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SOMMAIRE- DU SUPPLÉMENT Etincelle. Sylvanette. –'̃̃ Nouvelle,

Emile Mobôâ.0 Palles Athéné. ` Poème couronné par

l'Académie.

Aimé Girok Trois raretés aérostatiques.

Fékicien Champsatjr Sardou et Shakespeare. JACQUES Saint-Cèrk.. Le duc de Richelieu et le Czar Alexandre Ier

AUGUSTE Marcadb. A travers les Revues. Henry Haynib Chicago..

Autour du monde.

Bulletin hebdomadaire de La Financière.

SYLYANETTE

Lorsque l'excellent Saint-Gervais, qui sait tout et qui connaît tout le monde, eut dit un soir,chez Mme de Rosay Je crois que Séménoff est venu en France pour se marier, ce fut une émulation de sourires et de toilettes autour du jeune Russe, à rendre fou saint Antoine. Pendant la saison des chasses,Mme de Rosay rassemblait au petit château du Belvédère, près de Chantilly, tout un essiam de jeunes filles et de jeunes femmes, voisines de campagne ou amies de couvent de Mlle de Rosay. -v On jouait au lawn-tennis dans le jour, on dansait le soir sans cérémonie, ou l'on représentait des charades et des saynètes.

Le comte Michel Séménoff arrivait en France, environné du prestige que donnent la bravoure, le naissance et les succès dans le monde.

Après de remarquables faits d'armes en Asie, Séménoff avait été choisi comme aide de camp par le général prince de Sehomberg, l'un des plus braves chefs de l'armée russe et le mari d'une des plus jolies femmes de l'Europe.

Michel résumait en sa personne le type achevé de la beauté russe. Très grand, très blond, avec un mâle visage et des yeux d'un bleu de fleur, il joignait a. ces dons physiques des manières simples et courtoises.et s'il n'avait pas J!élocution vive d'un Parisien, il avait du. moins le goût assez raffiné pour bien juger l'esprit des autres.

Dans le cercle de séductions féminines qui évoluaient autour de lui, il semblait ne rien trouver à son gré et restait froid. ..Malgré sa fortune personnelle, il rêvait sans doute une union très riche' et toutes ces dots de quelques centaines de mille francs lui paraissaient peu de chose. ( II

Un matin, Michel se promenait dans le parc du Belvédère, le soleil jetait des lueurs d'incendie sur les arbres jaunis, les allées semblaient les immenses galeries d'un palais d'or à demi embrasé. Quel cadre- pour un rêve d'amour 1 pensa le comte.

Pour ajouter un charme suprême à l'impression éblouissante de ce matin d'automne, il prit une lettre dans sa poche et se mit à la relire en marchant doucement.

,Non loin de lui, il entendit deux voix fraîches qui, tour à tour, disaient des

vers.

D'abord un petit garçon ânonnant une fable de La Fontaine puis une jeune fille le reprenant-:

Ce n'est pas cela, Jean, pas du tout. Si tu allais me quitter, tu aurais le cœur gros,n'est-ce pas ? 2

Tu ne me dirais pas avec indifférence Qtt'allez-vous faire.

Voulez-vous quitter votre frère? 7

L'absence est le plus grand des«maux.

Non pas pour vous, cruel

Xe fut exquis, ce « cruel » prononcé par cette voix. Michel en resta frappé et attendit encore quelques instants avant de se montrer.

Le gamin ayant repris sa récitation, Michel tourna l'allée et aperçut; appuyée contre un arbre,une jeune fille en robe de serge gros bleu et en jersey rayé de blanc, coiffée d'un chapeau matelot posé en arrière.

On eût dit une figure de Waf eau modernisée par G-révin. Elle était singulière plutôt que jolie avec ses traits fins sans régularité, sa bouche gardant aux coins la, douceur d'un sourire et ses grands yeux où semblait briller l'éclair d'une larme.

Michel éprouva en face d'elle on ne sait quoi, qui n'était ni de l'amour, ni de l'amitié, ni de l'admiration ni dé la pitié, mais qui était certainement de l'émotion. Le comte salua la jeune fille et s'arrêtant

Permettez-moi, Mademoiselle, de vous faire mon compliment. Vous dites les vers à ravir.

