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fois. Le lendemain, quand Mme Michelet se leva, elle rie vit pas Minette. Elle se troubla; et M. Michelet lui demanda ce qui la troublait ainsi.. Elle n'hésita gqèr-e-; et elle répondit:

Minette est morte !•

jp'dtoit la vérité l'amitié ses pressentiments qui ne la trompent guère. Minette avait été, "la nuit, prise dans une trappe. Au petit jour, un méchant jardijuer.la. saisit, la jeta dans un puits, l'y regarda se débattre et mourir et puis se mit au travail.

Après Minette, il y eut chez les Michelet une chatte, d'aspect très égyptien, qui s'appela Coqueluche. Or, Coqueluche eut deux petits à l'époque où M. Michelet acheva son Louis XV et pendant que Mme Michelet lisait, car elle était studieuse, l'histoire de la révolution de Saint-Domingue. Il résultat de cette coïncidence, pour les deux petits chats, que l'un s'appela Toussaint-Louverturt} et l'autre Pompadour. Ainsi va la vie Par bonheur, la petite chatte était toute rose sous sa robe blanche et or, jolie, mignonne, gracieuse, de sorte que le- nom de Pompadour lui alla le mieux du monde. Le petit chat, a qui la lecture de Mme Michelet réservait le nom de'Toussaint-Louverturc, était tout noir avec des lueurs fauves « Ce fauve mêlé d'un peu de fumée lui donne un air diabolique .il a la tête forte et ronde, il miaule peu, il est calme, on dirait qu'il réfléchit, le nom du sombre héros lui convient ». C'est une chance! Et n'aimê-t-on pas ces bons petits chats innocents que voilà, dès leur naissance, attifés des fortes lectures et des superbes écritures du ménage Michelet?. Pompadour et Toussaint-Louverture; quelles promesses, quel rude engagement! Ce n'étaient pas, en vérité, des noms faciles à porter qu'on leur infligeait là. Mais la délicieuse désinvolture des chats, leur tact infini et leur excellente ironie leur épargnent l'ennui, le ridicule de toutes difficultés de ce genre. Pompadour et ToussaintLouverture vécurent, dans la maison du grand historien, de la plus aimable manière et tout comme s'ils s'étaient appelés de noms plus simples et modestesl Survint Tigrine, une personne des plus singulières. Mme Michelet la trouva chez un rharchand d'oiseaux elle acheta Tigrine et sa mère, laquelle, sorte de chatte sauvage,. venait des bois. Et Tigrine garda quelque chose de ses farouches origines, une fierté peu commode et des gentillesses bizarres. Un jour, sur les six heures, on entend du bruit dans l'escaJier. C'est un pauvre chat qu'un stupide concierge poursuit et qui cherche un refuge .en frappant à la porte du bienveillant historien, il s'adresse à merveille.

Entre, lui dit Michelet la pâtée est toute prèle, et voici une demoiselle pour te recevoir.

La demoiselle, -c'était Tigrine. Mais lui, Grisou, se moquait bien d'une de-

iiKijselle! Principalement, il avait som-

moi et il avait 'faim, Tfgrmo délesta l'intrus. Et le ménage' Mwïhelct regardascène,; curieux de sociologie animale": « En pareil cas, deux clnéns" iraient 'foi- lement l'un à l'autre. Les choses ne se passent pas ainsi, dans la gent féliiie..I"o premier mouvement semble une ren- contre' ennemie. On sent, dans la race, qu'elle soit domestiquée ou sauvage; qu'il y a élection de domicile ou cantonnage": le survenant est un usurpateur ». Tigrïrie se fâcha elle- n'aVait }am:àis 'vu que dans la glace lcvisagë de son Ospèce. Mais Grisou, qui., avait soitjmeil, ne fut guère attentif aux mincs.de. cette mijaurée il chercha une bonne, place et dormit, après qu'il eut mangé.

Tigrine eut, des enfants. Ce furent Trott, le Curé cause de sa fourrure noire, et puis l'on n'était pas autrement clérical!) .et puis mademoiselle Zizi; enfin, le quatrième avait plusieurs noms entre lesquels on choisissait l'Ecossais Robin-Hood, ou bien le Journaliste, ou bien Sans-Quartier, ou bien encore Paul Meurice. Comment ces noms si divers et nombreux pouvaient également convenir à ce tout petit chat, c'est un joli mystère. Cela prouve, d'ailleurs, que le plus petit des petits chats est tout de suite une individualité fort complexe; et cela prouve encore que le ménage Michelet avait beaucoup d'imagination. Mais il semble que bientôt le nom de le Paul Meurice ait à peu p"rès remplacé tous les autres. Et cela donne, dans le petit volume de Mme Michelet, des phrases un peu comiques « Paul Meurice, aimant, cherche à caresser. » ou bien « Meurice, qui a beaucoup de blanc sur le noir, aura les yeux vertclair. », ou bien « Paul Meurice équivaut à un châtain. C'est l'acrobate, le gymnaste, le saltimbanque, le baladin, réquilibriste, le danseur de ou bien « Paul Meurice aime beaucoup les panades au lait. », bu bien Paul Meurice a manifesté les mêmes terreurs dans l'omnibus. Il s'est échappé de son panier, a fait des voltiges sur la tète des voyageurs. On a eu grand'peine à le rattraper, à l'empêcher de s'élancer par les vasistas ouverts. »

