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Title : La Revue de Paris

Publisher : (Paris)

Publication date : 1934-03

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 232240

Description : mars 1934

Description : 1934/03 (A41,T2)-1934/04.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Description : Collection numérique : Bibliothèque Diplomatique Numérique

Description : Collection numérique : Histoire diplomatique : généralités

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k17657g

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34404247s

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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LA REVUE DE PARIS



LA

REVUE DE PARIS

QUARANTE ET UNIÈME ANNÉE

TOME DEUXIÈME

Février-Mars 1934

PARIS

BUREAUX DE LA REVUE DE PARIS II 4~ AVENUE DES CHAMPS-ELYSEES, 11~

1934



MES MISSIONS EN BELGIQUE i

LE ROI DES BELGES

La mort du roi des Belges a rempli tous les cceurs français

d'une profonde et douloureuse émotion. En perdant le roi Albert la France perd un de ses plus fidèles et de ses plus grands amis. La Revue de Paris s'associe à ce deuil. Elle publiait depuis

le j!sr février les souvenirs que j'ai rapportés de mes missions en Belgique; la nouvelle du fatal accident vient donner un caractère de tragique actualité à cette évocation du rôle tenu par le souverain au cours des premiers mois de la Guerre. Pour caractériser la personnalité du Roi je ne puis mieux faire que de me reporter à ces notes écrites au jour le jour; elles précisent son action et par cela même font apparaître la noblesse de son caractère et l'élévation de ses sentiments.

ne m'appartient pas de mettre en valeur le rôle que le Roi

a joué en Belgique depuis son avènement. Mais le jour où il a pris la décision de résister a ~a poussée des armées allemandes envahissant le territoire belge, il est devenu commandant d'armée ce jour-là la con fiance du général Jof fre m'a appelé à établir une liaison avec l'armée belge et m'a permis d'approcher son chef

Lors de mes premières missions, en août le Roi me reçut à Louvain où fonctionnait son Q. G. ainsi que je l'ai exposé dans les numéros des -Z~r et 15 février dernier plus tard en octobre, après la Marne, la mission dont je f us chargé /u~ de plus longue durée. Je rejoignis l'armée belge à Nieuport-Bains, le 1. Voir les livraisons de la .Repue de Paris du 1' et du 15 février.

1'Mars 1934.


12 octobre, lorsqu'elle venait d'évacuer Anvers a fin d'éviter la capitulation, et qu'elle battait en retraite pour occuper, conformément aux ordres du Roi, la ligne de F Yser elle était réduite à cinquante mille f usils par les combats incessants qu'elle avait livrés depuis deux mois.

~L ce moment le Roi personnf~a ura~en~ l'âme de ? nation.

Payant fncessefmmeh~ de sa personne il sou~n~ fous les courages, maintint chefs et troupes sur les positions occupées, menaçant de la destitution les officiers qui abandonneraient un pouce de terrain, leur donnant toujours l'ordre de tenir. Du 15 au 30 octobre l'armée belge et son Roi traversèrent la période la plus dramatique de leur 7usfo:re. Le 26 oc~oore en particulier, lorsque, arrivée à l'extrême limite de son ef fort, l'armée était sur le point d'abandonner la ligne de l'Yser, c'est le Roi qui donna l'ordre de tenir encore ce jour-là la Belgique encore une f ois lut sauvée. Après quatre années d'une terrible guerre, au cours de laquelle

le Roi et la Reine déployèrent les plus hautes qualités de courage et d'abnégation, les souverains réntrèrent en Belgique, entourés de l'estime et de l'af fection de tout leur peuple.

En France, quand le Roi nous ~atsa:< l'honneur de sa visite,

il rencontrait dans tous les milieux politiques, littéraires, militaires, scienti fiques, l'accueil que méritaient sa haute culture, son aménité, sa courtoisie, ses dons exceptionnels de 'chef et de c~o~en. Nous étions fiers de Le sentir à son aise cne~ nous, heureux de constater qu'il savait apprécier et comprendre le c~ur de la France. Il a emporté dans le grand royaume de l'Au-delà un peu de notre âme qui s'était donnée a lui.

26 oe~o&re. Ni le canon, ni la pluie n'ont cessé un instant;

aucun événement grave ne s'est passé au cours de la nuit. Dès le matin, la fusillade reprend à peu près sur tout le front. Les fantassins belges exténués par leurs nombreuses nuits de veille, transis par le froid et l'humidité pénétrants ont beaucoup de peine à manier leurs armes. A gauche les Allemands prononcent une forte attaque sur Nieuport et Saint-Georges. Le -général Deville, dont quelques unités ont reculé jusqu'à l'Yser, a cependant un détachement qui tient encore Lombartzyde. A sa droite deux bataillons belges attaqués de


front et sur leur flanc gauche reculent, franchissent la voie ferrée et occupent les lisières de Ramscappel. Au centre autour de Pervyse et à droite autour de D,ixmude la canonnade est plus violente encore qu'hier. Toute la ligne recule jusqu'à la voie ferrée Dixmude est encore tenu par un amalgame de troupes se coudoient des Belges, des marins français, des Sénégalais. C'est une vision d'horreur, que présente cette partie du champ de bataille où sans arrêt les projectiles éclatent et les maisons s'écroulent dans la fumée, la pluie, la poussière, l'odeur insupportable et le bruit infernal. Et cependant Dixmude tient toujours tous s'unissent dans un même sentiment d'honneur et de patriotisme pour interdire aux Allemands la route de Dunkerque. Les Belges du général Jacques, devenu par la suite baron de Dixmude, les fusiliersmarins de l'amiral Ronarch dont le nom restera à jamais célèbre dans la marine et dans l'armée française, les bataillons sénégalais dont la gloire rejaillit sur toute l'infanterie coloniale, tous ont droit au même titre à notre reconnaissance et a notre admiration les Allemands ne sont pas passés à Dixmude.

Cependant il me faut relater un incident qui, mieux exploité, aurait pu avoir des conséquences néfastes. Au cours de la nuit un bataillon allemand, grâce à l'obscurité, au fracas de l'artillerie, grâce aussi à l'insuffisance des postes de guet avait pu franchir les lignes et pénétrer dans la ville. Mais à peine le jour est-il venu, les hommes de ce bataillon répandus dans les rues sans ordre, sans cohésion, sont tués ou faits prisonniers. Ceci prouve combien était précaire le service de garde fait par des hommes épuisés.

Pendant toute la matinée le G. Q. G. belge, tenu au courant des moindres incidents de la lutte par ses agents de liaison, rappelle aux commandants de division qu'il faut absolument tenir la ligne du chemin de fer Nieuport-Dixmude et particulièrement les lisières et le pont de Dixmude. Jusqu'à dix heures tout va à, peu près. Mais à partir de midi les affaires se gâtent la pression des Allemands devient plus violente. Le G. Q. G. belge qui, depuis deux jours, envisage la nécessité d'une retraite prépare des instructions en conséquence~ des ordres d'exécution sont déjà donnés aux arrières (services et


transports) qui doivent évacuer les abords du canal de Loo

et se porter plus à l'ouest. Le général Grossetti à qui j'envoie

un ofïicier dans la matinée me fait dire que la situation n'est

pas brillante mais « qu'il tient le coup ».

A quatorze heures le général Wielmans me fait demander

j'arrive aussitôt à l'hôtel de ville où je trouve le chef d'état-

major et un grand nombre d'officiers de l'état-major, penchés

autour de la grande table centrale sur les cartes où sont

figurées les positions des deux adversaires. Tous discutent

les événements, la conduite à tenir. Le général Wielmans

très ému prend la parole sa voix généralement basse a peine

à se faire entendre. Il me montre que l'armée belge parvenue

à l'extrême limite de ses forces est maintenant obligée de battre

en retraite, qu'elle a fait tout ce que le devoir et l'honneur

lui commandaient; mais que, maintenant, c'est fini. Elle est

épuisée, elle n'a plus de forces, plus de munitions. La division

Grossetti, si brillante qu'elle soit, ne peut à elle seule rétablir

la situation les Allemands redoublent sans cesse leurs atta-

ques. Résister plus longtemps ne servirait à rien, les derniers

lambeaux des régiments belges seraient bientôt faits prison-

niers il est donc préférable de prendre carrément le parti

d'évacuer l'Yser et de se porter en arrière pour défendre une

autre position que l'on aura le temps d'organiser. C'est donc

la mort dans l'âme que l'état-major belge a pris sa décision

mais il estime qu'il est impossible d'envisager une autre

solution. Les différentes lignes de retraite me sont précisées

sur la carte; les ordres sont faits les divisions belges se reti-

reront par certains itinéraires la 42e division et les fusiliers-

marins par d'autres, etc. Les corps de transport ont déjà

reçu l'ordre de se diriger sur Poperinghe.

J'écoute dans un silence de glace ce morne exposé et je

puis dire auj ourd'hui, après avoir traversé bien d'autres drames,

que je ne crois pas avoir assisté à un spectacle plus poignant

que celui des ces officiers qui depuis trois mois défendent avec

acharnement le sol de leur patrie et qui après tant de luttes

et tant d'efforts voient enfin que tout est perdu et que les der-

niers lambeaux de leur pays vont être foulés aux pieds par

le vainqueur.

Après quelques instants de réflexion je prends la parole et

__nn--


je demande au général Wielmans de vouloir bien observer que les troupes françaises, la 42e division, les fusiliers-marins, l'artillerie lourde, etc. sont sous les ordres du général d'Urbal et du général Foch, qu'elles n'ont reçu aucun ordre de retraite et qu'elles ne quitteront leurs emplacements de combat que quand elles en auront reçu l'ordre. Si les troupes belges quittent le front, les troupes françaises resteront. J'oppose aux renseignements fournis par le G. Q. G. belge, certains renseignements qui m'ont été fournis par le général Grossetti. Je rappelle que le général Foch a toujours le projet, aussitôt qu'il en aura les moyens, de reprendre l'offensive et que si la ligne de l'Yser est abandonnée, il faudra livrer une autre bataille très dure pour la reprendre donc il est préférable d'y rester. Et j'ajoute que, dans la reprise de l'offensive, l'armée belge sera certainement la première à se mettre à la tête du mouvement qui aura pour but de délivrer la Belgique.

Le général Wielmans, ainsi que plusieurs de ses officiers répliquent que l'offensive est une utopie; que les troupes sont beaucoup trop épuisées pour songer avant longtemps à se porter en avant. La discussion traîne en longueuretles commentaires qui l'accompagnent ne me laissent guère d'illusions. A part moi je pense à la manœuvre de la Marne et à l'offensive qui a été prise le 6 septembre par des troupes qui, le 12e corps entre autres, étaient le 5 septembre dans un tel état d'épuisement qu'on a dû les transporter en chemin de fer pour leur permettre de faire une étape de vingt kilomètres. Les minutes passent et pendant ce temps les renseignements continuent à affluer, toujours aussi désastreux partout les troupes belges cèdent et quittent leurs emplacements de combat. Alors pendant une accalmie, timidement et à voix presque basse je demande au général Wielmans si le roi a été tenu au courant des événements, si les ordres que l'on a préparés et que l'on m'a montrés ont été soumis à Sa Majesté. D'après sa réponse je comprends que le chef d'état-major a désiré me voir avant d'aller soumettre au roi les projets préparés je demande donc au général Wielmans de vouloir bien réfléchir encore avant de prendre la grande décision d'abandonner l'Yser; et je me retire après avoir prévenu le chef d'étatmajor que toutes les heures j'enverrai aux nouvelles un


-de mes officiers afin d'être tenu au courant des événements. Après les deux heures que je viens de passer au G. Q. 'G. 'je rentre chez moi rempli d'inquiétude. Ma première pensée est de savoir comment le général Grossetti envisage sa situation. De ce côte les renseignements sont encourageants du côté de l'amiral également tout va à peu près. Il a pu relever la brigade Meiser au moyen des bataillons sénégalais; les troupes belges pourront donc souffler un peu.

A six heures du soir mon officier de liaison revient 'du G. 'Q. G. ~n me disant que les renseignements semblent montrer la situation sous un jour moins défavorable. A sept heures.j'apprends que l'ordre de retraite ne sera pas envoyé on me laisse entendre que le roi mis au courant a donné l'ordre de tenir. Ce jour-là Sa Majesté a encore une fois sauvé la Belgique..

Après le dîner, je vais au G. Q. G. comme je le faisais tous les soirs pour connaître les événements de la journée. On me signale que les Allemands eux aussi semblent très fatigués, que leurs attaques sont moins violentes et que dans ces conditions il est tout naturel de ne pas donner l'ordre d'évacuer l'Yser. Pendant la soirée, le général Foch que j'ai tenu d'heure en heure au courant des événements me fait téléphoner que le 9~ corps a attaqué d'abord sur Pœlcappel, puis en direction de Staden-Cortemark. Partout on s'est trouvé en face de sérieuses résistances et l'attaque n'a pas donné les résultats que l'on escomptait. Néanmoins cette attaque aura le grand avantage de décongestionner le front de l'armée belge.

En résumé la situation le 26 au soir est la suivante 'à gauche, la ligne du chemin de fer Nieuport-Dixmude est tenue; au centre, les troupes françaises tiennent le canal; à leur droite les troupes britanniques ne peuvent avancer; elles aussi sont bloquées. Les renseignements nous ont fait connaître que la IV~ armée allemande a engagé toutes ses réserves sans pouvoir obtenir de résultat décisif. La journée -a été dure partout, mais sur tout le front, les alliés ont conservé leurs positions.

2~ octobre. Après la journée angoissante d'hier celle d'aujourd'hui est plus calme, Il se passe ce qui arrive tdu-


jours en pareil cas des deux côtés les troupes restent face à face; l'artillerie tire à intervalles plus réduits parce que les munitions deviennent rares; mais il n'y a pas d'attaques d'infanterie les fantassins allemands, belges, français ont atteint un tel degré de fatigue qu'ils sont incapables de tout mouvement offensif.

A partir de ce jour, le projet de l'inondation commence à prendre corps. Déjà le général Foch a voulu faire ouvrir les écluses de Dunkerque mettant tout le camp retranché à l'abri d'une attaque brusquée comme nous l'avons déjà vu, le G. Q. G. belge a protesté avec véhémence parce que cette inondation aurait pour conséquence de mettre sous l'eau les, arriéres de l'armée belge et le général Foch s'est vu dans l'obligation de rapporter les ordres primitivement donnés. Par contre je me rends compte de l'intérêt que présenterait une inondation tendue entre l'Yser et la voie ferrée on pourrait ainsi rendre inutilisable tout le terrain sur lequel sont installées les troupes allemandes. Le commandant Génie connaît fort bien un officier d'état-major belge, le commandant Nuyten~ qui se présente à notre mission, et veut bien nous exposer son idée ainsi que les moyens de la réaliser. L'état-major belge est au courant de la question; à cet effet, il a convoqué un vieil éclusier de Nieuport qui se fait fort en ouvrant certaines vannes de Furnes de mettre sous l'eau tout le terrain entre l'Yser et la voie ferrée, C'est une grave décision à prendre, car l'inondation sera produite par la poussée de la marée entrant dans les canaux grâce à l'ouverture de l'écluse de Nieuport. Tout le terrain inondé par l'eau de mer sera, donc selon toute vraisemblance rendu impropre à toute culture pendant longtemps.

L'état-major belge prend la décision et donne l'ordre aujourd'hui d'ouvrir les écluses, mais la première tentative qui doit aboutir dans la soirée échoue à peu près complètement. Elle sera reprise demain et aboutira vite à un résultat très efficace. Cette question de l'inondation passionne les soldats, les omciers, la population tout entière. Tous se rendent compte des grands effets qui peuvent en résulter; 1. ActueIIementchef d'état-major général depuis le départ du général Gallet.


si devant le front de l'armée belge, qui ne présente aucun relief, nous avons en quelques jours une étendue d'eau impraticable aux troupes allemandes, nous aurons créé le plus bel obstacle qu'il nous soit possible d'établir en avant de notre ligne de feu. Aussi sommes-nous, très anxieux, en attendant l'arrivée de l'eau qui ne commence à faire son apparition que le 28 dans la soirée. On aperçoit d'abord quelques flaques d'eau qui apparaissent à la surface du sol; puis le terrain devient spongieux, les fossés se remplissent; le 29, nous constatons que l'eau monte, et finalement ce n'est que le 31 que nous avons vraiment la sensation d'avoir en face de nous une nappe d'eau de plusieurs kilomètres.

Le paysage change d'aspect et de ce qui fut il y a quelques jours une verte prairie, nous ne verrons plus désormais qu'un lac complètement immobile à la surface duquel émergeront les arbres qui jalonnent les routes et quelques têtes de bétail enlisées qui n'ont pas eu le temps de rejoindre leur étable. Sur ce paysage obscurci par une brume qui ne cessera plus, règnera bientôt un silence de mort, d'autant plus impressionnant qu'il succèdera au tonnerre d'un bombardement ininterrompu pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.

Quelques bonnes nouvelles viennent nous réconforter c'est ainsi que nous apprenons l'arrivée prochaine d'un C. A. nouveau le 32e qui sera constitué par la 42e D. I. et par une division d'Afrique en cours de débarquement la 38e division. Ce C. A. est commandé par le général Humbert, jeune et brillant officier général récemment arrivé du Maroc.

Immédiatement derrière le front belge j'ai eu l'occasion de rencontrer aujourd'hui le 6e hussards cantonné à Avecappel et son chef le colonel Guérou que je connais depuis plus de vingt-cinq ans.

La présence de ce régiment et l'arrivée d'autres troupes françaises nouvellement débarquées exercent une heureuse, influence sur le moral des troupes belges qui voient ainsi peu à peu les renforts accourir à leur secours.

Enfin nous apprenons avec une vraie joie que S. M. le roi voulant reconnaître les services rendus par les fusiliersmarins a décerné la croix de grand omcier de l'ordre de


LéopoM à l'amiral Ronarch, de même le gouvernement

français a décerné la croix de commandeur de la Légion

d'honneur au général de brigade Meiser et des croix d'omcier

ou de chevalier à un certain nombre d'officiers belges. Cet

échange de récompenses prouve surabondamment que

l'heure de la grande crise est passée; en effet, et c'est là

un fait d'expérience, tant que la situation est grave per-

sonne ne pense à autre chose qu'à résister à l'ennemi ou à

le vaincre.

28-29 octobre. Cependant nous ne sommes pas au bout

de nos misères l'inondation fait aujourd'hui quelques

progrès et il semble maintenant que le centre de la bataille

va se déplacer et se porter à notre droite. Dans la journée,

le général d'Urbal m'envoie son chef d'état-major, le colonel

Louis, pour inviter le général Grossetti à lui céder deux

bataillons et deux groupes d'artillerie c'est un gros sacri-

fice, auquel finit par consentir le commandant de la 42e divi-

sion, d'autant plus que les Allemands, pendant la journée,

déclanchent sur Pervyse un bombardement sérieux qui

ne semble pas confirmer les renseignements fournis par

la 8e armée d'après qui les forces allemandes se seraient

retirées du front belge.

Le général Grossetti que je vois dans la soirée est très pessi-

miste. Est-ce par suite de la fatigue à laquelle il finit par céder ou à cause des renseignements qu'il a reçus personnellement,

il voit la situation sous un jour très sombre et craint que si

sa division est attaquée en forces, elle ne soit plus, en état

d'opposer une résistance sérieuse à l'ennemi.

Au cours de la journée en effet j'apprends que malgré l'inon-

dation qui monte lentement et commence à devenir menaçante,

les Allemands ont franchi l'Yser en forces et paraissent être

décidés à attaquer.

Sur tout le front, le bombardement a toujours la même inten-

sité il est particulièrement violent pendant la nuit, au cours

de laquelle défilent dans les rues de Furnes des centaines de

camions remplis de troupes qui vont relever en première ligne

deux divisions de, l'armée belge. Le bruit des camions qui

secouent et font trembler notre maison uni au bruit de la


canonnade incessante produit sur les nerfs tendus une impression de fatigue qui rend tout repos impossible.

Dans la soirée, je vois à Dunkerque M. de Broqueville; il m'annonce la visite prochaine du Président de la République, du ministre de la Guerre, du général Joffre à Dunkerque et à Furnes. Désireux de mettre le général en chef au courant de certaines questions concernant ma mission, avant son arrivée dans le nord, je me décide à partir pour Chantilly dès demain matin.

3C-3j! octobre. Je préparais mon départ pour Chantilly quand au cours de la matinée plusieurs renseignements m'arrivent et me font connaître que les Allemands tentent un nouvel effort pour enfoncer la ligne de l'Yser. Sur tout le front ils déclenchent un bombardement formidable bientôt suivi de quelques attaques d'infanterie locales.

Une de ces attaques réussit à.franchir la voie ferrée devant un bataillon belge et s'empare de Ramscappel. Le commandant de la 2e division d'armée d'une part, le général Grossetti d'autre part, montent aussitôt des contre-attaques pour reprendre le terrain perdu le soir une partie de Ramscappel est reprise.

La situation est complètement rétablie le lendemain matin; l'ennemi a été contraint de se replier pendant la nuit devant les progrès de l'inondation.

Cet incident de Ramscappel qui aurait eu des conséquénces désastreuses si les Allemands avaient pu se maintenir sur la voie ferrée nous laisse espérer que l'offensive allemande touche à son terme l'inondation qui monte toujours nous mettra dans quelques jours complètement à l'abri des attaques d'infanterie.

Je pars donc pour Chantilly rassuré sur la situation.

J'arrive le lendemain 31 et je fais mon compte rendu à l'état-major, aux généraux Belin et Berthelot puis au général en chef. Je trouve le général Joffre très au courant de la situation dans le nord. Néanmoins il m'interroge longuement sur les opérations qui se sont déroulées sur le front de l'Yser et autour d'Ypres. Sa correspondance quotidienne avec le général Foch lui permet de se rendre compte très exactement


des événements; et possédant lui-même une connaissance approfondie du personnel dont il apprécie justement la valeur, il sait tirer des faits les conclusions indispensables. Pendant plusieurs années il a étudié le personnel avec un soin particulier, surtout celui des officiers d'état-major, car le choix des officiers généraux lui échappait souvent. Il les connaît tous néanmoins; il sait ce qu~il peut attendre de chacun d'eux. '0

Le général en chef m'annonce son départ le lendemain pour Amiens, où il doit rejoindre le président de la République qu'il accompagne dans le nord. Il me charge de l'organisation du voyage qui, à mon avis tombe assez mal, puisque le front belge est loin d'être tranquille.

Au cours de la journée nous apprenons à Romilly que les Allemands ont violemment attaqué le 1~ corps d'armée britannique. Il est vraisemblable que ne pouvant plus porter leur effort contre l'armée belge mise à ]'abri par l'inondation, ils ont transporté leurs forces contre l'armée anglaise que nous devons étayer. 'C'est ainsi que le 9e corps engagé sur Paschendale doit suspendre son mouvement offensif et que la 32e division du 16~ corps doit s'engager vers Messines de façon à soutenir le 1~ corps anglais.

Dans la nuit je regagne Furnes.

1 er novembre. Les renseignements qui me sont communiqués dès mon arrivée me confirment dans cette impression que nous sommes arrivés au bout de la bataille de l'Yser. Après leur échec à Ramscappel les troupes allemandes menacées d'enlisement devant'le chemin de fer se sont repliées en hâte sur la rive droite de l'Yser. A Stuyvekenskerlce, à Dixmude elles ont battu en retraite. Désormais les troupes francobelges ne sont plus au contact qu'à la gauche devant Lombartzyde, à droite devant Dixmude. Plus à droite encore le front longe l'Yser pendant quelques kilomètres jusqu'à K-nocke, suit le canal d'Ypres jusqu'aux abords de Bixsëhote et décrit ensuite un vaste demi-cercle autour d'Ypres. C'est contre ce saillant dénommé la « tête de pont d'Ypres )) que vont se porter les efforts des Allemands et qu'une nouvelle bataille s'engage, la bataille d'Ypres commencée d'ailleurs depuis quelques jours.


Après avoir subi dans la journée à Furnes un léger bombardement qui fait cependant une certaine impression sur la population, et qui démolit quelques maisons, je pars pour Dunkerque où doivent arriver le président de la République M. Poincaré, le ministre de la Guerre M. Millerand et le général Joffre. Dans la journée a lieu une conférence à laquelle assistent avec eux M. Ribot, ministre des Finances, M. Cambon, ambassadeur de France en Angleterre, M. de Broqueville, Lord Kitchener. Je règle le voyage du président qui demain doit venir à la Panne et à Furnes pour rencontrer le roi et la reine des Belges j'essaie timidement de faire ressortir que le bombardement de la journée peut se reproduire demain, qu'une longue colonne d'automobiles attirera forcément l'attention des observatoires allemands, qu'il serait plus prudent de renoncer au voyage. Peine perdue. Le président a annoncé sa venue. Il n'y renoncera pas.

Le soir le président Poincaré me prie de dîner avec lui à la sous-préfecture de Dunkerque assistent à ce dîner, à côté du président, M. Millerand et M. Ribot, ministres, le général Joffre, le général Duparge, chef de la maison militaire du président, le général Bidon, gouverneur de Dunkerque, le préfet du nord, le colonel de La Panouse, attaché militaire en Angleterre, le directeur de la sûreté, les officiers du général Joffre, commandant de Galbert et commandant Muller. Dîner assez silencieux d'ailleurs la durée de la guerre fait le sujet principal de la conversation. M. Ribot, ministre des Finances, affirme que la question financière jouera un rôle capital quant à la durée de la guerre, que nous n'aurons aucune peine au point de vue financier, à l'entretenir jusqu'en décembre, que les difficultés commenceraient en mars 1915, si la guerre devait se poursuivre jusque-là, et que de toutes façons, elle s'arrêtera forcément en juillet 1915 parce que les moyens manqueront de la financer plus longtemps. Le ministre ne prévoyait pas les bons de la Défense nationale et la prolongation du conflitmondial jusqu'à la fin de 1918. Je rentre à Furnes pour passer la nuit à la source des renseignements et m'assurer qu'aucun incident ne viendra demain troubler la visite que le président de la République doit rendre au roi des Belges.


2-3 novembre. Journée consacrée à diverses cérémonies.

Le 2, je quitte Furnes de très bonne heure pour Dunkerque où

je vais chercher le président de la République qui doit rencon-

trer le roi Albert à Adinkerke. C'est la première entrevue qu'ont

'les deux chefs d'État depuis le début de la guerre elle est, bien entendu, dépourvue de tout apparat; mais la simpli-

cité de cette rencontre dans un petit village du front au son

lointain du canon qui tonne toujours, lui donne un caractère

et une grandeur qu'elle n'aurait certainement pas eus dans

une capitale. La physionomie du président Poincaré au cours

de ses visites au front a été popularisée par l'image; et il me

semble superflu aujourd'hui de décrire sa « tenue de guerre »,

jambières noires et casquette de chauffeur que connaissent

tous les Français. J'avais la veille réglé avec minutie l'ordre,

l'itinéraire et la composition du cortège mais une déci-

sion malencontreuse de l'état-major de Dunkerque vient au

dernier moment bouleverser mes plans, si bien que nous som-

mes à Adinkerke avant le roi, ce qui n'est pas protoco-

laire. Au bout de quelques instants le roi arrive simple-

ment sans aucune suite comme il avait d'ailleurs coutume de

faire sur son territoire l'entrevue est pleine de cordialité.

Le président remercie le roi au nom de la France des efforts

qu'a faits la Belgique depuis trois mois, des résultats qu'elle

a obtenus, des services inestimables qu'elle a rendus à la

cause des alliés. M. Poincaré trouve pour traduire sa pensée

des termes dont la noblesse rehausse l'expression sa voix

métallique qui sait percer le tumulte des assemblées parle-

mentaires prend un accent de douceur qui trahit son émo-

tion. Dans ce petit village de Belgique tous ceux qui assistent

à cette scène en comprennent la gravité d'autres paroles ont

pu être échangées, des actes ont pu être signés au cours des

conférences nombreuses qui ont réuni par la suite les chefs

ou les ministres des puissances alliées. Aucun document ne

vaudra jamais l'étreinte solennelle de ces deux hommes

le roi et le président tous deux rapprochés alors par une même

pensée, un même sentiment l'amour de leur patrie et

le désir de la sauver.

Après quelques instants de conversation, le roi et le pré-

sident montent en voiture pour se rendre à la Panne où


la reine accueille le président avec sa grâce particulière puis, talonné par l'heure, le cortège arrive à Furnes. Sur la place de l'Hôtel'de-Ville deux régiments de cavalerie, un belge et un français, sont réunis–que le roi et le président passent en revue; une conférence rapide dans les salons de l'hôtel de ville permet au général Joffre et au général Vielmans d'exposer rapidement la situation de leurs troupes et je dois avouer que pendant ce court séjour du président à Furnes je suis hanté par la crainte de voir tout à coup le bombardement allemand se concentrer sur ce coin de terre où sont réunis les deux chefs d'état, les ministres, les commandants en chef des armées alliées. Heureusement aucun incident fâcheux ne se produit. A dix heures le président s'éloigne et je le conduis passer une inspection rapide des goumiers du lieutenant-colonel du Jonchay. Ces magnifiques guerriers paraissent un peu dépaysés dans cette région du nord sur laquelle règne une brume perpétuelle qui contraste étrangement avec la clarté éblouissante de leur pays natal. La guerre européenne ne leur convient guère ils sont très braves mais ils ne connaissent ni la manœuvre ni les finesses du combat d'infanterie. Aussi les emploie-t-on le plus souvent à tenter de petites opérations locales, des coups de mains qui rentrent plus spécialement dans leurs procédés de combat. Le président leur distribue quelques croix, quelques médailles militaires et prend la direction de Poperinghe pendant que je regagne Furnes où m'attend ma tâche quotidienne.

Le 3, ont lieu sur la place de Furnes deux cérémonies auxquelles assiste le roi. A huit heures, il vient passer en revue un bataillon du Se tirailleurs qui a cantonné dans les faubourgs de la ville. C'est une belle troupe – composée presque uniquement de Tunisiens mais qui est loin de valoir le fameux 16s bataillon de chasseurs que le roi a vu défiler devant lui le lendemain de son arrivée.

Dans la. journée, il vient décorer de l'ordre de Léopold le 7~ régiment d'infanterie belge, un de ,ceux qui ont le plus souiîert depuis le début de la guerre. Sa Majesté profite de cette occasion pour remettre à un certain nombre d'offi<;iers belges les croix de la Légion d'honneur que le général JoNre lui a laissées hier ces récompenses font le meilleur


effet et après la cérémonie j'ai l'occasion de présenter au roi tous mes collaborateurs réunis, ce que je n'avais pu faire jusqu'ici, tant nous avions été absorbés par la situation tragique qui s'était révélée en face de nous. Le roi veut bien prononcer pour les officiers de la mission quelques paroles de chaude bienvenue.

A la un de la journée le généralFoch vient conférer dans mon bureau avec le général Bidon qui réunit actuellement sous son commandement les 87e et 89e divisions territoriales et qui par suite des relèves en cours va prendre le commande-. ment de la partie du front laissée vacante par le départ de la 42e division. Le général Foch se rend ensuite au G. Q. G. et expose son plan d'opérations à l'état-major belge. Le général se propose de prendre l'offensive sur tout le front et particulièrement à droite sur le front franco-anglais. Il demande à l'armée belge de concourir à cette action en partant à gauche de Nieuport, sur Lombartzyde, au centre de Pervyse sur Tervaete.

A cette date du 3 novembre, la ligne de l'Yser protégée par l'inondation est solidement tenue entre Nieuport et Dixmude par l'armée belge, par quelques bataillons terril toriaux de Dunkerque et par la 81e division territoriale (général Trumelet-Faber) qui aura terminé demain ses débarquements le général Bidon qui va venir s'installer à Furnes commande les troupes françaises mêlées aux troupes belges sur le front de l'Yser. A droite de l'armée belge le front est tenu par les forces qui constituent la 8e armée française, reliée à l'armée britannique dans le saillant d'Ypres. Dans les journées du 2 et du 3 la situation du 1~' corps anglais est devenue si difficile que le général Foch doit le faire appuyer par la 32e division du 16e corps en arrière les troupes continuent à affluer. C'est ainsi que débarquent successivement la 43e division puis la 39e division du 20e corps notre situation sur tout le front continue à s'améliorer de jour en jour nous recevons des renforts, mais de leur côté aussi les Allemands qui ont plus de facilités que nous puisqu'ils manœuvrent sur une ligne intérieure voient leurs forces croître tous les jours et par suite augmenter leurs possibilités d'attaque.


4-5-6 novembre. La division belge du général Dessin~ fait ce matin un effort pour se porter sur Lombartzyde qu'elle veut enlever elle passe l'Yser à Nieuport et aux environs, se fait appuyer par toute l'artillerie disponible et attaque. Les Allemands surpris commencent par céder et ne réagissent pas, mais au cours de la journée ils font une contre-attaque et refoulent la division Dossin qui a été obligée de repasser l'Yser. D'après les renseignements que je reçois dans la soirée la tête de pont de Nieuport est toujours tenue, mais l'opération n'a rien rapporté, que des pertes.

L'arrivée du général Bidon à Furnes, celle du général Trumelet Faber commandant la 81e division territoriale dans la région de Coxyde amènent quelques conflits d'attribution avec les autorités belges locales. Le général Trumelet-Faber qui devait être blessé mortellement quelques semaines plus tard, sur ce même terrain, est un vieux soldat d'Afrique très brave que j'ai connu dans mon enfance. Il est actif, bouillant, s'exprime avec volubilité; sa bonne humeur s'accommode cependant des nécessités du moment. Ce sont toujours les questions de cantonnement qui créent des dimcultés les Belges sont installés chez eux et ont quelque peine à se resserrer les troupes françaises qui arrivent ne conçoivent pas que les états-majors belge et français ne leur cèdent pas toutes les places dont elles ont besoin. Je m'emploie à apaiser ces conflits et j'y parviens aisément grâce à la bonne volonté de tous. Nos ambulances de Furnes se sont remplies peu à peu et chaque jour nous apporte son contingent de tristesses. Hier nous avons perdu deux officiers français, le lieutenant Vautrin du 94e R. I. et le capitaine Lamothe du 3e bataillon de tirailleurs sénégalais. Aujourd'hui nous perdons encore un capitaine d'infanterie coloniale. Chaque fois nous faisons à ces braves des obsèques très simples auxquelles assistent tous mes omciers.

Sur le front, les affaires n'avancent guère. Les Belges mis maintenant à l'abri de toute surprise par l'inondation renforcent peu à peu leurs positions sur l'Yser et le chemin de fer. A leur droite le 32e corps organise le commandement des troupes placées sous ses ordres.

1. Lei'général Dossin a été fait baron Dossin de Saint-Georges.


Le général Humbert que je vois dans la journée est un chef jeune, énergique, que ses campagnes coloniales ont mis en évidence. Ses premières opérations à la tête de la division marocaine, particulièrement à Mondement l'ont fait remarquer dès son arrivée en France. Sorti toujours en tête de toutes les écoles, il est un des plus éminents représentants de l'armée coloniale. Placé rapidement à la tête du 32e corps puis de la 111e armée, il a joué pendant toute la guerre un rôle de premier plan. Nommé aussitôt après la guerre gouverneur de Strasbourg, il a laissé en Alsace des regrets que sa fin prématurée n'a fait qu'accroître.

Après quelques affaires réglées avec l'état-major du 32e corps je passe au P. C. du 9e corps pour y rencontrer le général Dubois arrivé depuis quelques jours dans la région du nord. Nous nous connaissions depuis bien des années. Placé à la tête d'un excellent corps d'armée, il s'est révélé dès le début de la guerre bon manœuvrier et les souvenirs qu'il a laissés concernant les opérations du 9e corps attestent chez lui une grande précision dans l'esprit, une connaissance approfondie de la guerre moderne. Je ne pensais pas alors que, quelques mois plus tard, les conséquences d'un événement tragique m'amèneraient à le servir directement le jour où il fut élevé au commandement d'une armée\ Le général Dubois a toujours été un chef à la parole facile aujourd'hui il ne me laisse ignorer aucune des opérations auxquelles a pris part le 9e corps, puis il m'expose la manœuvre en cours et les raisons qui s'opposent à la progression de son corps d'armée, les Belges arrêtés devant l'Yser, les Anglais qui ne peuvent plus avancer devant Messines. Je pensais encore à toutes ces causes de l'immobilité qui nous était imposée quand en rentrant à Fumes, je trouve une note de l'état- major belge qui m'expose qu'il lui est tout à fait impossible de se conformer au projet offensif prévu par le général Foch, et qu'il ne peut être question pour l'armée belge de faire autre chose que de défendre la ligne de l'Yser.

Je persuade au général Wielmans de venir à Cassel pour 1. Le général Dubois remplaça le général Maunoury au commandement de la 6' armée le jour où le général Maunoury, que j'accompagnais, fut gravement blessé en visitant les tranchées du plateau de Nouvron.


plaider sa cause auprès du général Foch il veut bien y con- sentir et le lendemain nous partons ensemble pour conférer avec le commandant des armées du nord. Nous trouvons le général Foch admirablement confiant d'une confiance qui malgré tout, en impose au chef d'état-major belge. Le général raisonne ainsi « La grande victoire qui vient d'être remportée par les Russes sur le front oriental met nos alliés à cent cinquante kilomètres de l'Oder il leur faudra quinze ou vingt jours pour y arriver. Il est certain que dans une huitaine de jours les Allemands seront dans la nécessité de dégarnir leur front; actuellement toutes leurs réserves sont dans le nord. C'est donc là qu'ils prendront des troupes pour résister à l'avance russe. D'ailleurs Us ont déjà commencé à transporter dans l'est quelques divisions de cavalerie. »

Pour donner satisfaction à la demande formulée par le général Wielmans et compte tenu des renseignements fournis concernant l'armée belge, le général Foch décide que à gauche le général Bidon attaquera avec' la 81s division territoriale sur Lombartzyde au centre l'amiral tiendra fermement avec les fusiliers-marins la tête de pont de Dixmude. Entre les deux, l'armée belge s'efforcera d'atteindre par de petites attaques locales les rives de l'Yser, qui sont encore tenues par quelques unités d'infanterie allemande en des points où l'on aperçoit encore quelques canons de 15 et de 77 embourbés. Au saillant d'Ypres on reprendra le mouvement offensif, avec les 32~, 9e et 16e corps. La bataille autour d'Ypres est acharnée toute la journée. Pendant la nuit le bombardement est intense. Furnes est bombardé à minuit, à trois heures du matin, ce qui n'est décidément pas très agréable, d'autant plus que nous ne disposons d'aucun abri.

y-9 nofem&re. Les questions concernant Ie~ ravitaillements et la base belge m'obligent à partir pour Calais avec le chef de bataillon du génie Morel qui m'est arrivé depuis quelques jours et à qui j'ai confié le premier bureau. Cet excellent officier, spécialiste des questions d'arrière, passe sa journée avec l'intendant Laurent et le commandant Jobert, commissaire régulateur, de façon à améliorer les ravitaillements de l'armée belge. Les officiers de troupes ne ménagent


pas toujours leurs critiques aux officiers des états-majors, surtout à ceux qui sont connues dans les fonctions de premier ou quatrième bureau ils ne se doutent pas que sans eux toute opération est impossible. C'est pourquoi il m'est particulièrement agréable aujourd'hui de rendre hommage à ces officiers dont le rôle ingrat est aussi important que méconnu.

En rentrant à Furnes j'apprends que la 81~ division territoriale a commencé ce matin son mouvement offensif de Nieuport sur Lombartzyde elle ne progresse guère au cours de la journée et le soir les renseignements très difficiles 'à obtenir me font savoir que les résultats obtenus ne sont pas brillants; les territoriaux ont à peine dépassé les limites de la tête de pont; quelques isolés seuls ont pu atteindreles abords de Lombartzyde.

Le général Trumelet-Faber me fait dire par mon officier de liaison qu'il préfère aller lentement pour aller sûrement et que l'opération sera reprise le lendemain au jour. En effet le 8 dans la matinée l'attaque reprend; mais elle est bien vite enrayée et devant cet insuccès les générauxBidon et Trumelet-Faber rentrent à Fumes dans l'après-midi. Ils venaient d'arriver quand une contre-attaque allemande se déclenche et rejette dans FYser la presque totalité des troupes qui le matin avaient franchi la rivière. En somme il se passe ~vec les territoriaux ce qui s'est passé avec la division Dossin il y a quelques jours.

Au milieu de la nuit on remet de l'ordre dans les unités, on opère quelques relèves et le lendemain de bonne heure, la 81e division territoriale reprend son attaque sur'Lombart'zyde. Grâce à un déploiement d'artillerie considérable, quelques unités atteignent les défenses allemandes et dans la soirée le général de Gyves qui commande une des brigades de la 81e 'division territoriale me fait dire que deux bataillons ont occupé Lombartzyde et s'y maintiennent. Je ne sais pourquoi cette nouvelle me laisse sceptique. Sur le reste du front il y a des alternatives de succès et de revers. L'armée belge et le 3 corps ne bougent pas. Autour d'Ypres la bataille est acharnée. On tient, mais auquel prix: Les régiments, les brigades, les divisions entrent dans la bataille et ïondent


comme dans un creuset. Sur le front du 16e corps un trou se produit que le général d'Urbal fait aussitôt combler par l'entrée en ligne de la lie division. Est-ce pour cette raison que le soir, nous apprenons que le général Grossetti vient d'être appelé au commandement de ce C. A.; il est remplacé à la 42e division par un de ses brigadiers, le général Deville.

~<9-.M novembre. Les questions relatives aux ambulances prennent tous les jours à Furnes une importance plus grande. Ne pouvant les traiter moi-même parce que je suis débordé, je les confie au capitaine Fournier-Sarlovèze dont la compétence en cette matière est indiscutée. Sa qualité de membre du comité de la Croix Rouge l'accrédite auprès de tous ceux, de toutes celles qui veulent bien m'apporter leur concours. Aujourd'hui arrivent la princesse de Poix et M. de Sinçay venus pour organiser l'hôpital d'évacuation. Puis c'est M. de Valence, délégué de la S. S. B. M. qui nous ravitaille en matériel dont nous sommes à peu près dépourvus. Il nous promet son appui et celui de sa puissante société. Ces bonnes volontés me sont précieuses. Il faudrait que je fasse tout et je n'ai à peu près rien. A Furnes, les hôpitaux belges, anglais sont bien approvisionnés. Les nôtres sont les plus déshérités.

Pendant ce temps les blessés, les morts continuent à affluer hier trois officiers des bataillons de tirailleurs sénégalais ont été tués, déchiquetés par un même obus. Aujourd'hui c'est le tour du capitaine de Louvencourt de la 81 division territoriale et d'un sous-officier d'artillerie. Nous les avons tous ensevelis dans notre petit cimetière.

Dans la nuit du 10 au 11 un événement grave se produit. Les Allemands font sur Dixmude une attaque en forces. Après un bombardement intense ils se lancent à l'assaut, s'emparent du village, et sont arrêtés au pont de l'Yser. Au milieu de la nuit il y a un désordre indescriptible et au jour on s'aperçoit que mille hommes environ ont disparu, appartenant aux sénégalais, aux marins, aux Belges. C'est un gros échec, surtout au point de vue moral. Dixmude a bien tenu pendant toute la bataille de l'Yser, alors que les Allemands l'attaquaient avec des forces supérieures et aujourd'hui ils l'enlèvent par un simple coup de mam! L'amiral Ronarch explique cet


incident fâcheux par la fatigue des troupes qui n'ont plus depuis longtemps le sommeil suffisant, par l'insuffisance des relèves; il est certain qu'il est indispensable d'envoyer des renforts à l'amiral, mais où les prendre? Le général d'Urbal ne dispose pas d'une seule division aujourd'hui la lutte a été terrible à Ypres et autour. A la 43e division il y a eu un recul sérieux. Partout on a dû céder du terrain le général Grossetti nouvellement appelé au commandement du 16e corps est intervenu personnellement pour remettre de l'ordre dans les unités.

J~2 n<wem6re. Depuis bien des jours, je n'avais pu retourner à Romilly pour mettre verbalement le général Joffre au courant des événements qui se sont passés à l'armée belge. Les comptes rendus que je fournis chaque jour ne contiennent pas tout ce que je tiens à dire au général en chef. Il est nécessaire que je le voie assez fréquemment. L'affaire de Dixmude a ému le G. Q. G. elle prouve une fois de plus que notre situation dans le nord n'est pas encore assise nous sommes sur une corde raide et si les Allemands faisaient un effort très sérieux sur ce front ils pourraient peut-être atteindre nos bases de Calais-Boulogne, qui seront toujours leur objectif. En auront-ils la possibilité? Le général en chef estime qu'il faut avant tout être certain de « tenir » il prescrit en conséquence que l'on devra relever du front les troupes fatiguées et surseoir à tout mouvement offensif jusqu'au jour où les grandes unités auront été reconstituées et reposées. Cela laisse supposer que le général Foch aura les moyens de s'opposer aux attaques allemandes sans engager toutes ses réserves nous n'en sommes pas encore là.

Je profite de mon passage à Romilly pour soumettre à l'approbation du général en chef le protocole que vient de m'apporter un de mes officiers le capitaine Laurens et qui doit être signé entre le gouvernement français et le gouvernement belge, protocole destiné à fixer le chiffre des munitions qui doivent être livrées chaque jour à l'armée belge. C'est un sacrifice sérieux que nous devons consentir à nos amis, car nos usines sont encore loin de fabriquer tout ce qui nous est nécessaire; mais il est indispensable.


Les questions de ravitaillement sont désormais traitées

à Chantilly par le général Ragueneau qui centralise entre ses

mains avec le titre d'aide-major général les fonctions

détenues jusque-là par le général de Ladebat directeur de

l'arrière et par son chef d'état-major le général Linder.

En rentrant à Furnes, je passe à Cassel afin de soumettre au

général Foch les observations du général en chef. Les opé-

rations dans le nord ont été particulièrement dures au cours

des deux précédentes journées. Les Allemands ont fait.un

sérieux effort sur le saillant d'Ypres la garde prussienne a

donné; elle a été sur le point d'enfoncer notre 16e corps et les

troupes britanniques qui lui étaient opposées. Les forces

alliées ont tenu au prix de pertes considérables et de sacri-

fices sanglants. Ces événements ont certainement agi sur

le moral du général Foch qui malgré sa confiance me paraît

moins optimiste. En quelques phrases hachées, il retrace

encore une fois devant moi le plan général des Allemands tel

qu'il ressort de leurs opérations depuis trois mois

« Au début de la guerre, l'armée allemande a tenté la

manœuvre enveloppante de l'aile gauche française par son

mouvement à travers la Belgique et la région du nord sa

manœuvre a échoué par suite de la retraite des armées fran-

çaises, de la reprise de leur mouvement offensif et de la vic-

toire de la Marne.

« Les Allemands ont alors tenté une deuxième manœuvre

en s'efforçant de déborder notre gauche au moyen de forces

transportées à leur aile droite par leurs lignes intérieures.

Aujourd'hui ils accumulent des forces en face d'Ypres pour

essayer de crever le front anglo-français.

Une deuxième fois cette manœuvre a échoué parce que

d'une part la résistance de l'armée belge sur l'Yser, d'autre

part la résistance des troupes anglo-françaises à Ypres ont

empêché les Allemands d'atteindre les bases de Calais et

Boulogne.

« Aujourd'hui l'armée russe est à cent kilomètres de l'Oder.

Dans quinze jours ses avant-gardes seront sur Posen. Pour

résister à la poussée des Russes qui envahissent la Prusse

orientale il est nécessaire que les Allemands prélèvent des forces

sur leur front occidental. Cette éventualité se produira dans


huit ou dix jours. Il faut donc tenir jusque-là. C'est une question de vie ou de mort. Ce raisonnement se confond d'ailleurs avec les instructions données par le général JoHre. »

Une première fois déjà j'avais entendu lé général Fôch m'exposer sa théorie. Jamais elle ne m'avait paru aussi claire. novembre. Je règle avec le capitaine FournierSarlovèze toutes les questions concernant les ambulances de Furnes. M. de Valence nous revient porteur d'un matériel considérable, don de la S. S. B. M. qui nous est bien utile. Nos ambulances vont enfin pouvoir s'équiper convenablement! Combien cette organisation est difficile! et pourtant nous rencontrons partout des concours, des bonnes volontés ~sans limites mais il faut compter avec l'esprit étroit des uns, les susceptibilités des autres. Quand un service n'est pas entièrement hiérarchisé, la fantaisie s'exerce souvent. au détriment de la bonne marche des affaires.

Après la visite' de M. de Valence je reçois celle de M. Klobukowski, avant la guerre ministre de France à Bruxelles; il est accompagné du général de Lallemànd que le gouvernement français a placé au Havre comme agent de liaison auprès des troupes belges de l'intérieur. Tous deux viennent aux nouvelles.

Sur l'Yser règne un calme absolu; les opérations semblent immobilisées. A droite des Belges, sur le saillant d'Ypres, le front s'est stabilisé depuis là formidable attaque de la garde prussienne. Comme toujours après un violent orage, un silence impressionnant s'étend sur toute la contrée. Oh perçoit à peine le bruit de quelques coups de canon. Nous avons d'ailleurs un grand besoin de repos. A la suite des ordres donnés par le général en chef, le général Foch reçoit de nombreux renforts trente bataillons d'infanterie, dix bataillons de chasseurs, une division du 13e corps commandée par le général Hàlloin. Aussitôt débarquées ces troupes relèvent sur le front les unités les plus fatiguées. L'artillerie seule reste en place afin de couvrir les opérations de la relève.

A la gauche, la 81e division territoriale se remet de son échec devant Lombartzyde. Le général Trumelet-Faber que je vois dans la journée me conté ses misères, l'organisation insuffi-


sante de sa division, l'insuffisance des cadres, officiers et sousofficiers. Hélas! Je connais ces doléances pour les avoir entendues maintes fois. Je sais que les divisions territoriales que nous avons connues pendant les premiers mois de la guerre n'étaient pas des instruments de combat d'une grande solidité le commandement, les états-majors, les troupes laissaient souvent à désirer. Alors que l'infanterie de ces divisions composées d'hommes âgés aurait eu besoin pour l'appuyer d'une artillerie puissante, la division ne dispose organiquement que de canons de 90, matériel excellent d'ailleurs mais qui n'est pas à tir rapide.

C'est à ces causes d'infériorité – insuffisance de l'encadrement insuffisance de l'artillerie que le commandant de la division attribue la défaillance qui s'est produite à Nieuport il y a deux jours. Néanmoins le général Trumelet-Faber a une belle confiance, et il espère que peu à peu ses troupes se reprendront désormais elles échapperont à l'influence de certains parlementaires qui ne cessent de leur répéter qu'elles sont destinées à la défense du territoire et que le commandement n'a pas le droit de les employer en Belgique. C'est là une théorie dont il faut éviter à tout prix la propagation. Je rentre à Furnes en m'arrêtant pendant quelques instants à Nieuport. Cette petite ville à l'aspect gai et riant n'est plus aujourd'hui qu'un amas de décombres un silence de mort règne dans les rues désertes; toutes ses villas fraîches et charmantes sont complètement ou en partie démolies; il semble cependant que les artilleurs allemands ont eu la pensée d'épargner la maison où les religieuses sont restées pour soigner leurs pauvres malades et quelques blessés. Je cause avec l'une d'entre elles tout en contemplant ce spectacle lamentable quand tout près de moi j'entends un bruit formidable un coup de canon vient de partir et aussitôt les vitres de toute une rue volent en éclats les tuiles de plusieurs maisons dégringolent dans un affreux fracas. C'est le prince de Teck dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, qui est venu mettre en batterie dans les rues de Nieuport un canon à longue portée, sa propriété personnelle, et qui fait du tir de destruction sur les ouvrages allemands de Lombartzyde; ce dont se passeraient bien les quelques habitants restés à Nieuport.


15 novembre. Les opérations aussi bien sur le front belge

que sur le front franco-anglais nous laissent quelque répit et

l'armée d'Urbal profite de cette journée de calme relatif pour

mettre un peu d'ordre dans les unités, pour regrouper les

corps, bataillons et régiments enchevêtrés les uns dans les

autres, pour séparer les troupes françaises des troupes anglaises

mélangées, pour utiliser les renforts nouvellement arrivés à

relever le 1~ corps britannique parvenu à l'extrême limite de

la fatigue et de l'usure.

A Furnes les questions sanitaires prennent tous les jours

plus d'importance. Nous recevons aujourd'hui la visite

de 'deux hautes personnalités médicales, les médecins inspec-

teurs généraux Chavasse et Viallard. Je les accompagne dans

leur visite à travers nos hôpitaux. Je ne crois pas me tromper

en affirmant qu'ils sont arrivés avec l'intention de tout

critiquer et de tout bouleverser. Or au cours de leur visite

nous arrivent deux camions de linge et d'effets qui nous sont

envoyés par de fidèles amis personnels.

Les deux médecins se rendent compte de l'effort qui a

été fait à Furnes et en nous quittant le médecin inspecteur

général Chavasse généralement assez sobre de compliments

veut bien me témoigner sa satisfaction.

Aujourd'hui c'est la fête du roi. Généralement à cette occa-

sion le roi passe une revue où assiste à un « Te Deum »

mais cette année en raison des circonstances, le roi décide

qu'aucune manifestation n'aura lieu. Je me borne à aller

présenter à Sa Majesté les souhaits de la mission française et

à apporter quelques fleurs à la reine. Le roi veut bien me

recevoir et me remercier nous causons pendant quelques

instants de la situation générale, des opérations, de ce que

l'on sait des Allemands en Belgique ou à l'intérieur de l'Alle-

magne. Le roi n'a plus l'expression de tristesse qui se reflétait

sur son visage pendant les premiers mois de la guerre; il cause

même avec vivacité. Jamais je crois, je n'ai senti aussi complè-

tement la haute valeur morale de ce chef, aussi bien chef d'État

que chef d'armée, aussi simple que digne et bien équilibré.

16-17 novembre. La pluie n'a pas cessé depuis plusieurs

j ours. La campagne vers le nord est une vaste étendue d'eau qui


n'est limitée que par l'horizon. C'est au milieu de ce déluge qu'il faut assurer les relèves prescrites par le général d'Urbal.

A Dixmude les marins sont relevés par la 89e division territoriale l'opération n'est pas facile, les conflits sont constants entre l'amiral, le général Bouchez qui commande la division,

l'état-major de Rousbrugge qui n'est pas conciliant. Heureusement j'ai envoyé sur place un de mes meilleurs ofËciers,

le capitaine de Verges, qui rentre, le soir, après avoir donné aux fusiliers-marins le cantonnement d'Hoogstade, réparti le front entre Belges et Français, apaisé les conflits.

Entre temps un autre de mes omciers, l'enseigne de vaisseau

Varnuzel, parvient avec de grandes difficultés et sous le feu intermittent des batteries allemandes à retirer de l'eau une pièce de 75 tombée au fond de la rivière au moment où elle franchissait le pont de Nieuport.

Mais dans la soirée les questions de cantonnement prennent

entre le G. Q. G. belge, l'état-major de Rousbrugge, le 32e corps une mauvaise tournure. Enfin au milieu de la nuit nous parvenons à nous entendre Mais cela n'a pas été sins peine. Les troupes françaises retirées du front auront quelques cantonnements dans la zone belge et les Belges pourront

disposer en France de quelques cantonnements de repos.

Cette disposition est d'ailleurs contraire aux conventions

passées entre les deux gouvernements. Mais il ne faut pas

prendre à la lettre le texte des prescriptions dont l'étroitesse nuirait au bien-être des troupes. C'est pourquoi je demande

que l'on passe outre.

.M-.Z9 no~m~re. L'affaire des cantonnements entre

Belges et Français est toujours aussi épineuse. Les ordres donnés par les uns et les autres sont inexécutables parce que

ni les uns ni les autres n'ont voulu s'entendre au préalable. On

s'efforce de se comprendre, on y parvient difficilement. Enfin l'entente paraît se faire, quand tout à coup au milieu de la journée tout se gâte il faut reprendre les négociations. Nous n'en sortirons jamais.

Enfin j'espère que quand les relèves seront terminées le

front anglo-franco-belge sera tenu ainsi qu'il suit

A gauche, le long de la mer, la 81e division territoriale.


Entre Nieuport et Dixmude exclus, 1 armée beige.

Depuis Dixmude inclus le long du canal le 32e corps d'armée avec la 89e division territoriale, la 38e division, la 42e division, la brigade marocaine.

Sur le saillant d'Ypres le 20e corps avec les lle et 39e divisions, le 16e corps avec la 31e division, la 32e division, la 34e division, la brigade Castaing.

En réserve les marins, la 87e division territoriale, les deux corps de cavalerie. Corps Conneau, lre, 3e, 8e D. C. Corps Mitry, 4e, 5e, 7e D. C.

Mais arriverons-nous jamais à réaliser cette situation très simple à laquelle il est cependant difficile d'aboutir à cause de l'enchevêtrement des troupes? Dans la soirée j'envoie le commandant Génie à Romilly porteur d'un protocole à présenter au G. Q. G. pour l'organisation de notre service de renseignements qui fonctionne à Folkestone avec les Anglais et les Belges.

~M no~em&re. L'hiver a fait son apparition. Une tempête de neige a rafraîchi la température et depuis hier le sol est couvert d'un blanc manteau gelé. La circulation devient difficile et je ne puis m'empêcher de penser à la souffrance du troupier- le Belge ou le Français qui reste en faction pendant des heures, les pieds dans la glace à attendre un événement qui ne se produit pas. J'emploie ma journée à circuler sur le front de l'Yser avec le capitaine de Verges; entre Vulpen et Ramscappel nous nous arrêtons à une batterie de 120 L. aussi bien camouflée que possible, mais à peine enterrée à cause de l'eau qui est tout près du sol. A Ramscappel nous visitons quelques postes de la ligne organisée par les Belges sur le chemin de fer Nieuport-Dixmude ils sont là moins malheureux qu'ailleurs parce qu'ils ont pu creuserquelques abris dans les remblais de la voie ils sont ainsi à l'abri des vues ou des intempéries, peuvent même faire du feu et réchauffer leur soupe. Les postes qui sont installés sur le canal au sud de Dixmude et dans le saillant d'Ypres sont infiniment plus malheureux il faut les avoir vus sur place pour se rendre compte de leur misère et de leurs souffrances. Ce qui donne à cette contrée un aspect de désolation, c'est la


ruine absolue des villages; à Ramscappel, à Pervyse, plus une

seule maison n'est restée debout généralement construites

avec des matériaux d'où la pierre est exclue elles se sont

effondrées au premier souille des projectiles explosifs. En pas-

sant à Pervyse, j'évoque le souvenir du général Grossetti

que j'avais trouvé, lors d'une de mes visites, installé sur une

chaise devant les premières maisons du village il était sans

doute abrité du soleil,, mais pas précisément des projectiles

de l'artillerie allemande éclatant sur les maisons qui l'envi-

ronnaient sans d'ailleurs qu'il m'ait été donné une seule fois de le voir sourciller. Le major Thomson alors onicier de liaison

de l'armée britannique, devenu plus tard lord Thomson et

décédé après la guerre comme ministre de l'Air dans la catas-

trophe du dirigeable qui s'est écrasé près de Beauvais, me dit un jour en me rappelant plaisamment l'attitude du com-

mandant à jamais célèbre de la 42e division « J'aime beaucoup le général Grossetti mais je n'irai plus le voir à Pervyse

il me fait trop peur. »

Je reçois aujourd'hui une lettre de la comtesse de Cara-

man-Chimay, dame d'honneur de la reine Élisabeth qui me

prie à déjeuner à la Panne. Je me rends aussitôt à l'invi-

tation des souverains qui m'accueillent avec leur simplicité

coutumière. Au début, je ne puis me départir d'une certaine

réserve; mais dans cette atmosphère intime d'où toute

affectation est bannie je suis bien vite à mon aise. La reine me

remercie de ce qu'ont fait mes officiers, ce dont je lui suis

très reconnaissant elle me parle avec beaucoup de tristesse

et d'amertume des Allemands, des Bavarois surtout qui com-

battent en face des Belges; elle n'oublie pas qu'elle est

princesse de Bavière et elle voit dans cet envoi de troupes

bavaroises sur le front des Flandres une manifestation du

commandement allemand spécialement dirigée contre elle

Après le déjeuner je rends une visite au général de Witte qui

commande à Liffeinckeaerk-les-Bains la 1~ division de cava-

lerie belge et je rentre à Furnes poursuivi par un froid glacial

les grandes étendues d'eau commencent à geler et nous pou-

vons avoir à craindre qu'elles ne protègent plus efficacement

le front belge.


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~.23 noM~re. – Sur un coup de téléphone du commandant Génie que j'avais envoyé à Romilly et qui me précise qu'il a une communication à faire au général Foch de la part du général en chef, je pars pour Cassel. Le commandant des armées du nord a vu hier le roi des Belges et le G. Q. G. belge et leur a proposé d'incorporer un certain nombre de brigades belges dans les divisions françaises. A plusieurs reprises j'ai entendu parler de cette conception que nous avons vu renaître trois ans plus tard quand les Américains sont'arrivés en France et que l'on a appelé alors « l'amalgame ». La connaissance que j'ai acquise de nos amis belges depuis que je vis auprès d'eu~ me laisse supposer que la proposition du général Foch ne sera pas admise. Les Belges tout comme les Américains trois ans plus tard tout comme nous le sommes, nous-mêmes sont attachés à leur commandement, à leur drapeau. Combattre sous un chef qui ne serait pas un chef belge leur paraîtrait une sorte de désertion. D'ailleurs cette proposition ne devait pas être discutée, car, dès le début, le roi s'y montre complètement hostile.

Par contre le commandant Génie rapporte de Romilly un autre projet qui a été soumis au général Joffre et que ce dernier n'a pas écarté en principe; le projet consiste à constituer dans le nord une armée franco-belge dont le ro.i aurait le commandement cette armée comprendrait les troupes belges et une force active française dont l'effectif serait à déterminer l'état-major serait fourni par des officiers d'état-major belges et français.

Au premier abord, le général Foch ne paraît pas accueillir favorablement cette suggestion. Il en fait ressortir aussitôt tous les inconvénients qui sont d'ailleurs faciles à déunir. Néanmoins le commandant Génie se rend à Dunkerque, afin d'exposer à M. de Broqueville le projet qui ne tarde pas à soulever des discussions passionnées. Chacun suivant sa tendance, ne veut y voir que des avantages ou des inconvénients inéluctables. Chacun songe aussi au rôle qu'il pourra remplir dans la combinaison. A part moi je pense que l'organisation envisagée serait sans doute heureuse puisqu'elle apporterait une solution facile a la question du commandement mais qu'elle placerait le général Foch vis-à-vis du roi dans une 9~ ?


situation délicate et que pour cette raison elle n'aboutira pas. C'est en effet ce qui se produit mais en 1918 après une guerre qui a duré quatre ans et au cours de laquelle toutes les organisations possibles ont été tentées ce projet fut repris et c'est à la tête d'une armée franco-anglo-belge, avec un chef d'état-major français, le général Degoutte, que le roi Albert livrera les derniers combats, rentrera en Belgique et fera son entrée à Bruxelles. C'est dire que le projet élaboré en 1914 n'était pas sans valeur.

Le commandant Génie profite de sa présence à Dunkerque pour régler avec M. de Broqueville l'utilisation des Belges instruits transportés à Calais. Il est convenu que ceux qui sont équipés et armés seront immédiatement envoyés sur le front les autres ceux qui n'ont ni chaussures, ni vêtements seront employés à la réparation des routes de l'intérieur. Nous faisons aussitôt une demande à l'arrière pour que ces hommes soient pourvus dans le plus bref délai de tout l'équipement qui leur manque.

24-25-26 not?em&re.–-Hier la canonnade a redoublé d'intensité devant Nieuport toutefois aucune attaque d'infanterie ne s'est produite. Un renseignement belge parvenu dans la nuit annonce un renforcement considérable des Allemands sur le front franco-belge et une attaque probable pour aujourd'hui sur l'Yser ou sur le saillant d'Ypres. Nous sommes anxieux toute la journée; mais l'attaque que nous craignons ne se produit pas. C'est en raison de cette crainte que les fusiliers-marins précédemment envoyés au repos à Dunkerque sont ramenés sur le front pour tenir le secteur de Loo. L'amiral Ronarch ne cache pas son mécontentement!

Je profite de l'accalmie qui règne sur tout le front pour voir quelques secteurs que je n'ai pas encore visités. A Loo je rencontre le général Gallet mon ancien colonel du 27e dragons que je retrouve commandant la 89e division territoriale. Il vient d'être affecté par ordre du G. Q. G. au commandement de la 88e division de la IQs armée. A Lampernise je visite le cantonnement du 23e bataillon de chasseurs commandé alors par mon camarade le commandant Fabry entré dans la vie politique après sa terrible blessure et


aujourd'hui président de la commission de l'armée de la Chambre. C'est une véritable joie de voir un bataillon aussi bien tenu. Il est un fait certain consacré par l'expérience, c'est qu'une troupe qui présente les signes extérieurs de la discipline est généralement bonne sous le feu.

Sur tout le front la situation est sans changement. La 81e division, l'armée belge, les 32e, 20e, 9e, 16e corps, tiennent toujours les tranchées de Dixmude au saillant d'Ypres où nous nous relions à l'armée britannique. Mes officiers de liaison insistent sur le calme absolu qui règne partout et qui permet aux troupes d'améliorer leurs organisations défensives nous espérons ainsi réduire nos pertes qui sont toujours sensibles.

Je profite d'une matinée de liberté pour aller à Bailleul rendre les derniers devoirs au lieutenant Edgard Lejeune, officier de liaison auprès de l'armée britannique, qui a été tué hier. Les honneurs qui lui sont rendus par les troupes anglaises sont particulièrement impressionnants. Je pense à tous les siens qui ne sont pas là!

Du 27 novembre au J?er décembre. Les renseignements laissent toujours supposer que les Allemands reçoivent des renforts et préparent une attaque sur Dixmude. Pour y parer le 32e corps organise en arrière de Dixmude un détachement placé sous les ordres du colonel Boichut, commandant l'ar- tillerie de la 42e division, et comprenant quatre bataillons et une grosse masse d'artillerie belge et française; je ne sais pourquoi cette menace d'attaque allemande ne m'effraie pas je n'y crois pas. En fait elle ne se produit pas.

Du côté des Russes les affaires marchent bien. Depuis deux jours le bruit d'un grand succès remporté par nos alliés était venu jusqu'à nous aujourd'hui ce bruit est confirmé par l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg qui estime considérables les conséquences de cette grande victoire. « La victoire russe étonnera le monde. » Puisse-t-il dire vrai! Au point de vue des opérations nous sommes dans une ignorance complète des projets du commandement.

L'affaire du commandement est toujours en suspens. M. de Broqueville que je vois à Dunkerque pense qu'elle


n'aboutira jamais parce que le roi ne l'acceptera pas. Je suis obligé de lui signaler qu'un certain nombre de députés socialistes belges, à l'instar de leurs collègues français soumettent les troupes de Calais à des discours nettement révolutionnaires il en résulte des ferments d'indiscipline qui peuvent se propager à l'avant et qu'il faut absolument arrêter immédiatement. M. de Broqueville n'a pas besoin d'être convaincu, il l'est déjà.

2-3 décembre. J'étais en conférence le matin avec le colonel Morier chef d'état-major et l'intendant de la D. E. S, de Dunkerque pour l'organisation de la gare d'eau de Furnes, quand on vient me prévenir d'un incident très douloureux qui vient d6 se produire à Lampernise où j'ai vu il y a quelques jours le 23e bataillon de chasseurs.

Comme cela se passe toujours en Belgique, trois compagnies du bataillon étaient logées dans l'église. Les Allemands ont bombardé le village pendant la nuit et un projectile a éclaté sur le clocher une partie de la toiture et une grosse colonne se sont effondrées entraînant une moitié de la charpente et ensevelissant sous les décombres les hommes des trois compagnies pendant leur sommeil.

Dans un tumulte effrayant, au milieu des cris des mourants et des blessés, par une obscurité profonde rendue plus terrible encore par l'épaisseur de la poussière et de la fumée les survivants essaient de se dégager. Enfin le trouble s'atténue peu à peu; les secours s'organisent et on parvient à dégager une cinquantaine de morts et plus de cent vingt blessés le tiers à peu près du bataillon. Je dirige sur Lampernise tout ce que je puis trouver de médecins, d'infirmiers.' Je vais voir les blessés dès leur arrivée dans nos hôpitaux qui se remplissent et le lendemain je vais à Lampernise avec le capitaine de Verges.

Le spectacle était encore affreux à voir. Le commandant Fabry, le colonel Boichut encore sous le coup d'une terrible émotion, me donnent tous les renseignements nécessaires. Une énorme fosse à été creusée devant l'église où sont ensevelis les malheureux qui ont été écrasés et tués net pendant leur sommeil. Il est certain que malgré l'habitude prise, il


faut réagir contre la coutume de choisir les églises comme lieu de cantonnement les clochers sont vus de très loin dans cette région; l'artillerie a beaucoup de facilités à régler son tir grâce à eux et bien souvent c'est l'église qui est atteinte la première.

Ce douloureux accident n'a pas atteint le moral du 23~ bataillon en quittant Lampernise je traverse quelques cantonnements que je trouve aussi bien tenus et pleins d'entrain que lors de ma première visite il y a quelques jours. Heureuse insouciance de là jeunesse

Nous rentrons à Furnes en passant par Ypres que nous traversons la nuit. A notre arrivée nous sommes arrêtés par quelques territoriaux et pendant que nous nous mettons en règle avec les postes de garde, quelques rafales d'artillerie lourde s'abattent sur la malheureuse cité déjà si cruellement atteinte. L'éclair .des projectiles projette une lumière d'un rouge vif sur les halles déjà bien endommagées; à l'éclair succède un craquement terrible, puis une obscurité complète suivie aussitôt des bruits habituels murs qui s'écroulent, tuiles qui tombent des toits. C'est à la fois magnifique et sinistre. Nous passons entre deux rafales et nous nous éloignons dans la nuit noire, après avoir contemplé pendant quelques instants ce spectacle tragique. Nous songeons que la guerre anéantit en quelques heures des oeuvres d'art comme les halles d'Ypres que la main des hommes a mis tant d'années à édifier.

En arrivant à Furnes je trouve le lieutenant-colonel Payot envoyé par le directeur de l'arrière pour me signifier que le protocole signé avec les Belges pour leur garantir un.contingéritement minimum de munitions ne peut être appliqué par suite d'une carence de nos usines. Comment nos amis belges accepteront-ils ce manquement inévitable à nos engagements? decëm&re. Au milieu de la nuit m'arrive une nouvelle à laquelle j'étais loin de m'attendre. Mon ami le colonel Weygand me téléphone de Cassel pour me prévenir que je vais être relevé de mon emploi actuel et nommé chef d'état-major d'une armée, vraisemblablement la 6e. Rien jusqu'ici ne m'a laissé envisager les motifs pour lesquels la décision qui me


concerne a été prise. Le commandement a-t-il été mécontent de mes services? Veut-il simplement m'employer ailleurs? Je ne le saurai jamais. Dans la matinée, je téléphone à Romilly. Le colonel Pont que je saisis au bout du fil n'a entenduparler de rien, et je constate une fois de plus que des cloisons existent entre les bureaux celui des opérations ne sait rien de ce qu'a décidé celui du personnel.

Dans la matinée la nouvelle de mon prochain départ qui n'a été prévu par personne se répand partout. Mes officiers viennent les uns après les autres me témoigner leur sympathie dans des termes qui me touchent profondément; le général Wielmans, les officiers de l'état-major belge veulent bien à leur tour m'exprimer leur regret de me voir m'éloigner. Dans l'espoir d'obtenir quelques précisions au sujet de ma mutation je vais à Cassel le général Foch qui avait été absent toute la journée me retient à dîner et en sortant de table m'apprend que le général Joffre a le projet d'apporter certaines modifications dans le haut commandement, particulièrement à la 6e armée. Les projets du général en chef ne sont pas encore définitivement arrêtés ils consistent à nommer le général Maunoury gouverneur de Paris, fonction qu'il a remplie avant la guerre, d'appeler au commandement de la 6e armée peut-être le général Roques, peut-être le général Gallieni, s'il accepte. Le général en chef veut avoir sous la main un chef d'état-major tout prêt qu'il pourra donner au nouveau commandant de la 6e armée. Pendant que le général Foch parle, je me demande si je suis bien celui qui convient à cette nouvelle fonction, s'il ne vaudrait pas mieux me laisser à ma place où il me semble que je pourrais rendre encore quelques services. Tout ceci me paraît assez trouble. Nous avons aujourd'hui à Fumes une grande cérémonie pour l'arrivée du roi d'Angleterre qui vient rendre visite au roi des Belges. S. M. George V accompagné du roi Albert arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville à midi il est suivi du prince de Galles, d'un nombreux état-major et de deux princes hindous magnifiques dans leur tenue à la fois simple et splendide. Le roi porte la tenue des officiers généraux de l'armée britannique, casquette plate à visière brodée d'or,


manteau, vareuse, culotte de drap mastic, bottes de cuir jaune verni impeccables son attitude est froide, distante même; mais son regard respire la bienveil!ance et la bonté. Le prince de Galles est rose, blond, presque un enfant il est charmant. Le cortège passe devant le front de deux bataillons belges rangés sur la place et qui défilent ensuite dans un ordre parfait. Le roi Albert veut bien me présenter au roi d'Angleterre avec tous les officiers de la mission française à qui Sa Majesté adresse quelques mots pleins de cordialité. Cette cérémonie ne nous fait pas oublier les opérations, qui aujourd'hui prennent un tour favorable le 32e corps a enlevé un point d'appui célèbre « la maison du passeur )) que les communiqués ont signalé à l'attention publique le 20e corps a progressé d'environ cinq cents mètres. C'est presque un succès. Voilà où nous en sommes!

Le lendemain je suis reçu par le roi Albert en audience de départ. Le roi veut bien me remercier de l'aide que j'ai pu apporter à la Belgique en établissant une liaison constante entre le commandement belge et le commandement français; il rappelle les journées tragiques que nous avons vécues en- semble, les difficultés qui se sont présentées et les efforts qu'ont faits les officiers de la mission française pour les aplanir. Il conserve le souvenir des services que nous avons rendus à la cause des Alliés et pour me donner une preuve de sa satisfaction m'annonce qu'il me donne la croix de commandeur de l'ordre de Léopold.

A son tour le général Wielmans me reçoit à sa table avec tous les officiers de l'état-major belge le déjeuner est à la fois cordial, simple et frugal; mais ce témoignage d'estime me touche profondément car je n'ignore pas que, au cours de ma mission, j'ai pu à plusieurs reprises froisser les sentiments profonds de certains officiers qui ne se sont peut-être pas rendu compte des efforts que j'avais dû faire pour concilier les intérêts de la France et ceux de la Belgique. Aujourd'hui que tout danger immédiat semble conjuré, chacun oublie vite les heures tragiques du mois d'octobre. Puissions-nous ne jamais plus les connaître!

Enfin dans la journée je vais à Dunkerque faire mes adieux à M. de Broqueville, aux généraux Plantey et Bidon, à l'état-


major de Dunkerque. Chez M. de Broqueville se pose à nouveau la question du protocole relatif aux munitions. Le ministre belge se rend compte des difficultés que rencontre le gouvernement français pour appliquer entièrement les conditions auxquelles nous avions souscrit il y a quelques semaines il est l'interprète du roi pour exprimer au général Joffre la conûance que la Belgique a mise en lui et qu'il me demande de transmettre au général en chef; il est certain ,que la France fera pour son alliée tout ce qui sera en son pouvoir.

Je rentre a Furnes pour dîner et j'ai la grande j oie d'apprendre que la croix de la Légion d'honneur a été conférée par le général Joffre au lieutenant de vaisseau Varnuzel pour l'affaire de }a pièce de canon retirée de l'Yser sous le feu de l'artillerie ennemie. Je profite de cette soirée au milieu de mes officiers pour remettre moi-même cette croix si méritée.

Le lendemain 6 décembre, la reine me fait demander Sa Majesté désire me recevoir à la Panne avant mon départ. Son accueil est vraiment touchant ce ne sont pas de vaines paroles que m'adresse la reine. Mais je sens dans son attitude dans son regard, dans ses gestes le désir de me témoigner son estime et sa sympathie. Je lui en exprime ma profonde et respectueuse gratitude.

D'autres ont peut-être mieux pu, mieux su leur témoigner leur dévouement et leur respect. Personne ne s'est senti plus que moi près d'eux au cours des heures douloureuses qu'a traversées la Belgique et pendant lesquelles il m'a été donné de connaître et d'apprécier la grandeur de leur âme et l'élévation de leurs sentiments.

Toute ma journée se passe à transmettre mes consignes-au commandant Génie qui me remplace. Le général Joffre ne pouvait faire un meilleur choix pour ma succession. Le commandant Génie connaît les Belges depuis longtemps il est très apprécié dans les milieux les plus divers; il réussira, j'en suis fermement convaincu. Après une dernière visite a l'étatmajor belge, je consacre ma soirée aux officiers de la mission, qui m'ont témoigné le désir de me recevoirà dîner et de me faire leurs adieux, avec un certain cérémonial.

Le lendemain de bonne heure je quitte Furnes à huit heures avec Sarlovèze qui m'accompagne à Chantilly tous mes


officiers sont là. Sans prononcer une parole, car je ne puis parler, je serre leurs mains qui se tendent vers moi; beaucoup ont lés yeux pleins de larmes; et je m'éloigne de ce coin de terre ô'ù j'ai connu les heures les plus émouvantes qu'il m'ait peut-être été donné de vivre jusqu'ici.

Je me blottis au fond de ma voiture, brisé, car depuis plusieurs jours je traîne une angine compliquée de nèvre qui ïïï'a littéralement anéanti. Je ferme les yeux et alors repassé devant moi comme dans un rêve le tableau des événements qui se sont déroulés depuis que je suis en Belgique; mon arrivée à Nieuport, la retraite de l'armée belge, son arrêt sur l'Yser, la bataille, l'inondation, l'arrêt et le recul des Allemands. Quand on s'élève au-dessus des faits et quand on les considère dans leur ensemble, sur le vaste échiquier stratégique où évoluaient les armées des belligérants, on demeure frappé dé la haute ihnuence morale qu'a exercée sur le monde l'action de là Belgique. Elle pouvait en raison de sa neutralité rester eh dehors du conflit et tout en protestant contre cette violation du droit international refuser de s'engager dans une lutte dont il lui était difficile de prévoir l'issue. Au lieu de cela, elle a pris les armes, à mobilisé ses forces et à défendu jusqu'au bout l'intégrité de son territoire. Ce jour-là elle a donné au monde un grand exemple d'honneur et dé patriotisme.

Après que l'armée belge se fut repliée sur Anvers et que les Allemands ëù'reht mis le siège devant la place, les Belges compï-irent que, s'ils persistaient à se maintenir dans le camp retranché, ils risquaient de s'y laisser enfermer et de n'avoir p'as d'autre issue pour en sortir que la capitulation avec armes et bagages. Ils entreprirent alors cette retraite fameuse qui devait leur permettre de rejoindre les armées de la coalitiôn. L'occasion se présenta alors pour eux ou bien de demander asile à la France et d'aller se mettre à l'abri derrière les fortincations de Dùnkerque; –- ou bien de s'arrêtëieh rase campagne sur le dernier lambeau du territoire natioh'al pour âfurmer leur volonté de le défendre jusqu'à là limite de leurs forcés et constituer à côté de l'armée fràncobritannique un front continu destiné à empêcher les Allemands de poursuivre leur marche lé long de la côte. C'est à là


deuxième solution qu'ils se rallièrent elle était la plus risquée, mais aussi la plus glorieuse.

Une fois la décision prise de s'arrêter sur l'Yser, ils acceptèrent la bataille et mirent tout en œuvre pour contenir puis pour refouler l'ennemi. Avec le concours de nos fusiliersmarins, puis de la 42e division ils tinrent tête à la ruée allemande et inscrivirent en lettres d'or sur le front de l'Yser ces mots que leur résistance a rendus à jamais célèbres « On ne passe pas. » Puis n'hésitant pas à noyer une des parties les plus fertiles de leur pays, ils provoquèrent l'inondation qui écarta d'eux définitivement le flot de l'envahisseur. Alors les Allemands se détournèrent pour attaquer ailleurs l'honneur de la Belgique était sauvé.

Si le peuple de Belgique petit par le nombre mais grand par la valeur a pu résister à tant d'épreuves et .soutenir son effort jusqu'à la victoire finale, c'est qu'il était animé par une force que ni la science des chefs, ni le courage des soldats ne vaudront jamais la force morale incarnée dans celui qui en était la vivante expression, S. M. le roi Albert.

C'est le roi qui était derrière son gouvernement le 2 août 1914 quand, à la note allemande exigeant le passage à travers le territoire belge, le gouvernement répondit qu'il « repousserait par tous les moyens en son pouvoir toute atteinte portée par l'Allemagne au droit de la Belgique ».

C'est le roi qui agit comme chef d'armées le jour où il donna l'ordre à ses troupes de s'opposer par la force au passage des Allemands; c'est lui qui une fois ses troupes débordées par des forces supérieures ordonna la retraite sur Anvers, considérée jusqu'ici comme le noyau de la résistance de la Belgique.

C'est toujours le roi qui pour ne pas voir son armée enfermée dans la place lui donna l'ordre de passer sur la rive gauche de l'Escaut et de battre en retraite d'abord sur Ostende, puis sur Nieuport, de façon à rejoindre les armées alliées.

C'est encore le roi qui résista à la suggestion de gagner les abords de Dunkerque pour mettre l'armée belge à couvert derrière les fortifications de la place c'est lui surtout et c'est lui seul qui lui donna l'ordre de s'arrêter derrière l'Yser et d'y organiser la résistance les conseils qui lui furent donnés par


le commandement français et qui indiquaient d'ailleurs une étroite communauté de doctrine lui parvinrent plus tard et lorsque la décision était déjà prise.

Sur l'Yser il fut vraiment pendant tout le cours de la bataille l'âme de la résistance; secouant les uns, encourageant les autres, les animant tous de la flamme intérieure et sacrée qui brûlait en lui, il obtint de ses soldats comme de ses ofiiciers un effort dont l'histoire impartiale gardera l'éternel souvenir. Le 26 octobre quand son état-major et ses troupes parvenus à l'extrême limite de leur effort furent sur le point d'abandonner la ligne de l'Yser et de battre en retraite, c'est lui qui prit, contre tous, la décision de maintenir son armée sur ses positions. En acceptant cette lourde responsabilité il ne savait pas, ce jour-là, si l'ordre qu'il allait signer sauverait son pays ou lui ferait perdre son trône. Il l'a prise simplement, comme il faisait toute chose, parce qu'il a pensé que le devoir était là.

Ce qui a caractérisé l'action personnelle du roi au cours de

cette lutte héroïque, ce fut la volonté, unie à un sentiment profond de son devoir. Gardien fidèle des destinées de son peuple, il eut toujours la force et la volonté d'adapter ses décisions à ce qu'il estimait être conforme à l'honneur de la Belgique. Le peuple belge ne l'a pas oublié.

GÉNÉRAL BRÉCARD

r


LE CHANT DU MONDE

PREMIÈRE PARTIE

LE BESSON AUX CHEVEUX ROUGES

1

La nuit. Le fleuve roulait à coups d'épaules à travers la

forêt. Antonio s'avança jusqu'à la pointe de l'île. D'un côté

l'eau profonde, souple comme du poil de chat; de l'autre

côté les hennissements du gué. Antonio toucha le chêne. Il

écouta dans sa main les tremblements de l'arbre. C'était un

vieux chêne plus gros qu'un homme de la montagne, mais

v il était à la belle pointe de l'île des Geais, juste dans la venue

du courant, et déjà 1~ moitié de ses racines sortait de

l'eau..

Ça va? demanda Antonio.

L'arbre ne s'arrêtait pas de trembler.

Non, dit Antonio, ça n'a pas l'air d'aller.

Il flatta doucement l'arbre avec sa longue main.

Loin, là-bas, dans les, combes des collines, les oiseaux ne

pouvaient pas dormir. Ils venaient écouter le fleuve. Ils le

passaient en silence, comme de la. neige qui glisse. Dès

qu'ils avaient senti l'odeur étrangère des mousses de l'autre

côté, ils revenaient en claquant éperdument des ailes. Ils

s'abattaient dans les frênes tous ensemble, comme un filet

qu'on jette à l'eau. Cet automne dès son début sentait la

vieille mousse.

De l'autre côté du fleuve on appela


Antonio!

Antonio écouta.

C'est toi, Matelot?

Oui, je veux te voir.

Le gué a changé de place, cria Antonio.

Je viens à cheval, dit le Matelot.

Et on l'entendit pousser l'eau un gros tronc d'arbre.

« Il doit arriver à peu près aux osiers, pensa Antonio,

avec ce nouveau détour du gué le courant doit se balancer

par là.

Oh cria Matelot.

Il était déjà arrivé.

Ça porte dur, dit-il, -– et ça ilotfe sans toucher.

Méfie-toi, ça s'engraisse bien depuis deux jours,

Oui, dit Antonio, ça travaille surtout par le

dessous. Écoute.

Il mit sa main sur le bras de l'homme. Ils restèrent tous

les deux immobiles.

Du fond de l'eau monta comme une galopade de troupeau.

Le gué voyage, dit Antonio. Viens te chauffer.

Écoute, dit Matelot, c'est pressé, Tu as regardé

l'eau aujourd'hui?

Oui, et tout hier.

Du côté du grand courant?

Oui.

Tu as vu passer nos arbres?

Non.

Sûr?

Sûr,

.– Tu peux dire avec moi, Antonio. Je suis vieux, mais

j'attends tout, ~e dis pas npn si c'est oui.

C'est non.

Des troncs de sapins. La marque, c'est la croix. J'ai toujours donné l'ordre qu'on les marque des quatre cotés.

Même si ça roule on doit voir. C'est toujours non?

C'est toujours non, dit Antonio,

Ils restèrent un moment sans parler.

Tu as du tabac sec? dit le Matelot.

Oui, dit Antonio.

t


Il se fouilla.

Ma main est là, dit-il.

--Où?

– Devant toi.

Matelot prit le tabac.

-– Qu'est-ce que c'est cette histoire? – dit Antonio.

J'ai plus de nouvelles de' mon besson aux cheveux

rouges, dit Matelot.

Depuis quand?

Jamais.

Il est parti quand?

A la lune de juillet.

Il en avait pour combien?

Deux mois en comptant large.

Deux mois pour toi, dit Antonio.

Deux mois pour lui aussi, dit Matelot. Je le

connais. Je fais pas fond sur lui seulement parce que c'est mon

fils, je sais comment il travaille. Il devait couper cinquante

sapins. s.

Où?

Au pays Rebeillard, cinq jours de l'autre côté des gorges.

Il devait faire le radeau et descendre avec. C'est pour ça.

Sauf. dit Antonio, mais il resta sans tout dire

et il demanda

Tu as fait ta pipe? Donne le tabac.

Ma main est là, dit Matelot.

Attends, on va allumer ensemble.

C'est toujours non, dit le Matelot.

C'est plus que non. J'ai refait ma digue, dit Antonio

et, depuis plus de vingt jours je regarde l'eau. C'est plus

que non. Si les arbres étaient passés, j'aurais vu.

Ils ont pu passer de nuit.

Pas tous, dit Antonio. De nuit, le courant porte sur l'île. Il en serait resté au moins un.

Qu'est-ce que tu penses?

Je pense à Junie.

C'est elle qui m'a fait descendre vers toi, dit Matelot.

Si tu es prêt, on allume.

Allume.


Matelot se mit à battre le briquet. Il souffla sur l'amadou.

Il avait, au fond de sa barbe blanche, une bouche épaisse aux grosses lèvres, un peu luisantes, bien gonflées de sang. Il alluma sa pipe. Il donna l'amadou à Antonio. Antonio

souffla. Il était maigre de menton, et tout sec, avec à peine des lèvres.

Je pense à Junie, dit Antonio.

C'est d'elle qu'est venue l'inquiétude, dit Matelot. Moi, le temps me passait. Un matin elle m'a touché le genou.

« Et l'enfant? Jelle a dit.

» L'enfant, j'ai dit, quoi?

» Il devrait être ici. Le temps a passé », elle a dit. Elle s'est levée, elle a ouvert la porte, c'était le petit jour.

Qu'est-ce que tu crois? dit Antonio.

Je cherche pas à croire, dit Matelot, ce que je sais, c'est qu'il a coupé les arbres, fait le radeau et qu'il a dû le flotter.

Alors?

Peut-être noyé, je pensais.

Le gué galopait toujours sur place et on entendait ses grosses pattes blanches qui pataugeaient entre les rochers. Je suis venu, dit Matelot, pour te chercher, toi, Antonio. Viens avec moi au campement. Il faut que tu me < rendes le service. Il faut aussi que ma femme te voie. C'est notre besson, Antonio. S'il est noyé, il faut que je le trouve. Il faut que nous le portions à sa mère là-haut et puis qu'on l'enterre au sec dans la forêt.

Allons-y, dit Antonio.

De l'autre côté du fleuve, la forêt s'ouvrait toute en silence. On n'entendait plus le fleuve. Le bruit restait là-bas dans les feuillages des bouleaux comme le grésillement léger de la pluie.

Ils marchaient sur des mousses épaisses et sur un humus gras qui craquait un peu sous le pied. Ça sentait le bois et l'eau. Des fois, une odeur de sève épaisse et sucrée passait et Antonio la sentait à sa droite, puis à sa gauche, comme si l'odeur avait fait le tour de sa tête, lentement. Alors, il touchait tout de suite devant lui le tronc d'un frêne avec ses


blessures. II y avait aussi une odeur de feuille verte et des élancées d'un parfum aigu qui partaient en éclairs de quelque coin des feuillages. Ça avait l'air d'une odeur de fleur et ça scintillait comme une étoile semble s'éteindre puis lance un long rayon.

Qu'est-ce que ça sent? – dit Antonio.

C'est un saule qui s'est trompé, dit Matelot. – Il sent comme au printemps.

En arrivant à la chênaie, Matelot s'arrêta pour chercher du pied le creux de la sente.

Antonio entendit le bruit de la forêt. Ils avaient dépassé le quartier du silence et d'ici on entendait la nuit vivante de la forêt. Ça venait et ça touchait l'oreille comme un doigt froid. C'était un long souffle sourd, un bruit de gorge, un bruit profond, un long chant monotone dans une bouche ouverte. Ça tenait la largeur de toutes les collines couvertes d'arbres. C'était dans le ciel et sur la terre comme la pluie, ça venait de tous les côtés à la fois et lentement ça se balançait comme une lourde vague en ronflant dans le corridor des vallons. Au fond du bruit, de petits crépitements de feuilles couraient avec des pieds de rats. Ça partait, ça fusait d'un côté, .puis ça glissait dans les escaliers des branches et on entendait rebondir un petit bruit claquant et doux comme une goutte d'eau à travers un arbre. Des gémissements partaient de terre et montaient lourdement dans la sève des troncs jusqu'à l'écartement des grosses branches.

Antonio pensait au besson. Ce nez rempli de boue, ces oreilles remplies de boue 1

Ils venaient d'émerger de la forêt sur une haute bosse de terre. C'était toujours la nuit mais plus grise parce qu'ils étaient au-dessus des arbres. Il n'y avait que deux ou trois étoiles dans le ciel et des nuages lourds qui passaient avec un bruit de sable. Une lueur rouge montait d'un fond de la forêt, – C'est quoi? dit Antonio en tendant le bras.

Mon camp, dit Matelot.

Le chant grave de la forêt ondulait lentement et frappait là-haut dans le nord, contre les montagnes creuses. Une trompe sonna vers l'est.

Les bergers de Chabannes, dit Antonio.


L'odeur des mousses se leva de son nid et élargit ses belles

ailes d'anis. Une pie craqua en dormant comme une pomme de pin qu'on écrase. Une chouette de coton passa en silence, elle se posa, dans le pin, elle alluma ses yeux. La trompe là-bas appelait. Une cloche se mit à sonner. Le clocher devait être très haut dans la montagne. Le son venait comme du ciel.

Ça répond du c6té de Rebeillard, dit Matelot.

Dans un silence l'odeur du fleuve monta. Ça sentait le

poisson et la boue. La chouette ferma les yeux. Un petit hurlement souple appela.

Il y a encore un loup dans le vallon de Gaude.

Toute la portée, dit Matelot, j'ai vu les traces.

Des renards jappaient dans le pas de Jean Richaud. Tout

près des hommes, il y eut une galopade dans les buissons. La chouette s'envola sans bruit. Toutes les pies se réveillèrent, elles s'envolèrent en crevant les feuillages et elles descendirent vers le fleuve.

Je pense au bessoh, dit Antonio. Tu as de l'espoir?

Non, dit Matelot.

Dommage, dit Antonio.

Comme ils descendaient le Collet de Christel, une lueur

rousse commença à palpiter au fond de la forêt. Au bout d'un moment les troncs d'arbres furent devant eux comme les barreaux d'un grillage. Antonio regardait là carrure de Matelot qui marchait devant lui. Il marchait avec un effort de ses reins, plus par le milieu de son corps que par ses jambes. C'était bien un homme de la forêt; tous les hommes de la forêt marchent comme ça. C'est là forêt qui apprend cette habitude. De temps en temps, dans là clarté du feu qui approchait, Antonio voyait la barbe blanche de Matelot.

Oh entendait crépiter le feu.

Deux chiens sombres crevèrent sans bruit les buissons.

Matelot chanta leurs noms.

Le camp de Matelot, c'étaient trois maisons de bois

dans cette clairière de la forêt. Lui et Junie habitaient la maison à un étage; en face, dans la cabane basse, restait Charlotte, la veuve du premier besson, tué dans l'éboulement des glaisières, le printemps d'avant. Sur l'alignement du


carré, une longue baraque servait de grange et d'atelier. C'était là que couchait le second besson avant son départ. Dans la place entre les maisons, on avait allumé un grand feu. Les trois portes étaient ouvertes.

Mère, appela Matelot, je suis allé te le chercher

ton homme du fleuve. Il est là.

Bonne nuit, Antonio, dit une voix de jeune femme.

Elle était assise de l'autre côté du feu. On ne la voyait pas

en arrivant parce qu'on était aveuglé par les flammes.

Bonne nuit, Charlotte.

C'était une femme brune aux cheveux raides. Elle était

sans couleur, toute grise malgré le feu grise de front, de joues et de lèvres, avec un long visage dur aux fortes pommettes. Les yeux, d'un jaune violent, étaient largement allumés comme les yeux des bêtes de nuit.

Assis-toi, Antonio, dit Matelot, je vais chercher

la mère.

Ici, on voyait bien Antonio. C'était un homme au plein

de l'âge. Il avait des bras longs, de petits poignets et les mains longues. Ses épaules montaient un peu. Sa chair était souple et forte, toute armurée de muscles doux et solides.

Il plia les genoux et il s'assit dans l'herbe.

Antonio, dit la jeune femme.

Il tourna vers elle son visage dur sans poils ni graisse. Elle

le regardait. Elle avait encore la bouche ouverte, mais elle ne disait pas ce qu'elle avait envie de dire.

Donne-moi ta petite fille, dit Antonio.

La jeune femme ouvrit ses bras. L'enfant, debout sur ses

jambes solides, était en train de téter.

Va voir Tonio, dit la femme.

Elle tira son sein. L'enfant avait les yeux tout éblouis

de feu. Il essaya de sourire avec ses lèvres luisantes. Une grosse goutte de lait continuait à germer du sein de la femme; elle l'essuya du plat de sa main.

Fini, dit la femme.

L'enfant contourna le feu. Antonio l'attendait avec ses

grands bras. Il le caressa en frottant sa joue contre la joue de l'enfant. L'enfant avait sur lui l'odeur épaisse de sa mère.


Tu es là, homme du fleuve? demanda Junie du fond de la maison.

Je suis là, dit Antonio sans se retourner.

Tu sais ce qui est arrivé par ta faute?

Je sais ce qui est peut-être arrivé, dit Antonio, –et par la faute de personne. Sors un peu, toi, qu'on te voie, – dit-il encore.

Il entendait là-bas dedans la vieille Junie qui marchait sur son parquet de bois.

Je te vois sans sortir, comme si je t'avais fait, dit Junie.

Le Matelot m'a raconté, dit Antonio. Si vous voulez m'écouter ici, voilà ce qu'il faut faire. Nous partirons demain, ton homme et moi, et on remontera l'eau un de chaque côté. S'il est à la côte on le trouvera. S'il passe, on le verra. On remontera jusqu'au pays Rebeillard, on demandera. Ça se fond pas, un homme.

C'est pas pour rien que nous t'avons appelé « bouche d'or )) dit la voix de Junie. C'est parce que tu sais parler. Non, dit Antonio, c'est parce que je sais crier plus haut que les eaux.

La jeune femme regardait Antonio. Elle se souvenait de ce cri que tous les gens de la forêt connaissaient, qui passait parfois au-dessus des arbres comme le cri d'un gros oiseau pour dire la joie d'Antonio sur son neuve.

Tu dois avoir du regret maintenant, dit Junie.

De quoi? demanda Antonio.

Il tourna son visage du côté de cette porte ouverte d'où venaient la voix et le tambour de cette, marche rageuse à pieds nus sur le parquet de sapin.

Tu n'as pas eu de repos avant de nous avoir tirés sur ton neuve, Antonio, dit la voix. Je croyais que tu m'aimais un peu comme ta mère, moi, la vieille. Mes deux bessons! On m'en a apporté un sur des branches de chêne. Celui-là, on l'a enterré. L'autre, qui me l'apportera?

Antonio dressa la main.

Je te dis que demain matin nous irons te le chercher.

Il est mort, dit la voix.

Nous te l'apporterons comme il est, dit Antonio.


Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse? -– dit la voix.

Antonio caressait la tête de la petite fille, il en faisait tout

le tour avec la paume de la main. Les flammes du feu se cou-

chèrent comme si l'air s'était mis à peser. L'odeur du fleuve

descendait dans le vallon. La jeune femme regardait Antonio;

elle suivait tous ses gestes.

Matelot vint s'asseoir près du feu. C'était un homme épais

sans lourdeur. Il s'était un peu tassé avec l'âge et maintenant

il était rond comme un tronc d'arbre, sans creux ni bosse,

depuis ses épaules jusqu'aux pieds. Son visage était couvert

de barbe blanche.

On ne peut guère parler, dit-il.

Antonio regardait droit devant lui. Il serrait doucement

entre son pouce et ses doigts la bouche de la petite fille.

Qu'est-ce que tu fais maintenant? dit Antonio.

Rien, c'est tout prêt pour l'hiver.

Tu as du temps?

Oui.

II faudrait partir demain matin, toi et moi. On remon-

tera, un d'un côté un de l'autre, comme j'ai dit. Ça peut nous

mener loin.

J'ai le temps, dit Matelot.

Moi aussi, dit Antonio.

Le regard jaune de la jeune femme cherchait le regard d'An-

tonio. On entendait le pas de la vieille Junie dans la maison.

Prends ton fusil et de l'eau-de-vie, dit Antonio.

Il se dressa. La petite fille abandonnée le regardait d'en bas

en essayant de parler. La jeune femme le regardait. Matelot

le regardait.

Tu rentres, dit Matelot.

– Non, dit Antonio, je vais dormir dans la forêt.

Couche à l'atelier.

Non, prête-moi une couverture.

Reste, dit la jeune femme..

Non, dit Antonio.

Il s'en alla dans la forêt. Il était couché dans les fougères

depuis un moment quand il entendit du bruit. Il ouvrit les

yeux. Le feu était encore allumé là-bas et sur sa lueur on

voyait venir une ombre.


C'était la jeune femme. Elle appelait doucement

–-Antonio!

Puis, elle faisait un pas presque sans bruit, avec juste le bruit de sa jupe.

Elle appelait autour d'elle en baissant un peu la tête pour que sa voix aille toute chaude vers le dessous des buissons. Un oiseau réveillé se mit à gémir.

Antonio se serra dans sa couverture; il cacha son visage dans la mousse. L'odeur de l'humus chaud et cet appel de femme entraient dans lui en l'éclairant comme un soleil.

II

Dès l'aube, Antonio avait pris par les dessous du bois et il était revenu à l'île. Vers l'est la lumière frappait dans des arbres pleins d'oiseaux.

Tous les matins Antonio se mettait nu. D'ordinaire sa journée commençait par une lente traversée du gros bras noir du fleuve. Il se laissait porter par les courants; il tâtait les nœuds de tous les remous; il touchait avec le sensible de,ses cuisses les longs muscles du fleuve et, tout en nageant il sentait avec son ventre si l'eau portait, serrée à bloc, ou si elle avait tendance à pétiller. De tout ça, il savait s'il devait prendre le filet à grosses mailles, la petite maille, la nacette, la navette, la gaule à fléau, ou s'il devait aller pêcher à la main dans les ragues du gué. Il savait si les brochets sortaient des rives, si les truites remontaient, si les caprilles descendaient du haut fleuve et, parfois il se laissait enfoncer, il ramait doucement des jambes dans la profondeur pour essayer de toucher cet énorme poisson noir et rouge impossible à prendre et qui, tous les soirs, venait souffler sur le calme des eaux un long jet d'écume et une plainte d'enfant.

Ce matin il y avait un peu de gel dans l'herbe. L'automne s'était un peu plus appuyé sur les arbres. Des braises luisaient dans les feuillages des érables. Une petite flamme tordue échelait dans le fuseau des peupliers. L'étain neuf de la rosée gelée pesait à la pointe des herbes.

Nu, Antonio était un homme grand et musclé en longueur. La nuit d'avant, dans la forêt, il était un peu tassé sous


l'ombre, mais là il s'étirait jusqu'à la bonne limite de son étirement. Il était bien celui dont on parlait sur les deux rives du fleuve, depuis les gorges jusque loin en aval, Antonio dit « bouche d'or )). Ses pieds bien cambrés avaient un talon dur comme de la pierre, couleur de résine et juste de rondeur. De là, par un bel arc le pied s'avançait, les orteils s'écartaient; chacun à leur place. Il avait de belles jambes légères avec très peu de mollet à peine un petit mollet en boule retenu par une résille de muscles épais comme le doigt. La courbe de ses jambes n'était pas rompue par le genou, mais les genoux s'inscrivaient dans cette courbe et elle s'en liait plus haut, elle montait, tenant toute la chair de la cuisse dans ses limites. La caresse, la science et la colère de l'eau étaient dans cette carrure d'homme. A ses flancs, les cuisses s'attachaient par un os arrondi comme le moignon d'une branche.

Le jour, maintenant, frappait sur des vallons sonores

pleins d'hommes et de bêtes. Des fumées sortaient de la forêt. Il était entendu avec Matelot que, pour le départ, Antonio crierait. A partir de ce moment Matelot remonterait sa rive de.fleuve en sondant toutes les criques et en regardant bien doucement toutes les plages; Antonio avait dit que la moindre éraflure de sable pouvait être un signe, la plus petite chose luisante enfoncée dans la glaise pouvait être la corne d'un ongle. A essayer de trouver le besson tant valait tout mettre de son côté et remonter la piste, pas après pas, sans rien laisser derrière. Antonio crierait pour partir, mais avant de crier il se rendrait compte de l'air, de l'eau, de tout pour partir à bon compte.

C'est le dernier homme de la maison que tu emmènes,

avait dit Junie ce matin.

Et Antonio avait regardé cette vieille femme toute en

ventre et en seins, cette faiseuse d'enfants morts, ce visage en chair éteinte.

Le mouvement de l'air était au nord. Le froid donnait à

Antonio envie de s'étirer. Il s'allongea, il fit craquer les os de ses épaules et de ses bras. Il se mit à rire sans bruit.

Lui, il devait remonter par le côté au delà des grandes

eaux. Il allait tâter d'abord ça, il savait déjà en marchant pieds nus que la terre se serrait sous l'herbe. L'automne


allait s'aigrir. C'était un long voyage, ce qu'il fallait faire avec Matelot. Il fallait traverser les gorges. Une fois dans le pays Rebeillard, on pourrait demander dans les villages et les fermes.

Le matin s'avançait. Il allait voir d'abord ce que devenait

ce fleuve avec son grand courant noir et silencieux, puis il crierait pour dire à Matelot de partir. Il était à la pointe de l'île. Il plongea.

Dans l'habitude de l'eau, ses épaules étaient devenues

comme des épaules de poisson. Elles étaient grasses et rondes, sans bosses ni creux. Elles montaient vers son cou, elles renforçaient le cou. Il entra de son seul élan dans le gluant du courant.

Il se dit

L'eau est épaisse.

Il donna un coup de jarret. Il avait tapé comme sur du

fer. Il ne monta pas. Il avait de longues lianes d'eau ligneuse enroulées autour de son ventre. Il serra les dents. Il donna encore un coup de pied. Une lanière d'eau serra sa poitrine. Il était emporté par une masse vivante.

Il se dit

Jusqu'au rouge.

C'était sa limite. Quand il était à bout d'air il entendait

un grondement dans ses oreilles, puis le son devenait rouge et remplissait sa tête d'un grondement sanglant à goût de soufre.

Il se laissa emporter. Il cherchait la faiblesse de l'eau avec

sa tête.

Il entendait dans lui

Rouge, rouge.

Et puis le ronflement du fleuve, pas le même qu'en haut,

mais ce bruit de râpe que faisait l'eau en charriant son fond de galets.

Le sang coula dans ses yeux.

Alors, il se tourna un peu en prenant appui sur la force

du courant; il replia son genou droit comme pour se pencher vers le fond, il ajusta sa tête bien solide dans son cou et, en même temps qu'il lançait sa jambe droite, il ouvrit ses bras.


Il émergeait. Il respira. II revoyait du vert. Ses bras luisaient dans l'écume de l'eau.

C'étaient deux beaux bras nus, longs et solides, à peine un peu renflés au-dessus du coude, mais tout entourés sous là peau d'une esûàlade de musclés. Les belles épaules fendaient ieau. Antonîo penchait son visage jusqu'à toucher son épaule. A ce moment l'eau balançait ses longs cheveux comme des algues. Antonio lançait son bras loin là-bas devant, sa main saisissait la force de l'eau. Il la poussait en bas sous lui cependant qu'il cisaillait le courant avec ses fortes cuisses. L'eau est lourde, se dit Antonio.

II y avait dans le fleuve des régions glacées, dures comme du granit, puis de molles ondulations plus tièdes et qui tourbillonnaient sournoisement dans la profondeur.

Il pleut en montagne, pensa Antonio.

Il regarda les arbres de la rive.

Je vais jusqu'au peuplier.

Il essaya de couper le courant. Il fut roulé bord sur bord comme un tronc d'arbre. Ir plongea. Il passa à côté d'une truite verte et rouge qui se laissa tomber vers les fonds, nageoires repliées comme un oiseau. Le courant était partout dur et serré.

Pluie de montagne, pensa Antonio. II faut passer les les gorges aujourd'hui.

Enfin, il trouva une petite faille dans le courant. II s'y jeta dans un grand coup de ses deux cuisses. L'eau emporta ses jambes. II lutta des épaules et des bras, son dur visage tourné vers l'amont. Il piochait de ses grandes mains; ëniin, il sentit que l'eau glissait sous son ventre dans la bonne direction. Il avançait. Au bout de son effort il entra dans 1 eau plate à l'abri de la rive. Il se laissa glisser sur son erre. De petites bulles d'air montaient sous le mouvement de ses pieds. Il saisit à pleines mains une racine qui pendait. Il l'éprouva en tirant doucement puis il se hala sur elle et il sortit de l'eau, penché en avant, au plein du soleil, ruisselant, reluisant. Ses longs bras pendaient de chaque côté de lui, souples et heureux. Il avait de bonnes mains aux doigts longs et mis.

Il faut passer les gorges aujourd'hui. Il pleut en mon-


gne, l'eau est pure. Le froid va venir. Les truites dorment, le courant est toujours au beau milieu, le fleuve va rester pareil pour deux jours. Il faut passer les gorges d'aujourd'hui.

Il se redressa. Il se gonfla plein d'air pour crier. L'air était

sucré. Là-bas dans la forêt, du côté d'où le vent venait, les vieux bouleaux devaient avoir fait craquer leurs écorces et ils pleuraient leur sang de miel. Il goûta cet air. Il avait encore le goût de l'eau dans la bouche. Il mâcha deux ou trois fois tout ça ensemble. Le cri d'Antonio fit s'envoler les verdiers des deux rives, puis, du fond de la forêt, l'appel de Matelot répondit.

Matelot était équipé avec le fusil, la besace et le manteau.

-– Au revoir, mère, dit41.

Junie regardait vers le nord

Quand tu seras à ce pays Rebeillard, dit-elle, va à

Villevieille. Demande le marchand d'almanachs. Va le voir. Si sa' maison est pleine de malades, n'attends pas. Dis seulement je viens de la part de Junie.

Comment tu sais ça? –- dit Matelot.

Je le sais, dit Junie. Fais comme je te dis. Les

arbres qu'on greffe là-haut portent deux fruits, un doux, un âpre. C'est le fruit âpre, marche, voilà tout.

Elle regardait vers les montagnes et elle regardait là-haut

entre les hautes montagnes et les collines des gorges cette vapeur bleue qui était la fumée et la respiration du grand pays Rebeillard plein de villages, de ruisseaux et de charrois. Charlotte avait entendu l'appel d'Antonio. Elle regarda par

la fenêtre. Son beau-père partait. Il s'en allait par les chemins du bois avec son pas lourd,d'homme qui part pour longtemps. Junie, les mains au ventre, le regardait partir. Charlotte écouta. C'était là dehors les bruits ordinaires du jour et de la forêt. En plus seulement ce pas d'homme aux souliers ferrés. Elle revint à l'âtre tasser le bois sous la marmite. Elle pensait au Rebeillard en regardant dans les grandes flammes se tordre les vallées bleues de la fumée.

Antonio fit un paquet de son gros pantalon de velours et de

son fusil. Il mit dans sa besace des cartouches, sa poire à poudre, son grand couteau, son lingot à chevrotine, sa lime


et un rouleau de cordes. Il dénoua le paquet pour ajouter du tabac à fumer et à chiquer. Il traversa le fleuve en souplesse, sans lutter, sans faire d'écume, en profitant des jeux de l'eau. Il regarda. Rien n'était mouillé, juste un peu la crasse du fusil parce qu'elle dépassait. Il s'habilla. Il était sur une petite plage en corne et il voyait en amont le fleuve jusqu'à sa sortie des gorges. Depuis Antonio jusque là-haut le fleuve luisait sous le soleil et les arbres étaient de bons arbres. Là-haut le fleuve s'aplatissait sous l'ombre. Au delà c'était le pays Rebeillard.

Le fleuve qui sortait des gorges naissait dans un éboulis de la montagne. C'était une haute vallée noire d'arbres noirs, d'herbe noire et de mousses pleines de pluie. Elle était creusée en forme de main, les cinq doigts apportant toute l'eau de cinq ravinements profonds dans une large paume d'argile et de roches d'où le fleuve s'élançait comme un cheval en pataugeant avec ses gros pieds pleins d'écume.

Plus bas, l'eau sautait dans de sombres escaliers de sapins vers l'appel d'une autre branche d'eau. Elle sortait d'un val qu'on appelait la joie de Marie. Puis, avec plus d'aisance il roulait sa graisse dans de belles entournures d'herbes. Déjà, la voix de la haute montagne n'était plus au fond de l'horizon que comme la respiration d'un homme. Des arbres sensibles s'approchaient des bords des saules, des peupliers, des pommiers et des ifs entre lesquels galopaient des chevaux et des poulains presque sauvages. La cloche des troupeaux marchait dans les collines. Le fleuve entrait dans le pays Rebeillard. C'était un large pays tout charrué et houleux comme la mer; ses horizons dormaient sous des brumes. Il était fait de collines en terres rouges sous des bosquets de pins tordus, des vals à labours, des plainettes avec une ferme ou deux, des villages collés au sommet des rochers comme des gâteaux de miel. Des chiens de chasse sortaient de tous ces villages et de toutes ces fermes et s'en allaient chasser seuls à travers les bois et dans les champs. Les chats se glissaient à ras du sol dans les labours pour guetter les taupes. Une petite chienne jaune toute en oreilles et en reins courait après une chouette. L'oiseau aveuglé de matin volait d'un arbre à l'autre vers le


bois. La chienne courait en faisant claquer ses oreilles. De beaux nuages dorés avaient commençé la traversée du ciel au-dessus du pays. Ils descendaient vers le sud entraînant leur ombre. Entre de grands chênes immobiles dormait un lac d'air silencieux; un petit verdier lancé dans son vol le traversa en cloussant. Sur un chemin qui montait à un village, un homme accompagnait un mulet chargé de paquets de tabac. Les vieux hommes du Rebeillard étaient sortis devant leurs portes. Ils avaient entendu les clochettes du mulet. Ils écoutaient. Ils languissaient sans tabac. Les femmes les regardaient en riant.

Ça vient, ça monte, disaient-elles.

Du creux des bois, les faisanes guettaient les champs.

La chienne était arrêtée sous l'arbre à la chouette; en même temps elle regardait du coin de l'œil un gros scarabée doré qui travaillait une fiente de sanglier. Un aigle se balançait sous les nuages. Les coqs chantaient, puis ils écoutaient chanter les coqs. L'aigle regardait un petit gerbier entouré de poules et il se balançait doucement en descendant chaque fois un peu. Sur les aires d'un village, très haut, audessus du Neuve, on avait allumé des feux malgré le matin et l'air doux. Sur de longues broches on faisait rôtir des lièvres rouges, des chapelets de grives pourries, les deux grosses cuisses d'un cerf et la graisse du lard pétillait dans les lèchefrites. Dans sa maison, la mariée était assise sur sa chaise. Elle n'osait pas bouger. Elle avait la grande jupe de soie, le lourd corsage, les bijoux de sa mère et la couronne en feuilles de laurier. Elle était toute seule, elle regardait cette fumée de viande qui passait dans la rue. Elle avait les beaux yeux immobiles des bœufs.

