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Full notice

Title : La Revue de Paris

Publisher : (Paris)

Publication date : 1936-11

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 232240

Description : novembre 1936

Description : 1936/11 (A43,T6)-1936/12.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Description : Collection numérique : Bibliothèque Diplomatique Numérique

Description : Collection numérique : Histoire diplomatique : généralités

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k17687d

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34404247s

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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REVUE

PARIS

DE



REVUE

DE PARIS ? QUARANTE.TROtStËME ANNÉE

TO ME Sï XIËME

Novembre-Décembre 1936

PARIS

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS H4, AVENUE DES CHAMPS-ELYSÉES, 114

1936



EN MARGE

D'UNE PARTIE DE POKER (CONVERSATIONS DE JUILLET 1914')

Ce dimanche-là, 26 juillet 1914, une demi-douzaine d'hommes se trouvaient réunis dans le salon du docteur Antoine Thibault.

Jacques, en entrant, chercha son frère des yeux. Le jeune Manuel Roy vint au-devant de lui Antoine allait revenir, il était dans son cabinet avec le docteur Philip. Un personnage de haute stature, encore jeune et dont les traits énergiques évoquaient le masque de Bonaparte jeune, pérorait à voix haute devant la cheminée Mais oui, disait-il, tous les gouvernements protestent, avec la même force et la même apparence de sincérité, qu'ils ne veulent pas la guerre. Que ne le prouventils, plutôt, en se montrant moins intransigeants? Ils ne parlent que d'honneur national, de prestige, de droits imprescriptibles, d'aspirations légitimes. Ils ont tous l'air de dire « Oui, je veux la paix; mais une paix qui me profite. » Et ce langage n'indigne personne! Tant les individus sont pareils à leurs gouvernements soucieux, avant tout, de faire une bonne affaire 1. C'est grave il ne pourra pas y avoir profit 1. Fragment de la fin des Thibault, L'été 1914, trois volumes à paraître, en novembre, chez Gallimard.

Copyright 1936 Revue de Paris.

1" Novembre 1936.


pour tous; le maintien de la paix ne s'obtiendra pas sans concessions réciproques. »

Qui est-ce? demanda Jacques à Roy.

Finazzi, l'oculiste. Un Corse. Voulez-vous que je vous présente?

Non, non. fit Jacques, précipitamment. Roy sourit; et, entraînant Jacques à l'écart, il s'installa aimablement auprès de lui.

II connaissait Genève, pour y avoir pris part, plusieurs étés de suite, à des régates. Jacques, interrogé sur ses occupations en Suisse, parla de travaux personnels, de journalisme. II était résolu à demeurer sur la réserve, et, dans ce milieu, à ne rien révéler de son activité révolutionnaire. II se hâta d'amener l'entretien sur la guerre l'état d'esprit du jeune médecin, d'après ce qu'il lui avait entendu dire l'autre jour, l'intriguait.

Moi, fit Roy, en peignant du bout des ongles sa fine moustache brune, depuis l'automne de 1905, je pense à la guerre. Je n'avais pourtant que seize ans je venais de passer mon premier bac, je faisais ma philo à Stan' N'empêche j'ai très bien senti, cet automne-là, se dresser devant ma génération la menace allemande. Et beaucoup de mes camarades l'ont senti comme moi. Nous ne souhaitons pas la guerre; mais, depuis cetté époque-là, nous nous y préparons, comme à un événement naturel, inévitable. Jacques leva les sourcils

Naturel?

Ma foi, oui il y a un compte à régler. II faudra bien s'y décider, un jour ou l'autre, si nous voulons que la France continue à être! 1

Jacques fut contrarié de voir Studler se retourner vivement et s'approcher d'eux. II eût préféré poursuivre sans tiers sa petite enquête. II éprouvait de l'hostilité contre Roy, mais aucune antipathie.

Si nous voulons que la France continue à être? répéta Studler, d'un ton rogue. Y a-t-il rien de plus irritant, continua-t-il, mais en s'adressant à Jacques, que cette manie qu'ont les nationalistes de s'attribuer le monopole du patriotisme, et de chercher toujours à masquer sous des senti-


ments patriotiques leurs velléités belliqueuses? Comme si l'attirance vers la guerre était, en fin de compte, un brevet de patriotisme 1

Je vous admire, Calife, fit Roy avec ironie. Les hommes de ma génération n'ont pas votre patience ils sont plus chatouilleux; nous nous refusons à encaisser plus longtemps les provocations allemandes t

Jusqu'ici, tout de même, il ne s'agit que de provocations autrichiennes. Et pas dirigées contre nous remarqua Jacques.

Alors, en attendant que vienne notre tour, vous accepteriez d'assister, en spectateur, à l'écrasement de la Serbie par le germanisme?

Jacques ne répondit rien.

Studler ricana

Le droit des faibles. Mais quand les Anglais ont cyniquement fait main basse sur les mines d'or du Sud africain, pourquoi la France ne s'est-elle pas élancée au secours des Boers, petit peuple autrement plus faible et plus sympathique que les Serbes? Et, aujourd'hui, pourquoi ne volonsnous pas à la défense de la pauvre Irlande?. Pensez-vous que l'honneur d'accomplir un de ces beaux gestes, vaille le risque de jeter les unes contre les autres toutes les armées de l'Europe ?

Roy se contenta de sourire. II se tourna délibérément vers Jacques

Le Calife fait partie de ces braves gens que leur sensiblerie entraîne à penser beaucoup de sottises sur la guerre. A méconnaître absolument ce qu'elle est en réalité. En réalité? coupa Studler. A savoir?

A savoir, plusieurs choses. A savoir, d'abord, une loi de nature un instinct aussi profondément ancré dans l'homme que l'instinct sexuel; un instinct que vous n'extirperiez pas sans imposer à l'homme une dégradante mutilation. L'homme sain doit vivre selon la force; c'est sa loi. A savoir, ensuite l'occasion, pour l'homme, de développer un tas de vertus, très rares, très belles. et très toniques! 1

Lesquelles donc? demanda Jacques, s'efforçant à conserver un ton purement interrogatif.


Hé, mais, fit Roy, en dressant sa petite tête ronde, de celles que justement je prise le plus haut l'énergie virile, le goût du risque, la conscience du devoir, et mieux encore le sacrifice de soi, le sacrifice des volontés particulières à une vaste action collective, héroïque. Vous ne comprenez pas que, pour un être jeune, et bien trempé, il y ait dans l'héroïsme un irrésistible attrait?

Si, concéda Jacques, laconiquement.

C'est beau, la vaillance! poursuivit Roy, avec un sourire conquérant qui fit briller son regard. La guerre, pour des gens de notre âge, c'est un sport magnifique le sport noble, par excellence! 1

Un sport, grogna Studler, indigné, qui se paye en vies humaines! 1

Et puis après? lança Roy. L'humanité n'est-elle pas assez prolifique pour s'offrir, de temps à autre, ce luxe-là, si ça lui est nécessaire?

Nécessaire?

Une bonne saignée est périodiquement nécessaire à l'hygiène des peuples. Dans les trop longues périodes de paix, le monde fabrique un tas de toxines qui l'empoisonnent, et dont elle a besoin d'être purgée, comme l'individu trop sédentaire. Une bonne saignée serait, je crois, particulièrement nécessaire, en ce moment, à l'âme française. Et même à l'âme européenne. Nécessaire, si nous ne voulons pas que notre civilisation d'Occident sombre dans la décadence, dans la bassesse. La bassesse, pour moi, c'est justement de céder à la cruauté, et à la hainel fit Studler.

Qui vous parle de cruauté? Qui vous parle de haine? -riposta Roy, en haussant les épaules. -Toujours les mêmes lieux communs, les mêmes clichés ridicules! Pour ceux de ma génération, je vous assure que la guerre n'implique aucun appel à la cruauté, et moins encore un appel à la haine! La guerre n'est pas une querelle d'homme à homme elle dépasse les individus, elle est une aventure entre des nations. Une aventure merveilleusel Le match, à l'état pur Sur le champ de bataille, exactement comme sur le stade, les hommes qui se battent sont les joueurs de deux équipes rivales ils ne sont pas des ennemis ils sont des adversaires i


Studler fit entendre une sorte de rire, semblable à un hennissement. Immobile, il considérait le jeune gladiateur, de son large œil chevalin où la prunelle sombre, dilatée, mais peu expressive, nageait dans un blanc de lait.

J'ai un frère capitaine au Maroc, reprit Roy avec douceur. Vous ignorez tout de l'armée, Calife! Vous ne soupçonnez pas ce qu'est l'état d'esprit des jeunes officiers, leur vie de renoncement, leur noblesse morale! Ils sont un exemple vivant de ce que peut le courage désintéressé, au service d'une grande idée. Vos socialistes feraient bien d'aller se mettre à cette école! Ils verraient ce qu'est une société disciplinée, dont les membres consacrent vraiment leur vie à la collectivité, au mépris de tout profit personnel, dans une existence presque ascétique, où il n'y a place pour aucune basse ambition

It s'était penché vers Jacques, et semblait l'appeler en témoignage. Il fixait sur lui son regard franc, et Jacques sentit qu'il y aurait de la déloyauté à prolonger son silence. Je crois tout ça très exact, commença-t-il, en pesant ses mots. Du moins dans les jeunes cadres de l'armée coloniale. Et il n'y a rien de plus émouvant que de voir des hommes, quel que soit d'ailleurs leur idéal, offrir stoïquement leur vie à cet idéal. Mais je crois aussi que cette jeunesse courageuse est la victime d'une monstrueuse erreur elle croit, de bonne foi, se consacrer à une noble cause; en réalité elle est simplement au service du capital. Vous parlez de la colonisation du Maroc. Eh bien.

La conquête du Maroc, trancha Studler, ça n'est pas autre chose qu'une « affaire »; une « combine a de vaste envergure Et ceux qui vont se faire tuer là-bas, sont des dupes! Ils ne se doutent pas un instant que c'est à un brigandage qu'ils font le sacrifice de leur peau! 1

Roy lança vers Studler un regard chargé d'étincelles. Il était pâle.

Dans notre époque pourrie, s'écria-t-il, l'armée reste un refuge sacré, le refuge de la grandeur et de la. Ah, voici votre frère, dit Studler, en touchant le bras de Jacques.

Le docteur Philip venait d'entrer, suivi par Antoine.


Jacques ne connaissait pas Philip; mais il en avait si souvent entendu parler par son frère, qu'il examina curieusement le vieux praticien, à barbiche de chèvre, qui s'avançait, de son pas sautillant, dans une jaquette d'alpaga trop large, pendue à ses épaules maigres comme des hardes à un épouvantail. Ses petits yeux luisants, cachés comme ceux d'un barbet dans la broussaille des sourcils, furetaient de droite et de gauche, sans se fixer sur personne.

Les conversations particulières s'étaient tues. Tous, à tour de rôle, s'approchaient pour saluer le maître, qui laissait avec indifférence serrer sa main molle.

Antoine lui présenta son frère. Jacques se sentit dévisagé par un regard investigateur, dont l'impertinence dissimulait peut-être une grande timidité.

Ah, votre frère. Bon. Bien. nasilla Philip, en mâchonnant sa lèvre inférieure, d'un air intéressé, comme s'il sût parfaitement à quoi s'en tenir sur les moindres détails du caractère et de la vie de Jacques. Et, tout de suite, sans quitter le jeune homme des yeux

Vous avez fait de fréquents séjours en Allemagne, m'a-t-on dit. moi aussi. C'est intéressant, ça. Il avançait peu à peu, en parlant, poussant Jacques devant lui, si bien qu'ils se trouvèrent bientôt près d'une des fenêtres, seuls.

De tout temps, reprit-il, l'Allemagne, pour moi, a été une énigme. N'est-ce pas? Le pays des extrêmes. De l'imprévisible. Y a-t-il, en Europe, un type humain plus spécifiquement pacifique que l'homme allemand? Non. Et, d'autre part, ce militarisme qu'ils ont dans le sang. L'internationalisme allemand est cependant l'un des plus actifs d'Europe, hasarda Jacques.

Vous croyez?'Oui. C'est intéressant, tout ça. Néanmoins, à l'encontre de ce que j'avais cru jusqu'ici, il semble bien, d'après les événements de ces derniers jours. Au Quai d'Orsay, paraît-il, on pensait pouvoir compter sur une action conciliatrice de l'Allemagne. On n'en revient pas. Vous dites l'internationalisme allemand.

Mais oui, dit Jacques. En Allemagne, dès qu'on s'écarte des milieux militaires, on constate une méfiance


générale de l'armée et du nationalisme. L'Association pour la conciliation internationale est une ligue d'une vitalité exceptionnelle, où figurent tous les grands noms de la bourgeoisie allemande, et qui a autrement plus d'influence que nos ligues pacifistes françaises. II ne faut pas oublier que l'Allemagne est le pays où un militant forcené, comme Liebknecht, après avoir été jeté en prison pour son tract sur l'Antimilitarisme, a pu être élu au Landtag de Prusse, et ensuite au Reichstag! Est-ce chez nous qu'un antimilitariste notoire entrerait à la Chambre, et s'y ferait écouter? Philip reniflait, avec attention.

Bon. Bien. C'est intéressant, tout ça. marmonna-t-il, avec un bruit de salive. Et, sans transition J'ai cru longtemps que l'internationalisme des capitaux, du crédit, des grandes entreprises, en rendant le monde entier solidaire du moindre trouble local, était un facteur nouveau, un facteur décisif, de la paix générale. II sourit, et caressa sa barbiche. C'est une vue de l'esprit, conclut-il, énigmatiquement.

Jaurès l'a cru aussi. Jaurès le croit encore.

Philip fit la grimace.

-Jaurès. -fit-il. –Jaurès compte aussi sur l'influence des masses, pour empêcher la guerre. Vue de l'esprit! On imagine assez bien un mouvement populaire qui serait belliqueux, combattif. Mais un mouvement populaire qui présenterait ce caractère de réflexion, de volonté, de mesure, indispensable au maintien de la paix.

Puis, après une pause

Peut-être que ceux qui, comme moi, éprouvent de la répugnance pour la guerre, n'obéissent, au fond, qu'à des mobiles particuliers, personnels, organiques. A une simple intolérance constitutionnelle. La sagesse scientifique serait peut-être de considérer l'instinct de destruction comme un instinct naturel. Ce qui semble assez bien confirmé par les biologistes. Voyez-vous, reprit-il, changeant encore de sujet, ce qui me paraît comique, c'est que, parmi tous le vrais, les urgents problèmes qui se posent actuellement en Europe, et dont la solution exigerait de patientes études, je n'en vois pas un, pas un ,seul, qu'on puisse espérer tran-


cher, à la manière du nœud gordien, par une guerre. Alors? II souriait. Ses paroles ne semblaient jamais se greffer sur ce qu'il venait de dire ou d'entendre. Avec son regard embroussaillé et pétillant de malice, il avait toujours l'air de se faire à lui-même quelque récit piquant, dont il lui suffisait de goûter in petto le sel.

Mon père était officier, –continua-t-il. Il avait fait toutes les campagnes du Second Empire. J'ai été nourri d'histoire militaire. Eh bien; pour peu qu'on cherche à démêler les origines, les causes précises, d'un conflit, on est toujours frappé par son caractère de non-nécessité. C'est très intéressant. Vue avec quelque recul, il n'y a pas une guerre moderne, semble-t-il, qui n'aurait pu être évitée, très aisément par le simple bon sens et la volonté pacifique de deux ou trois hommes d'État. Ce n'est pas tout. La plupart du temps, il apparaît que les belligérants ont, des deux côtés, cédé à un sentiment injustifié de méfiance et de peur, dû à la méconnaissance des véritables intentions de Fadversaire. C'est par peur que, neuf fois sur dix, les peuples se jettent les uns sur les autres. Il eut une sorte de quinte, un rire bref et tôt étranglé. Exactement comme ces promeneurs peureux qui se rencontrent la nuit, qui hésitent à se croiser, et qui finissent par se jeter l'un sur l'autre. Parce que chacun s'imagine qu'il est sur le point d'être attaqué. Parce que chacun préfère l'offensive, même dangereuse, à l'hésitation, à l'incertitude. C'est tout à-fait comique. Regardez en ce moment l'Europe elle est la proie des fantômes. Tous les États ont peur, et l'avouent naïvement. L'Autriche a peur des Slaves; et elle dit qu'elle a peur de compromettre son prestige. La Russie a peur des Germains; et elle dit qu'elle a peur qu'on preame sa passivité pour un signe de faiblesse. L'Allemagne a peur d'une invasion des cosaques; et elle dit qu'elle a peur de se trouver encerclée. La France a peur des armements de l'Allemagne; et l'Allemagne ne s'arme, elle-même, que préventivement, et par peur. Et tous ont peur de faire la moindre concession pour la paix, parce qu'ils ont peur de paraître avoir peur de la guerre.

Sans compter, dit Jacques, que les gouvernements impérialistes, qui sententbien que la peur travaille pour eux,


l'entretiennent avec soin La politique de Poincaré, la politique intérieure de la France, depuis des mois, on pourrait la déûnir une utilisation méthodique de la frousse nationale. Philip, qui n'avait pas écouté, reprit

Et le plus odieux. II eut un bref ricanement. Non le plus comique. c'est que tous les hommes d'État s'ingénient à dissimuler cette peur derrière un étalage de nobles sentiments.

Il s'interrompit, en apercevant Antoine qui se dirigeait vers eux, accompagné d'un homme d'une quarantaine d'années, que Léon venait d'introduire.

C'était Rumelles.

Sa prestance semblait l'avoir prédestiné aux cérémonies officielles. La tête était forte, rejetée en arriére, comme entraînée par le poids d'une toison dense et laineuse, poivre et sel. L'épaisse et courte moustache blonde, aux bouts très relevés, donnait du relief à son visage adipeux et assez plat. Les yeux étaient petits, noyés dans la chair; mais les prunelles mobiles, d'un bleu de turquoise, mettaient deux flammes vivantes dans ce masque d'une solennité romaine. L'ensemble ne manquait pas de caractère, et l'on imaginait le parti que pourrait en tirer, un jour, quelque fabricant de bustes pour sous-préfectures.

Antoine présenta Rumelles à Philip, et Jacques à Rumelles. Le diplomate s'inclina devant le vieux médecin comme s'il eût été devant une célébrité contemporaine; puis il tendit la main à Jacques avec un empressement courtois. Il semblait s'être dit, une fois pour toutes « Chez un homme de premier plan, la simplicité des manières est un atout de plus. » Inutile de vous dire, mon cher, de quoi nous parlions, attaqua Antoine, en posant la main sur le bras de Rumelles, qui eut un sourire de complaisance.

Vous possédez évidemment, monsieur, des données .que nous n'avons pas, dit Philip. Il dévisageait Rumelles de son œil narquois. Pour nous, profanes, il faut avouer que la lecture des journaux.

Le diplomate esquissa un geste prudent

Ne croyez pas, monsieur le Professeur, que j'en sache beaucoup plus long que vous. II s'assura que sa boutade


faisait sourire, et poursuivit Ceci dit, je ne pense pas qu'il faille pousser les choses au noir on a le droit, on a le devoir, d'affirmer qu'il reste beaucoup plus de raisons d'avoir confiance, que de raisons de désespérer.

A la bonne heure, fit Antoine.

Il avait manœuvré pour rapprocher Philip et Rumelles du reste des invités, et pour les faire asseoir au centre de la pièce.

Des raisons de confiance? articula Studler, d'un ton dubitatif.

Rumelles promena son regard bleu sur les assistants, qui s'étaient groupés en cercle autour de lui, et l'arrêta sur Studler.

La situation est sérieuse, mais il ne faut rien exagérer, déclara-t-41, en renversant un peu la tête. Et, du ton d'un homme public, dont la mission est de relever les défaillances de l'opinion, il déclara, avec force Dites-vous bien que les éléments favorables au maintien de la paix sont encore les plus nombreuxl

Par exemple? reprit Studler.

Rumelles fronça légèrement les sourcils. L'insistance de ce juif l'agaçait; il y sentait une sourde malveillance. Par exemple? répéta-t-il, comme s'il n'avait que l'embarras du choix. Eh bien, mais, d'abord, l'élément anglais. Les Empires centraux ont rencontré, dès le début, au Foreign Office, une résistance énergique.

L'Angleterre? interrompit Studler. Bagarres à Belfast! Émeutes sanglantes à Dublin Échec lamentable de la conférence irlandaise de Buckingham! C'est une véritable guerre civile qui commence en Irlande. L'Angleterre est paralysée par cette ilèche qui lui est plantée dans le dos 1

A peine une petite épine au talon, je vous assure 1 On demande monsieur au téléphone, dit le domestique, de la porte.

Antoine rougit légèrement. On, c'était Anne.

Dites que je suis occupé, cria-t-il, avec humeur. L'Angleterre, poursuivit RumeIIes, en a vu d'autres! Et si vous connaissiez comme moi le flegme de


sir Edward Grey. C'est un beau type de diplomate, continua-t-il, en évitant de regarder Studler, et en se penchant du côté de Philip et d'Antoine. Un vieil aristocrate campagnard, qui a une conception très particulière de ce que doivent être les relations internationales. Les rapports qu'il entretient avec ses collègues européens ne sont pas des rapports officiels, mais ceux d'un gentleman avec des gens de son monde. Je sais qu'il a été personnellement indigné par le ton de l'ultimatum. Vous avez vu qu'il avait aussitôt agi avec la plus grande fermeté, à la fois par ses remontrances à l'Autriche et par ses conseils de modération à la Serbie. Le sort de l'Europe se trouve partiellement entre ses mains, et il n'en est pas de meilleures, de plus loyales.

Les refus que lui a opposés l'Allemagne. -interrompit encore Studler.

Rumelles lui coupa la parole

La neutralité prudente, et très compréhensible, de l'Allemagne a pu retarder les premiers efforts de la médiation anglaise. Mais sir Edward Grey ne se tient pas pour battu. Et, je peux bien le dire, puisque la presse l'annoncera demain, peut-être même ce soir, le Foreign Office achève de mettre sur pied, en collaboration avec le Quai d'Orsay, un projet nouveau, qui peut être décisif pour la solution pacifique du conflit. Sir Edward Grey propose de réunir immédiatement en conférence, à Londres, les ambassadeurs allemands, italiens et français, pour un débat de toutes les questions en litige. Et, pendant ces honorables tergiversations, dit Studler, les troupes autrichiennes occupent Belgrade! 1 Rumelles se raidit comme s'il eût été piqué.

Mais, monsieur, sur ce point encore, je crains que vous ne soyez imparfaitement renseigné! Malgré ces apparentes démonstrations militaires, rien ne prouve, à l'heure présente, qu'il y ait, entre l'Autriche et la Serbie, autre chose qu'un simulacre. Je ne sais si vous attachez tout le prix qu'il convient à ce fait capital jusqu'à ce jour, aucune déclaration officielle de guerre n'a été faite par l'Autriche aucune déclaration de guerre n'a été notifiée, par voie diplomatique, aux gouvernements européens. Bien plus aujourd'hui, à midi, le ministre de Serbie en Autriche n'avait pas quitté


Vienne. Pourquoi? Parce qu'il sert d'intermédiaire à un actif échange de vues entre les deux gouvernements. C'est de très bon augure. Tant qu'en négocie! D'ailleurs, même si la rupture diplomatique devenait effective, et même si l'Autriche se décidait à faire une déclaration de guerre, je crois savoir que la Serbie, cédant à de sages pressions, refuserait cette lutte inégale de 300 000 hommes contre 1 500 000, et replierait son armée sans accepter le combat.~ N'oubliez pas ceci, ajouta-t-il en souriant,–aussi longtemps que la parole n'est pas aux canons, elle reste aux diplomates.

Le regard d'Antoine croisa 'celui de son frère, et y surprit une lueur irrévérencieuse évidemment, Rumelles n'en imposait pas à Jacques.

Vous auriez peut-être plus de peine, hasarda Finazzi en souriant, à trouver des raisons de conilaace dans l'attitude de l'Allemagne?

Pourquoi donc, monsieur! répliqua Rumelles, en enveloppant l'oculiste d'un bref coup d'<oeil investigateur. En Allemagne, les influences belliqueuses, que, certes, je ne mie pas, sont contrebalancées par d'autres, qui ont le plus g~and poids. Le retour précipité du Kaiser, qui sera cette nuit à Kiel, semble devoir modifier l'orientation politique de ces derniers jours. Le Kaiser, o~ le sait, s'opposera jusqu'au bout aux risques 'd'une guerre européenne. Tous ses conseillers intimes sont partisans convaincus de la paix. Et, parmi ses anus les plus 'écoutés, je compte le prince Lichno'wsky, l'ambassadeur anglais à Berlin, que j'ai eu l'honneur de fréquenter autrefois à Londres; c'est un homme avisé, prudent, dont l'influence est considérable, en ce moment, à la Cour allemande. Vous savez, les risques d'une guerre seraient graves pour l'Allemagne! 1 Avec des frontières bloquées, l'Empire crèverait littéralement de faim. Le jour où les Allemands ne trouveTaient plus en Russie leurs céréales et leurs bestiaux, ce n'est pas avec leur acier, leur charbon, leurs machines-outils, qu'ils pourraient nourrir leurs quatre millions de mobilisés et leurs soixante-trois millions d'habitants 1 Qu'est-ce qui les empêcherait d'acheter ailleurs? objecta Studler.

Ceci, monsieur qu'ils seraient contrai-nts de payer ces


achats en or, parce que le papier allemand cesserait vite d'être accepté à l'étranger. Eh bien, les calculs sont faciles à

faire; le stock d'or allemand est connu. En quelques semaines, l'Allemagne se trouverait dans l'im-pos-si-bi-li-té de continuer les sorties d'or qui lui seraient quotidiennement nécessaires et ce serait la famine!

Le docteur Philip fit entendre son petit rire nasillard. Vous n'êtes pas de cet avis, monsieur le Professeur? fit Rumelles, sur un ton de surprise polie.

Si fait. Si fait. murmura Philip sur un ton bonasse, mais je me demande si ce n'est pas là.une vue de l'esprit? Antoine ne put s'empêcher de sourire. Il connaissait de longue date cette expression du patron; c'était sa manière de dire « C'est idiot. »

Ce que je vous expose là, poursuivit Rumelles avec assurance, est confirmé par tous les experts. Même les économistes allemands reconnaissent que le problème du ravitaillement en temps de guerre est insoluble pour leur pays. Le jeune Roy intervint avec vivacité

Aussi l'État-major allemand professe-t-il que la seule chance pour l'Allemagne est dans une victoire immédiate, foudroyante pour peu que cette victoire tarde seulement quelques semaines, l'Allemagne c'est connu serait forcée de capituler.

Si encore elle était sûre de ses alliances! grasseya le docteur Thérivier, en riant malicieusement dans sa barbe. Mais l'Italie.

L'Italie semble fermement résolue à rester neutre, confirma Rumelles.

Et quant à l'armée autrichienne. lança Roy, avec une moue méprisante, en faisant de la main un geste ironique par-dessus son épaule.

Non, non, messieurs, reprit alors Rumelles, satisfait de ces diverses interventions, je vous le répète ne nous exagérons pas le danger. Tenez, sans divulguer un secret d'État, je crois encore pouvoir vous annoncer ceci en ce moment même, à Pétersbourg, se poursuit, entre le ministre des Affaires étrangères. Son Excellence M. Sazonov et l'ambassadeur d'Autriche, un entretien dont on attend beaucoup.


Eh bien, le seul fait que cette conversation directe ait été acceptée de part et d'autre, n'indique-t-elle pas un désir commun d'éviter toute démonstration de force?. Nous savons d'autre part, que de nouvelles interventions pacifiques sont imminentes. Celle des Etats-Unis. Celle du Pape. Le Pape? demanda Philip, avec le plus grand sérieux. Mais oui, le Papel attesta le jeune Roy, qui, à califourchon sur sa chaise, le menton sur ses bras croisés, ne perdait pas un mot des paroles de Rumelles.~

Philip ne se décidait pas à sourire, mais son œil à l'affût pétillait d'humour.

L'intervention du Pape? répéta-t-il. Puis, avec douceur Ça aussi, je crains que ce ne so t une vue de l'esprit. Détrompez-vous, monsieur le Professeur. Il en est très précisément question. Le veto catégorique du Saint-Père suffirait à arrêter net le vieil empereur François-Joseph, et à faire aussitôt rentrer dans leurs frontières les troupes autrichiennes. Toutes les chancelleries le savent. Et, en ce moment, il se livre au Vatican un véritable assaut d'influences. Qui l'emportera? Les quelques partisans de la guerre obtiendront-ils que le Pape s'abstienne de toute remontrance? Ou bien les nombreux partisans de la paix sauront-ils le décider à intervenir?

Studler ricana

C'est dommage que nous n'ayons plus d'ambassadeur au Vatican il aurait pu conseiller à Sa Sainteté d'ouvrir les Évangiles.

Philip, cette fois, sourit.

Monsieur le Professeur reste sceptique sur l'influence papale, remarqua Rumelles, avec une nuance de mécontentement et d'ironie.

Le patron reste toujours sceptique, plaisanta Antoine, en enveloppant son maître d'un regard un peu complice, et tout chargé de respectueuse affection.

Philip se tourna vers lui et plissa finement les yeux Mon ami, dit-il, j'avoue et sans doute est-ce un grave symptôme de déliquescence sénile que j'ai de plus en plus de peine à me faire une opinion. Je ne crois pas avoir jamais entendu prouver quoi que ce soit, dont le con-


traire n'aurait pu être prouvé par d'autres, avec la même force d'évidence. C'est peut-être ça, que vous appelez mon scepticisme ?. Dans le cas présent, d'ailleurs, vous vous trompez tout à fait. Je m'incline devant la compétence de monsieur Rumelles, et suis aussi sensible que quiconque à la force de son argumentation.

Mais. soufïla Antoine, en riant.

Philip sourit.

Mais, poursuivit-il, en se frottant les mains avec vigueur, à mon âge, il est difficile de compter sur le triomphe de la raison. Si la paix ne dépend plus que du bon sens des hommes, autant reconnaître alors qu'elle est bien malade. Ce qui, d'ailleurs, reprit-il aussitôt, ne serait pas un motif pour se croiser les bras. J'approuve pleinement que les diplomates se démènent. Il faut toujours se démener, comme s'il y avait quelque chose à faire. En médecine, c'est notre principe, n'est-ce pas, Thibault?

Manuel Roy lissait d'un doigt agacé sa moustache. Rien ne l'irritait plus que les palinodies désuètes du vieux maître. Rumelles, auquel ce scepticisme académique déplaisait également, regardait obstinément du côté d'Antoine; et dès qu'il eut rencontré son regard, il lui fit un signe pour lui rappeler le véritable objet de sa visite sa piqûre quotidienne de cacodylate.

Mais, à ce moment, Manuel Roy, s'adressant à Rumelles, déclara sans ambages

Ce qui est grave, c'est que, si, malgré tout, les choses se gâtaient, la France n'est pas prête. Si nous disposions aujourd'hui d'une force armée indiscutable. écrasante. Pas prête? Qui a dit ça? protesta le diplomate, en se redressant.

Hé, mais, je crois que les révélations de Humbert au Sénat, il y a trois semaines, étaient assez précises! 1 Allons, allons, s'écria Rumelles, en haussant les épaules, les faits que M. le sénateur Humbert a « révélés » comme vous dites, étaient connus de tout le monde, et n'ont nullement l'importance qu'on a voulu leur prêter, dans une certaine presse. N'ayez pas la candeur de croire que le pioupiou français est condamné à


partir en campagne nu-pieds, comme un soldat de l'an II! Mais je ne pense pas seulement aux godillots. L'artillerie lourde, par exemple.

Savez-vous que beaucoup de spécialistes, et parmi les plus autorisés, contestent absolument l'utilité de ces pièces à longue portée, dont s'est entichée l'armée allemande? C'est comme ces mitrailleuses, dont ils ont alourdi la marche de leurs fantassins.

Comment est-ce fait, une mitrailleuse? interrompit Antoine.

Rumelles se mit à rire

C'est quelque chose qui tient le milieu entre le flingot et la machine infernale qu'avait fabriquée Fieschi, vous savez, celui qui a si bien raté le roi Louis-Philippe. Ce sont des engins terribles, en théorie, dans les stands de tir. Mais dans la pratiquel Il paraît que ça s'enraye au moindre grain de sable.

Il reprit, plus sérieusement, se tournant vers Roy. Au dire des spécialistes, ce qui importe, c'est l'artillerie de campagne. Eh bien, la nôtre est très supérieure à celle des Allemands. Nous avons plus de canons 75 qu'ils n'ont de 77, et notre 75 n'est pas à comparer à leur 77. Rassurez-vous, jeune homme. La vérité, c'est que, depuis trois ans, la France a fait un effort considérable. Tous les problèmes de concentration, d'utilisation de voies ferrées, d'approvisionnement, sont aujourd'hui résolus. S'il fallait faire la guerre, croyez-moi, la France serait en excellente posture. Et nos alliés le savent bien! 1

C'est bien ça qui est dangereux! marmonna Studler. Rumelles leva impertinemment les sourcils, comme si la pensée du Calife lui paraissait incompréhensible.

Ce fut Jacques qui insista:

Mieux vaudrait peut-être pour nous, en effet, que la Russie n'ait pas, en ce moment, une si flatteuse confiance en l'armée française! l

Fidèle à ses résolutions, il avait, jusqu'ici, écouté en silence. Mais il rongeait son frein. La question capitale, à ses yeux l'opposition des forces prolétariennes contre la guerre, n'avait même pas été effleurée. Il, se tâta rapidement, s'assura qu'il


était assez maître de lui pour adopter, à son tour, ce ton détaché, spéculatif, qui semblait de règle ici; puis il se tourna vers le diplomate

Vous passiez en revue, tout à l'heure, les raisons d'avoir confiance, commença-t-il d'une voix mesurée. Ne pensezvous pas qu'il convienne de compter, parmi les principales chances de paix, la résistance des partis pacifistes? (Son regard glissa sur le visage d'Antoine, y cueillit au passage une nuance d'inquiétude, et revint se poser sur Rumelles.) Il y a tout de même, à l'heure actuelle, en Europe, dix ou douze millions d'internationalistes convaincus, bien décidés, si la menace s'aggravait, à empêcher leurs gouvernements de céder aux tentations de guerre! 1

Rumelles avait écouté, sans un geste. Il considérait Jacques avec attention.

Je n'attache peut-être pas tout à fait la même importance que vous à ces manifestations populacières, prononça-t-il enim, avec un calme qui ne dissimulait qu'à demi des sousentendus ironiques. Notez, d'ailleurs, que les mouvements d'enthousiasme patriotique sont, dans toutes les capitales, beaucoup plus nombreux et plus imposants que les protestations de quelques récalcitrants. Hier soir, à Berlin, un million de manifestants a parcouru la ville, conspué l'ambassade russe, chanté la Wac/~ am Rheim sous les fenêtres du château royal, et couvert de fleurs la statue de Bismarck! Ce n'est pas que je songe à nier l'existence de quelques mouvements d'opposition mais leur action est purement négative. Négative? s'écria Studler. Jamais encore menace de guerre n'a soulevé, dans les masses, pareille impopularité 1

Qu'entendez-vous par négative? demanda Jacques, posément.

Mon Dieu, répliqua Rumelles, en faisant mine de chercher ses mots, j'entends par là que ces partis dont vous parlez, hostiles à toute perspective de guerre, ne sont ni assez nombreux, ni assez disciplinés, ni assez unis internationalement, pour constituer, en Europe, une force avec laquelle il faille compter.

Douze millions! répéta Jacques.


Douze millions peut-être, mais dont la plupart sont des adhérents, de simples cotisants, ne vous y trompez pas. Combien de militants réels, actifs? Et parmi ces militants, il en est encore un grand nombre qui ne sont pas insensibles aux réactions patriotiques. Dans certains~ pays, ces partis révolutionnaires sont peut-être capables de dresser quelques obstacles contre l'autorité de leurs gouvernements; mais ce sont des obstacles théoriques; et, en tous cas, provisoires car ce genre d'opposition ne peut s'exercer qu'autant qu'elle est tolérée par le pouvoir. Si les circonstances s'aggravaient, il suffirait à chaque gouvernement de serrer un peu la vis du libéralisme, sans même recourir à l'état de siège, pour être aussitôt délivré de ces perturbateurs. Non. Nulle part encore l'Internationale ne représente une force susceptible de contrecarrer effectivement les actes d'un gouvernement. Et ce n'est pas en pleine période de crise que les extrémistes pourraient improviser un parti sérieux de résistance. Il sourit. C'est trop tard. Pour cette fois.

A moins, riposta Jacques, que ces forces de résistance, assoupies en temps de sécurité, ne s'exaspèrent sous la pression du danger, et ne deviennent tout à coup invincibles En ce moment, croyez-vous que la violence des grèves russes ne paralyse pas le Gouvernement du Tsar? Erreur, dit froidement Rumelles. Permettez-moi de vous dire que vous retardez d'environ vingt-quatre heures. Les dernières dépèches sont heureusement formelles l'agitation révolutionnaire de Pétersbourg est réprimée. Cruellement, mais dé-fi-ni-tivement.

Il sourit encore, comme pour s'excuser d'avoir si constamment raison; puis, tournant les yeux vers Antoine, il souleva ostensiblement la montre fixée à son poignet.

Cher ami. L'heure, malheureusement, me presse. Je suis à vous, fit Antoine, en se levant. Il redoutait les réactions de Jacques et n'était pas fâché de clore au plus tôt ce périlleux débat.

Tandis que Rumelles prenait congé de tous avec une politesse appliquée, Antoine s'approcha de son frère Comment le trouves-tu?

Jacques se contenta de remarquer, en souriant


Ce qu'il a le physique de son personnage! Antoine semblait penser à d'autres choses, qu'il hésitait à dire. Il s'assura, d'un bref coup d'œil, que personne ne pouvait l'entendre, et, baissant la voix, sur un ton faussement désinvolte, il dit brusquement

A propos. Toi, en cas de guerre?. Tu as été ajourné, n'est-ce pas? Mais si. si on mobilisait?

Jacques le dévisagea un instant, avant de répondre Je ne me laisserai jamais mobiliserl

Antoine, par contenance, regardait du côté de Rumelles. Il n'avait pas eu l'air d'entendre.

Les deux frères s'éloignèrent l'un de l'autre, sans ajouter un mot.

Merveilleuses, vos piqûres, déclara Rumelles, dès qu'ils furent seuls. Je me sens déjà sensiblement mieux. Je me lève sans trop d'effort, j'ai meilleur appétit. Pas de fièvre, le soir? Pas de vertiges?

Non.

Nous allons pouvoir augmenter la dose.

La pièce où ils entraient, attenante au cabinet de consultation, était revêtue de faïence blanche; le centre était occupé par un lit opératoire, sur lequel, docilement, Rumelles s'étendit, après s'être à demi dévêtu.

Antoine, le dos tourné, debout près de l'autoclave, préparait son dosage.

Ce que vous dites est, somme toute, assez rassurant, émit-il, songeur.

Rumelles tourna les yeux vers lui, se demandant s'il parlait médecine ou politique.

Alors, continua Antoine, pourquoi laisse-t-on la presse insister d'une manière aussi tendancieuse sur la duplicité de l'Allemagne et ses arrière-pensées provocatrices? On ne la « laisse pas on l'y encourage! Il faut bien préparer l'opinion à toute éventualité.

Le ton était grave. Antoine fit demi-tour. Le visage de Rumelles avait perdu son assurance avantageuse. Il dodelinait la tête, le regard fixe et absent.

Préparer l'opinion? dit Antoine. L'opinion ne


consentira jamais à admettre que les intérêts de la Serbie puissent nous entraîner dans des complications sérieuses 1 L'opinion? fit Rumelles, avec une moue d'homme entendu. Mon cher, avec un peu de poigne et un filtrage judicieux des informations, il nous faut trois jours pour provoquer un revirement d'opinion, en n'imporle quel sensl. D'ailleurs la majorité des Français S'est toujours montrée nattée par l'alliance franco-russe. Il serait facile, une fois de plus, de faire vibrer cette corde-là.

Savoir! objecta Antoine en s'approchant. Avec un tampon imbibé d'éther, il nettoya la place de la piqûre, et, d'un mouvement preste, piqua profondément dans le muscle. Il se tut, surveillant la seringue, où le niveau du liquide baissait rapidement. Puis il retira l'aiguille. Les Français, reprit-il, ont accueilli avec enthousiasme l'alliance franco-russe; mais c'est la première fois qu'ils ont l'occasion de se demander à quoi ça les engage. Restez allongé une minute. Qu'est-ce qu'il y a dans nos traités avec la Russie? Personne n'en sait rien.

La question était indirecte. Rumelles y répondit de bonne grâce

Je ne suis pas dans les secrets des dieux, dit-il, en se soulevant sur un coude. Je sais. ce qu'on sait dans les coulisses ministérielles. Il y a eu deux accords préliminaires, en 1891 et en 1892; puis un vrai traité d'alliance, que Casimir Périer a signé en 1894. Je n'en connais pas tout le texte, mais et ce n'est pas un secret d'État, la France et la Russie se sont promis le secours militaire, au cas où l'une d'elles se trou~era~ menacée par l'Allemagne. Depuis, il y a eu Delcassé. Il y a eu Poincaré, et ses voyages en Russie. Tout cela, évidemment, n'a fait que préciser et renforcer nos engagements. Eh bien, observa Antoine, si la Russie intervenait aujourd'hui, contre la politique germanique, c'est elle qui menacerait l'Allemagne; et alors, aux termes du traité, nous ne serions pas obligés.

Rumelles eut un demi-sourire, grimaçant et vite dissipé. C'est plus compliqué que ça, mon cher. Supposons que la Russie, protectrice attitrée des Slaves du Sud, rompe demain avec l'Autriche, et qu'elle mobilise pour défendre la


Serbie. L'Allemagne, tenue, par son traité de 1879 avec l'Autriche, est nécessairement amenée à mobiliser contre la Russie. Vous suivez le carambolage? D'après le traité austro-germain, l'intervention allemande est obligatoire. Or, cette intervention forcerait la France à tenir les engagements qu'elle a pris envers la Russie. et à mobiliser immédiatement contre l'Allemagne. C'est automatique. Antoine ne put contenir un mouvement d'irritation De telle façon que cette coûteuse amitié franco-russe, par laquelle nos diplomates se sont vantés d'acheter une assurance de sécurité, se trouve être aujourd'hui exactement le contraire d'une garantie de paix?

Les diplomates ont bon dos. Pensez à ce qu'était, en 1890, la situation de la France en Europe. Nos diplomates avaient-ils tort de préférer doter leur pays d'une arme à double tranchant, plutôt que de le laisser désarmé? L'argument parut spécieux à Antoine; mais il ne trouva rien à y répondre il connaissait mal l'histoire contemporaine. Tout cela, d'ailleurs, n'avait qu'un intérêt rétrospectif. Quoi qu'il en soit, reprit-il, à l'heure présente, si je vous comprends bien, c'est uniquement de la Russie que notre sort dépend? Ou, plus exactement ajouta-t-il après une seconde d'indécision, tout dépend de notre fidélité au pacte franco-russe?

Rumelles eut encore un bref sourire crispé

Ça, mon cher, ne comptez pas que nous puissions nous dérober à nos engagements. C'est M. Berthelot, en ce moment, qui dirige notre politique extérieure. Tant qu'il sera à son poste, et tant qu'il aura M. Poincaré derrière lui, soyez sûr que la fidélité à nos alliances ne pourra jamais être mise en question. II hésita On l'a bien vu, paraît-il, à ce Conseil des ministres qui a suivi l'inqualifiable proposition de M. de Schoen.

Alors, s'écria Antoine avec agacement, s'il n'y a aucune chance de nous libérer de la tutelle russe, il faut contraindre la Russie à rester neutre 1

Le moyen? Rumelles fixait sur Antoine son regard bleu. Il murmura Et qui nous dit qu'il n'est pas trop tard?. En Russie, le parti militaire est très fort, reprit-il,


après un silence. Les défaites de la guerre russo-japonaise ont laissé dans l'état-major russe un amer besoin de revanche; et ils n'ont jamais encaissé le camouflet que leur a infligé l'Autriche en annexant laBosnie-Herzégovine. Des gens comme Iswolsky lequel, entre parenthèses, doit arriver ce soir à Paris ne cachent guère qu'ils désirent une guerre européenne, pour porter les frontières russes jusqu'à Constantinople. Ils voudraient bien retarder la guerre jusqu'à la mort de François-Joseph, et si possible, jusqu'en 1917; mais, ma foi, si l'occasion se présente avant.

II parlait vite, le souffle court, l'air abattu tout à coup. Un pli soucieux barrait les sourcils. II semblait avoir laissé glisser le masque.

Oui, mon cher, franchement, je commence à désespérer. Tout à l'heure, devant vos amis, j'étais bien obligé de plastronner. Mais la vérité est que ça va mal. Si mal que le ministre des Affaires étrangères renonce à accompagner le Président en Danemark, et qu'il revient en France par les voies les plus rapides. Les dépêches de midi ont été mauvaises. L'Allemagne, au lieu d'adhérer avec empressement aux propositions de sir Edward Grey, tergiverse, ergote, et semble faire tout ce qu'il faut pour torpiller la réunion d'arbitrage. Souhaitet-elle vraiment d'envenimer les choses? Ou plutôt repousset-elle l'idée d'une conférence à quatre, parce qu'elle sait, d'avance, étant donné la tension des rapports austro-italiens, qu'à ce tribunal l'Autriche serait infailliblement condamnée par trois voix contre une?. C'est l'hypothèse la plus plausible. Mais, pendant ce temps-là, les événements se précipitent. On prend déjà, partout, des mesures militaires. Des mesures militaires?

C'est fatal tous les États songent naturellement à une mobilisation possible; et, à tout hasard, ils s'y préparent. En Belgique, il y a eu, aujourd'hui même, sous la présidence de M. de Brocqueville, un conseil extraordinaire qui a toutes les apparences d'un conseil de guerre préventif on projette le rappel de trois classes, pour pouvoir mettre cent mille hommes de plus en ligne. Chez nous, c'est la même chose il y a eu, ce matin, au Quai d'Orsay, un Conseil de cabinet, où l'on a dû, par précaution, envisager des préparatifs de


guerre. A Toulon, à Brest, la flotte est consignée dans les ports. Ordre a été télégraphié au Maroc d'embarquer sans délai cinquante bataillons de troupes noires, à destination de'Ia France. Et caetera. Tous les gouvernements s'engagent ensemble sur cette voie; et c'est ainsi que, peu à peu, la situation s'aggrave d'elle-même. Il n'y a pas un technicien d'étatmajor qui ne sache que, lorsqu'on a mis en branle ce diabolique engrenage qu'est une mobilisation nationale, il devient matériellement impossible de ralentir la préparation et d'attendre Alors, le gouvernement le plus pacifique se trouve placé devant ce dilemme déclencher la guerre, pour la seule raison qu'il l'a préparée. Ou bien.

Ou bien donner des contre-ordres, faire machine en arrière, arrêter la préparation! I

En effet. Mais, dans ce cas-là, il faut être absolument certain de ne plus avoir besoin de mobiliser, avant de longs mois.

Parce que?

Parce que, et ceci est encore un axiome indiscuté par les techniciens, un arrêt net brise tous les rouages de ce mécanisme compliqué, et les rend pour longtemps inutilisables. Or, quel gouvernement, à l'heure actuelle, peut avoir la certitude qu'il n'aura pas besoin de mobiliser bientôt?

Antoine se taisait. Il considérait Rumelles avec émotion. Il murmura enfin

C'est effarant.

Ce qui est effarant, mon cher, c'est que, sous toutes ces apparences, il n'y a peut-être qu'un jeu En ce moment, ce qui se passe en Europe, ce n'est peut-être pas autre chose qu'une monumentale partie de poker, où chacun cherche à gagner par intimidation 1 Pendant que l'Autriche étranglera en douce la perfide Serbie, sa partenaire, l'Allemagne, prend des mines menaçantes, sans autre but, peut-être, que de paralyser l'action russe et l'intervention conciliatrice des puissances. Comme au poker ceux qui blufferont le mieux, le plus longtemps, gagneront. Seulement, comme au poker, personne ne connaît les cartes du voisin. Personne ne sait quelle part de finasserie, et quelle part de volonté agressive, il y a, présentement, dans l'attitude de l'Allemagne, dans l'attitude de la


Russie. Jusqu'à présent, les Russes ont toujours cédé devant les audaces germaniques. Alors, évidemment, l'Allemagne et l'Autriche se croient en droit de penser < Pour peu que nous paraissions décidées à tout, la Russie capitulera encore )). Oui. Mais il est possible aussi, et justement parce que la Russie a toujours dû capituler, que, cette fois, elle jette pour de bon son épée dans le jeu.

Effarant. répéta Antoine.

D'un geste découragé, il posa dans le plateau de l'autoclave la seringue qu'il avait gardée à là main, et fit quelques pas jusqu'à la fenêtre. En entendant Rumelles tracer ce tableau de la politique européenne, il éprouvait l'angoisse du passager qui découvrirait soudain, au milieu d'une tempête, que tous les officiers du bord ont perdu la raison.

II y eut un silence.

Rumelles s'était levé. Il rajustait ses bretelles. Machinalement, il jeta un coup d'œil autour de lui, comme pour s'assurer qu'on ne pouvait l'entendre, et, s'approchant d'Antoine Écoutez, Thibault, fit-il, en baissant la voix.– Je ne devrais pas divulguer ces choses-là mais, vous, un médecin, vous savez garder un secret, n'est-ce pas?

II regardait Antoine au visage. Celui-ci inclina silencieusement la tête.

Eh bien. ce qui se passe en Russie est incroyable! Son Excellence M. Sazonov nous a, en quelque sorte, signifié que son gouvernement repousserait par avance toute action modératrice! Et, en effet, nous avons reçu, tout à l'heure, de Pétersbourg, des nouvelles extrêmement graves l'intention de la Russie ne paraît plus douteuse elle ne cédera pas Elle est déjà en pleine mobilisation! Les manœuvres annuelles ont été interrompues; les troupes ont rejoint daredare leurs garnisons; le corps d'armée de Kiev est déjà mobilisé cinq autres corps vont l'être demaint. C'est hier, le 25, ou avant-hier peut-être même, au cours d'un Conseil de guerre, que l'État-major aurait arraché au Tsar l'ordre écrit de préparer, en hâte, « à titre préservatif)), un coup de force contre l'Autriche. L'Allemagne doit le savoir aussi, et cela suffit de reste à expliquer son attitude Elle mobilise, sans doute, secrètement, et n'a, hélas, que trop raison de se


hâter. Et nous? Que faire? Dénoncer la Russie, notre seule alliée? Pour démoraliser l'opinion de notre pays, à la veille du jour où peut-être nous allons avoir besoin de toutes nos forces, de tout notre élan national? Dénoncer la Russie? Pour nous isoler de l'Angleterre? Pour que l'opinion anglaise, indignée, se détourne du groupe franco-russe, et oblige son gouvernement à se prononcer en faveur des Germaniques?..

Deux coups discrets, frappés à la porte, l'interrompirent; et la voix de Léon s'éleva, du couloir

On re-demande monsieur au téléphone.

Antoine fit un geste d'impatience.

Dites que je suis. Non, cria-t-il, j'y vais! Et, s'adressant à Rumelles Vous permettez?

Faites, mon cher. D'ailleurs, il est affreusement tard, je me sauve. Au revoir.

Quatre jours plus tard, le jeudi 30, vers trois heures, Antoine grimpait les escaliers du Quai d'Orsay, pour aller faire à Rumelles sa piqûre. Depuis l'avant-veille, particulièrement depuis le retour du ministre, le diplomate, sur les dents jour et nuit, avait dû renoncer à venir rue de l'Université; et, comme son organisme surmené avait plus que jamais besoin de ce coup de fouet quotidien, il avait été convenu qu'Antoine viendrait régulièrement au ministère. Celui-ci s'était prêté de bonne grâce à ce dérangement les vingt minutes qu'il passait dans le bureau de Rumelles, le tenaient journellement au courant des fluctuations diplomatiques, et il croyait être ainsi, par un heureux hasard, l'un des quelques hommes les mieux renseignés de Paris.

Plusieurs personnes attendaient audience dans la galerie et dans le petit salon voisin. Mais l'huissier connaissait le docteur, et l'introduisit par une porte de service.

Eh bien, dit Antoine, en tirant de sa poche le numéro de Paris-Midi, qui annonçait que, à la suite d'un conseil de


guerre tenu dans la nuit à l'Elysée, la mobilisation était imminente. Tout se précipite! 1

Tst fit Rumelles, en se levant, les sourcils froncés. Détruisez-moi ça bien vite. Nous avons démenti aussitôt 1 Le Gouvernement exercera des poursuites contre ce canard effronté. Pour l'instant, la police a saisi tout ce qui restait de l'édition.

Alors, c'est faux? demanda Antoine, déjà rassuré. N. non f

Antoine, qui installait sa trousse sur un coin du bureau, leva la tête et considéra en silence Rumelles, qui, lentement, l'air harassé, se déshabillait

Il est bien exact que nous avons eu, cette nuit, une terrible alerte. Le timbre de sa voix, assourdi par la fatigue, parut changé à Antoine. A quatre heures du matin, nous étions tous debout, et nous n'en menions pas large. Le ministre de la Guerre, et celui de la~Marine étaient mandés d'urgence à l'Élysée, où se trouvait déjà le Président du Conseil; là, pendant deux heures, on a réellement envisagé. les mesures extrêmes.

Et. on ne les a pas prises?

Finalement non. Pas encore. Depuis ce matin, la consigne est même d'annoncer une légère détente. L'Allemagne a pris la peine de nous prévenir officiellement qu'elle ne mobilisait pas; au contraire, elle « cause )' activement avec Vienne et avec Pétersbourg. Il nous est donc difficile, pour l'instant, de prendre des initiatives qui risqueraient.

Mais, c'est bon signe, ce geste allemand!

Rumelles l'arrêta d'un regard

Une feinte, mon cher! Rien de plus qu'une feinte Un geste de modération, pour essayer, si possible, de gagner l'Italie à la cause des Empires centraux. Un geste qui, en fait, ne peut avoir aucune conséquence l'Allemagne sait bien, et nous aussi, que l'Autriche ne peut plus, que la Russie ne veut plus reculer! 1

C'est effarant, ce que vous dites là!

Ni l'Autriche, ni la Russie. Ni les autres, d'ailleurs. Car c'est ça, mon cher, qui rend la situation diabolique presque partout au sein des Gouvernements, il y a encore des. volon-


tés de paix; mais, partout aussi, maintenant, il y a des volontés de guerre. Acculé, par la force des choses, devant l'hypothèse menaçante, il n'y a plus un seul gouvernement qui ne se dise « Après tout, c'est une partie à jouer, et peut-être une belle occasion à saisir. » Mais oui! Vous savez bien que chaque nation d'Europe a, depuis toujours, en réserve, quelque but à atteindre, quelque bénéfice à tirer d'une guerre dans laquelle elle serait entraînée.

Même chez nous?

Chez nous, les plus pacifiques de nos dirigeants se disent déjà « Qui sait? Voilà peut-être le cas d'en finir avec l'Allemagne. et de reprendre l'Alsace-Lorraine. » L'Allemagne pense à rompre son encerclement; l'Angleterre, à anéantir la marine germanique, et à chiper aux Allemands leur commerce et leurs colonies. Et quant à la Russie, nous ne savons que trop à quoi elle pense! Chacun, au delà de la catastrophe qu'il voudrait encore éviter, aperçoit néanmoins déjà le profit qu'il pourrait peut-être réaliser, si elle se produisait. malgré lui. »

Rumelles s'exprimait sur un ton bas et monocorde. II semblait excédé de parler, et trop fatigué pour avoir la force de se taire.

Alors? fit Antoine. II avait une telle horreur de l'attente et de l'incertitude, qu'il eût presque préféré savoir que la guerre était déclarée et qu'il n'y avait plus qu'à partir. Et puis. commença Rumelles, sans répondre. Il se tut, passa lentement ses doigts dans sa crinière bouclée, et garda son front pressé entre ses mains.

A force de discourir sur toutes ces questions, et de les entendre développer, depuis quinze jours, du matin au soir, il ne paraissait plus avoir bien conscience de la gravité des événements qu'il annonçait. Debout, les yeux baissés, les mains aux tempes, il souriait. Les pans de sa chemise flottaient sur ses cuisses, qui étaient grasses, blanches et duvetées de blond. Son sourire ne s'adressait pas à Antoine. C'était un sourire vague, grimaçant, presque niais. Les traces du plus manifeste épuisement se lisaient sur son masque boùffi, sur son front ridé, terreux, où la sueur collait des frisures grises. II avait passé les deux dernières nuits au Ministère.


II était plus que las les secousses de cette semaine dramatique avaient usé, détruit, épuisé ses forces, comme celles du poisson qu'on a longtemps traîné en zigzag, sous l'eau. Grâce aux piqûres, (et aux tablettes de kola qu'il croquait toutes les deux heures, malgré la défense d'Antoine), il parvenait à donner son effort quotidien, mais dans un état voisin du somnambulisme. La mécanique remontée fonctionnait encore, mais il avait l'impression que quelque organe essentiel avait dû se rompre la machine marchait maintenant toute seule et trop vite; elle n'obéissait plus.

II faisait pitié. Cependant Antoine voulait savoir; il répéta Et puis?

Rumelles tressaillit. Il releva le front, sans retirer ses mains. II se sentait la tête bourdonnante et fragile, prête à se fêler au moindre choc. Non, cela ne pourrait pas durer, quelque chose finirait par éclater là dedans. A ce moment, il eût donné tout au monde, sacrifié sa carrière, ses ambitions, pour une demi-journée d'isolement, de repos total, n'importe où, fût-ce dans une cellule de prison.

Cependant il reprit, baissant davantage la voix Et puis nous savons que Berlin a prévenu Pétersbourg qu'à la moindre aggravation de la mobilisation russe, l'Allemagne décréterait immédiatement sa mobilisation. Une sorte d'ultimatum!

Mais qu'est-ce qui empêche la Russie d'arrêter sa mobilisation ? s'écria Antoine. N'annonçait-on pas, hier, que le Tsar proposait un arbitrage de la Cour de la Haye? Exact seulement, mon cher, le fait est là en Russie, tout en parlant d'arbitrage, on poursuit obstinément la mobilisation prononça Rumelles, avec une sorte d'indifférence. Son Excellence M. Sazonov nous l'a fait savoir hier, dans la soirée. M. Viviani, qui, lui, plus sincèrement, je crois, que beaucoup d'autres, désire éviter la guerre, est atterré. Si l'ukase de mobilisation, de mobilisation générale, était officiellement lancé ce soir à Pétersbourg, ça n'étonnerait aucun de nous. C'est ça qui a motivé le conseil de guerre de cette nuit. Et c'est en effet beaucoup plus important qu'une proposition d'arbitrage à la Haye! Ou même que les lettres « fraternelles qui s'échangent, paraît-il, d'heure en heure,


entre le Kaiser et son cousin le Tsar! Pourquoi, en Russie, cette obstination provocatrice? Est-ce parce que M. Poincaré a toujours répété, prudemment, que l'appui militaire français ne serait acquis à la Russie que si l'Allemagne intervenait militairement? On se le demande. On dirait presque que Pétersbourg veut forcer Berlin à faire le geste agressif qui obligerait la France à tenir ses engagements d'alliée' Ah, la duplicité slave!

Rumelles se tut. Il regardait ses genoux, avec attention, et se palpait les jambes. Hésitait-il à parler davantage? Antoine ne le pensait pas; il avait l'impression, aujourd'hui, que le diplomate n'était plus bien en état de mesurer ce qu'il pouvait dire et ce qu'il aurait dû taire.

M. Poincaré a été très fort, reprit-il, sans redresser la tête. Très fort. Jugez-en notre ambassadeur à Pétersbourg a reçu, cette nuit même, l'ordre télégraphique de désapprouver catégoriquement la mobilisation russe, au nom de son gouvernement.

A la bonne heure, fit Antoine, naïvement. Je n'ai jamais été de ceux qui croient que Poincaré consentirait à la guerre.

Rumelles ne répondit pas tout de suite.

M. Poincaré tient surtout à mettre notre responsabilité à couvert, murmura-t-il, avec un petit rictus imprévu. Maintenant, voyez-vous, quoi qu'il advienne, ce télégramme est là tardif ou non, il restera dans les archives, il fera foi de notre volonté de paix. L'honneur français est sauf. Il était temps. C'est très fort.

II prit le récepteur téléphonique dont la sonnerie sourde venait de se faire entendre.

Impossible. Dites-lui que je ne peux recevoir aucun journaliste. Non, même pas lui! 1

Antoine réfléchissait

Mais si la France voulait, encore maintenant, arrêter à coup sûr la mobilisation russe, est-ce qu'elle n'aurait pas un moyen beaucoup plus efficace qu'une désapprobation officielle ? D'après ce que vous m'expliquiez l'autre jour, si la Russie mobilise avant l'Allemagne, nos traités ne nous obligent pas à prêter notre appui aux Russes. Eh bien, ne suffirait-il l or Novembre 1936. 2


pas de rappeler ça, sur un certain ton, à votre Sazonov, pour lui faire ralentir ses préparatifs?

Rumelles haussa gentiment les épaules, comme devant les bavardages d'un gamin.

Mon cher, les traités franco-russes d'autrefois, qu'est-ce qu'il en reste? L'Histoire dira si je me trompe mais j'ai bien le sentiment que dans ces deux dernières années, et surtout dans ces dernières semaines, par le jeu subtil de l'éternelle duplicité slave, et peut-être aussi par l'imprudence généreuse de nos gouvernants, notre alliance avec la Russie a été renouvelée sans condition. Et que la France est liée, d'avance, à toute action militaire de son alliée. Et que ce n'est pas l'oeuvre de notre Ministère des Affaires étrangères. ajoutat-il, à mi-voix.

Viviani et Poincaré sont pourtant d'accord. Peuh, fit Rumelles. D'accord, oui, évidemment. Avec cette différence que M. Viviani a toujours résisté aux influences des militaires. Vous savez qu'avant d'être Président du Conseil, il était de ceux qui avaient voté contre les trois ans. Hier encore, quand il a débarqué, il avait l'air de croire fermement que tout devait, que tout pouvait s'arranger. Qu'est-ce qu'il en pense, maintenant? Cette nuit, après le grand Conseil, il était méconnaissable, il faisait peine à voir. Si nous mobilisons, je ne serais pas surpris qu'il démissionne. Tout en parlant, il avait gagné, d'un pas traînard, le canapé, et s'y était allongé, sur le côté, le nez dans les coussins. Aujourd'hui, reprit-il, sur le même ton doctoral, je crois, mon cher, que c'est la cuisse droite, n'est-ce pas? Antoine s'approcha pour faire la piqûre.

II y eut un minute de silence.

Au début, marmonna Rumelles, d'une voix que les coussins assourdissaient, c'est l'Autriche qui, systématiquement, semblait saboter tous les efforts qu'on tentait pour sauvegarder la paix. Aujourd'hui, 'c'est la Russie. Il se leva et commença à se rhabiller.– Ainsi, c'est elle qui vient, par son intransigeance, de neutraliser-le nouvel effort de médiation anglaise. On avait sérieusement travaillé à Londres, hier, et on avait amorcé quelque chose l'Angleterre proposait d'accepter provisoirement l'occupation de Belgrade comme


un fait, comme un simple gage pris par l'Autriche; mais d'exiger, en retour, que l'Autriche stipule ouvertement ses intentions. C'était, à tout le moins, un point de départ pour commencer des négociations. Seulement, il y fallait l'assentiment unanime des puissances. Or la Russie a carrément refusé le sien en exigeant, comme condition absolue, l'arrêt officiel des hostilités en Serbie et l'évacuation de Belgrade par les troupes autrichiennes. Ce qui, en l'état actuel, était vraiment demander à l'Autriche une reculade inacceptable 1 Et tout est cassé, de nouveau. Non, non, mon cher, inutile de se leurrer. La Russie obéit à une décision irrévocable. Elle ne veut plus rien entendre, elle ne veut plus renoncer à cette guerre qu'elle espère avantageuse; et elle nous entraînera tous dans la danse. Nous n'y échapperons pas 1

Il avait remis son veston. Il se dirigea machinalement vers la cheminée, pour vérifier dans la glace le nœud de sa cravate. Mais, à mi-chemin, il se retourna

Et croyez-vous seulement que personne de nous sache réellement la vérité? Il y a beaucoup plus de fausses nouvelles que de vraies. Comment s'y reconnaître? Songez, mon cher, que, depuis quinze jours, partout, dans tous les bureaux des ministères des Affaires étrangères et des chefs d'état-major, le téléphone tinte sans arrêt, exigeant des réponses immédiates, sans laisser aux responsables surmenés le temps de la méditation ni de l'étude 1 Songez que, dans tous les pays, sur les tables des chanceliers, des ministres, des chefs d'État, s'accumulent, d'heure en heure, des télégrammes chiffrés, qui dénoncent les intentions cachées des nations voisines! C'est un cliquetis de nouvelles, d'affirmations contradictoires, toutes plus graves, plus urgentes les unes que les autres Comment y voir clair dans cet imbroglio infernal? Tel renseignement, ultra-confidentiel, communiqué par nos services secrets, nous révèle un danger imprévu immédiat, qui peut encore être conjuré par une riposte rapide. Impossible de vérifier. Si nous nous décidons pour la riposte, et que la nouvelle soit fausse, notre initiative aura aggravé la situation, provoqué peut-être un geste décisif de l'adversaire, compromis des négociations qui allaient aboutir. Mais si nous ne ripostons pas, et que le danger soit réel? Demain, il sera trop tard pour agir. Littéralement,


l'Europe titube, comme une femme ivre, sous cette avalanche de nouvelles, à moitié vraies, à moitié fausses. Il allait et venait à travers la pièce, rajustant son col d'une main maladroite, et titubant presque, lui aussi, comme l'Europe, sous la confusion de ses idées.

Pauvres chancelleries 1 grommela-t-il. Tout le monde leur jette la pierre. Elles seules pourtant pouvaient sauver la paix. Et elles y seraient parvenues, peut-être, si elles avaient pu consacrer tout leur effort au fond du débat; mais leurs principales forces s'usent à ménager l'amour-propre des hommes, et des nations! C'est pitoyable, mon cher. Il s'arrêta près d'Antoine, qui refermait sa trousse, en silence.

Et puis, reprit-il, comme s'il ne pouvait plus. s'empêcher de penser tout haut, les diplomates, les hommes de gouvernement ne sont plus les seuls, aujourd'hui, à décider. Ici, au Quai, depuis quelques jours, nous avons tous l'impression que déjà l'heure de la politique et de la diplomatie est passée. Il y a, maintenant, dans chaque pays, des gens qui ont pris la parole ce sont les militaires. Ils sont les plus forts ils parlent au nom de la sécurité nationale; et tous les pouvoirs civils capitulent là devant. Oui, même dans les pays les moins belliqueux, le pouvoir réel est déjà aux mains de l'état-major. Et quand on en est là, mon cher, quand on en est là. Il fit un geste vague. De nouveau, le sourire, grimaçant et niais, flotta sur ses lèvres.

Le téléphone sonna..

Pendant quelques secondes, il regarda nxement l'appareil. Un engrenage diabolique, murmura-t-il sans lever les yeux. Un engrenage qui semble s'être embrayé tout seul. Nous roulons à l'abîme, comme un train dont les freins étaient mal bloqués, et qui dévale une pente, emporté par son propre poids, à une vitesse qui s'accélère de minute en minute. qui est devenue vertigineuse. Les choses ont l'air d'avoir échappé. d'aller, d'aller toutes seules. sans qu'on les dirige, sans que personne les veuille. Personne. Ni les ministres, ni les rois. Personne qu'on puisse nommer. Nous avons tous l'impression d'être débordés, d'être dépossédés, d'être désarmés. d'être joués. Sans avoir comment, ni par qui,


Chacun fait ce qu'il a dit qu'il ne ferait pas; ce que, la veille, il ne voulait absolument pas faire. Comme si tous les responsables étaient devenus des jouets. je ne sais pas. les jouets de forces, de puissances occultes qui mèneraient la partie de très haut, de très loin.

Il avait posé la main sur le téléphone, qu'il continuait à regarder d'un œil vague. Enfin, il se redressa.

Et avant de prendre le récepteur, il fit vers Antoine un signe amical

A demain, mon cher. Excusez-moi, je ne vous reconduis pas.

ROGER MARTIN DU GARD


J'ACCUSE MOSCOU. ÉPIGRAPHE

Citoyens,

Je réponds à l'appel des soixante mille électeurs, qui m'ont spontanément honoré de leurs suf frages aux élections de la Seine. Je me présente à votre /:6re.Ë7!oj~

Dans la situation politique, telle qu'elle est, on me demande toute ma pensée. La voici

Deux Républiques sont possibles.

L'une a&a~7-a le drapeau tricolore sous le drapeau rouge; fera banqueroute; ruinera les riches sans enr:c/r les pauvres; anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun; abolira la propriété et la famille; promènera ses têtes sur des piques; remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre; mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres; fera de la. France la Patrie des ~eneore3;ecoraera la liberté; étouffera les arts; décapitera la pensée; niera Dieu; remettra en mou~emen~ ces deu~mac&:n~s fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux ass:ona~s et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment et, après l'horrible dans le grand, que nos pères ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit. L'autre sera la sainte cQnïmumon~i'e tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique fondera une liberté sans usurpations et sans violences;


assurera, en conséquence, la propriété, comme la représentation du travail accompli et le travail, comme l'élément de la propriété future; respectera l'héritage qui n'est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau; combinera paci fiquement, pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensée; poursuivra, sans quitter terre pourtant, et sans sortir du possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les grands rêves des sages; bâtira le pouvoir sur la même base que la liberté, c'est-à-dire sur le droit; subordonnera la force à l'intelligence; dissoudra l'émeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des citoyens, et de la paix, la loi des nations; vivra et rayonnera, grandira la France; conquerra le monde; sera en un mot le majestueux embrasement du genre humain, sous le regard de Dieu satisfait. De ces deux Républiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-là s'appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l'une et empêcher l'autre.

~ne VICTOR HUGO

(Appel aux électeurs de Paris, en 1848).

<=

J'ai accusé ici même~ le Komintern d'avoir, au cours du VIle Congrès de l'Internationale communiste tenu à Moscou, du 25 juillet au 25 août 1935, dressé contre l'Occident un double complot. Son secrétaire général, le bulgare Dimitroff, ses collègues, l'allemand Pieck et l'italien Ercoli en ont rédigé 0> les deux plans. Le premier avait pour objectif d'assurer la domination russe sur les nations occidentales. Deux étapes. Constituer d'abord, dans les pays que contrôle le bureau permanent de Paris, un « gouvernement de Front Populaire ». Quatre caractères. « II s'appuie sur l'activité des masses, en dehors du Parlement, en particulier sur les organisations ouvrières et les comités de Front Populaire. » « Il donne à la classe ouvrière et à son parti communiste toutes possibilités

1. 15 août.


d'agitation et d'organisation. » « Il en finit réellement avec les bandes armées du Fascisme et procède à l'épuration de l'armée, de la police et de la magistrature. » « II fait payer les riches~. » Derrière ce paravent, poursuivre « l'agitation et l'organisation », jusqu'à ce que les circonstances permettent de tenter le coup de force et d'instaurer la « dictature du Prolétariat ». Le second plan avait pour objectif d'assurer la sécurité russe, au prix d'une guerre occidentale. « Si nous ne réussissons pas à aiguiller les forces du Fascisme allemand vers d'autres pays », a déclaré Ditnitroff le 2 août 1935, « nous ne pourrons conjurer le danger », qui menace cet État soviétique, « où le prolétariat de tous les pays trouve, pour la première fois, une véritable patrie~ )). « Seul, un gouvernement de Front Populaire en France peut se charger d'attirer sur lui une telle attaque. »

J'ai rappelé que le Komintern, après le regroupement des éléments officie& et des dissidents, nuance Maurin et nuance Trotsky, du Communisme espagnol, en une e Alliance ouvrière~, avait instauré, de l'autre côté des Pyrénées, sans participer à ses responsabilités, un gouvernement de Front Populaire s'il n'avait pas recueilli, le 15 février 1936, la majorité des voix*, il détenait la majorité des sièges. Derrière ce paravent fut poursuivie, à l'espagnole, une action révolutionnaire, sanglante et chaotique*. Elle eût, par une paralysie croissante, assuré, à une date d'ailleurs fixée, aux lieu et place d'un radicalisme petit bourgeois6, la dictature du prolétariat, si la rébellion de droite n'avait pas éclaté, avant l'opération du Komintern.

J'ai accusé le Komintern, une fois qu'il eut assuré, sur les anciens éléments de la C. G. T., la domination unitaire de la C. G. T. U., et remporté aux élections législatives des succès inespérés, d'avoir, devant le succès des grèves révolutionnaires 1. Brochure officielle. Le Parti communiste: sa doctrine et son aeMon, p. 50. 2. Résolutions du V7.f" Congrès J:9~, p. 15 et 16. Le chemin de !'7. C., p. 59. 3. G. Rotvand, l'Espagne sous le régime du Front .Pop~au-e, Société d'Études et d'Informations économiques, avril 1936, p. 5, 2, 3, 7 et 10. Cette démonstration est irréfutable.

4. Id.

5. Id.

6. Id.


et l'effondrement de l'autorité gouvernementale, songé à doubler les étapes du complot -et à tenter un coup d'État, les 10-11 juin. Des résistances ministérielles et des renseignements défavorables décidèrent Moscou à donner, le 10 juin, à Thorez, l'ordre d'ajourner une opération prématurée et de continuer l'expérience Blum.

Le 26 août dernier, M. Jacques Duclos, député de la Seine, secrétaire du parti communiste, m'a envoyé, sous le couvert de la Revue de Paris, un démenti. Ce démenti est, comme il convient, collectif et totalitaire~.

1. Texte de la !ettre

Monsieur,

Vous avez écrit, dans la Revue de Paris, un article, où vous me mettez en cause, à propos d'un prétendu complot soviétique o, qui devait avoir lieu, paraît-il, les 11 et 12 juin derniers.

Ce récit fantaisiste ne pourrait que me faire sourire, s'il ne risquait, par son contenu, d'entretenir des ferments de division et de provoquer des discordes entre les Français, dont l'Union est aujourd'hui plus nécessaire que jamais(a). Je ne m'attarderai pas à réfuter toutes vos descriptions sur les différentes pha,2s du prétendu complot des communistes contre la Patrie et je me permets d'ajouter, que le manque d'objectivité de votre récit ne semble pas être dans les traditions de sérieux et de souci documentaire de l'Institut de France. Tous les Français ont en mémoire le souvenir d'un complot, réel celui-là, qui eut son aboutissement le 6 février 1934, dont vous n'avez jamais, à notre connaissance, dénoncé l'extrême gravité. Mais les auteurs de ce complot n'étaient pas des communistes et c'est peut-être ce qui leur a valu votre mansuétude. Quant au mouvement social de juin, dont vous faites état, il fut déterminé par les conditions de vie misérable des travailleurs, résultat de la politique menée par ceux, qui avaient soutenu ou encouragé les responsables du 6 février. Mais ce grand mouvement, auquel ont participé des millions de travailleurs de toutes corporations, s'est terminé sans qu'un seul incident grave se soit produit. C'est la meilleure réponse qu'on puisse donner aux déclarations fantaisistes relatives à un soi-disant complot.

Quant au Parti communiste, tout en soutenant les légitimes revendications des travailleurs, il a eu, au cours des grèves, une attitude de modération et de sagesse, que tout homme de bonne foi se doit de lui reconnaître. U sut user de son influence auprès des ouvriers pour que le prolongement de certaines grèves ne soit pas un élément de division entre les différentes couches de la popula(a) L'audace avec ta~MeHe M~ Duclos emploie lei exprcMtOM 9M: conviendraient à la plume de M. Louis Marin a vraimbnt quelque chose de saisissant.


Il ne s'adresse pas qu'à moi et aux journalistes qui ont eu le courage de dénoncer l'emprise russe sur le Front Popution. Il recommanda de terminer les grèves, dès que les revendications essentielles étaient obtenues ».

Ce sont des choses suffisamment connues de chacun, pour qu'il soit inutile de s'y étendre.

Quant aux classes moyennes, que vous nous accusez de vouloir prolétariser <, les responsables de leur situation difficile, provenant de la diminution du~ pouvoir d'achat de la population, c'est-à-dire les auteurs des décrets-lois ne sont pas, à notre connaissance, des communistes.

Notre Parti a même eu l'occasion de faire des propositions concrètes en vue de venir en aide aux classes moyennes arrêt des poursuites, allégements fiscaux, prêts, etc.

Sans doute, en ce qui concerne les objectifs de notre Parti, nous avons la conviction, que le système capitaliste devra un jour faire place à une société nouvelle, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit présentement, ce qu'il faut et ce que nous voulons, c'est unir les Français dans le respect des lois républicaines, la défense de l'Économie nationale, la défense de la sécurité et de l'indépendance du pays.

C'est pourquoi nous regrettons profondément, que vous ayez cru devoir dénaturer les faits et nous accuser des complots, qui sont l'apanage de nos pires adversaires, qui veulent entretenir ainsi la discorde entre Français, alors que leur union est si nécessaire.

De plus, dans votre confusion, vous n'hésitez pas, pour vaincre la prétendue révolution communiste », à faire appel à la contre-révolution.

Contre la révolution communiste », contre « le joug de Moscou », c'est avec cela que d'autres ont justifié l'incendie du Relchstag, les assassinats en masse, et les camps de concentration.

C'est avec cela, que les rebelles espagnols se sont dressés contre leur pays et leur gouvernement légalement constitué. On croit rêver, lorsqu'après avoir lu votre récit sur le complot soviétique », on trouve en conclusion un appel cynique aux luttes fratricides en France, sous le signe de la contre-révolution nationale.

Où voulez-vous en venir, tandis que Hitler est là qui nous guette, prêt à utiliser toutes nos discordes(a)?

Ainsi, après avoir dénoncé un prétendu complot, qui n'existe que dans votre ° imagination fertile, vous faites appel à un vrai complot, dont chacun sait, qu'il pourrait être le signal de l'agression hitlérienne.

Quant aux communistes, ils n'ont nul besoin de tramer des « complots » ténébreux, car ils sont surs que leurs actes correspondent aux intérêts et aux aspirations de notre peuple. Seule, une minorité d'ennemis de la nation peut songer à préparer par la violence un coup de force contre le pays. Cela, nos lecteurs doivent le savoir et c'est pourquoi je vous prie de bien vouloir établir la vérité, en publiant cette rectifleatiôn.

Veuillez agréer, Monsieur, mes civilités.

JACQUES DUCLOS

Secrétaire th: Parti communiste,

Député de la Seine,

Vice-Président de la Chambre.

(a) Question vraiment admirable, quand elle est posée par les organisateurs de la campagne y~bace pour ne parler que de celle-là.


laire. Il s'adresse au Président de la République, qui s'est, avec raison, félicité d'avoir refusé la démission de M. Léon Blum, offerte dans des circonstances tragiques. Ce démenti s'adresse au président du Conseil le soir de l'accord Matignon, pâle et have, il suppliait M. Duchemin et ses collègues d'éviter à la France les horreurs d'une révolution, à la veille d'être déclenchée. Ce démenti s'adresse aux trois ministres, qui se vantaient, avec moins de raison, d'avoir, par leur énergie, fait échouer le complot des 10-11 juin. Il s'adresse au ministre, qui se préparait à en être l'un des bénéficiaires. Il s'adresse aux fonctionnaires, qui ont consigné, dans leurs rapports, les faits essentiels. Il s'adresse aux services des renseignements, qui ont signalé à leurs gouvernements l'éventualité d'une révolution à Paris. Il s'adresse aux nombreux industriels, qui, avant le 10 juin, ont constaté, dans le déclenchement, le rebondissement ou l'extension des grèves, avec le rôle d'agitateurs étrangers et des distributions d'argent étranger, les marques d'un plan concerté. Il s'adresse aux passants, qui savaient regarder et qui osaient écouter.

Le démenti est totalitaire, et je prie M. Abel Hermant d'excuser ce terme barbare. I! comporte notamment l'affirmation, que « le mouvement, auquel ont participé des millions de travailleurs de toutes corporations, s'est terminé, sans qu'un incident grave se soit produit ». N'importe quel provincial ou suburbain sait que, bien au contraire, les cortèges ont eu, trop souvent, une allure sinistre et que les incidents, qui tombaient sous le coup des lois, ont été nombreux. J'en ai moi-même relevé et fait vérifier quelques-uns, cités en appendice, dans une édition spéciale de l'article incriminé, destinée au Massif Central. Pourquoi n'ont-ils pas été méthodiquement enregistrés? Parce que, devant la carence de la Police, de la Justice et des Préfectures, les intéressés ont hésité à porter plainte et redouté des représailles. Plutôt les capitulations du silence, que les risques de la publicité. Et, au lendemain des scandales parlementaires et des affaires Stavisky, je ne connais rien de plus angoissant, pour ceux, qui ont la fierté de leur pavs et le culte de ses libertés, que d'avoir à constater ces nouvelles défaillances du pouvoir judiciaire, dont le degré d'indépendance est la mesure d'une~civilisation.


En échange de ce démenti collectif et totalitaire, Jacques Duclos espère dicter au Français moyen, jadis marqué de quelque finesse, un acte de foi naïve. Si le gouvernement de Moscou a imposé au Komintern, dont les partis nationaux ne sont que des sections, une discipline rigide et une centralisation dictatoriale; s'il a établi à Paris, pour l'action occidentale, un bureau permanent et à Strasbourg, pour l'action anti-allemande, une officine spéciale; si l'organisme de Paris étend son action dans les milieux ouvriers et paysans, par le Profintern et par le Secours Rouge; si la C. G. T. et la C. G. T. U. ont été fondues en une seule masse bolchevisée; si des centaines de millions ont été dépensés, dans là propagande, à travers la France, d'agents techniquement dressés et largement rémunérés; -si des cellules ont été créées dans nombre de régiments et de légions; si une agitation révolutionnaire est entretenue par Moscou, dans les colonies françaises et spécialement en Afrique septentrionale, c'est avec un désintéressement absolu et sans la moindre arrièrepensée, uniquement pour assurer la grandeur, pour renforcer l'unité et pour faire le bonheur du peuple français 1

Qui dément tout et à tous ne prouve rien. Je ne retire ni un mot, ni un fait. Je maintiens mon réquisitoire contre le Komin- tern. Je fais plus. Je le complète.

Le Komintern a, le 30 août, déclenché une nouvelle explosion de grèves politiques, dans un double but intensifier l'agitation et paralyser les entreprises, pour créer, comme en Espagne, après les élections de février 1936, l'atmosphère favorable à un coup de force; exercer une pression ouvrière sur le cabinet Blum, afin de multiplier les infractions de fait à la neutralité de Droit et d'entraîner ainsi la France, moralement isolée, dans un conflit avec l'Allemagne. La guerre, encore la guerre, toujours la guerre. Ainsi l'incendie, allumé en Espagne, franchissant les Pyrénées, consumerait les richesses matérielles et morales de la civilisation d'Occident, pour la joie des deux cents familles du Komintern.


1

Je ne dis pas qu'il y ait eu interruption et reprise. Je ne dénonce pas un nouveau complot, après avoir révélé le premier~ Non, le complot de Moscou contre la France, -,tel que je l'ai défini, formation d'un gouvernement de Front Populaire, préparation d'un coup de force communiste, déclenchement d'une guerre entre Allemagne et France, date de l'été 1935. II n'a jamais été suspendu. Sa réalité est permanente. Même pendant l'apparente accalmie, qui suivit l'exécution des lois ouvrières et l'échec des grèves de la moisson, la propagande révolutionnaire ne subit aucune éclipse. La lettre du maire de Garches et les photographies des mascarades de la fête ont pu éclairer l'opinion sur le caractère d'une manifestation énorme et coûteuse, que des journaux « bourgeois s tentèrent, le lendemain, de présenter sous les couleurs d'une innocente « bergerie ». Il m'a été signalé, çà et là, sur des plans plus restreints, des opérations de même ordre. A l'occasion du « Tour de France », l'équipe de l'Humanité, qui suivait les coureurs, a organisé, notamment à la Rochelle, au Champ de Mars, le 5 août, des conférences politiques, au cours desquelles étaient projetés et commentés quelques-uns des films, dont j'ai, ici même, donné l'analyse et précisé le caractère. Le 16 août, dans le Puy-de-Dôme, à Vic-le-Comte, au sortir d'une manifestation de Front Populaire, en l'honneur du député socialiste, M. Villedieu, des éléments communistes ont, dans la soirée, sous ses fenêtres, pendant une heure et demie, réclamé « la mise au poteau )) d'un général retraité, dont les services furent éclatants et qui se consacre à des œuvres religieuses.

Si l'un des films, ainsi promenés autour de la France, paraît avoir été interdit et si cette interdiction semble avoir été maintenue, malgré la démarche du groupe communiste, en revanche, la plainte pour menaces de mort, déposée après visite au préfet du département, au président du Tribunal et au commandant de gendarmerie, entre les mains du procureur de la République, n'a même pas été suivie d'une enquête de police et fut rapidement retournée à l'intéressé. En revanche,


les interrogatoires à Clermont, relatifs au suicide du collaborateur du colonel de la Rocque et les perquisitions à Orcines, pour recherches d'armes inexistantes, ont été effectuées avec une inadmissible brutalité.

1 Aussi remarquable que l'utilisation des manifestations du Front Populaire et des sports d'un été normal, -j'indique en passant, que les « rallies a en motos permettent de former des estafettes et de leur apprendre la carte, a été l'exploitation des « congés payés » par les organismes du Komintern. A peine la loi était-elle votée, qu'étaient créés des « cours de vacances de propagande ». Ainsi furent formés plus de 4 000 militants. Ces conférenciers bénévoles, dressés à la mode de Moscou, abondamment ravitaillés en anecdotes et en formules, occupèrent leurs loisirs à difïuser l'Évangile communiste. L'efficacité de leurs séjours m'a été signalée dans les ports de pêche, en Bretagne et dans l'Ouest.

Savamment infiltrée, la gangrène montait. Mais, malgré les injections massives du printemps 1936, elle montait lentement, car le corps, bien qu'il ait été saigné à blanc, reste sain. Or, Moscou est pressé. La libération de l'Espagne progresse. La négociation des Locarniens commence. La date de Nuremberg approche.

=t= t

J'accuse Moscou d'avoir, le 30 août, brusquement invité les techniciens du Komintern et du Profintern à rallier le bercail. Sous la présidence de Staline, assisté naturellement de Dimitroff, s'engagèrent des débats et furent dressées des instructions, sur lesquels Gringoire a, le 16 septembre, donné des précisions. Je puis en confirmer l'exactitude.

J'accuse Moscou d'avoir, ce jour-là, donné l'ordre de déclencher en France une nouvelle série dégrèves, avec occupation d'usines et parfois prise en gestion, dans un double but exercer une pression sur le Cabinet Blum, pour l'amener, sinon à dénoncer les accords de neutralité, du moins à pousser plus loin ses interventions larvées et pour provoquer ainsi, entre Paris et Berlin, le choc attendu; assurer la paralysie des entreprises industrielles, prises entre la hausse des prix


de revient et la baisse du rendement de l'ouvrier, afin de créer l'atmosphère favorable, si les circonstances l'exigent ou le permettent, à une grève générale et à des journées révolutionnaires.

J'accuse les bureaux parisiens du Komintern et du Profintern, rue La Fayette et boulevard Magenta, d'avoir exécuté ces ordres et mobilisé les cellules.

J'entends bien, que, après avoir pris, le 5 septembre, la décision de sacrifier M. Peyrouton à la rancune des communistes, le 9, à Luna-Park, M. Léon Blum eut assez de courage pour maintenir une neutralité de principe et assez de talent pour forcer la conviction de son auditoire. J'entenrls bien que, pour la première fois, une résistance se dessina. Les patrons du textile, MM. Pierre Thiriez et H. Donon, écrivent d'une encre nouvelle. Les cadres de la maîtrise constatent que le désordre technique et moral les atteint dans leurs intérêts, autant que dans leurs droits. Les anciens éléments de la C. G. T., dessaisis de leur autorité, notamment au Congrès d'Unité du Bâtiment, le 15 septembre, réagissent devant l'abîme, où cellules et rayons entraînent les masses ouvrières et, le 25 septembre, saisissent de leurs protestations le Comité National.

Impossible, néanmoins, de se méprendre sur le caractère de ces grèves et la violence de l'impulsion, sur l'existence d'un plan et la montée des haines. Quelques dates suffisent pour révéler un ordre d'opérations. Quelques épisodes sont plus probants qu'un long récit.

<'

Le dimanche 30 août, Moscou délibère. Les instructions techniques sont dressées. Les émissaires secrets sont réembarqués. Les bureaux parisiens sont alertés. Dès le vendredi 4 septembre, M. Thorez écrit à M. Paul Faure, secrétaire général du Parti socialiste, pour proposer d'envoyer au président du Conseil une délégation commune, qui demandera « la levée du blocus, si néfaste à la cause de la République espagnole, à la cause de la liberté et de la paix ». Je cite. Je ne


commente point. Le samedi 5, ayant même que la Commission administrative convoquée par Paul Faure, pour le mercredi 9, ait pu délibérer, manoeuvre de mobilisation les syndicats métallurgistes de la région parisienne lancent l'ordre de « débrayer N pendant une heure.

Le 8, la Commission exécutive de la C. G. T. insiste, mais le 9, M. Léon Blum résiste. Le Komintern redouble d'efforts et accentue sa pression.

A Lille, le mercredi 9, sous l'action des deux communistes, qui représentent Moscou dans le Syndicat textile du Nord et dans l'Union départementale des syndicats, madame Desrumeaux et M. Bourneton, les pourparlers sont rompus. Une grève générale est préparée. MM. Salengro et Léon Blum revivent leurs souvenirs de l'Hôtel Matignon, les soirs de Tnai dernier.

Exactement à la même date, dans la métallurgie, une opération de grande envergure était préparée, à Paris et dans l'Est. A Paris, l'usine Renault devait être occupée le samedi 12 et prise en gestion le lundi 14. Elle ne l'a point été, parce que, sous l'impulsion de la maîtrise, des forces de résistance se sont constituées et saisissaient le Gouvernement, dès le 10 septembre par une lettre qui ne laisse aucun doute sur le caractère de la grève et sur l'atmosphère des ateliers « M. Moch ?, le collaborateur de M. Léon Blum, « n'a pas caché son étonnement de ce que nous ne fussions pas affiliés à la C. G. T. II a ajouté que nous étions en révolution, révolution qu'il trouve remarquable de voir se poursuivre sans conflit sanglant. M. Moch et vous-même êtes mal renseignés. Du sang coule dans les usines. Des brimades démoralisantes se succèdent avec des violences inqualifiables. Des Français paisibles et de bon sens ont été grièvement blessés. Des femmes et des enfants pleurent dans leur logis. Enfin, des commerçants, acculés à la ruine, se sont suicidés. Tout cela constitue des conflits sanglants au premier chef. Notre industrie de l'automobile périclite. Du premier et du second rang, nous venons de passer au quatrième, loin derrière l'Allemagne de Hitler, qui a réalisé cette année 250 000 voitures, alors que nous en avons fait à peine 150 000. Ce ne sont ni nos patrons, ni nos ingénieurs, ni nos organisations, qui sont en défaut, mais le déplorable esprit, qui


règne, depuis que les tendances soviétiques ont pénétré dans nos centres industriels~ ».

Cette atmosphère bolchevisée n'est pas spéciale à Renault. Elle est générale à Billancourt. Dans l'usine de Carnaud et Basse-Indre, les cellules ont donné l'ordre de réduire la production de 40 p. 100. Et jamais les fiches du rendement n'ont été tenues avec plus d'exactitude. Dans le contrôle des ateliers et dans les rapports avec le personnel, les délégués sont substitués aux ingénieurs. Les petites entreprises ne sont pas mieux partagées que les grandes. Un patron blanchisseur, qui n'a qu'une centaine d'ouvriers et d'ouvrières, est grossièrement et publiquement insulté, dans l'atelier, par l'un d'entre eux. Le patron met à pied l'insulteur pour huit jours. « Camarades, vous avez entendu? Il me met à pied. Vous savez ce qui vous reste à faire. » Sur l'heure, grève et occupation. L'atmosphère, à Billancourt, est telle que les jeunes gens, qui se présentent à un dancing sans porter les couleurs prescrites, cravate ou foulard rouge, sont immédiatement exclus et parfois rossés.

Pour l'entretenir, le Komintern organisa, le dimanche 13 septembre, deux manifestations au Père-Lachaise, dénié du « peuple de Paris » devant le monument Barbusse, .offert en mémoire du « génial écrivain », « par les ouvriers Stakhanovistes2 de l'U. R. S. S. »; au stade Pershing, manifestation mixte, S. F. I. 0., C. G. T. et I. C., contre le Fascisme et pour l'Espagne, où discours de Henaff, Marrau et autres, quêtes et souscriptions, alternent avec des numéros sportifs et notamment avec un match de foot-ball entre Britanniques et Catalans. Barcelone et Moscou les deux pôles de la poussée ouvrière et les deux phares du progrès ouvrier, pour les néophytes de cette mystique et pour les soldats du Komintern 1

La mobilisation totale du textile flamand et ensuite vosgien, la mobilisation partielle de la métallurgie parisienne d'abord 1. Le texte complet a été publié par le Bulletin Quotidien de la Société d'Études et d'Informations économiques, du 28 septembre 1936. A. 18-20. 2. C'est-à-dire Taytoristes puisque Stakhanov serait l'inventeur (?) d'un Taylorisme perfectionné.


et ensuite flamande, réalisée par les brigades de Moscou, dans des conditions telles que des industriels du Nord ont jugé prudent d'installer femmes et enfants en territoire belge, ont eu leurs répercussions dans d'autres centres. Des incidents locaux, immédiatement exploités, servirent aux cellules, dûment stylées, de prétexte pour des réoccupations. L'altercation, motivée par un bon de paye, au cours de laquelle un ouvrier de Michelin, service 0.21 déclara à son chef d'équipe « On te pendra comme les autres )), eut lieu le samedi 5 septembre. Une -mise à pied de huit jours et la suspension des « parts1 », pour une durée indéterminée, n'apparaissent pas comme une sanction excessive, pour une menace de mort. Le lundi 7, à 15 h. 30, cependant, M. Pierre Michelin accepta de réduire de quatre jours la mise à pied, mais maintint les droits de la gérance sur l'attribution des parts, primes au rendement et à la discipline. Une demi-heure plus tard, les sirènes alertent les ateliers; des piquets ferment les portes; des estafettes rapportent des drapeaux rouges. Le travail cesse. L'occupation recommence.

A Clermont, comme dans les autres cités industrielles, la maîtrise et des ouvriers, exaspérés par les brimades et les vexations, qui n'avaient pas cessé depuis la grève de juin, protestèrent contre ce nouvel arrêt inutile et injustifié le mercredi 9, 1 500 d'entre eux tentèrent de rentrer dans l'usine et ne purent en forcer les portes. Ils vinrent en cortège demander au Préfet, conformément aux engagements répétés de ses ministres, de faire évacuer les deux usines et d'assurer la liberté du travail. Le Préfet étant en partie de chasse, les 1 500 réfractaires aux ordres de Moscou décident de l'attendre dans ses bureaux. Ils s'y installent et y restent.

Au début de l'après-midi, M. Trouillot est de retour. Il tente d'obtenir l'évacuation de plein gré refus. Il essaie de l'imposer par la force refus. Les protestataires lient les deux occupations. Les évacuations doivent être simultanées. Tandis que les négociations continuent, l'Union des Syndicats (C. G. T. et F. S. U.) lance un ordre de mobilisation. '< Les travailleurs ne peuvent permettre qu'un édifice public 1. Les parts, gratification ou pécule, sont versées intégralement à l'ouvrier, après sa sortie de l'usine.


soit occupé par les factieux et que soit sequestré le représentant du gouvernement de Front Populaire. Nous manifesterons en masse notre volonté, pour la défense des libertés publiques, pour imposer l'expulsion des agents du patronat. » A 18 heures, 2 000 manifestants, à la sortie des usines, drapeaux rouges en tête, marchent sur la Préfecture et tentent d'en forcer les grilles.

Plus important, que les détails de l'accord, péniblement réalisé, le 10 septembre, sur la suspension de Parts, désormais limitée, est le fait que les éléments, qui avaient occupé les usines et fait évacuer la Préfecture, furent, pendant plusieurs jours, maîtres de la rue. Le 8 au soir, ils contrôlent la sortie des protestataires, les couvrent d'injures, les rouent de coups et en blessent une douzaine. Le 10, au soir, après l'évacuation, un long cortège, bruyant et menaçant, marcha sur la Préfecture et remit une adresse. Le vendredi 11, les cellules communistes empêchent, par la force, une réunion du colonel de la Rocque il y eut plusieurs blessés. Et le lendemain, elles tentèrent d'empêcher la Commission ouvrière du Parti Républicain Fédéral du Puy-de-Dôme de se réunir. Dans les ateliers, où les violences continuent, le rendement baisse de 40 p. 100.

La grève de la Rhodiaceta, à Lyon, a également pour point de départ un conflit avec la maîtrise, un incident~entre ouvrières communistes et leur contremaîtresse. Ici encore, une partie importante de la main-d'œuvre est hostile à la grève, et refuse de participer à l'occupation qu'organise, le 15 septembre, non pas les dirigeants du Syndicat professionnel, mais le chef de la cellule communiste, M. Aubert. C'est lui, qui le 15 au soir, après que les directeurs lui ont refusé de renvoyer la surveillante, deux ingénieurs et un chef d'équipe, les fait incarcérer dans un bureau et garder par des hommes, armés de barres de fer ou de tuyaux de caoutchouc, tandis que des patrouilles assurent la sécurité dans la rue. Un commissaire de police se présente, le soir, pour solliciter la mise en liberté il est congédié et son chauffeur rossé. Un autre commissaire, le lendemain matin, renouvelle cette pacifique intervention il n'est pas plus heureux. Et il faut, à 11 h. 30, l'arrivée de gardes mobiles, pour décider le citoyen


Aubert à tâcher ses prisonniers. Mais il garde l'usine et, aidé de deux communistes notoires, tente, d'ailleurs en vain, d'assurer le fonctionnement d'une partie du matériel, dont l'arrêt condamnerait au chômage pour un temps. Si, à Clermont, le Parquet a réservé ses poursuites aux seuls occupants de la Préfecture, à Lyon, on ne sait rien de celles qui auraient été engagées pour violences et séquestrations, contre les occupants de la Rhodiaceta.

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Cette analyse de l'opération tactique déclenchée de Moscou et par Moscou, le 30 août, dans le double espoir d'imposer une action espagnole et de préparer la lutte finale, serait incomplète, si l'observateur ne notait pas l'effort tenté, comme en juin, pour gagner les ports et pour agiter la province. L'informateur de Gringoire a signalé, les 16, 20, 25 septembre, le départ, au début du mois, d'émissaires spéciaux à destination de Toulon, Marseille, etc. Je puis apporter ma contribution. Le Komintern n'ignore pas le rôle que la marine marchande ou militaire peut jouer dans le grand soir. A la suite d'une observation faite à un matelot du bord, par un officier du Formose, en gare du Havre, l'officier est rossé et l'État-Major débarque. Le 4 septembre, la Jamaïque envoie aux Chargeurs Réunis le télégramme suivant « Re f usons f aire escale Hambourg. Gagnons Le Havre immédiatement. -St~ne l'Équipage. » Une heure plus tard, le commandant télégraphie « Marchons trois ncsud's à l'heure. Réponse urgente. » Le 20 septembre, le cargo Belle-Isle, dont les séjours au Havre et à Bordeaux avaient été l'occasion de fâcheux incidents, en arrivant à Rio de Janeiro hisse le drapeau rouge et chante l'Internationale.

1. Autres exemples de paralysie voulue de l'entreprise. La Chambre syndicale des Entrepreneurs de Travaux publics signale, qu'avec l'augmentation de 6 francs à 7 fr. 25 l'heure, a coïncidé dans le rendement des paveurs une diminution de 50 p. 100, systématiquement appliquée ». Dans les établissements Nujts, le manœuvre, promu délégué, qui dirige la réoccupation, exige des laboratoires, qui viennent retirer les marchandises entreposées, une rançon chaque fois (29 septembre.)


Des ports, l'agitation gagne la navigation fluviale. Le 15 septembre, les Compagnies, dont la plupart ne paient plus de dividendes à leurs actionnaires, sont saisies d'un projet de contrat collectif. En relevant le taux des salaires et en augmentant les effectifs des équipages, il prétend imposer aux entreprises un accroissement de 250 à 300 p. 100 dans leurs dépenses. Mais il y a mieux encore. Le contrat prévoit que les matelots auront le droit, non seulement de porter à bord les insignes de la C. G. T., mais encore de hisser sur les péniches et remorqueurs le fanion de leur confédération. Et ce sera peu de jours plus tard la grève, avec occupation des bateaux, utilisation des remorqueurs, interdiction faite aux destinataires d'effectuer le déchargement de leurs péniches, ainsi qu'à des mariniers artisans d'exécuter leurs contrats d'affrètement. Rixes entre équipages et atteintes à la propriété sont restées sans sanctions judiciaires.

Comme aussi ces visites nocturnes, faites, les 9 et 10 septembre, en Haute-Loire, notamment à Coubon, Bouzols, Rohac et au Puy, au cours desquelles était laissée la note ci-dessous, marquée d'une étoile rouge. J'en respecte l'orthographe. Dernier avertissement!

Famille pourrie, buveurs de la sueur du peuple, profiteurs infâmes, satyres dégénérés, prostitués immondes, produits de leurs innomables accouplements.

Votre heure a sonné )

Le peuple vous vomit, dans une universelle réprobation. Fuyez, il en est temps! tout juste temps!

Votre sang doit couler, mais il est ignoble, sa puanteur nous répugne, et du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, où vous figurez sur nos listes de salubrité.

Fuyez! La clémence du peuple est à bout! Vos jours sont comptés! l Fuyez où vous avez déjà caché votre or ou prenez la route d'Espagne, qui vous est chère.

Ultime conseil de vrais amis du peuple, amoureux de la justice sociale, mais dégoûtés à la pensée que vos cadavres pourris viendraient bientôt souiller le sol sacré de la patrie française et prolétarienne! »


Et comme sur certaines de ces feuilles était porté le numéro du compte du destinataire à la Banque de France, il n'était pas difficile au Parquet, s'il avait eu quelque curiosité, de découvrir les auteurs de _cette sinistre farce.

Les initiatives d'un agent local ne peuvent suffire pour émouvoir la province et ses ruraux. Les péripéties de la guerre espagnole, qu'a déclenchée la faillite du Front Populaire, dont communistes, anarchistes_et syndicalistes, réunis dans les cadres de l'Alliance ouvrière, sur l'ordre de Moscou, portent la responsabilité, ont fourni au Komintern les propagandistes nécessaires. II ne lui suffisait certes pas d'appeler à Paris une délégation de communistes espagnols et d'y montrer la silhouette de Dolores, dite Passionaria, voire même d'organiser à Argenteuil, au vu et su de la municipalité, un groupement d'Espagnols armés et prêts. Le va-etvient de camions de ravitaillement et de munitions entre le front rouge et la France intérieure, via Behobie-Irun, les envois de matériel neuf et de cadres volontaires permirent d'établir des contacts, dont bénéficia la propagande communiste, dans le Sud-Ouest.

Le reflux en France, après la chute d'Irun et de Saint-Sébastiens, de miliciens rouges et de civils sympathisants eut, pour le Komintern, de précieux avantages. Les combattants ne furent qu'imparfaitement désarmés. Leurs armes portatives furent soigneusement récupérées. Dans une grange de Ciboure il y avait, un soir, tout un arsenal. Le lendemain, il avait disparu. Ce matériel était allé grossir quelques-uns de ces cinq cents dépôts clandestins, dont Komintern et Profintern connaissent les adresses, mais où polices et parquets se gardent de perquisitionner, réservant leurs rigueurs pour les ex-Croixde-Feu ou pour les Jeunesses repuMtcames d'Orcines. Ces combattants, encore tout chauds de la plus atroce des guerres et à qui l'administration française réservait le plus tendre accueil, assurèrent à l'action entreprise de précieux avantages.

Ils permirent de donner une utile démonstration de la « furie rouge ?. Lorsque ces trains de réfugiés écarlates stoppent dans une gare du Midi, miliciens et sympathisants se conduisent comme en pays conquis. La vue d'une soutane ou


d'un galon les mettaient en rage. A plusieurs reprises, à Saint-Jean-de-Luz, Bayonne, Bordeaux, des prêtres et des officiers menacés durent chercher aide et protection. Le voisinage d'un train de pèlerins déchaînait des vociférations. Le vendredi 4 septembre, à 21 h. 30, sur le quai de la gare Saint-Jean, à Bordeaux, « un certain nombre de réfugiés espagnols, mêlés à des communistes français, il y avait parmi eux surtout des jeunes gens, des jeunes filles, des femmes, des fillettes, hurlaient l'Internationale et tendaient le poing, distribuant des injures aux prêtres et aux religieuses, qui se trouvaient dans les wagons. En face du train du diocèse de Sens, stationnait un train de réfugiés espagnols ils faisaient chorus avec leurs camarades français ». Il y eut même pis. Des attentats à la pudeur furent commis, en pleine gare, par des exhibitionnistes des deux sexes la police, si j'ose dire, se borna à fermer les yeux. Arrivés dans les villages paisibles de Gascogne ou du Rouergue, souvent répartis avec soin dans des familles « bien pensantes », ces refugiés, admirablement stylés, entreprennent de les convertir.

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Malgré ces appoints inespérés, cette seconde rafale de grèves, tirée le 30 août dernier, sur la France, de Moscou et par Moscou, ne paraît pas avoir exercé tout l'effet, qu'escomptaient Staline et Dimitroff. J'entends bien, qu'à l'heure où j'écris, d'autres professions suivent l'exemple qu'avaient donné le textile des Flandres et la métallurgie de DouaiDenain. Des feux éteints se rallument. Mais la rafale a été moins unanime et moins violente, que celle de mai-juin. Des éléments ont résisté. Des centres ont tenu. Des colères montent. En Espagne, le Front Populaire s'effondre dans le meurtre et dans l'incendie. En France, le Front Populaire s'amenuise dans une débâcle financière. Au delà des Pyrénées, sauf en Catalogne, le Komintern n'a pu se substituer à la coalition temporaire conçue à Moscou et franchir la seconde étape définie en août 1935. Le pourra-t-il en France?


Le Praesidium, réuni au Kremlin, le 12 septembre, sous la présidence de Dimitroff, -en l'absence de Staline souffrant, le pense. Et Maurice Thorez, le président de la section du Komintern au Palais-Bourbon, à qui déjà Marty avait vivement reproché son manque de discipline et d'énergie, fut mandé à Moscou, pour recevoir, le 15 septembre, des instructions nouvelles. Sans rompre encore le Front Populaire, exploiter davantage les possibilités qu'il assure; renforcer la mainmise sur la C. G. T. et les Unions syndicales; soutenir à fond les revendications des salariés et pousser à fond la méthode d'occupation; réviser les cadres et renforcer l'armement des « organisations prolétariennes d'auto-défense )'; resserrer les services de renseignements sur les adversaires et d'espionnage dans les administrations; préparer ainsi, pour un avenir rapproché, « l'action directe », troisième étape du plan russe,.dressé le 2 août 1935. A cet effet, les bureaux permanents du Komintern, notamment à Paris, ont été renforcés, en techniciens et en ressources et l'action en France placée sous le contrôle d'une Commission de surveillancel Duclos et Marty, l'italien Ercoli, l'espagnole Dolorès Ibaruri, dite Pasionaria et le belge Jacquemotte. Il ne semblait pas, cependant, que pareil resserrement et semblable impulsion fussent nécessaires, pour que la dictature communiste puisse, dans un avenir prochain~ se substituer au Front Populaire, comme à Madrid et à Barcelone. Dès le mois de juin dernier, à la veille de l'heure H, les délégués de la section française du Komintern n'affirmaientils pas, dans leurs rapports2, qu'ils avaient « canalisé le recrutement policier, pour mettre les forces de police entre les mains du rassemblement populaire »; «que dans presque toutes les casernes, les cellules de régiments exercent sur l'esprit du soldat une influence bienfaisante»; « que les transports de troupes seraient tout à fait impossibles, dans l'hypothèse d'un coup d'État communiste s et que « pas plus que celui de Kerenski, le gouvernement français ne pourra s'opposer par la force à une manifestation populaire »?

1. Informations de Gringoire (20 octobre).

2. Cité dans la République (2 septembre).


Pourquoi, au risque de tout casser et de tout perdre, tendre encore les mailles du filet ainsi j'eté par les maîtres de Moscou sur le peuple de France? Parce qu'il doit fournir aux Soviets, contre l'Allemagne, leur chair à canons.

II

Cette accusation, je l'ai portée. Je puis, aujourd'hui, la confirmer par des faits nouveaux.

J'ai démontré, dans ma brochure Les Soviets contre la France, sur la foi de témoignages indiscutables, que l'Allemagne hitlérienne, les chefs de l'industrie et les chefs du gouvernement connaissaient, en juin, le complot du Komintern contre la République, en savaient la date et en escomptaient les profits. Dans les mêmes pages, j'ai également démontré, que la manifestation antihitlérienne de Spicheren, 2 août qui devait créer un incident diplomatique et pouvait envenimer les relations franco-allemandes, avait été conçue et préparée par la section spéciale du Komintern (agence d'espionnage et d'infiltration outre-Rhin), retransférée de Bâle à Strasbourg, depuis la victoire électorale du Front -Populaire.

Au cours de cet été, chaque fois que des occasions se sont présentées pour tendre les relations franco-allemandes, la dictature russe et ses représentants parisiens les ont immédiatement saisies. Le gouvernement de Moscou est, en effet, le seul qui, en sus d'un personnel diplomatique et d'une ambassade commerciale, dispose encore, sur les bords de la Seine, de groupements professionnels, je les ai énumérés, de journaux et de revues, la liste en serait impressionnante, et d'une représentation parlementaire, soixante-douze députés. Staline est mieux armé, que ne l'était le souverain de Madrid et avant lui les rois de Londres, au temps lointain où l'Espagnol et l'Anglais prétendirent imposer à la France la loi de FËtranger.~Ils échouèrent, tout comme, après eux, l'Allemand.


Le Russe réussira-t-il? Il se croit, en tout cas, sous le proconsulat de Léon Blum, tout permis.

Le 26 août, le docteur Schacht, directeur de la Reichsbank, vient à Paris rendre à M. Labeyrie, gouverneur de la Banque de France, la visite qu'il lui avait faite à Berlin. Les circonstances sont graves. L'accroissement de la durée du service militaire en Allemagne peut ouvrir, entre les deux pays, une course aux armements. Les souvenirs de 1914 en soulignent l'importance tragique. Le pacte de sécurité occidentale, qui, depuis Locarno, liait les deux anciens adversaires,'a été déchiré. Il n'a point été remplacé. La négociation est engagée. Elle n'aboutit pas. Les ajournements succèdent aux ajournements. Les relations économiques des deux pays ne sont pas meilleures. Des problèmes épineux doivent être résolus. Il est probable que si le docteur Schacht a fait coïncider sa visite à Paris, avec l'instauration du service de deux ans, ce n'est point un effet du simple hasard. Il est certain, que dans un pays, qui est gouverné, le Directeur de la Banque d'État ne part pas pour l'Étranger, sans avoir vu le Chef de son Gouvernement et a fortiori, quand il porte le titre et détient les pouvoirs d'Adolf Hitler. Il est prudent d'accueillir cet ambassadeur extraordinaire avec intelligence. Il est élégant de le recevoir avec courtoisie.

Comment ces vérités n'apparaîtraient-elles pas évidentes à tous ceux qui ont mesuré la duperie des guerres européennes et l'atrocité des guerres modernes; qui savent que la France n'a rien à gagner, pas une lueur de gloire, pas un pouce de terrain, dans une victoire et qu'elle peut tout perdre, dans une défaite; qui refuseront d'admettre, jusqu'à la dernière minute, que le cycle des invasions franco-allemandes puisse rester, jusqu'à la fin des temps, ouvert et que les deux peuples soient condamnés aux sanglantes oscillations d'un éternel flux et reflux? Les Français, tout comme les Polonais et les Tchèques, au cours d'une atroce épopée, qui honore les vaincus autant que les vainqueurs, ont reconquis leurs frontières. Ils n'ont plus de querelle avec l'Allemand, qu'il soit hitlérien ou non. Et ils épuiseront, jusqu'au bout, pour vivre en paix sur leur sol meurtri, toutes les ressources de la négociation. <


Le Komintern est, comme il convient, d'un autre avis. Et, au nom de Moscou, M. Maurice Thorez fit savoir, le 27 août, à son « cher camarade » Léon Blum, qu'il désapprouvait la visite du docteur Schacht et les invitations dont il était l'objet. Il lui déplaît de voir le président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères s'asseoir à la même table, que le Directeur de la Reichsbank. Cet « honneur a ne paraît au Komintern « conforme, ni à la dignité de notre peuple, ni à la cause de la Paix » à l'une et à l'autre, Staline demeure, comme on sait, attaché. Si MM. Léon Blum et Delbos, au lieu de retrouver le docteur Schacht chez le gouverneur de la Banque, retrouvaient les communistes espagnols sur l'estrade de M. Maurice Thorez; s'ils acceptaient de signer, sur l'heure, les conventions militaires, dont la négociation franco-allemande entraîne un nouvel ajournement, le Pape de Moscou octroierait, aux gouvernants de la France, sa reconnaissante bénédiction. Qu'a fait M. Léon Blum? Il a envoyé à l'interprète de Staline des explications judicieuses et ses « sentiments amicaux ».

Si M. Léon Blum, qui est légitimement reconnaissant de la nationalité française, avait, par cette intuition instinctive, que donne au terrien une longue hérédité, le sens de la grandeur de la France, la vision des siècles de gloire, de rayonnement et d'apostolat, il n'eût pas écrit ces lignes. Il n'eût pas répondu à M. Thorez. Il lui eût retourné une lettre outrecuidante.

4 Elle reste, dans le réquisitoire de l'historien, une preuve de l'hostilité des Soviets contre la détente occidentale, contre l'intérêt français, contre la vie française

En voici deux autres.

Les adversaires de Staline, les fidèles du Trotzkysme, les tenants de la IVe Internationale, dont les groupements

1. Pour mesurer l'importance de la visite du docteur Schacht, voir la correspondance de F. Sieburg dans !a .F'7-an~ur<<'r Zeitung (28 août)et l'article du Hamburger Handelblatt (28 août).


avaient, en France, collaboré à la première série de grèves révolutionnaires, déclenchées en mai par le Komintern, de même, qu'ils participeraient encore à toute action extrémiste, ont été, en Russie, arrêtés le 14 août, jugés le 19 et naturellement fusillés le 25. Pourquoi?

Un hebdomadaire polonais, Narod I Pantovo, a donné, le 6 septembre, la clef du secret.. Il avait été bien gardé. Attentat contre une vie précieuse, disaient les uns. Complot d'agents allemands, disaient les autres. La vérité est plus simple. Si Staline, par le feu de salve, a fait disparaître les cadres du surmarxisme, les intransigeants du Léninisme, les purs des purs, c'est qu'ils touchaient sa dictature au point sensible. Ils lui reprochaient de manquer d'énergie révolutionnaire et d'audace belliqueuse. Le Gouvernement russe aurait dû prendre en mains la direction des affaires espagnoles, apporter aux Rouges un appui officiel, déclencher contre l'Hitlérisme la Révolution occidentale. Or, le Komintern entend ne point fournir à Berlin l'occasion d'une riposte et le prétexte d'une guerre. Il a donc muselé ses extrémistes. Et comme d'usage, le bâillon fut mortel. Le 23 août, quatre jours après la condamnation des Trotzkistes et quarante-huit heures avant leur exécution, l'U. R. S. S., par une note très courte, mais très catégorique, adhère à la proposition franco-britannique de non-intervention en Espagne. Lorsque, un peu plus tard, le 20 septembre, le Vœ~scAeBeo~acMer annonce que l'U. R. S. S. a livré au Gouvernement espagnol 200 avions et 70 000 fusils, le Cabinet russe, par l'organe officiel des Izvestia (24 septembre) et de la ffCfd'a (26 septembre), proteste, avec véhémence, contre ces calomnies fascistesz. La vertu des Soviets est au-dessus de tout soupçon.