Tout cela est gentil, simple, anodin tout cela est le meilleur et le plus innocent divertissement d'un grand esprit laborieux.

Mme Michelet note la délicate perception que les chats ont de la nuit, de l'ombre, de la pénombre et de toutes les nuances crépusculaires. Ils aiment la nuit, et Ils aussi la lumière du jour. Mais ils n'aiment pas du tout l'éclairage artificiel. Les bougies leur déplaisent, les lampes aussi. Quand on allume, ils cherchent les coins obscurs et tournent le dos. Tigrine, alors, avait peur de la main qui la caressait. Mais ils adorent, en malins poètes, le doux et beau clair de lune.

Au commencement de l'automne 1872, Michelet tomba malade il fut atteint de pneumonie et de paralysie partielle. Tigrine était' alors la chatte en exercice chez les Michelet. Et Mme Michelet note donc, les impressions qu'éprouva Tigrine au sujet de la maladie de son maître « La nuit où mon mari devint malade, la première où, en pleine nuit, tout à coup, Tigrine ait vu nos deux chambres éclairées, cette lumière,- ces ombres à une heure inusitée, d'abord l'étonnèrent. Elle avança vers la chambre de mon mari. Le voyant debout, agité de la fièvre, elle recula, se retournant vers moi, me regardait, visiblement m'interrogeant. Puis, me voyant toujours près du lit, elle se glissa sur un rayon vide de la bibliothèque, juste au chevet, et, toute blottie, passant sa tête entre les barreaux, immobile, anxieuse, elle suivait tous nos mouvements. Son œil allait de l'un à l'autre. Quand, pour ménager à mon

mari quelque repos, j'éteignais les bou- gies, ne" gardant plus que la veilleuse et seulement dans ma chambre, l'ombre et l'agitation du malade la troublèrent tout i à fait. Elle descendit et, tandis que je la croyais errante, d'un bond elle monta j sur mon épaule, s'appliqua à moi. comme on voit les marmottes faire l'hiver, ne voulait plus se détacher. »

Ainsi, les doux félins sont mêlés à toute l'existence du bon ménage Michelet. Minette et Mouton furent là, dans la petite maison des Ternes, le jour qu'y arrivèrent M. et Mme Michelct, qui venaient de se marier. Et, quand Michelet, pour travailler toute la journée aux Archives, partait huit heures du matin, rentrait à cinq heures, Minette et Mouton, puis les successeurs qui les remplacèrent et n-e les firent pas oublier, tinrent compagnie à la jeune femme elle lisait, elle écrivait et elle se reposait à bavarder avec ses chats. Enfin, quand le vieux Michelet, fatigué d'un labeur énorme, commença de péricliter, Tigrine fut là et s'alarma de l'ombre, du silence inquiétant, de l'approche de la maladie. Ces compagnons intelligents de l'étude adoucirent et amusèrent la merveilleuse 1 et turbulente imagination de Michelet. I Maurice Desfontaines.

Le Dimanche

>'@ des Rameaux 1791 Le dimanche des Rameaux 17 avril 1791, dans la matinée, un grenadier de la ire division de la garde nationale, montant prendre son service aux appartements du Roi, entend dans le grand escalier plusieurs personnages de la Cour s'entretenant des prêtres réfractaires et surtout du grandaumônier qui, dans quelques instants, va célébrer la messe à la chapelle des Tuileries.

Le hasard veut que ce grenadier soit protestant, étranger même, puisque né à Evian, en Savoie. Soldat depuis l'âge de quatorze ans, il a successivement servi neuf ans le roi de Sardaigne, de 1775 à 1784, dans son régiment de Piémont-dragons deux ans la République de Genève, de 1784 à 1786, comme milicien, et enfin la France depuis quatre ans, étant entré en 1787 au Chateauvieux-suisse, alors en garnison à Corte, en Corse. Revenu de Corse en 1788, il s'est, en juillet 1789, trouvé campé au Champ de Mars avec son régiment, qu'il a quitté le 13 pour aller le lendemain, avec les gardes-françaises, prendre part à la prise de, la Bastille, ainsi qu'en témoigne sur son uniforme la médaille commémorative accordée par l'As-» semblée nationale. Incorporé d'abord, lé 23 juillet, dans la compagnie du centre du bataillon de Saint-Eustache, caserné rue Coq-Héron, il n'y est guère resté que six semaines et, s'est fait, le 1" septembre, admettre dans les grenadiers de l'Estrapade, le jour même où Hoche y a été nommé sergent. Il vient d'avoir trente ans et se nomme Pierre-Louis Dupas.

