Reminder of your request:


Downloading format: : Text

View 1 to 1 on 2

Number of pages: 1

Full notice

Title : Le Temps

Publisher : (Paris)

Publication date : 1907-06-09

Contributor : Nefftzer, Auguste (1820-1876). Fondateur de la publication. Directeur de publication

Contributor : Hébrard, Adrien (1833-1914). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 137484

Description : 09 juin 1907

Description : 1907/06/09 (Numéro 16787s).

Description : Collection numérique : France-Japon

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k239019b

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34431794k

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

The text displayed may contain some errors. The text of this document has been generated automatically by an optical character recognition (OCR) program. The estimated recognition rate for this document is 83 %.
For more information on OCR


E UGENE SUE A ANNECY

Il y a trois ans, au moment du centenaire dè la naissance d'Eugène Süe, un comité s'est constitué pour édifier à Annecy une statue au romancier qui Vécut sur les bords du lac ses années d'exil. Ce monument, admirablement placé à l'entrée de la promenade du Pâquier, sera inauguré demain dimanche 9 juin, par un délégué du ministre de l'agriculture. Le statuaire annécien Marius Tissot a symbolisé l'œuvre du romancier dans l'une de, ses creati&BS les plus populaires, le Juif errant, qui poursuit sa mai che. forcenée, toujours guetté par l'œil mauvais de Rodin, le génie du mal. La note âpre et douloureuse qui se dégago de cette oeuvre très personnelle est corrigée par la vision charmante des deux fillettes Hose et Blanche, dont le souvenir donne au persécuté la force do lutter contre sa destinée. Les traits d'Eugène Süe sont fixés par un médaillon de bronze sur le soubassement.

Le monument mesure 6 m. 50 de haut. Il sera Inauguré juste cinquante ans après la mort d'Eugène Süe qui repose depuis 1857 dans le cimetière d'Annecy.

Voici, au sujet du séjour du romancier en Savoie, quelques renseignements inédits.

Eugène Süe, qui représentait Paris à l'Assemblée législative depuis près de deux ans, s'était proscrit volontairement.au coup d'Etat et réfugié en Savoie en janvier 1852, à Annecy, auprès de Victor Massé qu'il avait connu dans la capitale alors que ce dernier éditait les oeuvres de Rossini.

La Savoie dépendait alors du Piémont dont le gouvernement, sous l'inapulsion de Victor- Emmanuel 1er, préparant déjà l'unité italienne en s'appuyant sur les partis de gauche, était nettement anticlérical. L'intendant d'Annecy vit arriver d'abord avec quelque inquiétude lo romancier populaire qui imprimait alors ses Mystères du peuple. Il avait même fait arrêter à la frontière de Savoie les premières bonnes feuilles de cette publication, pour empêcher, disait-il, la diffusion « des idées antisociales du communisme et du socialisme ». Les raisons qu'il en donne dans une dépêche inédite au ministère de l'intérieur du 26 janvier 1851 sont topiques

L'esprit de cette publication m'a paru ir.fâme, écritil, car il tend à soulever le peuple contre l'ordre actuel de la société, contre les ministres de la religion de l'Etat. Le prêtre véritable, tel que le dépeint le romancier, est un être qui n'existe pas et ne peut exister. C'est un être idéal. C'est une image trompeuse .jetée, aux yeux du peuple pour exciter sa haine contra les prêtres hommes tels qu'ils peuvent exister. Il en est de même de la religion du Christ si hautement exaltée par Eugène Süe. L'auteur en fait une espèce de miragè, lequel ne peut que soulever des haines contre le catholicisme. Aucun homme sérieux en Savoie ne lit les mystères du peuple. Cet ouvrage, patronné dans cette division administrative par le parti socialiste, n'est presque lu que par les personnes de la classe ouvrière dans laquelle il jouit d'une grande réputation. Ce fait seul suffira pour vous en faire apprécier le danger.

Sans s'en douter, l'intendant d'Annecy plaidait la cause d'Eugène Süe. Le gouvernement piémontais avait expulsé les jésuites, supprimé le privilège du for ecclésiastique; il allait mettre sous séquestre les biens des ordres mendiants; l'œuvre du romancier populaire servait sa politique l'intendant d'Annecy- reçut de Turin l'ordre de laisser répandre les romans incriminés.

Dès son arrivée en Savoie, où il résida de janvier 1852 jusqu'à sa mort, survenue le 3 août 1857, le proscrit ne négligea rien pour se concilier la neutralité bienveillante du gouvernement piémontais. A peino installé dans sa maison de Vignères, à Annecy-le-Vieux, puis à la Tour, Eugène Süe écrivit Cornélia d'Alfi, roman qui n'avait d'autre intérêt que de lui permettre de décrire les beautés de son pays d'adoption en remerciant les autorités et les notabilités locales qui lui avaient facilité son séjour. M. d'Azeglio, président du conseil des ministres du roi de Sardaigne, « ce prince honnête homme auquel il devait la généreuse hospitalité dont il jouissait », arrive en tête de cette galerie où figuraient aussi, en moindre relief, l'intendant et le syndic d'Annecy, le commandant de la garde nationale, des ingénieurs, des agronomes, des industriels, des géologues, une dame « dans tout l'éclat do sa jeunesse et de sa beauté », voire même un humble curé, celui de SaintGermain-sur-Talloire », qu'il présentait à ses lecteurs comme un «véritable disciple du Christ». Süe eut bientôt toutes les sympathies de la population. Malgré l'excommunication fulminée contre le romancier, le curé d' Annecy-le-Vieux s'asseyait volontiers à sa table, ainsi que l'intendant d'Annecy. Le ministre de l'intérieur même, Rattazzi, vint aussi dans l'ermitage de la Tour et fit la connaissance de la princesse de Solms, qui devait plus tard porter son nom. Il aimait d'ailleurs à aller surprendre la jeune femme à Aix-les-Bains, dans cette villa isolée que, par une singulière intuition, il voyait toujours dévalisée, et qui devait en elïet non pour son amie, mais lors de l'arlàire Eugénie Fougère, être le théâtre d'un crime célèbre.

Savez-vous, écrivait-il à Mme de Solms, qu'une pensée, m'est venue, c'est que vous alliez habiter votre chalet seule avec votre femme de chambre et que l'on vous sait en possession de pierreries d'une valeur considérable. Ne feriez-vous pas bien de les déposer à la banque de Savoie à Chambéry et surtout de faire savoir qu'elles sont déposées là Cela épargnerait la tentation d'une tentative.