Certes, il faut intervenir en Espagne. Sans doute, il importe d'y écraser l'Hitlérisme. L'expérience socialo-communiste doit poursuivre son cours, jusqu'à la réalisation complète de l'Évangile bolchéviste un prolétariat intégral et athée. Mais comme l'opération n'est pas sans risques et peut provoquer un conflit avec l'Allemagne, il faut pousser le Kerenski

1. Bulletin Quoticlien de la Société d'Études et d'Informations économiques, 14 septembre 1936. S. 3.

2. Bulletin Quotidien, 30 septembre 1936. C. I.


français à intervenir, par delà les Pyrénées, au lieu de Staline, prudemment tapi en Crimée et qui se lave les mains. Et ce fut la raison, qui dicta, le 30 août, la réunion du Komintern au Kremlin; le 2 septembre, l'envoi d'émissaires à Paris; le 4, la démarche de Thorez auprès de Paul Faure; le 5, la grève d'une heure dans la métallurgie; le 9, la sommation de la C. G. T. Sa commission administrative, en présence des « réserves diplomatiques de l'Allemagne et du Portugal », « estime de son devoir de demander au Gouvernement français de reconsidérer, en accord avec le Gouvernement anglais et les autres gouvernements démocratiques, sa position de neutralité ».

Trois jours plus tôt, le 6, sir Georges Clerkl était venu au Quai d'Orsay, pour se plaindre de la navette, qu'effectuaient entre la Catalogne et la Bidassoa, sur les rails et routes de Gascogne, avec l'autorisation de M. Bedouce, les miliciens rouges et leurs munitions. Cette démarche, si elle éclaira Léon Blum et lui dicta son discours, ne décida nullement le Komintern à modifier son attitude et à atténuer sa pression. Si elle « reconsidérait l'accord sur la neutralité », la France ne serait pas seulement déshonorée, au regard de l'Occident, elle serait isolée en face du Reich. Tant mieux, Hitler, sûr de vaincre, aura ainsi de quoi s'occuper. Et, tandis que le Bureau permanent de Paris s'emploie directement, par l'envoi d'émissaires2 et indirectement, par l'intermédiaire de la Catalogne3, à provoquer au Maroc un soulèvement, qui peut, à la fois, gêner les insurgés espagnols et immobiliser les forces françaises, le Journal de Moscou~, le 15 septembre, reproche avec véhémence au Gouvernement français de manquer d'énergie dans son action espagnole et ne tolérer, dans les Pyrénées, que des interventions larvées'

1. Times, correspondance de Paris, 6 septembre.

2. Gringoire, 20 septembre.

3. Le texte de l'émission faite de Barcelone le 10 septembre a été donné par ta Journée Industrielle.

4. Bulletin Quotidien, 2t septembre 1936. C. I.

5. 17 septembre. La République Sociale de Narbonne, organe de M. Léon Blum, signale qu'elles sont d'importance.


Quelques jours plus tard, la Société des Nations se réunissait à Genève, pour sa session annuelle. Le gouvernement russe eut une nouvelle occasion d'administrer la preuve que son action avait pour unique objet de dissocier les nations de l'Occident et de gêner la négociation des Locarniens; d'isoler la République française et d'envenimer les relations franco-allemandes. Cette occasion fut aussitôt saisie. Et je dois à Litvinoff la troisième preuve, que je verse au dossier de la Justice.

Pendant trois jours, 21, 22 et 23 septembre, la malheureuse Assemblée délibère pour savoir s'il convient ou non d'accueillir la délégation éthiopienne. La solution est d'une évidente simplicité. L'Abyssinie ne peut être rayée de la liste, où la France et l'Italie commirent la folie de l'inscrire, sans négociation et délibération. Elle doit rester inscrite. Mais la prétendue délégation et le roi détrôné ne représentent rien et sont sans mandat ils ne peuvent siéger. Au lieu de cette transaction, juridiquement impeccable et politiquement sensée, qui ramenait l'Italie à Genève et ouvrait la porte à des négociations, par 39 voix contre 4 et 6 abstentions, l'Assemblée admit la délégation « à siéger dans la présente session ». Un courant d'idéologie chimérique et de phobie antiitalienne emporte les petits Etats et les délégations francobritanniques n'ont ni l'audace, ni l'autorité nécessaires pour l'enrayer.

Qui a déclenché ce courant? Qui a provoqué cette coalition? Qui a dicté cette intransigeance? Qui a conseillé ce suicide? La délégation russe. Pourquoi? Pour écarter l'Italie de Genève; pour tendre les relations de l'Occident; pour empêcher Rome de participer au nouveau Locarno; pour ajourner les négociations entre Ëtats de l'Ouest. L'accord des témoins est unanime. Aucun démenti n'est possible.

Le piège était si évident qu'il fut éventé. Le refus par l'Angleterre du protectorat sur des terres abyssines; le rappel du consul britannique, encore à Goré; la reprise des conversations économiques avec Rome sont là, pour prouver, que le Royaume-Uni n'est point disposé à jouer le jeu russe. Mais le


piège n'en a pas moins été tendu sous les pieds de la France. Et il faudrait être aveugle, pour ne pas voir clair dans ces roueries sinistres. Comment ne pas crier à ce malheureux peuple de France, plus naïf et plus berné, qu'il ne l'a jamais été, l'évidente vérité?

~*t

La première salve de grèves politiques, tirée de Moscou et par Moscou, commence le 26 mai. Elles glissent rapidement vers un coup de force, arrêté de justesse, le 10 juin. La carence de l'Exécutif et du Législatif a été partielle. La carence du Judiciaire ~a été totale. L'opinion n'avait rien su et rien vu. La seconde salve de grèves politiques, tirée de Moscou et par Moscou, l'a été le 30 août. Elles glissent lentement vers un coup de force, qui sera tenté, le jour où le cabinet Blum croulera sous la débâcle financière, qu'il a lui-même déclenchée. La carence du Judiciaire reste totale. Chemin faisant, j'ai noté quelques-uns de ses dénis de Justice. Je ne connais pas d'épisode plus scandaleux, que la pression exercée, le 25 septembre, sur le courageux juge d'instruction de Soissons, Roux-Freissineng pour le contraindre à mettre en liberté les cinq bourreaux, qui ont aveuglé le malheureux Formisyn. A côté de cet épisode, l'Affaire Dreyfus n'est rien. Et il en est d'autres. La carence de l'Exécutif se mesure au sort de sa monnaie. Mais je serais surpris, si le Législatif demeurait insensible à la colère, qui monte. L'opinion commence à savoir et voit enfin.

JACQUES BARDOUX,

de <fM<<u<.


L'IDYLLE EN CRÈTE' i LE GOÛT DE LA TENDRESSE

Pierre faisait la sieste dans la chambre car la terrasse était brûlée de soleil jusqu'à quatre heures après midi. Il étendait donc sa couverture sur le plancher et s'allongeait tout habillé. Marie se couchait sur le lit et, volets fermés, portes closes, attendait le sommeil. Parfois celui-ci s'abattait sur elle aussitôt, d'autres fois il tardait ou même ne venait jamais. Alors, écoutant le bourdonnement des mouches, le sifflement d'un moustique, le ronronnement des frelons autour de la corbeille de fruits, elle maudissait tous ces insectes qui l'empêchaient de dormir.

Sitôt étendu, Pierre perdait connaissance, mais il ne semblait pas se détendre. Ses poings demeuraient à la hauteur de sa poitrine et son visage gardait l'empreinte d'une volonté rude. Cet après-midi-là semblait devoir être pour la jeune fille une longue veille. Elle avait beau rester immobile et s'efforcer de ne pas penser, elle ne savait pas tenir les yeux fermés et conversait sans cesse avec elle-même:

« Il en a de la chance de dormir comme un enfant. Un enfant malgré les apparences. Toujours veiller'sur lui. Mais il déteste les soins. Est-ce bien sûr qu'il les déteste? Où est-il celui qui n'a jamais besoin d'aide? Qu'il réponde celui qui veut vivre sans tendresse. Moi Vous! Allons donc Vous n'êtes qu'un orgueilleux. Vous jouez à l'homme fort, indépen1. Voir la Revue de Paris des 1er et 15 octobre.


dant. Tout ça, c'est du fabriqué. Vous êtes de chair sensible et fragile comme les autres. Deux trous aux volets, les vitres de l'imposte, et il fait assez clair pour lire le journal. Comment voulez-vous trouver le sommeil avec une lumière pareille? Ce soir, je tendrai une étoffe au-dessus de la porte. S'il était malade, s'il prenait la fièvre ou s'il se blessait en débitant un olivier, il garderait la chambre toute la journée. Je l'aurais à moi du matin au soir, du soir au matin. Marie! Me voilà. Vous voulez boire? C'est l'oreiller qui vous blesse? Merci, vous me faites tant de bien. Hypocrite, va! Ce n'est pas assez d'être amoureuse, te voilà malfaisante maintenant. Les mouches, quelle sale engeance 1 Il y aurait peut-être des rouleaux de papier gluant à Episcopi. Les guêpes s'y laisseraient-elles prendre?. Tu le tiens prisonnier, le pauvre garçon. C'est encore lui que vous allez plaindre. Moi, j'espère, je crains, je désespère cent fois le jour, cela ne vous émeut pas? Et les blessures de chaque instant une absence, un « mademoiselle », un silence qui ne finit pas. Tout ça, c'est moi qui le supporte, vous n'avez pas l'air de vous en douter. Tenez, il y a des heures où je n'en puis plus. Qu'il charge donc son sac de vagabond, qu'il prenne la route et adieu! D'autant plus qu'il ne ressemble en rien au mari que j'ai toujours rêvé. En rien, je vous assure. L'autre était cent fois mieux que celui-ci. Comment ? Comment, comment, vous m'agacez. D'abord il ne me faisait jamais souffrir. et puis il avait les mains fines. Ça ne suffit pas? Tu n'as qu'à t'éloigner. Qui vous a jamais dit que la souffrance me faisait peur? Je ne suis pas exigeante. Que je continue seulement de le voir, de le servir, de l'entendre et je m'estimerai heureuse. J'ai besoin de lui, désormais. S'il m'abandonnait je serais. je ne sais pas ce que je serais. Mais ce n'est pas possible. Pierre. Pierre chéri. C'est ridicule, je ne saurai jamais prononcer cela. Et je ne dors toujours pas. Ce soir, j'aurai de la peine à l'écouter lorsqu'il me traduira une page d'Eschyle « C'est beau. » Je ne trouverai rien de plus à dire. Ce qu'il doit me croire bête dans ces moments-là » »

De même que Pierre plongeait sans transition dans le sommeil, il s'en arrachait d'un seul coup et se dressait avant 1 er Novembre 1936. 3


même d'avoir repris conscience. D'ordinaire, Marie était éveillée la première; ce jour-là, elle continuait de dormir. Le drap enroulé autour d'elle montrait qu'elle avait dû longuement s'agiter. Au creux de ses bras repliés, son visage reposait moite et rose de chaleur. Pierre la contempla un instant, détourna les yeux, puis revint vers elle avec le sentiment de commettre une indiscrétion. Quel secret allait-il découvrir et d'où viendrait la trahison? De cette bouche molle, de l'ombre bleutée autour des yeux, de la gorge tranquille?

Elle fit glisser ses bras sur ses joues et se retourna vers le mur en soupirant une syllabe qui ressemblait à un « non ». Brusquement, l'impétueux désir de la saisir et de la ramener à lui fit tendre la main au jeune homme. Il toucha l'épaule nue, elle était si chaude qu'il fut surpris et recula comme sous l'effet d'une brûlure. Alors, forçant la voix

Un café, pour achever de vous éveiller.

Si vous voulez.

Et puis nous partirons vers les jardins.

Où vous voudrez.

Les réponses trop dociles lui faisaient mal. Il ouvrit les volets avec bruit et cria « Haridimos ».

Il n'est pas ici, dit le petit Vassili qui jouait sur le banc. A cette heure, il doit encore faire la sieste dans sa maison. Je vais le chercher?

Va, et demande-lui deux cafés.

Mon Dieu. Vous le réveillez pour six sous, fit Marie. Le caractère sacré du sommeil. une bêtise de l'Occident. Antigone attendait sur le seuil et bavardait avec Chryssi Son bébé, c'est moi qui le bercerai et qui le promènerai sur mon bras.

Qui t'a raconté qu'elle aurait un enfant?

Maman a dit les prières hier au soir.

Oui, mais dans certaines terres la graine se dessèche au lieu de germer. pourtant la Madone peut toujours faire ce qui lui plaît.

Assurément qu'Elle le peut, affirma la petite sans comprendre.

Lorsque la porte s'ouvrit, Antigone se leva et prit la main de Marie.


Tu viens avec nous aux jardins? demanda Pierre. Nous allons ensemble, répondit l'enfant en regardant gravement l'étranger.

Bonsoir, Chryssi, dit Marie. Tu ne reposes donc jamais? De nuit, de jour, on te voit sans cesse dans la rue. Le sommeil est un beau garçon qui préfère la jeunesse, tandis que la curiosité est une vilaine sorcière qui se plaît avec les vieilles comme moi. Je fais le guet. Il faut bien quelqu'un pour monter la garde au village. Ne pèse pas trop sur tes sandales, ma petite âme, tu m'en feras cadeau quand tu en seras lasse.

Les jardins se trouvaient au delà du village, dans la vallée. Pour les aborder, il fallait suivre la rue principale et continuer tout droit entre deux murs de pierres sèches, à l'ombre des noyers et des caroubiers. Les femmes accouraient sur le seuil de leur maison « Entrez, mes chers enfants. Pas aujourd'hui? Pourquoi? Promettez-moi que vous reviendrez. Toi, mes yeux, fais-moi cette grâce avant de partir de t'asseoir sous mon toit. » Lorsqu'on arrivait aux jardins, on croyait aborder une autre terre. On oubliait la poussière, les pierrailles du chemin, l'herbe sèche, l'aridité des pentes. Tout y était fraîcheur, verdure, exubérance. L'eau faisait ce miracle. L'oasis était née d'un petit courant silencieux qui se hâtait sans caprice au fond d'une rigole. Chaque maison avait sa part de jardin et chaque jardin recevait l'eau une fois par semaine. Ce jour-là, le propriétaire se levait dès l'aube pour ne pas perdre une heure d'arrosage. Il fermait la rigole du voisin avec de la glaise et rendait le canal libre sur ses terres. Le filet coulait alors au pied des arbres et abreuvait les planches de légumes. L'homme qui regardait la terre s'assombrir se sentait lui-même désaltéré. Strati avait même fait construire un réservoir pour mettre l'eau en réserve aux jours de pluie. C'était une merveille dont tout le village s'enorgueillissait « Tu as vu le bassin de ciment? Tu as vu s'il est grand?. il vaut un orage, mon fils. » L'aprèsmidi étant l'heure propice au jardinage, il y avait des hommes et des femmes dans chaque parcelle et de tous côtés on appelait les étrangers « Venez donc ramasser des pêches. La dernière pastèque, je la fais éclater pour toi, mon enfant. » Les cédrats, déjà volumineux comme des têtes d'enfants,


pendaient aux branches d'arbustes trapus et l'on pouvait craindre de voir le bois se casser ou le fruit trop pesant se détacher avant la pleine maturité. La peau des grenades commençait à rosir, tandis que les graines intérieures n'avaient pas encore changé de couleur « Il faut la pluie pour les sucrer », disaient les paysans. Avec leurs fruits et leurs feuilles du même vert sombre, les orangers étaient les arbres les plus harmonieux du jardin.

Les femmes remplissaient des corbeilles de tomates, mettant d'un côté les grosses, destinées à être séchées et d'autre part les petites, en forme d'olives, qui se conserveraient jusqu'au prochain printemps. Moins fragiles, les tétragones, les combos, les piments verts, les courgettes étaient entassés dans les sacs. Les pieds de haricots s'enroulaient autour des roseaux et s'élevaient à une si grande hauteur que les gousses se détachaient en croissant vert sur le ciel, hors de la portée de la main.

Avez-vous vu le fleuve? demanda une vieille. Ne manquez pas de pousser jusque-là. Ce n'est pas loin. Les jardins et le fleuve sont les vraies beautés du pays et toi qui veux faire des images, ma fille, que vas-tu chercher autour des maisons? C'est ici que tu trouveras de quoi réjouir tes yeux.

Le sentier s'engageait entre une double haie de roseaux et permettait d'atteindre une large rivière étalant ses eaux sur un lit de pierres blanches.

Le fleuve, notre beau fleuve, dit Antigone qui n'avait pas prononcé un seul mot_depuis le village, notre fleuve sans pareil.

Elle avait été élevée dans l'adoration de l'eau qui coule. Maigre à cette saison, le courant abreuvait encore au passage des buissons de lauriers-rosés qui lui faisaient ombrage et sans s'attarder entre les racines, sans languir sur les cailloux, il se hâtait vers la mer avec une chanson allègre et menue. Sur la rive, quelques touffes de graminées baignaient leurs feuilles d'un vert tendre.

Les belles prairies de chez nous, avec l'herbe longue, dit Marie.

Pierre ne l'écoutait pas. Il s'était déchaussé pour construire


un barrage et, même dans. le jeu, il mettait une teUe ardeur qu'il semblait devoir bouleverser le monde.

Vous ignorez votre vocation. C'est un bâtisseur que vous: êtes.

Vous croyez? Portant une grosse pierre, il se redressa. Un bâtisseur? C'est possible.

Les mots avaient jailli spontanément. Après coup seulement, elle leur découvrit un sens. Ce front vaste, ce corps solide, ces larges paumes. Pierre avait la stature de ceux qui sont faits pour concevoir des édifices et les réaliser péniblement de leurs mains.

Venez m'aider. Vous consoliderez le mur avee des branches et de la terre.

là. C'est un vrai travail de marmotte que vous entreprenez Elle entra dans le fleuve et fut saisie par sa fraîcheur. A mesure que le barrage se perfectionnait, l'eau montait du côté de la source et Marie fut obligée de lever sa robe de plus en plus haut pour ne pas risquer de se mouiller. Ses jambes furent bientôt entièrement nues; mais trop occupée à maçonner elle n'y prenait pas garde. Alors la petite, demeurée sur la berge, pénétra dans le courant et tira la jupe de son amie jusqu'aux genoux

Ainsi, c'est bien, dit-elle, puis elle regagna le bord. Semblable à une mère qui se désole de voir ses enfants. jouer imprudemment et n'a pas assez d'autorité pour les retenir, elle surveillait les étrangers et son visage reflétait ses soucis. Cependant, lorsque le fleuve, passant par-dessus le barrage, retomba en cascade bouillonnante de l'autre côté, elle fut soudain saisie d'allégresse et se mit à trépigner, à lancer des cailloux, en criant des syllabes inintelligibles. Ses cheveux se tenaient tout droits sur sa tête et la faisaient ressembler à un petit démon.

La cascade est à toi. Je vais te sacrer reine.

Marie dressa des joncs et piqua des fleurs de laurier dans les mailles. Ainsi, Antigone eut bientôt une belle couronne d'um rose vif. Elle n'osa plus bouger et se tint bien droite, aussi empruntée que si L'an eût posé une calebasse pleine de fruits sur sa tête.


Les étrangers reprirent ensuite le chemin du village. L'enfant toute parée se tenait entre eux, aux mauvais passages ils la soulevaient afin d'épargner ses pieds nus. Elle souhaitait que le sentier fût partout difficile et la vue des cailloux lui faisait plaisir. Cependant, elle ne réclamait rien et trottait ou planait au gré de ses amis, avec sa couronne posée de travers sur ses cheveux jaunis par le soleil.

Au souper, elle refusa d'un signe de tête tout ce qu'on lui offrit et demeura sur le lit, immobile, muette. Puis, comme d'ordinaire, sans raison apparente, elle se leva

Vers le bien, Maria.

Viens m'embrasser.

Elle baisa le poignet de la jeune fille avec emportement. Et moi, tu m'oublies?

Vers le bien, mon Pétro.

Il saisit l'enfant et la souleva au bout de ses bras. Tu étais une reine, maintenant tu es une perdrix grise. Antigone riait là-haut. Une fois sur le sol, elle prit la main de Pierre, la porta contre son visage et la pressa si fort qu'on entendait crisser ses petites dents. Elle répéta encore « Vers le bien » puis elle descendit les marches, se haussa pour ouvrir la porte et disparut dans la rue déjà sombre.

Lorsqu'elle fut partie, Pierre et Marie se regardèrent. Il y avait quelque chose de changé l'enfant avait créé entre eux une sorte de parenté et avait éveillé le goût de la tendresse. Vous venez faire une promenade avant de dormir? Volontiers.

Ils durent traverser le groupe de paysans rassemblés devant le café et décevoir tous ceux-là qui étaient venus avec l'espérance de bavarder un moment avec eux.

Il fait noir, vous allez vous égarer.

Nous rejoindrons la grand'route.

Prends le bras de ta femme, tu vois bien qu'elle bute contre les pavés, dit Costa.

Le ciel était brillant d'étoiles. Les plus humbles mettaient une telle ardeur à resplendir qu'elles effaçaient le dessin immuable des constellations. Cependant, sous cette voûte resplendissante, le pays demeurait obscur. Là-haut, le cœur des astres pouvait battre avec un rythme précipité, la nuit


s'était couchée sur la terre et tenait le village, les champs, les arbres étouffés et liés ensemble. Sur le chemin, les promeneurs avaient l'impression de couper une substance épaisse qui se refermait derrière eux.

Pierre avait pris le bras de Marie et le caressait du coude jusqu'au bout des doigts. Il le caressait longuement, de façon monotone, tout en bavardant. Et comme il n'y avait aucune correspondance entre ses paroles et le mouvement affectueux de sa main, on pouvait croire qu'il demeurait étranger à cette tendresse qu'inconsciemment il dispensait?

Marie heurta une racine et faillit tomber. Il la retint par la taille et la garda serrée contre lui {me seconde de plus qu'il n'était nécessaire.

C'est une splendide nuit, n'est-ce pas?

Oui, une bienheureuse nuit.

Ils eurent l'impression d'échanger des paroles d'amour. Vous n'avez pas commencé de peindre.

Je ne sais pas si je peindrai jamais ici.

Pourquoi?

Je vous l'ai dit, l'atmosphère manque. Les objets paraissent semés dans le vide sans rien pour les séparer ou les réunir. Le plus lointain a les mêmes qualités de contour que le plus proche et presque la même valeur.

C'est la lumière qui est trop intense?

Peut-être, et aussi la sécheresse qui est trop grande. Sans humidité il n'y a pas d'atmosphère. Sans atmosphère, il n'y a pas de peinture possible.

Autrefois, les Grecs se souciaient peu de représenter le monde sur un plan. Sans doute devinaient-ils obscurément que cela ne convenait point à leur ciel. C'est un peuple qui ne s'égarait pas souvent. Où les autres tâtonnent, il allait tout droit, par instinct profond et sûr. Tenez, pour les proportions.

Oubliant l'effort qu'il avait fait pour s'intéresser au travail de sa compagne, il discourut longuement sur la Grèce antique. Lorsqu'il abordait ce sujet pendant la journée, un scrupule arrêtait encore sa véhémence, mais la nuit il s'y abandonnait sans plus de retenue. Sa main se détacha du poignet de Marie. Il allait, il allait, agitant ses théories, faisant sonner les mots


et regardant le ciel. comme s'il eût trouvé là-haut son inspiration.

Bien qu'elle continuât de tenir son bras, elle se sentait loin de lui. Ce n'était pas pour elle qu'il discourait ainsi. Il se serait aussi bien adressé aux oliviers du chemin. Elle se sentit brusquement seule, un fH s'était rompu, elle sombrait douloureusement dans la nuit.

Au village, les paysans étaient toujours assemblés devant le café. Pierre souhaita une bonne nuit à la ronde et pénétra dans la maison. Surprise d'une telle hâte, Marie le suivit et poussa le verrou.

J'allume la lampe?

Si c'est pour moi, merci. La lumière de l'icône me suffit. Il hésitait au milieu de la salle. Pour gagner du temps il remplit un verre d'eau et le but d'un trait. Elle musait en déployant le drap et son cœur battait comme à l'approche d'un danger ou d'une joie. Un cri était tout prêt dans sa gorge. Soudain, il s'approéha d'elle

Alors, je vous dis bonne nuit, mademoiselle.

Et, s'inclinant, il lui baisa les doigts puis regagna la terrasse comme tous les soirs.

Marie eut des larmes sur ses joues avant de les avoir senties monter à ses yeux. En proie à l'un de ces chagrins d'enfant qui déchirent le cœur, gonflent la gorge et mollissent les os, elle sanglota sur son lit sans faire de bruit. Elle ne se demandait pas pourquoi elle souffrait; elle souffrait tout simplement et c'était déjà une rude besogne. Par instant, le bruit des conversations de la rue lui parvenait. Elle écoutait les bribes de phrases avec indifférence, comme si elles eussent appartenu à une autre sphère.

Venizelos, c'est une tête bien faite. De plus fort que lui dans toute la Grèce il n'y en a pas. D'ailleurs, l'Anglais l'a bien dit « Un drame, la vie de cet homme qui est trop grand pour son pays. »

Trois mille cinq cents drachmes. Ce n'est pas possible, à deux drachmes et demie l'oke, voyons, calcule, Hector. Ds sont riches, les Européens?

Assurément, il a six lames à son couteau et elle achète, comme si la monnaie, elle la fabriquait.


Riches? Ce sont des gens à mettre du beurre jusque dans leurs légumes.

Tout le monde ne peut pas être pauvre. Ceux-ci so~nt pareils à nous.

Pourquoi veux-tu qu'ils ne soient pas pareils à nous? L'argent n'a jamais donné deux têtes à un homme. Venizelos, moi, je te dis qu'il connaît toute l'Europe aussi bien que toi, ta maison.

SAINT GEORGES INTERVIENT

« Maria. Maria. »

Elle se leva et courut aux volets avant d'être complètement éveillée. Elle savait pourtant qui l'attendait. Le capitaine était là, les yeux tout gonnés de sommeil et comme e chaque matin, il demandait

Tu as une cigarette? Le café n'est pas encore ouvert. Elle tendit la boîte. Il en prit trois au lieu d'une. C'était de règle.

Il n'y en a presque plus. Il faudrait en acheter pour demain.

Je tâcherai d'y penser, dit-elle, sans essayer de se soustraire à cette rançon quotidienne.

Il était peut-être cinq heures du matin, le jour pointait. Marie prit une grappe et se recoucha. Le raisin, ni blanc ni rouge, était d'un rose fané. Ses grains menus collaient aux doigts tant ils étaient gorges de sucre. Elle en mit plusieurs à la fois dans sa bouche, espérant ainsi se désaltérer. La poitrine lui faisait tellement mal que les souvenirs de la veiné lui revinrent aussitôt en mémoire.

« Aujourd'hui, je suis sans force. Il en profitera peut-être pour partir. Il n'y a que ma volonté de le garder qui le retenait. tant pis, je ne veux plus rien. »

Et n'ayant soudain plus de goût pour les fruits, elle se pencha pour poser la grappe sur le parquet.

On frappait à la porte de la terrasse.

Pierre pénétra dans la salle au milieu d'un large faisceau de lumière rose qui venait tout droit de l'Orient. Il semblait plus décidé, plus brusque encore qu'à l'ordinaire.


Excusez-moi. Je croyais vous avoir entendu parler. C'est le capitaine qui est venu demander ses cigarettes. Comment se fait-il que vous ne soyez pas encore en promenade ce matin?

Je connais le pays à dix lieues à la ronde.

Il vous faudrait aller ailleurs.

Les seules paroles qu'elle n'aurait pas dû prononcer, elle avait une joie cruelle à les entendre sortir de sa bouche. Justement, j'y songeais. Je vais partir. Vous n'avez plus besoin de moi?

Non, grâce à vous, toutes les difficultés sont aplanies. On me considère maintenant comme une femme du pays. Je ne sais comment vous remercier de votre aide. Vous avez été un compagnon parfait.

Elle se leva et, passant une robe de chambre, poursuivit Donc, vous déjeunez avec moi, ce matin. Attendez, je vais dire à Yorgos de traire la chèvre du voisin. Aphrodite mettra plus de lait dans la marmite. Votre chemise bleue n'est pas encore repassée; je ne veux pas que vous l'emportiez ainsi. Je demanderai un fer chaud. Et le bouton de votre pèlerine, voici plus d'une semaine que je parle de le recoudre.

Pierre était peu observateur de nature et mal accoutumé aux femmes. Il ne s'apercevait pas que la voix de Marie avait perdu son timbre. Il s'étonnait de son activité subite. Je pense que lorsque je ne serai plus là, vous serez plus tranquille pour travailler.

Elle crut d'abord qu'il se moquait. Mais non, assis près de la table, le front au creux de la main, il avait un visage sérieux et même dans son regard dormait l'ombre d'une tristesse, pareille à la tête d'un nuage au bord d'un ciel clair. C'est possible.

Tous les deux se turent. Elle s'affaira dans la salle, plia la couverture, balaya les grains d'orge semés sur le parquet, tria les fruits dans la corbeille. Elle allait et venait, prompte ainsi qu'une ménagère dont l'ordre serait l'unique souci. Aphrodite entra, tenant la marmite. La fumée avait charbonné ses bras puissants.

N'y touche pas, tu vas te brûler.


J'espère que tu as mis beaucoup de café, ce matin tu sais que notre Pétro déjeune ici pour la dernière fois. S'il eût hésité, une telle déclaration l'eût poussé au départ. Elle le savait, mais elle avait besoin de piétiner sans cesse son bonheur.

Pierre s'y laissa prendre et crut qu'elle se réjouissait vraiment à l'idée de rester seule. Un pincement au cœur lui fit entrevoir qu'à l'aube sa détermination n'était pas encore irrémédiable. Sans s'opposer ouvertement à ses desseins, si Marie lui avait donné de bonnes raisons pour les différer, il se serait volontiers laissé convaincre. Mais au contraire. Comme elle prenait le pain, il tourna par hasard ses regards vers le couteau qu'elle tenait. Elle se tailla deux larges tranches, bien que sa gorge fût si serrée qu'une seule miette avait peine à passer. Il mangeait à bouchées massives, comme d'habitude.

J'irai vous accompagner un bout de chemin. De quel côté partez-vous?

Je ne sais pas encore. Je gagnerai toujours la grand'route.

La question de la séparation lui paraissant épuisée elle simula l'appétit avec application. C'est alors que le pêne hésita dans la serrure. La porte s'ouvrit, Antigone parut, toute rouge, hors d'haleine

On allume le feu pour cuire les pots.

A peine achevait-elle que Yorgi l'avait rejointe Le feu dans le four. Venez vite.

Il aperçut sa sœur

Que fais-tu là, toi? Tu devrais être à la maison. J'ai parlé la première, dit fièrement la petite. Elle monta l'escalier, embrassa la main de Pierre, mit ses

bras autour des genoux de Marie et demeura le visage perdu dans la robe de son amie. Le garçon attendait au bas des marches et l'anxiété élargissait encore ses yeux immenses. Allons-y, dit Pierre. Je ne suis pas à une demijournée près.

Ils prirent tous les quatre la rue montante et, un peu au delà de l'école, s'enfoncèrent sous les oliviers.

Le four était primitif. Pour sa construction, on avait


ingénieusement utilisé la pente. Un trou creusé dans la partie basse servait de foyer. Costa y avait entassé déjà des branches sèches. Au-dessus, s'élevait une large cheminée où lés jarres étaient disposées en deux étages. Les cruches plus petites, les couvercles, les bassines, comblaient au hasard les espaces restés libres. L'orifice était presque complètement fermé par des débris de poterie et des feuilles de tôle que maintenaient des blocs pesants. Au double titre d'homme et d'étranger, Pierre eut l'honneur de mettre le feu au bois mort et bientôt les fumées commencèrent de monter bien plus haut que la cime des arbres. Les flammes hésitèrent un moment à l'ouverture apparaissant, disparaissant comme par jeu. Enfin, après avoir étreint les larges panses, elles s'élevèrent pleines d'ardeur, d'un seul élan vers le ciel.

Tout le monde était occupé Antigone préparait de petits fagots, afin que Marie pût aisément entretenir le feu. Yorgi et Evangelio cassaient les grosses branches, tandis que la mère versait le vin pour fêter la cuisson de l'argile. Le verre passait de main en main.

I! faut que la terre perde à jamais toutes ses vertus pour que la poterie soit créée, dit Pierre. Je bois à cette mort de la glaise et à la naissance des jarres.

Il tendit le verre à Maria. Après de telles paroles, elle était un peu embarrassée.

Je souhaite que rien ne soit brisé, dit-elle plus humblement.

Le temps est bon, fit Costa. Avec le vent, on a parfois des ennuis; mais aujourd'hui la fumée monte tout droit. Je pense que la fournée sera bien réussie. Nous verrons après-demain. On ne peut pas toucher l'argile avant jeudi. Elle brûle comme la cendre sur les tisons. Tu viendras ce jourlà, mon Pétro. D'ailleurs, j'ai pensé à toi, je te réserve une surprise. Tu n'oublieras pas?

Non, c'est convenu, dit Pierre.

La femme but la dernière

A ton premier enfant, ma fille, dit-elle. Costa fera une jarre pour que tu puisses ranger son trousseau. Le bonheur de Marie, qui n'était qu'une loque au matin, s'éclairait, se gonflait, s'épanouissait à nouveau et J'espoir le


faisait encore palpiter. En partant, elle prit le bras de Pierre et pesa sur la chair de son compagnon, il lui tapota la main. Tous deux croyaient obscurément que la Providence s'était chargée de leurs destinées, et ils s'abandonnaient à elle.

Comme ils passaient devant l'école, ils entendirent des cris. Les femmes pleuraient sur les seuils. Un gamin courait vers Episcopi.

Misère Malédiction Les pierres de la carrière se sont effondrées sur le corps d'un chrétien.

Quelqu'un du village?

Non pas, un homme du bourg avec femme et enfants. Qu'on me conduise à la carrière.

Prends mon âne, dit le capitaine qui revenait des champs.

Pierre eut un mouvement d'impatience « un garçon rapide, voyons! »

C'est moi qui cours le plus vite, dit un berger dont la peau et les cheveux étaient couleur de miel.

Alors, qu'attends-tu pour partir?

L'adolescent écarta les bras et on le vit s'élancer sur le chemin et voler au ras du sol comme une hirondelle avant l'orage. Pierre le suivait à longues foulées puissantes. Les as-tu vus partir? disait Chryssi un moment après. « Un coursier poursuivant une plume. Saint Gabriel lui prêtait ses ailes. » puis voyant la femme de la victime apparaître au bout du chemin, elle changea de ton et commença de se lamenter

Que la Vierge sauve celui qui a des enfants à nourrir! La roche est trop dure pour la chair de l'homme. Ce qu'une seconde peut amener, toute une année ne le saurait. Hier encore il était comme l'acier, il marchait, la terre tremblait. Cependant la femme d'Episcopi criait si fort que tout se taisait sur son passage, même les oiseaux du ciel. Elle allait, les bras en avant et faisait mine de courir, alors qu'elle n'avançait qu'avec lenteur. Depuis le bourg, ses forces l'avaient déjà trahie.

La carrière avoisinait le fleuve. Un vieillard avait commencé de libérer le blessé, pourtant celui-ci était encore sous une lourde charge de pierrailles lorsque Pierre arriva.


Laisse les jambes, dit-il, la tête et la poitrine d'abord, sinon il va étouffer.

Ils se mirent à l'ouvrage et ne tardèrent pas à haleter. La sueur mouillait leurs mains, tandis que les cailloux incessamment lancés par côté roulaient dans les creux avec un grand vacarme.

Si l'homme avait perdu connaissance, il respirait toujours. Un brancard, maintenant, commanda Pierre aux paysans qui venaient d'arriver.

Yannakis courut chercher des piquets dans sa vigne et une couverture, tandis que les autras déroulaient prestement leurs ceintures de laine pour en faire de solides liens.

Et l'ascension commença sur le chemin rocheux. Le blessé, qui avait retrouvé ses sens, gémissait aux cahots. Juste à mi-côté, ils rencontrèrent la femme qui continuait de trottiner, le buste en avant, les mains tendues. Lorsqu'elle vit que son mari n'était pas mort, elle cessa brusquement de crier, déplia son mouchoir sur la figure de cire, puis suivit le convoi d'un air hébété sans jamais détourner ses regards des semelles du malheureux qui se balançaient à chaque secousse. Le chemin était long et si montant que les porteurs devaient souvent se relayer. Lorsque deux nouveaux posaient le bois sur leurs épaules, ils espéraient toujours marcher avec plus d'adresse que les autres ei faire cesser les souffrances du blessé. Sitôt qu'ils se mettaient en route, l'homme geignait encore à faire pitié. Comme il demandait à boire, on fit halte au village afin de mouiller ses lèvres d'un peu d'eau, et Aphrodite, qui pourtant n'aimait pas à se séparer de son bien, glissa l'oreiller de son lit sous la tête malade en-disant « Ma Vierge, tu es une mère et tu as souffert. ))

C'est alors que le médecin parut, venant d'Episcopi sans se presser. Les hommes et les femmes tassés autour du brancard s'écartèrent respectueusement, laissant une place libre. Le docteur se tint au beau milieu en costume de toile blanche, son comboloï d'une main, sa canne à pommeau d'argent de l'autre et avant de s'occuper du malade il jeta un regard souriant et satisfait autour de lui, comme un prestidigitateur qui va réussir un tour de sa façon. Puis, se penchant un peu, il souleva le mouchoir.


Comment vas-tu, Dimitrakis?

Mal, dit l'homme dans un souffle.

Le médecin sourit de plus belle. On eût dit que ce « mal » il l'attendait. Alors, pliant un genou, il essaya d'ausculter le malheureux. Son chapeau le gênait un peu, il le tendit à Costa et, s'appuyant sur sa canne, approcha son oreille de la chemise terreuse. Tous les paysans retenaient leur haleine, tandis que le praticien continuait de jouer avec les boules d'ambre de son comboloï.

Eh bien! La machine va toujours, dit-il, et cette fois il rit tout à fait comme si le tour avait parfaitement réussi. Puis il ajouta

Je déjeune à Réthymno; si je ne rentre pas trop tard, je passerai te voir, mon fils.

Pierre avait eu un mouvement brusque pour s'avancer, puis il s'était ressaisi et était demeuré parmi les villageois; mais ses yeux ressemblaient à ceux d'un homme qui va bondir sur un autre pour l'égorger.

Le cortège repartit vers le bourg.

-La culture risque toujours de gâter les êtres, –dit Pierre en déjeunant mais ici plus qu'ailleurs elle les rend détestables. Toi, tu sais tout, dit Yorgos qui ne pouvait suivre la conversation. -Tu pourrais gouverner le monde, -et il appuya fraternellement ses deux mains sur les épaules de l'étranger. Antigone entra, serrant contre sa poitrine une cruche de terre. Pliée en deux, elle monta lentement les marches et déposa son fardeau devant Pierre.

Mon père t'envoie ce vin.

On voulut qu'elle y trempât ses lèvres, mais elle refusa et reprit sur le lit sa place accoutumée. Entre le coussin et le bois, il y avait un tout petit espace, pas plus grand que deux mains, elle l'avait fait sien. Elle y revenait toujours et on finissait par l'oublier tant elle se tenait tranquille, les coudes sur les genoux. Pourtant, à certaines heures, une folie la prenait, elle poussait un cri aigu, se roulait soudain sur le lit, griffait les planches comme un jeune chat, puis revenait sagement à sa place. Ses cheveux raides retombaient sur son front et ses yeux retrouvaient leur gravité.


Apparemment, c'était le jour des offrandes. Un gamin apporta des pois chiches grillés; un autre, une douzaine de piments verts; Démocratia vint avec une tasse de vinaigre. Cette Démocratia était une Elle frénétique qui .pouvait bien avoir vingt cinq-ans. Elle portait à Marie un amour dévorant, la couvrait de caresses, de baisers et désirait lui donner tant de doux noms à la fois qu'elle en bégayait. Pour Marie, elle eût volé père et mère et se serait dépouillée elle-même des meilleures pièces de son trousseau. Cependant, cet aprés-midi-là, ce fut à Pierre qu'elle tendit le verre, car il était le héros de la journée. Haridimos tint à lui offrir de l'alcool et Chryssi vanta son intrépidité sur tous les seuils. S'il ne prenait pas garde à ces marques d'admiration, il semblait pourtant plus satisfait que de coutume.

« La gloire mieux que l'amour est capable de retenir un homme », songea Marie et il lui parut qu'elle venait de conclure un pacte de secrète alliance avec le village. Après le repas, Pierre enfourcha un petit âne gris, si bas de reins que les pieds du cavalier traînaient à terre e t, accompagné de Yannakis qui chevauchait une grande mule dégingandée, ils prirent gaiement le chemin de la montagne à la recherche d'arbres morts. On ne les revit qu'une fois la nuit tombée. Le soir, au souper, Pierre fut exceptionneUlement confiant et parla du passé comme il n'avait encore jamais fait. Je combattais dans l'armée de Wrangel. Nous n'avions ni vivres, ni munitions, ni cartes d'état-major. Nos ennemis n'étaient guère mieux pourvus que nous, et avec un peu plus de foi. Mais la foi était usée. Ce fut donc la déroute. Les troupes dispersées fuyaient vers~tous les points de l'horizon. Je courais droit devant moi, comme les autres, sans savoir vers où je courais. Lorsque je repris haleine, j'était seul, alors je me dis Va donc à Constantinople, là tu aviseras. Comme je n'avais plus un kopeck, je résolus d'aller à pied. La route était longue et j'en avais bien pour un mois à mettre mt soulier devant l'autre si les Turcs ne me massacraient pas en chemin. Mais bahl une bonne marche ne m'a jamais fait peur et la fatigue est une compagnie qui prépare bien à la mort.

» Un soir, je vis un train en panne dans la campagne et des


soldats français penchés aux portières. Comme je savais un peu leur langage je me mis à bavarder avec .eux

» Où vas-tu? –demanda l'un d'eux.

» A Constantinople.

» Alors, monte avec nous.

» Je n'en ai pas le droit.

» Le droit, mon vieux, on n'a plus que celui de f. le camp.

» Ils riaient de tout leur visage maigre et dégourdi. Je montai, ils me donnèrent de la vodka et tinrent conseil sur ce que je devais faire. Comme ils n'étaient pas du même avis ils s'injurièrent et faillirent même se battre. Je les laissai se disputer. Pourquoi intervenir? De s'échauffer leur faisait passer le temps. Le convoi s'était traîné jusque dans une tranchée, puis il avait encore refusé d'avancer et on restait là, entre deux murs de roches. Enfin il fut décidé que je devais m'engager à la légion.

» C'est pas un régiment de culs-terreux comme celui-ci, tu peux me croire, dit un ouvrier.

» Des gens distingués des fils à papa qui ont mangé le magot et des étrangers qui sont dégoûtés de leur sale pays. De la bonne société, quoi.

» Et la prime! Rien que pour la prime ça vaudrait le coup. Tu mènes la bonne vie à Marseille pendant une semaine, le café Royal, les poules de luxe et le maryland. tu te rends compte?

» Après le train, il y eut le bateau. Le caporal expliqua mon cas au sergent qui en parla au capitaine et je fus admis à bord. Mes camarades m'appelaient Pétrusko et me traitaient fraternellement. Mais à Marseille, ils durent me quitter pour monter vers le Nord tandis que je signais mon engagement. Comme ils me l'avaient promis, je reçus la prime et j'achetai quelques livres. Un Eschyle d'abord, un beau volume avec le texte grec d'un côté et le français en regard. Comme il faisait beau, je m'assis sur une borne voisine du bureau de recrutement et je me mis à lire au soleil. Tout à coup, derrière moi, quelqu'un déclama les vers à voix haute. J'étais si absorbé que je n'avais pas entendu l'homme approcher. C'était un petit monsieur à barbiche et à lunettes; il se présenta en alle-


mand « Professeur X. occupant la chaire de grec ancien à l'université de Hambourg. » Chassé pour délit politique, il venait aussi de s'engager à la légion. Il prit le livre et continua la lecture. Il lisait bellement, avec ardeur, en scandant les vers; et, je ne sais comment, moi qui ne pleure jamais, je fus ému jusqu'aux larmes. Je ne l'ai plus revu. Qu'est-il devenu en Afrique, le petit professeur à barbiche rousse dont les épaules étaient trop étroites pour porter le sac et qui lisait si noblement Eschyle? J'espère qu'on a eu l'esprit de le mettre dans un bureau, devant un registre.

Il se tut longuement, absorbé par ses souvenirs.

C'était donc si dur, ût Marie.

Dur? Non. Vous savez, lorsque l'âme est bien trempée, le corps suit toujours. J'ai compris ça là-bas. Nous partions avec tout le « barda » pour de longues marches sous un ciel de feu. Dans la colonne, il y avait des hommes du Nord, des Saxons roses, gras, pleins de santé et des « titis » de chez vous, maigriots, mal fichus qui traînaient la jambe et ronchonnaient avant le départ. Les premiers temps je me disais « Ceux-ci n'iront pas loin. » On se mettait en branle, les beaux gars lâchaient les uns après les autres, ils se laissaient tomber comme des sacs le long de la piste et, sacre ou cogne, ils ne bougeaient pas. Il y en avait même qui sanglotaient comme des gosses. Vos loustics lançaient une. moquerie au passage. Eux, marchaient toujours. Ils arrivaient à l'étape avec des faces creuses, toutes de travers et couleur de terre. La cigarette allumée, ils avaient encorela blague ou l'injure à la bouche. Au début, ils m'inspiraient de l'aversion, parce qu'ils semblaient pétris de vices, mais peu à peu j'eus de l'estime pour eux. Il n'y avait pas que moi, ils jouissaient là-bas d'un prestige que seul le vrai courage peut donner.

Pétro, tu n'as pas encore fini de souper?

Les paysans, groupés devant le café comme tous les soirs, trouvaient que le repas se prolongeait par trop.

Descends un peu avec nous.

Maria, viens aussi, ma petite âme, dit Chryssi. Pierre prit place sur le banc auprès de Yannakis et D~mocratia supplia Marie de s'asseoir près d'elle sur le seuil. La conversation reprit. Elle était à peu près la même chaque soir.


Lorsqu'elle ne portait pas sur les pays, elle s'intéressait aux langages. « Comment dit-on caillou en allemand, en russe, en anglais? Olivier comment dit-on? et village? H Toute l'assemblée répétait le mot nouveau en le déformant au point de le rendre méconnaissable. Théodoros, qui avait fait des études pour être instituteur et que la vue de trois cents concurrents avait suffi à décourager, Théodoros passait pour connaître le français. En fait, il en savait quelques mots, tous empruntés aux termes de marine bâbord, tempête, hublot, artimon. Lorsqu'on s'étonnait de ce parti pris, il expliquait que son livre de classe avait pour titre le Naufrage du Titanic. Les paysans redisaient avec application « ach té mone », chaque syllabe étrangère semblait leur ouvrir un horizon et les ravissait comme un beau voyage. Ils concluaient

« Le monde est infiniment divers. »

« L'immensité, pourquoi la chercher ailleurs? Elle est déjà sur la terre. »

Ensuite, on revenait à parler de la France. Les hommes devinaient obscurément l'espace marin qui les séparait de ce pays; mais les femmes croyaient Paris dans l'île, quelque part au delà de Cania.

Alors, c'est une grande ville? demandait Calliope. Très grande.

Il y a beaucoup d'autos?

Beaucoup.

Combien? Tout de même pas dix?

Des milliers.

Ah!

Elle ne s'étonnait pas, les grands nombres n'avaient pas beaucoup de sens pour elle. A dix commençait la multitude. Démocratia, la frénétique, serrait tendrement les épaules de Marie.

Demain, tu viendras au jardin avec moi. Pourquoi non? pourquoi? ces « iati », répétés ressemblaient à des cris aigus d'oiseau. Tu viendras, ma petite aimée. Je remplirai ta jupe de pêches et tu cueilleras autant de pourpier qu'il te plaira. Pourquoi non? Un concombre plus gros que ton bras, je te le donnerai.

1. Iati = pourquoi et parce que.


Il était tard lorsque Pierre et Marie se levèrent. La fraîcheur et l'obscurité du soir reposaient de l'embrasement de la journée. Les mots volaient de-ci, de-là, pareils à des insectes inutiles, remplissant l'air et empêchant le silence de peser. Une tristesse infinie, mêlée à la douceur de la nuit, liait étroitement les êtres. Sous le ciel inhumain à force de splendeur, l'homme seul se sentait perdu, alors il demeurait instinctivement serré contre son voisin. Tout le village formait ainsi, malgré l'heure avancée, un groupe si compact, qu'il fallait un effort pour s'en arracher. Un orage lointain avait modifié l'atmosphère jusqu'à Karoti. Les chauves-souris volaient plus bas, les oiseaux de nuit hululaient et le sommeil n'osait approcher. Fraternité, tendresse de l'homme pour l'homme, vous n'étiez pas seulement des mots en ces beaux soirs, vous deveniez palpables, on vous sentait passer sur les visages, on vous respirait.

Pierre essaya vainement de dormir. L'âne martelait le sol de son sabot, un coq chantait hors de propos, les étoiles semblaient hallucinées. Dans la chambre, Marie écoutait les bribes des dernières conversations.

J'ai servi dans sa garde, je te dis que son œil est comme du feu.

Trois cents drachmes par enfant pour achever l'école! Je ne donnerai pas un cent. C'est assez de les nourrir, que l'État les instruise s'il le veut.

A ce moment, la lumière de l'icône commença de faiblir; elle jeta quelques éclats puis s'éteignit. Marie pensa que saint Georges ne pouvait pas demeurer toute la nuit dans l'obscurité. Elle descendit du lit, chercha la bouteille d'huile d'olive sur l'étagère et prit une chaise à tâtons. Le montant heurta la porte de la terrasse. Une fois grimpée sur le siège, elle tira sur les chaînes de la lanterne qui grincèrent. La porte s'ouvrit. Que faites-vous donc? dit Pierre.

J'avais oublié de garnir la lampe,

Mais vous n'y voyez rien. Attendez, je sais où sont les allumettes.

Il se dressa près d'elle, le bras levé, afin de mieux l'éclairer. Elle versa l'huile sur une couche d'eau, enflamma la mèche, puis remit tout en place. A cause des verres de couleur, le


Saint recevait une lumière verte tandis que Marie était toute baignée d'orange. Pierre se tenait contre elle, le visage à la hauteur de ses seins. Il inclina la tête et trouva un creux juste modelé pour recevoir sa joue. Alors un désir brutal le saisit. Il prit la jeune fille dans ses bras et la porta sur le lit.

Cet instant, que peut-être elle avait souhaité, voilà qu'elle en avait peur. Effarouchée et ravie tout ensemble, il y avait en elle une jeune fille qui ne pensait qu'à se sauver, une femme docile, toute de chair molle qu'un baiser tenait asservie, une autre, sage, qui raisonnait encore et disait « Puisqu'il faut passer par là. » Elle se tenait raide, toutefois elle rendait baiser pour baiser. Soudain, la souffrance lui donna envie de crier mais, serrant les dents, elle ne laissa même pas échapper un soupir. Elle tremblait, elle tremblait. Pierre pouvait croire qu'il avait deux cœurs dans la poitrine, l'un fort, régulier, l'autre petit, affolé, prêt à se rompre. Il la garda contré lui, allongée contre son flanc, la tête au creux de son épaule et se prit à la caresser longuement, à l'apaiser par des caresses. Ni l'un ni l'autre ne prononçait une parole. Parfois elle levait un peu la tête. alors il se penchait pour baiser ses lèvres. Ainsi, peu à peu, elle fut pacifiée et le calme qu'elle trouva lui parut incomparable. C'était un univers de quiétude. Le milieu de la nuit était déjà passé. « Il est tard, je dois vous quitter », dit Pierre. Elle l'étreignit avec force, puis écartant les bras demeura immobile et comme crucifiée. H regagna la terrasse. Brisée de fatigue, elle s'endormit aussitôt tandis qu'il mit longtemps à trouver le sommeil.

« Qui m'aurait dit qu'elle n'avait jamais connu d'homme. » Il éprouvait un sentiment qui tenait du respect, de la compassion, un peu du regret, de l'orgueil aussi. C'était la première fois qu'une pareille aventure lui arrivait. Même la fille du cocher avec ses longues nattes. et la petite Sonia, une vraie gamine pourtant. Là-bas en Afrique, les femmes faisaient partie du ravitaillement. Leur venue était annoncée plusieurs jours à l'avance. Ces jours-là, tout semblait léger. Elles arrivaient en roulottes, avec leurs oripeaux de couleur, leur verroterie et leur odeur de faux jasmin. le rebut des plus infâmes bouges, trop grasses, trop vieilles et grises malgré les


fards. Pourtant, après des mois .dans le désert, le contact de leur chair hideuse rafraîchissait les hommes mieux qu'une averse.

PYGMÉES ET GÉANT

Le lendemain, Marie était encore au lit, lorsqu'Antigone entra. Elles s'embrassèrent longuement.

Regarde-moi.

L'enfant examina la jeune fille.

Tu me reconnais?

Mais oui.

Tu ne me trouves pas changée?

Non.

Pourtant,je ne suis plus la même.

Pourquoi?

D'abord j'ai grandi depuis hier.

Marie glissa sur le parquet pour se dresser.

Tu vois bien que j'ai grandi.

C'est vrai, balbutia la petite impressionnée. Maintenant dis-moi que tu m'aimes encore plus ainsi. L'enfant se précipita contre son amie et baisa sa robe puis, voyant que la journée s'annonçait propice, elle demanda Je peux balayer?

Bien sûr, aujourd'hui tu peux faire tout ce que tu veux. Cette autorisation était une récompense exceptionnelle, la petite courut chercher le balai, formé d'une poignée de tiges de riz liées ensemble et point emmanchées. Elle prit l'instrument à deux mains et commença de soulever la poussière à petits coups rapides.

Les mouches se sauvaient, les guêpes irritées tournaient en rond, tandis qu'Antigone avançait gravement au milieu d'un nuage. Tout en veillant à ne pas oublier une planche de parquet elle bavardait

« Tu me donneras de ta poudre blanche pour qu'Anna me lave les cheveux. Après, je n'aurai plus de croûtes, je serai comme toi. Demain, on sortira les pots du four et samedi ce sera la Saint-Stavro. Le pope dira la messe dans la petite chapelle de l'autre côté du fleuve, Alécos distribuera du pain


au sésame et à la cannelle, moelleux comme du gâteau. Tu iras Maria? Moi? Non. Je n'ai pas de souliers, alors je garderai mon petit frère sous l'abri; quand je serai plus grande, j'aurai des chaussures et j'irai aussi. Tu ne partiras jamais, dis, Maria. Ou si tu dois partir un jour, tu m'emmèneras; je ne veux pas te quitter, nous serons toujours ensemble toi et moi. Et Pétro?

Pétro sera forcément avec nous, puisque tu es sa femme. Aphrodite apporta la vaste marmite au fond de laquelle il y avait juste une petite tasse de lait troublé par le café. Elle tenait Stellio assoupi sur son bras.

Le petit n'a pas grosse mine, ce matin.

Non, il ne veut rien prendre, je vais encore lui donner de la quinine. Et toi, vilaine bestiole, tu es déjà dans ma maison? Laisse Antigone tranquille. Je t'ai déjà dit cent fois que c'est mon plaisir de l'avoir auprès de moi.

Drôle d'idée. Enfin, comme tu voudras.

As-tu rencontré Pétro, ce matin?

Il y a longtemps qu'il est parti du côté de la mer avec ses livres sous le bras.

« Mon Dieu, faites, songea Marie, faites qu'il puisse s'occuper chaque jour! Un homme désœuvré dans un petit village, l'ennui le guette. Et sitôt que celui-là pressentira l'approche de l'ennui, il s'en ira. Qu'il trouve du travail pour sa tête et du travail pour ses mains, moi, je me charge de l'aimer. » Elle prit sa boîte, une toile neuve, confia son pliant à Antigone et descendit allégrement vers la vallée. Non loin des maisons, en se retournant, on avait au premier plan deux oliviers aux troncs pareils à des faisceaux de serpents enroulés, plus loin s'étageait le village, au-dessus montait le ciel d'un bleu encore léger. Marie s'installa et commença de peindre. Quel que fût l'endroit qu'elle choisissait, les gamins du village ne tardaient pas à la découvrir et à l'entourer. C'était tout un petit monde tapageur, remuant et sans gêne qu'il fallait morigéner à chaque instant. L'un essayait d'ouvrir un tube de couleur, l'autre se barbouillait de fusain, un troisième faisait disparaître subrepticement le miroir dans sa poche. Pour être tranquille, Marie distribua des bonbons; c'était de mauvaise guerre. Jamais on n'a vu ennemis calmés par des


largesses. Sitôt le sucre entre leurs dents, ceux-ci inventèrent cent diableries nouvelles. II fallut se fâcher, menacer, les obliger bon gré, mal gré à prendre le large. S'éloignant de quelques pas, ils se postèrent un peu plus haut et le cadet, autant par désœuvrement que par malice, lança une poignée de terre. Les autres en firent autant. De la terre, on passa aux graviers, des graviers aux cailloux. Marie avait beau crier, les assaillants continuaient de la cribler. Indifférente aux projectiles, Antigone regardait son amie, puis les gamins et ses lèvres tremblaient de rage.. Soudain, elle s'écria « Barba, Barba, viens vite. » Son oncle Strati qui passait sur le chemin fit un détour. « Ils lui lancent des pierres, ils vont me la tuer. » Un luron espiègle et rusé se ramassa vivement et commença de détaler sur la pente, tandis que les autres posaient sur leurs genoux des mains faussement innocentes. « Attends, attends. dit Barba en courant après le fuyard. Tu es mon fils et tu te permettrais. » Il avait de grandes bottes, les petits pieds nus se précipitaient en vain, ils perdirent du terrain. Le gosse fut saisi par son fond de culotte, ramené devant Marie et battu d'importance. « Laisse-le, laisse-le », suppliait la jeune fille, mais une correction sérieuse comporte un minimum de coups et le père ne fit grâce d'aucun. Les voisins ne tardèrent pas à être prévenus et chacun traîna son héritier devant Marie pour le frapper. « Tu vas voir, disait Vassili en jouant du bâton, je vais faire périr le bois sur ses épaules » et Marie, troublée, croyait qu'il parlait de tuer l'enfant.

Ne t'inquiète pas, lui dit un vieillard, c'est ainsi qu'on leur apprend l'hospitalité.

Les femmes regardaient, partagées entre le respect pour l'étrangère et la pitié pour le fils. Tout châtiment était accompagné d'un discours « L'étranger est sacré. Celui qui nous fait l'honneur de vivre avec nous, tu dois l'honorer et le servir; chaque caillou que tu as jeté était une honte pour ton père. » Enfin, le calme revint.

Je ne pouvais plus supporter de les entendre crier, dit Marie.

Ils n'ont pas été assez battus, répliqua Antigone. On aurait dû les écrasér sous le'talon comme des guêpes. Marie regarda l'enfant; elle était toute pâle, la bouche


ouverte et une expression farouche assombrissait ses yeux. Le petit visage tragique contrastait étrangement avec la tignasse couleur de paille et taillée de biais.

Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis. Va plutôt demander à ta maman la permission de déjeuner avec nous. A mesure que midi approchait, Marie appréhendait l'instant de retrouver Pierre. Comment l'aborderait-il? De son côté quelle attitude devrait-elle prendre?

Il fut exactement pareil aux autres jours. Ni plus tendre, ni plus distant. Elle s'efforça de paraître naturelle et s'occupa de la petite un peu plus que de raison. La nuit semblait donc oubliée; cependant, comme le repas s'achevait et que Yorgos se taillait sans façon une languette de fromage pour passer le temps, les yeux de Pierre se portèrent sur l'icône. Il ne les détourna pas assez vite, et son regard rencontra celui de Marie; après une seconde d'hésitation, ils échangèrent un sourire. Mon patron, dit Yorgos, il n'a pas son pareil pour porter chance.

C'est justement ce que je pensais, répondit Pierre, et l'on parla d'autre chose.

Alors nous allons ce soir chez ta mère?

Oui, en l'honneur de mon oncle Alexandros qui est descendu de la montagne. Tu le verras et tu l'écouteras. C'est un beau géant; seulement, méfie-toi, la vérité est trop petite pour la bouche de cet homme-là.

Après souper, il y eut donc grande réunion chez Calliope. Tous les invités se réunirent sur la terrasse élevée, l'une des plus belles du village. Au sommet d'un escalier abrupt s'étalait l'espace largement dallé, donnant d'un côté sur la rue, de l'autre vers la vallée. La compagnie était nombreuse outre Calliope, Alécos, Evangélia et son frère Athanase, il y avait encore Yorgos avec sa famille, les étrangers et l'oncle Alexandros. Les femmes se tenaient debout, les hommes assis sur des chaises ou sur le mur bas.

On avait beau être prévenu, la vue du montagnard était une surprise. C'était un brigand échappé des contes et des légendes, un grand diable de peut-être sept pieds de haut, maigre, barbu, avec des yeux de faucon. Partout où il arrivait, on ne voyait, on n'écoutait que lui, si bien qu'il s'était accoutumé à passer


le premier. Il portait le costume des paysans guêtres de cuir, large culotte bouffante et gilet bleu vif. Si ces vêtements étaient défraîchis et même déchirés en plus d'un endroit,' ils s'ornaient assez abondamment de soutaches pour marquer qu'on n'avait tout de même point affaire à un malheureux. Aucun siège n'était à sa mesure; lorsqu'il s'asseyait, ses genoux remontaient à la hauteur de sa poitrine et quand il se levait, il semblait se déplier ainsi qu'un mètre de charpentier; enfin, il jouait sans cesse avec sa grande hache comme un dandy avec sa canne.

Quel âge as-tu? lui demanda Pierre.

Soixante-dix ans. Mais soixante-dix ans pour moi, c'est vingt ans pour toi, mon fils. Je suis pareil au rocher de la montagne. Est-ce qu'un demi-siècle compte pour le rocher? Regarde mes jambes; de l'os et du parchemin; que veux-tu qui vieillisse là dedans? Elles sont solides comme le tronc de l'olivier, elles me portent là où je veux. Ce matin encore j'ai fait sept lieues.

Tu n'avais pas ton âne?

Les ânes sont bons pour les femmes et les enfants. Je marchais en portant un agneau sur mes épaules et j'avais ma hache à la main pour trancher tout ce qui me gênait. Je viens de loin. Où j'habite il y a toujours de la neige et la glace ne fond jamais. Là, paissent mes troupeaux. Je possède plus de mille têtes.

C'est vrai qu'il possède plus de mille têtes, dit Yorgos et le père acquiesça plein d'admiration.

Quand repars-tu là-haut?

Demain.

Je vais monter avec toi, dit Marie.

Dieu me garde de t'emmener! J'ai une femme jalouse, elle te tuerait. Si Pétro veut t'accompagner, j'accepte; mais toi seule, c'est impossible. Tu ne sais pas ce qu'est une femme de montagnard. Moi je les connais, c'est ma troisième. J'en ai déjà usé deux, celle-ci se fait vieille, il serait grand temps d'en changer. Si Dieu la rappelle à lui, tant mieux, j'en prendrai une de quinze ans. Pour moi, une femme n'est jamais trop jeune et je me sens de force à fatiguer une jouvencelle. Alors, vous m'accompagnez ? Mais non, c'est plutôt moi qui vous suivrai à Paris.


Tu ne pourras pas emporter tes moutons, alors comment vivras-tu?

Je ne serai pas en peine. Je ferai des prisonniers et je les garderai jusqu'à ce qu'ils me paient rançon. Dans nos montagnes, les voyageurs sont rares, mais là-bas, il y a des gens riches plein les rues, le métier ne doit pas être difficile. Il jetait des éclats de rire sonores en faisant tourner sa hache et ses yeux étaient les seuls à refléter la lumière de la lampe à huile. On pouvait se demander jusqu'à quel point il plaisantait. Tous les siens le considéraient avec respect, comme un héros. Calliope apporta les mezzés. C'était du foie d'agneau rôti sur la braise, des morceaux de fromage, des amandes et des grains de sésame. Puis elle versa le vin et l'unique verre commença à circuler à la ronde. Après l'avoir vidé, Alexandros le tendit à Marie; il n'était pas sans s'apercevoir de la curiosité, de la sympathie qu'il éveillait chez la jeune fille et cette attention flattait son orgueil enfantin. Les compliments furent échangés « A votre santé. à votre joie. Soyez les bienvenus. « Soyez les bien retrouvés. » Les paysannes.servaient, sans manger ni boire, et leur visage témoignait de leur contentement.

Il faisait une nuit très pure. Un peu de fraîcheur montait de la vallée, la lune n'était qu'un pâle croissant suspendu au-dessus des terrasses de Kouffi. Lorsque les voix se taisaient, le silence était si doux, si familier, qu'on n'avait point de peine à le briser. Soudain, on entendit un bruit de sabots C'est Yannakis qui revient de Réthymno, dit le père. Evangélia se glissa dans un coin de la terrasse et se pencha pour surveiller l'ombre. Le bruit du mulet devenait de plus en plus proche, on percevait même le choc du cavalier retombant sur la selle. Alors la jeune fille fit un pas pour se trouver en pleine lumière et, tournant le dos à la rue, elle fit semblant de contempler le croissant de lune incertain comme un nuage. En longeant le mur Yannakis se mit à chanter à pleine voix

Pourquoi ta mère aurait-elle besoin d'une chandelle Puisqu'elle a dans sa maison

Le soleil du jour

Et l'étoile du soir?


Alexandros questionnait

Depuis combien de temps es-tu mariée?

Depuis trois ans.

Et tu n'as pas encore d'enfants? Qu'attends-tu donc? Espères-tu qu'il t'en poussera un tout fait dans les bras? Moi, je demande des héritiers à ma femme. Neuf mois, un enfant, encore neuf mois, un autre enfant. Voilà la règle chez moi. Et celle qui ne peut pas y obéir, je l'envoie au diable. Combien en as-tu?

Quelques douzaines sans compter les filles, Dieu me pardonne. Mais toi tu n'en auras jamais.

Pourquoi dis-tu cela?

Je n'ai pas fait d'études dans les écoles; mais tout de même, j'ai le don de prévoir. Tes mamelles sont trop petites pour allaiter et tout ton corps, il faudrait le repétrir; alors peut-être.

Lorsque Pierre et Marie regagnèrent leur maison, Alexandros les accompagna, car il devait passer la nuit dans le café. Il heurta la porte.

Je t'attendais pour aller dormir, grand-père, dit Haridimos.

Le montagnard s'allongea sur un banc. Ses épaules dépassaient de chaque côté. A l'extrémité ses bottes dépassaient aussi. La tête sur le bois, la hache à portée de la main, il parut disposé à trouver le sommeil. Allongé, il était immense, l'ombre creusait ses yeux, durcissait ses traits; il avait une puissance tranquille et semblait déûer le temps.

Peu après, Marie étant couchée vit la porte de la terrasse s'ouvrir.

Je ne vous dérange pas?

Non, vous ne me dérangez pas.

Il s'étendit sur les planches. Elle noua ses bras autour du cou de Pierre et l'embrassa tant qu'elle eut de souffle. Déjà ses pensées la fuyaient sans qu'elle pût les retenir. Un monde informe et mouvant se refermait sur elle, un monde immense et chaud avec des bonds, des pauses, des remous; un monde largement balancé, en perpétuelle ascension. Ainsi prisonnière de ces éléments tourmentés, elle se laissait emporter, elle se laissait rouler vers les sommets. Enfin, après mille angoisses


atteignant la cime, elle se prit à palpiter là-haut comme l'oiseau à l'instant de mourir. Le temps d'un éclair et tout ce qui la soutenait, tout ce qui la portait, l'abandonna soudain. Rien ne pouvait la sauver de cette chute abrupte. Elle perdit le souffle et retomba meurtrie, sans force, heureuse pourtant.

LA SAINT-STAVRO

En cette matinée, tout travail était suspendu. On ne parlait au village que de Saint-Stavro. Depuis le matin, c'était une procession ininterrompue sur la route des jardins et plus loin par delà le fleuve. Comme la chapelle appartenait à Alécos, l'office était célébré en l'honneur de sa famille, en souvenir des défunts, à la santé, à la fortune des vivants. Calliope avait pétri toute une journée et par deux fois rempli le four jusqu'à la gueule. Il n'avait pas fallu moins de trois ânes pour monter là-haut les sacs de pains et les corbeilles de fruits. Le pope était venu d'Episcopi, un fusil sur l'épaule, portant ses habits chamarrés dans un bissac. Devant le café, il avait bavardé un moment, puis, comme il avait encore de l'avance, il avait fait un détour vers les vignes dans l'espoir d'abattre quelques perdrix rouges.

D'humeur fantasque, Pierre avait voulu assister à un lointain panigiril et il était parti d'un autre côté avant la naissance du jour.

Tu viens avec nous, ma tourterelle, disaient les femmes et les filles en passant devant la porte de la maison. Non, je dois aller peindre vers la fontaine.

Tu peindras demain, aujourd'hui donne ta matinée à Dieu, cela te portera chance.

Elles n'insistaient pas davantage et continuaient leur marche, car toutes craignaient d'arriver en retard. Yorgos et Théodoros crièrent à leur tour

« Viens avec nous, Maria. »

Elle allait encore refuser, lorsqu'elle vit qu'ils avaient amené pour elle un âne avec une couverture rouge sur le dos. La bête et les hommes semblaient patients et prêts à l'attendre tout le temps nécessaire.

1. Panigiri = fête à la fois religieuse et populaire.


Eh bien, soit 1 dit-elle en montant sur le seuil pour atteindre plus facilement l'échine de sa monture. Niki intervint

Tu ne peux pas partir avec les bras nus. Noue au moins ta mantille de soie sur tes_épaules.

Et Aphrodite releva un pan de la couverture pour cacher ses jambes.

Ils partirent donc allégrement tous les quatre les deux hommes endimanchés, l'étrangère bien voilée et l'âne content parce que la charge n'était pas trop lourde. Pourtant, le chemin était malaisé, parfois la pente était si raide que le dos de l'animal se trouvait presque vertical et que la selle glissait vers l'encolure; partout ce n'étaient que cailloux croulants ou têtes hargneuses de rochers. Pour choisir la place de ses quatre sabots, la bête regardait le sol d'un œil méticuleux et inquiet.

Dans chaque arbre il y avait de joyeux ramages d'oiseaux. Ils chantent Saint-Stavro », dit Marie, et Yorgos sans sourire « Sans doute. Ils chantent chaque Sainfà son tour. » Théodoros avait sa figure de fête une figure épanouie, bien rouge et fraîchement lavée. Il avait enroulé autour de sa tête un mouchoir de soie noire dont les franges tombaient sur ses oreilles et sautillaient à chaque pas comme pour chasser les mouches. Toutes les fois que Marie le regardait, il souriait en montrant des dents bien égales.

Le chemin dépassait les jardins, montait sur une colline pierreuse et redescendait vers le fleuve que l'on traversait à gué en mettant le pied sur les cailloux, puis on entrait dans un fourré de lauriers-roses dont il fallait écarter les branches. La chapelle était un peu plus haut. Petite et du même gris que le rocher, elle avait été édifiée là, à plus d'une lieue de toute habitation, au milieu des pierres et des épines, sans que personne sût pourquoi.

Les ânes attachés aux buissons du voisinage essayaient de trouver pâture et broutaient les feuilles coriaces. Parfois, saisi de transports amoureux, l'un d'eux tendait le cou, retroussait les narines et, découvrant de longues dents jaunes, poussait vers le ciel des cris affreux, des appels déchirants. Deux groupes s'étaient formés, distants de plusieurs pas. D'un côté


les hommes, de l'autre les femmes. Lorsque ces dernières virent arriver Marie elles accoururent à sa rencontre et la, comblèrent de caresses. L'une murmura « Je prierai pour que tu aies un enfant, L'autre dit tout bas « Je demande à la Madone de te rendre mère. » Enfin, ce ne fut plus un secret, toutes les femmes, toutes les filles promirent à voix haute de ne pas faire d'autre vœu et Saint-Stavro aidant, il y avait des chances de voir Marie s'épaissir.

Le pope entra dans la chapelle pour revêtir ses habits sacerdotaux. C'étaient de pauvres loques, mais de couleurs éclatantes, mauve pâle, vert émeraude et rouge de carmin, les fils d'or brillaient parmi la soie. L'autel était fait d'une pierre blanchie à la chaux. Théodoros avait pris place devant le grand livre pour lire les répons; de l'autre côté, conscient de sa qualité de donateur, Alécos se tenait près des colonnes de pains, des sacs et des corbeilles. Derrière eux, il y avait quelques paysans. Les femmes entraient et sortaient. L'espace était si restreint qu'il était impossible de tenir plus de dix debout, écrasés les uns contre les autres. Les cierges se consumaient lentement et l'on voyait se faner les branches de basilic. Les fumées essayaient de monter, l'air était trop pesant, elles retombaient épuisées.

La porte, toujours obstruée par les fidèles, était la seule ouverture. Le feu de l'été enclos dans les murs, uni à la chaleur des corps et à celle des cierges, rendait l'atmosphère irrespirable. La sueur trempait les visages et l'on se demandait comment le pope pouvait continuer de vivre avec son lourd manteau de cérémonie sur sa soutane. Il officiait pourtant sans se presser et sans avoir l'air de songer à ce qu'il faisait. D'ailleurs, le caprice seul semblait régler la cérémonie. Théodoros modulait gravement d'interminables oraisons, puis soudain un vieillard partait à chanter d'une voix éraillée, tremblante, avec des éclats déchirants. La première minute de surprise passée, cette voix vous tenait asservi, mais brusquement elle se taisait comme brisée en plein essor. Lorsque le prêtre se tournait vers l'autel, on remarquait ses tresses mal peignées et liées par un galon noir; sitôt qu'il se tournait vers les fidèles, la lumière le frappait de face et le transfigurait. Il chantait, la bouche largement ouverte, mon-


trant ses dents. Celles du haut étaient toutes en or, celles du bas toutes blanches. L'or et l'émail brillaient dans l'ombre du sanctuaire; la soie brochée brillait aussi et la calotte perlée. Alors, on oubliait les trous, l'usure, les taches. Ce pope rubicond et chamarré qui chantait selon son bon plaisir d'une voix bien timbrée, trop pleine pour la chapelle, semblait échappé de quelque image byzantine.

Pour dix fidèles entre les murs qui faisaient à chaque instant de triple signes de croix avec les marques d'une évidente contrition, il y en avait plusieurs centaines sur le versant du coteau qui ne voyaient rien de l'office et n'entendaient aucune oraison. Ils pensaient tout de même à Dieu; peut-être pas de façon continue, mais par intervalles en disant un bout de prières. Une femme allaitait son enfant, une autre cachait son visage dans ses mains pour se mieux recueillir. Près du seuil, un homme était assis devant une petite table et -recevait l'argent. Moyennant une drachme on baisait l'icône, une de plus et l'on recevait un cierge de la grosseur d'un crayon. Les parfums d'encens, de cannelle, de myrte, de basilic sortaient par chaudes bouffées de la chapelle et, s'étalant sur la pente, se mêlaient à la senteur des feuilles aromatiques que mâchaient les ânes.

La cérémonie dura plusieurs heures. Lorsqu'elle fut achevée, chacun des assistants passa devant l'autel pour donner une offrande au prêtre, lui baiser les doigts et recevoir de sa main deux bouchées de pain blanc. Marie fit comme les autres. Alors qu'elle s'inclinait, une vieille dit au pope « Donne-lui ta bénédiction pour qu'elle ait un fils » et le pope la bénit une seconde fois. Près de la Sainte Table, Alécos tranchait les pains massifs. Chaque fidèle en recevait un morceau, puis un pain rond avec au centre l'empreinte profonde de la croix orthodoxe. Ainsi comblé, il sortait et dehors ou lui tendait encore une corbeille pleine de raisins. N'ayant rien mangé depuis la veille, les paysans appréciaient la pâte parfumée à la cannelle ou au sésame. Les grains longs et durs éclataient, rafraîchissant délicieusement les gorges sèches. Debout dans l'ombre du voisin, chacun mangeait lentement, en silence, et c'était la communion la plus douce qu'on pût rêver. Le soleil tapait dur, mais on était accoutumé à ses rayons. Théodoros dit


« Il faudrait pourtant un peu d'eau pour les olives. Elle viendra, mon fils, répondit Costa, on n'a point encore vu d'année où elle ait manqué. »

En bas, les feuilles des vignes s'auréolaient déjà de brun et se.tachaient de sang. Le fleuve quittait son ombrage de laurier pour s'enfoncer dans la brèche de la montagne qu'obstruait un énorme bloc de rocher. Plus loin, on distinguait du village les terrasses étagées. Il n'était pas un œil que ce spectacle laissât indifférent.

Parfois, une femme s'approchait de Marie, étalait ses doigts sur la robe de l'étrangère au-dessous de la ceinture et murmurait une supplication. Les hommes souriaient, consentants, car il était désormais admis que la cérémonie n'avait eu d'autres desseins que de forcer une fécondité rétive. Pas de rires, peu de paroles, pas un éclat de voix, pour tous un bien-être voilé de cette mélancolie qui ne quitte point les hommes, sous le ciel d'Orient; une fraternité si lourde qu'elle oppressait un peu. Personne n'avait hâte de redescendre. Cependant, comme l'ombre se ramassait autour de leurs bottes, un à un les paysans reprirent leur monture dont le poil brûlait comme du foin sec.

Chryssi n'avait pas eu la force de monter là-haut; Marie la vit accroupie à l'entrée du village

J'aurais volontiers fait la route à pied, tu aurais pris l'âne.

Laisse, ma fille. J'ai l'habitude. Où qu'elle soit, chaque créature est toujours seule comme le chaume au milieu du champ.

CLAIRE SA INTE-SOLINE

(La fin dans le prochain numéro.)

]er Novembre 1936.


POUR UN FESTIVAL DE PARIS

Partout, le théâtre lyrique souSre d'une crise profonde à Paris, la lente. agonie de rCpéra'Comique évoque celle des fades héroïnes de son. répertoire; à Vienne. l'Opéra Populaire est fermé depuis dix ans et ne rouvrira jamais; à Berlin il n'y a plus que deux opéras au JHen de trois, et je ne dis rien de toutes ces villes d'Italie ou jadis on jouait trente ouvrages par an, et qui aujourd'hui se contentent d'une s~ïo/!<' de trois semaines avec Lucie de Ljo'ovne/'moor, la To$M et Chénier pour tout programme} Parallèlement à cette crise, on dirait au contraire que la mode des festivals se développe. Bayreuth paraît vouloir, répéter chaque ~nnée son cycle, Munich ouvre chaque soir d'août un de ses trois théâtres, Salzbourg, après de longs tâtonnements et une lente période d'essai, a mis au point une formule de festival international que le succès couronne de plus en plus la musique apparaît comme un divertissement exceptionnel vers lequel il faut aller comme vers les miracles des sanctuaires religieux et des sources thermales. En même temps elle revêt du point de vue économique une importance croissante par le mouvement de tourisme auquel elle donne lieu. Ne voilà-t-il pas que Mozart, le pauvre Mozart, enterré jadis dans le corbillard des pauvres, comble aujourd'hui le déficit de la balance commerciale de l'Autriche?

Que les pouvoirs publics français et aussi l'opinion n'attachent du point de vue intellectuel et sensible aucune importance à la Musique, je suis trop bien placé pour le savoir,


après avoir vu démolir ou étouffer aussitôt après mon départ tout ce que j'avais fait ou tenté pour la Musique soit aux Beaux-Arts, soit à la Radio Pourtant je voudrais essayer de montrer l'intérêt qu'il y aurait pour la France à organiser chaque année un grand Festival de Musique et montrer la façon dont on pourrait procéder en utilisant les leçons des festivals étrangers dont je voudrais résumer les impressions que j'ai été chercher cette année au Tyrol et en Bavière.

Commençons par Bayreuth dont le XXXI~ Festival marquait la soixantième année et où l'on donnait, outre Parsif al, l'Anneau des Niebelungen et Lohengrin, dans une mise en scène nouvelle, et devant une assistance qui aurait quelque peu surpris, je le crains, les pèlerins passionnés de 1896 et même ceux de 1912, dont j'étais. De toute évidence, le public d'outre-Atlantique qui, venu de Berlin, remplissait la salle du Festival, ne faisait guère de différence entre ses banquettes peu rembourrées, il est vrai, et les gradins du Stade Olympique. Dans l'Or du jRTun, concours de plongeons au premier tableau, lancement du marteau par Donner au quatrième, sans parler aux autres journées de Wotan, champion du javelot, de Siegmund, malheureux au tournoi d'épée, de Siegfried, athlétique vainqueur d'un moderne pentathlon! Aussi, à chacune de ces performances, entendait-on dans la salle où jadis personne n'osait chuchoter, le déclic des appareils photographiques, Lëîca et Contax, malgré toutes les interdictions dûment libellées au programme. Évidemment, d'Indy, Chausson, et même Debussy l'hérétique, n'allaient pas à Bayreuth pour achever, en photographiant l'écroulement du Wallhall, les pellicules commencées par-le triomphe des nègres américains dans le 100 mètres plat!

La partie allemande du public montrait plus de recueillement Bayreuth tend à devenir, dans l'Allemagne hitlérienne, une sorte de capitale officielle. Le IIïe Reich se méfie des vieilles universités à ses yeux trop imbues d'un esprit traditionnel il voudrait faire de la petite ville des margraves un


centre de rayonnement intellectuel et il y enverra pour de longs stages, par roulement, tous les maîtres de l'enseignement primaire. La présence régulière au Festival du Chancelier Hitler qui a gardé pour Wagner l'enthousiasme de ses vingt ans y attire de nombreux fonctionnaires~lB l'État, des centaines de militants du parti nazi, si bien que dans la puissante construction de la Tétralogie, ce n'est plus l'élément sonore qui est au premier plan, mais les mythes confus et contradictoires du poème où la volonté de puissance est à chaque instant contredite par l'appel à l'anéantissement. Dans ce Bayreuth de 1936, toutes les valeurs sont mélangées aux devantures des magasins, à côté de la veuve de Wagner qui, survivant cinquante ans au maître, fut pendant ce demi-siècle la prêtresse de son culte, on voit sur le même plan que Cosima le portrait de madame Winifred Wagner, sa belle-fille qui, dans son Amérique natale, n'a évidemment pas connu l'auteur de Tristan. Dans les librairies, on vend 90 pfennigs un petit opuscule fort bien illustré, d'ailleurs, où l'on parle de Siegfried Wagner à peu près autant que de son père et où le fils du fils de Wagner, prénommé Wieland,- et élève au lycée de Bayreuth, est portraituré trois fois et voit célébrer longuement son talent pour la photographie (sic). Tout cela fait quelque peu pitié; les vieux habitants ou habitués de Bayreuth ne cachent pas leur agacement quand ils parlent des hôtes actuels de la villa Wahnfried.

Ce n'est donc plus comme vers le temple de Montsalvat que l'on monte aujourd'hui vers le théâtre des festivals. Dans la vaste pénombre de la salle, l'atmosphère n'est plus celle d'un culte célébré pour des initiés. Les vagues sonores qui montent des profondeurs de l'orchestre, de l'abîme mystique, comme écrivait jadis la Revue Wagnérienne, ont gardé leur puissance enveloppante, leur force calme, leur douce plénitude, mais seul l'enchantement de l'orchestre est demeuré total, tandis que l'on voit combien certaines œuvres ont vieilli et aussi certains interprètes. Après le chant de la Forge, comme après le récit de Gurnemanz, j'ai évoqué avec la mélancolie du regret l'inégalable noblesse de Richard Mayr, à Vienne, en 1920, l'éclat triomphal de Lauritz Melchior à Paris en 1930. Faut-il croire, avec Wotan, que tout


ce qui est doit finir, affirmer comme la plupart de nos jeunes musiciens que le règne de Wagner est achevé?

Il serait aussi puéril de le croire que de crier au blasphème, lorsqu'on ose écrire que Parsifal ne vaut pas Tristan ou que dans le premier acte du Crépuscule des Dieux il y a quelques pannes de courant musical. La seule chose qu'il faut accorder aux adversaires de Wagner, c'est qu'aucun maître, si grand soit-il, ne peut faire indéfiniment à lui seul tous les frais d'un festival. C'est du reste ce que l'on a compris à Munich et à Salzbourg.

Que peut-on trouver encore à ce Bayreuth où les compositeurs ne viennent plus comme autrefois, et dont la mode internationale désapprend le chemin? Tout d'abord une excellente école d'organisation et de régie. En dehors des rares faiblesses d'interprétation que je signalais, et qui, ailleurs, passeraient inaperçues, la mise au point de la musique et du spectacle demeure parfaite. Il faut avoir vu évoluer les farouches sujets de Gunther et les avoir entendus chanter pour savoir ce que peuvent être des chœurs d'opéra; dans Lohengrin, que je n'ai pas eu envie d'entendre, l'effet des masses chorales, m'a-t-on affirmé, était encore plus saisissant. Nous avons bien à Paris des chorales qui chantent, grâce à ce que M. Félix Raugel a fait pour la radio d'État, mais verra-t-on un jour, sur une scène, des chœurs jouer? L'évolution de la mise en scène à Bayreuth est intéressante. Les décors de Pa7-s:/a/, renouvelés en 1934, ont fait protester par leur nouveauté les traditionnalistes, ce qui est surprenant, car l'esthétique de ces décors d'ailleurs honorables n'est pas plus moderne que celle des tableaux de Boecklin! Pour a Tétralogie, par contre, on s'est évadé plus résolument des formules qui remontaient au temps de la fameuse grotte bleue aménagée à Linderhof par le roi fou et où l'on fit les premières expériences d'éclairage électrique en Allemagne. Les Walkyries n'ont plus leur manteau d'andrinople et leur casque emplumé d'ailes d'oij, Fricka a perdu son char traîné par des bêliers en carton, et la chevauchée des Walkyries se résume à une course de nuages dans le ciel. Le décor est schématisé à larges traits, et l'on finit même par se lasser des grands rochers plats, stratifiés comme les grés jaunes de la Forêt


Noire, où se jouent dans des lignes trop semblables le deuxième et le quatrième tableau de l'Or du jRMn, le deuxième et le troisième acte de la Walkyrie, monotonie d'autant plus regrettable qu'il faudra bien, par force, revoir encore trois fois ce dernier décor, puisque le rocher où dort Brünnhilde reparaîtra encore dans Siegfried et dans le Crépuscule. Par contre, cette mise en scène est très habilement calculée pour les mouvements des acteurs. Tandis que, dans la plupart des théâtres, sur le plateau désespérément plat les récits tournent au sermon, et les. duos à l'échange de plaidoiries, la disposition de la scène de Bayreuth en une série de praticables inclinés permet de faire évoluer les chanteurs et de les étager d'une manière relativement vivante. J'ai compté ainsi jusqu'à cinq et six plans en hauteur dans l'ensemble des Walkyries ou dans l'épisode des géants. Nos régisseurs ne perdraient pas leur temps à relever les schémas de ces scènes. Ils prendraient aussi d'excellentes leçons d'éclairage au théâtre des Festivals. Dans la Tétralogie, ce décor de rochers, trop sec à plein feu, s'anime d'une manière surprenante par les mille nuances de lumière qu'y mettent les projecteurs. Car tout l'éclairage se fait par projecteurs; on a renoncé, même pour les adieux de Wotan, aux uammes véritables du lycopode et aux chiffons de soie agités par des ventilateurs. C'est l'horizon lui-même qui paraît s'embraser tout entier et sur lequel se tordent comme des flammèches des bandes de lumière mauve, jaune et rouge. Le lever du jour, dans le Crépuscule des Dieux, les jeux du soleil dans les feuillages de la forêt de Siegfried, sont des réussites parfaites, mais je n'ai jamais vu nulle part un effet aussi saisissant que celui du tableau de Brünnhilde annonçant à Siegmund sa mort prochaine. La scène est envahie de ténèbres si lourdes, qu'on a l'impression de les toucher comme une eau noire; seule, dans le coin de gauche, une vague lumière cendrée permet de distinguer à peine le groupe des fugitifs; soudain, au plan supérieur un halo bleuâtre rend visibles le fer d'une lance, le métal d'un casque, le visage de Brünnhilde, et le dialogue de la vierge et de Siegmund s'engage, non pas par-dessus les douze mètres de bois et de toile de la scène, mais vraiment du Wallhall à la terre, du plan des dieux à celui de l'humanité. En de tels


instants, le théâtre reprend d'un seul coup l'avantage sur tous les prestiges de l'écran et Bayreuth retrouve l'atmosphère mystique d'autrefois.

=i=

J'ai un faible, pourquoi ne pas l'avouer, pour les festivals de Munich inconscient peut-être par ce que Munich a d'excellents hôtels et de beaux musées, conscient à coup sûr à cause de la variété des programmes. L'an dernier les théâtres d'État de Bavière ont donné, outre l'œuvre complet de Wagner, sept ou huit opéras de Mozart, et autant de Richard Strauss. Cette année, le répertoire un peu moins riche comprenait encore cependant tous es drames wagnériens qui n'étaient pas au programme de Bayreuth, huit œuvres de Mozart Les Noces, Don Juan, La Flûte, et l'Enlèvement, plus la Finta Gtara:n:era, Titus, Idoménée et Cosi fan tutte; enfin l'Alceste de Gluck et le Xerxès de Haendel. Ces œuvres se répartissent entre les trois théâtres d'État de Munich Wagner au Prince Régent, Mozart à la Résidence, les autres à l'Opéra National, chacune trouve ainsi son cadre approprié. La salle du Prince Régent est une imitation de Bayreuth malheureusement beaucoup moins réussie du point de vue acoustique; le théâtre de la Résidence est, avec l'Opéra des Margraves de Bayreuth, ce que !e rococo a laissé de plus ravissant; quant à l'Opéra, c'est dans une salle d'un style pompéien noble et froid une scène équipée de la manière la plus moderne, où des œuvres comme la Femme sans ombre de Strauss peuvent dérouler sans accroc leurs difficiles changements à vue. Le seul défaut du festival de Munich, c'est qu'il ne marque pas toujours suffisamment son caractère exceptionnel; la troupe et l'orchestre ordinaires de l'Opéra assument la lourde charge de donner trente cinq ou trente-six représentations en quarante jours cela ne va pas sans un peu de fatigue à la fin de la série. En outre, si bon que soit un ensemble, il ne serait pas inutile, tout au moins pour attirer les visiteurs étrangers, de le renforcer par quelques vedettes, soit chefs d'orchestre, soit chanteurs. Sauf pour les trois ou quatre représentations que conduit Richard Strauss, le festival de Munich néglige un peu trop cette considération.


Tel quel, il reste intéressant pour les vrais amateurs de musique, car il leur permet de reprendre une vue complète de Wagner ou de Mozart, ou de connaître des oeuvres oubliées, classiques comme le Xerxès, ou modernes comme le Feuersno~ de Strauss; mais on aurait tort d'aller y chercher mieux que d'excellentes représentations de répertoire, de même qu'on serait déçu si l'on comptait y trouver une atmosphère de fête et d'élégance la mode et aussU&_gnobisme sont à Salzbourg.

Je me souviens, à l'époque de la grande misère autrichienne, des débuts si diJKlciles._des Festivals de Salzbourg, et j'ai assisté, non loin de l'exquis Hoffmannsthal, aux premières représentations de son mystère médiéval devant la cathédrale baroque des princes archevêques. Puis, la musique s'est installée en reine dans la ville de Mozart; maintenant le festival a pris place dans les fastes mondains entre la grande saison de Londres et celle du Lido. Devant cette affluence, on sent l'insuffisance des ressources hôtelières de Salzbourg, ville de fonctionnaires et de retraités où l'on croisait jadis tant d'officiers abritant leur uniforme sous un parapluie, car, il faut l'avouer, il arrive parfois qu'il pleuve en été à Salzbourg, mais on trouve dans la vieille ville tant de porches, d'arcades, de passages voûtés, l'on peut causer, que la pluie finit presque par être un agrément de plus, sauf quand elle tombe pendante les représentations. Là un compromis charmant s'est établi entre les spectateurs et la direction s'il pleut avant la scène du festin dans le Jedermann d'HoNmannsthaI on rembourse les billets, sinon le prix des places reste acquis à l'administration.

Je ne dirai rien des spectacles qui formaient cette année le festival, puisque, dans son avant-dernier numéro, la Revue de Paris en a publié un excellent compte rendu. Tout au plus ferai-je appel du jugement un peu trop sévère porté par M. Poupet sur le Corregidor d'Hugo Wolf j'aime mieux avoir entendu pour la première fois cet opéra que Fidelio pour la vingtième et il faut féliciter hautement le baron Puthon, qui


dirige avec tant de goût le festival de Salzbourg, d'avoir eu le courage de risquer et de sortir des sentiers battus. Le caractère du festival de Salzbourg devient de plus en plus éclectique. Après avoir joué presque uniquement du Mozart, on a fait place à Weber, à Wagner, à Gluck, à Verdi, à Strauss, cette année à Wolf. Que l'on a eu raison, un Salzbourg transformé en temple de Mozart aurait fini, comme Bayreuth temple de Wagner, par émousser l'intérêt des musiciens

II ne faut pas l'oublier en effet, si Salzbourg attire aujourd'hui une foule si élégante et si ses festivals sont devenus pour la ville et pour le pays une excellente affaire touristique, c'est aux jeunes musiciens de tous les pays d'Europe qu'on le doit. Français, Italiens, Hongrois, Polonais, Espagnols, la plupart des compositeurs de l'école moderne sont aussi assidus à Salzbourg que leurs aînés de la Schola l'étaient à Bayreuth. Pour moi, le souvenir de ce dernier festival ne peut se séparer du souvenir de Pierre-Octave Ferroud que j'y ai revu pour la dernière fois, le soir du Corregidor et avec qui j'évoquais en soupant au Casino le tragique destin d'Hugo Wolf, sans penser que, huit jours plus tard, ce compositeur si intelligent et si original, cet ami si courageux et charmant irait se tuer en automobile sur une route de Hongrie dans la plaine de Debreczen. L'attrait que Salzbourg exerce sur les musiciens d'aujourd'hui, cet attrait tient davantage aux concerts symphoniques qu'aux représentations dramatiques. Ces concerts à côté des œuvres classiques et romantiques font une large place aux œuvres d'aujourd'hui et de demain. C'est dans ce mélange heureux et dans cette sympathie aux tendances modernes qu'on peut voir la base du succès de Salzbourg, et l'explication de son rayonnement devant lequel celui de Bayreuth s'éclipse.

Quant au triomphe mondain, il faut lui chercher d'autres raisons et avouer sans phrases que les trois quarts des gens ne vont pas à Salzbourg pour écouter les Maires Chanteurs, mais pour voir Toscanini au pupitre dans les Maires Chan~eu7's. Je m'y résignerais pleinement pour ma part, si le légitime triomphe de Toscanini n'empêchait pas une partie du public de se rendre compte que Bruno Walter est aussi grand


que le maestro italien, et qu'on a même le droit de le préférer, comme chef de théâtre. Heureuse émulation en tout cas, que celle de ces deux hommes, et leçon à méditer pour nos festivals futurs qui devront s'attacher des étoiles de première grandeur pour la baguette comme pour le chant.

II est temps de recherchera la lumière des exemples que je viens d'analyser sommairement, si l'on peut en France organiser un festival lyrique et à quelles conditions on peut lui assurer le succès.

Enseignement de Salzbourg un festival doit être international par son programme et par ses exécutants.

Enseignement de Munich un festival gagne à avoir lieu dans une ville où il ne constitue pas l'unique élément d'intérêt et où l'on n'est pas obligé de sacrifier au goût que l'on a de la musique celui que l'on peut avoir du confort. Enseignement de Bayreuth un festival doit être mis au point de la manière la plus minutieuse et il ne faut pas craindre, tout en maintenant fortement les traditions de style et d'interprétation, de moderniser la présentation extérieure des œuvres, au lieu de s'en tenir au fétichisme d'une mise en scène démodée.

Enseignement du bon sens, qu'il n'est malheureusement pas inutile de rappeler en France un festival suppose huit mois d'organisation et deux mois de répétitions pour un mois de représentations. Si l'on songe à organiser un festival pour juillet 1937, il est déjà un peu tard, mais quand les pouvoirs publics s'en aviseront, c'est-à-dire vers le mois de mai, il ne sera plus temps et l'Exposition de 1937 sera, du point de vue musical et théâtral, aussi misérable que le fut celle de 1925. Si l'on voulait cependant!

Nous avons à Paris, près des Champs-Elysées, un théâtre qui est le plus beau du monde et qui tombe lentement en ruines, inutilisé. S'il est impossible, comme je le crains, de l'acquérir à l'amiable, ne peut-on l'exproprier pour cause d'utilité publique, moyennant une légitime indemnité?


Nous avons à Paris des orchestres, qui, à nombre égal de répétitions, égalent ou dépassent ceux de l'étranger, et, pour la plupart des instruments, des solistes que l'effort des propagandes étrangères n'a pas réussi et ne réussira pas à supplanter. Nous avons à l'Opéra un homme, M. Jacques Rouché, de qui tout le monde saurait, s'il avait moins horreur de la réclame, qu'il est un des premiers metteurs en scène d'Europe. Nous avons également à l'Opéra un corps de ballet qui, par le nombre et par la qualité de ses éléments, est actuellement sans rival.

Nous avons une musique française à laquelle l'étranger ferait plus de place dans ses programmes, si les programmes de nos propres théâtres n'étaient encombrés par les- Manon, les Thaïs, les Hérodiade et, encore à un degré au-dessous, par les productions du vérisme italien.

Nous avons enfin à Paris des monuments, des musées en assez grand nombre pour occuper les matinées et les aprèsmidi des touristes étrangers, quand la musique remplirait leurs soirées. Ce qui manque donc, c'est ce qui fait toujours défaut en France, la méthode. Hélas, je suis bien sûr que si l'on décide un jour de faire un festival, on commencera par nommer une Commission pour l'organiser, et je parie à coup sûr que les bavards y formeront la majorité, comme dans les centaines de commissions où se diluent chaque jour davantage en France l'esprit d'initiative et le sens des responsabilités. Essayons cependant de tracer un programme, sans trop d'espoir, comme on lance une bouteille à la mer, et en nous excusant d'énoncer, faute de place, comme des axiomes des propositions que nous ne demandons qu'à voir discutées et amendées.

Le Festival de Paris doit être annuel, car il faut s'efforcer de créer un courant touristique régulier, son programme doit être connu au moins six mois à l'avance, et la location des billets doit pouvoir commencer au même moment dans les agences du monde entier.

Le festival doit être international par le programme et par les exécutants, de manière à l'étayer par les ouvrages et les interprètes étrangers les plus célèbres et à permettre par là d'utiles comparaisons avec nos artistes.


Le festival doit être éclectique et donner aux auditeurs la possibilité d'entendre des œuvres de caractère aussi varié que possible.

Le festival doit renouveler son programme à peu près par moitié chaque année, de manière à garder certaines œuvres qui constitueraient son fond permanent comme Fidelio et Don Juan à Salzbourg, comme Pars: à Bayreuth, et à donner cependant, chaque année, aux habitués des raisons nouvelles de venir.

Le festival se placerait entre le 1er juin et le 14 juillet, il se composerait d'une quinzaine d'oeuvres lyriques occupant une quarantaine de soirées réparties entre l'Opéra et les Champs-Elysées, chaque œuvre étant donnée deux ou trois fois. En outre, on donnerait sept ou huit grands concerts sy mphoniques avec chœurs. On pourrait commencer plus modestement, bien entendu.

Le festival serait nuancé parle Budget de la Radiodiffusion, qui assumerait toutes les dépenses d'organisation sauf les frais de publicité touristique et encaisserait les recettes; une partie du festival serait diffusée par le réseau d'État et offerte en relais aux postes étrangers.

Les conditions de participation collective ou individuelle des artistes des théâtres subventionnés seraient déterminées par un arrêté du ministre de l'Éducation nationale; les nécessités d'organisation du Festival bénéficient d'un droit de priorité par rapport au service normal des dits théâtres. Il serait prématuré de donner une liste d'oeuvres, mais on serait à peu près assuré du succès en choisissant parmi des ouvrages comme Castor et Pollux, les deux Iphigénie, Joseph, pour l'opéra classique français; pour l'opéra-comique ancien, il y a vingt ouvrages comme le Déserteur, Joconde, le Sorcier, le Maréchal Ferrant, Jean de Paris, la Dame Blanche, la Maison à Vendre, etc. Pour l'Opéra romantique: Béatrice et Bénedict, Benuen~o Cellini, le FreyscAu~, Obéron, le Vaisseau Fantôme; pour le théâtre italien O~eHo, Me/zsfo/e~e; parmi les russes, Boris, le Prince Igor; dans nos drames lyriques modernes, Pelléas, Ariane et Barbe Bleue, sans parler de l'opérette où les noms d'OSenbacJi et de Chabrier rassureraient les plus difficiles, sans parler des ballets où le répertoire de l'Opéra


peut donner tant d'oeuvres originales et neuves, depuis Stravinsky jusqu'à Darius Milhaud. La règle essentielle devrait être, je crois, de ne pas chercher à concurrencer les festivals étrangers en donnant les mêmes œuvres, mais au contraire de donner une impression de recherche de nouveauté et de richesse variée.

Ceci dit, si l'an prochain comme l'an passé, le Comité de la Saison de Paris nous offre un programme de foire de village, avec musiques militaires et courses en sacs, la limonade coulera à flots, et les marchands de gaufres, d'Esquimaux et de pastillles de menthe seront enchantés. Pourquoi ne pas participer à leur saine joie?

JEAN MISTLER


TOUR D'HORIZON MARITIME

L'importance de la marine, qui s'est toujours fait sentir d'une façon décisive dans la vie des peuples, ne paraît pas devoir diminuer de si tôt. En même temps qu'elles arment sur terre pour se protéger contre les périls auxquels elles s'imaginent exposées, la plupart des nations sont loin de réduire leurs moyens de guerre navale.

Les espoirs mis dans les conférences de désarmement ne semblent pas appelés à se réaliser. Les débats- qui aboutirent, le 25 mars dernier, à Londres, à la signature d'un nouveau traité naval, n'eurent pas l'ampleur de ceux de Washington, en 1922. Les chefs des gouvernements eux-mêmes, ou les vedettes de la scène diplomatique, avaient, alors, traversé l'Océan pour s'y affronter, Aristide Briand, en tête. D'audacieuses limitations y furent espérées, et, tout au moins, tentée. La course aux armements, qui semblait devoir diviser, dangereusement, les deux grandes démocraties anglo-saxonnes fut jugulées; un condominium naval anglo-américain établi, le Pacifique stabilisé, les -tonnages, qui menaçaient de s'accroître presque à l'infini, réduits, les marines strictement hiérarchisées, au bénéfice des deux principales détentrices de l'hégémomie navale, mais la France, reléguée au rang de puissance maritime de second ordre du moins dans l'aristocratie des possesseurs de bâtiments de ligne. Les débats londoniens de cette année furent infiniment plus ternes. Très techniques, enveloppés d'un secret peu attrayant pour les opinions publiques d'ailleurs distraites


par d'autres angoisses, ils se terminèrent par une sotte de congé discret~ donné à ses partenaires par l'organisatrice de la fête la Grande-Bretagne. Deux invités, sur quatre~ lui avaient faussé compagnie. Le Nippon, presque dès le début, avait repris sa liberté, quand il s'était vu refuser t'égâlité parfaite avec les deux principales maîtresses des mers. L'Italie, ulcérée par les sanctions, refusa de ratifier le pacte final.

Dans l'ensemble, les résultats obtenus furent des plus modestes. Le tonnage maximum des bâtiments de ligne resta fixé à 3500& tonnes, en dépit des espoirs de l'Amirauté britannique, loyalement soutenue par la française, comme elle désireuse de ne pas dépasser la limite, fort raisonnable, de 25 000 tonnes. Mais la marine américaine, qui tient te grand bâtiment de combat pour indispensable dans les immenses étendues du Pacifique, exige les 35000 tonnes. Une èoncession fut, cependant, admise en matière de calibre; le plus élevé ne sera pas, à l'avenir, supérieur à 356 millimétrés; à condition toutefois que les non-participants aux accords, et surtout les Japonais, n'en montrent pas de plus gros sur leurs unités nouvelles. Les porte-aéronefs, ~ui semblent appelés à un brîSant avenir eïi dépit de leur fragilité et vulnérabilité dans les guerres de demain, à cause de la capacité qu'ils ont d'emmener au large de grandes quantités d'avions, de plus en plus puissants, et de leur service de bases, se sont vus un peu diminuer; ils pourront. Cependant, déplacer au maximum 23 000 tonnés, ce qui représente un tonnage encore fort honorable; certains le trouvent même excessif, et, en Angleterre notamment, lui reprochent de trop sacrifier, en matière d'aéronautique embarquée, au principe fâcheux ? Tous les œufs dans le même panier ».

Un progrès appréciable a été réalisé, par l'ajustement du déplacement des grands croiseurs. Des experts de Washington avaient, à l'instigation des Britanniques, désireux de sauver leurs unités de 9 50& tournes, décrété que la limite de 10 000 tonnes sTmposait pour la classe des croiseurs. Toutes les puissances signataires, et d'autres; se crurent obligées de l'atteindre. Elles lancèrent d'immenses lévriers, fragiles et rapides, démesurés pour les fonctions de représentation, en


temps de paix, ou, en temps de guerre, d'éclairage auxquelles ils sont destinés, instruments coûteux, de conception hybride, trop petits pour se mesurer aux croiseurs de bataille, trop grands pour échapper aux vues de croiseurs légers et de contretorpilleurs. Ils ont vécu. Les bâtiments légers n'auront pas le droit d'excéder, dorénavant, 8000 tonnes, et leurs pièces d'artillerie principale le calibre de 155 millimètres. Un effort de modération a été tenté, également, pour les sous-marins, et d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, il visait surtout les sousmarins français, en particulier, le Surcou f, le navire le plus redouté, outre-Manche, de toute la flotte française, la bête noire de nos amis, les marins britanniques, qui voient en lui un futur destructeur du trafic sur les grandes routes océaniques. Il fut donc convenu qu'aucun sous-marin n'aura, désormais, le droit d'avoir un déplacement, en surface, supérieur à 2 000 tonnes le Surcouf n'aura pas de frère. II convient, d'ailleurs, de constater que, à aucun moment, ne fut sérieusement abordée, à Londres, la question de la suppression du sous-marin. Rien qui rappelât, même de loin, en ces calmes discussions, à huis clos, les aigres-douces accusations portées à Washington, par le représentant de l'Amirauté britannique, lord Lee, contre les théories soi-disant subversives professées, dans la Revue Maritime française par le commandant Castex, devenu, depuis, directeur du Collège des Hautes Études de Défense nationale, récemment créé, au sujet de la guerre sous-marine allemande. Les Anglais, bien que peu favorables à cet engin, qui leur a laissé de cuisants souvenirs, se sont résignés à sa survivance, en présence de la quasi-unanimité des protestations de la plupart des puissances navales principales, ou de second ordre.

Si insuffisants qu'aient été les résultats de la Conférence de Londres, envisagés du point de vue des adoucissements qu'ils semblent devoir apporter aux charges budgétaires, ils ont pourtant, dans l'ensemble, été favorables à notre pays-. Grâce à la vigilance de son gouvernement, et surtout de son ministre de la marine du moment, M. Piétri, admirablement secondé par le chef d'état-major général, l'amiral Durand-Viel, la France est sortie de ces débats en possession d'un statut, moral et matériel, bien supérieur à celui qui lui avait été


concédé à Washington. Elle a récupéré sa pleine et totale indépendance, en ce qui concerne les grands bâtiments, et n'a plus, de ce chef, à tenir compte pour ses programmes de constructions que de ses intérêts et de ses moyens financiers. Elle a été à l'origine de l'adoption des règles, finalement acceptées, en matière de préavis et de renseignements, qui, si elles sont loyalement appliquées, sont susceptibles d'introduire plus de franchise et de sécurité dans les relations internationales. Enfin, elle n'a eu, à aucun moment, à se défendre contre des prétentions à la parité absolue de la part de son amie l'Italie. Un second traité, essentiellement naval, a été récemment signé à Montreux. Il a effacé, très discrètement, et sans résistances sérieuses de la part des vainqueurs de 1918, une part des conséquences de leurs succès dans le Proche-Orient. Comme s'il lui avait suffi de le demander gentiment, la Turquie fut vite exaucée. Après une lutte de quatre ans aux côtés des Empires centraux, qui coûta aux Alliés des dizaines de milliers de morts et de blessés, sur le seul front des Dardanelles, les Turcs, qui avaient été privés de leur liberté d'action sur les Détroits, se la virent restituer sans difficultés. Ils obtinrent le droit de les militariser de nouveau. En cas de conflit, tout belligérant se heurterait, comme il y a vingtdeux ans, aux forteresses et batteries de Koumm-Kaleh, de Sedul-Bahr, etc., et à toutes les défenses de cette zone, qui seront, sans doute, renforcées grâce aux ressources de la technique la plus moderne. Cependant, la liberté du passage de la Méditerranée en mer Noire est, cette fois, expressément reconnue à toutes les puissances. Elle est seulement limitée par une série de stipulations destinées à garantir à la Turquie et aux nations riveraines de la mer Noire, l'égalité avec les autres flottes susceptibles de franchir les Dardanelles et le Bosphore. L'Angleterre, qui, depuis le traité de Paris de 1856, professait, comme un dogme de sa politique navale, le principe de l'exclusion de la Russie de la Méditerranée, a été la première à favoriser la rentrée de l'U. R. S. S. dans cette mer. L'article XI du traité de Montreux marque une date importante dans l'histoire maritime. Il proclame, en effet, que les puissances riveraines de la mer Noire sont autorisées à faire passer dans les Détroits leurs bâtiments, même ceux


qui accusent un tonnage supérieur à î5 000 tonnes, à la condition, toutefois, que ces navires ne les franchissènt qu'un à un, escortés, au plus, de deux torpilleurs.

En faft, l'Angleterre acquiesce à la rentrée de la flotte soviétique de la mer Noire encore très faible, mais qui peut s'accroître rapidement. Elle a, sans doute, voulu, par là, s'assurer, éventuellement, en même temps que l'appui de la Grèce, celui de son ancien _adversaire, par elle, réconciliée, contre une autre puissance navale, dont l'essor rapide, dans toute la Méditerranée, et plus particulièrement dans le ProcheOrient, n'a pas manqué de l'inquiéter sérieusement l'Italie. Celle-ci qui vient de remporter, contre bien des attentes; la victoire triomphale d'Ethiopie, n'aurait pas pu le faire sans le concours d'une puissante marine, créée en quelques années, par la v&lonté personnelle de son maître, Mussolini. Quelques chiffres, véritablement nnpressïonnants, indiquent l'effort gigantesque déployé pendant la campagne par la marine royale. Ses navires transportèrent 360000 hommes, 30000 quadrupèdes, 6500 unités automobiles, 3 millions de tonnes de matériel divers. Dès le début des hostilités, un grand port, avec quais, hangars, voies ferrées, a été, par elle, aménagé à Massaouah, son rendement décuplé, son trafic protégé contre la mer. Le port de Tripoli a été dragué; des bâtiments de 9 m. 50 de tirant d'eau peuvent accoster au môle; prés de la frontière égyptienne, le port de Tobruk est en plein développement. D'importants travaux ont été également entrepris dans les îles du Dodécanèse, notamment dans l'île de Léros, où une excellente rade, Porto Lago, est aménagée en point d'appui.

Ontre la marine royale, dont la guerre n'a pas retardé la modernisation ou l'essor, la marine marchande joua un rôle essentiel dans cette guerre, menée au bout de la Méditerranée, prolongée par la mer Rouge; 93 navires furent affrétés, 130 radeaux de débarquement construits. On uûlisa, en outre, 34 navires pour l'aviation et 27 autres pour des buts spéciaux intéressant la marine.

Ce fut, d'ailleurs, cette dernière qui fut, dès le début, chargée de l'exploitation et de la direction du port de Massaouah, où fut institué un commandement supérieur. C'est elte


aussi qui assuma les transmissions par T. S. F. entre l'Erythrée, la Somalie et la mère patrie leur trafic, dans le seul mois de novembre 1935, ne fut guère inférieur à 12 millions de mots. Sur les dépenses de la guerre d'Abyssinie, qui, au 1er avril dernier, s'élevaient à un peu plus de sept milliards de lires, la part de la marine fut de 725 millions. Loin d'avoir ralenti l'ardeur de la rénovation maritime italienne, la création de l'Empire d'Éthiopie paraît l'avoir encore excitée. On prévoit l'élaboration et la réalisation prochaine d'un nouveau programme naval après la transformation des bâtiments de ligne anciens Guilio Cesare et Conti di Cavour, dotés d'un armement moderne et d'une vitesse qui ne serait pas inférieure à 26 nœuds, est activement poussée la construction des deux bâtiments de ligne de 35 000 tonnes, Vittorio Veneto et Littorio, qui seront armés de neuf canons de 380 millimètres et fileront 33 nœuds. Aux 19 croiseurs d'aprèsguerre (7 de 10 000- tonnes, et 12 de 5 000 à 5 874 tonnes, dotés de pièces de 152 mm.) s'ajouteront d'autres croiseurs, plus rapides encore. L'effectif des sous-marins serait porté à cent unités, l'Aéronautique maritime, déjà respectable, serait considérablement augmentée.

En fait, l'Italie paraît viser au contrôle absolu de la Méditerranée orientale et de la grande route stratégique, qui la traverse, vers la mer Rouge et l'Extrême-Orient. Les conditions géographiques favorisent ses ambitieux desseins. Les ports italiens du sud de la Sardaigne et de la Sicile ne se trouvent séparés du continent africain que par environ 200 kilomètres. Malte n'est qu'à 120 kilomètres de la Sicile. L'aviation italienne prétendrait la rendre intenable, en temps de guerre. Elle ne posséderait pas moins de quatre cents appareils aériens, groupés en Sicile et en Sardaigne. Des manœuvres aéro-navales se sont récemment déroulées dans cette zone; elles ont eu pour thème l'obstruction totale de la route méditerranéenne, qui sépare l'Italie méridionale de-l'Afrique. L'aménagement, minutieux et puissant, de l'îlot de Pantelaria en base sous-marine rendrait le passage encore plus malaisé pour une flotte militaire ou des convois marchands se rendant de Port-Saïd, ou~de Haïffa, à Gibraltar. L'Italie prétend, dès aujourd'hui, pouvoir fermer


le couloir, qui relie la Méditerranée orientale et occidentale, presque avec la même aisance que les Turcs ont verrouillé, en 1914, les Dardanelles.

Dans une très intéressante étude parue dans la grande revue de défense nationale britannique, Journal Royal United Service Institution, le commandant Cochrane a montré, de façon fort suggestive, les effets du développement de la puissance aérienne sur les intérêts de l'Empire britannique en Méditerranée. Après avoir perdu Minorque, pendant sa période de déclin maritime, au xynis siècle, l'Angleterre avait rétabli sa situation, en s'assurant la domination de Malte. Si puissant que fût Napoléon, il ne put pas empêcher l'Angleterre de prêter assistance aux États méditerranéens, d'importer des marchandises de l'Europe méridionale, de pratiquer une brèche dans le blocus continental. L'Angleterre sortit des guerres napoléoniennes avec, comme possessions définitives, Gibraltar et Malte. Elle refoula les visées russes sur Constantinople et la Méditerranée par la victoire de Crimée. Elle endigua la ruée allemande vers le Mitteleuropa, Salonique, la Mésopotamie et les Indes, par la guerre de 1914-1918; mais un nouveau péril la menace aujourd'hui. L'Italie, grande puissance sous-marine et aéronautique, braque sur les navires anglais les bombes et les torpilles de ses bases, de Sicile, de Sardaigne et du Dodécanèse. Il est, sans doute, encore impossible de juger avec précision le péril qui pèse, de ce fait, sur les routes britanniques de Méditerranée. Il grandit cependant, presque journellement, du fait de l'accroissement du rayon d'action, de la vitesse horaire, de la charge de bombes, du poids des explosifs de l'aviation.

En tous cas, la configuration de la Méditerranée est nettement favorable aux États riverains qui disposent d'une forte aéronautique. Aucun point, en Méditerranée occidentale, ne se trouve éloigné du rivage à plus de 250 milles, c'est-à-dire à une heure de vol, environ, pour un avion de bombardement partant de bases françaises. Une distance analogue, depuis le territoire italien, couvre la plus grande partie de la zone centrale et orientale. Malte et Gibraltar destinés, jadis, à dominer les passages resserrés, se trouveraient, au contraire, désormais, au centre même de redoutables attaques d'es-


cadres aériennes Gibraltar à trente-cinq minutes de vol du Maroc. Malte, à vingt minutes de la Sicile, l'entrée du canal de Suez à portée de Tripoli et de la Syrie. Tous les types d'avions peuvent s'envoler d'un territoire français vers un autre territoire en Méditerranée occidentale; la majorité des appareils peut atteindre la Syrie; l'aviation italienne de bombardement et de reconnaissance peut se porter à Tripoli et dans l'une quelconque des îles du Dodécanèse. L'aviation de ces deux puissances peut donc être rapidement concentrée à l'intérieur de la Méditerranée sur un grand nombre de points flanquant la route principale du trafic maritime.

