Rappel de votre demande:


Format de téléchargement: : Texte

Vues 1 à 2 sur 2

Nombre de pages: 2

Notice complète:

Titre : Le Temps

Éditeur : [s.n.] (Paris)

Date d'édition : 1892-10-26

Contributeur : Nefftzer, Auguste (1820-1876). Fondateur de la publication

Contributeur : Hébrard, Adrien (1833-1914). Éditeur scientifique

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 137484

Description : 26 octobre 1892

Description : 1892/10/26 (Numéro 11478s).

Description : Collection numérique : France-Japon

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k2334908

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34431794k

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

Le texte affiché peut comporter un certain nombre d'erreurs. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR). Le taux de reconnaissance estimé pour ce document est de 84 %.
En savoir plus sur l'OCR


INSTITUT DE FRANCE Aujourd'hui a eu lieu la réunion annuelle des cinq sections de l'Institut, sous la présidence de M. Gaston Boissier, de l'Académie française, qui a prononcé le discours d'ouverture. Suivant l'usage, il a accordé un souvenir à ceux de ses confrères morts cette année, entre autres dom Pedro d'Alcantara, l'empereur détrôné

Aucun de nous, a-t-il dit, n'a oublié que, quelque temps après nos désastres, il était venu visiter la France, comme pour témoigner son affection à ce pays vaincu et dépouillé dont tant d'autres se détournaient alors avec éclat. Il avait tenu à combler rios savants de marques d'estime il assistait aux séances de l'Institut, aux cours de nos écoles, aux leçons de nos professeurs. Je me souviens de l'avoir vu, au Collège de France, suivre avec le plus vif intérêt, sur son charmant elzévir, une explication d'Horace. « C'était, disait-il, son poète favori. » Estse en le lisant qu'il apprit à se détacher des grandeurs et à supporter d'une humeur égale toutes les vicissitudes du sort? Toujours est-il que nous l'avons revu, dans ses disgrâces, aussi bienveillant pour tous, aussi calme, aussi serein que dans sa prospérité, et qu'il a fait voir paF sa fermeté d'âme qu'il lui était plus facile de se passer de son empire qu'à son empire de se passer de lui.

M. Gaston Boissier insiste sur ce point que les fondateurs de l'Institut sont partis de cette vérité que l'œuvre des hommes qui l'ont composé ou le composent est double; l'une sert la science spéciale qu ils cultivent, l'autre sert l'humanité s

Ceux, dit-il, qui il y a justement un siècle aujourd'hui travaillaient avec tant de passion à détruire les vieilles Académies n'obéissaient pas tous, comme on semble quelquefois le croire, à des sentiments bas et intéressés. Sans doute il y avait, dans le nombre, des maniaques, qui condamnaient sans distinction et sans réflexion toutes les institutions du passé, des fanatiques, ennemis des supériorités les plus légitimes, qui voulaient tout abaiscn* anus lfi mAmfi niveau. et Dour aui le talent lui-

môme semblait une insulte à l'égalité; il y avait aussi les médiocres, les jaloux, qui poursuivaient des vengeances personnelles, comme ce Dorat-Cubières, qui ne pardonnait pas à l'Académie française de n'avoir pas de ses vers une aussi bonne opinion que lui; mais la plupart n'attaquaient les Académies que parce qu'ils les trouvaient mal faites, et qu'elles ne leur semblaient pas rendre tous les services qu'on pouvait leur demander. Il est sûr qu'elles n'avaient pas été créées d'après un plan régulier, qu'elles devaient souvent leur naissance à un caprice ou à un hasard, qu'elles vivaient côte à côte dans le vaste Louvre, où on les avait logées, sans qu'aucun lien les rattachât l'une à l'autre, que les membres qui les composaient ne se croyaient pas appelés à participer à quelque grande œuvre sociale et à faire le bonheur du monde, qu'ils ne s'étaient rapprochés que pour travailler plus agréablement en commun, ou, selon le mot de Pcllisson, « pour goûter ensemble le plaisir de la société des esprits ». Les gens du dix-huitième siècle avaient d'autres ambitions et beaucoup plus hautes: ils voulaient qu'on s'occupât toujours du bien public et qu'on servît l'humanité; tout ce qui n'était pas dirigé vers l'utilté immédiate leur paraissait futile. Voilà pourquoi ils préféraient les sciences aux lettres, et les sciences mêmes ils les voulaient pratiques, appliquées. Ils leur proposaient à toutes l'intérêt général pour but, et, comme moyen do succès, l'union.

Il y avait donc à ce moment, entre les gens qui regardaient volontiers derrière eux, et ceux qui se tournaient vers l'avenir, un dissentiment une lutte sur la façon de concevoir le rôle des sociétés savantes, sur la nature des services qu'elles peuvent rendre, sur l'organisation qu'il convient de leur donner et, comme toutes les luttes du monde, celle-ci finit par où elle aurait dû peut-être commencer, par une transaction. En 1816, les Académies furent rétablies, on leur rendit leur nom, leur place, leurs règlements, mais on se garda bien de détruire le lien par lequel on les avait réunies entre elles on conserva l'Institut et l'on eut raison. Il s'est trouvé, à l'usage, que ces deux institutions, qu'on croyait incompatibles, ont fort bien vécu ensemble. C'est ainsi, messieurs, que nous participons de deux régimes très différents nos origines plongent à la fois dans la monarchie et dans la République Louis XIV et la Convention nationale se sont unis pour nous donner les règles sous lesquelles nous vivons. Nous avons pour ancêtres Richelieu et Colbert d'un côté, Condorcet, Daunou, Lakanal de l'autre, des noms qu'on s'étonne d'abord de voir rapprochés, mais que nous ne séparons pas dans notre respect et notre reconnaissance. Nous tenons, messieurs, à cette double origine, et nous conservons pieusement tout ce qui nous la rappelle si les séances particulières des diverses Académies, par exemple les réceptions de l'Académie française, nous reportent à nos plus anciennes traditions, c'est la fête d'aujourd'hui qui conserve le souvenir de ce que la Convention a voulu faire.

Le président proclame ensuite le prix de Linguistique, fondé par M. de Volney, consistant en une médaille d'or de 1,500 francs au meilleur ouvrage de philologie comparée adressé à l'Académie. Le prix est décerné à M. Paul Passy pour son livre intitulé E tude sur les changements phonétiques et leurs caractères généraux.

M. l'abbé Duchesne, délégué do l'Académie des inscriptions et belles-lettres, a entretenu ses confrères d'un historien ecclésiastique, Jean d'Asie, auteur do divers écrits rédigés en syriaque, qui vivait au sixième siècle au temps de Justinien et de Théodora. Le savant ecclésiastique a trouvé le moyen de mettre de l'agrément dans un sujet fort ardu de sa nature.

M. le baron Larrey, fils du grand chirurgien des armées de la République et du premier empire, membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences, donne, au nom de cette dernière compagnie, lecture d'une communication intitulée ne visite à Madame Mère (Napoleonis mater).. Ce fut dans le courant de 1834, dit M. le baron Larrey, que son père, tout disposé à faire le voyage de Rome, lui annonça le départ. Dans la matinée du 2 octobre le père et le fils quittèrent Paris. A cette époque, Madame mère, après avoir habité strada Julia, le palais Falconière, avait fixé, près de là, sa résidence au palais Rinuccini. En entrant à Rome par la porte du Peuplé et en longeant la place Antonine, on arrive, à l'extrémité du Corso, sur la place de Venise. C'est à l'angle de cette place que s'élève le palais alors appelé Rinuccini et plus tard le palais Bonaparte.

Colle qui, jeune fille, s'appelait d'abord Maria Letizia Ramolino, ou familièrement Letizia, devenait ensuite, par son mariage, la signora ou Mme. Charles de liuonaparte, puis la citoyenne Buonaparte, et après, Mme Bonaparte mère, élevée au rang d'Altesse Impériale, sinon d'impératrice mère, avec le nom de Madame Mère, ne conserva plus enlin, à Rome, pendant une vingtaine d'années, que la simple dénomination de Madame. Ce nom bref était son titre imposant et servait de signature aux lettres dictéos par elle ou écrites en son nom, depuis qu'elle était aveugle.

Un frère puiné de Madame, le cardinal Fesch, vivant auprès d'elle, était de petite taille et de bonne mine; il avait l'intelligence vive, l'air affable, le regard fui et la parole facile. Aussitôt averti de l'arrivée du voyageur qu'il" avait connu sous l'empire, il l'accueillit très bien et l'assura que sa visite causerait à sa sœur beaucoup de satisfaction.

Les voyageurs sont introduits dans une vaste chambre à tenture de soie, éclairée par une large fenêtre, d'où la vue découvre la tour du Capitole. Près: de cette fenêtre est placé un petit lit de fer (celui de Napoléonen campagno). Sur ce lit apparaît une femme presque séculaire, plutôt assise que couchée, le dos soutenu par un oreiller, elle est immobile et attentive au plus léger bruit, à la moindre parole. La tête est coiffée d un bonnet de mousseline, en forme de turban; la figure calme, immobile, exprime In méditation, dans un joli portrait dessiné à cette époque, d'après nature, par la princesse Charlotte Napoléon, petite-fille de Madame.

Madame se penchant alors du côté des visiteurs, avec l'impression ineffable d'un sentiment que son .regard éteint ne pouvait plus exprimer: « Baron •k'.arrey, lui dit-elle d'une voix émue, je suis touchée *e de votre bonne visite et je vous en remercie de tout mon cœur. Je crois vous revoir aujourd'hui, tel que je vouti ai vu autrefois, vous que l'empereur estimait tant Car je sais ce qu'il disait de v^jis, dans les récits de sa captivité, et je me rappelle les paroles de son testament de Sainte-Hélène ». Un signe de sublime tristesse effleura les -lèvres de Madame, en citant d'autres faits de sa mémoire prodigieuse, et elle tendit sa main frêle, amaigrie au visiteur qu'elle retrouvait, après un passé si loiñ tain.

Le front pensif restait à moitié découvert; le nez droit et bien fait présentait de la ressemblance avec celui de Napoléon; les yeux autrefois y jirs, clairs et vifs, avaient pris une teinte grisâtre et opaaue

due à la double cataracte qui privait Madame jde la vue; les joues amaigries avaient à peine los;rides séniles des physionomies franches et expressives; la bouche fine et bien dessinée, semblait se resserrer par une expression résignée tristesse, et lejmenton achevait, par une légère saillie, ce beau profil, comparable encore, malgré le grand âge, à.unè médaille d'impératrice romaine. Elle avait autour d'elle les portraits ou les bustes de tous les siens, par les grands artistes de son temps Louis David, Gérard, Girodet, Gros, Isabey représentaient la peinture, et Bartolini, Canova, Chaudet avec d'autres, la sculpture. Le buste colossal de Napoléon dominait l'assemblée. Tous ces portraits, enfin, paraissaient groupés d'avance autour d'elle, pour former, à l'heure suprême de ses obsèques, le cortège ressuscité de cette mère illustre de Napoléon. Madame consulta alors le baron Larrey sur ses infirmités. 11 suffira de rappeler que sa double cataracte ne présentait plus, dans un âge aussi ayancé, de chances probables de guérison par une opération chirurgicale et la prudence prescrivait d'y renoncer. Tel avait été lavis de Dupuytren, tel fut également celui de l'ancien chirurgien de l'empereur. Mais le mal dont souffrait davantage l'infortunée malade, c'était la privation forcée de la marche, depuis sa fracture non consolidée du fémur. Les premiers soins avaient été insuffisants, par la'position demi-fléchie, et les soins consécutifs annihilés par l'essai d'un appareil d'extension inapplicable. p Obligée de garder le lit une partie du jour, Madame passait l'après midi et la soiréo sur une -chaise Ion Le seul exercice possible pour elle était de se faire promener dans son appartement sur un fauteuil à roulettes, en se rapprochant d'une fenêtre où le soleil la réchauffait de ses rayons, mais ne l'éclairait plus dé sa lumière. Réveillée de grand matin, elle recevait d'abord sa lectrice, qui, jusque vers dix heures, lui faisait connaitre, par les journaux, les nouvelles récentes. Madame déjeunait dans son lit, sur une tablette d'acajou dont Napoléon s'était servi à Sainte-Hélène. On l'habillait ensuite pour le reste de la'; journée, en conservant la toilette de son deuil perpétuel. Son occupation manuelle était le filage, au fuseau et au rouet, parfois le tricot, tandis qu elle occupait sa tête à penser et son cœur à gémir. Sa mémoire trop fidèle n'avait presque rien perdu de ses souvenirs lointains. Son jugement était sûr et prompt, sans recherche do l'esprit, qui n'avait pas assez do

!J.r TY'L ~L

gravite pour sa raison. yoyam juste ou muiup uiiuses, madame n'appréciait que la vérité. Elle parlait peu et si la prononciation de la langue française consarvait pour certaines expressions l'accent ita-

lien, elle savait se faire écouter par la clarté {de son

langage. Ses questions, sans phrases, précisant les faits, ne laissaient point la conversation s'égarer.

