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Full notice

Title : Revue philosophique de la France et de l'étranger

Publisher : (Paris)

Publisher : F. Alcan (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1921-01

Contributor : Ribot, Théodule (1839-1916). Directeur de publication

Contributor : Clavière, Jean. Rédacteur

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 77238

Description : janvier 1921

Description : 1921/01 (A46,N1 = 91)-1921/06 (A46,N6).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k17230b

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349223n

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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Revue

Philosophique De !a France et de t'Êtranger


COULOMMIERS

Imprimerie P~m. BTRODARD.


Revue

Philosophique de la France et de l'Étranger

PARAISSANT TOUS LES MOIS

Fondée en 1876 par TH. R!BOT

Dirigée par L.LÊVY-BRUHL

QUARANTE-SIXIÈME ANNÉE

XCI

JANVIER A JUIN 1921)

Revue philosophique de la 91 France et de l'étranger

1921

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LIBRAIRIE PJÊLÏX ALCAN 108, boulevard Saint-Germain, PARIS


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La Famille conjugale

CoNnu StON DU COURS SUR LA FAMILLE.

Cette leçon est la ~cnn'ere, ~A, du Cours sur ~/m!e que Durkheim professa en à Bordeaux. Elle KOM~K< /'o!/<- le avril de cette anHcc.

Ce fut /on'y~mp~ /'tn<e;to~ a!e Durkheim de publier l'ensemble de ~M~ecA~c~ps sur la « Famille ». Peu de temps avant la guerre, au moment OM entreprit la publication de sa J7ora/e o, hésitait c~pHd'an< il songeait à H'gM donner que la substance qui avait passé' dans son C'OM~ a'e « ~ora~e a'OMM<<~ », lequel constitue la deuxième partie de son Cours de morale. La guerre vint ~'a~c/icr la ~MM<:OK. Durkheim, longtemps avant de rnourir, avait renoncé a'c/?~t/!ucme;?< à ce projet, que tous ceux qui avaient suivi cet eMM)'ynen'tgH< eussent fOM/M le voir réaliser. Il nous recommanda de ne publier que sa M ~/o~a/e domestique ».

est certain que « la Famille ') ~'aMm:'< pu pc;ra:e dans la /'o)'Mg ~n!'f!t~ d'un vaste traité, <aM prix <H~ long travail de ff~~cation et de mise au point. 7.<M<0!?'g du droit 6~?7!M<<jfM?, ~M)'U< dans les xoc!'ëM.! primitives avait fait, en effet, d'immenses ~r~)'M depuis

D'un autre côté, à t'PUO!)' ce cours, tant de parties ;f0!~ en SCM~e~, ajo~'M plus o"M?! <yMa~< de ~:ec~, encore si justes et si /)ro/'ona'M, que nous _;M~POn~ de notre N'0' d'en /'<7?re py'0/?~)' ~C plus possible.

Cette leçon de conclusion est bien &<ug, et, dans la pe~M~ de /)'.<t'~CMn, elle dit appelé bien des co~np/~Mf~ On trouvera dans l'Année Sociologique, depuis ~n /bnd'a<'r'n..M:~ la rubrique de /'<3?'~ant$a~'on 'o?H~<;Mf, f~o~f ~M~'A/tet/n se c/ia~ea ~M~M'd la fin, nombre de données S!<)' ~?'<o!'<'<' de la Famille et du .Vari'a~e au .t/ot/~H .4~?, ~M!perw!c~)'f~7!e7)~t/c))!e~)'e cette question au point. MARCEL MAUSS.


LA FAMILLE CONJUGALE.

J'appelle de ce nom la famille telle qu'elle s'est constituée chez les sociétés issues des sociétés germaniques, c'est-à-dire chez les peuples les plus civilisés de l'Europe moderne. Je vais en décrire les caractères les plus essentiels, tels qu'ils se sont dégagés d'une longue évolution pour se fixer dans notre Code civil. La famille conjugale résulte d'une contraction de la famille paternelle Celle-ci comprenait le père, la mère, et toutes les générations issues d'eux, sauf les Elles et leurs descendants. La famille conjugale ne comprend plus que le mari, la femme, les enfants mineurs et célibataires. Il y a en effet entre les membres du groupe ainsi constitué des rapports de parenté tout à fait caractéristiques, et qui n'existent qu'entre eux, et dans les limites où s'étend [?] la puissance paternelle. Le père est tenu de nourrir l'enfant et de pourvoir à son éducation jusqu'à sa majorité. Mais en revanche l'enfant est placé sous. la dépendance du père; il ne dispose ni de sa personne, ni de sa fortune dont le père a la jouissance. Il n'a pas de responsabilité civile. Celle-7-ci revient au père. Mais quand l'enfant est majeur quant au mariage car la majorité civile de vingt-et-un ans le laisse sous la tutelle du père en ce qui regarde le mariage ou bien dès que, à un moment quelconque, l'enfant est légitimement marié, tous les rapports cessent. L'enfant a désormais sa personnalité propre, ses intérêts distincts, sa responsabilité personnelle. Il peut sans doute continuer à habiter sous le toit du père, mais sa présence n'est plus qu'un fait matériel ou purement moral; elle n'a plus aucune des conséquences juridiques qu'elle avait dans la famille paternelle?. D'ailleurs, le plus souvent, la cohabitation cesse même avant la majorité. En tout cas, une fois l'enfant marié, la règle est qu'il se faitun-foyer indépendant. Sans doute il continue à être lié à ses 1 La leçon précédente avait porté sur la Famille Paternelle. C'était le nom que Durkheim donnait aux institutions domestiques des peuples germaniques et qu'il distinguait fortement de celles de la famille patriarcale romaine. La principale différence consistant dans l'absolue et excessive concentration du pouvoir à Rome, de tap~'M ~o<M~ entre les mains du ~a<f)- /MH~<: tes droits de l'enfant, de la femme, et surtout ceux des parents en ligne matorneHe étant au contraire caractéristiques de la famille paternelle (M. M.). 2. ResponsaMUté collective, etc. (M. M.).


