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SOMMAIRE DU SUPPLÉMENT Emile Zola Le Journalisme. Théodore DE Banville. Edmond Gondinet. Souvenirs intimes..

PHILIPPE DARYL Unïégimentde vélocipédistes.

E. Barbier. Mariage à grande vitesse.

Moeurs américaines.

Paul Bo.nNEtain Les chercheurs d'inconnu.

Gabriel Bonvalot

X.»4* Juifs Parisiens. H. Bianohon. Profils de Médecins. Pibrrb Véron De Paris à Samarkand EDMOND Gondinet Ses mots.

AUGUSTE Bourgoin. Le lycée Molière. Réponse à M. Becque.

AUGUSTE Marcadk A travers les Revues. Bulletin hebdomadaire de La Financière,

LE JOURNALISME

Aujourd'hui paraît, chez les éditeurs Marpon et Flammarion, la Morasse, un recueil de contes, nouvelles et souvenirs écrits par les secrétaires de rédaction des principaux journaux de Paris. Les auteurs ayant demandé à M.Emile Zola de présenter leur ouvrage au public, le célèbre romancier a bien voulu écrire pour eux cette magistrale étude sur le journalisme contemporain nous en offrons la primeur à nos lecteurs.

D'ordinaire, je me défends énergiquement contre toutes les demandes de préface qui me sont faites; et, si j'ai succombé cette fois, la cause en est à l'aimable insistance que les secrétaires de rédaction des journaux de Paris ont mise à vouloir que je présente au public leur livre collectif. J'ai eu beau leur faire remarquer que je n'avais pas qualité pour encombrer les premières pages de ce volume, qu'un de nos grands journalistes se trouvait indiqué plutôt ils se sont entêtés avec une obstination si flatteuse, que je me suis rendu.

Mais, en somme, je n'accepte ici que la place d'un invité de passage. Ces messieurs ont eu l'idée heureuse de se réunir dans un dîner mensuel,pour resserrer leurs liens de bonne confraternité et le présent volume est né de là, du désir de se montrer littérairement la main dans la main, et de donner ainsi un témoignage durable de leur union. Ce livre n'a pas besoin de moi pour faire son chemin. Je laisse aux lecteurs le soin de l'aimer, je préfère apporter,moi aussi,mon obole, mes quelques pages à ces pages si diverses. Alors, de quoi parler, si ne n'est du journalisme, dans un recueil écrit uniquement par des journalistes ? Ah cette presse, que de mal on en dit 1 11 est certain que, depuis une trentaine d'années, elle évolue avec une rapidité extrême. Les changements sont complets et formidables. Il n'y a qu'à comparer les journaux des premiers temps du second Empire, muselés, relativement rares, d'allures doctrinaires, aux journaux débordants d'aujourd'hui, lâchés en pleine liberté, roulant le flot déchaîné de l'information à outrance. Là est la formule nouvelle l'information. C'est l'information qui, peu à peu, en s'étalant, a transformé le journalisme.tué les grands articles de discussion, tué la critique littéraire, donné chaque jour plus de place aux dépêches, aux nouvelles grandes et petites, aux procès-verbaux des reporters et des interviewers. Il s'agit d'être renseigné tout de suite. Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante? est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ? Le fait est qu'ils s'enfièvrent l'un l'autre, que la soif de l'un s'exaspère à mesure que l'autre s'efforce, dans son intérêt, de la contenter. Et c'est alors qu'on se demande, devant cette exaltation de la vie publique, s'il y a là un bien ou un mal. Beaucoup s'inquiètent. Tous les hommes de cinquante ans regrettent l'ancienne presse, plus lente et plus mesurée. Et l'on condamne la presse actuelle.

Je m'intéresse surtout à la question au point de vue littéraire. C'est une opinion courante d'accuser la presse d'être néfaste à la littérature. Elle absorberait toutes les forces vives de la jeunesse, elle dépeuplerait le théâtre et le roman, elle rendrait impropres aux travaux littéraires ceux qui vivent d'elle,par besoin où par circonstance. On a désiré savoir parfois ce que je pensais de cette opinion. Ma réponse est que je suis pour et avec la presse.