P

A la fin de cette visite, qui dura deux heures, Madame mère chargea M. le baron Larrey de porter de ses nouvelles au comte de Saint-Leu (}'ex-roi Louis) et à la comtesse Lipona (l'ox-reinei Caroline).

Notre adieu, dit le baron Larrey, semblait être pour elle l'adieu à la patrie que nous allions revoir et qu'elle ne reverrait plus.

M. Léon Heuzey, délégué de l'Académie des beauxrarts, a lu la communication suivante (i\: DU PRINCIPE DE LA DRAPERIE ANTIQUE

Le principe des draperies grecques, en opposition avec le costume ajusté des modernes, c'est ^qu'elles n'ont pas de forme par ellesmêmes. Lorsque le rectangle d'étoffe a été tissé avec toutes les qualités de souplesse, d'éclat, de finesse et de perfection textile que la main des femmes a réussi à lui donner, l'usage grec n'a gardé de porter atteinte à ce chef-d'œuvre de l'industrie domestique, en le taillant avec des ciseaux, en remplaçant par des ourlets ou par des coutures les lisières qui en sont comme les les limites naturelles et qui font la solidité de l'ensemble. Cette construction d'art, cette oeuvre de prix, il l'accepte telle que le métier la lui donne. La forme qui en paraît absente, ce sera le corps humain qui l'y mettra.

Appliquant le principe, si simple et si naturel, du rectangle d'étoffe, pris sur un métier, les Grecs en déduisent les conséquences avec autant de sentiment sculptural que de sens pratique et ils en font sortir une incroyable variété de combinaisons. Il leur suffit de modifier la dimension ou les proportions de cette pièce rectangulaire, de la plier ou de la doubler sur ellemême, d'y adapter avec un art ingénieux des ceintures ou des agrafes, rendant plus fixes les points d'attache ou de' suspension, pour produird des. ajustements qui répondent à toutes les exigences de la vie et du goût, se modifient selon les conditions, se prêtent à l'activité des hommes, comme aux délicatesses de l'existence féminine. «̃

A Côté de l'himation, du châle librement drapé autour du corps, la chlaine ou manteau des guerriers ne présente de différence essentielle que l'emploi de la fibule qui la maintient ordinairement sur l'épaule. La chlamyde n'est qu'une chlaine, plus courte, faite d'un rectangle d'étoffe plus étroit, convenant aux cavaliers et aux troupes légères. Ensuite se place l'usage des deux agrafes, une pour chaque épaule; et l'on obtient ainsi, particulièrement pour les femmes, une nouvelle série de costumes, qui couvrent le corps très chastement, tout en dégageant avec une grâce infinie les attaches des bras et du cou c'est le peplos, dont les variantes se distinguent par un grand nombre d'appellation que la mode multipliait à plaisir.

A la double attache sur les épaules, quand ,vient s'ajouter un lien autour de la taille, c'est- à-dire la ceinture, la même disposition rectan- gulaire conduit à des ajustements très voi- sins de la tunique grecque en hhitôh. Déjà, dans le péplos, l'un des côtés étant primitivement ouvert, l'usage tendit à l'assujettir par une ceinture, puis même à le fermer de plus en plus, en rapprochant, par quelques points cousus, les deux bords extrêmes de la pièce d'étoffe. Or, ce peplos fermé ne différait par aucune forme essentielle de la tunique longue avec laquelle il se confond à l'origine, formant d'abord à lui seul tout le vêtement des femmes. La tunique courte des hommes n'est pas construite en somme sur un autre plan. Les agrafes ou les points de suture qui la suspendent aux épaules et la couture qui la ferme sur un de ses côtés n'empêchent pas qu'elle ne procède du même principe rectangulaire que les autres pièces .du costume grec. Elle n'a pas plus qu'elles de coupe particulière et ne prend forme que par l'ajustement c'est pourquoi elle reste également comprise dans la classe des draperies.

C'est avec ces éléments d'une étonnante simplicité, tenant encore de la vie primitive et presque sauvage, que les Grecs ont constitué leur costume et qu'ils en ont fait le plus bel accompagnement qui ait jamais été trouvé pour la forme humaine, véritable création d'art, qui, chez eux, a ouvert la voie au développement de la plastique et qui en a été comme une première éclosion populaire et spontanée. La draperie, telle qu'ils l'ont comprise et pratiquée, ne sert pas seulement à la décoration de la forme, en multipliant autour d'elle les motifs de variété, les oppositions de lignes et de couleur on peut dire qu'elle la complète elle y accentue deux choses qui sont l'essence même de la beauté la proportion et l'expression i

Nos vêtements modernes, formés de pièces taillées et cousues, représentent un système différent et même contraire, ce que l'on peut appeler.le costume façonné par opposition au costume drapé. Ils dérivent, comme on sait, de l'usage naturel et presque général des barbares septentrionaux Scythes, Germains, Gaulois, qui à l'origine enveloppaient leur chair frileuse de peaux étroitement assemblées. Les Mèdes et après eux les Perses perfectionnèrent ce système, en y ajoutant, par le luxe des étoffes, une grande magnificence. Que le lecteur ne nous prête pas l'intention ridicule de vouloir faire ici le procès à un costume que d'intimes convenances ont approprié à nos mœurs aux besoins de notre climat et à cette commodité de vie pour laquelle a été créé le mot de confort. La mode, sans cesse renouvelée, a su maintes fois en tirer, suivant les époques, des arrangements pleins de fantaisie, de couleur et de charme. Toutefois, en comparant l'esthétique des deux systèmes, l'artiste ne peut s'empêcher d'accorder la supériorité aux arr'ange(1) Pour apprécier l'intérêt de cette communication il est bon de rappeler que le cours d'histoire et d'antiquités professé a l'Ecole des beaux-arts par M. Léon Heuzey se termine par des séances pratiques où le modèle est drapé sous les yeux des élèves. Le costume égyptien et assyrien, le costume grec, le costume romain y sont ainsi étudiés successivement, dans chaque période de trois années.

ments libres et expressifs dont la draperie grecque a fourni les modèles les plus parfaits. La prétention des habits façonnés est de reproduire les formes du corps; mais, en suivant les lignes de trop près, elles les rendent nécessairement moins nettes et moins pures, en un mot, elles les gâtent. Au dessin ferme et serré de la nature elles substituent une esquisse lourde, tremblée, comme les calques tracés par les enfants. Au contraire, le costume drapé des Grecs cache franchement les parties qu'il veut couvrir. Il coupe en maints endroits, par la direction transversale des plis, les lignes de la figure humaine et fait valoir par contraste ce qui reste à découvert. Pourtant il laisse deviner quelques points saillants, comme les coudes, les hanches, les genoux; mais ces points sont justement ceux qui marquent et rappellent les proportions générales. Les grandes mesures du corps s'accusent ainsi avec une simplification architecturale qui en augmente l'effet.

Les mêmes points s'impriment à la surface de l'étoffé avec d'autant plus de relief, qu'ils sont plus en action, tandis que les parties inactives restent dormantes et comme noyées dans la profondeur des draperies. Considérez sous ce rapport la plupart des figures drapées représentées debout, particulièrement les figures de femmes. Vous y remarquerez comment la jambe immobile devient une véritable colonne; comment les tuyaux droits du vêtement tombent en cannelures parallèles et donnent une sensation puissante de stabilité. Au contraire, la jambe qui marche ou qui s'apprête à marcher communique à la draperie un rayonnement de plis caractéristiques, dont la tension est en proportion de l'effort et dont le rythme s'accorde avec celui même du mouvement. De même sur les eaux la moindre agitation se marque par un sillage qui permet d'en mesurer la force. Grâce à cette sensibilité qui lui appartient, la draperie est devenue entre les mains des maîtres de l'art antique un admirable instrument d'expression et de sentiment;

Chez nous, le costume étant fabriqué d'avance, cette gaine, fixée au corps, demeure par conséquent inerte, incapable de traduire les dispositions intérieures. Quelle différence avec le costume grec, qui n'a pas de forme- par luimême On peut dire qu'il n'existe pas c'est le corpsquile crée et qui le modifie à tout instant par les variations de l'attitude. Si ce costume fait valoir la forme humaine, il ne vaut aussi que par elle. Il en reproduit le caractère fixe, aussi bien que les expressions passagères. Le même carré d'étoffe qui, drapé sur le corps d'un homme, prend une tournure virile, s'il est porté par une femme, se féminise aussitôt avec une étonnante souplesse. De plus, on le voit obéir aux gestes, se transformer avec la passion il est quelque chose d'animé et de vivant, où se répercutent jusqu'aux mouvements de l'âme. Les orateurs grecs l'avaient bien compris: ils savaient qu'il y avait une éloquence du costume, et plus tard les auteurs de la rhétorique ne manquèrent pas d'en recueillir et d'en formuler les règles. Ce que Quintilien dit du maniement expressif et oratoire de la toge est certainement tiré de leurs préceptes et doit s'appliquer à plus forte raison à l'himation. Nous savons que les anciens hommes politiques, comme Périclès, s'appliquaient à paraître devant le peuple drapés avec art, le bras enroulé dans le manteau, sans que le geste dérangeât les plis de la draperie. La tribune du Pnyx sur laquelle ils se tenaient debout, visibles de la tôle aux pieds, était pour eux un piédestal mais cette attitude de | statue, qui convenait à leur parole sobre et forte, ne fut conservée plus tard que pour l'exorde. Quelques statues, représentant sans doute des rhéteurs qui se rattachaient par tradition à la vieille école, nous font connaître cet ajustement d'une, superbe ordonnance. 11 en est tout autrement des statues de Démosthène. Ici le manteau, négligemment ramassé sous le bras, dérangé, tordu, froissé dans la chaleur de l'action, n'a plus rien de l'ajustement normal: il trahit le dialecticien passionné, qui, sans plus s'occuper de son vêtement, s'abandonne au courant de sa pensée.

De pareils effets étaient d'autant plus puissants qu'ils évitaient toute emphase et toute convention théâtrale. Comme le geste même, ils procédaient de la nature ils étaient empruntés à la vie journalière et tenaient à l'essence môme du costume antique. Le parti que les maîtres de l'art grec ont tiré de la draperie, pour développer le caractère et l'expression de leurs figures peintes ou sculptées, ne dérive pas, en somme, d'un principe différent, et les règles suivies par eux sont sensiblement les mêmes.

Sur la frise du Parthénon, par exemple (où l'on trouve une si grande variété de figures drapées), on peut dire que le costume, toujours en action, n'est jamais disposé d'une façon normale et conventionnelle. Le manteau des hommes en particulier y présente une liberté d'ajustement qui varie avec chaque figure, suivant l'âge, la fonction, le mouvement. L'ado- lescent en est enveloppé entièrement et presque voilé. Chez les hommes faits, au contraire, le pan de la draperie, au lieu d'être régulièrement rejeté sur l'épaule, se trouve presque toujours ramené et retenu sous le bras, à la disposition de la main, comme nous l'observions dans la figure de Démosthène. Les prêtres, les magistrats, les chefs des chœurs sacrés qui règlent le pas des jeunes filles, peuvent ainsi à volonté sangler plus fortement leurs reins, dans le mouvement de la marche processionnelle. Cependant lès premiers rangs du cortège ont déjà touché le seuil de Minerve ils se retournent, dans des attitudes repo- sées, pourvoirs'avancér la suitedela procession: les draperies s'associent aussitôt à ces attitudes contemplatives, elles se détachent paresseusement des épaules et laissent rayonner au soleil la virile beauté des torses nus.

De ces observations on peut conclure que les artistes devancèrent les orateurs dans l'étude et dans l'application des lois vivantes de la draperie. Lorsque Périclès s'ajustait encore luimême à la tribune avec une correction magistrale, les sculpteurs qu'il faisait travailler sous les ordres de Phidias transportaient déjà sur le marbre des formes beaucoup plus mobiles et plus expressives, empruntées à l'observation journalière de la vie; ils donnaient les premiers l'exemple d'une liberté semblable à celle qui fut plus tard appliquée à l'action oratoire par Démosthène et par son école.

Le principe qui régit ces ajustements appartient à l'esprit esthétique élémentaire et pratique en quelque sorte. Tout vêtement drapé, pour se trouver en relation harmonieuse avec le corps, doit obéir à la formule reproduite plus tard par Quintilien Nec strangulet, nec fluat. C'est-à-dire qu'il ne doit être ni serré jusqu'à entraver le mouvement, ni flottant au point de l'embarrasser. Or ce sont les conditions mêmes de la plus grande aisance du costume, selon la grande loi socratique et platonicienne qui définit le beau la meilleure adaptation de la forme à la fonction qu'elle remplit. Dans cet état de tension moyenne, les plis, comme dans un instrument bien accordé, possèdent, si l'on peut dire, le maximum de sensibilité et de faculté expressive. Il suffit du moindre degré de contraction ou de relâchement pour en tirer des modulations différentes.