Comme tous sescamaradesqui, auxpre'ihiers troubles de la Révolution, ont1 abandonné leurs régiments pour venir à Paris, c'est un exalté.

La messe célébrée aux Tuileries,' devant le premier fonctionnaire de la nation, par un prêtre non constitutionnel! le piquet obligé d'y assister en -armés

Durant son heure de' faction, Dupas, particulièrement 'enthousiaste comme protestant-du coup qui vient d'être porté au catholicisme par la Constitution civile du clergé, ne fait que s'exciter, se surexciter sur ces deux idées. ̃

1 Déjà, le 28 février dernier, toujours étant de service aux Tuileries, n'est-ce pas lui qui, personnellement, a provoqué l'arrestation" des Chevaliers du poignard ? Aujourd'hui encore, on aura à compter avec

lui..

Et dès qu'il est relevé, à peine re- descendu au poste, il appelle ses camarades autour de lui, commence à leur débiter les tirades qu'il vient de préparer et, élevant de plus en plus la voix, les adjure de refuser tous de se rendre à la chapelle. « Nous qui devons soutenir la Loi, nous ne devons pas être les premiers à l'enfreindre, ni même permettre qu'on s'en écarte. etc., etc. »

Le scandale est si grand que, l'heure de la messe approchant, Hoche, son sergent, prend sur lui d'aller chercher d'abord le capitaine de la compagnie, baron de Cadignan, puis Bailly, puis La Fayette. L'un après l'autre, puis tous trois réunis, Cadignan, Bailly, La Fayette, déploient vainement toute leur éloquence. Dupas persiste dans son refus d'obéir.

« Monsieur, dit-il à La Fayette, sans la juste désobéissance, vous ne seriez pas mon général. »

Puis, se tournant du côté de Bailly <f. Et vous, monsieur, vous ne seriez pas maire. »

« Sans cette même désobéissance conclut-il ensuite majestueusement la France ne se régénérerait pas, ainsi qu'elle le fait par les sages décrets de notre auguste Assemblée. »

Comme vous pouvez en juger, ce grenadier parlait fort bien et ses paroles vous paraîtront sans doute vraies aujourd'hui comme alors.

Sans la juste désobéissance du 4 septembre 1870, lav' France se régénéreraitelle comme elle le fait tous les jours par les sages décrets de nos augustes assemblées ? é

Mais ne quittons pas les Tuileries. Au milieu de la discussion, la messe sonne. Grenadiers, à vos armes commande La Fayette.

Le piquet se forme, porte les armes. Mon général, s'écrie dans le rang Dupas, en exécutant le mouvement, êtesvous romain ou français?

Par le flanc gauche, marche! commande de nouveau La Fayette sans répondre.

Et le piquet de partir, par le flanc gauche, dans la direction de la chapelle, à l'exception de Dupas qui demeure a sa place, immobile, au port d'armes. Resté seul, il dépose son fusil au râtelier, et attend philosophiquement les événements. L'office achevé, Bailly et La Fayette reviennent au poste et s'épuisent à recommencer aussi inutilement leurs sermons, lorsque, quelques minutes avant midi, le tambour se fait entendre dans la grande cour des Tuileries. Ce. sont les grenadiers de la 2" division qui viennent de la caserne de la rue Plumet relever ceux de l'Estrapade.

La transmission des consignes et le retour s'accomplissent sans incident. Les

grenadiers sont avertis que le lendemain ils sont commandés pour Saint-Cloud où le Roi doit se rendre; aussitôt déséquipés et soigneusement réhabillés, ils se répani dent, comme d'habitude le dimanche, dans les différents quartiers pour profiter de cette belle après-midi de printemps. Et n'oublions pas que pour tout le monde encore c'est jour de grande fête.

C'est le moment de dire quelques mots de cette caserne de l'Estrapade, depuis longtemps disparue.

Lorsqu'au haut de la rue Soufflot vous arrivez devant le Panthéon, obliquez un peu vers la droite entre la rue des FossésSaint-Jacques et la rue Lhomond, vous trouvez la place de l'Estrapade.