Chaque fois qu'un jeune homme de province tombe chez moi pour me demander conseil, je l'engage à se jeter en pleine bataille, dans le journalisme. Il a vingt ans, il ignore l'existence, il ignore Paris surtout que voulez-vous qu'il fasse ? s'enfermer dans la chambre d'un faubourg, rimer des vers plagiés de quelque maître, mâcher en vain le vide de ses rêves ? Il en sortira au bout de cinq ou six années aussi ignorant de la vie, ayant encore tout à apprendre, l'intelligence malade de son inaction. Combien je le préfère dans la lutte quotidienne, qui seule fait connaître les choses et les hommes A vingt-cinq ans, le besoin de se défendre l'aura armé, il saura, il sera mûr pour la production. On dit que la presse en vide beaucoup, de ces jeunes gens sans doute, mais elle ne vide jamais que ceux qui n'ont rien dans le ventre. Les faibles ne sont pas en cause, le notariat ou l'épicerie les aurait mangés de même. Il ne peut s'agir ici que des forts, que des écrivains doués, ayant la vocation, comme on disait autrefois. Or, je maintiens que, pour ceux-là, le journalisme au début est un bain de force, un exercice de bataille excellent,

dont ils sortent trempés, mûris, ayant Paris dans la main.

Je vais même jusqu'à affirmer que le style gagne à la besogne quotidienne, forcée et rapide, du- journal. Je parle toujours de l'écrivain doué qui apporte son style, car le style ne s'acquiert pas, on naît avec, blond ou brun. Les articles au jour le jour, écrits sur un coin de table, gâtent la main, dit-on et-je suis d'avis, au contraire, que rien ne saurait l'exercer davantage. Elle s'assouplit, n'a plus peur des mots, devient maîtresse de la langue. C'est le rêve, cela la langue doit obéir comme une esclave. Certes, je ne puis, moi, condamner le labeur des artistes qui pâlissent sur les mots j'y ai usé ma vie. Mais j'estime que nos œuvres si travaillées suffisent, etque la génération qui nous suit gagnerait à se dégager de la phrase trop écrite. Un style simple, clair et fort, serait un bel outil, pour la vérité de demain. Et c'est pourquoi il y a bénéfice à forger son style sur l'enclume toujours chaude,toujours retentissante, du journalisme. 11 s'y débarrasse de l'épithète, il n'est plus que le verbe, il va au plus de sens avec le moins de mots possible. Voyez mon jeune homme de vingt ans tombant à Paris, tremblant devant la phrase, ne sachant par quel bout la prendre, se paralysant en demandant aux, mots et aux virgules ce qu'ils ne peuvent donner et voyez-le, après quelques années de journal, sachant au moins dire ce qu'il a à dire. Encore un coup, les vrais écrivains seuls résistent à ce surmenage, s'y simplifient et s'y bronzent. Les autres y glissent au galimatias. La presse ne donne du style à personne, seulement elle est l'épreuve du feu pour ceux qui apportent un style. Nous y avons tous passé, et tous nous y avons gagné quelque chose.

Mon inquiétude unique, devant le journalisme actuel, c'est l'état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Et ici je sors un instant du domaine littéraire, il s'agit d'un fait social. Aujourd'hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l'amplifient. Et, pendant une semaine souvent, il n'est pas question d'autre chose ce sont chaque matin de nouveaux détails, les colonnes s'emplissent, chaque feuille tâche dé pousser au tirage en satisfaisant davantage la curiosité de ses lecteurs. De là, des secousses. continuelles dans le public, qui se propagent d'un bout du pays à l'autre. Quand une affaire est finie, une nouvelle commence, car les journaux ne peuvent vivre sans cette existence de casse-cou. Si des sujets d'émotion manquent, ils en inventent. J'adis, les faits, même les plus graves,étant moins commentés, moins répandus, émotionnaient moins, ne donnaient pas, chaque fois, un accès violent de fièvre au pays. Eh bien c'est ce régime de secousses incessantes qui me parait mauvais. Un peuple y perd son calme, il devient pareil à ces femmes nerveuses qu'un bruit fait tressaillir, qui vivent dans l'attente effrayée des catastrophes. On le voit depuis quelques années, l'équilibre de la saine raison semble détruit,le contre-coup des événements est disproportionné et l'on en arrive à se demander avec anxiété si, dans des circonstances véritablement décisives, nous retrouverions le sang-froid nécessaire aux grands actes.