Dans la procession des Panathénées, dont nous parlions tout à l'heure, il est très instructif d'observer combien le caractère de détente qui est partout dans les corps se communique aux draperies. Cette élasticité de la forme, considérée, non sans raison, par les artistes de la belle époque grecque, comme la suprême expression plastique de la force et de la vie (par un sentiment contraire au principe de nos poses académiques), se propage ainsi et se multiplie d'un bout à l'autre de la composition et s'y marque jusque dans chaque pli. De là vient en partie la grande unité de rythme, la sensation intense de loisir et de fête, l'impression d'activité sereine et haute, qui; après tant de siècles, se dégage encore des marbres mutilés et saisit l'âme du spectateur.

Toutefois, ce serait une exagération de croire que la draperie fût invariablement liée à la forme carrée ou rectangulaire. Nous voyons, par exemple, que la chlamyde des cavaliers macédoniens était taillée en demi-cercle. La toge des Etrusques et des Romains reçut aussi, d'assez bonne heure, une coupe semblable, ce qui ne

l'empêchait pas d'être un vêtement drapé, aussi bien que le manteau carré des Hellènes. Ces draperies, arrondies par une coupe savante, avaient l'avantage d'envelopper plus exactement le corps elles en épousaient de plus près la courbure naturelle. Mais, lorsque le vêtement était de dimension moyenne, il en résultait un effet plastique un peu monotone et pauvre, comme il est facile d'en juger par le célèbre bronze votif du prétendu Orateur étrusque, œuvre très sincère de l'ancienne école étrusco-latine. Aussi, pour obtenir plus d'abondance et de richesse, en vint-on peu à peu à donner à la toge des proportions démesurées: on en fit un vêtement d'apparat d'une complication extrême, donVk beauté théâtrale-rachetait mal l'incom- modité.

Les invectives (souvent mal comprises) de Tertullien dans son traité De pallio sont la revanche sincère et passionnée du manteau grec (devenu national chez beaucoup de peuples de la Méditerranée), contre les inconvénients de la toge. ̃ Au contraire, le rectangle d'étoffe, lorsqu'il est de dimension moyenne et bien appropriée comme dans le manteau grec, produit une variété de plis contrariés, d'un accent vif et franc, qui fait mieux ressorti, par opposition, la forme humaine. Les angles forment des parties excédentes, qui retombent et s'étagent d'elles-mêmes en chutes et en sinuosités, donnant au corps un cadre de l'effet le plus heureux, un accompagnement brillant et riche; mais;sans superfluité. La fidélité persistante des Grecs aux formes élémentaires du costume dérive, en somme, du même esprit qui a présidé chez eux au développement de l'architecture. Ils; laissèrent les Etrusques et les Romains faire dominer l'arc et la voûte dans leurs édifices et; donner aussi à leur vêtement une coupe arrondie. Pour eux-mêmes, les bords droits, la forme carrée de l'himation et du peplos suffisaient à leur goût net et franc, comme les profils rectilignes et les plans rectangulaires des temples grecs. Ils trouvaient la même satisfaction aux chutes formes et symé-

triques des draperies, qu'aux triangles aes irontons.se dessinant sur le ciel. En toute chose, le génie grec s'en tenait aux éléments simples et savait en tirer une délicate' et profonde harmonie

Le principe de la draperie antique et les dispositions qui en découlent reposaient sur une observation si profondément sincère de la nature et de la vie qu'ils ont survécu à l'antiquité. Le souvenir affaibli s'en conserve, au moyen âge, par les sarcophages chrétiens, par les mosaïques, par les miniatures byzantines, à travers la barbarie de la sculpture romane, pour refleurir dans les images des cathédrales gothiques ou dans les charmants ivoires des treizième et quatorzième siècles, au moins quant aux parties traditionnelles du costume. La mode du temps y introduit seulement un aspect nouveau, tenant aux étoffes qui sont alors en vogue. Le drap foulé des Flandres donne des plis aigus, dont la commissure (ce que les artistes appellent Y œil du pli) est anguleuse et non plus $x-. rondie, comme dans les statues antiques. 1 La Renaissance reproduit de plus près les anciennes draperies; elle les associe aux éléments du costume contemporain, avec une indépendance et une fantaisie souvent pleines de goût, mais sans pouvoir mettre dans ces combinaisons la franchise expressive d'un costume réellement porté. Aux siècles suivants, selon les tissus préférés par le luxe de chaque époque, apparaissent les larges plis cassés des brocarts ou les plis chiffonnés des soies plus légères. Ces modes durent peu et fatiguent facilement le goût. De nos jours, par lassitude des figures drapées à la grecque, on a vu se produire un essai de simplifier la draperie on simule do grosses étoffes qui tombent par plans et presque sans plis. Il ne faut pas repousser absolument de pareilles tentatives qui introduisent pour un temps de la nouveauté dans l'art; mais cette fausse simplicité est encore une affectation, et, pour y réussir, il faut parfaitement connaître ` les règles que l'on veut paraître ignorer. Bien que le principe denotre costume, comme on l'a dit plus haut, soit opposé à celui du costume antique, la draperie n'en doit pas moins garder une place dans les études des artistes modernes. C'est qu'elle est l'inévitable accomgnement de la forme nue, l'élément de contraste et de variété qui sert à la faire valoir. En dehors même des sujets tirés de l'antiquité, toutes les fois que l'artiste, par la force de sa conception, s'élève au-dessus des particularités d'époque et de race, pour représenter l'homme et la beauté humaine, la draperie est pour lui un moyen dont il peut difficilement se passer. Et c'est alors à la draperie grecque qu'il doit en re- venir sans hésitation, comme à celle dont les formes simples se rapprochent le plus de la nature. Les lois qui la régissent dérivent si logi- quement du mouvement et de la vie qu'elle est devenue pour nous la draperie idéale et humaine par excellence.

̃; ̃̃v' ']-- •.

M. Gréard, délégué de l'Académie des sciences morales ot politiques, a lu l'étude suivante UNI SOUVENIR DES examens DE LA VIEILLE SORBONNE ̃̃>>!̃̃

>.

LE CARDINAL DE RETZ. BOSSUBf ̃ Messieurs,

Il y a plus de six cents ans qu'on passe des examens à la Sorbonne. L'établissement à peine fondé, Robert Sorbon institua deux thèses spéciales à la maison, appelées, l'une de son nom, la Robcrtine, l'autre du nom du Collège, la Sorbonique. Trois siècles après, Richelieu, commençait la restauration de l'édifice par la salle des actes. Dans quelques semaines, lorsque la vieille Sorbonne sera définitivement livrée au marteau des démolisseurs, c'est dans les fondements de la salle des actes que nous retrouverons, scellée aux armes du cardinal, la première pierre.

A l'origine, dans l'Université naissante, rien n'était moins compliqué ni moins .solennel que les épreuves en théologie. Elles étaient subies le plus souvent à huis clos, chez le chancelier de Notre-Dame ou chez. son délégué, parfois dans la chambre du candidat, en quelques minutes, sur un texte connu à l'avance, et il parait qu'il n'était pas impossible de se concilier, par avance aussi, la bienveillance du juge. Ces procédés naïfs s'étaient perpétués dans certains examens, notamment dans les examens de droit, jusqu'au dix-septième siècle. Perrault, l'auteur du Petit Poucet et de Barbe-Bleue, raconte, dans ses Mémoires « qu'allant prendre ses licences en droità Orléans avec deux camarades il leur vint à l'esprit, à peine arrivés, de se faire recevoir. Ayant heurté à la porte des écoles, le soir, sur les dix heures, un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous, il nous fit entrer et alla réveiller les docteurs qui vinrent, au nombre de trois, nous interroger avec leurs bonnets de nuit sous leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la lueur d'une chandelle dont la lumière allait se perdre dans l'épaisse obscurité des voûtes du lieu où nous étions, je m'imaginai voir Minos, Eaque et Rhadamante, qui venaient interroger des ombres. Un de nous, à qui l'on fit une question dont il ne me souvient pas, répondit hardiment une infinité de belles choses qu'il avait apprises par cœur. On lui adressa ensuite une autre question sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres ne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avait plus de deux ans qu'ils n'en avaient interrogé de si habiles et qui en sussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent que l'on comptait derrière nous, pendant que l'on nous interrogeait, fit la bonté de nos réponses. »

Telle n'était plus, à beaucoup près, la simplicité des épreuves pour les grades en théologie. Les traditions accumulées en avaient déterminé les règles avec une abondance de formalités et de conditions auxquelles nos systèmes d'examens contemporains, si riches qu'ils soient sous ce rapport, n'ont rien à envier. Pour affronter le baccalauréat, il fallait avoir obtenu le brevet de maître es arts, accompli sa yinet-troisième an-

née, justifié d'un stage en théologie de trois ans, fourni un certificat de moralité et subi, devant un jury de quatre docteurs, deux examens préalables de quatre heures chacun sur la philosophie. Ce n'est qu'après avoir fourni ces garanties d'aptitude que le candidat étaitadmis à soutenir publiquement une thèse appelée tentative. « Si la capse ou boète dans laquelle chacun des dix censeurs ou juges de l'examen jetait son billet se trouvait bonne,- c'est-à-dire si elle ne contenait aucun mauvais billet », il était reçu bachelier et entrait en licence.

On restait. en licence du 2 janvier au 31 décembre de l'année suivante, soit deux ans, pendant lesquels on avait à accomplir trois grands .actes, le grand ordinaire, le petit ordinaire et la sorboivique c'était ce qui s'appelait être sur les bancs (l). Quarante absences au cours d'une année suffisaient pour faire prononcer l'exclusion. La licence obtenue, restait une nouvelle série de trois actes qui ouvraient l'entrée dans la corporation des maîtres la vespérie, l'aulique et la résompte, dont les épreuves se succédaient environ de six mois en six mois (2). A la vérité, comme on l'a dit spirituellement, ces céi rémonies des maîtrises étaient à la licence ce que les noces sont à la bénédiction nuptiale une solennité célébrée en l'honneur et à l'occasion du sacrement qu'on venait de recevoir. Cependant elles étaient nécessaires pour donner le droit de siéger et de discuter dans les assemblées de la Faculté,

Nul n'avançait dans la carrière que par degré. D'Argentré ne cite qu'un cas de dispense de la série complète des épreuves, inaudita dispensatio il s'applique à' Richelieu qui venait d'être nommé évêque de Lùçon (3). Le futur cardinal ne fit que le premier acte théologique, la Tentative. Elle lui valut, par collation, le titre et les droits de docteur. Il semble que le sujet de thèse qu'il avait choisi, en même temps qu'il annonçait sa grandeur future, fût une justification de cette exception. C'est dans cet acte, eneffet, qu'il traita la question célèbre: Quiserit similis mihi? Oui me vaudra (4)?

Chacun des examens était long et laborieux. La soutenance soit du. grand, soit du petit ordinaire ne durait pas moins de six heures. De même pour lavespérie. La sorbonique en durait douze, quatorze même, selon du Boulay. La thèse, ornée d'une gravure et dédiée à quelque personnage, indiquait la série de questions sur lesquelles la di&cussion pouvait porter. Le candidat, en robe rouge, tête nue, isolé devant une petite table où il ne pouvait avoir ni livre ni notes, devait répondre à tout venant, docteurs et bacheliers, « sans intermission ». Vers midi, il prenait un léger repas d'un quart d'heure à peine, dans la salle, caché derrière une draperie, l'oreille tendue à l'argumentation qui se poursuivait. Puis il rentrait dans l'arène. 11 n'était pas rare qu'au sortir de la séance il fût obligé de prendre le lit.