A ce moment de l'automne il y avait sur le pays une grande migration d'oiseaux. Deux renards suivaient au petit trot un vol de canards à col vert. Dans un village, des limons au milieu des marécages du fleuve, un gros homme fort et rouge qui avait été charron venait de mourir. C'était le cinquième homme qui mourait depuis la nouvelle lune. Et de la même maladie. Une mousse noire qui prenait tout le rond du ventre et qui avait comme des racines de fer. Elle mangeait la peau puis elle rentrait là-bas dedans fouiller durement les tripes.


Alors, les hommes mouraient en criant. Ça faisait le cinquième 0 et la maladie allait de plus.en plus vite, et déjà le cordonnier se plaignait en tenant son ventre. On avait attrapé au piège une grue rouge toute vivante, on l'avait fendue en deux par le milieu d'un bon coup de hache et on était en train de guérir lé cordonnier en lui faisant un cataplasme d'oiseau. Les renards marchaient dans l'oseraie en regardant les canards. Ils étaient fatigués, mais ils avaient senti les bêtes de terre et ils se posèrent au milieu de l'eau. Le fleuve les emporta. Un vol de grives épais et violet comme un nuage d'orage changea de colline. Il s'abattit dans le bois de pins en grésillant. Les renards aboyaient vers le large de l'eau. Des villages perdus dans l'océan des collines sonnaient de la cloche puis s'éteignaient sous des vols d'hirondelles. Une longue file de gélinottes aiguë comme un fer de lance volait à toute vitesse vers le bas pays. La chouette poursuivie par la chienne rousse s'arrêta au cœur du bois. Dans le silence, on entendait seulement tomber dans les feuilles les gouttes d'eau du givre qui fondait. Elle cligna de ses paupières de marbre~ puis elle se mit à dormir. Il y avait une espèce d'oiseau qu'au pays Rebeillard On appelait les houldres. Ils étaient en jaquette couleur de fer avec une cravate d'or. C'étaient les oiseaux qui portaient le printemps dans leurs gorges. Ils avaient vu passer les gélinottes. Ils savaient que derrière elles la neige allait descendre. Ils s'appelèrent pour s'en aller tous ensemble, vers leurs quartiers d'hiver. C'était une combe tiède, pleine d'alluvions que le neuve, en se retirant sur sa bonne route, avait laissée. Tout autour les échos ronflaient sans arrêt delà voix des taureaux et des génisses. Là restait Maudru le dompteur de bœufs. Quand il marchait sur les routes du pays Rebeillard, il était toujours suivi de quatre bouvillons qui aimaient cet homme plus que des chiens. Il était fort, disait-on, d'une force énorme entassée dans lui avec si peu d'ordre qu'il n'avait plus la figure d'un homme. Dans sa bouche rouge le moindre mot sonnait comme là colère de l'air.

Le fleuve traversait tout le pays Rebeillard, étendu sur là terre avec ses affluents, ses ruisseaux et ses ramilles d'eau. comme un grand arbre qui portait les monts au bout de ses rameaux. En bas dans lé sud il entrait dans les gorges.


Là, on n'entendait plus que le grondement de l'eau et les clapotis, et le cri des gélinottes qui se reposaient sur les rochers. On n'était qu'au milieu du jour et déjà la brume s'épaississait. Antonio entra dans les gorges du fleuve un peu après avoir vu Matelot sur l'autre bord. Il lui fit signe qu'il n'avait rien trouvé puis il s'enfonça dans des fourrés de genévriers. Il savait, pour l'avoir entendu dire par des bateliers, que, vers le milieu des gorges, sur son bord, se trouvait une petite maison ronde qu'on appelait le vieux pigeonnier. Il allait se guider sur ça. Il pensa « Matelot doit savoir. ))

Il regretta de ne pas s'être entendu avec lui sur ce vieux pigeonnier. Il regarda vers l'autre rive. On ne voyait plus Matelot. On ne pouvait pas crier; le fleuve faisait trop de bruit.

Depuis son départ de l'île, Antonio avait regardé longuement toutes les criques, toutes les plages, tous les bords en surplomb du fleuve. Ça l'étonnait. Un grand radeau ne se fond pas comme du sucre. Le sable des plâges était lisse et sans une éraflure. Pourtant, le courant drossait vers ici et, en imaginant bien ce que pouvait faire une poutre de sapin un peu équarri et marqué à la croix sur les quatre faces, on était obligé de dire qu'elle était obligée de venir s'échouer là, sur ce sable.

A chaque plage nouvelle, Antonio restait là à refaire son raisonnement. Au départ, il ne comptait que sur une chance de retrouver le corps de l'homme, mais il était sûr de retrouver du bois. Rien. Le fleuve était net et propre. Il avait l'air de dire – Le besson? Qu'est-ce que vous me voulez avec votre besson, je l'ai seulement jamais vu.

Et maintenant, Antonio pensait un peu de nouvelle façon sur ça. Il revoyait le fils du Matelot. Un de ces hommes qui gardent tout en eux, qui écoutent, qui regardent) qui ne disent pas non mais qui pensent non, et c'est non. Le voilà parti vers le Rebeillard. Il est seul. Il fait le radeau. Il fait la glissière. Il met à l'eau. Il sait le fleuve. Il a de la force. Il a de la souplesse. Tout ça, connu. Depuis la lune de juillet le fleuve n'a pas fait la bête et la terre a été calme tout autour. Le besson s'est trouvé sur un beau fleuve, une eau d'enfant, Alors? .Contre quoi le besson était-il le plus faible?


Antonio arriva à une crique d'eau profonde; elle luisait entre

les branches de cendres d'un bouleau. Il descendit jusqu'au bord. C'était un petit golfe tranquille creusé dans un granit bleuâtre. Antonio se pencha. Il lança une petite pierre; il écouta le son du « glouf ». Une chose blême semblait dormir. Un long serpent se déroula au milieu de l'eau à la limite de l'ombre profonde.

C'était un congre d'eau douce.

Ce poisson dort toujours sur du propre. Il n'y avait là-bas

au fond ni cadavre ni épave. Le congre plongea en ondulant comme une herbe.

Tous les buissons avaient leurs renards. Loin devant les pas d'Antonio, ils détalaient, la queue raide comme des rameaux de fer et ils jappaient en remontant les éboulis. Sur le fleuve, les milans et les éperviers planaient en criant.

Ça sentait la mousse et la bête. Ça sentait aussi la boue;

cette odeur âpre, un peu effrayante qui est l'odeur des silex mâchés par l'eau. De temps en temps il y avait aussi une odeur de montagne qui venait par le vent devant. Antonio releva sa manche de chemise et il renifla tout le long de son bras. Il avait besoin de cette odeur de peau d'homme.

Vers le début de l'après-midi, la brume qui venait du pays

Rebeillard commença à couler dans les gorges. C'était un fleuve au-dessus du fleuve. Les vagues le rabotaient par dessous. Des copeaux de brume sautaient en grésillant dans les arbres. Puis il se fit une sorte de silence, la voix de l'eau peu à peu s'étouffait. Antonio cria. La voix s'en alla à trois pas devant lui, puis revint. Il était en plein brouillard. A ses pieds un renard tapi dans l'herbe le regardait avec de grands yeux étonnés. Il n'avait pas entendu Antonio crier.

Ça vient, vieux, lui dit Antonio.

Le renard retroussa ses babines et montra les dents. Il

avait mussé son corps en boule sur ses petites jambes de jonc tremblant.

Tout de suite après le renard, Antonio entra dans un jour

trouble, plat et où tout arrivait sans prévenir. Les bras écartés, il marcha parmi les arbres. Il ne pouvait plus se servir ni de ses yeux ni de ses oreilles. Il touchait les branches avec ses mains. Il les écartait pour passer. Il enleva ses souliers. En


marchant pieds nus il sentait mieux la qualité de la terre. Il avait peur d'arriver sur un surplomb. Il n'entendait plus le fleuve. Le brouillard coulait le long de ses joues avec un petit bruit de farine qui glisse.

Il se dit tout d'un coup

Et Matelot?

Il parla pour entendre sa voix

Alors, mon homme, qu'est-ce que tu fais là-bas de ton

côté? Tu es le dernier homme de la maison. Va doucement. Je ne vais pas t'entendre moi d'ici si tu tombes dans l'eau et si tu cries. Qu'est-ce que tu veux qu'on voie, maintenant, pour ton besson?

Il marcha encore un peu.

Si tu avais de l'idée, dit-il, tu t'arrêterais et tu

m'attendrais. Tu dois bien savoir que moi maintenant je vais essayer d'aller à côté de toi. Voilà que j'ai à chercher le père et le fils.

Et si moi j'avais de l'idée, dit-il pour lui-même, je

traverserais avant la nuit.

C'est à ce moment-là qu'il entendit un crépitement de

petits bruits menus largement étalés. Il écouta là, c'était une lointaine charrette qui se plaignait sur ses essieux, un chien qui aboyait, un coup de vent très haut dans le ciel, le bourdonnement d'un village. Il avait traversé les gorges; le pays Rebeillard était là devant lui étendu sous la brume.

Le soleil qui baissait se montra au fond du ciel. Il était

rouge et sans forme. Il fit passer un petit rayon entre le fleuve et la brume. Au-dessus de l'eau s'éclaira tout un couvercle de caverne de sel. De longues chandelles de cristal vivantes descendaient lentement de leur propre poids. On voyait un assez large morceau du fleuve.

Je traverse, dit Antonio.

Il se dépouilla de ses lourds pantalons et de son harnache-

ment. Il ramassa du bois sec. Il fit un petit foyer entre deux pierres et il alluma un feu. Il laissa là son sac, son fusil, ses vêtements, puis il sauta dans l'eau pour connaître la. route.

L'eau était tiède. Il se laissa porter puis il commença ses

grandes brasses. Le rayon de soleil l'accompagnait.

– C'est possible, dit-il en lui-même.


Il pensait au charroi de tout son fourniment. Comme il se

retournait vers le feu qu'il avait allumé pour se guider il

plongea sa tête sous l'eau et il vit que le grand congre l'accom-

pagnait. C'était une bête longue de près de deux mètres et

épaisse comme une bouteille. Elle nageait près de l'homme en

donnant toute sa vitesse, puis elle l'attendait et alors elle

dansait doucement au sein de l'eau. Quand le soleil la touchait

elle étincelait comme une braise et, allumée de toute sa peau

où couraient les frémissements de petites flammes vertes, elle

s'approchait de l'homme et elle ouvrait sa grande màchpire

silencieuse aux dents de scie. Antonio toucha le congre à

pleines mains au moment où le serpent d'eau balançait sa

queue devant lui. La bête plongea en tourbillonnant. De gros

remous huileux s'élargirent devant le nageur. Il fit sa brasse

puis il se replia et descendit lui aussi tête première vers le fond.

La bête revenait, lancée à pleine force, droite comme un tronc

d'arbre. Elle passa en glissant au-dessus de l'ombre où Antonio

s'enfonçait. Le congre se renversa sur le dos. Le soleil fit luire son ventre. La tête du congre émergea. Il souffla un jet

d'eau en gémissant. Son oeil rouge regardait vers le bord du

fleuve. Antonio émergea sans bruit et sans bruit il s'enfonça

dans l'eau. Il reparut en aval. Là-haut, le congre fouettait

l'eau de sa queue et il continuait à crier avec la gueule tendue

vers la rive, Le soleil s'en allait. Le couvercle de brume noir-

cissait de moment en moment puis il retomba sur le Neuve.

Antonio entendit la bête qui plongeait. Il aborda et il se mit à

courir vers le feu. Il traversa le fleuve plus haut en emportant

tout sort harnachement. Sur l'autre rive, il eut juste le temps

de voir au travers d'un brouillard plus clair les barreaux tremblants d'un bois de bouleaux. Puis, ce fut la nuit. Il

s'avança vers les arbres. Il les toucha. Ils avaient de petits

troncs tremblants. Sous les pieds d'Antonio la terre était

molle comme la viande d'une bête morte. Il était sur des

alluvions, Il imagina une petite bande de boue au bord du

fleuve, entre le fleuve et les dermers rochers des gorges. Il

s'avança, les mains en avant, vers ces rochers, II marchait

lentement; son pied guettait les places sûres; ses mains

touchaient les arbres. Au delà des arbres, elles s'enfonçaient

toujours plus loin dans la nuit. A tous moments il s'attendait


à toucher le rocher froid et toujours sa main s'enfonçait dans la nuit et il marchait pas après pas. Il traversa un petit ruisseau. Il entendit bruire un chêne. Il respira une odeur d'herbe grasse. Il comprit qu'il n'y avait plus de rochers pour canaliser le fleuve, mais que maintenant, sur les deux rives, s'étendait le pays Rebeillard. Il essayait de regarder devant et autour de lui. Rien ne touchait ses yeux sauf une nuit plate et froide comme de la pierre. A un moment, comme il avançait lentement la tête pour s'approcher d'un bruit devant lui, doux comme le bruit d'un foulard de soie à l'étendoir, une petite caresse froide toucha sa joue. C'était un branchillon de saule avec deux petites feuilles.

Soudain, il vit que le large s'éclairait devant lui. Au-dessus du brouillard la lune s'était levée. Une colline dressa son dos et sa toison de pins. Un labour fumait. Des ronces nues avec des gouttes d'eau allumées à toutes les griffes luisaient dans les haies. Un déroulement de collines et de bois, de bosquets noirs et de champs clairs s'élargit lentement jusqu'à tenir tout le large de l'horizon.

Antonio s'arrêta.

Il appela

Oh! Matelot!

Oh! Matelot!

Et, tout d'un coup, il vit bondir là-bas devant une flamme rouge et il entendit la voix de Matelot.

III

Il le trouva accroupi près des braises, la tête dans ses mains. Rien vu, dit Antonio.

Moi non plus.

II y a longtemps que tu es là?

Matelot mit un doigt sur ses lèvres.

Tais-toi, dit-il, écoute!

Ils étaient à l'abri d'un bois de pins.

Les arbres crient, dit Antonio.

Matelot le regarda avec des yeux larges.

Je suis là depuis la nuit, dit-il.

Et~alors? dit Antonio.


Ça vient pas des arbres.

Le feu crépitait. La flamme tomba en deux petits sauts,

puis elle rentra sous les braises et elle se mit à courir au ras du

sol dans toutes les cavernes bleues du brasier.

~– Longtemps que ça dure?

Oui.

Ça a commencé quand?

– Quand j'ai allumé le feu.

Antonio s'accroupit sans bruit. Il regarda son fusil. Il le

tira près de lui.

Pas de fusil pour ça, dit Matelot, c'est déjà du

mal, écoute! 1

Le gémissement arriva.

Mauvais pays, dit Matelot.

On voyait l'étrange Rebeillard à travers la brume avec ses

forêts blanches de givre et noires d'ombres.

C'est un arbre fendu, dit Antonio à voix basse.

Non, dit Matelot, c'est une voix.

Antonio se dressa.

Allons voir.

Non, dit Matelot.

Si, dit Antonio, nous cherchons ton besson. Je ne

te dis pas que c'est lui, mais il a peut-être crié comme ça la

nuit, là-haut en plein pays.

Ils entrèrent dans le bois de pins, La plainte coulait sans

arrêt au ras de l'herbe.

Qui est là? cria Antonio.

Ils étaient arrivés au sommet du tertre, de l'autre côté du

bosquet. Ils voyaient devant eux de grandes flaques de lune

sur le dos des collines et des ruisseaux d'ombres dans les

vallons.

C'est là dedans.

Une combe sous eux noire d'arbres et de nuit et d'où émer-

geaient les pointes étincelantes de givre d'une sapinière. La

plainte montait.

Pas un homme.

Non, dit Antonio.

La plainte s'arrêta.

– Viens, dit Anton~o,


On ne voit plus le feu, dit Matelot.

Descendons.

Le sol était couvert d'aiguilles de pins. Le reflet du brouil-

lard éclairait le sous-bois.

Ça serait des fois une chienne, dit Matelot.

Qu'est-ce que tu cherches? – dit Antonio.

Je me rassure, dit Matelot. Le pays est mauvais.

Ils étaient maintenant au fond de la combe et la lueur

trouble de la lune et du brouillard était restée là-haut dans les arbres. Ils marchaient sur de grandes mousses. Ils entendirent près d'eux comme le halètement d'un gros travail, des raclements de pieds, une main nue qui claqua sur une pierre, puis un hurlement à tout déchirer.

C'était là dans le buisson.

Allume, dit Antonio.

Matelot battit le briquet.

C'était une femme étendue sur le dos. Ses jupes étaient

toutes relevées sur son ventre et elle pétrissait ce tas d'étoiles et son ventre avec ses mains, puis elle ouvrait ses bras en croix et elle criait. Elle banda ses reins en arrière. Elle ne touchait le sol que par sa tête et ses pieds. Elle fit un long effort. Elle écartait ses cuisses. Elle poussait de toutes ses forces en silence, sans respirer, puis elle reprenait haleine en criant et elle retombait sur la mousse. Sa tête battait dans 'l'herbe de droite et de gauche.

Femme! cria Antonio.

Elle n'entendait pas.

Va chercher, va chercher, dit Matelot et il faisait

signe avec la main du côté du pays. II essayait de tenir cette tête folle qui battait de tous les côtés et qui sonnait sur les pierres.

Cours, Antonio.

Quoi?

Il essayait de tenir les jambes de la femme. Elles lui échap-

paient. Il n'osait pas serrer.

Cours.

Donne-lui de la blanche.

Cours!

Tiens sa tête.


Cours! je te dis.

Il sembla que la femme s'apaisait.

Elle va faire le petit, dit Matelot, cours vite. Antonio remonta le tertre. De tous les côtés c'était la nuit et cette lueur blême du fond de l'eau. En bas leur brasier s'éteignait comme un sou bleu. Antonio se mit à courir vers un labour qu'il avait vu luire. Il cria

Bonnes gens!

Un vol de gélinottes passa au-dessus de lui.

Il courut dans une lande, puis sur un pré; ça sentait la bête. Qu'est-ce que tu veux? dit une voix dans l'ombre.

Où es-tu?

Dis d'abord qui tu es et ce que tu veux. Et ne bouge pas, dit la voix.

C'était la voix ronde d'un homme de la montagne.

-Je suis Antonio de l'île des Geais. Nous avons trouvé une femme malade dans le bois.

Tu es un de ces deux qui se chauffaient là-haut?

Oui.

Avance.

Où es-tu?

Là.

L'homme était tout côté de lui mais avec son grand manteau il semblait un tronc d'arbre et il avait parlé avec sa main devant la bouche pour faire croire qu'il était là-bas à gauche.

Je crois qu'il y a une maison par là dans le petit val.

Où? dit Antonio.

Marche tout droit, tu verras la lumière.

Attends, -,dit l'homme.

Et il toucha le bras d'Antonio.

Maudru ne veut pas qu'on allume du feu dans ses pâtures. Tu n'es pas du pays?

Non, dit Antonio.

Marche, dit l'homme, je te verrai demain.

Le pré se courbait vers une combe molle sans arbres pleine de lune. La maison était là, avec de la lumière au joint des volets. Antonio frappa avec son poing.

Femme! 1


Qui' frappe?

Un homme c'est ppur du secours.

La femme s'arrêta de bouger.

Pour toi?

Non, nous avons trouvé une femme. Elle va faire le petit.

Qui, nous?

– Moi et le Matelot. Mpi, je suis Antonio de l'île des Geais. Tu as rencontré l'homme qui garde les bœufs?

Oui.

La femme dénpua la serrure. On entendait Ie~ lanières de cuir qui sifflaient quand elle défaisait les nœuds. Elle tira la barre.

Entre.

Elle le regarda entrer.

Tu es un bel homme, dit-elle.

Mère, dit Antonio.

II voulait lui parler vite de cette femme là-bas. Il entendait encore le hurlement dans ses oreilles.

– Elle crie, dit-il, – v;ens vite.

Crier ppur le commencer et pr~er pour le finir, c'est la règle. C'est ta ~emme?

Non, on l'a trouvée dans le bp~s.

Dommage, elle l'aurait au moins cpmmencé avec plaisir. Ne joue pas, dit Antonio, viens vite.

C'était une femme forte et brune avec de la moustache et de gros sources. Elle était faite comme un homme, a mains épaisses, un nez de mâle, qn corps sans hanches seulement un peu attendrie a la poitrine.

Tu ppurras la porter, dit-elle.

Je la porterai, dit Antpnip, ne t'inquiète.

Il ~a revpyait elle n'était pas grosse. Oui, il ~porterait dans,ses bras.

La femme ferma la pprte sur eux.

Traversons la pâture, dit Antonio.

Non, dit la femme, passons par le bord des haies. A qui est ce feu la-haut?

–- A moi, dit Antpnio.

– Attends, – dit la femme, – ne m'annonce pas tous les


malheurs à la fois tu as fait du feu sur la pâture de Maudru et tu m'apportes une femme qui a le mal. Marché devant et ne dis plus le mot, c'est assez pour cette nuit.

C'est fait,–dit Matelot.

Il avait allumé un autre feu. Il était à genoux près de la femme. Elle paraissait morte, blanche comme du gel et sans un souffle. Entre ses jambes écartées, elle avait un gros paquet fait avec la veste de Matelot.

Où est-il? dit la femme.

Je l'ai plié dans ma veste, dit Matelot. Coupe le cordon seulement; ça a été plus fort que moi.

Elle est morte? demanda Antonio.

Non.

Donne-lui de l'eau-de-vie, dit la femme.

Elle écarta les pans de la veste.

Le voilà, l'artiste, dit-elle.

L'enfant tout sale haletait doucement. Sa petite bouche se tordait en silence.

Et qu'est-ce que tu te crois d'être? (La femme parlait à l'enfant) parce que tu arrives dans la forêt, tu gueules pas comme les autres. Ouvre-là cette bouche, ouvre-là (elle le secouait), pleure, mon gars.

L'enfant se mit à crier.

Et vous autres, couvrez-la. Toi qui te dis si fort, porte-la maintenant et ramasse ton couteau, et venez. Maintenant que celui-là a commencé à gueuler, il ne s'arrêtera peut-être plus. En avant le gel, c'est pas très bon, pour tout ça.

Antonio ramassa son couteau. Il le regarda. Il avait cette arme depuis longtemps. Elle avait tout fait jusqu'à maintenant sauf de séparer un enfant de sa mère.

Une histoire! dit Matelot. On fait comment? Tu prends la tête ou les pieds?

Je la prends toute, dit Antonio. Tu la couvriras quand elle sera sur moi.

Elle ne pesait presque pas. Elle était cependant épaisse de poitrine et de chair dure. Antonio ne connut pas son poids; il y avait tant dans cette femme pour faire oublier qu'elle pesait. Il sentit seulement cette chaleur qu'elle avait main-


tenant et la forme ronde de cette chair juste du rond de ses bras à lui. En la haussant pour la charger sur ses épaules, il vit son visage sans savoir si c'était beau ou pas beau. Il guettait seulement là-dessus la souffrance et il était heureux de le voir enfin calme et délivré du gémissement.

Entoure ses jambes, dit-il. Mets-lui mon capuchon. Passe bien là-dessous, entre elle et son épaule.

Vous venez? cria la femme qui emportait l'enfant. Oui.

Je porte les fusils, dit Matelot.

Antonio pensa au besson qu'ils cherchaient sur le fleuve le jour d'avant. C'était loin de dix ans depuis qu'ils avaient trouvé la femme. Il la portait. Elle était pliée sur son épaule comme un doux gibier.

Ouvre mon lit, dit la femme à Matelot. Sers-toi un peu de tes mains, toi, le vieux qui porte les fusils. Je ne te dis pas d'arracher les couvertures. Là, un peu de sens.

Tu restes seule? dit Matelot.

Il arrangea soigneusement la couverture.

Oui.

–Tu fais bien, dit-il.

Mets-la sur le lit, dit la femme. Je fais bien, pourquoi ? demanda-t-elle à Matelot.

Tu fais bien pour celui qui resterait avec toi par hasard. Il est mieux ailleurs. Regarde si c'est ouvert un lit, ça! Bourre le feu, dit-elle, et fais chauffer de l'eau. Elle ne parle pas, dit Antonio.

Il regardait la délivrée. Elle ne bougeait pas.

Je crois.

Tu crois et tu ne sais rien. Aide-moi, on la déshabille et on la lave, puis on la chauffe, puis tu verras. Mets la corbeille du petit près du feu. Et toi, là-bas, le vieux au fusil, tâche à ne pas me faire rôtir ce petit. Soulève-la.

Elle dégrafa le caraco.

Tire. Elle aura du lait. Regarde.

Il avait un peu honte de regarder cette chair sans défense. Ça sera une grande nourrice. Il faut lui enlever sa chemise. On dirait que tu as peur d'elle. Touche-la carrément. Qu'est-ce que c'est que ces deux hommes en pâte à pain qui


sont sortis dé la nuit? Là, tire là chemise. C'ést pas encore

trop beau, ce qu'on va voir. Et toi, là-bas, ça va, mon eau

chaude? °

Ça va, dit Matelot.

Là, ma fille. On crève de chaleur ici dedans.

Antonio faisait la coupe avec la paume de sa main. Il y

versait de l'eau-de-vie chaude et il frottait les flancs de la

femme. II avait peur de ses longues mains toutes rugueuses.

Cette peau qu'il frottait était fine comme du sable.

La délivrée soupira. Un long soupir, un beau soupir bien

charnu et sans plainte.

Antonio retira sa main.

Relève-la, dit la femme. Je lui passe la chemise.

Prends-la dans tes bras, tiens-la.

Il la serrait contre lui. II tenait toute nue dans ses bras.

Enlève-toi, dit la femme. Il faut te donner un sou

pour faire et deux sous pour défaire à toi. Lâche-là, pour le

moment elle n'a pas envie de recommencer.

Elle la couvrit.

Là, dit-elle, elle a une pierre chaude aux pieds.

Mets encore ton manteau sur elle. Ça va aller. Donne-nous un coup d'eau-de-vie à nous autres.

La délivrée respirait. Comme le chaud entrait en elle par

toutes les portes de son corps, elle se mit à sourire. Elle n'avait

pas encore ouvert les yeux. Elle dormait.

C'est de l'alcool de loin, dit là femme en buvant.

Elle regarda les deux hommes.

Vous n'avez pas lé front d'ici, dit-elle. – Vous êtes

d'où?

Du fleuve, dit Antonio.

Moi, de la forêt, dit Matelot.

De l'autre côté? dit là femme en montrant le sud?

Oui.

Ça me fait penser, dit la femme, que vous avez

allumé deux feux sur les pâtures de Maudru.

<=

Matelot, étendu devant l'âtre, ronflait. Là femme s'était

Couchée dans l'othbre, dé l'autre côté dé la cheminée. Antë-


me ne pouvait pas dormir. H avait peur de bouger et de faire du bruit à cause de la délivrée qui dormait dans sa paix et son sourire. 11 ouvrit la porte sans bruit et il sortit. Dehors, on en était à la fin de la nuit. Les étoiles étaient grosses cpmme des pois, Il n'y avait plus de brouillard, plus de lune; le ciel était large ouvert d'un bord a l'autre; Le yent haut chantait tout seul, La ma;spn sentait le foin sec et le feu. Il y avait sur tpufe la largeur du ciel et de la terre une paix et une douceur qui annonçaient le jour. Les bruits étaient purs et légers. Antonio entendit un pas dans l'herbe souple c'était le bouvier, Il s'arrêta au coin de îa ma;son.

– Tu m'as dit que tu étais Antonio de l'île des Geais? demanda-t-il?

Qui.

– Celui qu'on appelle « bouche d'or? B

Oui.

Ne te dérange pas, – dit l'homme. Regarde paisiblement ta nuit,

Elle est belle. Je vois tontes les nuits, moi.

Sais-tu le nom de ces étoiles?

'– Lesquelles? -– dit Antonio.

Il se sentait redevenir le « bouche d'or )) chantant dans les roseaux du fleuve. Celui qui s'amarrait prés des lavoirs avec sa bouche hors de l'eau et son corps plongé dans le monde. Ces quatre-Ià, – dit le bouvier.

– Celles-là, – dit Antonip, –. moi, je vais les appeler « la blessure de la femme )). Je vais les appeler comme ça parce qu'elles font comme un trou dans la nuit. Elles luisent sur la bordure. Dedans c'est la nuit noire et on ne sait pas ce qui va sortir.

Et celles-là, là-bas dans le nord?

–- Celles-là, moi je vais les appeler « les seins de la- femme H parce qu'elles sont entassées comme des collines.

– Et celles-là, là-bas vers l'est?

– Je vais les appeler « les yeux )) parce que, moi, je crois qu'elles sont comme le regard de celle qui dort et qui n'a pas encore ouvert ses paupières.

Le bouvier resta sans parler.

Prends mon manteau, – dit-il. Il fait froid sur le


matin pour toi qui restes sans bouger à regarder la nuit. Moi,

il va falloir que je marche après mes bêtes. Ne t'inquiète.

Antonio prit le manteau. La bure était chaude de la cha-

leur de l'homme.

Le bouvier s'en alla dans l'ombre. La nuit se déchirait

lentement sur tout le pourtour des montagnes.

A l'aube, le troupeau s'avança. Antonio vit sortir des

ombres de l'ouest les taureaux aux cornes en lyre. Ils émer-

geaient de la pâture à la lèvre du val et tout de suite'le soleil

levant était sur leurs fronts. A la pointe des cornes, ils por-

taient des éperviers et des milans qui battaient les ailes.

Antonio marcha à leur rencontre.

Homme, dit-il au bouvier, merci pour ton man-

teau. Le mien, je l'ai mis sur le lit d'une femme malade qui

dort dans cette maison.

– Maintenant, je te vois, – dit le bouvier. – J'aime

voir les hommes. Je suis venu de ce côté avec mes bêtes pour

te voir. D'ordinaire, je les pousse droit vers le ûeuvc, par

là-bas. Alors, c'est toi, « bouche d'or ))?

– C'est moi, dit Antonio, tu me connais?

-Non, mais je connais la chanson des trois valets. On

dit que c'est toi qui l'as faite.

Qui te l'a dit?

Celui qui vend des almanachs à Villevieille.

Oui, dit Antonio, c'est moi. Maintenant, je cher-

che un moyen pour pêcher le congre.

Qu'est-ce que c'est, le congre?

C'est un poisson comme un serpent.

Gros?

Plus que mon bras. Il a des yeux comme du sang et

un ventre de la couleur des narcisses. Il s'enfonce dans l'eau

comme une racine. Il pleure comme les enfants. Il peut

manger du fer avec ses dents.

On t'écouterait tout le jour, dit le bouvier.

Antonio le regarda.

C'était un homme bâti avec un peu de chair brique et

de grands muscles secs, ronds comme des cordes de puits.

Il avait, sur le côté droit de sa veste de cuir, la lettre M peinte

à la terre d'ocre, comme la marque des taureaux.


– Je voulais te dire, dit Antonio, ne passe pas près

de la maison, tu la réveillerais. Elle a besoin de sommeil.

Ne t'inquiète pas, dit le bouvier. je vais descendre

par les bouleaux puisque c'est ça. Tu seras là ce soir?

Oui, dit Antonio.

Il pensait à la femme qui ne pourrait pas encore se lever.

A ce soir donc, écoute. Je te dis tout ça pour ton aise.

J'ai caché les feux sous les herbes. Et puis, Maudru ne vient

pas souvent. Sois tranquille. La femme de la maison, moi, je

l'appelle « la mère de la route a. Ne t'y fie pas trop. Elle vit de

ses doigts.

Et il fit le geste de prendre. Puis il appela ses bêtes avec des

mots profonds et les taureaux portant les oiseaux sur leurs

cornes commencèrent à descendre vers le fleuve.

Elle dort? demanda Antonio eri entrant.

Oui, dit la femme.

Le jour donne sur le lit, tu devrais couvrir ta fenêtre. Laisse-moi faire, dit la femme. Tu fais bien ton flambard maintenant. Tu veux tout savoir. Quand on s'est délivrée, le jour qui vient est le plus beau. Laisse-là se réveiller dans le soleil. J'ai fait du café, dit-elle, tu en veux? Donne.

Regarde ton copain si le jour le réveille, lui ni le jour ni le feu.

Il est fatigué.

Pourquoi as-tu des copains si vieux?

J'ai pas de copains, dit Antonio. Je vis seul. Ça, c'est un homme de la forêt qui a perdu son fils et je le lui cherche dans le fleuve.

On lui dit comment?

– Matelot.

La femme regarda Matelot qui dormait. Le jour bleu coulait de la fenêtre et déjà il faisait flotter dans la lumière un escabeau de bois, la table faite de troncs d'arbres, le bas du lit. Le haut du lit était encore dans l'ombre. Le visage de sucre de l'accouchée se confondait avec l'oreiller blême et le drap.


Le fils avait des cheveux rouges, dit la femme.

Oui, dit Antonio surpris.

Et dans sa main gauche le haut du petit doigt manquait. Tu l'as vu?

Je vois tous ceux qui passent, dit la femme. C'est la route. Celui-là, je l'ai Bien vu. Il a assez d'extraordinaire sur lui. Approche-toi, dit Ahtdnio.

La femme se pencha vers lui. il l'attira encore un peu plus "près.

Il doit être mort, dit-il.

Ta bouche sent la sève, dit la femme.

– J'ai mâche un bourgeon dé ngüier.

– Bon, dit-elle. Tu n'es pas un homme comme les autres. Moi, je crois qu'il n'est pas encore mort.

Qui te le fait dire?

Ëcoute, dit-elle.

Et elle arrêta avec sa main l'épaule d'Antonio qui se reculait.

Reste près de moi. C'est pas ordinaire, un homme qui sent bon le matin. Ce que je peux te dire, c'est que vous n'êtes pas que tous les deux à le chercher.

Qui encore?

Les hommes de Màudru.

Pourquoi faire?

Va savoir! Le sûr, c'est que celui-là, là dehors, est arrivé avec ses boeufs et il m'a demande des nouvelles du garçon aux cheveux rouges. Je suis la mère de la route. On me demande souvent des nouvelles des gens, mais pas souvent deux fois. Ça a été d'abord le bouvier et il descendait du nord avec ses taureaux pour me demander ça et depuis il t'ait sentihelle là devant en surveillant toute là vallée avec ses bêtes. Il à des ordres. Ça se voit. Des hommes de Màudru, il y en a partout. Et tous avec leurs taureaux. Des fois, celui d'ici sbhhe de la trompe et on lui répond. D'abord celui-là, je dis, ët puis, vous deux qui montez du sud et qui parlez aussi du garçon aux cheveux rouges. Qu'est-ce qu'il à fait celui-là pour qu'on remue ainsi ciel et terre autour de lui?

Pour moi, dit Antonio, il n'a fait que d'être le dernier fils de cet homme qui dort.


Le petit enfant se mit à gémir dans sa corbeille.

-'Berce-le, dit Matelot dans son sommeil de l'aube. Il se réveilla.

Il avait dormi comme une bête assommée. Il avait la barbe pleine de bave. Il l'essuya avec le dos de sa main.

Et alors? dit-il.

Rien, dit Antonio, tout est pareil.

Le petit enfant se plaignait et s'agitait. Il frappa avec son poing sur le dos de la corbeille.

Qu'est-ce que c'est cette grenouille?- dit la femme; le voilà déluré dès le premier jour. On n'a jamais vu ça sur la terre.

Il est beau? demanda Matelot.

Viens le voir, vieux.

Ils le regardèrent. A force de bouger il s'était défait de ses linges et il était tout nu là dedans à bouger ses bras et ses jambes. Il n'était pas rouge comme les nouveau-nés ordinaires, mais déjà sa peau blanchissait, et, comme il était plein de plis de graisse, la peau riait d'un rire de soie.

Antonio regarda la mère. Elle respirait régulièrement et profondément. L'enfant lui ressemblait, il n'avait rien d'étranger. C'était exactement la même bouche, le même nez, la même paupière, car ils avaient encore tous les deux les yeux fermés, le même front, les mêmes joues aux fortes pommettes. Tout ça dans l'enfant était en fantôme sous une peau comme trop large, pleine de plis et de grimaces, mais on voyait qu'il portait la graine du visage de femme et que tout allait fleurir et s'épanouir dans la forme exacte de ce visage de femme, là, sur l'oreiller. Elle semblait l'avoir fait seule.

L'enfant tordait sa'bouche et il salivait une belle bulle de salive. Il pleurait.

Il veut téter, dit Antonio.

Il veut son eau de sucre, dit la femme. Pour le tété ça viendra .après. Seulement si elle se réveillait! J'aimerais bien qu'il prenne le sein, ne serait-ce que pour tirer. Ça lui ferait monter le lait à elle.

Elle s'approcha du lit.

Poule, dit-elle, et elle toucha la main de l'accouMiêe.


Un frisson monta le long du bras de la femme blême. Elle

soupira. Elle ouvrit les yeux.

Ils étaient comme des feuilles de menthe.

Mon petit!

Il est là, ne bouge pas.

Il est vivant?

Plus que toi, ma belle.

C'est un garçon?

C'est un garçon.

Où je suis?

Dans mon lit.

Elle eut un petit sourire.

Je sens, dit-elle, mais où?

Que de choses, dit la femme. On te dira tout

ça peu à peu. Maintenant, je t'ai réveillée pour que tu le

prennes un peu, ce garçon. Tu vas voir ça, vieux, apporte-moi

le petit.

Tu n'es pas seule? dit-elle.

Tu vois bien, dit la femme.

Les yeux de la femme n'avaient pas bougé. Elle regarda

le mur en face d'elle et Antonio avait tourné la tête pour voir

ce qu'elle regardait avec tant de force.

Vous né savez pas? dit-elle.

Elle mit sa main sur sa poitrine qu'elle sentait nue

Je suis aveugle.

Les paupières étaient comme des violettes et la couleur

de ses yeux était au milieu d'un beau plâtre sans rides.

Tu n'y vois pas? dit la femme.

Non.

Antonio se retenait de respirer.

Rien?

Non, rien.

Depuis longtemps?

Depuis toujours. Donne le petit.

Matelot apporta l'enfant.

Mets-le là entre les genoux, dit-elle.

Ça semble pas vrai, dit Matelot en regardant les

yeux en feuilles de menthe.

Ils étaient larges et profonds et ils donnaient à ce visage


une énorme lumière, une sorte de lueur qui ne suintait pas seulement au ras de la peau, mais qui venait du dedans. Quand on parlait, elle regardait du côté du parleur mais avec un peu de retard et les rayons de ces yeux arrivaient dans les parages de la parole, puis ils s'arrêtaient. Ils manquaient des fois l'homme ou la femme. Ils regardaient à côté.

Elle se mit à toucher l'enfant. Ils regardaient tous les trois ces longs doigts blêmes, ces mains qui n'étaient pas seulement souples mais, ô miracle, semblaient avoir la force enveloppante de l'eau.

Le petit enfant s'arrêta de crier. Il renifla la main. Il chercha avec sa bouche dans la trace des doigts qui glissaient à la connaissance de son visage. Il essayait de sucer. La main se dérobait toujours. Il recommença à crier. Elle toucha les paupières de l'enfant.

Il y voit, lui? dit-elle.

On ne le saura que demain, dit la femme.

Ça serait hors de justice, dit la délivrée.

Il y verra, –- dit Matelot. Tout à l'heure il avait l'air de suivre le mouvement de mes mains.

Il me ressemble, dit-elle, c'est mon nez, ma bouche et tout, et j'ai senti que c'était aussi mes yeux. C'est de ça que j'ai peur.

Les accouchées ont toujours peur, dit la femme. Moi, tout le temps que je portais, j'avais peur qu'il vienne avec un bec de lièvre, et puis il est venu comme les autres. – Moi, – dit la délivrée, – j'aurais toujours voulu le garder dans mon ventre; là, je le connaissais. Maintenant, qu'est-ce que je vais faire? Avant que j'aie le temps de tout l'apprendre. Rien que ses pieds, ses petites jambes, son petit corps.

Elle se mit à pleurer sans bruit avec son regard immobile. Ne pleure pas, dit la femme. Ne te soucie pas. Ne te tracasse pas. Tout ça est mauvais pour le lait. Ton mal n'est pas une raison et il a droit à du lait aussi bon que les autres. Donne-lui le sein, pour voir.

Vous êtes trois, dit-elle.

Oui, dit la femme.


Il y en a un que j'ai senti, là, au pied du lit et il n'a rien

dit, il s'est retenu de respirer. Il sent le poisson. Je voudrais

qu'il parle un mot ou deux, puis je voudrais qu'il sorte pen-

dant que je ferai téter le petit.

C'est moi que tu veux dire? dit Antonio.

Il avait fait un gros effort pour parler.

Oui, dit-elle.

Je vais aller chasser pour que tu manges de la

viande.

Ne te fâche pas, dit-elle, je te sentais et tu ne

disais rien. Ton odeur n'était pas mauvaise. Tu sens l'eau.

Tous ces jours-ci j'ai marché vers le fleuve qui sent comme

toi et ça n'était pas pour une bonne chose, parce que j'avais

peur que mon enfant soit aveugle comme moi et j'aimais

mieux que nous nous en allions tous les deux.

Antonio sentit un grand tremblement qui montait dans lui

et il ne pouvait pas l'arrêter. Il tremblait comme le chêne

battu par les eaux à la pointe de son île.

– Il ne faut pas aller vers le neuve, dit-il, tu n'as

pas le droit, ni pour toi ni pour lui, et ton garçon sera comme

tout le monde. Et même pour toi, il faut toujours réfléchir. Tu

vas avoir du bonheur à le toucher et à l'entendre. Le monde a

du bien et du mal. Tu as encore beaucoup de bien à sentir.

Je ne sais pas, dit-elle, mais tu as bien fait de

parler.

Je vais chasser pour toi, dit Antonio.

Oui, allez-vous-en, dit la femme, laissez-nous un

peu seules toutes les deux. On a à laver des choses qui ne vous

regardent pas.

Et mon besson, dit Matelot, pendant qu'ils mar-

chaient dans les roseaux?

J'ai plus trouvé dans cette maison que tout le long du

fleuve.

L'oseraie s'écartait devant eux et, au }delà de la porte d'osier

le fleuve plat luisait sous le soleil du matin.

On t'en a parlé?

Matelot s'était arrêté et il avait fait le mouvement d'épaules

pour revenir sur ses pas.


~tarche, – dit Antonio, ça se présente d'une drôle de façon. Tu as cpnRance en moi?

–Qui.

Laisse-moi libre. Je crpis que ton besson a fait flotter son radeau sur un plus gros fleuve que le nôtre.

– Tu crois qu'il est vivant?

Ils s'étaient approchés du fleuve et maintenant ils entendaient l'eau bouillir sous des esclapades et des taureaux qui mugissaient. De l'autre côté, à travers les taillis de genévriers, un troupeau de boeufs courait lourdement, dispersé à travers la lande. Au miheu du troupeau sautait la silhouette noire d'un homme au manteau yplant qui chevauchait un taureau roux. Sur la peau rase d'une colline, vers le fond de l'I~prizon, d'autres bceufs. marchaient dans l'herbe courte. Là-haut le bouvier sonna de la trompe. L'homme au manteau arrêta ses bêtes en chantant. Elles tournèrent en rond autour dp lui, puis elles s'arrêtèrent en s.pufilant.

Antonio et Matelot venaient de dépasser les gros bosquets d'osiers. Dans les ragues plates du fleuve un autre troupeau se baignait. Les boeufs dansaient dans une poussière d'eau irisée comme les plumes des faisans. Leur bouvier s'avança au clair des graviers. Il sonna deux coups sur sa trompe. L'homme au manteau sonna deux coups. Le bouvier de la colline sonna deux coups. Alors, le bouvier des graviers se mit à leur raconter une histoire à coups de trompe et on sentait qu'il leur disait tout ce qu'il voulait leur dire, posément et clairement, et les autres, à un moment donnp, répondirent

–Répète un peu.

Il répéta sa longue phrase bien mieux modulée et, cefte fois les deux trompes lointaines dirent

Ça va, ça va, ça va.

Et le charroi des taureaux recommença à couler sur la lande et dans les collines; le manteau de l'homme s'en alla en claquant au-dessus des bêtes aux grandes cornes claires, puis s.on troupeau s'engouffra dans un vallon.

Il est vivant, dit Antpnio, – il y en a trop qui le clierchent. On. ne s,e met tant après un mort.

Il faisait un temps faux et sournois, tiède comme une fin de printemps, clair comme un beau mai, un jour bruissant et


sonore comme s'il descendait vers l'été. Sur les lointains tremblait la force laiteuse de l'air et, jusqu'au milieu du ciel, montait un voile de brume tremblant et plein de lumière mais qui cachait les hauts escaliers de la montagne couverts d'arbres rouges et de neige.

Un beau temps, dit Matelot.

Va vers l'hiver, dit Antonio.

Me fous de l'hiver s'il est vivant, dit Matelot.

Antonio l'arrêta de la main. Les traces fraîches d'un marcassin trouaient la boue. Immobiles, ils entendirent la bête qui se vautrait dans les roseaux. Ils s'avancèrent un peu. On la voyait maintenant. Elle faisait le porc. Elle labourait la boue avec son groin puis elle se couchait dans la boue fraîche et elle se vautrait à pleins poils, le ventre en l'air.

Matelot lui tira un coup de fusil dans le ventre. Les lingots de Matelot faisaient de grosses blessures. La bête ne s'arrêta pas de gémir ses gémissements heureux. Elle en était encore à sa joie de soleil et son sang et ses tripes fumaient déjà sur le sable noir. Elle allongea le cou et elle se mit à rire silencieusement avec ses grandes dents.

–Patronne, dit Antonio, – donne-moi des terrines, je vais te faire de la conserve avec le sanglier.

Pour une fois, dit la femme, je connais un homme qui s'occupe. Voilà la jarre à viande, mon gars.

Elle apporta la haute jarre qui sentait le sel et le sang. Antonio s'était fait une brosse avec des touffes de thym et il nettoya le dedans de la jarre. L'accouchée était assise sur le lit et elle gardait son enfant dans ses bras. Elle lui chantait la chanson à bercer

« De toutes les étcûes du ciel,

C'est toi que je préfère.

Antonio mit un lit de sel pur au fond de la jarre, puis il apporta une grande pierre plate, il affûta son couteau puis il commença à tailler des tranches de viande dans la cuisse noire du marcassin.

L'aveugle s'arrêta de chanter.


Qu'est-ce que c'est des étoiles? dit-elle.

Des lumières dans le ciel, dit la femme.

Comment?

Des lumières comme quand on arrive près d'une ville la nuit et que toutes les fenêtres sont allumées.

Je ne sais pas, dit l'aveugle, Qu'est-ce que c'est votre jour dont vous parlez tant, votre nuit, vos villes, vos lumières, vos fenêtres allumées?

La nuit, c'est ce que tu vois, toi, dit Antonio.

–Et le jour?

Le jour, dit Antonio, c'est le jour, comment te dire?

Moi, dit l'aveugle, voilà ce que je crois le jour, c'est l'odeur.

C'est difficile à comprendre, dit Antonio.

Il coupait la viande sur la pierre plate. Il mettait les morceaux dans la jarre. Il saupoudrait avec du sel.

Comment tu t'appelles? demanda Antonio.

Clara, dit-elle.

Pourquoi es-tu seule?

Elle resta sans répondre. Ses grands yeux de plâtre et de menthe étaient immobiles dans l'ombre. Elle comprit qu'il la regardait, car elle n'entendait plus le couteau, le couteau à couper, grincer sur la pierre et elle détourna la tête. Alors, Antonio imita avec son couteau le bruit de celui qui coupe la viande et, peu à peu, le visage se retourna vers lui et les yeux aveugles le regardèrent longtemps en silence pendant qu'il faisait celui qui coupe la viande.

La nuit s'était épaissie de toutes les fumées. Elle ne bougeait plus. Elle n'avait plus d'étoiles et seulement une lune sans éclat qui n'éclairait qu'une largeur de doigt autour d'elle. Les feux haletaient en silence. Au ras de terre, loin et partout, un piétinement sourd ondulait avec les collines et les plaines du pays.

Je voudrais savoir, dit Antonio en parlant à la nuit, si malgré tout la mère de la route est capable d'avoir un peu de courage tranquille.


La femme, s'approcha de lui.

Laisse-moi te toucher les épaules et les bras, ditelle. Je t'ai ouvert ma maison rien qu'à ta voix. Je ne suis pas encore une vieille femme eh dedans. Laisse, fiston.

Elle appuya sa tête sur le bras large d'Antonio, au coulant de l'épaule.

Je t'ai dit « bel homme » quand tu es entré. Laisse, fiston, je te demande pas plus.

Antonio faisait les muscles mous.

Qu'est-ce que tu me veux? dit-elle.

Te dire un peu de vérités.

Elle frotta sa joue contre le bras d'Antonio.

Le garçon aux cheveux rouges, dit-il, il nous tient au cœur comme le miel à la ruche. Nous, on va partir avec mon copain. Voilà une vérité.

Parle encore; si tu me laisses là, dit la femme.

Oui, reste contre mon bras. Tu n'as pas ménagé ton bon service dans cette histoire. Mais, j'ai peut-être tort de croire que ta maison, c'est notre maison en pays Rebeillard. –. C'est ta maison, dit-elle.

Mon copain et moi, ça fait un,–dit Antonio. Écoute, si je voulais te toucher, je te toucherais. Tu vois, je ne bouge pas mon bras. Mais je crois que je peux faire beaucoup d'amitié avec toi si tu me rends service.

-– Le service aura ton odeur, dit-elle, demande-le. – L'aveugle, – dit Antonio, tu me la gardes?

Si tu veux.

Je voudrais bien, dit Antonio.

Il appela à voix basse

Matelot! 1

Je t'écoute.

Je me sens, dit-il, le cœur tout tourné comme si j'avais respiré longtemps cet osier trop tendre qui fleurissait dans ta forêt l'autre soir.

–– Je savais que ça viendrait, – dit Matelot.

Je ne sais plus que faire, je n'ai plus mon fleuve et son eau. Ça m'a pris déjà plusieurs fois cette chose, mais jamais si fort et jamais quand la neige descend doucement le long de la montagne.


Je suis toujours comme ça dans le fond de moi, dit la femme, et c'est pourquoi il faut que tu te laisses caresser le bras. Nous sommes de pauvres petits oiseaux.

Les prés sentent fort dans ce pays, dit Antonio, et les arbres ont tant de sang que l'air en prend l'odeur rien qu'en passant entre les branches. C'est un lourd pays ton pays, mère de la route.

Tous les pays sont lourds, dit-elle. Nous sommes pliés dans les prés et les collines comme des pains durs dans le linge humide.

Antbnio respira longuement en silence.

C'est ta femme? dit-elle encore.

Non, je l'ai trouvée hier soir.

Je la garderai, dit-elle.

Antonio ouvrit la porte:

Ton sac, dit Matelot.

Donne.

Ton fusil.

Donne. Tu es prêt, toi?

Je suis prêt, dit Matelot. C'est mon fils, tu comprends ?

Reste là un moment, dit Antonio.

Il'entra. Dans l'âtre un petit feu se traînassait en sifflant entré les bûches humides. A la lueur tremblante des braises, il vit que les yeux de menthe et de chaux étaient ouverts. Demoiselle, dit-il.

Parle doucement.

Il s'approcha sans bruit. L'enfant était couché avec sa mère. Il couinait en dormant comme un petit rat. Ta voix est une pierre, dit-elle.

Demoiselle, dit-il, voilà.

Il la regarda sans parler. Maintenant, il la voyait malgré l'ombre et il fit sans y penser ce geste de bras qu'il faisait au fond de l'eau pour rester devant un gros poisson endormi. Elle était toute jeune, pâle et sans rides comme un beau galet, avec cette rondeur dure et pleine des porphyres usés par l'eau.

Je pars, dit-il.

Je croyais que c'était fini, dit-elle.


Quoi, fini?

Je me parle à moi, dit-elle.

Et elle se tourna vers lui comme pour le regarder. Il approcha sa main, là, près du visage, il resta là à faire seulement le tour de cet air qu'elle touchait.

Tout commence, dit-il.

Je me laisse faire, dit-elle.

Quoi fini?

Tout ce mauvais temps. Toute cette tromperie de la terre. Je me laisse faire. C'est trop facile, tu comprends? J'entends tes mots longtemps après, dit-il doucement, tu ne parles pas comme nous; explique-moi.

Toi non plus tu ne parles pas comme eux, tu parles presque comme moi. C'est ça qui m'a fait dire que c'était fini d'être trompé et de courir sur des chemins qui descendent.

Tu ne t'en veux pas d'être vivante?

Non, depuis que je t'écoute.

Je peux toucher ta main?

–- Touche-la.

Elle est froide.

J'ai perdu du sang.

Refais-toi du sang, dit Antonio.

Il gardait la petite main froide dans sa main. Il n'osait pas dire « Je reviendrai. »

Je reviendrai, dit-il.

C'est trop facile de me tromper, dit-elle, je me laisse faire. Ça porte punition parce que c'est trop facile. JEAN GIONO

(A suivre.)


L'AVENEMENT

DE LA RÉPUBLIQUE

(1873-1875)

Le renversement du gouvernement de M. Thiers, la visite du

5 août du comte de Paris, consacrant la fusion, longtemps retardée,

des deux branches de la maison de France, avaient ouvert les voies

au rétablissement de la Monarchie.

Le 4 octobre 1873, après différentes négociations officieuses, les

membres des bureaux des quatre groupes de la majorité de l'Assemblée

Nationale, se réunissaient à Paris dans les salons de M. Aubry « afin

d'arrêter les résolutions que les circonstances pourraient réclamer ».

Une commission de neuf membres fut élue sous la présidence du

général Changarnier qui devait, on le sait, déléguer, quelques jours

plus tard, mon grand-père auprès de M. le comte de Chambord.

De sa mission devaient résulter deux propositions M. le comte

de Chambord ne demande pas que le drapeau soit modifié avant

qu'il ait pris possession du pouvoir. Il se réserve de présenter

au pays, à l'heure qu'il jugera convenable, et se fait fort d'obtenir

de lui, par ses représentants, une solution compatible avec son

honneur et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la

Nation.

Fidèle porte-parole à Salzbourg, Charles Chesnelong n'avait rien

caché à M. le comte de Chambord des sentiments de la commission

des Neuf, de l'Assemblée, du maréchal qui avait fait connaître que

l'armée ne répudierait jamais le drapeau tricolore, et le Roi accep-

tait de revenir.

A son retour, « véridique interprète, non seulement mon grand-

père avait rapporté exactement les déclarations qu'il était chargé de

transmettre, mais il n'avait rien dissimulé ni des réserves qui avaient


accompagné ces déclarations ni de leurs conséquences, et la majorité

conservatrice de l'Assemblée Nationale acceptait de faire la Monar-

chie.

Les diSicuItés n'étaient pas résolues, mais elles étaient ajournées.

Le comte de Chambord, une fois de plus, ne laissait nullement entendre

qu'il abandonnerait le drapeau blanc, représentation de son principe

et, au cours des entretiens de Salzbourg, « à voix basse et comme se

parlant à lui-même '), il avait dit – tout en acceptant immédiatement

que ce mot ne soit pas rapporté « Je n'accepterai jamais le drapeau

tricolore. x Il se faisait fort, pourtant, de présenter, à son heure, au

pays, une solution « de nature à satisfaire l'Assemblée et la Nation a.

La porte était ouverte. Le Roi pouvait revenir et les pointages les plus

autorisés permettaient d'escompter une majorité certaine;

« On faisait la Monarchie, devait écrire plus tard mon grand-père

à madame de Marcey, le Roi avec l'espoir qu'un mouvement de

générosité nationale l'afîranchu-ait du drapeau tricolore, les Orléa-

nistes avec l'espoir que le Roi sur le trône consentirait un sacrince,

qu'il repoussait comme une condition préalable, les hommes sans

parti pris avec la pensée qu'une solution honorable pour tous sor-

tirait de la nécessit.é des choses. Il paraissait également impossible

que le Roi renonçât au trône le lendemain du jour où il y serait monté

et que l'Assemblée, après avoir rétabli la Monarchie, ent~f une révolu-

tion sur une Restaurations

La fameuse lettre du 27 octobre n'en deva;t pas moins mettre fin

aux tentatives de Restauration de la Royauté.

Quelles qu'aient été les raisons qui déterminèrent M. le comte de

Ghambord, le faif certain est que, sur le terrain nouveau de cette

lettre, «répudiation d'avance annoncée du drapeau tricolore il ne se

trouva personne pour penser que la campagne monarchique p~t ~tr$

poursuivie.

Le 19 novembre, rAssemblée Nationale prorogeait pour sept ans

les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon par 378 voix contre 3jl0.

Mais les incidents divers survenus au cours de la campagne monar-

p!iNue,les déceptions causées par son échec, les accusations qu'elles

avaient fait naître, avaient réveille, entre Légitimistes et Orléa-

nistes, des querelles mal éteintes. L'esprit général d'irritation qui en

était résulte, seul, peut aider a comprendre dans une certaine mesure

les événements qui allaient suivre.

L'Assemblée Nationale avait à voter des lois constitutionnelle.s.

En vain, Je maréchal s'était-il e~orcé, dans deux reunions l'Elysée,

de çqncjtlier les points de vue opposés des dinerents groupes de l'As-

semblée. En vain, une majorité était-elle, parvenue à se former dans

la commission sur le terrain de l'organisation d'un septennat exclusi-

vement personnel du maréchal.

La ~scuss~n s'ouvrit ~e 3~ janvier 1875 et les premiers débats

Surent pour résultat de faire apparaître <; qu'il n'y avait dans

~'Assemblée aucune majorité aSarmative d:ms aucun sens sur


terrain constitutionnel ». Alors survint l'amendement Wallon et, à cette heure où est posée un peu partout, la question de la réforme de l'Ëtat, les pages qui suivent extraites d'un volume encore inédit des Mémoires de mon grand-père – rappelleront comment furent votées par surprise et pour ainsi dire sans débat les lois constitutiohheues qui marquèrent l'avènement de la II République. Témoignage de l'état des esprits dès différents groupes monarchistes erl 1875, elles montreront eh même temps, comment, après une œuvre féconde de relèvement des forces morales, financières et militaires de la France, en arriva à se briser l'Union d'une majorité conservatrice dont ce fut lé destin « n'ayant pu ~aire là Monarchie, à laquelle elle aspirait, de faire la République dont elle ne voulait pas ».

CHARLES CHESNELON&

Nous touchions au sbmmei où les faits devaient dégager ce qu'il y avait d'incertain dans nos prévisions et justifier nos appréhensions en trbmpaht nos derniers restes d'espérance. Après le délai prescrit par le règlement, le débat se rouvrit en seconde lecture sur la loi d'organisation des pouvoirs publics. M. Ràudot, posant d'abord une question préjudicielle, demanda que l~Assemblèe eût là sagesse de ne pas poursuivre une délibération qui, ne pouvant, selon lui, aboutir, n'aurait pour résultat que d'agiter vainement le pays. Il était, pour cé qui le concernait, sympathique aux projets présentés par là Commission. Mais les derniers scrutins avaient prouvé que 80 voix de droite les repoussaient et comme la gauche y était sans distinction de groupes unanimement hostile, ils ne pourraient pas malheureusement obtenir une majorité. La gauche présenterait sans doute sous forme d'amendements des contre-projets républicains; mais on pouvait être sûr d'avance que là majorité conservatrice de l'Assemblée les repousserait. Du moment qu'il ne saurait y avoir de majorité ni dans un sens ni dans l'autre, pourquoi continuer des débats inutiles et très irritants?

M. Raudot était un esprit très honnête et très distingué. Il avait sur toutes choses des connaissances très sûres et très étendues. Il était d'ailleurs exénipi de toute passion de parti et doué d'un bon sens original qui éclatait souvent dans de es et heufèusës saillies, Il étstit néanmoins plus respecté que


suivi. Sa proposition ne prévalut pas et on entra dans la discussion.

Un amendement de M. Laboulaye à l'article premier posa

la question qui était au fond de toutes les préoccupations. Il était ainsi conçu « Le gouvernement de la République se compose de deux Chambres et d'un Président. »

M. Laboulaye développa cet amendement avec une grande

modération d'idées et de forme. Il s'attacha à ne blesser aucun parti, à être équitable envers tous, parlant du Maréchal avec déférence, de l'Assemblée avec égards, de la Monarchie avec le respect de son principe et de sa grandeur passée, de la politique conservatrice avec estime, de la liberté avec une sorte de foi dans sa souveraine efficacité et avec cette largeur d'impartialité qui le séparait très profondément de l'exclusivisme des théories jacobines. Mais il soutint avec une candeur convaincue que la République était dans la situation des esprits et des partis en France le seul gouvernement possible et qu'elle réaliserait aussi bien et mieux qu'un gouvernement monarchique l'accord d'une autorité respectée et d'une liberté vraie. Il le croyait alors en toute sincérité. L'opposition qu'il fit plus tard avec une généreuse énergie à la politique républicaine me porte à penser que l'expérience l'avait désabusé de cette confiance un peu chimérique. L'Assemblée écouta du reste M. Laboulaye avec l'attention qui était due à son honnêteté, à sa loyauté et à son talent. Le centre gauche fit à son discours l'accueil le plus chaleureux; à droite, on lui sut gré de la mesure de son langage.

M. de la Bassetière, l'un des membres les plus distingués

de l'extrême droite royaliste, était le premier inscrit pour lui répondre. Dans un discours élégant de forme, excellent au fond, où l'on sentait l'accent d'une conviction sincère et généreuse, il mit en relief les périls que la République ferait courir au Pays et la sécurité digne et honorée que lui ferait la Monarchie. Il se livra à d'intéressantes considérations historiques qui justifiaient sa thèse et il s'attacha à montrer que les complications du moment ne devaient ni détourner l'Assemblée de la solution monarchique ni encore moins l'entraîner vers une solution républicaine qui jetterait le pays dans de redoutables aventures. La Gauche eut le mauvais goût de ne


pas prêter à cette loyale parole l'attention qu'elle méritait; la droite toute entière qui avait pour M. de la Bassetière autant d'estime que d'affection le soutint avec une faveur très sympathique et très démonstrative.

Ce discours étant resté sans réponse, la discussion de l'amendement fut close. La gauche demanda le scrutin public à la tribune, qui ne permettait pas de faire voter les absents; mais on eut la loyauté de le renvoyer au lendemain pour éviter toute surprise. Le lendemain au début de la séance, l'amendement fut repoussé par 359 voix contre 336.

Nous crûmes à ce moment que M. Raudot avait eu raison de dire au début de la séance de la veille qu'il n'y avait dans l'Assemblée aucune majorité affirmative dans aucun sens sur le terrain constitutionnel. C'était une illusion; nous comptions sans l'amendement Wallon.

Après le rejet de l'amendement Laboulaye, la délibération porta sur l'article premier, duquel il résultait que le Pouvoir Législatif s'exercerait par deux Assemblées, la Chambre des Députés et le Sénat; la première nommée par le suffrage universel dans des conditions à déterminer par la loi électorale, la seconde dont une loi spéciale aurait à régler la composition, le mode de nomination et les attributions. Malgré un discours de M. Ferdinand Boyer, de l'extrême droite, qui protesta aussi bien contre toute organisation de septennat que contre toute constitution républicaine, et qui combattit spécialement l'institution du Sénat, discours auquel il ne fut fait aucune réponse, l'article premier fut adopté.

Mais vint alors un article additionnel que M. Wallon pré-

senta d'une façon très inattendue et qui était conçu dans les

termes suivants

« Le Président de la République est élu à la pluralité des

suffrages par le Sénat et la Chambre des Députés réunis au

Congrès. Il est rééligible. »

Entre l'article additionnel présenté par M. Wallon et l'amen-

dement de M. Laboulaye que l'Assemblée venait de rejeter,

il n'y avait que cette différence que l'amendement de M. Labou-


laye proclamait la République ayant de la constituer et que celui de M. Wallon constituait la République en s'abstenant de la proclamer. Au fond et sous une autre forme, M. Walipn demandait à l'Assemblée d'accppter ce qu'elle avait repoussé au commencement de la séance.

M. de Ventavon réclama comme rapporteur, le renvoi à la

Commission de l'article additionnel de M. gallon. Ce fu~ une faute; il aurait vieux valu passer au vote immédiat en soutenant que l'Assemblée par cela qu'ellp avait repoussé l'amendement de M. Laboulaye avait ipso /ac~ condamné celui de M. Wallon qui procédait de la même pensée et qu'elle ne pouvait pas dans la même séance et sur la même question, émettre, à deux heures de distance, deux vp~es contradictoires. A ce moment, l'article additionnel aurait été certainement rejeté. Mais une fois demandé au nom de la Commission, le renvoi était de droit. La délibération fut donc re~ivpyée au lendemain.

Nous fumes~ mes amis et moi, contrariés du renvpi sans

en être inquiets. Il nous paraissait impossible que la majorité Néchît le lendemain même du jour pu elle s'était résolument anirmée. Nous pensions que la loi n'aboutirait pas et qu'on reprendrait plus tard, en renonçant, si on y était contraint, a une seconde Chambre, l'attribution du droit de dissolution au Maréchal complétée par une bonne loi électorale et, si c'était nécessaire, par d'autres lois fortement conservatrices. Assurément, cela ne nous plaisait pas; ma~s nous les préférions à une constitution de République par une majprité de gauche; nous étions relativement satisfaits.

Le lendemain matin, en allant de Versailles à Paris où

je devais assister à une séance d'une Commission du Comité catholique, j'eus l'honneur d.e faire route avec M. Buifet qui se rendait lui-même Paris dans un au~re objet. La conversation s'engagea naturellement entre nous sur l'article additipnnel présenté par M. Wallon. J'exprimai t'esppir qu'il serait repoussé; je reconnaissais d'ailleurs que le projet de la Commission n'aboutirait pas et que l'accord ne se ferait que pour donner plus tard au Maréchal ~e droit de dis~ohition. Mais revenant a mon idée 6xe, je dis à M. BuHét

– Je regretterai beaucoup la seconde Chambre, qui, bien


composée, aurait été une garantie très nécessaire pour la sauvegarde des grands intérêts religieux et sociaux. J'aime m~eux toutefois une organisation de pouvoirs insuffisants que laL dislocation de la majorité conservatrice.

« Je pense, comme vous, dit M. Buffet, que l'amendement Wallon sera rejeté. Mais sera-ce un bien? Je ne suis pas républicain et je ne le deviendrai pas. Mais avec un bon article sur la révision, on garderait une bonne porte de sortie et il faut de toute nécessité faire quelque chose. Je ne me figure pas le Maréchal seul, devant une Assemblée unique qui ne vaudra pas la nôtre, sans avoir le contrepoids d'une seconde Chambre et sans autre arme que le droit de dissolution. Cela ne marchera'pas ou cela marchera mal. La dislocation de la majorité conservatrice serait, vous le dites avec raison,, le plus grand des malheurs. Mais ce qui divise la majorité conservatrice, c'est précisément la question constitutionnelle; sur tout le reste elle s'entend. Lorsque cette question aura été plus ou moins bien, ou, si vous le voulez, plus ou moins mal résolue, la majorité se reformera plus compacte et plus unie sur le terrain de la politique conservatrice. » Je répondis à M. Buffet que si nous tombions dans une constitution républicaine, je souhaiterais comme lui que la majorité conservatrice se reconstituât pour défendre la société et sortir, le moment venu, de la République elle-même, mais que je l'espérais peu. La tâche, ajoutai-je, serait bien risquée et plus que difficile. On a bien de la peine à maintenir l'union des forces conservatrices quand elle existe; on réussira malaisément a la reconstituer après qu'elle aura été détruite. Et l'effet moral d'une institution de République n'y aidera pas. Notre entretien n'alla pas plus loin, mais je vis bien que pour M. Buffet, le pire de tout, pomme il l'avait dit dans la réunion de l'Élysée, était de ne rien faire; et je me repris à craindre que, dans la portion de la majorité la plus voisine du centre gauche, ce sentiment ne fût encore assez répandu malgré le vote de la veille et qu'il ne npus exposât à quelque mécompte.

Ce même jour, à l'Assemblée, dès le début de la séance, M. Wallon développa son amendement.

M. Wallon était un catholique très convaincu et un uniyer-


sitaire très distingué. Catholique, il avait écrit sur l'authenticité des évangiles un livre très remarquable par l'exactitude des recherches, la netteté de la démonstration, la rectitude judicieuse des aperçus, la clarté agréable de la forme. Professeur à la Faculté des Lettres, il avait été pleinement à la hauteur de sa tâche par l'étendue de ses lumières, la variété de ses connaissances, la précision méthodique de son enseignement. Membre et, depuis 1873, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il s'y était fait apprécier par le mérite de ses travaux, la délicatesse de son goût, et la douce urbanité de son caractère et de son esprit. Il avait d'ailleurs publié des ouvrages historiques dont les qualités les plus estimables avaient fait le succès; on n'y trouvait peut-être ni une très forte originalité dans la conception générale, ni une profondeur très pénétrante dans les vues; le style lui-même malgré sa correcte sobriété et son aisance élégante y manquait peut-être un peu de couleur et de relief; mais ils se distinguaient par la clarté et la belle ordonnance de la composition, par la sûreté et la vaste étendue de l'érudition, par l'honnêteté élevée, la sagacité consciencieuse et la justesse exacte des appréciations.

Appelé à l'Assemblée Nationale par les électeurs conservateurs du Nord, il s'était tenu à l'écart des groupes parlementaires, tout en votant habituellement avec la majorité royaliste de l'Assemblée. S'il avait pris une part très active aux discussions des bureaux et aux travaux des Commissions dont il était souvent appelé à faire partie et où il rendait des services très utiles et très justement appréciés, il s'était rarement mêlé aux débats publics de l'Assemblée. Il n'était pas orateur; sa parole sensée, finement ingénieuse, agréablement littéraire, n'avait ni aisance facile ni chaleur entraînante. La force y manquait aussi bien que l'éclat.

Du reste, croyant sincère, parfait honnête homme, doux et bon de cœur comme de caractère, il joignait à une noble et pure dignité de moeurs et de vie, une élévation d'âme qui méritait et obtenait tous les respects. Sa physionomie ouverte, sympathique, souriante, portait l'empreinte d'une candeur honnête, qui ne se défiait pas du mal à force de l'ignorer. La politique, qu'il aimait pourtant, n'était pas beaucoup son


fait. Il y portait toute sa haute conscience; il en connaissait peu les détours et les complications; il n'en démêlait exactement ni les ressorts, ni les embûches.

Quoi qu'il en soit, il expliqua et s'efforça de justifiersonamendement en termes assez brefs mais avec une netteté très loyale. A ses yeux, donner au pays sept ans de sécurité, c'était beaucoup ce n'était pas assez. Quand un terme est marqué, il semble qu'on y touche et l'inquiétude du lendemain empêche de goûter la tranquillité du jour. Le projet de la Commission, c'est le provisoire organisé et le pays est las du provisoire; il faut en sortir. Or, il n'y a que trois formes de gouvernement; la République, la Monarchie ou l'Empire. L'Empire, personne ne propose d'y revenir et la France s'en est, en effet, trop mal trouvée, pour le reprendre. La Monarchie! On a fait valoir ses glorieux titres dans le passé et les garanties qu'elle donnerait à l'avenir. L'orateur n'y contredit pas; mais la Monarchie est-elle possible? On la proposerait si elle était possible; la preuve qu'elle ne l'est pas, du moins en ce moment, c'est que ses amis, et ils sont nombreux dans l'Assemblée, la glorifient sans doute, mais ne demandent pas formellement de l'établir. La République est dès lors, concluait l'orateur, un gouvernement de nécessité. On peut ne pas la proclamer; mais il importe de la constituer régulièrement puisqu'elle existe et qu'on ne peut la remplacer. L'orateur ne demande pas d'ailleurs qu'on la déclare définitive si l'on y répugne; mais il ne veut pas non plus qu'on la déclare provisoire. Il admet qu'on pourra la transformer, lui substituer au besoin la Monarchie d'après certaines formes et dans certaines conditions déterminées, quand le sentiment du pays la réclamera et quand ses besoins l'exigeront, il n'accepte pas qu'elle doive être mise nécessairement en question à date fixe, dans sept ans, à l'expiration du pouvoir du maréchal. Il ne désire rien de plus; mais l'intérêt public lui semble exiger qu'on ne fasse rien de moins. Il termina par ces mots « Le maréchal, dans son dernier message, a fait appel aux hommes modérés de tous les partis; c'est sur les modérés de tous les partis que je compte moi-même pour l'adoption de mon article additionnel ».

Le centre gauche avait beaucoup applaudi M. Wallon;


mais le centre droit était resté très froid. À deux reprises même, le Ministre de l'Intérieur avait interrompu l'orateur en lui disant « C'est donc la République définitive que vous voulez? Alors, dites-le franchement! » Il semblait donc que la majorité de la veille ne fût pas ébranlée.

Et pourtant M. Desjardins venait, à ce moment même, proposer un sous-amendement qui acceptait l'article additionnel de M. Wallon en le modifiant comme suit « A l'expiration des pouvoirs constitutionnels conférés au maréchal de Mac-Mahon et s'il n'est procédé à la révision des lois constitùtionnelles conformément aux articles ci-dessous, le Président de la République est élu à la pluralité des suffrages par le Sénat et la Chambre des Députés réunis en Congrès. Il est rééligible. B Donc, sous la condition de la simple stipulation non pas qu'il devrait mais qu'il pourrait être procédé à une révision constitutionnelle à l'expiration des pouvoirs du Maréchal, le texte du sous-amendement disait en effet « S'il n'est procédé à la révision )), ce qui impliquait que la question de la révision pourrait même à ce moment être écartée, M. Desjardins passait à l'amendement de M. Wallon, c'est-àdire à une constitution de la République. C'était d'autant plus grave que M. Desjardins était, non pas seulement un membre très distingué du centre droit, mais encore le soussecrétaire d'État du Ministère de l'Instruction publique et que pendant qu'il développait son amendement, plusieurs ministres donnaient des signes d'approbation très visibles et très expressifs. Ce qui nous aurait paru plus grave encore, si nous l'avions su en ce moment, c'est que le sous-amendement était signé par plusieurs membres notables du centre droit parmi lesquels se trouvaient MM. le duc d'AudiffretPasquier et Lambert de Sainte-Croix.

Une très vive émotion se produisit dans l'Assemblée en présence de ce sous-amendement. Lorsqu'elle se fut un peu calmée, M. Raoul Duval prit la parole. Il ne comprendrait pas, dit-il, que la majorité après son vote sur l'amendement de M. Laboulaye, acceptât, en se déjugeant, l'équivalent de ce qu'elle avait repoussé la veille; il n'admettrait pas davantage que la gauche se prêtât à faire entrer la République dans nos institutions par une fissure et à l'abri en quelque sorte


des dégradations de teinte d'amendements se succédant dans le même but. Étant donné qu'il n'y avait de majorité ni pour la Monarchie, ni pour la République, l'orateur adjurait encore une fois l'Assemblée d'en référer au pays, par voie d'appel au peuple, pour lui demander quelle forme de gouvernement il entendait se donner.

A droite, personne ne s'était préparé à combattre l'amendement de M. Wallon. J'avais dû aller passer moi-même la matinée à Paris pour m'occuper de toutes autres questions et je n'avais pas le moins du monde songé à prendre part au débat. Nous supposions que la question ne se rouvrirait pas sur le fond et que le rapporteur se bornerait à repousser l'article additionnel en montrant que le rejet de cet article était la suite logique et nécessaire du rejet de l'amendement de M. Laboulaye.

Mais en présence du tour menaçant qu'avait pris le débat, une intervention de la droite était nécessaire et, pendant que M. Raoul Duval était à la tribune, plusieurs de mes amis me pressaient d'y monter après lui. M. Bocher qui passa auprès de moi au moment où ces instances m'étaient faites, voulut bien s'y associer. Je ne manquai pas de lui faire observer qu'il s'agissait surtout d'affermir le centre droit et qu'à ce point de vue l'intervention d'un membre de ce groupe était plus indiquée et serait plus efficace que la mienne. Il me dit alors que plusieurs membres du centre droit et lui-même voteraient le sous-amendement Desjardins, mais que ce sous-amendement serait repoussé puisqu'il n'était au gré ni de la droite, ni de la gauche, qu'après son rejet, le centre droit voterait contre l'amendement Wallon, mais qu'il se désintéressait de la discussion. M. Bocher était d'avis qu'il fallait une protestation, mais qu'elle ne pouvait venir que de la droite, et il m'engagea à m'en faire l'organe. Cette conversation durait encore lorsque M. Raoul Duval terminait son discours; je me décidai à demander la parole et je montai tout aussitôt à la tribune, non sans quelque émotion.

Il est des jours, où les paroles sont des actes et marquent les responsabilités, et j'aurais aimé à reproduire le texte du discours d'ailleurs très court que je prononçai dans cette circonstance, à bien établir que jusqu'à la minute suprême


où un vote décisif trancha la question au profit de la RépubUque et au grand dommage de la France, je défendis, pour ma part, les trois points fixes auxquels, depuis le douloureux échec de la campagne monarchique, je m'étais consciencieusement rattaché et que je puis résumer dans ces trois formules Premièrement, donner au pouvoir du Maréchal, en exécution et par respect de la loi du 20 novembre, les instruments d'action qui lui étaient nécessaires. Secondement, tenir la porte ouverte à la Monarchie, comme à la seule bonne solution pour le salut du pays et repousser par conséquent toute constitution de République. Troisièmement, préserver l'union des forces conservatrices contre l'esprit révolutionnaire qui ne manquerait pas de le confondre avec la République pour la, dominer et qui, le jour où il serait le maître, mettrait en péril tous les intérêts sociaux et saccagerait toutes les libertés religieuses.

C'est sous l'empire de ces trois préoccupations que je combattis l'amendement de M. Wallon et le sous-amendement de M. Desjardins. Ma réplique rapide chercha à toucher au vif des questions pendantes sans toutefois les approfondir. Je m'étais mêlé au débat à l'improviste et au point où il en était d'ailleurs ce n'était pas l'heure des longues dissertations, il fallait frapper vite en tâchant de frapper fort et de frapper juste. Je ne sais si j'y réussis; il me sembla cependant qu'en faisant à la fin de mon discours le tableau sommaire des destructions que le Jacobinisme radical, devenu le maître, nous ferait subir, je prévis avec une précision assez exacte, les ruines morales et sociales qui se sont successivement accumulées pendant ces dernières années. Quoi qu'il en soit, toute la ,droite sans distinction de nuance et la plus grande partie du .centre droit furent satisfaits de la protestation que j'avais fait entendre. J'avoue que j'étais très content moi-même d'avoir été dans ce moment décisif le porte-parole de mes amis et d'avoir pu dégager par une suprême adjuration ma conscience et ma responsabilité.

Après un discours de M. Clapier, conservateur de même nuance que M. Wallon qui soutint les deux amendements dans des termes fort convenables, sans pouvoir obtenir l'attention de l'Assemblée qui était impatiente d'aller au,


vote, le rapporteur, M. de Ventavon, tint à faire connaître l'avis de la Commission qui repoussait les deux amendements. J'ai dit plus haut qu'il y avait chez lui, comme deux manières oratoires. Cette fois il ne rencontra pas la meilleure. II n'envisagea les amendements qu'au point de vue de leur forme et il affecta de ne leur opposer que des objections presque exclusivement procédurières. Sans le vouloir assurément, il pouvait fournir en dissimulant ainsi la gravité de la question, un prétexte de ralliement à ceux qui étaient enclins à se séparer de l'ancienne majorité pour les adopter. Au fond c'était la question de la République définitive avec faculté de révision qui se posait. Il n'était ni exact ni habile de paraître la réduire à une question de rédaction insuffisante ou de numérotage d'articles. Je suis d'ailleurs fort loin de croire que ce discours, peu approprié au caractère du débat, nous ait fait perdre des voix; de tous côtés les partis étaient pris. Mais à coup sûr, il n'aurait pas contribué à nous ramener les hésitants s'il y en avait eu encore.

On passa au vote. Le sous-amendement de M. Desjardins repoussé d'un côté par la droite toute entière et une notable fraction du centre droit qui ne voulaient pas préparer le succès de l'amendement Wallon dont il était le prélude, d'un autre côté et à un point de vue opposé par la gauche pour qui l'amendement Wallon était un minimum qu'elle ne voulait pas atténuer, n'obtint que 129 voix, quelques-unes du centre gauche et la plupart du centre droit y compris pour ces dernières celles de MM. Bocher, Pasquier, Lambert de SainteCroix et M. le duc de Broglie lui-même. Il fut rejeté par 522 voix.

L'article additionnel de M. Wallon fut ensuite adopté à une voix de majorité par 353 voix contre 352. Le centre droit presque tout entier et à sa tête ses hommes les plus importants, M. Bocher,. comme M. Lambert de Sainte-Croix, M. le duc de Broglie, comme M. le duc Pasquier, votèrent avec les deux droites toutes entières et le groupe de l'appel au peuple, contre cet article. Le centre gauche et la gauche votèrent pour; pas une voix de ce groupe ne lui manqua. Il fallut tout l'ascendant de M. Gambetta sur l'extrême gauche pour la déterminer à accepter une présidence de République sep_n_


tennale s'appuyant sur un Sénat, elle dont l'idéal était le régime conventionnel avec une Assemblée unique et sans président; MM. Louis Blanc et Quinet et quelques autres résistèrent jusqu'à la dernière minute et ne se résignèrent enfin qu'au moment où la clôture du scrutin allait être prononcée. C'est à cette discipline de la gauche, jointe à l'accession d'une douzaine de voix du centre droite parmi lesquels on remarqua celle de M. d'Haussonville que le succès fut dû. Le hasard y eut aussi sa part; un de nos amis les plus fermes, M. Laurent, député du Nord, se trouva absent au moment du vote pour raison de santé; on le croyait présent et personne ne vota pour lui. C'est grâce à cette circonstance toute fortuite qu'il se trouva une voix de majorité pour l'article additionnel. Le succès était donc très faible, mais la brèche était ouverte et elle devait s'élargir. Par son importance propre, comme par les conséquences qu'il devait amener, ce vote avait les proportions d'un événement.

La discussion du projet de loi se poursuivit encore pendant trois séances. Elle ne donna lieu à un débat sérieusement important que sur l'article relatif au droit de dissolution. 1

M. Wallon avait présenté un amendement portant que « Le Président de la République pourrait sur l'avis conforme du Sénat, dissoudre la Chambre des Députés avant l'expiration de son mandat et que, dans ce cas, les collèges électoraux seraient convoqués pour de nouvelles élections dans le délai de trois mois. »

Cet amendement, après les interventions de MM. Berthauld, Victor Leno, de Meaux, Dufaure, de Ventavon et du duc de Bisaccia, fut ensuite adopté par 425 voix contre 243. Cette fois c'était la débandade. Nous n'étions plus que 243 à résister. Parmi les principaux chefs du centre droit, M. le duc de Broglie avait voté avec nous. M. Bocher s'était abstenu. Mais MM. le duc d'Audiffret-Pasquier et Lambert de Sainte-Croix avaient décidément pris leur parti et votaient pour l'amendement; une grande partie du centre droit les avait suivis. Non moins cependant que le premier amendement Wallon, celui-ci impli-


quait, par son texte même, la reconnaissance formelle d'une institution constitutionnelle de la République.

Les amendements de M. Wallon sur tous les autres articles du projet de la Commission furent ensuite adoptés presque sans débat.

Ainsi en fut-il de celui portant « qu'en cas de vacance par décès ou par toute autre cause, les deux Chambres réunies procéderaient à l'élection du nouveau Président ». Il n'y eut pas de scrutin public. A droite nous nous abstînmes.

L'article sur la révision semblait devoir provoquer une protestation de l'extrême gauche; il n'en fut rien. Et cet article qui reconnaissait que sous certaines conditions les lois constitutionnelles pourraient être révisées en tout ou en partie, fut adopté sans contradiction. La République, c'était la part des Gauches dans l'alliance qui s'était faite; la révision, c'était la part concédée aux adhérents du centre droit. Il était facile de prévoir que la première serait trop effective et que la seconde resterait à l'état théorique si même elle ne se tournait pas contre ceux qui avaient cru y trouver un gage de retour vers le régime de leurs préférences.

Un amendement de M. de Ravinel qui fixait à Versailles le siège du Pouvoir exécutif et des deux Chambres fut voté par 332 voix contre 329. Modeste victoire des droites qui ne compensait pas leur défaite sur tout le reste. Cette victoire ne devait pas du reste tenir longtemps. Le premier usage qui fut fait de la faculté de révision eut précisément pour objet de ramener à Paris le siège des Pouvoirs publics.

Le débat étant arrivé à son terme, l'Assemblée décida qu'il serait passé à une troisième délibération. Nous ne fûmes que 174 contre 508 pour nous y opposer. A la vérité, plusieurs de nos amis de la droite et du centre droit qui étaient résolus à voter finalement contre la constitution républicaine, crurent ne pas devoir s'opposer au passage à une troisième lecture, sous des réserves d'ailleurs très nettes, dont M. de Kerdrel se fit l'organe.

La bataille était perdue. Toutefois il y avait encore la loi sur le Sénat à faire. Nous nous demandions comment la gauche


et les alliés que les circonstances lui avaient accidentellement donnés, pourraient s'entendre sur la composition et le mode de nomination de cette Assemblée. La gauche voulait un Sénat émanant du suffrage universel et repoussait absolument le projet de la Commission; les ralliés du centre droit admettaient bien que le projet de la Commission pouvait être assez notablement modiné, mais ne voulaient à aucun prix d'un Sénat élu par un suffrage universel. L'antagonisme semblait irréductible et nous espérions un peu, je dois le dire, que l'organisation républicaine trouverait là sa pierre d'achoppement. Nous crûmes même un instant que cet espoir allait se réaliser. Les projets de constitution républicaine semblèrent aller à la dérive; l'alliance qui s'était péniblement formée pour faire aboutir le premier de ces projets parut rompue; la majorité conservatrice des anciens jours sembla devoir se refaire. Ce ne fut qu'une courte illusion qui s'évanouit le lendemain, pour ainsi dire du jour où elle était née; c'est la seconde délibération sur la loi dû Sénat qui nous la donna. Cette délibération s'engagea le 11 février. M. Pascal Duprat avait présenté un amendement conçu en ces termes « Le Sénat est électif. Il est nommé par les mêmes électeurs que la Chambre des Députés. »

M. Pascal Duprat développa son amendement avec autant d'habileté que de convenance et de mesure. S'attaquant au projet de la Commission, il le railla spirituellement sur sa vieillesse précoce. Quand hier on en était encore au septennat personnel, ce projet pouvait se comprendre. Avec ses sénateurs de droit, ses sénateurs nommés par le Maréchal, ses sénateurs élus par un collège de privilégiés et de censitaires, il s'adaptait plus ou moins à une organisation qu'on voulait faire dériver vers la Monarchie et à laquelle on avait le souci de ne laisser aucune ressemblance avec la République dont on conservait à peine le nom. Mais le septennat personnel n'avait pas résisté à la seconde délibération sur la loi des Pouvoirs publics; il n'était plus. On était entré dans la voie d'une constitution républicaine. La logique exigeait selon l'orateur qu'on fît un Sénat en harmonie avec le régime républicain, émanant par conséquent de l'universalité des citoyens français et trouvant dans cette origine le droit et l'autorité néces-


saires pour devenir une branche vivante de la représentation nationale. Telle fut sommairement résumée la thèse de M. Pascal Duprat.

Il y avait un autre am endement analogue mais plus tempéré qui était présenté par M. Bardoux; le rapporteur, pendant que tout l'effort de la gauche et du centre gauche se concentrerait sur ce second amendement, voulut se réserver pour cet autre. débat et ne répliqua pas à vrai dire à M. Pascal Duprat dont l'amendement ne lui semblait devoir être voté que par les fractions les plus avancées de la gauche. Vint le scrutin et; au grand étonnement de l'Assemblée toute entière et de M. Pascal Duprat lui-même, l'amendement fut voté par 324 voix contre 310.

La majorité s'était composée de la gauche toute entière, de presque tout le centre gauche et de 23 voix du groupe bonapartiste. La minorité dont pour mon compte j'avais fait partie comprenait quelques rares membres du centre gauche, tout le centre droit et toute la droite modérée. Quant à l'extrême droite, elle s'était toute entière abstenue. L'adhésion des bonapartistes et l'abstention de l'extrême droite expliquaient ce scrutin aussi étrange qu'inattendu.

L'émotion fut égale à la surprise. La gauche embarrassée de sa victoire se demandait avec anxiété si les succès de la précédente délibération ne s'en trouveraient pas compromis. Le Gouvernement était déconcertée le centre droit était courroucé. L'extrême droite se félicitait de sa manœuvre et bien que nous n'y eussions pas participé, bien que selon notre sentiment sur la question, nous eussions voté contre l'amendement, nous ne pouvions nous défendre nous-mêmes d'une certaine satisfaction; nous espérions que du désarroi général pourrait sortir l'échec final de la constitution républicaine. Ce désarroi éclata le lendemain, dès le début de la séance, Le rapporteur de la Commission vint déclarer que si l'amendement Pascal Duprat adopté la veille devait rester le principe de la loi, la commission se désintéresserait de la question et n'interviendrait pas dans la discussion. Le Président du Conseil fit au nom du Gouvernement une déclaration analogue et encore plus accentuée. Un membre du centre droit annonca au_ nom de son groupe que ses amis et lui ne participeraient.


à aucun vote sur les autres articles et s'opposeraient en définitive au passage à une troisième délibération.

Le centre gauche était mécontent autant qu'inquiet et cherchait sans y réussir à apaiser le centre droit.

Vainement M. Laboulaye demanda-t-il que le vote de la majorité fût respecté, sauf à chercher les meilleurs moyens d'atténuer les inquiétudes qu'il inspirait. Sa parole habile et mesurée comme toujours ne put rien contre les irritations et les répulsions qu'avait soulevé le vote de la veille.

Vainement M. Béranger fit-il observer que ce vote pourrait être repris et, considérablement modifié en troisième délibération, et demanda-t-il comme premier moyen de conciliation que par exception dans le premier Sénat qui serait constitué, le tiers des sénateurs fût élu au scrutin de liste par l'Assemblée Nationale. Malgré l'autorité qui d'ordinaire s'attachait à sa parole, il ne parvint pas à se faire écouter et son amendement n'eut aucun succès.

Vint alors l'amendement de M. Bardoux qui établissait pour le choix des sénateurs des catégories d'éligibles; il fut adopté par 342 voix contre 322. Les 322 voix de rejet, toutes de droite et de centre droit représentaient l'ancienne majorité qui aspirait à se reconstituer.

L'ensemble de l'article formé de la réunion des deux amendements de M. Pascal Duprat et de M. Bardoux fut ensuite voté par 366 voix contre 245. Après quoi, les autres articles du projet furent adoptés à mains levées sans discussion, la droite et le centre droit s'abstenant de toute participation aux votes.

Mais quand il fallut statuer sur l'ensemble du projet, l'ancienne majorité se retrouva pour le repousser; et par 368 voix contre 345, l'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu de passer à une troisième délibération.

Devant ce résultat, la gauche entra dans une violente untation et M. Brisson fit la motion que l'Assemblée prononçât sa dissolution et qu'elle appelât les électeurs à nommer le 1er avril une autre Assemblée.


M. Raoul Duval, de son côté et à un point de vue différent, exprima l'avis qu'il fallait en finir par un appel au pays et appuya la proposition de M. Brisson.

M. de Castellane soutint au contraire que l'Assemblée au lieu de se dissoudre devait en renonçant à la création d'une seconde Chambre, décréter son renouvellement partiel par tiers jusqu'à la fin du septennat et armer le maréchal du droit de dissolution.

En présence de ces propositions diverses, le centre gauche et la gauche témoignaient des dispositions qui ne s'accordaient pas. Tandis que M. Bethmont soutenait la proposition de dissolution avec une âpreté passionnée qui ne lui était pas habituelle, M. Waddington et M. Vautrain cherchaient à ouvrir les voies à une transaction en déposant deux propositions de loi nouvelles pour la formation du Sénat, la première qui faisait élire les sénateurs dans chaque département par le suffrage universel à deux degrés, la seconde qui en remettait la nomination à un collège électoral composé, dans chaque département des membres du conseil général et des conseils d'arrondissement; et M. Victor Lefranc, sans s'attacher à aucune proposition spéciale, adjurait l'assemblée de se remettre à la tâche et de chercher un mode de composition du Sénat sur lequel on pût grouper une majorité.

Au milieu de toutes ces manifestations divergentes, M. Gambetta restant maître de lui et intervenant avec une modération relative et un tact politique dont on ne le croyait pas capable, n'osait pas sans doute repousser la proposition de M. Brisson; mais il ne cachait pas ses regrets de voir compromise l'espérance à laquelle il s'était rattaché de constituer, avec l'appui du centre droit, une République « ferme et légale » selon ses expressions, et il s'efforçait de tenir le langage le plus propre à renouer les liens rompus.

Quoi qu'il en soit, le vote sur la dissolution paraissait douteux, le Gouvernement en était inquiet. Par deux fois, MM. le duc Decazes et de Chabaud-Latour montèrent à la tribune pour demander à l'Assemblée de ne pas prendre de résolutions précipitées. La proposition de dissolution fut repoussée. Quant aux propositions de MM. Vautrain et Waddington sur de nouveaux modes de formation du Sénat,


le Président de l'Assemblée n'hésita pas à déclarer qu'elles étaient renvoyées à l'examen de la Commission des lois constitutionnelles qui resta donc saisie des nouvelles propositions et dut se mettre en mesure de présenter promptemént un nouveau rapport à l'Assemblée.

Mes amis de la droite modérée et moi, nous avions été, dans la Commission, les soutiens très résolus de la seconde Chambre, tant qu'il ne s'était agi que de l'organisation d'un septennat personnel. Ne voulant pas de constitution républicaine, nous étions décidés désormais, et nous' le dîmes très nettement, à voter contre un Sénat destiné à être un organe dé cette constitution. Nous nous tînmes cependant pour obligés de ne pas nous désintéresser du travail de la Commission et de chercher à faire prévaloir pour chaque article du projet, la disposition la plus conservatrice.

On écarta, d'une part, le système d'élection du Sénat par le suffrage universel direct ou à deux degrés, d'autre part, les sénateurs de droit et Ïe corps électoral spécial proposés par îe premier projet de la Commission et qui n'avaient aucune chance d'être acceptés par l'Assemblée.

La majorité de la Commission se rattacha à la pensée que le Sénat devait procéder, pour la plus grande part, d'un corps électoral dont les membres eussent reçu en quelque sorte, directement ou indirectement, l'investiture du suffrage universel. Elle le composa en conséquence pour chaque département 1° des députés, des conseillers généraux et des conseillers d'arrondissement, selon la proposition de M. Waddington; 2° selon une proposition de M. Wallon, de délégués communaux, à raison de un par commune, choisis par chaque conseil municipal, parmi ses membres ou hors de son sein.

Ce point décidé, deux questions se posaient 1° en dehors des sénateurs élus à temps par le collège électoral sénatorial, y aurait-il des sénateurs inamovibles choisis par le MaréchalPrésident ? 2° dans l'affirmative, quelle serait la proportion de leur nombre dans le Sénat?

La minorité républicaine de la Commission répugnait à faire deux catégories de sénateurs; elle ne voulait, en aucun cas, de sénateurs nommés par le Maréchal. Tout au plus admettaitelle qu'il y eut des sénateurs inamovibles, à là double côndi-


tion que leur nombre ne dépasserait pas soixante-quinze sur les trois cents membres que devait compter le Sénat et qu'ils fussent nommés, non par le Maréchal, mais par l'Assemblée Nationale. Nous consentîmes, pour notre part, à réduire de la moitié au tiers, soit de cent cinquante à cent, le nombre des sénateurs inamovibles; mais nous repoussâmes la nomination par l'Assemblée et nous demandâmes qu'elle fût faite par le Maréchal.

La ~.utte, sur ce point, fut assez rude et dura toute une séance du matin, de neuf heures à près de midi. Nous l'emportâmes après une discussion laborieuse. Au moment où la séance'allait être levée, le Président de la Commission reçut et nous communiqua un télégramme par lequel le Ministre de l'Intérieur priait la Commission de vouloir bien reprendre séance ce jour même à trois heures, pour entendre le Gouvernement sur le point que nous venions précisément de discuter et de résoudre.

Nous nous réunîmes de nouveau à l'heure fixée; M. de Chabaud-Latour fut introduit devant la Commission et il lui déclara que le Maréchal s'inspirant à la fois de son abnégation et de son désir de conciliation, ne réclamait pas pour lui- même la prérogative de nommer une partie des membres du Sénat, qu'il acceptait la réduction à soixante-quinze du nombre des sénateurs inamovibles, qu'il demandait que ces soixante-quinze inamovibles fussent nommés par l'Assemblée Nationale et remplacés plus tard, à mesure des extinctions par d'autres inamovibles élus par le Sénat lui-même. Nous nous sentîmes abandonnés et livrés par le Gouvernement et nous ne dissimulâmes pas au Ministre de l'Intérieur l'amertume de nos impressions.

Quel était donc le. secret de ce revirement? Des pourparlers s'étaient rouverts entre certains membres du centre droit et les chefs de la gauche et du centre gauche. L'alliance s'était renouée. Le Gouvernement, par MM. le duc Decazes et de Chabaud-Latour, y était entré plus ou moins directement. Le Maréchal, particulièrement influencé par M. le duc Decazes, impatient d'en finir, soucieux d'avoir à tout prix un Sénat qui pût lui servir de contrepoids contre une Chambre de Députés. trop ardente, avait laissé faire et s'était prêté à tous ces arran-


gements. On s'était fait des concessions réciproques. La gauche, sur la question des sénateurs inamovibles, avait exigé et obtenu l'abandon de leur nomination par le Maréchal et que le nombre en fût réduit à soixante-quinze; elle avait, en revanche, accepté le principe qu'il y aurait des sénateurs inamovibles dans cette limite de nombre et en fait qu'ils fussent nommés d'abord par l'Assemblée Nationale, plus tard et à mesure des extinctions par le Sénat lui-même. Le Gouver-~ nement et le centre droit (je parle de la partie qui s'était ralliée) en acceptant cette transaction, avaient sans doute compté qu'après tout, la majorité de l'Assemblée ne ferait que des choix conservateurs; nous verrons plus loin qu'ils furent cruellement et amèrement déçus.

La majorité de la Commission eut le sentiment de la situation qui lui était faite et comprit bien que toute action lui échappait sur les décisions de l'Assemblée. Mais elle eut le légitime souci de préserver la dignité de son attitude. Après que le Ministre se fut retiré, elle délibéra de nouveau et ne modifia rien aux résolutions qu'elle avait prises sur les sénateurs inamovibles. Elle maintint la disposition qui en fixait le nombre à cent et qui les faisait nommer par le Maréchal. Elle adopta ensuite un amendement présenté par M. le marquis d'Andelarre d'après lequel le délégué de chaque commune appelé à faire partie du collège électoral sénatorial, serait élu, non par le conseil municipal seul, mais par les membres de ce conseil et un nombre égal des plus hauts imposés de la commune. Enfin, elle introduisit dans le projet de loi un article portant que les sénateurs ne recevraient ni traitement, ni indemnité. Sur tous ces points, les seuls qui fussent contestés, ce fut grâce aux membres de la droite qu'il y eut majorité dans la Commission pour les propositions qui prévalurent.

Le rapporteur de la Commission déposa le nouveau projet le 22 février et donna lecture de son rapport à l'Assemblée. Sur la demande de M. Wallon qui était devenu le Deus ex machina de la constitution nouvelle, l'urgence fut prononcée, ce qui comportait la suppression de deux délibérations, et la discussion immédiate fut ordonnée.


Un discours de M. de Castellane ouvrit le débat. Le jeune orateur parla moins du Sénat en particulier que de l'organisation républicaine qui s'élaborait. Il protesta très énergiquement contre cette œuvre qui, selon lui, « portait dans ses flancs la ruine de la Patrie » et contre les alliances à la faveur desquelles elle s'accomplissait. « Les partis, dit-il, et cette phrase résumait la pensée dominante de son discours, ne meurent pas parce qu'ils sont en minorité; mais ils meurent infailliblement quand ils contractent des alliances que leur passé et leur honneur leur défendent. »

L'attaque était vive; mais elle se heurta à un parti pris de silence, personne n'y répondit et la discussion générale fut close.

On entra dans le débat sur les articles.

Au début, M. Raoul Duval reprit l'amendement que M. Pascal Duprat ne soutenait plus et qui faisait dériver le Sénat du suffrage universel direct. La gauche, cette fois, ne l'appuya pas et il ne fut pas pris en considération.

La discussion porta, à partir de ce moment, non sur le projet de la Commission, mais sur un contre-projet complet présenté par M. Wallon et qui, d'avance accepté par la coalition des gauches et d'une grande partie du centre droit, fut voté tout entier, article par article, sans la moindre modification et même sur la plupart des points, sans débat contradictoire.

C'était le mot d'ordre de la coalition et il fut suivi.

L'article premier du contre-projet statuait que le Sénat serait composé de trois cents membres; deux cent vingt-cinq élus par les départements et soixante-quinze élus par l'Assemblée nationale. M. Depeyre combattit avec une éloquente énergie la nomination; des inamovibles par l'Assemblée nationale en demandante avec la Commission, qu'ils fussent nommés par le Maréchal et que le nombre en fût porté à cent. M. Wallon lui répondit, pour la forme, quelques mots très brefs et son article premier fut voté par 422 voix contre 261 de droite. Nous vîmes, dès ce premier vote, que la coalition était refaite.


Les autres articles fixant les conditions d'éligibilité soit des sénateurs dans les départements, soit des sénateurs inamovibles furent ensuite adoptés.

Avant qu'on ne passât au vote de l'ensemble, M. Raoul Duval qui s'était multiplié dans cette discussion où des votes systématiquement silencieux avaient frappé d'impuissance toutes les oppositions et qui avait déployé une spontanéité de talent et une fertilité de ressources très remarquables, fit entendre une virulente protestation contre la coalition muette qui avait assuré le succès de la loi. Assurément la sévérité était à sa place; mais M. Raoul Duval la dépassa et il fut amer jusqu'à l'injustice en accusant d'avoir manqué à la probité politique ceux des monarchistes qui, après avoir applaudi à la visite du 5 août, avaient désavoué, selon lui, par leurs votes en faveur d'une institution de la République, le principe que M. le comte de Paris avait affirmé en saluant dans M. le comte de Chambord le représentant du droit royal héréditaire. Ces monarchistes commettaient, il est vrai, une très grave faute dont le pays a eu beaucoup à souffrir; pour ma part je n'aurais voulu accepter à aucun prix la responsabilité de l'évolution politique à laquelle ils se résignèrent. Mais s'ils se trompèrent, comme la suite des événements l'a prouvé, ils crurent, à tort sans doute, mais très sincèrement, devoir céder à une nécessité que les circonstances et l'intérêt du pays leur semblaient exiger et ils n'entendaient désavouer ni leur passé ni leurs principes. Ils l'ont tous prouvé depuis. C'était aller trop loin d'incriminer leur probité politique.

La violente philippique de M. Raoul Duval ne put néanmoins faire sortir les coalisés d'un silence qu'ils paraissaient s'être promis. On passa donc au vote sur l'ensemble, et la loi sur le Sénat fut adoptée par 435 voix contre 234. Je n'ai pas besoin de dire que je fus l'un des 234.

On avait une telle hâte d'arriver à la fin de ces tristes débats que sans désemparer et dans la séance même où venait d'être votée la loi sur le Sénat, on passa à la troisième délibération sur la loi d'organisation des pouvoirs publics qui fut


votée après une discussion comme la précédente très rapidement menée et qui ne tint guère que deux moitiés de séance. On arriva ainsi à la fin de cette délibération précipitée qui n'âVait pas été un débat; car les contradictions étaient restées sans réponse et les amendements avaient été pour ainsi dire exécutés à la muette. M. de la Rochette lut au nom dé l'extrême droite une énergique protestation. M. de Belcastel, avec l'autorité exceptionnelle que lui donnaient, dans les moments solennels, la hauteur dé sa conscience, l'énergie dé ses convictions et la splendeur de sa parole, adressa à la majorité dans un magnifique langage une suprême adjuration. Il produisit une impression profonde, mais les partis étaient pris et rien ne pouvait plus les modifier.

L'ensemble de la loi hit voté par 425 voix. Nous ne fûines -que 254 pour la repousser.

Les chefs du centre droit et une notable partie de ce groupe furent de la majorité; nous nous y attendions pour presque tous. Nous ne gardâmes dans la minorité qu'une cinquantaine de voix de ce groupe; nous n'en espérions pas davantage. Nous ne pûmes toutefois nous défendre d'une grande surprise et d'un vif regret en constatant que M. le duc de Broglie s'était décidé à voter la constitution républicaine. Ce vote lui coûta beaucoup. Cette constitution, si étrangement bâclée, n'e lui plaisait pas et nous le croyibns résolu à un vote contraire. II fut dit alors que, peu d'instants avant le scrutin final, le Maréchal, informé dès dispositions de M. le duc de Broglie, le fit supplier de voter la loi. Toujours est-il que le Maréchal acceptait, pour son compte, la Constitution qui était en train de se taire, bien qu'il en eût préféré une autre. Il se rattachait v celle-là plutôt que de voir son pouvoir en l'air après la dissolution de l'Assemblée. Croyant que nulle autre ne trouverait une majorité, il en désirait le succès et s'était prêté à bien des concessions pour l'obtenir. Mais il n'était pas content de la décision à laquelle il s'était résigûé et il était inquiet dû jugement que le grand public conservateur en porterait. Il redoûtait'que ce public ne vît une faiblesse là où les hommes politiques qui l'avaient poussé dans cette voie, avaient chërcHé à''Iui përsuàdéf qu'il s'honorait par un grand acte Se n6Né et patriotique abnégation. On. coiMprënd qu'il tînt à être couvert


par le suffrage de l'homme éminent qui avait été son premier Ministre.

M. le duc de Broglie ne crut pas, dit-on alors, pouvoir résister aux instances du Maréchal. Peut-être aussi ne voulut-il pas se séparer de ses amis du centre droit et des princes euxmêmes qui s'étaient décidés à ce même vote sans avoir eu ses hésitations. Ainsi s'expliquait son acceptation d'une constitution républicaine pour laquelle il n'avait aucun penchant et dont sa haute prévoyance ne. pouvait se dissimuler ni les incohérences, ni les périls.

L'Assemblée, à vrai dire, avait donné pendant ces deux dernières discussions un assez triste spectacle. Cette délibération au pas de course où il n'y avait eu qu'un simulacre de débats, où rien n'avait été ni maintenu, ni presque discuté de ce que le Gouvernement du Maréchal avait primitivement pr.oposé et de ce que la Commission élue par l'Assemblée avait laborieusement préparé pendant près d'une année, où M. Wallon s'était fait en quelque sorte le promulgateur de résolutions arrêtées dans de secrets conciliabules par une coalition muette, où les Ministres s'étaient effacés systématiquement dans le débat public et s'étaient bornés à exercer une sourde action par la participation indirecte de quelques-uns d'entre eux au travail souterrain des coalisés; ces transactions équivoques où la gauche paraissait sacrifier ce qu'elle avait souvent proclamé comme des articles inviolables du credo démocratique et où le centre droit avait fait l'abandon des garanties conservatrices et monarchiques qu'il aurait dû défendre et qu'il regretterait de n'avoir pu retenir; les protestations les plus véhémentes ne pouvant arracher une réponse ni à la gauche, ni au centre droit, comme si leur accord tramé dans l'ombre ne pouvait subsister que dans le silence, tout cela avait été triste.

La grandeur y avait manqué et par certains côtés, la sincérité y avait manqué aussi. Les uns entraient dans la République sans l'aimer et sans y croire, en se promettant d'en sortir par la révision dans de meilleures circonstances et en


espérant d'en conserver jusque-là la direction. Les autres comptaient bien ne plus lâcher la République après lui avoir donné la consistance d'un droit constitutionnel; ils comptaient aussi arriver à bref délai à la gouverner et à la dominer et s'ils acceptaient une révision qui paraissait stipulée contre elle, c'était avec le secret espoir de s'en servir pour ôter à la Constitution ce qu'ils y avaient laissé introduire de garanties conservatrices. L'événement a prouvé que les premiers s'abusaient étrangement et que les espérances des seconds n'étaient que trop fondées.

Les membres du centre droit qui entrèrent dans une majorité de coalition pour constituer une République révisable, eurent une double illusion et commirent une double erreur. Ils ne crurent pas assez à la malfaisance fatale de la République ils crurent trop à F efficacité trompeuse de la faculté de révision. C'est ainsi qu'avec de très loyales intentions mais avec une imprévoyance présomptueuse, ils jetèrent et précipitèrent le pays dans une aventure très risquée et on peut le dire aujourd'hui, en présence de tout ce qui en est sorti, dans une aventure très funeste. Je les ai défendus dans d'autres parties de ces souvenirs contre des imputations qui me semblaient imméritées. Malgré ma profonde estime pour eux, la justice m'oblige à dire qu'en 1875, par cette acceptation imprudente et périlleuse d'une constitution républicaine, ils encoururent une grave responsabilité.

Mais je dois ajouter qu'à côté de cette responsabilité il s'en trouve d'autres. Certes, l'extrême droite et en particulier mes très chers et très chevaleresques amis, MM. de CarayonLatour et Lucien Brun, ne s'inspirèrent que de leur fidélité à la Monarchie qui faisait partie de leur patriotisme. Ils crurent obéir à ce que l'honneur leur prescrivait et on ne saurait élever le moindre doute sur la parfaite loyauté et le désintéressement absolu de leurs intentions.

Il n'en est pas moins vrai que si la plus grande partie de l'extrême droite et le groupe bonapartiste presque tout entier ne s'étaient pas refusés à toute organisation du septennat personnel, le centre droit se serait certainement maintenu avec nous, sur ce terrain, contre toute constitution de République. Mais, par suite de la résistance intraitable de l'extrême droite


royaliste et du groupe de l'appel au peuple, la majorité faisait défaut pour les projets de la commission qui ne visaient que le septennat personnel du Maréchal, c'est, il faut le dire, à cause de cela, et non par préférence propre que la plus grande partie du centre droit, ne voulant pas livrer le pays aux hasards, qui pouvaient naître d'une assemblée unique, en face d'un pouvoir 'h'ayaht pour se défendre aucune armé constitutionnelle ou du moins, n'ayant que celle du droit de dissolution, se prêta à une alliance qui lui répugnait pour faire une République qui n'était pas de son goût. Là n'est pas sans doute sa justification; car au bout de la coalition d'où sortit la Constitution républicaine de 1875, il y avait la désorganisation des forces conservatrices %t un coup mortel porté au retour de la 'Monarchie deux périls qui primaient tous les autres et que le centre droit aurait dû à tout prix ne pas faire courir au pays. Là même ne fut pas son excuse; car il n'y en a pas de légitime pour des concessions de principe qui devaient avoir pour contre-coup fatal l'affaiblissement de la défense sociale et la compromission des espérances monarchiques dans notre France désemparée. Mais là, on ne saurait le contester, fut la responsabilité d'une partie de l'extrême droite et d'une fraction du groupe bonapartiste de l'Assemblée.

M. de Bonald a ècri~ ce mot si souvent répété « Dans le's temps troubiés, le dimcile n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître. » Je ne sais si je me trompe, mais je crois pou'Voir dire qu'en soutenant contre les uns la nécessité d'organiser le septennat personnel du Maréchal et en nous séparant des autres pour combattre et repousser toute institution de République, nous discernâmes, mes amis et moi, quel était le vrai 'devoir et nous le fîmes.

CHARLES CHESNELON'G


LE DIEU PERDU

On a connu des saints qui ont écrit leurs autobiographies, et les anges eux-mêmes révèlent encore, de temps à autre, dit-on, des choses curieuses en un langage tout ordinaire et fort peu grammatical. Mais moi, j'ai vu le journal d'un dieu authentique qui se promena jadis librement sur la terre et au fond de la mer.

Son récit le « livre de Jim Albro il l'écrivit à Barange Bay, qui est dans la Papouasie, qui est au bout du monde, et'même un peu plus loin encore ce vaste pays sombre et souriant, sur lequel aucun blanc n'a jamais marqué une emprise conquérante, où peut arriver tout ce que vous souhaiteriez croire, et bien des faits que vous ne pourriez jamais admettre. Il oublia d'en prendre le copyright luimême. Mais il y a fort peu de chances pour qu'il revienne jamais le réclamer. Jeckel déclare, d'ailleurs, que la vérité est moins étrange que la fiction et qu'elle est d'un moins bon rapport. Je me sens donc tout à fait autorisé à disposer librement de ce remarquable ouvrage, tel que Jim Albro l'écrivit avec une balle de plomb sur quelques bandes d'écorce. Dans son heure la plus sombre, Jim Albro dut deviner que quelqu'un viendrait, un jour, à sa recherche. Quelqu'un partait toujours à sa recherche où qu'il fût, et quelque danger qu'il y eût à le rejoindre. Il se trouvait toujours un ami pour le dénicher et le rapatrier lorsqu'il était dans l'embarras, pour payer ses dettes ou même, si c'était nécessaire, pour faciliter, par un cautionnement, sa mise eh liberté pro-


visoire. C'était une de ces fripouilles irrésistibles que l'on aime peut-être pour leurs folies, dont les erreurs les plus insen.sées sont acceptées comme les manifestations d'un caprice engageant, et qui ne cessent de signer avec sérénité des chèques sans provision sur le destin.