De temps immémorial, dépuis l'installation de l'estrapade, supprimée en 1776, il y avait eu une compagnie de gardes-françaises casernée sur cette place. Huit ans auparavant, un riche propriétaire, M. de Gilibert, avait fait construire une caserne neuve que, suivant un bail de neuf années devant expirer le le' juillet 1792, il louait au régiment des gardes à raison de 3.800 livres par an. De 1783 à 1787, elle avait été occupée par les grenadiers de la compagnie n° 27 Chasteloger, du bataillon puis, de 1787 à 178c», par ceux de la compagnie n° 11 Reffuveille, du 6° bataillon, lesquels, à l'organisation de la garde nationale, avaient été remplacés par ceux de la compagnie Cadignan, de la ir0 division. Elle était exactement située à l'angle de la rue des Fossés-Saint-Jacques et de la rue d'Ulm. C'est là, et là seulement, que du ior septembre 1789 au i" janvier 1792, Hoche a été sergent. Une compagnie de gendarmerie y était encore logée en 1807. Au moment qui nous intéresse, en avril 1791, à deux pas de la caserne se trouve le théâtre des Muses, qui sera. fermé un an plus tard. Sur la place, aussi, demeure l'avocat Bosquillon, une des futures victimes des massacres de l'Abbaye, d'ans une maison autrefois habitée par Diderot. Toute la semaine, la Semaine Sainte, la petite place ne désemplira pas de badauds, mis au courant des exploits de Dupas et curieux de suivre les différentes péripéties de son aventure.

Le lundi 18 donc, au matin, vers les huit heures, la compagnie entière, tambours battant, sort de sa caserne et par Vaugirard, Issy, Meudon et Sèvres, gagne Saint-Cloud où elle arrive pour prendre part à un grand repas, préparé en son honneur par la municipalité. Dupas, qui a promis à son capitaine d'être calme, est avec ses camarades et ne peut donc, ainsi qu'il l'expliquera quelques semaines plus tard dans sa brochure de défense Le Grenadier de l'Estrapade à ses concitoyens être au même moment au nombre des furieux qui, à Paris, s'opposent au départ du Roi des Tuileries. Louis XVI, qui était attendu à SaintCloud vers les trois heures du soir, n'y ayant pas paru, à huit heures, la compagnie Cadignan reprend le chemin de Paris et de l'Estrapade, où les grenadiers rentrent une heure assez avancée, d'autant plus excités qu'ils sont fatigués et ne peuvent connaître au juste ce qui s'est passé durant leur absence. Ce n'est guère que le lendemain matin, mardi 19, qu'ils apprennent le rôle joué la veille, dans la cour des Tuileries, par leurs camarades de l'Oratoire, ces mêmes grenadiers Reffuveille qui, deux ans aupara- vant, lors 'de la prise de la Bastille à laquelle ils avaient très efficacement contribué, occupaient leur caserne de l'Estrapade. Comme on se l'imagine facilement, l'agitation est grande dans les chambrées; elle va s'accentuer encore lorsque, vers lès dix heures, commencent à se présenter au poste d'entrée des députations, avec insignes et bannières, venant pour com>plimenter le soldat-citoyen Dupas. De leurs fenêtres, les grenadiers voient arriver ainsi successivement:

Les Amis de la Constitution s

Le Club des Cordeliers; La Société fraternelle, séant aux Jacobins

La Société des Minimes, de la place Royale, avec Tallien, son secrétaire, en tête

La Société des Carmes, de la place Maubert

Le café Procope; i

Etc., etc.

Pour éviter un scandale, vraiment trop révoltant, notre héros a été, par ordre du capitaine de Cadignan, consigné à la chambre des arrêts. Ce qui n'empêche pas, les grenadiers du poste, braves gens et malgré tout disciplinés, de répondre, goguenards, à tous les beaux parleurs qui demandent à le voir, qu'il n est pas à la caserne et qu'il a été laissé absolument libre. Ils les assurent même de toute leur reconnaissance et leur jurent, qu'ils ne permettront pas qu'on le mette en prison. Le mercredi 20, au matin, Cadignan, sentant osciller autour de lui tous les principes d'autorité, comprend que nul pouvoir ne va le soutenir il fait sortir Dupas de la chambre des arrêts et lui rend sa liberté. Dejà au courant des incidents de la veille, conscient de sa subite et croissante popularité, Dupas entend en profiter.

Aussitôt sorti de l'Estrapade, il s'enquiert des lieux de réunion des différentes sociétés qui lui ont envoyé des députatations, de leurs heures d'assemblée et, son itinéraire une fois tracé, se rend dans chacune d'elles pour les remercier de leurs encouragements.

Le jeudi 21, il retourne aux Cordeliers où on lui a donné rendez-vous, et où, en séance solennelle, il reçoit une couronne civique, qui lui a été envoyée par les frères et amis de Luzarches. Il y jure, à genoux devant Peyre, le président du Club, de défendre la Constitution jusqu'à la dernière goutte de son sang. Puis, grisé par toutes ces ovations tumultueuses, il retourne, avec un nombreux cortège, à la caserne de l'Estrapade. Réunissant tous ses camarades au corps ie garde, il leur raconte en détail tous ses succès, leur lit des brochures, des feuilles publiques où est exaltée sur tous les tons sa conduite constitutionnelle.