D'ailleurs, il faut toujours avoir foi dans l'avenir. Rien ne se peut juger définitivement, car tout reste en marche. Cela est surtout vrai, en ce moment, pour la presse. Ce n'est pas la juger avec justice que de s'en tenir au mal qu'elle fait. Sans doute, elle détraque nos nerfs, elle charrie de la prose exécrable, elle semble avoir tué la critique littéraire, elle est souvent inepte et violente. Mais elle est une force qui sûrement travaille à l'expansion des sociétés de demain travail obscur pour nous, dont nul ne peut prévoir les résultats, travail à coup sûr nécessaire, d'où sortira la vie nouvelle. Que de boue et que de sang faut-il pour créer un monde ? 7 Jamais l'humanité n'a fait un pas en avant sans écraser les vaincus. Et, pour en rester à la seule question littéraire, certes, si la littérature est une récréation de lettrés, l'amusement réservé à une classe, la presse est en train de tuer la littérature. Seulement, elle apporte autre chose, elle répand la lecture, appelle le plus grand nombre à l'intelligence de l'art. A quelle formule cela aboutira-t-il ? je l'ignore. On peut constater simplement que, si nous assistons à l'agonie de la littérature d'une élite, c'est que la littérature de nos démocraties modernes va naître. Se fâcher et résister serait ridicule, car on n'arrête pas une évolution. Au bout de toutes les manifestations de la vie, dans le sang et les ruines, il y a quelque chose de grand. Emile Zola.

EDMOND GONDINET SOUVENIRS INTIMES

II y a un peu plus d'une trentaine d'années, à Bellevue, où je suivais un long traitement hydrothérapique, un de mes amis m'amena un jeune homme ignoré de moi et de tout le monde, et qui désirait me connaître. C'était Edmond Gondinet. Doux, spirituel, pensif, aimable, avec ses yeux caressants et énergiques et sa moustache soyeuse, à demi-chauve déjà, il était tel qu'il resta, et que nous devions le voir toujours. Dès lors, il était en proie à une double passion, qui fut toute sa vie. Il adorait ardemment, follement, éperdument le théâtre; et il n'adorait pas moins la vie intime et la solitude. Il désirait, comme il l'a pu depuis, tenir tous les fils de toutes les marionnettes, mais de loin. Anomalie moins rare qu'on ne le pense! En effet, Claii,vi-Ile, par exemple, ce drama-

tiste, ce vaudevilliste fécond comme trente mères Gigogne n'allait jamais, à. la Comédie, travaillait à la lueur de sa lampe tranquiHe, et ne voyait pas briller les feux aveuglants de la rampe/ S'il est trop tôt pour raconter les détails de son existence, en partie mystérieuse, je puis cependant le dire en quelques mots, l'âme de Gondinet, du premier jusqu'au dernier jour, fut remplie par une seule amitié, par une seule affection, par un seul amour. Il aima une jeune fille pure, chaste, irréprochable, digne de lui, qu'il eût épousée, avec l'assentiment de sa famille, charmée et conquise, mais qui, elle, ne voulut pas devenir sa femme devant la loi.

En opposant son refus à son propre bonheur, elle obéissait à un scrupule respectable, excessif peut-être, mais profondément héroïque, voulant ainsi se rendre responsable d'un passé très lointain, peut-être innocent, en tout cas, ignoré de tous et dont elle était mille fois innocente. Mais en échange d'un si douloureux et surhumain sacrifice, Gondinet ne lui devait-il pas ce qu'il lui a donné en effet, une vie heureuse, cachée, tranquille, enfouie dans un frais et charmant paysage, et entourée du respect attendri et profond de quelques âmes d'élite?

Lorsqu'il vint me voir à Bellevue, il appartenait déjà à ce sentiment unique, dont jamais rien ne devait atténuer la force fidèle, et il avait déjà fait jouer en province une sorte de comédie aristophanesque, en vers, intitulée La Vigne sauvée.

