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A un homme

trop pressé

.Permets-moi, compagnon, d'user avec toi de la familiarité du tutoiement. Mon âge et ta notoriété subite m'y autorisent. C'est d'ailleurs dans les coutumes de ton groupe. Et puis tu es mon confrère. Il n'y a pas à dire. Tu es typographe. Tu as signé des articles. Ça y est? Je te tutoie, hein?

il paraît que tu n'es pas anarchiste de naissance, ni même d'école primaire. A dix-huit ans, fanatique de l'armée, tu t'engageais et tu servais cinq ans au -le zouaves. Libéré, tu ne professais pas des opinions très hostiles à la société, puisque tu as postulé la place d'inspecteur de la Sûreté. On a repoussé ta 'demande. C'est dommage. Quelques-uns de nos confrères prétendent que si on .t'avait accepté, les rôles dans la scène de l'autre nuit auraient été intervertis. Cette remarque paraît profonde, elle est naïve. Car si tu avais été à la place de l'agent Renard, rien n'autorise à supposer que l'agent Renard fût arrivé sur toi pour t'ouvrir le ventre avec un couteau a virole. Il n'en est pas moins possible que si on t'eût enrôlé parmi les sergents de ville, tu eusses bien tourné et converti en un forcené amour de l'ordre, en un .zèle terrible pour le bourgeois l'ardeur .'excessive de tes instincts.

Quoi qu'il en soit, repoussé de la police, tu es tombé dans l'anarchie. Tu as pris part au voldedynamite de Sosisy, ettu restas en prison aussi longtemps qu'aux zouaves: cinq ans.

Tu avais déjà formulé ta pensée, mon pauvre Etiévant. Ton malheur est d'avoir appris Rousseau autrement que dans les cours d'Izoulet. Tu as cru tout ce que racontait ce farceur de talent, qui a vécu une forte partie de sa vie aux crochets des bourgeois de son temps;-et qui repose bien tranquille au Panthéon. Quand je dis bien tranquille, je me trompe. L'autre jour, ce pauvre M. Hamel est allé lui déranger les vertèbres et a contracté dans le caveau une fluxion de poitrine dont il est mort.

Tu as donc, pensé d'apres Rousseau que, pour être heureux, l'homme devait devenir à l'état de nature et rentrer dans l'intégralité de ses droits, détruits par la société, créatrice de la propriété et de l'héritage. C'est très bête. Car il nous reste encore quelques spécimens de l'humanité à l'état de nature les Fuégiens, par exemple, et quelques portions de cette humanité où la propriété est collective, où l'héritage n'existe pas, tes Arabes, les Kaimouks; et tout permet de supposer que Fuégiens, Arabes et Kalmouks ne sont pas plus heul'eux que nos paysans ou nos ouvriers.

Enfin tu avais cette idée. Et tu pensais qu'elle ne pouvait être réalisée que par ̃ la force. C'est en cela seulement que tu différais des socialistes de la Chambre, qui ,lfi jour même de ton « action », faisaient paraitre un programme que tu aurais pu 'signer, si on t'avait demandé ta signature. Seulement, eux, ils remplacent la violence, l'action comme tu dis, par le scrutin, la conquête des pouvoirs publics. Leur procédé est bien supérieur au tien. Il rapporte neuf mille francs par an. Tandis que le tien ne nourrit pas son ,homme.

'Enfin^l'an dernier, tu t'es fait condamner par "défaut à trois ans de prison pour avoir demandé, dans le Libertaire, la peau des bourgeois. Eux, qui composent .le jury, n'aiment pas ça. Réduit à te cacher, exaspéré, tu as fait ton coup de 'autre nuit. Pour toi, le sergent de ville résumait et incarnait l'ordre social, la société capitaliste, et tu as tapé dans le tas.