James Fazy, le chef du parti populaire genevois, ainsi que plusieurs proscrits français, les Barbes, les Flocon, les Arago se plurent dans la retraite d'Eugène Siio. Charras surtout, l'ancien ministre de 1818, qui venait prendre les eaux d'Aix, se trouvait souvent à ses côtés. Ce fut lui qui l'assista à sas derniers moments lorsque le romancier, frappé d'une hémiplégie dans la soirée du 1er août 1857, expira lo surlendemain.

Cette mort souleva une vive émotion dans le parti

FEUILLETON I>U <&XîUtUï DU 9 JUIN 1907

Causerie scientifique

LA NATURE ET LA .VIE

POUR LES TOUT PETJTS

La diarrhée infantile. Saison où elle est le plus meurtrière. Proportion des enfants qu'elle tue. A Lille, à l'étranger, à Paris, Comment on la combat. L'œuvre des Gouttes de lait. Abaissement de la mortalité, Un moyen adjuvant à employer. Le traitement marin et son emploi contre la diarrhée infantile. Les expériences faites à la Maternité. Quelques chillres.– La question du poids. –Le traitement marin réussit dans des' cas où tous les moyens ont échoué. –Avantage qu'offre le traitement marin en permettant d'alimenter et même de suralimenter les nourrissons. Quelques exemples. Un miracle. Un autre miracle. La question des doses à employer. Nécessité de répandre la méthode dans les villes où la mortalité infantile reste élevée.

Nous arrivons à l'époque de l'année où la mortalité infantile s'élève. Jusqu'en octobre-novembre elle restera haute. Dès qu'il a fait chaud huit ou dix jours, on voit monter la courbe. C'est fatal. La cause est bien connue; c'est le choléra infantile, encore nomme catarrhe gastro-intestinal, diarrhée aiguë, ou athrepsie des nourrissons. Les Anglais l'appellent « la maladie du biberon », qualitication pittoresque, mais en partie inexacte. D'un côté, l'athrepsie n'est pas spéciale aux enfants élevés au biberon; et d'autre part, le moins mauvais moyen de combattre le mal est le biberon, mais le biberon hygiénique tel que le donnent les Gouttes de lait. Le catarrhe gastro-intestinal des jeunes enfants sst très grave. M. A, Bonn montrait le mois dernier, dans la Revue d'hygiène, qu'à Lille, sur 100 décès, il y en a 28 d'enfants de moins d'un an, et sur ces 28 décès, plus do 14 sont. dus à l'athrepsie. Autrement dit, sur 100 enfants qui meurent avant un an, 50 succombent à l'athrepsie.

La mortalité des enfants do moins d'un an n'est pas également forte partout. A Saint-Pétersbourg, il en meurt le quart environ; en Allemagne, le cinquième (21 0/0); en Suisse, de 13 à 15 0/0, et en Norvège moins encore. A Paris, il en meurt plus de 2 000 par an; presque tous dans les quartiers où précisément ont été établis les dispensaires. Mais à Paris, eomme l'a montré Jacques Bertilkm dans son ex-

démocratique. L'intendant d'Annecy en référa aussitôt à Turin. Qu'allait faire Cavour, alors président du Gonseil?

On me mande que les rouges veulent faire une grande démonstration à l'occasion de l'enterrement d'Eugène Sue, télégraphia le premier ministre à l'intendant. Eloignez tous les réfugiés que vous aurez raison de croire vouloir prendre une part quelconque à cette démonstration. Je pense que vous avez assez de troupes.

A distance, le président du conseil s'exagérait les événements. Sans doute il y avait quelque émotion parmi les proscrits français, en Savoie et, Genève. Sans doute on signalait la présence de Mazzini comme possible. Mais les autorités locales n'avaient aucune appréhension.

Les réfugiés, qui sont ici très peu nombreux, mandait l'intendant à Cavour, implorent la faveur d'assister au cortège. Ils ont donné leur parole d'honneur de s'abstenir de tout discours. Il appartient au gouvernement qui a si généreusement accordé l'hospitalité à Eugène Sue de lui donner un dernier témoignage de sympathie. Je réponds que personne n'en abusera. En effet, les funérailles ne furent point troublées. En voici le compte rendu d'après la dépêche de l'intendant:

Au président du conseil des ministres,

Obsèques Eugète Sue terminées. Cortège immense. Tenaient cordons du p'oêle, entre autres M. Levet, syndic d'Annecy, M. de Fésigny, commandant de la garde nationale; toutes les notabilités de la ville suivaient, la Société philanthropique et beaucoup d'ouvriers. Un seul discours prononcé par J.-J. Rey, de Chambéry, très digne, très convenable. Population calme, recueillie réfugiés peu nombreux. M. Caillard présent (c'était le parent d'Eugène Süe) et Mme de Solms. Tout tranquille.

Annecy, le 9 août 1857.

Cette dépêche met à néant les accusations qu'on propagea à cette occasion.

DE PARIS A KHARTOUM

LE somD-~N'

(De notre envoyé spécial),

Chez Slatin pacha

Ce matin, à Omdurman, je m'étais arrêté longuement à la petite maison où Slatin resta des années le prisonnier et l'esclave du khalife. Des murs en torchis, un sol poussiéreux, et c'est tout. Cet après-midi, Slatin pacha m'a reçu dans la jolie villa Rowdy home (ce qui peut se traduire par « la maison tumultueuse »), qu'il habite au bord du Nil. Le jardin est égayé par les fleurs, une tonnelle de vignes du Dongola barre une petite allée ombragée, les oiseaux chantent dans les rosiers et les grands palmiers secouent leur panache sous la brise.

Le contraste est tel que je ne peux m'empêcher de poser à mon hôte la question « Songez-vous parfois au passé ? Je ne suis pas romantique et je n'ai pas le temps, me répond-il en riant. Depuis mon enfance j'ai pris la vie comme elle venait il faut avant tout être pratique et aller de l'avant. J'ai vu et vécu tant de choses, que je ne m'attarde pas aux souvenirs. Le passé est un enseignement pour l'avenir, c'est le principal. »

En sa qualité d'inspecteur général du Soudan et d'ami intime du sirdar, Slatin pacha, ou mieux pour lui donner tous ses titres El Lewa sir Ruddlph baron von Slatin pacha, est le mieux renseigné qui soit et sur les conditions du pays et sur les projets du gouvernement. Le sirdar m'avait donné déjà un certain nombre de renseignements. Je les ai contrôlés auprès de Slatin et j'ai obtenu quelques indications complémentaires « Vous me demandez do vous parler du Soudan, de son avenir et de son présent je pourrais vous renvoyer soit au rapport de lord Cromer de l'an dernier, soit à celui de cette année. Dans la partie rédigée sur mes notes, il n'y a rien qui diffère sensiblement d'une année à l'autre. Le Soudan n'est pas un pays à secousses brusques, où quelques mois suffisent à transformer la situation. » J'ai dit, l'an dernier, et je répète cette année, que tout est tranquille dans ce vaste territoire et qu'il n'y a pas à redouter des soulèvements comme autrefois.