La situation aéronautique de la Grande-Bretagne est infiniment plus défavorable, puisque Malte est séparée de près de 1 000 milles de Gibraltar et de l'Égypte, et que Gibraltar est aussi éloigné de la métropole britannique. Tout renforcement aérien anglais doit se borner au type d'avions de bombardement le plus lourd; encore Gibraltar devrait-il être doté de terrains d'atterrissage infiniment plus perfectionnés. Dès à présent, et bien qu'il ne soit pas possible de chiffrer scientifiquement le degré de précision du tir aérien, on peut admettre, que, par temps clair, et à des altitudes qui peuvent atteindre 6 000 mètres, 50 p. 100 de grosses bombes lancées sur un arsenal, comme celui de Malte ou de Gibraltar, tomberait à l'intérieur.

Les moyens de défense anti-aérienne seraient, certes, perfectionnés. Au cours même de la guerre éthiopienne, l'Angleterre les a improvisés, à Malte, avec l'énergie et la promptitude qui la caractérisent, quand elle se sent sérieusement menacée. Elle a, notamment, multiplié autour du pont de Lavalette les batteries anti-aériennes, et utilisé, à cette fin, de vieux croiseurs, mouillés dans le port. Mais ni Malte, ni surtout Gibraltar ne possèdent l'espace nécessaire pour faire opérer d'importantes forces aériennes. D'autre part, il faut compter avec la difficulté qu'aurait le défenseur à être prévenu, à temps, d'une attaque aérienne, puissante, quasi instantanée. Une formation aéronautique, approchant, à grande altitude, ne serait vraisemblablement pas aperçue, dans des conditions de visibilité moyenne, à une distance supérieure à sept milles l'avion de bombardement actuel, marchant à deux cents


milles à l'heure, pourrait donc faire demi-tour, après avoir lancé ses bombes, en moins de deux minutes.

Si décidé que l'on soit à ne rien exagérer en faveur de l'aviation, il est aujourd'hui évident que Gibraltar et surtout Malte, seraient exposés à de graves attaques. Sans doute, l'Angleterre s'est-elle récemment~résolue à un gros effort de renforcement de sa marine, qui se fera sentir aussi en Méditerranée, mais il ne portera ses fruits que dans quelques années. Étant donné la faible marge de supériorité actuelle de la flotte britannique de la Méditerranée, en unités rapides, (comme les bâtiments de surfaces légers), sur une flotte très moderne possédant de nombreux sous-marins, et rapprochée de ses bases telle que l'italienne, un commandant en chef britannique en Méditerranée craindrait sans doute d'exposer ses divisions à des attaques de sous-marins, d'avions de bombardement ou d'avions de chasse et ne risquerait vraisemblablement pas à mouiller dans un port au moins aussi exposé que ne le fut, pendant la guerre de 1914, notre Dunkerque.

Le péril couru par une force constituée par des navires marchands, naviguant en convoi, serait plus grande encore. Une pareille concentration des navires échapperait difficilement à la détection, de la part des avions et des patrouilles sousmarines. Elle présenterait de larges cibles à l'aviation lancetorpilles et de bombardement bas. Si l'on s'en rapporte à des chiffres encore récents, et, dans l'ensemble, valables, on constate qu'en 1927 et 1929, 20 p. 100 du trafic britannique avec l'étranger passèrent par la Méditerranée, que trois mille bâtiments anglais franchirent le canal de Suez un bateau anglais toucherait, toutes les trois heures, un point donné de la Méditerranée, exposé à une agression possible, sous-marine ou aérienne. Il semble donc, conclut, avec raison, l'expert britannique, que « l'accroissement de la puissance aérienne représente, pour l'Angleterre, plus qu'un obstacle temporaire, et que, stratégiquement, cette dernière ne soit plus dans une situation aussi favorable pour défendre ses intérêts », La Grande-Bretagne n'est d'ailleurs pas la seule puissance pour laquelle le problème naval en Méditerranée se soit profondément modiné. La position de la France appa-


rait également plus délicate, et par suite de la force sans cesse croissante de la marine et de l'aviation italiennes, et, aussi, à la lumière des récents événements d'Espagne en Méditerranée orientale.

Que sortira-t-il de l'horrible guerre civile, du point de vue naval? Jusqu'ici, la marine espagnole constituait un facteur non négligeable dans Féquilibre méditerranéen. Elle n'était pas de premier ordre, ni d'une importance quantitative considérable. Elle ne comptait, en effet, que deux bâtiments de ligne, assez anciens, du reste, d'une quinzaine de milliers de tonnes, ne filant pas vingt nœuds, porteurs de huit canons de 305 millimétrés, de 20 canons de 102 millimètres et d'une assez bonne défense anti-aérienne. Elle possédait, en outre, 7 croiseurs modernes deux, très beaux, de 19 000 tonnes, à peine terminés, bien que mis sur cale en 1928, le CoMafters et le Baleares, le Libertad, Almirante Cervera et Miguel de Cervantes, d'un type un peu plus petit, de 7 850 tonnes, et doués d'une vitesse de 33 nœuds; le JRepu&Hca date de seize ans, ne déplace que & 500 tonnes, et a 25 nœuds de vitesse; le Mendez Nunez, de 1923, 4650 tonnes, et a une vitesse de 29 nœuds. Ajoutons à ce corps de bataille, assez réduit, 14 torpilleurs, de 1 000, 1 500, 1-650, et l 800 tonnes de déplacement, dont les constructeurs se sont, pour leurs principales caractéristiques, inspirés des conducteurs de flottilles britanniques de la classe 5'co~, 13 sous-marins, dont une demidouzaine, seulement, assez modernes, une autre douzaine de vedettes lance-torpilles, une aéronautique maritime médiocre, qui possède environ 70 appareils, le tout, armé par un effectif de 11 600 omciers et marins, avec un cadre d'officiers généraux et supérieurs pléthorique, peu manœuvrier (la marine espagnole, a, il y a quelques années, subi une série de catastrophes symptomatiques). Cette flotte était donc incapable de peser d'un poids décisif dans la balance des forces navales européennes. Elle aurait, cependant, suffi pour faire pencher, d'un côté ou d'un autre, un équilibre méditerranéen italofrançais.

En quel état ces forces navales seront-elles, à l'issue d'une lutte aussi destructrice? Elles ont pu retarder, pendant quelque temps, les transports de troupes marocaines du


général Franco; elles n'ont cependant pas pu les empêcher complètement. Les deux grands arsenaux du Ferrol et de Cadix sont aux mains des rebelles. La liberté du passage du détroit de Gibraltar, la maîtrise absolue du golfe de Gascogne semblent leur être assurées. Les marins gouvernementaux ont jeté leurs omciers à l'eau et paraissent incapables de manier leurs bateaux. L'Espagne maritime est, semble-t-il, condamnée à une longue éclipse.

La question essentielle, pour l'Angleterre, tout autant que pour la France,'est le sort futur de ses bases continentales, et surtout celui des Baléares, qui avaient commencé à être fortifiées sérieusement,. et forment une position de flanquement redoutable pour la grande artère britannique méditerranéenne des Indes, et pour la ligne vitale, essentielle à la France, reliant l'Afrique du Nord, à Marseille et à PortVendres.

Avec une Espagne hostile, Ceuta, et toute sa zone, l'hinterland de Gibraltar même pourront constituer une menace sérieuse pour le rocher de Gilbraltar, invulnérable par luimême, mais incapable de mettre à l'abri son port de guerre, ses docks et ses moyens de carénage ou de réparation, contre des impacts d'artillerie à longue portée, ou d'aviation. De même, les sous-marins et les avions d'un parti ennemi, basés à Minorque, pourraient grandement troubler les communications algéro-françaises. La nécessité de l'aménagement d'une nouvelle base navale, dans la rade de Mers-el-Kébir, près d'Oran, décidé par le précédent ministre de la Marine, M. F. Piétri, n'en est que plus urgente. Elle offrirait la possibilité d'une riposte à toute menace dirigée, du territoire espagnol, de Malaga, ou de Carthagène, et plus encore des Baléares, contre notre trafic en Méditerranée occidentale. Le péril méditerranéen, aussi inquiétant pour nos amis britanniques que pour nous, a contraint les deux grandes puissances navales, qui devraient être plus que jamais unies par la communauté de leurs libres institutions et de leurs intérêts vitaux, à envisager, parallèlement, un transfert dè leurs voies principales de guerre navale éventuelle et de navigation marchande, de la Méditerranée vers l'Océan. L'aviation et l'hydraviation de combat devant, semble-t-il, rendre,


sous peu, presque intenable le lac méditerranéen, les navires songent à prendre le large. La France possède, heureusement, avec Dakar, Casablanca, demain, espérons-le, aménagé en' base de guerre, défendu par de puissantes batteries de côtes, doté de bassins de carènes suffisants pour d'importants bâtiments, deux positions stratégiques de premier ordre. Les voies de rocade, qui, une fois doublées, joindront à travers toute l'Afrique du Nord Tunis à Casablanca, permettront à nos troupes de l'Afrique du Nord d'éviter les périls méditerranéens. Les transports de mobilisation seraient plus sûrs, car les sous-marins, allemands ou autres, et les croiseurs de bataille lâchés par le camp adverse contre notre trafic de l'Atlantique, ne pourraient plus les rencontrer ni les attaquer presque à coup sûr, comme en Méditerranée. Mais ils seraient nécessairement plus lents, car la route qui relie Casablanca à Saint-Nazaire est infiniment moins rapide que celle d'Oran à Port-Vendres, ou même d'Alger à Marseille.

Là, encore, le problème espagnol risque de faire sentir son contre-coup sur notre situation navale. Qu'adviendrait-il des communications maritimes françaises par l'Atlantique, si le Portugal se détournait, brusquement, de ses amitiés anciennes et cédait à des pressions qui, souvent, et aujourd'hui plus que jamais, essaient de s'exercer à Lisbonne, et contre la France, et contre l'Angleterre?

Cette dernière a besoin de la France, plus encore que la France n'a besoin d'elle, car-Brest, avec sa position stratégique de premier ordre, domine tous les accès de la métropole britannique. Casablanca et Dakar seront demain les puissants jalons sur la nouvelle ligne impériale des Indes que l'Angleterre, contrainte et forcée par l'insécurité méditerranéenne, se dispose à adopter et à fortifier, pour aller aux Indes, comme jadis, avant le percement du canal de Suez, parle Cap. Non pas qu'elle sacrifie de gaieté de cœur toutes les ressources de la Méditerranée. Avec son opportunisme et sa ténacité ordinaires, l'Amirauté de Londres renforce les avancées de Suez, grâce à la mise en état de défense de Haïffa, de Chypre, grâce à l'entente, plus étroite que jamais, avec la Grèce, grâce à des conventions récentes avec l'indispensable allié turc, portier des Dardanelles.


Mais elle songe à équiper, en même temps, la grande « variante », dont elle ne pourra plus se passer, désormais, de l'Atlantique et de Bonne-Espérance. L'augmentation, considérable, en ces dernières années, du rayon d'action et de la vitesse des paquebots et surtout des cargos et des bateauxciternes, rend possible l'utilisation presque normale par l'Angleterre de la grande route circumafricaine, sur laquelle ne pèseront pas ces deux épées de Damoclès qui sont l'aviation italienne de Sicile, et, demain, au débouché de la mer Rouge, celle de l'Ethiopie, Au cours d'une visite récente de sir 0. Pirow, ministre de la Défense sud-africaine, à Londres, celui-ci a déclaré, notamment « Nous avons eu de profitables discussions au sujet des défenses de Capetown. Nous avons convenu que les routes privées aériennes, en Afrique, plus particulièrement, le long de la côte ouest, seront développées en étroit accord entre le Royaume-Uni et notre Gouvernement. Le plan d'agrandissement du port de Capetown comportera une modernisation complète des quais et des bases de réparation. )) Par ailleurs, il est probable que le dock flottant de 60000 tonnes, acquis par le gouvernement sudafricain, sera utilisé, à Capetown, par les navires marchands. Les bâtiments de guerre, de la classe la plus importante, pourront, également, y être réparés. Un plan d'organisation, récemment élaboré, envisagerait la fortification de l'île de Robben, dans le nordde Capetown, par de puissants moyens de défense, l'agrandissement de la baie de Simonstown, au sud, l'aménagement d'une base d'hydravions, à la baie de Saldanha. '=.

Capetown deviendrait une base, au moins équivalente à celle de Singapour. Mais c'est vers le Pacifique que, plus que jamais, les lords de l'Amirauté portent aussi leurs regards. Jetons-y, après eux, un rapide coup d'œil. Trois grandes puissances navales s'y affrontent- Angleterre, États-Unis, Japon. Nous assisterons peut-être, sous peu, bien que les difficultés matérielles de l'entreprise soient infiniment plus grosses que ne le supposent des stratèges en chambre, pressés et échauffés à leur conflit pour l'hégémonie du Pacifique, à une lutte gigantesque, entre les deux principaux protagonistes de cette vaste scène Empire du Soleil-Levant et États-


Unis. Le Japon exige, avant tout, la maîtrise absolue de ses mers, et des voies maritimes, qui accèdent à son archipel ou le relient au continent asiatique condition essentielle, non seulement de son expansion, mais aussi de son existence même. II a revendiqué, sans cesse, depuis la Conférence de Washington, la parité absolue avec les deux plus grandes puissances navales du monde, l'Angleterre et l'Amérique. C'est devant leur refus de la lui accorder qu'il s'est, dès le début de la Conférence de Londres, retiré des négociations. Il a, cependant, constamment protesté de ses intentions pacifiques et de son dévouement à la cause du désarmement, et n'a pas dissimulé les angoisses que lui causent les armements navals et l'expansion des États-Unis dans le Pacifique « A moins que l'Amérique ne renonce à sa politique navale déclara, peu de temps après que son pays eut quitté la Conférence, l'amiral Takashashi, commandant en chef des forces navales nipponnes, qui a pour but l'expansion et la protection de son commerce avec l'étranger, le Japon se verra mis en demeure d'augmenter le rayon d'action de ses escadres jusqu'à la Nouvelle-Guinée, Célèbes et Bornéo, d'établir des bases à Formose et autres îles sous mandat des mers du Sud. Bientôt, a également annoncé l'amiral, notre trafic commercial en Mandchourie parviendra à son zénith; notre expansion navale dans le sud du Pacifique deviendra, alors, essentielle. r On prête, en conséquence, à l'Amirauté japonaise qui avait, cependant, déjà déployé des efforts énormes pour tirer des accords de Washington, et de ceux qui les ont suivis, le maximum de rendement, et qui avait épuisé jusqu'à la dernière borne les facultés de construction que ceux-ci lui concédaient, l'intention de se lancer, sous peu, dans un programme de construction, qui lui permettrait d'égaler la flotte la plus puissante de l'univers, notamment, de posséder les unités cuirassées les plus formidables du monde entier, d'un tonnage infiniment supérieur à celui fixé par le dernier traité de Londres des navires de 50 000 tonnes, armés d'une artillerie principale d'un calibre de 456 millimètres.

En face d'une pareille activité belliqueuse, les États-Unis ne restent pas inertes. Ils ont achevé la modernisation de leurs grands bâtiments cuirassés. Ce sont eux, nous l'avons


vu, qui, malgré les tentatives très loyales de la Grande-Bretagne et de la France, pour réduire les charges résultant des budgets navals, et pour diminuer les dimensions des bâtiments de ligne, ont fait triompher le principe de la limite maxima de 35 000 tonnes, déplacement qui, aux yeux de leurs experts, est indispensable pour le rayon d'action très vaste estimé par eux nécessaire en vue d'une campagne dans le Pacifique. Ils ont amélioré inlassablement les fortifications de la zone du canal de Panama. Ils ont, cette année même, déposé quatre projets de loi, visant au développement rapide de leurs escadres de combat construction de 54 bâtiments auxiliaires, d'un tonnage total de 221 000 tonnes, augmentation des effectifs, d'environ 10 000 officiers et marins, accroissement massif de l'aéronautique. De plus, étant donnée l'attitude négative du Japon à la Conférence de Londres, l'Amirauté américaine préconise, de plus en plus énergiquement, le rejet des limitations acceptées à Washington, en matière de fortification des îles du Pacifique. Non seulement elle a développé avec vigueur l'armement de la grande base navale des îles Hawaï, non seulement elle a soutenu puissamment l'organisation des lignes aériennes transpacifiques, d'un intérêt plus encore stratégique qu'économique, mais elle a lancé dans l'opinion l'idée de la création d'une base navale américaine aux Philippines, et à Guam. Si cette menace se réalisait, il n'est pas douteux que le Japon pousserait, de son côté, la fortification des îles Bonin, Laochoo, Pescadores et Formose.

On conçoit que la Grande-Bretagne ne reste pas indifférente en face d'une situation qui pourrait affecter gravement ses intérêts personnels en Extrême-Orient, ainsi que ceux de ses dominions néo-zélandais, et australien, dans le Pacifique sud. Dès 1923, la Conférence Impériale de Londres, qui fixa, pour la première fois, les principes directeurs de la stratégie de la Communauté britannique préconisa, outre la défense locale du Royaume-Uni, de chacun des_ Dominions, de lInde et des colonies, la protection de la navigation, en y comprenant les convois, la défense spéciale des passages étroits, comme la Manche, le détroit de Gibraltar, le canal de Suez, de Singapour, et, pour le Pacifique, « la capacité d'entretenir,


sur la ligne défensive, qui va de Singapour à la NouvelleZélande, une force navale et aérienne, suffisante, pour défendre cette ligne, pour rendre toute interférence avec les intérêts vitaux, au nord et à l'est de cette dernière, un risque hasardeux ».

La création de Singapour, qui s'achève actuellement, et qui est la grande œuvre militaire de l'Angleterre d'après-guerre (comme la ligne Maginot-Painlevé est celle de la France), répond à cet ordre de préoccupations majeures. C'est le bastion de la puissance britannique en Extrême-Orient. Hong-Kong était devenu trop petit, menacé parles perturbations profondes qui travaillent la Chine, par l'expansion navale et aérienne nipponne. Il fallait une base, capable de recevoir une grande flotte, aussi bien susceptible de couvrir les routes des Indes que de sauver, au besoin, l'Australie. L'île de Singapour fut désignée par la clairvoyance de sir Stamford Raffles. Elle a 20 milles de longueur, 15 de largeur toutes les grandes voies maritimes, qui joignent le Pacifique nord et l'océan Indien, passent à sa portée. Le plan d'aménagement portait sur dix années, prévoyait une dépense de -10 millions de livres sterling, auxquels les dominions du Pacifique ajoutèrent un autre million. La somme a été dépassée, les travaux furent conçus avec une ampleur de vues véritablement grandiose. Une chaussée de pierre relie la ville de Johore, sur le continent, à l'île. A l'est, un chenal a été dragué, accessible aux plus grands navires. A l'extrémité orientale du détroit, un goulet, admirablement aisé à organiser défensivement; sur la côte septentrionale de l'île, l'aérodrome, tous les établissements destinés à l'entretien d'une flotte puissante, des quais en eau profonde, une immense cale sèche, un vaste dock flottant remorqué d'Angleterre, il y a trois ans, des batteries à longue portée, dissimulées dans la jungle, d'ailleurs débroussaillée au prix d'efforts colossaux, une garnison permanente de deux bataillons britanniques, susceptible d'être considérablement renforcée, telle est cette base toute neuve elle n'attend plus que des navires, que lui enverrait, en cas de danger, la métropole.

C'est par elle, et par les forces navales des eaux européennes, que nous terminerons, trop brièvement, ce tour


d'horizon. Comme en 1914, c'est en Europe, ou en Mer du Nord, ou au large du Finistère et de l'Irlande que se joueraient peut-être encore, dans un conflit mondial, les destins maritimes du monde. C'est là que les principales marines concentrent leurs forces les plus précieuses. L'Angleterre s'éveille de sa longue période de nonchalance navale. Le budget de la marine pour 1936 s'élève à 70 millions de livres, supérieur de près de 10 millions au budget précédent avec le budget supplémentaire, c'est près de 6 milliards de francs que sa marine coûte à l'Angleterre. La construction de toutes les tranches du programme naval a été accélérée, la préparation de la mise en chantier de deux cuirassés de 35 000 tonnes, hatée, le nouveau programme de contructions neuves augmenté de deux croiseurs, de 5 000 tonnes, de 9 destroyers, d'un porte-avion, de 4 sous-marins.

La France a déployé pour sa flotte de guerre un effort continu, qui commence à porter ses fruits bien qu'elle manque encore d'une escadre cuirassée suffisante. Elle n'a pas dégarni la Méditerranée, où elle a maintenu tous ses grands croiseurs, d'importantes forces légères et sous-marines. Elle a pu, cependant, créer à Brest une force qui porte le nom d'escadre de l'Atlantique, et qui, grâce à son importance, pourrait, à la fois, offrir à la Home F~eëf britannique un appoint considérable, et à elle seule, contrebalancer, pendant quelque temps encore, toute la jeune flotte allemande. Alors qu'il y a seulement trois ans, l'escadre de Brest ne comptait que 22 bâtiments, dont un croiseur, elle possédait au 1~ janvier de cette année 43 navires, dont deux grands cuirassés refondus, un croiseur léger (t'JËnu~ Bertin), 6 contre-torpilleurs, 12 torpilleurs, 8 grands sous-marins, 8 petits, et, bientôt, en outre, le cuirassé Dunkerque, prêt à entrer en service (en attendant, en 1937, le ,Sû'<M&onr~ et, par la suite, les deux 35000 tonnes Richelieu et Jean Bar~, un nouveau croiseur, un porte-avions, sans parler de la belle aéronautjtque maritime basée à Lanvéoc, sur la rade de Brest.

Cette politique navale de l'Atlantique, peu à peu substituée à une politique purement méditerranéenne, était la réplique nécessaire à l'expansion foudroyante de la marine allemande. Le nazisme a fait litière des stipulations navales du traité de


Versailles. L'Angleterre a essayé de l'endiguer en avalisant ces manquements par l'accord naval anglo-allemand. Elle a de plus cherché, le 29 juillet dernier, à modérer l'essor allemand, en obtenant des Soviets l'engagement de se contenter, à l'avenir, de 7 croiseurs de 10 000 tonnes. Il n'empêche que l'Allemagne s'est assuré, dans le minimum de temps, la suprématie navale en Baltique, d'autant plus aisément que l'U. R. S. S, est obligée de consacrer une grande partie de ses ressources et de sa technique maritime aux flottilles sousmarines de sa côte du Pacifique, face au Japon. Il est, du reste, probable qu'aussitôt atteinte la proportion de forces navales de 35 p. 100 habilement obtenue de l'Angleterre, le Reich ne s'en contentera pas. D'autre part, la flotte allemande, avec ses cuirassés de poche et ses sous-marins, serait, dès à présent, très redoutable pour le trafic océanique.

La course aux armements menace donc d'être aussi effrénée, et ruineuse, sur mer que sur terre? Quelle force humaine sera capable de l'arrêter. Combien de temps, les puissances navales, celles du traité de Londres, et les autres, grandes ou plus petites, seront-elles capables de multiplier impunément cuirassés, croiseurs, torpilleurs, sous-marins et avions?

EDMOND DELAGE


EN CÔTE D'IVOIRE

LA CASE DE DICK, LE COUPEUR DE BOIS

Ya.o! Ya.ol Ya.o!

Lentement, sous l'immense nef de là forêt, la lourde bille glisse sur la piste couverte de rondins.

Ya.o! Ya.o! Rrrrrrrra! 1

Surveillés par le chef de tirage, une centaine de corps brillants de sueur se tendent sur les filins, s'arc-boutent et tirent d'un brusque mouvement de tous les muscles. Parfois, pour se donner plus d'élan, ils se laissent choir sur les talons Ya 1Puis, dans une violente détente, ils se projettent en avant o et continuent leur effort sous le « rrrrrrrra 1 » galvanisant du capita.

Cependant que, hautains et muets, les colosses de la sylve semblent rêver.

<=

J'étais en forêt depuis quatre heures du matin. A la nuit noire j'avais quitté la case de mes amis les coupeurs de bois dont je partageais la vie depuis quelques jours, pour assister, aube venue, à l'appel des travailleurs. De toutes parts, la grande forêt tropicale nous enserrait. Elle s'étend jusqu'à la lagune, jusqu'à la côte. Abidjan, capitale de la .Côte d'Ivoire, l'a entamée légèrement pour s'y installer dans un cadre unique de verdure, d'eau et d'azur. Plusieurs routes la traversent de


part en part. J'avais suivi l'une d'elles sur cent vingt kilomètres environ; puis j'avais abandonné ma voiture pour prendre une piste étroite qui servait à l'évacuation des billes, et que parcourait une voie Decauville. Sur cette voie, on avait placé à mon intention une petite plate-forme qui avait bien un mètre carré de surface. Je m'y installai, moi et ma valise, et quatre pousseurs se mirent en devoir, se relayant par deux, de me faire faire la route à une vitesse qui variait entre trois et trente kilomètres à l'heure! Peu m'importait. A vive allure je jouissais de la fraîcheur de l'air qui séchait sur mon visage les gouttes de sueur que la chaleur y mettait. Au pas, j'appréciais mieux les arbres immenses irokos, acajous, sambas, les feuillages épais, l'incohérente ascension d'une végétation dévorante qui, dans sa lutte pour la vie, s'efforce d'atteindre tout là-haut, à soixante ou quatre-vingts mètres, la zone où circule l'air pur que sont allés y chercher les géants plusieurs fois centenaires. Le silence, en cette fin d'après-midi, était complet. Pas d'oiseaux, pas de singes, aucun signe de vie animale. L'air épais semblait lourd aux poumons. Au long de la piste stagnaient de-ci, de-là, des flaques d'eau qui dégageaient une indéfinissable odeur de pourriture.

Une vingtaine de kilomètres avaient été ainsi abattus. L'heure maintenant permettait l'abandon du casque, heure exquise et brève où la nature, avant l'envahissement de la nuit, semble offrir une trêve à l'homme.

Au bout de la piste, quelque chose se montra, se précisa, approcha à l'allure accélérée de mes pousseurs qui, bien avant moi, avaient deviné le patron.

Maintenant nous faisions connaissance. C'était un grand garçon, bâti en force, qui respirait la santé et l'équilibre moral. Six ans d'Afrique en deux séjours. Il aimait la vie de brousse qu'il n'aurait échangée contre aucune autre, malgré les heures sombres de doute et de cafard.

Vous n'avez pas eu peur de venir jusqu'ici? Comme bled on ne fait pas mieux. Le luxe de ma résidence est incomparable, vous verrez ça tout à l'heure! 1

Non, je n'avais pas peur. D'en bas, je contemplais l'épais dôme de verdure, si haut tendu que j'en avais le vertige, les troncs majestueux qu'estompait la glauque atmosphère du 1er Novembre 1936. 5


sous-bois. Malgré toute ma bonne volonté, je désespérais de jamais reconnaître les arbres. Quand, très fière de moi, je diagnostiquais un acajou, c'était un samba. Je confondais allégrement l'azobé et l'adjansi, le bahia et le framiré. Quelle taille a-t-il, ce grand acajou-là?

C'est un azobé. Il a quatre-vingt-cinq mètres exactement.

Et celui-ci?

Ce n'est pas un azobé, c'est un iroko. II en a soixantedix.

Vous l'avez mesuré, ns-~e en riant; vous en parlez avec une telle certitude!

L'entraînement. Ne désespérez pas, voyons, dans huit jours vous en saurez autant que moi!

Je secouais la tête, sceptique. Du reste, mon ignorance ne me tourmentait guère. A pied, nous suivions maintenant la voie le long de laquelle s'échelonnaient les chantiers. Un bruit confus, soudain, parvint jusqu'à nous. Je discernais des appels, des commandements chantés, puissamment scandés.

Tiens, fit mon compagnon, ils tirent encore. Je n'écoutai pas davantage. Aussi vite que possible, je courais sur la voie, sautant de traverse en traverse. Soudain, je me jetai contre un jeune homme d'une vingtaine d'années qui venait de déboucher du fourré.

Je vous ai fait mal? fit-il en riant. Ça manque de douceur comme présentation! 1

C'est votre pas habituel de promenade? me demandait en même temps mon hôte qui venait de nous rejoindre. Si c'est à cette allure que vous comptez parcourir la forêt, qu'est-ce que nous allons prendre, mon vieux! Je vous présente mon compagnon, vieux colonial de six semaines, que je mets au courant afin de pouvoir partir en congé dans quelques mois.

Cependant, la nuit s'était installée, ramenant avec elle le concert nocturne des tropiques. Tant bien que mal, nous nous étions casés tous les trois sur le wagonnet, ma valise sur nos genoux. Les pousseurs manifestaient un zèle que je ne leur avais pas encore vu. Ils étaient stimulés par d'énergiques


« Tu t'endors, non? ou bien « Faut-il que je descende pousser ? » Et le train s'accélérait. Nous faisions bien du vingtcinq Le «vieux colonial » guettait la voie; penché sur la nuit, il signalait les ponts; les hommes, d'un bond, quittaient alors les traverses qui se trouvaient à claire-yoie au-dessus des marigots, pour marcher sur les rails posés le long des deux troncs d'arbres composant le pont.

Vous êtes comme les chats. Vous y voyez dans l'obscurité? L'habitude.

Pour moi, je n'y voyais goutte. C'était une nuit noire que n'arrivaient pas à percer les milliers d'étoiles qu'on apercevait parfois dans une déchirure de la végétation. Notre passage soulevait des vols de lucioles dont les petites lumières clignotantes semblaient le reflet de .celles qui scintillaient au ciel. J'écoutais le souffle rapide des pousseurs dont l'odeur était presque aussi intolérable que celle des flaques d'eau croupissante. Parfois l'une et l'autre faisaient place aux senteurs exquises de fleurs qu'on ne voit jamais car elles planent tout en haut de la voûte épaisse des arbres. L'humidité de la nuit dégage et propage le parfum de ces fleurs multiples et anonymes qui ont été chauffées pendant douze heures par un soleil brûlant.

Au loin parut une lumière. C'était Djamara, le maître d'hôtel, qui chaque soir, muni d'une lanterne, venait à la rencontre de ses maîtres. Devant nous, il courait; la lumière, par en bas, éclairait les jambes nerveuses, le dos mince et sinueux. Il semblait nu, et je ne pouvais m'empêcher de rire de son titre de maître d'hôtel!

Maintenant nous étions arrivés. Sous l'épais toit de feuilles, la case était nichée. Humble case peut-être, mais si accueillante sous l'éclairage d'une demi-douzaine de lampes-tempête qui l'illuminaient en mon honneur. Trois ou quatre marches l'élevaient d'un mètre au-dessus du sol. Sa partie centrale, salle à manger-salon-bureau, séparait les deux « chambres » par de minces cloisons à claire-voie faites de rondins retenus entre eux par des lianes. La table était dressée avec soin. Il y avait même une nappe et, sur un guéridon, tout le classique bataillon multicolore des apéritifs. Je m'assis sur un divan qui sentait le neuf, fabriqué en hâte avec des planches, un


matelas, des pagnes indigènes. Et tandis que nous savourions un whisky rendu délicieux par la glace apportée d'Abidjan, les langues allaient leur train.

Je donnais des nouvelles de « la côte », de France, de Paris. On parlait politique, livres, théâtre, mode et cuisine. On parlait de la crise des affaires en générale de celle des bois en particulier. Ça allait mieux, incontestablement; il y avait des années qu'il n'y avait eu autant de commandes. De vingt-sept mille tonnes en 1932, les exportations de bois d'ébénisterie et de bois d'oeuvre avaient atteint, pour la Côte d'Ivoire, quarante-deux mille cinq cents tonnes en 1934. Tous les espoirs étaient permis.

Djamara faisait son service, calme et digne. Son vêtement se réduisait à un cache-sexe grand comme le creux de la main. Il était assisté par le boy-marmite qui~arborait, lui, un caleçon blanc et une veste khaki du plus somptueux effet; le personnel était complété par le cuisinier qui opérait à quelque vingt mètres, sous l'œil attentif de deux ou trois femmes, lesquelles, pour une fois, et au mépris des lois africaines, se reposaient tandis que travaillait l'hommel 1

Le « vieux colonial » s'expliquait avec le contenu de son grand verre, tandis que le coupeur de bois réfléchissait profondément. Il avait le J~ames romain, un profil de dictateur. Je le lui dis. Cela le mit si bien en joie que nous ne devions plus l'appeler que « Dictateur », qui devint rapidement s Dick a. A quoi je pense? Je pense que nous ne possédons que six draps. Quatre sont en service, les deux autres servent au roulement. Or, je viens de m'apercevoir qu'ils ont été mangés par les rats. Ils sont en loques. Je n'y comprends rien, car les portes de l'armoire étaient fermées. Ces maudites bêtes pénétreraient dans un coffre-fort. Comment faire? Il est trop tard pour laver et sécher les nôtres.

S'il n'y a que ça pour vous tracasser! Ce n'est pas encore l'absence de draps qui m'empêchera de dormiri Je m'enroulerai dans une couverture.

C'est qu'il n'y a pas de couvertures. Les nuits sont tièdes et quand il fait froid nous nous couvrons de nos manteaux.

Quelques instants plus tard, j'avais sorti de ma valise de


quoi coudre et j'assemblais à grands points des serviettes éponges qui serviraient de drap de dessous. Un beau pagne soudanais de rugueuse laine blanche me tiendrait lieu de couverture.

Il était bien onze heures du soir quand nous songeâmes à dîner, mais l'heure ne compte pas en Afrique. Il y avait du potage, des radis, des œufs, du poulet en ragoût et du poulet rôti, que sais-je encore? Les cuisiniers indigènes ont ceci de particulier que lorsqu'on se met à table à l'heure régulière, le dîner est prêt; mais si vous êtes de plusieurs heures en retard, il est encore prêt et aucun plat ne sent le réchauffé ou ne se trouve desséché. Mystère que toute mon astuce féminine n'a pas réussi à élucider.

LA MORT DE L'ARBRE

Djamara, ce matin, a questionné son patron

Tu bouffer la brousse?

Oui, je bouffe la brousse, et dis au cuisinier de nous soigner le menu.

Une fois de plus nous sommes partis avant l'aube, de façon à arriver au campement à l'heure de l'appel. L'atmosphère était à tel point saturée d'humidité que la forêt semblait pleurer. Sous la voûte épaisse des feuillages l'eau dégouttait avec un bruit monotone et doux. La marche à cette heure matinale était un plaisir et les six kilomètres à parcourir me semblèrent un jeu.

L'appel terminé, les travailleurs se dispersèrent sur les différents chantiers. Ici on coupait; là on tronçonnait; ailleurs on établissait, à grands coups de matchette, la piste de tirage qu'on tapisse de rondins pour faciliter le glissement du traîneau. Une équipe était affectée à la préparation de ces rondins, une autre équarrissait les troncs.

Le village sortait de son sommeil. De minces filets de fumée s'échappaient des toits épais de feuilles sèches. Dans une case, un enfant pleurait.

Des chiens maigres rôdaient, en quête d'une problématique pitance. Une fillette, qui serrait frileusement sur sa poitrine


un pagne de cotonnade et qui portait sur la tête trois grosses calebasses superposées, sortit d'une paillote pour aller au ravitaillement en eau. Une femme, devant sa hutte, soufflait sur un brasier. Par terre, près d'elle, un tas de bois, une haute marmite noire, une cuvette remplie de riz le repas du matin se préparait.

Sur la droite, des coups sourds, par trois, se firent entendre. On attaquait la première victime de ce jour.

Au pied de l'arbre qu'on abat, trois hommes sont au travail. Juchés sur un frêle échafaudage de lianes qui ceinture Le géant à un mètre cinquante du sol, ils frappent en cadence une, deux, trois. Sous les coups brutaux le bois se déchire, s'éparpille en éclats blancs qui luisent au soleil comme de la neige. Impassible, l'arbre centenaire semble résister de toute son immobilité dédaigneuse. Parfois, cependant un gémissement lui échappe. Le travail des hommes minuscules se poursuit, tenace, patient. Le lent grignotement a mis à jour les fibres profondes où la sève glisse en reflets roses couleur de sang.

Le cœur étreint, la gorge serrée, j'assiste au massacre. J'allais écrire au crime. Et que sourient ceux qui ignorent la force prodigieuse de la forêt, sa vie ardente, le prestige des grands arbres qui ont défié les saisons et les vents, la foudre, la tornade, et qui ont vu se dévider les siècles. Aujourd'hui, l'homme a décidé leur fin, et les instruments fragiles forgés de sa main les rongent comme un cancer. Trois hommes suffisent à cette besogne. Mais vingt hommes, trente peut-être, sentant venir le moment, observent dans le silence.

Soudain l'un d'eux me tire vivement en arrière et m'entraîne à bonne distance « Tention, madame, il commencer parler! 1 ».

L'arbre, en effet, commence à parler. C'est un gémissement doux, longue plainte issue de toutes ses fibres martyrisées, c'est un râle qui provient des sources profondes de lui-même, s'affirme, s'amplifie, puis meurt. Alors, il semble trembler sur sa base, oscille, et soudain, dans un vacarme insensé, sa cime


traçant dans le ciel unetrajectoire immense, géantcnnn vaincu, il s'écroule. Dans sa chute il entraîne des arbres, des lianes, des plantes, des arbustes. Une pluie de feuilles s'abat sur nous. C'est un effondrement.

J'ai le cœur chaviré et mes yeux s'emplissent de larmes que j'essaye en vain de cacher à mes compagnons. Le « vieux colonial » est magnifiquement crâneur! Mais Dick m'avoue avoir mis longtemps à s'endurcir et sentir encore profondément tout ce que ces scènes quotidiennes ont de poignant. Pour donner le change je questionne

Iroko? Samba?.

Naturellement c'était un acajou!

Mais déjà les travailleurs s'affairent, telles des fourmis autour d'une proie. L'arbre s'est abattu en « faisant toubatou », c'est-à-dire en tournant sur lui-même. H barre largement la piste fraîchement tracée. Pour l'enjamber, Dick me fait faire la courte échelle, tandis que son camarade, déjà juché là-haut, me tend les deux mains et me fait faire un rétablissement. Ensuite il n'y a qu'à se laisser glisser. y UN SERPENT A TÊTE TRIANGULAIRE

Près des wagonnets, sur la voie ferrée, des travailleurs prennent leur repas. Assis en rond autour des grandes cuvettes qui leur servent de plats, ils mangent le riz blanc arrosé d'une épaisse sauce jaune faite d'huile de palmes et de piment," tandis que les femmes, à quelque distance, attendent que leurs seigneurs et maîtres aient fini de se rassasier. Parfois, l'un d'eux se levé muni d'une « tine )) et s'en va dans le marigot puiser une eau boueuse qui semble le désaltérer délicieuse" ment. Sous la voûte épaisse du feuillage la chaleur maintenant est presque intolérable. Les vêtements plaquent au corps. Sous le casque, le crâne semble en ébullition et dans la nuque les cheveux sont trempés comme après la baignade.

Le « vieux colonial », installé sur une bille, trompe avec un casse-croûte la faim perpétuelle qui le, tourmente. Un pain d'une livre y passe, plus quatre oeufs durs, un morceau de


fromage et six bananes. Tout cela est si vivement expédié que mon regard dénote le plus complet ahurissement. Vous pouvez, affirme Dick, tâter son estomac, il est aussi creux qu'avant!

Et je vous prie de croire, ajoute l'affamé, que Djamara ferait bien d'arriver avec son déjeuner, car j'ai « la dent s 1

Quant à moi, si je n'ai pas faim, j'ai soif. J'ai soif à en souffrir. Jamais encore je n'avais aspiré comme aujourd'hui au grand verre de whisky glacé où l'eau Périer met des bulles légères. Que peuvent bien faire Djamara et le boy-marmite? Ils ont fini par arriver. Dans la clairière où tout à l'heure les travailleurs équarrissaient des billes, nous avons installé notre salle à manger. Des trésors ont été sortis des grands paniers, depuis les- hors-d'œuvre jusqu'au café. Pour moi, installée sur le sol tapissé de copeaux, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, le casque légèrement repoussé dans la nuque, les yeux mi-clos, je vivais délicieusement la minute présente, riche de béatitude physique, d'euphorie, d'harmonieux équilibre entre mon être et la nature.

Soudain, Djamara fit un bond de côté, saisit un rondin, se mit à frapper le sol avec violence, puis, du bout de son bâton, cueillit à deux mètres de moi un serpent pas beaucoup plus gros que le pouce, et qui n'avait pas deux mètres de long. Le ventre était presque blanc, le dos gris noir; il avait une jolie tête plate et triangulaire où les yeux luisaient comme des perles noires.

C'est méchant?

Djamara semblait profondément remué.

Madame, si mordi toi et tu gagner pas médicament, ti crever!

Mais j'étais trop bien pour avoir la moindre notion -du danger.

Les serpents ne manquent pas dans la forêt, me raconte Dick. Malgré les piqûres antivenimeuses que sa trousse portative lui permet de faire séance tenante, il y a chaque année des morts à déplorer. Un des reptiles le plus dangereux est le serpent cracheur. Quand il se croit attaqué, il se dresse sur la queue et lance son venin qui est mortel lorsqu'il touche les


yeux. Heureusement que le serpent fuit devant l'homme. Tout en mangeant je racontais à mes amis qu'entre Abidjan et Agboville, en me rendant chez eux, j'étais passée avec la voiture sur un serpent qui barrait la route. Pendant un quart d'heure j'avais assisté à l'agonie de la pauvre bête, effrayante et si pitoyable en même temps; elle avait de violents soubresauts de plus de deux mètres de haut. Peu à peu ils avaient diminué, la tête seule s'agitant encore doucement sur le sol. Au moment où j'approchais du reptile, jusqu'à le toucher du bout de ma chaussure, dans un dernier sursaut de vie il s'était laissé glisser dans la brousse, sur le bas-côté de la route où ni moi ni mes Noirs n'avions eu envie d'aller le chercher. C'était un boa qui devait bien mesurer cinq ou six mètres. La Côte d'Ivoire, qui déborde de vie végétale, a aussi une faune extrêmement riche éléphants, buSIes, lions, panthères, antilopes et gazelles, phacochères, crocodiles, hippopotames et toutes les variétés de singes. Mais dans la forêt ce ne sont guère que les serpents et les insectes qui sont à craindre. LE BEAU BOIS TROPICAL ET FRANÇAIS

Tandis que mes compagnons fumaient en buvant leur café, je me reposais, étendue sur le dos. J'étais levée depuis quatre heures du matin; jusqu'à midi je ne m'étais pas assise un seul instant et la journée était loin d'être terminée pour nous. C'est une question d'entraînement, m'expliquait Dick. Je fais certainement bien une trentaine de kilomètres chaque jour, mais le plus fatigant, c'est de piétiner, de tourner en rond entre les chantiers. Il faut constamment revenir au même point pour stimuler l'ardeur des Noirs qui ont une fâcheuse tendance à se reposer dès qu'on a le dos tourné. Ce sont de grands enfants, pas méchants, mais qui travaillent le moins possible.

Avez-vous du mal pour les recruter?

Aucun mal. Ils viennent s'offrir d'eux-mêmes. Vous les avez vus? J'en ai plus de cinq cents actuellement. Ont-ils l'air malheureux?

Non, ils n'avaient pas l'air malheureux. Ils étaient gais,


tout leur étant prétexte à rire. On voyait qu'ils étaient bien nourris, et j'avais assez souvent Mïié dans leurs campements pour me rendre compte que la vie ne devait pas y être mauvaise.

Il se trouve encore des idiots, reprenait Dick~ pour nous traiter de négriefs. Regardez-moi au milieu d'eux? Avezvous l'impression qu'ils voient en moi un ennemi? Je connais toutes leurs petites histoires. Le dimanche matin ils viennent « faire palabre » à la case; je suis leur conseiller, leur juge, leur toubib. Si je crie parfois, c'est que c'est la seule façon de se faire entendre. F~jL-ils~utrêïnent entre eux?. Je suis sévère, mais je m'eiîorce d'être juste, et jamais ils ne protestent contre mes décisions.

Et si l'on remplaçait la main-d'oeuvre par des machines? Vous imaginez des machines dans nos forêts? Comment les amènerait-on d'abord? Vous avez vu o& je vais chercher mes arbres, commentas se fraye un passage, comment on établit la piste de tirage. Là où passent une bille et une een* taine d'hommes, vous ne ferez pas passer un tracteur. Sans.compter que les machines se détraquent; alors, vous voyez l'embouteillage? Non, non, croyez-moi, pour l'instant tout est bien ainsi. Mes hommes ne sont pas malheureux. J'en mets cent là où vingt Blancs feraient le travail. Chacun ne « tire pas plus de cinquante kilos. Ils ne se fatiguent pas, allez I

Allongé, lui aussi sur le sol, le c! vieux colonial », provisoirement rassasié, chantait des airs d'opéra. Il ne connaissait qu'une phrase ou deux de chacun, mais ne s'arrétait pas à ce détail et nous gratifiait d'un pot-pourri comique. L'a-t-on jamais entièrement prospectée, cette forêt de la Côte d'Ivoire?

Vous n'y pensez pas! La zone sylvestre s'étend sur cent vingt mille kilométrer c8rrés/ alors que sept mille kilomètres carrés seulement ont été prospectés et concédés & des exploitants. Vous voyez comme il est. aisé de circuler en dehors des pistes 1. C'est vous dire que les chantiers se trouvent toujours soit en bordure de la voie ferrée, soit en bordure des rivières flottables ou des routes. Ici nous nous trouvons à trente kilomètres de la voie ferrée. Au fur et à mesure que j'étends nos.


chantiers, je pousse la petite voie Decauville qui nous permet de <f descendre s les billes.

Pendant combien de temps pourra-t-on exploiter utilep ment cette forêt?

Dick eut un geste qui pouvait signifier beaucoup de choses! l Comment voulez-vous que je vous le dise? La forêt ren" ferme plus de trois cent cinquante variétés d'arbres, depuis les bois tendres comme le samba, l'avodiré et le fromager qui servent en menuiserie légère, jusqu'aux bois durs pour traverses de chemins de fer, comme le palétuvier, le kroma, l'adzobé, l'adjansi. Entre ces deux catégories extrêmes il faut placer les bois de menuiserie et de charpente qui peuvent remplacer le sapin, le bahia par exemple, ou le framiré, et les bois de construction dont on se sert pour les parquets et le matériel de chemin de fer ce sont l'iroko, le dabéma, le makoré et quelques autres.

? Puis restent encore les bois qui peuvent remplacer le hêtre et le platane et qui servent à la fabrication de sièges, aux pavages; enfin les bois d'ébénisterie et de placage pour la menuiserie de luxe l'acajou, l'acajou-tiama, le badt, l'oboto, l'apomé et quelques autres.

» Vous voyez qu'il est impossible de fixer une limite à l'exploitation d'une forêt telle que celle-ci, dont on n'a même pas encore inventorié les richesses.

Mais pourquoi, dans ces conditions, ne pas faire rendre davantage nos forêts coloniales? La France importe annuellement deux millions de tonnes de bois de l'étranger, et la Côte d'Ivoire qui est une de nos meilleures réserves, n'a jamais dépassé, m'a-t-on dit, cent vingt mille tonnes..

C'est bien simple. Jusqu'à il y a peu de temps on ne nous demandait qu'une ou deux espèces de bois. Mettons l'acajou. Vous avez pu constater vous-même que les espèces ne sont pas groupées; nous abattions donc un, acajou par-ci, un autre par-là; d'où perte de temps dans le repérage et dans l'établissement des pistes de tirage.

» Lorsqu'on pourra exploiter méthodiquement un secteur, toutes les essences ayant preneur, nous pourrons enfin utiliser, comme vous le suggériez tout à l'heure, des moyens mécaniques, tels que des tracteurs à gazogènes, des appareils de


levage, et bien d'autres. Et les prix de revient diminueront. » Ensuite, la présentation des bois joue un rôle important sur les marchés; il faut standardiser toujours davantage, car les usagers sont habitués à recevoir leur matière première dans certaines conditions de dimensions, de qualité et de bonne conservation. Restent ensuite les moyens d'évacuation routes, chemins de fer, wharfs, ports en eau profonde, transports par mer, qui déterminent le prix de revient. Vous voyez que le problème est vaste! Pour ma part, je sélectionne mes bois, je suis intransigeant quand à leur présentation, je les évacue dans les meilleures conditions sur Port-Bouet. et je travaille seize heures par jour! »

LE MOHRO NABA

Au cours d'une cérémonie empreinte de faste et de solennité, le Mohro Naba allait recevoir la croix.d'Officier de la Légion d'honneur.

Avant de connaître Ouagadougou, je l'avais aimé pour son nom sonore et chantant. A vrai dire, j'étais un peu déçue. La ville indigène, sans grande couleur locale, n'a rien de la beauté de Bobo-Dioulasso. Le quartier européen, qui compte cependant quelques jolies maisons et un cercle très agréable, est trop étiré au long d'une avenue de plusieurs kilomètres qui est envahie par la poussière.

Depuis la veille, des cavaliers magnifiques parcouraient la ville, lui donnant grande animation et air de fête, d'autant que des indigènes par milliers étaient venus des quatre coins du pays pour assister à la cérémonie.

Et tandis que du haut d'une estrade le Gouverneur de la colonie parlait, j'observais les chefs, les guerriers et la foule des curieux massés en un large demi-cercle autour de la tribune. Leurs vêtements bariolés de couleurs vives prenaient un relief étonnant dans la chaude lumière de ce ciel africain. Au premier plan trônait l'empereur des Mossis. Sous la toque de velours rouge brodé d'or, son large visage s'épanouissait, figé, semblait-il, dans l'abondance de la chair et de la graisse. Seuls ses petits yeux trahissaient une atten-


tion soutenue, de la vivacité, voire même de l'émotion. Un peu de barbe frisottante ornait son menton et quelques tatouages légers s'égrenaient sur ses joues. Il portait une ample robe de velours violet brodée d'or, une djellabah pourpre, des babouches somptueuses. Dans la main gauche il tenait un sabre. Très digne, il remplissait un grand fauteuil, et ne perdait pas un mot des paroles que prononçait le Gouverneur et que traduisait au fur et à mesure l'interprète indigène. « Il faut que les hommes obéissent au Mohro Naba et à ses ministres, car sans discipline on ne peut rien construire de solide. »

Les ministres se tenaient à cheval, de chaque côté de la tribune. Ils étaient quatre, le Ouidi-Naba qui est le surveillant général des écuries de Sa Majesté; le Larrhallé-Naba ou deuxième ministre, le Gouga-Naba, troisième ministre, qui s'occupent tous deux des affaires du pays, et le Baloum-Naba qui est le quatrième ministre et grand intendant du palais. Il s'occupe également des serviteurs de l'Empereur. Tous quatre étaient vêtus d'amples robes de velours violet. Se tenaient également au pied de la tribune les deux fils du Mohro Naba, et le Kamsoagho-Naba, qui est le chef des eunuques.

« Pour bien vivre il faut faire des cultures et bien vendre les produits; mais il faut aussi évacuer vers les ports; c'est pourquoi j'ai demandé aux Mossis de m'aider à construire des routes, et tous ont compris et m'ont aidé, et maintenant les produits se vendent cher et l'argent circule à travers le pays. »

Les autres dignitaires de la Cour, superbement vêtus de robes bleues, oranges, rouges ou blanches, étaient eux aussi à cheval. C'étaient le Chef de la Cour extérieure de l'Empereur, il y avait le confesseur des pages et des femmes, le chef des travailleurs, le chef des tambourinaires, le chef de la guerre. Leurs chevaux impatients, magnifiquement harnachés, piaffaient dans lapoussière.

« Vous voyez ici tous vos grands chefs qui doivent être respectés par vous, et qui le sont même par ceux sous les ordres desquels ils sont passés. »

La foule immobile, assise dans la poussière, ne perdait pas


un mot du discours du gouverneur que longtemps encore, dans les villages, on répéterait en le commentant. Maintenant le ruban rouge mettait une note plus claire sur la robe pourpre du Mohro Naba et la Mar~cM/aïse retentissait dans un vacarme de cuivres et de tambours.

Si les Mossis ont résisté plus longtemps que les autres à la domination française, c*est, dit-on, parce qu'ils possédaient des chevaux et des cavaliers incomparables. On put en juger par la fantasia qui suivit.

Précédées de leurs chefs, des légions accouraient à une allure folle. Debout sur leurs étriers, la lance pointée en avant, les cavaliers, avec des cris sauvages, se ruaient à l'assaut d'ennemis imaginaires. Hommes et bêtes, ne faisant plus qu'un, passaient en trombe dans un cliquetis d'armes, laissant derrière eux une impression de force sauvage et d'indomptable courage.

DEUX CIVILISÉS AU PAYS DES MOSSIS

Plus tard, j'eus la visite des deux fils du Mohro Naba. Ils avaient fait leurs études à Tunis. L'un d'eux avait accompli son service militaire à Perpignan, puis était allé à Paris pour visiter l'Exposition coloniale. Aujourd'hui, il était chef de canton.

L'autre, qui possédait plusieurs licences, était maintenant cultivateur. Tous deux parlaient un français très pur, avec une prononciation légèrement précieuse qui le rendait encore plus agréable à écouter.

Quelle pouvait bien être la vie de ces deux hommes au visage énergique, dont le regard droit semblait cependant ne rien vouloir livrer de leurs pensées intimes?

Là-bas, à Tunis, ils avaient vécu une vie libre d'étudiants, fréquentant les restaurants, les théâtres, les cinémas, passant de longues heures avec des camarades hommes et femmes à discuter de tout ce qui les intéressait. Vint la dispersion. Celui-ci est maintenant médecin à Paris, cet autre administrateur des colonies. Untel est devenu officier aviateur, tel autre fait des affaires d'exportation et partage son temps entre Paris et New-York. Un autre encore, plus intimement lié à


leurs années d'études, est devenu avocat et se distingue déjà dans des procès retentissants. Une jeûne fille est restée à Tunis où elle exerce la médecine, une autre est secrétaire d'un homme politique.

Eux sont rentrés au bercail.

Lequel deviendra à son tour empereur des Mossis? Je n'ose poser la question qui ne se pose pas, le Mohro Naba étant dans la force de l'âge.

Ont-ils conservé des relations avec leurs camarades? Je crois comprendre que non. Mais ils lisent. Ah oui, ils lisent. Les journaux, les revues, des livres. N'est-ce pas tout ce qui peut leur venir encore de leur vie passée?

Et leurs distractions? Il n'y a guère que la chasse. La chasse au menu gibier que l'on pratique lorsque les récoltes sont rentrées et que le feu a détruit les hautes herbes où il se cache. Quant au lion, il est contraire à l'usage de l'attaquer. Le Mossi voit en lui un Maître, Un Seigneur. On ne tue pas un Seigneur.

Le gradué de l'université de Tunis me raconte cela sans qu'il me soit possible de discerner s'il partage les croyances ancestrales. Pas un. Mossi n'ignore qu'âpres la mort l'âme restée vivante poursuit un cycle qui peut passer par le règne animal aussi bien que par le régne végétal ou minéral, et qu'on se doit de vénérer ces esprits qui sôtit l'Esprit de là tribu. Les fils de l'Empereur obéissent à la Loi.

Dans de spacieuses maisons mossis, sans luxe ni confort, ils vivent maintenant la vie de n'importe quel potentat indigène. Ils ont des femmes qui restent à l'écart, dé nombreux enfants. A quoi auront sepvi les années de Tunis? Retourneront-ils jamais en France? Jusqu'à quel point sont-ils libres de leurs actes? Leur renoncement à tout ce qui a fait leurs années d'études est-il volontaire?

Après deux heures de conversation avec eùk, je n'en savais pas plus long à ce sujet. Nous avions parlé programmes d'études, cinéma~ littérature~ automobile, élevage, aviation et musique. Mais j'ignorais si ces beaux visages Souriants cachaient une âme heureuse et consentante ou s'ils étaient désaxés, irrémédiablement déclassés, et soumis à des lois et à use autorité qui ne sauraient être discutées.


UN MINISTRE AUX CHAMPS

Le ministre des Affaires, Baloum Naba, offrit de me faire visiter ses propriétés. A cheval il suivait ma voiture, suivi lui-même par une nuée de serviteurs qui couraient dans la poussière. Ses terres étaient grasses, ses cultures prospères, et innombrables étaient ses troupeaux que gardaient les bergers peuhls aux grands chapeaux pointus, faits de paille tressée ornée de cuir. Partout les travailleurs étaient à la besogne. A notre approche, ils se jetaient à terre pour faire le l;antissé qui est le salut mossi. Ils frappaient la terre avec le coude, trois fois de suite, et trois fois encore appuyaient leurs mains ouvertes sur les épaules. Puis ils frottaient leurs paumes dans la poussière, s'en couvraient le front, et alors seulement, toujours accroupis, osaient lever les yeux sur le maître. Ils ne semblaient pas être malheureux.

C'est parmi les travailleurs du Baloum Naba que j'ai vu les plus beaux types de la Côte d'Ivoire. Des hommes très grands, athlétiques, hanches étroites, épaules larges, avec des bras de lutteur et des jambes nerveuses. Les visages étaient épanouis, les yeux largement fendus et les nez busqués. Type purement mossi, me dit-on.

J'espérais voir des femmes. Mais il n'y en avait pas parmi les travailleurs. Et les soukhalas, qui sont les agglomérations de huttes autour de celle du chef de famille, semblaient désertes. Ces huttes avaient un petit mur circulaire et bas sur lequel était posé un grand toit pointu de paille épaisse. Au raz du sol une ouverture servait de porte et de fenêtre; il devait falloir se plier en quatre pour s'y glisser.

Un homme à ma demande s'approcha de l'une de ces cases, se pencha, dit quelques mots brefs. Et je vis enfin sortir, en rampant, un pauvre être humain qui était une femme entre deux âges. Couchée à plat ventre dans la poussière, la tête cachée sous les bras, elle resta -à nos pieds, immobile. Je lui dis bonjour, essayai de lui faire lever la tête. Peine perdue.

Derrière elle une autre femme était sortie. Celle-ci devait être toute jeune. Mais je ne vis pas davantage son visage,


l'usage défendant aux femmes de regarder en face le maître de leur vie.

Si les hommes se jettent le front dans la poussière devant leur maître, les femmes sont tenues d'en faire autant devant leurs époux. Mais pour les uns c'est un salut, tandis que pour elles c'est l'attitude normale en présence de l'homme. Je fis dire à ces femmes que je leur demandais de me regarder et que je voulais leur faire un cadeau. Mais elles n'obéirent pas et se contentèrent de tendre vers moi une main sale. Lorsqu'elles virent ce qu'elles avaient reçu, je les entendis rire. Puis, toujours en rampant, visage dans la poussière, elles regagnèrent leur niche où je les entendis rire encore et bavarder. Ailleurs, partout, le même fait devait se reproduire. Je ne crois pas avoir jamais rencontré condition humaine plus lamentable. Et il ne s'agit pas que du peuple, comme on va le voir.

UNE RÉCEPTION AU PALAIS DE L'EMPEREUR

Le Mohro Naba, un jour, me fit savoir qu'il me recevrait dans la soirée. A l'heure dite, je m'arrêtais au bas du grand escalier qui conduit à son palais, saluée par les tambours et les fifres, et accueillie par sa Cour au grand complet. Sur le pas de la porte, l'Empereur m'attendait. Il me précéda dans une grande salle qui n'était meublée que d'une estrade et d'un trône. A la droite de ce trône un fauteuil avait été placé à mon intention. J'y pris place, tandis que ministres et dignitaires, retrouvant à l'intérieur du Palais des usages strictement mossis, s'asseyaient à terre, sans souci de leurs beaux manteaux de velours. Musiciens, courtisans et favoris étaient massés dans le fond. Par l'intermédiaire de l'interprète j'entamai avec Sa Majesté une conversation qui ne fut pas particulièrement brillante. J'ignorais si l'usage permet les questions et me contentai de lui faire part de quelques impressions flatteuses sur son pays; je lui racontai aussi différents épisodes de mon voyage. En face de moi, mêlés à la foule des courtisans, les deux gradués de l'Université de Tunis m'observaient, impassibles. Il eût été impossible de supposer qu'ils comprenaient mes paroles avant


leur traduction, et je devais faire un réel effort pour réaliser que c'était avec eux, la veille, que je discutais Gide et Proust ainsi que des qualités de tel prototype de trimoteur mis nouvellement en service sur la ligne de l'Amérique du Sud! 1 Ils ne voulaient pas s'apercevoir que c'était le plus souvent à eux que je m'adressais~ Le grand manteau de cour< en les rendant semblables aux autres dignitaires, semblait effacer en eux jusqu'au souvenir des années passées.

Je demandai à voir de près la guitare dont ae servaient les musiciens. C'était un instrument à une seule corde avec lequel ils accoinpagnaient les chanteurs peuhls. Ceux-ci faisaient entendre de lentes mélopées orientales, tristes et gutturales, qui me rappelaient certains airs entendus dans nos Pyrénées ou en Espagne, et qui ont été importés d'Asie par les Arabes. Lorque ceux-ci furent rejetés d'Espagne, à la fin du xv<* siècle, et qu'ils refluèrent en Afrique, les Noirs s'assimilèrent ce 9 mélodies qu'ils se transmettent de génération en génération. Maintenant, les serviteurs du Mohro Naba m'apportaient des présents des coussins dont le cuir souple est orné d'applications de cuirs de tons différents et qui sont faits par les bergers peuhls; des statuettes de fer que forgent les forgerons mossis, des lances et des couteaux curieusement ciselés et des objets de vannerie qui sont d'inspiration soudanaise. Ensuite, le Mohro Naba me flt faire cérémonieusement le tour de la salle du trône. Docilement je le suivis, comprenant qu'il s'agissait là d'un rite bien plus que d'un tour du pro~priétaire. Qu'aurait-il pu me faire admirer? La salle était désespérément vide et nue; aucune curiosité, aucune Ornementation architecturale', aucune œuvre d'art. Si, pourtant! I Sur les murs blanchis à la chaux, quelques affiches publicitaires disaient les mérites de l'Amer Picon et du Dubonnet, tandis qu'un Noir à la face hilare; brandissant une boîte de banasia, semblait nous prendre à témoin des plaisirs gastronomiques qui l'attendaient! 1

L'Empereur des Moisis me montra aussi sa chambre qui donnait sur la salle du trône et qui était somptueusement meublée d'un lit et d'une armoire à glace comme on en voit dans les hôtels de voyageurs de nos petites villes de province 1 Puis il me ramena SHï* la têïTassë où il fit servir da ehaËt~-


pagne, et tout en écoutant les airs tristes -et monotones que jouaient les musiciens, j'admirais le ciel dont le soleil, en disparaissant à l'horizon, faisait un chef-d'œuvre éblouissant. A ce moment, le chef des Eunuques me fit un signe discret. Je me levai sans rien dire et personne ne sembla s'apercevoir de mon départ. A ses côtés je descendis le grand escalier et contournai le Palais.

Un peu avant ma réception, j'avais fait demander au Mohro Naba la permission de rendre visite à ses femmes; c'était donc vers les épouses de l'Empereur que me conduisait le chef des Eunuques. Ces femmes-là seront belles, pensais-je, si j'en juge sur la beauté des travailleurs du Baloum Naba. D'autant qu'elles doivent être oisives et parées pour le plaisir du Maître. .C

Mais l'eunuque s'était arrêté dans une cour intérieure, alors que je me voyais déjà pénétrant à sa suite dans un harem enchanté!

Tu ne me conduis pas chez les femmes du Mohro Naba? Il fit oui de la tête et, du menton, dirigea mes regards. Je vis un mur. J'y cherchais une fenêtre, une porte, l'accès vers une cour intérieure. Rien. Alors seulement je compris. Au pied du mur, visage contre terre, misérable troupeau humain, une trentaine de femmes montraient des dos craintifs, des académies déplorables, des jambes et des bras que la poussière poudrait de gris.

J'étais suffoquée!

Elles sont toutes là? Toutes?. Il n'y en a -pas que tu gardes loin des yeux profanes pour le seul usage du Maître? Tous là, me répondit-il avec du mépris sur le visage. Puis il cria un ordre et, toujours rampant, la horde lamen~ table disparut.

En regagnant ma place, à la droite de l'Empereur et au milieu de la Cour heureuse, je dus faire un effort pour rester impassible. Quoi, pensais-je, en regardant cet homme gras, soigné, superbement vêtu, il trouverait de la joie dans la présence intime de ces pauvres êtres rampants et craintifs! Et eux, les magnifiques ministres! Et les deux étudiants de Tunis, si avides de notre civilisation et du progrès! I

A ce moment mes yeux tombèrent sur le groupe des jeunes


garçons souriants et parés qui entouraient l'Empereur. Je les avais remarqués à la cérémonie de remise de décoration; je les avais vus au pied du trône; ils étaient là encore, bavardant entre eux, gais, légèrement arrogants.

Et je compris soudain.

LA LÉGENDE DU JOLI GARÇON

Un jour, raconte la légende, ou plutôt il y a quelques siècles, l'empereur des Mossis était en guerre avec le Soudan. Il avait à ses côtés un jeune homme à tel point parfait qu'il ne put bientôt plus se passer de lui. Ce garçon soignait son cheval comme aucun serviteur ne savait le faire; il surveillait la nourriture de l'Empereur, lui préparait de savoureuses boissons, veillait sur son sommeil, entretenait ses armes. De loin, il continuait à songer aux affaires du pays mossi et faisait prendre à son maître des décisions qui se révélaient toujours sages et prévoyantes. De plus, il excellait à organiser les distractions, chasses mouvementées, toujours couronnées de succès, chants, danses et jeux.

Un jour l'Empereur lui dit « Tu es parfait. Jamais encore tu ne m'as déçu. Je ne me lasse pas de ta présence. Toutes les qualités, tu les possèdes. De plus tu es beau, et c'est une joie pour mes yeux que de se rassasier de toi. Il ne te manque qu'une chose, c'est de ne pouvoir me donner ce que je demande à la femme, cet être inférieur ».

Qu'à cela ne tienne, fit le jeune homme.

Et à partir de ce jour l'Empereur n'eut plus un regard pour la femme. Cependant, comme elle est l'instrument indispensable pour la continuation de la race, il prit des épouses, bétail méprisable, qu'il fécondait sans joie. Le bel adolescent, seul, assurait son plaisir et ses délices.

Et c'est là l'origine des sogonés qui. n'ont pas le droit de porter de culotte, mais seulement un très petit caleçon. Tous les chefs, suivant ainsi l'exemple de l'Empereur, ont de nos jours une dizaine de sogonés.


UN HOMME HEUREUX

BAKARIS, TAILLEUR CIVIL ET MIHTAtRE

Pourtant, il m'arrivait de rencontrer des femmes qui se promenaient librement, qui ne se jetaient pas à plat ventre à la moindre rencontre masculine, et qui ne portaient pas le malheur inscrit sur le visage. C'étaient des femmes de la classe moyenne, épouses de commerçants et d'artisans. Pour les besoins du ménage ou du commerce, elles avaient la liberté de leurs mouvements; mais elles n'avaient pas le droit de flâner; sitôt les affaires traitées elles devaient regagner la soukhala et se glisser dans leur case personnelle où elles vivent indépendantes les unes des autres. Elles y élèvent leurs enfants, font leur cuisine et ne semblent avoir entre elles ni intimité, ni animosité.

A Ouagadougou, j'eus le loisir d'observer tout à mon aise la soukhala de M. Bakaris, tailleur civil et militaire, qui depuis plusieurs années habille les sous-officiers blancs du poste. Ceux-ci, en reconnaissance, lui ont enseigné un français approximatif mais coloré dont il se sert sans parcimonie, tout en tirant l'aiguille, pour satisfaire ma curiosité! 1 Dès ma seconde visite, les femmes ne se terraient plus au fond de leur petite case pointue. La plus âgée, qui restait volontiers étendue paresseusement sur ses nattes, semblait toujours digérer avec béatitude. Des enfants entraient et sortaient, jouaient aussi entre eux. La plus jeune des femmes, qui était la quatrième et sortait à peine de l'enfance, me faisait penser à un jeune animal captif. Jamais je ne réussis à la faire sortir sur le seuil de son habitation sans fenêtre, dont l'obscurité m'empêchait de bien la voir; lorsque je lui apportais un cadeau, elle tendait une petite main lisse et avide qui se refermait vite sur la'surprise et disparaissait.

Bakaris, ravi, m'assura qu'il avait fait là une bonne acquisition. Il l'avait payê'e~ cher, évidemment, mais pas trop pour ce qu'elle valait. Quant à sa sauvagerie, c'était très bien ainsi! Il s'en arrangeait, et sa place, du reste, n'était pas ailleurs qu'au fond de la hutte!

A l'heure des repas, la soukhala s'animait. Bakaris rangeait


sa machine à coudre, fermait la case-atelier et portait ses pas tantôt chez l'une de ses femmes, tantôt chez l'autre. La plus grande équité régnait dans la répartition de ses faveurs. S'il avait des préférences, il ne les marquait pas, et la jeune épousée elle-même ne pouvait se vanter d'accaparer le maître au détriment de la plus vieille.

Comment fais-tu, Bakaris? Changes-tu de femme suivant ta fantaisie, ou suivant un ordre bien étabi?

Fantaisie y en a pas bon. Ici za commence, et pouis ici, et pouis ici. et il me désignait alternativement les quatre cases de ses quatre épouses.

Bon, j'ai compris. Tu passes un jour dans celle-ci, le lendemain dans celle-là, ensuite là-bas.

Ah, fit Bakaris en haussant les épaules et en me jetant un regard plein de commisération, toi y en a parler femme, toi y en a rien connaître. Si tous les zours za sanzer, tous les zours Bakaris nécessaire faire amour, et alors, fini crevé! 1 Toi comprendre?. Alors, deux zours, deux zours. Un zour ça y en a bon pour amour, un zour y en a bon beaucoup manzer, beaucoup dormi. Toi comprendre?. Si je comprenais: La polygamie vous pose de ces problèmes 1

Pendant cette conversation, la première femme de Bakaris était assise sur le seuil de sa case. Distraite, elle regardait droit devant elle sans paraître s'intéresser à ma présence. Pourtant, j'avais cru m'apercevoir au cours de mes visites qu'elle comprenait quelques mots de français.

Et, fis-je à Bakaris, quand tu vas voir tes clients, ou bien la nuit, quand tu as refermé sur toi la porte d'une hutte, tu es sûr que tes autres femmes ne vont pas se promener et parler avec de jolis garçons?

Un sourire fat glissa sur son visage. Bakaris trompé?. Comme si pareille éventualité était seulement à envisager! 1 Je n'avais qu'à regarder Ja jolie souMa~a où ses épouses vivaient en paix, sans avoir trop à travailler pour lui. Elles lui donnaient des enfants, il les nourrissait, et, ma foi, de temps en temps il ne restait pas insensible à la demande d'un pagne ou d'un collier. Trompé?.

Son sourire, cependant, avait fait place peu à peu à une


expression inquiète, puis furieuse. Et sa colère explora! t Si mon femme y en & faire p. moi y en a casser son gueule Tiens, regarde ça pour casser son gueule, et casser tout!

Tandis qu'il se saisissait d'un petit fouet à lanières de cuir, je me retournai brusquement. La première femme de BakâMs ne rêvait plus. Elle nous regardait Et je saisis son regard qui en disait long! Et nous eûmes l'une pour l'autre un très bref sourire dés yeux, rapide comme l'éclair.

Ah! Bakans, Bakarisl Tu parles bien et tes déclarations sont énergiques! Mais tu n'es qu'un homme, Bakans, et c'est à quatre femmes que tu as affaire!

LA VIE BIBLIQUE

Quelle situation différente dans les maisons musulmanes où m'emmenait mon ami le Marabout. Il avait de la famille dans presque tous les centres où nous passions, et je me perdais dans une dynastie invraisemblable de tantes, de neveux, de cousins et de belles-soeurs! J'avais l'impression qu'il avait essaimé au hasard de ses pérégrinations à travers l'Afrique occidentale~ créant ainsi de nombreux foyers où grandissaient des enfants qui se mariaient à leur tour, s'alliant à de nouvelles familles que le bon Marabout adoptait d'un même cœur. Pour être aimé, il était aimé! 1

A son arrivée, des enfants se suspendaient à sa robe, des hommes, mains tendues, accouraient des champs, des vieilles femmes le serraient dans leurs bras et appuyaient sur son eceur un visage ému où glissaient des larmes de joie. Dans les cours intérieures des vastes maisons carrées, les femmes venaient à lui et, dans un geste d'une beauté incomparable, mettant un genou à terre, elles s'inclinaient sur la main tendue qu'elles prenaient entre les leurs.

La noblesse d& ce salut!

Jamais, dans aucun pays du monde, je n'en ai vu d'aussi émouvant.

Lorsqu'à la suite du Marabout je pénétrais dans une maison musulmane~ il me nommait aux hommes qui~ après avoir


emeuré ma main, portaient la leur au front et à la poitrine. Les femmes approchaient aussitôt, sans timidité mais sans arrogance. Elles me regardaient, souriaient, s'inclinaient et, genou à terre, emprisonnaient doucement ma main dans la leur avec tant de grâce et de charme que j'en restais confondue. Même lorsque c'était un homme qu'elles saluaient ainsi, leur attitude n'avait rien d'humiliant, car l'homme était obligé de se pencher et c'était lui qui semblait ainsi présenter ses hommages à la femme qui les recevait dans un geste exquis. La plupart de ces femmes étaient grandes, et les enveloppements successifs de leurs vêtements les grandissaient encore. A leurs côtés, dans mes sobres vêtements de sport, je semblais menue, non parée, sans grâce. J'admirais la richesse des couleurs de leurs robes, les lourds bijoux d'or massif, les mains soignées aux doigts fardés, les beaux yeux élargis par le kohol. A leur tour elles étaient curieuses de mes cheveux, de ma bague, de mes ongles rosis, de mon bâton de rouge. Elles m'entouraient, m'emmenaient dans la maison qui était confortablement meublée de _divans, de coffres, de coussins, de lampes de cuivre. Des servantes s'affairaient, m'apportaient des rafraîchissements. Dans le carré lumineux de la porte se dessinait la cour ensoleillée où devisaient les hommes et où les moutons sacrés, qui sont lavés et parés de fleurs et de bijoux, agitaient leurs clochettes~i'argent.

Je croyais vivre l'Histoire Sainte.

Je ne quittais jamais une maison musulmane sans emporter une brebis blanche ou son agneau, ou de souples coussins de cuir que font les bergers en gardant leurs troupeaux. Mais j'emportais par-dessus tout une impression profonde, inestimable, de calme et de paix.

La loi autorise le croyant à posséder quatre femmes, et les plaisirs sensuels sont une des grandes préoccupations du Musulman auquel le Coran promet, dans le paradis d'Allah, des houris splendides et des voluptés incomparables. Aimant la femme, il la veut belle et parée, grasse et sans fatigue, souriante donc heureuse. Il lui donne des servantes, des robes,


mages et de preuves de tendresse. Quoi d'étonnant à ce que le cadre familial du Musulman dégage une atmosphère de tié-

des parfums et des bijoux, une maison où la vie est douce, et toutes les attentions qui sont pour la femme autant d'hom-

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deur, de douceur, d'harmonieux équilibre, à laquelle toute femme est sensible, surtout lorsqu'elle a été témoin de là grande pitié de la femme du fétichiste qui n'a que deux raisons d'être à ses yeux faire des enfants et travailler. Renan disait que l'Islam est un progrès pour le Nègre, II en est un, incontestablement, pour la femme noire. Je ne vais pas jusqu'à prétendre que tous les Musulmans voient en la femme un objet précieux qui mérite mille soins. Il ne faudrait pas avoir vu les petits ânes arabes, trottant courageusement sous le soleil, malgré le poids écrasant d'un homme gras et bien vêtu, tandis que l'épouse, agrippée à la queue du bourricot et aussi chargée que lui, suit péniblement dans la poussière!

Il ne faudrait pas, non plus, avoir vu les femmes berbères qui assument seules les cultures et les soins à donner au bétail, pendant que leurs seigneurs et maîtres tiennent entre eux des conciliabules aussi interminables que mystérieux. Dans tous les pays du monde les femmes d'humble condition travaillent durement. Mais je ne connais que les Mossis pour avoir réduit les leurs à pareil état d'infériorité et de crainte. Je ne connais qu'eux encore pour avoir conservé cet état de choses dans les classes aisées.

Et cela, la France se doit d'y remédier.

L'amélioration du sort de la femme mossi peut et doit se faire en dehors de toute religion; elle doit se produire automatiquement au contact de notre civilisation.

Par ailleurs, on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que le Noir fétichiste est mieux disposé à notre égard que le Musulman.

Le Noir fétichiste adopte en effet facilement la religion des Blancs sans cesser pour cela, du reste, d'être fétichiste! et en devenant Chrétien il se rapproche des Français. Il ne construit pas de temples où, comme le Musulman, il passe de longues heures en méditations et conciliabules.

« Le nègre écrit Louis Bertrand dans son remarquable livre Devant r.Mam le nègre ne peut rien par lui-même,


mais fanatisé par l'esprit conquérant des confréries musulmanes, il peut devenir prochainement un très grand danger. Ce danger n'est pas encore très apparent, mais l'Islam continue à petit bruit sa conquête du monde noir. »

Que la mosquée, pour l'instant, n'entende encore que des prières naïves et des salams dénués de signification profonde, c'est probable. Que la formation islamique des Noirs soit superficielle, c'est certain, mais il n'en sera pas toujours ainsi. « Or, dit encore Louis Bertrand, ne savons-nous pas que tout nouveau converti à l'Islam est un ennemi de la France et de la civilisation occidentale? s

Il ne faut pas oublier que l'Islam n'est pas seulement une loi religieuse, mais encore une loi sociale et une loi morale. On trouve dans le Coran tous les préceptes qui régissent la vie musulmane, le prêt, la propriété, le mariage, etc. Il est non seulement un rite, mais un code.

Or, l'Islam subit la loi des Roumis sans jamais s'y soumettre. De plus il est contraire au progrès tel que nous le comprenons. Si les Occidentaux quittaient les Indes, l'Egypte, l'Afrique du Nord, on verrait rapidement ces pays retomber dans un état d'indolence et de fatalisme propice à-l'exploitation de quelques derviches profiteurs.

Pour libérer son peuple, Mustapha Kemal n'hésita pas à supprimer tous les signes extérieurs de l'islamisme. Les mosquées furent fermées, l'écriture arabe supprimée, et le port du fez prohibé. La révolution fut avant tout antireligieuse. S'il n'avait commencé par là il est probable que la révolution sociale aurait échoué et qu'il n'aurait pas pu créer un peuple moderne.

MADELEINE POULAINS


LAMARTINE

ET LÉON DE PIERRECLAU

(DOCUMENTS~ INÉDITS)

Sur la route de Cluny à Saint-Gengoux, entre deux bras de ia Grosne et dans un parc planté de tilleuls, de chênes, de charmilles et de buis trois fois centenaires s'élève le château de Cormatin qui fut construit aux environs de 1620 par le marquis d'Uxelles, de l'illustre- maison du Blé. Lamartine lui a consacré des pages charmantes et mélancoliques, car un cher souvenir l'attachait pour toujours à cette demeure celui de Léon de Pierreclau, qui passe depuis plus d'un siècle pour avoir été son fils.

M. Louis Barthou, dans un article publié ici-même~, avait déjà soulevé discrètement un coin du voile, mais les raisons qui commandaient sa réserve n'existent plus puisque le nom de Pierreclau s'est éteint_en_1925 avec la fille de Léon, morte presque nonagénaire et sans postérité. Ainsi, rien ne s'oppose aujourd'hui à la publication des documents qui nous livrent le secret de Lamartine en ajoutant à sa vie intime un chapitre, qui n'est peut-être pas le moins noble ni le moins touchant.

La famille Michon de Pierreclau fut anoblie par lettrespatentes octroyées en octobre 1598 à Jean-Baptiste Michon, 1. En marge des Confidences (Revue de Paris du l" mars 1912).


Procureur du Roi au bureau des finances de Lyon. Un petitfils de ce magistrat, Aimé-Gabriel, baron de Cenves et de Berzéle-Chatel, seigneur de Pierreclosl, Bussières et Milly en Mâconnais, Trésorier général de France à Lyon, épousa en 1735 Antoinette-Zozime Charrier de la Roche, dont il eut un fils, JeanBaptiste (1737-1817), marié à Marguerite Bernou de Rochetaillée. C'est le fils cadet de ce dernier couple, Adolphe-Antoine Guillaume-Benoit (1784-1830), frère de mademoiselle de Milly, -la Laurence de Jocelyn-et beau-frère de Niepce, l'inventeur de la photographie, qui devait donner son nom à Léon de Pierreclau.

Adolphe de Pierreclau épousa en 1807, au château de Cormatin, Anne-Josèphe (dite Nina) Dézoteux; elle était fille de Sophie Verne de Besseuil et du célèbre Pierre-Marie-Félicité Dézoteux, baron de Cormatin, aide de camp de Rochambeau pendant la campagne d'Amérique, major général des armées catholiques en Vendée et qui signa avec Hoche le traité de la Mabilais. Ce chef des Chouans était un peu fou et sa fille tenait de lui; comme son père elle aimait la gloire, le faste, les aventures du cœur. Tous deux ne pouvaient tenir en place et ils moururent ruinés.

C'est dire que l'union du comte Adolphe de Pierreclau et de mademoiselle Dézoteux fut malheureuse. Dans ses Souvenirs2, la comtesse Nina donne tous les torts à son mari, qu'elle accuse de l'avoir délaissée, mais elle-même n'est pas sans reproche sa beauté célèbre autant que ses coquetteries lui attirèrent un nombre infini d'adorateurs, et sa liaison avec Lamartine n'est pas niable puisqu'en 1864 c'est-à-dire du vivant de Lamartine et de madame de Pierreclau la tante paternelle de Léon, née Labôrier, n'a pas craint de faire imprimer à Mâcon une lettre significative, adressée par elle au gendre et à la bru de son neveu3 qui sollicitaient quelques

1. L'orthographe du nom de lieu, longtemps imprécise (Pierreclaud, PierrecJaux, Pierreclau, Pierreclos) a été fixée ainsi au début du xtx" siècle. Cependant, le nom de famille est inscrit Pferrec/et!; dans les actes d'état civil. 2. Les SoHMnz'rs de la comtesse de Pierreclau sont inédits, ainsi que les lettres de Léon à sa mère.

3. Lettre de M. Pierre de Lacretelle à madame la comtesse de Pierreclaù. Réponse de madame la comtesse de Pierreclau à M. Pierre de Lacretelle. Mâcon,


renseignements généalogiques. Parlant de sa belle'sœur Nina, cette dame s'exprime ainsi

« Puisque vous la possédez encore, il me semble qu'elle et M. de Lamartine, dont l'intimité de jeunesse est si célèbre, étaient plus propices (sic) à consulter; assurément, il était plus naturel et plus logique de lui demander le nombre et le nom des sœurs de Monsieur votre grand-père ses bellessœurs à elle et ses héroïnes à lui puisqu'il a publié dans je ne sais quels mémoires ou quelles confidences au public une honteuse et déplorable aventure arrivée, avant son mariage, à l'une de mes belles-sœurs avec l'abbé Dumont, modèle secret de Jocelyn [.<.] Quant aux- descendants de ses personnages, c'était certes à M. de Lamartine~ parent et ami de la famille à tant de titres, qu'il convenait de s'adresser, dans l'intérêt de votre tableau généalogique, pour avoir d'abord quelques nouvelles de l'intéressant rejeton du digne abbé Dumont. » S'il n'existait que ce témoignage inspiré par t'indigna" tion, peut-être pourrait-on douter; mais c'est madame Delahante, une amie fidèle des Lamartine, qui rapporte dans ses Mémoires que Léon de Pierrcciau « passait pour tenir de très près à M. de Lamartine »; et c'est encore la comtesse Nina elle-même, dont les Souvenirs font une allusion à peine voilée aux temps lointains de ses amours avec le poète Mes premières années de_ mariage, quoiqu'entourées de tous les plaisirs de mon âge, furent marquées par de grands chagrins. Chacun enviait mon sort, on me jugeait heureuse sur les apparences, ma demeure vraiment royale et pour ainsi dire féerique me rendait facile le rôle de maîtresse de maison. L'élite de la société donnait la préférence à mes réunions. L'auteur le plus gracieux et le plus apprécié de notre temps, qui fut mon ami, dans un de ses charmants ouvrages parle de ces réunions et du charme qu'on y goûtait. n y séjournait souvent, et plusieurs de ses poésies ont pris naissance à l'ombre des bosquets qui faisaient de mon jardin un véritable éden. Hélas) Le grand poète a éprouvé aussi des jours néphastes, et j'ai souvent pensé que les souvenirs d'une si douce vie entre la poésie et l'amitié avaient été quelquefois regrettés par lui. Là, pas d'ambition, surtout pas 22 mars 1864 (in-4" de 7 pages, typographie de Romand). Un exemplaire de cette très rare brochure est conservé à la Bibliothèque Nationale. Pierre-Sébastien de Lacretelle, dont Il est ici question, né à Paris en 1823, épousa en 1859 Marie-Thérèse.-Léontine de Pierreciau, unique enfant de Léon de Pierreclau et d'Alix de CesHB. n mourut sans postérité le 27 septembre 1867.


d'ingratitude. Hé!as! Malgré que ses triomphes et mes malheurs aient mis une barrière entre nous, je n'en forme pas moins des vœux ardents pour le bonheur d'un ami d'enfance dont le souvenir me sera toujours cher. Les preuves incontestables de dévouement que je lui ai données font ma gloire et mes plus douces jouissances. Les preuves de dévouement sont, en effet, incontestables, car on verra plus loin que madame de Pierreclau dut un jour abdiquer tous ses droits naturels entre les mains de Lamartine, qui voulait soustraire son fils à l'influence d'une mère dont l'insouciante légèreté compromettait gravement l'avenir de l'enfant.

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Jean-Baptiste-Léon de Pierreclau est né au château de Cormatin, qui appartenait non pas a sa mère mais à sa grandmère maternelle madame Dézoteux, le 1 er mars 1813, six ans après le mariage de ses parents. Un frère l'avait précédé en 1808, qui mourut en bas âge, et une sœur, Léonie, devait le suivre en 1815.

Où se trouvait Lamartine à la fin du mois de mai et dans les premiers jours de juin 1812? Après son voyage d'Italie, il venait de rentrer cinq semaines auparavant à Milly, qu'il appelait alors « sa détestable patrie ». Les plaisirs de Naples, l'aventure avec Graziella avaient fait de lui un adolescent fort dissipé, dont la conduite désespérait sa familUe. On en trouve la preuve dans une importante mutilation qu'il fit subir plus tard aux Carnets Mmcs où sa mère notait les soucis et les joies de la journée. Il oublia, toutefois, de lacérer une table manuscrite qui porte, en regard des mois de mai et de juin <t Retour d'Alphonse. Oisiveté. Découragement a. L'oisiveté qui* décourageait cette femme angélique et scrupuleuse, c'était la vie mondaine, les bals, les fêtes où courait son fils. Or la jeune châtelaine de Cormatin, qui achevait de consommer la ruine d'une mère indulgente, en donnait de fort animées dans l'ancienne demeure des marquis d'Uxelles e Le jour, écrit-elle, c'étaient des promenades à cheval, ou en voiture pour les dames qui ne voulaient pas monter à cheval; pour moi j'étais toujours à la tête de la cavalerie. Au retour, c'était une partie de


bateau sur la Grosne, qui enveloppait entièrement le parc. Le soir, il y avait illumination dans tous les jardins, feu d'artifice, invisible concert dans le charmant labyrinthe dont presque tout le monde ignorait les détours. Mon maître de harpe, le maître de violon de mon frère, quelques amis et moi donnions un concert en plein air qui, la nuit, était d'un effet enchanteur. C'était une île enchantée, c'était une féerie, c'était la voix des anges. Aussi, quand je reparaissais au milieu des spectateurs encore sous l'impression de leurs douces émotions, je n'étais plus une femme, j'étais une syrene.

Cette sirène, en 1812, avait vingt-six ans et Lamartine, vingt-deux.

Le père d'Adolphe de Pierreclau, dont Lamartine a tracé un admirable portrait, mourut le 2 février 1817. L'époux de Nina, qui ne se souciait guère de sa femme et de ses enfants, introduisit peu après une demande en séparation de biens, afin de sauver sa part d'héritage. Ainsi abandonnée par son mari, madame de Pierreclau n'eut même pas la ressource de demeurer auprès de sa mère, car celle-ci venait d'aliéner Cormatin en s'y réservant un modeste appartement jusqu'à sa mort. Nina voulut alors se rapprocher de Lamartine -puisque une lettre du poète, publiée par M. Louis Barthou et qui porte la date du 2 janvier 1818\ révèle un Lamartine transformé par la mort de Julie Charles et décidé à rompre tous les liens du passé « Je crains que nous ne puissions malheureusement rien l'un pour l'autre, lui écrit-il; ne vous plaignez pas, Madame, de ne plus voir un homme dont la pensée et les idées actuelles ne pourraient vous causer que de la tristesse et de l'ennui [.] il conservera toujours un vif intérêt à ce qui pourra vous rendre heureuse, et, s'il a été le premier à reconnaître qu'il a eu des torts dans ses relations avec vous, il ne cessera de s'en repentir et de vous renouveler ses excuses. » La comtesse Nina se réfugia alors à Répin, petite ferme proche de Cormatin et appartenant à sa mère, mais les souvenirs de sa gloire et son renom en Mâconnais lui rendirent odieuse cette obscure retraite. En 1821, elle conduisit à Lyon sa fille Léonie, afin de la confier à sa belle-sœur, madame Mongez, inconsolable depuis la perte du fils qu'elle avait eu 1. Datée du 2 janvier 1817 dans l'article-de M. Louis Barthou, cette lettre est en réalité du 2 janvier 1818, ainsi qu'en témoigne t'aUusion à la mort du beau-père de Nina, décédé le février 1817.


de l'abbé Dumont. Ensuite, la comtesse de Pierreclau se rendit à Paris avec Léon. Pour vivre, elle donna des leçons de harpe et de piano, qui lui permirent de retrouver une manière de petite aisance en même temps que les distractions dont elle ne pouvait se passer « Recherchée et aimée de toutes les connaissances que j'avais faites, dit-elle, dîners, spectacles, soirées, rien ne me manquait. On ne s'informait pas si j'avais de la fortune, on était satisfait des avantages que j'apportais avec moi. Il n'y a qu'à Paris qu'on puisse jouir de tels privilèges. »

Par malheur, madame de Pierreclau rencontra dans le monde certain M. de Vareigne, citoyen de Buenos-Ayres, qui sut réveiller son goût des aventures en lui proposant d'aller fonder en Amérique du Sud une maison d'éducation pour les jeunes filles de l'aristocratie espagnole

C'était l'un de mes chevaliers les plus empressés à me plaire. Il était à la recherche d'une dame capable de remplir convenablement la place de directrice d'une maison d'éducation sur le modèle de celle de Saint-Denis. Mes quelques talents, mes manières dans les salons, une éducation solide lui avaient fait jeter les yeux sur moi. Il écrivit à M. de Rivadavia~, alors président de la République de BuenosAyres, qu'il croyait avoir trouvé en moi les éléments nécessaires à la formation de cet établissement mais qu'il ne croyait pouvoir me décider à quitter mon fils ni ma patrie. Un jour il vint me rendre visite et m'apporta une lettre de M. de Rivadavia, en réponse à celle qu'il lui avait écrite. Il lui disait de tâcher de me décider en m'offrant 10 000 piastres (argent), mon passage, mes instruments et tous mes bagages payés.

Tous ces avantages ne me flattèrent pas. L'idée de quitter mon fils ne pouvait s'allier à cette grande tendresse que je lui portais. M. de Pierreclau apprit par la rumeur publique toutes les sollicitations dont j'étais l'objet et goûta beaucoup le projet. Il me dit que j'étais digne de jouer un si beau rôle et m'exhorta à accepter cette mission. J'avoue que j'envisageai du bon côté la gloire de reconquérir, à moi seule, une fortune entièrement perdue. J'entrevoyais tant de grandeur, tant de satisfaction dans une pareille conduite qu'appelant mon courage à mon aide je me décidai et signai mon traité avec le Président de la République argentine par l'entremise de M. de Vareigne. Tout fut conclu et arrêté. Je cessai mes occupations pour pourvoir à tous les besoins de ma nouvelle position, je pris un maître d'espagnol pour 1. Bernardino Rivadavia, président de la première République Argentine 1er Novembre 1936. 6


pouvoir parler et comprendre la langue des pays que j'allais habiter, je fis une ample provision de bonne musique; méthodes, solfèges, rien ne fut oublié.

Restait à assurer l'avenir. de Léon. Madame de Pierreclau se souvint fort à propos qu'elle était fille de Dézoteux, ancien chef de la chouannerie et agent secret du comte d'Artois qui venait précisément d'être sacré à Reims. Elle sollicita du nouveau roi une bourse de collège pour son fils et l'obtint « Je fus introduite par des amis haut placés dans le cabinet de Charles X, raconte-t-elle, pour lui témoigner ma reconnaissance. Il me reçut avec sa galanterie accoutumée et m'adressa les paroles les plus flatteuses comme à la fille d'un homme qui lui avait donné de grandes preuves de fidélité. »

A la mi-octobre 1826, la comtesse Nina s'embarqua donc au Havre sur un brick argentin, avec trente-six caisses de bagages, un piano, deux harpes et « une jolie bibliothèque ». Léon et son mari l'accompagnaient au départ, car M. de Pierreclau, satisfait d'être débarrassé de sa femme, tenait à surveiller lui-même les derniers préparatifs. Ils passèrent ensemble trois jours à l'hôtel, puis le comte Adolphe, pressé d'en finir, emmena l'enfant à l'improviste au milieu de la nuit, tant il redoutait les suprêmes effusions. Il le reconduisit immédiatement au collège où il l'abandonna, sans pitié, pour reprendre la route du Maçonnais.

Après trente-deux jours d'une traversée dont elle narre les péripéties lamentables, Nina de Pierreclau arriva en rade de Montevideo; d'autres tribulations l'attendaient, car une guerre confuse venait d'éclater entre la première République Argentine et le Brésil. Le bâtiment fut déclaré de bonne prise et conduit à Rio avec ses passagers.

On ignore comment elle parvint à destination, puisque son manuscrit s'arrête là. Elle a cependant passé trois ans à Buenos-Ayres, qui lui valurent de pénibles déceptions le pensionnat de la noblesse n'était en réalité qu'une maison de pauvres orphelines, où ses talents d'agrément semblaient inutilisables. Pendant quelque temps elle se résigna à ce triste exil puis, bientôt reprise par la manie ambulatoire qu'elle tenait de son père, elle revint à Rio avant de retourner en France. Quand elle débarqua au Havre, son mari était mort


quelques semaines auparavant, le l~r février 1830. Madame de Pierreclau courut embrasser Léon et partit ensuite pour Mâcon afin de recueillir l'héritage en qualité de tutrice. Lorsqu'elle eut vendu le château délabré de Pierreclos et désintéressé les créanciers, Léon et Léonie se partagèrent treize mille quatre cent soixante francs.

C'est à ce moment que paraît Lamartine, décidé à prendre des résolutions qui montrent sa volonté de soustraire Léon à tant d'infortune. Pendant la vie d'Adolphe de Pierreclau, il avait dû se tenir à l'écart, sans pouvoir intervenir, mais, une fois libre d'agir, sa première pensée fut de convoquer sans retard le jeune homme; l'essentiel de leur conversation est connue par cette lettre de Léon à sa mère

19 mars 183C.

Ma chère maman,

J'ai passé la journée d'hier avec M. de Lamartine. H m'a fait beaucoup d'amitiés, il a été bien fâché que tu sois partie sans le voir, mais il se propose de t'écrire sous peu de jours. Nous avons beaucoup causéensemble. Il veut bien se charger de moi, mais il ne veut pas absolument que je sois chez toi L'année prochaine, parce que, dit-il, j'aurais beaucoup trop de distractions. Néanmoins il ne veut pas agir sans ton autorisation. Je crois qu'il a entièrement raison dans tout ce qu'il me dit et, comme de mon travail dépend tout mon avenir, et le tien peutêtre, il me semble qu'il vaudrait mieux sacrifier quelques instants de bonheur et je pense que tu lui donneras pleins pouvoirs sur ce qu'il veut faire.

Il est trop occupé dans ce moment pour t'écrire lui-même, mais sous peu de jours il t'écrira et t'expliquera tout ce qu'il en est. Nous avons été ensemble au Français voir Hernani, avec madame Sophie Gay et mademoiselle Delphine Gay, deux femmes poètes. La pièce est absurde et fait bâiller.

Lamartine entend donc rester seul maître des destinées de Léon; même, il exige l'éloignement de celle dont il blâme la légèreté autant que l'équipée de Buenos-Ayres. Au surplus, l'enfant abandonné donne son consentement et il va supplier de nouveau sa mère, trois jours plus tard


Je ne manquerai pas de mettre à profit tous les bons conseils que tu me donnes, et je sais combien j'ai besoin de travailler dans la triste situation où je me trouve. Réfléchis bien si nous devons sacrifier notre fortune et notre bonheur futur à la satisfaction d'être ensemble pendant quelque temps. Je t'avoue que j'ai trouvé tout ce que dit M. de Lamartine si juste, si sage, que je ne puis m'empêcher d'adhérer entièrement à tout ce qu'il voudra, autant, cependant, que cela ne te tourmente pas. Mais comme c'est de ce moment que dépend tout mon avenir, réfléchis bienl

En dépit de ces exhortations pressantes, madame de Pierreclau hésitait encore à consentir un tel sacrifice. C'est alors que Lamartine lui écrivit le ëLavriLjune lettre que M. Louis Barthou a publiée, et dont il est nécessaire de reproduire certains extraits « J'ai chargé plusieurs de mes amis de l'Université de me chercher ce qu'il y avait de mieux en pensions sans considérer le prix [.] J'ai réussi à trouver ce que je désirais. Je dois aller m'assurer de tout par mes propres yeux, aujourd'hui ou demain. Je vous prie donc de m'envoyer une (ostensible) lettre, copiée sur le modèle ci-joint, et signée de vous. Dès que je l'aurai reçue, je changerai Léon de pension. J'ai désiré que la maison où je le placerai nous offrît non seulement de bonnes études mais des garanties de surveillance, de morale et de religion [.] la pension s'élèvera en tout à quinze ou dix-huit cents francs, peut-être deux mille par an, mais vous n'avez pas à vous en occuper. Je m'en charge avec plaisir. » Puis, après avoir annoncé, et sans même demander l'agrément de madame de Pierreclau, qu'il compte plus tard faire entrer Léon dans la magistrature, il ajoute ces mots cruels « Si vous êtes dans la résolution ou dans la nécessité d'utiliser vos talents, il sera préférable pour Léon que ce soit ailleurs qu'à Paris. » Est-ce l'ami fidèle d'une famille malheureuse qui parle ainsi? Cette lettre sévère et glacée témoigne que Lamartine, au moment où il assume de sa propre autorité le rôle d'un tuteur, est loin d'être entraîné par sa sympathie pour madame de Pierreclau. Le souvenir du comte Adolphe, dont le nom n'est même pas prononcé, n'est pas davantage en cause et l'on ne peut oublier que Lamartine ne s'est guère préoccupé de faire observer le deuil par l'adolescent, puisqu'il l'a conduit au théâtre six semaines après la mort de M. de Pierreclau; c'est


à Léon seul qu'il se -dévoue. Au nom de devoirs qui lui appartiennent, il exige la reconnaissance de ses droits naturels. Ce ferme langage décida madame de Pierreclau à s'effacer. Comme elle était sans ressources, elle voulut entrer dans l'administration, mais Lamartine, toujours irrité, refusa d'abord de l'aider, et c'est vainement qu'elle tenta, par l'intermédiaire de leur fils, de l'intéresser à ses affaires embrouillées « M. de Lamartine m'a dit qu'il ne voulait pas s'en mêler, écrit Léon à sa mère le 19 mai, qu'il ne connaissait rien aux affaires et ne pouvait te donner aucun conseil. )) II n'intervint que pour l'éloigner de Paris en lui faisant attribuer la direction d'un bureau de postes en Dordogne.

Il subsiste environ quatre cents lettres écrites par Léon de Pierreclau à sa mère de 1830 à 1841. Sans apporter rien de bien nouveau sur le poète, elles montrent la tendresse mutuelle et croissante de ces deux êtres, qui paraîtrait inexplicable si Léon n'était pas pour Lamartine beaucoup plus qu'un fils d'adoption « Ne m'appelez plus votre protecteur, lui écrit-il le 4 novembre 1830, titre qui ne convient pas à mon rôle et à mes sentiments, mais votre ami, car c'est ce que je veux être et serai toujours pour vous. ? Désormais, c'est par son prénom que Léon, dans ses lettres à madame de Pierreclau, nommera presque toujours Lamartine « J'ai reçu une lettre d'Alphonse, dit-il le même jour, qui est pleine de bonté. Il me demande tout ce dont j'ai besoin, il me donne un maître d'allemand, ce qui me fait une grande occupation de plus. Il ne veut plus que je l'appelle mon protecteur, ami est le nom que je dois lui donner. Dans sa lettre, ses premiers mots sont vous ne me devez rien, mon cher ,Leon~ et je ne cesse de bénir la Providence de nous avoir donné un pareil bienfaiteur. »

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Le 8 juillet 1832, Lamartine s'embarquait à Marseille, avec sa femme et sa fille Julia, pour son long voyage en Orient. Auparavant, il avait assuré à Léon, qui venait d'être reçu 1. Dans la lettre de Léon, cette phrase a été soulignée par la comtesse Nina elle-même.


bachelier, une pension annuelle de six mille francs, destinée à lui permettre d'entreprendre ses études de droit, mais le jeune homme, tout en témoignant sa reconnaissance infinie par des lettres pleines d'affection, ne se consolait pas d'une absence qui l'affeétait profondément. L'élection de Lamartine, nommé député de Bergues alors qu'il se trouvait en Syrie, lui causa une joie dont il fit part aussitôt à madame de Pierreclau Que! plaisir et quelle joie j'ai éprouvée en lisant la nomination de Lamartine Combien. il sera Satté d'apprendre cette nouvelle! Il méritait bien un pareil choix. Il faudrait quelques hommes comme lui à la Chambre pour la remonter. Elle est si pauvret J'espère qu'il arrivera dans deux ou trois mois. Sa conversation me fera du bien, car j'ai quelquefois besoin de la conversation d'un ami, n'en ayant point d'autre que lui au monde, car la vie est parfois bien triste et bien amère pour une jeune âme qui vit toute seule, n'ayant d'ami que ses livres et les vaines créations d'une,vive imagination. Et quand l'étude vient à vous lasser, alpra l'âme oisive retombe sur elle-même, accablée, et le dégoût des choses de la vie vous prend au cœur. C'est une lutte terrible dont les grandes âmes sortent toujours victorieuses, mais avec de larges et profondes cicatrices. C'est cet état dans lequel je me trouve souvent ballotté, tantôt fort, courageux, vivant avec énergie, tantôt abattu, rêveur, ne voyant que le mal sur la terre et tenté de la maudire. Et encore n'avoir pas un ami à qui dire ce qu'on pense, n'avoir pas un ami qui vous comprenne! H y a bien peu d'hommes, de véritables hommes sur la terre. Voilà pourquoi je vis solitaire, triste, morose, peut-être, pourquoi je suis presque tenté de me faire sauvage aumilieu de la civilisation. Le mieux, je crois, est de vivre résigné en espérant.

Au retour d'Orient, aprè~ la mort de sa fille Julia, Lamartine mit en Léon sa dernière espérance. Les lettres suivantes prouvent qu'il voyait en lui son enfant, le conndent de toutes ses pensées. Quand il ira chercher à Marseille le cercueil de la petite morte, c'est Léon seul qu'il désignera pour l'accompagner ».

22 octobre 1833.

Je l'ai revu enfin, chère maman, ce cher Alphonse, toujours aussi bon, aussi bienveillant à mon égard. Nous avons parlé de toi. Sa femme est toujours considérablement aSIigée, toujours en pleurs. Quant à lui, sa tristesse est plus virile quoique moins apparente. Tu dois penser avec quel bonheur je l'ai revu. Il est pour fort peu de temps ici. Il va à Marseille chercher sa pauvre petite fille, et je l'y accompagne. C'est un grand signe d'amitié qu'il me donne, et je le reçois avec


bonheur. J'ai quitté Répin il y a quelques jours, Lamartine m'ayant envoyé un exprès pour m'annoncer son arrivée.

Ils revinrent ensemble à Saint-Point où Lamartine, accablé par le désespoir, voulut garder quelque temps Léon auprès de lui après les funérailles de Julia. Mais l'adolescent comprit que sa place, en un moment pareil, n'était pas dans cette famille désolée et il préféra s'éloigner

16 novembre 1833.

Chère maman, j'arrive à l'instant à Paris et je m'empresse de t'écrire. Mon départ subit de Mâcon m'a empêché de le faire plus tôt. Malgré les instances d'Alphonse, je me suis résolu à venir à Paris continuer mes études. Ma santé meilleure me le permettait. Notre voyage à Marseille a été triste, comme tu le penses. Nous avons beaucoup causé et sa bonté pour moi n'& fait que redoubler. La renommée lui a appris que j'écrivais. Il a fallu lui montrer mes oeuvres. Il en a parlé à tout le monde et à moi avec une admiration qui, j'espère, n'est pas feinte. Je vous savais bien, m'a-t-il dit, un jeune homme d'esprit et de talent, mais je -ne vous croyais pas du génie et il y en a dans ce que vous m'avez montré. Ma modestie rabat beaucoup de ces éloges et j'espère que tu n'attribueras pas à la vanité, si je te le répète, mais au plaisir que je sais devoir te causer.

Une crise de jalousie maternelle saisit madame de Pierreclau, qui vivait pauvrement en Dordogne loin de son fils, lorsqu'elle vit Lamartine et Léon aussi étroitement unis depuis la mort de Julia. Son fils voulu la consoler dans une lettre qui dut, bien au contraire, aggraver son chagrin car on y voit le poète associer de plus en plus Léon à sa vie familiale et politique

24 novembre 1833.

Ta lettre m'a fait bien plaisir, ma chère maman; je l'attendais avec impatience pour me réconcilier avec toi, car la première m'avait fait de la peine quoique je sache bien que tu ne doutes pas de mon sincère attachement. Le langage que tu y parlais m'avait sincèrement affecté. Tu ne devrais pas mesurer ma tendresse pour toi à la fréquence de mes lettres et prendre diverses circonstances, qui peuvent motiver mon silence, pour de l'oubli. Nous en sommes malheureux tous les deux, toi de ton incertitude, et moi de tes reproches. Une amitié comme la nôtre doit être fondée sur des bases plus solides et ne pas être ébranlée au premier vent de l'imagination.~Ton souvenir m'a toujours accompagné~auprès d'Alphonse, et souvent je l'ai entretenu de toi; de ta


position et de l'amélioration que je désire y voir apporter. Sa sympathie n'a pas manqué. Tous ces sentiments et le désir qu'il a de faire quelque chose pour toi, joints à mes prières et à mes sollicitations ne peuvent manquer d'avoir un bon effet pour toi s'il veut prendre quelque influence dans le gouvernement.

Tu me demandes si Lamartine veut siéger. Oui, c'est son intention, et je suis occupé maintenant à lui chercher un appartement. J'en ai vu de magnifiques, il veut y mettre mille francs par mois. C'est fort difBcHe à trouver. Il va arriver du 15 au 20 décembre car les Chambres s'ouvrent le 23. Je serai du moins heureux tout cet hiver, car je ne le suis que quand je le vois. Je lui ai voué une amitié si grande que je me ferais tuer mille fois pour lui si j'avais mille vies à lui sacrifier. II est si bon, si noble, si grand. C'est un être à part dans la nature. Je ne peux pas me figurer qu'il soit pétri de la même argile que nous. II est revenu changé, comme tu penses bien, de son lointain voyage; maigri, il n'a plus ces blonds cheveux de la jeunesse qui entouraient si gracieusement son front, il est presque entièrement gris. Et, comme il le dit lui-même dans ses vers

Mon front, que la pâleur efface,

Ne conserve plus que la trace

De la foudre qui l'a frappé

Oui, elle l'a frappé bien rudement, ce pauvre Alphonse, et la destinée lui doit de bien amples compensations pour la perte qu'il a faite. I! n'a plus sur sa figure cette expression poétique qui le distinguait, mais la~sombre énergie d'un désespoir stoïque. II veut lutter contre la douleur et la renferme en lui-même, et il en souffre vingt fois plus. Les moustaches qu'il porte depuis son retour d'Orient contribuent assez à lui donner un air déterminé, mais, si son corps a changé, son âme est toujours restée la même, ou plutôt non, elle est devenue encore plus belle, plus sublime que jamais.

On parle beaucoup de ses opinions politiques dans le monde, et comme d'ordinaire à faux. Les uns disent qu'il se placera à gauche, d'autres à droite, ceux-ci au centre, et tous ont tort. L. ne veut s'enrôler ni dans le gouvernement ni dans les partis. Républicain par principe et par instinct, il veut la République quand elle sera possible, c'est-à-dire quand les masses seront arrivées à cet état de lumière et d'instruction qui leur permettra de goûter le pain des forts sans inconvénient. Mais il sait que maintenant c'est une nourriture trop forte pour nos estomacs, et il a raison.

Ainsi donc, avec de pareils principes, il ne peut se ranger dans ce qu'on appelle le parti légitimiste. D'un autre côté, les convenances et sa dignité personnelle ne lui permettent pas d'adhérer ouvertement & l'état de choses existant, puisqu'il a servi et chanté les Bourbons et qu'il leur a été attaché par reconnaissance. C'est un homme qui sent trop bien le prix du pouvoir, dans un temps comme le nôtre, surtout, pour aller lui faire une opposition systématique. En outre, c'est le duc


d'Orléans actuellement .régnant qui a marié son père et sa mère et cette considération neutraliserait toute mauvaise disposition qu'il se sentirait contre son gouvernement.

Il est, comme tu vois, dans une position extrêmement difficile. Il est obligé de se jeter dans une neutralité malheureuse dans un homme de génie qui, s'il voulait embrasser une cause, pourrait lui être d'un si grand secours. Mais il est probable que les circonstances développeront sa conduite et montreront au pays tout ce qu'il vaut, non seulement comme poète, mais aussi comme orateur et comme législateur. 7 février 1834.

Lamartine, que je vois souvent, m'occupe beaucoup et je suis flatté de lui servir de secrétaire, fonctions dont il veut bien me dire que je m'acquitte fort bien. Il parle à la Chambre assez souvent. Il y a sur lui une tempête de rugissements parce qu'il y plaide la cause de la vertu et de la haute raison. C'est tout naturel. Il doit parler aujourd'hui et demain. J'irai l'entendre. Sa femme est quelque chose de divin par son angélique bonté, par sa résignation, sa haute affabilité. Léon de~Pierredau, quand il recevait les confidences du poète, n'ignorait plus la nature véritable des liens qui l'unissaient à son bienfaiteur. Certaines lettres à sa mère le laissent entendre clairement, et l'on a vu qu'il n'a jamais manqué, dans aucune d'elles, de rapprocher, avec un tact infini le poète et la comtesse Nina comme un père et une mère également chéris. « Plus je les connais, écrit-il un jour en parlant des Pierreclau, plus je bénis le ciel de m'avoir retiré de leurs mains pour me mettre dans celles d'un homme comme Lamartine. » En 1835, lorsque madame de Pierreclau cherche à emprunter, il l'en dissuade en ces termes « Cela ferait crier contre toi toutes les personnes qui ne connaissent pas ta position, et, si tu arguais de ma gêne, cela ferait penser qu'Alphonse ne fait pas ce qu'il fait avec tant de grandeur et de générosité. Pense combien j'en serais désolé! » <( Ma vie est une tour que je bâtis dans le mystère, écrit-il encore; plaise à Dieu qu'elle soit fondée sur des bases solides et qu'elle ne s'écroule pas au grand jour! »

Ce grand jour, Lamartine désirait maintenant que son fils y parût librement. Léon venait d'atteindre sa vingttroisième année, quatre années d'excellentes études et la familiarité du poète avaient fait de lui un adolescent plein d'intelligence et de grâce. Il était svelte, rapporte son ami

-n_-


Grosset, souple comme le cou d'un cygne. « 11 inclinait légèrement le corps dans sa marche, ses prunelles semblaient par moments se rapprocher l'une de l'autre et donnaient à son regard un pouvoir impérieux. Il avait le front et le bas du visage de Byron, la physionomie, le geste et l'aspect de M. de Lamartine~. »

L'œuvre de Lamartine semblait accomplie. Cet enfant arraché par lui à la misère et à l'ignorance était maintenant devenu un homme dont la pensée reflétait la sienne et qui ne vivait plus que pour l'aimer. Madame de Lamartine et ses belles-sœurs, touchées par la tendresse vigilante de Léon, l'accueillaient comme un fils ou un neveu, à Monceaux, àSaint-Point, à Mâcon, dans ces demeurs familiales qui remplaçaient pour lui Cormatin et Pierreclos. L'abbé Dûment était mort, madame Mongez vieillissait à Lyon dans la solitude, la comtesse Nina, fidèle à sa promesse, vivait à Pauillac sans jamais reparaître à Paris et en Mâconnais. Ainsi, le dernier secret des Pierreclau appartenait également à Lamartine dont la gloire suffisait à prévenir toute médisance. Or ce poète avait tout prévu sauf l'amour qui, depuis trois années déjà, était né entre sa nièce Alix de Cessia et Léon de Pierreclau.

<!

Marie-Joséphine-Alix de Cessia, Elle aînée de Cécile de Lamartine, marquise de Glans de Cessia~ était d'un an plus jeune que Léon. « Hors ce qu'elle aime, écrit le duc de bondeauville dans l'un des célèbres portraits qu'il a consacrés aux femmes de la société parisiennes. tout lui est égal:, mais aussi, comme elle sait aimer' Son cceur n'a jamais de distractions il est capable de tous les sacrifices et ses pensées sont sérieuses. Qu'elle est tendre, exclusive et passionnée, cette personne qu'au premier abord vous auriez jugée presque indifférente! Un rien l'émeut, la trouble, la transporte~ l'em1. Biographie de M. le comte- Léon de Pierreclos (sic), par J.-M. Grosse):. (Almanach de Saône-et-t-oire de 185~ p. 65 et sni~f.~ il en existe un tirage à part, limité 50 exemplaires.

2. On trouvera te portrait d'AIpc d~ Pierre.ctau au tome X des ~M~po~fM do Sostènes de ta..R.oeheîoueauM, due de Doudeauville.


brase ou la retient. Son enthousiasme est durable et tous ses sentiments sont profonds. »

Ce que fut cet éblouissant et bref roman d'amour, Alix la confié bien plus tard à un vieil ami qui tentait d'arracher à son immense chagrin une femme encore inconsolable après trente années de veuvage. Son enfance, sa jeunesse, l'inaltérable souvenir de ses fiançailles, celui d'un bonheur qu'elle a su, dès l'origine, sans lendemain, ces quelques feuillets manuscrits les font revivre en termes si poignants qu'il faut laisser la parole à Alix de Pierreclau

Je me demande, sans pouvoir le trouver, ce qui m'a fait naître aussi orgueilleuse, révoltée, indomptable, avec une âme enthousiaste, un esprit critique, un cœur ardent et dévoué, mais une raison qui n'accepte et ne se soumet à rien. Ahl Que saint Paul a dit vrai en reconnaissant cette terrible dualité! Moi, fille de saintes, nourrie du lait de l'Évangile, élevée par cette femme mère de ce fils qui lui doit le divin de son génie et qui s'est révélée dans le Manuscrit de ma mère!

Toute petite fille,- toujours occupée de chercher, de connaître, de me soustraire, j'aspirais à grandir afin de tout connaître et de tout posséder. Hélas! La vie m'a terriblement humiliée! Bien jeune, j'ai connu mon impuissance et j'ai alors souffert de la soif ardente d'un cœur tout entier à moi, d'un amour partagé, absolu. J'adorais ma mère, mais je trouvais injuste de l'adorer par-dessus tout. Je demandais à Dieu de rencontrer un être que je pourrais aimer ainsi, souffrant si cruellement de voir de suite le bout et la fin de tout. Dieu me l'a envoyé, comme il envoyait ses anges pour guider ou pour sauver ses élus de la Bible. Il était beau, pur comme eux; il avait, en plus pur encore, en plus divin, les traits, la démarche de. [un mot illisible] et le génie de ce plus grand des lyriques avec Job. Il était moins grand poète [que lui] mais bien plus poétique et cependant si fort, si droit, si sagement modéré, et avec cela si charmant qu'il inspirait dès son adolescence le respect. C'est lui qui a dit <t La poésie est une maladie de l'âme, c'est la nostalgie du ciel! »

Quand il m'est apparu, il sortait du collège et j'avais dix-sept ans. Ses amis l'appelaient du nom de la plus poétique création de Walter Scott, le sire de Ravenwood. Il s'était lié dans la même communion d'espérance du bien et de la charité avec Ozanam, il a commencé avec lui l'œuvre de saint Vincent de Paul en visitant les cholériques lors de la première invasion de ce terrible fléau. Mais il n'avait pas eu comme moi le bonheur (ce qui me rend bien plus coupable) d'une famille saintement chrétienne, et le lycée Louis-le-Grand ne pouvait y suppléer. Mais chez M. Dailly, où mon oncle, M. de Lamartine, son tuteur; l'avait mis, il eut au premier'enseignement comme une révélation de la beauté du christianisme qui attirait invinciblement sa nature


si religieuse, si amoureuse du beau Mon idéal du beau, m'a-t-il dit, aurait été de pouvoir être prêtre ou médecin, si j'avais pu, en même temps, partager la vie avec toi.