Tout de même, il est bizarre qu'il ait dû enfin rendre ses

comptes sans aide, complètement isolé.

Un type comme Albro ne peut pas disparaître simple-

ment, comme vous ou moi, dit le capitaine Bartlett d'une voix réfléchie. Il s'est tiré de trop de mauvais pas. Il en a pris trop à son aise avec les hommes, les démons et les femmes aussi.

Nous étions appuyés, groupe silencieux, au bastingage

du petit Aurora Bird qui cherchait, en tâtonnant, son chemin à travers les récifs. Les potins avaient marché bon train au cours de la longue remontée de la Mer du Corail. Sur le sort d'Albro et de ses trois compagnons blancs et celui de leur équipage indigène, toutes les hypothèses avaient été discutées, jusqu'à la lassitude.. Maintenant l'incertitude nous tenait à la gorge; car nous étions enfin parvenus à Barange, où nous devions débarquer.

Quelque chose encore, nous tourmentait, je pourrais

appeler cela enchantement, et ne pas me tromper beaucoup. La brise paresseuse, venue de terre, nous apportait ce parfum qui ne ressemble à aucun autre au monde, de la jungle pourrissante, et du sol fertile, de végétations empoisonnées et luxuriantes, de fleurs rares, soporifiques, à la fois chargées de mort et pleines d'une ardente vitalité. C'est le Souffle de la Papouasie. On dirait que de la terre il s'exhale tout chaud, comme d'une bouche. Quand on en a éprouvé la tiédeur, on ne peut plus l'oublier, partagé que l'on est entre la répulsion et le désir. Cette terre attirante et dangereuse, bien des hommes l'ont connue, des trafiquants, perliers, recruteurs, chasseurs d'or, et ils ont ardemment cherché à la connaître davantage, et beaucoup y ont laissé leur peau. Elle s'étend là, dernière énigme, gardant encore ses secrets au-delà de ses côtes sauvages, et de la frange de ses forêts inexplorées, sphynx noir des mers, magnifique et cruel.

Nous avons regardé s'élargir la baie. A nos yeux s'étalait


la plage aux touffes de palmiers, devant les collines boudeuses frémissant dans la brume de chaleur, et les montagnes indéfinies et sans noms qui les dominaient. Depuis plus d'une heure, les seuls bruits entendus avaient été les ordres brusques que Bartlett lançait au Canaque du gouvernail, le doux clapotement de l'écume par-dessus le bord, le cri musical du sondeur, le tap-tap des pointes de récifs frôlant la quille, et le grincement des cordages quand nos voiles s'enflaient ou s'affaissaient. Chacun de nous guettait, attentif, quelque signe du désastre. Chacun de nous avait une question qui lui brûlait les lèvres, à peu près la même question, je crois. Mais nul ne voulait la formuler avant que le Capitaine parlât. Nous savions qu'il avait porté à Albro un intérêt très particulier.

Jetez-le comme vous voulez, il retombera toujours sur ses pieds, dit-il.

Certes! confirma Peters, le trafiquant dégingandé qui venait de Samarai. Ou bien, s'il ne pouvait se tenir debout, la foule se battrait pour obtenir le privilège de le soutenir et pour lui payer le dernier drink de la maison.

Vous croyez qu'il vit encore? piailla Harris.

Si je crois qu'il vit? répliqua Bartlett sans tourner sa vieille tête hirsute. Il n'était pas fait pour finir misérablement dans un trou d'enfer comme celui-ci. Je parie sur la chance de Jim Albro qui a toujours fait ce qu'il a voulu. Peut-être bien, dit Peters, et il donna une chiquenaude au barillet de son Webley, en ricanant. Peut-être que nous le retrouverons assis sur un chicot et en train de pêcher au milieu de nègres accroupis autour de lui.

Vous noterez, chose bizarre, que ceci se passait avant que nous ayons appris le premier détail certain sur l'affaire de Barange Bay.

C'était maintenant le 20 avril. Le 2 novembre précédent, le schooner perlier Timothy S. avait quitté Cooktown pour Joannet Harbour, dans les Louisiades. Il n'était jamais parvenu à Joannet. En décembre, il avait été rencontré par un steamer de Sydney dans le groupe Bismarck, où il n'avait aucune raison de se trouver. Et au début de mars, sur la côte occidentale, quelques cannibales amicalement disposés,


ou tout simplement vantards, avaient prévenu un missionnaire qu'un schooner britannique était échoué à Barange. C'était tout. Mais cela avait suffi pour que certains amis ou commanditaires de Cooktown nous eussent priés de nous renseigner sur place.

Jeckel renifla. Vous ne pouvez guère l'en blâmer de nous cinq c'était le seul qui n'eût jamais rencontré Jim Albro. D'ailleurs c'était le rôle de Jeckel, de renifler. Vous avez dû lire ses petits articles spirituels dans le Bulletin, ces entrefilets qui mordent et fument comme des pétards chinois. Au moment de notre départ, il prenait ses vacances, et bien entendu, ayant eu vent de l'affaire, il s'attacha à nos pas. J'ai beaucoup entendu parler de cet Albro depuis que nous avons levé l'ancre, dit-il. Pourquoi tout ce bruit à son sujet? Il ne commandait pas le Timothy ? 9

Non! répliqua Peters de sa [voix traînante, non, il ne le commandait pas. Mulhall était capitaine.

Alors, peut-être est-ce Albro qui a eu l'idée de l'entreprise. Est-ce lui qui avait découvert ce merveilleux banc vierge d'huîtres perlières qu'ils se proposaient de rafler? Non! répliqua Peters. Non. on ne peut pas dire qu'il occupait un poste véritable dans l'expédition. Il s'est embarqué comme subrécargue. N'est-ce pas, capitaine Bartlett ?

Comme garçon de cabine, sans doute, dit Bartlett, avec sa lenteur habituelle, ou comme maître d'équipage ou même comme midshipman!

Jeckel nous dévisagea chacun à notre tour, mais aucun de nous ne sourit.

Vous vous payez ma tête dit-il. Tant pis. Seulement, vous savez, je vais écrire cette histoire. Vous feriez mieux de m'aider à choisir le héros qui convient. A quoi ressemblait votre célèbre Albro?

C'était le type le plus séduisant que j'aie jamais rencontré! s'écria le jeune Harris, avec impétuosité. Absolument. Je ne l'ai vu que deux fois, mais je me souviens exactement de ce qu'il a dit. La première fois il était ivre, mais ça. ça n'est rien. Il chantait Folle Bess de Bedlam d'une voix fausse à vous faire dresser les cheveux sur la tête Et un


soit à Brisbane lorsqu'il a rencontré Castlereagh Slasher pour deux rounds.

Six pieds d'Irlandais fou, ajoutés à trois pouces d'Espagnol rêveur. comme qui dirait pour couronner lé mélange. Cheveux noirs, barbe ondulée, des yeux comme des billes en verre bleu.

– À travers lesquels brillait le soleil, intervint Harris. Voilà James O'Shaughnessey Albro! (Peters s'attarda sûr le nom). Pour ce qui est de sa chance, le capitaine B'artiett ici présent a peut-être raison. Mais peut-on dire la chance? Albro est né trop tard. Ïl aurait dû être conquistadôr. Et se pavan'ér dans Ïé bon vieux temps, rançonnant dés rajahs, et se taillant des royaumes. Tandis qu'il n'était que Jim, et tout ce que vous voulez entre manœuvre et millionnaire.

Personne né sait ce qu'il a fait chez lui (sans doute lui fallait-il plus de place). Une saison, il est apparu sur la rivière Ëhdeàvour avec un schooner à luij salon en érable frisé,–divans en satin, porte-fusils aux montures d'argent! Par Joë, on aurait cru qu'il allait trafiquer avec les chérubins pour dés harpes d'or dans les îles du Paradis! Cela ne pouvait durer longtemps avec les risques insensés qu'il prenait. Cela dura jusqu'au jour où il perdit le navire et tout son avoir dans uné course retour de l'île de Jeudi.

Ïl fit naufrage?

Non. il perdit au jeu navire et argent. Jimmiepayaau débarcadère et remonta Charlotte Street en mendiant. Il entra dans une réunion politique qui se tenait là, fit une harangue enflammée, probablement sur la tempérance! Et par Joë, –voilà qù'on l'élut conseiller divisionnaire le lendemain matin! 1. J'ai entendu parler de ça, dit Harris en ricanant. N'est-ce pas au cours du même hiver qu'il fit pour sa santé un plongeon dans les mines d'étain? Oh raconté qu'il était amoureux d'une belle veuve très riche. Et, en même temps, de sa jolie femme de chambre' C'est alors qu'il gagna le Mont Romeo en vitesse! Ma parole! Ce type-là transformait fâ plus simple àBàire 6n roman! On dit qu'il a gagné gros à P~oméo, pour se consoler. ë I'âï

H a fait fortune une dizamé dé fois. Pourtant, je l'aï


aidé à obtenir une situation de commis d'entrepôt à Samarai, alors qu'il ne portait plus de chemise sous son pardessus, et seulement des sacs en guise de culottes! Je m'imagine que c'est là ce que le capitaine entend par sa chance. Capitaliste, mineur, politicien, arrimeur, c'était la même chose pour un Jimmie. Voyez comment il a renfloué Greswick que personne ne voulait toucher, lorsque la barque a échoué sur Turn-again Island il a gagné quatre mille livres grâce au travail le plus dangereux, et les a reperdues à la Coupe de Melbourne! Il s'en f. pas mal. Comme vous le dites, capitaine, il ne faisait que ce qui lui plaisait..

Jeckel fronçait les sourcils et gonflait ses lèvres minces. Il n'a jamais rencontré de jeu qui fût trop difficile pour lui! dit Harris. Et il n'a jamais marchandé son poing ni son sourire! 1

La geôle de Darlinghurst regorge de types de ce genre! – remarqua Jeckel sèchement.

Vous m'avez demandé à quoi il ressemblait? s'écria le capitaine Bartlett en faisant volte-face du côté du gouvernait Je vais vous le dire. J'ai épousé une jeune fille qui était assez entichée de Jim Albro jadis! Il n'y a pas d'homme vivant qui oserait dire un mot contre ma femme, la plus belle de Queensland. Or, je connaissais tous les potins lorsque je l'ai épousée. Et pourtant, vous me voyez ici.

Ah et dans un but amical? demanda Jeckel en le dévisageant. Ou bien pour vous assurer qu'il ne reviendra pas? Je vis le sang affluer aux joues hâlées de Bartlett, puis refluer lentement.

Par amitié, dit-il simplement.

Jeckel fit un geste qui ressemblait à un salut, peut-être avec un soupçon de moquerie, mais il n'ajouta rien de plus. Bartlett vira de bord et mena le schooner tout droit à travers la brèche. Nous tournâmes de nouveau nos regards vers cette baie sinistre qui s'ouvrait devant nous comme la profondeur peinte d'un décor de théâtre, où nous devions découvrir et reconstituer une obscure tragédie.

Le rideau se leva brusquement. A peine étions-nous à la hauteur du promontoire le plus proche, qu'un des marins bruns bondit en avant en poussant un hurlement, et nos


regards effrayés dépassèrent son index qui désignait l'épave du Timothy 5. Il ne pouvait y avoir aucun doute une coque verte avec une ligne d'eau noire, échouée très profondément sur le côté, les écoutilles béantes un peu au-delà d'une brèche peu profonde de la côte, bien sous le vent. Nous n'avions point besoin du télescope pour lire le nom ni pour voir qu'il ne restait rien de vivant sur la coque délabrée. Elle gisait dans son dernier mouillage, dans la phase finale de la pourriture navale, dépouillée de ses agrès, ses mâts brisés et nus comme des os blanchissants. De son bastingage s'éleva un vol de fous qui poussèrent des cris aigus comme des fantômes tristes, et disparurent.

A:/e, voilà la fin de leur croisière perlière, dit Peters sombrement. C'est bien le bateau de Mulhall, sûr et certain. Les bourrasques du sud-ouest l'ont poussé là. Ça ne m'étonnerait pas qu'il fût ancré à peu près où nous passons en ce moment.

Sur le banc d'huîtres? renifla Jeckel en se penchant pour regarder l'étincelant gouffre bleu.

Qui doit être juste sous notre quille, à mon idée.

A un signal, la sonde avait été détachée, bien que nous eussions largement dépassé les récifs.

Seigneur! dix brassées! dit Harris en répétant le cri, ça, c'est plonger! J'avais entendu dire que c'était un banc d'eau profonde. Croyez-vous qu'ils étaient au travail lorsque les nègres les ont surpris?

Je le pense, dit Peters. Tu vois ce petit bout de terre broussailleux? La pointe n'est guère à plus de cent mètres d'ici. Une dizaine de canots pourraient fort bien se masser derrière sans être vus. Par Dieu, c'est clair comme le jour. Le schooner s'est arrêté pour travailler; le plongeur était sous l'eau sans nul doute, les pompes marchaient, toutes les mains étaient occupées à bord, et le guetteur calculait des profits à trois décimales derrière le cabestan. Un vent favorable pour pousser les canots.

Fini! – conclut Harris brièvement. Tout fut terminé en dix minutes! ils n'ont pas dû savoir ce qui s'abattait sur eux. Un nuage noir! C'est tout. Un nuage noir. Peters avait raison. Ce n'était que trop clair. Nous avions


tous entendu des histoires de ce genre. A nos esprits attentifs, ces quelques phrases évoquèrent très nettement le tableau de l'équipage insouciant que la mort guettait, et de l'horreur rapide de l'attaque. Nous avions devant les yeux l'épave et la baie vide. Le reste, nous pouvions l'imaginer.

.– Alors, que faites-vous maintenant? demanda Jeckel. Peters distribuait déjà des fusils et des cartouches près de la cabine. -Bartlett, l'air hagard, ne parut pas l'entendre, mais Harris jeta une réponse par-dessus son épaule avec l'impertinence de l'émotion.

Oh! sait-on jamais? Peut-être découvrirons-nous des têtes fumées que nous pourrons emporter?.

Quelques instants plus tard, le capitaine donnait ses dernières instructions à ceux qui devaient garder le navire, tandis que nous autres, de l'équipe de terre, nous sautions dans la grande baleinière.

Vous ne devez pas nous suivre, quoi qu'il arrive; entendu, n'est-ce pas? Si vous apercevez plus de trois canots à la fois. levez l'ancre, et gagnez le large. Je vous laisse Odadiah, c'est un bon tireur, et quatre des meilleurs boys.

Le jeune second hocha la tête. Il était furieux de ne pas nous accompagner. Mais Bartlett savait ce qu'il faisait. Nous-mêmes nous prîmes nos précautions. Nous ramions lentement vers la côte, en ayant soin de nous tenir hors de portée des lances, et en surveillant avec attention le mur de la jungle. Il n'y a pas de plage à Barange. Les racines des manguiers descendent en se tordant jusqu'au bord de l'eau, comme un enchevêtrement de pythons. Tout était tranquille sous le feu du soleil; nous avions l'impression d'être plongés dans un grand bain de vapeur. De temps à autre, nos boys Tonga s'appuyaient sur leurs rames, en roulant leurs yeux timides et limpides. Nous entendions leur respiration rapide et le bruit de l'eau qui dégouttait des rames. Rien d'autre. Nous flottions dans un mirage où chaque feuille, chaque frondaison et chaque liane palmée avec son image reflétée dans l'eau prenaient un éclat et une précision peu naturels, comme un tableau très travaillé ou un paysage vu à travers un stéréoscope.


'– Je présume qu'une centaine de têtes crépues nous guettent en ce moment! murmura tout à coup Jeckel. Pourquoi ne donnent-ils pas signe de vie?

II tripota son fusil nerveusement et renifla.

–Quel endroit! L'air est mortel, pourri de fièvre. Pouah G'est animal. C'est comme l'haleine d'un tigre. Je regardai le petit homme en clignotant et en même temps j'aperçus Peters debout à la proue de la baleinière. Le trafiquant allumait une courte fusée de dynamite avec le bout de son cigare. Avant que j'aie pu crier gare, il l'avait lancée dans la brousse.

La fusée tomba avec un fracas de catastrophe dans ce silence absolu. Les arbres bondirent vers nous et les rochers furieux renvoyèrent le rugissement. Pareille à la poussière multicolore de l'explosion, une myriade d'oiseaux brillants jaillit brusquement loris, perruches, martins-pêcheurs,–atomes étincelants, verts, bleus et écarlates dans le soleil. Ils tournoyèrent et disparurent. Les échos s'apaisèrent. La fumée s'éloigna, et le mur vert se referma sans une cicatrice le silence engloutit de nouveau les envahisseurs futiles, qui assaillaient son immense énigme avec un pétard! Ils n'ont pas l'air de s'en soucier beaucoup! ricana Jeckel.

Mais Bartlett leva un doigt. Quelque chose bougea très loin dans les bois. Cela s'approcha avec de longues pauses, on entendit des pas de plus en plus pressés et enfin un bruit, de charge à fond de train à travers la brousse. Nous tenions l'endroit sous la menace de six fusils; de la lisière surgit une créature qui bondit et s'accrocha parmi les lianes.

Maître! cria-t-elle. Maître!

Un homme qui ressemblait plutôt à un singe nu et affamé, avec ses jointures cagneuses et les os saillissant sous sa peau noire, tremblant de peur. Ce ne devait pas être nous qu'il redoutait. Il affrontait les fusils sans broncher. Mais ses yeux de jàis se tournaient sans cesse pour regarder derrière lui, comme s'il s'attendait à voir une main redoutable surgir du bois pour l'y entraîner de nouveau. La jungle, le pays voilà ce qu'il craignait.


–Maître! 1 cria-t-il. – Prends-moi avec toi dans ce bateau. Moi suis un bon boy; beaucoup trop bon!

Ton nom? lança Peters. Ton bateau?

Dans la réponse bredouillée nous perçûmes un mot qui nous fit tressaillir.

Sacrebleu, c'est un de leurs boys. Approchons, capitaine.

Nous approchâmes jusqu'à ce que Peters pût traîner le nègre tremblant par-dessus bord, et nous nous éloignâmes vivement de l'ombre des manguiers vers la sécurité, tandis que le fugitif racontait en bredouillant son histoire. C'était vrai! Nous avions découvert un survivant du Timothy S. il s'appelait Kakwe, disait-il, et il était venu à Barange « beaucoup longtemps avant » Au moins deux mois plus tôt. Lors de l'attaque contre le schooner, il s'était échappé à la nage. Papou lui-même, d'une tribu et d'une religion différentes, les hommes-singes peints des Détroits de la Princesse Marianne, il s'était réfugié sur le faîte des arbres. Cela lui avait sauvé la vie. Depuis lors il avait vécu de fruits et de noix, ignoré parmi les cacatoès.

C'est du moins ce que nous comprîmes dans ses bavardages. Peters l'interrompit

Mais les autres? Les hommes blancs?

Tous finis! répondit Kakwe laconique.

Comment?

Moi pas savoir. Trop peur, marché dans l'eau salée, fichu le camp le long de la plage, jusqu'à arbre! Moi peur comme diable! 1

Son récit s'accordait avec notre théorie du massacre, mais il n'avait pas vu de cadavres apportés à terre, ne pouvait pas identifier les assassins, ne pouvait dire où se trouvait le village indigène ni comment y parvenir, et refusait tout net de nous guider dans la brousse. Du reste, il assurait qu'il fallait s'éloigner aussi vite que possible de cet endroit.

Ah! dit Jeckel, d'un ton approbatif. II a raison. Soudain, nous étions prêts à tout abandonner. Oui, nous fûmes vraiment tout près. Nous flottâmes vers le mouillage et jetâmes autour de nous des regards impuissants.


L'endroit était si immense, si déroutant. Inutile de chercher davantage parmi les marécages et les forêts vides, ni d'avancer à tâtons dans cette désolation silencieuse. Inutile de vouloir contraindre la jungle. Les capitaines de croiseurs, qui ont bombardé ces mêmes côtes au cours de plus d'un raid de répression, savent comme il est vain de lutter contre la Papouasie, qui garde ses secrets.

Nous devions être à mi-chemin du Aurora Bird, lorsque

Bartlett, qui était assis à l'avant, fit un signe qui nous arrêta tous, net.

-Il ment! dit-il tranquillement. y

Jeckel sursauta et protesta

Qui? Le noir? Il a tout simplement la frousse. On ne

peut pas le blâmer de vouloir s'échapper de ce piège! J'y aspire moi-même! 1

Il n'a pas pu vivre tout ce temps dans l'île sans apprendre,

ni voir quelque chose, déclara Bartlett.

Pourquoi mentirait-il?

Mais Peters s'était levé, les traits brusquement animés.

Par Joë. tu me le rappelles à point. Lorsqu'on en est

arrivé à se demander pourquoi un indigène de ce pays mentirait, on fait.joliment fausse route! Quant à sa frousse, que croyez-vous qu'il a dû voir pour l'épouvanter ainsi?

Ici il courba notre homme-singe par-dessus un des bancs de

l'embarcation, et lui présenta affectueusement le revolver Webley.

Espèce de Kakwe, dit-il, mon joyau survivant,

j'avais oublié à quelle race tu appartiens. J'aurais dû commen- cer par cogner ta tête noire! Maintenant n'essaie pas de me rouler! Tu vas montrer ce que tu m'as caché! Tu piges? Et si tu ne me le montres pas, eh bien.

Et Kakwe obtempéra Avec toute la docilité du noir soumis

à une menace immédiate, il s'effondra au simple contact de l'acier et il montra le renfoncement où une petite crique cachée s'ouvrait parmi les manguiers, il montra le cours sinuedx qui menait le long du marécage à travers des étendues sombres et humides jusqu'à une rive de boue piétinée et jusqu'au village de Barange, enfoui là comme des niches géantes dans une arrière-cour. Cette fois nous ne nous attardâmes pas


à la moindre manœuvre. Jeckel lui-même saisit une gaffe et nous frayâmes notre chemin, avides d'aboutir enfin.

La brousse nous réservait, une surprise le village était silencieux, abandonné, vide.

Nous débarquâmes sur la place, si on peut appeler ~in'si la clairière sur laquelle donnaient quelques maisons, -,ces spacieuses demeures communales très étendues, palais au milieu des huttes qui surprennent parfois l'explorateur le long de la 'côte occidentale. Personne ne se montra. Un insecte, bourdonna dans le soleil avec un sifflement de balle, et j'avoue sans honte que je fis un plongeon pour l'éviter. Mais ce fut tout. L'abject Kakwe nous conduisit devant une haute plate-forme qui courait à hauteur d'homme le long de la plus grande demeure; nous nous arrêtâmes, les fusils dressés, le pouls battant.

Nous ne vîmes qu'une boîte placée au centre de la plateforme, à l'ombre de la haute chaume, un petit coffre bordé de cuivre, comme ceux qu'aiment les matelots, et qu'on trouve sur tous les navires.

Du butin! 1 dit Jeckel. Eh bien.

Mais le capitaine Bartlett avait déjà fait main basse sur un autre trésor, un câble de tube de caoutchouc proprement enroulé autour du coffre.

Qu'est-ce que cela?

Le tuyau d'aération d'un plongeur, déclara le capitaine.

Eh bien, et après?

Il a été tranché en haut et en bas!

Nous nous approchâmes pour regarder, et je vis que le poing hâlé du capitaine tremblait légèrement.

Un tuyau de plongeur, répéta-t-il. Ils avaient un plongeur. et, suivant votre idée, Peters.

Il prit une lente respiration.

Hein? Le plongeur se trouvait sous l'eau peut-être au moment où l'attaque s'est déclenchée.

Alors la voix de Peters s'éleva, froide, traînante.

Quelqu'un a laissé un message sur le coffre.

Comme nous faisions volte-face, il souleva un peu le coffre de côté, afin que nous pussions tous lire les lettres de cette


légende laconique, tous, sauf Bartlett qui fouillait dans ses, poches, cherchant ses lunettes.

~–.Ce fut écrit avec une balle Snider, à mon avis! –continua le trafiquant. Une de ces balles dont on fournit les peuplades païennes au nom de la civilisation.

--Voulez-vous nous le lire? supplia le capitaine.

Et voici la notice que Jeckel lut

Ce 22 janvier 19..

Membres de l'Equipage du schooner Timothy S. de Cooktown qui misèrent sur la fortune et perdirent. Baie de Barange.

J. Mulhall, maître. Babba, Koho.

B. Smythe, second. Kakwe, Jack-Jack.

Henry New. finis f Manomi, Frank.

Ntc finis /emdz.

Le capitaine Bartlett enleva sa casquette et essuya lentement la sueur qui inondait son front, avec un mouchoir rouge quadrillé.

Cela paraît naturel, dit-il en toussotant un peu. J'ai jamais été calé dans ce langage hic!

Cela veut dire « J'ai fini la conversation » ou quelque chose d'approchant, expliqua Jeckel. Mais la liste n'est cependant pas encore complète. Où est votre ami Albro? Peters roula vers lui un œil blanc.

C'est-y votre idée, dit-il, que des nègres écrivent des épitaphes? ou des livres?

Il leva devant nos regards l'objet qu'il avait trouvé en soulevant le couvercle du coffre un paquet de minces bandes d'écorces couvert de signes grossiers et relié par un lien de fibre qu'il délia afin de parcourir les feuillets.

Je savais qu'il était vivant, dit le capitaine Bartlett simplement.

Et c'est ainsi que nous connûmes l'histoire de James O'Shaughnessey Albro. Aujourd'huiencore jepeux me souvenir de chacun de nos gestes à ce moment, de chaque détail du groupe que nous formions dans le village désert de Barange; la voix traînante du trafiquant, ses interruptions tandis `


qu'il lisait une ligne ou deux, puis se tournait vers Kakwe avec un juron, ou bien intercalait quelque commentaire personnel fort réaliste; le visage sérieux de Bartlett; le reniflement incrédule du petit Jeckel, toujours indomptable, qui fouinait partout; les silhouettes de nos boys Tonga, appuyés patiemment sur leurs fusils tels des statues de bronze, attendant le prochain caprice de leur maître; le cercle dense de la jungle; les bizarres maisons pointues avec leurs façades caverneuses, béantes comme des auditeurs ébaubis et ricaneurs; les lances de soleil qui commençaient à se planter parmi les ombres allongées sur le pays.

« En cherchant la richesse, j'ai trouvé la gloire. Je suis descendu dans la mer comme plongeur amateur, et j'en suis remonté dieu professionnel. Mais je voudrais bien savoir quel est le f ils de chien qui a coupé mon tuyau? Je l'excommunierais sur l'autel même. »

Voilà un fragment du « livre » de Jim Albro, et cela le révèle tel qu'il vécut. Les notes suivantes ne sont pas aussi claires et loin d'être aussi gaies, et certaines sont même, en vérité, fort pitoyables. Il dut noter cela dans les premières heures de son règne, alors qu'il était encore dans tout le rayonnement de son aventure stupéfiante, avant qu'il n'eût commencé à comprendre ce qui l'attendait.

Comme Peters l'avait deviné, l'attaque du Timothy S. avait pris au dépourvu les chasseurs de perles. Ils n'avaient aperçu aucun indigène à Barange, ils ne se tenaient donc pas sur leurs gardes, et lorsque Albro entra dans la mer le matin du 22 janvier, il laissa tous ses compagnons tranquillement occupés à bord. Il ne devait en revoir aucun. Pendant qu'il descendait jusqu'au banc de perles, les maraudeurs noirs s'abattaient sur le schooner.

Il est probable que les sauvages prirent le tuyau d'aération du plongeur pour un câble d'ancre, il est certain qu'ils ne savaient absolument rien de l'appareil, et le premier avertissement qu'Albro reçut de l'aventure fut, lorsque, le tuyau tranché, il sentit la pression disparaître et l'eau filtrer par la valve d'aération. Heureusement il se disposait à remonter, et avait resserré son tuyau d'écoulement pour gonfler son appa-


reil. Heureusement aussi, son casque était pourvu d'une valve d'aération ajustable, et il put rapidement fermer les deuxvalves. 'Il tira sur la ligne de sauvetage, mais elle fila molle entre ses doigts. Il se coucha sur le côté pour regarder au-dessus de lui, mais il ne put rien distinguer dans le vague crépuscule bleu à travers lequel les bouts de son tuyau d'aération coupé pendaient iriertes. Alors il comprit qu'il n'avait plus de communications avec le bateau, et il fut étreint par cette terreur hideuse qui guette tous les plongeurs parmi les périls et la solitude du fond de la mer. Il aurait pu remonter à la surface en rejetant ses poids de quarante livres, mais il se rendit compte qu'aucun accident imprévu ne pouvait être à l'origine de sa situation présente, et son instinct le poussa à s'éloigner du schooner vers le rivage. Il avait encore quelques minutes à vivre sous l'eau, quatre ou cinq peut-être, grâce à sa réserve d'air. Il se dirigea promptement vers la plage, cédant à une panique momentanée qui allait lui coûter cher. En essayant de trancher le tuyau désormais inutile, il perdit son couteau de plongeur.

Le corail pourri éclatait et s'effritait sous ses pas. Des lianes l'entravaient et le retenaient dans une étreinte redoutable. Un tridacna~ ouvrit sa coquille immense devant ses pas, et il faillit tomber dans ce piège des abîmes. Il continua à remonter la pente, se ressaisissant petit à petit. Il surgit enfin hors des vagues sur une pointe de rochers en dehors de la baie où il put s'aggripper et ouvrit le robinet de secours de son casque. L'appareil se dégonfla et l'homme aspira une vie nouvelle. Mais ici advint sa deuxième mésaventure tandis qu'il se remettait debout, il fut saisi par un vertige; glissant, il tomba lourdement en avant, et avec un grand fracas d'armes, le dieu s'écroula, évanoui sur le seuil de son royaume. « Me suis cassé le bras en gagnant le rivage. Je remontai la plage lorsque /'<H rencontré les nègres. Ils sont tombés sur leurs visages et je vis que j'étais élu. »

Voilà les paroles que Jim Albro choisit pour raconter une scène qui n'a sans doute pas eu de précédent dans l'expérience 1. Mollusque bivalve, peigne gigantesque, qui, avec sa coquille, pèse parfois jusqu'à cinq cents livres.


humaine. Deux douzaines de mots, pas plus. Vous vous l'imaginez, colosse emmitouflé dont l'immense casque de cuivre lance des reflets rouges, son monstrueux regard de cyclope scintillant, sortant de la mer au pied des collines hostiles et vertes de la Papouasie. Vous le voyez surgir, incroyable apparition de puissance et de majesté, à la vue des cannibales, et se dresser, triomphant, au-dessus de leurs rangées prosternées. Mais tout le récit d'Albro n'est qu'une succession de visions de ce genre, certaines fixées avec une netteté effrayante, d'autres nuageuses, confuses et trop brèves.

« J'ai choisi le médecin-sorcier en chef, et l'ai c~e de grandes dignités. Vieil ŒtMe- Gomme. Un de mes copains. » Des chapitres entiers ne sauraient fournir une preuve plus claire de l'intrépidité de cet homme. Il sut trouver le meilleur moyen qui fût pour accentuer le rôle qui lui avait été attribué de façon si surprenante, et pour établir sa divinité. Déjà il appréciait clairement la situation dont il avait écarté le premier risque. L'inscription sur le coffre est la seule allusion au sort du schooner et de l'équipage. A première vue, ceci pourrait dénoter un certain manque de sensibilité, mais ne nous y trompons pas. Albro était d'une nature prompte à s'adapter aux circonstances. Le fait était accompli à quoi bon pleurer? Les noirs avaient agi selon leur inspiration, et il lui fallait agir très rapidement selon la sienne. Ils lui avaient souHIé son rôle. Nous ne pouvons que deviner de quelle façon il le remplit. Car, le soir venu, il avait été installé dans une espèce de temple ou de « maison de diables », en qualité de dieu attitré des tribus de Barange.

Ici se termine la première partie « du livre », si toutefois on peut donner ce nom à cet assemblage de griffonnages incohérents, la première partie et la seule qui fût tout à fait intelligible avant que la brume de l'inquiétude et de la détresse n'eût terni l'image de ce dieu étrange et mortel, hélas! Il en commença la composition le soir même, ayant ramassé une cartouche Snider et les bandes d'écorce alors qu'il jouissait encore d'une liberté reIative.~Peut-être prévoyait_n-


il. Peut-être cherchait-il simplement à détourner sa pensée des périls qui l'entouraient?

Accroupi au-dessus de son propre autel, il prépara sa propre louange. Autour de son sanctuaire dormait une garde de médecins-démons, de prêtres, de sorciers, il emploie les trois termes. Mais, pour Albro, point de sommeil. Tandis qu'il luttait là, seul, pendant les longues heures de la nuit, il trouva le courage d'écrire ces premières notes à la lumière vacillante d'une torche, calmant ainsi la douleur de son bras cassé, et la terreur nouvelle qui renaissait rapidement en lui.

Ces mots, tracés le lendemain, jaillissent tels des scintillements d'éclair hors d'un nuage

« Quarante heures maintenant je m'affaiblis. Mon bras (mot biffé). Ai dû renoncer à essayer de dévisser le verre de mon casque. Ne puis le bouger. »

Quelques heures plus tard, un autre passage dans le même ton

« At essayé de m'en f uir ce matin! Mais les prêtes sont trop soupçonneux. J'ai pensé à briser le verre sur un rocher. » Et plus loin

« Si je pouvais seulement me procurer un couteau pour trois minutes. Une tige de bambou (plusieurs mots illisibles). Ne puis déchirer la toile vulcanisée. Inutile. »

Grands dieux! murmura Bartlett. 7~ ne pouvait pas sortir de l'appareil!

La certitude de l'état pitoyable d'Albro nous apparut par cette seule phrase, et je vous laisse à imaginer de notre angoisse. Nous n'avions pas soupçonné cela. Le journal était devant nous. Nous nous attendions simplement à découvrir quelques renseignements sur la position présente de l'aventurier. Pendant la lecture, jusqu'à cette damnée phrase, nous avions été sereins, et même ravis, cbmme des enfants qui suivent les tribulations de leur héros favori, certains de la solution heureuse.

Il ne pouvait pas sortir? cria Jeckel d'une voix aiguë. Que voulez-vous dire?


Il était vissé dans ce sacré appareil de scaphandrier.

Vissé?

Oui, vissé, cousu! répéta Peters pesamment.

Il parle de toile vulcanisée, mais en fait, il s'agit de croisé tanné, de croisé doublé de caoutchouc. Qu'il n'ait pu l'arracher avec un bâton, c'est pas étonnant! Parlez-moi d'une camisole de force!

Mais, mais pourquoi n'enlève-t-il pas le casque?

Peters fixait sans le voir le paquet qu'il tenait à la main.

Crébleu! Quel pétrin! -murmura-t-il.-Quel effrayant

pétrin! Dites donc, savez-vous ce qu'est un appareil de scaphandrier? D'abord une collerette en cuivre qu'on ajuste aux épaules. Puis le casque qui s'adapte à la collerette et se visse solidement à un quart de tour. Or, la seule prise possible pour dévisser le casque se trouve hors de portée de la main du scaphandrier. Car aucun plongeur n'a jamais été appelé à enlever son propre casque.

Nous ne pouvions que le regarder, muets, les yeux écar-

quillés.

Albro ne pouvait pas retirer son casque. Bien entendu, s'il

avait réussi à arracher la toile des oreillères, il était sauvé il ne lui restait plus qu'à soulever la partie supérieure du casque.

Il y a le verre.

Peters tendit le journal.

Que dit-il lui-même? Il n'y a qu'un verre démontable

dans un casque, placé devant, d'un pouce d'épaisseur et qui se visse solidement dans une douille. Ce verre est protégé par un grillage en fer, ainsi que les deux verres latéraux. Albro veut le briser mais ne peut pas. Il veut le dévisser, mais il ne réussit pas non plus. Il veut taillader le revêtement, mais il n'a pas de couteau. Le voyez-vous, crébleu! Le voyez-vous qui se tord et lutte pour la vie là-dedans, avec son seul bras valide! 1

Mais, s'écria Jeckel, d'une voix où perçait l'épou-

vante, -il ne pouvait même pas manger! Il a dû mourir de faim dans cet appareil!

De faim? répéta Bartlett, les lèvres exsangues.

C'est pire! De soif.


Je ne sais ce qu'éprouva Jeckel, mais il me sembla qu'un nuage voilait brusquement le soleil.

Continuez! implora Bartlett. Continuez!

Mais ce ne fut pas facile de continuer. Des fragments entiers de cet étrange « livre » devenaient impossibles à déchiffrer. Parfois, ce n'était plus qu'un griffonnage de caractères entremêlés. Ailleurs le plomb mou était brouillé, effacé. Peters parcourut rapidement ces feuilles d'écorce tandis que nous attendions, anxieux.

«. dieu inquiet. Ils m'ont attaché un instant pour me garder en sécurité. (Mots illisibles.) Mourir ici comme un rat sous une cloche de cristal. Non pas moi! Je n'en a: pas r:n~enHon/ » Curieux. Lorsque Peters reprit le fil, lorsqu'il lut cette phrase significative, ceux d'entre nous qui avions connu Jim Albro hochâmes solennellement la tête, comme si nous accueillions un frémissement profond et secret. Là était le véritable triomphe de cet homme, et nous le devinâmes alors, quelle que pût être l'issue de cette affreuse lutte. Seul, sans espoir d'être secouru, pour la première fois de sa vie, muet, impuissant, au bout de tous les stratagèmes aimables qui lui avaient si souvent réussi auprès des hommes. et des femmes aussi, Jim Albro demeurait toujours l' « invincible ».

Son corps se consumait et se recroquevillait dans sa propre chaleur. Il devait réfléchir à chaque courte respiration qu'il prenait, dilatant le vêtement et le dégonflant à de courts intervalles afin de renouveler l'air vicié! Ïl devait contempler les offrandes tentatrices posées sur l'autel, mangues juteuses, figues et canne à sucre, fruits sauvages et noix de coco fraîchement ouvertes où bouillonnait le lait frais et nouveau. Il devait recevoir l'hommage d'un peuple, et compter en même temps combien d'heures de tourment lui restaient encore à vivre. Et, supplice plus insupportable que les autres, il devait surmonter cette ironie impitoyable, ce ricanement moqueur du destin qui rend les hommes fous. Il ne voulut pas céder.

Le deuxième jour, les tribus accoururent lui rendre hommage. Il y eut un grand rassemblement sur la place. Une


pantomime très réaliste, fut jouée devant le temple, où résonnaient les flûtes de bambous et les tambours; les médecins-sorciers portaient leurs perruques vermillon et leurs masques de cérémonie, et des rondes de danseurs nus piétinaient et tournoyaient au rythme du chant. Jim Albro regarda tout cela, toutes les scènes qu'il suivait, derrière son verre épais, sans s'abandonnerpassivement au destin, mais en observant tout avec une attention soutenue. Certes, ce dieu prenait intérêt au bien-être de son peuple.

Qui sait ce qu'il vit chez les Papous de Barange? On les dit féroces. Leur peau est d'un beau noir de prune, leur taille moyenne est de six pieds et leur plat préféré est une oreille humaine bien grillée. C'est ce que rapportent les vieux trafiquants, -et nul explorateur n'a jamais contredit ces affirmations. Il fallait quelqu'un qui pût rester parmi eux sans perdre la tête, au sens littéral du mot, pour en apprendre davantage sur leurs mœurs. Albro fut, par force, celui-là. Il n'avait rien à faire qu'à demeurer assis. Il dut faire effort pour mettre de l'ordre dans ses pensées. Mais il y a dans ses notes un passage qui demeure bien énigmatique.

« Une grande quantité de matière première. Pourquoi ment-on toujours au sujet des nègres? Intact (illisible) à r~m~e. Ils m'ont fait comprendre par des mimiques (mots qui manquent) derrière les collines. (plusieurs lignes qui manquent). Merveilleux. »

Il dit « merveilleux ». Qu'est-ce qui était merveilleux? Jim Albro, mort vivant dans son linceul de caoutchouc et de fer, venait-il enfin de percer quelque mystère de la Papouasie? C'est possible. Le fait demeure que, tout torturé, tout brûlé par la fièvre qu'il fût, brûlant de soif et de douleur, il vit quelque chose qui le lança de nouveau dans l'action.

a supposer que je participe mot-même à cette pantomime. Je pourrais le f aire. Je le sais! Je vais me lier au vieil ŒdfGomme. Et ensuite. »

Peters leva les yeux du dernier feuillet.

Eh bien? demanda Jeckel avec impatience?


C'est tout, annonça Peters.

Je ne saurais dire ce que notre groupe haletant avait espéré. Peut-être le récit d'un miracle nous eût-il satisfaits, ou bien les confessions déchirantes, et les dernières recommandations du moribond. Mais ce brusque arrêt du journal nous laissa stupéfaits.

Ce n'est pas possible, cria Jeckel. Comment cela pourrait-il se terminer ainsi? Que lui est-il arrivé? Où est-il? Peters balaya du regard la clairière vide et la palissade impénétrable de la forêt.

N'oubliez pas que ceci fut écrit il y a près de trois mois, dit-il.

– Mais il avait un plan! insista Jekcel Il avait sûrement un plan. Il dit qu'il va tenter quelque chose.

Le capitaine Bartlett se secoua comme quelqu'un qui se réveille d'un songe.

Et vous oubliez de nouveau le boy du navire.

Avec un juron saccadé, Peters bondit sur l'infortuné Kakwe qui tremblait à ses côtés. Mais le noir n'avait rien à dire. Il ne pouvait jeter aucune lumière sur les événements.

Du faîte des arbres il avait seulement vu l'endroit où le « maître plongeur blanc s s'était mêlé à tous les démons de l'enfer. Après quoi, plein de peur, il s'était enfoncé dans la forêt. Kakwe nous montra la plate-forme de la maison près de laquelle nous nous tenions. Nous pénétrâmes furtivement par l'entrée barrée et traversâmes un sol de nattes de bambou et nous nous trouvâmes devant un rideau de pandanus. Nous avions depuis longtemps dépassé toute faculté d'étonnement, mais Jeckel, arrêtant un geste commencé, laissa tomber sa main.

Je n'ose pas, dit-il.

Ce fut Bartlett qui tira le rideau. Et là, dans le crépuscule, nous aperçûmes le dieu. Sa grande tête de cuivre brillant à l'arrière d'une niche peu profonde. La gaucherie raide, emmitoufflée de son costume de scaphandrier révélait une forme héroïque, encore disposée dans l'attitude d'un Bouddha assis, les souliers aux semelles de plomb formant une saillie à côté de chaque genou. Un immense œil nous fixait par-dessus l'autel, tandis que nous demeurions, anéantis par sa présence.


Et c'est ainsi qu'il est parti! –- dit Jeckel.

Quelque chose,avait frappé le visage vif de Peters. Horrifiés, nous le vîmes faire un pas en avant et poser une main vigoureuse et sacrilège sur la divinité. Nous vîmes la forme tressaillir et trembler comme animée par la vie, nous la vîmes frémir et ballotter, puis s'effondrer. flasque et vide. Oui, dit Peters, il est parti, en effet. Du moins d'ici. Il est parti. et en avant. Et très facilement. Regardez ces déchirures.

Le costume de scaphandrier était ouvert comme une plaie; on y avait fait de longues incisions au moyen d'une lame tranchante. L'une traversait les épaules, les autres descendaient le long de chaque membre jusqu'aux poignets et jusqu'aux chevilles.

Parti!

–- Parti! – confirma Peters. Soit que les nègres l'aient extrait morceau par morceau comme le pépin d'une noix; soit qu'on l'ait aidé à s'en libérer complètement. Faites votre choix. Dans tous les cas, il est parti, et cette fois pour de bon.

Mais. il n'y a pas trace de sang! cria Jeckel. Le capitaine Bartlett avait enlevé sa casquette pour s'essuyer le front avec son mouchoir de couleur, et il dirigeait un regard apaisé, par-dessus le faîte des arbres vers les lointaines montagnes de la Papouasie.

Vous pouvez toujours vous fier à la chance de Jim O'Shaughnessey Albro, dit-il simplement. Je savais qu'il était encore vivant.

Mais Jeckel chancelait encore.

Je. je n'écrirai pas cette histoire, nous assura-t-il très sérieusement. C'est trop. trop. et d'ailleurs elle n'a pas de fin.

Rtc finis f andi, suggéra Peters.

JOHN RUSSELL

(Traduit de l'anglais par MAnc LOGÉ.)

i


r

LE 'VÉRITABLE

CARDINAL DE RICHELIEU

Il existe sur le cardinal de Richelieu deux opinions traditionnelles d'allure plutôt légendaire. D'après la première, créée de son temps par ceux de ses adversaires qui l'ont le plus mortellement haï, le cardinal n'aurait été qu'un despote cruel et fourbe qui aurait emprisonné ou décapité ses ennemis et imposé à tous, principalement au roi Louis XIII, sa tyrannie intolérable. Le XVIIIe siècle a accepté cette thèse. Pour Montesquieu, Richelieu est un « méchant citoyen ». Voltaire ne voit jamais le nom du cardinal sous sa plume qu'il n'éprouve comme une sorte de colère frénétique. Au XIXe siècle, romanciers et dramaturges ont renchéri et Richelieu n'a été pour eux que l'ombre sinistre de « l'homme rouge qui passe! » »

D'après la seconde, tout à l'opposé effet, à l'origine, de

l'admiration qu'a inspirée le cardinal à son entourage et à de nombreux contemporains Richelieu serait « un génie » aux conceptions sans égales. Les éloges des membres de l'Académie française, à leur réception dans la Compagnie, ont contribué, grâce à un mode convenu de phrases pompeuses éloquemment répétées, à consacrer la réputation du cardinal dans les proportions de plus en plus grandissantes. Au xixs siècle après le romantisme, cette dernière manière a prévalu. La personne et surtout l'oeuvre de Richelieu ont pris une ampleur extrême. Au dire de Mignet, l'illustre homme d'État aurait eu « les intentions de tout ce qu'il a fait »; suivant d'autres, il serait


l'auteur d'une grande politique qu'on a appelée « la politique de Richelieu », sans doute parce que personne ne l'avait soupçonnée avant lui Retz l'a écrit. Il aurait imaginé ou repris la théorie des a: frontières naturelles »; fondé « la monarchie absolue x en France; contribué à la centralisation du royaume et même, paraît-il, « modelé l'occident de l'Europe » en arrêtant le progrès de l'unification catholique du continent pour substituer à la place la multitude des nationalismes épars modernes!

Entre ces extrêmes, il appartient à l'histoire critique qu'une étude longue et minutieuse des documents a familiarisée avec les réalités positives du xvn" siècle, de tâcher de retrouver chez Richelieu l'homme tel qu'il a été, qu'il a pensé, agi, vécu, et, comme on va le voir aussi, souffert.

Lorsque le 9 septembre 1585, à l'hôtel de Losse, à Paris, rue du Bouloi, naquit l'enfant qui devait être le cardinal, il était si maigre, si chétif, que plusieurs semaines on put croire qu'il ne vivrait pas. Toute sa vie Richelieu sera délicat. Le mauvais état continuel de sa santé est tout d'abord à relever pour comprendre ce que sera sa personnalité. Il y a au château du Haut Buisson, dans la Sarthe, un portrait de sa mère, Suzanne de La Porte, fille d'un avocat au Parlement de Paris, fragile créature, distinguée, pâle. Celle que les contemporains appellent « une perle de vertu et d'honneur » n'a pas été heureuse. Ses lettres simples et mélancoliques trahissent les tristesses d'une âme sensible qui a eu beaucoup à pâtir. Le père, François Duplessis de Richelieu, gentilhomme rude, devait mourir en 1590 couvert de dettes, laissant les siens à demi ruinés. Il avait eu trois fils Henri, Alphonse, Armand, et deux filles, Françoise, Nicole. Avec quelque prudence qu'il faille accueillir les renseignements défavorables donnés par les .contemporains sur la famille de Richelieu, il semble bien que ces enfants aient été atteints de pénibles accidents de santé. Nous allons voir qu'Armand, le futur cardinal, a été neurasthénique. Sa sœur Nicole, femme plus tard d'Urbain de Maillé, marquis de Brézé, restera enfermée quinze ans pour des


raisons de débilité mentale. Son frère Alphonse, d'abord chartreux, sera obligé, en raison de troubles analogues, de disparaître pendant dix-huit mois, et devenu cardinal archevêque de Lyon, surprendra son entourage par des mélancolies anormales et des bizarreries étranges. L'autre frère, Henri, mort jeune tué en duel, ayant laissé un testament fâcheux, il sera nécessaire, pour faire casser cet acte, de plaider que son v auteur était « fou »! Toutes ces circonstances étaient à noter. Le jeune Armand avait cinq ans à la mort de son père. Il grandit péniblement donnant des inquiétudes perpétuelles. C'était un enfant à la figure agréable, maigre d'aspect, de caractère fier. Amelot de La Houssaye attribue son humeur assez aristocratique à une aïeule paternelle, Françoise de Rochechouart. Lorsqu'il eut dix ans on l'emmena à Paris, on le mit au collège de Navarre, puis à celui de Lisieux. Il y travailla avec succès, révélant une intelligence extraordinairement brillante. Il y avait un évêché dans la famille, celui de Luçon, qu'occupait un oncle, Jacques Duplessis. Ce Duplessis étant mort en 1592, on avait gardé le siège pour un neveu. A défaut d'Alphonse, qui se fit chartreux, Armand devait devenir évêque. Il alla étudier à cet effet en Sorbonne, y prit ses titres, et Henri IV ayant consenti à lui laisser l'évêché de Luçon, le jeune homme écrivit au roi une lettre ardente de remerciement, pleine d'ambition juvénile et d'espérances conscientes ou inconscientes qui s'annoncent « Sire, je bous d'impatience de faire paraître le ressentiment que j'ai des bienfaits non mérités mais reçus pourtant de Votre Majesté. Je me donne à vous je vous offre peu, mais c'est assez puisque je m'engage moi-même. Je consacre à Votre Majesté les fruits de ma jeunesse, et une âme pleine de zèle et d'obéissance ». Et il travaille comme il va travailler toute sa vie, avec une activité fébrile, dévorante, consacrant à l'étude, nous dira un de ses confidents de plus tard, J. Sirmond, jusqu'à huit heures par jour. Il est ainsi fait. Les titres universitaires obtenus et les ordres canoniques pris jusqu'au diaconat, il va à Rome où l'on pense qu'il a été ordonné prêtre. Il est ensuite sacré évêque le 17 avril 1607. De là il gagnera son diocèse de Luçon pour l'administrer. Ces brèves indications sur ses origines, ses antécédents et ceux des siens étaient


nécessaires avant d'aborder l'étude de l'homme fait. Prenonsle maintenant cardinal et ministre.

Au dire de tous ceux qui l'ont vu et dépeint, il est grand,

mince, d'une taille souple et aisée. Sa figure fine et allongée a une extrême distinction. Ses grands yeux au regard calme, aigu, brillant, pénétrant, intimident, à ce qu'il paraît, par leur fixité. Le meilleur portrait de lui dans les trois têtes connues de Philippe de Champaigne est celui du profil droit, dit une note du temps. Il porte une barbe noire en pointe, élégamment tenue. Le front est large, les cheveux soyeux. La Bruyère dans ses Caractères, dit que ce qui frappe chez lui, c'est « son air grave, austère et majestueux ').

Nous avons dit que sa santé sera toujours précaire. Cons-

tamment il se plaindra de sa débilité. Il attribuera dans une lettre à Louis XIII « son corps infirme et l'ébranlement du plus faible et délicat corps qui soit au monde » aux travaux (( de son malheureux esprit ». Ce dont il souffre le plus, c'est de maux de tête. Il est accablé de migraines. Elles me « tuent », écrit-il lui-même dès 1621. Il en arrivera à faire le vœu, s'il en est délivré, de fonder une messe qui se célébrera tous les dimanches en son château de Richelieu en Poitou. Quand il est pris, il lui « est impossible, écrit-il une fois de Royaumont, de lire aucun papier ». Louis XIII qui cherche à le rassurer lui répète que ces douleurs de tête sont signe de longue vie, « qui est la chose, ajoute-t-il affectueusement, que je désire le plus au monde, vous aimant comme je le fais ».

Puis Richelieu aura des rhumatismes, la gravelle, subira

en 1632 un terrible accès de rétention d'urine causé par un abcès dans la vessie, et tout le royaume croira qu'il va mourir. A cette occasion deux médecins réputés du temps, MM. Charles et Citois, après examen, donneront une grande consultation sur son état physique « Nous, soussignés, docteurs en médecine. » d'où il résulte, à travers des considérations d'un ton digne de celui des médecins de Molière, qu'en somme ce dont Richelieu souffre le plus, ce sont des nerfs.

Ceux qui l'approchent ne se lassent pas de dire à quel point

sa nervosité est maladive. Il est d'une impressionnabilité


extrême. « Je n'ai jamais été au milieu de grandes entreprises qu'il a fallu faire pour l'État, a-t-il écrit, que je ne me sois senti comme à la mort! » Les mauvaises nouvelles l'accablent Il recommande autour de lui, d'après V. Siri, qu'on ne les lui annonce pas avec brutalité, mais qu'on l'y prépare peu à peu. Il est sensible à tout c'est ce qu'il appelle « avoir le sang chaud ». Au moindre incident qui le blesse, son trouble apparaît, même sur sa figure, de la façon la plus pénible qui soit pour un diplomate qui doit se contenir. Un ambassadeur étranger causant avec lui, le notera dans une de ses dépêches. « Le cardinal m'a répondu avec une face troublée, tirant nerveusement sa barbe. » Chose singulière aussi, Richelieu pleure avec une facilité certainement maladive. Marie de Médicis, lorsqu'elle sera au plus mal avec lui, répondra dédaigneusement à quelqu'un qui lui en fait la remarque pour l'apitoyer « Il pleure quand il veut! » Richelieu affligé de cette faiblesse, qui l'humilie, dit pour l'expliquer « La tendresse me surprend. » De fait son accablement dans les moments de détresse est tel qu'alors il se met au lit, ce qui l'apaise un peu. Puis, il est vrai, il se reprend vite et dès lors se contracte, affecte une froideur et une maîtrise entière de soi, voire une liberté d'esprit joviale, au moyen de quoi il cherche à donner le change. Comme il arrive souvent aussi dans des natures pareilles, si Richelieu s'effondre devant certaines épreuves inattendues, il sait aussi, à force de volonté, demeurer ferme et intrépide en présence des plus graves événements.

Dès son enfance il a montré un grand fond de tristesse. Son frère Henri lui écrivant en 1611 lui parlait de son habituelle « humeur mélancolique '). Abra de Raconis, évêque de Lavaur, qui l'a beaucoup fréquenté, a écrit de lui « Son esprit était mélancolique; il était infecté du foible de la bile noire. » Cette disposition a fait beaucoup de tort à Richelieu. On appréhendait de lui parler. Louis XIII qui le connaissait bien, lui écrivait pour le réconforter « Je vous recommande de vous tenir gaillard sachant bien comme la mélancolie vous est nuisible. Assurez-vous toujours de mon affection ». Ses ennemis feront un crime à Richelieu de cette disposition. ÏIs diront que son « esprit est rempli d'aigreur ». Ils le traiteront d'hypo-


condriaque. Ils iront jusqu'à prétendre que, tous les mois, il s'enferme deux ou trois jours avec son valet et son médecin parce que son humeur triste le rend furieux; qu'il donne alors des signes d'aliénation mentale; qu'il est épileptique; que dans ses crises, il hurle, écume, comme un chien enragé, se cache sous les lits d'où l'on a toutes les peines du monde ensuite à le retirer. Celui qui nous rapporte ces faits assure les tenir d'un des valets de chambre du cardinal, Olivier, qui les aurait révélés après la mort de son maître. Nous verrons que ses adversaires en ont inventé bien d'autres!

Pour combattre ces dépressions nerveuses, les médecins Chicot et Bontemps lui prescrivent des bains, des clystères, des purgations. Nous avons un mémoire de mille quatre cent une livres, quatorze sous, présenté par l'apothicaire Perdreau, ayant fourni pour une année au cardinal soixante-quinze clystères, cent vingt-sept bols de casse, des tisanes, des médecines laxatives et des sirops de pêchers. De lui-même, afin de se soigner, Richelieu a pris d'instinct, par goût, des habitudes de frugalité. Il ne veut pas à ses repas plus de deux plats et une salade. Il préfère manger seul dans sa chambre, tandis que sa table officielle comporte régulièrement quatorze couverts où ont leur place des cardinaux,. des archevêques, des évêques et des seigneurs de qualité. Quand il doit donner un grand dîner, il vient au début du repas boire à la santé de ses hôtes, et, sous quelque prétexte d'affaire, se retire, priant tel comme le ministre Bullion de prendre sa place sur son fauteuil, en haut de la table.

Autre pratique adoptée par lui après ses repas il désire faire de l'exercice, se distraire. Il se promène, par exemple, à Rueil, dans ses jardins; il aime écouter de la musique; surtout causer, allant et venant. Il faut qu'il y ait dans la conversation de la gaieté et de l'entrain et le facétieux Boisrobert a eu quelque succès auprès de lui'pour cette raison.

Autre particularité en raison de son hypersensibilité, Richelieu n'aime pas habiter Paris; le bruit et les odeurs l'incommodent. Il a peu résidé dans le bel hôtel qu'il a construit rue Saint-Honoré. Il lui faut la campagne, les arbres, le grand air. A Luçon, déjà, il se plaignait de n'avoir pas de jardin, de loger dans une prison. La vie aux champs est son plus sain


divertissement. Il se déplacera souvent. Toute sa vie il sera par monts et par vaux, effet des guerres, des complications politiques, mais aussi de son humeur. Ce qu'il préférera, ce seront les environs de Paris, « le seul lieu, écrira-t-il à Des Noyers, où l'on peut faire des affaires », et ces « environs » seront plus près alors qu'aujourd'hui du centre de la ville, puisque, par exemple, il louera à M. de Castille une belle maison située à Chaillot en face le pont actuel d'Iéna, ou à Charonne, sur la hauteur, en avant de la vieille église du village de ce nom qui subsiste, près du cimetière actuel du Père-Lachaise, la maison d'un magistrat d'où l'on a une vue magnifique et de l'air. Mais ses prédilections iront surtout à Rueil, ce qu'il appelle « la solitude de Rueil ». Il y fera venir les secrétaires d'État afin d'y traiter les affaires et le roi Louis XIII, soucieux de ménager sa santé, consentira volontiers à aller l'y retrouver de son château de Versailles afin de tenir conseil et de délibérer avec lui.

Aimant la solitude par goût et par besoin, une des choses qui fatiguent le plus Richelieu, ce sont les audiences. Les réceptions répétées et prolongées l'anéantissent! Son entourage cherche à le défendre avec une ténacité qui a été une des causes de son impopularité. Les ambassadeurs étrangers le disent. Le Père Garasse avoue être venu quatre fois à Chaillot sans pouvoir être reçu Son Éminence, lui disait-on, étant trop occupée. Le cardinal a bien eu le sentiment des rancunes inévitables qu'il provoquait ainsi par sa claustration. Il a écrit dans son Testament politique « Ma mauvaise santé n'a pas pu souffrir que j'aie donné accès à tout le monde comme je l'eusse désiré, ce qui m'a donné souvent tant de déplaisir que cette considération m'a quelquefois fait penser à ma retraite. » Sentant le tort que son ministre se faisait, Louis XIII, qui tenait beaucoup à lui, a fini par intervenir, et prenant, pour ainsi dire la responsabilité de la consigne, a chargé un de ses gentilshommes, M. de La Folaine, de régler lui-même les audiences du cardinal. L'impétueux Bassompierre sera vertement tancé un jour parce qu'en entrant dans l'antichambre de Richelieu, pour tâcher de le voir, il se laissera aller à dire cavalièrement et avec impertinence à La Folaine « Le montre-t-on? ».


Mais, malgré sa santé fragile, quelque instable et maladive

que soit sa sensibilité, une chose demeure toujours chez Richelieu nette, ferme, et d'une maîtrise incomparable c'est son intelligence.

Tous ceux qui ont eu affaire à lui ne tarissent pas sur

l'impression extraordinaire que leur fait ce qu'ils appellent « sa vivacité d'esprit ». Ses plus fougueux ennemis, sur ce sujet, s'inclinent. Dès sa jeunesse, les maîtres du collège de Navarre avaient été étonnés de cette intelligence et ils se disaient entre eux « Que croyez-vous que sera cet enfant? » Action continuelle, souplesse, finesse, clairvoyance, instantanéité de compréhension, imagination rapide, pénétration, telles étaient les qualités que l'on constatait en lui, révélant un sujet hors ligne.

A cette vivacité d'esprit, s'ajoutait surtout un jugement

ferme et droit, faculté maîtresse qui est loin d'aller toujours de pair avec une intelligence brillante et dont l'absence rend souvent celle-ci inutile ou dangereuse, principalement en politique. Dans son Testament politique Richelieu a expliqué que « la raison doit être la règle et la conduite de tout; qu'il faut faire toutes choses par raison sans se laisser aller à la pente de son inclination ».

Et en effet, à lire attentivement les innombrables mémoires

qu'il a laissés sur les affaires du règne, on voit à quel degré de précision son intelligence sait tout saisir, et son jugement classer les faits exactement à leur place et dans leur valeur relative réelle. Un de ses collaborateurs est confondu de ce qu'il appelle (( la suffisance de cet esprit » qui toujours « va droit au point et pénètre jusqu'au fond des affaires », grâce à « cette activité plus qu'humaine de son cerveau ».

Qualité infiniment utile aussi, au milieu des questions les

plus embrouillées, nous explique son intendant Le Masle, prieur des Roches, Richelieu a toujours la tête entièrement libre. Tout entier au point qu'il traite, il sait « s'en dégager quand il veut pour s'appliquer à autre chose, ce qu'il fait avec tant de facilité qu'il semble qu'il y ait autant de différents esprits en lui comme il y a de différentes affaires qu'il manie ».


Si à l'annonce de complications soudaines, il éprouve un choc nerveux violent, il se reprend vite, avons-nous dit, et alors tavec sang-froid fait face aux complications, les analyse, examine les côtés sans nombre sous lesquels se présentent les choses, les ordonne, voit le pour et le contre de chacune avec une abondance d'observations contraires qui font douter, chemin faisant, s'il pourra jamais prendre un parti, et finalement, conclut et conclut avec une netteté qui ne révèle dans son esprit aucune hésitation, tellement son jugement est sûr. Équilibre, bon sens, fermeté, exacte précision, voilà les qualités dont il fait toujours preuve.

Avec cela une extrême prudence. Il se défie beaucoup de sa nervosité. Il avoue quelque part que « les résolutions qu'il a prises en colère lui ont toujours mal réussi et qu'il s'en est repenti ». Les conseils de réserve et de calme qu'il donne aux ambassadeurs sont, pour cette profession, de tous les temps. Une des formes de cette prudence est le grand secret dont il veut que soit entourée la conduite des affaires diplomatiques. On connaît son mot (( Le secret est l'âme des affaires. » Il a inventé l'expression « une affaire secrétissime ».

A l'intelligence et au jugement se joint chez lui la fermeté. Dans son Tes~me~ politique il met la volonté tout de suite après la raison comme qualité essentielle de l'homme d'État. « Il faut vouloir fortement, dit-il, ce qu'on a résolu par de semblables motifs, puisque c'est le seul moyen de se faire obéir. » Toujours il a insisté sur la nécessité de l'énergie dans l'action. « Le gouvernement, écrit-il, requiert une vertu mâle et une fermeté inébranlable contraire à la mollesse. Par le passé, la plupart des grands desseins de la France sont allés en fumée parce que la première difficulté qu'on rencontrait dans leur exécution arrêtait tout court ceux qui par raison ne doivent pas laisser que de les poursuivre. » Il faut « être hardi, ajoute-t-il, et repousser les obstacles sans s'émouvoir du bruit et des menaces des envieux ». Et il donne l'exemple. Un ambassadeur étranger cherchant à le faire renoncer à ce qu'il a entrepris sur un point déterminé écrit qu'il s'est heurté chez le cardinal à ce qu'il appelle « la résolution obstinée et irrévocable » d'un homme qui déclare se boucher les oreilles et ne vouloir rien entendre.


Richelieu va plus loin. Il professe que « quand même le succès de ce qu'on entreprend ne serait pas bon, au moins on aura cet avantage que, n'ayant rien omis de ce qui pouvait le faire réussir, on évitera la honte, lorsqu'on ne peut éviter le mal d'un mauvais événement ». Et il s'ancre dans cette nécessité de l'action résolue. « Les grandes affaires, écrit-il à un secrétaire d'État, n'ont jamais été sans grandes dimcultés, et jamais on ne les a fait réussir sans une extraordinaire résolution et opiniâtreté à surmonter les obstacles qui s'y rencontrent. »

C'est ce qui a donné aux contemporains l'impression que le gouvernement du cardinal avait une autorité exceptionnelle. Ils le disent. Ils disent aussi que cette fermeté qu'ils constatent et que nous venons de voir appliquée par Richelieu aux affaires générales diplomatiques, il l'a manifestée principalement dans les affaires de discipline intérieure. Mais ici il faut examiner les choses de près.

Toujours dans son Tes~amen~ politique, Richelieu aiïirme la nécessité de la répression afin d'assurer l'ordre public. S'il faut choisir, dit-il, entre la peine et la récompense, il n'hésite pas, il préfère la peine elle est plus efficace, « l'impunité ouvrant la porte à la licence ». On oublie les bienfaits, on oublie moins les châtiments, surtout en France où « l'indulgence et la facilité nous sont naturelles ». Théoriquement, donc, il est pour la rigueur, surtout lorsqu'il y a crime d'État, et dans ce cas, dit-il, « il faut fermer le cœur à la pitié, mépriser les plaintes des, personnes intéressées et les discours d'une population ignorante ».

Mais à côté de ces principes, qui répondent à ce que demande la raison et qui ont été dictés à Richelieu, du reste, par le besoin de justifier politiquement et de couvrir le roi Louis XIII, en réalité, on ne le sait pas assez, auteur personnel et inexorable des grandes exécutions du règne, il y a, chez le cardinal, des sentiments beaucoup plus souples, sensibles et humains. Il est accessible aux considérations des faiblesses de la nature. Il est pitoyable, modéré, et quoi que l'on puisse croire, bienveillant.

Car il a écrit dans des lettres particulières vingt passages qui atténuent singulièrement la rigidité des déclarations


imposées par la politique que nous venons de citer. Il dira au maréchal d'Effiat le 12 mars 1629 il faut « de la prudence et de la patience )), et « ne vouloir jamais user de l'autorité qu'à l'extrémité ». Il avouera dans une autre circonstance ((II est impossible qu'un gouvernement subsiste où nul n'a satisfaction et chacun est traité avec violence. La rigueur est très dangereuse là où personne n'est content. » Dans le détail des affaires du règne nous le voyons très souvent pour l'indulgence et l'atténuation des peines. En mai 1631 Louis XIII, extrêmement irrité de l'attitude du Parlement qui a refusé d'enregistrer certaine déclaration royale contre l'entourage de son frère, Gaston d'Orléans, criminellement entraîné hors du royaume, entend châtier les magistrats et les a convoqués en corps au Louvre pour leur signifier ses décisions. Richelieu écrit au souverain (( Je crois que Votre Majesté pourrait user ici de son extraordinaire bonté et les dispenser de l'exécution qu'elle résolut hier. Il est beaucoup meilleur que les hommes reviennent d'eux-mêmes dans leur devoir que par la force qui est un remède dont Dieu et les hommes ne se servent jamais qu'au défaut du premier. )) Et le roi, cette fois, cède. Ce n'est pas là le Richelieu inexorable de la tradition. Le cardinal parle beaucoup plus fréquemment que l'on ne le croit « d'user de tempérament », d'employer (( les voies de douceur ». En 1627, un certain Fancan, ecclésiastique de Saint-Germainl'Auxerrois, esprit hardi qui se dit (( républicain », (( ennemi du temps présent et est peut-être « athée », en tous cas qui écrit des libelles séditieux contre le gouvernement et insolents contre le souverain, est mis en arrestation sur l'ordre personnel de Louis XIII qui entend le faire pendre pour (( ses crimes ». Richelieu vient (( supplier humblement Sa Majesté de se contenter d'arrêter le mal que font les fautes de cet homme par l'emprisonnement de sa personne ». Dans une autre circonstance, on le voit solliciter du roi que « sa bonté lie les mains à sa justice ». Nous expliquerons ailleurs comment pour chacune des retentissantes décapitations du régne, les Boutteville, les Des Chapelles, les Marillac, les Montmorency, c'est Louis XIII qui a agi seul dans les procédures, puis, a demandé son avis au cardinal au moment des exécutions et que Richelieu donnant ces avis dans des mémoires motivés, que nous


avons, énumère longuement les raisons qu'il y a de frapper, et celles qu'il y a de faire grâce et se prononce finalement pour l'atténuation de la peine.

Ce n'est pas un violent. Il n'a rien de brutal. Il n'était pas non plus vindicatif, comme la légende le fait croire. Il a écrit ceci « Ceux qui sont vindicatifs de leur nature, qui suivent plutôt leur passion que la raison, ne peuvent être estimés avoir la probité requise au maniement de l'État. Si un homme est sujet à ses vengeances, le mettre en autorité est mettre l'épée à la main d'un furieux. )) Un peu surpris de ces paroles, SainteBeuve, les citant ajoutait « Elles montrent à quel point l'esprit de Richelieu était loin de donner dans les extrémités violentes. Je laisse ces problèmes, ces contradictions apparentes de quelques-unes de ses pensées et de ses actes à agiter aux historiens futurs. »

Il arrive que le goût de la modération puisse paraître à certains l'effet obscur de la peur. Connut-on, ou ne connut-on pas cette modération de Richelieu, en même temps qu'on le traitait de cruel, on l'a accusé aussi de manquer de courage. Lui-même parlait déjà à sa belle-soeur madame de Richelieu, en avril 1625, de « son humeur un peu poltronne ». Ses ennemis ont dit qu'il était « lâche »! Il n'est pas aisé de concilier cette accusation avec ce que nous savons par ailleurs de l'intrépidité dont le cardinal, en fier gentilhomme qu'il était, a maintes fois fait preuve. A la Rochelle il s'exposera froidement au canon, à la mousquetade, monté sur les parapets des tranchées, et nous avons de nombreuses lettres de Louis XIII et de Marie de Médicis alarmés de le voir s'aventurer dans les pires dangers. Un soir de juin 1629, au siège d'Alais, prévenu inopinément de l'arrivée menaçante d'un secours ennemi, et voyant qu'il n'a aucun officier sous la main, Richelieu prendra la tête de deux cents cavaliers, ira se poster sur le chemin par où on craint de voir arriver la nuit ce secours et, la troupe ennemie annoncée avançant, Richelieu n'y tiendra pas et s'élancera dans l'ombre entraînant son monde à la charge. On fit plusieurs prisonniers. Ce trait, s'il n'est peut-être pas d'un ecclésiastique, n'est surtout pas d'un homme qui a peur.

Mais approchons-nous de plus près encore de lui et cher-


chons à le voir dans son intimité, au cours de sa vie de tous -les jours, puis écoutons-le.

Nous avons dit quel est son aspect extérieur distinction, grandeur, élégance. Au dire de beaucoup, il est intimidant. Un M. de La Roche-Bernard lui écrit « Monseigneur, je confesse que l'incomparable aspect de votre personne m'émeut de façon telle que je reste sans pouvoir parler. » Pontis nous avertit même dans ses Mémoires que si le cardinal a une certaine façon en vous recevant de vous dire sèchement « Monsieur, serviteur très humble », cela veut dire, avertit l'entourage, que le visiteur n'a qu'à se retirer, l'humeur de Son Éminence n'étant pas propice. Richelieu a conscience d'ailleurs de cette impression déplaisante qu'il fait et il en gémit. « La "raison veut, a-t-il écrit, qu'un ministre traite chacun avec courtoisie et avec autant de civilité que sa condition et la diverse qualité des personnes qui ont affaire à lui le requièrent. Cet article fera voir à la postérité un témoignage de mon ingénuité, puisqu'il prescrit ce qui ne m'a pas été possible d'observer de tous points. »

Mais, en fait, la chose n'est pas si constante ni si absolue, car d'après nombre de témoignages, lorsque Richelieu reçoit, il s'applique au contraire à être très aimable et extrêmement séduisant. Malgré son grand air, son allure fière, sa « mine haute de grand seigneur », il accueille les gens avec une simplicité, un sourire et une bonne grâce qui enchantent tous ceux qui bénéficient de pareilles réceptions. Il tend la main. Un de ses ennemis avoue qu'il sait se montrer, « doux, affable, humain », tout en demeurant « noble » et sans familiarité. Pellisson nous racontant une audience de lui, écrit « Son Éminence s'avança avec cette majesté douce et riante qui l'accompagne presque toujours. » Un secrétaire de Gaston duè d'Orléans, Goulas, envoyé en mission auprès du terrible ministre qui a eu tant à se plaindre de ce prince, ne revient pas-de « la grâce à ravir tout le monde » avec laquelle il a été reçu. « Je sortis, d'avec lui, dit-il, tout parfumé de ses bontés et amoureux de son mérite. » Les mots qui reviennent le plus


souvent sous la plume des interlocuteurs habituels ou d'occasion, sont ceux de grâce, majesté, douceur, affabilité, « conversation charmante », « façons agréables ». Omer Talon va même jusqu'à dire « M. le cardinal de Richelieu qui nous reçut fort bien, étoit courtois et civil avec excès. » Recommandant à Richelieu un Anglais, Goring, qui va le voir à Paris, le maréchal d'Effiat lui écrit être certain qu'il le recevra « avec votre douceur accoutumée », dit-il.

Ceux des contemporains eux-mêmes qui, trompés par les pamphlétaires, ne voyaient le cardinal que sous le jour d'un tyran odieux, n'en reviennent pas lorsque l'occasion se présente pour eux de l'approcher de près. Le 21 août 1629, Richelieu fait son entrée solennelle à Montauban, après une campagne militaire au cours de laquelle ont été soumis les huguenots révoltés. La réception officielle terminée, il cause familièrement avec les consuls, les juges de la ville et les ministres protestants groupés autour de lui et ceux-ci sont étonnés et ravis de ce qu'ils appellent « sa douceur et modestie », sa façon de leur parler avec gravité, mais « en leur faisant des caresses », « en sorte que ces gens s'en retournaient si satisfaits, comme aussi tous les autres qui lui avaient parlé, que chacun ne s'entretenait d'autre chose et leurs discours n'étoient que continuelles louanges de ce grand personnage qu'ils trouvoient surmonter de beaucoup sa renommée ».

C'est qu'en effet, dans « le privé », Richelieu est, comme le dit son confident et ami, Abra de Raconis, « doux et charmant ». Il représente ce type de la vieille tradition française, aristocratique, courtoise, faite de bonté, d'égards, de prévenances, de charité et de désir de plaire. Comme il s'exprime fort bien et qu'il est extrêmement intelligent, une conversation avec lui est un régal. L'ambassadeur de Venise le quittant parle de « ses manières suaves »! Un de ses collaborateurs, Hay du Chastellet, écrit « Où est le premier homme qui l'ait jamais vu sans l'aimer? » Un autre confirmera le mot en disant « Le charme de sa parole et sa bonne grâce même ne permettoient pas de le voir sans l'aimer. » Singulière attirance produite par une sympathie spontanée qu'on éprouvait près de sa personne et l'attachement de cœur qu'il provoquait par son sourire rayonnant! Ceux, peu nombreux, qui pouvaieut


dans les paisibles promenades des allées de Rueil, jouir de la faveur de son amitié, disaient la joie qu'ils en éprouvaient et comment ils ne s'éloignaient de lui qu'avec un regret, une tristesse, une sorte de nostalgie mélancolique comme celui qui écrivait « Après lui, tout autre étoit non seulement insipide, mais importun et nul n'a eu l'honneur d'être reçu domestiquement (dans le sens d'intimité) à Rueil, et admis dans sa conversation familière qui n'ait cru tout autre climat barbare et quasi souhaité être ermite séparé du commerce des autres hommes. » Ainsi il savait établir autour de lui une atmosphère de facile et charmante amitié. On comprend que pour les privilégiés la figure du cardinal telle que les pamphlétaires la déformaient et telle qu'elle est restée pour beaucoup dans les siècles suivants fit l'effet, comme dit l'un d'eux « d'un masque difforme et hideux propre à faire horreur à ceux qui ne savaient le voir tel qu'il était sans l'estimer et l'aimer ». Cette douceur et ce charme ne pouvaient provenir chez Richelieu évidemment que d'un fond réel de bonté. Richelieu était bon. On en a douté, parce qu'il ne se prodiguait pas. On l'a accusé de sécheresse de cœur. Les hommes publics qui s'élèvent, accablés des occupations qui les absorbent, sont l'objet d'infinies sollicitations individuelles de personnes qui, escomptant leur toute-puissance, croient pouvoir réclamer avec importunité de perpétuelles faveurs. Ils se défendent par le silence. On les accuse alors d'être indifférents. On les déteste et on s'écarte. Un homme politique anglais a pu dire que le chemin qui mène aux honneurs en vue de l'État ressemble à une ascension de quelque cime élevée. Plus on monte, plus on se sent dans la solitude et le froid. Richelieu s'est trouvé dans ce cas. Ecclésiastique, ensuite, il avait reçu cette formation traditionnelle du clergé français, consacrée par les sulpiciens, qui veut qu'un prêtre, s'il compatit à toutes les douleurs humaines, ne doit jamais, par dignité, par tenue, extérioriser ses sentiments propres extrêmes, quels qu'ils soient, chagrins ou tendresses. Hormis les surprises violentes de ses nerfs qu'il maîtrisait le plus qu'il pouvait, Richelieu, autrement que dans son intimité, demeurait, en général, froid, par devoir, par nécessité d'une discipline qu'il entendait s'imposer, certainement aussi par goût, car il aimait


une grande correction de maintien. De ce qu'il s'exprimait,

sur ses sentiments avec une grande sobriété, on a douté de~

son cœur c'était le méconnaître. Un de ses secrétaires écrivait

au maréchal de Brézé le 5 novembre 1636 « Le cardinal a

parlé de vous en termes très affectueux. Je vous avoue que

je fus ravi d'entendre ainsi parler Son Éminence qui cache

quelquefois son affection à ceux qu'elle aime le plus tendre-

ment. » Richelieu savait donc « aimer tendrement ».

Et en effet d'abord, il aimait qui l'aimait c'est le terrible

Tallemant des Réaux qui le dit. On a noté combien profondé-

ment son entourage lui a été attaché. Il a gardé les mêmes

serviteurs durant toute sa vie publique et son valet de cham-

bre Desbournais, qu'il a eu à dix-sept ans, l'a suivi pendant

son existence entière. C'est un signe. « S'il étoit si mauvais

maître, écrivait un de ses familiers, il n'y aurait pas tant de

presse à le suivre, ni entre ceux qui le suivent tant de débat à

qui l'aimera le mieux. » Il a été considéré par tout son per-

sonnel comme « le meilleur des maîtres », bon, attentionné,

soucieux de rendre service, constant, fidèle et sûr. Cherré, son

secrétaire, écrivait « Quand on était si heureux que d'être à

S. E., elle se déclarait le protecteur de ses domestiques à la vie

à la mort. » Son collaborateur Hay du Chastellet dira « Il n'a

jamais rompu le premier avec aucun de ses amis ». Et il

savait les obliger tous « de bonne grâce », avoue encore Talle-

mant des Réaux qui l'a cependant détesté. On avait remarqué

de lui ce mot qu'il aimait mieux « faire cent plaisirs que de

recevoir un seul compliment ». Aubery a insisté sur sa grande

libéralité, car il était, écrit-il, « naturellement libéral et

magnifique ». Il donnait largement; il mettait une certaine

coquetterie à ce qu'on fût moins touché de ce qu'il donnait

que de la manière élégante dont il savait donner ajoutant

quelques mots infiniment obligeants.

Comme amis familiers, il avait plutôt autour de lui des

ecclésiastiques, effet des habitudes du clergé du temps l'ar-

chevêque de Bordeaux, Sourdis, le cardinal de La Valette,

Lescot, évêque de Chartres, le P. Joseph, capucin, le P. Cotton,

jésuité les évêques de Nantes, de Mende, de Lavaur, ce der-

nier dont nous avons déjà parlé, Abra de Raconis, docteur

en théologie, prédicateur du roi, qui nous a laissé dans des


notes manuscrites précieuses le souvenir de ses conversations avec Richelieu. Il les accueillait tous chaleureusement. Le P. Garasse nous raconte dans ses Mémoires comment le P. Cotton étant venu voir le cardinal à Rueil, après une longue absence, Richelieu qui était en conférence avec deux ambassadeurs d'Angleterre, prévenu de son arrivée inattendue, « s'élança aussitôt qu'il entendit parler du Père Cotton » et s'excusant auprès de ses interlocuteurs, alla à sa rencontre, « lui sauta au cou et l'embrassa bien chèrement avec de belles paroles d'amitié ». Voilà un Richelieu plus expansif que l'on ne se l'imaginait! Il a eu aussi comme familiers des laïques. Les heures où il les voyait étaient fixées chaque jour. Après avoir travaillé jusqu'à onze heures du matin et entendu la messe, il faisait, avant le'repas, un tour de jardin avec eux. Après le « dîner » (qui était en ce temps le repas du midi) il revenait au jardin se promener, causait. Le soir, avant et après le souper, nouvelles promenades. Cela avait un certain air de récréations de communauté religieuse ou de séminaire. Dans ses conversations, comme nous l'avons dit, il voulait de la gaieté afin de se délasser des affaires. L'abbé Mulot, son confesseur, le divertissait de ses facéties. Parmi les autres, son médecin Citois, Boisrobert, l'abbé de Beaumont son camérier, Rossignol, formaient un groupe particulier qu'on appelait « la petite faveur de Son Éminence » et qui était réputé pour son entrain et ses reparties. Richelieu se mêlait à la conversation et à ses heures savait avoir quelque esprit, témoin cette lettre à Bassompierre où apprenant que le joyeux gentilhomme qui avait eu tant de succès auprès des dames, s'avisait, l'âge venant, de se convertir et tournait à la piété, Richelieu lui envoyait un chapelet « pour gagner les indulgences » dont il avait sans doute besoin, lui demandant en retour l'intention de son « premier Ave Maria », qui est toujours dit « avec dévotion », ajoutait le cardinal, et il le félicitait de faire désormais autant de cas de « la grâce du créateur », écrivait-il, qu'il en avait fait autrefois, disait-on, de' celles « de ses créatures )). Dans ces conversations joviales, jamais, naturellement, on ne se permettait la moindre-familiarité avec le cardinal. Les Entretiens de /eu Monsieur de Balzac expliquent que les poètes eux-mêmes, dans leurs sonnets ou


leurs épigrammes se gardaient d'écrire, fût-ce par licence poétique, « cher Richelieu » ou « ami Richelieu » de pareilles libertés eussent paru à Rueil, sinon « criminelles », au moins « ridicules ».

Par ses relations avec son entourage, nous voyons donc quelques traits essentiels du caractère de Richelieu la sincérité, la franchise, la droiture, la bonté. II n'y a pas trace ici en lui du personnage de mélodrame qu'a créé la légende sombre, perfide, fourbe, cruel, machiavélique, atrabilaire, despote, cynique!

C'est qu'en effet il n'est rien de tout cela. C'est un gentilhomme, un prélat, un Français de tradition, d'éducation, d'instinct et très intelligent. Quelque surprise que puissent éprouver ceux qui cherchent chez les grands hommes des personnages aux déformations morales pittoresques, il n'y a pas de doute qu'à lire attentivement ses écrits et à suivre de près ses actions, on est amené à la certitude que Richelieu est dans le meilleur sens du mot un « honnête homme », soucieux de bien faire et de ne rien faire surtout qui soit contraire aux lois de l'honneur, de la probité, aux règles divines et humaines. On lui a reproché de son vivant d'avoir « fait montre d'une grande vertu et d'une grande sincérité », sous prétexte qu'il était « merveilleux à donner de soi telles impressions qu'il voulait ». Ce reproche vaut un témoignage. Des mots de lui caractérisent son âme, en définitive élevée, sereine, tout entière à son devoir, à la grandeur de son roi, à l'intérêt de la France, et qui n'a eu, comme le constate l'ambassadeur vénitien Contarini, « aucune bassesse dans l'esprit ». Il répétera souvent « Chacun n'est honoré que de ce qu'il mérite d'être. » Pour lui, « la netteté et la franchise sont les meilleurs moyens dont on puisse se servir ». Il protestera un jour dans une lettre au cardinal de La Valette du 24 mai 1629 de son souci scrupuleux de la loyauté << Vous me connaissez trop, lui dira-t-il, pour croire que je sois personne à donner des assurances ou espérances sous main contraires à ce à quoi je suis obligé. Le si peu de cœur que Dieu m'a donné


ne me permet pas un tel procédé quand même il irait de ma vie! » Et ailleurs il dira « J'ai pour maxime de dire franchement ce que je veux et de ne vouloir que la raison. Les caracols inutiles ne sont plus bons pour un homme de mon âge qui ° va droit à ses fins. »

Avant tout il tient à l'honneur. « Tout homme de bien, écrit-il, en décembre 1630, doit mépriser sa perte pour l'intérêt de son honneur! » Qu'on prenne garde aux engagements que l'on contracte et aux traités que l'on signe. Mais dès que la signature est donnée, il faut « l'observer avec religion ». « La perte de l'honneur est plus que celle de perdre la vie. Un grand prince doit plutôt hasarder sa personne et même l'intérêt de son État que de manquer à sa parole. » « La réputation est la plus grande force des souverains) » »

Après l'honneur, le bien public. Richelieu professe qu'un homme d'État né pour les grands desseins et décidé à tout y consacrer esprit, cœur, ambition, ne doit se proposer qu'un seul objet l'intérêt général, celui de la France, à l'exclusion de tout autre, soit personnel, soit dé parti. C'est l'unique fin. Et il affirmera avec fierté dans son Testament politique qu'il s'est lui-même détaché scrupuleusement de tout ce qui n'était pas cet intérêt général, pour ne se consacrer qu'à la France. Le Masle des Roches, son intendant, a écrit de lui « Son cœur étoit du tout français », et le prince Henri de Condé, père du grand Condé, le proclamait aussi dans un discours d'ouverture aux États de Languedoc, à Toulouse, le 2 mars 1628, lorsqu'il disait parlant du cardinal « La France le reconnaît sans autre intérêt dans l'Ëtat que de bien servir et sans autre but que d'acquérir de la gloire au roi, et, à lui, la réputation de bon français. » Retenons cette notion de « bon français », et surtout de la France, qui, sous Louis XIV, s'éclipsera un peu derrière la personnalité royale. Les familiers ont parfaitement compris à quel point le cardinal pensait à «la France )).L'évêque de Sarlat, Lingendes, dira de lui après sa mort « Il n'a aimé la vie que pour servir Dieu et sa patrie. » « Il les a servis avec affection et noblesse. » D'avance Richelieu avait confirmé cet éloge lorsqu'il disait mélancoliquement à ses amis, vers la fin de son existence, dans les lentes promenades de Rueil « D'autres, peut-être, serviront mieux le roi


que je n'ai fait, mais non avec plus d'amour et de fidélité! » Ainsi, son ambition, car il en avait une, et passionnée, et ardente, ne visait qu'à employer toutes ses facultés au service de l'État. Ne s'y mêlait-il pas tout de même quelque souci de gloire personnelle? Il a écrit « La renommée est propre à payer les grandes âmes! » Il n'y était donc pas insensible! Mais comme il arrive dans les natures supérieures qui ne sont pas dupes des vanités, il redoutait la présomption. « La présomption, a-t-il écrit dans son Testament politique, est un des plus grands vices qu'un homme puisse avoir dans les charges publiques. » Il ajoutait « Si l'humilité, n'est requise dans ceux qui sont destinés à la conduite des États, la modestie leur est tout à fait nécessaire. » Au dire de son entourage, il étonnait un peu les siens par la simplicité avec laquelle il réduisait à peu de chose le bruit éclatant qui se faisait autour de son nom. Il ne semblait pas se rendre compte de la célébrité extraordinaire qu'il s'était acquise. Écho de ses conversations à cet égard, Abra de Raconis écrivait « Jamais homme, en une vie plus longue que la sienne n'a fait tant et de si grandes actions, et, néanmoins, personne ne s'en est moins élevé ni n'a plus témoigné d'appréhension de se méprendre aux choses mêmes qui n'étoient pas seulement dans l'approbation, mais dans l'admiration de tous ceux qui en pouvaient juger plus sainement. » Et le même confident raconte comment un soir, ses amis l'entretenant de tant de grandes choses qu'il avait accomplies depuis qu'il était au pouvoir, des honneurs insignes que le roi lui avait décernés pour reconnaître ses services, de sa renommée universelle, des éloges sans nombre dont il était l'objet de toutes parts, Richelieu, pour toute réponse, hochait la tête et se mettait à parler de la vanité, de la fragilité de la gloire, que le monde idolâtre, disait-il, qui ne s'obtient qu'avec une peine infinie, ne s'assure qu'au milieu de tourments perpétuels et s'évanouit ainsi qu'une fumée à la mort! Et il ajoutait, continue l'évêque de Lavaur, « avec cette grâce de parler qui lui était toute singulière » qu'il resterait peut-être encore sur « ce haut théâtre » six ou sept ans, puis que la fatigue, la lassitude ou la mort l'en feraient descendre et il ferait place à d'autres qui peut-être agiraient mieux que lui. Il parlait alors de la mort en termes faisant comprendre à quel point il y t


pensait, « et nous nous regardions les uns les autres, achève Raconis, avec pareille admiration de la grandeur, de la vertu, de l'éminence de son esprit et de la douceur de son éloquence » Modeste, Richelieu l'était donc dans un certain sens. Il ne

se croyait pas tellement supérieur aux autres hommes. Il ne cachait pas qu'il avait besoin des avis et des conseils des autres. Des lettres de lui témoignent qu'il n'aimait pas décider seul, qu'il consultait. « Il me fasche, écrivait-il un jour à Servien, secrétaire d'État, d'être seul à résoudre des affaires de si grande importance! » Il convoquait ses collaborateurs du gouvernement afin, disait-il, « que nous prenions ensemble une bonne résolution ». Et au conseil du roi, on délibérait sérieusement, chacun donnait son avis motivé, librement, à son rang. Richelieu qui donnait le sien le dernier, n'imposait rien, défendait avec chaleur ses propositions et lorsque les avis se.partageaient, Louis XIII tranchait. Il faut dire qu'il est arrivé souvent au roi et c'est son honneur que voyant le cardinal seul ou à peu près seul de son'sentiment, dans des cas difficiles, il se prononçait pour lui délibérément.

Cette modestie sera contestée par ceux qui songeront aux

éloges dithyrambiques dont les libellistes qui écrivaient en sa faveur, et, pense-t-on, sur son ordre, l'accablaient. Il faut opposer à cette objection quelques témoignages directs. C'est Chavigny, par exemple, secrétaire d'État, homme de confiance et même on a dit fils du cardinal qui, écrivant un jour au ministre et lui parlant de sa nièce madame d'Aiguillon, sa parente préférée, la qualifiait de « la plus habile femme et la meilleure que j'aie jamais connue », ajoutant « Je sais que Votre Éminence n'aime pas de semblables exagérations. » Abra de Raconis confirme ce sentiment de Richelieu. Il constate que les éloges agacent le cardinal, soit qu'il les trouve exagérés ou faux, soit que le genre même le crispe comme une faute de goût. « Il ne pouvoit souffrir d'être loué », écrit-il. Dans les cérémonies publiques, lorsque quelqu'un, au cours d'une harangue, le couvrait de fleurs en termes excessifs, on sentait Richelieu énervé, écoutant avec peine et le plus souvent, « comme je l'ai vu plusieurs fois », ajoute Raconis, d'avance il envoyait « l'ordre exprès de sa part de s'abstenir de le louanger ». Balzac, de son côté, remarque aussi que


Richelieu, « sage et modeste », dit-il, n'aimait pas les éloges outrés. Il devait le savoir par expérience, lui qui n'avait pas hésité dans certains écrits à exalter le cardinal. Le président de Bailleul, aussi bien informé des dispositions de Richelieu, lui écrivant le 19 avril 1630 pour lui faire part de la satisfaction générale de l'opinion à Paris devant les grands succès politiques qu'il remportait, ajoutait « La modération avec laquelle vous voulez que l'on parle de vos actions m'a souvent imposé silence. » On sait que lorsque Richelieu lut dans le projet de statuts de l'Académie française un article 5 où il était dit que « chacun des académiciens promettoit de révérer la vertu et la mémoire de Monseigneur leur protecteur », il le fit aussitôt effacer avec humeur. Enfin dans les minutes de ses lettres rédigées par son secrétaire Charpentier et que corrige le cardinal, nous le voyons biffer à tout moment ce qui, de près ou de loin, pourrait ressembler à la moindre expression de vanité personnelle, comme des mots tels que, « les services que j'ai rendus au roi et à l'État ». Ces textes paraissent assez nets. Ils se concilient évidemment mal avec la thèse contraire exprimée ainsi par l'ennemi le plus acharné qu'ait eu Richelieu, Mathieu de Mourgues, lorsqu'il écrit au cardinal « Vous êtes la personne du monde qui se laisse le plus piper par les louanges. Les plus infâmes flatteries sont les meilleures pour vous, entre lesquelles la prise de la Rochelle est toujours la première gloire en laquelle Dieu et le roi ne trouvent même point de part! »

LOUIS BATIFFOL

(A stHM-e.)


L'AN 1 DE L'ERE NOUVELLE

L'EFFORT AMÉRICAIN

Il y aura bientôt un an que Franklin Roosevelt annonçait

à ses concitoyens qu'il était prêt à assumer la responsabilité

personnelle de les guider par de nouvelles voies vers un avenir

meilleur.

Au cours de cette année, le monde entier a suivi avec intérêt

et parfois avec inquiétude les efforts tentés par le nouveau

Président des États-Unis pour tirer son pays d'une crise qui,

en quatre années, avait non seulement accumulé des ruines

incalculables, mais ébranlé les bases mêmes d'un ordre social

fondé sur la conviction que le progrès matériel et scientifique

représente l'expression la plus parfaite et la mesure même de

notre civilisation.

Pour apprécier à sa juste valeur les progrès accomplis

depuis cette époque, il ne suffit pas de comparer les statis-

tiques qui servent d'indices à la crise, mais il faut tenir compte

également du facteur moral, car les mouvements d'opinion

ont, dans les nations modernes et grâce à la quasi-instanta-

néité de la diffusion des nouvelles, une ampleur et une violence

qui augmentent démesurément la portée des événements.

La crise économique a fait subir à l'Amérique une série de

chocs psychologiques qui ont eu pour résultat de plonger les

esprits dans un état d'abattement fataliste qui pouvait

passer pour du courage et de la résignation; mais, comme l'a

dit un écrivain américain, « on appelle résignation le désespoir

confirmé o. En fait le pays était désemparé, et ce n'est que


parce que le peuple américain est docile et discipliné qu'il

ne se révolta pas. Contre qui d'ailleurs se fût-il révolté si

ce n'est contre lui-même? On semblait plutôt enclin à un

mea-culpa général, ce qui est toujours mauvais signe.

La grandeur de Roosevelt, c'est d'avoir compris que dans

un cas pareil, il faut agir vite. L'action a en elle-même une

vertu tonique qui vaut souvent mieux que la réflexion pru-

dente. Depuis près d'un an Roosevelt n'a pas cessé d'agir et

avec une rapidité telle que la critique parvient difficilement

à le suivre. Cela a eu pour effet indéniable de forcer le pays

à sortir de sa dangereuse torpeur et à réveiller quelques-unes

des forces les plus profondes de l'âme américaine le goût de

l'aventure et l'instinct du jeu. Roosevelt a dit à ses concitoyens

« Dans une situation comme celle-ci, il ne s'agit pas de se

perdre en théories et en discussions vaines. Je vous propose

donc de tenter avec moi quelques expériences. Elles ne réussi-

ront pas toutes, mais si la moyenne est bonne, je serai satis-

fait. » Ce langage, qui était nouveau, répondait trop bien au

désir profond d'un peuple irrité de sa propre inaction pour

ne pas plaire et dès ce jour il s'établit entre Roosevelt et la

masse de ses concitoyens une sorte de pacte moral que rien,

jusqu'à présent, n'a réussi à ébranler. Tout jugement porté

sur ce qui se passe en Amérique à l'heure actuelle et qui ne

tient pas compte de l'accord qui règne entre Roosevelt et

le sentiment national sera forcément erroné.

Une autre considération qu'il ne faut pas négliger, c'est

que bien que tout l'effort actuel tende vers l'avenir et vers

« une vie plus abondante pour tous », tout est apprécié en

fonction des années de crise qui projettent encore une ombre

menaçante sur le présent. Il est généralement admis que la

« dépression est passée, mais l'on n'est pas encore très sûr de la

nature du terrain sur lequel on s'avance et qui, comme un champ

de bataille, peut cacher encore bien des obus non explosés.

L'élément psychologique domine donc toute la situation,

ce qui est d'autant plus frappant que du point de vue pratique,

l'expérience Roosevelt est loin d'avoir donné, jusqu'à présent,

les résultats promis. On pourrait même démontrer que si

Roosevelt continue à jouir aujourd'hui du même prestige

qu'il y a un an, c'est parce que la plupart de ses expériences


ont été des demi-faillites ou des faillites complètes. En effet, il a voulu provoquer une hausse rapide des prix dans l'espoir de les ramener au niveau de 1926 et bien que nul ne s'inquiétât des conséquences probablement désastreuses qu'aurait eu cette opération si elle avait réussi, la hausse ne se produisit pas. Il essaya de créer dans le pays une sorte de mystique civique symbolisée par la campagne de l'Aigle Bleu, qui, si elle avait eu son plein effet, aurait donné naissance au fascisme américain. Le sentiment public le suivit avec enthousiasme, mais s'arrêta à mi-chemin. Il voulut redonner de l'impulsion au commerce en persuadant ses concitoyens qu'il n'est pas de plus noble geste patriotique que de dépenser son argent. Les acheteurs n'envahirent pas les magasins. Il essaya, par mille moyens, de discréditer le dollar, mais le dollar, jusqu'à présent, s'est montré curieusement insensible à tout le mal qu'on disait de lui. Il a voulu prouver que le cours des matières premières était lié à celui de l'or, les matières premières se sont montrées plus indépendantes qu'on ne le pensait. D'autres efforts, qu'on eût voulu voir mieux réussir, comme le réembauchage des sans-travail, sont restés fort en deçà des prévisions.

Il n'y a qu'une expérience qui ait vraiment réussi pleinement, c'est celle du redressement psychologique fondé sur la confiance qu'inspire à son pays l'homme chargé de ses destinées.

Dans un article paru ici même (15 octobre) nous avions essayé d'expliquer sommairement le mécanisme des différentes mesures prises à cette époque par Roosevelt et ses conseillers, en indiquant les tendances générales de l'évolution en cours. Il paraît utile aujourd'hui de résumer l'histoire des trois ou quatre derniers mois pour faire comprendre les commentaires qu'elle suscite.

Après les progrès remarquables remportés au cours du printemps et de l'été et les déchaînements d'enthousiasme qu'ils provoquèrent, il était inévitable qu'une réaction se produisît. Elle atteignit son maximum d'intensité au mois de novembre.


A ce moment la résistance, de la part des milieux d'affaires conservateurs et des /armers, que nous avions signalée, s'accrut considérablement. Les attaques étaient principale-. ment dirigées contre la politique monétaire du gouvernement et contre la campagne de hausse des produits manufacturés, qui aboutissait à annuler les gains récents des agriculteurs. La fixation du prix de l'or à l'intérieur des États-Unis

n'eut pas sur le cours des matières premières l'influence qu'on espérait et l'indice des prix n'a guère varié depuis octobre. Il a même eu une légère tendance à fléchir.

D'autre part cette mesure indigna les partisans de la

'< monnaie saine ». Il en résulta des démissions retentissantes dans l'entourage du Président dont la plus remarquée fut celle du docteur Sprague, conseiller financier, qui déclara que la politique suivie « menaçait le crédit de l'État d'un effondrement total ». En même temps la Chambre de Commerce américaine réclamait solennellement un retour rapide à l'étalon-or et le Comité consultatif du Federal Reserve Board adoptait la même attitude. La controverse atteignit son maximum d'acuité le 28 novembre, date à laquelle deux réunions publiques et contradictoires se tinrent à New-York, l'une groupant les partisans de la monnaie saine, l'autre les partisans de l'inflation. La première réunit 2 500 personnes, la seconde 6 000. Il est vrai que le succès de la réunion inflationniste fut assuré par la présence d'un personnage étrange qui prend chaque jour plus d'influence sur l'opinion publique, le Père Coughlin. Ce prêtre catholique est un démagogue frénétique qui prononce chaque dimanche à la radio des discours violents contre l'oppression des riches, la tyrannie de l'étranger, etc. Il pense que l'or est, en soi, un métal diabolique et que le président Roosevelt, étant inspiré de Dieu, ne peut faillir. Quoi qu'il en soit, la lutte entre les partisans de la monnaie saine et les inflationnistes s'apaisa brusquement à partir de cette date et pour des raisons difficiles à élucider. Certains pensent que l'opposition avait été volontairement excitée par les amis politiques de Roosevelt pour lui permettre, lorsque le Congrès' rentrerait en session, d'effrayer les extrémistes de l'inflation en leur montrant la force de la résistance aux mesures qu'ils préconisent. Une autre cause possible de Pinter-


ruption de la controverse, c'est que l'imprécision même de la

discussion et l'ignorance dans laquelle on était des intentions

réelles du gouvernement, rendaient toute controverse vaine.

Depuis lors, c'est-à-dire depuis la publication du budget et

l'annonce du « dollar-Roosevelt », le problème a un peu changé

d'aspect.

Le malaise dans les régions agricoles prit des proportions

assez inquiétantes au cours du mois de novembre. Il y eut

des grèves et des actes de violence. Le fermier se sentait

lésé, sinon trahi par Roosevelt qui lui reprenait d'une main

ce qu'il lui donnait de l'autre. Cinq gouverneurs d'États

agricoles accoururent à Washington au début, de novembre

et réclamèrent une fixation officielle des prix du blé, du coton,

des porcs et autres produits. Le Président refusa de prendre

une mesure aussi imprudente et préféra accentuer la poli-

tique de subventions et de prêts déjà instituée et que l'Ad-

ministration agricole (A. A. A.) est chargée d'appliquer.

On promit donc aux fermiers des secours substantiels et

comme la nouvelle leur parvint individuellement aux envi-

rons de Noël, ils purent célébrer cette fête avec une allégresse

inusitée. A l'heure actuelle, la production et la distribution

du blé, du coton, du maïs et des porcs sont fortement régle-

mentées par l'A. A. A.

Il est bon de noter à ce propos que les subventions sont

accordées aux cultivateurs et aux éleveurs en proportion des

réductions dans la production qui leur sont prescrites. En

pratique cette condition n'est souvent qu'un prétexte, car

il est évident qu'une vérification exacte de l'application de

ces mesures restrictives, malgré l'armée de fonctionnaires

créée à cet effet, ne peut être efficace. Rien n'empêche par

exemple un fermier qui possédait 100 hectares de terres

cultivées et qui est obligé d'en sacrifier 25 pour toucher une

subvention, de continuer à cultiver 75 hectares en son nom

et de céder les 25 autres à sa femme ou à son frère. Le cas

nous a été cité entre plusieurs autres moyens de tourner la

loi.

Quoi qu'il en soit, le but immédiat qu'on s'était proposé a

été atteint et l'agitation des États agricoles semble calmée

pour le moment.


Bien entendu il n'est pas dans l'intention avouée du gouver-

nement de soutenir indéfiniment les cultivateurs et les éleveurs par des moyens qui, de l'aveu même de ceux qui les appliquent, ne sont que des palliatifs temporaires destinés surtout à apaiser la mauvaise humeur des campagnes; mais les expé-. riences faites ailleurs et, en particulier en France, tendraient à prouver qu'une fois engagé dans la voie des prêts et des cadeaux à la population rurale, aucun gouvernement n'a le pouvoir de faire marche arrière. Du reste il ne semble pas que l'Administration de Washington soit bien convaincue du caractère temporaire de la situation ainsi créée, car dans une interview accordée à la presse, il y a peu de temps, et à laquelle assistait l'auteur de cet article, le président Roosevelt a annoncé que, selon lui, les bons émis pour couvrir le Farm Loan (Crédit agricole) et le Home Loan (Crédit hypothécaire) devraient être garantis intégralement par l'État et qu'ils auraient ainsi la même valeur et la même liquidité que les billets de banque. Cela ne donne point l'impression du provisoire.

En outre il est notoire que l'Administration agricole

(A. A. A.) est beaucoup plus « radicale que sa contrepartie pour l'industrie et le commerce (N. I. R. A.) et ceux qui la dirigent actuellement, depuis le départ de M. Peck, son premier administrateur considéré comme trop libéral, sont bien déterminés, s'ils le peuvent, à établir sur des bases permanentes la réglementation étatiste de l'agriculture.

Du côté de la N. I. R. A., toujours dirigée par le général

Johnson, on constate l'apaisement des controverses qui, au début, accueillirent l'application des premiers codes. L'opinion semble, pour le moment, s'être désintéressée de cette question. On se souvient pourtant de la publicité retentissante qui accompagna le lancement de cette vaste machine. On n'a pas oublié les proclamations du général Johnson, ni les manifestations monstres et les défilés des corps de métier dans les rues de New-York soulevant l'enthousiasme de la foule ravie de voir la délégation des banques de Wall Street emboîtant le pas à celle de l'industrie cinématographique représentée par le corps de ballet de Radio-City Music-Hall et par Mickey Mouse. On se souvient de cet immense réseau


de propagande qui s'étendit sur tout le pays et de l'obsession des trois lettres N. R. A. On se souvient de l'Aigle Bleu. Lors d'un récent voyage à Washington, nous eûmes l'honneur d'être admis dans le bureau du général Johnson. Dans r ce bureau confortable et silencieux et pareil en somme à bien d'autres, un objet insolite attira notre attention. Cet objet avait près de deux mètres de haut; c'était un petit monument et cela représentait un aigle aux .ailes éployées et perché sur un socle. Cet aigle tenait dans son bec la carte de visite de monsieur et madame Franklin D. Roosevelt et l'on nous expliqua que cet aigle était le cadeau de Noël du Président et de madame Roosevelt au général Johnson, cadeau fort approprié sans doute, mais dans lequel il eût été désobligeant de voir un symbole, car cet aigle et son socle étaient en paille. Depuis le mois de novembre, la N. R. A. a poursuivi activement, mais sans bruit, l'établissement des codes. On semble s'être rendu compte qu'il y avait quelques inconvénients et du ridicule à entretenir artificiellement l'esprit « temps de guerre ». A l'heure actuelle près de deux cents codes sont en vigueur et les services du général Johnson sont fort occupés à en préparer de nouveaux et à coordonner entre eux ceux qui existent. On s'est aperçu en effet que dans beaucoup de cas, plusieurs codes neuf ou dix parfois régissent la même industrie ou le même commerce; d'où de nombreux conflits et confusions. Une autre cause de difficultés, c'est le chevauchement des attributions de l'A. A. A. et de la N. R. A. Le Président a dû intervenir lui-même à plusieurs reprises pour déterminer les prérogatives de chacune.

Beaucoup de critiques estiment que le but que s'est proposé le président Roosevelt en instituant une codification générale de l'activité commerciale du pays ne sera jamais atteint à cause de la complexité des éléments du problème. Il est en effet très difficile de maintenir constamment une ligne de conduite moyenne entre le souci de réglementer la concurrence et la nécessité de préserver le principe des bénéfices légitimes. Mais l'expérience semble prouver que la majorité des industriels soumis aux codes s'en montrent satisfaits parce qu'ils y trouvent un élément de stabilité


et que le système les protège contre les méfaits de la concurrence déloyale et du <( dumping » qui, aux États-Unis, a ruiné tant d'entreprises honnêtes.

La plupart des plaintes qui parviennent à la N. R. A.

émanent des petits industriels et commerçants; mais ayant assisté nous-mêmes à une audience de code (code hearing) et malgré la rigueur toute militaire avec laquelle le général Johnson conduit les débat~, nous estimons que, dans la majorité des cas, les plaintes sont mal fondées et qu'il s'agit surtout de malentendus, fort compréhensibles d'ailleurs étant donné la complication des problèmes à résoudre et l'envergure de l'œuvre entreprise.

A ce propos, il est intéressant de noter que le nombre total

d'individus susceptibles d'être affectés par la codification de l'industrie s'élève à 27 millions. On estime qu'à l'heure actuelle, 16 millions d'ouvriers et d'employés sont déjà « codifiés w et que dans quelques mois leur nombre s'élèvera à 24 millions. L'attitude de la classe ouvrière à l'égard de la politique

suivie n'a guère varié au cours des derniers mois. Elle demeure favorable surtout depuis que les ouvriers ont obtenu le droit d'être représentés dans les conseils chargés de l'application des codes. La Fédération Américaine du Travail (A. F. L.) qui, on s'en souvient, semblait vouloir jouer un grand rôle, n'a pas réussi à intensifier son action d'une façon aussi sensible que certains pouvaient le craindre et d'autres le souhaiter. Les satisfactions accordées de plein gré par le gouvernement au prolétariat ont eu pour effet de placer les dirigeants des unions ouvrières dans une situation fausse vis-à-vis de leurs adhérents. Ceux-ci ne comprennent pas clairement en effet les avan-, tages qu'ils ont à s'adresser à leurs chefs corporatifs, puisque l'État a tendance à se substituer à ces derniers et à prendre en leur faveur toutes les initiatives. En outre la crise a eu pour résultat, aux États-Unis comme en Europe, de niveler les différences qui séparaient le prolétariat, au sens où l'entendait Karl Marx, de la petite bourgeoisie. Il en résulte que le parti ouvrier qui semblait vouloir prendre une plus grande consistance, commence déjà à se réintégrer dans la masse de la population sans avoir trouvé de programme politique bien défini.


Et cependant il ne semble pas que, malgré les avantages dont bénéficient les ouvriers et les employés dans les industries codifiées, la situation générale se soit beaucoup améliorée. Le nombre des sans-travail qui s'élevait, il y a un an, à plus de 13 millions, a été réduit à 10 ou 11 pendant les premiers mois de fonctionnement de la N. R. A. Depuis lors, il n'y a pas eu de progrès sensible et certaines statistiques indiquent même un léger recul. il est vrai que les données dont on dispose sont souvent contradictoires, mais en prenant la moyenne des chiffres publiés, il semblerait que l'industrie et le commerce privés ont réussi à absorber, à la fin de décembre, 3 millions de travailleurs supplémentaires. Pas davantage. A ce nombre les statistiques officielles ajoutent 4 millions de chômeurs embauchés au cours de l'hiver par l'Administration des Travaux Civils (C.W.A.) et qui sont payés à raison de $ 50 par mois. Comme ces emplois sont considérés comme temporaires, la Fédération Américaine du Travail refuse en effet de reconnaître que ces 4 millions d'hommes ne font plus partie de l'armée des sans-travail.

La situation générale du chômage, bien qu'améliorée, demeure donc assez sérieuse et il est évident que, sans les crédits affectés aux travaux publics, cet hiver eût été presque aussi pénible que l'hiver précédent.

Il est très difficile d'apprécier les progrès réels accomplis dans l'industrie et le commerce. La campagne instituée l'automne dernier pour encourager les acheteurs a été abandonnée à cause de son inefficacité manifeste. La hausse des prix de détail 'n'a pas été très sensible, 16 p. 100 environ, mais cette avance même devient une régression si l'on traduit les prix en or. Le commerce dans son ensemble a enregistré une amélioration qu'on évalue à 10 p. 100 par rapport à l'année dernière. La reprise des affaires dans certaines branches a été cependant plus considérable, particulièrement dans les articles de demi-nécessité comme les automobiles. Dans le bâtiment, la stagnation persiste.

Il est remarquable que presque tout le progrès constaté jusqu'à présent a été accompli au cours du printemps et de l'été dernier. Depuis lors, en dehors des entreprises gouvernementales, l'avance a été faible et si l'on devait juger l'expé-


rience Roosevelt comme terminée aujourd'hui, en se basant sur ses seuls résultats matériels, on devrait conclure qu'elle a fait beaucoup de bruit, mais que son inspirateur a surtout eu la chance d'apparaître au moment précis où, sans qu'on s'en doutât, le cycle économique mondial pouvait tourner en sa faveur.

Mais l'expérience Roosevelt n'est pas terminée et si ses résultats pratiques et immédiats peuvent paraître décevants, ils ne permettent ni de condamner l'avenir ni surtout de sousestimer ses conséquences politiques, sociales et psychologiques. La première année du règne de Roosevelt peut se diviser en trois phases distinctes

Printemps et été période de redressement moral, retour de l'optimisme, propagande et promesses, organisation fiévreuse.

2° Automne réaction, critique de la méthode et des moyens employés, nervosité et défaitisme jusque dans l'entourage du Président.

3o Phase récente réalisation de la faillite de certaines parties du programme, mais plus grande modération dans la critique, conscience d'une meilleure tonicité générale, atténuation des polémiques, accalmie dans le camp des prophètes de catastrophes et parmi les fanatiques du New Deal.

Au cours de ces trois périodes, un seul facteur est demeuré stable c'est le prestige personnel de Roosevelt qui lui permet de gouverner sans opposition, d'agir à sa guise et de changer d'avis dès que le sens profond qu'il a de l'opinion publique lui indique que cela est nécessaire. Comme un metteur en scène habile, il sait varier son programme et dès qu'une question devient trop délicate, il se hâte d'en proposer une nouvelle qu'il soumet franchement à l'épreuve de la critique et de la publicité.