Dans la soirée, le chef de la ir° division (qui, dans quelques mois, sera colonel du 1020 régiment d infanterie) Charton, vient i l'Estrapade procéder avec Cadignan à me première enquête; après quelques .nterrogatoires sommaires, tous deux se rendent à l'état-major de la garde natiolale pour mettre La Fayette et Gouvion, e major général, au courant de tous ces faits.

Le vendcedi 22, dans la matinée, deux officiers, délégués par l'état-major, 'vienlent parfaire l'instruction commencée la reille; leur mission terminée, ils haranjuent toute la compagnie, réunie pour lui m faire connaître les résultats.

Dupas, qui, du reste, a découché et a passé la nuit chez un étudiant en médecine

de l'île Saint-Louis,, est convaincu non seulement d'insubordination, -non seulement de l'introduction et de la lecture à la caserne de libelles incendiaires, mais aussi de mauvais propos tenus sur le sergent-major Marnesse et sur les caporaux. Le lendemain, samedi 23, Dupas ayant osé reparaître parmi eux, les grenadiers, très émus et indignés, se réunissent, à l'appel de leurs sous-officiers, en assemblée délibérante et adoptent d'acclamation un arrêté, visiblement rédigé par Hoche et basé sur celui que justement, quelques jours auparavant, le 50 bataillon de la division, celui de Saint-Louis-en-l'Ile, a pris en vue de sauvegarder la discipline en péril.

En voici le texte

ir° DIVISION. Grenadiers.

Arrêté des grenadiers soldés de la 1'° division, casernés /Ë'~r~t~

« Un arrêté du bataillon de la ir° division, tendant à renvoyer de la garde nationale tout homme coupable de désobéissance aux ordres de ses chefs pour l'exécution de la loi, ayant été envoyé aux grenadiers soldés de la ire division, ceux-ci se sont assemblés et, ayant considéré qu'ils ne pouvaient, sans s'opposer au vœu des citoyens, garder parmi eux le nommé Dupas, coupable d'avoir manqué à ses chefs et notamment au général, comme aussi d'avoir apporté et lu à la caserne les plus dégoûtants libelles, ont arrêté et lui ont enjoint qu'il ait à se retirer sur-le-champ d'une compagnie qui n'a d'autre volonté que la subordination envers des chefs qui n'agissent que pour le maintien et l'exécution des lois décrétées par l'Assemblée nationale et sanctionnées par le Roi. » Les grenadiers ont demandé, à l'unanimité, que le présent arrêté fût imprimé et envoyé aux soixante bataillons, aux cinq autres compagnies de grenadiers de l'armée, aux chasseurs et à la cavalerie. » Ont signé Marnesse, sergent-major; Hoche, Surbled, Burtin, Laurent, serge*nts 8 caporaux, 7 appointés, 74 grenadiers, 2 tambours, 18 canonniers (dont 1 sergent).

» Certifié conforme à l'original déposé à la municipalité.

y' Le 231avril t> Hoché, sergent.

» L,e 23 avril 1791 »

Cet arrêté, dont' un exemplaire existe à la Bibliothèque nationale et que personne n'a encore cité, a cette importance historique qu'il est le premier imprimé portant la signature de Hoche, et nous ferons remarquer, en passant, qu'aucun de ses nombreux biographes n'a encore, à notre connaissance' du moins, relaté ce trait assez caractéristique de ses débuts militaires. « Souffrirez-vous, demandera quel- ques jours plus tard Dupas dans sa brophure déjà citée, souffrirez-vous qu'un ̃ .sergent (Hoche) produise un arrêté aussi illégal, venant du 5e bataillon, mal expli- que aux grenadiers qui l'ont signé aveuglément?» »

Donc, en vertu dudit arrêté, pris le sajnêdi 23 avril, le lendemain, dimanche 24, jour de Pâques, le grenadier Dupas, expulsé, est rayé du contrôle des grenadiers de fa ire division.

i A quoi tiennent les destinées? penserez-vous1 aussitôt. De toute évidence, quelque cent quinze ans plus tard, le grenadier Dupas eût été, non pas tant pour son attitude décidée que pour ces simples mots « Mon gêné-;ral, êtes-vous français ou romain? » fait le jour même par Clemenceau officier, capitaine peut-être, tandis que, cassé de son grade de sergent comme instigateur de l'arrêté d'expulsion, le futur pacificateur de la Vendée, Hoche, eût été, sinon honteusement congédié, à tout le moins remis simple fusilier du centre et à jamais rejeté dans l'obscurité du rang.