On voit bien, Monsieur, réponditelle, que vous n'avez pas entendu Alix de Rosay. C'est bien mieux. Au couvent, Alix jouait les princesses, et moi les confidentes.

Vraiment? fit Michel en souriant. Vous n'avez pas le physique de l'emploi. N'est-ce pas à Mademoiselle de Chastelux que j'ai l'honneur de parler? Oui, dit le petit frère Sylvanette' de Chastelux; et moi, je suis Jean. Enchanté, monsieur. Jean, de faire votre connaissance, dit le comte Michel, en serrant la main du gamin.

Vous, vous êtes le comté Séménoff, reprit Jean, j'aime bien les Russes; papa avait fait la guerre de Crimée. il les aimàit aussi. C'est des braves gens 1

Voilà des présentations un peu originales, reprit Sylvanette en souriant. Mais au Belvédère, oR ne fait pas de cérémonies avec moi, je suis de; la maison. T

Mlle Alix doit être fort heureuse d'avoir près d'elle une amie. comme vous.

Oh je m'en irai bientôt, répliqua la jeune fille. je retourne au couvent. -•.

Pour longtemps ? î

Pour toujours.

Vous voulez vous faire religieuse ? Et vos parents ne s'y opposent pas s'écria Michel.

̃ Je n'ai plus de parents– pasd'autres que mon petit frère. Une de mes cousines m'offre de l'élever. moi; je me mettrai à la charge du bon Dieu. Voilà! (

Le comte resta un moment sans parler. Puis, regardant la jeune fille 1 Mademoiselle, vous allez, je le crains, me trouver bien étrange, mais, vous savez, nous autres Russes, nous sommes encore un peu sauvages. J'ai un ami, qui désire se marier. Il se trouve dans des conditions telles qu'il ne peut demander la main d'une jeune fille riche et haut placée. Il souhaite épouser une orpheline sans fortune, assez jolie pour tenir sa place dans un salon, assez bien née pour qu'il n'ait pas l'air de faire une mésalliance, enfin assez bonne pour lui pardonner d'avance de lui avoir pris sa vie sans lui rendre la sienne en-échange.;

Je ne comprends pas très bien, répondit Sylvanette. Vous, comprendrez mieux tout à l'heure, si vous me dités d'abord que vous n'avez pas la vocation religieuse. Je ne l'ai pas précisément, mais je préfère le couvent à la vie difficile que j'aurais menée dans le monde.

̃̃ Eh bien 1 Mademoiselle, voudriezvous recevoir de votre mari un nom, une situation, une fortune, mais cela seulement et rien que cela? Forcé de se marier pour des raisons diplomatiques politiques il est également forcé de ne pas être le mari de sa femme.

Il est amoureux d'une autre ? dit Sylvanette. -Oh! les femmes! s'écria le comte: la plus naïve d'entre elles a tout de suite trouvé le mot des énigmes 1 A présent que vous savez à peu près la vérité, vou- lez-vous épouser mon ami?

II faudrait le connaître un peu. Regardez-moi.

C'est vous, monsieur?

Hélas moi-même.

J'avoue que je n'étais pas préparée à une pareille aventure.

Vous voulez réfléchir? interrogea le comte Si vous permettez.

C'est votre droit, Mademoiselle je ne vous demande qu'une grâce le secret.

Le comte s'inclina et laissa Sylvanette très étonnée et très indécise.

III

Quelques jours après, les amis de Mme de Rosay apprirent avec stupéfaction le mariage de Sylvanette avec le comte Michel Séménoff.

Le mariage fut célébré à la Madeleine en grande pompe. L'ambassadeur de Russie, conduisit à l'autel la mariée orpheline. Onfut étonné de ne pas trouver à Sylvanette l'air triomphant. Elle parais^sait émue et intimidée.

En embrassant son petit frère, le soir même au moment du départ, elle versa quelques larmes.

L'absence est'le plus grand des maux 1 pensa Michel, et pour lui cette douleur allait finir il allait retrouver la princesse de Schomberg, la femme adorée, dont le repos avait exigé ce mariage invraisemblable.