Les dernières innovations sont d'ordre financier et la plus intéressante, à notre avis, fut la présentation du budget pour l'exercice en cours et pour l'année prochaine.

Ce budget est conçu en effet sous une forme tout à fait


nouvelle qui s'écarte autant des habitudes américaines que de celles de n'importe quel État. Ce budget a étonné et effrayé, puis on a fini par l'admettre avec d'autant plus de bonne grâce qu'il s'agissait d'un fait accompli. Ce qui le caractérise principalement c'est qu'il est basé sur un déficit certain, sur l'accumulation d'une dette énorme et non moins certaine et qu'on ne songe nullement à l'équilibrer pour le moment. L'année fiscale américaine ne correspond pas à l'année du calendrier. Le budget de cette année, par conséquent, couvre la période juillet 1933 juillet 1934 et la plus grande partie des dépenses qui y figurent ont déjà été effectuées ou engagées. Ce budget est divisé en deux parties l'une couvrant les dépenses ordinaires, l'autre les dépenses extraordinaires rendues nécessaires par l'effort de relèvement actuellement en cours. Le budget ordinaire est normalement équilibré par les recettes anticipées ($ 3 milliards environ), mais le budget extraordinaire qui s'élève à plus de $ 7 milliards est sans contrepartie du côté des recettes. Le déficit ainsi créé sera comblé par des emprunts s'élevant à $ 10 milliards à émettre au cours des prochains six mois.

Pour l'exercice 1934-35, on ne prévoit pas de changement important dans le budget ordinaire, hors une légère augmentation due à l'expansion des crédits agricoles et de ceux prévus pour la défense nationale. Mais, le budget extraordinaire est tout difîérent les crédits affectés aux Travaux Publics sont réduits et ceux nécessités actuellement par la C. W. A. (Salaires des ouvriers embauchés par le gouverne- ment) sont totalement éliminés. De même le crédit de près de $ 4 milliards qui figure cette année sous la rubrique R. F. C. (Commission de Reconstruction Financière) et qui sert à renflouer les banques et les industries défaillantes est supprimé. Le déficit, l'année prochaine, d'après ces prévisions, ne dépasserait pas $ 2 milliards.

En août 1919, la dette publique atteignit, du fait de la guerre, le chiffre-record de 26 milliards. Mais ce record va être battu car la dette s'élèvera en juillet prochain à $ 29 milliards et probablement à $ 32 milliards en juillet 1935. Les pronostics ne vont pas plus loin.

Si l'on considère l'établissement de ce budget sous l'angle


habituel, c'est-à-dire conformément aux principes qui président généralement à la gestion des finances d'un État, il semble qu'un budget ainsi conçu aura pour résultat de prolonger la crise actuelle en faisant peser sur les contribuables futurs tout le poids des prodigalités actuelles. Mais le président Roosevelt n'a pas parlé d'augmenter les impôts et il semble avoir une conception toute différente des résultats de sa politique.

Cette conception est basée sur l'idée que les ÉtatsUnis, considérés comme une sorte de vaste entreprise économique, constituent ce qu'on pourrait appeler une bonne affaire. L'affaire a été mal menée et les trois gérants républicains qui ont précédé Roosevelt, confiants dans la solidité et la bonne réputation de la firme, n'ont rien fait pour rénover des méthodes de gestion démodées et dangereuses. La catastrophe récente a été sérieuse, mais rien n'est perdu l'affaire' est toujours bonne et il suffit simplement de la renflouer. En 1926 on estimait les revenus des États-Unis à environ $ 80 milliards. Ce sont les bénéfices possibles, le rendement du capital que représente le pays tout entier avec ses ressources naturelles. Or ces ressources sont intactes et si l'on a pu en tirer $ 80 milliards dans le passé, rien n'empêche de produire autant dans l'avenir et même bien davantage. Mais il faut, pour le moment, réorganiser l'affaire et faire une sérieuse avance de fonds. Cette avance est estimée à S 32 milliards, somme considérable mais qui paraît moins disproportionnée si l'on tient compte du potentiel du pays.

On trouvera peut-être que cette façon d'envisager la question est un peu trop simpliste ou au contraire très spécieuse, mais elle correspond assez bien, semble-t-il, à ce qu'on sait de la conception générale de Roosevelt. Le Président a eu soin d'expliquer, en effet, qu'il prévoyait que le rétablissement économique serait assez rapide pour que l'initiative privée puisse, d'ici un an et demi, prendre à son compte l'effort actuellement fourni par l'État qui n'aurait plus ainsi qu'à jouer un rôle de surveillant et de régulateur. Les crédits qui figurent au budget extraordinaire sont destinés à donner l'impulsion initiale et à se substituer au capital privé temporairement défaillant; rien de plus.


Tout dépend donc de la manière dont l'initiative privée va répondre à ces prévisions.

Autant qu'on peut juger de la situation actuelle, il paraît douteux que les calculs optimistes du président puissent se réaliser. Pour nous en tenir à l'exercice courant, nous avons déjà constaté que les crédits de la R. F. C. et de la C. W. A. vont être supprimés dès juillet prochaine Cela veut dire que dans les quatre mois qui viennent la reprise des affaires doit prendre l'ampleur d'un véritable « boom ». Cela est-il possible?

Certains en doutent tellement qu'ils prêtent à Roosevelt l'intention d'avoir à dessein proposé un programme irréalisable de manière à justifier la prolongation du contrôle de l'État. Il s'agit clairement, disent-ils, d'habituer peu à peu l'opinion publique à accepter la socialisation de toute l'activité économique du pays sans rien faire qui puisse provoquer une réaction brusque.

L'appropriation par le gouvernement de la réserve d'or de la Federal Reserve Bank apparaît comme un pas dans la même direction. Cet acte a été accueilli avec faveur par l'opinion publique, car il a été présenté par la presse démagogique comme une sorte de punition infligée à la finance internationale et à ses représentants de Wall Street qui, à l'heure actuelle, ne jouissent pas, comme on le sait, d'une bien grande popularité. On a trouvé juste que le gouvernement qui représente la nation dispose librement du Trésor de la nation. Mais il est utile de faire remarquer que ce transfert de la réserve d'or qui, grâce à la dévalorisation du dollar, va permettre au gouvernement de réaliser un bénéfice de près de $ 4 milliards, a également pour conséquence de donner à l'Administration de Washington des pouvoirs étendus en ce qui concerne la réglementation du crédit et de réduire la Federal Reserve Bank au rôle d'agent du gouvernement. La proclamation du « dollar Roosevelt )) a été également bien accueillie. Les partisans de la « monnaie saine y ont vu un assagissement de la politique financière de Washington et les inflationnistes une promesse de dévalorisation 1. Roosevelt propose de les proroger de huit mois au moment où nous envoyons cet article.


plus grande pour l'avenir. Il est trop tôt pour porter un jugement sur les conséquences de cette mesure. L'opinion générale l'interprète comme une amorce de stabilisation dans un avenir indéterminé, mais il ne semble pas que cette stabilisation puisse avoir lieu sans une entente internationale. Le dollar, la livre et le franc ont beau affirmer leur indépendance réciproque, il apparaît de plus en plus certain que la situation actuelle ne peut pas se prolonger indéfiniment. L'opinion américaine prophétise depuis le printemps dernier l'abandon par la France de l'étalon-or et continue à le croire inévitable à bref délai. Nous ne voudrions pas dire qu'elle le souhaite car on voit mal quels avantages les ÉtatsUnis pourraient en retirer, mais le caractère politique de la position française lui échappant complètement, elle s'étonne d'une « résistance » aussi prolongée.

Au moment où le Congrès est rentré en session, au début de janvier, on s'attendait à une certaine opposition de sa part. Cette opposition ne s'est pas manifestée jusqu'à présent et les observateurs politiques ne prévoient, à moins d'événements imprévus, aucun changement d'attitude à cet égard. Le prestige personnel de Roosevelt est trop grand pour qu'on puisse l'attaquer de front. Le parti républicain qui devrait normalement constituer l'opposition ne s'est pas encore relevé de sa défaite et il attend toujours une occasion favorable pour pouvoir regrouper ses forces. La prudence lui conseille de temporiser pour le moment et d'attendre quelque erreur grave de la part de ses adversaires. Cela ne veut pas dire que l'on approuve tout ce que fait Roosevelt et beaucoup de démocrates ne manquent point de critiquer les actes du gouvernement avec autant de vigueur que les républicains, mais le Président, avec l'habileté et l'aisance qui le caractérisent, a su jusqu'à présent tuer dans l'œuf toute tentative de résistance sérieuse.

Il faut reconnaître d'ailleurs que les Congressmen qui sont revenus à Washington après de longues vacances se trouvent dans une situation d'inférioritéjmanifeste vis-à-vis des conseil-


lers immédiats du Président et des vastes organismes administratifs qui, pendant leur absence, ont dirigé le pays, car quels que soient le zèle et l'intelligence des représentants du peuple, ils n'ont pu suivre dans tous ses détails le développement extrêmement rapide d'une œuvre aussi complexe. Roosevelt professe un grand respect pour les institutions politiques établies et il ne prétend nullement gouverner sans parlement comme Mussolini et Hitler, mais il n'en demeure pas moins qu'il a en fait gouverné seul pendant huit mois avec l'aide de conseillers de son choix. S'il n'a pas abusé des pouvoirs dictatoriaux qu'il a reçus, on ne peut nier qu'il s'en soit amplement servi.

L'aspect même de Washington a considérablement changé en un an et cette ville qui ressemblait davantage à La Haye qu'à la capitale d'un pays de 120 millions d'habitants donne à présent l'impression d'être bien le centre de tous les efforts et de toutes les décisions. Depuis la guerre pareille tentative de centralisation n'avait pas été faite en Amérique, mais l'on savait alors que cette centralisation était temporaire. Aujourd'hui, et bien que les Américains détestent plus que quiconque la bureaucratie et le fonctionnarisme, Washington contient plus d'administrations et de services qu'aucune ville au monde. Il serait fastidieux de les énumérer et nous n'avons pu, malgré nos efforts, en trouver la liste vraiment complète, mais nous en avons visité plusieurs et après avoir interrogé un grand nombre de ceux qui y sont employés, nous sommes arrivé à la conclusion qu'il sera moins aisé qu'on le croit généralement de démobiliser l'armée de formation récente, mais déjà consciente d'elle-même, du fonctionnarisme américain. Cette armée, composée en grande partie d'hommes et'de femmes jeunes, n'est pas très payée, mais elle est animée d'un esprit nouveau qui est très frappant car il est basé sur la même conception du dévouement de l'individu à la Société qui caractérise la plupart des mouvements parallèles dans d'autres pays. Ces nouveaux fonctionnaires ont la conviction que la cause qu'ils servent ne peut triompher que grâce au maintien de l'armature dont ils font partie, et bien que certains d'entre eux ne soient venus à Washington que parce qu'ils y voyaient une occasion de profits plus ou moins


détournés, la plupart paraissent résolus à faire leur carrière au service de l'État. Cela est nouveau aux États-Unis.

Sans vouloir exagérer l'influence de ces administrations centralisatrices, il semble cependant qu'elles ont une tendance naturelle à se substituer en fait aux organismes purement politiques. C'est pourquoi on y retrouve plus fidèlement qu'ailleurs l'indication des courants d'idées qui déterminent la politique gouvernementale. Les opinions s'y répartissent en trois groupes qui ne représentent pas des partis politiques, mais des tendances générales les conservateurs, qui semblent peu nombreux, sont ralliés au régime actuel parce qu'ils considèrent que Roosevelt, à cause de ses origines mêmes, doit être au fond un conservateur comme eux. Les libéraux, très nombreux, croient à la nécessité des réformes et soutiennent Roosevelt bien que l'influence que semblent avoir sur lui les radicaux les inquiète beaucoup. Ces derniers constituent la minorité, mais ce sont les seuls qui aient une doctrine et un but précis. L'expérience Roosevelt représente pour eux un progrès net dans la direction du socialisme d'État et leur espoir est de convaincre peu à peu le Président de la nécessité de se prononcer nettement pour un programme socialiste. Le principal grief qu'ils ont contre lui, c'est de ne pas avoir le courage ou la franchise de montrer au pays le sens réel, fatal et, selon eux, souhaitable, de l'évolution actuelle.

Entre les groupes conservateurs et libéraux d'une part et les éléments dits radicaux d'autre part, règne la plus grande méfiance réciproque. Les conflits personnels sont fréquents et il arrive souvent qu'on doive faire appel au Président pour les trancher. Les décisions qu'il a prises jusqu'à présent en faveur des uns et des autres s'équilibrent à peu près en apparence et sont le reflet de sa politique générale, mais il est indéniable que l'avantage visible revient aux radicaux. Comme nous le disait un fonctionnaire haut placé et traditionnellement conservateur « Notre faiblesse, c'est de n'avoir pas de programme net et d'être très occupés, ce qui fait que nous passons notre temps à essayer de filtrer les innovations émanant du camp des « intellectuels radicaux », mais il faut reconnaître qu'ils sont les seuls à avoir des idées et à se donner la peine d'en fournir au Président. »


Telle semble bien être en effet la situation et Roosevelt a montré qu'il cherchait son inspiration plutôt à gauche qu'à droite. Il se sert, il est vrai, du langage conservateur et évite soigneusement la terminologie doctrinaire des radicaux, mais le résultat est le même. Toute la question est de savoir, comme nous le disait un de ces radicaux, si Roosevelt est « sincère », c'est-à-dire s'il suit un plan déterminé par une doctrine quelconque ou s'il se contente simplement d'appliquer un programme dicté au jour le jour par les nécessités de l'heure.

L'avenir dissipera ce doute; il dépend, pour beaucoup, comme nous l'avons dit, de la possibilité pour l'initiative privée de reprendre à son compte l'effort actuellement fourni par l'État. Si cela se produit, on peut prévoir en même temps un revirement dans le domaine politique, revirement qui n'affectera pas nécessairement le prestige de Roosevelt, mais qui le contraindra à changer l'axe général de sa politique et à ménager davantage les éléments conservateurs de son entourage, même s'ils continuent à manquer d'idées.

Quoi qu'il arrive cependant et même si les calculs opti-

mistes du Président Roosevelt se réalisent, il restera à

résoudre certains problèmes fondamentaux qui troublent la

vie de tous les pays civilisés avec une acuité croissante et

que la crise récente n'a servi qu'à rendre plus apparents.

Parmi ces problèmes, les deux plus importants sont la ques-

tion des relations internationales et l'existence de l'individu

dans une société qui ne lui donne les moyens de subsister

qu'en échange d'un travail qui, dans les conditions actuelles,

tend normalement à être de moins en moins rémunérateur

et de plus en plus difficile à obtenir.

L'expérience Roosevelt a eu pour effet de créer en Amé-

rique comme ailleurs, une mystique nationaliste d'autant

plus convaincante que le pays peut, par ses conditions natu-

relles, se croire plus indépendant du reste du monde. La

tendance traditionnelle à l'isolement, héritée d'un temps

où les Américains avaient tout à craindre de l'ingérence


étrangère, à cause de leur faiblesse, s'appuie maintenant sur le principe qu'il faut commencer par remettre en ordre sa propre maison et s'occuper du reste ensuite. Comme la plupart des hommes, les Américains sont enclins à rejeter sur autrui la responsabilité du malheur commun. Ils prêtent à l'Europe des intentions malveillantes à l'égard des ÉtatsUnis, de même que l'Europe croit souvent que l'Amérique dirige contre elle son action. On ne saurait soupçonner Roosevelt de voir la situation d'une façon aussi simpliste, mais il n'en est pas moins réel que sa politique étrangère est entièrement commandée, jusqu'à présent, par le souci de ménager le chauvinisme de ses concitoyens. Il en résulte que cette politique est pour ainsi dire inexistante et par certains points étrangement caduque. C'est ainsi que dans un discours assez récent, à propos de la paix mondiale, il a repris à son compte l'idée que l'attitude agressive de certains gouvernements est en contradiction avec les sentiments réellement pacifiques des nations qu'ils représentent. C'est la même erreur de jugement qui conduisit Wilson à croire qu'il suffisait de dissocier le peuple allemand du régime impérial pour tout arranger. La seule différence, c'est que la remarque de Roosevelt ne s'applique pas, semble-t-il, à la seule Allemagne, mais à un nombre indéterminé de pays, les États-Unis exceptés bien entendu.

Il n'y a donc pas à attendre que l'Amérique change d'attitude vis-à-vis des problèmes internationaux. Le sentiment populaire est formel à cet égard, la volonté de détachement manifeste, et ceux qui, en Europe, s'efforcent avec une persévérance jamais découragée de chercher quelque indice favorable dans les discours du président Roosevelt ou dans ceux des autres hommes d'État américains représentatifs, font preuve d'une ignorance grave ou d'une capacité d'illusion anormale. L'Américain moyen ne comprend pas que la prospérité qu'il regrette avait pour cause principale la situation privilégiée qu'il a occupée pendant et après la guerre, ou s'il le comprend c'est pour se repentir non sans raison d'avoir pris ce mirage pour une réalité. Il est tout à fait décidé, si une nouvelle guerre européenne doit se produire, à ne pas s'y laisser entraîner et lorsqu'on essaie de lui démontrer que la politique d'absten-


tion actuellement suivie favorise le libre développement des tendances belliqueuses, il croit qu'on essaie de l'effrayer pour mieux le séduire.

On a fait grand cas de la réussite de la Conférence de Montevideo parce que les États-Unis s'y sont engagés à ne pas intervenir seuls dans les affaires intérieures des pays de l'Amérique latine. Cette promesse est interprétée comme une manifestation de la volonté formelle de maintenir la paix américaine. Des bateaux de guerre américains sont cependant ancrés devant La Havane depuis plusieurs mois, bien qu'on doive reconnaître qu'ils ne sont pas « intervenus ».

L'attitude de désintéressement vis-à-vis des affaires européennes comporte malheureusement une exception, c'est la question des dettes. L'irritation qu'avait provoquée cette question il y a plus d'un an ne s'est pas apaisée et, depuis la rentrée du Congrès, elle a donné lieu à des manifestations oratoires d'une violence exceptionnelle particulièrement dirigées contre la'France. La presse Hearst, de son côté, attaque sans répit et avec d'autant moins de mesure que l'on a complètement oublié la genèse et les détails de cette affaire et que le simple fait matériel le non-paiement par la France des échéances demeure. Il en résulte que ceux qui, aux ÉtatsUnis comme ailleurs, estiment qu'on ne saurait être patriote sans être en même temps violemment xénophobe, trouvent dans cette question un prétexte inépuisable pour entretenir l'irritation populaire.

Roosevelt doit prochainement faire une déclaration au sujet des dettes et bien qu'on ne puisse compter sur un changement d'attitude important, il faut espérer qu'il réussira à refréner les intempéries de langage d'un certain nombre de parlementaires que nous nous abstenons de citer, car on peut trouver la contrepartie exacte de cette forme d'éloquence dans les comptes rendus de notre Journal Officiel.

Ce n'est point à plaisir que nous signalons l'impopularité de la France. Cette impopularité n'est d'ailleurs pas générale, mais elle existe manifestement dans les couches moyennes de la population, c'est-à-dire dans la masse. Ceux qui cherchent à la combattre, des deux côtés de l'Atlantique, sont certes animés des meilleures intentions, mais les arguments dont ils


se servent sont d'ordre essentiellement sentimental et ne tiennent pas compte de la réalité. L'amitié traditionnelle franco-américaine existe, mais il y aurait intérêt à en faire quelque chose de plus qu'une tradition. Pour cela un effort est nécessaire de part et d'autre, effort d'autant plus difficile qu'il ne peut réussir qu'en s'appuyant sur la raison et la tolérance, c'est-à-dire sur des mobiles fort démodés à l'heure actuelle.

L'attention détournée de l'Europe se concentre par contre beaucoup plus activement, depuis quelque temps, sur l'Extrême-Orient. Les probabilités d'une guerre prochaine entre le Japon et la Russie font l'objet des conversations dans les milieux informés et bien que la reconnaissance des Soviets ait eu pour but avoué de régulariser une situation qui finissait par devenir paradoxale, on ne cache point qu'elle modifie les données du -problème en cas de conflit. Il paraît que la marine américaine sera relativement vulnérable au cours des prochains dix-huit mois, c'est-à-dire pendant la période nécessaire à l'achèvement des nouvelles unités dont on poursuit activement la construction, et l'on n'exclut pas l'idée que les éléments belliqueux qui dirigent actuellement les destinées du Japon ne veuillent profiter d'une situation momentanément favorable.

Ces rumeurs seraient sans intérêt, car on sait que la guerre dans le Pacifique n'est pas un sujet de conversation nouveau en Amérique, si elles ne révélaient le synchronisme profond qui règle les mouvements d'opinion dans le monde entier. Le peuple américain est éminemment pacifique dans ses intentions et il ne demande qu'à récupérer tranquillement les forces perdues pendant les quatre années de crise. Cela n'empêche pas que, de même qu'en Europe, la guerre ne paraisse ni si improbable, ni si inacceptable dans l'avenir qu'aux temps déjà fabuleux, quoique récents, où l'on se flattait de l'avoir pour toujours abolie.

Il se peut d'ailleurs que cette évolution fâcheuse des esprits soit l'indice du pressentiment instinctif que, malgré les cruelles leçons de la crise économique, quelques-unes des causes profondes qui l'ont amenée subsistent toujours à l'état latent. Nous entrons dans une période de replâtrage,


mais le problème capital de l'adaptation de l'individu aux conditions du monde moderne demeure irrésolu. Les solutions proposées par certains pays comportent toutes, d'une façon ou d'une autre, l'asservissement de l'individu à la masse, mais avant de s'engager dans cette voie d'autres pays hésitent car ils comprennent que cette solution si c'en est une équivaut à renier formellement quelques-uns des principes essentiels de la civilisation. Les États-Unis cherchent en ce moment un moyen terme. Les difficultés qu'ils rencontrent ne sont pas spécifiquement américaines, mais elles sont particulièrement apparentes dans un pays qui, du point de vue économique, constitue une sorte de laboratoire idéal. Les richesses naturelles de ce pays sont énormes et sa population, relativement peu nombreuse, tend à se stabiliser. Tout l'effort de Roosevelt, considéré dans ses grandes lignes, consiste donc à rendre accessibles à tous non seulement les nécessités de l'existence, mais les. facilités et le confort qui, il y a peu de temps encore, eussent été classés dans la catégorie du superflu.

Or, dans l'état actuel de nos mœurs et de nos conceptions, l'homme dépend de son travail et si, philosophiquement, chacun a droit à la vie, nul ne peut subsister s'il ne peut fournir un travail rémunérateur. Malheureusement le travail de l'homme se dévalorise constamment et l'on ne parvient à maintenir le pouvoir d'achat de l'individu que par des moyens artificiels; on réduit les heures de travail, on fixe les salaires de base et l'on force les industriels à employer plus d'ouvriers qu'il n'est économiquement nécessaire. Mais comme cela ne suffit pas, l'État prend à sa charge le surplus des sans-travail. Nous avons vu les résultats de cette méthode ils ne sont pas pleinement satisfaisants, d'autant moins que certaines autres mesures, telle que la restriction des terres cultivées vont directement à Tencontre du but qu'on se propose d'atteindre, car on va perdre du côté de l'agriculture ce qu'on gagne du côté industriel. Il est probable en effet que les f armers qui restreindront leur production, restreindront en même temps la main-d'œuvre employée, et la menace d'une augmentation considérable du chômage agricole n'est pas illusoire.


Par contre la hausse forcée des salaires a déjà eu pour effet d'intensifier la mécanisation d'un grand nombre de rouages dans l'industrie et le commerce, comme en témoigne l'augmentation récente et considérable du chiffre d'affaires des fabricants de machines.

La lutte entre la machine et l'homme continue donc et il ne paraît pas qu'elle existe dans la seule imagination des romanciers et des technocrates. Elle est une réalité et une menace qui pèse lourdement sur le monde civilisé.

Roosevelt, dans un de ses discours, a parlé des « nouveaux droits de l'homme » qui sont, ou qui devraient être pour chacun, la possibilité d'assurer aux siens et à lui-même le minimum nécessaire à l'existence. C'est un bel idéal et qui, théoriquement, n'est pas irréalisable si l'on a le temps et la sagesse avec soi, mais l'histoire prouve que l'humanité est peu patiente et qu'elle préfère en général saisir les avantages immédiats qui lui sont offerts. Ces avantages, en l'espèce, sont ceux qui paraissent découler de l'idéologie qui domine actuellement le monde chaque nation, volontairement repliée sur elle-même sous le prétexte de panser ses blessures, songe déjà à profiter de ses forces retrouvées pour reprendre sa place dans le jeu des rivalités internationales.

L'évolution inévitable des événements contraindra les États-Unis à reprendre contact avec le monde extérieur dans un avenir plus ou moins éloigné. On verra alors si, dans ce domaine où ses prédécesseurs ont été si peu heureux, Roosevelt (compte non tenu de la chance qui l'a jusqu'à ce jour favorisé) saura apporter l'habileté, le tact, l'esprit de libéralisme qui ont, jusqu'à présent, caractérisé la plupart de ses actes. RAOUL DE ROUSSY DE SALES


UNE RÉVOLUTION EN CHIMIE LES ISOTOPES

Une révolution, mais qui n'a pas laissé que des ruines; une

autre chimie s'est édifiée sur les débris de l'ancienne, peutêtre pas plus simple, mais plus vraie et plus compréhensive. Exposons le point de départ, c'est-à-dire les postulats de

la chimie classique, posés par Lavoisier et sur lesquels un siècle de travaux admirables a bâti un édifice qui semblait devoir défier le temps tout l'Univers matériel est constitué par l'association d'un certain nombre d'éléments, irréductibles les uns aux autres, et qui se retrouvent, en ajoutant exactement leurs masses, dans tous les composés. Toute la chimie n'est qu'analyse et synthèse, et un seul élément s'ajoute à la matière, c'est l'énergie, qui est absorbée ou dégagée, le plus ordinairement sous forme de chaleur; mais l'énergie et la matière ne font que s'associer, sans jamais se transformer l'une dans l'autre.

Cette représentation, qui s'est montrée si féconde, n'a

cependant paru aux chimistes doués d'esprit philosophique, comme Jean-Baptiste Dumas, qu'une étape provisoire avant la conquête d'une vérité plus profonde; notre sens intime proteste contre la coexistence, depuis l'origine des temps, d'éléments indépendants, surtout quand ces éléments ont entre eux un « air de famille » qui trahit une .parenté indiscutable. Déjà, en 1815, le chimiste anglais William Prout avait pensé que tous les atomes des divers éléments n'étaient que des condensations de l'atome d'hydrogène; hypothèse


trop audacieuse pour l'époque et qui fut aussitôt démentie par les mesures précises de poids atomiques; Dumas et Stas, en effet, avaient établi que ces poids n'étaient pas nécessairement des multiples entiers de celui de l'hydrogène, ce qui aurait dû être, si l'hypothèse de Prout avait été exacte. Pourtant, en 1869, Mendelejeff était revenu à la charge avec des arguments nouveaux; sa classification périodique des corps simples impliquait une communauté d'origine, et Mendelejeff croyait fermement à l'existence d'un proto-élément. Mais les considérations philosophiques ne pouvaient lutter contre la vérité de fait qui s'imposait à tous les expérimentateurs dans les milliers de réactions chimiques effectuées chaque jour dans les laboratoires, jamais un corps simple ne s'était dédoublé; jamais il n'avait perdu ses propriétés fondamentales et les physiciens, à leur tour, appuyaient l'opinion des chimistes, puisqu'ils retrouvaient dans le spectre des corps, simples ou composés, le cachet de chaque élément.

A la fin du siècle dernier, la découverte de la radioactivité par Becquerel et Curie, introduisit un fait nouveau, d'une inappréciable importance; il devint bientôt évident qu'un certain nombre de corps, caractérisés comme éléments chimiques, évoluaient spontanément en donnant d'autres corps simples; la nature, par des voies mystérieuses, réalisait ellemême la transmutation vainement cherchée par les alchimistes ainsi, l'existence d'une filiation entre les corps simples cessait d'être une hypothèse, une simple vue de l'esprit, pour passer au rang des réalités contrôlées.

En même temps, à mesure que se développait la connaissance des phénomènes radioactifs, certains effets troublants étaient révélés des corps radioactifs, issus de souches différentes, manifestaient des propriétés physiques et chimiques identiques, à tel point qu'il était impossible de les séparer lorsqu'ils se trouvaient associés dans un même échantillon c'est par là que s'introduisit dans la science la notion, qui devait devenir si féconde, des isotopes. Mais pour la voir se développer en pleine lumière, il faut faire un pas de plus, et exposer brièvement Ie& géniales découvertes de John-Joseph Thomson et des physiciens anglais de son école.


Elles ont pour point de départ l'existence des rayons canaux, qu'on nomme aussi, plus justement, rayons positifs un récipient contenant un gaz ou une vapeur sous pression réduite (un centième de millimètre environ) est muni d'une anode et d'une cathode trouée, entre lesquelles on fait passer la décharge électrique. Dans ces conditions, on savait depuis longtemps que la cathode électrisée négativement émet, par sa face dirigée vers l'anode positive, des rayons cathodiques, et que ces rayons sont de nature corpusculaire, c'est-à-dire composés de petits grains d'électricité négative, de masse matérielle négligeable qu'on nomme les électrons; mais il arrive de plus que le trou percé dans la cathode laisse échapper, en sens contraire, un second rayonnement, corpusculaire comme le premier, mais électrisé positivement; ces rayons positifs sont formés par les débris des molécules ou des atomes brisés par le choc contre la cathode; ils portent avec eux les noyaux atomiques et tout ce qui constitue l'individualité chimique du gaz ou de la vapeur enfermés dans le récipient. Étant électrisés, ces corpuscules positifs en mouvement peuvent être déviés, tant par les forces électriques que par le champ magnétique, et cela permet de les séparer, car ils sont déviés inégalement suivant leur charge électrique et suivant leur masse matérielle; de même, lorsqu'on lance obliquement un mélange de grains lourds et légers, la pesanteur et la résistance de l'air les séparent, et les points de chute sont différents, ce qui pourrait permettre d'évaluer leurs masses respectives.

C'est sur cette double action électrique et magnétique que J.-J. Thomson s'est appuyé pour construire le « spectrographe de masse )), un des plus prodigieux instruments de travail que la science moderne ait créés les rayons positifs, sortis en pinceau très délié du trou percé dans la cathode, passent entre les pièces polaires d'un électro-aimant et entre deux plateaux métalliques électrisés en sens contraire; ainsi doublement infléchis, ils tombent sur une plaque photographique et y impriment une trace qui, dans la réalité, est une raie noire très déliée. En opérant avec cet appareil, on obtient sur la


plaque une série de raies obscures, dont l'ensemble constitue le spectrogramme de la matière gazéifiée dans le récipient; chacune de ces raies correspond à une charge électrique ou à une masse matérielle déterminées, et permet, en particulier, de mesurer cette masse avec exactitude l'appareil utilisé depuis 1930 par Aston, réalise une précision d'un trente-millième, qu'aucune analyse chimique ne permettrait d'atteindre; résultat d'autant plus précieux, que certains de ces corpuscules, ainsi révélés par leurs rayons positifs, sont extraordinairement instables,'la durée de leur vie n'atteignant pas, souvent, un cent-millième de seconde.

Tel est, succinctement décrit, l'appareil utilisé; examinons maintenant les résultats, qui, surtout, nous importent. Notons d'abord que le spectrographe, fonctionnant avec un gaz ou une vapeur chimiquement purs, donne non une raie unique, mais un véritable spectre composé de raies fines, plus ou moins marquées. Comme chaque raie correspond à un corps déterminé, l'examen du spectrogramme permet de savoir quels éléments existent à l'intérieur du récipient générateur des rayons positifs. Tout de suite se manifeste une complexité inattendue si, par exemple, on opère dans l'oxygène, on constatera l'existence de cinq raies principales, dont deux correspondent à l'atome privé d'un ou de deux électrons, les autres à des groupements moléculaires formés respectivement de 2, 3 et 5 atomes, ionisés chacun par perte d'un électron; et les raies tracées sur le spectrogramme sont d'autant plus foncées que les molécules du groupement correspondant sont plus abondantes, de telle sorte que la méthode permet, non seulement d'apprécier, mais même de doser les ions formés à l'intérieur du gaz.

Si intéressants que soient ces premiers résultats, ils ne changent rien d'essentiel aux principes classiques de la chimie que je rappelais en débutant; ils nous montrent seulement que les atomes élémentaires peuvent se grouper en associations moléculaires variées, et qu'un certain nombre des électrons « planétaires qui forment leur enveloppe peuvent


en être momentanément arraché; dans ces transformations,

le noyau atomique, qui caractérise l'individualité chimique,

reste toujours inaltéré.

Mais il arriva que J.-J. Thomson et Aston, examinant

attentivement leurs spectrogrammes, y constatèrent l'exis-

tence de raies très rapprochées, formant des doublets, des

triplets, parfois même des quadruplets et des quintuplets; leur

existence est inexplicable par les phénomènes d'association

moléculaire et d'ionisation dont je viens de parler. Une seule

interprétation est possible les corps, jusqu'ici réputés simples,

sont en réalité des mélanges d'éléments dont les propriétés

chimiques et physiques sont tellement voisines, qu'on n'a

jamais réussi à les séparer, mais dont les masses atomiques

sont pourtant différentes.

Précisons ceci sur un exemple le chlore, considéré jusqu'ici

comme un corps simple dont l'atome pèse 35,46 est en réalité

un mélange de deux isotopes principaux, de masses 35 et 37,

avec des traces d'un troisième chlore, de masse atomique

égale à 39; on sait même que, dans ce mélange, le premier

constituant entre pour 78 p. 100 et le second pour 22.

Voici, dès lors, comment l'atomistique moderne explique

ce nouveau fait ces trois chlores diffèrent par la masse de

leurs noyaux, qui sont entre elles, on vient de le dire, comme

les nombres 35, 37 et 39; mais ils possèdent la même atmo-

sphère d'électrons planétaires; ces électrons, tournant en rond

autour du noyau, sont au nombre de 17 pour chacun des trois

isotopes, et disposés semblablement. Or, c'est par l'intermé-

diaire de ces électrons superficiels que nous communiquons

avec l'atome; ce sont eux qui nous envoient la lumière, c'est-

à-dire le spectre que nous regardions jusqu'ici comme carac-

téristique de l'élément; ce sont eux qui fixent la place de

l'atome dans la classification périodique, c'est-à-dire qui déter-

minent ses affinités et son rôle chimique; le noyau, caché au

centre de l'atome comme un Bouddha dans sa niche, ne daigne

pas participer à ces menus phénomènes. En somme, les trois

isotopes sont comme trois hommes différents, mais masqués

et costumés pareillement, que nous confondrions si la science

n'avait trouvé un moyen de révéler leur identité.

1. Celui de l'atome d'oxygène étant pris, par convention, égal à 16.


Si maintenant, quelque lecteur incrédule mettait en doute l'existence réelle des isotopes, on peut lui présenter des faits qui ne prêtent plus à aucune ambiguïté Aston a réussi à réaliser, par diffusion, une séparation partielle des deux isotopes du néon; Harkins et Brocker ont isolé les deux constituants principaux du chlore par distillation fractionnée du chlore liquide dans le vide cathodique; de la même manière ont été séparés partiellement les constituants du mercure; ceux du plomb ont été obtenus par analyse des minerais radioactifs contenant de l'uranium ou du thorium.

Ainsi, l'existence des isotopes est incontestable; sur 70 éléments, jadis réputés simples, étudiés par Aston, 54 sont en réalité des mélanges, et pour certains, le nombre des isotopes est considérable; ils forment, comme on dit, une pléiade on compte 7 isotopes pour le mercure, 10 pour le plomb, 11 pour l'étain; c'est dire quelle est la complexité réelle de ce qu'on nommait, jadis, des corps simples.

Cette grande découverte introduit dans la chimie une complication nouvelle; mais nous allons voir qu'en retour, elle nous apporte quelques vérités apaisantes et simplificatrices.

Notons d'abord qu'elle ne change rien à la chimie classique; qu'il y ait trois chlores dans le produit qu'on prépare au laboratoire et que l'industrie utilise, cela est indifférent au « chimiste moyen », et même au physicien, puisque les propriétés de ces corps sont identiques, ou du moins, tellement voisines, qu'il faut des artifices compliqués et des opérations de très longue haleine pour différencier ces éléments.

D'autre part, la notion des isotopes a clarifié l'état des corps radioactifs j'ai dit tout à l'heure qu'en étudiant les grandes familles dérivées du radium, du thorium et de l'actinium, les physiciens avaient rencontré des corps qui, provenant de souches distinctes, avaient pourtant des propriétés identiques; cette propriété singulière est aujourd'hui bien éclaircie; si le radium A et le polonium sont inséparables dans leurs mélanges, c'est parce que les deux éléments sont isotopes; il en est de même pour le radioactinium, le radio-


thorium, l'ionium, l'uranium Y et l'aranium X,. qui se ressemblent comme des frères jumeaux, et même davantage, bien que leurs noyaux atomiques soient dissemblables. Mais la grande simplification que cette découverte nous apporte, c'est de faire revivre l'hypothèse de Prout sur la simplicité des poids atomiques. En prenant pour masse de référence 16 exactement pour l'atome d'oxygène, ce qui revient (à très peu près) à prendre 1 pour l'atome d'hydrogène, on trouvait, assez généralement, des valeurs entières pour les masses atomiques des divers éléments; pourtant subsistaient de troublantes exceptions 28,3 pour le silicium 35,46 pour le chlore 63,57 pour le cuivre 200,6 pour le mercure. La précision actuelle des procédés analytiques interdit de mettre ces décimales au compte des erreurs d'expérience. Aujourd'hui, nous comprenons pleinement leur signification puisqu'elles proviennent du mélange d'isotopes de masses inégales 78 atomes de chlore pesant, chacun 35, plus 22 atomes de masse 37, donnent 100 atomes dont la masse moyenne est 35,44, c'est-à-dire le nombre trouvé effectivement pour le chlore normal.

D'ailleurs, le relevé des spectrogrammes de J.-J. Thomson montre que les isotopes eux-mêmes ont des poids atomiques entiers, à une minime différence près, dont il sera question tout à l'heure; l'hypothèse de Prout est donc vérifiée pour les isotopes pris séparément. Ce résultat corrobore les théories actuelles sur la structure de l'atome, constitué avec deux éléments primordiaux, les mêmes pour toute espèce de matière, qui sont le proton et l'électron. Ce dernier étant, en première approximation, dépourvu de masse matérielle, toute matière pèse uniquement par les protons qu'elle contient le proton étant lui-même le noyau de l'atome d'hydrogène, tous les poids atomiques représentent le nombre des protons contenus dans l'atome, qui ne saurait, évidemment, être qu'entier. Ainsi s'affirme et se précise l'unité d'origine de tous les corps simples.

Il est heureux pour la science que les mesures n'acquièrent que peu à peu toute leur précision si Képler avait possédé


des instruments plus parfaits, il n'aurait peut-être pas énoncé les lois simples .d'où Newton a tiré celle de la gravitation. De même, il faut se louer que les premières mesures de masses atomiques des isotopes n'aient été précises qu'à un ou deux centièmes près, puisque les valeurs apportées ont conduit au résultat capital que je viens de rappeler. Mais le dernier spectrographe établi par Aston, et mieux encore, l'appareil américain de Blakney, permettent d'atteindre le trente-millième dans la mesure des masses atomiques; on peut même pousser, dans certains cas, jusqu'au centmillième par des méthodes dont je ne dirai rien sinon qu'elles sont fondées sur la considération des spectres lumineux donnés par chaque isotope.

A ce degré de précision, les poids atomiques ne sont plus rigoureusement des nombres entiers celui de l'hydrogène, par exemple, est égal à 1,0078, celui du principal isotope du lithium vaut, non pas 6 exactement, mais 6,012 et ainsi de suite. Pour faibles qu'ils soient, ces nouveaux écarts posent un nouveau problème; il s'agit de les expliquer, ou, du moins, d'essayer.

Une première explication se présente naturellement nous n'avons pas tenu compte des électrons; les nombres entiers correspondent à ceux des protons contenus dans l'atome, mais les électrons qui s'y surajoutent comptent aussi pour quelque chose; on évalue leur masse au deux-millième de celle du proton; à ce compte, l'atome d'hydrogène, formé d'un proton et d'un électron, devrait peser 1,0005; l'atome de lithium qui contient, avec 6 protons, 3 électrons nucléaires et 3 électrons planétaires, devrait avoir pour masse 6,003, et ainsi de suite. Ces corrections sont notoirement insuffisantes; il faut chercher autre chose.

Précisément, les hypothèses relativistes d'Einstein nous proposent une solution; elles aboutissent, on le sait, à considérer la Matière et l'Énergie comme identiques au fond; la Matière n'est que de l'Énergie condensée, qui peut retourner à sa seconde forme par le rayonnement la lumière et la chaleur que le Soleil envoie, chaque minute, dans l'espace, sont produites aux dépens de 250 millions de tonnes de matière, perdue par l'astre pendant le même temps; ainsi, le rayonne-


ment des étoiles est entretenu, depuis des milliards d'années, par une véritable volatilisation de leur masse matérielle. Inversement, l'énergie rayonnante est douée d'inertie; elle possède donc une certaine masse, très petite à la vérité, et calculable dans la théorie d'Einstein.

Si l'on accepte ce point de vue, les choses peuvent s'interpréter comme suit lorsque les éléments condensés de la matière se forment par l'association des électrons et des protons~, cette combinaison s'accompagne d'un grand dégagement d'énergie, rayqnnée, peut-être, sous forme de rayons cosmiques; à ce rayonnement correspond une perte de masse; la mesure précise des poids atomiques permet d'évaluer cette diminution,,et d'en déduire l'énergie dégagée par la genèse de chaque élément. On voit tout de suite quel parti des physiciens très audacieux ont pu tirer de là ils évaluent, aujourd'hui, la stabilité des atomes d'après l'énergie libérée lors de leur formation, comme Berthelot estimait, par la chaleur dégagée, la stabilité des composés chimiques; ils appliquent ces données aux corps radio-actifs, qui se trouvent naturellement plus instables que les autres; ils cherchent ce que doit être la structure des noyaux atomiques qui correspond à ces propriétés. Ainsi se crée, sous nos yeux, une « superchimie » dont les grandes lignes commencent d'apparaître." La science continue.

L. HOULLEVIGUE

1. Je laisse de côté, pour ne pas compliquer cet exposé, les théories toutes récentes qui font intervenir, en outre, les neutrons et les positrons.


L'UNION NATIONALE

DEVANT L'OBSTACLE

Les « Journées de Février que nous venons de vivre mar-

queront parmi les plus douloureusement expressives de notre

histoire d'après-guerre. Elles virent le pavé de Paris rougi du

sang français. Elles virent la Chambre des Députés menacée

par une multitude grondante. Elles virent des sections d'an-

ciens combattants, entraînant plus de vingt mille membres

d'associations d'hommes du front derrière leurs chefs che-

vronnés et leurs drapeaux glorieux, criblés de balles sur le

terrain de ces Champs-Élysées et de cette place de la Concorde

où, il y a quinze ans, leur cohorte victorieuse avait été saluée

des acclamations d'un peuple uni et triomphant! Car, depuis,

des luttes fratricides s'étaient sourdement développées dans

le sein de la patrie. Et, le soir tragique du 6 février, on devait

assister à ce drame, sans précédent dans nos annales, de

patriotes, Croix de Feu et Briscards, armés seulement de

leurs étendards et du chant de la Marseillaise, atteints, dans

la mêlée, par le feu des gardes.

Heures sombres où bon nombre de députés, en présence

de l'émeute qui mêlait la manifestation pacifique des anciens

combattants à une levée en masse de jeunesses véhémentes,

en étaient réduits à s'enfuir, tous feux éteints, après une

des plus pénibles séances d'impuissance et de démagogie.

Complot, révolution? On allait voir. La démonstration des

Croix de Feu et de l'U. N. C. avait été annoncée, avec son

itinéraire, le départ devant s'effectuer de la statue de Clemen-


céau, sur les Champs-Élysées, et la dislocation à la Concorde. Point d'armes ni d'uniformes on déploierait seulement les drapeaux. Les sections défileraient, précédées de leurs chefs, de leurs élus, sans aucun étalage de mutilés, dans une dignité et un ordre imposants, en portant de larges banderoles suffisamment expressives « NOUS VOULONS UNE FRANCE HONNÊTE ET PROPRE! »

Rien dans tout cela de séditieux, rien même d'anti-républicain. Sans doute, certains groupements, plus proprement politiques, avaient-ils annoncé, de leur côté, qu'ils manifesteraient autour de la Chambre. Mais ce n'était point la première fois que ces jeunesses véhémentes, pour la plupart composées d'étudiants du Quartier latin, se livraient à de bruyants monômes, voire à des échauNourées avec la police, sans autres dégâts que quelques bancs déboulonnés, arbres malmenés et horions échangés. Tout le problème était donc, pour les pouvoirs publics responsables de l'ordre, de trouver une tactique telle que le défilé des combattants, soigneusement endigué et protégé à la fois, ne fût point emporté dans la bagarre, celle-ci pouvant très bien, au surplus, s'organiser, si l',on ose dire, par les procédés quasi classiques de la stratégie policière. 1

On sait qu'il en alla tout autrement. M. Frot, ministre de l'Intérieur, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il présentait, à son nouveau poste, toutes les insuffisances du débutant comme, d'ailleurs, le Préfet de police improvisé qu'il avait commis la grave imprudence de nommer à la place de M. Chiappe dirigeait le service d'ordre, de sa banquette, dans l'hémicycle et semblait plus intéressé par la discussion politique que par les événements extérieurs. On lui apportait, de temps en temps, des nouvelles du dehors et, bénévolement, il griffonnait de petits bouts de papier, sur son pupitre. Étaient-ce là les directions ministérielles données, au fur et à mesure des incidents, à la police et à la Garde?.

Et, pendant les nombreuses suspensions de séance car le débat, en ce jour mémorable, n'avait abouti qu'à une succession de scrutins inutiles, mettant aux prises la majorité cartelliste et le gouvernement, qui fuyaient toute discussion et avaient hâte de s'en aller, et l'opposition qui voulait rester le même


M. Frot, très entouré, affirmait en riant que « tout allait bien !)) » II fallut le bruit de la fusillade, qui se rapprochait et parvenait à la Chambre, pour alerter sérieusement les députés. M. Scapini, puis M. Lionel de Tastes étaient accourus et, en plein Parlement, avaient crié au gouvernement l'horrible vérité on tirait sur la foule! Ni M. Daladier, ni M. Frot, ni aucun des membres présents du Cabinet n'avaient bronché. Par contre, l'assemblée, toute bouleversée, s'abandonnait à un complet désarroi; gauche et droite s'invectivaient et menaçaient, une fois de plus, d'en venir aux mains. Nouvelle suspension, pendant laquelle quelques « honorables » allaient pouvoir assister, derrière les grilles cadenassées du Palais-Bourbon et du haut de la terrasse de leur buvette, à la scène effroyable qui se déroulait sur le pont. Spectacle d'émeute véritable au bruit d'orage qui montait de la mêlée s'ajoutaient les coups de feu, tirés d'abord au hasard puis par salves, ce qui supposait un commandement du tir, lequel donnait même, par son rythme pressé, l'impression du crépitement des mitrailleuses.

Les quelque cinquante mille personnes cernées par des barrages meurtriers dans le cul-de-sac de la place de la Concorde alors qu'il eût fallu entraîner les manifestants dans les avenues et rues adjacentes, selon le système bien connu des coupures n'avaient que la ressource de se ruer aux issues. D'où la poussée terrible sur le pont et l'avance, sous le feu des gardes, d'une marée humaine, irrésistible et hurlante, vers la Chambre, plus gravement menacée de minute en minute.

Nous rappelons ces faits, auxquels nous avons assisté, hélas! pour en dégager, aussi impartialement que possible, les conditions dans lesquelles les ministres et maints députés durent s'enfuir littéralement, pour échapper à la vague populaire. Celle-ci, ayant essuyé soudain le feu des gardes, s'était transformée en une ruée farouche qui semblait devoir, d'un instant à l'autre, atteindre le Palais-Bourbon dont elle n'était plus séparée que par une faible distance. Baïonnette au canon, les sentinelles, aux portes et dans les cours, s'apprêtaient à une résistance désespérée. On voyait sortir des soldats de toutes parts, des bâtiments annexes du


palais et de l'hôtel de la présidence. Et la questure faisait annoncer qu'on ne tarderait pas à éteindre toutes les lumières intérieures, afin d'assurer à la Chambre l'ultime protection de l'obscurité totale. A l'inquiétude grandissante des couloirs enfiévrés succédait l'affolement. La fuite commençait.

Cette panique parlementaire, dont on n'a peut-être pas dit tout le caractère dramatique, dans l'ensemble des événements du 6 février, consacrait un fait d'une gravité indéniable la pression de l'opinion publique sur la politique.

Déjà, le cabinet Chautemps s'était vu contraint de démissionner, au lendemain d'un vote de confiance que lui avait renouvelé la majorité cartelliste. Il était tombé sous la poussée de l'opinion, à la suite du scandale Stavisky et des démissions consécutives des ministres Dalimier et Raynaldy. Et, peu après, la Chambre, qui ne pouvait plus délibérer, depuis quelque temps, que sous la protection de forces policières, en était réduite, comme nous venons de le narrer, à fuir devant la foule soulevée.

Bien plus le ministère Daladier, soutenu, comme son prédécesseur, par un vote massif de connance du Cartel, ayant par surcroît dispersé l'émeute au prix d'une répression sanglante, devait s'en aller, dès le lendemain de l'événement, sous la menace de troubles plus graves encore.

Telle était la situation révolutionnaire avec laquelle, désormais, il allait falloir compter. Et le grand ministère de trêve et d'union qui allait suivre devait être formé en vertu de cet état de choses extraordinaire, à l'appel de la même opinion publique.

En réalité, le président Doumergue allait être plébiscité par tout un peuple et l'accueil enthousiaste que lui réservait la capitale a donné la mesure de l'action décisive du public dans l'évolution de la crise. Cette action était si forte, si péremptoire, qu'elle' brisait les cadres de la majorité parlementaire la plus résolue et des partis les plus ardents. Elle imposait aux chefs de ces partis, la veille encore en bataille, non seulement d'arrêter leurs hostilités et de consentir une trêve immédiate, mais de se rapprocher, de s'unir. Dans la combinaison ainsi formée, M. Herriot voisinait avec M. Tardieu, M. Louis Marin avec M. Marquet. De la Fédération


Républicaine, dont les élus siègent au centre-droit et à droite, aux néo-socialistes, transfuges de l'extrême-gauche, une majorité d'union nationale s'affirmait soudain, selon la volonté de cette opinion populaire qui venait de s'exprimer surtout par la voix du grand Paris.

On pouvait penser que les partis et les groupes avaient été fortement impressionnés par la marche des manifestants sur le Palais-Bourbon, par la peur dont la Chambre s'était sentie saisie, le soir fatal, par les colères qui grondaient dans le pays. Et, effectivement, aussitôt la démission du ministère connue, la fièvre de la population parisienne ayant quelque peu baissé, la plupart des groupes politiques s'étaient réunis en hâte et prononcés en faveur de cette trêve, de cette union indispensables pour arrêter l'effusion de sang et pour rétablir le fonctionnement des institutions menacées.

Seuls, au parlement, les socialistes et les communistes, qui avaient pourtant participé à la débandade de bon nombre de députés le 6 février, refusaient l'apaisement et dressaient le pavois de la révolte, contre l'union nationale, sous le fallacieux prétexte de défendre une République qu'ils n'avaient cessé, jusque-là, de miner d'internationalisme et d'anarchie. Une pareille opposition socialo-communiste n'aurait été qu'un demi-mal si, comme on était en droit de l'attendre du patriotisme et du bon sens des autres partis, elle n'avait trouvé, parmi les éléments nationaux groupés d'autre part dans la nouvelle majorité, aucune complicité ni complaisance. Les leaders de ces éléments ralliés à l'union n'avaient-ils pas conclu, en acceptant de collaborer à l'oeuvre de salut public voulue par M. Doumergue, une sorte de pacte d'alliance qui commandait à leurs troupes de marcher loyalement vers les mêmes buts d'apaisement et de renouveau? Cependant, trois journées ne s'étaient point écoulées, après la nuit tragique, que la politique oublieuse relevait la tête, au moins dans certains milieux où l'esprit cartelliste demeurait, maintenu par les liens fondamentaux des nécessités ou affinités électorales. Et ce feu qui couvait sous les cendres allait


tenter, sans laisser le moindre répit au pays inquiet, encore sous le coup des angoisses de ces douloureuses journées, de rallumer des incendies aux quatre coins de la France. II faut croire que les rancœurs et les haines politiciennes étaient vives et profondes, que les forces secrètes dont le jeu avait été dérangé par les événements restaient vivaces, que la sourde coalition de la démagogie, des clans et des appétits demeurait puissante, pour qu'on dût assister à une réaction aussi violente de l'extrêmisme une véritable mobilisation du syndicalisme révolutionnaire, à l'appel de la C. G. T. et de la C. G. T. U., des sections socialistes et communistes réunies pour opposer un « front prolétarien » au « front bourgeois ))! 1 Le prétexte était de combattre un soi-disant fascisme, en voie de menacer la République, celle-ci n'étant point suffisamment représentée par le Cabinet Doumergue mais devant revenir, sans doute, à la notion que s'en font volontiers certains partis ou comités la « République des camarades ». C'est pourquoi l'appel aux « camarades » était lancé, pour une grève générale qu'on devait limiter à vingt-quatre heures afin de la mieux réussir. Et, pour justifier un tel mouvement, on invoquait cet imaginaire complot ourdi contre le pouvoir démocratique par des bandes fascistes, composées en majeure partie d'énergumènes, d'incendiaires, de tueurs de gardes, enfin d'une pègre sans nom qui aurait envahi Paris, le soir du 6 février, pour étouffer dans le sang les libertés du vrai peuple.

On allait jusqu'à nier obstinément la présence des combattants dans la rue, alors que cent mille Parisiens, sinon plus, les avaient vus défiler derrière leurs drapeaux et remplir les Champs-Élysées de leur masse imposante. Le nombre même des victimes, des tués et des blessés, dans leurs rangs, ne constituait pas une preuve suffisante pour les singuliers défenseurs du régime, qui s'empressaient de vouloir paralyser l'activité du pays et mettre la « légalité en vacances », dressés contre ceux qui, de 1914 à 1918, avaient pourtant contribué à une victoire autrement décisive de la République! Sans doute, les Croix de Feu, les Briscards, les membres de l'U. N. C., tous les « anciens » qui avaient manifesté, pour réclamer « une République honnête et propre », n'étaient-ils


point les seuls sauveurs de la Patrie, car la guerre avait mêlé dans les tranchées toutes les opinions et toutes les classes. Et il ne pouvait s'agir, maintenant, d'accorder à tels ou tels milieux sociaux, à telles ou telles associations, un monopole quelconque de patriotisme exclusif. Raison de plus pour ne pas dresser les uns contre les autres, en frères ennemis, les Français embarqués, comme on dit, sur le même bateau! Raison de plus pour ne pas essayer cruellement de transformer l'explosion des mécontentements, des colères, à l'égard de certain parlementarisme vicié ou faussé par les scandales et les cabales, en une épouvantable guerre civile!

Pourtant c'est bien à quoi l'on visait, du côté des internationalistes, unis aux bolcheviks les plus authentiques, du côté des révolutionnaires avoués et qualifiés, qu'on ne savait pas, jusque-là, si attachés à la République et à la France. Pour défendre la liberté, on commençait par empêcher les travailleurs, de toutes catégories, de se rendre à leurs ateliers, chantiers ou bureaux; on privait le public du droit de donner libre cours à son activité et à ses besoins les plus légitimes; on faisait servir le syndicalisme, que la loi a autorisé pour des fins exclusivement professionnelles, comme machine de guerre politique, ce qui allait donner notons-le en passant un caractère aussi pénible qu'illégal à la grève des administrations publiques, sans aucun rapport avec les intérêts coraoratifs qui n'étaient d'ailleurs pas en cause.

Quoi qu'il en soit, la « grève générale » eut lieu et ne fut point générale. On doit dire, à l'honneur des innombrables travailleurs alertés, que ce mouvement d'un jour ne suscita dans les masses qu'il visait aucun enthousiasme profond, même quand un souci de discipline syndicale faisait « marcher )) toute une corporation, comme ce fut le cas pour les Postiers, tandis que l'intégralité des Cheminots assurait le trafic ferroviaire avec une exactitude exemplaire.

Il convient donc, dans cette affaire, de ne point rejeter sur la masse du prolétariat des responsabilités qui incombent seulement à quelques agitateurs et meneurs. Il convient aussi .de ne pas accuser les grévistes des troubles et incidents de rue qui marquèrent, en divers points du territoire, la « journée rouge »; des actes de vandalisme qui furent, comme


à Marseille, où des malfaiteurs tirèrent sur les passants au hasard d'une randonnée automobile diabolique, le fait d'une « écume » surnageant toujours aux heures troubles quels que soient les manifestants.

Sagement, le Cabinet Doumergue, soucieux d'apaiser les esprits, n'avait pas donné à cette grève, aussi courte que partielle, plus d'importance qu'elle n'en méritait, préférant aborder sans retard l'œuvre constructive promise. Il s'était abstenu d'appliquer des sanctions administratives, à la suite du « mouvement », et il avait parlé de justice, de budget* inaugurant sa politique par une réponse à l'Allemagne sur le désarmement, aussi loyale que tonique.

Malgré cette attitude, l'intrigue politicienne se développait de nouveau. D'une part, M. Compère-Morel sonnait le « ralliement des gauches » et cet exilé du socialisme unifié, qui avait été l'un des champions de la scission dans son ancien partitentait de recoller les morceaux du Cartel qu'il avait contribué à briser. Abandonnant M. Marquet, son compagnon de dissidence, qui venait d'entrer dans le ministère d'union, il se retournait vers M. Léon Blum et lui offrait une nouvelle alliance contre l'union nationale. D'autre part, le groupe S. F. I. 0., déclarait une guerre ouverte et sans merci à cette union, en décidant de s'opposer par tous les moyens au vote du budget, d'engager une campagne intensive à travers le pays contre le ministère Doumergue, au rythme de cinquante réunions de propagande par mois, à Paris et en province; et cela en liaison étroite avec la C. G. T. et la C. G. T. U. qui devraient, de leur côté, battre le rappel de la solidarité ouvrière pour des grèves massives éventuelles, au mépris de la crise économique et du chômage grandissants.

Un plan de mobilisation et de guerre socialo-communiste avait été dressé selon les propositions de M. Léon Blum, adoptées sans discussion, avant que soient connus la déclaration et le programme du gouvernement. Et ainsi se sont manifestés un parti pris fondamental et une hostilité définitive avec lesquels il faudra compter, bon gré mal gré.


Mais comment les partis et les groupes nationaux, astreints à la trêve qu'ils se sont assignée, pourront-ils faire face à cette offensive d'extrémisme, sans rompre leur pacte d'union? Dilemme angoissant, mettant aux prises l'ordre et le désordre, ce dernier profitant de l'apaisement pour s'intensifier, en proportion inverse de la trêve consentie par ailleurs.

Ce n'est pas tout une effervescence inattendue s'est fait jour jusque chez les radicaux, qu'on avait crus ralliés à la politique d'apaisement par l'adhésion spontanée et entière de M. Herriot à la grande équipe du président Doumergue. Il est vrai que les adversaires de l'union ne semblent se recruter que dans une fraction du groupe valoisien, formant l'aile gauche du parti et tournée vers le socialisme pour des raisons électorales, avec l'adjonction de quelques hommes ambitieux et mécontents, comme il y en a dans tous les partis, prêts à déserter ou trahir pour un maroquin.

Il a suffi, toutefois, de cette cabale pour amener le groupe à prendre une résolution inattendue, à savoir que le parti tiendrait dès le mois d'avril un congrès extraordinaire à Clermont-Ferrand, pour y discuter inopinément de tactique, d'unité, de politique pure. Et déjà l'on entrevoit quelque manœuvre, inspirée du fameux Congrès d'Angers, où les ministres radicaux collaborant avec M. Poincaré avaient été réduits à démissionner, sous un vague prétexte de défense laïque, d'où rupture de l'union nationale d'alors. On a annoncé, dans cet ordre d'idées, une motion incendiaire que présenterait un sénateur parmi les plus influents du parti et que soutiendraient les « jeunes turcs )) associés, en l'occurrence, avec certains « vieux turcs » rongeant leur frein.

Cette agitation n'empêcha pas le gouvernement de réunir, dès sa présentation, la majorité éclatante que l'on sait. Plus de quatre cents voix se groupèrent pour le soutenir, et pour lui épargner tout débat oiseux d'interpellations, en dépit de l'anathème lancé contre lui par M. Léon Blum, du cri d'alarme poussé par le leader unifié au nom de libertés parlementaires et d'une légalité républicaine qu'il semblait peu qualifié, en tant que révolutionnaire, pour défendre. Mais la voix du chef socialiste ne devait pas trouver,beaucoup d'écho dans l'assemblée. De la droite à la gauche, les députés avaient, i


par contre, acclamé à plusieurs reprises le bon président Doumergue, dont la bonhomie et l'allant, la crânerie en face d'invectives communistes d'ailleurs sans importance, les déclarations sobres et nettes suivies de quelques observations touchantes, par leur sincérité et leur bon sens, devaient emporter une adhésion enthousiaste et immense.

Toutefois, à observer de près l'hémicycle, on constatait que, sur plusieurs travées radicales, des députés restaient figés, dans une expectative et un silence significatifs. Et cette opposition latente et muette, non encore déclarée, qui n'osa même pas se manifester dans le scrutin, sauf sous la forme réservée de quelques abstentions, planait comme une menace future sur l'union naissante.

Indifférent à l'intrigue, le gouvernement s'empressait d'agir dès le premier jour, il obtenait le renvoi des interpellations après le budget, faisant ainsi passer les discours après l'action; il déposait, en outre, un projet de loi qui permettrait un vote budgétaire global, et non plus par chapitre, ce qui évitera des complications, excès de procédure et de démagogie; il prenait enfin l'initiative de la création d'une commission d'enquête pour élucider les responsabilités politiques dans les derniers scandales.

Il y avait vraiment quelque chose de changé, puisqu'on travaillait au lieu de pérorer, qu'on agissait au lieu de disputer sur tout, sous le signe d'une trêve qui, pour n'être pas totale, n'en donnait pas moins l'impression d'une sérieuse détente. Et, en ouvrant la session du Conseil National Économique, le président Doumergue lançait la formule de ralliement Ordre, Union, Travail.

La commission d'enquête sur les scandales se complète maintenant d'une commission qui doit tenter d'éclaircir les circonstances des événements récents de la rue. Ce qui représente déjà une activité d'enquête et d'investigations peu commune. Mais on annonce, par ailleurs, des vacances pascales anticipées, aussitôt la besogne budgétaire liquidée.

On conçoit l'état d'esprit des adversaires du gouvernement, devant ces perspectives de réalisations immédiates et. de mise en congé prochaine. Comment, dans ces conditions, revenir aux luttes de partis et de classes, reconquérir le pouvoir, ral-


lumer les passions et les conflits si favorables aux jeux et profits politiciens?

Désespérant de « torpiller le budget, de « noyauter x la majorité et même d'obtenir du congrès radical de ClermontFerrand un désaveu de l'Union nationale, l'opposition cartelliste et socialo-communisme met tout son espoir dans un conflit entre la province et Paris. On invoque, à cet effet, les journées sanglantes de février, pour tenter d'ameuter les comités provinciaux contre le soi-disant fascisme de la capitale. On exploite également la crise économique, la mévente du blé dans les campagnes, le chômage, dont on accuse le pouvoir central. Et ainsi l'on s'efforce de provoquer un divorce douloureux entre la tête et le corps de la France.

Reste à savoir si ce pays, instruit et édifié par l'expérience des dernières années, se laissera encore tromper grossièrement. Aussi vivaces que soient, chez nous, les vieilles rivalités politiques, faites de lieux communs passionnels et d'inévitable envie, la raison doit l'emporter, surtout lorsqu'elle s'appuie sur des nécessités vitales comme celles de l'ordre public, de la restauration des finances, de la sauvegarde extérieure. Doutant plus que nous assistons au réveil de mystiques salutaires, dans ce peuple généreux mystique fondamentale de l'honnêteté et de l'honneur, mystique de l'action. Le sursaut constaté dans les masses, en particulier parmi ces classes moyennes qu'on croyait découragées et qu'on a vues se redresser, pour l'épuration de certaines mœurs et le salut de la France, est un signe des temps. La « politique pure » a perdu"cette bataille décisive. L'Union nationale doit surmonter l'obstacle.

MARCEL LUCAIN


L'HISTOIRE

Pierre de La Gorce. Le maréchal Fabert. Le dernier des Stuarts. Encore Marie-Antoinette. Scandinavie et 0

régions boréales.

M. Pierre de La Gorce a été arraché à sa table de travail à

quatre-vingt-sept ans. II était resté si jeune d'intelligence et de goût que sa fin paraît prématurée. On pourrait caractériser d'un mot sa qualité maîtresse il avait l'élégance, il ne paraissait jamais porter un fardeau. II avait le respect des idées et de la langue. II ne rapportait pas des archives leur poussée. Nul ne songerait à le féliciter de son impartialité; il avait mieux, il avait la sympathie pour la pensée des autres, n'ayant pas besoin d'être intolérant pour se sentir sûr de la sienne. Et ceci, c'est l'élégance suprême.

Il avait d'autant plus de mérite à rester impartial qu'il

n'était pas impassible. II ne travaillait pas sur ~e ancienne, ou abstraite, ou anecdotique. II traitait au contraire des sujets proches, discutés, dont nous vivons la suite. II s'est cantonné dans l'histoire du siècle dernier, de la Révolution à la chute du Second Empire. Ce n'est pas une époque figée, il n'en parle pas comme d'un temps révolu. Il a débuté par l'Histoire de la Seconde République en deux volumes pour laquelle M. Barthou, saluant sa mémoire à l'Académie française, a témoigné une préférence. L'Histoire du Second Empire en sept volumes est plus généralement considérée comme son chef-d'oeuvre, un chef-d'oeuvre ~n:u~


fierons de durable puisqu'il n'y a rien en histoire de définitif. Son troisième grand ouvrage est l'Histoire religieuse de J~oMKm en cinq volumes, originale, puisée aux sources, écrite avec une piété filiale qu'on lui a reprochée. Pierre de La Gorce a ses croyances et ne les cache pas, mais que de trouvailles, de fine psychologie, de compréhension des' choses et des hommes! Mathiez, qui avait aussi l'âme d'un fureteur avec malheureusement celle d'un jacobin sectaire, a sans ménagement accusé Pierre de La Gorce de parti pris. Ce n'est pas de son côté qu'il y en a le plus manifestement.

Dans ses dernières œuvres, il est de plus en plus détaché des préoccupations étrangères à la science pure. Il se meut dans la sérénité. Le succès est venu à l'ancien magistrat démissionnaire de 1880, qui a sacrifié sa carrière à sa conscience. Il est de l'Académie des Sciences morales depuis 1907, de l'Académie française depuis 1914. Son Histoire de la Seconde République atteindra sa dixième édition, son Histoire du Second Empire la dix-septième, son Histoire religieuse la vingtdeuxième. i. Ses derniers volumes sont tout à fait jeunes, allégés, charmants. Son Louis XVIII, son Charles X, son Louis-Philippe dépassent déjà vingt éditions. Le trait y est fin, le détail piquant, le fond solide. Ses jugements sont de plus en plus indépendants; l'âge est comme un sommet d'où les choses apparaissent plus dégagées des brouillards de la plaine. Nous avons ici même montré les mérites de ces derniers-nés d'une veine bien française, et le chant du cygne, Napoléon III et sa politique, recevait, il y a un mois, l'hommage qui lui était dû. L'école historique française a perdu en quinze jours deux de ses maîtres les plus aimés. Camille Jullian et Pierre de La Gorce traçaient leur ample sillon dans des terres bien éloignées. Mais tous deux avaient le culte de l'ouvrage bien fait. Tous deux, à ce titre, nous ont rendu un éminent service. Ils ont réagi contre les théoriciens et les praticiens de l'histoire illisible, qui menaçaient d'accréditer chez nous, par une réaction instinctive, la fâcheuse histoire romancée. Grâce à eux, nous sommes restés ou revenus à l'histoire solide et néanmoins accessible, bien composée, bien écrite, non pas bien pensante mais bien pensée.


Tout le monde sait du maréchal Fabert une chose on le cite comme exemple d'un roturier devenu maréchal de France. Ce n'est qu'à moitié vrai. Le père du futur maréchal, Abraham Fabert, est commissaire de l'artillerie au gouvernement de Metz. Il est, par ailleurs, imprimeur juré de la ville de Metz depuis 1595. Le grand-père, Mangin Fabert, a été appelé par le duc de Lorraine de Strasbourg à Nancy comme directeur de l' Imprimerie ducale et s'est fixé depuis à Metz en conservant son titre. Il a publié pour l'église de Metz un missel qui est un chef-d'œuvre de l'art typographique. Ses services lui ont valu des lettres de noblesse lorraine. Abraham a acheté en outre le château de Moulins aux environs de Metz, il est seigneur, porte le titre de gentilhomme, a ses armoiries où figure un Hercule vêtu d'une peau de lion d'or. C'est donc un bourgeois qui n'a plus besoin de savonnette à vilain. Quand Henri IV, le 14 mai 1603, fait à Metz une entrée solennelle, le futur maréchal, qui s'appelle Abraham comme son père, a trois ans et demi. Il figure dans la compagnie des 120 jeunes enfants de bonnes familles qui, en costume de gala, l'épée au côté, fait accueil et escorte au roi. Le plus vieux n'a pas dix ans. Henri IV leur sourit en bon grand-père. Le minuscule Abraham Fabert est, le plus jeune, non le moins martial. Ces bambins ne jouent pas au soldat, ils le sont déjà.

Il faut lire toute cette biographie, qui est un beau et large chapitre d'histoire générale, dans le Ma/~cM Fabert de M. Paul Renaudin (Desclée de Brouwer). Fabert est un d'Artagnan, un d'Artagnan moins jeune, qui n'est pas béarnais, qui n'a pas le panache et la gaieté du héros d'Alexandre Dumas, d'ailleurs plus vrai qu'on ne croit, comme le montre l'Histoire vraie des Trois mousquetaires de M. Armand Praviel (Flammarion). Sans cesse combattant, souvent blessé, d'excellent conseil, Fabert ne sera pas toujours écouté parce que les grands chefs sont trop présompteux, pour accepter des avis ou trop indécis pour savoir en profiter. Fabert qui a porté les armes depuis l'âge de quatorze ans, n'a pas ces hésitations. Grièvement blessé au genou, les chirurgiens veulent lui couper la jambe. Il demande à entendre leurs rai-


sons. Ils dissertent une demi-heure devant sa couche. « Pardon, messieurs, interrompt le patient. Qui aura le gigot, aura le reste. je serai mon propre médecin. » Il fait mettre de la crème sur~la~blessure, l'inflammation se dissipe, il sauve sa cuisse. Inutile d'ajouter que la méthode n'est pas garantie. Il est d'abord un protégé des Ëpernon. Malheureusement le cardinal de la Valette, un des fils du vieux duc, meurt avant que sa carrière ait pris figure. Le roi l'a remarqué, puis oublié, et Richelieu est prévenu contre lui. II décide de quitter le service. Il a quarante ans, ce n'est plus l'âge où l'on violente la fortune à la force du poignet; les grades et les emplois supéréieurs supposent, à défaut de naissance, la faveur. Il n'en a pas, il est pauvre, c'est le moment de se retirer sur une petite terre et de finir en gentilhomme campagnard. Il le dit sans fard ni ostentation au grand cardinal, qui s'y connaît en hommes et décide de s'attacher celui-là. Il lui fait obtenir une compagnie aux gardes dont le roi et le ministre paient le prix de 54 000 livres, prohibitif pour Fabert qui a renoncé à l'héritage paternel pour rester libre de suivre sa vocation. Fabert est tout le contraire d'un sabreur sans réflexion. Ses études ont été médiocres, il boudait au latin et, dès l'âge de treize ans, il était entré comme cadet dans une compagnie du régiment des gardes en garnison à Metz. Il aura, comme un autre, duels et carillons )) c'est-à-dire frasques de toute espèce. Mais il avait travaillé mieux qu'au collège, il se passibnne pour la géométrie, la fortification, le dessin. Sa bravoure n'est pas aveugle. Avant le fameux siège d'Arras, celui où est blessé Cyrano et où débute d'Artagnan, il avait préparé les opérations. « Je donnerais cent mille écus, avait dit Richelieu, pour savoir ce qui se passe à l'intérieur de la place. » Fabert y alla pour rien, déguisé en paysan. C'est lui aussi qui est chargé de mettre d'accord les trois maréchaux qui se partageaient le commandement et discutaient au lieu d'agir. Il leur apporte un petit billet de Richelieu « Je ne suis point homme de guerre, écrivait le ministre. Vous répondez de vos têtes si vous ne prenez pas la ville. » Elle fut prise. Il est désormais officier de liaison entre les armées et la cour, sans poste fixe, ce qui ne l'empêche pas à l'occasion de participer à un siège ou à une bataille. « M. de Fabert, dit un jour


Louis XIII, a des talents admirables; il promet plus qu'on n'espère et tient plus qu'il ne promet. »

Entre le cardinal et le roi, il joue un rôle qui n'était pas toujours commode. Il a la faveur de l'un et la confiance de l'autre. Dans l'affaire Cinq-Mars, il contribue à détacher le roi de son favori. Il est auprès de lui au siège de Perpignan, alors que Richelieu a dû s'aliter à Narbonne. Fabert est sollicité par Cinq-Mars. Il ne se laisse pas tenter, il cherche au contraire à détourner du complot son ami de Thou. CinqMars ne le lui pardonne pas. Il cherche à le ridiculiser devant le roi à qui Fabert rend compte de ce qui s'est passé à la tranchée. Le roi se fâche contre ce blanc-bec qui n'a pas mis le pied dans la tranchée et veut en parler savamment. Le favori sort en menaçant Fabert. C'est le commencement de sa perte. Quant à Fabert, après la prise de Perpignan, il est nommé gouverneur de Sedan, que le duc de Bouillon, compromis dans la conjuration de Cinq-Mars, s'est résigné à céder pour sauver le reste et peut-être sa tête. Comme Fabert n'est pas riche et qu'un gouverneur, surtout dans une place nouvellement conquise, doit tenir table ouverte, et avoir vaisselle plate, Richelieu lui donne dix mille écus comptant pour s'installer et lui promet mille livres par mois pour ses frais de réception, comme nous dirions aujourd'hui. Fabert, très lié avec Turenne, cadet du duc de Bouillon, craignait de'le peiner en acceptant le gouvernement d'une ville enlevée à sa famille. Il lui fit part de son scrupule. « Si ma maison est contrainte de renoncer à Sedan, répondit Turenne, je préfère voir cette place entre vos mains qu'en celles d'aucun autre officier. » Le rôle de Fabert à Sedan est une page de l'histoire de France. Il réussit d'abord à gagner le cœur des habitants, ensuite à faire de la ville une place de premier ordre sans qu'il en coutât rien au trésor. Pour stimuler le zèle de ses administrés, il s'était engagé à payer de ses propres deniers la moitié de la dépense. Et en même temps, il évite à la principauté la terrible misère du temps de la Fronde. Pour faire vivre le soldat sans ravager le pays, il faut lui payer sa solde, lui assurer des quartiers d'hiver réguliers, maintenir une discipline exacte mais juste, qui empêche la désertion, plaie endémique des armées d'alors. Fabert y réussit dans son secteur de la fron-


tière champenoise en deux ans, il ne lui manque pas un cavalier. Et, devançant Vauban, il présente à Mazarin un mémoire sur la taille dont l'idée essentielle est originale, toujours juste et toujours d'actualité. A la taille personnelle il faut substituer la taille réelle, basée sur un cadastre. C'est déjà le principe des Droits de l'homme.

La récompense suprême, le bâton de maréchal, ne vint qu'en 1658. C'était le couronnement d'une carrière complète. Ce qu'il y a de rare et presque de nouveau dans le cas de Fabert, ce n'est pas, comme on le dit trop, qu'un roturier fût appelé à la dignité de maréchal il était de famille bourgeoise suffisamment anoblie comme un Vauban ou un Catinat. Ce qui était quasi sans exemple, c'est qu'il avait passé par tous les grades, comme il est de règle dans nos armées d'aujourd'hui. Il le dit lui-même « J'ay continuellement servy et monté de charge en charge, en sorte qu'il n'y en a aucune dans l'infanterie, dans la cavalerie et dans les publicques. que je n'aye exercée. »

Il est une autre distinction que Fabert ne se crut pas le droit d'accepter, faute de naissance. C'est le cordon du SaintEsprit, le cordon bleu. L'ordre remontait à Henri III (1578) et les statuts portaient que nul ne pouvait être fait chevalier s'il n'était « gentilhomme de nom et d'armes depuis trois races paternelles ». On n'y regardait pas de trop près. Dans une promotion extraordinaire de 1661, Fabert trouve place parmi soixante et onze nouveaux chevaliers. Il n'avait pas les trois races requises. Son père avait été anobli en 1603 par Henri IV, son grand-père l'avait été au titre lorrain par le duc Charles III, ce qui à la rigueur pouvait compter comme un second quartier, mais le troisième faisait assurément défaut. Fabert aurait pu, comme bien d'autres, produire des preuves de noblesse complaisantes, fictives, pour tout dire. Ce n'est pas son genre. Allait-il demander au roi une dispense? Le roi ne se croit pas le droit d'en accorder. Le plus simple serait de ne rien dire, car Louis XIV sait à quoi s'en tenir et s'il a passé outre, ce n'est pas pour exiger ensuite des justifications. Mais Fabert est d'une conscience intraitable. Il exprime au ministre Le Tellier, « l'horreur que lui donne la pensée de faire une fausseté )) ~t il écrit en même temps au roi pour


lui faire connaître la « difficulté insurmontable qui l'oblige à renoncer à l'honneur que Sa Majesté voulait lui faire ?. Tout le monde l'approuve y compris ceux qui avaient eu moins de scrupules. Le Tellier lui répond « Votre conduite est inuniment plus honorable que l'honneur même qui vous était destiné ». Le roi aussi lui écrit une très belle lettre « Ce rare exemple de probité me paraît si admirable que je vous assure que je le regarde comme un ornement de mon règne. »

Nous ne connaissons pas Fabert entièrement peint par

lui-même. Ses mémoires autographes s'arrêtent en 1639; il a lui-même brûlé une partie de ses papiers, ncn par crainte de n'avoir pas été véridique, mais par crainte de faire tort à ses enfants par sa franchise « Ils liront ces particularités écrites. de ma main, ils soutiendront qu'elles sont véritables, ce qui leur attirera bien des affaires; on a tellement déguisé les événements dans le commerce du monde que ce sont aujourd'hui des choses presque opposées à ce qu'elles estaient dans leur commencement. » Parmi les biographies qui lui avaient été déjà consacrées, celle du colonel Bourelly en deux volumes

(Perrin) est fort louable. Celle-ci, plus ramassée, est tout à fait recommandable.

Les Stuarts sont un exemple de dynastie tragique. Comme rois d'Écosse, ils ont collectionné les catastrophes. Jacques 1~ a été assassiné par ses sujets après avoir été dix-huit ans prisonnier en Angleterre. Jacques II est tué à vingt-neuf ans en combattant contre les Anglais. Jacques III meurt aussi dans un combat, mais un combat contre ses sujets. Jacques IV reste de même sur un champ de bataille, cette fois contre les Anglais. Sa petite-fille, Marie Stuart, a un sort encore plus dramatique et son petit-fils à elle, Charles 1e' a la tête tranchée par ses nouveaux sujets d'Angleterre. Enfin, Jacques II, roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, est chassé de ses trois royaumes et son fils, reconnu par Louis XIV'sous le nom de Jacques III, ne régnera jamais et mourra à Rome, exilé même de France, après une vaine tentative de restauration qui n'aboutit qu'à faire décimer ses partisans. Il y a contre


les Stuarts et spécialement contre les Jacques Stuart, une véritable fatalité qui est peut-être tout bonnement leur commune incapacité.

Le dernier de la dynastie n'est pas un Jacques, c'est un Charles-Édouard, mais il est bien de la famille. M. DumontWilden lui a consacré un volume, Charles-Édouard, le dernier des Stuarts (Colin) qui a l'attrait d'un roman, un roman d'aventures, et qui est pourtant de l'histoire pure. Sa vie est celle d'un héros de chanson de geste, mais dont la geste héroïque n'a qu'une saison. Il a joué un coup de dés~absurde, a failli le gagner parce que les coups les plus fous réussissent parfois,. et l'a perdu pour n'avoir pas su se limiter, se contenter du vieux trône ancestral qu'on ne lui aurait pas trop disputé. Et après cette belle équipée de jeunesse, où il est l'idole de toutes les femmes et la coqueluche de toute l'Europe, il s'abandonne, il se « dégonfle comme on dit piteusement aujourd'hui, et on ne l'a jamais dit plus à propos. Il n'est plus rien, c'est une loque humaine qui traîne au hasard sa misère morale et physique. Il sombre dans l'ivrognerie grossière, on le marie à une j jeune héritière sans héritage, àlaquelleil apporte une couronne de théâtre sans aucun théâtre, car personne ne lui reconnaît le titre de roi même par courtoisie. Il est du reste si insupportable, si antipathique que tout le monde donne raison à la Reine d'occasion quand elle abandonne son triste époux pour le comte Alfieri, qui n'est peut-être pas comte mais qui est poète. Elle est la fameuse comtesse d'Albany dont le salon florentin restera durant quarante ans un des centres cosmopolites de l'Europe. Charles-Édouard survit encore six ans à cette infortune et meurt sans autre postérité qu'une fille naturelle qui lui survivra peu, à la veille de la Révolution, en 1788, âgé de soixante-sept ans d'après son acte de naissance, hors d'âge et hors cadre depuis longtemps en réalité. On fit des funérailles royales à ce Roi que personne n'avait reconnu.

M. Dumont-Wilden a eu la curiosité de retracer historiquement la chevauchée de 1745-1746 à laquelle Walter Scott a prêté ses couleurs longtemps triomphales. Le prétendant n'a pas été aidé par la France comme il l'espérait, mais, pour tout dire, il se plaisait à. espérer ce qu'on ne lui avait pas promis,


La victoire de Fontenoy lui préparait les voies en immobilisant hors de l'Angleterre l'armée anglaise. C'était beaucoup, ce n'était pas assez pour renverser la maison de Hanovre qui, à défaut de popularité, avait au moins pour elle le sentiment populaire résolument antipapiste. Charles-Édouard n'était pas un catholique militant, il avait le scepticisme de son siècle, il se fera protestant à un moment donné, quitte à revenir au catholicisme quand il ne lui restera pour refuge que la Rome pontificale où son frère est cardinal. Mais il porte le poids du péché originel les Anglicans et aussi les Presbytériens d'Écosse restaient défiants d'un Stuart, même d'un Stuart plus ou moins teinté de l'esprit philosophe. Quant aux clans des Highlanders, leur féodal dévouement s'arrête aux frontières de leur pays natal. Ils sont irréductibles chez eux, comme nos Vendéens de la Révolution; leur horizon ne s'étend pas au-delà des landes ancestrales et l'idée de percer jusqu'à Londres ne leur dit rien qui vaille. En quoi d'ailleurs, ils n'ont pas tort. Un roi,d'Écosse devenu roi d'Angleterre n'est plus un roi d'Écosse. Il l'est un peu comme le roi de France était roi de Navarre.

Charles-Édouard, conclut M. Dumont-Wilden, f< est le type du héros manqué ». Son livre n'est pas un livre manqué.

L'être moyen dans une existence paisible reste moyen et insignifiant. Marie-Antoinette était une femme moyenne, sans rien d'extraordinaire. Si elle avait vécu un demi-siècle auparavant, elle aurait vécu comme toute princesse de son rang. Étant frivole, agitée, dépensière, coquette et courtisée, elle aurait bavardé, minaudé, joué aux grâces, lancé des modes, passé des nuits au bal ou au pharaon, mis des enfants au monde tous les dix-huit mois et se serait éteinte avant la cinquantaine, suivie d'une oraison funèbre conforme aux lois du genre que personne ne lirait aujourd'hui, pas plus qu'on ne songerait à distinguer sa tombe, dans quelque crypte royale, des tombes de ses nombreuses semblables. Et elle-même n'aurait jamais soupçonné les qualités profondes qui se cachaient sous son


enveloppe superficielle de princesse quelconque. Elle serait morte heureuse sans avoir eu d'histoire et sans en laisser. Au contraire elle est morte grandie par la souffrance, haussée jusqu'au martyre, avec pour piédestal l'échafaud. Elle a dit elle-même, dans une intuition poignante « C'est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est. » Oui, et c'est aussi alors qu'on le montre.

Le très grand succès que la Marie-Antoinette de M. Stefan Zweig remporte sous sa forme française (Grasset) s'explique, La traduction d'Alzir Hella est excellente, ce qui est plus important qu'on ne paraît parfois le croire. Le livre de M. Zweig paraît à l'heure où l'histoire de Marie-Antoinette est devenue possible. Traînée dans là boue à la veille et au cours de la Révolution, promue à l'état de sainte sous la Restauration, Marie-Antoinette a été pendant un siècle impossible à étudier historiquement. Même sous le Second Empire, le culte que lui avait voué l'impératrice ne permettait pas de toucher à la légende. La destruction ou la mutilation de certains dossiers fondamentaux a continué depuis à obscurcir les points qu'une sorte de piété obligatoire avait laissés dans l'ombre. C'est seulement depuis quelques années qu'on a commencé à soulever le voile. Deux sources se sont ouvertes, non sans dérivations préalables malheureusement. Ce qui reste des papiers Fersen a livré son secret. Nous n'aurions plus rien à nous demander si le vieux baron Klinkowstroëm, descendant et héritier de Fersen, ne les avait brûlés avant de mourir aux environs de 1900. Un journaliste alors en vue, Pierre Giffard, qui n'était nullement un spécialiste, les avait entrevus et m'en avait témoigné sa stupéfaction peu avant cette date. Quant aux archives de Vienne, elles nous ont révélé ce qui a été conservé de la correspondance de Marie-Antoinette avec sa mère et des lettres de l'ambassadeur de la maison d'Autriche, Mercy-Argenteau. Ces documents de première main ont remis à leur place, au bas bout de la table, toute la littérature hagiographique élaborée sous Louis XVIII et Charles X, où des souvenirs infimes d'antichambre ou d'office cachaient leur infirmité documentaire sous le manteau respectueux des anecdotes édifiantes et sentimentales. M. Zweig fait bon marché de ce fatras bien intentionné et


ce n'est pas une des moindres séductions de son oeuvre. Nous pouvons d'autant mieux en apprécier l'originalité que la Correspondance entre Marie-Thérèse et .Manc-Anifoïne~vient justement d'être éditée avec introduction et notes de M. Georges Girard, déjà connu par plusieurs publications intéressantes (Grasset). C'est la première fois que ces lettres intimes d'une intimité parfois confidentielle, et presque embarrassante sont publiées dans leur texte intégral. Sur les cent soixante-sept lettres ici recueillies, cinquante-neuf avaient été mutilées dans les publications antérieures et deux sont entièrement inédites. Évidemment, il en manque, car un courrier faisait chaque mois le trajet aller et retour en passant par Bruxelles et ce commerce dura dix ans (1770-1780). Il y a des années particulièrement creuses (six lettres en tout pour 1770 alors qu'il y en a trente en 1778). Beaucoup ont disparu, soit qu'elles n'aient pas été recopiées, soit qu'elles aient été détruites. En tout cas, nous avons maintenant tout ce qui est resté aux Archives de Vienne. A titre de commentaire, on donne les passages des lettres de Mercy-Argenteau confirmant et plus souvent rectifiant celles de Marie-Antoinette. Car l'ambassadeur de l'impératrice était en même temps l'homme de' confiancej de' la mère, et, chacun de ses envois contenait un rapport ostensible et un rapport strictement confidentiel (Tibi soli, pour vous seule). La Reine ne s'en doutait pas, ne s'expliquait pas comment sa mère était si bien au courant des détails les plus secrets de son ménage et de sa conduite privée. Elle ne soupçonna jamais son lecteur, l'abbé de Vermond, d'être un observateur au service de MercyArgenteau. Grâce à ces petits papiers, nous savons ce qui se passe dans les entours de Marie-Antoinette et même dans son alcôve au point d'en être gênés. Nous avons l'impression de regarder par le trou de la serrure. Tout est grand chez les grands, mais rien n'est secret chez eux.

Sur le cas Fersen, M. Zweig partage l'opinion suggérée par certains passages du journal intime de Louis XVI. Le roi savait à quoi s'en tenir, mais ses torts réels encore qu'involontaires de mari inefficace d'abord, inintéressant ensuite, lui faisaient une sorte de devoir d'accepter la situation. SaintPriest qui n'a aucune hostilité contre la reine, qui est le


témoin quotidien de la vie de la cour dans tous ses détails, écrit tout uniment « Elle avait trouvé le moyen de lui faire agréer sa liaison avec le comte Fersen. » Et ceci explique certains faits qui paraissent sans cela difficiles à comprendre. Par exemple, on s'étonne et on déplore que Fersen, qui a organisé la fuite de Varennes, quitte la famille royale à Bondy au lieu de l'escorter jusqu'au bout, alors que la présence d'un homme résolu, prompt à décider et à agir, eût été singulièrement utile. C'est le roi qui a exigé cette séparation. Pourquoi ? Pour ne pas compromettre Fersen, pour ne pas l'exposer? C'eût été faire injure à ce modèle de dévouement et de bravoure. En réalité, le roi, qui a l'esprit lent mais qui ne manque pas de bon sens, qui en a même beaucoup quand il a eu le temps de réfléchir, et qui n'ignore pas ce qu'on dit de Fersen et de la reine, a jugé que sa dignité ne lui permettait pas de voyager et d'arriver à Metz sous sa protection. « II n'a pas voulu », écrit Fersen dans son journal, sans commentaire.

Il ne faut pas laisser passer sans les signaler les ouvrages vraiment précieux et durables comme les volumes de la Géographie universelle de Gallois-Vidal de la Blache. Le dernier, États scandinaves-Régions polaires (Colin), est de M. Zimmermann, chargé de cours à l'Université de Lyon, spécialiste réputé qui depuis quarante ans s'est consacré aux langues et aux régions scandinaves. Il pose bien des problèmes. Du point de vue historique, comment expliquer que les pays scandinaves si peu peuplés, mais si homogènes comme population n'aient jamais pu s'unifier? La Suède et la Norvège, enfermées dans la même péninsule, n'ont pu s'accommoder d'une unité réduite à la simple personne du souverain. Ces Scandinaves sont comme les Slaves balkaniques. Ce ne sont pas des frères ennemis, mais ils sont frères plutôt qu'amis, avec cette différence toute à l'avantage des Scandinaves qu'ils ont des frontières séculaires, incontestées, qui n'ont pas besoin d'être défendues parce qu'elles ne courent aucun risque d'être attaquées. Si intéressante que puisse être l'étude des trois royaumes scandinaves, c'est encore plus l'étude des régions polaires qui


retient la curiosité. Ici, M. Zimmermann met au point les résultats de trois siècles et demi d'explorations et de travaux sur ces terres polaires longtemps ignorées et plus ou moins réputées inaccessibles, aujourd'hui si bien connues qu'on arrive à se les contester. Sur l'Islande, sur le Groenland, il est difficile de trouver plus de renseignements et en si peu de mots. Le problème esquimau est traité en quelques pages, mais tout y est. Certes, il est permis de ne pas se passionner pour ces infiniment petits les 16 000 Esquimaux du Groenland sont un peu comme les aurochs des forêts domaniales du temps des tsars, un objet de curiosité plus que de préoccupation. Nous n'avons garde de le leur reprocher, les sujets de préoccupation ne nous manquent pas. La répartition de la race esquimaude, sur tout le littoral arctique ne nous menace pas de complications issues du principe des nationalités et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il n'en est pas moins curieux de constater que ces 200 000 Esquimaux, qui peuplent, si l'on peut dire, tout le périple du pôle Nord, ont une même origine au point que leurs dialectes extrêmes aujourd'hui encore, ne diffèrent pas plus, dit un de ceux qui les ont le mieux étudiés, que l'allemand de l'anglais. Ces pays naguère inaccessibles deviennent région de tourisme. Des croisières mènent au Spitzberg comme d'autres en Égypte. On n'y trouve pas d'Esquimaux, il n'y en a même jamais eu et les espèces animales qui pullulaient avant la visite de l'homme civilisé se raréfient au point de disparaître, si l'on n'y met bon ordre. Le morse n'existe plus ni l'ours blanc sur la rive ouest; les cétacés ne se montrent plus guère; les rennes diminuent d'une façon si inquiétante qu'il a fallu en interdire la chasse pendant dix ans pour sauver l'espèce malheureusement cette interdiction doit finir cette année. Les mines de houille ne remplacent pas la faune polaire comme pittoresque et leur exploitation se ralentit sans cesse. Elle ne se maintient que grâce aux subventions de l'Etat norvégien, possesseur du Spitzberg, d'où son nom actuel Svalbard, exhumé du moyen âge et peut-être légendaire. A. ALBERT PETIT


LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE

Il y a chez M. Drieu la Rochelle une bonne foi qui commande

la sympathie. Ëcoutez-le parler. Personne n'a moins honte

de ce qu'il ignore. Il questionne, il réiléchit, il s'interroge lui-

même, il répond avec candeur. Je ne lui connais ni préjugé, ni

parti pris. Son esprit est nu, et comme innocent. Il s'est ainsi

interrogé au sujet de la guerre, et de cet examen de conscience,

il a fait un livre qu'il a appelé Comédie de Charleroi.

La première nouvelle est faite en effet des souvenirs d'un

combattant, ravivés par une visite au champ de bataille. Le

narrateur est alors le secrétaire d'une mère qui cherche, en

1919, le corps de son fils, et qui promène sur le champ de

bataille une douleur d'infirmière-major. Le secrétaire se sou-

vient, et nous retrouvons avec luises souvenirs du 24 août 1914,

En somme il s'est très bien conduit. Il a entraîné ses camarades

à la charge. Il a été blessé, mais quelles étaient ses pensées?

Les premières balles font leur bruit de mouches. On se

terrait, mais on n'avait pas trop peur. Personne ne serait

touché. Puis quand elles devinrent trop cinglantes, on ressentit

en même temps la peur et la colère. C'est là l'émotion collec-

tive. Quant au narrateur, voici ce qu'il nous dit. « Les pre-

mières balles m'avaient trouvé encore engourdi; je ne les

avais pas trouvées trop dangereuses. Puis je les avais trouvées

dangereuses. Puis je m'étais habitué. » Vient ensuite une

période d'oscillation, où tantôt il se sent patriote, et tantôt

il se sent un zéro, une nullité, un pleutre. A d'autres moments,

de plus en plus nombreux, il est encore différent. « Je m'échauf-


iais. Adieu le sommeil. Je me levais, je me dressais à mi-corps .au-dessus du talus. Décidément, je ne pouvais plus tenir en place. Autour de moi les hommes étaient très étonnés. Ils me regardaient avec inquiétude, car ils pressentaient tout de suite que ma lubie pouvait les mener loin. » Mais aucun de ces hommes ne pense à lui reprocher d'être brave. Peut-être même, au fond de leur inertie sempiternelle, n'attendent-ils qu'un appel.

Cette excitation continuant, notre homme éprouve le

besoin d'intervenir dans le commandement. Une section amie, comme on dit, leur tire dans le dos. Il faut demander au commandant d'être déplacés. Mais tant de zèle paraît suspect au sergent et au lieutenant. Enfin, qu'il y aille! Il court gauchement sous les balles, il fait le salut militaire. Le commandant avec un juron lui crie de se coucher. Il expose sa mission, il reçoit l'ordre de se replier à gauche, dans un creux, près d'un bois. Comme une batterie de 75 va arriver, la section sera là en soutien d'artillerie. Impressions combinées. En face, une mitrailleuse allemande tire d'un pigeonnier. Sur les têtes, le sifflement, le craquement, le bruit de train, l'explosion énorme des obus. Enfin le 75 arrive, juste au moment où les Allemands sortent du bois. Six coups en rectangle, six paquets d'Allemands qui sautent. Mais, naturellement la punition vient tout de suite. Sous le feu, suivant l'usage insensé du temps, la section se met en tortue. Un seul percutant l'anéantirait. Elle échappe, elle se disperse, à plat contre le sol. Et voici que ces hommes cachés et isolés commencent à en avoir assez d'attendre et de subir. Ils se rassemblent autour d'un arbre. Il peut être deux heures de l'après-midi. On dirait qu'une nécessité exige que quelque chose se passe. On y va? Qui commence? Il faut que quelqu'un se lève le premier. « Après tout, il y a moi, » pense le narrateur. « Je me levai tout entier. Alors, tout d'un coup il s'est produit quelque chose d'extraordinaire. Je m'étais levé, levé entre les morts, entre ° les larves. Je criais, j'étais debout au milieu du champ de bataille. Je courais, je trébuchais, je criais. » Les hommes couraient et criaient avec lui. Soudain ils tombèrent dans un tion, et la charge fut brisée.

Quelle force a entraîné l'homme que Dieu fait parler? Il y


a sans doute un flux et un reflux, un besoin d'agir, un&

énergie, d'abord enchaînée par la peur, et qui se déchaîne.

Mais il y a aussi le besoin de devenir un chef non seulement

un homme qui se donne, mais un homme qui prend. « J'étais

un chef. Je voulais m'emparer de tous ces hommes autour de

moi, m'en accroître, les accroître par moi et nous lancer tous

en bloc, moi en pointe, à travers l'univers. »

Les sentiments se succèdent comme l'ombre ou la lumière.

Une fois dans le trou, les hommes étaient à l'abri des balles,

mais l'ennemi progressant à gauche, ils se, trouvaient en

danger d'être pris. « Je ne voulais pas être prisonnier. » C'est

la tentation de l'orgueil. De là tout un enchaînement de pen-

sées. Je n'accepte pas la fatalité totale de servir perdu dans la

masse. La guerre n'est plus la guerre, mais une révolte de la

matière. On ne se bat plus contre l'homme, mais contre un

déversement absurde de tonnes d'acier. On ne peut pas se

battre contre un tremblement de terre. Et voici venir la

pensée de la fuite, la fuite pour ne pas être pris.

Et voilà l'homme hors de son trou, qui court vers les bois,

sous les balles. Un coup sur la nuque. II est blessé. Du coup

il se sent hors du jeu. J'étais dans le passé, un combattant

qui avait combattu. J'étais hors de l'armée, hors de la guerre,

presque un civil. J'étais consacré, je pouvais me permettre

tous les orgueils et toutes les lâchetés. » Il se retire seul, dans

la plaine vide. Il rejoint un train de blessés; on le panse et il

est évacué.

C'est un besoin vital pour les Français, que d'ordonner leurs

sentiments jusqu'à ce qu'ils en aient fait un système logique.

Au premier abord, le récit de M. Drieu la Rochelle semble

incohérent comme un homme. Je vous fais grâce des révoltes

physiques, et pareillement des inhibitions, qu'il raconte avec

simplicité. Mais on le voit tantôt héroïque, tantôt terré dans

son trou, et il semble fait de contradictions. Quand on regarde

mieux, on reconnaît deux sentiments très forts, qui expliquent

sa conduite singulière. Le premier est l'instinct d'agir en chef-

le second est sa haine, dans cette guerre, de ce qui est inhu-

main, je veux dire, de ce qui n'est pas du règne de l'homme,

la débâcle d'acier, la catastrophe cosmique, l'horreur

d'être perdu sur une planète en révolte. La conséquence est


une tendance à se séparer de la masse, non par lâcheté, mais plutôt par indépendance. Ce que celui qui parle ne supporte pas, c'est d'être perdu dans la foule sans volonté, de se battre contre la matière inerte. Au fond le même instinct qui lui commande de prendre les initiatives d'un chef, lui défend de faire foule avec les vaincus, ou simplement d'être une machine dans le rang. C'est ce qu'il exprime en disant qu'à la prochaine guerre, il sera colonel ou déserteur.

En définitive quatre éléments la peur, naturellement, et quel combattant en a été exempt? puis au fond de cette peur, la colère; puis le besoin de commander et de prendre une initiative; puis cette morne et désespérante constatation, que la guerre moderne réduit l'homme à n'être rien. On remarquera que ces sentiments se contredisent et s'annulent deux à deux. M. Drieu la Rochelle les a réunis tous dans une seule phrase, qui est la quintessence de son livre. « J'ai eu très peur à la guerre à certains moments. J'ai mis du temps à comprendre que j'aurais ressenti un trouble moins fréquent et moins profond, au fond duquel j'aperçois la colère virile, si la guerre moderne n'était pas la négation de l'homme et, accessoirement, si j'avais pu être un chef. »

II est impossible de mieux définir son œuvre et les autres nouvelles ne sont guère que des commentaires, d'ailleurs vivants et pathétiques, sur les mêmes thèmes. Tantôt nous le voyons mener aux Dardanelles une section bariolée, où la présence de quelques gouapes pose la question du commandement tantôt nous le voyons à Thiaumont, dans le plus noir de l'enfer, au milieu de ces obus qui arrivent comme des locomotives, qui éventrent et qui emmurent. Tantôt il feint, dans des dialogues visiblement concertés, de rencontrer soit un officier de tirailleurs que cette guerre dégoûte et qui va se battre en Afrique, d'homme à homme, soit un déserteur, qui n'est pas un lâche, mais un indiscipliné, et qui proclame le droit de vivre sa destinée particulière.

Le dialogue avec le déserteur, en Amérique du Sud, est significatif. C'est un homme qui échappe aux classifications. « Je ne suis pas un intellectuel, dit-il, parce que je ne reconnais que l'expérience et la pratique. Mes pensées sont le fruit de la connaissance que j'ai acquise de ma nature et'de la nature


des hommes ef de mes possibilités d'accommodement avec eux.

Je ne suis pas un bourgeois, car j'ai toujours mis mes besoins

au-dessus de mes intérêts. » II n'est pas non plus un prolé-

taire, ni un gentilhomme. Au fond, il est simplement un

homme.

Et c'est là en effet le problème qui est posé dans tout l'ou-

vrage l'homme en face de la guerre moderne, autant dire

l'homme en face de la machine. Drieu a choisi cet homme

entre les plus complexes, les plus lucides et les plus incertains,

soit par sympathie naturelle, soit pour mieux faire miroiter

toutes les facettes, de l'esprit. Tantôt il apparaît comme un

brave s,oldat nourri de patriotisme; tantôt comme un anar-

chiste de raisonnement; tantôt le zèle l'emporte « Il y a

toujours en moi, dit-il, une vieille énergie qui travaille. Je ne

peux pas voir de l'ouvrage mal fait. Je m'en vais ou je fais

marcher le truc »; tantôt il a envie d'en prendre et d'en laisser..

Soudain excité par le combat, il ne fait plus ce qu'il veut; il

est capable d'être un héros malgré lui, et pourtant conscient

« A ce moment, je me dis que si je fais ça (il est monté sur le,

parapet) c'est que j'ai vraiment envie de crever et que vraiment

je vais crever. » D'autres fois encore, il sent que pour avoir

vécu, il faut qu'il ait partagé la misère de la foule. C'est un

socialiste individualiste. Il étale ingénument ses contradic-

tions. Il a horreur des gens gonflés. Mais sa sincérité lui vaut

souvent d'être suspect. Blessé en 1916, voici qu'après une

année de convalescence et de postes de fantaisie, il est repris

à la fin de 1917 d'un obscur regret de vrai front. « On me

versa dans le service armé, au milieu de l'écœurement haineux

des braves types qui étaient là verts d'angoisse, suppliant

qu'on les déclarât infirmes, informes, bons à rien. » Le len-

demain de cet exploit, il rencontre une fe.mme dont il est

aimé, et qui le fait reverser dans le service auxiliaire. Mais au

printemps il a de nouveau des scrupules. Après deux années,

le soldat qui s'est battu à Verdun s'obstine à survivre en lui.

« Je ne comprenais pas que j'étais devenu un autre homme, 1,

mais que j'étais victime des dernières ruades du vieil homme 1

qui ne voulait pas mourir, qui se survivait. Nous nous prenons

ainsi souvent les pieds dans nos vieilles peaux. » Le voilà

interprète à l'armée américaine. L'armistice est proche. Il veut


encore faire une promenade dangereuse. Il a le sentiment qu'ayant joué quatre ans avec le feu, il ne peut pas faire Charlemagne, et se retirer avant la fin. Il est seul dans un bois niarmité, mais c'est pour lui seul qu'il veut avoir du courage. Il repasse encore une fois son examen de conscience. Il a fait ses preuves. « Camarades de Champagne et d'ailleurs, songet-il, témoignez! ))Mais il y a aussi des jours où il a tremblé. La persévérance quotidienne lui a manqué. Qu'il la remplace par un dernier éclat. Comme il songe ainsi, il rencontre deux blessés l'uri allègre, qui s'en va joyeusement au repos, le bras troué; l'autre'qui n'est plus qu'une face hurlante, informe, arrachée, sans nez, et sans yeux, et qui vivra. Tels sont les destins. Et la pensée de notre héros est toute concentrée dans un refus de courir le lendemain un danger pareil. Il l'aurait pourtant couru, n'en doutez pas, si la division n'avait été relevée ce jour-là.

Tel est l'homme qu'a peint Drieu la Rochelle. Il n'a pas fait seulement, comme il le dit, un manuel de combat d'infanterie. Il est vrai que, dédoublant son héros, il a montré en détail, dans des personnages particuliers, chacun des traits de son caractère; il est vrai encore que ces images simples font une collection de tout ce qui se voit à la guerre. Mais au milieu de toutes ces figures de lui-même, le personnage principal reste au premier plan. II est le vrai sujet du livre, et nous reconnaissons à travers les aventures, les explosions, les catastrophes, son visage de dilettante inquiet.

Un charmant livre de mémoires vient de s'ajouter à ceux que compte notre littérature. Ce sont les souvenirs de la comtesse d'ArmaiIlé, publiés par sa petite-fille, la comtesse Jean de, Pange\ Madame d'ArmaiIlé était la fille de ce général de Ségur, qui a publié un récit, devenu si célèbre, de la campagne de Russie. Tout le monde a lu ce livre coloré, un peu trop bien écrit, agréable jusque dans l'horreur, rempli de tableaux qui se gravent dans l'esprit.

1. Quand on savait vivre heureux (Plon).


L'avant-dernière fille du général, Célestine, naquit dans l'hiver de 1830. C'est elle qui est devenue madame d'Armaillé. Elle a eu, comme son père, le goût de composer des ouvrages d'histoire, dont le premier fut une étude sur Marie Leczinska, parue en 1864. Elle avait quatre-vingts ans quand elle entreprit d'écrire ses souvenirs, ou comme elle disait, ses radotages~ Elle ne les a pas poussés au delà de 1860. Mais elle a fait du Paris de sa jeunesse un délicieux tableau.

De l'hôtel qu'habitait le général de Ségur, il ne reste que la porte, au 48 de la rue de La Boétie. C'était il y a un siècle le 64 de la rue de la Pépinière. D'un kiosque perché sur une grotte dans le jardin, les enfants voyaient la pépinière d'où la rue tirait son nom c'est aujourd'hui la rue de la Baume. Il y avait là un cèdre contemporain de celui du Jardin des Plantes. Les arbres, amandiers, pommiers, avec des vignes et des pêches en espalier le long des murs, montaient jusqu'à l'endroit où se trouve maintenant le boulevard Haussmann, et, où se trouvait alors l'allée de l'Abattoir; au delà, dans la direction du parc Monceau, des terrains vides, puis de vieux arbres se reliaient. En somme, de la rue de La Boétie à l'avenue Hoche et au delà, pour parler dans le style actuel, le terrain n'était qu'un potager, un parc et un verger. Seule, la rue de Courcelles gravissait la pente solitaire. On entendait les cris poussés dans un pensionnat. Près de l'hôtel Ségur, s'élevait une autre maison, qui avait deux allées de tilleuls et un potager de curé. Elle appartenait à un Beauharnais, un vieillard qu'on voyait bêchant ses carrés de salades.

L'été, la famille se transportait près de Thomery, dans ce château de la Rivière dont il faudrait écrire l'histoire, tant il est mêlé aux lettres françaises. Ses marronniers, l'immense prairie qui s'étend entre la Seine et les collines, le cours vivant du fleuve, le large paysage qui l'encadre, l'air de calme et de grandeur qui s'étend sur tout cela, font de la Rivière un lieu enchanteur.

Avec une précision surprenante, madame d'Armaillé, égrenant ces souvenirs, nous montre les vieux amis de sa famille. M. de Vindé habitait boulevard de la Madeleine, un grand hôtel noirâtre, avec une porte immense. Il mettait toutes ses pensées en vers, s'habillait d'une robe d'Arménien


en soie brune ouatée, et se coiffait de perruques superposées, qui allaient jusqu'à quatre quand il faisait très froid. Le bon M. de Canonville habitait sur le même boulevard, un entresol Louis XV tout doré et brillant de glaces. Le marquis de l'Aigle, de son prénom Espérance, venait tous les jours à six heures, en descendant de cheval. Il avait une taille cambrée comme dans un corset, une fleur à la boutonnière, une chevelure ébouriffée et teinte, une peau jaune et ridée, et, comme sous le Directoire, il ne prononçait pas les r. Il était sévèrement interdit aux enfants de se moquer de lui.

Nous suivons tout le détail de cette enfance, d'après le

mantelet de soie rose qui est le plus ancien souvenir de Célestine à trois ans, jusqu'à ses premiers bals, à la robe commandée chez Palmyre, comme dans une comédie de Musset, à la coiffure exécutée par Mariton, cheveux nattés et bandeaux lustrés, avec une guirlande de balsamines roses. Bal des Tuileries, bal de l'ambassade d'Autriche, qui était alors installée à l'hôtel Monaco, devenu après 1849 l'archevêché, portraits de la cour, et de la princesse Borghèse, et de Sophie Gay et de cent autres; rumeurs autour des révolutions, potins plus vrais que l'histoire tout le Paris du milieu du siècle est devant nos yeux.

Le temps passe, la jeune madame d'Armaillé vieillit, devient

veuve. Revenons à la préface. C'est maintenant madame de Pange, qui nous raconte ses souvenirs de petite fille, au temps où dans ce même hôtel de la rue de La Boétie, elle allait voir sa grand'mère. Madame d'ArmailIé était alors une vieille dame menue, presque grêle, qui avait des yeux gris très nets, un profil d'oiseau avec des traits marqués et une expression virile. « Je la vois encore, dit madame de Pange, telle qu'elle m'apparaissait assise à côté de la lampe à huile, près d'une table ronde, ses bandeaux de cheveux parfaitement blancs bien lissés sous son bonnet de dentelle noire. »

Ainsi va le temps. A la fin du dernier siècle, au moins

pour ceux qui avaient gardé les coutumes d'autrefois, ce n'était pas l'usage d'embrasser les enfants. Madame 'd'Armaillé accueillait sa petite-fille d'un sourire, et lui montrait un siège du bout de son aiguille à tricoter. Puis elle la conduisait~dans sa chambre, où était l'armoire aux jouets. Elle lui


mettait les~mains sur le piano. Où était le temps, où elle-même,

encore jeune fille, jouait à huit mains chez madame de Conta-

des, la fille de madame de Castellane? Toute cette chambre

était remplie des souvenirs du passé. Madame d'Armaillé y

dormait dans un petit lit de fer à baldaquin de damas rouge,

qui avait servi à Napoléon dans ses campagnes. Cette femme,

née en 1830, était encore par bien des côtés une femme du

XVIIIe siècle. Elle aimait Rousseau, et elle lisait des passages

de l'Émile à sa petite-fille. La langue qu'elle parle est encore

celle de la vieille France. Les mœurs qu'elle nous décrit,

avaient aussi gardé, au milieu du xixe siècle, leur ancien

caractère. Quand le jeune d'Armaillé, revenu d'Angleterre où

il avait achevé son éducation, annonça à son père l'intention

de prendre du service dans un régiment alors à Versailles, sous

les drapeaux de 1830, celui-ci fut si outré qu'il donna pour

réponse un soufflet à son fils.

M. d'Armaillé, qui était un des grands partis de France,

s'éprit de mademoiselle de Ségur. C'était en 1851. Les rensei-

gnements étaient bons. Le jeune homme était sensible; il

prenait d'un vieux domestique malade un soin touchant. Il

était discret et délicat. Les notaires se mirent d'accord. Le

jeune ménage eut 25 000 francs de rentes. Le trousseau, qui

était très joli, valait 6 000 francs. Les sœurs de la mariée lui

donnèrent deux grands volants de dentelles; un de ses frères

un piano droit, et l'autre une pendule où l'amour couronnait

l'hymen. Une tante donna un bureau de Boule moderne. Il y

avait dans la corbeille deux châles de cachemire, des dentelles,

une pièce de velours noir, une de taffetas vert, une de soie

chinée, des éventails, des bracelets, une montre en lapis-lazuli,

trois chapeaux de chez Barenne, et dix mille francs de dia-

mants.

HENRY BIDOU


TABLEAUX DE PARIS

JOURS D'ÉMEUTES

Sur les faits qui se sont passés depuis la fin de décembre,

un nom en surimpression Stavisky.