Votre réflexion me semble des plus justes.

N'allez pas toutefois, d'aventure, vous apitoyer par trop sur le sort de Dupas. C'était, comme vous avez pu déjà le deviner, un gaillard qui savait se tirer d'affaire.

Lieutenant-colonel deux ans plus tard dans la Légion des AHobroges, il sera général de brigade en 1800, général de division en 18o5, comte de l'Empire en 1808 et mourra sous la Restauration, en 1823, retiré au pays natal, en Savoie. Ayant très dignement refusé de servir les Bourbons, 'il évitera nïémç par cette preuve de caractère le fâèheux honneur d'avoir, comme tant d'autres, son nom inscrit dans tous les Dictionnaires des Girouettes et des 'Protées de 1815.

Valère Fanet.

"LES AMIS"

La Comédie-Française vient de reprendre avec un grand succès une pièce qui fut très remarquée, il y a quelques années, au théâtre Antoine: les Amis, de M. Ahraham Dreyfus. C'est une fine et amusante étude de mœurs bourgeoises, qui met en action la maxime de La Rochefoucauld « Nous nous consolons aisément des disgrâces de nos amis lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour eux. »

M. Gilard, chef de division au ministère des relations extérieures, a pris sa retraite. En dépit de sa haute sagesse, l'ancien fonctionnaire souffre de ne plus recevoir les hommages et les sollicitations qu'on lui prodiguait au temps de sa toute puissance. Il déplore surtout le départ d'un ancien collègue, son ami intime, Roger, qui l'a quitté, l'année précédente, pour épouser une jeune femme, trop jeune pour lui, au dire de Gilard, dont l'avis, eu cette circonstance, n'a. pas prévalu comme il y comptait.

L'excellente Mme Gilard s'efforce en vain de distraire son mari, en l'engageant à voir passer les trains à la gare de la petite ville où ils se sont retirés, quand l'ami si cher reparaît. C'est une triste aventure qui le ramène. Ce nouveau marié est, ou,du moins, se croit trompé par sa femme. Gilard n'en demandait pas tant; mais l'événement confirme trop ses prévisions pour qu'il le mette en doute et pour qu'il hésite aussitôt à con- duire son ami chez un ancien avoué, spécialiste en divorces. L'affaire ne traînerait pas, si la charmante Mme Roger ne revenait à temps pour établir sa complète innocence et pour conquérir du même coup l'incorruptible Gilard avec tant d'adresse et d'élégance que celui-ci, faisant volte-face, s'entremet pour réconcilier les deux époux et se réjouit alors avec eux du bonheur qu'ils lui devront. M- Silvain et Mme Thérèse Kolb ont incarné avec une égale maîtrise les personrnages de M. et de Mme Gilard, si bien présentée dans la scène que nous publions ciaprès on n'a pas moins apprécié et applaudi, dans les trois autres rôles, le talent de M. Louis Delaunay, de Mlle Lynnès, et de cette excellente artiste qu'est Mlle Géniat

[ ACTE PREMIER

SCENE PREMIERE

GILARD, Mœo GILARD.

(Gilard, assis devant la table couverte de journaux, est occupé à en lire un. Sa femme travaille près de la fenêtre.) GILARD, avec humeur.

Il n'y a rien dans ces journaux, absolument rien. Des faits divers délayés," des racontars niais, des interviews a n'en plus finir. Ils s'empruntent tous de fausses nouvelles pour pouvoir les démentir ensuite. Qui en a lu un en a tu cent.

M" GILARD

Alors pourquoi en lis-tu cinq?

GILARD

Pour être au courant de ce quj pe passe!

Mme GILARD

Mais tu dis que les nouvelles sont fausses!

GILARD

Elles sont fausses aujourd'hui, elles seront vraies demain. Et, de toute façon, il faut bien les connaître: tout le-monde vous en parle Qu'est-ce qui alimente les conversations à présent? Les journaux, rien que les journaux Ah la province est bien changée! Autrefois, elle ne s'occupait que de ce qui se passait chez elle on vivait des potins de l'endroit; maintenant on n'a plus que ceux de Paris, des histoires de gens que vous ne connaissez pas et des descriptions d'intérieurs où vous n'irez jamais. (S' emportant.) Qu'est-ce que ça me fait, à moi, que la femme-poisson des FoliesBergère ait une descente de lit en peau de singe? Mme gilard, riant. Et à moi, donc ?

GILARD

Eh bien, je viens de lire trois colonnes là-dessus. Et je n'ai pas lu la correspondance de Voltaire!