L'éclat des épreuves ajoutait à leur importance. Elles étaient publiques, et pour peu que le candidat fût en renom de savoir ou de talent, maîtres et écoliers quittaient tout pour ne pas manquer la fête. « Quand mon frère le docteur soutint sa tentative, dit Charles Perrault, il était déjà en si grande réputation en Sorbonne que le professeur, étant monté en chaire dans les écoles extérieures, dit à ses écoliers « Je lie vous » ferai point de leçon parce qu'il vous sera plus n utile d'aller entendre le bachelier qui fait sa » tentative; je vous y invite tous et j'y vais moi» même. » Les grades, permettant de prétendre aux charges ecclésiastiques, étaient recherchés par les cadets de famille. Parmi les thèses dont le parchemin nous est resté, il en est un bon nombre qui portent des noms de grande noblesse. On aimait non seulement à reconnaître, mais à faire ressortir la qualité de cette sorte de candidats. Contrairement à la règle commune, ils parlaient les gants aux mains et le bonnet sur la tête. On les saluait de leur titre, qui était inscrit sur les lettres de réception (5). Richelieu n'oublia jamais qu'il avait été autorisé à se présenter en rochet et en camail, la tête couverte. Olivier d'Ormesson raconte qu'en 1646, lorsque le prince de Conti vint soutenir sa tentative, « il était sous un haut dais élevé de trois pieds, à l'opposite de la chaire du président, dans une chaise à bras auprès de lui M. le prince, à sa droite M. le chancelier, à sa gauche M. le duc d'Aumale. On attendait M. le cardinal Mazarin qu'on ne vit point » (6). Deux ans après (24 janvier 1648), c'était le grand Condé qui venait assister à. la soutenance de Bossuet, et peu s'en fallut que le vainqueur de Rocrôi, entraîné par l'ardeur de la controverse, ne chargeât avec impétuosité le jeune théologien. C'étaient là sans doute les grandes journées pour la tentative et les ordinaires; il n'y avait pour les sorboniques que de grandes journées. Les autres examens se passaient le plus souvent dans les écoles extérieures; la sorbonique ne pouvait avoir lieu qu'à la Sorbonne, en la salle des actes. « Une licence de théologie de Paris, dit le grave Quesnel à l'occasion de la thèse d'Arnaud, est dans le genre des exercices de la littérature un des plus beaux spectacles qui se trouvent au monde par le concours des savants de tout ordre qu'elle accueille, ainsi que par l'intérêt des débats qu'elle soulève. » La comparaison avec les solennités des jeux olympiques de la Grèce ne paraissait point exagérée. On offrait aux souverains étrangers qui venaient visiter la Maison une soutenance de sorbonique, comme à la cour une représentation de gala. La période des examens, qui durait de la SaintPierre à la Sainte-Catherine (juin à décembre), s'ouvrait en grande pompe sous la présidence du prieur. La maréchaussée était convoquée pour garder les deux portes d'entrée et fournir ;dans la cour une haie d'honneur. La haute magistrature, l'église, les ducs et pairs avaient, dans la salle, leur place marquée. Louis XIV se faisait rendre compte de la séance. Saint-Simon ne dédaignait pas d'en peindre le tableau (7). Pour chaque candidat les gazettes annonçaient le jour de l'épreuve. La famille lançait des invitations (8). On se donnait rendez-vous pour entendre un ou plusieurs arguments. Les femmes asS sistaient derrière les écoutes, invisibles et présentes c'est là que Manon Lescaut, avertie par la publicité, retrouva l'abbé des Grieux qu'elle avait abandonné (9). « Mandez-nous ce que vous savez des nouvelles sorboniques, écrivait-on impatiemment du fond de la province: Dans (1) Le nom de grand ordinaire et de petit ordinaire venait de ce que les disputes étaient soutenues au cours ordinaire des leçons; celui de sorbonique, de ce que l'épreuve avait lieu en'Sorbonne on la subissait pendant les vacances.

(2) Quinze jours avant ses Vespéries, le licencié choisissait quatre questions qu'il devait discuter deux dans la vespérie, deux dans Vaulique. La Faculté désignait celui des anciens qui devait présider la vespérie: Après avoir entendu toutes les argumentations, le candidat concluait. Le président rouvrait alors la discussion contre le licencié, mais sans que le licencié y prîtpart, et la séance se terminait par l'éloge qu'on faisait de ses mérites. L'épreuve tirait son nom du moment de la journée oùelle se soutenait. L'aulique avait lieu dans la salle de l'archevêché, in aula episcopi. On argumentait contre le candidat sans qu'il intervînt. L'acte se terminait par l'imposition du bonnet de docteur. La résompte, comme l'indique le mot, consistait dans la reprise des questions de l'aulique c'était une sorte de passe d'armes que le candidat dirigeait, à titre de maître en possession dé la régence.

(3) D'Argentré, De novis erroribus, t. II, lro partie, De thesibus episcoporum, p. 541. La Faculté de théologie avait spécialement enregistré cette exception dans les procès-verbaux Annandus Joannes du l'iessis de Richelieu, nominatus .Episcopus Lucionensis, supplient ut dispensetur de tempore requisito ad primum citrsum et ob-iinet. 1er mars 1606. (Or'do censurarum sacrx Facultatis ab anno 1610 ad annum 166t, f° 62. Biblioth. nat. Mss. fonds latin, in-f» 15 438.)

(4) Amelot DE LA HOUSSAYE, Mémoires historiques, politiques, critiques et littéraires, t. Ier, p. 36.

^5) Je ne sais, dit Saint-Simon, où s'est pris l'ori-

gine du traitement si distingue que reçoivent en Sorbonne les princes et ceux qui en ont le rang pendant leur licence; mais il est d'usage que, contrairement à la règle commune, le candidat garde ses gants aux mains et son bonnet sur la tête pendant toute l'action que ceux qui argumentent contre lui comme celui qui préside à la thèse le saluent de sérénissime prince ou d'altesse sérénissime, et que ce titre lui est donne dans ses lettres de doctorat. » {Mémoires, t. H, ch. VI.)

(6) Journal, I, p. 351. Cf. Gazette de France, juillet 1646, p. C03 et 601.

(7) Mémoires, t. III, p. 16. Cf. II, p. 19.

(8) Voici le texte d'une de ces invitations que nous avons retrouvées dans les archives de la Sorbonne (Carton XXXI,in-4°). «M. Vous êtes prié de la part de M. Desmarets, ministre d'Estat, controlleur général des finances, de luy faire l'honeur d'assister à la Thèse que monsieur l'abbé Desmaretz son fils soutiendra en Sorbonne jeudy premier jour du mois de mars 1714 à trois heures. »

(9) Histoire de Manon Lescaut. 1" Dartie.

•'̃

une série de lettres (1), le Mercure galant mettait ses lecteurs et ses lectrices au courant de tous les détails de l'examen, depuis les passes d'armes préparatoires jusqu'aux fêtes des paranymphes qui fermaient et couronnaient la session.

Paris entier s'intéressait aux paranymphes. C'était la fête annuelle des étudiants en théologie. Elle tenait à la fois de la mercuriale et de la saturnale. Dès le lendemain de la clôture des sorboniques, les candidats se réunissaient en- ̃̃; oore une fois en la grande salle et debout, découverts, ils demandaient leur congé, manumissionem a scolis. Le syndic de la Faculté, qui pro. ` nonçait la formule de la libération, acoompa-v gnait d'ordinaire sa réponse de quelques bons avis !»ur les défauts qu'il avait remarqués dans la série des nouveaux licenciés. Dès ce moment, ils étaient affranchis des cours, et, comme on disait, d'enfants théologiens, devenus hommes, viri theologici. Quelques semaines après, le lundi de la septuagésime, le chancelier les convoquaitpourrecevoirle brevet. Et alors commençaientles paranymphes.Chaque maison avait la sienne. Par chaque maison il faut entendre les étudiants de Sorbonne,ceux deNavarre, les ubiquistesqui suivaient à la fois les cours de Navarre et de Sorbonne, enfin les réguliers; ils formaient quatre familles distinctes. On pla»ait toutes les réunions dans la même semaine, mais à des jours différents, de façon que les diverses maisons pussent assister aux fêtes les unes des autres. Revêtus de la *a fourrure et couverts du bonnet c'était la première fois qu'ils portaient ces insignes ils se rendaient d'abord à l'officialité de Notre-Dame auprès du chancelier de l'Université à qui appartenait l'honneur d'inaugurer les fêtes puis, au jour qui leur avait été assigné, ils commençaient leurs démarches d'invitation. Elles ne comprenaient pas moins de treize stations dans un ordre hiérarchiquement déterminé la grande chambre des Tournelles, les cinq chambres des enquêtes, les deux des requêtes, la chambre des comptes, les trois chambres de la cour des aides, l'Hôtel de Ville. A chaque sta-

tion deux harangues harangue du présenté ou chef de la promotion choisi par ses ca- marades, qui devait approprier son discours à chaque corps; réplique du président dont le fond était quelque ingénieux conseil de métier sur les rapports de la justice ou de l'administration des finances qu'il représentait avec la science théologique harangue et réplique en latin l'une et l'autre, sauf à l'Hôtel de Ville, chez les consuls, où la parole s'échangeait en français. C'est en français aussi qu'était présentée partout l'invitation finale, selon une formule traditionnelle. Le président répondait dans la même langue, avec la courtoisie consacrée « comme a l'accoutumé ». Mais là;se bbrnait la politesse. A l'accoutumé, ni les niagistratsj ni les consuls ne se rendaient à la cérémonie. Elle avait lieu le soir. On se piquait à l'envijde. rassembler beaucoup de monde,1 surtout ;de compter parmi ses hôtes le syndic de la Faculté et les professeurs. A l'heure dite, les licenciés se partageaient en deux bandes, et les; tenants engageaient la bataille les uns contre les autres, une bataille de propos sans ménagements. Ç'é^tait une dernière et libre dispute. Le syndic ne manquait jamais de recommander aux partis adverses de ne se point laisser emporter ;au plaisir de tout dire. Mais, après deux ans d'études faites en commun, on se connaissait bien, et comme on se connaissait on se traitait, « s'en adressant parfois de fort dures ». La lutte aboutissait d'ailleurs à une réconciliation générale. Les camps se rapprochaient. De part et d'autre on plaignait ceux qui, n'étant pas de Paris; étaient obligés de retourner en leur pays, et, comme dans une dernière agape fraternelle, la séance se terminait par une distribution do grands bassins de confitures à laquelle prenaient part les maîtres ainsi que les étudiants. Cependant, si, après les examens, telle était l'animation entre les camarades d'études élevés dans la même maison, on se figure sans peine qu'au cours des examens l'émulation devait plus d'une fois exciter les uns contre les autres les candidats des maisons différentes. Quelques, incidents méritent d'être relevés tant en raison des personnages qui s'y trouvèrent mêlés que parce qu'ils nous font entrer plus intimement dans les mœurs et les passions scolaires ,du temps. ̃ L'un des objets de l'ambition des candidat? était ce qu'on appelait le lieu, c'est-à-dire le rang, assigné par la Faculté, dans lequel ils devaient se présenter à l'aulique pour subir l'épreuve de la « doctorande ». Ce rang importait peu dans la réalité, puisque, une fois commencées, les « doctoreries » se faisaient à quelques jours d'intervalle les unes des autres il y en avait une par semaine. Mais au fond le lieu déterminait un classement, il en avati.surtout l'effet public: de là l'honneur qu'on y 'attachait.' C'est parce que les Mathurins n'avaient pas obtenu pour un des leurs le rang qu'ils lui croyaient dû, qu'en 1554 ils s'étaient refusés à célébrer dans leur église la messe qui précédait les assemblées générales de là Faculté et avaient laissé passer ces solennités à la Sprbonne. Le premier lieu étaitréseryé d'ordinaire aux gens de qualité, quand il s'en trouvait dans le concours aux princes, de droit,; aux personnages considérables, par égard spécial. A défaut des uns et des autres, le mérite décidait. Telle était du moins la règle, et on n'avait rien négligé pour en assurer l'observation. Afin de prévenir les rivalités trop vives, c'était au scrutin secrét qu'avait lieu le vote de la Faculté. Il n'en restait pas moins que trop souvent la fa? veur y présidait (2). Or, en 163G, le jeune de Gondi, le futur cardinal de Retz, venait de courir heureusement sa licence. En politique qu'il était déjà, il avait dédié ses thèses à des saints pour être sûr de ne blesser par aucune préférence les puissances de la terre. Il se savait d'ailleurs en faveur à la Sorbonne, la Maison demeurant attachée à son oncle, le cardinal, qui en avait été proviseur. « J'eus la vanité, écrit-il, de prétendre le premier lieu, et je ne crus pas devoir le céder à l'abbé de Souillac, de la Mothe-Houdancourt, sur lequel, il est vrai, j'avais eu quelques avantages dans les disputes. M: le cardinal de Richelieu, qui faisait honneur à cet abbé de le reconnaître pour son parent, envoya en Sorbonne le grand prieur de la Porte, son oncle, pour le recommander. Je me conduisis, dans cette occasion, mieux qu'il n'appartenait à mon âge car aussitôt que je le sus, j'allai trouver M. de Raconis, évêque de Lavaur, pour le prier de dire à M. le cardinal que, comme je savais le respect que je lui devais, je m'étais désisté de ma prétention aussitôt que j'avais appris qu'il y prenait part. M. de Lavaur me vint retrouver dès le lendemain matin pour me dire que M. le cardinal ne prétendait point que M. de la Mothe eût l'obligation du lieu à ma cession, mais à son mérite auquel on ne pouvait le refuser. La ré-> ponse m'outra. Je ne répondis que par un sourire et une profonde révérence. Je suivis ma pointe et j'emportai le premier lieu de quatrevingt-quatre voix. M. le cardinal de Richelieu s'emporta jusqu'à la puérilité; il menaça les dé. putés de la Sorbonne de raser ce qu'il avait commencé d'y bâtir, et fit mon éloge tout de nouveau avec une aigreur incroyable (3). » Richelieu, en effet, s'il faut en croire Tallemant des Réaux, ne lui pardonna jamais cet échec. «Ce petit ambitieux! disait-il toutes les fois que le nom du jeune de Gondi était prononcé devant lui; il a une mine patibulaire! » On voit que le cardinal de Retz, qui écrivait cette page de ses Mémoires trente ans après l'incident, "ne l'oublia pas davantage. Sur le moment, il n'était pas rassuré. D'Argenson le laisse entendre (4), et lui(1) Août 1709 à avril 1710.

