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SOMMAIRE DU SUPPLÉMENT ,1 Anse Gaspemar. i » Chez M. Emile Zola. Une après-midi à

Médan.

0. Ch. Toussaint I«8 Cap Fréhel. En Bretagne.

Pibrrk Duo Le Braconnierrecon-

naissant.

Us Tatistchef»1 Nicolas I" et Raohel. Horace Bianohox Profils de Médecins. fp«« L'Exposition décennale du romanfran-

çais.

̃̃̃ M. Ferdinand Fabre.

a. LABADiK-IiA.aaAVB A Travers les Revues étrangères.

FEUILLETON

Adolphe Belot Au Cambodge.Autour du monde.

Bulletin hebdomadaire de La Financière.

Un~A~rè8-Mi~t

Die Âpres-lifli A ]M[B]DAI'T

CHEZ M. EMILE ZOLA Vous rappelez-vous Gautier allant faire visite pour la première fois à Victor Hugo, sonnant, et, comme on vient r: lui ouvrir, dégringolant les escaliers à ] toutes jambes, ayant manqué, à la mi- ( nute suprême, du courage nécessaire pour paraître devant le grand homme ? J Nous songions à l'anecdote l'autre j. après-midi, mon ami (un journaliste an- glais) et moi, en nous rendant chez notre voisin de campagne du moment, l'auteur des Rougon-Macquart, qui avait bien voulu nous donner rendez-vous pour une bonne causerie. Avais-je été entraîné hors de la réalité par cet amusant souvenir ro- mantique ou bien me trouvais-je sous l'influence d'une véritable émotion à l'idée de me présenter devant ce magicien de la pensée auquel je dois :| pwsénnellement de si vives joies litté- raires ? Toujours est-il que je commis une belle étourderie lorsqu'on vint nous ouvrir. «. Is Mr Zola in ? » fis-je en pur saxon. La réponse fut affirmative! Ceci i prouve, entre autres choses, que les do- mestiques des grands hommes sont à l'occasion des gens d'esprit. `,;

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Nous voici introduits au rez-de-chaus- sée, dans un petit salon japonais, très coquet, très artiste et regardant la Seine par deux ouvertures. Pendu au mur, un j fort beau portrait de Goncourt, l'aîné, avec ces mots A mon ami Zola: Plus loin un Victor Hugo. Et tout de suite l'honnêteté de l'écrivain nous apparaît 1 telle que nous nous la sommes toujours figurée, libre et fière. Nous nous souve- nons de cette phrase écrite par le chef ( de l'école naturaliste au lendemain des critiques amères et courageuses qu'il ( avait fait paraître sur l'auteur de la ( Légende des Siècles « Je salue en Vic- ( tor Hugo le poète victorieux des anciens ] combats. L'honorer aujourd'hui d'un culte, c'est protester contre ceux qui l'ont hué autrefois, c'est croire à la force éternelle et triomphante du génie. » Mais ( nous n'avons guère le temps de jeter un 1 regard sur les autres objets qui ornent 1 le salon, car nous entendons des pas se ] diriger vers nous. Quelqu'un ouvre la f porte et entre.

C'est Zola. Il nous tend la main, sourit, ( nous souhaite la bienvenue, range trois l, sièges, nous invite à nous asseoir, parle f du temps, de la campagne et de Paris. Tout cela avec une hâte,une brusquerie, un je ne sais quoi de nerveux et de rapide qui me jette dans la surprise la plus vive.

Mon étonnement augmente lorsque, 1 placé tout contre lui, je le regarde de ( plus près. Il a l'air autrement jeune que 1 je ne me l'étais imaginé. Ce n'est certes ¡ pas l'homme que représente la photo- < graphie si connue des boulevards. Il a i maigri, il a perdu sa rondeur de chef ( d'école. Je le trouve même fluet dans 1 son complet de campagne gris, à veston ] court et fermé. j « Pierre Sandoz, un ami d'enfance, < a était un garçon de vingt-deux ans,très 1 D brun, à la tête ronde et volontaire, au < » nez carré, aux yeux doux,dans un mas- ] » que énergique, encadré d-'uri collier de < D barbe naissante. » s