Slatin pacha ne croit pas d'ailleurs au fanatisme musulman.

Le gouvernement du Soudan, m'a-t-il dit, est dans les meilleurs termes avec les autorités religieuses islamiques et ne rencontre de ce cûté aucune difficulté. Le régime anglais a fait sentir ses bienfaits et l'indigène comprend qu'en lui est la sécurité et la justice. Ce sentiment de sécurité a eu pour résultat de favoriser d'une part l'enrichissement et de l'autre la natalité. « L'homme nu dans la caravane ne redoute personne. » Ce proverbe arabe était vrai au temps du madhisme, où l'on était rançonné sans répit. L'indigène en avait perdu le goût de travailler. Depuis 1898, date de notre réoccupation du Soudan, il y a de nouveau pour lui quelque intérêt à gagner de l'argent, étant sûr de le conserver.

» Il. peut également songer à fonder un foyer. Combien de noirs que. je félicitais du nombre de leurs bébés m'ont répondu qu'autrefois ils n'avaient pas de goût pour une famille que le madhi décimerait 1

» Cette question de la natalité est un des problèmes décisifs de l'avenir du Soudan. Je suis pour ma part optimiste. La population augmente. Elle sera, il est vrai, encore longtemps insuffisante pour l'exploitation de toutes les richesses du Soudan et la question se posera, quand les immenses territoire du Ghezireh seront fécondés par l'irrigation, de chercher ailleurs en Egypte, aux In-

cellente étude sur la Fréquence des principales causes de décès à Paris, la mortalité infantile a beaucoup baissé depuis trente ans.

J'ai dit que le moyen le plus sûr de combattre cette mortalité ou plus exactement la part afférente à la diarrhée infantile consiste à fournir aux nourrissons des biberons aseptiques et du lait stérilisé. C'est le procédé qu'emploient les Gouttes de lait, et avec un grand succès. Au congiès de Fécamp, en 1905, le docteur Variot, dont on sait le zèle et l'activité dans cette besogne capitale, donnait quelques chiffres. Il montrait qu'à Liverpool la mortalité.par diarrhée infantile est de 89 pour 1,000 pour les enfants nourris aux Gouttes de lait, au lieu de 196. A la Goutte do lait de Belleville, la mortalité par diarrhée estivale est presque nulle.

A Saint-Pol-sur-Mer, au lieu de 269 morts pour 1,000 naissances, on n'en a plus que 151 depuis que fonctionne une Goutte de lait. Beaucoup d'autres exemples aussi encourageants pourraient être cités: les Gouttes do lait ont donc fait leurs preuves, et il faut souhaiter qu'elles se répandent de plus en plus dans notre pays où il y a trop de morts et pas assez de naissances.

Mais l'alimentation aseptique du nourrisson ne constitue pas le seul moyen dont on dispose pour combattre la diarrhée infantile. Il y a encore le traitement marin. Je parlais récemment de ce dernier Il propos de la tubercùloso j'y reviens aujourd'hui à propos de l'athrepsie, et j'y reviendrai dès qu'il y aura quelque chose d'important à signaler dans le développement de la méthode,

Voici deux ans et demi que le traitement marin est emp!oyé au pavillon des débiles, à la Maternité, dans le service du docteur Porak. Cette innovation a été la conséquence des expériences qu'ont faites dans ce service MM. O.Macé et Quinton. Auparavant, on se servait do sérum artificiel pour galvaniser ces malheureux « débiles » (ils pesaient à la naissance 1,303 grammes en moyenne et moins encore; deux livres et demie d'humanité une mère voit cela d'ici), mais les expériences démontrèrent l'incontestable supériorité de l'eau de mer isotonique, ou plasma de Quinton. La nouvelle méthode est donc employée chaque jour, malgré les conditions défavorables, sur des enfants do 1,300 grammes et moins, et qui, par surcroît, sont atteints de gastro-entérite ou de bioncho-pneumonie. On peut du reste exprimer de façon précise la valeur de l'eau do mer. Les recherches de Macé etQuinton (1) montrent en effet que si l'enfant sans trai(1) L'eau de mer en injections Isotoniques sous-cutanées, au pavtUon des débiles de la Maternité t0. Doin).

L'intendant général,

salino.

MAX BRUCHET.

des,en Chine même peut-être des travailleurs agricoles. Ce n'est d'ailleurs pas pour demain et cela ne m'inquiète pas. Quant aux ouvriers pour la construction des chemins de fer, rien n'est plus facile à trouver, l'expérience l'a prouvé.

» On vous a dit que l'Egyptien ne s'expatriait pas et qu'il serait en conséquence difficile de l'attirer au Soudan. Cela est exact, mais tient à des raisons qui pourront être surmontées. Le Soudan fut trop longtemps, sous les anciens khédives, considéré comme un exil pour les fonctionnaires et même pour des régiments entiers. On redoutait une villégiature à Khartoum 1 On nous envoie au contraire aujourd'hui tout ce qu'il y a de meilleur dans le corps des administrateurs égyptiens. Les soldes sont supérieures, la situation plus enviable. L'Egypte étant sur le chemin d'une crise de surpopulation, je ne doute pas que le Soudan n'en doive profiter. »

Telles sont les déclarations que Slatin a bien voulu me permettre de publier. Il m'a de plus présenté à ses favoris, deux jeunes frères, Willy et Billy, deux lionceaux qui sont venus nous tenir compagnie sous la véranda et se faire caresser avec la gentillesse de fox-terriers gros comme des terre-neuve.