parents: il leur doit de. aliments en cas de matadie. et, inversement. il a droit à une portion déterminét de la fortune fami)ia!e, pU!S(;u'it ne peut pas [en droit français], être déshérité totalement. Ce sont ies seules obligations juridi'pies qui -urvivent ''des formes de )ami))e antérieures~ et encore )a seconde ).ara:t destinée à disparaître. i[)i'\ a )a rien qui rappelle cet état de dépendance perpetue)!e qui ( ta.t la base de la famiHe paterneite et de la faruille patriarcale. Nous sommes donc en présence d'un type familial nouveau. Puisque ies seuls éléments permanents en sont le mari ci );i femme, puisque tous les enfants quittent tût ou tard la maison !pnterne!)e'. je propose de t'appeler la /'a?;<' <'o~'M~a/f. Pour ce qui est de l'organisation intérieure de cette famille, ce qu'e!)c présente de nouveau, c'est un ébranlement du vieux commumsme familial comme nous n'en avons pas encore rencontré un seul exemple. Jusqu'à présent', en cn'etje communisme est resté la base de toutes les sociétés domestiques, sauf peut-être de la famille patriarcale. Dans cet'e dernière, en effet la situation prépondérante acquise*' par )e père. avait entamé le 'aractère communautaire de l'association famiiiaic. ~!ais ii s'en faut que ce caractère y ait complètement disparu. En définitive, la puissance paternelle y ié&u!tp d'une transformation de l'ancien communisme' c'est le communisme ayant pour substrat non plus la famille elleméme.avivant] d'une manière indivise, mais la personne du père. Aussi la société domestique y forme-t-ei! un tout où les parties n'ont plus d'individuatité distinctes Il n'en est p)us de même de la société conjugale, Chacun des membre- qui la composent a son individuaiité, sa sphère d'action propre. Même l'enfant mineur a la sienne, quoiqu'etic soit subordonnée à cette du père, par suite de .-0)) moindre déveioppemcnt. L'enfant peut avoir sa fortune propre; jusqu'à dix-huit ans, il est vrai, le père en a la jouissance: encore cet usufruit ne \a-t-i] pas sans certaines obligations envers l'enfant (voir art. 383, C. c.). Le mineur peut même posséder des biens qui sont soustraits a cette charge: ce sont ceux qu'it a acquis par un travai) personne! et ceux qu'it a reçus a condition t. Jusqu'à ce type de famille (M. M.).

Durkhcim fuit ici allusion au droit de tester, et au droit de vente ~I. M..) 3. Durkhfim avait démontré abondamment le fait que ta famille patriarcale, en particutier romaine, était une concentration dans la personne du M~f;' /Hm'Ot'. des droits de l'ancien groupe d'agnats indivis 'M. M.)


que ses parents n'en jouiraient pas (art. 387, C. c.). En6n, pour cc qui est des relations personnelles, les droits disciplinaires du pcre sur la personne du mineur sont étroitement limités. Tout ce qui reste de l'ancien communisme est, avec le droit d'usufruit des parents sur les biens de l'enfant au-dessous de seize ans, le droit d'ailleurs limité qu'a le descendant sur les biens de l'ascendant par suite des restrictions apportées au droit de tester. Mais ce qui est plus nouveau encore et plus distinctif de ce type familial, c'est l'intervention toujours croissante de l'État dans )a vie intérieure de la famille. On peut dire que l'État est devenu un .facteur de la vie domestique. C'est par son intermédiaire que s'exerce le droit de correction du père quand il dépasse certaines limites. C'est l'État qui, dans la personne du magistrat, préside aux conseils de famille; qui prend sous sa protection le mineur orphelin tant que le tuteur n'est pas nommé; qui prononce et parfois requiert l'interdiction de l'adulte. Une loi récente autorise même, dans certains cas, le tribunal à prononcer la déchéance de la puissance paternelle. Mais il y a un fait qui, mieux que tout autre. démontre combien est grande la transformation qu'a subie la famille dans ces conditions. La famille conjugale n'aurait pu naître ni de la famille patriarcale, [ni même de la famille paternelle ou du mélange des deux types de famille, sans l'intervention de ce nouveau facteur, l'Ëtatp. Jusqu'à présent les liens de parenté pouvaient toujours être rompus, soit par le parent .3 qui voulait sortir de sa famille, soit par le père dont il dépendait. Le premier cas est celui de la famille agnatique, [et aussi] celui de la famille paternelle' le second [cas] ne se présente que dans la famille patriarcale. Avec la famille conjugale les liens de parenté sont devenus tout à fait indissolubles. L'Ëtat en les prenant sous M garantie a retiré aux particuliers le droit de les briser.

i. En droit français. Mais il ne faut pas oublier-que Durkheim s'est propos. dans la première phrase de cette leçon, d'expliquer spécialement la famille .h) Codeoi\'iicniS92(M.M.).

2. J'ajoute ces deux membres de phrases d'après de vieilles notes prises à c~ cours, et le contexte. La phrase n'est, dans le manuscrit, qu'en marge (M. M. 3. Même (i). Mot illisible, mais inutile (M. M.).

4. Dnrkheim fait ici allusion à une de ses leçons précédentes ou il opposait t'émancipation des Lois barbares, à i'expuision de ta famille patriar'ate. en Grèce et à Rome, qui rompait les liens d'agnation (.\i. M.).


Telle est la zone centrale de la famille moderne'. Mais cette zone centrale est entourée d'autres zones secondaires qui la complètent. Celles-ci ne sont autre chose, ici comme ailleurs'~–que les types familiaux antérieurs qui sont pour ainsi dire descendus d'un degré. tt y a d'abord le groupe formé par les ascendants et les descendants grand-père, grand'mère. père, mère, frères et sœurs, et les ascendants, c'e~t-u-dire l'ancienne famille paternelle, déchue du premier rang et passée au second. Le groupe ainsi constitué a conservé dans notre droit une physionomie assez distincte. Dans le cas où un homme meurt sans laisser de descendant, sa fortune est partagée entre ses parents et ses frères et sœurs ou leurs descendants. Enfin, au detà de la famitte paternelle. on retrouve la famille c'ognatique~, c'est-à-dire l'ensemble de tous les coUatéraux autres que ceux dont il vient d'être question, mais plus amoindri et plus affaibli encore qu'elle n'était dans la famille paternette. Dans celle-ci les coitatéraux, encore jusqu'aux 6'' et '?'' degrés et, parfois davantage, avaient encore des devoirs et des droits domestiques très importants. Nous en avons vu des exemples la dernière fois'. Désormais leur rôle dans la famille est à peu près nul; il n'en subsiste guère qu'un droit éventuel à l'hérédité, droit qui peut être réduit à rien pnr suite de la liberté de tester dans le cas où il n'y a i. Le mot de zone est employé par Durkheim pour designer les cercles de parent; plus ou moins proches; il fait partie de sa nomenclature générale. suffisamment claire d'ailleurs <M. M.).

2. De même que la phratrie subsiste a côte du clan, )e clan à côté de la famille utérine ou masculine, ou a~natique; ia famille agnatique à côté de la famille patriarcale, etc. (M. M.).