Il

Gondinet, qui ne s'était pas trompé en comptant sur ma sympathie, me lut tout de suite une comédie qu'il avait apportée, et dans laquelle se montrait déjà, évidente, la griffe de l'homme de théâtre. Mais, comme La Vigne sauvée, elle était en vers, car mon nouvel ami voulait, comme il fa glorieusement fait plus tard, conquérir tous les théâtres; mais il voulait les conquérir avec des pièces en vers Tout de suite, à ce sujet, éclata entre nous une divergence d'opinion qui, pendant des années, devait se produire en nos discussions amicales. Je lui disais qu'après Victor Hugo, après Hernani et Ruy Blas il n'y avait plus de place pour la comédie en vers, c'est-à-dire traduite en vers d'Andrieux et de Colin d'Harleville.

Le théâtre moderne veut, exige et réclame la prose, nette, claire, allant droit au but. Cependant, il n'est pas absurde et tout à fait impossible qu'à de très longs intervalles (et, principalement, la semaine des quatre jeudis) un révolté entre à la Comédie avec une œuvre pensée et parlée en vrai poète mais alors, ne fait-il pas l'effet d'un grand lion échevelé, entrant à l'improviste chez de bons bourgeois occupés à faire une partie de loto ? 2

Gondinet ne fut pas convaincu il devait l'être bien longtemps après, par l'expérience, et aussi par Montigny qui, tout en lui ayant joué deux pièces en vers, lui arracha cette dent si bien enracinée. Mais, à ce moment-là, il voulait écrire en vers des pièces modernes, machinées, construites, intéressantes par l'action; autant dire: une locomotive traînée par des chevaux de triomphe 1 Nous parlâmes de La Vénus de Milo, jouée à l'Odéon, et de son auteur, le comte d'Assas, qui venait de mourir. Je crois bien avoir entrevu ou deviné que, commençant déjà sur la pièce de son ami les travaux du grand rebouteur dramatique qu'il devait devenir, Gondinet avait un peu rafistolé et rebouté cette comédie. En tout cas, il avait soutenu et réconforté le poète par sa bonne amitié fraternelle, et il l'avait vu tristement et douloureusement mourir.

Ah 1 faisons ou ne faisons pas de vers, la Comédie moderne, si elle veut de nous, saura bien nous trouver et nous mettre sur l'.épaule sa griffe sanglante et nous éveiller en sursaut par son effrayant rire! Le comte d'Assas râlait à peine libéré à son ministère, Gondinet vint, et que vit-il Deux garde-malades, deux Stryges qui, laissant le mourant sans secours, dévoraient une dinde qu'elles avaient exigée, et dont elles arrachaient et se disputaient les lambeaux, déchirés par leurs ongles infâmes. III

Peu de temps après, Gondinet devint mon voisin; il habita, à Meudon, une maisonnette avec un joli jardin, et ce fut Dour nous l'époque d'une amitié charmaÉfce car tous deux exemptés de la vie littéraire, lui, parce qu'il n'y était pas entré encore, moi, parce que je l'avais quittée comme un vaincu, frappé par une maladie réputée mortelle, nous étions libres comme deux oiseaux. En ce temps-là, que de bons dîners nous avons faits ensemble, souvent en compagnie du peintre Molin, dont son maître Thornas Couture a immortalisé la charmante tête de jeune homme! Nous mangions, avec leur croûte dorée de ménage^des tartes aux cerises dont nous étions très friands, et même aussi des cerises vivantes car, bien qu'il ne touchât pas encore de droits d'auteur, Gondinet avait acheté sur pied la récolte d'un cerisier, dont les fruits rouges éclataient de fraîcheur et de joie, dans le sombre amas des feuilles vertes.

Si c'était chez moi qu'on dînait, à Bellevue, dans la rue des Potagers, Gondinet ne semblait jamais pressé, ne se hâtait pas de partir. Encore bien mieux, si ô'était chez lui, à Meudon, il ne montrait aucune hâte d'être seul, et ne nous disait pas Allez-vous en 1 Mais une fois libre, il s'asseyait devant une table, et jusqu'au milieu de la nuit, souvent jusqu'au matin, taillait des scénarios, écrivait des scènes, commençait, continuait ou achevait des comédies. Ce fut de même lorsqu'il fut rentré à Paris, car on finit toujours par y revenir; mais il avait trouvé le moyen de s'y inventer une solitude que nul importun n'aurait pu violer.