C'est bien cela pour la tête, et le nez, et les yeux, et le masque. Mais la barbe 1 grisonne, maintenant. 1 Ah nous disait Zola, au cours de i la conversation, je me fais vieux, j'ai < près de cinquante ans 1. < Pourtant la physionomie est d'une ex- ] pression encore jeune, très jeune. Au- < reste, toute la personne dégage une vi- s vacitë étonnante, une nervosité de rapin. ] Car ma surprise est loin d'avoir cessé. < Moi qui m'étais représenté un chef i d'école parlant de son fauteuil comme < d'une chaire, pesant, scandant chaque mot avec des gestes lents de pontife, je 1 trouve, au lieu de cela, un être vibrant, plein de fljamme.un virtuose qui me rap- i pelle presque Daudet. Il cause avec une volubilité charmante et s'entraîne lui- mêmes) comme ne pouvant résister au flot des pensées et des images. La figure est éclairée, très expressive. Le front se plisse légèrement à mesure que la con- versation s'élève, marquant la tension de l'esprit, Les yeux, de doux yeux de ̃ myope, demeurent rêveurs voilés, tran- quilles, derrière les verres du pince-nez. Au moindre compliment le regard se trouble, descend, semble vouloir fuir. Je vous jure que j'ai trouvé l'homme d'une très grande séduction.

Naturellement nous parlons de la saisie des traductions anglaises et de l'emprisonnement de l'éditeur. Zola hausse les épaules et nous dit que.ce beau tapage ne l'a aucunement touché. Puis, très vite

Nous autres, Français, nous nous soucions bien peu de ce qu'on pense de nous à l'étranger. C'est un vice; je suis des premiers à le reconnaître. Mais, que voulez-vous ? nous sommes ainsi faits. Nous vivons dans une ignorance presque complète des langues exotiques. On s'est pourtant corrigé de ce défaut depuis quelques années. Moi qui vous parle, je ne sais guère qu'un peu d'italien. Et pource quitient à l'opinion des étrangers sur mon compte, je suis demeuré malheureusement très Français. Toutes lesfoisqu'on m'annonce la saisie d'une traduction de mes livres, j'accueille la nouvelle avec la plus parïfaite indifférence. Au reste, chez vous, en Angleterre, nos droits d'auteur ne sont pas le moindrement protégés. En' tout cas, je n'avais traité que pour la Terre, avec l'éditeur.

» L'aventure arrivée à ce malheureux est bien pénible, d'autant plus qu'il est très âgé, à ce qu'on m'a appris. Mais ces ` mesures arbitraires n'ont, je crois, aucune signification au point de vue artistique. La littérature n'a rien à y voir. Elle passe au-dessus. Nous avons simplement affaire, là, à des mœurs spéciales. Et cela saute aux yeux, dès l'abord, car c'est une société, une assemblée de sectaires qui a dirigé les poursuites, n'est-ce pas? A ce propos, on vient d'imaginerquelque chose de très ingénieux en Belgique. Un club de jeunes avocats a inauguré des débats fictifs où l'on fait le procès à mes œuvres I J'en ai lu des comptes rendus. C'est très amusant.

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» Et maintenant, quelle a été l'influence de l'école naturaliste sur la littérature anglaise? Je ne la vois pas trop bien. A part M. George Moore, 'qui a donné, dans le temps, de belles promesses, les auteurs anglais sont restés en dehors de tout mouvement original. A la vérité, depuis la mort de vos grands romanciers, Thackeray, Dickens, George Eliot, votre littérature d'imagination est devenue très pauvre.

» Et justement, au sujet de George Eliot, on a cherché ici, en France, à créer, par la traduction et la vulgarisation de ses œuvres, une sorte de réaction en faveur du roman idéaliste, ou plutôt on a cru trouver un moyen terme entre les productions d'imagination pure et la formule naturaliste. Jugeant le réalisme du grand écrivain anglais d'une vérité moins amère et moins triste que le nôtre, on a pensé qu'il exercerait une puissance moralisatrice plus conforme a l'esthétique académique. Toute la critique des revues, les Schérer, les Brunetière, en présence de l'énorme succès desœuvres naturalistes, avaientété amenés à admettre tacitement que le public neprenait plus plaisir aux clairs de lune de l'école romantique et demandait quelque chose de plus substantiel. C'est ainsi qu'ils firent appel à George Eliot. Mais ils ne réussirent guère dans cet essai de naturalisation. Les œuvres restèrent en librairie.