Au premier regard échangé, je sentis que c'était luil Que Dieu m'avait exaucée. Je me renfermais dans ma chambre, et là, agenouillée et tout en pleurs, je remerciai le Père qui est au Ciel et je lui demandai d'être aimée comme je sentais que j'allais aimer. Si toutefois il n'y avait pas un cœur plus digne du sien, plus capable de lui donner tout le bonheur possible ici bas.

Il partit, et je ne le revis qu'aux vacances suivantes. Sans nous avouer cet amour grandissant, nous le sentions nous envahir. Mais la troisième année, avant de repartir, il me fit promettre de me garder pour lui, de l'attendre jusqu'au jour où, son indépendance lui permettrait de me demander à ma' famille.

C'est donc au cours de l'été 1831, à Saint-Point ou à Monceaux, que les deux jeunes gens se sont rencontrés pour la première fois; et c'est trois ans plus tard, en 1834, qu'ils se promirent l'un à l'autre. Lamartine, que Léon avait immédiatement prévenu, opposa à ce vœu un refus catégorique; d'accord avec sa sœur, madame de Cessia; il objecta le peu de fortune des enfants, et, même, il semble avoir rappelé à Léon qu'une raison tout à fait impérieuse lui commandait d'oublier le rêve qu'il avait formé.

Léon de Pierreclau, qui devait tout à Lamartine, se fûtpeut-être incliné, mais quand madame de Cessia tint à sa fille le même langage, elle souleva un tel désespoir que la mère et l'oncle faiblirent et décidèrent d'éprouver d'abord la constance de cet amour. Réunis en présence du poète et de sa sœur, les fiancés durent consentir à une séparation absolue pendant trois ans, ils s'engagèrent l'un et l'autre, sur l'honneur, à ne pas se rencontrer, à ne pas correspondre; et, une fois ce délai expiré, s'ils demeuraient encore ndèles à leurs serments, rien ne s'opposerait plus au mariage. L'épreuve fut acceptée et subie stoïquement par deux êtres qui se considéraient déjà comme unis pour l'éternité. Après une promenade 'à Milly, où ils obtinrent d'aller mettre leur amour sous la protection de la mère du poète, ils échangèrent une dernière promesse avant de se séparer. Alix revint a


Mâcon auprès de sa mère, Léon regagna Paris pour s'enfermer dans l'ardente et studieuse retraite qui devait lui ouvrir une carrière et lui permettre de fonder son foyer. Bachelier es. lettres depuis le 22 novembre 1831, bachelier en droit le 20 juin 1834, il soutint avec succès, l'année suivante, sa thèse de licence!. Dans le petit logement de deux pièces qu'il occupait à proximité du Luxembourg, il travaillait sans relâche pour conquérir Alix, sans ménager sa santé délicate. Lamartine lui avait définitivement ouvert sa demeure, où madame de Lamartine était heureuse de sa présence puisque son mari y trouvait de la joie il le présentait à ses amis, l'emmenait à la Chambre, le chargeait de préparer ses discours

12 janvier 1836.

Je suis immensément occupé à Paris, chère maman. Je travaille tout le jour, souvent les soirs quand ils ne sont pas pris par des bals et des soirées d'obligation, chose que je persiste à tenir pour fort assommantes. Je vois beaucoup Lamartine. C'est mon plaisir et mon délassement. II est toujours exquis et on ne peut plus bon pour moi. Tu as pu voir dans les journaux qu'il avait été nommé l'un des commissaires de l'adresse au roi. C'est un grand et significatif fait. Il parle toujours de sa ruine et il y a quelque chose de vrai dans ce qu'il dit, malheureusement. Lui et deux ou trois maisons sont mes seules relations. J'en ai peu, mais je tâche qu'elles soient bonnes, élevées et fortifiantes. Je vais mercredi en soirée chez M. Guizot, à qui son fils me présente; c'est une bonne fortune pour moi de connaître un homme aussi distingué par son talent et si haut placé par sa position. Je vais aussi chez les Dupin, qu'il est aussi bon de connaître~. Je continue à fréquenter Victor Hugo, qui veut bien m'honorer d'une familière et bonne amitié.

Quatre mois plus tard, Léon pouvait enfin annoncer son entrée au Cabinet du ministre de la Justice

13 mai 1836.

Chère maman,

Je suis heureux de t'annoncer que je viens d'être attaché au ministère de la Justice comme auditeur, par les bons soins d'Alphonse. 1. Thèse pour la licence (De usucap:'on:&tts et usurpationibus) soutenue le mardi 25 août 1835 par J. B. L. Michon de Pierreclos (sic) (Paris, imprimerie de E.-J.BaiHy, 1835, m-4" de 15 p.). Au verso du titre, on lit cette dédicace imprimée à Monsieur A. de Lamartine, témoignage de reconnaissance, d'admiration, de respectueuse et vive amitié.

2. Sans doute s'agit-il de Dupin aîné, président de la Chambre des Députés.


C'est une fonction bien difficile à obtenir et que je ne dois qu'à sa protection si paternelle. Enfin me voilà entré dans la carrière de la magistrature. Je sortirai de là dans le Parquet, comme Substitut, dans un chef-lieu, je l'espère. J'ai un travail très instructif à faire. La correspondance du ministre avec les Procureurs généraux et les Procureurs du Roi, ses rapports sur les affaires civiles, etc. C'est un nouveau titre de reconnaissance que nous devons ajouter à tous ceux auxquels Alphonse a droit de notre part. Combien je serai heureux si je puis jamais me rendre digne de tant de bontésl

Au mois de novembre 1837, lorsque s'acheva enfin le terme imposé par Lamartine, l'amour d'Alix et de Léon était plus fort que jamais. Ému par tant de constance, le poète leur permit d'échanger une seule lettre avant leurs HançaiIIes officielles et voici celle de Léon~ datée du 6 décembre 1837 Chère et divine amie,

Pourquoi n'ai-je que la ressource des mots pour vous exprimer toute l'émotion de mon cœur? J'attends chaque jour une réponse de M. de Lamartine en réponse à la mienne, qui m'annoncera ce qui a été le but de tous mes désirs, de toutes mes espérances. Quelles tristes et sombres années j'ai passées loin de vous, ô ma chère Alix! Quelle cruelle incertitude, quel désespoir m'ont agité! Loin de vous que j'aime de toutes les forces de mon âme, que j'aimerai toujours et plus que toujours! 0 mon amie, mon amour, rien ne peut vous peindre le deuil et la tristesse de mon âme pendant ces longues années d'exil sans espérance que la foi que j'avais placé dans votre amour! Ne sachant pas si le temps, l'éloignement et l'inceititude d'être aimée comme vous l'êtes, 6 mon Alix, n'effaceraient pas dans votre âme un sentiment qui remplit la miennef Mais au milieu de mes angoisses l'espérance ne m'a jamais abandonné. J'ai foi dans la sympathie des âmes; ce que vous m'avez laissé connaître de la vôtre, de sa force, de son dévouement, de sa beauté morale me disait tout bas que vous n'oublieriez pas le pauvre exilé. 0 Alix, vous dire combien je vous aime, cela est impossible. Bonheur de vous revoir! De renouer avec vous ces délicieux entretiens interrompus depuis trois longues années! Bonheur d'unir ma destinée à la vôtre de vous entourer d'amour, de confondre mon âme avec la vôtre. C'est à peine si je puis y croire, tellement je suis peu accoutumé au bonheur.- Et vous, ma chère Alix, j'ai besoin que vous me disiez que vous serez heureuse car j'aurai bien de l'indulgence à Vous demander. Vous voulez donc bien partager ma médiocre destinée? Vous en sentez-


vous le courage? Oht Dites-moi tout cela, ma chère Alix, écrivezmoi. Avec quels transports j'ai pressé sur mes lèvres la bague que vous m'avez envoyée! Et cette petite croix d'argent que vous m'avez donnée à Milly, il y a trois ans, elle ne m'a pas quitté. Et le bouquet de lierre que vous avez cueilli sur les ruines du vieux* château de Berzé, chère et bien aimée!

« Je lus à genoux cette première lettre si belle, dit Alix, qui révélait un de ces êtres qui traversent la vie comme un rayon de lumière &, et elle ajoute

Il arriva enfin [à Saint-Point], amené par mon oncte, si beau, si idéalement beau que l'invocation de Chénier me semblera toujours faite pour lui

Apollon, dieu du jour, dieu jeune et triomphant 1

Et, avec cette beauté grecque, la sublime mélancolie chrétienne, une âme visible, à fleur de peau, transparente comme la flamme enfermée dans une urne d'albâtre, et qui rayonnait dans un regard divinement humain~ Ce mois de fiançailles, du 24 février au 29 mars [1838] suffirait à remplir mille vies on nous laissait seuls et je ne souhaitais rien de plus. J'aurais voulu que ce mois pût durer toujours, je lui en voulais presque d'appeler de ses vœux le jour de notre mariage. La veille de nos noces, il m'apporta une poésie Adoration qui finissait ainsi

L'amour, 6 mon amie, à notre âme pensive

N'est qu'un pressentiment de l'immortalité,

Tel devant l'océan on pressent une rive

Sans ta voir de l'autre côté.

Au début de 1838, Léon de Pierreclau avait reçu sa nomination de Substitut du Procureur du roi à Mâcon, qui fut fêtée joyeusement dans le vieil hôtel Lamartine où habitait madame de Cessia. Soudain, on vit Léon pâlir, puis se détourner pour cacher un mouchoir rougi de sang qu'il venait de porter à sa bouche. Miné depuis l'enfance par la tuberculose qui avait déjà emporté les deux enfants du poète, Pierre et Julia, ses jours étaient désormais comptés.

Déjà avant ce funeste symptôme, écrit Alix, on avait averti ma mère qu'il était fatalement condamné. Elle comprit et je lui en serai éternellement reconnaissante, elle dont la seule et plus grande passion n'a jamais été que la maternité ce qu'était notre amour et que je préférerais mille fois ce bonheur rêvé, fût-il payé par une vie tout entière de. douleurs et de regrets, et que c'était vrai!


Le mariage n'en fut pas moins célébré le 28 mars, à Mâcon. Ni Lamartine ni la comtesse Nina, pour des raisons qu'on s'explique clairement, n'y assistèrent. La famille d'Alix était représentée au contrat par le père du poète, Pierre de Lamartine, qui entrait alors dans sa quatre-vingt-neuvième année; la marquise de Glans de Cessia, sa mère; le comte et la comtesse de Ligonnès, ses oncle et tante; Valqntine de Cessia, sa sœur, le baron et la baronne de Belleroche. Celle de Léon par son beaufrère et sa sœur, le comte et la comtesse de Chauvency, quelques cousins en ligne maternelle, le comte de Chatelard, madame de Santilly, MM. de la Rochette, de la Bussière, de Surigny. Aucun des Pierreclau n'était là. Et Lamartine dota Léon de soixante-treize mille francs qu'il ne versa d'ailleurs jamais, mais dont il paya fastueusement l'intérêt au taux triple. A l'aube de la nuit de noces, une affreuse hémorragie pulmonaire signifiait à Léon qu'il était perdu.

Le malheureux couple s'était installé dans un modeste appartement à Mâcon, au grand désespoir de la comtesse Nina qui formait le rêve de venir vivre avec son fils et sa belle-fille, projet auquel Lamartine s'opposait formellement. Comme ses supplications restaient vaines, elle résolut de donner sa démission de directrice des postes à Pauillac et de repartir à cinquante ans tenter une fois encore la fortune et l'aventure en Amérique du Sud. Atterré, Léon lui répondit aussitôt

28 octobre 1838.

Chère maman, j'ai différé de répondre à ta dernière lettre, afin de consulter M. de Lamartine sur le sujet important qu'elle renfermait. Il a été complètement et fortement de mon avis pour te dissuader, comme d'une folie sans nom, de toute nouvelle tentative d'expatriation. Il pense que tu dois persister dans la'carrière que tu as embrassée sans laquelle tu n'auras plus aucune ressource. Si le climat de Pauillac, qui est l'un des plus beaux de France, nuit à ta santé, il appuiera ta demande de changement de tout son pouvoir. Q uant à. moi, le parti qui me sourirait davantage ce serait de te voi &


installée chez les Chauvencyl, au milieu de tes enfants où ta place doit être; ayant les 700 francs de ton bureau, 600 francs de moi et 300 francs que je te ferai bien avoir de ta mère. Car pour t'en aller tenter de nouveau la fortune dans les pays étrangers, tous ceux qui te portent quelque intérêt, et tes enfants plus que tous autres, s'y opposeront toujours. Réfléchis donc bien à tout ceci et donne-moi promptement de tes nouvelles. Les projets dont tu me parles sont inexécutables à ton âge. C'est assez d'avoir une fois quitté sa~-patrie et sa famille sans risquer d'aller courir des chances aussi incertaines. Apaisée par les tendres lettres d'Alix et une visite que son fils et sa belle-fille vinrent lui faire quelques mois plus tard, madame de Pierreclau se résigna à poursuivre sa vie monotone et solitaire, tandis que Léon épuisait en quelques mois son beau roman d'amour.

Devant les progrès rapides de la maladie, Lamartine obtint pour son fils un congé et l'envoya à Pau où il vint le rejoindre pendant l'hiver de 1839-1840, afin de le conduire ensuite à Hyères. C'est là que Léon de Pierreclau apprit, le 20 mars 1840, qu'il était nommé sous-préfet d'Apt, mais il ne put prendre possession de son poste; il allait mettre dix-huit mois à mourir, stoïquement.

J'ai appris de bonne heure à connaître la vie réelle, écrit-il à sa mère dans une de ses dernières lettres, et je n'ai jamais trouvé que deux remèdes à ses maux calme et résignation; tout le reste est du vide ou ne fait que les aggraver. Je te parle franchement, comme je désire que tu me parles, comme je parlerai devant ma conscience et devant Dieu. C'est la seule philosophie de la vie véritable. Elle est loin d'être aussi sévère qu'elle le paraît. Dieu a mis en nous une grande source de bonheur caché et à l'abri de tous les coups du sort. Il est difficile de la découvrir, c'est la récompense du travail qu'on opère sur soimême le bonheur n'aurait pas de moralité s'il était trop facile à acquérir.

Léon de Pierreclau mourut à Mâcon le 25 juillet 1841, dans sa vingt-huitième année. Alix lui survécut trente-quatre ans2, mais cette femme généreuse, ardente, dont le dévouement, moins connu que celui de sa sœur Valentine, adoucira plus tard la fin lugubre de Lamartine, ne devait jamais se consoler. 1. Marguerfte-Lëonie, sœur cadette de Léon. née en 1815, avait épousé en 1832 Pierre-Charles Reynold, comte de Chauvency. Elle mourut en 1894, sans postérité.

2. La comtesse Léon de Pierreclau, née en 1814, mourut à Mâcon en 1876.


Quant à la comtesse Nina, elle s'est éteinte en 1865. Depuislongtemps elle avait pris sa retraite et vivait auprès de sa Elle, madame de Chauvency, tantôt à Pauillac, tantôt à Montmorency. De temps à autre elle venait passer quelques semaines à Paris, où on la rencontrait, dans le salon de sa belle-fille, coiffée d'un bonnet de dentelle et habillée de taffetas prune. A soixante-dix-sept ans elle babillait encore gaiement et ne se lassait pas de rappeler les beaux jours de sa jeunesse et son voyage en Amérique du Sud. C'est après l'avoir entendu raconter les aventures de son père, Félicité Dézoteux, que Barbey d'Aurevilly écrivit le Chevalier Destouches. Deux années avant sa mort, elle voulut revoir Cormatin, qui appartenait depuis 1831 à une fille de sa cousine germaine, et cette visite, loin de l'assombrir, éveilla en elle une foule de souvenirs. Sa mémoire restait fraîche, e6, comme elle contait fort bien, on lui fit promettre de les écrire. C'est ainsi que l'ancienne amie de Lamartine, dans sa soixante-seizième année, se mit à rédiger les mémoires desa. vie, que la mort vint subitement interrompre le 10 octobre 1865, à Montmorency.

PIERRE DE LACRETELLE


FOOTBALL

Sans que nous puissions nous en rendre compte il se forme sous nos yeux, à nos côtés, un monde si différent du nôtre, de celui que nous croyons << normal », que d'y pénétrer un instant nous donne la sensation d'être un étranger au milieu de compatriotes, plus étranger qu'un nègre chez les Esquimaux. Ce monde en formation a ses mœurs, ses dieux, sa mythologie complètement ignorés des profanes. C'est le monde des sportifs qui sont des centaines de milliers en Frarice, des millions sur là terre entière. Tout ce qui n'est pas le sport laisse complètement indiSérent la majorité de ces hommes, qui semblent habiter une planète qu'on peut avec peine considérer comme un satellite de notre globe. Il suffit de lire leurs journaux pour se rendre compte de leurs préoccupations singulières, mais encore faut-il pouvoir comprendre leur langage, car la langue qu'ils emploient est si spéciale, qu'on peut prétendre qu'il faudra bientôt publier un dictionnaire de la langue sportive.

Étonnant univers qui se suffit à lui-même, que les bouleversements et les catastrophes qui nous inquiètent et nous angoissent ne semblent pas atteindre, où, comme dans les contrées fantastiques imaginées par Swift pour son Gulliver, les êtres sont successivement trop grands où trop petits. Le monde sportif se peuple avec une rapidité qu'il est impossible d'imaginer. Le développement du sport à l'école, au lycéë.r à l'armée, la publicité eSrénéedes~ organisateurs de rencontrés


sportives qui dépasse encore les exagérations de celle du cinéma, font des recrues innombrables.

Jadis, quand les sports furent « importés » en France, ce furent surtout les étudiants qui s'y intéressèrent. Après avoir joué au football pendant leurs années d'université, les jeunes gens s'orientaient vers d'autres carrières. La politique en attira un grand nombre on cite, parmi les plus célèbres sportifs des temps héroïques, le président de la Chambre des députés, M. Ferdinand Bouisson, un ancien président du Conseil, M. Chautemps. Il est peu probable que les sportifs d'aujourd'hui s'intéressent jamais aux luttes électorales et songent aux difficultés du gouvernement. Ces sportifs sont des spécialistes et d'un certain-point de vue on ne peut guère les comparer qu'à des acrobates. Le football-association que l'on nomme « le roi des sports » nous montre que le sport n'est plus un passe-temps, un exercice, mais qu'il tend à devenir, qu'il est devenu un véritable métier.

Davantage même, car les grands « as » du football sont aujourd'hui, comme les coureurs cyclistes, comparables seulement par leurs mœurs et leurs attitudes, à des gladiateurs.

Aucun sport n'est plus universellement, plus franchechement populaire que le football. Des foules innombrables et passionnées se pressent pour assister à des rencontres entre deux équipes, que ce soit à Paris, à Londres, à Prague ou à Montevideo. A côté de chaque petit village européen, une prairie est transformée en terrain de jeux où les gars du pays viennent s'exercer sous les yeux admiratifs de leurs jeunes frères.

C'est en Angleterre, évidemment, que ce sport a pris naissance il y a un peu moins _de cent ans, ou, pour être tout à fait exact, que les règles qu'on s'éfforce de respecter, y ont été fixées en 1863. Depuis qu'il y a des hommes, il est probable qu'une de leurs distractions favorites fut toujours de frapper une balle et de la conduire vers un but. Ce sport, et c'est là une de ses caractéristiques, plaît aux foules du monde entier. Pour employer l'argot, souvent ridicule, des comptes rendus sportifs, le football est. particulièrement spectaculaire. Cette lutte entre deux équipes


enthousiasme les masses qui, retrouvant leur instinct grégaire, reconnaissent les batailles de leurs ancêtres, tribus contre tribus. Il faut d'ailleurs ajouter que le patriotisme, pour ne pas dire le chauvinisme local, transforme parfois cet enthousiasme en une sorte de fureur sacrée. N'est-il pas parfois grotesque de dire que Rouen a été battu par Marseille, que la Suisse a été victorieuse de l'Italie? Les Anglais, grands maîtres ès sports, évitent ces exagérations et une de leur maxime favorite est toujours « Que le meilleur gagne! » Ceux qui ont joué peu ou prou, et même ceux qui se contentent de connaître les règles, reconnaissent volontiers qu'une rencontre entre deux équipes d'une force à peu près égale est un spectacle fort intéresant. Beaucoup même ajouteraient passionnant.

LES RÈGLES DU JEU

Les règles du jeu, du moins dans les grandes lignes, sont simples. Une équipe de onze hommes doit s'efforcer de conduire un ballon de forme ronde et de le faire passer entre deux poteaux séparés par 7 m. 32 appelés buts et reliés par une barre transversale placée à 2 m. 44 au-dessus du sol, malgré les efforts de l'équipe adverse qui, elle aussi, devra s'efforcer de conduire le ballon vers les buts opposés. Le terrain de cette lutte doit toujours être de forme rectangulaire et ses dimensions ne doivent pas dépasser au minimum 91 m. 50 de long sur 45 m. 75 de large, au maximum 119 mètres de long sur 91 m. 50 de large. La partie dure 90 minutes comptant deux « mi-temps » de 45 minutes et si les deux équipes marquent le même nombre de points, c'est-à-dire si elles ont fait franchir les buts au ballon le même nombre de fois, des prolongations sont permises. Les joueurs s'interdisent de se servir de leurs mains, sauf celui qui est chargé de garder le but, mais son terrain d'action est limité.

Tandis que le succès du football grandissait et que les joueurs devenaient plus adroits, les règles se compliquaient. Il serait fastidieux de les énumérer en détail; toutefois on doit signaler l'une des plus importantes et qu'il est absolument


nécessaire de connaître pour suivre les joueurs. Elle est sujette à des contestations qui sont tranchées par t'arbitre, lequel dirige et surveille la partie, arbitre dont les décisions sont sans appel. Armé d'un sifflet, le référées, comme le nomment les Anglais, interrompt l'élan des joueurs dès qu'il constate une faute ou une irrégularité.

Cette fameuse règle du hors jeu est la suivante lorsqu'un joueur « botte le ballon, tout joueur du même camp qui, au moment où le ballon est touché, est plus rapproché de la ligne du but adverse que celui qui a touché le ballon en dernier lieu, est hors jeu (out o/ p~). H ne peut ni toucher lui-même le ballon, ni gêner d'aucune manière un joueur du camp adverse, ni influencer le jeu d'aucune manière jusqu'à ce que le ballon ait touché un autre joueur, à moins qu'il y ait à ce moment au moins deux joueurs du camp adverse plus rapprochés que lui de leur propre ligne de but.

Malgré la complication et les distinctions subtiles qu'impose cette règle, un sportif qui l'apprend en jouant accepte vite de se plier à cette eonventian qui est plus difficile à expliquer qu'à respecter lorsqu'on est sur le terrain.

On est tenté, au début d'une initiation, de trouver abusive cette complication et cette accumulation de règles, mais, si l'on y réûéchit, oh reconnaîtra que c'est précisément parce que le sport impose à nos inatincts de lutte, à notre fougue, une discipline stricte, qu'il est un éducateur de premier ordre.

Les onze joueurs d'une équipe sont placés sur le terrain, dans un ordre donné, en face de leurs onze adversaires dans la même formation. On jette le ballon, l'arbitre donne un coup de sifflet et, frémissants, les joueurs partent à l'assaut. Le ballon vole d'un bout du terrain à l'autre. II approche des buts, mais un coup de pied bien appliqué envoie de ballon de l'autre côté du terrain et des joueurs s'en emparent pour '< menacer x les buts de l'équipe qui se croyait déjà victorieuse. Avec une habileté qui ressemble parfois, quand il s'agit de champions bien entraînés, à des jeux de jongleurs, les équipiers se passent la balle.qui en zigzags avance. Les adversaires ripostent, subtilisent le ballon et, à leur tour, se le renvoient de joueur en joueur. Pas un instant le jeu ne s'arrête. Les


vingt-deux hommes qui sont sur le terrain ont les yeux fixés sur la balle ronde. Une minute d'inattention peut faire perdre une partie. Tout est mouvement, déplacement, courses, élans. L'ÉQUIPE

De chaque côté, les onze hommes forment une équipe, c'est-à-dire que tout membre de cette équipe doit dompter sa fougue et songer sans cesse à ses camarades, à ceux surtout, qui, mieux placés que lui,'peuvent faire avancer le ballon vers les buts adverses. Ils obéissent à l'un d'entre eux, le capi"taine, qui doit être « l'âme de l'équipe » et qui dirige la tactique, commande l'offensive, relève le moral des joueurs, rappelle à l'ordre ceux de ses équipiers qui seraient tentés d'oublier t'intérêt général pour se faire remarquer par des exploits individuels. L'équipe avant tout!

Lorsque les joueurs sont bien entraînés, qu'ils se connaissent bien, qu'ils savent les défauts et les qualités de leurs camarades, une soudure se fait spontanément. Les onze joueurs sont devenus une équipe. Plus d'hésitations ou de rivalités, mais une discipline consentie et un oubli de soi absolu. Les rouages, c'est-à-dire les joueurs, fonctionnent sans heurts, sans à-coups, comme ceux d'un moteur bien au point. L'équipe prend alors sa valeur et son individualité. Elle est soit rapide, soit pùissante, soit équilibrée, soit offensive.

On a souvent remarqué que les équipes, selon les sièges de leur résidence, ont des qualités de terroir, si l'on ose s'exprimer ainsi, bien que la plupart du temps les membres de cette équipe soient recrutés dans les pays les plus divers. Ce phénomène, la formation de l'esprit d'équipe, est sans doute ce qu'il y a de plus fort et de plus caractérisé dans le sport du football. C'est ce qui lui confère une sorte de noblesse. UN MATCH

A l'heure nxée, les joueurs pénètrent sur le terrain. Vêtus de maillots aux couleurs de leur club, ils s'élancent. Chacun prend sa place en attendant les adversaires qui à leur tour ont rejoint leur poste. On s'observe de part et d'autre.


Voici enfin l'arbitre que l'on reconnaît en général à son accoutrement assez fantaisiste. Il regarde sa montre et donne un coup de sifflet. Le ballon est placé au centre du terrain. Un nouveau coup de sifflet, un joueur donne un coup de pied. Le match est commencé.

Les spectateurs, bon gré mal gré, prennent parti pour un camp et ils sont prêts à applaudir aux exploits de leurs champions, à les encourager du geste et de la voix, en même temps qu'ils se piquent de reconnaître les beaux coups des adversaires. Le ballon vole, rebondit. Un joueur le suit et le poursuit, le pousse du pied, se le fait voler par un adversaire qui à son tour le conduit vers les buts. Les joueurs ennemis se précipitent mais, avant d'avoir été dépossédé, par un long coup de pied, le joueur l'a lancé à un de ses équipiers qui le pousse à son tour vers les buts. Quand celui-ci estime que l'occasion est bonne, que les joueurs adverses ne sont pas assez nombreux pour défendre les buts, il fonce et d'un grand coup de pied lance le ballon dans les buts. Alerté, le gardien se jette sur le ballon, l'attrape et le renvoie à un de ses équipiers. L'attaque reprend et les joueurs se groupent, courent ou se dispersent selon la direction prise par le ballon.

Avec une habileté et une rapidité qui ressemblent à de l'acrobatie, avec une force qui dégénère parfois en brutalité et qui se mêle à la ruse, les équipiers des deux camps feintent, trompent et finissent par faire entrer le ballon entre les poteaux. L'arbitre siffle. Ce résultat déchaîne l'enthousiasme des joueurs et des partisans.

On affiche la « marque )) ou le « score ».

1 but à 0.

Le ballon est replacé au centre du terrain et la bataille recommence. On peut écrire ce mot si peu sportif, bataille, car parfois la lutte est si vive et si acharnée que l'on s'éloigne du véritable esprit sportif. Il ne s'agit plus d'un ballon, d'un jeu, mais de la réputation et de la vanité des joueurs quand ce n'est pas de leur vie. Décrit aussi sèchement, un match peut paraître assez terne, mais à vrai dire la façon dont sont racontées les luttes spor-


tives dépasse trop souvent les limites du ridicule pour qu'une réaction salutaire n'incite à plus de sobriété, à trop de sobriété même. Les mots les plus excessifs sont employés pour qualifier les joueurs et leur habileté. Héros, super-as, maîtres ne sont que les qualificatifs ordinaires. En outre le jargon sportif est un des plus étranges que l'on ait jamais inventé. Ce ne sont que superlatifs, exclamations, exagérations, surenchère.

Voici, exemple entre mille, un échantillon de ce que l'on nomme avec une involontaire ironie la littérature sportive Metz gagne le toss. Lille engage et attaque, Défossé, le premier, est à l'épreuve et manque une belle balle bottée par Gootwald. Nuic reprend et Vandooren sauve la situation désespérée.

Metz domine, et Nuic place un boulet que Défossé pare difficilement. Le jeu est plaisant, et Metz évolue mieux sur la neige. A la dix-neuvième minute, Schobert marque pour Metz, sur loupé de Vandooren.

Metz, 1 but; Lille, 0.

Lille réagit et la défense messine et surtout le demi Hibst sont superbes, si bien que Défossé, bien protégé par Vandooren, est plus à l'ouvrage.

Pourtant, à la trente-deuxième minute, Bigo égalise d'un shot splendide.

A la mi-temps Metz, 1 but; Lille, 1.

En seconde mi-temps, le jeu reprend aussi incertain et indécis. Lille combine mieux sur le sol qui se gèle.

Metz domine, et Défossé pare un dur shot de Rohrbacher, puis Kappé sauve devant Decottignies.

Les attaques créent tour à tour des situations sérieuses manquant de finish, et tout est enrayé les deux gardiens sont impeccables. Le match se déroule avec un léger avantage aux Messins qui n'arrivent cependant pas à marquer.

Des deux côtés, les avants manquent de belles occasions. Sur une belle descente, Delannoy transmet à Decottignies. Celui-ci, démarqué, marque à la 41s minute. Etc.

Autour des joueurs, la foule de ceux qu'on nomme les supporters forme une sorte de clientèle qui est prête à se livrer à toutes les folies, pour défendre les couleurs d'une équipe avec une ferveur et une passion que la foi sportive ne suffit pas à expliquer.

On assiste souvent à des batailles entre des groupes de


partisans d'équipes antagonistes. Coups de poing succédant aux injures, menaces précédant des cris de rage. La fureur de la foule sportive atteint généralement son paroxysme, quand elle estime que l'arbitre n'est pas absolument impartial. II n'est pas rare de voir des enragés franchir les barrières qui séparent le public du terrain et se précipiter, en hurlant à la mort, vers l'arbitre qui doit être défendu par les joueurs et la police.

Plus touchant dans sa ferveur, mais aussi symptomatique est ce jeune garçon de bureau qui se privait d'un repas plusieurs jours par semaine pour pouvoir se payer une place dans un stade le dimanche après-midi, afin d'assister à un match de football. Car le sport a aussi ses martyrs, ses apôtres et ses judas.

NAISSANCE D'UNE ÉQUIPE

C'est en remontant aux origines, à la naissance d'une équipe que l'on peut comprendre l'enthousiasme des foules. Dans une petite ville, le dimanche les ~coliers~se joignent aux employés et aux ouvriers pour former une équipe sur le modèle de celles « dont on parle dans les journaux n. Quelques mécènes locaux aident les joueurs à acheter des équipements, un ballon, et dans une prairie les jeunes enthousiastes commencent à s'exercer. Bientôt ils lancent des défis aux, équipes des villages voisins. Si l'équipe obtient quelques victoires, elle s'enthousiasme pour le sport. Le patriotisme local les soutient. Les joueurs s'enhardissent. Ils proposent des matches aux équipes réputées des villes voisines. Si un joueur brille d'un éclat particulier, les recruteurs des grandes équipes viennent le voir jouer. On l'engage et il devient bientôt l'étoile du pays, de son pays, qu'il quitte rapidement. Mais son exemple, sa défection même ont fouetté les ambitions des autres joueurs ou des jeunes garçons qui révent de la gloire sportive. On espère surpasser les anciens et rémuIatiQn aide les jeunes à s'entraîner. Ils font une campagne d'autant plus violente qu'elle est désintéressée pour l'équipe qui devient le sujet de toutes les conversations. Le soir, dans les cafés, on discute, on revit le match et les commentaires succèdent aux apé-


ntifs. Si l'équipe a été battue, on cherche des excuses; si au contraire elle a obtenu la victoire, on fait des projets ambitieux. Les initiés qui assistent à ces palabres, sourient. Ils ont tort. C'est dans les villages que le véritable football est pratiqué. C'est là que se conserve l'esprit d'équipe. Le jeu n'est pas un spectacle, mais une sorte de manifestation collective. On choisit les meilleurs du village pour le représenter. Le football de villages en villages, de chefs-lieux en chefs-lieux recrute des adeptes, des apôtres, des fanatiques. Les organisateurs de réunions sportives profitent de cet engouement et encaissent des recettes qui, pour certains matches, dépassent le million de francs. Jadis les clubs d'amateurs utilisaient les bénénces pour favoriser la propagation du sport. Aujourd'hui, ce sont de véritables « managers a qui entraînent une équipe de professionnels. Pour attirer les spectateurs, il faut, dans le domaine du football comme dans le domaine cinématographique, présenter des vedettes. On apprend ainsi que tel joueur célèbre de telle équipe de Prague, de Belgrade ou de Montevideo quand ce n'est pas de Manchester, a été « acheté » par Valenciennes, Marseille ou Rouen pour la somme de cent mille francs. Cette somme est versée à l'équipe qui cède son joueur. Celui-ci, moyennant un salaire mensuel aussi élevé' parfois que les honoraires d'un président de Tribunal, « défendra les couleurs de l'équipe acheteuse et tapera tous les dimanches sur un ballon. Il y a un marché de joueurs. Le plus offrant peut acheter ainsi son demi, son gardien de but. Les cours varient.

Les rencontres de championnat qui sont des événements dans le monde du football et attirent un public considérable, sont devenues d'une extrême complication. Les organisateursmanagers ont évidemment cherché à « présenter a le plus de rencontres possibles pendant la saison du football qui dure de fin septembre au début de mai. Chaque dimanche les clubs parcourent la France et donnent des exhibitions appelées pompeusement matches.

Les résultats sportifs de ces organisations sont maigres. L'année 1935 a vu l'effondrement de l'équipe de France (qui comptait d'ailleurs un nombre important de joueurs étrangers). Devant l'Angleterre qui reste la plus authentique


championne, l'Allemagne qui doit tenir la seconde place, l'Autriche qui passe pour posséder une équipe d'artistes, la Tchécoslovaquie ou la Hongrie, l'équipe nationale n'a pas pu résister. Il est'notoire que la Yougoslavie, la Suisse et l'Italie, sans parler de l'Espagne, possèdent des équipes très supérieures à l'équipe de France. De même l'Amérique du Sud s'ehorgueillit de compter des équipes qui, lorsqu'elles viennent en Europe, prouvent une véritable maîtrise. Malgré les déboires des équipiers français ou naturalisés, le football continue à plaire à la grande masse du public sportif. Ce goût du public durera-t-il encore longtemps et les supporters ne se lasseront-ils pas d'assister à des défaites régulières de l'équipe dont ils voudraient acclamer la victoire? Les organisateurs commencent à s'inquiéter. Mais ils continuent à échafauder leurs combinaisons et à accepter les marchandages. On conçoit~ que ces mœurs singulières aient complètement transformé le sport du football. Le développement du « professionnalisme a eu pour effet de donner aux matches l'allure d'un spectacle, d'une corrida. Ils n'ont plus rien, au sens exact du mot, de sportif.

Toutefois le football qui avait décidément la vie dure n'a pas été tué, alors que son demi-frère le rubgy est agonisant. Le football-rugby a connu une ère de prospérité sans précédent. Ce sport est plus attrayant pour les spectateurs profanes que le football-association. Les règles en sont aussi compliquées, mais les déplacements des joueurs sur le terrain sont plus animés, les échanges de la balle, qui peut être passée de mains en mains, plus rapides, les élans des joueurs, leurs envolées vers les buts adverses, la défense du camp plus séduisants.

Le principe du jeu est le même que celui du football-association à ces différences près que le ballon est ovale, que les joueurs sont au nombre de quinze et peuvent se servir de leurs mains et que les règles du hors-jeu différent. Immédiatement après la guerre le football-rugby connut une grande vogue. Le sud-ouest de la France fut la terre d'élection de ce sport, car il semblait répondre aux qualités des races basques, béarnaises et languedociennes. Les Anglais qui étaient demeurés les maîtres dans ce domaine


venaient régulièrement jouer en France et ces rencontres internationales faisaient recette.

Leur grand succès causa la perte du rugby, car bientôt des combinaisons, des disputes, des rivalités empoisonnèrent les relations entre les clubs et les dirigeants. Les joueurs, enivrés de gloire, dont en maintes occasions on payait -les services, se montrèrent brutaux pour vaincre plus sûrement. Des scandales éclatèrent. Et les Anglais refusèrent dès lors de venir jouer en France. Ce sévère et humiliant a vertissement, loin de calmer les passions, attisa les rivalités et les haines. Avec une déconcertante rapidité, le public apprenant les scandales cessa de se précipiter dans les stades pour assister aux matches. Les recettes baissèrent. Les joueurs les plus célèbres abandonnèrent les équipes et pratiquèrent le rugby modifié, le rugby à treize. Il faudra bien du temps pour que ce sport puisse retrouver !a vogue d'il y a cinq ans.

Peut-on regretter que le sport soit devenu si populaire? Je ne le crois pas. Malgré le ridicule, les scandales, le professionnalisme qui empoisonnent les sphères sportives, le football demeure-un excellent exercice et un nombre considérable de jeunes gens peuvent sur les terrains respirer, développer leur musculature et acquérir l'esprit d'équipe. Il appartient aux dirigeants et aux pouvoirs publics de veiller à ce que soient assainies les mœurs sportives, et au public, aux journaux d'éviter dans toute la mesure du possible de favoriser les excès des joueurs, des managers et des chantres des héros modernes. L'exemple de certains pays prouve qu'il convient avant tout d'éduquer le public sportif et de faire comprendre que le sport doit rester la pratique méthodique des exercices physiques.

PHILIPPE SOUPAULT


LA LITTÉRATURE' DRAMATIQUE

EN ANGLETERRE

Depuis deux ou trois ans, Shakespeare est un auteur qui « fait de l'argent ». John Gielgud, jeune premier adulé, en qui coule le sang des Terry, put jouer cent cinquante-cinq fois de suite Hamlet au New Theatre, en plein West End londonien. Récidivant, il parvint à battre son propre record en maintenant, pendant plus de six mois, Roméo ef Juliette à l'affiche. La coquetterie qu'il avait mise à ne pas s'emparer d'emblée du rôle principal ne lui avait pas nui. Au contraire. Le geste avait paru joli. Il avait laissé Laurence Olivier, acteur que l'opinion publique lui avait parfois opposé, jouer d'abord le rôle de Roméo, se réservant, lui, la partie, plus modeste, de Mercutio. Et puis, au bout d'un mois, les deux jeunes premiers avaient fait l'échange de leurs rôles.

Cette lutte courtoise passionna le public. Je veux dire le grand public et non point seulement ces milieux de connaisseurs ou d'étudiants qui forment les audiences habituelles des spectacles classiques. On n'avait plus vu pareil engouement pour les œuvres shakespeariennes depuis les grands jours de Henry Irving. John Gielgud mérite d'ailleurs qu'on s'intéresse à ce qu'il fait. C'est un acteur élégant et fin, qui connaît la valeur d'un beau texte et sait dire le vers. On lui reproche parfois un peu d'afféterie et un excès d'intellectualité. Ce sont là blâmes auxquels les jeunes comédiens s'exposent si rarement qu'ils équivalent, parce qu'ils impliquent, à des louanges. William Hazlitt écrivait, il y a plus de cent ans déjà, que les pièces de Shakespeare donnent plus de plaisir à la lecture


qu'à la représentation. Cette hérésie a fait des ravages parmi les universitaires qui dénieraient volontiers aux cabotins le droit de toucher à un écrivain qu'ils voudraient être seuls à manier. Malgré le respect qu'inspire leur activité, sans doute nécessaire, il faut reconnaître que, si on les laissait faire, le poète ne serait plus, sous leur scalpel acharné, qu'une belle pièce d'anatomie. 'C'est grâce aux histrions que Shakespeare, qui en fut un, demeure dans le monde d'aujourd'hui, une présence vivante.

Shakespeare vit dans les théâtres populaires du sud-est de la capitale. A l'OId Vic, à Sadler's Wells, son répertoire intégral, y compris le Périclès et le Titus Andronicus, généralement ignorés, est offert généreusement aux foules. On y peut représenter Hamlet sans coupures. Des salles ferventes en absorbent religieusement les trois mille neuf cents vers, ce qui représente à peu près six heures d'immobilité.

Shakespeare vit dans les pelouses et les buissons du théâtre en plein air de Regent's Park. L'inclémence de certains étés ne rebute ni les comédiens, ni les spectateurs. On a pu voir Rosalinde fouler intrépidement des gazons détrempés devant un public tout aussi héroïque dont le vent aigre du soir ne parvenait pas à refroidir l'enthousiasme.

Shakespeare vit à Stratford-on-Avon enfin, berceau du génie. Stratford qui sans lui ne vivrait plus. D'avril à octobre, la vaste salle du Memorial Theatre est trop petite pour contenir l'afflux toujours croissant des fidèles. On vient d'ajouter des sièges encore, afin de permettre plus largement l'accès des œuvres shakespeariennes aux écoliers.

C'est là que je suis allé chercher le maître. Les nouveaux édifices, construits après l'incendie de 1926, inaugurés voici quatre ans, dressent leurs façades de briques, aux lignes droites et nues, sur la rive de .cet Avon bordé de saules, où Ophélie s'est noyée.

La salle est à la fois luxueuse et confortable. La scène bénéficie de ce qu'il y a de plus neuf en fait de machines et de lumière. La troupe est en majeure partie jeune et fait de l'excellent travail d'équipe, ne jouant jamais deux fois de suite la même pièce et menant de front neuf spectacles.-quatre tragédies et cinq comédies.


Les deux curiosités de la saison ont été le Roi Lea/' et T/'r)!7us c~ Cressida. La mise en scène du Roi Lear avait été confiée à Komisarjevsky. Ce Russe, ne en Italie, installé à Paris après la révolution, est à présent citoyen britannique. II fait jouer le Roi Lgar sur un grand escalier où s'échelonnent les acteurs, dominé, quand il le faut, par le trône du vieux souverain.

Sur un fond d'air, les silhouettes se profilent, accusées ou estompées par des jeux d'éclairage. On ne poussa jamais si loin le dédain de l'accessoire.

T'ro~us et Cressida n'avait plus été donné à Stratford depuis bien longtemps. C'est peut-être ce que Shakespeare a écrit de plus audacieux et de plus déconcertant, la satire y coudoyant le lyrisme et l'auteur y poursuivant de ses plus cruels sarcasmes ce qu'à d'autres heures il avait le plus exalté la guerre et l'amour.

Il était intéressant certes d'habiller les personnages de l'Iliade à la mode jacobéenne, comme on le dut faire lorsque Burbage et ses camarades créèrent la comédie, mais le public comprit mal les intentions du metteur en scène. Il se plaignit que les héros classiques fussent malaisément discernables sous une telle défroque. On tomba d'accord qu'une œuvre, déjà mal connue du vulgaire, y gagnait encore en obscurité. Par contre, le cadre de l'époque convient à merveille à la M~érë apprivoisée. La scène du Mémorial Theatre comprend d'abord un proscenium, auquel l'acteur accède par deux portes latérales ménagées dans de petites constructions érigées à l'avant-scène et surmontées chacune d'un balcon. Le plateau proprement dit est exhaussé de deux marches et divisé; dans le sens de la largeur, par trois degrés. Cela donne, en profondeur, trois plans. Tous les changements s'effectuent par un simple jeu de rideaux, sans ralentir un seul instant l'action. Le metteur en scène Iden Payne est d'avis que la continuité est essentielle à l'oeuvre shakespearienne.

Le décor du fond emprunte son ordonnance à l'arrangement fixe des tréteaux élisabéthains un édifice de bois, divisé en trois parties par des montants soutenant une sorte de bretèche à claire-voie, praticable. Des panneaux mobiles s'y peuvent insérer. C'est la porte, ce sont les fenêtres d'une maison si les


acteurs sont censés se mouvoir dans la rue. Ce sont des tentures, s'il faut l'intimité d'une chambre. La combinaison de ces éléments simple& permet une grande variété. Un instrument élémentaire dont un virtuose peut tirer des effets raffinés. La Mégère apprivoisée est, on le sait, une pièce incluse dans une autre pièce. Le prologue nous montre un gros chaudronnier ivrogne, qu'un seigneur en veine de rire fait transporter tout endormi sur un lit de parade et à qui l'on persuade qu'il est riche, de noble extraction, pourvu d'un personnel nombreux et d'une femme désirable (de fait, un page pourvu de cottes). C'est pour distraire le buveur mi-réveillé que des comédiens jouent la farce de la Mégère.

Jusqu'ici, les metteurs en scène faisaient disparaître le spectateur improvisé et sa suite, sitôt que la vraie pièce commençait. A Stratford, les personnages du prologue se groupent à l'avant-plan et ponctuent l'action de commentaires incongrus. A la fin, l'ivrogne dégrisé tire la morale de la pièce. Ces interpolations ne sont point sacrilèges, si tant est d'ailleurs qu'on puisse parler de sacrilège à propos d'une œuvre dont la paternité est déjà partiellement contestée. Ces bouts de dialogue, on les a trouvés dans une version primitive et imparfaite de la pièce, antérieure de près de trente ans au folio shakespearien, édition collective type dont on suit généralement le texte. Ils sont bien dans l'esprit de l'oeuvre. On a peine à imaginer la Mégère sans ce rehaut, tant il ajoute à l'agrément de la farce.

Pour le décor de Hamlet, le même cadre resserré est prévu, mais avec, à deux reprises, une échappée de plein air qui en brise les limites. Pour l'esplanade où paraît le spectre, pour le cimetière où l'on enterre Ophélie, le décor s'ouvre largement sur le ciel.

On a tort de croire que Hamlet requiert l'appoint d'une grande vedette. Donald Wolfit, qui fait le prince de Danemark à Stratford, est un fort bon acteur, maître de son art. Il joue intelligemment, mais il n'éclipse point se& camarades et garde sa place dans le rang. C'est beaucoup mieux ainsi. Il en résulte une impression d'équilibre, qui assure une pleine compréhension de l'œuvre.

Un protagoniste trop encombrant risque de faire oublier

1<" Novembre 1936.


au spectateur que le héros n'est qu'un chaînon dans une succession d'événements dont le retentissement dépasse tout problème individuel. Le vrai sujet de la tragédie n'est-il pas le remplacement d'une dynastie usée, corrompue, par une dynastie neuve? Il faut que l'acteur consente à reconnaître qu'il y a dans Hamlet non pas un, mais trois fils à qui incombe la mission de venger l'assassinat d'un père. Laerte et Fortinbras épaulent le personnage central. Les motifs « crime x et « responsabilité )) s'appellent et se croisent à travers toute l'oeuvre comme les thèmes d'une symphonie. Les réflexions de Hamlet sur les notions parallèles « mort » et « au delà » fontelles plus que répondre, en mineur, aux grands accords majeurs qui forment le fond du drame?

On prétend qu'il n'y a plus d'oreilles assez subtiles pour goûter comme il faut Ie~ oeuvres en vers. L'attachement à Shakespeare ne serait que le résultat d'une longue accoutumance.

L'écrivain Ashley Dukes se montra donc audacieux le jour où il ouvrit aux poètes contemporains la petite salle du Mercury Theatre, quasi inconnue du public londonien. Il mit le comble à la témérité, en choisissant une oeuvre de T. S. Eliot, auteur hermétique, pénétré de foi religieuse, accoutumé aux joies graves de l'exégèse, Murder in the calhedral (Meurtre dans la cathédrale), c'est la lutte du spirituel contre le temporel au xnB siècle; c'est le sang de l'archevêque Becket répandu sur le pavement consacré de Cantorbery. Sujet austère, s'il en fut.

Bien que le drame demeure statique et se développe en larges chants alternés, comme un oratorio, avec un sermon de Noël en guise d'interlude, le public accourut en foule. La brusque rupture du poème. par le plaidoyer, en prose précise, claire, quasi juridique, des quatre meurtriers, s'adressant, une fois leur forfait accompli, à la salle tout entière comme à un grand jury, pouvait ne point surprendre un public habitué, depuis les élisabéthains, à de pareils discords, mais il peut paraître plus étonnant que des spectateurs moyens aient pu suivre, avec un intérêt non démenti, ces longues discussions où la dialectique triomphe, ces périodes oratoires faites de lents versets aux cadences bibliques. Une fois de plus, toutes


les idées préconçues se sont trouvées contredites. L'extrême stylisation du texte, l'importance accordée aux interventions du chœur, composé de femmes du peuple, le mélange du sublime et du familier, du réalisme verbal et des images absconses, le dédain de la couleur locale, le recours à l'anachronisme pour faire jaillir une vérité plus haute, plus profonde, rien de tout cela n'a semblé déconcerter, ni lasser l'attention d'assistances sans cesse renouvelées. Ce fut contre toute attente un succès matériel. T. S. Eliot est depuis longtemps l'un des grands noms de la littérature anglaise. On n'avait point pensé qu'il pût être un dramaturge populaire. Si on le veut comparer à un poète français, le nom de Paul Claudel vient sous la plume, mais, à peine tracé, les différences sautent aux yeux. De ces différences, la plus importante n'est pas que T. S. Eliot est demeuré fidèle au rite anglican.

Peut-on parler encore de l'incurable frivolité des foules à laquelle les directeurs du West.End déclarent qu'ils sont contraints de satisfaire, coûte que coûte?. Quelques chutes récentes seraient venues soi-disant appuyer cette affirmation on ne veut plus de pièces pénibles.

Robert Donat, vedette du film, avait renoncé temporairement à Hollywood pour venir créer à Londres une pièce de guerre qui l'avait enthousiasmé et sur laquelle il comptait beaucoup Red Night (Nuit rouge) d'un écrivain autodidacte, James Lansdale Hodson.

Cette pièce, le public ne vint pas l'applaudir, encore que la presse se fût montrée fort élogieuse, mais c'est peut-être aussi que le miracle de Journey's End (La fin du voyage) n'est pas de ceux qui se peuvent répéter.

J.-B. Priestley, encouragé par de précédentes réussites, avait cru pouvoir courir un risque. La « tragédie-farce a qu'il intitule Bees on the boat deck (Des abeilles sur le pont du navire) prétend remuer des idées générales sous une forme assimilable. Il s'agit d'un bon vieux steamer, le Gloriana, qu'une compagnie de navigation maintient provisoirement dans le coin le plus tranquille d'un port. Le mécanicien en chef et l'officier en second 'qui ont accepté la garde du bâtiment abandonné ont cependant fort à faire à le garantir des


incursions. Et ce ne sont pas des touristes inoSensifs qui l'envahissent, mais un chimiste -un peu toqué qui veut expérimenter à tout prix un nouvel explosif, un financier des plus redoutables, un membre du parti communiste, un fasciste professionnel armé jusqu'aux dents. Le vieux navire devient un objectif et, de la proue à la poupe s'allume une guerre sans merci. Lorsque l'industrie des gardiens réussit enfin à éloigner ces fous dangereux, lorsqu'ils se réjouissent d'avoir, au prix de tant d'efforts et au péril de leur vie, sauvé de la profanation ce Gloriana qui leur tient tant au cœur, un messager de la compagnie maritime vient leur annoncer froidement qu'ils ont à quitter cette vieille coque hors d'usage, que le conseil d'administration a décidé de faire sauter un de ces jours.

Une solide interprétation ne parvint pas à imposer la'pièce, qui avait, elle aussi, bénéficié d'une presse élogieuse. On a fait remarquer, à ce sujet, que le public anglais a l'horreur des allusions politiques et que les symboles, même lorsqu'ils sont aussi transparents que ceux dont use Priestley, lui inspirent une indicible méfiance. C'est possible, mais comment expliquer alors que le Little Theatre joue devant des salles pleines à craquer un drame expressionniste le Jeu des Insectes (traduit du tchèque) où la satire se donne libre cours sous le couvert de la transposition? Les papillons, les scarabées, les fourmis nous y offrent une image effrayante de notre Europe chaotique livrée à toutes les déraisons, à toutes les haines, à toutes les violences.

Serait-ce point que le public se refuse de souscrire aux demi-mesures, aux compromis, et qu'il réserve son concours aux œuvres qui sont franchement ce qu'elles sont, dans le pire comme dans le meilleur? L'erreur de Priestley aurait donc résidé dans une sorte d'hésitation entre deux genres. Il aurait en même temps découragé l'homme de la rue et les délicats.

Sans doute vaut-il mieux ne point parler ici de certaines productions récentes que des prétextes d'opportunité commerciale pouvaient seuls justifier. Mais gardons-nous d'autre part d'exagérer le dédain.

Depuis Molière, nous savons que le souci de plaire se peut


concilier avec la probité artistique, voire avec le génie. Sans aller aussi loin, prenons par exemple ce stupénant Noël Coward, que Paris connaît presque aussi bien que Londres. Son extrême versatilité a toujours échappé aux classements, aux formules. S'il pousse à tel point la recherche du renouvellement total, c'est autant, nous le jurerions, pour tenir en haleine la faveur du public que pour obéir à l'appel profond de sa nature de créateur. Son but fut-il cette fois de parer à cette double concurrence le cinéma et le music-hall? Va-t-il au-devant du goût que ses compatriotes manifestent pour les attractions courtes, agressives, habilement mélangées et contrastées ? Toujours est-il qu'il composa, d'un long trait de plume, eût-on dit, neuf piécettes en un acte -qui, pendant de longs mois, firent affiche au Phœnix Theatre sous ce titre collectif Ce soir, à huit heures trente. Un triple programme alterné les répartissait chaque semaine dans un ordre variable et Noël Coward auteur, toujours soucieux de bien servir Noël Coward acteur, lui avait réservé neuf rôles. Excellent prétexte à frégoliser. On pouvait le contempler tour à tour sous les traits d'un neurologue à succès et d'un artiste de variétés malchanceux, d'un grand bourgeois à la mode de 1860 et d'un petit employé banlieusard, d'un époux jaloux et d'un amant volage. Que sais-je encore? Il chantait. Il dansait. Il allait même jusqu'à se risquer à de l'acrobatie. Ce fut la « sensation de la saison. La discipline de l'acte bref et plein lui est au surplus favorable. Il n'est pas de meilleure école que celle de la concision. L'argument de The astonished heart (Le cœur étonné), un petit drame qui ne dure pas beaucoup plus d'une demi-heure, pourrait nourrir la plus ambitieuse des pièces en cinq actes. On y voit se manifester cette ardeur amoureuse qui se rit des conventions et ne s'apaise que dans la mort, mais le Tristan et l'Yseult de la chose ne s'embarquent point dans les amplifications pathétiques. Les scènes d'amour et de désespoir sont traitées à l'étouffée. Des monosyllabes, des interjections, des réticences forment le plus clair d'un dialogue qui se déroule sans éclats de voix entre un cendrier, un plateau de cocktails et un téléphone. L'emphase du titre ne doit pas donner le change. L'héroïne se réfère au Deutéronome, mais avec une sorte de pudeur ironique, et l'auteur met aussitôt la pédale


sourde. Un interlocuteur voudra vérifier la citation « L'Éternel te frappera d'aveuglement, de frénésie et d'étonnement de coeur », mais c'est à l'office qu'il faudra qu'on aille chercher une Bible. Il y a beau temps déjà que le Livre sacré, trésor familial du home traditionnel, ne se trouve plus qu'entre les mains de vieilles cuisinières. Tout Noël Coward est dans de tels coups de patte.

D'autres sketches sont d'une trame plus lâche, mais avec ce je ne sais quoi pourtant qui est la signature du dramaturge né. Hands across the sea (Poignée de mains par-dessus la mer) nous montre des Londoniens, retour de croisièré, assaillis par les coloniaux rencontrés là-bas, à qui ils ont dit chaleureusement « Venez donc nous voir quand vous serez en Angleterre. » Le coup de théâtre initial de We were dancing(Nous dansions) rappelle le début de la Parisienne, encore aggravé. Nous sommes aux Indes, dans un casino. Une jeune femme et un jeune homme entrent en valsant. La danse finie, leurs bouches se joignent. Un homme entre et les regarde. Sur quoi, la jeune femme de faire, en mondaine accomplie, les présentations « Mon .mari. » Puis se tournant vers le danseur dont les lèvres viennent de se détacher des siennes « Excusez-moi. Je n'ai pas très bien compris votre nom. »

On s'en rend compte. La complaisance de Noël Coward visà-vis de son public ne comporte point l'obligation de ne le point choquer. L'auteur de Design /o/' living (Plan de vie) en a toujours usé fort librement à cet égar~et il est de ces enfants gâtés à qui l'on pardonne toutes les impertinences. D'autres écrivains se contraignent à plus de ménagements. Miss Dodie Smith, que l'on peut considérer comme le type même de l'auteur à succès, puisqu'elle n'a jusqu'à ce jour enregistré aucun échec, a toujours multiplié les précautions. Elle pousse à l'extrême le soin de ne chagriner personne. Sa dernière pièce, Call il a dny (ce que je traduirai par: En voilà une journée) peut véritablement passer pour le modèle même de la prudence matoise.

Toute l'action se déroule entre huit heures du matin et minuit. Lorsque le rideau se lève, un soleil printanier pénètre dans la chambre conjugale où les héros s'éveillent dans des lits chastement jumeaux. Ce sont des bourgeois moyens, pris


à mi-côte entre la jeunesse et la maturité. Notez que l'on a choisi pour représenter ce Monsieur et cette Madame toutle-monde des acteurs aussi séduisants quelebelOwenNareset la belle miss Fay Compton. Première concession aux exigences du parterre. On se résigne difficilement à contempler un héros, une héroïne, qui ne soient pas mieux faits, mieux habillés que le commun des mortels. Le réalisme quotidien, on l'ira chercher dans les menus détails de la mise en scène, dans les personnages accessoires.

Nous passons dans la cuisine où les domestiques conversent. L'épisode est d'une exactitude amusante et il n'est pas une spectatrice, ravie, qui ne s'écrie « Comme c'est bien ça » Puis, c'est la table autour de laquelle la famille s'assemble pour le premier déjeuner. Les trois enfants sont là une jeune fille taciturne, un peu boudeuse, mais bien jolie; un jeune homme à peine dégrossi, à l'air naïf et ouvert, qui s'intéresse aux moteurs d'autos; une adolescente bruyante, très « enfant terrible ». Une vague d'attendrissement passe sur la salle à cette vision du « home )) idéal, tandis que les acteurs absorbent les « toasts a et le « bacon » de rigueur.

Mais à mesure que la journée progresse, nous apprenons, avec une certaine anxiété, que la maman est étrangement troublée par un vigoureux colonial, débarqué à Londres de la veille; que le papa, expert comptable agréé, est attaqué de front par une jeune actrice dont il rédige les déclarations de revenus; que la charmante jeune fille se jette à la tête d'un peintre qui fait son portrait et qu'elle exige de lui un rendez-vous pour le soir même; qu'enfin le timide jeune homme est serré de près par un trop joli compagnon qui cherche à l'entraîner dans un cercle d'esthètes. Du coup, les vieilles dames murmurent. Il y a toujours un nombre.imposant de vieilles dames dans un auditoire londonien. Allons! Ce sera encore une de ces pièces cyniques qui reflètent la corruption de notre âge! C'est bien mal connaître miss Dodie Smith. Prêtons l'oreille à la suite.

La jeune fille ne trouve pas le peintre au rendez-vous. La femme de celui-ci a su parer le coup, discrètement. Le jeune homme rencontre à temps une petite voisine, une fleur d'ingénuité, dont le charme juvénile le détourne d'une inquiétante amitié.


Du coup, dans la salle, les dames mûres poussent un « ouf a de soulagement. Mais ce n'est pas fini. A l'instant même où la conversation de l'expert-comptable et de l'entreprenante actrice va devenir trop familière, un tiers surgit et la tentation se trouve écartée. De son côté, la maman s'est reprise. Le dernier tableau nous montre Owen Nares et miss Fay Compton se confessant leurs torts réciproques, une fois la nuit venue, tout en se déshabillant.

Au moment où le rideau tombe; ils s'apprêtent à s'endormir bien sagement, la conscience~débarrassée~Demain, ils n'y penseront plus. Le public se retire, décidément réconforté. On lui a donné tout juste le genre de joie et d'inquiétude qui suffit à ses délices. L'habileté de miss Dodie Smith ne saurait faire aucun doute. La pièce est bien jouée, minutieusement mise en scène. Que faut-il de plus?

Si c'est un peu d'idéalisme, deux nouveaux venus, dont le v Duchess Theatre révèle le nom George Billam et Peter Goldsmith, se chargent d'en fournir, mais, il faut l'avouer, c'est de l'idéalisme à bon compte. Spring Tide (Marée de printemps). Le titre évoque, assurent les auteurs, les remous périodiques essaimant vers d'imprévus destins, la jeunesse besogneuse que le mirage de l'art fascine. Ceux qu'un hasard clémentconduit.Iorsqu'ils débarquent dans la capitale, vers la petite pension de famille tenue par la bonne Mrs Porrett, se mettent sous la protection d'une fée bienfaisante. Deux rusés génies la secondent un Irlandais, moqueur et altruiste comme le veut la tradition, et un brave homme d'escroc au grand cœur comme on n'en voit qu'au théâtre. Bien entendu, la générosité de la patronne mène l'établissement à la ruine et le manque de sens pratique égare les artistes en herbe dans des voies non profitables. C'est pourquoi l'Irlandais et l'escroc les font entrer, bon gré mal gré, dans une association de secours mutuels où leurs dons innés seront judicieusement exploités pour le plus grand bien de la communauté. Le bon escroc, qui a lancé tant d'affaires fallacieuses, réussira bien à faire accepter sur le marché le dramaturge qu'on ne joue pas, la journaliste dont on n'insère pas la copie, la musicienne dont nul orchestre n'exécute lesœuvres, et ainsi de suite,


Ce genre d'entreprise réussit toujours au théâtre. C'est une des lois du genre. Dix minutes d'entr'acte suffisent. Les auteurs négligent de nous dire comment le miracle s'effectue, mais cela n'a pas d'importance puisque nous nageons dans cet optimisme insouciant qui fait les contes bleus.

L'argent afflue. Sur les six jeunes gens engagés dans l'aventure, un seul n'a pas réussi un peintre. Les auteurs nous font entendre que c'est le seul qui ait vraiment du talent. Il accepte d'ailleurs, après une légère résistance due aux scrupules d'une belle âme, sa part du pactole.

Des couples se forment, puisqu'il y a trois hommes et trois jeunes Elles et que l'amour s'est, naturellement, mis de la partie. Et ils s'en vont, deux par deux, pourvus d'ample numéraire, contrepartie actuelle du bonheur idéal réservé par les fées aux héros des belles légendes. Nul ne souhaite au surplus qu'ils aient beaucoup d'enfants.

Ils sont partis, mais la vie continue. La bonne patronne et ses amis se préparent à recevoir de nouveaux pensionnaires. On ne les acceptera que très jeunes, très abandonnés, accablés d'impécune, incertains de leur sort, afin de pouvoir faire leur bonheur.

Une telle donnée pourrait prêter à maints développements ailés, musicaux. Il suffirait d'un minimum de poésie, de fantaisie allègre, mais le dialogue qui nous est offert ne laisse jamais entrevoir pareilles intentions et les jouvenceaux ne cessent point un seul instant d'être des personnages moyens de comédie. Les jeunes acteurs chargés de les animer n'ont à faire preuve que d'une certaine fraîcheur et d'entrain. Heureusement, il y a pour les encadrer la surprenante Louise Hampton, grande comédienne de caractère, et Arthur Sinclair, transfuge de l'Abbey Theatre de Dublin. Elle, une face étroite, des yeux pâles et perçants, un nez accentué, un sourire large, meublé de dents longues; lui, un front dégarni, une auréole argentée, un regard pétillant filtré par des paupières rapprochées, un pli malicieux au coin de lèvres minces. On les dirait échappés tout vivants d'un volume de Charles Dickens. Dans la pièce de Rodney Ackland, A/~e7- October (Après le mois d'octobre) qu'on joue à l'Aldwych Theatre, il n'est plus question de cette sécurité, de cette foi dans l'amitié du destin


qui ont inspiré tant d'oeuvres romanesques en cette bienheureuse Angleterre où l'élément féminin forme la majorité des gens de lettres et du public. Les personnages de ces trois actes se prélassent, il est vrai, dans une sorte d'incurie béate que berce le chant de la radio. On les sent pénétrés du sentiment vague et veule que, quoi qu'il arrive, tout finira bien par s'arranger. Mais, cet optimisme de qualité inférieure, on sent bien que l'auteur ne le partage point et n'imagine pas un seul instant que le public s'y pourrait laisser gagner.

Rhoda Monckhams est une ancienne actrice de musical comedy. Son fils, Clive, est une sorte d'homme de lettres. L'une de ses filles fait le métier de dactylo; l'autre danse dans des cabarets de nuit. Elle a ramené de France où elle a fait une saison, une espèce de mari. Ajoutez à cela une co-locataire, employée dans un institut de beauté, qui se bourre de stupéfiants. Tout cela vit dans un tout petit appartement, les uns sur les autres. La menace du créancier stimule seule leur indolence. Le moindre coup de sonnette les fait s'aplatir sous les meubles, mais, sitôt le péril éloigné, l'appartement retentit à nouveau de rires, de gambades, de chants.

Un coup de téléphone. La pièce de Clive est acceptée par un directeur. La première aura lieu en juin. Et aussitôt les projets de s'épanouir. La maman pourra prendre une bonne à demeure. La dactylo pourra se remettre à l'étude de la peinture. On fera débuter la danseuse à Covent-Garden. La locataire, qui allait, par lassitude, se laisser unir à un colonial enrichi, confesse à Clive que c'est lui qu'elle aime et que, peutêtre. si sa pièce est un succès. Il n'est pas jusqu'à un bohème famélique, qu'on voit de temps en temps venir manger les restants du déjeuner et chiper les bouquins de Clive à qui l'on ne promette d'éditer ses-vers, après le mois de juin. Mais l'auteur dramatique imaginé par Rodney Ackland n'est pas né sous une étoile aussi favorable que les apprentis de l'art dont Spring Tide était peuplé. La pièce est un four et chacun de retourner, tête basse, à sa besogne médiocre. Un nouveau coup de téléphone tire la maisonnée de sa répression. Un agent vient d'acheter le droit de jouer la'pièce en Scandinavie. En octobre Ce nouveau délai fait surgir de nouveaux espoirs, de nouveaux projets. La pièce s'achève sur une sorte de « da


capo a auquel vous pouvez attribuer une valeur symbolique. L'indulgence, la sympathie que Rodney Ackland éprouve à l'égard de ses personnages est manifeste. S'il les choisit hors des cadres réguliers de la société, c'est par un sentiment analogue à celui qui pousse le zoologiste à étudier la bête sauvage de préférence à l'animal domestique. L'auteur confesse qu'il aime l'homme à l'état naturel. Au cours d'une conversation récente, il m'a déclaré tout uniment qu'en Angleterre, pour le trouver, il fallait quitter la bourgeoisie et aborder ce qu'on appelle la bohème. « Chez vous », a-t-il ajouté en souriant, « ce ne serait pas nécessaire ».

Les critiques ont dit de lui qu'il s'est mis à l'école de Tchekhov. H y a dix ans, c'eût été un reproche. A présent, c'est un éloge. Tchekhov, après avoir violemment déconcerté le public britannique, est aujourd'hui le maître que plus personne n'ose discuter, celui chez qui la jeunesse intellectuelle va chercher son enseignement. Une reprise de la Mouette remporte ces temps-ci un succès inespéré et ce n'est pas seulement parce que l'interprétation est d'un éclat exceptionnel. Un « Ail star cast », comme on dit là-bas. Rien que des étoiles, mais Tchekhov n'aurait pas besoin de ce stimulant. A dire vrai, l'on ferait le voyage rien que pour écouter miss Edith Evans, personnalité vigoureuse qui domine de haut son entourage de vedettes. C'est, non de Tchekhov pourtant, mais d'Ibsen, qu'un jeune dramaturge qui signe Max Catto, paraît avoir médité les leçons. La curieuse pièce que le théâtre du Vaudeville a révélée, s'intitule Green Waters (Eaux vertes) et se situe dans un village~maritime de l'Écosse. On n'a pas pu me dire, car personne ne paraissait le connaître, si l'auteur est réellement écossais ou s'il s'efforce seulement de reconstituer une atmosphère. Toujours est-il qu'on sent le cinglement du vent, l'âpreté des pluies, le choc des embruns.

L'œuvre est inégale, mais attachante. Les maladresses techniques y sont évidentes, mais elles importent peu, tant l'auteur parvient à extérioriser en quelques mots les pensées secrètes de ses personnages.

Un fils vit en guerre ouverte avec son père. C'est un bâtard, du type exaspéré, qui poursuit de ses sarcasmes et de sa colère l'auteur de son malheur, dont il enrage de dépendre.


Le frère légitime arrive de la ville, avec sa jeune femme, et prend parti pour son père, contre l'irrégulier. Celui-ci s'éprend de sa belle-soeur, une douce créature réduite à une sorte de passivité silencieuse.

Lorsque la haine familiale vient d'atteindre son comble, qu'une scène violente a surgi entre l'AbeI sauvage et le Caïn bourgeois (qui s'arrête aux coups), aggravée encore par la frénésie d'un braconnier ivrogne, attaché au bâtard comme l'esclave à son maître, celui-ci voit soudain clair enJui-même. Il découvre, grâce à ce tumulte même, que ce père, contre lequel il accumula tant de rancunes et qu'il a voulu haïr, désespérément, il l'aime au fond, et du meilleur de lui-même. Apaisés, le père et le fils vivront dans la solitude, taciturnes peut-être, mais non plus ennemis.

Écossais, James Bridie l'est, lui, authentiquement. L'humour sec, presque féroce, qu'il prodigue dans ses comédies est, m'assure-t-on, bien de ces régions froides et fermées, mais je soupçonne que ces commentaires corrosifs sur la vie et les misères de la condition humaine, cette logique si personnelle, ce non-conformisme qu'on lui a tant reproché, appartiennent plus en propre à ce docteur de Glasgow, qui ne ressemble à aucun autre docteur et peut-être à aucun autre Écossais, qu'à la nation dont il est sorti. The Black Eye (L'oeil noir) est une paraphrase moderne de l'enfant prodigue, mais l'enfant prodigue qu'invente Bridie quitte la maison paternelle sans un sou et y revient, le portefeuille bourré de billets gagnés au jeu. Voici l'histoire, qui du reste importe peu, l'essentiel de la pièce étant en marge de l'aventure qui en est le prétexte George Windiestraw, qui vient d'échouer à un examen, rentre ivre chez lui. Il conquiert en un tournemain, grâce à la lucidité spéciale que lui donne l'ébriété, la fiancée de son frère Johnnie, qui estle«bon frère a. Il est sur le point de quitter Glasgow pour Londres, afin de tenter sa chance, lorsqu'un accident survenu à son père le force à rester et à s'occuper des affaires familiales. Quelques heures de bureau lui suffisent pour se rendre compte du désordre qui y règne. II se dispute avec son frère et part enfin en claquant la porte. James Bridie, qui a dépassé la quarantaine, n'a pas tout à fait la même façon de mener et de dénouer


les conflits fraternels que le jeune Max Catto, lequel y va de tout cœur, sans sous-entendus ironiques.

Comment, vingt-quatre heures plus tard, George peut repasser le seuil familial, avec tout juste l'argent qu'il faut pour renflouer l'affaire, comment le différend entre lui et Johnnie se règle par une volée de coups de poing (de là, « l'œil noir )) du héros), comment enfin la fiancée de l'un éprise de l'autre se déprend brusquement des deux frères et vide les lieux, c'est ce que je ne me chargerai point d'exposer ici. James Bridie excelle dans les retournements soudains de l'action dramatique, que provoque un mot inattendu. On ne peut songer à définir sa « manière ». Quoi qu'il fasse, il ne saurait laisser le public indifférent.

Cet auteur original a-t-il été tout à fait bien inspiré en adaptant, à l'écossaise, une .pièce allemande de Bruno Frank Une tempête dans un verre d'eau? (verre d'eau, soit 'dit en passant, qui devient en anglais une tasse de thé). Oui, si l'on ne considère que le résultat matériel, puisque c'est une des plus grosses réussites du moment et que James Bridie est cette fois parvenu à se faire entendre d'une sorte de public qui l'avait jusqu'alors boudé. Mais on se peut demander pourquoi l'écrivain s'est astreint à travailler sur le canevas d'un autre, alors que ceux qu'il invente lui-même sont incontestablement meilleurs, et de beaucoup. C'est une historiette assez banale au fond que celle de ce magistrat de petite ville, obsédé d'ambitions politiques et perdant toute sa popularité parce qu'une marchande des quatre-saisons a vu son chien bien-aimé, appréhendé pour raisons fiscales. La brave femme assiège le magistrat de ses récriminations passionnées et celui-ci la rudoie. Un reporter a été présent à l'entretien. Sous le coup de l'indignation, il écrit un article violent qui ameute la ville, ruine la carrière de l'homme politique, mais rend le toutou à sa mémère.

Je ne sais ce que vaut l'œuvre originale, mais ce qu'il y a de plus drôle dans la pièce qu'on joue au Garrick Theatre, c'est assurément le tour savoureux que James Bridie imprime au dialogue et qui porte sa marque. Il fait de la marchande' ambulante une Irlandaise volubile dont le jargon chantant contraste plaisamment avec le patois plus rude des Highlands. C'est irrésistible.


Les apports provinciaux ont toujours enrichi la scène anglaise. Mais les colonies n'étaient guère jusqu'ici venues à la rescousse. Les directeurs du Saint-Martin's Theatre eurent la surprise un jour de recevoir un pli recommandé d'Australie un manuscrit, signé d'un nom féminin, Margot Neville. Il arrive parfois, quoi qu'on dise, que les directeurs de théâtre lisent les pièces qui leur sont soumises, même lorsqu'elles émanent d'inconnus. Les trois actes de Heroes <~o~'< care (Les héros ne s'en soucient guère) se trouvèrent être de bonne comédie. Une verve franche, pas toujours très fine, mais effective, avec ce que nous appellerions « un brin de gauloiserie ». Rien du reste qui rappelle l'Australie ni dans les personnages, ni dans l'action. Celle-ci se déroule, qui l'eût cru? aux régions arctiques du soleil de minuit. II y a gros à parier que miss Neville n'y a jamais mis le pied. La pièce a du succès. On rit beaucoup aux mésaventures conjugales de sir Edward Pakenham, chef d'une expédition polaire. Un acteur de composition, Félix Aylmer, est admirable là dedans. Il faut le voir, le crâne en pointe, la moustache épaisse et tombante, l'œil éteint. Il faut l'entendre s'aventurer dans d'interminables explications que personne n'écoute.

Au moment de s'embarquer, le pauvre homme se voit en butte à l'hostilité sournoise de sa femme, qui contrecarre tous ses préparatifs. Ce n'est point qu'elle se soucie de retenir son mari, mais il y a parmi l'expédition, un petit jeune homme auquel cette belle dame s'intéresse fort. Tout s'arrange dès l'instant où une exploratrice obstinée réussit à prendre la place du gigolo défaillant. Le mari part. Le gigolo reste. Les héros ne se soucient pas de ce qu'ils laissent derrière eux. Miss Nancy Price, comédienne-directrice, prend le soin chaque soir, après le dernier acte de WMëoa~es, de rappeler à son public que c'est la première fois qu'à Londres on joue une pièce d'un auteur canadien.

Miss Mazo de la Roche nous trace un très captivant tableau de la vie terrienne dans l'Amérique septentrionale. La famille Whiteoaks se groupe autour d'une aïeule centenaire, qui tient encore d'une main énergique le sceptre de l'autorité. Ses fils, septuagénaires, sa fille, ses petits-enfants, ses arrière-petitsenfants l'entourent de respect et de convoitises. La famille


s'est ruinée dans des entreprises hasardeuses. Les fils ont dissipé tout leur avoir, mais l'aïeule a conservé jalousement sa fortune personnelle et, la loi ne prévoyant point là-bas de réserves à la liberté, pour les parents, de disposer de leurs biens, elle a fait connaître son dessein de ne point diviser le capital qu'elle détient, mais de choisir, parmi les siens, un seul légataire universel.

On sait que la rapacité, les manœuvres, les intrigues et les déceptions des héritiers ont toujours fourni une excellente matière dramatique. L'auteur possède le pouvoir de caractériser d'un trait juste et saillant ses personnages. C'est un tout jeune homme craintif et méprisé par son entourage à cause de son goût immodéré pour la musique, qui se trouvera brusquement riche et comblé. La grand'mère savait d'ailleurs ce qu'elle faisait. Cette bonne fée bourrue est allée chercher Cendrillon dans l'ombre. L'élu s'affirmera digne d'une telle faveur, à l'épreuve. L'aïeule clairvoyante est remarquablement interprétée par Miss Nancy Price, à qui des critiques plaisantins ont reproché d'être trop jeune pour son personnage de « matriarche » qui a contemplé tout un siècle.

Miss Mazo de la Roche a tiré sa pièce d'un roman, ou plutôt d'une série de romans dont elle est l'auteur et qui porte le même titre. On a joué (est-ce une coïncidence?) beaucoup d'adaptations de romans, cette saison dernière, en Angleterre. On est même allé chercher dans un passé assez lointain des œuvres célèbres pour les ranimer au feu des projecteurs. C'est ainsi qu'en même temps deux auteurs dramatiques ont extrait des comédies de Pride and prejudice (Orgueil et préjugé), l'oeuvre immortelle de Jane Austen. A. A. Milne, dramaturge de renom, fut battu de justesse par miss Helen Jerome, Anglaise établie à New York, dont l'adaptation présentait l'avantage, pour un directeur anglais, d'avoir été consacrée déjà par un grand succès américain. Miss Helen Jerome s'est d'ailleurs acquittée avec un tact exquis d'une tâche difficile. Les romans de Jane Austen valent surtout par le détail, les délicates notions psychologiques. L'intrigue n'y compte guère. Cela se passe au temps où Albion combattait l'empereur Napoléon, ce qui permet de jolis costumes, mais la guerre ne s'y soupçonne point. On y voit des mères préoccupées


seulement de marier leurs filles. De beaux jeunes gens, dont quelques-uns portent l'uniforme, ne semblent avoir d'autres préoccupations que celle de tourner amoureusement autour de robes de mousseline claire.

Il y a beaucoup plus de substance dans la vigoureuse version dramatique que la même miss Helen Jerome vient de donner de Jane Eyre, le chef-d'œuvre de Charlotte Brontë. Sir Barry Jackson, l'animateur des Festivals de Malvern, soucieux de donner chaque été, au milieu d'un programme rétrospectif, la primeur d'au moins une~ pièce inédite, a fait connaître à ses fidèles ce drame où le public retrouve avec joie les émotions de sa jeunesse. Bernard Shaw, la veille de la générale, qui coïncidait à peu près avec son quatre-vingtième anniversaire, proclamait joyeusement « J'ai lu le livre, il y a quelque soixante-dix ans. »

On jouera bientôt la pièce à Londres. L'adaptation n'a point abîmé la belle histoire d'amour. Jane Eyre, humble gouvernante, est aimée du sombre châtelain Rochester, que convoitent toutes les belles et aristocratiques jeunes filles du voisinage. De terribles épreuves l'assaillent. Elle doit choisir entre son devoir et sa passion. Elle choisit courageusement son devoir, et elle en est récompensée au dénouement, car les auteurs victoriens avaient foi dans la juste répartition des peines et des joies.

Pour assurer le succès, il ne manque même point au spectacle ce piment de la terreur qui, depuis les romans « noirs a d'Ann Ratcliffe, continue d'agréer au goût anglais. Ce culte de la sensation brutale se concilie curieusement avec une dilection pour la romance et pour l'idylle.

II y a dans le château de Rochester une aile mystérieuse défendue contre les approches des curieux. Le jour où Jane Eyre sait ce que recèle une chambre fatale (telle la dernière épouse de la Barbe-Bleue), c'en est fait de son fragile bonheur. Barbe-Bleue, c'est le thème qu'a repris aussi, car, en vérité, il faut toujours à l'imagination, là-bas, un certain rappel des thèmes chers à l'enfance, l'auteur acteur Franck Vosper, en adaptant un récit d'Agatha Christie. Encore une adaptation Décidément, au théâtre, tout se fait un peu en série. Loue /rom a stranger (L'amour d'un étranger), c'est, comme


on dit là-bas Je a thriller », c'est-à-dire la pièce qui fait frémir, mais c'est un « thriller » sans énigme et sans détective. Frank Vosper a composé jadis un drame fort complexe, où il -analysait les velléités criminelles d'une femme. Cela s'appelait en français Folle du logis et cela se serait appelé en anglais People like us (Des gens comme nous), si la censure avait permis aux sujets du roi George V de l'ouïr. On s'y pouvait rendre compte de l'intérêt que l'auteur prenait au mécanisme de l'impulsion meurtrière et aux jeux pervers de l'imagination. Si vous consultez W7:o's ïpAo (Littéralement « Qui est un tel ») ce dictionnaire biographique de toutes les célébrités vivantes, vous verrez que Frank Vosper, interrogé sur ses distractions favorites, a répondu « La criminologie et la cueillette des mûres sauvages. » Voilà qui est révélateur et bien anglais.

La pièce nouvelle est de la criminologie, traitée un peu nonchalamment, en distraction de vacances. Les deux premiers actes ont des allures de tlânerie, mais le troisième acte est dramatique à souhait, avec une progression dans la terreur qui fait frissonner délicieusement, toutes les nuques féminines, tendues nerveusement vers le spectacle. L'héroïne (miss Marie Ney, une actrice fine et compréhensive) s'aperçoit que l'homme qu'elle a épousé dans un coup de tête, sans le connaître, est fou, que sa folie est celle de l'assassinat et qu'il s'est débarrassé déjà d'autres épouses trop clairvoyantes. Frank Vosper, l'auteur, est, avec une étourdissante virtuosité, la Barbe-bleue, ou, si vous voulez, le Landru de l'affaire, mais c'est un Landru blond, ou pour mieux dire, oxygéné. Il a eu le courage de se faire décolorer les cheveux pour être plus complètement son sinistre personnage. On s'est précipité au New Theatre, rien que pour voir la métamorphose. Ne riez point. C'est à ces signes, naïfs si l'on veut, qu'on reconnaît qu'un peuple s'intéresse encore aux choses du théâtre. En découvrez-vous beaucoup chez nous à l'heure qu'il est?

ROBERT DE SMET


L'HISTOIRE

~P~ des Piolémées. La civilisation hellénistique. La belle Madame Tallien. Histoires provinciales fA/sace romaine, Lille-en-Flandre, l'Orléanais.

L'histoire ancienne est le terrain sur lequel les savants de tous les pays se rencontrent le plus agréablement L'éloignement dans le temps comme dans l'espace amortit les partis pris ou mieux en souligne la vanité. Mais, disparue la passion, reste l'intérêt qui se renouvelle avec le changement de point de vue. Une histoire de Rome ou d'Athènes n'est pas conçue sous le même angle par un Anglais, un Allemand, un Italien ou un Français. C'est pourquoi de plus en plus on traduit les ouvrages d'histoire ancienne, beaucoup moins parce qu'on attend du nouveau que pour voir les mêmes questions sous un jour nouveau. C'est un peu la surprise qu'on éprouve à voir le musée du Louvre à l'éclairage de nuit.

Voici par exemple des Tableaux de la vie antique de M. Michel Rostovtzeff (Payot). L'auteur est assurément dans la condition que Lucien trouvait idéale pour un historien n'être d'aucun pays, ce qu'on appelait alors apolis; ce qui s'appelle aujourd'hui heimallos. M. Rostovtzeff, né à Kiev en Ukraine, est docteur ès lettres latines de l'Université de Saint-Pétersbourg où il fut professeur en même temps que membre de l'Académie des sciences, au temps des tsars. Chassé de son pays par la Révolution de 1918, à l'âge de quarante-huit ans, il fait un stage à Oxford, puis passe aux


Etats-Unis où nous le trouvons professeur d'histoire ancienne à l'université du Wisconsin, puis à celle de Yale, dont il est une des lumières. II est membre de notre Académie des Inscriptions comme associé étranger. Ses grands ouvrages sont écrits en anglais; celui-ci est un recueil de six conférences faites aux étudiants, d'une forme et d'une érudition plus accessibles au grand public.

Si M. Rostovtzeff n'avait voyagé qu'au Nouveau-Monde, il ne connaîtrait l'antiquité classique que par les textes. C'est tout le contraire. Nul n'a davantage couru la Méditerranée et le Proche Orient, de Pompéi au lac Fayoum, de la mer Noire à l'Euphrate. Il a dirigé avec le comte du Mesnil du Buisson les fouilles de Doura-Europas, cité frontière du monde hellénistique et romain, aux portes de l'empire parthe. Il a publié sur ce sujet sept ou huit volumes de rapports à l'Université de Yale. C'est pour se délasser qu'il a déchiffré les papyrus du Fayoum et qu'il nous raconte l'histoire d'Apollonius et Zénon, qui furent de grands personnages à l'époque de Ptolémée Philadelphe quand il s'agissait de gagner à la culture les marécages en bordure du lac, où pullulaient, dans les roseaux et les tamaris, sangliers, serpents, grenouilles, tortues et, régnant sur tous, les crocodiles dont la ville de Crocodilopolis se glorifiait de porter le nom. Dès cette époque, les terres cultivables ne suffisaient pas à la population. Pour installer les colons grecs qui les entouraient, qui les servaient et les aidaient à helléniser le Delta, les PLolémées ne pouvaient exproprier leurs sujets indigènes sous peine de provoquer à plaisir la famine et la révolte. C'est en conquérant, sur les déserts ou sur les bas-fonds, des terres nouvelles qu'on essayait de résoudre la question de la surpopulation, qui se pose et qu'on résout aujourd'hui de même par des barrages, des irrigations et la mise en valeur de tout ce qui peut en acquérir. Il y a là un côté de l'administration des Ptolémées qui n'a jamais été mis si bien en lumière. Il ne s'agissait pas, à vrai dire, d'accroître le bienêtre du paysan mais d'accroître les revenus du Trésor. Ces rois d'Égypte étaient de bons administrateurs, mais pas philanthropes pour une obole.

La dynastie des Lagides a mal fini; elle avait bien com-


mencé et les Romains l'ont d'ailleurs aidée à mal tourner. Le chapitre que lui consacre M. Rostovtzeff est une précieuse contribution à l'histoire économique et morale de l'Égypte ptolémaïque.

Le volume de M. Tarn, membre de l'Académie britannique, sur la Civilisation hellénistique est d'un plus large intérêt.C'est un tableau, sommaire mais fouillé, de la civilisation hellénistique au cours des trois siècles qui vont de la mort d'Alexandre à celle de Cléopâtre (323-31 avant J.-C.). C'est l'inventaire de l'Orient tel que le connut et le conquit la République romaine, à charge d'être conquise elle-même par le charme et le prestige de ce monde hellénistique, qui est plus et moins que l'hellénisme et où l'art et la culture antique atteignent leur suprême épanouissement. Le cadre de la cité grecque, jalouse et exclusive, avait éclaté. Au lieu du citoyen, rehaussé mais aussi rétréci par le patriotisme local, nous voyons l'homme nouveau, sorte de citoyen du monde, dont l'activité sous toutes ses formes ne connaît pas de frontières, dont la science a un caractère d'universalité puisque des étudiants de tous les pays se pressent aux cours et aux bibliothèques de Rhodes, de Pergame, ou d'Alexandrie, plus nombreux que n'avaient jamais été les ûdèles des jardins d'Academos ou des mystères d'Eleusis.

Cette première époque de la civilisation hellénistique est la plus glorieuse et la plus spontanée. Elle sombra dans le cataclysme des guerres civiles où Rome entraîna l'Orient, lequel fournit l'argent, une partie des armées et les grands champs de bataille. Ni Pharsale, ni Thapsus, ni Philippes, ni Actium ne sont en terre latine. Pompée meurt en Égypte, Antoine aussi. Les destructions de tant de merveilles de l'Art et de l'esprit sont dues aux Romains. Cet hellénisme frappé à mort, l'empire romain chercherai le ressusciter, mais celui qui va renaître à partir d'Auguste et surtout de Néron ne sera plus le même. Il n'est pas la dernière floraison du génie grec, il est un produit hybride, en partie artificiel et décadent, issu du mariage de raison gréco-romain. La civi-


lisation hellénistique dont parle M. Tarn n'est pas cette dernière.

L'hellénisme, c'est le règne intellectuel, moral et artistique de la Grèce alors que son règne matériel est fini. Alexandre n'a pas laissé d'empire. Il a fait beaucoup plus il a ruiné ce qui restait du particularisme grec. La Grèce politiquement, en dépit de quelques beaux moments dont le souvenir probablement magnifié tient plus de place dans l'histoire qu'il n'en mériterait en réalité, n'a jamais fait grande figure et elle a même fait souvent triste figure. Le jour où elle a perdu l'indépendance morcelée qui paralysait son admirable faculté civilisatrice, elle a trouvé sa voie. Un ironiste, Paul-Louis Courier peut-être; remarque que le secrétaire d'Alexandre, Eumène, qui n'avait jamais commandé une armée, bat tous les généraux de métier. C'est un symbole de la supériorité intellectuelle des Grecs.

Leur langue est à cette époque le moyen de communication universel, ce serait le cas de dire œcuménique. Le dialecte attique, illustré par tant de chefs-d'œuvre classiques, devient la langue distinguée, celle que parlent les classes cultivées du monde entier de l'Indus aux colonnes d'Hercule. On joue Euripide chez le roi des Parthes. Cette langue savante, la langue des dieux, ne fut jamais reniée. Lucien se pique encore de la remettre en honneur au second siècle après J.-C. Pour l'usage vulgaire, il se forme une langue commune, dont les écrivains hésitent d'abord à user, mais qui est un admirable passe-partout pour ceux qui s'intéressent au fond plus qu'à la forme, et qui, aussi bien, ne peuvent couler toutes les idées nouvelles dans le moule antique. Cette langue commune, c'est le grec dont saint Paul peut se servir devant l'aréopage comme sur le port d'Ostie. La traduction des Septante n'est pas, comme dit la légende, faite tout d'un trait par 70 Anciens sous Ptolémée II, Ptolémée Philadelphe. Elle est une œuvre de longue haleine. Le Pentateuque est du me siècle, l'Ecclésiaste du premier après J.-C. Elle était devenue indispensable, un grand nombre de Juifs ignoraient l'hébreu et parlaient l'araméen. Les Écritures hébraïques leur étaient fermées. A Alexandrie, dans bien des synagogues, les cérémonies avaient lieu en grec. C'est dans les Septante


que saint Paul et Philon lisent et citent- la Bible. Naturellement les croyances juives s'altèrent au contact des idées grecques et des religions orientales. Des .synagogues sont dédiées au Très Haut (Hypsistos). Il n'est pas sûr que l'autorité ptolémaïque qui s'associe à leur dédicace conçoive le Très Haut sous les mêmes traits que les Juifs. Mais on trouve des synagogues, en Mysie, à Délos, où l'hommage est rendu sans équivoque à « Zeus Hypsistos ». Ce chapitre sur l'hellénisme et les Juifs est d'un rare intérêt. Ce qui paraîtra sacrifié, c'est le domaine de l'art. La caractéristique de l'art hellénistique, c'est son individualisme, ~nous dirions aujourd'hui son romantisme. Le calme olympien fait place à l'exagération théâtrale; on cherche des voies nouvelles. La frise de Pergame, la victoire de Samothrace auraient déconcerté Phidias, le Laocoon l'aurait scandalisé. La Vénus de Milo, celle de Cyrène sont des survivances classiques. On les croit de la fin du second siècle. En ce cas, elles sont hellénistiques par leur date plus que par leur style. Au surplus, la statuaire hellénistique dégénère en industrie. Le nombre des statues, dont la plupart sont des copies, devient inimaginable. On en trouvait des milliers dans des villes de second ordre les Romains en prirent mille à Ambracie. Le commerce d'Athènes après la réduction de la Grèce en province romaine trouve un regain d'activité par ses ateliers de copistes. Les grands collectionneurs ne s'y trompent pas. Le roi de Pergame Attale II en paie une, évidemment originale, 25 000 livres (telle est du moins l'équivalence monétaire trouvée par M. Tarn), alors que le prix courant était de 120 seulement. II s'agit de livres anglaises dont la valeur réelle est, bien entendu, difficile à comparer avec les monnaies antiques ce qui importe, c'est la proportion.

~x x~

La belle madame Tallien a eu bien des chances. Elle a eu la chance de ne pas être guillotinée à Bordeaux par Tallien, la chance de ne pas l'être à Paris grâce à Tallien, la chance enfin de devenir princesse de Chimay, ce qui n'a pas été du reste une couronne sans épines. Le volume que lui consacre (Madame Tallien, Plon) la princesse de


Chimay, son arrière-petite-fille par alliance, presque pour le centenaire de sa mort (1835), n'est pas un panégyrique. C'est mieux, c'est une étude indulgente et souriante, riche d'une documentation précieuse et en partie nouvelle grâce aux archives du château de Chimay. Loti a écrit la Troisième jeunesse de Madame Prune. Madame Tallien aussi a eu trois jeunesses, et trois jeunesses véritables, car elle n'avait encore que trente-trois ans et était en plein épanouissement de ses charmes quand elle épousa en troisièmes noces FrançoisJoseph Philippe de Caraman, dans l'église Saint-FrançoisXavier remarquablement vide ce jour-là.

Lors de son premier mariage avec un conseiller au Parlement, Devin de Fontenay, de petite naissance, qu'on appellera marquis par une extrême complaisance, Thérésia Cabarrus avait quinze ans. Les Cabarrus étaient à moitié Espagnols et. aux trois quarts Français. On les trouve au xvu~ siècle installés à Cap Breton, mêlés au mouvement colonial vers l'Amérique; ils ont une baie à leur nom dans l'île du Cap Breton. C'est au cours d'une fête à l'ambassade de France à Madrid que vint au monde Thérésia Cabarrus. On dirait un présage. Sa mère n'avait pas voulu manquer la réception; elle n'eut pas le temps de regagner sa résidence de Caravanchel à six kilomètres de la capitale. C'était une jolie brune à l'œil vif et au nez pointu qui n'hésitait pas devant l'obstacle. Elle s'était mariée, un peu et même beaucoup malgré ses parents. « Se laissa-t-elle enlever? Rien ne permet de le nier », conclut la princesse de Chimay en une litote savoureuse. François Cabarrus, l'heureux père, né à Bayonne, se trouvait Français. II ne redeviendra Espagnol qu'en 1781, neuf ans après son mariage. Il sera un financier important, homme de confiance de deux rois, que ses amis comparent à Necker, ses ennemis à Law. Il n'oublie pas ses attaches françaises et expédie à Paris sa femme et ses trois enfants pour apprendre la langue alors universelle de la bonne société. C'est en 1785, la jeune Thérésia a juste douze ans. C'est un petit sauvageon, noiraud, sautillant comme la chèvre qu'elle a eue pour nourrice, et dont les pieds ne tiennent pas au sol dès qu'on joue au loin une danse espagnole. Elle a déjà ensorcelé un oncle qui a passé la cinquantaine; il était temps de l'éloigner


et de l'éduquer. Cabarrus, qui n'a pas d'illusions sur le génie organisateur de son épouse, a recommandé sa smala, agrémentée d'un chapelain et d'une nourrice, aux bons soins d'un de ses correspondants à Paris, M. de B~isgeloup, conseiller au Parlement. u.

Les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là et le pauvre M. de Boisgeloup était mort à l'arrivée de la caravane. Le séjour dans une maison en deuil, tendue de noir, aux miroirs voilés comme les tableaux d'église un vendredi-saint, désespère la mère et les enfants qui s'étaient fait de Paris une autr.e idée. François Cabarrus vient au secours de sa famille éplorée, l'installe, présente sa femme dans le monde. Après quoi, il retourne à ses affaires et à ses plaisirs, car il n'est pas un ascète, et laisse sa femme se débrouiller. Elle ne se débrouille pas du tout. Elle s'ennuie. Les succès de sa fille la condamnent à un rôle prématuré de « camerera mayor » qui pèse à ses vingtsix ans. Elle mariera le plus tôt possible cette jeune personne très demandée, et le père donnera son consentement, à son corps défendant, assurera-t-il plus tard, devenu comte de Cabarrus, quand il-s'agira de faciliter l'annulation de ce premier mariage pour en permettre un plus glorieux.

La jeune madame de Fontenay n'a pas connu l'âge ingrat. « A quinze ans, elle est devenue femme. Sa voix nuancée peut sombrer dans un mezzo-voce ou devenir limpide en un rire aussi éblouissant que ses jeunes dents prêtes à mordre dans la chair fraîche. Sa gorge décèle des rondeurs voluptueuses. Tout en elle est parfait depuis ses mains jusqu'à ses pieds. Ses yeux, ses cheveux, ses sourcils rivalisent d'ombre et de profondeur bleutées. Son nez heureusement n'est pas parfait; il est comme une ponctuation saugrenue qui ferait vivre une phrase trop balancée. Légèrement relevé et charnu, il donne l'accent d'ironie nécessaire à tant de langueur. » Son portrait fait par elle-même, un autre de l'époque de la Terreur quand elle est à la prison de la petite Force, donnent la même impression de santé, de besoin de vivre, de grâce piquante et en même temps bon enfant que la perspective de l'échafaud n'arrive pas à assombrir,

M. de Fontenay n'est pas un mari modèle. Ce :n'est pas ce qu'on lui reproche à une époque où la ndélité conjugale


passait pour une faute de goût. Son crime est d'avoir pris une maîtresse hors de son milieu et de l'avoir introduite dans sa maison. Au moment même où la naissance d'un fils (1 er mai 1789) aurait dû être entre les époux une cause d'union ou tout au moins de satisfaction partagée, c'est la rupture, honorable d'ailleurs pour la jeune mère car elle se retire chez ses beaux-parents. Plus tard, quand les lois auront institué le divorce, elle l'obtient (5 avril 1793) en y mettant le prix, car le marquis de Fontenay ne traite pas la question d'argent en gentilhomme et c'est ainsi qu'elle pourra devenir madame Tallien (26 décembre 1794).

Cette seconde incarnation a fait sa célébrité, bien que le ménage Tallien n'ait pas été beaucoup' plus durable que le ménage Fontenay. Tout le monde connaît cette partie de sa vie. Il est inutile d'y revenir après tant de brillants essais. Sur Tallien lui-même, la princesse de Chimay laisse une impression plus favorable que celle qui règne en général. Tallien n'est pas plus corrompu que beaucoup d'autres. Il est mort dans la misère; il serait même mort de misère s'il n'avait été pensionné par Louis XVIII. Ce « nanti )) n'a pas su thésauriser. Il a sauvé beaucoup de têtes en risquant la sienne et celle de sa future femme. Il a conservé avec elle après leur divorce qui lui a fait beaucoup de peine des relations qui ne sont pas d'un pied plat ni d'un vulgaire « mendigot », comme en témoignent les lettres tirées des archives de Chimay où ne manquent ni la dignité, ni le bon sens, ni même la moralité. Il n'est ni inculte ni grossier. Il donne des conseils excellents pour l'éducation de sa fille. On ne la couvre pas assez, ces toilettes trop légères lui font du mal et en ont fait aussi à sa mère « Vous payez vous-même le tribut à la mode, toutes vos incommodités viennent de là. Lorsque votre fille voudra plaire à son mari ou à tout autre, elle fera ce qu'elle voudra, mais jusqu'à ce moment-là, obligezla à être plus raisonnable que vous. » Il a pour père légal le concierge du marquis de Bercy, pour père plus que probable le marquis lui-même. Il n'a pas l'air endimanché dans un salon. Il n'a pas beaucoup travaillé au collège, mais il y a été. Il n'est pas brillant latiniste comme beaucoup de ses collègues des assemblées révolutionnaires mais il en sait assez avec


son esprit vif et pratique pour faire figure ou illusion; il a été prote au Monteur, il a la parole facile, il a lu Voltaire et Rousseau comme tout le monde, il parle et écrit une langue naturelle et simple dans le privé. Il est théâtral à la tribune, mais c'est le ton de l'époque; il fait le cabotin au 9 Thermidor avec son poignard à la main, mais Iq situation était tragique, le couteau de la guillotine n'était pas de carton. Son discours, ce jour-là, replacé dans son cadre, n'a pas seulement l'éloquence du désespoir, il a du souffle, de l'à-propos, du flair; il ne laisse pas le débat s'égarer. Le « robinet d~eau tiède », comme on l'appelait, a eu sa coulée de lave « Je demande que le voile soit entièrement déchiré. » Il n'y a même pas de déclamation ni d'incohérence à proprement parler. La phrase du poignard est bien amenée; le portrait de Robespierre, « cet homme dont la vertu et le patriotisme étaient tant vantés », est brossé avec un art qui n'est pas médiocre et dont Robespierre n'a mesuré l'effet que trop tard.

Il n'est pas question de réhabiliter Tallien, c'est un jeu qui ne serait pas plus difficile que pour beaucoup d'autres Et madame Tallien? Cette reine des Merveilleuses qu'on se représente toujours en déesse grecque, peu vêtue parce qu'elle n'a rien à cacher, a eu neuf enfants dont trois entre Tallien et Chimay. Personne ne demandera pour elle un prix Cognacq ni un prix de vertu, encore que cette fécondité prouve plus de nature que de perversité. Elle n'est pas « l'Inutile beauté ». Sa bienveillante biographe est presque tentée de lui donner un certificat de bonne conduite. Elle n'aurait cédé à Tallien qu'après le 9 Thermidor en témoignage d'une reconnaissance bien compréhensible. De même, elle ne se serait considérée comme vraiment mariée à Joseph de Caraman, ne lui aurait ouvert la porte de sa chambre qu'après l'approbation par le pape de l'annulation de son premier mariage prononcée par l'archevêque de Paris. Rien à dire sur ce second point. II y aurait beaucoup à dire sur le premier. Il est vrai que sa grossesse n'arrive qu'après Thermidor et il est certain qu'elle n'avait aucun amour passionnel pour le proconsul de Bordeaux mais croire qu'un homme épris comme Tallien, qui a vingt-cinq ans, qui est tout-puissant, qui risque sa vie par un modérantisme ~sévèrement dénoncé, se conduit en


pâle Céladon, c'est beaucoup demander. Ne le lui demandons pas.

Un peu d'histoire locale pour varier. Voici d'abord de l'histoire locale ancienne. l'Alsace romaine par M. Robert Forrer. Nul n'était plus désigné pour l'écrire. Elle inaugure une collection dirigée par M. Piganiol, professeur à la Sorbonne sous le titre Études d'archéologie et d'histoire (Ernest Leroux). Jamais les fouilles n'ont été aussi nombreuses et aussi bien conduites qu'aujourd'hui. C'est pourquoi elles donnent tant de résultats, éclatants parfois, plus. souvent obscurs, mais toujours précieux pour l'intelligence des textes ou pour suppléer à leur absence. Que de légendes, que de mythes prennent une réalité! Comment faire comprendre au public cultivé, mais non spécialisé, ce que sont les chasses aux documents, les tâtonnements méthodiques pour leur interprétation, les émotions conquérantes du savant qui a creusé les textes et manié la pioche, à mesure qu'il entre en contact direct avec des temps et des civilisations qui n'étaient qu'un nom, qui parfois même n'en avaient pas?

L'Alsace n'est pas aussi mystérieuse assurément que la région des Hittites. On n'y trouve pas d'inconnu sensationnel, pas de palais de Minos ou de tombes des Atrides. Ce n'est pas d'hier qu'on en ausculte les vieilles pierres. M. Forrer le sait mieux que personne. Depuis bientôt un demi-siècle, on le trouve dans toutes les sociétés, revues, bulletins où sont recueillis les fruits de toute l'activité archéologique en Alsace. Il a la charmante modestie, après avoir écrit en allemand ses premiers ouvrages, de croire qu'en français son « style sec a n'aura rien de tentant. Il a tort. On cède volontiers à la tentation de lire l'homme qui sait. Nous n'attendons pas de lui des fantaisies agréablement romancées. Nul ne lui demande de nous dire l'année, le jour et l'heure où fut fondé Strasbourg, comme se flattait de l'avoir calculé l'astrologue Goldmeyer en 1634. Nous le remercions de nous faire connaître ce qui est actuellement connu et connaissable. Rien n'est « sec comme les gravures documentaires dont le livre est étonnamment illustré. Aimerait-on mieux des


aquarelles d'amateur, on d'artistes, ce qui serait encore plus trompeur? Nous ne sommes plus à l'époque où on nous montrait, dans une histoire_d'un homme grave comme Guizot, Gyptis offrant la coupe à Euxène ou Edith au col de cygne cherchant Harold parmi les morts d'Hastings, en retroussant gracieusement sa robe pour ne pas la tacher.

L'histoire d'une ville, quand il s'agit d'une ville ancienne qui a joué et continue à jouer un rôle de capitale, est toujours d'un grand intérêt. Lille-en-Flandre de M. Mabille de Poucheville fait partie de « l'épopée de la terre de France » (La Renaissance du Livre). Pourquoi Lille-en-Flandre? C'est un vieux nom qui redevient de saison depuis que Lille décorsetée de ses remparts n'a plus de limites. Elle compte le triple de sa population propre, elle est une agglomération de 700 000 habitants. Lille-en-Flandreévite de dire Lille-RoubaixTourcoing, et exprime cette vérité que Lille est une métropole et non plus une ville distincte. L'arrondissement de Lille a 1 000 habitants au kilomètre carré. C'est un des rares exemples où la ville grandit sans dépeupler les campagnes. « Il pleut des Flamands », disait Philippe le Bel retrouvant leur armée plus nombreuse au lendemain d'une sanglante défaite. Un pays aussi riche a toujours été convoité, souvent envahi. Les champs de bataille y sont les uns sur les autres et de toutes les époques. Bouvines et Denain ont été de ces victoires décisives qui sauvent un pays et rétablissent le cours de l'histoire. « Triste et fatale contrée, dit FIéchier dans l'oraison funèbre de Turenne, trop étroite pour contenir tant d'armées qui se dévorent. ))_ Qu'aurait-il dit de la dernière guerre?

Lille, avec Londres et Anvers, est un des grands marchés mondiaux de la laine et, depuis sa jonction avec les villessœurs, elle est presque aussi importante pour le coton et le chanvre. C'est l'empire du textile sous toutes ses formes. Il a eu des débuts naturels et simples. Ce terroir était autrefois agricole, il élevait le mouton, cultivait le chanvre et le lin. Les paysans se firent drapiers pour utiliser la laine de leurs trou-


peaux, tisserands pour mettre en œuvre le lin et le chanvre de leurs champs. Ils avaient deux cordes à leur arc. L'arc était bien tendu. II tient toujours, mais la corde de la culture n'est plus que la seconde. Il en reste que l'ouvrier d'usine de la région lilloise n'a pas perdu le contact avec le sol nulle part les jardins ouvriers ne sont plus nombreux ni mieux cultivés; on les rencontre partout jusque dans les zones les plus imprévues. Les appellations rappellent la vie agricole la « Pévèle », que nous avons bizarrement travestie dans Mons-en-Puelle, c'est le pâturage; la « Couture », c'est la culture comme le Couturier, c'est le cultivateur. Le mot se trouve avec ce sens dans bien d'autres provinces, encore que Littré ne l'ait pas soupçonné.

L'histoire de l'Orléanais de M. R. Crozet appartient à la collection des Vieilles provinces de France (Boivin). L'Orléanais est une province dont le premier caractère est de ne pas exister géographiquement, ni beaucoup historiquement. Elle n'a même pas de nom parce qu'elle ne forme pas une région qui rappelle un ancien peuple comme la Normandie, le Berri, la Bourgogne, l'Auvergne, la Bretagne, ou un aspect général du sol comme la Champagne, ou un souvenir politique comme la Provence. L'Orléanais porte le nom de la ville qui en est le centre principal, comme le Lyonnais, ce qui est rare. Il y a eu des ducs d'Orléans, pas de ducs de l'Orléanais. L'Orléanais est une circonscription administrative, un gouvernement militaire, une généralité de l'ancien régime, mais sous l'ancien régime les diverses circonscriptions administratives ne coïncidaient pas, leurs frontières se superposaient inexactement. L'Orléanais ici envisagé répond à la généralité dans laquelle ont été découpés les trois départements actuels à l'époque de la Constituante. Ils ne concordent qu'en gros avec la généralité. Une partie de la Beauce a été affectée au département de Seine-et-Oise, une partie de la Sologne à celui du Cher, qui ne sont pas dans l'Orléanais. Inversement quelques prélèvements ont été effectués sur la Touraine, le Maine, le Berri, en tenant compte dans les


deux cas des commodités administratives plus que de toute autre raison.

Malgré cette existence flottante et contestable, l'Orléanais a joué un rôle et représente quelque chose. Il y a en histoire des personnages qui n'ont pas existé et qui ont beaucoup d'importance. Il peut en être de même pour une province. Ce n'est pas par hasard qu'Attila a été arrêté à Orléans, les Anglais aussi à l'époque de Jeanne d'Arc, les Allemands dans la guerre de 1870. Ce n'est pas non plus par hasard que les Carnutes étaient un des peuples les plus honorés de la Gaule et que leurs forêts étaient choisies par les druides pour leurs assises annuelles. Chartres, qu'on appelait alors .4u~rtcum du nom de l'Augura (l'Eure) et Orléans qui était Genabum tant qu'elle ne sera pas la ville d'Aurélien, étaient des centres influents. La courbe de la Loire explique qu'Orléans et la région qui a pris son nom aient beaucoup agi sur les destinées de la France.

Une des difficultés de l'histoire de l'Orléanais est précisément qu'elle est mêlée et confondue, à partir des Capétiens surtout, avec l'histoire générale de la France. Le problème pour M. Crozet était de ne pas aboutir à un petit succédané de l'histoire de France. Il l'a résolu. On fait en sa compagnie un voyage intellectuel et artistique, non pas en dehors de l'histoire générale, ce qui est impossible, mais en marge, ce qui ne laisse pas d'être agréable.

A. ALBERT-PETIT,

Membre de l'Institut.


TABLEAUX DE PARIS REVUE. Le désarroi féminin (mais, tout de même, régi par des met Leurs en scène qualifiés) d'une dernière répétition de revue ces fameuses revues des Folies-Bergère, auxquelles on conserve le qualificatif de revues, sans trop savoir pourquoi, par habitude ou fétichisme.

II m'est impossible de pénétrer dans un endroit comme les Folies-Bergère, sans revoir, sans retrouver, à l'allure d'une de ces surprenantes vitesses de la mémoire et de l'imagination, par vingt ouvertures subites, différentes époques, des soirs lointains et de respirer même un temps où je n'étais pas né.

Le plus surprenant, dans ce lieu, dont le nom est connu à travers le monde entier, qui personnifie certaine galanterie, hélas! la plus sommaire de toutes, c'est son exiguïté. Un soir de répétition, devant des sièges inoccupés, la scène paraît plus étroite. Elle se heurte à un mur d'immeuble mitoyen, contre lequel peuvent déferler des armées de girls, pendant des siècles, sans résultat.

Notre temps d'entreprises aventurées n'a jamais fourni les capitaux nécessaires, je suppose, à l'achat de cet immeuble, de sorte que ces fameuses Folies, si peu « bergères )), possèdent une salle de promenoir immense, devant; mais une salle moyenne et une scène sans profondeur.

Nous voyons en ce moment, au cinéma de la Madeleine, la vie filmée du f ameux Ziegfeld.


Une petite dame très décidée me disait hier, alors que je m'étonnais que les Américains aient fait à ce Ziegfeld les honneurs d'une « grande existence a et lui aient donné une mort qui ne serait ni moins romancée~ ni, hélas! d'un lyrisme plus bêta s'il s'agissait de Chopin

Mais, mon cher, c'est Ziegfeld qui a militarisé les girls! Je n'avais plus qu'à m'incliner devant la mémoire de ce grand Américain, que ses biographes du cinéma font expirer, une rose blanche à la main, en soupirant

Plus haut. Toujours plus haut!

L'agonisant ne songe, à l'instant de quitter la vie, qu'aux escaliers sur lesquels il faisait évoluer ses girls militarisées. Celles des Folies-Bergère n'ont qu'une douzaine de marches à leur disposition, à cause de cette fameuse mitoyenneté qui leur oppose une muraille plus infranchissable que celle de la Chine. Tout se passe donc sur un escalier insuffisant. Lorsque, face au spectateur, dix marches seulement épuisent toutes les jouissances que peut procurer un escalier sous les jambes militarisées de ~Ms, si ravissamment identiques, si platinées, qu'une ne se distingue pas de l'autre, on se demande pourquoi l'on s'obstine à nous offrir tant d'escaliers, dans une revue qui n'a pas l'air de les désirer, pour un public qui n'en éprouve point la nostalgie, mais, plutôt, la satiété.

Une revue qui aurait d'avance quelques chances de plaire (aux Parisiens tout au moins) la revue plaie serait celle qui nous donnerait des défilés où les costumes ne seraient pas uniquement créés, –au hasard de l'imagination fatiguée et anémiée des costumiers, par des avalanches ou des geysers de plumes, de verroteries, de fils de métal et de galons de gélatine vernie,.

Au milieu de ces fastueuses militarisations de girls sveltes, hâlées, blondes comme neige au soleil, qui, d'ailleurs, évoluent, se déshabillent, reparaissent dans un ordre surprenant, avec l'aide de machinistes dont l'habileté, la complaisance, sont appréciables pendant ces rafales de grèves, le


numéro de la revue qui obtient le plus de succès se compose de quoi?

Oh! vous ne devineriez pas. et le directeur des FoliesBergère en sentira, je pense, toute la leçon.

Ce numéro se compose d'une petite table, moins grande qu'une table de bridge, placée au milieu de la scène, devant un rideau qui sert à masquer les préparatifs d'un escalier. Sur la petite table, un couvert est mis pour un dîneur. Le convive paraît c'est un pauvre petit homme, vêtu d'un mauvais smoking et coiffé d'un chapeau mou noir, qui lui glisse sur les cheveux. Il va s'asseoir, tremblant d'inquiétude et d'ignorance des usages des restaurants fameux. Le maître d'hôtel lui présente le menu, après avoir vainement tenté de le débarrasser de son chapeau. Voilà peu de choses. Le plat que l'on apporte au dîneur est vide cependant l'homme mime avec tant de naturel l'appétit, la gloutonnerie même, il sort du seau à glace et débouche la bouteille de vin de champagne avec tant de soin et il se bouche les oreilles si craintivement, dans l'attente de l'explosion que va produire le bouchon en jaillissant du goulot (et qui ne fait entendre aucun bruit), il est le reflet de la vie, avec l'exagération qu'un humoriste de classe peut y apporter, si heureusement, que les~ privilégiés et les fournisseurs de la revue applaudissent, comme à une représentation. Il y a une histoire* de petit pain et de cheveu dans le pain, qui évoque maintes fois Charlot, sans pastiche.

Le Palladium, à Londres, donnait le printemps dernier quelques scènes, dont trois au moins étaient, non seulement des plus réussies, mais qu'un prétexte justifiait. Nous sommes en~un temps où le merveilleux frôle et affronte l'horrible. Il faut savoir regarder, transposer, rêver là-dessus. M. Dorval en est bien capable.

Mais ce sont toujours les collaborations de seconde qualité qui s'offrent, sans doute, avec le plus d'insistance. Mademoiselle Joséphine Baker possède des dons surprenants cependant, lorsqu'elle devient l'étoile d'une revue, aux Folies-Bergère, il ne faudrait point qu'on la vît hésiter entre Mistinguett et Andromaque. Il faut opter, fût-ce pour l'héroïne de Racine, en admettant que mademoiselle Baker ler Novembre 1936. 8


connaisse le nom de ce poète, autrement que comme plat. Pour le dernier acte, moins de longues jupes, moins de manches Méfiez-vous des costumiers, chère Joséphine, Dieu habille mieux. Et puis, l'excentricité vous sied si bien! Ce n'est pas sur l'occiput que vos plumes nous paraissent le mieux placées. Et vous pouvez devenir une artiste émouvante en restant si gentille, si dangereuse et demeurer si peu vêtue, sans renier les cocotiers de votre Paradis perdu!