Et tu vois comme l'homme est inconséquent tu as lardé deux agents, tu as tiré des coups de revolver, et tu ne t'es rendu que sous la promesse formelle qu'on ne te ferait pas de mal. Tu n'avais pas cependant hésité à en faire aux autres. Enfin, tu es comme Panurge. Tu n'aimes pas les coups. C'est ton droit. Et ces gens que tu considères comme des bêtes malfaisantes et bonnes à tuer, tu crois à leur parole d'honneur! Tu n'est guère d'accord avec toi-même, comme on dit. Enfin, c'est ton affaire. Mais tu avais une excuse à invoquer, ne l'oublie pas, et rappelle-la, quand il sera temps, à ton avocat: c'est l'état général au milieu duquel tu as commis ton « action ». Tu as pu entendre proférer des cris de haine et de mort. Tu as vu les agents et les manifestants s'entre-choquer. Les bourgeois se comportaient les uns contre les autres de façon à faire croire aux exaltés de l'anarchie que le grand soir allait arriver. Tu as été suggestionné.

Tu as été victime de la contagion, du délire des foules-, Pense à faire valoir cet argument devanf, le jury, et au besoin fais appel aux lumières de l'école de JSTancy. C'est une école que tu ne connais peut-être pas. Elle est très commode. Elle explique très bien ce que nos pères regardaient comme des possessions diaboliques. Ça loge, quelque part, dans les méninges. Et quand on a ça, on n'est plus responsable.

Mais je ne t'écris pas uniquement pour te raconter ta biographie et te fournir des bons tuyaux pour ta défense. Ton avocat, qui, en.vertu.de la loi nouvelle, va t'accompagner devant le juge d'instruction, saura bien mieux que moi expliquer les circonstances atténuantes. Je voudrais simplement te dire que tu.

t'es péut-être un peu trop pressé dans ta manifestation contre la société capitaliste. Si tu avais réfléchi, tu aurais compris que le corps des sergents de ville est trop nombreux pour être sérieusement entamé par ton couteau et ton revolver. Si, quoique journaliste, tu avais appris ton histoire, et même les faits contemporains, tu aprais su que, généralement, les attentats fortifient les corps, les groupes, les sociétés qu'ils atteignent. Et tu te serais demandé s'il était bien opportun,bien habile,de créer une diversion et de lancer aux bourgeois un garde à vous aussi retentissant.

On ne t'a donc pas dit que les bourgeois, en ce moment, se comportent de façon à satisfaire non seulement les socialistes, mais aussi les anarchistes, les plus exigeants et les plus pressés ? Il ne faut pas déranger les bourgeois, ils font votre besogne, à vous autres socialistes et anarchistes, bien mieux que vous ne la feriez vous-mêmes.

D'ailleurs ils obéissent à une loi de biologie politique et sociale vérifiée par tous les faits, et d'après laquelle les corps politiques, les sociétés,, meurent non pas des attaques du dehors mais de la pourriture et de la décrépitude internes. Tes amis, les anarchistes, et vos collaborateurs les socialistes,détestent surtout et veulent abolir la propriété privée. Cette destruction marche. Elle marche même très bien. Tu devrais savoir que, grâce aux complicités du Parlement, de la presse et du ministère, on ne fait plus d'affaires en France. Comme depuis une demi-douzaine d'années on démontre, avec une force irrésistible, que quiconque gagne de l'argent est un voleur, personne ne se risque plus à aventurer ses capitaux. On les place bien un peu à l'étranger. Mais pas en France. Il y a trop de gens qui affichent la prétention de se les annexer, et trop d'autres qui les proclament le fruit de la rapine. Le gouvernement lui-même se défend d'offrir sa protection, sa tutelle aux gens qui font des affaires, comme si ce n'était pas là un de ses premiers devoirs. Quand on va parler à un ministre d'intérêts matériels, d'autre chose que de persécutions, révocations, mutations, nominations, mises à la retraite, il fait entrer quatre garçons de bureau qui dressent entre eux un procès-verbal de ce qu'ils ont entendu. Bref, la société bourgeoise affolée en est arrivée à ce degré d'imbécillité et d'hypocrisie, de continuer à adorer l'argent et de le traiter en ennemi. Ajoute à cela que le capital accumulé par le père ne nourrit plus l'enfant. Voilà pour les intérêts privés.

Quant à l'intérêt général; tu n'ignores pas que le budget est en déficit, et que pour acheter des canons le ministre de la guerre est obligé de vendre les fortifications de Paris. Tu n'ignores pas non plus que l'an prochain, nous disputerons à la Norvège le cinquième ou le sixième rang parmi les nations de l'Europe, pour la marine marchande.