Um GILARD

Lis-la !• M~u' GJLAI~I)

GILARD >

Lis-la! lis-la! Ça ne se lit pas comme cela! Il faut le temps! Et je ne sais pas faire les choses à moitié. Je me connais: si j'empoignais la correspondance de Voltaire, je voudrais lire aussi celle de Diderpt, de Grinirn, dé d'Alembert et des autres. Cinquante volumes, quoi La vie est trop courte.

M"10, ÇILARD

Puisque tu n'as rien à faire 1 GILARD

Ah voilà le grand mot lâché rien à faire Comme si un homme de ma trempe et de mon éducation pouvait rester inactif! Evidemment, je'ne suis plus occupé comme, je l'étais à mon bureau mais j'ai1 de- la besogne tout de même, sans parler.des commissions que tu me donnes.

M"" GILARD

Je ne te. les £ donne que pour te distraire.' ;̃••- -̃* J ̃ ."••' ̃ -̃'

i~OÏLA~

Encore Ko Ah t ci, tu' Je fais exprès? 2

M"" GILARD. ·

Que veux-tu ? moii bon Auguste: j'ai l'impression que tu t'ennuies 1

̃̃ .GltlARD:' :•̃> V: ,ïïv

Mais je rnô ëuis ennuyé toute ïïia vie entends-tu ? toute ma vie Mme GILARD'

C'est dur pour moi* ce que tu dis là! gilard

Ça ne t'atteint pas! Je me serais ennuyé avec n'importe quelle autre femme. C'est dans mon caractère: j'ai l'esprit chagrin.

̃̃ M"16 GILARD

Pas toujours, Dieu merci Aujourd'hui, tu es particulièrement mal disposé aussi, tu devrais sortir un peu. GILARD

Où faut-il que j'aille ?

M"" GILARD

Où tu voudras.

GILARD `,

Je le pense bien! Mais bû nie cohseilles-tu d'aller ? '?

:• M"' G1LARÏ*

Va voir Théodore!

GILARD

Ton filleul? Ah non, par exemple l C'est un garçon trop mal élevé 1 L'autre jour, j'ai voulu lui expliquer un problème d'arithmétique qu'il ne comprenait pas. La question était mal posée; je ne l'ai pas comprise non plus: il s'est mis àrire 1 Mmc GILARD

Je le ferai gronder par sa mère l GILARD

Gaj*de-t-en bien Si je voulais le gtoiider, je le gronderais moi-même. Mais je n'y tiens pas: je reconnais trop l'inutilité de mes remontrances. Les enfants de nos jours n'écoutent rien.

M"" GILARD

Si tu passais chez Mlle Lerminois?. Il y a longtemps que nous n'avons fait prendre de ses nouvelles.

GILARD

A quoi bon ? Elle est toujours malade I Et puis, elle m'assomme, Mlle Lerminois, avec ses récite du temps où elle était gouvernante des enfants de « Son Altesse le prince de Schïafhausen-SchUffenschlaffen ».

Mm° GILARD

Va la gare! Ça té distrait toujours de voir l'arrivée des trains.

GILARD

Quand ils amènent du monde; mais en ce moment personne ne voyage. Mmc GILARD

Excepté Roger. Ça me fait penser que tu ne lui as pas encore écrit.

GILARD

Pourquoi lui écrirais-je ?. Est-ce qu'il m'écrit, lui ?

Mme GILARD

Quand il le peut.

GILARD

II ne le peut pas souvent.

Mm° GILARD

C'est qu'il est absorbé par ses fonctions. Et puis, il est marié maintenant; il appartient à sa femme.

1 eiLARp

Ah j'attendais cela. « L'homme marié appartient à sa femme. » Un point c'est tout. Mais sur quoi fondez-vous cet axiome, mesdames?. Est-ce que je t'ai jamais appartenu, moi? '?

Mra* gilÂrd

Oh! toi. (souriant) tu n'es pas comme tout le monde. Je ne'fais d'ailleurs que répéter ce que tu me dis sans cesse, à propos môme de Roger. Combien de foisai-jeentendupettephrase: « L'hommo qui se marie est perdu pour ses amis. » GILARD ..̃̃;̃̃

Cela dépend de l'homme et des amis. Est-ce que Roger n'a pas toujours trouvé en moi le cœur le plus dévoue et le plus fidèle?. Je suis marié pourtant! M1" GILARD

Tu l'étais même depuis longtemps quand tu t'es lié avec Roger, de sorta qu'il ne l'on a, pas coûté de l'introduire" dans notre intimité. Mais lui, il n'est marié que depuis l'année dernière, et, comme il est encore dans le feu.de sa passion. GILARD ̃'•

GILARD

Tu veux dire: de sa folie! S'engouer d'une femme de vingt-huit ans Un quasi-quinquagénaire! t '̃•̃ Mraq GILARD ,•

Un quoi? -.̃̃̃'

quoi? GILARD Un qua$i-quinqua%én&\VQ,.> II a vingt' ans do. plus qu'elle > 'm™ GILARD

Dix-neuf! Mais peu importe. si elle

l'aime! ̃ ̃ -'•-̃• v "•

GILARD '̃" '['

D'accord: eUe l'aime. Et après?. Quand elle ne l'aimera plus, quand,.l'heure de la décrépitude aura sonné pour lui. ̃̃ ̃ Mrao GILARD

Il en est loin, de la décrépitude 1 ;'•'̃

GILAfif? ̃̃' ̃̃ 'j.