(2) « pn 1750 et 1751, raconte MorelleltilWmoircs.chap.i, r, p. 20-21 je Us ma licence avec quelque distinction. Nous étions environ cent vingt dans cette carrière. A la distribution des places, je fus le quatorzième ou le quin- zième, si je m'en souviens bien, et je puis croire qu'il n'y avait pas véritablement quinze de mes confrères qui valussent mieux que moi; mais j'étais obscur, je

n'avais aucune prétention; je fus fort content de mon

(3) Mémoires, édit. Regnier, lr« part., p. 116-117. (4) « Hichelieu, dit-il, s'étant fâché contre les docteurs de Sorbonne qui avaient opiné contre son protégé, ils vinrent tout tremblants en informer l'abbé do Retz, qui leur répondit généreusement et fièrement que plutôt que d'occasionner des tracasseries entre Messieurs de Sorbonne et leur protecteur, il se désistait de sa place, content de l'avoir nv*?Vfeê9. a (&$sais dans le tout de ceux 4s Montaigne, p. fv* '.<


même ne le nie pas. « Toute ma famille s'épouvantait, écrit-il, mon père et ma tante de Maignelais qui se joignaient ensemble, la Sorbonne, Rennebrac, M. le comte, mon frère, Mme de Guémenée, souhaitaient avec passion de m'éloigner et de m'envoyer à Venise (1). » Il y alla.. Ces contentions étaient quelquefois poussées plus loin, jusqu'à des violences qu'on n'attendrait pas de la part de ceux à qui elles échappaient, de Bossuet par exemple.

Il était de tradition que, dans les sorboniques, !e prieur de Sorbonne eût en toute chose, comme on disait, le pas. Non seulement il marchait en tête du cortège processionnel et occupait en séance le siège d'honneur, mais il argumentait le premier tête couverte, quoiqu'il ne fût très souvent que simple bachelier. Bien plus, il avait le droit de demander au candidat, avant l'examen, « la preuve » de ses thèses, et, au cours de la soutenance, le récipiendaire devait le saluer du titre de Domine dignissime. Ainsi l'avait à diverses reprises réglé' la Faculté contre les prétentions de la maison de Navarre, et de nombreux arrêts du Parlement, ceux de 1602 notamment et de 1618, avaient consacré cette prérogative. Recommandation expresse était faite par la société de Sorbonne au prieur entrant en charge de n'y laisser porter aucune atteinte. M° Gaston Ghamillard, qui se trouvait exercer la fonction en 1650, quand Bossuet se présenta à la sorbonique, était fort jaloux de ses dignités. Comme pour se prémunir contre les défaillances, il avait transcrit de sa main sur le registre des délibérations qu'il tenait l'arrêt de 1618, et, dans une note, également écrite de sa main, qui fait suite immédiate à la copie de l'arrêt, on lit « Nonobstant que le frère Danguy, jacobin, m'aie donné ses thèses prouvées et signées, que M. du .Verdier de Navarre me les aie données pareillement prouvées et signées, néanmoins depuis, un nommé Bossuet, de Navarre, a fait difficulté de mêles donner signées, et, parce que je ne les voulais pas recevoir autrement, a fait faire protestation par un nommé Chaalon, notaire, demeurant sur la place Maubert. »

Le nommé Bossuet, qui ne comptait encore que vingt-trois ans, mais qui commençait à se sentir, avait fini par céder sur l'un des points et consenti à fournir les justifications préalables. Mais, au cours de l'épreuve, il se refusa net à accorder au prieur toute qualification d'hon- neur. Le prieur protesta. Non moins ardent, poussé par ses maîtres et ses condisciples de Navarre, Bossuet s'obstina et, après un échange de vives apostrophes, tout à coup, rompant en visière, il se transporta, suivi des siens, au monastère des Jacobins, situé rue des Grès, où il acheva sa soutenance. Un procès s'ensuivit entre le collège de Sorbonne qui demandait l'annulation de l'épreuve et la maison de Navarre qui en soutenait la validité. Les Navarrais ne s'étaient jamais montrés plus animés. Ils n'avaient pas encore pardonné à Richelieu, élève de leur maison, d'avoir réédifié la Sorbonne la chaire de théologie fondée par le cardinal au collège de Navarre ne leur était pas une compensation suffisante. D'autre part, la Sorbonne était devenue trop puissante pour n'avoir que des amis. Les dominicains et les autres corporations, les ubiquistes qui n'avaient aucun droit à entrer dans le différend, prirent parti contre elle. La Faculté voulut évoquer l'affaire. La Sorbonne récusa son autorité la Faculté n'avait pas à connaître de la question, encore moins à la trancher; le Parlement, qui avait été saisi, pouvait seul la résoudre. Aussi bien j ta prérogative du prieur n'était pas contesta- ble il pouvait n'en pas réclamer l'application rigoureuse dès qu'il l'avait invoquée, il devait y être satisfait. Les sages essayèrent vaine- ment de « moyenner la paix ». Le président Mole qui intervint de sa personne, échoua comme les autres. Il fallut un arrêt.

Le registre d'audience de la grande chambre du 26 août 1651 porte « Ledit Bossuet comparut, qui a fait discours en latin. » L'avocat général Orner Talon reconnut « que le candidat avait rendu à la cour des preuves de sa suffisancc ». Mais il déclara que cette suffisance ne l'autorisait pas à outrepasser les règles. Sur ses conclusions, le Parlement statua 1° que les sor- boniques se feraient toujours dans la maison de Sorbonne, sans pouvoir être transférées ailleurs, s'il n'était ordonné autrement 2° que cette fois néanmoins, et sans tirer à conséquence, l'acte commencé en Sorbonne et achevé aux Jacobins demeurait pour sorbonique, mais que les bacheliers qui répondraient en Sorbonne communiqueraientau prieurleurs thèses et les preuves d'icelles signées de leur main 3° qu'ils devaient dire audit prieur en l'acte de sorbonique « Dignissime domine prior ».

Ce ne fut pas tout à fait le dernier mot. Bossuet, à la fin de la session, fut nommé par ses condisciples Paranymphe, c'est-à-dire orateur chargé de porter la parole devant les compagnies revêtu de la robe d'écarlate fourrée d'hermine, il alla au milieu d'un brillant cortège haranguer les présidents, qui, de même que la grande chambre, déclarèrent n'avoir jamais entendu de latin plus élégant. Mais la Sorbonne eut sa revanche. La fermeté et la courtoisie de sa résistance avaient ému les esprits en sa faveur. Dans la détermination des lieux, le premier échut à de Rancé, le futur réformateur de la Trappe, le second à Gaston Chamillard; Bossuet n'obtint que le troisième. Plus généreux ou plus simple que Retz et Richelieu, l'évêque de Meaux, le précepteur du dauphin, ne conserva pas. le souvenir de cette petite mésaven- ture de jeunesse. La maison de Sorbonne le comptait au nombre de ses amis. Il ne publiait pas un livre dont il- ne lui fît don en l'assurant j de son filial dévouement. LA RÉFORME DU CONSERVATOIRE On sait qu'au printemps dernier le ministre de l'instruction publique a constitué une commission à. l!eflet d'étudier les réformes qu'il y aurait lieu d'in- troduire dans l'organisation et le fonctionnement du Conservatoire. Cette commission s'est aussitôt diyisée en deux sous-conimissions qui ont poursuivi parallèlement l'examen de ces réformes, d'une part su point de vue dramatique et, de l'autre, au point de vue musical. Elles viennent de terminer leurs travaux, dont le résultat est consigné dans deux rapports dus à M. Bardoux, sénateur, ancien mi- Bistro, et S. M. Henry Marcel, maître des requêtes et membre de la commission des travaux d'art. La '̃ commission sera réunie la semaine prochaine pour se prononcer sur ces rapports et on fusionner les conclusions dans un règlement d'ensemble. Nous sommes en mesure de donner quelques in- formations sur les propositions des sous-commissions. Il est tout d'abord un certain nombre de questions connexes sur lesquelles elles ont du décider l'une et l'autre. C'est, en premisr lieu, celle de la division du Conservatoire en deux établisse- ments séparés qui seraient respectivement préposés à l'enseignement de la déclamation et de la musique. Des deux côtés, cette sulution a été repoussée comme contraire à l'intérêt des études, qui offrent des points de contact et de pénétration nombreux et comportent divers cours communs, et aux intérêts du Trésor, que la scission du Conservatoire grève- rait d'une lourde dépense. 0 Puis venait la question du rétablissement de l'internat; malgré des appuis autorisés, il n'a réuni dans chaque sous-commission qu'une faible minorité il se heurtait, en effet, à d'impérieuses objections principalement d'ordre matériel et tirées de l'insuffisance des locaux qu'il eût fallu agrandir et remeubler à grands frais, et de l'accroissement du prix de la vie depuis 1870, qui nécessiterait l'élévation au double du crédit anciennement affecté à l'internat et aujourd'hui employé en secours pécuniaires aux élèves les plus méritants. Il a paru qu'en réduisant le nombre des pensions et en renforçant le taux on obtiendrait l'équivalent du résultat attendu de l'internat, c'est-à-dire la possibilité d'exiger de jeunes gens soustraits aux préoccupations de la vie matérielle tout leur temps et tous leurs efforts. La troisième question intéressant l'ensemble de l'enseignement a également réalisé l'accord des deux sous-commissions il s'agissait d'assurer, au moyen d'un corps délibérant investi du droit de formuler des programmes, de présenter des candidats et de proposer des mesures, la direction pédagogique, le recrutement individuel et la surveillance disciplinaire de l'établissement. Ce triple rôle sera confié désormais au conseil d'enseignement réorganisé et élargi par lïntroduction, à côté de membres de droit représentant l'administration et le (1) Mcmolres, p. 118. Au récit du fait Tallemant ajoute ce piquant incident d'examen « D.sputant contre l'abbé de Souillac, de la MoUie-Houdancourt, en Soiiiouiie. Ketz cita un passage de saint Augustin que l'autre dit être faux. Il envoya quérir un saint Augustin et le convainquit, souillac qui. quo qu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal latin, dit

pour excuse Son kgeram ista toma. Le docteur qui

présidait lui dit plaisamment.: Ergo quia. viUisti Thoma, n-edidisti. » {Historiettes, t. V. p. 187.)

professorat officiel, de personnalités empruntées à l'art, à l'érudition, à la critique, et dont l'influence préservera le Conservatoire de l'esprit d'optimisme et de routine. Ce système fonctionne déjà à l'Ecole des beaux-arts, où il a produit d'excellents résultats. Le conseil d'enseignement serait, naturellement divisé en deux sections correspondant aux études dramatiques et musicales; il tiendrait séance plénière pour les questions communes.

L'inconvénient que pouvait présenter cette organisation, à savoir l'affaiblissement d'autorité du directeur, a été conjuré, dans la mesure du possible, en confiant à ce dernier la présidence effective du conseil d'enseignement, à toutes les attributions, purement consultatives, duquel il reste étroitement associé, sans préjudice de ses pouvoirs personnels de gestion qu'il conserve sans partage.

Enfin, les deux sous-commissions sont tombées d'accord pour établir une limite d'âge des professeurs, dans l'intérêt des études qui eussent pu être compromises par un excès de respect attaché à de glorieux souvenirs ou à de longs services; elle sera fixée, à soixante-dix ans, ménageant encore aux vétérans de la scène et de l'art une carrière étendue et féconde dans le professorat.

Passons maintenant aux innovations intéressant spécialement chacune des branches de l'enseignement. Du côté dramatique elles sont peu nombreuses en premier lieu la sous-commission supprime les agrégés, les répétiteurs, les classes préparatoires et les élèves stagiaires il n'y aura plus que des professeurs titulaires, dont elle fixe le nombre à six, et relève les traitements, avec un maximum de 4,000 fr. et un minimum de 1,500 fr. l'effectif des élèves dans chaque classe ne pourra dépasser 10; le nombre des auditeurs est restreint deux par classe. Un auditoire attentif, un travail sérieux, un enseignement renforcé par l'accroissement de situation fait au maître voilà ce qu'a voulu la sous-commission. Les mesures relatives aux pensions dont nous parlions plus haut viennent encore concourir à ce résultat. L'ensemble de ces dispositions n'entraînera pour le budget qu'une augmentation de charges bien minime environ 3,000 francs.

En ce qui concerne plus particulièrement les élèves, une garantie précieuse leur est accordée. Tout premier prix de tragédie ou de comédie, s'il n'est réclamé par le Théâtre-Français, aura "droit à un engagement de deux ans à l'Odéon, sous la réserve qu'un seul lauréat par genre et par sexe bénéficiera chaque année de ce droit. C'est, dans la mesure du possible, la contre-partie du droit, réservé jusqu'ici aux seuls directeurs des scènes subventionnées, de réclamer en fin d'études les services de tels élèves à leur choix, en vertu de l'engagement écrit exigé de ceux-ci à leur entrée au Conservatoire. La circulau'e de M. Larroumet, qui limitait aux œuvres modernes représentées depuis plus de dix ans sur les théâtres subventionnés le choix des élèves concourant en fin d'année, reçoit la confirmation du règlement; il exige, en outre, que ce soit dans le répertoire qu'ils concourent pour la première fois.