Respectueusement, Michel fit monter la nouvelle comtesse de Séménoff dans son sleeping, séparé du sien et la salua en lui souhaitant une bonne nuit.

IV

L'hiver avait passé rapidement. Tout semblait pour le mieux dans le ménage du comte Séménoff. Sylvanette traitait son mari en frère, allait dans le monde avec entrain, restait à la maison avec douceur. Il n'y avait pas un, reproche à lui faire, et cependant Michel se sentait énervé depuis quelque temps. Sylvanette lui paraissait une énigme. Il ne se trouvait plus indifférent vis-à-vis d'elle. Tantôt il la brusquait, tantôt il lui disait des paroles tendres. L'attitude aimable et désintéressée de la comtesse restait la même.

Après huit mois de mariage, il n'avait pas obtenu d'elle un mot de confiance. Depuis une semaine, Michel et sa femme habitaient au château de la Princesse. Le général comblait Sylvanette d'attentions. Il faisait venir de France pour elle des fruits et des bouquets surtout des oeillets- que la petite comtesse préférait à tout. N'avait-elle pas l'air ellemême d'une mystérieuse fleur d'œillet panaché avec ses robes de pékin rose, aux ruches déchiquetées à la mode Louis XV?, --̃

Oh cette tête aux grands yeux sombres et brillants avec ce sourire énigmatique, comme Michel y pensait 1 Il se sentait timide devant elle. Oui, le beau Séménoff, le vainqueur, n'osait pas parler à cette petite Française

Enfin, un matin, il s'enhardit: Le «petit Wateau », comme il l'appelait, apparut dans'le parc, en robe couleur du temps. s Bonjour, Sylvanette, dit Michel, j'ai quelque chose à vous demander. Vraiment? Michel.

Elle s'assit près de lui, au bord de l'étang L'ombre des grands mélèzes couvrait leur tête.

Elle gardait pourtant son ombrelle déployée comme un nimbe rosé autour de son visage.

Dites-moi, Sylvanette, est-ce que vous m'en voulez?

Moi, pourquoi donc? 2

Mais parce que, parce que, enfin, vous n'ayez pas trouvé dans le mariage

ce qu'une jolie et charmante créature comme vous a le droit d'y .trouver. Mais, répliqua-t-elle, vous ne m'avez pas trompée, j'ai été prévenue. Vous m'avez proposé une affaire, je l'ai accéptée. Nous respectons tous deux notre parole, nous n'avons donc aucun reproche à nous faire. Je- ne .vous ai pas demandé de m'être fidèle. Cependant, comme vous portez mon nom, il me serait pénible de devenir ridicule.

t– Vous ne seriez pas ridicule, Michel, je vous assure. Est-ce que le prince de Schomberg est ridicule ? 2

Ce n'est pas la même chose.

Quand on ne sait que .répondre, c'est ce qu'on dit, fit-elle en arrachant quelques pétales à son bouquet, pourquoi n'est-ce pas la même chose ? Le Prince aime sa femme, voilà l'unique différence. Elle est donc plus coupable que je ne le serais.

Mais, murmura Michel très bas en rougissant, moi aussi, j'aime ma femme. Un rire éclata, frais et perlé. Michel, c'est mal de mentir si matin I Vous ne le croyez pas ?

Oh! pas. du tout. Vous déclarez cela, pour me retenir dans le sentier de la vertu," comme' disait' ma tahtê. "Vous m'avez épousée parce que j'étais laide et pauvre. Je suis toujours laide, et si je suis moins pauvre, c'est grâce à vous. Dvabord je vous trouvais jolie. Vraiment ?. Vous me flattez. Vous êtes une coquette, une abomihablecoquette, s'écria le beau Russe en colère, j'aurais dû m'y attendre en épousant une Française 1

Et vous, Michel, vous êtes injuste, et mauvais comme tous les hommes, qu'ils soient Français ou Moscovites. Vous n'avez pas dè cœur

Heureusement reprit-elle amusée de cette rage. Qu'en ferais-je Ne m'avezvous pas défendu d'en avoir? Convenez que si je vous avais aimé j'eusse été bien malheureuse.

Non! je vous aurais rendu votre amour.