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J'AI COMPTÉ DEUX CHAPEAUX MELONS DANS LES CHAMPSELYSÉES. Peut-être y en avait-il trois. Mais je dois dire que les deux premiers étaient portés par des étrangers venus pour le Salon de l'Automobile et qui étaient vêtus de grands pardessus ou manteaux de voyage à rayures et chaussés de cuir brun 1

Dès la mi-octobre, avant-guerre, nous n'eussions guère aperçu que des melons, et des hauts-de-forme, dans les Champs-Élysées.

Le chapeau de feutre mou était réservé au voyage et aux travailleurs qui ne portaient pas la casquette. Le haut-de-forme a disparu, on ne le voit même plus comme autrefois, aux sorties de conseils des ministres. A peine, fait-il quelques apparitions, le soir, à l'Opéra et à quelque gala, où il est, depuis dix ans au moins, presque toujours mal porté.

Pour la masse, c'est une sorte d'unification, disons même d'internationalisation qui la séduit. Il lui plaît que les rassemblements qu'elle retrouve à l'écran des cinémas soient à peu près identiques à Londres, à Berlin, à Istambul et à Barcelone. Deux coiffures seulement resteraient, pour finir, en présence le chapeau mou et la casquette, s'il n'existait entre eux l'absence de casquette et de chapeau la tête nue. Mais tête nue ne signifie pas misère. L'absence de couvre-chef par tous les temps témoigne d'un entraînement qui marque la volonté, la résistance. Rien ne se remarque davantage dans une ville, qu'un homme tête nue, surtout lorsqu'il porte pardessus et foulard ou ce qu'on désigne communément du terme de cache-coL Aller tête nue,


c'est marquer qu'on est sportif; mais, c'est davantage, c'est quelque chose au-delà, au-dessus, c'est être national, c'est recréer une élite de défense, c'est aussi, fréquemment, avoir fait partie d'une des ligues dissoutes. Le chapeau se perd dans une bagarre. Point de chapeau, par exemple, c'est éprouver pour le communisme, les sentiments d'un homme qui se sait et se garde une patrie. Mais c'est, bien entendu, avant tout, être très jeune ou certainement en tous cas jeune.

L'ouvrier des réunions publiques dénommées à tort antilascistes, car, en France, le /asctsme n'existe pas, garde sa casquette. Elle lui colle au crâne. Il ne l'enlève même pas à la maison. Peut-être dormirait-il avec, si elle ne le gênait au lit. C'est une habitude. Et qui n'a rien de blâmable en soi. Mais la tête nue est plus saine, plus aguerrie, plus moderne, pourtant

J'ai compté deux (peut-être y en avait-il trois), chapeaux melons dans les Champs-Élysées. Le melon marquait, lorsque nous avions vingt ans, le retour à Paris, les petites sorties, la matinée, les courses d'affaires. Mais, encombrant et lourd, le haut-de-forme avait, quoi qu'on dise, son élégance. Comme l'habit si décrié. Voyez, tout au long du xixe siècle, les portraits, les tableaux, les Alfred de Dreux, les Guys, Manet par Fantin, et les Nadar, ces merveilleuses épreuves de Nadar, qui sont les Raphaël et les Ingres de la photographie.

Au théâtre, dans une baignoire étroite des Variétés, du Gymnase, du Vaudeville, le haut-de-forme luisant se trouvait bien vite zébré dans l'épaisseur de son poil lustré, pris à rebours par des frôlements, à l'extrémité de la main qui devait le manier avec adresse, avant de le placer sur l'un des porte-chapeaux placés près de la porte. Lui rendre à la sortie son brillant, son unité, ses huit-reflets, d'un mouvement rapide mais « rond » du coude gauche, était une manière de prouver une habitude qui différenciait certaines classes d'hommes. Mais il ne faut plus parler de classes. Il existe encore des partis, nous dirions presque :-heureusement, car ils permettent, aux deux extrémités, des redressements, évitent des chutes irrémédiables, maintiennent, entretiennent


devant un courant toujours plus pressé, les barrages sans lesquels l'humanité retournerait aux ténèbres, quoi qu'en pensent certains dont les théories, si humaines qu'elles soient souvent, ne se peuvent appliquer sans tenir compte de la nécessité des institutions._

Le chapeau melon, c'était pour les hommes qui sortaient du peuple et qui progressaient, gagnaient en possibilités, en bien-être, en espérances pour leur famille, c'était un'acheminement vers le haut-de-forme, vers la bourgeoisie, ce grand réservoir qui s'alimente dans le peuple, chez le paysan et l'ouvrier, pour rajeunir les élites, auxquelles des injections de sang nouveau ont constamment rendu énergie et vigueur, en combattant l'étiolement et la dégénérescence.

Le jour où nous ne verrions plus que des chapeaux haut-deforme ou que des casquettes seulement dans une grande ville, serait le signe d'une fin imminente.

Le feutre mou, il est vrai, prend toutes les formes, indique bien des nuances; il est de toutes les classes, de tous les âges, de tous les partis. Et puis, il y a la tête nue, même devant les premiers souffies de l'hiver, les intempéries, et qui témoigne d'une éducation nouvelle et marque un temps aussi plus rapide, moins soucieux, non seulement des transitions de la température, mais des nuances de la politesse. Lorsqu'on le porte sur la tête, il ne s'agit pas seulement qu'un chapeau coiffe bien, il faut savoir l'enlever, à propos, à tout moment.

Je me souviens d'avoir ~encore vu des hommes entrer dans un salon avec leur canne et leur haut-de-forme Et c'était tout un art de bien placer l'une et de poser l'autre sur un piano ou même dessous, assez négligemment pour n'en point paraître embarrassé, mais avec assez de soin pour le retrouver, d'abord, et, aussi, le retrouver tel qu'on l'y avait mis.

Je possède en quelque tiroir une photographie du marquis de Dion et du comte Boni de Castellane descendant les ChampsElysées, sur le devant d'une des premières autos, fabriquées sur les conseils de M. Albert de Dion, ce précurseur, et que surmontait, je crois, une cheminée. Tous deux sont coiffés d'un chapeau haut-de-forme-


Je pense à ces deux chapeaux, en descendant les ChampsÉlysées, où je n'ai compté que deux melons, peut-être trois, cette veille de la fermeture du Salon de l'Automobile.

FÉLiA LITVINNE. Ceux pour qui elle avait chanté avant la guerre entendaient encore prononcer son nom Il paraît que cette pauvre Litvinne meurt de faim. Il était donc admis que Litvinne mourait de /a!m. Certains faisaient un geste, en souvenir des soirées anciennes, d'autres se promettaient d'envoyer un secours, une aide. Mais on ignore toujours l'adresse de ceux pour qui il serait particulièrement nécessaire qu'on la connût.

Une femme, qui, elle, connaissait, la première, ces détresses, manque à Paris, depuis plus d'un an, déjà. Nul ne signalait vainement un artiste dans le malheur à Rachel Boyer.. Il se trouvait même souvent qu'elle eût déjà rendu le service qu'on sollicitait de sa gentillesse.

Grand chapeau, mains tendues, belle santé, beau regard brun, brillant du désir de devancer votre souhait, ne semblant et n'ayant réellement au monde d'autre souci que de plaire à autrui et d'alléger une peine qui lui semblait toujours trop lourde, quelle qu'elle fût, elle qui semblait d'une carrure et d'une robustesse à pouvoir les porter toutes, à travers un siècle. Peu de temps avant de disparaître, elle se préoccupait « de cette pauvre Litvinne », précisément, parce que, si Rachel Boyer brûlait de soulager toute infortune, elle vouait un culte sincère, une chaude et vaillante admiration au talent, qu'elle ne désirait qu'élever tout de suite au génie. Si l'on ne prêtait des qualités à ceux qu'on oblige, obligerait-on de si bon cœur?

Quelques amis de mademoiselle Boyer avaient collaboré à l'apaisement des angoisses de cette « pauvre » Litvinne, devant ses créanciers et devant les affres de la maladie et de la gêne. Ils avaient gardé l'émouvant souvenir de cette voix qui véhiculait son trésor, à travers le passé, cette voix si ample, si pleine, si nuancée dans l'étendue et si homogène, qui semblait une sphère dorée, sans une éraillure, au soleil.


Mais, lorsque l'impossibilité de donner au public ce qu'ilexige encore condamne un comédien ou un chanteur au silence, si considérables soient les secours, ils ne servent de rien. Aucun calfatage ne peut aveugler les fissures par lesquelles pénètre la misère. Il faut arracher à sa maison le malheureux qui lutterait vaienment, parce qu'un temps ne veut plus de celui qui ne lui donne rien, même, s'il a beaucoup donné jadis, à d'autresl

Peu d'artistes prévoient ces jours où l'oubli va devancer la mort. La maison de retraite, une pens:on, comme pour l'enfance, deviennent indispensables. Il y est possible de barrer la porte aux erreurs passées, de recommencer (pour peu de temps, presque toujours!), une vie nouvelle, si l'on peut donner ce nom à ces vieillesses sans économies et sans emploi.

Félia Litvinne avait donné son chant, sans compter. Elle avait d'autant moins à compter qu'elle le prodiguait, la plupart du temps, pour rien. Elle ne refusait jamais de paraître sur un programme pour une œuvre. D'autres, moins généreuses et moins spontanées, plus avisées, se seraient réservées, avec un plus grand souci de leur intérêt. Vêtue de robes presque toujours trop longues, cette forte femme aux lourdes épaules, soulevait en avançant ses jupes qui paraissaient gênantes, avec une grâce légère. La face large, qu'elle ne concevait que plâtrée, si l'on peut dire, avec le tour des yeux bistré, elle se parait d'ornements faux, n'ayant jamais trouvé les loisirs d'en acquérir de véritables ni reçu de la nature la possibilité d'en recevoir gracieusement. Henri Rochefort, qui l'avait connue ainsi que deux sœurs à elle, lorsqu'elle arrivait à Paris, assurait qu'elle n'était pas alors sans charmes. Son véritable nom était Litvinoff.

Un soir, je dînais chez un colonel de l'armée russe qui aimait les arts et avait quitté l'uniforme, je crois, pour la peinture. Il s'appelait Oznobichine, il avait une carrure de géant, éteignait de son souffle en riant les bougies des lustres, évoquait cette Russie qui paraissait solide dans ses palais illuminés, au-devant des neiges amoncelées sur des places destinées aux parades. Le colonel était pour Félia Litvinne l'ami le plus


dévoué, l'admirateur le plus éloquent et le plus tendre. Entre ces deux êtres charpentés pour de vastes scènes, je me faisais l'effet de n'être qu'un arbrisseau. Litvinne était au faîte de la gloire et moi je n'étais déjà rien qu'un spectateur. Je trouvais qu'elle parlait peu. Mais l'accent était agréable, la voix douée, parfois emportée dans le torrent sonore du colonel Oznobichine. L'atelier dans lequel nous dînions était peu éclairé. Des bougies y répandaient une lueur qui remuait des ombres, tandis que sous les fenêtres, à proximité du Moulin Rouge, des bruits d'autos montaient de la chaussée du boulevard de Clichy.

Un piano se trouvait non loin du couvert. L'atmosphère était assez de celles que Balïeff créa pour les spectacles de la Chauve-Souris, pendant lesquels, au delà du décor, il semblait que l'accent des comédiens et je ne sais quelle saveur due au rapprochement de couleurs, nous fît entendre des charges de Tartares et des accords d'instruments à cordes primitifs qui s'exhalaient au milieu des vapeurs de tourbes brûlées. Le colonel-peintre jouait du piano. Litvinne chanta. Aux vitres, les rideaux se coloraient des reflets éphémères et alternants des illuminations du Moulin.

Le registre de contralto de cette voix qui avait deux octaves et demi, sa facilité à vocaliser, prenaient dans le Schumann qu'elle interpréta en allemand une expression peu commune. Je l'avais entendue dans Tristan et, maintes fois, chanter l'air de la mort d'Isolde qu'on lui demandait toujours et qu'elle avait pu longtemps interpréter sans défaillances. Dans la pénombre de l'atelier où M. Oznobichine lui avait, je crois bien, alors donné asile, qu'il lui sous-louait ou qu'il lui' avait sous-loué, sans paraître (avec sa désinvolture jj'ofRcier et sa bonne grâce de géant), lui rendre service, dans la pénombre, que rougissaient chronométriquement les ailes lisérées d'ampoules électriques du Moulin, l'ampleur de la cantatrice, la large face blafarde, les contours des lourdes épaules s'estompaient.

Cette voix est une des plus complètes et des plus dramatiques qu'il nous ait été donné d'entendre. On lui passait d'être si 'grasse, en fermant les yeux. Et puis, combien ne peuvent oublier, plus que moi-même, ce soir,


qu'ils ont entendu, avec elle, Tristan, pour la première fois! Quelques disques, enregistrés~ avant les derniers perfectionnements, évoqueront, insuffisamment, ce bel instrument humain. Ils ne transmettront pas l'émotion que dégageait, lorsqu'elle attaquait l'air de la mort, cette femme ennoblie par la conscience de la perfection dans laquelle elle interprétait l'œuvre de Wagner, non seulement avec l'organe et le métier, mais le plus nobie sentiment, le plus vibrant pathétisme et cet amoureux respect qui classe les grands interprêtes.

*i=

AMATEURS. Sur un catalogue de vente, la photographie d'un Alfred de Dreux qui représente les frères Rainbeaux, à cheval et coiffés du chapeau haut-de-forme.

Alfred de Dreux n'est pas un grand peintre, certes; je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'il n'en est pas un, ce serait injuste, car il n'est pas prouvé que les Wouwerman ou les Casanova, qui avaient plus de métier, eussent beaucoup plus de talent, mais Dreux doit sa faveur à ce qu'il' a repré- senté presque exclusivement des cavaliers et que nous sommes dans un temps où le cheval tend chaque jour davantage à disparaître. 1

C'est parce qu'il aimait passionnément le cheval que ce peintre survit et même_ survivra; comme les œuvres, littéraires ou artistiques passionnément traitées, j'allais écrire vécues.

Qu'il s'agisse du Journal ou de la Correspondance de Stendhal si longtemps considéré comme un amateur, quel patron pour les amateursl du Journal de MarieBashkirtseff, jugée trop facilement insupportable et qui a légué un document humain inestimable, alors que sa peinture n'est rien ou du Temps perdu, de Marcel Proust (autre amateur, dont Henry Bataille me disait Comment pouvez-vous voir ce snob imbécile 1), tout ce qui fut inspiré et guidé par une passion, brûle peut-on dire, à jamais, d'un feu qui attire toujours et préserve de l'oubli.

Restons à Alfred de Dreux, qui possédait beaucoup plus de


facilité que de talent et ne souffrait.point des durs enfantements du génie. ÏI vécut en peignant les chevaux qu'il aimait et les gens dont la fréquentation lui était le plus agréable, ce qui le faisait regarder comme le type de l'amateur. Nul effort apparent dans son travail, en effet. Je connais certains tableaux qu'il a recommencés plusieurs fois, sans grande raison, sinon, je suppose, le plaisir de peindre.

J'ai vu le lit de Marcel Proust, presque un grabat non par misère, certes pris entre la cloison et une longue table, sur laquelle une muraille de livres s'était dressée, j'ai vu le lit de Marcel Proust, avant l'apparition du Côté de chez Swann, le premier des volumes de la Recherche du Temps perdu, ce lit couvert de feuillets, accumulés pendant une journée passée dans les draps ou écrits à la fin de la nuit, et qui ne me semblaient noircis que pour le plaisir de raconter des choses à peu près vaines et qu'il n'était point nécessaire de fixer. Ces feuilles étaient une part de chef-d'œuvre.

Ainsi me racontait-on que mon grand-père étant allé rendre visite à Corot, celui-ci voulait, avant qu'il ne partît, lui faire choisir une des nombreuses toiles posées par terre le long du mur de l'atelier et ajoutait humblement, gentiment, en manière d'excuse « Oh! ça ne se vend pas! ))

Alfred de Dreux se vend toujours plus cher, sans tenir compte des dévaluations, parce qu'il a peint avec passion des chevaux et à une époque qui précédait le temps où, précisément, le cheval ne devait bientôt plus exister comme moyen de transport utile ou agréable, ce qui lui confère, désormais, une place plus noble, le classe parmi les êtres et les choses n'ayant plus cours, se situant uniquement ou presque dans le domaine de l'histoire ou de l'art. Moins nous verrons de chevaux dans les rues, plus les gens, disons de goût ou d'une élite, rechercheront les manifestations ayant le cheval pour sujet. C'est ce qui s'est passé pour les navires, alors que disparaissaient de plus en plus les voiliers et, pour les ballons, quand l'avion s'installa dans le ciel.

PHOTOGRAPHIES. FORAIN. Je ne manque guère le Salon International d'Art photographique. C'est une habitude


déjà ancienne. Il me semble être venu souvent rue de Clichy, dans ce petit hôtel de la Société Française' de Photographie, au fond de sa cour, voisine d'une rue nouvelle qui porte le nom d'un peintre « académique a et j'oserais dire précisément photographique Jules Lefebvre. Ce maître glacé ne paraît pas avoir laissé grand souvenir dans les dernières générations, mais. peut-être, l'injustice est-elle leur moindre défaut. Le petit hôtel de la rue deClichy, s'il ne s'était agrandi d'un hall vitré, semblerait davantage destiné à exposer des daguerréotypes que des photographies des vingt-cinq années romantiques du cinéma, ce temps des Greta et des Marlène, qui débuta avec les Rio Jim, les Douglas, les Fanny Ward, Mary Pickford, Gloria Swanson et Pola Negri. La France n'était alors représentée, « sauf erreur ou omission », que par le héros de Fantomas, dont je ne sais plus le nom et quelques artistes ayant, hélas! depuis longtemps déjà, illustré la scène, mais qui ne portèrent point le renom de la France au premier rang de t'industrie cinématographique, osons en convenir. Le modeste hôtel de la rue de Clichy, où j'ai conseillé déjà à bien des amis de se rendre, nous donne dans un cadre restreint, la fleur de l'amateurisme dans l'art de la photographie. Une petite salle, réservée à des études scientifiques, est fort intéres'sante. Mais, si doués soient-ils, le cinéma cause, peut-on dire, quelque tort à ces amateurs internationaux. Pm entre l'art du peintre et le métier, l'industrie, (peut-être aussi l'ar~) du cinéma, ces charmants photographes sensibles à tout, aux couchers de soleil, aux fleurs de printemps, aux scènes d'hiver, aux émouvants visages où le regard semble l'éclair d'un poisson d'argent dans le filet des rides, ces amateurs appliqués s'évertuent à nous donner des tableaux de chevalet ou des instantanés dont chacun s'efforca de ressembler aune parcelle de film.

Nous demeurons aussi heureusement surpris de tout ce que le photographe parvient à réaliser ainsi, que déconcertés par l'idée de tout ce qui devrait former son domaine et où il ne pénètre pas.

Nous entendons les visiteurs, d'ailleurs nombreux, et possédant sur cet art des connaissances qui nous font bien défaut, reprocher à la plupart des exposants, la cuisine, c'est le


terme employé –des épreuves qu'ils soumettent à nos jugements.

De toute évidence, pour plaire en tant que photographies, les clichés doivent évoquer certains peintres M. Le Sidaner, par exemple, dont les ef fets ont causé bien des ravages, non seulement parmi les photographes, mais aussi parmi ceux qui se croient peintres. M. Le Sidaner est une manière de poète, qui ne peut peindre qu'un tableau toujours à peu près le même, bien entendu, puisqu'il n'en peut peindre qu'un, et ce tableau, il ne peut l'exécuter d'après nature, puisqu'il s'agit de nous montrer le rayonnement voilé d'une lampe, à travers les mousselines d'une fenêtre donnant sur un jardin ou bien cette lampe posée dans le jardin même sur un couvert, à la fin d'un dîner d'été. Vouloir offrir 'équivalent d'un Sidaner doit, je n'en doute plus à la réflexion, exiger une cuisine à la vérité difficile. M. Le Sidaner est je pense un compatriote et, sans doute, un contemporain de Rodenbach. Rodenbach dont je savais par cœur des dépars bien mélancoliques sur les quais des gares, ne peut être illustré par la photographie. Je songe à ces lampes des gares

Comme un adieu figé,

Qu'on aurait mis sous verre.

Je m'entends des contradicteurs.

Voulez-vous donc que le photographe ne soit qu'un collaborateur de M. Bertillon? Qu'il exécute des sortes de fiches destinées au service anthropométrique?

Certes non. Mais l'ouvrage d'un instant heureux, c'est-àdire lorsque, de connivence, la lumière et l'ombre, le modèle et le décor, fournissent au photographe l'occasion de réussir une épreuve qui n'a besoin que d'être bien développée et excellemment tirée, sans cuisine sans préparations, bains, acides, colorants ou décolorants, sur papiers imitant le grain de celui employé par les émules d'Allongé, vulgarisateur célèbre, prince du crayon Conté, dont les cahiers de paysages servirent de modèles à des générations d'enfants ou de jeunes demoiselles, qui laissaient les Malheurs de Sophie pour reproduire, sur papier Ingres, une rue à Moret


ou quelque place de village devant une église, et des routes nationales bordées de peupliers.

La photographie est un-document qui peut prendre apparence d'œuvre d'art, mais à condition qu'elle ne se soucie jamais d'en devenir une, réellement.

Le photographe doit, sinon éterniser, du moins donner chance de durée à un incident, une attitude fortuite, une apparition saisie avec bonheur et habileté, avec goût. Peutêtre même avec plus de goût parfois que n'en montrerait un peintre qui, lui, peut s'en passer, grâce à la hardiesse, comme à la déformation équilibrée, évocatrice de son dessin el à la magie des couleurs, dont il est plus ou moins le magicien. Les couleurs de sa palette, bien entendu, plus encore que celles du sujet qu'il a devant les yeux. Chaque peintre ayant sa couleur, c'est-à-dire son bonheur à rapprocher certains tons ou à les assortir dans les gammes d'une même nuance.

Je vois rue de Clichy quelques éludes de pommes dans des assiettes, à la manière de Cézanne. Vouloir nous donner un Cézanne à l'aide de la photographie, c'est une tentative aussi imprévue et irréalisable que de faire faire l'ascension du mont Blanc à un cul-de-jatte. Cézanne place une figue ou une poire verte devant deux pommes rouges, parce qu'il crée ainsi, sciemment, consciencieusement, une sorte d'explosif radieux pour les yeux et le cerveau. Il cerne ses pommes, il les déforme même, peu importe, parce qu'il veut que tout ce qui doit composer ce qu'on appelle un tableau, soit ainsi et non différemment.

Mais un Cézanne-photographe, avec ses trois pommes sagement alignées, si bon eu-isin-i.er soit-il, ne crée rien que de très ennuyeux, d'inutile, de vain, quel que soit l'art avec lequel il pense avoir réalisé volumes et valeurs, ces mots dont certains critiques d'art ont la plume si souvent alourdie.

Un mot de Forain me revenait avec insistance à l'esprit, durant la visite de cette exposition, si intéressante et qui doit être vue, parce qu'elle renseignera peut-être sur leur


direction ceux qui éprouvent un bien compréhensible plaisir à se servir d'appareils photographiques dans un but documentaire, afin de saisir la nature tout au vif, avec discernement, adresse, science des proportions et de l'éclairage. A une dame qui « se mourait a de ne pas trouver pour son couvert de carafes assez artistiques et qui lui plussent, la malheureuse, Forain ripostait

Un pot, madame, un pot!

Devant tant de recherches, devant lesquelles je vois à deux pas s'émerveiller le maharajah de Kapurthala, je pense au pot de Forain et à la poursuite d'un art qui n'est pas à sa place, là. Et, je voudrais répondre à ma voisine qui s'écrie, devant ces épreuves retouchées, « cuisinées », tantôt Oh! ce Sidaner, oh! ce Cézanne! et, tantôt Oh! ce Fantin-Latour.

Une photo! madame, une photo!

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BANLIEUE. RODIN. Les derniers dimanches d'octobre, vus à travers le clayônnage des dahlias de la banlieue parisienne, prennent au soleil des arrière-belles journées un aspect réconfortant. Il a été beaucoup construit dans la banlieue, depuis vingt ans. Les communes, mais davantage encore ceux qui édifiaient, améliorèrent enfin leur métier d'architectes et d'installateurs modestes. Ils ont regardé à l'étranger, se sont renseignés, inspirés de certaines revues et sont parvenus à édifier des habitations plaisantes à voir, qui donnent l'impression d'un certain confortable, déjà et faciles à améliorer.

J'emploie fréquemment un petit tapissier, c'est un grand gaillard, qui semble tout dru sortir encore des tranchées. Il habite le faubourg Saint-Antoine. Il s'est fait construire ou plutôt il s'est construit, pour sa femme, sa fille et lui, une maison dans un lotissement où il se rend dès l'après-midi du samedi, avec « sa petite bagnole ». L'entendre parler des améliorations successivement apportées à cette maison des champs, l'ingéniosité dépensée, l'ardeur manoeuvrière, la persévérance apportée à posséder au mieux tout ce qui peut rendre la vie facile, me procurent à chaque entretien un plaisir renouvelé.


J'ai vingt-sept lampes (ampoules électriques), sept prises de courant, (fer à repasser, réchaud, etc.). Ma femme peut faire sa lessive. Et la cuisine! J'ai tout bricolé moi-même. Mais c'est un plaisir, monsieur! J'y pense pendant la semaine, je prépare mon travail du dimanche. Cependant, il ne faut pas perdre son temps! Car il y a, aussi, le jardin graines sur le quai, instruments au Bazar. A la manière dont il prononce Bazar, je vois à l'instant les sous-sols et le rez-de chaussée de la place de l'Hôtel-de-Ville.

Puis, brusquement, d'un air attristé, en passant sa grande main travailleuse dans ses cheveux hirsutes

J'ai des voisins qui ont acheté en même temps que nous. Rien de fait! Ah! leur jardin! De la mauvaise herbe. Ils vont prendre leurs repas chez le bistro. C'est ~ou~ Pernod, Mo~e compagniel.

Ces « voisins-là » semblent pourtant plus rares qu'on le pourrait croire. L'ingéniosité de ces petits propriétaires est charmante, elle témoigne de toutes les qualités qui ont fait et qui continuent le Français.

Je vais fréquemment me promener avec des amis dans une île, avant Meulan, qui évoque l'âge d'or de l'impressionnisme, où tout apparut plus vert et plus frais, à la fois, plus coloré et plus doux, entre les bras de la Seine. Les petites habitations y pullulent, moitié potager, mi-jàrdin, avec un débarcadère pour amarrer une barque et pêcher à la ligne, devant les courses de voiliers, lorsque le temps en est venu; II n'est pas une de ces villas, non, je préfère leur laisser le nom de maisons, qu'on ne voudrait habiter. Elles ont le charme de l'esquisse, celui d'une ébauche.

L'âge venant, l'homme~EL plaît à ce qui peut s'améliorer, grandir, se parfaire, plus qu'à ce que des mains étrangères ont laissé, mis au point, chargé de souvenirs, de regrets, de deuils. Ces neuves habitations vêtues de polygonacées à fleurs blanches et de vigne vierge rougissante, mais peu, car on aime montrer sa pierre, comme une femme aime montrer sa gorge et ses bras, regardent l'avenir.

Peut-être est-il plus obscur, plus incertain que le passé? Mais il est, en tout cas, du « temps » qui ne fut jamais encore


à personne et que la vie nous vend tout neuf, sur un métrage de soixante bonnes secondes à la minute.

Dans les vieilles demeures, l'automne m'a toujours attristé. J'y devance l'hiver, tandis que ces fraîches et fragiles maisonnées, l'automne à peine ébauché, me font déjà penser au prochain printemps. Et c'est, sans doute parce que ceux qui n'y vivent guère que leur fin de semaine, y pensent également, le souhaitent, l'attendent, le préparent ardemment, repiquant à son intention les pensées qui braveront la neige et le gel, et les lis dont les feuilles forment déjà des touffes vertes. Au fond des manoirs boisés de chêne vermoulu, aux murs épais, aux ébrasements profonds, dans des châteaux isolés du monde par leurs tapis formés d'arabesques de buis, l'automne porte à récapitulations et regrets. La pensée d'un prochain printemps n'y vient guère. On n'y croit plus! i

=!=

Un jour d'automne que j'étais allé voir M. Rodin dans sa petite maison de Meudon, où l'on arrivait par une « allée », comme disait madame Rodin, nous avions marché sur des litières de feuilles mortes. Leur froissement engendrait des idées funèbres et le désir de regagner Paris au plus tôt pour y retrouver la chaleur des appartements munis de radiateurs et ces objets auxquels je croyais tenir et pour qui nous nous sentons toujours plus d'attachement, à l'approche de la mauvaise saison.

Rodin nous emmena dans l'atelier qui avait été son Pavillon, à l'Exposition de 1900, et où son œuvre entière était dressée, nuancée par le soleil déjà déclinant, qui glissait au delà du paysage que bouclait le cours de la Seine, pareille à une ceinture d'argent.

Jusqu'alors je n'avais pas aimé la fameuse statue de Balzac. J'étais très jeune. La sculpture, pour moi, c'était la forme. Cette masse de la robe de chambre peu indiquée, surmontée de cette lourde tête qui paraissait exploser ou se liquéfier, avec les orbites démesurées et comme vides dans le masque, où les raits semblaient se dérober comme ceux que nous poursuivons vainement dans les tisons embrasés du foyer, m'était hostile. Je me refusais d'en rien admettre.


J'en souffrais, pourtant, car tout me retenait dans cette grande salle vitrée et si froide déjà, dans laquelle un aide soulevait pour nous, à la volée, les toiles recouvrant des ébauches et des plâtres.

Depuis, passant avenue de Friedland, devant le lourd et flasque vieillard affalé dans une robe de chambre ou de moine, j'ai regrétté le Balzac de Rodin. Le vieux maître, il méritait e surclassait ce qualificatif galvaudé, ce jour-là, d'une voix douce, dans sa barbe michel-angelesque, parlait en agitant le pouce droit contre l'index comme s'il eût pétri quelque invisible boule de glaise.

Le crépuscule rougissait le ciel verdâtre. L'angoisse de l'automne, de l'hiver qui me hantaient alors si profondément me reprirent comme nous sortions de l'atelier, pour rentrer quelques instants dans la maison re rouver madame Rodin, si simple sous ses cheveux blancs et que j'avais entendue crier à la fin d'un déjeuner d'été, à un maître d'hôtel de louage venu de Paris

Monsieur! monsieur, les petites cuillers à café sont restées dans l'écrin.

Quelques pensées plantées par le jardinier, près de touffes vertes qui devaient être des lis, précisément, se devinaient encore dans l'air froid du soir, si proche, en banlieue, sur la hauteur.

Avant de pénétrer dans la maison, Rodin s'arrêta et baissa la tête, pour la première fois de notre visite. Il regardait les humbles fleurs; les pensées, ces prémices fragiles, qui allaient braver pluies, gelées, neiges et il dit, avec un accent que je n'ai pas oublié, alors qu'un souffle plus violent, venu de l'ouest rougeoyant, nous apportait, toute froide et humide, la~mauvaise saison

Voilà le printemps!

ALBERT FLAMENT

Les communications relatipes à la Rédaction doivent être adressées à M. Marcel THIÉBAUT, Secrétaire général de la Revue de Paris, 114, avenue des Champs-Élysées. Paris ~V77fs).


LE MARCHÉ FINANCIER La hausse brusquée des cours des valeurs que, dans notre précédente Revue, nous cousions à la suite de la dévaluation, s'est consolidée e~ même généralement poursuivie. A deux ou trois reprises, comme on devait s'y attendre, des tassements partiels se sont produits sous des prétextes divers. Ils n'ont guère, jusqu'ici loul au moins, entamé sérieusement l'élan du marché boursier. Celui-ci a vu revenir vers lui des capitaux qui, depuis longtemps, raua!'en< déserté e~ qui se con/~na:enf dans une s~/e thésaurisation. C'est un fait qui est nettement démonte par /'e!ccro:sse/nen~ important du volume des transactions enregistré quotidiennement sur certaines des principales valeurs en vedette. La hausse des cours ne pouvait, cependant se poursuivre sans arrêt, ce qui eût entraîné par le phénomène bien connu de la « boule de neige », des excès dangereux et fort regrettables. Elle avait, néanmoins, ~enu bon contre des événements fâcheux importanfs, lels que le renouvellement des grèves ouvrières notamment celle de la batellerie e~ la retentissante déclaration de neutralité de la Belgique. Mais elle allait céder, malgré la bonne impression causée par la nouvelle diminution du <au.ï; d'escompte de la Banque de France jusqu'à 2 p. 100, devant les simples rumeurs que de/ermmazen~ d'autres événements encore en puissance. Ceux-ci ont été l'annonce du prochain dépôt des propositions budgétaires du ministre des Finances, propositions qui seraient accompagnées de diverses mesures coercitives dont il ne saurai nous plaire de nous faire l'écho et, surtout, les préoccupations provoquées par les décisions supposées du Congrès de Biarritz. Ainsi, la politique intérieure a pris momentanément le dessus. Ce spasme sera passe quand ces lignes paraîtront et il


REVUE DE PARIS

n'y aurait rien de surprenant que, sur le fait accompli, la Bourse ait déjà retrouvé une allure de franche fermeté.

Quoi qu'il doive en être, nous observerons que dans la période de tassement subie ces jours derniers, les valeurs nationales ont été seules éprouvées, alors que les internationales (accompagnées de celles nationales posséda;~ des attaches plus ou moins marquées à /'e~e7':eur) ont maintenu une fermeté nettement caractérisée. On en concluera et cela concorde a~ec ce que nous avons depuis longtemps laissé entendre que les capitaux rentrant au bercail ou quittant leurs cachettes de thésaurisation, s'ils sont disposés à s'investir sur le marché, éprouvent encore le besoin d'u trouver des emplois de refuge.

Ce n'est pas trop s'avancer que de prévoir qu'il en demeurera ainsi tant que l'ordre social n'aura pas été nettement rétabli chez nous e~ tant que des législations trop manifestement improvisées risqueront encore de menacer l'équilibre économique de nos entreprises nationales, industrielles ou commerciales. On n'a point manqué de faire remarquer –ceo~ut est confirmé par les renseignements que viennent de publier les Services de la Statistique générale que la hausse dont, depuis un mois, ont béné ficié nos valeurs, ne fait que compenser « grosso modo » le terrain qu'elles avaient perdu durant les six mois précèdent. est très probable que certaines y ont trop gagné, alors que d'autres eussent pu faire mieux encore. C'est le temps qui permettra d'effectuer la sélection, laquelle est, d'ailleurs, subordonnée aux événements futurs. Les valeurs étrangères, au contraire, échappent à cet aléa et c'est ce qui explique la faveur dont elles jouissent. J~ est à souhaiter, toutefois, que de ce côté non plus on ne commette pas des excès qui deviendraient vite fort regrettables. ANDRÉ PLY,

de la Banque de l'Union industrielle française.

Toute demande de renseignements détaillée concernant cette chronique doit être adressée directement à son rédacteur, M. André Ply, 4, rue de Vienne, Paris (8e).


LES AVENTURIERS Dix des moujiks restèrent dans la rue. Deux autres pénétrèrent dans le bureau de la Place, traînant avec eux le sergent Berthier, de l'aviation française. Sans méchanceté, mais sans compassion, ils lui avaient ligoté les mains derrière le dos à peu près comme ils auraient conduit une vache au marché. Dans la simplicité de leur esprit, c'était bien de quelque chose comme ça qu'il s'agissait.

Parti en reconnaissance, l'avion de Berthier, de la mission militaire française qui, en ce printemps de 1919, tenait encore à Odessa, avait capoté chez eux dans un champ de luzerne. L'observateur avait été tué sur le coup. Berthier, le pilote, s'en était tiré sans blessures. Cependant il estimait que le sort de son officier était préférable au sien. Après l'avoir amarré, les moujiks l'avaient conduit à Kiew pour le livrer aux Rouges, qui venaient de s'emparer de la ville. Pour eux, c'était une affaire, pas autre chose. Humilié, le sergent regardait sa manche, dont les paysannes avaient arraché lés galons puisqu'ils étaient en or! Fusillé pour fusillé, Berthier aurait mieux aimé mourir avec les insignes de son grade. Dans la pièce qui servait de salle d'attente, au plancher abondamment semé de mégots de cigarettes et d'autres traces humides qui semblaient prouver que le tabac ne manquait pas encore aux vainqueurs, un planton, revolver à la ceinture, leur enjoignit de patienter le général commandant la Place était en conférence.

Copyright 1936 Revue de Paris.

15 Novembre 1936. 1


C'était un répit. Un répit qui dégoûta plutôt le sousofficier il eût souhaité en finir tout de suite. Mais ce qui l'étonna, ce fut de voir, dans cette salle d'attente, un soldat qui portait l'uniforme belge. Et celui-là n'était pas ligoté, celui-là ne paraissait pas s'en faire! Il interrogea pourtant Tu t'es fait choper, toi aussi? Prisonnier?

Prisonnier? Non, mais des fois! Est-ce que la Belgique est en guerre avec les Soviets?

Il considérait les fils qui pendaient encore à la manche du pilote.

Tu avais des galons?. onicier? Sous-officier? Sergent, fit brièvement Berthier.

Enlève ces fils. Vaut mieux que tu passes pour simple soldat.

Pourquoi ça?

II hésitait. Moins que les Allemands, mais encore dans une assez large mesure, les Français aiment s'enorgueillir de la part d'autorité qu'ils possèdent, et la prouver par des signes extérieurs.

Pas le temps de t'expliquer. Et tu n'as pas besoin de comprendre. Fais comme je dis, bon Dieu!

Même le Belge l'aida à faire disparaître ces fils, dernières traces de son modeste grade.

Maintenant, ajouta-t-il, bonne chance. Tu verras tu peux encore t'en tirer. Avec les Bolcheviks, c'est comme ailleurs y a des filons, mon vieux!

Berthier en doutait beaucoup; mais quand on est à l'eau sans savoir nager on se raccroche à une paille. Les deux moujiks assistaient avec mdinérence à l'opération. Le planton dit quelque chose en russe.

Quoi? demanda Berthier.

Le camarade Fédor Constantinovitch Piatakof, traduisit le Belge, général commandant la Place, vient de faire dire « Introduisez le camarade prisonnier français, ainsi que les camarades paysans qui l'ont amené. Pas seulement ces deux-là; tous les autres; ceux qui sont restés dans la rue. » Le « camarade prisonnier »? Ça, c'était drôle Berthier entra dans le bureau du général, en compagnie de tous les moujiks. Mais ce furent les moujiks qui furent interrogés d'abord.


Ils expliquèrent qu'ils avaient vu tomber l'avion. Et tout le village. Ils avaient couru.

Et qu'est-ce que vous avez fait de l'avion? demanda le général, sans. aucune aménité.

Un des hommes était mort. Rien à faire. On lui a pris ses habits. L'autre, c'est celui-ci. On vous l'amène. Mais l'avion, l'avion? insista Piatakof. la machine, la chose qui volait, ajouta-t-il, voyant que ces gens ne comprenaient pas le mot « avion ».

On l'a démoli. On se l'est partagée. La toile, le bois, les morceaux de fer de l'intérieur. On a tout cassé, exprès, de façon que personne n'en ait plus qu'un autre. Selon le poids ou la surface tant de bois, tant de toile, tant de fer pour chacun. le cuivre aussi. °

Tas de brutes! cria le général, d'une voix tonnante. un avion qui pouvait être réparé! qui pouvait servir à l'armée de la Révolution! Et vous avez molesté un camarade, simple soldat! Vous l'amenez attaché comme une vache' Des contre-révolutionnaires, voilà ce que vous êtes! 1 Le planton restait là, dans une attitude militaire. Tous ces fils de porcs en prison, décida le général, Jusqu'à nouvel ordre.

Comme cet interrogatoire avait lieu en russe, le sergent Berthier n'y comprit rien. Il comprit moins encore lorsque quatre soldats de l'Armée rouge encadrèrent les ;douze moujiks les conduisant il ne savait où, mais non pas certainement vers la liberté « Maintenant, songea-t-il, ça va être mon tour; du moins les salauds y auront passé comme moi! s »

Les moujiks disparus, le général Piatakof se tourna vers lui. Nom, prénoms, qualités, profession avant le service militaire, grade. Nom, prénoms? Berthier les donna à l'interprète. Sa profession? Mécanicien.

Parfait! commenta d'un mot le général. Quel grade?

Berthier se souvint du conseil si rapidement donné par le Belge.

Pas de grade, feignit-il d'avouer soldat de deuxième classe; mécanicien dans l'aviation.


II lui était d'autant plus facile de mentir qu'on pouvait bien le fouiller sans découvrir son livret. Le livret, les moujiks s'en étaient emparés pqur~rouler des cigarettes. Dès cette époque le papier était devenu rare, dans les villages russes. Le général Piatakof n'hésita, pas un instant. Sûrement, ce n'était point la première fois que le cas se présentait.

Français, non gradé. libéré, pourvu qu'il fasse acte d'adhésion au Soviet latin.

De nouveau, l'interprète traduisit. De nouveau Berthier n'y comprit absolument rien, à part que non seulement il n'était point passé par les armes, mais qu'il était libre, sous l'unique condition d'adhérer à une chose dont il n'avait aucune idée, et qui s'appelait le « Soviet latin ». Ça lui parut une loufoquerie. Mais puisqu'il en profitait! L'assurance lui revint. En vrai soldat, il demanda tout de suite où il toucherait ses rations, « en subsistance », et où il serait logé. Le général haussa les épaules.

Renvoyé à la camarade Héréra. Rompez!

Dans la conscience de Berthier, il y avait de l'honnêteté, une fidélité acquise au drapeau et à l'arme à laquelle il appartenait. Il.murmura

Mais je ne suis pas Bolchévik!

Piatakof le dévisagea d'un air d'indulgente pitié

Simple soldat, donc « sympathisant ». Rompez, je dis! Le Belge est encore là, en bas, pour lui expliquer, conclut l'interprète.

Le Belge était encore là, et il expliqua. II expliqua autant qu'il pouvait expliquer, ajoutant du reste que c'était comme pendant l'autre guerre, et qu'il n'y avait pas besoin de comprendre, mais à profiter du filon, quand l'occasion se présentait. Et d'abord il y avait les Soviets ». Selon l'idée russe, tous ceux qui voulaient pouvaient se constituer en Soviet. Non pas seulement les Russes, dans chaque ville, chaque village, quartier, industrie, usine; mais les étrangers, selon leur nationalité. II y avait un Soviet allemand, très bien organisé.

Et un Soviet français? demanda Berthier.

Non, pas tout à fait, du moins à Kiew. Parce que les


Français ne sont pas assez nombreux. n y en a pourtant des hommes, des femmes, des professeurs, des institutrices. Des

soldats, aussi.

Faits prisonniers, comme moi?

Prisonniers. ou déserteurs. Tu dois piger qu'après quatre ans de guerre, y a des types qui en ont marre, ne se soucient pas de remettre ça. Les prisonniers, au commencement, y en a beaucoup qu'on n'a pas revus. La tôle, la torture, les échardes qu'on leur enfonçait sous les ongles, pour les faire parler et puis le massacre, dans les caves. Ça a duré jusqu'au moment où Lénine a fait savoir, de Moscou, qu'il trouvait ça idiot, que ça donnait mauvaise réputation au communisme, en France; qu'il valait bien mieux gagner les types à la cause,.petit à petit, en faire d'abord des sympathisants, puis des communistes. Qu'est-ce que c'est qu'un troufion, hein? La plupart du temps un prolétaire. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Tu piges la combine. Tout de même il n'y avait pas assez de Français, ni de Belges, mais il y a aussi des Italiens, des Roumains, des Espagnols. Ça fait qu'ils ont eu l'idée du Soviet latin. Il est en formation.

Tu verras.

Et vous autres?

Nous? II s'agit de vivre, d'abord. Moi, j'ai mon idée. Mais pour presque tous, l'idée, c'est d'attendre l'occase et de on'iln T Revoir le patelin. Au patelin, on examinera son opinion, ou on n'aura pas d'opinion. Voilà. Ah) On t'a dirigé sur la camarade Héréra. C'est comme moi. Une brave femme, la mère Héréra. Du temps de l'occupation allemande, elle a obtenu la grâce de quatre soldats allemands, communistes. Ça fait qu'elle est bien vue, maintenant! Ça fait aussi qu'on lui a donné tout un palais, dans le Lipld, pour loger les étrangers « latins », soldats ou pékins. Et ce qu'elle se démène, pour leur trouver à manger! Pas commode, la question de l'intendance, à Kiew, pour le moment. Elle se débrouille. L'autre jour, elle a aux trois quarts dévalisé l'ancien 0 G. allemand, où les Boches avaient entassé du grain, du lard, des conserves, un tas de choses et des vinsse ne te dis que ça. Ils sont restés tout de même seize Boches, là dedans, après le départ de leurs copains. Se trouvaient trop bien pour


partir. Des types qui se la coulent douce! Et qui portent aux doigts des bagues épatantes. Ils font de petites reconnaissances, la nuit, chez les particuliers qui n'ont pas pu encore filer. Ça, c'est une autre histoire, mais je te dis que, sans la mère Héréra, on la crèverait.

Elle est communiste?

Sais pas. Va lui demander. C'est une femme qui ne peut pas voir souffrir, ni mourir. Y en a comme ça. Ou les femmes ne pensent qu'à elles, ou elles ne pensent qu'aux autres. Le plus curieux, c'est que c'est elle qui va claquer un de ces jours, on m'a dit d'un ulcère à l'estomac, ou d'un cancer, je ne sais plus. Mais condamnée. Malgré ça, un sourire! Elle n'a gardé, dans ce palais du Lipki, qu'on lui a donné, qu'une petite chambre, ocelle a recueilli une jeune fille. Suisse, je crois la jeune fille. Pas vilaine.

Berthier remercia le camarade pour tant de précieux renseignements. Le camarade en ajouta un autre.

Dis donc, balade-toi dans la ville autant que tu voudras, pendant le jour; mais, même le jour, reste dans les quartiers du centre, le Krestchatik, le Lipki. Le soir, tiens-toi peinard. Y a des bandes. L'autre soir, le consul allemand d'Odessa a voulu porter ses reconnaissances un peu plus loin. On l'a enterré le surlendemain. Tout nu, et sans son dentier en or. Il ajouta encore ,.A~

Et puis, ne manque pas de te rendre, demain, à la réunion du Soviet latin. Si tu n'y allais pas, y a un truc, ici, qui s'appelle la Tchéka. Pas besoin de t'en dire davantage. J'irai, promit Berthier.

Tu m'y retrouveras.

Alors, quoi, demandait le lendemain Berthier à cet obligeant soldat belge, c'est ça, leur Révolution? Il posait cette question parce qu'il n'y avait, dans cette petite pièce, que trois chaises, et que chacune était occupée par une femme. Les hommes, qui n'étaient P~ plus d'une douzaine, demeuraient ~out. Dans 1 idée de Berthier, logiquement irréfutable, puisque le Bolchevisme proclamait l'égalité des sexes, son derrière avait autant de droit à un siège que celui de ces dames.


Du dehors, la légèreté du printemps entrait par l'unique fenêtre de cette pièce, jadis, au temps du capitalisme bourgeois, utilisée comme salle de bains, bien qu'elle fût plus vaste que les salles de bains de la médiocre Europe occidentale. Mais il n'y avait pas de baignoire, parce qu'un tovaritch l'avait fait réquisitionner par son épouse, laquelle était blanchisseuse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, à la blanchisseuse, de posséder une baignoire! N'était-ce pas une preuve des monstrueuses iniquités des différences sociales, d'avoir passé tant d'heures de son existence à laver le linge des autres, et de n'avoir jamais eu elle-même qu'une toute petite cuvette pour se laver le bout du nez? La requête du tovaritch avait donc été admise, le Soviet avait transporté chez lui la baignoire. Mais, en raison d'une habitude invétérée, sa femme se contentait d'ordinaire d'y entasser son propre linge sale. Son mari affirmait pourtant que parfois elle y prenait un bain, mais rarement, parce que la distribution d'eau était devenue irrégulière et insuffisante. Voilà ce que c'est que les révolutions du temps du capitalisme il y avait de l'eau pour tout le monde, mais des baignoires seulement pour les bourgeois. Maintenant, les prolétaires s'emparaient des baignoires capitalistes; mais celles-ci restaient vides parce qu'il n'y avait plus d'eau.

L'objet de la réunion était « la constitution d'un groupe de langues latines pour l'organisation de la propagande internationale ». C'est que, à Kiew, il n'y avait pas seulement des Ukrainiens, des Polonais, des Russes, des Juifs. II y avait aussi, comme l'avait dit le Belge, des institutrices ou des professeurs libres, venus de France, d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne, voire d'Espagne; des soldats français ou belges ayant fait partie de missions militaires envoyées en Russie lors de la guerre quelques-uns déserteurs de leur plein gré; les autres n'ayant pu « rejoindre a au moment du recul de ces missions.

La douzaine de personnes qui se trouvaient là ne s'étaient encore, pour la plupart, jamais rencontrées auparavant. Elles se dévisageaient avec quelque méfiance. Le fait d'être venu était grave; celui de s'en aller pouvait être compromettant, même dangereux. Sauf un ou deux professeurs a libres


assez âgés, presque tous les hommes étaient vigoureux et jeunes, quelques-uns vraiment beaux les missions militaires s'étaient efforcées de sélectionner leur personnel afin de faire bonne impression en Russie. Il semblait que certains eussent appartenu à d'excellentes familles.

Parmi les « camarades a de l'autre sexe on en voyait une relativement mûre, osseuse, haute en couleur. Elle amchait, avec une toilette d'une négligence recherchée, comme il doit convenir à une révolutionnnaire, des prétentions à la compétence, à l'autorité car le père de la camarade Meyer avait connu Kropotkine, et elle-même avait épousé un avocat juif. C'était bien quelque chose 1

Une autre, aux cheveuxjdiatainsjjui blanchissaient, montrait un curieux mélange de rigueur ascétique, de ferveur mystique, de bonté maternelle. Elle jetait parfois au nouveau venu, le sergent Berthier, un regard d'encouragement. C'était la camarade, Héréra, qui l'avait la veille accueilli, hébergé, nourri. A ses côtés une jeune fille, grande et belle, ne tenait pas en place. Elle se levait, se rasseyait, se levait encore, communiquait à voix basse ses impressions à madame Héréra. Sans doute était-elle venue « pour voir », et pour s'amuser; mais aussi par un juvénile enthousiasme pour une révolution dont elle ni personne à cette époque ne savait rien, sinon qu'elle avait pour but de transformer le monde, réparer les injustices sociales, faire le bonheur des pauvres gens. Étourdie, sentimentale, romanesque. Enfin, puisque tout le monde allait être « camarade », elle éprouvait le besoin de faire connaissance avec les camarades présents; elle s'attendait à rencontrer en eux des héros. Et, puisque, sans être encore « du parti », tout le monde ici devait se déclarer « sympathisant », elle en concluait qu'elle devait témoigner de la sympathie à tout le monde. Telles étaient, pour l'instant, ses seules opinions politiques. Sans qu'elle s'en doutât, ce n'était pas une foi qu'elle cherchait un homme.

Un grand et long Espagnol ne s'y méprit pas caricature de picador, des espadrilles au bout de jambes démesurées, un grand nez d'aigle, des yeux de feu, l'air d'un Miranda qui a mal tourné, et qui, insoucieux de libérer l'Amérique, hante son consulat, y recevant autant ou plus de réprimandes que


de secours, et n'en gardant ni reconnaissance ni rancune. A cette heure, il s'était mis dans la tête que « le groupe latin allait se substituer à ce consulat disparu, avec cette diSérence, pour lui avantageuse, que désormais les prolétaires seraient traités comme des bourgeois, et les bourgeois comme des prolétaires. Voilà, dit-il en zézayant à la jeune fille, et à voix très haute pour que tous pussent entendre, voilà! Moi, je veux me mettre en ménage avec une petite femme. Alors, je demande un appartement « bien », et de quoi vivre 1 Il y eut des sourires.

Mais c'est zouste, protesta-t-il, puisque ze veux. vivre en union libre, ze souis Bolchévik, et z'ai droit à des égards!

La dame osseuse prit un air choqué. Honnête mère de famille, elle estimait, malgré ses principes ou à cause de ceuxci, que cette conception n'avait rien à voir avec les doctrines de Kropotkine ou de Karl Marx. Le soldat belge prit la parole Si c'est pour écouter des c. comme ça qu'on nous a convoqués! Moi, je demande ce que nous f. tous ici! t On attend, camarade, répondit la dame osseuse, on attend le camarade Nicoulesco.

Le Roumain Nicoulesco, lui, était « du parti » et passait, ce qui n'était pas faux, pour se tenir en communication régulière avec Lénine, Trotzky et tout le Directoire de Moscou, ce qui lui prêtait une auréole. On ignorait que Lénine ne se gênait pas pour le traiter « d'indécrottable petit bourgeois a. Il vient! annonça quelqu'un percevant des pas dans l'escalier.

Non, ce n'était pas encore lui. Seulement son secrétaire un petit juif minable du non de Riedel. Une espèce d'ascète fanatique et malade. Rongé par la tuberculose, il rêvait de donner sa vie pour la cause avant de mourir. Des yeux immenses, tout baignés de douceur et d'enthousiasme; et, avec ces yeux-là, si tendres, il aurait tué ou fait tuer n'importe qui, pour la cause, avant de mourir. Il supplia

Un moment de patience, un tout petit moment, camarades Le camarade Nicoulesco va venir. Il termine une affaire importante et m'a prié de l'excuser. Mais dans quelques minutes, il sera tout à vous. Ah camarade Biétchevsky


Il serrait la main à un délicieux jeune homme, habillé comme une gravure de modes « Diable! fit-il à voix basse, on voit bien que vous n'êtes plus à Moscou! Riedel, à Moscou, avait connu Biétchevsky fort misérable et tout dépenaillé -mais, dès ses débuts, bien qu'encore vacillant le régime eut ses profiteurs. Cela n'empêchait pas Riedel de considérer Biétchevsky avec une admiration sincère tout ce que faisait le régime, tout ce qui en venait, pour son âme passionnée était irréprochable.

Le toisant à son tour, Biétschevsky lui décocha une insolence. A ses yeux, bien qu'un pur, un dévoué jusqu'à la mort ou celle des autres; Riedel restait un juif, c'est-à-dire moins que rien. L'Espagnol, retourné dans le corridor, qu'il fouillait de ses yeux de fausse escarboucle, déclara précipitamment

Le voilà 1

Il y eut un frémissement de simple curiosité, ou d'attente, ou d'intérêt, ou de brûlant espoir, suivant les natures. Apparut un homme encore jeune, en tout cas n'ayant pas franchi la quarantaine. Le regard aigu derrière des lunettes d'écaille. Un visage fin, allongé par une barbiche en pointe, à l'imitation de Lénine, à qui du reste il ne ressemblait pas autrement. Il affectait un air dur, des manières brusques, puis, par instants, retombait dans une politesse presque trop délicate, un peu molle parce que, jadis, il avait été « bien élevé », et que ça se voyait. Il s'en voulait, alors, mais trop tard, tel un officier qui perd, devant ses hommes, le ton du commandement pour retrouver celui du monde, et qui se le reproche.

Riedel, empressé, quasi servile par excès de vénération, voulut aller lui chercher une chaise. D'un geste, il l'arrêta. Pour ce qu'il tenait à dire, Nicoulesco entendait rester debout. Sa voix prit une intonation grave, austère Camarades, dit-il, la camarade Jeanne Vuillaume vient d'être fusillée par les Blancs à Odessa. Vous la connaissiez, vous savez quel était son dévouement à la cause. Les interventionnistes avaient appris son arrivée. Elle a été arrêtée dans une cave où elle devait présider une réunion, et passée par les armes avant la fin de la nuit. Une minute de


silence pour honorer la mémoire de cette camarade héroïque. Les hommes étaient déjà debout, les femmes se levèrent. Mais la minute de silence ne fut pas silencieuse. Un tout jeune homme, un Italien, Bianchini, pleurait. Il avait été l'amant de Jeanne Vuillaume, il l'adorait; il disait en sanglotant

Elle est partie! Partie sans moi. Elle m'avait caché son départ. Et j'ai encore, dans ma chambre, tout ce qu'elle a laissé ses toilettes, ses chemises, ses combinaisons! La camarade Meyer hocha la tête, choquée. L'aveu de cette liaison, et ces détails intimes, lui semblaient inconvenants. Les autres femmes furent émues. Leurs yeux brillèrent. On ne savait guère encore ce que c'était que « la cause ». Mais quelqu'un et une femme 1 venait de mourir pour elle. Cependant les hommes suivaient d'autres pensées. Biétchevsky gardait le sourire ça ferait un bon article de propagande pour le journal qu'il se proposait de lancer. L'Espagnol, lui, ne vit qu'une chose

Pouisque je me mets en ménaze, dit-il à Bianchini, et pouisque les affaires de la 5'enora vous sont inutiles. Bianchini, furieux, se jeta sur lui, l'envoya rouler dans le corridor. On ne revit plus l'un ni l'autre. L'Italien, sans doute, avait cherché la solitude pour continuer d'y pleurer. L'Espagnol avait estimé que, décidément, ces gens-là ne le comprenaient pas, que c'était toujours comme du temps du consul. Peu après, la Tchéka s'occupa de lui. On ne le revit jamais. La grande jeune fille, pour manifester son enthousiasme, ayant quitté sa chaise, l'offrit à Nicoulesco. Comme il lui semblait préférable de rester sur cet effet, Nicoulesco la refusa. Ce qu'il avait encore à dire ne serait pas long. Il ne s'agissait, pour le moment, que de prendre le nom des personnes présentes, et de noter leurs aptitudes. Le reste viendrait plus tard.

Cette besogne, d'un caractère purement administratif, incombait à Riedel. Pour écrire, il disposait bien d'une table une table de jeu, pas plus grande qu'un mouchoir de poche mais pas de chaise Alors ce fut à lui que la jeune fille offrit la sienne, s'allant jucher sur le rebord de la fenêtre. Ce geste attira l'attention sur elle.


Pourtant Nicoulesco la négligea, préférant s'adresser à la dame vertueuse, osseuse et colorée. Ne la lui avait-on pas signalée comme une recrue de valeur?. Mais, devant des questions directes, la camarade Meyer battit en retraite. Non, elle n'avait pas lu Marx, elle ne se croyait pas capable, pour le moment du moins, de faire des conférences, ne s'était jamais essayée au journalisme. La violente couleur de ses joues s'était encore avivée. Nicoulesco haussa les épaules. Croyant encourager la camarade, Riedel lui demanda

C'est bien vous, pourtant, qui avez eu des rapports avec Kropotkine?

Se méprenant sur le sens que le pauvre Riedel attribuait à ces termes, scandalisée, elle rougit encore davantage « Par exemple, monsieur )) Voyons, elle était une honnête femme, et l'épouse légitime d'un avocat Israélite, coreligionnaire de Riedel! Enfin, par réflexion, concevant que celui-ci, bien qu'il parlât couramment le français, n'en saisissait sans doute pas les nuances et n'avait pas employé ce mot « rapports » dans une intention désobligeante, elle ajouta pour se rattraper Kropotkine? Oui. C'est mon père qui l'a connu, pendant son exil.

Pas autre chose à en tirer.' Nicoulesco se tourna vers madame Héréra.

Quant à vous, fit-il, d'une voix un peu basse, je sais que vous êtes sympathisante.

Sympathisante? répliqua-t-elle d'une voix claire.. Oui. quoique je n'approuve pas toujours votre appréciation des valeurs sociales, ni votre façon d'interpréter Marx. Tous les yeux s'étaient tournés yers~eIIe~jQueIqu'un qui affirmait avoir réellement, en connaissance de cause, une opinion sur Marx! Non, ce qu'on exigeait des gens, à présent! Il en résulta même, du côté des « civils » qui assistaient à cette assemblee, une certaine méfiance à l'égard de madame Héréra. Mais la partie militaire lui restait acquise. Était-elle véritablement « sympathisante » et marxiste? On s'en fichait pas mal. Une brave femme, et voilà tout, qui avait pris les soldats sous sa protection, les Boches comme les autres, dont elle avait sauvé quatre, et parvenait à les nourrir, on ne savait comment, alors que tout le monde, en Ukraine, recommen-


çait à crever de faim, comme du temps des Allemands, qui réquisitionnaient, volaient tout.

Un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, depuis quelques minutes, s'était installé sur le rebord de la fenêtre, à côté de la jeune fille.

Dites donc, fit-il sans gêne, vous avez des idées, vous, sur ce nommé Marx?

On finira peut-être par savoir qui c'est! réponditelle, étouffant un fou rire derrière sa main.

Décidément les gens, ici, l'intéressaient plus que les choses. Elle dévisageait cet inconnu. Un type bizarre, inclassable. Des brins de paille adhéraient à son costume brun, très fripé un costume de « civil ». Son linge était douteux. Une espèce de chemineau?. Mais il était rasé de près; à l'extrémité de ses longues mains, ses ongles apparaissaient soigneusement curés. Sous ses cheveux abondants, bruns comme le costume, des yeux couleur de noisette brûlée, langoureux ou durs à volonté, un menton carré, des lèvres fines, câlines, menteuses. Très probablement un forban, presque sûrement aussi un rufian; mais tout ce qu'il faut pour plaire dangereusement aux femmes. La jeune fille, qui ne connaissait pas encore ce genre d'hommes, l'eût sans doute regardé plus longtemps si Riedel ne lui eût adressé la parole

Et vous, la camarade haut perchée, quelles sont vos opinions?

La jeune fille allait se compromettre par une impertinence quand la camarade Héréra, autoritaire et maternelle, répliqua en son lieu et place

La camarade Fabienne Vermoz, de nationalité suisse, n'est pas encore suffisamment instruite de la doctrine. Si elle m'a accompagnée, c'est qu'elle habite chez moi. Je me charge de la former.

La camarade Vermoz faillit protester. Avec ça qu'elle n'avait pas déjà causé « révolution » avec le concierge du palais Lipki! Et les autres, excepté Nicoulesco et Riedel, qu'est-ce qu'ils en savaient de plus? A la réflexion, elle se tut, mais tout ça lui paraissait ridicule.

Sans qu'il le laissât voir, c'était un peu aussi l'avis de


Nicoulesco. II n'avait convoqué ces « sympathisants » que pour savoir ce qu'on en pourrait tirer, car il ne faut jamais rien négliger. A la pêche, sait-on jamais quel poisson on accrochera, même si l'on en accrochera un seul? Presque tous ceux qui étaient là, il les connaissait. Pas grand'chose à en faire, sauf de cette Héréra, d'un communisme douteux, « indépendant a et le Parti n'admettait pas l'indépendance, ni même, à cette époque, « l'auto-critique » on ne devait dévier ni à droite ni à gauche mais sa générosité, ses qualités d'organisatrice pouvaient servir. quitte à la « liquider » un jour à moins qu'on n'en eût même pas besoin, à cause du mal mortel qui la rongeait, et l'emporterait. Oh! la Tchéka l'avait bien renseigné sur elle de même que sur le soldat belge, un gaillard qui se fichait de tout et qu'il fallait tenir à F œil; de même que sur ce Français, Berthier, arrivé d'hier. Il n'y avait que ce type extraordinaire, indéfinissable, l'homme au costume brun et aux fétus de paille, arrivé trop tard pour qu'il pût être renseigné sur lui. D'où sortait-il, celui-là?

II allait l'interroger, lorsque deux autres, inconnus aussi, même de la Tchéka, à leur tour firent leur entrée. Tiens fit le soldat belge, des copains I

Les deux nouveaux venus, en effet, portaient l'uniforme de l'armée belge. Dès le;premier coup d'œil, Nicoulesco fut frappé de l'extrême propreté de ces uniformes, pourtant usés jusqu'à la trame. Les chaussures « d'ordonnance », éculées, n'avaient pu être cirées; mais on voyait qu'elles avaient été lavées, puis brossées, pour en faire disparaître la moindre trace de boue. Sur les pantalons élimés les deux hommes s'étaient appliqués à marquer un pli soigneux. Depuis combien de temps avaient-ils gardé comme des reliques ces uniformes, en preuve, ou en souvenir, de ce que jadis ils menaient une vie régulière, soldats d'une armée régulière? Nicoulesco hésitait. Considérant ce « Soviet latin » comme une espèce de gare de triage dont il était le chef, il se demandait ce qu'il pourrait faire de ces nouveaux venus. S'ils passaient au Parti, ou même se contentaient de le servir fidèlement comme « sans parti », ce pouvait être d'excellentes recrues. Sinon, à


surveiller, et puis la cave des exécutions. L'autre, le troisième en costume brun, avait bien l'air d'une franche canaille. Alors peut-être plus facile à utiliser sous les mêmes réserves. Congédiant le reste du groupe, après lui avoir assigné le samedi suivant « pour les décisions à prendre » Vous, dit-il aux trois hommes, restez-là 1 A ce moment, Riedel, tout décontenancé, lui souffla Camarade Président, ils n'ont pas l'air de se connaître, ces trois types-là! l

Vous êtes ensemble? interrogea Nicoulesco. Moi pas, déclara l'homme au costume brun. Moi, je m'appelle Roudier, et j'arrive de chez Makhnô votre ami Makhnô! 1

Nicoulesco fit la grimace, comme si l'on se payait sa tête et qu'il n'osât réagir. Ce Makhnô! Étonnant chef de bande d'une bande assez vite devenue une véritable armée de brigands analogue à celles qui dévastent aujourd'hui la Chine. Pas plus Blanc que Rouge; pillant, massacrant dans son unique intérêt. Parvenu à s'imposer à une bonne partie de l'Ukraine, mais ne dédaignant pas de se vendre au plus offrant, contre subsides ou promesse de subsides; en coquetterie avec les Blancs, avec les Rouges, avec les Verts il y avait aussi les « Verts », paysans insurgés, réfugiés dans les forêts enfin avec n'importe qui.

Vous apportez un message? demanda Nicoulesco. Rien du tout, camarade. Je viens de chez lui, de chez l'ami Makhnô, tout simplement. Je retournerai chez lui si je ne fais pas affaire avec vous.

Qu'appelez-vous « affaire )), fit le Roumain, s'efforçant à la dignité. Pensez-vous que ce soit le moment de parler « affaires » quand la Révolution bat son plein?

Justement la Révolution bat son plein, comme vous dites. Qu'est-ce que ça signifie? Ça signifie qu'elle n'est pas faite, ni devant les Blancs, ni devant les Verts, ni devant Makhnô. Vous êtes à Kiew? Y resterez-vous? Pas sûr du tout. Qui s'en emparera après vous? Les Blancs, ou Makhnô? Vous savez tout ça aussi bien que moi. C'est pour ça qu'il vous faut des hommes entreprenants, des gens comme moi, qui n ont rien à perdre et tout à gagner. La politique, je n'y connais


rien; et je ne me gêne pas pour vous dire que je m'en f. comme de ma première chemise. Je ne me gêne pas non plus pour vous dire que je ne vous apporte aucune idée, aucun plan. Mais je suis prêt à exécuter les vôtres, si vous en avez, et que j'y trouve mon intérêt. J'ajoute que, je vous prie de le croire, je ne suis ni un idiot, ni un feignant.

Vous vous fourvoyez! répliqua Nicoulesco, d'autant plus austère qu'il y avait là les deux autres.

C'est encore à voir! Ah! mon nom? Je vous l'ai dit. Nationalité? Indécise. Mâtiné d'Anglais, d'Allemand, de Dalmate. Si j'ai pris un nom français, c'est qu'ici on peut prendre le nom qu'on veut. Et j'ai appartenu à la Mission anglaise. Ça fait riche, hein, dans l'ensemble?

Excédé, haussant les épaules, le Roumain se tourna vers les deux autres qu'il avait laissé, assez imprudemment, assister à cet interrogatoire

Et vous? Êtes-vous vraiment des soldats belges? Un peu, déclara sobrement le plus grand. Bien que je m'appelle Lavàref, Wladimir. Mais ma mère .était belge. Mon père enfin, je suis né en Belgique et naturalisé Belge. L'autre, le camarade, il s'appelle Chambrant. Moi, je parle russe. Lui pas. Tout ça vous étonne? Rien de plus simple. On faisait partie de la Mission militaire belge, qui a quitté la Russie quand vous avez signé le traité de Brest-Litowsk. Nous n'avons pas suivi. Pas de notre faute on était. on était absent, à ce moment. Depuis, on a continué de vivre chez les moujiks. Plus ou moins. Ce matin, nous avons repris nos uniformes. Pas d'inconvénient, n'est-ce pas? Nicoulesco, déconcerté, les étudiait. Ces hommes lui semblaient d'une autre matière, d'une autre trempe que les autres ceux de la réunion de tout à l'heure, et que Roudier plus vigoureux, plus décidés, surtout celui qui disait se nommer Lavaref. Sans doute ils n'étaient pas venus en désœuvrés, en curieux, ils avaient une idée.

Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous à proposer? D'un signe, en même temps, il ordonnait au transfuge de chez Makhnô de se retirer. Roudier ne bougea pas. C'était un homme qui pensait vite

« Ceux-là ont un plan, pensait-il. Sans ça, ils ne seraient


pas ici. Et ça n'est pas des politicards comme le type aux lunettes, ou le petit juif. On peut essayer d'entrer dans leur combine. Si ça ne prend pas, il sera toujours temps de retourner chez Makhnô. »

Il ne se trompait pas. Au moment où Nicoulesco, d'un geste plus violent, lui donnait congé, le soldat belge qui, si singulièrement portait un nom russe, intervint.

Le camarade peut rester. Si vous acceptez notre offre, il peut servir. D'autres aussi ce pilote mécanicien français Berthier, je crois.

Mais quelle offre, à la fin?

Seize autos blindées. Ça vous va-t-il?

Des autos blindées?

Abandonnées par la mission belge, quand elle a dû filer devant les Boches.

Et les Allemands les auront prises!

Pensez-vous! Sauf trois qui étaient en ville, et dont je ne réponds pas, les autres sont dans une grange, une grange que je connais, bien cachées, sous la paille.

Et alors, vous voulez?

Mais. Vous les vendre, tout simplement.

Nicoulesco sourit

Les Soviets n'achètent pas, ils prennent. comme n'importe quel gouvernement, du reste. Les bons de réquisition n'ont pas été inventés pour les chiens. Bien cachées, ditesvous ?. Quand il faudrait fouiller toute la ville et les environs pouce par pouce, nous les trouverons.

Ce fut au tour du Belge de hausser les épaules

Moi, je vous dis que vous ne les trouverez pas. Si je vous propose de les acheter, c'est que j'ai pris mes précautions. Et quand je dis « acheter ». Non, c'est autre chose. Je ne vous demande pas d'argent une situation seulement, pour moi et le copain. Quand même vous les trouveriez, ces autos, est-ce que vous croyez que la Mission, avant de partir, ne les aura pas mises hors de service?. Il faudra les réparer, il faudra tout un outillage et des ouvriers à la hauteur. Eh bien, moi, je suis ingénieur-mécanicien un technicien, comme vous dites. Et des ouvriers, j'en trouverai parmi tous ceux qui traînent ici les camarades-soldats qui étaient 15 Novembre 1936. 2


ouvriers avant d'être soldats. Ce Bérthier, par exemple, c'est un bon, je m'y connais.

Et moi! dit Roudier. Moi aussi, je me mets à la disposition des camarades.

J'allais vous le demander! fit Lavaref.

Nicoulesco et Riedel se regardaient. Si vraiment la Révolution pouvait mettre la main sur ces autos blindées, même seulement pour impressionner Makhnô, c'était un renfort appréciable, dont le Directoire de Moscou leur serait reconnaissant. Mais en parler tout de suite au commandement militaire, avant d'avoir la certitude qu'on n'était pas roulé, c'était risquer l'impression contraire:

Où logez-vous? Votre adresse? interrogea Nicoulesco, pour se donner, avec le temps de réfléchir, l'air de reprendre « policièrement » l'initiative.

Moi, répondit Roudier, j'arrive à pied d'Odessa en passant par le camp de Majkhnô, et j'ai dormi ma dernière nuit dans une meule il époussetait un brin de paille sur son costume tout ce que je possède, le voilà! Il tira de sa poche un morceau de savon et un rasoir. C'est vous dire, ajouta-t-il, qu'on a besoin d'autre chose! 1

Vous parlez, vous parlez, vous demandez, vous demandez, coupa Riedel, et vous n'avez rien à offrir. Tandis que voilà deux camarades qui nous proposent seize autos blindées, et qui ne demandent rien.

Mais le camarade a raison, dit Lavaref, on ne peut pas vivre de clair de lune et d'eau claire. N'est-ce pas, Chambrun ?

Chambrun eut un rire amer

Si la politique nourrit son homme, c'est le cas de faire de la politique. Voilà deux jours que nous n'avons pas mangé! 1 Une gêne tomba. Lavaref avait rougi. C'était un homme fier; il considérait comme une bassesse d'avouer les matérialités de la misère. Avec cela, prêt à tout pour en sortir. Cela frappa Nicoulesco. Dès les premiers instants il avait, du reste, été touché par l'extrême propreté des uniformes de ces deux hommes. Non, ceux-là n'étaient pas comme les autres.


Ils ne se présentaient pas en solliciteurs, mais comme des gens sachant ce qu'ils valaient, ce qu'ils voulaient. Et peut-être honnêtes, malgré l'étrangeté de leur proposition. Alors quoi? Accepter celle-ci, et se méfier d'eux.

Le résultat de sa méditation fut qu'il fallait charger Roudier de surveiller les deux autres, justement parce que celuici semblait le plus douteux. Roudier, de son côté, se disait qu'il serait plus facile d'abuser l'homme de Moscou que les deux camarades-soldats surtout le plus grand, ce Lavaref si dur, âpre, résolu. Quelqu'un dans son genre différent, toutefois en quoi, il n'aurait su encore le dire. Au cours de l'interrogatoire il n'avait pas manqué d'étudier ceux avec qui il souhaitait s'associer. Celui qui assumait le nom de Chambrant? Une sorte de demi-sauvage. Mais un demi-sauvage « européen », probablement nordique. Blond, des sourcils touffus sur des yeux bleus sans éclat, telle une eau dormante; un torse d'athlète engourdi, des mains épaisses, quelque chose comme un rude et inculte paysan, mais redressé, remodelé par une discipline automatique et sévère. En cela Roudier ne s'était pas trompé. Né dans le Borinage belge, orphelin et sans ressources, à vingt ans, Chambrant s'était engagé dans la Légion étrangère française. Il y avait servi dix ans. Libéré au moment de la guerre, il avait « rempilé » dans l'armée de sa patrie. Un soldat, un soldat de métier. En lui, le besoin de servir, d'obéir à un chef. Le chef, visiblement, c'était l'autre cet autre soldat belge qui portait si curieusement un nom russe. Pourtant ce n'était pas tout. C'était bizarre, incompréhensible cet homme-chien suivait le maître qu'il avait élu, continuait évidemment d'adorer, mais comme s'il en avait été maltraité, partagé entre le désir de lui sauter à la gorge, et d'en solliciter une caresse, un ordre, hanté par l'irrésistible besoin de le servir encore et toujours jusqu'à la mort. Un chien de garde à la fois grondant, presque enragé et fidèle.

Le second le maître? Assurément, une autre espèce d'homme. Intelligent ce qu'il avait proposé à Nicoulesco suffisait à le prouver. Le regard franc, apparemment honnête, pourtant comme au-dessus de l'honnêteté; bien décidé à tirer parti d'une révolution qui ne ressemblait à rien de ce


que le monde avait vu depuis des siècles, qui bouleversait les valeurs, les conventions, la morale. Sans doute, ayant été « bien élevé », même délicatement influence d'une femme. Mère. épouse, amante, comment le savoir? Mais cela se sentait à sa manière de parler le russe et le français, à sa tenue, à l'aisance de ses attitudes.-Non pas une canaille résolu seulement à exploiter jusqu'au maximum des circonstances exceptionnelles. Mais avec cela un anarchiste. Un vrai, aus" tère et indomptable tout véritable anarchiste est un autocrate.

Roudier ne sentait tout cela que confusément, il n'aurait su l'exprimer. Mais, au cours de ses aventures, lui qui avait toujours vécu d'expédients, agent double ou triple de trois ou quatre polices, ayant connu en France la prison, évité de peu la potence en Turquie, le peloton d'exécution à la mission' militaire anglaise d'Égypte qu'il avait trahie et d'où il avait à temps déserté, il avait acquis une sorte de sixième sens, il jugeait les humains moins par leurs paroles et même leurs actes que par les indéfinissables enluves que, sans le savoir ils rayonnent autour d'eux.

PIERRE Mït~E

(A suivre.)


PETITS POÈMES JAPONAIS 1. L'ARRACHEUSE D'HERBES

J'arrache l'herbe, j'arrache la mauvaise herbe!

Mais la douleur? mais le souci?

J'arrache l'herbe! j'arrache la mauvaise herbe!

2. LA FAUCHEUSE

Tout bas tout bas tout haut

La Faucheuse la Faucheuse

Elle chante à coups de faux

La Faucheuse la Faucheuse

On l'a fait lever trop tôt

Hoso boso fo/

3. A LA FÊTE DES MORTS

Bon dieu de bois bon dieu de fer

Bon dieu de pierre!

1. Ces poëmes sont très librement adaptés ou inspirés de compositions paysannes dites Docfot'fsH, dont M. Georges Bonneau, professeur à l'Institut franco-japonais de Tokyô, a publié un recueil infiniment précieux.


A la fête des morts

Tu n'iras pas danser! l

A la fête des morts

Qui peut m'en empêcher?

Bon dieu de bois bon dieu de fer Bon dieu de pierre meulière!

4. LE MATIN

Un coq a fait cocorico

Un autre lui fait écho

Tin tin tin tin tin tin

C'est le matin

5.–LE CRAPAUD

Quand j'entends dans l'eau

Chanter le crapaud

Des choses passéès

J'ai le cœur mouillé!

6. SOLITUDE DANS LA MONTAGNE Seule dans la montagne

Trois heures après midi

Seule dans la montagne

J'ai peur aucun bruit.

Alors chante, 7:o~Moy:sot~/

J'ai peur, j'ai peur

Alors chante, Ao~ofo~!sou/ l

Holotogisou 1

1. C'est le rossignol japonais.


7. LE BATEAU

Bonsoir, adieu, mademoiselle! Nous ne reviendrons plus! Agitez votre petit mouchoir! Moi, je vous tire la langue!

8. LE BOITEUX

Là-bas là-bas près de la haie Vlà le boiteux qui apparaît Il paraît il paraît

Vlà son chapeau qui paraît Il paraît il paraît

Le voilà qui disparaît!

9. MOUETTES

Sous le grand vent qui le fouette Toutes ses voiles dehors

Le bateau vire de bord

Dans un tourbillon de mouettes

10. LA PLUIE

Il tombe de la pluie

Il pleut sur la rivière La grenouille accroupie Elle fait sa prière.


11. LA. BARQUE ThOUÉE

Avec la barque et la rame On atteindra l'autre bord. Mais avec l'amour, madame?Hélas quel triste sort!

t2.–FUMÉE

Cette fumée là-bas qui fume C'est mon amant qui se consumé

13. MON PETIT NOM

Il fait bleu il fait bon

Il fait aujourd'hui

Il fait bon il fait bleu

Et je suis née juste aujourd'hui Si vous voulez savoir mon nom Mon nom est Iris-bleu.

14. coucou! 1

On vous entend bien

Vous voir pas moyen

Ainsi dans son trou

Le grillon Coucou 1

hirigirisou!


15. PARTOUT

La lune au levant

L'étoile au couchant

La lune là-haut

L'étoile dans l'eau

Sens dessus dessous

Mon amant partout!

16. MA FIGURE DANS LE PUITS Ma figure dans le puits

Pas moyen que je me l'ôte

Ma figure dans le puits

Pas moyen que je me l'ôte

Et que j'en mette une autre

Et si l'on me trouve jolie

Tant pis c'est pas ma faute 1

17. L'OREJ~LER

La nuit quand je pense à lui L'oreiller et moi on cause

Écoute, petit oreiller!

Je l'aime! je l'aime!

18. L'AMOUR MUET

Chante pour ma fête

Cigale à tue-tête!

Mais combien c'est mieux

Cette mouche à feu

Qui sans aucun bruit

Brille dans la nuit

L'amour lui brûle le corps!


19. FEU SANS FUMÉE

Connaissez-vous, ma bien-aimée, Ce feu qui brûle sans fumée?

20. D'UN SEUL BOND

Je t'aime je suis venue

Les torrents et les montagnes Les forêts et la campagne Je ne m'en suis pas aperçue! t

21. ET ALLEZ DONC! 1

Je secoue l'arbre, allez donc!

Allez donc et allez donc! 1

Tombez, beaux fruits, il en pleut! 1 Tombez tous tant que ça peut! Mais ton cœur, sacrée bonne femme, A force de le secouer

Finira-t-il par tomber?

22. poissoN

Le cerf parmi le mélèze

Le pinson dans le bouleau Et nous tous les deux mêlés Comme le poisson avec l'eau


23. AIGUILLE DE PIN

Vous et moi, ma bien-aimée,

Nous sommes les deux moitiés De cette aiguille de pin.

Sécher, oui. Se lâcher, point!

24. ET D'AUTRE PART.

L'eau s'en va de la rizière

L'eau s'en retourne à la rivière. Hélas, c'est comme l'amour!

On ne peut pas s'aimer toujours. 25. LE MOULIN

Sous la neige qui commence

La montagne a fait silence

Mais sensible à l'eau qui court Le moulin tourne toujours

26. L'ESCARGOT ALPINISTE L'Escargot à l'escalade

Sac au dos s'est mis en campagne L'escargot à l'escalade

Va digérer la montagne!

PAUL CLAUDEL


UNE PROMENADE DANS UN PARC Théodore WolfT, au début de ce siècle; travailla douze années à Paris comme correspondant du Berliner Tageblait. A cette époque il traduisit en allemand plusieurs pièces de théâtre françaises. Retourné en Allemagne, il devint le rédacteur en chef du Ber~'ne~ 'Tag'e6M/, qui sous ses auspices fut le grand organe démocratique allemand. Après la guerre, il fut un des fohdateurs du parti démocratique. Ennemi du national-socialisme, il tenta vainement d'instaurer en Allemagne un régime de milices, de style suisse, qui eût fait disparaître la Reichswehr et son influence.

Nous extrayons de son livre récent, jusqu'à ce jour inédit en France, la Guerre de .Ponce-.P:Me, qui est une étude sur les origines de la Grande Guerre, un chapitre, particulièrement curieux. On verra que, d'après M. Théodore Wolff, Guillaume II eut surtout une politique de bluff. A ses yeux_– et son témoignage a une grande valeur, car il occupa en Allemagne une place d'observateur de choix l'Empereur et Bethmann-Hollweg auraient été des joueurs étourdis et incapables et selon lé mot d'tin ambassadeur italien « beaucoup moins criminels qu'on ne le pensé et mille fois plus bctes qu'on ne le croit. (N. D. L. R.)

Comme je me disposais, le 28 juin au soir, & quitter Heringsdorf, où j'avais rendu visite à. ma mère, pour gagner Stettin. en compagnie de mes deux jeunes fils, on me remit sur la passerelle du vapeur un télégramme m'informant que l'archiduc François-Ferdinand et son épouse avaient été assassinés à Serajevo par un étudiant serbe. L'Empereur avait interrompu les régates de Kiel, l'escadre anglaise, qui avait prêté son concours amical, était partie, mettant fin à la fête. D'après Bülow, la nouvelle de l'attentat avait profondément consterné Guillaume II, mais le premier


moment passé, il s'était vite ressaisi, voulant même continuer la course avec son yacht Météore, d'autant plus qu'il avait de fortes chances de gagner le beau prix que lui-même avait institué~. Il est difficile de dire si ce récit de Bülow doit être rangé au nombre de ceux qu'il faut faire précéder de l'avertissement de Pompéi cave canem ou si nous avons affaire à quelqu'un qui nous rapporte la vérité avec finasserie. Je trouvai Berlin en proie à une attente fébrile. Un frémissement passait dans l'atmosphère de l'Europe entière. Assurément, le sentiment de pitié qu'on éprouvait pour les victimes de cette tragédie allait de pair avec l'horreur qu'inspirait cet abominable attentat. Mais ce qui glaçait le sang dans les veines, ce n'était pas la sympathie pour ce couple qu'on avait peu connu, ni l'horreur de cet abominable forfait, non, c'était une question qui se posait tout à coup à notre esprit et troublait tout notre être en cet instant les hommes avaient aperçu la tête de Méduse.

On a voulu prouver que le gouvernement serbe, Pâchitch et son clan, s'ils n'ont pas trempé dans l'attentat de Serajevo, étaient du moins directement responsables de ce meurtre. Cette accusation n'a nullement été formulée au moment même, on ne l'a échafaudée qu'après la guerre lorsque s'est ouvert un large débat sur la question dès responsabilités et lorsque certains, soucieux de ruiner la thèse adverse et de justifier la leur, ont adopté les méthodes de l'aéropage de Versailles. Les prudents se sont contentés d'affirmer que le gouvernement Pachitch avait sa part de responsabilité, parce que le colonel Dimitrievitch, chef. du Service d'informations à l'État-major serbe, et d'autres officiers supérieurs avaient été les organisateurs du complot et que des fonctionnaires serbes avaient aidé les auteurs de l'attentat à faire passer les bombes jusqu'à Serajevo. D'autres, plus hardis, ont même accusé de complicité le prince héritier Alexandre, parce que, lors d'une visite à l'imprimerie d'État, il s'était amicalement entretenu un instant avec Gnbrinovitch, qui lui fut présenté et qui devait prendre part à l'attentat. On ne doit pas oublier que les membres de la « Main noire a, les officiers toujours rebelles, les vainqueurs mécontents et ambi1. Guillaume II participait atMt régates de Kiel.


tieux des guerres balkaniques, détestaient Pachitch et que Dragutin Dimitrieyitch -qui fut plus tard condamné à mort était l'ennemi du président du Conseil. Est-il très vraisemblable que ces conspirateurs aient mis Pachitch dans la confidence, lui livrant ainsi leur secret et leurs personnes, et que Pachitch 'ait remis son sort entre leurs mains? En quoi son assentiment aurait-il facilité l'exécution du projet? On ne peut s'empêcher de se demander à nouveau ce que Pachitch pouvait bien espérer de la politique homicide de la xMain noire et, en outre, d'un attentat qui ne manquerait pas de soulever l'indignation de l'Europe, ne rapporterait peut-être au peuple serbe que des sanctions, une humiliation, et lui aliénerait les sympathies. Seuls, des brelandiers aventureux pouvaient jouer une pareille partie; il est probable que Pachitch ne se prêta pas à ce jeu.

Mais si l'on ne peut pas admettre que le cabinet Pachitch ait voulu l'attentat ou l'ait approuvé, on ne peut guère douter qu'il ait soupçonné l'intention des conjurés. Le gouvernement entretenait naturellement des espions à gages dans la « Main noire » et l'entourage du colonel Dimitrievitch, et ij semble bien que le plus précieux d'entre eux, Milan Tsiganovitch, lui ait donné l'éveil. Ljuba Jovanovitch, qui était ministre de l'Instruction publique au début des hostilités, a fourni des indications à ce sujet d'abord dans le Kra .L~ecMra, puis, en avril 1925, il a confirmé ses déclarations au cours d'une interview et enfin, le 22 avril 1926, il s'est élevé au comité directeur du parti radical contre le reproche d'avoir, par une pareille franchise, commis un crime de haute trahison. Pachitch a du reste avoué qu'il avait pour le moins soupçonné ces intentions homicides; il a, en effet, déclaré, tout en essayant, il est vrai, de se rétracter par la suite, avoir prévenu, lui-même, le gouvernement de Vienne. On a déjà écrit sur ce prétendu avertissement des pages et des pages où les contradictions abondent au point que quand on lit le texte le plus récent, il ne reste plus grand'chose des publications antérieures. II est certain que le ministre de Serbie à Vienne, Joca Jovanovitch, alla trouver von Bilinski, ministre des Finances d'Autriche, pour lui dire que des fanatiques serbes pourraient essayer de profiter du séjour de Fran-


çois-Ferdinand en Bosnie pour abattre l'héritier du trône. Un membre de la légation de Serbie, le vice-consul Joksilovitch, a rapporté que Pachitch avait chargé de cette mission le représentant serbe par une dépêche chiffrée, alors que ce diplomate prétend avoir entrepris cette démarche de sa propre initiative. A un journaliste autrichien, Léopold Mandl, qui s'est expliqué dans la revue mensuelle, la Question des responsabilités de la guerre, von Bilinski a déclaré qu'il désirait étendre sur ce point « le voile de l'oubli »; dans les Mémoires laissés par Bilinski décédé depuis lors, on ne trouve, en effet, en cet endroit que le « voile de l'oubli ». Mandl affirme que Bilinski a réellement reçu cet avertissement et que « le Ministère des Finances l'a transmis à Serajevo ». Mais pourquoi le ministre de Serbie, qu'il ait agi à la demande de Pachitch ou spontanément, a-t-il été trouver le ministre des Finances, Bilinski, et non pas le comte Berchtold ou une des personnalités touchant de près à la Cour? Parce que, semble-t-il, Joca Jovanovitch n'était guère aimé à Vienne, qu'il était tenu à l'écart par les archiducs et tous les ministres et qu'il n'avait ses entrées que chez Bilinski. Mais celui-ci ne transmit pas l'avertissement aux autorités compétentes de Vienne, parce qu'il vivait sur un pied d'hostilité avec le comte Sturkh, président du Conseil, et était sans cesse éconduit par François-Ferdinand et son entourage. Voilà le résultat d'un manque d'harmonie.

Bien entendu, on peut, ou plutôt on doit même estimer que Pachitch ne s'est guère préoccupé d'empêcher l'assassinat, si réellement il a connu le projet d'attentat. Les Serbes pourraient répondre que leur Gouvernement ne pouvait pas livrer de jeunes nationaux à la vindicte des Autrichiens, et qu'après tout ceux-ci ne manquaient pas d'espions. Le parti des officiers, avec son chef Dragutin Dimitrievitch, aurait soulevé tous les patriotes et tenté d'exploiter cette trahison. Les explications dont aucune ne serait admise par un véritable professeur de morale abondent; on n'a que l'embarras du choix. Peut-être Pachitch a-t-il cru qu'il ne fallait pas prendre la chose trop au sérieux. Dans d'autres pays, des ministres et des hauts fonctionnaires ont été aussi informés de projets d'attentats par leurs agents secrets, ils se sont mis


au lit après avoir pris une pilule somnifère et sédative, .se disant dans leur optimisme que tout cela n'était qu'histoires de brigands et qu'il n'arriverait rien du tout. La seule chose invraisemblable, c'est que Pachitch ait facilité intentionnellement ou avec une dissimulation voulue l'assassinat d6 François-Ferdinand. Aucune autopsie ne peut plus révéler quelles étaient alors les dispositions de son cœur. Lorsque à IschI~ dans la soirée du 28 juin, l'aide de camp, comte Paar, remit à François-Joseph le télégramme annonçant l'assassinat, le vieillard se tut d'abord un instant, paraissant s'abîmer tout entier dans un monde de pensées mystérieuses; puis il dit « Épouvantable! Le Tout-Puissant ne se laisse pas provoquer. une puissance supérieure a restauré l'ordre que je n'avais pas été malheureusement capable de maintenir. )) Il vit, avant tout, dans cet événement tragique la main de Dieu châtiant François-Ferdinand d'avoir troublé, par son mariage, l'ordre de la dynastie des Habsbourg. Dieu avait restauré le principe sacré de la légitimité; ainsi, le lien mystique, à nouveau resserré et que ne rompait plus une union morganatique sacrilège, se renouait de génération en génération. La souillure du péché était lavée dans le sang. Le vieillard au cœur de glace interdit d'inhumer le couple assassiné dans l'église des Capucins, caveau des Habsbourg, et lui refusa les honneurs qui avaient été rendus à chacun des membres de sa famille conduits à leur dernière demeure. Comme l'aristocratie autrichienne reprochait violemment au grand chambellan, le prince Montenuovo, d'avoir toléré cette mesure inhumaine, François-Joseph adressa une lettre autographe à son fidèle serviteur pour lui exprimer publiquement sa gratitude. Une barque portant les personnes en deuil et les deux cercueils fendit, de nuit, sous la pluie et au milieu des éclairs, les flots houleux du Danube et gagna l'autre rive où les dépouilles du couple proscrit, mis au ban de l'Empire comme des réprouvés, trouvèrent asile dans le caveau d'Artstetten, domaine de François-Ferdinand. Tschuppik observe très justement a Cette décision inflexible sonna le glas du cérémonial espagnol, ce fut sa dernière manifestation de grand style. » Mais, si vraiment la main de Dieu avait rétabli l'ordre 'troublé et châtié les pécheurs, n'était-ce pas


alors se révolter contre sa volonté, faire fi de ses décrets que de vouloir maintenant demander des comptes à la Serbie? Les chefs du parti de la guerre autrichien et leurs comparses, qui fréquentaient d'ordinaire l'Église avec assiduité, fermèrent l'oreille à ces considérations religieuses et ne déchargèrent pas la Serbie aux dépens de la Divinité. On ne pouvait pas déclarer la guerre au Ciel et cette fois-ci l'occasion de tirer l'épée contre la Serbie était vraiment trop belle. Aux mélodies funèbres qui s'éteignirent bientôt, se mêlaient déjà des sonneries de trompette. On avait mis une hâte indigne à se débarrasser, à la faveur des ténèbres de la nuit, des corps des victimes, mais, renouvelant le geste dramatique de MarcAntoine, ceux que la douleur n'accablait pas désignaient du doigt les cadavres et appelaient le peuple à la vengeance. Non, cette fois-ci, la Serbie n'échapperait pas au destin qu'on lui réservait depuis longtemps. Comment les monarques ne sentiraient-ils pas que châtier les meurtriers du prince, c'était défendre leur propre cause? Le tsar pouvait-il s'y opposer, lui qui vivait sous la menace des bombes? Guillaume II pourrait-il refuser ce sacrifice vengeur offert aux mânes de l'ami et de la femme à qui il avait serré la main peu de jours auparavant? II s'était engagé à observer une fidélité de Nibelung; pouvait-il oublier son serment maintenant que son ami était assassiné? II avait voulu, dans son premier mouvement, partir à Vienne pour y assister aux obsèques, mais le consul général d'Allemagne, à Serajevo, ayant manifesté des craintes pour la vie du souverain et signalé la possibilité de nouveaux attentats, le chancelier avait déconseillé ce voyage, et comme les profanateurs du sang sacré de la dynastie des Habsbourg devaient être enterrés sans le moindre faste, on ne tenait pas, à Vienne, à ce qu'un personnage si marquant assistât au deuil. On n'avait pas voulu de lui dans le cortège funèbre, mais on comptait sur lui au jour de la levée en masse.

Conrad von Hotzendorff, qui avait pris part aux manœuvres avec François-Ferdinand, demanda par télégramme au cabinet militaire de l'Empereur à Ischl, s'il devait « rentrer à Vienne » c'est-à-dire en langage civil si l'on dérirait son retour. Ayant reçu une réponse affirmative, il rejoignit son


poste. Il alla trouver le comte_Berchtold dans la soirée du 29 juin. Il déclara au ministre que la mobilisation contre la Serbie était inévitable, l'attentat de Serajevo équivalant à un attentat contre la monarchie. II fallait, vis-à-vis de la Russie, « faire ressortir le caractère antimonarchique du meurtre »; quant à Carol de Roumanie, il lui serait impossible, dans les circonstances présentes, de marcher contre l'Autriche. Berchtold lui répondit qu'il avait combiné un autre plan. En terminant, il l'informa de la rédaction d'un memorandum où il invitait l'Allemagne « à s'assurer du concours de la Roumanie a. Conrad répliqua qu'il « fallait avant tout demander à l'Allemagne si elle voulait ou non protéger nos derrières )). Si l'état de l'alliance austro-allemande justifiait la manière de voir de Tisza, ainsi que les craintes de Berchtold, alors, de toute évidence, on avait les mains liées.

A ce moment-là on sejieurtait à la puissante et fâcheuse opposition de Tisza qui, hostile à une guerre avec la Serbie, demandait qu'on se gardât « de toute nervosité '). Il ne voulait pas ce conflit, parce que, malgré tous ses défauts et sa morgue de hobereau magyar, ce calculateur sérieux avait une autre envergure que l'inconstant et frivole Berchtold qui, entre une course de chevaux et un essayage chez le tailleur, jouait avec le sort de son pays, et aussi parce qu'il ne se leurrait pas, d'un cœur léger, comme ces lions de salon, de l'espoir d'un nouveau recul de la Russie. Il ne voulait pas non plus d'un morcellement de la Serbie, estimant que le sol hongrois était déjà suffisamment souillé par les éléments étrangers et ne voulant pas permettre un nouvel afflux qui déferlerait sur sa patrie magyare et finirait par la submerger. Il versait souvent dans le don-quichottisme, mais en cet instant c'était un don Quichotte dégrisé. Le 1s' juillet, il écrivit à Ischl pour exposer ses 'objections au vieux FrançoisJoseph. Il déclarait qu'on commettrait une faute « fatale » si, l'on voulait prendre prétexte de l'horrible attentat de Serajevo pour régler ses comptes avec la Serbie et il refusait catégoriquement de partager la responsabilité d'une pareille entreprise. Selon lui, il.n'existait pas jusque-là de preuves suffisantes « pour mettre en cause la Serbie et provoquer un


conflit avec ce pays sans tenir compte, le cas échéant, des déclarations satisfaisantes du gouvernement serbe ». Il en résulterait pour nous « la pire des situations »; nous ferions figure devant le monde entier de perturbateurs de la paix et un conflit général s'ouvrirait dans les conditions les plus défavorables. On ne trouve pas dans cette lettre les arguments péremptoires que Tisza avait opposés au comte Berchtold. Pour faire impression sur François-Joseph, il aurait fallu peutêtre insister avant tout sur la conviction que la Russie ne resterait pas inerte. Le vieillard lut la lettre et alla se coucher en songeant vraisemblablement qu'il pouvait différer sa décision, que rien d'irréparable ne s'était encore produit. Peutêtre l'Allemagne refuserait-elle de marcher, peut-être l'empereur Guillaume renoncerait-il cette fois-ci à observer une fidélité de Nibelung. alors, de toute façon, il ne serait pas possible de faire la guerre.

Le jour où François-Joseph reçut la lettre de Tisza, il accorda une audience à l'ambassadeur d'Allemagne von Tschirschky. Celui-ci était chargé de lui dire que son souverain avait eu de la peine à se décider à ne pas assister à la cérémonie funèbre et qu'il avait ardemment désiré « apporter lui-même à l'Empereur le réconfort de sa sympathie ». François-Joseph détourna la conversation et fit remarquer que l'heure était très grave. Il ignorait combien de temps il lui restait encore à vivre, mais, apparemment, il ne connaîtrait pas de tranquillité même au crépuscule de son existence. Le danger grandissait « là-bas ». On ne pouvait rien tirer des Serbes par la douceur. Il espérait que l'empereur d'Allemagne et son gouvernement se faisaient une idée exacte de l'importance du voisinage serbe pour l'Autriche-Hongrie. Les puissances de la Triplice devaient songer à leur avenir et à leur sécurité. Ainsi qu'il le signala dans son rapport aux Affaires étrangères et suivant la déclaration formelle qu'il fit à ce moment-là au comte Berchtold von Tschirschky renouvela encore une fois l'assurance que « Sa Majesté pouvait compter que l'Allemagne appuierait la monarchie dès qu'elle serait obligée de « défendre un de ses intérêts vitaux ». C'était à l'Autriche à juger des circonstances de temps et de lieu qui pourraient se présenter. On ne fonde pas une politique


sur des désirs et des sentiments, si raisonnables soient-ils. Avant toute démarche décisive, il fallait savoir exactement jusqu'où l'on voulait aller et quels moyens on voulait employer il fallait aussi en premier lieu tenir compte de la situation politique générale et de l'attitude probable des autres puissances. Il ne pouvait que répéter que son Empereur « appuierait toute ferme résolution ds~iLAutriche~-Hongrie ». FrançoisJoseph répondit à l'ambassadeur d'Allemagne, qu'il avait parfaitement raison. Après avoir ajouté « La mort fait le vide autour de moi, c'est trop triste x, il parla des promesses de la chasse au cerf et de ses projets de villégiature à Ischl. Puis le visiteur, « congédié de la manière la plus gracieuse », retourna à Vienne.

On sait que, dans les livres des historiens et des chroniqueurs autrichiens, Tschirsdhky apparaît d'ordinaire comme ayant poussé à la guerre les diplomates viennois. Il est du nombre de ces accusés qu'on ne peut plus interroger parce qu'ils ont quitté prématurément la scène de ce monde. « Il n'est pas douteux, affirmé, Czerhin, qu'à cette époque ces mots maintenant ou jamais! revenaient sans cesse comme un leitmotiv dans les entretiens particuliers de Tschirschky. II. est certain que l'anibàssadeur d'Allemagne déclara, pour motiver son opinion, qu'à l'heure présente l'Allemagne était prête à soutenir notre point de vue de toute sa puissance morale et militaire. qu'il en_ fût encore ainsi à l'avenir, si nous empochions le camouflet serbe, cela lui paraissait douteux. ? » De l'avis du comte Czernin, l'ambassadeur d'Allemagne qui était porté par sa nature et son tempérament à intervenir dans les âiïaires d'Autriche avec une certaine fougue, et le plus souvent avec un manque de tact absolu et à arracher la monarchie à son sommeil, avait en 1914 conseillé la guerre, parce qu'il était convaincu qu'à brève échéance l'Allemagne aurait à lutter contre la France et la Russie et parce qu'il lui paraissait douteux que dans une circonstance il ne serait pas le principal objectif de l'attaque, le vieux François-Joseph; empereur pacifique, fût disposé à tirer l'épéê pour l'Allé" magne. Il ajoute que c'était là Une politique personnelle de l'ambassadeur et non celle de Bethmann ni de Berlin. Le comte Berchtold invite, lui aussi, tous ceux qui trouvent à


redire à ses actes à aller porter leurs griefs sur la tombe de Tschirschky. Mais l'ancien ministre de Bavière à Vienne, baron von Tucher, a, devant la commission d'enquête du Reichstag, fait entendre sur le cas Tschirschky un autre son de cloche. « Si Tschirschky, a-t-il déclare, avait adopté une attitude boutefeu, je n'aurais pas manqué de m'en apercevoir au cours de mes rencontres presque quotidiennes avec l'ambassadeur. par contre, je me souviens très nettement que Tschirschky n'a cessé de répéter avec insistance que l'Autriche~Hongrie restait juge de ses intérêts vitaux, que l'Allemagne se tenait fidèlement aux côtés de son alliée, prête à tirer toutes les conséquences de l'alliance ». Ici il faut signaler incidemment que de cette manière Tschirschky, tout comme le gouvernement de Berlin, s'en remettait sans conteste à l'Autriche du soin de décider des intérêts vitaux de l'AIle'magne. Si l'on ne s'en tenait qu'aux textes des documents diplomatiques qui, il est vrai, ne permettent jamais de résoudre les problèmes psychologiques, il ne serait guère possible de condamner Tschirschky. Les divergences de vues qui, au dite de Czernin, existaient entre l'ambassadeur et Berlin, se présentent aussi sous un jour un peu différent. Tschirschky télégraphia le 30 juin au chancelier « J'entends ici même des personnes sérieuses exprimer fréquemment le vœu qu'on en finisse une fois pour toutes avec la Serbie. Il faut, dit-on, présenter aux Serbes une série de revendications et, en cas de non-acceptation, aller énergiquement de l'avant. Je saisis toutes les occasions de ce genre pour mettre en garde contre des gestes précipités avec une insistance empreinte de calme et de gravité. Il faut d'abord savoir clairement ce qu'on veut, car jusqu'ici je n'ai entendu que des propos confus dictés par le sentiment. Alors, il faut soigneusement peser les chances d'une action, quelle qu'elle soit, et ne pas perdre de vue que l'Autriche-Hongrie n'est pas seule au monde et qu'elle a le devoir de songer à ses alliés et de tenir compte de là situation générale en Europe. » Lorsque Guillaume II lut ce rapport sensée il ne cacha pas sa désapprobation. Arrivé à ces mots « qu'on en finisse une fois pour toutes avec la Serbie », il écrivit dans la marge ¡


« Maintenant ou jamais! » Le passage où Tschirschky l'informait qu'il prêchait la sagesse et la modération lui valut cette observation « Qui l'y a autorisé? C'est absolument idiot! Cela ne le regarde pas du tout, puisque c'est à l'Autriche seule à décider de ce qu'elle veut faire. On dira après coup, si cela tourne mal, que c'est l'Allemagne qui n'a pas marché. Il faut que Tschirschky s'abstienne de pareilles sottises! Il faut en finir avec les Serbes et sans tarderl » Encore sous le coup du blâme et du soufflet de l'Empereur, Tschirschky déclara, le 2 juillet, à l'empereur François-Joseph qu'il pouvait compter avec certitude sur l'aide militaire de l'Allemagne. Pour montrer à son peu gracieux souverain qu'il n'avait pas péché par défaut de zèle, il ajouta dans son rapport qu'il avait « déjà fait ces jours-ci cette déclaration formelle au comte Berchtold ». Il semble néanmoins avoir compris, du moins en cet instant, qu'une décision qui pouvait entraîner le peuple allemand dans un conflit mondial n'était pas « uniquement l'affaire de l'Autriche ?.

Le memorandum dont le comte Berchtold avait parlé dans son entretien avec Conrad, et qui fut rédigé au Ballplatz pour la gouverne de l'empereur d'Allemagne, traitait avant tout la question de savoir, comment on pourrait maintenir la Roumanie dans la ligne de la Triplice, sans renoncer à l'alliance avec la Bulgarie qui tenait au cœur des hommes politiques d'Autriche.. La Bulgarie 'dont Guillaume II ne voulait pas entendre parler à cause de son antipathie pour le roi Ferdinand était « réveillée de l'hypnose russe », mais serait-il encore possible de détourner la Roumanie de son penchant pour la France et la Russie en lui infligeant un « avertissement sérieux » comme la publication d'un rapprochement avec la Bulgarie? L'Autriche-Hongrie attachait du prix à réaliser avec l'Allemagne une parfaite unité de vues et d'action. Des intérêts importants de l'Allemagne étaient en jeu oui, à vrai dire, l'Allemagne seule était cause des ennuis et des tracas de l'Autriche-Hongrie. Si, en effet, « la Russie, soutenue par la France, s'efforçait de former le bloc des États balkaniques contre la double monarchie », une des raisons et non la moindre, était que « l'Autriche était l'alliée de l'Allemagne ». Les « efforts manifestes de la Russie


en vue d'encercler la monarchie n'avaient pas d'autre but que de mettre l'empire allemand hors d'état de s'opposer aux ambitions de la Russie, à sa suprématie politique et économique a de barrer la route à la politique mondiale de l'Allemagne. Vraiment, l'Autriche, comme on voit, ne demandait rien pour elle; en fidèles alliés exempts de tout égoïsme, le comte Berchtold et son clan ne pensaient qu'aux intérêts et à la politique mondiale de l'Allemagne altruisme diplomatique comme on en rencontre rarement dans l'histoire. C'est pour l'Allemagne que Vienne devait et voulait vaincre ou périr. Le comte Czernin a, lui aussi, affirmé dans son livre « Notre sort était lié à celui de l'Allemagne; notre alliance nous mettait, à notre insu, à la remorque de l'Allemagne. » Au mémoire était jointe une lettre autographe de FrançoisJoseph à Guillaume II. Elle sortait naturellement de la même plume et c'était de beaucoup la pièce la plus importante. François-Joseph y exprimait ses regrets sincères que Guillaume II eût dû renoncer à son projet de venir à Vienne à l'occasion de la cérémonie funèbre. « D'après les résultats de l'enquête, écrivait-il, le crime de Serajevo n'a pas été l'acte d'un isolé; il s'agissait d'un complot bien organisé dont Belgrade tenait les fils»; même s'il est impossible, comme c'est probable, de prouver la complicité du gouvernement serbe, il ne peut pas y avoir de doute que la politique de ce gouvernement favorisait de pareils crimes. « Les efforts de mon pays doivent à l'avenir tendre à isoler la Serbie et à l'affaiblir. » « Les terribles événements survenus récemment en Bosnie t'auront convaincu, toi aussi, gu'il ne faut plus penser combler le fossé qui nous sépare de la Serbie. » Tant que « subsistera à Belgrade ce foyer d'agitation criminelle, la politique de tous les monarques européens qui s'emploient en faveur de la paix restera menacée a. De quoi s'agissait-il en réalité? Quelles paroles attendait-on de Guillaume II? Pourquoi entreprenaiton cette démarche auprès du maître de la guerre et de la paix? La lettre le donnait clairement à entendre. François-Joseph que le chagrin accablait aurait pu le remercier de ses condoléances par un simple télégramme; quant à la question bulgare et roumaine, il pouvait également s'en entretenir avec l'ambassadeur von Tschirschky. Pour atteindre le but qu'on pour-


suivait, il fallait avoir recours à la forme à la fois solennelle et familière de l'autographe, au tutoiement impérial, en appeler à l'honneur des Hohenzollern et à la « dragonne prussienne », pour employer l'expression coutumière à Bismarck. Le comte Hoyos partit pour Berlin dans la soirée du 4 juillet, porteur du mémoire et de la lettre autographe. Dans la nuit, le comte Berchtold adressa une dépêche secrète à l'ambassadeur, le comté Szogyény, le priant de faire parvenir immédiatement la lettre à l'empereur Guillaume ou, si possible, de la lui remettre en personne. Guillaume II voulait se rendre à Kiel le 6 juillet, puis de là s'embarquer pour sa croisière nordique. II fallait absolument le toucher avant son départ; maintenant, une semaine après l'attentat, il était encore dans de bonnes dispositions; une fois en pleine mer ou dans le calme des fjords, son âme instable reculerait peut-être devant un engagement impérieux; il pouvait avoir trop de temps pour réfléchir ou subir l'influence de conseillers pacifiques. Le comte Szogyény devait aussi, le même jour, aller trouver Bethmann'Hollweg, soit à Berlin, soit dans son domaine de Hohenfinow où l'on était toujours sûr de le trouver. I! fallait que le chancelier pût s'entretenir avec l'Empereur du « contenu de ces pièces )) avant le départ de Guillaume pour le nord. Le vieux Szogyény avait, ce jour-là; des ailes à sessemelles, comme Mercure, le messager des dieux. Il déjeuna à Potsdam, au Nouveau Palais, avec Leurs Majestés, remit à l'Empereur les deux « pièces », la lettre autographe et le mémorandum, eut avant et après le déjeuner des entretiens avec Guillaume II et, de retour à l'ambassade, dicta à son secrétaire un rapport triomphant qu'on chiffra et télégraphia à Vienne où l'attendait impatiemment celui dont il était le mandataire. Voici ce que, pénétré non sans raison Ae l'importance du moment et de sa mission, le vieux diplomate dicta, sous le coup d'une joyeuse émotion K Après le déjeuner, alors que j'insistais encore une fois avec force sur la gravité de la situation, Sa Majesté m'autorisa à informer notre très gracieux souverain que nous pouvions compter aussi dans cette affaire sur le soutien absolu de l'Allemagne ». il lui fallait tout d'abord consulter le chancelier, mais il ne doutait pas de son approbation. Celui-ci, en effet, estimait, et l'Empereur avec lui,


qu'on ne « pouvait pas attendre plus longtemps » pour agir contre la Serbie. L'attitude de la Russie « serait de toute façon hostile, mais il s'y attendait déjà depuis de longues années et si une guerre venait à éclater entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, l'Allemagne « serait à nos côtés et ne manquerait pas à ses devoirs de fidèle alliée ». Du reste, la Russie y regarderait à deux fois avant d'en appeler aux armes, car son armée n'était nullement prête à entrer en campagne. Il comprenait très bien qu'il en coûtât beaucoup à Sa Majesté apostolique, impériale et royale~ notoirement attachée à la paix, d'envahir la Serbie. « Mais si vraiment nous avions reconnu la nécessité d'une action militaire contre la Serbie, il regretterait que nous ne saisissions pas le moment actuel si favorable pour nous »; quant à la Roumanie, il se chargeait, lui, Guillaume, de veiller à une attitude correcte de la part du roi Carol et de ses conseillers. L'après-midi, pendant que le comte Szogyény préparait son rapport pour Vienne, l'Empereur reçut dans le parc du Nouveau Palais le chancelier qu'on avait rappelé de Hohennnow, ainsi que le sous-secrétaire d'État, Zimmermann. Le secrétaire d'État, Jagow, se trouvait en voyage de noces sur les bords du lac des Quatre-Cantons. Guillaume II est muet dans son livre sur l'entretien qui eut lieu entre lui et le comte Szogyény, lors du déjeuner de Potsdam. Il ne dit pas un mot non plus de sa conversation dans le parc avec Bethmann et Zimmermann. Par contre, Bethmann-Hollweg nous donne dans ses Considérations quelques renseignements sur la délibération de plein air. II « fit un rapport » sur les documents autrichiens dont il connaissait le texte depuis quelques instants et dont Zimmermann possédait aussi une copie. L'Empereur déclara ensuite qu'il fallait se garder de toute illusion sur la gravité de la situation qui résultait, pour l'Autriche-Hongrie, de la propagande pan-serbe, mais ce n'était pas « notre affaire a de donner des conseils à notre alliée sur la conduite à tenir à la suite du crime de Serajevo. C'était aux Autrichiens « à se prononcer » et pas à nous. Nous devions d'autant plus nous abstenir de suggestions et de conseils formels, qu'il nous fallait empêcher par tous les moyens que le différend austro-serbe ne prît les proportions d'un conflit international ». Quant à François-Joseph, il ne devait pas ignorer « que nous n'aban-


donnerions pas l'Autriche-Hongrie à l'heure du danger ». Le souci de notre propre existence nous commandait d'empêcher la moindre atteinte à l'intégrité de l'Autriche. Bethmann ajoute à son récit que l'opinion de l'empereur concordait avec sa manière de voir. Guillaume II et son chancelier croyaient à coup sûr de bonne foi, que le meilleur moyen d'éviter le conflit international menaçant, c'était de renoncer à formuler des suggestions et des conseils. Mais ils commettaient là une erreur énorme. Comment_s'opposer efficacement à ce danger, comment « lui barrer la route par tous les moyens », si on laissait la diplomatie autrichienne « se prononcer ellemême » et si l'on ne gardait pas dès la première minute les rênes en main? Le 3 juillet, Berchtold avait répondu au curieux Tschirschky que « le moment voulu le gouvernement de l'Autriche-Hongrie devrait certes décider « jusqu'où l'on voulait aller et ce qu'il adviendrait éventuellement de la Serbie », ce dernier point devant « du reste être réglé ultérieurement ». L'Empereur ni le .chancelier ne partageaient la curiosité de leur ambassadeur; ils-ne trouvèrent rien à objecter à la fière attitude du comte et qualifièrent, après coup, dé sage prudence ce qui était soit une tactique naïve à l'excès, soit une négligence. u-

Guillaume, qui garde le silence sur un si grand nombre de points, attache une grande importance au fait que, « profondément préoccupé de la tournure possible des événements », il avait voulu renoncer à sa croisière du nord, alors que le chancelier et les Affaires étrangères, ne partageant pas son opinion, avaient désiré instamment qu'il donnât suite à son projet de voyage en raison de l'effet rassurant que cela produirait en Europe. Bethmann avait déclaré « en termes concis » que l'abandon de ce voyage pourrait « faire apparaître la situation plus grave qu'elle n'était jusqu'ici» et favoriser l'explosion du conflit. Guillaume signale aussi qu'il avait consulté de Moltke, chef du Grand État-major. Il s'était décidé, le cœur gros, à partir, lorsque de Moltke, sans inquiétude sur la situation, lui eut demandé un congé pour se rendre en villégiature à Carlsbad. Suivant son habitude, il avait encore reçu quelques ministres avant son départ. Aucun de ces entretiens n'avait porté sur les préparatifs de guerre.