Enfin, la question de l'institution d'exercices publics est résolue par la négative; on a craint le chauffage artificiel et exclusif des élèves qui devaient y coopérer, et la surexcitation d'une vanité prématurée à la suite d'ovations de commande, qui affaibliraient leur confianco dans le professeur de toute celle qu'elles leur donneraient en eux-mêmes. Il y sera suppléé par un examen semestriel non public, où les diverses classes interpréteront ensemble des pièces ou des fragments de pièces.

Du côté de la sous-commission musicale, les innovations ne sont pas sensiblement plus nombreux ses, mais se traduisent par un relèvement plus considérable des dépenses. Celles-ci seront augmentées d'environ 26,000 francs; la proportionnalité est pourtant rigoureusement observée, car il ne faut pas oublier qu'il y a plus de huit cents élèves au Conservatoire et qu'un dixième au plus s'adonne à la déclamation. La première source de dépenses nouvelles est la création de cours nouveaux de contrepoint, d'alto et de saxophone ces deux derniers étaient unanimement réclamés par les compositeurs de musique les cours de contrepoint ont pour but de décharger les professeurs de composition de la partie en quelque sorte grammaticale de leur enseignement, pour leur permettre d'en développer davantage les côtés supérieurs l'étude analytique des grandes œuvres du passé la démonstration expérimentale des lois de la composition et du style. Le relèvement du taux des traitements, quoique opéré avec une extrême prudence et en affectant un seul traitement maximum à chacune des sept sections musicales du Conservatoire, est la deuxième cause d'augmentation, que quelques suppressions de cours faisant double emploi n'ont pu qu'insuffisamment compenser. Enfin vient l'élévation à dix du nombre des classes de chant dont l'encombre- ment, outre qu'il provoque à l'inattention et au dé- sordre, abrège à l'excès ou espace abusivement les observations individuelles du professeur. En ce qui concerne les exercices publics, la sous- commission musicale, en présence du pressant in- térôt que présentent l'entraînement et la mise en contact des masses vocales et instrumentales, a cru devoir passer sur les petits inconvénients d'une exhibition prématurée des élèves le nombre en a été fixé à deux par an, et un nouvel élément d'utili- té y a été introduit par l'admission dans les programmes de partitions ou de morceaux émanant des élèves de composition et proposés par leurs professeurs.

Enfin, la sous-commission a cru devoir insister tout particulièrement, sous forme de recommandation adressée au conseil d'enseignement sur la nécessité de donner aux élèves de chant une culture graduelle, en la faisant tout d'abord porter sur l'instrument si délicat de la voix, et on n'abordant les difficultés d'expression et de style qu'avec un organe complètement assoupli et formé. Ses autres vœux tendent à subordonner l'accès des concours de chant et d'instruments à l'admission au concours de solfège, d'inscriro d'office dans une classe d'harmonie tous les instrumentistes titulaires d'une médaille de solfège, et à imposer aux élèves de composition, tant dans l'intérêt de leur propre éducation que dans celui des voix qui auront à les interpréter, la fréquentation du cours d'orchestre et du cours d'ensemble vocal.

Telles sont, dans leur ensemble, les réformes, toutes marquées au coin de la modération, que proposent les deux sous-commissions et que s'appropriera vraisemblablement la réunion plénière. Il nous suffira de quelques mots pour les caractériser la commission s'est abstenue tout à la fois de re- mettre en question les bases mêmes d'une institution qui a fait ses preuves et de donner aux modifications reconnues utiles un développement incompatible avec les ressources budgétaires. C'est à une œuvre de retouches prudentes, de revision limitée, qu'elle a procédé, dans sa constante préoccupation de n'apporter au fonctionnement du Conservatoire que les changements avoués par l'économie et conseillés par l'expérience. 01 ÏOM DE IITÀTII I «E XjA. luTISSIOSSr BIJCTGEx*. {1) Kong, 5-13 juin 1892.

Près de six mois écoulés de marches et de contre-marches, d'étapes bien dures parfois, attrayantes toujours; tant de journées vécues dans cette intimité du campement que l'éloignement de la patrie, les joies et les épreuves fraternellement partagées rendent si douce, et notre petit cercle va se rompre. Le docteur Crozat, se dirigeant vers te Nord, gagnera les Etats de notre allié Tiéba, dont il a déjàété l'.hôte il rentrera en France par Bammako et le Sénégal. Le lieutenant Braulot ralliera la rive gauche du Co- moé et effectuera son retourvers Grand-Bassam en explorant le Barabo. Le capitaine Binger et votre serviteur descendront par le Djimini et s'il est possible le Diammala et le Baoulé. Le docteur devait se mettre a la recherche de M. le capitaine Ménard dont on avait perdu les traces depuis son passage à Kong, en décembre dernier, et sur le sort duquel on n'était pas sans inquiétudes. Ces craintes n'étaient que trop fondées. Le 7 juin, le noir Amon, messager envoyé d'Assinie, arrivait au camp. Il était en route depuis cinquante-huit jours; mainte fois arrête, il avait accompli sa mission avec j une persévérance et une énergie bien rares chez les indigènes du littoral. Pourquoi faut-il qu'à la joie éprouvée à la réception de ce courrier le premier courrier d'Europe distribué à Kong se môle une impression funèbre? Une dé- pêche du gouverneur du Sénégal transmise par le résident de Grand-Bassam nous apprenait que M. le capitaine Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais auraient été massacrés par les gens de Samory, non loin de Sakhala. La nouvelle du désastre aurait été apportée (1) Les lettres précédentes de M. Marcel Monnier, relatant riméressant voyage exécuté dans la Guinée française par le capitaine Binger, le lieutenant Brau- lot, le docteur Crozat et M. Marcel Monnier, ont paru dans les numéros du Temps des 8 mai, 16 juin, 18 août et 22 sentenibre.

aux premiers postes français par deux hommes de l'escorte échappés' à grand'peine. Le malheur ne semble donc que trop certain. Un seul doute subsisterait relativement à l'endroit où Ménard aurait succombé, la position indiquée par le télégramme officiel dans le sud-ouest' de Kong se trouvant manifestement en dehors de l'itinéraire du voyageur qui, de Kong, inclinait sensiblement au nord-est. A coup sûr, les chefs de Kong ont eu connaissance de ces faits. S'ils n'en ont soufflé mot, se contentant de répondre, lorsque nous nous informions de notre compatriote, qu'ils l'avaient vu partir en' bonne santé, on ne saurait pour cela les accuser de fourberie. En pareille matière, la plupart des noirs agissent sous l'empire de ce sentiment, qui nous fait hésiter longtemps avant d'affliger un ami par l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Ils attendront jusqu'au dernier moment; c'est à la fin d'une longue conversation sur des sujets sans importance, après mille parenthèses et circonlocutions, au moment de prendre congé, qu'ils transmettront leur triste message. Nous devions en avoir la preuve peu de jours après. Quoi qu'il en soit, la mission du docteur Crozat devra se borner maintenant à recueillir quelques renseignements plus précis sur les circonstances dans lesquelles a péri le capitaine Ménard et, s'il est possible, les papiers du voyageur.

Visite au 'camp

Du 8 au 1-0, nous avons fait visite au roi, dans son camp. La colonne, est campée à trente kilomètres environ au nord-est de Kong. C'est moins une force destinée à prendre l'offensive qu'un corps d'observation à l'effet de surveiller les Palagras, peuplade pillarde, dont les maraudeurs avaient à plusieurs reprises rançonné les caravanes se dirigeant soit dans l'Ouest, par Nafana, vers Sakhala et Tingréla, soit au nord vers Bobodioulassou. Le poste, situé à distance égale des deux routes, peut assurer, dans une certaine mesure, la sécurité des communications. Six heures de marche en terrain découvert, sous une réverbération aveuglante. Nous traversons trois villages, que des enceintes palissadées, édifiées récemment, mettent à l'abri d'un coup de main. Un quatrième village, beaucoup plus vaste que les précédents, aux cases toutes neuves. C'est là le camp. Pour le moment il est fort dégarni, la majeure partie des effectifs ayant été congédiée pour procéder, en temps utile, à la récolte du maïs et du sorgho. Kong, en effet, n'entretient point d'armée permanente. Chez ce peuple de marchands et de cultivateurs, le fait de porter les armes constitue un accident, non un métier. D'ailleurs, il ne s'agit point ici d'une guerre au sens exact du mot. Aucun des adversaires ne paraît se soucier d'en venir aux mains. Tout se borne à quelques razzias. Les hostilités peuvent se prolonger pendant un an et plus sans que, de part et d'autre, le chiffre des morts et des blessés atteigne la centaine. II y a bientôt trois ans que les gens de Kong ont entrepris de mettre un terme aux déprédations des Palagas. Ils leur ont déjà fait bon nombre de prisonniers. Aussi l'issue n'est-elle pas douteuse. Les pillards, découragés, ne sauraient tarder à se soumettre. Si longue qu'ait été la campagne, elle n'aura pas coûté beaucoup de sang et, les hostilités terminées, le poste établi naguère pour la défense du territoire subsistera comme village. Les soldats qui l'occupaient y feront venir leurs familles et reprendront leur ancien état de tisserands ou de cultivateurs. L'endroit continuera à être désigné sous le nom de « Dakhara » (le Camp). Quantité de villages, et des plus importants, aussi bien dans le pays de Kong que dans le Bondoukou, le Djimini et l'Anno, n'ont pas eu d'autre origine. Leur seul nom évoque leur histoire.

La position, à vrai dire, me paraît se prêter médiocrement à une installation définitive. Le sol est sablonneux, la chaleur extrême, l'eau rare encore faut-il aller la puiser à près d'un kilomètre du village dans les cavités d'un marigot qui ne coule qu'après les grandes pluies. Si les troupes se sont dispersées, l'élat-major est au complet. Tous les famas (grands-chefs) sont demeurés au camp, près du roi. Tous assistaient, une heure au plus après notre arrivée, à l'audience solennelle que nous donnait Karamokho-Oulé-Ouattara. Assis en demi-cercle, un peu en arrière du maître, sur des nattes ou surdes peaux de bœuf, ils avaient, pour la circonstance, revêtu leurs plus beaux atours les bouboiis surchargés d'amulettes, sachets de cuir renfermant des versets du Koran, rondelles de cuivre.ou de fer blanc curieusement martelées, toute une quincaillerie destinée, dans l'esprit de son possesseur, à le préserver des coups de l'ennemi. Les coiffures étaient des plus variées, depuis le bonnet de Kong, en forme de bonnet phrygien, jusqu'au casque de guerre, en grosse j paille, pointu comme un chapeau chinois et hé- rissé de plumes de vautour,

Karamokho-Oulé est un homme d'environ soixante-quinze ans, de physionomie très fine, le teint assez clair, presque jaune. Les yeux sont vifs. La mâchoire dégarnie met sur les lèvres pincées un pli d'expression quelque peu narquoise mais l'ensemble des traits est d'une grande douceur, d'une majesté simple, quasi paternelle..Un collier de barbe blanche encadre ce visage d'ascète, éclairé d'un sourire. C'est as- surément, avec Talmamy de Bondoukou, la plus remarquable figure de noir quenousayons vue jusqu'ici. >•. Au rebours des chefs, le roi était vêtu' sans le moindre apparat un ample boubou en tissu de coton très fin, d'une blancheur immaculée. Pas un ornement, ni collier, ni amulette, rien qu'un lourd chapelet à gros grains roulé autour du poignet. Ouvert sur ses genoux, un bel exemplaire du Koran qu'il feuillette avec amourun cadeau de Binger qui le lui avait fait parvenir par le capitaine Ménard.

Ceci n'est qu'une entrevue de parade. On y cause peu. Un échange de compliments, suivi d'un rapide résumé de notre voyage et des menus événements survenus à Kong depuis notre arrivée rien de plus. Encore le récit en est-il fait par un tiers, Bafotéké, notre hôte de Kong, qui nous a accompagnés. lien est de même dans la plupart des palabres. L'étiquette veut que les interlocuteurs conversent par l'intermédiaire de porte-paroles.