» Cela se comprend aisément. 11 y a dans le réalisme anglais, dans celui de George Eliot, pour ne parler que de celui-là, une philosophie grise et terne, puisée aux sources du protestantisme, qui ne convient pas aux races latines. George, Eliot a des tendances évangéliques très évidentes (quoique à rebours, car elle était libre-penseuse), un tour d'esprit de prêcheur, d'apôtre. Un écrivain ayant produit sous le jeu de ces qua- I lités dominantes ne pouvait pas plaire chez nous.

» Quand on s'aperçut qu'on était battu de ce côté, on s'adressa aux romanciers russes on recommença dans cette nouvelle voie l'entreprise qu'on n'avait pas réussi à conduire à bonne fin avec la littérature anglaise. On se montra, cette fois, un peu plus heureux. Il est certain que cette dernière tentative a rencontré quelque succès. En tout "cas, elle nous 'a fourni l'occasion de lire deux ou trois vrais chefs-d'œuvre.

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» Pourquoi a-t-elle réussi plus que l'autre, me demanderez-vous ? C'est précisément parce que les Russes avaient pris chez nous certaines idées qu'ils, se sont appropriées très ingénieusement et qu'ils nous ont rendues dans leurs. livres avec quelque chose de l'âme slave. Cela nous a particulièrement séduits. La littérature russe a-t-elle exercé une réelle influence sur la nôtre? Ici encore, je ne vois pas trop bien. Il n'y a guère que Bourget dont on puisse dire que le talent s'en soit ressenti. Et, entre nous, est-ce très certain? Le tempérament de Bourget ne s'affirme-t-il pas en dehors de toute influence exotique? C'est à considérer.

» Nous nous trouvons assurément, à l'heure actuelle, dans une période de transition. Après la grande trouée du naturalisme, il s'est manifesté une sorte de légère réaction qui tient un peu du découragement. L'homme veut être heureux. Il a l'impérieux et perpétuel désir du bonheur. Avec la méthode positive et scientifique, nous lui avons fait toucher le mal du doigt, voir la vie comme elle est. Mais nous rie l'avons pas consolé. 11 nous est reconnaissant des conquêtes obtenues au nom de la vérité, mais il nous donne à entendre qu'il est encore triste. Donc il faut songer à cela. Vers quelle direction s'orientera-t-on ? Rien ne l'indique jusqu'ici. L'école symboliste a fait un effort évident. Mais aucune œuvre, aucune personnalité marquante n'a encore surgi. Le talent de Maupassant s'est développé, celui de Bourget aussi. Leurs livres, quoique d'une valeur et d'une originalité indéniables, n'ont apporté, pourtant, aucune formule nouvelle. Nous restons dans une période d'attente et de malaise. Tout cela est d'une observation bien intéressante. » Quant à moi, j'ai un nouveau roman sur le chantier. Mais je vous avoue qu'il me tarde de terminer ma série des Rougon-Macquart. Il me reste

..Nouvelle.

h publier quatre volumes avant de la clore. Cela me prendra encore bien quelques années. Je me trouve vraiment dans une situation curieuse. Supposez qu'il nous survienne une deuxième guerre j'aurai l'air d'écrire des romans historiques. Même à l'heure actuelle, je parais une sorte de Walter Scott, car le coup de canon de 1870 a lancé dans le lointain ce second Empire où je fais mouvoir mes personnages.

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» Quand j'aurai terminé ma série, J'écrirai sans doute quelques romans