Après les guerres madhistes, la mort de Gordon et la- reconquête du Soudan par lord Kitchener, Khartoum n'était plus qu'un amas de ruines. Il y a huit ans de cela seulement. Aujourd'hui des palais grandioses s'élèvent tout le long du Nil bleu. Les architectes et les maçons sont les premières personnes qui soient entrées dans la ville après l'armée victorieuse. Le principe suivi avait une double raison. D'une part en imposer aux populations vivant habituellement dans des huttes ou des maisonnettes en torchis, par la majesté des édifices. Le khalife avait à Omdurman une demeure à un étage qui faisait l'admiration des indigènes. Quel effet ne feraient pas quatre étages, des tours et des hautes terrasses ? Quelle preuve meilleure de la puissance quadruple du nouvel occupant ? Ce souci de prestige est une idée sage. D'autre part le gouvernement anglais s'est dit, connaissant ses nationaux, qu'il ne pouvait appeler à Khartoum des fonctionnaires susceptibles d'y demeurer et d'y faire oeuvre utile qu'en leur offrant tout le confort auquel ils étaient habitués dans la mère patrie. Un explorateur ou un fonction- naire colonial français s'accommode de tout, dîne sur une caisse à la lueur d'une bougie fichée dans une bouteille vide un Anglais ne se sent à l'aise qu'en smocking devant une nappe blanche et de l'argenterie et dépérirait s'il n'avait pas post cœnam un rocking-chair et l'indispensable whisky and soda.

On a tenu compte à Khartoum de ces desiderata impérieux. Sur les cinq kilomètres du bord de l'eau s'élèvent de délicieuses villas avec les vérandas circulaires à la mode indienne qui permettent do fuir le soleil à toute heure du jour. Chaque fonctionnaire a la sienne, le gouvernement ayant accaparé toute la rive, la plus jolie partie de Khartoum, dans ce but.

Quelque innovation doit-elle être faite ? Quelque amélioration des services municipaux est-elle projetée ? Messieurs les fonctionnaires sont les premiers et souvent les seuls servis. Cela est excellent dans un sens on retient ainsi au Soudan des hommes utiles que l'inconfort aurait à la longue chassés.

Mais toute médaille a son revers. Le contraste entre le bord de l'eau et l'intérieur de la ville a quelque chose de choquant. Quelqu'un a dit de Khartoum que cette ville lui faisait souvenir des cartonnages que Potemkine offrait aux yeux émerveillés de la grande Catherine dans sa traversée des steppes désolés. Il y a quelque vérité dans cette comparaison. Pour le touriste qui demeure dans le quartier riverain et qui pendant les trois jours classiques (le train de luxe arrive le jeudi et repart le lundi) ne pousse pas ses investigations au delà de la poste et du marché, Khartoum est une capitale pourvue du dernier confort, création ma* gique de l'ingéniosité anglaise et preuve de la prodigieuse richesse du Soudan. En fait, quand-on a franchi les cent mètres de profondeur des jardins qui entourent les villas des fonctionnaires, dépassé les cent autres mètres des blocs 1 et 2 où se trouvent les administrations et les maisons de commerce, on débouche dans une ville indigène malpropre et pauvre, une sorte d'immense village nègre peu différent de ceux du Haut-Oubanghi et du Sénégal. En huit ans on a fait énormément pour les fonctionnaires et presque rien pour les indigènes.

Il ne faut donc rien exagérer et dire que le Soudan est passé dès maintenant de la phase créatrice à la phase productrice et définitive. On 'a a peint et mis en place les décors, mais la pièce n'est pas achevée d'écrire, les répétitions ne sont pas commencées et la première est encore loin- taine.

Les efforts ont cependant été remarquables et sur cette solide ossature administrative déjà existante, il est certain que l'on bâtira un édifice économique et social très important. Mais au risque de répéter ce que m'ont dit et lord Cromer et sir Reginald Wingate et Slatin pacha, il faut connaître la situation actuelle pour comprendre la raison d'une lenteur fatale dans ce développement. En premier lieu le Soudan n'a pas une population adéquate à ses besoins. Le rapport de cette année n'ose pas aller jusqu'à 2 millions et sir Reginald Wingate m'a dit « Nous n'aurons des travailleurs agricoles nombreux que dans une quinzaine d'années. » Le sirdar et Slatin pacha m'ont assuré que les naissances étaient en progression marquée. Mais d'autres personnes fort renseignées m'ont dit « Cette progression n'e,st pas aussi forte qu'on le désirerait. Etant donné les distances considérables qui séparent actuellement les villages depuis que les guerres madhistes ont tout décimé, les mariages consanguins sont trop

Khartoum, avril.

tement hypodermique augmente de 1 gr. 6i par jour, l'enfant traité au sérum artificiel augmente de 5 gr. 32, et l'enfant traité à l'eau de mer, de 9 gr. 7. Or, il n'est pas besoin d'être mère pour savoir que dans l'appréciation de l'état et des tendances d'un nourrisson, le poids est l'élément essentiel. On juge la santé de l'enfant d'après la marche du poids, comme l'agriculteur estime la valeur d'une terre d'après le poids de là récolte, comme Raulin, dans sesmémorables expériences sur VAspergillus, évaluait l'importance des différents éléments de la solution nutritive d'après les variations de poids do larécolte, selon que tel. élément était ajouté ou retranché. La balance est, en pédiatrie, ce que sont le baromètre et le thermomètre en météorologie.

La supériorité de l'eau do mer sur le sérum artificiel ne ressort pas seulement des chiffres précédents, elle est encore établie par ce fait qu'en maintes circonstances où l'on a vainement essayé de toutes les méthodes, seul le traitement marin a pu vaincre le mal. Le traitement marin réussit souvent là où toutes les autres méthodes ont échoué.

J'emprunte un cas très typique â. MM. Potocki et Quinton (Gazette des hôpitaux). Il s'agit d'un enfant né à terme 4 k. 300. Il naît' avec de la jaunisse, et bien qu'il soit nourri au sein, il perd régulièrement du poids. On essaye de tout: bouillon de légumes, diète hydrique, lavage d'intestin, nourrice, lavage d'estomac, lait d'ânesso, injection de sérum artificiel, eaux diverses. Tout cela pour rien. Au 37° jour, le poids est de 3 kilos 535. L'état est si grave qu'à tout hasard et sans espoir on essaye du traitement marin. Dès le lendemain, l'enfant, qui ne criait plus, se fait entendre. Une brusque amélioration se produit il prend le sein avec force et sur 7 tétées il en garde 6, alors que le 36° jour, sur 360 grammes de lait ingéré, il en rendait 200. Nouvelle injection. Cette fois, l'enfant tette avidement et la jaunisse se dissipe. On continue à piquer, et dès le 48° jour, après 10 jours de traitement marin, il se met à prendre du poids. Au 65° jour, il gagne 23 gr. 7 quotidiennement au 100°, il en gagne 50, et 60 au 135e. Il est hors d'affaire. Bien mieux au 135° jour, il devrait peser 6 kilos; or, il pèse 6 k. 750. Le traitement marin a donc annulé le désastre initial. Ce qui fait la force de la médication marine, et j'ai hâte de le dire pour répondre à la question qui se pose dans l'esprit du lecteur, c'est ceci. Le traitement classiquedela diarrhée infantile est la diète hydrique on ne donne à l'enfant que de l'eau.0r,de l'eau, cela ne nourrit pas. Et l'enfant qui n'est pas nourri perd vite son poids et ses forces il n'a presque pas de réserves et dépense beaucoup. Le traitement hydrique. gui peutle £auv_ex. oient le perdre