Un nom qui, d'un trait, symbolise un régime et semble

l'entraîner vers sa perte, dans tous les mouvements, les vio-

lences et les réactions du cataclysme.

Le nom d'un aventurier étranger ce qui ne prend que

plus de force et de signification, aujourd'hui. Le nom d'un

petit homme qui aime le luxe et quel luxe – celui de la

prostitution internationale, des lieux de plaisir où entrent

tous ceux qui peuvent entrer, en payant. L'hôtel, le palace

traversé d'étrangers honorables, mais aussi de cosmopolites

errants cherchant à se ((fixer » par tous les moyens.

Nous devons revenir incessamment à ce prologue, ne

l'oublions pas, et à ce bas petit héros, Stavisky, qui ne prend

d'envergure aux yeux de sa clientèle de politiciens beso-

gneux que parce qu'il lui abandonne chaque jour une part

des millions qu'il vient d'escroquer.

Stavisky représente exactement le type d'individus que

Paris accueille, héberge, retient avec complaisance, le Paris

des boîtes de nuit et celui des troubles affaires dans lesquelles

ne se retrouvent que ceux qui, d'une manière quelconque,

sont corrompus ou prêts à se laisser corrompre.

La complaisance, le laisser-aller, le « je m'enfichisme », les

ministères de trois semaines, les « cachets o de concession aux

intermédiaires, tout fait courir le régime à sa perte. Et c'est le


~.r~ i.i. v am. ur. ranta

petit'judéo-polonais sans instruction, éducation ni connaissances, n'ayant même point pris le soin de s'assurer un domicile fixe, Stavisky, qui mène la ronde.

Le coup de revolver de Chamonix lance le signal de la course à l'abîme. Sa fin imposée place la bête traquée dans une atmosphère tragique. Dépouillé par ses complices, le crâne vidé de toute ardeur, l'imagination rendue inféconde par la terreur, joli escarpe de casinos et de ministères pourris, Stavisky ne possède plus qu'une valise, dans laquelle il ne sait même pas s'il lui reste encore quelques-uns de ces gros bijoux d'échange, qui semblent beaucoup moins destinés à la parure des femmes qu'à l'approvisionnement du bagne.

Que la capture ou la disparition de Stavisky puisse entraîner dans l'organisme de la France les perturbations qu'elle y cause, rien d'autre n'a besoin d'être dit sur ce sujet.

Mais la personnalité de ceux que le scandale désigne à l'attention montre aussi combien le mal serait facile encore à limiter et circonscrire.

La France, ce n'est pas ces quelques coureurs de conseils d'administration truqués, ces candidats à la députation qui ne songent qu'aux affaires louches.

Que la lumière se fasse, les coupables, tous les coupables nommés, jugés, et cet affreux abcès devient une glorieuse cicatrice.

Mais les lenteurs de la justice paralysée par les rouages d'un gouvernement qui n'ose compter ses coupables, de crainte de ne pouvoir plus les compter, exaspèrent l'opinion.

De vagues et insuffisantes arrestations ne peuvent la satisfaire.

Rivalité des deux polices, que le public ne se décide pas à séparer l'une de l'autre. Juste mécontentement de M. Chiappe, le préfet attaqué par ceux qui ne souhaitent que sa perte et le bouleversement de ses services.

Grève des taxis. Démission de M. Renard, préfet de la Seine.

Pendant quelques jours, tout va venir concourir à la catas-


trophe qui se prépare. Nouveau Ministère. M. Daladier s'entête, s'aveugle, il suscite la crainte, la frayeur, puis l'hilarité, en nommant à la Comédie-Française, en remplacement d'un bon travailleur, M. Thomé, l'un des chefs de la Sûreté, qu'il vient de révoquer!

Cet homme, pourtant, avait rallié depuis plusieurs mois les suffrages les plus divers. A gauche, à droite, on prononçait, avec confiance, ce nom Daladier.

Un certain mystère environnait encore ce parlementaire adroit. Un masque rasé, vaguement romain (et dont celui qui comprend le bénéfice qu'il en peut retirer accuse la ressemblance mussolinienne). Mais l'animateur du fascisme italien sait concevoir, vouloir et il exécute. Daladier apparaît tout de suite comme une sorte de contrefaçon. Il hésite, il tâtonne, se trompe, il cède à des groupes qui exigent de partager, avec sa dictature, les portefeuilles et les ambitions.

Brusquement, nous assistons alors à un violent réveil, qui n'est subit qu'en apparence.

L'ignominie de ce qui se passait en France, la comédie infâme qui se joue depuis plusieurs semaines, les scandales se succédant chaque jour, les arrestations accomplies ou remises, les interrogatoires truqués, les noms portés sur les talons des chèques payés par Stavisky n'étant même point publiés, le discrédit rejaillissant sur toute la France, devant l'étranger, accumulaient dans l'âme populaire, dans ce qu'elle peut offrir de plus éternellement français, des griefs et tous les éléments d'une ardeur chaque jour prête à éclater plus violemment.

Le Gouvernement nouveau sentait grandir l'animosité, mais il n'en mesurait point la force, tout en méprisant le désintéressement, ce qui ne surprendra guère.

Dès les premiers jours de ce ministère, le Préfet de Police ayant été révoqué, le Préfet de la Seine ayant cédé la place, les collaborateurs de M. Daladier, dont M. Frot, son ministre de l'Intérieur, de qui dépendait cette Sûreté Générale, si fâcheusement compromise, les collaborateurs de M. Daladier 1 er MoTe 1 oq/f


pensèrent qu'il n'était besoin, comme l'avait fait M. Chiappe depuis deux mois, pour certaines séances de la Chambre qui soulevaient déjà la jeunesse de Paris, que de posséder une police nombreuse.

Mais ils acceptèrent ou, peut-être, suggérèrent au dernier moment, que les hommes de la garde mobile fussent armés. Ils furent même suffisamment dopés pour résister à de longues attentes dans le froid et se trouver entraînés à des extrémités, auxquelles ils ne se fussent certainement point portés sans ces précautions.

Lundi J février. Pendant toute la matinée, autour des arbres du boulevard Raspail et du boulevard Saint-Germain, ainsi qu'en maints endroits, les camions de la ville ont enlevé les grilles.

Les réunions de manifestants, annoncées pour demain mardi paraissent prendre une ampleur encore inconnue depuis que l'énigme du suicide-assassinat de Chamonix et les sanctions sans cesse retardées, créent, autour du. PalaisBourbon, une animation inaccoutumée.

Une atmosphère renouvelée transforme Paris, ce matin. Elle évoque pour ceux qui les ont vécus, les derniers jours de Juillet 14.

M. Ybarnégaray, député des Basses-Pyrénées, est de ceux dont l'énergique activité accélère le mouvement soulevé contre une dictature des extrêmes-gauches, cette ébauche de dictature de l'existence de laquelle on ne peut plus guère douter.

Énergique et souple comme un montagnard, tête ronde et forte, direct, aussi vif de gestes que de paroles, parlant pour agir, mais sans prendre le temps de juger d'un effet de tribune et demeuré de cette jeunesse, il est d'ailleurs jeune de cette jeunesse qui semble résister aux atteintes de l'âge, il évoque ces hommes décidés, non pas à se faire une situation, comme tant d'autres, mais à entraîner un mouvement. Dans le monde de la politique, ces deux sortes d'hommes se trouvent incessamment en présence. Est-il besoin de dire


que ceux de la qualité de M. Ybarnégaray sont les moins nombreux.

Demain mardi, il interpellera le nouveau Cabinet, après sa déclaration. Il est pareil au lutteur qui s'entraîne à la veille d'un grand match international, car ses amis et lui savent que le Ministère est décidé à tout pour imposer une sorte de léninisme, que la réussite ou la défaite ne peuvent que pareillement ensanglanter.

Depuis deux jours, les Parisiens se rendent en pèlerinage à la Préfecture de Police. Monsieur et madame Chiappe l'ont quittée ce matin, au milieu d'une foule qui les acclamait. Cet après-midi, à l'extrémité de l'avenue Foch, devant la maison de M. Horace de Carbuccia, gendre du Préfet, des centaines de manifestants continuent d'acclamer le chef de la police. Des délégations et des amis corses veulent le reconduire à son ancien bureau et en chasser son successeur, M. BonnefoySibour.

M. Chiappe oppose un refus formel à ces désirs.

C'est une belle journée de février quifait croire au printemps. Le crépuscule se répand sur une ville frémissante. Vers six heures et demie du soir, des masses d'anciens combattants rangés et conduits par trois ou quatre chefs décidés, mais pacifiques, montent les Champs-Élysées en se tenant par le bras. Au premier rang, flottent des drapeaux tricolores. Aux accents de la Marseillaise, ces manifestants gagnent le tombeau du Soldat Inconnu.

A une fenêtre des Champs-Élysées, nous les regardons avec quelques amis, en compagnie de M. des Isnards, qui arrive de l'Hôtel de Ville. Une délégation de conseillers municipaux vient de porter à l'Élysée les regrets du Conseil de ne pouvoir assisteraubanquet prévu pour jeudi prochain et que M. Lebrun devait présider, au milieu des membres du nouveau gouvernement. Un communiste même a signé la protestation des conseillers qui se refusent à dîner en compagnie de M. Frot, le nouveau ministre de l'Intérieur qui, la veille, a dépêché M. Bonnefoy-Sibour à six heures du soir à la Préfecture de


Police pour s'y installer, dans le bureau de M. Chiappe. Celui-ci était au lit dans sa chambre, souffrant d'une violente sciatique.

Tu viens pour me remplacer n'est-ce, pas? s'est écrié M. Chiappe.

Oui, a fait en baissant la tête l'ancien préfet de Seineet-Oise, ami du Corse.

C'est bien, f. le camp lui signifia celui-ci.

M. Bonnefoy-Sibour se fit dresser un lit de camp dans le bureau du Préfet. Car on craignait pour les dossiers.

Devant nous, sur l'avenue, leurs drapeaux tricolores inclinés le long de la masse imposante qui monte vers l'Arc de Triomphe, les A. C., les Croix de Feu et la Solidarité Française défilent en rangs pressés. Ils ne portent point de bâtons ni d'armes et chantent. l'hymne français, l'hymne républicain, la Metrse~Mse.

Brun, sobre de gestes, décidé, le regard parfois voilé, M. des Isnards revient sur la gravité des événements pro-. chains et la séance de demain aria Chambre. Ceux qui défilent en ce moment dans les Champs-Élysées sont bien décidés à manifester et à empêcher le Gouvernement d'appliquer le programme moscoutaire auquel il n'est que trop certain qu'il s'est arrêté.

Plus tard, dans les Champs-Élysées, une bande de « communistes » est signalée, montant l'avenue. Ils se sont engouffrés dans l'hôtel Claridge. Nous surprenons dans leurs clameurs le rythme de l'Internationale. Mais les cris se sont tus un instant, pour recommencer bientôt.

La bande qui agite un drapeau rouge défile en désordre sur le trottoir de droite, qui monte vers l'Etoile. Ils rasent les maisons. A leur approche, la plupart des devantures se sont fermées. Quelques instants plus tard nous apprendrons qu'ils ont fait beaucoup de bruit dans le Claridge, causé quelques dégâts et, par mégarde, évidemment, emporté quatre cents francs qui se trouvaient dans le tiroir du portier.


Mardi 6 février. Une matinée pendant laquelle nous

allons voir s'affronter l'héroïsme naturel et spontané des uns, les instincts ambitieux et profondément troubles de ceux qui veulent profiter de la déliquescence triomphante et du désarroi général dont ils sont responsables, pour installer un pouvoir absolu qui va mener la France à sa perte irrémédiable, la livrer à la révolution et l'effacer de l'Europe pour un temps incertain.

L'air est froid, mais continue à demeurer exceptionnelle-

ment clair et l'après-midi sera ensoleillée. Par instants, c'est comme un jour de fête. Lorsque les esprits se trouvent libérés de leurs préoccupations accoutumées, l'air de Paris est imprégné de la torpeur dominicale ou d'on ne sait quelle rumeur, quelle lueur d'émeute ou de joie. Ce sont des nuances indéfinissables, car les cœurs peuvent se sentir angoissés, une ardeur les domine, surmontant leur nonchalance ou leur activité.

Un service d'ordre considérable environne la Chambre.

Il sera bien difficile de se faire une idée des faits de cette

journée. A la hauteur de la rue de Berri, dans les ChampsÉlysées, il est quasi impossible de savoir exactement ce qui se passe place de la Concorde. Place du Palais-Bourbon, derrière la Chambre, on ne comprend guère ce qui se joue de l'autre côté du pont.

Ce qu'on en aperçoit, à l'angle de la rue de Bourgogne

et de la rue de Lille, prend très vite, cependant, l'aspect d'une immense manifestation.

Les agents de police, ceux de nos places et rues, ceux de

M. Chiappe enfin, ont été retirés des avant-postes et il n'est pas nécessaire de parler avec eux, il n'est que de les entendre pour connaître leurs sentiments. Ils ne marcheront pas contre les anciens combattants ni ceux qui les accompagnent. Lorsque les A. C., ayant tourné la Chambre et les Affaires

étrangères par la rue de Constantine se sont engagés en très


petit nombre sur le quai d'Orsay complètement désert, ils ont couru dans la direction de la Chambre, comme frappés de stupeur par le vide immense qui les entoure. Ils gagnent le pont de la Concorde; mais que pouvaient-ils, sans une arme, séparés de la masse de leurs camarades et déjà assommés à demi par une bande de très jeunes agents sentant paraît-il affreusement la gnole, et qui avaient été massés en contre-bas du quai, sur la berge, pour venir en cas d'urgence aider au déblaiement des abords de la Chambre.

J'ai vu l'un des anciens combattants qui n'a pas quarante ans et auquel ses décorations avaient été arrachées, la croix de commandeur, vingt palmes à sa croix de guerre, etc. II n'appartient qu'au parti de ces. républicains qui voulaient sans une arme-faire connaître au Parlement les préférences de la France et la volonté des honnêtes gens et des amis de l'honneur et de la paix, voir finir les scandales et empêcher que le Comité de Salut Public qui se préparait, entre des Marats et des TaIIiens de peu d'envergure, ne poussât la France plus avant vers l'abîme.

Les camarades de cet aviateur qui portaient eux aussi de nombreuses palmes n'avaient pas été moins sauvagement frappés et piétinés. Pendant ce temps, on apercevait des membres du Parlement derrière la haie d'artichauts de fer qui bordent la terrasse ornée d'arbustes, située à l'angle de la rue de Bourgogne. Tour à' tour immobiles ou gesticulants, les députés s'interrogeaient avec anxiété sur l'état d'esprit de ces masses immenses qu'une police imprévoyante avait laissée se répandre par toutes les voies et qui affluait des Tuileries mêmes, d'où sans cesse elle débouchait sur la place, augmentant la pression des premiers manifestants.

La nuit de février tombait. De cinq heures à sept heures, les bagarres ne firent que continuer, mais à sept heures et demie, les premières rafales tirées par les fusils ou revolvers mitrailleurs furent distinctement perçues et la clameur, les cris et le silence même qui se succédèrent n'eurent rien de commun avec les rumeurs précédentes.

Dans les Champs-Elysées, les voitures et la foule remontaient précipitamment. Ceux qui arrivaient depuis huit heures annonçaient cette mitraille et des combats sauvages au coin


de l'avenue Gabriel et à l'entrée des rues Royale et Boissyd'Anglas.

Des amis qui se trouvaient là et qui accoururent dans les Champs-Elysées, me dirent que dans l'obscurité de' cette étroite rue Boissy-d'Anglas où les coups de feu avaient poursuivi les anciens combattants non armés, on entendait des appel comme celui-ci « C'est vous, mon commandant?. Ceux du onzième, en avant! » qui évoquaient la guerre.

C'est un peu plus tard que se produisit l'affreuse tuerie du

faubourg Saint-Honoré que des habitants de l'extrémité de la rue de l'Élysée, près du faubourg Saint-Honoré, aperçurent et dont ils entendirent les échos. Des femmes et de tous jeunes gens furent piétinés à coups de talons et ceux qui n'étaient armés que du drapeau tricolore et qui, chantant la Marseillaise, se préparaient à défiler en ordre devant la demeure présidentielle, furent frappés à coups de matraques. Ils accouraient, tout sanglants, le col de certains pardessus

clairs portant les traces fraîches du sang et des blessures ouvertes dans la masse des cheveux.

Ils étaient haletants d'avoir couru et pâles encore de

l'horreur des scènes qu'ils avaient vécues. C'étaient de jeunes hommes, ceux-là, non d'anciens combattants et qui pour la première fois peut-être se trouvaient mêlés à la tragédie de pareils combats, devant des hommes furieux, au milieu du sang répandu.

Leurs récits saccadés, leurs lèvres pâles, leurs mâchoires

contractées, ce qui passait encore sur leurs prunelles des scènes dont ils venaient d'être acteurs et témoins les transfiguraient.

Pendant longtemps, ces nouveaux « anciens combattants »,

ces anciens combattants du 6 février 1934, retrouveront-ils au fond d'eux-mêmes, avec nostalgie, le souvenir et les fantômes de ces heures tragiques et merveilleuses pendant lesquelles un peuple engourdi s'est réveillé?


Toute la soirée, des escarmouches continuèrent dans le bas des Champs-Elysées où les blessés qui demeurent inconnus furent innombrables. Sur la place de la Concorde des voitures flambaient. Une odeur de poudre flottait au-dessus de la foule et de son immense clameur. Vers onze heures du soir les hommes qui gardaient le pont commençaient d'offrir des signes de fatigue certains.

Le Gouvernement et les députés n'étaient plus à la Chambre et ces Français, auxquels on commandait de tenir devant d'autres Français, allaient faiblir.

Ils avaient eu connaissance aussi de la course de l'Hôtel de Ville à la Chambre, d'un nombre d'ailleurs insuffisant de conseillers municipaux ceints de leur écharpe et que les hommes chargés de garder le quai d'Orsay depuis le pont de Soiférino avaient' empêché de passer et frappés. Quatre seulement, entraînés par l'énergie de M. des Isnards, avaient pu franchir le barrage et courir à toute haleine jusqu'au PalaisBourbon. A la vue de leurs écharpes tricolores, le service d'ordre ,qui gardait le Palais n'osa intervenir et ils 'purent pénétrer dans cette nouvelle forteresse.

L'entrée de ces quatre élus de la Ville de Paris, aux vêtements arrachés, produisit à la Chambre sur le Gouvernement une impression nouvelle et profonde.

Que les députés de Paris se fussent joints aux conseillers municipaux, à l'Hôtel de Ville et que la police et les troupes les eussent suivis, le complot organisé par l'extrême gauche contre la République se terminait par un écrasement. Peutêtre y aurait-il eu alors moins de victimes.

L'état des esprits de ceux qui gardaient la Chambre n'était rien moins que rassurant pour les hommes chargés de les faire agir. C'est un fait qu'on ne laisse pas des Français en uniforme en présence de manifestants français sans que bientôt une sorte d'électricité passe d'un camp à l'autre. Le frère va-t-il tirer sur son frère?

Des fusils-mitrailleurs avaient été distribués dont le Ministère de la Guerre avait reçu le dépôt.

Mais un fait qui n'a pas été raconté, c'est que, dans la rue


de Lille à son extrémité voisine du Palais-Bourbon, près du bureau du commissariat situé rue de Bourgogne, devant une entrée de la Chambre, à onze heures moins un quart du soir, une petite camionnette de la préfecture s'est arrêtée conduite par un chauffeur vêtu d'un manteau de cuir noir. w

De la camionnette un inspecteur de police en civil est des-

cendu et s'est dirigé vers le commissariat. Le chauffeur quittant un instant le siège de sa camionnette vint parler au chauffeur d'un député. Ces deux hommes se connaissaient. Presque aussitôt, la .camionnette repartit dans la direction du pont de la Concorde et le mécanicien du député dit

Les fusils-mitrailleurs vont entrer en danse!

En effet, quarante minutes plus tard, trois quarts d'heure

peut-être, éclataient les rafales que tant de témoins ont entendues et qui durèrent de vingt à vingt-cinq secondes. ,Le silence, puis les cris, la clameur qui suivirent eussent

suffi pour apprendre ce qui venait de se passer.

Ce n'est que vers une heure du matin que le calme se rétablit

enfin et que les barrages établis rue de Soiférino, à l'angle du boulevard Saint-Germain et ceux qui enveloppaient la Chambre et les Affaires étrangères, laissèrent passer les habitants de ce quartier qui souhaitaient enfin de regagner leur logis.

Le silence était sonore, vide et pourtant comme encore

habité. C'était ce calme étrange qui suit les émeutes, les grandes manifestations et les heures peut-être les plus brûlantes de l'Histoire.

Ce silence s'abattit souvent sur le château des Tuileries.

Lorsqu'y rentra l'évadé de l'île d'Elbe, qui venait de traverser la France, suivi d'une poignée d'hommes d'abord puis de toutes les populations accourues à sa suite, l'on vit l'Empereur vaincu par le triomphe et la fatigue, tomber endormi dans un fauteuil.

A travers le palais, leurs armes à la main, en travers des

portes, parmi les serviteurs aux joues traversées de larmes encore fraîches, dans le désarroi d'une demeure dont le maître a fui devant un autre qui revient, d'humbles comparses et des héros obscurs et couverts de poussière, tout raides encore, avaient succombé au sommeil.


Mercredi 7 f évrier. Ce matin vers onze heures, dans le ciel

ensoleillé sonnent les cloches de la basilique de Sainte-Clo-

tilde.

Presque aussitôt, le pas des chevaux qui retentit sur la

place du Palais-Bourbon et une marche lente et rythmée,

jouée par une musique militaire. Des casques, des cuirasses.

Sous le soleil, cette musique, après les tragédies d'hier. Les

passants s'arrêtent.

Le téléphone annonce la démission certaine du ministère

Daladier-Frot pour une heure de l'après-midi.

Les chevaux, les cuirasses,-la musique militaire l'enterre-

ment d'un général de division, Georges Lefèvre, Grand Offi-

cier de la Légion d'honneur.

ALBERT FLAMENT


PARMI LES LIVRES

Chez les Romains fascistes, 1

par Paule Herfort (Éditions de la Revue mondiale).

Madame Paule Herfort est une journaliste politique appréciée, i et ce sont des préoccupations de politique internationale qui lui ont inspiré ce livre. « On me prête, dit-elle, de l'intuition, du bon sens, de l'esprit d'observation et de critique. » C'est cette intuition qui lui a fait pressentir, vers 1930, au moment où l'on parlait encore en France avec parti pris du régime fasciste, « que de grandes choses se passaient au-delà des Alpes ». Elle a voulu aller les voir de là, de 1931 à 1933, quatre voyages en Italie, dont elle nous rapporte ces pages d'observations.

Toute à la découverte des réalisations du nouveau régime, à la recherche de ce qui fera l'originalité de son livre, les beautés permanentes du reste si souvent décrites de l'Italie la retiennent peu. De la cathédrale de Milan elle dira seulement qu'elle « est la plus merveilleuse œuvre d'architecture gothique de la Renaissance ». L'île de Capri lui rappelle « le souvenir d'Agrippine et le chefd'œuvre dramatique de Chénier ». (On sait que Marie-Joseph Chénier a composé un Tibère). Ce qui la frappe, c'est l'impression d'ordre, de force et de stabilité qui se dégage de toutes choses, mais aussi la grâce et la gentillesse de la population, la noblesse d'allure et surtout la beauté des hommes, comme cet agent cycliste de Naples qu'elle dépeint si bien et dont elle dit « Vision d'Art! Je l'admirai bouche bée. » Mais elle ne s'arrête pas seulement aux aspects extérieurs, et « ce film de cinéma pensé », ainsi qu'elle définit son livre, nous mène en des endroits plus rares et plus secrets que les rues de Naples ou de Rome.

Elle est reçue par M. Bottai, le ministre des corporations, qui lui explique les conceptions économiques de l'État fasciste; par M. Ricci, le sous-secrétaire d'État à l'Éducation nationale, qui lui parle des balillas. Au Vatican, Mgr Fontenelle lui prouve que les deux formules, la vaticane et la française, désarmement d'abord puis sécurité, sécurité d'abord puis désarmement, sont pratiquement identiques'


puisque le but poursuivi est le même. Mussolini enfin lui a accordé trois audiences pleines de cordialité et de bienveillance, et, par lui, elle a pu visiter, faveur unique, les îles Lipari, où les détenus politiques ne lui ont pas paru autrement malheureux, certains « confinés » semblant même être amenés par la solitude à de justes réflexions et à la vue de la vérité; elle a pu voir, au camp d'Orbetello, l'escadre Balbo préparant son raid grandiose.

Un accueil si délicat et tant de facilités accentuent encore chez

l'auteur et c'est bien naturel ses impressions optimistes et son enthousiasme. Elle dit Mussolini comme on dit César ou Napoléon, et Pie XI lui-même est pour elle le Grand Pape. Et elle s'adresse pour conclure c à son pays qui dort, mais qu'il faut éveiller »; elle lui montre, en face de l'union nécessaire, les conditions de l'union, les revendications justes de l'Italie, qu'il faut satisfaire; « nous devons être la nation qui doit donner »; nous ne devons pas donner le sang de nos enfants; nous n'avons plus d'argent; restent nos territoires, « proches ou lointains ». S'agit-il de la Corse, de la Tunisie, du Tchad? Madame Paule Herfort ne précise pas.

M. Henry Bérenger, dans la préface qu'il a écrite, admire ce livre pour sa vie, pour son élan qui apparente l'auteur <t plutôt à Lamartine qu'à Sainte-Beuve », pour son bon sens malicieux aussi « Madame Paule Herfort a un clair regard'sous ses jolis yeux », et pour « le délicieux laisser-aller de son style bonenfant ». Et, de toute son autorité, l'homme politique ajoute Un pareil livre est une œuvre opportune pour la France au point où en est l'Europe. » L'Astronomie égyptienne,

par E. M. Antoniadi (Gauthier-Villars).

M. Deslandres, membre de l'Institut, qui a rédigé la préface du livre de M. Antoniadi, fait observer justement que l'auteur est à la fois astronome et érudit, et que, d'origine grecque, il a pu pratiquer avec facilité et approfondir les textes que les anciens nous ont laissés sur la culture scientifique des Égyptiens; mathématicien et astronome, il a pu les critiquer et en dégager la valeur scientifique.

Nous savons par la tradition grecque que les prêtres égyptiens, caste supérieure, s'étaient consacrés à l'étude des lois naturelles; ils seraient même parvenus à de grandes découvertes jalousement gardées secrètes et disparues avec eux. Thalès de Milet, Pythagore, Démocrite, Platon allèrent s'instruire auprès d'eux, connaître d'eux les fondements de la géométrie et les méthodes déjà fort précises qu'ils avaient établies pour l'étude des astres. L'auteur _ou -_u


croit même pouvoir amrmer que les Grecs, surpassant leurs maîtres, entrevirent avant Copernic qui les aurait plagiés, l'attraction universelle et admis la révolution de toutes les planètes y compris la terre, autour du soleil.

L'auteur analyse les connaissances géométriques des Égyptiens et décrit leurs appareils astronomiques, fil à plomb, niveaux, gnomons et obélisques, cadrans solaires, puis armilles, instruments méridiens remontant au règne de Tout-Ankh-Ammon, globes et clepsydres. Il explique leurs idées sur l'univers, leurs divinités astronomiques, ce qu'ils avaient observé des constellations, du soleil, de la lune, des planètes et des comètes, ce qu'ils se figuraient sur la terre, et le calendrier qu'ils avaient établi.

Enfin le chapitre qu'il consacre aux pyramides est particulièrement curieux, car il précise les bases astronomiques qui expliquent la construction de ces merveilles du monde antique.

De nombreuses illustrations ajoutent encore à l'intérêt de l'ouvrage.

Le Gouvernement des démocraties modernes,

par Bernard Lavergne, 2 volumes (Alcan).

M. B. Lavergne, qui est professeur d'économie politique à la faculté de droit de Lille, a vu que « s'il est une vérité qui, hélas, devient aveuglante, c'est que la crise des régimes issus du suffrage universel s'accentue chaque jour davantage en chaque pays du monde », et il constate que la crise de la démocratie oblige « tout démocrate à un sérieux examen de conscience ». Ce n'est pas qu'il doute « J'ai été élevé et nourri dans le culte de la République, et je tiens à fierté ce noble héritage », et ailleurs il ajoute «Nous sommes de ceux qui pensent que si le suffrage universel n'existait pas, il le faudrait inventer », il garantit à tous libertés privées et libertés publiques, « or, après la vie, ce sont les biens les plus précieux de l'homme )). Oui, mais par contre, combien comporte-t-il de tares et d'insumsances! II entraîne le « gouvernement des masses )), du vulgaire, du peuple inculte, du troupeau des gouvernés « Masses électorales béates et ignorantes s, dont les aberrations sont innombrables, qui, en Allemagne, se donnent « à un homme sans culture, sans esprit, durant la guerre simple caporal de l'armée autrichienne (sic) )), et qui empêcheraient, aux États-Unis, un gouvernement bien disposé d'annuler les dettes européennes. Les doutes de M. Lavergne s'accroissent encore du fait qu'examinant les fondements de la doctrine du suffrage universel, il s'aperçoit qu'ils ne reposent en fait sur rien de solide. Non seulement les


masses sont étrangères à l'économie politique, à la science financière, au droit public ou privé, -connaissances qui conditionnent toute participation à la vie publique, mais leur fameux bon sens instinctif n'existe pas. Il est faux que la raison soit la chose du monde la plus répandue et qu'un homme en vaille un autre; et critiquant tour à tour Aristote, Descartes, Rousseau, le doyen Hauriou, et MM. Cuvillier et Abel Rey, dans leurs manuels de préparation au baccalauréat, il conclut que si le droit de suffrage reposait sur les capacités intellectuelles, il devrait être inégal.

La justification du droit de suffrage, il la trouve ailleurs, faisant « passer le concept de suffrage du plan de la mystique à celui de la science ». M. Lavergne est élève de Gide, et a retenu surtout de son maître ses idées sur la coopération. Le pape Pie X avait comme devise .fn~aurare omnia in CM~o; M. B. Lavergne instaure toute choses en fonction de l'idée coopérative, et il cristallise autour d'elle toutes les sciences de l'homme. Dans son Ordre coopérai, qu'il exposa il y a quelques années, il intègre capitalisme et socialisme; dans le présent livre il étend l'ordre coopératif au gouvernement des démocraties. « Il m'est apparu, dit-il, que l'idée coopérative et l'idée de citoyen sont logiquement deux branches issues d'un tronc commun, l'idée générale d'usager ». Et il ajoute « Je n'avais pas été sans m'être aussitôt rendu compte que cette extension soudaine de l'idée coopérative toute pure à la sphère du droit politique à la supposer justifiée entraînait un renouvellement profond de la théorie des sources du pouvoir ».

C'est effectivement, selon l'auteur, ce qui est arrivé, lorsqu'il a fait apparaître dans les systèmes politiques et sociaux la double notion de consommateur et de producteur. « A l'exemple de la plupart des idées fécondes, l'idée mère du dualisme social est aussi simple que générale. Le tout était de songer à la retenir, ajoute-t-il modestement, et de savoir lui donner le déploiement dont elle est riche. »

Donc M. Lavergne justifie le droit de vote égal et direct par le fait que chaque citoyen est un consommateur, un consommateur d'un genre spécial, un usager des services publics. Son droit à voter se justifie du fait que « tout être humain, en tant que consommateur, a d'emblée le droit théorique de participer à la gestion directe ou indirecte des moyens de production propres à la fabrication des objets qu'il consomme, et qu'il acquiert le contrôle et la propriété effectifs de ces capitaux dans la mesure où il paye l'usage de leurs services ».

On conçoit mal qu'il déduise de cet exposé le droit du vote égal pour tous, car si l'intelligence est inégalement répartie, la possibi-,


lité d'être usager des services publics l'est au moins autant; entre le gros industriel dont l'activité repose sur le bon état des chemins de fer, des routes, des postes et le petit propriétaire paysan, vivant des ressources de sa terre, la différence est grande; et que dire du prolétaire que' sa pauvreté exempte d'impôts et qui ne participe pas aux frais de l'État. La logique serait de déduire de cette théorie la légitimité du suffrage censitaire.

Mais, républicain de naissance, l'auteur recule devant cette hérésie, et croit échapper aux dimcultés en proclamant « la valeur incommensurable de toute créature humaine », théorie qu'il rejetait comme mystique lorsqu'il s'agissait de fonder le droit de vote sur la raison chaque être est omniscient et infaillible, dès qu'il exprime et définit ses besoins essentiels. Mais ces besoins essentiels ne sont pas seulement matériels l'électeur vote pour des idées, la Monarchie ou la République, l'Église ou la Laïcité. Il est alors consommateur de valeurs morales. Qu'on ne dise pas que cette explication relève du calembour « Seul un matérialisme mesquin, répond l'auteur, nous porterait à désigner du mot consommation la seule destruction de richesses matérielles ».

Que les valeurs qu'il consomme soient matérielles ou spirituelles, « tout citoyen se place, pour ce faire, sous l'angle ,de ses intérêts privés ». Le Parlement actuel défend au mieux les intérêts privés. Mais personne ne revendique, personne ne défend l'intérêt général. Seules peuvent le faire les élites, les corps « que leur culture et leur désintéressement rendent aptes à discerner et à vouloir le bien général ». C'est la grande classe des producteurs parmi eux, mais au deuxième rang, les producteurs économiques, des directeurs de grandes entreprises, des techniciens des grandes écoles aux paysans, artisans et détaillants. –Au-dessus d'eux, les producteurs intellectuels, c'est-à-dire certaines catégories de fonctionnaires et les membres des professions libérales. Ils sont tous, suivant un néologisme d'une hardiesse contestable, <f des apporteurs de compétence sociale ». Et les mandats seraient répartis entre les corps et les catégories; viendraient d'abord, parmi les intellectuels, les gros fonctionnaires des administrations centrales et les professeurs d'économie politique, qui seraient enfin appelés aux « conseils de l'État », et pourraient y faire écouter leurs prévisions illusoires. Puis, en une hiérarchie qui rappelle certaines fantaisies de Fourier, viennent, dans le 1er groupe du 2e ordre, les agrégés d'histoire. et de langues vivantes « des lycées et collèges », avec les ambassadeurs, les gouverneurs des colonies et les membres de l'académie des sciences morales, alors que les agrégés des lettres, les membres de l'Académie française et les instituteurs « des écoles primaires ordi-


naires » sont relégués dans l'énorme 2e groupe, qui ne dispose, comme les autres, que de trente mandats.

Ainsi se retrouvent, dans cette conception dualiste, et, il semble bien, à l'insu de l'auteur, quelque chose de la loi du double vote sous Louis XVIII, un peu des projets sur l'admission des capacités sous Louis-Philippe et certains éléments du système que Renan s'était construit sur la fin de sa vie. Comment les 400 élus sociaux répartis entre les deux Chambres, en modifieraient-ils le fonctionnement, c'est ce que l'auteur laisse dans le vague, satisfait d'avoir prodigieusement relevé le niveau intellectuel des milieux parlementaires, et, plus optimiste que Gargantua, estimant que science comporte toujours et forcément conscience.

Que cette doctrine soit la seule qui élargisse vraiment et restaure le suffrage universel individuel, c'est ce que l'auteur croit démontrer, examinant les théories de penseurs et de réformateurs, de Platon, trop simpliste à son gré, et chez qui l'intelligence l'emporte trop sur la science, jusqu'à Durkheim, qui, trop passionné, aurait contredit l'enseignement des faits.

Le lecteur sera reconnaissant à M. Lavergne de souligner pour lui -au cas où il ne l'aurait pas vue, –l'originalité de son œuvre originalité des résultats, puisqu'elle ramène la science politique à l'ordre coopératif, originalité de la « méthode inspiratrice », qui comporte « une étude beaucoup plus réaliste des faits de l'ordre politique et social actuel », et utilise un procédé d'investigation singulier, « le recours plus fréquent à l'analyse de nos propres pensées et sentiments à l'introspection nous nous sommes placés, dit l'auteur, « l'un en face de l'autre, le suffrage universel et nous-même ». « Nous avons tâché d'étreindre corps à corps le réel présent. » Ainsi « un renouvellement appréciable des conceptions politiques a été suggéré ».

L'ouvrage se termine par une table analytique des matières fort commode, et par une bibliographie bien sommaire, qui groupe une quarantaine de volumes, surtout des manuels classiques et des livres de vulgarisation.

JEAN POIRIER

Les communications relatives à la Rédaction doivent être adressées à M. Marcel 'T~ZjËBAiJT, Secrétaire général de la Revue de Paris, 114, avenue des Champs-Élysées. – PoT-zs (V777~).


LE MARCHÉ FINANCIER

L'évolution de la Bourse, après la formation du Cabinet Doumergue, n'a pas répondu aux espoirs que semblaient autoriser la trève des partis politiques, le retour au calme dans ~'opfmon publique e~ le vote rapide du Budget.

Les raisons ont été très complexes. D'abord certains ont redouté que l'union réalisée ne lût précaire. Ensuite, l'apaisement des esprits a semblé plus super ficiel que réel. En/m, le vote rapide du Budget n'est considéré que comme une façade, du reste nécessaire, derrière laquelle demeurent en suspens, pour un temps indéterminé, tous les problèmes du redressement financier. En outre, à ces causes de circonspection sont venues s'a/ou~' l'in fluence des cascades de la Livre anglaise, les appréhensions causées par les émeutes en Autriche et, en/m, l'intense émotion provenant de la disparition subite du roi des Belges.

La Bourse qui, vers la fin de la première quinzaine du mois, s'était, durant plusieurs jours, franchement améliorée est donc, dans la suite, redevenue maussade. Non seulement la spéculation qui avait cru, un moment pouvoir envisager la possibilité d'un réveil du marché a été déçue par les événements, mais elle a dû constater que les capitaux de placement n'étaient pas encore disposés à la suivre.

Il convient néanmoins, pensons-nous, de ne pas demeurer sous une impression trop découragée. 7/ es~&:en évident qu'après la longue période de dépression puis de stagnation elle dure depuis plus de quatre annees/ que notre marché vient de traverser, il ne peut du jour au lendemain passer de l'inaction totale aux initiatives enthousiastes. Il lui faudra s'y reprendre à plusieurs fois avant de retrouver un terrain propice. L'important est que celui-ci puisse être progressivement préparé. Or, il me semble que l'on s'y achemine. Le fait que le Budget va être enfin voté, si imparfait qu'il soit, est un premier pas appréciable. 7~ facilitera le réapprovisionnement de la Trésorerie qui sans cela eût, sans doute, été réellement impossible à moins de recourir, sans délai et brutalement à l'in flation.

Nous avons eu un emprunt de quatre milliards en'/an~fer qui, visiblement, n'a été que très péniblement souscrit. Un autre,


d'un milliard, pour les P. T. T. vient d'être lancé. D'autres devront s'échelonner les mois prochains pour un total qui dépassera certainement les dix milliards. Ils ne seront possibles que si le gouvernement parvient à ramener peu peu la con/tance, ce au: ne résumera pas d'un miracle mais sera ceuM-e de longue /M' ~ne. On ne peut encore dire que, malgré les aspérités de la rou~e.ous ne nous y acheminons pas.

Par ailleurs, les autorités de la Bourse ne négligent point, en

dépit des soucis que leur cause la nullité o'uasf=comp~e des transactions, de s'ingénier à préparer l'avenir par de nouvelles introductions à la Cote. Je sais bien que ces initiatives sont critiquées. L'approbation générale serait une surprise. Mais, comme il n' a plus guère à glaner parmi nos entreprises nationales pour alimenter de larges marchés, il faut bien s'orienter, comme on le fait depuis quelque temps vers les a//a:res étrangères. Pourquoi celles-ci ne vaudraient-elles pas les nôtres? Je connais toutes les oo/ec~ons habituelles. Je m'en expliquerai volontiers avec les contradicteurs possibles. Depuis un an les capitaux /rancats ont laissé passer, sans s'y intéresser, la hausse des Mines d'or sud-africaines. Je crois qu'ils ont lieu de le regretter. Ils continuent d'ignorer le mouvement qui se porte vers les Mines d'or d'autres régions, comme ceux qui se préparent sur les valeurs de cuivre ou peut-être celles de caoutchouc. Peutêtre que s'ils en trouvaient plus aisément à leur portée, ils ne seraient plus toujours au nombre des retardataires auxquels il ne reste plus que les risques.

La Bourse de Londres, quoique un peu moins active qu'il y a

deux ou trois mois, maintient sans défaillance ses faveurs aussi bien aux M:nes d'or qu'aux valeurs industrielles anglaises qui sont soutenues par le réveil économique du pays. C'est un bon exemple qui reste malheureusement isolé.

ANDRÉ PLY,

de la Banque de l' Union industrielle française.

Toute demande de renseignements détaillés concernant

cette chronique doit être adressée directement à son rédacteur, M. André Ply, 5, rue de Vienne, Paris (8e).


PROMENADES DANS ROME

Je suis allé à Rome, pour la première fois, et d'ailleurs la

seule fois, au printemps de l'année 1903, c'est-à-dire plus de

soixante-dix ans après le dernier séjour qu'y fit Stendhal en

1827 avant d'écrire ses Promenades. J'y entendis donc, en

avril 1903, sonner les cloches de Pâques. Ce n'était pas mon

premier voyage en Italie. A deux reprises, j'avais pris la route

de Venise et, par Milan, Vérone, Vicence et Padoue, gagné

la Lagune dont les enchantements m'avaient retenu, sans

m'enlever pourtant le désir de connaître, après le charme véni-

tien, la beauté toscane et la grandeur romaine. Naples m'atti-

rait également. Amalfi et Capri m'adressaient leur appel et

je voyais se dresser dans mon imagination les temples de

Paestum. En pensée un détroit est vite franchi. Un jour, la

Sicile ne m'offrirait-elle pas Ségeste, Sélinonte et Agrigente?

A Syracuse j'écarterais les papyrus de l'Anapô pour voir m'ap-

paraître, dans les eaux de la Source Cyanée, le visage entrevu

de la Nymphe Aréthuse; mais, en ce mois d'avril de l'année

1903, c'était vers Rome, que je me dirigeais, et d'avance, je

me répétais les noms illustres des sept Collines.

Des amies dont j'avais été par deux fois l'hôte, de Venise,

avaient passé à Rome cet hiver-là. Le charmant palais Dario

où elles m'avaient reçu était fermé et les toiles de couleur

ocre de son « altana » n'y tendraient pas leur abri aérien. A

Rome, ces dames ne pourraient pas m'offrir l'hospitalité

mais elles m'aideraient à mettre à profit le séjour que j'yferais,

sinon chez elles, du moins auprès d'elles. Elles se disaient


devenues de « vraies Romaines )) comme elles avaient été de « vraies Vénitiennes ». Leur affectueux appel était pressant. Il me parvenait au moment où l'hiver de Paris, qui a son charme, se terminait par les acides aigreurs et les énervantes incertitudes de l'avant-printemps. Le ciel de Rome remplacerait avec avantage le ciel incertain de Paris. Le beau climat d'Italie a des précocités bien tentantes. Pourquoi se refuser aux promesses de lumière et de soleil qu'il m'offrait? Rien ne me retenait chez moi que cette hésitation à se mettre en route qui nous prive si souvent de plaisirs auxquels nous nous imaginons préférer des habitudes qui nous .sont moins nécessaires que nous le pensons. Rome ne valait-elle pas la peine de rompre ces liens factices? Tous les chemins y mènent, dit le proverbe, encore faut-il prendre celui que nous propose l'occasion! Que je me munisse d'un billet de chemin de fer, que j'envoyasse un télégramme et une chambre me serait retenue dans un hôtel. J'y jouirais d'une complète liberté. Rome serait toute à moi et je serais tout à elle.

A ces arguments persuasifs s'en ajoutaient d'autres qui accroissaient leur force. A ceux de l'amitié se joignaient ceux de la curiosité et aussi de la reconnaissance. J'avais contracté envers Rome une dette d'esprit et je lui étais attaché par une gratitude assez particulière. Je lui devais déjà des heures heureuses et dont le souvenir était encore proche. Elles avaient eu leur origine dans certaines circonstances de ma vie d'écrivain et plus spécialement de romancier. Durant les rêveries vagues et presque inconscientes qui accompagnent et favorisent la conception d'un livre, durant la période secrète et préliminaire où s'élabore sourdement une œuvre, un singulier personnage m'était apparu pour lequel je m'étais pris d'un intérêt obéissant et passionné. D'où venait-il et comment avait-il conquis une place si absorbante dans mes préoccupations journalières? Pourquoi s'imposait-il à moi avec une si persistante insistance? Un jour, après avoir longtemps rôdé autour de moi, il m'avait dit son nom et j'avais senti que bientôt il se confierait à moi sans réserve et qu'il me conterait son histoire.

Cette sorte de mainmise sur le romancier par tel ou tel personnage de son futur roman est un phénomène qui, pour


être assez étrange, n'a rien cependant d'exceptionnel. Il n'en est pas moins intéressant et mériterait d'être étudié, car il prend des formes assez diverses. Chacun de ces importuns qui finissent par devenir des amis, chacun de ces intrus qui s'introduisent ainsi dans notre intimité, a ses approches particulières, ses menées personnelles, ses façons à lui de parvenir à ses fins, de s'imposer à notre attention. Tantôt il sollicite, tantôt il exige. Il est réticent tour à tour ou confidentiel. Tantôt il surgit devant nous, tantôt il se glisse à nos côtés, si bien qu'il devient nous et que nous devenons lui. Nous ne sommes plus qu'un seul, jusqu'au jour où, ayant obtenu de nous ce qu'il voulait, nous avons rendu son existence visible à tous.

Ne serait-il pas curieux de savoir quand, comment, en quel lieu un Balzac s'est trouvé peu à peu ou soudain en présence d'un Goriot, d'un Grandet ou de tel autre héros de l'immense Comédie Humaine, de savoir où un Stendhal fit la subite ou lente connaissance d'un Julien Sorel ou d'un Fabrice del Dongo? Parfois, il est vrai, ces personnages impérieux ou retors ne sont que des dédoublements de l'écrivain, des aspects secrets et profonds de lui-même, des figures qui présentent quelques traits de la sienne. Ils sont ses émanations et ses contrefaçons, ses portraits imaginaires, ses déformations ou ses exaltations', ses larves ou ses statues, mais il arrive aussi que ces survenants lui sont complètement étrangers et n'ont avec lui rien de commun. Ils n'ont pas leur origine dans son souvenir. Ils ne lui sont rien et de rien. Aucune réalité vivante ne les lui a suggérés. Il ne les a pas formés d'éléments personnels. C'est d'eux-mêmes qu'ils se sont faits et ils ne lui ont rien emprunté, et c'est mystérieusement qu'ils ont pris pied dans sa pensée.

Ce fut le cas de l'étrange bonhomme qui me dit s'appeler Nicolas de Galandot et dont j'ai conté, dans la Double Maîtresse, la pauvre vie et la pauvre mort. Il m'apparut d'abord comme une de ces « silhouettes » dont on s'amusait, au dixhuitième siècle, à fixer, à l'encre, sur un feuillet de papier blanc, l'ombre profilée; mais je m'aperçus bientôt que Nicolas de Galandot n'était pas une ombre et que son obscurité cédait peu à peu aux couleurs de la vie. Avec sa haute stàture


qui, par sa maigreur dégingandée, donnait à son personnage un aspect falot, les basques de son habit battant ses mollets étiques, sa perruque de travers sous son tricorne mal posé, sa haute canne et sa dignité anguleuse de fantoche, son allure de nigaud de comédie, il devint le compagnon de toutes mes heures. Je le trouvais posté à tous les tournants de ma rêverie, en même temps pitoyable et importun, touchant et dérisoire. Que je l'écartasse de ma pensée, il y revenait obstinément par quelque détour. Que voulait-il de moi ce gentilhomme de l'autre siècle dont la présence commençait à m'exaspérer? Aussi, à la fin, pris-je le parti de lui inventer une histoire pour me débarrasser de lui.

Mais je connaissais bien mal mon Nicolas et je reconnus

bientôt qu'il n'était pas homme à se contenter des aventures qu'il me plairait de lui imaginer. Était-ce la peine d'être revenu de si loin, d'avoir repris la forme d'un vivant pour que je lui prêtasse une existence à ma fantaisie et que je le hasardasse en des conjonctures oùiln'avaitquefaire ?Cequ'ilattendait de moi, c'était d'être représenté au naturel dans les événements et dans les lieux où s'était accompli son destin. Que lui importaient les aventures que je prétendrais lui attribuer? C'était la sienne, celle qu'il avait vécue, dont il voulait que je fusse l'interprète obéissant et fidèle. Ah! que les fantômes du passé ont donc sur nous de singuliers pouvoirs! Je m'en apercevais à mesure que je couchais sur le papier ce qui me semblait être des effets de mon invention romanesque. Je sentais obscurément que c'était la véridique histoire de mon visiteur que je contais dans la fiction dont il dirigeait la conduite, dont il inspirait les péripéties, et, chose étrange, au lieu de prendre humeur du rôle secondaire auquel j'étais réduit, j'en concevais peu à peu une sorte d'amitié, tantôt amusée, tantôt apitoyée, pour le piteux et malchanceux héros dont j'allais révéler au monde les déboires et les misères, pour l'amoureux transi de sa belle cousine, Julie de Mausseuil, pour l'amant bafoué de la cynique Olympia, pour le pauvre Nicolas de Galandot, pour Galandot le Romain.

Cher Galandot! Je le reconnais aujourd'hui, ce livre qui

vous est consacré, il vous appartient plus qu'à moi et c'est vous qui en êtes, par mon entremise, l'auteur véritable.


N'est-ce point vous qui me l'avez imposé? N'est-ce pas vous qui m'avez conduit dans votre temps et qui m'avez fait m'y trouver de plain-pied, comme si j'y avais vécu moi-même, qui m'avez mené dans votre château de Pont-aux-Belles, guidé dans ses appartements et promené dans ses jardins? J'ai assisté aux leçons que vous donnait le bon abbé Hubertet friand de poires et amoureux d'antiquités; je me suis assis avec vous sur ce banc, auprès d'un bassin au milieu duquel s'élevait ce groupe de bronze, et où venait vous rejoindrevotre jolie cousine Julie de Mausseuil dont la malicieuse et naïve perversité éveilla vos sens de grand garçon coquebin et timide. N'ai-je pas entendu résonner sur votre joue le magistral soufflet qu'y appliqua, d'une main austère, votre respectable mère, quand elle vous surprit en tentation du péché où allait vous faire tomber votre trop charmante Julie? Vous ai-je quitté un instant jusqu'au jour, où, loin de ce Pont-auxBelles, votre carrosse vous emporta sur le pavé du Roi et où je le perdis de vue à un dernier tour de roue, tandis que tournait celle de votre fortune dont vous vous réserviez de me faire connaître les tristes singularités?

Mais vos confidences ne devaient pas en rester là. Vous m'avez fait souper chez mademoiselle Damberville, fille d'Opéra, avec le bon abbé Hubertet et c'est par lui que j'ai su votre établissement à Rome où vous m'avez appelé à aller vous retrouver. Comme dans votre château de Pont-auxBeUes, vous m'avez introduit dans votre villa du Janicule et, via del Babuino, chez le petit tailleur Cozzoli.Avec vous j'ai goûté le spectacle des mascarades du Carnaval et je vous ai suivi chez le cardinal Lamparelli assis devant son conclave de singes déguisés en princes de l'Église. Avec vous j'ai parcouru Rome. Avec vous je suis allé chez votre banquier et j'ai écouté les discours de votre vieille servante Barbara. J'étais auprès de vous le jour où, passant dans une ruelle que bordait le mur bas de son jardin, vous reçûtes au visage ce grain de raisin que vous lança la courtisane Olympia, de la grappe que, demi-nue, elle élevait devant elle d'un geste provocant et voluptueux.

Pauvre Nicolas de Galandot, vous ne m'avez rien caché des événements qui suivirent cette fatale rencontre. Timide et


bon, humble et doux, vous n'étiez pas de force à vous mesurer avec les ruses de la coquine qui vous avait pris en ses filets. Avide, retorse, impudique, que pouvait votre faiblesse contre l'envoûtement où vous tenait cette fille, de chair tentante et d'âme perverse? Vous étiez perdu d'avance. Aussi ai-je été témoin de votre capture et de tous vos asservissements. Votre argent et votre dignité y passèrent et j'eus honte pour vous de la misère de votre esclavage. J'en connus le lamentable détail. Olympia ne vous épargna nulle avanie. Je vous ai vu lui rendre les plus humiliants offices et jusqu'à servir de monture aux jeux de sa lubricité. L'excès même des bassesses où elle vous réduisait n'allait-il pas enfin vous aider à briser le sortilège qui faisait d'un gentilhomme français le jouet de cette garce romaine? Mais non, rien ne vous délivrerait! En vain l'honnête M. Tobyson de Tottenwood vous offrit-il de vous arracher à la soupente misérable où l'on vous faisait coucher, c'était sur ce grabat que vous deviez mourir, que vous êtes mort, sans que votre main défaillante ait pu signer la dernière lettre de change que vous tendait Olympia. Rome devait garder à jamais Galandot le Romain, et c'est vous-même, pauvre'Nicolas, qui avez voulu que je racontasse votre lamentable histoire. J'en ai fait un gros livre, mais il est moins de moi que de vous.

Il y a certains personnages de nos romans dont nous nous détachons aisément et nous oublions presque de leur avoir donné l'existence, mais il en est d'autres dont la présence en nous est plus tenace. Nous sommes unis à eux par des liens mystérieux qui se relâchent parfois sans se briser jamais. Parmi les nombreux personnages que j'ai tenté de faire vivre dans mes nombreux romans, celui de M. de Galandot est un de ceux qui me reviennent le plus fréquemment en mémoire. Sa silhouette falote et dégingandée, sa pauvre mine, ses gestes de timide, son pathétique de nigaud s'offrent assez souvent à ma pensée et j'accueille toujours mon Romain avec une bienveillante affection. Cette faveur tient peut-être à ce que sa présence me ramène à une époque que j'aime et dont les mœurs, les lettres et les arts me sont familiers. Avec lui je me retrouve en cet aimable et beau xvmc siècle dont je me sens si proche par tant de goûts. A ces raisons de bon accueil s'ajoute aussi le


fait que ce roman de la Double Mef~rcsse, dont le héros est M. de Galandot, fut ma première œuvre romanesque et je n'ai pas oublié le plaisir que je pris à la composer, ainsi qu'en témoignent les quatre manuscrits successifs et différents qui la menèrent à bonne fin.

Il n'est donc pas étonnant que je sois reconnaissant à mon pauvre Galandot d'avoir présidé à ce travail sur la valeur duquel je ne m'illusionne pas outre mesure. Je sais fort bien les défauts de technique de cet ouvrage et j'y constate les marques de mon inexpérience, mais cette inexpérience ne me força-t-elle pas, pour venir à bout de mon sujet, à une certaine ingéniosité de composition à laquelle je n'aurais pas eu probablement recours si j'avais eu plus de métier? S'il en avait été ainsi, il est probable également que le détail y eût été moins abondant et la narration plus serrée, mais, en revanche, l'ouvrage n'eût pas eu les qualités de verve juvénile et de pittoresque amusant qu'on a bien voulu lui. reconnaître. Aussi le livre et le héros, l'on m'en excusera, me sont-il restés chers. J'en étais encore bien proche en ce printemps de l'année 1903 où me vint l'invitation à ce voyage de Rome, que j'aurais dû faire avant d'accompagner, dans sa villa du Janicule, le héros de mon récit. J'aurais dû peut-être aller me documenter sur Rome et respirer l'air romain. Certes la Rome que j'aurais vue n'eût pas été celle où mon bonhomme avait vécu la malencontreuse aventure que j'entreprenais de raconter, mais, quelques transformations que Rome eût subies, j'y aurais retrouvé encore un peu de ses aspects d'alors. J'aurais pu tirer des enseignements de la Rome de 1897 pour la peinture que je voulais faire de la Rome de 1778, mais les circonstances ne se prêtèrent pas à ce que se réalisât ce projet et je dus procéder autrement pour me procurer les éléments dont j'avais besoin pour encadrer la figure de mon Romain.

Cette Rome du xvme siècle, ce fut aux peintres, aux graveurs et aux voyageurs du temps que je demandai de me la faire connaître, et ils répondirent généreusement à mon appel. Lalande m'y guida et les charmantes Lettres du Président de Brosses m'y furent d'un agréable secours. Les Mémoires de Casanova ne me furent pas inutiles, mais quelle aide m'apportèrent les artistes qui accompagnaient en Italie l'abbé de


Saint-Non et autres curieux Je dus beaucoup au crayon et à la sanguine de Fragonard et de Hubert Robert. Leur Rome devint ma Rome, car elle était celle de M. de Galandot. Elle revivait aussi, monumentale, dans les eaux-fortes de Piranése. Ce fut donc sans avoir revu Rome autrement que par ces images que j'écrivis mon livre. Il parut en 1900. J'avais accompli le vœu qu'avait formé mystérieusement M. de Galandot. J'étais en règle envers lui. C'est un grand plaisir pour un romancier que d'avoir satisfait au désir de vivre qu'ont les héros de romans. Au mien je conservais une amicale gratitude. Aussi quand je me décidai, en 1903, au voyage de Rome, la pensée me vint-elle aussitôt de l'y emmener avec moi. Ne serait-ce pas amusant de relire son histoire, en sa compagnie, aux lieux mêmes qui en avaient été le théâtre? Je me réjouissais fort de le voir monter les escaliers de la Trinité-du-Mont et régler sa montre, comme il en avait l'habitude, à l'horloge qui marquait les heures à l'Italienne et à la Française. Je me promis donc de mettre dans mes bagages le bouquin où il était question de lui, ce que j'oubliai naturellement de faire au moment du départ. D'ailleurs je partais peu fourni de lectures. Je n'ai jamais beaucoup préparé mes voyages et celui-là était, de plus, improvisé. Je m'en remettais au hasard pour me guider dans mes promenades romaines et je n'emportais pas même avec moi celles de Stendhal.

Notre grand « égotiste » me pardonnera-t-il d'avoir, comme je viens de le faire, fait de « l'égotisme » dans les pages qui précèdent et d'y avoir parlé plus de moi que de lui? Je l'espère et, pour plus de sécurité, je chargerai de ma défense le bon M. de Galandot. Je le vois, de son long pas incertain, aller trouver Fabrice del Dongo et le priant d'intercéder pour moi. Que pourrait refuser Stendhal à ce cher Fabrice? De tous les héros de ses romans ne fut-il pas le préféré? Certes l'ambitieux et âpre Julien Sorel tint de fort près à son cœur. Il fut une de ces âmes énergiques et passionnées, telles que Stendhal les aimait, mais n'eut-il pas pour Fabrice une tendresse particulière? De quel œil d'envie paternelle Stendhal vieillissant ne devait-n _u


il pas considérer la romanesque jeunesse du neveu chéri de la duchesse Sanseverina? J'imagine qu'aux dernières années de sa vie, ces del Dongo ne cessèrent guère d'être présents à sa pensée, aussi bien Fabrice que Gina, que même, le ridicule marchesinoAscanio.N'avait-eHe pas, elle, cette beauté lombarde à laquelle Stendhal était si sensible, plus sensible même qu'à la sculpturale et majestueuse beauté romaine, et sa beauté, faite de traits à la Vinci, s'embellissait encore de mystère et de sentiment? N'avait-elle pas les expressions de la passion et les expressions de l'esprit, toutes les vivacités et toutes les langueurs? N'était-il pas beau, lui aussi, ce neveu chéri, en sa chaude pâleur ambrée, en sa juvénile élégance, avec ses regards de velours et de feu? Quel couple délicieux ils formaient, mais vis-à-vis de la Sanseverina, Stendhal ressentait une sorte de timidité. Elle était si subtilement femme, celle qui avait su, tour à tour, séduire et berner le sot Ranuce Ernest IV et s'attacher par des liens que rien ne devait dénouer le charmant et puissant comte Mosca, la Gina de Milan et de Parme, tandis qu'avec Fabrice, il se sentait, si l'on peut dire, plus à l'aise. Et puis Fabrice ne l'avait-il pas ramené vers sa chère Italie, non pas vers celle où il périssait d'ennui dans son triste consulat de Civita-Vecchia, mais vers celle de sa jeunesse, où, jeune dragon, il faisait traîner son sabre sur le pavé de Milan?

Cette jeunesse, si vivante dans son souvenir, comme il la mêlait à celle de Fabrice, et il la revivait dans les enthousiasmes napoléoniens de son héros. Avec Fabrice il écoutait gronder le canon de Waterloo et sonner les cloches de Parme. Avec quel plaisir il lui inventait des aventures auxquelles il prenait part! Grâce à lui, il respirait l'atmosphère d'amitié amoureuse dans laquelle se déroulait la destinée du futur archevêque de Parme, du prisonnier de Ranuce Ernest IV, de l'évadé de la Chartreuse, du Fabrice de tous les épisodes du merveilleux roman, du Fabrice qui faisait pleurer les femmes à ses sermons de la Steccata et recevait, à de mystérieux rendez-vous que nulle lumière n'éclairait, les obscurs et tendres baisers de la pieuse Clélia Conti. Ah! que Stendhal a dû l'aimer son Fabrice, mais qu'ont à voir ses belles amours avec la pitoyable passion d'un Nicolas de Galandot pour une


Olympia? Cependant les héros de roman ont entre eux des relations secrètes et nous ne savons pas ce qui se passe dans le monde qu'ils habitent et d'où ils ne cessent d'être en rapports avec ceux qui les y ont fait entrer. Bien souvent Fabrice a dû être le compagnon des rêveries de Stendhal vieilli qui venait se distraire à Rome voisine du morne ennui de son exil consulaire. Il arrive qu'un romancier ne se détache guère de certains personnages-de ses romans. Fabrice a dû être fidèlement présent à la pensée de Stendhal durant ses dernières visites à Rome. Il était à ce .moment du déclin de la vie où l'on a moins le goût de vivre et où l'imaginaire, ou plutôt l'imaginé, a plus de place que le réel.

Ce n'était pas mon cas à l'époque où je partis pour Rome, mais mon pauvre Galandot était encore si proche de ma pensée qu'il ne m'était guère possible de ne pas désirer me trouver là où il avait achevé sa pauvre vie et qu'il était assez naturel que l'idée de le rencontrer eût eu part aux raisons qui m'avaient décidé à ce voyage, sur lequel je ne me suis que trop étendu. J'ai cédé à la tentation, en ces pages, d'évoquer une figure avec laquelle j'ai passé de longues heures. Je suis sûr que notre cher Stendhal a connu ces sortes d'attachements et qu'il me pardonnera, en souvenir de celui qui le lia à son bien-aimé Fabrice, la place que j'ai donnée ici à mon pauvre Galandot. Que l'élégant Fabrice del Ddngo prenne donc par la main mon bonhomme et qu'ils aillent tous deux plaider ma cause devant l'indulgent promeneur des Promenades dans Rome.

Me voici donc à Rome, mais ce ne sera. pas encore celle de

Stendhal et c'est encore sous la protection de son « égotisme »

qu'il faut que je me réfugie. Dernièrement, en cherchant dans

ma bibliothèque, pour les relire, l'exemplaire de ses Prome-

nades, j'ai mis la main sur un vieux carnet recouvert de papier

à fleurs et dont un dos de parchemin jauni retient les feuillets

que ferme un cordonnet de soie. En l'ouvrant j'y reconnus

mon écriture, et une date attira mes regards 1 er avril 1903.

C'était celle de mon départ pour Rome et elle était suivie d'une


page crayonnée. Les caractères en sont presque efîacés, mais, sur d'autres pages, tracés à l'encre, ils sont demeurés plus lisibles. Ce sont quelques notes prises durant mon séjour à Rome. Elles sont bien succinctes, ces notes, et ne portent guère que des indications de choses à voir et de choses vues, mais chacune de leurs brèves mentions suscite une image dans mon souvenir. La première me rappelle qu'il pleuvait abondamment le jour de mon arrivée et elle me fait revoir le Forum entrevu sous l'averse et le Triton de la fontaine de la place Barberini éparpillant sous la pluie son mince jet d'eau flexible. Çà et là un essai de description vite abandonné le cloître des Thermes de Dioclétien où mûrissent des citrons, où un lierre enguirlande une amphore d'argile, quelques marbres du Musée, l'autel de Vénus et ses deux joueuses de flûte, l'Erinnye endormie, si farouche et si belle.

C'est peu, et cependant je ne les lis pas, ces notes, sans émotion. Elles me disent l'ordre et le but de mes promenades romaines. Saint-Pierre, le Forum, le Colisée, la villa Borghèse et la villa des Chevaliers de Malte, son jardin, ses hauts buis et ce chat gris endormi au pied d'un vase. Me voici au Capitole et au Panthéon, à la tombe de Shelley, à la tombe de Keats sur laquelle s'effeuillent de si blancs camélias. Elles me disent encore, ces notes, la montée au Pincio et au Janicule, les Thermes de Caracalla, le Palatin, la voie Appienne, la place Navone et la villa du Pape Jules, III. Elles me conduisent au Théâtre de Marcellus et au Portique d'Octavie, à SainteMarie-Majeure, à Saint-Jean-de-Latran, au Gesù. Elles m'arrêtent auprès du Palais Farnèse, à la fontaine des Tortues. Elles me font pénétrer dans la petite chambre où habita François d'Assise chez la dame des Settesoli. Elles me font entrer à Saint-Louis-des-Français et à Santa Maria in Cosmedin. Elles me font errer dans le Vatican, et, un jour, m'emmènent à la villa d'Este. Un autre, elles m'entraînent à Frascati, un autre encore, au lac Nemi et au lac d'Albano, puis elles me ramènent au Palais Doria où sont suspendues aux murs d'une salle de si belles tapisseries marines et au Palais Colonna que fleurit la plus opulente et la plus mauve des glycines.

Cette Rome d'avril 1903, je la retrouve dans ces hâtifs griffonnages et, en refermant le vieux carnet qui les contient, je


pense aux innombrables pattes de mouches que Stendhal fit

courir sur le papier. Que de feuillets il couvrit du lacis de sa

presque illisible écriture par une sorte de besoin d'y fixer

par des signes durables les plus fugitifs de ses souvenirs, de

ses impressions, de ses idées, d'enregistrer les pesées inces-

santes de ses sentiments et de ses sensibilités, tout ce qu'il

pensait, sentait, vivait! Nul ne fut, plus que lui, soumis au

souci de ne rien laisser se perdre pour lui-même de ce qui fut la

vie de son cerveau et de son cœur. Chez lui cette passion

d'analyse égotiste fut poussée jusqu'à la manie. Heureuse

manie d'ailleurs puisqu'il en tira sans doute des plaisirs secrets

et que nous lui devons les volumineux et précieux cahiers de

son Journal et les infatigables mémoranda qu'il inscrivait en

marge de ses livres et partout où s'offrait à sa main un espace

de papier blanc! N'est-ce pas, grâce à ces annotations qu'on

a pu établir, des Promenades dans Rome, un texte où est

tenu compte des additions et des modifications que Sten-

dhal,se proposait d'apporter à son ouvrage. Il en existe trois

exemplaires sur lesquels il avait noté les éléments de la refonte

partielle qu'il souhaitait faire subir à la première rédaction de

ce livre dont il avait été le promeneur mi-réel, mi-imaginaire.

De ces trois exemplaires qui n'avaient pas échappé à la vigi-

lance stendhalienne de M. Henri Martineau quand il publia,

à la librairie du Divan, les massifs et robustes petits volumes

de l'oeuvre en question, de ces trois exemplaires, celui de la

bibliothèque Louis Crozet, celui de la bibliothèque du marquis

de La Baume et celui qui appartient à M. Serge André, c'est

ce dernier qui est le plus important et le plus intéressant. J'ai

eu plus d'une fois l'occasion de le feuilleter, car, si M. Serge

André est légitimement fier de « son Stendhal », il ne professe

pas « l'égotisme » d'en refuser la vue et l'usage à ses amis,

pourvu qu'ils soient des Stendhaliens convaincus et qu'à

tourner ces pages sur lesquelles a posé la main de l'illustre

et scrupuleux « griffonneur », ils éprouvent une émotion faite

d'admiration, de respect et de curiosité, car Stendhal n'a-t-il

pas eu l'étonnante fortune de nous intéresser autant par sa

vie que par son œuvre et de rester ainsi pour nous double-

ment vivant.


On sait trop, pour que j'y insiste, les circonstances qui amenèrent Stendhal à composer ses Promenades dans Rome. Il se trouvait, en l'année 1828, en face de cruelles nécessités, les unes matérielles, les autres morales. Les premières provenaient de la défaillance de payement des revues anglaises où il plaçait ses articles de critique; les secondes avaient pour cause sa rupture avec la comtesse Clémentine Curial, rupture dont il avait ressenti un profond et violent chagrin au point d'en concevoir des idées de suicide. Ce n'était pas pourtant la seule fois que Stendhal avait eu à compter avec l'infidélité des femmes. Qu'elles fussent françaises ou italiennes, il n'ignorait pas qu'il leur arrivait d'être inconstantes en leurs sentiments et changeantes en leurs passions. Il était trop bon connaisseur en amour et trop au fait du cœur humain pour avoir des illusions sur la valeur des serments et sur la durée des engagements. Les plus sceptiques, et Stendhal était loin d'en être un, sont souvent les plus durement atteints par ce qui, théoriquement, leur paraît inévitable, mais personnellement leur semble l'effet d'une injustice particulière. Néanmoins Stendhal n'était pas homme à se laisser dominer par un événement de ce genre, si douloureux qu'il lui fût, aussi chercha-t-il un dérivatif à sa peine. En ces circonstances, le plus usuel est le voyage. C'est le vieux remède classique.

Sans doute Stendhal en eût-il usé bien volontiers, mais le vide de sa bourse lui interdisait ce moyen de consolation, sans quoi sa chère Italie ne lui eût-elle pas offert, comme l'année d'avant, son refuge? Si la police autrichienne lui fermait aujourd'hui ce Milan où il avait été heureux, où il avait été aimé, d'autres villes ne lui auraient-elles pas offert un bienfaisant asile sentimental? Ne lui aurait-il pas été doux de revoir Florence et Naples? Rome ne l'aurait-elle pas accueilli? Là, il aurait pu satisfaire son goût pour les antiquités et l'histoire, son amour sincère des arts, de l'architecture, de la peinture, et surtout de la musique. A quoi est plus sensible un amant malheureux qu'à un bel air tendre et passionné? Rome lui eût donné, selon sa disposition du moment, la solitude de sa campagne majestueuse ou le spectacle mélancolique de ses


ruines, le divertissement de ses cérémonies ou l'agrément de sa société. Il aurait eu aussi l'occasion d'y observer les mœurs, à la fois simples et énergiques, qui sont celles du peuple romain et qui, dans les milieux policés, se nuancent de finesses subtiles et se compliquent d'intrigues souvent violentes et dramatiques sous leurs dehors et leurs apparences. Rome doit à son gouvernement ecclésiastique des usages assez singuliers qui eussent eu de quoi amuser fort un homme dépourvu de préjugés, et qui a pour principal souci d'avoir sur toutes choses des idées nettes.

Tout cela, Stendhal devait se le dire, mais l'obstacle était là sous la forme de manque d'argent, auquel il fallait aviser au plus tôt. Or le moyen de se tirer d'affaire, aussi bien sentimentalement que pécuniairement, Rome n'allait-elle pas le lui fournir? Pourquoi n'accomplirait-il pas en imagination le voyage que sa pénurie actuelle ne lui permettait pas? De ses divers séjours à Rome, il avait conservé maints souvenirs. Pourquoi n'irait-il pas, en pensée, vivre parmi eux? Le souvenir est un lieu hospitalier qui nous facilite l'oubli du présent. Nous y sommes un autre que nous-mêmes en redevenant celui que nous avons été. Là, grâce à se stratagème imaginatif, il serait moins, en se retrouvant dans cette Rome bienfaisante, l'amant trahi de Clémentine Curial. Il y occuperait sa souffrance en faisant à d'autres les honneurs de la Ville Éternelle. Il les ferait profiter de sa connaissance de ces lieux illustres où il reconquerrait la paix de son cœur et sa précieuse liberté d'esprit. D'ailleurs y a-t-il tant de bons « guides a à Rome? Un ouvrage clair et ne contenant rien que d'exact, donnant, avec la description des monuments et l'indication des diverses curiosités, des renseignements de toutes sortes, utiles aux voyageurs, n'aurait-il pas chance d'être apprécié des étrangers qui désirent visiter Rome librement sans y avoir recours aux ciceroni à gages? Un tel ouvrage ne pourrait-il pas plaire au public et, par sa vente, valoir à son auteur des ressources non négligeables? Et ce fut ainsi que naquit dans l'esprit de Stendhal, à titre de dérivatif sentimental et de travail rémunérateur, le projet d'écrire le livre qui allait devenir les Promenades dans Rome.

Il les devint, sur le conseil et avec l'aide de Romain Colomb,


car ce fut sur l'instigation de Colomb que Stendhal ne se contenta pas, comme il en avait eu tout d'abord l'intention, d'y donner la description des principaux monuments de Rome, et qu'il se résolut à présenter à ses lecteurs un « tableau complet de Rome antique et moderne, sous le triple rapport des monuments, des arts, de la politique, de la société. )). Un semblable projet nécessitait des recherches assez étendues. Stendhal les entreprit avec la collaboration amicale du fidèle Colomb, mais, une fois ces matériaux réunis, il s'agissait d'éviter à leur mise en œuvre tout caractère didactique, de les animer par une présentation originale en leur ajoutant un élément personnel qui apportât du mouvement et de la variété à ce que leur exposé eût eu de trop sérieux et de trop monotone. Les Promenades ne devaient être ni un manuel archéologique, ni un précis d'histoire, ni un état des arts, ni une étude des institutions, ni une dissertation sur les mœurs, mais une suite de vues rapides et substantielles sur Rome, se& mœurs, son gouvernement, ses arts, son histoire, sur son passé et son présent, aussi bien sur les grands événements que sur les petits faits de sa vie séculaire et de sa vie actuelle. Elles devaient offrir, sous une forme aisée et familière, le meilleur de ce que Stendhal avait appris de Rome et des Romains en ses divers séjours, être le fruit de ses observations, de ses expériences et de ses flâneries, renseigner le lecteur en l'amusant. Il fallait aussi que Stendhal lui-même s'y amusât en transformant ce qui était une entreprise de librairie en un divertissement égotiste.

Son charmant génie le portait naturellement à ce jeu, d'autant plus-qu'il n'y avait guère en lui d'un simple cicerone et d'un simple démonstrateur dont le seul souci fût le service et la commodité d'autrui. Il entendait bien ne pas se sacrifier à un rôle pour lequel il n'était pas fait, dont il voulait bien accepter certaines apparences et certaines obligations, mais sans renoncer à son plaisir personnel. S'il consentait à des complaisances il se refusait aux servitudes. Il voulait rester lui-même et s'il admettait de faire semblant d'être un promeneur qui en accompagne d'autres, il se réservait d'en être un qui se promène pour son compte. Ses Promenades dans Rome ne sont donc pas un livre d'altruisme; elles sont un livre


d'égotisme, un livre stendhalien et c'est ce qui fait leur charme. Certes Stendhal, comme il le projetait, y a bien peint « le tableau complet de Rome antique et moderne sous le triple rapport des monuments des arts, de la politique, de la société », mais au coin de la toile nous apparaît sa figure ironique, attentive et spirituelle. Il est là, le crayon en main, et tout en notant ce qu'il y a à voir et ce qu'il voit, il se revoit en ses souvenirs. Il se revoit dans la Rome de 1811, dans la Rome de 1817, dans la Rome de 1823. Pour composer son livre, il fait appel à sa mémoire. N'est-elle pas pleine de cette Rome qu'il a aimée et à laquelle il demande aujourd'hui le divertissement d'esprit qui l'aidera à oublier ses peines de cœur? i

Le travail qu'il s'est imposé n'est pas facile, et Stendhal en comprend les difficultés. Tout d'abord il adoptera la forme quotidienne du Journal, ce qui lui permettra de dire dans sa préface « Chaque article est le résultat d'une promenade, et fut écrit sur les lieux ou, le soir, en rentrant », ce qui est moins que vrai, mais Stendhal est décidé à tous les subterfuges, à.ne pas avouer ses emprunts, à dissimuler ses larcins, à confondre ce qu'il a tiré de son propre fonds avec ce qu'il doit à ses lectures ou à ses démarquages, mais à ses inventions, il mêle beaucoup de vérités. N'a-t-il pas le goût des «petits faits vrais ». Or toute vérité n'est pas bonne à dire. Il importe de ne pas effaroucher les pouvoirs publics, surtout quand ces pouvoirs sont les pouvoirs ecclésiastiques les plus susceptibles et les plus pointilleux qui soient au monde. Et puis il s'agit d'être lu à Rome! Certaines hypocrisies sont donc indispensables, mais toutes les précautions à prendre ne facilitent pas les choses et encore que d'autres points délicats! Un, entre tous, fuir l'ennui.

Stendhal a bien pour cela à sa disposition un grand nombre d'anecdotes et de traits de mœurs par lesquels il coupera ses descriptions. Il est servi par sa très réelle connaissance du monde romain, par tout ce qu'il en a observé par lui-même ou qu'il en a recueilli çà et là, mais, de ce butin, il faut user avec adresse et le disséminer savamment. Il faut faire alterner l'érudition avec le pittoresque, la politique avec l'archéologie, les détails d'ordre pratique avec les considérations d'ordre artistique, courir d'un bout à l'autre de Rome pour y trouver


l'emploi de chaque journée, passer de l'antique au moderne' d'une cérémonie à Saint-Pierre à une visite au Forum, d'une église à un palais, du Moïse de Michel-Ange à l'atelier de Canova, du Vatican au Corso, d'une soirée chez le banquier Torlonia à un Conclave et que, de cet amalgame, sorte une impression de naturel. Et puis ne se fatiguera-t-on pas de ce va-et-vient? Ne vaudrait-il pas mieux répartir ces promenades selon un ordre et un plan, au lieu de les laisser se succéder et s'enchevêtrer au hasard et à l'aventure? Que de tourments pour notre Stendhal! Certes il ne manque pas d'une certaine fertilité en artificés, mais lesquels choisir?

Autre scrupule. Le lecteur ne se lassera-t-il pas de l'unique

compagnie de ce promeneur qui l'entraîne à sa suite et est seul' responsable du plaisir et de l'intérêt de la journée, qui dispose à son gré de l'emploi des heures, impose ses opinions, suggère ses goûts, fait part de ses remarques, conte des anecdotes, conseille tantôt d'admirer, tantôt de blâmer, qui a des jugements, des enthousiasmes, des antipathies, des exaltations? N'y a-t-il pas là de quoi se rendre insupportable? Alors Stendhal s'invente des compagnons de voyage. Il les imagine curieux de connaître Rome et assez ignorants d'elle pour qu'il y ait lieu de les aider à en comprendre les beautés « sublimes ». Avec eux Stendhal se sentira à l'aise, car ce sont gens d'esprit et femmes charmantes, du moins on le devine, car Stendhal ne leur donne pas de personnalités bien marquées. Il ne les désigne que par leurs prénoms, mais il les mêle à ses promenades il écoute leurs opinions et nous rapporte à l'occasion leurs propos. Il se prête à leurs fantaisies et à leurs curiosités. C'est pour ne pas fatiguer leur attention et pour ménager leur bonne volonté qu'il les conduit çà et là, à travers Rome, de façon à leur en varier les aspects.

Ce n'est pas tout. Pour que nul ennui ne se glisse au cours

de ces promenades, ce n'est pas assez des stratagèmes de composition qu'il a adoptés. A ce Journal, il faut trouver un « ton » et ce ton, il faut qu'il soit exempt de toute pédanterie, dépouillé de toute emphase, qu'il se prête à toutes les inflexions, en gardant son accent propre, qu'il sache tout dire en n'appuyant sur rien, qu'il évite toute pudibonderie et n'affecte nul cynisme, qu'il soit, avant tout, simple et naturel, qu'il passe


de la bonhomie malicieuse au dilettantisme passionné. Ce « ton )), Stendhal n'est guère embarrassé de le trouver. Il le possède par nature. Il le doit à son horreur de la déclamation et du vague, de la redondance et du faux lyrisme. Pour lui l'art d'écrire consiste à exprimer le plus exactement possible ce qu'il a à dire. De cet art, il accepte ce qui est à l'usage de son esprit. Soucieux de clarté et de précision, sa phrase est le calque de ses idées, de ses sentiments, de ses sensations et, quand il a rencontré leur expression juste, il ne cherche pas plus loin et nous ne lui demandons pas d'ailleurs davantage. Ce n'est pas « du style » que nous attendons de Stendhal, c'est « du Stendhal » que nous attendons de son style qui n'est 'que la ligne directe d'un point à un autre de sa pensée.

Stendhal n'est pas, dans un certain sens, un « grand écrivain ». Sa Rome n'est point celle d'un Chateaubriand, mais elle est bien à lui, telle qu'il nous l'a dite en ses Promenades, telle qu'il nous l'a montrée dans son Rome, Naples et Florence. C'est celle qu'il a vue et sentie, celle qu'il a aimée, et elle lui a inspiré un de ses livres les plus agréablement stendhaliens, parce que nous l'y retrouvons tout entier avec ses curiosités et ses partis pris, son sincère amour des arts, son sens de la vie, ses sécheresses et ses attendrissements, ses ironies et ses sensibilités, son goût des dédoublements à quoi nous devons le romancier, sa verve spirituelle qui, sous l'écrivain et le notateur, laisse transparaître le causeur, avec enfin son égotisme dont nous ne nous lasserons jamais d'écouter les confidences réelles ou imaginaires et qui de ses Promenades dans Rome a fait une « promenade » dans Stendhal.

Cette Rome de Stendhal, m'y voici enfin et je suis tout à elle. J'oublie la Rome du XVIIIe siècle, celle du Président de Brosses, de Fragonard, de Hubert Robert et de mon pauvre et cher Nicolas de Galandot. Je l'y laisse vivre et mourir. Je l'y laisse aux griffes de la cruelle Olympia et de son rufian Angiolino. Je ne veux plus y revoir le cardinal Lamparelli et ses singes, ni le petit tailleur Cozzoli et sa pie, ni la servante Barbara, ni le gros M. Tobyson de Tottenwood en son habit


rouge. Adieu, pauvre Galandot, Galandot le Romain. Je ne

veux plus me souvenir non plus de la Rome de 1903 où j'ai

entendu sonner, dans le ciel d'avril, les cloches de Pâques, cette

Rome où je ne suis pas revenu parce que j'ai oublié, en la

quittant, de jeter une pièce de monnaie dans le bassin de la

Fontaine de Trevi, ce que ne manquent pas de faire les voya-

geurs prudents qui veulent assurer leur retour dans la ville

des fontaines, des ruines, des églises, des palais. Aujourd'hui

toute cette Rome est loin de ma pensée. Celle où je suis appar-

tient à Stendhal. C'est avec lui, à ses côtés, à sa guise que je

vais la parcourir. Je suis un des compagnons qu'il s'est choisis

pour les faire participer à ses promenades. Je me confie à lui

et je regarde par-dessus son épaule sa main courir sur le papier.

Quelle complaisance n'obtiendrait-il pas de moi? Il a tant

d'esprit, de finesse, de verve, de passion! Qui lui résisterait?

Je me prête à ses caprices et j'accepte d'entrer dans son jeu. Je

fais semblant de croire que les pages que je lis ont été écrites

sur les lieux mêmes où elles me conduisent et que je l'ai vu les

tracer, à Rome même « le soir en rentrant » après quelque visite

aux églises ou aux musées, quelque flânerie, quelque conver-

sation avec ses amis romains où l'on a parlé de politique, d'art,

d'antiquité, de superstitions, de morale ou d'amour, des

façons de trouver le bonheur, des différences de sentir et de

penser qui séparent un Français d'un Romain, un habitant de

Londres d'un habitant de Berlin, un sujet du Pape d'un citoyen

des États-Unis, où l'on a conté de ces anecdotes qui révèlent

les mœurs et le caractère d'un peuple, mieux que les graves

dissertations des pédants. Qu'importe que mon guide accorde

trop d'importance à de menus faits, que son aimable érudition

soit d'emprunt et de fraîche date, que ses goûts artistiques,

ne soient pas les miens, qu'il ait ses admirations que je ne

partage pas! C'est à lui que je me donne, à sa Rome que je

consens.

Elle est dans les volumes que je feuillette et j'y suis avec

lui. Ils me la rendent si présente! Il y est si présent aussi, le

cher Promeneur, avec qui on ne risque jamais un moment

d'ennui, même quand il s'excuse de devoir être ennuyeux,

tant il a soin d'abréger les détails de description et les résumés

d'histoire auxquels l'oblige son devoir de cicerone conscien-


cieux, et encore, ces considérations didactiques et ces préci-

sions descriptives, quel soin il apporte à en varier le tour et à

choisir l'instant où nous serons le mieux disposés à leur donner

notre attention! Malgré son art et ses ruses à répartir ces

leçons et à leur garder un accent familier, j'avoue que c'est

alors que je l'écoute le moins volontiers. Je me laisse un peu

distraire de l'exposé de l'Histoire du Latium avant Rome

ou du récit du Sac de Rome en jfj.?7. Ces passages me rap-

pellent un peu trop que ce n'est pas à Rome que Stendhal les

écrit, mais bien à Paris, qu'il les tire des ouvrages qu'il a

consultés pour insérer leurs extraits au cours de sa supercherie.

Encore les abrège-t-il et les allège-t-il de son mieux, à quoi il

est fort habile. Alors je m'éloigne en pensée de cette Rome

où Stendhal me promène et où il me fait vivre des heures, si

agréablement romaines. Il me semble être auprès de lui à Paris,

en ces années 1828 et 1829 où, accablé de tristesse et harcelé

de soucis, il « bouquinait » ses Promenades à travers les nom-

breux ouvrages sur l'Italie qu'il possédait, de Pignotti à Carlo

Verri, de Duclos à Lalande, de Nardini à Nibby, mais j'ai hâte

de l'arracher à ce travail de cabinet et de le ramener à Rome.

Là, il oubliera ses tristesses et ses soucis et l'âge qui vient et

la trahison de « Menti » et je reverrai en sa large face, ce regard

si vif et cette bouche si fine qui lui donnent ce que les gens du

xvme siècle appelaient une « physionomie d'esprit ».

Certes c'est le côté « livresque » de ces charmantes Prome-

nades dans Rome qui, aujourd'hui, nous laisse un peu distraits

et auquel nous demeurons assez indifférents. Nous n'acquies-

çons pas toujours aux opinions picturales de l'auteur de la

Peinture en Italie et aux jugements musicaux de l'auteur de

la Vie de Rossini, mais sans nous y accorder, nous ne laissons

pas de nous y intéresser et de nous en amuser. Stendhal est

un homme si intelligent et d'une si vive sensibilité que tou-

jours il voit juste en certains points, et puis, comme il a « le

sens » de Rome, de ses grandeurs antiques et papales, de sa

prodigieuse vie séculaire, de ses splendeurs civiques ou reli-

gieuses, impériales ou pontificales, et aussi de ses chutes et de

ses décadences! N'est-elle pas, tout autant qu'une ville éter- nelle, une ville unique et que trouverait-on au monde qui lui

ressemble? N'est-elle pas le seul exemple d'une cité illustre


sous un gouvernement de prêtres et, de cette condition singulière dérivent ses institutions et ses mœurs. Quelle matière pour un observateur comme Stendhal, qu'il s'agisse d'un Conclave de Cardinaux d'où sortira un nouveau pape ou d'une « conversazione privée dans quelque Palais délabré où il étudiera sur des visages l'expression des passions, où, en dégustant des sorbets, il recueillera une anecdote significative ou quelque petit fait singulier, où il apprendra quelque chose des façons de vivre cléricales, aristocratiques ou populaires, où il trouvera des marques de ce manque de vanité et d'affectation, de cette énergie qui sont pour lui le fond du caractère romain.

C'est de ce qu'elles ont de personnellement vu et observé que ces Promenades dans Rome prennent leur principale valeur et leur durable intérêt, mis à part le charme que leur confère la présence du délicieux cicerone qui en a fixé les itinéraires à travers les monuments, les musées, les curiosités de toutes sortes que nous y rencontrons en chemin, c'est à leurs pages vivantes, à leurs pages « égotistes » que nous revenons le plus volontiers et avec le plus de fidélité. J'ai éprouvé cette impression en relisant les Promenades et, à mesure j'en notais les passages qui me paraissent les plus particulièrement stendhaliens, ceux qui en sont l'esprit même et qui portent la marque inimitable. On en composerait un charmant petit volume qui, sans dispenser du texte complet, destiné « to the happy few » et devenu familier au vaste public que forment les nombreux admirateurs de Stendhal, en contiendrait la substance la'plus intime et la plus précieuse.

16 août 1933.

HENRI DE RÉGNIER,

de l'Académie française.


LE BUDGET EST VOTE

LE REDRESSEMENT RESTE A FAIRE

Placée, une fois de plus, en face du déficit budgétaire, la

Chambre a déclaré forfait. Elle a abdiqué ses pouvoirs entre

les mains du gouvernement et l'a chargé de faire l'équilibre

à sa place, au moyen d'économies.

M. Palmade a courageusement souligné devant la Chambre,

combien il en coûtait à ses amis radicaux de voter des décrets-

lois contre lesquels certains d'entre eux, et non des moindres,

avaient élevé, naguère, des protestations de principe, des

décrets-lois qui, par surcroît, n'avaient d'autre but que de

pratiquer la politique de dénation budgétaire massive à

laquelle les gouvernements qu'ils avaient soutenus jusque-là

s'étaient refusés.

Les historiens diront que c'est le même M. Palmade qui avait emporté la décision de son groupe en lui révélant que la France était à la veille d'une crise de trésorerie lorsque M. Doumergue a pris le pouvoir et que, si le gouvernement d'Union Nationale était renversé, il faudrait choisir entre la fermeture des guichets de l'Êta-t et l'inflation.

Sur quoi, M. Marcel Déat, l'un des chefs du néo-socialisme, écrit « La leçon que tirèrent tout naturellement les hommes de gauche et de la mésaventure de juillet 1926 et de celle, plus cuisante, de février 1934, c'est que la démocratie est vaincue par les puissances d'argent. »


Si tel était l'état d'esprit des « hommes de gauche », s'il était acquis que les leçons répétées des événements n'ont pas de prise sur eux, il faudrait désespérer.

Quelle est, en effet, la cause profonde de la situation financière qui a permis au gouvernement d'imposer les décretslois ?

Pendant la période électorale, ceux qui donnaient l'assaut à la majorité de la dernière législature se scandalisaient d'un déficit budgétaire dont les hommes seuls étaient, selon eux, responsables et que des affiches en caractères bleu pâle, apposées sur les murs de toutes les communes de France, évaluaient à 4 milliards. Ils prenaient, devant les électeurs, comme d'ailleurs le camp d'en face, l'engagement solennel de résorber ce déficit. C'est en chevauchant ce cheval de bataille qu'ils ont vaincu. Toute l'histoire de la quinzième législature, à ce jour, c'est la série des timides tentatives des six gouvernements radicaux successifs pour tenir cette promesse; c'est la série de leurs échecs. Le premier d'entre eux, celui de M. Édouard Herriot, avait évalué, dans son projet de redressement, le déficit probable de l'exercice suivant à « 6 ou 7 milliards ». Le projet voté en juillet 1932 se ressentait fortement du caractère politique de la nouvelle majorité, puisqu'il aggravait encore l'impôt progressif sur le revenu et faisait porter l'essentiel des économies sur la défense nationale. Son rendement, hélas, n'en fut pas meilleur puisqu'il ne dépassa pas 1 750 millions. C'est dans ces conditions qu'eurent lieu les conversions de rentes en septembre 1932. M. GermainMartin, alors ministre des Finances, voyait le péril qu'il y avait à faire des conversions sans redressement préalable. Aussi prit-il l'engagement, en les faisant voter, que le redressement les suivrait sans délai. Du fait des vicissitudes politiques dues à l'attitude de la majorité, cet engagement ne fut pas tenu et M. Germain-Martin déclara, depuis, non sans courage, que s'il avait su qu'il dût en être ainsi, il n'aurait jamais fait les conversions. C'est là qu'est la cause profonde du mal. La chute des rentes françaises qui s'ensuivit est l'événement financier dominant de cette législature. L'épargnant trompé s'est silencieusement retiré du marché.

L'honnête homme trompé s'en va et ne dit mot.

a,


La thésaurisation, d'abord en billets, puis en billets et en or à laquelle il se livra et se livre toujours, est la cause de la crise de trésorerie dont la menace a finalement imposé le mois dernier le vote des décrets-lois. Ce sont si peu les « puissances d'argent » qu'il faut accuser que les ministres des Finances des divers cabinets radicaux ont au contraire rendu, au sein des Commissions, un hommage ému au loyalisme des grands établissements de crédit, détenteurs de la plus grande partie des bons. Mais l'épargnant se dérobant, il fallut lui offrir des taux d'intérêt de plus en plus élevés si bien que le bénéfice des conversions est presque absorbé par le service des emprunts contractés depuis lors. C'est sous le plébiscite muet des épargnants de France que le Trésor allait succomber. Cette crise de confiance n'atteignit d'ailleurs pas seulèment les finances publiques mais aussi, et profondément, l'économie du pays. En France, où 40 milliards sont thésaurisés, l'argent à long terme est deux fois plus cher qu'en Angleterre! Or, les intérêts des emprunts contractés sont un facteur important du prix de revient de nos industries qui est, hélas, le plus élevé du monde. D'où, l'aggravation, pour nous, de la crise économique qui s'atténue ailleurs.

Telles sont les causes d'ordre financier qui sont à l'arrièreplan du vote des décrets-lois par la Chambre de mai 1932.

On s'étonne parfois que l'arrivée du ministère d'Union

Nationale n'ait pas produit un revirement psychologique

instantané, comme en 1926.

On oublie que c'est par des actes immédiats que M. Poin-

caré a obtenu le choc psychologique que nous attendons

encore. Dans un pays prospère et qui n'était pas, alors, sur-

chargé d'impôts, il y avait un remède spécifique à la crise

de confiance le super-équilibre du budget au moyen d'impôts

nouveaux. M. Poincaré les fit voter sans délai.

Le gouvernement de M. Doumergue qui se trouve, par

ailleurs, en face d'une situation beaucoup plus grave, à l'exté-

rieur et à l'intérieur, a, lui aussi, un remède spécifique à

appliquer le dégonflement des dépenses publiques. II a

)


pensé que l'application de ce remède, nécessaire au retour de la confiance dans l'ensemble du pays, pourrait provoquer l'agitation de certaines catégories de citoyens. C'est par crainte de ce trouble accidentel qu'il a ajourné l'application du seul remède capable de détruire la cause profonde. Il a décidé de faire, d'abord, voter le budget qu'il avait hérité de son prédécesseur et de ne faire, qu'ensuite, le redressement financier. C'est un accident qui a fait introduire les décrets-lois dans le budget; M. Marquet, ministre du Travail, créa, à lui seul, un trou de 400 millions dans l'équilibre comptable du budget en obligeant le gouvernement à supprimer la réduction prévue du versement de l'État à la Caisse de garantie des Assurances sociales. Dès lors, la fiction de l'équilibre s'évanouissait et faute de se sentir capable d'y procéder elle-même, force fut pour la Chambre, de le rétablir par un chèque en blanc tiré sur le gouvernement. Elle vota les décrets-lois.

Ainsi armé, le ministère d'Union Nationale pourra-t-il établir l'équilibre du budget?

Si le déficit apparent de ce budget n'est que de 1920 millions, le déficit réel pour 1934, car il sera plus élevé en 1935, du fait de la disparition de ressources exceptionnelles qui ne valent que pour cet exercice et, espérons-le, de là disparition de la loterie, indigne d'un grand pays, est d'environ 4 milliards, précisément le déficit des affiches à caractères bleu pâle d'il y a deux ans. Le tout sans préjudice des 4 milliards de déficit des chemins de fer auxquels il faudra aussi s'attaquer au moyen des mêmes décrets-lois.

Sera-t-il possible d'obtenir les 4 milliards du déficit budgétaire au moyen des seules économies? C'est fort douteux. Il faudra, sans doute, aussi, s'adresser à la fiscalité non pas pour ,aggraver encore le taux, déjà trop élevé, des impôts, comme l'a fait à plusieurs reprises cette législature! mais pour en élargir l'assiette, en diminuant le nombre des contribuables exonérés. M. Joseph Caillaux ne s'élève-t-il pas avec raison contre l'application de l'impôt sur le revenu qui fait d'une infime minorité de contribuables des otages?


C'est pourquoi on peut regretter que les décrets-lois n'aient été demandés par le gouvernement que pour faire des économies, car la même majorité les eût étendus à la réformeûscale, comme elle les étendit ensuite aux mesures douanières, accordant à M. Doumergue ce que M. Roosevelt demande à son Congrès. Or, les causes de l'injustice fiscale ne sont pas superficielles mais profondes. Elles tiennent à la loi du nombre qui domine le régime. Quand retrouvera-t-on cette occasion perdue ?

Quoi qu'il en soit, les économies restent l'article essentiel du programme de redressement financier. Elles sont en 1934 le remède spécifique qu'étaient, en 1926, les impôts nouveaux. Sur quelles dépenses peuvent porter les économies? Regardons les grandes masses budgétaires. A quoi l'État va-t-il employer, en 1934, les 50 162 millions qu'il est autorisé à dépenser?

10 II devra payer les intérêts de se.~ dettes, ci 12 354 millions, c'est-à-dire le quart de l'ensemble de ses dépenses. Si nous revenions à une situation normale, cette somme pourrait être considérablement allégée par des conversions, étant donné le taux exorbitant que l'Etat français paie à une partie de ses créanciers.

Mais il faut pour cela que le crédit public soit préalablement rétabli et que soit fortement diminuée la scandaleuse différence de cours entre le 3 p. 100 anglais, qui est au pair, et le 3 p. 100 français qui est coté 68. Le rétablissement du crédit sera l'effet du redressement accompli.

Notons que sur ces 12 354 millions, 255 millions seulement sont affectés aux dettes extérieures, tout le reste va à la dette intérieure.

20 L'État devra payer les frais de matériel de la défense nationale qu'il ne peut être question de réduire en ce moment, soit 5 500 millions.

Total des dépenses actuellement incompressibles 17 854 millions.

Sur les 32 318 millions qui restent, 26 905 millions sont des paiements faits à des personnes fonctionnaires civils' et militaires (14 700 millions), retraités et pensionnés de toutes sortes (12 205 millions). Plus de la moitié du budget est dis-


tribué par l'Etat à des citoyens français. Le surplus va aux Pouvoirs publics, au matériel des Travaux publics, aux subventions, aux dépenses sociales, aux services généraux des ministères.

On ne peut donc faire d'économies substantielles qu'en s'attaquant à cette masse énorme de 26 905 millions qui v tombent tous les ans de la corne d'abondance de l'État et t s'éparpillent entre les mains des 837 224 fonctionnaires et ouvriers civils et militaires, des 530 000 retraités, des 2 500 000 pensionnés de guerre, sans compter 1 343 502 anciens combattants touchant la retraite. Que de parties prenantes malgré les cumuls! On comprend le mot du paysan charentais qui reçoit des condoléances sur la mauvaise récolte « Comment allez-vous vous en tirer, cette année, mon pauvre ami? » et qui répond « Ne vous en faites pas. Sauf le chien, tout le monde est pensionné dans la maison. »

Tandis que l'État s'est laissé entraîner à ces prodigalités, tandis que le budget a plus que doublé en valeur-or, par rapport à l'avant-guerre, malgré l'amputation des quatre cinquièmes de la valeur-or des dettes antérieures de l'État, comment a évolué la fortune du pays? La valeur des immeubles a baissé, en or, de 40 p. 100; les valeurs à revenu variable, de 50 p. 100; les valeurs à revenu fixe, qui sont restées au pair, ont perdu 80 p. 100 de leur valeur, du fait de la'dépréciation de la monnaie, sans préjudice de la baisse des cours pour la plupart d'entre elles. La crise s'accroît tous les jours. Le paysan ne vend pas son blé et voit s'effondrer les cours du bétail; les navires sont désarmés dans les ports silencieux; l'exportation s'est effondrée; l'exportation sur place du commerce parisien est plus atteinte encore; le nombre des faillites augmente rapidement en France et surtout à Paris, alors qu'il baisse ailleurs. La balance commerciale accuse un déficit de 40 milliards en quatre ans. Le déficit de la balance des comptes est pour beaucoup dans les 9 milliards et demi de sorties d'or et de devises de l'an dernier. Enfin, les intellectuels sont les plus malhéureux des chômeurs.

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Cette économie ravagée supporte le prélèvement des assurances sociales, les 4 milliards de déficit des chemins de fer, les 2 milliards versés chaque année par les contribuables à la Caisse d'amortissement, enfin des charges budgétaires dont certaines ont été accrues depuis le début de la crise et qui sont deux fois plus lourdes en or que celles d'avant-guerre! Est-il possible aux producteurs de la richesse française ainsi atteints, de continuer à verser les 26 milliards du budget qui vont aux personnes?

Est-ce juste? J'entends bien que les fonctionnaires et les retraités font observer que, ne participant pas à la prospérité des temps heureux, il n'est pas équitable qu'ils pâtissent des restrictions imposées par la crise. Ils auraient raison s'il ne s'agissait que d'une crise cyclique et non d'un raz de marée mondial qui a imposé une réduction des dépenses publiques dans tous les pays du monde sans exception. Le paysan qui ne vend pas ses produits, le commerçant qui ne peut faire face à ses échéances, se plaignent que cette crise qui les torture ait pour effet, en réduisant le coût de la vie, de faire faire un profit, par ces temps de malheur public, à ceux qui continuent à toucher les mêmes émoluments qu'il y a 4 ans. Toucher la même somme, c'est, en réalité, toucher une somme plus élevée, c'est être en bénéfice tandis que les producteurs sont en perte. D'après la Statistique générale de la France, l'indice de 34 denrées est tombé de 618 en 1930 à 521 en janvier 1934, soit 18 p. 100 de baisse; le coût de la vie à Paris a baissé de 1930 à novembre 1933, de 581 à 526, soit de 12 p. 100.

N'est-il pas possible de prélever en pourcentage, une partie de cette diminution du prix de la vie sur les 26 milliards versés par l'État aux personnes? Ce prélèvement entraînerait une baisse nouvelle qui le rendrait moins sensible à ceux qui le subiraient parce que, par contagion, il entraînerait la baisse de ceux des salariés qui n'ont pas encore été atteints et qui bénéficieraient, eux aussi, de cette baisse du prix de la vie. Dans les chemins de fer, par exemple, l'augmentation des dépenses du personnel, par rapport à 1913, représente en or une augmentation de 48 p. 100.

Croit-on qu'à défaut d'un allégement des charges de la production, celle-ci ne va pas fléchir? Et si elle fléchit.


Certes, l'Étatpourrait continuer à verser 26 milliards de francs mais ce seraient des francs dévalorisés car il devra avoir recours à l'inflation. Quant aux ouvriers, ils peuvent exiger le maintien du salaire nominal, comme l'ont exigé les ouvriers anglais avant la dévaluation de la livre, mais les portes des usines se fermeront progressivement devant eux et ils tomberont en chômage. Quels sont les véritables défenseurs des intérêts des fonctionnaires et des ouvriers? Ceux qui leur conseillent l'intransigeance comme s'ils pouvaient s'isoler de l'économie française? Ou ceux qui luttent pour que, dans une économie restaurée, ils continuent à toucher des francs intacts dont le pouvoir d'achat sera accru? Les inviter à réfléchir, c'est les estimer; les en croire incapables, c'est les mépriser.

Cette politique de déflation budgétaire est la seule qui puisse entraîner la déflation des prix nécessaire au redressement de notre économie. Pour souligner la différence de niveau entre le pouvoir d'achat du franc à l'extérieur et à l'intérieur, j'ai donné à la Chambre des chiffres qui ont paru la frapper, sur le pouvoir d'achat de 100 francs au moment où M. Poincaré prit le pouvoir en 1926 et il y a trois mois. De 14 livres de cuivre, on passe à 90 livres; de 5 livres de caoutchouc, à 78 livres. Il est entendu que j'ai cité, là, le cas-limite puisque le franc a presque doublé en valeur-or, de juillet 1926 à juin 1928, date de la stabilisation. Mais la diSérence reste encore colos- sale. Sans doute, est-elle due, en grande partie, à la dévaluation des monnaies étrangères et c'est pourquoi certains nous proposent le moyen rapide et commode de la dévaluation du franc. Mais on objecte avec force que notre monnaie ayant déjà subi une diminution des quatre cinquièmes de sa valeur, l'opinion publique s'alarmerait en France au point de provoquer une inflation des prix qui ferait perdre le bénéfice de la dévaluation monétaire et qui, portant un nouveau coup à la foule innombrable des créanciers en francs, car c'est la foule qui est créancière et les grands de la terre débiteurs ruinerait le crédit, atteindrait notre classe moyenne et, par là, bouleverserait la structure sociale de la France. Il est incon-


testable d'autre part que l'Angleterre jouit d'une situation privilégiée qui a singulièrement favorisé chez elle le maintien des prix intérieurs alors qu'à l'extérieur la livre baissait de 35 p. 100. Elle se ravitaille, en effet, en matières premières dans un monde dont les monnaies sont associées à la sienne y et ont baissé en même temps et dans la même proportion que la sienne.

C'est donc par une politique d'ensemble, à la fois de défla-

tion des dépenses publiques et de déflation des prix de revient français, que le gouvernement peut rétablir la situation du

pays. Il est armé pour faire cette politique puisqu'il a reçu

en matière douanière, les mêmes pleins pouvoirs qu'en matière

budgétaire.

La révolte de l'opinion publique, provoquée par l'affaire

Stavisky,adonné au pays le gouvernement d'Union Nationale

avant que l'irréparable soit accompli en matière monétaire.

Le danger est que tout le monde n'a pas encore compris la

réalité de cette menace. C'est une difficulté de plus pour le

gouvernement. Mais si l'opinion, qui est encore dans l'expec-

tative, avec un préjugé favorable, le voit user délibérément

des pouvoirs si étendus que le Parlement lui a donnés, .elle le

soutiendra et la bataille sera gagnée.

PAUL REYNAUD

<~


LETTRES

DE MICHE L CHEVALIER

Aux dernières années du Second Empire, Michel Chevalier faisait

figure en France du plus éloquent apôtre de l'économie libre-échan-

giste. A la propager avec une ardeur sans pareille, il avait apporté

toute sa vigoureuse dialectique de théoricien, et appliqué tout son

persuasif talent de professeur. Pour sa réalisation il avait travaillé

avec habileté et bonheur et s'était révélé le véritable et le plus

actif initiateur du rapprochement commercial franco-britannique. Ce

rapprochement, aussi bien, n'était dans ses intentions que simple

début et préface liminaire. « Philosophe cosmopolite convaincu autant

que solide patriote français, Michel Chevalier se flattait que les rapports

économiques multipliés noueraient fatalement une entente définitive,

une infrangible alliance de fait entre les Britanniques et nous-mêmes.

Dans cette alliance qu'il souhaitait, à l'épreuve de tous les assauts,

dans ce « binôme France-Angleterre », il se laissait aller par une auda-

cieuse anticipation, à saluer le début d'une vaste société à laquelle,

renonçant pour jamais à la guerre, les nations européennes viendraient

s'agréger sous le signe de l'arbitrage et de la plus complète coopération

économique et intellectuelle. Du fait de ses études et de ses travaux,

du fait de la part décisive prise par lui à des négociations majeures,

il se trouvait en rapport non seulement avec les savants, les publicistes

et les économistes de toute l'Europe, mais aussi avec beaucoup

d'hommes d'action et d'affaires. Il s'était efforcé de les convertir à ses

vues d'avenir, de les amener à des préoccupations et à des espoirs

identiques aux siens propres. L'un des premiers fondateurs de la ligue

pour la Paix de Frédéric Passy, en intimité avec ses anciens coreli-

gionnaires saint-simoniens essaimés sur le continent, en relations

d'active correspondance avec les chefs libéraux anglais et belges,

avec les radicaux suisses, allemands et scandinaves, il apparaissait

vraiment alors comme l'un des plus actifs et des plus représentatifs

de ces grands bourgeois d'études et d'affaires qui, tenant pour défi-


nitif le triomphe du libéralisme en économie et en politique, appe- laient, avec impatience et confiance son succès prochain sur le plan des relations internationales.

C'est assez marquer quelle catastrophe, pour lui comme pour tous les esprits de cette école, fut la surprise de 1870. De l'insolente exaltation du militarisme prussien, tous ces libéraux ne pouvaient que redouter le pire. Quoique tombant de très haut, Michel Chevalier pressentit du premier coup toute la profondeur du désastre. Frappé au cœur par les malheurs de la Patrie et par la débâcle de ses illusions généreuses, il se donna du moins comme but prochain de tout faire, dans la mesure de ses forces, pour limiter le malheur. Tout l'automne et tout l'hiver de l'année terrible, du coin de Normandie où il s'était réfugié, il donna ses soins à garder le contact avec ses correspondants étrangers, à tâcher, par eux, d'apporter quelque atténuation à ce qui était pour lui, au même titre qu'une très cruelle épreuve française, l'irrémédiable faillite de son idéal de pacifiste européen. Entre ses nombreuses lettres d'alors, l'on a jugé pouvoir choisir pour les publier ici, celles que l'on a estimées les plus expressives; les plus significatives~ et aussi les plus étrangement prophétiques. MARCEL BLANCHARD

Monsieur le baron Von Der Heydt,

ancien Ministre des Finances à Berlin.

Asnelles par Ryes (Calvados), 12 novembre 1870.

Cher Monsieur et digne ami,

Il n'y a guère que trois mois que, retournant de Vichy à Berlin, et traversant rapidement Paris, vous eûtes la bonté de venir me chercher chez moi ma mauvaise étoile voulut, que, ce jour-là, je rentrasse tard. Je me hâtai de passer à votre hôtel, mais vous étiez déjà couché et le lendemain vous êtes parti presque à l'aurore. J'espère que, conformément à mes recommandations et à leurs promesses, les gens du Splendide Hôtel vous remirent le mot que j'avais écrit pour vous.

Depuis, cette fatale guerre a suivi son cours. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'en étais pas partisan. Lorsque 1. Cette publication a été autorisée par mademoiselle Flourens, petite-fille de Michel Chevalier et pieuse gardienne de la correspondance et des papiers de l'émment économiste. Que mademoiselle Flourens soit ici très respectueusement remerciée de son libéralisme!


dans la session de 1867, le Gouvernement Impérial, pour s'y préparer, proposa une nouvelle loi de recrutement, je parlai contre et seul je votai contre. Je croyais et crois encore que l'harmonie est possible entre la France et l'Allemagne unifiée. J'ai gémi, et ne m'en suis pas caché, lors de la déclaration du 6 juillet 1870 qui était, en fait, une déclaration de guerre et quand la déclaration formelle se fit le 16 juillet je refusai d'aller à Saint-Cloud avec le Sénat qui, à cette occasion, s'y transporta officiellement et en corps dans le but de féliciter l'Empereur de son entreprise inconsidérée et de lui faire entendre par l'organe de son Président une adresse où je soupçonnais fort que ce dignitaire, homme sans patriotisme, dominé par le désir de reconquérir la faveur du Maître, accumulerait les formules de la forfanterie et de la courtisanerie, ce en quoi il dépassa toutes mes craintes. L'Europe a lu tout cela, pour la confusion du Sénat, dans le Journal O~c'eL

Quoique l'Empereur soit l'auteur de tous les malheurs

qu'éprouve mon pays, pour avoir voulu follement la guerre et l'avoir follement conduite, je ne puis m'empêcher d'être profondément ému en voyant tomber dans un tel abîme un puissant souverain qui avait donné à la France des jours de gloire et de prospérité et qui, plus d'une fois, avait manifesté de nobles inspirations.

Mais il ne s'agit pas de lui maintenant, politiquement il est

mort. Il s'agit de la France, il s'agit de la Prusse pareillement, car toute victorieuse qu'elle est, l'honneur et l'avenir de la Prusse sont en jeu plus que ses enfants, dans l'exaltation de la victoire, ne sont portés à le croire. La paix, une solide paix, une paix honorable pour la France est de l'intérêt de la Prusse, quoique celle-ci redouble d'efforts pour nous accabler et semble avoir la volonté de nous écraser et nous avilir.

Laissez-moi vous dire comme à un vieil ami, combien et

comment je sens qu'il est désirable que la paix se fasse.

D'après la facilité avec laquelle les troupes allemandes

pénètrent presque chaque jour davantage dans notre territoire, les généraux prussiens peuvent se flatter que la France né peut éviter d'être sous peu de jours à leur merci. En cela ils exagèrent. Mais je consens, par hypothèse, à me placer à leur point de vue. Ils peuvent donc croire qu'il dépendra


bientôt de leur gouvernement de fixer les conditions qu'il lui

plaira et qu'ainsi il fera très bien de s'approprier deux pro-

vinces chères à la France et auxquelles la France est chère, de

même que Napoléon 1er en 1807, ravit à la Prusse la rive

gauche de l'Elbe, où l'autorité du roi de Prusse était bien

établie et aimée. Militairement parlant, une fois admise

l'hypothèse dont il s'agit, l'opinion est très soutenable, de

même que l'était au point de vue militaire l'opinion de Napo-

léon Ier à Tilsitt en 1807. Si dans un mois ou deux, ou trois,

la France n'a plus aucun moyen de résistance militaire, comme

c'était le cas après Friedland, il sera matériellement possible

à S. M. Guillaume Ier de traiter la France en 1870, comme

Napoléon traita la Prusse en 1807. Mais politiquement sera-

ce possible? En supposant que l'Europe se tienne coite, ce qui

est assez probable, sera-ce raisonnable, sera-ce une combinai-

son que des hommes d'état prévoyants, je parle d'hommes

d'état prussiens, puissent adopter et recommander à leur

souverain?