'd'une note différente, en dehors de

la méthode absolue que j'ai suivie jusqu'ici. Je me remettrai surtout, selon toute probabilité, à mon œuvre critique que j'ai abandonnée voici déjà longtemps. Il se sera alors écoulé une période de dix ans depuis la publication de' mes derniers articles. J'aurai des choses nouvelles à dire, j'aurai à constater les divers efforts qui se seront manifestés durant ce laps de temps, à en dégager la philosophie. » J'avais voulu m'adresser à une revue .«pour cela mais une revue, c'est presque une tombe on n'y est lu que par un public d'élite et très restreint. Comme je veux parler à un auditoire'plus nombreux et plus varié, je livrerai bataille sans doute dans un grand journal quotidien. Il va de soi que la forme des articles subira alors une "modification, car on ne dispose pas, dans un journal, d'une place bien considérable, et il faut souvent s'astreindre à une concision quelque peu agaçante lorsqu'on a surtout beaucoup à dire. Enfin, je verrai. Mon plan n'est pas définitivement arrêté. Je comptais commencer cette année même dans le Figaro cependant, j'ai dû remettre mon projet à plus tard. L'année de l'Exposition m'avait paru très propice, à cause de l'influence des visiteurs dans Paris. Mais nous nous sommes fait d'étranges illusions, à ce propos, au point de vue de l'art! Nous nous imaginions que ce nouveau public allait prendre intérêt à nos discussions littéraires, à nos divergences d'opinion. Nous nous ̃sommes vite aperçus qu'il ne venait à Paris que pour s'amuser, se divertir à la pittoresque fête du Champ de Mars. » Et il a raison, car l'Exposition est tout à fait amusante. Je n'y suis pas allé très souvent jusqu'ici. Mais je compte me rendre à Paris pour la saison d'hiver. J'irai certainement passer de longues heures au Champ de Mars, avant la fermeture.

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«Voici onzeans quej'habite Médan. J'y suis venu pour la première fois en 1878, fuyant l'Exposition. A la place de cette maison, il n'existait qu'une cabane de paysan contenant une chambre seulement et une cuisine. Et tenez, la cuisine était justement ce petit salon où nous nous trouvons. Puis j'ai agrandi, bâtis- sant la salle ronde que vous voyez à droite, et ensuite l'aile gauche où j'ai placé, en haut, mon cabinet de travail. La pièce est grande et je m'y sens très à l'aise. Le train qui passe deux cent trente-deux fois par jour devant mon jardin ne m'incommode d'aucune façon. Au reste, le bruit ne me dérange guère. [ » Depuis ces onze ans,j'ai fait tous mes js livres à Médan. Je ne crois pas avoir écrit, durant cette période, plus de deux cents pages à Paris. J'ai vécu ici hiver comme, été. Ainsi qu'il est facile de le voir, l'aménagement est très confortable. Des calorifères courent dans toute la maison car je suis frileux en diable. Mais c'est beaucoup trop grand. Je ne pourrai jamais m'en défaire. En tout cas, je m'en vais pour l'instant. D'ici àquinze jours,j'irai veiller à l'installation de mon nouvel appartement à Paris.»(Et comme nous nous levons) « Au revoir, donc. Merci d'être arrivés jusqu'ici. Ce trou n'est pas si perdu qu'on ne vienne m'y relancer de temps à autre. Merci encore 1 »

On se serre la main à plusieurs reprises, et l'on se quitte.

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Et me voici à nouveau devant la maison d'Emile Zola. Tandis que le Maître, dans son cabinet de travail, dont la croisée est large ouverte au soleil, achève la dernière partie du livre qui sera le grand événement littéraire de demain, je vous écris ceci, à quelques pas de lui, sur la rivière, au fond d'un bateau.

Ange Galdemar.

EN BRETAGNE

LE CAP FRÉHEL

C'est là-bas, sur la côte bretonne, par delà les villages et les champs cultivés, un escarpement taillé en pointe, présentant sa tête de pierre aux rafales qui viennent du large. De l'intérieur des terres,on y accède par une vaste lande, que la poussée du roc soulève de place en place, et qui déploie jusqu'à la mer son manteau brun piqué de l'or des fleurs d'ajoncs et de la tache sanglante des bruyères. Soudainement apparaît l'horizon clair des eaux derrière la ligne morne de la lande. Des goëlands, nichés dans les replis des falaises, tournoient, et au-dessus d'eux le ciel a une teinte vague en harmonie avec la mer. Car, si souvent brumeuse en ces parages et blanchissante à l'entour des écueils, ses reflets tantôt sont gris et tantôt violâtres, selon que le vent du nord-ouest la précipite contre les roches avec plus ou moins de violence. Et ces roches/déchirées de blessures béantes, portentlarude empreinte de l'élan robuste des lames. Grés roses déchiquetés, ils montrent leurs flancs ouverts. Leurs strates rigides, rongés par l'étreinte de l'eau, s'écaillent l'un après l'autre dans les embrassements des tempêtes. Et ce sont alors d'étranges et titanesques figures de pierre croupes étalées, clochetons sculptés, arceaux tendus d'un pan de roc à l'autre, pylônes surgissant tout droits, séparés des masses voisines comme

par quelque fabuleux coup de hache. Et tout cela est rose ainsi que des fleurs de printemps. 1.