Si tu n'aimes pas la propriété, tu n'aimes pas non plus la famille qui la suppose et l'exige. Rassure-toi, le nombre des divorces croit d'une manière effrayante.

Enfin, tu aurais dû être frappé du spectacle dont tu as précisément subi la contagion et l'impulsion, tu aurais dû constater que les bourgeois de France, en ce moment-ci, ont, vis-à-vis les uns des autres, des sentiments de haine autrement vivaces et furibonds que ceux qu'ils ont jamais entretenus contre l'étranger.

Ils sont affolés par cette affaire Dreyfus, à ce point qu'ils ne peuvent pas se trouver dans un fumoir, un café, a fortiori dans une salle de réunion, sans vouloir se manger le nez, et sans déchirer, dans leurs stupides, leurs criminelles furies, tout ce qui servit jusqu'ici de fondement à leur société, l'armée, la justice. Ils en sont arrivés à ce paroxysme d'agitation et d'égarement qu'à la veille d'élections générales, ils sont capables de provoquer une crise gouvernementale pour je ne sais quel papier qui n'existe probablement pas, et qu'aucun de ceux qui en parlent n'a jamais vu. Des fous, compagnon, des fous furieux, dangereux, des épileptiques qui se jettent à la tête tout ce qui leur tombe sous la main, tout depuis la vaisselle jusqu'aux souvenirs chéris des anniversaires d'autrefois, jusqu'aux témoins des joies et des douleurs de famille!

Tes amis et toi, vous n'aviez donc qu'à attendre bien tranquilles que ces idiots se fussent entre-dévorés.Ce seraitallétrès vite. Et il se peut maintenant qu'avec tes coups de couteau et tes coups de revolver tu aies ramené à la raison les cervelles les moins obtuses de la société bourgeoise.

Tu seras bien avancé si on consent une trêve par peur, si on s'aperçoit qu'on est vraiment trop bête de faire les affaires des socialistes et les tiennes.

Sérieusement, je crois que tu t'es trop pressé et qu'au point de vue de tes idées ton « action » a été une maladresse d'autant plus grande que deux malfaiteurs qui ne semblent point appartenir à ton parti t'ont déjà imité, la nuit dernière, rue des Grands-Augustins. C'est très mauvais, parce que tu comprends bien que les bourgeois sont capables de rentrer en eux-mêmes. Et alors cela recule le grand soir, et même ? grand matin, où tu aurais pu, ayant définitivement établi l'anarchie, réclamer la place due à tes services dans la nouvelle hiérarchie sociale.

En politique, compagnon, il faut savoir attendre et à trente-deux ans, c'est encore si facile d'attendre t

AU JOUR LE JOUB* UN PARISIEN DE MADAGASCAR II y a des livres d'étrennes qui sont bons pour le premier de l'an, et il y en a d'autres qui sont bons pour toute l'année. Parmi ces derniers, il faut mettre en première ligne Un Parisien à Madagascar, de Grosclaude, paru chez Hachette la veille du Ier janvier, mais qu'on peut aussi bien considérer,comme étant paru de ce matin, puisque les premières éditions ont été enlevées en un clin d'oeil, et que la plus récente a été mise en vente hier soir. Jamais Madagascar ne s'est trouvé à pareille fête. Ce n'est pourtant pas les récits de voyage qui lui avaient manqué jusqu'ici. Mais ils étaient faits par des spécialistes, et le public se méfie des spécialistes. Il les respect^, il les admire, il les vénère, mais enfin il s'eji méfie Il n'y a rien à faire contre cela. Grosclaude, au contraire, se présentait à lâ bonne franquette, les mains dans les poches, le cigare à là bouche, en homme qui vient de Jaire un, petit. tour à Madagascar et qui, sans la moindre pose, en évitant de se lancer dans des considérations morales et philosophiques, raconte ce qu'il a vu et entendu.

Et, sans en avoir l'air, il en a tant vu et .tant entendu, qu'il en est sorti un beau volume de près de 400 pages, avec 138 gravures charmantes, où l'on trouve à la fois à se distraire et à s'instruire, et qui est un très .joli cadeau à faire aux enfants de quinze à soixante ans.