En êtes-vous sûr? Faut-il qu'une. jeune fille qui ne sait rien de la vie vous apprenne à lire en vous-même? Vous aimez la princesse Nadèje et vous n'aimez qu'elle. Si je m'étais montrée jalouse et triste, je vous aurais fort ennuyé, avouezle. Mais j'ai la gaieté de mon âge, je préfère la vie brillante et douce que je vous dois, Michel, aux tristesses d'un couvent je vous suis reconnaissant de m'avoir épousée et ne veux être pour vous ni un souci ni un remords, vous voilà fort étonné. Votre amour-propre se trouble, votre vanité se froisse. Pauvre Michel, soyez donc paisible. Je'n'ai pas la moindre envie de vous inquiéter. A voir comment vous vous conduisez avec une femme très belle, qui vous adoce, l'envie de prendre un amoureux ne m'est pas venue.

Vous avez trop d'esprit pour moi, Sylvanette, et trop d'esprit pour votre âge.

Ce n'est pas de l'esprit, Michel, c'est un peu de réflexion. J'ai eu le temps de penser dans mes heures solitaires. Je ne voulais pas trop sortir pour ne pas trop vous rencontrer suivant fidèlement la Princesse. Je lisais des romans, mais le roman de ma vie m'intéressait davantage. J'interrogeais l'avenir. Et le résultat de vos réflexions?. C'est qu'il faut rester comme nous sommes moi, la petite Cendrillon satisfaite de son sort; vous, l'heureux favori de la Destinée.

Alors, vous ne m'aimerez jamais? Je n'en ai pas même le droit, c'est en dehors de nos conventions.

Elle s'était levée, son ombrelle derrière son dos. Par un mouvement gracieux de sa main gauche, elle retenait une baleine qui rapprochait le parasol. Le reflet rosé tombait jusque sur le fichu de dentelles voilant un seiti qui palpitait légèrement. A travers ses cils, elle regardait Michel. Le beau Russe avait pâli, son souf-" cil froncé, sa lèvre crispée révélaient une colère intérieure.

Donnez-moi, du moins, votre touffe d 'œillets? r

Ils vont si bien avec ma robe 1 Eh bien 1 celui qui est dans vos cheveux ?

Prenez-le si vous voulez, dit-efle, tendant la tête.

Près de cette oreille exquise dans ces cheveux dorés, l'œillet était piqué. Michel s'approcha, et le cueillant avec ses lèvres, il mit sur le cou de sa femme son premier baiser.

La voix du prince de Schomberg retentit en ce moment: Voilà bien les amoureux 1 Ils n'ont rien entendu Le déjeuner est sonné depuis longtemps. On n'attend plus que vous.

En voyant apparaître la petite comtesse très rouge et Michel portant à sa boutonnière la fleur de sa femme, Nadèje devina un mystérieux accord entre eux.

Le parfum de cet œillet est trop fort, dit-elle à Michel, placé à côté d'elle, je vous -prierai de le retirer.

Un domestique s'approcha, tendant un petit plateau pour que le comte y jetât la fleur condamnée. Michel s'exécuta d'un mouvement brusque.

Oh le déclin de l'amour cet ennui vague, cet embarras dont on a honte ce silence involontaire succédant aux paroles délicieusement inutiles d'autrefois! l Combien Michel en sentait l'amertume La comparaison entre le passé et le présent devient si cruelle! On s'interroge tout en laissant échapper des phrases bêtes ou. des réflexions banales Je ne l'aime plus, pourquoi?. que m'a-t-elle fait?

La pauvre femme, n'a rien fait, mais la passion qu'on avait pour elle a vécu comme vit et meurt une fleur. C'est inutile de chercher à la ranimer Il y a des résurrections pour les âmes, il n'y en a pas pour les sentiments.

Le cas de Michel se" trouvait particulièrement cruel. Il craignait de ne plus aimer la Princesse et il voulait détester Sylvanette. Avec son air doux, l'ingrate l'avait traité si mal Elle lui avait montré un cœur si" froid Michel, suivant le cours de eus ré- =

flexions, restait assis sur un tabouret, près de la chaise longue où Nadèje était étendue, fumant. une cigarette.