fréquents et les populations soudanaises obéissent à cette grande loi de nature qui frappe de stérilité relative les unions de ce genre. Beaucoup de' familles soudanaises n'ont qu'un seul enfant, alors qu'une moyenne de trois est partout jugée nécessaire à l'accroissement d'une race. » Si l'avenir du Soudan est basé sur l'exploitation agricole de ses vastes territoires, cet avenir est lointain, car il ne faut pas oublier 1° que l'Egyptien ne s'expatrie pas et que malgré la surpopulation prochaine de l'Egypte, il y aura de grandes difficultés à attirer ses habitants au Soudan que le climat est exceptionnellement, chaud, ce qui interdit de songer à acclimater des travailleurs "européens 3° que l'immigration indienne ou chinoise est un problème très difficile.

Slatin pacha m'en a parlé sans conviction, avec ce souriant fatalisme qui fait le fond de sa nature. Pour lui, il suffirait de construire .chemins dé fer et canaux. On verrait après. C'est une philosophie économique à laquelle je ne suis pas hostile. Rien ne dit en effet qu'étant donné les difficultés de vie de certains peuples, le jour où le Soudan ouvrira ses portes sur des terres productives, on ne verra pas affluer des clients inattendus, laborieux, pouvant supporter le climat et nombreux. La lutte pour la vie opère bien des miracles.

Mais en tout état de cause il faut d'abord préparer cette terre avant d'y attirer quelqu'un. Quels sont les plans exacts du gouvernement ? Le nouveau rapport de lord Cromer confirme ce que m'avait dit le sirdar, il y a un mois. « Le développement de communications commerciales en dehors de la voie fluviale ne pourra être fait qu'avec du temps et de l'argent », disait le sirdar, et lord Cromer ajoute « Ce qu'il faut avant tout, c'est l'amélioration des voies de communication. Une fois qu'elles auront été améliorées, on procédera à des travaux d'irrigation. Pour le moment, l'entreprise en grand de semblables travaux serait prématurée. Indépendamment du fait qu'en la plupart des lieux les habitants sont en trop petit nombre pour en tirer parti, les difficultés de construction, sans l'aide de voies ferrées, seraient, dans la plupart des cas, insurmontables. La première mesure désormais consiste dans la pénétration de la région connue sous le nom de Ghezireh, c'est-à-dire le triangle entre le Nil blanc et le Nil bleu qui a sa pointe à Khartoum. Dans ce but une avance de 250.000 livres égyptiennes (environ 6.300.000 francs) a été faite au gouvernement du Soudan pour la construction d'un pont sur le Nil bleu joignant Khartoum à Halfaya (Khartoum nord, point d'aboutissement du chemin de fer qui vient de Ouadi-Halfa). Dès que ce travail préliminaire et indispensable sera accompli, on procèdera à la construction d'une ligne ferrée vers le centre du Ghezireh, avec des branches sur le Nil bleu et le Nil blanc. » Je suis en mesure d'ajouter quelques précisions importantes à ces renseignements généraux de lord Cromer. Le pont qui doit relier Khartoum à Halfaya sera livré à la circulation provisoire des trains en janvier 1909 et sera complètement achevé en janvier 1910. Les travaux de construction du chemin de fer du Ghezireh commenceront, suivant le projet du gouvernement, dès 1909, alors que le matériel roulant pourra être transbordé par le pont. La poso des rails se fera comme par la voie Atbara-Port-Soudan assez rapidement. La contrée est en effet plate et l'on peut y avancer à raison de 400 kilomètres de rail par an. Les travailleurs indigènes sont rompus à ce métier et Slatin pacha m'a dit que leur recrutement était ce qu'il y avait de plus facile. On peut donc en un an atteindre la région qui se trouve entre Sennar et Roseires à la frontière d'Abyssinie.

̃ C'est entre ces deux points que sir William Garstin projette d'établir un barrage sur le Nil bleu qui déverserait ses eaux dans un canal d'irrigation traversant le Ghezireh. Le coût total du projet se montera à environ 80 millions de francs et demandera quatre années. En mettant donc les choses au mieux, en admettant que les assises du pont du Nil résistent la première crue, que l'arrivée des pièces métalliques du pont ne soit pas retardée par une nouvelle interruption de communication sur la voie de Port-Soudan, que. la pose des rails avance dans le Ghezireh avec la rapidité prévue, qu'il n'arrive pas aux travaux de construction du barrage ce qui vient d'arriver à ceux établis sur le Cach, près de Kassala, qui ont été enlevés par la crue, et que l'on trouve pour creuser le canal d'irrigation aussi facilement des terrassiers que pour le chemin de fer, c'est vers 1915 'que, pour la première fois, le Ghezireh bénéficiera de l'eau fécondante du Nil bleu. C'est donc dans les anùées qui suivront cette date que le problème de la culture se posera.

Or, il faut remarquer que lord Cromer ne dit pas sur quel budget il trouvera les 80 millions nécessaires à la construction du barrage. Sir William Garstin prétend que les sommes dépensées rapporteront 8 0/0, du fait de la plus-value foncière et de là taxe d'irrigation. La caisse de la dette sera-t-elle disposée à engager les cinquante derniers millions de son fonds de réserve qui garantissent le payement du coupon en cas de cataclysme dans le recouvrement de l'impôt en Egypte ? Etait-il dans les intentions de lord Cromer de demander ces cinquante millions en 1912 quand aura lieu la conversion de la dette ? Déjà par un artifice assez audacieux on a obtenu 75 millions de l'Egypte, afin de construire le chemin de fer de Port-Soudan, manifestement destiné à ruiner tout transit de l'Egypte à destination ou venant du Soudan. Comment renouveler cet exploit ? Lord Cromer connaissait si bien le défaut de la cuirasse qu'il se félicite, cette année, de voir la diminution de la surface plantée de coton (21.788 feddans au lieu de 23.898 en 1905) et l'augmentation de la culture de blé (25.075 au lieu de 22.075). Le coton est la richesse de l'Egypte. Pourquoi les capitaux

aussi et le réduire à la débilité. La. vertu du traitement marin consiste donc en ce que le débile qui y est soumis n'a ni à se priver de nourriture, ni même à changer d'alimentation. On n'a pas à modifier sensiblement son régime celui-ci subsiste et peut subsister même s'il est médiocre. L'eau de mer se charge de tout. Elle revitalise l'organisme et le met en état d'utiliser les aliments qu'on continue à lui donner.

