignait avec ses nuages qui s'accrochaient flottant aux herbes, aux roseaux et le soleil lavait ses crins dorés dans l'eau.

La lecture intéresse aussi notre homme.Immobilisé dans son lit par une entorse, il se délecte dans la lecture de Plutarque, vit avec César, Antoine, Alexandre, devine leurs pensées, commente leurs actions et s'écrie enthousiasmé

Que je plains les pauvres deshérités qui ne connaissent point la volupté des livres Il en est qui font fi du passé, fièrement s'en tenant au présent. Canes bâtées qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Philosophe, rêveur, passionné de lecture. Colas Breugnon est tout cela il est aussi homme d'action. Que l'ennemi soit aux portes de la ville que l'émeute gronde ou qu'il s'agisse de faire « la nique au duc », il est tout des premiers et, s'il possède la fantaisie de Panurge, il n'en a pas la couardise.

Il sait s'exposer aux coups et faire tai*e la prudence lorsque le veut la circonstance, mais reste pitoyable aux ennemis vaincus ou qui gémissent de leurs blessures. Ces chapitres où il nous raconte les alertes et les échaufîourées des Clamecycois sont pleins de mouvement et de couleur. Et tout est narré, sans vantardise, en homme simple qui tient à sa peau, à ses biens et aime la liberté en bon Français.

Lire Colas Breugnon, c'est s'accorder une récréation qui n'est pas, sans profit. On y voit vivre le peuple railler les seigneurs, confondre les méchants, et au milieu de tous surgit la figure joviale du compère Colas qui, dans la ronde des bons vivants, peut se tenir entre Panurge et frère Jean des Entommeures. C'est dire que M. Romain Rolland, tout en laissant libre cours à sa fantaisie, a rejoint dans la gaieté et dans la satire l'immortel Rabelais.

P. BARRET.


En Marge des Souvenirs.

Souvenirs de littérature, par André MAUREL, Les Œuvres libres, 44, A. Fayard, édit.

Dans le recueil mensuel des Œuures libres (février 1925), M. André Maurel nous offre ses souvenirs de journaliste. Disons tout de suite qu'ils ne sont pas sans intérêt, bien qu'ils aient l'air comme tant d'autres Mémoires et Souvenirs rédigés « de chic Ces amrmations continuelles, sans références ni dates, ne sauraient forcer notre conviction. Nous aimerions des faits plus précis. Même lorsqu'il parle d'événements importants et connus, M. Maurel reste vague, et certaines de ses affirmations ne laissent pas de nous surprendre quelque peu par exemple lorsqu'il affirme (p. 348) que le Figaro publia le fameux J'accuse de Zola.

A ce sujet, nous serions reconnaissant à M. Maurel de nous donner quelques éclaircissements. Jusque-là nous avions cru que la Lettre à M. Félix Faure avait paru dans l'Aurore du 13 janvier 1898, attendu que Zola détail que M. Maurel n'ignore certainement pas s'était brouillé avec le Figaro, vers le 10 décembre précédent, au sujet d'un quatrième article sur l'Affaire, article refusé par le Figaro, et publié en brochure par Fasquelle, le 14 décembre 1897, sous le titre Lettre a la Jeunesse. La lettre au Président de la République, lettre à laquelle MM. Vaughan et Clémenceau ont donné le titre J'accuse titre non accepté par Zola se trouve dans le recueil La Vérité en marche.

Nous espérons que M. Maurel tiendra à compléter, sur ce point, nos informations ou à les rectifier s'il y a lieu.

A. BAILLOT.


Livres reçus à LA REVUE DES LETTRES Le .Pa/T!'cMe, par F. BÉRENCE, 7 fr. (Riéder). Conflits intimes, par Paul BOURGET, 7 fr. 50 (Plon). La vie et la mort de Paul Déroulède, par J.-J. THARAUD, 7 fr. 50 (Plon). Z'M//o/! de Reine Dermine, par LES TROIS, 7 fr. 50 (Fasquelle). Chez les Autres, par Vincent BRION. 7 fr. 50 (Flammarion), La Boniche, par Vincent BRION, 7 fr. 50 (Flammarion). jL'Amt du Lettré (1925), ASSOCIATION DES COURRIÉRISTES LITTÉRAIRES, 10 fr. (Crès). La Bêtise, par Constant BURNIAUX, 5 fr. (Riéder). Office liturgique de la vie, par Jean ALEYSSON (Editions Les Psaumes de Bruxelles). Des Conditions de r&dence à Paris de l'étudiant autrefois et aujourd'hui, par Emm. HARRACA (Presses universitaires). Des Fables, par Ch.-A. JANOT, 3 fr. (Editions Fantaisies-Succès, 41, rue du Faubourg-Saint-Antoine). Ronsard et son luth, par Constantin PHOTIADÈS, 4 fr. (Plon). Nos amies, par Gaspard SIGRAD, 6 fr. (Chiberre). Alexandre Dumas père et la Franc-Maçonnerie, par COTEDARLY, 2 fr. 50 (Collection du « Symbolisme a, 16, rue Ernest-Renan).


LA REVUE DES PÉRIODIQUES

ET DES LIVRES

La Bêtise (Observations d'un instituteur belge dans une école d'anormaux), par Constant BuRNiAux. Tous les huit jours, exactement, Dolf a une indigestion qui l'oblige à s'aliter. Questionné le lendemain, son visage prend d'abord cette expression ahurie des sourds. Puis, il explique

J'ai trop mangé.

avec, dans les yeux, une sauvage envie de manger encore.

Son père l'a dit Dolf est un peu anormal. Il est aussi gras. Il a une face toute en organes des sens, où l'amour de la jouissance physique trône avec cynisme.

Il ne retourne pas chez lui le midi. Il déjeune à l'école. On lui donne des friandises. Elles sont dans son pupitre et l'appellent. De temps en temps il glisse la main vers elles pour apaiser leurs cris sucrés et colorés qui émeuvent ses glandes salivaires. Parfois, il n'y tient plus Il prend une pomme, lui donne une longue lèche clandestine qui le fait rougir de volupté et soûle, un instant, son regard. Ou bien, il frotte le fruit sur sa manche. Si c'est un morceau de chocolat, il le déballe, le regarde et bave. Bêtes, hommes et dieux, par Ferdinand OSSENDOWSKI (Récits de voyages à travers la Mongolie extérieure). J'assistai à une scène très intéressante en passant au milieu d'une colonie de marmottes, près d'une rivière nommée l'Orkhon. Il y avait des milliers de terriers aussi mes Mongols devaient-ils employer toute leur adresse pour éviter aux chevaux un faux pas qui aurait pu leur casser une jambe. Je


remarquai un aigle volant en cercle, très haut au-dessus de nous. Tout d'un coup, il fonça comme une pierre sur un monticule où il resta immobile comme un roc. La marmotte, quelques minutes après, sortit de son trou pour se rendre chez une voisine. L'aigle sauta d'un air calme du sommet au trou et en boucha l'entrée avec une de ses ailes. La marmotte, entendant un bruit, se retourna et se précipita à l'attaque, essayant de pénétrer de force dans un trou où évidemment elle avait laissé ses petits. La lutte commença. L'aigle combattait de son aile restée libre, d'une patte et du bec, mais continuait à barrer l'entrée. La marmotte se précipita sur l'oiseau de proie avec beaucoup de courage mais tomba bientôt, frappée d'un coup à la tête. Alors seulement l'aigle retira son aile, s'approcha de la marmotte, l'acheva, et non sans difficulté l'enleva dans ses serres pour s'en repaître dans la montagne.

Aventures quotidiennes (Progéniture) par CoLETTE. Je date d'un temps, je sors d'un pays où le commerce des « nourrissons » parisiens faisait des rentes aux nourrices, sèches ou mouillées. Mon frère aîné, médecin de campagne, m'emmenait avec lui, et je pouvais deviner, à sa figure plus sombre, la date de la tournée d'inspection des nourrissons de Paris. Pour un marmot qui prospérait dans sa crasse agreste, dix nous ôtaient, à les regarder, le rire et l'appétit. Nous arrivions à l'improviste, et trouvions le petit patient seul dans le bâtiment de ferme, ligotté dans son berceau, la sucette au bec et les yeux tout noirs de mouches. Ou bien, il criait sans repos, confié à une gardienne de quatre ans. L'un d'entre eux à huit mois, se sustentait de lard, de soupe aux choux et de cidre, comme une grande personne. « Mais ce qu'il aime encore le mieux, assurait la nourrice avec orgueil, c'est les groseilles. Ah il n'a pas envie de retourner à Paris t » Il n'y retourna point, et pour cause.

Le Livre de la Femme et de l'Amour, Aphorismes recueillis par Georges GILLARD.

Tu as tout ce qui séduit les femmes. Beaucoup d'éducation, aucune instruction, de la banalité, de l'exubérance, de l'oisiveté. Et puis tu es facile à


manier. Et surtout, tu as ce don admirable, qui est aussi nécessaire dans la car: 1ère d'amant que l'est celui des mathématiques dans la carrière d'ingénieur, tu n'es pas très intelligent.

(G.-A. DE CAILLAVET et R. DE FLERS.)

La plus grande preuve qu'un homme puisse donner de son amour, c'est de le tenir caché.

(Etienne REY.)

La femme qui se donne parce qu'elle aime a toujours vingt ans.

(Pierre WOLF.)

L'homme campe dans l'amour, la femme s'y installe.

(Henri D'AmÉRAS.)

L'amour est pareil aux auberges d'Espagne on n'y trouve que ce qu'on y apporte.

(Adrien HÉBRARD.)

Les mariages d'amour sont rares, et les bons ménages plus communs qu'on ne pense.

(François DE CUREL.)

L'amour, dans le mariage, n'apporte qu'un prétexte. Il facilite la communion des esprits. Il mêle eh une vie matérielle deux existences. Il n'est pas la fin mais le moyen. C'est le tapis du seuil, sur lequel on essuie la poussière de la route. La maison du bonheur s'ouvre bien plus large et toute radieuse de pensée. Ainsi compris le mariage assurera le bonheur, à condition que l'amour tienne la petite place, celle d'un geste gracieux et facile, sans durée. (Paul ADAM.) @:

Les Œuvres libres. Extrait du Journal d'un Colonel, par Jean FAYARD. Pourquoi est-ce moi qui suis dans l'armée et ma femme qui a fait une carrière militaire ? Elle a, elle, conquis avec chaque galon, plus de gloire, plus d'autorité, plus de confiance en elle-même. Je l'ai connue, jeune fille romantique aux cheveux nattés, pleine de rêves provinciaux et de désirs poétiques. En m'épousant, elle épousait un costume qui plaisait à une forme brillante de son esthétique. Puis, elle a été prise aux allures de notre faste militaire, elle s'est plue aux ordonnances, qui


trouvaient bien bon de faire les plus dures besognes plutôt que de rester à la caserne. Plus je me détachais, moi, de certaine vanité, plus elle se laissait tromper par les apparences pompeuses. Elle a pris la cambrure; la voix et le geste du commandement, avec un je ne sais quoi de « rengagé dans le regard.

Depuis longtemps, elle ne voit plus en moi que l'homme qu'il lui faut dominer et cela la flatte de penser que cet homme en domine, d'autre part, beaucoup d'autres. Parfois, encore, elle me demande « Et si tu voulais faire courir tout le régiment pendant une heure autour de la caserne, est-ce que tu pourrais ?

Je réponds « Oui, si je voulais et je la vois se réjouir. Il serait un peu subtil de lui expliquer que je ne pourrais pas le vouloir, ce qui limite singulièrement mon pouvoir réel. Mais je n'aime plus les causeries longues.

Cyrano. A propos de la mort de Georges Huco. A une fête littéraire, dans un village, il fit la connaissance d'un terrible poète local, qui, sans savoir à qui il parlait, le prit par le bras, et se mit à lui réciter des vers

Vous avez l'air, lui dit Georges Hugo, pour le faire taire, d'avoir beaucoup écrit ?

J'ai fait plus de deux cent mille vers, fit l'autre. Fichtre 1 s'écria Georges Hugo, grand-papa n'en a sûrement pas écrit autant.

Votre grand-père était poète ?

Oui.

Et comment se nommait-il ?

Victor Hugo.

Alors le poète toulonnais, se tournant vers un confrère

Eh ? Té. Je crois qu'il se fout de moi, le collègue.

Les Nouvelles littéraires. Interview de Thomas HARDY. De l'Allemagne, nous passâmes à la guerre. La transition était facile

Je ne peux songer sans étonnement, me dit-il, que certaines gens, dans différents pays, osent parler des bienfaits de la guerre. Quel non sens, quelle stupidité 1 La guerre est le mal et ne peut engendrer que le mal. D'aucuns ont été jusqu'à ratiociner sur


les modifications heureuses que la guerre pourrait faire subir à l'esthétique. J'avoue ne pas comprendre. Puisque la guerre a entamé et dans quelles proportions -le capital humain, elle a donc, tout d'abord, diminué le capital intellectuel. Beaucoup de jeunes écrivains ont été tués et je ne vois vraiment pas comment leur richesse spirituelle aurait pu se déverser sur les survivants.

Eleonora Duse, par Edouard SCHNEIDER. Mais que d'antipathie pour maints auteurs illustres dont l'évocation seule provoquait ses violences et, pour le moins, ce geste habituel des mains chassant loin de ses yeux des figures importunes 1 Pour n'en citer que deux, je nommerai Anatole France et Maurice Barrès. On imagine bien que le génie littéraire de ces maîtres ne lui échappait point, mais toute expression d'art fortement marquée de septicisme ou de dilettantisme lui devenait dès l'abord insupportable. Elle ne demandait pas, selon le propos simpliste de certaine critique, qu'une œuvre « prouvât quelque chose ». Elle voulait trouver dans cette œuvre un homme vivant, une pensée, une foi. « Que voulez-vous ? me disait-elle, je n'aime que ceux qui construisent, par exemple un Taine. »

Il y avait aussi les auteurs devant lesquels elle avouait le regret de son incompréhension, Corneille, Racine, et d'une façon générale nos grands classiques, Mallarmé également. « Une de mes amies a usé de toute sa bonne volonté pour me convertir à Racine. Je n'ai pas pu. Il faut être Français pour sentir Racine, de même qu'il faut être Italien pour sentir certaines œuvres italiennes. »

Les Enfants de €aïn (Doullens), par Louis RouBAUD. On avait conduit à Rennes les pupilles évacuées de la citadelle de Doullens où les Canadiens avaient installé un hôpital militaire.

Clairette Mangin n'a pas fait le premier soir sa danse russe au dortoir Sainte-Madeleine. Presque toutes les nuits la « vieille » appelait les « gaffes » pour le moindre chahut. Ils arrivaient en quatre et ils en faisaient lever quatre en tirant les couvertures. Allons, dépêchez 1.

On n'avait pas le temps de passer un jupon et l'on descendait en chemise.


Les « gaffes » vous menaient dans une classe et vous camisolaient.

r

La camisole ?

Vous avez deux manches fermées par une coulisse où l'on fixe le bout des doigts en les serrant très fort. On vous plie les bras derrière le dos en croix de SaintAndré, de telle sorte que vous avez la main gauche sur l'épaule droite et la main droite sur l'épaule gauche.

Les manches se continuent par devant comme des bretelles croisées et finissent par s'enrouler à la taille. Il suffit de sérier la taille on serre tout. Un « gaffe » tire d'un côté, une surveillante de l'autre plus l'on tire, plus le buste est comprimé et l'on se tient courbé comme de petites vieilles.

On est d'abord suffoquée comme à la douche froide puis on devient rouge.

Quand on s'évanouit le « gaffe se dépêche. II ne prend pas le temps de vous délacer, il coupe la camisole avec des ciseaux.

Suitout depuis l'accident de la petite Mazurier au quartier Saint-Gabriel.

Mazurier ?

Ce n'est pas un secret. L'enquête a conclu à une congestion ordinaire mais elle est bien morte camisolée.

Clairette Mangin s'est fait remarquer, pour la première fois, un jour que M. le Directeur arrivait à l'improviste au préau pendant la récréation. Elle a simplement dit

M. t Voilà le dab 1

Elle a tiré cinq jours de cellule sans camisole. Mais les surveillants et les gardiens l'avaient repérée. Le soir où elle a fait la danse russe devant son lit, elle a été bonne tout de suite.

M. Galène, le chef des « gaffes », s'est occupé d'elle spécialement.

Elle est restée huit heures de la nuit dans l'étau avec Madeleine Auroc et Suzy Latouche qui avaient accompagné la danse en frappant des mains.


A la fin M. Galène a consenti

Je vais vous délacer si vous demandez pardon comme i] faut.

On doit se mettre à genoux et se coucher par terre. Comme on n'a plus de mains on rampe sans pouvoir se relever.

<

C'est un courant à prendre.

Clairette n'a cessé d'être bonne'). pour un oui ou pour un non. Elle est restée plusieurs fois quinze jours de suite en cellule avec la camisole sans être délacée.

Mais.

Oui monsieur Roubaud, vous avez bien vu les cellules, il y a un trou dans chacune d'eues en se débrouille 1.

Pour la soupe, il n'y a pas deux façons on n'a pas de table, pas de banc, et. pas de bras.

Le surveillant pose la gamelle à terre et s'en va. On dirait qu'il fait exprès de la mettre pas trop loin du trou où il y a toujours un peu de gtésil.

11 ne reste plus qu'à donner un coup de pied dans la gamelle, se coucher à plat ventre et manger sa soupe sur le parquet.

Vous pleurez ?

J'ai honte


Le Conservateur des Hypothèses, teneur d'axiomes

et marchands de paradoxes

PONCTUATION

La phrase privée de ponctuation, ou qui n'est pourvue que d'une ponctuation insuffisante, ne saurait se réclamer de la souplesse particulière au génie de notre langue. Elle est comme un corps dont les vertèbres seraient soudées et n'aboutit qu'à la raideur et à l'incompréhension. Il ne serait pas moins dangereux de la morceler d'une façon excessive et de créer de la dislocation là où il ne faut que de la flexibilité. L'un et l'autre défaut s'éloignent de la perfection et du style véritable, de même que l'infirme ankylosé et l'acrobate sont également distants de l'athlète au geste normal et harmonieux.

ÇA ET LA

Il y a des beautés laides et des laideurs belles. Il y a de vieilles choses qui sont jeunes et des jeunes qui ne le sont point.

Les larmes ne sont pas toujours l'indice de la sensibilité du cœur. Elles sont dues le plus souvent à une affection des glandes lacrymales.


Vous pouvez conserver l'espoir de gagner celui qui n'est pas encore venu à vos idées mais il est inutile de chercher à convaincre celui qui en est revenu.

Le génie ne plaît à la masse que par ce qu'il renferme en lui d'inférieur.

PROPRETÉ

Les places publiques et les boulevards des villes sont d'une propreté raffinée. Mais les vieilles rues, les vieilles impasses, les vieux coins 1

II existe aussi des ménagères expéditives qui savent organiser le nettoyage avec le minimum d'efforts. Tout est propre, astiqué, poli, mais il ne faut pas regarder sous les meubles.

II y a deux sortes d'hommes qui crachent dans la rue. Le dégoûté qui abandonne çà dans la boue et le dégoûtant qui conserve çà dans son mouchoir. Il y a aussi l'homme qui ne crache pas, mais ceci est une autre affaire.


ECHOS, POTINS ET BRUITS

§~ H y a à Paris un grand poète qui s'appelle Reverdy mais il existe un poète encore plus grand que lui qui s'appelle Cocteau et un autre encore plus grand que Cocteau mais dont le nom ne me revient plus. Parts-Journal est mort. Paix à ses cendres 1 C'était un organe sympathique et qui ruait allègrement. Ses choix n'étaient pas sans défaut, ni ses mépris sans Injustice. Il faut être outrancier pour être vivant. ~M Paul Reboux avait égratigné trop de monde pour qu'on ne cherchât pas à l'atteindre à son tour. La mort de Chattes Muller, son collaborateur, fournit une occasion inespérée. Les bonnes âmes insinuèrent que Reboux dépareillé était impuissant. Le pasticheur de A la Manière de, pour leur infliger un démenti, se remit aussitôt à l'ouvrage et vengea brillamment sonhonneuren sculptant la punaise et en ciselant le pou. Il est, paraît-il, très sérieusement question du mariage in-extremis d'un académicien célibataire. L'objet de sa « flamme serait, dit-on, une femme de lettres qui figura l'an dernier parmi les candidats au grand Prix du Roman.

On prétend que les plus sérieuses dimcultés se seraient élevées entre le lauréat d'un prix récent et les membres du jury responsable. L'auteur déclare à qui veut l'entendre que les jurés sont des ganaches et les jurés clament partout que J'auteur est sans talent. On se demande pourquoi les autres ont couronné l'un et pourquoi l'un a requis le verdict des

autres s


~5M Le beau magazine algérien Terre d'A/rt'çue vient de clore son concours littéiaire du prix des grands prix auquel ont pris part 127 concurrents. Parmi les membres du jury figure notre collaboratrice M"e Maximilienne HeJIer. Nous annoncerons ultérieurement le résultat.

SS~D'u~e~Bt~e de trois mille kilomètres, Cft~MertyHe, se dégage un gaz mortel le Necron. L'atmosphère terrestre s'empoisonne lentement, e< l'humanité disparaît, sauf autour de Paris, où des savants énergiques utilisent dix millions d'hommes à dominer ce farouche destin d'une mort universelle. Trente ans là lutte se pro~ong-e. Une société dure et impitoyable s'est constituée, mais un jour, les esclaves, les « numérotés », se révoltent contre leurs ma!<fes. voilà la do?!~)ee du nouveau roman de ~eneeDMV~HV. La Dernière Jouissance, qui paraît ces jours-ci à France-Edition. Notre collaboratrice, qui se plaît dans les drames apocalyptiques, a traité ce sujet avec sa ~ecre habituelle, ce souci des détails précis et cette ampleur de vision à la fois qui caractérisent son talent.

Le Ramasseur de r~o~.


Chronique Bibllopbilique

UNE EXPOSITION DES ARTS DU LIVRE

Aménagée avec goût, s'est tenue en février-mars, au musée Galiéra, une intéressante exposition des Arts du Livre. La plupart de nos éditeurs d'Art y avaient participé par l'envoi de quelques-uns des spécimens de leurs plus belles éditions. Citons au hasard Mornay, aux éditions si appréciées et déjà fort recherchées, Kra avec quelques-unes des plus belles planches de sa magninque édition du Livre de la Jungle, illustrée par Maurice de Becque;

Les éditions Morancé étaient représentées par les spécimens de trois ouvrages illustrés d'eaux fortes et de bois de Bouroux consacrés à la Flandre maritime et aux pays du Nord que l'artiste affectionne particulièrement et dont il exprime avec tant de force l'atmosphère brumeuse et le charme, que ce soient les bords du canal de Saint-Omer, une procession à Bergues-Saint-Vinoc ou les vieilles maisons, marché, etc. Des éditions Pichon, nous avons remarqué les spécimens d'Armor, de Tristan Corbière, décorés de gravures sur bois de DesUgnières, une douzaine de belles compositions de M. Dethomas pour la Campagne Romaine, de Chateaubriand, l'En/er et un Purgatoire illustrés par Hermann Paul. De la maison Calmann-Lévy, quelques spécimens de la belle édition illustrée des œuvres complètes d'Anatole France, en préparation (annoncée dans le n" de mars de la Revue) les compositions de Maxime Dethomas pour les poésies et le Vigny (œuvre de début d'A. France), celles d'Edy Legrand pour la Jeanne d'Arc, un portrait d'A. France en 1924, pointe sèche d'Edgar Chahine. Ces spécimens du papier et de l'impression suffisent à assurer les souscripteurs éventuels qu'ils n'auront pas à regretter de placer cette magnifique édition dans leur bibJiothèque.

Spécimens des éditions Helleu et Sergent, Crès, Jonquières, Nouvelle Revue Française, etc., que, faute de place, nous notons rapidement, nous réservant d'en entretenir ultérieurementnos amis signalons cependant, delG. Be)ot,jC/7/e.Satf!<Louis, ouvrage écrit gravé et tiré par l'artiste et qui s'égale à ses plus belles productions et, d'un artiste dont !e nom nous est jusqu'ici inconnu et qui mérite qu'on s'y arrête, des bois vigoureux pour illustrer C/ior/yes les bords de l'Eure et cinq eaux fortes sur vingt-quatre d'un ouvrage sur Vézelay qu'apprécieront particulièrement ceux qui, comme nous, connaissent ce coin délicieux, pittoresque de la Bourgogne et sa merveilleuse Abbaye. Des sociétés de bibliophiles, telle celle des médecins bibliophiles, nous ont permis d'admirer les pointes sèches en un ton et quelques-unes en couleurs de H Le Riche pour Thi Ba, fille d'Annam, de Jean d'Esme.


Les imprimeurs Coulouma et Frazier Soye, qui se spécialisent dans l'impression d'art des belles éditions, avaient exposé un choix de leurs travaux. De Coulouma, nous avons remarqué spécimens d'un ouvrage consacré au Mont SaintMichel avec trente-neuf compositions en noir de R. Pottier. De Frayer Soye, spécimens des éditions du Diable amoureux de la Princesse Lointaine, des Confidences d'une Biche, etc. Terminons en mentionnant les spécimens de caractères d'imprimerie de diverses époques des fonderies Deberny et les photogravures en noir et en couleurs de la maison RouletRousset.

La section de la reliure était assez incomplète, nos habilleurs de beaux livres n'étaient pas tous représentés. Citons pourtant quelques reliures de Kieffer, au talent si original, toujours à la recherche de décorations nouvelles, BIanchetière avec, entre autres, un roman de Tristan et Yseult, Canapé avec les Contes d'Andersen, les riches reliures de Frany pour Les Fleurs du Mal, et Le Jardin des Caresses, et la magnifique reliure du maître Marius Michel.

La reUure a attiré un certain nombre de femmes qui ont pu y exercer leur goût de la décoration plusieurs ont exposé des reliures en parchemin décoré. Citons celles de Valentine de Quervin, Danielle Martinière, Françoise Picard, Jeanne Janvion et celles plus riches de Maria Dall et, pour finir, les reliures curieuses et originales de P. Soudée qui signe artisan relieur, doreur, décorateur.

Nous nous sommes arrêtés à un ensemble de belles reliures et cartonnages romantiques réunis par les éditeurs Blaizot, Kieffer et surtout à celles de Carteret avec un très beau Jocelyn, celles, très belles, des collectionneurs H. Béraldi (œuvres de Molière, La Fontaine, Un été à Bade) et de R. Schumann (J~me Paturot, Voyages en zigzag, Femmes de la Bible), reliures de toute fraîcheur, éclatantes encore de leur or. Nous n'avons pu donner, faute de place, qu'un bref et déjà bien long aperçu de cette intéressante exposition, qui montre quelle place tient en France l'Art du Livre et de la

reliure.

S~& '<E~

jfTNous tenons à Ja disposition de nos lecteurs des spécimens illustrés des œuvres complètes d'A. France, envoi gratuit (édit. Calmann-Lévy). Nous disposons de quelques exemplaires du dernier livre de P. Benoit, Le Puits de Jacob, édition originale Alfa 10 francs exemplaire Lafuma numéroté 30 francs.

Charles BENOIT.

Pour tout ce qui concerne la bibliophilie, service de librairie, ouvrages d'occasion, vente e< achat de <fU7'es, souscriptions aux éditions annoncées, renseignements divers, s'adresser d M. Charles BENOIT, 8, rue ~<<M!S<<M, Paris (V/").


RiVJ ERE

par Georges BARBARIN (suite)

MOUETTES

Avec les premiers froids de décembre un vol de mouettes a remonté la rivière.

Elles sont au moins trois cents.

Quand elles s'enlèvent sur le fond du ciel elles inscrivent en gris foncé le gauchissement innombrable de leurs ailes quand elles s'abattent sur la rouille des peupliers on dirait une chute de flocons blancs.

A cris aigres, à cris tremblés, elles palabrent de temps en temps sur la grève et, glissant à l'eau, flottille serrée à cornes jaunes, hérissent la rivière d'une floraison de nénuphars.

Par grappes, elles se soulèvent hors du courant, jusqu'au dessus de la vaiiée et, durant des heures, tournent à larges orbes, tas de plumes dans un tourbillon.

La mouette vire, se renverse, cabriole et s'immobilise. Elle pêche, en battant des ailes, de son trapèze aérien. La voilà qui s'écroule brusquement dans l'eau, comme une pierre.

Est-elle tombée ? A-t-elle plongé ?

Elle est déjà loin, là-haut, avec un éclair d'argent dans le bec.

LA


APPELANTS ET CANARDS SAUVAGES

Leur triangle de points glisse haut dans la nue. Ils volent droit, le cou tendu.

Le chasseur les suit de l'œil, camouné dans sa hutte et les appelants se trémoussent sur leurs petits radeaux.

Le mâle apprivoisé va dire bonjour aux sauvages. Il leur offre, près de ses femelles, une écossaise hospitalité. Les canards planent, méfiants, sur le silence, partagés entre l'amour et la peur. Les voici, un à un, posés sur l'eau paisible. Leur hôte les précède, courtoisement.

Puis il s'efface, pour leur faire honneur et laisser passer l'artillerie.

Je regarde Judas et ses canes iscariotes. Au bruit du meurtre tous se sont ébroués.

Ils poursuivent paisiblement leurs cancans et leurs jabotages.

De leurs spatules jaunes ils barbotent dans le fond, le corps en équilibre et pointant leurs derrières.

Ils s'étreignent entre deux eaux par des froids de canard.


LE RAT D'EAU

Roux, tirant sur le gris, il fait l'acrobate dans les racines. Sa queue le suit partout où il va.

Cachant les perles de ses yeux il se débarbouille avec ses pattes.

Il est couard, rusé, voleur.

!t

L'un de ses métiers avoués est de piller les épaves. Il mange les poissons morts il achève les blessés. Sportif, H saute, nage, plonge et grimpe.

Le reste du temps, avec sa rate, il fait des rats.

a des sens ardents, faim longue, dents aiguës. Paillard, pillard.

LA POULE D'EAU

Derrière les taillis du bord, on l'entend barboter dans une eau tranquille et soudain elle apparaît, en demi-deuil sévère, jabot ardoise et fichu brun. La troupe de ses petits la suit en flotille désordonnée. Un clappement de la poule les rallie autour de l'insecte trouvé.

Au moindre bruit, le tout disparaît, d'un plongeon, sous l'eau remuée.

Il n'en reste que trois rides élargies qui vont mourir en arc.


LE PIC-VERT

est si bien habillé qu'il n'a pas l'air d'un oiseau libre. On le croit échappé d'une volière des environs. Plu-plu-plu-plu-plu-plu

On dit qu'il annonce la pluie. la demande souvent avant de l'obtenir.

perd son temps à babiller sur les bords de la rivière, promenant d'un arbre à l'autre son vol somptueux et lourd.

Vert sur vert, or sur or, en uniforme de féerie, il est étrange, opulent et beau.

Seulement il pue.

LE PIC TAMBOURINAIRE

H est un de ses,frères que je connais bien. Il exécute des roulements de tambour sur les arbres. Sa virtuosité est celle d'un vieux tapin. Pour obtenir ce creux il doit rosser du bois malade.

Sa baguette fait retentir l'écho sous les couverts, bien que le musicien soit toujours invisible. Il joue pour son plaisir et se dérobe aux curieux. C'est un drôte d'artiste.

LES RALES DES GENÊTS

Cra. cra. cra. cra. cra. cra. Le râle fait marcher sa crécelle mécanique. Il est quelque part accroupi dans les foins. Cra. cra. cra. cra. cra. cra. Est-il à droite, à gauche ?

Cra. cra. cra. cra.


Il est droit devant moi.

J'avance, précautionneux, à travers la forêt des herbes. La crécelle s'arrête subitement.

Cra. cra. cra. cra. cra. cra.

Le voilà qui reprend, à l'autre bout de la prairie. Je peux aller, venir, il ruse autour de moi.

I! ne s'envole jamais et cHquète, invisible.

~`~,

La nuit j'entends la musique ivre des râles sur les prés. Ils se donnent infatigablement des sérénades au clair de lune.

Pendant des heures l'invariable coup d'archet gratte les crémaillères de bois.

Chacun a son canton, chacun a sa prairie. Dans l'ombre tiède du printemps où les fièvres du renouveau m'oppressent, les timbaliers d avri! ouvrent leurs cœurs d'oiseaux.

Leurs tourniquets lointains vibrent en notes assourdies, se chevauchant, se confondant, s'harmonisant, jusqu'à l'aurore, jusqu'au soleil.

LES OIES

Le soleil est à peine levé qu'on entend déjà leurs essieux qui grincent. Boiteuses de leurs deux pattes, elles avancent en cahotant.

Il en sort de toutes les maisons du hameau, le long de la rivière. Les unités forment des groupes, les groupes des escouades, les escouades des rassemblements.

Quand les rassemblements sont légion les oies entonnent à plein gosier le chœur des jérémiades aiguës. De mille cous haut levés, jaillit la discordante


oraison. Par accalmies, l'innombrable clameur décroit, pour mourir en jabotements paisibles.

Il suffit de trois becs redressés et de trois cris nouveaux pour qu'à l'appel des muezzins réponde l'unanime cacophonie.

Debout sur leurs pieds palmés, les oies se battent les flancs à grands coups d'aile, pour s'enlever, la prière terminée, d'un vol claquant et lourd. Elles décollent, comme les avions, après avoir raclé le sol de leur train d'atterrissage leurs bandes éparses s'élèvent de quelques mètres pour aller choir gauchement dans l'eau.

Les escadrilles s'abattent sur la rivière, les unes après les autres. Elles croisent, éblouissantes, sous les premiers rayons.

De l'aube au crépuscule les oies tondent la prairie, infatigables. De leurs becs en caoutchouc durci, elles piquent, herbe par herbe, les vertes lances des prés. Elles traînent avarement le garde-manger de leur panse et, tous les vingt mètres, fertilisantes, méthodiques, déposent leur obole sur le gazon.

Les oisons suivent cahin-caha, dans leurs maillots de velours jaune. Leurs mères ont la colère prompte et foncent, le cou tendu.

Entendez-vous ce rauque sifflement dans le voisinage de vos guêtres ?

C'est le jars furibond qui vous invite à mettre en lieu sûr vos mollets.


Le soir les oies s'en vont, à pas comptés, dans la brume grise. Toute l'armée, en ordre de bataille, défile pour le retour.

Une oie isolée va devant; le tambour-major sans doute. Puis deux, puis trente, puis trois, puis cent. Elles marchent par rangs de vingt avec une emphase de parade.

Il faudrait être du Grand Quartier pour comprendre le mystère de leurs formations.

Peu de cris, peu de cancans, l'ombre apaise les courages.

Je m'émerveille de voir chacune rentrer en son logis, sans guide et sans tambour.

Tu es bête comme un homme » disent les oies.

COULEUVRE

Deux tiges agitées me révèlent son chemin. Elle traverse déjà la rivière de son frétillement spirale. Elle aborde, le cou dressé, laissant un sillage de torpilleur.

t

Un geste furtif dans les herbes.

LÉZARDS

Certains sont en caoutchouc recuit d'autres sont satinés comme des baudruches.

Ils sont tous friands de mouches d'or.


Ils zigzaguent entre les pierres des vieux moulins, avec leurs queues à la poulaine.

Un lézard sans queue n'est plus un lézard. Il attend pour sortir qu'elle soit repoussée. LE ROUGET

Il tient du moustique et du poil à gratter puisqu'on ne entend pas et qu'il est invisible.

Vous qui, dans l'agonie de juillet, musez parmi la forêt des herbes, gardez-vous de cette peste subtile, de ce pou insidieux.

Rouget, vendangeur, bête d'août, c'est le même fléau qui pullule. Malheur au pêcheur opiniâtre, au promeneur bucolique, au chasseur vagabond H suffit d'un enleurement pour mettre l'ennemi dans la place.

Quand la démangeaison le révèle, il est pour longtemps incrusté.

Il s'installe à même la peau, dans une bonne cabane de chair rouge. Les huttes de ses frères jumeaux se dressent autour de lui. Elles forment des villages aux articulations, des hameaux aux plis des membres les pionniers isolés campent sur les terres de l'échine ou dans le royaume de l'abdomen. Les démons du prurit commencent leurs arpèges. Sur les nerfs et la moelle ils brodent des pizzicatti. Jusqu'à ce que troué, boursouflé, gratté, brûlé par le formol et bigarré par l'iode, le patient mette les pouces et se déclare vaincu.

t

On l'y repincera, dans therbc


MOUSTIQUES

Le moustique est un petit avion, à l'idéal atterrissage et que monte un buveur de sang.

De leurs outils de précision, les moustiques fouillent la chair de l'homme et forent des puits artésiens. Nul ne les entendrait se poser. sans leur alerte musiquette.

Vzzzz. Vzzzz. en tourbillon s'abat leur nuage exaspéré.

Vzzzz. Vzzzz. escadrons volants, acharnés à piquer, à boire, sous les chiquenaudes et les soufflets ils s'acharnent férocement.

Il y en a des kilogrammes sur les bords. I! y en a des milliards à la livre.

(A suivre.)

Le gérant F. GRISARD.

Imprimerie Aiençonnaise, 11, rue des Marcheries, AIençon


La Page classique

Le Rêve

Je voyais un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque jusqu'au bas, il étaloit d'énormes branches, qui couvraient la terre alentour, de sorte qu'elle était nue il n'y avait pas un seul brin d'herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui, après s'être élevé de quelques pieds, se courboit, se tordoit, puis s'étendoit horizontalement, puis se relevoit encore et se tordoit de nouveau et enfin, on l'apercevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un peu d'air et de lumière.

Et je pensai en moi-même voilà comme les petits croissent à l'ombre des grands.

Qui se rassemble autour des puissants du monde ? Qui approche d'eux ? ce n'est pas le pauvre on le chasse sa vue souilleroit leurs regards. On l'éloigne avec soin de leur présence et de leur palais; on ne le laisse pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, hormis à lui, parce que son corps usé de travail est recouvert des vêtements de l'indigence. Qui donc se rassemble autour des puissants du monde ? Les riches et les flatteurs qui veulent le devenir, les femmes perdues, les ministres infâmes de leurs plaisirs secrets, les baladins, les fous qui distraient leur conscience, et les faux prophètes qui la trompent.

Qui encore ? Les hommes de violence et de ruse, les agents d'oppression, les durs exacteurs, tous ceux qui disent Livrez-nous le peuple et nous ferons couler son or dans vos coffres et sa graisse dans vos veines.

Là où gît le corps, les aigles s'assemblent. Les petits oiseaux font leur nid dans l'herbe, et les oiseaux de proie sur les arbres élevés. LAMENNAIS.

1


'so'iaE~TnrsË

Nous n'avons pas la prétention de découvrir Colette.

Nous voulons seulement tenter de pénétrer la recette de son charme et le secret de son talent. On a dit d'elle beaucoup de choses inexactes, et notamment que son naturel était feint, son ingénuité préparée, que ses abandons les plus séduisants étaient du métier.

Métier inouï que celui-là dont la virtuosité serait si parfaite que ses reconstitutions égaleraient la nature en perfection Même dans ce cas, un art aussi exceptionnel confinerait au génie et ne serait pas moins que l'autre digne d'admiration. Il n'en est cependant pas ainsi, car l'imitation la plus réussie sent toujours quelque peu l'artifice. Un vin sophistiqué peut avoir de la couleur, du corps, de la tenue. Il n'abusera que le profane et jamais le gourmet. Les palais avertis y reconnaîtront des erreurs du goût, une oblitération du parfum, une perversion des essences, par où se révèle la supercherie et la main du fabricateur.

Rien de tel chez Colette. Elle est la femme tout entière, avec ses dons et ses défauts, ses éclairs et ses retours. Une extrême sensibilité qui se connaît et se dirige naît en elle au moindre contact. Chez certains, l'un des sens est plus spécialement pénétrant ouïe subtile, odorat prescient, vue exacerbée.


Il est rare de trouver, dans le même individu, plusieurs~sens également aiguisés.

Colette, elle, goûte par tous les sens le fruit superbe de l'existence. Même elle a d'autres sens que les humains n'ont pas et qu'elle applique, antennes invisibles, à l'exploration de l'univers.

Chaque instant précipite un ouragan de sensations en elle. La nature sans cesse la baigne de flots neufs. Pauvres gens qui lui ont dénié sa faim et sa soif de mieux connaître, ce désir large de tout étreindre, cet appétit de jeune dieu 1 Comme si cela s'imitait ou se parodiait, la vie, ce don total de s'épanouir. Les heures viennent se dévêtir une à une pour r Claudine et lui apportent leur hommage en tribut familier. Les odeurs, les sons, les aromes, les formes sont les affluents multiples de son esprit. Fécond, fertilisateur, engendrant et concevant, son génie s'émeut de l'apport innombrable, s'en pénètre et le réfléchit.

Alors, mais alors seulement, naît le métier de Colette. Une intelligence avertie ordonne les matériaux. Un tri, une cohésion se font dans tant de richesses et la beauté s'éveille au champ merveilleux. Oui, son outil est sûr qui sculpte le verbe, tourne la phrase et la polit. Un rythme adolescent passe au travers, comme l'eau d'une onde heureuse et ses jaillissements sont musicaux. Colette sait peindre, il est vrai, et son pinceau vocalise, mais elle a sur sa palette d'opulentes couleurs. Elle asseoit sur d'humbles mots le casque de l'épithète et promène sa pensée nue sous la soie et le velours.

Cet écrivain atteint tous les milieux, le grand public et l'élite. Il n'étonne pas comme tant d'autres, il séduit et il émeut. Une sorte de complicité l'unit à ses lecteurs et les enchaîne à la magicienne. Dans son œuvre jeune et belle toujours Colette transparaît.


Elle est simple mais ingénieuse, subtile mais directe, hardie, nette, loyale, humaine en un mot. Son style riche et épuré est d'une forme classique. Dès la première gorgée, il vous enivre pleinement. Sans plier sous le faix, Colette supporte sa gloire et la respire ainsi qu'un bouquet dénoué. La fleur d'envie, condiment discret, y mêie son odeur amère. Nul plus qu'elle n'a mérité son piédestal. Elle est l'ardente écouteuse au chevet de la nature et qui vibre à tous les chocs comme un gong frémissant. Nul non plus n'a mieux traduit la splendeur des sensations ni descendu plus avant dans l'ivresse intérieure. Autant que les grands lyriques elle a épousé l'universelle ferveur. Mais son oeuvre n'est pas invertébrée sous la beauté svelte des formes. Une flamme inquiète l'habite et cette âme aussi a ses nerfs.

Colette, prosateur, est un grand poète.

La Revue des Lettres.


Petits poèmes de plus tard et de naguère.

LE PASSÉ

Le passé, c'est le plus beau livre qu'on a soi-même un jour écrit et que d'un geste on peut revivre on l'ouvre au hasard et on lit.

Le passé, c'est toute la vie, puisque tout meurt et tombe en lui c'est la merveilleuse survie de ce qui, malgré nous, a fui.

C'est un peu comme l'auréole que le présent donne en mourant à notre bonheur qui s'envole, afin qu'il paraisse plus grand.

Le passé, quand la mort horrible aura, dans son triste convoi, emporté mon corps insensible, oh! le passé. ce sera moi 1

J. MORTAL


TR~TÉ DE L/WH)B)E

IV

Tu crois que l'aptitude de la femme à la dissimulation est la résultante de l'esclavage où le mâle l'a tenue depuis l'aube des temps P C es~ une opinion admise et que M. Emile Faguet n'a pas manqué de classer dans sa collection de vérités pre/nt'eye~. Ce bon académicien qui donnait des leçons de f rançais pour s'amuser mais qui pour vivre écrivait en belge, a parlé de cette « adresse d'esclave qui a eu depuis des siècles le besoin d'avoir recours à la ruse ».

C'est d'ailleurs une croyance que notre compagne consent aussi à adopter, car la femme est prête à avouer n'tfnpor/e quel défaut s'il lui est permis d'en charger notre conscience. Et puis la flatteuse déductt'on qui en découle est celle-ci supprimons la servitude et fatalement la mentalité de l'asservie se trouvera modifiée.

Erreur

Cette mentalité demeurera éternellement la même. Elle est innée chez elle, étant le produit non d'un atavisme mais de sa faiblesse physique et de son instinct de femelle. Le preuve est dans l'incapacité oû elle se trouve d'être féministe en amour. /ls-tu jamais vu une femme céder franchement à un désir sensuel, même si tout son être ne demande qu'à l'exaucer ? Elle te laisse faire la roue comme un pigeon


qui tourne autour de sa colombe. Il lui faut des compliments avant et son petit cadeau après. J'entends par petit cadeau un témoignage ne seraient-ce que aese~us!'ons~er~o/es–Je~areconnotssance. Toute femme a sur ce point une optique de prostituée. Pense donc qu'elle t'a accordé ses « faveurs Ses faveurs 1 jobard, va Et dire que c'est toi et tes pareils qui lui avez fait croire que le don de son corps était un présent inestimable! Quand je dis que vous lui avez fait croire, ~e suis à mon tour un peu naïf, car au fond elle ne le croit pas du tout. Son outrecuidance dérive d'un instinct que nous analyserons tout à l'heure.

PARENTHÈSE

La femme est beaucoup moins aveugle sur ses défauts physiques que sur ses défectuosités morales, e< si elle mettait à corriger celles-ci l'attention qu'elle dépense à corriger les autres, nous serions en toute justice obligés d'abdiquer.

Une femelle bien faite est bien plus rare qu'un mâle bien fait. Tous les hommes, si épris d'esthétisme, ne l'ignorent pas. Leur amour du beau, qu'une seule maîtresse ne peut satisfaire, les contraint à la polygamie. Et sans que ce soit voulu de la part de la femme, elle n'en est pas moins responsable de leur humeur infidèle.

Cette superstition que nous entretenons imprudemment date de si loin. du jour (que ta moitié doit bénir) où le vêtement a permis de cacher ce qui pouvait gagner à n'être pas montré. C'est un concept de pays tempéré que les bons nègres de l'Afrique centrale accepteront beaucoup plus difficilement que


l'eau-de-vie, la Déclaration des Droits de l'Homme ou les médailles bénites.

Aristophane montrant dans Lysistrata son héroïne et ses compagnes décidées à déserter le lit conjugal si leurs maris n'obtempèrent pas à leur volonté est aussi maladroit que tu l'es. Aussi maladroit que Meusnier de Querlon qui, au siècle dix-huitième, dépeignit si légèrement des mœurs légères que la ~r~otsert'e n'y apparaît point. Ce délicieux conteur dans Les Soupers de Daphné imagine une grande dame poussant ses amies à unegrève d'amour si leurs époux ne consentent pas à leur dévoiler le secret des « Bâtisseurs », c'est-à-dire des francs-maçons.

C'est à travers les peuples et les âges la confirmation de cette amusante idée que la femme témoigne de sa condescendance en se prêtant aux ébats amoureux.

Si elle ne tenait pas à notre commerce, elle serait, je ne dis pas moins soucieuse de sa toilette, mais moins coquette. Ne t'y trompe pas la coquetterie c~e~ elle n'est pas l'art d'être belle, mais l'art de plaire

La preuve en est qu'une femme belle s'ingénie souvent dans sa mise à ne paraître què jolie femme, et ce dans un besoin de séduction immédiat, parce que le suffrage rapide du passant lui semble plus désirable que l'attention moins sensuelle du connaisseur. Une parisienne reconnaît parfois l'excellence du goût de son mari ou de son amant au cours de visites artistiques ou mondaines ou même dans la décoration de son appartement, mais si cet ami ou ce mari se permet quelque conseil pour sa toilette, il lui est péremptoirement répondu « qu'il n'y entend rien ». Et cet homme bien intentionné comprend mal que son


jugement, estimé si sûr lorsqu'il s'applique à d'autres objets, soit soudainement mis en faillite à l'endroit de sa propre admiratrice. Dans ce cas comme dans bien d'autres la femme s'en tire par une affirmation, parce qu'elle ne veut pas et ne peut pas expliquer sa pensée.

Et cette pensée est qu'elle appréhende la raison de l'homme qui se souciera non de l'enjoliver, mais de rendre sa beauté plus harmonieuse, alors qu'elle vise moins à inspirer de l'admiration que du désir. L'habillement de la femme, par ce qu'ilfait valoir ou par ce qu'il découvre, n'est qu'un impudique raccrocAa.ge de nos sens.

Et quand elle se brûle aussi à ce petit feu qu'elle allume, tu la plains Tu la veux consoler avec des prosternations et des roucoulements de tourtereau En amour sache-le le service est réciproque comme le plaisir est partagé.

Si tu en doutes, pratique tôt-même l'abstinence, et conseille à tes amis de faire également la grève si leurs femmes montrent quelque propension à l'indocilité. Tu verras avec quelle hâte elles se soumettront. C'est d'ailleurs à tort que j'emploie cette fois le mot « grève ». C'est lock out » qui est le terme exact.

Car n'oublions pas que nous sommes les patrons.

v

Je crois que je viens de blasphémer. Blasphémer ? a Ce mot est stupide et pourtant je n'en trouve pas d'autre pour exprimer mon émoi. ma crainte d'être le profane qui n'a su voir que le décor d'un rite. J'ai parlé comme un mâle qui est sûr de recueillir la mé-


chante approbation des autres mâles en méprisant Celle qui nous tient et j'en ai un peu honte, car nous nous vengeons de notre humilité devant Elle comme la valetaille à l'office déblatère contre les maîtres. Oui, la femme est rarement belle. L'homme a été moins qu'elle déformé par la civilisation. J'ai vu durant la guerre des réservistes et des territoriaux défiler nus devant les médecins mués en vétérinaires qui les rejetaient comme impropres au service ou qui les marquaient pour la boucherie. C'était laid ? Oui, mais ton sens esthétique, sois-en persuadé, aurait été plus offusqué encore par un conseil de révision passé par leurs épouses.

Mais. est-ce là la ouesttonP

Est-ce que son orgueil n'aurait pas une origine plus lointaine, une origine qui se perdrait dans la nuit des temps Et ne serait-il pas fait non de l'admiration pour son propre corps mais du prix qui s'attache à son utilité ?

Elle ne le sait pas elle-même. Elle ne le sait plus. Mats que de fois tu as dû être frappé comme moi de l'outrecuidance des jeunes filles qui aspirent au mariage. En voici une qui est sans dot, sans grâce, sans intelligence et ignorante or elle entend ne se marier qu'avec un homme riche, élégant et « ayant fait ses humanités ». Certes la réalité rie lui mettra entre les bras que le squelette de son idéal, mais toute sa vie elle essaiera de vêtir ce squelette avec les oripeaux fanés de son rêve. Une femme qui aiguillonne l'ambition de son mari veut surtout entretenir ses illusions de fiancée.

Tu trouves cette outrecuidance choquante. Moi aussi, et c'est pourquoi j'ai voulu l'en châtier avec des épithètes cruelles, mais n'ai-je pas agi comme ces allopathes qui luttent contre un mal sans en rechercher scrupuleusement la source


Rire Blesser avec des mots Pourquoi ? Il faut comprendre, trouver le secret de cette incommensurable prétention. Foules/'ont,–toutes /–même cette sexagénaire rancie par le célibat qui attend encore le Messie à qui elle aussi imposera un stage.

La femme a cet orgueil, non parce qu'elle représente la Beauté, mais parce qu'elle est la source de vie la Féaonde dont tous les Livres sacrés ont comparé les fruits à ceux des troupeaux et des vignes.

Je crois à ce Matriarcat dont parlent c'es/Emtnts~es qui veulent que la femme ait régné. Mais, entendonsnous Le terme l'indique ce n'est pas l'épouse par qui naît la joie qui a dominé, et encore moins- o/emtnistes la maîtresse qui conseille, mais la femelle qui donnait et prolongeait l'existence.

Quand la horde de la préhistoire s'est arrêtée, elle a obéi à Celle dont le ventre faisait les petits et assurait l'avenir, c'est-à-dire à la Mère. Quand la tribu s'est organisée, elle a obéi à Celui dont la raison pouvait organiser les forces et harmoniser les richesses, c'est-àdire au Père..

C'est encore l'orgueil de cette mission venue des millénaires qui gîte obscurément dans le- cerveau de la femme. Même chez des peuplades barbares, l'époux qui la veut posséder doit faire semblant de la conquérir. Elle est comme ces animaux domestiques chez qui se perpétue en des gestes inutiles l'atavisme de la jun~/e. Il lui semble naturel d'être élue par un homme qui lui soit supérieur, car la femme a gardé plus que nous son âme lointaine son âme maternelle, et non luxurieuse, ne t'y trompes pas qui exigeait le mâle le plus fort. Elle a le devoir de choisir, étant celle par qui se consolide la race. Seule la prostituée n'a pas le droit d'être exigeante parce qu'elle ne sert qu'au plaisir infertile.

Ainsi dans notre vie désaxée, nous traînons des


survivances de jadis. de toujours. Tu ueu~ rejeter les traditions, mais ces traditions sont comme les empreintes demeurées en toi des instincts primordiaux. Nous les avons oubliées, mais nos mœurs les révèlent encore. Vois ces féministes qui se vantent de pouvoir agir comme des hommes. Crois-tu qu'elles regardent le mariage comme une association où les qualités de part et d'autre doivent être d'égale valeur ? Non. Elles ne peuvent se dégager de cette idée de la mystérieuse idée que leur sexe apporte à leurs vertus un appoint considérable.

On dit d'un homme qui s apprête à convoler qu'il ~a « faire une fin ».

Pour une femme le mariage est au contraire un commencement. Avant, elle n'existe pas. J'entends par là qu'elle a l'impression de ne pas compter dans la vie, ainsi qu'aux temps où la stérilité était un opprobre. Nous admettons le vieux garçon, maisla vieillefille nous semble hors nature. Sa présence nous indispose comme celle d'un pédéraste, et nous ne la convions à notre table que le jour où nous n'avons pas d'autres invités. Elle est en état d'infériorité sociale.

C'est pourquoi si l'homme appréhende le mariage comme un esclavage, la femme le considère comme une libération.

VI

Elle garde à toujours l'empreinte originelle. Elle est sous la dépendance du mâle, mais elle lui inflige en même temps les charges qu !'mp/oue cette dépendance. C'est pourquoi, au fond de tôt-même, tu juges plus sévèrement l'époux qui abandonne sa femme que l'épouse qui quitte son mari. Remarque ce mot « aban-


donner » qui est venu tout naturellement sur mes lèvres, alors que « quitter » m'a semblé le terme exact pour qualifier le geste de la femme. Celle-ci est seulement !njtJe/e à l'amour lui l'est à son rôle de maître. En semblant convenir par la fuite que l'on peut se passer de sa protection, ce déserteur s'humilie, et toute la Virilité ressent recense de cette humiliation.

Autre exemple vois cette bourgeoise dont toute la vie est ouatée de confort de par la richesse qu'a conquise et <?u'entret!'eftt le mari, et sa situation à la fois dépendante et libre te semble normale et ne prêter à aucune critique. Par contre si un homme consent à vivre du travail honnête d'une femme, il est mal jugé par les autres hommes. Non pas en vérité parce que l'acte est indigne en soi (car des questions d'espece peuvent l'expliquer et l'excuser), mais parce qu'en /e commettant l'homme relève la f emme de sa subordination, lui concede une prérogative virile. Nous obéissons à la logique de notre nature en le condamnant. Et c'est en obéissant à l'illogisme de la leur que les femmes le désapprouvent aussi.

La chance du monsieur pauvre qui épouse une dame riche nous paraît suspecte, et un peu choquante pour notre sexe, alors que le cas contraire nous semble conforme à la morale.

La Morale avec une noble majuscule veut que sur la scène et dans la vie l'Homme joue toujours le premier rôle.

(A suivre.)

ALBERT LANTOINE.


AU COIN DU FEU

Ce soir Philippe m'a dit « Viens, nous ferons une bonne flambée comme autrefois, nous nous asseoirons sur des coussins devant la cheminée comme autrefois et nous remuerons des souvenirs d'autrefois en tisonnant les cendres.

Les yeux fixés sur la flamme, qui dansait dans ses yeux, il disait « Te souviens-tu ? » »

Et je riais. Oh 1 comme nous nous souvenions 1 Soudain il s'est levé, tout rouge sous la caresse du feu ses grands yeux noirs luisaient comme les charbons.

N'as-tu rien entendu ? 2

Non, seulement le vent dans la cheminée. N'était-ce pas plutôt la plainte des pauvres qui, ce soir, sont sans feu ? 2

Je me suis levé et tous deux nous avons guetté à la fenêtre. Et le pauvre n'a pas passé.

Alors nous avons songé qu'il sonnerait bientôt nous lui offririons une place auprès de nous devant la cheminée, nous le réchaufferions avec un thé bien chaud, nous chercherions quelque bonne chose pour délecter son palais, nous lui dirions des paroles fraternelles et son cœur et nos cœurs, un instant, seraient semblables à celui du plus miséricordieux.

Dans le silence nous avons attendu longuement. longuement.

II n'est pas venu et nos cœurs ont été oppressés. Demain quand il viendra nous n'aurons pas le temps, nous ne le reconnaîtrcns pas et il ne saura jamais que nos cœurs, un instant, ont battu ensemble. Fred. BÉRENCE


Une colossale mystification littéraire Pierre Benoît

Il n'est pas de carrière plus encombrée de farceurs que la littérature, peut-être parce que, devant ses tréteaux, s'amasse un nombreux public. Depuis l'origine des temps, des gens ayant le sens de l'humour se sont évertués à faire surgir de toutes pièces des écrivains inconnus dans la mêlée littéraire et à les imposer à la crédulité publique comme des personnages vivants. Ainsi les lecteurs de jadis ont été maintes fois abusés par des lettrés sans scrupule qui ont édifié sur le tuf de la confiance une permanente mystification.

Ce n'est guère qu'à partir de 1900 que les travaux des exégètes ont permis de dévoiler quelques-unes de ces turpitudes et de mettre en garde, pour la première fois, le bon sens public.

Le plus anciennement connu de ces imposteurs (1) avait nom Homère. Il est aujourd'hui établi qu'il n'exista jamais. Une troupe de rhapsodes excités par le vin de figues engendra, au cours des veillées, celui que les siècles futurs devaient sacrer le plus grand poète de l'antiquité.

Si nous passons au déluge, c'est-à-dire après la naissance du Christ, la même tentative se renouvelle. Les Evangiles sont lancés dans le monde par des écrivains avisés. Nul roman ne devait plus tard passionner pareillement les foules, tant il est vrai qu'elles dédaignent ordinairement la vie pour la (1) Il y en eut certainement d'autres avant lui (cf. La Bible,

passim.)


fiction. Les personnes désireuses de se documenter sur ce point trouveront des éclaircissements dans l'oeuvre de M. le docteur Couchoud et dans sa collection « Christianisme ».

Il est vraisemblable qu'une plaisanterie-de même nature est à l'origine du Coran.

Plus près de nous Shakespeare vient d'être restitué au néant. Rabelais est le fruit d'une farce populaire. Nous n'apprendrons rien à personne en ajoutant que Molière n'a jamais vécu. Certains auteurs prétendent que son œuvre est due pour la plus grande part à Corneille. Nous nous refusons d'autant mieux à adopter ce point de vue que Corneille nous paraît être lui-même un produit de l'imagination. En cherchant bien, Hugo serait vraisemblablement dû à la collaboration de plusieurs gilets rouges de l'époque romantique. Aucune œuvre n'est aussi disparate que la sienne le dieu y voisine avec la cuvette, le sage avec le dément.

Ossian fut le deuxième poète-bateau et son influence s'exerça sur d'innombrables apprentisbardes. Il fut, au cours du xix~ siècle, l'animateur responsable de tous les poèmes nébuleux.

Alexandre Dumas n'est pas davantage le père de son fils, à plus forte raison celui de son œuvre. Une armée de nègres plus ou moins bénévoles travailla sous cette raison sociale pour le compte des éditeurs. Il sied de noter qu'une tentative analogue eut lieu au xvi~ siècle où plusieurs auteurs obscurs Ronsard, Baïf, Remi Belleau, Jodelle, etc., tentèrent d'accréditer l'existence d'un grand poète nommé La Pléiade. L'opération échoua, probablement à cause de l'individualisme forcené du nommé Ronsard.

Nous n'en finirions pas d'énumérer les auteurs apocryphes qu'une fantaisie déréglée imposa à l'admiration contemporaine Louise Lalanne, présentée par « Les Marges », Marguerite Audoux lancée par Mirbeau, Radiguet dû au savoir-faire de l'éditeur Grasset et, tout récemment, Henry Séguin, dont le train vient d'entrer en gare. Ce procédé procréateur


a même gagné la politique et chacun a dans la mémoire le précurseur Hégésippe Simon.

Ces mystifications toutefois sont rarement dévoilées, surtout quand il y a à la base un gros intérêt religieux ou commercial.

C'est le cas de l'affaire Pierre Benoît qui demeurera dans les annales littéraires comme la plus colossale galéjade du siècle. Nous nous proposons de le démontrer avec preuves à l'appui.

')'

Pierre Benoît a-t-il existé ? Non. Pierre Benoît n'est qu'un mythe. Sous ce vocable se cache une troupe homogène de conspirateurs. Le secret est admirablement gardé et nous n'aurions jamais eu vent de l'affaire si les intéressés n'avaient eu la funeste idée de briguer le Grand Prix du roman. Tenter le Goncourt eût été sans danger l'administration s'y fait à la bonne franquette. Il n'en est pas de même à l'Académie française, vieille personne vétilleuse qui aime à mettre les points sur les i. Le bulletin de naissance fut exigé et l'on découvrit le pot aux roses. Heureusement les augures de l'Académie eurent peur du scandale et l'affaire fut versée au panier de l'oubli. Mais la combinaison subsistait sous une direction habile et les romans ses uccédèrent avec régularité.

Or, entrons dans le vif. Connaissez-vous Pierre Benoît ? Ou quelqu'un qui le connaisse ? L'avez-vous vu vous-même ? Ou quelqu'un qui l'ait vu ? Tout le monde en parle, personne ne lui a parlé. Il est partout à la fois dans le monde. Jamais les mystificateurs n'en ont usé plus cavalièrement envers la plus unanime crédulité.

Ouvrons le premier annuaire venu. Qu'y trouvonsnous ? `2

BENOIT (PIERRE). Œuvres L'Atlantide (1919) XŒn~marA (1919) Les Suppliantes (1920) Pour Don Car/M (1920) Le La: ~/e (1921), etc. Pas de date de naissance, pas de domicile.


Mais voyons le reste.

D'abord Pierre. Est-ce qu'un romancier se prénomme Pierre ? Philéas, Philoxène, Gabriele, Tristan, Elémir, Rodolphe, Francis, Félicien, Romain, Max, Claude, Jo, Myriam, à la bonne heure Mais Pierre. C'est un prénom français, autant dire passe-partout. Premier indice.

A celui-ci s'en ajoute un autre Benoît. Peut-on s'appeler Benoît ? Benoît est un nom commun, ce n'est pas un nom propre. Benoît c'est le frère de Durand, le beau-frère Qe Dupuy ou l'oncle de Dupont. Il y a une pleine page de Benoît dans le Bottin de Paris et six pages dans le Bottin de province. Le nom de Pierre Benoît, comme vous le voyez, est presque anonyme et délibérément éteint. Avez-vous jamais eu entre les mains un portrait de Pierre Benoît ? Non, n'est-ce pas ? Ils ne courent pas les rues. Ou si, par pasard, vous vous êtes trouvé devant son effigie, vous y avez reconnu sans peine tout ce qui caractérise l'homme moyen. Au physique Pierre Benoît réalise le signalement idéal pour permis de chasse.

Taille moyenne.

Front moyen.

Bouche moyenne.

Nez moyen.

Menton rond.

Visage ovale.

Signes particuliers ordinaire.

Sa profession ? Il n'en a pas. Ou si on lui en prête une c'est celle de bibliothécaire à l'Instruction publique. C'est une erreur II a peut-être nguré un Benoît sur le contrôle du Ministère. Mais, j'en atteste le concierge, ce Benoît n'est jamais venu. Au surplus, partout où il a soi-disant passé, sa présence est donnée comme fugitive et intermittente et les commentateurs ne sont jamais d'accord à ce propos.

Parlerons-nous de sa maîtresse et de son enlèvement par le Sinn-Fein ou de quelque autre rocam-


bolesque histoire ? C'est le procédé classique de la mystification. A l'époque, nul reporter ne put joindre Pierre Benoît et pour cause. Comme si, à part le directeur du Temps et les responsables de catastrophes, les journalistes ne joignaient pas tout. II n'est jusqu'aux procédés de fabrication des livres de Pierre Benoît qui ne démontrent surabondamment notre thèse. Les trois cents premiers volumes sont prêts, paraît-il, mais on ne les sort qu'un à un. II ne faut pas encombrer le marché de peur d'avilir la marchandise.

Les auteurs cachés sous l'étiquette Pierre Benoît, se donnent quelque fantaisie de temps en temps. Ils ont imaginé la farce de commencer toujours par un A le prénom de l'interchangeable et sempiternelle héroïne. A travers des titres divers elle se reconnaît aisément, car si l'intrigue est modifiée les types principaux restent invariables.

Ainsi donc l'affabulation est la seule chose pittoresque dans Pierre Benoît. Il y a une bonne raison à cela elle n'est pas de l'auteur lui-même. Elle provient des bibliothèques où fréquentent, sinon la synthèse, du moins les éléments de Pierre Benoît. Qui n'a dans la mémoire les imprécations de sir Ridder Hagar. se disant dépouillé de She par l'auteur de l'Atlantide ? Le Comte Kostia de Cherbuliez se retrouve dans .KoMu~mar~. Ce dernier roman doit largement aussi à Marcel Prévost qai, dans un livre d'ailleurs séduisant, M. et M~s Moloch, lui fournit un cadre.

Enfin de L'Atlantide à La Châtelaine du Liban, l'oeuvre de Pierre Benoît est semée de réminiscences et de pièges à loup. On en a fait un article d'exportation et l'étranger nous juge d'après cet article. Pierre Benoît, auteur bien pensant, est anglophobe et superpatriote par surcroît.

En vérité je vous le dis, Pierre Benoît n'est pas un écrivain. C'est une société en commandite.

VÉRUS.


BILLET DE FAVEUR

A Alphonse ALLAIS, au Paradis, </tt)/on, Salle B, 16e cosc.

Bon Maître,

C'est là que je vous adresse ce billet, car vous êtes sûrement au Paradis. L'En fer et le Purgatoire sont incompatibles avec le rire. Et, soit dit sans manquer de respect au saint lieu, il était temps que vous y arriviez. Les bienheureux étaient rongés par le spleen ainsi d'ailleurs que les bienheureuses. Saints et saintes périssaient d'ennui.

Ce n'est pas drôle tous les jours une éternité de délices. Jouer de la harpe, chanter des hymnes, c'est monotone et, d la longue, c'es~/Q~an~. Le Père éternel était las des élus les élus s'écartaient du Père. Cela parut de mauvais augure d l'Esprit Saint. Celui-ci descendit ici-bas sous la forme d'un corbeau, volatile infiniment plus spirituel que la colombe et, interrompant avec autorité vos ceuM-es an~Aumes, vous fit signe de le rejoindre là-haut.

C'es< depuis ce temps que sont revenues au ciel la félicité et l'allégresse.. Vous contez: le Père éternel rit aux larmes, le Fils se tient les côtes, sa: P/erre avale


son râtelier. Une joie énorme secoue les éJus et leurs rates s'épanouissent.

Saint Alphonse ~a~, priez pour nous

Priez pour nous, parce que, depuis votre départ, cela devient sinistre sur la terre. Vos successeurs sont des gens du nord et la blague a fait place à l'humour. Il n'y a plus que de vieux farceurs aux ressorts uses ou de petits jeunes gens coupeurs de cheveux en quatre. On ne rit plus, chez nous, on ricane. Il est temps que vous reveniez.

Pourquoi ne demanderiez-vous pas une petite permission de rien du tout d Dieu le Père ? Cela ne vous /6/'a~ donc pas plaisir de retrouver le boulevard ? /t~o/ comment dites-vous ? Grand 6'<ït'n<?. Il n'y a plus d'absinthe sur la terre ?.

Tonnerre Je l'oubliais. Alphonse ne reviendra plus.

EPISTEMON.


PAYS TMÔ

La ~engeance

Une nuit des terres ardentes pendant la saison des pluies. Rien de semblable à nos nuits d'Europe embaumées, silencieuses et brunes. Ici une rumeur intraduisible, faite de millions de coassements et de stridences fondues, coacoacoacoa. dzidzi dzidzidzidzidzindzin.beû. beû.qu'on n'entend plus à force de les entendre, l'odeur lourde des plaines mondées, un ruissellement blanc d'étoiles et de lucioles sur des lueurs fauves d'éclairs. Sur le sentier tortueux qui longe le fleuve déjà gros, Hoan Van Quân se hâte vers sa demeure. Le soir venu, il a laissé sous la surveillance de ses rameurs son sampan bourré de contrebande et franchi d'une traite les quatre lieues qui le séparent de son petit et de sa femme. Celle-ci ne l'attend pas avant deux jours l'atmosphère est accablante et les hautes herbes dégouttantes encore du dernier orage l'ont trempé jusqu'aux reins mais l'enfant toussait lorsqu'il est parti et une fringale soudaine lui est venue de Thi Miên, cette frêle Annamite à l'épiderme satiné qu'il acheta, il y a trois ans, pubère à peine, à une matrone de Nam-Dinh et qu'il épousa depuis.

Voici le dernier arroyo avec sa passerelle branlante, leraidillon glissant et le bosquet hanté depigeonsverts. Voici la pagode décrépite au pied du grand banian.

AU


Près du petit temple Quân souffle un instant, puis repart. Voici ses champs de maïs et d'arachides et voici Phai-Phay, son village cinq maisons sur pilotis, -trois ici, deux plus loin, sous lesquelles dorment à cette heure, poules, buffles et porcs. La sienne est l'avant-dernière, tout auprès de celle des vieux Luong dont la vue et l'ouïe sont si faibles, qu'ils ne semblent déjà plus de ce monde. Une vive lumière traverse la paroi de bambou tressé. Son enfant serait-il plus malade ?. La boue des venelles colle à ses pieds nus. Les chiens le connaissent aucun d'eux n'aboie. Voici, doublé de cactus, le treillage de son enclos voici l'échelle qui mène sur la plateforme où s'ouvre sa porte. Et voici l'éternelle aventure. De l'intérieur sort une voix d'homme quatre mots qui le projettent d'un bond sur le dernier échelon, le coutelas au poing, prêt à tuer. Mais Quân est un gaillard avisé plus encore que râblé, un Nung, presque un Chinois. Il a trente ans. Il n'ignore pas qu'un meurtre même légitime coûte toujours cher à quiconque possède maison, terre ou sampan. Il sait mâter une fureur, cacher une haine, ciseler unevengeance. Déjàil s'est ressaisi. Doucemeut doucement il caresse les oreilles de son chien noir accouru vers lui plus doucement encore il s'approche de la frêle cloison, applique un œil à un interstice, reconnaît un grand Chinois de Cao-Phong qu'il a vu quelquefois ramer sur le fleuve, regagne l'échelle et disparaît dans la nuit pailletée.

Quand ses hommes se réveillèrent à l'aube, comme tous les matins ils le trouvèrent endormi près d'eux, la nuque posée sur son oreiller de porcelaine.

Le marché de Cao-Phong à midi, en juin. Une grande nappe de soleil fou coupée en d'innombrables disques par autant d'immenses chapeaux jaunes et plats, striés d'une infinité de plis disposés comme des rayons. Sous ces chapeaux et sous d'autres plus


modestes, de trois ou quatre formes coniques, une foule indigo bigarrée d'azur, de blanc, de noir, de cachou, de tous les gris et de tous les roux.. Des fronts ruisselants, des bas de jambe, des cous et des pieds nus une rumeur confuse, de la poussière et des relents animaux. Çà et là dans le jeu vif des reflets et des ombres, le scintillement pâle d'un collier, d'une chaîne, d'un anneau de cheville ou d'un bracelet d'argent un visage aux yeux étroits et au nez court brusquement éclairé la touche claire d'une ceinture verte, orange ou flamme, d'une robe violette ou mordorée, de jeune Annamite, d'une tunique de dessous pourpre, turquoise ou réséda, qu'un geste brusque découvre un instant.

Adroite, derrière leurs corbeilles, se tiennent accroupies sur deux rangs, les marchandes de fruits et de légumes, puis celles de porcs et de volailles étroitement encagés dans des paniers aux mailles lâches à gauche, celles de riz et de vannerie. Au milieu, le grand bâtiment ouvert et couvert où sont installés charcutiers, traiteurs, poissonniers et autres commerçants, forme une large tache sombre, devant laquelle fument sur de petits réchauds des gâteaux au lard, des beignets de canard et d'autres gourmandises. C'est là qu'un mois plus tard Thi Miên aperçut Giau son amant. Assis devant une pile d'étoffes, il marchandait un carré de cotonnade. Un frôlement prolongé lui fit lever la tête. Elle sourit. Il comprit. Lorsqu'elle s'écarta de la foule, silhouette restée gracieuse malgré le costume nung que lui imposait le mariage, il la suivit. Des jeunes gens se retournaient pour la voir et il en était fier.

L'un derrière l'autre, ils gagnèrent le SongBac-Khê, montèrent sur le radeau du passeur où deux paysannes avaient déjà posé leurs charges, traversèrent le fleuve, un village riverain, puis s'enfoncèrent dans la campagne verte. Près d'une source cachée sous un enchevêtrement d'arbustes et de roseaux, elle s'arrêta enfin et quand il l'eut rejointe Je t'ai fait venir jusqu'ici, lui dit-elle, pour et


parler de choses sérieuses. Veux-tu travailler sur le sampan de Quân ?.

Giau eut un geste d'ahurissement.

Mais.

Ecoute-moi, continua Miên qui aime l'argent presqu'autant que l'amour, l'affaire en vaut la peine. Quân s'est disputé hier avec un de ses rameurs. Il lui faut pour le remplacer un homme solide et sûr. « Mais.

Ecoute-moi te dis-je! Rien n'est plus pressé, car il doit faire entrer en fraude, cette nuit, une grosse commande d'opium en Chine. Il en ramènera sa barque pleine de marchandise prohibée. Le voyage durera six jours. Un second semblable le suivra de près. Bien qu'on ait fait le nécessaire avec les gens de la douane, il y a quelques risques à courir mais chaque coolie-sampanier recevra dix piastres avant la première expédition et autant après la seconde si tout réussit. Vingt piastres 1 jamais tu n'as gagné pareille somme en douze jours. Quân rentré ce matin m'a chargé de lui chercher quelqu'un. II dort à cette heure. Va le trouver et dis-lui que c'est Co Bâ à qui j'en ai parlé qui t'envoie. Je la préviendrai. Mais si je voyage avec ton mari, quand te verrai-je ? 2

Plus tard quand tu m'auras rapporté de LungTchéou la ceinture de soie que tu m'as promise. N'y compte pas.

Elle y compte pourtant. Elle sait qu'aucun Chinois ne résiste à l'appât d'un salaire exceptionnel. Elle sait surtout ce que peut sur ce grand garçon vaniteux et naïf qu'elle aime plus qu'elle ne le croit, le sourire noir de ses dents laquées et de ses yeux câlins et faux.

Miên ne s'était point trompée, ni certes son mari lorsqu'il lui avait confié le soin de lui chercher un aide,


Giau achève son deuxième voyage sur le sampan de Quân, grande barque grise de vingt-cinq mètres sur moins de trois, que surmonte comme une grotte mystérieuse, un long réduit cintré, obscur et bas, recouvert de nattes grossières. Là sont empilés caisses et sacs, la cargaison avouée là est le gîte des bateliers qui tantôt rament à l'avant découvert, tantôt poussent la perche sur un étroit plancher disposé des deux côtés du réduit. A l'arrière s'élève un abri léger sous lequel on gouverne, on cuisine et l'on mange.

Aucune alerte jusqu'à présent, aucun incident même. Pendant douze jours Quân et Giau ont vécu côte à côte sans échanger vingt phrases. En ont-ils échangé davantage avec leurs autres compagnons ? Les laborieux ne parlent guère. D'épouvantables pluies ont démesurément gonflé le fleuve, inondant et défigurant ses rives. Tout l'après-midi il a fallu ramer à demi-nus, contre un courant violent. Quân attentif à la barre n'avait même pas son habituel sourire de pitié, lorsqu'il croisait quelqu'une de ces longues barques où grouillent pêle-mêle enfants, chiens, femmes et cochons. Un orage a crevé, brutal et bref puis les francolins et les coqs sauvages ont recommencé à chanter dans les mamelons, mais le ciel est resté sinistre et le tonnerre gronde encore. Le soir venu, on a pris le repas dans une anse minuscule enfouie sous les arbres et les lianes et attendu là que la nuit fut complète pour passer au pied du poste frontière. Maintenant on longe en pleine obscurité la rive tonkinoise d'où, avant minuit, des porteurs embusqués en un lieu sûr partiront chargés du pétrole et de l'alcool embarqués à Lung-Tchéou. Mais Quân toujours au gouvernail, se sent rompu presqu'autant que ses hommes. La bouteille d'eau-de-vie de riz qu'il a donnée à ceux-ci lorsqu'ils eurent franchi le point dangereux ne les a stimulés qu'un moment. Désormais ils rament sans entrain, le feu à la gorge et aux tempes, ne pensant plus qu'à l'autre flacon qu'il leur a promis


de vider avec eux, quand la contrebande sera emportée. Lui-même cependant se sent plus énervé que que las. D'instinct sa main cherche plusieurs fois dans sa poche la petite fiole que lui vendit très cher un médicastre réputé de la ville chinoise

Ni odeur ni couleur, ni goût, lui a affirmé ce dispensateur de santé et de mort. Tu mêleras adroitement son contenu à la nourriture où à la boisson de ton ennemi. Il l'absorbera sans soupçon et n'en éprouvera rien d'abord. Le lendemain il sera pris de douleurs atroces et, quoiqu'on fasse pour le sauver, il expirera en hurlant comme un écorché vif. Dans sa dernière tasse d'eau-de-vie, Giau tout à l'heure boira le poison.

Giau. Qu'est cela ?. Un aviron a cessé de frapper l'eau et cette grande ombre qui, surgie des ténèbres, gagne l'arriére, lui ressemble fort.

Que veux-tu ? 2

J'ai soif.

Des bols sont a tes pieds et l'eau ne manque point. L'alcool c'est pour plus tard.

Je le sais.

Giau veut s'accroupir, chancelle, étend les bras, se raccroche à l'un des montants de l'abri. La fatigue l'a grisé plus encore que l'eau-de-vie. De nouveau il se baisse, prend un bol, le plonge dans le fleuve mais à peine a-t-il incliné la tête–l'occasion vraiment était trop belle qu'un effroyable coup de poing de Quân le fait couler à pic, sans un cri.

Holà arrêtez 1 ordonne ce dernier à ces hommes qui ont déjà levé les rames. Giau se noie. On vire de bord aussi vite que le permet le courant; on appelle, on scrute la surface vide de l'onde on nage vers un objet noir qui émerge un instant et disparaît avant qu'on ne l'ait atteint. Vaines recherches, vaines et brèves d'ailleurs la contrebande n'attend pas.


Sur la plate-forme de bambou qui précède sa maison élevée comme elle à six pieds du sol, Miên lavait le lendemain les langes de l'enfant qu'elle portait suspendu sur son dos comme une petite hotte. Auprès d'elle des hardes bleues séchaient sur une corde. Le soleil à son déclin baignait d'or roux le toit brun, les murs gris de l'habitation, le cou délicat et le visage mièvre de la jeune femme. Soudain le chien noir qui dormait devant la porte leva la tête et se précipita au bord de la terrasse. Quân parut sur l'échelle, la veste ouverte, le visage et la poitrine ruisselants. Il s'approcha, caressa la joue du nourrisson, versa de l'eau d'une jarre sur ses jambes et ses pieds boueux, puis franchit le seuil. Miên l'avait suivi.

As-tu du riz chaud ? lui demanda-t-il en s'asseyant devant la table grossière.

J'en ai, répondit-elle.

Elle lui servit un frugal repas de riz, de soja et de poisson sec, qu'il prit d'abord en silence. Puis elle apporta la théière brûlante.

Rudes journées 1 dit-il enfin, quand le jeu de ses baguettes se fut ralenti. Du soleil, des averses, un fleuve enragé. Mais les marchandises sont arrivées sans accident les Chinois ont payé et ce soir mes hommes pourront boire et jouer, -hormis l'un d'eux toutefois.

Malade ? fit Miên d'un ton indifférent.

Disparu, répondit Quân.

Et après un silence

Noyé.

Miên s'est à demi détournée. Vingt siècles de dissimulation appliquée ont développé chez les gens de sa race une merveilleuse possession d'eux-mêmes. Lequel ? demanda-t-elle à peine trop vite. Giau, le nouveau. Cela s'est passé la nuit dernière, près de Na-Man. En puisant de l'eau, il est tombé dans le fleuve. Il était ivre. Le courant l'a emporté. J'ai soif. Donne-moi du vin de Chine. Et ici, interrogea-t-il, comment vont les choses ? 2


Bien. La truie a mis bas. J'ai vendu le petit buffle vingt piastres, comme tu le voulais, et. et je suis sûre à présent que je suis enceinte.

Leurs regards se rencontrèrent, aussi froids l'un que l'autre; mais lorsque Miên posa le flacon snr la table sa main tremblait un peu.

De nouveau Quân chercha les yeux de sa femme, mais sans les rencontrer cette fois. Alors il alla s'étendre sur son lit de camp et feignit de dormir afin de mieux songer.

Le même soir, des enfants de Binhi-Khouan trouvèrent accroché aux buissons dont les rives du fleuve sont hérissées, le cadavre de Giau en proie aux mouches vertes. Par des bateliers on savait déjà qu'un homme s'était accidentellement noyé en amont. Le mandarin le fit enterrer sans autre formalité.

Miên couchée toute vêtue sur trois nattes superposées, Miên immobile et blême dans la lumière pauvre qui tombe d'une étroite ouverture semblerait morte, si de rares frémissements n'agitaient ses paupières et ses lèvres. Depuis plusieurs semaines un mal étrange l'a frappée. Ce furent d'abord des vertiges, des tremblements, une douleur constante à la nuque. Bientôt ses seins se tarirent et elle dut cesser d'allaiter la petite fille qui lui est née de Giau quelques mois après sa mort. Enfin ses membres s'engourdirent et la paralysie gagna sa langue. Depuis la veille elle n'a pu prononcer un mot.

Quand les médicaments annamites et chinois eurent été essayés sans succès et aussi les remèdes traditionnels des paysans, selon l'usage les sorciers sont venus. Cet après-midi le plus réputé du pays, un grand Thô efnanqué, aux regards étrangement pénétrants, s'est livré dans la maison à de longues pratiques. Un voile rouge sur la tête, son bâton magique à la main, il s'est accroupi devant un autel couvert d'aliments choisis et il a psalmodié sans fin.


Tour à tour il a invité les esprits mauvais,fet surtout les démons-poulets qui sont les plus pernicieux, à venir se sustenter et à emmener ensuite celui d'entre eux qui hante la malade il a allumé des baguettes d'encens, rempli d'alcool plusieurs tasses, agité des chaînes, évoqué l'Empereur de Jade, le Dragon, la Licorne, le Phénix et la Tortue sacrée puis passant peu à peu de la politesse aux menaces, il a prié, sommé les Génies d'évacuer le pauvre corps endolori. Enfin il a tranché le cou d'un poulet après lui avoir tracé sur la tête un signe mystérieux et l'a jeté dehors en ordonnant à son âme d'entraîner la Puissance néfaste.

Des parents d'un village peu éloigné, les vieux Luong, d'autres voisins présents à l'exorcisme s'en sont allés sur les pas du sorcier. Quân a demandé à ses sœurs venues l'assister, de ramener ses buffles à l'étable et, ayant couché les enfants que tout ce mouvement avait assoupis, il s'est assis sur un escabeau en face de Miên.