Aussitôt après le déjeuner, le prince de Schomberg s'était absenté pour affaires de service, et Sylvanette avait disparu. Ils étaient seuls dans le petit salon de Nadèje, plein de fleurs, plein'de soleil, un paradis Michel avait passé des heures bien' douces et déjà lointaines.

Michel, dit Nadèje, de sa voix métallique, lorsque ma belle-mère est venue à Pétersbourg et a deviné notre liaison, j'ai eu peur pour la première fois de ma vie, et j'ai eu tort, car il ne faut jamais avoir peur. Je regrette ce mariage que vous avez fait.

En quoi Sylvanette vous a-t-elle déplu ? •"

En rien. Vous allez la renvoyer en France, voir son frère. c'est l'époque des vacances.

Et quand elle aura vu son frère,que ferai-je dé Sylvanette en France? Vous l'y laisserez.

Toujours?

Probablement.

Ma chère Nadèje, je vous ferai remarquer que je n'ai pas voulu de ce mariage. Vous l'avez exigé. Mieux que vous, j'en avais mesuré les conséquences. Aujourd'hui, il vous contrarie; mais qu'y faire ? Renvoyer ma femme en France serait absurde. Je vousaffirme, d'ailleurs, que j'ai tenu ma parole et que voils n'avçzr aucun motif d'être jalouse. Jalouse moi 1 s'écria la Princesse fièrement, je ne suis pas jalouse et ne le serai jamais. Seulement, il me déplaît que mon mari s'occupe de votre femme et que vous ne vous en aperceviez pas.

Ces paroles réveillèrent tout ce qu'il y avait de bouillonnements dans le cœur de Michel. Il répondit très ému Quand voulez-vous qu'elle parte? Demain, Michel, si cela est possible.

Me permettez-vous "de l'accompagner? demandale comte. En l'envoyant seule, je craindrais que le Prince le trouvât singulier.

Sans doute, répliqua Nadèje apaisée par l'obéissance de son esclave, mais vous reviendrez immédiatement. VI

Par un hasard qui s'était déjà présenté plusieurs fois, le soir de ce même jour le prince de Schomberg et Sylvanette se trouvèrent en tête-à-tête dans le salon où Nadèje et Michel avaient décidé dusort.de la petite comtesse..

Une partie de billard après le dînetë était un; des grands plaisirs de Nadèje^ En rentrant d'une promenade solitaire, Sylvanette avait reçu de son mari, très froidement, le conseil de se préparer à un voyage en France. Dans ce brusque départ elle devinait l'impérieuse main de la Princesse et elle subissait la pénible impression qu'on éprouve toujours à sentir qu'on n'est pas maître de sa volonté et de sa vie. » Le Prince, remarquant la tristesse de la jeune femme, s'en inquiétait. Il n'avait rien d'un viveur, ce brave Schombergsa nature à la fois rude, timide et sentimentale, gardait un culte à j'êtreféminin. Et celle-là, surtout, dont il avait connu le père si brillantvsi heureux, son cœur s'était gonflé en entendant l'histoire de Sylvanette. En la voyant si pauvre, il eût fait comme Michel, il l'eût épousée. -Qu'est-ce quevous avez, ce soir, petite comtesse? dit-il en se rapprochant d'elle, vous paraissez triste.

Elles'en défendit un moment. Puis, comme il arrivé toujours quand on a un chagrin vrai, la sympathie fit naître l'attendrissement. Elle éclata en larmes. Mon mari veut m'emmener en France s'écria-t-elle."

Pour voir votre frère ? 2

Oui, mais il m'y laissera., Il a dit que, pour son service près'de vous, il devait retourner bien vite.

Il reviendra vous chercher.

Elle ne répondit pas. Pouvait-elle dire au Prince ce qu'elle craignait ? Lui seul était bon pour elle et c'est envers lui seul qu'elle se'sentait coupable. Elle le regardait avec un mélange, de reconnaissance et de repentir sans lui répondre.

Et comme elle pleurait toujours, le pauvre Prince, ne sachant plus que faire, se mit à genoux devant elle, lui disant :̃̃– Voyons, ma petite'comtesse, ne vous désolez pas. puisque cevoyage vous afflige à ce point, ce que je ne comprendsguèred'ailleurs, je vais empêcher votre mari de partir. je suis son chef, un ordre de moi le fera rester.