3. Durkheim, dans une précédente tecon, analysant la famille paternette, germanique, avait montre que, pour la première fois dans l'histoire des institutions domestiques, les deux descendances maternette et paternelle avaient été mises sur le même pied. L'oncle paternet et l'oncle maternel, le neveu utérin et ic masculin ont tes mêmes droits. C'est pourquoi, disaitil, je propose d'appeler famille cognatique la famille cotbtérate ain~i constituée. et il citait La Sippe, dit Heusler, est absolument cognatique. Ainsi la parentéle [traduction latine du mot ~)fj de la loi satique désigne ics parents descendus de l'un et de l'autre des côtés, /.)a'r: <a~ de pa~-? '/tM~ de mn/r? ititre 42! etc. (/<M~on?K t/s Dfi;<<€x'n /tt'a~'?c' H, p, t'!2~ (M. M.).

Cf. /t;!Mee sociologique, Yttt, li, H9.

4. Durkheim ici rappelle ce qu'il a dit pour montrer i'extension de !a parenté en ligne utérine les faits de responsabilité pénate. au cas de \ergeid (Loi <f!/t~~e. titre 8S~ ceux du rachat du droit de se remarier de la veuve, par le nouveau mari, au neveu utérin de celle-ci, et même. a défaut de divers autres degrés, jusqu'au nts de la cousine maternité t/.o; ;.a/ titre 44~ et les autres traces de t'i famitte maternelle proprc~nent dite ~M. M.).


ni descendants, ni ascendants. Du clan, pour la première fois, il ne reste plus de traces (L'individualité des deux zones secondaires semble n'être plus aussi distincte que dans les types antérieurs').

Maintenant que nous connaissons ~e dernier type familial qui se soit constitué, nous pouvons jeter un coup d'œil sur le chemin parcouru et prendrè conscience des résultats qui se dégagent de cette longue évolution.

La loi de. contraction ou d'émergence progressive a pu être vériSée jusqu'au bout. De la manière la plus régulière, nous avons vu des groupes primitifs émerger des groupes de plus en plus restreints qui tendent à absorber la vie familiale tout entière~. Non seulement la régularité de ce mouvement résulte de ce qui précède, mais il est facile de voir qu'il est lié. aux conditions les plus fondamentales du développement historique. En effet l'étude de la famille patriarcale nous a montré que la famille doit nécessairement se contracter à mesurer que le milieu social avec lequel chaque individu est en relations immédiates, s'étend davantage~. Car plus il est restreint, mieux il est en état de s'opposer à ce que 1. Cette phrase est entre parenthèses dans le texte, et peut être passée par Mux qui ne sont pas au courant de la nomenclature de Durkheim et de l'importance qu'il attachait à l'étude de ce qu'il appelait les zones secondaires. Qu'il nous suffise d'expliquer qu'il veut dire que, tandis que, jusqu'ici, on a toujours, à côté de la famille restreinte, des traces distinctes de la grande famille, et des traces distinctes du clan, avec la famille conjugale moderne au contraire, on n'a même plus des traces distinctes de la famille cognatique qui est maintenant conçue comme dérivée de la parenté conjugale, c'est-à-dire d'un Il seul couple originaire (M. M.).

2. Il est impossible de résumer dans une note toute la théorie et surtout les preuves de Durkheim de la contraction progressive du groupe politica-damestique, du passage du clan exogame amorphe, vaste groupe de consanguins, au clan différencié, à familles proprement dites, utérines ou masculines; de là à la famille indivise d'agnats; à la famille patriarcale, paternelte et maternelle; à la conjugale. Le phénomène de réduction du nombre des membres de la famille, et de concentration des liens familiaux, est, selon lui, le phénomène dominant de l'histoire des Institutions familiales; on peut se référer au compte rendu qu'il a donné de Grosse, For~fn t~)' Familie, ~t~ee .Mm'o/o.~Mf. ). p. 326 et suiv. (M. M.).

3. Durkheim fait allusion à sa déduction de la famille patriarcale, romaine et chinoise, qu'il interprétait comme une concentration féodale d'un groupe d'agnats, sous un chef de famille. M. Granet, Po/~ynM.M)-ora~, IBM, a admirablement mis le fait en lumière avec d'exceDen.ts textes chinois (M. M.).


des divergences particulières se fassent jour; par suite, celles-là seules peuvent se manifester qui sont communes à un assez grand nombre d'individus pour faire effet de masse et triompher de la résistance collective. Dans ces conditions il n'y a que de grandes sociétés domestiques qui puissent se dégager de la société politique. Au contraire, à mesure que le milieu devient plus vaste, il laisse un plus libre jeu aux divergences privées, et, par conséquent, celles qui sont communes à un plus petit nombre d'individus cessent d'être contenues, peuvent se produire et s'affirmer. En même temps d ailleurs, en vertu d'une loi générale déjà observée en biologie, les diilerences d'individus n individus se multiplient par cela seul que le milieu est plus étendu. Or, s'il est un fait qui domine l'histoire, c'est l'extension progressive du milieu social dont chacun de nous es! solidaire. Au régime du vittage succède celui de la cité; au milieu formé par la cité avec les villages placés sous sa dépendance, succèdent les nations qui comprennent des cités différentes; aux nations peu volumineuses encore comme étaient les peuples germaniques, succèdent les vastes sociétés actuelles. En même temps, les différentes parties de ces sociétés se sont mises de plus en plus étroitement en contact par suite de la multiplication et de la rapidité croissante des communications, etc.

En même temps que le volume se contracte. la constitution de la famille se modifie.

Le grand changement qui s est produit à ce point de vue, c'est l'ébranlement progressif du communisme familial. A l'origine, il s'étend a tous tes rapports de parenté; tous les parents vivent en commun, possèdent en commun. Mais dès qu'une première dissociation se produit au sein des masses amorphes de l'origine, dès que les zones secondaires apparaissent, le communisme s'en retire pour se concentrer exclusivement dans la zone primaire ou centrale. Quand du clan émerge la famille agnatique' le communisme cesse d'ètre la base du clan: quand, de la famille agnatique, se dégage la famille patriarcale, le communisme cesse d'être la base 1. H manque et manque aussi dans mes notes de cours une conclusion qui est évidemment ce!te-ci le groupe famitia) peut donc se contracter, jusqu'à ~'extrême limite (M. M.