Le soir d'automne descend, limpide et frais sur la maison redevenue silencieuse. Par degrés l'ombre s'épaissit autour du visage de la jeune femme, qui semble modelé dans l'ambre très pâle. Le mal en a figé les traits sans en altérer la joliesse. Un instant Quân songe à la roseur qui l'égayait naguère, si tendre, si délicate, qu'on eût dit un soupçon de fard Il verse quelques gouttes de thé entre les lèvres frissonnantes puis sans s'arrêter au regard d'épouvante qui le fixe, dernière expression de vie dans cette face déjà glacée

Miên tu vas mourir, lui dit-il d'une voix calme. A cela remèdes ni sorcelleries ne peuvent rien, car le poison que tu as absorbé ne pardonne jamais. Les derniers signes sont venus. Tu mourras avant l'aube, aussi sûrement que j'ai assommé et noyé ton amant Giau le deuxième jour du dixième mois de l'an passé. Vous étiez condamnés l'un et l'autre, depuis qu'une nuit, sans en rien laisser voir, je l'ai surpris ici. Te rappelles-tu comme tu me


l'as ingénûment livré ?. J'avais acheté pour lui un poison féroce. Peut-être ai-je eu tort de m'en débarrasser autrement. Pour toi, j'ai attendu que l'enfant de ta fornication naquît et fût sevré garçon il serait devenu l'un des soutiens de ma vieillesse fille, je la vendrai très cher, lorsqu'elle aura dix ans, à quelque riche Chinois. Et j'ai choisi cette drogue sournoise et sûre qui t'oblige avant d'expirer à connaître ma vengeance, sans espoir de la dénoncer. Demain nous enterrerons ce secret avec toi près des rochers de Nakéac, là où il y a déjà beaucoup de petits tertres. »

Ce jour-là les bûmes étaient allés brouter plus loin que de coutume. Quand les sœurs de Quân rentrèrent, elles le trouvèrent endormi près de sa femme agonisante.

D~ SERRÉ.


A ia poursuite d'Ènée

Un de nos collaborateurs, ayant eu communication d'un Appendice à l'Enéide, s'est empressé d'en transcrire une partie pour les lecteurs de la Revue. Il regrette de n'avoir pu reproduire en entier ce nouveau document, mais la fin du manuscrit est tellement détériorée que le ministre de l'I. P. a cru devoir nommer une commission pour l'examiner et la déchiffrer dans la mesure du possible. Dès que cette commission aura terminé ses travaux, nous nous empresserons d'en aviser nos lecteurs. Si le texte intégral a pu être établi, nous le publierons dans un prochain numéro, avec les remarques, gloses et conjectures des éminents chartistes et paléographes préposés à l'examen du fameux manuscrit, désormais appelé N24 (millésime de sa découverte).

Nous ne croyons pas trahir un secret d'Etat en indiquant à nos curieux lecteurs que la Commission extraordinaire présidée par M. Zeyronéhan, de 1'Jnstitut, a choisi comme rapporteur M. Jules Palimpseste.

A la nouvelle du départ d'Enée, Didon pleure abondamment. Quel besoin a son amant d'aller aborder aux champs laurentins ? Obéit-il à la volonté des dieux (numen) ou est-il victime des destins (/<~a) ? Ou bien encore a-t-il contracté la maladie d'Ulysse la « bougeotte D ? ? Longtemps elle se lamente en son cœur, espérant fléchir l'ingrat. Elle fait même élever un immense bûcher, mais en vain. Rien ne peut attendrir l'âme d'airain du guerrier farouche. Dés l'aube (prima luce), le héros prédestiné met les voiles. Didon l'accompagne des yeux sur la mer azurée, croyant toujours à un retour possible.


Mais quand il a disparu à l'horizon, la reine de Carthage agite dans son sein de graves pensées. Arrivée près du bûcher, Didon se ravise, coupe ses cheveux à la. Didon, et les jette en pâture aux flammes avides. Renfermant sa colère en son cœur (sub pectore), elle médite sa vengeance et atteste les dieux. Elle saura bien rattraper l'infidèle et punir le parjure.

Poussée par le doux Iapyx, elle aborde bientôt en Sicile et se dirige vers l'Etna. Avide de renseignements et, peut-être, de sensations nouvelles, elle se risque dans l'antre de Polyphème. A peine en a-t-elle franchi le seuil qu'elle se sent glacée d'efïroi. Des langues de feu s'approchent pour la lécher. Elle se croit un instant dans la caverne de Cacus. Mais quand elle voit de la flamme Arion sortir, elle ne peut s'empêcher de parler ainsi « 0 toi, le rival d'Orphée, qu'as-tu fait de ton luth ? quels sont tous ces bruits discordants qui sortent de ton repaire ? Les pâtres de Sicile auraient-ils délaissé la flûte aux calames inégaux ? » Elle dit, et des torrents de larmes coulent de ses yeux glauques.

Avant de quitter la Sicile, Didon corrompt les prêtres d'Apollon pour avoir des tullos (renseignements, en silicien) sur l'itinéraire d'Ënée. Elle apprend qu'un serpent étant sorti du tombeau d'Anchise, le héros troyen a donné des jeux pour apaiser les mânes de son père. Après avoir assisté à la joute nautique et au combat du ceste, ouï en pleurant les chants du Stade mimés par Paulus Soukon, il a fui vers l'Ausonie pour y fixer ses pénates. Aussitôt Didon s'élance à ses trousses sur la mer profonde. Elle arrive à Cumes, ville célèbre par ses pipes. Elle consulte la Sibylle qui lui répond en ces termes, après avoir posé sa chique de feuilles de laurier « 0 mortelle infatigable et jalouse, pourquoi t'acharnes-tu à la poursuite d'un demi-dieu ? Quels désirs insensés te poussent vers ces bords étrangers ? Les destins veulent que tu arrives toujours trop tard. Je viens d'accompagner Enée aux enfers. Peut-être espérait-il t'y trouver. Depuis hier, il est parti vers le Latium, conformément à la volonté des dieux. » Elle dit, et disparaît au fond de son antre. Courroucée, Didon regrette de ne pas avoir devancé aux enfers le pater -<Eneas, afin de le rattraper au tournant. Roulant


de sombres pensers dans son esprit, elle reprend sa route. Elle veut aborder chez les Auronces, mais du haut d'un promontoire, le vieillard Preypus l'exhorte à s'éloigner du rivage si elle ne veut pas être métamorphosée en génisse par la magicienne du lieu. Elle arrive enfin à l'embouchure du Tibre, remonte le fleuve sans bruit, espérant ainsi surprendre son volage amant. Averti par Vénus, Enée s'éclipse à temps. H regagne sa nef creuse, et met le cap sur la cité phocéenne.

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A peine arrivé en Gaule, le pieux Enée se sent attiré vers la capitale, Parisii, ville étrange dont Mercure lui a fait une description séduisante. H serait heureux de voir des quadriges à pneus, des chariots sans chevaux, et différentes sortes de véhicules pour tous (omnibus), marchant à des vitesses excessives, propulsés soit par des gaz subtils, soit par un fluide analogue à la foudre de Zeus. II croit aussi pouvoir profiter longtemps de son incognito, et oublier enfin son cher crampon (fidèle épouse, en grec moderne). Se rappelant les conseils d'Ulysse-fertile-en-ruses (pellacis <7/<.H'), il a pris la résolution de ne plus écouter les boniments des sirènes (poules de luxe, en dialecte ionien).

A l'aurore du septième jour, Enée est en vue de Lutèce, la grand'ville aux belles portes cochères. Un peu suffoqué par la Babylone moderne, il se ressaisit assez vite. Sa première visite est naturellement pour Mercure dont il connaît la nouvelle succursale. Il trouve le mercure gaulois assis dans un confortable fauteuil directorial, l'air passablement humanisé par la présence de la fille d'Haroun. Sa visite terminée, il se retire et rencontre au bas de l'escalier Mentor, sous les traits du docteur Madrus, qui l'apostrophe en ces termes « 0 étranger, qui donc es-tu ? quelle est ta patrie ? Quelle puissance t'a conduit aux rives séquaniennes ? Ne crains-tu pas le séjour de cette ville d'enfer, plus maudite que Sodome et Gomorrhe ? Es-tu suffisamment armé pour affronter tous les écueils music-halls, cinémas, dancings, etc. ? Te crois-tu assez habile pour éviter les pièges que tendent sur ces bords les nymphes de la Seine ? Vois-tu, pour


faire ici quelque figure, il faut un cœur depuis longtemps paisible et déshabitué des choses de l'amour. » Il dit, et un sourire sardonique glisse sur ses lèvres. Aussitôt Enée répond Je suis celui qu'on suit. S'il reste encore en ton âme quelque pitié pour les malheurs de Troie, tu accueilleras Enée arraché aux flots de la Lybie. Toute la nation troyenne reconnaîtra dignement un tel bienfait. J'ai, sur la vaste mer, semé bien des ennemis, et j'ai le cœur cuirassé d'un triple airain (aM triplex). Pourtant ma mère chérie (cara genitrix) m'a fait savoir que Didon-la-Phénicienne n'avait pas renoncé à me rejoindre. C'est pourquoi j'implore ta sagesse et ton appui. » Il dit, et du fond de sa poitrine (ab imo pectore) montent des sanglots à peine étouffés.

Emu de cette confiance, le bon docteur, qui connaît aussi bien la vie parisienne que les arènes de Lutèce, s'offre à piloter le héros troyen, lui promettant mille et une nuits de volupté à l'ombre des jeunes filles en fleur (sub umbra puellarum /!orentum). « Viens avec moi, dit-il (inquit), et tu n'auras pas à t'en repentir. Si ton père spirituel a su guider l'amant de Béatrix, je saurai bien, à mon tour, guider le glorieux amant d'Elise. » Ces propos rassurent pleinement le héros dardanien. Touché de tant d'attention généreuse et de désintéressement amical, le vénérable Enée remercie son hôte en ces termes «0 Madré (vocatif), quelle reconnaissance te dois-je pour favoriser ainsi mon initiation Par les mânes de mon père, par mes Lares exilés, je n 'engage à te raconter un jour mes aventures, qui t'intéresseront peut-être autant que les histoires de Schéhérazade. Mais aujourd'hui j'ai le cœur gonflé du regret d'une épouse chérie. » Il ne peut en dire davantage, car de longs sanglots secouent sa poitrine auguste. Assez embêté devant un pareil déluge, Mentor invite le héros fugitif à réprimer les effets d'une sensibilité excessive. Enée-aux-gIandes-Iacrymales-bien-rempHes s feint de ne pas entendre. Désespérant d'arrêter le torrent salé, le docteur se décide à railler quelque peu le guerrier pleurard (miles lacrimosus). « Voyons, Enée, dit-il, tu manques de cran (énergie, en dialecte martien). Plus de tenue, que diable 1 ou alors je te plante là. » Galvanisé par cette menace, Enée se redresse, la main sur son glaive, cambre les reins avantageusement et salue pour prendre congé.


Le lendemain, dès l'aube, nos deux péripatéticiens arpentent la région de Saint-Cloud. Enée s'extasie à la vue de somptueuses demeures aux jardins bien alignés et demande à son guide quelles divinités habitent ces temples. Mentor satisfait sa curiosité. Ravi, Enée se laisserait une fois de plus bercer par l'éloquence cicéronesque (de l'italien cicérone) si le bruit impérieux d'un clakson ne lui faisait soudain tendre les esgourdes (oreilles, en étrusque moderne). Il se retourne vivement et voit arriver, trépidante, une puissante torpédo (lorpedinem trepidantem) aux conforts vulcanisés. II n'a pas de peine à reconnaître un des bolides de la maison Héphaïstos. Sur la carrosserie à l'extrait de Javel, s'étale une marque agreste, impressionnante comme un blason six troënes sur champ d'azur. A l'intérieur, une femme se prélasse sur des coussins moelleux, tenant sur ses genoux un perroquet punique. Cette femme, qui ne dit point son nom et qu'Enée connaît bien, c'est. Didon. Hélas 1 Didon ressuscitée 1 Didon qu'il croyait aux enfers Didon qu'il revoyait dans son esprit comme une ombre inconsolée, errant sur les sombres bords du Styx 1. 0 déception amère t elle avait donc préféré les Champs-Elysées lutéciens aux ChampsElysées achéroniens ?. « Alors débine-toi (du bas latin debineo se défiler, s'esquiver, se barrer, déguerpir), fils de déesse (/!eu juge, nate dea), ricane Mentor. Mais le malheureux Enée, glacé d'épouvante, ne peut faire un pas. Il sent ses cheveux se dresser sous son casque à l'ondoyante crinière (comantem galeam), et son bouclier coruscant (c/t/peu/n coruscum) glisser de sa main gauche (laeva). Il veut appeler la rousse (police, en carcoyen), mais ne peut articuler le moindre son vox faucibus haesit.

Didon, elle, avec un sang-froid tout ophidien, fait stopper sa voiture et s'amuse beaucoup de l'air ahuri d'Enée. « C'est bien toi, dit-elle (ait), le père de Jules, le courageux époux de Créuse ? Ah 1 tu me croyais, aussi folle que les autres, descendue chez les Ombres. Détrompe-toi. Pas plus tard que demain, tu auras de mes nouvelles. » Elle dit (sic e/~a/a), et démarre en quatrième vitesse (quarta velocitate). Abasourdi, le fils d'Aphrodite gén it profondément,


les mains au ciel (ad sidera palmas) « Infortuné mortel que la colère de Junon poursuit, quel crime dois-je donc expier ? qui a déchaîné cette furie sur mes pas ? » II dit (sic /c~us), et dès qu'il a parlé, ses joues sont inondées de larmes. Mais aussitôt Mentor le rassure en ces termes « Allons, Enée, tout n'est pas perdu. Reprends tes esprits et sèche tes larmes salées. Au reste, t'en fais pas. Paris offre aux étrangers plus de ressources que Carthage. » Ainsi tranquillisé, le héros-à-la-larme-facile continue ses pérégrinations intra muros. Chemin faisant, Mentor promet de le soustraire aux investigations indiscrètes de sa cruelle amante et, après un énergique Vale, il s'éloigne en « transfrétant la Séquane, » comme l'écolier limousin de Rabelais.

P. c. c.,

Henry STAT.

(Extrait d'un manuscrit attribué à Scarron et découvert récemment à la Bibliothèque nationale par M. Roland-Marcel


LA CRITIQUE DES LIVRES

Attendu que.

Les Enchaînements, par Henri BARBUSSE. (Flammarion, édit., 2 vol., 15 francs).

C'est une œuvre devant laquelle on hésite. Faut-il approuver ? Pourtant. songe-t-on. Faut-il donc alors critiquer ? Mais la loyauté et la sympathie qui ressortent de l'œuvre de Barbusse inspirent ici quelque prudence. On redouterait de prouver un fâcheux béotisme en s'acharnant contre cette épopée. Je vais en parler et tenter de faire, pourtant, les réserves qui s'imposent à moi. Voici le thème Un homme se souvient du passé myriadaire inscrit en ses hérédités. Il revit en souvenir l'histoire de l'humanité dont il fut un grain misérable. Et, depuis les origines, il témoigne que toujours, toujours, le monde reposa sur le malheur des pauvres, des vaincus, du peuple.

Là-dessus, Barbusse conclut qu'il faut changer la société, et créer, contre, et, s'il le faut, dans le sang des maîtres, le bonheur des malheureux. Que cette thèse soit juste et complète, et rien n'est à en retirer. II est incontestable que si depuis mille siècles, l'homme est un loup pour l'homme, et le pauvre un mouton que dévore sans répit le riche, il faut changer tont cela enfin.

On sent donc, à y songer, l'amertume héréditaire des vaincus vous inspirer le violent désir de briser les vieux moules sociaux, pour instaurer enfin la définitive égalité. Mais Barbusse a-t-il tout vu, sa perspective est-elle judicieuse, les prémisses de son raisonnement sont-elles véridiques ?

Je crains que non.


Il est en politique un mot acre et douloureux que je traduis ainsi, car il a diverses formes le pire de la servitude, c'est qu'elle se fasse aimer. Cette phrase répond presque totalement aux Enchaînements. Oui, depuis qu'il est des sociétés, la masse serve, servile, ou asservie, nourrit de son sang les forts, les riches et les puissants. Mais n'est-ce pas spontanément, en acceptant son rôle et souvent en s'y complaisant ? Si je dis oui, la thèse des Enchaînements s'écroule. L'esclavage n'est pas un fait, mais une idée. Qui accepte d'être esclave ne l'est plus. Qui accepte sa pauvreté n'est plus pauvre, qui consent à l'humilité cesse d'être humble. Esclavage, pauvreté et humilité ne sont pas des absolus, mais des équations dans lesquelles un des deux membres ne s'égale à l'autre qu'à l'aide d'un x qui est précisément le coefficient d'injustice défini par le vocable. Supprimez cet x. Epictète esclave est aussi grand, puissant et riche qu'un Empereur, le pauvre ascète, réfugié volontairement dans le désert, possède une force de félicité égale à celle que détient l'opulent sybarite, et l'inégalité humaine n'apparaît plus qu'un vain mot polémique sans valeur matérielle même, puisque l'esprit seul définit la matière.

Ainsi l'idée de Barbusse ne vaut que reposant non sur l'individu, seule réalité constante, philosophique et dialectique, capable d'interpréter le fait et de lui conférer un signe algébrique, mais sur le troupeau, sur la foule, sur la moyenne et alors de redoutables perspectives s'offrent, imprévues par l'auteur des Enchaînements. Existe-t-il un bonheur grégaire, une moyenne de félicité qui ne tienne aucun compte de l'UN psychologique ?

Si Barbusse dit non, il se condamne, s'il dit oui, il se tue.

Car le propre des foules, ce n'est pas autre chose que la servilité, la cruauté, la violence absurde, et pour tout dire, l'animalité.

Si les hommes sont malheureux depuis des siècles innombrables, c'est qu'ils se sont complus dans un servage voulu, avilissant et lâche, dont l'aspect apparent est misérable, dont l'aspect profond est différent, et sans nul doute apparaît heureux.

Que demain un pouvoir nouveau vienne en France, conduisant le citoyen à la cravache et faisant renaître


le servage féodal, Barbusse peut-il dire que la majorité populaire ne l'acceptera pas, ne l'enconragera pas ?. Comment, dès lors, tenir pour une vie misérable un état de fait qui parait bon à ses victimes ? Aucune domination du passé n'a pu subsister sans l'acceptation des masses. Et j'irai plus loin en certifiant que le malheur et l'accablement des êtres dont les Enchaînements nous montrent la constante défaite naissent plus d'eux-mêmes que des pouvoirs souverains qui les écrasèrent. Faut-il ici évoquer notre moyen-âge et ses foules féroces ? Quel pouvoir servait aveuglément l'Inquisition, sinon la masse elle-même. Pendant des siècles, on a pendu, brûlé, torturé des millions de malheureux. Barbusse décrit cela en termes aigus et magnifiques. Mais c'était la plèbe elle-même qui dressait les gibets et applaudissait aux supplices. Un monarque jadis, hésitait même à supprimer les abominations de la place de Grève. La raison Le peuple aimait cela et en réclamait. J'ai lu des documents judiciaires d'antan, aux archives d'une grande ville de province. Hélas La haine populaire, seule, alimentait les chambres de torture. Ce n'était pas le pouvoir qui créait la misère morale et physiologique des masses. C'était cette masse elle-même. Et elle grondait coléreusement quand on voulait son mieux-être. Elle se complaisait farouchement dans sa haine contre ses semblables, dans ses jalousies cupides, dans ses pratiques dévotes. Est-il donc loisible à l'écrivain de dire qu'elle fut malheureuse dans l'absolu puisque nul ne peut affirmer qu'elle ait subi son malheur et puis qu'elle en redemandait.

Ainsi vois-je l'erreur de Barbusse. Qu'il me parle de l'individu, de la monade humaine, je le suis 1 Mais lorsqu'il veut me faire plaindre les plèbes salaces, brutales et avilies d'antan, je dis non 1 Elles ont subi leur propre vœu.

Et une autre erreur me frappe dans l'idéologie des Enchaînements. Barbusse dit qu'il faut être extrêmiste aujourd'hui, et qu'un seul parti reste à prendre pour ou contre le peuple. La vérité n'est pas si simple. Il s'en faut L'extrémisme est en effet un mot vide. Dans les idées comme dans le réel, IL N'Y A PAS D'EXTRÉMITÉ. L'autoritaire ne songe pas à ramener la société au stade des latifundia où œuvrent les


esclaves marqués, enchaînés et menés au fonet. Et ce n'est pas l'absolu du pouvoir despotique, qu'on pourrait mener encore jusqu'à l'homme aux yeux crevés tournant la roue d'un moulin, jusqu'au condamné au hard labour grimpant l'échelle tournante qui se dérobe sous lui. A l'autre extrémité, Barbusse communiste croit-il être extrémiste ? Mais plus avancés que lui sont les anarchistes-communistes s qui refusent la loi en acceptant son principe. Plus loin encore sont les anarchistes-individualistes qui ne veulent rien tenir de la volonté publique, plus loin enfin sont les anarchistes illégalistes.

Il n'y a pas d'extrémisme, ou plutôt on est toujours l'extrêmiste de quelqu'un et l'on connaît toujours plus extrémiste que soi.

Ainsi, toute l'armature idéologique des Enchalnements disparaît à mes yeux. Jamais je ne consentirai à faire ressortir l'ordre social de la psychologie des foules.

Ce serait si c'était possible une terrible régression morale. Jamais non plus, je n'accepterai de tenir pour malheureux, en me servant de mon propre critère de bonheur, celui qui se considéra, lui-même, comme heureux. Fut-il sur le fumier de Job et comme lui dévoré d'ulcères, s'il se trouve bien, et surtout s'il accepte sa destinée, ma faculté de sympathie disparaît. Je ne connais que l'individu, il n'est au monde que des individus, et je ne juge que l'individu. Rien du domaine de l'esprit ne peut à mes yeux reposer sur la loi des grands nombres. Le malheur universel n'est pas le fruit d'une servitude imposée, mais d'une vilenie volontaire. Si les idées de Barbusse triomphent un jour, cette vilenie reparaîtra d'ailleurs pour recréer une nouvelle misère semblable aux anciennes. Qu'on n'imagine point toutefois ici la moindre hostilité chez moi devers l'Etat communiste la République des Soviets. C'est un problème de perspective qui me sépare de Barbusse. Si en Russie la foule était vraiment maîtresse, rien n'y subsisterait de civilisé. La Russie est en réalité une république aristocratique nouvelle, gouvernée par une élite d'intellectuels, mais animés d'autres sentiments que ceux de nos Etats d'Occident. Voilà tout. C'est d'ailleurs énorme. Des exilés polyglottes, fanatiques et ardents, ne sont pas de petits bourgeois confits,


prudents, n'ayant vécu ni voyagé et qui craignent toutes sortes de sacrilèges devers les livres sacrés le code civil ou celui de la civilité puérile et honnête. Là seulement se différencient les gouvernants de Moscou et ceux de Paris. Mais de « communisme total, je n'en vois pas plus en bas qu'ici. Habillés comme des moujiks, pauvres et dévoués à l'idée, les hommes du Kremlin sont, au contraire de ce qu'il semble, trois fois patriciens.

<

Clarté sur la poésie, par Jean RovÈRE. (Messein, 9 francs.)

Clartés, qu'on le sache bien, ne contient ici aucune ironie. Comme le dit très bien l'auteur (p. 25) « Je conclus que la musique verbale est comme la couleur, sa ma/t'ere, rœuM-e de la catachrèse dans la répétition. » On ne saurait mieux dire.

Trois petits tours et puis s'en vont, par M.-A. GUEGAN. (Messein, 7 francs.)

Les tercets de Marc-Adolphe Guegan. Tout en restant triangulaires. Ont perdu leur hypothénuse.

Poésie, de Jean COCTEAU. (N. R. F., 12 francs.) .Cocteau, rosé d'un orgelé.

.Cocteau, rose d'un orgelé

Mange trois babas d'hypostase. Mais ne craignez point qu'il se rase. Son volume est tout épilé.

Renée DUNAN.


Les Livres que l'on m'envoîe.

La Grand'Rue par Jeanne GALZY. (Rieder, édit., 7 fr. 50.)

Il ne faut pas s'y tromper. Les gros espoirs suscités par le talent de M°"' Jeanne Galzy ont mûri dans l'élite des lecteurs et non dans la foule littéraire. Il y a, par exemple, dans La Femme chez les garçons et dans Les Allongés une orfèvrerie spirituelle d'un rare intérêt ou, si l'on veut, ces exquises modulations dont la sonorité n'est pas destinée à toutes les oreilles. Je suis même persuadé que, comme tous les tempéraments supérieurs, Jeanne Galzy a enclos dans son œuvre plus de richesse qu'elle n'a cru en mettre, tant la frontière est malaisément définissable des terres du conscient et de l'inconscient. Ce sont précisément ces quarts de tons, ces subtilités en retour, ces silences réticents, ces bémols, ces dièzes, que les raffinés de l'esprit savourent avec délectation. N'est-ce pas, en effet, le propre du talent d'émouvoir par sa vibration la sympathie de cordes inattendues. Eveilleuse d'ondes D, le mot a peut-être été dit, telle m'appàraît Jeanne Galzy, si peu faite pour le grand public et les champs de Béotie.

Prisonnière d'une élite, elle a voulu rompre le cercle enchanté et s'évader, à la faveur du roman, de sa méditation harmonieuse.

Du moins La Grand'Rue nous apporte-t-elle un mystère inhabituel et cette grâce en falbalas où se complurent nos aïeules. Je laisse délibérément l'intrigue et le mystère de côté pour en venir à ce qui constitue pour moi la trame véritable du livre. C'est l'histoire d'une petite fille, Nazou, dont les yeux émerveillés initient l'âme aux faits divers minuscules de la Grand'Rue. La vie provinciale, d'apparence inerte, y déroule ses jours, ses nuits, sous les feux croisés d'espionnages taciturnes.

Le drame, je le vois dans le cœur de Nazou, Nazou prise au filet d'une plate et banale enfance et rêvant à sa liberté.

Si vous en doutez, demandez à Jeanne Galzy. Elle vous dira la parabole de l'allumeur de réverbères


« Nazou ne voyait plus, cette fois, au bout du bâton une étoile, mais un papillon bien docile qui se tenait tout droit, attendant patiemment la cage de verre où il pourrait se remuer et ouvrir larges ses deux ailes. »

Noemi, par Lily-Jean LAVAI, (Plon, édit., 7 fr. 50). Voici un livre pour les femmes au cœur masculin et pour les hommes à la sensibilité féminine. Roman habile d'une juive adolescente que son orgueil emporte au sacrifice et dont l'aventure nous promène tour à tour dans les milieux judaïques et l'atmosphère des hôpitaux. Une fragile arabesque d'amour y sinue entre deux cœurs également épris mais également chastes. L'ensemble, un peu gris, est d'un métier très sûr.

La proie de Vénus, par Pierre DOMINIQUE (Grasset, édit., 7 fr. 50). L'ouvrage ne laisse pas indifférent mais le cerveau de M. Pierre Dominique est encombré de catastrophes. Si les académies servaient à quelque chose elles devraient réglementer le nombre des victimes par roman.

ha Bêtise, par Constant BURNIAUX (Rieder, édit., 5 francs). Ces notations sur un milieu scolaire d'anormaux choquent d'abord par leur crudité. L'auteur paraît s'être enveloppé volontairement de dureté indifférente. A la longue il se dégage des chapitres une sorte de charité bourrue et de fraternelle pitié. Ce livre émeut et révolte à la fois, car il est tout gonflé de la sanie des hérédités et du pus de la misère humaine.

Sainte Odeur de la vie, par Roger DENUX (La Cité Nouvelle, édit., 4 francs). Dans une plaquette consistante et harmonieuse, Roger Denux a dessiné fort habilement. huit poèmes

le soir de campagne

avec son parfum de menthe et de lait.

ou

Tout lé village est paré

comme un autel de Marie.


Est entrée dans une église,

légère comme un air de cloche,

Catherine la jolie.

ou encore cette exacte et poignante notation dans la Halte d'J~'M'y

Le village est hostile ainsi qu'une caserne et tu portes un corps accablé comme un saule. mais je préfère dans ce bref recueil, le beau et pur poème consacré au ~ouuent'r

Dire

Qu'ils t'ont fait mourir à l'heure des moissons des greniers odorants et des caves fécondes. Ce lyrisme venu du cœur console de l'autre, né du cerveau, où se complaisent tant d'ambitieux littéraires.

Conflits intérieurs, par Paul BouRGET (Plon, édit., 7 fr. 50). Est-ce parce qu'il s'est trop prodigué ? Ou parce que la mithridatisation opère ? Nous réagissons de moins en moins en présence des injections spirituelles de Paul Bourget. 11 y a encore cependant des personnes que ce décortiquage intéresse.

Valentine ou la folie démocratique, par René BENJAMIN (Fayard, édit., 7 fr. 50). Il est admis que René Benjamin est une rosse. Parfois son optique est juste et le coup de dent tombe à pic parfois sa vision est tronquée et le coup de griffe tombe à faux. Sans nul doute son livre contient d'amusants croquis de la ménagerie politique et parlementaire mais il' contient bien davantage encore de longueurs et de développements fastidieux. René Benjamin, qui sait tout, sait être aussi rasoir. Et ceci n'est pas une allégorie.

Georges BARBARIN.


Des Livres qu'on lit et qu'on relit.

lie merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, par Selma LAGERLOF (Librairie Perrin, 7 fr. 50). C'est le livre de lecture des écoliers suédois et il peut paraître singulier qu'on le recommande aux grandes personnes. Cependant, il n'est pas rare a'entendre dire à un père de famille J'ai relu avec plaisir Le tour de France par deux enfants. C'est que le voyage d'André et de Julien est une aventure humaine, vraisemblable, pleine d'incidents variés et intéressants. On a beau y retrouver, avec le souvenir de sa jeunesse, l'impression d'avoir été charmé, on fermerait le livre avant la dixième page si l'on y sentait de la puérilité.

Or, le merveilleux voyage de Nils Holgersson a été conçu par la conteuse suédoise suivant la même idée elle a voulu faire connaître leur pays aux petits suédois et, au lieu de partir d'un événement humain, elle adopta la manière du conte de fée.

Nils Holgersson, enfant turbulent, malicieux, peu docile, est transformé en lutin, en « tomte » et sa disgrâce lui est cruelle. Sur le dos du jars blanc de la basse-cour paternelle, il s'enfuit. Nils et sa monture répondent à l'appel de liberté des oies sauvages c'est alors que commence le mervehieux voyage.

Avec les oies que dirige la vieille Akka, nous allons parcourir les principales provinces suédoises et, la réalité se mêlant à la fiction, nous lirons, avec la description des aspects caractéristiques du pays, le récit de vieilles légendes auxquelles l'auteur a su garder le goût de terroir et la naïveté première.

De plus, Nils est tomte et, par suite, il comprend le langage des animaux celui des oies, des grues, des cigognes, comme le ricanement plein de menaces du renard, l'aboi du chien, la plainte de l'élan sauvage. La première difficulté que rencontre notre héros, c'est de se faire admettre dans la compagnie et dans l'intimité des oies le hasard lui en fournit l'occasion il tire la vieille Akka de la gueule même de Smirre le renard.

Il s'accrocha plus fort à la queue de son ennemi, s'arc-bouta contre une racine de hêtre, et au moment ou le renard ouvrait


la gueule sur la gorge de l'oie, le gamin tira brusquement de toutes ses forces. Smirre fut si surpris qu'il se laissa traîner quelques pas en arrière, et l'oie sauvage se trouva libre. Lourdement, elle s'envola l'une de ses ailes était blessée et presque hors de service. En outre, elle était comme un aveugle dans les ténèbres de la forêt, et ne put nullement aider le gamin. Elle chercha une ouverture dans le toit des branchages et vola vers le lac.

Mais Nils qui s'est hissé sur la plus haute branche d'un petit arbre est prisonnier du renard. Les quatorze oies de la bande vont, pour le délivrer, détourner l'attention de Smirre volant très bas et lentement, elles se font poursuivre par leur ennemi.

Lorsque la quatorzième oie arriva, ce fut un joM spectacle. E)[e était toute blanche on aurait dit qu'une éclaircis courait dans la sombre forêt lorsqu'elle agitait ses grandes ailes. En la voyant, Smirre, fit appel à toutes ses forces et sauta, mais l'oie blanche s'échappa saine et sauve comme les autres. II y eut un moment de tranquillité sous les hêtres. Smirre se rappela soudain son prisonnier et leva les yeux vers l'arbre. Le petit Poucet n'y était plus, comme on peut bien s'y attendre.

Nils Holgersson n'a pas le pouvoir magique des tomtes il est faible, environné d'ennemis, dans la dépendance de ses protectrices, les oies sauvages. Néanmoins il cherche se rendre utile son cœur s'ouvre à la pitié et à la tendresse et il veut racheter sa conduite passée. C'est lui qui porte nuitamment à l'écureuil femelle, prisonnier dans une cage, ses petits nouveaux-nés c'est lui qui délivre de l'invasion des rats gris le château de Glimmingehus, c'est encore lui qui contribue au sauvetage du petit Mats et de sa sœur Asa, surpris sur la rivière par la débâcle des glaces. Par la bonté, il reconquiert, peu à peu, la dignité humaine son séjour parmi les animaux va lui être grandement profitable.

Ces animaux, l'auteur devait les connaître et les' comprendre pour nous intéresser. Son livre contient des pages curieuses sur les mœurs des animaux et sur leur mentalité probable. Ils nous apparaissent amoureux de vie libre, inquiets au sujet d'une existence sans cesse menacée, pitoyables envers leurs frères et


capables d'un élan vers l'idéal, ainsi que l'indique Selma Lagerlôf à la fin du chapitre intitulé Il La grande danse des grues à Kullaberg. »

H y avait de la sauvagerie dans cette danse, mais le sentiment qu'elle éveillait dans le spectateur n'en était pas moins une douce langueur. Personne ne songeait plus à lutter. Mais tous, ceux qui avaient des ailes et ceux qui n'en avaient pas, aspiraient à s'élever au-dessus des nuages, à chercher ce qu'il y avait derrière, à abandonner le corps pesant qui les entraînait vers la terre, à s'envoler vers le ciel.

Cette nostalgie de l'inaccessible, de ce qui est caché au delà de la vie, les animaux ne la ressentaient qu'une fois par an, et c'était en voyant la grande danse des grues.

Pour être complet, il faudrait dire un mot de ces légendes éparses dans le récit, mais incorporées au récit même et contribuant à l'impression d'ensemble qui est poétique, aimable et un peu mystérieuse. Je trouve, entre autres, très jolie ]a légende du pêcheur et de la sirène. Percée par le dur épieu du pêcheur, ia sirène perd son sang par sa large blessure et la mer et le rivage en sont magnifiés et transfigurés ainsi s'explique le charme de Stockholm qui tient du sortilège.

A la fin du livre,Nils Holgersson a repris sa former première et il semble qu'on l'ait suivi dans un rêve, dans ce rêve qu'il a fait sur le coin de sa table au lieu d'aller au temple et qui nous a valu quelques heures d'une lecture à la fois instructive et attachante. P. BARRET.

Les Mées et les Livres.

Explication de notre temps, par Lucien RûMiER 1 vol. in 8°, 286 p. Paris, Grasset, 1925, 9 francs. Cette explication de notre temps est moins une explication qu'une constatation. La méthode adoptée est d'ailleurs plus dogmatique que critique. Suivons donc l'auteur au cours de ses affirmations successives. Au début l'ouvrage prend une allure de plaidoyer pro domo ou plutôt pro aris et focis plaidoyer


à prétention historique et ethnographique en faveur de la vieille terre de France. M. Romier s'aftlige de la désertion des campagnes, et il a bien raison. Tous les paysans français devraient lire un tel ouvrage. Ils y trouveraient certaines vérités premières pouvant être méditées avec fruit. Détachons-en quelques-unes « Le paysan survit aux civilisations. La haine du paysan pour la maison bourgeoise vient de ce qu'il y discerne confusément une provocation à la nature (p. 37). Les peuples inhumants eurent toujours raison, à la longue, des nomades qui brûlent leurs morts, etc. » Voyez plutôt les Romains. Mais M. Romier a lui aussi raison à la longue ». Le livre de M. Romier est un livre sérieux, bien qu'il renferme des images curieuses, des métaphores risquées, des réflexions cocasses. Par exemple, il compare Paris à la Vénus Callipyge (p. 62), et le « rythme intellectuel et moral )' de la bourgeoisie française au rythme des moulins à vent de Castille (p. 218), par-dessus lesquels, sans doute, l'aristocratie a jeté son bonnet. Il nous apprend que les risques possèdent l'affairiste comme jamais courtisane ne posséda un vieillard (p. 77), et que le Juif possède « un compte dans le ciel » (p. 97). L'opinion nous est présentée comme une « impératrice nomade D (p. 112) et la politique, comme un pousse-café (p. 217). On trouve aussi, çà et là, des aphorismes tels que « Le banquier est un marchand d'argent (p. 65). Dans la banque, l'argent est à la fois le moyen et la fin (p. 69). L'argent est de la richesse cristallisée. Tout effort implique une spéculation. La vie s'écoule à spéculer (p. 81). La religion juive est une œuvre de réflexion (p. 96. » On y trouve encore certains proverbes juifs comme celui-ci « Un imbécile est une source de dangers (p. 97). » Mais que n'y trouve-ton pas ? M. Romier, ordinairement sévère, s'adoucit par instants, et son indulgence va jusqu'à faire bon accueil aux truismes « Tout commerce ne vit que d'échange en est un spécimen. Par contre, il y a des truismes renversés, afin d'offrir sans doute des termes contradictoires. Ainsi le marchand n'est pas comme on a l'habitude de se le représenter, « celui qui vend quelque chose » (p. 89). Non, c'est celui qui assure le transit de la marchandise en prélevant une commission. Il est à croire que M. Romier s'est 4


souvenu ici de M. Jourdain, dont le père ne vendait pas son drap, mais le donnai pour de l'argent. Enfin nous trouvons des formules économiques à rendre jaloux Joseph Prudhomme « Pour amener la marchandise, il faut d'abord la produire (p. 82). La passivité de l'épargne fait sa force et sa faiblesse (p. 101). Les partis épousent docilement la routine publique (p. 190). Signalons aussi quelques lapalissades dans le goût de celle-ci « Epargner c'est mettre de l'argent de côté (p. 100). D

M. Romier aborde à peu près tous les problèmes sociaux. Il montre la force de l'argent et de la religion, l'influence de la femme et de la presse. Il déplore la perte du goût et le « relâchement philosophique. D. Il proclame la nécessité de cadres d'éducateurs pour maintenir la démocratie, tout en réclamant l'abolition de la caserne, « un des chancres de l'époque moderne (p. 162). Il veut que la science puisse se développer librement, car la recherche désintéressée a une vertu éducative. Et il remarque que, si l'esprit court les rues, la véritable instruction n'est pas fréquente, ce qui explique la rareté des hommes de valeur. Somme toute, des idées pas très neuves, comme vous voyez, mais qu'on peut rappeler de temps à autre.

Quoi qu'il en soit, le livre de M. Romier n'est pas sans intérêt. Parfois même sa conviction nous touche et nous devons faire effort pour ne pas nous laisser entraîner. On approuve l'auteur lorsqu'il affirme que le danger social et national est dans l'inaction, « mère de l'indiscipline )) (p. 220), mais on admet plus difficilement que « l'essentiel de la doctrine républicaine, en France, provient du vieux fonds de la politique royale (p. 193). Telle page sur la guerre décimatrice opérant une sélection à rebours (p. 255) nous paraît excellente, telle autre sur la virilité matinale o (p. 267) nous paraît contestable. Dans sa conclusion, M. Romier semble discréditer la Société des Nations en la considérant comme un instrument merveilleux de centralisation européenne, pouvant à l'occasion faire le jeu d'un dictateur international. Sans doute n'est-ce pas là son intention. Il est à craindre cependant que cette intention ne passe inaperçue aux yeux du lecteur non prévenu. Sous cette réserve, le livre de M. Romier est un livre utile et suggestif. A. BAILLOT.

A. BAILLOT.


Livres reçus à LA REV UE DES LETTRES Le Génie, par FLORIAN-PARMENTIER, 2 îr. (Editions du Fauconnier). Journaux intimes des Dames de la Cour du Vieux Japon, traduction de Marc LOGÉ, 7 fr. 50 (Plon, édit.). -Ma~y, par P. Martial LEKEUX, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Valentine ou la Folie ~democra~'gue, par René BENJAMIN, 7 fr. 50 (Fayard, édit.). Notre Désir, par Claude CHAUVIÈRE, Collection Colette, 7 fr. 50 (Ferenczi, édit.). Moïra, par le docteur Lucien GRAUX, 7 fr. 50 (Crès, édit.). La Grand'Rue, par Jeanne GALZY, 7 fr. 50 (Riéder, édit.). Gens et Choses d'autrefois dans un coin de Provence, par Hilaire ENJOUBERT, 8 fr. (Boivin, édit.). Tioles aux yeux de Mer, par Jean MAUCLÈRE, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Huit gouttes d'opium, par Ernest PÉROCHON, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Le Miracle des Yeux, par José HENNEBICQ, 7 fr. 50 (La Renaissance du Livre, édit.). La Lumière de l'Aveugle, par FLORIAN-PARMENTIER, 6 fr. 50 (Editions du Fauconnier). Essai sur les Rythmes toniques du français, par S. COCULESCO, 10 fr. (Editions des Presses Universitaires). Les Symétries du français littéraire, par Eugène-Louis MARTIN (Editions des Presses Universitaires). Les Symétries de la prose dans les principaux romans de Victor Hugo, par EugèneLouis MARTIN, 8 fr. (Editions des Presses Universitaires). Du Sang sur la Croix, par Guillaume GAULÈNE, 7 fr. 50 (Riéder, édit.). Le Pot d'Or, par James STEPHENS, traduit de l'anglais par A et M. MALBLANC (Riéder, édit.).


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LA REVUE DES PÉRIODIQUES

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JM DES LIVRES

Europe. -Extrait d'une lettre de Rosa LUXEMBOURG à Louise Kautsky, pendant le cours de sa détention (par la poste de Kreuz, sans date. D'après la teneur, mars 1917). J'ai vécu ainsi un court printemps, l'année dernière c'était cela me revient si douloureusement à l'esprit en partie avec Karl (1). Le pauvre garçon vivait depuis toujours « ventre à terre », au galop, éternellement pressé, se hâtant à des rendez-vous avec le monde entier, à des réunions, des commissions, toujours entouré de paquets, de journaux, toutes les poches bourrées de bloc-notes, de petits papiers, sautant de l'auto dans le tram, du tram dans le métro, corps et âme couverts de la poussière des rues. C'était sa manière d'être, bien qu'il soit, en son for intérieur, d'une nature profondément poétique, comme peu le sont, et capable de prendre plaisir, comme un enfant, à la moindre fleurette. Je l'avais obligé à jouir un peu du printemps avec moi, à faire quelques promenades. Comme il revivait alors Et maintenant j'ai sa photo devant moi Sonia a eu l'idée lumineuse de me la donner pour mon anniversaire -et mon cœur se serre douloureusement lorsque je le regarde.

La Voix des femmes. Le droit à /'en/an/, par la Doctoresse PELLETIER. Toutes les femmes ne peuvent pas être mariées. D'abord il y a un ou deux millions de femmes en surnombre relativement aux hommes. En outre un certain nombre de femmes (1) KartLiebknecht.


répugnent à la dépendance du mariage. D'autres qui se marieraient volontiers ne le peuvent pas faute d'argent, par manque de relations; parce qu'elles sont laides ou peu attrayantes, etc.

Parmi toutes ces femmes beaucoup ont l'instinct maternel développé et désireraient un enfant pour avoir quelque chose à aimer dans la vie.

Si nos mœurs étaient différentes, il leur serait facile d'avoir cet enfant un amant se trouve plus facilement qu'un mari surtout un amant de hasard suffisant en l'occurence.

Mais si la société ferme assez facilement les yeux vis-à-vis des jeunes filles qui ont un amant, elle est intraitable pour celles qui ont un enfant. L'enfant est la gaffe qu'il faut éviter à tout prix.

Lorsque les femmes auront leurs droits politiques, elles proclameront le droit à l'enfant.

Une femme doit pouvoir avouer sa maternité, même illégitime, comme l'avoue un homme, sans rougir.

Valentine ou la folie démocratique. La Chambre vue de la <y'f6une de la Presse, par René BENJAMIN. Ils sont deux maintenant penchés sur le cirque, a échanger leurs réflexions

Tiens Daudet a son ignoble complet marron. Il interpelle on va rigoler 1. Ah 1 papa Cornudet 1 Je vous présente Môssieur le vicomte. Toujours éberlué. Asseyez-vous, Môssieur t. Oh 1 Murat 1 Pige ce pantaloune 1 Mon vieux, ce doit être un cadeau de son comité 1. Le Vaillant-Couturier 1 A gauche p'tit, à gauche 1 Il va à droite il est piqué Non, c'était pour voir Daudet de près. Chut t Via l'autre pirate qui commence à délirer avec sa cloche 1 Qu'est-ce qu'il dit ?. Remise à demain ? Demain samedi ? Séance supplémentaire ? Ah I jamais ) 1 Demain, je suis invité dans la banlieue Non Non 1 Pas demain 1 La discussion immédiate 1

Deux complices viennent d'entrer.

Soutenez-nous, tonnerre de Dieu 1 Gueulez avec nous La discussion tout de suite 1

L'idée est lancée. Les députés croient que c'est par un des leurs. Ils commencent à crier « Pas samedi 1 Mardi » Mais quelques-uns hésitent. Alors la Presse enfle le boucan. On dirait qu'ils jouent de


l'orgue là-haut. L'assemblée prend le vent sans savoir d'où il vient. On entend « Mardi ? Trop tard 1 Tout de suite 1. »Et la discussion immédiate est décidée.

lies ÏTamiliotes, par Jean ROSTAND. L'aventure de celui qui s'adjuge un titre est classique. I! essuie d'abord rebufîades et sarcasmes pendant quelque temps on le soufflette de son vrainom. Mais cela dure peu. On fait toujours son fruit d'acquérir, par un ridicule temporaire, un avantage durable. Si, par miracle, le faux noble ne parvient pas à franchir de son vivant le stade du comique, son effort n'en sera pourtant pas perdu. Ses descendants recueilleront le profit de son audace. On ne se moque pas d'un mort. Un titre gravé sur une tombe, c'est un titre sérieux.

Nous avons beau savoir que le titre est faux, il agit sur nous physiquement. Désirons-nous moins une femme parce que nous la savons fardée et coiffée de postiches ?

Les Nouvelles littéraires. L'esprit de Tristan BERNARD. On se rappelle les vers de Corneille

Marquise, si mon visage

A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge, Vous ne serez guère mieux. Auprès des races nouvelles Où j'aurai quelque crédit

Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Voici ce que Tristan Bernard fait répondre à la Marquise

C'est vrai qu'un jour je serai vieille,

Répond marquise, cependant

J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille

Et je t'em.e en attendant.

Mansour. Histoire d'un enfant du pays ~yf/p/e, par F.-J. BoNJEAN et Ahmed DEiF. On vint chercher mon père

Le coiffeur est là t


Je me sentis pâlir. Mon père nous fit signe à mon frère et à moi, et nous allâmes tous trois au salon. Le coiffeur y était. Je n'oublierai jamais son turban, sa robe blanche, son doux sourire. Il me tendit la main en me disant

Bonjour Bonjour 1

Derrière lui, son aide tenait une cuvette de cuivre brillante et des serviettes. Mon frère se mit à pleurer. Je m'en vais, dit mon père, au coiffeur. Je ne peux pas voir cela. Sois bon pour l'enfant.

Notre ami Abd-el-Kader, un jeune cheikh, qui venait souvent chez nous, maintenait mon frère. L'aide me prit dans ses bras. Je n'étais pas trop effrayé. Le coiffeur me dit

N'aie pas peur. Ce n'est rien. Tu es un brave enfant.

Je sentis mon courage augmenter à un point qui me surprit. Je voulais en finir avec cette histoire qui me tourmentait continuellement. Ce fut fait en moins de rien. Je ne souffris pas. C'est en voyant couler mon sang que je commençai à crier. On amena mon frère, qui criait encore plus fort, mais ce ne fut pas long non plus. On nous porta dans notre chambre, on nous coucha. Toute la famille accourut. Ma mère nous embrassa. Ma sœur me dit

Bravo 1 tu es un homme maintenant.

Grand'mère pleurait et disait aussi

Bravo bravo 1

On appela mon père, mais il ne voulut pas venir Après Après 1 Tout à l'heure 1

Je le voyais de mon lit aller et venir dans le vestibule. Il faisait le tour de la maison comme s'il cherchait un endroit pour se cacher.

Le coiffeur revint, sept jours durant, nous donner ses soins. Ma mère lui avait fait porter, après l'opération, un mouchoir de soie contenant l'argent, et un autre, plus petit, pour son aide. Le septième jour, elle leur servit le plat bédouin, l'assîda. Et je pus descendre jouer dans la rue. Je trouvais amusant de marcher avec précaution, en tenant ma robe un peu soulevée par devant. Les autres enfants me disaient Ah c'est fini On t'a circoncis ? Tu es circoncis ? Tu es circoncis ?


Le Conservateur des Hypothèses, teneur d'axiomes

et marchands de paradoxes

LE MENSONGE

Le mensonge de l'homme est pesant et sans grâce. Le mensonge de la femme a des ailes d'or. Celui-là est noir.

Celui-ci est blanc.

L'un est un bœuf.

L'autre est un sylphe.

Le plus fragile est le plus fort des deux. Le mensonge de l'homme heurte la vérité. Le mensonge de la femme l'enlace. Le mensonge de l'homme a des racines. Le mensonge de la femme n'en a pas. L'homme ment si mal qu'il ment deux fois. La femme ment si bien qu'elle ne ment plus.


POLITIQUE

ëM La fonction élective n'est digérée que par les habiles ou les redoutables. Il y a bien, à la vérité, une troisième catégorie d'élus, ingénus et simples, seulement ceux-là sont digérés par la fonction. L'arme de l'électeur est le bulletin de vote. Mais c'est une arme qui n'a que dix centimètres de long. II est vrai qu'un bulletin de vote n'est rien et que mille bulletins accumulés sont une puissance. Il est non moins vrai qu'un électeur isolé est parfois raisonnable et que mille électeurs réunis sont toujours inintelligents.

~M La raison est sage. Les raisons sont ineptes. M~ On met bien tous les ingrédients dans le pot mais on ne goûte la cuisine que lorsqu'elle est brûlée. ë~ On a inventé l'isoloir pour soustraire l'électeur conscient à l'influence des autres. Mais on n'a pas inventé d'isoloir pour soustraire l'électeur à sa propre imbécilité.

Les qualités des électeurs ne se transmettent pas par mandataire.

MM Un acte politique est bon ou mauvais suivant qu'on le commet ou qu'on le juge.

Les promesses sont comme le bon vin. Elles ont un parfum agréable et stimulent l'économie. Il n'en demeure qu'un peu de lie avec de l'amertume au fond.


Chronique MbUopMUque

Il n'est pas trop tard pour parler de la belle vente de livres qui s'est faite à Paris les 26, 27 et 28 février, sous la direction du libraire éditeur Carteret. En ces trois jours de vente les 583 numéros du catalogue firent plus de 700.000 francs, et passèrent sous les yeux des assistants de très beaux et rares spécimens des éditions françaises depuis celles du xvi~ siècle, la plupart sous de riches reliures.

Pour le xvi'' siècle, les chiffres les plus élevés furent atteints par les œuvres complètes de F. Villon, la première édition sous le titre d'oeuvres et dans une jolie reliure qui firent 16.100 francs; un Clément Marot, Adolescence Clémentine, édition originale dans une belle reliure de Du Seuil, 9.500 un Roman de la Rose, 5.200 et un Montaigne, 7.-500.

Pour le xvii<' siècle, nous citerons un La Fontaine, Fables choisies, édition en 5 volumes (1678-1694), première édition complète des Fables dans sa reliure de l'époque, adjugée 15.500 francs.

Le xviii" siècle fit les plus hauts prix de la vente avec un Molière, œuvre en 6 volumes in-4", orné du portrait de l'auteur par Lépicié, 33 grandes estampes de Bou6her dans une reliure de l'époque aux armes du duc d'Aumont, 31.250 francs, suivi par un Marmontel, contes Moraux, édition en 3 volumes sous une reliure aux armes de la comtesse d'Artois, 26.500 francs. De la période romantique un. Balzac, Peau de Chagrin, 1838, atteignit 5.100 francs, un Cervantès illustré par Tony-Johanot, très rare exemplaire sur papier de Chine, 4.800 francs un Carle Vernet, Les Cris de Paris, collection très rare de 100 planches coloriées en deux états, 6.000 francs.

Livres modernes illustrés un Jean Aicard Othello, décoré de 56 aquarelles originales de Robaudi, 9.500 fr Un Cantique des Cantiques, traduction Renan, édition


décorée de 25 eaux fortes d'après Bida, dans une somptueuse reliure mosaïquée de Marius Michel, 8.150 francs Mirages de Dinet, Scènes de la vie Arabe, exemplaire unique contenant 53 dessins originaux de Dinet, 23.300 francs un Huysmans A Rebours tiré à 130 exemplaires, avec 220 gravures sur bois en couleurs de Lepère, 10.020 francs bien d'autres chiffres seraient à citer, signalons pour terminer dans les éditions originales un Maupassant, Maison r~uer, sur Hollande, 3.500 francs et le Dominique, de Fromentin, rare exemplaire sur Hollande avec le bel envoi autographe que voici

A ma bien cAcre et illustre amie,

Madame George Sand,

Son admirateur, son obligé, son hôte et ~on ami; Eug. Fromentin.

qui atteignit 10.000 francs à tous ces prix il convient d'ajouter une taxe de 19,50

Charles BENOIT.

Pour tout ce qui concerne la bibliophilie, service de librairie, ouM-a~M d'occasion, vente et achat de livres, souscri ptions aux éditions annoncées, renseignements dt!'er~, s'adresser à M. Charles BENOIT, 8, rue Stanislas, ParM (V7~).


LA RIVIERE

par Georges BARBARIN (suite)

LE REMOUS

Le remous est !e carrefour des épaves.

Il naît d'un promontoire ou d'un arbre dans l'eau. La rivière, qu'il retarde et divise, !e ceinture de ruissellements et de friselis.

Il vire à contre sens, dans une échancrure des rives. Et patient, au cours des hivers, ronge son anse et l'arrondit.

Les débris qu'il retient sournoisement tournent sans pouvoir sortir du piège. De temps à autre il les laisse filer sur la lisière du courant. Encore un peu ils seront loin, encore un peu ils seront libres. De sa griffe invisible il les ramène incessamment à lui. On ne voit du remous que sa prunelle noire. H est fermé comme une bouche, il est mouvant comme un secret.

Un flux sourd et puissant le travaille, !e bouleverse. Des appels d'ondes se croisent dans sa masse, vortex et suçoirs. H modifie soudain les jeux moirés de sa perfidie plat, doucereux, torpide bouillonnant, écumeux, changé.

Les tourbillons lui font des fossettes fugitives. I! git, aux flancs de la rivière, pareil à un abcès

muet


LE SABLE

Le sable fin, le sable chaud, c'est la chair blonde de la rivière. La crue d'hiver l'enferme en son manteau glacé. Elle en irise le grain subtil, en assouplit la vase d'or, en pétrit la masse soyeuse. Elle l'entasse dans ses remous, le divise de ses courants.

Le sable va par escaliers, nappe mouvante, vers le fleuve. progresse insensiblement, de coude en coude. jusqu'à la mer.

Aux premiers souffles d'été le miroir des eaux s'infléchit et s'affaisse. Des affleurements naissent à la surface grèves, plages, îlots. Le soleil pompe les vapeurs, les sources d'amont s'appauvrissent et les formes éblouissantes de la rivière se révèlent sous le soleil de juillet.

Il y reste un moutonnement pareil à des vagues figées et, suivant la violence du flot passé, des croupes, des aisselles, d'harmonieux arrondis. La fraîcheur souple de l'eau rôde à travers les sables, et l'herbe adolescente frise comme un duvet.

!f

L'homme a voulu participer au don splendide de la rivière. Il y puise la poussière jaune, la crible en des peignes de méta!.

Mais rien n'émeut la sérénité de la déesse étendue qui dort paresseusement sous la caresse du soleil.


LA CRUE

La rivière est, depuis hier, chamarrée de moutons d'écume.

Sa colère est proche, sûrement.

Les poissons en sont avertis par de mystérieuses téléphonies. Avant que le niveau s'accroisse l'instinct de l'exode les rend fous.

L'eau monte et, d'heure en heure, les grèves disparaissent les roseaux se raccourcissent et sont à leur tour enlisés. Le ressac vient lécher les murailles des rives les bataillons des flots roulent à l'assaut des prés.

Alors le courant naît, bélier des eaux bouleversées, charriant ses tourbillons et ses vagues café au lait.

La brume sur ie tout descend en ombres agitées et la nuit se transforme en immense rumeur.

La crue apparaît au petit jour dans le matin sp!endide, lâchée à travers champs comme un dieu débridé. En douze heures elle a fait du site un estuaire. La vallée est emplie de son mugissement. H ne reste plus rien des bords ni des prairies qu'un miroir frémissant où grelottent les peupliers. L'eau gagne, gagne encore par des cheminements invisibles, dépressions, fossés, routes, ravins. Sous terre, dans tous les sens, elle propage ses reptiles. De leurs infiltrations perfides les cuvettes s'emplissent, en éclaireurs. Des fermes s'éveillent dans leurs îlots investis au cœur du silence. Insectes,


vers, campagnols ascensionnent en hâte les que l'eau morte assiège implacablement.

buttes

A la clarté de midi la rivière miroite avec des frissons.

Le torrent central heurte les ponts, s'éventre sur tes piles et fuit en ronflant sous les arches. Ses tronçons ressoudent à l'aval leurs anneaux de remous. Le ravisseur porte sur son dos les fardeaux volés sur les berges joncs, fagots, arbres morts. Les troncs sont manœuvres comme des béliers en délire. Une furie aveugle les entraîne vers la mer.

Et les nappes d'amont s'écroulent en vagues redoublées, vidant les poches des hauteurs. La rivière est partout, la rivière est souveraine. Jour et nuit sa caresse amollit les terrains. Dans le soir l'oreille suit ses danses tournoyantes et la clameur aveugle de ses eaux.


JEUX DE SOLEIL

La rivière est le miroir mobile où se réfléchissent les deux bleus turquoise, bleus de roi, bleus faux, bleus d'azur, bleus de Prusse, des plus pâles aux plus profonds.

Les javelots frais de l'été transpercent la nappe ruisselante, la robe claire aux mille plis. Chaque goutte est un prisme où la lumière se décompose, chaque phantasme est un soleil multicolore et frémissant.

La rivière a le scintillement et le déhanchement voluptueux d'une bayadère.

f

Les beaux soirs d'équinoxe drapent la splendeur de ses couchers.

Le dieu brûlant meurt sous une avalanche et met aux galères des nuages la torche écarlate de ses pavillons.

La rivière est couleur d'acier bleui ou de tôle rougie. Elle revêt aux derniers instants la simarre mauve et lilas. Puis les fonds s'éteignent lentement dans les gris somptueux des fumées et la symphonie obscure des nuits prélude au concert des frissons.

(A suivre.)

Le gérant F. GRISARD.

Imprimerie AIençonnaise, 11, rue des Marcheries, Alençon.


Mes petites vacances de Noël se passaient à jouir, mes parents et moi, de notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs de bienséance et d'amitié. Comme la saison était rude, ma volupté la plus sensible était de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu car à Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand les glaces nous assiégeaient, et lorsque, pour aller en classe, il fallait nous tracer nous-mêmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne trouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisaient sous la marmite, et auxquels à peine, tour à tour, nous était-il permis de dégeler nos doigts encore le plus souvent nos hôtes assiégeant la cheminée, était-ce une faveur de nous en laisser approcher et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvaient plus tenir la plume, la flamme de la lampe était le seul foyer où nous pouvions les dégourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la montagne et endurcis au froid, l'enduraient mieux que moi, m'accusaient de délicatesse et, dans une chambre où la bise sifflait par les fentes des vitres, ils trouvaient ridicule que je fusse transi, et se moquaient de mes frissons. Je me reprochais à moi-même d'être si frileux et si faible, et j'allais avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m'accoutumer, s'il était possible, aux rigueurs de l'hiver je domptais la nature, je ne la changeais pas, et je n'apprenais qu'à souffrir. Ainsi, quand j'arrivais chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin d'un bon feu, je me sentais tout ranimé, c'était pour moi l'un des moments les plus délicieux de la vie jouissance que la mollesse ne m'aurait jamais fait connaître.

La Page classique

Les Vacances de Noë!

MARMONTEL.


TR~fTÉ DE L'~MPhtBtE

VII

Non. Elle ne peut pas « expliquer ». Elle ne peut presque jamais. expliquer », même à elle-même. C'est pourquoi elle a raison de se dire une incomprise. Hugo l'a comparée à un sphinx, et Dumas fils à une guenon. Pauvres mots de pauvres hommes qui onf voulu exprimer leur gratitude ou leurs ranca'urs. On cette littérature qu'a inspirée la Femme Et de quel courage ai-je dû m'armer pour tenter de la découvrir sous ces oripeaux de carnaval dont les écrivains ont vêtu son attristante nudité. Quelques-uns ont presque touché cette nudité surtout ceux qui ont souffert par Elle, ils ont « brûlé », comme disent les enfants qui jouent à cache-cache, mais sans la trouver cependant parce que si la passion inspire, elle n'éclaire pas. Ainsi Dumas fils,en laclassant parmi les singes, approche un peu de la vérité Elle justifie plus que le mâle de la théorie du transformisme et ce, à cause de son inaptitude à raisonner, et non, ô amant aveuglé par ton impuissance, parce qu'elle est lubrique. La femme comme les femelles de toutes les espèces est surtout propre au geste de fécondation, et c'est le mâle qui lui a appris la luxure.

Sa volonté a la force instable du désir. Sa vie intérieure est nourrie d'idées flottantes et ces embryons d'idées, qui s cncnet)e<renf sans s'ordonner, font a e//e


une éternelle Insatisfaite. Elle oppose son puéril besoin de savoir à notre sévère besoin de comprendre. Elle considère l'inquiétude dont elle soufre comme une supériorité de sa nature, ainsi qu'un poète oppose orgueilleusement son Inspiration à l'érudition d'un savant ou à la sagesse d'un philosophe.

Incapable de voir clair en elle-même, elle nous accuse de ne pas savoir percer le mystère de son petit cerveau qui, parce qu'il est obscur, se croit profond.

Ainsi toute la vie nous ne parlons pas le même langage. Nous nous obstinons et c'est là une erreur dont nous ne nous corrigerons jamais à ju~er ses actions comme si elles étaient réfléchies. Cette dame qui t'avait formellement promis d'assister à ta soirée n'est pas venue, et tu tires de cette absence des déductions logiques. Tu présumes une maladresse de ta part, ou une maladie ou la visite tardive d'un importun, enfin un empêchement sérieux. Mais non Au moment où elle s'habillait, la manche de son corsage s'est déchirée et, prise de dépit, elle a renoncé à sortir. Elle avait d'autres corsages, il lui suffisait d'en changer? Assurément, mais tu raisonnes comme un homme Tu t'obstines chaque fois à vouloir comprendre, malgré la vanité tant de fois constatée de tes efforts. Je connais une jeune femme pleine d'attraits et judicieuse. Elle ne suit que médiocrement la politique, ne s'intéresse guère aux faits divers et méprise généralement les feuilletons. Or elle achète deux journaux tous les jours. Pourouo!? Je l'ai interrogée plusieurs fois doucement, selon ma méthode avec /a curtos~e circonspecte d'un entomologiste qui a peur a'e~aroucher l'insecte qu'il observe. Et un jour ma patience a été récompensée par cette fausse réponse « Oh st


je devais réfréner des caprices aussi tnoj~enst/s Combien cette réponse est révélatrice Medt'te'/a, et la mentalité de la femme et conséquemment toute sa manière d'être vont s'éclairer pour toi, un geste sans importance ne peut être défendu Et comme la valeur morale ou sociale d'un acte dépend de sa personnelle appréciation, tu vois la douce pente où peut l'entraîner son indulgente vision des choses. D'autant plus que l'expérience ne vaut pas pour une femme, c'est là une vertu qu'elle éconduit avec désinvolture. Et elle a raison de ne pas l'accueillir parce que cette expérience ne lui apprendrait rien. Une femme qui fait une gaffe ne commet pas une erreur elle satisfait une envie de mal faire. Elle a refusé d'en envisager les conséquences parce qu'elle goûte à être déraisonnable la volupté perverse des croyants disposés au pecAe. Elle sait bien qu'elle a agi sans discernement si tu l'avais avertie avant, elle t'aurait cru mais elle ne t'aurait pas écouté. Alors pourquoi vouloir, par le rappel d'un précédent fâcheux, l'empêcher de recommencer Car elle recommencera, serve non libérable de son imagination dont la lune dirige le flux et le reflux. Toute son existence se passe à chercher le merle blanc et à attendre le pèlerin passionné. Ses infidélités ne sont que des témoignages de son inquiétude. Ce n'est pas ordinairement par sensualité qu'elle prend un amant mais par tnsttnct voyageur.

L'amant est le canal où se déversent ses espoirs, sa curiosité et ses -désillusions. Tout le monde sait au un mari trompé gagne au jeu et réussit dans ses affaires. PourouotP Parce que, le péché étant l'exutoire momentané de son humeur maligne, la femme ne l'entoure plus que d'une bénéfique influence. En vérité l'amant est plus malheureux que le mar! il est d'abord bien plus jaloux parce que si l'autre


n'envisage pas l'inconstance de l'épouse, lui a des raisons de douter de la ~Je/te de sa mat'<resse. C'est pour lui qu'on en~o/t'M les plus merveilleux mensonges. Dans un ménage à trois le plus dupé est toujours l'amant. C'est pourquoi Dieu qui est, comme le catéchisme te l'apprend, un être infiniment juste a mis les cornes non au front d'Adam mais au front du diable.

C'est Satan qui est le Cocu magnifique.

ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


De l'influence de Schopenhauer sur la Littérature française

Il. Madame Ackermann

Parmi tous les pessimistes post-romantiques, Mme Ackermann offre assurément le type le plus achevé de ce qu'on est convenu d'appeler, depuis Vigny, le poète philosophe. Contemporaine de Guyau et de Sully Prudhomme, autres poètes philosophes, mûrie par une méditation prolongée, elle professa un pessimisme tout rationnel, c'est-à-dire strictement philosophique.

Optimiste à ses débuts, grâce à son éducation religieuse, Mme Ackermann passa, dès ses premiers déboires, au pessimisme intégral. Avide de science, elle perdit rapidement la foi de sa jeunesse. Veuve à trentetrois ans (1846), elle se retira dans un ermitage des environs de Nice tel Çakya Mouni sous le figuier de Gaja pour se livrer à la méditation. C'est dans cette retraite claustrale que, pendant vingt-quatre ans, se mûrirent sa pensée et son talent. Son érudition y devint considérable, consacrée surtout aux études spéculatives qui lui avaient été révélées par son mari. C'était sa manière, à elle, de rester fidèle à celui qu'elle aimait. La vie de recluse qu'elle s'imposa contribua singulièrement à accroître la vigueur de sa pensée et à développer des qualités rares chez les écrivains de son sexe. Pas de soupirs élégiaques, pas de sentimentalité mièvre des


sentiments virils présentés sous une forme châtiée. Son pessimisme n'est pas le désenchantement égoïste d'une âme chagrine. Il est essentiellement philosophique, car il procède de la raison impersonnelle. Mme Ackermann, fille spirituelle de Léopardi, mêle intimement le sentiment à l'idée et l'amour à la science. Et lorsqu'elle exprime, en des accents qui lui sont propres, l'âme humaine aux prises avec l'inconnu, elle atteint, dit Sully Prudhomme, à « un sublime nouveau ». C'est pourquoi il n'est peut-être pas inutile d'examiner brièvement ses conceptions sur la nature, la vie, la condition humaine.

D'abord, Mme Ackermann adopte le postulat de Léopardi qui se trouve être aussi celui de Schopenhauer le monde ne peut être que mauvais, et il aurait mieux valu qu'il n'existât pas (1). Mais, puisqu'il existe, il n'y a qu'à l'observer d'un peu près pour se rendre compte de son hostilité aveugle envers l'homme, et de sa cruauté inconsciente envers tous les êtres animés. La Nature, en effet, n'a qu'un but pourvoir à sa pérennité par tous les moyens, souvent même au détriment des individus. Elle ne sait que créer. Elle enfante sans cesse pour combler les vides faits par la mort, sans se soucier des êtres qui disparaissent. Meurent les individus, pourvu que la vie de l'espèce soit assurée. La Nature n'a donc en vue que la continuité.

Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle, C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor. Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle, Et vous laisse la mort.

Toute sa prévoyance est pour ce qui va naître Le reste est confondu dans un suprême oubli Vous, vous avez aimé, vous pouvez disparaître Son vœu est accompli (2).

(1) Cf. Léopardi, Pensieri, VII. V. également L'Hymne à Ahriman.

(2) Poésies philosophiques, p. 37. (L'amour et la mort) Lemerre, édit.


Tout au long de ses Poésies pM<Mop/ue~ Mme Ackermann ne fait que maudire la nature sous tous ses aspects

Sois maudite en ta source et dans tes éléments (1). Bien qu'elle se rende compte de son impuissance, la sombre poétesse brave néanmoins la grande marâtre, la créatrice impitoyable

Créatrice, en plein front reçois donc l'anathème

De cet atome audacieux (2).

Et puisque la nature reste indifférente à la douleur humaine, la « chétive créature doit, à son tour, se montrer insensible aux prétendus charmes de sa marâtre. Comme Vigny, Mme Ackermann ne se laisse pas séduire par des apparences trompeuses. Elle aspire à <' l'Immortalité morne », préférable au « magnifique univers » dont la Nature n'a « su faire qu'un tombeau » 1

Dans ce monde mal fait, la nature se montre trop égoïste pour que la vie soit agréable à l'homme. La vie de tous les êtres n'est qu'une longue souffrance. « Je souffre n

Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire, Ce cri terrible est répété (3).

L'ceuvre de M"~ Ackermann résonne de la plainte universelle, et ses poèmes philosophiques seraient tous à citer. Mais, puisqu'il faut se borner, il suffira de relire certaines pièces comme Les Malheureux pour être pleinement édifié sur ce pessimisme à la fois hautain et poignant. Mme Ackermann ne se résigne pas à vivre sans protester. La vie lui semble même si lourde qu'elle adresse un hymne enthou(1) Poésies philosophiques, p. 119. (L'homme et la nature ) (2) Ibid.

(3) p. 118.


siaste à la mort libératrice dont les « bras compatissants B lui sont un refuge. Cet appel à la mort bienfaisante n'est pas motivé, chez Mme Ackermann, par l'espoir d'une vie meilleure. Loin de là. Toute idée de palingénésie ou de renaissance, même heureuse, lui est insupportable.

Quoi t renaître revoir le ciel et la lumière, Ces témoins d'un malheur qui n'est point oublié, Eux qui sur nos douleurs et sur notre misère Ont souri de pitié 1

Non, non 1 Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, étemelle t Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile. Et toi, soeur du Sommeil, toi qui nous as bercés, Mort, ne nous livre pas contre ton sein fidèle Tiens-nous bien embrassés (1).

Elle prie la mort de l'affranchir à jamais de la vie, sous quelque forme que celle-ci se présente elle demande simplement à s'abîmer dans le grand Tout, seul capable de lui procurer le repos et l'oubli. Dans un sommeil sans fin, ô Puissance éternelle 1 Laisse-nous oublier que nous avons vécu (2)

Ce besoin de silence et ce désir d'oubli ne sont pourtant pas dus aux malheurs personnels de Mme Ackermann. Ces cris ne sont pas arrachés par une douleur atroce ou un mal physique implacable. Leur origine est plus philosophique. Mme Ackermann se place à un point de vue plus désintéressé. Si ell& quitte ce monde en proférant une plainte ou un « soupir déçu »,

C'est moins d'avoir souffert que de n'avoir rieu su ~3). Comme Vigny, comme Sully Prudhomme, elle est malheureuse de n'avoir pu pénétrer le dessein de

(1) Poésies philosophiques, p. 76. (Les Malheureux.) (2)76M.,p.79.

(3)Jttd.,inûne.


la nature, le sens de la vie. Elle a souffert de n'avoir rien su. Elle eût peut-être encore plus souffert d'avoir su quelque chose. Elle se serait vite aperçue que la courte science dont se targue l'orgueil humain est d'un bien faible secours lorsqu'il s'agit d'expliquer le problème de notre destinée.

La faiblesse de l'homme, mise en lumière avec tant de force par Pascal, ne cesse pas de troubler Mme Ackermann. Quand notre philosophe-poète réfléchit à tout ce que l'homme doit vaincre pour subsister, elle est d'abord effrayée. Mais elle ne tarde pas à se sentir envahie par un sentiment de pitié profonde envers le héros du drame millénaire (1). Elle se demande pourquoi l'humanité est vouée à un « travail de Sisyphe De cette misérable condition, qui donc est responsable, si ce n'est Dieu, cette « entité personnifiée ? M"~ Ackermann compare le Dieu du christianisme au César romain qui, impassible dans sa loge impériale, regarde les gladiateurs combattre et mourir, répondant par un éternel perçai à la plainte des victimes.

Si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,

Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,

Ce n'est pas un salut, non 1 c'est un anathème

Que nous lui lancerons avant que d'expirer (2) 1 Mais elle se rend compte de la vanité de son anathème, puisqu'elle préconise un moyen plus efficace pour faire échec à la douleur. Ce moyen, le seul d'ailleurs compatible avec une attitude philosophique, nous a déjà été indiqué par Schopenhauer (1) Dans son autobiographie, placée comme préface à ses œuvres. Mme Ackermann dit Considéré de loin, à travers mes méditations solitaires, le genre humain m'apparaissait comme le héros d'un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de l'univers, en vertu de lois aveugles, devant une nature indifférente, avec le néant pour dénouement, (Ma Vie, p. XXI-XXH.)

(2) Poésies philosophiques, p. 158. (Pascal.)


c'est le renoncement absolu, l'ascétisme complet. Il faut nous affranchir de la Volonté pour pouvoir sauver les êtres futurs. Ici la voix de Mme Ackermann devient tragique, et ses accents lugubres font songer au V<EM de Sully Prudhomme

Notre audace du moins vous sauverait de naître, Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,

Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être, Avec l'Humanité forcé Dieu d'en finir (1).

De telles paroles, dans la bouche de celle qui, au lendemain de la mort de son mari, a prononcé ses vœux, ne sont point pour nous surprendre. Elles sont l'écho d'une conviction profonde. Après avoir considéré la vie sous le même angle que Schopenhauer, Mme Ackermann devait nécessairement détester l'amour, courtier du génie de l'espèce. Plus sincère que le philosophe allemand lui-même, elle méprise la copulation, et quand, indignée, elle se dresse contre l'amour, c'est pour lui ôter son masque trompeur. Elle a compris que l' « acte génésique » est la source de tous les maux, puisqu'il perpétue la vie. Les manifestations de l'amour s'exercent toujours au détriment de l'individu. Toutes les créatures qui subissent le « tyran cruel » sont vouées aux pires calamités (2). C'est pourquoi il importe de faire échec au « tyran ». Le meilleur moyen sera sans doute de pratiquer un ascétisme rigoureux. Mme Ackermann nous (1) Ibid., p. 158.

(2) Cette conception de l'amour remonte à la plus haute antiquité. L'Eros théogonique a un caractère fatal. Aux yeux des poètes et des philosophes il est le facteur le plus important de l'univers en formation, car il assure la perpétuité de la vie. Son action irrésistible et féroce unit les sexes en leur communiquant une puissance infinie, mais expose les individus à toutes sortes d'avatars. (Cf. P. Decharme, Mythologie de la Grèce on<MHe, p. 201-202, 1 vol. in-8", Paris, Garnier, 1879.)


exhorte, en effet, à mortifier nos sens par le travail et surtout par l'art

Le meilleur est encore en quelque étude austère

De s'enfermer, ainsi qu'en un monde enchanté,

Et dans l'art bien-aimé de contempler sur terre,

Sous un de ses aspects, l'éternelle beauté (1).

Les conclusions de M"~ Ackermann sont si voisines de celles de Schopenhauer que nous avons peine à les y croire étrangères. Ce n'est pas que Mme Ackermann nous permette une animation en s'avouant elle-même tributaire du philosophe de Francfort. Bien au contraire. Ses déclarations sont loin de fortifier notre hypothèse. Dans un appendice à son autobiographie, daté de 1877, Mme Ackermann se défend d'avoir subi l'influence du philosophe allemand, et elle essaie de prouver que son pessimisme n'a pas attendu celui de Schopenhauer pour se cc déclarer ». Son principal argument consiste à invoquer un fragment intitulé L'Homme, et portant la date de 1830. Il commence ainsi Misérable grain de poussière

Que le néant a rejeté,

Ta vie est un jour sur la tene,

Tu n'es rien dans l'immensité.

et se termine par ces vers

Sous le poids de tes maux ton corps usé succombe, Et, goûtant de la nuit le calme avant-coureur,

Ton œi) se ferme enfin du sommeil de la tombe Réjouis-toi, vieillard, c'est ton premier bonheur.

Est-il besoin de dire que cela ne prouve pas grand chose ? et que parlant à cinquante ans de distance, le poète a pu se faire illusion sur ses influences de jeunesse ? De plus, nous avons peine à nous représenter ces vers comme sortis du cerveau encore (1) Premières poésies, p. 14. (A une artiste.)


« informé d'une jeune fille de dix-sept ans. Enfin tout porte à croire que, si le pessimisme précoce de Louise Ackermann est antérieur à sa connaissance de Schopenhauer, il n'y est pas étranger que s'il est né avant, il s'est développé après. Ajoutons que « l'ourson ». de la pension Daubrée, après avoir feuilleté Sénancour, Hugo, Vigny, Musset, apprit l'anglais et l'allemand, et dévora fiévreusement Shakespeare, Byron, Goethe, Schiller. Cela suffirait déjà à expliquer la ressemblance de son œuvre avec celle de Schopenhauer par la communauté des sources. Mais il y a plus. En 1838, après ses débuts littéraires, la jeune poétesse partit pour Berlin où elle séjourna un an pour parfaire sa connaissance de l'allemand. Elle visita l'Allemagne qui lui plut beaucoup, et en revint toute germanisée (1). Elle y retourna quelques années plus tard et s'y maria. S'associant avec le plus grand zèle aux travaux de son mari, elle prit goût à la philosophie et s'intéressa aux questions philosophiques qui « passionnaient seules les esprits ». Il serait donc surprenant qu'elle n'eût pas alors entendu parler de Schopenhauer qui commençait à percer après la mort de Hegel. Et puis n'oublions pas qu'il s'agit ici d'une femme, c'est-à-dire d'un esprit naturellement porté à la dissimulation, et que, pour être « pupille de Platon et de Voltaire, on n'en est pas moins encline à cacher ses sources. A. BAILLOT.

(1) V. la notice biographique que lui a consacrée Sully Prudhomme dans L'Anthologie du x!x° siècle, t. I, p. 360. (Lemerre, édit.)


Vous voulez bien me demander mon avis sur cette vente de livres signés que fait en ce moment un écrivain Français notoire. Je crains en effet qu'en dehors de mon pays, le sens exact et la morale de cette histoire ne soient pas facilement saisissables. Il me faut dire toutefois au préalable comment s'organisent ici les rapports entre les gens de lettres et les amateurs. D'abord, ainsi que vous le savez déjà, la littérature, à Paris, constitue un milieu très spécial, différencié, et foncièrement retardataire en tout ce qui concerne l'évolution intellectuelle du monde contemporain. Vous n'avez pas été, par exemple, sans constater que les imprimés seuls, en France, échappent au système métrique, et qu'on compte la mesure des lignes, comme le corps des caractères d'imprimerie, selon des us datant de la Renaissance. C'est symbolique. Voici donc comment l'écrivain, ayant publié un ouvrage, opère devant ses confrères Il prend chez l'éditeur un certain nombre d'exemplaires, dits de service, et les revêt de dédicaces variées, pour deux catégories de personnes 10 ses amis 20 les critiques de la

LETTRES INTIMES de Re~ée Duna~

Mr. G.-H. Warrenly,

624, Agass str.,

Philadelphie, U. S. A.

Mon cher Monsieur,


Presse. Vous reconnaissez bien là un état d'âme absolument paléolithique. Le bottier ne chausse pas gratis ses amis, ni le restaurateur ne les nourrit. L'écrivain, lui, le ravitaille d'esprit pour rien. A Paris, si l'on connaît, même de loin, un écrivain, on se croirait déshonoré d'acheter ses œuvres. I! faut qu'il vous en fasse cadeau. C'est de tradition. Quant aux critiques, l'auteur les amadoue d'avance par des dédicaces bourrées d'adjectifs admiratifs et de platitudes à la façon du grand siècle. Il offre, en quelque sorte, le gâteau de miel à Cerbère. Tout ceci entre parenthèses vous dira pourquoi la critique Française est si médiocrement représentée d'apparence, hormis trois ou quatre noms. C'est que notre race garde de l'ancien régime et de ses « largesses )' un goût incoercible des cadeaux. C'est une véritable psychose. Aller gratis au théâtre, recevoir gratis des livres nouveaux sont l'objet de cent mille désirs. Et dans la mêlée des concurrents, toujours l'emportent les plus avides, non point les plus riches de talent. On peut donc dire que dans la presse française, quatre-vingt-quinze pour cent <les critiques sont uniquement des amateurs de livres que leur passion seule poussa là où l'on en reçoit. Le reste représente les lecteurs désireux de parler avec loyauté des ouvrages qu'on leur envoie. Comme du désir au fait, il y a encore un fossé, cela dit le nombre encore plus réduit des critiques informés, sincères et loyaux. Vous voyez d'ailleurs de nombreux périodiques où l'on annonce qu'il sera parlé seulement des ouvrages envoyés en double ou en triple exemplaire. Il s'agit là de critiques ayant composé avec des concurrents. Ils écrivent, mais ceux qui leur cédèrent la place ne l'ont fait qu'à condition de goûter aussi à la manne. Evidemment un désir aussi véhément donne une constante plus value aux livres dédicacés et signés. Il est peu de maisons d'éditions pour mettre en circulation plus de trois ou quatre cents services. Or, il y a cinq ou six mille amateurs, rien qu'à Paris.


Voilà donc la dédicace devenue une valeur matérielle. Mais la dédicace ne suffit bientôt plus aux amateurs les plus passionnés. Ils veulent encore des documents sur l'œuvre, une lettre de l'auteur, ou une lettre sur l'auteur d'un autre auteur connu. Les plus ardents constituent même tout un dossier sur l'ouvrage et celui qui le signa. Ici, la matière, bien entendu, n'a plus de limites. On peut annexer dix, vingt, cinquante pages manuscrites à un livre. On le fait donc relier de préférence bellementavec tout ça. L'ouvrage est devenu une pièce unique, un exemplaire précieux et désiré. Et comme la bibliophilie est une charmante manie qui s'illimite à mesure qu'on la satisfait, l'exemplaire unique, enrichi de documents manuscrits, tentera les plus riches amateurs et le jeu de la concurrence lui donnera une cote très élevée.

Le collectionneur critique jouit donc des deux plus grandes satisfactions auxquelles le Français soit sensible, il reçoit gratuitement des choses rares et il peut s'enrichir à les garder.

L'auteur dont vous me parlez, et qui vend sa bibliothèque, fut un collectionneur habile, soigneux, passionné et pour qui la notion de valeur ne restait jamais vaine. Il possède donc plusieurs centaines d'oeuvres introuvables, datant, les unes de la jeunesse d'hommes devenus illustres, les autres de choix bien faits parmi les publications à tirage restreint des trente années ultimes. Il a enrichi tout cela de textes originaux, lettres ou critiques, et même de pièces dont il est l'auteur. De ce chef, sa collection a une valeur énorme et l'on pense qu'elle va se vendre plus d'un million.