Bien différentes furent les causeries intimes que nous eûmes, le soir môme et le lendemain, avec le roi, dans sa case ou dans la nôtre. Le ton cordial de l'entretien, les petits soins dont nous sommes entourés, tout nous prouve que nous sommes bien chez un ami. Il a voulu procéder lui-même à notre installation dans des cases fort propres dont les alentours avaient été scrupuleusement balayés. Ce musulman, qui ne boit aucune liqueur fermentée avait poussé la prévenance jusqu'à faire préparer pour ses hôtes force jarres de dôlo (bière de maïs). Et sa joie de revoir le chef blanc, le ton d'affectueux intérêt avec lequel il questionna Binger sur son voyage, sur sa santé, sur la France dont, plus que jamais, il se proclame l'allié fidèle! Tout cela n'est point joué. C'est la sincérité môme. Karamokho-Oulé nous parle de son désir de voir à bref délai les relations commerciales s'établir entre le pays de Kong et les postes français de la côte. Mais la côte est si loin, les chemins si peu sûrs. Ses gens viendront à nous pourtant, ils viendront aussitôt après la saison des pluies. Rien de plus manifeste que cette impatience d'entrer en rapports suivis avec nous. Toutefois, nous sentons fort bien que la promesse n'aura son effet qu'autant que nous viendrons prendre, en quelque sorte, nos futurs clients par la main pour les amener au littoral. Seuls ils n'oseraient entreprendre un tel voyage, à travers la région des forêts, parmi, des populations inconnues, le long d'un Ileuve où le mauvais vouloir des chefs riverains interdirait le passage à leurs pirogues, ou confisquerait leurs marchandises. Il faudra leur prouver de visu que ces craintes ne sont point fondées, que la route est libre et qu'à l'ombre de notre pavillon la police est faite sur le Comoé, la navigation sûre. La tâche est aisée. Ce ne sera point une œuvre de longue haleine. Elle peut être menée à bien en quelques mois, à bien peu de frais, et ce qui est l'essentiel avec les seules ressources du budget local. Il suffit de vouloir. Mais, jusque-là, Jes aspirations du peuple de Kong vers notre civili- j sation resteront forcémentà l'état de sympathies platoniques. Il n'en est pas moins remarquable de les voir, dès à présent, s'affirmer avec cette énergie, de constater à quel point est vivace l'instinct qui pousse ces populations énergiques, laborieuses, industrieuses à élargir leur champ d'action. Notre premier entretien avec KaramokhoOulé eut lieu le soir et se prolongea jusqu'à une heure assez avancée. Jamais je n'oublierai la scène ni le décor le vieux chef, de blanc vêtu, assis sur le seuil de sa grande case ronde, en forme de ruche; çà et là, dans la cour entourée

d'une palissade de bambou, des groupes de serviteurs allongés autour des feux; devant leurs huttes dans un coin, un cheval à l'entrave, hennissant à la lune. Tout cela noyé dans une vapeur bleue de rêve. L'heure, le lieu, le silence de la nuit tropicale évoquaient pour nous le temps des rois pasteurs. Jamais je n'ai ressenti plus profo'jdément l'impression des âges bibliques. "̃'

Notre deuxième journée au camp a été consacrée aux cadeaux réciproques, ainsi qu'aux visites des différents chefs. Le roi a reçu quelques armes, des étoffes, un « boubou » richechement brodé. En retour, il nous a offert un bœuf et plusieurs calebasses d'un lait délicieux. Les noirs n'usent point du laitage, « une boisson bonne pour les captifs, » disent-ils; toutefois, ils ne sont nullement scandalisés de ne pas nous voir partager leur répugnance. Autre race, autres goûts; ils admettent fort bien que la boisson dont ils font fi soit appréciée des blancs. Puis ce sont, arrivant à la file, cinq ou six grandes jarres de dolo, chacune de la contenance d'une forte barrique. Aussi, notre personnel est-il .bientôt d'humeur expansive et folâtre sa joie se traduit par d'interminables chants autour des feux, les quartiers de viande rissolent sur des baguettes, par des tam-tams improvisés, lesquels feront rage une bonne partie de kysoirée, en dépit de la longue et pénible étape de retour que nous réserve le lendemain.

Durant tout l'après-midi les ;chefs ont envahi nos cases. La séance- est toujours très longue. Le visiteur s'installe, sans que la venue d'un nouveau personnage le détermine à quitter la place. Bientôt c'est un encombrement. L'entretien, jamais très animé, est coupé de terribles pauses durant lesquelles ces messieurs restent assis sur leurs talons, à nous contempler d'un air bienveillant, tout en jouant négligemment du chasse-mouches une queue de vache sans lequel un homme d'un certain rang ne saurait paraître en public. Au moment de sortir, ils nous prennent la main, la portent à leur front en répétant que rien désormais ne saurait briser le pacte d'amitié qui nous lie. Cela est dit d'un ton pénétré qui ne laisse pas place au doute. On sent que ces gens-là ont conscience d'accomplir un acte grave. C'est, de leur part, ,un engagement mûrement réfléchi qu'ils sont décidés à tenir.

Nous avions résolu de repartir de nuit, profitant de la pleine lune, afin d'échapper à la réverbération solaire sur les plaines déboisées tant nous avions fort souffert à l'aller. Il était à peine deux heures et demie quand notre petite troupe sortait du camp. En dépit de l'heure, Karamokho-Oulé était debout, prêt à nous accompagner un bout de chemin. Tout en marchant, appuyé sur une courte lance, en guise de bâton, il donnait à notre diatiké ses dernières instructions afin que nos saufs-conduits fussent préparés des notre retour à la ville. Ces saufs-conduits nous assureront bon accueil de la part de tous les chefs en relations plus ou moins suivies avec Kong. En ce qui concerne le docteur Crozat, le roi insiste pour qu'il ne prenne pas, ainsi qu'il en avait l'intention, la route directe de Sakhala, route dangereuse, dit-il. Jamory, l'un de ses chefs, se chargera de le faire passer un peu plus au nord par un itinéraire plus long, mais sûr. Il voyagera sous sa sauvegarde pendant quinze ou vingt jours, jusqu'à la route de Tingréla. Dans tous les actes de Karamokho-Oùlé et de ses famas se révèle cette préoccupation constante d'assurer, dans la mesure du possible, la sécurité des blancs, leurs hôtes, leurs alliés. Le vieux roi notamment qui, lors du premier voyage de Binger, n'a pas craint de braver- et a su retourner l'opinion publique-en accueillant le nouveau venu malgré les clameurs de la foule ignorante, celui-là est à coup sûr un ami. Le tremblement de sa voix, la façon dont il nous prend les mains, au moment de nous quitter, en disent long. Oui, .il est heureux d'avoir revu, une fois encore, le chef blanc; il est bien vieux: qui sait si nous nous retrouverons jamais face à face? Mais quoi qu'il arrive, lui et les siens resteront fidèles à leurs promesses. Il y avait tout cela dans le geste d'adieu du vieillard, les mains tendues, son fin visage levé vers les étoiles. Un seul serviteur l'accompagnait. Autour de nous, un grand silence. Sur la plaine. piquée d'arbres grêles, pas un cri d'insecte ou d'oiseau; pas un frisson, dans les hautes herbes, sur les paillottes du camp endormi. Et j'ai trouvé je ne sais quel charme indéfinissable, une pointe de mélancolie très douce, à cette séparation sans apparat, la nuit, sur un sentier désert., .> Départ de Kong

Le docteur s'est mis en route le 11 au matin, et M. Braulot, le 12. Nous avons escorté nos amis jusqu'à un kilomètre de la ville et nous aurions poussé beaucoup plus loin, n'était la nécessité de brusquer des adieux toujours pénibles. Certes, nous comptons bien nous retrouver réunis, sains et saufs, avant qu'il soit trop longtemps. Néanmoins, c'est là un de ces moments où I l'homme le plus maître de lui ne peut demeuj rer impassible, une de ces minutes .où le cœur bat plus vite. Les souhaits échangés, rapides, on s'embrasse et en selle. Un dernier appel auquel celui qui part répond sans se retourner, la voix un peu changée. Et bientôt la silhouette du voyageur et du bourriquot disparaît, au revers du plateau, dans les herbes. Nous voici seuls, Binger et moi, hâtant nos préparatifs, expédiant nos visites d'adieu. Une bonne partie de la journée est employée à parcourir les différents quartiers, à échanger quelques paroles avec les notables assis sur des nattes devant leur porte, égrenant leur chapelet. A plusieurs reprises, il nous faut traverser la place du marché, plus animée que jamais. C'est jour de grand marché trois à quatre mille per- sonnes s'y bousculent autour des étalages en plein vent, des marchandes de kola, de sel, de tissus de coton roulés en bandelettes, de nattes et de paniers. Sur le poudroiement de poussière soulevé par les promeneurs, la fumée des fri- turcs traîne comme une gaze bleue, et les petites vendeuses de galettes à la farine de mil rou- lées dans du miel, la corbeille en équilibre sur la tête se frayent un passage au plus épais de la cohue, en jetant leur appel au client, d'une voix suraiguë, plaintive, qui domine toutes les autres rumeurs Niomis, baba é! « Pères, voici des crêpes 1 Pendant des heures, nous allons à tra- vers ce labyrinthe de ruelles, bordé de maisons de terre, faisant halte de ci de là dans un carre- four près d'un groupe où nous avons reconnu quelque figure amie, à l'entrée d'une mosquée au minaret pyramidal vers laquelle des fidèles: s'acheminent pour la prière de quatre heures. Nous passons en revue les corps de métier, le quartier des teinturiers avec ses cinq cents puits les cotonnades mijotent dans l'indigo, ce- lui des tisserands jouant de la navette, de l'aube au coucher du soleil, dans leur cage de perches, à l'ombre des ficus. Et, che- min faisant, dans le murmure affairé de la grande ville, nous éprouvons une impression singulière à contempler, pour la dernière fois peut-être, cette cité soudanienne que dore le soleil couchant, cette métropole commerçante dont, il y a trois ans à peine, le monde civilisé ignorait encore l'existence. Des six Européens qui l'ont visitée, quatre survivent. Y reviendront-ils jamais? Quel laps de temps s'écoulera avant que d'autres mains reprennent l'œuvre commencée, créant un courant de trafic régu- lier entre Kong et la mer? Autant de points d'interrogation dont nous jalonnions notre promenade, tout en regagnant, à la nuit tombante, notre campement, où de nombreux visiteurs attendaient. Dans la foule qui guettait notre retour, un messager du roi. Cet homme vient nous confirmer la mort du capitaine Ménard. Par un sentiment de délicatesse bien remarquable, mais qui n'est pas rare chez les noirs, les chefs de Kong n'y avaient pas fait jusqu'ici la moindre allusion, ne voulant point affliger leurs hôtes et gâter la joie d'une réception amicale par une aussi triste nouvelle. Mais, au moment de nous séparer, ils ne peuvent nous laisser ignorer le sort de notre infortuné compatriote. Et les détails suivent, très précis. Le capitaine a succombé, il y a trois mois environ, près de Séguéla, dans le Ouassoulou et non du côté de Sakhala, dans le Ouorodougou, comme l'indiquait le télégramme officiel transmis de Grand-Bassam. Il se trouvait depuis plusieurs semaines chez un chef, Fakourou Bamba, dont le village fut assailli par des bandes de Samory. C'est en s'efforçant de protéger son hôte que Ménard a péri. Attaqués par un ennemi très supérieur en nombre, les hommes de Fakourou Bamba lâ- chèrent pied; Ménard et cinq de ses tirailleurs sénégalais furent massacrés après une défense héroïque. Le narrateur débite son récit d'une voix très basse, en phrases hachées, rapides. L'assistance écoute, visiblement émue. Dans ces régions où la maxime « Malheur aux vain- 1

cus » est trop souvent de règle, où le trépas d'un voyageur compromet parfois le succès. des explorations à venir, on pouvait craindre qu'un tel malheur n'éveillât pas chez l'indigène une sympathie si spontanée et si touchante. Mais non. La catastrophe n'a porté aucune atteinte au prestige de la France. L'impression générale est plutôt un sentiment d'admiration pour le mort. Le messager, en terminant, a soin de répéter à plusieurs reprises « Il faut que vous sachiez que votre frère (aux yeux des noirs tous les blancs sont frères) est tombé en défendant son hôte » Et, de tous côtés, dans l'auditoire, des voix graves ajoutent « Cela, c'est bien » Et tout en écoutant, dans la nuit subitement venue, avec cette sensation de tristesse et d'angoisse que l'isolement, l'étrangeté du lieu où nous sommes, rendent plus cuisante, nous avons la consolation de nous dire que cette mort, du moins, n'aura pas été inutile; que le soldat, dont la dépouille gît quelque part au fond du bois, a bien servi la France et rehaussé encore aux yeux de ces populations impressionnables le bon renom de notre pays.

Les visites d'adieu ont continué très- tard, dans la soirée. Lorsque nous levons le camp, une heure avant le jour, nombre de gens nous accompagnent jusqu'au marigot, à un quart de lieue de la ville. Parmi eux, notre ami Mokossia, le boucher-un personnage considérable dans une cité musulmane. Son adieu dans sa forme un peu précieuse, vaut qu'on le cite. Il témoigne d'une subtilité de sentiments qui, de prime abord, surprend dans un pareil milieu. « Je suis, nous dit-il, heureux et fâché de votre départ heureux, parce que vous devez être contents vous-mêmes de regagner votre pays fâché, parce que je vois partir des amis. » D'autres s'écrient « Allez, mais revenez-nous 'vite! » Plusieurs ajoutent en nous serrant la main « Salue de ma part ta mère. »

Chez Brahima-Ouattara

̃'̃/̃̃ ̃̃̃̃ 13-19 juin. Cinq étapes en terrain découvert, dont deux assez pénibles, l'avant-dernière notamment, où l'on franchit, huit heures durant, la région complètement déserte qui sert de frontière entre le pays de Kong et le Djimini. C'est de nouveau le voyage à pied. Il nous a fallu laisser à Kong les bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes considérés désormais comme fétiches, n'ont point accès dans le Djimini. Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt-six personnes. Nos porteurs agnis, si démoralisés jusqu'ici, marchent presque allègrement. Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ils ont le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces bonnes dispositions dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné, le peu de résistance de cette race, il est permis d'en douter. Dieu sait ce qu'ils nous ont fait souffrir jusqu'ici et ce qu'ils nous réservent!