2. Durkhcim entend ici la famille agnatique indivi-e (.yo;n< /'aM!t/ de gumner Main~. ~/6~ stave. etc.) (M. M.).


de la famille agnatique. Enfin, peu à peu, il est entamé jusqu'à l'intérieur du cercle primaire de la parenté. Dans la famille patriarcale, le père de famille en est affranchi, puisqu'il dispose librement, personnellement de l'avoir domestique. Dans la famille paternelle, il est plus marqué, parce que le type familial est d'une espèce inférieure~; cependant les membres de la famille peuvent posséder une fortune personnelle, s'ils ne peuvent pas en-jouir ou l'administrer personnellement. Enfin, dans la famille conjugale, il n'en reste plus que des vestiges, le mouvement est donc lié aux mêmes causes que le précédent. Les mêmes raisons qui ont pour effet de restreindre progressivement le cercle familial, font aussi que la personnalité des membres de la famille s'en dégage de plus en plus. Plus le milieu social s'étend, moins, disions-nous le développement des divergences privées est contenu. Mais, parmi ces divergences, il en est qui sont spéciales à chaque individu, à chaque membre de la famille; et même elles deviennent toujours plus nombreuses et plus importantes à mesure que le champ des relations sociales devient plus vaste. Là donc où elles rencontrent une faible résistance, il est inévitable qu'elles se produisent au dehors, s'accentuent, se consolident, et comme elles sont le bien de la personnalité individuelle, celle-ci va nécessairement en se développant. Chacun prend davantage sa physionomie propre, sa manière personnelle de sentir et de penser; or, dans ces conditions, le communisme devient de plus en plus impossible, car il suppose au contraire, l'identité, la fusion de toutes les consciences au sein d'une même conscience commune qui les embrasse. On peut donc être certain que cet effacement du communisme qui caractérise notre droit domestique non seulement n'est pas accident passager, mais au contraire s'accentuera toujours davantage, à moins que, par une sorte de miracle imprévisible et presque inintelligible, les conditions fondamentales qui dominent l'évolution sociale depuis l'origine ne restent pas les mêmes.

De ces changements la solidarité domestique sort-elle affaiblie ou renforcée? II est bien difficile de répondre à cette question. Par

i. Durkheim a démontré dans une teçon précédente que la famille paternelle. germanique, ne suppose pas la famille agnatique indivise, mais est sortie directement de la famille à-descendance utérine et en a gardé des traces nombreuses (M. M.).


un endroit, elle est plus forte puisque les liens de parenté sont aujourd'hui indissolubles; mais d'un autre côté les obligations auxquelles elle donne naissance sont moins nombreuses et moins importantes. Ce qui est certain, c'est qu'elle s'est transformée; elle dépend de deux facteurs les personnes et les choses. Nous tenons à notre famille parce que nous tenons aux personnes qui la composent: mais nous y tenons aussi parce que nous ne pouvons pas nous passer des choses, et que, sous le régime du communisme familial, c'est elle qui les possède. De l'ébranlement du communisme, il résulte que les choses cessent de plus en plus d'ètre un ciment de la société domestique. La solidarité domestique devient toute personnelle. Nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre mère, de notre femme, de nos enfants. H en était tout autrement autrefois où les liens qui dérivaient des choses primaient au contraire ceux qui venaient des personnes, où toute l'organisation fa,miliale avait avant tout pour objet de maintenir dans la famille tes biens domestiques, et où toutes les considérations personnelles paraissaient secondaires à côté de celles-là.

Voiià ce que tend à devenir la famille. Mais s'il en est ainsi, si les choses possédées en commun cessent d'être un facteur de la vie domestique, le droit successoral n'a plus de base. Il n'est autre chose, en effet, que le communisme familial se prolongeant sous le régime de la propriété personnelle. Si donc le communisme s'en va, disparaît de toutes les zones de la famille, comment pourrait-il se maintenir? En fait, il régresse de la manière In plus régulière. Tout d'abord il appartient d'une manière imprescriptible à tous les parents, même aux coHatéraux les plus éloignés: mais bientôt le droit de tester apparaît, qui le paralyse pour tout ce qui concerne les zones secondaires. Le droit des cottatéraux à la succession du défunt n'entre en exercice que si le défunt n'y a pas fait obstacle, et te pouvoir dont l'individu dispose ù cé point de vue devient chaque jour plus étendu. Enfin le droit de tester pénètre même la zone centrale, dans le groupe formé par les parents et les enfants; le pèc peut ou totalement' ou partiellement déshériter

t.Ici.d'après nje~ieiHesn~tt.'s de c'.tH's.Durhhein) indiquait <)ueie~dt'oitii ang~-s.Mon?3dmc!'e'accdroitah;ctu'Jet't'?ri~.M.


ses enfants. H n'est pas douteux que cette régression est destinée à se continuer. J'entends par là que non seulement le droit de tester sera absolu, mais qu'un jour viendra où il ne sera pas plus permis à un homme de laisser, même par voie de testament, sa fortune à ses descendants, qu'il ne lui est permis [depuis la Révolution française] de leur laisser ses fonctions et ses dignités. Car les transmissions testamentaires ne sont que la dernière forme et la plus réduite de la transmission héréditaire. Dès aujourd'hui il y a des valeurs de la plus haute importance qui ne peuvent plus être transmises d'aucune manière héréditaire [ce sont précisément] les fonctions et dignités~. Dès à présent il y a toute une catégorie dé travailleurs qui ne peut plus transmettre à ses enfants le résultat de son travail, ce sont ceux à qui le travail ne rapporte qu'honneur et considération, sans fortune. Il est certain que cette règle ira de plus en plus en se généralisant, et que la transmission héréditaire ira de plus en plus en se distinguant. `

A un autre point de vue encore, le changement devient de plus en plus nécessaire. Tant que la richesse se transmet héréditairement, il y a des riches et des pauvres de naissance. Les conditions morales de notre vie sociale sont telles que les sociétés ne pourront se maintenir que si les inégalités e.cterMMt'M dans lesquelles sont placés les individus vont de plus en plus en se nivelant. Il faut entendre par là, non que les hommes doivent devenir plus égaux entre eux, au contraire l'inégalité intérieure va toujours s'accroissant, mais qu'il ne doit y avoir d'autres inégalités sociales que celles qui dérivent de la valeur personnelle de chacun, sans que celle-ci soit exagérée ou rabaissée par quelque cause extérieure. Or, la richesse héréditaire est une de ces causes. Elle donne à quelques-uns des avantages qui ne dérivent pas de leur mérite propre et qui pourtant leur confèrent cette supériorité sur les autres. Cette injustice qui nous paraît de plus en plus intolérable devient de plus en plus inconciliable avec les conditions d'existence de nos sociétés. Tout concourt donc à prouver que le droit succes-

). D'après mes notes, Durkheim ajouta à ce moment, dans cette leçon. d'importantes considérations sur le caractère caduc de la propriété littéraire, industrielle, commerciale (droit d'auteurs, marques et brevets), tombant dans le domaine publie, et que le propriétaire ne peut transmettre au ~!c)a d'un certain détai. Il revint à ce sujet à un autre moment de cette leçon (M. M.


sorat. même sous la forme testamentaire, est destiné à disparattre progressivement.