Dans le temps que je vous écris, au surplus, dix, cent, mille amateurs l'imitent et annexent sans répit des documents manuscrits à leur bibliothèque. Dans dix, vingt, trente ans, ils feront eux aussi « leur vente ». Auront-ils gardé, dans le fouillis des parutions quotidiennes, les ouvrages destinés à « faire prime », la plupart, non 1 C'est qu'il faut


là un flair rare, et peu répandu. Qui donc, lorsque parurent les Pleureuses de Henri Barbusse, devina que cet écrivain deviendrait un des plus illustres de l'ancien continent ? Tous les jours, je reçois des livres et les feuillette en me posant cette question L'auteur a-t-il de l'étoffé ? C'est difficile à deviner. Non, certes que je songe à constituer une bibliothèque pour la vendre. Ce sont procédés de gagnepetit et de caque-deniers à la mode des rustauds. Mais il me plaît deviner une future célébrité. Peu d'écrivains débutent dans un puissant tumulte. Il faut flairer le génie. Evidemment c'est une besogne d'éditeur, car tous voudraient engager et par un long contrat léonin un futur auteur à succès, tant que sa timidité débutante coupe les ailes à ses exigences. Mais en réalité aucun éditeur n'a prévu jeunes les grandes gloires de littérature. Certains ont voulu les imposer. Ceci n'est plus que du négoce. C'est d'ailleurs du meilleur.

Voilà donc comment la bibliophilie, telle qu'on la comprend en France, crée l'état d'esprit dont le témoignage alla jusque chez vous. Je ne saurais vraiment donner, comme vous me le demandez, une appréciation morale de cette aventure. Tout ce qui prouve un individualisme vétilleux et passionné, tout ce qui attente rudement aux hypocrisies sociales, et prouve un caractère fortement gravé me plaît. Dans l'acte dont il s'agit, certaines de ces vertus sont apparentes, et je ne puis ici qu'approuver. Mais il y a d'autres motifs moins purs la vanité, d'abord, caractéristique de notre milieu, si souvent écœurant de prétention naïve, et enfin, la cupidité, qui, elle.

Renée DUNAN.


OJR.AC~

Cet orage d'été s'achève en molle pluie

Qui s'écoule à regret et sera tôt enfuie.

Sur le sol rêche et sec et craquelé, j'entends Le doux bruit inégal de ses pas hésitants. Sur l'arbre poussiéreux et sur l'herbe altérée, Elle tombe, bue aussitôt, évaporée

Elle promène son éponge et son vernis

Sur le gazon brûlé, les feuillages ternis,

Et de neuves senteurs, tout à l'heure étouffées, Du jardin rafraîchi s'élèvent par bouffées. Le manteau noir du ciel s'enfuit vers l'inconnu Comme une écharpe glisse et découvre un col nu. Ainsi dans tes yeux clairs embués par les larmes Le sourire renaît qu'ont chassé les alarmes. Pardon je fus méchant c'est ce temps orageux, L'énervement du soir et celui de nos jeux. Mais tes pleurs ont lavé ces nuages rapides, Et nos cœurs maintenant sont confiants et limpides. Ne te semble-t-il pas que tout est rajeuni ? Sèche tes yeux si beaux, mon amour c'est fini. L'orage de nos cœurs s'achève en molle pluie Qui tombe avec regret et sera tôt enfuie. Georges LuBiN.


Le ~oman de Tétragone

Quand j'eus atteint par ce matin aveuglant de mai, le petit village de Pac-Nam, je cherchai pour y passer les heures chaudes, la moins inhabitable de ses maisons. L'adjudant Tétràgone du poste de Soc-Lan arrivé vingt minutes plus tôt à la tête d'une reconnaissance venait de s'y installer. En soldat respectueux de la hiérarchie, il se disposa aussitôt à me céder la place mais je n'y consentis point et lui offris au contraire de partager le déjeuner dont on avait lesté mes sacoches. Le menu était simple, mais copieux quelques tranches de jambon flanquées de cornichons, un poulet rôti, une boîte de petits pois, un gâteau et des oranges. Mon compagnon de fortune, qui ne se déplace qu'avec un assortiment de boissons de marque, avait déjà débouché ses fioles. Un quart d'heure plus tard, nous devisions devant deux absinthes d'un degré de dilution fort différent.

Dans ma collection de sous-officiers coloniaux, Tétragone qui n'a de géométrique que le nom, tranche nettement sur un ensemble plutôt monté de ton. D'abord, circonstance exceptionnelle dans son milieu, il est riche, presque très riche, ayant hérité l'an dernier d'une tante morte intestat après l'avoir copieusement maudit pendant vingt ans, un immeuble à Passy, un autre à Versailles, et deux petites villas

A

AU PAYS THO


à Mantes, dans l'une desquelles il vit en rêve plusieurs heures par jour. Y vivra-t-il jamais autrement ? Et puis il y eut peu de carrières militaires plus bigarrées que la sienne. Après trois années passées sans lustre au 7e hussards, Tétragone rengagé dans la Légion étrangère venait d'être nommé caporal, lorsqu'en rentrant d'une campagne de deux ans en Indo-Chine, il fut réformé 2 pour dysenterie chronique. Rester dans le civil il prononce '< dans le civil » du même ton qu'il dirait « dans un camp de représailles, "–pousser la varlope et la scie sous la direction paternelle dans le petit atelier des Batignolles qu'il avait quitté pour la gloire, cela ne faisait point son affaire. Ses entrailles s'étaient calmées. Les engagements coloniaux traversaient une crise. Par faveur spéciale, il fut admis l'année suivante à reprendre du service en qualité de soldat de première classe au 6e Marsouins. Trois nouveaux congés Madagascar, le Maroc, la Côte Occidentale d'Afrique la fièvre jaune, deux blessures, etc. après quoi, promu adjudant, médaillé et marié, il eût pu attendre sa retraite près de sa jeune femme, dans quelque garnison métropolitaine si, trois mois avant la grande guerre, une nostalgie ne lui était venue de « gueules de singes », de soleil tumultueux et des vastitudes vertes. Pour le reste, un petit homme roux carotte à grosse moustache et à grosse voix presqu'illettré, mais loquace licheur comme il convient, mais portant bien la toile et rompu à tous les trucs du métier comme à toutes ses disciplines. Depuis longtemps nous appartenions au même bataillon annamite, et au cours de nos rencontres de brousse, j'étais arrivé à gagner suffisamment sa confiance pour goûter toute la saveur de son franc-parler.

Ce jour-là cependant Tétragone desserrait à peine les dents.

Qu'avez-vous donc, lui dis-je ? Vous semblez préoccupé. Auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles de Francs ? 2

Non pas, Monsieur le Major. Le dernier courrier


m'a apporté une lettre de Paris. Mes vieux se maintiennent et ma bourgeoise balance entre soixante-dix et soixante-quinze kilos. Evidemment je pourrais m'en faire au sujet de sa fidélité, car ennn, on ne sait jamais. Mais j'aime mieux ne pas y penser. Vous avez raison, Tétragone, d'autant plus que vous n'êtes sans doute pas vous-même irréprochable à cet égard.

Sans doute, puisque j'ai une congaïe. Et pourtant ce n'est pas, croyez-le, parce que le sexe m'affole. Au contraire c'e~ par fMpec< pour mot-même. Vraiment ??

Rendez-vous compte, Monsieur le Major vous savez comme on a mauvaise langue à la colonie, comme on a vite fait de saloper une réputation. Tous les sous-officiers ont leur petit ménage. Qu'estce qu'on dirait de moi si je n'avais pas le mien f On ne manquerait pas de faire des « suppositoires n, de m'attribuer des mœurs « comme nature ». Vous exagérez, Tétragone.

Guère, Monsieur le Major. Je connais les camarades. En tout cas j'ai eu la délicatesse, moi, de choisir une congaïe toute pareille à ma femme, moins la figure bien entendu. Même râble, mêmes cuisses, mêmes tétons un peu là De sorte que la nuit, je puis croire que c'est Madame Tétragone en personne qui.

Très délicat, en effet.

N'est-ce pas ? 2

Mais vous ne me dites pas pourquoi vous êtes songeur aujourd'hui.

Eh bien voilà ce matin près de Ban-Bao, comme je débouchais de la forêt pour traverser la grand'route, je me suis trouvé à « brûle-point » en face d'une de mes anciennes. Elle était assise avec son mari au bord d'une source. Le porteur qui les accompagnait avait posé leurs bagages sur l'herbe. Je ne pensais à rien. Quand elle a levé les yeux, ça m'a f. un coup Pardon, Monsieur le Major.


Allez, mon vieux, vous paraissez si remué 1 Il y a de quoi, je vous assure. Une autre, ça ne m'aurait pas fait la même chose mais cellelà. celle-là. c'est comme si j'avais rencontré ma veuve. Près de deux ans qu'on est resté ensemble à Nam-Bang, sans une paille.

Vous aviez le gros béguin ? 2

C'est-à-dire que nous étions toqués d'elle au point de faire ses mille volontés.

Nous. dites-vous ? N'étiez-vous pas son seul amant ? 2

Nous étions deux, « comme de juste », deux légionnaires Pignati d'abord, puis Rudolf avec moi. Faut vous dire que de ce temps-là, vu sa solde, un simple soldat de la Légion ne pouvait pas s'offrir une princesse pour lui tout seul. Alors on s'arrangeait avec un camarade, on se partageait la dépense et on organisait un roulement à la journée ou à la semaine.

Et ça marchait, ces ménages-là 1

Pourquoi pas, Monsieur le Major ? J'ai connu en Afrique des ménages d'un homme et de cinq ou six femmes qui marchaient très bien. Les femmes c'est pourtant plus difficile à dresser que les hommes. Quand on tombait sur une gosse sérieuse comme cette Thi Sao que j'ai rencontrée tout à l'heure, on était tranquille. Les jours de prêt nous lui apportions notre solde intacte. Tous les matins, elle remettait à chacun la même somme tant pour le tabac, tant pour la boisson elle gardait, le reste s'occupait de notre linge et s'entretenait comme il lui plaisait. Avec ça, propre, pas coureuse,.toujours gaie, gentille pour l'un comme pour l'autre. Pas moyen d'être jaloux. Connaissez-vous beaucoup de femmes en France capables de se conduire si bien avec deux hommes ? 2

Aucune, Tétragone.

Nous l'avions installée au bout du village, dans une petite cainha de bambou et de torchis. Après la soupe, elle attendait près de sa porte, assise sur un


banc entre deux papayers, celui qui devait passer la soirée avec elle. Des fois elle faisait la causette avec sa voisine Thi Ba qui était avec un maréchaldes-logis d'artillerie d'autres fois elle jouait avec son chat siamois et ils avaient tous les deux les mêmes manières. Au commencement elle. n'avait qu'une robe couleur chocolat, un pantalon noir et une ceinture verte mais c'était net, c'était avenant, c'était coquet comme tout son petit corps bien lavé, bien pomponné.

Tétragone resta un instant pensif puis il reprit Il y avait dix mois que nous étions comme cela mariés à trois, lorsqu'une nuit, au temps du Dé-Tham, on signale des pirates à dix lieues de là. Le Commandant forme une colonne mobile pour les cerner. Pignati en fait' partie, moi aussi. On part avant le jour. Une ballade d'une semaine en plein mois d'août d'ici, dans un bled impossible où nous n'avons pas vu un pirate mais où nous avons essuyé pas mal de coups de fusil. Un seul a porté en plein c'est Pignati qui l'a reçu. Nous marchions côte à côte, dans un petit chemin boueux qui semblait nous tirer par les pieds, quand ça s'est mis à péter derrière un tas de rochers. Tout d'un coup il s'appuie contre moi « Qu'est-ce que tu as, que je lui dis? » Il ne répond pas, il trébuche. Je n'ai pas le temps de le retenir. Il tombe en vomissant du sang. La balle avait traversé le poumon. Cinq minutes après c'était fini. Eh bien 1 vous me croirez si vous voulez, Monsieur le Major, mais quand j'ai revu Thi Sao, nous avons pleuré comme deux loupiots et pendant plus de six semaines, nous n'avons pas pu parler d'autre chose. Et puis il a fallu chercher un successeur à ce pauvre Pignati. J'ai choisi Rudolf, une espèce de « Scolovaque » instruit, franc comme l'or, soigné de sa personne. Nous avons été nommés caporaux le même jour, ce qui nous a permis de ne divorcer ni l'un ni l'autre. Thi Sao a eu des robes de soie, des boucles d'oreilles avec des brillants en verre, un bracelet de grains d'or, une boyesse, le luxe enfin 1


Et maintenant que fait-elle ? Car elle vous a parlé je pense ?

Je crois bien 1 D'abord elle m'a présenté son mari, un petit brodeur de Dap-Cau qu'elle a épousé, il y a cinq ans. Il savait toute notre histoire. Si vous aviez vu comme il était content de me connaître l Deux fois par an, ils font une tournée dans la HauteRégion où elle a des amies mariées provisoirement avec des Français. Ils vendent des dentelles, de la soie. Les affaires marchent bien. Je leur ai demandé de me montrer leur pacotille et j'ai choisi ça va de soi, les deux plus belles broderies pour ma femme.

Tétragone se leva, ouvrit sa cantine déposée dans un coin de la case et en tira deux carrés de satin cerise sur lesquels se détachait coruscant, moustachu et griffu, l'inévitable Dragon d'Annam

Quand j'ai voulu les payer, ajouta-t-il, ils m'ont dit qu'ils m'en faisaient cadeau. J'ai insisté. Ils n'ont rien voulu savoir, le petit brodeur surtout. Alors une politesse en vaut une autre comme j'avais sur moi une montre-bracelet en argent dont ma bourgeoise m'a fait cadeau la veille de mon départ, tout ce qu'il y a de mieux comme mouvement d'horlogerie.

Vous l'avez offerte à Thi Sao ?

Oh 1 pas à elle bien sûr fit Tétragone scandalisé. Un bijou qui venait de ma femme 1. Non. Je l'ai donnée à son mari.

De plus en plus délicat.

N'est-ce pas ? Sacrée Thi Sao 1 En huit ans elle n'a pas beaucoup changé. Toujours mince et potelée à la fois toujours des yeux câlins et des manières de chat.

Tétragone, Tétragone, pour peu que le petit brodeur y mette de la complaisance, je crois que vous passeriez encore de joyeuses heures avec elle.

Ça jamais 1 protesta Tétragone. Sans être cpmme on dit « chaud de la pince », je ne crache


pas sur le. le. la chose mais j'aime trop ma femme Monsieur le Major, pour la tromper avec une autre qu'avec ma congaïe.

La Morve

La morve, il y a trois semaines, sévissait officiellement au camp. Le même jour, on avait abattu Ajax, le bel hongre pie du capitaine Cherbon, si fringant, si volontiers caracolant qu'il semblait toujours figurer dans une cavalcade Besigue, son camarade de même robe, mais d'humeur et de manières plus simples et l'un des poneys du sergent Doguy. Le lendemain c'était le tour de deux chevaux de bât. Maintenant Nalan et Marsouin paraissaient hors de cause mais quatre bêtes restaient en observation et le vétérinaire indigène venait d'ordonner la mort de Coco, le second poney de Doguy, son préféré.

Il faut avoir connu ce sous-officier pour se représenter ce qu'une telle décision eut de poignant pour lui. D'un portefaix illettré de Brest engagé huit ans plustôt dans la Coloniale après une rixe malterminée, était sortie une superbe brute athlétique, héroïque et alcoolique, un reître capable d'abattre un corbeau ou un chien d'une balle de revolver sans ralentir le galop de sa monture mais surpris encore d'avoir vu la guerre transformer son unique galon de laine en la belle sardine d'or qu'il n'avait jamais osé rêver. Pas un parent dont il parlât, ni une maîtresse, ni un ami à peine deux ou trois compagnons de beuverie et une seule affection ce gentil étalon isabelle qu'il avait ramené d'une reconnaissance lointaine. Fin licol, bride légère, tapis de selle en cheveux chinois, rien à son gré n'était trop beau pour lui. De longues heures durant, il lui parlait, le pansait, le bichonnait dans le paddock réduit


qu'il avait obtenu la permission d'établir dans un coin abandonné du camp, et il ne connaissait de meilleure joie que de l'enfourcher et de partir, les fontes bien garnies d'absinthe et de tafia, ponr d'aventureuses journées de brousse.

Depuis une semaine, il ne le quittait plus, le soignait et le câlinait comme un enfant, au risque de contracter son mal, lorsqu'à l'heure de la visite, le triste arrêt lui fut signifié. Sans un mot, il alla s'enfermer dans sa chambre, reparut un instant pour donner l'ordre aux coolies qu'on avait mandés, de creuser une nouvelle fosse sous le kapock au pied duquel étaient enterrées les premières victimes, puis resta sourd aux appels de ses camarades pour l'apéritif et le déjeuner.

C'était un dimanche somptueux et déjà torride d'avril. Nous cherchions après la sieste, un .atome de fraîcheur sous notre véranda, Le reste se déroula sous nos yeux comme une pantomime lugubre. Vers quinze heures, Doguy bien campé sur son étalon sortit du camp et prit au trot le chemin qui mène au faux cotonnier. Apparemment peu atteinte encore par l'infection, la jeune bête dont il avait fait, lui-même la dernière toilette, luisait à ce point sous le soleil qu'elle en paraissait blanche. Ses sabots quittant le gravier frappèrent joyeusement le petit pont de bois, avant que la terre n'en amortît de nouveau le son, et quand son maître, après s'être assuré que la fosse était assez profonde, la ramena à la même allure.

Dix minutes plus tard Doguy ressortit à pied. Il avait dû boire énormément depuis le matin car il étaitjaide et congestionné comme les jours de grande bordée mais il ne titubait pas. Tourtec, le fourrier, l'accompagnait et Coco tenu en laisse par un palefrenier les suivait à trois pas, si docile, si confiant, que nous en étions angoissés. Pour la troisième fois le petit pont résonna sous ses sabots, mais d'un bruit plus sourd, d'un bruit qui nous parut funèbre comme des coups de marteau sur une bière. La distance était


courte. Bientôt les deux sous-officiers atteignirent le gros arbre chargé de fleurs rouges. Les coolies fossoyeurs s'étaient écartés. Doguy prit la bride des mains du tirailleur, amena lentement le cheval au bord du trou, le tint un instant embrassé puis dirigea droit vers son front le browning dont il ne se séparait jamais. Il allait lâcher le coup quand Coco, tournant la tête d'un mouvement affectueux qu'il connaissait bien, le regarda. II n'y put tenir davantage. Dominé par l'ceil aimant et doux de la jolie bête, cet ivrogne qui, huit jours plus tôt, avait truffé de balles la boutique d'un Chinois qui refusait de lui servir à boire, tendit l'arme à son camarade et alla s'asseoir sur l'herbe la tête entre les mains. Tourtec leva le bras

Une détonation

Un corps harmonieux qui s'écroule

Un peu de fumée blanche.

Cette semaine, un vétérinaire français vint enquêter au sujet de la récente épidémie. Il s'acquitta de sa mission avec une conscience et une minutie rares. Lorsqu'il prit congé de moi tout à l'heure -J'ai fait cesser, me dit-il, l'isolement des chevaux suspects. Plusieurs symptômes difficiles à interpréter ont dû induire en erreur mon confrère Annamite qui, prématurément à mon avis, a prescrit des mesures radicales. Je doute qu'aucun des animaux du camp ait eu la morve. Telle est la conclusion du rapport que je vais communiquer à chacun des propriétaires intéressés.

Gardez-vous en bien quant à Doguy, lui dis-je vivement avant deux heures votre confrère Annamite serait un homme mort.

Dr SERRÉ.


BILLET DE FAVEUR

A Monsieur d.-J. Brousson

Ah Monsieur, c'est à vos soins filiaux que je dois de connaître Anatole France. Sans vous j'eusse ignoré ses pantoufles et les trous de son caleçon.

Sans doute il ne faut chercher en cet endroit ni l'âme ni la physionomie encore qu'un lien subtil noue le recto au verso.

Mais je sais, grâce à votre piété, bien des choses que l'on ignore et dont le commun des mortels est, à l'ordinaire, éloigné.

Vous m'apprîtes aussi comment le maître mastiqua, éructa, pandicula et copula dans le plus pur style classique.

Ce classicisme ne me surprend pas. En matière de besoins p~ys~ues on est rarement révolutionnaire. 7~ n'u a, quoiqu'on dise, qu'une façon de faire l'amour ou d'aller sur le montauban. Un vase, /û/-t/ de nuit, ne saurait être bolcheviste. A moins que La Fouchardière ne vous en cof~e, mais ceci est une inversion. Je frémis à l'idée que vous eussiez pu mourir, ou bien moi, avant Anatole France ~ut-même dans un cas comme dans l'autre, je n'aurais jamais rien appris. C'eût été dommage car vous avez l'esprit subtil et barbelé comme flèche iroquoise et votre malice empennée se fiche au but en frémissant.


N'êtes-vous pas le Mandel de la littérature comme Mandel est le Brousson de la politique ? Tous deux larves nourries du cadavre d'un vieux.

Un jour, Monsieur Brousson, vous aussi serez cacochyme. Votre conscience deviendra chassieuse ef votre intellect branlant. De petits Brousson auront poussé, aux dents aiguës comme leur père.

Les Français d'alors parleront de .France.

Mais qui parlera de Brousson ?

EPISTEMON.


CHRONIQUE

Des Scènes de la Vie de Bohême à L'Initiation de Reine Dermine

Je viens de lire une fort jolie étude de Côte-Darly sur Alexandre Dumas et la Franc-Maçonnerie (1). Après avoir rapporté les allégations, qu'il estime fantaisistes, du célèbre romancier sur l'Ordre maçonnique et certaines scènes de Joseph Balsamo et de La Comtesse de Charny où l'on assiste, entre autres, aux « épreuves » subies par le duc d'Orléans (Philippe-Egalité) et à l'interrogatoire (par Marat 1) de Jean-Jacques Rousseau -l'auteur accuse Dumas du crime de lèse-vérité. Est-ce que Dumas a vraiment outragé l'histoire ? Il l'a interprétée un peu gaillardement, c'est entendu Mais je ne crois pas qu'il l'ait tellement malmenée. Et pourquoi ? Parce qu'il s'est documenté non sur les textes (il n'avait pas le temps. et les textes manquent d'imagination) mais parmi les mémoires et les chroniques scandaleuses du temps. Et je ne suis pas très certain que cette source ne soit pas non seulement plus riche, mais, ne criez pas au paradoxe 1 plus exacte. Les mœurs d'une époque ne sont véritablement bien rendues que par les œuvres d'imagination qu'elles inspirent. Sans les romans de M"s de Scudéry, les pièces de Molière, le gongorismes d'Honoré d'Urfé et toute cette production où la barbarie des mœurs se masque de préciosité, nous ne saurions pas grand chose sur le Grand Siècle. Cette obser(1) In-8", édition du Symbolisme, 16, rue Ernest-Renan, 2 fr. 50.


vation peut s'appliquer à tous les siècles et pour tous les genres d'études qui nous sollicitent, aussi bien pour la littérature, l'esthétique, la médecine et l'économie politique. Je précise pour tout.

Le titre de cette chronique par exemple indique que nous voulons nous occuper des mœurs littéraires. Où trouverions-nous de plus précieux documents que dans les romans ou dans les pièces de théâtre ? Les textes nous apprendraient bien quelles pensions touchaient les écrivains sur la cassette royale, mais ne nous diraient pas le nombre des coups de bâtons que leur distribuèrent les grands seigneurs et dont l'échine de Boileau même supporta peut-être la rigueur. Comment les écrivains vivaient-ils ? 2 A la table des Grands ou des Belles dames, le plus souvent. Quand la Révolution supprima ces Grands, ils n'eurent d'autre refuge que la mansarde. Et les doléances des poètes romantiques nous renseignent sur les inconvénients qu'eut pour leur bien-être sinon pour la pensée 1 la conquête de la liberté. Tout le xixe siècle a accepté sur la vie pitoyable des écrivains la donnée romantique. Murger est comme le portrait-charge d'Hégésippe Moreau. II rit de sa misère et en vit alors que les autres en pleuraient et en mouraient. Lui et ses confrères opposent leur pauvreté à la richesse du bourgeois, non plus avec l'amertume d'un Aloysius Bertrand mais avec la faconde endiablée, à la fois sereine et j'm'enfichiste, d'un Villon. C'est une façon de mériter la considération. peut-être meilleure que l'autre, parce que cette considération n'est plus dévalorisée par de la pitié. Et quand nous lisons dans L'Initiation de Reine Dermine cette boutade Au temps de nos pères, un écrivain, même s'il avait de la fortune, devait jouer à la vie de bohême et habiter une mansarde s'il tenait à obtenir la considération des boutiquiers et les palmes académiques. Aujourd'hui il convient au contraire de ne point paraître lamentable. Nourrissez-vous avec la frigo la plus indigeste mais ayez si possible un salon pas trop laid avec des objets rares, hétéroclites et somptuaires,


elle nous éclaire sur les avatars, psychologiques pour ainsi dire, du métier littéraire.

Après l'existence débraillée des bohèmes à la Murger, se vengeant par des moqueries et par l'ostentation de leur misère du béotisme de l' « épicier », nous voyons les Goncourtistes en prose et les Parnassiens en vers accentuer la séparation entre l'écrivain et la société, mais en changeant de tactique. Leur mépris s'est mué en un orgueil distant. Ils consentent à demander à cette société leurs moyens d'existence en s'enrégimentant parmi ses employés et ses fonctionnaires, mais ils ne s'y fondent pas. Ils se réfugient dans l'amour de leur métier qu'ils accomplissent comme un sacerdoce. L'équipe du Chat noir ellemême, malgré sa mauvaise tenue, a au fond une attitude identique. M. André Lichtenberger dans un de ses billets de La Victoire lui reprochait la puérilité de ses amusements, mais derrière cette puérilité il y avait le même désir de bien faire, de ne pas gâcher le métier. Ils se préoccupaient moins du rendement matériel de leurs œuvres que de leur valeur intrinsèque. Ils vivaient leur profession, non de leur profession. Quelle pure allégresse chez ces enfants barbus devant un « morceau apporté par Willette ou Steinlen ou à l'audition d'un beau poème ou d'une chanson réussie 1

Sur ce point, L'Initiation de Reine Dermine (1) nous montre d'une façon saisissante sous la folie éperduement amusante (et si profonde cependant) des scènes et des paradoxes l'évolution de la mentalité littéraire. Oui, l'écrivain n'ostente plus sa pauvreté. il la masque comme une déchéance. Comme il est dit dans ce roman, deux auteurs qui se rencontrent ne s'interrogent plus sur l'effet produit par leur livre, mais sur l'importance de son tirage. Dans ce monde nouveau où la richesse est passée aux mains d'incultes, où l'ancienne aristocratie (bourgeoise ou autre) n'a plus que le souci (1) In-16, Paris, FasqueHe éditeur, 7 fr. 50.


de prolonger péniblement son existence et n'a plus la possibilité de l'embellir, l'écrivain sent qu'il n'a plus d'autre recours pour vivre que son adaptation à ce milieu. H énonce que la pureté de l'expression dans tous les arts est devenue superflue, ou comme M. Mac Orlan qu'on n'a plus besoin de bien écrire, non pas seulement parce qu'il a peur de l'effort (comme on l'affirme avec trop de simplicité) mais parce que l'indifférence ignorante des maîtres de l'heure le laisserait moisir et mourir dans sa tour d'ivoire. Conséquemment, il veut lui aussi, puisque son sacrifice ne serait plus compris, se mêler à la foule et jouir de ses plaisirs, non plus soucieux de parfaire comme ses aînés un chef-d'oeuvre qui lui rapporte de la considération, mais d'accumuler des œuvres qui lui rapportent de l'argent. Ces aînés la vieille garde 1 se plaignent de cette déchéance, incriminent ce laisser-aller, cette vie non plus gaspillée pour un idéal mais asservie à des résultats immédiats et d'une précarité qui oblige à une production de plus en plus pressée et en conséquence de plus en plus médiocre. A quoi bon s'indigner ? Tout effet a une cause qui ne se soucie point de notre indignation.

L'écrivain abdique Il tend son cou vers le licol doré. Au lieu de rechercher l'immortalité, il prend sa place dans le troupeau des éphémères.

Et ce livre si fou et si sage qu'est L'Initiation de Reine Dermine, cette histoire d'une jeune fille qui qui quitte le métier des lettres parce qu'il n'enrichit pas son. bas bleu pour aller vendre des dés à coudre en Algérie est, par ses paradoxes et l'invraisemblable gaieté qui dissimule sa profondeur, comme le feu d'artifice par lequel se clôt une fête merveilleuse. L'aristocratie des lettres françaises agonise. L'américanisme a pris toutes les classes sociales dans ses filets. Et si l'écrivain veut justement vivre par la littérature. il ne veut plus, hélas mourir pour Elle.

Léo FRED.


LA CRITIQUE DES LIVRES

Parmi les livres que l'on m'envoie.

La dernière jouissance, par Renée DUNAN, 7 fr. 50. (France-Edition.)

D'ordinaire, quand elle se trouve en présence de l'événement, Renée Dunan n'y va pas de main morte.

Ce roman, par la virilité du style et la puissance des images, n'est pas inférieur à ceux qui l'ont précédé. L'auteur, du bistouri de son imagination, incise les Deux-Amériques sur une longueur de 3.000 kilomètres. De cet abîme, nouveau Génie, surgit un gaz mortel le Nécron. Vous pensez bien qu'une pareille arme ne reste pas inactive entre les mains de l'écrivain.

Renée Durian l'étend sur l'humanité et ravage la terre tout entière.

Dès la page 17, où l'introduction se termine, 400 millions d'hommes sont occis.

Heureusement le talent de Renée Dunan est à deux fins, comme le sabre de Joseph Prudhomme. Il reconstruit avec sapience ce qu'il vient de bouleverser. Des savants, autour de Paris, ont engagé la lutte suprême. Disposant de gaz bénéfiques ils neutralisent le Nécron.

Mais une main-d'œuvre énorme leur devient nécessaire. Mûs par des chefs durs et énergiques, ils embrigadent les treize derniers millions d'êtres humains. Dans Paris sont parqués les ilotes des usines. Au bout de trente années la domestication est complète de ce peuple de parias. Les maîtres de l'heure jouissent de leur domination dans une cité privilégiée que de prodigieuses défenses séparent


du bétail pensant. Leur corruption, leur égoïsme, leur cruauté font germer la moisson révolutionnaire et la multitude, secouant sa chaîne, ébranle un jour ses béliers monstrueux.

Ici se trouvent les pages les plus remarquables du livre de Renée Dunan et une singulière impression d'angoisse les domine. La folie collective des foules y est envisagée d'un œil aigu. L'horreur morne des cauchemars oppresse le lecteur et vient peser sur sa gorge, jusqu'à la catastrophe finale de Paris enseveli.

Il y a dans la manière de l'auteur un don singulier de l'action. La phrase nerveuse, ramassée, regorge de vie. Les multitudes de Renée Dunan ressemblent à celles de Wells, avec quelque chose de plus actuel et de plus vraisemblable.

De subtils et pervers dialogues sont échangés par les habitants de la Cité des Riches, ce qui n'a rien de surprenant puisqu'ils sont soumés par Dunan. Renée Dunan est-elle dupe de tous les fantômes qu'elle créa ? Moi qui la connais j'en doute.

Regardez son portrait sur la bande couleur de sang. N'a-t-elle pas l'air de se moquer des hommes ? Le Flambeau des Riffault, par Gaston CHÉRAU, Collection du Livre Moderne Illustré, 2 fr. 50. (Ferenczi, éditeur.)

Voici un livre lourd de sucs et gonflé de passion humaine. L'action s'en déroule au sein gras de l'humus, dans l'enchantement des bords de l'eau.

J'ai pris contact avec le talent de M. Gaston Chérau par le truchement de Champi-Tortu, peinture réaliste et amère. Rien ne faisait prévoir en elle l'épanouissement du Flambeau des .Rt/~auM. C'est qu'entre les deux livres une demi-existence s'est écoulée, pendant laquelle, au sein de la nature, l'auteur a vécu. Longtemps il s'est gavé des bruits, des parfums, des lumières, des spasmes du jour, des frissons de nuit. Lorsque ses sens eurent moissonné, quand de splendeur son âme fut pleine, après avoir conçu dans l'allégresse il enfanta dans le plaisir.

Il est possible que M: Gaston Chérau ait pris à d'autres compositions un agrément plus ramné, une volupté d'un ordre plus rare j'imagine qu'il ne tira d'aucune plus de total bonheur.


Les jouissances du sol sont les seules qui soient sans lie et dont l'abus n'est jàmais décevant. Lisez ce roman 'vendéen dont je me garderai de vous déflorer J'intrigue, sur quoi plane, rude et puissante, la silhouette paysanne du maître Riffault. Toute la beauté mystérieuse de l'eau, toute la nudité du marais sous les branches y mélangent leur vie inquiète et leur charme irissonnant.

Ce remarquable inédit fait honneur au Livre Moderne et je tire une impression exquise des beaux bois de Clément Serveau. Maître livre, en résumé. Mieux encore livre de maître.

Le livre de la femme et de l'amour, par Georges GiLLARD. (Flamma ion, éditeur, 7 fr. 50.)

Dans ce recueil « d'aphorismes et réflexions des plus notoires écrivains contemporains sur la femme et l'amour », M. Georges Gillard n'a pas élevé la voix lui-même. Nul cependant n'a tenté travail plus intéressant. Nul ne l'a mieux réussi. N'attendez pas de moi une sèche énumération des chapitres de l'ouvrage. Elle trahirait son but. L'arbre psychologique y développe hardiment rameaux délicats et branches robustes. Un jugement éclectique et sûr met l'homme et le cœur à nu.

Ce livre a la capiteuse variété d'une gerbe aux fleurs innombrables, opinions amères, arômes subtils. L'auteur ne se montre jamais. Derrière ses marionnettes, on le sent qui tire les fils.

Le livre se termine sur une belle page d'Edouard Rod, au pardon léger, à la pitié lourde, à la fois conclusion et signature de M. Georges Gillard. Celui-ci nous a donné la mesure de son goût en faisant parler les autres. Nous attendons, avec curiosité et confiance, qu'il parle lui-même à son tour.

Georges BARBARIN.


Un Livre à lire.

Du sang sur la croix, par Guillaume GAULÈNE (F. Rieder, 7 fr. 50). La pitié n'est pas morte dans le cœur des hommes et les écrivains d'aujourd'hui ne songent pas tous à plaire au public puisque ;(.us voyons paraître des ouvrages comme Les enfants de Caïn, de Louis Roubaud, et Du sang sur la croix, de Guillaume Gaulène.

M. Roubaud s'est penché avec sympathie, je dirais même avec tendresse, sur l'enfance misérable que l'on a parquée dans les établissements pénitentiaires, les bons au milieu des mauvais et son livre est une bonne et courageuse action. M. Gaulène, remontant le cours de l'histoire, a étudié la vie des galériens dans les rangs desquels des innocents coudoyaient des criminels. Dans le sombre cadre de la galère, il les a ressuscités tous, les uns demeurant comme Taillefer la proie des pires instincts, les autres conservant, dans la plus hoteuse promiscuité, une belle élévation morale comme M. Mazel et Pierre Dormoy.

Pierre Dormoy, jeune docteur, marié selon son goût, heureux père et heureux mari, sent sa foi catholique ébranlée et prend part aux réunions clandestines des protestants du Languedoc. Bientôt sa clientèle le délaisse et il commence à craindre pour sa liberté et même pour sa vie il part dans les Cévennes où il écrit un Traité sur l'interprétation des .Ecr~ures. Dénoncé, il est saisi par les dragons de Louis XIV et envoyé aux galères. Sa femme veut le revoir et le décider à l'abjuration et c'est ce double calvaire d'une épouse cruellement éprouvée et d'un innocent torturé que nous suivons page par page.

Mais la peinture du milieu et le relief saisissant que prennent les personnages secondaires ne le cèdent en rien, comme intérêt, à la trame romanesque. Nous voyons vivre les forçats sur leurs bancs de misère l'auteur nous les peint « à la vogue », au combat, au retour avec leur part de plaisir frelaté. La vogue, c'est le supplice de la rame sans cesse manœuvrée sous le soleil ardent et les coups des garde-chiourme

Tandis que les Comites les frappaient, les forçats se courbaient sur la rame et lorsque la corde les atteignait, ils faisaient


entendre un gémissement. Doublant la cadence habituelle, ils ramaient les dents serrées, les yeux fixes. L'effort qu'ils fournissaient était si grand qu'ils haletaient, prêts à étouffer. Et toujours davantage, aidés de leurs mousses, les souscomites s'acharnaient sur eux. Cartan était un des plus cruels. II essuyait parfois avec son bonnet sa latte rouge puis il la brandissait d'un air de défi.

Pendant le combat, les forçats enchaînés sont frappés par les boulets et les grenades sans pouvoir esquisser un geste de défense

La rafale s'écroula en trombe sur la bande droite couchant les rameurs sur leur banc, défonçant leur poitrine, écrasant les têtes. De certains de ces malheureux, il ne restait que des lambeaux sanglants que retenait une chaîne. Les blessés hurlaient. Un petit nombre seulement étaient exempts de blessures dans une crispation de tout leur être, ils essayaient de fuir, mais ils ne pouvaient rompre leurs fers. Ils demeuraient sur leur banc d'où ils apercevaient, dirigés vers eux, les touchant presque, la gueule menaçante des canons turcs. Ils redoutaient de nouveaux tirs une épouvante était en eux ils étaient comme des condamnés à mort et ils pleuraient Pierre Dormoy a échappé à la mort vaincu par le désespoir de sa femme il se décide à abjurer. Mais, au milieu de la messe, M. Mazel proteste contre le crime d'hérésie qu'on impute aux protestants il est immédiatement supplicié et son coreligionnaire, Pierre Dormoy, revendique dans un élan mystique la place qu'il vient de quitter sur le banc de la galère. M. Gaulène a écrit là un beau livre son style nerveux et précis est évocateur. Les scènes se déroulent changeantes, vivantes, colorées les âmes des personnages, aussi, sont fouillées non pas en analyses minutieuses qui paralysent l'action -mais en touches adroites et brèves. A travers tout l'ouvrage circule un souffle généreux de pitié pour ces hommes déchus qui expient leurs fautes et uné indignation latente devant la cruelle injustice dont les protestants sont victimes. On ferme le livre sur une impression de tristesse, il est vrai, mais tempérée par une sorte de grandeur stoïque. Au moment où Pierre Dormoy souhaite à son tour le martyre

cette pensée lui vint qu'il n'avait pas encore assez souffert pour avoir le droit de désirer la mort.


L'auteur a eu le mérite de rendre attachante une étude qui pouvait être morne il a su faire vivre ses personnages principaux et leur entourage il a su également faire penser. P. BARRET.

P. BARRET.

Livres reçus à LA REV UE DES LETTRES La dernière jouissance, par Renée DUNAN, 7 fr. 50 (France-Edition). Le Monstre, par Antonio de HOYOS Y VINENT, 7 fr. 50 (Vve A. Coq, édit.) L'Inconnu de ma Maison d'Auteuil, par Ch.-Lucas de PESLOUAN, 7 fr. 50 (Pion. édit.). L'Enchantement breton, par André CHEVRILLON, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Comment Ninette élève son petit frère, par Ida. R. SÉE, 2 fr. 50 (Les Editions du Fleuve). Des Ailes en plein vent, par Pierre PRETEUX, 10 fr. (Edition de la Revue Normande). Lettres d Karl e< Luise Kautsky, par Rosa LUXEMBOURG, 7 fr. 50 (Riéder, édit.). Une Voix dans la foule, par Edmond BERNARD (Edition des Passereaux). Monsieur de Puyloubard, par Mme DE PINDRAY D'AMBELLE, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Mon Amie Fatou, citadine, par Lucie COUSTURIER, 7 fr. 50 (Riéder, édit.).

La Couronne d'épines.

EXTRAIT DE La Revue du Siècle, n<' du let mai 1925 « Il faut être passablement sifllard pour ne point « voir que les « voix intérieures du romantisme comme les « règles du réalisme ne sont que a masques, excuses, explications commodes de l'abdi« cation de l'homme devant la même sensuelle « caresse du même océan de mots (1?1).

(Des voix qui sont des masques et une abdication devant la caresse d'un océan de mots.)


Et plus haut, même revue

Et si, derrière sa barbe grise, quelques jeunes du pays chevauchèrent ainsi que le sacristain qui « avait fait des vœux à un saint d'au delà leTavi« gnano et voulait voir du pays, le vieux n'en fut pas « plus fier que ne doit l'être un patriote et un chré« tien. »

(Il n'y a évidemment pas là de quoi être ~er.)

Et de la même toujours

« On est impatient de voir enfin la génération de la guerre s'imposer par un coup de majesté. (Sans doute dans la personne de r < a/~ecttonne e Philippe.)


LA REVUE DES PÉRIODIQUES ET DES LIVRES

Du sang sur la Croix ( Une évocation des galères et de leur chiourme à la fin du xvn~ siècle), par Guillaume GAULÈNE. Ils ramèrent la journée entière. De leurs bancs où ils peinaient, chaque fois qu'ils se rejetaient en arrière en attirant à eux la rame, ils voyaient le soleil monter plus haut vers le zénith. Il l'atteignit. De là, en larges nappes brûlantes, il semblait crouler sur la mer. La mer et lui ne faisaient qu'un. Dans ce feu, les forçats ramaient. La sueur ruisselait de leurs corps. Parfois, sur l'ordre du Comite, les argousins, à l'aide de seaux, jetaient violemment contre eux de l'eau de mer dont le contact brutal les ranimait mais cette eau tiède ne les rafraîchissait pas. Ils demeuraient la bouche sans salive et ils étaient incapables de dire un mot. Ils avaient soif. Leurs mains se crispaient sur le bois rugueux de la rame. La serpillière de cuir de bœuf qui recouvrait les bancs était si brûlante que son contact leur était intolérable lorsqu'ils retombaient sur elle après chaque manœuvre. II n'y avait pas un souffle d'air. Cependant on entendait comme un grésillement c'était celui de la lumière il fallait fermer les yeux parce que l'éclat de cette lumière était trop cru. Mais, closes, les paupières étaient un rideau trop fragile pour protéger les yeux contre cette torture on aurait dit qu'elles laissaient filtrer du feu et du sang.

Le Comite lui-même était las de frapper. Il demeurait assis sur le coursier, les jambes pendantes, à l'ombre du fourgon près duquel dormaient les cuisiniers turcs, nus. Cartan était assis auprès de lui. Parfois ce sous-comite se réveillait de sa torpeur il se précipitait, le nerf de bœuf à la main, vers les forçats


les plus proches et les frappait cruellement pour ranimer leur ardeur et la sienne. Ceux vers qui il se ruait ne faisaient aucun geste pour se défendre on eût dit que les coups qui leur étaient portés les laissaient insensibles il en était ainsi leurs souffrances avaient atteint un tel degré que rien ne pouvait les augmenter. Ils ne se plaignaient pas. Ils étaient là, sur un banc, le cerveau vide de pensée, l'intelligence morne, misérables machines en chair et os condamnées à pousser la rame et ils la poussaient. Il y en avait dont la fatigue était si grande qu'ils s'endormaient mais leur sommeil lui-même ne les empêchait pas de remplir le rôle pour lequel on les avait enchaînés. lie plambeau des Riffault, par Gaston CnÉRAu. Ségalin, lui, rendait un culte exalté à ce marais. Il ne se sentait bien vivre que sur cette eau marron, si claire que, par les belles journées d'été, on voit passer les carpes sur les grands fonds de sable et qu'on surprend, dans les trous noirs sous les souches, l'éclair argenté du gardon maillé dans les verveux. Aux saisons des feuilles, les coins les plus divers du paysage se ressemblent et rien n'est monotone, et tout est mystérieux, et rien n'est angoissant. La poussière des routes, les bruits durs qui partent des chemins ne parviennent pas jusque-là. On y entend le meuglement des bêtes à cornes, le chant des oiseaux, des huchements, des briolages, et, passant par-dessus les arbres, les coups de l'heure des églises. En bas, sur les chemins d'eau, on rencontre des bateaux qui transportent le bétail d'un pré à un autre pré, ou qui sont chargés de pots à lait en route pour la beurrérie. Parfois, la conche est bouchée par une haute muraille grise ou blonde, ou verte, qui s'avance sans bruit vers vous on range son embarcation le mur arrive ? C'est une meule de foin ou un chargement de gerbes ou d'herbe fraîche, à qui l'on fait faire le voyage de la prairie à la réserve l'homme est derrière, invisible, qui pousse sa « voiture D en suivant des yeux la rive qu'il connaît souche par souche.

On sort d'une conche, on entre dans le domaine de l'oseille sauvage après lui, on tombe dans les « fenaillayes » un peu plus loin dans les roselières. On aborde une autre conche et le bateau fend une


nappe de lentilles et de cresson en rendant le chant soyeux du traîneau sur la neige fraîche.

Journal des Instituteurs. La Solitude, par Paul BERNARD. La solitude confère aux sentiments et aux idées une amplitude et une sonorité insoupçonnables nos conceptions s'évoquent, s'éclairent par leur rapprochement, s'ordonnent en vues générales et en doctrines vivantes nos projets s'élaborent, se mûrissent, s'offrent plus clairs et simplifiés à l'exécution nos résolutions s'affermissent la discipline de la pensée se rétablit ou se fortifie. Soit pour produire ou mettre au point une œuvre d'un caractère un peu personnel, soit pour procéder, loin des livres, à une fructueuse étude de soi-même, il est bon de s'éloigner un moment de son milieu habituel et de faire retraite. C'était l'avis de Nietzsche n Je vais dans la solitude pour ne pas boire dans les citernes où boit tout le monde, disait-il. Au milieu du grand nombre, je vis et je pense comme le grand nombre.

Et donc, s'il est utile de se répandre dans le monde, il est nécessaire de se reprendre dans la solitude. A la pression sociale qui s'exerce, du dehors, un peu au hasard et quelquefois malencontreusement, la solitude permet d'opposer du dedans l'énergie personnelle, réfléchie et doctrinale. La force intérieure doit toujours se dresser en face des forces extérieures, quelquefois simplement pour les rectifier ou épurer, le plus souvent pour leur résister telle l'ancré de fond qui permet au navire de tenir tête au courant. Ecoutons encore Epictète Les mauvais acteurs ne peuvent chanter seuls ils ne chantent qu'avec d'autres. Il est de même certaines gens qui ne peuvent se promener seuls. Homme, si tu vaux quelque chose, sache te promener seul, converser avec toi-même, et ne pas te cacher dans un chœur. Il ne saurait être question pour nous de « vivre seul B, comme l' homme fort d'Ibsen il s'agirait plutôt de « penser seul » ou, plus modestement et plus justement, d'assimiler, digérer et repenser,


dans le for de la vie intérieure mieux assurée par la solitude les enseignements que nous a offerts le monde extérieur.

Kyra Kyralina, par PANAIT IsTRATi. Je pouvais avoir entre huit et neuf ans; ma sœur entre douze et treize, et si belle que je me tenais toute la journée près d'elle, pour la regarder de la tête aux pieds. Elle se parait, depuis le matin jusqu'au soir, et ma mère faisait de même, car elle était aussi belle que sa fille. D'une boîte en ébène, toutes les deux devant leur glace, elles se maquillaient les cils avec du kinorosse trempé dans l'huile, les sourcils avec un bout de bois de basilic à la pointe carbonisée, tandis que les lèvres et les pommettes, elles les coloraient avec du rouge de A-frmfz ainsi que les ongles. Et quand cette longue opération était terminée, elles s'embrassaient, se disaient des mots tendres et se mettaient à faire ma toilette. Puis, tous les trois, nous prenant par le:, mains, nous dansions à la mode turque ou grecque, et nous nous embrassions. Ainsi, nous formions une famille à part.

Maintenant, le père et son fils aîné ne venaient plus tous les soirs à la maison. Ils étaient tous les deux charrons, les plus adroits et les plus recherchés de la région et leur atelier se trouvait du côté opposé de la ville, dans le quartier Karakioï, tandis que nous habitions dans la Tchétatzoué. Entre nous et eux s'étendait toute la ville. La maison de Karakioï appartenait à mon père. Il avait là deux apprentis qu'il nourrissait et logeait, ainsi qu'une vieille domestique qui s'occupait de leur ménage. Ils étaient sept. Nous n'allions jamais là-bas, et je connaissais à peine l'atelier du père, qui me faisait peur. Dans la Tchétatzoué on était chez ma mère, nous ne fichions rien de tout le jour, on s'amusait. L'hiver, on buvait du thé, l'été des sirops, et toute l'année on mangeait des cadaïjs, des soraï~M, on buvait du café, on fumait des narguilés, on se maquillait et on dansait. C'était une belle vie.

Oui, c'était une belle vie, sauf les jours où le père ou son fils ou bien les deux faisaient irruption au milieu de la fête et assommaient la mère, assénaient des coups de poings à Kyra, et me cassaient leur bâton sur la tête, car maintenant je faisais moi aussi


partie de la danse. Les deux malheureuses se jetaient aux pieds de leurs tyrans, leur enlaçaient les jambes et les priaient de ménager leurs visages

Pas sur le visage t criaient-elles au nom du Seigneur et de la Sainte Vierge, ne frappez pas la figure 1. Ne touchez pas aux yeux 1 Pardon 1. Ah 1 la figure, les yeux, la beauté de ces deux femmes 1. Il n'en existait pas une qui eût pu leur tenir tête 1. Elles avaient des cheveux d'or et longs jusqu'aux jambes le teint blanc les sourcils, les cils et les prunelles noires comme le jais. Car, sur l'arbre roumain, du côté de ma mère, trois races différentes s'étaient greffées turque, russe et grecque, selon lesoccupants quiavaient dominé le pays dans le passé. I:a dernière jouissance, par Renée DuNAK. Alors, la foule ftua sur la pente montmartroise. Enorme, envahissante comme un déluge, elle se mit à avancer. Saisis dans ce torrent, Vialy et Mannya lui obéirent.

Ce fut une étonnante migration. Emplie d'un flot -démesuré, chaque voie vomissait un magma humain qui s'arrêtait et dérivait dans les carrefours. A l'entrée des rues étroites, cela tourbillonnait parmi les cris et les appels. Mais peu à peu la cohue s'enfonçait vers le sud, et, comme un mascaret irrésistible, continuait sa route parmi des hymnes et des vociférations. Partout les portes bâillantes traduisaient la folie populaire. Toutes les maisons étaient abandonnées. Plusieurs centaines de milliers d'êtres allaient ainsi, dans un fabuleux désordre, sans armes, au milieu d'un immense cri fait d'injures, de prières chantées, et d'obscénités. Le soleil échauffait lourdement Paris, exaltait l'odeur forte de tous ces êtres fébriles. Lorsque la foule arriva aux boulevards, Vialy espéra se dégager de cette étreinte tentaculaire d'une plèbe dense et coléreuse, puis, le courant quitté, gagner d'autres rues où il serait le maître de ses actes et de sa route. Mais, sur les boulevards, il fut impossible de quitter ce fleuve de révoltés. Issant des voies parallèles, un courant plus dense encore s'agrégeait à celui-ci. Il apportait un nouvel élan et concentrait la matière vivante, qui entra dans les rues descendant vers la Seine avec la compacité prodigieuse d'un bloc de métal.


Vialy se demanda comment les mille résisterait, si dix millions d'êtres se jetaient sur leur ville avec cohésion. Les morts eux-mêmes, incapables de tomber avanceraient.

Mannya, bousculée, pressée, rejetée sans cesse loin de son compagnon, s'efforçait de ne pas le perdre, comme lui se maintenait avec acharnement près d'elle. La chaleur et le bruit commençaient d'affaiblir la courageuse femme. Hébétée et rigide, elle marchait mécaniquement et tout cela lui donnait vraiment un masque d'ouvrière des usines.

Le Grenier (Chronique sur la Jeunesse), par Jean ZAY. La moindre réflexion fait découvrir que ce n'est pas aux jeunes d'être joyeux, mais aux vieux. Les vieux seuls ont la certitude d'avoir été heureux ou l'assurance de n'être plus malheureux les jeunes par contre, chez qui rien n'est réalisé, sont en proie au plus abominable des tourments l'inquiétude. Ils passent leur temps à se poser des questions angoissantes auxquelles ils n'envisagent pas même de réponses c'est là un exercice particulièrement décevant et débilitant. Les vieux sortent des jours changeants les jeunes y pénètrent et ne peuvent se défendre d'une sourde crainte.

On a coutume de dire que la santé est le plus précieux des biens c'est un raisonnement juste, mais c'est un raisonnement de malade. Vous pouvez affirmer avec beaucoup de vraisemblance que la jeunesse recèle toutes les vertus et toutes les joies ce n'est pas inexact, mais c'est un raisonnement de vieux.

L'Initiation de Reine Dermine, par LES TROIS. M. Philippe m'a aussi conduite chez M°"' Aurel, mais je dois avouer que ses discours m'ont plutôt fatiguée et que je ne m'explique pas son succès.

Le succès de cette femme, répondis-je, est fait de ses clartés intermittentes. Vous avez eu de la peine à suivre cette phraséologie brumeuse, cette prétentieuse logomachie où s'enchevêtrent les conceptions les plus diverses. Elle a un bel assortiment d'idées dépareillées qu'elle réussit mal à harmoniser. C'est un bric-à-brac de truismes. Eh 1 bien, de temps


en temps, dans ce fatras une formule assez limpide apparaît et vous voyez aussitôt l'émotion de l'assistance. Celle-ci se raccroche à cette formule comme à un rai de lumière un visiteur égaré dans les catacombes. Elle l'exalte, l'admire avec effusion, la pare des plus brillants éloges, comme si ces mots renfermaient une vérité neuve alors que le plus souvent ils ne sont qu'une heureuse mise en valeur d'une pensée vieille comme le monde.

Emile Zola. (Le Critique), par A. BAILLOT, La Comédie humaine apparaît à Zola comme une tour de Babel que l'architecte n'aurait jamais eu le temps de terminer. Et voici comment il en explique l'édification

L'ouvrier a employé tous les matérianx qui lui sont tombés sous la main, le pldtre, le ciment, la pierre, le marbre, jusqu'au sable et d la toue des fossés. Et, de ses bras rudes, avec ces matières prises souvent au hasard, il a dressé son édifice, sa tour gigantesque, sans se soucier toujours de l'harmonie des lignes, des proportions équilibrées de rceupre. On croit l'entendre souffler dans son chantier, taillant les blocs d grands coups de marteau, se moquant de la grâce et de la finesse des arêtes. On croit le voir monter pesamment sur ses échafaudages, maçonnant ici une grande muraille nue et rugueuse, alignant plus loin des colonnades d'une majesté sereine, perçant les portiques et les baies d sa guise, oubliant parfois des tronçons entiers d'escaliers, mélant, avec l'inconscience et la puissance du oén<e, le grandiose et le vulgaire, l'exquis et le barbare, l'excellent et le pire.


Chronique Bibliopbilique

I) est inutile d'entretenir longuement nos lecteurs de la vente des livres Descamps Scrive qui fut l'une des plus considérabicde ces dernières années; son importance fut telle que toute la presse en son temps s'en occupa plus ou moins et fit connaître les prix quelques uns fantastiques qu'atteignirent certaines éditions recherchées, beaucoup pour leur rareté et aussi pour leurs somptueuses reliures anciennes et modernes qui en faisaient des pièces uniques les 245 numéros de la vente atteignirent plus de 3 millions 500.000 fr. quelques unes des plus belles pièces acquises à prix d'or. américain traversèrent l'océan pour ne jamais revenir, probablement.

Dans le monde des livres et de la bibliophilie quelques protestations se sont élevées contre cette acquisition américaine s'il convient, en effet de laisser la plus grande liberté aux échanges internationaux par contre, il conviendrait peutêtre d'interdire l'exportation de certaines éditions qui, par leur rareté et leur présentation peuvent être assimilées aux objets d'art déjà justement protégés.

Et ce ne fut qu'une première vente Itmitée aux éditions, la plupart illustrées, des xve, xvi°, xvn" et xvm<' siècles une seconde vente sera consacrée à l'époque romantique et une troisième pour les auteurs modernes. Des livres du xvi" siècle, le plus haut prix fut atteint par un Durer d'une insigne rareté, chef-d'œuvre de l'art de l'illustration du xvf siècle. L'ouvrage contenait 45 grandes estampes 56.200 francs.

Du xviii'- siècle citons un Théâtre de Corneille de 1764' orné de 34 figures de Gravelot 24.000 fr. -4 Dorat en superbes reliures: 153.000 fr. –La Fontaine, Fables choisies, 4 volumes, édition 1755-59, ornée de nombreuses planches de Oudry et Cochin, exemplaire sur Hollande dans une magnifique reliure de Pasdeloup de toute fraîcheur 101.000 fr. un autre La Fontaine, Contes c< nouvelles, 81.000 fr. un Molière orné de 33 grandes estampes de Boucher, en maroquin ancien ayant appartenu au président de Lamoignon fut adjugé 81.000 fr. Bien d'autres chiffres seraient à citer, bornons-nous à citer celui qu'atteignirent les estampes de Fiendeberg et de Moreau pour le monument du costume 432.000 fr.

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Les Editeurs Momay auxquels nous devons l'une des plus belles collections de livres modernes illustrés annoncent dans leur « collection originale quelques ouvrages à signaler. Un nouvel ouvrage d'A. de Châteaubriant 7<~r;<!cop qui aura pour particularité d'être entièrement illustré de )a main de l'auteur, nous avons vu quelques illustrations qui nous permettent de penser que l'illustrateur ne sera pas inférieur a l'écrivain, l'ouvrage sera tiré à 800 exemplaires sur papier de Rives au prix de 150 fr.

D'André Suarès, Présence, orné d'un portrait par Ouvré, de lettrines et d'ornements, du même auteur, tiré à 500 exemplaires sur Rives à 100 fr.

De Gabriel Soulages, D&! Riens, avec 54 iiiustrations en couleurs de Carlègle, 440 exemplaires Hollande à 150 fr. De Francis de Miomandre, LeRadjah de Ma/u~/jn<afn, un amusant et spirituel ouvrage, décoré de 72 illustrations en couleur de Brunelleschi, 470 exemplaires Hollande à 175 fr. D'Alexandre Kouprine, La Fosse aux Filles, ce chef-d'œuvre naturaliste avec des illustrations en couleurs de Lebedeff, 435 exemplaires sur Rives à 225 fr.

Sauf de rares exceptions, tous les ouvrages édités par cette maison, épuisés dès leur parution ou même avant et recherchés atteignent rapidement des plus values. Dans leur collection les « Beaux Livres ont déjà paru des A. France. des Gorki, des Vallès, des Mirbeau, des Zola, etc., illustrés par Jou, Siméon, Lebedeff, Barthelemy, de Pidoll, Barbien, etc.

Les Editions Bossard annoncent une collection de luxe et de bibliophilie, « Les meilleures œuvres dans leur meilleur texte n, qui ne comportera comme illustration qu'un portrait et un frontispice en pleine page. Les éditeurs porteront tous leurs soins sur la présentation typographique et le texte qui rera revu et coiiationné, soit sur le manuscrit original, soit sur la première et la meilleure édition publiée du temps de l'auteur et revue par lui. Chaque ouvrage sera précédé d'une préface due à un écrivain compétent et suivi d'une bibliographie. Le tirage sera iimité à 2.000 exemplaires, dont 1.850 sur pur fil Lafuma premier volume annoncé Stendha], Le Rouge el le Noir, préface de Ai. Martineau, deux volumes, prix approximatif 45 fr. les 2 volumes; suivront

Chaderlos de Laclos, Les Liaisons Dangereuses.

Racine, T'e.;fre religieux.

Abbé Prévost, Manon Lescaut.

Nous ne saurions trop engager nos lecteurs, amateurs de beaux livres, qui désireraient se fonner une bibliothèque choisie des meilleures œuvres de nos classiques à des prix abordables, à y souscrire.

Nous disposons encore de quelques exemplaires en édition originale de Pérochon Huit gouttes d'Opium, 10 fr., Chevriilon. 4


L'Enchantement Br~on, 10 fr., Roland Dorgetes, Sur h route ~an~arMe, 15 fr.

La librairie Fabre de Nimes vient de faire paraître un nouveau recueil d'Aiain, l'auteur des Propos d"A~a;'n, Propos sur le Bonheur, l'édition est limitée à 550 exemplaires dont 500 exemplaires sur beau papier à 12 fr.

Charles BENorr.

Pour tout ce qui MnMr/M bibliophilie, service de ~a!K, ouvrages d'occasion, ~eft<e et ac/:Q< de livres, sousc7'p<ons aux éditions annonceM, renseignements divers, s'adresser à M. Charles BENOIT, 8 rue Stanislas, Paris (6<!).


Q -!) TC -R T7

1) ii 1~ K. E<

par

Georges BARBARIN (suite)

LE

BROUILLARD

Le brouillard est la couverture des fées. En longs voiles tissés de la sueur de l'eau, il promène dans les nuits ses fantômes de lune.

Les avirons rythmés s'abattent calmement, laissant à chaque effort leurs pleurs tomber en gouttelettes. La barque troue la soie opaque du brouillard et nage dans la vapeur lumineuse du songe. La brume, par lambeaux, se déchire sous le vent et les clartés d'en haut ruissellent dans des clairières. Le corps est nu dans ce hammam glacé où l'esprit vient boire aux mamelles du rêve.

Le silence est baigné des lumières de minuit et l'âme écoute danser en rond les vierges de la pensée. LE GOUFFRE

Toutes les fois qu'il se resserre le lit descend vers les profondeurs.

LA


C'est là qu'à l'aisselle d'un remous baille le gouffre..

Les gaffes des bateliers y disparaissent jusqu'au bout et son eau glauque est pleine de mystère. Des râles de noyés s'accrochent aux roseaux, qui geignent sur les bords par les nuits sans lune.

La iumière décroit à mesure vers le fond. L'esprit en imagine les clartés diffuses. Un sol de vase vierge y stagne, depuis des temps, où les poissons du dessus s'égarent et tâtonnent. Là règnent, sans doute, les brochets géants, les carpes au dos blanchi de vieillesse et peut-être le dieu barbu qui dort au fond de l'eau, dans le nombril de la rivière.

PHANTASMES

Ceux du soleil, ceux du vent, ceux de la pluie, depuis la vague jusqu'au frisson.

Ils se fondent, se marient, se croisent, se pénètrent, évanouis, renaissants, confondus.

Dessins mouvants, subtils, lueurs, gouttes, ondes, flèches, magie grise et souple de l'eau.

Ils sont furtifs comme ] éclair et divers comme le mensonge, jonglant avec nos rétines et nos nerfs. Leur obsession poursuit la vision affolée.

Les phantasmes zèbrent les bois, le ciel et les yeux clos.


COURANTS

Les courants qu'on ne connaît pas sont les plus perfides, dragueurs de sables et laboureurs de fonds. Les talus s'affaissent, minés par leurs béliers élastiques, usés par la force aveugle qui bout dans les remous.

Les courants ennemis font l'or pâle des grèves et la géographie naissante des îlots.

LES ILES

Les sables, jouets des courants, forment des bancs et des grèves. H y pousse des plantes d'eau les osiers y germent un jour, suivis bientôt des jeunes saules. Et la grève devient l'îlot.

f

La crue grondante le submerge de temps à autre, le recouvre de noirs humus. H tient bon, nxé désormais par le peuple des racines.

De mille apports accumulés l'îlot s'accroît et forme l'île, l'île aux grands peupliers.

La rivière lui mord la tête, le flot lui mange les flancs mais sans cessë~îte se hausse, allongeant sa queue vers l'aval.


De siècle en siècle les îles se déplacent, d'un mouvement invisible et sûr. A l'amont naissent les nouvelles, et les vieilles vont à la mer.

L'OURAGAN

Si les vents soufflent d'amont l'eau se ride et frissonne. La houle passe au galop, hérissant des reflets. Mais que la tempête gonfle ses tourbillons en remontant vers les sources, et la rivière, peupliers tordus, va cabrer ses poulains écumants.

Plissement d'abord, puis ondulation, la vague naît, avec le rythme. Une cadence mouillée harmonise le désordre des eaux.

Tumuli mouvants, les barres se succèdent derrière leurs sillons parallèles, crêtées de panaches blancs. Le deuil du ciel noircit la rivière bossuée où bout, à longs frissons, la fièvre des ressacs.

LE FROID

Quand le froid mord la rivière, eau se fige comme une sauce sur les bords.

LES GLAÇONS

Dès la troisième nuit, t~ivière charrie. Au petit jour les glaçons processionnent sur son dos. A force de se heurter, ils arrondissent leurs angles et s'en vont, blanches tartelettes, en ronds poudrés.


~t

Puis ils luttent sauvagement, au sein de leur mère, la glace. Les plus gros broient les petits, les petits se déchirent entre eux.

Les ice-fields descendent lentement, dans la largeur de la rivière, vers les heurtoirs aigus des ponts.

Un grand choc de vitres fendues Le glaçon s'étoile en morceaux.

LE GEL

Depuis le soir tout est pris. L'eau dure brille Immobile.

La rivière est un chemin qui ne marche plus.

LA DÉBACLE

Cela débute par des coups de fusil et des salves d'artillerie.

La glace craque dans ses profondeurs.

Un souffle de printemps époussète les givres l'hiver comprend qu'il faut mourir.

De rudes sonorités travaillent la banquise dont les flancs se disloquent par lambeaux. Les glaçons se meuvent, se chevauchent, apocalyptiques et branlants.

Encore un jour et leurs manades éblouissantes s'ébranleront en cortège de rumeurs.

A demain la rivière neuve 1


LA RIVIÈRE A LA VILLE

De temps à autre, comme les campagnards, les rivières vont à la ville. Elles pénètrent entre des remparts de pierre sous les arcs triomphaux des ponts. Leur lit ouvre, parmi les maisons, un boulevard de lumière où la civilisation exténuée va respirer à pleins poumons.

La rivière est pucelle quand elle vient dans ses habits de villageoise.

Elle a le parfum des jours.

Dès qu'elle entre au cœur de l'artificiel sa fraîcheur se corrompt vite.

La ville cynique lui souffle au passage l'haleine de ses égoûts.

Les feux de nuit criblent son eau du mensonge des étincelles mais, sous la robe de lueurs, dansent les limons impurs.

Si tu dors dans ce lit honteux, si tu bois la fange, ô nvière, une boue empoisonnée s'élèvera dans ton cristal.

Mais si tu fuis loin des cités, à travers la forêt des saules, tu redeviendras, calme et nue, la vierge pure du soleil.


LES

VÉGÉTAUX

RACINES

En grouillements de reptiles convulsés, les racines enchevêtrent sous les rives leurs épilepsies. La sève les tord, d'arbre en arbre hiéroglyphes de la surface, énigmes des profondeurs.

Elles ressemblent aux ébauches inachevées d'un sculpteur en délire, fragments de torses, sections de jambes, morceaux de troncs. Avec leurs tumeurs, leurs eschares, leurs verrues, elles sont les tentacules fourmillants d'un poulpe monstrueux et figé. En mille tunnels de mousse et d'eau glauque les porteurs d'écailles se faufilent d'une retraite à l'autre, les lichens suspendent des hamacs chevelus.

Nul ne pénètre le secret des eaux ni la vie mystérieuse de leurs cavernes, s'il n'est amoureux de la forme primitive, c'est-à-dire poète ou braconnier.

LES HERBES

II y a des herbes de toutes sortes les longues, ténias dont les rubans ondulent les courtes, broderie et dentelle verte les frisées, les velues, les claquantes aux follicules de goëmons, les brunes, les noires, les rouillées, les touffues, les solitaires.


Quand elles sont en colonie toutes les herbes font l'herbier.

L'été bout dans le dédale de ses sentiers et dans ses tunnels d'ombre glauque. Les couverts aquatiques sont gorgés d'alevins. Dès juin les carnassiers y embusquent leurs fringales. Chaque fourré dissimule une perche, chaque abri recèle un brochet. Les bateliers sans bruit promènent leur toue silencieuse sur l'herbier où les poissons gris somnolent à fleur d'eau.

Et les grosses pièces réveillées s'escamotent dans un nuage de vase.

LES SAULES

On dirait des baigneuses pétrifiées qui, dans l'eau, font traîner leurs cheveux.

Ils se contemplent inlassablement au blanc miroir de la rivière. Les vents légers ondulent leurs coquetteries, frisons d'aluminium, tire-bouchons d'argent. De son sceptre chenu, la vieillesse les penche. Dépouillés, recroquevillés, ils se couchent lentement. Encore un hiver ils feront corps avec le flot qui jase et les larmes des sources amolliront leurs vieux troncs.

C'est alors que dans leur écorce creuse viendront se cacher les ondines.

LES JONCS

Une houle sur l'eau rebrousse leurs chevelures et le courant sournois les tire par les pieds.


Courbés et grelottants, ils susurrent des prières que le vent coupe de grands frissons.

ORMEAUX

Ils sont partout, ces rustres.

Ceux de la rivière sont les plus beaux.

Les ormeaux ont des branches comme leurs frères les autres arbres. Je ne les aime que scalpés et nus. Cela permet de voir leur robuste anatomie et l'écorce de leurs vieux troncs.

Trapus, velus, ils ont le corps en bosses.

Fronts têtus, reins noueux.

Ils campent sur les fossés leur ossature énorme et l'immobile impudeur d'attributs végétaux. Pas un qui ne soit bancal, estropié, difforme. Aucun sans gibbosités, sans pustules, sans tumeurs. Ils sont rongés de maux, de gommes et de chancres. La mousse y étale les peluches de ses petits pagnes verdis.

Je les connais tous un par un, malgré leurs aspects innombrables adultes à taille déjetée, vieux en jambe d'éléphantiasis. Les petits ne sont qu'un amas d'excroissances soudées, les gros des ventres hydropiques sur leurs fûts atrophiés.

Beaucoup sont tordus par le tiers ou le milieu, grotesques farauds, pitres, jongleurs, boudhas. Les ancêtres au front puissant ont l'air de massues plantées.

T


Le peuple des ormeaux vit en fièvre, la nuit, quand la lune, à demi-voilée, promène des pans d'ombre. Sur les cieux clairs se détachent des silhouettes penchées et les prairies sont bordées de monstres accroupis.

L'ARBRE DANS L'EAU

Depuis trois ans déjà, l'ormeau sentimental se penchait sur la rivière. Son amoureuse l'a tiré par les pieds.

A présent qu'il est tombé, la rivière le mange de caresses. Sur le corps de son amant, nuit et jour, elle jase et rit.

Fossettes et tourbillons, sa bouche fraîche se multiplie. Nue sous sa chemise d'écume, la rivière grise l'arbre de baisers.

L'ormeau noyé sent reverdir son feuillage il tend les branches hors de l'eau. Son tronc s'amollit de volupté sur la vase et sur le sable, son grand corps se balance au hamac des remous.

Mais l'arbre s'use ainsi tous les jours un peu. Son aubier pourrit. Sa moelle se vide.

Une saison d'amour et le voilà flétri.


Après le dur hiver, il est dépouillé de son écorce et dresse vers le ciel ses longs os blanchis.

Les cadavres des arbres morts s'en vont au fil de la rivière.

LES PEUPLIERS

Leurs fûts maigres alignés, les peupliers font la haie.

Feuillages verts, bouquets lointains.

Ils sont les frissonnants rideaux pleins du sanglot des feuilles, l'orgue aux tuyaux d'écorce où s'orchestre le vent.

f

On les tond fantaisistement à la façon des caniches leurs pinceaux à houppe terminale se recourbent vers le ciel.

Perchoirs vertigineux, ils balancent leurs parasites boules hérissées des pies, nids fleurdelisés des guis.

En octobre le paysan les abat par files chevelues. Presque tous sont marqués du signe de la mort. !f!

<! !):

C'est la rude chanson de la hache tournoyante, éclairs et morsures à la base du tronc. Les coups sourds font voler des éclats de chair blanche et, dans


le silence de la prairie, le peuplier vibre comme un gong.

L'affreuse entaille au pied n'ébranle pas l'orgueil de l'arbre. Il reste droit tant que la scie n'a pas tranché son cœur.

Il hésite alors un instant, frappé d'un colossal vertige et, dans un déchirement de fibres éclatées, s'allonge en foudre sur le sol.

L'un d'eux tombe, parfois, le front dans la rivière, gerbes d'écume et gerbes d'eau. Les poissons d'aval et d'amont en sont émus jusqu'à trois lieues.

La terre est douce aux corps des géants. Les troncs mutilés gisent dans l'herbe.

Quand on les attache aux fardiers et que leurs cadavres enchaînés s'en vont sur la route, traînés à cinq chevaux, il semble qu'on emporte un morceau du paysage.

L'OSERAIE

Dans les terrains marécageux l'oseraie allonge sa forêt irrégulière, souches naines et cheveux ardents. Les gelées d'équinoxe ont jeté bas ses feuilles ne laissant que les verges rouges en bouquet vers le ciel.

L'osier a, dans ses flancs, la souplesse de la rivière. L'automne y vibre en accords prolongés.


Dès qu'on frôle en passant la colère des branches, ces vipères vous cinglent avec des sintements.

De son croissant brIHant, le vannier les mutile et réunit en gerbes la rebe!!e toison. Il ne laisse après lui que des souches dénudées, gnomes tordus, sans yeux, ngés dans leur douleur.

En souvenir de leur passé, les paniers d'osier gardent une odeur aquatique ils sentent les prés bas, la rivière et le vent.

L'ARBRE

D'AUTOMNE

Vers la mi-septembre, quand le premier gel a mordu les herbes, le peuplier penché sur le miroir de la rivière aperçoit dans sa chevelure une tache d'or.

C'est la première feuille morte parmi ses feuilles vertes.

Octobre vient, le touche et, d'un baiser glacé, au cœur de l'arbre, fait refluer la sève. Sous le ciel doux et gris, le tronc se fige, les rameaux durcissent et l'automne étend sur lui sa simarre écarlate. Le végétal naïf est grisé par cette splendeur. Dans les trous de son manteau, le couchant fait brasiller


des étincelles. Les rouilles, les incarnats, les jaunes, chantent sur lui. Il semble revêtu d'une orfèvrerie.

Hier pauvre, aujourd'hui royal, le peuplier frissonne d'orgueil. II prodigue l'or à ses pieds. H éparpille son opulence.

Puis, dépouillé, il s'endort nu.

CANTHARIDES

Cent chevesnes sont assemblés sous le frêne qui penche et chacun saute à qui mieux mieux. Entre les branches d'un aubépin, je regarde leur pantomine. Des cantharides pleuvent du ciel. Les mouches d'amour sont légion le long des rameaux de l'arbre sous le bouclier de leurs carapaces métalliques, elles broutent les feuilles goulûment.

Le frêne dépouillé s'éclaircit, sa forme devient une gaze. Demain, chauve et rabougri, il ne sera plus qu'un bouquet de branches hivernales pleurant leur sève dans le soleil.

Une odeur lourde et musquée irradie en l'air chaud sa volupté morbide. Les insectes repus se détachent,. un à un, des nervures et tombent dans l'eau, si bien .que, les cantharides dévorant le feuillage et les chevesnes gobant les cantharides, tout l'arbre, peu à.peu, est mangé vif par les poissons.

(A suivre.)

Le gérant F. Gp.jsARD..

Imprimerie Alençorinai8e, 11, rue des Marcheries, Alençon-


La Page classique

Polichinelle

Voilà, voilà Polichinelle, le grand, le vrai, l'unique Polichinelle Il ne paraît pas encore, et vous le voyez déjà 1 Vous le reconnaissez à son rire éclatant, prolongé. II ne paraît pas encore, mais il siffle, il bourdonne, il babille, il crie, il parle de cette voix qui n'est pas une voix d'homme, mais qui annonce quelque chose de supérieur à l'homme Polichinelle, par exemple.

Il s'élance en riant, il tombe, il se relève, il se promène, il gambade, il saute, il se débat, il gesticule et retombe démantibulé contre le châssis qui résonne de sa chute. Ce n'est rien, c'est tout, Polichinelle 1 Les sourds l'entendent et rient les aveugles rient et le voient, et toutes les pensées de la multitude enivrée se confondent en un cri C'est lui 1 c'est lui 1 c'est Polichinelle 1

Alors oh c'est un spectacle enchanteur que celui-ci alors les petits enfants, qui se tenaient immobiles d'un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes, la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s'émeuvent et s'agitent tout à coup, agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir s'approchent, se retirent, se rapprochent, se disputent la première place. Ils s'en disputeront bien d'autres quand ils seront grands. Le flot de l'avant-scène roule à sa surface des petits bonnets, des petits chapeaux, des petits shakos, des toques, des casquettes, des bourrelets, de jolis bras blancs qui se contrarient, de jolies mains blanches qui se repoussent, et tout cela vous savez pourquoi, pour saisir, pour avoir Polichinelle vivant. Je le comprends à merveille; mais moi, pauvres enfants, moi qui ai grisonné là, derrière vos pères, il y a quarante ans que je l'attends. Charles NODIER


MOURIR

Mourir c'est le p)afs)r suprême, C'est devenir t'égtt) des ctteLj~t,

t-~)ss:or t~ p)r& pour le rtttOLJX,

~t~t-irtrc'Qstrt'&tre ptussot-nnèrr)~ Mourir c'est )e rem~d~ extr~rD~. C'est &tre somrct, n'avoir plus d'yeu~c~ f~'être plus rttjet-tne n) vieux,

Sans prtere être sans b)sspt-<err< t\/tour)r c'est écourter )e tt-terrt~

Par un potrtt d'orgue htarnnortteux. C'est )'u)ttme orafson aux cteux. ~tourtr c'est le dtvtr) poème.

Mourir c'est trouver teprobtèrrte, Tuer le désir odteux,

t–atsser )e pire pour le rr))eux,

Mour)r c'est n'être plus sot-rirtëme. CO~tSTA)~T)t~ r'r-tVt-tDtS


LETTRE DE

En ce temps-là nous avions l'âme un peu plus

jeune qu'à cette heure et licence de rire sans grimaces et sans arriére-pensée la conquête du Soudan s'achevait, un,tirailleur poussant l'autre au cercle nous ne nous entretenions que de- colonnes, de canon 80 de montagne, de villages cassés, de ravitaillement, de convois, de tatas à démolir pendant que les uns se. battaient et négociaient, les autres restauraient et organisaient. Notre patron Ledolmer dirigeait avec sagacité l'effort de ses soldats et de ses administrateurs; créait une doctrine, instituait une politique, gouv~ait ses finances, construisait une capitale le matin, à son bureau, l'après-midi, au camp, le soir, au chantîeFr~Xâit<-O~-aïodêr-âis–l'enthousiasme de ses subordonnés toujours riant, toujours raillant, toujours raillard, toujours en galéjade, il s'adonnait avec nous à des besognes bien ordonnées. II détestait les paresseux, les esprits dissolvants, les coupeurs de cheveux en quatre, les discuteurs à outrance ses instructions étaient précises, sa volonté nette, sa joie profonde. Sa bravoure avait la gaieté du petit enfant. Il commandait et exigeait d'être obéi; en dehors des séances de dur labeur, il était le plus amusant, le plus fougueux, le plus fou des compagnons. L'heure de la rigolade passée, le copain disparaissait et le chef apparaissait. Du vieil étudiant il ne conservait que la langue épicée et l'épithète épique

BROUSSE

Clocha clochabilis in clocherio

LA


il n'attachait pas-d'import ance à la violence de son verbe, q~and~il nous appelait cochons, nous savions que c'était en bonne amitié. Et nous l'aimions, de tout notre coeur, d'être ainsi.

Après dîner, souvent, il se joignait à nous, et nous abondions en drôleries, en gamineries, en histoires à faire rougir les sapajous, en contes de haulte gresse, en chansons effroyables nul mieux que Ledolmer ne récitait l'anecdote en discourantnous buvions sans glace et pour cause bière ou champagne qui nous incitaient à d'autres propos ou à des fredons d'où toute pudeur était bannie. Las de propos nous parcourions la ville; nous nous assurions ainsi que la tranquillité et la sécurité n'y laissaient point à désirer.

Or, quasi chaque jour, Ledolmer avait une querelle en partie double avec son trésorier qui, scrupuleux en matière de règlements, et d'ailleurs bon bernard-l'ermite de la paperasse, n'accueillait qu'avec des haut-le-corps les tours de souplesse budgétaires de son chef souvent les nécessités de notre avance en pays ennemi contraignaient notre patron à se procurer dY gence des ressources' dont il ne pouvait faire hom~guer que longtemps après la légitimité à Paris le trésorier, à couvrir ––de tëBrërrë{RëHt§rtSHt~{:'gémissait, tantôt grinçait des dents un jour il prétendit que nos procédés hasardeux en matière de pecune suscitaient en lui une telle angoisse qu'if ne pouvait reposer la nuit. Ce fut à- son dam qu'jl prononça cette phrase. Car, la nuit suivante, à une heure, Ledolmer, à la tête de notre printemps sacré, secouait la cloche suspendue au haut d'une potence, à la porte du fonctionnaire, pendant qu'en chœur nous psalmodions d'une voix lugubre « -Frère Jacques, Frère Jacques, dormez-vous ? etc. » Le trésorier, effaré, accourut à son balcon quand Ledolmer l'eut assez sonné pour calmer le trouble de sa bile, il l'invita à nous payer sur l'heure à boire. Et nous bûmes comme sonneurs de cloches. Et le lendemain,


à la même heure, Ledolmer, qui trouvait que le métier de carillonneur était le plus agréable du monde, clochait encore à pleine clochette à la porte de son trésorier celui-ci, éveillé en sursaut, ne parut point dans sa vérandah nous l'entendîmes pourtant nous couvrir d'anathèmes, et jurer du fond de son lit, à faire pleurer au paradis saints et bienheureux, depuis l'enfant Jésus jusqu'au dernier angelot. Toutefois, quand, au cours de la troisième nuit, Ledolmer lui donna l'aubade, le trésorier ne pipa plus mot, et, stoïque, demeura sourd à nos appels.

La quatrième nuit était tellement obscure qu'on l'eût dite pétrie de poix et de goudron nous choppâmes maintes fois sur le sol en nous dirigeant vers la case du trésorier il nous fallait, pour l'atteindre, traverser le chantier de construction des nouvelles halles soudain je trébuchai et m'étalai de tout mon long sur une banquette de sable

« Qu'y a-t-il donc là ? grognai-je ? Ça ressemble à un tuyau.

Oui, parbleu; c'est le tuyau de toile d'une pompe d'arrosage que l'on a greffée aujourd'hui à l'aqueduc de la ville, expliqua Ledolmer j'ai autorisé les maçons à l'employer pour s'alimenter en eau.

Eh bien, que le diable 1. et l'énergie de mes expressions ne fut pas inférieure à l'étendue de mon indignation.

Calme-toi, petit, dit Ledolmer. Nous voici à la porte de notre ami. Attention Où est la corde de la cloche ? Voilà t. Je la tiens 1. Ah bigre 1. Il ne sonna que deux ou trois coups et grommela A un autre 1.

Cet autre était son chef de cabinet, qui invoqua Cambronne en brandillant la corde, ne sonna que deux ou trois coups et murmura à son tour -A un autre.

Et celui-ci, blasphémant soudain, ne sonna que deux ou trois coups et passa la corde au suivant,


et ce fut enfin à moi de sonner, et je m'écriai en sentant que la corde était gluante

Ah 1 sacredieu, ça en est 1

Oui répondit Ledolmer il en a enduit sa ficelle 1

-Pourquoi donc ne nous avez-vous pas prévenus ? 2 Ah dame, mon petit, j'avais eu ma part il était juste que vous eussiez la vôtre. Oui, mais les copains sont des salauds de m'avoir laissé faire.

C'est ça 1 mon petit tu ronchonnes parce que tu es le dernier t Va. Console-toi tu auras tout à l'heure un verre de champagne de plus que les camarades.

Pendant ce colloque, nous entendions le trésorier rire à grand fracas sous sa vérandah soudain il nous demanda

Eh bien, quoi, vous ne sonnez plus ? 2 Que personne ne riposte à ce drôle 1 souffla Ledolmer battons en retraite allons d'abord nous laver les mains rira bien qui rira le dernier 1

Nous obéîmes et, au chantier des nouvelles halles, nous effaçames dans un baquet les traces de notre mésaventure Ledolmer, cependant, nous invitait en tapinois à nous dissimuler parmi les tas de pierres puis, en rampant, il s'avançait vers la maison. Et le silence s'abattit profond autour de nous puis le trésorier toussa, remua des sièges, descendit son escalier, et enfin s'avança hors de son logis et gagna la rue. Brusquement le tuyau glouglouta, et le financier hurla un grand hurlement et s'enfuit, et nos rires dominèrent ses cris d'angoisse. Ledolmer, avec une adresse remarquable, avait agi au moment opportun sur le robinet du tuyau et salué d'un jet formidable d'eau sous pression la sortie de l'homme aux gros sous.

Hein, nous dit-il un moment après, je vise juste 1. Bah 1 je n'y ai aucun mérite ne fus-je pas artilleur en mon temps ? 2


Eh quoi, m'écriai-je, comment aviez-vous prévu que le type sortirait ? `?