La Prusse, depuis un siècle et demi ou deux siècles, travaille

à devenir une puissance de premier ordre. Elle a pensé qu'il

lui appartenait d'être non seulement la première d'Alle-

magne, mais l'Allemagne elle-même. Elle a cultivé toutes les

sciences et tous les arts, elle a été économe et sobre et de

bonnes mœurs. Elle a eu des philosophes et des penseurs dans

tous les genres; elle a perfectionné au plus haut degré son

administration. Elle a pratiqué la première des libertés, celle

de la conscience, et s'est ouvert la carrière des libertés poli-

tiques. En 1866 elle a atteint plus qu'à moitié le grand objet

qu'elle poursuivait avec tant de patience et d'efforts. En

1870, elle le possède pleinement. Demain S. M. le roi Guil-

laume 1er peut se proclamer l'Empereur d'Allemagne; il ne

tient qu'à lui, et l'Europe l'acceptera et même y applaudira

si, à côté de la puissance de fait, on lui fournit la preuve

éclatante qu'on possède la grandeur morale. Nous ne sommes

plus jeunes, cher monsieur et digne ami, nous ne croyons guère

à la politique vaporeuse qu'on appelle, d'un nom mal appro-

prié peut-être, politique du sentiment. Mais l'étude et l'obser-

vation se joignant à nos penchants naturels, nous donnent la

conviction que la politique matérialiste est tout aussi chi-


mérique. Elle ne donne que des résultats éphémères. Au

xixe siècle il ne faut pas faire de la politique matérialiste,

c'est-à-dire qui heurte le sens moral de l'Europe et les idées

de justice dont cette partie du monde est imprégnée et qui

sont le secret de sa supériorité et de sa puissance. L'Europe

est un aréopage qui juge la politique des Cabinets et dont

les jugements ne sont pas sans sanction. Ce tribunal forte-

ment imbu de grands sentiments que l'éducation chrétienne

lui a fait sucer avec le lait, protestë contre toute puissance,

quelque grande qu'elle soit matériellement, qui n'offre pas

l'auréole de la grandeur morale ou qui s'en dépouille, et cette

protestation a son effet tôt ou tard. Elle déconsidère, décon-

certe et affaiblit, à ses propres yeux, celui qui en est atteint.

La grandeur morale manqua à l'oeuvre de Napoléon 1~, qui

avait pourtant plusieurs attributs des grands hommes. Il

crut faire un édifice solide; il ne fit qu'un échafaudage. Il lui

vint à l'esprit d'enlever à la Prusse la rive gauche de l'Elbe

pour grossir le royaume qu'il érigea en faveur de son frère

Jérôme, royaume nécessairement vassal de la France; il

avait la force de mettre son idée à exécution et il le fit. Mais

c'était un essai contre nature, un caprice de potentat enivré

de ses succès; c'était vexatoire et oppressif pour les populations

détachées de la Prusse, humiliant et douloureux pour celle-ci.

En 1807, cependant, la mutilation de la Prusse paraissait

accomplie à jamais, irrévocable. Le Continent, qui se taisait

devant Napoléon Ier, n'éleva pas d'objection et, s'il l'avait

voulu, Napoléon aurait pu y faire souscrire l'Angleterre elle-

même.

Qu'arriva-t-il pourtant? En 1814, ce fait irrévocable, et

divers autres du même genre que s'était permis Napoléon

dans l'entraînement du succès, étaient effacés de la carte

d'Europe. Séparer de la France, en totalité ou en partie,

l'Alsace et la Lorraine, serait un acte tout aussi violent que

l'avait été celui de soustraire à la Prusse la rive gauche de

l'Elbe, c'est une lésion aussi profonde à une grande nationa-

lité, une oppression aussi caractérisée envers les habitants de

ces provinces, une atteinte aussi réelle à l'équité naturelle. Ce

serait aussi antipathique, on ne saurait en douter, à l'opinion

réfléchie de l'Europe. Donc, si on le faisait, le cours obligé des

événements le déferait. Dès lors pourquoi le tenter? Stras-


bourg et Mulhouse sont aussi françaises que Dijon et Rouen;

elles s'imposeraient volontairement plus de sacrifices peut-

être pour l'honneur et l'indépendance de la France. Quant à la

Lorraine, elle est aussi française que l' Ile-de-France.

De grands souverains victorieux sont enclins à croire que

la victoire leur confère tous les pouvoirs et à supposer qu'ils

n'ont pas à tenir compte du sentiment de l'Europe. Opinion

bien dangereuse. On n'affronte pas impunément ce sentiment.

Celui qui le fait s'expose fort à le payer un jour. Or la Prusse

blesserait ce sentiment jusqu'au vif si elle touchait au sol de

l'Alsace et de la Lorraine.

Les arguments avec lesquels, dans des documents récents,

on a essayé de justifier l'absorption de l'Alsace et de la Lor-

raine sont de ceux qu'on emploie pour se dispenser de dire

celui-ci qu'on a dans l'esprit. « Je prends ces provinces parce

que je suis le plus fort. Quia nominor leo. » A cette raison, la

France n'a pas de réponse à moins de prolonger la guerre, ce

qui, à un moment donné et certains faits étant accomplis,

peut lui être impossible. Mais ici, il faut se préoccuper non

seulement de la France, mais aussi de l'Europe qui ne peut

admettre une telle politique, car ce serait admettre qu'Attila

avait raison. Le xixe siècle a un credo bien différent.

On a dit aussi « Je veux Strasbourg, parce que c'est la clé

de notre maison, » Strasbourg, place forte au milieu des champs,

sur la rive gauche du Rhin, n'est pas du tout la clé de l'Alle-

magne qui, dans cette partie de l'Europe, est sur la rive droite.

La clé de l'Allemagne, c'est la Hollande par laquelle le Rhin,

le fleuve allemand arrive à la mer; c'est encore Anvers par où

l'Allemagne fait un immense commerce; c'est aussi bien la

Suisse, massif de montagnes qui observe et domine l'Allemagne

par le Midi. L'argument que je viens de rappeler, qui a été

mis en avant pour incorporer Strasbourg à l'Allemagne, auto-

riserait les moins clairvoyants à penser que vous convoitez

la Hollande, Anvers, la Suisse, et que sais-je encore? Pourquoi

pas les provinces allemandes de la Russie? Pourquoi pas les

issues de la Baltique? Pourquoi pas Heligoland? Il n'en faudrait

pas davantage pour que toute l'Europe fût contre vous. Les

raisons qu'on allègue pour réunir la Lorraine à l'Allemagne

s'appliquent au centuple à la Livonie et à la Courlande.


Il y a au monde une puissance qui s'appelle l'opinion publi-

que européenne. Cette puissance a posé de nos jours la règle suivante les vainqueurs, même ceux qui ont cueilli les lauriers les plus éclatants, doivent tenir compte des vœux des peuples quand on modifie la carte de l'Europe après une guerre. Lorsque Napoléon III se fit céder la Savoie et Nice par le roi Victor-Emmanuel qui y consentit de plein gré en considération du gros cadeau qu'il recevait lui-même, la condition fut faite et observée que le vote librement exprimé des populations serait favorable. La Prusse serait jugée avoir fait acte de tyrannie si elle s'appropriait l'Alsace et la Lorraine sans se soumettre à la même formalité vous savez bien quel en serait le résultat. Ainsi, à moins que la Prusse ne veuille s'exposer à être frappée d'excommunication par l'Europe, il faut qu'elle se prête à cette épreuve du vote populaire des provinces qu'elle convoite, et, si elle s'y prête, son ambition sera déçue.

L'histoire de la Vénétie révèle ce que serait pour la Prusse

et l'Allemagne l'annexion totale ou partielle de l'Alsace et de la Lorraine.

L'acharnement contre la France, pour l'amoindrir et l'écra-

ser, ne serait pas pour la Prusse un bon calcul; mais, en outre, ce serait de l'ingratitude, et en politique il n'est pas indifférent d'avoir de bons ou de mauvais procédés, quoique quelques personnes affectent l'opinion contraire. Si la France vous a fait du mal en 1807, outre que la tempête, quelque rude qu'elle ait été, ne fut que passagère et que vous vous soyez bien refaits en 1814 et 1815, la même France, à diverses époques, vous a fait beaucoup de bien. Sans remonter plus haut que l'origine du siècle, le Premier Consul, que la passion devait égarer en 1807, avait été fort bienveillant pour vous de 1800 à 1805, et surtout lors de la sécularisation des principautés ecclésiastiques de l'Allemagne. En 1803, dans cette dernière affaire, il fut partial pour vous. Vous ne nous avez jamais donné le retour de cette partialité.

Je n'ai pas qualité pour donner un conseil au gouvernement

prussien. Cependant à titre de philosophe cosmopolite, ce que quelquefois on m'a reproché d'être, j'ose penser et dire que la meilleure politique pour la Cour de Berlin serait d'être


généreuse envers la France. L'auteur de la guerre n'est plus là, il a sa punition. Quant à la France, elle a éprouvé des pertes énormes. Si on tenait à lui donner une leçon, elle l'a reçue bien sévère. Elle a je ne sais combien de morts et de blessés, de nombreuses provinces ravagées, son industrie tout entière arrêtée. Ce sont là de bien grands dommages sans parler de sa gloire militaire compromise par d'affreux revers. Il lui faudra bien des années pour se remettre. Au lieu de l'accabler davantage par des actes qui lui laisseraient de longs ressentiments et le désir de vengeance, il serait bien plus habile à la Prusse de la ménager. Il y a dans le caractère français une générosité qui porte notre nation à oublier le mal si on le fait suivre d'un bon procédé. C'est ainsi qu'il y a dans le cœur des Français une véritable sympathie pour la Russie à cause de l'appui que nous trouvâmes dans l'Empereur Alexandre le lendemain de nos désastres de 1814 et 1815. L'amitié de la France sera toujours un avantage et sa haine un péril. L'homme sage préfère ce qui est avantageux, quand d'ailleurs c'est parfaitement honorable, au péril. Celui-ci peut être fort éloigné; mais, même alors, les États dont la vie est indéfinie évitent, quand ils sont bien gouvernés, de le braver.

La Prusse n'aurait-elle pas bien employé son temps si la guerre se bornait aux résultats suivants établissement définitif et reconnu par l'Europe, de l'unité allemande, le Midi et le Nord ensemble; le roi de Prusse devenant empereur d'Allemagne infiniment mieux que ne le furent jamais les souverains d'Autriche? Ce n'est pas aussi grandiose que de faire triompher ce pangermanisme en commençant à réduire la France au rang de puissance de second ordre; mais c'est comme si le premier Consul se fût arrêté à la paix de Lunéville et à la paix d'Amiens au lieu d'aller de conquête en conquête, jusqu'à la colossale construction de 1810 qui devait s'écrouler tout entière quatre ans après comme un château de cartes.

Il y a d'autres raisons tirées de l'intérêt prussien pour que cette guerre cesse. Il est incontestable que les troupes prussiennes commettent des excès. La plupart des chefs, je le crois, retiennent le soldat qui dépasse une certaine limite, mais plusieurs autorisent et même commandent la violence.


En outre, divers règlements généraux dont l'existence est authentique, car ils sont placardés sur les murs et publiés dans les journaux, sont d'une barbarie révoltante. Les Anglais qui n'ont pas le tempérament tendre font la guerre différemment. Ils ménagent bien plus l'habitant, craignant l'opinion de l'Europe et celle de leurs propres concitoyens; ils respectent bien plus le droit des gens. Comparez la conduite de l'armée prussienne envahissant la France en 1870, à celle de l'armée anglaise faisant la même invasion en 1814 et 1815. La différence sera énormément à votre désavantage et pourtant, depuis 1814 et 1815, le monde en général s'est beaucoup humanisé. Positivement la conduite de l'armée prussienne en France aujourd'hui fait rétrograder le droit des gens. Des villages entiers sont incendiés sans motifs valables. Des soldats, que vous devez reconnaître pour tels d'après vos propres précédents, nos francs-tireurs, sont traités comme des bandits. Des maires et des curés ont été fusillés ou ont reçu la schlague. Des femmes, outragées avec des circonstances atroces. Dans le siège des places fortes, vous employez de préférence le bombardement, qui s'adresse à la population inoffensive, au lieu de procéder contre les fortifications; tout cela vous fera la pire des renommées. Votre armée s'acquiert en Europe la dénomination des hordes d'Attila.

Depuis 1815, nous avons renoncé, nous, ainsi que les Anglais l'avaient déjà fait, au système funeste d'après lequel la guerre doit nourrir la guerre. Vous persistez à l'appliquer; c'est encore une mauvaise note pour vous.

Votre gouvernement ne doit pas se faire illusion, il est eh voie de se faire, aux yeux de l'Europe, une situation semblable à celle qu'avait Napoléon en 1807 et plus tard. Vous excitez, comme lui, l'admiration par la vigueur de votre organisation militaire et l'habileté qui s'y révèle. Mais, en même temps, vous devenez la terreur des peuples civilisés par les desseins que cette puissance militaire sert à accomplir. Car si vous faites, ainsi que lui, la guerre avec génie, vous mettez, ainsi que lui, votre supériorité militaire au service d'une politique dirigée par des passions formidables pour les droits d'autrui et pour la sécurité des autres peuples. A côté de vos mérites militaires, chacun perçoit maintenant


ce qu'on a tant reproché à Napoléon, une ambition insatiable,

connaissant peu les scrupules. Jusqu'au jour où ce grand

capitaine attaque l'Espagne, en 1808, il n'avait rien commis,

qui, au jugement de l'Europe actuelle, soit comparable à ce

que vous avez fait au Danemark. Jusqu'en 1808, il n'avait

pas dépouillé un souverain de ses états pour des motifs aussi

légers que ceux que vous avait donnés le roi de Hanovre,

pour ne parler que de celui-ci parmi les princes détrônés en

1866. A peine une entreprise de conquête est-elle terminée

que vous en entreprenez une nouvelle. Vous voici à la troi-

sième depuis six ans. L'Europe donc voit avec effroi l'accrois-

sement de votre puissance, de votre ascendant. Il n'est pas

possible, si vous persistez dans ces errements, que vous ne

souleviez pas en Europe les mêmes objections que Napoléon Ier

et par les mêmes raisons. Dès 1806, quels sont les noms

que l'on donnait à Napoléon dans les manifestes, dans les

journaux indépendants? On l'appelait «l'ennemi de l'Europe )),

« l'oppresseur de l'Europe ». Attendez-vous à ce que l'on

contracte l'habitude de vous qualifier de même si vous ne vous

amendez. La conséquence d'une pareille disposition de l'opi-

nion publique européenne, c'est qu'il se forme quelque jour

une coalition générale contre vous, ainsi qu'il s'en forma une

contre lui. Les moyens que vous avez employés pour vous

faire une armée innombrable sont à la portée de tout le

monde. Et du moment où l'opinion serait généralement

accréditée en Europe que la Prusse est le tyran des autres

États, le feu sacré, qui est le gage le plus assuré de la victoire,

embraserait vos adversaires.

La guerre actuelle, selon qu'elle aura telle issue ou telle

autre et c'est de la Prusse que l'alternative dépend pro-

curera à l'Europe un demi-siècle de paix et de prospérité, ou

ne sera que le signal d'une suite de luttes nouvelles dans

lesquelles s'épuiseront les forces de tous et où la civilisation

européenne reculera, parce que la tendance qui porte les

peuples à se rapprocher serait remplacée par la tendance

opposée qui les diviserait. Les haines nationales s'amortis-

saient elles recommenceraient plus vives que jamais, les

grandes œuvres de la paix, auxquelles on s'abandonnait au

grand avantage des peuples, seraient abandonnées pour que le


génie du mal, accaparant toutes les ressources, se déployât à l'aise par la dévastation et la mort.

Les peuples changeaient graduellement leur civilisation,

afin que les hommes de chaque nation eussent dans le sein des autres des facilités de plus en plus grandes; on reviendrait à la législation restrictive, à celle qui s'inspire de la haine et de la défiance contre l'étranger. En France nous avions accueilli avec amitié une multitude d'Allemands. Nous les traitions en frères. Ils étaient mêlés à nous dans nos ateliers et dans tous les actes de la vie réelle, dans nos plaisirs comme dans nos peines. Or voilà que tels et tels qui étaient chez nous comme serviteurs ou comme ouvriers et collaborateurs connaissant nos usages, familiers avec la distribution de nos villes, les chemins de nos campagnes, les sentiers de nos bois, nous reviennent sous la forme de uhlans, de,fantassins armés jusqu'aux dents et d'artilleurs répandant l'incendie dans nos villes et nos villages. Ils mettent à profit pour notre perte, ce qu'ils avaient appris, vivant de notre vie; heureux quand ils ne méconnaissent pas les droits de la guerre! Désormais nous devrions être plus circonspects. L'ouvrier et l'employé allemands, l'Allemand en général serait un suspect. Autant on l'accueillait naguère, autant on s'en garderait.

Dans toute l'Europe, ce serait de même. Le nom d'Allemand

et surtout de Prussien, y deviendrait synonyme d'ennemi. C'est que l'ambition qu'on a soufflée aux Prussiens ne connaît pas de limites. Ils s'appliquent les destinées indiquées aux Romains par les célèbres vers de Virgile « Tu regere imperio populos, romane, memento, etc. etc. »

Les hommes à idées libérales seraient impuissants à lutter

contre ces appréhensions et contre les mesures rétrogrades qu'elles détermineraient. Voilà, cher monsieur et digne ami, l'avenir que la Prusse préparerait à l'Europe et se préparerait à elle-même si elle se refusait plus longtemps à admettre que le renversement du trône impérial lui prescrit d'adopter, vis-à-vis de la France, une politique plus conforme aux principes de bienveillance mutuelle qui doivent servir de base aux rapports des peuples européens les uns contre les autres. Le système militaire prendrait de toutes parts un développement indéfini parce que la Prusse en aurait fait une nécessité générale.


Le régime de la liberté vers lequel l'Europe croyait marcher,

serait indéfiniment reculé.

Ah! cher monsieur et digne ami, combien il serait plus

profitable et plus beau pour le gouvernement prussien de

résister aux passions aveugles qui sont déchaînées dans quel-

ques parties de l'Allemagne et qui voudraient lui faire oublier

que la véritable force gît dans la modération. Il s'est si sou-

vent et si grandement montré un gouvernement éclairé,

civilisateur résolu et habile a faire prévaloir les conseils de la

raison, que le monde a les yeux fixés sur lui et se plaît à

croire qu'il restera fidèle à ces nobles et utiles traditions.

Croyez-moi, cher Monsieur et digne ami,

Tout à vous.

Sir Henry Buhuer.

Asnelles par Ryes (Calvados), 17 novembre 1870.

Monsieur,

Je me reproche de ne vous avoir pas écrit à la réception

de votre lettre du 15 octobre, d'abord pour vous remercier

des paroles aimables qu'elle renferme, et surtout pour vous

soumettre une réclamation, dans l'intérêt de la mémoire de

mon excellent ami Richard Cobden. Vous attribuez à l'in-

fluence des idées répandues par lui et l'école de Manchester

l'indifïérence et l'inaction regrettables de l'Angleterre, ou

tout au moins de son gouvernement au sujet des événements

si graves, et d'une si grande portée, qui s'accomplissent en

Europe et dont la France est la première victime, en atten-

dant les autres. Je réclame en faveur de Richard Cobden. Je

suis persuadé que, s'il avait été conservé à son pays, il recom-

manderait une politique différente du système expectant à

la faveur duquel s'établit sur le continent une domination

de fer dont l'Angleterre elle-même aura à souffrir. Richard

Cobden avait à un haut degré le sentiment de la solidarité

européenne. Il n'était pas pour la politique pacifique absolue,

par laquelle un peuple se désintéresse ou s'imagine se désin-

téresser des conflits qui éclatent entre ses voisins, des empié-

tements, des conquêtes qu'ils peuyent faire les uns sur les


autres, de l'oppression qu'une nation puissante et aguerrie

peut exercer autour d'elle. Cobden appelait et espérait

l'établissement d'un ordre européen où, au contraire, les

petits et les faibles n'eussent pas été à la merci des grands; où

l'ambition des puissances militaires -rt été contenue par des

digues. Ces digues auraient été

10 l'arbitration;

20 en dernier ressort, la force militaire des autres.

Il avait du cœur, Richard Cobden. L'audace de la Prusse

à la suite de l'imbécillité de Napoléon III, l'effronterie de son

ambition, les procédés barbares avec lesquels elle fait la

guerre, le joug de fer qu'elle fait peser sur les provinces con-

quises, les exactions que font ses commandants dans toutes

les villes ou villages où ils pénètrent, ce mépris froid et dur

qu'ils affectent pour la dignité humaine, du moment qu'il

s'agit d'autres hommes que les Allemands, tout cela l'eût

profondément indigné, et il aurait été d'avis, hautement,

qu'on opposât, par tous les moyens, une barrière à ces barbares

qui se croient civilisés parce qu'ils sont docteurs en droit et

en chimie.

Un autre homme qui, ce me semble, n'eût pas regardé d'un

œil indifférent cette prise de possession par la Prusse de la

domination européenne, c'est Pitt. II eût montré, à cette

occasion, son énergie pratique. Il eût, c'est l'opinion que j'ose

me faire de lui, convoqué le Parlement et à l'heure actuelle

vingt mille habits rouges seraient à Lyon, et autant à Orléans

sans préjudice d'une flotte qui serait annoncée et en prépara-

tion pour le printemps prochain.

Lord Hartherly, qui a très bien parlé à la prestation du

Lord Maire de Londres en Cour de l'Échiquier, mieux que le

soir du même jour au banquet, a dit que seule en Europe

l'Angleterre était sauve, mais à la condition de garder rempfre

des mers. On va vous disputer cet empire. Bismarck tenant le

pied sur la gorge de la France, si celle-ci continue d'être aban-

donnée, lui fera payer soixante ou quatre-vingts millions~ et

avec cet argent, il fera une flotte égale à la vôtre. Une marine

puissante est aujourd'hui surtout une question d'argent.

Bismarck ne cache pas ses visées maritimes.

1< Évidemment, M. C. parle ici de livres sterling.


Avec les bizarreries outrecuidantes auxquels sont sujets les esprits germaniques, ils sont capables de vous faire d'autres querelles. Avez-vous remarqué les thèses que soutiennent les professeurs de droit et d'histoire qui se sont mis à la tête du mouvement pangermanique et qui se sont faits les auxiliaires, les Tyrtées de Bismarck, lequel doit bien rire d'eux dans sa barbe? Il y en a deux entre autres qui se font remarquer pour leurs exagérations, par lesquelles un jour ils seront voués au ridicule mais avec lesquelles, quant à présent, ils font beaucoup de mal. C'est le professeur Heinrich von Sybel et le professeur Treitschke. Il y a bien aussi Mommsen; celui-ci a écrit sur l'histoire romaine des volumes que j'ai voulu lire, les entendant beaucoup vanter. Je n'y ai rien compris, d'où j'ai conclu que c'était sublime. Avec les théories de ces messieurs, il serait facile de prouver qu'en votre qualité de Saxons vous 'appartenez à l'Allemagne et devez y être incorporés. Vous êtes des Allemands corrompus (voyez le T imes du 12, page 6, colonne 5), il ne s'agit plus que de vous désinfecter. En jetant sur vos côtes quatre cent mille fantassins, cent mille uhlans et cuirassiers blancs et cinquante mille artilleurs, on vous remettrait à l'état sain; surtout en vous priant de verser à la caisse cent millions de livres, seulement parce que cela vous ferait mettre à la diète.

Et dire que nous avons cru vivre dans un siècle de progrès, et d'avancement pour l'esprit humain.

Ah! monsieur, à quelles déceptions on est voué en ce monde. Veuillez croire, monsieur, à tous mes sentiments les plus distingués.

MICHEL CHEVALIER


LE CHANT DU MONDE

VI

« Elle n'a jamais vu la nuit », se dit Antonio.

Où est la route? dit Matelot.

On suit le fleuve.

K Elle n'a jamais vu », se dit Antonio.

La nuit était beaucoup plus vaste que le jour.

Sur la terre, tout était eNacé, des collines, des bosquets et

des ondulations des champs. C'était seulement plat et noir et au-dessus des arbres éteints le monde entier s'ouvrait. Au fond, coulait le lait de la vierge, des chariots de feu, des barques de feu, des chevaux de lumière; une large éteule d'étoiles tenait tout le ciel.

« Elle n'a jamais vu. »

Ça n'était plus cette vie furieuse et hâtive de la terre, ces

chênes crispés, ces animaux tout pantelants de leur sang rapide, ce bruit de bonds, de pas, de courses, de galops et de flots, ces hurlements et ces cris, ce ronflement de fleuve, ce gémissement que de temps en temps la montagne pousse dans le vent, ces appels, ces villages pleins de meules à blé et de meules à noix, les grands chemins couverts de silex que les chariots broient sous leurs roues de fer, ce long ruissellement de bêtes qui troue les halliers, les haies, les prairies, les bois épais dans les vallons et les collines et fait fumer la poussière rousse des labours, toute cette bataille éperdue de vie man1. Voir la Revue de Paris du l" mars.


geuse sous l'opaque ciel bleu cimenté de soleil. Non, c'était

le silence et le froid de la nuit.

« Elle n'a jamais vu cette nuit gonflée de sang froid

comme le fleuve avec ses poissons. Elle n'a jamais vu, et moi

je lui ai dit que la nuit, c'est ce qu'elle voit d'habitude dans

sa tête noire »

On marche jusqu'au bosquet là-bas? dit Matelot.

Oui.

Pourquoi nous suivons le fleuve?

Pour avoir une direction, dit Antonio, et puis

aussi parce qu'ici la terre est molle. Ils passeront plus haut

dans les bois avec leurs bœufs. Ils nous perdront. Tu com-

prends, noisette?

Je lui ai dit

-La nuit, c'est ce que tu vois, toi, l'aveugle, dans ta tête

noire.

Alors elle va me dire

Si c'est ça, dès que la nuit vient, tu te couches dans

l'herbe et tu regardes au-dessus de toi. Alors, tu ne vois rien?

Alors, il vaut mieux que tu dormes. Pourquoi regardes-tu?

C'est trop facile de me tromper. Et quoi lui dire?

Elle saura que je me couche parce qu'elle m'aura touché.

Elle touchera mes yeux. Elle dira

Tu as les yeux ouverts.

Je dirai

Oui.

Elle dira

Dis-moi ce que tu vois.

Et quoi lui dire?

Elle pourra toucher mon bras et connaître le tour de mes

joues et de mon menton avec le bout de son doigt comme elle

a fait pour le petit enfant. Elle pourrait me connaître avec le

plat de sa main et faire le tour de moi, et savoir où je m'arrête.

Mais elle ne peut pas faire le tour de tout avec sa main. Elle

ne peut pas toucher un arbre depuis le bas jusqu'au bout des

feuilles. Elle ne peut pas toucher le renard qui saute dans

l'éboulis comme une motte de feu. Elle ne sait pas où tout ça

s'arrête et ce qu'il y a après ça, autour de ça, des arbres et des

bêtes. Elle ne peut pas toucher le fleuve. Elle pourrait toucher


le fleuve, mais il faudrait qu'elle sache nager. Je peux lui apprendre à nager.

Qu'est-ce que tu penses qu'il a fait? dit Matelot.

Qui?

Mon besson.

Savoir, dit Antonio.

Pour qu'il ait tous ces gens contre? Et où on va?

On marche, dit Antonio.

Une lie d'étoiles reposait sur les contours de la terre, la nuit s'épaississait dans ses hauteurs. L'étoile des bergers était grosse comme un grain de blé. Le vent s'abaissait. Le jour venait.

Je suis sur un sentier, dit Matelot.

Suis-le.

Il monte le coteau.

Monte.

Tu sais où nous allons?

Je sais, dit Antonio, ne parle pas tout le temps. « Elle peut me toucher, moi, se dit Antonio, depuis le bas jusqu'en haut, et me connaître. Elle peut toucher le fleuve, pas seulement avec la main, mais avec toute sa peau. Elle entrerait dedans. Elle l'écarterait devant elle avec ses bras, elle le frapperait avec ses pieds, elle le sentirait glisser sous ses bras, sur son ventre, peser sur son dos creux. Elle peut toucher une feuille et une branche. Elle peut toucher un poisson avec sa main quand je prendrai des poissons. Elle les touchera tous quand j'aurai renversé le filet dans.l'herbe. Elle les touchera tout vivants quand ils passeront dans l'eau à côté d'elle et qu'ils feront claquer leurs nageoires contre sa peau. Elle touchera le chat des arbres qui reste dans l'île des geais et qui se laisse toucher quand il a mangé des tripes de poissons. Je tuerai des renards pour qu'elle les touche. Elle sentira l'odeur de l'eau, l'odeur de la forêt, l'odeur de la sève quand Matelot abattra les arbres autour de son campement. Elle entendra craquer les arbres qui tombent et le bruit de la hache, et Matelot qui criera pour prévenir que l'arbre va tomber à droite et puis tout de suite après l'odeur des branches vertes et de sève, et puis cette odeur qui se fait plus légère chaque jour à mesure qu'on laisse ces arbres par terre avant qu'on les écorce, jus-


qu'à ressembler à la petite odeur d'anis des mousses en fleurs. Mais comment faire pour tout le reste? »

Il regarda les étoiles.

Voilà les étoiles qui grossissent.

Elles sont comme des grains de blé maintenant, se ditil, mais comment faire? Je peux lui faire toucher des grains de blé et lui dire c'est pareil. Elle ne pourra pas toucher les mouvements de tout. Elle touchera le chat des arbres quand il sera couché au soleil avéc son doux ventre plein de tripes de poissons et le mouvement de ses flancs. Elle ne pourra pas toucher le chat des arbres quand il marchera là-haut sur les branches des chênes, quand il sautera dans la clématite, quand il se balancera dans les lianes, suspendu par ses griffes pour sauter dans le saule. Elle ne pourra pas toucher le renard qui vient boire au fleuve. Ni le poisson qui monte des fonds quand tout est tranquille et tout d'un coup il saute hors de l'eau comme une; lune. Elle me dira « Qu'est-ce que c'est ce bruit? »

Ça devient chemin, dit Matelot.

Oui, dit Antonio, il y a des ornières dans l'herbe. On n'entend plus les bœufs, dit Matelot.

Tu les a entendus? dit Antonio.

Oui, dit Matelot, et toi?

Non.

Ils montaient à travers les prés de chaque côté de nous. On n'entend plus rien. On a marché plus vite.

Oui, on marche vite.

A quoi tu penses?

A rien.

Moi, je me demande ce qu'il a pu faire et où il est? Il est là-haut devant, dit Antonio, marche, ça va être le jour.

Subitement il fit très froid. Antonio sentit que sa lèvre gelait. Il renifla. Le vent sonna plus profond; sa voix s'abaissait puis montait. Des arbres parlèrent; au-dessus des arbres le vent passa en ronflant sourdement. Il y avait des moments de grand silence, puis les chênes parlaient, puis les saules, puis les aulnes; les peupliers sifflaient de gauche et de droite comme des queues de chevaux puis tout d'un coup ils se


taisaient tous. Alors, la nuit gémissait tout doucement au fond du silence. Il faisait un froid serré. Sur tout le pourtour des montagnes le ciel se déchira. Le dôme de nuit monta en haut du ciel avec trois étoiles grosses comme des yeux de chat et toutes clignotantes. Une colline de l'est sortit de l'ombre. Son arête noire ondulée par son poids d'arbres se découpait sur une lueur couleur de paille. Au sud une forêt gronda, puis elle émergea lentement de la nuit avec son dos pelucheux. Un frémissement de lumière grise coula sur-la cime des arbres depuis le fond du val jusqu'aux abords du grand pic où la forêt finissait. On l'entendait là-haut battre contre le rocher. Le rocher s'éclaira. Il n'y avait pas de lumière dans le ciel, seulement là-bas vers l'est une blessure violette pleine de nuages. La lumière venait de la colline. Sortie la première de la nuit, noire comme une charbonnière, elle lançait une lumière douce vers le ciel plat; la lumière retombait sur la terre avec un petit gémissement, elle sautait vers le'rocher, il la lançait sur des collines rondes qui, tout de suite, sortaient de la nuit avec leurs dos forestiers. L'ombre coulait entre les bosquets et les coteaux, dans les vallons, le long des talus, derrière le grillage des lisières. Un choucas cria. L'ombre portait les montagnes et les collines comme de larges îles d'un vert profond, sans reflets, noircies par la couleur de cet océan qui, d'instant en instant, se desséchait, descendait le long de leurs énormes racines de terre, découvrant des forêts, des pâtures, des labours, des fermes, descendant de plus en plus bas jusqu'à leur vaste assise contre laquelle le fleuve ondulait comme une herbe d'argent. Des vols de rousseroles et de verdiers se mêlèrent au-dessus des aulnes avec leurs deux cris alternés comme les cris d'un chariot qui danse dans les ornières. La nuit bleuissait. Il n'y avait plus qu'une étoile rousse. Le vent s'arrêta. Les oiseaux s'abattirent dans les arbres. Les chênaies émergèrent. Le jour coula d'un seul coup très vite sur le fleuve jusqu'au loin des eaux. Les monts s'allumèrent. Les collines soudain embrasées ouvrirent leur danse ronde autour des champs et le soleil rouge sauta dans le ciel. Le jour, dit Matelot.

Il se retourna. Il était blanc de givre dans sa barbe, ses cils et ses moustaches.


Antonio ouvrit les bras en croix. Il les laissa retomber le

long de lui.

Pauvre, dit-il.

Il était ébloui.

Un jour de froid dans la montagne, dit Matelot.

Elle est là-bas, pensa Antonio, allongée dans le

lit noir avec ce petit crapaud chaud à côté d'elle.

Rouge le matin, chemin du froid, la montagne est dure,

dit Matelot. Je vois de la glace. Qui sait s'il peut se faire du feu, mon besson?

Ton besson, dit Antonio, je te le trouve, je le te

ramène à coups de pieds dans le cul depuis là-haut jusqu'en bas, si je te le trouve. Voilà ce que je fais, tête de veau. Tu crois que c'est ma vie, moi, de courir comme un chat maigre dans ce pays? Tu crois que j'ai pas le droit d'un peu de calme à mon âge et d'avoir une femme, tranquille comme Baptiste? J'ai le droit oui ou non, dis, enflé de galère, père du cochon! Oh! Antonio, dit Matelot en s'arrachant les glaçons

de la barbe, où as-tu appris la politesse?

L'aube était sur le visage d'Antonio.

Marche, dit-il suis le chemin. Là-bas c'est la route.

Une route ondulait devant eux par-dessus collines et vallons avec, de loin en loin, un érable allumé.

Le chemin que'les deux hommes suivaient traversait la

route puis s'en allait au delà crever un bois. A la croisée une femme était assise. C'était une jeune paysanne montagnarde en socques de bois. Elle portait ses espadrilles de marche pendues à son cou par une ficelle.

Tu attends? lui dit Antonio.

J'attends le char de l'Alphonse.

C'est la route d'où?

Par là ça va à Villevieille.

Tu y vas, toi?

J'y vais, dit-elle, mais j'attends l'Alphonse. Je

peux pas le porter si loin.

Elle entr'ouvrit son devantier replié sur elle. Un petit enfant

était couché dans le berceau de ses genoux. Il avait le visage couvert de croûtes rosâtres; il bavait en tordant sa bouche.


Qu'est-ce qu'il a?

Ça le prend et ça le quitte, dit-elle. Il n'arrive pas

à faire son compte. Je vais faire voir mon lait. Des fois il

aurait pu se pourrir quand j'ai eu peur à la chasse au loup.

C'est le sang de son père qui lui revient.

Il a les humeurs, dit Matelot.

Non, dit la femme, on est de grosse santé d'habi-

tude. C'est mon lait qui est pourri.

Un char arrivait du côté du bois. Il était en gros bois bleu.

Un homme debout sur les planches le conduisait.

C'est loin, Villevieille?

Ça te dérangerait si on allait avec?

L'homme arrêta son char près de la femme.

Ceux-là demandent si ça dérange, dit-elle.

Rien dérange.

Il était en lourd velours gris avec de grosses mains qui ne

savaient plus rien faire après avoir lâché les guides. Il les

frotta.

Mets le petit sur les sacs. Nous quatre on marchera.

La femme enleva ses socques et laça ses espadrilles. Elle

tapa du talon. Ses jupes ballonnaient sur ses hanches.

Un peu avant le plein soir l'Alphonse dit

On couchera au jas de l'érable.

On nous voudra? demanda Antonio.

L'homme se mit à rire.

Tu demandes des permissions, toi?

Pas guère, dit Antonio. Mais si c'est des gens de

ta connaissance.

C'est sur la route, dit-il, c'est ouvert à tous.

Ils montèrent peu après en haut d'un tertre où ils pouvaient

voir loin devant.

C'est là-bas, dit la femme.

Elle montra une longue bergerie dans un bosquet d'érables.

En arrivant, il y avait déjà deux chars dételés devant

la porte et, attachés aux arbres, trois chevaux et cinq mulets

encore bâtés. Un homme, la joue contre l'herbe, soufflait un

feu. Un garçon portait de l'eau aux bêtes. Une petite fille

coupait les liens des bottes de foin et elle répandait l'herbe

sèche dessous le nez des chevaux. Deux mulets se surveil-


laient, se tournaient, frottaient leurs bâts, se ruaient dans les jambes et riaient avec de grandes dents jaunes. Les chevaux poussaient la petite fille avec leurs museaux et ils tapaient du sabot dans la terre.

Buvez, dit le garçon. ·

Le cheval descendit le seau avec sa tête.

Père, cria la fille, le roux veut mordre la jument. Laisse-les débrouiller, dit l'homme qui soufflait le feu. Un petit vieillard en demi-houppelande avec de grandes poches regardait le bord du pré. Il était penché sur l'herbe et il cherchait.

Je n'en vois pas de tes fleurs bleues, cria-t-il à quelqu'un qui était dans la grange.

C'est trop tard, dit une voix de femme et vous n'y voyez pas plus qu'une marmotte. Rentrez me couvrir.

C'est vrai, dit l'Alphonse, – tu n'as pas essayé les fleurs bleues.

J'ai tout essayé, dit la paysanne.

–' Beaucoup de monde, dit Matelot.

C'est la route, dit l'homme. Aide-moi. Mon cheval est entier. Tiens-le solide par le museau. Prends le petit, dit-il à la femme. Entre-le. Il faut s'aider, compère. Si tu vois que l'Adrien bouge, serre-lui le mors par la clavette. Le gros cheval luisant reniflait du côté de la jument.

Entre avec moi, dit la paysanne à Antonio. On considère mieux quand il y a un homme et je voudrais bien un coin pour que celui-là ne prenne pas froid, et puis il faut que je le fasse téter.

-– Je te porte la couverture.

Porte-la et le sac noir aussi.

L'Alphonse débouclait les harnais.

Attention, dit-il. Il va sauter dès qu'il ne sentira plus les tirants.

Le cheval préparait ses efforts en frémissant. Des risées couraient sur sa peau de la croupe au collier. Il s'était piété dur de ses sabots de derrière et, tendu vers le bosquet d'érables, il fatiguait la main de Matelot en secouant la tête. La jument le regardait. Les mulets se poussaient cul à cul de l'autre côté des arbres.


Tu le tiens?

Hari diablon, cria Matelot, et il frappa le cheval

à coups de poing sur les yeux.

Vous le tiendrez, dit l'homme au feu.

On tiendrait le pape, dit l'Alphonse, et il laissa une courroie sournoise.

La jument dansait dans l'herbe sourde. Elle frappait des

appels avec ses sabots. Elle ne hennissait pas, elle ondulait seulement comme si le cheval était déjà sur elle et elle patapait de ses quatre sabots.

Là, dit l'Alphonse, et il fit lever le bras du char.

Le cheval délivré sauta. Matelot se serra de la tête au pied comme un bloc et il donna un tour à la clavette. La bête était comme une barque amarrée de proue et qui talonne de la poupe dans un grand courant, elle tournait avec sa croupe autour de Matelot. Alphonse prit la courroie de ventre et tira. Le cheval cria d'un cri amer et s'arrêta. Il tremblait comme sous le seul poids du ciel tremblent ces boues travaillées par des eaux de dessous.

Là, dit l'Alphonse. Tu penses qu'à l'amour.

Le cheval se plaignait. La courroie lui meurtrissait le tendre de l'entre-cuisse. La jument pleura. Les mulets immobiles tendirent le museau vers le cheval et ils se mirent à gémir doucement. Au fond des bois, un âne se mit à braire. Des chiens aboyèrent. Les bêtes amères se plaignaient.

Je me résoudrai, dit l'Alphonse, le mieux sera de le faire couper. Il sera tranquille comme ça. Viens, on va l'entraver au sapin là-bas.

Je l'avais gardé comme ça, dit l'Alphonse pendant que Matelot plantait le piquet à cinq pas du sapin, d'abord parce que ça me flattait, il cligna de l'œil et il fit rire tout un côté de son visage et puis je le sentais plus franc au travail. J'ai fait les foins des pâtures Robertes, là-haut dans la montagne avant tout le monde, même Maudru. Tant qu'il'est chez nous seul, ça lui passe en travail, mais dès qu'on entre au pays des femelles. je le ferai couper. Il sera plus tranquille et moi aussi.

Le cheval était attaché par le bridon à l'arbre et il avait les jambes de derrière entravées et tenues par le piquet. Il


ne se plaignait plus. Il regardait droit devant lui sans cligner

des yeux comme une bête morte.

Matelot et Alphonse entrèrent dans la grange. Il y avait

déjà là-dedans des gens qui s'apprêtaient à passer la nuit. Un

peu de crépuscule clair restait encore dans les fenêtres, et

du plein de la porte ouverte le feu que l'homme avait enfin

réussi à faire flamber lançait de longs reflets rouges qui

léchaient la paille des litières comme une grosse langue de

chien.

C'est vous qui faisiez tant de bruit? dit une voix.

C'était la femme qui avait parlé de fleurs bleues au petit

vieillard. Elle s'était fait comme une petite chambre pour se

séparer des autres, avec une longue malle de voiture noire et

poilue et deux grosses valises de cuir.

Bonsoir, demoiselle, dit l'Alphonse, oui, c'est

nous. C'est mon cheval qui est entier. Alors, vous voilà des-

cendue des bois Deffens, vous aussi?

C'est toi, Alphonse? dit-elle.

Hé oui, je vous ai reconnue tout de suite, moi.

Moi, dit-elle, avec mon mal je ne sais plus ce que

je regarde.

-– Comment ça va?

Mon pauvre Alphonse, mal, et ça dure. Alors, mon père

m'a dit « Allons à Villevieille. )) Et toi?

Nous, nous y allons pour le petit. Je crois que la femme

se pourrit. Elle m'a vu quand on m'a rapporté de cette chasse

au loup, vous savez, j'avais du sang partout. Enfin on ne sait

pas.

Chacun sa part, dit-elle. J'ai vu entrer ta femme,

elle est là-bas au fond, je crois. e

Qui c'est? demanda Matelot un peu plus loin.

Des riches, dit l'Alphonse.

Il y avait encore sur la paille un jeune homme étendu

comme mort. A côté de lui une vieille femme accroupie le

regardait. Elle bougeait les lèvres sans faire de bruit et elle ne

s'arrêtait pas de parler comme ça dans elle-même. Un homme

se plaignait dans l'ombre; quelqu'un claquait des dents. Trois

hommes assis au bord du passage mangeaient des oignons

crus.


Salut, Maudru, dit Alphonse.

Salut, dirent-ils tous les trois.

Où Maudru? dit Matelot à voix basse.

Pas lui, dit Alphonse, ses hommes. Ce sont ceux des mulets là dehors. Des fourrières de troupeau.

Te voilà, femme, dit Alphonse. Il t'a trouvé un bon coin.

Elle était assise dans une paille pas trop foulée dans un coin du fond. Elle avait ouvert en plein son corsage, délacé son corset et sorti ses seins. L'enfant malade tétait en geignant. Antonio était là devant, debout. Il regardait droit devant lui sans cligner des yeux comme un homme mort.

Viens, dit Matelot en le tirant par le bras, on s'en va, nous autres.

Oui, dit Antonio, ça vaut mieux.

La nuit était venue. Ils marchèrent sur la route. Il y avait le bruit de leurs deux pas, puis ça se confondait, c'était un seul gros pas qui allait, puis le pas de Matelot prenait le dessus, plus vite, plus âpre à marcher. Loin derrière eux, la jument se mit à hennir à la tremblade, puis le souffle des arbres effaça le gémissement femelle et il n'y eut plus que cette haleine sourde au plein de la nuit.

Je ne suis pas venu dans ce pays, dit Matelot, pour tenir des chevaux entiers.

Les arbres balançaient leurs lourds rameaux épais; des 'craquements descendaient le long des troncs et s'en allaient trembler sous l'herbe, dans la terre. Il y avait des forêts de chaque côté de la route.

Je veux mon besson. Et je veux savoir!

Antonio rattrapait avec son large pas le pas rapide de Matelot.

Quand on a dit, dit Matelot, il est peut-être vivant. (Et encore on ne l'a pas dit mais on a fait comme si on le disait et je crois maintenant, moi, qu'il est vivant), je me suis mis à trembler comme un aulne. Qu'est-ce que tu veux, tu peux avoir tes choses à penser, j'ai les miennes.

Les chiens aboyaient dans le val. La route nue luisait un peu dans la nuit. Le vent maintenant venait de face, froid et solide. v


Tu t'en fous, toi, dit Matelot.

Non.

Si, de ce que je vais dire tu t'en fous. Tu ne sais pas et, pour comprendre, faut être tout le contraire d'un sauvage. Et encore, un sauvage ça comprend, des fois. Tu sais pourquoi on me dit « Matelot »?

Je le sais vingt fois.

Tu sais tout le voilier, le café, et que je suis resté plus de dix ans en mer?

Tout le café, le voilier et les dix ans.

Qui te l'a dit?

Junie, en parlant.

Dans la montée, le pas d'Antonio plus solide rejoignait plus vite le pas de Matelot. Une buse criait, puis on l'entendit voler dans les arbres.

Qu'est-ce que tu es venu faire en forêt? dit Antonio, J'ai jamais pu le lui faire dire.

Elle ne le sais pas. Moi, je sais seul. Ça vient de cette habitude de bateau. J'aime pas la plaine, j'aime pas la montagne j'aime cette forêt loin de tout. Ça sent le bois, ça crie et ça grince. C'est pour ça.

En haut de la montée ils entrèrent sur un large plateau chauve, sans arbres et presque sans herbe. Le vent galopait sans toucher terre, il soufflait à hauteur d'arbre. Il y avait peu d'étoiles. La vieille lune éclairait tout un charnier de nuages blêmes.

L'enfant, dit Matelot. C'est ça que tu peux pas comprendre. J'ai traîné Junie dans les bois pour ça. J'étais malade, moi. C'est l'époque où j'ai eu mes fièvres d'Afrique. Je me disais K Têtu, têtu, c'est ça que tu feras, et coupe que tu coupes, taille que tu tailles. Mes mains saignaient, j'ai fait la maison. « Couche-toi )) je me suis dit, fais seulement que la fièvre te passe. Ils viendront là les enfants. Ils sont venus. Deux ensemble. Des bessons. J'en avais tant envie. Tu peux rire.

-– Je ne ris pas, dit Antonio.

Toi, tu rends service, dit Matelot. Moi, c'est comme si je me cherchais moi. Si on me le tue, je mets le feu au pays. Le fleuve, le radeau, compris. S'il était mort, c'était


la mort. Je suis pas pleurard. L'autre qui s'est fait écraser dans l'argile, j'ai dit « Bon. » Celui-là, j'aurais dit « bon ». Je me connais. Mais on le chasse, je suis là. Je rends pas service, moi. e

Antonio ne répondit pas. Ils marchèrent un moment sans rien dire.

Je dis pas ça pour toi, dit Matelot doucement.

Antonio ne répondit pas. Il se passa la main sur les joues et sur le menton. Il n'avait pas coupé sa barbe depuis le départ. Son poil grattait.

Si je le trouve, dit Matelot, il me dira peut-être « Mêle-toi de ce qui te regarde. » Qui sait ce qu'il a fait dans ce pays? Mais c'est une chose que tu ne peux pas comprendre. Il n'y a plus de soleil et plus de rien. Plus de Junie, tu vois, plus de Junie, plus rien. Je veux être à côté de lui. Et puis, ils pourront monter, les autres, avec leurs bœufs. Il m'a toujours arrosé de soucis. C'est peut-être pour ça que j'y tiens. Des corbeaux, dit Antonio.

Ils venaient d'entrer dans une place où les corbeaux se couchaient. Les oiseaux se levaient sous leurs pas. Ils volaient lourdement autour d'eux et ils leur frappaient les épaules avec leurs ailes.

Le petit le plus fier du monde, dit Matelot. Je lui ai soufflé dans la gorge quand il avait l'étrangle-chat. Je le portais dans mes bras. Il me frappait les flancs avec ses pieds. Ça râpe encore à cet endroit.

Derrière eux les oiseaux, épais s'abattaient en criant. Puis, ce fut encore le silence noir du plateau et le vent.

Tu as une direction? dit Antonio.

Je vais à Villevieille, voir le marchand d'almanachs. Je veux savoir ce qu'il a fait contre les bœufs, mon besson. Tu crois que maintenant on pourrait pas dormir?

Oui, maintenmit je crois qu'on peut, dit Matelot. Je me suis assez uSé pour y être souple.

Antonio s'arrêta. Il déroula son manteau. Il se coucha sur la terre. Il s'était enveloppé la tête pour ne rien voir et rien entendre de ce large plateau avec sa route grise dardée vers le nord.

Là, dans son chaud, il se refaisait ses images et ses bruits.


Il attendit que Matelot fût couché. Alors il fit doucement avec sa bouche le bruit d'une caresse. Il n'avait jamais entendu de baisers comme ça, avant cette nuit là-bas dans la maison de la mère de la route. Clara avait embrassé le bras du petit. Il avait entendu ce même baiser tout à l'heure quand la paysanne installée dans son coin avait caressé l'enfant malade. Il revoyait Clara avec son enfant chaud à côté d'elle. Il pensait

Un enfant! L'enfant d'un homme! C'est arrivé comment ?

Il s'était couché face au sud et, par l'ouverture de son manteau, il vit dans la nuit la route grise qui s'en allait mollement vers Clara, le bas pays, l'île des geais, le fleuve, tout le grand temps qu'il lui faudrait à lui, Antonio, pour lui faire toucher à elle les renards, les chats, les poissons et les aurores.

Il aurait voulu être désigné seul par la vie pour conduire Clara à travers tout ce qui a une forme et une couleur. Il ne pensait qu'à la joie de lui dire ça c'est ça, touche; eh! bien, voilà comme c'est, tu comprends? Elle dirait « merci Antonio ». Il se répéta doucement à voix basse dans son manteau

Merci, Antonio, merci, Antonio.

Une lointaine forêt gémissait et parlait avec des mots de rêve.

VII

Debout, cria Matelot.

Le jour était haut. Là-bas devant, un cheval attelé à une charrette légère trottait en secouant des grelots. Un petit groupe de piétons venait du sud. Des chars criaient dans la montée avant le plateau. Des trompes de bouviers sonnaient du côté des bois.

Qu'est-ce que tu as? demanda doucement Matelot. Antonio roulait son manteau.

Qu'est-ce que tu as, homme du fleuve, dit Matelot, et il lui mit la main à l'épaule.

Sous les épais sourcils gris, les petits yeux de Matelot, sanguins comme des yeux de furet, luisaient de douce affec- tion, et la grosse main serra l'épaule.


C'est comme si on m'avait saigné, dit Antonio, de tout ce qui était mon plaisir. Je ne sais pas si c'est d'être loin de mon fleuve ou si c'est. il s'arrêta de rouler le manteau d'être entré dans une espèce d'autre fleuve. Qu'est-ce que tu en dis ?

Nous deux, dit Matelot, on a besoin de se saoûler. Voilà le besoin. On s'est alourdi de tout. Voilà la chose. Si ça va bien à Villevieille, moi je me saoûle.

Moi aussi, dit Antonio.

Le jour était sombre. Un plâtre gris tout humide murait le ciel d'un bord à l'autre. Une volée de pluie crépita dans les herbes sèches.

On marche même s'il pleut, dit Matelot sans ralentir le pas.

Oui, dit Antonio, et qu'on se batte. Tout est trop mou. Tout est trop femme. Et qu'on se casse la gueule un peu les uns aux autres.

Ils marchaient de leurs larges pas bien accordés. Ils rejoi- gnaient peu à'peu la charrette légère dont le cheval ne trottait plus. Elle portait un gros homme ballottant couvert d'un manteau de berger. Ça le faisait un peu ours. Ils le dépassèrent. L'homme dormait sur sa charrette. Il avait un large mal rouge comme un vin qui lui tenait toute la joue.

La pluie vint du nord. Elle se mit d'abord à danser sur les chardons larges comme des peaux de tambour. Elle courut sur la droite, puis vers la gauche. Elle rétrécissait ,la lande autour des hommes. Les fourrés de genévriers fondaient sous elle, puis disparaissaient; enfin elle s'avança raide et froide, et, penchée sur le vent, elle frappa droit devant elle. Matelot baissa la tête et poussa sa marche en avant. Il avait mis sa toque de fourrure.

Antonio allait nu-tête. Peu à peu ses cheveux qui étaient un peu frisés s'aplatirent et ils se déroulèrent devant ses yeux. Il regardait les pieds de Matelot. Il réglait son effort sur le sien. Il fouilla sa musette et sortit ses quatre cartouches. Il les regarda sous l'abri de sa main. Elles étaient encore sèches. Il les mit au chaud dans la poche de son pantalon. C'était une large pluie d'automne, sans faiblesse. Au bas du plateau, de l'autre côté, la route était coupée par un torrent


qui commençait à rouler des eaux grasses, lourdes d'une écume qui né s'éteignait pas en grésillant mais pesait sur les eaux comme du blanc d'œuf.

Ils traversèrent de leur pas ordinaire sans parler.

Ils étaient seuls maintenant sur la route. Des vols de feuilles mortes passaient dans la pluie. Les bois se décharnaient. De grands chênes vernis d'eau émergeaient de l'averse avec leurs énormes mains noires crispées dans la pluie. Le souffle feutré des forêts de mélèzes, le chant grave des sapinières dont le moindre vent émouvait les sombres corridors, le hoquet des sources nouvelles qui crevaient au milieu des pâtures, les ruisseaux qui léchaient les herbes à gros lappements de langue, le grincement des arbres malades déjà nus et qui se fendaient lentement, le sourd bourdon du gros fleuve qui s'engraissait en bas dans les ténèbres de la vallée tout parlait de désert et de solitude. La pluie était solide et pesante.

Un épervier passa. Il baissait son vol comme pour essayer de passer sous la pluie. Il rasait l'herbe et il remontait en criant.

La route s'était enlacée autour d'une colline. Là-haut, elle s'allongea dans des landes. Le brouillard affleurait des deux côtés, mais, des deux côtés, ça devait se creuser en des à-pics profonds. On entendait qu'en bas le fleuve soufflait, des chiens aboyaient. Des fermes craquaient doucement avec des bruits de poules et de chèvres.

D'accord? demanda Matelot sans ralentir.

D'accord, dit Antonio. Et il fit un grand pas pour se mettre à l'alignement.

On ne voyait rien au delà de la route. On était maintenant trop haut dans la pluie. L'eau ne frappait plus le visage, elle était comme une fumée. Elle ne faisait plus de bruit. Elle essayait ses muscles gris sur des fantômes de rochers, des ombres d'arbres. Elle enveloppa lentement un érable du bord de la route. L'arbre ne bougea pas. Il était immobile jusqu'au plus petit branchillon, mais toutes ses feuilles rouges tombèrent. Dans une crevasse des nuées, une muraille de rochers surgit à gauche de la route. Le pied se perdait en bas dans des abois de chiens, le sommet montait à travers l'épais du nuage. La roche était noire et ruisselait d'eau. Puis tout fut caché. Le


halètement de la pluie découvrit, là-bas devant, un énorme coteau hérissé, couché en travers de la route comme un sanglier. Des trous de lumière blême se creusaient dans le nuage. Des fois à l'est, et cela faisait durer un faux matin, des fois à l'ouest comme si le noir était déjà là. Des fois, tout étant noir, une étrange lueur s'ouvrait au nord et on ne pouvait plus savoir le moment du jour, c'était comme une illumination de la fin du monde quand tout sera changé, les aubes et les couchants et que les morts sortiront de la terre.

La route se plia pour descendre vers les vallées.

Au détour, une charrette bâchée de toile était renversée dans le fossé. Au bruit des pas, un homme sortit de l'abri. Vous allez loin? demanda-t-il.

Oui.

Vous voulez me rendre service? Vous allez arriver à la Vacherie. Dites au charron que je suis là, je suis Martel du Revest. Dites-lui qu'il vienne m'aider. C'est pour un malade. Comptes-y, dit Matelot.

Bonne route.

Et l'homme se cacha sous la bâche.

La descente les fit rentrer dans l'épais de la pluie. De temps en temps un arbre aux feuilles mortes surgissait, grésillait, puis il s'éteignait derrière eux comme une braise mouillée. Au bas de la pente, un misérable hameau de quatre maisons sonnait de l'enclume et pissait du purin de vache dans la boue.

Charron! appela Matelot.

Ils entrèrent. La forge les lécha d'un grand coup de feu par devant. Ils sentirent tout d'un coup qu'ils étaient mouillés jusqu'à l'os. Un grand rameau de glace ouvrit ses branches gelées dans leurs dos.

Un nommé Martel du Revest, dit Matelot. II est là-haut avec sa charrette renversée. Il dit que c'est pour un malade.

Bien sûr, dit le charron, j'y vais.

C'était un petit homme râblé avec d'énormes mains en racines d'arbres. Il coucha son marteau sur l'enclume.

Profitez du feu, dit-il.

Matelot étendit ses mains vers la flamme.


Antonio lui toucha le bras.

En avant! Et il montra la porte avec sa tête.

Matelot le suivit.

En sortant, Antonio le regarda du coin de l'œil.

D'accord? demanda-t-il doucement.

D'accord, dit Matelot.

La dernière maison du hameau sentait l'oignon frit et la

fressure de porc.

Antonio se mit à siffler une chanson qui poussait les pas.

Ils entrèrent dans la solitude de la pluie.

Ils portaient maintenant le froid avec eux. Sauf dans les

plis de leur chair et dans les j ointures travailleuses où la marche

mettait un peu de chaleur, ils sentaient de grandes plaques de

gel sur leur peau. De temps en temps, en bougeant l'épaule,

ils se faisaient couler un peu de mouvement tiède dans les

reins. Les ruisseaux où passait leur sang étaient tout fleuris de fleurs de givre, aiguës, tranchantes, avec de belles

et longues épines de glace. Des frissons s'attachaient à leurs

poignets avec l'enroulement rapide des couleuvres. De mauvaises douleurs mordaient leurs genoux. Ils avaient enfoncé

leur menton dans le col mouillé de la veste. Ils gardaient un peu de chaud sous le menton, contre la gorge, un petit

nid où battait à peine leur pomme d'Adam en avalant une

salive froide qui descendait dure comme une pierre dans leurs

gosiers. L'eau coulait dans leurs dos et sur leurs poitrines. Les

plis les plus cachés de leur chair gardaient une petite rainure

d'eau qui s'échauffait dans la marche, puis coulait plus bas,

froide comme de l'acier. Ils n'avaient plus ni peau ni chair,

tout était glacé et raboté par l'eau froide. Ils n'avaient plus

dans leur linge ruisselant et le drap de leur veste que le chaud

embrasé de leur foie et de leur cœur.

Antonio s'arrêtait de siffler. Il se léchait les lèvres. Il recom-

mençait à siffler. La peau des lèvres se gelait. Elle s'était

écartée au plus gras. Ça commençait à saigner.

D'ac.

Il se cura la gorge.

D'accord? dit Matelot.

D'accord, dit Antonio.

Sans se presser, un cerf passa devant eux, à la lisière de la


pluie. Il portait son branchage bas. Il soufflait deux jets de vapeur. Il s'en alla lentement vers les bois, à travers les prés, en cherchant des sabots dans l'herbe spongieuse.

La pluie. Il n'y avait plus qu'une faible lueur de jour et qui baissait. Il n'y avait plus d'odeur, sauf l'odeur de l'eau, plus de forme.

Le cerf sembla s'allonger et grandir. Il tourna la tête. Il regarda les hommes. Devant ses yeux la pluie fondait. Il avait d'énormes sourcils roux chargés d'eau.

Antonio avait tordu ses cheveux. Ses poils de joues s'étaient collés en petites touffettes et, dessous, sa peau était dorée et luisante comme du miel chaud. La barbe de Matelot s'allongeait et il avait maintenant une longue figure étroite avec de fortes mâchoires maigres dont on voyait tous les os.

La route se tordait comme un serpent qui cherche à sortir d'une impasse d'herbe. Elle ne trouvait pas d'issue dans la pluie.

Écoute!

Une rumeur de danse et de cris creva le bourdonnement de la pluie. Ça venait de la gauche d'un bosquet de mélèzes. C'était une grange qui suait du feu par tous ses trous. Matelot tourna carrément vers le gîte.

Il poussa la porte.

On ne voyait que de grandes flammes nerveuses, un étincelant feuillage d'or claquait en écrasant un brasier rouge, les tourbillons d'une épaisse fumée se tordaient en soufflant. Des cris d'hommes holà, ho, frappe! des trépignements de pieds nus et les hennissements d'une femme. Des mulets éternuaient et tapaient du sabot.

Hari! cria Matelot en s'avançant vers la chaleur. De l'autre côté du feu, quatre hommes et une femme tout nus se frappaient avec des rameaux de cyprès. Sur les ridelles des charrettes leurs vêtements séchaient.

A nous, à nous! cria Matelot.

Il arracha sa veste et son tricot qui jutaient à pleines mains: Attends, dit la femme qui sortait de la danse, –mets-les là-dessus, ma jupe est presque sèche.

Elle était jeune, toute dorée, avec une belle ombre charnue au long de l'échiné, des seins durs à peine fleuris. Un homme


noir sauta à travers un reflet du feu et se mit à la frapper sur les flancs avec sa branche. Elle haleta sous les coups comme si elle venait d'entrer dans de l'eau froide. `

Vite, vite, dit Antonio.

Il avait jeté sa veste et son pantalon près du feu.

Viens que je te frotte.

Prends l'eau-de-vie, dit Matelot.

Antonio prit la bouteille, creusa sa main droite

Tourne-toi.

Il se mit à frotter le dos de Matelot. Il se faisait cuire la

peau de la main.

Bonhomme! dit Matelot.

Il avait les épaules couvertes de poils et le dos musculeux

des bêtes. Ses flancs sonnaient creux, durs comme de la corne. Devant.

Il se tourna.

Hari! dit Matelot, frotte que je sois rouge.

Quel âge as-tu? dit Antonio.

Septante-cinq.

Pas gâté, dit Antonio.

Pousse-toi, dit Matelot en claquant les fesses d'An-

tonio du plat de la main et vire que je t'écorche, moi. Tu vas voir si j'ai le poignet solide.

Il se mit à frotter de toutes ses forces.

~– Ça fait du bien aux deux, – dit-il.

La chaleur entrait dans Antonio en longues vagues blondes

qui lui coupaient le souffle.

Tu fuis les doigts, dit Matelot, tu es souple comme

un poisson.

La fumée brassait les ombres et les lumières avec d'énormes

bras velus.

Antonio regardait la jeune femme. Elle se défendait contre

les hommes avec les grands revers d'un rameau de thuya. Elle se pliait sur ses jarrets, elle sautait et ses pieds quittaient le sol. Elle frappait.

La vache de ta mère 1

Puis tout de suite elle criait.

Flagellée par les sifflantes branches vertes des hommes,

elle laissa tomber sa branche, elle cacha son visage dans ses


bras, elle se mit à rire d'un rire gémissant qui fit danser les mulets. Elle griffait ses cheveux.

Les hommes la frappaient sur ses reins tordus.

Qui veut boire? cria Antonio et il dressa à bout de bras la bouteille d'eau-de-vie.

La femme prit la bouteille et lampa un bon coup, tête renversée.

C'est pour tous? dit l'homme.

Oui, dit Antonio, mais les uns après les autres. Il but; il passa la bouteille à Matelot. Les hommes attendaient, debout, les jambes écartées. Un était un bel homme, au plein de l'âge, le ventre creux, les cuisses longues, les poignets fins. Il s'essuyait le front avec un foulard écarlate et doré. L'autre avait la charpente d'un dresseur de bêtes, tors et musclé rond, avec un buste lourd comme un rouleau de marbre. Il avait une grosse étoile bleue tatouée sur le haut du bras. Les deux autres devaient être des frères; ils chuchotaient en haletant dans le patois des forestiers.

Mama, gémit une petite voix au ras de la paille. Je suis là, dit la femme.

Elle alla se pencher sur un petit garçon couché. L'enfant se rendormit en gargouillant de la gorge et du nez.

Elle revint s'asseoir près du feu. L'homme au foulard était allé vers d'autres gémissements de l'ombre. Le tatoué écoutait. Les frères forestiers appelèrent

Clarissa!

Mo mal s'endorme, dit une voix de femme.

Tiens to tranquille donques.

Et ils tirèrent de la paille pour s'asseoir.

Du pain, dit Matelot.

Il partagea un quignon gluant qui collait aux doigts. Antonio s'en mit un gros bouffin dans la bouche. Il commença à mâcher longuement. Une délicieuse salive à goût de blé coula dans sa gorge.

La jeune femme soupira.

Malade, dit Antonio en montrant d'un signe de tête l'enfant couché.

Le sort de la terre, dit-elle.

La lumière du feu lui enlaçait les flancs.

of P; lv.f~ .f (10 d A


Tout le long de la route, dit Antonio. Le jas de l'érable.

Il fit signe vers le sud avec son doigt.

et tout le long des malades. Qu'est-ce qui arrive?

Le sort, dit la femme. ça va tout à Villevieille.

C'est pas un temps, dit Antonio, quand la pluie chante fort.

Quand on est malade, dit-elle, rien chante plus fort que l'envie de guérir.

Villevieille, dirent les deux frères forestiers. Ils avaient l'air de comprendre.

Faut de l'envie, oui, dit Antonio en mâchant son pain. Mais c'est de la raison qu'il faut.

Ah! ta maison, dit le tatoué en regardant son étoile. L'homme au foulard revenait.

Je la laisse attachée,, dit-il, c'est pas par dureté, les amis, je suis pas dur, mais si je la détache elle va se casser la tête contre le mur.

Les frères forestiers regardaient du côté de leur Clarissa et ils écoutaient en se retenant de respirer.

Des jours et des jours, dit la femme seule dans les terres rousses du côté de Bédolières avec un homme qui flotte du bois, toujours parti. Du vent, de la nuit, des jours ° pareils, et le petit couché en travers de mes genoux avec sa bave à la bouche. Tu veux de l'espoir, toi? Alors, on attend, on attend, et puis on pense à celui de Villevieille, et, pleuve que pleuve.

Qui à Villevieille?

Celui qui guérit.

Les frères forestiers tendirent le cou.

Scouto, Clarissa, dit l'un d'eux tourné vers l'ombre, que si va parler de cet homme.

C'est, dit la femme un petit bossu.

Non, dit le tatoué.

Tout tordu.

Droit comme un I, dit l'homme au foulard.

Il est derrière sa table, dit la femme. II a ses mains posées devant lui. Il ne bouge pas.

Il marche tout le temps, dit le tatoué, tout le


temps avec ses grands pas, pou, pou, pou, dans sa chambre au parquet de bois.

Il dit « avance, viens ici ». Tu t'avances. Il te regarde avec ses grands yeux bleus.

Il a des petits yeux noirs, dit le tatoué, comme les lapins-cochons et des paupières rouges.

Ah! Clarissa! dirent les forestiers.

Semblo qu'ès là tout dret devant moi, souffla Clarissa dans l'ombre.

Tu le connais? demanda la femme.

Je l'ai vu cent fois, dit le tatoué. Je suis de Maudru. Je vais cent fois à Villevieille, je l'ai vu pour un coup de corne, là.

Il dressa le bras. Il avait l'aisselle toute mâchée par une grande cicatrice.

Cent fois! 1

C'est un petit bossu, dit la femme, grand comme ça. Les mulets se couchaient dans leurs crottins chauds. Une souche de genévriers éclata au bord du brasier. Une vapeur sauvage sortait des vêtements en train de sécher.

Il est grand, dit l'homme au foulard, large de poitrine, un peu de barbe, jeune. Il te touche, il dit c'est là. Il te touche, ça part. Il te regarde, il te dit va-t'en. Tu t'en vas, voilà!

Tu l'as déjà vu? demanda la femme.

Non, je le crois comme ça.

Dret devant moi, cria Clarissa. Guarissa mé, guarissa mé, mon bon mossu!

Les frères forestiers sautèrent vers elle dans la paille.

Qu'est-ce que tu veux qu'on sache, dit la femme à Antonio avec un long regard fatigué, quand on souffre! Elle ouvrit ses bras. L'image du guérisseur s'élargit en emplissant la grange delflammes et d'ombre.

VIII

Le matin arriva aigre, mais débarrassé de pluie. Les nuages s'étaient relevés, ils passaient plus haut dans le ciel. Ils


laissaient sous eux toute la place à cette cavalcade de vent

froid qui agitait les beaux sapins propres et les herbes lavées.

L'homme au foulard s'était habillé. On ne le reconnaissait

plus, sauf au foulard. Son vêtement de velours le faisait rond

et lourd comme un tuyau de plomb. Il attelait ses mulets.

Il fallait maintenant charger sur la charrette les quatre

malades qui émergeaient peu à peu de l'ombre.

Antonio était allé voir le temps.

Aide-moi à porter l'enfant, dit la jeune femme.

Sous sa jupe à fleurs, ses belles hanches ballonnaient

encore, mais le fichu serrait ses seins.

Attendez, dit l'homme au foulard. Nous devrions

charger ma femme au fond et l'attacher solide. D'abord.

Il se pencha sur sa malade. C'était une folle aux yeux

violets et farouches. Elle avait les poignets et les chevilles

attachés avec des mouchoirs. Elle sautait comme un poisson

dans la paille.

Viens, Marie.

Elle essaya de mordre. Il la releva dans ses bras. Il la

secoua un peu pour l'étourdir, puis il l'assit sur un tas de sacs

au fond du char et, tout autour d'elle, il encroisa dans les

ridelles une cage de corde.

Apportez votre Clarissa, dit-il aux frères forestiers.

Ils soulevèrent une grosse femme hydropique et baveuse.

On l'allongea dans le char, la tête au fond, les pieds vers les

mulets.

A toi, dit-il au tatoué.

Attends, dit Matelot.

Il fallait soulever un gros homme raide comme du bois.

Son ventre était entouré d'un énorme pansement armuré de

sang sec.

Prends-le sous le bras, va doucement, c'est le neveu

de Maudru.

Corne? demanda Matelot en montrant la blessure.

Fusil, dit le tatoué.

Quand?

Hier.

Chasse?

Bataille.


II fit « chut » avec son doigt sur la lèvre, l'homme ouvrait les yeux.

Dehors, des rafales de vent faisaient sonner les vallons.

« La vie est une drôle de roue », se dit Antonio.

Il venait de se souvenir de l'eau souple et il se sentait tout verrouillé dans ces montagnes.

II revoyait Clara.

Il se disait

« Elle était habillée comment avant d'être nue et sanglante ? »

Il regardait la paysanne qui marchait derrière la charrette de malades. Elle avait bel air, saine, le long pas, flottante.

« C'est drôle, », se disait-il,

Celle-là, là, toute habillée, il la revoyait nue comme elle était, le soir passé, autour du feu.

Il imaginait Clara à l'île des geais. Il essayait de la voir avec une robe de lin.

Ils étaient descendus peu à peu vers des quartiers plus habités. Entre les boqueteaux, des petits hommes noirs, des chevaux, des .charrues scintillantes couvraient les champs fumants. D'énormes nuages de corbeaux passaient dans le ciel, sans bruit. La lumière du ciel palpitait sur le halètement de leurs ailes et ils passaient sans autre bruit que ce halètement étouSé qui battait doucement les échos avec sa main de feutre. ~ls tombaient dans le sillage des araires, ils égalisaient les bosses des charruages sous leur onde noire, puis, dès que les laboureurs retournaient, ils se relevaient en lambeaux par gros paquets et ils s'en allaient tourner et tourner dans les remous du vent. La folle les regardait avec ses yeux farouches. Chaque fois qu'elle voyait descendre cette énorme masse d'oiseaux ténébreux, elle jutait entre ses lèvres une grosse salive de plaisir.

Matelot appela Antonio.

Tu ne sais pas, dit-il en tapant surl'épaule du tatoué, –voila un collègue qui sait des histoires comme un livre.

C'est des choses arrivées, dit le tatoué.

Matelot cligna de l'œil.

– Celui-là, là-bas dans la charrette – dit-il, – c'est le


neveu de Maudru. Hari, tatoué, raconte encore un peu la bataille, ça nous bouge le sang.

C'est le fils de sa sœur, dit le tatoué.

Quelle sœur?

Fumier d'ours, dit le tatoué, voilà qu'ils ne savent rien, ces deux-là. La sœur de Maudru. Donne une chique.

On lui disait Gina, dit-il. Elle avait pris pour sa part le domaine Maladrerie, là-haut sous les châtaigniers. Celui-là, là-bas, n'entend pas, mais restons un peu en arrière que je dise bien qui c'était Gina, sa mère.

Les Maudru, c'est partagé comme avec une règle de fer. Les hommes, tous pareils; les femmes, toutes pareilles. Quand une mère Maudru fait une fille, on dirait que celle-là en sortant lui a curé le ventre de toute sa provision de beauté. Recta. Et alors, toujours une fille en premier. Recta. Les garçons viennent après et ils sont faits avec des restes. Halte. Je dis pas ni pour le nerf, ni pour l'entendement, ni pour la force. J'ai jamais dit ça. J'ai dit pour le fini, le lisse et le mignotage. Voilà ma parole. Un point c'est tout. Donc Gina! Du temps du grand Maudru (le père d'elle et du Maudru d'aujourd'hui) quand elle entrait au courtil des taureaux (je suis de son âge, moi, je l'ai connue égal, égale parce,que, dans cette race, la règle c'est moi Maudru je suis le maître. et fils et fille, taureaux et valets c'est tout pareil sous mon obéissance). Donc, quand Gina entrait à cette époque dans la courtille des taureaux, on avait beau être à l'attaque devant le noir le plus féroce, on prenait toujours le temps de la regarder en un clin d'œil. Ça valait le coup de corne.

Une douceur de ventre qui se voyait malgré la robe des jambes, des bras, le reste quoi. Un soleil, ça vous faisait fourmiller le sang, et puis encore deux grosses lumières sur son corps, sa gorge et, là-haut, ce visage où elle portait sa bouche épaisse toujours fermée oh! prudence et ses yeux qui chantaient tout le temps comme de beaux verdiers. Voilà pour elle.

Moi, j'étais goujat à cette époque, mais ça, on peut dire qu'elle avait autant de prestance avec les goujats qu'avec les meneurs et elle venait aussi bien mettre ses pieds dans notre purin que regarder les voltes sur le cheval. Ça, on peut


dire. En plus, imagine qu'on était là tous des hommes, rien que'des hommes avec depuis le plus petit jusqu'au plus vieux des sangs nerveux; l'odeur des taureaux, loin de toutes les femmes de la terre, enfin tu vois!

A la mort du grand Maudru, Gina dit « Je me marie. »

Le Maudru d'aujourd'hui dit « Non. » Elle dit « Si. » Il dit « Non, c'est non. » Et faut le connaître. Je le connais, c'est quelque chose. Elle dit « Ça te regarde? »

Alors là!

Bref, la nuit arrive. Je me souviens comme d'hier. La

grande salle de Puberclaire. La cheminée pleine de feu. Un temps comme aujourd'hui. Je recousais la trépointe d'une selle. On entend des patatros dans la boue. On s'arrête de parler. Je me dis les bœufs sont fous (ça leur arrive). Un dit « Non, des chevaux. » On restait là à écouter sans rien dire et, dehors, sur les pierres sèches de la cour, un grand cheval entre en faisant tout éclater sous ses sabots. « A cheval! » gueule Maudru. On sort. Il était là à danser sur sa grosse bête comme un ours. En rien de temps on est là. « Halte )) il dit et, je me souviens, plus un seul bruit, tout d'un coup comme changés en pierre, dressés sur les étriers. Maudru avait sa main en l'air. Alors, là-haut dans les bois on a entendu la cavalcade qui montait et on l'a vue elle éclairait toute la forêt avec ses torches. Maudru a baissé sa main et encore une fois il a dit « Halte » et on s'est aperçu qu'on n'était pas tous là, mais qu'une bonne moitié de nous autres était là-haut à galoper à côté d'elle avec des torches vers son but à elle, Gina.

Il dit comptez-vous.

On se compte. On restait trente-quatre. Elle avait enlevé é

vingt-trois hommes. C'était la nuit. On ne savait pas qui était parti, qui était resté.

Derrière moi, dit Maudru, et au pas.

Et, derrière lui, au pas, on est parti dans les courtilles faire

le compte des taureaux.

Je portais la torche. Il entrait le premier. Il regardait. Il

disait « C'est le compte )) puis « Qui mène ici? »

Moi, Jérôme d'Entrayes.

Bon.


On entre dans l'autre courtille.

C'est le compte. Qui mène ici?

On reste coi. L'homme était parti.

Il appelle

Benoît, de Mélan!

Rien. Il est parti.

Carle, de Rustrel!

Rien, il est parti.

Vernet, de Roumoules!

Rien.

Faubert! 1

C'est un goujat.

–~ Présent!

–~ Tu mèneras ici.

On va à l'autre.

C'est le compte. Qui mène ici?

Burle de Méolans, Simon des Rivières, Cathan des Échelles, Robert de l'Internet, Antoine des Coursies, Jean du PlanRichaud; à toutes les courtilles sans meneurs il nomme des goujats d'étables.

Tu mèneras ici.

Elle n'avait pas enlevé une seule bête. Rien que les hommes. De temps en temps on regardait là-haut dans la montagne la lueur des torches.

On rentra, au pas/sans rien dire. On m'avait donné une courtilleà mener à moi aussi. C'est depuis ce temps que je suis meneur. Une fois rentré à Puberclaire, Maudru resta dehors, et, derrière nous, il mit le grand verrou à la porte. Il en avait peut-être besoin pour les hommes restés et qui se passaient la main dans la barbe, sans rien dire, en regardant leurs pieds. Mais nous, les goujaillons, toutes les Gina du monde pouvaient venir souffler à l'huis on était meneurs.

Ça, c'est l'histoire de Gina.

Une grosse garce, dit Antonio.

Attends, dit le tatoué, -on va d'abord s'arrêter à la fontaine de Puyloubier.

Depuis un moment le blessé geignait à boire. On s'était peu à peu rapproché du fleuve en descendant. Malgré les nuages chargés d'ombres qui traversaient le ciel, le jour dans le grand


vent était clair. Entre les collines on voyait luire les larges

eaux. En revoyant le vrai fleuve, Antonio sentit que tout son sang se mettait à brûler. Il redressa les reins. Il toucha sa

vieille barbe.

Je ferai tout ce que je voudrai, moi aussi, se dit-il.

(Il pensait surtout à la robe de lin.) Ho Matelot!

Tu te réveilles? dit Matelot.

–Regarde-moi ça.

Le fleuve en bas était noué autour des collines. Un cortège

de saules aux écorces de feu suivait les eaux. Une lourde barcasse plate sortit 'du détour. Elle était chargée de blocs de granit. Le courant l'emportait comme une feuille et elle piochait profondément de la proue dans les vagues.

Il est en croissance, dit Antonio.

Le carrier s'était installé à la poupe et il jouait du cor dans

les bondissements du fleuve.

Toine! appela le blessé.

~– Je viens, dit le tatoué.

Il prenait de l'eau à la fontaine.

Antonio regarda l'homme. Il avait l'œil fixe. On pouvait

encore voir dans son visage, sous sa graisse, ses muscles et les tremblements de la douleur, les traces de la beauté de sa mère. – Bois, dit le tatoué.

11 essaya de se dresser. Sa main sans force lâcha la ridelle.

Je suis plein de chicots de fer, dit-il. Regarde,

là aussi.!

Il toucha le creux de sa gorge.

Non, c'est la soif, bois.

Les frères forestiers essuyaient le front de l'hydropique. La

jeune femme avait mis sa main comme un coussin chaud sous la tête du petit garçon. La folle cherchait les vols de corbeaux.

–Un peu de courage, dit l'homme au foulard.

Villeviéille, c'est là-bas derrière.

Où? dit l'hydropique.

Là-bas.

Il montra là-bas au fond une colline toute dorée d'herbe.

En avant, dit-il, délivrons-nous de la route!

– II a reçu le coup de fusil en plein ventre, dit le tatoué,


à dix mètres, avec des lingots pour les ours, gros comme ça. Il montra l'ongle de son pouce.

Et la garce, elle s'est mariée? dit Antonio.

Non, elle a eu cinq fils. Elle a fait mentir le chant de la

race. Ils n'étaient pas laids. Elle s'était mise avec les hommes dans ce domaine de la Maladrerie. Elle a fait le commerce des bois. Il n'y a pas eu de bataille. Elle a mené l'ordre du commerce et l'ordre du lit avec un fouet de plomb. Cinq fils. Il en est mort quatre. Un jour, elle est descendue. Raide, dure. Elle faisait siffler le vent. A Puberclaire elle a dit

Maudru? Allez le chercher.

Ils sont restés à deux pas l'un de l'autre.

Elle a dit « Et alors? »

Il a dit « Alors, quoi? ))

Deux jours après, elle revenait pour toujours à Puberclaire.

Elle avait son dernier garçon sur le devant de la selle. Elle amenait sept des hommes, un peu plus vieux, derrière elle, muets sur leurs chevaux.

Elle a dit « Ceux-là, tu les reprends. »

Il les regarda sans rien dire avec son gros œil plein de sang.

Elle a dit « Je paie. »

C'est environ ce temps-là que Maudru eut sa fille. Un peu

plus tard, peut-être un an. Parce que tout s'était de nouveau habitué. Maudru marié avec la fille du maître-tanneur. Tout de suite celle-là avait été saoûle d'hommes, de taureaux, de fumier et de cette continuelle bataille de cavalcade autour d'elle. Elle regardait tout avec ses yeux peureux. Elle eut juste le temps de faire sa fille et de mourir. C'était le mieux. Un soir Gina dit

Cette fille s'appellera Gina. Quand on est fille ici dedans,

il faut s'appeler Gina pour se défendre.

Maudru n'est pas parleur.

La fille s'appelle Gina. Bougre de Dieu, elle est bien nom-

mée.

Pourquoi? dit Matelot.

Regarde-le, l'autre, avec son ventre mâché.

C'est elle?

Non, mais c'est pour elle. Il lui a tiré dessus à dix mètres

d'ici là-bas. Depuis trois jours nous savions qu'il était dans ce


bois. Il était seul. Ça ne pouvait être que pour reconnaître le chemin. Il ne serait pas parti sans elle vers le sud. Le neveu nous a fait serrer les arbres au plus près. Moi, je crois qu'il avait ses vues sur la Gina seconde. C'est dans la forêt du Rivolard sourde comme une cave. Et l'homme, nous le connaissons, c'est le diable. On avait fait le nœud qui se serre et on marchait. Il nous a crié

– Cent contre un!

On est allé au cri. Personne.

Cent contre un! d'un autre bout.

Encore rien.

Cent contre un! Cent contre un! Il chantait ça comme un oiseau autour de nous. Pas moyen de le prendre. On en suait.

Le neveu a crié

Fais-toi voir, fils de galère

Regarde, il a dit.

On a vu blanc entre les arbres. Le neveu a tiré. Ça devait être une chemise vide. L'homme est sorti du buisson. On n'a vu que ses cheveux rouges. Il a tiré en plein dans le neveu. Porte ça à ta putain de mère.

Là il a eu tort, dit Matelot, on doit jamais salir les mères.

–Villevieille, Villevieille! cria l'homme au foulard.

Il avait arrêté la charrette à un détour de la route.

Au delà, sur le tranchant de la colline était une grande ville très vieille, blanche comme un mort. Des lauriers sortaient des décombres; ils voletaient lourdement sur place dans les maisons écroulées en frappant les murs de leurs ailes de fer. En bas, le fleuve bouillonnait sous un pont sombre et la ville entrait dans les eaux par un quai vertigineux tout ruisselant d'une sorte de sanie'gluante et mordorée. Sur ce mur qui surplombait le fleuve séchaient de larges peaux de bœufs écarquillées comme des étoiles.

Des tanneries aux tuiles grises se gonflaient dans l'entassement sourd des foulons, ébranlaient les profondeurs sombres de la terre avec le bruit d'un gros cœur chargé de sang. La ville aux murs bas constellés de peaux de bêtes escaladait la


colline dans la laine de ses fumées. Le souffle épais, tout pailleté de braises d'un four de boulanger sautait avec ses molles pattes d'ours de terrasse en terrasse. Plus haut, de très vieilles maisons osseuses fleuries de gênoises et de pigeonniers émergeaient. A de larges fenêtres partagées par des croix de pierre apparaissait la tête sévère des arbousiers qui avaient poussé à travers les planchers. Quand le poids des nuages étouffait le bruit des foulons à tanner, on entendait chanter la ville haute. C'était comme un bruit de forêt, mais avec des ronflements plus longs. Le vent se tordait dans les salles désertes, les corridors, les escaliers, les caves profondes. Le vent mourait; le chant n'était plus que le frémissement d'un tambour; alors les longs canaux de bois dans lesquels on faisait couler l'eau sonnaient comme des flûtes. Puis, le nuage se relevait et le battement des foulons recommençait à lancer dans les cavités de la ville le tremblement des taureaux abattus. Une odeur de carnage, de tan et de vieux plâtre giclait sous la main plate du vent.

Sur tout son corps, la ville portait les longues balafres noirâtres de la pluie. Derrière elle, d'énormes montagnes violettes gonflées d'eau dormaient sous le ciel sombre.

Guarissa mé, guarissa mé, cria l'hydropique.

Guérison, dit le blessé.

Et il cracha un caillot de sang dans la boue.

IX

Avant la porte de la ville, la charrette s'arrêta à une auberge.

Je ne te suis plus d'utilité, dit Antonio à la jeune femme.

Merci, dit-elle~ tu l'as été de marcher derrière moi avec tes yeux clairs.

Elle sourit.

le portier m'aidera à coucher l'enfant. Bon courage. –- Toi de même.

Le tatoué s'avança vers les étables. Il cria vers la cour

Maudru! A moi! 1

Trois hommes sortirent en courant. Ils s'arrêtèrent en voyante la charrette.


A moi, cria le blessé.

Le neveu, dit le tatoué.

Antonio poussa Matelot.

Marchons, marchons.

La porte de la ville s'ouvrait un peu plus loin.

Je voulais savoir, dit Matelot.

Tu as su.

Je voulais savoir plus.

Il regardait les gens de Maudru qui couchaient le blessé par

terre sur de grosses bâches à foin.

Halte, les deux, approchez-vous un peu.

C'était un gendarme. Il était assis devant sa caserne, à

l'enjambée, les bras sur le dossier de la chaise, la barbe sur les mains, la pipe à la bouche.

allez-vous?

A la ville.

Sous sa tunique déboutonnée il avait une chemise de soldat

avec un matricule à l'encre grasse.

Quoi faire?

Chez un ami.

Qui?

Un qui vend des almanachs.

La pipe était bouchée. Le gendarme tétait à vide. On voyait

ses joues qui se creusaient sous sa barbe.

Vous avez des papiers?

Oui.

Voir. ·

Il essaya de rallumer son tabac. Il tassa la braise avec son

pouce.

– C'est ton nom, ça?

Oui, dit Matelot.

T'en as pas d'autres?

Non.

Forêt de Nibles, où tu restes, c'est de l'autre côté des

gorges?

Oui.

Bûcheron?

Oui.

Jamais acheté des bois par ici?


Jamais.

Commerce?

Jamais.

Envoyé quelqu'un?

Jamais. C'est trop loin. Pas commode. Petite affaire.

Je coupe sur place. Et je suis seul.

Et toi? Pêcheur?

Pêcheur, dit Antonio.

Qu'est-ce que c'est, cette association, là, tous les deux?

Pas d'association, dit Antonio, on est voisins.

Comme ça.

Voir les fusils. Chargés?

Non.

– Montre les canons.

Il cligna de l'œil et il regarda dans les canons des deux fusils.

Allez, dit-il.

Ses grosses cuisses faisaient crier l'osier de la chaise.

Et maintenant tu sais, dit Antonio, en entrant

dans la ville.

Matelot était pâle sous sa barbe.

Qu'est-ce qu'il a bien pu faire, ce petit?

Il a tué le neveu, pardi.

Maintenant oui, mais avant?

La rue était droite et sombre. On avait déjà allumé les

lampes dans les arrière-boutiques. Les tanneries s'allongeaient

sur tout le côté droit de la rue. De loin en loin des ruelles cou-

vertes, toutes en tunnels et en escaliers, descendaient à travers

les fabriques et les remparts, jusqu'au fleuve dont on voyait

luire en bas les écailles jaunes. Ici le bruit des boulons était

énorme et sournois. Il sonnait au fond de la terre, il faisait

trembler les carreaux des boutiques, et sauter la montre entre

les doigts de l'horloger. Au bout d'un moment on s'y habituait.

Devant des éventaires à légumes, des revendeurs espagnols

criaient des noms de plantes. On ne le comprenait pas. Ils

riaient, avec leurs grosses lèvres ils composaient doucement

le nom.

Poireaux! 1

Et ils brandissaient~le poireau.

Non.


La petite cliente maigre, serrée dans son fichu, soupesait

des patates comme des fruits. On marchait dans une boue

noire qui fliquait sous les pas. De chaque côté de la rue les

ruisseaux coulaient rouges en roulant de grosses îles de graisse

de bêtes. Le drapier avait ouvert sa porte. II époussetait des

bures qui sentaient le champ. Le boucher pendait aux cro-

chets de sa devanture des torses de chevreaux ouverts comme

des pastèques. Une petite vieille courbée lui tira la blouse.

Des tripes?

Entrez.

Il ouvrit la porte. Il fit passer la vieille sous son bras; il

la suivit essuyant ses grosses mains à son tablier. Un piano

mécanique dansait avec ses gros pieds de cuivre pleins de

grelots. Des tanneurs revenaient de J'écharnage avec des

brouettes chargées de peaux.

Antonio, fais-moi asseoir, dit Matelot d'une voix

amère.

Allons, papa, un peu de courage.

Mais il sentit que Matelot se cramponnait à son bras. Il le

regardait. Le vieux bûcheron n'avait plus de sang sous la

peau et sa main était pâle comme de l'herbe.

Cherche-moi un coin, fais-moi asseoir. Je crois que

j'ai la mort sur moi.

Appuie-toi. Là. Deux pas à gauche. Monte le trottoir.

Antonio poussa la porte d'un débit.

Entre.

C'était comme une caverne noire. Toutes les tables étaient

vides. On entendait un gros poêle de fonte qui ronflait,

chargé de bois.

Salut, cria Antonio.

Matelot tomba comme un sac sur la banquette.

-Bonjour, dit une grosse femme au fond de l'ombre.

Fais-moi bouillir du vin, dit Antonio.

Défais-toi tout ça, dit-il, Matelot.

Il lui enleva son fusil, sa musette, son manteau roulé.

Ouvre ta veste. Alors, vieux. Appelle-toi que tu t'en vas.

Il lui frappa les joues.

– Oh! collègue!

H lui tira les cheveux. Il lui déboutonna le col de la chemise.


– Là! Couche-toi un peu et respire.

J'en ai mis un litre, dit la femme.

Le vin chantait déjà sur le feu.

D'abord oui, dit Antonio. Tu as du poivre?

Oui.

De la noix et puis du safran. Donne-moi tes petites boîtes et la râpe.

Voilà la cuiller, dit la femme. Remue ton affaire. Tu es assez grand pour faire tout seul. J'ai du chevreau sur mon feu, moi là-bas.

Fais, ne t'inquiète.

Vous êtes de la montagne?

Oui, va à ton chevreau.

Antonio versa une cuillerée de poivre dans le vin bouillant, il râpa de la noix muscade, il ajouta un peu de safran et il se mit à touiller pendant que le gros feu ronflait sous la casserole. Prends les gobelets d'étain, dit la femme.

Bois, vieux père.

Il lui présenta un beau mesuron de vin violent. Tout fumait le gobelet, le poing d'Antonio et l'épaisse rondelle de mousse rosé qui tournait sur le vin.

Mets-toi ça dans le coco.

Ha, déjà, dans le coco, dit Matelot raide de corps et de langue. Déjà beaucoup. Trop. Trop de choses.

Ça en plus, ouvre ta barbe. Ne fais pas l'enfant.

A la première goulée Matelot se cura la gorge.

Bois-en, toi, dit-il.

– Surtout envie de manger, dit Antonio en remuant vers la cuisine. Il but quand même un bon gobelet de vin chaud, puis il appela la patronne.

Ça va mieux? dit-elle.

Oui. On commence à sentir ton chevreau. Pas moyen de manger ici?

– Toujours moyen. Je peux même vous en donner deux assiettes.

Oui, manger du chaud, voilà ce qu'il nous faut.

Matelot reprenait pied.

La nuit était maintenant tout à fait venue. La patronne arriva avec ses deux assiettes de fricot.


Vous n'y voyez pas, dit-elle. Si vous voulez, je

vous allume un chandellpn.

On n'a pas tant besoin d'y voir, –dit Matelot. On

sait où sont les deux endroits l'assiette et la bouche. Ça va tout seul.

La nuit .hésitait encore à sortir de là ville pour aller dans les

champs. Au-dessus des toits le ciel gardait le vert mouvant des forêts et des eaux. Dans le couloir de la rue la nuit était aussi épaisse que la boue dans laquelle on entendait, sans les voir, courir des hommes en sabots1 grincer des roues et patauger des mulets montagnards aux grosses ferrures débordantes.

Je pense à cet enfant, dit Matelot. Qui aurait dit?.

Moi, j'aurais dit, --dit Antonio. Souviens-toi de

cette aHa.ire du loup. Et quel âge avait-il? Il n'y a pas si longtemps de ça trois, quatre ans il en avait seize. Matelot, à des matins quand je pêchais je regardais vers les bords. Pas de bruit, mais l'impression qu'on me regardait. Rien. Les osiers. Et puis à travers les osiers je voyais ses cheveux rouges; veux-tu que je te le dise? Ton besson, il m'a toujours fait l'effet d'une bête lointaine.

Il est tombé dans ce pays comme un lion, dit Matelot.

On ne fait pas les enfants rien qu'avec du lait caillé,

vieux père. Et on ne les fait pas comme on veut. On les fait comme on est et ce qu'on est on ne sait pas. On a tant de choses dans son sang.

Oui, mais Junie? On peut guère faire plus paisible.

Qu'est-ce que tu en sais, c'est dans les reins, je te dis.

Souviens-toi du frère de Junie. Qu'est-ce qu'il est devenu celui-là?

Sais pas.

Ça te fait voir. Ne te fie pas aux yeux ni aux paroles.

Soupe. J'ai fait la soupe. Mange ta soupe. On parle beaucoup de soupe. On parle jamais de ces petits éclairs qui nous traversent comme des guêpes et, quand on a des enfants on voit que c'est avec ça qu'on les fait. Pas avec la soupe.

Oui, dit Matelot, le frère, sûr que si le besson

a de' son sang et puis du mien, ça doit faire un drôle de sang. Tout à l'heure j'ai eu les jambes coupées. Tout d'un coup j'ai


vu le neveu descendu, le gendarme au pied de la ville, ce pays tout charrué de Maudru et de taureaux. Je me suis dit tout ça à cause de ton fils. Pour tout te dire, Antonio, je suis parti de notre forêt pour chercher le babouin, le petit, l'enfant du temps que je passais ma main dans ses cheveux rouges. Et voilà que je me trouve le père d'une espèce de lion fou.

Le tout, dit Antonio, maintenant qu'on est ici c'est de voir celui qui vend des almanachs. Qu'est-ce qu'elle t'a dit Junie?

Rien de juste.

Tu sais où il reste?

Non.

Patronne! I

La femme arriva avec sa casserole.

Vous en voulez encore?

Non, on a mangé comme des serpents. C'est ça qu'il avait le vieux père, tout à l'heure.

La faim est mauvaise.

Antonio se tourna sur sa chaise.

Dis un peu. Mais va poser ta casserole, viens un peu qu'on te demande. Tu connais toi ici un homme qui vend des almanachs?

Elle se mit à fourgonner dans son poêle avec un gros tisonnier de fer. Le charbon souffla une épaisse flamme bleue qui éclaira tout le débit, depuis le bocal à prunes sur le comptoir jusqu'à l'affiche du vespetro là-bas, au fond, où un cheval de papier riait à plein mors entre des bouteilles.

Oui, je le connais, c'est Toussaint, monsieur Toussaint, y dit-elle en revenant sur ses espadrilles de corde.

Où il reste?

En haut de la ville. La dernière maison.

On te doit combien?

Mettons cent sous. Suivez la rue, dit-elle,' à la place de l'église, l'escalier derrière le clocher, et puis tout en haut vous ne pouvez pas vous tromper, c'est la dernière maison et il n'y a plus que celle-là de vivante, sous le palais des évoques,

Us remontèrent la rue. Matelot avait repris sa force patiente et il marchait dans le pas d'Antonio. Le clocher sonna six


heures. Le bruit des foulons s'arrêta. Il y eut comme un grand silence puis on entendit ce grignotement que faisaient dans les maisons de la ville les mille et mille pas des ménagères qui préparaient le repas du soir, les pas des jeunes filles qui descendaient les escaliers pour aller chercher de l'eau aux fontaines et rencontrer les amoureux, les galopades des petits enfants dans les couloirs. Les tanneries ouvrirent leurs portes. Les tanneurs sortirent, leurs, lanternes à la main. Une odeur sauvage de viande pourrie et de sel fumait autour d'eux. La place de l'église était déjà sur une haute estrade de la ville, hors des boutiques et des ateliers. Dans un coin il y avait la maison du notaire avec ses grosses médailles au-dessus de la porte. Dans l'autre coin une vieille maison bourgeoise sifflotait un air de violon aigre par le joint doré de ses volets. Entre les maisons une balustrade de pierre dominait la ville basse avec ses rues charriant les lanternes des tanneurs.

L'escalier est là.

Antonio toucha du pied la première marche. Elle était

faite de pierres toutes descellées.

C'est plein d'herbe.

Le vent écarta les nuages devant la lune. L'escalier décharné montait droit dans l'ombre du clocher, puis il tournait et au tournant là-haut, dans le frissonnement de fer d'un bosquet de lauriers, une vieille maison crevée, échinée et rompue luisait comme un crâne de bœuf. Le vent siffla dans l'escalier, écrasa les lauriers, frappa la maison, sauta en silence dans le ciel et retomba là-bas loin dans la campagne sur une grosse forêt qui s'éveilla avec un grondement de chien.

C'est là-haut, dit Antonio.

Dans l'ombre des lauriers, là-haut, une longue maison avec du feu aux fenêtres. Une petite eau de lune coulait dans les frisures de son toit.

L'escalier montait entre des jardins fous, pleins de foins sauvages, d'orties et de figuiers sans feuilles. Les herbes débordaient des murs crevés. Les derniers crapauds de l'automne chantaient dans les décombres avec leur voix de verre. Contre la maison éclairée l'escalier jetait encore deux grosses marches, comme des vagues, puis il mourait là, au


seuil coupé par une grosse porte ronde, presque charretière. -– C'est là, dit Antonio.

Oui, c'est là.

Matelot soufflait. Il regarda autour de lui.

Leur palais des évêques!

Au-dessus de la maison; on distinguait dans l'ombre du ciel une ruine toute mâchée de pluie et de vent, une terrasse bordée de balustres de marbre, des voûtes et de larges fenêtres à croix de pierre.

On est arrivé.

La ville en bas se taisait avec ses rues noires. Le fleuve ronflait dans ses quais. C'était un bruit très léger, soyeux et étrangement sonore.

Écoute; dit Antonio.

Dans la maison, oh entendait chanter. C'étaient des notes basses, gravés et furieuses. Ça redisait tout le temps pareil, tout le temps, tout le temps.

0 mon cheval t

0 mon cheval t

Est-ce que tu peux nager dans le sang?

Fendre le sang comme une barque?

Sauter dans le sang comme un thon?

Écraser dés hommes comme des fagots dans la boue?

Attache sur ta tête un mouchoir d'or,

Et je fendrai le sang comme une barque,

Et je sauterai comme un thon,

Et j'écraserai les hommes comme des fagots,

Pourvu que je te reconnaisse si toi tu tombes.

Antonio serra les bras de Matelot.

–- Doucement! – dit Matelot.

Je frappe? dit Antonio.

Frappe!

Il saisit le heurtoir de fer et il sonna un bon coup solide à plein poing.

Le silence. Des pas souples qui couraient. Une porte se ferma én bas dans le fond de la maison. On poussa doucement un verrou qui grinçait un peu. Un gros pas de souliers ferrés s'avança en faisant claquer les échos des murs.


Qu'est-ce que vous voulez? demanda la voix à travers la porte.

– Celui qui vend des almanachs, c'est bien ici?

Oui. Qu'est-ce que vous avez pour vouloir le voir à cette heure?

Qu'est-ce qu'il faut avoir à cette heure pour le voir? Antonio s'aperçut qu'on lui parlait à travers un judas grillé et qu'on le regardait.

Vous êtes malades?

Non.

Alors, qu'est-ce que vous lui voulez? C'est, dit Matelot, qu'on vient de la part de Junie. Oh nous a dit de bien dire qu'on vient de la part de Junie. Dites-lui ça, il paraît.

Attendez.

Le judas se ferma sans bruit. Les gros pas s'en allèrent dans la maison, puis le silence. Le vent, ici dehors. Des herbes sèches qui frottaient contre le mur.

Ça ne chante plus, dit Antonio à voix basse.

C'était là tu crois? dit Matelot.

Oui, en bas au fond, dans le fin fond.

La porte s'ouvrit sans bruit. Antonio la sentit seulement qui s'amollissait contre son épaule en s'ouvrant.

Entrez tous les deux, dit une petite voix.

Ça n'était pas une voix d'enfant. Elle avait mué< elle était réstée claire et naïve~ c'était une voix de bel homme, mais il parlait dans l'ombre à hauteur d'enfant.

Dedans, c'était la nuit épaisse, sans un trait. Le moindre geste faisait sonner le vaste sensible du corridor..

Je ferme, dit la voix. – Cherchez le mur, marchez contre. Il ne faut pas allumer ici. Excuses.

Antonio et Matelot frottaient leurs pieds sur les dalles. Marchez franc, dit la voix, c'est tout déblayé. Vous avez le mur.

–Oui.

-– Suivez-le avec la main jusqu'à la porte, là-bas au fond. L'ombre ne compte pas. Moins que l'eau.

Justement, dit Antonio) si c'était de l'eau j'irais plus franc.


Je sais, dit la voix. Là c'est pareil, c'est une ques-

tion d'assurance.

Il arriva à la porte avant eux. Il la poussa. Elle ouvrait

sur une grande salle toute ceinturée d'ombre avec au milieu

une petite île de lumière portant une large table lourde de

livres, de papiers, de pierres, d'herbes et une lampe. La main

qui poussa la porte était longue, avec de minces doigts blêmes

et liants comme des longes de fouet. Elle disparut.

Entrez, messieurs.

La voix enfantine et polie les poussa vers la lumière.

Assieds-toi, Matelot, l'autre monsieur aussi.

En entendant le nom, ils s'étaient retournés. Matelot! Qui

savait ce surnom né là-bas de l'autre côté des gorges en pleine

forêt de Nibles?

C'était un petit bossu à grosse tête. Il sortait de l'ombre.

Jérôme! cria Matelot.

Oui, dit le bossu. C'est moi. Ne crie pas, la maison

est sensible. Je suis monsieur Toussaint; assieds-toi.

Il tourna lentement les hommes pour aller à sa table. Il

marchait à la lisière de la lumière. La moitié de son petit

corps tordu se collait à l'ombre et semblait remplir toute la

chambre de sa viande palpitante et noire.

Tu as le fauteuil derrière toi, vous aussi, monsieur (il

balançait ses longs bras souples et ses mains d'eau en petites

salutations cérémonieuses), je dis toujours « monsieur à

tout le monde. C'est une habitude. Je tiens à cette habitude.

Asseyez-vous, monsieur. Vous êtes celui que ma sœur Junie

appelle « bouche d'or ». Je sais. Ça se voit. Vous savez nager,

l'eau, le -vent, la forêt et le fleuve. Je ne sais pas nager. Je

ne sors jamais. Merci. Je dis « merci » parce que vous savez

nager. Merci de savoir nager. Asseyez-vous. Junie m'a

raconté. Bouche d'or (il s'arrêta un moment là-bas de l'autre

côté de la table). L'ombre lui mangeait toute la tête. Il ne

restait que le gonflement de son épaule droite et, appuyée

sur l'épaule une énorme oreille maigre, griffue comme une

aile de chauve-souris. La main en lanière montra la table,

je fais un peu de médecine. Voilà tout. La douleur. Ma

montagne au fond de laquelle je suis assis, les ailes repliées.

Il croisa ses longs bras. Ma faiblesse! Il tirait lentement


sa chaise pour s'asseoir. Je suis content de te voir, Matelot. Comment va Junie? Je ne suis plus allé dans la forêt depuis longtemps. Je ne te demande pas comment va la forêt. Vous me laissez parler, messieurs, j'aime parler. (Sa voix glissait contre les échos de la maison sans les réveiller.) Vois-tu, Matelot, tout ça est très bien comme ça. La douleur! Je me suis creusé ma grotte là-dedans. Les philosophes. Non, je sais ` que ça t'ennuie. Je crois même que tu m'as donné des coups de pied au cul autrefois parce que je parlais de philosophie, j'ai tort. Je suis sûr que je t'ai manqué, Matelot. On a besoin de haïr fortement quelqu'un dans la vie. Mais, asseyez-vous, messieurs. Allons, je vais m'asseoir moi-même, sinon vous resterez plantés sur vos jambes.

Il passa contre son fauteuil avec un froussement de chat.

Il s'assit. On le voyait tout entier comme un insecte le menton en osselet, sec et dur, un immense front mou, lourd, penché sur la droite. Il avait d'énormes yeux en globes hors des orbites comme si on lui avait mis le pied sur le ventre. Son regard avait l'effleurement chaud et vert d'une branche au soleil.

Encore un mot, Matelot, dit-il, appelle-moi Toussaint. C'est aussi facile à dire que Jérôme et c'est une habitude ici. J'y tiens.

Il s'arrêta de parler et se lécha les lèvres. La maison se mit

à craquer doucement comme une pomme sur la paille.

Antonio et Matelot se sentaient hors du monde. Ils étaient touchés par cette voix d'enfant savant, par ce regard plein de sève; les longues mains en lanières bougeaient doucement entre les livres et les plantes. De grandes images leur battaient le visage en les étouffant comme de l'eau, le temps passé l'arrivée dans la forêt, Matelote Junie, le beau-frère bossu (on l'appelait « le clerc de notaire »), le hurlement d'Antonio en bas sur le fleuve, ces écrasements d'arbres de droite et de gauche, Junie jeune.

Matelot s'essuya les yeux. Il avait cru apercevoir là-bas au fond de l'ombre le nuage de mai sa glorieuse Junie jeune– J'avais un but, dit Matelot tristement.

Je ne te fais pas de reproches, – dit le bossu.

Le fusil d'Antonio tomba.


Alors, qu'est-ce que vous êtes venus faire en haut

Rebeillard?

– Chercher mon besson.

Le cheveu rouge?

Je l'ai envoyé faire un radeau. Il n'est pas revenu.

Depuis quatre jours que nous marchons, nous entendons un

grand bruit dans les collines et les forêts comme ,si mon besson

dansait sa colère sur le pays avec de gros sabots de bois,

Qu'est-ce qu'il a fait? Où est-il? Voilà.

Le bossu se léçh~ les lèvres.

Il est ici, dit-il.

Il appela

Gina!

C'était bien une femme vivante .là-bas au fond, un nuage

de mai. Elle n'avait rien dit jusqu'à ce moment où elle

s'avança.

Voilà le père de Danis, dit le bossu.

Elle passa son bras libre autour du cou de Matelot.

Je dois donc vous appeler mon père aussi, dit-elle,

je suis la femme de votre fils.

Elle se pencha, .elle l'embrassa sur la barbe.

Et c'est la fille de Maudru, dit le bossu. – Comprenez-

vous un peu l'histoire maintenant, messieurs?

Moi, dit Antonio, maintenant je peux tout com-

prendre.

H entendait encore le halètement féroce de la chanson. Gina

avait les yeux plats et longs avec de grosses prunelles noires, e

une chair laiteuse toute éclairée de .blancheur, des poignets

pas plus gros que des bagues d'hommes.

Moi non, dit Matelot, -– moi pas encore. Comment

je dois te dire, Toussaint tu pu vous? Dis-moi, sa femme, quoi? '?

La Slle de Maudru, quoi? Et après? On m'a mis ce nom dans

l'oreille comme un pou de mouton. Maudru et, après quoi?

Et après, quoi, qu'est-ce que ç'est celui-là?

C'e§t mon père~ dit Gina et c'est un homme.

Matelot la regarda,

Le besson, c'est mon ûis, dit-U, et c'est un homme

aussi.

Moins gros, dit Gina, – un voleur de fille.


– Depuis quand ça se vole? dit Matelot. Ça a des pieds, ça suit.

Comme les voleurs de chiens, dit Gina. Ça dit « Viens et ça promet.

Ça promet quoi? –'dit Matelot. Tout, dit Gina.

C'est beaucoup, dit Matelot.

Ça paye à peine, dit Gina.

Et elle mit sa main sur son front comme pour se rafraîchir. Elle ferma les yeux. Elle se parlait.,

– Et je lui ferai grâce, dit-elle de sa voix fatiguée. –Je lui ferai grâce des grands chemins, de la maison, de notre liberté dont il parlait, moi, la prisonnière. Mais je ne peux pas lui faire grâce de ce qu'il est moins qu'il paraît, moins que ce qu'il dit, moins que ce qu'on dit, moins que ce que je croyais. Presque rien. Non, ça je ne peux pas. C'est trop tromper. Ma fille, dit doucement Matelot, l'époque de l'amour, c'est l'époque du mensonge. Qu'est-ce que tu veux? Elle ouvrit les yeux.

-– Je veux qu'il soit ce qu'il s'est imaginé d'être et qu'il m'a fait croire.

Qu'est-ce qu'il t'a fait croire? dit Matelot. Qu'il était fort! dit-elle.

II l'est, dit Matelot.

Qu'il était plus fort que mon père!

Il est plus fort que ton père.

Tu me fais rire, dit-elle, de toi et de moi. Tu te figures que je vais croire? Ma croyance est fatiguée. Pour dire moi, moi, moi, il est plus fort, oui! pour faire, non. Qu'est-ce que tu veux qu'il fasse?

Je vaux ce que je vaux, dit-elle, et il a eu tout pour rien. Je veux qu'il fasse ma liberté et mon nid et ne pas être le coucou dans le lit des autres.

Matelot se gratta la barbe.

Il le fera, dit-il, attends.

J'ai attendu, dit-elle, on ne peut pas me le reprocher et j'attends encore, sans confiance, alors tu vois. Un soir, mon père m'a dit « Sans moi, rien. a Ton fils m'a dit « Viens, ne t'inquiète pas. Avec moi tu verras. Moi je ferai,


moi ci, moi ça. » Oh! il a dit. Oh! pour dire! Je suis venue, je suis avec lui. Je vois. Qu'est-ce que j'ai? Rien. Si je veux qu'on m'arrache d'ici, je n'ai qu'à mettre le pied dehors, ça sera vite fait. Qui me défendra? Lui? Il n'est pas capable de me trouver un chemin jusqu'à son pays. Lui? Il n'ose même plus sortir pendant le jour. Maudru? Il a dit trois mots; il a dit « Sans moi, rien. » Et il est tout autour là dehors et je n'ai rien. Voilà la vérité. Ton fils, tu veux que je te dise où il est maintenant? Il est allé essayer parce qu'à la force de lui dire et de lui dire. mais il est là, tout près dans les lauriers en bas à ne pas pouvoir faire un pas. Cropetonné avec son dos rond, son fusil sur les cuisses.

A propos de fusil, dit Matelot, écoute.

Toussaint leva sa longue main.

Attendez. Vous voilà tous enflammés par cette ardente. Bouche d'or vient de frapper du poing sur son bras de chaise. Attendez que je vous dise avant de faire de ma maison un four de boulanger tout embrasé. Prends ton tabouret, ma fille.

Gina alla au fond de l'ombre chercher son escabeau.

Assis-toi près de moi, ma fille, là.

Il lui caressa les cheveux. Elle baisa la main blême du bossu puis elle la serra contre sa joue et, la tête penchée, elle se mit à pleurer sans bruit.