Ma~s, si nécessaire que soit cette transformation, it s'en faut qu c))e soit facile. Sans doute la rè~'ie de la transmission héréditaire des biens a sa cause dans le vieux communisme famiiiat et celui ci est en train de disparaître. Mais. chemin faisant, nous avons tellement pris l'habitude de cette réade. cHe est si étroitement )iée a toute notre or~'anisatior) que, si eHe était abolie sans être remplacée, la vie sociale elle-même serait tarie dans sa source vive. En effet, nous y sommes si bien faits, si bien accoutumés que la perspective de transmettre héréditairement les produits de notre travail est devenue le ressort par excellence de notre activité. Si nous ne poursuivions que des fins personueues. nous serions bien moins fortement incités au travaif. car notre travail ne prend de sens que parce qu'i) sert à autre chose qu'à nous-mêmes. Lindividu n'est pas pour luimême une fin suffisante. Quand il se prend pour fin, il tombe dans un état de misère morale qui )e mène au suicide'. Ce- qui nous attache au travai), c'est qu'i) est pour nous le moyen d'enrichirle patrimoine domestique, d'accroitre le bien-être de nos enfants. Que cette perspective nous soit retirée et ce stimulant si puissant et si moral nous serait cntevé du même coup. Le probtëme n'est donc pas aussi simple qu i) pourrait sembler au premier abord Pour que i idéat que nom venons de tracer puisse se réaiiser, il faut qua ce ressort qui risque de nous manquer, s'en substitue e peu à peu un autre. !) faut que nous soyons stimuiésau travai! par autre chose que ['intérêt personne) et que l'intérêt domestique. D'autre part l'intérêt socia) est trop loin de nous, trop vaguement entrevu, trop impersonue! pour cju'it puisse être ce mobueeffictce. H faut don.' qu'en dehors de la famille, on soit soHdairc de quelque autre groupe, plus restreint que la société pohiiqu; plus voisin de nous. qui nous touche de p)us prés. et qu'a ce groupe se transfèrent tes droits m'i)"s qu.' fa famiffe n'est plus en état d'exercer.

Que! peut être ce ~'rou,'e? Serait-ce la socié!é mnt.r~notiiaie? t. ))~r~)mi!U. a t'e tUtrf.ent, ~y.nt .fëj.t j'.)it un prH~iet' C)j! .tr ) .s'< ,M.f. !'l'f>J'11} ut i~ l, i ls.> 4[11ï1 [I.I!) j iz ,:11 !)Jj d.1n. -)'i I¡-\ï"~ :5


Nous l'avons vue en effet grandir de la manière la plus régulière, se consolider, devenir de plus en plus cohérente. L'importance qu'elle prend dans la famille conjugale marque l'apogée de ce développement. Non seulement en effet, dans ce type familial, le mariage devient presque complètement indissoluble, non seulement la monogamie y devient à peu près parfaite, mais il présente deux caractères nouveaux qui démontrent la force qu'il a prise avec le temps.

En premier lieu, il cesse complètement d'être un contrat personnel pour devenir un acte public. C'est sous la présidence d'un [magistrat] de l'État que le mariage se contracte; non seulement la cérémonie a ce caractère public, mais encore si les formalités qui le constituent n'ont pas été exactement remplies, le mariage n'est pas valable. Or un acte juridique quelconque, nous le savons, ne prend de formes solennelles que s'il prend une grande importance.

D'un autre côté si, des conditions externes du mariage, nous passons à l'organisation des rapports matrimoniaux, ils nous présentent une particularité sans analogue jusqu'à présent dans l'histoire de la famille; c'est l'apparition du régime de la communauté de biens entre époux, que cette communauté soit universelle ou qu'elle se réduise aux acquêts. La communauté en effet est la règle de la société matrimoniale; il peut y être dérogé, mais elle existe de plein droit, s'il n'y a pas de conventions contraires. Ainsi tandis que le communisme se retirait de la société domestique, il apparaissait dans la société matrimoniale'. La seconde ne seraitelle pas destinée à remplacer la première dans la fonction dont nous venons de parler, ef l'amour conjugal ne serait-il pas le ressort capable de produire les mêmes effets que l'amour de la famille?

Nullement.. Car la société conjugale, prise en elle-même, est trop éphémère pour cela elle ne nous ménage pas d'assez..vastes perspectives. Pour que nous soyons attachés à notre travail, il faut que nous ayons conscience qu'il nous survivra, qu'il en restera quelque chose après nous, qu'il servira, alors même que nous ne 1. Durkheim nous mentionna ici les divers droits du conjoint survivant la réserve d'usufruit en droit français; et le droit de succession ab !~M<a< dans les droits anglo-saxons (M. M.).


serons plus là, à des êtres que nous aimons. Ce sentiment nous l'avons tout naturellement quand nous travaillons pour notre famille, puisqu'elle continue à exister après nous; tout au contraire, la société conjugale se dissout par la mort à chaque génération. Les époux ne se survivent pas bien longtemps Fun à l'autre. Par conséquent ils ne peuvent pas être l'un pour l'autre un objectif suffisant pour qu'ils s'arrachent aux recherches des sensations du moment. Voità pourquoi le mariage n'a pas sur le suicide une influence comparable à celle de la famille l,

On ne voit donc qu'un groupe qui soit assez rapproché de l'individu pour que celui-ci puisse y tenir étroitement, assez durable pour que celui-ci puisse espérer la perspective. C'est le groupe professionnel. Je ne vois que lui qui puisse succéder à la famille dans les fonctions économiques et morales que celle-ci devient de plus en plus incapable de remplir. Pour sortirde l'état de crise que nous traversons, il ne suffit pas de supprimer la règle de la transmission héréditaire; il faudra peu à peu attacher les hommes à leur vie professionnelle, constituer fortement les groupes de ce genre. H faudra que le devoir professionnel prenne dans les cœurs le même rôle qu'a joué jusqu'ici le devoir domestique. C'est déjà le niveau moral atteint par toute cette élite dont nous avons parié; ce qui prouve que cette transformation n'est pas impraticable~. (D'ailleurs ce changement ne se fera pas d'une manière absolue, il restera [longtemps] trop de traces des états de droit ancien; les parents seront toujours incités au travail par ]e désir de nourrir, d'élever leur famille. Mais ce mobile à lui seul ne serait pas suffisant pour q.ue) [cette famille se disperse et disparaisse. Au 1. Voir Le SM;c!~ (M. M.L