Voyons, mon petit, raisonne un peu il fallait bien qu'il remplaçât par une corde propre la corde embrennée. Sinon qu'auraient pensé les noirs et les blancs, ce matin, au point du jour, en découvrant de quelle matière elle était enduite ? Nous obtînmes ainsi notre revanche. Rappelle-toi bien ça administrer c'est prévoir 1

Et tels étaient nos passe-temps jadis, au cœur de l'Afrique tropicale, pendant la période héroïque. Robert RANDAU.


TR~TÉ DE L'~MPHfBfE

VIII

La femme dit L'homme par ses lois m'a tenue dans un état de dépendance parce qu'il était le plus fort. Tu hausses les cpau/es Et avec combien de raison Comme si la brutalité avait besoin pour s'exercer J'erre autorisée par des textes Elle s'impose. Les lois, au contraire, ont plutôt protégé la faiblesse de la femme que consacré la puissance au mâle. Si la femme n'avait été asservie que par la force, son infériorité sociale n'aurait guère duré. Les privilèges que conquiert la violence sont instables, tu ne l'ignores pas et c'est là un des truismes /es plus consolants qui décorent la conversation des gens paisibles. A mesure qu'un peuple prend conscience des con</t<tons d'existence les plus propices à son développement, il tend à limiter le champ </ ac<Ut~e ae /a femme, e< /a civilisation est pour celle-ci moins clémente que la barbarie. On écarte avec politesse, et la galanterie des siècles raines est un hommage qui la maintient dans son rôle subalterne.

L'homme primitif devait subir plus docilement l'influence ae sa compdgne. Samson livre son front aux caresses aiguës de Dalila, Judith a raison d'Holopherne, et Omphale met aux poings domptés a'Yercu/e la laine cAan~an~e de son fuseau. Ce n'est pas de /'nts<otreP Non. heureusement L'histoire qui relate les actes


des hommes est trompeuse, alors que la légende qui nous révèle leur âme ne ment jamais.

Jeanne d'Arc a pu conduire au combat les ~roucnes ~ens d'armes du xve siècle mais si, vivant de nos jours, elle s'était présentée en 1914 au Grand Quartier général, on l'aurait avec une raisonnable sollicitude, mobilisée à la Salpêtrière. Les forts des halles et les adjudants terrorisent le quartier ne sont guère redoutés par leurs moitiés. Quel fut dans le passé le pays qui se laissa surtout gouverner par les /emmesP Ne cherche pas. tu ne devinerais jamais. C'est Sparte 1 oui, Sparte, la cité la plus belliqueuse de l'Hellade. Et ce vieil Aristote qui n'excelle pourtant point à manier l'ironie constate le fait avec ces paroles souriantes « Il n'était donc pas dénué de raison, le conteur de fables qui, le premier, imagina l'union de Mars et de Vénus. » 7/ est vrai qu'au dire d'Héraclide les femmes de Sparte étaient fort belles, mais leur beauté n'est pas ici fonction de leur suprématie.

L'anneau à cacheter de Jules César portait l'effigie de Vénus.

Ce qui prouve qùe ce n'est pas la force qui a mâté la ~emme, mais la raison. Les Sages ont bien plus que les Guerriers ordonné la vie des peuples leur législation a été pour la femme bienveillante et sévère. Car si, comme je viens de l'affirmer, cette législation a protégé sa faiblesse, elle a en même temps protégé la collectivité contre les effets dissolvants de cette faiblesse.

Aussi la /emme craint plus l'homme de pensée que l'homme d'action. Elle est de par sa nature beaucoup plus rapprochée de ce dernier. Vois comme la femme d'un savant ou d'un philosophe supporte difficilement sa supériorité et comme elle tente de l'abaisser. Même l'ignorante dont 7e t'ai parlé, qui trouve le moyen de


M marier avec un humaniste, acquiert bientôt inconciemment la mentalité de Xantippe. Elle n'a pas de prise sur son cerveau, mais elle dirige ses pas selon sa crue//e volonté. Non par la justesse, mais par l'éclat de son verbe. Elle crie Et les cris sont pour son époux infiniment plus douloureux que les coups de bâton. Il les redoute tellement qu'il est tout de suite disposé à la capitulation. Et la femme jouit intimement de son pouvoir, en se demandant, tant elle a conscience de sa pauvreté, si elle ne devrait pas mépriser ce riche qui se soumet s facilement à son caprice, mais elle ne le méprise pas parce ou'e//e sent que cette soumission apparente cache une désobéissance réfléchie.

Elle ne le possède pas tout entier il y a toujours chez lui une partie de son être qui lui demeure fermée. Elle sait qu'il a une maîtresse qui est sa pensée et avec laquelle il aime tacitement converser. Et ses interrogations pleines J ayner~ume trahissent la sourde jalousie qu'elle en a « A quoi son~es-/u » ou « T~u n'as pas prononcé un seul mot durant tout le repas et tu ne t'en es même pas aperçu » Elle traduit son irritation, et le mari, qui dissimule la sienne, s'e-rcuse.

7\t as connu ce merveilleux. apôtre du Socialisme, dont les libres-penseurs suivaient les préceptes avec leur /erfeur de croyants. Souviens-toi du beau tapage que sa femme provoqua en faisant faire la première communion à leur enfant. On a vu dans ce geste une protestation de pte<e. à tort Ce/u< le sexe tenant à aj~rmer orgueilleusement sa victoire sur l'esprit.

Le triomphe de la Brutalité sur l'Intelligence dont la femme se plaint, c'est elle au contraire qui l'impose le plus souvent. Quand elle domine, elle domine avec une impudeur d'ancienne esclave.

La femme d'un être d'élite se plaira à témoigner de l'emprise qu'elle a sur lui en dévoilant ses manies ou son manque de sens pratique.


Alors que nous les hommes héros magnanimes nous faisons toujours en sorte de masquer les défauts Je notre épouse e< de faire valoir ses vertus.

IX

D'ailleurs remarque ceci depuis quand toutes ces femmes, désireuses de jouer un rôle public, élèvent-elles la t~ot.<:P Depuis que notre nation retourne au culte de la force primitive. Les générations qui montent ne se soucient plus du passé et fondent sur une terre vieillie un monde nouveau. Nous autres, empêtres dans notre amour désuet des sereines pensées, des lignes dociles et des gestes mesurés, nous nous enlisons lentement dans le mépris des jeunes hommes.

La science a fait une faillite bien plus frauduleuse encore que ne le croyait Brune~ere. Loin de rendre l'humanité plus noble, elle a aboli ses heures de recueillement en accroissant ses possibilités d'agitation. Elle a assuré la domination des minores, et le savant qui meurt de faim alors que ses inventions enrichissent l'homme ignorant, expie justement sa malfaisante imprudence. Nous retournons à l'âge de fer, la tour Eiffel déjà a changé en déroute la Victoire de ~Samo/Arace. Le muscle reconquiert son prestige des temps primordiaux. Aussi ne t'étonnes pas de voir la femme relever la fête. Elle sent bien qu'il y a une place pour elle à la table des « sportifs », alors qu'elle n'aurait pas osé s'asseoir à la Cène de Jésus ou au Banquet de Platon.

<! f

Il est d'ailleurs juste que les femmes s'accordent mieux ~n~ec les « manuels ». Telle bourgeoise qui s'honore


d'être unie à un haut fonctionnaire, comprend obscurément que sa cuisinière, amante d'un garde républicain, jouit d'un bonheur plus harmonieux. L'inculte a dans ses rapports avec la femme une sincérité que n'y met pas l'homme cultivé.

Tu faisais l'autre jour une observation qui d'abord ne me sembla qu'amusante et qui par la suite m'apparut pleine de sens. Tu constatais que dans les rues de Paris les hommes ne suivaient plus les femmes, j'entends celles qui n'on~ point comme profession de glaner les désirs passagers. En effet il y a quelques lustres le plaisir sexuel nous semblait un digne divertissement, et, en dehors des succès de leur métier, les mâles ne se glorifiaient que de leurs bonnes fortunes. Toute femme, même la plus honnête, même /'epouse d'un ami nous semblait une proie que nous avions- lé droit de convoiter et de saisir. C'était oJteu.f Tu gardes l'amertume des fautes imbéciles que toi-même as commises ? Oui. mais n'emploie pas trop ces épithètes qui, en étiquetant un geste, nous dispensent de le comprendre. Nous n'avions reçu ou'une éducation livresque, toute nourrie de prouesses amoureuses et guerrières, et nous agissions en Français que guidait la fatuité de leurs aïeux. Les jeunes hommes d'aujourd'hui ont fait la démarcation entre les femmes que l'on approche et celles que l'on n'aborde pas. N'en déduis pas qu'ils ont une moralité supérieure; cette moralité n'est pas plus louable que n'était blâmable l'immoralité de leurs a~nes parce qu'elle est aussi involontaire. Ils sont plus discrets avec lafemme parce que, charmés par d'autres jeux que nous n'avons pas connus, ils y pensent moins.

Et la sentant plus près de leur modeste intelligence, ils la prennent plus au sérieux.


x

« Tu vas chez les femmes, n'oublie pas le fouet » C'est là un propos de Nietzsche qui, malgré le mépris qu'il professait pour la mentalité prussienne, avait mal su se défendre contre son influence. Je ne lui en fais pas un grief. Il est fort Jt~ef/e de conserver sa sérénité dans un milieu combatif, et si l'idéologie grecque, dont le philosophe s'est inspiré, le garda de l'obscurité si chere aux écrivains de sa nation, elle ne le préserva pas J une certaine rudesse teutonne.

Ne vois donc pas dans le conseil qu'il donne une intention blessante à l'égard du sexe sur lequel il nous plaît de converser, mais l'expression un peu déplacée d'une méthode de dressage. Cet Allemand était pour la manière forte alors que je suis pour la manière douce. Par bonté P Ye n'en suis pas tres sûr. N'ayant guère pratiqué les sports, j'ai l'âme bienveillante des hommes qui manquent de biceps. Mais si ma tactique exige plus J'n~€n!'os!'<e, elle ménage mieux les distances.

Frapper est un geste qui t'infériorise parce qu'il assfmt/e à l'être que tu frappes. Un dompteur t'apparaît de toute évidence plus fort que la bête ou t//oua!e, mais tu n'en déduis pas qu'il lui soit supérieur. Et l'épouse que son instinct ne trompe pas se sent bien plus l'égale d'un mari qui la corrige brutalement que de celui qui l'apprivoise avec aménité. Toujours /'aj~!n!<e de la femme et du guerrier

7/ en est de même pour tous ces poètes eut l'ont accablée de sarcasmes et convaincue de tous les vices. Si j'étais femme, comme je seraisglorieuse de ces accès de misogynie Ils la grandissent. L'injure, comme les coups, est presque un témoignage d'estime. ~e,.rapprocne l'insulté de l'insulteur.


Mieux vaut user de patience et de Aon~ traitements. Le sucre des compliments dosé avec sagesse aux minutes favorables et les caresses appliquées avec mesure aux endroits choisis donnent de meilleurs résultats que la. plus sévère discipline.

Ne manque jamais de respect envers la femme. On reconnaît l'honnête-homme à la façon courtoise dont il traite ses inférieurs.

ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


T~T~TT~ION

Lente

et dolente,

indifïérente

à ce que trace sur l'écran

ce tremblotant

pinceau d'argent

qui, du mur du fond survenant,

passe sur sa tête en dansant,

pensive et triste,

la pianiste,

tandis que ses doigts las sur les dents du piano égrènent à regret quelque fade allégro,

pensant que ça va finir tard,

pour le moins à minuit et quart,

la pianiste,

qui décidément a soupé

de ce monotone métier,

pour un comique américain,

distraite,

certes,

oh 1 combien 1

la pianiste,

pour souligner cet humoriste,

entame du fameux Chopin

la célèbre

marche funèbre.

Et ça colle, ma foi, très bien 1

Pierre AooRNtER.


J~P~ESSIO~S D'RLGER

Bab-~l-Oued

Bab-el-Oued, le Faubourg, était naguère une agglomération autonome. Ce n'est plus qu'un quartier qui, de jour en jour, pâlit, sans réussir -encore à perdre sa couleur.

L'Algérie a mêlé partout le sang espagnol au sang français mais elle garde certaines places fortes de pure race ainsi, la Calère d'Oran, et Bab-el-Oued. Ce sont des cours de miracles, foyers de traditions nationales et conservatoires de mandolines, de castagnettes et de couteaux.

Bab-el-Oueb revendique ses tondeurs de chiens. Les jeunes gens y vêtent F étroit pantalon de velours qui s'évase en pattes d'éléphant, et campent sur leur tête le sombrero.

Le poignard intervient au cours de sérénades rouges. Le râle du suborneur continue le sanglot de la corde grave. Les flamencos s'esquivent, l'alguazil s'aventure, l'or des astres étoile la pourpre du sang.

Une heure plus tard, l' « hombre » est rapporté sur une civière, et la casa retentit du hurlement des tias et du cri des chicos. Tout est bien ainsi, grâce à Dieu les novios seront jaloux et les novias fidèles. Les tias iront à Notre-Dame d'Afrique brûler un cierge et faire vœu de vengeance. Les tondeurs de chiens peuplent une sorte de village dont les cagnas rapiécées sont habillées de


fer blanc. A l'entour, les enfants demi-nus grouillent au soleil. Les hommes, jeunes et vieux, rôdent sur la place du Gouvernement, et les femmes vont partout vendre de la dentelle. Tous ont le teint olive, la figure triangulaire. Les carmencitas tirent leurs cheveux, en arriere, autour d'un chignon huilé. Leur fichu s'épingle en cceur sur la poitrine.. Dans les yeux de ces gens brille une sauvage lumière. Leur regard perce entre les cils. La bouche, couleur d'œillet, s'épanouit sur les dents brusques, en éclair.. 1

A Bab-el-Oued, on vit dans la rue, au milieu de là rue Les filles se donnent le bras, par groupes de six ou sept les jeunes gens passent et les saluent. Des musiciens s'éloignent, avec lenteur, et le bourdonnement des cordes, l'élan disloqué d'un accordéon, soulignent d'étranges mélopées.

@uafd$fs populaires d'JUger Malgré l'animation de la rue, régne une torpeur venue des profonds estaminets où la vie se concentre, se tient coite, couteau dans sa gaine. Les sons d'une guitare qui filtrent, on ne sait par quel seuil, agacent le silence.

Par-dessus la ruelle, une voûte élève à contre-azur un tunnel de clarté bleue. De fenêtre à fenêtre, sur des cordes tendues, s'agite un pavois multicolore. Une émeute gronde dans telle maison haute, efflanquée, qui montre aux ouvertures de chaque étage, une mégère broussailleuse, l'invective à la bouche. En l'absence des hommes, partis pour la pêche dans le golfe, une querelle s'est envenimée. Elle a, de proche en proche, enrégimenté toutes les amazones de cette caserne.

Chaque famille dispose ici d'une chambre, à la fois salle à manger, cuisine et dortoir.

J'écoute chuchoter en langue italienne dans les


salles enfumées. On y boit du vin d'Alicante. J'entrevois des pêcheurs napolitains. Un éclat de voix, un éclair d'yeux, indiquent le mouvement d'une passion qui bout.

Accotés aux murs de la venelle et fumant des cigarettes, de jeunes hommes à casquette, en tricot, la mine sournoise, me regardent passer. Quelques-uns de ces adolescents ont d'équivoques tignasses d'un blond absurde. L'insigne d'une compagnie d'apaches t Parfois, les voûtes rabattent la tonitruance de deux marchands de poissons qui descendent au galop la pente en escalier

Sardina 1 Cavaille 1 Maquereau blanc 1

Puis ils s'arrêtent devant les tristes maisons ils interpellent les acheteuses, après avoir déposé la corbeille où luisent des écailles. Quelques-uns sont grands, maigres et rieurs, la moustache frisée, l'œii en coulisse. Les sous qu'ils rendent sont humides et sentent la marée. Les vieilles, coinées d'un sévère mouchoir, discutent et marchandent. Quelques chats flairent des détritus. Une marmaille joue sur le pavé. Au milieu du chemin, un vieux pêcheur, à collier de barbe et la pipe aux dents, reprise les mailles d'un filet que tend son orteil.

Maximilienne HELLER.


Propos sans conséquence

Les femmes sont plus dévouées que les hommes parce qu'elles agissent par bonds et atteignent ainsi plus facilement le succès; mais n'ayant ni muscles ni esprit de suite, elles conservent rarement celui des autres.

Pour conserver le leur, elles sont capables de tout et de rien.

Elles jettent leur reconnaissance en fontaines lumineuses. Vous en êtes encore tout baignés qu'elles ont disparu, oublié.

On parle beaucoup du sacrifice féminin. Il n'y jamais que don. Elles seules pratiquent le génie .et ignorent l'effort. Elles régnent dans l'absolu. Sont-elles jamais indifférentes ? Voient-elles ce qu'il faut voir ? C'est toujours au travers de leur -coeur, de leur sexe ou de leurs regrets.

Le don d'elle-même, s'il n'est pas habitude, est le plus pénible des abandons prudence ou dégoût. Ce qu'il y a de préférable en amour, c'est le baiser à bouche fermée.

Les femmes instruites ou parvenues sont les plus détestables des pécores. L'une d'elles se plaignait l'autre soir.

Vous souffrez ? lui dit-on.

Ah 1 si vous saviez, répondit-elle, ce que c'est que la gloire 1 J'en suis tout exténuée.

Les hommes ne valent pas mieux, mais ils sont moins sympathiques et la fantaisie gagne peu à leur contact.

o Claude CHAuviÈRE.


BILLET DE FAVEUR

A Monsieur Georges Clemenceau eoue le signe du Dragon

à Saint-Pierre-de-Jard, en Vendée

Monsieur le Tigre,

Je ne sais pourquoi on vous a appelé « le Tigre a quand vous possédez tout du bouledogue <K! furibond. poil en bataille, mufle plissé.

Vous avez la colère en dehors et le rire en dedans, ce qui vous fait une drôle de physionomie, Clémenceau luttant contre Georges et Georges contre Clémenceau. Pourquoi, pouvant faire de bonne littérature, avezvous fait de mauvaise politique ?

Ah dit Georges. J'en ai grand honte. Mais c'est la faute à Clémenceau. Quand /c7'!f!'s Le Voile du Bonheur /e me sentis dans ma voie uér~a6/e. Hélas Clémenceau, le parlementaire, me traîna de polémique en interpellation.

7/ ment, ricane Clémenceau. Tout ce qui m'est arrivé, c'est de la faute à Georges. Sans ce poète luna-


tique, j'aurais é<é un homme d'Etat complet. Si /e parlais de guerre ce pleutre parfat< de paix. Hé quoi Monsieur le Président, êtes-vous en proie à .la guerre civile e/ deux ennemis dévorants se mangent-ils dans votre sein ?

Mais voici qu'un spectre apparaît.

Tue 1. lait Georges.

Et Clémenceau crie

Assomme

Quand vos chiens intérieurs s'entre-dévorent, vous

leur donnez à ronger l'ombre de Caillaux. EPISTEMON


A

PAYS THO

Le Lépreux de Pae'~Ma

Une demi-douzaine de fortes branches plantées dans le sol comme des. poteaux, autant d'autres disposées comme des traverses, un toit de paille, voilà un abri sommaire contre le soleil et les ondées. Au bord des chemins, à proximité des gros villages, on en voit de tels où, les jours de fête ou de marché, des femmes vendent aux passants de l'eau-de-vie et des provisions de bouche. C'est sous l'un deux que Luong Kim Niep, attablé un matin devant un bol de vermicelle, vit s'asseoir en face de lui le coolie-tram Trieu Thua Thong flanqué d'un partisan armé.

On nomme coolies-trams dans les régions tonkinoises où le service postal se fait encore à dos d'homme, les courriers qui, chaque jour, portent les sacs de correspondances sur de longs parcours. Leurs salaires sont modiques, six à huit piastres par mois, et leurs charges souvent accablantes. Que vois-je, dit la marchande au nouveau venu, quand elle lui eut servi ainsi qu'à son compagnon, des gâteaux de riz gluant ? Vous voyagez escorté à présent ? 2

Oui vraiment, comme un capitaine, répondit Trieu Thua Thong, la bouche pleine.

Vos chefs craignent donc que vous emportiez leurs papiers ? 2

AU


Je n'en tirerais que cinq ans de bagne, ils le savent bien. Vous m'effrayez. Le Seigneur Tigre ou les pirates seraient-ils signalés ?

Non certes, les Génies' nous en préservent. mais quelqu'un d'aussi redoutable Phan-Ky, le lépreux du Pac- Ma.

Phan-Ky ? Vous plaisantez, intervint Niep silencieux jusqu'alors. Je le connais c'est un cultivateur sobre, courageux, inoffensif.

Inoffensif, le croyez-vous? frère aîné, répartit le coolie-tram. Apprenez ceci sans prévenir aucun des siens, Phan Ky auquel son mal depuis longtemps ne laisse plus une nuit de repos, a quitté sa maison, il y a dix jours, emportant son coupe-coupe, un solide coutelas, du poisson sec et du riz. La veille il avait fait des offrandes à la pagode de Na Po. Des laboureurs le virent gagner la forêt qu'il connaît mieux que personne, puisqu'il y a vécu de longues années et, comme il ne revint pas, on crut qu'il était allé s'y pendre ou. s'y couper la gorge. On se trompait malheureusement. Vous savez, frère, qu'il reste un dernier moyen de guérison aux lépreux qui ont employé sans succès tous les médicaments ? 2 Oui manger le foie d'une personne saine. On le dit infaillible.

On le dit, et Phan-Ky, vous l'allez voir, paraît décidé à l'essayer. Hier à la nuit tombante, comme j'arrivais en haut de la côte de Lung-Vaï, j'entendis des cris affreux et presqu'aussitôt accourut vers moi un gros chinois de Dong-Dang poursuivi par un individu armé d'un énorme coutelas. Je posai mes sacs pour prêter aide au malheureux mais son agresseur qui m'avait aperçu s'était déjà jeté dans le fouillis de lianes et de plantes épineuses qui bordent la route en cet endroit. J'avais eu toutefois le temps de le reconnaître. C'était, frère, votre inoffensif Phan-Ky. Le gros Chinois portait à l'épaule gauche deux entailles d'où coulait beaucoup de sang, Quand je l'eus pansé avec des feuilles, il préfera,


vous n'en doutez pas, revenir sur ses pas avec moi, plutôt que de continuer sa route, seul dans les ténèbres. Chemin faisant, il me dit qu'il n'avait jamais vu son meurtrier qui, cependant, luf avait paru en vouloir plus à sa vie qu'à sa bourse. Ensemble, nous sommes allés dans la soirée conter l'affaire au Tri-chau de Dong-Khê et j'ai déclaré qu'aussi longtemps que le lépreux serait en liberté, je ne ferais mon service qu'accompagné d'un homme armé. Alors le Tri-chau m'a donné ce partisan. L'homme et son. satellite avaient achevé leurs gâteaux. Ils burent une gorgée d'eau-de-vie, jetèrent quelques cents sur la table et s'en furent, laissant Niep pensif devant son bol vide.

s

Tout le monde connaît ici, pour l'avoir rencontré dans les marchés, sur les routes et plus souvent devant une table de bâquân (1) Luong Kim Niep, notable du village thô de Gia-Lap. Depuis longtemps veuf, quoiqu'il n'ait guère dépassé la quarantaine, il habite à quelques lieues de Dong-Khê le hameau de Coc-Phat accroupi sous les bananiers et les sagoutiers, au pied d'un grand mamelon herbeux. II passe pour l'un, des hommes les plus hardis et les plus habiles, en même temps que pour l'un des meilleurs marcheurs du pays où l'on en cite d'extraordinaires. Il a deux filles et quatre buffles. Il a en outre plusieurs champs de maïs, de badiane et d'indigo, deux belles rizières et une haine, une vieille et farouche haine qu'il cultive avec un égal souci.

Quand je dis que Niep cultive ses champs, c'est une façon de parler, car des semailles à la récolte on n'y voit guère peiner que ses filles et ses buffles. Du moins en ordonne-t-il les travaux avec sagesse

(1) Jeu de hasard réglementé.


et méthode. Quant à sa haine, il en garde le soin pour lui seul et il y trouve de patientes et subtiles joies. Dinh van Thuc, comme lui notable de Gia-Lap, en est le principal objet mais elle s'étend à toute la famillelde ce dernier qui, au demeurant, éprouve à son endroit d'analogues sentiments. Cela a commencé au temps de leurs pères, par la contestation d'une parcelle de terre. D'un hémisphère à l'autre les rustres diffèrent peu, et presque toujours la glèbe ou le troupeau est à l'origine des longues discordes paysannes. Leurs biens avaient une valeur égale une rivalité matrimoniale opposa les fils l'un à l'autre. Niep fut préféré mais à tort ou à raison, à cause de la grande indépendance laissée aux jeunes mariées thôs, il a toujours soupçonné Thuc d'être le père de sa fille aînée.

Là toutefois n'est point son principal grief, puisque l'enfant lui appartient, dont d tire profit. Des mécomptes sont venus, communs dans la vie des champs incendies, larcins, accidents, maladies d'animaux ou de gens. Chacun attribua, non sans juste raison parfois, la plupart de ceux qui lui échurent à la malveillance de l'autre. Ceux de Niep furent plus graves. Le dernier l'exaspéra. Prêts à être vendus, ses deux plus beaux porcs, deux verrats roses et noirs dont le ventre balayait l'herbe, sont morts la même nuit d'un mal inconnu. L'avant-veille Thuc qui habite assez loin de sa maison et qui n'avait aucun motif apparent de venir de ce côté, avait passé devant sa porte avec un étranger, un sorcier peut-être, comme il l'avait fait déjà, étrange coïncidence trois jours avant la mort de sa femme. A-t-il empoisonné les bêtes ? Les a-t-il tuées de loin au moyen de quelque maléfice ? Niep n'a pu l'élucider mis il a senti l'envahir une de ces fureurs froides, tenaces, progressives, où s'élaborent chez les gens de sa race les pires résolutions.

Une heure après sa conversation avec le coolietram son parti était pris.


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La nuit suivante, sa maison était assoupie dans ses bruits et ses fétidités habituelles trottinements de rongeurs, térébrations d'insectes, grognements, piétinements, exhalaisons mêlées des volailles, des porcs et des bûmes réunis sous le clayonnage qui leur sert de plancher, lorsqu'écartant sa moustiquaire sans bruit, Niep quitta son lit dé camp. Son chignon retordu, il s'assura que ses filles dormaient de leur sommeil habituel de bêtes harassées, décrocha son meilleur coupe-coupe et se glissa au dehors. Sous le ciel piqué de rares étoiles, maison, arbres et clôtures se confondaient dans les ténèbres mais avant une heure, la lune devait se lever presque pleine, et il voulait atteindre auparavant le point qu'il avait choisi.

C'était sur une colline escarpée, à cent mètres de la frontière, un formidable éboulis de blocs calcaires dont le plus puissant, horizontal et plat comme une table, domine d'un peu plus que la taille d'un homme, un ancien chemin de caravane rongé petit à petit par la végétation, jusqu'à n'être plus connu que de rares contrebandiers. Couché sur cette pierre, un bon couperet à la main, un gaillard décidé peut d'un geste, faire sauter la tête du premier passant venu. Or Niep savait que toutes les nuits qui précédent le marché de Thuy-Cau, (et celle-ci en était une), Thuc suivait cette piste pour porter à la ville chinoise une petite provision d'opium qu'il revendait très cher à des fumeurs de sa connaissance. S'il ne l'avait point dénoncé aux douaniers, c'est que, par intermittences, il se livrait lui-même à ce genre de trafic et qu'au surplus il ne faut jamais trahir un homme de sa race, –fût-ce son pire ennemi, -pour un Européen. Pieds nus, à grandes enjambées, Niep coupe à travers les rizières désséchées en cette saison, franchit les talus qui échelonnent, évite les sentiers et les habitations dont les chiens à son approche- emplissent la nuit d'aboiements rageurs. On est à la fin de mars.


Du moindre hameau s'épand dans l'air frais un parfum doucereux de lilas du Japon et d'orangers en fleurs. Comme il passe devant celui de Thuc, le scintillement d'une lumière dans la direction de son toit le fit sourire. Serait-il levé déjà?. Quelle hâte le pousse vers son destin 1 Un ruisselet gazouille sousles fougères. Niep essuie son front humide, boit une gorgée dans le creux de sa main et reprend sa marche Déjà il a fait les trois quarts du chemin. Il vient de s'engager sur la sente abandonnée quand tout à coup, près de traverser un bouquet d'arbres qu'enveloppe comme une résille d'or l'ondoiement étincelant des lucioles, il reste immobile, un frisson aux reins. Des feuillages ont été froissés. Une branche a craqué.. Quelque fauve peut-être ou le lépreux de Pac-Ma. Mais non. tout se tait. Il faut si peu de chose, le vol maladroit d'un hibou, la fuite d'un porc-épic ou d'un reptile surpris pour casser une brindille. Par ces belles nuits de printemps toute la faune de la jungle chasse ou s'accouple. Circonspect toutefois, au lieu de s'enfoncer sous le couvert, Niep le contourne avant de rejoindre la piste qui monte à présent par grands lacets jusqu'à l'amas de roches. La lune apparaît alors, rouge et déformée, dans les brumes de 1 horizon. Devant son disque pourpre tremblent les tiges des hautes herbes, les feuilles bruissantes des roseaux, les rameaux noirs des arbustes. Pourvu que Thuc vienne Seule, l'histoire du gros Chinois attaqué près de Long-Vail pourrait 1 en empêcher mais la connaît-il ? C'est peu probable. Il y a loin de son hameau à Dong-Khê où Niep n'a rencontré aucun de ses voisins. Et puis il est brave ses fumeurs le paient largement, et si PhanKy veut recommencer sa tentative, il a mieux à faire le long des chemins fréquentés que sur ce sentier désert. Ce Phan-Ky, quelle chance inespérée il lui donnne de se venger, sans courir le risque d'un soupçon même 1. Lorsque la femme et les enfants. de Thuc inquiets de sa disparition trouveront son cadavre étripé et décapité, qui donc attribuera son


meurtre à un autre qu'au lépreux ? Quant à lui, rentré subrepticement avant le jour, ses filles pourront au besoin jurer de bonne foi qu'il n'a point quitté sa demeure cette nuit.

Cependant l'astre dégagé des vapeurs plane maintenant dans l'azur mat. Vingt coudées au-dessus de Niep, la masse calcaire se développe blafarde, semée d'ombres et d'arrêtes vives, comme un squelette informe et gigantesque. I! l'atteint sans reprendre haleine, regarde, écoute, attache son arme à sa ceinture puis s'écartant un peu du sentier et s'aidant des racines qui enserrent les blocs superposés, il escalade la table de pierre. Bientôt son regard en affleure le sommet. C'est l'instant extrême de sa vie. Trois sensations s'y superposent l'image horrible du lépreux à genoux sur la roche, son couperet au bout des bras levés.

Une effroyable douleur qui court de son crâne aux dernières ramifications de ses nerfs. Une chute dans du noir, sans fin.

s

Les filles de Niep surprises de l'absence prolongée de leur père allaient en aviser le Tri-chau, quand des colporteurs marrons attirés par l'odeur épouvantable qui s'en dégageait, découvrirent au pied des rochers, tête fendue et ventre béant, son corps odieusement mutilé. Personne n'hésita à accuser le lépreux. Dès le lendemain partisans et miliciens battirent le pays pour s'emparer de lui. Phan-Ky leur échappa grâce à sa connaissance de la forêt mais trois mois plus tard sa femme l'aperçut un matin, pendu à l'un des jaquiers de son enclos. Depuis sa disparition, le mal avait fait chez lui d'effrayants progrès.

II a mangé trop tard le foie de Niep, dirent les vieilles gens.

Ou peut-être, insinuèrent d'autres, dont Thuc celui-ci a'était-il pas sain.


Vuong Van Ban

Vuong Van Ban l'un des types les plus connue de la région, ancien tirailleur, infirmier-major en retraite, chef infirmier à l'hôpital indigène, médaille d'honneur de première classe en argent, etc. etc. se targue volontiers de son origine thô, de ses moeursthôs, de son mariage avec une femme thô qui lui donna sept enfants dont six filles et un grand dadais. de fils, incapable-né. En conséquence il affecte un mépris souverain pour tout ce qui est annamite, et un dégoût profond pour tout ce qui est chinois,. quitte à tirer parti de l'un et de l'autre, au mieux. de ses intérêts. Rien de remarquable dans sa personne un quadragénaire sec comme un coup de.rotin, qui ne sort qu'habillé à l'européenne, qui ne marche: que lentement, dignement, mandarinement, allais-je écrire une badine à la main, et qui cachesous son chapeau conique un chignon guère plusgros qu'une noix d'arec.

Ban use de l'opium et de l'alcool comme de l'honnêteté, c'est-à-dire avec une certaine mesure. S'il lui arrive d'être confus le soir et mal réveillé le matin, il lui arrive aussi de se déléguer de son autorité privée, en l'absence du vétérinaire indigène, à l'inspection du marché et, sous couleur de préleverquelques échantillons de comestibles douteux, de prendre assez de viande et de poisson pour la pâtéede ses chiens, voire pour la sienne propre. Il résoud au surplus des problèmes moins simples, tel celui d'avoir deux domestiques qui, non seulement ne lui coûtent pas une sapèque, mais encore lui' offrent aux fêtes rituelles d'appréciables présents. Ce sont Cû, le coolie de l'hôpital, vieil alcoolique que guette la congestion finale, et Bâ, le milicien chargé de la police du même établissement. Lepremier bêche son plant de choux, de manioc, depatates et de piments, prépare ses repas, lave


oh 1 si peu 1 sa vaisselle et ses vêtements, et mène paître son petit taureau brun dont on paie très cher la médiocre saillie. Le second fait ses courses, alimente ses oiseaux d'insectes rares et porte, lorsqu'il va chasser, son fusil, ses cartouches et la musette où il entasse le gibier de tout poil et de toute plume qu'il ne tire qu'à vingt pas et posé. Des volatiles, Ban confectionne d'étranges ragoûts des quadrupèdes, il prépare les peaux avec un succès fort inégal car il est fourreur, cela va sans dire, comme il est chasseur, pêcheur, riziculteur et médicastre, –médicastre surtout. A ce dernier titre il associe assez curieusement Ja malpropreté à l'antisepsie, jugeant plus simple de noyer crasse et sanie sous un flot de liquides pharmaceutiques que de les enlever honnêtement, et les patients, il faut le reconnaître, ne s'en trouvent pas plus mal. Comme il n'a d'autre part qu'une confiance relative dans nos thérapeutiques d'Occident, il n'hésite pas à corser l'effet des médicaments qu'il dérobe et qu'il vend en cachette au moyen des sorcelleries auxquelles se livre sa femme, et à cet amalgamme fantastique mais d'un double rapport, les bonnes gens attribuent, comme à toute médication qui ne tue point,de nombreuses guérisons <eHes qui se seraient produites d'elles-mêmes. Ban a la main leste et la claque sonore. Plus d'un malade l'a éprouvé. Quatre ou cinq fois l'an, à des dates imprévues comme celles des grands orages, il rosse sa femme d'importance, cela par principe, parce que c'est nécessaire, affirme-t-il, dans un bon ménage. Je lui ai demandé un jour ce qu'il ferait s'il la surprenait avec un amant. Aussitôt son visage a vieilli de plusieurs siècles, je veux dire qu'il s'est « barbarisé » au point de ressembler à ce que durent être les faces des ancêtres de ses ancêtres, et il a serré les pouces contre les index en émettant entre les dents un bruit si caractéristique qu'il ne laissait aucun doute sur l'étranglement éventuel de la malheureuse.

Ban, on l'a deviné, sue la présomption. Assis à son


bureau, il se plaît à étonner les jeunes infirmiers avec des histoires d'hôpitaux militaires qu'il conte par phrases saccadées et crues. Un matin qu'il pérorait au milieu d'un petit cercle déférent, je lui demandai

As-tu visité l'hôpital de Saïgon ? 2

Certainement, répondit-il sans hésiter, quoiqu'il n'eût jamais, je l'ignorais aiors, quitté le Tonkin.

Et celui de Marseille ? 2

Aussi.

Et ceux de Paris ?

J'ai visité seulement le plus grand.

Lequel donc ? 2

Celui, celui qui est à droite..

Les ftotables de Dan*<Chap

Sous la véranda, devant le bureau du CapitaineDélégué, ils sont cinq hommes debout, cinq notables du village de Lan-Chap, si semblables d'attitude, de costume et de traits qu'on les prendrait pour cinq frères. Mêmes vestes aux vastes manches et amples pantalons de coton bleu mêmes chapeaux ronds surmontés d'un tout petit cône mêmes turbans noirs, sauf un blanc, indice de deuil chez l'un d'eux. Cinq visages plats et figés, terminés ou non par une longue barbiche clairsemée dix jambes bronzées, dix larges pieds nus. Sur l'escalier de pierre un milicien armé garde un prisonnier accroupi, les mains liées derrière le dos, une cangue légère autour du cou. Un peu plus loin, sous un soleil forcené, un groupe d'autres prisonniers arrache sans se presser l'herbe du chemin. De temps en temps l'un d'eux ou le milicien va fumer derrière un gros arbre, une pipe de bambou au fourneau minuscule, la même pour tous, dont le contenu est consumé en quatre ou cinq bouffées.


Depuis des heures, les cinq notables attendent en silence, que se dire qu'ils ne sachent ? leur tour d'audience. De nombreux solliciteurs les ont précédés. Le dernier est un chicanier connu de Ban-Chua qui n'en finit pas. Par la porte grande ouverte, pour la troisième fois ils l'entendent recommencer la même réclamation quand le Capitaine l'interrompt en annamite

En somme, lui dit-il, vous ne vous plaignez que de ceci Le Van Quen a enterré son père perpendiculairement-au vôtre. Que voulez-vous que j'y fasse ? 2 On est toujours enterré perpendiculairement d quelqu'un. Cet axiome posé

Si vous croyez avoir raison, ajoute-til pour lui donner congé, demandez au Résident l'exhumation ou une indemnité je doute fort que vous obteniez l'une ou l'autre.

Le chicanier sort. L'interprète introduit les cinq hommes. Ils s'avancent avec prudence, comme dans la jungle, s'arrêtent à droite du bureau sur lequel l'oSicier signe des pièces, et le chef du village s'étant par trois fois prosterné puis relevé après avoir touché le carreau rouge du sommet de la tête, commence en ces termes Seigneur Capitaine, vous qui êtes notre père et notre mère, vous savez sans doute que depuis six nuits Hoang Van Tich est revenu à Lan-Chap. Je le sais, répond froidement le Capitaine. Et se tournant vers l'interprète Annamite au visage et aux allures d'androgyne, qui se tient à sa gauche.

Quel est ce Tich, lui demande-t-il en français et pourquoi ne m'avez-vous pas signalé son retour ? 2 Je ne vous ai pas signalé son retour parce que je l'ignorais, mon Capitaine, répond d'un air angélique l'interprète dont dix piastres et deux chapons ont payé le silence. Tich est un lépreux qui possède à Lan-Chap une maison habitée par sa femme et son fils. Il vit en Chine, on ne sait où, et il vient les visiter quelquefois mais ils n'ose jamais demeurer


longtemps avec eux à cause de la méchanceté des gens du pays qui'redoutent son mal. Voici plus de trois ans qu'on ne l'avait vu.

Continuez, dit le Capitaine au chef des notables Depuis trois ans, reprend celui-ci, le mal de Tich a empiré. II a perdu deux orteils et l'usage de la main droite. Il ne peut plus travailler il souffre il est triste. Nous avons eu pitié de lui. Nous lui avons demandé s'il veut rester auprès de sa femme et de son fils. Il n'a pas répondu. Alors j'ai réuni les notables et après en avoir délibéré, nous lui avons proposé de bâtir pour lui au pied des rochers de Ban-Lac, une petite paillote où il irait s'installer seul. L'endroit est tranquille, non loin d'une vieille pagode, avec une source et des arbres. II a consenti. Nous venons, seigneur Capitaine, vous prier de nous permettre d'agir de cette manière. II se tait.

Et puis ? demande l'officier qui connaît ses Nungs et qui sent que celui-ci n'a pas tout dit. Et puis, reprend l'homme après un brin d'hésitation, puisque Tich est triste, puisqu'il ne peut plus travailler, puisqu'il souffre, nous lui avons conseillé. de finir sa vie. Cela vaudra mieux pour tout le monde. Il a consenti encore sans trop de peine oui, vraiment, sans trop de peine, à condition qu'on lui achète un beau cercueil, qu'on lui offre un bon repas avec beaucoup de cochon, du canard laqué, du vin chinois, et qu'on lui donne une boîte d'opium. Nous nous sommes cotisés. Le vin est acheté. Le cercueil est commandé. Voici l'opium. La paillote peut être construite en quelques heures. Si vous le voulez bien, nous y festoierons demain soir avec Tich après quoi nous l'y laisserons mourir paisiblement dans trois ou quatre jours. L'enterrement fait, on brûlera la hutte et chacun sera satisfait. Seigneur Capitaine, vous qui êtes pour nous comme la lumière céleste, nous nous jetons à vos pieds en vous demandant l'autorisation de régler ainsi cette affaire. 3

3


Bâtissez toujours la paillote et régalez Tich, si bon vous semble, dit le Capitaine sans sourciller, Pour le reste je vous donnerai ma réponse plus tard.

La construction et même le festin eurent lieu, ce dernier avec beaucoup de cochon, du canard laqué et du vin chinois, comme il avait été convenu. Quant au « suicide Je Capitaine n'eut à l'autoriser ni à le défendre, car à la fin du repas Tich disparut avec la boîte d'opium, et personne ne l'a revu depuis. Dr SERRÉ.


opinions

fE~~E

Au commencement, dit la Genèse, il y avait un homme et une femme et tous deux se partageaient la responsabilité. Mais le serpent survint, qui était hermaphrodite, et qui leur proposa dé monter dans l'arbre à fruits.

Adam se montrait hésitant, déjà 1 Eve pleine d'audace. Elle mordit à même la chair du fruit délicieux. Et comme elle lui trouvait bon goût et qu'elle était bonne fille elle partagea en trois la pomme, pour le plus grand plaisir de l'homme, de la femme et du serpent.

Ainsi, dès le premier âge de l'humanité, la femme était altruiste.

Cette initiative causa la perte de nos premiers parents car le Dieu de la Bible, comme tous les autocrates, n'aimait pas l'initiative. Il frappa durement la femme en sa qualité de représentant du sexe fort. « Tu enfanteras dans la douleur », dit-il. L'ange brandit son cimeterre et le couple fut chassé dans la Mésopotamie où la culture manquait de bras. Les époux se retrouvèrent donc nus en présence l'un de l'autre et ils se ceignirent de feuillage parce qu'ils avaient honte en se regardant.

Cette honte n'était chez Adam qu'une évidente hypocrisie. Le spectacle du corps de la femme était enchanteur et réjouissant. Ses cheveux blonds, son regard fier l'inondaient de chaste lumière car elle était vierge encore et n'avait pas eu d'enfant. Eve, au contraire, était choquée de la laideur de son compagnon et de sa plate académie. Et pour en détourner sa vue elle assembla quelques rameaux.

DE


Ainsi pour la première mais non la dernière fois l'homme fut habillé par les soins de la femme. Les religions ont proclamé l'alliance de la Femme et du Serpent et ils ont fait de cette image le symbole de la ruse. Cela tient à ce que les prêtres appartiennent au sexe masculin.

Tous les porteurs d'intelligence ont des affinités. Les plus brillants recherchent les meilleurs et les médiocres vont aux pires. Le serpent, reptile d'esprit, ehoisit la femme à bon escient. Eve était fine comme un jonc. Adam était un imbécile. Entendons l'imbécillité au sens véritable du mot, qui signifie proprement l'état de faiblesse. Plus robuste de corps l'homme fut plus débile d'esprit et sa vigueur physique s'accrut au détriment de son énergie intellectuelle.

Chez les animaux c'est la loi. Le plus fort mange le plus faible. Mais le plus faible, par crainte d'être mangé, se montre aussi le plus industrieux. L'ineptie est réfugiée chez les forts. Quoi de plus obtus qu'un lutteur, de plus borné qu'un sportif, de plus épais qu'un hercule ? Quoi de plus délié qu'un trottin, de plus spirituel qu'un nain, de plus avisé qu'un chasseur d'hôtel ? Dirai-je la faiblesse et le génie émouvant de l'abeille, la stupidité et la puissance du rhinocéros, l'industrie de la fourmi, l'épaisseur de la baleine ? 2

Une règle éternelle harmonise les rapports du physique et du mental. L'intelligence est en proportion inverse de la résistance musculaire.

Cela est si vrai que si la femme se fait du muscle elle voit rapidement se corrompre sa finesse et que si, au contraire, l'homme voit diminuer ses possibilités physiques il amplifie en conséquence ses possibilités mentales.

Voilà pourquoi des deux la femme est la moins forte, et pourquoi l'homme est le moins intelligent. Lucie LAURENT.

(A suivre)


Le Conservateur des Hypothèses', teneur d'axiomes

et marchands de paradoxes

VARIATIONS SUR LE SNOBISME

On n'aperçoit généralement pas l'utilité du snob, qui est grande.

Sous couleur de mode, il sert de banc d'épreuve à la société.

Tentatives, découvertes, inventions feraient long feu sans ce pionnier volontaire qu'on voit toujours explorant l'inconnaissable et le futur.

Outil amorphe et sans relief, il n'a que faire d'intelligence. L'antenne de l'animal ignore où la promène l'instinct.

Le snob enfonce toutes les portes qu'il aperçoit, les unes fermées, les autres ouvertes il saute les obstacles, monte aux échelles, agrandit les sentiers battus.

Il finit tout de même par récolter, à force de secouer les arbres. La Société, qui vient derrière, ramasse les fruits.

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Commerce, agriculture, industrie, sont fils et filles du snobisme.

C'est le snob qui créa le costume, la gourmandise et la beauté.

Il n'admet à l'honneur de son moi que des choses inouïes, cherchant la Trinité à Pâques et quatorze heures à midi.

Sur le bicycle antédiluvien il traça la route des


bicyclettes. Quand les derrières du commun se mirent en selle, il fut au volant de l'auto. Hier en avion, aujourd'hui je ne sais où, demain dans la lune, il est, tour à tour, Don Quichotte et d'Annunzio.

Le snob marche en éclaireur des philosophies Nul système n'a fait son chemin dans le monde sans le snobisme et sans les snobs.

Qu'importe au snob de remorquer l'utile ou le ridicule ? H n'est, après tout, qu'un essayeur. L'humanité ajuste sur son dos les manteaux disparates des idées.

Le snobisme-religion a ses apôtres et ses martyrs. On les retrouve, dispersés au long des civilisations et des âges.

Eve, le premier snob, mangea le paradoxe dans l'Eden, Moïse le mit en tablettes sur le Sinaï, Jacob l'acheta pour un plat de lentilles.

Snobisme païen, snobisme d'église, la mutilation du chien d'Alcibiade et celle d'Origène sont sœurs. Mahomet, Jean Huss, Luther, Newton, Hugo, Einstein, Dada procédèrent de snobs aux tailles difîérentes.

Le snobisme est vieux comme l'intelligence et la civilisation.

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Le snobisme met son nez partout, dans le sport, dans la littérature, dans la religion, dans la politique. Les champions, les chefs d'écoles, les hérétiques, les bolchevistes sont des snobs.

Dans le snobisme, évidemment, il est une hiérarchie, de l'enfant de chœur à l'archevêque, de l'homme de troupe au général.

Moins le snob est intelligent, plus se fait aigu son snobisme.

Certains milieux sollicitent de préférencê les snobs inférieurs. C'est dans le monde aristocratique et bourgeois que se recrute la grande armée du snobisme.


Sous la conduite de bergers narquois, elle pousse ses moutons bêlants, qui vont semer partout les crottes du prosélytisme.

Le snobisme est une pousse de jeunesse qui ne survit guère à la maturité. Il se développe principalement chez les peuples anciens et dans les individualités adolescentes. S'il persiste jusqu'à la vieillesse il devient caricatural. Un vieux snob est au moral ce qu'un vieux beau est au physique.

Si les snobs étaient plus nombreux, ç'en serait fait du snobisme.


A TRAVERS

LIVRES

Attendu que.

Ce serait sans doute un grand sujet de stupeur dans le monde universitaire là ou se conservent les traditions littéraires, le jour où quelque audacieuse critique prétendrait que les plus authentiques talents d'écrivains de notre langue sont ignorés. Sous la forme que je donne à cette idée, elle est sans doute excessive. Mais, non point plus pourtant que les idées communément admises. Il est certain à mes yeux que l'histoire littéraire devrait apparaître au juge sans œiUères comme un magma d'erreurs, où quelques vérités subsistent seules. Rien de plus arbitraire en effet que la façon dont on a hiérarchisé les écrivains, et le plus souvent, on le fit pour des raisons absurdes, je veux dire mondaines ou morales. A vrai dire, d'ailleurs, les générations successives n'ont fait qu'entériner des jugements de contemporains, à peine mo&ifiés toutefois, pour le bon ordre comme une maîtresse de maison n'approuve jamais totalement ce que fait une servante. Le xvne siècle est donc bourré de poètes, d'authentiques poètes, sensibles et délicats qu'il méconnut. Et quel est le représentant, dans les manuels, de la poésie au grand siècle ?

Boileau-Despreaux, rimeur dérisoire, dépourvu de tout talent d'écrivain. On pourrait au besoin admettre Boileau parmi les critiques, quoique il joue dans les lettres le rôle d'un hippopotame s'ébattant chez un porcelainier.

Mais poète, ce cuistre? Il faut que la folie soit étrangement transmissible pour voir admettre encore une telle sottise. A côté de cela, pas un dictionnaire, pas un traité des Belles Lettres n'a cité jamais les Médi-

LES


talions d'Etienne Durand, qui fut de son temps un grand poète « moderne D. Il est vrai que Louis XIII, pour un pamphlet resté inconnu, fit supplicier cet Etienne Durand. Les historiens littéraires craindraient sans doute d'attenter à la morale en vantant un talent si facheusement couronné.

Toutefois, un duc de Saint-Simon, auteur d'illisibles cancans entassés en quarante volumes, a un renom magnifique. Mais il est duc. Foin des écrivains à renomméef d'ivrognes, comme ce SaintAmant, délicieux rimeur s'il en fut t mais acceptons dans notre panthéon tous les cacographes nobles, les faiseurs d'éloges qu'une obstinée platitude introduisit dans la société des gens de conditions, et ces faiseurs d'oraisons funèbres et de sermons où s'épanouit le burlesque biblique. Claude Brunet, dont la métaphysique précède de vingt ans les travaux de Locke et les dépasse, est inconnu absolument. Mais qui donc ignore l'abbé Cottin ? Je n'ai pas la prétention de changer, en un article de revue, la hiérarchie des valeurs littéraires admises. Au demeurant elle m'importe peu. Mais touchant un ouvrage déterminé, je voudrais, par ces préliminaires faire entendre qu'il soit bon de se méfier des pédants qui ont ici réglé à faux, comme souvent, un problème d'importance certaine.

Il s'agit de Restif de la Bretonne, polygraphe curieux qui signa un nombre immense de livres,. uniformément méprisés aujourd'hui.

En fait, Restif fut une sorte de Balzac de son temps. Une lueur de génie l'habita. Il portait certes les défauts d'une période à la fois sensuelle et sentimentale, qu'il est devenu élégant de ridiculiser. Mais les tares de son œuvre énorme ne sauraient la disqualifier devant un juge sincère et loyal. La véritable raison du mépris dont on l'entoure, c'est qu'il naquit, resta prolétaire, et écrivit la plupart de ses livres dans les loisirs que lui laissaient ses travaux d'ouvrier typographe. Ah 1 qu'on lui pardonnerait sa galanterie, s'il avait eu un beau nom comme son confrère Choderlos de Laclos, officier d'artillerie au surplus 1 Sade lui-même, parce que marquis, et apparenté de la main gauche avec Pétrarque (La Laure de Pétrarque est une Sade) peut effarer, terrifier et horripiler, mais pour nos rustauds d'histo-


riens littéraires, il garde le prestige de vingt-quatre quartiers, tandis que Restif. Or, Restif de la Bretonne, non seulement est un bel écrivain, et son Paysan perverti une œuvre à mettre près des Liaisons dangereuses; mais c'est un des plus étonnants mémorialistes de notre langue.

Le mérite n'est pas petit. On est bavard, chez nous, lorsqu'on se raconte, mais franc. ça c'est autre chose. On est aussi vaniteux, et on pose surtout pour sa propre statue. Les mémoires que ne tarent point le bluff, le mensonge et la vanité, peuvent se compter sur les doigts d'une main. Or Restif a écrit ses mémoires, et de quelle franchise, sous ce titre Monsieur Nicolas ou le Cœur humain dévoilé, et un éditeur intelligent, Henri Jonquières, vient de les rééditer en quatre volumes in-8, avec 500 curieux dessins de Sylvain Sauvage (30 fr. le volume). Restif se trouve ainsi d'actualité.

Je pense, quant à moi, qu'il est quasi impossible de comprendre le passé sans guide. Qui a mesuré l'abîme spirituel séparant seulement deux générations successives, comprendra qu'au bout d'un siècle une époque devient archéologique. Mille commentateurs et plus, n'ont pu pénétrer l'oeuvre de Rabelais ni comprendre l'homme, encore moins le temps. Entendons que comprendre, ici, signifie restituer les formes mentales, le type de logique et de raison, la gradation des états de sensibilité et d'intelligence d'un moment humain dont les éléments sont en évolution constante. C'est dire la valeur des guides écrivains de jadis. Car, il n'est sans doute aucun livre pour faire pénétrer dans l'âme d'une époque disparue comme le Monsieur Nicolas de Restif. Il va de soi, et je l'accorde à ceux qui méprisent cet auteur, la prodigieuse vie la grouillante humanité de ces mémoires sont le fruit d'une imagination minutieuse qui se complaît à nous détailler des 'infiniments petits. Nous savons que pour imprimer un rapport d'avocat, Restif travailla, en certaines conditions, une fois, la nuit entière et toucha tant. Détails vains pour ceux qui croient au primat des vastes idéologies journalistiques, et aux entités à majuscules. Détails intéressants à qui veut pénétrer ce siècle mort dans sa vie matérielle. Nous n'ignorons, .pas les démêlés de. Restif avec libraires et éditeurs,


avec sa femme qui le trompe, avec ses servantes, son gargotier et les ouvriers de l'imprimerie où il travaille. Mais cela, c'est l'existence même des hommes, ,et pour ce qu'elle comporte dans Monsieur Nicolas, de spécifiquement neuf, à nos yeux, l'écart entre la civilisation matérielle du xvni~ siècle et la nôtre se manifeste nettement. On voit ici, de façon aveuglante, combien les hommes se ressemblent à travers les siècles. Petite vérité sans doute, mais qui mène à de vastes conceptions, car les problèmes cruciaux de la vie moderne, résident en ceci: Que nous ont apporté, au vrai, de valeurs spirituelles, les perfectionnements mécaniques de l'industrie ? Si l'on peut mener une 40 chevaux en perfection, comprendre Einstein, user du téléphone, du télégraphe avec ou sans fil, lire quotidiennement dix grands journaux, appartenir, en tant que membre, à de vastes associations politiques, économiques ou financières, et rester pourtant, en valeur mentale absolue, ou moralement, un sot, les questions sociales prennent dès lors un aspect certes inconnu des sociologues. En tout cas, elles montrent fort douteux tous les axiomes courants sur la supériorité profonde des races dites scientifiques. et cela mène loin.

Ainsi, par la voie indirecte des analogies, les mémoires de Restif mènent, tout aussi bien que les plus pompeux traités, à des méditations philosophiques. Je n'aurai garde de cacher que Restif conte entre temps, toutes ses amours, et qu'il fut, quoique, paraît-il, assez malpropre et vulgaire, un séducteur. Mais nul ne doit ignorer, qu'on le cache ou l'étale, la part des choses d'amour dans la vie des sociétés. Vus d'assez haut, les règnes de François I< Louis XIV et Louis XV, qui sont notables dans notre histoire, apparaissent en effet comme des histoires sexuelles, assaisonnées d'un peu de politique, et rien plus. Il ne faut pas espérer trouver chez Restif ce type -d'aventures qui rend si prenants les Mémoires de Casanova. Notre typographe vécut petitement, sans richesse, en fils de paysan cossu, mais n'ayant dû aux siens qu'une éducation d'ancien régime, c'est-àdire bourrée de latin. Restif a écrit le latin comme le français. Lorsqu'il doit conter des choses scabreuses, il s'en souvient donc.

Il me plairait donner au lecteur envie de lire cet


étonnant Monsieur Nicolas. La .vie de province, en 1740-50, y est exposée avec un naturel si merveilleux qu'on participe vraiment à toutes ces idylles, ces familiarités, ces invitations, ces cancanages, hostilités et querelles d'argent ou de sentiment. On voit fonctionner les redoutables robins du temps, et la police. La bourgeoisie commerçante y apparaît, guindée et cordiale. La gendelettrie aussi, qui n'a guère changé, et, à la fin de l'œuvre, les gentilshommes qui reçurent enfin Restif vieilli, tant ce petit homme véhément les avait émus.

Ainsi toute une époque passe devant nos yeux. La Révolution est un peu dans l'ombre et il ne semble pas qu'elle ait inspiré à Restif les aperçus qu'on attendait. Il est vrai que dans un autre ouvrage Ingénue Saxancour, il nous la décrit rien moins que gracieuse. Mais il vieillissait et la chute des assignats l'avait ruiné.

Renée DUNAN.

Parmi les livres que l'on m'envoie.

Mes Inconnus chez eux (Mon amie ~atou, citadiné), par Lucie COUSTURIER (Rieder, édit., 7 fr. 50.) Un livre curieux d'une européenne affinée sur les Africains. Mme Lucie Cousturier a cru devoir, pour juger Dakar, s'installer dans une maison sénégalaise et son reportage est plein de saveur. Peut-on dire de Mme Lucie Cousturier qu'elle écrit bien ? Je ne le crois pas. Elle fait mieux elle écrit juste. Sa phrase heurtée, saccadée, résonnante, me heurte un peu. Mais de la brusquerie des touches naissent de vives images, et je reconnais là un procédé très personnel. L'auteur plaide noir avec habileté. Plaider blanc est plus difficile.

Le parricide, par Fred BÉRENCE.

Un de mes amis m'avait recommandé cet ouvrage, mais, je ne sais pourquoi, j'hésitais à le lire. J'appréhendais un drame noir ou un plaidoyer grandiloquent. Je l'ai commencé par devoir, continué avec passion,


terminé dans une sorte de fièvre, comme si j'avais ~té moi-même la victime et le criminel. Mieux ce mémoire saisissant m'a hanté toute une nuit'et ma journée du lendemain en a été obscurcie. C'est à peine délivré du cauchemar que j'en évoque l'obsession.

Je ne m'explique pas que la critique n'ait pas autrement parlé d'un tel livre, à la fois modéré et accusateur, contenu et véhément. Ou plutôt je ne le devine que trop. Sa vigueur a effrayé les gens <le lettres et les a détournés de sa virilité. L'accusé, je veux dire l'auteur, nous en est doublement sympathique.

La vie et la mort de Déroulède, par Jérôme et Jean THARAUD.

Malgré la sympathie littéraire que m'inspirent les. auteurs de La Randonnée de Samba-Diouf, je n'ai pas ouvert sans répugnance un livre exclusivement consacré à la vie de Paul Déroulède. C'est au fanatisme étroit de ces sortes d'agitateurs qu'est due la mésentente universelle, et la mort de ce moine ligueur laïque est vraisemblablement ce que, dans son existence, il a réussi de mieux.

Mais en feuilletant les pages, je me suis aperçu que les frères Tharaud n'ont pu réussir jusqu'au bout la gageure d'enfermer leur talent dans cette carapace et, crevant le thème médiocre, ils ont, sous le couvert de Déroulède, retracé l'histoire anecdotique des évènements politiques contemporains depuis 1870.

Je ne conteste pas, au demeurant, la droiture de Déroulède, pas plus que la sincérité de sa foi ou sa probité. Mais ces qualités, précisément, au service <l'un cœur étroit et d'une médiocre intelligence, firent de l'oeuvre du patriote la besogne d'un mauvais Français

Le livre s'achève sur cette constatation

Il fut « grand comme une fumée

On ne saurait mieux définir et l'ombre et le néant. Des fables, par Charles-Albert JANOT.

J'ignorais, je le confesse, M. Charles-Albert Janot, et je ne me suis risqué qu'avec timidité dans son


livre de Fables. Je ne regrette pas ma curiosité. Vingt petits poèmes y proposent à notre intérêt des personnages inédits et des fictions inattendues, mérite, que La Fontaine eut, me semble-t-il, peu souvent. Tous ne sont pts également réussis, mais certains semblent de la meilleure veine et je tiens que le grand fabuliste lui-même n'écrivit rien de plus parfait que les 24 premiers vers de Le Jeune Chat et le Vieux Coq.

On trouvera dans la Revue des périodiques et des livres, avec sa malice et sa bonhomie, la fable de L'Anesse et son Anon.

Georges BARBARIN.

Livres reçus à'-LA REVUE DES LErrjR~S = Francis de Croisset, par Jean-Michel RENAITOUR, 3 fr (Editions de La Griffe). Le Cœur et le Sang, par Henry BORDEAUX, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand, (7 fr. 50), par la comtesse DE SAINT-ROMAN (Plon edit.). L'Homme et le Mystère en Asie, par F. OSSENDOWSKI et Lewis STANTON PALEN, 10 fr. (Plon, édit.).- La Captive nue,fpar Albert GARENNE, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Le Livre de la Raison, par Joseph DE PESQUIDOUX, 7 fr. 50 (Plon, édit.). Les Pires Joies, par Edmond ROCHER, 5 fr. (Editions du 7e jour). Leurs Mamans, par Charles DE FAVERNEY, 5 fr. (Figuière, édit.). Les Animaux en justice, par Edouard L. DE KERDANIEL, 6 fr. (Figuière, édit.). Te voir sourire, par Gabriel MAURIERE, 8 fr. (La Pensée française). L'Epouse, par Pierre ADORNIER, 4 fr. 50 (Société mutuelle d'édition).


LA REVUE DES PÉRIODIQUES

ET DES LIVRES

Le progrés civique. Souvenirs d'An<M<<M!e, par Paul ALLARD. Ah 1 la censure dynastique t Connaissez-vous l'histoire du chimpanzé de l'Elysée ? 2 D'un cirque voisin du palais présidentiel s'était échappé un quadrumane de haute taille. Ivre de liberté, il bondit dans le jardin élyséen, à l'heure où Mme Poincaré faisait sa promenade quotidienne. Quelle folie sacrilège s'empara de notre ancêtre velu ? Il sauta sur l'auguste promeneuse, et, la comblant de baisers répétés et indiscrets, lui prodigua les témoignages manifestes de la plus irrespectueuse passion 1

Peuple français, tu n'as jamais connu cet événement historique 1 On t'a trompé La Présidence de la République n'a-t-elle pas ordonné l'échoppage formel de cet attentat dont la révélation aurait gravement afî tibli le moral de la nation.

Mandel fit mieux. Pour élever sur le pavois son Patron. qui depuis. et torpiller à tout jamais son ennemi Caillaux, qui depuis. il imposa à la censure cette double consigne à quadruple détente dont je vous prie de méditer la diabolique et savante perfidie

Laisser passer tous les extraits de la presse allemande attaquant M. Clémenceau, ainsi que tous ceux qui sont favorables à M. Caillaux. Par contre interdire la reproduction de tous les articles de la presse allemande favorables à M. Clémenceau, et de ceux qui sont défavorables à M. Caillaux. B C'est simple, n'est-ce pas ? Et c'est ainsi qu'on fit au Tigre la réputation d'un < mangeur de Boches et à M. Caillaux celle d'être l' « Homme de l'Alle-

magne m


Le Valet de Gloire (Les Mutineries de 1917), par Joseph JOLINON. Quatre longues journées, le Palais de Justice de Soissons s'emplit d'animation et retentit des commandements donnés au piquet de garde de ce tribunal exceptionnel, où le serviteur comparaissait devant son maître, où le professionnel jugeait son auxiliaire et entendait le punir d'une faute venue de lui, mauvais meneur de guerre. Les juges se composaient malaisément des visages impassibles, sauf le colonel président, lequel, fort de son pouvoir discrétionnaire et sans doute soutenu par .la certitude du devoir accompli, montra qu'il savait tenir l'audience à la manière d'un sabre. C'était une affaire pour lui classée d'avance débats superflus, autant de têtes que d'hommes. Jugé. Les trente-deux accusés, qui tous comparaissaient pour la première fois devant un tribunal éprouvèrent de l'humiliation à s'asseoir sur les bancs d'une cour de justice, encadrés de gendarmes solennels. Pendant la lecture de l'acte d'accusation, à mesure que leurs noms étaien t prononcés, on les voyait changer de figure. Une hébétude s'installait dans leurs traits endurcis qui, subitement, vieillissaient. Leurs yeux n'osaient plus regarder, leurs cerveaux à peine penser. Effet de la lumière, illusion, réalité poignante, les bosses de leurs têtes saillaient, les creux et les rides noircissaient de telle sorte qu'ils avaient mauvaise façon. A les voir ainsi, malheureux et coupables, balbutiant des excuses et si absolument écrasés, on ne pouvait s'expliquer la violence de leur révolte, ou, l'ayant présente à l'esprit, on était effrayé de la puissance des lois sur ceux qui veulent s'en affranchir. A la droite du Conseil se tenaient les sept défenseurs, gradés ou simples soldats, dont cinq venaient du régiment. Leur attitude gauche, leurs uniformes ternis, semblables à ceux des mutins, montraient en l'occurrence combien l'infériorité hiérarchique peut affaiblir les droits de la défense, sinon son bon vouloir. Ils considéraient ceux qu'ils avaient à soutenir, qui les imploraient du regard en entendant le colonel président s'écrier, dès l'interrogatoire, d'une. voix exaspérée

Avec des salauds de votre espèce, on ne discute pas, on met des mitrailleuses et on tire dans le tas.


Les témoins à charge se voyaient arrêtés dans leur déposition

Vous avez eu tort au lieu de discuter j'aurais pris mon revolver et je lui aurais brûlé la gueule. Les défenseurs, honteux de garder le silence. finirent par se concerter et rédigèrent des conclusions, Elles répétaient mot à mot les paroles du président, contraires aux règles de droit relatives à la tenue de l'audience, et demandaient simplement au Conseil d'en donner acte (1). Ce dont le colonel pâlit de stupeur et de colère. Pourquoi les défenseurs éprouvèrent-ils à cette minute, outre une chaude satisfaction de conscience, une joie révolutionnaire ? `? Mais le Conseil, s'étant retiré pour délibérer, revint bientôt, portant refus de dont acte. Le président poursuivit avec acharnement Vous, vous vous êtes révoltés en gueulant plus fort que les autres. Je crois que vous avez la croix de guerre, je vois dans votre dossier que vous avez été jusqu'à ce jour un brave soldat, deux fois cité. Oui, mon colonel.

Vous êtes doublement coupable.

Un autre accusé cherchait à s'excuser

Mon colonel, il y a deux ans que mes deux frères sont tués. Selon mon droit, je voulais m'en aller de ma compagnie. J'ai fait quantité de demandes sans résultat. Ma femme est à l'hôpital. J'ai sept enfants sur les bras.

Quand on a deux frères tués, on ne doit plus avoir qu'une pensée chercher à les venger. Du fond de la salle, au banc de la défense, quelque chose d'impondérable passa.

Le Monde Nouveau. Une Muse romantique, par Lucy AucÉ. On avait ainsi jugé Alice Ozy « Tête et intelligence parfaitement organisées, elle a la probité du comptable, le coup d'œil du financier et la finesse de l'avoué ». Mais, dans le cours de sa carrière, elle prouva également qu'elle savait être une amante désintéressée. La femme de tête avait un cœur sensible, et elle présentait cette contradiction (1) Voir Archives du Conseil de guerre de la 170e division, juin 1917.

4


charmante, qu'impitoyable envers ceux qui pouvaient payer, elle demeurait pour les artistes, la Muse accueillante, dont la beauté ne se vend pas Et pourtant, l'amour de l'argent était chez elle développé à un point qu'elle avait prévenu ses admirateurs, qu'aux bijoux qu'ils rêvaient de lui offrir, elle préférait des obligations de tout repos. C'est pourquoi l'on est surpris de la voir, oublieuse de tout calcul, céder à l'amour du jeune Charles Hugo. Il est nécessaire d'ajouter que le poète avait dix-neuf ans 1 Son extrême jeunesse remplaçait avantageusement l'argent qu'il n'avait pas, la courtisane estimant que l'étreinte d'un être jeune est une chose belle, qui porte en elle-même son prix. Victor Hugo, alors âgé de 45 ans, devint le rival de son fils. et un rival malheureux En effet, bien qu'il fût à cette époque dans tout l'éclat de sa renommée, Alice se contenta d'honorer les lauriers du Père, mais ce fut au fils qu'elle ouvrit les bras. Et ce fut une idylle charmante t En vain l'illustre poète promit-il de forcer, pour sa bien-aimée, les portes du Théâtre-Français. En vain fit-il sonner bien haut sa gloire et son prestige, la seule jeunesse de Charles exerçait sur la belle un attrait autrement puissant 1

Victor Hugo en éprouva-t-il du dépit ? Tout porte à le croire. L'anecdote suivante, qui nous est contée par M. Louviot, et que nous ne faisons que rappeler, en serait une preuve, à défaut d'autres, convaincante.

Victor Hugo, dont l'avarice était légendaire, ne se permettait que 1.000 francs par mois pour l'entretien de sa maison. Aussi Charles était-il vêtu d'une façon misérable. Quand il devint l'amant d'Alice, il émit la prétention de mettre chaque jour une chemise blanche. Mais une détermination en apparence si simple, ne pouvait s'accomplir sans amener quelque fracas. Le noble poète objecta à son fils que la vie était chère déjà 1-et que cette dépense outrepassait le cadre de leurs moyens. Plutôt que de renoncer à sa chemise, Charles, afin de payer des frais de blanchissage, trop onéreux pour la bourse paternelle, fit le sacrifice de sa côtelette quotidienne. C'était là une belle preuve d'amour, car à vingt ans, l'appétit est un maître tyrannique 1

Victor, cependant, n'avait pas abandonné l'espoir


de supplanter son fils dans le cœur de lp belle. La cour qu'il lui faisait n'en devint que plus assidue. Un jour que le génial poète se montrait particulièrement entreprenant, Alice le laissa s'emballer et exprimer sa passion en des termes qui devaient être charmants, puis, choisissant le moment où Victor, à bout de soume, attendait la récompense ardemment désirée, elle se pencha vers lui en murmurant Rendez à Charles sa côtelette 1. »

Le Symbolisme. Le Sentiment p~rM/t~uf, par Oswald WIRTH. Les cœurs étroits, ceux qui ne savent pas aimer, croient malheureusement que leur affection limitée les oblige à haïr, par opposition, les êtres non compris dans le cercle de leur sympathie. C'est ainsi que des peuples en arrivent à se détester par devoir patriotique, comme se détestaient jadis héréditairement certaines familles d'une même cité. Ces haines ne se déchaînent pas sans motif. Elles naissent de rivalités, de compétitions, de convoitises et de passions qu'entretiennent à leur profit les ambitieux qui mènent les foules. Les nations se laissent exciter les unes contre les autres, sans comprendre que l'humanité souffre dans son ensemble des coups qu'elles se portent et qu'elles se blessent elles-mêmes en frappant un autre membre du corps commun. Mais le sentiment patriotique peut-il être rendu responsable des guerres et des atrocités qui les accompagnent ? Non, ce n'est pas lui le coupable. S'il était seul en cause, il ne pousserait jamais à une agression. Le vrai patriotisme ne convoite pas le bien d'autrui il fait aimer le sol ancestral, fût-il moins riche que celui du voisin. Un peuple patriote défend son indépendance, mais n'attente jamais à celle d'autres peuples. L'impérialisme est souverainement antipatriotique il fausse et détruit l'amour de la patrie. Le parricide, par Fred BÉRENCE. Une sœur que je n'avais jamais vue vint me chercher. Personne ne m'avait dit où j'allais, l'angoisse du matin ne m'avait plus lâché, elle me labourait le ventre. Nous prîmes le tram, traversâmes la ville et descendîmes dans la banlieue. Une route, bordée de villas, s'ouvrait devant nous.


Où allons-nous ? demandai-je timidement. C'était le premier mot que je risquais depuis notre départ de l'hôpital.

Tu le verras, répondit-elle froidement, d'ailleurs nous y sommes tout de suite.

En effet, encore quelques pas et nous nous trouvions devant une grille qui fermait un jardin, entouré d'une haute muraille grise. Au moment où la sœur sonna, je remarquai sur la porte une plaque de fer grise où étaient écrits en grosses lettres noires ces mots qui me remplirent d'épouvanté ENFANCE ABANDONNÉE.

Mais je ne suis pas abandonné.

Tu l'es, répliqua-t-elle d'un ton glacial.

Un garçon, portant une casquette brune vint ouvrir. II nous conduisit à travers le jardin dans une maison à deux étages, grise et froide. II nous fit passer un long corridor sombre et s'arrêta devant une porte à laquelle il heurta légèrement. Une voix qui me fit trembler cria

Entrez 1

Je me trouvais devant M. le Directeur il salua aimablement la sœur, l'invita à s'asseoir dans un fauteuil, me laissa debout au milieu de la pièce. C'est là le garçon ? `?

Oui.

II n'a donc absolument rien, pas le moindre haillon ? '1

Si, quelques hardes qu'on enverra demain. II me regarda, pressa un bouton électrique, le portier entra.

Louis, dit M. le Directeur, conduis ce garçon au no 6, et il s'agira de marcher droit, ajouta-t-il d'un ton terrible en se tournant vers moi, sans cela gare f Va avec ce garçon et fais ce qu'il te dira.

Je m'éloignai.

La vie et la mort de Déroulède (Tentative de coup d'Etat de février 1899), par Jérôme et Jean THARAUD. On sait comment le coup avorta. A la dernière minute, l'ordre de dislocation des troupes était changé. Le général qu'il trouvait devant lui, sur la place de la Nation, ce n'était pas son général, c'était le général Roget.

Déroulède connut alors une de ces minutes d'an-


goisse qui comptent dans la vie d'un homme. Allait-il arrêter Roget ? Le général X. est il derrière lui qui le pousse ? Cet espoir le convainc d'agir.

11 marche droit à Roget et, saisissant son cheval par la bride

Suivez-nous, mon général A la Bastille, à l'Hôtel de Ville, à l'Elysée, des amis nous attendent. Ce sera un 4 septembre sans effusion de sang. Dans le vacarme de la rue, Roget entendit-il ces paroles ? Le geste, au moins, n'avait rien pour le surprendre. Sans répondre, il écarte de l'épée la main qui voudrait l'entraîner et remet sa bête en marche. Déroulède se jette entre lui et la colonne. Ses ligueurs qui l'ont aperçu, envahissent la chaussée, se mêlent aux soldats, entonnent la Marseillaise, poussent leur clameur

A l'Elysée t que répètent à l'envi les curieux du boulevard Diderot. Mais on approche de la rue de Reuilly. Là est la caserne là le danger.

Barrez la rue 1 crie DérouIMe.

Marcel Habert lance l'ordre contraire

Laissez passer 1 C'est le chemin de la Bastille t Un flottement se produit. La musique continue droit son chemin. On voit les sapeurs cligner de l'ceil du côté du général, pour l'entraîner à leur suite. Mais Roget abat son épée dans la direction de Reuilly. Quelques minutes plus tard le régiment, qui roulait avec lui Déroulède et ses amis, passait la porte de la caserne.

Encore une fois Déroulède adjura le général. Inutile, répondit Roget, on ne me fait faire que ce que je veux.

Des Fables (L'Anesse et son Anon), par CharlesAlbert JANOT.

Voyez combien il est mignon,

Aimable et gracieux, plein de distinction,

Disait, avec fierté, l'Anesse

En parlant de son jeune ânon

Qu'elle couvait d'un œil brillant de tendresse Alors qu'il folâtrait, libre, sur le gazon.

Et puis, assurait-elle, outre sa gentillesse, Son élégance de cabri,

Mon fils a, de plus, en partage,

Reçu les qualités d'un sage


S'il est léger de corps, il ne l'est point d'esprit Il apprend ce qu'il veut, raisonne comme un homme Je rougirais d'en faire une bête de somme Et s'il n'éclipse point les coursiers d'hippodrome, Il sera pour le moins docteur

Ou professeur

Et, de l'espèce asine, il soutiendra l'honneur 1 Le grison. prit de l'âge, il perdit de sa grâce Et l'on vit, avec lui, grandir plus d'un défaut Il devint maladroit, lourdaud,

Grossier comme aucun de sa race

Et bornant ses désirs au maigre picotin

Bref, le digne portrait de son père Martin t Cet âne ressemblait à maint petit prodige, Vanté, prôné par ses parents,

Futur grand écrivain, savant fameux, que dis-je, Ministre 1 Ambassadeur t et qui vit sans prestige, Dans quelque obscur emploi, fruit séché sur sa tige, Jouet du sort, allant, cœur vide, au gré des vents 1

A NOS LECTEURS ET ABONNÉS

Le mouvement intellectuel se réduisant à peu de chose pendant la durée des vacances, les revues littéraires mensuelles ne paraissent ordinairement pas en août et septembre. Néanmoins, désireux d'être agréables à nos abonnés et à nos lecteurs, nous publierons un numéro de vacances le 1" septembre prochain.


Chronique bibUophiUque

Dans le dernier numéro de la Revue, nous avons entretenu nos lecteurs de la première vente des livres de la bibliothèque Descamp-Scrive; une seconde vente de cette même bibliothèque vient d'avoir lieu, qui fut consacrée exclusivement aux éditions originales et livres illustrés de la période romantique. L'intérêt n'en fut pas moins grand. La plupart étaient habillés de riches reliures signées des noms les plus fameux des relieurs de l'époque, d'autres sous des reliures modernes de grande richesse et de toute beauté, qu'amateurs et libraires se disputèrent cette seconde vente qui dura 3 jours fit plus de 2 millions 200.000 francs.

Citons les œuvres du cardinal de Bernis, 1825, un vol. sous une très riche reliure mosaïquée avec décor en forme de cathédrale, par Simier, 25.500 fr., les œuvres de Cervantès, 4 vol., 1821, dans une jolie reliure de Thouvenin, 27.000 fr., chefs-d'œuvre de Corneille, 1 vol., 1828, sous une très riche reliure mosaïquée signée Ginain, 19.400 fr., Clément Marot, Œuores choisies, un vol., 1826, sous une très riche reliure mosaïquée de Vogel, 30.000 fr., Parny,Œup/-es choisies, 1 vol., 1827, sous une très riche reliure mosaïquée de Simier, relieur du Roi, 30.000 fr., un exempl. du Memorta! de Sainte-Hélène de Las-Cases, un très rare exempl. sur papier de Chine sous une curieuse reliure du temps ornée de !a médaille de Sainte-Hélène, fit 28.000 fr., un Molière illustré par Tonny Johannot, très rare exempl. sur papier de Chine sous une reliure du temps, 18.900 fr., Ch. Nodier, Journal de l'expédition des Portes-de-Fer, un des cinq exempl. sur Chine, 35.000 fr. parmi les éditions originales, citons un Balzac, .Les Cent Contes drolatiques, reliure de l'époque, 7.300 fr., La Philosophie du Mariage, du même auteur, 2.900 fr., Barbey d'Aurevilly, reliure de Noulhac, 6.000 fr Th. Gautier, Les Jeunes France, reliure mosaïquée dite à la Cathédrale, 8.100 fr., V. Hugo, .Ru!/ Blas, richement relié et mosaïqué par Gruel, 5.300 fr., Hernani, avec une magnifique reliure doublée et mosaïquée de Noulhac, 6.600 fr., Mérimée, Mosaïque, reliure mosaïquée, un des chefs-d'œuvre du relieur Cupin, 11.020 fr., Carmen, 8.000 fr., Le Rouge et le Noir, de Stendhal, 15.100 fr., et La C'ia~etMe de Parme, 15.200 fr. Terminons sur ces deux prix et annonçons qu'une troisième vente consacrée aux éditions et auteurs modernes aura lieu en novembre.


Nos Editeurs de Livres d'Art ne chôment pas malgré la saison. Le relieur d'Art Kieffer, en même temps éditeur, commence l'édition d'une collection sous le titre L'amour des Livres dont le tirage de 50 exempl. sur Japon impérial sera limité de 800 à 1000 exempl. sur vélin de cuve du format 20 x 14 la présentation sera purement typographique, très soignée et neuve sous une couverture rempliée et ornée, il n'y aura pas d'illustrations proprement dites, mais une large décoration imprimée en un autre ton que le texte et qui sera toujours créée spécialement pour l'ouvrage. Nous avons sous les yeux les 3 premiers ouvrages de cette collection que nous recommandons à nos lecteurs Stendhal, De L'Amour, 2 vol., ornements décoratifs de Thomas, tirés en bleu, 70 fr., Béraud, Le Martyre de l'Obèse, ornements de Albrijio, 40 fr., et Les Hommes abandonnés, de Duhamel, très jolie ornementation tirée en vert de Magier, 40 fr. Suivront des œuvres de Verhaeren, Gourmont, Kipling, France, Loti, P. Louys, etc., etc. Les Editions du Sablier viennent d'éditer Le Jeu de l'Amour et de la Mort, de Romain Rolland, partie d'un vaste poème dramatique qui embrassera toute la Révolution Française et auquel se rattachent Danton et le 14 juillet cette jolie édition ornée de dessins de l'époque d'une présentation typographique parfaite, est précédée d'une très importante préface de l'auteur, 650 exempl. sur vergé, 50 fr.

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Les éditeurs De)amain et Boutelleau viennent de faire paraître Masako, roman de mœurs japonaises, écrit en français par une jeune Japonaise, Kikou Yamata, l'édition originale tirée à 380 exempl., 16 fr.

Charles BENOIT.

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Pour tout ce qui concerne la bibliophilie, service de librairie, ouvrages d'occasion, vente et achat de livres, souscriptions aux éditions annoncées, renseignements divers, s'adresser à M. Charles Benoît, 8, rue Stanislas, Paris (6e).


par Georges BARBARIN (sm<e)

ENGINS

L'EPERVIER

Jeté en éventail, il tombe en bruit d'averse. Ses plombs éparpillés l'étalent sur le fond.

Le braconnier en retire la jupe ruisselante où frétillent, au clair de lune, de menus copeaux d'argent.

L'homme ramène les plis lourds sur son épaule, avec noblesse et se drape comme un espagnol. Mais il lui faut deux kilomètres de ficelle.

LA RIVIERE


LE VERVEUX

Le verveux au corps cerclé d'osier ouvre sa gueule sous les branches. Dans l'eau où l'a placé son maître il guette les poissons remontants. Vandoises, gardons curieux se risquent dans le ventre du monstre et s'égarent presqu'aussitôt dans le labyrinthe de ses intestins.

De fil en fil, de cellule en cellule, ils tournent dans la prison de mailles, empêtrés dans le double mensonge de l'homme et du chanvre subtils.

LA NASSE

Un mannequin de couturière allongé sur le fond de sable.

Elle a l'air d'une suicidée, la pierre au cou. LE LANCER

Sur le plateau instable et glissant de la toue se dresse le pêcheur à l'appât tournant.

Sa canne est tout en nerfs, poignée taillée dans un muscle de liège, anneaux d'agate polis comme des ongles féminins.

Le moulinet étincelant y enchâsse son horlogerie sous deux bagues de métal clair. Et le fil, cocon ingénieux, est enroulé sur le tambour en spires de soie chinée qui suivra, mince, puissante et souple, la parabole de l'engin.


Le pêcheur vient d'ouvrir les cagettes mystérieuses où dorment, avec leurs queues multicolores, les petits animaux d'acier.

Bijoux inertes et cruels, ils sont les leurres, enrobant dans leur perfidie les hameçons aigus.

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D'un geste harmonieux, l'homme a lancé la soie vertigineuse et l'appât du poisson brillant. Un plongeon et, déjà, le moulinet récupère. La cuiller nage contre le courant, éblouissante, criblant l'eau glauque de reflets.