Des critiques sans compétence estimeraient naturel que Guillaume II, se conformant d'ailleurs à une obligation primordiale de sa charge, eût procédé avec ses conseillers à un examen rapide et sommaire des questions auxquelles l'imminence d'un conflit donne une importance capitale. Après avoir livré l'Allemagne aux Autrichiens, on aurait bien pu parler de l'état des préparatifs, de la situation économique et du plan stratégique 1

Le lendemain, 6 juillet, le comte Szogyény s'acquitta de la deuxième partie de sa mission. Il se rendit, accompagné cette fois du comte Hoyos, chez le chancelier qui associa à cet entretien le sous-secrétaire d'État, Zimmermann. A l'issue de la délibération, il manda à Vienne que Bethmann lui avait déclaré « En ce qui concerne notre alliance en face de la Serbie, le gouvernement allemand soutient cette thèse que c'est à l'Autriche à juger de la conduite à tenir pour éclaircir cette situation; dans cette affaire, elle peut quelle que puisse être la décision prise compter avec certitude que l'Allemagne soutiendra la monarchie, en tant qu'alliée et amie. » Le chancelier, partageant l'avis de son maître, estimait « qu'une action immédiate de notre part était le meilleur moyen de résoudre définitivement nos difficultés », car, « du point de vue international », l'heure présente était favorable. Le chancelier se rangeait entièrement à notre manière de voir et pensait qu'il n'y avait lieu d'informer ni l'Italie ni la Roumanie d'une action éventuelle contre la Serbie. BethmannHollweg, de son côté, adressa également à von Tschirschky, à Vienne, un rapport sur cet entretien. Il lui annonçait qu'il avait déclaré à l'ambassadeur austro-hongrois que Sa Majesté ne pouvait naturellement pas prendre position dans les questions pendantes entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie, car elles échappaient à sa compétence, mais l'empereur François-Joseph pouvait compter que, fidèle aux obligations de l'alliance et à sa vieille amitié, Sa Majesté se rangerait loyalement aux côtés de l'Autriche. Zimmermann qui rédigea le télégramme écrivit après « amitié » ces mots « en toutes circonstances ». Bethmann raya cet addendum, persuadé évidemment qu'il avait par ce geste satisfait à toutes les exigences de la sagesse politique. Mais le trait, trop court, laissait subsister la plus


grande partie de l'expression; cette petite précaution de forme ne changeait rien à la nature de l'engagement. Pendant que ces événements, gros de conséquences, se passaient à Berlin, Conrad von Hotzendorfl fut de nouveau reçu par son souverain au château de Schœnbrunn. Ses premières paroles furent pour rappeler, qu'à son avis, la guerre contre la Serbie était inévitable; François-Joseph lui répondit qu'il avait parfaitement raison, mais com~ ment faire la guerre, si tout le monde, la Russie ~.n particulier, décidait de tomber sur l'Autriche? « Mais, objecta Conrad, l'Allemagne protège nos derrières? » FrançoisJoseph répliqua en fixant sur l'homme de guerre un regard interrogateur « Êtes-vous sûr de l'Allemagne? » Et il conta que François-Ferdinand ayant sur son ordre prié, à Konopischtl, l'empereur d'Allemagne de se lier par une déclaration, Guillaume II avait éludé lajquestion. Conrad déclara: x Majesté, il faut alors que nous sachions où nous en sommes. » L'Empe-= reur répliqua « Hier soir, nous avons adressé une note à l'Allemagne pour lui demander une réponse précise. ? Conrad « Si l'Allemagne amrme dans sa réponse qu'elle est à nos côtés, ferons-nous la guerre? François-Joseph « Alors oui. » Puis après quelques 'secondes de réflexion « Mais si l'Allemagne ne nous donne pas cette réponse, que faire? » Le vieillard se plaignit de nouveau -que <x tout mourait autour de lui », qu'il était seul condamné à vivre et ajouta sur un « Dieu merci a de Conrad « Oui, oui, mais alors on reste complètement isolé, » Finalement, il eut un accès d'humeur lorsque le chef d'Ëtat-major général lui proposa de proclamer la loi martiale pour pouvoir punir immédiatement les attentats contre les ouvrages importants comme les ponts et autres peints. « Tout cela, dit-il, est subordonné à la mobilisation, » Conrad « Alors, il sera trop tard. » L'Empereur « Je n'en ferai rien. Obstination et entêtement de quelqu'un dont les forces grandissent devant la crainte de l'irréparable Plus d'un mourant se défend ainsi quand il sent la camarde rôder autour de lui.

Personne ne nous a dépeint les physionomies, ni rapporté 1, jL'etppereur GuUI~ume ayait rendu visite à l'archiduc François-Fefdinand, au début de 1914, à Konopîscht.


les premières paroles qui s'échappèrent des lèvres de ceux qui reçurent au Ministère du Ballplatz les télégrammes secrets du comte Szogyény. Mais nous 'pouvons nous imaginer à peu près ce qui s'est passé et dit lorsque le conseiller aulique chargé du dépouillement retira, l'une après l'autre, les perles de la coquille. Cela dépassait toutes les prévisions, toutes les espérances. On s'attendait à une demi-promesse, à des protestations d'amitié n'engageant à rien, à une déclaration de solidarité accompagnée de si et de mais, de clauses restrictives, et voilà qu'on obtenait « carte blanche s et une adhésion sans aucune de ces conditions modales par où la diplomatie se ménage si souvent une porte de sortie. On n'y trouvait pas trace des réserves dilatoires de Tschirschky, ni de sa recommandation « de tenir compte de la situation générale en Europe ». On n'y élevait pas la moindre prétention à faire entendre la voix de l'Allemagne à l'heure de la décision; on reconnaissait, au contraire, en termes formels que tout cela était exclusivement l'affaire de l'Autriche. On ne poussait pas non plus l'indiscrétion, comme Tschirschky dans son entretien du 3 juillet avec le comte Berchtold, jusqu'à demander « jusqu'où l'on voulait aller et ce qu'il adviendrait éventuellement de la Serbie » tout cela échappait à la « compétence » de l'Allemagne. Le scepticisme de Tisza recevait un démenti catégorique; ce pacifiste dangereux était réduit au silence par la réponse de Berlin, laquelle mettait également fin aux scrupules intimes de François-Joseph qui masquaient peutêtre des espérances secrètes.

En possession des bonnes nouvelles de Berlin, le comte Berchtold convoqua, le 7 juillet, un Conseil des ministres. Isolé, épié par des regards hostiles, Tisza qu'entouraient Berchtold, Stürkh, Bilinski, Conrad et Krobatin, faisait seul face à une coalition de conjurés décidés à la guerre. Berchtold parla le premier. Selon lui, la question se posait de savoir s'il ne fallait pas maintenant mettre « par un coup de force la Serbie hors d'état de nuire pour toujours »; il ajouta qu'il avait pris contact avec le gouvernement allemand. Les pourparlers de Berlin venaient d'aboutir à un résultat très satisfaisant. L'Empereur aussi bien que BethmannHollweg avaient promis « formellement l'appui absolu de


l'Allemagne en cas d'un conflit armé avec la Serbie ». Assurément une passe d'armes avec la Serbie pourrait entraîner là guerre avec la Russie. Mais, la politique de la Russie tendant à une confédération des États balkaniques, la situation ne pouvait qu'empirer au désavantage de l'Autriche-Hongrie; un règlement de comptes avec la Serbie, en temps opportun, était l'unique moyen de parer à cette évolution. Tisza prit ensuite la parole. Jamais il ne donnerait son approbation à une attaque brusquée contre la Serbie, attaque qu'on projetait manifestement, car on se mettrait par là en fort mauvaise posture vis-à-vis de l'Europe. Il fallait formuler des revendications et n'adresser un ultimatum à la Serbie que si elle n'y faisait pas droit. Ces conditions devaient être dures certes, mais non inexécutables. Si la Serbie les acceptait, nous aurions remporté un succès diplomatique éclatant, qui nous vaudrait un accroissement de prestige dans les Balkans. Si le gouvernement serbe les repoussait, il approuverait lui aussi une action militaire tendant tout au plus à un affaiblissement de la Serbie et non à son anéantissement et encore moins à l'incorporation dans la monarchie de territoires serbes. Tisza repoussa avec une âpre énergie l'argument de la solidarité allemande. « Ce n'est pas, dit-il, l'affaire de l'Allemagne de juger si nous devons ou non tirer maintenant l'épée contre la Serbie. »

Les autres se dressèrent à tour de rôle contre lui Berchtold déclara que des succès diplomatiques ne servaient à rien. Selon Stürkh, président du Conseil, la situation « imposait absolument une explication par les armes avec la Serbie »; il approuva ensuite les observations de Tisza au sujet de l'Allemagne. Assurément, c'était au gouvernement austrohongrois et nop à l'Allemagne d'apprécier si une guerre était nécessaire ou non, mais ne fallait-il pas tenir un grand compte dans notre décision du fait' que le partenaire en qui nous devions voir le soutien le plus sûr de notre politique dans la Triplice, nous promettait, ainsi que nous venions de l'apprendre, une fidélité sans réserve à l'alliance et nous recommandait, en outre, d'agir immédiatement. Une politique d'atermoiement et de faiblesse pouvait compromettre, à l'avenir, cet appui inconditionné de l'empire


allemand et le comte Tisza ne pouvait pas ne pas prendre cet argument en considération. On commencerait par décider une action diplomatique contre la Serbie, mais avec la ferme intention de ne pas lui donner d'autre issue que la guerre. Le ministre des Finances Bilinski et le ministre de la Guerre Krobatin parlèrent dans le même sens; Berchtold intervint encore deux fois; Stürkh déclara aussi qu'il fallait écarter la dynastie des Karageorgevitch, offrir la couronne de Serbie à un prince européen et qu'il y aurait intérêt à mettre le « royaume amoindri sous la dépendance militaire de la monarchie ». Ils se partageaient déjà le butin, et plus la séance durait, plus grandissait leur appétit. Tisza ne céda pas, mais, atteint par la flèche décochée de Berlin, il soutenait la lutte sans aucune chance de triompher. Pour lui laisser un semblant de succès, on décida d'adresser d'abord des revendications concrètes à la Serbie et de lui adresser un ultimatum, puis de répondre à son refus par la mobilisation. Le comte Berchtold envoya à Berlin ses remerciements les plus chaleureux pour les déclarations dictées par les sentiments de fidélité et de dévouement à l'alliance. « Je considère, télégraphia-t-il, l'empressement du gouvernement impérial à se ranger à mes explications comme une nouvelle preuve que les buts et les directives de la politique suivie par les deux puissances alliées dans les Balkans sont identiques. » Puis il se rendit à Ischl auprès de François-Joseph à qui Tisza venait de déclarer dans une nouvelle et longue lettre, que les nouvelles assurément très réjouissantes reçues de Berlin avaient achevé de déterminer tous les autres membres du Conseil des ministres à provoquer un conflit avec la Serbie; mais, ajoutaitil, comme une agression de cette nature contre la Serbie déchaînerait, suivant toutes les prévisions, l'intervention de la Russie et par suite la guerre mondiale, et qu'il faudrait vraisemblablement soutenir cette lutte dans des conditions très défavorables, il ne pourrait pas partager une pareille responsabilité. A cette lecture, le vieillard d' Ischl, tiraillé dans tous les sens, secoua certainement la tête d'un air mélancolique. S'il donnait l'ordre de reculer, que dirait Guillaume II? L'empereur d'Allemagne ne ferait-il pas étalage de son propre courage? Ne tirerait-il pas vanité de sa fidélité


à l'alliance? Les Prussiens ne jetteraient-ils pas ces paroles sarcastiques à la face des Habsbourg humiliés « Nous nous en étions toujours doutés, l'Autriche flanche?. » II aurait pris volontiers le parti de Tisza, mais, non, il n'y fallait pas songer, c'était trop tard.

Quel mobile a poussé Guillaume à se prêter à ce jeu dangereux ? Comment s'est-il laissé égarer jusqu'à se livrer dans une heure néfaste, lui et son peuple, sans conditions à ceux des Autrichiens qui mijotaient la guerre? Pourquoi tomba-t-il dans le panneau? Les fautes et l'activité brouillonne de la politique des aristoorates viennois ne lui avaient pourtant pas échappé jusque-là. Apercevant l'abîme où l'on voulait entraîner l'Allemagne, il avait tenté de freiner ou du moins, s'était refusé un moment à suivre le mouvement, exprimant sa colère et son aversion avec une mordante acrimonie*. Il est vrai que tout cela était incohérent; des revirements subits rompaient l'unité de sa conduite; le vent tournait d'une minute à l'autre; après avoir refusé catégoriquement de jeter l'Aile~ magne dans le gouffre infernal pour la défense des intérêts de l'Autriche, voilà que brusquement, sans transition, il saisissait la poignée étincelante de son épée, brûlant de mettre son courage et sa ndélité~u service de l'alliance. Cette manie de s'offrir à lui-même et à ses intimes le spectacle d'une scène de bravoure, d'endosser la cuirasse devant la glace, de mettre flamberge au vent pour faire taire les malveillants qui raillaient la lâcheté de l'empereur de la paix, pouvait engendrer la catastrophe. Mais jusqu'alors, toutes les fois que les Autrichiens lui avaient présenté à la signature un pouvoir en blanc, chaque fois qu'on lui avait demandé de prononcer non pas des paroles sonores et éphémères, mais le dernier mot, il s'était réveillé et avait échappé aux assiégeants parfois, il est vrai, grâce au secours d'autrui. Lui qui avait souvent pressenti le danger réel et proche, comme le cerf flaire le chasseur, et fait ensuite demi-tour, aucune voix 1. En marge d'un rapport du 11 mars 1914, où l'on disait que l'Autriche s'opposait à ce que la Serbie eût un débouché sur l'Adriatique, Guillaume II avait écrit < C'est Idiot x puis i <- Si Vienne venait à passer aux actes, élle commettrait une grosse bêtise et courrait le risque d'ttne guerre n~ec les Slaves, laquelle nous laisserait tout à fait indiffèrent. »


prophétique ne le rappela cette fois à la prudence et à la réflexion. Pourquoi son instinct l'abandonna-t-il? Naturellement, malgré la part de vérité contenue dans le récit sceptique et ironique de Bülow, il fut indigné de l'assassinat de l'ami et de la châtelaine qui l'avaient hébergé peu de jours auparavant. Il est probable qu'il était mû moins par sa sympathie d'homme que par l'idée de solidarité dynastique. Un des membres du groupe princier venait de tomber sous les coups d'assassins. Le chevalier avait le devoir de le venger, d'écraser la tête de l'hydre révolutionnaire, d'enfumer la tanière qui abritait les malfaiteurs. Dans sa réponse à François-Joseph, préparée par les Affaires étrangères et qu'il fit partir de Bornholm le 14 juillet, il considérait comme une obligation morale pour tous les États civilisés de s'opposer à la propagande « qui a choisi comme objet principal de ses attaques la solide armature des monarchies ». En rédigeant cette phrase, ces messieurs des Affaires étrangères s'étaient habilement identifiés avec leur souverain. Toutefois, cette conception romantique de la royauté de droit divin ne suffit pas à expliquer son zèle. Il ne ressemblait pas qu'à Lohengrin et au brave homme de Schiller qui pense d'abord à autrui. Bien que ce brave Bethmann fût sans cesse obsédé par la crainte, dénuée de tout fondement, de perdre en cas de refus le seul allié soi-disant sûr, rien ne l'obligeait à engager sa parole sans restriction ni réserve. Quelques clauses limitatives, une demande de renseignements précis sur les buts et les intentions par exemple, n'auraient pas été de trop; d'ailleurs vers qui l'Autriche se serait-elle tournée après sa défection? La vérité, la voici Guillaume II ne croyait pas au danger; il se refusait à admettre qu'il serait peut-être obligé de tenir ses engagements. La pensée que cette éventualité pourrait se produire pénétrait jusqu'au seuil de son esprit, mais il lui en interdisait l'accès. Le Tsar? tous les monarques reculeraient devant l'idée de tirer l'épée pour une cause si peu défendable, en faveur des meurtriers de l'héritier d'un trône. N'avait-il pas dit au comte Szogyény que la Russie y regarderait à deux fois avant d'en appeler aux armes et qu'elle n'était nullement prête à la guerre? Ce n'était pas là un cliché de circonstance il n'avait cessé dans les derniers jours d'expliquer aux 15 Novembre 1936. 3


pessimistes et aux sceptiques les raisons qui imposaient à la Russie le maintien de la paix. La Russie n'avait-elle pas mis les pouces pendant la guerre balkanique? N'avait-elle pas lâché Nikita et accepté, bon gré mal gré, après avoir avalé l'annexion de la Bosnie, que l'accès à la mer fût interdit à la Serbie? Le pauvre tsar voudrait-il déchaîner une guerre où il jouerait son trône? Guillaume II était aussi convaincu, et il s'en portait garant, qu'une volte-facë_de la Roumanie était impossible sous le règne de Carol, un Hohenzollern. Le roi VictorEmmanuel ne lui avait-il pas récemment entr'ouvert, à Venise, le cœur francophobe de l'Italie? Assurément, le coup de force de l'Autriche contre la Serbiejserait suivi d'un tapage énorme, d'accès de fureur et d'une crise grave; on s'embarquait par gros temps, et l'aventure comportait de sérieux risques. Mais le monde verrait se dresser au milieu de la tempête, inébranlable et calme, le Roland allemand sous les traits de l'empereur d'Allemagne et l'on admirerait comment une volonté de fer peut dompter les éléments.

Le cerveau de Guillaume II ne brillait pas~apparemment par la clarté et la logique; tantôt il prêtait l'oreille aux soucis importuns, tantôt à cette voix intérieure qui le consolait et le rassurait; son courage n'était pas exempt de nervosité ainsi qu'en témoignent les notes marginales jetées rapidement sur le papier à bord du .HdMnzoHern et qui sonnaient toujours l'alarme. Ici, encore, au cours de sa croisière nordique, Guillaume fait figure d'impatient, qui a soif d'action, mais, comme dans des cas précédents, s'il ne craignait pas la guerre, c'est parce qu'il n'y croyait pas et il n'avait soif d'action que parce que cette voix rassurante lui disait qu'il ne serait pas dans l'obligation d'accomplir de hauts faits. N'avait-il pas déjà traversé souventsans.dommage la forêt hantée par de méchants esprits en criant courageusement et à haute voix? Comme il avait jusque-là pu jouer sans accident la comédie du « poing ganté de fer », il tenait la tragédie pour abolie. Le prince Bulow qui avait certes, lui aussi, engagé parfois la politique allemande sur une route pleine de périls, mais qui avait su du moins rebrousser chemin à la minute critique, m'a dit un jour pendant la guerre « Comment pouvait-on supposer que le Tsar assisterait en simple spectateur à


l'occupation de la Serbie par l'Autriche, à la perte de sa souveraineté et de sa liberté? Il se serait exposé à voir .entrer dans son cabinet un de ses aides de camp qui lui aurait déclare « Majesté, cela ne se peut pas, la Russie ne le tolérera pas. » Il risquait d'avoir la gorge tranchée; il lui fallait faire la guerre à l'Autriche, sinon sa vie n'était plus en sûreté, on l'aurait t mis à mort. Cela ne pouvait échapper qu'à des gens complètement inexpérimentés. » En tout cas, il est étrange qu'on ait pu supposer que la Russie laisserait étrangler la Serbie parce qu'elle avait avalé l'affront de l'annexion de la Bosnie, capitulé dans les questions relatives au débouché maritime et à la guerre balkanique et qu'elle ne réagirait que par des bougées de colère. Cette fois-ci, il s'agissait de l'écrasement total de la Serbie, de la ruine complète de la politique russe, et le fait même que la Russie avait dû déjà céder trois ou quatre fois aggravait encore le danger.

Les auteurs de la thèse de Versailles sur les responsabilités de la guerre ont longtemps affirmé, pour charger encore plus lourdement l'Allemagne, qu'un conseil de la couronne s'était tenu à Potsdam le lendemain de l'arrivée du comte Hoyos. Cette assertion est fausse, elle a été réfutée et combattue avec une suprême indignation par tous les Allemands, depuis Guillaume II jusqu'au plus modeste des secrétaires auxiliaires de la corporation des historiographes. Alors même qu'un conseil de la couronne aurait eu lieu, comment y voir une preuve de culpabilité ou même un motif de suspicion? La querelle des experts judiciaires roule sur l'existence d'un revolver purement imaginaire. Aurait-on par hasard commis une faute en convoquant un conseil de la couronne? Au contraire, on a manqué au peuple allemand en ne le réunissant pas. Dans une question d'une importance capitale où, >, suivant la réponse, il y allait de la vie ou de la mort, les résolutions définitives furent prises, au cours d'une promenade dans un parc, par Guillaume II, Bethmann-Hollweg et le sous-secrétaire d'État Zimmermann. Personne d'autre ne put donner son avis ni un conseil dans cette affaire, personne d'autre ne fut consulté que ces deux hommes, Bethmann et un sous-secrétaire d'État, l'aimable Zimmermann qui avait gardé la fougue de la vie estudiantine. Voici le jugement porté


après la guerre par Guillaume II sur Bethmann-Hollweg chancelier manifestement incapable, qui a commis faute sur faute et dont le manque de compréhension en face des réalités politiques est apparu de plus en plus au cours de ses fonctions. Mais, lorsqu'il s'agissait de la guerre ou de la paix, le monarque s'est contenté d'un bref entretien avec ce chancelier qu'il considérait comme absolument incapable et avec un fonctionnaire du ministère opinant docilement du bonnet; et comme Bethmann-Hollweg qui « commettait faute sur faute », partageait entièrement la manière de voir de son maître, l'affaire fut réglée et l'on pouvait partir pour une croisière dans la mer du Nord. Guillaume II étant, ce qu'on appelait en Allemagne, un « souverain constitutionnel », soumit, conformément à la règle, cette question capitale à son chancelier. Par là il avait satisfait pleinement à ses obligations. Bethmann-Hollweg estima également avoir fait son devoir en dispensant à l'Empereur les trésors de-sa sagesse politique; l'idée ne lui vint même pas qu'il y aurait peut-être intérêt à consulter d'autres personnes expérimentées. Il ne doutait pas de ses talents de diplomate, de la sûreté de sa main et de son coup d'œil, de son aptitude d'homme d'État à naviguer au milieu d'écueils; et pourquoi serait-il moins heureux que le prince Bülow dans l'affaire de Bosnie? Car naturellement lui non plus ne voulait pas de guerre et au bout de la route malaisée qui s'ouvrait devant lui, il n'apercevait qu'un important succès diplomatique la situation de l'Autriche consolidée par l'humiliation de la Serbie réduite au silence; un allié précieux qui saurait gré à la nation amie de sa fidélité; la valeur des dirigeants allemands reconnue enfin par tous, aussi bien par les adversaires du dehors que par les railleurs du dedans; la Russie et la France, irritées de leur propre faiblesse, s'accusant réciproquement et se querellant, déçues toutes les deux par l'Angleterre qui venait de donner une nouvelle preuve de sa perfidie. Dans la crise bosniaque, Bülow avait bluKé, obligeant par son air décidé les Russes et leur séquelle à quitter la partie. D'autres gens avaient aussi appris l'art de bluffer. Bethmann savait exactement où il voulait aller; il était donc absolument inutile de consulter et de mettre dans le secret telle ou telle personne; nous n'avions besoin de quiconque. Une seule chose


importait le départ immédiat de l'Empereur pour la mer du Nord, car, avec ses idées et ses interventions subites, il pouvait gêner l'exécution du programme tracé par l'homme d'État aux yeux de lynx. On pourrait alors, sans être dérangé, nouer et dénouer l'intrigue, posément, clairement; une fois la pièce jouée, le monarque recevrait à son retour, des mains de son paladin, les lauriers magnifiques d'un triomphe obtenu sans verser une goutte de sang.

Voilà comment ces cerveaux se représentaient les événements voilà comment, dans le parc du château de Potsdam, ces chefs prirent la décision qui balaya tous les doutes à Vienne comme une violente bourrasque dissipe les nuages. Les autocrates les plus obstinés convoquaient, avant de prendre des décisions d'une grande portée, leurs ministres et les Grands de la Couronne. Louis XIV avait certainement foi en sa supériorité, mais quiconque a lu les Mémoires de SaintSimon, la plus remarquable histoire d'une époque, sait qu'il entreprenait rarement une affaire importante sans de longues délibérations préparatoires. Tous les jours, à l'exception du jeudi, pris par les audiences, et du vendredi, réservé à son confesseur, il assistait à un conseil des ministres. Lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort du roi d'Espagne, Charles II, il demanda aux ministres et aux membres du Conseil d'État de se réunir en toute hâte dans le pavillon de madame de Maintenon dans le voisinage duquel il avait chassé; ce jour-là et le lendemain, la politique de la France donna lieu dans le salon de l'amie du roi, à une discussion qui dura chaque fois quatre heures d'horloge. Le choix par le Roi-Soleil de la demeure de madame de Maintenon pour y examiner avec ses ministres et les autres conseillers l'événement d'où devait sortir la guerre de Succession d'Espagne, heurtait les principes de la morale et de la bienséance. Mais s'il en coûte de faire taire des scrupules d'ordre moral, on doit convenir que huit heures remplies de discours et de répliques d'une assemblée d'hommes expérimentés peuvent être plus profitables à l'État qu'une demiheure de promenade à trois dans un parc.

THÉODORE WOLFF

(Traduit de l'allemand par GASTON BOURDONCLE.)


L'EXPERIENCE ACTUELLE

ET LES COLONIES

AVANT ET APRÈS LA CONFÉRENCE IMPÉRIALE La crise s'est produite dans un moment particulièrement inopportun pour les colonies françaises.

La guerre et les années qui suivirent, avaient montra à tous l'énorme avantage que constitue pour une nation la possession d'un empire colonial. La pénurie des matières premières, dont l'une des manifestations fut la grande Conférence de Gênes (dans laquelle les nations les moins favorisées en matière de possessions coloniales essayèrent d'établir le statut international de la répartition de ces matières), fut le point de départ d'un grand eSort en vue de l'équipement et de la mise en valeur des territoires tropicaux de la France d'outre-mer. A la même époque les capitaux français, qui, dans un fâcheux esprit de facilité, s'étaient; toujours montrés très réticents vis-à-vis des placements coloniaux et avaient préféré le débouché commode des emprunts étrangers, avaient été fortement déçus par ceux-ci. Ils commencèrent à se tourner, rendus prudents par le souvenir des emprunts russes et de bien d'autres du même genre, vers les placements coloniaux.

Aussi un grand elïort avait-il été fait, de nombreuses plantations et exploitations de toutes sortes fondées; colons et producteurs indigènes encouragés et munis de crédits avaient étendu et modernisé leurs entreprises. Mais la


plupart d'entre elles se trouvaient, lorsque la crise commença, dans la période la plus fragile de leur existence, c'est-à-dire que rien dans leurs installations n'était encore amorti. Il en était de même des finances publiques de la plupart des colonies celles-ci, grâce au haut prix de leur production, à l'augmentation de leurs exportations, purent jouir pendant quelques années d'une certaine abondance monétaire. II s'ensuivit que les gouvernements coloniaux entreprirent une série de travaux d'intérêt général consistant principalement en travaux d'équipement. Les budgets augmentèrent dans des proportions considérables. En principe cette manière de faire n'était pas critiquable, car ce n'est pas le rôle des pays nouveaux de faire des économies en entravant leur propre développement.

Enfin les populations indigènes avaient; grâce à l'accroissement de leurs ressources, tendance à améliorer leur niveau de vie. Elles devenaient de plus en plus consommatrices de produits fabriqués par la métropole, et elles ne demandaient qu'à le devenir davantage; leur genre de vie tendait à s'orienter vers une économie d'échange, de nature à donner au commerce « impérial » de la France une base solide et un dynamisme certain. Car le pire des obstacles au développement des débouchés coloniaux c'est de laisser les populations indigènes stagner dans la même existence primitive. L'économie moderne a au moins autant besoin de consommateurs que de producteurs.

:j!

Lorsque vint la crise, sa manifestation essentielle fut une baisse générale et profonde des matières premières. Cette baisse eut pour conséquence la mévente de la plupart des productions coloniales. Du point de vue des budgets et de la balance des comptes des colonies, cette situation produisit une baisse énorme des rentrées provenant des exportations qui se traduisit rapidement par des moins-values budgétaires très considérables.

Tous les budgets des colonies, aussi bien ceux des gouvernements que ceux des entreprises particulières, furent en


déséquilibre. Ils étaient établis en prévision des rentrées moyennes des années précédentes or ces rentrées étaient brusquement réduites les recettes et les dépenses ne concordaient plus.

Il faut ajouter à ce déséquilibre un autre problème qui était beaucoup plus grave dans les colonies que dans la métropole celui de l'endettement. Les colonies se trouvaient toutes en effet dans une situation qui est générale dans tous les pays neufs, c'est-à-dire que, n'ayant pas de richesses acquises, ni de réserves en capitaux, elles avaient été obligées de financer tous les travaux nécessités par leur mise en valeur, par des emprunts, et cela dans l'ordre des travaux publics, comme dans celui de l'économie privée. Les charges nécessitées par le payement des intérêts des dettes ainsi contractées étaient parmi les plus lourdes de leurs budgets. Quant aux entreprises particulières, leur situation était plus grave encore, car en outre de leurs dettes à long terme, elles étaient toutes, des plus grandes aux plus petites, c'està-dire jusqu'aux paysans indigènes, menacées par les échéances de leurs dettes à court terme.

Partout le produit du travail exprimé en monnaie ne correspondait plus aux charges; salaires et profits étaient réduits, souvent même les profits remplacés par des pertes. On peut appliquer à nos colonies le mot du président Roosevelt, parlant de la situation des États agricoles de l'ouest américain « Le cultivateur qui a emprunte pour acheter une vache, doit aujourd'hui en vendre deux pour s'acquitter. » Comme dans ces États américains, de même que dans bien d'autres pays (par exemple les pays agricoles de l'Europe orientale), les débiteurs se trouvèrent dans une situation très difficile. Le déficit de la balance des comptes provoquait une pénurie de monnaie dont l'effet était une baisse énorme des prix et des salaires à l'intérieur de chaque colonie. Tous les débiteurs se voyaient menacés d'expropriation. Les banques, et, il faut malheureusement le reconnaître, les banques d'émission en tête, suivirent au début une véritable politique de panique, consistant à faire pression sur les débiteurs, et à exiger l'application du droit commun dans des circonstances évidemment exceptionnelles.


Les pays étrangers auxquels nous venons de faire allusion (c'est-à-dire notamment les États de l'Europe centrale et orientale, et l'Amérique du Sud), pour pallier à cette situation, avaient tous pris rapidement des mesures destinées à empêcher une véritable destruction de leur équilibre économique intérieur. Ces mesures consistent en dernière analyse dans des moratoires ou dans des aménagements des dettes, portant soit sur les rapports entre particuliers, soit sur l'ensemble des payements du pays (moratoires de transfert, interdictions d'exportation des devises, etc., ayant pour but d'atténuer les résultats dangereux du déséquilibre de la balance des comptes).

Il n'en fut pas de même aux colonies. Le fait qu'il n'existe pas de change entre celles-ci et la métropole, empêcha le déficit de la balance des comptes de produire un résultat immédiat et tangible qui eût attiré l'attention. On ne prit donc aucune mesure de défense de ce côté. On finit cependant, mais au bout de quelques années seulement, par en prendre quelques-unes en ce qui concerne les dettes privées. Si on ne l'avait pas fait, comme tout l'écheveau des dettes privées coloniales finit par converger entre les mains des grandes banques, celles-ci, sans l'avoir voulu, mais conduites par le jeu normal des expropriations, eussent été obligées de se rendre adjudicataires de pays entiers.

x

La situation s'aggrava encore lorsque se produisit la dévaluation des grandes monnaies mondiales, la livre sterling, le dollar et dans une large mesure le yen japonais. Comme les produits des colonies françaises sont cotés aux cours du marché mondial, il s'ensuivit indirectement une nouvelle chute des rentrées provenant des exportations. Mais leurs charges, dettes et impôts, et surtout le montant des objets manufacturés qu'elles sont obligées d'acheter à la métropole, continuaient à être chiffrées en francs non dévalués. Une nouvelle disproportion venait se créer au détriment de l'économie de nos colonies.

Car, comme on sait, leurs produits sont concurrencés en


France par les matières similaires provenant des pays tropicaux étrangers. Sans doute avait-on pris quelques mesures de protection, mais elles étaient en général insuffisantes, surtout pour compenser l'écart du change,

Aussi, sur bien des -points, nos colonies se trouvent-elles actuellement dans une situation plus défavorable que celle résultant de l'antique P&cte.colonial, tan,f critiqué cependant. Car, avec le régime du Pacte, les colonies bénénciaient dans la métropole d'un débouché privilégié, considéré comme la contre-partie de l'obligation pour elles de se fournir de produits français. Aujourd'hui en pratique, à cause de leurs tarifs douaniers, cette obligation subsiste, mais la plupart des matières premières coloniales sont livrées en France à la concurrence étrangère qui a bénéficié pendant ces dernières années d'un véritable « dumping » monétaire.

Aussi le résultat de cette situation, lorsqu'elle fut aggravée par ce déséquilibre mcnét-aire fut-il frappant. Par exemple, l'année où se produisit la dévaluation de la livre sterling, la production minière des possessions françaises tomba brusquement de moitié pour les phosphates, des trois quarts pour le fer, de moitié pour le. plomb, etc. Dans leur ensemble, les importations de minerais coloniaux en France qui formaient en 1931 les 19,66 de la totalité des minerais importés (en quantité) n'étaient plus en 1933 que les 3,60. La chute se poursuivit les années suivantes et se stabilisa au plus bas (une faible reprise se dessine aujourd'hui) en 1934. Il en fut de même pour bien d'autres produits le pourcentage des importations d'arachides coloniales, qui était de 91,99 en 1930, tomba à 77,92 en 1932. Celui du coton passa de 2,09 en 1930 à 0,98 en 1933, etc.. <

Les effets sociaux de cette situation ont été déplorables nombre d'entreprises et de colons français ont été ruinés. Les pertes en capital résultant de la débâcle des valeurs coloniales ont de nouveau créé une atmosphère de défiance vis-à-vis des placements dans la France d'outre-mer vers laquelle s'étaient enfin tournés les capitaux. Les affres de la déflation, des expropriations, le poids devenu, intolérable des impôts (puisqu'il fallait donner par suite de la baisse des prix entre trois et cinq fois plus de travail ou de marchan-


dises, de riz, d'arachide par exemple., pour acquitter la même taxe, ce qui équivalait à avoir d'un trait de plume ~tp/e Ou quintuplé les charges fiscales) ont semé Un grave mécontentement dans la population indigène. Bien des populations sont revenues, contraintes et forcées, à une vie primitive dont elles avaient été heureuses de s'échapper. Ce sont des clients perdus pour l'industrie française. Leur puissance d'achat vis-à-vis des produits manufacturés français est devenue très faible, sinon nulle. De tous les côtés on signale une renaissance de la production artisanale traditionnelle qui était en régression*.

Dans l'espace de deux années (de 1932 à 1934) les exportations françaises vers les colonies ont diminué de près de un septième passant de 6,2 à 5,5 milliards, alors que vers l'étranger elle n'ont diminué que de un douzième environ (passant de 13,5 à 12,3 milliards).

La Conférence Impériale qui avait été conçue pendant la période de prospérité, dans l'espoir de mieux diriger cet essor et de faire une réalité plus vivante et plus prospère de l'économie de la France totale, ne se réunit que lorsque la situation eut totalement changé d'aspect. Mais il s'agissait surtout, hélas, lorsqu'elle tint ses séances à la fin de 1934 et au début de 1935, de dénombrer les pertes et de faire l'inventaire des difficultés nouvelles.

La Conférence s'est livrée à un travail considérable. Ses publications et ses rapports constituent un véritable inventaire de la production et de la structure économique et sociale des colonies françaises. Mais elles ont été dominées par une atmosphère de découragement résultant des difficultés provenant de l'action conjuguée du déséquilibre monétaire et de la législation douanière, dont nous avons parlé plus haut. Aussi, alors que les accords pris à la suite de la conférence d'Ottawa, ont permis à la Grande-Bretagne de réduire dé 33 p. 100 les importations provenant de l'étranger au bénéfice du commerce impériale la situation chez nous a-t-elle encore empiré après notre Conférence Impériale. En 1935, 1. Voir les Rapports généraux de la Conférence économique de la France métropolitaine et d'Outre-mer, tome II, p. 40.

2. Michel Carsov, le Commerce impérial de la France, t. I, p. 59.


les importations algériennes, par exemple, de produits français, n'ont été que de 2 milliards 928 millions, en diminution de 649 millions sur 1934. Cela représente en une seule année une baisse de 18 p. 100. Dans la plupart des autres colonies des baisses plus ou moins importantes se sont également manifestées.

Telle était la situation, du moins jusqu'aux dernières semaines, car il est évident que le soulagement monétaire apporté par la dévaluation ne produira d'effet qu'au bout d'un certain temps. D'ailleurs ce soulagement risque d'être compromis en partie si les prix des marchandises françaises haussent rapidement.

Et l'on peut concevoir combien est paradoxal cet amenuisement des débouchés coloniaux s~fon songe que, dans son ensemble, la population des possessions françaises augmente de près de un million d'/MMcn~ par an. Il dépend en grande partie de nous d'accroître l'activité et la puissance d'achat de ces masses, dont les besoins sont si grands, et de les intégrer dans la réalité organique et vivante d'une véritable économie nationale.

Nous assistons, ces jours-ci, à un fait qui, tout au moins du point de vue de la politique commerciale en Europe, présente une énorme signification. Ce fait c'est la réconciliation austro-allemande qui est le signal d'une étroite collaboration économique entre les deux pays; ce sont les accords commerciaux que l'Allemagne vient de passer avec la Roumanie, la Hongrie et les États balkaniques. C'est pour l'industrie allemande l'ouverture d'un marché de quatre-vingts millions d'habitants (et qui consomment par tête bien plus que nos indigènes des colonies). Même si ces États, pour sauvegarder leur indépendance politique, doivent rester les alliés de la France, il est bien évident que du point de vue commercial ils s'éloignent de plus en plus de nous. En Amérique du Sud l'exportation française, déjà fortement atteinte parle handicap monétaire, se heurte- de plus en plus à la politique d'accords commerciaux pan-américains, suivie par les États-Unis, et à la concurrence du Japon et de l'Allemagne, servie à la fois par


le dumping et par les dévaluations avouées ou non de leur monnaie respective.

Dans ces conditions tout nous pousse, si nous voulons rendre à l'industrie française l'équivalent de ce qu'elle a perdu sur les marchés étrangers, à nous tourner vers les colonies. Mais pour cela, il ne suffit pas évidemment de décréter qu'elles ne pourront se fournir qu'en France (cela c'est facile et c'est fait depuis longtemps), il faut leur donner le moyen d'acheter beaucoup, créer chez elles l'aisance qui développera le pouvoir d'achat.

Depuis le début de la crise et jusqu'à maintenant, le principal remède que l'on ait essayé d'appliquer aux colonies, se résume en un mot la déflation. C'est-à-dire que l'on a aggravé la restriction des échanges, diminué le volume des affaires, et en pratique supprimé tout crédit, l'activité bancaire ayant consisté essentiellement à « faire de la procédure a, dans l'illusion d'obtenir le remboursement des dettes contractées avant la crise, dans les conditions que l'on sait.

On se rend compte aujourd'hui que cette politique de déflation constituait un véritable cercle vicieux. Car à mesure que diminuaient par la baisse des prix les ressources et les revenus des populations, diminuaient en même temps leur puissance d'achat et leurs facultés contributives. Il s'ensuivait chaque fois de nouvelles moins-values budgétaires et une nouvelle baisse du chiffre d'affaires. Théoriquement nous aurions pu continuer ainsi jusqu'au néant. La politique de la pénitence, pour vertueuse qu'elle soit, n'a guère de vertu au point de vue de la prospérité économique. L'un des résultats les plus frappants de cette politique est la pénurie de la circulation qui existe dans les colonies françaises. Pour notre part nous avons poussé à ce sujet un cri d'alarmer Pour donner une idée de cette situation, indiquons qu'en Afrique Occidentale française, la circulation était en 1934 de (j't~or.ze francs par tête d'habitants2. 1. Voir dans les Annales du Droit et des Sciences sociales (juillet 1936) notre article intitulé Les problèmes de la monnaie et des transferts aux colonies 2. Cf. Discours de M. le Gouverneur général Brévié prononcé à l'ouverture du Conseil de l'A. 0. F., le 4 décembre 1934.


Or la charge budgétaire au même moment était de près de ~:n~6! francs par tête (exactement 28 fr. 80). Jadis Colbert s'inquiétait à juste raison que la charge budgétaire fût en France égale au fiers de la totalité des espèces en circulation

Si l'on indique que la. circulation monétaire est en France de près de 2 CM francs par tête, somme à laquelle il faut ajouter l'énorme quantité de payements par chèque, par comptes courants et même par remise de valeurs mobilières au porteur, on peut mesurer l'énormité de cette disproportion. En entretenant cette pénurie monétaire dans nos colonies, nous créons évidemment une situation qui impose à leurs populations la perpétuation d'une économie primitive, qui les tient à l'écart des échanges avec la métropole.

II importe donc de remédier au plus tôt à cette situation. Nous assistons aujourd'hui à la mise en train d'une expérience conçue dans l'espoir de provoquer la reprise des affaires et le retour à la prospérité. La déflation n'ayant pas donné de résultat, la France essaie aujourd'hui d'une autre politique. Comment envisage-t-on d'appliquer « l'expérience )) actuelle à l'économie coloniale? Nous avons vu que la crise, la déflation, la politique douanière et le déséquilibre monétaire posent chacun des problèmes bien définis. Mais parmi ceux-ci il en est de plus ou moins faciles à résoudre. Les circonstances actuelles ont montré que l'opinion publique s'est rendu compte des véritables ravages opérés par la déflation. En dernière analyse, du point de vue économique, le changement de politique actuel consiste essentiellement à cesser cette déflation, à s'efforcer de lui substituer une économie d'aisance. Cela n'est guère facile, car aisance ne signifie pas en l'occurrence facilité. Si l'on y réfléchit bien, il est presque plus facile de se restreindre que de créer des ressources; plus facile de s'abstenir que d'agir.

Nous avons eu la possibilité d'avoir connaissance des mesures actuellement envisagées par le ministre des Colonies,


M. Marius Moutet. Celles-ci sont de plusieurs sortes; nous ne parlerons bien entendu que de celles qui sont de son ressort exclusivement. Car les autres sont, comme nous l'avons indiqué, plus difficiles à obtenir car certaines, les mesures douanières par exemple, exigent l'accord de plusieurs départements, quelquefois même l'intervention du législateur, H faut tenir compte aussi du degré d'urgence et des possibilités de réalisation.

Les principaux points de l'économie coloniale sur lesquels le Gouvernement entend porter actuellement son effort sont 1° la revision de la fiscalité; 2° la réduction des charges budgétaires; 3° le développement et la revalorisation des productions locales, et 4° la direction à donner aux grands travaux, ou plutôt aux travaux publics dans les colonies.

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Comme nous l'avons dit dans les pages qui précèdent la fiscalité des colonies prend encore aujourd'hui comme assiette les ressources des populations telles qu'elles étaient dans la période de prospérité (1923-1930). JElle ne correspond donc plus à la situation actuelle et constitue, pour les populations, une charge beaucoup trop lourde. Elle l'est d'autant plus que, aux colonies, il n'existe pour ainsi dire pas de capital liquide en dehors de quelques centres. II y a bien des régions on la, capitation et l'impôt sur le bétail absorbent la gue~e~e des revenus monétaires de l'indigène, ses besoins en produits étant satisfaits au moyen du troc, Les seules espèces qui viennent jamais entre ses mains, l'nnpôt les lui prend. En ce qui concerne l'A. 0. F. par exemple, rA~Mtjre s~alistique récemment publié constate que la valeur des exportations n'a que quadruplé depuis 1913, alors que les charges fiscales de tous ordres ont presque <~Hp/e. Or il ne faut pas" oublier que, par suite de l'absence de capital, ce sont ces exportations qui constituent exclusivement le revenu des colonies. II faudra donc rétablir l'équilibre, surtout si l'on veut que la population garde quelques disponibilités. Ce serait d'autant plus opportun que, étant donné les immenses besoins des populations coloniales et leur caractère nullement thé-


sauriseur, ces disponibilités prendraient immédiatement la forme d'achats à l'industrie métropolitaine.

Parmi les dégrèvements les plus opportuns, on envisage la suppression des droits intérieurs de circulation, la simplification des impôts indirects. Aujourd'hui, pour une même marchandise, ces droits se~ décomposent en droits d'importation, taxe sur le chiffre d'affaires, statistique, octrois de mer, taxes spéciales de consommation, etc. II serait bien plus économique de les remplacer par un droit unique. Après cette revision des impôts supportés par les populations coloniales, impôts dont le taux est, presque toujours jusqu'aujourd'hui, le même qu'aux époques de prospérité, il importe d'envisager la réduction des charges budgétaires coloniales. Les deux catégories de charges les plus lourdes pesant sur les budgets coloniaux sont la dette publique et les soldes du personnel européen. Comme il n'existe aucun moyen de réduire la dette publique dans l'état actuel des choses, le ministre espère obtenir un allégement de la charge qui en résulte en faisant admettre par le gouvernement le principe de la transformation de la dette amortissable à terme des colonies (cinquante ans en règle générale) en dette perpétuelle. Une solution encore meilleure serait la prise en charge du service des intérêts de la dette par le Fonds colonial dont la Conférence Impériale (en faisant ressortir les avantages procurés à l'Empire britannique par le « Colonial Fund») a réclamé unanimement la constitution. Les colonies feraient ainsi l'économie des amortissements annuels.

Il restera donc à régler aussi la question des prestations allemandes, remboursables en vingt ou trente annuités. Il ne faut pas oublier que les travaux exécutés à l'aide des emprunts coloniaux ou au moyen des prestations allemandes ont été souvent imposés aux colonies parle pouvoir central.Beaucoup d'entre eux sont des travaux de caractère impérial, comme par exemple certains grands ports. Il est donc injuste d'en faire supporter la charge aux colonies actuellement si appauvries et qui n'en ont souvent bénéficié que dans une très faible mesure.

En ce qui concerne les dépenses du personnel européen, on sait comment la question se présente les colonies ne sont


pas libres de traiter de gré à gré la fixation des soldes. Elles sont tenues d'appliquer les taux en vigueur en France. De plus, un très vieil usage leur impose d'ajouter à ces soldes des suppléments, comme par exemple le tiers colonial. Ces soldes qui, dans la métropole, pourraient paraître raisonnables, sont extrêmement lourdes aux colonies, étant donné la pénurie monétaire, et les faibles ressources de la population indigène et des finances publiques. Dans la mesure où il existe une opinion publique elles paraissent exorbitantes, étant donné l'extrême modicité des salaires et des traitements locaux. On sait par exemple qu'en Indochine, les coolies gagnent couramment moins de 3 francs par jour. De plus il faut ajouter que la majeure partie de ces soldes est thésaurisée. Elles ne profitent donc pas à la colonie, pour laquelle elles constituent une véritable perte de substance, ni même au commerce français. La charge résultant des soldes européennes est d'autant plus lourde que le nombre des fonctionnaires européens est relativement très élevé. Il ressort de l'rln~ue're déjà cité de l'A. 0. F. que cette colonie avec ses 15 millions d'habitants, compte près de 3 000 fonctionnaires européens soit à peu près autant que l'Inde anglaise, avec ses 400 millions d'habitants. La situation est, toute proportion gardée, la même en Indochine, en Afrique Équatoriale française, etc.

II importe donc de réduire le nombre de ces fonctionnaires. On a objecté que c'était par là aggraver le chômage, dans la métropole. A cela on répond que l'atténuation des charges budgétaires, en mettant à la disposition des indigènes le montant des économies ainsi réalisées, leur permettra d'augmenter les achats de produits français. La totalité de ces économies reviendra donc en France et servira à donner du travail à des producteurs français. Le prix de revient d'un fonctionnaire européen aux colonies qui est de 50 000 francs en moyenne permettra de donner un gagne-pain convenable à cinq familles au moins en France.

Comme ces mesures ne s'appliquent pas aux colonies de peuplement, on peut envisager avec sérénité cette diminution d'une population française qui de toute façon n'aurait jamais songé à s'enraciner dans le pays. D'ailleurs, ces mesures de compression ne créeraient pas nécessairement de nouveaux


chômeurs, car il sucrait pour les réaliser de remettre à la disposition des administrations métropolitaines d'origine les fonctionnaires en surnombre.

Le Ministère a donc l'intention de demander aux diverses colonies des suggestions concernant la situation du personne européen, par service, par cadre et par catégorie de solde, ainsi que sur la question de la simplification des méthodes administratives, la réduction du personnel européen et son remplacement par des agents indigènes. Ceux-ci sont formés par nous, beaucoup ont une compétence très suffisante pour remplir les fonctions techniques et administratives courantes, et leurs appointements, qui prennent pour base le standing local, sontadaptées aux faibles ressources des budgets coloniaux. La Conférence Impériale avait fait un travail considérable consistant dans l'inventaire des productions coloniales et des débouchés qui leur sont offerts dans la métropole notamment. C'est cet inventaire, qui servira de base à l'étude des; mesures à prendre pour développer les productions locales et les exportations. Le maintien ou l'augmentation de ces exportations est nécessaire, car il constitue l'unique source de. revenu des colonies et par conséquent l'unique moyen de faire face aux charges qui leur sont imposées.

H en résulte, et nous avons, dans les pages qui précèdent, exposé le pourquoi de. cette nécessité impérieuse, que le maintien de la protection douanière accordé actuellement aux produits coloniaux sur le marché métropolitain, est une nécessité vitale. Il est même à souhaiter, si nous ne voulons pas que la situation reste par trop défavorable aux colonies, que nous changions l'esprit du « Pacte colonial à sens unique )) qu'elles subissent actuellement, et par conséquent, que la protection douanière soit accentuée à leur profit. Nous ne pouvons prétendre continuer à imposer aux colonies nos produits qui sont les plus chers du monde, et dont la cherté tend à augmenter par suite des lois sociales récentes, s~ns contrepartie. C'est affaire de.bon sens, A persister dans cette erreur nous finirions par annihiler leur pouvoir d'achat sans profit pour personne.

Aussi envisage-t-on actuellement de mettre sur pied un programme d'action précis et concret, fixant dans quelle


mesure chaque possession pourra contribuer au ravitaillement de la France métropolitaine en produits coloniaux, et arrêter les mesures indispensables de protection supplémentaire. Celles-ci s'imposent surtout en matière de produits textiles, le nécessaire ayant été fait dans une large mesure en ce qui concerne les oléagineux, le café, le cacao, etc. La France, encore aujourd'hui, ne tire presque aucun textile de ses colonies: Aussi la question doit-elle être abordée sans délai. De même, il faut envisager l'élargissement des débouchés coloniaux pour l'industrie française. Celle-ci devra faire effort pour s'adapter aux nécessités du marché colonial et ne plus le considérer comme un client forcé. Cette nécessité s'impose notamment en matière de construction automobile. Une entente avec les constructeurs en vue de la fabrication d'un type de voiture coloniale, de prix abordable, serait des plus désirables.

En ce qui concerne les travaux publics qui sont envisagés actuellement non seulement comme un remède au chômage; mais comme un effort nécessaire pour entraîner l'économie nationale tout entière, le Ministère n'est pas d'avis d'entreprendre actuellement dans les colonies des travaux grandioses à rendement lointain et hypothétique.

II importe surtout d'exécuter des travaux d'utilité immédiate et dont la nécessité s'impose depuis longtemps. L'absence de certains est une véritable calamité sociale dont les populations souffrent au point d'être poussées au désespoir et de fuir certaines régions. On sait qu'un grave problème qui se pose dans certaines colonies africaines est celui de l'exode des populations, que les excès de la fiscalité et des corvées (les corvées de route surtout) pousse à passer les frontières.

II en est notamment ainsi de la nécessité d'entretenir un peu partout, surtout en Afrique, d'innombrables ponts provisoires qui sont emportés à chaque saison des pluies et qu'il faut reconstruire chaque fois à grands renforts de corvées tellement pénibles que les populations désertent leurs villages pour y échapper. II en est de même des autres corvées routières qu'il importe de remplacer au plus tôt par l'usage des rouleaux compresseurs et par une construction durable des principales chaussées. Il en résulterait en fourniture d'outil-


lage, de poutrelles defer, de ciment, d'asphalte, etc. d'énormes commandes dont bénéficierait la reprise des affaires en France. Il en résultera surtout un énorme soulagement pour les populations. Tous les enquêteurs qui ont parcouru l'Afrique noire ont insisté sur les corvées écrasantes que vaut aux villageois le développement de l'automobile et la nécessité d'entretenir des voies trop économiquement établies et qu'il faut refaire après chaque saison des pluies. Il ne faut pas oublier que l'un des principaux problèmes, le plus important peut-être, car il est la condition de leur stabilité sociale et de leur attachement à la mère patrie, est la constitution, suivant l'expression de M. Robert Delavignette, d'un paysannat indigène heureux. Aujourd'hui, Bamako ou Dakar sont plus proches de Paris que ne l'était Marseille sous Louis-Philippe. Telles sont, dans leurs grandes lignes, les mesures actuellement envisagées. Leur réussite dépend en grande partie de l'aide que la métropole voudra accorder aux colonies. Son intérêt bien entendu le lui conseille, car elles sont par excellence son placement d'avenir et son meilleur client.

GASTON BOUTHOUL


L'IDYLLE EN CRÊTE LA PLUIE

Le temps passait, la seconde quinzaine de septembre était entamée sans qu'il y eût de changement. Pierre et Marie vivaient toujours ensemble sous le toit de Yorgos. Il n'y avait aucune bonne raison pour que cette situation durât; elle durait pourtant; un jour s'accrochait au précédent et l'on venait à bout des semaines. Marie s'employait de son mieux à stabiliser ce qu'elle savait précaire. Elle avait dissimulé le sac de Pierre sous le lit, puis elle s'était employée à orner la maison. On y voyait maintenant une vaste coupe, un fauteuil de bois, des nappes de couleur; enfin elle avait fait tisser par la voisine un tapis de chiffons dans les tons passés gris, rose et bleu pervenche que Pierre affectionnait. La salle avait donc perdu son aspect indifférent et l'on y respirait l'intimité d'un foyer. Tout en méprisant ce travail implacable et patient d'araignée filant son réseau, Marie ne pouvait y renoncer, car, il répondait à un instinct profond de sa nature. Pourtant, elle ne se faisait aucune illusion cette toile légère recouvrait le vide. Un jour, un coup de vent viendrait détruire son ouvrage. Un coup de vent?. à quoi bon? N'était-elle pas capable de le détruire elle-même, brusquement, de ses propres mains, dans un moment d'humeur ou de lassitude?

Cependant les jours suivaient les jours et la mi-septembre était dépassée on était au 19 exactement. La journée s'annon1. Voir la Revue de Paris des 1er, 15 octobre et 1<~ novembre.


çait mal. C'est moins une vraie peine que mille petits riens désagréables qui font les mauvaises journées.

Celle-ci ne commença pas tard.

Peu de temps auparavant, Marie avait donné à Niki de l'étoffe à damiers rouges et noirs pour faire une robe à Antigone. Or, ce matin-là, l'enfant, arrivée dès l'aube, découvrit avec fierté d'invraisemblables culottes taillées dans le tissu sombre et raide, de vraies culottes d'Arlequin.

Pourquoi pas une robe? demanda Marie.

Tout le monde sait que nous ne sommes pas assez riches pour que j'en porte une neuve.

Mais puisque c'est moi qui te la donne.

Tout le monde sait que nous ne sommes pas assez pauvres pour recevoir des cadeaux.

L'enfant comprenait parfaitement les moindres nuances de ce code de l'honneur dont la logique échappait à l'étrangère. Ce fut la première déception de la journée.

Les deux amies partirent ensuite .vers le lavoir où Marie avait commencé de peindre. L'effet était entièrement changé. II y avait au ciel des nuages égarés dont l'ombre violette glissait sur le paysage et le vent s'était levé retroussant les oliviers et les faisant paraître d'un gris argenté, presque blanc. Enfin, la petite se mit à crachoter. C'était une vilaine manie qu'elle n'arrivait pas à perdre. Elle faisait des bulles puis laissait tomber de longs fils de salive qui mouillaient soif menton, sa robe, et coulaient jusqu'à terre. Pendant ce temps, ses larges yeux demeuraient pleins d'innocence et de gravité. Visiblement, ils se désintéressaient de ce travail de limaçon auquel était occupé le reste du visage. Marie se fâcha. Antigone s'arrêta tout interdite, mais peu après ses joues se gonftérent à nouveau.

Crache encore une fois, et que ce soit fini.

Plus l'enfant s'efforçait d'obéir, plus sa bouche se remplissait vite. Il n'y avait qu'une distraction pour la sauver. Elle ne tarda pas à se présenter. Toute la marmaille du village descendit la côte à la poursuite d'un malheureux chat qu'il s'agissait d'assommer à coups de pierres. La vue de Marie fit oublier la chasse. Les enfants accoururent autour d'elle et, dans leur emportement, renversèrent la boîte, bousculèrent le chevalet,


mirent leurs doigts dans la peinture fraîche. Au milieu d'eux Antigone était la plus démoniaque. Dès que le calme menaçai b de se rétablir, elle inventait quelque nouvelle diablerie. Les mouches bleues et les frelons aux ceintures brunes tournaient, ronflaient, rendus fous par l'approche de l'orage; mais cent fois plus insupportables que les insectes étaient les enfants. Marie dut les menacer d'une correction paternelle et les disperser de force, Antigone fut éloignée comme les autres. Cependant, alors que les gamins reprenaient la poursuite du gibier, elle préféra demeurer à l'écart. Puis elle commença de se rapprocher sans bruit, insensiblement, par reptations craintives jusqu'au pliant, jusqu'aux pieds de son. amie.

Alors te voilà sage maintenant?

La petite n'attendait qu'un mot pour nouer ses bras autour des jambes de Marie et baiser sa robe.

A cause de sa gravité coutumière, j'oublie qu'elle n'a que six ans.

La dispute avec les gamins, la conscience d'une injustice, c'étaient autant de contrariétés qui achevaient de rendre le travail impossible Marie reprit le chemin de la maison. Là, elle trouva près du seuil un chasseur qui venait lui vendre une perdrix rouge.

Combien en veux-tu?

Quinze drachmes.

Aphrodite sortit de chez elle en hâte et fit signe au paysan d'augmenter son prix pour les étrangers.

Laisse-nous discuter tranquillement, dit Marie. La femme était incapable de s'éloigner. Sitôt que l'argent était en cause, elle brûlait d'intervenir. Marie dut encore se fâcher et comme, lorsqu'on s'emporte, on va toujours un peu plus loin qu'on aurait souhaité, elle renvoya non seulement Aphrodite, mais le chasseur et de ce fait se vit privée de la perdrix qu'elle convoitait.

Pour comble, Pierre rentra bien plus tard que de coutume et la jeune fille. demeurée seule, eut le temps de s'impatienter et de désespérer tour à tour. Dès qu'elle 1'a.perçut, elle devina qu'il revenait du rivage. Inutile d'attendre le soir pour goûter le sel sur ses joues; il avait une façon de couvrir la pièce en


quelques enjambées, une façon d'étendre les bras comme pour mesurer l'espace d'un mur à l'autre qui continuait les grandes brasses libres dans la mer. Et puis, il était ombrageux, son regard passait sur les êtres sans s'arrêter. S'il ne parlait guère, tout ce qu'il disait, même les phrases banales, rendait un son inquiétant.

Aphrodite apporta la marmite. Pour avoir trop longuement langui sur le feu, le riz à la tomate était brûlé. Enfin, il semblait que le sort s'acharnât à lasser, à exaspérer Marie, à miner en elle toute résistance, Pierre disait « Je ne suis pas revenu par la montagne des bergers, j'ai pris la vallée d'Episcopi. Dans un sentier nouveau, on a des yeux neufs. Ceux qui suivent toujours la même route doivent devenir aveugles, ne pensez-vous pas? » Et un moment après il ajoutait :,« La nouveauté est non seulement pleine de charme, mais elle a de plus quelque chose de grisant, de vivifiant, n'est-ce pas? )) « Sans doute. »

La rue était exceptionnellement silencieuse comme si le monde fût endormi. L'air pesait sur la tête et les épaules; tout ce qu'on touchait semblait poisseux et collait aux doigts. Brusquement, Antigone entra criant « La pluie 1 » Elle n'eut pas plutôt dit que le mot eut son écho dans tout le village. Il jaillissait des fenêtres, il montait des terrasses, il sortait de la bouche des hommes, de celle des femmes et des enfants. « La pluie, voici la pluie! a On l'acclamait comme un monarque dont on aurait longtemps attendu la venue. Elle tomba d'abord en larges gouttes espacées et l'air sentit la poussière sèche; puis elle devint plus drue et l'odeur de glaise mouillée pénétra dans les maisons; enfin, elle tomba verticalement, en cataractes, et il n'y eut plus que son parfum à elle, son parfum subtil, sa fraîcheur. Les faces rieuses se montraient à toutes les portes, à toutes les croisées. Parfois, une femme, après une seconde d'hésitation, s'élançait sous l'averse en croisant drôlement ses bras sur sa tête pour se protéger. Elle allait sauver quelques fruits ou des graines à demi sèches, puis, une fois revenue à l'abri, se secouait comme un chien. Sous prétexte de garantir l'âne, en vérité par folle envie de sentir l'eau du ciel sur son visage, Pierre courut poser des planches sur la cheminée de poterie.


Comme Théodoros passait dans la rue, Marie voulut mettre sa science à l'épreuve

En grec, comment dit-on « Il pleut »? lui demandat-elle.

Le garçon s'arrêta tout net, puis leva son visage vers la fenêtre. La pluie qui ruisselait du toit lavait ses joues et les colorait d'un rose vif. Il réfléchit une seconde en prenant cet air attentif qu'il devait avoir à l'école.

« Il pleut »? dit-il avec son étrange accent, « il pleut, verbe impersonnel ».

Marie éclata de rire, il rit aussi persuadé d'avoir remarquablement récité sa leçon.

La rue était transformée en un torrent rapide et boueux qui battait les murs, essayait de forcer les seuils et clapotait contre les roches en saillie. Les terrasses étaient devenues des bassins tourmentés. Enfin, il se fit au ciel une déchirure s'ouvrant sur un peu de bleu et la pluie diminua. Avant qu'elle eût cessé, tous les villageois furent dehors. « Venez vite chercher des escargots », criaient-ils aux étrangers. Ceux-ci n'eurent même pas le loisir d'hésiter, ils se trouvèrent sur les pavés avec un bidon décapité dans la main en guise de seau. Tout le monde s'égailla dans la campagne. Certains préféraient faire la chasse dans les taillis, d'autres sur les chaumes, d'autres encore poussaient jusqu'aux vignes. Les escargots, depuis longtemps endormis, s'étiraient hors de terre, balançaient leurs cornes, bavaient un peu. Ils n'avaient pas rampé d'un pouce qu'ils étaient déjà pris.

Le soir, on ne mangea pas autre chose dans toutes les demeures. Vaguement bouillis et passés à l'huile, c'était un régal inattendu, « un cadeau du destin a, comme disait Chryssi. La pluie tombait toujours, mais calmement, régulièrement et semblait s'installer dans la vallée. Les maisons n'étant guère propices aux veillées familiales, chacun trouvait un prétexte pour sortir. Chez les étrangers les visites se succédèrent.

La voisine vint la première, tenant un grand plat dans ses deux mains. « Il y a juste une année que j'ai perdu mon fils au régiment, vous ne l'avez pas connu, un beau gaillard que c'était, patron, et le meilleur danseur du pays. Son bras


était dur comme l'acier. Mangez ce koliva en souvenir de lui. » Tout en pleurant, tout en soupirant, elle remplit une tasse avec un mélange blé, sésame, noi~ hachées, le tout saupoudré de sucre fin. Puis elle étendit un linge sur son plat et repartit distribuer dans le village ces grains délicats auxquels on ne pouvait cependant pas s'empêcher de trouver le goût de la mort.

A peine s'était-elle éloignée que Yorgos et Haridimos se rencontrèrent sur le seuil. Ils étaient tous deux en habits du dimanche.

Je venais vous inviter'aux noces, dit le cafetier. Quelles noces? demanda Pierre en offrant des chaises. Hors de sa boutique, le garçon était niais et emprunté. Il semblait ne pas savait Comment plier ses longues jambes de sauterelle et; une fois assis, il était ennuyé d'avoir au bout du bras une main inutile.

Ma soeur épouse Yannakis et je viens vous inviter de sa part, expliqua Yorgos.

Vous n'aviez garde d'être oubliés~ continua Haridimos en reprenant un peu d'aplomb, car je venais justement vous inviter de la part du iiancé.

On trinqua, on but à la santé des futurs époux et Marie demanda n

J'ai vu Ëva&gélia ce mâtin, comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas annoncé la nouvelle?

Sans douté l'ignorait-elle. Les vieux ont. arrangé ça pendant que le garçon était dans les bois et la petite au lavoir.

Elle est contente?

Il hésita

Une fille est toujours contente de trouver un homme et cette union convient aux familles.

Il y eut ensuite un long silence. On entendait les gouttes marteler la toiture et les filets d'eau tomber sur la. terrasse. Eh bien, dit Pierre, c'est entendu, jeudi nous irons aux noces.

Ce soir-là, les maisons furent closes plus tôt que, de coutume. Pierre étala son sac sur le parquet de la chambre; mais. avant d'aller dormir, il vint un moment auprès de Marie.


La pluie qui ruisselait alentour les isolait du monde et jamais ils ne s'étaient sentis si près l'un de l'autre. La lumière de l'icone placée à l'autre bout de la pièce les éclairait faiblement. Le monde, c'était eux, seulement eux deux liés ensemble. L'amour vous rend si belle, dit-il.

Déjà, elle sentait fuir cet instant de divinité et retrouvait ses propres limites. Le long repos qui suivait était encore du bonheur. Elle s'appliquait à modeler son corps sur celui de son compagnon et à suivre le rythme de son haleine. Leurs poitrines se gonflaient et s'affaissaient en mesure, il ne lui en fallait pas davantage pour être heureuse. Elle souhaitait que cela ne finît point. Mais le veut passant entre les tuiles et le mur arrachait des gravats qui tombaient près d'eux, sur les planches,

Nous allons être assommés, dit Pierre.

II se dressa pour éloigner le lit de l'encoignure. Ensuite, au lieu de revenir près d'elle, il se glissa dans son sac « Bonne nuit. A demain. »

Toujours ce bruit d'eau inaccoutumé, puis une voix d'enfant, sans doute SteIIio qui geignait. Un volet se mit à battre à coups précipités, il s'arrêta pour recommencer de la même façon saccadée. Marie se leva pour l'assujettir, Comme elle allait se recoucher, elle passa près de Pierre et ne put résister au désir de l'embrasser, de le tenir dans ses mains, de sentir sa chaleur encore un instant. Elle s'ager nouilla contre lui et les paroles d'amour que chaque soir, depuis deux semaines, elle avait retenues, elle les laissa couler de ses lèvres. Lui ne répondait pas. Il caressait son épaule comme on flatte un animal familier dont on veut calmer les transports. Elle se coucha bien allégée. C'était une maladresse? Tant pis. Cela risquait de hâter la sépa'ration? Tant pis, L'aimait-elle encore? Il lui semblait presque que ce flot de tendresse l'avait délivrée d'un amour trop pesant.

La pluie tombait encore, monotone et calmante par sa monotonie même. L'enfant s'était épuisé; alors la jeune fille s'endormit sur es planches. Les mortiers et les pierres s'abattaient encore autour d'etle, mais il n'y eut jamais princesse.


LA DESTINÉE

Le lendemain, un gros soleil roulait dans un ciel balayé de nuages. La terre pâlissait, les terrasses fumaient sous ses rayons. Il voulait faire croire qu'il était encore le maître, que tout allait recommencer et~u'on allait revivre les beaux jours. Mais personne ne s'y laissait prendre; le bleu du ciel avait une transparence nouvelle et l'air gardait sa fraîcheur une pluie avait suffi pour ouvrir la porte à l'automne. Le village s'était éveillé plus tard que de coutume et il était presque huit heures lorsque Yannakis appela Pierre pour aller couper les branches mortes d'un caroubier situé sur les hauteurs de Kouffi. Pierre~s'était levé de bonne humeur et, regardant par la fenêtre, avait déclaré « On ne connaît point un pays avant d'y avoir séjourné en toutes saisons. » Depuis plusieurs jours, il n'emportait jamais ses cahiers dans ses promenades matinales et n'ouvrait plus guère de livres à la maison. Il préférait partager les travaux des paysans et surtout il lui plaisait de tailler le bois pour préparer les larges meules du charbonnier. Comment Marie aurait-elle été surprise de ce changement? Elle-même devait chaque jour faire un plus gros effort pour continuer de peindre; mais lorsqu'il s'agissait d'apprendre à tisser chez les voisines ou avec Démocratia la frénétique, elle était aussitôt prête. Déjà, elle savait continuer un ouvrage. Le commencer, tendre les fils, disposer les navettes, est autrement difficile; cela, elle ne le savait pas encore.

A huit heures et demie, une cloche sonna qu'elle n'avait jamais entendue. Une petite cloche aigre et pressée, c'était celle de l'école. Antigone allait s'asseoir sur les bancs pour la première fois et cette nouveauté l'excitait fort. Les polissons et les gamines du village, après cette longue période de vacances, considéraient aussi la classe comme un paradis quittes à faire l'école bmsjsonnière dès le lendemain. Les caroubes étaient abattues; la terre trop mal essorée pour que l'on pût commencer les vendanges, il y avait donc une période de repos forcé. Chryssi en profita pour se faire épouiller. Les fillettes eurent tour à tour sa tête grise sur


leurs genoux. La chasse était fructueuse et dura plusieurs jours, de seuil en seuil, en haut du village, en bas, selon les heures. Les mèches tombaient sur le visage de la vieille; sitôt qu'elle entendait du bruit, elle les écartait, levait la tête et regardait les passants avec des yeux alanguis. Elle n'était pas qu'un peu fière d'avoir des servantes attachées à sa personne et se faire épouiller lui semblait un privilège royal.

Marie avait résolu de faire quelques portraits; elle comptait obtenir de meilleurs résultats qu'avec les paysages. La promesse de cinquante drachmes rendait les modèles nombreux et complaisants. Ce matin-là, c'était le tour de Calliope. Tu peux parler, cela ne me dérange pas.

La mère, qui ne comprenait pas qu'on la pût payer pour ne rien faire, oublia son inquiétude en bavardant et en soupirant

Les enfants, hélas! ils ne sont pas plutôt en âge de vous aider qu'ils entrent en ménage pour faire des enfants à leur tour et la peine recommence. Quelle misère que la vie! A-t-il seulement une bonne maison, le Yannakis? une bonne maison avec une cheminée. Il dit oui, mais tous les garçons ont la langue dorée. Ah! ce n'est pas un fiancé trop riche, malheur! As-tu vu la malle de notre Evangélia? Un trousseau de reine, n'est-ce pas? Dix-sept couvertures, pas une de moins, trois draps neufs et des torchons, et des sacs à blé; voilà plus de dix ans qu'elle y travaille. Elle en a passé des journées devant le métier! La laine, c'est moi qui l'ai teinte en rouge; un beau rouge, dis? Et le fil, je l'ai tordu dans mes doigts. Pour le lit, la table et les chaises, le père est parti les chercher à Réthymno. Tout ça, c'est encore de la dépense, hélas! On n'en voit jamais la fin, ma Vierge, avec la dépense. Tu te plains toujours.

Que veux-tu, le corbeau ne sait que dire « crâ ». Lorsque Marie eut posé ses crayons, Calliope s'approcha Eh là! Malheur! Misère de moi! 1

Qu'as-tu?

C'est parce que je suis vieille que tu m'as ainsi abîmée? Un œil! Tu ne m'as donné qu'un œil et tu ne m'as pas fait de corps sous la tête.


Marie essaya de lui expliquer ce qu'étaient un profil et un portrait, mais la mère demeurait inconsolable Tu auras beau dire, ma fille, tourne comme tu voudras une créature du Seigneur, elle aura toujours deux yeux. Dis donc plutôt que c'est un malheur de devenir vieille. Enfin la journée s'annonçait comme beaucoup d'autres, remplie de bavardages, de menus travaux, si tranquille pourtant que rien ne pouvait faire deviner l'approche d'un malheur.

Les étrangers achevaie.nt de déjeuner, lorsque la porte s'ouvrit et Antigone parut, les yeux élargis par l'effroi. Viens vite, viens, mon Pétro, dit-elle.

Pierre et Marie la suivirent, La cour et la maison du potier depuis l'averse la famille avait délaissé l'abri de feuillage la cour donc était pleine de voisines et l'on entendait des cris sauvages, des cris aigus, des cris déchirants de femmes. C'était Niki et Anna qui se désolaient devant le corps du petit Philippo. Tout en pleurant, Costa expliqua que la vieille terrasse de roseaux détrempée par les pluies avait cédé et que l'enfant, un beau joufflu de quatre ans, était tombé dans le cellier, la tête contre un~rocher. Il ne reprenait pas connaissance; pourtant son cceur battait encore. La plus empressée des femmes était Chryssi. Avec ses mèches épaisses, elle ressemblait à une sorcière et elle expliquait à qui voulait l'entendre!

C'est la Mauvaise Heure, ce n'est rien autre qu'Elle. Je l'ai sentie passer un peu avant midi. Son souflle, ma Vierge, il vous brûle comme l'haleine de l'enfer. Je me suis demandée qui serait frappé et j'ai récité des prières; mais Celle- lorsqu'elle est en chemin, il n'est pas facile de l'arrêter. Voyez, la porte était justement mal gardée.

Elle ramassa la couronne de Mai que l'orage avait arrachée du mur. Les feuilles et les fleurs également brunies avaient été brisées dans la chute et les têtes d'ail détachées avaient roulé sur les pavés.

C'est bien la marque du destin, dit la vieille. On lui demanda de chasser le mauvais sort, alors elle s'enferma dans le noir ayeQ le blessée usa de plantes et de salive, fit des signes mystérieux et prononça des incantations; mais


l'enfant n'ouvrit pas les yeux. Un garçon rapporta des jardins le blanc squelette d'une tête d'âne qui avait la vertu d'éloigner les esprits, on la suspendit au-dessus de Philippo, il ne s'éveilla toujours pas. Alors Pierre suggéra « A l'hôpital de Réthymno, on le soignerait peut-être. ))

C'est vrai, dit Costa. Ils sont plus savants que nous, là-bas, dans les villes. Je pars, j'ai juste le temps d'attraper le courrier.

Et sans plus hésiter, il glissa ses bras sous le corps du garçon et, le portant devant lui ainsi qu'une douloureuse offrande, il s'engagea sur le chemin qui conduisait à la route. Les hommes soupiraient en le regardant s'éloigner, les femmes gémissaient et faisaient par trois fois le signe de la croix. Alors Marie s'inquiéta d'Antigone. La petite était debout sous un figuier comme une statue de pierre, toute froide, le visage défait, la chair crispée. Il fallut la dorloter longtemps, l'embrasser, la bercer, avant qu'elle pût retrouver un peu d'abandon. Elle finit par s'endormir, d'un sommeil agité coupé de brusques sursauts.

La même angoisse qui pesait sur le village oppressait les étrangers. Costa ne pouvait être de retour avant la nuit et celle-ci semblait lente à venir. L'après-midi traînait. Pierre et Marie résolurent de faire une promenade pour alléger les heures. Ils prirent la grande vallée proche d'Episcopi et marchèrent longtemps dans ce calme biblique qui règne sous l'ombre des oliviers puis, montant un peu, ils atteignirent les vignes et se reposèrent un moment contre un mur bas. Les cailloux se mirent à tomber autour d'eux.

Qui es-tu, toi qui veux nous tuer?-cria Pierre en se levant. Ciel mon fils, dit un vieux paysan en s'approchant, tu étais là et ta femme, blanche comme un œillet, était avec toi? Je ne vous avais pas entendus venir et j'aurais pu vous blesser sans le vouloir. Heureusement, la Madone ne l'a pas permis. Attendez un instant, mes beaux enfants. Il partit et revint les mains pleines de pêches et de raisins mûrs.

Tout cela! Pourquoi? nous n'avions besoin de rien. Pourquoi, ma fille. Comment peux-tu demander « pourquoi ? » Toi, une étrangère, tu t'appuierais aux pierres de mon


champ par un jour de soleil et je ne te donnerais rien pour te souhaiter la bienvenue et te rafraîchir! Dis-moi, quel sens penses-tu qu'aurait alors le mot «humanité », réponds-moi? La mer, gonflée la veille par l'orage, demeurait tourmentée et des murailles d'eau s'écroulaient sur le sable. Si loin qu'on portait les yeux, on voyait des traînées d'écume et pas une barque.

Du haut de la montagne, on apercevrait le large, dit Pierre et ils se dirigèrent de ce côté.

Sitôt passées les vignes, on abordait le royaume des cailloux et des chardons. Tout sentier étant effacé, il fallait avancer dans ce terrain croulant au milieu des feuilles sèches et piquantes. Heureusement, la vue de la mer donnait courage. Elle était immensément bleue avec des éclats de lumière, qui passaient comme des éclairs, une colère mal apaisée l'agitait jusqu'au bord du ciel. Près du sommet de la montagne, les promeneurs virent un berger qui venait à leur rencontre.

Ne seriez-vous pas les Français de Karoti? dit-il. Moi, je suis le plus jeune fils de Calliope et Yorgos est mon père. J'ai plus d'une fois entendu parler de vous. Il raconta comment depuis trois ans il gardait les troupeaux de son père. On lui montait sa nourriture une ou deux fois par semaine et il vivait ainsi, tout seul en toutes saisons, avec ses bêtes. « Encore un hiver et un printemps et j'aurai seize ans; alors, -j'irai habiter au village chez mes parents, » Il ignorait le mariage de sa sœur.

Tu descendras ce jour-là?– demanda Marie. Peut-être. Si quelqu'un vient me remplacer, je descendrai.

Et par mauvais temps, où te mets-tu à l'abri? Il montra une hutte si basse qu'on n'y pouvait entrer qu'en pliant les genoux, si étroite qu'allongé, les bras écartés, on devait toucher aux quatre murs.

Voilà. Je ne manque de rien-

Trois ans sur ces cailloux. sais-tu qu'il te faut être philosophe, dit Pierre.

Ainsi faut-il .être, répondit le garçon sans sourire et, posant deux doigts sur ses lèvres, il fit entendre un long


sifflement qui mit les chiens en alerte et rassembla le troupeau. Le soleil a dépassé le bourg, expliqua-t-il, il est l'heure de descendre au fleuve pour que les brebis puissent boire avant de s'endormir.

La nuit s'installait dans la rue et déjà Marie allumait la lampe à huile, lorsque Costa revint de Réthymno. Il tenait toujours Philippo sur ses bras tendus et l'enfant n'avait pas encore repris connaissance. Après l'avoir examiné, le docteur de l'hôpital avait dit « Une opération serait nécessaire, mais nous n'avons pas ce qu'il faut ici. Va jusqu'à Héraklion. Toutefois, sache bien que là-bas ils ne te demanderont pas moins de deux mille drachmes. Les as-tu? »

Comment voulez-vous que je possède tant d'argent? Je ne suis qu'un paysan.

Alors retourne chez toi et attends.

Les femmes commencèrent à crier et à se lamenter. Ce furent des voisines qui préparèrent un lit pour l'enfant et qui lui mouillèrent les lèvres avec un peu d'eau fraîche. Chryssi fit de nouvelles incantations, on mit du basilic autour de l'icone. La lampe n'éclairait pas plus qu'une veilleuse, les branches, se fanant, remplissaient la pièce d'une odeur forte. L'enfant était transparent comme la cire et ses yeux demeuraient clos on aurait dit une veillée mortuaire. Les bouches soupiraient sans fin, dans toute l'assistance il n'y avait qu'une pensée: la destinée est implacable, elle broie les êtres ainsi que des grains. Après la souffrance, c'est encore la souffrance que l'on trouve en chemin. Les étrangers ne pensaient pas autrement que les villageois.

Un peu plus tard, alors qu'elle préparait sa couche, Marie dit

Les paysans grecs, il n'y a pas trop de toute une vie pour les aimer.

Et Pierre qui songeait aussi à l'homme dans la vigne, au berger, à Costa avec son enfant sur ses bras, répondit Ils sont touchés par la grâce, alors la douleur ne s'éloigne jamais d'eux.

Cependant, le lendemain, l'état du blessé n'avait pas empiré. Le surlendemain, dans l'après-midi, Philippo ouvrit les lèvres pour demander à boire et le soir il sourit à sa mère. 15 Novembre 1936.


Personne ne fut trop surpris. « Nous pouvons nous y tromper, remarqua Costa, mais le destin ne se trompe jamais. Il connaît l'Heure. »

FÊTES ET NOCES

Yannakis disait à tout le monde qu'il ferait la fête le

dimanche avant son mariage et qu'il boirait ce jour-là jusqu'à ne plus pouvoir tenir debout. Il avait eu tôt fait de trouver des compagnons Haridimos le premier, toujours prêt à vider un verre, Evangelios, le fils aîné de Costa, qui ne voulait plus passer pour un gamin, Théodoros le bien réjoui, Jason et d'autres garçons d'une vingtaine d'années. Tous répétaient que le dimanche ils feraient une de ces fêtes dont on garde la mémoire. Le vin mûrit, buvons le vin ils devaient rouler sur les pavés.

Tu seras des nôtres, Pétro. Puisque tu es notre ami, tu

seras des nôtres.

Pierre avait accepté sans se faire trop prier.

Donc, le dimanche, dès le début de l'après-midi, comme il

était projeté, toute la troupe de gaillards s'attabla au café. Haridimos aussi bien que les autres faisait le client et donnait des ordres. C'était son père qui servait, attentif et muet ainsi qu'un vieil esclave. Il prit d'abord le soin d'apporter le vin dans des verres et de donner des assiettes pleines de mézés au fromage; mais dès que les chants montèrent il posa la cruche sur la table et ne toucha plus au pain.

Athanase, le frère de la fiancée, hésitait sur le seuil. Un

peu d'avarice peut-être ou le manque d'argent.

J'épouse ta sœur~t tu ne trinquerais pas avec moi!

Il finit par se décider et vida son verre une dizaine de-fois,

en reprenant tout juste haleine entre les lampées, afin de rattraper le retard.

Les passants s'arrêtaient et disaient « Que Dieu vous en

donne encore beaucoup comme celle-là, mes enfants s Quant à Marie, elle sentait s'éveiller en elle une petite bourgeoise française vite effarouchée. Cependant, craignant que son absence dans la rue ne fût prise pour de l'hostilité, elle descendit crier aux buveurs « Soyez en joie, mes amis. Tous les


verres se levèrent en son honneur et quand elle se fut éloignée,. Yannakis, dont la pudeur s'atténuait grâce au vin, Yannakis demanda

Mon Pétro, toi qui est marié depuis longtemps, que penses-tu des femmes à cette heure?

Les femmes? répondit Pierre, mon ami, il faut avouer qu'elles ont du bon, et il remplit encore les verres.. Parce qu'il avait une belle voix, Théodoros commença de chanter et les autres reprirent au refrain. Puis ils entamèrent en chœur de longues mélopées où s'exhalait de l'amour non le plaisir, mais les tourments. Parfois, des cris aigus partaient, comme si l'être s'arrachait à la peine pour atteindre une franche gaîté; mais vite cette gaîté se cassait et l'homme retrouvait sa plainte. Les voix montaient avec l'ivresse. A mesure que le vin coulait, la nostalgie grandissait aussi et tous ces beaux gaillards attablés ne semblaient crier rien d'autre que la longue, l'infinie douleur humaine. Vers le soir, alors qu'ils vacillaient sur leurs jambes, ils résolurent de faire le tour du village afin de montrer qu'ils avaient bien mené la fête. Comme ils tenaient malaisément debout, ils allaient trois par trois, les bras tordus ensemble à la hauteur des épaules. Lorsque l'un d'eux trébuchait, les autres le retenaient. Leur fierté à tous était grande; ils avançaient la tête haute, le torse rejeté en arrière, la bouche braillante. Les villageois sortaient pour les admirer. Le costume seul distinguait Pierre de ses camarades. Théodoros était aussi grand que lui, Jason avait les cheveux aussi pâles. L'expression différente des visages, l'ivresse l'avait effacée on voyait à tous les mêmes yeux égarés et le même masque à la fois victorieux et tragique. A la nuit tombante on cessa d'entendre leurs voix, la troupe s'était dispersée.

Marie éteignit la lampe bien plus tard que de coutume et, même couchée, continua de guetter. Pierre n'était pas encore rentré. Elle avait beau se répéter qu'il n'était pas besoin que l'on veillât sur lui, elle se sentait tout de même mal rassurée et responsable. Cette inquiétude s'ajoutant au malaise de la soirée la tenait éveillée. A l'aube seulement elle finit par s'endormir son compagnon était toujours absent. Le matins elle trouva la terrasse déserte et le sac de couchage


roulé à sa place habituelle. Pierre ne revint qu'à midi, l'air satisfait, la mine reposée. A peine gardait-il un peu de rêve dans son regard. Comme lui, ses compagnons reprirent leurs travaux avec entrain. Seul, Haridimos paya plus chèrement l'ivresse. Il se traîna jusqu'au café, les traits défaits et les épaules lourdes. Sitôt arrivé là, il s'assit sur un banc et s'endormit.

Cette fête était à peine achevée que les noces commencèrent. Dès le mercredi soir, les invités des environs montèrent à Karoti. La rue perdit son aspect coutumier des groupes endimanchés passaient, repassaient et l'on croisait sans cesse des visages inconnus. Les hommes portaient le costume de grande cérémonie, celui dont le prix représente plus d'une année de nourriture et presque la valeur d'une maison veste bleu vif soutachée d'or et doublée de velours cramoisi, culotte bouffante de drap luisant, finement froncée à la taille, ceinture brochée et turban noir à longues franges soyeuses. Les femmes étaient plus simplement mises; cependant les plus audacieuses avaient revêtu des robes européennes et de ridicules chapeaux branlaient sur leurs têtes. Toutes tenaient serré contre leur poitrine un petit sac à main enfantin et désuet.

Le soir, on reçut dans les deux maisons et l'on dansa aux deux bouts du village. Les amis du fiancé s'égaillaient là-haut près de l'école, ceux de la fiancée dans la cour voisine de l'église. La plupart des gens, invités des deux côtés à la fois, passaient leur temps à monter et descendre, vidaient un verre de vin sur la colline, mangeaient un mézé en bas, risquaient une danse et changeaient de logis, regrettant toujours celui où ils n'étaient pas. Le café situé à mi-chemin regorgeait de clients.

Chaque cour était éclairée par une simple lampe à huile accrochée au mur et dans cette lumière jaune on avait peine à reconnaître les visages. Le guitariste et le flûtiste juchés sur des souches dans un coin ne recevaient aucune clarté, si bien que la musique semblait jaillir de l'ombre. Le plus souvent, les voix des instruments s'accordaient; parfois l'un d'eux s'amusait à des variations. Il arrivait aussi que le flûtiste, écartant le bois de ses lèvres, poussât un long appel qui résonnait dans toutes les poitrines. Hommes et femmes, liés par des mou-


choirs ou se tenant par l'épaule, formaient des farandoles. Quelques pas à droite, quelques pas à gauche, des hésitations, un balancement, voilà la danse. Malgré sa simplicité c'en était bien une les pieds s'éveillaient au rythme et le genou fléchissait toujours au bon moment. « Viens, la plus belle, viens mon or. » Marie entra dans la chaîne pour se plier à la cadence. Quant à Pierre, il demeura sur un banc. Éclairé à contre-jour, ses cheveux lui faisaient une auréole. Il avait une si belle stature, tant de noblesse dans l'attitude, qu'il semblait le seigneur de la fête. On pouvait croire que la farandole se balançait en son honneur.

Chaque fois que la chaîne passait devant lui, Marie guettait un signe d'amitié. Il la regardait, mais sans s'attarder; il lui souriait, mais pas avec plus de douceur qu'aux autres. Alors elle comprit qu'elle dansait seulement pour lui plaire, que depuis un mois tous ses actes, tous ses gestes n'avaient eu d'autre but que lui plaire, que toutes ses paroles allaient d'instinct vers lui, qu'elle n'était plus Marie mais un être éperdument attiré vers un autre être. Elle était semblable à ces corpuscules du ciel qui, après avoir décrit longtemps leur propre cycle, sont soudain précipités vers un astre plus puissant. Elle rougit et prise d'une sorte de vertige oublia de croiser les pieds. Cela produisit une secousse dans la chaîne, comme si tous les villageois avaient eu la même défaillance; mais déjà la musique inclinait tous les corps à sa mesure. Évangélia s'affairait aux préparatifs, pétrissant la pâte, coupant le fromage, tirant le vin,. Elle avait les yeux rouges et la bouche triste.

Pourquoi donc pleures-tu? lui demanda Marie. Elle montra les murs de la maison, les objets familiers qu'elle allait quitter et soupira longuement « De bons parents que le Seigneur m'avait donnés! )) Elle sema des graines de sésame sur les pains, puis ajouta « Celui qui est le maître n'est pas le même que celui qui désirait être le maître. » On ne pouvait rien obtenir de plus, elle pleurait, soupirait et travaillait comme en un rêve.

Il était plus de minuit lorsque la fête s'éteignit. Chacun rentra chez soi. Les invités se couchèrent un peu partout, sur les canapés, dans les cours, sur les terrasses. Stellio qui avait


bu un doigt de vin pleurait sans fin malgré la chanson de sa

mère.

Nani, Nani, dors mon prince. Quand tu seras grand

Tu seras le plus beau gars du pays, Tes sourcils seront comme la ganse, Tes yeux pareils à l'olive mûre Et ta bouche teinte de corail.

Le bruit réveilla Nico qui se mit à crier. Celui-ci, Aphrodite avait de quoi le calmer. Elle sortit de sa chemise un sein bien gonilé et le lui tendit. Stellio geignait de plus en plus fort. La mère hésita, l'enfant était sevré depuis un an; tant pis, il y avait bien de la nourriture pour deux, elle sortit l'autre sein et colla le visage du petit malade contre ce globe moelleux et chaud. L'enfant fut d'abord interdit, puis, reconnaissant cette merveille, il mordit la pointe. Aphrodite fit une grimace de douleur. « Pas les dents, voyons, suce. » Stellio se mit à sucer et le lait qui apaise toutes les douleurs coula dans sa gorge. Alors Aphrodite s'endormit avec sur la poitrine deux enfants qui, même assoupis, tétaient encore. Ils étaient si fragiles, elle si massive, que d'un seul mouvement maladroit elle aurait pu les écraser; mais elle veillait sur eux dans son sommeil et les berçait régulièrement de son ample respiration. Les lits un peu rudes favorisent le réveil matinal. Tous ceux qui s'étaient endormis tard furent debout dès l'aube. Les occupations ne manquaient pas. Il fallait d'abord transporter les affaires de la mariée dans son iutur~ logis; car si l'homme fournit la maison, c'est à la femme de la garnir. Toute la matinée il y eut des allées et venues ininterrompues entre les deux extrémités du village. Les fillettes passaient, tenant avec majesté des corbeilles où étaient étalées les pièces du trousseau ornées de nœuds et de branches. Les garçons portaient les meubles et pour que la procession durât longtemps, on ne donnait qu'une chaise, qu'une chemise, qu'une couverture à la fois. Les paysans qui n'étaient pas employés au déménagement s'échelonnaient sur le parcours. Les femmes s'extasiaient sur la richesse des tissages, les hommes évaluaient le mobilier. Chryssi, toujours la mieux renseignée, donnait plus dedétails qu'on ne lui en demandait, Les gamins qui n'étaient


pas encore dignes de confiance suivaient le cortège en bataillant et les cochons se tenaient contre la muraille jusqu'au moment où, par caprice, ils traversaient la rue d'un trait, au risque de faire tomber les porteurs de trésors.

Dans la maison de Yannakis, des femmes accrochaient le linge neuf à des cordes tendues le long des murs et, lorsque tout fut exposé, les paysannes dénièrent pour palper les étoffes et regarder de plus près les garnitures. A côté d'habiles tissages et de merveilleux travaux aux points de croix, il y avait d'affreuses broderies au plumetis et à l'anglaise telles qu'on en voit chez nous dans les vieux journaux de mode. Feuilles ovales et marguerites régulières n'étaient pas les moins admirées. Marie ne pouvait moins faire que d'aller voir aussi.

Un étrange trousseau, vraiment, que celui étalé dans cette sorte de grenier deux chemises, trois draps, mais des couvertures par dizaines, de toutes couleurs et de dessins variés. Quelques garçons s'étant égarés parmi les filles, Démocratia, la frénétique, les chassa. Puis, vivement, elle posa sur la jupe de l'étrangère de longs pantalons à jarretières et volants festonnés. Toute l'assistance se prit à rire, de ce rire plein d'éclats et de retenue que déclanchent les coups d'audace et les situations un peu scabreuses. Marie ne voyait guère où était l'indécence, elle mêla pourtant sa gaîté à celle de ses compagnes. Vers quatre heures, lorsque la chaleur fléchit un peu, deux popes montèrent d'Episcopi; il y eut alors une poussée vers l'église où l'on entra en désordre. Une fois la cohue apaisée, on put voir au premier rang Evangélia toute blanche à côté d'un Yannakis encore plus frisé que de coutume. Derrière eux se tenaient Théodoros, leur parrain, puis Marie et Pierre. Le reste de l'assistance était entassé sans ordre aucun. Beaucoup tournaient le dos à l'autel et continuaient une conversation commencée hors des murs. Les enfants se disputaient. Le prêtre faisait « Chut. chut », puis poursuivait « Seigneur, préserve leur couche de toute envie. Donne-leur la rosée du ciel et les fruits de la terre. Remplis leur maison de blé, de vin, d'huile et de tous les biens, afin qu'ils en donnent aux malheureux. »

Chaque phrase rituelle était répétée trois fois, puis le pope


intervertissait les noms des fiancés et recommençait. Une grandeur naissait de cette monotonie. Le vin passa des lèvres de l'époux à celles de l'épouse et cela par trois fois. Les bagues trois fois furent échangées. Tous les paysans faisaient de triples signes de croix. Comment douter qu'il n'y eût un nombre privilégié et que toute sagesse, toute science, toute destinée ne fût liée à une trinité? Le pope continuait

« Donne-leur les fruits du ventre, une belle descendance, donne-leur la concorde des âmes et des corps. Élève-les comme des cèdres du Liban, comme une vigne prospère. Et qu'ils voient les fils de leurs fils, tels des bourgeons d'olivier autour de leur table. »

Marie et Pierre étaient recueillis, un peu émus comme si l'on eût célébré leurs propres noces. Le parrain posa sur la tête des nouveaux mariés des couronnes reliées par un ruban; puis, croisant et décroisant les bras, il les échangea par trois fois. Enfin les popes suivis des époux et de Théodoros firent par trois fois le tour de l'autel. Alors toute l'assistance leur jeta des dragées, du riz et des pièces de monnaie. Ils firent craquer le sucre, ils écrasèrent les grains, ils piétinèrent le métal et chacun pensait à part soi « Puissent-ils toujours fouler la richesse à leurs pieds. » Cependant la cérémonie n'était pas achevée que les villageois, songeant aussi à leur propre sort, se bousculèrent pour ramasser sur les dalles les centimes bénits qui ont la renommée de porter chance. Un garçon fit la quête. Le plus pauvre du pays ne donna pas moins de vingt drachmes et plusieurs en posèrent cent sur le plateau. L'argent était destiné à payer les frais de la noce. En sortant de l'église, Yannakis conduisit Evangélia dans sa nouvelle demeure et les réjouissances commencèrent pour continuer très tard dansja nuit. Les trois musiciens étaient infatigables, les farandoles succédèrent aux farandoles. Parfois la chaîne harmonieuse se disloquant, un homme s'avançait seul au milieu de l'espace libre, il hésitait un peu et puis partait danser. A la vérité, il ne paraissait pas maître de lui, le démon de la danse le possédait. Ses pieds jouaient avec frénésie à se croiser, ses genoux se pliaient pour se détendre soudain, ses bras levés en arc gracieux se raidissaient et le pouce claquait entre les doigts. Le dur talon de cuir commen-


çait à heurter le pavé avec un rythme rapide, puis, v'lan 1 c'était la paume de la main qui venait taper contre la semelle. Les forces n'avaient plus de limite, l'équilibre était déjoué, les prouesses se succédaient. L'assistance émerveillée suivait les évolutions du danseur. Soutenu par tous ces regards, l'homme trépignait, tournait, sautait de plus belle, s'arrêtait net, et puis recommençait. Son visage exprimait une application concentrée, un sourire satisfait demeurait figé sur ses lèvres.

Les noces ne comportaient pas à proprement parler de repas, mais là comme ailleurs il n'est point de fêtes sans une abondance inaccoutumée de boissons et de victuailles; une outre était pleine de vin et la viande ne manquait pas. Le parrain venait chercher les invités par petits groupes et les emmenait se restaurer dans la salle basse. Les premiers, Pierre et Marie y furent priés. On entrait dans une cuisine qu'éclairait un grand feu de bois, et où Stavro régnait en maître. Un agneau cuisait sur les braises, tandis qu'une vingtaine d'autres, accrochés à des pieux, attendaient leur tour. Les gouttes de graisse tombaient sur les charbons en grésillant et remplissaient la pièce d'une âcre fumée. Dès qu'un invité entrait, Stavro taillait un gros morceau de rôti et le présentait au bout d'une fourchette. Théodoros remplissait un verre. Une corbeille contenait des tranches de. pain. Que fallait-il de plus? Les hommes mangeaient debout, se servant de leurs doigts et de leurs dents pour arracher la chair des os. Le régal durait peu, mais il recommençait plusieurs fois dans la nuit.

Ni vin, ni viande, pas même une bouchée de pain Antigone refusait avec obstination toute nourriture. Mal frusquée dans sa robe des dimanches qui battait ses mollets, toujours silencieuse, toujours attentive à ce qui se passait autour d'elle, pas plus endormie à minuit qu'à cinq heures, elle suivait pas à pas les étrangers. Une seule fois dans la nuit elle cria, de son étrange voix rauque « J'ai soif. On lui tendit un verre d'eau qu'elle but à grosses gorgées. On voyait le liquide gonfler son petit cou et l'on entendait un bruit de gosier pareil à celui que font les bêtes à l'abreuvoir. Lorsque la dernière goutte fut avalée, elle détacha ses lèvres du verre,


poussa un grand soupir, puis recommença de veiller sagement.

Comme Marie se reposait d'une farandole elle aperçut deux yeux blancs qui luisaient au-dessus du mur de clôture. C'est toi, Yorgi? dit-elle. Viens par ici. Mais déjà le gamin avait disparu.

II est bien sauvage, ton frère, ce soir. `

Il ne peut pas se montrer.

Pourquoi?

II n'a pas de bottes.

Pas de bottes Tout s'expliquait. Les garçons n'avaient pas le droit d'assister aux noces sans être chaussés. La règle était à la fois rigoureuse et pleine de tolérance. C'est ainsi qu'une chaussure suffisait et que la paire contentait ainsi deux garnements qui se promenaient dans la foule avec une jambe nue et l'autre bottée jusqu'au genou. Ils étaient si fiers qu'ils ne boitaient même pas.

A l'aube seulement la fête prit fin. Les musiciens auraient bien continué de jouer, mais les pieds des danseurs étaient devenus lourds et Théodoros avait si souvent versé à boire qu'endormi sur un banc, il oubliait son rôle de parrain. Yannakis et Evangélia avaient disparu depuis longtemps. Alors chacun s'éloigna, portant à son bras une couronne de blanche pâte parsemée d'amandes que la mariée avait longuement pétrie de ses mains.

LE VIN NOUVEAU

Pour certains êtres l'amour est la véritable nourriture. Les miettes que d'autres méprisent, ils les acceptent avec reconnaissance et en font grand cas. Lorsque, par hasard, il leur arrive d'être comblés, un teljbonheur rayonne d'eux que l'étranger se retourne sur leurjpassage.JMarie était faite de cette chair qui, avant tout, a besoin d'être aimée. Or, à Karoti, elle recevait chaque jour de nouvelles marques d'affection on lui offrait les plus belles noix, c'était elle qui faisait éclater la première grenade mûre. Chryssi répétait chaque jour « Tu oublies que l'hiver approche, ma colombe? Donne-moi


un peu de laine, je la filerai et je te tricoterai un gilet. » Enfin Pierre lui-même la chérissait à sa manière, c'est-à-dire avec mystère et retenue. Un soir, il revint avec un âne chargé de longues pièces de bois. Yorgos suivait, radieux d'être pris comme confident.

Nous vous apportons un présent.

Vous avez bien l'air de rois mages; cependant je ne vois pas ce que je pourrai faire de vos traverses.

Les deux hommes se mirent à l'ouvrage. Bientôt il y eut un métier à tisser au milieu de la pièce. Sa forme lourde était celle de tous les métiers du pays et il avait déjà la patine des ans.

Le premier mouvement de Marie fut de courir vers Pierre pour l'embrasser, mais Yorgos était présent et la pudeur était grande au village. On ne voyait jamais les époux échanger des baisers, des caresses pas davantage et, n'eût été la nombreuse descendance, on aurait pu croire que l'homme et la femme vivaient toujours distants l'un de l'autre. Marie s'arrêta donc tout net devant Pierre et dit

« Je te remercie, mon maître. Aucun présent ne pouvait m'être plus précieux. Je croiserai le fil en pensant à toi. » Elle le tutoyait chaque fois qu'elle parlait grec. Ce discours n'était point fait pour surprendre Yorgos. Pierre, moitié sérieux, moitié joueur, ne répondit pas autrement que l'aurait fait un homme du pays. « Tu es mon rameau de laurier. Heureux l'époux dont la femme file la laine, tisse la toile et garde le foyer. »

Yorgos était content que tout se passât si parfaitement suivant les rites.

Tisser devint pour Marie la grande occupation des journées. La frénétique s'était imposée comme professeur; elle expliquait mal, mais ses mains étaient adroites. Il n'y avait qu'à la regarder travailler. D'ailleurs, elle était toujours contente aussi bien erreurs que succès étaient motifs à embrassements. Antigone s'occupait des navettes et rangeait les Sis. Elle ne fréquentait guère l'école. Lorsqu'on lui en demandait la cause, elle répondait

Le maître nous a renvoyés.

Pourquoi?


Il a du travail.

Quel travail?

La petite levait le menton et baissait les paupières en signe d'ignorance. On voyait souvent l'homme vêtu à la crétoise bavarder avec les paysans et lesTjournées n'étaient que de longues récréations. Pour l'heure, peut-être s'occupait-il aux vendanges, car il n'était guère question d'autre chose dans tout le village.

Le raisin était mûr. Les oiseaux en avaient leur plein gosier, les frelons s'endormaient au soleil sur les grappes. Depuis longtemps déjà, chacun surveillait sa vigne avec méfiance. Des chiens méchants étaient attachés à des pieux et le propriétaire passait les nuits sous le couvert d'un figuier avec un fusil à ses côtés.

II y a donc des voleurs, par ici?

Des voleurs, mon fils, certes non. Pas un du village qui ferait du tort à ses voisins.

Alors pourquoi crains-tu pour ta récolte?

Le grain mûr appelle la main qui le cueille.

Dès le lendemain des noces, Calliope et le père commencèrent la vendange. Pierre alla aider et avec Athanase se chargea du transport. Tout le long de la grand'rue les deux jeunes gens criaient « Au raisin, au raisin )) Le passant choisissait une grappe, les femmes sortaient des maisons pour remplir des corbeilles. « Au raisin )) Les ânes étaient habitués, ils s'arrêtaient d'eux-mêmes à chaque seuil. On leur donnait les tiges et les mauvaises graines. La traversée du village durait longtemps. Cependant, au troisième jour, la récolte fut achevée.

La cuve où le raisin était entassé, puis pressé, ne servait qu'une fois l'an, elle n'en occupait pas moins la place d'honneur, dans la cuisine. De forme cubique et toute en maçonnerie massive, elle portait en bas une dalle en forme de gouttière qui amenait le jus dans une cuve plus petite creusée dans le roc.

Tu viendras nous aider à fouler, Pétro, mon fils. Assurément.

Et moi, dit Marie, je pourrai fouler aussi? Calliope leva les deux mains plus haut que sa tête et s'enfuit


suffoquée au point d'être incapable d'articuler un seul mot. Marie ne sut donc pas ce qui s'opposait à ce qu'une femme pressât le raisin.

Le jour où l'on faisait le vin était jour de fête dans la maison. Alexandros était descendu de la montagne, apportant un quartier de chèvre tout saignant sur son dos et la mère avait mis la viande à bouillir sur l'âtre dans un coin de la cour. On lava sérieusement les pieds de Pierre, parce qu'il était étranger, puis on aspergea ceux d'Athanase qui ne subissaient le contact de l'eau qu'en cette occasion et les deux garçons commencèrent de fouler la vendange. Ils ne tardèrent pas à être empourprés plus haut que le genou. Parfois, glissant sur les pulpes, ils risquaient de tomber et se retenaient à des pieux de bois fichés tout exprès dans le mur. La fermentation avait commencé, les grappes, fraîches à la surface, étaient brûlantes dans les profondeurs. Ainsi que le sang jaillit d'une profonde blessure, le jus coulait avec des pulsations en gros jets tièdes. Le père, accroupi près de l'auge, regardait amoureusement le vin nouveau. Il se relevait lorsque Yorgos entrait pour remplir la cruche que son fils allait ensuite verser dans les grandes jarres du cellier. Le vieux marquait chaque voyage par un trait de charbon sur le mur blanc. Ainsi, à la fin de la journée, il saurait si la récolte avait été bonne. Ses mains étaient teintes et aussi la joue que Yorgos tenait appuyée contre la cruche. Quant aux fouleurs, la sueur coulait sur leurs visages On ne peut pas imaginer ce que c'est pénible, disait Athanase.

Le front levé, les yeux hardis, Pierre avait cet air sauvage et radieux qui accompagnait toujours chez lui les plus grands efforts.

Alexandros allait jusqu'au café et revenait causer un moment. La hache sur l'épaule, il donnait son avis, jugeait du vin sur la couleur, mais trop grand seigneur, il n'aidait point aux travaux. Cependant, tout le monde était content de le voir entrer. Lorsqu'il se tenait debout dans la pièce, on eût dit qu'il portait le plafond avec sa tête. Il n'y avait personne pour le contredire, mais on savait bien que c'était le pire hâbleur du pays. Athanase remarquait « Il n'a


pas fait alliance avec la vérité, mais ce qu'il raconte est plaisant à écouter. »

Tu emporteras du fromage en Europe, disait ce géant à Marie. Je fabrique le meilleur. Les roues pèsent une vingtaine d'okes. Combien en veux-tu? cinquante? cent? Je les ferai rouler du haut de la montagne avec tant d'adresse qu'elles viendront échouer à tes pieds. Ou bien encore, il racontait jqu'allant voir un nuage sur les cimes il avait trouvé son troupeau et qu'il avait pris là laine pour les vapeurs entassées. Ce disant, il riait en montrant des dents de vieux loup et ses yeux bleus luisaient sous ses paupières plissées. Au repas, il prit un morceau de chèvre et mordit dedans pour en arracher de longues fibres. Ça n'a guère de goût. Donne donc des piments, du poivre et un oignon.

II ne craignait pas ce qui brûle la bouche et, grand buveur, il vidait ensuite son verre d'un. seul trait. Les femmes ne prenaient point place à table. Calliope servait et rongeait un os tout en marchant. Aphrodite veillait aussi sur les convives. Elle avait déposé ses deux petits sur un banc Nico dormait malgré les mouches et Stellio picorait un raisin. Il avait toujours son air d'oiseau tombé du nid avant d'avoir ses plumes; cependant, lorsqu'on le voyait prendre un grain entre ses deux doigts et le mettre dans sa bouche, on se reprenait à espérer et l'on songeait « Qui peut savoir? Il vivra peutêtre. »

Comment se fait-il qu'Evangélia ne soit pas venue? demanda Marie.

Alors toute la maisonnée partit à rire.

Tu ne sais pas encore, dit Aphrodite, nos deux mariés sont renfermés depuis le soir des noces. Voilà donc trois jours que personne encore ne les a vus.

Sacré Yannakis! Sacré Yannakis! répétait Alexandros. Puis il ajouta Enfin, celui qui aime dans sa maison a bien de l'agrément, il ne perd pas de temps en chemin et il fait des économies de souliers.

Cependant Marie s'inquiétait

Et qui leur donner à manger?

Personne, dit Yorgos, l'amour vaut le miel.


Mais Calliope avoua qu'elle avait eu la précaution de suspendre un chapelet de figues sèches et de poser une cruche d'eau dans la chambre.

LA BOUCHE DES ENFANTS

Parce qu'il avait foulé chez le père, Pierre dut presser le raisin dans toutes les maisons du village. Un paysan se serait senti humilié et n'aurait point trouvé le vin bon si l'étranger n'avait consenti à monter dans sa cuve. Mais la vendange n'a qu'un temps; au bout d'une dizaine de jours presque toutes les outres furent pleines et il ne resta de raisins que dans les vignes ombragées de la vallée. Le jus fermentait d'un côté, le marc de l'autre. Il fallait attendre pour soutirer le vin nouveau et distiller l'eau-de-vie.

D'autre part, les olives n'étaient pas encore mûres. Seul les fruits piqués et mal venus commençaient à tomber sous les arbres. On ne les laissait point perdre. Le terrain avait été soigneusement balayé et la récolte se faisait chaque jour. C'était l'ouvrage des filles. Quand Pierre eut achevé la dernière meule et veillé deux nuits avec Yannakis pour surveiller le feu, il ne lui resta plus rien faire; rude épreuve pour un homme actif que le désœuvrement, surtout après une période e de labeur.

Plus favorisée, Marie pouvait continuer de pousser les navettes et d'appuyer sur lés pédales, mais la vue de tant de forces et d'ardeur inemployées lui gâtait lés journées. En vain Antigone, qui décidément avait renoncé à l'école, demeuraitelle pelotonnée dans l'ombre près du métier, l'espace entre les murs avait soudain grandi, chaque bruit résonnait étrangement sous le toit, tout geste semblait vain la jeune Elle sentait déjà le goût de la solitude. De plus, l'approche de l'hiver gâtait sa santé, elle était lasse sans raison et répugnait à la cuisine d'Aphrodite. « Qu'a donc notre dorée? disait Chryssi, sa robe pleure sur elle. » De telles dispositions ne sont point faites pour augmenter le courage. Après avoir lutté jour après jour pour retenir Pierre, elle finit par souhaiter son départ. Non pas qu'elle l'aimât moins, au contraire, mais l'attente d'un malheur est plus usante que le malheur même


et la pensée qu'une ombre d'ennui pût assombrir le front de son compagnon lui était intolérable.

De son côté, Pierre songeait sérieusement à reprendre la route. Certes, la séparation n'était pas devenue facile. Outre l'affection qu'il portait à Marie, il était devenu l'homme de Karoti. On comptait sur lui pour abattre les plus fortes branches, il liait les cordes mieux que quiconque; enfin, il avait inventé une nouvelle façon d'assembler les roseaux qui le faisait présider à là construction de toutes les terrasses. Lui qui n'avait jamais voulu se reconnaître de patrie avait enfin trouvé sur quelques arpents montagneux une place à sa mesure. Et voilà qu'à peine cette découverte faite, il lui fallait s'éloigner. Il y était bien décidé, mais rien ne pressant, il attendait un peu.

Entre Marie et Pierre il n'était jamais question de ce départ. Cependant chacun songeait tristement que le séjour à Karoti prenait fin et la vie commune avec lui. Il y avait de profonds regards échangés, les lèvres s'ouvraient et se fermaient sans avoir prononcé une parole. Pierre était devenu plus doux, il avait sans cesse de ces gentillesses dont sont prodigues ceux qui vont faire souffrir des êtres chers. Tout cela, Antigone le sentait obscurément et ses yeux demeuraient inquiets. L'étranger la prenait plus souvent que de coutume sur ses genoux et la faisait sauter au rythme d'une marche militaire, mais elle restait grave. Un jour, il lui dit « Nous ferons une grande promenade et c'est toi qui nous guideras. Choisis. Où veux-tu nous mener? » La petite n'hésita pas « Vers le fleuve, mon Pétro -», répondit-elle. Ils partirent donc tous les trois et Marie eut brusquement la certitude que c'était la dernière fois qu'ils cheminaient ensemble sous les oliviers. La dernière fois. à moins d'un miracle. Mais comment espérer?

Le sentier était déjà assez large pour qu'ils pussent avancer de front. Comme toujours, Antigone se tenait entre eux et les étrangers la soulevaient aux passages difficiles. Lorsque le terrain devenait meilleur, l'enfant baisait la main à droite, puis à gauche, toujours avec passion, en faisant crisser ses dents. Après les jardins, le sentier se rétrécissait et Pierre dut marcher devant avec la petite. Marie suivait quelques


pas en arrière. Antigone levait des yeux interrogateurs vers son compagnon, semblant dire « Es-tu content? Je ne te contrarie point? » Puis elle se retournait inquiète vers son amie. « Était-elle toujours là. N'allait-elle point se tromper de route? » Les chiens fidèles et les enfants sensibles ont trop de soucis. Ils veulent toujours voir rassemblés et contents tous ceux qu'ils aiment. Or l'un tire par ici, l'autre court ailleurs, celui-ci est distrait, celui-là s'assombrit. Comment voulez-vous qu'ils puissent jamais trouver de quiétude 1

Les pluies avaient grossi les eaux du fleuve sans les troubler. Il coulait toujours transparent et vif sur les cailloux entre ses deux haies de lauriers-roses. Ceux-ci, pour n'avoir point gaspillé leur floraison au cœur de l'été, continuaient de porter de frais bouquets. Les trois amis longeaient la rive en écartant les feuilles piquantes; ils se taisaient et pourtant ce mutisme ne leur pesait point; c'est que l'eau bavardait pour eux sur les cailloux, puis on entendait un bruit sourd, un grondement continu la mer n'était pas éloignée. Si nous descendions le fleuve jusqu'à la plage, suggéra Pierre.

Si vous voulez. Mais la gorge est étroite. Croyez-vous qu'il y ait un passage? Sais-tu, toi, Antigone?

La petite leva le menton.

Peu après, un appel leur parvint « Pétro, Pétro. » Ils cherchèrent un moment, les champs semblaient déserts, enfin ils finirent par apercevoir un groupe, plus haut, sous -un caroubier. Se dirigeant de ce côté, ils trouvèrent Stavro, sa femme et son plus jeune fils installés devant une hutte de roseaux. « Viens goûter mon petit raisin, le dernier mûr et le meilleur. » Le gamin courut dans la vigne chercher de longues grappes ambrées et tout en piquant les grains Pierre exposa son désir de gagner la mer en côtoyant le fleuve. Ce n'est pas commode, mon fils, mais c'est possible. Je l'ai fait, tu peux le faire. Seulement les autres. Nous suivrons, dit Marie.

Soit. Alors je vais vous indiquer le chemin. Il grimpa sur un roc et commença « Vous suivez le sentier jusqu'à la touffe d'arbres, là vous traversez le courant, puis, de l'autre


côté, vous verrez des entailles, non, pas des entailles, la roche a des saillies.)) Il ne savait plus comment expliquer et vite, perdant patience, il prit son fusil, siffla son chien et partit devant pour montrer la route.

Cette gorge, que Marie avait~dmirée de loin le jour de Sainte-Croix, devenait de plus en plus effrayante à mesure qu'on l'approchait. La montagne de rochers rouges avait été sciée par le courant. On voyait la plaie profonde et toujours saignante. Le lit était à cet endroit encombré par d'énormes blocs aux angles arrondis par le temps. Le courant se divisait en plusieurs bras pour contourner ces masses géantes. Ainsi resserré et gêné dans sa marche, il prenait, juste avant de se perdre dans la mer,~es allures de torrent. Rapide, tumultueux, il tournoyait, creusait des cuves et battait le roc à grands coups impatients. Cependant, juste avant de devenir sauvage, il se laissait encore aisément traverser à gué. C'est là que Stavro passa sur l'autre rive; les autres le suivirent. Ensuite, l'homme commença de grimper à pic le long de la faille. <c Je vais prendre la petite x, avait-il dit, mais Antigone n'avait pas voulu d'autre aide que celle de Pierre et c'était l'étranger qui avait chargé l'enfant sur ses épaules.

Aucune voie n'était tracée. Le hasard avait disposé deci, de-là, quelques encoches, une saillie, où l'on pouvait poser la pointe du pied. Pour se hisser, il fallait s'agripper à la roche friable qui risquait à tout moment de céder sous la pression. Son fusil sur l'épaule, Stavro montait sans effort. C'était un paysan d'une soixantaine d'années, au corps sec, à la barbe grise; mais plus d'un gars de vingt ans lui eût envié sa force et sa souplesse. Son chien allait sur ses talons, puis venait Pierre qui hésitait parfois aux passages les plus dangereux; Marie suivait regardant obstinément devant elle, car l'abîme lui faisait peur.

Enfin, avant d'arriver au sommet, ils continuèrent un moment à flanc de roc; la marche était encore plus malaisée. Tandis que le corps frôlait la muraille de pierre, on avait le vide sous les pieds. Il semblait que ce trajet ne finirait jamais. Cependant, Stavro commença de descendre lentement vers la vallée. Après le chaos, celle-ci s'élargissait en une plaine


basse parsemée de touffes de saules. La mer semblait toute proche, mais on avait beau marcher, on ne voyait pas la distance diminuer. Ils avançaient tous les quatre. Le paysan et les étrangers avaient les yeux tournés vers le rivage, Antigone regardait sagement à ses pieds.

Mon Pétro, tu vois des sillons, dit-elle.

En effet, la terre était creusée de rigoles parallèles presque entièrement effacées.