Oh! merci merci, comme vous

êtes bon fit-elle.

Vous ne pleurerez plus 2

Oh non.

Le Prince, toujours à genoux, avait attiré la jolie tête de Sylvanette sur son épaule et lui tamponnait les yeux sans se rendre bien compte du peu de convenance de leur attitude.

La porte s'ouvrit, Nadèje parut sur le seuil.

Le Prince n'avait pas/eu le temps de se relever.

D'un geste brusque, Nadèje saisit le bras'dé Sylvanette et la forçant à se lever r

Etes-vous folle? dit-elle, votre mari me suit !j;

Je vous assure, Nadeje, je vous assure, répéta le Prince un peu confus, que e c'est la chose du monde la plus simple. Très simple! en effet, répliqua-t-elle, en riant rageusement. Vous deviez partir, Madame, je ne vous retiens pas 1 Madame Séménoff, dit le Prince, ne partira pas dans ces circonstances. Je n'admets pas qu'elle soit insultée sous mon toit, même par vous.

Le pas de Michel résonna dans la galerie. Nadèje s'élança au-devant de lui et lui dit très vite quelques paroles. Michel, pâle et les yeux enflammés, entra Mon général, dit-il,j'ai l'honneur de vous donner ma démission.

Michel, reprit le Prince, vous/vous croyez offensé, vous avez tort. l'explication est bien facile.

Vous aurez la bonté, mon général, de la donner à mes amis.

Il salua d'un air glacial. Veuillez me suivre, Madame, dit-il à Sylvanette. Lorsqu'ils furent seuls dans le cabinet de travail du comte Séménoff, Michel dit d'une voix altérée Ï

Vous vous êtes vengée. C'est de bonne guerre. A présent, je vous prierai de m'excuser si je ne vous. accompagne pas en France. Le Prince s'en chargera, je pense.

Oh [.Michel c'est assez de me faire souffrhvs'écriâ-t-elle, sans encore m'offenser Je suis innocente,.vous le savez bien J'avais raison ce matin; vous aimez tellement la Princesse que vous ne vous apercevez pas qu'elle me hait! l Est-ce la Princesse qui a jeté le Prince à vos pieds ? 1

Michel, il est inutile de m'offenser une seconde fois. Il vous plaît que je parte, je partirai. Je retournerai au couvent, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'ai accepté un marché indigne. j'en suis punie, je l'ai mérité. Adieu, vous n'entendrez jamais parler de moi. Vous pouvez divorcer. Dans un an, je serai religietfse. Souvenez-vous seulement que je n'ai jamais rien fait de mal et tâchez d'être heureux 1

En parlant à traversées sanglots, Sylvanette frémissait tout entière, rendue enfin à sa nature sensible et tendre, se livrant à cette première douleur avec une sincérité, une ardeur qui révélaient des trésors de passion.

Michel la regardait anxieux qu'étaitce que cette feminefes^ifférente d'ellemême Il l'avait vue enfant et même gamine, puis coquette, railleuse, presque cruelle, il la voyait attendrie et touchante. Etait-ce donc une comédie qu'elle jouait?

Cette âme à facettes de la, Française, il ne la comprenait pas, lui, resté un peu sauvage, mais ce qu'il comprenait, c'est que Sylvanette allait disparaître de sa vie, et que, dans une minute à peine,c'était fini.

Elle ouvrit la porte

Sylvanette cria-t-il, je vous demande pardon. Dans d'autres circonstances j'aurais été heureux, oui, le plus heureux des hommes d'être votre mari. Mais cela ne se peut pas. Vous-

même ne le voulez pas. il n'en faut

donc pas parler. Vous n'en resterez pas moins la comtesse Séménoff et vous vivrez selon votre rang. J'y veillerai. Adieu, Sylvanette, ne m'oubliez pas trop vite

Adieu 1 fit-elle avec effort.