Soudain le fil se tend et la canne plie, par secousses. Le brochet, pris à la gorge, se défend brutalement. On voit, entre deux eaux, éclair cabré de son grand corps jaune. Deux tours, cinq tours, dix tours parmi les coups de queue il affleure en écumant. Il est pris. Il se rend, avec un rictus diabolique.

ÇA ET LA

LE NOYË

Est-ce un tas d'herbe ou un fagot~? Cela suit le fil de la rivière.

Le noyé s'en va, cahotant.

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Entre deux eaux juin a couvé son ventre en dôme et ses boursoumures.

Dans ses yeux mûrs la mouche a pondu, dans sa bouche ouverte et dans ses narines.

La vie triomphante grouille en lui.

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H vire et s'en va, tête ou pieds devant, houlant, fluctuant sans cesse, cadavre vidé d âme et de cerveau.

Paisible, anonyme

LA GAFFE

Pour mener un bateau à la rame il suffit d'avoir de l'huile de coudes et des yeux dans le dos. Pour manier la ga~e il faut de la diplomatie.

Le bateau aveugle remonte le courant et, jouet de forces invisibles, il va comme un homme ivre. Tantôt à droite, tantôt à gauche, il fait d'inutiles chemins. Si j'appuie la gaffe ici, il tourne court si je l'appuie là il se dérobe. Je suis pareil au cavalier novice sur un cheval aveugle et sourd.

Je me cambre, je me raidis. Je sue. Je lutte. Je m'épuise. La gaffe sournoise qui ruisselle verse de l'eau dans mes bras levés. Magnifique, au creux de mes mains, croit la floraison des ampoules. 0 toi qui gouvernes les ondes, n'as-tu point pitié, dieu des bateaux ?


Mais voici le vieux batelier, si cassé que sa tête penche, si chenu qu'il neige sur lui.

Il remonte, silencieux, le long du bord de la rivière et nul ne l'entend arriver.

On dirait que son bateau marche avec des espadrilles.

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Le vieux batelier se range bord à bord et me regarde avec malice. Un léger rire secoue sa barbiche et met une lueur dans ses yeux

« Ça n'avance donc pas ce bateau ? fait-il.. Pourtant les eaux sont basses. Laissez-moi votre engin tranquille et asseyez-vous sur le sentineau.. Je vais attacher le nez de votre bateau à la queue du mien, chaîne à chaîne. Une charge de plus ou de moins, ça ne pèse guère dans l'eau.

I! dit. Humilié, je dépose la gaffe inutile. Déjà, les embarcations conjuguées, agit le batelier chétif. Il laisse couler son bâton ferré, l'assure machinalement à son épaule et, de son pas menu, arpente jusqu'au bout le plancher. Puis il revient lentement sur ses pas, plonge à nouveau sa gaffe dans l'eau glauque et, rapides, sentant leur maître, les deux bateaux matés filent droit comme un i.

L'ABREUVOIR

A l'endroit où la berge s'innéchit, le chemin vient boire à la rivière. Tous les animaux y descendent avec lui.

Dans le milieu du jour l'abreuvoir est solitaire..


Il est criblé par Je piétinement des troupeaux. La corne des sabots y imprime des effigies et, peu à peu, façonne la pente en degrés irréguliers. Ce sont les escaliers à vaches.

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Caparaçonnée de bouse et culottée d'excréments, la vache a, de temps à autre, d'étranges délicatesses. E!!e fuit le sol fangeux et, s'il lui faut l'aborder, marche dans la boue avec des précautions de petite maîtresse. Ses pattes de derrière se posent dans l'empreinte des pattes de devant et chaque vache en fait autant, derrière, en file indienne.

Le crépuscule ramène à l'abreuvoir les troupeaux ;épars dans les prés leurs abdomens sont gonflés du suc des prairies. Les bêtes foulent, en buvant, la vendange de i'eau ou relèvent vers le ciel leurs muffles qui dégoulinent. Et leurs sabots souIHés soulèvent la vase et les limons.

Mais quand la lune et la nuit montent de l'est, menant leurs armées d'ombres et de lumières, les .courants purificateurs passent au travers des joncs. Aussi tous les matins l'abreuvoir est garni d'eau vierge.

LES LAVANDIÈRES

Le geste millénaire de Nausicaa.

Genoux dans la paille et cheveux noués, les laveuses sont accroupies sur leurs baquets rustiques.


Elles font claquer, dans Je matin qui fume, les draps rudes et bis.

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H traîne sur le courant des rires en lambeaux, vieiites et jeunes voix que le vent effiloche.

Le linge en pleurs, tordu, ruisselle sous leurs mains qui le pressent, le broient, le pétrissent et !'étirent.

La vigueur de l'effort échauffe les seins nus. Battoirs claquants et bras levés, les lavandières chassent dans l'eau la saleté universelle.

LES BRACONNIERS

Les braconniers sont six dans leur barque farouche. Un paysan au guet les a vus passer la nuit. Ils aiment les vents d'ouest qui chevauchent les nuées. Voile grande dans les ténèbres ils se dirigent comme en plein jour. Leur équipe jusqu'à cinq lieues a remonté l'ombre noire pour redescendre le long des réserves avec ses sdours déployés. Leurs yeux de lynx devinent les obstacles de la rivière. D'un coup de gaffe ils font virer la toue sans bruit.

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L'engin se tend, muet, râteau de chanvre sur la rivière. Au fond du bateau noir les poissons mêlent agonies et lueurs.


Pirates inconnus à face charbonnée, on raconte sur eux bien des choses à l'aval.

Tout le monde les soupçonne et nul ne les connaît. Les riverains se tâtent, avec des prunelles rusées. Est-ce toi ?. Est-ce lui ?.

(A suivre.)

Le gérant F. GRISARD.

Jmprimerie Alençonnaise, 11, rue des Marcheries, Alençon,


~VEFTTïSS~ME~T

Nos abonnés et nos lecteurs seront heureux d'apprendre que les plus précieux encouragements et les plus réconfortantes sympathies continuent à parvenir à La Revue des Lettres tant de France que de l'Etranger.

De uombreux membres de l'enseignement nous ont apporté leur adhésion et, parmi eux, les plus qualifiés d'entre !es professeurs et les inspecteurs primaires. Nous demandons à tous nos amis de les seconder activement dans leur propagande et de ne pas ralentir leur propre effort.

Mieux nous serons reconnaissants à tous de formuler leurs avis. critiques, suggestions, etc., et de nous indiquer les auteurs ou les sujets qui, dans la revue, obtiennent leurs préférences. Nous n'adopterons certes pas toutes les manières de voir qui nous seront soumises, mais nous étudierons chacune d'entre elles avec la plus scrupuleuse attention. C'est du contact incessant et amical avec ses lecteurs qu'est fait le succès d'une entreprise comme la nôtre où l'apport spirituel doit venir des deux parts.

LA REVUE DES LETTRES.

Le prochain numéro de La Revue des Lettres paraîtra le 15 octobre. Ceux de nos abonnés qui, en temps habituel, n'auraient pas leur numéro du 15 avant le 20 sont priés d'en aviser aussitôt l'administration pour lui permettre de leur en adresser un autre.

En pareil cas la perte est toujours imputable au service des postes, notre service d'envoi etant pointé de la façon la plus rigoureuse.


BILLET DE FAVEUR

A Monsieur MauHce Rostand

Le ciel, qui pouvait vous faire le père de votre fils vous a fait le fils de votre père t

Enfant prodige, dès les langes, vous vous exprimiez en vers. Et ce ne furent point vos débuts dans le rythme de la connaissance. Quelque jour vous rappellerez vos souvenirs utérins.

Plus loin, toujours plus loin, remontant l'escalier des âges vous chanterez l'éveil de l'ovule aussitôt conçu.

Et peut-être qu'avant déjà, porté par un grand poète, votre orgueil fermentait aux limbes initiaux. Ainsi, précoce et tourmenté, vous étiez vieux avant de naître.

Dieu ou l'oxygène vous firent blond. Votre corps se vêtit d'une soie pucelle.

Et sans faire encore trop d'ombre vous fûtes une jeune fille en fleur.

La gloire vous a souri mais la gloire est une impudique. Quand son bras nu vous caresse, ô jeune homme, dérobez-vous.


Votre père la posséda. Votre amour serait un inceste.

Je vous admire et je vous plains, même au tréteau des Champs-Elysées. Car si faire des vers est bien, les monnayer, c'est mieux.

Cavalier hardi, vous cambrez sur Pégase édenté votre corps androgyne. Vous vous épuiserez, hélas à fouetter l'étalon fourbu. Trop d'autres avant vous ont usé les poils de son échine. Pégase trotte encore mais il ne vole plus.

EPISTEMON.


TR~fTÉ DE L'MPH!B)E

XI

Les civilisations antiques ont mis la femme à l'attache ef délimité ses fonctions pour l'usage social et domestique. Tu m'objectes que des commentateurs pleins de foi ont prouvé par des textes et ce qui est plus grave par des textes authentiques qu'on l'utilisa jadis pour des besognes viriles, et tu invoques Hérodote, Polybe et même l'autorité de Tacite qui montre des femmes de la Grande-Bretagne guerroyant comme des hommes mais prendsgarde Je ne prétends pas que les gloses des érudits soient injustifiées (on donne trop de plaisir aux sots en se moquant des savants), mais il est de ton devoir de te préoccuper non pas de leur vérité, mais de leur degré de vérité. Ne juge pas le passe avec l'optique de notre époque. Les conventions se modifient avec les âges, ef si aujourd'hui tu prêtes quelque noblesse au geste de porter les armes, !? se peul qu'il n'en ait pas été de même chez les nations qui le permirent au sexe faible.

Je vais me faire mieux comprendre. Les féministes qui ont de la lecture racontent que Rome laissait les femmes professer les belles-lettres et exercer la médecine et ils citent leurs sources avec un orgueil malicieux car la déduction qui semble s'imposer est que la Rome antique était plus civilisée que le Paris moderne qui manoua d'urbanité envers les premières femmes


cochères. T u te laisses prendre à cet argument parce que tu octroies à ces métiers le crédit que leur accorde notre civilisation, mais M. Gaston Bois'sier t'apprendra que ces professions de professeur et de médecin étaient abandonnées aux esclaves. Dans ce cas, pourquoi Rome n'en aurait-elle pas autorisé l'exercice aux femmes ? La Ville avait sur ce point la conception grecque qui plaçait la femme dans la hiérarchie sociale « immédiatement au-dessus de l'esclave », e< conséquemment beaucoup plus près de ce dernier que de l'homme libre. Le citoyen ne vivait que sur l'agora et pour l'agora, et cela t'explique pourquoi tu ne trouves guère de romans dans cette immense production intellectuelle de l'Hellade.

Crots-mot nous sommes bien plus généreux que nos ancêtres. En Grèce un père conservait toujours son fils, alors qu'il lui était loisible, même si ses moyens d'existence étaient considérables, d' « exposer sa fille. Et nous, nous poussons la mansuétude, en cas d'infanticide par exemple, jusqu'à ne point proportionner la peine à l'utilité du sexe.

est même fort curieux que nous agissions ainsi parce qu'en toute autre circonstance nous ne manquons jamais de punir le coupable au prorata de la valeur attribuée à sa victime. Un voyou qui en tue un autre, s'en tire avec cinq ans de prison, mais un anarchiste illuminé, dont le canif déchire la jaquette d'un homme au pouvoir, échappe Jt~ct'/ement à la guillotine. Il cou~e infiniment moins cher à un automobiliste d'écraser un pauvre bougre que d'érafler le visage ou les jambes d'une danseuse.

Or, et voilà ce que l'ingratitude des féministes oublie de faire ressortir, en France, en cas d'avortement, le sexe féminin de l'enfant ne constitue pas, comme cela devrait être, une circonstance atténuante pour tncu/pse.


Un homme qui assassine une femme est aussi durement condamné que s'il avait supprimé un de ses sem~a6/e~ même aujourd'hui où l'élément féminin est en surnombre, et ne trouve pas de débouchés puisque la polygamie n'est pas légalement admise.

Bien mieux La criminelle la plus abominable échappe toujours à l'échafaud. Ici tu m'arrêtes. c'est une autre question? Oui, et j'ai tort de faire valoir ce privilège qui ne témoigne nullement d'un sentiment féministe.

C'est un acte de galanterie.

XII

D'ailleurs le fait de condamner le meurtrier d'une femme aussi sévèrement que s'il avait tué un homme, n'est pas non plus une preuve que nous mettions les deux sexes sur le même plan. L'empereur Claude dont l'Histoire a nié la noblesse parce que Messa~'ne le trompa avec exubérance (ce qui est une conception bien latine) mais dont elle aurait flétri la cruauté s'il aua~ sacrifié sa femme à sa vengeance, l'empereur Claude, dis-je, avait décrété la peine capitale pour le patricien convaincu d'avoir mis à mort un de ses esclaves. Cependant ce décret ne signifiait pas que ces hommes f ussent égaux songe au contraire qu'il donnait à la puissance la consécration d'une vertu. C'est pourquoi je ne verrais aucun inconvénient à ce que des circonstances atténuantes fussent toujours refusées à l'homme assez oublieux de son rôle pour supprimer une femme, car sans ce cas ce n'est pas tant l'acte lui-même qui est répréhensible que le manque de dignité dont il <emot~ne.


y a un délit cependant que les magistrats français devraient apprécier différemment selon le sexe de l'être qui l'a commis et que de fâcheuses influences féminines, dirais-je conjugales, leur font juger avec une égale condescendance c'est l'adultère. Tu dois protection à ta femme le maire de ta commune te l'a dit sur un ton solennel et tu l'as approuvé d'un mouvement de tête entendu. Ton épouse de son côté a promis de te demeurer fidèle avec une inclinaison du buste dont la discrétion n'excluait pas la sincérité. Or les femmes s'indignent communément de ce que l'adultère du mari exige pour être constaté certaines conditions que la loi ne prévoit pas pour la femme dont la faute ne peut pas plus se commettre en dehors du foyer qu'au foyer même. Elles en déduisent que nous sommes plus indulgents pour nos péchés que pour les leurs, et elles considèrent encore cette différence de traitement comme une des prérogatives de notre force physique. Quelle erreur Des ratiocineurs, j'entends par là ceux qui s'obstinent à chercher des raisons déraisonnables à un ordre de faits imposé par la nature, tentent d'expliquer la sévérité dont fait preuve la législation de tous les peuples anciens envers épouse infidèle. Ils font valoir la crainte de l'étranger dont le contact pouvait souiller la pureté de la race et d'autres motifs encore que, vu leur manque defondement, je ne prendrai pas la peine de rappeler. En vérité, ce n'est pas l'impudicité de son sexe qui lui était imputée à crime, mais son indépendance. Une femme qui trompe son mari commet un acte d'insubordination, et c'est là, tu en conviendras facilement, une atteinte très grave à la discipline qui assure non seulement la force des armées mais la vitalité des Etats.


La faute de la femme est un péché mortel et bien avant le verdict de /'Ef/se catholique, les nations païennes en avaient ainsi décidé. Elle marque une désobéissance à la loi naturelle d'où procédaient jadis toutes les coutumes humaines. La femme gardienne du seuil familial ne doit pas faillir à sa mission sacrée dès l'aube des âges, elle doit appartenir à l'homme qui l'a choisie ou conquise et les bâtisseurs de cités futures, depuis Socrate jusqu'à Lénine, qui ont préconisé avec la communauté des biens la communauté des femmes, ont ignoré précisément sa principale vertu. En effet, tente, comme l'ont fait des utopistes dont le rêve a obscurci l'intelligence, de fonder une colonie libertaire où les femmes se devront, corps et âme, à la collectivité et tu verras, comme cela s'est toujours produit, que chacune d'elles faillira vite à sa mission généreuse pour ne s'attacher qu'à un seul homme. Une femme abandonnée à son instinct ne se soumet qu'à un maître unique, alors qu'un homme laissé en liberté se soumet à plusieurs maîtresses. C'est la civilisation qui a perverti sa nature en lui donnant le goût d'amours changeantes comme elle a détourné celle de l'homme en le rendant monogame. Cela s'explique. L'acte sexuel est uniquement un geste de procréation. Nous ne considérons plus son résultat, mais le plaisir qu'il nous donne il en est de lui comme du besoin de boire et de manger. Quand tu fais un excellent repas et que tu dégustes des vins savoureux, tu ne penses plus que la principale raison de ton geste est d'alimenter la machine l'agrément que tu en retires t'en fait oublier l'utilité.

En réalité et ceci soit dit sans intention plaisante la femme se doit à un seul homme et l'homme à plusieurs femmes. Et quand, conscients des devoirs que notre virilité nous impose, nous retournons malgré tout à la polygamie obligatoire, des bas-bleus, re/usanf


de rendre justice à notre conduite obéissante, accablent de solécismes indignés la mémoire d'un nommé Nisard, qui est, paraît-il, l'inventeur des « deux morales ».

Dans quel livre ce Nisard a-t-il exposé cette théorie pleine de sagesse Je l'ignore. y eus pourtant l'occasion d'approcher ses ouvrages chez un ami de province qui garde pieusement, dans une mansarde, des re/:e/ intellectuels de ses ancêtres mais je ne les dérangeai point. Ils étaient recouverts d'une pousstere si vénérable que les toucher m'eut semblé une profanation, et j'eus ce jour-là le sentiment exact du respect qui se doit aux morts.

Je n'en crois pas moins à l'existence de l'écrit où cet auteur a a~trme la dissemblance psychique des êtres, car c'est vraisemblablement pour ce concept que l'Académie, qui se recrute parmi les gens qui pensent bien, fit immortel le nom de Désiré Nisard. Car les académiciens sont, comme on le sait, des hommes d'expérience, rompus aux subtilités J'~ros, comme les pensionnés des Invalides s'entendent aux jeux Jt~tCt/es de Mars.

En France, l'esprit a pris sur le bon sens une prépondérance telle qu'il est devenu fort malaisé de débusquer les méchantes erreurs. Le paradoxe, qui est de toutes les formes de l'indiscipline, la plus détestable et la plus nocive, finit par se substituer à la vérité qu'il a contribué à détruire. Nisard qui a exposé une idée juste est discuté, alors que par exemple, Beaumarchais, vilipendant les seigneurs qui exigent de leurs valets des qualités qu'ils n'ont pas eux-mêmes, est unanimement approuvé. Ce n'est pas par hasard que j'af opposé ces deux écrivains ou plutôt leurs pensées. Car, si je puis ainsi parler, ces pensées se rapprochent par leur contradiction.


Ce Beauma/'cnat's était un aventurier enrichi par des trafics malpropres qui avait fini par servir des tirades démagogiques à la crédulité de la foule comme il livrait autrefois des pucelles d'une authenticité discutable à la lubricité de Louis -Y~. n'est point d'impiété comparable à cette assimilation qu'il ose faire des valets et des seigneurs, car elle brise les justes barrieres qui délimitent leurs devoirs respectifs. Le serviteur doit avoir les qualités que nécessite son état, et il est nuisible à la conservation d'une société de les vouloir également chez son maître. C'est par cette sotte, conception de l'égalité que les nations périssent.

Saint Louis a laissé une excellente réputation les vieux imagiers l'ont représenté rendant la /'ush'ce à l'ombre d'un chêne, et cette simplicité nous incite à croire qu'il sut distribuer, avec une âme impartiale, le châtiment et le pardon.Or, Saint Louis ne manquait pas ~'en~oyer à la potence le manant qui, dans un juron, avait outragé le saint nom de Dieu, mais il ne punissait que d'une amende de six livres tournois le gentilhomme qui s'était rendu coupable d'un semblable blaspheme. Ainsi il proportionnait équitablement la peine à la qualité sociale du délinquant. Un vilain qui était surpris à commettre le péché de luxure avec une femme qui n'était pas la sienne était, par ordre de son seigneur, battu de verges mais ce même seigneur aurait témoigné de son mépris pour le roi de France, si sa Majesté très chrétienne n'avait pas eu de concubines.

Tu t'indignes de ce que tu considères à tort comme une inconséquence. L'atmosphère que la démocratie a créée te fait concevoir la justice sous le masque fallacieux de l'égalité.


Alors que seule r!nega/:<e~at~ l'harmonie du monde.

La justice est une ruse d'esclaves. Les lois écries de Fa cité marquent les déviations de son sens moral. Ecoute ce rossignol. Il siffle faux selon le solfège des musiciens, et pourtant n es-tu pas plus se</utt par ses accents que par ceux d'une cantatrice renommée ? Ainsi les règles des hommes détournent le cours de la nature. Elles ignorent qu'on ne remplace pas la supériorité par le nombre des faiblesses conjuguées ne font pas une force comme une coalition d'instincts ne constt'tue pas une intelligence. Sens-tu autour de toi le pullulement des petits

Et corrélation fatale /es esclaves ayant déserté l'ergastule, les femmes ont abandonné le gynécée. Les femmes outragent le sage Nisard ef se réclament aussi de Beaumarchais le fol. Elles veulent t'abaisser à elles parce que le fort doit céder au faible. Après les privilèges des maîtres qui n'étaient que la consécration de leurs droits naturels, voici que sont sapés les privilèges des mâles.

Aujourd'hui elles réclament la fidélité dans le mariage, demain elles te demanderont un certificat de i~r~tnt'te le soir de l'hymen, après demain elles exigeront chez toi les autres vertus que tu leur as justement imposées.

Ainsi se perpétue l'infélicité de ceux qui s'éloignent Je l'harmonieuse barbarie, car le bonheur ne réside que dans la limite des ambitions permises. Et l'égalité des sexes abolira la société humaine, <:omme l'égalité des citoyens fait doucement mourir les peuples.

ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


Dans Fantiquc Damas

Me voici donc arrivé au terme de mon long voyage, dans cet antique Damas, capitale du pachalik de Damas, ville la plus considérable de l'Orient, et pleine des souvenirs du passé, fondée par Abraham, ou par Uz, arrière-petit-fils de Noë, à 180 kilomètres de Jérusalem, et 560 de Constantinople. Je la contemple ce matin, déjà tout ensoleillée, accoudé à ma fenêtre une de ces fenêtres, closes par un quadrillage de bois, qui permettent aux musulmanes de voir sans être vues.

La maison où je loge est une dépendance de l'Etat-Major. Elle est bizarrement construite en forme de croix sur trois étages et chacune des branches de cette croix contient une chambre. Ces appartements servaient, paraît-il, à loger les épouser du fameux Emir Fayçal, dont la propre habitation était à cent mètres de là.

En regardant à travers les grillages de bois, je cherche à m'imaginer ce que peut être la vie de ces musulmanes, éternelles recluses, condamnées à voiler leurs beaux yeux et à ne recevoir que parcimonieusement l'air et le soleil. Cette vaste chambre qui m'abrite et qui,par sa position dans l'une des branches de la croix –possède trois fenêtres, fut le témoin des heures de mélancolie ou de rêve des fantômesservantes de l'Emir. Leurs causeries ont résonné entre ces murs lorsqu'elles se réunissaient pour se. livrer à leur seule distraction parler de la vie occidentale aux toilettes élégantes, aux arts suggestifs, aux romans passionnants où les femmes sont

libres


Comme le mien, leurs fronts se sont appuyés aux quadrillages de ces fenêtres pour contempler le panorama de Damas nimbé dans la rutilance du soleil levant, et les flancs de la montagne tour à tour bleuis, violacés, empourprés, sur lesquels s'étagent les maisons plates du pauvre quartier musulman et du sauvage quartier Kurde.

Au pied de ma demeure poussent des orangers déjà en fleurs, dont les pétales d'ivoire jonchent le sol, tandis que, telle une âme enlaçante, leur odeur subtile monte jusqu'à moi. Non loin de mon quartier j'aperçois de coquettes habitations de forme assez européenne, malgré leurs murailles en torchis uniformément jaune sable, et dont, seuls, les soubassements sont en pierre.

L'animation des villes orientales commence déjà. Sur une petite place proche, des marchands indigènes, assis à terre, offrent aux passants des figues de Barbarie, des oranges, des citrons, des noix de coco, et des pois chiches grillés. La grande rue qui descend au cœur de la ville est sillonnée par l'unique ligne de tramway qui va de l'un à l'autre bout de Damas. A chaque station, grouille une escouade de gamins qui piaillent en offrant au voyageur de la monnaie syrienne, sur laquelle ils prélèvent naturellement un modeste backchiche.

Les fantômes noirs ou blancs commencent à circuler, seuls ou par groupes, et sous les voiles opiniâtres on devine seulement un reflet qui est un regard. Une impatience puérile me gagne à ne contempler que ce tchartchaf mystérieux. Ce voile ne se lèvera-t-il jamais ?. Sur le lointain sol de France, je l'évoquais, jadis, en lisant des récits d'Orient mais maintenant que mes yeux le contemplent réellement, son énigme semble s'amplifier. Ne pénétrerai-je jamais le secret de l'un de ces visages cachés ?.


De loin en loin, apparaissent, grimpés honteusement sur de mélancoliques petits ânes, des marchands qui apportent en la cité les légumes et les fruits des frais jardins d'alentour.

Tout au long de la grande avenue qui constitue le quartier aristocratique, ce ne sont que de belles maisons aux balcons fermés et surplombants. Et toujours les fenêtres demeurent munies de leurs quadrillages de bois.

Au-dessus de l'immense alignement des toitures plates, se profile l'imposante silhouette du dôme de la grande mosquée la mosquée des Omniades, dont le nom évoque cette dynastie fabuleuse qui régna à Damas de l'an 600 à l'an 750, sous quatorze califes. Elle est construite sur les restes d'un ancien temple chrétien, et contient le tombeau de saint JeanBaptiste. Son énorme minaret qui s'illumine les soirs de fête pour ressembler à un gigantesque flambeau la flanque ainsi qu'une haute tour montant orgueilleusement dans l'azur.

Très loin, là-bas, au delà de Damas, c'est le sud mystérieux, le désert de l'Arabie, où, dans l'infini de l'espace lumineux, serpente la célèbre route de la Mecque et de ses pèlerins.

A droite, derrière la grande forêt des minarets; s'élèvent les montagnes de l'Hermon, où se couche le soleil, et où se trouve aussi la direction de la France. Leurs sommets pailletés de neige étincellent et contrastent avec la grisaille ocreuse de leur masse. A leur base, descendant vers la ville, ce sont les fertiles vergers ou poussent les essences de nos pays les énormes vergers où alternent le vert laiteux des orangers et l'émeraude sombre des oliviers. Face au nord se dresse la haute montagne de Salahié, dont les contreforts bruns se teintent de légères lueurs violettes. Sur ses flancs brûlés par l'incessante ardeur solaire, paissent des troupeaux de chèvres noires à la recherche d'hypothétiques paturages et des convois de chameaux descendent de temps à autre vers la ville.pour y apporter les pro-


duits des pauvres artisans arabes. A la cime de cette gigantesque muraille qui semble protéger Damas, sur la bordure extrême découpée en plein ciel, se détache, comme un point minuscule, une petite construction en pierre que l'on appelle le tombeau des sept frères dormant. Toute blanche sur le fond jaune des rochers cette construction a la forme classique des marabouts, ou tombeaux des saints. Celui-ci serait-il un millénaire souvenir des sept frères juifs qui souffrirent le martyre dans la persécution d'Antiochus Epiphane ? les sept Frères Macchabées ? Je ne sais. Mais toute cette contrée nous parle des premiers âges de l'histoire. C'est aussi sur cette montagne de Salahié, que, selon la légende, Caïn tua son frère Abel. Il est curieux de remonter les, degrés des siècles en contemplant les gradins de ces monts. Il est étrange et un peu émouvant de se dire C'est ici, sur ces rocs, que se sont passés ces faits connus du monde entier. C'est dans cette atmosphère que leur légende a pris naissance pour se transporter ensuite aux confins du globe.

Fouler ce sol n'est-ce point marcher à travers le passé ? 2

=f**

Je rêve toujours, accoudé à ma fenêtre, ainsi que le ferait une musulmane nostalgique. Mes regards. ont parcouru l'horizon et terminent leur voyage circulaire par ce point du levant ou la lumière flamboie dans toute sa magnificence point où le muezzin guette l'apparition du globe d'or avant de jeter aux échos les sonorités de sa voix aérienne point vers. lequel se dirige la route de Bagdad, ce long ruban que suivent, depuis des siècles, les files de méharis. qui apportent à Damas le précieux tabac des narghilés et les caravanes de Tombouctou qui vont à travers. le désert chercher le sel précieux.

Noël DE GUY.

(Extrait de

Sur la route de Dorno~.)


~Ïa~GES

En rouge ou mauve, en beige ou blanc, Crème, lilas, amande, orange,

Couleurs sobres, couleurs étranges, Au milieu des parfums troublants,

Les femmes ont innocemment

Rires pervers et têtes d'anges.

Les corps étaient blancs et nacrés

De la cheville à la narine.

Depuis que le soleil patine

Leur jeunesse et leur puberté

Sous la brise et l'odeur marine

Les filles ont les bras dorés.

Partout les brunes et les rousses

Glissent en odorants essaims,

Vieilles tiges et jeunes pousses,

Arborant sur les sables fins

Et les rochers coiffés de mousses

Les pires et les plus beaux seins.

Le ciel rit dans les jupes claires,

Dentelles fines et linons,

Sous le soleil qui les éclaire

Le jour les yeux des femmes sont

Couleur de l'algue ou du limon,

Caresses d'ombre ou de lumière.


Torses masqués et torses nus,

Roulis triste et divin tangage,

Ventres cambrés, ventres chenus, Avec leurs différents langages

Et, dans l'odeur de leur sillage, Tous les vices et les vertus.

La débauche des chairs offertes Fleurit dans les baisers du flot. L'impudeur calme des maillots

Moule les hanches découvertes

Parmi la frange de l'eau verte

Qui retombe avec un sanglot.

Tous les émois, toutes les fièvres, Tous les baisers, tous les désirs,

Pour l'étreindre et pour le saisir Vers le fantôme du plaisir

Eperdûment tendent leurs lèvres. La liqueur vaine des espoirs

Donne aux humains son eau perfide. Ils approchent leur bouche avide Et boivent sans s'apercevoir

Qu'entre leurs mains la coupe est vide.

Edmond JASPER.


j!La Tombe (f!1<8M<ËM<s R@~a~

La religion du souvenir s'amrme chaque jour avec plus de ferveur. Voici que de Beyrouth nous vient la nouvelle du pieux hommage rendu à la mémoire de celle qui fut pour Renan l'admirable animatrice de courage, la prévoyante et douce collaboratrice Henriette Renan. On sait que la sœur du philosophe consentit à suivre son frère en Syrie pour l'aider moralement et matériellement. Henriette Renan avait accepté le poste d'institutrice dans une famille libanaise, désireuse de faire instruire ses enfants dans la culture française. C'est dans cette famille que mourut la sœur du philosophe. Au village d'Auchit, non loin de Beyrouth, l'autre jour, on scellait sur la tombe oubliée d'Henriette, le marbre funéraire. Le journal français La Syrie, avait pris l'initiative de cette fête du souvenir. Le général Sarrail, des notabilités françaises, ont tenu à cœur de réparer le long oubli dont notre indifférence avait enveloppé comme d'un autre linceul la modeste institutrice française, dont le cœur fraternel fut si grand 1 Pour se convaincre de ce que fut dans la vie de Renan cette admirable sœur, relisons les Lettres à Henriette C'est à Henriette que Renan doit peutêtre les meilleures pages de sa Vie de Jésus. C'est elle qui recueillait les notes, les classait, rédigeait celles qui lui paraissaient confuses. C'est au cours de son long séjour en Syrie qu'elle amassa l'argent nécessaire pour libérer son frère des besognes fastidieuses et permettre au génie du philosophe de s'épanouir.


Henriette Renan n'eut pas la joie de voir Renan dans sa gloire. Toute à son humble mission, de santé fragile, elle s'oublia au point de ne jamais s'accorder de repos. Elle succomba au milieu de ses élèves, loin de sa douce Bretagne, sous l'ardeur du soleil syrien. Sa pâle figure, son humble dévouement, revivent aujourd'hui non seulement dans la part qui lui fut faite par Renan, soit dans la correspondance, soit dans les souvenirs d'enfance et de jeunesse, mais encore, par ce tribut de reconnaissance qu'après plus de quarante ans d'oubli, lui rendent ceux qui la connurent dans son humble mission d'éducatrice. Sous les cyprès enguirlandés de roses, la tombe d'Henriette Renan à Auchit représente un peu de l'âme française. L'inscription gravée sur le marbre par les soins d'une famille libanaise, qui reçut de l'humble institutrice ces trésors de délicatesse, de courtoise bienveillance propres au génie français, témoigne des sentiments éternels que le dévouement et la bonté éveillent au cœur de tous les hommes. Henriette Renan dort son dernier sommeil dans le tombeau familial de ses élèves syriennes. Cette adoption dans la mort a quelque chose d'infiniment touchant.

Ida-R. SÉE.


OPI~IO~S DE fE~~E

Il existe, chez les Indiens du Haut-Maroni, une coutume singulière. Lorsque la femme est prise des douleurs de l'enfantement, l'homme s'étend en gémissant dans un hamac d'écorce et les voisines s'efforcent de le réconforter. Durant ce temps la femme accouche misérablement dans un coin de la hutte, au milieu de la fumée des prières incantatoires et doit, à peine délivrée, prodiguer ses soins au faux parturient.

Ces mœurs ne sont originales qu'à demi. Transposées dans notre civilisation occidentale elles laissent au mari la prééminence et à la femme la douleur.

Opprimée par son sexe et par sa fonction la femme souffre dès l'origine. Douze fois l'an, victime résignée, elle paie à la vie un tribut sanglant.

L'amour n'est ni un jeu, ni un sentiment ni une œuvre d'art. C'est une obscure tragédie, oùla chair, pour se perpétuer, mutile un des deux artisans. Le père aborde l'acte avec légèreté parce que les conséquences lui seront légères. La mère, écrasée par le souvenir atavique, en pressent J'angoisse avant le temps.

En elle est le sens inquiet des probables génitures et celui d'une excessive responsabilité.

Vouée au Minotaure, la femme a de longues agonies et, dans la société dévoratrice, parfois une sueur de sang.

L'histoire est tissée de la détresse des sœurs, de la souffrance des mères, de l'angoisse des épouses.


Et c'est cela, peu à peu, qui troubla la femme primitive et la courba, apeurée, sous l'horreur de son destin.

Tour à tour bête de somme ou proie convoitée, elle eut le sommeil fiévreux du gibier forcé. L'inquiétude habita son cerveau. La peur envahit son âme. Elle fût vêtue du frisson de la tête aux pieds. Sa force reflua dans son imagination et sa pensée cristallisée se concentra dans l'inconscient. La structure intellectuelle de la femme n'a pas de dehors. Elle git aux racines de l'être et ne se propage que par éclairs. Aussi la femme ne connaît pas exactement sa richesse profonde. Elle y puise avec une généreuse insouciance l'eau divine de l'intuition. La raison de l'homme ne comprend pas la raison de la femme. La logique de la femme déroute la logique de l'homme. C'est que l'un mesure l'impondérable et que l'autre aune le pondéré.

L'homme et la femme sont des vibrations dont la vitesse est différente. Celles de l'homme moins rapides, sont d'ordre vulgaire celles de la femme plus fréquentes, sont d'un ordre élevé.

Sans doute la femme est inférieure à l'homme dans la perception mathématique des choses. Sa conscience, enveloppe de sa subconscience, est de moindre qualité. De là découle son humilité qui, par un loyal équilibre, la situe immédiatement audessous de l'homme, dans l'échelle de l'orgueil. Lucie LAURENT.

(A suivre.)


C'est le temps des derniers travaux avant le repiquage du riz. Thi Dinh, la belle-fille de Lan-Bac qui depuis l'aube, promenait la herse à travers un grand triangle de terre couverte d'eau, n'a pu terminer sa tâche ce matin. Elle a laissé le pesant instrument appuyé contre un talus et regagne la maison paternelle derrière son buffle dont la cuirasse et les cuissards de boue commencent à se fendre en séchant. De-ci, de-là la lourde et lente bête tond sans s'arrêter une touffe d'herbe au bord du chemin. Sous la vieille jupe qu'avant de quitter le champ, elle a baissée au-dessous de ses genoux, Dinh elle-même est couverte de vase jusqu'à mi-cuisse mais la rivière est proche, où elle pourra se laver dans l'onde claire qui chante sur les pierres.

La température quoique pénible, reste supportable. Il a beaucoup plu depuis deux jours. Point de soleil apparent mais des nuages bas, épais, chargés de son incandescence. De tièdes haleines plissent parfois la nappe liquide qui donne à la vallée minutieusement inondée, l'aspect d'un immense miroir fragmenté à l'infini par les bords des innombrables champs. Près du ruisseau, ses ablutions terminées, Dinh reste assise sur une roche, tandis que le buffle désaltéré cherche parmi les broussailles de tendres pousses. L'endroit solitaire et frais porte à la rêverie.

AU

PAYS

Thi Dinh

T M

E JHt U'


La jeune fille songe à sa petite sœur qui l'accompagne d'habitude et qu'aujourd'hui sa mère garde à la maison. Depuis ses fiançailles récentes l'enfant est en proie à une fièvre violente. Ses fiançailles Un instant elle revoit la silhouette maigre et déguingandée de Nong Van Xien qui dans six mois sera son mari. Elle revoit son regard terne et suffisant. Elle revoit son long visage ingrat, blême, piqué de variole, auquel se substituent presqu'aussitôt les traits aimables, le teint frais, les yeux rieurs de Kim Lap qui est né, qui a grandi dans le même village qu'elle, qui la désire depuis longtemps et qu'elle aime en cachette de tous, hors de lui. Xien et Lap sont cousins. Les parents du premier habitent à une heure de marche de Lan-Bac, la plus belle maison du canton. Ils en possèdent aussi les plus beaux bœufs. Hélas leur fils unique n'en est moins nigaud ni moins laid. On dit qu'il aime l'alcool. Lap au contraire est sobre, vif et gai. Dinh lui trouve des gentillesses et des timidités de femme et rien ne saurait plaire davantage à cette robuste fille. Pauvre garçon qui n'a pour tout bien en perspective qu'une masure branlante et les deux piètres rizières d'un père autrefois riche, prodigue et malchanceux

Il y a quatre ans déjà que celui de Xien, gros propriétaire avare et circonspect, estimant qu'elle ferait une bru fort acceptable, suivant l'usage, délégua chez ses parents pour « la visite du petit plateau de bétel à la petite porte du jardin (1) » un homme d'âge respectable. Dinh encore gamine jouait avec sa jeune sœur quand le vieux Dam Van Dang se présenta, précédé d'un enfant portant du bétel, une livre de viande et une bouteille d'eau-devie. Sa proposition ayant été acceptée, la cérémonie de l'Accord des Destinées eut lieu bientôt après. Cette fois les cadeaux furent plus importants du (1) Ainsi est désignée à cause de sa discrétion, la première démarche destinée à préparer un mariage tM.


riz, des chapons, un quartier de porc et du vin. Les devoirs furent rendus aux Ancêtres et les proches conviés à un repas. L'entremetteur soumit à des calculs spéciaux les heures, jours, mois et années de naissance des deux jeunes gens, les déclara compatibles et sans que Dinh plus que Xien eût été consultée, ses parents consentirent au mariage. Non encore fiancée, la fillette dès ce jour était cependant promise au jeune homme dont le père et la mère désormais, à l'occasion de chaque fête importante, se firent un devoir d'envoyer à ceux de leur future bru, de nouveaux présents de bouche. Enfin les fiançailles venaient d'être célébrées. L'avant-dernier jour du mois précédent, deux porcs de cent livres chacun, cinquante litres de vin, cinquante livres de riz d'offrande, une pièce de soie rouge, vingt taëls et deux bracelets d'argent avaient été offerts à Dinh afin de lui permettre d'inviter toute sa famille à de nouvelles agapes. En échange, l'entremetteur avait demandé ses quatre caractères qu'il avait rapportés à Xien dans une moitié de la pièce de soie. Et l'on avait fait si bonne chère que deux des convives en faillirent trépasser.

La cérémonie de l'Accord des Destinées n'avait guère troublé la jeune fille plus que la « Visite du petit plateau de bétel à la petite porte du jardin A peine avait-elle quinze ans quand le vieux Dan Van Deng accomplit la première formalité et le mariage lui paraissait alors quelque chose de si vague, de si lointain Elle n'éprouvait ni joie ni mécontentement à rencontrer Xien dans les fêtes ou les marchés, à échanger quelques phrases avec ce grand garçon hâbleur et gauche qui pour elle, fille de la terre, n'avait qu'un mérite celui d'en devoir hériter beaucoup, et de la meilleure. Il ne lui déplut en réalité qu'à partir du jour où Lap l'ayant rencontrée seule, à la recherche de volailles égarées, lui avoua sa passion. Cette confidence remonte à l'été précédent. Quoiqu'elle n'y eût point répondu d'abord, elle s'est bientôt sentie prise d'une profonde


tendresse pour ce camarade d'enfance, gentil et malheureux qui, le premier, lui parlait d'amour avec cette retenue si puissante sur l'âme de certaines femmes.

Depuis Lap et Dinh se sont vus en secret, de loin en loin. Un signe connu d'eux seuls, diffèrent chaque fois, annonce à la jeune fille que tous les soirs, jusqu'à ce qu'elle y vienne seule, il l'attendra, caché près de la fontaine où les femmes du village vont puiser l'eau. La bande d'épaisse forêt qui s'étend jusque-là, leur prête un abri sûr. Ils n'y pénètrent toutefois qu'avec d'infinies précautions. Durant ces rapides .et rares entretiens, jamais Dinh n'a accordé à son galant autre chose que des larmes de pitié et d'innocentes caresses. Lap d'ailleurs n'a point osé demander plus, car les Thôs sont impitoyables pour l'inconduite de leurs filles autant que pour l'adultère. avéré. Cette réserve lui a prouvé la qualité de son affection. Elle ne l'en aime que davantage. Plus tard peut-être, quand le mariage lui donnera quelques mois de liberté.

Un éclair violet. Unroulementdetonnerrelointain. Dinh s'est levée. D'instinct sa bête a repris le chemin de la maison. Elle la suit, pensive.

Lorsqu'un peu après le lever du jour, Dinh ouvrit la porte de l'enclos qui entoure la demeure de ses parents, elle aperçut deux lambeaux d'étoffe bleue au pied d'un bananier. A trois pas de là une petite pierre blanche et une grosse pierre grise étaient juxtaposées. Par ces objets qu'avant l'aube il avait disposés ainsi, elle sut que Lap dès la nuit close, serait près de la fontaine. C'était le premier rendezvous qu'il lui fixait depuis ses fiançailles.

« Quelle imprudence, murmura-t-elle 1 Je n'irai pas. »

« Je n'irai pas. Je n'irai pas, se répétait-elle


le soir, tandis que la corvée d'eau regagnait le.village »

A la file indienne les huit femmes alourdies par les longs cylindres de bambou qui leur servent de seaux, suivaient en babillant le sentier raide, glissant, tortueux qui les ramenait chez elles. Dinh marchait la dernière. Sous le ciel mauve encore moucheté de duvets roses, le jour s'éteignait rapidement. Déjà le bois d'où elles sortaient ne formait plus qu'une masse obscure.

Votre truie est-elle guérie, demandait unepaysanne à celle qui la précédait ?

Point encore mais je n'ai aucune inquiétude à son sujet, car le sorcier m'a assuré qu'elle aura une belle portée.

Je voudrais bien être aussi tranquille pour ma fille.

A-t-elle encore mal au ventre ?

Oui. Pour moi son corps est habité par un démon qui a mangé des restes de couches.

Ou par l'esprit d'un défunt mort du choléra ?. Comme la théorie atteignait aux deux tiers du coteau, la première maison du village, une exclamation suivie d'un bruit d'eau renversée interrompit le bavardage. Dinh venait de s'étaler entre ses deux récipients.

Maladroite, cria l'une des femmes 1

Retourne à la fontaine, dit une autre. Nous t'attendrons ici.

Veux-tu qu'on t'accompagne, demanda une troisième ?

C'est inutile. Rentrez chez vous je n'ai point peur.

La jeune fille s'était relevée, avait ramassé seaux et fléau et redescendait en courant. S~s compagnes reprirent leur montée.

La source n'est guère à plus de trois cents pas des maisons. Près de l'atteindre Dinh toussota presqu'aussitôt Lap sorti du hallier fut devant elle.


Toi, oh toi, fit-il à mi-voix.

N'as-tu pas craint ?.

Chut Suis-moi.

Déjà il l'avait débarrassée de ses bambous qu'il cachait derrière un buisson. La nuit était venue, brusque comme elle l'est en ces climats. Lap saisit le poignet de Dinh qu'il entraîna sous le couvert. Là il la fit asseoir sur l'herbe moite, s'assit près. d'elle et lui prenant la taille, la serra ardemment contre lui. Elle ne se défendait pas, s'abandonnait au contraire, à son tour l'entourait de ses bras. D'habitude, dit-il, les soirs où je t'attends, tu viens plus tard et seule. Tout à l'heure quand je t'ai vue descendre puis partir avec les autres, je mesuis demandé si tu allais revenir et aussitôt j'ai senti que tu reviendrais.

Pourquoi, demanda-t-elle, m'as-tu donné ce rendez-vous ? Tu sais bien que je ne puis resterqu'un instant avec toi. Si je tarde à rentrer, mon père et ma mère inquiets viendront avec le chien droit à la fontaine.

Lap ne l'écoutait pas. Les yeux clos, la tête posée sur l'épaule de Dinh, il passait lentement la main sur sa gorge dont il sentait sous l'étoffe la plénitude ferme. Un froufrou d'insecte ayant fait tressaillir l'amoureuse

Ne crains rien, lui dit-il, j'ai placé des ramilles sèches sur le sentier. Si quelqu'un s'approche, nous l'entendrons.

Pourquoi, répéta-t-elle, m'as-tu donné ce rendez-vous ?

Pour te voir, pour te toucher, pour t'entendre dire que tu m'aimes encore. Depuis tes fiançailles, je suis si malheureux J'ai peur que tu m'oublies. Sot Sot et jaloux 1 Pourrai-je jamais aimer Xien ?

Alors, quand seras-tu à moi ?

Rien du mystère des accouplements n'est étranger à une Thô de vingt ans, même vierge. Quand je serai plus libre, répondit-elle. A pré-


sent c'est impossible, c'est dangereux. Qu'arriverait-il si je devenais.

Elle n'acheva pas. Fraîcheur de l'eau voisine, murmures, parfums épars, l'heure était exquise, Lap, la tête toujours appuyée contre le cou tiède de la jeune fille, savourait son odeur animale. Sans qu'il y prît garde peut-être, sa main glissa jusqu'à la hanche évasée, gagna le mollet dur, souleva le large -pantalon.

D'un mouvement violent Dinh se dégagea.

Oh pas ça, pas ça, fit-elle. Tu sais bien que je ne veux pas, qu'il ne faut pas

Elle était à trois pas de lui elle s'éloignait. Un ;sanglot de Lap l'arrêta net. Il n'avait pas bougé. Elle vint s'agenouiller près de lui.

Plus tard. Je te promets. Je te jure. Du bord de sa tunique elle essuyait ses yeux. De nouveau elle l'étreignit, puis souple comme une biche, elle disparut dans les ténèbres. Lap l'entendit remplir ses bambous. Les ramilles craquèrent sous son pas rapide. Fou de désir, il s'étendit à la place où elle s'était agenouillée et resta longtemps ainsi la face dans l'herbe qu'elle venait de fouler.

Nong Van Xien et Thi Dinh furent mariés comme il avait été convenu à la fin du dixième mois. La récolte et le battage du riz étaient presque terminés. A peine entendait-on encore de loin en loin dans la vallée le bruit rythmé des gerbes que les paysans frappent pour en détacher le grain, contre les bords de grands récipients de bois pareils à des canots. Il n'est point de moment plus doux dans la Haute-Région. Plus d'orages ni d'ouragans, plus d'ondées interminables. Des midis ardents encore mais des matins et des soirs frais. Un ciel très haut un air très pur des feuillages revivifiés aux tons légers, graves ou somptueux et dans les herbes des montagnes de grandes orchidées délicieusement odorantes.


Dès le lever du jour les parents et les amis de Dinh en habits de fête, prirent le chemin de sa. demeure. Toute la famille s'y trouvait rassemblée et le soleil était déjà haut quand l'un de ses oncles s'avançant sur la terrasse vit le cortège du fiancé déboucher sous le banian qui abrite le pagodon du Génie du Village. Son père marchait devant, précédant huit jeunes hommes et huit jeunes filles, le vieux Dam Van Dang et 'presqu'aussi vénérable que lui, une matrone aux multiples maternités. Deux garçons d'honneur venaient ensuite, dont Lap depuis quelque temps inséparable de Xien et enfin, en costume bleu pâle, ce dernier suivi de ses proches et de ses invités.

Sans hâte la petite procession villageoise s'approchait. Des enfants coururent tendre devant la porte un fil de soie qu'ils ne devaient enlever que contre la remise de menues monnaies. Des femmes s'empressèrent autour des grands plateaux sur lesquelselles allaient offrir aux arrivants des tasses de vin. Quand tous les gens de la noce furent réunis dans la maison et selon leur sexe, rangés à droite ou à gauche de l'Autel des Ancêtres, deux vieillards annoncèrent que la cérémonie était commencée. Aussitôt Xien s'avança soutenu par ses garçons d'honneur. Quatre fois il se prosterna devant l'autel puis devant le père et la mère de Dinh puis devant chacun de ses oncles et chacune de ses tantes. Ces hommages rendus, il se retira entre ses deux assistants et les deux vieillards-hérauts dressèrent avec lesfamilles la liste des cadeaux en espèces que feraient aux jeunes époux les personnes qu'il venait d'honorer. A peine eurent-ils terminé, que Thi Dinh parce entra à son tour et que les prosternements recommencèrent. En eurent leur part le vieux Dan Van Dang et la matrone multipare, dont elle reçut en présent une paire de souliers qu'elle chaussa sur .Je: champ. Des baguettes d'encens furent allumées et fixées dans ses cheveux une pièce d'étoffe blanche: fut déroulée sous ses pas. Elle partit, accompagnée.


de ses amies personnelles et des jeunes filles qui avaient escorté son fiancé. Derrière elle on portait ses objets de toilette, des coussins, des nattes des musiciens jouaient.

Dans la cour qui précède la maison de Xien, près d'un autel où brûlaient des baguettes parfumées, un sorcier attendait les époux. Sur son invitation ils saluèrent le Génie des fils de soie rouge et la vieille déesse la Lune qui président aux mariages puis les compagnes de la mariée la conduisirent dans une petite chambre qui avait été préparée pour elle. L'union était accomplie, union purement rituelle, car Xien n'était pas encore admis auprès de Dinh. Les mœurs thôs ne devaient lui permettre de prendre, si j'ose dire, possession de sa femme que plus tard, discrètement, quasi furtivement, quand les circonstances et le bon vouloir de l'intéressée s'y prêteraient et celle-ci ne devait partager sa demeure qu'après la naissance de son premier enfant (1).

Suivant l'usage, le lendemain du mariage Xien offrit à ses parents un grand festin. Le surlendemain il reconduisit Dinh chez son père, accomplit ses devoirs de piété devant l'autel de ses Ancêtres, et rentra chez lui, seul.

Sur les mamelons verts, sur la plaine grise, le soir tombait, tiède et limpide. Un mince arc de lune à son déclin glissait en jaunissant dans l'échancrure de la colline, sur laquelle se distinguaient encore les toits et les panaches dessagoutiers de Lan-Chap. Presque tous les paysans étaient rentrés du marché. Dans le dernier groupe de femmes on parlait de Dinh.

(1) Jusqu'à leur première maternité les jeunes épousées restent chez leurs parents. Elles jouissent d'une indépendance que seules limitent les convenances, vont et viennent .à leur guise, et c'est souvent la période la plus agréable de 'leur vie.


Elle est partie avec vous ce matin pourquoi ne l'avez-vous pas attendue pour le retour, demandait une petite vieille à sa voisine?

Elle m'a dit que son mari doit la reconduire, répondit l'autre. Il ne faut point gêner les jeunes époux.

Xien ? Mais il est ivre, dit une troisième. Ivre ? s'étonna la petite vieille.

Ne l'avez-vous pas vu ? Il était avec Lap, son cousin. On ne le rencontre plus qu'avec lui, depuis cette rixe où Lap le tira des mains d'un Nung qui voulait l'assommer. C'était peu de temps avant son mariage.

Dinh saura bien dégriser ce simplet de Xien. Et Lap était-il ivre, lui aussi ?

11 ne le paraissait pas.

Je plains Dinh d'avoir épousé un buveur. Tous les hommes ont un vice au moins mais je trouve que boire, c'est plus dégoûtant que courir ou fumer. Plus dégoûtant, mais moins cher. J'aimerais mieux voir le mien se saoûler cinq ou six fois par mois que fumer douze pipes par jour.

Les bavardes contournent un énorme bloc de schiste dont les lignes fantasques émergent d'un bosquet déjà envahi par les ténèbres et s'effacent dans le soir. Aussitôt un homme écarte le feuillage sans bruit, reste un instant immobile, puis vient s'accroupir au bord du sentier. Autour de lui l'ombre s'épaissit rapidement. Dans l'échancrure de la colline ne scintille plus qu'une pointe de l'arc lunaire, lorsqu'une forme brune apparaît sur le chemin. L'homme alors se dérobe en rampant derrière un buisson et quand elle passe près de lui, il l'appelle à mi-voix

Dinh 1

La jeune femme eut un sursaut d'effroi mais déjà Lap s'était montré.

Comment, fit-elle, te voici 1 Je croyais que tu me rejoindrais plus près du village.

Mieux~vaut ici.


est Xien ? 2

Chez ses parents où sans doute il ronfle à cette heure. Quand je l'ai quitté près de leur maison, il pouvait à peine marcher. Un de ses voisins a bien voulu s'en charger et je suis accouru me poster sur ton passage. Les gens de Lan-Bac te croient avec ton mari. Personne ne viendra nous troubler. Il lui avait pris la main. D'une poigne vigoureuse il souleva les lourds festons de lianes suspendus à la roche. Docile, elle se glissa derrière lui.

Dinh a tenu sa promesse. Si Xien n'a encore obtenu d'elle que de menues privautés, depuis près de deux mois, elle est la maîtresse de Lap. Après la querelle dont parlaient les villageoises et qui lui donna l'occasion de le tirer d'un mauvais pas, ce dernier a pris un remarquable ascendant sur son riche, mais peu brave cousin qui, par crainte d'une vengeance, ne hante plus qu'en sa compagnie les lieux de réunion. II en profite pour le griser toutes les fois qu'il veut sans grand risque, rencontrer Dinh. Certes leurs rendezvous furent aussi rares que brefs mais de quelle fougue, de quels chauds élans ils comblèrent ces minutes 1

Quands ils sortirent de leur cachette de verdure et de pierre

Je ne connais point de meilleur abri, dit Lap à la jeune femme qui s'était montrée plus tendre que jamais. Veux-tu que nous nous retrouvions ici le soir du prochain marché de Ha-Linh ?

Non, répondit-elle.

Je t'attendrai comme aujourd'hui, insista-t-il. Non, répéta Dinh, calme et ferme.

Pourquoi ?

Parce que ce jour-là, c'est ma mère et ma sœur qui porteront à Ha-Linh le riz, les volailles et les œufs. Je resterai seule à la maison. Xien le saura.


II viendra me voir et. je lui accorderai tout ce qu'il voudra ? 2

Ils marchaient côte à côte. Lap s'arrêta.

Que dis-tu?

Parle plus bas, je t'en conjure! fit-elle en appuyant une main sur ses lèvres.

Et plus doucement

Tu sais comme il est devenu pressant. Je ne puis me refuser à lui plus longtemps. Je suis enceinte. Pour qu'il puisse croire qu'il est le père de notre enfant, il faut qu'avant huit jours je sois sa femme. Il le faut. Que veux-tu ? Cela devait arriver. Cela devait arriver, nous le savions. De nouveau, ils cheminaient l'un près de l'autre Mais moi ?. moi ? demanda tout à coup Lap avec le bel égoïsme des mâles.

Toi ? répondit-elle..Souvent tu m'as dit « Lorsque nous ne pourrons plus nous aimer je m'en irai bien loin » Hier le Tri-Phu a donné l'ordre au chef de canton de lui présenter trois hommes destinés à servir dans la milice. Il paraît que le métier n'est pas pénible mais il n'y a guère d'amateurs, parce qu'il faut quitter le pays. Tes parents n'ont pas besoin de toi pour cultiver leurs maigres champs. Pourquoi ne deviendrais-tu pas milicien ? `?

Il ne répondit pas. Tête basse, il la suivait maintenant. Elle le sentit si désespéré qu'elle en eut pitié.

Ecoute, ajouta-t-elle plus bas, quand tu sauras que tu es admis dans la milice, fais trois petites entailles croisées dans l'écorce du pamplemousse qui est devant notre enclos. A la nuit tombante je descendrai seule à la fontaine. Et je t'y rejoindrai encore la veille de ton départ ?.

Sans un mot de plus, ils se quittèrent en bas de la côte de Lan-Bac.

Après ses couches, Dinh, suivant l'usage, alla 8


habiter chez les parents de Xien auquel elle donna bientôt un second fils, puis une fille. Dès les premiers jours elle acquit sur son mari une singulière autorité dont elle usa pour obtenir de lui, avec une tempérance inattendue/le maximum d'assistance qu'aux champs comme au logis, un Thô peut décemment accorder à sa compagne. A quelque temps de là, sa bellemère mourut. Estimant son fils à sa juste valeur et sentant en sa bru une maîtresse femme, le père de Xien peu à peu abandonna à celle-ci la direction de sa maison. Elle s'en acquitta si heureusement, que chaque année, le bien familial s'augmente de quelques saos de bonne terre ou de quelques têtes de bétail. Son congé dans la milice terminé, Lap est passé dans le service des douanes. II a épousé une petite femme Annamite, fine et jolie, qui le trompe avec ses chefs européens dans la'mesure strictement nécessaire pour lui assurer d'excellentes notes. Chaque année il vient en permission au pays natal. C'est toujours l'occasion d'une petite fête chez Xien à qui Dinh permet ces jours-là de s'étourdir avec un peu d'eau-de-vie. Jamais Lap n'a osé d'un mot, d'un regard même, évoquer devant elle leurs anciennes tendresses, auxquelles elle songe pourtant encore les jours de lassitude ou d'écœurement, comme à une chose si douce qu'elle ne pouvait durer. Il se contente de couvrir de caresses son fils aîné.

Et Xien lui aussi, a une prédilection marquée pour cet enfant.

Docteur SERRÉ.


VISION

Nuit étrange à la luminosité diffuse. Aucun vent qui caresse et qui gifle, l'air absent ou l'air mort.~ Se calant sur un tas de pierres éboulées, au chevet de la vieille église, deux pans de murs en ruines s'efforcent de soutenir la poutrelle d'une cloche la corde, immobile et droite, pend. Une forme humaine, assise parmi les décombres, se ploie en avant l'homme, d'une main distraite, promène sur la pierre un bout de bois mort son œil fixe contemple le vide. Soudain il se lève, brisant rageusement son bâton, saisit la corde ses bras maigres se baissent, se plient, la tirent, puis remontent avec elle la cloche rapidement montre sa gueule noire puis la cache. Le silence est immense.

De nouveau il tire et sans cesse plus vite, et la cloche se balance précipitamment le silence immense toujours. Alors il s'affole, il enrage le bout de la corde se détresse et s'effiloche entre ses poings. Il s'arcboute aux pierres qui roulent sous son pied il veut peser de tout son poids ses orteils se crispent au sol, il ramasse son corps, le menton aux genoux, s'accroupit, la cloche lève sa gueule vers le ciel. Il bondit, détendu, dressé, bras en l'air, suivant la corde qui remonte, et la cloche s'abaisse et repart, et le rythme fou s'accélère, et le silence immense toujours. Il s'affole épuisé la corde lui échappe, et la cloche est muette à jamais.

Cet étrange tocsin, n'est-ce qu'une histoire de revenants, qu'on m'a contée dans le rocailleux patois d'Ar-mor ? Le silence est en moi, en moi le vide des forces mauvaises m'ont saisi. Je me redressais


tenant tête mes sursauts inutiles me tordaient les reins. Brisé, je me suis laissé tomber, sans même avoir la force de vouloir me relever. Je ne sens plus la poigne du remords, je ne suis plus. Oh 1 pouvoir pleurer 1 Sentir son cœur lentement se fondre en larmes pures L'atmosphère pâlit, une lumière lointaine pénètre le brouillard, une fraîche haleine passe, le ciel ouvre toute grande sa sérénité bleue. Peut-être, désenchantéé, la cloche de mon âme va vibrer puisse-t-elle mêler ses ondes aux ondes de force et de beauté qui passent par le monde 1 François BUGALÉ.


A TRAVERS

LIVRES

Parmi ceux que l'on m'envoie.

Un Homme si simple, par André BAILLON (R?éder, éd t.). Curieux livre que celui de cette introspection pratiquée par un homme allant vers la folie et qui rappelle le procédé du chirurgien bordelais s'opérant tout seul. Jusqu'à quel point M. André Baillon s'identifie avec son personnage central, il est malaisé de le dire mais il n'y a pas témérité à croire qu'il s'est peint lui-même et rien n'est, à la vérité, moins simple qu sa prétendue simplicité. Complexe est le processus des idées chez un homme « raisonnable ». Imaginez l'enchevêtrement auquel ces idées peuvent atteindre dans un cerveau incohérent.

Comment Jean Martin, littérateur, sensuel, impécunieux, est pourvu à la fois d'une femme et d'une maîtresse également légitimes ? Pourquoi il tente, dans l'ordre sentimental, de réaliser la quadrature du cercle amoureux ? Comment il est jaloux d'un peintre dont les cubes sont à trois dimensions et pourquoi, sans la convoiter, il désire la fille de sa maîtresse ? Autant de points d'interrogation auxquels Jean Martin répond peu ou ne répond pas. Son prétexte est d'ailleurs excellent puisqu'il repose sur la démence et que la fin du livre trouve Jean à la Salpétrière, au chalet 1.

L'art de M. Baillon est fait de touches accumulées, drues, puissantes, précises et qu'on sent toutes frémissantes de sensibilité. Certaines expressions choquent un peu, mais, je le reconnais, elles aident à l'atmosphère. Ce qui me paraît digne d'éloges dans cet auteur, c'est qu'il parle de ce qu'il connaît. L'autre livre que j'ai lu de lui, En sabots, m'a inspiré le plus

LES


vif désir de parcourir son œuvre toute entière et je suis heureux de l'occasion qui m'est offerte de dire mon sentiment précis. Certains des tableaux que nous devons à M. André Baillon sont d'une perfection achevée et je lui sais gré de tant d'équilibre dans son originalité.

La Nuit Kurde, par Jean-Richard BLOCH (N.R.F., édit.).–Les talents courent les rues aujourd'hui et la plupart sont sympathiques, mais il leur manque une personnalité. J'ai fait connaissance, pour la première fois, avec celle de M. Jean-Richard Bloch, à l'occasion de la publication qu'il fit voici trois ans, je crois, dans La Neutre Revue Française, de notations sur Rufisque. Son observation minutieuse s'exerce en profondeur. S'il me fallait attribuer une longueur d'onde aux tempéraments littéraires, je verrais celui de l'auteur de Sur un Cargo avec des ondes courtes. L'Ecole supérieure des P.T.T. nous a démontré qu'elles portaient loin.

C'est donc avec curiosité que j'ai recherché l'évolution de la manière de M. Jean-Richard Bloch dans La Nuit Kurde et la transition entre deux genres au premier abord si différents..La Nuit Kurde est une suite de récitatifs et de chants, une sorte de poème barbare où les blessures se mêlent aux caresses et les sons aux coloris. La phrase imagée sonne à la façon d'un gong, avec des modulations douces et des emportements sauvages, tantôt molle comme une pluie d'aurore, tantôt emportée comme un cheval au galop.

Cela représente quelque chose d'inentendu, d'attirant et de déconcertant, livre de fougue et d'aventure, qui vous assaille et qui vous mord. Mais toujours, même en se cabrant, le mot étalonne l'idée. M. Jean-Richard Bloch paraît avoir réalisé ici une œuvre singulièrement originale où des parties comprimées de sa personnalité ont jailli d'un bond tumultueux. J'en trouve l'aveu dans une sorte de préfaceconfession où l'auteur remonte vers ses origines et qui fleure le raisin, fruit de France, et la datte, fruit d'Orient.

L'Europe galante, par Paul MoRAND (Grasset, édit.). L'originalité de M. Paul Morand n'est pas


contestable et cependant elle semble décroître. C'est qu'en effet L'Europe galante est sœur de fermé la Nuit qui était lui-même le frère de son prédécesseur. Les images ne sont ni moins vives ni moins heureuses, au contraire, mais l'esprit s'habitue au procédé. Je sais bien qu'il est difficile de se renouveler et qu'on est, devant le publie, prisonnier de sa manière. Il n'en reste pas moins qu'on atteint la monotonie même dans l'excessif et l'inhabituel. Pourtant certaines nouvelles de M. Paul Morand constituent d'originales trouvailles auxquelles on ne peut même plus faire le reproche d'être écrites dans un style impur. La phrase s'améliore sans qu'il y ait affadissement du coloris et je crois que le prochain roman de M. Paul Morand sera une agréable chose. Pourquoi faut-il que, dans les mondes extravagants où la fantaisie de l'auteur nous mène, le lecteur ne trouve que des fantoches sans caractère ni profondeur ? L'auteur aurait-il mal observé ? Non point. Le livre est au niveau de son époque.

Suite variée, par Alexandre ARNoux (Grasset, édit.). Le métier de M. Alexandre Arnoux s'apparente étroitement à celui de M. Paul Morand avec plus de fantaisie nonchalante et plus de préciosité ramnée. Nous sommes en présence de la génération Giraudoux. Le premier morceau de cette « suite » qui en comporte dix-huit est d'une subtilité divertissante. Le dialogue entre les parties du mobilier (musical ou non) est un des chemins les plus usés de la littérature. M. Alexandre Arnoux y exécute un pas neuf. On ne supporterait peut-être pas indéfiniment cette valsehésitation et ces peintures polyphoniques, pas plus qu'on ne ferait exclusivement son repas avec de la moutarde ou du caviar.

J'aime beaucoup les pickles et les entremets de M Alexandre Arnoux. Je ne déteste pas non plus la dinde rôtie.

L'Angoisse et la Volupté, par Yvon LAPAQUELUERiE (Malfère, édit.). Ici l'auteur a rompu avec la manière simple et cadencée qui lui est habituelle et avec ce déhanchement harmonieux qui rehaussait paraît-il, la grâce de la Vallière aux yeux de Louis XIV. Il analyse le cas anormal de deux êtres assemblés par


ie hasard dans l'antre d'une vieille cartomancienne et qui confrontent des vices d'intencité égale mais d'angle différent.

Celui de la femme, limité au corps, finit par gangrener son âme. Celui de l'homme, d'ordre cérébral, corrompt peu à peu son corps. Jusqu'au jour où, insensiblement, tous deux aboutissent au crime. Cette singularité pathologique comporte une philosophie, qu'au long de plusieurs chapitres M. Yvon Lapaquellerie déduit subtilement.

lia Captive nue, par M. Albert GARENNE (Pion, édit.). Roman dont l'affabulation importe peu, mais où l'on trouve une atmosphère et, à la lecture, cet agrément inégalable de notes sur un pays neuf. Il nous a été peu parlé jusqu'à présent de Madagascar. M. Garenne en a pénétré l'âme savoureuse et nous la restitue en visions d'un relief exquis.

lie livre de raison, par Joseph ~DE PESoutDoux, 7 fr. 50 (Pion, édit.). Le livre de M. Joseph de Pesquidoux est écrit dans une langue pleine, aisée et quelque peu indolente. Il décrit agréablement et minutieusement les travaux du domaine agricole gascon. Il se dégage toutefois de ces modernes géorgiques une certaine monotonie qui tient, me semble-t-il, à ce que M. Pesquidoux écrit en propriétaire et en seigneur. Le même sujet a été considéré par l'autre bout de la lorgnette. Guillaumin et Pérochon n'ont eu qu'à dire la peine de l'homme pour être douloureusement variés et humains.

Dans le livre de M. de Pesquidoux il y a une morgue qui ne se soupçonne pas et je ne sais quelle poésie artificielle. Dans Les Creux de Maisons ou dans La Vie d'un Simple, il y a la pitié et la vie tout court.

Ceci dit, je reconnais que de remarquables pages se trouvent dans Le Livre de Raison et que M. de Pesquidoux unit à un rythme sûr une indéniable noblesse de facture.

La lumière de l'aveugle, par FLORIAN-PARMENTiER (Editions du Fauconnier). Les poètes nous ont accoutumé à de mélodieux et subtils airs de Oûte où leurs oreilles prévenues ont vu un sens défini.


Il est rare que l'entendement des tiers les suive jusqu'en leurs méandres métriques et dans le public,. même cultivé, il y a souvent incompréhension. Mais que faut-il de plus qu'une phrase musicale harmonieuse à l'amateur qui cherche un plaisir sans profondeur ? La volupté que nous goûtons à certaines partitions musicales est indépendante de leur signification cachée et tel morceau intitulé Berceuse légère, pourrait, avec la même vraisemblance, représenter Angoisse d'amour ou Brise des Nuits. M. Florian-Parmentier a de la poésie un concept différent et son vers montre à nu la substance intérieure. Par là, plus que par son essai de codification du vers libre, il est révolutionnaire au sens noble du mot. Il tend à cristalliser ces aspirations vers le beau qui sont le propre de l'homme et dont chacun de nous. s'efforce à démêler le sens informulé.

Une belle ivresse lyrique mais dont la fougue se contient, une fantaisie qui se discipline, tels sont dans M. Florian-Parmentier les premiers de ses dons verbaux.

Nos lecteurs trouveront d'autre part trois des plus. belles strophes de La Lumière de l'Aveugle. Georges BARBARIN.

€inq dans ton œil, par Louis LECOQ, grand prix littéraire de l'Algérie (1925) (Rieder, édit.). M. Louis. Lecoq est peintre orientaliste sans le savoir, et cela risque fort d'incommoder M. Louis Bertrand. J'aime mieux dire tout de suite que Lecoq, à l'ordinaire, ne s'en tient pas aux jeux brillants de la couleur. A ses yeux, la combinaison des lignes et des nuances est appréciable quand l'illusion du mouvement, le raccourci des poses, une atmosphère, une ~me s'y révèlent. Par conséquent, ce n'est pas un décor qu'il a voulu brosser ici. Mais pour avoir concentré dans sa pâte les teintes pures des mœurs en la Casbah d'Alger, il a très imprudemment renié la doctrine qui condamne, au pays de saint Augustin, l'hérétique « couleur locale x.

Ce livre curieux relate les légendes et les superstitions qui hantent des âmes simples chez le vieux Ben Melmel. Possesseur de deux épouses, l'une ancienne, l'autre jeune, il subit les querelles de ses. femmes. Les Cinq, les doigts de la main fatidique,.


n'exorcisent, dans la maison, ni le désordre, ni le démon de la jalousie, ni la fatalité. dont M. Louis Lecoq est aussi la victime. Car il était inévitable que Ben Melmel fût trompé par Mimi bent Hassan, sa seconde épouse, et cela sur une terrasse, la nuit, avec la complicité de Sefkali Bourboune, étudiant A la Médersa. Il fallait de même que la première épouse usât de sortilèges pour essayer de détruire l'influence de sa rivale.

Mais après quelques lenteurs, après maints bavardages dont l'ensemble donne la tonalité qui convient à la traduction de ces natures violentes et paresseuses, après des scènes immobiles, d'une intuitive justesse, le drame se précipite, cruel et strident, pour aboutir à l'un de ces compromis où s'atteste une fois de plus la soumission de l'Oriental. aux forces extérieures. Sans doute, l'ouvrage rappelle Goha le Simple par l'extérieur des situations, le geste des Islamisants, geste typique, qu'il ait pour cadre l'Egypte, l'Algérie ou le Maroc. En tous cas, Lecoq échappe au reproche d'avoir été poncif. Sa force dramatique, l'originalité de certaines situations, le style, sont bien à lui. Maximilienne HELLER.

Les Livres qu'on lit et qu'on relit.

La maison de Claudine, par COLETTE (Edition Ferenczi, 2 fr. 50). En publiant dans la collection du « livre moderne illustré cette œuvre si fraîche, si finement ciselée, ornée de bois expressifs, Mme Colette fit un véritable cadeau au lecteur.

Lorsque l'auteur, délaissant une vie un peu tumultueuse et « vagabonde », prendra ses quartiers d'hiver, j'imagine qu'elle ira s'installer dans cette « Maison de Claudine » qu'elle vient de chanter et qui lui est si chère. J'imagine également que son petit livre plein de souvenirs deviendra son œuvre de prédilection, qu'elle le relira comme un bréviaire, tant elle y a mis de gaieté, d'esprit, d'émotion tendre. Quoi qu'il en soit, nous qui sommes aussi les bénéficiaires de cet ouvrage, sachons gré à l'auteur de l'avoir écrit c'est une opinion qu'on ne saurait émettre à propos ,de tous les livres actuels.


La Maison de Claudine est un titre qui renseigne son lecteur. C'est la maison où l'auteur a passé son enfance c'est, en quelque sorte, une de ces autobiographies de choix comme Le Petit Chose ou Le Petit Pierre c'est un livre rempli d'impressions fraîches, de. touches poétiques, de piété filiale. Mme Colette y apparaît en petite fille, dans presque tous les chapitres, mais rarement à la place de premier plan, en comparse le plus souvent ou plus exactement en témoin, en confident, en acteur comique. Bien des lecteurs y trouveront, avec le goût délicieux du passé, des anecdotes qu'ils rapprocheront de leur propre vie d'enfant La Maison de Claudine est un livre .qui charme et qui fait rêver.

Il est impossible de résumer cette œuvre c'est une suite de tableaux et de récits, grâce auxquels nous faisons connaissance avec la famille de MinetChéri, et cela nous vaut de jolis portraits comme les suivants:

Son père

Une petite perception de l' Yonne ne pouvait suffire à maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé d'une jambe, vif comme la poudre ,et a/ye de philanthropie.

Son frère qui a la manie des tombes et des épitaphes .n avait conservé, de la très petite enfance, cène aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. A treize ans, il ne faisait pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort.

Sa sœur aux longs cheveux

Sa chemise de nuit chaste, manches longues et petit col rabattu ne laissait voir qu'une tête singulière, .d'une laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche -sarcas<ue de jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux chenilles soyeuses et, Je front réduit, la nuque, les oreilles, tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait condamné d'avance à l'envahissement des cheveux.

Sa mère sur la fin de sa vie

A soixante et onze ans, l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur temps d'indépendance avant que les plus ma~'neu.c aient poussé


leurs persiennes et pouvait nous conter l'éveil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud la laitière et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.

C'est cette mère surtout qui vit dans le livre, une mère vraiment bonne et sans fausse pudeur et l'on sent tout ce que l'auteur lui doit de franchise, de spontanéité, d'amour pour les humbles et les bêtes. Les bêtes ont rarement été mieux étudiées que par Mme Colette. Elle les a minutieusement observées comme en témoigne le passage suivant

La nuit, vers trois heures, au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première, et buvait jusqu'à satiété. Puis elle remontait, lourde de chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son gréement de soie.

Mais elle a su comprendre aussi les animaux par une sorte d'instinct divinatoire. Les « Dialogues de bêtes sont de petites merveilles d'art et de vérité. Certains chapitres de La Maison de Claudine les rappellent, celui de « la Toutouque » par exemple, la chienne du logis

Nous appréciâmes tous, et surtout moi, petite fille, sa cordialité de nourrice, son humeur égale. Elle aboyait peu, d'une voix grasse et assourdie de dogue, mais parlait d'autre manière, donnant son avis d'un sourire à lèvres noires et à dents blanches, baissant d'un air complice ses paupières charbonnées sur ses yeux de mulâtresse.

Si j'avais une préférence à marquer entre tous ce& chapitres si divers et intéressants, si pleins de fantaisie et de spontanéité, je désignerais sans doute r « Ma mère et les fruits défendus ».


L'es vieilles gens à qui l'on a recommandé des précautions en raison d'une santé qui s'altère ont souvent de ces désobéissances d'enfant qui sont comme un mouvement d'indépendance ou de révolte, en même temps qu'une affirmation de vitalité.

La mère de Minet-Chéri ne peut consentir à ne plus transporter le seau plein d'eau, à laisser à d'autres le maniement de la serpe, de la pioche ou de la bêche et à passer devant l'échelle qui mène à la lucarne du grenier avec l'indifférence des gens qui ont des vertiges et renoncent à l'impossible. La fin de ce chapitre est vraiment préparée par tout ce qui précède Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé dans l'attitude du Mc~eron exercé, raieunie par un air de délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans sa cour. Je voudrais en avoir assez dit et assez cité pour donner à ceux qui ignorent La Maison de Claudine le désir de se procurer cet ouvrage. Il peut prendre place dans une bibliothèque comme un ami sûr qui, sans crainte de verser l'ennui, reprendra de temps en temps la parole.

P. BARRET.

Les Idées et les Livres.

Ritcourt, par Georges DAVID, 1 vol. in-16 de 188 p. Paris, Riéder, 1925, 6 fr. 75.

Le dernier ouvrage de M. Georges David nous offre une nouvelle peinture du paysan poitevin. Son héros caractère de chien semble ne faire qu'un avec son auteur. Tel fils, tel père. En lisant ce livre, nous apprenons les états de service de l'auteur qui veut, lui aussi, dire son mot sur la guerre. Bien que nous partagions les idées de M. David sur l'abominable tuerie, cette partie de l'ouvrage nous a paru un peu usagée. Nous goûtons davantage les notations rustiques du poète et la roublardise bougonne de la mère Bouju. M. David, qui vit au milieu de ses personnages, sait les faire parler et leur trouve, au besoin, des


noms pittoresques (Râpe-l'aiguail). On apprécie les mots « nature x de Vieilours et de Ravion, l'ironie narquoise de Ritcourt.

Seulement, l'orthographe purement phonétique ne facilite pas aux profanes la compréhension d'un langage qui est moins un patois qu'un mélange d'archaïsmes et d'expressions médiévales. Poitevin moimême, je n'ai pas eu de peine à saisir le sens du « parler mirbalais, mais je crois qu'il serait possible d'orthographier ce dialecte conformément à son étymologie.

En somme, ce livre ne dépare pas la collection dirigée par J.-R. Bloch. Toutefois il ne nous a pas séduit comme Bérangère, ni aussi vivement interessé que 7/.Hum~e Tourment.

Les Symétries du français littéraire, par EugèneLouis MARTIN, 1 vol. in-8°, de 290 p. Paris, Presses universitaires, 1924.

Les Symétries de la prose dans les principaux romans de Hugo, même auteur et même éditeur, 1 vol. in-8°, de 132 p., 1925, 8 francs.

Ces deux ouvrages constituent une étude d'ensemble fort complète sur les différentes symétries de la langue française symétries logiques, grammaticales, mélodiques, syllabiques, rythmiques et phoniques, considérées aussi bien dans la prose que dans les vers. M. Martin étudie minutieusement l'art de la symétrie et son rôle dans le français littéraire, agrémentant d'une documentation abondante et judicieusement choisie un sujet assez aride.;L'auteur se livre à de savantes recherches sur la technique du style, et applique souvent les règles de la phonétique expérimentale formulées par l'abbé Rousselot. Nous ne suivrons pas M. Martin dans ses développements symétriques, mais nous recommandons ses deux volumes à ceux de nos lecteurs qui s'intéressent à la phonétique et à la structure des vers français. Le second volume consacré à V. Hugo leur aidera à mieux apprécier le style du grand magicien du verbe. Nous avons plaisir à signaler le travail important de M. Martin, d'autant plus que nous y avons relevé l'influence heureuse d'un savant linguiste, M. Ernault, qui fut aussi notre maître.


Essai sur les rythmes toniques du français, par S.. CocuLESco, 1 voi. in-8< de 128 p. Paris, Presser universitaires, 1925, 10 francs.

Décidément la phonétique est à la mode. On n'a jamais tant étudié les rythmes et les mélodies, tant disserté sur la versification tonique qu'à notre époque de dédain pour la poésie. Pourquoi décortiquer ainsi le rythme ? S'acharne-t-on sur un cadavre ou pratique-t-on la vivisection? Au lieu de carabine habiles à manier le scalpel, peut-être faudrait-il à notre poésie actuelle un praticien de génie capable d'opérer la transfusion du sang. Quoi qu'il en soit,. M. Coculesco analyse les différentes rythmiques,. esquisse une monographie tonique et, après un réquisitoire contre l'alexandrin, fait l'apologie de la versification tonique. Sa conclusion s'efforce de justifierles théories de M. Paul Fort.

Nous avons juste la place de mentionner la savante édition critique de Chryséide et Arimand, tragicomédie de Jean Mairet (1625) que nous donne M. Henry Carrington Lancaster, professeur de l'Université Johns Hopkins à Baltimore. Cet ouvrage,. pourvu d'un glossaire et d'un index alphabétique, est luxueusement édité par les Presses universitaires. de France, 1 vol. in-8". Paris, 1925.

A. BAILLOT. P~P.-S. Dans le d'avril, nous avons contesté une affirmation de M. A. Maurel sur la fameuse lettre de Zola J'accuse. Tout en exprimant notre avis sur la publication de ce document, nous demandions. à l'ancien rédacteur du Figaro des précisions pouvant même infirmer notre thèse. M. Maurel n'ayant rientrouvé à répondre, nous interprétons son silence. comme un aveu. Dont acte. A. B.


Tête de loup, par Zell.

La Bonlfas, par J. de Lacretelle, 9 fr. (N. R. F., édit.). L'Europe galante, par Paul Morand, 7 fr. 50 (Grasset, édit.). Un homme et simple, par André Baillon, 6 fr. 75 (Rieder, édit.). ).

Mourir, par A. Schnitzler, 6 fr. 75 (Rieder, édit.).

Ritcourt, par Georges David, 6 fr. 75 (Rieder, édit.). L'Angoisse et la volupté, par Yvon Lapaquellerie, 7 fr. 50 .(Maifére, édit.).

Ma Klmbeil, par Lue Durtain, 7 fr. 50 (N. R. F., édit.). La Ville anonyme, par André Beuder, 7 fr. 50 (N. R. F., édit.).

Hercule et Mademoiselle, par Pierre Bost, 7 fr. 50 (N. R. F., .édit.).

Le Tarramagnou, par Lucien Fabre, 7 fr. 50 (N. R. F., ~dit.).

Marie du Peuple, par Marcelle Vioux, 7 fr. 50 (Fasquelle, édit.).

Le Messie sans Peuple, par Salomon Poliakov, 7 fr. 50 .(N. R. F., édit.).

J'al acheté cette femme, par Léon Deutsch, 7 fr. 50 (Grasset, édit.).

Saint Paul, par Emile Baumann, 8 fr. 25 (Grasset, édit.). La Maison du Fou, par Louis Artus, 7 fr. 50 (Grasset, édit.). La Maison du Sage, par Louis Artus, 7 fr. 50 (Grasset, édit.) Les Larmes du cœur, par François Marino, 7 fr. 50 (Figuière, édit.).

L'homme fragile, par Georges André-Cuei, 7 fr. 50 (Pion, -édit.).

Un Pénitent de Furnes, par Henri Davignon, 7 fr. 50 (Pion, 'édit.).

De l'Algérie au Dahomey en automobile, par Henri de Kerillis, 10 fr. (Pion, édit.).

La Vierge Marie, par Louis Coulange, 6 fr. 50, collection Christianisme (Rieder, édit.).

BIBLIOGRAPHIE. L'Eternel Sillen, roman de retour à la terre, de M. Auguste Chauvigné, dont nous avons annoncé la publication, vient d'obtenir le prix de la fondation Maujean, l'une des plus hautes consécrations de l'Académie française. Le 3" mille est en vente chez tous les libraires et chez J.-B. Baillière, éditeurs, Paris (le vol. de 220 pages, broché < francs).


LA REVUE DES PERIODIQUES ET DES LIVRES

A l'Œuvre. Les perdus héroïques et l'enfance. I! faut dire qu'assez souvent il y a dans l'héroïsme en puissance des adolescents de l'idéalisme et du désintéressement. Certains sont résolus à ne risquer beaucoup que pour, en échange, obtenir beaucoup. Mais cet état d'esprit n'est pas le plus fréquent et l'héroïsme des jeunes gens est, dans beaucoup de cas, exempt de tout calcul. Chez les jeunes filles surtout, on trouve des âmes brûlantes, vouées d'avance au sacrifice et au don absolu de soi.