Encore n'a-t-il pas suffi à la mer de taillader le roc et de le déchiqueter de ses morsures jusque dans ses entrailles, profondément, elle pénétre par les brèches qu'a creusées son bélier liquide à travers les puissantes assises.

Il y a là des façons de chambres avec des degrés d'escaliers il y a des voûtes en sailliev bosselées de singulière sorte il y a des pieuvres filant sous l'eau ou cachées dans les crevasses. Or, l'on peut, à marée basse, venir promener là sa curiosité, où tout à l'heure rugissait la mer. Le long de la pente abrupte, vous dégringolez sur la grève aux galets multicolores, et vous voyez de là se dresser la muraille à pic de la falaise, à qui les stries régulières de la stratification prêtent l'apparence d'un échiquier en relief.

Que si, la visite aux grottes une fois faite, le spectateur s'avance jusqu'à l'extrême pointe du cap, il voit se dérouler, de droite et de gauche, les deux baies de Saint-Malo et de paint-Brieuc avec leurs récifs de granit tandis qu'en face de lui, en avant des derniers blocs en surplomb sur J'abîme, il n'y a plus rien que la haute mer, vierge d'écueils, élargissant au loin le cercle fuyant de ses lames vertes. En arrière, le phare, et, sur le côté, au sommet d'une autre pointe, les vieux remparts du fort Lalatte, ses tours rondes et ses ponts-levis. Par au delà la lande, enfin, tout au fond, voici les bourgs qui s'abritent derrière la côte Erquy, Plévenen, Plurien et Phéhérel vrais noms bretons, bien faits pour persuader au touriste venu de SaintMalo sur les bateaux d'excursions qu'il est au cœur du pays d'Armor.

La langue sonore des Celtes est pourtant inconnue en la contrée, et aussi les vêtements brodés aux couleurs vives. Mais sauvage est le sol, et caractéristiques déjà, les coiffures. Les femmes en deuil, et dans cette terre de marins à chaque détour de chemin il s'en rencontre, portent les cagoules noires, des pénitents moyen âge.

Peu communément, disons-le pour finir, but aussi attrayant que le cap Fréhel s'offre aux voyageurs. Pourquoi donc, ô mes frères de province, vous laisser aveugler, ainsi que vous faites, par le miroitement 'des splen- deurs de Paris-Exposition?

Hélas! je vous vois arriveiv avec plus d'illusions encore que de bagages, et des kyrielles d'enfants qui font éclater, lorsque vous cherchez-un fiacre,les rires de pitié des cochers.Et ce sont à travers la foule étouffante dés courses sans fin vers des restaurants exorbitants! Combien plus sage celui-là qui abandonne à de plus intrépides la joie de contempler le hideux rictus des exotiques, et s'en va rêver là-bas, près des flots changeants, sur la côte bretonne, sont les grands rochers roses Gustave-Charles Toussaint. (

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LE BRACONNIER RECONNAISSANT

NOUVELLE

Trois heures du matin 1. Trois heures et demie, peut-être, bientôt, puisque,de l'autre côté du mur mitoyen, dans une soupente pleine d'antiques toiles d'araignée et aux perchoirs égratignés par les griffes des rats, son coq « Coco,le roi des poules » pour la deuxième foi s venait de chanter.

Jacques Leroux, le braconnier, s'étira dans ses draps de grosse toile, rejeta sa couverture trouée, frotta une allumette sur le mur plâtreux, et alluma sa chandelle.

Brrr il ne faisait pas chaud dans la cambuse sans feu. Enfin! il n'y avait pas à tortiller il fallait aller relever les collets de la veille.

Nit, le chien de garde, chien d'arrêt, chien courant chien de toute besogne intelligente et sournoise et dévouée, vint aussitôt, en bâillant, mordiller les pieds de son maître.