Ceci est de grand prix.

La possibilité de renoncer à la diète hydrique et de continuer une alimentation médiocre, celle-là même qui a causé le mal, du moment où l'on a institué le traitement marin, ressort de nombreuses observations. »

Celles-ci montrent même quelque chose de plus la possibilité de suralimenter l'enfant.

Il semble bien que le traitement marin régularise et stimule les fonctions digestives. Voici par exemplo un enfant, B. qui depuis plus d'un mois n'accepte pas plus do trois biberons par jour. Après la première piqûre, il en prend 5; après la 2e, 7. Il reprend des forces à vue d'œil.

Dans la plupart des observations, le fait de la suralimentation est évident. Et ce n'est pas la moindre des curiosités de la méthode nouvelle que cette substitution du gavage, pour ainsi dire, à la diète, et la possibilité de l'opérer avec tout avantage pour l'enfant.

Autrefois hier encore le précepte était Changez d'alimentation, et pour commencer, supprimez-la temporairement. Aujourd'hui Inutile de changer. et donnez-en plus. Et cela réussit. Le cas du jeune K. entre beaucoup d'autres le démontre. Mis en nourrice, il prend la diarrhée 25 ou 30 selles par jour, depuis trois semaines, au moment où il arrive au dispensaire. De lui-même, il s'est mis à la diète il n'accepte que deux ou trois biberons par jour.

On le pique, et en même temps on lui donne des biberons plus nombreux et plus riches en lait. Le lendemain de l'injection il en accepte huit. Et les vomissements cessent le même jour. Après quelques piqûres, la mine est transformée, et le régime des biberons continue. La faim est dévorante plus trace de diarrhée. Normalement, le nourrisson doit prendre chaque jour en lait le huitième du poids do son corps; avec le traitement marin, au lieu d'être mis à la diète hydrique, il absorbe un sixième, un Cinquième, et même un quart de ce poids. Un vrai gavage.

Ils en ont d'ailleurs un terrible besoin, ces pauvres êtres, avec leur faciès de singe malade, les extrémiMe bleues, les cuisses vides: des squelettes habillés

égyptiens contribueraient-ils au développement du Ghezireh, si l'on devait y planter également du coton qui, d'après les expertises que j'ai sous les yeux, est d'une qualité remarquable ?

Le budget du Soudan est incapable de faire face lui-même à quelque dépense que ce soit. Il est en déficit et le Soudan doit plus de 100 millions à l'Egypte. Lord Cromer espère, à partir de 1908, le payement d'un intérêt de 3 0/0 sur une partie de cette dette. Où trouvera-t-on les 80 millions de capital nouveau nécessaire .au barrage, sans compter les quelque quarante millions que coûtera le chemin de fer? Lord Cromer disait en "l952~qïïë le capital à dépenser pour les travaux publics du Soudan ne saurait être demandé au contribuable anglais, qu'il ne pouvait être obtenu par l'émission d'emprunts garantis par le seul gouvernement soudanais et qu'il ne saurait être question de le trouver dans des taxes nouvelles en Egypte. On sent donc que le problème de la mise en" valeur du Soudan est complexe, car même si les fonds nécessaires étaient disponibles (et l'on voit qu'il y aura quelques difficultés à les trouver), il y a un minimum de huit années à attendre pour la seule préparation de la matière première, d'une quinzaine d'années pour une main-d'œuvre indigène encore problématique et d'un nombre inconnu d'années encore supérieur aux deux autres chiffres donnés pour que la population ait réellement bénéficié d'une civilisation que les administrateurs anglais s'efforcent, avec un zèle remarquable, de leur infuser.

J'arrêterai ici ces premières notes touchant les généralités de la question soudanaise. Il y a heureusement autre chose à dire du Soudan angloégyptien, des observations plus optimistes à formuler en d'autres matières. Mais ne vaut-il pas mieux manger le pain noir en commençant ? RENÉ PUAUX.

LE PÈRE DE MME ANGOT

Pimpante, accorte et gaillarde, La Fille de Mme Angot nous égayé encore après trente-cinq ans. Elle nous' demeure familière, grâce aux joyeux couplets de M. Charles Lecoq, dont on va bientôt célébrer le jubilé et qui survit seul, dans sa robuste vieillesse, à ses trois collaborateurs Clairville, Koning et Siraudin. Spirituelle Clairette 1 Les Parisiens ne perdront pas le souvenir de sa verve mousseuse jaillie aux jours de deuil et qui réveilla sur nos boulevards les échos d'un rire depuis longtemps endormi.

Mais celui que nous avons complètement oublié, c'est le père de Mme Angot, et rien n'est plus injuste, car il mérite bien un médaillon, le créateur de ce type populaire imaginé à l'époque lointaine où Barras était roi et où Lange était reine, comme vous savez. Nul ne fut plus picaresque que ce bohème, singulier, irrégulier, aventurier, tour à tour soldat, comédien, écrivain, révolutionnaire, agent officiel du gouvernement, conspirateur, d'esprit brillant, d'âme naïve, assez ferme pour tenir tête aux plus fortes volontés, même à Robespierre, môme à Napoléon, et cela sans être lui-même toujours héroïque, au demeurant le meilleur fils du monde. Voici un résumé do son histoire. Elle est fondée en majeure partie sur des documents puisés aux archives et .inédits (1).

Il est connu sous le nom de Demaillot ou Desmaillot, mais il s'appelait véritablement AntoineFrançois Eve, et naquit en Franche-Comté, à Dôle, le 21 mai 1747. Quand il eut dix-huit ans, son père, avocat au bailliage, l'envoya à Besançon, pour étudier le droit. Mais la chicane n'était pas son fait et bientôt, soit qu'il se crût- une vocation de soldat, soit qu'il fût séduit par l'éclat de l'uniforme, soit qu'il eût à expier quelque folie, il prit du service. Sur les pages d'un gros registre rébarbatif enfoui aux archives du ministère de la guerre, nous lisons que le jeune Eve s'engagea dans le régiment de Guyenne-infanterie, alors en garnison à Besançon, et en même temps nous trouvons son signalement, précis mais sec. Il était d'une taille au-dessus de la moyenne, cinq pieds quatre pouces. Il avait les cheveux et les sourcils châtain blond, les yeux bruns, le visage plein et marqué de la petite vérole. En somme cette ébauche fournit un cadre assez élastique pour que notre imagination y dessine à son gré une silhouette belle ou laide, douce ou rude, élégante ou rustique, et une telle latitude est l'avantage des indications de ce genre.