Ce sont les jardins, expliqua Stavro. Tu aperçois encore les murs des maisons abandonnées. Autrefois, il existait ici un village tellement important qu'on avait construit un pont par-dessus le neuve pour relier les deux tronçons de la montagne. Tu vois, le pont est brisé en son milieu et du village il ne reste plus que des pierres.

Pourquoi donc a-t-il disparu?

Il ne s'entendait pas avec le fleuve.

Avant d'arriver au rivage, le courant se ralentissait, hési-. tait, formant une grande lagune où les brebis venaient s'abreuver puis, à travers le sable, par un grand nombre de ruisselets, l'eau douce allait se perdre dans l'immensité. A la limite de la vallée et de la plage, sur un terrain appartenant à la fois au massif montagneux et à la mer, une bâtisse carrée, lourde comme un fort vénitien, dressait ses murailles Le moulin, dit Stavro. Il faisait autrefois la farine pour les pays à dix lieues à la ronde. Mon père me l'a dit qui le tenait de mon grand-père et celui-ci était encore né trop tard pour voir tourner les roues. Le village date de cette époque. Regarde, nos aïeux savaient manier le mortier. La toiture s'est envolée; mais les plus grandes tempêtes n'ont jamais été capacapables d'arracher une seule pierre.

Le jour baissait, les troupeaux descendaient boire, on voyait se déplacer avec lenteur leur masse grise sur les pentes. Parfois, une chèvre poursuivie par le chien faisait se détacher une pierre qui rebondissant de roc en roc, arrivait jusque dans la vallée avec un grand vacarme.

Pierre et Marie ne pouvaient pas voir l'eau sans être pris du violent désir de s'y plonger.

Allez, mes enfants, -leur dit Stavro. La petite et moi nous vous attendrons; mais faites vite à cause de la nuit.


Ils s'éloignèrent donc vers une crique où les vagues semblaient un peu moins forte qu'ailleurs. La mer était partout déchaînée. Elle emportait le sable, jetait des paquets d'eau sur les roches et brassait l'écume. Par moment, on l'eût dite apaisée, cela ne durait point; brusquement, sa folie la reprenait. Dans une mer pareille il était dangereux de s'éloigner à la nage. Cependant, dès qu'elle fut dans l'eau, Marie s'élança les bras en avant. Pierre la suivit: «Attention, criait-il, attention. » Elle montait jusqu'à la cime des vagues et redescendait sur leur croupe lisse; parfois, dans un remous, l'eau la recouvrait entièrement et elle mettait longtemps à reparaître à la surface. Vous n'êtes guère prudente, aujourd'hui.

Comment aurait-elle été prudente? Elle était dans un de ces moments où l'on ne tient plus à la vie.

Il n'y a pas que vous qui ayez le droit d'êtretéméraire, répondit-elle en émergeant.

Elle revint harassée sur le rivage et attendit un peu avant de se vêtir. Son corps nu, cinglé par l'eau froide, était devenu tout rouge, et dans le soir sa chair semblait de braise. Pierre vint l'embrasser, puis instinctivement il chercha Stavro du regard. Le paysan se tenait debout, son fusil à la main, sur un promontoire élevé et il regardait à l'opposé, du côté d'Episcopi. Accroupie à ses pieds, Antigone ne paraissait pas plus grosse qu'une motte de terre.

Après l'effort qu'elle avait fourni, Marie demeurait un peu tremblante.

Je vous en prie, dit-elle, ne repassons pas par le même chemin. Je peux encore monter à pic; mais le vertige me prendrait sûrement dans la descente.

Soit, dit Stavro, nous resterons dans la vallée et nous ferons l'escalade des blocs.

Ils s'engagèrent à nouveau sur les terres basses plantées de saules et marquées de sillons. Alors Antigone, qui gardait toujours le silence, tira le bras de son compagnon et prononça de son étrange voix rauque

Un paradis que c'était, mon Pétro. Les maisons près des jardins, les jardins près du fleuve.

Pierre ne répondit pas, mais on voyait qu'il était frappé des paroles de l'enfant.


Le soleil avait disparu derrière la montagne, la nuit ne pouvait tarder car, à cette époque, l'ombre .avait hâte de se refermer sur la terre. Il s'agissait de franchir le chaos avant que l'obscurité fût complète. Stavro allongea le pas, l'étranger prit Antigone sur ses épaules et ils atteignirent promptement la partie étroite et encombrée de la vallée.- Là, il fallait monter sur des roches énormes, si polies que les doigts ne trouvaient aucune prise pour s'agripper. Cependant, le paysan grimpait sans peine et, une fois au sommet, il se couchait à plat ventre afin d'attraper la petite. Pour Marie et le chien la tâche était rude. La jeune fille s'aidait bien de la crosse du fusil qu'on lui tendait; mais souvent, ses pieds glissant, elle se déchirait les genoux et se retrouvait sur le sable. Quant au chien, il était encore plus misérable. Incapable d'escalader les blocs, il devait les contourner à la nage, le courant trop fort l'entraînait, alors il aboyait, il grattait la pierre avec ses griffes, puis, ne réussissant pas à aborder, il hurlait de frayeur.

Laisse, ma fille, disait Stavro à Marie qui se tourmentait. Laisse, une bête s'en tire toujours.

En effet, le chien apparaissait soudain tout trempé, la queue folle, sur une cime de rocher. Mais il y avait plus d'un mauvais pas. L'une des difficultés à peine surmontée, une autre se présentait.

Un pays. Voilà un pays, disait Pierre, et il riait. A un moment, pour passer sous une sorte de tunnel, il fallait s'allonger entre la voûte visqueuse et l'eau bouillonnante. Stavro passa après avoir jeté son fusil devant lui. Antigone, les yeux fermés, se laissait pousser et tirer comme un paquet. Mais lorsque Marie se vit devant le couloir elle ne put se résoudre à ramper ainsi. Tour à tour hardie et craintive, elle provoquait la mort par jeu et, l'instant d'après, un simple trou dans la roche lui faisait peur.

Ses compagnons durent revenir en arrière et se hisser sur les blocs les plus malaisés. Il y eut plus d'un échec et l'ascension demanda longtemps. Enfin, la petite troupe au complet, le chien compris, se retrouva sur le sentier des vignes. La femme de Stavro avait fait cuire un oiseau à la chair forte et musquée, pas plus gros qu'une alouette. Elle


le prit entre ses doigts, souffla dessus pour ne pas se brûler et en fit quatre morceaux qu'elle présenta sur des bouchées de pain en guise de mézes. Un gobelet de terre passa de main en main.

Pierre mangeait et buvait sans parler. Lorsque les paysans l'interrogeaient, il ne semblait pas les entendre et ne répondait point. Ëtait-il préoccupé, triste, inquiet ou seulement fatigué? Dans la nuit, Marie ne pouvait voir son visage. Laissant les paysans dormir sous leur abri, les étrangers et l'enfant reprirent le chemin de Karoti. Ils marchèrent peut-être une demi-lieue sans prononcer un seul mot puis, brusquement, Pierre dit

Je vais réparer le moulin et m'installer ici. Une maison habitée, c'est le village qui renaît.

Puis-je vous. aider?

Naturellement. J'ai toujours besoin de vous. Ils continuèrent d'avancer en silence et, comme ils atteignaient le lavoir

Les gens d'ici ont bien raison de s'eji remettre au destin, dit Marie. II est si capricieux qu'on ne peut jamais deviner où il nous mène.

Pour nous guider– poursuivit Pierre, il se sert parfois de la bouche d'une enfant.

Ils parlaient en français, Antigone ne comprenait pas. Lassée par une trop longue route, elle marchait à moitié endormie et ses petits pieds nus butaient contre les cailloux. Comme Yorgos remplissait une assiette de riz, Pierre lui dit

Tu sais, je vais habiter à l'embouchure du fleuve dans le village abandonné.

L'instant d'après, tous les paysans assemblés devant le café connaissaient la nouvelle. Les voix montaient, les conversations devenaient plus animées qu'à l'ordinaire. Dés que l'étranger parut sur le seuil il dut répondre à cent questions Tu vas vers la mer? Tu te construiras une maison? Tu habiteras le moulin? Tu endigueras le fleuve? Tu te feras un passage dans la montagne? Les réflexions suivaient « Un bel endroit, l'eau ne te manquera pas. La meilleure tetre du pays, et ton jardin devant ta porte, »


Ils parlaient tous à la fois et personne ne songeait ce soir-là à comparer les différents langages. Les femmes arrivaient, levaient les mains et jacassaient entre elles. Quant à Chryssi, elle répétait sans Rn

Que je vive jusqu'à ce jour. Ma Vierge, permettez-moi de voir ça de mes yeux.

Enfin la voix de Costa domina les autres

Mon fils, si tu veux réparer une maison ou bien en bâtir une neuve, tu peux compter sur moi pour t'aider. Moi aussi je t'aiderai, dit le capitaine et tous les paysans les uns après les autres promirent leur concours. Je te fournirai les roseaux.

Je construirai les murs.

Je poserai les planches.

La fraîcheur tombait, minuit était passé, cependant nul ne se sentait envie de rentrer chez lui pour dormir. Mettras-tu une cheminée?

Une étable pour l'âne?

Quand penses-tu te mettre à l'ouvrage?

Mais pas plus tard que demain, répondit Pierre.

ÉPILOGUE

Après les longues pluies de novembre, décembre s'annonçait beau. L'hiver tardait à se montrer rigoureux, le soleil dorait et tiédissait encore le milieu des journées; le ciel était souvent pur, mais d'un bleu plus pâle, plus vert que dans le cœur de l'été.

En cet après-midi de dimanche, il y avait grande effervescence à Karoti. Même aux jours de « panigiri », on ne voyait point animation pareille. Les enfants piaillaient, les ânes tout bâtés attendaient devant les portes, les paysans avec leurs habits de fête attachaient des paquets aux selles et s'interpellaient de loin «Es-tu prêt? Dépêche-toi. En route, a Et la procession commença. Tout le village, ayant été invité dans la maison des étrangers, prenait le chemin de la vallée. Les plus jeunes enfants et les vieilles étaient juchés sur les montures, les autres allaient à pied, en faisant joyeusement


sonner leurs bottes sur les cailloux. On eût dit une émigration. il ne restait que les cochons et les poules qui regardaient curieusement cet exode.

Costa et Yorgos tenaient la tête de la colonne; son fusil sur l'épaule, le pope marchait au milieu d'un groupe d'hommes et Théodoros chantait, tout en conduisant l'âne de Chryssi. Avant d'arriver au fleuve, la troupe suivit un sentier coupant les vignes et obliqua vers la mer. Ainsi elle atteignit le courant, à l'endroit même où Stavro et ses compagnons l'avaient traversé peu de mois auparavant. Maintenant, point n'était la peine de sauter sur les cailloux et de mouiller ses semelles, les ânes eux-mêmes passaient fièrement sur les dalles d'un pont tout neuf. De l'autre côté du fleuve, le sentier contournait le chaos. On voyait l'entaille fraîche et par place, sur la roche rouge vif, des traînées sombres qui marquaient l'emplacement des mines dont les coups avaient souvent ébranlé le pays durant les dernières semaines.

Enfin les paysans arrivèrent sur les terres basses. A travers les branches dénudées des saules, ils regardèrent non pas la mer calme qui luisait au soleil, non pas le sable pâle, ils ne regardèrent pas davantage le vieux pont dont les tronçons étaient encore accrochés à la montagne, ils ne cherchèrent point les troupeaux sur les cimes, rien n'existait pour eux que la grande maison nouvellement blanchie qui se dressait, ainsi qu'une citadelle, à l'entrée de la vallée. Tous les hommes y avaient travaillé, cependant leur émotion était aussi forte que s'ils eussent découvert les murailles pour la première fois. Quant aux femmes, elles disaient « C'est elle? Ma Vierge, ce qu'elle peut être grande. » Et vite elles se signaient. Au sommet d'une volée d'escalier, Pierre, Antigone et Marie attendaient les invités et les saluaient à leur arrivée « Bonjour Yannakis, bonjour Jason. De loin, j'ai reconnu ta voix, Théodoros et Démocratia, où. est-elle? Christina n'avait donc pas d'âne qu'elle fait la route à pied? Salut Chryssi, salut grand' mère, sois la bienvenue ici. » Les mains se serraient fraternellement et Marie embrassait les femmes, les filles, les enfants. Les effusions auraient duré longtemps, n'eût été la hâte d'offrir les cadeaux. Dans les foyers, dans les cours, le soir devant le café, ces cadeaux avaient été l'objet de bien des discussions.


La rivalité s'en était mêlée, chacun avait voulu faire mieux que son voisin et craignait que ce dernier n'eût apporté en cachette plus de choses qu'il n'avait promis. C'était donc une heure de joie, d'exaltation, d'anxiété aussi que celle où l'on offrait les présents.

Costa apportait une cruche pleine de vin nouveau, le père de l'eau-de-vie, Yannakis un sac de charbon. La frénétique avait tissé une couverture qui ressemblait à une étrange fourrure aux longs poils écarlates, Chryssi avait tricoté deux gilets, l'un pour Pierre, l'autre pour Marie. Les plus pauvres offraient des graines grillées, des fruits secs, des branches de tomates, des pots de basilic. Les étrangers remerciaient sans cesse, disant « Pourquoi donc avoir vidé ta maison pour remplir la nôtre? » Enfin Yorgos et, Costa détachèrent d'une selle une outre pleine d'huile. « Ceci est un présent de tout le village, dit le potier. Chacun de nous a donné une mesure. L'huile, c'est la force pour le corps, c'est la lumière dans la maison. »

Le~pope n'avait à offrir que ses bénédictions, il n'en fut pas chiche. Il bénit les murs par trois fois, il bénit chaque pièce, il bénit aussi l'icone, un beau-saint Pierre épanoui et naïf accroché dans la grande salle. Puis il dit « Vous pouvez loger ici bien des richesses. Puissiez-vous devenir riches, immensément riches! » On voyait que pour lui la fortune seule comptait et qu'aucun autre bien ne pouvait lui être comparé.

Le pope ayant fait son office, les villageois visitèrent la nouvelle demeure, ou plutôt ils la prirent d'assaut. Il n'y eut tiroir, coffre ni placard qui garda son secret. Chaque paysan sut combien Marie avait de marmites et Pierre de lames pour son rasoir. Les hommes étaient aussi curieux que les femmes et cet inventaire minutieux les ravissait tous. Avec l'aide d'Antigone, Marie offrit ensuite des mézés au fromage et au foie d'agneau, des olives, des gâteaux et des loucoums. Pierre versait du ouzo dans les verres. Toute l'assistance était assise sur le sable au soleil et il n'y avait aucun être qui ne se sentît pleinement heureux. Les bergers, prévenus la veille, étaient descendus de la montagne plus tôt qu'à l'ordinaire. Ils trinquèrent aussi. Tous buvaient à la prospérité


du nouveau logis. Les troupeaux massés près du courant ne comprenaient pas pourquoi ce soir on les laissait sur le sable, alors qu'ils avaient fini de se désaltérer. Les chiens, eux, avaient tout de suite deviné qu'il y avait quelques bons morceaux à gagner et ils n'étaient pas pressés de remonter sur les hauteurs.

Je vais sur mes soixante-dix ans, disait Chryssi, et j'ai toujours vécu àKaroti,ehJbienije n'avais encore jamais vu la mer que de loin, il a fallu cette occasion pour que je l'aie au bout de mes pieds. Une grande fontaine que c'est et remuante, où donc est la source?

Quant à Yannakis, il faisait des confidences: t

Tu comprends, expliquait-il à Pierre, quand j'aurai de la famille, ce qui ne saurait tarder, la maison de là-haut sera bien étroite, alors j'ai pensé bâtir par ici.

Viens, l'espace ne manque pas et il y a plus de moellons que tu n'en useras.

Puisqu'il faut toujours se marier un jour ou l'autre, continua Athanase je construirais bien aussi près de toi, on verra plus tard à chercher la fiancée.

Il y a aussi de la terre pour toi.

Théodoros laissa le pope qui lui demandait des semences de pois chiches.

Qui pense ici à bâtir?

Les autres lui expliquèrent leurs projets

De mon côté j'y avais songé, dit-il, mais je n'osais pas en parler.

Nous ne serons jamais trop nombreux dans le nouveau village, car il n'y a pas que les maisons à construire, il faut cimenter une digue, réparer le pont, jeter des blocs au bout du promontoire, pour abriter nos barques.

Nous irons à la pêche?

Pourquoi pas? Une vie compte bien des heures. Voyez, disait Niki, la petite fait mine de ne pas nous reconnaître, son père et moi. Ellea peur quenous l'emmenions ce soir.

Elle est bien là. C'est comme la fille de la maison et les étrangers ne lui apprendront pas le mal.

Certes non, ils ne lui apprendront pas le mal. Mais un


toit comme celui-ci ne devrait-il pas abriter toute une famille? Devant le seuil, Marie tenait une boule de pain noir contre sa poitrine et taillait des tranches qu'elle -découpait ensuite en bouchées.

Elle a changé, notre dorée, on dirait qu'elle a trouvé sa tranquillité.

Oui, mais je ne la vois guère s'épaissir.

Maria, ma colombe, cria Calliope. Viens donc un peu par ici. Toujours rien là dedans?

Il est peut-être trop tôt pour vous annoncer la nouvelle. Mais puisque vous êtes tous rassemblés et que la journée est si belle, je ne veux pas attendre davantage. J'espère avoir un enfant quand viendra l'été.

Son ventre s'est dénoué! La madone nous a entendues! Notre petite dorée va enfanter!

Ce sera un fils, je te le prédis. Alors comment l'appelleras-tu ?

Stavro, puisque ce saint-là voulut bien nous exaucer, Ma Vierge, dit Chryssi, ma Vierge, faites que je sois encore de ce monde quand l'enfant naîtra.

C'est ça, repartit Costa, tu trouves toujours l'occasion de demander un nouveau délai.

Ma foi, dit la vieille, à tout prendre, le temps ne me dure pas encore sur la terre.

CLAIRE SAINTE-SOLINE


LE BOLCHEVISME

ET L'ART FRANÇAIS Au cours d'une récente visite en France, où il fut accueilli avec tous les honneurs dus à son rang, M. Toukhatchewski, maréchal des armées soviétiques, voulut bien confier à un interviewer les déclaratiols suivantes, reproduites dans la revue le Bâtiment français

« Vous vivez sur un fond moisi. Les civilisations latine et grecque, quel deo'ou~/ Je tiens la Renaissance, à l'égal du christianisme, pour un malheur de l'humanité. Elle a replacé vos intelligences dans des moules surannés qui ne correspondent plus aux aspirations contemporaines. Elle a rétabli le divorce définitif de votre pensée et de vos besoins matériels. Décuplés par le développement de l'industrie, ceux-ci trouvent devant eux l'obstacle de votre culture. L'harmonie et la mesure, voilà ce qu'il faut détruire d'abord. Je ne connais votre Versailles que par des images; mais ce parc trop dessiné, cette architecture fastidieuse à force de géométrie, sont affreux. Personne n'a eu l'idée, chez vous, de &<Mr une usine entre le cMfeau et la pièce d'eau? Vous manquez de goût, ou bien vous en avez trop, ce qui est la même chose. La mtsstonGe~aRuss:e,apreser!i!,deM'6fH êire à mon sens de liquider cet arf périmé, ces idées vieillottes, celle morale, cette civilisation en fin. Croyez-moi, il serait bon pour l'humanité qu'on brûlât les livres, que l'on prît un bain dans la source /raîcAe de l'ignorance et de l'instinct. Ce serait l'unique moyen de sauver l'humanité devenue stérile. Nous n'y parviendrons d'ailleurs que par la violence. Cette guerre et


les soubresauts qu'elle'provoque précèdent peut-être ce premier stade la nudité du monde. »

Les lecteurs apprécieront le tact, le goût, la compétence de ce militaire. Mais ses paroles sont à retenir, parce qu'elles offrent une synthèse succincte mais fort nette des données que je me propose, non moins succinctement, d'examiner.

Un peu avant la grande guerre européenne, mais surtout après, un assaut internationaliste a été conduit avec autant de force que d'habileté contre la tradition française et ses caractères essentiels. Dans le domaine industriel et commercial, « la marque France )) a été attaquée sous toutes les formes. Les industries de luxe, les « métiers de main », où notre qualité assurait notre prestige séculaire, ont vu se dresser la fabrication en série massive, assurée à l'étranger par un outillage que nous ne pouvions égaler. Sur cette voie de la surproduction, de la quantité, beaucoup de nos chefs d'industrie se sont laissés tenter, égarer rapidement distancés, ils ont vu copier et vendre à prix moindre leurs modèles. Une propagande subtile, s'autorisant du sport et de « la simplicité moderne a, a su séduire la clientèle féminine. Le velours, la soierie, la dentelle, le bijou, la plume, la fleur, l'éventail, l'écaille, ont été gravement atteints chez nous. Les traditions artisanales ont pâti du délaissement de certains métiers déclarés périmés. Le mouvement nudiste, dans le mobilier, a mis en chômage les ciseleurs en métaux d'ornement, les marqueteurs, les ébénistes. Tout ceci a enchanté un certain snobisme il fallait bien « faire nouveau s et détruire « le goût bourgeois ». Le mot bourgeois a commencé d'être souvent répété mais il avait deux sens, le sens apparent et inoffensif de poncivité, et'le sens caché et dangereux de haine de classe, dans l'esprit des théoriciens internationaux qui organisaient l'assaut. Leur idée est en effet que l'art est un utile moyen de propagande, et qu'on peut en faire une arme efficace pour déraciner chez le bourgeois l'esprit de tradition et de'goût en violentant son imagination, en bouleversant ses habitudes double intérêt pécuniaire et social,


en nuisant au marché français et en ébranlant les préjugés d'ordre et de mesure.

L'artisanat, qu'à l'Exposition de 1937 on se propose enfin de reconstituer et de remettre à l'honneur après avoir constaté les déficits, est sorti plus que compromis et appauvri de vingt années d'hostilité et d'abandon et on ne sait comment on refera un personnel de « métiers de main )) presque tués par le machinisme, les vieux artisans étant morts, les jeunes renonçant à regret à des professions qui ne pouvaient plus les nourrir, et la crise de l'apprentissage ayant encore compliqué la situation. J'ai eu jadis à ce sujet un entretien avec feu le ministre François Albert qui me donnait raison, mais m'avouait ne pouvoir me soutenir publiquement K parce que j'écrivais ces vérités dans un journal de droite a (stc). Je les eusse aussi bien offertes à la presse de gauche, mais cette protectrice des ouvriers restait muette sur ces questions et prônait le machinisme et la guerre au goût bourgeois. J'avais appelé notamment la sollicitude ministérielle sur le cas navrant de la petite cité de Cousolre, proche de Maubeuge, dont la population, vivant depuis des siècles de l'industrie du marbre sculpté, a été réduite par le nudisme a. la misère et à l'exode. Quant à « la marque France », le regretté dessinateur et décorateur Paul Iribe, non suspect certes de « pompiérisme s, a commenté sa déchéance par une documentation implacable (revue le TemoM), en montrant les dessous de la concurrence étrangère, les buts d'abaissement poursuivis sous l'apparence de modernisme esthétique.

Les mêmes dessous ont été camouSés dans la vaste organisation picturale dont Montparnasse a été le quartier général depuis plus de vingt ans; alors qu'à propos du nudisme, du fauvisme, de l'expressionnisme, on ne croyait qu'à d'inoffensives controverses d'art, ces mouvements se doublaient d'une propagande extrémiste. Nous subissions bénévolement une invasion de métèques.

Aux temps antiques, ce terme n'était point péjoratif il désignait simplement les étrangers domiciliés à Athènes.


Mais nous avons dû apprendre à distinguer entre les étrangers soucieux de s'inspirer des beautés naturelles et des leçons d'art de notre pays, le remerciant, s'y conduisant avec tact, et ceux qui, souvent indésirables dans leurs patries, venaient jouir des agréments de la nôtre en y apportant avec provocation des ferments révolutionnaires. C'est à leur propos que le nom de métèques a dû comporter une acception méprisante. Certes, beaucoup ont obtenu leur naturalisation mais ce n'est point un papier qui, l'encre fraîche encore, suffit à faire un Français. La bohème montmartroise de jadis, celle de Louise, de Willette, de Forain, du Chat noir, avait été chauvine la plus récente, dont M. Dorgelès nous a conté l'histoire, ne l'était plus. L'héritage de la Butte a été recueilli par Montparnasse, qui est un centre actif d'internationalisme bolcheviste. L'extrémisme, le « maximalisme » pictural, qui a vu là tant de scandales, de ratés, de suicides, d'aventuriers maquillés en artistes, s'est inféodé à l'extrémisme politique par inclination frondeuse, par forfanterie libertaire, par anarchisme romantique, comme si une peinture d'avant-garde impliquait forcément des opinions « de gôche ». Des agents internationaux ont exploité les malentendus, les imprudences, les paradoxes, contre le sens français. L'esprit montparnassien s'est voué à une sorte d'académisme à rebours, tendant à imposer une formule aussi impersonnelle dans l'outrance que celle du vieil académisme en sa timide routine, et substituant à ses poncifs des brutalités bientôt poncives à leur tour. On a esquissé le plan d'une sorte de peinture internationale. Ce qu'on a appelé, dans l'équivoque, l'École de Paris, a comporté un grand nombre de peintres de toutes nations avec une forte proportion de Slaves et de gens de « Mittel-Europa. )) Leur cosmopolitisme, leurs mœurs spéciales, leur « Babelisme », ont amusé sans qu'on s'en méfiât. Ils ont envahi les galeries et les Salons, notamment les Indépendants naguère présidés par un bolchevisant confortable poussant l'amour du rouge jusqu'à accepter de l'infâme bourgeoisie la cravate de commandeur, tout en souhaitant « les Soviets partout ».

Certes, toute la jeune peinture ne fut point contaminée, mais en un tel milieu les suspects et les provocateurs firent du bon


travail, tandis qu'on se félicitait de voir Paris devenu « le centre d'attraction et le marché~mondial )), à peu près comme les Troyens se réjouirent de faire entrer chez eux le cheval dont les astucieux Grecs leur offraient la remarquable attraction. Nous ouvrîmes la brèche toute grande, aux applaudissements des dilettanti et de la critique avancée, devant une Académie des Beaux-Arts inerte, des modérés hésitants, un public au panurgisme résigné, et le prudent scepticisme des représentants de l'État, tiraillés entre les écoles éphémères et les clans exigeants que patronnaient politiciens « éclairés a et spéculateurs « avertis ».

L'infiltration ne rencontra aucune résistance clairvoyante. Elle fut puissamment aidé~par les marchands de tableaux, les courtiers et l'étonnante quantité de critiques d'art improvisés (dont plusieurs étrangers) que fit surgir dans la presse la surproduction salonnière. Ce fut une période de « combines s, de lancements, d'inflations justifiées par les « amphis » les plus nébuleux.

Renversement des valeurs, destruction des musées, idolâtrie machiniste, haine de la tradition, de la beauté, de la crédibilité, ce ne sont d'ailleurs_point là des dogmes vénérés seulement à Montparnasse. Le futurisme italien les prêcha aussi, et cette usine que M. Toukhatchewski rêve de voir installer à Versailles entre le château et la pièce d'eau, M. Marinetti voulait la voir remplacer les palais du grand canal de Venise, alors qu'il était révolutionnaire à tous crins. Mais le fascisme survenu en a fait un académicien, une Excellence, et tout s'est calmé. L'effervescence futuriste et novecentiste des jeunes artistes italiens, placés dans la position très ingrate d'être toujours négligés pour les chefs-d'œuvre du passé qu'on venait admirer dans leur pays, avait d'ailleurs des motifs particuliers, logiques et presque louables. On a trop vu d'autre part ce qu'a produit « le bain dans les sources fraîches de l'ignorance et de l'instinct s dans la dévotion aux fétiches nègres, la peinture évocatrice d'ectoplasmes, la poésie surréaliste et « dada », et la sculpture en fil de fer à laquelle notre très belle école de statuaires, autrement valeureuse, modeste et équilibrée que les peintres, a heureusement refusé crédit. On~sait par contre quels prix littéraires enviables, quelle


large et fructueuse publicité, quelle audience auprès de la critique et d'un public bourgeois aimant d'être battu comme la femme de Sganarelle, ont obtenu les romans révolutionnaires où l'on prédisait sa ruine et sa mort dans un grand soir glorifié, sans parler même des films où les bolchevistes faisaient figures de pionniers mirifiques et de libérateurs du vieux monde. Non seulement tout cela était digéré par une foule boa, mais les riches raffinés applaudissaient avant de i-essentir une tardive inquiétude. La candeur des modérés, leur inclination à tout laisser faire, est toujours un spectacle digne d'admiration et en la décrivant M. Abel Bonnard est resté au-dessous de la vérité.

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Dans les desseins des démoralisateurs méthodiques qui ont tant contribué au trouble de notre récente période, artistique, l'influence par le tableau et le mobilier n'était que le prélude à un bouleversement plus efficace des traditions, du goût, des habitudes, par la réforme architecturale. Il fallait « défranciser a la vue par des monuments, des maisons, des quartiers dont le style international préparerait « le bourgeois » à sa future vie de numéro dans l'immense termitière communiste. Le grand effort porta donc sur ce point. Un tableau dont on devient las se vend ou se remplace une maison est là pour longtemps.

L'architecture actuelle est, de par les nécessités économiques, avant tout utilitaire. Elle semble oublier que ce qui fit jadis d'elle l'art le plus grand, englobant les autres, c'est d'avoir ajouté à l'utilité la beauté décorative. Elle compte chez nous comme ailleurs beaucoup d'hommes de talent et d'initiative (leur œuvre dans notre Maroc, entre autres, l'a prouvé), mais ils sont conduits à être plus ingénieurs qu'architectes. L'invention du ciment armé les a pourvus d'un instrument neuf, ductile, d'usage rapide. On s'en est épris au point de déclarer « matériau périmé )) la pierre qui servit à créer tous nos chefs-d'œuvre et qui reste par sa riche variété une des fiertés et des ressources de la France et la propagande pour le béton international a tenté de ruiner chez nous le beau 15 Novembre 1936, 5


métier de carrier un de plus. On commence d'ailleurs de s'en repentir et de réagir. D'autre part, en voulant imposer illogiquement sous nos climats le toit-terrasse oriental, on a tenté de réduire au chômage les charpentiers et les couvreurs, en déclarant brutalement que « ces victimes du Progrès n'avaient qu'à choisir une autre profession, comme les fabricants de bougies et de lampes à pétrole », ce qui est aussi peu facile que bienveillant pour l'artisanat français.

Cependant la fidélité régionaliste aux styles traditionnels a résisté chez nous au grand courant international qui, venu d'Allemagne, de Russie, de Suisse, de Hollande, tendait à appliquer à la maison personnelle et intime ce qui est bon pour les usines, les gares, les stands, les aérodromes. Mais sous toutes les formes, tableau, meuble, logis, la méthode de nivellement, d'impersonnalisation, d'anti-individualisme, de réduction au grégaire, du communisme, s'est développée en haine de l'harmonie, de la mesure et du goût. Cette méthode, dans les arts, n'a été qu'une aile marchante du bolchevisme propagé, faisant du machinisme_son idole matérialiste et aspirant à une domination universelle de la barbarie scientifique. Pour montrer la virulence de ce sectarisme illuministe (car le bolchevisme est non un système politique mais une religion à rebours, un fanatisme athée), la place m'étant mesurée je devrai me borner à quelques citations empruntées à la revue urbaniste FjEspr~ Nouveau. Je ne donnerai pas plus de noms que pour les peintres, marchands ou critiques démarcheurs, cette étude ne visant que les idées.

« La maison est une machine à habiter, la rue une machine à circuler, une chaise est une machine pour s'asseoir. La machine est la déesse Beauté. Les styles gothique, Louis XIV, sont une triperie rétrospective de charognes vénérables, montrant le mauvais goût des grands rois. Le classicisme français est une sorte d'exotisme comme l'art nègre. Brûler le Louvre serait un défi à la crise du logement il s'annihilera de luimême quand les hommes mécaniques, les « robots », auront par de nouveaux modes d'expression plastique, rendu inutiles les sales petits procédés manuels de la peinture et de la sculpture demandons à l'architecte bolchevik la transformation de la galerie Rubens en skating et du Salon carré en salle de


culture physique. Orner les murs est aussi bête que le tatouage. Le néant des choses de l'art habitait l'esprit de nos pères. La maison doit être un outil, et non plus cette entité archaïque qui a abrité le culte du sol, de la famille, de la race. Comme dit Gide, il faut être sans loi pour écouter la loi nouvelle.. L'homme est un animal géométrique comme l'abeille. La coopérative supprimera le foyer. Les styles sont des mensonges parasitaires. Destruction urgente de l'histoire des syntaxes, de la ponctuation, des philologues, des spiritualistes. La loi morale n'a aucun sens la force d'une race réside dans ses instincts naturels ou dans des convictions collectives. Les métiers du passé n'existent plus. »

Ces textes datent d'une dizaine d'années, dans une revue patronnée alors par Walter Rathenau et Radek, fort élogieusement commentée à Paris dans des périodiques similaires prêchant l'internationalisme et le communisme dans les milieux montparnassiens « d'art nouveau ». Le journal bolchéviste zurichois -K'<ïmp/er déclarait nettement « Nous regardons les œuvres d'art non seulement comme des instruments de propagande, mais encore comme des armes of fensives entre les mains des classes sociales montant vers le pouvoir. » En plein accord avec les principes et les actes destructeurs de la Russie soviétique, les théoriciens des « Bauhaus N de Dessau et de Weimar tenaient « l'art européen actuel pour pré-bolcheviste, donc caduc et destiné à être détruit par une dictature artistique du prolétariat )) tandis que Lounatcharski, ministre de l'Instruction et des Arts en U. R. S. S., écrivait « Au nom de notre matin, nous anéantirons Raphaël et toutes les galeries de tableaux. » Cette idéologie de primaires destructeurs trouvait de multiples échos chez nous, avec approbation, ou réserve ironique et mollement indulgente, de la critique avant tout soucieuse d'être à la page et de ne point sembler réactionnaire. Il faut croire pour son excuse qu'elle ne voyait là que jeux d'esprit, paradoxes et gourme jetée, en ignorant les dessous politiques. L'offensive a été conduite si adroitement, en se masquant de « formules nouvelles, d'originalité artistique d'avant-garde », que la critique ne s'est doutée de rien, et que l'auteur de cette étude, ayant apporté et rassemblé certaines constatations, s'est vu accuser de bâtir un roman par haine


incompréhensive de l'art « moderne ». Depuis, on a déchanté et beaucoup, s'étant jetés dans le piège au nom du principe '< n'importe quoi pourvu que ça change », ont déclaré « qu'ils n'avaient pas voulu cela ». Nous entendons cette antienne sous notre nouveau régime. L'Esprit Nouveau, qui ne s'occupait point que d'architecture, a présidé à la conception d'une « cellule-mère )) à La Sarraz, reliée aux divers « Bauhaus x et aux programmes soviétiques (qui ont beaucoup changé depuis Staline). La Suisse, et spécialement la Suisse allemande, est devenue un foyer de cet art bolchevisant, officiellement protégé malgré les nombreuses protestations des Suisses romands, notamment des catholiques révoltés par la laideur d'églises en style de garages et d'usines qui leur sont imposées. On peut craindre que chez nous-mêmes un très méritoire mouvement de renaissance d'art catholique, opposé opportunément aux poncivités « saint-sulpiciennes », risque d'être desservi par quelques '< novateurs voulant appliquer à l'art religieux les formules du fauvisme. On est devenu très croyant, à Montparnasse ne discutons pas la sincérité des conversions qui poussent certains à peindre des descentes de croix après avoir peint des scènes de bar et des anatomies avariées. Mais les résultats montrent souvent qu'on ne se détache pas sans peine d'une esthétique qui n'aboutissait qu'à une régression vers le barbare et l'informe dans un milieu ivre de mots-fétiches et d'idées-poisons. Nous n'en sommes pourtant pas encore, heureusement, au délire total du « constructivisme rationalisé », bien que Paris en offre quelques singuliers échantillons. Dans la NouueHe Ge~e~e de Zurich, le plus grand quotidien « bourgeois » de la Suisse alémanique, on a pu lire « Un bel édifice a quelque chose de risible. Le beau n'existe pas, seul l'utile a droit à la vie; on voudrait renoncer au mot art » (1928). Et déjà cinq années auparavant le programme du « Bauhaus )) de Dessau parlait de rallier ceux qui bâtiront les cathédrales du socialisme, l'art étant un logarithme. La religion consiste à penser avec précision, et Dieu est mort. » Ces divagations iconoclastes et matérialistes ont été multipliées en réalité pour transformer le goût du public, brouiller toutes ses idées sur la beauté et la laideur, et l'amener ainsi, en désaveu du passé,


à accepter une vaste entreprise industrielle et bancaire, le bâtiment « nouveau » mobilisant d'énormes capitaux en Russie, Allemagne, Suisse et Hollande. Le communisme peut être une excellente affaire. Et il a introduit partout un « maximalisme » qui, chez nous, s'est traduit par l'engouement plus ou moins conscient pour le surréalisme et l'esprit montparnassien, engouement facilité par le snobisme de la nouveauté, la carence des académiques, et une savante réclame publicitaire profitant au mercantilisme de galeries et d'hôtels des ventes. On ne comprendrait rien à ce qui est exposé très brièvement ici, si l'on perdait de vue qu'il s'agit d'un mouvement asiate d'une froide violence, d'une perversité singulière, matérialiste, anti-individualiste, anti-passéiste, ennemi juré des traditions latines et occidentales, passé maître dans l'art de la désagrégation par propagande, prenant toutes les formes, profitant de toutes les ignorances imprudentes pour réaliser le credo de Lounatcharski « J'admets Dieu le père, mais le prolétariat est le Fils, et le marxisme est le SaintEsprit. » Il s'agit du Dieu d'Israël qui, selon Isaac Blumchen (le Droit de la Race supérieure) « a livré la vie des tsars et des hauts dignitaires russes à son peuple élu, et lui offre la France comme terre d'abondance. Nous les aurons, les trois jours de revanche d'Esther! » Ce fanatisme fera sourire beaucoup d'israélites qui, artistes sincères et Français loyalement patriotes, ne veulent bolcheviser ni en politique ni en art.

Cet enveloppement concentrique, conduit avec une audace et une intelligence incontestables, a pourtant été contrarié par diverses circonstances. La première a été l'établissement du fascisme, rejetant le bolchevisme et la franc-maçonnerie, et enjoignant aux futuristes de revenir désormais à la tradition de « l'Impero ». D'autre part, l'avènement de l'hitlérisme, en désavouant « l'art pourri de l'époque précédente », a porté un coup redoutable dont l'écho a retenti jusque dans les milieux montparnassiens. La Russie soviétique, qui est une dictature autrement lourde que le fascisme et l'hitlérisme maudits en son nom par nos bolchevisants naïfs ou complices, s'est


modifiée, et tourne avec le stalinisme, après la Nëp, à une sorte de capitalisme senu-bourgeois, son vrai but étant un panslavisme elle a congédié les « constructivistes rationalisateurs » appelés de Suisse, et redemande un style et uh art russes, nationaux, tout en continuant de nous bolcheviser. Le sourire engageant remplace le couteau entre les dents, et les mots d'ordre changent au point de déconcerter ici les agents propagandistes. Enfin, la crise économique universelle a détruit chez nous le marché pictural, dégonflé l'inflation due à une surproduction absurde, navré les marchands et les courtiers, installé les vaches maigres et, le krach des théories coïncidant avec l'autre, la critique « d'avant-garde », brûlant souvent ce qu'elle avait adoré, a reparlé de composition, de discipline, d'ordre, et répudié les excès et les immixtions de l'étranger.

Mais l'avènement d'un régime dont les sympathies, les attaches socialistes, communistes et franco-soviétiques, sont évidentes, est fait pour relever les courages et engager à pousser plus avant dans nos murs le cheval de Troie qu'on semblait ne plus vouloir dépanner. Si la crise a clos un certain nombre d'officines pseudo-artistiques, si les événements et les menaces du pire ont assez effrayé certains milieux pour que le flirt avec les révolutionnaires y soit passé de mode, il n'en est pas moins vrai que le recrutement se continue parmi des auteurs auxquels la critique témoigne une aimable sympathie, et dont les tares, les besoins, les ambitions sont soigneusement consignés par des informateurs internationaux. On sait avec quel empressement les communistes annexent et exhibent dans leurs meetings les intellectuels de haut rang qui, décorés, pourvus de chaires et de traitements par l'infâme société bourgeoise, souhaitent sa perte, naïfs ou flattés de jouer un rôle dans un monde où ils espèrent être des dirigeants respectés en oubliant le sort de Lavoisier. Le bolchevisme a besoin de gens connus, de signatures brillantes, tout en désirant pour sa termitière « la suppression de l'individu et l'infiltration derd/neasM~e en Occident a (WerMun~, de Bâle). Ne préjugeons point des déceptions et repentirs d'écrivains tapageusement ralliés à la révolution, à sa mystique, à son illuminisme constatons simplement que le régime actuel leur donne un regain d'acti-


vité. Dans le monde pictural, l'établissement du fascisme et de l'hitlérisme a interrompu les rapports avec le futurisme italien et l'expressionnisme germanique les liens avec l'U. R. S. S. se sont renforcés d'autant. Les marchands et courtiers naguère déconfits se reprennent à espérer un renouveau de prestige et de profit. Dans le monde littéraire, jusqu'à présent c'est surtout de l'orientation du théâtre et du spectacle qu'il est question. Rappelons comment les ballets russes de 1911, admirable création nationale de l'ancienne Russie, qui donnaient tant d'espérances, furent accaparés, déformés et « mécanisés par le cubisme. Leur « art des foules », réglé par le goût le plus raffiné, le plus exquis, ne pourra que trouver sa caricature dans cet « art pour les masses » dont on ne cesse de parler.

Le Front populaire, en effet, veut des spectacles prolongeant ses réunions monstres, ses défilés avec exhibition de portraits énormes dont l'assemblage et l'effet sont saugrenus. Croyant voir grand, il voit gros. Mais de même qu'il débute par l'imitation des cortèges nazistes autant que bolchevistes, il débute scéniquement en essayant de rajeunir par des décors ultra-modernes des rapsodies « sociales vieilles de plus de trente ans, et il reprend des idées qui, jadis éprouvées puis avortées, ne sont que des jetons démonétisés. Notre jeunesse a connu les formules à la Mirbeau « Le peuple a droit à de la beauté » (sans préciser laquelle). Elle a connu les illusions et désillusions de « l'art social a, des « musées du soir », des mobiliers « populaires » faits par des artistes, dont le prix de revient était encore prohibitif pour le peuple, qui n'en prit d'ailleurs nul souci. Elle a connu la peinture naturaliste qui, sous l'influence de Zola, glorifiait le travail en imposant l'ouvrier, le mineur, le paysan, aux murs des salles de mariage dans les mairies faubouriennes, alors que le peuple, vexé de s'y retrouver en cottes et bourgerons, préférait les marquises et les mousquetaires des théâtres de quartiers. Elle a connu la faillite de divers opéras populaires. On objectera que tout cela a échoué par la malveillance d'une société bourgeoise, que le triomphe prolétarien changera l'atmosphère et qu'il faut faire crédit. Mais ce que nous voyons nettement, c'est le dessein d'annexer le théâtre à une certaine tendance politique; et


un tel dessein, s'il enthousiasme des auteurs brûlant de se mettre au service du Front Populaire, inquiète tous ceux que préoccupe seul le service de l'art dramatique. Ce dessein se fonde sur l'affirmation invérifiée qu'un public nouveau est né de par le changement de régime, automatiquement, et que le peuple, dont le cinéma suffisait à orner les loisirs désormais accrus, a soif de grandes œuvres « pour les masses ». Il est admissible qu'un certain théâtre de classe privilégiée, de caste fermée, soit voué au dépérissement parce que les conditions de cette classe, de cette caste, ont changé. Mais s'il ne peut être question d'un « théâtre pour deux cents familles », toutes réserves faites sur ce « slogan », il ne s'ensuit nullement que le Front Populaire suffise pour faire jaillir du sol, ainsi qu'on l'a dit, un public tel que celui de Delphes ou d'Athènes; car ce public se passionnait unanimement pour le religieux et le national, dont on ne veut pas, et cette unanimité ne s'est retrouvée chez nous qu'au moyen âge devant les « mistères » catholiques, dont on veut moins encore. On voit donc poindre la pièce faite exprés pour le peuple, à froid, et destinée à le pénétrer des beautés socialocommunistes et rien ne saurait être plus ampoulé ou plus piteux. C'est pourtant une des espérances de « La Maison de la Culture », institution née des élections de mai, où se retrouvent, unis dans la passion bolchevisante, des peintres, écrivains, architectes issus du « montparnassisme », militants révolutionnaires dont plusieurs participent activement à la propagande moscoutaire et à la défense et illustration du « Frente Popular ». Dans ce Soviet on émet tumultueusement des vœux que la presse communiste publie avec joie. On y vitupère « l'art bourgeois )), on y pose les bases d'un « art S. F. I. 0. », ressuscitant la sorte d'académisme internationaliste qu'on croyait entraînée dans le fiasco de l'esprit montparnassien et excitant à l'enrôlement, par l'appât des commandes, un prolétariat de peintres chômeurs.

Ainsi se refait l'encerclement on peut prévoir son but et ses conséquences. Il importe peu que la fabrication de pièces tendancieuses assure à leurs auteurs des avantages de clans tandis que les indépendants seront évincés. Ces pauvres ouvrages se faneront vite et déjà les écrivains insoucieux~de


flatter un régime qui leur déplaît s'attendent à subir les sanctions de la défaveur. Ce qui est plus grave, c'est de voir se dessiner une tentative de « littérature dirigée » comme à Moscou et sous son contrôle clandestin. Malgré l'opportunité des mesures radicales prises pour remédier à la crise des théâtres subventionnés, il est impossible de ne point avoir le sentiment d'un péril, d'une redoutable mainmise, devant les récentes propositions de syndicalisme littéraire, d'assimilation aux « travailleurs », de réforme des statuts éditoriaux. Elles peuvent conduire à placer les écrivains récalcitrants sous la coupe du régime, et leur donner à choisir entre l'hymne à ce régime et l'étouffement. Le choix des meilleurs est fait d'avance. Pour des avantages illusoires ils ne voudront aliéner leur bien essentiel la liberté, avec tous ses risques. Au plat de lentilles le droit d'aînesse sera toujours préféré. Un art de classe, une littérature dirigée ne peuvent que révolter le libre individualisme commande seul les choses de l'esprit. Je n'ai prétendu qu'esquisser, le sujet valant tout un livre. Mais peut-être ai-je assez indiqué que les propos de M. Toukhatchewski outrepassaient la boutade et que chaque mot synthétisait une des phases de l'offensive. Ce Burrhus moscovite a parlé en soldat qui sait mal farder la vérité et après tout il faut l'en remercier. Pour lui, la mission de la Russie stalinienne consiste à liquider notre art, nos idées, nos mœurs, notre civilisation, autant de vieilleries. Il juge que ces bienfaits devront nous être imposés par la violence. Nous n'en sommes encore qu'au stade de l'infiltration sournoise puis avouée, à « l'occupation », aux offres de servitude. Les accepterons-nous, pour ratifier le travail de défrancisation méthodique si bien poursuivi depuis vingt ans et plus? Il est encore temps de les refuser. Mais il n'est que temps.

CAMILLE MAUCLAIR


LA GUERRE D'ESPAGNE La guerre d'Espagne a commencé le 18 juillet. -Ces notes sont rédigées au moment où les troupes nationalistes entrent dans Madrid. Il serait prématuré d'entreprendre, en détail, une histoire militaire de la campagne alors que celle-ci n'est point terminée, et qu'on ignore encore ce qui s'est effectivement passé dans mainte circonstance importante. Ce qui est possible et semble opportun, c'est de passer brièvement en revue les péripéties de la campagne, pour essayer d'en dégager les leçons stratégiques.

Énumérons d'entrée nos moyens d'information. C'est d'abord ce que nous avons vu nous-même. La chance nous a permis d'assister durant le premier mois de la campagne à toutes les actions importantes. C'est .ensuite ce qui nous a été rapporté par des confrères. 120 envoyés spéciaux suivent à présent les opérations militaires. Ils se répartissent entre les différents fronts, et, se retrouvant fréquemment dans différents quartiers généraux, ils échangent cordialement leurs nouvelles. D'autre part, si les grands chefs militaires se sont toujours montrés extrêmement réservés, nous avons souvent entendu dans les P. C. de bataillon ou de compagnie des explications du plus haut intérêt pour nous, sur telle opération tactique, ou même sur la conduite générale de la campagne.



LES FORCES DES INSURGÉS

Le soulèvement national doit être regardé comme le déclenchement, à une heure H, d'opérations préparées à l'avance. La guerre civile est semblable, en cela, à la guerre étrangère. Mais, alors qu'il est possible de prendre des dispositions multiples et compliquées en vue d'une guerre étrangère, il n'en va pas de même dans la préparation d'une guerre civile. Il faut toujours redouter une trahison de la part d'un affidé, et des mesures répressives immédiates émanant des pouvoirs publics avant que les conjurés soient en mesure d'agir.

Une mobilisation en vue d'une guerre civile ne peut donc être prévue que dans ses grandes lignes. Le hasard intervient pour une part énorme dans son succès. Et l'on peut dire que les événements qui se produisent dans la brève phase de mobilisation sont décisifs pour l'issue de la campagne. Voyons d'abord sur quelles forces les nationalistes préparant leur insurrection, pensaient pouvoir compter. D'abord l'Armée. Ensuite deux milices politiques ou organisations paramilitaires, les requeles et les phalangistes. Une chose devrait être connue avec certitude la force de l'armée nationale.à la veille des hostilités. Elle montait sur le papier à cent mille hommes pour la métropole et trente mille pour le Maroc. Mais, en fait, la défaveur dans laquelle l'armée était tenue par les ministres républicains en général et ceux du Front Populaire en particulier, était telle, et entraînait une si grave désorganisation que les effectifs des unités ne montaient qu'à la moitié ou parfois au tiers de ce qu'ils auraient dû être et que certaines unités n'existaient pratiquement que sur le papier.

Grosso modo, la situation de l'armée était la suivante le territoire espagnol était divisé en huit régions à chacune desquelles correspondait une division comptant 4 régiments d'infanterie, soit, en principe 5 000 hommes et une brigade d'artillerie légère, soit, en principe, 36 pièces, canons ou obusiers. L'endivisionnement de l'artillerie aura une grande importance militaire. Il procurera aux colonnes lancées dès le premier jour les pièces d'accompagnement nécessaires. En dehors du territoire métropolitain on comptait deux


régiments d'infanterie dans les îles Canaries et deux autres dans les îles Baléares.

Au Maroc, les forces se montaient, en infanterie de ligne, à 6 500 hommes, en troupes de la Légion étrangère, à 5 000 hommes, en troupes indigènes (à cadres partiellement européens) à 11 500 hommes.

En regard des troupes métropolitaines dispersées, dans huit régions différentes, en 47 garnisons distinctes, les troupes du Maroc constituaient une masse de manœuvre relativement importante et concentrée. Aussi joueront-elles un rôle décisif. La division de cavalerie avait ses casernes à Madrid et Barcelone. Elle manquera cruellement à l'armée nationaliste. Elle représentait, en principe, à 2 500 sabres.

L'aviation, enfin, était répartie entre six bases Getafe (Madrid), Léon, Séville, Barcelone, Logrono, et Los Alcazares (hydravions). Elle comptait en principe 500 avions. En pratique, à peine 50 se trouveront en état de voler.

Quant à ce qu'on peut dénommer « les troupes auxiliaires », requetes et phalangistes, on ne pouvait regarder comme immédiatement disponibles que 10000 requeles en Navarre, et quelques milliers de phalangistes dans les différents centres. Dans les régions dont l'armée se rendrait maîtresse d'entrée de jeu, on pourrait lever des requetes et des phalangistes par dizaines de milliers, mais cela supposait déjà la possession du terrain.

LE PLAN D'OPÉRATIONS

Les organisateurs du soulèvement se trouvaient à l'Ëtatmajor même. Regardant la carte d'Espagne, ils faisaient les constatations suivantes

« La capitale exerce dans notre pays une influence décisive sur le reste du territoire national à telle enseigne qu'on peut dire que tout transfert d'autorité qui s'y produit est accepté comme fait accompli par l'immense majorité des Espagnols. Qui pourrait disposer de toute la garnison de Madrid, ou de sa majeure partie avec neutralité des autres éléments, serait maître de la situation et pourrait imposer lés changements politiques nécessaires sans grandes violences. Mais à Madrid,


nous ne pouvons pas compter sur tous les concours nécessaires. » Ils concluaient à la nécessité absolue de conquérir Madrid, et à l'obligation d'entreprendre cette conquête de l'extérieur.

La marche sur Madrid était donc l'unique objectif stratégique des nationalistes.

De quelles bases de départ, cette offensive serait-elle lancée? De Saragosse, Burgos et VaIIadolid, Q. G. respectifs des 5e, 6e et 7e divisions. Pourquoi? Parce que ces troupes étaient cantonnées dans des régions notoirement hostiles au gouvernement de Front Populaire.

Voici, en effet, la liste des provinces dans lesquelles étaient casernées ces trois divisiojns. Nous avons mis en italiques celles des provinces dans lesquelles les élections de février 1936 ont donné une grosse majorité à la Droite

5e division Provinces de Huesca, Teruel, Saragosse, Guadalajara, Soria..

6e division Provinces de Burgos, Navarre, Alava, Biscaye, Guipuzcoa, Logrone, Palencia.

7e division Provinces de Valladolid, Salamanque, Avila, Zamora, Ségovie, Cacerès.

Olh pouvait donc escompter des dispositions favorables de la population, permettant le rapide recrutement de volontaires, et une marche en avant des troupes régulières dans leur presque totalité, sans obligation de maintenir des garnisons. Le rôle offensif était donc dévolu à ces trois divisions. Tout au contraire, la l'e division, celle de Madrid, avait ordre de ne pas se révolter. On craignait en effet, à juste titre, qu'une bonne partie des troupes de Madrid, gagnées par l'atmosphère de la capitale, ne se tournent contre leurs officiers. Et que le reste ne fût étouffé dans l'immensité de la ville. Condamner à la neutralité les troupes de Madrid, c'était immobiliser aussi les garnisons (appartenant aussi à la fe division) des provinces droitiéres de Cuenca, Tolède et Ciudad-Real. Badajoz relevait aussi de la fe division, mais là, comme à Madrid, l'atmosphère était nettement défavorable à un soulèvement militaire. Il en était de même sur tout le territoire de la 2e division militaire (Andalousie Q. G. Séville). Dans les régions correspondant à la 3e et à la 4~ division


militaire, la majorité de la population était d'opinions opposées au soulèvement. Le Q. G. de la 3e division était situé à Valence, et tout le littoral d'au-dessous d'Almeria jusqu'audessus de Valence, était de son ressort. Le Q. G. de la 4e division était situé à Barcelone et la 4e région comprenait toute la Catalogne.

En dépit de l'hostilité présumée de ces provinces, le plan d'opérations prévoyait la mobilisation de la 4e division avec, pour objectif exclusif, la neutralisation de la Catalogne. La 3e division devait collaborer avec la 4e et lancer une attaque sur Madrid par la grand'route de Requena et Tarrancon, à titre de démonstration.

On le voit, le plan d'opérations prévoyait uniquement une attaque venant du nord sur Madrid. Et cela par trois grandes routes. Pour la 5e division, venant de Saragosse, la route de Catalayud-Guadalajara. Pour la &e division, la route directe de Burgos à Madrid par Aranda et Somosierra serait empruntée par les troupes venant de Burgos. Celles qui viendraient de Navarre se concentreraient à Soria. Pour la 7e division, enfin, il s'agissait de marcher par Ségovie sur Villalba. C'est un exemple très net de l'attaque concentrique.

Le plan d'opérations auquel nous nous référons ici est celui que les organisateurs du soulèvement firent passer aux conjurés le 25 mai.

Ce plan ne prévoyait pas l'intervention des troupes du Maroc. Il supposait l'arrivée de trois colonnes aux portes de Madrid en trois jours et demi. L'issue dépendrait alors d'un soulèvement militaire et civil à Madrid.

Mais bientôt le plan est changé du tout au tout, et nous avons lieu de croire que c'est sous l'influence du général Franco. Le 24 juin, nouvelle instruction générale qui prévoit le débarquement a Malaga et Algésiras de deux colonnes venant du Maroc, après feintes de débarquement à Valence et Cadix. « Toutes les forces du Maroc seront aux ordres d'un chef jouissant d'un prestige immense qui se révélera le moment venu. s Ce chef, c'est Franco, gouverneur militaire des îles Canaries au moment où se prépare l'insurrection. En attendant, le colonel Yague fait sur place tous les préparatifs utiles. Le 14 juillet, il se déclare prêt.


Désormais, le plan de campagne a pris sa forme définitive marche rapide sur Madrid des 5', et 7e divisions qui doivent arriver aux portes de la ville, et lever derrière elles des volontaires dans tout le nord de l'Espagne. Neutralisation de la Catalogne présumée hostile par la 4e et partie de la 3e division. Neutralisation des Asturies présumées hostiles, par la 8e division.

Enfin, décision fournie par les troupes du Maroc, débarquant à Malaga et Algésiras, sous la protection des éléments navals de la base de Cadix, et marchant sur Madrid, probablement par Linarès et Valdepenas.

OBSTACLES PRÉVUS

Des opérations aussi importantes que celles dont nous venons d'exposer le plan, ne pouvaient être préparées sans que le gouvernement en eût connaissance.

Que pouvait-il opposer au soulèvement?

II y avait en Espagne trois catégories de forces commises au maintien de l'ordre

Les gardes civils, au nombre de 28 000 environ. Ces gendarmes, portant le bicorne de cuir bouilli, ont leur caserne ou leur poste dans chaque quartier de ville et dans chaque village d'Espagne. Ils y vivent avec leurs familles. On est d'ailleurs « garde civil » de père en fils. Formant dans les campagnes une véritable aristocratie, les gardes civils ont toujours témoigné de dispositions conservatrices. Haïs par les éléments de gauche, ils ont cependant, au cours de cette campagne, marché aux ordres du gouvernement de Madrid partout où celui-ci, restant maître de la situation, apparaissait comme le pouvoir régulier. Partout ailleurs, ils ont marché avec les troupes nationalistes.

2° Les carabiniers. Bon nombre de ces gardes-frontières ont, dans leur majorité, suivi les ordres du gouvernement de Madrid. Mais celui-ci ne comptait de façon absolue que sur 3° Les gardes d'assaut. Cette police de « défense républicaine » avait été largement accrue par le gouvernement de Front Populaire et il est difficile de savoir avec exactitude


combien d'hommes elle comprenait au moment du soulèvement.

Le 20 juin, l'état-major communiquait aux conjurés les informations suivantes sur les moyens de défense que comptait employer le Gouvernement

«'Le Gouvernement, informé du mouvement en préparation, compte s'y opposer en usant de l'aviation et des gardes d'assaut.

» Regardant la Navarre comme le foyer principal de l'insurrection, il compte organiser sa résistance sur la ligne de l'Èbre. » Il escompte l'effet moral obtenu par l'emploi de l'aviation. Il lancera ses gardes d'assaut en colonnes motorisées, mettant à l'avant-garde les camions blindés qu'il vient d'acheter, et qui sont au nombre de 26. »

En prévision des contre-attaques qui pourraient être menées contre les colonnes en marche par l'aviation et les gardes d'assaut, l'état-major recommandait de multiples précautions, qui, en pratique, ne furent pas prises dans la plupart des cas. Cette négligence se trouva sans inconvénients, la réaction gouvernementale ayant été en pratique fort inférieure à l'attente de l'état-major.

A la dernière minute avant le soulèvement, il fut décidé de tenter, en dépit des chances défavorables, de soulever Séville, et cette mission quasi désespérée fut confiée au général Queipo de Llano qui l'accomplit en quelques heures, ce qui devait faciliter grandement l'arrivée des troupes du Maroc. Sur un autre point, on modifia les dispositions, non pas dans le sens de l'audace mais dans celui de la timidité. On décida que la ville de Saragosse n'était point assez sûre, avec tout l'arrière-pays hostile de Huesca, pour servir de base de départ à une colonne importante. Et on décida de porter seulement un détachement sur la route de Madrid, à Medinaceli, envoyant d'autre part quelques éléments, par Tudela, pour renforcer les colonnes de Navarre, marchant sur Soria. L'HEURE H SONNE ENFIN

Tout devait démarrer à la fois. Chaque chef devait exécuter les instructions reçues en trois étapes successives, la pre-


mière de 36 heures, la seconde et la troisième de 24 heures chacune. L'heure H devait être indiquée aux chefs des divisions par l'organisateur suprême, aux chefs des garnisons par les états-majors de division. Des télégrammes chiffrés devaient provoquer ce déclenchement général.

Pour des raisons encore inconnues, toutes les mines préparées n'explosèrent pas à la fois. Si les choses allèrent toutes seules, au Maroc d'une part, à Pampelune, Saragosse, Burgos, Valladolid, etc. -d'autre part, dans tout le ressort de la 3e et de la 4 division, c'est-à-dire le long du littoral méditerranéen, le soulèvement se termina de façon désastreuse. Avorté à Valence, il donna lieu en Catalogue à plusieurs jours de bataille qui se terminèrent par l'écrasement des forces militaires. Le général Goded, qui devait commander le soulèvement, n'airiva sur les lieux que pour voir ses troupes sorties gauchement en rangs serrés, mitraillées par les éléments adverses bien postés.

Le mercredi soir, 22 juillet, les troupes du Nord avaient atteint leurs objectifs. En partant de l'est, nous trouvons à Medinaceli, sur la route de Saragosse à Madrid, le détachement du commandant Palacios. Au nord, à Soria, nous trouvons, sous le commandement du colonel Garcia Escamez, les forces venues de Pampelune, Logrono, Vittoria, Tudela. Les troupes venant de Burgos sont arrivées au pied du dé61é de Somo-Sierra. Celles qui viennent de Valladolid sont arrivées au pied du dénié de Navacerrada. Les unes et les autres sont toutes proches de Madrid, mais rénorme barrière de la Sierra de Guadarrama s'élève devant elles.

D'un bond, les colonnes sous les ordres de Mola sont arrivées à pied d'œuvre. Cela sans encombre. Le mardi, un combat a dû être livré par la colonne venant de Pampelune pour enlever la ville d~AHaro. L'emploi des mitrailleuses a forcé les défenseurs à quitter les haies de roseaux derrière lesquelles ils tiraillaient, pour se réfugier dans l'arène, située à l'entrée de la ville, et contre laquelle l'artillerie est alors entrée en jeu. La défense d'Alfaro par des cheminots et des gardes d'assaut n'a retardé l'avance de la colonne que de deux heures. Le mercredi, l'aviation gouvernementale est entrée en jeu. Devant Soma-Sierra et à Soria. On a vt< quatre avions d'un


côté, trois de l'autre. Les petites bombes de 11 kilogrammes qu'ils ont jetées n'ont pas fait de mal. Mais l'effet moral produit a été considérable.

Les troupes de Mola ont parfaitement rempli leur mission. Pendant trois mois, elles ne vont plus progresser que de façon insignifiante. Mais elles ont balayé un vaste terrain qui va fournir au parti national une base de recrutement et d'approvisionnements qui sera le facteur capital dans la victoire finale.

OBSTACLES IMPRÉVUS

L'échec du mouvement dans toute la région de Valence et dans toute la Catalogne donne au gouvernement de Madrid des chances considérables de victoire.

Les colonnes du Nord, campées devant la Sierra de Guadarrama, comptent, le jeudi matin, cinq à six mille hommes tout au plus. Ce sont des troupiers et des volontaires, requetes ou phalangistes, le tout empilé rapidement dans des camions réquisitionnés, pêle-mêle avec des canons de campagne et des mitrailleuses. Si, à Medinaceli, les dispositions de sûreté sont prises admirablement, s'il en est de même à Soria, devant Somo-Sierra les hommes dorment dans deux files de camions rangées sur la route face à Madrid. Impossible de tourner s'il fallait battre en retraite. Point de flancs-gardes. Mola arrive sur place le jeudi et redresse tout cela. Il s'attend à une énergique contre-attaque venant de Madrid. Là-bas, en dépit des instructions, des officiers ont voulu entraîner leurs troupes et le résultat a été désastreux. Les casernes ont été assiégées. Et maintenant, sous des officiers « républicains », une partie de la lre division est réorganisée pour marcher contre les nationalistes. Le gouvernement de Madrid n'est pas encore assez sûr des soldats ainsi « récupérés » pour les envoyer contre le reste de l'armée. Et il juge que les gardes d'assaut encadrant des miliciens socialistes et communistes et anarchistes (ceux-ci ne jouent pas encore un rôle bien important) constituent une force insuffisante pour tenter une offensive. Il commet là une erreur de jugement qui lui sera fatale.


En effet, les 5 000 hommes de Mola représentent, à ce moment, la seule chance de l'insurrection.

Au sud, un événement plus grave encore que l'échec de Valence et que la défaite de Barcelone, est en train de se produire. Les équipages de la flotte de guerre se sont mutinés contre leurs officiers. Les navires ont pris la mer et commandent le détroit, empêchant le passage des troupes du Maroc. A Séville, le général Queipo de Llano est isolé au sein d'une grande ville hostile, et si Malaga, qui est resté aux mains des gouvernementaux, tente- contre lui une expédition rapide et énergique, peut-être combinée avec Badajoz, où le lieutenant-colonel commandant la garnison a pris fait et cause pour le gouvernement, Séville sera perdue pour les nationaux. Après cela, Cordoue et Grenade, également soulevées, ne pourront tenir. Et le débarquement des troupes du Maroc, désormais, ne pourrait plus s'effectuer.

Au nord, autres complications. Tout le littoral, d'Irun à Gijon, est resté aux mains des gouvernementaux. La troupe n'a pas marché, ou a marché mollement, ou enfin elle a été défaite, comme à Saint-Sébastien. A Gijon, elle tiendra assez longtemps, mais devra enfin capituler.

Regardant la carte d'Espagne, Mola, généralissime tant que Franco n'a pu débarquer du Maroc, voit une situation extrêmement critique. Le gouvernement peut diriger contre lui quatre offensives distinctes. L'une, venant de Barcelone, sur Saragosse et Huesca, puis Pampelune. Toutes les ressources de la Catalogne, pays riche en hommes et en moyens de transports, sont disponibles pour cela. La seconde offensive possible viendrait de Madrid sur les troupes arrêtées au pied de la Sierra de Guadarrama. Toutes les ressources de la capitale sont disponibles pour cela. Troisième offensiv e celle qui viendrait de Santander et Bilbao sur Burgos. Quatrième offensive celle à laquelle nous avons fait allusion déjà, de Badajoz et Malaga sur Séville.

Sur le papier, Mola est écrasé. C'est ici que la force d'âme gagne la guerre.

Aucune des offensives possibles n'est tentée par les gouvernementaux. Seuls, les mineurs des Asturies, sans ordres, spontanément. prennent l'offensive. Une colonne de mineurs des-


cend de Micrès sur Léon par le col de Pajares. Le général Bosch l'arrête à coups de canons à La Robla. D'autres forces asturiennes investissent dans Oviedo des troupes soulevées sous les ordres du colonel Aranda.

Il faut près de deux semaines au Gouvernement pour tenter une offensive dans la Sierra de Guadarrama. Elle se produit, et échoue, le 4 août, à San Rafaele. Le combat de San Rafaele met en lumière les caractéristiques des forces madrilènes. Montés bravement à l'assaut, les miliciens sont ensuite écrasés par une contre-attaque, sans que leur commandement fasse rien pour les soutenir. Les prisonniers faits durant toute la campagne, répéteront toujours « On n'a pas été soutenus ». Aucune pensée vigilante de chef ne suit dans leurs épreuves les miliciens de Madrid. Ils sentent cette carence du commandement et leur moral est affaibli d'autant.

On parle d'une offensive combinée venant de Bilbao et de Barcelone, sur Pampelune, principal foyer de recrutement des nationalistes. 170 kilomètres seulement séparent les deux forces gouvernementales. Celles qui viendraient du nord pourraient se proposer comme objectifs successifs Tolosa et Pampelune, celles qui viendraient du sud Huesca, Jaca. L'effet moral d'une telle opération serait immense. Elle reste à l'état de projet. Et c'est au contraire Mola qui attaque. A Caspe et Huesca, il arrête les Catalans. Et, par Vera, les requetes marchent de Pampelune, le 26 juillet, sur Irun.

OU FRANCO ENTRE EN JEU

Un des caractères de la campagne, durant les quinze premiers jours, c'est l'impossibilité pour Franco et Mola de se concerter. Les communications par radio sont captées par l'ennemi. Il faut envoyer des messagers qui passent par le Portugal. Du G. Q. G. de Burgos, on va à Salamanque, à Ciudad-Rodrigo, à Guarda, à Lisbonne, puis à Evora, Baja, Ayamonte. On arrive en Espagne à Huelva. Le premier soin de Queipo de Llano a été de « nettoyer la province de Huelva. pour assurer cette voie de passage. Entre Ciudad-Rodrigo et


Huelva, tous les autres postes-frontières sont aux mains des gouvernementaux. m

Dans les armées nationalistes du nord, on sait que Tolède est aux mains des blancs et on croit que l'avant-garde de Franco est déjà parvenue là. Quelle déception si l'on connaissait la vérité, que Mola, sagement, garde pour lui. Franco est au Maroc, s'employant à faire passer des troupes dans des avions à 16 places. Ces trimoteurs font jusqu'à 6 voyages aller et retour par jour. En quinze jours, 6 000 hommes ont pu être transportés par ces moyens.

C'est seulement le 5 août que, trompant la surveillance navale, 3 000 hommes peuvent être transbordés par mer de Ceuta à Algésiras. Le lendemain, Franco débarque en avion, assume le commandement et ordonne l'offensive. Quelle est la tâche à accomplir? Monter de Séville à Badajoz et Mérida, villes solidement tenues par l'adversaire. Ayant passé le rio Guadiana sur lequel se trouvent ces deux villes, passer entre la sierra de San Pedro et la sierra de Guadalupe, montant à Trujillo et Navalmoral de la Mata. Remonter ensuite la vallée du Tage vers Oropesa et Talavera de la Reina.

Ces opérations doivent être réalisées dans un pays qui regarde les troupes avec haine. La région est desséchée, et ne fournit point de subsistance. Enûn, des forces gouvernementales importantes opèrent à cheval sur le Guadalquivir, marchant en direction sud-ouest sur Cordoue. Si elles atteignent leur objectif, Séville sera menacée, Séville qui établit la communication entre l'avant-garde de l'armée Franco, parvenue le 5 août à Almandralejo, et l'arrière-garde, restée au Maroc.

L'offensive sur Cordoue échoue comme échoue l'offensive catalane sur Huesca, comme échoue l'attaque' d'Oviedo et l'attaque de l'Alcazar de Tolède. Même Grenade, à peu près encerclée par les gouvernementaux, ne peut être enlevée. Pourtant, quinze jours après le début des hostilités, le gouvernement dispose de moyens importants. La 1re, la 3~, la 4e division et partie de la 2e, ont été « purgées de leurs éléments réactionnaires » et sont disponibles pour marcher contre les nationalistes. Au nord, il en est de même d'une partie de


la 6e division (éléments de Santander, de Biscaye et de Guipuzcoa).

Des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont été armés et sont encadrés par les gardes d'assaut, les carabiniers, une partie de la garde civile. A Barcelone et à Irun, des étrangers, soldats de fortune, viennent offrir leurs services. Par tous les ports, la ligne d'Irun et par la ligne de Cerbère, l'Espagne gouvernementale est largement ravitaillée.

Et cependant, l'histoire du mois d'août, c'est l'histoire des progrès lents mais continus, réalisés sur trois fronts, par les nationalistes.

C'est le général Mola conduisant l'offensive sur Irun. C'est le colonel Martin Alonso, menant de Galice les troupes de la 8e division qui progressent par la route de Tineo et par celle de Luarca, vers Oviedo. C'est enfin le général Franco réalisant. jour par jour, son avance vers Madrid, et arrivant enfin à temps pour délivrer les cadets de l'Alcazar.

TROIS OPÉRATIONS RÉUSSIES

Rappelons-le encore les armées nationalistes ont, d'après les instructions stratégiques reçues avant même le déclenchement de la guerre, un seul objectif Madrid.

La prise de Madrid amènera par des moyens militaires la décision politique telle est la conviction des chefs nationaux. Dans ces conditions, deux fronts seulement importent. Au nord de Madrid, sur la Sierra de Guadarrama, les troupes de Mola font la guerre de position, à une soixantaine de kilomètres de la capitale. Au sud de Madrid, les troupes de Franco s'avancent sur la route de Séville à Mérida. Elles sont arrivées le 5 août à Almandralejo.

Or la presse mondiale va, durant les mois d'août et septembre, s'occuper de tout autre chose que que de l'acte capital qu'est l'avance de Franco d'Almandralejo à Talavera et Maqueda.

Les journaux seront pleins de la bataille d'Irun. L'opération commencée le 26 juillet sur Vera aboutira le 4 septembre à la prise d'Irun et le 13 à la prise de Saint-Sébastien. Nous nous dispenserons de relater ici ces événements qui


ont été popularisés par des milliers de récits, sans doute parce qu'il était possible de les suivre de la frontière française, alors qu'accompagner la remontée de l'armée Franco à travers l'Estramadure et la vallée du Tàge était une tâche autrement difficile.

Ce qui nous importe ici, ce sont les raisons stratégiques qui ont décidé le haut commandement nationaliste à entreprendre cette opération sur la côte basque, au lieu d'user de toutes ses forces pour hâter la marche sur Madrid. Il semble que des considérations diplomatiques aient joué ici. La bataille d'Irun a été un duel livré par les deux Espagnes devant un amphitéâtre situé commodément en territoire français et d'où des spectateurs de toutes nationalités ont pu juger de la valeur relative des champions blancs et des champions rouges. Si peu importante qu'elle ait été en stratégie pure, la chute d'Irun a produit un effet moral immense. De cet événement, date la conviction générale que la victoire de Franco est inévitable.

Du point de vue moral, deux autres événements ont produit dans le monde entier une impression profonde, ont exalté les nationalistes et démoralisé leurs adversaires. C'est la délivrance des cadets de l'Alcazar de Tolède le 27 septembre et la délivrance des assiégés d'Oviedo le 17 octobre. Quand les nationalistes attaquent une ville, ils la prennent. Quand les leurs soutiennent un siège, ils sont finalement délivrés. Voilà les conclusions que l'opinion tire des trois opérations d'Irun, Tolède et Oviedo. Et il en résulte un immense accroissement de confiance.

LA DÉLIVRANCE D'OVIEDO

Nous dirons ici quelques mots de l'opération qui permit la délivrance des assiégés d'Oviedo, car elle comporte certains aspects militaires intéressants.

Dans la capitale des Asturies, la garnison, soulevée selon les instructions reçues, était entourée par les mineurs armés. Ceux-ci avaient même tenté, nous l'avons indiqué plus haut, de prendre l'offensive contre la ville de Léon et ils n'avaient été arrêtés qu'à une vingtaine de kilomètres de la ville. Les


milices levées dans les mines avaient, d'autre part, marché sur Ponferrada, position capitale car elle coupe la route de La Corogne à Léon qui est la seule par où les armées de Mola aient pu assurer leur ravitaillement pendant tout le premier mois de la guerre.

Des troupes venues de Léon avaient battu les mineurs à Ponferrada, à Villablino, et les avaient forcés à se replier sur Cangas del Narceo. Ensuite, le général Bosch se contenta, durant plusieurs semaines, de contenir les mineurs sur une ligne déterminée par les trois points VilIablino-La RoblaVillafrea. En somme, au-dessous de la haute barrière montagneuse qui coupe les Asturies du reste de l'Espagne, les rouges occupaient une sorte de triangle dont la pointe était dirigée vers la ville de Léon.

Cependant, en Galice, un corps se formait, aux ordres du colonel Pedro Martin Alonso. Il marcha sur Oviedo dès le début d'août, en deux colonnes, ayant pour premier objectifs à gauche le port de Luarca, à droite la ville de Tineo. A cette marche, les mineurs n'opposent aucune résistance proprement militaire.

Les Asturies sont une région extrêmement montagneuse, dotée par le dictateur Primo de Rivera d'un magnifique réseau de routes et de ponts qui sont, dans beaucoup de cas, des chefs-d'œuvre de l'art. Les mineurs détruisirent entièrerement les ponts, creusèrent, à coups de dynamite, des cuves dans les routes, de sorte que l'usage des automobiles devint impossible dans la région. L'armée du colonel Alonso, obligé de remplacer les ponts détruits par des ouvrages de fortune, de transformer des sentiers en routes praticables pour les camions, fut transformée à peu près tout entière en un corps de pionniers.

Tous les huit jours, l'armée, ayant progressé de 20 kilomètres à la pioche, se trouvait devant une position inexpugnable tenue par les mineurs. Il fallait alors entreprendre un mouvement tournant. Officiers s'orientant dans la brume, soldats piochant sous la pluie en poussant leurs camions sur une pente abrupte et détrempée, volontaires juchés sur des mulets et, de nuit, escaladant des pics, pour se trouver à l'abri sur les derrières de l'ennemi, telle fut la physionomie de la guerre asturienne. Une


de ses singularités fut l'emploi par les mineurs de cartouches de dynamite qu'ils jetaient comme des grenades. Mais on a beaucoup exagéré TefBcacité de cette arme_ improvisée. LA MARCHE DE FRANCO SUR MADRID

ET LA JONCTION AVEC MOLA

De la marche de FranccLSurJMadrid, on peut dire qu'elle est, du point de vue militaire, sans histoire.

A aucun moment, l'avance nationaliste n'a été enrayée par la résistance de l'ennemi.

Dans les premiers jours d'août, quelques compagnies de la Légion, montant vers Badajoz et Mérida, eurent à s'engager à Fregenal de la Sierra, à Jerez de Los CabàreIIos et à Los Santos de Maimona. La prise de Mérida et celle de Badajoz donnèrent lieu à des combats le 10 août.

Durant le reste du mois d'août, l'armée Franco, constamment renforcée par les troupes venant du Maroc, progressa sans grandes difficultés vers la ligne du Tage, franchit le fleuve, et entra le 3 septembre à Talavera de la Reina après avoir livré, pour la possession de cette ville, sa première bataille sérieuse.

Depuis la prise de Mérida, les communications directes étaient établies entre Burgos et Séville par Mérida, Cacerés et Salamanque. Mais les éléments des deux armées ne s'étaient point encore accolés. Du point de vue militaire, c'est le 9 septembre que la jonction fut réalisée en un bourg qu'on appelle Arenas de San Pedro.

Enfin, le 20 septembre, l'avant-garde nationale entre à Maqueda après un vif combat.

En somme, les troupes de Franco ont fait, depuis Séville, 500 kilomètres en cinquante jours, ou, depuis Mérida, 300 kilomètres en quarante jours. Une avance de 7,5 kilomètres par jour pour une petite armée motorisée, c'est peu de chose. Et cette lenteur semble révélatrice de vives résistances rencontrées et surmontées avec peine. En fait, c'est la méthode de progression qui est responsable de cette lenteur. L'armée fait un bond, arrive devant une position tenue par l'ennemi, s'arrête, déborde la position ennemie. L'opération est facile à


réaliser dans ces larges plaines nues d'Estramadure où il est impossible à une troupe d'appuyer ses flancs à une rivière, un bois, une montagne. Les défenseurs voient s'effectuer le mouvement tournant, spectacle démoralisant. Lorsque la manœuvre s'est suffisamment développée et que les défenseurs de la position commencent à recevoir des obus d'une batterie qui les prend d'enfilade, la troupe lâche subitement. Et l'attaquant emporte la position sans encombre. Les pertes minimes subies par la Légion étrangère durant cette marche de Mérida à Maqueda, révèlent l'efficacité de la méthode employée.

Nulle part, les gouvernementaux ne réussissent à arrêter leurs adversaires. La nature du pays ne se prête pas à la guerre de défensive passive. Or c'est la seule que pratiquent les milices rouges.

Manœuvrer, prendre les colonnes de Franco en flagrant délit de marche ou de passage de rivière, c'est là ce qu'il faudrait faire. Ou bien les chefs n'y songent pas ou bien leurs troupes sont impropres à des opérations de ce genre. De sorte qu'on peut dire de l'armée Franco qu'elle est arrivée à Maqueda sans avoir rencontré de grands obstacles. Ce n'est pas à dire qu'elle n'ait pas été éprouvée d'abord par la dureté du climat d'Estramadure, torride et désertique, ensuite par l'impossibilité de vivre sur le pays, et le caractère erratique du ravitaillement. Enfin, elle a été retardée dans son progrés par la nécessité de « nettoyer », l'une après l'autre, les localités conquises. On compte deux jours pour les jugements, les exécutions et l'organisation des nouvelles autorités locales, après chaque capture de ville.

Au 20 septembre, on peut regarder l'armée Franco comme déployée parallèlement à la route d'Avila à Tolède et en arriére de celle-ci au niveau d'Almorox au nord, au niveau de Torrijos au sud.

Par une série d'attaques en flèche, les nationaux s'emparent des villes ou villages qui jalonnent cette route. Leur plus sensationnelle attaque en flèche est celle qui, le 27 septembre, libère à Tolède, les défenseurs de l'Alcazar. Chacune des attaques nationalistes forme une « hernie » dont les gouvernementaux pourraient attaquer les deux flancs avec l'espoir


d'obtenir des résultats considérables. En fait, toute trouée réalisée par les nationaux en un point de la ligne des Madrilènes, jette l'inquiétude dans le reste de la ligne et provoque des replis injustifiés.

Non seulement les troupes gouvernementales ne manœuvrent pas et subissent le combat en tel point de leur ligne étirée qu'il convient aux nationalistes de choisir, mais encore les défenseurs jettent continuellement à leur droite et à leur gauche des regards inquiets, pensant qu'ils vont être découverts par le lâchage d'éléments voisins.

A la fin de septembre, de Tolède à Maqueda, de Maqueda à San Martin de.Valdeiglesias, de là à Navalperal, à la Fonda de San Rafaele à Navaconada et aux abords de Buitrago, les forces nationales forment un demi-cercle autour de Madrid. Ce demi-cercle ira se resserrant et simultanément il se. prolongera à droite vers Aranjuez, et à gauche, par la reprise de la marche en avant de-la colonne de Medinaceli qui enlève Siguenza et descend vers Guadalajara.

La prise des localités voisines de Madrid, Navalcarnero, Illescas, Brunete, Getafe, donne lieu à des combats où les gouvernementaux opposent enfin une résistance violente. Mais il est trop tard. C'est entre le 10 et le 30 août qu'il fallait arrêter ou plutôt attaquer et détruire l'armée Franco entre le Guadiana et le Tage. Et c'est entre le 20 et le 30 juillet qu'il fallait attaquer et détruire l'armée Mola.

L'incapacité de prendre l'offensive, l'absence d'une masse de manœuvre disciplinée et efficiente aux ordres d'un chef ayant l'esprit de décision, a condamné le parti madrilène à laisser partout l'initiative à l'adversaire, à lui permettre la concentration la plus audacieuse qui ait jamais été réussie dans l'histoire militaire, et qui, une fois réalisée, rendait l'issue inévitable.

BERTRAND DE JOUVENEL


LÉON TOLSTOÏ

ou

LES FRUITS DU JOURNAL-INTIMISME L'an dernier, à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de la mort de Tolstoï, on a publié en France plusieurs biographies de l'écrivain~, tandis que l'on poursuivait en Russie 1. Portrait psychologique de Tolstoï par François Porché (Flammarion).;Vie de Tolstoï par M. Hofmann et André Pierre (N. R. F.), Tolstoï est mort par Vladimir Pozner (Plon). Parmi les ouvrages biographiques antérieurs citons le Tolstoï de Romain Rolland (Hachette), de Zweig (Âttinger) de Merejkovsky (Tolstoï et Dostoïevsky, Perrin). Dans Trois Russes (N. R. F.) Gorki a apporté un témoignage précieux sur Tolstoï: le souvenir d'entretiens qu'il avait eus avec lui en Crimée en 1901. Dans Approximations (4e série; Corréa) Charles du Bos a écrit une étude remarquable sur Tolstoï et qui suffirait à le classer au premier rang des critiques d'aujourd'hui. Sous le titre Grandeur et In famie de :To~o:(P!on) Jean Cassou a développé une série d'aperçus brillants, mais très paradoxaux sur la question Tolstoï ». Vogüé en 86 avait donné dans le Roman russe la première grande étude sur Tolstoï. Ce fut alors une révélation. L'ouvrage reste encore très solide aujourd'hui, mais bien entendu Vogüé n'a pu suivre l'évo]ution psychologique de Tolstoï, pour la simple raison qu'elle n'était pas terminée. Bourget, Benda, Suarès ont écrit sur Tolstoï. Et aussi Paul Souday (Les Livres du jour, 5e série), qui, avec son impétueuse autorité, a consacré à Tolstoï quelques-uns de ses jugements" les plus faux.

La question des traductions Tolstoï est très compliquée, presque inextricable. On retrouve les mêmes textes sous des titres différents dans plusieurs maisons d'édition. Il y a une traduction complète des œuvres par Bienstock (Stock) dont malheureusement beaucoup de tomes sont épuisés. (Il est impossible, par exemple -de se procurer aujourd'hui à Paris les Confessions de Tolstoï). D'autre part les textes récemment publiés par les Soviets sont encore, pour la plupart, non traduits. Pourtant Mesures (15 avril 1935) et Europe (15 avril 1936) ont publié desfragments nouveaux du Journal M/ne. (Le 15 juil-


l'édition monumentale de ses œuvres qui doit compter quelque cent volumes. Si l'on a eu la curiosité, obéissant à l'invitation de cet anniversaire, de relire Tolstoï et les nombreux ouvrages qui lui ont été consacrés, on a sans doute été frappé par les contradictions, les incertitudes que laisse subsister encore aujourd'hui la « question Tolstoï ». On dirait que par delà la tombe, l'illustre écrivain russe a entrepris de prouver la fausseté de cette pensée que Mallarmé a exprimée dans un vers louable.

Tel qu'en lui-même ennnj'éternité le change.

Cette éternité à commencement n'a pas commencé pour Tolstoï. Ce n'est pas, d'ailleurs, que sa vie ait été insuffisamment étudiée, et qu'on discute sur des faits. C'est sur leur interprétation que les divergences apparaissent, comme aussi sur l'interprétation de l'oeuvre et sur le caractère de l'homme. N'a-t-on pas vu récemment M. François Porché, dans un ouvrage particulièrement vivant et attrayant, nous peindre un Tolstoï trop souvent tourné vers la feinte, un Tolstoï volontiers comédien, sinon vis-à-vis d'autrui, du moins vis-àvis de lui-même? L'illustre apôtre de la patrie et de l'amour n'aurait été qu'un « humanitaire dur », habile à composer ses attitudes, assez peureux quand il était militaire, assez soucieux de confort quand il prêchait l'ascétisme. Pénibles contralet 1928 Europe avait consacré à Tolstoï un numéro spécial qui groupe des textes et des études.) Les éditions diverses du Journal intime (Jeheber, Fasquelle) ne se raccordent pas du point de vue chronologique. Les premières traductions de Tolstoï (chez Hachette) sont incomplètes. Les essais politiques et sociaux publiés par Fasquelle (10 vol.) sont privés de tout appareil critique. Cependant les savants russes ont accompli de grands travaux dont la connaissance nous serait fort utile, comme le prouve la belle édition des Quatre Livres de Lecture de Charles Salomon (Bossard) et l'intéressante étude dont M. Jousserandot a fait précéder sa remarquable traduction de la Guerre e< la Paix (Payot). Le théâtre, plusieurs livres de nouvelles ont paru chez Perrin. Cer~ tains textes doivent être cherchés chez_CaImann-Lévy (SAo~espeea-e), chez Bossard (Œufres posthumes; les Quatre livres de lecture), chez Ambert. (la Pensée de l'humanité), etc.

Quant aux souvenirs des membres_de la famille de Tolstot beaucoup ont été traduits ceux d'Elie Tolstoï (Cc(!meMn-JLepy), ceux de Léon-J. Tolstoï (Nouvelle Revue Critique et S~pcA-)–celui-ci juge l'action de son père néfaste et lui attribue la responsabilité des malheurs subis par la Russie ceux d'Alexandra Tolstoï (Rieder) et ènnn le Journal m~me de la comtesse Tolstoï ~.Kon), témoignage essentiel sur l'écrivain et le drame intime qui troubla si longtemps son foyer.


dictions qui auraient été soulignées, à la veille de la mort, par une équipée « incohérente, apeurée, absurde », accomplie en compagnie d'une « escorte imbécile ». Cette vue de Tolstoï n'est pas absolument nouvelle, mais elle impressionne davantage, quand elle est exposée par un critique de qualité. Il est vrai qu'elle paraît difficilement acceptable à ceux qui viennent de relire les œuvres de Tolstoï, toutes rayonnantes d'évidente sincérité. Où est donc la vérité? Et que faut-il penser aussi de la fameuse crise de Tolstoï qui, selon le plus grand nombre de critiques, aurait coupé sa vie en deux. A quoi correspond exactement cette coupure? Sans doute Tolstoï n'a pas vécu après 1880 comme avant, mais ses pensées n'ont pas été telle-ment différentes. Il paraît en tout cas impossible d'affirmer, comme l'a fait Stefan Zweig, que Tolstoï, avant la crise, « n'avait jamais demandé au monde son sens métaphysique ». Nous serions porté au contraire à dire qu'il n'avait jamais cessé de le lui demander. Que la nature de Tolstoï soit complexe et souvent déroutante, on ne peut le nier. Mais si l'on se reporte à ses œuvres, à ses journaux, à ses lettres, on peut cependant, croyons-nous, dégager quelques traits essentiels, qui n'ont jamais cessé de s'affirmer, et d'engager à la fois sa pensée et sa vie. Un être ne devient jamais tout à fait autre. Il développe en lui certaines virtualités, il évolue. Le problème consiste à retrouver le fond commun de ses divers « lui-même ».

Envisagée sous un autre angle la « crise » marquerait chez Tolstoï le début du déclin. A partir de 80 la courbe de sa pensée aurait été descendante par opposition à celle d'un Gœthe magnifiquement ascendante jusqu'au dernier jour. Dans ses trente dernières années Tolstoï n'aurait plus vécu que sur ses réserves intellectuelles. Il en aurait d'ailleurs tiré du côté des romans quelques belles flambées, laissant à ses écrits politiques et sociaux le soin de prouver qu'il était devenu un fanatique à demi gâteux. Cette condamnation est-elle valable et n'y a-t-il que sottise dans ces écrits doctrinaires ? La fin de Tolstoï atteste-t-elle son ramollissement et ses erreurs? Et que faut-il penser de sa vie réellement « posthume »? Est-il un des responsables de la révolution, comme son fils même l'a anirmé, comme les hommages


bolchevistes le donneraient à croire? Cet apôtre de la douceur a-t-il contribué à faire couler des ruisseaux de sang? Telles sont les questions qui se posent, mais avant de tenter de les résoudre, sans nous dissimuler ce qu'il y a de présomptueux à vouloir prendre les mesures d'un homme si grand, nous rappellerons rapidement les principaux faits de cette existence, sur le sens de laquelle on discute encore aujourd'hui avec tant d'ardeur.

Léon Tolstoï est né en 1828. Par son père comme par sa mère, née Voikonska, il appartient à l'aristocratie. Le do-' maine de lasnaïa Poliana, où il est né, où il a passé la plus grande partie de sa vie, était un des domaines des princes Volkonski. Les années d'enfance de « Liovotchka » s'écoulent dans l'atmosphère de la Vieille Russie seigneuriale et provinciale. Orphelin de mère à deux ans, de père à dix, Tolstoï est élevé par une tante avant d'être envoyé à l'université de Kazan où il fait ses études. Ses professeurs le considèrent généralement comme un « fruit sec ». En 1847 il regagne Iasnaïa Poliana_qui lui est échu en héritage. Il y séjourne peu de temps. Dès l'année suivante il s'installe à Moscou. C'est le début d'une existence de noceur particulièrement ardente qui se prolonge jusqu'en 1851. A ce moment Nicolas Tolstoï (l'aîné des trois frères de Tolstoï), qui fait campagne au Caucase comme lieutenant, détermine Léon à l'accompagner. Le jeune homme s'adapte aisément à cette vie nouvelle. Il vit d'abord en amateur libre au milieu des officiers, suit plusieurs petites expéditions, se grise de nature et aussi quelque peu de vodka. La passion des cartes le tient toujours, et bien entendu celle des femmes. en l'espèce cosaques. Au début de 52 il renonce à l'amateurisme militaire et s'engage. L'année suivante, il est officier (d'artillerie). La Russie est alors en guerre contre la Turquie. Tolstoï est envoyé au Quartier Général de l'armée, à Bucarest, où l'on s'amuse beaucoup et où l'on joue ferme; puis devant Silistrie, où se livrent des combats meurtriers. A la fin de 54 il est affecté sur sa demande à une batterie de Sébastopol.

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Anglais et Français assiègent la ville. Guerre de tranchées, de casemates, de bastions. Tolstoï participe à de sanglantes affaires où il fait bonne figure. Dans l'intervalle des actions, il écrit une relation des combats auxquels il a assisté, qui obtient d'emblée un grand succès.

A la fin de 55, Tolstoï est de retour à Pétersbourg. Tourgueniev et les écrivains les plus connus lui font un accueil flatteur. Il a quitté l'armée et partage alors son temps entre la littérature, la philanthropie (il veut émanciper ses serfs) et les plaisirs. En 56 il songe à se marier; il s'en faut de peu que le projet ne soit mis à exécution, mais 1857 le trouve célibataire à Paris. Le comte fait un tour d'Europe. A Baden il perd beaucoup d'argent au jeu et doit rentrer en hâte en Russie. Nouveau voyage à l'étranger en 61. Tolstoï visite des écoles; l'enseignement le passionne; il a ouvert une école à Iasnaïa Polianâ. En 62 l'écrivain, qui a trente-quatre ans, épouse Sophie (Sonia), fille du docteur Bers. A partir de cette date, sa «vieextérieure, écrit Vogué, n'offre plus aucun aliment à l'intérêt romanesque ». Telle est en effet l'apparence. L'écrivain s'est retiré <f dans un bien patrimonial près de Toula et il n'en sort guère (hors des séjours d'hiver à Moscou et deux voyages en Crimée) jusqu'à cette nuit de 1910, où soudain, bouleversant les salles de rédaction du monde entier, il fuit sa famille pour aller mourir dans la petite gare d'Astapovo. 1862-1910 quarante-huit années de vie familiale qui semblaient appeler les mots paix et bonheur. Tolstoï a eu treize enfants; il a écrit quelques-unes des plus belles oeuvres de la littérature universelle il est entouré de respect et de gloire. Et l'on apprend soudain que cette vie calme et splendide se déroulait dans une atmosphère d'angoisse et de drame. Comment expliquer ce contraste? Derrière cette vérité seconde, au delà de ces luttes intimes, n'y a-t-il pas une autre vérité plus profonde, celle de Tolstoï lui-même enfermé en son « château intérieur ))?

Si l'on ouvre une chronologie_ des œuvres de Tolstoï, le premier titre que l'on trouve, c'est Ën/<Mc< 1851. En 1851, à 15 Novembre 1936.


vingt-trois ans, Tolstoï a écrit j[~ récit de ses souvenirs d'enfance auxquels feront bientôt suitcL des souvenirs d'ado" lescence. Beaucoup d'auteurs sans doute ont évoqué leur jeunesse, mais, pour se livrer à cet exercice, ils attendent généralement d'être vieux. Incertains de savoir s'ils ont le paradis devant eux, ils évoquent alors celui que, par les mirages de la mémoire, ils se représentent derrière. Mais le cas d'un écrivain débutant, jeune homme, par des « souvenirs d'enfance s est pour le moins rare. Il est aussi révélateur. Un écrivain est plutôt porté, au début de sa carrière, à traiter de sujets qui élargissent le -cadre habituel de ses préoccupations. Lyrique ou non, il manifeste un appétit de conquête extérieure. Tolstoï, lui, se replie sur lui-même; il décrit sa vie. Il tente de l'expliquer, de se l'expliquer. Il y a plus. Quatre ans plus tôt, à dix-neuf ans, Tolstoï a commencé de tenir son journal intime. C'est une habitude qui est entrée dans sa vie. Soixante-trois ans plus tard, à la veille de sa mort, Tolstoï tiendra encore un carnet, un carnet secrétissime « pour moi seul )). Sans doute y a-t-il eu des interruptions dans cet immense dialogue avec lui-même; mais elles ne sont qu'apparentes, comme nous le montrerons. Le fait est que Tolstoï est un journal-intimiste, qu'il le restera toute sa vie. Toute son activité spirituelle est liée à ce goût de s'observer, de s'analyser. A quoi tient cette inclination? Disposition innée sans doute, qu'il serait peut-être aussi imprudent de commenter que le cas du jeune prodige qui stupéfie ses auditeurs à six ans par une virtuosité musicale, bien faite pour réconforter les partisans de la réincarnation. Pourtant chez le jeune Tolstoï on doit constater une timidité favorable au repliement sur soi. A l'origine de cette timidité elle-même la conviction éprouvée par l'enfant qu'il était laid. D'autre part la complexité du caractère, la violence des contradictions intimes excitent évidemment à la réflexion sur soi-même. Une nature moins divisée, ce qui ne veut pas dire moins riche, incite moins à l'autoexamen. On met d'autant plus d'obstination à tenter de comprendre qu'il est plus malaisé d'y réussir.

Or les souvenirs d'enfance et d'adolescence nous révèlent que le faisceau de contradictions qui représente le caractère de Tolstoï fut noué de très bonne heure. En soi ces contra-


dictions n'ont rien de stupéfiant. La bizarrerie restera toujours absente de Tolstoï. Pour prendre un exemple, beaucoup d'êtres se sentent alternativement humbles et orgueilleux, mais ces états restent généralement larvés. Tolstoï et c'est, si l'on veut, sa marque est violemment et successivement tout. Il ressent une curiosité ardente pour tout ce qu'il aperçoit. Il observe avec intensité, et cela dès l'âge le plus~tendre.

Avant de méditer sur les faits, il faut les établir. La vie est fuyante espoirs et souvenirs se chevauchent et s'effacent. Le présent se déroule parfois dans un demi-rêve, presque dans l'absence. Les chapitres essentiels de notre destin, il arrive que nous les vivions dans une sorte d'hypnose. Le temps semble déjà « perdu », avant que l'horloge l'ait rejeté dans le passé. Tolstoï écrit ses souvenirs d'enfance, puis de jeunesse, parce qu'il veut reconstruire avec lucidité, rétablir dans une chaîne logique ce que le présent livre dans le tumulte. Ses souvenirs, c'est le journal intime, reconstitué, des heures ou des années écoulées. Sans doute, à les écrire, éprouve-t-il le plaisir de l'écrivain né. Il sait voir il a besoin de peindre. Il a une prodigieuse faculté d'attention un regard pénétrant et minutieux auquel aucun détail n'échappe; il est également sensible aux sons, aux odeurs, aux contacts. D'instinct il découvre les traits essentiels que la réalité nous offre noyés dans une masse confuse. Ces traits se gravent dans sa mémoire. Il a une mémoire prodigieuse; il conserve présente à l'esprit une image de lui-même, bébé enveloppé dans les langes. Il se sentait prisonnier et il ne l'a pas oublié. Il se souvient d'un bain pris à trois ans et de la sensation de douceur lisse que lui donnaient les parois du baquet. Il a donc tous les dons observation attentive et mémoire qui permettent de restituer et d'évoquer les circonstances du passé.

Mais pour lui ce qui importe, ce n'est pas de peindre, bien que ce soit là un plaisir qu'il goûte. C'est de comprendre, c'est de mettre en place ces images, de les intégrer dans l'étude du moi ce moi préoccupant parce que multiforme, complexe, dispersé. La faculté de décrire n'aurait poussé Tolstoï que


vers le « roman » et encore une certaine forme de romans, à « tableaux a et à « types ». C'est le goût de l'introspection psychologique qui l'oriente vers les souvenirs, vers le journal intime. Les sentiments, les impulsions que des mots simplificateurs amour, volonté épaississent en une seule masse, Tolstoï, s'engageant à vingt ans, dans la voie même que plus tard suivra Proust, perçoit qu'ils sont intermittents, dispersés, parfois artificiels. II se souvient que petit garçon il a aimé une petite fUIe~dès qu'il a eu décidé qu'il l'aimait; jeune homme, il a parlé de son « amour s à un de ses amis, et, quand il eut exprimé ce sentiment, celui-ci s'est affaibli. Un autre jour, il s'est inquiété « étant amoureux, d'avoir oublié qu'il l'était ». Et par la pensée il a fait renaître son amour. Une conscience psychologique suraiguë lui a révélé la dis- continuité des ssntiments.

Ce n'est pas une découverte agréable. Tolstoï en a souffert. On conserve toujours en soi le mirage de l'absolu. Et puis il y a quelque chose d'humiliant à n'être pas sûr de soi, à penser qu'on modifie sa vie poursatisfaire des sentiments qui n'existeront peut-être plus quandle changement auquel ils incitent sera accompli. Nos vérités sont vraiment trop provisoires. « Je ne cesserai de dire, écrit Tolstoï dans son journal, que la connaissance de soi-même est la plus grande souffrance morale qui puisse envahir un homme je souffre, je souffre profondément de savoir d'avance que dans une heure, tout en restant le même homme, tout en conservant les mêmes images dans mon esprit, ma psychologie aura changé malgré moi et cependant j'aurai pleine conscience de ce changement. B Le moi serait pourtant moins préoccupant, il solliciterait moins vivement une attention anxieuse, si la volonté le régissait avec autorité. Mais Tolstoï n'éprouve personnellement rien de semblable c'est un indécis. Il lui est aussi difficile de prendre une résolution que de s'y tenir. L'intelligence exerce sur ses impulsions même~une action dissolvante. « Faire preuve d'esprit de suite, écrit-il, c'est avoir la force de nier tout ce dont on ne veut pas s'occuper. » Et pourquoi se priver du plaisir de s'occuper de tout? D'autre part se décider, ce n'est pas seulement renoncer à des possibilités, c'est aussi


tuer une habitude exercice très douloureux pour le meurtrier c'est réduire sa liberté et engager son destin. «Aux carrefours de la vie, en m'engageant dans de nouveaux chemins, écrit Tolstoï, j'éprouvais la douleur douce de l'irrévocable, de l'irréparable. » Toute décision comporte une renonciation, Et, au fait, il n'est même pas besoin de se décider pour se mutiler, il suffit de laisser prédominer en soi un aspect de sa personnalité. Tolstoï sent en lui toutes les possibilités; le moi est multiple. « Les hommes portent en eux, dit-il, le germe de toutes les qualités humaines, et tantôtils en maniféstent une, tantôt une autre. C'est un préjugé de croire qu'un homme a en propre certaines qualités définies. » Mais il reconnaît que, selon les hommes, les changements se font avec plus ou moins de fréquence. En ce qui le concerne, aucun doute il est du côté du plus. Il en sait même davantage il a senti dans son adolescence que l'on pourrait, comme absent de soi-même, « par besoin inconscient d'action. commettre les crimes les plus atroces. a allumer, par exemple, « avec un sourire de curiosité le feu dans sa propre maison, ou dorment les frères, le père, la mère, tous ceux qu'on aim tendrement )). Incompréhensible, illimité, le moi n'est pas rassurant. Aussi dans cette chaotique république intérieure, est-il nécessaire d'établir un ordre. Tolstoï qui reconnaît en luimême « la rage de raisonner » entend faire faire sa police intérieure par la logique. II y a en lui un logicien implacable, forcené, et, comme il est ardent, débordant de vitalité, sujet à la colère et apportant de la violence jusque dans la simple adhésion à des idées, il lui arrive de se soumettre à des systèmes avec une sorte de fureur. Un jour il a treize ans l'idée lui vient que le bonheur consiste à jouir du présent. Aussitôt il refuse de travailler, se couche, se bourre-de confitures. Mais, une semaine plus tard, il se persuade que le bonheur ne peut être que négatif. Il faut s'accoutumer a la souffrance. Il se contraint aussitôt à porter longuement des poids trop lourds pour lui et court dans son cabinet noir, pour se flageller. Dès qu'une idée s'empare de lui, il faut qu'il la vive. II n'y a pas de cloison entre la pensée et l'action, il est totalitaire, et le restera toujours,

La métaphysique aussi le tourmente. A treize ans, il a une


véritable crise philosophique. Il se lance dans la chaîne des déductions avec son impétuosité coutumière « Je pense que je pense, se dit-il, je pense que je pense que je pense, etc. » 11 continue ainsi jusqu'à l'absurde ou s'empêtre dans les « cercles vicieux ». Les questions de matière ou d'essence sont pour lui si présentes, si étroitement mêlées à la vie.que dans le mois où il se convainc, d'après Schelling, que les objets n'ont d'existence que par leur relation avec le moi, il se retourne sans cesse, et très brusquement, avec l'espoir de découvrir « à l'improviste », là où il n'est pas, le néant.

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Psychologiquement, philosophiquement Tolstoï éprouve le vertige du moi. C'est pour le combattre, pour jeter des amarres, trouver des points fixes qu'il tient son journal. Mais le journal a d'autres utilités, que le jeune homme dénombre lui-même. Il permet de peser la valeur de pensées qui au premier abord éblouissent, puis avec le recul paraissent insignifiantes. En outre et surtout « il aide~à~e juger soi-même )).. Ici nous sommes bien au centre, et dès le début de sa vie, du « cas Tolstoï ». Qu'il regarde le monde extérieur ou qu'il tente de se comprendre, l'écrivain ne cesse d'être habité par des préoccupations morales. Dans une page de souvenirs, que Charles du Bos a mise en valeur à juste titre, Tolstoï raconte que, à l'âge de quatre ans, il jouait avec son précepteur, Ivanovitch. « Féodor Ivanovitch sautille en soulevant trop haut les jambes et faisant trop de bruit, et au même moment, je sens que ce n'est pas bien, que c'est de la débauche, » Ce sentiment que toute impulsion incontrôlée est mauvaise subsistera toujours chez Tolstoï.

Toute sa vie il sera attentif à départager ce qui est bien, ce qui peut servir au progrès de l'homme et ce qui ne l'est pas. Les premières pages de son journal rëvèlent-qu'à dixneuf ans il est un censeur impitoyable de lui-même. D'une part il entend être bon, juste, maître de soi. D'autre part il veut être utile à autrui. Une vie est mauvaise, si elle n'atteste pas un constant progrès moral. Ainsi le double problème posé à l'homme-écrivain, dès sa jeunesse, peindre ce


qui est et comprendre pourquoi cela est se complique d'un autre plus tourmentant que tous, car entre toutes les voix qui nous habitent, il n'est pas toujours aisé de reconnaître la voix de la conscience savoir ce qui devrait e/re. A dix-neuf ans Tolstoï écrit « Je serais l'homme le plus malheureux si je n'avais découvert un but à ma vie, but commun, utile à tous, nécessaire même, puisque l'âme immortelle dans son évolution monte tout naturellement vers un être supérieur. » Dans la maison Tolstoï l'idée de servir l'humanité hantait du reste les jeunes cervelles et l'écrivain raconte que son frère Nicolas, enfant, avait enterré dans le jardin d'Iasnaïa Poliana un petit bâton vert sur lequel était gravée la formule du bonheur. universel. Ce petit bâton, Léon devait tenter, jusqu'à sa mort, de le retrouver.

Dès le début Tolstoï décide que son journal intime lui servira à se perfectionner moralement. Il y consigne en effet les « règles de vie » qu'il entend s'imposer. Mais la première qu'il note « Accomplis ce que tu as décidé est immédiatement suivie d'une remarquer qui résume un drame intérieur appelé à se prolonger « J'ai commencé par n'en rien faire. » Ainsi se dessine le rythme d'un combat qui va dorénavant se renouveler chaque jour et se terminer à peu -prés invariablement par une défaite. Le matin le jeune homme se fixe un programme. Le jour vient ayec toutes ses tentations, on y cède. Le soir des mots de ce genre s'inscrivent sur le carnet « Terrible remords )) ou « Je vis comme une brute ». Parfois pour se punir ce tourmenté se flagelle. A défaut de châtiments physiques, il se prodigue les condamnations, ou les injures. « Paresse, manque de fermeté, indécision, absence d'énergie, (surtout cela, il y revient sans cesse), distraction, mensonge, lâcheté, vanité, gaspillage » voilà ce que Tolstoï découvre chaque jour en lui-même. Qui verrait ce jeune homme de vingt ans tout le long des jours, et souvent pour être exact jusqu'à une heure avancée de la nuit, se jeter avec une avidité de furieux sur les plaisirs de ce monde ne se douterait pas que cette vie de fêtard est entrecoupée, non pas par crises espacées, mais avec une régularité quotidienne, solaire, de repentirs ardents, de terribles mouvements de désespoir. C'est un cycle régulier d'élans et de reprises, ou si l'on veut un courant


de violence tantôt lancé vers le monde extérieur) tantôt vers l'intérieur.

Ce n'est pas tout que de lutter contre ses mauvais instincts il faut encore les connaître. H y a les accidents affreux et simples. Tolstoï fait fouetter son domestique. Il se repent, il écrit « Lui demander pardon ». Mais de même que sur le plan philosophique la réflexion conduit au vertige, sur le registre moral la pensée peut s'annuler elle-même. Ainsi Tolstoï se reconnaît vaniteux. Il éprouve cet « amour-propre qui relève de l'opinion publique et du qu'en-dira-t-on ». A vingt-quatre ans il écrit « J'ai beaucoup souffert de la vanité; elle a gâché les meilleures années de ma vie. Double souffrance, Tolstoï, jeune est timide et il voudrait « imposer son moi ». Il ne peut ni satisfaire ce désir ni l'approuverl Arpenteur minutieux des paysages du. moi, il est conscient du danger terrible que représente la -vanité. Il faut être humble, simple c'est entendu. Mais voilà le pire au moment où l'on se sent humble, on goûte le plaisir de l'être. La vanité de l'humilité! Est-ce dans tous les royaumes du moi le cercle infernal?

« Arriverai-je, un jour, à ne plus dépendre des circonstances? écrit Tolstoï en 1847. A mon avis c'est en cela que consiste la perfection. » Les « circonstances troublent l'observateur du « soi ». L'étude qu'il poursuit serait plus aisée, s'il vivait dans la solitude. Tolstoï, jeune, y songe. La solitudel mais ce serait le bonheur. Les « circonstances hélas! ne permettent pas de donner suite à cette résolution, car elles sont diâbo-'liquement accrocheuses et bouleversantes, ces circonstances qui sont les femmes.

Dix-neuf ans Tolstoï adore les femmes. S'il se penche à sa fenêtre et aperçoit une robe rose, il est perdu. Le soir il court chez les tsiganes délices! Oui, mais aussi honte, désespoir, remords ardent. Ressentiment contre les femmes qui détraquent le monde pur du philosophe. « Qui nous inspire, sinon les femmes, la sensualité,~ la frivolité, l'indolence et toute espèce d'autres vices? » Tolstoï découvre en elles les ennemies du bien et son ressentiment est d'autant plus vif


que, parvenu précocement à un état d'extrême maturité intellectuelle, il conserve le souvenir d'un univers que le désir ne troublait pas. Derrière le sensuel Tolstoï, il y a, il y aura toujours un philosophe désespéré de voir ses constructions compromises par les impulsions amoureuses. « Être troublé pour une boucle de cheveux! s gémira-t-il, vieillard. Cela est contre l'ordre, contre la sagesse..

Il est vrai qu'il est une institution qui sauve à la fois l'amour et l'ordre c'est le mariage. Le jeune Tolstoï en rêve. Étudiant à Kazan, il songe à la femme merveilleuse, la femme idéale; pour la désigner il dit Elle. Elle est un peu les diverses femmes qui lui ont plu, leur essence, l'être parfait. Il ira avec Elle sur les collines, ils admireront ensemble la nature, se tiendront par la main. Et il l'épousera. Le mariage réhabilite l'amour. Aussi Tolstoï comprimera-t-il toutes ses impulsions sentimentales jusqu'au mariage. Il aura des femmes, mais pas d'amour véritable. Célibataire, il se réserve. Mais sur le point de se marier, il hésite longtemps. La réhabilitation de la femme, c'est le mariage heureux. Il ne s'agit pas de commettre d'erreurs, en choisissant l'épouse. Sinon la chance des femmes serait à jamais perdue dans l'univers de Tolstoï, elles redeviendraient les bacilles qui transmettent tous les vices. Le résultat serait le même, bien entendu, s'il apparaissait à l'expérience que, dans le mariage, ne s'opère pas la merveilleuse fusion du réel et de l'idéal. Il faudrait revenir alors à l'autre rêve la solitude.

En attendant que l'idéal s'incarne, en ces années 50 où Tolstoï est majeur et célibataire, le bonheur reste pour demain. Ce qui est du présent c'est l'inquiète observation- psychologique du soi, c'est l'anxiété philosophique, c'est l'angoisse morale. Que Tolstoï fasse la guerre, des voyages, de la pédagogie, cela n'y change rien l'homme est profondément tourmenté, il cherche à se comprendre, à comprendre l'univers et, pour mieux chercher, il écrit son journal.

Mais il y a ceci de fâcheux dans la destinée humaine (avec quelques autres petites choses) que, dans le domaine psycho-


logique, où l'on ne peut observer complètement que soi, il arrive que, dès qu'on observe, on n'est plus le même. Analysez vos sentiments, vous risquez de les tuer. A tout le moins vous les changez. Insoluble difficulté. La science l'éprouve aussi, mais ne le reconnaît que depuis peu de temps. Enfin, là aussi, aujourd'hui le précipice est ouvert et l'on sait que si l'on descend au niveau des électrons, les expériences' destinées à appréhender le réel commencent par le fausser. (Terrain d'entente, mais fâcheux, pour le spirituelet le matériel dans les deux domaines, au point le plus pathétique de la connaissance, on arrive à l' a intouchable par essence », à l'asymptote.)

Dès que l'on note ses contradictions intérieures, on les accroit. Si l'on s'attache à surprendre les fléchissements ou les syncopes de ses sentiments, on les entrave, on arrive à douter de leur existence même. Soumises à un examen trop attentif les composantes du moi se brouillent, se morcèlent, semblent près de disparaître. Tolstoï n'a jamais aimé personne, affirme Merejkovsky. Nous n'en croyons rien. Mais il n'y a pas de sentiment qui, soumis à l'examen intérieur, ne puisse inspirer de l'inquiétude. Si l'on réussissait à voir le monde d'atomes qui compose une barre de cuivre, quel sens accorderait-on à la barre elle-même?

En consignant une impression passagère, on lui donne une consistance qu'elle n'avait pas. Le mot ne fixe pas seulement les forces, il les multiplie. Entre journal-intimiste et journal intime, il s'établit un mouvement de va-et-vient, d'effets reçus et transmis, qui ne crée pas évidemment l'inquiétude intérieure, mais l'entretient et l'accroît. D'autre part, du point de vue intellectuel, le journal intime affine et limite. Tout le temps donné à l'établissement du catalogue de soi-même est retiré à la libre progression. Certains éléments trop bien repérés prennent une valeur d'hallucination. André Gide a noté qu'à force d'analyser le moi d'hier, on limite celui de demain. C'est un fait que les pensées de Tolstoï patriarche octogénaire et du lieutenant Tolstoï âgé de vingt-cinq ans sont les mêmes. Permanence du moi? Sans doute. Mais accusée par l'exercice du journal intime, qui favorise l'éclosion d'une sorte de cyclothymie intellectuelle.


« J'ai oublié de faire attention », écrit Tolstoï quelque part dans son journal. Défaillance d'un instant. A l'ordinaire il regarde, écoute avec intensité. Tout ce que la vie lui offre est matière à méditation. Il pèse les données de chaque instant, et, sans nul doute, met de côté, mentalement, les remarques essentielles avec l'étiquette « A noter ». La vie, c'est le marché il glane, où il prépare sa provision du soir, sa manne pour journal intime. Absorbé par les questions qui le hantent, il regarde l'univers « en fonction a de ces questions. Du coup la liberté des communications humaines est entravée. Il est impossible, par exemple, de se demander ce que les paroles de Fett laissent passer de vérités humaines et philosophiques ou simplement de vérités propres à Fett et de s'abandonner en même temps au charme de sa conversation. Un juge ne fait pas de sentiment. De fait Tolstoï manque de tendresse. Ses 's enfants s'en plaindront. Son attitude de repli nuit à ses velléités d'expansion.