Drôle de bête que ce Nif, avec sa queue coupée frétillante, ses muscles tendus nerveusement, ses yeux pleins d'affection et d'intimes interrogations demandant avec anxiété a allons nous, ce matin ? » n

Aux lapins qui sautillent dans la rosée? aux lièvres, qui par les, champs de choux aux grandes feuilles gelées déambulent, avec par-ci par-là un coup d'incisives, avant de rentrer au gîte ? aux canards, bécasses et bécassines qui se lissent frileusement les plumes sur les bords des étangs, dans les roseaux, pendant que les poules d'eau les sarcelles et les judelles huileuses plongent, apeurées, sous le vol affamé des grandes buses rousses, et que par caravanes de six ou sept, les hauts hérons, frères des marabouts, dans l'eau jusqu'au haut des longues pattes, méditent, ouvrant à peine leurs yeux vieillots lorsque les rase l'aile emperlée du martinpêcheurl 7

Où allons-nous, maître? semblait demander Nif. allons-nous?.. Aux perdrix grises tapies dans le sillon dénudé des moissons dernières? aux perdrix rouges pressées les unes contre les autres (quel coup de fusil 1) sur la lisière du bois de genêts et de bruyères? vous savez bien.

Allons-nous aux faisans? dans les landes aux grandes herbes desséchées, aux « flusches » mousseuses, où ces beaux vieux coqs ergotés et éperonnés ne s'enlèvent, les mâtins qu'après maints détours et crochets, lorsqu'on va leur prendre leur longue et belle queue entre les dents.

allons-nous, dites?. dis. vite, Le jour viendra dans quelques heures. Partons 1.

M/reçut pour réponse un vigoureux coup de botte. Sans se plaindre,il s'éloigna unpeu; mais, une minuteaprès, un placard s'ouvrait, et l'intelligent animal attrapait, à la volée, et croquait, à belles et saines dents blanches, une grosse croûte de pain sentant encore le bon parfum du four.

Le braconnier, sous le pouce, s'offrait, à la hâte, le même frugal déjeuner, avec, en plus, un morceau de lardfroid,arrosé d'un grand pichet de vin blanc, puis, Jacques Leroux, grimpant sur son lit, avec ses chaussures ferrées, décrochait dans l'ombre de la dernière solive un fusil à deux coups, se jetait en bandoulière une carnassière mal faite, salie de taches brunâtres, fermait sans bruit la porte de sa chaumine, et, sur l'herbe gelée, Nif sur les talons, se glissait vers les bois, dans l'ombre.

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Une fin de nuit très froide, malsaine des nuages grisâtres, glissant vite, mais voilant par instants la lune. Le vent, tout de même, était bon. Quelques petites chauves-souris tournaient. On entendait, de minute en minute, le « hou hou hou » d'une hulotte, à -gauche, dans les gros lierres des anciens chênes de la Daguerie

Et les gardes? 2

Ah bien! à cette heure=là, et par ce froid! On savait ce qu'ils faisaient, les gardes, entre leurs draps, même cette vieille canaille de Buchàrd, le plus intrépide d'entre eux d'autant plus que le vicomte leur patron était parti, la veille, pour Paris, tonnerre de Brest! et qu'ils n'avaient point à redouter d'entendre, en pleine nuit, la crosse de son fusil heurtant leurs portes, à l'improviste, pour ses rondes assommantes et jalouses.

Cependant, au coin de la futaie de la Galottière près du château, justement, Jacques Leroux, subitement inquiet, ralentit sa marche et, attentivement, examina le sol.

Non 1 il ne s'était pas trompé, tout à l'heure, déjà deux empreintes de souliers, de vieux souliers éculés, sortant du bois, puis y rentrant. Ça y était et c'était frais, cela. Voyons il y avait eu de la gelée blanche, mais elle n'avait dû « prendre » que sur les deux heures, au plus tôt, et c'était tout frais. Tiens, tiens. Qui cela pouvait-il être? Hum!

Le braconnier considéra son chien Nif flairait la piste, lui aussi, drôlement, et relevait la lèvre supérieure, du côté droit, en montrant ses crocs mauvais signe.

L'homme et l'animal s'arrêtèrent, se comprenant, écoutant, derrière un taillis, faisant appel à toute là finesse de leurs sens supérieurement développés Je parierais que ces clients-là sont dans la vieille hutte du charbonnier, à l'autre bout de la clairière! se ditsoudain le rôdeur; mais qui est-ce? ce ne sont pas là des «godillots »du pays. Alors, se courbant vers son chien, à genoux presque, les traits durs dans la contraction de ses mâchoires velues le poing noueux levé, lesyeuxdominateurs dans les yeux phosphorescents de Ni f, à voix très basse, il souffla

Taisons-nous! tu m'entends?.Silence sacr. Silence 1.