2. Le manuscrit ne contient pas trace du développement que Durkheim donna a cette idée. Grâce à mes notes je puis à peu près le reconstituer comme suit [Ont-iis la perspective d'une transmission héréditaire, ces fonctionnaires, ces soldats, ces savants qui donnant à i'Ëtat une vie de labeur mal rétribué? Ont-ils la perspective de transmettre à leurs enfants une propriété perpétuette, ces auteurs, ces artistes, ces savants, ces ingénieurs, ces inventeurs dont i'œuvre tombe si vite dans le domaine puhtic. dont la propriété littéraire. artistique et industrielle est. si éminemment caduque Pourquoi travaitteut-its? Leur travail n'est-it pas aussi et plus efficace que celui de quiconque ? On peut donc travaittcr sans avoir pour unique b~t de dot.'r d'un héritage srs enfants] t.M. M.).

3. Durkheim a ajoute tui-méme les parenthèses sur le manuscrit. H nous avait pourtant dit ces phrases dont j'ai pu compteter les dernières. 1I avait sans doute l'intention de les passer dans une autre rédaction,


contraire le groupe professionnel est, par essence, chose perpétuelle].

Quelques mots sur la réaction secondaire du mariage. Dans la famille paternelle l'union libre se maintient en partie à côté du mariage, mais dans la famille conjugale la première est presque totalement refoulée. [EIle_ne donne plus naissance à aucune règle de droit.] Plus la famille est organisée, plus le mariage a tendu à être la condition unique de la parenté.

[Les] causes [de ce fait sont les suivantes]. Le mariage fonde la famille [et en même temps] en dérive. Donc toute union sexuelle qui ne se contracte pas dans la forme matrimoniale est perturbatrice du devoir, du lien domestique, et, du jour où l'État lui-même est intervenu dans la vie de la famille, elle trouble l'ordre public. A un autre point de vue, cette réaction est nécessaire. !1 n'y a pas de société morale dont les membres n'aient les uns envers les autres des obligations, et quand ces obligations ont une certaine importance, elles prennent un caractère juridique. L'union libre est une société conjugale où ces obligations n'existent pas. C'est donc une société immorale. Et voilà pourquoi les enfant s élevés dans de tels milieux présentent de si grandes quantités de tares morales. C'est qu'ils n'ont pas été élevés dans un milieu moral. L'enfant ne peut avoir une éducation morale que s'il vit dans une société dont tous les membres sentent leurs obligations les uns envers les autres. Car en dehors de ceci il n'y a pas de moralité. Aussi, [dans la mesure où le législateur et la mora!e s'occupent de ce problème] la tendance est-elle non de faire de font t mariage une union libre, mais de faire de toute union, même libre, un mariage, au moins inférieur.

Telles sont les conclusions générales qui se dégagent de ce cours. Le progrès de~la famille a été de se concentrer et de se personnaliser. La famille va de plus en plus en se contractant; en même temps les relations y prennent de plus en plus un caractère exclusivement personnel, par suite de l'effacement progressif du communisme domestique. Tandis que la famille perd du terrain, le mariage au contraire se fortifie. EMILE DURKHEIM. EIiILE DI?RIiIIEIlI.


Les aveugles de naissance et te monde extérieur~ l

1

Comment tes aveugles de naissance acquièrent-ils la connaissance du monde extérieur, connaissance qui constitue la base "même de toute vie tnfcitectueHe? Le clairvoyant, chez lequel à ce point de vue, la sensation visueiïe joue un rôle si important et chez lequel toutes les autres sensation paraissent reléguées au second plan, ne peut que difficilement s'en rendre compte. Ce n'est que par un examen attentif et par une anatyse délicate qu'il peut constater par quels procédés t'aveu~Ie-në arrive en somme aux mêmes résu)tats que lui et comment l'absence de la sensation visuelle n'entrave en rien, sauf dans un domaine spéciai,son développement intellectuel.

Avant d'aller plus loin que faut-il entendre par monde extérieur "? A prendre ce terme dans le sens strict du mot, ce serait tout ce qui est en dehors de nous, tout c~' ~«' /)'~ pas ?fOMS. Mais ). Xisoureusfment te terme aveugle de naissance ne devrait être employé que pour les enfants atteints de cécité coH~e'nt<a<p. Mais quand la cécité frappe tes enfants dans les premier" âges de la vie, à. une époque où la vue ne peut exercer qu'une influence faible ou insi~nifiantf sur la formation intellectuelle, ces aveugles précoces peuvent en réatité être assimilés a des aveugtes de naissance et leur développement intellectuel ne peut être comparé à celui d'un sujet devenu accidentettement aveugle dans la jeunesse ou l'adolescence. On peut ranger dans les aveugles précoces les enfants atteints de cécité avant trois ou quatre ans et les deux catégories de sujets peuvent être étudiés ensemble, se trouvant dans des conditions psychotoniques jusqu'à un certain point compar'tbtes. Les aveugles .ngénitaux sont du reste relativement assez rares et chez t'immense majorité des aveugles la cécité remonte au: premier' années après la naissance. )) faut arriver à une époque de guerre comme la nôtre pour qu'on puisse trouver ur.c telle quantité d'aveugles adultes.

Sous ce terme «t'f; t/'? n~ance il faudra donc comprendre les aveugles précoces.


une pareille extension entraînerait beaucoup trop loin. Par monde extérieur il faut entendre simplement ce que nos sens et nos sensations nous font connaître.

En présence de ce monde extérieur avec lequel sa naissance le met en relation, comment le nouveau-né devient-il un être sentant, conscient de son existence, sachant qu'il est distinct de ce monde au milieu duquel il vit et sachant qu'il est une individualité, une personnalité? Et d'abord, quels sont les éléments de ce nzoi qui va se dégager chez le nouveau-né?

Pour que cette personnalité, pour que ce moi apparaissent il est une condition essentielle. Une sensation actuelle ne suffit pas. Cette personnalité ne peut exister que lorsque aux sensations actuelles viennent s'ajouter les feprëMK<s<K?Hs dans la conscience des sensations antérieures, représentations qui permettent la liaison et la comparaison des sensations actuelles et dessensations passées. La personnalité, le moi, n'est en réalité qu'une chaîne de sensations fortement liées entre elles. Le moi a conscience non seulement de son existence actuelle, à un moment donné, mais aussi de son existence antérieure.