Le rôle des parents, en ces conjonctures, n'est pas très facile. D'abord les enfants sont farouches. Ils sont à une période où ils éprouvent moins que précédemment le besoin de se confier. La contrainte leur pèse l'obéissance leur déplaît. Désireux d'aSirmer leur personnalité, ils s'affranchissent volontiers de la tutelle des parents. D'autre part, à mesure qu'ils sentent que leur mentalité se transforme, une certaine timidité les retient de l'avouer.

Il faut beaucoup de tact, un doigté infini pour obtenir leurs confidences, simplement leur confiance. D'autre part les parents, comme nous le disions plus haut, ont pu se laisser aller, au contact de la vie, à quelque nonchalance ils ont peut-être relâché le contrôle que, plus jeunes, ils exerçaient sur euxmêmes leur énergie s'est affaiblie, leur activité ralentie. Comment, dans de telles conditions, ne seraient-ils pas gênés, pour conseiller des jeunes gens tout bouillonnants d'ardeur, tout pleins de nobles ambitions ? 2 Et il est des conseils que ces jeunes gens n'accepteraient pas, un « ton » surtout qui les éloignerait. Il est peu sage de venir parler « d'expérience » ou de


« leçons du passé à de jeunes êtres dont l'ambition est de créer quelque chose de nouveau, de frayer des routes inconnues. Ce qui fait que l'histoire du passé (qu'on prenne cette expression dans son sens le plus large ou le plus étroit) n'a jamais guère instruit personne, c'est que personne ne croit que le présent puisse jamais reproduire le passé et que, surtout, chacun est persuadé que son action à lui sera trop puissante, trop originale, pour que n'importe quelle leçon puisse s'appliquer à lui à des jeunes gens ardents, ambitieux, confiants dans leurs forces, les leçons de l'histoire et celles de l'expérience risquent fort d'apparaître comme des contes de nourrice. Mais, ces remarques faites, il y a, pour des parents habiles, et, au bon sens du mot, modernes, une œuvre intéressante à accomplir.

Cette œuvre est de favoriser chez leurs enfants les tendances héroïques (bien plus d'empêcher que leur enthousiasme pour les tâches élevées ne soit qu'un feu de paille) et de leur faire comprendre en quelles conditions la vie permet que se manifestent les vertus héroïques.

Avant tout, que les parents se rendent dignes d'être, en ces sujets difficiles, les conseillers de leurs enfants. Qu'ils montrent à leurs fils et à leurs filles qu'ils savent les comprendre, qu'ils maintiennent avec eux et avec elles le courant de confiance que, parfois, les années interrompent. Tout en se réservant sur eux une autorité nécessaire, qu'ils sachent être, au moment voulu, le frère, la sœur aînée de leurs enfants adolescents qu'ils n'essaient pas de les juger avec des principes trop vieux, mais qu'ils s'efforcent de saisir quelles raisons les font agir, au nom de quoi ils jugent, quels sont, à eux, leurs « critériums Surtout, qu'ils se départent à l'égard des enfants d'un scepticisme qui les blesse qu'ils aient l'air d'avoir foi dans leur courage, dans leur audace qu'ils ne sourient pas à l'avance, avec un air de supériorité, à l'annonce d'un projet hardi.

Et d'autre part, que les parents ne s'installent pas trop tôt, si l'on nous passe l'expression, dans les pantoufles du bien-être, dans celle des habitudes. Qu'ils ne se contentent pas trop tôt d'une vie sans risque et sans nouveauté. Que, même devenus pères ou mères de plusieurs enfants, les parents tentent


de nouveaux efforts qu'ils s'éveillent chaque jour avec l'idée bien arrêtée de faire mieux que la veille qu'ils se tiennent au courant des idées récentes qu'ils revisent parfois leurs opinions qu'ils se renouvellent fréquemment au point de vue spirituel qu'ils ne laissent pas à leurs enfants la possibilité de se croire supérieurs à eux par l'initiative, par la volonté ou par l'intelligence.

li'Europe galante, par Paul MORAND. Le Musée Rogatkine (Grasset, édit.). Ce fut une femme de ménage qui les dénonça au Guépéou, la Sûreté générale, moyennant une bouteille de bière. Elle travaillait en journée chez Rogatkine, une fois par semaine, pour faire la lessive. S'étant attardée un soir, elle sentit une odeur de chair brûlée elle eut la curiosité de pénétrer dans la partie la plus reculée de l'appartement et de regarder par le trou de la serrure du cabinet de M. Rogatkine, dont l'accès lui avait été toujours interdit.

D'après sa déposition, la pièce était éclairée de cierges. Le maître et sa gouvernante se trouvaient là, tout nus. Le vieillard avait couronné d'épines sa perruque. Devant la cheminée allumée, elle vit, pendus à des fils de fer, douze chats noirs, morts. enduits de pétrole, et qui commençaient à brûler par le bas. Chacun d'eux portait autour du cou un écriteau sur lequel, en gros caractères, se lisait le nom d'un des commissaires du peuple. Il y avait un chat Tchitcherine, un chat Lénine. M. Rogatkine tisonnait le feu avec une vieille épée. Sa compagne dansait sur place une danse sauvage et récitait des incantations contre les dirigeants soviétiques. La femme de ménage avoua que, d'elle-même, elle n'aurait pas osé dénoncer ses maîtres, tant elle redoutait les sorcières, mais la mort de Lénine étant survenue dans la semaine, elle avait été poussée par son mari à faire cette déclaration.

M. Rogatkine et sa gouvernante furent arrêtés. La maison fut nationalisée et devint un musée de quartier. Quant à la femme de ménage, elle fut blâmée, pour avoir ajouté foi à ces contes d'enfant. L'Instruction l'obligea à suivre des cours, où on lui enseigna que le démon n'existe plus et que le surnaturel n'est que du naturel pas encore expliqué.


Un homme si simple, par André BAILLON. Préface (Rieder, édit.). J'ai un ami. Il est chimiste un beau cerveau de savant.

Un jour, comme il dînait, un petit pois roula par terre hors de son assiette. Ce n'est rien, un petit pois. D'abord, il ne le remarqua pas. Puis il y pensa. Puis il s'inquiéta. Puis il se tourmenta. Puis il voulut savoir où ce petit pois avait roulé par terre hors de son assiette ?

Il quitta sa place et se mit à genoux sous la table. M'ami que fais-tu ?

Rien 1 Je cherche un petit pois.

Laisse donc.

Non je veux trouver le petit pois qui a roulé par terre hors de mon assiette.

Sa femme pour lui plaire, ensuite la servante, se mirent à genoux pour chercher avec lui ce petit pois roulé par terre hors d'une assiette.

A un moment quelqu'un accrocha la nappe. D'autres petits pois, beaucoup de petits pois, roulèrent par terre hors des assiettes. Le chimiste ne s'en soucia pas. Il marchait dedans, en faisant de la bouillie. Ce qu'il voulait, c'était le premier petit pois tombé par terre hors de son assiette.

Un pauvre homme dans ce livre, s'arrache, non sans douleur, de rouges morceaux de vérité. Il cherche son petit pois.

La Captive nue, par Albert GARENNE. Un Orage à .Madagascar (Plon, édit.). Brusquement, l'atmosphère inerte et étouffante fut traversée d'un court frisson, que suivirent quelques minutes de torpeur. Puis, comme si quelque porte colossale se fût soudain ouverte dans la muraille hermétique de l'horizon, un souffle impérieux accourut de l'Orient, courbant tout sur son passage. Ce fut le signal d'un nouvel acte dans la tragédie céleste. Tandis que le fracas de la foudre redoublait et que les éclairs se précipitaient sans arrêt, incendiant tout le firmament tragique, la pluie, qui semblait retenue jusque-là par un charme au flanc des nuées pesantes, se déchaîna avec une violence inouïe et fouetta brutalement les visages, aux souffles contrariés de l'ouragan. Une immense trombe souleva et secoua l'atmosphère à l'immobilité précédente succéda une agitation frénétique à laquelle le roc


lui-même semblait prendre part. Au milieu d'un tumulte forcené, la nature entière était comme prise d'un accès de delirium tremens. Roulement assourdissant de la pluie couchant les herbes, rugissements du tonnerre répercutés au sein profond des nues, plaintes rauques ou grondements farouches du vent enfilant les ravins, cris aigus, clameurs infernales, retentissements déchirants des décharges électriques multipliées par les échos.

Le livre de raison, par Joseph DE PESQUIDOUX (Plon, édit.). Les blés sont abattus. La face de la terre est changée. Le rayonnement, l'étincellement des blés mûrs s'est éteint. Entre les étendues vertes des prés et des landes, les pièces de maïs aux sillons empanachés, au pied des murailles ombreuses des bois, ils oscillaient en jetant de longs éclairs d'or, enflaient des vagues lourdes qui ne croulaient jamais, comme contenues par des rives aériennes, et roulaient un bruit léger de marée, un bruit métallique où se révélaient la sécheresse des tiges et la densité de l'épi. Ou bien ils flamboyaient, immobiles, comme enchaînés sous l'astre à pic, et pétillaient dans l'air blanc qui dansait, parcourus d'on ne sait quel soupir brûlant venu du fond de leur sein incendié. On allait les écouter bruire, on allait contempler ce balancement ou cette stagnation féconde, on entrait jusqu'aux bras dans leurs flots épais pour en mesurer la crue et pour en supputer le rendement, et les yeux riaient d'aise devant tout ce pain étalé sur la terre nourricière. lia lumière de l'aveugle, par FLoniAN-PA.RMENTIER.

Et peu à peu le fond des vals

S'ouate de vapeurs bleutées,

Les cimes, chefs altiers, ceignent l'or des frontals, Les ombres, soudain révoltées,

Fuyant le pied des arbres, vont en s'allongeant, Les cloches des troupeaux signalent leurs passages, Le ciel en l'eau du lac verse des pleurs de sang, Et dans la cité des nuages

De palais en palais

Se propagent les incendies

Puis vient la paix

Et se taisent les rhapsodies.


Un dernier battement agite le buisson.

Un point d'argent paraît au-dessus du grand hêtre. Une lampe pique l'écusson

D'une fenêtre.

«%

Or tout cela n'est qu'illusoire

Nous sommes des hallucinés

Et ces trésors imaginés

Sont un mirage provisoire.

Rien n'existe de tout ce qui se montre à nous Nos sens ont ce pouvoir étrange, et ce mensonge, De nous prosterner à genoux

Devant les moires d'un beau songe,

Et cette lumière dont s'éblouit

Notre vie éphémère

N'est que l'artifice inouï

De l'apparence unie à la chimère.

Mais la lumière est ailleurs 1

La lumière véritable,

C'est au profond des meilleurs

Qu'elle vibre, inaltérable.

La lumière est la substance de l'amour

Elle est l'essence de l'âme

C'est en soi qu'on sent vraiment poindre le jour Quand on a le cœur brûlant, comme une flamme, Et que sur soi

Flotte l'oriflamme

De~ sa foi.


10 T! f! T? 'm) ~?

K ii V 1 il K El

par Georges BARBARiN (/)

LE BAC

Cuvette rectangulaire et mal équarrie, il est, en effet, le bac.

H démarre d'un ponton avec une lenteur tranquille. De loin son câble a l'air d'un fil.

Les charrettes de foin ne lui pèsent pas lourd au derrière.

<-

«

Quand on veut prendre !e bac on est toujours sur le bord d'en face c'est perdre clameurs et gestes que d'appeler le passeur.

H est au diable, quelque part, à moins qu'il ne muse en sa maisonnette et ne vous contemple, ironique, par !'ceil borgne de son judas.

Celui qui sait attend paisiblement, ménager de salive et d'haleine. Le temps et la chance travaillent pour lui.

Un client. Deux clients. Le passeur sort, automatique.

Pour trouver la clef du bac I! faut au moins être trois.

LES PONTS

La rivière comme un harnais, porte les ponts sur son dos.

LA


Le pont de pierre, l'enjambe à grandes arches. Il est trapu, parfois bossu.

Le pont de fer est noir et tend sur les piles éclatantes sa broderie grecque. En son tunnel à clairevoie se déchaîne le tonnerre des trains. Sur la rra!cheur de i'eau il asseoit sa géométrie. II a la grâce d'un théorème dans un recueil de sonnets.

Le pont de fil accroche ses torons à la sveltesse des pylones et déroule, de courbe en courbe, son profil aérien.

Le gel d'hiver poudre et blanchit sa dentelle délicate et les festons de son tablier.

Il a l'air suspendu à des fils de la Vierge.

Le seul pont que j'aime est le vieux pont de bois. Il n'est pas large pour y passer, il faut se faire des politesses. Pas jeune son bois ridé se fendille douloureusement. Pas solide il fléchit et tremble de vieillesse. Pas beau sa face camuse est rongée par le soleil.

Mais lui seul fait vraiment partie du paysage. LE MOULIN

Il existe des moulins fous qui tournent à tous les vents sur le faîte des collines. Même ruinés, là-haut, l'orgueil les possède encore.

D'autres, discrets, moussus, ont pris racine dans les coudes de !a rivière et, bon blé, bonne journée, font leur œuvre modestement.

La rivière a divisé ses bras sous l'effort de ces castors industrieux: les hommes. Perrés, vannes, canaux ligotent son ardeur. De son bélier mouvant elle pèse sur les issues, prête à fuir entre les palettes par bonds sonores et écumeux.

Toute l'aire du moulin est emplie du bruit des eaux remuées jaillissement de cataracte sous la


roue, nappe d'argent splendide au seuil du déversoir.

De la rivière battue s'élève une vapeur de fines gouttelettes. Quand le soleil en traverse les mailles l'haleine de la rivière s'abat en filet d'or sur les prés.

Les alentours sont pleins du grondement de la meule et de l'oraison des menthes sauvages. Sous ses toits poudrés de cendre fine, le moulin a l'air abandonné. Pourtant si je me penche à l'intérieur j'aperçois le meunier, tout de blanc vêtu, qui célèbre les mystères de la farine.

LES BATEAUX

Engourdis par les longs hivers, le long des anfractuosités de la rive, les bateaux attendent la belle saison sous leurs habits déteints de l'an passé. Les crues, les épaves, les glaçons ont, tour à tour, excorié leur ligneuse carapace. Les soleils ont rissolé leurs bordages et les pluies gondolé leurs planchers. En serviteurs patients, ils sont demeurés sous l'injure du ciel, attendant le bon plaisir de l'homme. Et voilà qu'aux premiers souffles du printemps une main secourabte vient sonder leurs blessures et panser leurs maux.

Leurs grands corps ont été tirés de l'eau sur le sable attiédi des berges. Bateaux blancs, bateaux bleus, bateaux rouges, bateaux jaunes sont retournés comme des crêpes de carnaval. Ils ont le derrière goudronné les gouvernails leur font de courtes et étroites queues.

D'habiles chirurgiens curètent les parois atteintes de gangrène les organes usés sont remplacés par des neufs. On leur applique des cataplasmes d'étoupe


et le badigeonnage préservateur des coaltars. Dès qu'ils ont sur les flancs la drogue noire et sirupeuse, une vigueur nouvelle se fixe dans leurs bois. Les peintres, du sein des pots gluants, extraient, à la pointe du pinceau, les. tonalités claires et les minces filets des bordages. Ils font aux bateaux des caresses sur les longues échines et leur prodiguent de petits chatouillis dans les coins.

Ah sur les chantiers qu 'ensoleille mai en fleurs, la bonne odeur de térébinthe Chaque jour une parure est terminée et chaque jour un nouveau lancement.

A l'entrée de l'été ils sont tous là, nichés par deux, par quatre, par dix, dans les remous et dans les échancrures des berges des gros, des longs, des minces, des ventrus, de gros pères plats et tranquilles, des canots à quille, sveltes et fringants. Hors des villes sont les bateaux plébéins, toues paysannes aux côtes saillantes, plateaux de pêcheurs aux innombrables ustensiles. Ils peinent en grinçant !e long des joncs frissonnants et des grèves désertes tandis que parfois, auprès d'eux, glisse avec !égèreté. dans le balancement harmonieux de ses formes patriciennes, un skiff étroit et long comme un fuseau d'acajou.

Les ancêtres, usés par l'âge, somnolent à demiabandonnés, rongeant leur attache sous le vent et sous les pluies. Les mousses parasites les envahissent en lèpres verdâtres l'eau submerge insensiblement leurs planchers.

Et c'est, de temps à autre, pour l'un d'eux !e lent et définitif plongeon dans les vases du fond de la rivière, nécropole accueillante et silencieuse des vieux bateaux.


LA BAIGNEUSE

Laissant au bord sa terne chrysalide, la baigneuse a dressé son corps demi-nu.

Sur l'avant de la barque elle se profile et lève au ciel ses bras dorés.

La voici disparue dans une écume soulevée, cherchant le cœur froid du courant.

Sa tête, boule vivante, rit au niveau de la rivière et, sur l'eau immobile, courent en gerbe rénéchieles javelots de ses cris frais.

LE CANOÉ

Ailes battant sous le soleil, on dirait de loin une libellule, au grêle abdomen d'acajou.

La pagaie rythmique va et vient, se relève et s'abaisse, et trempe alternativement dans la rivière et dans le ciel.

Mélisande accourt souplement, sur son escalier liquide aux marches de cristal, batelière en cheveux blonds, jeune fille ou jeune femme, à la voile d'un sourire, au moteur de ses bras nus.

Les yeux fermés j'écoute encore le froissement de. son manteau soyeux. Puis il ne reste plus que les plongeons lointains des pales comme si quelque fée courait à grands pas sur l'eau.

LE CANOT A PÉTROLE

~j-

De loin en loin le silence de l'eau enregistre un bruit de moteur qui ronronne.

Est-ce la batteuse en quelque ferme ? Une auto


là-bas, sur la route ? Ou très haut dans le ciel, un avion?

Le déroulement des explosions se poursuit et ~accélère, on regarde de toutes parts et rien ne vient.

Si, pourtant. Au ras du flot, quelque chose descend la rivière. On dirait un canot qui s'emplit par l'arrière et dont la proue se cabre hors de l'eau. L'engin surgit, tout secoué, pétant comme un tonnerre et laisse après lui, sillage et bouillons <T écume, une traîne en éventail.

Le tintamarre a passé, labourant de son soc la rivière. Les sillons liquides nés sous l'étrave portent aux bords le tumulte des ressacs.

Mais déjà !e monstre a disparu, dans un décroissement des borborygmes métalliques. H ne demeure que la rivière énervée et la barbare odeur du pétrole -sur les eaux.

MARECAGES

LE MARAIS

Le marais est le parent pauvre de la rivière. Il est aussi son voisin.

Une ou deux fois l'an la rivière lui fait visite, apportant de l'eau vive et du' frai nouveau. Le marais couve les alevins, les chauffe, les engraisse et, dès la première crue, restitue à la rivière ses petits.


Poissons ne retrouveront, dans leur vie aventureuse, la tiédeur et l'oreiller de vase de leur père nourricier.

Au creux sauvage d'un bosquet d'ormeaux le marais semble un étain immobile. L'été le rapetisse et l'encadre de la barbe des joncs.

Issus des profondeurs les nénuphars affleurent et, de semaine en semaine, allongent leurs radeaux verts.

L'oeil unique du marais est voilé par la taie des herbes.

Sous le velum aquatique la vie pullule dans les. fonds, gardons, perches, brèmes, dards et d'abord les autochtones tanches et poissons-chats. Les poissons habitent le dessous le dessus est cour de grenouilles elles y mènent aux heures tièdes un charivari d'enfer.

Moustiques et cousins s'élèvent en vapeurs légères, dans l'air vibrant de libellules, de guêpes et de taons.

Le soleil digère les clameurs de mille vies exaspérées et pompe sur le marécage l'odeur âpre et. magnifique des humus.

LA TANCHE

La virago du marécage.

Elle porte une robe d'écailles fines, couleur de vert de gris et de vieux jaunets.


Dès l'automne elle s'enfouit entre deux matelas de vase. Elle y dort tout l'hiver confortablement. EUe ne se lève qu'au printemps, dans l'eau tiède, avec la fringale.

Son long jeûne apaisé, elle noue ses fiançailles. Les mâles lui donnent des sérénades dans le lit des roseaux.

Il s'en passe de belles sous les herbes agitées. On se roule, on se trémousse, on se lutine, on s'ébat. La mère tanche va devant, comme une petite Me.

Qui la reconnaîtrait en août dans ce vénérable poisson de trois livres, circonspect et méfiant ? Son museau jaune rougit encore au souvenir des amours passées.

A l'ombre verte d'un nénuphar, elle fait la sieste sous son parasol.

LE POISSON ARC-EN-CIEL

On l'appelle arc-en-ciel depuis qu'il s'habille avec les couleurs du prisme. Mais le spectre luimême est moins éblouissant.

En pourpoint vert, bleu, jaune, vermillon, jockeys violets, gilet jonquille, il a les oreilles écarlates et j'cel! de jais sous des lunettes d'or.

S'il n'était petit, rond et plat i! serait !e plus beau des porteurs de nageoires.


Il traîne sa bosse avec arrogance et zigzague à coups de godille entre deux eaux. n'a pas de fréquentations parce qu'il est glouton, égoïste et qu'il pique.

On le regarde malgré soi, à cause de sa parure éclatante, mais les petits poissons lui font la nique, entre les herbes, parce qu'il dort de travers. LE POISSON-CHAT

Le pourceau du marais, le fossoyeur des vers, le poisson cloaque.

A cause de ses moustaches gluantes, on le surnomme « chat

Il s'habille d'une gueule en sifflet, d'une queue en spatule et d'un ventre de vieil ivoire. Sous l'éventail de ses nageoires il dissimule des poignards à cran d'arrêt.

Il explore tout avidement de ses petits yeux de taupe, avalant jour et nuit vers et vase entremêlés.

On le pêche comme on le veut sans qu'il goûte ce qu'il avale. La concurrence vorace de ses frères le met en perpétuel appétit.

Dès qu'il est dans le panier, il éclate de nourriture et, gonflé, pansu, hideux, se corrompt avant d'être mort.

LE HANNETON EN PÉRIL

Sur une feuille de nénuphar vient de choir le hanneton, cet imbécile.


Il réfléchit une minute, en son île plate, devant l'immensité du marais.

Le voilà tout de même reparti, d'une allure courageuse et décidée. Il traverse la feuille de toute la vitesse de sa bedaine, arrive sur le bord d'en face et tombe à l'eau.

Il s'ébroue, se cramponne frénétiquement à la palette verte et, par un rétablissement héroïque, se hisse sur le radeau.

Affamé de sécurité, i! ne perd pas une seconde. H s'éloigne à toutes jambes de l'élément perfide, arrive à l'autre extrémité de ia feuille et retombe à l'eau.

Nouvelle noyade, nouveau rétablissement sur !e nénuphar-bouée. Nouvelle course éperdue, nouveau plongeon.

Tout le jour il fera la cabriole, magnifique de bêtise obstinée, jusqu'à ce qu'un chevesne, intéressé par sa pantomime, le mette brusquement, d'un coup de gueule, en lieu sûr.

FIN

Le gérant F. GRISARD.

Imprimerie AIen~onnaiM, U, rue des Marcheries, Alençon


PETITE VILLE

LES VIEUX

Ce sont les vieux, chenus, branlants, aux mâchoires en castagnettes,

avec leurs casquettes à pont, leurs pattes d'oreilles, leurs melons gras.

Ils vont cahin-caha, mal boutonnés, reniflant des prises,

la goutte au nez.

«~

Lézards frileux, ils chauffent dans les rais de soleil leur fragile carcasse.

Hochant la tête, ils ruminent des puérilités dans leurs cerveaux.

Sur les bancs des squares ils s'asseyent, trois par trois, chevrotants et graves,

casqués d'ivoire et barbus d'argent.

$ #

Ils sont gonflés de souvenirs dont la liqueur leur monte à la tête.

Ils les dégustent dévotement entre eux.

Les pleurs leur viennent aux yeux en rapide et continuelle ivresse.

Ce sont les vieux.

LA


LE DIMANCHE

Le dimanche provincial porte un manteau de tristesse. Il la doit à ses volets clos.

C'est la bonne journée pour les humains en servitude, condamnés au long des semaines à tourner la meule de la faim. C'est le plus laid des jours pour qui n'a rien à faire. Le repos n'a toute sa valeur qu'en face du labeur d'autrui.

Vingt-quatre heures de liberté, merveilleuse et divine aubaine 1 A mesure qu'on l'utilise elle fond entre les doigts.

Le samedi soir est de beaucoup la meilleure partie du dimanche.

Le dimanche, les beaux habits sortent des limbespenderies. Les gens songent à faire peau neuve, à brosser leur air et leurs mains.

Quelque chose d'inaccoutumé frétille dans l'aube dominicale.

Il y a bottines du dimanche et souliers des jours les neufs à l'honneur, les vieux à la fatigue. C'est l'histoire des gens et celle des souliers.

Les chaussures ont les pieds qu'elles méritent.

Etre libre ne suffit pas, il faut se le prouver. Chacun a son plaisir particulier qu'il avale comme une proie sports, offices, cabarets, concerts. Mais tous vont au spectacle gratuit, la promenade.

La belle et bonne chose que de sortir endimanché 1 Mainte ouvrière en a rêvé dans la semaine. On fait assaut de robes, de tailleurs, de manteaux. On habille ses cheveux, on déshabille ses jambes.


Les yeux jaloux et durs ont des croisements brefs battements d'aciers et bottes entrecroisées. Si les femmes étaient des loups.

>1<

Le jeu consiste à parcourir le mail d'un bout à l'autre puis à revenir incessamment sur ses pas. Cela s'appelle faire la fourmilière. Tous se frôlent, du bout des antennes, en passant.

La foule sent les parfums et les étoffes neuves. Jacassements, débinages, potins.

Les promeneurs n'ont plus leur voix de la semaine. Oubliés le bureau, la cage, le comptoir.

Ne pouvant être quelqu'un on aime à être quel-.que chose on assume, pour trois heures, l'aisance, l'esprit, le chic,

jusqu'au soir où, le corps brisé de lassitude, jambes en laine et l'estomac creux, on se retrouve dans le médiocre,

comme devant,

LA VIEILLE FILLE

Entre un pot de basilic et son chat aux prunelles d'or la vieille fille surveille les alentours par la fenêtre entrebâillée.

Sa maison, décrépite et ridée, se ratatine tous les jours comme elle et l'environne, toutes jalousies baissées, d'un mystérieux clair obscur. Les meubles, d'un archaïsme puéril, usés aux coins, polis par des frottements séculaires, alignent au long des murs leur ossature rébarbative. Le carreau est humide et froid. Ocre uniforme sur les papiers il y a longtemps que les guirlandes se sont effacées. Elles ont disparu de chez la vieille fille avec sa jeunesse, avec son prin-


temps. Point de fleurs, point de rubans. Des panaches de l'an passé sèchent dans un vieux vase. La table ronde du milieu porte son tapis à la façon d'une robe antique dont la frange balaie pudiquement le sol. Et partout, sur la cheminée, sur le bahut, sur la table de rotin, la console, la petite étagère surgissent, fourmillent, s'enchevêtrent, baroques et tourmentés, de tout âge, de toute couleur, de toute forme, si divers et si naïvement pareils dans leur cocasserie touchante, les mille riens, coquillages, porcelaines, joncs tressés, les bibelots qu'elle appelle des souvenirs.

Un air glacé monte vers le plafond bas dans cette chambre à l'odeur fanée. Le logis de la vieille fille sent la lavande, la pomme reinette et le tombeau. Le foyer est-il éteint ? `1

Non, parmi les cendres attiédies de l'âtre, voici, derrière les griffons des chenêts de fonte, deux tisons qui confrontent leurs dernières lueurs. II reste encore de vagues étincelles mais nulle chaleur ne se dégage de ces pauvres restes. Présent muet, passé indéchiffrable, comme son foyer la vieille fille semble en léthargie. Et cependant, pelotonnée sur sa chaise de la fenêtre, sous le triple fardeau de mantilles superposées, seule, les pieds sur la chaufferette et dans un état de mort apparente, elle observe, d'un cceur alerte et d'un œil aigu.

Qui dira l'incroyable jeunesse des vieilles filles ? 2 La pensée vierge de spéculations audacieuses, elles conservent l'armature intérieure des premiers ans. Chasteté, frugalité, puérilité sont leur chevet farouche.

N'ayant épuisé ni les désirs, ni les passions des hommes, elles ressemblent à ces champs que nul n'ensemença et dont l'humus fécond s'évertue en floraisons sauvages et stériles.

La jeune fille est le sphinx ignorant sa propre


énigme. La vieille fille est le sphinx impénétrable qui n'a plus de secret.

Son épargne d'amour, magot pudiquement caché de tant d'espérances déçues, s'épanche en flux impérieux sur le plus vain objet. Devinera-t-on jamais la puissance d'affection nuancée et délicate qu'elle dissimule sous un manteau de sécheresse ? Presque toujours, au plus profond d'elle-même, elle berce de menus biens discrets qui furent, hier ou avant-hier, l'unique et fugitive lueur de son existence et elle se complaît à égrener au fil de la pensée les attendrissantes reliques du passé.

Le cœur des vieilles filles est jaloux comme un tabernacle.

LE PATISSIER

L'ennemi personnel du diabète.

Il accroche les timbales et file les sirops. Il aiguise les menus harnois des bouches féminines, fait cuire dévotement les petits péchés masculins.

Ses procédés sont variés comme des combinaisons chimiques ses formules sont rigides comme des équations.

Ce fabricateur crée n'importe quoi avec du beurre, des œufs, du sucre et. de la farine. Sculpteur, il cisèle des reliefs, des cannelures architecte, il édifie des pâtés. Décorer, onduler, gaufrer, polir, friser, voilà sa vie.

Entre le four et la glacière, il est maître du chaud et du froid.

Il met les intestins en confiture et les estomacs en papillottes.

Ses clients sont pareils aux sables de la mer ronds, longs, jaunes, innombrables gourmands impudiques, gourmets sournois.

Le pâtissier serait pleinement heureux s'il n'était contraint de faire de la pâtisserie. Son âme s'étiole


dans la vanille, son esprit se confit dans le marasquin.

Il jouit d'un prestige éterne! il s'adresse aux défauts des hommes. Les regards le suivent avec convoitise, les nez le reniflent avec componction. Quand il lève le petit doigt toute la ville a l'eau à la bouche.

L'ESPAGNOL

Des bandes rouges verticales sur une devanture jaune serin. L'étendard de sa nation sert de housse à son échoppe. Vieux, broussailleux, il est le dernier partisan de Don Carlos. Mais il a perdu l'habitude de se draper dans une ficelle.

Les enfants aspirent aveuglément l'odeur exotique de son étal citrons, oranges, cédrats, grenades et chapelets de cacahouettes.

Ses tonnelets précieux sont de xérès, d'alicante et de vin muscat.

Dans la boutique poisseuse rôdent les senteurs d'Orient, voluptueuses et chavirantes.

Sous ton complet sordide, à quoi penses-tu frère des toréadors ? Ton fricot aux piments bouillote entre deux régimes de bananes et dans sa fumée tremblottante dansent les fantômes des pays du soleil.

A l'ombre de tes sourcils charbonneux, ton œil est plein de manteaux bariolés, de bannières bde soie et de Sévillannes en mantilles.

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On retrouve les flammes de l'inquisition dans~ses prunelles allumées.

Il n'a point de parents, point d'amis, point de maîtresse.

Il est l'Espagnol

LA TURQUE

On l'entrevoit derrière un rempart de nougats, à créneaux de caramels mous et mâchicoulis de papillottes. Des fortifications de chocolat et des fossés de cacahouettes la protègent du contact des infidèles et de la souillure des roumis. Manteau jonquille et turban vert, elle est vraiment la fille du prophète. Ses yeux noirs en amande brasillent sous son front doré.

Les chalands la désirent en secret, à cause de son type étrange et de son exotisme. Les potaches font débauche de grenades dans l'espoir de frôler ses colliers de sequins.

Quel occidental ne rêverait de l'Orient, près du comptoir aux senteurs de piment, de musc et de rose ? La belle sarrazine sinue parmi les cassolettes sa marche évoque des cliquetis de cimeterres et le glissement voluptueux des houris.

Ne la dirait-on pas sortie des Mille et Une Nuits pour nous vendre la confiture d'œillet contre des lacs et des roupies ?

Dût Mahomet, dans la Kasbah, en frémir sous sa pierre noire, la Turque est originaire de Romorantin.


LE CIMETIÈRE

Sur le versant de la colline, enclos paisible aux tombes alignées, il est bien le champ du repos. Les pins y dressent leurs cônes en prière entre les torches noires des cyprès. Des ifs jaillissent, de-ci, de-là, comme des flammes immobiles. Feuillages sombres, feuillages clairs se marient dans l'enceinte des murs blancs.

Le silence du cimetière est celui d'un temple après les offices. On cherche instinctivement la voûte audessus de sa tête et l'on s'émerveille de n'apercevoir, sur les cariatides funéraires, que l'immense plafond du ciel.

Les quartiers se dessinent, à droite et à gauche, avec leurs boulevards, leurs rues et leurs allées. Il y a ceux du centre et ceux des faubourgs. Voici même le quartier des pauvres avec son terrain inégal et ses tombes avarement serrées.

Sous les édicules chamarrés sont les riches. Sous les tertres imprécis sont les gueux.

La douleur humaine se pare de colifichets comme si, désespérant de sa durée dans le souvenir, elle essayait de se perpétuer dans la matière couronnes, stucs, portraits, calices de porcelaine. Sur les dalles pesantes s'amoncellent les vases et les regrets. Les fleurs, en jonchées mélancoliques, ont seules une tristesse sincère. Leur encens exhalé elles meurent comme les humains.

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Le fossoyeur habite la cité des morts avec une indifférence sereine.

Il cultive le cimetière, jardin mélancolique, sans méditer sur les tombeaux.


Il est un desl seuls que le fantôme de la mort trouble à peine et nulle spéculation ne rôde en son esprit lorsque peinant dans la profondeur de la fosse il se trouve au niveau des morts.

La nuit seule, le silence des vivants restitue au lieu sacré son véritable caractère.

Dans le frissonnement des rameaux que le vent harmonise s'élève, d'une tombe à l'autre, le mystère des chuchotements.

Sanglots des couronnes, grincements des croix, il semble que tout s'emplit d'une vie étrange et que, soupirs, frôlements, murmures sont l'immense balbutiement des esrrits.

(A suivre.)

Georges BARBARIN.


M~7' DE FAVEUR

A MonsSeur Be F~aréchat Joff~c de l'Académie française.

Mon cher Confrère,

Depuis le jour que vous entrâtes au sein de l'illustre compagnie vous acquîtes sans vous en douter une autre personnalité. Souffrez sans plus de façon, immortel, que l'on vous discute.

Saint Georges et saint Michel me préservent d'épineux terrains où les fils sont barbelés de tactique ou de stratégie Laissons l'art militaire de côté et bornons-nous à l'art tout court.

Au milieu de la fatigue des combats, épuisé par les tranchées chroniques, comment pûtes-vous sacrifier aux Muses et faire bagage d'auteur ? Vous le tentâtes, monsieur le Maréchal. Mieux vous y aboutîtes. Vous le celâtes d'abord, bien que nous le sussions.

Peu à peu votre gloire se fit jour et une double auréole ceignit votre calvitie le rond-de-cuir du plumitif et le nimbe du guerrier.

Vous évitâtes les proclamations, car vous n'êtes pas un type dans le genre de Napoléon, esprit dispersé et futile, qui d'une main se faisait tromper


par Joséphine et de l'autre gagnait la bataille de Marengo.

Un de vos illustres prédécesseurs ne s'est-il pas imposé à la postérité par un bagage dont la concision eut fait honte à Tacite et son œuvre littéraire toute entière ne tient-elle pas dans ces phrases lapidaires « Le nègre continue J'y suis, j'y reste 1. Que d'eau que d'eau 1. » ?

Un général vaincu fit mieux, lorsque les aigles s'écroulèrent et, fumant, hérissé, précis, il lança aux Anglais, pantois sous la mitraille, un mot bien fait pour d'autres lieux.

Vous allâtes plus loin, grand'père, vous vous tûtes. Devenu maréchal, vous vous tûtes encore. Comme d'autres passent leur vie à bavarder, vous passez le temps à vous taire, de sorte qu'on ne sait plus bien aujourd'hui si vous êtes vivant ou mort. Si vous êtes vivant, paix à vos lauriers 1 Ils ont failli gâter la sauce.

Si vous êtes mort, paix à vos cendres 1 Cela fait un cadavre de plus à l'Institut.

Veuillez me croire, civilement, votre admirateur militaire.

EPISTEMON.


TRAITÉ DE L'~MFH!B!E

XIII

Il y a dans la collection chaldéenne de Liverpool un contrat de mariage qui fut passé entre Neboahiiddin et sa fiancée Manaatesaggil, fille noble de Dalilicussu. On y prévoit non seulement les devoirs réciproques des époux, mais ce qui est d'une sage précaution les manquements possibles à ces devoirs. Je tiens à t'en citer ce passage tel que le traduisit le savant M. Revillout

« Le jour où Neboahiiddin délaissera sa femme Manaatesaggil ou en prendra une seconde, il lui donnera six mines d'argent et elle ira dans un lieu de tsimaat (couvent).

Le jour où la femme Manaatesaggil sera avec un mâle autre, par une épée de fer elle mourra

Ainsi tu as bien en~enJu ? st l'épouse trompe son mari elle sera mise à mort, e< si elle est trompée elle sera mise au couvent.

Ce contrat est daté du 13 airu de /'an XLI, alors que Nabuchodonosor régnait à Babylone. Je savais par les gloses des poètes, des historiens et des peintres surtout des peintres la magnificence de ce roi, mais ce fragment de papyrus me révèle la profondeur de sa sagesse. Car songe aux conséquences heureuses qu'aurait pour nous l'obéissance à une telle coutume. Certes cela n'empêcherait pas ta femme de braver la mort qu'elle serait assez rusée pour éviter, mais


d'un autre côté combien la peur qu'elle aurait du couvent te donnerait de secur~e jamais elle ne dérangerait le commissaire pour lui faire constater tes exercices extra-conjugaux.

Tu ne sembles pas con~atncu Tu m'objectes que cette peur la rendrait au contraire d'une fâcheuse assiduité, qu'il n't/ aurait plus de rendez-vous d'affaires pour avoir raison de sa crédulité, que tu ne pourrais plus faire un pas sans elle, que sa docilité serait encore bien plus gênante que sa fâcheuse humeur, qu'un tel paradis te donnerait la nostalgie de l'ancien enfer, que ce contrat est tout à fait préjudiciable à la tranquillité de l'homme. ~trre~e-~ot Arrête-toi 1 Ne mets pas de prolixité dans tes discours, il n'est point de défaut qui me soit plus insupportable. D'ailleurs, n'étant pas obstiné, je commence à croire avec toi que le contrat chaldéen témoigne en effet d'un favoritisme un peu excessif pour le beau sexe.

Nabuchodonosor fut pour employer le style lapidaire des gazettes un féministe de la première heure.

XIV

Alors que la guerre était commencée depuis quelques mois je me souviens d'avoir Jej'eune avec l'auteur des Liturgies Populaires dans un restaurant où les garçons avaient été remplacés par des serveuses, et mon ami, devant ce changement de personnel imposé par les circonstances, me dit « La guerre Ua précipiter le triomphe du féminisme. » Je niai la justesse de ce propos, et devant l'étonnement de mon convive je refusai de développer ma pensée.


Le commentaire que j'en aurais donné eût paru peu décent. Il ne convenait pas plus alors de douter des capacités des femmes que de l'héroïsme des soldats. Mon manque de foi eut paru une impiété envers la Patrie et notre voisin de table, possédé par la vertu civique de la délation qui fleurit dans les âmes à toutes les heures pathétiques de l'Histoire, m'eût vraisemblablement dénoncé comme un mauvais Français.

Le féminisme est une théorie pleine de grâce qu'il faut se garder de mettre en pratique l'expérience que nous en avons faite malgré nous l'a su~sammen~ prouvé. Il en est de même pour toutes les idéologies que le sentiment plus que la raison à inspirées. Elles peuvent servir au divertissement des hommes, parce qu'elles conviennent au byzantinisme des époques paisibles, mais ne leur demande pas de s'adapter aux nécessités de l'action.

La guerre a fait beaucoup de mal au /em!'n!'sme Elle a prouvé que les femmes, comme les Oj~ct'ers professionnels, n'avaient été dressées que pour les Grandes ManŒu~res.

XV

Le postulat des femmes est celui-ci puisque nous vivons de plus en plus comme des hommes en participant à leur labeur, pourquoi ne sommes-nous pas appelées à partager leurs devoirs civiques ? F

7/ leur semble ainsi qu'il est dit en style de basoche que « ce serait justice ». ~usitée 1 justice Que d'intelligences se sont laissées engluer par ce mot DeJut're d'une égalité de traitement à une égalité de droits est encore un sophisme démocratique. Comme l'a dit ye crois Eptc~e~e n'y a pas d'actions justes ou injustes, il y a des actions utiles ou nuisibles


au bien de l'Etat. Or serait-il utile à la collectivité que les femmes s'intéressent à son gouvernement? P Là est la question. Remarque d'ailleurs que dans les administrations où on les emploie, il est extrêmement rare qu'elles collaborent à leur direction. Ce sont presque toujours, comme dans l'Eglise, des hommes qui pensent pour elles.

Elles te diront souvent, comme argument suprême, qu'elles devraient pouvoir défendre les intérêts de leur sexe. Si je prenais cet argument au sérieux, ~e le blâmerais pour sa pensée combative qui ne pourrait qu'ajouter au désordre de la République, mais je l'estime sans portée parce que ses auteurs eux-mêmes en contredisent journellement la valeur.

Quand une femme se trouve devant un cas embarrassant, n est-t/ pas except!onne/ ou'e~e fasse appel aux conseils d'une autre femme ? P ~ont-ce les femmes qui font vivre les avocates Sois bien persuadé que si les femmes votaient, les neuf dixièmes de leurs suffrages iraient au candidat masculin. Par attraction sexuelle, dirait Freud. Peut-être. Mais surtout pour la raison qui les pousse à aller consulter un médecin préférablement à une doctoresse. La femme la plus émancipée obéit sur ce point à un sentiment obscur, à ce que nous appelons chez les bêtes l'instinct de conservation. Elle se réf ugie dans la sagesse de l'homme comme la femelle de jadis se réfugiait dans sa vigueur physique. « Elle a encore plus besoin de l'esprit du mâle que de sa force », a écrit Nicole et ce janséniste farouche connaissait d'autant mieux les femmes qu'il ne les avait jamais approchées.

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Les femmes ne se prouvent leur solidarité que pour se dénoncer les infidélités dont elles peuvent


être victimes, c'est-à-dire pour se faire du mal et presque jamais pour s entr'ot'~er. Combien la complicité des hommes, même dans le péché, est d'une plus haute valeur morale Elles ne se rendent service qu'à cœur défendant. Interroge les placières chargées d'aller dans les grands magasins proposer ~ar/tc/e de leur maison toutes te diront que si l'acheteuse est une femme, « il n'y a rien à faire

Tu crois ce procédé inspiré par la ja/ouste Il a une cause plus profonde la méfiance innée que la femme elle-même a de son sexe.

ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


Les Feuilles de l'Allée

(Extraits d'un livre en préparation)

AMOUR

Quand tu marchais près des branches basses, les arbres avaient l'air de te tenir par la main. Quand tu longeais le chemin étroit, les ronces paratssaient t'enlacer.

Quand tu passais sous les pommiers, les fruits semblaient se porter vers tes lèvres.

Quand tu venais au crépuscule, le tendre soir t'enveloppait toute.

J'aimais pourtant les arbres et les ronces, [les fruits et la nuit pâle.


Le soir s'étend sur la campagne.

Tous les bruits s'apaisent. Un à un les chaumes s'endorment.

A présent c'est la nuit, linceul des paysages. Seule une petite lumière scintille et veille. Le village est mort.

Est-ce un cierge ?

Le soir descend sur l'amour.

Tous les désirs se modèrent. Un à un les bonheurs s'effacent. t.

Maintenant c'est l'oubli, suaire des souvenirs. Seul un prénom demeure et ~:n~e.

La passion est morte.

Est-ce un glas ?

CRÉPUSCULE


PAROLES

J'ai dit au vent

De ton souffle venu des monts, de ton soupir venu des plaines, berce la tombe où elle dort, tout doucement.

Donne-lui le rythme du ~eyceau,

Car les tombes sont les berceaux des anciens nés. J'ai dit à l'arbre:

Penche-toi, penche-toi comme une mère sur son enfant;

Avec tes nids, fredonne une basse romance, une chanson douce,

Car les nids sont la voix des branches.

J'ai dit à la fleur

Effeuille-toi. Avec tes pétales embrasse le tertre où elle repose, embrasse-la,

Car pour une fleur, donner un baiser, c'est poser un pétale rose.

Henri CARUCHET.


~M@IqM@s brèves défi~itics~s d'aM~@&an°s défunts

Marcel PROUST. Pilules Pink Pour Personnes Pâles.

Paul ADAM. Un pot-au-feu non surveillé. Jean AICARD. Jean moins le quart.

Henry BATAILLE. Un grain de folie. Un grain de génie. Un grain de chiqué.

CLÉMENCEAU. Une bombe dans la main d'un gosse.

Victor HUGO. Le Mont-Blanc à musique. Octave MIRBEAU. Du sang, de la volupté, de la mort.

RACINE. Travail au tour.

CORNEILLE. Travail à la serpe.

Edmond RosTAND. Loïe Fuller.

André THEURIET. Lait, menthe, anisette. Anisette, menthe et lait.

Edouard DRUMONT. L'incirconcis.

VERHAEREN. Un vent de 9 mètres à la seconde. Barbey D'AUREVILLY. La dernière vieille cocotte.

SAINT-AUGUSTIN. Une tempête dans un verre d'eau.

BuFFON. Les grandes eaux.

BossuET. Les grandes orgues.

BoiLEAU. Constipation opiniâtre.

SCARRON. Gibbosité spirituelle.

SAINT-SIMON. Hernie étranglée.

Arthur RIMBAUD. Un moteur avec des ratés. Alcoolisme) + Poésie verlaine

VERLAINE. –= Verlaine

Pou dans la main.

BAUDELAIRE. Onanisme cérébral.

Léon BLOY. Saint Michel aux cabinets.


Q~eiqMes bË"è~@s dê~~ÊMoms d'a~sMrs v~a~s

Jean GIRAUDOUX. Tire-bouchon à hélice. Léon DAUDET. Clackson.

Maurice DONNAY. Coca-kola. Acide formique. Pierre DECOURCELLE. Aimé de son concierge. François MAURIAC. La messe au lupanar. Maurice BOISSARD. Bœuf nature.

Romain ROLLAND. Le sermon dans la montagne. Paul FORT. Eau de Vittel.

M. SILVAIN. Panne d'allumage.

Georges COURTELINE. Panne d'essence. Paul CLAUDEL. Une fumée sans feu. Henry BORDEAUX. Aqua simplex.

L'ORTIE.


LETTRES BNTBMES d[@ Rgt~ée Duna~

Monsieur ~e -Pro/gMeur J.-D. Prettywhore à Dayton, 0/o.

Monsieur le Professeur,

Vous voulez bien postuler de moi une courte étude sur les milieux, classes, écoles, chapelles et coteries littéraires de France. Vous me faites beaucoup d'honneur en me supposant capable de démêler en un tournemain cet imbroglio cent fois plus gordien que le nœud historique tranché par Alexandre. Mais je ne veux aucunement vous voir suspecter l'amitié que je vous porte, et mon désir de vous être agréable. Voici donc comment je classe mes contemporains dans les lettres et de quelle façon je comprends le « devenir » de leurs tendances idéologiques

Les diverses écoles, ou les centres littéraires du passé, exerçant toujours une action, quoique de plus en plus réduite, il y a en France ce qu'on peut nommer encore un romantisme, un naturalisme, un symbolisme et des petits groupes complexes participant par quelques points de diverses tendances à la fois.

Le romantisme est le plus florissant. Comme il en advient évidemment, lorsque la honte, et un rien d'insuffisance morale, font abandonner à ses fidèles quelque dénomination bien tranchée, tous les hési-


tants de jadis consentent à s'enrôler. Cela se voit bien en politique. Or, le romantisme a gardé depuis 1820 des opposants farouches qui, d'ailleurs, « écrivaient romantique ». Aujoùrd'hui, qu'il n'est plus de romantiques d'étiquette, tout le monde consent à faire du simili Hugo, du Vigny en titre fixe et du Théophile Gautier d'imitation. Sur cent volumes de vers qui paraissent, soixante-quinze sont romantiques. Il y en a d'ailleurs quatre-vingt-quatorze qui ne valent rien.

Si vous me demandez des noms, je vous dirai que depuis la guerre, à part trois ou quatre personnages, tout le monde est de quelque côté romantique. Paul Morand est sans doute le plus haut sommet de cette tendance. C'est d'ailleurs un grand écrivain. Joseph Delteil nous montre une sorte d'Aloysius Bertrand, et Vigny, avec quelque indigence, se trouve devenant juif représenté par Suarès. André Gide est un romantique de l'espèce huguenote. Il est assis une fesse chez Alfred de Musset un Musset converti et devenu chaste et une autre chez Edmond de Goncourt. Henri Béraud, lui, est un romantique de style xvjf siècle.

L'école de Zola, elle, a de rares mais forts représentants. Tel est Alphonse de Chateaubriant, qui paraît vraiment continuer, avec un bucolisme plus sincère et artistique, les Rougon-Macquart. Claude Farrère est un Zola officier de marine, et Roland Dorgelès un héritier direct du Maître de Médan. Il faut encore classer ici Pierre Hamp et Léon Daudet, plus une foule de petites gens qui se sont réfugiés chez l'éditeur Fasquelle où le naturalisme prospéra. Victor Margueritte est un maître du Naturalisme contemporain.

Le Symbolisme est beaucoup plus décrépit. Il ne compte aucun nom digne de mémoire. En vérité, ce n'est sans doute pour aucune autre raison que la stérilité de cette école antiintellectuelle. On n'est pas, aujourd'hui, plus intelligent qu'en 1895, mais on peut le paraître. Il faut pourtant placer ici Edmond Jaloux,


qui est très agréable romancier, avec nombre de plus jeunes écrivains qui ambitionnent de lui ressembler, mais, par chance, y échouent, comme Philippe Soupault.

Henri de Régnier fut un poète symboliste. Toutefois, romancier, il a créé une sorte d'école dont il est seul membre, quoique en vérité on distingue chez Pierre Benoît surtout, un grand désir d'assimiler sa technique. Henri de Régnier continue à la fois le conte du XVIIIe siècle, à la façon de Crébillon, Godard d'Aucourt et Choderlos de Laclos, et l'esprit Renaissant épanoui chez Rabelais ou Noël du Fail. Imiter ce romancier réclame des dons trop rares pour qu'il ait jamais une suite nombreuse.

Le Balzacisme a son représentant en René Boylesve, qui unit à une finesse plus italienne, un athlétisme moindre que l'auteur de La Comédie humaine. Voltaire, en ses contes, n'a guère d'héritier, mais il existe un certain François de Bondy qui écrivit des romans peu connus, bondés de talent, d'ailleurs, et d'un scepticisme galant et cultivé. Ils peuvent soutenir comparaison avec Anatole France, lequel, on le sait, fut notre Voltaire de la 111~ République. Un écrivain comme Pierre Louys reste inclassable. Mais il faut nettement le placer entre Voltaire et Gustave Flaubert.

Lé grand Flaubert, laborieux ciseleur, n'a point d'héritier surtout pour son goût excessif de perfection, quoique son romantisme, je l'ai dit, ait mille disciples. Pourtant Henri Barbusse ne laisse pas de lui ressembler un peu, en plus efféminé c'est un ancien poète symboliste.

Je ne saurais assimiler à aucune direction de principe Rosny aîné, qui descend plutôt des romanciers belges, tel Camille Lemonnier Romain Rolland a créé une sorte de néo-romantisme à influences slaves et germaniques et au demeurant d'une valeur politique hors de pair.

Nombre de défunts sont à citer ici, individuellement, comme Huysmans, qui a uni assez joliment le


langage de la sorcellerie médiévale au naturalisme le plus scatologique et Octave Mirbeau, qui prendra place parmi les créateurs d'écoles, quelque jour, et dont le talent voisine sans .que sa verve truculente le laissât deviner le génie. Tous ceux-là n'ont point encore de postérité. Notre temps, avide de jouir, et au besoin sans délicatesse, dépouillé de toute culture profonde et assoti par la politique, n'est pas celui de ces écrivains laborieux ou trop subtils. Je dois dire, en passant, qu'à mes yeux, feu Barrès fut un écrivain médiocre et surfait.

Dans les écoles nouvelles, un rangement nouveau apparaît. C'est celui des éditeurs. La Nouvelle Revue Française, sur laquelle planait André Gide, transforma longtemps sa firme d'édition en cénacle. Ce fut financièrement très douteux, mais quel prestige 1 On voulut tenir Gide comme le créateur d'une sorte de surstendhalisme et on fit beaucoup pour faire vivre ce que je nommerai l'école Julien Sorel. Les milieux étroits, toutefois, sont excellents pour donner confiance et force à leurs membres. Il est sorti de la N. R. F. des écrivains remarquables, comme Jules Romains, créateur de l'unanimisme, et qui est vraiment resté original dans son synthétisme psychologique. De là s'épanouit aussi Marcel Proust, curieux faiseur de monographies mondaines, en un genre anglo-saxon fort intelligent. Un critique estimé a classé Valery Larbaud parmi les grands noms de cette firme. Je n'y puis souscrire, mais c'est un honnête symboliste ayant du goût pour les voyages, et qui inventa la couleur locale par symboles. De la N.R.F. naquit aussi Paul Valéry, la plus amusante mystification de notre temps. Car on accorda du génie à ses plaisantes reconnaissons-le imitations poétiques de Stéphane Mallarmé, et à des gloses en prose, très divertissantes, ou le charabia du Sar Peladan fait mayonnaise avec l'onction vaniteuse de Paul Claudel, capucin bègue et ambassadeur. Le destin de Paul Valéry, que son œuvre la matière d'un M-64 de cent pages mènera sans


doute à l'Académie, au titre d'écrivain, est une jolie et spirituelle fumisterie à laquelle tous les gens d'esprit et beaucoup de sots ne manquent point d'applaudir.

Le Surréalisme, fils déjà grand du Dadaïsme, mais fils non reconnu, est la plus récente école littéraire. Elle est née surtout de l'éditeur Simon Kra qui voulut, comme la N.R.F., avoir sa chapelle (faite d'ailleurs de transfuges). Il est sorti de ce groupe de savoureuses vaticinations. Mais la création de la vraie littérature « à l'état naissant » tarde un peu, du moins en ses chefs-d'œuvres. Je n'en crois pas moins qu'il y ait là un avenir réel et même riche en talent. Il s'y est créé en tout cas une notion surréaliste de révolte et de mépris des préjugés qui ne manque ni de force ni de saveur. Pour clore, il faut compter, parmi les récents écrivains, des isolés qui feront peut-être école. Ainsi Pierre-Mac Orlan a été pour beaucoup dans la naissance du talent de Paul Morand et de ses disciples. Lui-même œuvre avec, semble-t-il, une sorte de misanthropie âcre qui tient sans doute à quelque secret organique. Ses livres, dont la valeur n'est point contestable, cultivent un pessimisme à laLéopardi peu accessible au public.

Georges Duhamel, qui a débuté sous l'influence de Tolstoï, sera sous peu semblable, en plus pacifique, aux frères Tharaud. Ceux-ci apparaissent désormais comme des spécialistes du compte rendu de missions faites aux frais de la princesse.

Francis Carco doit beaucoup aux écrivains russes. Il a créé un type d'oeuvre sombre et violent, qui n'a guère d'équivalent que chez les romanciers catholiques, avec François Mauriac, homme religieux que torture le démon des vices sexuels.

Je n'ai pas cité tous les noms qui peuvent avoir quelque importance, parce que j'écris au courant de la plume et que vous ne me demandez pas de catalogue. Néanmoins, c'est volontairement que j'ai délaissé nombre d'industriels, soit parmi les aînés,


soit parmi les jeunes, auxquels force m'est, malgré les boniments d'éditeurs et de critiques dressés aux litanies, de refuser d'être des écrivains.

Vous voulez bien me demander enfin où je me place moi-même, parmi les écoles, les groupes et les chapelles ? Vraiment nulle part. Je suis de cette sorte spéciale de romancier qui dirige des aven-.tures vécues selon une règle philosophique. Trois bases sont indispensables pour comprendre la portée de mes écrits le Néo-Platonicisme de Bergson, le Relativisme d'Einstein et le Pansexualisme de Freud. Comme, surtout dans les milieux où l'on juge des lettres, les connaissances abstraites sont peu en faveur, je dois me résigner, comme Rabelais passe pour un s mpie farceur, et Flaubert pour un plat bourgeois, à passer pour pornographe.

Croyez-moi, je vous prie.

Etc. etc.

Renée DUNAN.


<3~~MP~~C~S

Lorsque septembre a gorgé le sol de l'eau fécondante des pluies, l'humus élabore ses floraisons mystérieuses dans les forêts.

En une nuit jailli de la croûte des feuilles ou la soulevant, par endroits, de ses chapeaux têtus, le peuple des champignons hérisse ses armées innombrables.

Chasseurs de plantes sont tôt levés et, filet à l'épaule, prospectent au hasard des sous-bois la moisson odorante.

Bolets noirs, bolets jaunes, bolets bruns, parapluies retournés des girolles, russules bleues, russules jolies, lactaires délicieux les hydnes bosselés, les coprins à chevelure, les psaliottes boules de neige la pleurote huitre et ses branchies, la pleurote conque et ses bénitiers la coulemelle dartreuse au parasol de pustules, la corne d'abondance des craterelles, l'éponge de la clavaire jaune, l'armillaire de miel et la langue de bœuf, toutes les formes de la délicatesse et de la succulence, toutes les variétés de l'arome et du parfum.

Aux privilégiés échoit la découverte de l'oronge vraie, l'Amanite des Césars. Dans tel coin désert surgit la famille éblouissante le père, la mère et les petits. Les premiers ont rejeté la gangue protectrice et, dans la lumière, épanouissent leurs pommes d'or. Les nouveau-nés, encore ensevelis, ont l'air d'oranges enfermées ou de jaunes d'œufs figés dans leur blanc.

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Ils seront le condiment royal du pâté et le baume onctueux de l'omelette.

Mais partout, autour d'eux, les mauvais se mêlent aux bons, gonflés de perfidies et de traîtrises empoisonnées amanites phalloïdes à couleur de citron vert, amanites panthères, oronges fausses, entolomes livides, russules émétiques et tricholomes ardents. Spasmes et convulsions sont enclos en leurs rotondes chamarrées. Ils font cracher la vie entre deux hoquets.

Le péril centuple d'un goût de mort les voluptés de la gourmandise. La plus divine chose du monde est celle qu'on déguste avec un frisson.

Les larges forêts du centre sont le repaire choisi des végétations secrètes. A l'ombre de leurs fûts centenaires s'élaborent les mystères des bois. Les automnes, par milliers, ont jeté bas les ramures desséchées et de leurs fermentations séculaires naît chaque année la vie montant vers le soleil. Les champignons sont les frères inférieurs de la flore sylvestre.

Friandises et poisons, ils sont pour l'homme, sous les voûtes obscures, les verrues du mal et les verrues du bien.

Samuel BANIER.


UN CE L~RT MUET

Monsieur, continua ce vieil homme, tandis que sur l'écran Mary Pickford nous souriait, j'ai toujours aimé le cinéma. J'étais, notez ce détail, que j'oserai qualifier d'historique, j'étais au GrandCafé, en 95. J'y vis, comme je vois en cet instant cette délicieuse jeune femme, j'y vis la sortie des Ateliers Lumière quel nom prédestiné, ne trouvez-vous pas ? j'y vis le Fardier, j'y vis l'Arroseur. J'y vis en un mot ces images tremblantes qui furent à notre art ce qu'au dessin ont été les informes essais des quaternaires cavernes. Et quand aujourd'hui je contemple ce que nous donnent nos metteurs en scène, il me semble que quelque bienfaisant sortilège m'a conféré le don de longue vie, et qu'il m'est permis de connaître, de vision directe, l'alpha et î'oméga d'une évolution si complète qu'elle en paraît millénaire. Me comprenez-vous bien, Monsieur ?

.Douglas, je vous l'avoue, est parfait en cette scène, et voici un éclairage comme on ne sait pas en faire chez nous.

Mais, que disais-je ?. Ah oui. Figurez-vous un homme, un simple mortel, à qui il serait donné, par la faveur divine, d'avoir vu peindre Apelle et Zeuxis son confrère, et qui, ayant suivi Raphaël en son atelier, aurait encore été le spectateur émerveillé des efforts de Rembrandt, puis de David et de Courbet après lui, et serait enfin assis dans l'atelier de Monsieur Aman-Jean, ou de tel autre qui mieux vous

conviendra. qu'en pensez-vous ?. Je suis cet

homme


Ou plutôt non, car je blasphème, et devrais rougir d'avoir osé comparer au cinéma, qui est perfection, ou perfectibilité, tout au moins, cet art mineur de la peinture. Car le ciné est à la peinture ce que la vie est à la mort. Et il faut, pour nous empêcher de le reconnaître, cette éternité de préjugés pesant sur nos épaules. Mais je suis sans préjugés, moi, Monsieur, en cela comme en toute chose.

Pour vous en donner une preuve, je vous dirai que j'ai épousé ma femme de ménage. oh 1 non point par concupiscence, ce qui n'est plus de mon âge et n'a jamais été de ma nature, mais parce que je n'ai pas vu d'autre moyen de la garder, et il est très dimcile, vous le savez sans doute, de trouver présentement de bonnes femmes de ménage. Admirez, je vous en conjure, la divine harmonie de ce geste en mobilité 1. Quel peintre saurait nous donner ceci ?. un sculpteur pas davantage.D'ailleurs je les mets dans le même sac. Mais depuis que ce fou de Baudelaire a dit un jour qu'il détestait le mouvement, qui déplace les lignes. il fut poursuivi, d'ailleurs, et justement condamné. oh 1 je sais bien ce que ce n'est pas pour ce mot, mais c'est dommage. Il aurait mérité la mort, pour ce blasphème, qui déifie l'immobilité, prodrome de la décomposition du cercueil.

Mais que disais-je donc ?. Ah t oui, je vous parlais de mon mariage. J'y ai perdu, Monsieur, l'estime de mes voisins, et particulièrement celle de mon voisin de palier, un pauvre enfant qui se dit poète. Encore que je croie difficile d'allier la poésie à l'exercice d'une profession mercantile, et aussi mercantile que l'alimentation, qui est la sienne, il ne me paraît pas que ce garçon soit doué du moindre talent. La poésie lui est surtout prétexte à maintes et bruyantes déclamations qui nocturnement troublent mon sommeil, et me font encore préférer davantage à ce bruit puéril qu'ils appellent littérature la muette beauté de mon art favori. Ah voici la Ford traditionnelle Ne vous sem-


Ne-t-il pas qu'elle apporte en cette salle obscure comme un parfum de la grande Amérique ? Quelle force d'évocation l'écran n'a-t-il pas ? Très sincèrement, Monsieur, est-il un art qui, à ce point de vue, l'approche, même de fort loin ?. Or, le pouvoir d'évoquer n'est-il pas le tout de l'art ?. Oui, n'est-ce pas ?.

Mais que vous disais-je ?. Ah t oui, je vous disais combien j'aimais l'art muet, et précisément parce qu'il est muet. Le silence, Monsieur, le divin bienfait de silence. Ne pensez-vous pas ?.

Pierre ADORNIER.


PAGE ANGLAISE

Propos sans conséquences

(La Vie, les Autres, et Moi)

D'après Claude CHAUviÈRE.

One feels how much one has loved when one loves no more one remains stupid before sacrificies that have been consumated.

Love is like life. A îatality.

One must not expect thé beloved to be half witted about oneself, nor to be a hermit to-wards others, but to remain a man, in remembering that one is a woman.

>1<

That which one loves in others is thé love that one inspires in them that which one appreciates is thé love that they inspire in one.

To love well one must have courage and sincerity:

It is more necessary to feel that one is faithful than to believe in thé îaithfulmess of others.

a >1<

One rarely tells thé truth to thé one one loves, thé truth is generally sad.

Alba CROSBIE.


Sous la surveillance de leurs caïs recruteurs, trois cents coolies des deux sexes arrivés du Delta depuis une semaine sont employés à l'élargissement de la grand'route, entre Na-Cham et Deo-Cat. Avec une mollesse égale, les hommes manient pioche, pelle ou pic les femmes vident dans le ravin des paniers de terre et de cailloux. C'est en juillet, par un matin lourd tantôt inondé de soleil, tantôt voilé de vastes nuées d'orage. Le marché de Na-Cham a lieu ce jour-là. Sur le gravier brûlant, les pieds nus se succèdent sans interruption. Uniformément habillés de grosse cotonnade indigo, tunique à manches étroites fendue dès la ceinture et pantalon lâche tombant l'une à mi-cuisse, l'autre à mi-jambe, -le chignon bien roulé sous un chapeau de feuilles de latanier et de bambou, tressé en forme de cône aux bords relevés jusqu'à l'horizontale, des paysans Thôs marchent sans hâte en balançant leurs mains vides. Par deux, par trois, par cinq ou six, des femmes du même sang montagnard les dépassent. Elles sont coiffées comme eux, vêtues comme eux pour ainsi dire mais leurs tuniques sont serrées à la taille par une ceinture nouée sur les reins et leurs pantalons descendent jusqu'aux chevilles dont la droite est cerclée d'argent. La plupart portent sur lesépaules dans des sacs ou des paniers fixés aux extrémités d'un fléau, du riz, du maïs, de l'indigo, dont leurs

Lte eaï Xuong

AU

PAYS

A

THO

1


mains sont teintes, des herbes, des fruits, des volailles, voire de jeunes porcs. Il en est d'à peine sorties de l'enfance, prestes mais déjà graves de grandes bien découplées d'étonnamment blanches, fraîches et jolies selon l'esthétique d'Asie de tannées et de flétries avant l'âge de cassées par les durs travaux des champs. Les plus coquettes ont remplacé leur chapeau à sommet pointu par celui des femmes Annamites pareil à un couvercle de boîte cylindrique assez large pour servir de table à deux convives. C'est aussi celui qu'ont adopté beaucoup des paysannes Nungs qui, du même pas rapide, chargées des mêmes denrées, parées des mêmes bijoux, anneaux, chaînes et colliers d'argent, se rendent au marché presqu'aussi nombreuses que les précédentes, et dont le costume ressemble au leur, le pantalon plus étroit cependant, la tunique plus courte, à larges manches, ou bleu indigo, ou bleu pâle et bordée d'une bande plus foncée. Sauf par des détails de vêtement que remarquent seuls des yeux avertis, leurs maris et leurs fils ne diffèrent guère des Thôs, et le mélange de ces gens de même race différemment évolués forme sur la route éblouissante comme une longue procession sombre.

Sans cesser de surveiller ses coolies, le caï Bui Dui Xuong bâtit sur une étroite surface débroussaillée près de la chaussée, la paillote qui lui servira de gîte. La carcasse en est terminée. Grimpé sur les branches qui en supporteront le toit de chaume, il besogne des doigts et des orteils avec la tranquille agilité d'un anthropoïde, pour doubler les lanières d'écorce qui les rattachent les unes aux autres. Et s'il ne modulait sans fin un air nasillard et lent, c'est bien. un anthropoïde qu'on pourrait croire juché là, à voir d'un peu loin son corps presque nu brûlé par le soleil, ses membres déliés agités de mouvements prompts, ses cheveux demi-longs qu'un mouchoir sombre relève autour de son front comme une couronne de poils raides.


Par instants, la tête toujours baissée, il suit d'un regard sournois le manège de l'une de ses porteuses de pierres et d'argile. Thi Lot, qui, chaque fois qu'elle passe près d'un jeune terrassier reconnaissable parmi les travailleurs bis et roux, à sa ceinture d'un vert effarant, lui sourit ou lui parle. Cette gaillarde aux yeux hardis dont il a fait sa compagne et cet homme simple s'aiment. Xuong l'a deviné, le jour où Tran Van Nuoi, paysan non besogneux des environs de Phu-Lang-Thuong, est venu lui demander de l'embaucher parmi ses coolies. Depuis une semaine il en a la certitude et. avec une belle inconscience annamite, il accepte le partage d'autant plus volontiers qu'il en tire profit. Non content en effet d'emprunter quelques piécettes à son rival, de lui en voler quelques autres au jeu et d'aggraver sur son salaire la retenue illicite qu'il applique à tous ses ouvriers, ne lui impose-t-il pas contre une redevance mensuelle de quatre piastres, les mauvais repas que prépare la mère de Lot et la mauvaise hutte de branchages qui l'abrite jusqu'à présent avec les deux femmes ? II a d'ailleurs à son endroit de plus lointaines vues.

Sous ses yeux cependant le défilé bleu continue. De temps en temps un élément nouveau en coupe la monochromie. C'est tantôt une paire de Chinois gris et blancs de quels blancs 1 qui, réglant leur pas l'un sur l'autre, portent au marché, dans un étui de bambou en forme d'obus sous lequel pendent quatre pattes inertes, un énorme verrat rose et noir tantôt un petit groupe de Mans incultes et doux, descendus de leurs crêtes, qui marchent toujours penchés en avant comme sur de rudes montées, et dont les cotonnades bleues aussi s'égaient de broderies d'argent. C'est un troupeau de buffles puissants carapacés de vase sèche qui se laissent docilement ramener à l'étable par d'infimes bambins. C'est un tirailleur kaki, l'éventail d'une main, le parasol de l'autre, de gros brodequins sur une épaule, qui part en congé d'un pas si allègre que sa femme encom-


brée de paniers et d'enfants le suit à grand'peine. C'est un chef de village en tunique de guipure noire, large pantalon blanc et babouches vernies, le visage maigre et digne sous un vaste cône de plumes brunes surmonté d'une pointe d'argent, ou un jeune cavalier Thô blanc du col aux talons qui passe au galop d'une haridelle, en jetant une plaisanterie aux filles. Sous un chapeau plat plus grand que tous les autres, orné de chaque côté d'un long gland de soie rouge, c'est enfin une jeune Annamite qui vient les bras ballants, indolente et cambrée. Les coolies qui la connaissent disent son nom à leurs camarades Thi Cam, la Congaïe du Capitaine-Délégué à NaCham. Et l'un d'eux ajoute « Elle est du même village que Xuong. Tout petit, il a joué avec elle. » Le visage de Cam est agréable sans finesse. Sous une tunique de crêpe mordoré, elle porte un pantalon de soie noire aux cassures de cuir ciré, qui ne laisse voir sur ses sabots découverts que la pointe rose de ses orteils. De faux brillants scintillent à ses oreilles des bracelets et un collier de grains d'or à ses poignets et à son cou. Derrière elle un brimborion de « boyesse » dont les douze ans n'en paraissent guère plus que huit, tient dans ses menottes son ombrelle et son éventail.

Dès qu'il a aperçu Thi Cam, Xuong s'est laissé glisser sur le sol. Elle s'arrête devant lui et ils parlent à mots rapides

« Par où es-tu venue ? 2

Par prudence, j'ai pris un chemin détourné. Le Capitaine doit s'absenter. Ce soir, chez la Baïa. J'y serai.

Prends ceci. »

Déjà l'enveloppe qu'elle lui tendait a disparu dans la ceinture du caï. Elle sourit imperceptiblement, puis s'éloigne à pas menus rythmés par le clic-clac de ses petits sabots.

Xuong remonté sur la charpente grossière jette


un regard autour de lui. Entre les terrassiers qui remplissent ses paniers, Lot s'étire, tandis que sa mère accroupie devant un petit feu cuisine en chiquant du bétel. Sous le pic de Nuoi le schiste vole en éclats. Personne ne lève les yeux de son côté. Vite le caï tire l'enveloppe de sa ceinture, constate avec plaisir qu'elle renferme trois billets crasseux d'une piastre et reprend son travail, sa complainte et sa rêverie.

Cette Cam qu il débaucha encore gamine, a-t-il été assez surpris d'apprendre en arrivant à Na-Cham, il y a huit jours, qu'elle y faisait Madame Capitaine ». De leurs amours trop lestement rompues, il ne doutait pas qu'elle eût gardé une grande faiblesse à son égard. Tout de suite il a demandé pour son équipe le lot de terrassement le plus rapproché du bourg et cherché à la revoir. Rien n'était plus aisé. Le lendemain ils se retrouvaient chez une proxénète et maintenant s'élabore dans son cerveau tout un avenir de paresse et de bien-être qu'il savoure par anticipation. Cam reçoit des présents. Cam ne fume pas (1), ne joue guère, ne prête qu'à bon escient et à gros intérêt. Cam, maîtresse précieuse et si rare ne lui. pas caché qu'elle a fait des économies. D'un colon qui la garda trois ans, de l'officier dont elle est à présent la concubine, d'autres amants moins stables, de divers négoces elle a tiré assez d'argent pour acheter un peu de terre à Bac-Ninh, cheflieu de sa province, et pour y faire bâtir trois maisons. A Bac-Ninh où la population grouille, les maisons se louent cher. A la fin de l'année le Capitaine doit rentrer en France. Les travaux de la route seront achevés. Xuong, après avoir convaincu Lot d'infidélité, la chassera honteusement avec sa mère et ce grand niais de Nuoi. Cam devenue sa femme entreprendra à Bec-Ninh un de ces petits commerces d'étoffes, de mercerie, de tabac et d'autres riens où (1) L'opium.


excellent les femmes Annamites. Elle plaît. L'usure aidant et, s'il le faut, un peu de prostitution, une existence très douce commencera pour eux, pour lui surtout.

Ainsi spécule le caï en sa candide amoralité. Il se sent vigoureux, souple et sain. Une bonne odeur de porc et de ciboule frits caresse ses narines. Allons, allons t la vie est belle, malgré la chaleur et la clarté qui l'enveloppent, violentes au point que les paysannes indigo si jacassières d'ordinaire en perdent leur caquet.

II

Des menottes aux poignets, les pieds fixés à la barre de justice, Xuong sent peu à peu le dur lit de camp lui meurtrir plus cruellement les épaules et les reins. Le cachot étroit où il se morfond n'a d'autre ouverture que sa lourde porte doublement verrouillée mais par cet après-midi de soleil fou, la lumière qui pénètre entre les tuiles disjointes permet au prisonnier de suivre sur les murs pollués, les courses des araignées aux pattes démesurées et de distinguer les larges taches brunes du sang séché sur ses vêtements et sur ses mains. A cette heure les corvées ont éloigné de la prison miliciens et condamnés. Aucun autre son ne frappe ses oreilles que le bruissement exaspérant des moustiques et le hoquet intermittent d'un gecko dans le voisinage.

Que de fois, depuis la veille, il a maudit Lot, son amant et sa mère, cette ivrognesse décrépite dont il tolérait la présence par veulerie et qui a provoqué son malheur 1 Morte ou vive, que de fois il a voué celle-ci aux pires génies. Tout s'arrangeait si bien pour lui 1 Béatement il achevait sa sieste entre les deux femmes, sous son rudiment de paillote, lorsqu'un léger bruit de métal l'ayant réveillé, il surprit la vieille fort occupée à vider les poches d'une veste où il avait laissé de menues monnaies. D'une bourrade il l'envoya rouler à dix pas, les jambes en l'air. Sa


fille se précipita pour la défendre. Cris, horions, bagarre au cours de laquelle, à coups de ciseaux trouvés là par hasard, il a frappé, frappé trouant la gorge de l'une, déchiquetant le visage de l'autre, jusqu'à ce que Nuoi, accouru à leurs appels, l'eût terrassé. Les autres travailleurs s'étaient levés. Déjà l'équipe tout entière assemblée autour d'eux et divisée en deux partis, comme c'est l'usage en pareil cas, allait en venir aux mains, quand le TriChau de Na-Cham qui passait d'aventure avec ses miliciens calma toute cette agitation en le faisant empoigner, bâtonner et mettre sous clef, pendant qu'on transportait ses victimes à l'hôpital de Langson. Désormais inculpé de double tentative de meurtre, il ne peut être condamné à moins de deux ans de prison, et si l'une des blessées s'avise de mourir, il connaîtra le bagne. Deux ans 1 Le temps n'a aucune valeur pour quiconque vit au jour le jour et la prison ne déprécie pas un homme, il y a tant de raisons d'y être jeté qu'on ne saurait les éviter toutes 1 mais Cam attendra-t-elle si longtemps ? Trop de prétendants, trop d'entremetteuses rôdent autour de sa coquetterie, de sa jeunesse et de ses piastres. Deux ans de prison pour une affreuse mégère et une fille sans honte, « une femme la route "trouvée un soir dans un gîte à coolies, la peau des deux ne vaut pas ce prix 1

Tout à coup Xuong relève le torse si brusquement que son échine fort malmenée la veille lui arrache une plainte. Les verroux ont grincé. (Une seconde; par la porte entrebaîllée jaillit une bande de lumière jaune qui l'éblouit, tandis qu'un milicien lui jette sans un mot un paquet ficelé dans une feuille de bananier. De ses mains enchaînées petit à petit il parvient à l'ouvrir et voici ce qu'il trouve Un couteau,

Des cigarettes et des allumettes,

Un crayon et du papier,

Des gâteaux,


Une petite fiole d'alcool,

Un ananas pelé et des goyaves,

Une lettre.

Cam a pensé à tout.

'< On m'a dit, lui écrit-elle, que le Tri-Chau t'a fait mettre en cellule. Prends patience. Le Capitaine rentrera demain. Tu sais qu'il m'obéit comme à son père. Je demanderai que tu sois gardé avec les autres prisonniers et qu'on arrête ton affaire, si tes deux put. guérissent. En attendant reçois ces petits présents et avale cette lettre quand tu l'auras lue. »

La chaleur est accablante. Xuong a soif. Il mange la lettre, puis l'ananas, puis un gâteau. Le papier lui paraît fade et la pâtisserie médiocre mais le fruit délicieux. Son dos s'est engourdi. Une vague torpeur le gagne durant laquelle, sous ses paupières baissées, toute sa vie se reforme en images.

Dans l'immense rizière verte et plate de son pays que bossèlent vers l'horizon de larges ondulations bleuâtres, il voit les taches blanches des pagodes et brunes des tombeaux. Il voit les mares où les gros buffles demeurent plongés jusqu'aux naseaux, les talus d'où s'envolent les crabiers argentés et parmi d'autres semblables, son village caché derrière un mur de terre sèche doublé de bambous. Il voit pleine de choses pauvres et sales sièges, paniers, poteries, linges et langes, la maison de chaume et de torchis aux fenêtres étroites où il a grandi. Devant sa porte joue, mêlée à d'autres enfants, à des porcs, à des chiens, à d'étiques volailles, la petite fille de ses voisins, cette gentille Cam qu'il déflora quand elle eut treize ans et lui seize.

Seize ans. Un riche Annamite l'a pris à son service. Assis par terre dans une cour exiguë, il nettoie les marmites de cuivre rouge où l'on fait cuire le riz. Les maîtres sont absents. A quelques pas de lui le cuisinier et le nouveau palefrenier devisent en fumant


tour à tour une pincée de tabac dans la mêmf pipe. Le palefrenier parle des pays où il a vécu, d'Hanoï où il fut « coolie-pousse n, d'Haïphong où glissent sur la mer des bateaux plus grands qu'un village, de la Haute-Région aux confins de laquelle des montagnes mille fois plus grandes que ces bateaux se couvrent l'hiver d'une neige éblouissante, où l'eau devient alors dure et cassante comme du verre, où l'on grelotte sans fièvre mais où l'on gagne en un jour, dans les mines, plus qu'en deux à Bac-Ninh et où l'on joue toute la nuit. En l'écoutant un désir soudain, un désir furieux lui vient d'aller là-bas mais Cam passe, droite et svelte, un panier bien posé sur la tête, et il ne pense plus qu'à elle. Pourtant à quelque temps de là, sans l'avertir il s'est laissé embaucher pour les mines de Tinh-Tue. Pendant des jours et des jours il a marché à travers des pays tourmentés comme la surface d'une eau qui bout, couverts de crêtes pareilles à des mâchoires, percés de cavernes où des cantons entiers, bêtes et gens, se sont cachés au temps des pirates et qu'habitent seuls désormais des lépreux et des démons. Au pied de montagnes mille fois plus grandes que son village, il a peiné devant les tables de jeu des Chinois, sous les grosses lanternes de papier pareilles à des lunes, il a joué, il a perdu et le voici haletant, la poitrine douloureuse, à l'hôpital de Cao-Bang. Autour de lui on tousse, on geint, parfois on agonise. Des semaines passent. Il se rétablit avec peine. Pendant sa longue convalescence, son voisin de grabat, vieil instituteur qu'un besoin d'enseigner harcèlera jusqu'à sa mort, lui apprend à lire, à écrire, à compter à la façon des Européens.

Maçon à That-Khé, coolie à Dong-Dang, terrassier sur une voie ferrée en construction, boy à Langson où une rixe l'a fait emprisonner une première fois, il regagne enfin son village qui lui semble tout rapetissé. Sa mère est morte. Ses frères sont partis. Les


parents de Cam ont vendu la virginité jurée de leur fille à un riche colon de Sontay. Il repart sur les routes, engagé comme caï par un surveillant des Travaux publics. Caï, c'est-à-dire caporal, chef d'équipe, tout coolie croit qu'il peut l'être et à l'occasion, affirme qu'il l'est mais lui, il possède vraiment ce qu'il faut pour commander l'instruction, les roueries du métier, l'endurance, l'aplomb. Ses chefs l'estiment. Un jour de repos il rencontre Lot dont la vigueur le tente et l'effronterie l'aguiche. Il la prend pour une nuit et la garde trois ans. Lot. Lot 1 A ce nom qu'il n'a prononcé que tout bas, un flot de ces injures annamites qui n'ont d'égales peutêtre dans aucune autre langue lui vient aux lèvres. Mais sa colère sombre dans un sommeil épais. III

Le drame eut lieu près du village de Po-Bo, quinze ou vingt cases dressées sur pilotis autour d'une mare jaune.

La colline qu'il domine est semée de rochers, de petits tertres qui sont autant de tombes et d'un fouillis de broussailles, parmi lesquelles deux prisonniers surveillés par un partisan armé vont chaque jour cueillir du jeune bambou pour les chevaux des officiers. Xuong qui, depuis le retour du Capitaine partageait la géôle commune, était chargé de cette corvée peu pénible avec un postier concussionnaire nommé Loan qui l'avait décidé à fuir avec lui. Cam était dans le secret. Certain matin un billet d'elle ayant appris à son amant que la mère de Lot était au plus bas et qu'il devait être dès le lendemain transféré à Langson, les deux compères résolurent de s'évader ce jour-là.

Tout avait été prévu. Des vêtements et des aliments étaient cachés en un point déterminé de la forêt. A son billet Cam avait joint une petite somme d'argent et une carte d'impôt délivrée à un tiers


défunt. Loan possédait depuis longtemps lui aussi, avec une fausse pièce d'identité semblable, un léger viatique mystérieusement acquis. Enfin une habile combinaison avait donné pour gardien aux deux prisonniers un tout jeune partisan Nung. Les Nungs détestent les Annamites qui le leur rendent bien mais celui-ci d'allures gauches et de visage ingénu n'offrait de redoutables apparemment qu'une ceinture bourrée de cartouches et un fusil dont il était douteux qu'il sût bien se servir.

Comme ils arrivaient au pied de la colline, devançant ce dernier de plusieurs enjambées

« C'est convenu, n'est-ce pas ? dit Loan à son complice. Sans perdre de vue le partisan, nous nous éloignerons de lui petit à petit, toi à droite, moi à gauche, jusqu'à ce que les buissons nous cachent en partie. Quand tu jugeras que l'instant est favorable, tu tousseras et si je siffle alors, chacun de nous filera de son côté. Sinon tu recommenceras un peu plus tard. »

,Il se tut. Un couple Thô descendait vers la rizière inondée. L'homme portait une longue gaule à l'extrémité de laquelle était fixé un petit chiffon, la femme deux vastes paniers remplis de canetons dont son mari allait surveiller les ébats.