Au moment de franchir la porte, elle tomba inanimée à ses pieds

Il se précipita vers elle, la releva. Il était très grand et elle fragile comme un enfant. Elle était glacée, sans souffle. Ne sachant comment la ranimer, il là porta dans sa chambre sur son'lit,' baignant ses tempes d'eau fraîche «t lui faisant respirer des sels. Eperdu, il là serrait contre lui. Tout à coup, il couvrit son visage, son cou, ses- vêtements de baisers fous

Sylvanette que je t'aime! répétat-il. Vis, aime-moi, pardonne-moi, je t'adore

Sous les lèvres brûlantes dc Michel, le visage se ranima, la jeune femme ouvrit les yeux

Oh fit-elle avec un mouvement effrayé en voyant le désordre où elle jse trouvait, je vous en supplie, Michel, laissez-nioi 1

N'es-tu pas ma femme, ma femme chérie? Si tu le permets, ma bien-aimée, nous partirons demain; tous les deux, pour ton beau pays, et nous ne reviendrons jamais

Elle lui jeta ses deux bras autour du cou, si enivrée de joie qu'à peine pouvait-elle parler Moi aussi, Michel, je t'aime. Mais à moi seule 1

Etincelle.

PALLAS ATHENE POÈME

(prix de poésie a l'académie française) 1887

Dans la séance publique d'avant-hier, jeudi, l'Académie française a distribué ses récomr penses annuelles.

«C'est à l'unanimité,adit M.CamiUe Doucet, qu'elle décerne le prix de quatre mille francs fondé par l'Etat à l'auteur de ces beaux vers, M. Emile Moreau, qui vient de se révéler ici comme poète, après avoir obtenu ailleurs, comme auteur dramatique, des succès qui l'avaient signalé à notre sympathique estime, dès son entrée dans la carrière. » Voici des fragments de ce beau poème. Pallas Athéné est la source même de la civilisation. Elle a purgé la Terre de la première barbarie; elle a réduit les Géants qui avaient tenté l'escalade de l'Olympe.

Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt. La terre inachevée est en proie à la nuit. L'éclair, l'astre d'argent qu'un astre d'orpoursuit, Sont des merveilles inconnues

Il monte on ne sait quelle étouffante vapeur Du lit obscur des mers, et l'angoisse et la peur Tombent du dôme obscur des nues,

La terre inachevée est en proie aux Géants. Sous les halliers touffus, dans les antres béants, Leurs pas creusent des fondriéres;

Les arbres ébranchés leur servent de bâtons; Parmi la brume opaque ils rôdent à tâtons, Etendant leurs mains meurtrières,

Dans le creux des ravins abrupts, sur les flancs [noirs.

Des volcans dont la cendre emplit les entonnoirs, Les Gorgones sont accroupies;

Le cloaque est le nid des Hydres les Gryphons, Mêlent leurs cris aigus au choc des flots profonds, Qu'effleure l'aile des Harpies.

Les Géant?, tourmentés par la faim, et n'ayant Pour festins que la chair de ce peuple effrayant Aiment les ténèbres hostiles;

L'ombre cache leur piège et combat avec eux Quand ils sont à l'affût dans les marais visqueui, Pleins du glissement des reptiles.

Immobiles guetteurs qu'avertissent les cris, Ils roulent, monstrueux, sur les monstres surpris, Etreignent et mordent leur proie i

Le marais, où frémit la forêt des roseaux, Entend lescrocsgrincer, entendcraquerlesos Que leur lourde mâchoire broie,

Egorgeurs sans remords, ils digèrent en paix.»' Mais voici qu'à travers les nuages épais, Le firmament lointain s'éclaire.

Cette clarté, c'est l'aube! Elle en a la douceur; Elle vient au gibier dénoncer le chasseur 1 Les Géants hurlent de colère

« Stellos.J Anas Andes IiGéreste Talémon Rois des monts que le feu ronge, rois du ltmoo, » Que vomit le fleuve sonore 1

» Vous avez reconnu l'inimitié des Dieux ? » Venez vous délivrer de ces rayons pleins d'yeux » Venez éteindre cette aurore 1

Ils vont, précipitant leurs pas démesurés Ils franchissent les lacs, les golfes azurés, Les, pics où la Chimère grimpe,

Et, de leurs larges, mains déracinant les rocs, Se font un escalier bâti d'énormes blocs Jusqu'à la hauteur de l'Olympe.