Eve n'acheva pas son temps au régiment. Une tradition veut qu'il ait déserté. Cependant le gros livre rébarbatif dont j'ai parlé est muet sur ce point. Dans une colonne spéciale de ce matricule, nous voyons qu'il y a trois manières de sortir du régiment la fin de l'engagement, la mort do l'engagé ou sa désertion, et à la vérité cette dernière issue est très fréquentée. Or, pour Eve, aucune de ces portes de sortie ne se trouve spécifiée. En regard de son nom on Ht seulement qu'il fut sergent et l'on voit ces mots inusités ancien congé, qui ne sont nullement explicites. .Nous retrouvons notre homme en Hollande. A partir do ce moment, c'est un autre homme. Il change de nom et d'état. Adieu Eve et vive Demaillot 1 Mais encore, sans argent, sans métier, que faire pour vivre ? Il gagne la grande ville, la ville do ressources, Amsterdam, où nos compatriotes ne sont pas rares à cette époque. On y joue la comédie en notre langue. U cherche, il furette, et, grâce à son entregent, il se faufile dans les coulisses du Théâtre-Français. Le voilà sur les planches. L'ancien sergent est acteur, tant et si bien qu'il arrive à être premier sujet. Cette profession de comédien, libre, joyeuse, insouciante, le retint pendant sept ans. Non seulement il en vé-

(1) Un jeune archiviste paléographe, M. François Bruel, a bien voulu copier pour moi les pièces déposées aux Archives nationales.

d'une peau trop large. Comment peuvent-ils revenir de si loin ?

Car il en est qui vivent et pourtant se sont avancés très loin dans la sombre vallée. Ils avaient envie de vivre, sans doute. Laisscz^moi vous narrer un miracle un vrai. J'abrège il ne s'agit pas de faire de la littérature autour de tels faits, ils n'en ont aucun besoin.

Fi!1e, née le 15 octobre 1905; poids faible, 2 k. 230. Elevée au lait stérilisé, elle pèse 6 kilos à 9 mois. En ri juillet 1906 juillet, détestable saison changement de lait. Aussitôt survient la diarrhée infantile. On traite par tous les procédés bouillon de légumes, diète hydrique, bains chauds, lavages intestinaux, etc. Rien n'y fait. En septembre, pesant 3 kit. 990 à onze 7nois, au lieu de 9 kilos, elle est apportée au dispensaire. Elle est en cachexie absolue tête de «petit vieux JI ou de singe, chairs flasques, peau vide. Malgré l'enveloppement dans l'ouate, la température varie de 33"S à 34°3. Pas de cris, pas de mouvements les forces ne le permettent pas. Cela n'est pas encore la mort, mais ce n'est plus la vie. Quand même car on ne risque rien on essaye .de l'eau de mer. Dès la troisième piqûre, l'intestin est normal. En neuf jours la température remonte, atteignant parfois 37°. Le poids augmente. En deux mots, t'entant est sauvée. Elle était ces jours derniers au dispensaire pour se faire voir belle, vive, commençant à parler et à marcher, ayant 15 dents. Sans doute elle ne pèse que 7 k. 530, poids d'un enfant de 8 mois, alors qu'elle a 16 mois. Rattraperat-elle ? En tout cas elle vit la mère n'en demande pas plus.

M. Lalesque a raconté ces jours derniers, dans le Journal de médecine de Bordeaux, une résurrection non moins frappante, dans un cas où le traitement marin a été employé à la dernière extrémité, et sans espoir. Mais on ne peut tout relater.

Quand même, voici un fait qui ne peut être passé sous silence.

Il s'est produit dans une localité des environs de Pans. Du 2-1 au 27 juillet 1906, 20 nouveau-nés meurent de la diarrhée verte. Aux alentours, aussi, une véritable épidémie de choléra infantile.

Dans la localité, il y a une pouponnière modèle, avec 18 enfants de moins d'un an. Le 2-i juillet, 4 enfants sont pris et meurent en quelques heures. Onze autres tombent malades aussi en une seuie nuit chacun a perdu de 300 à 700 grammes de poids. On fait venir en hâte un médecin d'enfants de Paris, qui ordonne le traitement marin pour huit des en- fants les trois autres sont trop malades pour qu'on J tente quelque chose; ils sont à la fin. L'un d'eux est J même noir il n'y a rien à faire.

eut, non seulement il s'en amusa, mais encore il put sans effort s'initier aux menus secrets de l'art dramatique bagage précieux à qui veut écrire pour la scène. Lorsque, soit nostalgie, soit ambition, il vint à Paris, sa bourse ne pesait sans doute pas bien lourd, mais ses trente ans étaient déjà riches d'une expérience professionnelle. Bientôt il se glissa dans le-monde des théâtres, non plus comme acteur cette fois, mais comme auteur. La première pièce à laquelle le nom de Demaillot fut attaché était une tragédie-opéra intitulée Sudmer. On voit qu'il ne craignait pas le genre, sévère. Elle lui avait été inspirée par un inèident la guerre d'Amérique T aventure, alors fameuse, du général anglais Asgill, condamné à mort comme otage, puis sauvé sur les instances de sa mère et grâce à l'intervention de Marie- Antoinette. L'œuvre fût reçue officiellement, mais la même donnée avait tenté d'autres auteurs plus adroits ou plus heureux que lui, et sa pièce, arrêtée par la concurrence, ne put venir jusqu'à la rampe. Demaillot eût plus de chance dans le genre léger. On cite de lui une Célestine, opéra comique en trois actes, et surtout la Fille -Garçon, dont Saint-Georges écrivit la musique et qui fut jouée avec succès au Théâtre Italien.

La carrière de Demaillot semblait donc se dessiner facile et calme. Mais tout à l'heure qui est-ce qui allait pouvoir rester calme ? La Révolution surgissait, la grande tentatrice aux chemins séduisants. Comment ne pas s'y risquer avec tant d'autres ? Où irait-cn ? A la gloire, au bonheur sans doute 1 Hélas, on ne voit pas, tout à l'extrémité de la route, les déboires, les deuils, les ,pires catastrophes. D'imagination ardente, Demaillot adopta les idées nouvelles. Actif, entreprenant, brillant causeur, il se répandit dans les cafés comme on faisait alors, parla, discuta, sans toutefois oublier sa profession d'auteur. La politique, maîtresse de toutes choses, envahissait aussi la scène, En 1793, il fit jouer sur le théâtre de la République une pièce dont le titre, le Congrès des Rois, indique assez qu'elle répondait aux préoccupa-, tions du moment.