Dans cette première partie de la route, une seule localité importante, Ouandarama, très grosse bourgade composée de trois villages habités par des populations d'origines très diverses, Màndis-Ligouy, Dioulas et Kifirris. Ces derniers représentent l'élément autochtone, qui n'est point beau. La taille est élevé, la carrure puissante, mais les attaches sont grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente guère autrement qu'un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d'une armature de fer "forgée dans le pays leurs armes, la lance et la flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de fou (écorce d'arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes, beaucoup n'ont pour tout costume qu'une ceinture de coquillages (cauries), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit carré de 'bois ou d'ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes prétendent s'embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant dans l'ouverture une longue cheville en roseau. Point d'autres bijoux que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.

Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction Dioula, chez qui l'on retrouve le type du Kong, intelligent, éveillé, le souci du vêtement, de la maison solide. C'est elle qui occupe iici la situation prépondérante. Le chef de Brandarama lui-même, Péminian, vieux brave homme assez insignifiant, subit celte influence qu'exerce sur lui notre hôte, KaTamokho-Sirifé, un musulman. C'est un commencement de,prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient, en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d'un ruisseau aux eaux excellentes, au centre d'un paya cultivé, tend à se développer et à devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les caravanes qui se rendront de Kong au littoral. Bien différente est la capitale, Dakhara, un grand village, mais d'aspect assez triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l'on ne compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le voit plus. Il est malade, nous dit-on d'un ton un peu singulier. Ceci signifie tout bonnement qu'il est mort. C'était déjà, il y a trois ans, un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère, Brahima, est à l'heure actuelle le vrai roi. Mais il n'en prend pas le titre, répétant, comme les autres, 1 que son frère est en- core malade et ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par suite d'une coutume très répan- due dans ces contrées, personne n'est assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d'un nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s'en tenir, mais on ne dit mot. C'est donc Brahima qui nous a reçus, et de façon très amicale. Nous avons môme dû, sur ses instances, roster ses hôtes pendant deux jours. C'était, au surplus, le minimum de temps nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses.Il est, en effet, impossible d'expédier un entretien en une seule séance; les noirs 'fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des enfantillages. C'est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien et un canard. Le caneton était très mal en point; son propriétaire l'avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la vie. Le roi, informé du fait-divers, y prenait le plus vif intérêt. A chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le blessé reposait mot à mot « attendait la fraîcheur ». II fallait enfin un délii raisonnable afin de permettre au roi de préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire présent d'un bœuf, mais pas d'un bœuf quelconque. Il lui fallait un animal de choix, de -nuance spéciale et la bête avait dû être amenée de fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf était rouge, en signe d'amitié! MARCEL MONNIER.

DU FLEUVE BLEU AU FLEUVE R0UGE(l)

i ~e~~ ̃̃̃̃̃̃̃̃« .?̃.

NOTES DE VOYAGE '> PAR PAUL BOELL

̃ Wouliou, 17 janvier. Wouhou. Résultat heureux et inattendu des trouLies du Yangtse. Un séjour peu enviable. Une mission en ruines. L'inconstant. Kiou- luang. Aspect extérieur. Une maison française.– Les murailles. Une enfant trouvée. Commerce Une concession fortifiée. Environs de Kiou- kiang. lin route pour Hunkeou.

Wouhou! Il n'a fallu rien moins que les incendies et les assassinats dont la vallée du Yangtse a été le théâtre dans le courant de l'année dernière pour donner à cette ville une sorte de célébrité et la faire connaître do l'Europe et des deux Amériques comme une. ville de Chine où résident des missionnaires et (1) Voir le temps du septembre

dautres étrangers qui y sont exposés parfois 5. d assez sérieux désagréments. C'est un fait nouveau dont s'est enrichi ainsi le trésor des connaissances géographiques du grand public des deux mondes, et si les troubles du Yangtse n'ont point produit ius' qu ici d'autre résultat appréciable, ils auront eu du moins celui-là c'est déjà quelque chose.

Wouhou, d'ailleurs, sans être un marché de premier ordre, n'est pourtant nullement méprisable au point de vue commercial, car le chiffre de ses importations étrangères s'élève annuellement à une vingtaine de millions de francs, l'opium indien ii"-urant dans ce chiffre pour 40 0/0 et les cotonnades pour 24 0/0. Les exportations, qui représentent un chiffre légèrement supérieur, n'intéressent pas le commerce étranger, car elles consistent principalement en riz et autres denrées alimentaires qui sont consommées en Chine.

Ce port, situé sur la rive droite du Yangtse, fut ouvert au commerce étranger par la convention de Tche fou (1876). La ville, à laquelle on attribue 80,000 habitants, n'est que du quatrième rang et n'offre absolument rien de curieux. De concession étrangère, il n'y en a pas, de quai non plus, par conséquent, d'habitations européennes fort peu, les seuls étrangers logés décemment à part les missionnaires protestants qui ne manquent jamais de rien étant le consul anglais et le commissaire des douanes. Les autres résidents, cinq ou six, s'arrangent comme ils peuvent, dans des maisons chinoises appartenant aux jésuites et grossièrement adaptées aux exigences européennes.

Je ne recommanderai donc pas Wouhou au point de vue du confort. C'est tout ce qu'il y a de plus primitif; comme installation, sans compter que pour se rendre de l'un chez l'autre il faut traverser des ruelles chinoises, boueuses et puantes, où les indigènes, se sentant ici bicsn chez eux, ne se hâtent pas de vous faire place.

J'ai passé juste vingt-quatre heures dans ce pays très peu enchanteur. J'y ai visité les ruines, maintenant presque relevées, de l'établissement des jésuites et l'église, dont les travaux commencés avaient surexcité:la rage de la populace qui semble s'être particulièrement acharnée à endommager le plus possible tout ce que le fou était impuissant à détruire. Le P. Bedon, qui surveille avec le frère .architecte les travaux en train, est actuellement logé en véritable camp volant mais il ne m'en offre pas moins la plus aimable, sinon la plus confortable hospitalité à la guerre comme à la guerre I J'ai retrouvé à Wouhou le commandant de Jonquières, qui fait ici avec son Inconstant la police que les Chinois se déclarent eux-mêmes impuissants à organiser.

L'ancien chef d'état-major de l'amiral Courbet et ses officiers m'ont fait l'accueil le plus sympathiqut et le plus empressé. L'Inconstant est aidé dans son œuvre de protection par la canonnière anglaise Peacock.

Kioukiang, 19 janvier. A partir de Wouhou, le pays est assez peu accidenté, du moins dans la première partie du voyage. Il redevient joli lorsqu'on approche de Kioukiang» où de gracieuses ondulations se présentent. Mais le fleuve est partout fort large, môme en ce moment, à l'époque des plus basses eaux, et l'effet, aux mois de juillet et d'août, lorsque la plaine entière est inondée, doit être vraiment magique.

Un fort en terre sur lequel flottent des drapeaux rouges et blancs, une pagode à étages, une muraille qui s'avance tout près du fleuve et que dominent une haute tour et les toitures de plusieurs yamens, une flotte de jonques le long du rivage c'est Kiou- kiang 1

Il n'est pas midi j'ai le temps d'aller faire une visite ,au commissaire des douanes, M. de Berniôr.os, un Français, rarissima avis dans ce service tout anglais. Je trouve le commissaire à son bureau, et il m'invite aimablement à venir partager le déjeuner de sa famille. C'est avec un véritable ravissement que je trouve dans ce port reculé une maison toute française dont Mme de Berniôres, avec le bon goût et l'esprit de ressources d'une Parisienne, a su faire un nid tout à fait charmant dont elle fait les honneura avec une bonne grâce infinie.

J'ai le plaisir de rencontrer à déjeuner M. Dautremer, notre vice-consul à Hankeou, venu ici pour traiter diverses affaires de missions. Il repart le lendemain pour son poste et je me décide à l'accon>pagner.

Nous nous retrouvons encore le soir à dîner .a la mission des lazaristes, où Mgr Bray, le vénérable évoque du Kiangsi septentrional, veut bien nous héberger le consul et moi..Les missionnaires nous comblent de prévenances.

Le lendemain matin, nous allons, M. Dautremer et moi, faire le tour des murailles pour von1 la ville elle a beaucoup souffert pendant l'insurrection dos Taïping et son aspect délabré et morne indique assez qu'elle se ressent encore de ses malheurs. Nous allons visiter inlra muros l'orphelinat catholique et trouvons sous la porte, enveloppé de quelques chif- fons un enfant nouveau-nô autour duquel rôde un énorme cochon auquel nous sommes venus peutêtre ravir son déjeuner. Nous remettons le pauvre petit être à la sœur qui vient nous ouvrir. Voyez, ma sœur, si c'est un garçon ou une mis.

Oh la vérification est a peine nécessaire les Chinois exposent bien rarement les garçons; c'est une fille, soyez-en sûrs.

C'est une fille, en effet, comme nous ne tardons pas à l'apprendre on la baptisera sous les noms de i Joséphine-Pauline. Quel sera l'avenir de la pauvre petite abandonnée? Vivra-t-elle seulement? Elle parait bien débile, et peut-être n'a-t-elle échappé aujourd'hui aux dents du cochon que pour être enlevée au premier jour par l'une ou l'autre de ces maladies de l'enfance qui font ici plus de victimes encore que chez nous. Mais nous n'avons pas le temps de nous arrêter sur ces réflexions mélancoliques notre bateau pour Hankeou part vers deux heures et nous n'avons que juste le temps de rentrer sur la concession pour déjeuner avant de partir.

Deux mots, avant de nous embarquer, sur le commerce de Kioukiang. C'est le thé qui forme le principal élément de ses exportations, qui s'élèvent an- nuollement à 44 millions de francs. Les importations atteignent 27 millions. Nous aurons l'occasion, à propos de rfankeou de parler du commerce du thé dont ce port est le principal centre. La concession de Kioukiang, concession britannique, est fort bien tenue et très coquette. De fortes portes blindées la sépare du quartier chinois, c'est-à-dire des faubourgs de la ville elles ont été posées l'an dernier, au moment des troubles du Yangtse. On les ferme tous les soirs, et, en cas d'alerte, elles faciliteraient beaucoup la défense des Européens.

Les environs de Kioukiang', les rives du lac Poyang sont charmants, me dit-on, et mériteraient une visite. Hélas je ne puis tout voir et dois mo contenter des quelques coins de paysage vraiment agréables aperçus du haut de la muraille.

A deux heures et demie, notre steamer s'ébranle: nous serons à Hankeou demain, vers midi. BIBLIOGRAPHIE Les lois d'assurance ouvrière à l'étranger, par M. Maurice Bellom (Arthur Rousseau, éditeur}. M. Maurice Bellom a fait son entrée dans la science à l'époque où les lois ouvrières étaient à l'ordre du jour dans tous les pays civilisés, et il a assumé la tâche particulièrement laborieuse de nous tenir au courant des phases de cette évolution à l'étranger. Il s'est essayé dans d'excellentes études faites pour ` les publications de la Société législative comparée. Ensuite il a entrepris l'œuvre d'ensemble considérable dont il donne aujourd'hui le premier volume consacré à l'assurance contre la maladie. Deux au- tres volumes suivront l'un sur les assurances contre les accidents du travail; l'autre, sur les assurances de l'invalidité et de la vieillesse. Pour entreprendre ce grand travail, M. Bellom réunissait à la compétence spéciale de l'ingénieur du corps des mines de sérieuses notions de droit et une connaissance approfondie des langues étrangères. L'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, les cantons suisses d'Appcnzoll et de Saint-Gall possèdent déjà une législation sur l'assurance contre la maladie. M. Bellom nous donne l'explication de chacune de ces lois, dont il public le texte en annexe. Il y joint les statuts types des caisses allemandes et autrichiennes. Une deuxième section est consacrée aux statistiques qui ont été publiées en Allemagne et en Autriche, et dont M'. Bellom a traduit les tableaux. Le travait de M. Bellom revêt, on le voit, un caractère un peu impersonnel. En nous faisant connaître l'œuvre législative accomplie au delà de nos frontières et l'application qui en a été faite, il songe évidemment au parti que l'on pourra tirer chez nous de cette expérience. Mais il s'abstient de déduire luimême Inconséquences de son travail qui constituera leTecueil des documents où tous ceux qui, en France, s'occupent de ces questions iront puiser leurs renseignements. La publication des statistiques de mortalité et surtout des statistiques d'assurance a une importance considérable. Il est, en effet, impossible de légiférer sur la matière sans posséder les données statistiques les plus sûres. La connaissance dis statistiques étrangères servira à la fois de point de comparaison et d'exemple pour celles que l'on songerait à établir chez nous.

Paris, C. Pariset, imp -gérant, 5, boulev. des Italiens.