A des altitudes plus effrayantes que les sommets de la Jungfrau ou des monts Himalaya, il habitait, que sais-je? à un

sixième, ou septième, ou vingtième étage, un appartement où les aigles devaient entrer par erreur, se- croyant encore en plein éther, et parmi les vols monstrueux des nuées. Et où cela? Dans la maison même dont le rez-de-chaussée et le premier étage sont occupés par le Café des Variétés Quel ascensionniste, quel esoaladeur de monts et de cimes aurait eu l'idée, s'il en avait eu- la force, d'aller chercher là un mortel ? 1 Là, comme à Meudon, Gondinet faisait des scénarios et des pièces. Il avait l'invention, la clarté, l'esprit, l'observation rapide, le trait heureux et décisif mais quand même il n'aurait rien eu de tout cela, il serait encore devenu le maître d'Agamemnon et de Jocrisse; caril écrivait tous les jours, et on n'a jamais vu les théâtres résister à ceux qui les assiègent avec un nombre suffisant de manuscrits. Ils cèdent, ébranlés, effondrés et démantelés par ces effrayantes balistes.

IV

Devenu souverain dans la maison de Molière et dans les autres maisons, y compris les baraques de la foire, Edmond Gondinet eut une idée que personne n'avait eue avant lui, qui lui appartint en propre, et qui certes eût suffi à lui constituer une puissante originalité. Il voulut sauver aux jeunes aux débutants, aux nouveaux venus les abominables ennuis inhérents à la profession du théâtre, où les malheureux avalent tant de couleuvres, et où les heureux en avalent aussi.

Et ces jeunes gens, il les protégeait, non seulement contre l'inertie, le mauvais vouloir et le manque d'instinct des directeurs de théâtre, mais aussi contre leur propre infirmité et leur propre fi- nesse.Socratiquement, il accouchait leurs esprits, fût-ce avec le forceps, et comme Montigny le lui avait enseigné, il faisait de toute pièce quelconque une pièce viable. Dans cet effroyable métier, où l'énormité des droits d'auteur risquerait de corrompre les plus belles âmes, il était heureux de voir ses confrères, jeunes ou vieux, gagner de l'argent, et ne croyait pas que cet argent lui fût volé sur sa propre part. Certes, ce fut une âme originale.

Il semble que sa carrière ait été heureuse entre toutes elle l'a été, et cependant, au début, que d'amertumes Gondinet connaissait par sa famille Léon Gulllard, et ce fut Guillard qui le patronna au Théâtre-Français. Il y avait fait jouer avec un grand succès le joli acte intitulé Trop Curieux! et je croyais qu'il n'en bougerait plus. Au contraire, il fuyait la rue de Richelieu comme un marais empesté, et quand je lui en demandai la raison, voici ce qu'il me raconta, avec horreur. Léon Guillard lui avait dit, parlant à sa personne: A l'avenir, les seules pièces que nous jouerons, seront celles qui auront été faites ou refaites sous nos yeux Bergerat, qui était encore au collège, n'avait pas inventé le mot tripatouillage mais la chose ne l'avait pas attendu pour exister, et les récentes générations n'en ont pas eu l'étrenne.

Oh comme Gondinet me racontait éloquemment les terreurs des comédiens bouffons, si peu braves, et qui toujours ont peur jusque dans la moelle des os I On avait répété avec enthousiasme Gavaut, Minard à mesure que les répétitions s'avançaient, on ne trouva plus que c'était une comédie on était démoralisé, on n'osait plus jouer, et pour que le théâtre se résignât à obtenir cet immense succès, il fallut l'opinion de Montigny, appelé en consultation Lorsque Labiche et Gondinet collaborèrent pour la première fois au Palais-Royal, Gondinet venait d'avoir un succès, et le moderne Plaute avait subi quelque part une demi-chute. Il n'en fallait pas davantage pour faire perdre aux directeurs la notion exacte des proportions. Si Labiche les questionnait, ils répondaient à Gondinet, et c'est Gondinet qu'ils consultaient uniquement sur les points difficiles. Mais lui se bornait à répondre Ce sera comme voudra mon maître, ou Veuillez demander à mon maître. Car s'il avait pour les jeunes une tendre pitié, il avait en même .temps le respect des vieux et des illustres aussi méritait-il que sa dernière heure fût, comme elle l'a été, consolée, adoucie, entourée de respect, d'estime, d'affection et de tendresse.