Tu n'en sais rien. > r

̃̃ 'M™' GILARD '̃'•̃"̃ ;̃̃•

Et toi ? `~

Et toi? GILARD ̃ •_ 'V

Moi non plus. Mais les lois physiologiques sont inéluctables. C'est ce que je lui ai rappelé quand il m'a parlé de son projet. Il ne m'a pas écouté» naturellement. C'était fatal. Il était hypnotisé par la personne et par son imposante famille. Il y avait de quoi! (Ironique- ment). Les Dupré de la Sauvenière des nobliaux désargentés. Pas de dot Cela parlait au cœur du candide Roger. J'étais sûr que ce mariage se ferait quand' même.

̃• ̃'• Mme GILARD '-̃<̃ ̃:̃ ;r;:

Alors pourquoi l'en dissuadais-tu ? '̃' gilard ̃ \"7 ̃̃̃̃ '_̃; Pour ma satisfaction personnelle! Pour y pouvoir me dire que j'avais fait mon de- •- voir d'ami.

̃ ? ̃ .-Mme..GILARD. .̃̃ Xîl-

~est di~érànt.. y.

C'est différent. K -'li:-

GILARD. ^^J. .&

Il 'm'a, du resté,- remercié de ma franchise comme s'il avait été disposé à en faireson profit.

"M™* GHiARDv v> -£ï;; '.>̃̃̃

Tu vols- 4onc que votre amitié résiste àtôù'tr «̃"̃̃"•̃" "v

GILARD

Pas à l'absence j Aucune affection n-Jy résiste, à moins d'être entretenue par une correspondance suivie ou par des intérêts communs. Tu as pu déjà le constater. Y a-t-il un homme qui ait été plus entouré que moi?. Eh bien, il m'a suffi de prendre ma retraite et de me transporter à trente lieues de Paris pour voir se rompre presque instantanément-, la longue chaîne des relations et des ami- tiés que j'avais nouées pendant ma vie administrative. Je suis oublié aujour* d'hui, complètement oublié.

M"" GILARD

Tu exagères. '•

GILARD

Je viens encore d'en avoir la preuve Tu sais s'il était souvent question de moi dans les journaux? « L'aimable M. Gilard. t'était devenu un cliché; nous en riions. Eh bien, écoute ceci (Prenant un journal et lisant): « Grâco aux rensei- ,.)• gnements qui nous ont été fournis par 1 aimable secrétaire do l'administration, M. Razurel. n Razlirei! mon ancien sous-chef, un ours fini. Si quelqu'un devait me faire regretter, c'était bien cet animal-là; je me figurais naïvement qu'on Opposerait tnûn Urbanité à la ̃> sienne. Ah! ouichê! Le voilà devenu à son tour « l'aimable M. Razurel ». G'est toujours celui qui est en place qu'on trouve aimable. M1"6 GILAjtD ̃̃:

En es- tu bien surpris? GILARD '̃['

Pas du tout! Je suis un philosophe, moi; je connais les hommes. pour les avoir vus passer à mon bureau, et je suis sûr que si l'on me confiait demain un nouveau poste, si j'avais à délivrer des permis de chemin de fer, des billets pour l'Institut ou seulement des cartes pour visiter les catacombes, je suis sûr que je retrouverais tous mes amis. Qui sait? C'est peut-être de cette façon-là que je reverrai Roger!

Mm° GILARD, vivement.

Oh! tu le mets à part, j'imagine. Il était plus qu'un ami pour toi c'était un a,. frère.

GILARD

Oui. « c'était »!

Hmc GILÀRD

Et il ne t'a pas abandonné quand nous sommes venus nous retirer ici.

GILARD

Je crois bien! Il était chez lui, ici; il y passait toutes ses vacances et, pendant les autres mois de l'année, nous vivions presque de la.même vie; nous ne restions pas trois jours sans nous voir ou nous écrire; j'étais au courant de tout ce qu'il faisait, tandis qu'à présent. Mme GILARD

Tu sais qu'il est heureux!

GILARD

Ça ne me suffit pas. (Se reprenant.) Ça me suffirait certainement, si je le sentais toujours de cœur avec moi mon affection n'est pas égoïste; s'il m'avait gardé la sienne.•' ̃̃