Mais il y a dans le mot autre chose que la conscience et la sensation. Parmi les sensations que nous pouvons ressentir il en est de deux sortes et cette distinction est essentielle tant au point de vue psychologique qu'au point de vue spécial de ce travail. Dans les unes nousn'avons pas la conscience d'intervenir ae~uemenf dans ]a sensation. Nous sommes passifs et nous avons lesentiment qu'elles se produisent en nous sans que nous soy3ns pour quelque chose dans leur apparition, sauf dans le cas spécial dont il sera parlé plus loin. C'est ce qui a lieu dans les sensations visuelles, auditives, etc. Mais il est une autre catégorie de sensations dans lesquelles nous avons conscience que nous sommes ac~ que nous pouvons à volonté les produire ou les arrêter, ce sont les sensations de mouvement'. Quand nous exécutons un mouvement, soit général, soit partiel, nous avons conscience à la fois et de l'acte de volonté et de la sensation de mouvement. Etla distinction des deux états de con-

1. Ici je prends le terme < sensations de mouvement dans le sens le plus général sans chercher à déterminer ce qui existe sous cette appellation etquelle est dans ces sensations de mouvement la part des diverses sensibilités (musculaire, articulaire, etc.).


science est si vraie que leur dissociation peut se faire quand, par exemple, le mouvement de nos membres est produit sans notre volonté par une intervention étrangère. Dans ce cas la sensation de mouvement existe seule avec le caractère purement passif comme dans les sensations visuelles et auditives.

H faut remarquer aussi que, dans les sensations dites passives, la volonté peut intervenir comme le prouve la distinctiohdes termes voir et regarder, entendre et écouter, sentir et flairer, goûter et déguster, toucher et palper, distinction dans laquelle, à la sensation spéciale, s'ajoute la conscience d'un mouvement voulu. Il existe donc, dans le moi, à côté de la conscience, un élément qu'elle nous fait connaître, la volonté, dont la manifestation primitive se rencontre sous forme de mouvement musculaire.

Mais cette conscience, cette volonté, ne peu vent constituer le moi que quand la me~o~e des sensations et des actes fait du moi une individualité distincte, une personnalité véritable.

Les sensations actuelles, les représentations, les mouvements volontaires ne sont pas les seuls éléments qui entrent dans la constitution du moi. M y a encore en lui tout un ensemble d'éléments qui proviennent des générations antérieures et qui sont enfouis dans les profondeurs mystérieuses de la conscience. Ces éléments ne sont pas autre chose que les résidus des sensations, des mouvements. des actes, des pen-écs peut-être, en un mot de toute l'activité physique et psychique de ceux qui nous ont précédés dans la série des générations. Ce sont ces résidus qui déterminent nos caractéristiques physiques et mora)e-, notre manière d'être, nos aptitudes, nos réflexes, nos instincts, nos goûts, noire sensibilité. tout ce qu'il y a en nous d'inné, cette t~i' n'étant en réalité qu'une !'H)~t<ë /;<ce. Ces résidus dorment dans l'inconscient, agissant sur nous à notre insu et se révélant parfois à l'improviste sous des formes variées. Cet héritage ancc'stral nous éh'eint, nous enveloppe, nous pénètre, il est toujours là, invisible et présent. dominant toutes nos actions, toutes nos pensées et constitue le fondement indestructible de ce moi que viennent compléter les sensations actuelles, leurs représentations et tout leur cortège psychologique.

Mais ce, moi lui-même est lié à 1.) présence d'un organisme matériel, co''jos, dont l'existence et le fonctionnement sont nécessaires


a son existence et à son fonctionnement et, dans ce corps, le système nerveux domine tout l'organisme.

Depuis le début de la vie embryonnaire, ce système nerveux se développe peu à peu et les divers segments qui le composent apparaissent successivement, en commençant par les moins élevés dans la série, moelle, moelle allongée, cervelet, ganglions de la base, et enfin, en haut de l'échelle, les hémisphères cérébraux avec leurs sphères sensitives, leurs centres d'association, leurs centres psychomoteurs et psychiques. Ces divers groupes de l'axe nerveux i-ont reliés entre eux par des faisceaux nerveux dont l'étude est de la plus haute importance au point de vue du fonctionnement de ces divers centres chez le nouveau-né.

L'apparition de la myéline autour du cylindre axe des fibres nerveuses permet de saisir le moment où chacun de ces centres peut fonctionner. C'est ainsi que l'on voit paraître d'abord les circuits réflexes de la moelle et de la moelle allongée, puis les parties centrales du cervelet, ensuite les fibres nerveuses reliant les centres de l'écorce cérébrale aux ganglions de la base et au cervelet. A la naissance, les fibres du corps calleux sont déjà myélinisées et l'association a déjà lieu entre le fonctionnement des deux hémisphères. Pour les centres corticaux, les sphères sensitives tactiles se forment les premières et sont rattachées les premières aux ganglions de la base ainsi que les fibres des sensations douloureuses et musculaires. Puis apparaissent les fibres des sensations olfactives et auditives et seulement après la naissance celles des sensations visuelles. Ce n'est qu'au deuxième mois après la naissance que se myélinisent les fibres d'association qui relient entre eux les centres corticaux et avec cette association coïncide en réalité l'éveil de l'intelligence chez le nouveau-né. En laissant de côté les phénomènes psychologiques de 1 ordre le plus élevé et en se limitant aux phénomènes les plus simples, aux processus primordiaux qui apparaissent et se développent après la naissance et dans les premiers mois, nous trouvons donc dans le mot du nouveau-né et de l'enfant la conscience, la sensation, la mémoire, la volonté, la personnalité. Comment ces diverses modalités du moi se développent-elles chez le clairvoyant et chez l'aveugle de naissance? '?

On peut penser que, dans l'état actuel de la science, cette étude


ne peut. être qu'une ébauche trè'- imparfaite, mais telle que!)e, elle peut avoir, je crois, son utiHt.é.

n

Si on examine un embryon de vertébré, un embryon de poulet par exempte, on voit que le mouvement précède ta sensibiiité. La première apparition du mouvement a lieu dans ce qu'on a appe)é ]e pM~c~M'M ~a/t?n~, le cceur. A ce moment, en t'examinant au microscope. tes paroi- du cœur se composent de deux couches de cettutes. et quoiqu'il batte rythmiquement et que ces battements rythmiques persistent sur des fragments de ce cœur, il n'y a pas trace de nerfs. Les cellules nerveuses n'apparaissent que plus tard, le sixième jour chez le poutet. et au plus tût à la troisième semaine chez l'embryon humain, à une époque où )e cœur bat depuis longtemps.