A force même de se demander « Qu'est-ce que cela veut dire, ce mouvement de joie qui entraîne Nicolas? » ou bien « Que représente exactement la tendresse de Macha? », la valeur vivante de Nicolas et de Macha s'atténue (cette valeur que par une contradiction singulière Tolstoï est pourtant plus apte que personne à exprimer). Ils ne sont plus que le passage de questions, deux fils dans l'immense réseau que l'interrogant Tolstoï pose sur le monde. Et le monde lui-même n'est plus qu'un cercle commun de questions, de symboles, au centre duquel est prisonnier l'enquêteur qui ne voit plus partout que des projections de soi-même et de ses questions. Ainsi Peer Gynt, qui, errant dans l'obscurité, sent glisser des ombres sous ses doigts, mais chaque fois qu'il demande: «Qui es-tu? une voix ironique répond « Toi-même ». Comme Peer Gynt, Tolstoï est devenu prisonnier de ses problèmes et de son moi. Et le journal intime qui a été l'instrument de ses recherches a épaissi sa solitude~.

=f=

Parfois~ToIstoî, désespérant de n'être pas tel qu'il aurait voulu, songeait à «~recommencer une autre vie )). Cette idée, dès qu'il l'avait conçue, lui~paraissait facile~ à réaliser. Il


croyait, en ces instants, que rien n'était si simple que de « tout effacer, tout oublier », qu'on pouvait dépouiller le vieux moi, pour aller, au bout d'une ligne de chemin de fer ou de bateau, retrouver un moi~ lumière, tout neuf et tout proche à la fois du pur moi de l'enfance. Ce rêve d'évasion, qui se liait au rêve de solitude, au désir de se libérer de la pression des « circonstances M _et~M <t gens )) devait réapparaître bien des fois dans la vie de Tolstoï. Il fut pour beaucoup, à n'en pas douter, dans la décision~u'il prit en 1851 de renoncer à la vie débauchée de Moscou et de partir pour le Caucase en compagnie de son frère Nicolas, qui regagnait sa batterie cantonnée sur le Térek.

Au milieu des montagnes caucasiennes le jeune Léon traversa une crise morale violente, toute semblable à celle qui devait transformer sa vie en 75-80. Cette dernière seule a vu son existence officiellement. reconnue. Sans doute parce qu'elle seule eut des conséquences évidentes et immédiates. Mais le fait est que, en 1851, dès la première halte au Caucase, Tolstoï écrivait en jetant des regards d'horreur sur sa vie passée « Je contemplais avec épouvante ce côté mesquin et corrompu de notre existence et je n'arrivais pas à comprendre comment j'avais pu m'y laisser entraîner. Tous les gens qui l'ont entouré dans «le monde:) lui semblent soudain mauvais, perdus de sotte vanit< Quel contraste avec tel vigoureux Cosaque, plein de simplicité et de~agesse, dont Léon devient l'ami! Quel contraste avec les_bétes mêmes, dont le chasseur fervent qu'est Tolstoï commence à se demander avec inquiétude si elles ne « savent pas tout ))!

Enivré par la grandeur de la nature, rendu à lui-même par la solitude, le jeune « évadé )) fait chaque jour des progrès étonnants sur la voie du bien. Son moi moral distance tous les autres. « La satisfaction de nos propres besoins ne constitue le bien que dans la mesure où elle peut contribuer au bien en faveur des autres. » Une lumière subite s'est faite dans son esprit. Il se répète sans cesse « Le bonheur consiste à vivre pour les autres, c'est clair. L'homme aspire au bonheur, donc c'est un désir légitime. » Les autres! Les autres! Cet arpenteur du moi, si mécontent de~cemû~ ressent un jour un bonheur merveilleux. Il se promène au milieu des bois, regarde les


arbres et les oiseaux et comprend soudain « qu'il n'est nullement un gentilhomme russe, membre de la société moscovite, ami et parent de tel ou tel, mais simplement un être vivant, un cerf, un faisan, un insecte, comme ceux qui tournoient autour de lui ». Insecte. animal. plante. homme. quelle différence au regard de Dieu? Dieu est partout, nous portons tous en nous une parcelle de lui. Mais alors ce moi? ce moi terrible, incompréhensible, où les pensées et les sentiments passent comme des larves, si par hasard. Tolstoï se sent aux portes du grand secret. Mais cette fois il ne les franchira pas. La libération ne se fera que vingt et un ans plus tard. Pourtant Léon a écrit sur son carnet cette phrase incompréhensible =: « Les désirs de la chair constituent le bien personnel. Les désirs de l'âme constituent le bien d'autrui. »

Exalté par la nature, Tolstoï, au Caucase, a été sur le point de sortir du cercle infernal de ses contradictions intimes. Pendant quelque temps l'élan qui l'a soulevé subsiste en lui, puisque, au début de 55, il se déclare capable de consacrer sa vie entière à réaliser un « projet grandiose, immense » qui vient de naître dans son esprit. Il s'agit, tout simplement, de « la création d'une nouvelle religion conforme au développement du Christ, mais purifiée de la foi et des mystères ?. L'idée est née après trois* journées de travail consacrées à la réorganisation de l'armée. Toutes les voies mènent à. Dieu. Mais petit à petit la vie le reprend, qui ne l'arrache certes ni à ses inquiétudes, ni à ses contradictions, mais le détourne provisoirement de la carrière de prophète. Guerre, voyages, séjour à Moscou, travaux littéraires, la vie amenuise le lyrisme qui l'avait envahi sur les cimes, et, en 1859, ayant relu son journal intime du Caucase, il écrit à son ami Fett. « Je ne puis comprendre comment un homme peut arriver au degré d'exaltation intellectuelle dans lequel je me trouvais alors. » Lui, dont-la mémoire est prodigieuse, mais qui sur ce point paraît frappé d'une amnésie étrange, oubliera de nouveau, et lorsqu'on 79 il sortira de sa <c grande crise s grâce à


quelques salutaires réflexions sur l'amour du prochain, il paraîtra ne pas se douter que celles-ci lui ont déjà, pour la plupart, traversél'esprit alors que jeune officier, il regardait sans déplaisir la lourde natte et les yeux brillants d'une jeune Cosaque.

Au temps où il chassait et faisait campagne le long du Térek, Tolstoï n'avait pas conversé en effet qu'avec des aigles et des faisans. Les heures de solitude qui avaient déchaîné en lui à la fois un enivrement panthéiste et un altruisme chrétien avaient été souvent interrompues par des effusions moins abstraites. Tolstoï s'était épris d'une jeune fille cosaque. Cette aventure, il l'a contée dans une grande nouvelle Les Cosaques, où la joie d'aimer la belle Marianna et celle de se dévouer au genre humain-sont tour à tour célébrées. Nous nous retrouvons ainsi dans une situation analogue à celle que nous signalions au début de cette étude, alors que nous pouvions suivre l'étudiant Tolstoï à la fois par ses souvenirs légèrement (ô très légèrement!) romancés et par son journal intime. Inlassablement occupé de comprendre cette odyssée au milieu du mystère que représente une vie, exactement pour chacun de nous sa propre vie, Tolstoï poursuit son moi à la fois au travers de son journal intime et de ses romans. Ses romans relaient son journal, le retouchent ou le complètent. Peut-être, dans le journal, Tolstoï témoigne-t-il plus spécialement du désir de comprendre dans le présent le mécanisme de son esprit et de trouver les moyens de progresser moralement, tandis que dans les romans il cherche à fixer ses rapports avec le monde, à construire son personnage vu de l'extérieur, à comprendre rétrospectivement les raisons de ses actes, car les motifs de notre conduite demeurent toujours incertains. Le journal intime c'est du travail d'atelier, un jeu d'esquisses, de l'ésotérisme; les romans représentent, au contraire, des études reprises, mises au point pour le publie. Mais dans les deux cas la nature de l'effort est la même c'est une enquête sur soi, l'établissement d'une série de portraits de soi-même, d'auforitratfos perpétuellement repris, recommencés, retouchés avec un inlassable scrupule d'artiste et une patience non moins inlassable de chercheur. Ce traqueur de soi ne cherche pas seulement à restituer


son passé avec le maximum de clarté; il n'a pas seulement souci de rétablir l'histoire de ses sensations entre Marianna et Dieu au Caucase (les Cosaques), ou bien de mettre au point les impressions ressenties au cours d'une guerre de siège (Récits de Sébastopol). Cela ne l'apaise pas complètement d'analyser ses réactions d'humanitaire indigné en face d'un guitariste auquel les somptueux pensionnaires d'un Palace refusent de jeter des sous (Lucerne) ou d'évoquer les circonstances qui l'ont conduit à sauver le musicien Rudolph (Albert). Il faut encore qu'il établisse, à côté de ce qui d été, ce qui aurait pu être, qu'il dépeigne les aventures que lui, Tolstoï, aurait vécues s'il avait à tel ou tel carrefour suivi une voie différente. Il faut mettre sur pied, à côté des épisodes réels, les épisodes possibles. C'est ainsi que, joueur malheureux, Tolstoï, après de lourdes pertes, a senti naître en lui parfois la menace ou l'attirance du suicide. Que se serait-il passé s'il y avait cédé?. Et Tolstoï reconstitue la pièce que le destin n'a pas jouée: il écrit l'histoire de Tolstoï se suicidant (Journal d'un marqueur).

Mais de toutes les aventures de la vie, celles qui justifient les gloses les plus approfondies, ce sont bien certainement les « féminines ». Ici, tiraillé que l'on est entre le génie de l'espèce et la raison, tout devient incompréhensible et plus que tout autre peut le ressentir un incertain comme Tolstoï, hanté par le rêve de l'épouse idéale, pressé par de vigoureux désirs, et doué d'une clairvoyance psychologique qui ne peut être longtemps mise en défaut. En 1856, il rencontre une jeune fille, Valérie Arseniev, qui lui paraît être la femme si ardemment attendue. Aussitôt il prend feu. Valérie est jolie, charmante, touchante. « Gentille », note Léon sur son carnet « Très gentille », le lendemain. Mais ne serait-elle pas bête? Si, elle doit l'être. Mais « très charmante » aussi. Ces hésitations s'inscrivent sur le journal intime avec « Horrible lascivité. Pensées érotiques », etc. L'homme sera-t-il pris? Non, il statue, un jour, que Valérie est une « véritable nouille a et c'est fini. Fini pour le présent et l'avenir. Mais non pour les regrets et l'analyse de cette idylle manquée. Tolstoï entreprend une mise au point, c'est-à-dire qu'il écrit le Bonheur conjugal. Valérie était frivole, elle aimait le monde,


rêvait de succès mondaine Léon lui ne se, plaisait qu'à 1~ campagne dans une vie de travail et de méditation. Ce désaccord foncier eût provoqué des difficultés, des scènes, une brouille. On s'exposait aux pires mécomptes. Héros des aventures qu'il a vécues ou de celles qu'il a failli vivre, nous verrons ainsi Tolstoï se glisser dans la Guerre et la Paix, Anna ~ar6n:ne, le Père Fedor .KcH~m! Résurrection, etc. II sera le prince André, Pezuhhov, Levine, le père Serge, Fédor, Nekiudpv, etç~ et chaque fois, à la faveur d'une œuvre courte ou immense, entre deux cahiers de journal intime, surgira une image nouvelle de l'insaisissable moi. Comment s'étonner, dans ces conditions, que Tolstoï ait manifesté du dédain, bien avant d'avoir formulé sa théorie de l'art, pour-les Utterateurs de métier? L'orgueil secret du boïard l'inclinait déjà, sans doute, à cette attitude. Mais bien davantage sa propre situation en face de la littérature. Lui prend la plume pour se comprendre. Il accomplit une œuvre d'hygiène nécessaire. Il faut qu'U voie clair. A la rigueur il se passerait de lecteurs. Il est à peu près un des seuls écrivains du monde duquel on puisse penser qu'il aurait été capable d'écrire toute son œuvre « pour lui seul ». Il écrit comme on allume une. lumière au milieu de la nuit. Tant pis, tant mieux, si les autres profitent de la clarté! l

Que Tolstoï se soit cherche d~ns_ses romans~ comme il le faisait dans ses « diaries », il n'en est pas de preuve plus saisissante que celle fournie par sa grande œ.uvre, celle qui repré" sente le sommet de son art et absolument un des plus merveilleux sommets l'art G~/rc JPaM-. Pour le comprendre il faut sonder sa situation morale à l'époque à laquelle il accomplit cet immense travail,

En 61 Tolstoï avait fréquenté assidûment la maison du docteur Bers qui avait trois filles.: Lisa, Sonia, Tania. « Lisa me tente écrit-il dans son journal cette année-là. Mais l'année suivante, c'est Sonia qu'il épouse, après l'avoir jugée d'abord '< vulgaire )), Qui sait. si ûnale.m.ent dans le secret ce n'est pas Tania qui lui parut la plus charmante et si, comme un héros


de Proust, il s'avait pas aimé une « nébuleuse de jeunes filles ». C'est une hypothèse; ce qui ne l'est pas, c'est l'incertitude de Tolstoï jusqu'au jour ou il fit sa demande. On eut le senti" ment, jusqu'au dernier instant, qu'il allait s'échapper. Fiancé, même, il inspira des inquiétudes. Ce fut bien le mariage d'un hésitant-né, apte du reste aux plus vifs élans d'amour, aux enthousiasmes..

Ce que fut d'abord, omciellement, cette union et pendant de longues années? La réussite des réussites, le bonheur parfait. Époux amoureux, épouse amoureuse. Large aisance, bientôt des enfants, douc~ atmosphère de travail, etc. Cela c'est de. la vérité externe. Mais il y en avait une autre, moins rassurante, que nous devinons au travers des journaux intimes de Léon et; de Sonia (car la jeune femme, gagnée par l'exemple, note aussi ses impressions et ses pensées). « Rester à la maison avec elle m'est pénible », écrit Léon quelques mais après. son mariage. Et quelques jours plus tard, ce- cri « Qu est-il mon ~<?!, ce mm que je connaissais, qui parfois d'une pensée jaillit à l'extérieur et me cause à moi-même plaisir et eiîroi? Je suis petit et. impuissant. Et qui pis est, je suis devenu tel, depuis que je me trouve marié à une femme que j'aime. s Et jetant an regard en arriére vers cette époque on il aspirait de toute s.on âme à devenir un mari et un père « II est épouvantable de dire que son bonheur est fait de circonstance& matérielles. Le pauvre insensé qui court les rues a raison. On peut avoir une femme, des enfants, la santé et le reste, mais le bonheur n'est pas en cela Seigneur, donnez-mai la grâce et venez-moi en aide. »

En réalité, Tolstoï oscille entre une sensation de déception profonde (a ce n'est que cela l'apothéose de la femme, la vie conj.ugale! ))): et des impressions de complet bonheur qu'il consigne aussi sur son carnet. Parfois il se sent fou de sa fejmme, parfois convaincu qu'il ne l'aime pas. La vie de famille n'est pas ce qu'on pense. Les. enfants vous valent mille soucis,. <! C'est un péril perpétuel. A peine en croit-on sortir qu'un, nouveau danger arrive ?. Il y a un antagonisme profond entre la vie de famille qui.. comme le dit Ch. du Bos, « tend invinciblement a absorber tout l'être, parce qu'en son essence elle est le mode de vie qui se suffit s et l'esprit qui cherche. Sur le


point de subir une petite opération, Tolstoï ressentant les premiers effets du chloroforme, crie à demi inconscient « Mes amis, c'est impossible, je ne puis continuer de vivre ainsi. » Voilà les dessous de quinze ans d'un bonheur universellement célébré! Tolstoï, surpris, hésitant entre ces impressions diverses, entre un tourment profond et des bouffées de félicité complète, entreprend alors d'écrire un roman, qui devient son plus immédiat souci. Il s'apaise dans l'immense travail qu'il entreprend. Chercheur obstiné, il n'atteint sa vérité qu'après avoir hésité entre des millions de détail. Il récrit sept fois Guerre et Paix et puise dans cette création des instants de véritable allégresse. Un soir où il se sent pourtant en veine d'amour pour Sonia, il doit noter qu'il aime encore mieux son roman qu'elle. Bien entendu! ce roman, c'était tout son univers intérieur, que le fameux « bonheur conjugal » n'avait pas englouti. C'était son bilan.

On a émis beaucoup d'hypothèses sur le sens profond de cette œuvre immense évocation historique de l'époque napoléonienne, dit l'un; tableau des différents âges de l'homme, pour l'autre; roman des masses pour un troisième; ou encore étude des transformations subies par un individu selon les milieux où il se trouve placé. Il y a du vrai dans tout cela et même tout cela est vrai, ce qui est troublant et laisse supposer que le fil directeur est ailleurs. Pour nous, il est en effet ailleurs à une époque où il accède à une nouvelle vie, où il traverse naturellement une zone tranquille, mais sent en même temps, au fond de lui, chavirer quelques-unes des valeurs qu'il avait choisies, Tolstoï, installé sur cette espèce de plateforme que le destin lui a ménagé, recapï~e toutes les données de sa vie. Il se tourne vers son passé, cherche la conclusion des expériences qu'il a vécues, s'interroge aussi sur la valeur morale de sa situation actuelle; en somme il écrit le roman de ses années d'apprentissage et pèse son présent. Pendant qu'il accomplit ce travail immense, il interrompt à peu près complètement son journal intime. Car une fois de plus ce roman, qui est une somme de lui-même, une présentation animée de ses questions intérieures, de ses investigations, se substitue au journal. C'est un journal intime récapitulatif et transposé pour la foule.


Que lui ont donné ces années d'apprentissage? Côté guerre des souvenirs d'état-majpr à Bucarest, de retraite après l'échec de Silistrie, de combats de siège à Sébastopol, l'expérience de la vie militaire, la familiarité avec des chefs et des soldats. Côté paix la connaissance de la société à la ville et à la campagne; quelques aperçus sur l'étranger, où il a voyagé; une certaine intimité interrogante et enseigneuse à la fois avec les paysans; un début d'expérience conjugale. Eh bien tous ces éléments, ou presque tous, vont entrer dans la Guerre et la Paix, en fournir la substance et nous allons voir se former, façonnée par Tolstoï lui-même, la conclusion qu'il convient d'en tirer.

La guerre est affreuse et ce qui est pire encore absurde. Et son absurdité essentielle tient à ce que ceux qui la font, les soldats, n'ont pas envie de la faire et n'éprouvent aucune haine les uns contre les autres. Reprenant les observations qu'il avait déjà utilisées dans les Récits deSébastopol, Tolstoï montre que hors du combat, les soldats ennemis, si quelque circonstance les rapproche, se témoignent de la cordialité, de la bienveillance. Dans le combat, c'est une autre affaire; ils peuvent se frapper, parce qu'ils sont fous; oui, portés à un état de démence provisoire. Si par hasard ils ont, au milieu de la bataille, un' instant de lucidité, ils se demandent avec stupeur comment ils peuvent s'acharner contre tel adversaire qui, avec ses bons yeux, sa figure jeune et rosé, leur paraît de tous points de vue sympathique. Absurde au niveau des soldats, la guerre est absurde au niveau des chefs. Individualiste comme l'est nécessairement un journal-intimiste, Tolstoï n'admet pas l'autorité, l'existence des chefs. Nous verrons que de cette aversion il tirera une théorie. Pour le moment il en est seulement à considérer les palabres d'états-majors et les décisions de généraux sous l'angle suivant un général n'a aucune action sur une bataille. C'est un fait d'expérience que lorsqu'on participe à un combat on a le sentiment que les actions individuelles comptent seules. Saint-Evremond disait déjà que, lorsque deux armées se rencontrent, l'une d'elles est nécessairement victorieuse et son


général se trouve aussitôt sacré grand général. C'est à peu de choses près le point de vue de Tolstoï. Pour lui la victoire d'une armée résulte de la somme des victoires individuelles des soldats qui la composent. Le général n'y peut rien. Il n'est qu'un témoin qui raflera la gloire. Jugement qui ne tient pas compte du fait que c'est le général qui a porté ses troupes à tel endroit et à tel moment. Endroit et moment qui ont déterminé la victoire.- Il est vrai que Tolstoï poussant sa démonstration sur ce terrain, déclare en substance «Le général n'est pour rien dans la manoeuvre préliminaire, car les circonstances, les hommes qui l'entourent, lui dictent impérativement sa décision. Le chef n'est pas libre, il est agi par le destin. Ses ordres eux-mêmes n'ont guère d'action; il en donne beaucoup et l'histoire complaisante ne retient que ceux qui ont été exécutés. Et ce qui a été exécuté, ce qui est arrivé, c'est ce qui serait arrivé même si l'on n'avait pas donné d'ordre. » Quant à la grande vertu que la guerre est censée exalter, le courage, Tolstoï est assez défiant à son égard le courage des hommes ne prouve rien, puisqu'au moment du combat ils sont fous; du côté des chefs, dans le cas où l'on ne trouve pas chez eux pareille inconscience, un autre mobile apparaît la vanité. Désir de récompenses, de grades, de décorations, de louanges féminines, quand la guerre aura pris fin. Partout, partout il n'est que vanité.

La société des villes, qui occupe une grande place sur le volet paix de l'immense diptyque tolstoïen, est composée de personnages ayant totalement _perdu le sens des valeurs humaines. Deux mobiles les agitent la vanité et l'amour de l'argent. Dès que Bezukhov a hérité, tous les salons se le disputent. Presque personne, dans'ce milieu où les conversations tournoient éternellement autour de quelques noms (comtesse Apraxine. comtesse Apraxine!) n'est en état de porter sur les faits ou les êtres un jugement sain. La princesse Hélène qui est une sotte passe pour une femme d'esprit. Tout, dans ce monde artificiel, tend vers l'automatisme. Celui (tel Berg) qui organise pour la première fois une réunion chez lui n'a qu'un souhait c'est qu'elle ressemble exactement aux réunions données par ses amis. Ce ne serait rien, si soumises à un pareil régime toutes les qualités de cœur ne se ternissaient.


La « société a flétrit les plus purs. Quant aux maîtres de la paix, aux ministres, les meilleurs, tel Speranski, n'ont aucune action réelle sur le pays qu'ils ignorent. Là encore les chefs n'exercent et par essence ne peuventexercer aucune influence. Critique de la société, critique des chefs, critique des salons il est inutile, dira-t-on, d'entreprendre une revision générale des valeurs humaines pour en arriver là. Les trois quarts des écrivains français se sont livrés spontanément à cet exercice. Sans doute, mais nos auteurs dissolvent l'amertume que la vie leur inspire dans le plaisir de la satire. Ils se plaisent au spectacle du pittoresque humain. Ils ont le sens du. comique, sont tout près du rire. Par là même ils témoignent qu'ils entendent rester au niveau de l'homme. Tolstoï n'est pas dans ce cas. Ses méditations ont un caractère plus cosmique. Il est hanté par le divin. Sur ce plan on ne rit pas. Tolstoï est impassible. On ne compte pas dans Guerre et Paix les scènes qui sont nourries d'éléments comiques extraordinaires, mais c'est un comique qui ne veut pas se dégager. Il suffirait d'une chiquenaude pour que l'auteur le fasse surgir. Il ne la donne jamais. Son observation humaine ne l'intéresse'pas en tant que telle, son attention est au delà. On dirait qu'il n'éprouve même pas de plaisir à atteindre la perfection artistique, une perfection en quoi devraient se neutraliser, s'amortir les « mouvements divers » de sa république intérieure. L'oeuvre d'art n'est pas le terme de ses efforts. Son regard est toujours, toujours fixé au delà. Une question court tout le long de l'oeuvre merveilleuse pourquoi tout cela? Qu'est-ce que cela signifie? Comme le prince André, à l'instant où il se voit dans une sorte de rêve général et victorieux, Tolstoï répète tout bas « Et après? » Avec une patience, une obstination formidables, il tente de comprendre le moi et l'univers, réclame inlassablement une grande réponse. Le monde qu'il évoque n'est pas pour lui une fin. Il attend « autre chose » et l'on dirait qu'il promène des doigts pensifs sur sa propre construction, avec l'espoir de trouver enfin la faille qui laissera passer la lumière. En face des personnages son attitude est la même. Il est impossible d'évoquer des êtres avec plus de puissance, de les rendre plus présents par le choix des détails expressifs, de restituer plus complètement leur vérité individuelle et leur


vérité largement humaine. Mais le portrait, non plus que la peinture sociale, n'est le but que se fixe Tolstoï. Ces êtres qu'il connaît si complètement, si merveilleusement, il semble les écarter comme pour voir derrière eux. Il crée des types, mais au passage et comme malgré lui, car ce n'est pas là son dessein. Un Balzac dresse un génial catalogue des types humains et s'en satisfait. Tolstoï est séparé de lui par l'épaisseur d'une question, toujours la même, obsédante « Ils sont comme cela, Bien. Mais pourquoi. Qu'est-ce que cela veut dire? » Ce n'est pas l'homme qu'il cherche, mais à travers l'homme le mot de la grande énigme, Dieu, le Destin. De tous côtés, par toutes les avenues de ce récit, arrive un souille de mystère. Le vrai décor du roman, ou plutôt de cette méditation romancée, ce n'est pas la Russie au temps de Napoléon c'est l'infini. Tolstoï ne s'attendrit pas sur ses personnages, même s'il sait nous rendre sensible leur charme. Que peut-on imaginer de plus délicieux que Natacha? Il n'y a pas dans toute la littérature de jeune fille plus exquise. Elle n'est que grâce sensible et primesautière, elle porte avec une vivacité adorable tous les rêves, les espoirs de la jeunesse. Oui, Natacha est irrésistible, mais l'œil inflexible qui la regarde et sent toute sa poésie ne s'y attarde pas. Tolstoï n'est pas dupe de Natacha. Il sait qu'elle peut se détacher du prince André pour aimer ce bellâtre qu'est Anatole (légèreté qui devait faire condamner sévèrement son personnage par Paul Souday~). Natacha ce « charme » est une jeune fille sans constance. Mais il y a pire mariée, elle devient épaisse, elle ne songe plus qu'aux linges jaunis des enfants et sa « flamme ne brille plus qu'à intervalles espacés, rallumée pour une seconde par quelque souci familial respectable et prosaïque. Quel jeune homme, lisant la Guerre et la Paix, n'a ressenti cette transformation comme une déception cruelle? Il ne faisait que revivre la déception de Tolstoï lui-même, amoureux encore de sa Natacha mariée, mais ne retrouvant plus en 1. Paul Souday a écrit sur Tolstoï plusieurs articles où, adoptant le ton rond et bonhomme, il exécute tranquillement la Guerre et la Paix avec une assurance à la Homais. « Et Natacha dont on dit merveille. Charmante jeune fille, mais avec un cœMr d'artichaut! etc. II se déclare incapablelde trouver de la séduction à cette girouette Ainsi du reste.


elle cet esprit d'elfe qui l'avait séduit. Voilà le résultat de ses années d'apprentissage, de sa course à l'idéal conjugal Natacha n'existe pas. Ce qui séduit en elle, c'est le passage de la jeunesse qui se posera tout à l'heure sur un autre visage, c'est une ardeur où se reflète le très banal désir de trouver un homme, un mari. Inutile de chercher ailleurs une autre précision sur l'état d'esprit de Tolstoï dès les premières années de son mariage. Il aime toujours Sonia, elle l'attendrit, mais elle l'a déçu. La femme qui est auprès de lui n'est plus la jeune fille qu'il avait aimée. Ce qu'il y a de plus délicieux dans un être ne lui appartient pas. Qu'une année passe, il est déjà changé! 1

Cette impassibilité du regard tolstoïen n'est pas indifférence. Elle est. il faudrait déjà dire, usant d'une expression qui deviendra le symbole même des pensées de Tolstoï par la suite non-résistance à la vérité. Que, en face de telle scène enfantine chez les Rostov, Tolstoï soit touché, c'est certain; mais il ne prend pas appui sur cette émotion, il n'en fait pas le point de départ d'une construction intérieure, d'une partialité. Plutôt qu'impassibilité il faudrait peut-être dire instantanéité, justice, cette disposition humaine rare qui permet de ne pas laisser se prolonger en soi une représentation éphémère. Natacha était exquise, elle agit stupidement; Kouraguine semblait odieux, il a des sentiments d'une charmante délicatesse. L'attitude tolstoïenne repousse toute complaisance à ce qui fut plaisant; elle ne veut que ce qui est, sans préférence, élimine toute émotion qui naît de l'expression littéraire, toute émotion sur le mot. « Le romantisme vient de ce qu'on a peur de regarder la vérité en face'), disait-il. Lui n'en avait pas peur. Il ne « refaisait pas au gré de ses désirs les personnages que la vie lui offrait. Il n'aimait pas la littérature de compensation. Et pas davantage ces jeux avec les mots et les signes, ce travail sur images qui s'appelle la préciosité. Plutôt qu'impassibilité du regard, expression qui paraît sous-entendre une insensibilité, étrangère en fait à Tolstoï, il faudrait dire fixité. Repensant sa propre vie, il transpose ses souvenirs de Tarmée, du monde, ses souvenirs d'amoureux; il appelle devant lui tous les êtres qu'il a connus et autour de quelques personnages historiques patiemment reconstitués évoque


son propre grand-père (prince Rostov), sa propre « tante a (Sonia), le prince Voikonski (Bolkonski), Fédor Tolstoï (Dolokhov). II se peint surtout lui-même, en s'octroyant la licence de deux hypostases, car il est à la fois le prince André et Pierre Bezukhov. Le premier c'est son moi le plus Intel" lectuel et le plus volontaire; le second le plus sensible, le plus humain, le plus non-'résistant. Le premier croit à la volonté et essaie de construire sa vie. Elle le fuit, se joue de ses desseins, n'offre aucune prise à son esprit énergique. André veut l'autorité, veut la gloire; mais le destin le jett~ sur le dos, au milieu d'un champ de bataille, et au milieu du bruit que font les hommes, lui impose le spectacle de la sérénité, de l'inËni, la vue du ciel. « Tout est vanité, tout est mensonge, hormis le ciel sans un! ? Si Tolstoï a tué le prince André pour laisser survivre son autre moi, Bezukhov, ce n'est pas pour obéir à une fantaisie de romancier qui invente l'accident, c'est bien parce que tel est, selon lui, le résultat de ses années d'apprentissage. Il a éliminé du moi (ou du moins il le croit) tous désirs de conquête, de gloire, de prise sur autrui, il ne veut plus être que l'homme bon, dont on se moque un peu, mais qui cherche le bien ce Bezukhov qui s'est marié avec la princesse Hélènesans savoir pourquoi (situation que Tolstoï connaît très bien), qui voudrait être utile aux autres, mais ignore ce qu'il souhaite devenir, jusqu'au jour où il découvre la Vérité et l'Exemple, sous les traits de l'humble paysan Karataiev, symbole du paysan russe, pauvre, simple, parfait. Voilà le dernier état de l'expérience Tolstoï, au moment où il achève cette grande revision romancée de sa vie. La vérité profonde c'est Karataiev-. Ce qu'il entend par là nous y reviendrons. Mais le présent, la vie apparente, c'est Natacha, la famille, les enfants. Cette vie-là comporte des éléments louables. Mais après de longues méditations Tolstoï a statué que Karataiev ne l'approuverait pas. Elle laisse place à mille petits plaisirs (faux-petitsplaisirs du reste), elle n'épure pas le moi. C'est donc sur la condamnation de la vie de ToIsM-Bezukhov que se termine le livre. Si l'on peut dire « se termine )), car en réalité, considérés dans leur sens profond la plupart des romans de Tolstoï (et tout particulièrement celui-là) ne se terminent pas. Ils ne


peuvent pas se terminer, parce qu'ils ne représentent qu'un chapitre de l'existence de Tolstoï, un état, une image d'un moi mobile. Tant que l'auteur vivra, cette question du moi ne sera pas liquidée. et les derniers mots de Guerre e/ Paix devraient être exactement ceux de Résurrection. <t Comment se terminera cette nouvelle période de sa vie, c'est ce que l'avenir montrera. ? » Il s'agit en effet de savoir ce que va devenir Bezukhov marié, Bezukhov père, Bezukhov universellement tenu pour un homme heureux, alors que.

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Les conditions spéciales dans lesquelles sont nés les romans de Tolstoï ont eu une influence considérable sur l'évolution de la littérature. Les grandes réussites exercent une attraction magnétique. Il ne pouvait être indifférent qu'un des chefs-d'œuvre du roman fût du désir éprouvé par son auteur de ressaisir son passé par l'intérieur, d'établir la table de valeurs de ses expériences. II apparaissait du coup que le roman construit selon la méthode française que le théâtre avait inspirée, n'était pas le seul qui permît d'évoquer le réel. Guerre et Paix ce n'est pas une <c histoire )), GuerM Paix n'a pas de « sujet ». C'est une tentative pour ressaisir toute la vie dans son flux, pour retrouver le pathétique des minutes que de grands événements n'habitent pas, mais qui pourtant dans le silence, ont eu leur retentissement, des minutes où la vie à passé aussi chaude, mystérieuse, tourmentante, que dans les scènes à effets qui viennent presque seules, d'ordinaire, avec leurs traits nets, sculpturaux; se graver dans nos mémoires. Guerre et Paix tend à reconstruire le monde, tel qu'il apparaît vu du moi, c'est-à-dire avec un mélange d'images extérieures et de sensations intérieures, et aussi à réhabiliter les heures dites sans histoire. Le sujet, ici, c'est la vie. Et du point de vue du temps, l'observâtoire où se loge l'écrivain n'est pas ce lieu abstrait, dégagé des heures, qui permet de saisir « le fil a d'une histoire; mais l' « instant &, exactement l'éternel présent, cette crête toujours fuyante où viennent s'affronter les ondes du passé et celles de l'avenir. L'art de Tolstoï art de journal-intimiste est un art du présent. Si l'écrivain


regarde un combat, il voit les mille scènes dont il se compose, elles le touchent plus qu'une synthèse qui ne peut être établie que rétrospectivement. Qu'il s'agisse d'un mouvement du cœur ou d'une grande bataille, tout est appréhendé par lui sous Fa forme dissociée, celle sous laquelle le présent ,ce microscope nous livre le monde. Cette vue décomposée du réel sera plus tard celle de Proust, qui lui aussi observe sous l'angle journal-intimiste et qui a écrit la Guerre et Paix de sa vie de cloîtré. Mais Proust, sans parler des différences de nature, considérables, qui le séparent de Tolstoï, pense le présent exclusivement sur le plan ps~c~o~o~t~HC, car il cherche en artiste les lois de nos « représentations », tandis que Tolstoï demande à l'univers aussi et surtout son sens métaphysique et moraP. Du fait que le monde est dépeint pour être mieux interrogé, que, en dernière analyse, la signification des faits importe plus que ces faits eux-mêmes, que le roman est traité comme une conquête sur le présent et non comme une reconstitution du passé, que tous les êtres sont secrètement subordonnés à l'auteur, toute l'esthétique du roman se trouve transformée. Et les règles mêmes de son architecture. Le « sujet » n'est plus une sorte d'être vivant à la croissance logique duquel tout doit être subordonné. Le schéma idéal n'est plus un schéma de théâtre, c'est un schéma de journal intime, de journal intime c organisé » autour de quelques questions, de quelques personnes. Si on ne l'admet pas, on trouve que Guerre et Paix n'est pas composé. C'est ce qu'ont dit du reste Vogüé, Bourget et beaucoup d'autres après eux. Nous pen- sons qu'ils ont tort. La construction_deLj5uerreL e< Paix est impeccable, si l'on considère l'œuvre comme appartenant à l'art du moi, de la vie-intérieure. L'opposition des événements entre eux est préparée avec une habileté particulièrement étonnante. Voyez par exemple la juxtaposition de la mort de Dolokhov tué par Pierre, qui n'avait nulle envie de le tuer et celle de.la petite princesse Marie dont le visage semble crier « Je vous aime bien tous et je n'ai fait de mal à personne. Qu'est-ce que vous avez fait de moi? ? » ou encore la valeur de contraste de cette scène où. un officier héroïque est puni pour une faute insignifiante, et de cette autre où. 1. De plus Proust explique. Tolstoï est à deviner


l'on voit un soldat décoré sans aucune raison. La construction est « enseignante », répond aux questions de l'auteur, développe ses « thèmes s.

Née du monologue tolstoïen, mais tour à tour suspendue aux pensées et à l'action de tel ou tel personnage, l'œuvre prend souvent l'aspect de ce qu'on appellera plus tard, après Larbaud~ qui en attribuera à tort l'invention à Édouard Dujardin, « le monologue intérieur )). C'est, du point de vue de la forme et non plus du fond, l'introduction du journal intime dans le romand Le monologue intérieur permet de suivre le film même d'une pensée, de montrer comment jouent les associations d'idées, l'entrecroisement des sensations, des raisonnements, etc. C'est l'interpénétration du monde intérieur et du monde extérieur. Parfois une préoccupation dominante se trouve hachée par les images aperçues, les bruits entendus. Parfois des souvenirs viennent brouiller le jeu et l'homme ne sait plus très bien ce qui est de son passé, ce qui est de son présent, ce qu'il apporte au monde, ce que le monde lui donne. II est partout, sans frontière, dans le royaume illimité de lui-même. Parfois enfin une sorte de déchirure se fait, qui soudain sépare le moi et le monde affirmant soudain l'étrangeté de notre destin. C'est le bruit du tour du vieux prince qui limite à elle-même l'angoisse de la princesse Marie ou le spectacle du ciel qui démontre au prince André l'absurdité des ambitions qui forment la charpente même de son moi.

Pour l'écrivain qui s'analyse inlassablement, c'est un fréquent sujet de surprise de voir soudain surgir en- lui des sentiments qu'il ignorait-ou encore de s'apercevoir qu'un sen1. C'est dans Anna Karénine que le monologue intérieur tolstoîen prendra sa forme la plus c moderne Voir par exemple les pages consacrées aux pensées d'Anna quand elle se rend en calèche dans cette gare où elle se suicidera. "Pourquoi m'accuser comme je l'ai fait? Ne puis-je donc vivre sans lui? Et laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement ces enseignes « Comptoir et dépôt, dentiste. Oui, je vais me confesser à Dolly; elle n'aime pas Wronsky ce sera dur de tout avouer, mais je le ferai. Je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. Philepof; des Kalatchis, on dit qu'il en envoie la pâte jusqu'à Pétersbourg, l'eau de Moscou est meilleure; les puits de Mialitchy. Et elle se souvient d'avoir passé dans cette localité. avec sa tante. c On y allait en voiture dans ce temps-là. Était-ce vraiment moi?. Modes et robes. etc. etc. »


timent dont la stabilité lui semblait certaine s'est modiné. Ce n'est plus du changement qu'il s'étonne, mais du fait que le changement était demeuré inaperçu de lui. Il doit alors reconnaître qu'un inconnu vit en lui, un inconnu qui pense pour lui et ne l'informe que de loin en loin de ses décisions. Ces transformations, ces « passages d'états ?, à l'observation desquels Rosamond Lehmann a consacré naguère un roman exquis et insuffisamment applaudi Une note de musique, c'est Tolstoï même qui en a donné les premières peintures, et elles sont admirables. Qu'on voie, par exemple, comment Bezukhov découvre tout à coup qu'il est certain d'être trompé et fait entériner par sa conscience un long travail inconscient, et surtout comment Natacha, absente d'elle-même, se vide littéralement de son amour pour le prince André, et se prépare à recevoir l'amour de Kouraguine.De telles observations sont chevillées à ces grands événements de l'instant, qui sur le plan des romans à sujets, à « histoires », apparaissent proprement des détails. On a souvent accusé Tolstoï de se perdre dans les détails, comme on a reproché à Proust d'être « minutieux a. Les deux accusations peuvent être rapprochées; car elles s'inspirent de la même méconnaissance du but poursuivi par l'auteur. Mais depuis le temps de Tolstoï, et parce que Tolstoï a existé, la notion du détail et du minutieux a beaucoup changé. Nous en avons une preuve instructive dans ce fait que pour Vogué le « tempo » de Tolstoï paraît lent, tandis que pour Charles du Bos il est rapide. A quarante ans de distance la notion du temps littéraire s'est modifiée. Pour Vogüé, malgré tout, le roman c'est encore de l'action avec de la psychologie autour; pour Charles du Bos, c'est une observation intérieure méditative, où l'action est devenue une sorte de bruit lointain, plutôt superflu, une rumeur de rue à reléguer à la cantonade.

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Examen de l'univers, la guerre e~ la Paix est un examen angoissé. Ce destin, qui pèse formidablement sur les hommes, brasse les foules sans que les chefs interviennent, ces êtres qui sont agis et n'agissent pas, aiment, cessent d'aimer, tuent


sans savoir pourquoi, ces sociétés qui se meuvent comme des automates, ces douleurs, ces souffrances humaines qu'aucune justice ne justifie, ces plaisirs qui fuient, cet amour qui vous possède ét qu'on ne possède pas, cette jeunesse qui est la lumière et la poésie de la vie, mais ne fait que se poser sur l'homme et lui prête une seconde un charme qu'il ne peut fixer, tout ce monde est lourd et terrible. Rien n'est en notre pouvoir et rien ne s'explique. Un homme qui en est arrivé à l'état où se trouve Tolstoï, au moment où il écrit ce livre, ne peut se maintenir dans cette situation. Elle tend irrésistiblement à devenir inhumaine, invivable. Tout ce qui l'attendrit, il doit le repousser, parce qu'il pressent derrière l'objet de sa tendresse un mystère, dont l'existence seule ôte à ce qu'il aime sa raison d'être. Ainsi l'homme qui a senti le plus fortement la poésie de la vie, en arrive à refuser cette poésie, à refuser cette vie. Il a tissé entre le monde et lui tout un lacis de questions qui l'ont rendu solidaire, presque responsable de toutes les énigmes du monde. Cette solidarité représente du reste un des éléments de beauté de Guerre ef Paix. La sensibilité et la pensée du créateur adhèrent strictement à toutes les pièces de l'céuvre. Rien n'est pour lui gratuit, inutile. Au contraire tout est lui, puisque tout est sur le point de lui donner une réponse, que tout le prolonge, que rien n'est encore jugé. De là l'impression de monde fermé que donne ce livre, ouvert pourtant sur l'infini. Il a l'unité d'un univers habité tout entier par le moi (comme pour chacun de nous nos souvenirs d'enfance). Les vibrations d'une même pensée se retrouvent en toutes ses parties et aussi l'ombre d'une même menace. Car tout laisse prévoir une crise tout et d'abord l'attitude du créateur de ce monde, qui, par la totale fixité de son regard, par son immobilité inquiète fait songer à l'immobilité des plantes avant l'orage. L'orage est proche en effet et il est nécessaire pour libérer l'atmosphère de cette tension devenue intolérable. Mais quel sera le visage du ciel, ensuite? MARCEL THIÉBAUT

(La fin dans le prochain numéro.)


QUAND L'ÉTAT NATIONALISE

La nationalisation de l'aéronautique est une opération considérable. Elle intéresse l'organisation de la société puisqu'une expérience de gestion directe par l'État va être tentée sur une vaste échelle. Elle touche aussi la vie nnanciére, tant en raison des ressources nécessaires à l'opération qu'en raison de l'expropriation du capital privé qui devra être effectuée. Elle affecte enfin la défense nationale, puisque l'armée de l'Air est de plus en plus l'élément décisif d'une offensive ou d'une contre-offensive instantanée.

Aucune question cependant n'est moins agitée actuellement devant l'opinion publique. En d'autres circonstances on aurait vu s'élever de véhémentes protestations contre l'étrange manière dont l'opération est menée. C'est, au contraire, presque partout, un silence absolu.- Une des raisons de cette surprenante discrétion est peut-être que les intéressés, sachant qu'ils doivent être expropriés, se préoccupent avant tout de rester bien avec le Ministère qui a reçu, ou qui a pris, des pouvoirs exorbitants, et estiment qu'il serait dangereux pour eux de mécontenter ceux dont leur sort dépend. Quoi qu'il en soit de ces scrupules, le pays a, lui, le droit de savoir comment on opère la nationalisation de l'industrie aéronautique, et ou cela va le conduire.

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La loi du 11 août 1936 a décidé que la fabrication des matériels de guerre serait nationalisée. Les deux premiers articles


posent des principes et décident notamment que des décrets pris avant le 31 mars 1937 pourront prononcer l'expropriation totale o.u partielle des établissements intéressés. Le troisième et dernier article stipule que des décrets pris sur la proposition conjointe des trois ministres de la Défense Nationale régleront les mesures d'exécution de la loi. Depuis cette date, on ne sache pas qu'un décret quelconque ait été pris soit en application de l'article ler, soit en application de l'article 3, en ce qui concerne l'armée de l'Air. Néanmoins, des informations officielles du Ministère de l'Air annoncent périodiquement où en est la nationalisation. On a appris notamment, le 17 octobre, que « M. Pierre Cot, ministre de l'Air, avait décidé de procéder à la nationalisation de la totalité des entreprises o aéronautiques et que « pour les avions et hydravions quatre sociétés allaient être constituées par le ministre de l'Air ». Les deux tiers du capital de chacune de ces sociétés seront souscrits par l'État français. On croyait qu'il fallait des décrets aussi bien pour fixer l'étendue de la nationalisation que pour fixer la forme de celle-ci. Il ne semble pas qu'il en ait été question~.

Ceci semble à première vue étrange, mais on sera moins surpris si l'on remarque que le respect de la loi est loin d'avoir depuis quelques mois, et dans les milieux de l'aviation, le caractère impératif qu'on lui connaissait autrefois. C'est ainsi que le principe de la semaine de 40 heures a été institué par la loi du 18 juin 1936. Mais il avait été expressément stipulé que l'application en serait progressive et ferait l'objet de décrets entourés de toutes les garanties désirables. Or, sans décret et sans étude, la semaine de 40 heures a été appliquée intégralement par toutes les usines d'aviation à partir des derniers jours de juillet 1936. Il a sum pour cela de deux menaces de grève qui ont aussitôt provoqué une lettre impérative du ministre de l'Air, devant laquelle les constructeurs ont été obligés de s'incliner puisqu'aussi bien entre eux et l'État ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer. 1. On remarquera le contraste avec la procédure suivie par la Guerre qui est, eue, parfaitement régulière les seuls décrets parus, le 28 octobre, précisent exactement les usines qui seront expropriées; ils sont contresignés par les trois ministres, et non par celui de la Guerre seulement.


Pour en revenir à la nationalisation) celle-ci permet d'observer la même désinvolture vis-à-vis du pouvoir législatif. Le 21 juillet 1936, c'est-à-dire vingt jours avant le vote de la loi, le ministre de l'Air écrivait à la Chambre syndicale que « conformément à la volonté exprimée lors de la dernière consultation électorale par le peuple français, le Gouvernement avait décidé de procéder à la nationalisation des industries de guerre &. Il fixait aussitôt les grandes lignes de son programme, sans qu'aucune distinction fût faite entre les décisions qui relevaient du Parlement, lesquelles n'étant pas encore arrêtées n'auraient dû être qu'hypothétiques, et les modalités d'application que l'on pourrait alors envisager. Il est assez piquant de constater qu'il y a un désaccord absolu entre ces anticipations ministérielles et les autorisations contenues ultérieurement dans la loi. Il n'apparaît pas d'ailleurs que le vote des Chambres ait modi6é les intentions, antérieurement exprimées, du ministre et ce sont elles dont on poursuit l'application.

La loi prévoit expressément l'expropriation totale ou partielle des « établissements » se livrant à la fabrication ou au commerce des matériels de guerre. La procédure de l'article 1~' prévoit un décret prononçant l'expropriation. Un mois est alors donné polir fixer à l'amiable l'indemnité due et, en cas de désaccord, des recours sont ouverts jusqu'en Conseil d'État. L'Administration a toutefois le droit de prendre possession de l'établissement exproprié sans attendre la fixation du prix, mais à charge pour elle de verser aux ayants droit, antérieurement à son occupation, une indemnité provisionnelle. Les textes sont parfaitement clairs, et; au surplus, répondent à des intentions que les débats au Sénat ont précisées jusqu'aux détails.

Il n'est donc pas question d'instituer des sociétés mixtes dont le capital appartienne partiellement à l'Ëtat et partiellement au public. Les propriétaires actuels doivent recevoir, en numéraire et antérieurement à leur expropriation, l'indemnité correspondant aux biens immobiliers ou mobiliers dont ils sont dépossèdes. L'État se chargera ensuite de gérer ceux-ci comme il l'entendra. Or, le ministre de l'Air à décidé, dit-il, la création de quatre sociétés nationales et a déclaré


que l'Etat aurait la majorité des actions. Ceci est en opposition évidente avec la loi du 11 août; si c'est, par contre, conforme au projet qui avait été voté par la Chambre des députés, mais qui n'a pas pu résister à l'examen critique du Sénat.

Comme si ce n'était pas assez de cet accroc aux dispositions légales, il se trouve qu'on en ajoute un autre et d'importance, par la création de sociétés de gérance qui, pour le coup, n'ont jamais été envisagées ni de près, ni de loin, par les Chambres. Il s'agit, en l'espèce, de petites sociétés au capital de 100 000 francs dont l'État souscrit les deux tiers. Les journaux ont annoncé la constitution de la première de ces sociétés qui prend immédiatement en gérance les usines d'aviation existant sur son territoire. On prévoit qu'ultérieurement ces sociétés augmenteront considérablement leur capital l'État souscrira sa part en apportant les établissements qu'il aura expropriés et qu'il aura dû par conséquent payer; l'autre tiers doit, théoriquement, être représenté par du capital privé. Étant donné que les Chambres ont exigé que l'indemnité d'expropriation soit payée en numéraire (écartant toute espèce de paiement en bons, en rentes ou en actions), il faudra donc faire appel à l'épargne par une émission ouvèrte et placée dans le public.

L'État devra payer un montant sur lequel aucune précision n'a pu être fournie aux Chambres. Comme, d'autre part, aucun crédit n'est actuellement voté, le bruit court que des difficultés sérieuses auraient dû être tournées pour permettre à l'État sa souscription comme fondateur des sociétés de gérance qu'il a créées. Un amendement avait été déposé au Sénat pour préciser que l'action de l'État s'exercerait « dans la limite des crédits régulièrement ouverts ». L'amendement fut retiré et il semblait, en effet, à peine nécessaire de préciser une chose qui, en régime démocratique, est de droit. On s'aperçoit cependant que, sans ouverture de crédit préalable, l'État peut prendre des participations dans des entreprises qu'il a créées sans autorisation législative. Tout ceci est bien singulier. Le fonctionnement de ces futures sociétés nées dans un tel fourmillement d'illégalités, sera d'un intérêt considérable du point de vue iinancier comme du point de vue social. 15 Novembre 1936. 7


Financièrement, on ne voit pas très bien le rôle que joueraient des actionnaires privés, étant donné que le ministre de l'Air a annoncé, de la façon la plus formelle, qu'il entendait avoir la majorité absolue _et_ exercer pleinement les pouvoirs qui lui sont attachés. Le communiqué du 17 octobre précise que l'État « aura ses représentants qui lui assureront la prééminence dans la direction des affaires sociales et lui permettront de désigner le personnel dirigeant ». On a rarement annoncé plus cyniquement l'écrasement systématique de la minorité, cette minorité que précisément la loi de 1867 essaie de protéger, surtout lorsque la majorité appartient au seul client de la société! 1

Quand on entend assurer la direction totale, il est convenable que l'on ait également la responsabilité intégrale de l'entreprise et par voie de conséquence, qu'on en assume entièrement les charges comme les risques. Au surplus, le ministre a annoncé avec la même netteté que « d'autre part des représentants du personnel technique et ouvrier siégeront également dans les Conseils d'administration et dans les Conseils de direction ». Une pareille décision est incontestablement du ressort de l'État s'il gère les usines comme les arsenaux. II dépend alors de lui de faire siéger des représentants ouvriers où il l'entend, et de décider que les ingénieurs les plus qualifiés seront sous les ordres d'un Conseil comprenant leurs propres ouvriers. Mais il serait bien difficile de découvrir l'intérêt que présente un apport de capital privé là où l'on déclare d'emblée que ses représentants, s'il en a, n'auront aucune autorité.

La gestion économique de ces entreprises promet d'être curieuse. Dès à présent, le rendement dans les usines visées par la nationalisation a baissé d'une façon effrayante. Les prix de revient montent au point de compromettre tout équilibre de l'entreprise. Si l'État garantit la rentabilité des fonds privés dont il sollicite l'apport, c'est une charge nouvelle qu'il assume; s'il ne le fait pas, l'aventure est pour eux périlleuse.

Le développement sociaLd'une aussi vaste entreprise peut avoir, lui aussi, des répercussions d'une profondeur difficile à imaginer. L'accord particulier qui exista entre les éléments


les plus avancés de la C. G. T. et tels départements ministériels n'est un secret pour personne. Une preuve publique en a été donnée par la publication d'une circulaire où le ministre de l'Air se plaint que les ouvriers syndiqués soient brimés avec « une violence intolérable ». Les exemples connus prouvaient cependant que c'est l'inverse qui a lieu, la violence allant alors jusqu'aux plus inqualifiables brutalités. La nationalisation de l'aviation est beaucoup plus destinée à permettre une expérience communisante dans l'industrie qu'à sauvegarder les intérêts nationaux que représente l'aviation. On en aura une preuve pertinente par la lecture du numéro d'octobre 1936 de l'Union des Ailes, qui est l'organe cégétiste de l'Aviation.

Ce journal reproduit deux lettres de la C. G. T. au ministre de l'Air. La C. G. T. déclare que des licenciements seraient en cours dans l'industrie de l'aéronautique, ce qui lui apparaît comme incompatible avec la nationalisation. C'est au point qu'elle propose, «pour tenter d'enrayer ces licenciements massifs et injustifiables, la nationalisation automatique de toutes les usines qui ferment, avec remplacement de toute la direction actuelle par une direction des syndicats ouvriers-techniciens, sous le contrôle du ministre de l'Air », et un régime analogue, mais progressif, pour les maisons qui licencient partiellement. Il est intéressant de voir qu'une opération présentée comme si importante du point de vue de la Défense Nationale est surtout regardée par ceux qu'elle touche directement comme la garantie que, désormais, ils seront employés et payés, même s'ils n'ont rien à faire. Cela en dit long sur les prix auxquels reviendront les avions. L'organe cégétiste donne, entre guillemets, la réponse que le ministre aurait faite à la délégation « J'ai déclaré à toutes les maisons d'aviation qu'elles devaient se considérer dans un délai plus ou moins long en état de faillite. L'État les rachètera à ce moment et jusqu'à concurrence de 75 p. 100 des actions pour en avoir la disposition absolue. Toutes les maisons seront nationalisées au même degré sans exception et aucun licenciement n'aura lieu pour les techniciens, au contraire, si l'on considère le nouveau projet d'armement. Sur la personnalité des directeurs actuels, que nous n'avons pu évincer étant donné que


des chefs d'industries de cette valeur aux qualités éprouvées ne se trouvent pas facilement, je vous déclare que ces personnalités passent désormais au service de l'Ëtat et si leur conduite laissait à désirer, nous n'hésiterions pas à nous en séparer immédiatement. »

Que ces propos aient été réellement tenus, cela paraît ressortir de toutes les déclarations~ analogues qui ont déjà été faites, et. au surplus, aucun démenti n'a été donné à un exposé ainsi littéralement reproduit.

On retiendra de cet extrait que la faillite serait le procédé normal envisagé par le ministre de l'Air pour pratiquer la nationalisation. A vrai dire, celui-ci a tous les moyens de provoquer pareille éventualité il est le seul client et suivant les prix qu'il fixe, les commandes qu'il passe, les payements qu'il accélère ou qu'il retarde, les entreprises peuvent résister ou sont condamnées. C'est un fait en particulier que l'application anticipée de la semaine de 40 heures, qui a entraîné une nouvelle augmentation des salaires_de 20 p. 100, venant moins de six semaines après l'augmentation massive qui avait mis fin à la grève, entraîne des charges consiaérables pour les usines d'aviation. Si l'État a réellement l'intention d'acculer à la faillite les entreprises qu'il entend racheter, il a vraiment là une occasion par trop belle; mais on ne pourrait s'élever avec trop de force contre une pareille politique. Des centaines de millions sont engagés dans les entreprises de la Défense Nationale que fait-on de la protection de l'épargne dont on parle si souvent et si éloquemment, au moment où il s'agit d'exproprier ce que les capitaux, c'est-à-diye l'épargne, ont créé? Et enfin, au delà même des intérêts purement matériels, il existe des soucis de plus haute moralité. Peut-être serait-ce trop que de demander aux Pouvoirs Publics de manifester leur reconnaissance à des Ingénieurs de génie autrement qu'en les mettant à la porte de chez eux, quitte à leur élever plus tard des statues. Du moins, peut-on exiger que l'État se conduise, sinon en gentleman, du moins en honnête homme, s'il veut mériter la considération de la nation.

La situation internationale est d'une incontestable gravité. C'est pourquoi le Gouvernement a présenté la nationalisation


comme un moyen de consolider.la paix en empêchant notre industrie d'armer l'étranger, et comme un procédé d'amélioration de notre puissance aéronautique.

Pour ce qui est du premier point, la lecture de l'exposé des motifs, et des discussions qui ne datent pourtant que de trois mois, est déjà d'une pénible ironie. La guerre espagnole a, depuis, donné lieu à un trafic d'armes que personne ne peut nier. Quelque scrupule que l'on ait à aborder un sujet aussi délicat lorsqu'il concerne la France, on ne peut ignorer la sollicitude toute particulière que les services du Ministère de l'Air et les organismes d'aviation civile qui lui sont plus ou moins rattachés, ont montrée pour faciliter ou provoquer les ventes de matériel français au Gouvernement de Madrid. Ces exemples ne sont pas les seuls. La frontière des Pyrénées a été fermée sur le seul point qui faisait communiquer la France et les armées nationales, tandis que les voies ferrées Océan-Méditerranée étaient utilisées comme un chemin de rocade par les troupes catalanes. Chaque jour on apprend que des camions de vivres étaient chargés d'armes, ou que l'on vient de découvrir de véritables entreprises de contrebande destinées à fabriquer et à exporter des grenades.

Si la nation française a la volonté légitime de ne pas fournir à l'étranger des armes qui peuvent nous entraîner à un conflit, et qui peuvent même être utilisées contre nous, on conviendra que la nationalisation est, dans l'état d'esprit actuel, un singulier moyen.

La question la plus grave est de savoir comment notre aviation résistera au régime nouveau qu'on veut lui imposer. Supposez même que la construction actuelle ne soit pas troublée et que l'État soit un bon gérant d'industrie; supposez par conséquent que les usines tournent à la satisfaction générale et que le rendement obtenu soit aussi bon dans un arsenal que dans une usine privée, ce qui, on en conviendra, fait la part belle à l'optimisme~; il reste un point capital qui inventera?

1. L'état de désordre de notre industrie est tristement illustré par l'échec de !a course Paris-Saïgon. Le matériel n'était pas prêt, a-t-on constaté. Penset-on que des usines où l'on a passé son temps à déclencher des grèves, et à défiler le poing tendu, aient été en état de travailler avec régularité? Les retards n'ont rien d'étonnant; ils sont en passe de devenir la règle.


L'aviation est en état d'enfance, c'est-à-dire que son existence est un jaillissement continu de possibilités ou d'erreurs. Elle représente présentement l'aHiance la plus subtile entre les sciences exactes telle& qu'elles peuvent être étudiées dans le cabinet d'un mathématicien, et la pratique industrielle qui exige le maniement des hommes, des machines et des outillages. Un sénateur a justifié la nationalisation de l'aéronautique en déclarant « Un_ayion est un canon qui porte plus loin qu'un canon ordinaire. » Une telle simplification fait frémir.

Lorsqu'une industrie est arrivée à son stade, de maturité, la nationalisation ne représente guère que la consécration d'un état de fait déjà acquis. Les inconvénients de la sclérose industrielle qu'amène l'étatisme_se_traduisent au minimum, car ils affectent des organismes vieillissants. Mais il en est tout autrement de l'aviation. Le nombre des entreprises, que certains jugent excessiJLsans connaître le fond de la question, l'exagération des bureaux d'études, le rôle des inventeurs individuels, l'importance des succès et la profondeur des déconvenues, sont autant de manifestations inévitables pour une industrie jeune. S'imaginer que celle-ci devrait être disciplinée comme telle autre branche de l'industrie qui date de plus d'un siècle, c'est proprement ignorer les conditions mêmes de son développement.

L'État, en nationalisant toutes les usines d'aviation qui construisent pour la guerre, se trouvera automatiquement obligé de tarir aussi l'activité des sociétés travaillant pour l'aviation privée, puisque l'État a déjà absorbé pratiquement la Société Air-France et qu'il vient d'étatiser d'un seul coup toute l'aviation dite populaire.

Le système vers lequel on tend suppose donc que les ingénieurs d'État auront seuls les moyens de construire, c'est-àdire d'inventer, puisqu'il faut appuyer l'invention par le contrôle permanent de l'expérience, non seulement en laboratoire, non seulement dans les usines, mais surtout dans les unités utilisatrices militaires ou civiles. L'État aura le monopole de fait de l'invention. JI décide en quelque sorte que désormais les pièces de théâtre et les romans à succès ne pourront être écrits que par des professeurs licenciés. Le talent


ne pourra s'exercer que moyennant patente. Ainsi se développe l'effarant programme qui décapite l'humanité, et dont on voit se dérouler la sottise mortelle dans une série de mesures dont chacune, prise isolément, semble monstrueuse et dont l'ensemble l'est encore beaucoup plus, puisqu'il est un complot permanent contre le progrès, et l'humanisme. Il ne peut être question de justifier la nationalisation par les nécessités militaires. Le ministre de la Marine exposa sommairement son point de vue au Sénat en déclarant « L'application de la loi, en ce qui concerne le département de la Marine, sera, pour ainsi dire, nulle et sans objet. » Cette déclaration a été accueillie par des approbations unanimes. Telle est la position d'un Ministère qui a derrière lui de longues traditions de succès et de prudence et qui a su combiner l'indépendance nécessaire à la création avec les contrôles indispensables pour assurer une construction impeccable. La commission constituée par le Gouvernement britannique a déposé ses conclusions le 31 octobre 1936. On y lit que « les raisons militant en faveur du maintien de l'industrie privée des armes dépassent en importance celles en faveur de l'abolition de cette industrie a et le rapport se termine en afîirmant que « dans l'état actuel des choses, la défense impériale ne serait pas assurée par la création d'un monopole d'État en ce moment ».

La nationalisation de l'aviation ne se présente donc à aucun degré comme une entreprise d'intérêt militaire ou d'intérêt public. Elle porte exclusivement la marque de préoccupations politiques qui s'abritent derrière des prétextes nationaux. Elle constituera -un progrès considérable dans la socialisation du pays en même temps qu'un abaissement incontestable de sa puissance militaire et de sa force créatrice. Tel est le risque que fait courir au pays l'effacement de la notion d'État, derrière des passions partisanes. « Nous sommes en pleine folie », déclarait officiellement un ministre il y a six semaines. Il ne croyait pas si bien dire, et on ne peut résumer plus heureusement la politique en cours.


LE CONGRES DE BIARRITZ A la veille du Congrès du Parti radical, la Dépêche de ToHlouse publiait, sans signature, un article où il n'était pas difficile de reconnaître la pensée de son directeur, M. Maurice Sarraut. En voici les passages principaux

« L'œuvre de consolidation des institutions républicaines, de progrès social de restauration économique, de paix intérieure voulue par le Front Populaire peut-elle être réalisée si on laisse violer la légalité; si les minorités révolutionnaires imposent leurs volontés aux majorités ouvrières et syndicalistes si enfin on se risque à des croisades auxquelles s'opposeraient rapidement d'autres croisades? Voilà les questions que se pose le Parti radical. »

Les ministres radicaux qui se rendaient au Congrès de Biarritz n'avaient pas lu cet article avant de prendre le train et ils jugeaient la situation avec moins d'objectivité et de désintéressement que le directeur de la Dépêche. Trois jours de palabres et de discours alternés, un vote d'unanimité sur une motion creuse et ronûante, pourquoi le trente-troisième Congrès radical ne se serait-il point déroulé sur ce programme comme vingt~sept ou vingt-huit congrès précédents? Pourquoi évoquer Angers et Nantes? Pourquoi le Parti radical aurait-il terni de ses propres mains le lustre que faisait rejaillir sur le plus humble de ses militants la présence de M. Rucart à la Justice, ou celle de M. Dézarnault à l'Éducation physique? Tels étaient sans doute les pensers des oSiciels, dans le wagon qui les emmenait vers le pays basque.


Pendant ce temps les militants arrivaient des quatre coins dé la France, et non plus seulement comme dans la plupart des congrès précédents, des comités fantômes de Paris et de la Seine-et-Oise. Ol-, chose étrange, ces militants n'arboraient pas le même air de satisfaction que les ministres; en passant près des groupes qui se formaient dans les vastes salles du casino de Biarritz, on entendait prononcer avec un accent de colère les mots de grève et de hausse du prix de la vie, le nom de M. Jouhaux et celui de M. Salengro étaient accompagnës d'épithètestout à fait différentes de celles du Populaire et même, l'eût-on jamais pensé, certains propos, sans verser dans l'antisémitisme caractérisé, donnaient à croire que les radicaux moyens ne nourrissaient à l'égard de M. Jules Moch qu'une sympathie mitigée.

Dès l'ouverture de la première séance, la prise de température du Congrès était faite. Quelques amis de MM. Cot et Bayet ayant imaginé de saluer du poing tendu M. Daladier en entonnant une maigre Internationale, les trois quarts de la salle se dressant comme un seul homme saluèrent du bras tendu, renouvelant le geste du Serment du Jeu de Paume, et couvrirent d'une MsrsetKatse sans réplique les bêlements de la rengaine sociale-communiste. Le ministre de la Guerre, après avoir attendu le calme pendant un quart d'heure, lut son discours en sentant parfaitement que son texte rédigé d'avance ne répondait guère à l'atmosphère du Congrès, comme on a pu le voir aux mouvements divers qui ont accueilli la phrase. « Il faut que le Front Populaire réussisse! » Les officieux, attachés de cabinet ou journalistes des feuilles du Front Populaire, faisaient peine à voir. La Marse~a:se dans un congrès radical Cela ne pouvait être qu'une manoeuvre, un coup monté! Et les uns d'accuser M. Émile Roche, les autres M. Albert Milhaud le Congrès était truqué, à les entendre, on avait fait entrer dans les salles des Croix de Feu et des Volontaires nationaux, l'Ariège avait amené 83 délégués, etc. La vérité est, croyons-nous, beaucoup plus simple; le Front Populaire, auquel d'ailleurs aucun congrès régulier du Parti radical n'a donné une adhésion formelle, il est bon de le rappeler, a déçu les classes moyennes, où se recrutent les radicaux, par ses méthodes de gouvernement, ou plutôt par


son absence de méthodes. Après cette première journée du Congrès, où les militants marquaient leur hostilité par une réaction spontanée, les débats de vendredi et de samedi allaient montrer avec plus de forme, mais tout aussi clairement que le Parti radical, dans sa majorité, ne croit plus au succès de l'expérience Blum et souhaite une autre politique. Si l'on avait demandé aux congressistes réunis dans la vaste salle dont les baies s'ouvraient sur une mer plus bleue que le bleu des drapeaux tricolores, de répondre par oui ou par non à la question & Désirez-vous que le Gouvernement de M. Blum s'en aille? » il y aurait bien eu, ce jeudi soir, 8 à 900 voix pour la crise ministérielle immédiate et tout au plus 5 à 600 pour l'éviter ou l'ajourner. Tout l'art des chefs du Parti radical pendant les journées du vendredi et du samedi, s'est employé à écarter ~e vote scabreux, et à obtenir que la condamnation du ministère fût prononcée à terme, et sans échéance fixe. C'est tout ce qu'ils pouvaient obtenir d'un congrès où la révolte des_petits patrons, des petits commerçants, des petits propriétaires éclatait, et où les critiques formulées explicitement contre les communistes portaient tout autant contre les socialistes unifiés et la C. G. T. Trois débats la politique financière, la politique extérieure, la politique intérieure. Trois- condamnations la première contre la dévaluation, telle que l'a faite M. Vincent Auriol; la seconde contre l'interventionnisme de l'extrême gauche en Espagne, la troisième contre l'agitation ouvrière. Après ce triple blâme au Front Populaire, on pouvait bien, comme l'avait plaisamment prédit M. Léon Meyer, accorder la confiance aux ministres radicaux. Pour être dupe, .il fallait être aveugle.

Dans le débat financier, M. Mendès-France s'était efforcé, avec talent, de justifier la dévaluation, mais un éclat de rire avait répondu à son exposé des mesures prises par le Gouvernement pour empêcher la hausse des prix. Après lui, M. Potut allait remporter un vif succès en faisant le procès souriant et impitôyable de la politique financière de M. Vincent Auriol. On ne saurait reprocher à cette Revue d'avoir témoigné d'un préjugé défavorable au ministre des Finances de M. Blum nous n'en sommes que plus à notre aise pour


dire qu'il a déçu tout le monde. M. Potut a fait un implacable relevé de ses erreurs et, sans vouloir discuter rétrospectivement si la dévaluation pouvait être évitée, il a démontré qu'en tout cas elle ne pouvait guère être plus mal faite. La hausse des prix a été plus rapide que dans tous les autres pays « En quinze jours, a-t-il dit, les prix de gros ont monté de 34 points, tandis que l'indice des prix nationaux montait de 28 » et il a conclu « La dévaluation est une sorte de déflation aveugle et brutale. Son succès exige une rigoureuse discipline financière dont l'abandon a provoqué le drame que nous voyons. » La démonstration de M. Georges Potut a été tellement péremptoire que le rapporteur des questions financières, M. Mendés-France. a renoncé à faire voter son ordre du jour favorable à la dévaluation. Fait dont on chercherait vainement, croyons-nous, le précédent dans les annales du Parti radical, où généralement les conclusions des rapporteurs sont entérinées quasi automatiquement par les congrès.

C'est M. Mistler, président de la Commission des Affaires étrangères à la Chambre des députés, qui était chargé du rapport sur la politique étrangère. Il en a profité pour tracer un large tableau de la situation extérieure et, après avoir fait suivre par son nombreux auditoire une analyse très nuancée qui dissociait au passage plus d'un. mythe genevois, après avoir fait acclamer la non-intervention en Espagne, il a dressé tout le Congrès en une longue ovation par une péroraison où il dénonçait le mal fait à la France dans le monde par les désordes de juin dernier et par l'influence que les communistes exercent sur notre vie publique.

Parlant après M. Mistler, et à peu près sur le même thème, M. Édouard Herriot a -obtenu un immense succès par son ample et magnifique éloquence. Certains auditeurs ont cru voir une divergence doctrinale entre son discours et celui du rapporteur, et quelques journaux ont voulu trouver dans les paroles du président Herriot une apologie sans réserve du pacte franco-soviétique. S'ils avaient mieux suivi la pensée de l'orateur, ils auraient compris que le président de la Chambre s'attachait avec le plus grand soin à replacer le pacte sur son véritable terrain, et qu'il témoignait d'une extrême méfiance à l'égard des ingérences moscovites dans notre politique. Quant


à la signification personnelle qu'il convient d'attacher à ce beau discours, nous avons entendu des personnages consulaires exprimer avec une conviction égale des opinions tellement opposées que nous demeurons perplexes. Pour les uns en effet, l'intervention de M. Herriot signifie qu'il songe à revenir au Quai d'Orsay; à en croire les autres, le maire de Lyon nourrirait une ambition plus haute, mais pour l'année 1939 seulement, et il aurait simplement voulu jouer, avec toute l'autorité que son talent lui assure, un rôle d'arbitre sur le Congrès. Quoi qu'il en soit, en cette fin d'après-midi du vendredi, les deux discours de politique étrangère avaient élevé le débat si loin des_querelles du matin et de la veille que certains croyaient la bataille finie. Elle continuait cependant, mais dans les coulisses.

Là, M. Maurice Sarraut a été une fois de plus le maître des opérations, allant de l'un à l'autre, confrontant les tendances opposées, lançant entre elles comme des ponts, des suggestions conciliantes, fournissant aux obstinés des formules honorables de transactions, faisant comprendre aux partisans du Front Populaire qu'on ne pouvait rien contre le verdict des faits, mais faisant admettre aux champions de la tendance adverse qu'il valait mieux que le parti ne prît pas en congrès la responsabilité de la chute de M. Blum, sous peine de voir rééditer en 1936, à gauche cette fois, les critiques formulées en 1928 à droite, après Angers. Cette diplomatie supérieure devait finir par triompher au cours de péripéties aussi nombreuses que celles d'un film bien réglé, mais dont l'intérêt après quinze jours n'est déjà plus suffisant pour qu'on les résume.

La dernière séance, celle qui devait aboutir au vote unanime d'un ordre du jour de conciliation, a bien mis en lumière les deux tendances du Congrès, celle des anticommunistes, soutenue par M. Roche, celle de M. Bayet qui, apparemment satisfait de l'attitude de M. Thorez et des résultats obtenus par le gouvernement, demandait au parti radical de se prononcer « en faveur du maintien et de l'affermissement du Front Populaire ». Malgré les renforts que l'extrême gauche du parti avait fait venuLdansIa nuit du vendredi au samedi, sous la forme notamment de délégués de Seine-et-Oise et


des Landes, la thèse hostile au Front Populaire, défendue après M. Roche par MM. Georges Bonnet et Dominique, aurait remporté la majorité si l'on avait voté, mais un tel scrutin aurait fait apparaître le parti radical divisé, donc affaibli. Aussi M. Émile Roche s'est-il rangé au texte de conciliation préparé par M. Sarraut et présenté par M. Daladier. On remarquera que ce texte n'accorde pas explicitement la confiance au Gouvernement, et se borne à féliciter les ministres radicaux d'avoir défendu dans ses conseils la doctrine du parti. Il condamne l'incessante agitation dans la rue, et déclare que les occupations d'usines, d'ateliers, de fermes et de macasms constituent une atteinte inadmissible -à la liberté. Il exige enfin un vigoureux ef fort vers l'équilibre du budget, garantie de la stabilité monétaire.

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L 'affirmation de ces principes implique-t-elle une crise ministérielle à bref délai, ou bien devons-nous y chercher seulement l'amorce d'une nouvelle orientation politique? En d'autres termes, les radicaux réunis à Biarritz ont-ils machiné la chute du Gouvernement de M. Léon Blum ou jeté les bases de l'action de ceux qui succéderaient à M. Blum en cas d'accident? La seconde interprétation est la bonne, à notre avis; la mystique du Front Populaire a perdu sa force, mais le Cabinet qui l'incarne depuis juin n'est pas encore exécuté, car le Congrès de Biarritz n'a pas voulu se livrer à une opération qu'il jugeait prématurée.

En effet, il n'est pas facile de voir comment la majorité de demain pourra se constituer. La politique du Front Populaire sera probablement bientôt condamnée par la leçon des faits la dévaluation a été votée sans enthousiasme par la Chambre, et à contre-cœur par le Sénat. Quand on examinera ses résultats, il est à craindre qu'ils n'apportent de puissants arguments de fait à ceux qui ont critiqué l'opération monétaire que le Gouvernement a décorée du beau nom d'alignement. Non seulement, en effet, la hausse des prix paraît devoir dépasser toutes les prévisions, mais en outre, on ne distingue pas chez nous les signes d'une reprise économique comme


celle dont la Belgique a été le théâtre dès le lendemain de la dévaluation du franc belge. On est en droit de craindre aussi que l'application hâtive et sans précaution de la semaine de quarante heures ne produise de graves troubles dans l'économie de nos industries clefs, et il n'y aurait rien d'étonnant à voir la courbe du chômage, qui n'a guère cessé de monter depuis le mois de juin, dépasser bientôt par une brusque dent de scie son niveau maximum du printemps dernier. A tout cet ensemble de circonstances défavorables, il faut ajouter l'attitude intolérable des communistes qui continuent de plus belle à critiquer dans le pays le gouvernement qu'ils soutiennent au Palais-Bourbon et qui semblent notamment avoir le ferme dessein de contrecarrer par tous les moyens toute politique extérieure raisonnable. Aussi, les Chambres, convoquées à nouveau pour une courte session destinée au vote d'une réforme partielle des finances locales, se réunissentelles, au moment où nous écrivons, dans une atmosphère lourde et inquiète où il ne reste plus grand'chose des illusions socialistes de juin. Que de grands hommes de congrès, dévalués. démonétisés par ce court exercice du pouvoir, de ce pouvoir dont ils critiquaient jadis avec tant de hargne ou d'ironie les successifs détenteurs et auquel on aurait pu les croire mieux préparés par la longue école de l'opposition! Ceci dit, la majorité du Front Populaire, ébranlée profondément, n'est pas encore dissociée, et cela surtout parce qu'on voit mal la formation nouvelle qui pourrait lui succéder. En effet, la caractéristique de cette Chambre, c'est que le Centre, élément plastique des majorités de rechange, a été décimé. On trouve dans cette législature, en dehors de la majorité actuelle de 360 à 370 voix, une majorité d'Union nationale de 330 au maximum, majorité bien difficile a constituer puisqu'il faudrait que 80'radicaux et socialistes indépendants acceptent de voter comme l'extrême droite. On peut aussi y trouver une majorité de cartel, analogue à celle de 1924 et de 1932, dans laquelle la gauche radicale et quelques autres éléments du centre prendraient la place des 90 communistes et communisants; majorité fort malaisée à dégager et à maintenir, car les socialistes et les communistes,_séparés par une inimitié croissante à Paris, sont quand même obligés dans les circons-


criptions de marcher ensemble. Enfin, une majorité de concentration à gauche apparaît possible à certains théoriciens qui envisagent une nouvelle cassure chez les socialistes et estiment qu'on pourrait alors gouverner entre deux oppositions, l'une à gauche de 150 voix, l'autre à droite de 80 à 100. Que faut-il penser de ces spéculations d'arithmétique parlementaire ? M. Camille Chautemps, qui ne manque pas de subtilité, a paru les juger trop subtiles, puisqu'il a affirmé à Angers que la chute du Cabinet entraînerait la dissolution et des élections nouvelles. Mais force nous est de constater qu'on a généralement interprété cette déclaration comme un avertissement aux adversaires du Gouvernement ou bien comme une amabilité faite au de cujus par un héritier présomptif courtois et peu pressé. Il n'en reste pas moins que la meilleure, j'allais dire la seule chance de survie du Front Populaire rjéside dans la difficulté qu'aurait le successeur à recruter une majorité. On tient là tout le secret de la manœuvre de temporisation des stratèges du Congrès radical. Si le cabinet Blum avait été torpillé il y a quinze jours à Biarritz, son successeur eût risqué à Paris un accident parlementaire presque immédiat. Si, au contraire, M. Blum n'est contraint au départ que dans un certain temps, il faudra bien, en face de son échec rendu alors apparent et pour éviter une dissolution dont personne ne veut à la Chambre, qu'à la majorité de passion de juin succède une majorité de raison ou de résignation, la résignation étant, en politique, la forme la plus courante de la sagesse. Cette majorité se formera lentement, croyons-nous, au fur et à mesure du développement d'une discussion budgétaire qui ne saurait être bien glorieuse pour le Gouvernement. L'agitation des communistes pourra hâter sa constitution, surtout si cette agitation se porte sur le plan de l'intervention en Espagne, car tous les radicaux seront derrière M. Delbos à qui M. Thorez reproche l'action qu'il a menée en faveur de la neutralité. Quant à prévoir les contours exacts, les frontières précises de cette majorité, c'est chose prématurée, tout cela dépendra du chef qui sera appelé à présider le futur gouvernement. Très vraisemblablement un radical sera investi de cette mission et quatre noms viennent à l'esprit tout d'abord, ceux de MM. Chautemps et Daladier, ensuite ceux


de MM. Herriot et Bonnet que nous citons en seconde ligne uniquement parce que M. Herriot ne paraît pas actuellement très désireux du pouvoir, et parce que M. Bonnet n'a pas encore été président du Conseil. Laissons à d'autres le soin de départager ceux qui misent sur M. Chautemps et sur M. Daladier à peu près égales pour l'instant, leurs chances dépendront au moment décisif du jeu toujours imprévu des circonstances. D'ailleurs, celui des deux qui ne gagnera pas la première course aura l'occasion de se rattraper d'ici 1940, car il faudra, à notre sens, une ou deux expériences, un ou deux ministères de transition avant d'arriver à ce gouvernement stable que la France cherche vainement depuis la retraite de M. Poincaré. En attendant, beaucoup de gens raisonnables verraient d'un bon œil un ministère restreint, formé d'une quinzaine d'hommes tout au plus, composé de radicaux, de socialistes et de deux ou trois personnalités du centre comme M. Flandin et Paul Reynaud.

Nos lecteurs s'étonneront peut-être que nous ne leur prédisions pas une crise ministérielle à date fixe et ils seront surpris de nous voir tenir si largement compte dans nos prévisions de l'habituelle lenteur des réactions des milieux politiques. Nous pensons cependant interpréter correctement les faits en estimant que l'expérience de M. Blum va sur son déclin, mais n'est pas encore tout à fait terminée. Elle prendra fin, sauf dans le cas naturellement imprévisible d'un grave incident, lorsque l'opinion publique aura compris à tous ses échelons à quel point les avantages obtenus par le monde ouvrier, du fait des lois sociales, sont rendus illusoires par la hausse du prix de la vie. Combien de temps faudra-t-il pour cette maturation de l'opinion, pour cette évolution des esprits? C'est le secret d'un avenir où nous ne savons point lire, et sur lequel les plus assurés faiseurs de pronostics ne doivent pas avoir beaucoup plus de lumières que nous.

FRANÇOIS LEUWEN


LE THÉÂTRE

M. Roger Vitrac Le Camelot (Théâtre de l'Atelier). M. Eug. Gerber jHa~e/ allez-vous? (Théâtre de l'Œuvre). M. Gaston Baty Madame Bovary, d'après Gustave Flaubert (Théâtre Montparnasse-Baty). --M. Édouard Bourdet Fric-Frac (Théâtre de la Michodière). M. Émile Fabre La Rabouilleuse, d'après H. de Balzac (Comédie-Française. Reprise). M. Stève Passeur L'AcAe~euse (Odéon. Reprise). On aurait mauvaise grâce à revenir sur les spectacles donnés, en octobre, par le Théâtre de l'Atelier et le Théâtre de l'Œuvre, si l'on ne devait toujours, des erreurs et des échecs, tirer quelque leçon. La première qui s'offre à l'esprit, et qui vaut pour les deux pièces en question, c'est que rien n'est plus dangereux, à la scène, qu'un personnage qui ne se contente pas d'être « central comme on dit, mais se gonfle au point de remplir tout le cercle d'un ouvrage. Si le personnage accuse, chez l'auteur, la moindre faiblesse de conception et d'exécution, le spectateur en éprouve une impression d'accablement, qui se change vite ea' agacement et en irritation. Cette impression est irrésistible parce qu'elle est physique autant qu'intellectuelle. La voix creuse qui ne cesse de résonner tympanise le cerveau. L'interprète ne tarde pas à le sentir, il en souffre, et plus il en souffre, plus il « en remet ». Alors, on le plaint, on sue avec lui sang et eau; bientôt, on n'a plus qu'un désir que le quart avant minuit arrive pour mettre fin à ce supplice commun. La politesse ou la timidité vous retiennent de


vous lever et de partir. Mais si la direction a prévu un entr'acte, comme c'est devenu l'usage, vers le milieu de la soirée, la tentation est trop forte, on s'en va.

Si les départs ont été nombreux et remarqués, les directeurs, le lendemain, s'en indigneront ou feindront de s'en indigner, pour tâcher, par leurs protestations véhémentes, de réveiller, autour de la pièce qui vient de tomber, l'intérêt tout à coup endormi d'un sommeil de plomb. Mais cette attitude des directeurs procède (ils le savent bien) d'une équivoque. D'abord, si l'Art en général a droit au respect, c'est en raison même de ce respect, qu'il y a des degrés dans la révérence que la critique est tenue de témoigner à l'égard des ouvrages particuliers soumis à son jugement. Or, au degré le plus bas, la révérence n'est plus que courtoisie et patience. Mais l'une et l'autre ont des bornes. En outre, la fuite est une opinion, comme de siffler. On ne-siffle plus. C'est dommage. D'aucuns ont dit le regretter. Antoine, par exemple, qui sait qu'il est des oeuvres de valeur simées à leurs débuts, parmi une foule d'autres sans valeur, qui subirent le même traitement. Sans doute le bruit des siiïlets est allié, dans la pensée du vieux lutteur, aux souvenirs glorieux des anciennes batailles. Les siSIets mettaient, selon lui, de l'animation dans les soirées, et tout lui paraît préférable à l'ennui morne dont on se sent parfois accablé dans les salles de spectacle. Quoi qu'il en soit, les sifflets ne sont plus dans les mœurs. Et l'on voudrait, maintenant, de surcroît, interdire au critique, à bout de patience vers onze heures, l'escampette discrète Vraiment, messieurs, c'est trop! 1 A l'Atelier, je suis resté jusqu'au bout, parce que, si la pièce m'ennuyait, j'étais retenu, diverti par la mise en scène de Dullin. Ensuite M. Roger Vitrac n'est tout de même pas M. Eug. Gerber. Mais le cas de M. Vitrac est, des deux, le plus déconcertant. Car, lorsqu'on aura dit de M. Gerber qu'il est naïf au delà de ce qui est permis, on aura tout dit. Alors que le cas de M. Vitrac est plus complexe. M. Roger Vitrac appartient à la vieille avant-garde; il fut et il est demeuré hélas! surréaliste. Un certain sens poétique est, chez lui, toujours présent, mêlé à un feu destructeur, qui cherche dans le comique une atmosphère propre à ses explosions. Le Coup de Trafalgar, représenté à l'Atelier en 1934 et dont nous avons


rendu compte ici même, laissait entrevoir quelque humour au travers de nombreux défauts. Les défauts aujourd'hui l'emportent, au point de recouvrir presque entièrement toutes les qualités. La tendance fâcheuse qui apparaissait dès l'origine, c'est la déformation systématique du trait, la volonté caricaturale poussée jusqu'à l'absurde. Ce sont là des outrances de jeunesse, devenues de tradition dans les milieux d'artistes, puisqu'on est accoutumé de donner à ce genre de plaisanteries le nom générique de « farces d'atelier ». Cependant M. Vitrac, qui n'est plus tout jeunet, persévère dans cette voie puérile. Son fantoche a pour philosophie que rien n'est sérieux. Pensée courte qu'il développe à longueur de soirée. Après avoirfait fortune dans le journalisme satirique (ce qui s'explique mal, avec ce bagout monotone), il est élu député par une fantaisie du sort, et parce que tout lui réussit. Un jour, il monte à la tribune, prononce quelques mots pour rire, et voilà le Cabinet par terre. Le camelot est en passe de devenir ministre. Cependant son ascension s'arrête là. Pourquoi? Est-ce donc s'élever si haut que d'être ministre aujourd'hui? L'auteur raille les hommes au pouvoir et la comédie politique. La raillerie ici cacherait-elle une certaine foi ingénue dans leur importance, dans leur réalité? Vers la fin, l'histoire s'embrouille. L'intarissable bavard a inventé un personnage imaginaire, un certain Mackensen, sous le nom duquel il a lancé des affaires scabreuses. Mackensen est recherché par la police. Alors, le camelot disparaîtra, il retourne à la vie libre. Mais sa fuite le dénonce. A-t-il réfléchi à cela?

Sur ce canevas sans originalité, M. Vitrac a brodé quelques scènes épisodiques où l'on retrouve ses dons d'écrivain. Mais ces moments sont rares, et « l'écheveau du temps lentement se dévide », entre neuf heures du soir et minuit. La mise en scène du Faiseur était un enchantement. M. Dullin en a repris toutes les formules dans la présentation du Camelot. Ce décalque surprend de la part d'un homme qui, depuis quinze ans, ne cessa de se renouveler et parut toujours dédaigner les redites. M. Dullin, dont l'imagination est si riche en trouvailles, fut-il pressé par le temps? Peut-être. M. Auric, de son côté, avec ses petites ritournelles, avait l'air de se copier lui-même.


M. Georgius, qui jouait le CoMefof, possède une excellente diction. Comme beaucoup d'artistes de music-hall, il pourrait, sur ce point, en remontrer à beaucoup de comédiens. Mais il est peu comédien. Une grande sûreté volubile, mais, dans l'intonation, dans le jeu, aucu'ne invention. Or, il parlait sans arrêt.

M. Gaston Baty ne nous présente pas le spectacle qu'il intitule Madame Bovary comme une « adaptation )' du roman, mais comme une suite de « vingt tableaux d'après Gustave Flaubert ». La nuance importe. Faute d'en tenir compte l'on risque d'adresser à M. Baty des critiques qui ne peuvent l'atteindre, puisqu'elles visent un objet qui, dès le principe, est demeuré en dehors de ses intentions. Plaçons-nous donc sur le propre terrain de M. Baty; admettons qu'il n'a pas cherché à transposer à la scène l'oeuvre de Flaubert, mais simplement à y puiser un prétexte à vingt images scéniques. Certes, comme les personnages parlent, il n'y a pas seulement imagerie mais dialogue; et ce dialogue emprunte le plus souventses éléments au récit de Flaubert ou même aux fragments dialogués qui, dans le récit, s'entremêlent à la narration. Cependant, nous voulons bien reconnaître avec M. Baty qu'il a tenté autre chose qu'une adaptation. Que vaut cette « autre chose »? Là est la question.

On a crié au sacrilège. C'est un peu excessif. Sans doute, Flaubert avait expressément souhaité que Madame Bovary ne fût pas mise à la scène, et l'on a dit que le meilleur témoignage de déférence que l'on pût donner à un mort illustre, c'était encore de respecter ce qui fut sa volonté. Mais à cela l'on peut répondre que l'oeuvre des grands écrivains disparus, et à plus forte raison les types imaginaires qu'ils ont légués à la mémoire des hommes, débordent infiniment le cadre de leur vœu personnel et de leurs dispositions dernières. Surtout au bout d'un certain laps, lequel peut être considéré comme venant à expiration au moment où les ouvrages de l'auteur tombent dans le domaine public. Or, pour Flaubert, il y a déjà six ans que ce terme est dépassé. Les motifs particuliers que Flaubert a pu avoir de désirer que Madame Bovary


ne fût pas portée à la scène devaient-ils indéfiniment mettre obstacle à toute tentative de ce genre? Les cinéastes, d'ailleurs, avaient devancé sur ce point les hommes de théâtre. Il est vrai que Flaubert ne pouvait prévoir le cinéma. Mais, s'il eût pu le prévoir, il est probable que son veto platonique eût été plus for-mel encore et l'on n'en aurait tenu aucun compte. Bref, le culte des morts ne doit pas être confondu avec un€ soumission éternelle à leur'volonté. Les lois de la vie s'opposent au gouvernement des tombeaux. Donc passons. C'est un fait que le spectacle du théâtre Montparnasse attire le public. M. Baty enregistre un nouveau succès. En. ce qui nous concerne, ayant pour l'homme beaucoup d'amitié, mais nous croyant en droit de montrer à l'artiste des exigences à la mesure de sa valeur, nous sommes tout ensemble heureux et navré de l'événement. On dirait que M. Baty, depuis quelque temps, s'applique à prouver que ceux-là n'avaient point tort, qui, dès ses débuts, lui signalaient les dangers de ses conceptions. A l'origine, il se défendait d'accorder à l'élément visuel, ou « spectaculaire », comme on dit, une prédominance sur le texte. Mais aujourd'hui son cas est patent. La série même de ses succès met en évidence ses lignes directrices, marque ses voies particulières d'une façon si frappante, si continue, qu'il semble que lui-même, aujourd'hui, aurait bien de la peine à s'en écarter, s'il en avait le dessein. Il y a, au théâtre, une « esthétique Baty ». Soutenue par la faveur du public, elle ne laisse pas d'exercer une influence. Cette influence est-elle bonne? A mon avis, non. Ici même\ nous avons esquissé un portrait de Gaston Baty, loué ses vertus, ses dons, l'ensemble de son effort. Nous avons poussé la bonne foi jusqu'à reprendre les arguments de sa défense, lorsqu'il plaidait non-coupable contre ceux qui l'accusaient de sacrifier le texte au décor. Mais, d'autre part, chaque fois qu'il nous a paru que, en dépit de ses protestations, M. Baty justifiait, par le choix et la présentation de ses spectacles, les réserves de la critique, nous n'avons pas dissimulé notre inquiétude. Il y avait là comme un retour constant à des tendances plus fortes que toutes les déclarations théoriques. Ce n'est pas par hasard que le théâtre

1. Revue de Paris, 15 août 1935.


Montparnasse, au cours des_dernières années, a donné Crime et Châtiment, Prosper, A~adamc Bovary, pour ne citer que trois spectacles où l'image l'emporte sur le texte, et la mise en scène sur la pièce même.

M. Baty répliquera peut-être que le texte ne manque pas dans sa Madame Bopar!Sans doute, et même il surabonde. Mais l'auteur ne pourrait soutenir que c'est ici au texte qu'il doit son succès. Les applaudissements vont à l'imagerie. Comme au cinéma, trop souvent, l'attrait de l'image, sa réussite technique font qu'on passe sur les faiblesses du texte, ou, chose encore plus grave, qu'on ne songe même plus à se montrer sévère pour ses faiblesses. Est-ce là un bien? Le Théâtre peut-il y gagner? Non. Et comment trouverait-il, dans une voie qui s'oriente à l'opposé de ses lois propres, un principe profond de rénovation ou seulement de haute tenue? Considérons maintenant le texte qui sert de support à l'image. Je distinguerai dans le travail de M. Baty deux sortes d'opérations l'une qui est une refonte d'éléments empruntés à Flaubert, l'autre qui est une addition d'éléments nouveaux, dus à l'imagination personnelle de M. Baty. La refonte elle-même est discutable. Le point de vue de la superstition littéraire étant écarté, reste le point de vue proprement dramatique. C'est à lui que je m'attache ici. Que M. Baty ait coupé, recousu, remanié, trituré le texte du roman, ce n'est pas tant cela que je déplore que le résultat de ces divers traitements. Tantôt M. Baty a transporté sur la scène le dialogue du roman, tantôt il a mis en forme de dialogue ce qui, dans le livre, est présenté sous forme de récit. Or, le dialogue du roman est rarement un dialogue parlé c'est encore une manière de conter ou une façon d'analyse; parfois même, ce n'est qu'un artifice de style, qui vise à ramasser en quelques traits un développement narratif et, pour ainsi dire, à le boucler. Ce dialogue-là manque d'air à la scène; il est composé d'une série de signes intellectuels qui n'ont pas le rythme du langage parlé. On peut styliser les rythmes du langage parlé, on ne peut faire que ce qui a été conçu comme « écrit soit « parlé ». D'autre part, lorsque M. Baty met en dialogue, à sa manière, les morceaux narratifs de son modèle, il est vrai qu'il est plus libre de s'accorder aux rythmes du


langage parlé, puisqu'il ne dépend plus que de lui d'en retrouver les inflexions, mais le dommage qu'il subit est alors d'une autre espèce, et c'est de tous le plus ruineux la poésie disparaît.. L'atmosphère de Madame Bo~<u- (la vraie, celle de Flaubert) réside dans le ton du récit. Qu'au récit l'on substitue un dialogue, le ton change, l'enveloppe immatérielle se dissout et le charme est rompu. Perte irréparable, que ne pourront compenser ni les jeux de lumière les mieux combinés, ni les nuances les plus heureuses des décors et des costumes. Sur un autre registre, celui de la satire, le même changement de ton par substitution du dialogue au récit entraîne un déchet aussi grave le personnage de M. Harnais arrondit ses angles, dépouille sa valeur de puissante synthèse et se perd dans le verbiage on n'a plus devant soi qu'un quelconque « raseur a de chef-lieu de canton.

M. Baty a négligé dans le roman toutes les scènes du début qui concourent à la formation du caractère d'Emma, notamment le chapitre si important du bal. Le spectacle débute par l'arrivée du ménage Bovary à Yonville. Dans cette scène, le type d'Emma est déjà fixé, avec ses nostalgies,-ses regrets, ses dédains. Mademoiselle Jamois, dès les premières.minutes, accentue tous ces traits. C'est d'ailleurs là un des défauts de son interprétation l'artiste n'a ménagé à l'intérieur du rôle aucune progression. Son visage, dès sa première entrée, est le visage du suicide.

Mais laissons de côté les refontes, qui sont nombreuses et variées, et voyons les additions. Le drame est accompagné, commenté par une sorte de chœur, placé dans les deux avantscènes. Celles-ci s'éclairent lorsque le choeur élève la voix, et rentrent dans l'ombre lorsqu'il se tait. Ce chœur est composé de « dames blanches », en robes de soirée Louis-Philippe, du style Tony Johannot. Elles parlent derrière un voile, dans une lumière diffuse, vaguement liquide, comme les Filles du Rhin dans l'épaisseur des eaux, avec cette différence qu'elles ne battent pas des nageoires mais demeurent immobiles. Leur commentaire est exclamatif et discontinu. Des phrases sans verbe s'exhalent de leurs lèvres indistinctes. Elles ont l'air d'énumérer les titres d'un recueil de vers anciens, extraordinairement démodé. Si j'ai bien compris, ces mondaines


fantomales représenteraient les Muses romantiques, ou le Romantisme en soi, les aspirations secrètes d'Emma, l'idéal vers lequel son âme de petite bourgeoise tend désespérément à travers le réalisme grossier de sa vie. C'est le songe intérieur, tel qu'il s'oppose cruellement et parfois ridiculement aux platitudes de l'expérience quotidienne. Par là, M. Baty a pensé dégager le sens général de l'œuvre, et peut-être même la part de lyrisme refoulé qui était grande dans le cœur de Flaubert. L'atmosphère rêveuse qui, dans le roman, flotte autour de l'héroïne, se trouve, au théâtre Montparnasse, comme écartée de la personne d'Emma et reportée dans les deux avant-scènes, où le chœur des « dames blanches » se charge d'exprimer les rêves confus qui s'agitent derrière la trame vulgaire de l'action. Ce qui, dans le livre, est fondu est séparé dans le spectacle. Malheureusement la glose lyrique ainsi transposée et distribuée à des apparitions sybillines, n'a pas un pouvoird'incantation égal à celui du texte dans le livre. Ce sont bien, si l'on veut, les mêmes thèmes; seulement, au lieu d'une orchestration riche de timbres, l'on n'a plus qu'une réduction malhabile pour piano désaccordé. Il en résulte parfois que l'émotion attendue est remplacée par une impression de parodie qui cause une petite gêne.

Ailleurs, quelques fautes de goût par exemple dans les rendez-vous d'Emma et de Léon à Rouen, où. j'ai noté des effets un peu trop faciles de mascarade sinistre; dans la scène du suicide, où l'on voit Emma, sous une tonnelle, dévorer l'arsenic que Justin vient de lui mettre dans une main, cependant que, de l'autre, elle caresse les cheveux de l'adolescent qui s'est agenouillé à ses pieds. Mais la fin du spectacle nous réserve d'autres surprises quand Emma agonise sur son lit, les sylphides des avant-scènes l'assistent de loin dans ce dernier combat. Les unes l'exhortent à mourir en beauté, les autres s'impatientent de ses gémissements, qu'elles jugent indignes d'une véritable héroïne de roman. Enfin, la malheureuse expire, son cadavre est là gisant, mais déjà son corps astral apparaît sur le devant de la scène, où les Muses, descendues de leur empyrée de velours rouge, lui tendent les bras pour la conduire au Ciel. Quel Ciel? Le Ciel du Romanesque, sans doute. Tout s'achève dans l'extase, les mousselines, les accords


de harpe et., les clartés bleuâtres d'une extra vagante-assomption.

Je le répète, la salle est comble tous les soirs, mais il y a des pièces qui réussissent et qui ne sont pas des victoires pour l'art dramatique. Cela dit, je sais des critiques, parmi les plus fins, qui ont loué l'ouvrage sans restriction. Gomme ma bonne foi est entière, j'aurais scrupule à ne pas signaler ces divergences. Mon opinion n'est après tout que la mienne. J'ai noté, dans la composition du rôle d'Emma, une certaine uniformité, un certain manque de gradation. Mais il est bien entendu que la personnalité de l'actrice, à la scène, demeure toujours forte. De cette force même résulte, parfois, un désaccord d'autant plus marqué entre elle et son personnage. Mademoiselle Jamois peut traduire la passion avec puissance, avec intensité, mais à une condition, c'est qu'il n'entre dans le sentiment qu'elle doit exprimer aucune espèce de naïveté. Or, il y a beaucoup de naïveté chez Emma, M. Martial Rèbe mérite une mention particulière. Je l'avais déjà remarqué dans Prosper. Ici M. Rèbe joue Lheureux. Il prête à l'usurier de village le caractère inquiétant qu'il doit avoir, mais sans le dépouiller de sa paysannerie. Le mélange d'audace et d'obséquiosité, le passage de la parole mielleuse au ton tranchant, tout cela est parfaitement rendu. La particularité de M. Rèbe dans ses compositions, c'est un trait sans bavure. J'aime ce dessin à la pointe sèche.

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Fric-Frac est un plaisant jeu, auquel le critique aurait mauvaise grâce à attacher plus d'importance que l'auteur lui-même. La sûreté du métier, qui est une des vertus cardinales de M. Édouard Bourdet, préside à l'agencement de cette fantaisie comique. Dans les œuvres maîtresses de l'auteur, la dextérité à manier le ressort dramatique s'exerce sur un fond vrai, ici sur une donnée artificielle, dont l'artifice est volontaire. Mais M. Édouard Bourdet est un trop bon observateur des moeurs du temps, son imagination, au théâtre, est trop sérieusement liée à la représentation du réel, pour que son goût de la vérité ne se retrouve pas jusque dans le cadre factice qu'il a délibérément choisi. D'où une curieuse et d'ailleurs


savoureuse disparate l'intrigue est peu vraisemblable, toute tressée de ficelles, dont quelques-unes ne sont pas sans rappeler le répertoire du Palais-Royal; les personnages eux-mêmes ressortissent à des poncifs connus et classés, et pourtant ils « parlent juste ». La vérité, que leur propre histoire dément, que leur propre identité contredit, ils la rétablissent par le ton du dialogue, par un nuancement délicat des sentiments qui s'entrecroisent à l'intérieur des scènes. Ainsi la donnée arbitraire, pure donnée de théâtre, sur laquelle l'action s'engage, est aussitôt acceptée par le spectateur comme plausible. Toute la construction dramatique repose sur un postulat qui serait inacceptable à la réflexion à savoir l'extraordinaire, l'impossible candeur de Marcel. Cet honnête employé bijoutier est à ce point fasciné par une jeune personne rencontrée au cinéma, la dangereuse Loulou, qu'il ne s'aperçoit même pas dans quel étrange milieu l'entraîne sa nouvelle connaissance. Or, cette hypothèse peu admissible est précisément le fond sur quoi l'auteur va édifier une charmante comédie de la timidité et de la naïveté amoureuses. La scène du premier acte, où Marcel courtise avec réserve, pudeur et le plus total aveuglement la fille d'amour, mystérieuse et narquoise, est exquise de mesure, de tact, de sensibilité.

Il est vrai que l'art de Victor Boucher prête à l'innocence du héros un air de parfaite authenticité, de bonne foi absolue. M. Boucher excelle dans l'interprétation de l'ingénuité désarmante il pousse la peinture de la crédulité à l'extrême, en esquivant toujours le soupçon que, peut-être, le personnage qu'il incarne est un bêta; il sauve tout par la sincérité de l'accent, la chaleur gentille du cœur; il fait qu'on rit de Marcel, et que Marcel n'est jamais ridicule. D'ailleurs Marcel, c'est Pierrot, de même que Loulou, c'est Colombine. Arlequin, l'amant de Colombine, est à la Santé pour six mois, mais voici son valet et son associé, Jo-les-bras-coupés, un type amusant de trembleur, enrôlé parmi les « durs ». Mademoiselle Arletty, dans le rôle de Loulou, montre un délicieux naturel, un charme inquiétant, fait d'imperturbable tranquillité, de malice concentrée dans les yeux et d'une lente voix huilée où serpente un filet de vinaigre. Et Jo, le lâche coquin, c'est Michel Simon. Autre excellent comédien, quoique j'aie


peine à' démêler, dans les interprétations de M. Michel Simon, la part de l'art et la part du masque. On croirait voir un acteur masqué parmi des acteurs qui jouent le visage découvert. Qu'est-ce que l'originalité du jeu doit à cette apparence physique? Qu'est-ce que l'impression de puissance qu'on en reçoit doit au léger malaise qui l'accompagne? Voilà ce que je n'arrive pas à définir.

Il est fait un grand usage de l'argot dans la pièce. J'ai admiré que le dialogue n'en fût pas obscurci. Il y avait là une difficulté dont l'auteur a triomphé de plusieurs façons tantôt en glissant dans le texte de franches explications, tantôt en entremêlant aux termes argotiques des termes courants qui les éclairent; mais surtout grâce à la netteté qui se remarque dans la conduite de la comédie, et jusque dans les moindres réactions des personnages, de telle sorte que l'objet de chaque scène est immédiatement compréhensible et comme patent à chaque minute. Le soir. où j'assistai au spectacle, j'étais entouré d'Anglais, une douzaine pour le moins. Ils se tordaient littéralement à chaque mot, exhalant par saccades un rire bruyant et correct, comme si la langue des « vrais de vrais » et des « fortiches D n'eût eu pour eux aucun secret. Quand le candide Marcel découvre en quelle compagnie il s'est fourvoyé, le comique change de registre. Le thème n'en sera plus l'aveuglement de l'amoureux naïf, mais l'embarras de l'honnête homme amoureux entre le vice et la vertu. Le voici mêlé à un « fric-frac », entendez un cambriolage avec effraction. Mais l'auteur ne l'abandonne pas. Il lui a ménagé dès le début une échappatoire. Le salut lui viendra de la fille de son patron, une peste qui l'adore, et qui, survenant à l'improviste au beau milieu du « fric-frac », voit tout de suite de quoi il retourne, et impose comme condition à son silence que Marcel l'épousera. Le rôle de cette « dea ex machina » pétulante et récriminante est tenu avec éclat et autorité par la gracieuse mademoiselle Andrée Guize.

Je regrette qu'il me reste si peu de place pour parler de deux reprises remarquables à différents titres la Rabouilleuse et l'Acheteuse.


La ~a&outHétMë, que M. Emile Fabre a tirée du roman de Balzac, voici quelque trente-cinq ans, fut créée, en 1903, de façon inoubliable, par Gémier, dans le rôle de Philippe Brideau, et madame Andrée Mégârd, dans le rôle de Flore Brazier. Il serait intéressant de rapprocher la méthode suivie par M. Émile Fabre dans le traitement d'une matière romanesque empruntée, et le procédé employé par M. Gaston Baty dans un dessein analogue. L'un s'est conduit en auteur dramatique, l'autre en metteur en scène. Leurs qualités, leurs moyens, leurs tendances ont décidé de leur choix et, le choix une fois fait, de leur technique.

Au déroulement des tableaux~ui multiplie les images et favorise les combinaisons subtiles de décors et d'éclairages, M. Émile Fabre a préféré une action fortement nouée, une construction solidement charpentée. Dira-t-on qu'il y à là un style d'époque? Cela est vrai de ~rtains détails retournements à l'intérieur des scènes, enchaînement logique des situations, toute mécanique théâtrale qui paraît aujourd'hui un peu grosse. Mais cette dramaturgie, dans l'ensemble, garde bien des vertus. On a tant abusé, depuis vingt ans, du flou, de l'amorphe au théâtre, que l'ancien métier, robuste, loyal, franchement avoué, reconquiert une valeur d'exemple. Il se pourrait qu'on y revînt. Il y a quinze ans, la pièce eût paru un peu vieillie. Aujourd'hui, elle paraît, sinon toute jeune, du moins toujours vigoureuse. Elle prend une place d'honneur dans un répertoire dont l'attrait n'est pas épuisé. L'excellent dramaturge qu'est M. Émile Fabre se reconnaît encore à ceci, qu'il n'a point tenté une accommodation scénique du roman par découpage, raccords et juxtaposition de morceaux. Il a repensé complètement l'ouvrage, il l'a «reconçu)) » pour le théâtre. Le texte de Balzac est certes très beau, mais il est très confus. Il foisonne en diverses directions, dont chacune présentait à l'esprit des possibilités d'action dramatique. M. Émile Fabre s'est inspiré de quelques-unes seulement de ces données pour construire un drame clair, vivant, émouvant. La fin de la pièce est entièrement inventée. C'est d'ailleurs la partie faible de l'oeuvre. Des événements trop nombreux s'y pressent dans un espace trop étroit, et ? mortdeBrideau, assassiné par le Corse Ors'anto frise le mélodrame.


L'interprétation, qui est nombreuse, a droit à des éloges sur toute la ligne. Citons en! tête M. Alexandre, d'un puissant relief dans Brideau, et madame Mary Marquet, qui fait une Flore magnifique (un peu trop magnifique, peut-être, un peu trop dame et grande dame) puis MM. Escande, Brunot, Ledoux, Croué, mesdames Devoyod et de Chauveron, d'autres encore.

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Créée en 1930 au théâtre de l'Œuvre où elle eut plus de trois cents représentation, l'Acheteuse de M. Stève Passeur attire un nombreux public à l'Odéon. La pièce a pris, dans cette vaste salle, comme un accent nouveau. Elle n'a rien perdu de son àpreté dans les notes dramatiques, mais les notes comiques m'ont paru rendre un son plus large, plus libre qu'à la création. De plus, entre les deux registres, il n'y a désormais plus rien de heurté. Certes, les dissonances subsistent, comme il se doit, puisqu'elles correspondent à des effets cherchés, et même constituent un aspect de l'esthétique personnelle à l'auteur, mais elles sont devenues harmoniques. De même l'invraisemblance du thème ne choque plus personne. Il est admis comme une transposition de la réalité sur un plan où les personnages sont entraînés, sont contraints à « vider le fond de leur sac ». Chacun d'eux exprime, en effet, ce que d'ordinaire on ne dit pas. D'où bien des entorses aux convenances, à l'habituelle hypocrisie des propos. Cette ardeur à dénuder la vérité sembla, il y a six ans, quelque peu farouche. Elle semble toute naturelle aujourd'hui. La pièce tranquillement s'installe, avec tous les caractères de la durée, dans le répertoire contemporain.

M.Jean Max a retrouvé tout son succès dans le rôle créé par lui naguère. Il y excelle à force d'émotion contenue, de rage réprimée. Mademoiselle Stanley, MM. Baconnet et Seigner, de la troupe de l'Odéon, sont excellents. Les décors de M. Fernand Ochsé témoignent du goût le plus fin. M. Paul Abram a fort habilement adapté la mise en scène à son cadre nouveau. Et l'Acheteuse, c'est madame Simone. Vais-je épingler un adjectif à son nom? Il me reste une ligne pour parler d'elle. On comprendra que j'y, renonce.

FRANÇOIS PORCHE


LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE M. de Montherlant a imaginé un éciivain, Costa, qui n'est pas lui assurément, mais qui a de ses traits, et il l'a mis aux prises avec trois jeunes filles, Thérèse Pantevin, Andrée Hacquebaut et Solange Dandillot. L'ouvrage formera trois volumes. Le premier s'appelait les Jeunes filles. Le second vient de paraître il s'appelle f:fte pour les femmesl. Ce qui frappe d'abord, c'est que, d'un volume à l'autre, l'auteur a transformé son héros. Dans les Jeunes filles, Costa était un homme qui, ayant l'ennui d'être aimé par une femme peu désirable, supportait ce sort tant bien que mal, tantôt excédé, tantôt un peu touché par la ténacité de cette Andrée Hacquebaut qui avait trente ans, n'était pas jolie, vivait sans fortune dans une petite ville du Loiret et s'était nourri l'esprit de l'oeuvre de Costa. Pour la pauvre fille, cet amour n'était pas une moindre disgrâce que pour le romancier. Après un grand nombre de lettres auxquelles il ne répondait pas, et diverses humiliations, elle lui proposait en désespoir de cause une transaction deux mois d'amour plein et ensuite le silence.

Ce Costa, assez bon garçon, libertin, mais de cœur facile, joueur avec un peu de brutalité, mais débonnaire à ses heures, a singulièrement durci. Il liquide Andrée, dans le second volume, avec une férocité de roué. Sans en être quitte d'ailleurs, car, après une explosion de fureur, après des vitupérations et des calomnies vengeresses, elle revient humblement 1. Grasset.


à la fin du livre. Un critique est un peu gêné pour parler d'elle, depuis que nous savons, par M. de Montherlant luimême, qu'Andrée Hacquebaut existe. Mais il paraît qu'elle est fort contente du livre. Bien mieux il y aurait de par le monde une fausse Andrée, qui prétendrait usurper l'honneur d'avoir servi de modèle à M. de Montherlant. On se dispute ce rôle ingrat, et cette comédie s'ajoute au roman. Enfin, vraie ou fausse, Andrée est solidement attachée à Costa et il est peu probable qu'il s'en dépêtre sans de nouveaux ennuis dont le troisième volume nous instruira sans doute. Elle a passé au second plan, depuis que Costa a rencontré Solange Dandillot. De toutes les figures que M: de Montherlant a peintes, il n'en est pas dont il ait fait un portrait plus fin, plus caractérisé, plus fondu, plus mystérieux. Elle a pour père un original, « esprit fin, faux, têtu, naïf, ocellé. de plaques d'intelligence lumineuse et de plaques noires d'imbécillité », et qui prêche le retour à la nature, moitié sportif, moitié tolstoïsant. Solange elle-même est délicieusement jolie, plus jolie qu'intelligente. Elle a fait ses classes, assez bonne élève d'ailleurs, avec une année de retard. Elle n'a pu apprendre ni la musique, ni le dessin. C'était une enfant tranquille et silencieuse. Silencieuse jusqu'au mystère, et sur une défensive perpétuelle. « Ses Non étaient aussi célèbres' que ses silences; la nuit elle se réveillait de ses rêves avec des Non Non! Non! )) » Il suffit qu'on la regarde pour qu'elle réponde automatiquement Non. Elle a horreur des caresses déréglées de sa grand'mère. On pourrait croire qu'elle aime peu ses parents, tant elle a peu d'élan; mais il faut la étirer d'une pension où on l'avait mise, tant elle se languit d'eux. On l'appellerait, en galimatias psychanalytique, une refoulée. Ces natures en apparence peu sensibles sont presque toujours passionnées. On le voit bien quand Costa entreprend de lui faire la cour. Point de défenses; presque point de paroles. Elle se donne comme une feuille tombe. On ne reconnaît le bouleversement intérieur qu'à un trait. Le soir du premier baiser, elle vomit. La lumière éteinte, elle a une autre voix, sa voix nocturne, pathétique, voix d'un autre monde, avec de petits mots enfantins « sortant du fond de son enfance comme des oiseaux du fond d'un puits ».


Ce n'est que peu à peu, et quand elle lui a déjà tout donné que Costa apprend à la connaître. Il l'a d'abord admirée pour sa beauté. Puis il découvre de la finesse et de la raison dans ses jugements. Il reconnaît qu'elle est meilleure que lui. Un jour, elle le reçoit chez elle, ses parents étant absents. Toute la scène est exquise de naturel, de simplicité, de chaste et de naïve poésie. Tout ce qu'elle dit est charmant de sagesse et de vérité profonde. Peu à peu, il se prend. Le livre est fait de cette conquête « Vous m'avez métamorphosé, dit-il, en ce qu'il y a de bon en moi. Vous m'avez remis dans l'ambiance de ma famille, du temps où j'étais quelqu'un de bien, parmi des gens qui tous étaient bien. Tandis que maintenant je vis parmi les littérateurs, et suis devenu un farceur et un roué. Que serait ma vie, sans ma période de guerre? Je n'aurais jamais été quelqu'un de bien, que lorsque j'étais un enfant. » Quand on n'est le meilleur soi-même qu'en présence d'un être, on lui appartient. « Je vous aime, avoue Costa à Solange à la fin du livre, et, chose plus rare, j'aime l'attachement que vous avez pour moi. » Capitulation de ce cœur ombrageux? Pas tout à fait. Il se défend encore. C'est du moins ainsi que j'interprète les traits singuliers que M. de Montherlant a accumulés à la fin du livre. Costa a fui en province. La lettre même où il dit à Solange qu'il l'aime est pleine d'impertinence. Mais nous savons que, même sincère, il ne peut s'empêcher de plaisanter. Il se rejette sur un fils qu'il a et il lui écrit la lettre la plus tendre. « Je n'ai pas besoin des autres, lui dit-il. Tu es le seul être qui m'ait fixé, En réalité je n'aime que toi. !) Il a aussi une ancienne maîtresse sans importance sentimentale, une camarade vénale. II lui écrit, il lui annonce sa visite. Autant de trahisons envers Solange, dites-vous. Comment. ne pas voir que ces trahisons sont les dernières révoltes d'une liberté perdue? Elles lui cachent-que son cœur est fidèle.

« Je n'ai point à m'en prévaloir, mais je n'ai point non plus à le cacher. J'ai grandi tout enfant dans le voisinage d'un pénitencier et rien ne m'est plus naturel, quand je le peux, que de franchir des grilles et d'aller à ces malheureux, quel que


soit le forfait ou le crime qu'ils;;aient à expie! 11 me semble les retrouver, les reconnaître. Ce sont les mêmes depuis toujou