Il est superflu de recommander le livre de Grosclaude aux lecteurs du Figaro, qui ont eu la primeur de ses impressions de voyage et qui ont pu suivre quinzaine par quinzaine. notre aventureux camarade dans, cette étonnante expédition, dont la seule annonce fut, à l'époque, un petit événement boulevardier.

Grosclaude à Madagascar! ce Parisien se faisant explorateur! c'était un tel paradoxe que personne ne voulait y croire. Même quand il était parti, on n'y croyait pas encore. On s'attendait toujours à recevoir de lui une lettre de Nice ou de Monte-Carlo.

La lettre arriva, et puis une autre, et encore une autre, mais elles étaient toutes datées. de Tamatave ou de Tananarive. Il n'y avait plus de doute, Grosclaude y était bien allé Et le plus fort, c'est qu'il en est revenu mieux portant encore qu'à son départ, ayant traversé, sans y attraper même un rhume, les plus redoutables climats, n'ayant fait aucune différence entre le ciel de Paris et celui de Madagascar; reconnaissant seulement, avec toute l'impartialité d'un explorateur, qu'il fait là-bas un peu plus chaud qu'ici;. On s'en est bien aperçu, rien qu'à sa figure, quand il nous est revenu de son expédition. Bronzé, bâlé, effilé, il avait l'air,d'un Grosclaude de Tanagra. Hachette et Barbedienne se le disputaient, l'un comme écrivain, l'autre comme modèle. Et ce n'était pas seulement au physique qu'il était changé. Au moral aussi, il stupéfiait ses amis.

Où donc était le Grosclaude insouciant, indifférent, sceptique et railleur, le Grosclaude du départ, le Grosclaude d'avant Madagascar ? Nous le lui demandions un jour à luimême Il a été mangé par un crocodile. nous répondit-il gravement.

Le crocodile, en tout cas, n'a pas dû s'en.nuyer. Ce qui est certain, c'est que le voyage nous a totalement transformé notre voyageur, Par un phénomène extraordinaire, Grosclaude a rendu Madagascar très amusant, et Mada,gascar, en retour, l'a rendu très sérieux. Je crois bien qu'au début il ne voulait que flirter avec les colonies, et puis c'est devenu une véritable passion.

Maintenant, il n'y a plus de fête, ni de solennité, ni même de corvée coloniale, sans que Grosclaude en prenne sa part. Il assiste à tou.tes les conférences et il en fait lui-même, qui étonnent et rendent jaloux les professionnels; il fait des livres, comme ce Parisien à Madagascar, qui nous familiarisent, plus que tous les recueils et toutes les géographies du monde, avec ces lointains pays dont il nous est si difficile de nous faire.une idée. Et surtout, Grosclaude est un merveilleux vulgarisateur lorsque, dans un bureau de rédaction, ou dans un salon, il s'accoude à la cheminée et se met à raconter, comme seuls les Malgaches savent raconter, des histoires de là-bas qui évoquent, sans fatigue, à nos yeux le mystérieux et troublant pays noir, avec ses mœurs, ses tradi. tions, son présent et son avenir.

Le général Galliéni savait bien ce qu'il fait sait lorsqu'il insistait tant pour que Grosclaude l'accompagnât à Madagascar, et il fait encore preuve de perspicacité aujourd'hui, en désignant son compagnon de voyage comme délégué de notre possession africaine à l'Exposition de Grosclaude, en effet, a été pour ce poste qui n'a rien de très boulevardier, le candidat du général, et le jour où les. Malgaches auraient un député à nommer ce dont le ciel les préserve! -c'est évidemment Grosclaude qu'ils nous enverraient. Ce serait une atténuation! En notre beau pays de France, il faut dorer toutes les pilules, et les questions les plus sérieuses, les sujets les plus arides ne perdent rien à être présentés légèrement et traités avec esprit.

.Car, s'il faut tout vous dire, je crois bien que sous ce rapport-là Grosclaude n'a pas complètement dépouillé le vieil homme. Il est très grave, très sérieux, très colonial, mais, à certain moment, à certains propos qui lui sont échappés, il m'a semblé qu'on avait bien de l'humour et de l'esprit à Tananarive. Le crocodile, évidemment, n'a pas toumangé!