« -Convenu, murmura Xuong, dès qu'ils les eurent dépassés. »

D'épais nuages violets couvraient une partie du ciel. Aucun souffle n'agitait l'atmosphère comme alourdie du poids d'un orage qui n'éclate pas. Au bout d'une heure, Xuong qui venait de tousser pour la troisième fois commençait de s'impatienter, lorsqu'enfin son compagnon siffla. Le Nung accroupi rattachait ses sandales. Il y eut en deux points de la brousse une vague de branches remuées et lorsque leur gardien se releva, les prisonniers étaient déjà loin. Tête baissée, coudes aux hanches, le caï, surpris de ne point s'être encore entendu sommer de s'arrêter, se défilait entre deux lignes sinueuses d'ar-


bustes épineux, quand il se trouva tout à coup devant le chemin nu qui contourne le mamelon. De l'autre côté de ce mince ruban de terre rousse s'étendait un champ de canne à sucre plus haute que lui puis des halliers de plus en plus denses jusqu'à l'impénétrable forêt. Trois bonds hardis, et c'était la liberté

« Saute cria Loan, dont la tête émergeait un peu plus bas d'une touffe de fougères géantes. Il se méfiait avec raison. Au lieu de se livrer à une poursuite hasardeuse, le partisan plus avisé qu'il n'en avait l'air et rompu par surcroît à tous les braconnages, attendait leur passage sur un chemin découvert pour les tirer froidement, comme des biches.

Xuong s'élança. Une détonation se confondit avec un grand cri. Il tomba foudroyé. Mais avant que le Nung eût rechargé son arme, Loan avait disparu dans le champ de canne.

Au déclin du jour des paysans réquisitionnés rapportèrent à Na-Cham le corps de Xuong. Comme un tigre abattu, ils le tenaient suspendu par les membres liés deux à deux, à une forte tige de bambou. Ses longs cheveux déroulés traînaient dans la poussière. Son torse était nu sous le sein droit, au bord d'une plaie brune, des vers grouillaient déjà. Le partisan suivait, l'arme à la bretelle, indifférent.

Cam sortait de chez l'entremetteuse lorsqu'elle rencontra le groupe macabre. Elle crut s'évanouir en reconnaissant le visage blême de son amant mais elle se raidit et regagna le poste d'un pas presque assuré. Quand elle y arriva, elle s'était ressaisie. Le Capitaine rangeait des paperasses. Caressante, le sourire aux lèvres, elle lui exprima le désir d'aller passer quelques jours chez une de ses petites amies à Langson. L'ombre naissante cachait sa lividité. L'omcier se demande encore pourquoi, partie dès l'aube avec sa boyesse, elle n'est jamais revenue. Docteur SERRÉ.


LE LIVRE BE L'M~IOU~

C'est dans la sincérité vis-à-vis de nous-mêmes et du bien-aimé que nous atteignons au véritable amour, conscient de sa force, capable de comprendre et de pardonner beaucoup, parce qu'il s'est élevé au-dessus des considérations et des idées ordinaires pour s'attacher uniquement à son objet.

Il est des degrés de perfection dans le sentiment nous en gravissons quelques-uns par l'humilité dans une connaissance éclairée de ce que nous aimons. L'illusion détruite, une amoureuse découvre que des liens dont elle ignorait la force la captivent toujours la souffrance même que lui a causé son désenchantement, une résolution de fidélité à son choix qui prend la noblesse du devoir librement consenti, et, plus que cela peut-être, l'humaine et sainte pitié, l'ineffable tendresse de l'être qui souffre et sent sa faiblesse, pour son frère comme lui faible et comme lui promis à toutes les douleurs.

Quelquefois l'épreuve de la vérité pour l'amour. est semblable au passage du feu sur certaines substances la flamme jaillit, dévore tout, s'évanouit. La vérité pour l'amour peut être aussi comme le vent qui éteint la lampe. On voit la flamme ployer, se détacher, s'envoler c'est un esprit de clarté qui retourne au foyer invisible. Dans l'ombre la mèche nauséabonde rougeoie et s'éteint en fumant. Ainsi le pur amour qu'alimentaient en nous les instincts


charnels se sépare violemment de cette substance impure qui ne faisait qu'un avec lui-même par une continuelle transformation. Il s'élève, plane un instant à une grande hauteur, puis disparaît. Ce qui reste est formé des moins nobles appétits le mépris y mêle son principe dissolvant, et notre cœur ne saurait sans s'avilir y rester attaché. Il y a dépression-morale chez la femme qui ne trouve pas le courage de rompre les liens de la volupté quand le mépris a corrompu la tendresse dans son cœur.

L'amour est humble, dit le livre de l'Imitation. La douleur aussi est humble, ou elle existe à peine, elle n'existe pas. Elle peut n'être qu'une apparence, car tout ce qui s'inspire de l'orgueil tient du mensonge, plus ou moins. Scorifie ta peine, rejettes-en l'amour-propre irrité, la vanité déçue, puis regarde cela seul est de la douleur, cela seul élève, instruit et ennoblit.

En humilité seulement, nous possédons ce qu'il y a de pur et d'incorruptible dans nos sentiments, leur parcelle de vérité. Aussi longtemps que nous agitent la haine et la colère, c'est en nous le trouble, l'angoisse et les dangers de la tempête. Mais le vent tombé, les eaux s'apaisent, et dans leur limpidité nous laissent voir et saisir le vivant trésor qui les habite.

Douleur ou amour, la passion est égoïste elle vous enferme dans son orbe et vous isole du monde. Si l'amour heureux a des élans de bonté réels bien qu'ineSicaces, la douleur produit dans les âmes les plus tendres des mouvements farouches. La joie des autres est pesante au cœur afïligé. De là à souhaiter le malheur, il n'y a qu'une seconde de faiblesse, un léger fléchissement. Et l'on s'étonne


de sentir en soi la haine, l'envie, quelque chose de sombre, de glacial et d'implacable.

Tous les fruits de la douleur ne sont pas bons il en est que les vers rongent au cœur et dont l'amertume est indicible.

Seul un état de paisible contentement vous laisse toute liberté de prendre intérêt à la vie extérieure, de partager réellement les peines et les joies d'autrui.

La douleur qui suit la Mort est pure, bien qu'égoïste, et nous élève sans heurts. Elle apaise et purifie tout en nous, parce qu'elle apporte avec elle la soumission intérieure qui nous la fait accepter sans colère. Sa souveraineté ne se discute pas les révoltes, quand il y en a, sont brèves. On ne s'insurge pas contre l'inconnu, on ne bataille pas contre la fatalité. Ah 1 comme une femme comprend à cette heure-là que le vrai sens de la vie est d'aimer, mais d'aimer sans partage égoïste, sans restrictions ni mesure, d'aimer avec générosité, avec dévouement, avec abnégation.

Cette sainte douleur nous rend profondément humbles. Grâce à elle, une intelligence nouvelle nous est donnée ce qui dormait s'éveille, ce qui résidait dans l'idéal devient réel et sensible.

~<.

La douleur qui nous vient de la passion ne dégage pas, au moins immédiatement, une telle vertu pacifique. Elle agit d'autre manière et ne nous apporte un ennoblissement moral qu'au prix de beaucoup de luttes. Elle fond sur nous, nous saisit et nous emporte où nous ne voudrions pas aller. Avec elle tu devras passer par la colère aveuglante et sentir, comme une pluie de feu, les brûlures de la haine, traverser de mornes contrées dont l'air trouble est irrespirable, côtoyer en chancelant les abîmes d'où monte le


vertige du meurtre et de la folie. Dans le désert de ta vie que tu croiras sans limites, tant sa désolation s'étendra vaste autour de toi, des mirages te séduiront, le désespoir prendra une voix insidieuse, des formes étrangement douces, et les visages mêmes de la sagesse et de la résignation pour te mieux tenter.

Dante n'a fait qu'une fois le voyage au pays des damnés, mais que de fois une âme malheureuse et passionnée ne doit-elle pas traverser les régions inférieures du monde spirituel, réel Enfer Combien de vains retours à une tranquillité menteuse, avant que le pardon sincèrement consenti n'ouvre enfin l'ère d'apaisement. Car une âme qui en absout une autre se libère en même temps. Par l'effet de son bon vouloir, elle échappe à l'étreinte funeste du regret, le pardon n'étant autre' chose qu'un premier pas fait librement vers l'oubli.

Jane ESTIENNE,


A TRAVERS

UVRES

Parmi ceux que l'on m'envoie.

De l'Amour, par Etienne REY (Grasset, édit.). Bien que la réédition ne m'ait pas été envoyée, je dirai volontiers quelques mots de ce livre qu'une circonstance particulière m'a placé sous les yeux en un temps déjà ancien. Je me trouvais, vers 1911 ou 1912, au 61 de la rue des Saints-Pères, chez l'éditeur Bernard Grasset, nouveau venu dans l'édition. Ce n'était pas la grande firme d'aujourd'hui et je fus reçu dans une sorte d'arrière-boutique obscure par un jeune homme que j'estimai à la fois sympathique et disert. M. Bernard Grasset m'expliqua fraternellement pourquoi les vers géniaux que je lui proposais nécessitaient un apport de pécune et me fit don, lorsque je le quittai, d'un exemplaire du récent livre d'Etienne Rey. « Lisez cela, me dit-il en souriant, c'est original, bien écrit et d'une profondeur inhabituelle. » Je l'ai depuis souvent béni d'un aussi succulent cadeau.

Non pas que les réflexions d'Etienne Rey m'aient enchanté. Elles ont confirmé mon pessimisme. La plupart tendent à démontrer que sur ce chapitre les raffinés sont malheureux.

« En amour, comme en art, la délicatesse est la vertu des faibles. »

« Parler délicatement de l'amour, ce n'est pas parler de l'amour. »

« L'amour inspire de grandes ambitions et ôte les moyens de les réaliser. »

« Il est peu d'hommes qui sachent comprendre exactement ce qu'une femme met dans le don d'ellemême. s

LES


« Entre un homme hardi et un homme délicat, une femme délicate choisira le premier. D

« Cliton aime Ismène, et celle-ci, de son côté, est secrètement éprise de Cliton. Un jour, ils se trouvent ensemble et seuls. Ils sont émus, troublés il suffirait de deux mots pour les jeter dans les bras l'un de l'autre. D'où vient donc qu'ils parlent du temps, de musique, de littérature ? Ils se séparent, ils n'ont encore rien dit tout est fini entre eux. » « Aucun homme n'est insensible à la beauté d'une femme, mais très peu savent la goûter profondément un coup d'œil rapide, un brusque désir, une épithète admirative, et tout est dit. Cette première émotion de la beauté, commune à tous, est insuffisante et grossière, si on ne sait la développer. La beauté, dans son essence et son charme profond, n'est pas accessible à tout le monde. Il faut, pour la comprendre, de rares qualités d'âme et une sensibilité à la fois ardente et déliée, aussi bien qu'une sensualité puissante et trouble. L'éveil du désir reste quelque chose de trop vulgaire, si des correspondances secrètes, des analogies mystérieuses, ne s'établissent en même temps entre la beauté, le cœur et l'esprit. »

Ces temps derniers encore, un critique reprochait à M. Etienne Rey de n'analyser que les amours médiocres. Je crains qu'on ne mesure insuffisamment l'extrême complexité de l'amour. Celui-ci peut déterminer de honteux élans chez des esprits élevés et de nobles aspirations dans des âmes vulgaires. Le désir est l'invisible organiste du clavier des passions. Tenter de définir ou seulement de peindre l'amour est une tâche que peu d'hommes sauraient entreprendre. Il faut pour juger la bataille des vagues être hors de la puissance de l'océan

Je ne sais si M. Etienne Rey a modifié son livre sur l'amour. Il n'a pu en changer la matière éternelle. Après quinze ans passés, j'aime à goûter ses aphorismes, au sens profond, au rythme pur.

Marie du Peuple, par Marcelle Vioux, 7 fr. 50 (Fasquelle, édit.). Un très beau livre, d'une pitié véhémente, sur les humbles. On n'a pas jusqu'ici, me semble-t-il, étudié sous cette forme le communisme français. Mme Marcelle Vioux me paraît ne goûter que médiocrement la religion politique nouvelle qui


dépasse les autres par la complexité de sa liturgie, l'étroitesse de ses dogmes et la sévérité de ses prélats. L'idéalisme a servi de levain aux révolutions. Un caporalisme brutal n'engendre que des brutes. L'homme n'a rien à gagner dans l'excitation des plus basses passions de l'homme et le succès matériel obtenu par de tels moyens sera toujours fragile et passager. Marie Mercier, apôtre éloquent et fille douloureuse du peuple, répugne à la propagande violente que lui impose son parti. Elle fait appel à la seule douceur et meurt martyrisée par la foule irritée que sa foi et sa charité n'auront point convaincue.

Je confesse que le sentiment de l'auteur demeure obscur et que son livre, qui pourrait être une belle leçon d'amour, aboutit à nier l'eSicacité de l'esprit de sacrifice alors que la seule vertu vraiment précieuse de l'âme humaine est la décision réfléchie d'agir contre son intérêt.

Roland Dorgelès aussi avait environné son Saint Magloire de catastrophes. Je ne sais pour quelle raison ces deux écrivains brûlent dans l'intrigue de leurs livres ce qu'ils paraissent adorer dans leur démonstration.

L'un et l'autre ont vraisemblablement quelque dessein mystérieux dont le mobile, à la vérité, m'échappe et je me demande si cette apparente contradiction n'est pas due à un manque de courage en face de l'imbécile opinion.

J'ai acheté cette femme, par Léon DEUTSCH (Bernard Grasset, édit.). Si cela peut consoler les gueux, qu'ils connaissent le grain d'anis déposé dans le pain blanc des milliardaires 1 Pouvant tout acheter, ils n'ont plus la douceur du don gratuit. Robert Planche, plumitif soudain pourvu de 50 millions, a tout acquis de la considération humaine une cour, des amis, de la gloire, des plaisirs. Des femmes aussi, bien entendu, sauf une qui se dérobe et qui, tout de même, à la fin, est vaincue par l'argent. Robert Planche m'intéresse médiocrement. Les tristesses des millionnaires sont vénielles. Et cent années de l'ennui d'un riche ne valent pas un seul jour sans pain. Tête-de-Loup, par ZELL (Ernest Flammarion, édit.). Un frais et délicat roman de l'après-guerre


où l'oisiveté mais aussi la vie courageuse de certains nobles russes est évoquée adroitement. Une idylle aimable s'y noue et s'y poursuit pour le plus grand agrément des lectrices, indulgentes à ce qui tourne mal si cependant ça finit bien.

lia Turqne, par Eugène MONTFORT (Ernest Flammarion, édit.). Vingt ans n'ont pas affaibli l'intérêt de ce livre que je considère, pour ma part, comme le chef-d'œuvre de M. Eugène Montfort. Certains tableaux ont changé, des traits de mœurs ne sont plus les mêmes, mais l'éternelle détresse humaine y convulse d'identiques pantins.

Je ne connais guère de roman plus moralisateur que celui de Sophie Mittelette, prostituée, qui débute dans la boue et finit dans le ruisseau. Le mérite de M. Eugène Montfort fut de réaliser cette œuvre de pitié sans déclamation et sans phrases. Son livre, sobre et direct, est d'un métier contenu. J'ai toujours été sensible au procédé par quoi bons vins et bons artistes, après une fougueuse adolescence, nous arrivent dépouillés et nus. Dans le vase qui les enclot leur jeunesse est immortelle.

lia Bonifas, par Jacques DE LACRETELLE (Edition de la N.R.F.). Le deuxième ouvrage de M. de Lacretelle ne saurait me laisser indifférent. Je lui dois trop de plaisir pour sa langue naturelle et aisée et St~ermann fut une œuvre de qualité. Cette opinion me donne le droit de ne point tout aimer dans La Bonifas et notamment la dernière partie qui rappelle avec trop d'insistance l'imagerie naïve d'EpinaI. Par contre l'atmosphère de la petite ville y est fidèlement rendue et le caractère généreux de l'héroïsme n'y a point d'ombres. Contrairement à l'opinion des critiques, je n'aperçois aucun vice dans Marie Bonitas. Un manque d'appétit de l'homme la caractérise seulement et les élans réfractés de sa nature fougueuse l'entraînent à des amours idéales que son cœur ne corrompt point. Il faut le double assaut de l'hérédité et de la haine collective pour que l'imagination de Marie Bonifas se suggestionne vers le mal. J'entends bien que la guerre vient à point nommé pour endiguer cette vague corruptrice et rendre étale la marée de l'instinct. M. Jacques de Lacretelle eût pu je lui


fais confiance sur ce point recourir pour cela à une autre éventualité moins exceptionnelle. Les Chefs de file de la jeune génération, par Lucien DuBECH, 7 fr. 50 (Pion, édit.). Il y a un agrément certain dans cette série de portraits rapides où sont silhouettés les plus « modernes des littérateurs contemporains. Besogne de verve et de férocité où M. Lucien Dubech utilise des traits aigus et barbelés parmi des coups de massue d'une précision moindre. Je crois à la bonne foi de M. Dubech, non à l'infaillibilité de son jugement. Certaines de ses caricatures sont poussées à l'excès et je goûte peu leur exagération parfois manifeste. Je ne suis pas de ceux qui professent une constante admiration pour MM. Maurice Rostand et Jean Giraudoux. Leurs défauts, qui crèvent les yeux, ne me font pas oublier leurs qualités, qui sont réelles. Mais c'est peut-être dans les panégyriques que M. Lucien Dubech réussit le moins. La plupart de ses éloges ne sont pas mesurés et l'auteur ne sait où porter ses mains, engluées dans la pommade. Injustice pour injustice je préfère celle des coups. Un boxeur m'écœure moins qu'un thuriféraire. Gardez votre bâton, Monsieur, et posez l'encensoir 1

Georges BARBARIN.

Les Livres qu'on lit et qu'on relit.

lie Roman de Miraut, chien de chasse, par Louis PERGAUD (Edition du Mercure de France, 7 fr. 50). Le récit commence le jour même où le bûcheron Lisée parti à la foire pour acheter un cochon, revient tard dans la nuit « magnifiquement saoul D et tenant en laisse un jeune chien de chasse de trois ou quatre mois. L'accueil bourru de la Guélotte, la femme de Lisée, les répliques brutales et sonores du mari font de cette scène familière et colorée une introduction magistrale. En quelques pages, on a visité un modeste intérieur de campagne et fait connaissance avec les deux personnages principaux aussi


nettement, aussi directement que par une vision cinématographique. On comprend aisément que le jeune Miraut ramené au lieu d'un porc, bouche inutile et hôte encombrant, ne pouvait être chéri de la Guélotte. Peu méfiant de son nature], Miraut apprit bien vite à se déner de sa patronne qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans son derrière de chien. Aussi les incongruités de la jeune bête, le désordre qu'il répand en prenant ses ébats, les chaussures qu'il abîme en essayant ses mâchoires sont autant de motifs de haine et de correction et par contre-coup d'occasions de querelles de ménage. Miraut grandit dans une atmosphère d'orage.

Mais une affectueuse intimité s'établit bientôt entre le chien et son maître et le roman, peu à peu, s'emplit de scènes de dressage et de récits de chasse. Miraut, guidé par son instinct, n'aurait pu sans Lisée devenir le limier remarquable qu'il promettait.

Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps à « ravauder x en plaine, sur un pâturage, qu'il faut immédiatement chercher la rentrée. II apprit à aller doucement derrière les levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent, cabriolent, se font rebattre et vous obligent pour les suivre sans faute à prendre cent fois plus de précautions que pour les grands bouquins et les vieilles hases. Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon chien doit tout lâcher pour filer à vertigineuse allure auprès du maître qui a tiré car un chasseur, quand donnent les chiens, ne doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son collaborateur à poil soit là tout de suite pour l'aider, le cas échéant, à poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pièce tuée ou blessée par son plomb.

On découvre dans ce passage la sérieuse documentation de l'auteur, la précision du détail qui fit le succès de son premier ouvrage, De Goupil à Margot on y retrouve en même temps tout l'intérêt qu'il prend à la vie des animaux lesquels délassent souvent du commerce des hommes.

Miraut devient vite un vrai chasseur de lièvres


mais les longs efforts d'une poursuite joints à l'instinct carnassier de la bête l'incitent à dévorer sa proie. La course l'avait aSamé, la poursuite si longue, en le fatiguant, l'avait enfiévré et mis en rage et, du ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientôt qu'il avalait presque sans les mâcher. Il lichait le sang avec soin, puis broyait les côtes sous ses dents, dépiautait le râble musculeux et passait au train de devant. Souvent il abandonnait la bête pour revenir quand sa fringale n'était pas apaisée aux cuisses de derrière fermes et charnues qu'il déglutissait jusqu'à la dernière bouchée.

Ces chasses effrénées et égoïstes passionnent Miraut et font son malheur on le prend en flagrant délit et son maître doit payer une forte amende. Le chien récidive et c'est ce qui décide Lisée à vendre son compagnon de chasse. La séparation est cruelle mais elle n'est pas définitive car Miraut reviendra obstinément, opiniâtrement à la maison de son premier maître qui se déterminera à le reprendre.

Allongeant comme un fou de toute sa longueur et jappotant et pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lisée, et s'y roula, lui lécha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage, lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire, comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire toute sa joie, tout son bonheur.

A la lecture de ce roman, on respire un parfum de vie forestière on se met à l'affût avec le chasseur dans les bas-fonds à l'heure de la rosée, on dévale les pentes et parcourt les sous-bois sur les jarrets de Miraut à la poursuite des lièvres, éveillant les bruits de la forêt, effarouchant les animaux timides, goûtant l'âpre et robuste senteur des herbes sauvages. On y découvre également l'existence d'un humble celle du bûcheron qui vit au jour le jour et cependant amateur de chasse et vivant au gré de sa fantaisie, âme simple et rude, sympathique malgré ses défauts parce que l'on perçoit sa bonté foncière. Je ne suis pas de ceux qui font grief à l'auteur de son style dont le réalisme est parfois un peu cru, parce que ses hardiesses sont des taches qui disparaissent dans la coloration du tableau et certaines scènes un peu osées se fondent


sans laideur choquante dans cet ensemble de vie rustique.

Louis Pergaud devait affectionner, avec Rabelais, les livres « de haulte graisse les instincts s'étalent dans la liberté de la nature et par suite sans impudeur. En outre, dans maints passages de son roman, on retrouve le poète qui, au détour d'un chemin, brosse et interprète un paysage et parfois aussi le psychologue qui fouille son coin d'âme à la dérobée. Si la guerre ne nous avait ravi ce romancier en pleine maturité de son talent, nous lui devrions aujourd'hui, à n'en pas douter, de belles œuvres. Il aimait tant la nature et les gens du peuple qu'il aurait su nous révéler des aperçus nouveaux en des pages savoureuses. C'est sur cette réflexion que j'ai fermé son livre avec de la tristesse et du regret.

P. BARRET.

Les Idées et les Livres.

lies Rêveurs éveillés, par Adrien BopEL et Gilbert RoaiN, 1 vol. de 218 p. Collection des « Documents bleus », Paris, Gallimard, 1912, 7 fr. 50. Nous avons plaisir à signaler à nos lecteurs ce livre d'un puissant intérêt et d'un réel talent d'observation. MM. Borel et Robin se sont documentés à bonne source. D'abord ils prennent comme point de départ la théorie de Kretschmer sur le rythme de la pensée humaine. Elèves du professeur Henri Claude, ils classent les individus en deux catégories les syntones, qui mettent leur personnalité en harmonie avec l'ambiance les schizoïdes, qui ne tiennent pas compte de la réalité extérieure, vivent d'une vie intérieure et donnent l'impression de l'indifférence. Ce sont ces derniers que MM. Borel et Robin appellent les « rêveurs éveillés », faisant une place assez large à l'inconscient freudien, et plaçant la so~ert'e entre la rêverie et les états de concentration intérieure. En effet, pour peu que nous nous laissions « glisser au fil du songe », nous sentons notre imagination s'emparer de nos souvenirs, car elle se nourrit davantage de pensées et de cénesthésie affective que de sensations et de


perceptions, de sorte que la songerie, tout en traduisant nos tendances profondes, apparaît plus intellectualisée que la rêverie (p. 56).

Ensuite MM. Borel et Robin nous montrent tous les troubles qu'entraîne, pour le rêveur éveillé, son évasion dans le monde fictif de l'imaginaire » (p. 63), et toutes les difficultés qui s'élèvent, dans le même individu, entre le moi social et le moi intérieur. Adoptant les idées de Piaget sur la psychologie infantile, nos auteurs considèrent la pensée de l'enfant comme intermédiaire entre la pensée « antiste » ou non dirigée et la pensée socialisée (p. 87). Quant aux adultes, la schizoïdie est de règle chez ceux qui appartiennent aux catégories socialement supérieures le savant, le philosophe, l'artiste, le poète. Ce sont des exilés à la manière de Debussy. « Ceux qui tournent le dos à la vie trépidante et vaine d'aujourd'hui, toujours plus vaine, portent sur leur visage la noble tristesse de l'exil volontaire. » (P. 116.) Il y a aussi les rêveurs morbides, « âmes trop lucides et trop pénétrantes, dont l'enthousiasme n'aboutit pas, dont le désir n'est pas satisfait ce sont les victimes fameuses du mal de penser, dont les lèvres se crispent et dont les bras quelquefois robustes retombent cependant inertes et découragés devant le spectre obsédant de l'inutile effort (p. 136). Et Dromard, à qui les auteurs empruntent ces lignes, cite Maine de Biran, Maurice de Guérin, Vigny. On pourrait y ajouter Amiel, Edouard Rod et Samain. De là au vertige métaphysique, il n'y a pas loin, et l'opium de la « rêvasserie » conduit à l'extase des Soufis persans ou des Yoghis hindous.

MM. Borel et Robin passent enfin de la rêverie à la mythomanie et à l'obsession. Ils racontent longuement les fabulations de la jeune Marie, leur sujet, et ajoutent ainsi aux remarquables travaux de Janet, Dupré et Logre sur les troubles de l'imagination. Mais, contrairement à l'imaginatif de Dupré, qui est un homme d'action, le schizoïde rêveur se détourne de la réalité et s'abstrait du monde extérieur. D'autre part nous avons des rêveurs actifs comme Dorante (Le Menteur), Tartarin, Don Quichotte, qui se donnent le change travers que Jules de Gaultier appelle bovarysme. Au contraire, les émotifs rêveurs, inquiets et inaptes à l'action, sont ceux que Janet désigne


par psychasthéniques. En un mot, « le schizoïde n'agit pas parce qu'il ne veut pas agir, le psycinsthénique n'agit pas parce qu'il ne le peut pas (p. 208). Mais que la rêverie soit éveillée ou morbide, agréable ou douloureuse, elle est essentiellement désintéressée. On en arrive toujours à la formule de Bergson « On rêve dans la mesure où on se désintéresse

Avec ce livre, solidement pensé et clairement écrit, MM. Borel et Robin ont apporté une importante contribution à la psychologie pathologique.

Gomment on devient écrivain, par Antoine Albalat. 1 vol. in-18 de 280 p. Chez Plon, 1925, 7 fr. 50. Dans ce livre agréable et copieux, M. AIbalat se propose de nous révéler l'art de l'écrivain. Pour nous apprendre à écrire, l'auteur de L'Art d'écrrire en vingt leçons nous indique ses propres recettes, économiques et efficaces, prétend-il. Reste à savoir si tel ou tel débutant pourra en faire son pront. M. Albalat considère un peu l'art d'écrire comme l'art d'accommoder les restes. Nous sommes loin de la conception et de la méthode de Lanson. Qu'importe, puisque les recettes de M. Albalat satisferont presque tous les esprits moyens, comme les recettes culinaires de Tante Octavie suffisent aux estomacs ordinaires. D'ailleurs les conseils de M. Albulat, renouvelés de Boileau, sont pleins de bon sens. Ils peuvent même conduire au succès tel feuilletonniste qui s'ignore. Bref, je ne crois pas que l'ouvrage consciencieux de M. Albalat ait une grande portée littéraire. Sans contester l'opportunité d'un tel livre, je n'aperçois guère sa valeur didactique. M. Albalat possède sans doute le secret de bien écrire, mais il se garde de nous le montrer d'une manière trop évidente. Craindrait-il la concurrence ? En rédigeant ses préceptes sur l'art d'écrire, il est probable que M. Albalat n'a pas voulu nous donner un modèle de style, pas plus qu'en parlant de son livre nous ne prétendons faire de bonne critique.

A. BAILLOT.


Quelques extraits des Livres du jour.

Au <!apNc!n gourmand, par Henri BÉRAUD. Un peu après trois heures, Lèbre, encadré de fusiliers, descendit au greffe. Il était en culotte à boucles, le corps pris dans une chemise de gros chanvre. Le lieutenant criminel l'attendait là

Soyez courageux, Lèbre, dit-il.

Ai-je l'air d'un poltron ? je suis sergent du roi, et l'on m'appelle Bonçois-sans-quartier. La Camarde est une vieille connaissance 1

Bien, dit le juge, cela est d'un soldat.

Je suis prêt. En route 1

L'aumônier leva son crucifix.

Un moment, fit une voix.

On attendait le registre de l'écrou que le condamné devait signer. Lèbre, debout, les mains liées sur les reins, regardait d'un air tranquille les soldats qui l'entouraient. On lui offrit un coup de vin. Je le refuse, dit-il. Mais puis-je parler à ces braves ? 2

Oui, à la réserve de ne rien dire contre leur devoir, ni contre le roi.

Camarades, dit Lèbre, avant d'être un brigand, j'ai porté les armes. J'ai servi sans reproches. C'est l'amour qui m'a perdu. Vous êtes jeunes, mais vous grisonnerez un jour alors, gardez-vous d'oublier mon exemple. Retournez cultiver votre lopin, prenez femme en votre village et crachez à la figure des catins.

Mon fils, dit l'aumônier, songez au pardon. Oui, c'est dit, je lui pardonne. Mais je ne croyais pas qu'une femme à ce point adorée pût livrer son amant au bourreau.

A ce moment, on apporta le livre d'écrou, qu'il signa d'une main ferme. La porte s'ouvrit. Il faisait grand soleil. La foule oscillait et faisait une rumeur de fête. En arrivant aux Terreaux, Lèbre vit la roue dressée, toute seule, très haut, dans le milieu de la place. Les cloches sonnaient.


Lèbre monta les degrés. Aux gens qui l'entouraient, il dit:

Je laisse ma mémoire aux amants malheureux. Quant aux gens de bien, je ne demande que des prières.

Ce fut sa dernière parole. Le bourreau s'avança, demandant qu'on lui livrât le condamné. Les soldats et les juges descendirent. Lèbre fut porté sur la roue on retroussa ses manches, on rabattit ses bas. Avant de se renverser, et tandis que l'homme rouge soupesait la barre du supplice, Lèbre regardait la foule, visage par visage, comme s'il cherchait quelqu'un, désespérément.

Suite variée, par Alexandre ARNoux. J'épiais depuis tantôt deux heures, rœit collé à une petite lucarne, lorsque le croissant de la lune perça la fente des rideaux bis, alla inscrire une virgule au milieu de la glace, page sans texte, encadrée d'or. Le diapason gémit en rêve et donna le la. C'est tout son vocabulaire pour le bien, pour le mal, pour l'offense, pour la bienveillance, il rend toujours le la son âme innocente n'a pas de complications. Armance, la flûte, s'éveilla et se mit debout avec lenteur, sans plier la taille, tirée par un aimant ou des câbles invisibles, obélisque d'une seule venue, levé parmi les rosaces du tapis. Le diapason se tenait tranquille il se borne à remplir son rôle qui est d'accorder les gens. Il y a mille paroles de discorde et une seule voix de paix, la sienne on ne l'entend jamais beaucoup. Armance sautillait d'ici, de là, à cloche-pied. Elle est taillée dans un morceau de lune, matière angélique et froide son chant, animé d'une fureur platonique, cache bien des détours de conscience et de la perversité. Qui pourrait me dire, au juste, son sexe ? Vierge et androgyne, d'une ligne sans courbe, sans renflement, incapable d'engendrer, ne possédant rien pour s'asseoir et soutenir la cadence de l'amour, munie d'une bouche traversière et de petits bras de pingouin, elle excite cependant le désir elle l'excite, mais ne le contente pas. Je déteste ces puretés arrogantes et insondables, qui méprisent, de haut, les charnalités qu'elles déchaînent, et dont la vertu se délecte au spectacle du péché, sans même l'excuse de le commettre parfois. Pour le moment elle cherchait le vent,


tournait sur elle-même, s'orientait dans l'ombre. Un petit cri de bois musicien, qui a des cauchemars, la guida vers le catafalque où repose Monsieur le marquis de Santa-Lucia, le violon napolitain, ce polichinelle romantique qui ne peut que rire et sangloter, ne prononce pas trois phrases posément, sans vibrato, et se couche, quand il est fatigué, dans un cercueil, comme Charles-Quint. Cabotin, pas une idée, une tête minuscule à volutes et à chevilles, des élans, des pâmoisons, des délires à ensorceler un couvent de carmélites, et ce beau justaucorps zébré, pincé, évasé, couleur d'automne pourrissant voilà de quoi allumer Armance vestale unijambiste, pour qui la virginité est une gloire publique et une insupportable démangeaison cachée. Elle bondissait sur place, la flûte, battait l'air de ses moignons d'ailes, oscillait sur sa base, au défi de toutes les bienséances de l'équilibre, comme un pendule inverti son chant planait à une altitude de neige elle coupait parfois son incantation d'un gazouillis d'une volubilité glacée. Peu à peu le couvercle du cercueil se prit à bâiller une cheville d'ébène parut, puis une autre, puis un crâne de bois rubané, un long cou cravaté de noir. La porte de l'habitation du violoncelle, baron de Herzsturm, s'entrouvrit une pointe d'archet passa, semblable à un bras maigre qui dépose la boîte à lait sur le paillasson, le propriétaire encore en chemise un soupir s'échappa de cette demeure nostalgique, un soupir fait de toutes les mélancolies, de toutes les solitudes, de tous les astres disparus, et la porte se referma. L'esprit malicieux du piano cogna à coups pressés Don Allargando, le trombone, s'étira, coulissa, lâcha un rot de cuivre et Madame Bouldoul, grosse caisse, poussa un de ces petits gémissements de femme obèse et romanesque qui précèdent~le fracas des passions.

lies €hefs de file de la jeune génération, par Lucien DUBECH (M. Georges Duhamel). Il faut louer d'abord les qualités du cœur. Elles sont si certaines qu'elles forcent la sympathie et nous voudrions dire l'amitié, bien que nous n'ayons jamais eu l'occasion de le rencontrer. Nous savons par ses portraits qu'au temps de l'abbaye il portait une barbe et qu'il est aujourd'hui rasé c'est tout, et il est amusant de noter que ce trait l'apparente à M. Brieux,


à qui il ressemble par d'autres côtés, mais qu'il dépasse de si loin.

Ce sont les œuvres qui montrent que M. Duhamel a le cœur excellent. Ici nul doute.

.Le bon cœur ne suffit pas on peut avec le meilleur cœur du monde être un idiot ou un fléau de l'humanité. M. Duhamel est un écrivain remarquable. Mal préparé à découvrir les réalités du monde spirituel, il est doué comme pas un pour découvrir les réalités du monde sensible. Il y a en lui non pas deux personnes comme en saint Paul, mais trois. Un philosophe crédule et brumeux, un moraliste dont l'inquiétude est touchante, mais qui a eu le tort d'engendrer le philosophe, et un peintre réaliste de premier rang.

Ces trois personnes ne s'entendent pas du tout. Le philosophe crédule est optimiste, le peintre réaliste est pessimiste, et entre les deux le moraliste se démène, se gratte la tête et se demande avec angoisse lequel peut bien avoir raison.



L~ PETITE VILLE

L'ALAMBIC

En son royaume de vignobles et de pampres alignés, c'est le plus gros buveur de la contrée.

II a une maison, des domestiques, une cour de fonctionnaires et un manager.

Ses exploits sont vérifiés par l'Etat et consignés sur un registre. On tient liste de ses ribotes et du travail de son gosier.

Tout le pays lui apporte du vin, du cidre, des pommes et des piquettes. Il engloutit même les rognures, les lies, les marcs, les déchets, les jus. Foin du régime sec et des digestions laborieuses 1 L'alambic a l'estomac blindé.

Sa panse est jaune comme un soleil, tendue comme un tambour de basque. Pour faire de la place, dans son ventre, il sort parfois ses intestins à l'air. Leur boyau hélicoïdal digère les ripailles accumulées, sous l'œil des connaisseurs et dans l'odeur des moûts.

L'âne aux écus d'or ne lâchait ses trésors qu'en boulettes. L'alambic fait couler les siens en rigole de feu. Des servants empressés recueillent le produit de ses libations dans des jarres de cuivre et l'eau ardente s'écoule de ses entrailles en intarissable filet.

Le soir venu, on l'emmène sous le hangar tout embaumé de son ivresse et là, seul, dans la nuit divine, l'alambic dort entre deux vins.

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LE PETIT RELIEUR

C'est un petit, tout petit relieur dont le matériel tient au fond d'une soupente. On lui confie des tables récapitulatives et le trésor austère des Dalloz. Des clients déposent parfois entre ses mains ce qu'il appelle l'ouvrage de fantaisie. Il le feuillette soigneusement avant de l'ébarber.

Depuis cinquante ans, il a lu Jules Mary, Bossuet, Dumas, Bergson, Papus et Eugène Sue. II a des teintures de mathématiques, de philosophie, de sciences occultes, de chirurgie et d'art.

Il ne comprend pas toujours ce qu'il lit, mais, par probité, il le lit tout de même. Il espère, sans s'en rendre compte, en la cristallisation du subconscient. On le consulte dans le quartier sur les cas épineux, dans les circonstances difficiles. Il donne son avis d'une âme simple après avoir invoqué ses auteurs Sa réputation de lettré a franchi les limites de sa rue. On l'a fait questeur du cercle et conseiller municipal.

Il serait d'une académie s'il était moins modeste. C'est un petit, tout petit relieur.

LE TÉLÉPHONE

C'est une drôle d'idée que celle de parler dans une boîte.

Le plus singulier, c'est que la boîte répond.

Il circule là-dedans une vie mystérieuse, des chuchottements, des bruits, des appels. Un génie bienfaisant démêle les correspondances un génie malfaisant les embrouille, s'il lui plaît.

Les femmes, depuis toujours, sont prêtresses du téléphone, à cause de leur timbre acide et chantant. Jeunes et mûres. sont pour nous « la demoiselle ') au service du monstre et n'ont que l'âge de leur voix.

On goûte un raffinement délicat à ne s'entretenir avec la femme que par le truchement de l'oreille.


Aucune préoccupation parasitaire ne vient fausser la conversation. Le sujet même ne prête pas à l'artifice des mots ou à la coquetterie du verbe et l'on doit à la demoiselle son émotion toute pure si, d'aventure, elle vous émeut.

Le téléphone a une âme collective et diverse. Il enseigne aux hommes trépidants la patience, le pardon des injures et l'esprit de l'escalier. Les voix d'argent et les voix d'or sont divines au téléphone. S'il en est d'aigres et de quinteuses, il en est de tendres au charme pur. On est amoureux d'une jolie voix ainsi qu'on l'est d'un joli visage. La fraîche est mouillée de rires, la grave est pleine d'émoi.

Beaux traits, beaux vêtements s'effacent un jour dans la mémoire la caresse des voix splendides s'y incruste pour jamais.

Qu'il est pauvre, cependant, le vocabulaire téléphonique Pour dire ~o comme « je <'a!me /)', il faut le portevoix des dieux.

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Le plaisir est fait de ce qu'il est précaire. Au téléphone, il est à la merci des hommes et des éléments. On parle dans les grésillements, parmi le peuple des écoutoirs, au cœur d'une atmosphère hostile. La conversation ne tient qu'à un fil.

FEMMES DE MÉNAGE

De ma fenêtre, j'en aperçois deux qui font danser l'anse.

Sous un réverbère mélancolique, elles cassent du sucre sur le dos des patrons.

Il y en a une maigre au profil de putois, os et tendons, en caraco famélique. L'autre, mafflue, ventripotente, toutes mamelles dehors.

La sèche a des hochements du chef où les yeux durs allument par instants des braises. La bouche


mal ourlée laisse couler, entre les lèvres minces, un intarissable susurrement.

La grosse dodeline du chignon, les regards en fente sous le bourrelet des graisses et ses mains boudinées se joignent, de temps à autre, en signe de commisération.

Quarante minutes durant, elles s'abreuvent sans répit de leur mutuelle infortune.

Je les néglige, je les quitte, je les oublie. Si je mets le nez à la fenêtre, elles sont toujours là. Je sors en ville, je reviens elles tiennent encore, postillonnantes et obstinées. Portant leur croix sur le dos elles endurent stoïquement leur martyre, à raison de huit heures par journée et de douze francs par jour.

LE RAGOT

Il naît on ne sait où de l'accouplement de la médisance et de la calomnie.

Larve frêle et vacillante, il grouille d'abord à fleur de sol, puis de métamorphose en métamorphose, surgit au grand jour à l'état d'insecte parfait. Au sortir de l'œuf, c'est déjà un monstre griffu et redoutable. Corps visqueux sous une carapace, il a de tranchantes mandibules et des ongles pour s'agripper.

Il est le charançon des réputations, l'horrible ténia de la conscience.

Le malheureux qu'il attaque ignore sa présence et son cheminement invisible jusqu'au jour où, miné par la sape, l'édifice s'écroule tout entier.

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Qui l'a conçu ? Par qui fut-il couvé ? Quelle divinité le protège ?

Il est le bâtard de l'anonyme et du collectif. Ses véhicules sont les niais, les gens d'esprit, les oisifs, les perfides. Son abdomen s'enrichit des sucs de la sottise, de la politique, de la religion.


Il enfle, il enfle à vue d'œil, reluisant, adipeux, énorme.

1er TEMPS. M"~ X. sort bien souvent. Où va-t-elle ainsi dans la rue ?

2e TEMPS. Avez-vous remarqué qu'elle passe de préférence dans la rue Machin ? Cela n'est pas naturel.

3e TEMPS. Elle irait dans ce quartier perdu pour des buts inavoués que je n'en serais pas surprise.

4e TEMPS. Ce qu'elle va faire par là, on ne le sait guère.

5e TEMPS. Ce qu'elle va faire par là, on le devine trop.

6e TEMPS. Un monsieur ne marchait-il pas dans la même direction le jour où vous l'avez croisée ? 7e TEMPS. On l'a vue dans la rue Machin avec un monsieur.

8e TEMPS. Elle et son monsieur doivent avoir un appartement dans la rue.

ge TEMPS. C'est dans un appartement de la rue Machin qu'elle reçoit le monsieur.

IQe TEMPS. Je ne sais pas si on les a vus, mais tout le monde est au courant de la chose. Il TEMPS. Tout le monde est au courant de la chose d'ailleurs, on les a vus.

12e TEMPS. Elle a le nez retroussé, c'est un signe infaillible.

13e TEMPS. Une pareille conduite chez une mère de trois enfants, quelle horreur 1

14e TEMPS. Pauvre petite 1 elle a toujours été habituée à faire ses caprices.

15e TEMPS. Cela se terminerait par un drame qu'il n'y aurait rien d'étonnant.

16e TEMPS. II y a du drame à plein nez dans cette affaire.


17e TEMPS. Il paraît que le mari se promène sous les fenêtres avec un revolver.

18e TEMPS. Entendez-vous ces cris au dehors, dans la rue ?

19~ TEMPS. Les gendarmes ont emmené quelqu'un il y a une heure, avec les menottes. 20e TEMPS. Sûrement le meurtre est accompli. 21e ET DERNIER TEMPS.

Je l'avais dit.

Tu l'avais dit.

Nous l'avions dit.

Quelle affaire 1

C'est épouvantable 1

Le ragot est issu du panier d'une femme de ménage. De l'épicier à la vieille dame, de la vieille dame à l'apprentie, de l'apprentie à la couturière, de la couturière au plombier, du plombier à la piombière, de la plombière au marchand de matelas, du marchand de matelas à la bonne à tout faire, il a rebondi chez la femme de chambre qui l'a redit à sa maîtresse, Mme Durand.

Mme Durand l'a vomi sur Mme Dupont qui l'a expectoré sur Mme Dupuy, qui l'a essuyé sur Mme Chose.

On s'en est entrebarbouillé de maison en rue, de rue en quartier.

Les mères l'ont appris aux enfants, les enfants aux cousins et les maris aux frères.

On l'a aiguisé, paré, fortifié, acidifié, barbelé, empoisonné.

Et voilà comment Mme X. femme honorable et de réputation intacte, a appris avec stupéfaction, l'autre semaine, qu'elle avait été tuée par son mari, au cours d'un flagrant délit d'adultère, dans un appartement de la rue Machin.


On colporte le ragot qui ronge le voisin. Le voisin colporte le ragot qui vous ronge.

Celui qui engendre le ragot le regarde un instant courir et puis s'en désintéresse. Cela n'empêche pas le ragot d'aller son chemin.

De sorte que la vie est faite de contre-vérités, d'assertions inexactes et de fausses rumeurs qui s'enchevêtrent. La ville entière et la morale se désagrègent dans une atmosphère de suspicion.

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L'individu n'est pas méchant. C'est la collectivité qui est idiote.

L'OFFICINE DU PHARMACIEN

Bien qu'il en ait quelques extraits dans ses tiroirs on ne saurait dire du pharmacien qu'il est le chef des odeurs suaves. Le parfum de son officine est d'une invariable complexité. On y trouve la tristesse de l'eucalyptus, le chavirement de l'éther, l'arrogance de l'iodoforme, la surexcitation de la menthe, la fétidité de l'érysimum, toutes les essences, tous les relents.

Sur la théorie des fioles alignées aux murs en guise de tapisseries l'esprit des sels, l'âme des simples voltigent au long des rayons.

C'est une atmosphère impérieuse d'hôpital et d'épicerie.

Derrière les gros yeux jaunes de ses bocaux la boutique du pharmacien abrite des mystères incantations, décantations. On malaxe, on distille, on émulsionne, on infuse, on filtre, on mêle, on pèse, on pilonne, on pétrit. Toute l'alchimie revit entre les doigts du pharmacien revêtu de sa blouse cabalistique. Un souffle d'hermétisme monte de son laboratoire obscur.

Dans un placard muet, l'armée des poisons se hérisse les lents, les foudroyants, les subtils, les


inodores, les vireux, ceux qui tordent, ceux qui révulsent, ceux qui corrodent, les végétaux, les minéraux.

Les poisons animaux se multiplient aussi, virus, bacilles, en bâtonnets, en virgules, en spirales, au hasard des cultures et des bouillons.

Le pharmacien est un savant doublé d'un artiste. Il compose ses ordonnances comme on élabore un poème ou un drame musical. Il a pour clavier le codex, pour diapason l'expérience, et, tel le mathématicien bercé au rythme des cadences abstraites, il goûte, en dosant l'infinitésimal, la volupté de l'absolu.

Une goutte de mort, deux gouttes de vie. Une goutte de vie, deux gouttes de mort. Le moindre oubli, la plus insignifiante erreur, peuvent influencer le plateau de la balance. Rien n'émeut le virtuose des potions. II prodigue les vocalises médicinales.

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La pharmacie est une maison ou l'on ne parle que de maladie, mais où la mort, à cause des drogues, n'oserait pénétrer.

Les pharmaciens meurent-ils un jour, comme les autres hommes ? 2

Gallien dit oui. Hippocrate dit non.

ELECTIONS

Il y a de l'orage dans l'air. Les gens sont compassés et les imbéciles revêtent des airs impénétrables. Autour de la maison commune, des groupes en conciliabule sont éparpillés. On se dévisage froidement on se toise de l'un à l'autre.

La tramontane serait-elle passée sur la cité paisible ou le vent jaune aurait-il détraqué les cerveaux ? 2

Voilà précisément l'homme connu, que son affa-


bilité a rendu populaire dans la petite ville. Il avance précipitamment, un peu soucieux, un peu fripé. Il va sans doute arranger tout cela.

Eh 1 quoi 1 ne le reconnaît-on pas ? Quelles sont ces manifestations, cet accueil étrange ?

Les uns pétrissent frénétiquement ses phalanges,. l'embrassent avec effusion. Les autres ont un dodelinement sournois et ricanent avec insistance. Je regarde, en écarquillant les yeux, ce que peut offrir d'inexplicable l'homme connu. Aucun plumeau ne lui pend dans le dos il a convenablement boutonné son « inexpressible ». Je n'aperçois pas davantage d'auréole au-dessus de son front.

Il n'est pas sans analogie, déférence à part, avec la lice en chaleur dont les émanations provoquent, dans les carrefours, les tumultes inquiétants des, mâles.

Je le suis, je l'approche, je le flaire.

Cette fois, j'ai compris. Il sent le candidat.

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Les luttes politiques présentent ceci de miraculeux que les électeurs sont pétris d'abnégation personnelle. Que Dupuy soit élu ou Durand ou Dupont, ils savent pertinemment que cela ne changera rien à leur sort.

Bs ne se passionnent pas moins, tant est puissant l'effort de l'émulation chez les hommes et ressemblent à ces joueurs de balle qui, de partie en revanche, s'efforcent avec la même persévérance de forcer les buts dont ils étaient naguère vigilants défenseurs. Qu'importe le côté de l'échiquier pourvu qu'on gagne la partie 1

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Le café du Commerce suit de près les courses au scrutin. Bien qu'ils enfourchent tous la même haridelle électorale, les jockeys de la troisième république y fournissent leur galop d'essai.


On parie ferme, à l'apéritif mutuel, sur la casaque bleue et la casaque orange.

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Dans l'hippodrome politique, il se trouve des esprits chagrins dont le seul plaisir est d'attendre, a'u saut de la rivière, le moment où les concurrents .se désisteront, les quatre fers en l'air.

LA FOIRE

Dès le matin, c'est un bruit de roues.

Par les faubourgs, les carrois, les routes, accourent les charrettes, bourrées de campagnards.

Il y a là tous les âges, toutes les conditions, toutes les formes de véhicules carrioles, haquets, guimbardes, cabriolets. De lourds chevaux aux sabots velus ont quitté pour un jour la charrue et leurs fers administrent à chaque foulée des soufflets épais sur le sol.

La forêt des brancards levés, hérisse les alentours -des auberges.

Cris de gens, cris de bêtes, cris d'essieux.

Le champ de foire et le marché sont gris d'un fourmillement de foule. La marée emplit les magasins, inonde les rues, déborde des trottoirs.

Des types ruraux se détachent dont la pureté remonte à la conquête romaine profils bronzés des Posthumus usurpateurs, effigies austères de proconsuls. Leur relief est plus saisissant sur le champ banal des visages des villes.

Comme ce vieux paysan, vide de pensée, regarde avec des yeux profonds 1


L'homme traînant son veau est semblable au destin avec sa longe inexorable. La Fatalité, en coiffe brodée, l'épcronne par derrière, vers l'abattoir.

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Sur la place ou le mail, au royaume de la cacophonie sons de cloches, orgues, fanfares, parades et coups de feu.

Des invites, hurlées en défi, croisent les boniments dans la poussière. La houle des visages ondule, masques et rictus.

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Il monte des odeurs de bétail et de sueur humaine. Elles se marient sous les arbres en un halo d'or.

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On n'est plus seulement saoûl d'alcool, de cigares et de victuailles. 'l'eut ce peuple chancelle de l'ivresse des couleurs et du bruit. Il déroule en faisceaux ardents les artifices de la fête et boit gloutonnement au hanap de l'inconnu.

Des fluides, des courants sillonnent les troupeaux des hommes, les meuvent, les pétrisseht et les font, par instants, refluer.

Il est une contagion du rire, de la tristesse. Quand les sages s'assemblent, ils ne sont pas loin d'être des fous.

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Dans le soir tumultueux, la nuit saigne par mille veines girandoles et lampions. L'ombre couvre d'un dais la frénésie universelle, orchestres, danses, gongs et clameurs.

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La fête meurt au bruit des carrioles qui s'éloignent. Une à une, elles s'en vont, chevaux ardents, maîtres muets, à travers la prairie, sous le plafond d'étoiles.


LE CORBILLARD

Noire, triste et laide boîte, vieux, maigre et lent cheval, il s'en va, scarabée grotesque, cahin-caha. Avec ses roues grêles et son cocher vétuste, ses cordons du poële et ses caparaçons, voici le corbillard, empanaché comme une vieille cocotte, à la fois solennel et branlant.

La croix et les psaumes viennent d'abord, et les prêtres chargés d'ennui, et les orphelins, et les cierges, et le suisse à canne d'argent.

Derrière le char, voilés de deuil, les sanglots marchent, anonymes.

Le serpent noir du convoi les suit.

Sur la côte sinue le troupeau des humains bavards aux faces indifférentes et que l'usage assemble là.

Premier carrosse des gueux, dernier carrosse des riches, l'omnibus des morts a plusieurs habits. On y monte un par un, pas à l'heure mais à la course.

L'image de la mort rôde sur le tout, comme une mouche importune.

Aujourd'hui lui et demain toi.

GEORGES BARBARIN.


7~ pleut. C'est le vent et l'automne

Et le déclin de la saison.

Une tristesse monotone

Emplit mon CŒUf et ma maison.

L'eau dans ma vitre tambourine

Et, sur la face des carreaux,

Comme une larme qui chemine,

Trace des sillons inégaux.

L'heure se traîne, lente et grise,

Et je sens dans l'air obscurci

Où le jour muet a~ontse

Croître ma peine et mon souci.

Un brouillard humide enveloppe

La chambre qui me tient captif.

Je suis maussade et misanthrope

.Sans en connaître le motif.

Oh longue et misérable épreuve.

Rien ne me touche et ne m'émeut.

Mon cœur est lourd, mon âme est veuve. pleut.

Pûl GORDON.

jour de pluie


LE LIVRE DE L'AMOUR

Beaucoup de choses ne sont frivoles qu'en apparence dans la conduite des femmes, parce qu'elles ne perdent jamais de vue le naturel et double but de leur vie aimer, être aimée.

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Dédaignée, une jeune fille courbe la tête en se gardant bien de la moindre plainte la souffrance morale est d'une extrême-pudeur à l'âge où la simplicité encore primitive des idées fait voir dans toute humiliation le signe d'une déchéance et presque l'aveu d'une tare.

Mais un être jeune est une terre de prodiges. Les sèves peuvent y dormir. Après un hiver de muette résignation, il suffira d'un raytm de soleil pour faire jaillir du sol ému toute la floraison du printemps le sourire d'une âme attentive qui aura deviné cette intime désolation.

Et c'est toute neuve que l'élue s'offrira au bonheur nouveau, aussi neuve et jeune qu'au premier jour de son éveil à la vie pensive. Car le temps n'a pas de prise sur notre être intérieur, que seules vieillissent l'expérience réfléchie des événements humains et les douleurs personnelles dont il sait tirer une philosophie.

On se tourne d'instinct vers ce doux astre une jeune fille. Des amitiés qu'elle n'a pas cherchées se penchent sur elle et l'entourent de leur protection,


d'humbles tendresses vivent et meurent cachées sur son passage. Elle les ignore ou les soupçonne à peine dans l'atmosphère embaumée qui circule autour d'elle pensées et parfums exhalés d'invisibles cœurs. N'est-il pas tout simple qu'on l'aime et qu'on se dévoue en silence, sans nulle prétention, sans aucun espoir ? Comme pour émouvoir son naturel dédain, tous les biens lui viennent en abondance. Mais elle est déesse, et les divinités n'abaissent pas leurs yeux sur l'encens qui brûle dans l'ombre à leurs pieds.

Aussi passe-t-elle indifférente auprès des plus pures émotions. Qu'en sait-elle et que lui importe ? Elle n'est ici qu'un instant, et même elle doit se hâter, courir pour porter en humble offrande le trésor de sa jeunesse au premier homme qui éveillera sa chair endormie.

Elle a deviné la sympathie qui s'achemine en secret vers elle. Mais loin de céder mollement à son attirance, elle tente de s'y. dérober en affectant selon son caractère, ou le dédain ou une agressive ironie. Pourtant cette recherche la flatte, et la politique amoureuse dont sa personne est le but ne tarde pas à l'intéresser. Elle en prend aux yeux de ses amies une importance dont le sentiment, délicieux pour son amour-propre, l'incite à quelque indulgence, en dépit de la défiance naturelle. La plupart du temps, c'est sous cette forme frivole, un plaisir de vanité, que l'amour entre dans le cœur des vierges. La jeune fille se fait volontiers une parure indiscrète du senti-ment qu'elle inspire. Elle y trouve, il est vrai, une. satisfaction plus délicate et plus profonde la consécration de sa beauté, la révélation du souverain pouvoir dont la nature a doté la femme.

Mais elle ne sait lire en elle-même ni observer avec clairvoyance le jeune homme qui a fixé son atten-


tion. Non qu'elle ait crû reconnaître en lui le fiancé attendu l'un est rêve, l'autre franche réalité. Entre eux, la confusion est impossible au premier coup d'œil. Elle se fera pourtant, grâce au lent et ingénieux travail de l'amour créateur d'illusion. Mais, au début, rien de semblable. Son fiancé, son amant idéal,doit venir à elle environné des séductions de la fortune, de la notoriété, du rang ou du génie. Il est multiple et changeant en ses aspects comme en sa situation, mais toujours extraordinaire. Il apparaîtra dans sa vie comme un astre au ciel, et ce sera pour l'emporter dans son évolution brillante et perpétuelle. Tout d'abord, et dès le premier instant qui les mettra en présence, il lui avouera son grand amour et, comme à un signal féerique, le monde se transfigurera.

Or, le jeune homme qui se présente, simplement et sans nul apparat, ressemble à tous ceux de son âge et de son milieu. Il ne prononce pas de paroles décisives, et même il ne dit rien qui soit tout à fait de son goût. Pourtant ses regards, ses silences, l'accent de sa voix éveillent en elle une émotion inconnue. Et c'est tellement inattendu qu'elle subit cette influence sans essayer de la comprendre ni se l'avouer. Sentant obscurément qu'il y a de sa part, en une telle situation, quelque faiblesse irrémédiable, elle ne consent ni à l'admettre ni même à y réfléchir.

Durant son adolescence, elle a recueilli une à une, pour en composer son rêve, toutes les renommées qui se sont offertes à sa facile admiration. Chacun des héros que lui révélèrent la tradition et la poésie a fait un don au bel inconnu, mais un don identique celui de se métamorphoser en l'un ou l'autre de ses glorieux parrains, au gré de la jeune imagination que ce spectacle enchante. On l'étonnerait beaucoup en lui disant que ce filleul des dieux n'est qu'une charmante impossibilité. On la surprendrait davantage en lui apprenant que par-dessus tout c'est à elle qu'il ressemble. Imagine-t-elle qu'il puisse penser,


agir et s'exprimer autrement qu'avec sa propre ingénuité, sa tendresse craintive, ses scrupules et toutes les mièvreries d'un cœur ignorant et délicat ? 2 Bien qu'elle le gratifie bénévolement de toute la science humaine, en dépit de sa fière allure et de son air intrépide, il a l'âme timide des jeunes filles, l'âme qu'elle a pu lui donner, la sienne 1 C'est un autre elle-même, une brillante projection de sa personne intérieure, ornée de tous les dons qu'elle admire, et pérégrinant à travers les événements et les époques ainsi qu'un acteur dans la diversité de ses rôles. Le fantôme chéri ne s'effacera pas à l'approche du vivant bien-aimé. Elle ne saurait reconnaître que le jeune homme aimable, et qui a su lui inspirer tant d'intérêt, n'offre aucun trait de ressemblance apparente avec son imaginaire fiancé. Mais la vitalité de son rêve est si ardente, elle le chérit, ce doux rêve, si profondément, que l'épreuve d'une cruelle déception sera nécessaire pour lui en apprendre l'inanité et ce n'est pas sans le briser qu'il s'échappera de son cœur.

Bien éloignée d'y renoncer volontairement, elle laisse à son insu l'idéale image s'interposer entre elle-même et son amant, de sorte qu'à ses yeux ils en arrivent à se confondre, l'un tout brillant du reflet de l'autre, l'homme réel habillé de la fiction comme d'un vêtement magique dont l'éclat le transfigure. A mesure que l'amour grandit, une union plus étroite mélange le rêve et la réalité, si bien que l'amoureuse en vient un jour à reconnaître en toute bonne foi dans son bien-aimé l'amant qu'elle avait attendu.

Certes, les heurts de la vie déchireront à tout instant l'illusion fragile mais une amoureuse est l'ouvrière patiente de son propre bonheur. Sans lassitude, elle réparera l'usure du précieux manteau, elle en cachera les accrocs sous d'ingénieuses broderies et des ornements toujours renouvelés. Cela durera plus ou moins longtemps. Puis, à l'improviste, une imprudence de celui qui porte à son insu 2


le vêtement redoutable, une étincelle de hasard, et le voile éblouissant flambe et s'évanouit d'un seul coup Ce n'est plus qu'une poignée de cendres au pied du dieu tombé.

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« Z/fHu~ôn féconde habile dans mon sein. »

Dans une existence de jeune fille, l'amour naissant s'abrite aussi aisément qu'un nid sous un toit paisible. Il est peu d'occupations féminines assez exigeantes au point de vue de l'attention raisonnée pour empêcher une amoureuse de s'absorber et de se perdre dans les suavités du sentiment. D'ailleurs l'habitude vient en aide et laisse à la pensée une liberté plus ou moins étendue et flexible. Les heures et les jours ramènent avec ordre tantôt des soins identiques, tantôt des loisirs pour le rêve après un temps d'accaparement. Et, sans que rien ait changé dans ses mouvements réglés et prévus, désormais le petit univers de sa vie évolue, comme les constellation sur leurs pivots célestes, autour d'un astre invisible à d'autres yeux que les siens.

Cette heureuse tranquillité morale fait d'elle la contemplatrice par excellence, la bonne gardienne du feu divin. Sous l'activité superficielle-qu'elle tend à exagérer comme ses expansions de gaieté, il y a, n'en doutez pas, une pensée fervente et toujours prosternée, un parfum qui brûle sans jamais s'éteindre, et le silence des adorations dans le sanctuaire de son être intime.

« Je dors, mais mon coeur veille », pourrait-elle dire, car le souvenir persiste, voilé, jusque dans son sommeil. Grâce à lui, chacun de ses réveils a la splendeur d'une aurore, l'allégresse des renaissances, et cet essor chantant de l'oiseau qui monte dans la lumière, tout joyeux de vivre un nouveau soleil. Pas un instant elle ne se laisse distraire de sa préoccupation sentimentale. Cela s'accomplit sans effort, à son insu. Peu à peu elle s'accoutume à vivre


en une pensée unique elle habite son amour comme les êtres vivants habitent l'air ou les eaux. Toute l'attention qu'elle est susceptible d'accorder au spectacle de la vie se trouve dès lors fixée sur l'existence et les manifestations d'un seul couple humain son bien-aimé, elle-même. La magie du sentiment a vite fait de le grandir, ce couple, jusqu'à des proportions géantes, et d'en multiplier les images à l'infini. En toutes choses et partout elle le retrouve le passé est rempli des figures de sa venue, il emplit le présent, se prolonge par une espérance certaine comme la foi jusque dans les profondeurs de l'avenir, les formes et les êtres s'offrent à lui comme d'innombrables miroirs en sorte que seul il existe dans l'univers sans bornes et les temps sans limites. Ainsi l'amour féminin déifie son objet.

Comme l'amoureuse voit sur tous les visages le reflet de son bonheur, elle croit le destin généreux, les humains prêts à une mutuelle bonté, la nature pleine de sympathies. Une intense illusion l'environne. Aussi la vue du malheur lui cause-t-elle un sincère étonnement. « Toute la terre n'est-elle donc pas heureuse avec moi ? Le mal et la douleur existentils encore, lorsque je me sens si joyeuse ? » Naïveté de l'égoïste passion, sans doute. Elle a pourtant de généreux élans, bien que son bonheur l'environne d'un cercle infranchissable au souci, et qu'elle soit incapable d'accorder à la tristesse étrangère d'autre aumône spirituelle que son beau sourire facilement attendri. « Pourquoi mon cœur ne peut-il se dilater à l'infini, prendre et envelopper dans sa joie tout ce qui existe ? » Parce qu'elle se retrouve et retrouve ce qu'elle aime dans tout ce qui vit, tout aussi participe à sa bonté, en reçoit l'inépuisable trop-plein. Mais surtout, ramenée par l'Amour aux sources de la Nature, elle en acquiert une compréhension plus fine et plus étendue. Des plaisirs insoupçonnés, de subtils enivrements lui en arrivent par ses sens plus délicatement impressionnables aux parfums, aux saveurs, aux nuances des clartés et des coloris.


En elle s'éveillent des sympathies qui la surprennent c'est avec un peu d'émotion fraternelle qu'elle se penche sur les fleurs sans vouloir les cueillir, pressentant une identité obscure entre le destin de sa jeunesse ivre de félicité, et celui des roses que le même soleil épanouit et brûle, et qui le soir s'inclinent alourdies, fanées déjà, pour avoir livré tout un jour à sa force leur âme-parfum.

H arrive qu'aux heures de recueillement nocturne le charme tende à se dissiper. Parmi les beaux décors du théâtre si ingénieusement agencé, tout à coup l'horizon bouge, un rocher tremble, ou bien c'est le mur du palais qui ondule au vent d'une porte entr'ouverte et l'illusion tout entière menace ruine.

Elle a prétexté pour s'isoler une lecture ou quelque migraine'; la vie des plus candides n'est que mensonge dès que l'amour y est entré. Sous la lampe qui éclaira une longue suite de soirs innocents, celle dont la lumière scrutait jusqu'au fond son âme claire d'adolescente, elle prolonge maintenant sa veillée d'amoureuse inquiète et pour la première fois troublée.

Tout repose dans la maison. Au dehors, c'est le silence où parfois éclate un bruit de pas chute de cailloux au fond d'un puits.

Séparée du monde autant qu'en pleine solitude, la voici pour la première fois face à face avec le secret de sa vie.

Autour d'elle, la paix et l'ombre font aux meubles, aux objets familiers des langes de mystère et leur prêtent d'énigmatiques figures. Glissant à flots bleus par les vitres, la clarté de la lune s'étale dans la chambre ainsi qu'une eau muette.

La terre endormie appartient à la pensée qui veille. Comme on entend mieux les voix intérieures, et


comme les plus timides, celles que le bruit et l'agitation du jour étouffent aisément, se font alors écouter 1

La solennité de la nuit pénètre cette jeune âme, l'incline à la méditation, lui donne en plein bonheur un avant-goût de la mélancolie, deuxième et amère saveur des sentiments humains, qui suit l'enthousiasme et précède l'indifférence où doit aboutir toute passion.

Mais une jeune fille ne sait rien de ces dures vérités et c'est déjà trop pour son repos intérieur qu'elle puisse un moment les pressentir. Bonne nourrice, la vie nous onre d'abord le lait des illusions les plus douces, pour y substituer petit à petit, comme un aliment plus fort, l'âpre science des réalités.

Accoudée sur le-livre inutile, elle veille donc en songeant à « lui ». Un tel mystère l'enveloppe, qu'elle languit de connaître Sous la parure des mots, le vêtement discret des apparences et le masque des conventions honnêtes, que peuvent être les sentiments réels, les ordinaires pensées, la vie quotidienne du bien-aimé ?

Guidée par ce qu'il a pu lui-même en révéler complaisamment, elle tente de le rejoindre, part, et dès le seuil de la maison s'arrête, hésitant à s'orienter, prise d'un sourd découragement. Où le retrouver ? Où est-il, en cet instant même où elle pense à lui si intensément ? Comme elle, seul chez lui, délaissant une lecture pour rêver et sourire à la chère image ? Ou bien avec des amis, dans une joyeuse réunion ? Que donner pour, invisible, le voir, entendre ses propos et son rire ? Des femmes, peut-être, l'entourent, cherchent à lui plaire, l'aiment. Pourrait-il en être autrement, puisqu'en lui se résument tous les dons qui charment et séduisent*? Mais a-t-il en leur parlant cet air inexprimable où elle lit tant d'amour ? Sur d'autres visages que le sien pose-t-il ce regard pensif qui semble un appel et la fait irrésistiblement se tourner vers lui en souriant ?


Ah 1 quel élancement d'une douieur imprévue. Mais non, petite âme, tu n'es pas jalouse. Tu essaie en ce moment de préciser des craintes vagues, tu cherches prétexte à ton inquiétude, ignorant qu'elle est inhérente à l'amour et ne cesse qu'avec .lui. Non, vierge, tu n'es pas jalouse, puisque ta chair sommeille, et que ton orgueil puéril fournit tout- de suite à ton cœur, si peu alarmé, les meilleures raisons de sécurité. Quelle femme pourrait être ta rivale ? N'es-tu pas seule digne de « lui » ? Ces inconnues que tu méprises spontanément à cause de la facilité dont tu les gratifies, les voici déjà oubliées. Jamais à nulle autre le bienaimé n'accordera tendresse comparable à celle qui te fut vouée, tu en es tellement sûre 1

Oui mais cette tendresse même. Et voici revenir l'inquiétude. Le pur sentiment qui comble sa jeune vie, s'épanche à tout instant et déborde son être en émotions ferventes comme des prières et plus joyeuses que des chants d'oiseau, ce magnifique amour emplit-il aussi largement le cceur, la pensée, les jours du bien-aimé ? 2

Que demandes-tu là, innocente ? Crois-tu, mieux que tant d'autres qui l'essayèrent en vain, pénétrer « le secret

De notre être à jamais muet même s'il aime » ? Pour la première fois tu soupçonnes quels espaces infranchissables séparent les mortels et, penchée sur l'âme bien-aimée, c'est le mystère du monde intérieur que tu interroges en tremblant. Va, 'recueille tes souvenirs, aiguise ton intuition, aide-toi de tout ce que tu pressens, devines ou crois savoir, et puis vois le miroir de l'eau profonde est sombre, et ton regard s'y perd dans les ténèbres. A peine y apercevras-tu ton image en traits effacés et mobiles. Parfois des lueurs fugaces traversent cette obscurité. Ce qu'elles illuminent soudain te ravit ou te désole mais leur prompt évanouissement aggrave tes incertitudes, et tu te retrouves seule dans la nuit.


Laisse là cette austère méditation. Certes, le temps du calme bonheur est passé ton tourment commence. Mais un moment encore retourne au rêve, à l'enchanteur qui docilement crée sans cesse à ta ressemblance, et tel que tu le souhaites, le bien-aimé inconnu.

Jane ESTIENNE:


PA~E ANGLAISE

Mixed Spice

Thé way to pay- compliments is to find out what a woman most admires in herself, and then to make her believe it is ten times more wonderful than she supposed it could be.

!t

A woman is never too old for love nor yet too young for jealousy.

<=

Thé man who holds thé key to a woman'sheart should make certain thé old ones are destroyed.

=f

Woman's love feedsonlove; man's onindifîerence.

<:

What is wisdom but having a gréât deal to say and keeping silent.

=!!

There is no real love without passion, but there is often passion without love.

Alba CROSBiE.


TRf~TÉ DE L'AMPHIBIE

x~/

ne faut pas trop user de familiarité avec les enfants. Or, les femmes sont comme ces petits garçons auxquels la cigarette est interdite et que l'on envoie à la messe et qui ont l'impertinence de demander pourquoi leur père se permet de f umer et ne suit pas les cérémonies de l'Eglise.

Avouons que nous avons notre part de responsabilité 'dans le JecAa~nemen< des ambitions féminines. Ne t'ai-je pas avoué d'ailleurs avoir été fêministe ? Ainsi, il y a de longues années déjà, un jour d'élections législatives, je /us 'déposer un bulletin Je vote qui portait le nom d'une candidate. Elle obtint, si mes souvenirs sont exacts, treize voix. Comme la:mairie, respectueuse de la loi, avait ré/use J Oj~cAer ce matgre résultat concurremment à celui de l'élu, elle vint me demander at/an~ su mon suffrage par quelle indiscrétion ? P de signer la protestation qu'elle adressait de ce chef au Conseil d'Etat. Le Conseil d'Etat, deux mois après environ, m'envoya la copie de son arrêt défavorable, avec des attendus rédigés dans'la langue archaique et impolie des jurisconsultes et je constatais que parmi les « sieurs renvoyés des jins de la plainte » se trouvait également M. Brieux, de l'Académie Française. Ce voisinage illustre rendait honorable notre défaite.


Maintenant, je dois dire que la candidate était jolie, et je suis toujours prêt à soutenir les revendications des jo/es femmes, car leur apostolat peut porter des fruits excellents. Préciserai-je aussi qu'elle était jeune, et c'était encore une raison. A ce double <<re, elle n'était pas dangereuse. Les jeunes ef jolies femmes dévoyées dans le féminisme y apportent aussi leur féminité, et je conçois fort bien les avantages que le pays pourrait retirer de leur concours civique.

La Beauté inspire de nobles pensées et adoucit les mœurs des nommes. A~~ de Scudéry e~e-meme l'a reconnu. Elle a écrit dans Le Grand Cyrus, roman qui f ut tellement goûté de ses contemporains, que la postérité ne pouvait plus que /'ouo/t'er~; « Le soin de plaire polit l'esprit. et l'amour inspire plus de libéralité en un quart d'heure que l'étude de la philosophie ne pourrait faire en dix ans. » Il convient de laisser à ce mot « libéralité l'acception noble que lui donnait le siècle, et de rendre Admma~e l'impartialité de cette romancière, qui consta/e l'influence heureuse de'l'amour et de la beauté. Elle était en e~e< a~tgee d'une redoutable laideur, e< comme le teint de son visage était d'une blancheur douteuse, une mauvaise langue amie Mme Cornue/ affirmait qu'el'le faisait de'l'encre avec sa sueur. Mle de Scudéry tenait un « bureau d'esprit se réunissaient des Précieuses, déjà férues d'émancipation féminine, mais tout à fait 'dénuées d'agréments physiques si l'on en croit François Tallemant, abbé et poète, qui met dans sa constatation une certaine grâce'libertine Pour elles, on a le cœur tendre,

Et jamais on n'eut rien de dur.

Je n'ai pas voulu par cette parenthèse faire montre


d'érudition c'est un jeu facile et trop à la portée du premier rat de bibliothèque. Mais a! trouvé plaisant d'abriter mon opinion sur l'accession des femmes 'les plus belles aux fonctions'législatives sous le patronage d'une ancêtre du féminisme.

Une avocate qui ne cache rien sous sa robe ne servirait ~uere à la confection des lois, alors que Mlle Agnès Souret, qui a été élue la plus belle femme de France, serait plutôt !à sa place au Parlement qu'aux Folies Bergère. Elle y jouerait par sa seule présence son rôle de femme, c'est-à-dire d'inspiratrice.

/e ne verrais aucun inconvénient à ce que cna<7ue département envoie -à la Chambre et pourquoi i pas au Sénat ? l'habitante la plus accomplie. J'entends par 'là celle dont les traits et surtout les formes seraient susceptibles d'émouvoir ses collègues masculins. 7~ y aurait vraisemblablement a~?ux de candidatures, et nous y gagnerions de lire des affiches électorales qui ne manqueraient point de saveur.

Le véritable pouvoir de 'la femme réside dans sa grâce et dans sa beauté. Cela est si vrai que dans le métro, tu donnes ta place à une femme dont ~e visage t'agrée et que tu ne te préoccupes guère de l'attente maussade d'un 'laideron. Ce dernier constate le fait avec aigreur et en déduit que ton attitude envers son sexe est toujours intéressée. Le'laideron se trompe. /f n'y a pas de calcul dans ton geste, car enfin ce n'est pas parce que tu as cédé ton siège à cette femme qu'elle. va t'offrir tout à l'heure de partager son lit. /Von. Tu as simplement obéi a Va Fo! de nature, au sentiment de protection qui se mont/este envers un être précieux dont la santé 'doit être 'menacée.


Alors que, quand tu témoignes de la même uroant'~ envers une femme sans attraits, tu n'accomplis qu'un acte réHécht de condescendance ou Je charité. ~~77

La 'laideur est 7e seul vice féminin que 'les hommes ne pardonnent pas, et en cela ils sont 'les docilesserviteurs de leur instinct. Une femme qui n' « attire ~Y pas, manque à son devoir qui est de plaire, d'exciter l'homme, physiquement et cérébrdlement. C'est sa raison d'être. n'est pas de put'Monce plus'magicienne que la beauté, elle seule fait la loi du monde. C'est pourquoi nous éprouvons tant de répugnancé à reconnaître du talent ou du savoir à une femme dont la vue ne nous captive pas.

C'est abominable et injuste ? P

Est-ce juste que tu haïsses le serpent, et que tu écrases la limace, le t~er ou l'araignée au hasard de tes rencontres ? C'est parce qu'ils sont nuisibles ? Ne cherche donc pas à ton geste un motif intelligent. Tu obéis à une répulsion irraisonnée.

!i! <!

La femme sait bien que la séduction est sa grande vertu, et, avant la maternité, sa seule mission humaine. ~ot's comme elle suit anxieusement sur son visage 'la 'lente tombée des ans 1 Elle regarde décliner sa beauté avec l'angoisse du blessé qui sent sa vie couler avec le sang de sa o/essure. ~4usst/emtn!s~e soit-elle, elle désire moins dans le CŒur de son cœur la'loi qui la ferait notre égale que 7 e~t'~t'r Je jeunesse qui prolongerait sa 'délectable servitude. Ne ris pas de celle qui va chez la rebouteuse de beauté, elle obéit a un


instinct sacré, car ce n'est pas 'seulement pour entretenir l'illusion d'un mari ou d'un amant, mais pour ne pas faillir encord à sa vocation d'inspiratrice. Car elle est'l'Illusion, ne l'oublie pas. Tu l'accuses de duplicité parce qu'dprès avoir a~ume tes sens, elle se refuse à'les satisfaire. A tort La femme esf moins faite pour contenter nos désirs que pour les éveiller. Le geste amoureux lui semble souvent un complément inutile et ennuyeux, mais la plus froide accomplira son devoir de coquetterie, même devant des hommes dont le contact 'lui déplairait. Son corps n'est pas obligé de tenir les promesses de ses charmes, ce que le siècle dix-septième appelait joliment ses « appas ». Il n't'mpor~e donc pas que ces appas soient vrais ou faux.

Elle est l'Enchanteresse qui embellit les heures, rtnJtspensao/e Mensonge.

C'est pourquoi la /emme ne sait pas marcher dans sa nudité.

Il n'est pas d'ignominie comparable à celle des ilotes qui insultent au'déclin de la Beauté. Moi que tu crois cruel parce que yne~ po~o~~ néces- sairès font mal à Celle par qui toute joie nous est donnée, je méprise ces caricaturistes et ces chansonniers outrageant une actrice qui se refuse à l'abdication. Je compatis à cette agonie qui voudrait retenir les Jernt'eres clartés du crépuscule. L~ne/efn'me c~ee est une femme qui se survit, alors que l'homme peut s'attarder longtemps dans un radieux automne. Des poètes aux cheveux blancs n'ont pas craint d'avouer leurs péchés de vieillesse, ef des jeunes filles f urent qui recueillirent avec un sourire' de bon accueil les aveux de leurs lèvres flétries. « Au ccEur on n'a jamais de rides », s'écrie Ruy Comez dans Hetnini, et tu


l'écoutes sans t'en moquer, et peut-être en le p/o!~non/. Mais si les dramaturges nous ~mon<ren< parfois un vieillard amoureux, aucun d'eux n'a jamais ose me~re sur 'la scène une vieille femme éprise d'un jeune homme. Celle-ci /era~ horreur. Elle est retranchée des vivants, je dis des Vivants. Elle a encore'le droit ~'ext's~er, elle n'a plus celui de vivre. Du jour où la femme cesse de plaire, e!e est la recluse et la condamnée, pour qui le soleil ne sera plus.

Le fémin'isme, c'est souvent le sursaut de révolte des /~fhmex, dépourvues 'de grâce ou atteintes par la limite d'âge, qui veulent /egt'<t?ner 'leur existence en détournant 'leur destinée.

Ainsi que'les œu~re~ pieuses, les palabres du club semblent les guérir de la mort. Elles y dépensent une ardeur devenue sans emploi, comme des pécheresses offrent au bon Dieu les reliefs d'un amour lui ne peut plus servir les hoinmes.

ALBERT LANTOINE.

(A suivre.)


De la femme et des femmes

La femme est toujours portée à parler d'elle et des hommes, et l'homme à parler de lui et des femmes.

Parler des femmes, c'est parler d'amour aussi. La femme ne nous paraît jamais plus sincère que lorsqu'elle nous ment.

Ce qu'il y a de plus beau dans la femme, c'est ce que nous ne comprenons pas.

On supporte les qualités de la femme que l'on aime et l'on raffole de ses défauts.

Le moral de la femme habillée est plus nu que le moral de la femme nue.

On ne connaît vraiment tout le charme du présent que dans le passé et il y a des femmes qui sont faites pour n'être aimées que dans le passé. Une femme qui vous trompe admet qu'elle s'est trompée.

N'offre des fleurs à une femme que si tu sais les lui offrir. Ne prends son cœur que si tu sais t'en servir.

La femme pratique la franchise comme elle fume la cigarette.

Ne me parle pas d'éternité tu me parlerais d'habitude aussi.

Rire d'une femme, c'est pleurer sur soi-même. II y a un mode qui n'existe pas au verbe aimer r c'est le mode conditionnel.

Ne dis à une femme « Je t'aime que lorsque tu seras persuadé qu'elle t'entendra. Le paradis dans la femme est une chimère car


le ciel tient en ses yeux et, dans le ciel, il y a autre chose que le paradis.

L'acte charnel est à l'amour ce que le sel est aux aliments.

Ce que nombre d'hommes regrettent dans la femme perdue, c'est le temps perdu.

Apprends à aimer ta maîtresse et ton grand amour se renouvellera chaque jour.

L'amour est le manager de la jolie femme. Aime l'amour et tu ne connaîtras point de déception.

Cette femme vous amuse. Elle vous amuserait moins si.vous saviez à quel point vous l'amusez. Le cœur de la femme est un problème dont la solution change tous les jours.

L'amour est un art et, plus il est habile, moins il est vrai.

Je ne connais rien d'aussi déplaisant qu'une laide femme parlant « toilettes » et qu'une jolie n'en parlant pas.

La plupart des femmes s'habillent pour être déshabillées.

L'homme est la plus belle conquête de la femme.

La chaîne du mariage est si lourde qu'il faut, le plus souvent, être trois pour la porter.

Rends le livre qu'on t'a prêté ne rends pas le cceur qu'on te prête.

On n'a jamais construit du bonheur avec des mots, et on n'en a jamais détruit non plus.

Les hommes qui partagent une femme croient toujours avoir le mauvais morceau ils n'ont pas tout à fait tort, il n'y a que de mauvais morceaux dans une femme partagée.

Sois sûr qu'à cette pièce où la femme trompe son mari, ce seront les cocus qui riront le plus fort.

Regarde ta maîtresse s'endormir ne la regarde point s'éveiller.

La femme fidèle est hors de prix, soit que tu


lui fasses un chèque, soit que tu paies de ta personne.

H y a deux langues anglaises celle que l'on écrit et celle que l'on parle. Il y a aussi deux dialectes féminins ce que la femme vous dit et ce que vous devez comprendre. Un dictionnaire? Ce sont ses yeux.

Il y a trois manières de garder une femme la manière douce, la manière forte et la bonne manière.

Il y a des femmes qui aiment et des femmes qui se laissent aimer se laisser aimer, voilà le moyen d'être aimée.

Il y a un vêtement pour l'amour comme il y a un vêtement pour un bal et pour un dîner mais il varie avec chaque couple.

Rien n'est plus triste qu'une fille de joie. Les beaux spectacles de la nature sont créés pour être vus à deux et admirés tout seul.

On comprend une pensée on ne l'explique pas.

André STEEMAN.


Quand j'ai connu Brio!, il appartenait depuis peu au service des Travaux Publics et surveillait l'empierrement de la route de L.B. à C.S. En réalité il surveillait surtout la confection de se& absinthes et de ses pipes. Un grand diable de cuisinier d'allures et de mine plutôt pirate qu'honnête serviteur préparait les premières. Une cô (1) jeune encore, svelte et qui dut être jolie, Thi Yen, roulait les secondes avec la maestria d'une adepte fervente elle-même du dieu brun. Ce dernier d'ailleurs intéressait Briol beaucoup plus que la fée anisée, car s'il fumait déjà de fortes doses, son estomac ne lui permettait guère que de médiocres beuveries et lui imposa même à quelque temps de là, un stage à l'hôpital d'Hanoï.