« Les Dieux sont imprudents au seuil de leur [palais,

»Regardez!nulneveille. Entrons! Ettuons-les! 1 » Et buvonsleursang dans leurs coupes! » Phœbé, déesse pâle, et Phœbus, dieu vermeil, » Une fois morts, tuons les chevaux du Soleil » Dent le matin dore les croupes 1

» Dispersons le troupeau des constellations! 1 »Allons! Et que la terre aveugle où nous passions, » Vouée à la nuit éternelle,

» Des astres disparus porte à jamais le deuil I » Allons! ». Comme ils parlaient, surgit, garPallas, exacte sentinelle. [dant le seuil, La déesse a l'éclat fulgurant de l'acier Comme la neige vierge au faite du glacier, Elle est de lumière vêtue;

Une flamme vivante habite ses yeux clairs, Et les Géants, que fouette uns gerbe d'éclajrs, Sentent leur audace abattue.

Ils s'avancent, baissant le front,les poings serrés; Mais ce jaillissement de rayons acérés ̃» Les déconcerte et les^accable

Ils ébranlent l'éther de leurs cris inouïs, S'élancent, et toujours se heurtent, éblouis, ̃ A cette lueur implacable

Car devant leur fureur, qui s'épuise en bondi lourds,

Pallastoujourssetait etresplendittoujours. Vaincus et pris à leur embûche,

Le chemin de la fuite est le seul chemin sûr; Ils courent vers la brèche ouverte dans l'azur Toussepressent.L'un deuxtrébuche. Il étend les deux mains; mais ses doigts pleins dî [nœuds

Glissent. et dans l'horreur du puits vertigineux II tombe. Un rayon suit sa chute

Pâles, ses compagnons hésitent. Mais comment Éviter la Guerrière aux yeux de diamant Qui dans le gouffre les culbute ?

Au bord de la nuée un instant suspendus, Ilsroulent, grappe énorme auxgestes éperdus, Qu'attend la gueule de l'abime.

Etla terre engloutit les êtres térlébreux. Or, tandis que les monts se referment sur eux, Un rayon court de cime en cime.

La contrée où les Dieux ont marqué leur séjour Palpite la première au sourire du jour Et, bienfaisante et'vengeresse,

Chassant le brouillard sombre et pestilentiel, La lueur de Pallas éparse sous le ciel Est l'aube où s'éveille la Grèce.

L'âge d'espoir succède â l'âge de détresse.

Qrr4ândis qu'en deçà du rapide Hellespont, Ce chant, auquel toujours un autre chant répond, Vadesmontspleinsde joieaux cieux pleins d'allé{S'resse» Au delà de la mer, et menaçant la Grecs, La presqu'île d'Asie a l'air d'un poing tendu. L'Asie impure gronde; elle a trop entendu Ces chants et ces conseils qui semblent un reproElle n'aime pas voir la liberté si proche.- [che; Du fond des temples noirs,repaires étouffants, Ôùdes bouches de flamme engouffrent des enfants. Où l'on entend mugir des torrents sous des trap[pes

Du fonddes lourds palais, où guerriers et satrapes Passent, épouvantés par deux rangs de bourreaux, Sous des plafonds dont les piliers sont des taureaux;

Du fond des grands jardins plantés sur les ter[rasses; ¡

Dufonddudésertfauve, où des tribusvoraces Disputent leur butin effroyable aux vautours Et dufond des cités, dont le mur,ceint de tours, Abrite les bouffons et les prostituées,

Un même cri de mort monte jusqu'aux nuées. Tels hurlaient les Géants quand le ciel s'éclaira. Et,d'Ecbatane à Tyr,et,de Suse à Gangra, Ledésirestlemême,âpre jusqu'au délire, De souffler ceflambeau, debriser cett lyre. Les monts ont échangé, dans l'ombre, des si[gnaux

Et, s'armant au passage à. tous lesarsenaux, Accourt l'essaim hideux des peuplades farouches, Plus nombreuses qu'autour d'uncadavrelesnioaSarmates tatoués, Massagétes velus, [ches. Nègres nommés de noms que l'homme ne sait plus, Etvenusdupaysdûbaumeetdela myrrhe Les Arabes campés aux plaines de Palmyre,