Voilà, mes hommes, que je vous dise avant que vous soyez des torches. Pendant que vous comprenez encore quand on parle. Tu as envoyé ton fils couper des arbres. Il les a coupés. Il a fait le radeau. Il l'a amarré dans l'anse de Villevieille. C'était au commencement de la lune d'août. Depuis, le radeau est là, prêt à partir. Voilà pour le travail. Le besson est venu me voir. Sa mère lui avait dit « Puisque tu es si près de lui, va voir l'oncle. » Elle sait que je suis ici et ce que j'y suis. Je suis toujours resté en correspondance avec elle. Des fois je me dis Junie! et je pense à ma sœur. Je la vois, là-bas, engloutie dans cette forêt et je me dis qu'elle a besoin des réflexions avec lesquelles elle et moi nous jouions avant que toi, Matelot, tu sortes de la mer pour venir la prendre, dans la maison de notre père, dans la chambre des livres. Toi, Matelot, et tes graines d'enfants rouges, tu étais encore sur la mer dans ton grand bateau chargé de voiles. Junie et moi nous parlions.


Si tu n'avais jamais sauté dans le port, toi Matelot, ma sœur serait une dame de Marseille. Son mari vendrait de l'huile ou du savon. Elle aurait son salon avec de grands portraits de vieux hommes et de vieilles femmes, des souliers qui craquent, sa place marquée dans l'église et dans le théâtre. A son âge, maintenant, elle frotterait ses grosses hanches de soie dans des fauteuils. Tu en as fait mieux, toi. Merci pour elle. Je te dis tout ça pour mettre tout en place. Je la vois maintenant, non pas morte comme elle serait, mais comme elle est, plongée dans la pleine ombre des forêts avec sa robuste vieillesse. Merci pour elle. C'est de ça que je te sais gré. Mais, c'est pour le reste que des fois je me mets à cette table et que je lui écris de longues lettres où elle et moi nous redevenons les enfants de mon père dans la chambre des livres. Depuis longtemps quelqu'un que je connais lui porte ça deux ou trois fois par an. Voilà pour que tu saches tout. Donc, elle m'envoie ton Ris. Son fils. Il me dit. Il me raconte. Je le regarde. Dans une famille, Matelot, les bessons sont la marque des dieux! Tu ris? Tu riais toujours quand je parlais, puis le temps s'avançait qui prouvait tout. Tu verras, Matelot, je dis plus quand, dans un couple de bessons, un meurt d'accident, la force qu'ils avaient à deux, le mal qu'ils avaient à deux, ce qu'ils étaient à deux dans le monde, tout se reporte sur le vivant, il devient tout à lui tout seul.

Des « on dit », dit Matelot.

A ton aise, –continua le bossu. Le moins qu'on puisse te reprocher, Matelot, c'est ta vue courte. Moi je pensais à ça pendant qu'il était là, ton fils, là exactement à cette place où Gina est maintenant assise. Je lui tenais les mains, je le regardais, je lui touchais les bras depuis le poignet jusqu'aux épaules. Je le tâtais de l'œil et des doigts et je lui disais « Alors, mon homme s et « comment ça va, la santé? » et « Quelle belle plante tu es, fils de dieu », enfin, tout ce qu'un petit avorton comme moi peut dire à un grand besson qui porte la part de deux. Et voilà que, d'un seul coup, il m'a fait voir tout ce milieu de lui enflammé et qu'il m'a donné, là, sur mes genoux, pour que je le berce et pour que je le guérisse, tout son tendre souci. Il est fait de dix fois toi pour la carrure et pour le dur du cœur.


)) Mais par cette sorte de grand pays (le bossu toucha son

creux de poitrine) qu'il porte là, ses forêts à lui, ses fleuves à

lui, ses montagnes à lui; il est fait de cent fois et cent fois

Junie ma sœur. Je me laisse aller à te parler de ton fils car rien

ne m'a plus touché dans toute ma vie que le mpment où il a

fait un immense effort sur lui-même, un grand effort de besson

double et qu'il m'a dit « Écoute, mon oncle, voilà ce qui

m'arrive. »

Je comprends, dit Antonio.

Le bossu le regarda. Il se lécha les lèvres. Il éteignit ses yeux

d'un lent abaissement de paupières.

Oui, toi, bouche d'or, tu dois comprendre, voilà. A la lisière

de la prairie où il construisait son radeau il avait vu une femme.

Ce jour-là, dit Gina, j'allais chercher desemplace-

ments de lavoirs.

Il se mit à bégayer en me parlant, dit le bossu et

je le voyais trembler là devant moi. Il me disait comment

elle était. Il essayait de me dire sa beauté, sa bouche en était

toute luisante.

Ce jour-là, dit Gina, c'était l'été, j'avais noué sur

ma chemise une petite jupe de soie juste serrée à la taille,

pas plus. Il faisait chaud, j'étais plus libre.

Comment ça s'est fait, dit le bossu, va chercher?

Il resta un moment sans rien dire. Gina s'essuya les yeux.

Il marquait ses arbres, dit-elle. Il avait fait un feu

et il y avait mis à rougir son épaisse marque de fer. Je le regar-

dais d'entre les saules. Il saisit la marque avec sa grande main

nue et il l'enfonça, blanche de feu dans le trou tout vivant.

Au milieu de la fumée je le voyais pousser de toutes ses forces.

La sève criait. Il se releva.

» L'arbre était marqué à son nom. Et je vis que cet homme

avait les cheveux tout rouges comme la grande marque de fer.

Toussaint caressa doucement l'épaule de Gina.

Oui, dit-il, il avait l'air, là, tout tremblant, de

revoir la fille à la lisière des saules. Il avait perdu sonsouffle.

Perdu pour toujours, disait-il, je ne respirerai,jamais

plus comme avant.

Moi, dit Gina, j'étais marquée de cet homme aux

cheveux rouges comme par une marque d'arbre.

_on _on -on


H m'a dit qu'il avait tout essayé avant de se décider. J'ai tout fait moi aussi, dit Gina, tout, vous pouvez me croire. Depuis longtemps je savais que mon père voulait me donner au fils de sa sœur. Je suis entrée là où le neveu était en train de manger avec les bouviers et je lui ai dit « Si tu me veux prends-moi vite! » Devant tous les hommes il m'a serrée contre lui, et il m'a embrassée, et il m'a tâté tout le corps comme si j'étais déjà sa femme. Je pensais si ça pouvait effacer! Ah! oui, dieu vole, allez l'attraper à pied, vous autres!

Si bien, dit le bossu, que tu n'as rien dit quand il est venu te chercher, lui.

J'ai dit « ah! » et merci, merci, longtemps, pendant a qu'il me tenait, pour le remercier d'être là, d'être lui, d'être à moi. Voilà tout, qu'est-ce que tu veux dire? Qu'est-ce que vous pouvez comprendre vous, les hommes?

Je comprends, dit Antonio, que pour nous ça n'est pas pareil, même si on aime autant.

D'instinct il regarda du côté du sud.

Oui, dit Matelot, -– mais mon fils dans tout ça?

–Je l'avais prévenu, dit Gina. Ne croyez pas que j'aie rien caché, j'en ai peut-être dit plus que le probable. « Rien, me disait-il, rien, tout ça, et il égalisait tout avec sa main plate. Et moi j'étais de plus en plus fière de lui. Il avait de si grandes épaules, tout paraissait si petit à côté de lui. Moi, fille de Maudru, j'avais tant rêvé cet homme-là sans espérer qu'il puisse vivre, j'en étais perdue de l'avoir dans les bras et de le trouver encore plus beau, encore plus grand que celui du rêve. Je me disais « Est-ce possible? » Je le touchais et je me disais « C'est possible, le sort est comme un marchand de vœux pour mieux te tromper il te saoule. » « Attends, dit-elle à Antonio et à Matelot qui voulaient parler tous les deux. Sous sa peau blanche un feu étincelant comme une forge de fer s'allumait. Attends, j'ai à te dire. C'est trop important pour moi de ne pas regretter mon amour. C'est mon sang d'être généreuse et s'il sait seulement une chose pour laquelle j'ai été avare, qu'il le dise. J'ai tout donné, j'ai tout prévenu, je me suis attaché les pieds et les mains et quand j'ai été contre la terre, molle comme un chevreau, je


lui ai dit emporte-moi, puisque c'était son goût de m'em-

porter. J'ai tout donné. Au fond, mes hommes, c'est toujours

un échange. Je comptais et je recomptais ses promesses

toutes les nuits. Le large chemin jusqu'à votre forêt là-bas.

La vie je ne demande que ça la vie paisible où il voudra,

comme il voudra, mais avec lui, mais la vie, tu m'entends,

père de ton besson, la vie, une maison, à moi et à lui et qu'il

me fasse faire des enfants plein toute l'herbe. Voilà ce que je

comptais toutes les nuits entre mes doigts secs. Tu comprends?

Il savait que mon père allait se dresser. Il savait que mon père

allait serrer autour de nous et se battre pour m'arracher à lui,

et moi je lui avais dit me voilà entravée comme un chevreau,

charge-moi sur tes épaules et emporte-moi. Il m'a promis

le large chemin. C'est donc seulement un abatteur d'arbres,

ton fils? Il a promis. Il n'est donc pas capable de se tailler

notre chemin à travers les hommes, pauvre de moi!

Elle avait peu à peu élevé la voix jusqu'à crier et l'ombre

de la maison gémissait avec elle.

Matelot respirait fort dans sa barbe; le bossu jouait avec

une herbe sèche et il regardait ses doigts.

Le voilà, dit-elle.

Elle se dressa.

La grande porte, en bas, sonna dans ses gonds.

A propos de fusil, dit Matelot, je peux te dire

maintenant! Hier il s'est battu avec les hommes de ton père

et il a tué le neveu.

Gina! – cria le besson.

Il courait dans le couloir plein d'échos; la crosse de son

fusil tapait contre le mur.

JEAN GIONO

(A suivre.)


LE CABINET

D'UNION NATIONALE .ET L'OPINION PUBLIQUE ANGLAISE

La première expérience que l'Angleterre fit d'un gouverne-

ment national remonte à la guerre; elle naquit du sentiment d'un danger collectif et c'est sous l'égide d'un libéral, M. Asquith, premier ministre en 1914, qu'elle fut réalisée. M. Lloyd George qui, en 1915, supplanta son chef, tenta de la poursuivre en pleine paix, mais la coalition qu'il réussit à faire triompher aux élections de 1919 fut, au lendemain de l'échec de la Conférence de Gênes, détruite par M. Baldwin à la fameuse séance du Carlton Club.

Ce fut pour faire face au péril financier créé par le désé-

quilibre budgétaire que la Grande-Bretagne se donna pour la seconde fois, en août 1931, un gouvernement national. Ce gouvernement vit toujours et ceux qui aiment à méditer sur les variations des hommes pourront relever que le Cabinet de guerre n'eut pas d'adversaire plus résolu que M. MacDonald qui s'est fait le champion du même système en 1931, et que ce système lui-même ne doit de subsister qu'à M. Baldwin lequel, délibérément, consomma la ruine du premier régime de coalition.

Faut-il conclure de ce retour du pays à une combinaison

ministérielle qu'il répudia il y a douze ans, et des changements d'attitude de ses leaders gouvernementaux, à une transformation profonde de sa mentalité politique? Doit-on prévoir


que le régime présent est appelé à se stabiliser, ou ne faut-il

voir dans le Cabinet actuel qu'une expression nouvelle et

momentanée du déséquilibre politique dont l'intervention

du Labour Party dans l'arène parlementaire fut la cause

initiale et que les difficultés de l'après-guerre ont aggravé?

C'est à ces questions que se propose de répondre cette étude.

Jusqu'au mois d'août 1914, la Grande-Bretagne avait été

gouvernée par des partis homogènes alternant au pouvoir avec

une régularité dont le pendule est devenu la classique image.

Le choix populaire qui oscillait, au XVIIIe siècle, entre les

Tories et les Whigs, allait, au xixe, des conservateurs aux

libéraux et, vers le début du xxe siècle, des unionistes aux

radicaux, optant d'ailleurs toujours entre deux mêmes ten-

dances, qui se perpétuaient sous des vocables différents.

Il est probable que le peuple anglais cède aujourd'hui encore,

d'instinct, à l'une ou à l'autre de ces deux forces qui, de pro-

grès l'une et l'autre, le déterminent, selon les circonstances, à

consolider des conquêtes ou à transformer l'ordre établi; mais

le dualisme politique des siècles précédents a disparu. Avec le

travaillisme, un troisième prétendant est entré en scène et le

jeu traditionnel des partis en a été troublé. Aux scrutins

triangulaires des circonscriptions électorales doit correspondre

normalement à Westminster, soit une double opposition offi-

cielle, soit un Cabinet de coalition, soit un gouvernement

homogène et minoritaire ne vivant que grâce à l'appui, com-

plaisant ou tyrannique, de l'un des deux autres partis.

Dans quelle catégorie faut-il classer le Cabinet actuel? Ses

chefs le disent d'union nationale et ses adversaires le procla-

ment conservateur. Il n'est ni ceci ni cela, et force est bien

de le baptiser de coalition, encore qu'en dehors des conserva-

teurs on ne voie guère ce que, politiquement, représentent les

deux autres coalisés.

On se rendra mieux compte de sa nature et de la majorité

parlementaire qui le soutient, ainsi que de sa stabilité et de

ses chances de retour au pouvoir, si l'on procède à une compa-

raison des trois derniers scrutins législatifs. En 1929, il s'agis-

sait de remplacer une Chambre des Communes élue en 1924

et qui, se composant à sa naissance de 415 conservateurs,

151 travaillistes, 44 libéraux et 5 indépendants, comprenait


au moment de sa dissolution 400 conservateurs, 162 travail-

listes, 46 libéraux et 7 indépendants. Dans le Parlement qui

lui succéda, les sièges se distribuèrent ainsi 287 travaillistes,

260 conservateurs, 60 libéraux et 8 indépendants. Observons

en passant la répartition des 22 639 117 suffrages exprimés

en 1929

Travaillistes. 8 362 594

Conservateurs. 8664243

Libéraux 5 300 947

Indépendants 311 333

Les élections suivantes, celles d'octobre 1931, se firent dans

des circonstances extraordinaires. Quelques mois plus tôt,

la crise financière ayant atteint un point exceptionnellement

aigu, et les membres du Cabinet travailliste en fonctions

n'ayant pas réussi à se mettre d'accord sur les mesures qu'exi-

geait le rétablissement de l'équilibre budgétaire, les chefs du

parti conservateur et libéral acceptèrent de former sous la

présidence du premier ministre travailliste, et en association

avec quelques-uns de ses collègues, un gouvernement d'union

nationale. C'est ce gouvernement qui, le 21 septembre 1931,

décida brusquement d'abandonner l'étalon-or et, un mois plus

tard, sollicita du pays, selon le mot du premier 'ministre, un

« mandat de médecin », c'est-à-dire carte blanche pour appli-

quer au mal dont souffrait le pays les remèdes qu'il jugerait

le mieux appropriés. Les trois partis représentés au Cabinet

allèrent à la bataille sous le même drapeau, n'ayant en face

d'eux que les travail istes orthodoxes dont M. Arthur Hen-

derson avait pris la direction et un chef libéral sans troupes,

M. Lloyd George. A quelques rares exceptions près, les élec-

teurs libéraux et conservateurs observèrent la discipline

prescrite par leurs organisations centrales et le scrutin donna

les résultats suivants

471 conservateurs;

68 libéraux;

13 travaillistes nationaux;

52 travaillistes orthodoxes;

4 libéraux formant lé groupe familial de M. Lloyd George et

7 divers.


La coalition électorale avait joué d'une façon remarquable

au profit des conservateurs. Quant aux travaillistes d'oppo-

sition, ils sortaient de la lutte considérablement diminués.

11 ministres et 21 sous-secrétaires d'État travaillistes qui

avaient rompu avec M. MacDonald comptaient parmi les

victimes de ce scrutin.

Le Labour Party allait être momentanément réduit à

l'impuissance au Parlement, mais dans le pays sa position

était moins précaire. Il suffit pour s'en convaincre de comparer

les mandats et les suffrages recueillis par les travaillistes en

1929 et 1931. De 8 362 594 en 1929, le chiffre des voix travail-

listes tombait à 6 648 023, soit une diminution d'environ un

cinquième, alors que la proportion des sièges perdus était

supérieure à quatre cinquièmes.

Il est difficile d'établir une proportion correspondante

pour chacun des trois partis de la coalition car en âucun cas

les scrutins ne furent homogènes; mais si l'on rapproche le

chiffre global des voix accordées en 1931 aux candidats conser-

vateurs, libéraux et travaillistes nationaux, soit 14 539 403,

au total des suffrages conservateurs et libéraux de 1929,

c'est-à-dire 13 964 983, on découvre que l'augmentation

dépasse à peine un demi-million, soit environ un vingt-cin-

quième, tandis que le nombre des mandats, passant de 320 à

552, s'est trouvé accru des deux tiers.

Cette disproportion entre les changements survenus dans la

structure parlementaire et dans la distribution des suffrages

introduisait dans la majorité gouvernementale un premier

élément de faiblesse, auquel d'ailleurs s'en ajoutait un autre

que les événements devaient rapidement mettre en évidence.

Les 68 libéraux qui avaient été élus sous le signe de l'Union

nationale se divisaient en deux groupes de 33 libéraux et de

35 libéraux nationaux qui étaient en désaccord sur la nature

et l'ampleur des concessions à faire à leurs alliés conservateurs

et que, dans le jargon de Fleet Street, on baptisa Samuellites

et Simonites du nom de leurs chefs respectifs, Sir Herbert

Samuel et Sir John Simon.

A la suite d'incidents que nous relaterons plus loin, trois

ministres libéraux démissionnèrent en septembre 1932 et le

groupe vient de s'inscrire en novembre 1933 comme membre


de « l'Opposition officielle au Gouvernement de Sa Majesté ».

Cette attitude a été ratifiée par toutes les organisations cen-

trales du parti libéral si bien que Sir John Simon, ministre

des Affaires étrangères, et les députés libéraux nationaux, y

compris M. Walter Runciman, ministre du Commerce, peu-

vent difficilement prétendre qu'ils représentent au sein du

Cabinet, le parti libéral. Ils se trouvent, à cet égard, placés

dans une position presque identique à celle de M. MacDonald

vis-à-vis du Labour Party et, de ce fait, le gouvernement

actuel ne revêt plus le caractère d'Union nationale qu'il eut

à ses débuts. Aux yeux de ses adversaires, ce n'est même plus

qu'un Cabinet conservateur à peine camouflé par la présence

à sa tête de l'ancien leader du Labour Party. Et c'est bien de

quoi s'irrite, mais pour d'autres raisons, un groupe très actif

de conservateurs d'extrême droite. Ceux-ci, retournant l'argu-

ment, se plaignent amèrement que leurs leaders ne s'affran-

chissent pas d'un Premier Ministre travailliste qui n'a pas

entièrement renoncé aux idéologies sur lesquelles il a fondé sa

fortune politique et qu'ils ne constituent pas un gouvernement

conservateur résolu à appliquer le programme du parti. Mais les leaders restent sourds à de telles doléances. Ils ne

laissent échapper aucune occasion de souligner, au contraire,

que c'est à la vertu de l'Union nationale que le pays doit

d'avoir pu rétablir l'équilibre budgétaire et amorcer son relè-

vement économique. Ils jugent également, sans doute, qu'il

est de l'intérêt du parti conservateur de renouveler l'opération

électorale de 1931. Aussi ne cessent-ils d'affirmer leur inten-

tion de demeurer fidèles au système actuel tant que la crise

ne sera pas complètement résolue. Aux côtés de leurs collègues

libéraux et travaillistes du Cabinet, ils ont déjà entrepris une

énergique campagne de discours dont un Comité de coordi-

nation a élaboré le programme et qui vise à convaincre le pays

de l'importance des résultats acquis et de la nécessité de faire

à l'intérêt national le sacrifice de préférences doctrinales ou

d'avantages de parti.

La recommandation n'est pas superflue, car les consulta-

tions électorales qui ont eu lieu depuis six mois attestent que

le Labour Party bénéficie d'un retour de faveur auprès de

l'électorat. Les résultats des neuf dernières élections par-


tielles sont notamment très significatifs. Les candidats natio-

naux des trois groupes de la majorité ont recueilli 139 890 voix

et ceux de l'opposition 153 900, alors qu'en 1931, 219 500

suffrages étaient allés aux premiers et 98 600 aux seconds.

En présence de tels chiffres il est vraiment impossible de ne

pas conclure à une diminution du crédit gouvernemental. La

même constatation s'impose si l'on considère qu'au renouvel-

lement du tiers des conseillers municipaux anglais qui eut lieu

en novembre dernier, les travaillistes enregistrèrent un gain

net de 206 sièges et s'assurèrent la majorité dans 25 villes,

reprenant le contrôle municipal de Leeds et de Sheffield, et

conquérant pour la première fois celui de villes importantes

comme Norwich et Swansea. Sans doute faut-il faire ici la

part d'inévitables causes d'ordre local et ne pas perdre de vue

non plus, que les conservateurs et les libéraux ont encore une

tendance marquée à se désintéresser des administrations muni-

cipales. Mais, ces réserves faites, on ne saurait ignorer que les

intérêts locaux se rattachent parfois à des problèmes généraux

et qu'en particulier la dernière campagne municipale s'est

développée, dans beaucoup de villes, sur le thème des indem-

nités de chômage ou de la guerre aux taudis qui sont, au pre-

mier chef, des questions de politique générale.

Mais alors, dira-t-on, le pays a-t-il déjà oublié l'admirable

redressement financier opéré sous la sage direction du gou-

vernement national? Ne se souvient-il pas que M. Snowden,

alors chancelier de l'Échiquier, annonçait en 1931 un déficit

annuel de plus de 150 millions de livres et n'apprécie-t-il

pas à sa juste valeur la demi-promesse d'un excédent budgé-

taire que contiennent divers discours du chancelier actuel de

l'Ëchiquier, M. Neville Chamberla'n, dont chacun sait qu'il

n'a pas l'habitude de pécher par excès d'optimisme?

Le contribuable, c'est-à-dire l'électeur, est certainement

moins sensible à la libération des dangers dont il était menacé,

qu'aux sacrifices grâce auxquels cette œuvre de salut fut

possible augmentation des impôts et diminution du traite-

ment des fonctionnaires. Il fallut, d'ailleurs, dans certains

cas, réprimer des abus, tel, par exemple, celui qui consistait

à donner des allocations de chômage à des gens qui dispo-

saient de ressources suffisantes pour vivre. La réforme consista


dans l'institution du « Means Test », c'est-à-dire l'épreuve des moyens d'existence, et sa mise en vigueur a permis d'alléger le fardeau national du « dole », mais ses victimes ont crié à l'iniquité et un peu partout les travaillistes s'en sont fait une arme de combat contre le gouvernement.

Avec les libéraux, ils ont également pris position sur cet autre excellent terrain d'attaque que leur a ménagé la politique protectionniste du Cabinet. « C'est pour rétablir l'équilibre budgétaire et pour restaurer le crédit national qu'on recourut sagement à la présente combinaison ministérielle. Or, ce but précis a été atteint. La tâche du gouvernement est donc terminée, et il n'a pas le droit d'utiliser, pour effectuer des mod fications fondamentales dans la politique nationale, la grande majorité parlementaire que lui donna l'électorat. » Qui s'exprime ainsi? Lord Snowden qui, en sa qualité de premier chancelier de l'Échiquier du gouvernement national, présenta aux Communes, le 10 septembre 1931 un budget supplémentaire de redressement. Un tel langage, émanant d'un homme que l'on sait au courant des conditions exactes dans lesquelles se firent les dernières élections et qui fut, à l'origine, partisan résolu de l'Union nationale, trouve un écho profond dans l'âme nationale toujours accessible à l'argument du « fair play )).

L'opinion publique est d'autant plus encline à accueillir ces critiques qu'il est indéniable que le gouvernement a profité de sa majorité pour accomplir la réforme protectionniste qui figure depuis longtemps au programme du parti conservateur et que le consommateur anglais ne juge généralement pas qu'il ait à s'en féliciter. On sait les étapes de cette réforme. Dès novembre 1931, ce fut « l'Acte sur les importations anormales » qui frappait de droits ad valorem certains produits manufacturés étrangers première concession qu'un libéral, M. Walter Runciman, président du Board o/ Trade, fit aux conservateurs, sans les satisfaire d'ailleurs entièrement. Il fallait aller plus loin, et en février 1932 vint la grande révolution qui devait clore le cycle centenaire du libre-échange et permettre à M. Neville Chamberlain de reprendre avec succès le discours que trente ans plus tôt, son père, le grand Joe, prononçait en vain.


L'Angleterre devenait protectionniste et, spectacle sans

précédent dans l'histoire parlementaire de ce pays, le Chance-

lier de l'Échiquier avait à peine terminé son exposé, que les

premières critiques lui venaient du ministre de l'Intérieur,

Sir Herbert Samuel, parlant du banc même du gouvernement.

Il avait été admis que, contrairement à la tradition, et pour

maintenir au Cabinet sa structure d'Union nationale, les

ministres libre-échangistes seraient autorisés à faire connaître

qu'ils étaient en désaccord, sur ce point, avec leurs collègues.

Le débat en seconde lecture sur l'7mp6~ Duties (Tariff) Bill

s'engagea le 15 février 1932, et le lendemain, le scrutin confir-

mait la victoire du gouvernement par 451 voix contre 73.

Mais 22 libéraux dont 3 ministres avaient voté contre le

Cabinet et le Comité Exécutif de la Fédération nationale libé-

rale votait aussitôt une résolution dénonçant le 'Te<rt// Bill,

accusant le gouvernement de violer ses engagements électo-

raux et approuvant chaleureusement le geste d'indépendance

de Sir Herbert Samuel et des deux autres ministres dissidents.

C'était une première lézarde dans la façade de l'Union Natio-

nale.

Par le Tariff Bill, le gouvernement n'effectuait pas seule-

ment une réforme fiscale et douanière. Il amorçait une réorga-

nisation de l'économie impériale en faisant décider que les

droits prévus au tarif n'affecteraient pas les produits origi-

naires de l'Empire. C'était l'institution unilatérale d'une

préférence destinée à créer une atmosphère favorable à la

Conférence d'Ottawa qui devait s'ouvrir en juillet 1932 et,

pour satisfaire aux exigences de certains Dominions, accen-

tuer encore le protectionnisme britannique.

Les ministres libéraux du groupe Samuel ne pouvaient

rester plus longtemps dans le Cabinet sans renier la doctrine

fondamentale de leur parti. Ils se retirèrent, mais non sans

souligner dans leur lettre de démission qu'en coopérant au

redressement financier ils avaient loyalement exécuté le

pacte d'union nationale, tandis que le gouvernement y man-

quait en réalisant le programme protectionniste du parti

conservateur.

Ils attendirent cependant jusqu'à l'automne de 1933 pour

passer officiellement dans l'opposition et, du point de vue de


la tactique électorale, ils paraissent avoir fait choix d'une heure favorable. Car la politique d'Ottawa n'a pas été suivie du retour de prospérité que ses partisans avaient annoncé. Les tarifs n'ont pas donné les recettes fiscales qu'on en escomptait et leur fonctionnement n'a guère abouti, contrairement à l'intention des négociateurs anglais, qu'à allonger la liste des produits protégés. On voit sans peine le parti que l'opposition libérale et travailliste peut tirer d'une telle situation.

Le gouvernement est cependant fondé à faire état du mouvement de reprise des affaires constaté au cours des derniers mois; il lui est légitimement permis d'insérée à son actif la diminution du chômage (de 2 881000 en septembre 1931 le nombre des sans-travail est tombé en décembre 1933 a 2 224 000), la tendance à la hausse de certains prix de gros, le développement de l'agriculture, l'amélioration de la balance commerciale et l'abondante réserve de capitaux sur lesquels l'industrie nationale pourra compter pour accélérer son développement, dès que la situation politiqueinternationale s'éclaircira. Tout cela est fort juste, mais le public l'admet-il, ce public à qui les libéraux et les travaillistes déclarent tous les jours qu'il y a dans le monde une reprise générale à laquelle la Grande-Bretagne eût participé sous n'importe quel régime, et que ce pays, dépendant du reste du monde pour son approvisionnement en denrées alimentaires et en matières premières ne peut, sans courir le risque de catastrophes, accepter un système d'économie fermée. A quoi les avocats du gouvernement ripostent, au risque de paraître jouer au paradoxe, que le nationalisme économique actuellement à l'oeuvre n'a d'autre but que de préparer le retour à une plus grande liberté commerciale et à une organisation plus rationnelle des échanges internationaux. Et la controverse se poursuit dans un malaise général dont, ainsi que nous l'avons vu, se ressentent les scrutins législatifs, comme si, à défaut d'une minorité parlementaire assez importante pour jouer effectivement son rôle, le courant populaire, mû par un secret instinct, agissait à la manière d'une opposition, afin d'exercer sur le gouvernement une influence modératrice.

Ce malaise a d'ailleurs d'autres causes, et la politique extérieure du Cabinet MacDonald contribue notamment


à l'entretenir. Non qu'elle porte la marque du nationalisme étroit qu'on reproche à sa politique économique, mais parce qu'elle est vague, incertaine et susceptible d'interprétations assez diverses. Que cette politique vise à obtenir presque à tout prix que la Conférence du Désarmement aboutisse à un accord, il ne semble pas qu'on puisse le contester. Un tel dessein répond tout à la fois à l'idéologie du Premier Ministre, à ses préoccupations électorales et aux soucis budgétaires des leaders du parti conservateur. Mais l'unanimité du Cabinet~s'est limitée jusqu'ici au but à atteindre. Or, ce sont les moy~s qui importent et on a l'impression que, dans ce domaine, M. MacDonald n'est pas complètement en accord avec tous ses collègues.

L'importance du rôle de M. MacDonald dans cette affaire

qui nous intéresse au plus haut point n'apparaîtrait pas complètement si nous n'ouvrions ici une parenthèse pour préciser qu'un Premier Ministre britannique dispose de pouvoirs quasi dictatoriaux. Tant qu'il est assuré d'une majorité parlementaire, il peut, sans manquer aux règles constitutionnelles, diriger à sa guise la politique du pays. De ces immenses prérogatives, M. MacDonald a. eu l'habileté de ne se point prévaloir, ainsi que nous l'avons vu, dans le champ de la politique intérieure où, tout en protestant de sa fidélité à l'idéal travailliste, il a sanctionné des mesures spécifiquement conservatrices. Mais il s'est assuré une compensation dans le domaine de la politique étrangère où M, Baldwin paraît lui avoir laissé jusqu'ici une grande liberté d'action.

On note cependant dans le parti conservateur une tendance

assez marquée à ne lui accorder qu'une confiance restreinte. Nous ne faisons pas simplement allusion à ceux ils ne sont d'ailleurs qu'une faible minorité qui croient découvrir une sombre ironie du destin dans le fait qu'à l'heure où se recrée progressivement en Europe une situation qui rappelle celle de l'àvant-guerre, la Grande-Bretagne conserve à la tête de son gouvernement l'homme qui, en 1914, voulait l'empêcher d'intervenir dans une mêlée où devait se jouer son avenir. Nous voulons plutôt parler de ceux qui se plaignent du flottement de sa pensée et du vague de ses déclarations, de ceux qui jugent que le surmenage auquel il s'est soumis depuis 1929 a


diminué ses moyens et que, pour faire face aux difficultés de la situation internationale, il faut au gouvernail un pilote d'esprit vigoureux, de ceux qui admettaient une politique de mansuétude envers l'Allemagne de Brüning et qui ne comprennent pas que ses illusions aient survécu aux persécutions hitlériennes, de ceux encore que le Premier alarma lorsqu'à son retour de Rome il déclara aux Communes que le fameux Pacte à Quatre « aurait presque pour unique objet la révision des traités ».

Mais si les excès de l'hitlérisme ne lui ont pas encore complètement ouvert les yeux, ils ont déterminé chez ses compatriotes et jusque chez ses collègues des inquiétudes qui, dit-on, le contraignent à une demi-réserve, par quoi s'explique l'indécision de sa politique. Et cette indécision réagit à son tour sur son entourage gouvernemental qui ne va pas lui-même jusqu'au bout de sa pensée, si bien que depuis plusieurs mois le Cabinet donne l'impression qu'il n'a pas de politique et que ses adversaires ont pu se faire de cette accusation une arme d'autant plus redoutable que certains de ses partisans, parmi les moins suspects, lui reprochent, eux aussi, ses hésitations.

II est vrai qu'à vouloir satisfaire ses censeurs, il se trouverait vite dans la position impossible du meunier de la fable. Comment contenter à la fois les « isolationnistes )) d'extrême droite qui, avec Lord Beaverbrook, réclament le repliement sur l'Empire; les conservateurs dont le Morning Post exprime les vues et qui, sachant à quoi s'en tenir sur les desseins secrets et ultimes de l'Allemagne, préconisent une coopération étroite avec la France; Lord Rothermere qui déclare vouloir une alliance franco-anglaise, mais songe à y faire entrer l'Allemagne hitlérienne qui recevrait carte blanche pour se tailler à l'est les débouchés qu'il entend lui refuser ailleurs; les travaillistes et les libéraux qui se plaignent de ne pas le trouver assez pacifiste et les conservateurs comme M. Churchill et Lord Lloyd qui réclament, d'accord avec Lord Rothermere et soutenus par Lord Londonderry, ministre de l'Air, un accrois-"sement important de l'aviation militaire; M. Lansbury, leader parlementaire du Labour Party, partisan du désarmement intégral, iût-il unilatéral, et Sir Stafford Cripps, chef de la Ligue socialiste, qui applaudirait à la constitution de forces


imposantes pour faire front contre les États fascistes; ceux

qui demandent tout à la fois qu'on respecte les traités et qu'on

dénonce Locarno; ceux qui s'instituent les avocats de la

Société des Nations et hésitent à assumer les obligations

qu'implique l'action collective internationale prévue par le

Covenant? Et l'on pourrait citer d'autres exemples prouvant

que, si la majorité gouvernementale est divisée, l'opposition

est en contradiction avec elle-même et que l'opinion publique

est en proie à une indicible confusion d'idées, de théories, et

de méthodes.

Mais si cette confusion peut expliquer, dans une certaine

mesure, les hésitations qu'on a jusqu'ici reprochées au gouver-

nement, elle ne saurait les justifier. Comment le Parlement et

le pays pourraient-ils avoir des idées claires sur la politique

à suivre pour maintenir la paix, lorsqu'on entend les porte-

parole les plus autorisés du Cabinet répliquer aux « isolation-

nistes )), détracteurs du traité de Locarno, qu'à cet instrument

diplomatique l'Angleterre doit, dans l'intérêt de la paix et le

sien propre, demeurer Mêle, et calmer en même temps leurs

inquiétudes ~n démontrant que le parlement britannique

demeure, en dernier ressort, le seul juge, pour déterminer s'il y

a obligation d'intervenir dans un conflit?

Il n'y a guère qu'une question vis-à-vis de laquelle le gou-

vernement ait pris une position assez nette. Il s'est prononcé

à diverses reprises en faveur de la Société des Nations et sa

politique se conjuguant, à cet égard, avec celle du gouver-

nement français a déjà porté ses fruits.

Le communiqué publié à Rome à l'issue du dernier entre-

tien Simon-Mussolini, semble indiquer en effet que le chef du gouvernement italien a renoncé, pour l'instant tout au

moins, ù présenter un plan de bouleversement du Covenant;

et qu'il s'est rallié à la formule adoptée à Paris sur « l'impor-

tance qu'il y a à maintenir intacte la Société des Nations ».

En prenant cette attitude qui répond de toute évidence aux

aspirations sentimentales de la majorité du peuple anglais et en

particulier aux vœux de 'ses éléments religieux qui en consti-

tu'ent ce qu'un puMMstë éminent appelle la « conscience radi-

cale », le Cabinet s'est épargné des critiques dont il eût difn-

cilement triomphe. Reste à savoir toutefois si dans la pratique


il agira avec assez de fermeté pour déjouer les manœuvres de l'Allemagne dont l'intention avouée est de détruire la Société des Nations et pour dissuader définitivement l'Italie de tenter de la reviser à son profit. Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler ici que nos meilleurs amis de Grande-Bretagne expliquent volontiers l'indécision de leurs dirigeants par le flottement de la politique française et que nous aurons plus sûrement l'Angleterre à nos côtés en nous ancrant résolument sur les positions déjà prises, qu'en sollicitant sans cesse son appui ou en acceptant son arbitrage.

Mais revenons à notre sujet. Nous nous sommes efforcés

d'analyser les données fondamentales de la position présente du gouvernement national. On observera peut-être qu'il eût fallu inclure dans cet examen le problème de l'Inde. En réalité, les débats publics qui se sont engagés sur cette question n'ont guère provoqué d'effervescence qu'au sein de la majorité. On put se demander un instant si ces agitations intérieures n'étaient pas de nature à retentir sur la position même du Cabinet, mais le dernier Congrès conservateur a écarté cette éventualité en avalisant la politique gouvernementale. Jusqu'ici les partis d'opposition n'ont fait que des objections de détail au plan de réforme constitutionnelle esquissé dans le dernier Livre Blanc, et si la Commission parlementaire mixte qui est chargée de le mettre au point en respecte les principes fondamentaux, il ne semble pas qu'un tel sujet puisse affecter la situation du Cabinet.

Nous parlons, cela va sans dire, de sa situation morale,

car avec l'immense majorité dont il dispose aux Communes, sa stabilité parlementaire n'est pas en cause. En fait, toutesles hypothèses qu'on entend formuler au sujet de la date pos- sible des prochaines élections générales ne se fondent point, comme ce serait le cas en France, sur l'éventualité d'une défaite au Parlement; elles se ramènent à cette question « A quel moment le gouvernement jugera-t-il qu'il est conforme à son intérêt politique de demander au pays le renouvellement de son mandat? »

Et nul ne paraît en mesure de répondre à cette interro-

gation. D'après cet ensemble de coutumes et de textes législatifs qui forment la Constitution britannique, la durée d'une


Chambre des Communes ne peut excéder cinq ans, mais le Premier Ministre peut à tout moment la dissoudre et, dans la pratique, il est rare qu'une législature atteigne sa limite constitutionnelle. Le gouvernement actuel ne laisse échapper aucune occasion de déclarer qu'il n'envisage pas des élections générales dans un avenir prochain, mais chacun est convaincu que M. MacDonald, d'accord avec M. Baldwin, choisira pour remplacer la présente Assemblée l'heure qui lui paraîtra la plus propice au succès des candidats gouvernementaux. Si la Conférence du Désarmement aboutissait d'aventure à un accord sur la base d'un plan britannique, un tel succès diplomatique ne manquerait pas, croit-on, de fournir au Cabinet une occasion favorable de solliciter de l'électorat qu'il lui renouvelle sa confiance. Que le Chancelier de l'Échiquier fût en mesure d'apporter au pays, dans son prochain budget, l'agréable surprise d'une diminution de l'Income Tax et la tentation serait sans doute grande de monnayer cette satisfaction sur le plan électoral. Le gouvernement pourrait encore juger à propos d'exploiter, à un moment donné, une faute de tactique des seuls adversaires dont il ait à redouter le succès, c'est-à-dire des travaillistes.

On a pu croire, un instant, au cours des dernières semaines, que Sir Stafford Cripps allait, par quelques écarts de langage, faire maladroitement le jeu des conservateurs en leur ménageant la possibilité de se présenter à l'électorat en défenseurs des institutions démocratiques et parlementaires contre un Labour Party animé d'aspirations dictatoriales.

L'incident vaut d'être conté, car il permettra de préciser, chemin faisant, la situation intérieure du Labour Party. Mais tout d'abord qui est Sir Stafford Cripps? C'est le plus jeune fils de Lord Parmoor que M. MacDonald s'adjoignit à deux reprises comme Lord Président du Conseil en 1924 et 1929. Sir Stafford Cripps est donc travailliste comme son père et, par tradition familiale, il est également avocat. Il a même dans la hiérarchie du barreau, le titre de Conseil du Roi (King's Counsel) qui lui permet de remplacer aux Cours d'assises un juge de la Haute Cour. Entré pour la première fois aux Communes en janvier 1931 à la faveur d'une élection partielle dans la circonscription de Bristol-East, il fut appelé peu après au


poste de Sollicitor-General qu'il abandonna quand le gouvernement national fut constitué. Épargne par la tourmente électorale d'octobre 1931, il est aujourd'hui, à quarante-cinq ans, une des personnalités les plus en vue dans le groupe par- lementaire travailliste.

Après la scission qui, en 1932, aboutit au retrait des « rouges » de l'Independent Labour Party, Sir Stafford Cripps et quelques autres théoriciens songèrent à redonner au mouvement une aile gauche. A cet effet, ils créèrent, au sein du Labour Party, la Ligue socia iste dont Sir Stafford est l'animateur. La doctrine des ligueurs ne manque pas de hardiesse. Elle peut se résumer a nsi lorsque le Labour Party aura pris le pouvoir par la méthode constitutionnelle il conviendra d'accélérer le rythme des conquêtes prolétariennes et de recourir à des pouvoirs spéciaux (emergency powers) pour fonder l'État socialiste en Grande-Bretagne. Cette doctrine fut exposée, en août dernier, dans un livre que Sir Stafford Cripps publia en collaboration avec neuf autres membres de son école sous le titre « Problèmes d'un gouvernement socialiste ». Les chefs des Trade-Unions instruits par l'échec de la grève générale de 1926 qui fut un essai infructueux de dictature industrielle, virent aussitôt le péril électoral d'une telle doctrine et le congrès Trade-Unioniste de Brighton, en septembre dernier, se prononça en faveur de méthodes d'action lentes et circonspectes.

La question fut reprise, un mois plus tard, à la Conférence travailliste de Hastings où les leaders officiels, au premier rang desquels il faut citer M. Arthur Henderson, préoccupés tout à la fois de maintenir le parti dans des voies prudentes et d'en préserver l'unité, firent décider que les propositions de la Ligue Socialiste seraient examinées par un sous-comité spécial chargé de communiquer au prochain Congrès les conclusions de son étude. Dans ces propositions figurent notamment l'abolition de la Chambre Haute, le contrôle des banques et la socialisation de l'industrie réalisés par un gouvernement armé de pouvoirs exceptionnels, et une modification de la procédure parlementaire de façon à permettre la transformation rapide du régime capitaliste en un régime socialiste par les voies constitutionnelles.


Or, le 6 janvier dernier, parlant à Nottingham devant un groupe d'étudiants travaillistes, Sir Stafford Cripps reprit ces propositions et ajouta que, lorsqu'il aurait reconquis le pouvoir, le Labour Party aurait « à surmonter l'opposition du Palais de Buckingham ». Cette allusion à la résistance éventuelle du Palais de Buckingham fut accueillie par des clameurs indignées dans toute la presse conservatrice qui dénonça l'incorrection de cet avocat, Conseil du Roi, mettant en cause la Couronne. Il est vraisemblable aussi que les leaders modérés du Labour Party trouvèrent un tel langage saugrenu et que, discernant le danger qu'il leur faisait courir du point de vue électoral, ils rappelèrent à l'ordre leur impétueux collègue. Toujours est-il que Sir Stafford Cripps s'empressa d'expliquer que l'expression « palais de Buckingham » désignait, dans sa pensée, les milieux de la Cour, les fonctionnaires et autres personnes qui entourent le Roi dans son palais et qu'il n'avait pas songé un seul instant à mettre en cause la Couronne dont, ajouta-t-il, « l'impartialité va de soi et se trouve même à la base de la Constitution ».

Cette mise au point n'ayant pas suffi à désarmer les conservateurs, Sir Stafford Cripps profita d'un déjeuner que lui offrait, le 10 janvier, l'Association des commissaires-priseurs et agents des compagnies foncières, pour protester de la fidélité du Labour Party à la monarchie constitutionnelle. « Je crois fermement, dit-il, à un monarque constitutionnel que je préfère à un président politique. )) On remarqua beaucoup que lorsque le Président du déjeuner porta, selon l'usage, le toast au souverain, Sir Stafford Cripps détacha bien les mots « Le Roi! » et ajouta « Dieu le bénisse! »

Voilà, de la part d'un révolutionnaire, un geste de loyalisme particulièrement rassurant. Suffira-t-il 'à clore l'incident? On en peut douter et le Comité Exécutif du Labour Party en est apparemment si peu sûr qu'il a déjà fait une déclaration réaffirmant son opposition à toutes les formes de dictature et sa détermination de ne réaliser son programme que par des méthodes constitutionnelles. L'aventure de Sir Stafford Cripps n'illustre pas seulement la lutte de tendances qui se développe au sein du Labour Party; elle révèle le soin que mettent les deux grands groupes politiques en présence


union nationale et travaillistes à rechercher d'avantageuses

` positions de combat en vue des prochaines élections. Nous

restreignons la lutte à ces deux groupes, car si les libéraux de

Sir Herbert Samuel demeurent les héritiers d'un grand parti

dont les principes seront maintenus, ils n'ont pour l'instant

aucune chance de reprendre en mains la direction de l'Ëtat.

Il est également permis de passer sous silence le parti commu-

niste qui n'a pas de représentants aux Communes et qui ne

semble pas en mesure d'obtenir un seul mandat. Quant au

mouvement fasciste qu'a créé Sir Oswald Mosley avec

chemises noires et salut à la romaine, on ne l'a pas encore

pris très au sérieux, en dépit de l'appui retentissant -que

vient de lui apporter Lord Rothermere et de la dénonciation

officielle par Sir John Simon des dangers que crée la consti-

tution de formations irrégulières destinées à se substituer

éventuellement aux forces de police régulières. Ses leaders

annoncent que d'ici quelques années le pays les suivra. Autant

dire que l'Angleterre aura renoncé à être elle-même. Nous

y croirons quand ce sera fait.

Et, pour l'instant, essayons de réduire la situation à ses

éléments essentiels. Un parti travailliste qui ne dispose pas,

et de loin, à Westminster, du nombre de sièges que lui eût

assuré un système de représentation proportionnelle, mais qui

rétablit peu à peu ses positions électorales de 1929 et peut,

dans une nouvelle consultation, grâce aux scrutins triangu-

laires, être le bénéficiaire du mode d'élection sans ballottage.

Parti dont l'avantage consiste à n'avoir qu'à critiquer et à

promettre, et que ses chefs, tacticiens éprouvés, guident avec

vigilance dans la voie constitutionnelle, atténuant la hardiesse

ou corrigeant les imprudences d'intellectuels par trop témé-

raires.

En face de ce prétendant, un gouvernement dont l'actif

est indiscutable mais qui commence à sentir l'usure du pou-

voir un gouvernement où la fiction de l'Union nationale est

maintenue contre le gré d'une partie de ses troupes, par le

chef du parti conservateur qui, quoique disposant de 450 voix,

garde à sa tête un Premier Ministre chef d'un groupe minus-

cule de 13 députés; un gouvernement que ses adversaires

dénoncent en invoquant le redoutable principe du fair play


et qui, tout à la fois, exalte les résultats de son œuvre pour accroître son crédit et la déclare incomplète pour justifier son droit à la poursuivre. Ce gouvernement de coalition peut durer s'il le veut jusqu'au terme constitutionnel de la législature, mais il n'ignore pas qu'en ce pays toute majorité qui dédaigne les indications répétées des élections partielles se voue à la défaite. Les conservateurs aspirent dans leur ensemble à reconstituer un gouvernement homogène appliquant ouvertement et intégralement leur programme, mais leurs chefs n'entrevoient de possibilité de succès aux prochaines élections que sous le drapeau de l'Union nationale.

Quand sonnera l'heure jugée favorable à une telle opération ? Nul, apparemment, ne le sait. En face d'une opposition en alerte pour le surprendre en faute, et dont il guette luimême les défaillances, le gouvernement se laissera guider par les circonstances. En ce moment, les couloirs de Westminster et les salles de rédaction de Fleet Street bruissent de rumeurs de reconstruction ministérielle. Il est couramment admis que M. MacDonald vient d'esquisser une manœuvre pour se débarrasser de collègues dont il juge le rendement politique insuffisant. Sir John Simon qu'il voudrait, en particulier, éloigner du Foreign Office avec, assure-t-on, l'arrière-pensée de replacer ce département, comme en 1924, sous sa direction nominale, a réagi avec tant de vigueur que le coup semble avoir fait long feu. Mais le remaniement du Cabinet demeure à l'ordre du jour et, par son objet comme par ses difficultés, ajoute encore à la complexité de la situation politique. Aussi les prophéties sont-elles malaisées et faut-il se défier des augures trop précis. Un conservateur éminent à qui on demandait récemment « Combien de temps durera encore cette seconde expérience d'Union nationale? » répondit mi-sérieux, mi-narquois « Jusqu'au surlendemain des prochaines élections » Cet arrière-petit-fils de Normand est probablement un sage.

JEAN MASSIP


TACHKENT ET SAMARCANDE La curieuse relation qu'on va lire ici est due à Ella Maillart, qui a déjà accompli plusieurs expéditions remarquées. Nous avons eu l'occasion de signaler dans cette revue la croisière accomplie par cette voyageuse en Méditerranée sur Bonita, et la Perlette, ces petits voiliers dont l'équipage n'était composé que de jeunes filles; il y a deux ans, au retour d'un séjour dans le Caucase, Ella Maillart a publié un ouvrage sur la jeunesse soviétique (Voir Revue de Paris, Parmi les livres, 1" juillet 1932).

Elle vient, au cours d'une nouvelle expédition, accomplie seule et sac au dos, de traverser le Turkestan.

Sept heures du matin; foule bigarrée à la gare. J'arrive à porter mes sacs, l'un sur le dos, l'autre sur l'épaule. Tram jusqu'à la place Voskrochensky. Plus loin, à la Ikanskaya, le bureau dont dépend la « base~ » est encore fermé; j'y entre par la cour et je me fais du thé. Une employée arrive, déjeune d'une pomme et de pain.

Le secrétaire vient, je montre mes papiers et il m'envoie à la « base ».

Je prends de nouveau le tram à la rue Lénine; il quitte la ville russe, avenue bordée de peupliers, ariks et maisons basses. A l'entrée de la ville indigène, je descends à Chai Khan Taour. Quelques marches; après une porte à coupole, passage dallé bordé d'échoppes de perruquiers, avenue de peupliers où les Ouzbeks alignés vendent des pommes, des raisins, des lipiochka2, des carottes coupées, des friandises de confiseurs. Mos1. Auberge-dortoir destinée aux membres du c Tourisme prolétarien

2. Crêpes transparentes qui tiennent lieu de pain.


quée désaffectée, ~ec~rucAum dans une maison basse où je vois

par la fenêtre les élèves devant leurs tables, grande estrade

de tchai-khana en plein air, avec des portraits des chefs de

l'U. R. S. S. cloués sur les montants, une ruelle. Il faut que

je m'arrête pour me reposer. Enfin je débouche dans la

« seconde Djarkantcha »; au 58, une cour plantée d'arbres,

une galerie dont l'une des deux chambres, réservée aux

femmes, compte une dizaine de couchettes. Une jeune fille me

reçoit et me donne le dernier lit disponible. Cette « base »

était autrefois Fitchkari, le logement réservé à la partie

féminine de la maison d'un riche bekl.

Pour manger il faut aller en ville, mais ici je retrouverai

chaque soir mes voisines, journalistes, étudiantes, dont les

maris sont parfois dans la chambre voisine. Nous échan-

geons nos impressions et nous nous faisons part de nos

découvertes.

Flâneries.

Pilniak qualifie Tachkent de ville extraordinairement

ennuyeuse; il parle sans doute de la moitié russe de cette

immense capitale de cinq cent mille âmes, si tant est qu'on

peut, comme dit Kisch, compter au nombre des âmes les

communistes qui la nient et les femmes musulmanes aux-

quelles les âmes sont refusées selon le Coran.

Mais pour la première fois, je me trouve dans une grande

agglomération orientale et avant que tout ne soit modernisé,

je m'empresse de voir ce qui subsiste de la ville ancienne.

Tout me surprend les étroites rues pavées, coudées en

labyrinthes, le nombre de femmes voilées, silhouettes de

cercueils dressés, avec le contour raide et monolithique du

parandja~. Sur les têtes, un paquet ou une corbeille en équi-

libre. Cela n'a aucun sens de parler de voile c'est treillis qu'il

faudrait dire, tant est rigide et sombre cette toile 'en crin ;de

cheval qui leur blesse le bout du nez, qu'elles pincent entre leurs

lèvres lorsqu'elles se penchent pour apprécier la qualité du riz

qu'on leur offre, le regard pouvant seulement filtrer lorsque le

« tchédra est perpendiculaire devant les yeux. A l'endroit

1. Propriétaire indigène.

2. Manteau de sortie.


de la bouche un rond mouillé reste marqué lorsqu'elles se redressent les nuages de poussière ambiante viennent vite le poudrer. Usés, les « tchédras » sont roux et crevés, comme mangés des mites. La plupart des femmes ont des robes courtes, des bas et des souliers manufacturés.

En voici trois, tas mauves et gris accroupis sur le plateau d'une carriole, harem qui déménage sans doute; en veston, coiffé du calot brodé, accroupi sur le dos du cheval, les pieds sur les brancards, est-ce le mari?

L' « arba », le véhicule indigène, me plaît beaucoup avec ses immenses rayons; il n'a que deux grandes roues, de plus de deux mètres de haut, pratiques pour rouler dans la boue ou le sable profond; elles ne sont pas cerclées de fer, mais d'énormes clous à têtes rondes les garnissent, étincelant au soleil et laissant dans la glaise humide une curieuse empreinte de crémaillère. Les brancards sont si haut placés que je crains toujours qu'ils ne basculent et soulèvent le cheval!

On entend courir les petits ariks~ souterrains; à un carrefour leur eau alimente un étang opaque; l'harmonie des couleurs est inoubliable vert sombre de l'eau à l'ombre, vert clair au soleil, vert argent de la touffe ronde d'un saule, jaune de la rive, jaune de la poussière des mu.rs en terre, et jauneblanc de quatre arbas abandonnées au pied du mur, brancards à terre.

La rue est obstruée par l'immense charge de foin rectangulaire, plus large que haute, posée sur un chameau à jabot dont les pattes de devant sont garnies de noirs « manchons » latéraux. L'homme est perché au sommet.

J'essaie de gagner Ourda, la ville indigène, par un chemin détourné et je m'égare à plusieurs reprises.

Voici une porte ouverte au milieu d'un mur; petit donjonminaret au-dessus de la porte; j'entre. A droite, un jardin avec un tremble gris, figuiers, cactus, étang. A gauche, grande véranda soutenue par deux rangées de colonnes cannelées en bois, fermée à mi-hauteur par une barrière en bois ajouré; sol recouvert de nattes devant le mirhab, la niche orientée vers La Mecque, devant laquelle on priera, car c'est une mosquée. Les murs sont des panneaux plâtrés. Calme, 1. Canaux d'irrigation.


soleil, solitude. Je rêve, les yeux errant vers les caissons du

plafond sculpté et enluminé de dessins en arabesques et je

m'imagine que les plafonds des temples chinois sont sem-

blables.

Ce qui se trouve au marché indigène.

Voici le va-et-vient de la foule, les vendeurs de sorbets,

d'eau gazeuse, les barbiers qui opèrent au coin de chaque

maison condamné bénévole, le patient penche la tête en

avant et ses cheveux tombent dans la serviette qu'il a autour

du cou et qu'il tend en avant.

Devant la boulangerie, une file imposante attend l'ouverture

de la porte; contre le trottoir, les pains noirs s'empilent dans

une arba à toit arqué. Les hommes sont vêtus du khalat,

ample manteau ouaté aux rayures verticales vertes, mauves,

noires et blanches qui font ressembler leurs manches à d'énor-

mes chenilles. Le grand fichu qui sert de ceinture inscrit son

triangle dans le dos.

Un pont enjambe une eau verte; de la berge s'élève une

ruelle assez raide, à côté d'une mosquée à véranda. L'autre

rive montre à nu le sable jaune de sa falaise entre les poutres

et les pilotis qui soutiènnent de misérables masures sur le point

d'être détruites. La crise du logement est due en partie à

toutes ces démolitions dans la vieille ville, les reconstructions

n'allant pas aussi vite qu'on l'avait prévu.

Sept barbiers opèrent côte à côte, enroulés dans leur

tablier de garçon de café; l'un d'eux, un vieux, a une bar-

biche pointue et blanche, des lunettes de fer sur le nez et sur

le front, sortant de sous son calot collant, un brin de fenouil.

Son client plisse un front pitoyable, la moitié de son crâne

est couverte d'une toison noire épaisse et l'autre côté brille

tout blanc.

Un saule pleureur est penché sur l'eau rapide d'un arik

central dans lequel un porteur d'eau vient remplir ses deux

seaux pendus 'à un gros bâton; puis l'eau s'engouffre sous

l'estrade d'une fraîche tchaï-khana~, où des brochettes de

mouton grésillent sur un brasero.

1. Maison de thé.


La rue monte vers le dôme immense d'une mosquée et

passe sous un portique orné de banderoles rouges. La foule compacte gêne la marche. Voici la rangée des vendeurs de tabac, leurs feuilles jaunes en tas sur un journal déplié, à côté d'eux leur pipe, calebasse surmontée d'un fourneau et munie d'un long tuyau de bambou latéral.

Bagarre, deux hommes se battent; une marchande crain-

tive se lève emportant ses assiettes de beurre; je la suis, et pour quinze roubles lui achète un peu de sa pâte jaune et molle. Elle me dit « C'est du pur beurre de vache. ))

Des mangeurs accroupis en cercle ne se sont pas dérangés

pour si peu. Une Ouzbèke fichu blanc, gilet noir sur son ample robe-chemise blanche vend le plov, le riz gras aux carottes coupées, qui remplit une cuvette en émail recouvrant un seau plein de braises. On arrive, tend un rouble, elle prend un bol qu'elle remplit à moitié et vous le donne avec une cuillère en bois; les jeunes et les Russes s'en servent, mais mon voisin barbu préfère se servir de ses doigts. Mon autre voisin mange, gardant sur sa tête un grand sac plein de grains.

Devant moi, panier au bras, en compagnie d'une belle

dame blonde, j'ai cru reconnaître la taille invraisemblablement serrée et les bottes en toile grise d'un de nos voisins à Tcholpan Ata1. Je le suis; une rixe sauvage devant un kiosque qui vend du savon me le fait perdre. Je le retrouve et il est fort étonné de cette rencontre.

Oui, notre voyage dans la Sirte~ fut splendide, inou-

bliable,_ lui dis-je; -et vous-même avez-vous bien terminé vos vacances?

Mais figurez-vous que je sors de l'hôpital après une

forte dysenterie, je ne sais ce que j'ai pu manger.

Et vous avez été bien soigné?

Oh! oui, je ne peux pas me plaindre.

Où allez-vous ainsi?

Je cherche un morceau de viande pour la soupe.

Nous sommes sous la halle aux bouchers; pour gagner

chaque étal, il faut percer un quintuple cercle de chercheurs. 1. Petit village au bord du lac Issyk, dans les monts .T'ien-Chan.

2. Les Hauts-Plateaux du T'ien-Chan.


C'est tout du chameau, dit-il.

En effet, je reconnais ces immenses côtes peu arquées,

semblables à celles qui jonchaient les pistes des T'ien Chan.

Quel en est le goût?

Oh! ce n'est pas mauvais, mais je me suis mis en tête

de trouver du bœuf, quoique cela coûte plus cher, je pense,

14 ou 15 roubles le kilogramme.

Je le laisse à son examen pour aller vers le coin des

selliers; sur le trottoir, des cordonniers vendent ces bottes

très souples que les femmes portent à l'intérieur de leurs.

galoches. Vera, à Paris, m'a demandé de lui en rapporter une

paire.

Quinze roubles, dis-je.

Non, vingt, cuir. très beau!

Quinze roubles, pas plus; coopérative douze roubles seu-

lement.

Coopérative peau mauvaise.

Tout cela est imprégné d'une odeur de poussière, de paille

hachée, d'excréments de chameaux, de chevaux et d'hommes.

Je quitte ces vendeurs inflexibles pour aller me reposer

dans une tchaï khana on y sent la moindre brise qui passe.

Un Russe et un Ousbèk parlent à côté de moi. Le Russe parti,

j'offre un morceau de sucre~ à l'homme que j'aimerais à faire

parler.

Oui, dis-je, la vie est intéressante ici; je viens

de loin, pour vous rendre visite et voir comment ça fonc-

tionne mais diable! le plov est bien cher!

Ah! vous venez de là-bas! Chez vous, en Frankistan, le

riz pousse-t-il? Savez-vous ce qu'ils ont fait ici? Ils ont donné

l'ordre de planter le coton partout. Alors la charrue a passé,

détruisant nos petites rigoles pour les rizières, établies et

entretenues depuis longtemps avec tellement de soin. Après,

quand ils ont vu que le blé ne venait pas facilement, ils ont

dit « Replantez un tiers de riz. » Mais maintenant on ne peut

plus toutes les rigoles sont mortes. Et encore, savez-vous,

les clés, autrefois on n'en avait jamais vu; tout restait ouvert,

maisons et magasins. Maintenant on se ruine en cadenas et

on vous vole à tout moment.

1. Le sucre, en Asie Centrale, est une denrée !ntrou\'ab]e.


Leçon de lecture.

Au coin de la place, une grande imprimerie. Dans un square,

devant une ancienne médressé (université musulmane) une

statue de Lénine, le bras pour toujours dressé; encore quelques pas, voici le club, bâtiment qui ressemble à une école.

A un gardien qui ne comprend pas le russe, je demande le

camarade Achmetof. Dans une classe, au premier étage, une

leçon de lecture est donnée au moyen d'une petite brochure qui raconte l'histoire du prolétariat. Quinze jeunes femmes

et fillettes s'appliquent; leurs parandjas et le treillis du tchédra sont empilés sur les rebords de la fenêtre. Leurs sourcils épais sont réunis par un trait noir artificiel, car il paraît que sourcils joints sont signe d'un tempérament passionné elles ont le type des Turques ottomanes, face pâle et ronde aux grands yeux.

Pour ne pas les déranger, j'ai pris place sur un banc et je

tâche de me faire oublier; ma voisine allaite un petit garçon couché dans sa couverture, nu, sous une trop courte blouse à col marin; de sa main droite, tantôt elle suit le texte, tantôt elle immobilise les pieds de son petit matelot!

J'attends la fin de la leçon; les élèves remettent leur

parandjâ sur leur tête. Comme je m'approche pour examiner les tchédra, elles m'en tendent un en me faisant signe de le mettre, ce qui les amuse beaucoup. L'instituteur en veston, après leur avoir expliqué que je viens de loin, me montre la pouponnière, la salle des visites médicales, la bibliothèque.

Au rez-de-chaussée, grande salle de spectacles.

Ce soir, il y a conférence, vous devriez revenir. <

Non, merci, je ne suis pas libre.

Je n'ose pas lui dire que ces éternelles conférences m'en-

nuient, elles sont toutes identiques, que ce soit à Naltchik,

Karakol ou Moscou, elles me font penser aux moulins à prières tibétains nécessité de développer la culture chez les indigènes, d'éduquer les masses, d'édifier le socialisme grâce au nivellement des classes, le socialisme dont seul l'avènement sauvera le monde de la faillite capitaliste, etc., etc.

Après d'innombrables détours dans la vieille ville, nous

arrivons chez l'instituteur; j'ai voulu voir comment vivait sa


femme. Au fond d'une impasse obscure, le mur est percé d'une porte cour minuscule, limitée à gauche par une paroi en osier, à droite par un péristyle; en face, la chambre propre, où le seul meuble est un petit lit, sûrement fait d'une planche tant il est dur.

Par terre, une pile de livres scolaires. Les murs partagés en panneaux symétriques et plâtrés sont creusés de petites niches pour bols, théières, assiettes; sur le sol, un tapis, un coffre, des couvertures. Une nappe est posée sur le tapis; la cuisine est faite dehors; la jeune femme pieds nus car elle laisse ses babouches à l'entrée apporte sur un plateau de cuivre la soupière contenant le lapcha. Nous mangeons avec des cuillères de bois.

La jeune femme me plaît beaucoup mince sous sa robe vague, grands yeux vifs, taches de rousseur, longues tresses châtain clair de cheveux frisés, elle est expressive et je la devine intelligente. Mais elle ne sait pas un mot de russe. Son mari me dit 1

Vraiment vous la trouvez jolie? Moi pas. Elle étudie au technichum pédagogique. Bien sûr elle n'est plus voilée.

La femme attend pour manger et boire, que son mari ait fini. Par terre, son bébé joue avec un soulier.

Nous ressortons sans que le mari lui ait dit au revoir.

La distribution d'eau dans la ville se fait partout grâce aux ariks; on commence à établir des canalisations et colonnes montantes dans les quartiers bien construits. C'est un travail colossal car la ville couvre une superficie énorme, les maisons n'ayant pas d'étages à cause des tremblements de terre.

Je termine la soirée au théâtre ouzbèk; une troupe indigène y donne une adaptation fort intelligente de la « Fontaine aux moutons » de Lope de Vega, pièce que j'avais vu excellemment jouer à Moscou il y a deux ans par la troupe du théâtre juif blanc-russien lors des premières Olympiades théâtrales.


Les réponses du Président Oriental.

L'auteur a obtenu une entrevue de Faïsoulla Khodjaief, président

du conseil des commissaires du peuple d'Ouzbekistan, un des sept membres du comité exécutif central de l'U. R. S. S.

Je viens de passer plusieurs mois en Kirghisie, dis-je

à mon interlocuteur, j'ai eu le temps de comprendre les problèmes variés devant lesquels se trouve l'État soviétique en Asie Centrale. J'ai pensé que vous seriez la personne la mieux 'qualifiée pour m'instruire; je vous remercie de me recevoir. Les «' nationaux » seront-ils capables de se gouverner sans l'aide des Russes~?

Grande salle. Immense table en forme de T. Faïsoulla est

assis au milieu de la barre du T, je suis en face de lui. Il est venu à ma rencontre lorsque je suis entrée, plutôt petit, en complet sombre, superbes yeux noirs, tête et visage ovales, teint aux reflets dorés. Rencontré dans un salon, je l'aurais pris pour un Espagnol.

Il est difficile de répondre. Il faudra que beaucoup de

progrès s'accomplissent. Tout dépend de la préparation de nos cadres. Jusqu'en 26, le russe était la seule langue administrative. Maintenant les villages et les organisations centrales correspondent en ousbèk. L'enseignement est également fait en langue nationale. En 24, nous ne comptions que 10 p. 100 de lettrés, en 32 déjà 60 p. 100. L'éducation paraît porter ses fruits surtout chez les Tadjiks sédentaires.

Est-ce pour cela que le développement du Tadjikstan2

est si actif, plus poussé que celui du Kirghistan3?

Non, c'est parce que c'est la région de l'Asie Centrale la

plus exposée à une pression de l'étranger. En ce moment nous avons dix mille étudiants ousbèks qui se préparent à remplir les cadres de nos organisations. En plus, il y a vingt mille étudiants russes4.

1. Les Soviets ont promis aux Républiques d'Asie Centrale une autonomie complète.

2. République montagnarde située au nord de l'Afghanistan.

3. République située à la frontière de Chine.

4. Les Russes représentent 10 p. 100 de la population totale.


Quels sont les sentiments des Ousbèks, envers les Russes leurs colonisateurs?

Ils voient maintenant, bien entendu, la diSérence entre les deux époques, et tout ce qu'on a fait pour faciliter leur développement. Il faut savoir qu'autrefois seules les écoles russo-indigènes étaient ouvertes aux Ousbéks; à Tachkent seulement il y avait des école laïques tolérées par le Gouvernement. Toutes les écoles nationales étaient confessionnelles. Il y avait un séminaire à Tachkent formant les instituteurs, le Turkestanskaia Outchitelskaia Seminaria, à la tête duquel était le missionnaire russe Ostroumof. Les instituteurs turkestanais restés musulmans avaient le même credo politique que les fonctionnaires purs russes, tant l'influence colonisatrice était grande.

Les marchands n'avaient pas le droit de construire de fabriques de ce côté-ci de la Volga. Ils étaient seulement des intermédiaires entre les banques et les fabricants.

» Les paysans russes étaient envoyés sur les terres où il n'y a pas de coton, car ils ne savent pas le cultiver; pendant ce temps les Ousbèks travaillaient sur leurs terrains qui appartenaient aux banques. Comme le gouvernement ne les aidait pas, ils vendaient leurs récoltes deux et trois ans à l'avance aux banques, qui, elles, s'emparaient des terres dès qu'une mauvaise récolte empêchait les indigènes de faire face à leurs obligations. Maintenant la terre appartient aux populations; elles ont leur nationalité, leur langue, leur littérature, leur théâtre. » En moi je pensais « Et tu sais aussi que pour réussir cette révolution agraire, les bolcheviks, qui nient toute religion, ont dû solliciter l'approbation du clergé musulman pour que ce dernier explique aux indigènes que le partage des terres n'était pas en opposition avec le Chariat et le Coran. »

Comment un paysan asiatique réagit-il sous le régime soviétique et le communisme? 1

Il voit surtout le travail énorme à accomplir dans tous les domaines. Et la différence de mentalité n'est pas si grande le paysan ousbèk n'a jamais été individualiste.

Mais l'Orient apathique, comment en est-il venu à admettre l'idée du communisme?

Cela s'est fait par le travail à la tâche qui a représenté


une époque entière de la collectivisation; ce fut un repère, une étape nécessaire entre l'individualisme et le collectivisme. Et vous-même, pourquoi êtes-vous communiste?

Mon père très riche est mort quand j'avais treize ans; à peine un an après j'étais chef des nationalistes Jeunes Boukhares. En 17, notre seul devoir était d'anéantir la grande propriété, le « Mir ». Mais une union était nécessaire. Seuls, nous ne pouvions pas agir; nous nous sommes tournés vers les Russes. Je suis alors condamné pour la première fois par l'émir, puis encore une fois après la révolte de 18; pendant la guerre civile j'étais en Russie. Au moment de la scission des Boukhariotes en 17, l'émir était soutenu par les Anglais.

La légende dit que vous avez travaillé pour l'Intelligence Service?

Non, c'est Oubaidoulla Khodjaief qui, à Kokand, en 18, était ministre des Affaires étrangères du gouvernement national ennemi.

Le mouvement nationaliste si contraire à l'idéal communiste est-il ici dangereux?

Les nationalistes ont essayé de prendre la tête du mouvement Bassmatch, soutenus par les Koulaks à l'origine. Enver Pacha a été lié à eux. Mais leur importance diminuait à mesure que nous faisions comprendre quels étaient nos buts.

Mais cette nationalisation de votre langue, école, théâtre, littérature, ne vous sépare-t-elle pas forcément du soviétisme?

Ce sont nos Soviets qui sont à la tête de la nationalisation; ainsi elle ne revêt pas l'allure d'un mouvement particulariste. Nous prenons la tête du mouvement avec nos armes spéciales, toutes au service des paysans et des prolétaires.

– Dites-moi, dans le vieux Tachkent, presque toutes les femmes sont encore voilées? Avec vos grandes réformes féminines, croyez-vous que la femme soit plus heureuse? On dit que la prostitution s'est développée depuis l'émancipation. L'abandon du tchédra ne compte pas dans cette libération et ne peut être qu'un symbole. On y a attaché trop d'importance, ce qui a causé des drames de famille. L'important, c'est la maturité intérieure, développée par les


écoles, la propagande, le travail rétribué rendant la femme indépendante du mari. Assurément, il en est que leur liberté grise complètement, il faut les éduquer.

Encore une chose qui m'intéresse particulièrement croyez-vous qu'un Kirghise nomade puisse se transformer en prolétaire sédentaire travaillant huit heures par jour? Bien sûr, parce qu'il voit tous les avantages qu'il en retire il ne gèle plus en hiver, il reçoit du pain, du sucre, des bottes, une paye fixe, il a une vie organisée, des distractions. Ce sont les mêmes avantages qui ont décidé nos paysans à remplir les conditions du Plan pour la culture du coton. En 1916 l'Asie Centrale produisait 16 millions de pouds~ de coton tandis que 11 millions de pouds étaient importés. Maintenant nous en produisons 30 millions. Déjà en 1927 nous avions dépassé la surface ensemencée d'avant-guerre. Le développement continue à merveille depuis que le Turksib~ peut amener les céréales qui ont fait place ici au coton. Nous sommes complètement libérés du marché cotonnier capitaliste. Ces résultats ont été obtenus grâce à l'émulation socialiste. J'aimerais à objecter ce que Faïsoulla sait aussi bien que moi certainement les habitants du Turkestan se plaignent de ce que la vie est impossible, même les nombreux Russes auxquels je rends visite docteurs, instituteurs, architectes; cela est vrai pour les indigènes aussi, bien entendu, qui redeviennent nomades, cherchant de meilleures conditions de vie, quittant les kolkhoses où ils ne trouvent pas toujours ce qu'on leur avait promis, car le blé importé est loin de suffire. Et s'il y a tellement de coton, comment se fait-il qu'il y ait pénurie d'huile de coton? Tard un soir, ayant manqué le dernier tram, j'avais vu une douzaine de femmes assises sur le trottoir, devant le comptoir fermé d'une coopérative. Au même endroit le lendemain matin, vers 10 heures, elles étaient une centaine, la plupart sous le parandja,toutes avec une bouteille à la main « Za khlopkovoié masla3 », m'expliquèrent-elles.

Mais Faïsoulla a regardé l'heure, il faut prendre congé.

1. Environ seize kilogrammes.

2. Chemin de fer Turkestan-SiMric.

3. « Pour l'huile de coton.


L'interview est terminée sans que l'homme se soit départi de son ton officiel, sans que j'aie réussi à établir un contact vraiment direct entre nous, quoique nous ayons beaucoup parlé sans l'aide de l'interprète. Dans l'antichambre une vingtaine de solliciteurs attendent leur tour d'audience et me regardent passer avec férocité je suis restée une heure et demie dans la grande salle.

Samarcande l'incomparable.

De Tachkent l'auteur s'est rendu en avion à Samarcande, capitale de l'Ouzbèkistan.

Du toit solitaire de ma médressé où je reste des heures, mon regard plane sur la mer de toits plats qui entourent de minuscules cours intérieures. Des arbres touffus ombrent les bassins, réservoirs d'eau. Au-dessus de la mosquée, où je me trouve, le toit est enflé à intervalles réguliers par de parfaits hémisphères qui projettent des ombres ovales, rondeurs désirées par la main, autant de demi-mappemondes sur lesquelles le soleil joue. Plus haut, j'arrive à l'étroite galerie, au pied du tambour qui soutient la coupole.

D'ici, je vois bien l'échafaudage de briques vulgaires, coulisse de décor, qui forme l'envers de Tilla Kâri dont la vraie façade regarde la place du Réghistan. Je vois aussi le haut des minarets gigantesques, tours d'usines, vierges de fumée.

Réghistan.

A l'ombre sous le porche, l'écrivain public ,dort, la tête sur son tchapan plié, attendant la clientèle. Devant lui, à côté du portefeuille et du plumier, maintenu par la théière, il y a un échantillon de son écriture.

En face, le photographe-à-la-minute a aussi exposé le résultat de son travail. Il opère; sa cliente « dont le ventre est mûr » soulève un instant son tchédra, figure trop ronde, yeux splendides, sourcils joints par le kohol. Son amie, très moderne au contraire, en jupe courte, blouse et calot brodé, paie le photographe.

La place du Réghistan est une grande chose. Trois côtés sont formés par des hautes façades de médressés que l'archi-


tecte Viatkin a restaurées avec amour. Les travaux commencés au début du siècle durent encore. Il faut bétonner un peu partout les briques se désagrègent; le revêtement d'émail s'effrite.

La médressé Ouloug Bek est belle dans sa grande simplicité trou sombre de l'immense iwan, arche murée prise dans le cadre carré de la façade émaillée aux dessins géométriques. A chaque angle s'élève un minaret isolé, dont les briques dessinent des losanges de couleur bleu sombre; les coupoles intermédiaires sont écroulées.

Au centre du Réghistan, foule compacte que je perce avec peine elle fait cercle pour admirer, bouche ouverte, les tours d'un saltimbanque.

Derrière Chir Dâra, troisième médressé, il y a une place ronde occupée par un petit marché sous une coupole où la foule grouille, vendant de tout calots brodés, savons, tabac, lacets, étoffes, foulards, bas, rubans, crêpes grasses, morceaux de mouton, sorbets neigeux.

Ruelles des différents métiers où, dans le demi-jour des avant-toits, symétriques, les minuscules échoppes se font face; artisans accroupis, savetiers, menuisiers; là les forgerons disparaissent dans la terre jusqu'aux genoux afin d'être à la hauteur de leur enclume posée sur le sol.

Dans la ruelle sonore des rétameurs, une boutique où luisent des vieux cuivres encadre admirablement la tête d'un jeune Ouzbèk qui fait aiguiser des couteaux; les blancs et noirs des yeux chatoient à l'ombre de l'énorme fourrure mordorée de sa toque.

Renard, sans doute, lui dis-je. Non, chat.

C'est vrai, les chats de Boukhara.

Bibi Khanoum.

Ruines de Bibi Khanoum, grandeur écroulée.

Deux montants immenses à l'entrée, massives piles de briques recouvertes par endroits de carreaux de faïence; vaste cour de 88 mètres de long qui fut dallée, maintenant plantée d'arbres. Au centre, surélevée de deux marches, splen-


dide,, portée par huit pieds cubiques, une immense table en pierre sculptée était destinée à soutenir le Coran d'Osman. Elle était autrefois dans le sanctuaire et l'une de ses inscriptions dit que Ouloug Bek la fit transporter depuis Djitti en Mongolie; c'est le Koursen,la pierre sous laquelle rampent les femmes stériles, le matin à jeun.

A gauche, petite mosquée à galerie où le muezzin hurle et crie du haut de sa tourelle.

En face, enfin, l'arche énorme haute de vingt-cinq mètres, le porche de l'immense mosquée dominée par un quart de dôme craquelé, coupole turquoise qui étincelle et rend le ciel pâle. C'est le même bleu que l'éblouissant petit lac de Kach-* kassou, le bleu mongol classique qui vous transporte d'aise. Le porche est flanqué de grands minarets octogonaux; des briques turquoises et bleu marine dessinent des motifs en relief dans les murs; des carreaux de faïence sont plaqués sur les parois du portique.

Pour mieux voir ce qui reste de cette coupole qui s'élève à cinquante-cinq mètres de terre, j'enjambe le mur d'enceinte. De là, je vois un acrobate se promener dans les hauteurs il se procure du bois, descelle les poutres prises dans les briques de la voûte. C'est un bois lisse et couleur de framboise. L'homme part avec son butin. Le sol est jonché de briques vernies. L'intensité du bleu sombre est indicible à côté des gaies turquoises.

La mosquée cathédrale~ fut trop rapidement construite en cinq ans de 1398 à 1404; à soixante-dix ans, Timour s'y faisait encore porter en civière pour surveiller les travaux. Le temps, les tremblements de terre, et les coups de canon de la conquête russe en 1868, en ont fait une ruine qu'on ne peut sauver; la coupole est tombée en 1882.

Mais où sont les nombreuses colonnes en pierre qui s'élevaient sur le pourtour? L'écrivain contemporain Chérif-Eddin écrit qu'il y en avait quatre cent quatre-vingts de cinq mètres de haut. Pour les transporter, quatre-vingt quinze éléphants étaient venus des Indes. D'innombrables ouvriers et 1. Il y a trois sortes de mosquées ordinaire pour les prières journalières, cathédrale pour es prières populaires du vendredi, et cathédrale-onction dans les grandes villes; ces dernières ne servent guère que deux fois par an.


spécialistes avaient été envoyés de toutes les contrées envi-

ronnantes.

On dit que Bibi-Khanoum, princesse mongole et femme pré-

férée de Timour, avait décidé de faire construire une splendide

salle du trône pour son mari. Timour qui guerroyait au loin,

semant partout la ruine, lui envoyait à cet effet les prisonniers

les plus adroits.

La princesse visitait chaque jour les travaux. Son architecte

arabe, follement amoureux d'elle, faisait traîner la construc-

tion afin de la voir plus souvent. Impatiente, elle demanda

Que faut-il faire pour accélérer ces travaux?

Me permettre de baiser ta joue.

Elle refuse. Mais on apprend que Timour revenant est déjà

arrivé à Merv. Elle consent; à la dernière seconde cependant

elle interpose sa main. Mais le baiser est si ardent qu'il brûle

tout de même la joue. Impossible d'en effacer la trace, aussi

la princesse ordonne-t-elle à toutes les femmes de se voiler

la face. Timour s'en étonne

C'est pour préserver la modestie des femmes,

explique-t-elle.

Timour apprend la vérité, ordonne de murer la jeune femme

vivante dans un mausolée situé en face de la mosquée.

Le mausolée de Tamerlan.

Le Gour Émir ou mausolée de Timour, terminé en 1404,

est dans une autre partie de la ville, à l'ombre d'acacias légers.

Fort impressionnant lorsqu'on le voit soudain au bout d'une

ruelle tortueuse où passe dans l'ombre une femme « fermée »,

le monument dresse son étincellement au-dessus des bas murs

terreux et sans fenêtres de la ville, melon énorme embouti

sur un cylindre de même diamètre. On s'approche et l'on

distingue, brillant au soleil, sur le tambour haut de sept

mètres les énormes caractères koufiques~ dessinés avec des

briques blanches encadrées de bleu foncé.

S'approchant encore, on découvre le haut édifice octogonal

qui supporte le tout. Dans la cour d'entrée, au milieu des

arbres un porche isolé se dresse il est couvert d'arabesques

bleues et vert foncé d'une grande finesse.

1. Première écriture arabe.


On entre par un passage voûté et détourné. La salle des tombeaux est sombre le soleilypénètrepar une fenêtre ajourée, Derrière une balustrade d'albâtre, le sarcophage de Timour est un simple bloc rectangulaire vert foncé, fait d'une sorte de jade -rare venu des Indes. Autour de lui dorment quelques-uns de ses ministres et enfants, Ouloug Bek entre autres. A côté de la pierre de cheik Séid Bereke s'élève la grossière perche du « bountchouk » qui indique toujours la tombe d'un saint. Audessus d'un revêtement de marbre et d'albâtre incrusté de jaspe, les murs laissent voir des traces de peinture et de dorure. A la sortie du mausolée, un saint homme attend, muet, le client qui lui achètéra la copie des inscriptions gravées sur .le tombeau de Timour.

Je me suis fait des amis et je; les retrouve chaque jour après leur travail à la grande tchaï khana, en face du Réghistan, où Tious bavardons en croquant pistaches et amandes salées. Maroussia est belle, c'est évident. Elle a voulu devenir artiste de cinéma à Léningrad où elle dansait; mais son mince visage aux yeux de pervenches est trop fin pour l'écran, j'imagine. Grande, élancée, ses larges épaules sont voûtées, découragées semble-t-il.

° Elle ne vit que'pour son camion. De ses mains fines et allongées, elle tient le volant huit et dix heures de suite lorsqu'elle fait des heures supplémentaires et reste toujours souriante, alors que la fatigue a raison de ses camarades masculins. Et cependant le camionnage au Turkestan est loin d'être un sport pour demoiselle!

Partant de la minoterie, nous livrons les sacs de blés dans les kichlaks environnants. Ce qui est qualifié de route a des ornières si profondes que Maroussia, sans se départir~de son sourire enchanté, fait de la haute voltige sur les talus. À tout moment je crois qu'on verse. la route est coupée par les ariks d'irrigation, profonds canivaux qui transforment le sol de loess en étang de boue gluante.

Dans les étroites ruelles de la vieille ville, le chic est de prendre les tournants rapidement sans entailler les murs des


maisons. Pour nous laisser passer, les piétons s'engouffrent dans une porte. Le jeu est dangereux car les femmes sont assourdies par leur parandja et souvent n'entendent rien. Ah la grosse oie! dit un des hommes d'équipe, un Persan à moustaches noires, en s'adressant à une femme sur la route. Tiens, Ella! j'ai quelque chose pour toi. Et il me passe des noix avec un biscuit.

Pour eux Maroussia a toujours des bonbons dans sa poche. Elle gagne cent cinquante roubles et prépare un examen de mécanicien qui lui permettra de gagner davantage.

A la cantine de la minoterie soupe aux choux, pommes de terre aux piments elle me présente à un jeune chauffeur arménien Ruben. Il veut absolument que nous fassions connaissance de sa femme et de son jeune fils; petit, il a de splendides yeux dorés à l'ombre de cils noirs qui bouclent jusqu'à ses sourcils.

En bande, nous voilà partis, bras dessus, bras dessous sur le large trottoir du boulevard qui descend.

Vois-tu m'explique Maroussia, quand je suis avec ces copains-là, je ris sans arrière-pensée; on se comprend. Et puis je les aime. Ils sont si vivants. C'est bon d'être avec eux. Ils ne font pas de phrases quand ça va mal ils s'épaulent mutuellement. Hier, Vania apporte un cornet de pommes de terre au Persan en lui disant « Il paraît qu'il y a longtemps que tes petits n'ont plus joué aux boules avec des patates! » Ils sont carrés, francs, ce n'est pas comme les femmes, avec leurs incessantes jérémiades.

Passant devant un kiosque qui débite de la bière, je me permets d'être sceptique lorsqu'on me dit qu'elle est incomparable.

Une tournée pour cinq! commande le Persan.

Le liquide est rafraîchissant mais aqueux et les bocks sont énormes pour un rouble. Ruben se met en tête d'offrir aussi une tournée il n'y a plus qu'à s'asseoir sur le trottoir pour reprendre des forces.

La Juive de Khoudjoum.

Maroussia livre tous les jours à la fabrique Khoudjoum et j'y vais pour voir comment on fait la soie. Sitôt qu'on ouvre


la porte de la halle centrale, on étouffe, pris dans la chaude buée d'une étuve.

Devant leur établi, les femmes aux mains blanchies et ramollies par l'eau bouillante font mijoter dans un baquet les cocons jaunâtres, fèves uottantes dont il faudra attraper le bon bout pour les dévider. On lés sort avec une écumoire, l'ouvrière suivante prend les filaments sept à sept ils formeront le fil qui s'enroule en écheveau raide et brillant.

Quelques femmes ont des voiles transparents sur la tête, d'autres un foulard roulé en turban, ou encore le calot national. Toutes ont des petites tresses noires dans le dos qui serpentent sur les attaches de leur gros tablier.

Les machines portent des plaques d'origine italienne. Construite en 1927, la fabrique occupait alors cent quarante-quatre ouvrières; elle permet de fournir du travail aux femmes émancipées qui viennent ici aujourd'hui au nombre de huit cent cinquante. Au premier étage on se promène entre des allées d'écheveaux étincelants blancs ou jaunes'd'or, soie grège, qu'on examine méticuleusement. Les ouvrières sont payées à la tâche. Redescendue dans la salle de la filature, je cherche une ouvrière jeune et sympathique que je puisse accompagner chez elle pour me rendre compte de ses conditions de vie. Elles sont presque toutes vieilles ou laides. Mais je dirige la surveillante vers la seule jolie fille entrevue grande, elle a une blouse de velours brun, d'abondants cheveux noirs plantés bas sur son large front, longs yeux surmontés d'encore plus longs sourcils, nez droit; elle me sourit tout en jonglant avec les fils invisibles.

C'est une Juive, excellente ouvrière qui est dans une brigade de choc. Vous savez que nous avons exécuté 112 p. 100 du Plan pour notre usine.

Je remarque que la Juive est la seule à pincer le bout des fils de soie entre ses lèvres elle a ainsi les mains libres et travaille rapidement.

Nous attendons la jeune femme à la sortie; elle semble inquiète tandis que nous marchons à ses côtés. Elle ne sait pas le russe, seulement le tadjik, c'est-à-dire le farsi, le vieux persan, et nous devons attendre d'être chez elle pour qu'une voisine fasse l'interprète.


Autour d'une grande cour, aux buissons verts, il y a des,

maisons neuves, toujours en terre, faites d'un rez-de-chaussée devant lesquelles pendent des couvertures ou du linge fraîchement lavé. C'est là que notre Juive possède une chambre; sur le plancher un kilim; sur un tréteau en planches (le lit),, -les couvertures sont cachées sous un <c souzaneh », tenture brodée de grands motifs ronds et rouges. Dans le corridor un « primus », c'est tout. Gênée, elle ne répond pas à mes questions et reste craintive,

Est-ce que j'ai mal travaillé? demande-t-elle. On

doit être mécontent de. moi si l'on fait ainsi une enquête chez moi.

Je ne peux pas la distraire de sa préoccupation ni eNacer

le pli qui fait se toucher ses deux sourcils.

L'Arménienne efuTcMtm.

Que c'est lugubre! Le ciel me préserve de jamais tra-

vailler dans une usine, dit Maroussia lorsque nous sortons de la fabrique de tricotage.

Viens quand même avec moi à l'artel des brodeuses,

et ne ris plus quand je demanderai pour la centième fois dévoilée, mariée, illettrée?

Maroussia est libre son camion est en panne, je l'ai vu sur

la fosse au garage. Est-ce une panne forcée, mon amie estelle de la Guépéou, et chargée de me surveiller? Je n'en sais rien. Je ferai et dirai ce que je veux.

Au soleil, par terre, dans une cour, et sur les galeries de

l'étage, des femmes accroupies sur des nattes brodent. A côté d'elles, les babouches et la théière. Elles sont toutes pleines de dignité, même les vieilles à lunettes sous leur large fichu sombre.

La directrice est énergique, maigre, vêtue d'un imperméable

gris à ceinture, emmitouflée dans un fichu de mousseline mauve; elle a mal à la gorge; au-dessus de son front il y a le nœud blanc d'un mouchoir qui doit faire le tour de sa tête. Elle est précise, intelligente.

Au'début en 1929 nous étions sept. Nous allions à domi-

cile pour nous entendre avec les femmes qui, toutes, savent.


broder. Maintenant, lorsque nous avons assez de matières premières nous sommes deux cent cinquante femmes en ville et cent cinquante dans les kichlaks. Cent vingt roubles par mois, c'est la paie d'une bonne ouvrière, douze celle d'une femme qui vient seulement pour avoir sa carte de pain. En quatre jours elles font une chemise. Celles qui viennent ici travaillent sept heures par jour; les autres, à la maison, on ne peut pas les surveiller.

Mais vous-même, êtes-vous Ousbèk?

Mon père était Persan.

Et vous étiez voilée?

Maroussia ne sourit pas.

Oui, jusqu'en 27, à l'encontre des ordres formels de

mon mari qui était instituteur. J'ai dû commencer à lui obéir, lorsque j'ai vu qu'il allait sérieusement se fâcher:

Mais les drames qu'on met sur le compte de cette

question continuent-ils à se produire?

Oui. Il faut faire attention. La libération de la femme

crée du mécontentement dans les ménages. Les vieilles qui gagnent s'en moquent. Pour les jeunes elles entendent toujours la même rengaine « Je ne veux pas que tu sortes comme ça. » Nous instituons une petite cour pour juger les scènes de famille. II faut faire entendre raison au mari qui voit des mauvaises choses partout. Seule la disparition de l'analphabétisme ouvrira les yeux aux hommes.

Après avoir vu les nappes, les blouses, les chemises, les ser-

viettes brodées reproduisant les motifs classiques des « souzaneh », nous visitons la boutique des tjibitjeika~ on se croirait chez le marchand de melons! Tous les calots enfoncés les uns dans les autres sont couchés sur les étagères. Le brocart, coupé en pièces, est empilé prêt à être cousu.

Je fais venir de Moscou, nous dit l'Arménienne, deux

wagons de chasubles et surplis de pope que je devrais payer tout de suite; mais voyez la difficulté avec le système de livraison au trust, le paiement ne se fait qu'à' longue échéance. Aussi je manque d'argent. Il y a des ouvrières qui n'ont pas été payées depuis deux mois, sauf les Russes qui elles, n'ayant ni vache ni jardin, ne peuvent attendre.

1. Petits calots brodés portés par les indigènes.


La directrice se tait pour fumer le tchilim gargouillant, la

pipe à eau qui passe de main en main, simple tube en fer-blanc

à tuyau de pipe recourbé.

Comme nous rions de voir des têtes de petits anges blonds

en carton peint fixées par une broderie aux fonds des calots,

la femme nous dit

-– Qui, jadis les Russes se signaient devant ces images;

maintenant ce sont les calots qui ont le plus de succès dans

les montagnes du Pamir.

Les femmes bavardent tout en travaillant; elles semblent

être ici parce que cela leur fait plaisir. Quelle diiîérence d'am-

biance avec les deux usines précédentes

Riza.

Quel homme étonnant! Il sait tout, il roule tout le monde,

bavarde éperdument, et même à moitié gris, ne se laisserait

pas extorquer un copeck par qui que ce soit. Plusieurs fois il nous a donné rendez-vous pour nous mener chez ses filles,

puis au dernier moment il a un empêchement.

Nous allons chez lui.

Alors, Riza! Tu te moques de nous? Nous avons bu

quatre théières en t'attendant.

Voilà, j'ai tout de suite fini mon beurre.

Manches retroussées, avec son poing il tourne la crème

épaisse contenue dans un baquet qu'il place par moments sur son réchaud. Puis il fait des « blinny », délicieuses crêpes au

petit-lait que nous mangeons sur le coin de sa table. Il n'a

qu'une chambre minuscule, sombre mais propre.

Il demande quatorze roubles pour la livre de son beurre

aqueux.

Mais tu dois être très riche avec tout ce beurre. Que

fais-tu de ton argent?

Avec un peu de tête, en huit jours on peut être million-

naire. Avant la révolution, j'étais un des hommes les plus riches d'ici. Il m'arrivait d'acheter mille moutons sans avoir de quoi les payer et je les revendais le même jour avec bénéfice.

Et quand je travaillais pour la Coopérative, tous les paysans me réservaient leur kichmich\ parce que je savais leur parler 1. Raisins secs.


et leur faire confiance pour le poids de leurs sacs. Quand venaient d'autres acheteurs, plus méticuleux, ils ne trouvaient plus rien.

Riza, le jour tombe, c'est trop tard pour aller chez vos

filles. Et vous vouliez nous mener dans un kichlak.

Il se rase, tendant d'un doigt sa peau toute ridée. Entre une

jeune femme qui semble russe. Elle paraît être chez elle ici je ne savais pas ce rusé Riza marié! Petite au chignon plat, elle est Géorgienne, apprentie photographe. Elle dit en parlant du nez

Je me dépêche pour aller au cinéma à la séance de sept

heures. Riza, donne-moi deux roubles. On projette le « Snaiper ».

J'ai vu ce film c'est l'histoire d'un espion pendant la

grande guerre.

Rien à faire, ma fille, pas plus aujourd'hui qu'hier.

Après le départ de la petite, nous taquinons Riza et le

félicitons de sa bonne fortune.

Mais ce sont elles qui me courent après. Celle-là, depuis

deux ans, je ne peux pas m'en défaire, je l'envoie promener, je ne lui donne pas un sou, elle reste. Elle ne m'intéresse pas. Mais vous, Ella, vous êtes exactement ce que je veux avezvous réfléchi à ma proposition?

Nous éclatons de rire! Avant-hier déjà, Riza voulait

m'épouser et j'avais cru qu'il plaisantait.

Mais pourquoi? Elle veut étudier le pays, elle n'aura

rien à faire, je la nourrirai. Elle veut aller à Boukhara que je connais bien, je serai son guide. e.

Il faudra que je réfléchisse, dis-je, décidée à ne pas

le décourager avant qu'il ne m'ait rendu service.

Riza, tu vas nous mener au café arménien, il faut qu'Ella

entende la musique indigène.

Nous y avons déjà été seules, mais nous voulons à tout prix

que Riza mette la main à la poche.

Et je pense que tu donnes ce bout de beurre à Ella, si tu

es galant.

Mais non; une demi-livre, cela fait sept roubles! 1

Dans la grande taverne bondée de consommateurs, il y a

tout au plus cinq ou six femmes dont aucune n'est Ousbèk.


Toile cirée sur les tables; on boit bière ou vodka; devant la porte les morceaux de mouton rôtissent enfilés sur leur aiguille métallique. Bruit, fumée; orchestre à cordes aux sons grêles, grinçants, très monotones où le rythme varie constamment, trahissant à lui seul le développement d'une émotion; moyen en comparaison duquel nos riches phrases musicales sont orgiaques. Chants persans, danses ouzbèkes.

Quatre consommateurs ont chacun une rose au-dessus de la tempe, enfilée entre leur calot et leur crâne tondu. Un homme vacillant est déposé sur le trottoir par deux « camarades-garçons )) qui l'ont pris sous le bras. Un autre a glissé dans son vomissement. < a

Mais rien ne peut me distraire du plaisir que j'ai à écouter le barraban, grand tambourin dont les sourdes et riches sonorités forment le squelette de la musique. Le barraban est manié par un grand homme barbu qui accompagne ses mouvements d'une mimique expressive.

Avant de jouer, il retrousse sa manche, dégageant le poignet tendineux et les longs doigts bruns. Puis il mouille son pouce contre lequel repose le cadre du tambourin. Rapides, les doigts secs s'aplatissent contre la peau tendue. Ils suivent leur cadence, démultipliée par le bras, et simplifiée encore par le buste, triple articulation, triple accent. Au moment d'un crescendo, le genou marque un quatrième martèlement; d'un geste large, l'homme entraîne le barraban aux boucles de fer dans un bercement passionné. Lorsqu'elle danse, c'est à ce moment que Tamara Khanoun s'immobilise, épaules figées, pour « déboîter en mesure sa tête aux cent tresses, et marquer les temps de son menton précis. Je l'avais vue à Moscou avec sa troupe.

Riza me parle d'un village près de Khiva où il n'y a que des femmes, tous les hommes ayant été exécutés. Il m'y mènera si je lui réponds oui. Il est fort mécontent parce que nous avons exigé de coûteux chachliks accompagnés de vodka. ELLA MAILLART


LE VÉRITABLE

CARDINAL DE RICHELIEU t

Cette question de la sincérité des sentiments de Richelieu

nous amène à celle de sa religion. On l'a accusé d' « impiété u

et d' « athéisme ». De quoi ne l'a-t-on pas accusé? D'après

l'auteur de la Lettre de M. le cardinal de Lyon à M. le cardinal

de ~:cM:6u, de 1631, son athéisme même aurait été destiné

à s atténuer par sa conversion imminente au calvinisme. Pour

l'avocat Gaultier, qui prendra à partie violemment Richelieu,

après sa mort, dans le procès de la duchesse d'Aiguillon

contre le duc d'Enghien, tout compte fait, le cardinal n'aurait

eu « qu'une foi de protestant »; et Mathieu de Mourgues dira

que Richelieu ne croyait pas à l'immortalité de l'âme. Quant

au cardinal de Retz, expert en la matière, il veut bien

concéder que Richelieu « avait seulement assez de religion

pour ce monde ».

A ces insinuations, il n'est que d'opposer d'abord le détail

de la vie quotidienne religieuse de Richelieu tel qu'il a été

recueilli par l'historien Aubery d'après les témoignages du

personnel de l'entourage du cardinal, ce qu'on appelait en ce

temps coutume cardinalesque et romaine « la chambre

de Son Éminence )).

Richelieu, qui travaille la nuit de deux heures à cinq heures

le plus souvent, se lève le matin entre sept et huit. Il prie

Dieu, dit Aubery, travaille, reçoit, entend la messe vers dix ou

onze heures. Le soir il se retire vers onze heures, se met à

1. Voir la Repue de Paris du 1" mars.


genoux à la ruelle de son lit, se recueille, et fait ses prières qui durent environ une demi-heure. Il se confesse et communie tous les dimanches. Il célèbre la messe seulement aux grandes fêtes et aux fêtes de la Vierge, ce qui est, au xvue siècle, l'usage courant chez les prélats Bossuet lui-même ne célébrera pas la messe tous les jours, ni même tous les dimanches. Le confesseur de Richelieu, son maître de chambre, son aumônier, ses officiers des gardes et ses valets de chambre disent que lorsqu'il célèbre la messe, il la célèbre très pieusement, avec « une dévotion exemplaire », observe le Père Joseph. De façon générale, d'ailleurs, la « piété du Cardinal a, sans comparaison, plus de solidité que de montre ». De temps en temps il fait prêcher dans sa chambre entre autres l'évêque de Lavaur, Abra de Raconis, et au moment des fêtes de Pâques, il se retire dans un monastère, afin d'y passer le temps pascal dans le silence, le repos et le recueillement.

Il a eu quelques curieux scrupules. Nous savons que devenu ministre il a voulu obtenir de Rome l'autorisation spéciale d'assister aux conseils du roi où l'on discuterait des résolutions relatives à des causes criminelles pouvant entraîner des « effusions de sang )). Bérulle, chargé de cette tractation, lui a rapporté la dispense sollicitée en février 1625, sous la forme d'un bref. Une affaire plus délicate a été celle du bréviaire. Évêque de Luçon, Richelieu avait recommandé à ses prêtres de s'acquitter avec conscience du devoir de l'office quotidien. Devenu ministre, accablé d'affaires, souffrant de ses migraines intolérables, il lui a été impossible de remplir lui-même cette obligation. Il a voulu en avoir l'autorisation régulière du pape, moyennant, proposait-il, une aumône assez élevée pour pouvoir fonder à Paris un séminaire destiné aux Écossais. Le pape, Urbain VIII, a commencé par dire non. L'évêque d'Orléans, a-t-il répondu, lui a demandé la même faveur et il la lui a refusée. Est-ce que lui, pape, qui a toutes les affaires de la chrétienté sur les bras s'en dispense? Ne dit-il même pas la messe presque tous les jours? Puis finalement le pape a cédé et accordé l'autorisation de vive voix, à condition que Richelieu s'engageât au moins à dire tous les jours l'office plus court de la Croix. Richelieu avait voulu avoir de cette autorisation une attestation écrite de la main


du pape ou de son théologal. Il ne la publierait pas, mais il

aurait sa licence en règle pour ceux qui se scandaliseraient.

Rome avait cédé. On jasa beaucoup à Paris de ce que Richelieu

ne disait pas son bréviaire et plus tard le Père Caussin, qui ne

l'aimait pas, écrira qu'il ne récitait même pas son office de la

Croix.

L'athéisme de Richelieu ne paraît pas vraisemblable. Cette

affirmation comme celle de ses prétendues tendances au calvi-

nisme, en réalité, provenaient de l'indignation que causaient

au parti des catholiques ardents, restes de la Ligue, les senti-

ments du cardinal à l'égard de la liberté de conscience des

huguenots. Si Richelieu a toujours traqué le parti politique

des protestants en tant que sujets rebelles, formant un État

dans l'État, prenant les armes contre le roi, suscitant des

guerres civiles, la paix faite, fidèle à la tradition qu'avait

établie Henri IV, que Louis XIII entendait scrupuleusement

maintenir et qui était devenue comme une loi fondamentale

de l'État à laquelle Richelieu ne pouvait pas songer à se sous-

traire, il a toujours été d'avis, avec le roi, par politique néces-

saire et par sentiment personnel, de laisser les hérétiques croire

et pratiquer librement leur religion. Nous avons la preuve de

ses propres dispositions à cet égard dans le récit que fait

M. de Navailles racontant dans ses Mémoires comment un

jour M. de Charost ayant proposé à son père de le faire mettre

page chez le cardinal, et le père, qui était huguenot, lui objec-

tant qu'il n'y parviendrait certainement pas puisque l'enfant

qui avait quatorze ans était lui aussi « de la religion »,

Richelieu prévenu avait fait dire à M. de Navailles qu'il se

rassurât et que le jeune page « aurait chez lui une entière

liberté de conscience ». « J'y entrai, ajoute Navailles, et il se

passa un assez long temps sans que personne ne me,dît rien

sur ma religion. » Il en était d'ailleurs de même dans la maison

de Louis XIII, qui suivait en cela l'exemple de son père.

C'est ce sentiment de tolérance, si détesté de ceux du parti

des Marillac et autres réclamant avec véhémence la destruc-

tion de l'hérésie en France, qui, ajouté à bien d'autres causes,

fait mettre en doute chez ses ennemis, de bonne foi ou non,

les convictions religieuses de Richelieu. Peu de grands minis-

tres d'ailleurs ont été l'objet, de leur vivant, d'autant d'atta-


ques violentes, de calomnies variées, d'injures ou d'insultes que Richelieu. On lui a tout reproché son excessive puissance, son ambition, son ingratitude. On a dit de lui qu'il était orgueilleux, insolent, sans foi, traître, dissimulé, vindicatif, avare, infâme, nous nous bornons à recueillir dans les pamphlets les aménités qui s'y étalent. Il avait banni, emprisonné, fait tuer des quantités de gens; institué à Paris une véritable terreur par une tyrannie sans pareille, grâce à laquelle la Bastille était toujours pleine et le bourreau perpétuellement occupé.' Il avait empoisonné des personnages éminents, versé le sang des plus illustres familles de France. L'avocat Gaultier s'écrira après sa mort « On voit partout les tristes restes de la désolation qu'il a portée en tant de lieux et sa violence est écrite dans le registre des cours souveraines d'un style de fer et d'une encre de sang qui épouvantera la postérité! )) Ainsi Richelieu était « un ministre de fer et de sang », on ajoutait « le fléau de Dieu »; « il déshonorait la France ». Il entendait « usurper la monarchie », devenir « roi d'Austrasie ». Et la plus basse grossièreté s'en mêlant, on allait jusqu'à le traiter de « mauvais homme x, de « rustre », de « racaille », de « drôle n, que le diable « avait c. » et que tout le monde « avait bien dans le c. )) Cette littérature extraordinaire donne le ton des outrages sans nom dont Richelieu a été abreuvé.

Et devant un tel débordement d'ignominies, quelle était, au dire de son entourage, son attitude? La patience et la résignation! « C'est l'ordinaire, disait-il tristement, de trouver toujours à redire à ce que font les personnes publiques et plus en France qu'en autre État du monde, effet de la légèreté des propos, de la liberté de parler depuis longtemps pratiquée en France, du mépris ordinaire des gens pour le gouvernement et du besoin quotidien de le décrier. » Il répétait avec mélancolie « L'envie est née avec la corruption des hommes; les moins imparfaits sont ceux qui supportent les défauts des autres. K J'aime mieux être blâmé pour faire bien qu'aimé pour faire mal. » Et tout de même un jour où il a été blessé plus profondément, il se relève et, fièrement, il écrit, comme en un cri, à Bouthillier le 27 février 1630 « Ce m'est gloire d'être en butte à tout le monde pour le service du roi! Grâce 1


-à Dieu, ce qui me console est que je n'ai pas un seul ennemi pour mon particulier, que je n'ai jamais offensé personne que pour le service de l'État, en quoi je ne fléchirai jamais, quoi qu'il me puisse arriver! belles paroles, dignes d'un grand cœurj

Et c'était dans la religion qu' 1 recherchait la consolation et le réconfort. « Il faut se laisser calomnier et passer outre )), -écrivait-il en 1626. Il mandait en 1630 au garde des sceaux Michel de Marillac se plaignant des injures dont il était l'objet « Vous savez comme j'en ai été moi-même persécuté. Il n'en faut faire aucun état; elles exercent ceux contre qui on les répand et servent à la gloire de ceux à qui on veutnuire. )) Un ministre, a-t-il écrit dans son Testament politique, doit savoir « qu'il n'appartient qu'aux grandes âmes de servir fidèlement les rois et supporter les calomnies que les méchants et ignorants imputent .aux gens de bien, sans dégoût et sans se relâcher du service qu'on est obligé de leur rendre ». Quelque effort que l'on fasse, le public ne vous rendra pas justice. « Les .grands hommes qu'on met au gouvernement des États sont comme ceux qu'on condamne au supplice, avec cette différence que ceux-ci reçoivent la peine de leurs fautes et les autres de leurs mérites. » Il fallait donc se résigner en silence et accepter la volonté divine! Le garde des sceaux Marillac lui écrivait le 4 février 1630 « J'ai appris de vous un rare exemple de patience aux médisances publiques. Je la demande à Dieu de tout mon cœur. )) Richelieu disait à Chavigny « En toutes choses une confiance générale en Dieu est un meilleur remède que toutes les thériaques du monde. » Et il priait les -ecclésiastiques de son entourage de lui trouver dans l'Écriture les passages se rapportant à ses épreuves pour se fortifier et se consoler. Il pensait à la mort; il la considérait comme une délivrance! Dans ses conversations, nous dit Raconis, il répétait « Il faut marcher courageusement dans les sentiers épineux de la vie et recevoir la mort avec résolution quand -elle se présentera, ne l'appeler pas pour finir une vie que votre faiblesse vous rend insupportable, mais aussi ne la fuir pas quand elle viendra à vous, comme si vous n'aviez rien à espérer après cette vie mortelle. » Et il terminait songeant à la manière obscure dont nos existences se déroulent au milieu


d'événements imprévisibles et d'éventualités inattendues « Nous ressemblons aux bateliers qui tournent le dos au lieu où ils tâchent d'aller; nous éloignons autant que nous pouvons la pensée de la mor' et ne faisons pourtant autre chose que d'y marcher! » C'étaip'it là, achève Raconis, les pensées les plus fréquentes qui pas ".oient par l'esprit de notre grand et très pieux cardinal! »

Richelieu n'était certainement pas un athée.

Puis, après tout ce que nous venons de dire de ses sentiments, de sa santé, de l'accablement des affaires, de son goût de solitude, de ses habitudes de vivre hors de Paris, de son existence quotidienne si occupée et entourée, y a-t-il quelque vraisemblance dans l'accusation qui a été formulée contre lui d'une vie dissipée et légère d'aventures romanesques? Il existe, manuscrites ou imprimées, un nombre notable d'Histoires des amours du cardinal de Richelieu. Dans son Tes~men~ politique, Richelieu a écrit qu'il n'y a rien de plus dangereux pour un homme public que ce qu'il appelle « l'attachement pour les femmes ». Le jour où elles prennent barre sur vous, dit-il, vous ne vous appartenez plus. Elles vous font agir à leur gré et, comme elles n'écoutent que leurs passions, on ne peut plus mener qu'une vie déraisonnable. « Il faut être libre de semblables attachements. » Il était donc en garde. Vaguement ses ennemis ont commencé par dire « qu'il avait aimé les voluptés dans sa jeunesse )) et qu'évêque de Luçon, « il s'étoit voulu mettre dans l'amour ». Mais l'entourage du cardinal observait que si ses ennemis avaient eu des faits précis à articuler, ils « n'étoient point si modestes qu'ils ne se fussent retenus d'en dire ce qu'ils en savaient )). Et ils n'ont rien précisé. On a raconté que, simple abbé, Richelieu avait vécu « assez familièrement » avec madame Bouthillier, femme de l'avocat de la famille, habitant à Paris, rue de l'Éperon, où il était reçu et que de là serait né M. de Chavigny. Nous avons une nombreuse correspondance du cardinal avec les Bouthillier il n'y a pas trace directe ou indirecte de la vraisemblance du fait, qui d'ailleurs n'a jamais été prouvé.


On a répété que Richelieu avait aimé Anne d'Àutriche.

La Rochefoucauld qui le laisse entendre n'ajoute pas, il est vrai, que cette « flamme ait été couronnée ». M. de Chizay assure au moins que le bruit de cet amour courait et qu'Anne d'Autriche s'en moquait. Le garde des sceaux Châteauneuf = signalant à Richelieu que madame du Fargis était une de celles qui contribuaient le plus à répandre ce bruit, qualifiait ces propos de « résultats de l'effronterie diabolique de cette femme qui savoit mieux que personne la fausseté de ce qu'elle disait ». Plus 'tard, le Père Caussin se fera l'écho, toujours d'après madame du Fargis, de ces prétendues amours du cardinal et de la reine et Richelieu indigné mettra en marge de cette information « Cela justifie la plus noire et damnable malice qui ait jamais été! Il m'accuse d'une chose fausse sur la simple relation d'une personne qui est convaincue de plusieurs faux serments. )) Madame de Motteville, confidente d'Anne d'Autriche, dira vrai, lorsque, faisant allusion aux relations orageuses de Louis XIII et de Richelieu avec la jeune reine, à propos des imprudentes correspondances secrètes de la princesse en Espagne, écrira, au sujet des prétendues amours du cardinal « Les premières marques de cette affection ont été les persécutions qu'il lui fit. On vit durer cette nouvelle manière d'aimer jusqu'à la fin de la vie du Cardinal. Il n'y a pas d'apparence de croire que cette passion 'causât de si étranges effets dans son âme! » Elle avait raison Les pamphlétaires ont prêté à Richelieu madame de Che-

vreuse. Ils ont même raconté que Richelieu avait voulu faire violence à la duchesse et Le Vassor rapporte une histoire de la célèbre aventurière donnant un masque au cardinal, vêtu d'un pantalon vert. Comme madame de Chevreuse a toujours cordialement détesté Richelieu et passé sa vie à intriguer contre lui, subissant de ce fait des exils prolongés, il faudrait de meilleures autorités pour croire à un attachement sentimental entre les deux personnages.

Celui qui a été le plus prolixe, c'est encore le cardinal de Retz.

Il en jugeait sans doute par lui-même. D'après lui, Richelieu aurait eu madame du Fargis chez laquelle l'auraient mené « en habit de couleur » Buckingham et M. de Pienne, tous deux amants de la dame; Marion de l'Orme qui ensuite lui aurait


préféré des Barreaux; Marie de Cossé-Brissac, duchesse deLa Meilleraye, qui ne l'aimait point, l'estimant, dit Retz, « encore plus vieux par ses incommodités que par son âge )} (cinquante-quatre ans) et « pédant en galanterie, ridicule M. de Chizay ajoute la duchesse de Chaulnes. Gui Patin, pour couronner, parle de la duchesse d'Aiguillon, la propre nièce de Richelieu et ajoute sarcastiquement <c Ces messieurs les bonnets rouges (cardinaux) sont de bonnes bêtes, vere co!rd:na~es, isti sunt ~dMa~s. » En l'absence du moindre commencement de preuv.e de ces affirmations suspectes dont on n'a pas l'ombre d'un indice, l'histoire ne peut retenir ces fantaisies incertaines. Comme l'a écrit M. Gustave Fagniez, c'est aux partisans de ces contes à en prouver la véracité.