Trois mois plus tard, il reprenait ses fonctions et s'installait au col de Phaï-Lung où il avait accroché sur une pente escarpée, la plus confortable des paillotes. Les agents des Travaux Publics font bien les choses qui leur sont destinées et dans cette occurrence ne regardent jamais à la dépense.de la Princesse. A Phaï-Lung un courant d'air constant entretient pendant l'été une température agréable. Le site encore sauvage ne manque pas de beauté. Un grand potager cultivé par un coolie de l'admi(1) Couramment au Tonkin, maîtresse indigène, comme congaïe en Cochinchine.

AU PAYS

t~ Briol, cofo!)

THO


nistration s'étendait derrière la maisonnette où je montais perdre une heure, quand mes courses à cheval me menaient de ce côté. Un ruisseau qui grondait soixante mètres plus bas, dans un chaos de rocs et de lianes, donnait avec de savoureuses fritures, une eau limpide et fraîche pour l'apéritif, et Briol seul entre sa compagne et son cuisinier à tête de forçat, ses flacons et sa fumerie, coulait là-haut des jours fortunés.

C'est sous sa véranda qu'un soir il me conta son histoire. L'heure et le cadre portaient aux confidences. L'après-midi avait été torride et j'attendais le crépuscule pour continuer ma route au clair de lune. A quelques pas de la table où le soleil couchant allumait les ors opposés du vermouth et de l'amer, le rubis de la grenadine et l'opale du pernod, la jeune Yen déjà blêmie par le poison berçait sa rêverie aux lentes oscillations d'un hamac. Debout devant moi, mon hôte s'appuyait contre l'un des piliers qui supportaient son toit. Sa haute silhouette de condottière brun, coloré et barbu, se détachait en vigueur sur une falaise calcaire creusée d'anfractuosités vers lesquelles s'acheminaient, cramponnés aux racines et aux aspérités, les gibbons à longs bras qui y gîtent la nuit. Presqu'à pic au-dessous de nous, parmi des abîmes de verdures sombres, les feuilles de grands palmiers luisaient comme des gerbes de glaives.

Huit ans plus tôt, son service militaire terminé, Briol riche de jeunesse, d'espoir et d'un petit héritage paternel, débarquait au Tonkin pour y gagner le demi-million. C'était alors le moindre capital qu'en dix ans de travail au plus, comptaient acquérir les chercheurs de fortune exotique. Un vieux cousin planteur et éleveur aux environs de Tonlay, devait l'intéresser dans ses affaires. Il l'y intéressa en effet, en ce sens qu'il y engloba petit à petit les douze ou quinze billets de mille du nouveau venu, puis décéda quasi subitement d'un « coup de bambou », en-


tendez d'une insolation après boire. De cette première expérience il resta à son associé de vagues notions de culture et d'élevage les habitudes molles et les goûts déplorables qu'il a développés depuis la douce Yen qui, après avoir'partagé la couche du défunt, passa naturellement dans la sienne, et contre toute attente, son patrimoine à peine ébréché. Le remploi de celui-ci fut bientôt trouvé.

Dans ses courses à Tonlay, le jeune homme avait observé combien il était fâcheux pour les étrangers qu'une hôtellerie n'y fût point installée. Or que faut-il pour ouvrir un hôtel au Tonkin, où l'on dort parfois si bien à la belle étoile ? Une maison de sept ou huit pièces des meubles sommaires mais solides un peu de vaisselle un cuisinier, deux ou trois boys et surtout un jeu d'alcools variés. Une grande maison existait, que des cloisons de bois divisèrent en autant de chambres qu'on voulut. Des cuisiniers et des boys, il s'en présente dix lorsqu'on en désire un. Le vieux cousin surpris par la mort avait laissé un stock respectable de bouteilles pleines. De droite et de gauche le matériel et le mobilier indispensables furent réunis, et l'Hôtel Briol ainsi monté vivota jusqu'au jour où son patron initié aux arcanes de la minéralogie par des prospecteurs de passage, découvfit en chassant dans la montagne, un gisement de calamine.

Un gisement de calamine, cela pouvait être la fortune Le minerai examiné par de hautes compétences fut estimé d'une richesse exceptionnelle, une concession obtenue après les interminables formalités d'usage, l'auberge vendue, et bien que les moyens de transport fussent désastreux, un embryon d'exploitation ébauché. Hélas en moins de deux ans, le petit héritage qui avait résisté à la plantation et à l'hôtellerie fondit dans la calamine, comme fondirent ensuite les économies réalisées par Yen, de ses anciens concubinages et de l'engraissage auquel elle se livrait éperdument de quelques douzaines de cochons. C'est alors que Briol se tourna


vers l'administration, a/ma mater, qui devait non seulement l'accueillir et le nourrir, mais lui donner un salaire suffisant pour que tout travail ne fût pas interrompu dans sa mine.

La fin du récit avait énervé le narrateur. D'un trait il vida son absinthe puis levant les bras Le fonctionnariat, conclut-il, est la fin naturelle du colon.

Peu de jours après cet entretien, un matin, très tôt, Briol frappa a ma porte. Ses traits étaient bouleversés, son petit cheval anbère couvert d'écume. Je sortais.

Que vous arrive-t-il ? `?

Je viens d'être mordu sur la route par un chien indigène, dit-il en me montrant une éraflure sur l'un de ses mollets. Mes coolies n'ont pu le prendre mais ils affirment que la rage règne dans le voisinage. Je pars pour Hanoï où je tiens à suivre sans retard le traitement antirabique. Voulez-vous envoyer ma cô à cette adresse le.plus tôt possible ? `1 Merci d'avance.

Déjà il piquait des deux.

Son chef arrivé quelques heures plus tard dîna à la maison.

-Frime, nous déclara-t-il, conte à dormir debout, que cette histoire de chien enragé Briol n'a pas plus été mordu que vous ni moi mais quelqu'un a dû l'avertir par dépêche de mon déplacement et il a filé pour m'éviter. Il n'en sera pas moins révoqué ou mis en demeure de démissionner, car j'ai relevé à son actif de nombreuses fautes rapports truqués, travaux sabotés, escouades entières de terrassiers irrégulièrement payés, etc.

Et comme je m'étonnais de cette sévérité toute relative d'ailleurs, dans un service dont j'avais vu l'un. des sous-ingénieurs, convaincu des plus flagrantes malversations, changer de poste avec tous les honneurs du départ, y compris la disposition de


deux autos de Résident pour son transport et celui de sa famille (1)

Que voulez-vous, reprit l'excellent homme ? Le prix de l'opium a augmenté dans de telles proportions, que notre gaillard recommencerait avant peu si l'on passait l'éponge sur ces faits. Et puis il y en a de plus graves. D'une enquête discrètement menée par un de mes collègues, il appert qu'une partie de l'outillage, assez sommaire, employé dans sa mine a été « emprunté » aux travaux publics.

Je croyais désormais n'entendre plus parler de Briol démissionné dans ces conditions, quand l'année suivante, je le rencontrai à Haïphong plus brun, plus coloré, plus barbu que jamais. Comme à Phaï-Lung, nous nous assîmes devant des apéritifs polychromes. Que devenez-vous, lui demandai-je ?

Pou de bois.

??

Forestier, veux-je dire.

J'ai compris, mais.

Jetez un coup d'oeil sur ce journal c'est en le parcourant que je viens de l'apprendre. Il me tendit un numéro du Courrier d'Haïphong où son nom figurait dans un rang honorable sur la liste des gardes-forestiers reçus au dernier concours. Inutile de vous dire, ajouta-t-il, qu'après mes « désagréments » aux travaux publics, j'ai voulu redevenir colon, simple colon mais l'état de colon se fait de plus en plus dinicile et ma mine qui n'est encore qu'une mine d'espérances me rapporte moins qu'à Yen l'engraissage de ses cochons. Pas d'assistance pécuniaire, pas d'appui moral, des Résidents hostiles. Que faire ? De nouveau je me suis adressé (1) Alors que tant de malheureux soidats brûlés de fièvre, épuisés par la dysenterie, ne voyagent que dans de dures voitures à chevaux.


à l'Administration. Elle est bonne fille. Elle me e reprend à un autre rayon. Le fonctionnariat, voyezvous.

Est la fin naturelle du colon. »

Deux années passèrent encore. De loin en loin, nous évoquions Briol perdu avec sa cô, sa fumerie et ses fioles, au cœur de la forêt profonde; mais voici qu'à peu d'intervalle, nous eûmes deux fois de ses nouvelles.

Ce fut d'abord sous la forme d'un sac de café vert de la bonne espèce arabica qui nous arriva d'Haïphong sans l'adresse de l'expéditeur, mais avec ces mots jetés sur une carte

« En souvenir de vos bons offices et pour vous faire goûter l'un de mes produits.

H. BRIOL, planteur »

Ce fut ensuite par deux lignes de L'Avenir du Tonkin qui signalait sa réintégration dans l'emploi de surveillant des Travaux Publics (1) et son affectation à la province de Moncay.

Il y a de cela six mois. Que fait-il à présent ? `? Ep San)pa!)

Chan-Baï, sept heures. Je descends de cheval, et gagne le sampan militaire amarré à la rive. Un caporal du 3e tonkinois rentrant de permission, le chef sampanièr et ses cinq hommes accroupis près du bord, se lèvent et saluent. A l'arrière sont groupés une femme et deux enfants. Tout de suite les rameurs prennent les avirons et l'embarcation glisse sur le fleuve.

Le jour d'hiver se lève incolore, gris, chargé de bruine. Sur le dos rond des collines le ciel terne semble étalé comme une grande nappe sale. J'ai pénétré sous l'abri. Je m'étends sur une natte j'ouvre un livre et je regarde mes compagnons. Les hommes, je les connais tous. Corps vigoureux et souples, masques d'Asie plus ou moins foncés,


plus ou moins félins, l'un d'eux superbe de finesse et de pâieur cuivrée, l'harmonieuse vivacité de leurs mouvements est agréable à suivre. Le caporal a une face vieillote et grêlée de paysan annamite. La femme jeune encore, petite, maigre, avec des attaches frêles est assise entre une boîte à bétel et un panier rempli de hardes. Ses pieds nus, ses pauvres petits pieds aplatis, tannés, aux ongles usés, disent la rigueur des longues étapes sur les routes brûlantes. Au-dessus de trois tuniques d'un sépia différent, bigarrées de rapiéçages, elle porte une petite veste ouatée les pans verts et rouges d'une double ceinture tombent sur son large pantalon noir et le carré d'étoffé brune qu'elle a noué autour de sa tête encadre un visage dépouvu de grâce. Femme, toi, caporal ?

Oui, mon lieutenant.

Combien z'y en a femmes ?

Une, mon lieutenant. Moi, pas riche. Quand moi faire sergent, 'moi prendre femme deuxième. Combien « nhos '(!)?

Six, mon lieutenant deux ici, quatre lui morts. »

Près de la mère, l'aîné des petits vert de fièvre dort sur un morceau de couverture dans une pose ramassée de jeune animal. L'autre vêtu d'une culotte blanche sans fond, économie et prudence, et d'une chemise rose trop courte, tachée et trouée, tracasse un pauvre moineau emprisonné dans une cage minuscule, interrompant parfois ce jeu sauvage, pour déchiqueter à belles dents un morceau de canne à sucre ou pour gratter les croûtes de son ventre énorme et de ses fesses nues.

Je montre le dormeur au père

Beaucoup malade ?

Non, mon lieutenant dix parties la fièvre, cinq va mieux.

Et le petit, combien de z'ans ?~

(1) Combien enfants ?


Cinq z'ans, mon lieutenant.

Longtemps je m'amuse de la figure éveillée du mioche, de son crâne rasé, surmonté d'une seule mèche de cheveux raides, de son nez rudimentaire, de sa gourmandise et de sa crasse. Sur l'écran gris du ciel et de l'eau, la berge se déroule, monotone de lignes et de verdures brouillées. De loin en -loin les toits foncés d'un village blotti sous les bananiers et les sagoutiers, des radeaux de bambou attachés à une racine saillante, un îlot couvert de buissons bas, des buffles.

La dernière fibre de canne mâchée, le bambin demande à manger. La femme reste inerte, les yeux au loin, comme perdue dans un rêve de ruminant. Le caporal retord son chignon. J'ouvre ma musette je tends un petit pain et une banane que viennent prendre aussitôt deux menottes poisseuses. Un sourire fripé du père me remercie.

La banane a vite disparu, le petit pain aussi. De nouveau le bambin crie famine. Cette fois sa mère tire de son panier une grosse boule de riz cuit, en détache un morceau et le lui donne. Dix minutes plus tard, le riz a rejoint le petit pain. Est-ce tout ? Non point. Le caporal tiraillé à son tour prend sa boîte à tabac, roule une cigarette, l'allume, la placeentre les lèvres de son fils et très fier, le regarde lancer de longues bouffées à droite, à gauche, comme ferait un jeune scribe de Résidence.

Jusqu'ici rien d'extraordinaire, n'est-ce pas quoique cette cigarette et surtout cette façon de la fumer chez un gaillard de cinq ans. Mais voici mieux à peine l'enfant l'a-t-il terminée qu'il court à sa mère, déboutonne ses tuniques, écarte son cache-gorge, découvre un sein brun et plein et se met à téter.

A Na-Linh où, vers midi, les sampaniers s'arrêtèrent pour faire cuire le riz, il remangea, refuma et retéta.

Il remange, retéte et refume à l'heure où j'achève ma sieste.


LE VAMPIRE

De juin à septembre, chaque après-midi pour ainsi dire, d'apocalyptiques orages éclatent sur le pays. Jaillissement ininterrompu d'éclairs hors d'un chevauchement de sinistres nuées, trombes d'eau, fracas de tonnerre persistent souvent jusqu'au milieu de la nuit, parfois même jusqu'à l'aube suivante. Parfois aussi tout s'apaise avant le coucher du soleil e< l'on jouit alors d'un moment exquis où, dans la lumière ambrée de l'astre à son déclin, apparaîssent les moindres replis des collines, où mille aromes épars d'herbes c/ de feuillages s'amalgament à l'odeur puissante de la terre détrempée, où l'on se sent revivi fié pour la longue brûlure des lendemains.

C'est par un de ces soirs cléments que j'aperçus le gros Tri-Phu Vu Van Coc prenant le frais devant le pagodon aux dragons f urieux e< grotesques, qui s'élève près du chau, sa demeure officielle. Son vaste chapeau de plumes noires a la main, il vint au devant de moi avec cette déférence très digne que j'apprécie chez lui, e< par politesse, m'accompagna jusqu'à mi-chemin de la maison.

Dans les provinces tonkinoises, les T'r:PAus remplissent à la fois les fonctions d'administrateurs e/ celles de Juges indigènes. Coc, vigoureux sang mêlé d'Annamite e< de Thô, ne cache point qu'à son tempérament conviennent mieux les secondes qu'il exerce d'ailleurs avec une rare fermeté.

Eh bien, lui dis-je, sachant ~u' aime ce sujet de causerie, avez-vous beaucoup de prisonniers en ce moment ?


Une dizaine tout au plus, puisque mon cachot n'en peut contenir davantage.

Et éles-vous toujours, Tri-Phu, aussi rigoureux à Feoard de vos dc~tnouan~s ?

Toujours e/ surtout a l'égard de voleurs. Les sanctions dont nous disposons contre eux sont par trop anodines. Plus de cangue, Monsieur 1 Plus de coups de.o~ Un régime très supportable. Heureusement mes miliciens donnent encore la bâtonnade quand je ne suis pas M. Je sors souvent pour cela. Peut-être le savez-vous ? P

Je le sais, Tri-Phu.

A/: si c'était encore comme autrefois, nous aurions une population modèle. Il y a vingt ans, quand j'entrai dans l'Administration, on coupai sans hésiter une demi-douzaine de /e~es, sinon davantage, et cela débarrassait le pays d'autant de ces mauvais su/e~s qui le deso~en<. Pour un innocent exécuté de temps en temps, que de vauriens supprimés Dans les cas sérieux, on écorchait vil.

Vous avez vu écorcher vi f ?

Une fois seulement.

Ce/a devait être atroce.

C'e/a~ assez sévère. J'avais seize ans e< je serai toujours reconnaissant à mon père, alors petit fonctionnaire judiciaire à Laokay, de m'avoir fait assister à celle exécution.

()u~ crime avait donc commis le condamné Il avait fait la. le. la. chauve-souris.

La chauve-souris ?

Je dois m'exprimer mal. Comment appelle-t-on en français les individus quidéterrent les morts pour.? Des vampires.

C'es~ cela. Ilavait /a:7 ~e~ampt're.

Afin d'e{);'<er les dernières traits du soleil, nous nous étions arrêtes à l'ombre d'un bel arbre dont les petites feuilles luisaient toutes roses des reflets du couchant.

Le condamné, reprit le Tri-Phu, avait été avisé la veille que le su pplice devait avoir lieu à sept heures


du matin. Aussidèsqu'on ouvrit la portede la prison, semit-il à pousserdescris épouvantables, de ~er//a~~ nur/emen~s qu'on entendait dans toute la ville. C'était un Chinois de taille moyenne, mais jeune e~ robuste. Quoiqu'on lui eût attaché les coudes derrière le dos, ils n'é~a:en/ pas trop de-six gardes pour le faire avancer e< l'un d'eux devait même lui piquer les reins avec un poinçon.. Quand il arriva sur le lieu de l'exécution, on le déshabilla e< on le ligota sur une table. 7/ y avait beaucoup de monde venu des environs mais mon père m'avait placé au premier rang, près des parents de la jeune femme -dont le sépulcre avait été violé. J'ai très bien vu. L'homme criait toujours. Sans se hâter, le bourreau prit une lame fine et lui coupa d'abord la peau depuis le front jusqu'à l'anus, comme il aurait /a!< un lapin (1) puis par petits coups espacés, il commença de rabattre lé cuir chevelu des deux côtés du crâne. Le corps -frémissait, se lordait autant que le permettaient ses liens. L'un de ceux-ci s'étant rompu, on ~t< un bras s'agiter dans l'air mais une nouvelle corde rtmmoM:sa bientôt. Le sang ruisselait sur la table, giclait sur la poitrine nue du bourreau, sur son visage attentif. La tête remuait de droite ef de gauche comme une grosse boule rouge e~ les hurlements devenaient par instants plus aigus, sans jamais s'interrompre. Ils se diminuèrent peu à peu, pour s'arrêter enfin que lorsque les os du crâne lurent découverts jusqu'aux oreilles.

L'homme avait perdu connaissance. Alors mon père m'emmena parce que cela avait cessé d'être intéressant

« Parce que cela avait cessé d'être !n/eresson< » Le soir tombait rapide, e/tnce/an/ déjà de phosphores animés. Un souffle trais nous caressait. L'instant élait suave. Je regardai Coc, Administrateur-Juge (1) Les cuisiniers tonkinois ne s'y prennent pas ainsi pour écorcher les lapins mais je répète textue!)ement !a comparaison de Tri-Phu.


calme, fin, cultivé, grand lecteur de livres c< de journaux d'Europe. souriait en évoquant cette infernale agonie, du bon sourire de ses petits yeux perdus dans une face large, béate e~ grasse.

Et je sentis alors que. nous ne comprendrons jamais tout à fait ces gens-là.

J. SERRÉ.


CRITIQUE

LIVRES

Mes coups de griffe. par Jean-Michel RENAITOUR (Editions de La Griffe). M. J.-M. Renaitour est un décortiqueur émérite. Il ne se contente pas de griffer les gens, il les met tout nus. Et rien n'est plus désobligeant que ce déshabillage de nos célébrités, si ce n'est leur anatomie.

M. Renaitour a la citation féroce et il en abuse voluptueusement.

L'action ne m'intéresse point tant par la sensation qu'elle me donne que par ses suites, son retentissement. Voi]à pourquoi, si. elle m'intéresse passionnément, je crois qu'elle m'intéresse davantage encore commise par un autre. J'ai peur, comprenez-moi, de m'y compromettre. Je veux dire de limiter par ce que je fais ce que je pourrais faire. De penser que parce que j'ai fait ceci, je ne pourrai plus faire cela, voilà qui me devient intolérable., J'aime mieux faire agir que d'agir.

(André GIDE, Incidences.)

Je reconnais l'haleine empestée et ce cœur dans le sein monstrueux qui le forge 1 Et c'est vrai qu'il n'a pas le dessus, et nous n'arriverons donc jamais à lui trouver le noeud de la gorge t

(Pau) CLAUDEL, Poèmes de guerre.)

Je prendrai mon bâton et sur la grande route

J'irai et je dirai aux ânes, nos amis

Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis. » (Francis JAMMES, Prière pour aller au Paradis avec les dnfs.)

DES


Blanc satin neuf, œuf de couvée fraîche, Neige qui ne fond,

Que vos tétins, l'un à l'autre revêche Si tant clairs ne sont.

Chapelets de fine émeraude, ophites,

Ambre coscoté,

Semblables aux yeux dont soulas me fîtes, Oncques n'ont été.

(MoRÉAS, Passe-Temps.)

0 follement que je m'offrais

Cette infertile jouissance

Voir, le long pur d'un dos si frais

Frémir la désobéissance.

(Paul VALERY.)

Ce me va hormis l'y taire

Que je sente du foyer

Un pantalon militaire

A ma jambe rougeoyer.

(Stéphane MALLARMÉ.)

Je sais bien que ces écrivains ont autre chose à leur actif, mais on aimerait mieux savoir que de telles. singularités ne sont pas sorties de leur plume. A la belle Bergère, par Henri POURRAT, 7.50 (Albin Michel, édit.). M. Henri Pourrat n'est pas de ceux qui prodiguent leurs livres. C'est peut-être la raison pour laquelle les siens sont attendus. J'éprouve un voluptueux plaisir à parler de cet écrivain de l'Auvergne dont l'oeuvre ne s'est pas émasculée au contact de la civilisation. Tout ce qu'un vieux terroir peut comporter de sucs, d'odeurs et de richesses, M. Henri Pourrat l'a enclos dans l'histoire de Gaspard. Son habileté a consisté à recueillir de toutes mains les innombrables épis de la gerbe légendaire et à donner essor aux fables de son pays. Mais quel art dans ce tri, quel amour dans ce choix et quelle succulence divinatoire La manière de M. Henri Pourrat est originale comme celle d'un poète, laborieuse comme celle d'un orfèvre, intuitive comme celle d'un maîtrequeux.


Profanation si l'on veut, ses livres me font songer à une merveilleuse cuisine 1.

Vous êtes-vous demandé par quel sortilège tant de légumes obscurs, mariés, pilonnés, fondus avec un patient génie, avaient en nos palais tendu ces sauces de velours, escaliers somptueux où descendent les Gourmandises ?

A ce stade et j'en reviens à M. Henri Pourrat tous les péchés sont pardonnés. L'auteur peut faire des fautes dans son menu ou même ignorer ses convives. La grande Indulgence est sur lui.

C'est la fierté des écrivains régionaux qu'un des leurs ait si ingénieusement exalté sa province. Des cœurs battants suivront sans doute, aux modernes veillées, la fantastique histoire d'Anne-Marie et de Gaspard. Mais les lettrés rechercheront, dans ce livre dense, la diversité d'expression ou le verbe parfumé de Gaspard des Montagnes, et l'ensemble de rudes qualités qui font de M. Henri Pourrat un homme, parmi tant d'efféminés.

De la Vanité, et de quelques autres sujets, par Jean ROSTAND, 7 fr. 50 (Fasquelle, édit.). La carrière de moraliste est une des plus ingrates et, par suite, l'une des moins encombrées. Les incursions des nouveaux venus s'y trouvent néanmoins gênées par les souvenirs fameux de La Bruyère,et de La Rochefoucauld. Heureusement, les événements ont marché. Des moeurs nouvelles, de nouveaux travers se sont implantés dans les sociétés humaines et si les grands courants du cœur ou de l'esprit sont demeurés les mêmes qu'il y a trois cents ans, notre extrêmecivilisation a secrété des ridicules secondaires et des anomalies spéciales bien faits pour séduire les dépravés de la modestie et leurs contempteurs. L'ironie de M. Jean Rostand est coulée à froid en petits pâtés d'une extrême variété de formes et dont la croûte sympathique abrite une farce au fiel. L'amertume en est si agréablement enrobée qu'on ne saurait se défier de ces honnêtes friandises et je suis sûr que les victimes de M. Rostand, dans leur gourmandise ingénue, en ont elles-mêmes consommé la plus grande partie sans d'ailleurs s'en apercèvoir.


Danse, Danseurs, Dancings, par Léon WERTH 7 fr. 50 (Rieder, édit.). Un livre de Léon Werth n'est jamais indifférent et celui-ci vient particulièrement à son heure dans notre époque de trémoussement civilisé. Les peuples pourrissants finissent par la danse que, sous des formes primitives, leurs ancêtres pratiquèrent autrefois. De sorte que, par une sorte de retour des choses narquois et désinvolte, on peut considérer que les nations retournent à l'enfance, ainsi que les individus.

La phrase, parfois caressarite, mais toujours nerveuse, incisive et drue de Léon Werth innige à son sujet une sorte de cadence prémonitoire et nous devons le remercier d'avoir prêté son rythme à la cause gagnée des dancings. Je dis gagnée parce que les suffrages lui sont tous acquis, du temps et de la multitude. Voici l'opinion de Léon Werth par surcroît.

Découpés à l'emporte-pièce ou suivant un puzzle chorégraphique, Mac-Mahon, Claridge, Daunon, Carlton, Tabarin, Robinson, Bullier, défilent sous nos yeux. Pourquoi ne l'avouerai-je pas ? Pendant deux heures, en compagnie de Léon Werth, j'ai pris, pour la première fois, plaisir à la danse.

Au Capucin gourmand, par Henri BÉRAUD, 7 fr. 50 (Albin Michel, édit.). Quand on a de la sympathie pour un écrivain, on appréhende toujours ses œuvres nouvelles et il est de fait que, parfois, on est assez tristement déçu. Je n'ai pas échappé à cette disposition d'esprit avant de lire le dernier ouvrage de M. Henri Béraud et je suis bien aise de constater que ce livre est certainement le mieux venu de tous ceux qu'il a produits encore.

Pessimiste par tempérament, optimiste par discipline, je crois à la vertu magique du succès. Sans doute, il y a des exceptions et je connais tel médiocre buveur de gloire que le premier verre a déséquilibré. La stature intellectuelle de M. Henri Béraud n'est pas inférieure à l'autre, bien qu'exempte d'obésité. La réussite lui a donné l'autorité et cette foi en ses moyens qui mène les chevaux de sang par dessus l'obstacle.

Au CapHCifi gourmand nous offre l'exemple d'un talent volontairement dépouillé. Le don le plus sûr 4


de M. Henri Béraud est l'observation, mais la sienne est exactement opposée à celle d'un Proust ou d'un Fabre. Cherchant entre mille détails intéressants les dix ou douze qui lui paraissent le plus caractéristiques de la chose observée, il effectue, parmi eux, le choix suprême et les résume, d'un seul trait de plume, en un raccourci puissant. Véhémente et sobre étude de la passion, l'histoire du sergent Labre est un angoissant développement de la folie amoureuse et que je rapproche involontairement, quant à l'atmosphère intérieure, de celui de Pierre Louys, dans La Femme et le Pantin.

M. Henri Béraud y ajoute l'intérêt d'une experte reconstitution et cette faculté 'd'émotion concise qu'il a héritée d'un grand reporter.

M. Henri Béraud, écrivain, est vraiment un heureux homme. Satiristes et laudateurs, admirateurs et adversaires, tous s'accordent à lui trouver du panache et du relief.

présentation des Haïdoucs, par PANAIT IsTRATi 7 fr. 50 (Rieder, édit.). M. Panaït Istrati confirme ici les dons très sûrs qu'il déploya dans ses précédents ouvrages et je subis de plus en plus le charme neuf de ses récits orientaux. Un verbe truculent et cependant maître de lui discipline le torrent des images et fait de cet auteur coloré l'un des mieux doués parmi les nouveaux venus. Peut-être le récit barbare et voluptueux de Floaréa Codrilor est-il celui de tous que je préfère. La demi-sauvagerie que nous peint M. Panaït Istrati est essentiellement moderne et ne se perd pas dans la nuit des temps. C'est le côté le plus curieux de son procédé qui ne va pas chercher l'étrange en dehors de son époque et le prend en abondance où il se trouve, c'est-à-dire à ses pieds.

Nulle barbarie n'égalera jamais celle de notre temps où le- veston et le smoking dissimulent des cœurs de reîtres et où les pires des bandits ne sont pas toujours haïdoucs.

La chemise qui porte bonheur, par Elissa RHAïs, 7 fr. 50 (Pion, édit.). Un recueil de nouvelles d'intérêt inégal mais toutes contées avec une


aisance souple et multicolore. L'orientalisme dé Mme Elissa Rhaïs est bien féminin.

Te voir sourire, par Gabriel MAURiÈRE, 7 fr. 50 (Editions de la Pensée Française. Un recueil de nouvelles d'une intéressante variété où les qualités du lauréat de Floréal s'expriment à l'aise. Les premières pages, qui parurent, me semble-t-il, dans Le Quotidien, sont d'une remarquable facture et constituent la plus heureuse introduction à une œuvre jamais indifférente.

Une petite de MontntNftre, par Vincent BRION, 7.50 (Ernest Fiammarion, édit.). Un livre pur, ironique et fier, où se frôlent délicatement deux muqueuses sentimentales.

M. Vincent Brion a quitté cette fois les milieux de la domesticité dont ses deux premiers livres (1) nous avaient démontré les mœurs originales et son nouveau roman est un récit d'amour. Sous le crayon d'un aussi redoutable observateur l'amour lui-même s'est modernisé, parmi le cinéma, la bohème et l'aventure, jusqu'au jour où sa nef enguirlandée aborde à la cour de Georges V.

De l'estaminet de la rue des Abbesses aux salons du roi anglais il y a toute la distance qu'on imagine. Sur les traces de M. Vincent Brion nous la franchissons avec agilité.

On s'est demandé par quel sortilège les enfants du peuple s'adaptaient parfois aux modalités d'une condition supérieure. Françoise; petite fille de Montmartre, nous en fournit la merveilleuse explication. Si des hommes élevés dans la médiocrité ont su par l'effort de leur cerveau pénétrer dans les hauts domaines de la pensée, rares sont ceux qui ont pu s'assimiler les secrets de la politesse et le mécanisme du tact. Nul art, au contraire, ne s'apparente mieux au génie féminin, fait d'intuitions et de réflexes et dont les subtiles antennes explorent le pire et le mieux. C'est pourquoi l'on voit si peu de cordonniers ambassadeurs et tant de chiffonnières impératrices.

La Françoise de M. Vincent Brion est toute intelli(1) Chez les autres, La Boniche, 7 Jr. 50 (Fiammarion, édit.).


gence et tout cœur. Cela pourrait la perdre car ces dons aujourd'hui sont funestes. Mais un dieu la conduit par la main dans le labyrinthe de l'amour et la fait gémir aux stations du calvaire adorable. L'aisance et le naturel sont les dons qui s'imitent le moins. M. Vincent Brion écrit avec une simplicité savoureuse et une sobriété pleine de vie. Et puis il a le don, si rare, de l'intérêt. Lisez Une petite de Montmartre et je vous défie de rester en chemin. Demi-porté, demi-convaincu par ce scepticisme courtois et cette urbanité entendue vous arriverez au dernier chapitre sans vous en apercevoir.

Je connais des écrivains creux qui se croient profonds et des auteurs lourds qui se croient digestes. Celui-ci dissimule son métier avec une telle habileté que tous ses lecteurs s'imaginent avoir de l'esprit. Je me suis pris moi-même à sa fiction et j'ai, Dieu me pardonne été amoureux de la Françoise de M. Vincent Brion, durant deux fois vingt-quatre heures.

Georges BAr.BARiN.

Un livre gai.

Ma Voiture de course, par G. DE PAWLOwsKY (Librairie Ollendorff, 4 fr.). Des l'avant-propos, l'auteur s'amuse, égrène sa fantaisie, promet un livre joyeux

Je n'ai jamais pu souffrir les petites voitures. EUes me le rendent bien. Ce!a vient de ce que nous pesons à peu près le même poids. C'est peut-être beaucoup pour un chauffeur ce n'est certes pas assez pour une voiture.

Et tout aussitôt la fantaisie se débride sous la forme d'un songe et les auspices de Panurge. Cette idée de l'auto de Panurge à pannes commandées rappelle les humoristiques inventions de Marc Twain elles permettent, en outre, au conteur de philosopher aimablement

En toute occasion, la panne commandée vous servira pour interrompre une course qui ne vous agrée point, pour vous arrêter devant une fenêtre aimée, pour rester un jour de plus, malgré vos compagnons, là où le vin est bon.


La panne, ce cauchemar, est devenue un bienfait le hasard est à votre service, l'aventure à portée de la main. On se demande, après la lecture de ce chapitre, ce que va être la voiture de course annoncée par le titre. Imaginez une réunion de joyeux compères sous la tonnelle d'une auberge de village, réclamant à l'un d'entre eux (l'auteur) le récit de ses prouesses sportives. Alors se succèdent d'hilarants chapitres « Ma moto de course Paris-Madrid », « Une voiture de course américaine n, « La splendide limousine de M. Vaudor ». C'est ensuite la série des souvenirs de guerre d'un conducteur d'auto militaire l'atelier couvert introuvable qui oblige à une fantastique randonnée dans la. nuit, la ruse de Placide Luciole dont les poésies incohérentes font croire à la folie et qu'on met en instance de réforme, l'inénarrable « Baigne dans l'huile qui, un jour de revue, s'offre en une tenue lamentable aux regards courroucés d'un grand chef et le bombardement de Dunkerque qui mérite une mention spéciale.

L'auteur accompagné du mécanicien Coucaragea, rentre son auto dans une véranda bourgeoise dont la propriétaire est encore affolée par le bombardement des zeppelins. Or, pendant que Coucaragea s'efforce, « le cambouis de sa figure délayé par la sueur », de remettre la voiture en état de marche, l'auteur cherche à calmer les angoisses de son hôtesse. Par malheur, les détonations du moteur ne lui permettent pas de démentir les craintes exprimées par la pauvre dame. J'allais dire le contraire lorsqu'une explosion véritablement formidable, cette fois, ébranla l'immeuble, remplissant ie hall d'une effrayante fumée noire et portant la dévastation jusque dans un paisible quatre mats construit avec des allumettes et qui, posé sur la cheminée, se croyait à l'abri des tempêtes sous son globe de verre. Le grand mât s'écroula sous la commotion. La vieille dame poussa un cri, un seul cri, un long cri d'agonie et retomba inanimée dans son fauteuil de tapisserie.

Puis l'auto, prise en remorque circule dans les rues de Dunkerque et ses bruits d'explosion font croire à un nouveau bombardement et effraient sans raison les habitants de la cité.

Par ces quelques chapitres, Pawlowsky s'apparente


à Courteline dont les scènes militaires sont d'une irrésistible cocasserie.

Et l'auteur continue par d'invraisemblables récits, à tromper la curiosité de ses auditeurs. Nouvelle Shéhérazade, comme il le dit lui-même, il éloigne, par la fertilité de son imagination, le châtiment que lui réserve son audace, car sa voiture de course est une pure illusion.

Il nous transporte alors dans les usines Fage, où l'on fait l'entreprise des réparations d'auto surroute, nous fait assister à une panne due à un goujon, non pas au goujon d'un piston, mais à un véritable poisson versé avec l'eau d'un arrosoir dans le radiateur, et nous emmène finalement au garage où sa voiture de course doit miraculeusement surgir d'un vieux châssis et d'un tas de ferraille.

Un interlocuteur impitoyable se dégageant des dédales du récit, revient toujours à la question Et c'te voiture de course ?

U fallait en finir.

–Eh bien! c'est tout, répondis-je hardiment. Après avoir reconstitué tant bien que mal grâce à des douves de tonneaux, mes roues avant emportées par le chasse-pierres du PacificRaiiway, miraculeusement sauvé par la marquise qui n'était autre que la jeune Cow-boy, je rentrai directement à Chicago une fête indienne était donnée en mon honneur. Quant à ma voiture, elle me fut enlevée à prix d'or par un directeur de musée et exposée comme antiquité mexicaine. Je n'ai jamais pu la ravoir.

Il est bon d'avoir sur les rayons de sa bibliothèque quelques ouvrages du genre de celui-ci. On les ouvre un soir de fatigue ou de maussaderie ou de digestion difficile et le charme opère. Rien ne vaut la gaieté et la force du rire pour combler utilement les heures d'ennuyeuse solitude. On a l'impression d'écouter un joyeux compagnon qui s'efforce à vous distraire et, en l'occurrence, on aperçoit la bonne figure de Pawldwsky, pleine de jovialité et de malice et le bon narrateur offre un régal de choix avec une poignée de souvenirs, un branle de son imagination et quelques miettes de son esprit. Je serais bien surpris si l'auteur m'affirmait (en supposant qu'il veuille s'intéresser à


cette modeste chronique) qu'il n'a point ri lui-même en écrivant son livre. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas à bouder contre mon plaisir Ma voiture de course m'a diverti et dans l'actuelle et intense production, je vois peu de livres qui y prétendent. La gaieté est pourtant une des formes du génie français. P. BARRET.


LES MEILLEURS EXTRAITS DES LIVRES

ET DES PÉRIODIQUES DU JOUR

Gyrano. Anecdote marocaine. Voici une anecdote qui pourra inciter à la prudence nos futurs négociateurs, lorsque l'heure sera venue de « causer x avec Abd-el-Krim.

L'ex-sultan du Maroc, Moulay-Hafid, était un soir assis à une table de baccarat, lors d'une réception donnée en son honneur. II gagnait, mais au moment où il allait ramasser les enjeux, un journaliste anglais, M. Loris, lui dit, en manière de plaisanterie Tu as tort, ô représentant du prophète, de prendre cet argent. Le Coran te l'interdit. Moulay-Hafid, pris de scrupules, se tourne vers son voisin, le premier président Fabry, alors en mission à Tanger, et lui demande

Toi qui es un cadi renommé, dis-moi si je puis ou non ramasser ce gain.

La magistrat, après avoir réfléchi, répondit en souriant

Si tu joues franc jeu, ô représentant du prophète, tu as tort de le prendre, car c'est le hasard qui te l'a fait gagner et tu sais que la loi coranique te le défend. Si, au contraire, tu triches, ce n'est plus ]e hasard qui te procure ce bénéfice, mais ton industrie personnelle. Dans ce cas, tu peux garder cet or.

Tu es le plus grand cadi du monde, s'écria le sultan, épanoui, et, délivré de ses scrupules, il empocha la somme qu'il avait devant lui.


A l'Œuvre. Un cas de maladie de la personnalité. A Saint-Georges-de-Moeche, district du Ferrol, une cultivatrice de 26 ans, atteinte de tuberculose, paraissait arrivée à ses derniers moments lorsqu'un changement complet s'accomplit en elle. Sa conviction et celle de son entourage est qu'à sa propre personnalité s'est substituée celle d'un prêtre originaire de la Havane. Depuis lors la jeune fille, quoique toujours alitée, se comporte en ecclésiastique elle connaît la liturgie de la messe, elle prêche et donne aux nombreux fidèles qui viennent la consulter les préceptes d'édification les plus justes et les plus précis. Elle argumente avec rigueur et pénétration. Elle s'exprime en un castillan très correct et, quand elle s'adresse à des paysans, parle en galicien. Depuis cette transformation d'elle-même elle a récupéré un grand appétit.

Manuela Rodriguez Fraga tel est le nom de la jeune fille a-t-elle été examinée par des psychiatres compétents ? L'information espagnole ne nous en dit rien. Peut-être en serons-nous informés par un périodique de la Corogne « El Orzan );, qui a révélé le fait.

Un cas de ce genre aurait été naguère expliqué comme un cas de possession. Tout se passe, en effet, comme si l'esprit de Manuela expulsé de son corps avait été remplacé par l'esprit d'un prêtre cubain. Il serait imprudent de ne tenir aucun compte du corps de ce sujet. Remarquons ce détail symptomatique le retour de l'appétit depuis le changement de la personnalité. Médicalement parlant, les troubles mentaux sont sous la dépendance d'une intoxication produite par la tuberculose, mais la nouvelle disposition de l'esprit a réagi sur l'organisme et en a amélioré l'état.

L'explication par la « possession », qu'on eût admise jadis, ne se conçoit plus aujourd'hui que nous sommes moins ignorants de la vie inconsciente de l'esprit. Sans aucun doute l'existence actuelle de Manuela fut préparée par des années de piété, par de nombreux souvenirs qu'elle-même n'aurait jamais crus si précis et si nets, de l'activité sacerdotale dont elle fut témoin en fréquentant sa paroisse. Ce cas rappelle à cet égard celui de cette vieille servante qui, ayant été au service d'un savant,


avait retenu avec une surprenante fidélité littérale, des textes de langues anciennes dont elle ignorait le premier mot, mais qu'elle avait entendu réciter. Voilà des exemples de mémoire intégrale sans déformation aucune des souvenirs.

Un interrogatoire psycho-analytique patient, et, si possible, sans préjugés, ferait sans doute découvrir dans le pseudo-curé qu'est devenue Manuela les traits de la personnalité psychique antécédente, ou pour mieux dire permanente, qui expliqueraient l'étrange incitation. Maintenant que la vie religieuse de cette personne a, en quelque façon, quitté le subconscient pour s'organiser dans le conscient, il est à croire qu'on retrouverait, passée dans l'inconscient, l'authentique personnalité féminine du sujet. Le cas ressemble, en somme, à ces nombreux exemples de personnalités successives ou superposées que citait Ribot (Maladies de la personnalité) et qu'étudie expérimentalement, par intervention de l'hypnose, Pierre Janet (Automatisme psychologique). Après le Congrès International Spirite. Interview de Sir Arthur Conan Doyle par Jean Dorsenne. Mais ne vous apercevez-vous pas vous-même que les religions, aujourd'hui, sont étriquées, qu'elles s'attachent à des formules vides et que leur puissance décroît parce qu'elles restent dans le passé ? Le christianisme fléchit et ce fléchissement a été rendu éclatant à tous les yeux par la terrible catastrophe déchaînée sur le monde. Or, quand la religion meurt, le matérialisme devient plus actif. Je suis persuadé que le spiritisme, ou mieux le spiritualisme, pourrait vivifier le christianisme affaibli.

Pourquoi, vous préoccupant uniquement de spiritualisme, étudiez-vous des manifestations quasimatérielles, comme les productions ectoplasmiques, par exemple ?

Ce sont les savants métapsychistes qui s'occupent surtout de ces questions. J'estime, moi, qu'elles jouent un rôle accessoire. Les divers phénomènes que vous connaissez matérialisations, lévitations, écriture automatique, etc., sont uniquement des signaux pour attirer notre attention. La sonnerie du téléphone n'est pas le téléphone lui-même, c'est la communication qui est essentielle. Faire consister


le spiritisme dans les tables tournantes, c'est une puérilité. Tous ces phénomènes, néanmoins, présentent leur importance puisqu'ils constituent des faits prouvant la réalité de l'existence de la pensée. Notre croyance n'est pas basée sur une question de foi, elle s'appuie sur des faits. Ce n'est pas une question d'opinion que les morts vivent. Je le sais. Chez quel peuple croyez-vous que le spiritualisme fera le plus de progrès ? `I

Chez les Français, certainement. Vous avez toujours été, jusqu'à présent, le peuple porte-flambeau. Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement ? La France doit forcément être spiritualiste, puisque c'est un grand médium, Jeanne d'Arc, qui l'a autrefois sauvée.

Les paroles de Sir Conan Doyle sont nettes et catégoriques. Elles sont troublantes. Ce colosse, aux épaules carrées, à la mâchoire .solide, au regard franc, n'appartient point à la catégorie des mystiques ou des songe-creux repus de chimères. C'est un homme qui raisonne de sang-froid et qui, très posément, nous déclare

Pour moi, je n'ai absolument aucun doute. J'ai vu aussi clairement que dans la vie les fantômes de mon fils et de ma mère. Aussi ai-je décidé, d'accord avec ma femme, de consacrer désormais toute mon activité intellectuelle à lutter contre le matérialisme et à jeter une radieuse clarté sur le mystère de la vie et de la mort. Mes travaux littéraires sont terminés. Je n'écrirai plus d'œuvres d'imagination. » Quel exemple Ce romancier illustre qui abandonne toute idée de gloire ou de fortune pour se vouer à l'apostolat de la révélation spirite 1

Sommes-nous aujourd'hui éclairés par les timides rayons d'une aurore nouvelle ? L'importance du Congrès spirite qui s'est tenu la semaine dernière à Paris est un signe caractéristique des temps. Les âmes aspirent à la solution du grand mystère. On ne raille plus les spirites et l'on commence à se rendre compte que la croyance à la survivance de la flamme animique ne résulte pas d'une illumination surnaturelle mais, au contraire, qu'elle est basée sur la constatation parfaitement scientifique d'une série de faits purement matériels.


Une petite de Montmartre, par Vincent BnioN (Flammarion, édit.). Pendant la guerre, j'avais été dans des « estaminets ». C'est ainsi que les gens du nord de la France appellent leurs débits. Mais je n'avais jamais vu l'intérieur d'une boutique de marchand de vins parisien qu'à travers les vitres de la devanture, le soir, quand l'intérieur est éclairé. L'établissement où Bouchain m'avait conduit, l'avantveille, à l'entrée de la rue Lepic, était plutôt du genre bar.

Le patron, à encolure et air de brute, était en bras de chemise derrière le comptoir d'étain. Son large dos et sa nuque puissante se reflétaient dans une glace le long de laquelle courait une bande de zinc percée de trous où étaient plantées des bouteilles. Son nez camard, qui lui faisait comme un mufle, et ses yeux jaunes, légèrement bridés, sa carrure et la lenteur réfléchie de ses mouvements, disaient l'Auvergnat de la montagne. Il s'appliquait posément, avec toutes les qualités de sa race, sérieuse, laborieuse, tenace, mais un peu lourde, à empoisonner les gens.

A droite de la salle, il y avait trois petites tables, et des hommes en casquette y jouaient bruyamment aux càrtes. A gauche, une longue banquette de molesquine d'un rouge sombre, où des affaissements indiquaient la place des ressorts cassés, partait du comptoir et allait jusqu'à une porte vitrée ouverte sur un escalier noir, celui de la cave, probablement. La fumée des cigarettes bleuissait l'air. Le carrelage disparaissait presque complètement sous une épaisse couche de sciure de bois. L'atmosphère de cet antre était lourde. Elle me rappela celle qui sort, par bouffées, des bouches du métro, avec cette différence qu'ici l'odeur du gros tabac et de l'anis remplaçait celle de la créosote.

Messieurs et dames. dit Bouchain.

Il serra les mains tendues. Il me parut que dans l'accueil familier que lui faisaient tous ces gens, y compris le patron, il y avait quelque déférence. Parmi les personnes debout au comptoir et que le marchand de vins servait, se trouvait une jeune femme dont la taille fine, la masse de cheveux, la jolie figure, d'expression un peu canaille, et les yeux d'une admirable nuance violette, fixèrent tout de


suite mon attention. En entendant Bouchain, elle s'était retournée et avait souri.

Marcelle. me dit simplement mon compagnon. Il n'y eut pas d'autres présentations. Je m'inclinai. La belle créature me donna la main, puis fit demi-tour vers le comptoir, pour prendre son verre plein de je ne sais quoi. Sa taille fine me sembla merveilleusement flexible et ses gestes étaient gracieux.

A l'autre bout du comptoir, trois jeunes gens chaussés de pantoufles, coiffés de casquettes de pur style anglais et toutes neuves, sans faux-col et un foulard de soie de couleur claire autour du cou, jouaient aux dés sur le zinc, avec un cornet de cuir littéralement noir de crasse et qui devait coller aux doigts.

Qu'est-ce que vous prenez ? me demanda Bouchain.

Un bock.

Pour moi, ce sera un anis, avec une goutte de gentiane. dit Bouchain au patron. Un peu de gentiane sur l'anis, ajouta-t-il à mon adresse, ça fait absolument l'absinthe classique.

Remettez-moi ça, patron dit Marcelle, avec un coup d'œil violet à son verre qu'elle venait de vider d'un trait.

Sa voix était musicale, mais avec le quelque chose de fatigué, d'usé, qu'ont les cordes de ces pianos, dits chaudrons, qui ont toujours été dans un courant d'air et sur lesquels on tape trop fort depuis trop longtemps. Et, à la façon dont la jeune personne reposait lourdement le verre sur le zinc, je crus m'apercevoir que ce n'était pas le premier qu'elle avait bu ce jour-là.

Le marchand de vins, silencieux, sa face patibulaire impassible, me versait de la bière, puis, avec des gestes d'automate, sans regarder, presque sans se retourner, il attrapait derrière lui les bouteilles d'anis et de gentiane et préparait le mélange réclamé par Bouchain.

La porte de la boutique s'ouvrit brutalement et un homme et une femme entrèrent. Tous deux avaient les bras nus. Ceux de l'homme étaient maculés de sang et ceux de la femme constellés d'écailles de poisson.


Un coup de rouge

Un petit Bordeaux 1

Les trois joueurs de dés avaient fini leur partie et causaient. L'un d'eux, d'une voix traînante,. expliquait aux autres un coup d'apache

Une supposition que t'es chez le bistro et qu'un mec il te cherche. T'attrapes, par l'goulot, la bouteille de Vittel, la bouteille de Bordeaux, n'importe laquelle et tu dis comme ça au mec « Si je me retenais pas, je te casserais la gueule, comme je casse c'te bouteille. Et tu brises la bouteille contre le comptoir. Et puis, avant que l'mec il ait eu l'temps de dire « ouf o, t'y envoies un coup droit en plein dans le blair, avec ta moitié de bouteille cassée. Tu parles qu'il est arrangé, et, tu sais, les coupures faites avec du verre, çà se recolle pas en soufflant dessus.

Bouchain écoutait, l'air captivé. Marcelle souriait. Le patron, sa figure de brute toujours fermée, servait l'homme et la femme aux bras nus. Les joueurs, à leurs tables, abattaient des cartes en-vociférant Cœur Carreau Atout Atout Et atout 1 Présentation des HaHouea. L'Histoire de Floarea Codrilor, par PANAïT ISTRATI. Jusqu'au jour où je connus Groza, j'étais seule. Ma mère m'obligeait à passer mon enfance à broder, les yeux sur un canevas, chiffon épatant et misérable, qui dévore les plus belles années d'une jeune fille et qui, à son tour, est dévoré par les mites après avoir émerveillé deux générations d'ignorants. J'entrai en guerre avec ma mère et avec le village je passai pour une paresseuse.

Hé, quoi donc ? Mépriser le rayon de soleil qui dépose des taches d'argent sur la route forestière ? Ne jamais savoir de quelle façon un rossignol travaille à son nid ? Se priver de la caresse du vent qui gonfle la chemise ? Renoncer au murmure du ruisseau qui galope, tout content, vers la rivière, enfin rester sourd aux appels du printemps annonçant la vie nouvelle, à ceux de l'été gémissant sous le poids de l'abondance, oublier l'automne riche en mélancolie et vivre sans s'étourdir du deuil blanc de l'hiver ? Et pourquoi, ce renoncement total ?

Pour faire de longs essuie-mains en borangic,


destinés aux pattes d'un mari qui te giflera le visage ou de beaux couvre-lits, tout de lin et de dentelles, pour l'époux-ivrogne qui se jettera dessus avec ses bottes crottées ou encore, des tapis de laine, épais comme la main; pour « l'élu de ton âme », qui dégueulera son vin rouge et sa pastrama sur l'année de jeunesse que tu passas à tisser ce soyeux cadeau et à rêver dans l'attente de ce beau jour ? 0 séduisant espoir de toute pauvre enfant paysanne, je suis heureuse que tu n'aies pas été le mien 1 Je me suis refusée à tenir mes yeux attachés sur la toile, pour le plaisir d'un songe que la vie démentait autour de moi.

Mes yeux, qui auraient dû larmoyer, penchés sur un gherghef, je les ai laissés se remplir de la lumière des champs où je conduisais mes brebis je les ai fait scruter le bleu des cieux, le fond des abîmes et le faîte des sapins et s'ils ont larmoyé, ce fut de la brutalité de mon premier amant le vent. Danses, danseurs, dancings, par Léon WERTH. Le danseur professionnel invite avec une autorité froide et sèche, qui peut s'adoucir d'un sourire complice ou d'une familiarité condescendante. Le timide amateur s'efforce parfois à quelque galanterie. II lui arrive de s'incliner révérencieusement. Il fait effort pour apporter, dans la promiscuité du dancing, on ne sait quelle élégance de salon comme dans les romans. Mais le danseur professionnel ne prend point toujours la peine de s'approcher de la table où la danseuse est assise. Il lui fait signe de loin, un bref signe de la tête, qui parfois interroge, mais qui souvent ordonne. Le sens n'en est pas « Voudriez-vous me faire l'honneur. ? )' et cela ne peut s'interpréter qu'ainsi « A vous. c'est votre tour. » Docile, humble, la danseuse obéit. Elle abandonne sa tasse de thé ou son verre de porto. Elle se lève. Elle se livre. Le jour où elle écrira un livre, elle dira si son obéissance est gymnastique, rythmique ou voluptueuse.

Le Symbolisme. L'adoration de Luci fer, par Oswald WiRTH. Au fond, la grande masse de l'humanité n'arrive pas à se dégager de l'idolâtrie. Elle objective ses images mentales et en fait des


idoles, auxquelles refuse de sacrifier le penseur, toujours en quête de pensée pure non grossièrement matérialisée. Nul ne contesterait les vérités de la foi, si elles n'étaient pas formulées avec indiscrétion. Un certain indéterminisme devrait être respecté en tout ce qui dépasse le domaine des constatations indiscutables. L'athéisme est né de la théologie. Si les croyances primitivement libres n'avaient pas été formulées en dogmes tyranniques rendus obligatoires, il n'y aurait pas lieu de se révolter contre elles. Nous avons tous notre foi, qu'il nous est loisible de proposer à autrui, mais non d'imposer impérieusement.

Tant qu'on se borne à nous inciter à réfléchir sur le mystère de l'origine, de l'essence et de la fin des choses, tout est parfait. Les anciens sages n'y ont jamais manqué, mais leur enseignement n'avait rien de brutal ils suggéraient des idées qu'ils faisaient naître dans l'esprit de leurs disciples tout en laissant ceux-ci développer librement leur manière personnelle de voir et de comprendre. On ne s'accordait alors que sur des données symboliques servant de thème commun aux méditations individuelles. Ainsi les opinions différaient selon la puissance de pénétration des penseurs chacun croyait selon ses lumières et son inspiration, selon l'acuité de ses facultés divinatoires. Car tout était à deviner, d'autant plus que le silence s'imposait au devin qui se croyait confident d'ineffables secrets.

Le Gérant F. GRISARD.

Impnmerii;Aten<;onti!use, 9-11-1), rue des Marcheries, Alençon


LA PFTVTF VILLE

JLf~nt. Jt~L~JEJtJLf F ?&L-a~

LE SUISSE D'ÉGLISE

Il participe à la fois du général péruvien et du zouave pontifical.

Son uniforme ponceau est doré sur tranche. Il a l'épée d'un diplomate, la canne d'un tambourmajor, le chapeau d'un ambassadeur.

C'est un bel homme terminé par des souliers plats et des mollets en carton-pâte.

Dans les grandes cérémonies il marche le premier, toujours, étreignant dans son poing la hallebarde anachronique- Sa splendeur éclipse la mariée, le mort illustre, le curé. S'il frappe le sol, tout le monde se tait. Va-t-il parler ? `l

Il fait la roue.

Il est inutile et pompeux.

!t !)!

Docile, au sein du temple, le troupeau lui obéit et les ouailles baissent le chef, au geste de sa houlette.

Seule, la loueuse de chaises échappe à la fascination et le larde des brocards de sa langue empoisonnée. Le suisse la craint comme la peste, bien qu'il soit armé jusqu'aux dents.

Mais bientôt sa. superbe le reprend.

Il pontifie.

Il déambule.

Il crève d'orgueil en bas blancs.

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LA NEIGE

D'où vient qu'en ce matin d'hiver, un jour blanc coule entre les persiennes ?

Il a neigé cette nuit.

Vieille route, vieilles rues sont enfouies sous la couverture immaculée.

Ni bruits de roues, ni bruits de pas. Dans le silence inattendu des voix se croisent, enrhumées. Les sentiers ne sont pas encore tracés et l'on se fait scrupule de mettre les pieds dans cette blancheur.

Quand on sort on laisse derrière ses talons d'innombrables effigies. On dirait que les gens circulent en bottes d'ouate avec de grands pas silencieux. Tout est blanc, sauf le ciel, sauf les murs, sauf les hommes, trop blanc, trop pur, trop lumineux. Les gens en ont bientôt la prunelle offensée. Ils arrosent de cendre la tunique virginale et la déchirent à coups de balai.

Ils ne seront heureux que lorsqu'ils auront retrouvé sous leurs pieds et sous leurs yeux, la boue épaisse des rues, la bonne fange maternelle.

VERGLAS

Sur le gel des huit derniers jours, tombe une pluie fine et légère. Elle se change à mesure en pellicule de cristal.

La petite place est brillante comme un gâteau de pâtisserie la rue en pente a ses pavés vernis. On pose les pieds sur le sol avec la précaution d'un chat sur une table servie, On hésite, on recule, on n'ose plus marcher.

Les lois de la pesanteur s'aggravent d'une rupture d'équilibre. Des hommes graves se livrent à des ébats facétieux. Entrechat, grand écart, fox-trott et pas de quatre, font cabrioler les passants déclives sur le parquet du verglas.

Il faut avancer pourtant sous les regards des frères ironiques.


Au diable le respect humain Le mieux est de descendre la rue, confortablement assis, sur la luge de son derrière.

LA CENTENAIRE

Ma voisine a cent ans depuis la nuit dernière. Elle en tire un peu vanité.

Quand elle était jeune encore, à l'aube de sa soixante-dixième année, elle avait souvent peur de mourir. Elle se couvrait frileusement, se faisait mitonner des panades. Elle appréhendait les voitures et gardait la terreur des chiens enragés.

Maint lustre ayant coulé là-dessus, elle s'est sentie, peu à peu, rassurée. Et, trottinant sans hâte vers la vieillesse extrême, elle a laissé filtrer en elle une exquise sécurité.

A quatre-vingt-dix ans, elle a cessé de craindre. A quatre-vingt-quinze, elle a rajeuni. Il y a si longtemps 'qu'elle vit, que la mort ne voudrait point d'elle. On l'a peut-être oubliée. Elle ne s'impatiente pas.

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Ma vénérable voisine est vive, l'oeil prompt, un brin malicieuse. Elle dédaigne volontiers l'autre siècle pour s'intéresser à celui-ci.

Son appétit est dru, sa vue en bon état, son ouïe excellente. Elle prend des forces pour durer toujours.

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!i< <!

On prépare en ville la fête de son centenaire. M. le Maire aura des phrases émues au milieu de son conseil municipal.

La musique lui moudra des airs de 1830 ou bien ceux de l'année dernière, et, comme toute réjouissance humaine, le grand jour se terminera par un banquet.

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On vient de m'annoncer la mort de ma voisine, la centenaire.

Elle était si tranquille que le destin ignorait son nom.

La Mort a sans doute entendu le bruit de la musique.

Ou bien c'est le discours de M. le Maire qui lui est resté sur l'estomac.

FETE OFFICIELLE

Le soleil fait étinceler les drapeaux, à moins qu'une pluie glacée ne fripe lamentablement les oriflammes. Des monuments qui ne seraient pas sans grâce, des statues qui n'iraient pas sans grandeur, se recroquevillent, humiliés, sous un pavoisement. Mâts bleus et jaunes supportant des écussons hilares. Quelques jolies notations en feuillages et lanternes vénitiennes. Arcs de triomphe funèbres. A droite, à gauche, massifs de fleurs un peu honteux. Et le peuple, le peuple, la foule endimanchée que parcourt un rythme allègre. Toutes les gammes des lainages, des soies, des linons, tous les entortillements et les arabesques des plumets, des tagals et des galons. Ruche fourmillante animée d'une joie un peu fébrile, un peu anxieuse, assortie aux poteaux, aux massifs, aux oriflammes, du naturel et de l'artificiel.

Cortège. Discours. Défilé. Chœurs. Musique. Discours. Musique.

Au hasard, quelques impressions

LE MAIRE. Où ai-je fourré la page 8 de mon discours ? 2

LA STATUE DE TARTEMPION SUR SON SOCLE. Bien qu'en bronze, soyons de marbre. Je me sens émue sous mon voile.

LE VIN D'HONNEUR, INQUIET. Pourvu que l'on m'avale avant que je sois aigre.


LA PETITE DAME DANS LA FOULE. Voilà bien ma chance ma jarretelle qui se défait l

UNE ARPÈTE END!MANCHÉE A UNE AUTRE ARPÈTE. As-tu vu Lucien ?

LE FONCTIONNAIRE ATTRISTÉ. Suivons, Suivons le cortège. Le haut de forme sur notre chef, cuirassé dans notre redingote, dispensons la joie ofïicielle aux vaillantes populations. Jour d'allégresse, ô jour de fête, dans trois heures je chausserai mes pantoufles et mon veston.

L'ÉTOILE SIRIUS. Les microbes de la terre ont l'air de se remuer sur leur petit bloc de boue. LA BANNIÈRE DE L'ORPHÉON. Je me demande pourquoi nous sommes toujours derrière la bannière de la société de secours mutuels.

LES POMPIERS FAISANT BRAVEMENT FRONT AU VIN D'HONNEUR. Pompez pompons 1

L'ORATEUR DE LA ciTÉ. Messieurs, la statue qu'en ce jour solennel on inaugure, est destinée à perpétuer dans notre agreste cité, la mémoire ouâ-ouâ ouâ. ouâ ouâ ouâ.

LA FOULE. Il parle bien. Comme il a la voix forte Il en a une platine La barbe C'est le discours, nous reviendrons après.

L'ARPÈTE JOUANT DU couDE. Non, mais ousqu'est Lucien ?

L'ORATEUR. de la France démocratique, républicaine et sociale, résolue à ne pactiser avec aucun élément de désordre et d'anarchie, mais repoussant fermement toute alliance avec les représentants de l'obscurantisme passé.

UNE GIROUETTE, VIREVOLTANT SUR SON TOIT. Le sud, le nord. Le rouge, le blanc. Le chaud, le froid.


LE PHILOSOPHE

Il est zingueur, manouvrier, croque-mort, déménageur, au service de la ville et de quiconque. Entendez par là qu'il exerce tous les métiers pour n'en pratiquer aucun.

Il a femme et enfants, ni ressources ni bien, des besoins invincibles. Avec une journée de travail par semaine, il subsiste où les autres meurent et fait face à la vie, notre ennemi.

Présentement, il est assis sur le parapet 'de la rivière, dont l'échiné fut patinée, avec le temps, par des derrières innombrables et, grave, rituel, il regarde couler ses crachats dans l'eau.

Les trois vins blancs du matin ont ensoleillé sa pensée. Leur action intérieure lui permet, à chaque saison, de nier le gel qui fendille et la chaleur qui rôtit. Ficelé comme quatre sols, sans l'ombre d'une préoccupation vestimentaire, il se regarde et s'écoute vivre, dans un recueillement enchanté. Il connaît toute la ville et toute la ville le connaît. Un dodelinement de la tête, un clin d'œil entendu lui servent de salutation habituelle. A ceux qu'il honore de sa sympathie ou de son estime, il esquisse le geste de descendre de sa banquette et il lève une fesse, poliment.

Sa cotte, sa chemise et son pantalon sont un granité de trous et de taches. Là où il n'y a pas de trou, il y a une tache là où il n'y a pas de tache, il y a un trou. Les trous sont l'accessoire qu'il chérit particulièrement dans son costume. Une longue pratique l'a. familiarisé avec leur structure, leur étendue, leur orientation. Tel permet à l'index de se glisser sournoisement sous l'aisselle, tel à l'auriculaire d'effectuer une légère scarification. Celui-là donne au pouce convulsé, licence de pénétrer sous le vêtement avec le secours des articulations voisines celui-ci enfin, trappe ingénieuse et dérobée, ouvre à la main entière, l'accès du champ pectoral ou dorsal. Tous concourent à la destruction du même gibier


invisible, par arquepincement, étripage et défenestration.

Il connaît toutes les ruses de l'animal poursuivi, ses feintes, ses détours, les retours sur ses erres. A sa course, à sa manière de mordre, il définit l'âge, le sexe et la qualité de l'animal. Jamais il ne confond le fruit de son élevage avec les produits venus clandestinement des exploitations voisines et, par le raisonnement, la vue et le toucher, ce philosophe averti meuble les entr'actes de ses pensers.

Ouvrier adroit, à l'effort agressif, il travaille comme deux lorsqu'il est aux pièces. Si la semaine n'avait que quatre journées, il fournirait un rendement normal. Elle en a trois de plus, hélas et toutes les professions ne permettent pas le paiement à la tâche. C'est le cas précisément de la fonction enviée de croque-mort.

Culotté de noir et cravaté de blanc, comme M. de Fouquières, on introduit, dans la profession, tous les survenants, fussent-ils ambassadeurs. Par des libations réitérées, on évoque et on restitue le rituel antique. Le repas des funérailles, déchu de sa splendeur égyptienne, aboutit à des palabres, banales mais efficaces, chez le marchand de vins. Là, brille, s'affirme et-resplendit la simplicité de notre philosophe. Au milieu des discours incohérents, il garde une réserve pleine de distinction. Aux gestes, il oppose un sang-froid glacial, aux cris un obstiné mutisme, et ce n'est que lorsque ses confrères, abrutis par les toasts réitérés, sont gagnés par l'accablement issu des grandes douleurs et des grandes ivresses, que la soif de discourir en lui s'insinue et qu'il édifie ses théories sur l'univers. Le rossignol aime chanter seul. Ainsi, pour lui seul il vocalise. Ses trilles au rouge clairet alternent avec ses roulades au blanc nouveau.


Et la sérénade s'achève dans le corbillard qui les transporte, au trot de son cheval, vers des obsèques inconnues.

0 mort, majestueuse et souveraine, tu es servie par ces vivants.

Lorsque le philosophe s'éteindra, après une vie qu'il estime bien remplie, le zingueur, le croquemort et le déménageur qu'il fut, se disputeront le pas. Son esprit, obscurci pour la première fois, sans doute, ne reconnaîtra pas sa voie. Quant à son corps, il se dirigera de lui-même et professionnel lement vers le cimetière il y a si longtemps que, sans le secours de son âme, il en connaît le chemin. LA SCIE MÉCANIQUE

Je ne sais quelle bête on a introduite dans le quartier, mais son mugissement taraude la cervelle. Cela tient du rauquement du lion, de l'appel de la vache et du gémissement du verrat on y démêle aussi la plainte de la sirène et le ronflement de la batteuse.

Sa clameur exaspérée tombe en averse sur les toits. Tantôt, elle glapit en fausset et tantôt elle barytonne. Elle souffle, vocalise, chevrote, file, moud elle grogne, aboie, gémit et vocifère. Renseignement pris, l'animal loge chez le menuisier on le tient sous le baillon d'une porte fermée. Il n'a qu'un œil, luisant comme un soleil d'acier, et des dents en cerceau, tranchantes, afïlûtées. On lui apporte du bois, en planches, en billots. Il le mord en hurlant, le dépèce, le dévore. La chair blanche des pulpes tombe en poudre à ses pieds. C'est un rude ouvrier, mai? un mauvais caractère. Il est toujours prêt à mangea la main qui le conduit. Sa colère ne tient qu'à un fil, à une manette ren-


versée. Dès lors et pour le temps qu'on veut, il reste muet, inerte et froid.

Mais il ne fait pas bon lui remettre l'électricité au derrière.

MON MENUISIER

Mon menuisier est un vieil homme fort adroit. Il fait, quand il lui plaît, de merveilleuses choses. Sous sa main calleuse, le bois se transforme en meuble délicat et ses doigts usés sont légers comme ceux d'une dentellière. II brode dans le buis, tourmenté, sans le savoir, par le démon de la fantaisie. Il aime le travail si le travail lui sied et laisse aux gens pressés les besognes en série. Dans nos pays, cela porte un nom « bricoler », c'est-à-dire fignoler un fétu, sculpter une allumette, aller à droite, à gauche, entamer sans finir, trépigner sur la règle et suivre son caprice.

Mon menuisier bricole et voit venir le vent.

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Je voulais installer de beaux clapiers modernes « Père Justin, lui dis-je, voici du travail pour vous. Le père Justin me remercie, puis, gravement, il hoche la tête.

« Alors, Monsieur, fait-il, vous voulez des clapiers en bois ? eh bien 1 si vous m'en croyiez, vous les feriez en briques. Le plâtrier vous dresserait de belles cloisons, le serrurier poserait de jolies targettes et des grillages. Pour le toit, vous l'établiriez à bon compte vous-même avec une feuille de carton bitumé. » Et content d'avoir bien parlé, mon menuisier se frotte les mains avec allégresse.

« Père Justin, pensé-je, je vous ai compris. Ce que vous préférez dans ce travail, c'est le travail que feront les autres. Pendant que le serrurier vissera, que le plâtrier gâchera et que je serai aux prises


avec le bitume, le menuisier n'aura pas à intervenir, »

N'est-ce pas une bonne idée, Monsieur ? insiste le père Justin.

Oh 1 si, père Justin, c'est une très bonne idée.

MA JARDINIÈRE

De mon temps, les jardinières étaient de vieilles femmes accroupies devant un monceau de légumes. Sur l'escabeau de leur arrière grand'mère, elles tenaient la balance égale entre la tomate et le potiron. Et du même doigt qui fourrageait naguère leurs cheveux gris, elles pressaient, pour tenter notre convoitise, la panse élastique et odorante du Noir des Carmes ou du Cantaloup.

Aujourd'hui, ma jardinière a des souliers blancs, des bas soyeux, une robe de flanelle rose. Un béret de laine posé sur l'oreille, encadre un charmant visage de seize ans. Et comme, à cet âge, on a les pieds vifs, le sang capricieux et l'amour de l'indépendance, au lieu de rester sur le marché à bâiller aux corneilles, la marchande promène légumes et fruits dans une voiture lilliputienne que remorque un petit âne délicieux.

Comment vont les affaires en aussi galant équipage ?

C'est le dernier des soucis de la jardinière et le cadet de mes soucis.

LE CANTONNIER

Sa sueur est célèbre.

Sur les belles routes de France, on l'aperçoit qui fait du camping.

Orientant contre le vent sa claie de paille tressée, il abrite sa musette et le trésor de ses outils.


Ravauder, repriser la route est un travail de Pénélope.

Le cantonnier aime la chaussée à force de se pencher sur son échine. Il en panse les plaies, en égalise les bosses, en assure la netteté. Il la rase, la débarbouille, la torche et l'époussète.

Par saignées judicieuses, il la purge de ses humeurs. Il est la mère du chemin, une brave mère à barbe et à lunettes.

A ses heures perdues, il casse du silex. Avec son grand balai, il fabrique de la poussière. Puis un jour, comme sa route, le cantonnier devient vieux. Ses os lui percent la peau et sa face est pleine d'ornières.

Quand le temps est venu, les emplâtres sont sans effet.

Le cantonnier est mûr pour le grand cylindrage

LE PATISSIER

L'ennemi personnel du diabète.

II accroche les timbales'et file les sirops. Il aiguise les menus harnois des bouches féminines, fait cuire dévotement les petits péchés masculins.

Ses procédés sont variés comme des combinaisons chimiques ses formules sont rigides comme des équations.

Ce fabricateur crée n'importe quoi avec du beurre, des œufs, du sucre et de la farine. Sculpteur, il cisèle des reliefs, des cannelures architecte, il édifie des pâtés. Décorer, onduler, gaufrer, 'polir, friser, voilà sa vie.

Entre le four et la glacière, il est maître du chaud et du froid.


Il met les intestins en confiture et les estomacs en papillottes.

Ses clients sont pareils aux sables de la mer, ronds, longs, jaunes, innombrables gourmands impudiques, gourmets sournois.

Le pâtissier serait pleinement heureux s'il n'était contraint de faire de la pâtisserie. Son âme s'étiole dans la vanille, son esprit se confit dans le maraquin.

Il jouit d'un prestige éternel il s'adresse aux défauts des hommes. Les regards le suivent avec convoitise, les nez le reniflent avec componction. Quand il lève le petit doigt, toute la ville a l'eau à la bouche.

LA ROSIÈRE

Il n'y a pas de concours de rosiers il n'y a que des concours de rosières. Et cela manque de piquant. La petite ville compte deux vertus l'une domestique, l'autre municipale. De la première, nul n'a cure. On promène la seconde au son du tambour. Le calcul des probabilités détermine le choix des roses.

La rosière se présume, mais ne s'affirme pas.

Autour d'un tapis vert des hommes se réunissent et pèsent l'impondérable dans la balance de leurs délibérations. Le hasard pousse les bulletins, le destin mène les votes. Les candidates évoquent Pâris plutôt que Salomon.


Beaucoup sont appelées, mais une seule est élue. Les autres prennent rang après elle, suivant le nombre de leurs voix. L'unanimité des votants fait la rosière absolue la majorité absolue ne la fait déjà plus. Est-il donc des rosières à majorité relative ? On est rosière ou on ne l'est pas.

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La mise à prix de la vertu allume des compétitions farouches. L'honneur du prix vaut moins que le prix de l'honneur.

La noce payée, l'aubade des pompiers, la gerbe officielle, le baiser de M. le maire suscitent dans les coeurs féminins une méritoire émulation.

L'argent est une arme à deux tranchants, comme le sabre de Joseph Prudhomme. Il sert à salarier le vice et à rémunérer la vertu.

Donne-t-il la candeur ou rend-il l'innocence ? On naît rosière, on ne le devient pas.

GEORGES BARBARIN.


Baudelaire

Avec Baudelaire, nous nous trouvons en face de la troisième génération romantique. Non que le réalisme baudelairien soit une simple variété du romantisme, il en serait plutôt une des extrémités, comme l'a montré Sainte-Beuve. Les Fleurs du mal sont, en effet, l'aboutissement logique de certaines conceptions romantiques goût de l'excentrique et des sensations rares mélange du sublime et du grotesque, du beau et du laid, du gracieux et. de l'énorme attrait de la souffrance et du malheur, dédain de l'ordre ou de la règle, mépris du bourgeois, etc., etc. Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure de voir Théophile Gautier présenter au public le poète de ces « fleurs vénéneuses ».

Mais Baudelaire n'a pas seulement développé une des conséquences de la doctrine romantique, il a apporté, dans la littérature et dans l'art, une nouvelle manière de sentir. En effet, le pessimisme inconsistant de René, après s'être précisé chez Vigny sous une forme plus dense, s'épanouit, chez Baudelaire, comme une étrange orchidée aux fleurs enivrantes. Ces nouvelles fleurs, jugées dangereuses dès leur apparition, comme des plantes « venues dans les serres chaudes d'une Décadence (1) », ces fleurs que les contemporains comparèrent à des tubéreuses empoisonnées, peuvent être respirées aujourd'hui sans grand danger. Et le bras robuste (1) Th. Gautier, préface aux Fleurs du mal.


qui osa nous les présenter, mérite mieux qu'une courte mention. Celui qui a su donner au mal romantique un tel relief, celui qui, de l'aveu même de Victor Hugo, a « créé un frisson nouveau », semble avoir droit à quelque considération. C'est pourquoi nous nous faisons un devoir d'examiner brièvement son pessimisme, d'autant plus que ce pessimisme, reçu des mains de Vigny déjà passablement âpre, prend, au contact de la bohème qu'a fréquentée le poète réaliste, une acuité toute particulière. Le pessimisme baudelairien, tout en continuant la tradition de Vigny, coïncide aussi avec les premières importations de la doctrnie schopenhauérienne. Il est fort possible qu'il s'en soit trouvé renforcé. En tout cas l'influence profonde exercée par Vigny sur l'esprit de Baudelaire, ne pouvait que préparer un terrain favorable au pessimisme de Schopenhauer. Nous n'oublierons pas pour cela que l'auteur des Fleurs du mal reste, malgré tout, le disciple du poète des Destinées. Dernier en date des amis de Vigny, venu après Hugo, Dumas et Gautier, Baudelaire sut trouver lui aussi, le chemin de ce cceur noble, loyal et compatissant. De ce fait, il se trouve avoir établi la liaison entre Vigny et la poésie réaliste, comme Banville, autre ami de Vigny, rapproche l'auteur de Slello de l'école parnassienne.

Le pessimisme de Baudelaire est dû beaucoup moins à ses considérations théoriques qu'à ses désillusions précoces. Dans les réflexions du penseur, le point de vue personnel semble plus important que le point de vue purement spéculatif. En sorte que son pessimisme apparaît plutôt comme le résultat d'un désenchantement progressif. Peu à peu, l'âme du poète s'est détachée des croyances traditionnelles. La grande misère humaine lui a fait écarter toute providence divine, et le mystère de sa propre destinée lui a paru un douloureux non-sens.. Ce sont ces


détachements successifs que nous allons rapidement passer en revue.

En premier lieu, ce qui frappe Baudelaire, c'est le spectacle d'un monde en proie au désordre et au mal. Les forces démoniaques lui semblent supérieures aux forces divines, ou alors Dieu n'est pas suffisamment bon pour mettre en œuvre sa toutepuissance. Le poète a une tendance à voir Dieu lui-même subjugué par l'esprit du mal. Et c'est ce Dieu cruel et sanguinaire qu'il renie, ce Dieu dont la faiblesse coupable devient une complicité inconsciente. Il plaint Jésus d'avoir été abandonné par un Dieu semblable à un « tyran gorgé de viandes et de vins », qui « s'endort au doux bruit de nos affreux blashpèmes (1) ». Si Baudelaire renie Dieu, ce n'est pas sans avoir, au préalable, sollicité son appui. Hélas Dieu est resté sourd. Furieux à l'idée que sa prière puisse être restée sans réponse, le poète se décide à invoquer Satan, énorme et laid comme le monde, guérisseur familier des angoisses humaines », qui, avec sa « vieille amante la Mort, engendra l'espérance. Peut-être le « père adoptif des réprouvés aura-t-il pitié de sa longue misère ». Ce démon, qu'il sent « nager autour de lui », inspire une certaine confiance à son âme endolorie. Pourtant, ce caractère diabolique du monde, que Baudelaire a souvent constaté, provoque à nouveau son doute et sème à travers son oeuvre une immense tristesse. Et cette tristesse, nous la sentons résonner en son âme comme le tintement sourd d'une cloche fêlée. Dans un pareil monde que peut être la vie ? `?

(1) Les Fleurs du ma/, CXLIII Le reniement de saint Pierre. M"'c Ackermann exprime la même idée dans son poème sur Pascal. Elle semble s'être souvenue de la comparaison de Baudelaire lorsqu'elle nous présente le Dieu du christianisme comme un César romain, regardant, impassible, les gladiateurs combattre, sourd aux plaintes des victimes. (Cf. Louise Ackermann, Poésies philosophiques, p. 158.)


A quoi sont destinées les pauvres créatures ? Pour Baudelaire, comme pour Schopenhauer, « vivre est un mal ». Notre vie s'écoule entre la douleur et l'ennui, sans autre perspective que la mort. Nous ne pouvons même pas nous soustraire à la dictature brutale du temps, qui nous pousse avec son « double aiguillon )' et semble nous crier « Sue donc, esclave 1 Vis donc, damné )) Et pourtant, chaque jour, « la clepsydre se vide "dans le gouffre qui « a toujours soif ». Cette vie insupportable, que le Temps grignote sans répit, nous ne pouvons refuser de la vivre. Son rythme quotidien nous berce au point de nous faire oublier les dures réalités. Ce qui ne serait pas un mal si la notion du plaisir et de la douleur ne s'en trouvait modifiée. Il importe assez peu de nous croire heureux et indépendants si, en fait, nous sommes toujours bernés, si, comme l'affirme Schopenhauer, nos rares plaisirs sont purement négatifs (1). Et le poète se demande quand doit finir « ce jeu féroce et.ridicule Il semble bien que seule la mort, qui, « plus encore que la vie » nous tient par des « liens subtils », puisse faire cesser ce jeu de dupes. La mort La voilà bien, la sombre et fidèle amante, celle qui ne trompe jamais 1. Bien loin d'effrayer Baudelaire, l'idée de la mort prochaine lui est agréable comme la vue du port au marin fatigué (2). La mort consolatrice, espoir et but de la vie, est avant tout « l'auberge fameuse inscrite sur le livre », où l'on pourra trouver enfin le sommeil et le repos (3). (1) « Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel incessamment secretéeet renouvelée, et, de ]a naissance à ]a mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive, par l'action réussie et décidée ? (.Le Spleen de Paris, p. 76.) Cf. Schopenhauer, Le Monde, Y, §§ 57, 58 III, chap. xLvi, p. 389.

(2) Les Fleurs du mal, LXXIV Le mor~ oyeux. (3) Ibid., CXLVII La mort des pauvres. Cf. Schopenhauer Le Monde, I, § 54 III, chap. 41, p. 289, 293, 312, chap. 46, p. 385 et sq. Parerga, II, p. 139, 177. a


Encore n'est-ce peut-être pas là le calme espéré ? Le sommeil promis est-il bien sûr ? et la mort ne nous ment-elle pas ? Qui nous prouve que le néant n'est pas un « traître (1) » ? Grâce à ce doute, Baudelaire veut se persuader de l'intérêt qu'offrent certains moments de la vie. Il s'efforce même de reprendre goût à l'existence, mais son plaisir est empoisonné. Comme Pascal, la vision du gouffre le hante et lui donne ie vertige. Il a beau s'évertuer à extraire l'or des minutes (2), il « jalouse du néant l'insensibilité ».

Ah ne jamais sortir des Nombres et des Etres (3) 1 Hélas il ne suffit pas de désirer la mort pour qu'elle s'offre, comme il ne sufïit pas d'invoquer le néant pour y rentrer. La grande silencieuse vient toujours à l'heure dite. Il faut donc savoir attendre. Dés lors, comment remplir les jours que la Parque nous laisse ? Comment se comporter avec « l'implacable vie », pour ne pas trop sentir la neige du temps tomber « minute par minute (4) )' « « Pour ne pas être les esclaves du Temps, répond Baudelaire, enivrez-vous sans cesse (5) 1 L'ivresse est bienfaisante et hautement inspiratrice. Notre poète admet toutes les ivresses, celle du « vin des chiffonniers » comme celle du « vin des amants », celle de l'alcool comme celle de l'opium et de tous les paradis artificiels. Ces différentes ivresses lui paraissent comme elles paraîtront à Verlaine, plus tard de puissantes consolatrices et des « donneuses de rêve ». Quant à lui, personnellement, il s'enivre surtout de travail, de poésie et d'art. C'est encore (1) Ibid., CXVIII Le squelette laboureur.

(2) Ibid., CVII L'horloge.

(3) Ibid., Cil Le Gou/)'re.

(4) Les Fleurs du ma!, LXXXII Le goût du néant. (5) Le Spleen de Paris, p. 162.


une manière de s'anéantir rapidement. Qu'importe ? si parfois, d'un coup d'aile, le poète explore le gouffre. Qui peut lui faire un crime de ne pas vouloir assister à sa propre déchéance ? Est-ce donc si gai de voir le Temps, jour par jour, nous ensevelir 1. Malgré son désir de voir la comédie se terminer au plus vite, Baudelaire n'a recours qu'aux moyens nobles pour abréger une vie qui lui pèse et qu'il juge inutile. Tout d'abord, il accepte la douleur, cette « douleur savoureuse (1) » qui fortifie ses élus. Etant de ceux que l'austère Infortune allaita (2) », le «poète maudit "s'adresse à tous ceux qui « tettent la douleur comme une bonne louve (3) '». Il estime cette épreuve nécessaire au perfectionnement de l'individu. Non seulement elle fortifie, mais elle purifie. Ainsi que Léopardi, Schopenhauer et Musset, Baudelaire chante la douleur purificatrice, dont la « noblesse unique »tient en échec la terre et les enfers. Et, pour une fois, il remercie Dieu d'un don si précieux

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés, Et comme la meilleure e< la plus pure essence Qui prépare les forts au~ sainies voluptés (4) Mais la douleur, pour sanctifiante qu'elle soit,

ne peut exorciser le démon de l'ennui. Or,