La consigne était comprise. Pour rien au monde,'le chien du braconnier n'aurait aboyé ni poussé le moindre grognement.

Et, sans bruit, avec un détour pour éviter une grande nappe pâle de lumière, sous l'ombre dés marronniers et des bouleaux lentement balancés, le vent de la nuit faisant seul frissonner les branches en un emmêlement plaintif, on arriva à deux pas de la cabane.

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Bien primitive et simple, cette hutte, et vieille déjà un cône, un pain de sucre creusé, fait grossièrement et vite, de fortes branchesjarc-boutées, réunies au sommet et recouvertes, partout, d'épaisses plaques de gazon, excepté à la porte, trou très bas, pouvant se fermer intérieurement, au moyen d'une tapisserie de bruyères et de genêts rattachés par des liens de bois tordus.

Jacques Leroux ne s'était pas trompé on parlait à mi-voix, là-dedans

Tiens tu n'es qu'une poule mouillée. Puisque je te dis que le singe n'y est pas, voyons! Même que la cuisinière qui m'a donné deux ronds et du bricheton disait aux autres larbins, très vieux, rien que des vieux, tu entends, moule à trac!

A-t-il la chance, lui, monsieur, de pouvoir aller comme cela à Paris oùsque l'on rigole 1

C'est bon, c'est bon, ne t'emballe pas 1. Moi, tu sais, je sors d'en prendre I.

Eh bien! et moi donc? 7

Oui, mais moi, la prochaine fois, l'on me f.lanque là-bas, à la Nouvelle. Eh aïe donc Effraction, la nuit. maison habitée. Connu, ma vieille ça sent le roussi 1. Bibi aime mieux le grand air, à présent. un peu de fantasia et de liberté. un lit de fougère, comme celui-ci, dans cette turne pas froide. Je suis né lézard. Jaspine tant que tu voudras.

Oh la la On voit bien que tu n'as pas reluqué comme moi les bijoux de la patronne. J'étais couché dans le massif, un matin. Si tu savais comme elle est chouette, la patronne, quand elle fait sa toilette, sans se douter qu'on la voit des cheveux blonds longs comme cela, des peignoirs roses, des dentelles, des bras. Suffit n'est-ce pas?. Et ce qu'elle se met aux oreilles, aux poignets et aux doigts 1. Mon pauvre vieux 1. de la galette pour des années, des pépettes à la pelle, quoi 1.

Si tu le veux, c'est à nous. C'est d'un sûr. on ne peut tomber mieux. Le bourg est loin. Il y a cette échelle des écuries dont je t'ai parlé. un coup de diamant dans le carreau. on tourne. doucement l'espagnolette. ça dort. nous ficelons. pas de raisinet probablement 1. Pourla forme, onmontreson

catalan. Un tour de main, un coup de gosse, ni vu ni connu. ratissé. Et tuas la frousse.

Et les chiens? 2

Mais va donc 1. J'ai perdu des boulettes auprès de leur niche,à la tombée de la nuit.

Tu arriveras, sale animal 1.

Possible. En attendant, si tu ne te décides pas, toi, il sera trop tard, dans le seau La nuit s'avance. veux-tu, oui, veux-tu ,/ftîfe?.

Ah! zut! tu as raison tout de même, qui ne risque rien n'a rien après tout! Allons-y! tant pis J'en suis. mais quand j'en suis, moi, petiot tu ne me connais pas à l'ouvrage ? 2 j'en suis carrément; Gare aux gêneurs je refroidis

Jacques Leroux comprit qu'il en avait assez entendu. En deux bonds, il n'eut que le temps de se tapir derrière un tas de fagots, la main sur le museau de Nif, son fusil sur ses genoux. Les deux bandits sortaient de leur cachette, partaient pour leur chasse, eux aussi.

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C'était un terrible braconnier quo Jacques Leroux; une de ces natures primitives et têtues de trappeur, sorte de sauvage imprenable, pour qui les fonds des bois, les habitudes des fauves, les phénomènes de la nature n'ont point de secret.