Mais des discours dans les réunions, des allusions sur la scène, ce n'était encore qu'un petit bout du doigt donné à la politique. Ambitieux, il voulait s'y jeter tout entier et, grâce à ses relations, il y parvint. La première manifestation que nous ayons de lui en qualité d'homme d'Etat, est fort comique et aurait été, pour tout esprit tant soit peu superstitieux, un présage funeste. Suivons un matin de floréal, en pleine Terreur, la route d'Orléans. Peu avant d'arriver à la ville, nous rencontrons une voiture à quatre roues, venant de Paris, qui file grand train, car les voyageurs qu'elle conduit sont pressés. Sans doute leur importance est grande, car partout on leur fait place et les relais sont toujours prêts pour ,eux. Mais le chemin n'est pas bon, ou' le postillon est maladroit. Soudain une jante heurte quelque caillou, la voiture bascule., tombe sur le côté, renversant dans le fossé ceux qu'elle abrite. Avant qu'on ait pu la relever, une tête effarée surgit à travers les vitres brisées de la portière, puis un buste, puis un corps tout entier qui se liisse péniblement c'est celui d'un homme entre deux âges, fatigué, geignant, taché de sang, car une de ses mains a été blessée par les éclats de verre.ct nous sommes tout surpris de reconnaître Demaillot, accompagné de son secrétaire.

Que fait en cet équipage l'aimable auteur de La Fille-Garçon ? Il fait son apprentissage d'homme politique. Présenté à Saint-Just par un ardent montagnard, son compatriote le conventionnel Prost, du Jura, il a été mis en relation avec Robespierre, qui lui a confié une mission au nom des comités de salut public et de sûreté générale. La question pour lui est de débrouiller une grave affaire qui divise toute la ville d'Orléans et menace de l'ensanglanter. Donc le commissaire, rétabli, arrive, travaille, procède à son enquôte, éclaircit les choses et s'empresse d'expédier rapport sur rapport dans un style qui d'ailleurs n'a rien d'officiel. L'esprit do la population est bon, remarque-t-il, mais elle est fort ignorante. L'esprit des sociétés populairos est pur, mais partout on rencontre beaucoup d'intrigues et l'égoïsmo mercantile est très développé. Remarquer ce mot d'égoïsme qui le hante et qui révolte sa plume honnête. Il se plaindra souvent de voir les hommes cuirassés de ce vice et il en semblera étonné comme d'une nouveauté singulière. Pauvre âme candide 1 Les luttes de la vie littéraire ne lui avaient rien appris sur le cœur humain qui réservait encore des surprises à ce grand enfant de quarante-sept ans.

Les troubles d'Orléans avaient été causés par la motion d'un énergumène, un certain Morel ou Morène, commissaire du commerce et des subsistances, qui, voulant écraser le monstre dans l'œuf, ne demandait pas moins que la mort du petit Capet, l'enfant royal enfermé au Temple. Demaillot fUt indigné. « La sottise, l'égarement l'exaltation, dit-il, appuyèrent cette atroce proposition qui réunit deux mille signatures. » Une considération le console un peu dans son chagrin, c'est que les sections qui ont le moins donné leur adhésion sont celles où il y a.le plus de pauvres sansculottes. Au contraire Morène avait le concours des raffineurs de sucre, en général ennemis de la Révolution.

Les querelles avaient amené la constitution de deux comités, naturellement opposés, celui de la municipalité et celui dit des douze, et ces deux comités, excités l'un contre l'autre par des appétits de vengeance particulière, « devaient finir par s'incarcérer réciproquement ». Rien n'en resterait plus. Ce serait comme la drolatique histoire, bien connue, de ces deux serpents enfermés ensemblo, dont chacun s'efforçait de dévorer son camarade en commençant par lui avaler la queue à la longue toute trace des antagonistes aurait dis-

On pique les huit enfants, qui se rétablissent rapidement. Mais on est très surpris de voir que les trois abandonnés ressuscitent littéralement, eux aussi. Que s'est-il passé? Tout simplement ceci la directrice de la pouponnière a pris sur elle de les injecter aussitôt après la consultation, sans 'espoir d'ailleurs, mais par acquit de conscience, parco qu'on a le devoir envers les autres, tant que la vie persiste, de tâcher de la prolonger; devoir absolu, auquel on obéit quand même on a la conviction que cela ne servira de rien, ou que cela ne fera que prolonger la souffrance. Les trois abandonnés furent donc piqués, et tous trois furent sauvés. On ne les appelle plus que les « rescapés ».

Notez que dans ce cas comme dans les autres, rien ne fut changé à l'alimentation.

Un point noter en terminant. C'est que de tels miracles ne peuvent être obtenus qu'à la condition d'injecter des doses relativement élevées de plasma de Quinton. Le nouveau-né pesant de 3 à 5 kilos doit recevoir tous les deux jours 30 centimètres d'eau isotonique (30 centimètres cubes chaque fois). Dans les cas graves, si l'on ne voit pas d'amélio-» ration se produire à la deuxième piqûre, il faut doubler, tripler et même quadrupler la dose. Ceci soit dit pour les médecins qui ne sont pas encore au courant de la méthode. On m'a parlé l'autre jour d'un d'eux qui croyait faire de la thérapeutique marine en injectant un centimètre cube. Autant ne rien faire. Il faut qu'on sache que les fortes doses sont nécessaires quand les doses faibles restent inactives.

Aucun état de faiblesse ne contre-indique celles-ci, ?.u contraire. Plus lo cas est désespéré, plus le traitement doit être vigoureux. Celui-ci ne peut fairu aucun mal.

J'ai déjà indiqué les dispensaires, à Paris, où se fait le traitement marin. Mais je signale à nouveau celui do Montparnasse (4, rue de l'Arrivée) parco qu'il est exclusivement consacré au traitement marin. D'autres surgiront avant longtemps, qui seront aussi spécialement afïeetés à cette ihérapeutiquô sur laquelle j'appelle avec insistance l'attention au moment de l'année où le choléra infantile reprend vigueur, et s'apprête à faucher dans les rangs des « tout petits ». Il en faudra créer aussi en province nous avons nombre de villes,comme le Havre, Lille, Nantes, Reims, Roubaix, Rouen, où la mortalité infantile est énorme, le double, presque lô triple d4 ce qu'elle est à Paris, proportionnellement. Le t-ral1 tement marin devra y être institué, avec les Gouttet de lait, pour les mêmes raisons et en vue de 11 même fin.

Henry DE VARIGNY.