Jean Hess.

Echos

La Tempêiature

La journée d'hier, à Paris, a été agréable et le beau temps semble devoir continuer sur nos régions. Le thermomètre indiquait 80 le matin à huit heures, n« à deux heures et 60 le soir vers onze heures. Baromètre, sans chan-. gement,. 776min.

Monte-Carlo. Thermomètre: 100 à huit heures du m,atin,_j£o à midi.Très beau temps.

A Travers Paris, Le cours de M. Izoulet, qui avait été troublé, il y a huit jours, par des manifestations assez imprévues, a eu lieu hier, à une heure et demie, sans incident. Des mesures d'ordre avaient été prises .aux abords du Collège de France; mais aucun nouveau tapage ne s'est produit. La salle était comble, et il a fallu en refuser l'entrée à plus de deux cents personnes.

Le sujet du cours était « Rousseau à trente ans ». Le professeur a été respectueusement écouté du commencement à la fin de sa leçon, et très applaudi. Nous recevons ta lettre suivante Monsieur le Directeur,

Vous avez annoncé ce matin que j'avais été « reçu dans les bureaux du Conseil de l'Ordre, à propos de mes rapports avec le colonel Picquart et avec M. Scheurer-Kestner n. Présentée sous cette forme, cette information n'est pas complètement exacte. Je me suis rendu mardi matin, boulevard Haussmann, au domicile particulier de M. .le bâtonnier Ployer, pour lui rendre une visite toute spontanée de ma parut.

N'ayant pas rencontré M. le bâtonnier, je suis allé au Palais, où il m'a reçu dans son cabinet, ainsi qu'il âe fait pour tous nos confrères.

Vous ajoutiez que le Conseil de l'Ordre « ne s'occuperait de cette affaire qu'après son issue définitive ».

Permettez-moi de vous dire, à ce sujet, que le Conseil de l'Ordre n'est saisi contre moi d'aucune plainte ni d'aucune dénonciation; que je n'ai pas été entendu par le Conseil, ni même convoqué devant lui et qu'aucune mesure disciplinaire ne peut être prise contre un avocat sans que ces conditions préalables aient été remplies.

Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

L. LEBLOIS.

Nous apprenons d'autre part que la question que M. Lanibelin, conseiller municipal du septième arrondissement, a annoncé l'intention d'adresser au pré.fet de la Seine, au sujet du maintien de M. Leblois dans ses fonctions d'adjoint au naire de cet arrondissement, ne pourra venir devant le Conseil municipal qu'à la fin de février, le Conseil ne devant pas se réunir avant cette époque. L'Etat vient de se rendre acquéreur des fresques de Chassériau qui décoraient le grand escalier du palais du quai d'Orsay et dont la vente aux enchères publiques devait avoir lieu. Au moment où le commissaire-priseur se rendait aux ruines dé la Cour des comptes où l'attendaient quelques amateurs, un envoyé de l'administration des beaux-arts est venu aviser M. Courtial, concessionnaire de la démolition du palais, qu'après entente avec la Compagnie d'Orléans, l'Etat conservait pour lui-même les fresques, ou plutôt ce qu'en épargnèrent l'incendie et le temps. Dès hier matin une équipe d'ouvriers et d'artistes spéciaux s'est installée dans l'escalier d'honneur du palais du quai d'Orsay et a commencé l'enlèvement des peintures de Chassériau, opération extrêmement délicate et qui, nous disait un spécialiste, pourrait demander de six à huit mois au moins d'un travail minutieux.

Quelques grisailles pourront être sauvées, ainsi que l'Ordre et la Force, groupe peu atteint, et le panneau de la Paix qui n'est endommagé qu'en partie. Des lambeaux intéressants de la Guerre seront encore recueillis.

L'ensemble de ce qui reste de l'oeuvre de Chassériau, dans son état actuel, a été estimé environ une vingtaine de mille francs, sacrifice dont il faut être reconnaissant à l'Etat.