Théodore de Banville.

Un Régiment de vélocipédistes

Pourquoi pas? Quand on a parlé pour la première fois, il y a cinq ou six ans, d'utiliser le bicycle aux armées, le peuple le plus spirituel de la terre a commencé par se tenir les côtes, selon sa noble habitude. Des estafettes sur vélocipède, on n'avait jamais vu chose pareille! C'était à mourir de rire, évidemment.

Il a bien fallu pourtant en venir à essayer de cette innovation si désopilante, le jour où l'on a vu toutes les armées continentales s'en montrer fort satisfaites, l'une après l'autre.

Et alors, revirement complet. Tout à. coup, on a découvert les merveilleuses vertus de la vélocipédie militaire, et, sans transition, on s'est élevé, pour la vanter, jusqu'au lyrisme. Il n'est rien de tel qu'un bicycle pour porter rapidement un ordre, annoncer un mouvement, établir des communications entre les ailes d'une armée. C'est inouï, c'est incomparable. Etions-nous bêtes! L'étions-nous assez, grands dieux! 1

Voici qu'on recommence. Le bicycle est désormais un engin de guerre sans égal, comme vitesse et comme légèreté, c'est entendu. Mais ne vous y trompez pas il ne peut servir encore qu'aux usages présentement admis par les étatsmajors. Tout le reste lui est interdit. C'est écrit dans l'Evangile de 1888. Pour

emporter une dépêche au crayon, lancer un ordre d'attaque, hâter la marche des renforts, à la bonne heure! Quant à l'idée de transformer un véloeipédiste en combattant, cela fait horreur, tout simplement. D'abord, on n'a jamais essayé. Donc, c'est absurde. Donc,il faut être gâteux pour y penser. Et si cette idée a jamais osé germer en quelque cervelle, comme on doit le craindre, un officier à cinq galons ne saurait sérieusement s'y arrêter.

La raison s'il vous plaît?. Qu'on nous donne une raison valable et nous nous ferons un plaisir de l'examiner. Mais en attendant qu'on la donne, il nous est impossible, avouons-le, de voir une seule objection plausible à ce développement naturel de la vélocipédie militaire.

Du moment où vous montez un soldat sur bicycle pour porter un ordre ou faire fonction de vedette, pourquoi ne pas lui demander aussi bien de servir en éclaireur, d'effectuer des reconnaissances, de se déployer en rideau sur le front de l'armée, ou même de se jeter sur une position importante et, une fois dans la place, de s'y maintenir à coups de fusil Lebel?

Qu'on y songe. Le fait nouveau a été l'introduction de la vélocipédie dans la tactique moderne. Il n'est pas et ne saurait être dans l'expansion des services à un tirer.

C'est ce que les Anglais ont compris, parait-il. Un officier de volontaires britanniques, le lieutenant Balfour, du London scoltish littéralement les « Ecossais de Londres » de braves cockneys qui se déguisent en Highlanders, avec le kilt, les cuisses nues et tout l'attirail classique cela n'empêche pas d'être de son temps quand c'est nécessaire-le lieutenant Balfour, disons-nous, vient d'être officiellement chargé d'étudier l'organisation d'une infanterie montée sur bicycles.

Infanterie montée vous entendez bien. C'est-à-dire de véritables combattants qui se rendront en vélocipède au lieu du combat.