Dangereux? A parler franchement, oui peut-être,– quelquefois. Lorsqu'on garde ou un gendarme, par exemple, serait venu lui disputer un chevreuil ou un lièvre broustillant, toutes les nuits, les tendres premières pousses de son champde blé, à lui, Jacques! dame tout instinctivement, un doigt jaloux aurait bien pu caresser la détente d'un fusil infaillible. Mais, à côté de ces farouches instincts, sous cette rude écorce, un vieux fonds de sensibilité et de dévouement brutalement sincère subsistait, sommeillait comme un tison sous la cendre.

Or, quelques semaines auparavant, sa petite fille, son unique enfant, avait été très malade et, quand il croyait la perdre, une après-midi, dans sa chaumière, il avait vu entrer qui? la vicomtesse, la châtelaine, elle-même, à pied.

La blonde et jolie jeune dame avait laissé ses propres enfants jouer, sur la route, avec leur bonne et elle avait des fioles de remèdes dans chacune de ses poches, et elle n'était point fîère du tout. On aurait dit une mère pleine de pitié. Mignonne, elle avait dorloté, câliné, soigné, embrassé la petite malade, comme cela, si naturellement, arrangeant gracieusement les oreillers, bordant les draps, disant « Ce ne sera rien, ma pauvre chérie » alors que, dans son délire et sa fièvre, la petite déchirait les dentelles de sa consolatrice. Etelleéfait revenue cinq ou six fois, la fée, la bonne fée, avec une mantille noire sur ses cheveux d'or, de moins en moins fière, -si bien que Jacques sentait là-dessous un cœur tout à fait compatissant.

Guérie rapidement, la petite Madeleine ne parlait plus que de sa bonne dame, et Jacques Leroux s'adressait, maintenant, au gibier des propriétés voisines, par scrupule.

Et deux traîneux allaient faire un mauvais coup à cette petite femme là et à ses enfants?.

Ah !• mais non pas si vite 1.

A grandes enjambées silencieus es, par la traverse, en frôlant rapidement les buissons, comme une ombre, le braconnier se rapprocha du château. Connaissant admirablement les lieux, il était déjà tapi dans le massif où, le ma- tin, précisément, s'était caché le vaga. bond, que celui-ci et son complice se faufilaient encore dans les allées du bois Invisible, il les vit déboucher, comme deux bêtes sournoises, s'arrêter derrière un gros arbre pour épier et prêter l'oreille, se diriger ensuite vers lesécuries, et, enfin, rapporter silencieusement, sur leurs épaules, l'échelle du grenier. Doucement, cette échelle futappliquée au-dessous de la fenêtre du cabinet de toilette de la vicomtesse, au premier, au milieu du château, et l'un des bandits monta.

Il ne devait pas en être à son coup d'essai, l'adroit malfaiteur, car il n'y eut ni grincement de diamant, ni le moindre bruit compromettant mais, en une minute, la vitre trouée d'une ouverture ronde, régulière, permettait de passer un bras et de tourner le bouton de fermeture, en dedans. Déjà la fenêtre s'ouvrait, et, suivant son camarade prêt à enjamber le balcon, le deuxième voleur était au milieu de l'échelle, le couteau entre les dents, lorsqu'à vingt pas, dans l'ombre du massif, comme un éclair, -un long jet fulgurant brilla, et un coup de fusil tonna, brutal. Dans le calme lointain des bois et de la vallée, l'écho n'avait pas fini de répéter cette détonation immobilisés, pétrifiés par la peur, les deux scélérats n'avaient pas eu le temps de faire le moindre mouvement, qu'une voix mâle leur criait, lente et rude

Gare! on vous tient en joue! le premier qui bouge seulement d'un échelon, il est mort » »

Nit, sur un signe de son maître, s'était élancé au pied de l'échelle, ramassé et arc-bouté sur ses jarrets maigres, poussant des grondements rauques.

C'était en l'air que Jacques Leroux avait tiré, pour avertir, puis, il avait vite glissé une nouvelle cartouche dans le canon de son arme, toujours sans se montrer, de sorte que les malfaiteurs ne savaient à combien d'adversaires ils avaient à faire. Certainement, s'ils s'étaient alors regimbés, le braconnier n'aurait plus hésité à les traiter comme il traitait les lapins.

Mais non: les deux vauriens grelottaient de terreur, surtout à présent qu'à tous les étages du château des lumières couraient, que des volets s'ouvraient ayep des appels d'effroi, d'inquiétude et des menaces. '̃̃

Nous nous rendons 1 ne tirez pas -ne tirez pas clamaient les as-