L'ingénieur Ernest Bazin, auquel on doit cette invention si curieuse du « bateau-rouleur » dont il a été beaucoup parlé dans ces derniers temps et dont les récents essais au Havre ont révélé des qualités très appréciées par nombre d'ingénieurs éminents, vient de mourir à l'âge de soixante et onze ans.

Le « bateau-rouleur » n'était pas l'unique invention de cet ingénieur remarquablement doué; on lui en doit beaucoup d'autres, parmi lesquelles l'appa-' reil à draguer qui porte son nom, la lanterne électrique sous-marine, la foreuse circulaire tubulaire pour mines, le laveur d'or, le phare électrique qu'il installa, en 1870, sur la butte Montmartre pour surveiller les mouvements de l'ennemi dans un rayon de dix kilomètres, etc. M. Ernest Bazin était chevalier de la Légion d'honneur.

Le sympathique propriétaire du restaurant Foyot, M. Mourier, vient de se rendre acquéreur du café de Paris, avenue de l'Opéra.

L'établissement va subir, du seul fait de ce changement de propriétaire, une transformation complète. La grande salle du café disparaît, en effet, pour faire place à un restaurant dont l'installation sera à la fois des plus élégantes et des plus confortables.

M. Mourier, dont on connaît le bon goût et le talent d'organisation, fera certainement de cette maison, dont l'ouverture est prochaine, un centre recherché par les boulevardiers et réputé pour sa bonne chère et sa tenue.

Les beautés de l'administration que l'Europe. ne nous envie pas du tout. Peu de nos lecteurs savent que le ministère de l'agriculture procède tous les dix ans à une statistique agricole qui fournit, ou est censée fournir; des renseignements détaillés sur les conditions dans lesquelles se poursuit le développement de l'agriculture nationale. On conçoit que bien des gens se désintéressent de savoir l'étendue des hectares plantés en betteraves ou le nombre des oies qu'élèvent nos fermières.

Par exemple, ce qui intéresse tout le

monde, c'est la manière dont les bureaux s'acquittent de la tâche pour laquelle les payent les contribuables.

Nous sommes en 1898. Avez-vous besoin d'un renseignement sur une question agricole? Vous ne pourrez consulter que la statistique de 1882. Celle de 1892 n'est pas encore publiée. En cinq ou six ans, les recenseurs provinciaux et les fonctionnaires parisiens chargés de la centralisation du travail n'ont pas encore trouvé le temps d'achever leur œuvre.

On nous promet le volume pour une date maintenant très prochaine. Quand il paraîtra, quelle fraîcheur, quelle actualité auront en 1898 des renseignements relatifs à 1892 ?

Dans le huitième arrondissement de Paris, si brillamment représenté à la Chambre par MM. Denys Cochin et Maurice Binder, on ferait courir le bruit que ces messieurs ne se représenteraient peut-être plus aux futures élections, et qu'en prévision de leur retraite on tenterait d'obtenir des adhésions à d'autres candidatures.

Nous sommes en mesure de démentir cette nouvelle. Plus que jamais l'union s'impose entre les honnêtes gens de tous les partis et MM. Maurice Binder et Denys Cochin ne songent aucunement à abandonner la lu^te qu'ils soutiennent depuis quinze ans avec autant de courage que de talent.

Les divers Comités qui se sont, jusqu'à ce jour, mis à la tête des cavalcades du Bœuf gras ont comme on dit- bu des « bouillons », et cette année personne n'ose plus s'occuper de la promenade traditionnelle si difficilement rétablie et cependant si goûtée de la population parisienne.

Aussi quelques intéressés sont-ils allés trouver, à l'Hôtel de Ville, le Comité des fêtes de Paris, pour le prier de prendre en main les intérêts du commerce et de l'industrie.

L'accueil fut charmant, mais, pour une cavalvade, il faut de l'argent. Le Conseil municipal accorde 25,000 francs, il en faudrait cent mille. Aussi des délégués du Comité des fêtes se sont-ils rendus au ministère de l'intérieur pour exposer les doléances des « bœufgrassistes » et solliciter de l'argent, ou le concours de la troupe.