Si ces soldats étaient perchés sur des chevaux, on les appellerait probablement des cavaliers; ils seront sur roulettes donc, infanterie montée. Les Anglais aiment ces euphémismes qui couvrent chastement les nudités révolutionnaires. Mais qu'on ne s'y méprenne point en dépit de ce nom, destiné à dorer la pilule, il s'agit tout simplement d'une cavalerie nouvelle, qui roulera sur routes ordinaires, au lieu d'y galoper. Cette cavalerie sera nécessairement organisée en escadrons, à moins qu'on ne les appelle bataillons ou compagnies, pour entretenir la fiction; et chaque corps d'armée en sera pourvu.

Nous voilà loin des deux à trois vélocipédistes par régiment que le lieutenant-colonel Denis, du 57° de ligne, déclarait un chiffre presque excessif, il y a neuf mois à peine, dans la conférence, d'ailleurs si brillante, qu'il a faite à Bordeaux devant le Veloce-Club. Nous voilà loin des trois cent cinquante vélocipédistes qu'il accordait à l'armée française tout entière

Le lieutenant Balfour ne s'en cache pas sa grande raison pour réclamer des corps d'infanterie montés sur vélocipède est la difficulté qu'on trouve à met- tre de bons cavaliers au service des divisions de volunteers.

L'armée active et la milice, dit-il expressément, n'ont rien à désirer à cet égard; mais l'armée de seconde ligne, formée surtout de jeunes gens qui jouent au soldat tous les samedis, après une semaine passée derrière les comptoirs de la Cité, .n'arrive pas à posséder une force à cheval réellement effective. Pourquoi ne pas essayer d'y suppléer par la pédale? S'il faut trois ou quatre ans au bas mot pour former un cavalier passable, il suffit de trois mois pour instruire un vélocipédiste. Tous les jeunes gens d'aujourd'hui, d'ailleurs, cultivent plus ou moins le bicycle. Il faut être d'une. timidité au-dessous de la moyenne pour n'avoir jamais goûté aux joies de la pédale, et qui y a goûté une fois ne manque guère de recommencer. Le recrutement des escadrons de vélocipédistes serait donc chose facile. Et quant à la question de savoir s'ils peuvent ou non remplacer la cavalerie dans toutes ses fonctions essentielles sauf peut-être celle de la charge l'expérience seule peut prononcer.

Tel est le raisonnement.

Notez qu'il est parfaitement applicable aux armées régulières du continent. Nous aussi, avec notre service militaire de plus en plus réduit ( et nécessairement réduit ), nous manquons de fiqs cavaliers. Nous aussi, nous trouvons de plus en plus malaisé de les recruter, de les instruire, et même,, hélas 1 de les monter." Ef,dès lors, pourquoi ne pas essayer de suppléer à cette disette en recourant au bicycle?

On l'adôjàdit,et c'est profondémentvrài: personne ne possède à un plus haut degré que le vélocipédiste les qualités premières du soldat la vigueur, l'endurance, le sang-froid, l'habitude du terrain, l'initiative individuelle, le sens géographique. M. Dumas fils demandait l'autre jour que nous donnions des épaules et des mollets à nos »nfants. Parleznous pour cela du bicycle Tout le monde admet, parce que c'est évident, qu'un jeune homme habitué aux saines fatigues s du grand air et aux mâles plaisirs de la pédale, avec les constantes « leçons de choses » que lui fournit la variété des spectacles, fait tout de suite un excellent soldat et sera nécessairement, à pied ou à cheval, un autre monsieur que le rat de dortoir, sorti tout crasseux de son bagne universitaire pour entrer au régiment.

Il me souvient d'avoir vu un capitaine, devant une carte déployée sur un tambour, chercher Périgueux dans le département de ta Drôme. Celui-là sûrement

n'avait jamais enfourché un bicycle Et ce n'était qu'un spécimen entre cent mille des pauvres diables qui se sont trouvés, à leur seconde, dentition, condamnés à dix ans de détention lycéenne pour le seul crime d'être nés Français. Ils sont bien excusables de ne pas connaître le pays qu'ils ont à défendre, ne l'ayant jamais vu que sur une carte murale signée Meïssas et MichelotJ

Mais pour revenir au bicycle et surtout à la bicyclette, ce bijou rapide et léger qui passe sur les pavés les plus raboteux, franchit les routes les plus boueuses, escalade les rampes et ne craint même pas les terres labourées quel est, on le demande, le service de cavalerie qu'elle refusera? 1