Mais si le Mercure françois de 1629 s'indignant des calomnies des pamphlétaires, au sujet de Richelieu, se portait garant de « la pureté de sa vie », il ne faudrait pas cependant se faire du cardinal l'idée d'un personnage ascétique, austère, menant sous la pourpre la vie sévère d'un moine. Il avait des côtés de grandeur et de magnificence sur lesquels il faut maintenant insister.

Ainsi que tous les grands ministres de l'ancien régime, Richelieu a été extrêmement riche. Chose singulière, on a peu mis en cause à ce sujet son honnêteté, comme si l'on supposait qu'il ne dut sa fortune qu'à des moyens réguliers. Richelieu n'a pas été en effet un homme d'argent dans le sens spécial d'un homme avide et intéressé, comme a été Mazarin. Il n'entendait rien, d'ailleurs, aux finances, pas plus aux siennes propres qu'à celles de l'État. C'était à son intendant Le Masle, prieur des Roches, qu'il abandonnait le soin de gérer sa fortune. Lui, il dépensait sans compter il n'y regardait pas. Il écrivait à Schomberg le 30 septembre 1630 « L'argent n'est rien, pourvu que nous fassions les affaires de l'État. » Il répétait «.II est nécessaire en telles occasions de fermer les yeux à la dépense. & Il les avait toujours fermés. Lorsqu'il était entré au service de Marie de Médicis en 1617, il déclare lui-même qu'il avait de patrimoine, en fonds de terre, venu de tous ses parents après de


longues liquidations et des procès, vingt-cinq mille livres de rentes, et la même somme en bénéfices ecclésiastiques, en tout cinquante mille livres de revenus. Marie de Médicis qui s'était vivement attachée à ce jeune prélat il avait trentedeux ans si distingué, si intelligent et si déférent, si respectueux pour elle, l'avait, par une tendance fréquente chez des personnes de son genre à l'égard d'ecclésiastiques, comblé de bienfaits. Richelieu a reconnu que « s'il dépensait grandement, il ne subsistait que par des libéralités de la reine mère a. Dès que Louis XIII, après l'avoir pris dans son conseil, avait apprécié sa valeur et constaté les très grands services qu'il lui rendait, il avait imité sa mère, et, comme elle, multiplié ses donations à son ministre. Ainsi se sont accumulés pour Richelieu, sans qu'il les ait sollicités, les revenus, dans des proportions telles que inquiet, un jour, et sa conscience s'alarmant, il avait décidé de refuser dorénavant ce qu'on lui offrirait et même de. renoncer à des profits qu'il eût pu légitimement recueillir. Il l'explique dans un document de 1629. Il dit qu'il n'a pas voulu accepter cent mille pistoles que des financiers, suivant l'usage, lui offraient; les gages annuels de l'amirauté dont il avait pris la charge, quarante mille livres; les bénéfices de ses fonctions de grand maître de la navigation, cent mille écus. Il déclinera l'offre de vingt mille écus de pension extraordinaire nouvelle que le roi voulait lui donner, des abbayes que Louis XIII lui réservait, se contentant, disait-il, des six grandes abbayes qui lui avaient été déjà attribuées, dont Cluny, Marmoutiers, la Chaise-Dieu, Saint-Benoist.

Cet argent qui s'accumulait ainsi dans ses coffres, Richelieu

le dépensait largement, magnifiquement. Il avait des goûts de grand seigneur. Il a acheté des domaines comme Limours, Bois-le-Vicomte, Rueil; il y a bâti. Il a construit, à Paris v l'hôtel de la rue Saint-Honoré, en Poitou, le château de Richelieu. Il tenait au luxe. Il voulait porter des vêtements élégants d'écarlate rouge avec broderies de soie, de satin cramoisi ou violet avec simarre de satin à fond violet à broderies de soie. Pontis nous a décrit son costume dans la campagne d'Italie de 1630 cuirasse de couleur d'eau; habit de ton de feuille morte aux broderies d'or, grande plume au chapeau, l'épée au côté, deux pistolets aux arçons de la selle. En voyage


trente mulets chargés l'accompagnaient. Une belle litière le suivait, doublée de « drap de Monsieur écarlate de Hollande ». Richelieu tenait à avoir du linge très fin, nous le savons par une lettre que lui écrit Bullion.

Dans sa maison il voulait toutes les opulences des person-

nages du plus haut rang. Il se fit envoyer d'Italie des tableaux et des statues. Il goûtait Philippe de Champaigne et appréciait la tenue et la sincérité de sa peinture il le chargera de décorer ses appartements du Palais Cardinal. Il aura de beaux meubles, de superbes tapisseries de Flandre, des tentures somptueuses, tout un luxe presque royal.

Dès sa jeunesse, à dix-sept ans, il avait eu un service bril-

lant précepteur, valets de chambre, laquais. Cardinal, il aura un très grand train de maison, avec des gentilshommes, des secrétaires, des estafiers, des officiers, une garde comme les grands gouverneurs de province du temps, tel le duc d'Épernon, une musique, trente-six pages. Ses ennemis prétendront que lorsqu'il venait au Louvre, ce n'était pas sans peine qu'il sortait de sa maison tellement elle était encombrée de courtisans et que la rue était à ce point remplie de carrosses que la foule se méprenant criait « Vive le roi! a A cela les partisans de Richelieu répondaient que dans d'autres pays les grands hommes d'Ëtat déployaient autrement de splendeur, qu'ainsi en Allemagne, Wallenstein, fait prince d'empire, avec le titre d'altesse, avait une maison analogue à celle de son souverain un grand maître, un grand écuyer, un grand maréchal, douze barons d'empire comme gentilshommes de la chambre, une suite de cinq mille chevaux, quarante carrosses, une garde de mille deux cents fantassins et de plus de mille cavaliers, etc.

Ce sens de l'apparat qui correspondait d'ailleurs aux habi-

tudes du temps et à une politique habile si tant est que Louis XIII personnellement, en faisant le nécessaire, y tînt moins s'alliait chez Richelieu avec les goûts délicats d'un esprit raffiné et cultivé. Il était très instruit, parlait latin, composait élégamment dans cette langue, savait l'espagnol, l'italien, le grec. Il avait énormément lu, remarque M. Gabriel Hanotaux à propos de la publication de ses Maximes d'État. On voyait au château de Richelieu en Poitou, dans la salle


dite de M. le Cardinal, qui précédait sa chambre, un emblème peint représentant une lunette d'approche au travers de laquelle un œil regarde et autour, la devise Eminus prospicienti nihil novum. Richelieu écrivait des vers latins. Il songea à réunir une conférence à l'Arsenal pour fixer « le premier méridien d'où l'on commence à compter les degrés de longitude ». Il eut l'idée de créer une école de sciences politiques d'où, en sortant, « on eût pu entrer dans les plus importantes charges de l'État ». Il avait même désigné d'avance le directeur, M. de La Ménardière. Nous avons le catalogue de sa bibliothèque. Ce catalogue témoigne d'une grande variété dans le choix des lectures. Les préférences de Richelieu vont visiblement à l'histoire, à la description des différents pays de l'Europe, à la philosophie, à la médecine, pour ce qui concerne plus spécialement les passions de l'âme et l'intelligence.

Il écrivait bien, d'un style sobre, nerveux, élégant:, dit

Dupleix, soucieux d'user « des termes les plus courts et les plus nets », a-t-il précisé lui-même.

Il aimait les vers et le théâtre. Nous avons expliqué ailleurs

à propos de ses rapports avec Corneille, qu'il n'a pas le moins du monde jalousé, comme on l'a dit, au contraire, qu'il a profondément admiré, comblé de faveurs et dont il a fait jouer le Cid sur son théâtre du Palais Cardinal, dans quelle exacte mesure étant donné des occupations innombrables il avait pu s'occuper de composition de tragédies et y participer. Surtout il avait un talent de parole remarquable. Peut-être

s'était-il montré jadis assez médiocre prédicateur, au dire du moins de Du Maurier qui l'accuse à cet égard d'avoir eu « l'esprit gâté par les chimères de la Sorbonne ». Mais homme politique, appelé à s'expliquer devant des assemblées notables, clergé- à convaincre et improviser, il a fait preuve de qualités éminentes, de sobriété, de force, de netteté et de « grâce naturelle ». On l'a vu plusieurs fois, écrit un contemporain, répondre ex abrupto à des discours sans oublier un seul des points qui avaient été traités devant lui et cela avec une habileté telle que les auditeurs en demeuraient « surpris ». Pellisson raconte, d'après le récit que lui en a fait Conrart, une réception accordée par Richelieu à une délégation de l'Académie française venant le voir à Rueil. M. de Serizay,


directeur de l'Académie, lit une harangue. Richelieu répond et, dit Conrart, il a répondu comme s'il avait lu d'avance le discours qu'il venait d'entendre et qu'il eût préparé avec soin tout ce qu'il aurait à dire. Sa réponse était faite avec tant de grâce, « de civilité, de majesté et de douceur qu'elle ravissait d'admiration tous ceux qui s'y trouvaient )). Richelieu eût été un orateur parlementaire moderne excellent; car non seulement il pouvait charmer ses auditeurs par sa diction élégante, mais il savait aussi les persuader et les gagner par la force, le nombre de ses arguments et surtout l'habileté souple et enveloppante avec laquelle il les amenait à ses conclusions. Nous avons les impressions d'un auditeur assistant à un de ses discours. Richelieu entre à l'assemblée des notables de 1626. Son port, sa démarche harmonieuse pleine de dignité et de grandeur, frappent, dit notre auteur, tout le monde. Il parle. Son discours est « si fluide », ses raisons si nerveuses, si solides, et les résolutions qu'il propose ont tellement l'apparence « de lois et d'oracles » qu'il nous donne à tous le regret que son discours soit trop. bref. Le cardinal, continue-t-il, n'est pas seulement « puissant » par la force de ses arguments, mais il met à les présenter tant de « dextérité », qu'insensiblement les gens « les plus farouches » et « les plus contraires à ses sentiments )) cèdent étonnés et se rangent à ses avis. Quelle assemblée politique moderne ne goûterait ou ne redouterait pareil orateur!

Mais il faut -voir encore d'autres côtés de cette nature complexe.

Nous avons dit que Richelieu avait un tempérament extrêmement aristocratique. Lui-même, vers 1610, à vingtcinq ans, écrivant à madame de Bourges, lui avouait se sentir « un peu glorieux a et ne pas détester « de paraître ». Les adversaires n'ont pas manqué de s'en prendre à cette disposition et ils ont eu tôt fait de lui reprocher ce qu'ils ont appelé son arrogance, son naturel hautain et son insolence méprisante.Richelieu avait, sans trop le vouloir, une certaine manière de se taire devant des propos jugés par luisans doute au-dessous du


médiocre, qui blessait les gens. On l'accusait alors de détester les personnes qui avait ce qu'on appelait, par euphémisme, «l'esprit ouvert », de les jalouser, de les écarter. On le déclarait « ennemi de tous les hommes parce qu'il les méprisait tous ». Le garde des sceaux Marillac, disgracié par Louis XIII, -redoutait ce qu'il appelait, parlant du cardinal, « son orgueil méprisant et ~ompeur M.

Puis Richelieu, du fait de son état de santé et des soucis qui -l'obsédaient était, nous l'avons dit, inégal d'humeur, tantôt aimable, tantôt froid, sans qu'on sût pourquoi, terrible,grief contre un puissant qui se crée par là des inimitiés irréductibles. On ignorait qu'il était ainsi pour tout le monde, même pour sa famille, ses serviteurs, ses familiers, qui, le sachant, ne s'en formalisaient pas. Richelieu le sentait. Il en souffrait. Une fois où il'avait blessé de la sorte un ambassadeur étranger, il s'en excusait auprès de lui à l'audience suivante.

Richelieu avait ensuite des colères. Nous avons expliqué qu'en général il se contenait. Mais au cours d'une discussion, devant un détail soudain l'irritant, il lui arrivait de laisser paraître ce qu'un ambassadeur étranger appelle « sa nature de feu, sèche et furieuse ». Son nez se pinçait, son front se ridait, il pâlissait, ses lèvres tremblaient des paroles vives et piquantes lui échappaient la colère était brusque, courte et forte. L'ambassadeur vénitien Zorzi assiste à l'une d'elles le 8 septembre 1628 et la décrit ainsi mouvements convulsifs, fureur « canine et brûlante »; le cardinal saute même de fureur! Richelieu écrivait à l'archevêque de Bordeaux en 1632 « Mes colères ne sont fondées qu'en raison. » Étaient-elles donc voulues? Peut-être pour quelques-unes, car on le voit, dans certaines circonstances, par suite de brusques considérations nouvelles qui s'imposent à son esprit s'arrêter soudain et reprendre un calme froid. Mais ces sorties lui faisaient du tort auprès de beaucoup de gens.

On l'a accusé d'être fourbe. Les ambassadeurs étrangers prétendent qu'il savait donner de bonnes et courtoises paroles mais qu'on ne pouvait pas compter sur lui, ce que Chizay traduit ainsi dans ses Mémoires « Il était déguisé en ses propos, finesse et infidélité en ses actions. » C'est le rôle hélas I des diplomates de tous les temps d'être obligés de dire des


mots conciliants qu'on prend pour des assurances et de ne pouvoir agir ensuite comme l'interlocuteur l'imaginait. Si Richelieu préférait dans ces cas-là ne rien répondre, alors on disait de lui qu'il n'était pas franc, qu'il usait ou d'échappatoire et de « brumes ». On ajoutait « Il ne fait point ce qu'il dit, ne dit point ce qu'il fait et n'accomplit point ce qu'il promet. » Difficile situation! Les pamphlétaires ne manquaient pas de répéter que déjà un pape, Paul V, avait prédit de Richelieu qu'il serait « un grand fourbe ». L'entourage a toujours nié ce propos et ce qui en aurait donné l'occasion.

On a reproché encore à Richelieu des imprudences, des imprévoyances dues à l'agitation impatiente de son esprit. Impatient, il l'était, lorsque les choses n'allaient pas comme il le voulait. Il attribuait les retards à ce qu'il appelait « les longueurs de France », c'est-à-dire la légèreté des uns, la négligence des autres, le manque de conscience de beaucoup. Pour ce qui est de ses imprudences, elles étaient dues, assuraiton, à ce que Richelieu entreprenait trop de choses à la fois, voulait les voir aboutir à la hâte et ne les examinait pas avec assez d'attention. Et les adversaires accusaient alors le cardinal d'être téméraire, hasardeux, de concevoir des « projets infinis » et de ne pas les achever, surtout d'être brouillon et d'empêtrer l'État dans des multitudes de mauvaises causes, allant « comme le singe qui ne sait pas marcher droit )). A tout cela le fils du secrétaire d'État Brienne devait répondre « Je sais de feu mon père que le cardinal de Richelieu étoit un très habile négociateur, fort prévoyant et qui ne faisoit guère de fautes ou les réparait sagement. » Les résultats semblent donner raison à cette appréciation.

Car aujourd'hui, à distance, dégagé des animosités du temps, on est bien obligé de reconnaître ce qu'il y avait dans les entreprises de Richelieu d'essentiellement réaliste, concret et remarquablement judicieux. Il ne se préoccupait pas dans la direction des affaires de l'État de se donner comme programme de grandes théories imaginatives, construites a p/~orf, fût-ce en invoquant par exemple le passé. « Le passé, disait-il, ne


se rapporte pas au présent et la constitution des temps, des lieux et des personnes est diSérente. » Il se méfiait de ce qu'il appelait « les capacités pédantesques », les « trop grands esprits », c'est-à-dire les intelligences « abondantes en pensées, fertiles en inventions », aptes à raisonner sur les contraires, exposées par là à de faux jugements ou « si variables en leurs desseins que ceux du soir et du matin sont toujours différents », sortes de gens « plus dangereux qu'utiles au maniement des affaires et qui ayant beaucoup plus de plomb que de vif argentine valent rien pour l'État ». Il ne s'occupait que des faits réels immédiats, ceux qui étaient à régler dans le cadre des événements généraux de l'heure. Il a eu au plus haut point ce qu'on appelle « le sens des réalités ». Il n'a pas songé à de vastes réformes destinées à réaliser une perfection idéale. « Nous, Français, disait-il, sommes mal propres à l'austère perfection. » « Le temps est père de toute corruption. Si la raison veut qu'on établisse des lois les plus parfaites que la société, des hommes le peut souffrir, la prudence ne permet pas d'agir ainsi en une ancienne monarchie dont les imperfections ont passé en habitudes et dont le désordre fait, non sans utilité, partie de l'ordre de l'Ëtat. » On croirait qu'il y a de l'ironie, dans cette observation. Ce n'était chez Richelieu que la constatation d'une vérité d'expérience.

II n'a pas été un précurseur. Il n'a pas prévu les temps modernes~ Il ne s'est pas soucié de changer la constitution et l'organisation du royaume. S'il a utilisé des assemblées en vue d'une action à exercer sur l'opinion publique, ses sentiments à l'égard de réunions de ce genre ont été plutôt défavorables. « La raison en est, disait-il, que comme les bons esprits sont beaucoup moindres en nombre que les médiocres ou les mauvais, la multitude de ceux de ces deux derniers genres étouffe les sentiments des premiers dans une grande compagnie. » Il n'a voulu s'appliquer qu'à des entreprises qui ne fussent ni vaines ni chimériques, 'mais immédiatement nécessaires, s'imposant, et, par ailleurs, réalisables. « Sans que je le mérite, a-t-il écrit, on a pris cette opinion de moi qu'on croit que je ne me suis pas attaché aisément à des desseins qui ne pouvoient réussir. » Pratiquement il professe qu'il faut être attentif à tout et bien « profiter de tout »; car, « en politique, ajoute-


t-il, on est plus conduit par les nécessités des choses que par une volonté préétablie ». Ce qui est la réponse au mot de Mignet qu'il « a eu les intentions de tout ce qu'il a fait )). Mieux que personne, il sait en effet à quel point l'homme d'État est « chaque jour à la merci d'événements qui échappent à son contrôle et à ses prévisions », suivant le mot de Bismarck. Esprit positif, il agit en conséquence. Voyons brièvement les grands projets qu'on lui a prêtés.

On lui a attribué l'idée de la réalisation des « frontières naturelles » de la France. Nous avons montré ailleurs, à propos de l'Alsace, que sa pensée fondamentale comme celle de tous les juristes du temps a été que le roi ne pouvait désirer acquérir que des territoires sur lesquels il eût des droits sûrs, établis par des titres certains privilèges de souveraineté (ainsi en Lorraine), héritages, donations, achats, traités. Ces juristes, les Dupuy, les Godefroy, les Lebret, les Cassan, lui ont rédigé de solides dissertations, que nous avons, où sont énumérées les régions que la France est en droit de revendiquer légitimement à ces divers titres et ces régions sont la Lorraine, la Franche-Comté, l'Artois, la Flandre et même des pays plus étranges tels que le Milanais, Naples, la Sicile. Jamais ne figurent dans ces listes la Rhénanie ou l'Alsace. Les juristes ne parlent pas de frontières naturelles. Ils ne connaissent pas ce titre à invoquer et Richelieu n'en a pas parlé non plus, le prétendu Testamentum politicum qu'on lui prête où il en est question n'étant pas de lui, mais l'œuvre, après sa mort, d'un jésuite, le Père Labbé. Sans doute il connaît le droit de conquête, le droit de guerre, mais il considère, comme il l'écrit au maréchal d'Estrées en 1636 que ce droit « n'est ni fondé, ni plausible », qu'en tous cas il n'est pas digne du roi très chrétien, qu'on surnomme « le juste », de l'invoquer, et il ne s'yarrête pas. En fait, dans ses papiers nous voyons qu'il s'est fixé comme « buts de guerre » de rompre tous les liens juridiques qui rattachaient à l'empire germanique la Lorraine et les trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, pour les incorporer à la France. Au traité de Westphalie, Mazarin obtiendra les trois évêchés, mais substituera l'Alsace à la Lorraine.

On a dit qu'il avait fondé la monarchie absolue en France par diverses mesures telles que la suppression des États pro-


vinciaux et leur remplacement par des « élus ». C'est Henri IV qui a songé le premier à cette réforme d'ailleurs pour des raisons de caractère. nous dirions aujourd'hui « administratif »): parce que ces États levaient de lourds impôts dont ils n'attribuaient qu'une très faible partie au roi; qu'ils gratifiaient en revanche avec profusion nombre de personnages de la province, d'où charges pour les sujets, peu de profit pour le gouvernement et scandale public. Le cardinal qui ne s'occupait pas de finances s'est-il même beaucoup intéressé à cette .réforme? Il n'y paraît pas, car on lit dans les Mémoires de .Richelieu que lorsque le cardinal en 1630 apprit à Grenoble que le roi avait décidé d'appliquer cette réforme à la Bourgogne, « la nouvelle l'affligea » pour des raisons de prudence .politique. La mesure avait été prise en dehors de lui et sans lui. Autre témoignage de sa préoccupation, dit-on, de fonder la monarchie absolue l'établissement des intendants.. Ils existaient avant lui. Le 11 novembre 1618, à cette date il était loin du pouvoir le roi, nommant M. Olier intendant à Lyon, disait « Nous avons jugé à propos d'envoyer quelque personnage de notre conseil en la dite province et le faire résider principalement en la dite ville de Lyon avec la charge d'intendant de la justice et police en icelle province, ainsi qu'il a été fait plusieurs fois, selon que l'état des affaires et les occurrences nous en ont fait reconnaître le besoin et la nécessité. » Richelieu ministre, on a, « selon l'état des affaires et les occurrences », nommé de même, çà et là, des intendants. On eût continué à en nommer si Richelieu bavait pas été au pouvoir, l'habitude étant prise. On ne peut aiïirmer qu'il y ait eu chez lui à cet égard un système voulu et arrêté de changer l'organisation du royaume. Il n'y a pas pensé.

La destruction des châteaux fortifiés a été encore invoquée comme preuve de la mê~ne préoccupation d'unifier et centra- liser le royaume. L'idée n'est pas non plus de lui. Depuis le xvie siècle les États généraux réclamaient cette destruction parce que les châteaux, disaient-ils, coûtaient cher d'entre- tien bâtiments et garnisons, qu'ils étaient devenus des repaires de brigands et des « nids de voleurs » qui pillaient les populations et aidaient aux guerres civiles. Après de nouvelles et vives réclamations des États généraux de 1614, on avait


commencé en 1617 en démantelant Pierrefonds Richelieu n'était pas ministre. On continuera dans la suite. Ces destructions dont on dédommageait les propriétaires après entente à l'amiable, ne consistaient souvent, comme à Pierrefonds, qu'en de grandes échancrures dans les courtines. Richelieu laissa faire. Cette opération ne se rattache chez lui à aucun système politique préconçu de transformer l'État.

S'il n'a pas eu les vastes projets qu'on lui prête, ce qui fait

son exceptionnelle valeur, c'est qu'il a eu une manière à lui, une méthode de gouverner hors ligne, du point de vue de l'intelligence pratique et de la volonté, qui font de lui un maître de tous les temps!

On pourrait dresser un recueil de ses maximes. On verrait

qu'elles constituent comme une sorte de « manuel » ne visant qu'au côté réaliste de l'art de conduire l'État.

Il veut qu'on ait, au gouvernement, de la clairvoyance, du

sang-froid, de la dextérité, du jugement; qu'on cherche à « prévoir et pénétrer de loin pour ne pas appréhender tout ce qui paraît formidable aux yeux »; qu'on soit « hardi », car « il est quelquefois impossible, dit-il, de se garantir de certains maux si l'on ne commet quelque chose à la fortune, ou pour mieux dire à la Providence de Dieu, qui ne refuse guère son secours lorsque notre sagesse épuisée ne peut nous en donner aucun ». Ensuite, agir, agir fortement et « quand on agit fortement, suivre de même », ne pas « se démentir, ce qui ne se peut faire sans danger ». Assurément la grande préoccupation est la difficulté qu'il y a à gouverner des Français, étant donné leur caractère. Les Français, dit Richelieu, sont légers; ils n'ont d'ardeur dans les entreprises qu'au début. Pour les conduire il est nécessaire d'être patient, car ils ont « plus de cœur que de tête »; ils aiment trop la nouveauté; un étranger dira même que pour eux la nouveauté est « comme un dieu tutélaire )); ils sont changeants! Ceci, il est vrai, a un avantage qui est que « notre légèreté même ne nous permet pas de demeurer fermes et stables en ce qui est de notre bien et nous en tire si promptement que nos ennemis ne pouvant prendre de justes mesures sur des variétés si fréquentes, n'ont pas le loisir de profiter de nos fautes ». ·


C'est à ces défauts des Français que Richelieu rattache la

complexité des questions intérieures qu'il a eu à traiter

l'orgueil et l'indiscipline des grands, les rébellions des hugue-

nots. On lui a fait un mérite d'avoir conçu un programme de

gouvernement qui comportait le règlement de ces deux pro-

blèmes. Ce programme s'imposait, de lui-même, avant lui.

Homme d'État pratique, il n'a vu que l'ordre public à assurer.

Il estime que le roi doit établir dans son royaume de la

discipline, la paix réglée: c'est son premier devoir; sa conscience

l'y oblige, la nécessité de ses peuples le demande et son intérêt

le réclam.e car il n'aurait pas sans cela la liberté d'agir dont il

a besoin au dehors pour parer aux entreprises menaçantes des

étrangers. En raison des complications politiques qui se sont

produites en France durant la minorité de Louis XIII et à la

faveur de la faiblesse du gouvernement d'alors, l'anarchie

s'est établie dans le royaume. Il faut la faire cesser. Richelieu

le dit nettement au roi qui d'ailleurs le sait mieux que personne.

« Pendant la faiblesse de la minorité de Votre Majesté, les

esprits se sont tellement accoutumés à toutes sortes de licences

qu'ils ont cru dans votre règne pouvoir les continuer avec la

même impunité qu'ils avaient fait auparavant. » Ils se

trompent. L'orgueil des grands doit donc être « rabattu ». On

sait qu'il l'a été et durement. On a même attribué à Richelieu

le caractère inexorable de la répression. Cette sévérité est,

nous l'avons dit, l'oeuvre personnelle de Louis XIII et, tout

en couvrant le roi publiquement et dans ses écrits, Richelieu

<. a plutôt conseillé un peu moins de rigueur, ce qui n'a pas été accepté.

En ce qui concerne les huguenots, ceux-ci, dit Richelieu,

doivent cesser de former un parti politique en France. « Ils

sont nés et ont été nourris dans l'anarchie. » « Ils partagent

l'État avec le roi depuis 'cent ans. » Il faut « les réduire aux

termes où tous les sujets doivent être en un État, c'est-à-dire

de ne pouvoir faire aucun corps séparé et dépendre des volontés

de leur souverain ».

Idées simples, claires; pensée ferme. L'exécution a été con-

forme à cette netteté. On trouve le même caractère dans les

conceptions de Richelieu relativement aux affaires étrangères

qui ont été son domaine particulier.


A l'étranger, Richelieu veut que les gouvernements de l'Europe aient, à l'égard de la France « la considération qu'ils doivent avoir d'un si grand État ». De son côté, le roi, lui, doit agir justement, pratiquer « l'exacte justice ». Or « l'exacte justice consiste, dit le cardinal, à « ne jamais attaquer, mais toujours à se défendre des entreprises de ses ennemis, car, en suivant cette voie, Dieu est avec nous »

Ce qu'on appelle « la grande politique » du cardinal à l'égard de la maison d'Autriche, n'a pas été inventé par lui. Cette politique était une nécessité depuis un siècle pour tous les gouvernements qui se sont succédé en France à dater du jour où Charles-Quint, roi des Espagnes, étant devenu empereur du Saint Empire romain germanique avait encerclé le royaume de ses possessions et menaçait de l'étouffer. Se dégager de cette étreinte, même après la séparation de l'Espagne et de l'empire à la suite de l'abdication de Charles Quint (les deux branches de la maison d'Autriche demeurant en politique, unies), était une obligation qui était apparue clairement à nos rois du xvie siècle. Dans les instructions qu'il donnait à Rosny, envoyé ambassadeur en Angleterre, le 2 juin 1603, Henri IV expliquait que la maison d'Autriche, par sa position en Europe, menaçant tout le monde de sa « domination universelle », il fallait que la France et l'Angleterre s'unissent pour résister contre cette domination; que les Pays-Bas s'étant révoltés contre l'Espagne à laquelle ils appartenaient, et voulant se séparer d'elle, on devait les soutenir; qu'en Allemagne des princes protestants étant contre l'empereur catholique, dont ils avaient tout à craindre, il y avait lieu de les aider et de s'allier à eux. Ainsi tout ce qui a été exactement la politique de Richelieu était formulé avant lui. Les événements le commandaient. Plus tard Lionne confirmera que c'est Henri IV, aidé « du bon sens des Jeannin et des Villeroy », qui a esquissé le plan à suivre. Les entreprises en Allemagne de l'empereur catholique Ferdinand II contre les princes allemands protestants pour les dépouiller de leurs États, les chasser et unifier l'Allemagne, allaient fournir à Richelieu l'occasion d'agir il ne la laissera pas échapper.

Et il établit bien, au début de 1629, le caractère uniquement;


défensif, conformément à ses principes, qu'a son action

t Arrêter le cours des progrès de la maison d'Autriche », dit-il.

Pour cela, -et voici le détail du plan d'exécution qu'il dresse

K la France, dit-il, doit penser, premièrement à se forti-

fier chez elle. » Puis il faut qu'elle soit en mesure d'aller au

secours de ses alliés. A cette intention, il est de toute nécessité

qu'elle occupe des portes sur le pays ennemi par où elle pourra

entrer aisément chez l'adversaire dès que les circonstances

l'exigeront Strasbourg, par exemple, qui donne accès dans

l'Allemagne (on sait que toute l'Alsace s'étant offerte à lui,

Richelieu a accepté de l'occuper toujours dans la pensée

d'avoir par là un accès de l'autre côté du Rhin et en même

temps de couvrir, « fortifier les frontières du royaume; mais

cette occupation avait dans sa pensée un caractère temporaire

et le cardinal n'avait aucune intention de garder le pays à la

paix, pour beaucoup de raisons il l'a dit vingt fois), Versoix,

encore, du côté de la Suisse; Saluces, du côté de l'Italie, etc.

L'idée de soutenir partout ses alliés a hanté constamment

l'esprit de Richelieu. Dans un avis qu'il rédige le 20 avril 1628,

il l'explique. La France, dit-il, est l'objet de la jalousie univer-

selle. Elle ne peut compter sur personne. On la trahit perpé-

tuellement. Or les petits États ont besoin d'elle et se tournent

vers elle. Cette clientèle est une force. Il faut s'y attacher.

Cela donnera un rôle glorieux à la France. En soutenant les

princes allemands contre les spoliations dont les menace

l'empereur, la France défendra les « libertés germaniques »,

non en vertu de principes transcendants dont elle se consti-

tuerait l'apôtre, mais dans l'intérêt positif du royaume pour

qui il est préférable de soutenir les ennemis de son adversaire

que de mettre l'épée à la main. Les pamphlétaires ont fait un crime à Richelieu d'avoir, lui, cardinal de la Sainte Église,

protégé des hérétiques contre l'empereur catholique. Mais il a

toujours répondu qu'il ne s'agissait pas pour lui « d'aider les

protestants allemands dans leurs desseins pernicieux contre

la religion », seulement de « maintenir la Germanie dans ses

libertés pour assurer la sécurité de la France ». Sous Louis XIV,

Lionne reprenant cette thèse dira que, depuis François 1er, la

théorie a été constante, que Henri IV l'a soutenue et qu'il n'y

a pas lieu de « s'arrêter aux discours contraires des esprits


préoccupés de superstitions ou de quelque autre passion ». En même temps qu'en Allemagne, Richelieu a agi de la même sorte en Italie où la maison d'Autriche, qui y possédait le Milanais, menaçait de sa domination tous les États de la péninsule. Il a professé qu'il fallait que l'Italie, libre et indépendante, appartînt aux Italiens qui en devaient expulser les Allemands. « Le vrai secret des affaires d'Italie, écrit-il dans une note de 1625, est de dépouiller la maison d'Autriche de ce qu'elle y tient pour en revestir les princes et potentats italiens. » Puis les Italiens, afin de se protéger eux-mêmes, s'uniront entre eux et formeront une ligue que la France assistera. Dans une lettre à M. de Béthune, son ambassadeur à Rome, du 3 mars 1629, Louis XIII parlait de « l'union pour la conservation de l'Italie )) qu'il fallait réaliser; « véritable confédération, disait-il, où tous les États italiens réunis garantiraient à chacun son intégrité », la France promettant à tous « secours et assistance en cas d'attaque de quelque part qu'elle vînt ».

Il n'y a pas dans toute cette politique prudente de réalisations, déterminée uniquement par des nécessités auxquelles il faut parer en vue de la sécurité de la France, quoi que ce soit qui révèle la moindre pensée, secrète ou non, d'étendre les frontières du royaume jusqu'aux limites où celles-ci se trouvaient du temps des Romains. Le cardinal écrivait au duc palatin de Neubourg le 29 avril 1630 « J'ai plus de désir d'une bonne paix dans la chrétienté que n'ont tous ceux qui vous ont dit en avoir si grande envie. Je sers un maître qui ne prétend point augmenter ses royaumes des dépouilles de ses voisins et qui n'a fait voir ses armes aux pays étrangers que pour défendre les princes et États qui ont été injustement attaqués. » Il répétera que la France ne vise qu'à « la diminution de la maison d'Autriche », cette diminution étant « le seul partage, ajoutera-t-il, qu'elle doit désirer en toute cette conquête ». Et voilà les conditions générales de la paix qu'il veut obtenir, ce qu'il appelle une paix « honorable et sûre, une juste paix » à négocier « avec bonne foi ». Il n'en a pas d'autre. « J'ai pour maxime, a-t-il écrit, nous le rappelons, de dire franchement ce que je veux et ne vouloir que la raison. »


Ainsi le rôle pour la France de soutenir et protéger les petits

États afin d'assurer leur sécurité et la sienne en dehors de

toute idée d'acquisition territoriale injustifiée, au surplus

irréalisable, pour de nombreuses raisons juridiques, politiques

et autres, c'est ce qui est la pensée claire de Richelieu. Elle

constitue par une rencontre curieuse un précédent au

même rôle que la France du xxe siècle se trouve appelée à

jouer dans une Europe toute nouvelle d'où ont disparu les

quatre empires et une vingtaine de trônes du passé!

Et c'est dans la poursuite de cette politique de sagesse, de

mesure, de réalités, que Richelieu a donné à tous ceux qui

l'ont vu de près ou à ceux de ses contemporains qui en ont

éprouvé les effets, cette impression d'homme d'État supé-

rieur, hors ligne, incomparable, qu'il a été à tous égards.

Le Père Joseph le comparait à un aigle qui approche du

soleil « sans cligner les yeux ». Laffemas l'estimait « le plus

grand homme qui ait jamais gouverné la France ». Un autre

familier, J. Sirmond, s'écriait « II est vraiment un de ces

hommes extraordinaires que la Providence divine suscite

dans un État lorsqu'elle veut le remettre dans sa première

splendeur. » Prononçant un discours aux États de Bretagne

de 1632, le prince de Condé louait Louis XIII « d'avoir

approché de sa personne et mis dans son conseil ce grand géni'e

du monde dont les avis passent la prévoyance humaine ».

Malherbe lui-même dans une lettre à Racan rappelant que

« son humeur n'était pourtant ni de flatter, ni de mentir » ne

pouvait s'empêcher d'écrire, à propos de Richelieu « Je vous

jure qu'il y a en cet homme quelque chose qui excède l'huma-

nité. » Et le meilleur juge, enfin, son roi, Louis XIII, a dit de

lui « C'est le plus grand serviteur que la France ait jamais

eu! a

Les étrangers ne jugeaient pas autrement. Buckingham

avouait à Beaulieu-Persac. en 1627, devant l'île de Ré, que

réellement « Richelieu était le premier homme du monde ».

En 1629, l'archiduchesse des Pays-Bas, Isabelle, déclarait à

Bautru, « qu'heureux était le prince qui avait un si fidèle et si

intelligent ministre ». La cour d'Espagne, Gustave-Adolphe,

roi de Suède, Bernard de Saxe-Weimar s'exprimaient de même


et un ambassadeur d'Angleterre à Paris déclarait au secrétaire d'État Bullion que le cardinal était « le premier ministre de toutes la chrétienté, les autres ne pouvant passer que pour ses disciples ') »

En août 1643, après la mort de Richelieu, l'Alsacien Brackenhoffer visitant à Grenoble l'intérieur de l'hôtel du duc de Dauphiné, le guide qui le conduisait le mena dans la grande salle où se trouvait un beau portrait du cardinal, et lui montrant la toile lui disait sentencieusement « Cestuy là a fait trembler toute l'Europe! )) C'était l'impression obscure et magnifique que gardait la foule, au xvn~ siècle, du puissant ministre qui avait si bien servi « son roi et sa patrie! ».

LOUIS BATIFFOL


L'ANARCHIE DE LA POLICE L'important, le capital service public chargé d'assurer

l'ordre et la sécurité de l'État et des citoyens traverse une crise profonde.

La police française vient d'enregistrer, successivement,

une longue série noire qui a mis en pleine lumière ce que M. Chautemps a appelé « la vétuste organisation de la police » et que nous appellerons plus brutalement « l'anarchie de la police ».

D'abord, l'affaire Violette Nozière révéla la carence du

service des mœurs qui laissa filtrer à travers les mailles de son fameux filet la jeune parricide qui aurait dû être la cliente toute naturelle des services dirigés par M. Priollet (Brigade mondaine).

L'affaire Oscar Dufrenne nous apprit, ensuite, combien

il est facile à un marin vrai ou faux d'échapper à la poursuite des fins limiers de la Police judiciaire.

L'affaire Stavisky mit le comble à nos inquiétudes. Nous

apprîmes, en effet, non seulement que Stavisky bénéficiait des faveurs de la Préfecture de Police et de la Sûreté Générale qui l'employèrent comme « indicateur », mais une bonne partie de l'opinion publique fut convaincue que ce dangereux collaborateur avait été, à Chamonix, « brûlé » par ses employeurs de la rue des Saussaies.

Et on se mit, à cette occasion, à dresser la liste des « crimes

policiers », depuis Almereyda jusqu'à Philippe Daudet. N'alla-t-on pas même jusqu'à insinuer que l'infortuné conseil-


1er Prince aurait été, lui aussi, victime d'une maffia où la Sûreté Générale jouerait un rôle capital?

Enfin, ceux-là même qui se refusent à adhérer à ces légendes outrageantes, ne sont pas loin de penser que l'État est entre les mains d'une puissance occulte, d'une sorte de conseil des Dix Préfecture de Police et Sûreté Générale, qui, par les fonds secrets et par les dossiers politiques, tiendrait dans ses mains les ressorts mêmes de la République.

Tel est, rapidement esquissé, le réquisitoire dressé contre la police, à la lueur des tragiques événements que 'nous venons de vivre.

Que vaut-il?

Y a-t-il, quai des Orfèvres et rue des Saussaies, des mystères sanglants?

Y a-t-il « quelque chose de pourri » dans l'organisation de l'armée de l'Ordre?

Rejetant, délibérément, la basse littérature policière ainsi que tout esprit de parti ou de parti pris, peut-on, impartialement, objectivement, en prévision d'événements redoutables, faire le point exact de ce que vaut le multiple et complexe organisme chargé d'assurer la sécurité de l'État et des citoyens?

C'est ce que je voudrais tenter, au cours de cette enquête. Et, d'abord, quelques chiffres.

L'armée de l'Ordre est constituée par des éléments fort disparates. Mettons à part et au-dessus de tout, l'armée proprement dite qui n'interviendrait dans la répression des troubles intérieurs qu'à la dernière extrémité.

A côté d'elle, il y a une autre armée, constituée par la gendarmerie départementale, la garde républicaine de Paris, et enfin la garde républicaine mobile dont les Parisiens n'ont eu la révélation que dans la soirée tragique du 6 février. Gendarmes, gardes républicains et gardes mobiles sont au nombre d'après la statistique de 1932 de 38 550.

Ils sont secondés par un nombre à peu près équivalent de gardes champêtres. Mais nul ne songera à ranger parmi les défenseurs actifs de l'ordre ces fonctionnaires dont la tâche essentielle consiste à porter les lettres de M. le Maire et à poursuivre~lesjamoureux.


Quant aux policiers proprement dits policiers de tous ordres et de toutes catégories, policiers en tenue ou en civil, inspecteurs de la Sûreté ou agents municipaux ils sont, au total, 32 000.

Fait capital à signaler, dés le début sur ces 32 000 policiers, la moitié est à Paris.

Sur les 16 000 policiers parisiens, 14 000 sont les braves gardiens de la paix en uniforme appartenant à la police municipale. Répartis en quatre brigades dont les membres assurent un service de huit heures, ils sont, en cas de troubles ou d'émeute, bloqués sur les points menacés où, parfois, ils vont jusqu'à doubler leur service normal.

Lorsque toutes les forces de la police sont concentrées, par exemple, à l'intérieur de Paris, les arrondissements de la périphérie sont presque entièrement démunis de policiers. Quant à la banlieue, elle est encore plus mal partagée. On m'a cité des villes comme Saint-Denis, centre communiste, où il n'y a que quarante agents pour une population très éparpillée.

Outre ces 14 000 agents de la police répressive, Paris compte environ 2 000 inspecteurs en civil appartenant, soit à la police judiciaire du quai des Orfèvres, soit aux Renseignements Généraux.

Comme son nom l'indique, la Police Judiciaire exécute les mandats d'amener. Fonctionnant sous le contrôle du Ministère de la Justice, elle est aux ordres du Parquet.

Quant aux .Rense~em&nb Généraux dirigés par un éminent fonctionnaire, M. Périer, c'est véritablement l'œ~ de la police parisienne. Elle renseigne. Elle informe. Elle enquête. Elle délègue ses agents dans les réunions politiques. Elle surveille les individus douteux ou suspects, protège les personnalités de marque, elle procède à toutes investigations dans l'intérêt national. Ce dernier secteur est le service parisien du contre-espionnage qui était dirigé par M. Faux-PasBidet.

Pour donner une idée de l'activité des Renseignements Généraux je citerai ce simple chiiîre l'année dernière, ce service a remis aux différentes administrations publiques 100 241 rapports. Il a consacré aux surveillances de toute


nature, aux abords de certaines réunions publiques, protection des ambassades, contrôle des. individus suspects, 25 000 journées de travail. Et il a procédé à 1 115 « surveillances discrètes » dans les cercles ou tripots clandestins. C'est, enfin, la direction des Renseignements Généraux qui donne à la police municipale les indications nécessaires aux fameuses arrestations préventives.

Tout ce que je viens d'exposer concerne Paris exclusivement. Et c'est ici que naît le premier et le plus grave conflit qui oppose nos services de police.

Une lutte sourde, mais tenace, est engagée entre la Préfecture de Police et la Sûreté Générale.

Pourquoi et comment?

Théoriquement, le secteur d'activité de ces deux grands organismes est délimité.

Préfecture de Police Paris et le département de la Seine. Sûreté Générale tout le territoire français, excepté le département de la Seine.

Mais cela n'existe que sur le papier!

Dans la réalité des choses, il en est tout autrement, et il ne peut pas ne pas en être autrement.

D'abord, à Paris même, il n'y a pas que des services appartenant à la Préfecture de Police. Il y en a qui dépendent étroitement de la Sûreté Générale. Et, notamment, la première brigade mobile.

Lorsqu'elle fut créée par M. Chiappe, qui était alors directeur de la Sûreté Générale. M. Chiappe avait pris la précaution d'installer son siège à Versailles. Là-bas, en Seine-et-Oise, il n'y avait pas de conflit à craindre avec la Préfecture de Police, et, en outre, cette première brigade mobile exerçait une autorité bienfaisante sur la grande périphérie parisienne, particulièrement démunie de forces de police. Malheureusement,, cette décision n'a pas été ~naintenue après le départ de M. Chiappe et c'est la Sûreté Générale qui a pris en charge, à Paris même, la première brigade mobile installée, d'ailleurs, rue Boyer (XXe arrondissement), loin de la rue des Saussaies.


A Paris même, fonctionne, en outre, concurremment à la direction des Renseignements Généraux, dépendant de la Préfecture de Police, une autre police du même genre la police dite spéciale dépendant de la Sûreté Générale.

Nous reviendrons plus loin sur cet important organisme qui rayonne également dans les départements..

Sachez, pour l'instant, qu'à Paris même, il y a un important organisme de police spéciale, et notamment près du Gouvernement militaire de Paris.

D'autre part, les deux polices ont, encore une fois, à Paris l'occasion de se rencontrer et de se heurter. Et, ici, nous atteignons parfois à la haute bouffonnerie.

Il s'agit des gares et des chemins de fer. La cour des grandes gares parisiennes est du rayon de la Préfecture de Police. Quant aux halls des gares, ils sont du domaine, d'une part, des commissaires de surveillance administrative dépendant du Ministère des Travaux Publics, d'autre part des agents de la police spéciale dépendant de la Sûreté Générale.

Si nous prenons le train, nous rencontrons une autre police dite provisoire! C'est un corps de policiers ambulants qui a été créé à la suite de certains attentats dans les chemins de fer.

Ce qui n'empêche pas, en cas de crime commis sur la voie ferrée, l'intervention des commissaires centraux des villes traversées par le chemin de fer!

Cette même complication, nous la retrouvons pour la sécurité du chef de l'État. Le jour où M. Paul Doumer, Président de la République, a été assassiné à l'Hôtel Rothschild, il était escorté, d'un côté, par un commissaire spécial de l'Élysée qui, à ce moment-là, dépendait de la Sûreté Générale et, d'autre part, par M. Paul Guichard, directeur de la police municipale parisienne.

Ces deux hauts fonctionnaires exerçaient,, normalement, leurs fonctions, l'un parce que, à ce moment-là, la Présidence de la République était confiée à la Sûreté Générale, et l'autre parce que l'Élysée appartient, topographiquement, au huitième arrondissement.

Mais on réforma tout cela! L'Elysée passa directement sous la surveillance de la Préfecture de Police. Actuellement,


c,'est un commissaire spécial dépendant de la Préfecture, M. Sisteron, qui a la responsabilité du chef de l'État dans Paris.

Mais quand le Président de la République se déplace, il passe successivement sous la surveillance des différents Préfets des départements traversés.

Oscar Dufrenne est assassiné à Paris. C'est du rayon de la Préfecture de Police. M. Priollet, le très distingué chef de la brigade mondaine, prend l'affaire en mains. Elle le conduit au delà des limites du département de la Seine. Il lance alors, ses limiers dans les départements, secteurs de la sûreté Générale.

La Sûreté Générale proteste, et elle a d'autant plus raison de protester que M. Priollet n'a pas jugé à propos, si j'en crois les fonctionnaires de la rue des Saussaies, de leur communiquer les renseignements recueillis par ses agents 1

Mais, à son tour, M. Priollet proteste qu'il n'avait de coirptes à rendre qu'au juge d'instruction et non pas à la Sûreté Générale.

Inversement, un inspecteur de la Sûreté a Paris apprend des faits intéressant un crime commis à Paris. Que doit-il faire? S'en dessaisir et porter ses précieux tuyaux s à la police judiciaire du Quai des Orfèvres. Mais -c'est la maison rivale! La maison concurrente! Par esprit de, corps étroit, mais qui, humainement, s'explique, il garde pour lui ses tuyaux. Il aime mieux les garder que de les coniier à des adversaires: I Je dis bien ? adversaires, car des conversations que j'ai eues avec les représentants des grands syndicats du personnel de la police (il y a trois grandes fédérations) m'ont démontré que l'hostilité était complète. Elle s'explique, non seulement pour des raisons professionnelles, mais surtout pour des questions de traitement.

Les policiers parisiens sont payés le double des policiers de la Sûreté Générale. Un commissaire, divisionnaire de la Ville de Paris gagne 100 000 francs. Un commissaire divisionnaire de la Sûreté Générale gagne 50 000 francs.

'L,


brave gardien de la paix de la porte Saint-Denis gagne'

22 000 francs, ce qui représente le traitement maximum de

première-classe d'un inspecteur de la Sûreté. Ce qu'il faut dire,

car c'est la vérité, c'est que nos fonctionnaires de police sont

la merci des tentations. S'il y à quelques brebis galeuses

parmi eux, c'est que certains d'entre eux sont tentés de faire

ce qu'ils appellent du « tricoche », c'est-à-dire de la police

privée.

« Ces brebis galeuses me dit un haut fonctionnaire de

la Sûreté Générale nous sont, d'ailleurs, imposées par la

politique et par les politiciens. Car n'oubliez pas qu'en vertu

des lois, les 5/6 de nos fonctionnaires sont des anciens mili-

taires placés par le Ministère des Pensions dans les emplois

réservés. »

C'est la politique qui est le virus de la police! Le secré-

taire général du Syndicat des inspecteurs de police spéciale

et mobile de la Sûreté Générale, M. Caillat, me donne, à ce

sujet, communication d'une lettre qu'il a adressée à tous ses collègues de France à la suite du déplacement du grand chef

de la Sûreté Générale, M. Ducloux, contrôleur général des

services de recherches judiciaires.

Cette mesure a provoqué dans tous les rangs de la Sûreté

Générale une indignation ~qui peut être dangereuse. D'après

le. Syndicat des inspecteurs, c'est « l'immixtion des politi-

ciens dans les affaires judiciaires et administratives où ils

se transforment en commis voyageurs d'aigrefins de tout

genre, qui, par leurs interventions, réussissent à obtenir des

satisfactions contre toute justice ».

Le syndicat fait, ici, allusion aux raisons profondes qui,

d'après eux, expliquent pourquoi Stavisky n'a pas pu, malgré

une triple démarche de M. Ducloux, être exclu des jeux et des casinos. C'est que M. Ducloux a été obligé de céder devant une

force plus puissante que la sienne celle de M. Albert Dubarry.

–Est-il exact? ai-je demandé aux fonctionnaires de la

Sûreté qu'il y ait une telle imbrication entre les affaires

de police et les affaires politiques que vous mettiez à la dis-

position des hommes politiques des dossiers constitués contre

leurs adversaires par vos propres services?

J'avoue qu'ici, mon enquête n'a pas été favorisée par les

<


confidences de ces Messieurs de la rue des Saussaies qui se sont retranchés derrière le secret professionnel!

Mais j'ai pu, par ailleurs, avoir des précisions sur ces dossiers politiques.

A la Préfecture de Police, il y a une armoire secrète qui contient des notes, des fiches, des coupures de journaux parfaitement classées, sur les personnalités qui ont été mises en vedette. Lorsque, au début de la guerre, les Allemands menacèrent Paris, ce fut la première préoccupation du Préfet de Police d'alors que de ne pas laisser tomber entre leurs mains cette fameuse armoire.

A la Sûreté Générale, voici comment se constituent les dossiers politiques. Ils débutent par ce qu'on appelle une « note,blanche ». C'est un simple papier émanant du Cabinet' du Ministre sur lequel il y a un nom propre. Autour de ce nom, s'accumulent ensuite; par les enquêtes des inspecteurs, des renseignements de toute provenance et qui vont constituer le dossier de l'intéressé. Ces renseignements proviennent surtout des indicateurs. Tous les jours, arrivent, sur papier pelure, sans en-tête, sans source, des notes qui portent cette simple mention D'un indicateur.

Comme au temps de Fouché, les indicateurs appartiennent à tous les milieux, mais, selon le principe bien connu « On ne fait pas de la police avec des rosières ou avec des évêques », les indicateurs sont, très souvent, des repris de justice à qui l'on fait remise de leur peine à condition qu'ils collaborent à l'œuvre de police. Dans les soirées mondaines, surtout dans les ambassades, il y a des indicateurs, parmi les maîtres d'hôtel ou les invités. Il y.,en a également à la Bourse, dans les théâtres, dans la Salle des Pas-Perdus et dans la Salle des Quatre Colonnes de la Chambre des Députés. Les indicateurs s'ignorent entre eux. Quand ils se soupçonnent, ils s'espionnent et se dénoncent.

M. Pierre Laval a bien voulu me confier un jour que, dès qu'il fut nommé ministre de l'Intérieur, il fit venir, d'un bureau de la Sûreté Générale, son propre dossier le dossier constitué contre lui avant-guerre et à la suite duquel il fut inscrit au célèbre Carnet B.

J'ai eu la stupeur de constater me raconte M. Pierre


Laval que tous les discours que j'avais prononcé dans les réunions publiques y étaient relatés, résumés, et ma foi, je dois dire, assez exactementl »

M. Malvy reconnaît dans Mon Crime l'existence des dossiers politiques. Il fait allusion, notamment, à ceux qui ont été constitués, par la Sûreté Générale, sur deux sénateurs.

Cette anarchie de la police à Paris, nous la retrouvons multipliée -,dans les différents organismes de la police en province.

En France m'a déclaré M. Caillat tout le monde fait de la police, et personne. Les délits relatifs aux fraudes alimentaires sont du ressort du Ministère de l'Agriculture. Les fraudes en matière de poids et mesures du Ministère du Commerce. Les fraudes fiscales sont du rayon des brigades volantes placées sous la direction des Contributions directes et indirectes. Et les grands escrocs sont surveillés par trois services, les trois sections financières dépendant, l'une du Parquet de la Seine, l'autre de la Préfecture de Police, et la troisième de la Sûreté Générale.

Mais ceci n'est rien encore!

Si, théoriquement, la police préventive et judiciaire est exercée, en province, par la Sûreté Générale, par l'intermédiaire, 'soit de ses brigades mobiles, soit des commissaires qu'elle nomme à la tête des polices municipales, une terrible complication survient du fait que, en vertu de la loi de 1884, la police des villes de province appartient aux maires.

Et c'est là qu'est la cause essentielle du plus effroyable imbroglio policier qu'on puisse imaginer.

Lorsqu'il était Garde des Sceaux, M. Barthou dénonça énergiquement l'inorganisation de la police municipale et l'inexistence de la police rurale.

« En France–déclara-t-il– la police est une série de petites formations anémiques isolées les unes des autres, fonctionnant sans cohésion et s'ignorant les unes des autres. ») M. Louis Marin, dans le célèbre rapport qu'il déposa en


1923 en vue de la réorganisation des services publics, dressa, lui aussi, contre l'anarchie de la police, un réquisitoire impitoyable.

« Actuellement disait-il les diverses polices des villes sont incohérentes, hybrides. Leurs agents sont revêtus de tenues disparates et variées.)) o

Ce ne serait rien ,si la sécurité des citoyens n'y était gravement engagée! Il y a des villes, petites ou grandes, où la police est littéralement inexistante. Le Président de la Fédération des polices de France, M. Vidai, me donne, à ce sujet, les détails les plus circonstanciés. Ici, la police est exercée d'une manière désinvolte. Là, avec ,des méthodes du temps des diligences! Dans la plupart des villes, les services de police en sont au même point qu'il y a cinquante ans. Il y a des commissaires qui n'ont pas le téléphone, pas de machine à écrire et pas de personnel. A peu près partout, la police municipale,est un corps sans bras. Quoi d'étonnant? Les municipalités ont une existence précaire. Elles sont indifférentes à la modernisation et à l'organisation de la police. Les résultats? Ce pourcentage effarant 80 à 85 p. 100 d'affaires non résolues! Dans telle ville, l'unique souci des agents de police, c'est le nettoyage des rues. Dans telle autre, la surveillance des, marchés. Ailleurs, le recensement,des chiens. Un peu partout,. le. port des papiers de la mairie! Les agents n'ont pas d'éducation professionnelle, pas de moyens d'action; aussi les malfaiteurs ont beau jeu! Les étrangers circulent sans déclaration, les .hôteliers ne se.préoccupent pas d'inscrire les noms des voyageurs. Et les mouvements d'opinion ne sont pas signalés au pouvoir central! w Et, en cas de crime, qu'arriye-t-il?

Prenons, à titre d'exemple~ l'assassinat de M. Prince. Le maire de Dijon ayant juridiction sur le territoire de Dijon, c'est d'abord, la police municipale qui s'en est occupée. Mais comme le crime avait un grand retentissement, Paris s'est mobilisé, Paris représenté par un délégué spécial de la Sûreté Générale, M. le commissaire Belin. Mais aussi la brigade de Dijon est intervenue, dépendant de la Sûreté Générale

Qu'est-ce que la brigade mobile?

Avant 1908, lorsqu'un crime retentissant était commis à


Carpentras ou à Sisteron, c'était la Pre/ec~re de Police de

Paris qui envoyait ses équipes de fins limiers. Elle arrivait

trop tard.

Aussi Clemenceau eut-il en 1908 l'idée pour relier les

polices locales isolées et pour remédier à cette intervention

trop tardive de la Préfecture de Police de Paris, de créer

seize brigades mobiles.

Du point de vue policier, la France est divisée en seize circonscriptions dépendant de la Sûreté Générale. Nous avons

vu' que la première brigade mobile a, par une entorse aux règles organiques de la police, son siège à Paris, secteur de la

Préfecture de Police. Les quinze autres sont réparties sur tout

le territoire français. D'ordre exclusivement judiciaire, les

brigades mobiles constituées par des noyaux de quinze à

vingt policiers, ont à leur disposition deux voitures extra-

légères qui leur permettent de se déplacer assez rapidement.

Mais vous pensez bien que le policier local voit d'un mau-

vais œil arriver son grand concurrent de Paris! Chacun garde

pour soi ses tuyaux! Et le conflit n'existe pas seulement entre

les agents de la brigade mobile et les policiers municipaux, mais aussi avec la gendarmerie qui, elle aussi, a son mot à

dire Dans les recueils de circulaires officielles, j'ai vu un grand

nombre de textes qui, depuis 1908 à nos jours, s'efforcent

d'aplanir les conflits d'attributions quotidiens qui s'élèvent entre les différents organismes et surtout entre policiers mobiles et gendarmes.

Voici, à titre d'exemple, un échantillon de ces circulaires.

<( II arrive parfois écrit le directeur de la Sûreté Géné-

rale aux commissaires divisionnaires des brigades mobiles

que des fonctionnaires ou agents placés sous vos ordres, après

avoir pris contact avec une brigade de gendarmerie, soit parce

qu'un crime ou délit a été signalé par elle, soit parce qu'ils

désirent en obtenir des renseignements dont ils ont besoin au

cours d'une enquête, quittent la localité sans revoir le chef

de brigade de gendarmerie et sans l'informer du résultat de -leurs investigations.

« Cette manière d'agir, blessante à l'égard de personnes

dont on vient de recevoir le concours, est des plus nuisibles

aux intérêts du service. a


Je trouve les mêmes critiques dans le Bulletin du Syndicat

national des commtssaftres de police de la Sûreté Générale

« Il n'y a aucune liaison entre les maires, les commissariats,

les agents, les gardes champêtres et les gendarmes. Chacun a ses archives personnelles, plus ou moins bien tenues, et les garde pour lui.

« Ainsi, dans une grande ville, la police municipale con-

centre ses archives au service de sûreté loca'e. Quant à la gendarmerie, elle envoie ses rapports au capitaine commandant la compagnie. Que deviennent-ils? Nul ne le sait! Les agents de police municipaux, pas plus que les agents des brigades mobiles, ne peuvent avoir communication des archives de la gendarmerie. »

Voici qui est plus grave. En cas d'émeute, de troubles,

de grèves, qui a la responsabilité de la direction de la force publique? Selon les endroits, c'est le commisssaire central, ou le commissaire spécial.

Et qui ont-ils à leur disposition?

La gendarmerie ou la garde mobile qui sont sous les

ordres du commandant de gendarmerie, et non pas sous le commandement effectif du commissaire chargé de leur direction! 1

Le même manque de liaison entre les polices locales et la

gendarmerie se retrouve dans les enquêtes criminelles, les recherches, etc.

Les commissaires de police de la Sûreté Générale reprochent,

enfin, aux brigades de police mobile de ne pas être mobiles! Elles n'ont pas, en effet, de cartes de circulation sur les chemins de fer qui leur permettent de dépasser les limites de leur circonscription.

En novembre dernier, on leur a supprimé les parcours sur

Paris. Aussi, les inspecteurs mobiles qui allaient à Paris pour leur service n'y viennent plus ils écrivent. 1

« Quant à la poursuite des malfaiteurs, ils l'arrêtent à

la limite de leur carte de circulation, 'et, ensuite, ils font demi-tour pour éviter la fâcheuse rencontre du contrôleur des chemins de fer! »


Ce manque de modernisation, je le retrouve à tous les étages de notre hiérarchie policière!

M. Ducloux, contrôleur général des recherches judiciaires, s'est efforcé, pendant ses vingt-cinq ans de services, de convaincre les différents directeurs de la Sûreté Générale de la nécessité de doter notre pays des mêmes moyens d'action policière que les grands États voisins. Car M. Ducloux est vice-président d'un grand organisme qui met en contact permanent les dirigeants des polices de tous les grands États, non seulement européens, mais mondiaux. Et il a été humilié pour la France des aveux qu'il a été obligé de faire devant ses collègues étrangers.

Tout d'abord, les locaux ou sont installés les services de la Sûreté Générale, rué des Saussaies, dépassent en inconfort et en crasse, tout ce que l'administration française peut offrir de plus poussiéreux! Et cette maison où sont concentrés tous les secrets est ouverte comme un moulin. Je me flatte d'y avoir, un jour, pénétré librement, d'être entré dans tous les bureaux, et d'avoir, au fond d'un local ayant l'aspect d'une cuisine abandonnée, relevé des fiches sur lesquelles étaient consignés les noms des indicateurs de la Sûreté.

Ce n'est que tout récemmem~que, à la suite de démarches répétées, les inspecteurs de la Sûreté ont pu obtenir un insigne attestant leur qualité, Ils n'ont pas, tous, la prestigieuse écharpe tricolore qui leur permet d'exciper de leur titre d'oser de la police judiciaire! Ils ont été privés par la loi de février dernier du droit de perquisition domiciliaire, ce qui a littéralement désarmé la police de ses pouvoirs juridiques.

J'ajouterai, enfin, ce simple détail. Sous le porche d'entrée de la rue des Saussaies, à droite, vous apercevrez, en arc de cercle au-dessus d'une porte, cette inscription « Police de l'air et de la T. S. F. C'est là le G. Q. G. de la police de l'espace.

Bravo vous écrierez-vous. La police, qui longtemps a poursuivi à bicyclette les bandits en auto, va, enfin, poursuivre par la voie des airs les bandits en avion! Et dépister,


par la voie des ondes, les postes émetteurs clandestins possédés par les organisations politiques secrètes et subversives! 1 Il n'y a qu'un malheur, c'est que 1° la police de l'air ne dispose d'aucun avion; 2° si la police de la T. S. F. (il y a d'ailleurs deux polices qui se battent, elles aussi, dans le domaine de l'air celle de la Préfecture de Police et celle de la Sûreté Générale!) dispose, à la Sûreté Générale, d'un poste dit Central radio-police et, en province, de quatre postes régionaux Bordeaux, Lyon, Marseille, et Strasbourg, il n'y a, par malheur, dans les services policiers de province, aucun appareil récepteur. Central radio-police émet des ordres qui tombent, si j'ose dire, dans l'oreille d'un sourd. Ni les brigades mobiles, ni les postes de gendarmerie auxquels sont destinées ces directives radiophoniques n'ont le moindre poste à galène. Et lorsque Central radio-police voulut avertir l'univers de la nécessité d'arrêter Stavisky, elle lança son signalemenf par ondes, mais dut faire appel, pour la réception, à des organisations privées!

Voici d'autres faits qui concernent, ceux-là, la police spéciale. La police spéciale est peut-être la plus importante, surtout dans les temps actuels. C'est elle qui tâte le pouls de l'opinion publique par ses surveillances dans les milieux extrémistes (communistes, anarchistes, royalistes). Elle a pour tâche de « renseigner les pouvoirs publics de tout événement pouvant constituer un danger immédiat ou permanent pour les institutions républicaines ». Enûn, elle a pour mission, tout le long de nos frontières terrestres ou maritimes, -de trier les étrangers qui pénètrent en France et d'assurer le refoulement des individus jugés dangereux ou indésirables. Où est-elle, cette police spéciale? Partout, dans les gares, aux frontières, dans les centres ouvriers, dans les ports, etc. Combien de fonctionnaires comprend-elle?

400 pour toute la France. Je les ai vus opérer aux frontières. Ce sont eux qui examinent vos passeports lorsque vous franchissez la « ligne idéale )). Tantôt, c'est un commissaire spécial, tantôt, c'est un simple inspecteur. Le long de la frontière ita-


lienne, notamment, ils sont espacés au point que la frontière est ouverte à qui veut entrer. Les étrangers qui viennent de San Dalmazzo pour pénétrer en France par la vallée de la Raya, ne rencontrent aucun poste de gendarmerie, aucun commissaire spécial de la Sûreté avant Breil situé à 4 kilomètres de la frontière. Et encore, à Breil, ils n'ont, pour éviter la gendarmerie, qu'à passer dans une rue dite inférieure où on ne leur demande rien, non plus qu'à la gare où ils ont le loisir de gagner Nice. Maintes fois, la Sûreté Générale a été prévenue de cette situation, mais il n'y a pas de crédits, donc pas de personnel et les fonctionnaires de la police spéciale des frontières, devant la difficulté de leur tâche, se découragent. Songez que, pour tout le saillant de Breil-Sospel-Saorge, soit 80 kilomètres de frontières linéaires et 80 kilomètres carrés d'hinterland il y a, en tout, quatre inspecteurs de la police spéciale pour viser les passeports à tous les trains, interroger les suspects et courir les chemins de montagne!

La situation est à peu près la même à toutes les frontières, d'après ce que je lis dans le Bulletin du Syndicat des jfnspec~m's de la Police spéciale.

De ces faits peu connus du grand public, quelles conclussions dégager et quelles réformes proposer?

M. Louis Marin, dans son rapport de 1923, fut très net. A ses yeux, il n'y a qu'une solution l'étatisation complète et intégrale de tous les services de police remis entre les mains de la Sûreté Générale, donc suppression de la Préfecture de Police de Paris.

Je note-que, par une curieuse rencontre, ce dessaisissement de la Préfecture de Police était préconisé par M. Joseph Caillaux dans son fameux document secret découvert dans le coffre-fort dé Florence et connu sous le nom de Le Rubicon. M. Joseph Caillaux confiait à un seul homme, M. Ceccaldi, les doubles fonctions de Préfet de Police et de Directeur de la Sûreté Générale.

Est-ce ce patronage qui confère à l'étatisation de la police je ne sais quel caractère césarien?

Il est bien évident que la République répugne à cette


concentration en une seule main de cette force redoutable et terrible qu'est la police. Tout de même, il est évident, d'autre part, que l'émiettement actuel ne peut, sans graves dangers, continuer! Il y a, indiscutablement, une tendance vers l'étatisation. La preuve? C'est que certaines grandes villes de France (il y en a aujourd'hui dix, depuis le retour de TAlsace-Lorraine à la France) ont une police intégralement étatisée, et qu'elles s'en trouvent bien. La preuve? C'est que des maires particulièrement soucieux de leurs franchises municipales, comme M. Marquet, sont les premiers, en cas de troubles graves, à se dessaisir de leurs pouvoirs de police et à faire appel à la police de l'État. La'preuve? C'est que des hommes politiques, comme M. Camille Chautemps qui, défenseurs des prérogatives municipales au Congrès des Maires, étaient hostiles à la démunicipalisation de la police, s'y sont ralliés dès qu'ils ont vu, sur place, au Ministère de l'Intérieur, ~l'inconvénient de cette anarchie des polices municipales l

« La direction de la police française m'a amené écrivait-il récemment au Syndicat de la police – à penser que, pour la coordination des efforts de surveillance qui dépassent de plus en plus le cadre étroit d'une commune, autant que pour le recrutement du personnel, il est indispensable de recourir à une plus grande unification de l'ensemble des forces de protection sous l'autorité du Ministère de l'Intérieur. »

Les avantages de l'unification sont évidents simplification, standardisation, concentration des efforts, presque tous les avantages que, pendant la guerre, le commandement unique apporta à la direction même de la guerre. M. Louis Marin, qui n'est pas suspect de tendresse pour l'étatisation, déclare très nettement

« S'il est un service qui doit être un service d'Ëtat, c'est, sans conteste, le service de la police. Aujourd'hui, les souvenirs de l'Empire ne sont plus de mise! »

Mais il y a, à l'étatisation intégrale, d'autres objections et, d'abord, l'objection financière. Pour y arriver, il faudrait, selon les uns, 200 millions, et, selon les autres, des milliards. Enfin, si l'étatisation devait remettre tous.les services de police entre les mains du Directeur de la Sûreté Générale, il faudrait, de toute évidence, changer le mode de recrutement.


du directeur de la Sûreté Générale. C'est là, surtout, qu'il faut respecter les compétences techniques. Or, ce n'est que par une rare exception que la Sûreté Générale a été confiée à un policier. Le plus souvent, on y met des Préfets dont on ne sait que faire ailleurs ou des laissés pour compte de la politique. Ce serait une savoureuse et triste histoire que celle des directeurs delà Sûreté Générale, depuis 1874 jusqu'à nos jours! En 1874, la direction de la Sûreté Générale a été supprimée. Elle est rétablie en 1876! Elle est, en 1881, réunie à la direction du Cabinet. Elle en est séparée en 1882 Elle est, de nouveau, supprimée en 1888, puis rétablie en 1903! En 1907, elle est connée à M. Hennion qui, par la suite, devint Préfet de Police. Elle passe entre les mains de M. Labussière, puis de M. Durand, puis de M. Labussière, puis de M. Chiappe, puis de M. Durand, déjà nommé, puis de M. Marlier, puis de M. Noël! A ce moment-là, il s'y ajoute le Secrétariat général du Ministère de l'Intérieur. Puis vinrent M. Julien et M. Thomé qui passe, pendant quarante-huit heures, à la tête de la Comédie-Française.

Par contre, pendant ce temps, M. Chiappe dirigea, pendant sept années consécutives, avec le plus grand éclat, et le plus grand prestige, les services de la Préfecture de Police. Il en fit un véritable Ministère parisien de la Police. Il régla le problème de la circulation. Il nettoya Paris de ses filles et de ses souteneurs. Il épura la capitale de tous ses éléments douteux. Il donna à ses agents des moyens de transport rapides. Il dissémina par toutes les rues les avertisseurs de police, les signaux lumineux, fit de la police parisienne un modèle que viennent admirer les chefs de toutes les autres polices du monde. Et il fut retiré de la Préfecture de Police sans avoir la moindre tache de sang sur les mains.

Si l'on ne peut pas, ou si l'on n'ose pas étatiser complètement la police, il est, du moins, des étapes vers cette réforme totale qu'il est possible, dès maintenant, de réaliser. De l'aveu de tous les techniciens que j'ai consultés, la première de ces étapes consisterait à unifier, d'abord, les polices judiciaires.

Au cours de son éphémère gouvernement, M. Camille Chautemps y songea, mais seulement pour Paris. Le projet


qu'il déposa prévoyait la f usion de la police judiciaire de la Pre/ec~ure de Police avec la Sûreté Générale.

Mais c'est nettement insuffisant déclare le journal La Police Judiciaire, organe officiel de la Fédération nationale des polices judiciaires de France et des colonies. Évidemment, à Paris, il y a une dualité fâcheuse entre les services de la P. J. et les services correspondants de la Sûreté Générale. Mais cette dualité regrettable existe – et encore bien plus intensément en province, entre les brigades mobiles de la Sûreté Générale et les P. J. des. grandes villes! 1 Ce qu'il faut, c'est, ou conserver le statu quo, ou unifier toutes les polices judiciaires et administratives françaises. Dans ce cas, les municipalités ne conserveraient que les polices qui semblent proprement être de leur ressort la police des rues, ou police d'ordre, de gardiennage. »

C'est, aux yeux des spécialistes de la police judiciaire, le point névralgique

« Ce qu'il y a de plus grave assure le Syndicat des inspecteurs de la police mobile et spéciale –- c'est le manque d'organisation de la police judiciaire en France. Dans cette branche de la police, la plus difficile à exercer, rien ne répond plus à l'objet pour laquelle elle a. été créée parce qu'elle manque de moyens financiers. Or l'argent est le nerf de l'activité policière. Seule, une démocratie en décadence ne peut pas y croire! Elle désire avoir une police, mais comme si elle en avait honte! Elle veut la 'cacher, et elle lui refuse les moyens nécessaires pour obtenir d'elle son plein rendement. Les moyens dont elle dispose pour faire la chasse aux malfaiteurs de tous ordres sont archaïques et inopérants.

» Au siècle de l'aviation, qui pourrait le croire? la police en est encore à la bicyclette!

» Ce qu'il faut faire rapidement? Une réorganisation des services de police judiciaire, les placer sous une direction unique, et sous le contrôle du Ministère de l'Intérieur. Lui donner des fonds suffisants pour rémunérer convenablement ceux qui forment quoi qu'on en dise « une catégorie spéciale )) de fonctionnaires, dont le service s'accomplit de jour et de nuit et qui risquent leur vie pour la défense de la République et des citoyens.


)) Mieux vaudrait placer là les fonds secrets que de payer chaque mois des « journaleux », des maîtres chanteurs, des coureurs de scandales, des mouchards, des « véreux », pour louer tel ou tel Ministre ou pour salir quelques honnêtes adversaires! » (sic)

Une deuxième étape vers l'étatisation serait l'étatisation des sections financière$ de la police.

Vous savez qu'il y en a trois une au Parquet; une à la Préfecture de Police, et une à la Sûreté Générale.

« La vérité m'a dit un haut fonctionnaire du boulevard du Palais c'est qu'il n'y a aucune Police Financière! Dans les trois sections, il y a des dossiers constitués, le plus souvent, par des coupures de journaux financiers! Et c'est toutl Il n'y a pas de techniciens! Or, depuis le développement considérable de la richesse mobilière, c'est une technique nouvelle de la répression qu'il faut créer. Elle serait confiée à des spécialistes qui ne seraient ni des policiers, ni des magistrats, ni des inspecteurs des finances, ou plutôt qui seraient tout cela à la fois, et qui auraient des pouvoirs d'investigation très étendus, même dans les banques. C'est là et pas ailleurs .qu'est la solution! Tout le reste législation soi-disant protectrice de la petite épargne, c'est du bavardage! C'est de la fausse et dangereuse sécurité. Il nous faut, de toute urgence, organiser la surveillance des campagnes contre le crédit public, des émissions de valeurs, des manœuvres étrangères contre notre crédit, grâce à un corps de techniciens agissant sous la direction du mouvement général des fonds du Ministère des Finances et sous le contrôle de la Préfecture de Police, ou de la Sûreté Générale, peu importe!

Rien n'empêcherait, d'ailleurs, de rattacher, à cette police financière, les Brigades volantes de police fiscale, dépendant actuellement du Ministère des Finances qui, contrairement à tout bon sens, n'ont aucune liaison avec la police judiciaire et ,dont voici l'état actuel, d'après les déclarations de ses meilleurs agents

« Nous avons le droit d'arrestation, mais, en cas de perquisition, nous devons aller demander son concours au commissaire de police! C'est du temps perdu. Il faudrait créer un commissaire de police spécialisé dans les questions fiscales.


» Filons-nous un fraudeur? Il nous échappe, souvent, du fait que nous n'avons pas de carte de circulation sur tous les réseaux. Sur ceux qui ont bien voulu nous en accorder, nous voyageons en seconde classe. Le fraudeur, lui, est toujours en première.

» Nous n'avons, naturellement, pas d'automobile, pas de carte de circulation sur le métro, ni sur les tramways, ni sur les autobus. Pas de coupe-file. Pas le droit de monter en surcharge dans un tramway, même sur présentation de notre carte. Pas le droit de réquisitionner un taxi pour la poursuite d'un fraudeur. Nous sommes armés, oui, mais à nos frais. )) Nous sommes de service, en somme, vingt-quatre heures sur vingt-quatre le téléphone que nous sommes obligés d'avoir, à notre domicile personnel, c'est nous qui le payons. w

Un gros obstacle aux réformes envisagées, c'est encore et

toujours la politique! Et quelle politique la plus basse! Ce

ne sont pas les maires, ce sont les mares qui s'opposent à la

généralisation de la police d'État!

« Nommer des agents de police, donner de l'avance-

ment et des galons à des fils d'électeurs, intervenir par pres-

sion dans les poursuites exercées contre les amis, manœuvrer

les arrêtés municipaux comme une arme à deux usages dont

le tranchant s'émousse ou reste net suivant les catégories

électorales! Voilà déclare la Fédération des associations

des polices de France et des colonies qui groupe la quasi-

totalité des polices de province le domaine réservé dans

lequel s'exercent, en fin de compte, les franchises munici-

pales, en matière de police. » u

Peut-on, tout de même, espérer qu'il y a, en France, depuis

deux mois, un esprit nouveau et que la République du piston

est en voie de disparition? Nul moment n'est plus propice

aux réformes d'intérêt général. Si l'on veut que le régime

tienne, il faut mettre fin, sans tarder, à l'anarchie de la police!

PAUL ALLARD


MONOGRAPHIES MILITAIRES

Une certaine évolution semble se produire dans nos études

d'histoire militaire. Alors que pendant de longues années

on vit surtout paraître des œuvres générales sur la guerre

mondiale, actuellement nos écrivains s'orientent pour la

grande majorité vers la « monographie » exposé d'une bataille

ou d'un combat, exploits d'une unité, corps d'armée, division

ou régiment. Le phénomène peut s'expliquer de plusieurs

façons. J'y vois pour ma part trois raisons essentielles. Une

étude d'ensemble de la guerre mondiale, ne fût-elle que pure-

ment militaire, exige des recherches considérables et un labeur

de plusieurs années; nos officiers de l'active, si haut placés

soient-ils, n'ont plus de loisirs suffisants pour entreprendre

des œuvres semblables; la vie courante les absorbe trop; ils

n'ont plus le temps de réfléchir au passé, ils doivent donner

toutes leurs pensées au présent et surtout à l'avenir. Ils n'osent

se lancer dans un, travail qu'ils, ne sont pas sûrs de pouvoir

mener à bonne fin. Tel le plus brillant de nos professeurs

d'histoire militaire de l'École supérieure de Guerre qui, malgré

les instances de tous, n'a pu mettre à jour pour l'impression un

cours unanimement admiré de ses élèves français et étrangers.

Certains, civils et militaires,, se demandent également,

si, après les grandes histoires écrites souvent en collaboration

par de hautes personnalités, et après les mémoires du maré-

chal Foch et du, maréchal J offre, tout n'a pas été dit sur la

guerre mondiale, du moins du point de vue des grandes opé-

rations françaises.

Enfin, le goût du public fait sentir, lui aussi, son influence


sur nos écrivains militaires. Nous avons déjà signalé dans cette revue la lassitude qui s'est manifestée pour les grandes œuvres militaires jugées trop sévères et l'attrait qu'exercent les ouvrages dits de 2e bureau ou, ce qui serait plus exact, de service spécial de renseignements. Le lecteur y trouve distraction en même temps qu'illusion de pénétrer dans un domaine mystérieux, secret.

Toutes ces raisons ont fait, a notre sens, que nos historiens militaires se, sont tournés vers la monographie le travail moins vaste permet des recherches plus limitées; à la satisfaction morale de pouvoir saisir la vérité avec une certitude plus grande que dans un ouvrage d'ensemble, se joint la satisfaction de l'ouvrier qui voit grandir plus rapidement son œuvre; enfin, le récit d'une bataille, d'un combat, l'exposé dés faits d'armes d'une unité permettent de faire une œuvre plus vivante, plus passionnante, plus au goût du grand public. Est-ce un mal que notre histoire militaire s'oriente dans ce sens? Nous ne le croyons pas. Devant l'étude d'un complexe aussi formidable que les opérations de la guerre mondiale, les jeunes écrivains risqueraient de se rebuter. La monographie, la tranche d'histoire localisée dans le temps ou dans l'espace, leur permettra au contraire d'aborder objectivement sans trop de difficultés l'étude de l'histoire. Par la suite ils pourront passer aux études plus vastes. Et il nous reste encore assez d'écrivains notoires pour faire la synthèse des ensembles stratégiques que la publication encore en cours des historiques officiels des différentes nations belligérantes permettra de réaliser un jour.

Parmi les nombreuses monographies qui ont paru durant ces derniers temps, nous en choisirons quelques-unes qui par leur diversité permettront au lecteur d'avoir une idée d'ensemble de l'évolution qui s'accomplit actuellement dans l'étude de notre histoire militaire.

Nous commencerons par l'ouvrage que nous considérons comme le type du genre, comme la monographie militaire classique pourrions-nous dire. Nous voulons parler du Foch à la .Marne~ du capitaine Villàte, professeur adjoint d'his1. Charles Lavauzelle et Cie, 286 pages, avec 11 croquis.


J,p.ire.,militaire à notre École supérieure de Guerre. Au pre.,mier abord on pourrait croire que ce livre est uniquement une ,çtude du rôle joué par le général Foch pendant la bataille

de. la Marne, Il n'en est rien. Si le général Foch y tient la

première place parce qu'il fut le chef et l'animateur, les chefs.

~subordonnés et les humbles combattants y ont aussi leur

juste part. Le sous-titre de l'ouvrage La 9e ~r~ee an~ Ma-

rafs de Saint-Gond, (~-9 septembre ~9jf~) nous en avertit.

L'ayant-propos aussi:

~<( Un des buts de l'histoire militaire est de mettre en con-

tact avec les réalités de la guerre. Rien n'est aussi convain-

cant que les faits pour donner l'expérience nécessaire à

~ceux qui sont chargés de conduire des hommes au combat. 'A défaut des événements eux-mêmes auxquels il nous est impossible d'assister, nous pouvons nous efforcer de les faire revivre par une reconstitution aussi exacte que faire se peut.

Nous pouvons nous replacer dans une atmosphère particu-

lière sans chercher à démontrer tel ou tel principe de tactique,

à défendre, telle opinion ou telle doctrine. Du simple récit

des faits nous reverrons les realites de là guerre et les leçons

sortiront d'elles-mêmes d'une pareille évocation. »

Tel, est l'esprit dans lequel le capitaine Villate a conçu son « Fpçh à la Marne s son ouvrage est donc un. exposé métho-

dique des faits et des réalités du « drame effrayant et pas-

sionné a que fut la lutte de la 9s Armée. Point n'est besoin de dire qu'une personnalité comme le capitaine Villate ne pouvait

nous offrir qu'une œuvre d'une objectivité absolue; elle est basée en effet sur une documentation de premier ordre,

documentation officielle d'abord, ordres, comptes rendus, rapports des différents chefs qui ont pris part à la bataille,

documentation privée ensuite, souvenirs de combattants,

.acteurs immédiats du drame.

Nous revivons ainsi j our par j our, heure par heure, et parfois

même minute par minute, aussi bien à l'échelon du comman-

dant en chef qu'à celui de l'humble exécutant jeté dans la tourmente, toutes les phases de la lutte épique que soutint la

.y9.s Armée autour,des Marais de Saint-Gond le demi-tour du 5.;septembre, la prise de contact du 6, l'engagement du 7, la

résistance et les échecs du 8, la réaction et la victoire du 9.


Mais si l'ouvrage traite surtout des opérations françaises, il ne néglige pas cependant ce qui s'est passé du côté de l'ennemi; les décisions des grands chefs allemands/les mouvements des unités prussiennes et saxonnes y sont suffisamment traités pour permettre au lecteur de connaître les événements qui se sont déroulés dans le camp adverse; l'ouvrage est donc complet et comme nous le disions c'est bien une monographie modèle. Le général Weygand qui l'a préfacée en a souligné la valeur en termes élogieux. Mais il a aussi dans sa préface synthétisé, en traits décisifs, le tempérament et l'état d'âme de celui qui fut son chef et qu'il a mieux compris que quiconque. Qu'il nous soit permis de reproduire ce portrait « On voit un Foch qui n'hésite pas à commander, d'entrée de jeu, à certaines de ses troupes l'observation d'une attitude défensive ou à la leur prescrire au cours de l'action, si les circonstances l'exigent. C'est ainsi que les ordres donnés aux grandes unités de la 9e Armée, le 5 septembre, pour la journée du lendemain, présentent de la gauche à la droite, toute la gamme allant de l'attaque à la défensive absolue; et que, le 6 au cours de la journée, le 9e C. A. et la 42e Division reçoivent l'ordre de cesser leurs attaques et de se borner pour le moment à repousser celles de l'ennemi. Le maréchal Foch disait souvent qu'il n'y a pas à proprement parler de bataille offensive ou de bataille défensive mais une bataille dans laquelle offensive et défensive ont à jouer leur rôle.

« S'il trouvait, dans les hautes régions de son idéal français et dans sa connaissance profonde de l'histoire des peuples, les sources de sa confiance et l'étai de ses conceptions, nul esprit n'était, dans l'action, plus réaliste que le sien. S'il différait souvent des autres sur les décisions à en faire sortir, il voyait aussi bien que quiconque les choses telles qu'elles étaient réellement.

« Son ardeur et sa confiance incitaient ceux qui le connaissaient mal à le croire impulsif. Rien n'est plus inexact. Jamais il n'allait à l'aveugle. Lorsque dans ces quatre journées d'une lutte opiniâtre, il donnait des instructions qui n'ont pas été sans surprendre quelques-uns de ceux qui les recevaient il savait que si un ordre de retraite est lâché, la résistance est définitivement compromise; que l'avance unit et que le


recul dissocie; que les ordres d'attaque obligent à regarder en avant et non en arrière; que les plus timides s'imprègnent de la volonté du chef lorsqu'elle est nettement affirmée; que si tous ne peuvent attaquer, quelques-uns du moins y réussissent que dans l'équilibre instable où se trouvent, le soir de la bataille, deux adversaires d'égale valeur, un sursaut d'énergie ou un moment d'abandon peuvent suffire à procurer le succès ou la défaite. a

Si à l'ouvrage du capitaine Villate on joint l'article du colonel Lestien, sur L'action du général Foch à la bataille de la Marnei et celui du général Requin, alors capitaine à l'État-Major de la 9" Armée, sur La journée du 9 septembre 1914 à la gauche de la ge Armée2, enfin, le chapitre correspondant des mémoires du maréchal Foch, on peut dire que l'histoire de cette tranche de la bataille de la Marne est désormais achevée.

Puisque nous sommes en septembre 1914 et avec l'armée Foch en Champagne il convient de citer une autre monographie qui se rapporte au même théâtre d'opérations et à la même phase de la guerre. Nous voulons parler de La Division du Maroc aux Marais de Saint-Gonds. Également remarquable par son objectivité, cette monographie ajoute à ce mérite celui d'avoir été écrite par un des acteurs du drame, le colonel Hurault de Ligny qui commandait alors un de ses bataillons de tirailleurs.

Tous les Français qui ont vécu la grande guerre ont entendu parler de la célèbre « Division marocaine a dont les zouaves, les coloniaux, les tirailleurs furent de toutes les grandes affaires. Mais on connaît moins ses débuts et son rôle dans la tourmente de la Marne. Ce fut elle qui, véritable phalange de héros commandés par des preux, les Humbert, les Blondlat, les Pernot, les Cros, les Fellert, résista comme un roc 1. Revue d'histoire de la guerre mondiale, avril 1930. Le, colonel Lestien, ancien professeur du cours d'histoire militaire à l'École supérieure de Guerre, a contribué largement par ses conseils à la rédaction de l'ouvrage du capitaine Villate qui, dans son avant-propos, regrette fort que son. chef n'ait point voulu le signer avec lui.

2..Reuue militaire /sn{'a~e, novembre 1930.

3. Charles Lavauzelle et C'<.


aux assauts répétés du Xe Corps prussien et assura la conservation des hauteurs de Mondement et d'Alternant dont .dépendait non seulement le sort de l'armée Foch, mais encore celui de tout le centre français; ce sont ses bataillons qui, pour épauler l'aile droite de l'armée Franchet d'Esperey, donnèrent à fond pour s'emparer de la crête du Poirier, près de Saint-Prix; ce sont ses débris qui appuyèrent les Vendéens du 77e d'infanterie, aux ordres* des Lestpquoi et des Beaufort, lors des attaques visant à la reprise du château de Mondement. Ce dernier épisode, à jamais légendaire, est décrit avec une telle précision, une telle recherche de la venté, que l'on a bien la sensation de lire une page d'histoire vécue. De nombreux croquis d'une netteté, parfaite accompagnent le texte et permettent de suivre heure par heure les mouvements des unités. Qu'il nous soit permis, après le général Weygand, qui a'préfacé l'ouvrage, de féliciter le colonel de Ligny de son travail il a fait vraiment œuvre d'historien.

Avec le Drame de l'Yser, du général Mordacql, nous restons

dans le genre des monographies localisées à la fois dans le temps et dans l'espace, mais nous abordons le thème interallié et l'année 1915 le drame de l'Yser est en effet non pas le récit de la première bataille de l'Yser, mais celui de la première attaque par gaz asphyxiants, attaque exécutée par les Allemands le 22 avril 1915 sur la face nord du saillant d'Ypres, tenue par des forces belges, françaises et canadiennes.

Les historiens belges, le commandant Willy Breton .eii

particulier, ont déjà traité ce sujet, mais tout en rendant un juste hommage aux rôles brillants que jouèrent les troupes françaises et britanniques, ils ne sont entrés dans le détail des opérations qu'en ce qui concerne leurs unités. Les Anglais ont fait de même dans leur historique officiel de la grande guerre. Du côté français il n'existait rien ou presque rien.

Le général Mordacq s'est proposé de retracer l'ensemble

de cette tragédie atroce. Il était particulièrement qualifié pour le faire sa brigade la 9Qe de la 45e division d'Afrique 1. Éditions des Portiques.


placée au centre du front d'attaque, au nord de Langemarck,

et encadrée à l'ouest par les territoriaux de la 87e division et

les Belges de la division de Ceuninck (6e D. I.B.), à l'est par la'division canadienne, a reçu, en enét, ~lë gros du choc allemand. li a parfaitement atteint son but. Son récit est chaud, poignant et d'une intensité de vie profonde l'exposé tactiquè des événements y alterne avec des comptes rendus de combattants et des témoignages d'héroïsme émouvants.

Le 22 avril 19Î5, vers dix-sept heures, par une soirée de

printemps radieuse, un violent bombardement s'abat sur le saillant d'Ypres en même temps qu'un nuage d'un jaune verdatre s'élève dés tranchées allemandes et, poussé par un vent léger du nord-est, rampe vers notre front. Tirailleurs, joyeux et territoriaux ouvrent le feu; mais bientôt le nuage infernal les enveloppe saisis à la gorge par les vapeurs de chlore, ils sont contraints d'abandonner leurs armes; les uns s'écroulent sur le sol en proie aux affres de l'asphyxie, les autres cherchent à échapper à la mort en s'enfuyant vers le canal de l'Yser; beaucoup tombent en cours de route, crachant le sang; ceux qui peuvent continuer leur course ne sont plus que de pauvres êtres lamentables, hagards, la capote flottante, la cravate arrachée, courant au hasard comme des fous, demandant de l'eau à grands cris. Derrière le~luage méphitique, quatre divisions allemandes, quarante mille hommes, suivent, baïonnette au canon. Pour couvrir le repli des bataillons français, les batteries de la 45° division tirent à coffres ouverts, jusqu'au moment où nos artilleurs, pris eux-mêmes dans le nuage, sont obligés de partir à leur tour après avoir encloué leurs pièces.

Le drame a duré en tout une demi-heure environ. Vers

dix-huit heures les premières vagues allemandes après avoir enlevé Streenstraat et Langemarck atteignent le canal de l'Yser a Het Sas et les abords de Boesinghe. Elles ne devaient pas pousser plus loin ce jour-là. Cependant une brèche de six kilomètres était ouverte dans le front français, où il ne restait plus que quelques groupes de combattants épuisés, sans liaison les uns avec les autres.

Le nuit du 22 au 23 est une nuit d'angoisse la lutte continue

en corps à corps incessants aux abords du canal, pendant que


le' commandant pousse en avant ses renforts pour essayer de reconstituer un front et d'arrêter l'ennemi par des contre-attaques. Au petit jour, bataillons belges et français (7" zouaves, 3° bataillon d'Afrique) accourus en toute hâte reprennent contact sous le feu allemand, tandis qu'à l'est quatre bataillons anglais tentent de repousser l'ennemi sur Pilkem.

Le journée du 23 est la journée des contre-attaques

contre-attaques du 7" zouaves au centre, du 4° zouaves à l'ouest, de la 13° brigade canadienne à l'est; contre-attaques manquées, dit le général Mordacq, surtout parce que l'artillerie fait défaut, mais qui en imposent à l'Allemand, ressoudent le front allié et rapprochent nos unités des lignes adverses. Le 24 les bataillons et les groupes d'artillerie alliés arrivent de toutes parts; mais l'Allemand, qui a employé la journée de la veille à se réorganiser, attaque à nouveau à l'ouest, à la soudure du front franco-belge, à l'est contre le saillant britannique où son assaut est précédé d'une nouvelle émission de gaz massive. Sur ces deux points il gagne quelque terrain, mais sa ruée est bloquée il ne passe pas. Dans la soirée le front allié est définitivement rétabli toutes les brèches sont bouchées et cinq divisions d'infanterie, un corps de cavalerie, sont en outre à pied d'œuvre à la base du saillant d'Ypres.

Telles furent ces trois journées de lutte angoissante, titanique, qui sont presque tombées dans l'oubli aujourd'hui. Seule l'inscription gravée sur le'monument de Streenstraat en rappelle le souvenir « Le 22 avril 1915 les troupes de la 45° division et de la 87" division territoriale furent empoisonnées par la première nappe de gaz. Depuis il meurt encore chaque jour dans la paix des victimes de ces procédés de guerre abominables. » C'est donc un bien que le général Mordacq ait ajouté son témoignage écrit à ces mots lapidaires qui évoquent trop brièvement une agression déloyale.

Mais ce qui donne à son ouvrage une valeur morale plus haute encore c'est le récit des faits d'armes, collectifs ou isolés, où les combattants belges, britanniques et français communièrent en un héroïsme qui atteignit le sublime et parfois la folie dévouement du 13e bataillon canadien le 22 avril au soir; sacrifice de la compagnie Thomson du régiment de Kent les 23 et 24; témérité de la section de


mitrailleuses de l'adjudant Duvivier des grenadiers belges

le 23; mort tragique de l'abbé Gaillot, aumônier de la 90e

brigade; mort glorieuse du lieutenant du génie Hardelay qui

donna sa vie pour préparer la destruction des ponts de Boe-

singhe folle équipée du lieutenant-colonel de Chizelles du

2° bis de zouaves qui, avec son adjoint et un clairon, fait

deux heures de marche rampante sous les balles et les obus

pour. aller en première ligne, dans une tranchée à peine

ébauchée, à cent mètres des Allemands, remettre la médaille

militaire à un de ses sous-omciers après avoir fait sonner le

ban; grandeur de ce sous-officier indigène du Isï tirailleurs

qui, rencontrant une compagnie de Canadiens, privée de tous

ses officiers et de la plupart de ses sous-officiers, entourée par

l'ennemi et prête à se rendre, en prend le commandement,

l'entraîne à la baïonnette, perce le cercle allemand, lutte

pendant deux jours avec sa poignée d'hommes et, le combat

fini, est ramené à son commandant de brigade par un officier

canadien qui dit au général Mordacq « Monsieur, le général

qui commande ma division m'a fait le grand honneur de me

charger de vous présenter ce sous-officier qui est un héros,

oui, monsieur, un véritable héros, digne représentant de cette vaillante nation française pour laquelle nous avons tant

d'admiration; nous venons d'ailleurs de le décorer de.la Vic-

toria Cross »; esprit de sacrifice du groupe du caporal Hull

du 2° East Yorkshire, qui complètement coupé des siens,

privé de vivres et d'eau, tient à trente mètres de l'ennemi

pendant quarante-huit heures et ne se replie que quand ses

hommes sont à bout de forces; mort sublime de ce petit caporal

du-4" grenadiers belges, élève du Conservatoire de Liège, qui,

blessé grièvement à la tête, renvoie au combat ses camarades

en leur disant ((Allez, ce n'est rien, vous ne le croyez pas? Allons

donc, je puis encore chanter », et qui, pour les convaincre, se

redresse, s'adosse face à l'ennemi à la paroi de la tranchée et

chante une dernière fois sa mélodie favorite, l'air célèbre de

la Tosca, jusqu'à ce que son corps s'écroule dans la boue.-

Je m'arrête. j'aurais encore trop d'exploits à citer. Puis-

sent nos jeunes lire ces pages et sentir monter en leur cœur

un peu de cette émotion que leurs aînés ont connue et qu'ils

connaissent encore quand ils revivent le passé.


Flaucourtl, du général Abadie, est le récit de la percée des lignes allemandes au sud de la Somme par les forces françaises dans les premiers jours de juillet 1916, récit d'un exploit merveilleux presque oublié lui aussi.

Le 1er et le 2 juillet 1916, en effet, le 1~ corps colonial à 4 divisions et la 61s division du 35e C. A., qui flanquent l'offensive principale prononcée au nord de la rivière par les armées anglaises prolongées par notre 20e C. A., enlèvent les deux positions allemandes et dans l'après-midi du 3 entrent dans Flaucourt, objectif final de leur action. La brèche est complète sur 8 kilomètres de front. « Le contact immédiat de l'ennemi est perdu; le commandement allemand est en plein désarroi; ses liens tactiques sont rompus, son artillerie est capturée ou en fuite; aucune réserve fraîche ne peut intervenir. Notre victoire est donc magnifique; elle dépasse les prévisions les plus optimistes du commandement. » Malheureusement l'exploitation immédiate de ce succès local n'a pas lieu et on se borne, dans l'après-midi du 4 juillet, à élargir la brèche de quelque deux kilomètres vers le sud en enlevant les villages de Belloy et d'Estrées. C'est le 9 juillet seulement que l'offensive française d'ensemble est énergiquement reprise au sud de la Somme, « mais le moment favorable est passé depuis longtemps. »

Rechercher, après avoir décrit les conditions privilégiées de la préparation et de l'exécution de cette offensive, les raisons qui ont fait suspendre le 3 juillet notre avance victorieuse et ont fait retarder une exploitation dont les résultats immédiats pouvaient être incalculables, tel est le but que s'est proposé le général Abadie. Son ouvrage comprend donc deux parties distinctes un exposé des événements, des faits eux-mêmes, puis des réftexions sur la bataille. L'exposé, précis, documenté, satisfait complètement l'esprit; les réûexions sur la bataille, bien que l'auteur déclare qu'il en est beaucoup qui ne lui soient pas personnelles et que la plupart aient été exprimées par les exécutants de l'offensive de la Somme eux-mêmes soit avant la bataille, soit pendant ou après la bataille, laissent, à plusieurs reprises, l'impression d'une critique du commandement qui dépasse le cadre d'une 1. Éditions Berger-Levrault.


simple monographie; le lecteur n'y trouve pas en eNet tous les

facteurs, toutes les contingences qui amenèrent le Haut

Commandement à prendre telle ou telle décision, à adopter

tel ou tel procédé. C'est ainsi, par exemple, que le général

Abadie fait remarquer « qu'une armée anglaise à cheval sur

la Somme et disposée en largeur eût donné plus de souplesse

au système offensif en permettant de mettre à profit toutes

les éventualités d'exploitation et que cette suggestion, faite

dès le début de juin, n'a pas ~té retenues. Le commandement

français en semble donc responsable. Mais n'a-t-il pas discuté,

lutté pour obtenir de nos alliés anglais ce placement d'une

armée à cheval sur la Somme? Le lecteur aimerait à le savoir.

L'auteur ne le dit pas. Pour le dire il lui aurait fallu faire tout

l'historique des négociations franco-anglaises avant l'oSen-

sive travail tout à fait différent.

Quoi qu'il en soit, on a bien la sensation que sur la partie

sud du champ de bataille de la Somme, comme le laisse entendre

le général Abadie, la journée du 3 juillet fut bien une occasion

perdue et ce n'est pas sans une certaine tristesse que l'on

ferme sa monographie si passionnante de Flaucourt.

La Main de -MassK~es~, du général J. Rouquerol, est une

monographie encore plus limitée dans l'espace que les précé-

dentes, mais qui, dans le temps, s'étend sur toute la guerre

mondiale.

Parmi les noms du secteur de Champagne orientale devenus

célèbres pendant la grande guerre, celui de la Main de Massiges

occupe en effet une place d'honneur à côté de ceux de la

ferme Navarin, de la butte de Souain, de la butte de Tahure,

de la butte du Mesnil car de septembre 1914 à septembre 1918,

il ne s'est peut-être pas écoulé de mois où son nom n'ait figuré

au communiqué.

Colline largement étalée entre Maisons-de-Champagne et

la ferme Chausson au nord, le village de Massiges et le ruisseau

de l'Étang au sud, bizarrement découpée sur son versant

sud-ouest par des vallons qui lui donnaient grossièrement

sur les cartes la forme d'une main gauche renversée, elle

constituait dans le front allemand une sorte de promontoire,

1. Payot, Paris. Avec trois croquis dans le texte.


de vaste bastion flanquant, hérissé de défenses accessoires

et de mitrailleuses. L'âpreté des combats dont elle a été le

théâtre témoigne hautement du prix que les deux adversaires

attachaient à sa possession. Aussi est-il naturel que le général

J. Rouquerol ait songé à consacrer une étude détaillée au

rôle qu'elle a joué dans les opérations de Champagne.

Dès le 21 septembre 1914, une semaine à peine après qu'elle

eut été occupée par les corps du duc de Wurtemberg à l'issue

de la retraite générale des armées allemandes qui avait

consacré notre victoire de la Marne, la Main de Massiges est

attaquée mais sans succès par le corps colonial, accroché sur

le rebord nord de ses pentes sud et sud-ouest. Après deux mois

et demi de répit dont nos troupes profitent pour s'organiser et

se préparer, elle est à nouveau attaquée, le 28 décembre, par

le même corps, mais encore sans résultat positif, au cours de

la première phase de la bataille d'hiver de Champagne. Le

3 février c'est au tour des Allemands de prendre l'offensive

sur un kilomètre de front ils nous rejettent d'une centaine de

mètres sur les pentes sud-ouest du massif. A la suite de cette

attaque et pour mieux épauler à l'est la nouvelle offensive

générale qui se prépare en Champagne nos gros se replient

sur les hauteurs sud du ruisseau de l'Étang, ne laissant que

des avant-postes sur le revers de la colline. La seconde phase

de la bataille d'hiverde Champagne est déclenchée lel6février

la Main de Massiges n'est pas englobée directement dans les

'objectifs; on cherche à la faire tomber en la débordant par

l'ouest, en direction de Maisons-de-Champagne, par enlève-

ment du fortin de Beauséjour. Le fortin est pris parle Isr corps,

perdu, repris, reperdu au cours de deux jours d'une lutte

farouche. Le 23, les coloniaux le reprennent encore, mais,

écrasés par le bombardement, sont contraints de l'évacuer.

La Main de Massiges reste aux Allemands.

Nouveau répit de six mois et le 25 septembre 1916 la seconde

bataille de Champagne est déclenchée la Main de Massiges est

attaquée de front cette fois sur toute son étendue par les deux

divisions du 1er corps colonial (2" et 3" D. I. C.) renforcées

initialement à droite par la 151" D. I., ultérieurement à gauche

par la 32" D. I. Au bout de deux jours de lutte pied à pied

la crête militaire du massif et son sommet, le Mont Têtu, sont


atteints par nos troupes. Malheureusement le succès initial

ne put être complété lors de la reprise de l'offensive le6 octobre.

Au cours des semaines suivantes l'ennemi réagit par actions

locales, qui lui valent la reprise du Mont Têtu. En janvier 1916

il fait un nouvel effort, mais échoue. En mars il réussit à élargir

son occupation autour du Mont Têtu qu'il couvre « d'une

mer de fils de fer ».

Dès lors la lutte s'apaise sur la Main de Massiges 1916,

1917, les premiers mois de 1918 s'écoulent sans autres événe-

ments saillants que quelques coups de main. Il faut attendre

la grande offensive allemande du 15 juillet 1918 en Cham-

pagne pour que la Main de Massiges joue à nouveau un rôle

dans les opérations. En prévision de l'attaque ennemie, le

massif a été évacué par le gros de nos forces conformément

à la nouvelle méthode défensive adoptée un seul bataillon

a été laissé sur le terrain, encore doit-il se replier dès le début

du bombardement allemand en ne laissant sur place que huit

groupes de quatre volontaires chacun chargés de signaler

par fusées l'avance de l'ennemi. Le 15 juillet les troupes

d'assaut allemandes prises sous nos feux de contre-prépa-

ration sont littéralement fauchées dès qu'elles veulent

descendre les pentes sud de la Main de Massiges. Les quel-

ques éléments qui se sont incrustés sur ses pentes sont captu-

rés ou refoulés sur la crête dès le 17. Le 26 septembre enfin

lors du déclenchement de la grande offensive franco-améri-

caine de Champagne-Argonne, le massif est repris tout entier

par la 74e division, ainsi que les villages de Rouvrois et de

Cernay qui le bordent au nord. L'Allemand ne devait plus

jamais reprendre pied sur la Main de Massiges.

Tels sont les faits brièvement résumés. Ils méritaient bien,

pour la plus grande gloire du 1er corps colonial, d'être groupés

en une monographie. Cependant le général J. Rouquerol a

cru devoir les entourer, non de documents et de récits vécus

des combattants mais d'une série de considérations sur la

conduite générale des opérations françaises pendant les

quatre années de la grande guerre. Le caractère monogra-

phique de son ouvrage s'en trouve altéré, et son étude pour-

rait plutôt s'intituler « Critique de la conduite des opéra-

tions sur le front occidental à la lumière des événements de la

15 Mars 1934. 7


Main de Massiges. » Et encore! Cette critique procède la plupart du temps par affirmations sans fournir de preuves documentaires à l'appui; ce n'est point de la vraie critique. Le commandement est constamment pris à partie; l' « étatmajor encore plus, comme si celui-ci était un organe responsable, et non un aide du commandement dont il exécute les ordres. Par contre la part dévolue aux exploits et aux faits d'armes des unités et combattants isolés est presque nulle. Le 1er corps colonial méritait mieux que cela. La monographie de la Main de Massiges est à recommencer nous espérons qu'il se trouvera un marsouin pour la refaire. Avec le capitaine de vaisseau de réserve A. Thomazil nous revenons à la saine histoire et c'est sur sa monographie Les Marins à terre que nous voulons terminer cet article. Son ouvrage est d'une ampleur plus considérable que les précédents. Ç'est une large fresque, qui s'étend sur un siècle, du premier empire à la fin de la guerre mondiale, et de l'extrémité de l'Europe aux confins de l'Asie. Désireux, en effet, de compléter ses études sur La Marine française dans la grande ~uerre~ par'un exposé du rôle joué par nos marins sur le continent, le commandant Thomazi a été amené tout naturellement à rechercher ce qui avait été écrit sur nos marins en 1870-71 et il a « eu la surprise de constater qu'en dehors du livre de l'amiral de La Roncière Le Noury consacré :iu siège de Paris, il n'y avait aucun ouvrage d'ensemble montrant l'appui donné par les marins à la défense nationale pendant la deuxième période de la guerre de 1870-71 ». L'idée lui vint alors d'étendre son étude et d'englober dans son ouvrage tous les exploits de nos marins pendant les deux guerres et pendant les expéditions coloniales de la période qui les sépare.

La fresque se présente donc comme triptyque dont les deux panneaux d'aile sont des tableaux de guerre continentale et le panneau central des tableaux d'expédition coloniale. Les deux panneaux d~aile sont naturellement plus vastes que le panneau central. Le premier sur la guerre de 1870-71 nous 1. Payot, Paris. Collection de mémoires, études et documents pour servir a l'histoire de la guerre mondiale.


présente les marins au siège de Paris, dans les armées de province, dans certaines places, Besançon, Strasbourg, le Havre, pendant la Commune.

'Le panneau central nous conduit de Tunisie (prise de Sfax) en' Chine avec la colonne Seymour, à Tien-Tsin et Pékin et nous ramène au Maroc, pour le débarquement de Casablanca. Le troisième panneau nous présente la célèbre brigade de fusiliers marins dans les Flandres d'octobre 1914 à novembre 1915, puis le bataillon qui lui survécut et s'illustra comme elle dans les Flandres où il resta en secteur jusqu'au printemps 1918, pour aller de là sur l'Avre où il participa à l'arrêt de la grande ruée allemande de Picardie, à Verdun dans le secteur de Bezonvaux, à nouveau dans les Flandres à Zuydcoote, enfin sur l'Aisne, où il se couvrit de gloire lors de l'enlèvement du saillant de Laffaux. Brigade et bataillon ont été sept fois cités à l'ordre du G. Q. G. ou de l'armée, et le 13 juillet 1919 le drapeau des fusiliers marins a reçu la croix de la Légion d'honneur.

Ce sont ensuite les canonniers marins dont nous suivons l'activité pendant la défense de Paris en août et septembre1914, dans les places de l'est d'octobre 1914 à janvier 1915, à Verdun pendant la grande bataille, sur la Somme en été 1916, comme troisième division de la réserve générale d'artillerie en 1917-18. Les unités de spécialistes service météorologique, auto-canons et auto-projecteurs, compagnies du génie maritime chargées du montage des ponts métalliques au front les suivent.

Enfin, comme ce ne fut pas seulement en France que les marins luttèrent à terre pendant la grande guerre, le commandant Thomazi nous les montre à la mission navale du Monténégro, à la mission navale de Serbie, aux Dardanelles, à Athènes, à la mission navale de Roumanie, à l'armée d'Orient avec les flottilles des lacs d'Albanie.

La fresque est grandiose, émouvante et le commandant Thomazi a fait, en la brossant, un œuvre pieuse dont la marine doit lui être reconnaissante.

LIEUTENANT-COLONEL L. KOELTZ


LE THÉÂTRE

M. Sutton Vana Le grand large, traduction de- M. Paul Vérola (Comédie des Champs-Élysées). M. Louis Ver-

neuil Le mari que j'ai voulu (Théâtre des Mathurins).

MM. Louis Verneuil et Georges Berr L'école des contri-

buables (Théâtre Marigny). –.MM. Albert Acremant et

Max Daireaux File indienne (Athénée). M. Maurice

Maeterlinck Monna Vanna (Comédie-Française).

A la crise générale du Théâtre crise qui n~est que trop

réelle, mais que d'aucuns nient, parce qu'ils sont las d'en avoir les oreilles rebattues, ou dans l'espoir, peut-être, de conjurer le sort vinrent s'ajouter, ces derniers temps, pour accroître le marasme où sont plongées la plupart des salles de spectacles, l'inquiétude causée dans les esprits par les événements publics, et la grève prolongée des taxis. Quelques rares succès, solidement installés, entre autres le Messager au Gymnase, Tovaritch au Théâtre de Paris, le Boxeur Mesdames aux Bouffes-Parisiens, Richard 777 à l'Atelier, ont résisté vaillamment. Mais l'on comprend que beaucoup 4 de directeurs aient hésité, durant plusieurs semaines, à lancer des nouveautés. D'où une syncope dans la saison.

Peu à peu, cependant, la vie théâtrale a repris. Là comme

ailleurs, on vivote,. on continue en interrogeant les astres.


A la Comédie des Champs-Elysées, M. Louis Jouvet, prudent, s'est contenté de reprendre Le grand large, la pièce américaine de M. Sutton Vana, qu'il avait représentée avec succès il y a quelques années. Avant que l'ouvrage ne passât l'Atlantique, je l'avais vu à New-York, où il remportait un triomphe extraordinaire. C'était en 1924, il y a juste dix ans. Quelle que soit la faveur que le public parisien ait marquée par deux fois a cette oeuvre, on ne peut comparer l'intérêt amusé, doucement attendri, qu'il y prend, non plus que l'émoi à demi sincère, à demi incrédule, que provoque chez~ nous l'atmosphère faussement surnaturelle du drame, au trouble profond, à l'émotion intense des foules américaines qui, pendant de longs soirs, vibrèrent à ce spectacle. Celui-ci me semble, en effet, d'esprit spécifiquement puritain. Est-ce pour cette raison qu'il me rebuta dès l'abord, bien que certaines scènes m'eussent diverti par leur humour, leur pittoresque sentimental et leur rouerie enfantine?

Il s'agit, comme on sait, d'un « bateau-fantôme », à classe unique, sur lequel sont embarqués des passagers de conditions diverses, qui tous ignorent où ils vont et comment ils se trouvent là, jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'ils sont morts. Le premier acte, qui met en scène les phases habilement graduées de cette découverte, est assurément le meilleur. On ne peut nier que l'auteur y ait réussi à composer un état collectif d'interrogation, de mystère, d'attente angoissée, qui agit assez fortement sur les nerfs des spectateurs. Mais, du même coup, il a créé une situation d'où il pourra malaisément sortir. Le centre du drame est donc occupé par des scènes entre les passagers, où l'on voit ceux-ci manifester, dans l'autre vie, les mêmes défauts, les mêmes vertus, les mêmes ridicules qui furent leur lot dans leur existence terrestre. Cependant, comme il faut en finir, le navire aborde au rivage inconnu, et nous assistons à une sorte de « Jugement dernier )). Un personnage débonnaire,~ en costume de planteur, distribue les } récompenses et les peines c'est l'envoyé du