Cha,que cavalier coûtant trente francs avec sa monture, si le Comité des fêtes de Paris avait des soldats montés la cavalcade serait facilement organisée. Le ministre de la guerre a répondu par le refus formel qu'il a déjà opposé à des demandes semblables, et le ministre de l'intérieur, par l'état de son budget qui ne prévoit pas d'aussi importantes allocations.

Si donc. un généreux donateur ne se dévoue pas nous ne verrons, cette année, le bœuf gras que dans notre potau-feu.

Hors Paris

Les fouilles entreprises à Abydos sous la direction de M. Amelineau, avec le concours de plusieurs de nos compatriotes, ont mis au jour, assure-t-on, le tombeau du dieu égyptien Osiris. Cette découverte, qui nous reporte aux plus anciens temps de l'Egypte, fait grand honneur, si elle se confirme, aux savants français qui, depuis trois ans, se sont voués à ces importantes recherches. Nouvelles â la Main

Maboulard n'est pas un mari jaloux. Sa femme le taquine parfois à ce sujet Alors, mon ami, même si tu recevais une lettre anonyme te disant que je te trompe?.

Maboulard, haussant les épaules Une lettre anonyme ? Je ne l'ouvrirais même pas

Boireau se vante, à table, d'être grand amateur de bitter.

Vous avez tort, lui dit la comtesse: il paraît que cette liqueur est tellement forte qu'elle attaque même le marbre. Alors, Boireau, conciliant, mais surtout galant

Alors, comtesse, n'y goûtez jamais

Le Masque de Fer.

LE PROCÈS EMILE ZOLA Le procès intenté à M. Emile Zola et au journal l'Aurore, à la requête du ministre de la guerre, viendra le 7 février devant la Cour d'assises de la Seine. Les citations ont été remises hier, dans l'après-midi, à M. Zola et au gérant de l'Aurore par M. Georges Dupuis, doyen des huissiers du département de la Seine. Voici le texte de l'assignation reçue par le gérant de lVhowe, et qui est identique, à quelques mots près, à celui de l'assignation remise à M. Zola

COUR D'ASSISES DE LA, SEINE L'an mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt janvier, à la requête de M. le procureur général près la Cour d'appel de Paris, lequel fait élection de domicile en son Parquet sis en cette ville, au Palais de Justice, agissant d'office sur la plainte déposée le dix-huit janvier mil huit cent quatre-vingtdix-huit, par M. le ministre de la guerre, dans les termes de l'article 47 de la loi du 29 juillet 1881, au nom du premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, ayant jugé les 10 et 11 janvier 1898 le commandant Esterhazy, lequel Tribunal relève de son département.

J'ai, Charles-Marie-George Dupuis, huissier audiencier à la Cour d'appel de Paris, demeurant même ville, au Palais de Justice, soussigné, •

Donné assignation à monsieur A. Perreux, gérant du journal l'Aurore, demeurant à Paris, 142, rue Montmartre, ou étant et parlant à un employé du-journal, puis à sa per-

A comparaître devant la Cour, d'assises de la Seine, sise au Palais de' Justice, à Paris, lo lundi 7 février mil huit cent quatre-vingtdix-huit, à onze heures et demie du matin. Et par copie séparée à monsieur Zola, Comme prévenus

̃ I. •– J.-A. Perreux, D'avoir, à Paris, depuis moins de trois mois, en sa qualité de gérant, dans le numéro quatre-vingt-sept, deuxième année, .du journal l'Aurore, portant la date du jeudi treize janvier, mil huit cent quatre vingt-dix-huit, lequel numéro a été vendu et distribué, mis en vente et exposé dans des lieux ou réunions, publics, publié les passages suivants renfermés dans un article signé Emile Zola et intitulé Lettre à M. Félix Faure, Président de la République.