C'est un cheval qui ne mange ni ne boit, sinon quelques grammes d'huile; qu'on emporte sur sa tête au besoin et ̃ qui ne meurt pas d'une balle. Un cheval qui porte au poitrail une lampe électrique, éclaire la route à trente mètres et d'un tour de bouton rentre dans les ténèbres. Un cheval infatigable, qui peut en quelques minutes s'élancer à dix kilomètres du front et se replier aussi vite; se déployer en ligne, se concentrer, évoluer en tous sens et toute liberté, sans plus se soucier des munitions, des ravitaillements et du train des équipages qu'un navire frété pour le long cours.

Et cet incomparable engin ne serait pas propre à monter des combattants; de vrais combattants, armés d'un fusil à répétition, ou même, ne me pressez pas trop, d'une mitrailleuse-revolver à tir continu ?..

Et l'on ne pourrait pas former des escadrons de vélocipédistes, destinés à opérer en avant de la cavalerie la plus rapide, à faire le service de grande avantgarde, à pousser des pointes audacieuses, à occuper des positions ou même à surprendre des villes ouvertes?. Allons donc! Je demande à voir. Et c'est le colonel Denis en personne qu'il faut charger de nous montrer cela, aux manœuvres de l'an prochain.

Philippe Daryl.

T~ARI ~.G-E A GRANDE VITESSE

MŒURS AMÉRICAINES I

L'Annonce

« Two charming young ladies of the best » world, one fair, the other dark, desi'rous » to attend next « Madison Square » ball, » wish acquaintance of refined partners. » Address. M. and H. Herald uptown office. » Telle est l'annonce que John et Harry trouvèrent, le 10 mars 188. se pavanant en tête du New YorU Herald.

Quelle aubaine pour eux I

Mais que veut donc dire votre charabia ? 7

C'est de l'anglais, charmante lectrice, du pur anglais.

Donnez-m'en au moins la traduction ? 7

Oh 1 vos chastes oreilles H

Ne plaisantez donc pas. Voyons, donnez-moi la traduction de votre anglais, puisque c'est une annonce anglaise.

Eh bien, la voici. N'allez pas rire, surtout,et armez-vous du flegme américain « Deux demoiselles du meilleur » monde, l'une blonde, l'autre brune, » désirent assister au prochain bal de » Madison Garden et faire la connais» sance de deux cavaliers comme il faut. » Adresse. M. et H. Bureau du Herald, » ville haute. »

Qu'est-ce donc que ce Herald ?~ Le New York Herald, c'est un journal extraordinaire. Le journal le plus lu et le mieux informé du monde entier. Quelle invention merveilleuse que sa petite correspondance Ouverte à tous et à toutes les bourses, aux directeurs de théâtres, aux annonces de services religieux, aux amoureux qui désirent un rendez-vous incognito, à ceux et à celles qui cherchent chaussure à leur pied, aux jolies femmes dont les charmes font spécialité, aux traitements secrets des soi-disant doctoresses qui, déguisés sous des noms aussi intrigueurs que fantaisistes, ont la prétention d'être secrets. Le Herald enfin, c'est l'encyclopédie universelle au jour le jour, rédigée pour tous et par tous.

Très bien. Mais dites-moi encore ce que c'est que le bal de Madison Garden ?

Ah le bal de Madison Garden ?. Supposez le bal de l'Opéra. Vous comprenez ? Et revenons à John et à Harry qui trouvèrent l'annonce en question dans le Herald, comme j'ai déjà eu le plaisir de vous le dire.

II

La Présentation

Le lendemain, vers onze heures, un tramway s'arrêta devant le bureau du Herald, et il en sortait une blonde au minois charmant. Ses yeux langoureux en disaient plus long qu'ils n'étaient gros, et ses dents, aussi blanches que celles d'un jeune tigre, inspiraient un sentiment tout opposé à celui de la crainte. C'était Maud qui descendait, ramassant ses jupes à pleines mains et laissant voir deux petits, très petits pieds juchés sur deux hauts, très hauts talons à la parisienne.

Elle entra d'un air assuré dans le bureau et, passant sa petite tête rieuse au