Première colonne de la premiège page: « Un Conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet su» prême à toute vérité, à toute justice. Et. c'est fini, la France a sur la joue cette souii» lure. L'histoire écrira que c'est sous votre » Présidence qu'un tel crime social a pu être » commis. »

Sixième colonne de la première page « Ils ont rendu une sentence inique <mi a jamais pèsera sur nos Conseils de guerre, CI » qui entachera désormais de suspicion tours u leurs arrêts. Le premier Conseil de guerre n a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. »

Deuxième colonne de la deuxième page « J'accuse le second Conseil de'guerre » d'avoir couvert cette illégalité par ordre, n ne commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. » Lesdits passages contenant l'imputation de faits de nature à porter atteinte à l'honneur et à la considération du premier Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris ayant siégé les dix et onze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, et relatifs à sës fonctions, et de l'avoir ainsi publiquement diffamé et ce, à raison de ses fonctions Il.- Emile Zola, de s'être, à la même épo. que et au même lieu, rendu complice du délit ci-dessus spécifié, .en remettant soit au sieur Perreux, gérant du journal l'Aurore; soit à tout autre rédacteur, ou employé dudit journal, pour le faire parvenir audit gérant, afin d'être publié, l'écrit contenant les passages sus-visés et procuré ainsi les moyens qui ont servi à commettre le délit, sachant au ils devaient y servir.

Délits prévus et pnnis par les articles 23,' 29, 30, 31, 35, 42, 43, 45, 47 et 52 de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Code pénal. A ce que le sus-nommé n'en ignore,je lui ai, en parlant comme dessus, laissé la prôsonta copie. Coût, soixante-quinze centimes. LES MANIFESTATIONS •! A PARIS ̃̃-}

Les étudiants semblent se calmer. Ils ont raison. Dans leurs rangs se glissent trop souvent, en effet, des individus dont là promiscuité est peu honorable et qui n'ont vraiment rien de commun avec eux. Nous le voyons par les arrestations.

En revanche, les écoliers commencent à se remuer, .et ce ne sont plus que des écoliers qui manifestent, des enfants de 14 à 16 ans, ce qui atténue singulièrement la portée de ces réunions. On a fait circuler dans les lycées une note invitant les élèves à se réunir hier jeudi, jour de congé sur le pont de l'Europe, pour manifester.

Informé de cela, le préfet de police a pris les mesures nécessaires pour faire avorter ce beau projet.

Mais il était difficile de contenir les potaches. Pour eux, la question réelle, au fond, était peu de chose. La connaissentils même bien? L'important était de courir, de faire « du chahut » dans Paris.

Aussi, sont-ils sortis quand même; escortés d'un tas de voyous, et, chantant, criant, ils sont allés un peu partout'au Musée de Cluny, à la caserne de la Pépinière, à l'Ecole militaire, pour acclamer l'armée, aux Invalides pour fêter les « vieux braves », etc.

Partout on leur a barré le chemin. Cent vingt-neuf arrestations ont été opérées, dont soixante-sept au Panthéon, vingt-deux place du Châtelet, neuf aux Batignolles, trois rué de la Chausséed'Antin, le reste en divers endroits. A noter que parmi les gens arrêtés, il n'y a aucun étudiant, quelques collégiens et beaucoup de pâtissiers et d'apprentis de toute sorte, qui avaient déserté l'atslier pour la promenade.

Ce n'est pas bien sérieux..

La Liguc antisémite, en dépit de là note du ministère de l'intérieur, communiquée à nos confrères du soir, a décidé de manifester, dimanche prochain, et tous ses adhérents sont invités à se réunir à deux heures de l'après-midi, place de la Concorde. En revanche, le meeting de samedi n'aura pas lieu aucun propriétaire n'a voulu lpuer sa salle.

-Toutes les opinions sont permises, a déclaré l'un d'eux, mais aucune d'elles ne me garantit la casse ̃

Ce propriétaire, évidemment, est un philosophe.. DANS LES DÉPARTEMENTS (PAR DÉPÊCHES DE NOS correspondants^ Lille, 20 janvior.

Une nouvelle manifestation a eu lieu ce soir. Deux cents étudiants de la Fa- Sculte de l'Etat se sont portés en groupes vers les divers journaux, aux cris de Vive Zola 1 Quelques étudiants de la Faculté ca- tholique, qui les suivaient, leur répon- dirent en criant A bas les juifs 1 A bas | Zola! Vive l'armée 1

La police n'a pas eu à intervenir. Le public semblait, du reste, indifféi rent à ces manifestations.

Bpinal, 20 janvier.

Pour'la première fois, un mouvement antisémite s'est produit. Gettft nuit, à