Par leur situation intra-utérine l'embryon et le fœtus sont sousirait~ à la plupart des excitation~ .sensitives et sont seu!ement justifiables des propriétés du sans; materne! et du sana~ fœta). Pton~és dans le liquide amniotique, !)- pf~uvent être encore soumis, il est vrai, a des pression~. a des c))ocs oecasionnets parvenant jusqu'à eux à travers les parois mnterneHes, mais les excitations physiologiques auxqueiïes ils se~'ont exposés après la naissance teur sont épargnées.

Cependant pendant cette vie intra-utérine les apparcits sensitivo-rnoteurs sont déjà en cours de développement et. pourque!ques-uns même, ce développement est si avancé qu'ils peuvent fonctionner avant ta naissance s'i)s se trouvent dans tes conditions rendant ce fonctionnement po-sibte.

Ainsi te fœtus de huit mois né avant terme se comporte après sa naissance peu de chose près comme 'H! nouveau-né normal et présente tes mêmes réftexes de succion e! Jes mêmes phénomènes de sensibilité.

Ces mouvements de succion peuvent même s'observer chez le fœtus pendant la vie intr~-utérine. Un a constaté des cas dans tes<r~<s te n"uvcau-né, en venant au monde, présentait un pouce ro't:'e et ~'o)i!1é qu'it se mit à sucer immédiatement après la nais-


sance. Un fœtus né avant terme réagit déjà par des manifestations motrices variées aux impressions gustatives et aux excitations lumineuses. Comme le nouveau-né il se plaint, sent ou parait sentir la douleur. Il y aurait donc déjà chez lui comme chez le nouveau-né, une sensibilité consciente peut-être, en tous cas très rudimentaire.

Les mêmes faits s'observent sur des foetus de cobayes et de lapins. Extraits de l'utérus un peu avant terme ils paraissent déjà sensibles à la douleur et poussent des cris forts et prolongés quand on excite la surface cutanée par des piqûres, des brûlures, des décharges d'induction.

Ces faits et d'autres qu'on pourrait multiplier montrent donc que chez le fœtus sont déjà organisés avant la naissance les appareils qui mettront plus tard le nouveau-né en relation avec le monde extérieur et qu'il peut même déjà présenter des manifestations d'activité sensorieHe.

Le nouveau-né humain est, sous ce rapport, en état d'infériorité vis-à-vis de certaines espèces animales, le cobaye et le poulet par exemple. Le poussin, au sortir de sa coquille, sait presque de suite diriger son coup de bec sur la graine qu'il aperçoit et juge de la situation et de la distance à laquelle cette graine se trouve et des mouvements qu'il doit faire pour y arriver. Le cobaye, à sa naissance, sauf la taille et les fonctions de reproduction, ne se distingue en rien d'un cobaye adulte. C'est que leur système nerveux est complètement développé avant la naissance. Au contraire, si on prend des exemples chez les vertébrés supérieurs, le chat et le chien nouveau-nés, sauf en un point dont il sera parlé plus loin, le singe nouveau-né sur tous les points, ne se distinguent en .rien, sauf la conformation extérieure, d'un nouveau-né humain, prM immédiatement après la naissance. De là une conséquence importante au point de vue de cette étude, c'est qu'on peut faire sur les animaux nouveau-nés les plus voisins de l'homme des recherches et des expériences qu'il est impossible de faire sur des nouveaux-nés humains et que ces expériences et ces recherches, pratiquées avec les réserves et les précautions nécessaires, autorisent des conclusions s'appliquant à l'être humain. Les personnes étrangères aux recherches de physiologie cérébrale et de psychologie physiologique pourront s'étonner qu'on


ait recours, dans des études de ce genre, à des recherches faites sur les animaux. Mais à moins de les regarder comme de simples machines, comme de purs automates, il faut bien reconnaître qu'on rencontre chez eux la sensibilité, la conscience, le mouvement volontaire et qu'il n'y a pas de raison pour admettre que ces processus aient d'autres caractères que ceux qu'ils ont chez le nouveau-né humain. Les études conduites dans ce sens ont déjà donné des résultats précieux et méritent toute l'attention des psychologues.

En restant dans le cadre de ce travail, il serait intéressant d'étudier comparativement chez des singes nouveau-nés normaux et chez des singes nouveau-nés privés artificiellement de la vue les manifestations diverses de la motricité. On a pu faire quelques observations chez l'homme sur des nouveau-nés aveugles congénitalement, mais ces observations sont en très petit nombre et naturellement limitées expérimentalement. Et qu'on n'oppose pas à ces observations et à ces expériences la difficulté de comprendre et d'interpréter chez les animaux les manifestations motrices. Les mêmes difficultés existent pour le nouveau-né humain et les manifestations motrices qu'il peut présenter ne sont pas plus faciles à interpréter. Bien entendu il en est tout autrement quand le langage a fait son apparition.

III

Avant d'aller plus loin, il importe de préciser quelques points. La sensation est, comme on sait, à la base de toute connaissance. De cette sensation même, prise en général, il y a peu de chose à dire. Elle a été étudiée dans toutes ses formes, dans toutes ses modalités. Les diverses sensations présentent un caractère objectif qui rend leur étude facile. Tout le monde est d'accord sur ce que signifient les mots, lumière, couleur, intensité lumineuse, localisation visuelle, hauteur d'un son, timbre, etc. Et chacun de ces caractères se présente à peu près identique chez les divers individus. Rien donc de p)us facile que d'étudier k'< sensations, de les produire à volonté, de les abolir, de les exalter, de les sou-


mettre au calcul, de les mesurer; l'accord est complet pour tout le monde sur tous les points.

Mais nous avons vu que la sensation actuelle, à elle seule, ne suffit pas. Il faut la réapparition dans la conscience des sensations déjà éprouvées. II faut que nous gardions le souvenir de ces sensations et qu'elles puissent reparaître dans la conscience à un moment donné, non pas telles qu'elles étaient primitivement, ce qui est rare, mais atténuées, auaiblies plus ou moins suivant les sujets, en somme à l'état de ce qu'on a appelé ~M. C'est ainsi que dans le langage psychologique on parle d'images visuelles, pour indiquer la réapparition dans la conscience des sensations visuelles antérieures. Ce terme, images, très juste quand il s'applique aux sensations visuelles, ne l'est plus quand il s'agit des Sensations auditives, gustatives, des sensations de mouvement, etc., et, à plus forte raison, quand il s'agit de sensations internes. Parler d'images auditives, motrices, etc., est un non-sens; seulement le terme est si bien consacré par l'usage qu'on est bien obligé de l'employer~.

Cette question des images est une des plus importantes de la psychologie, l'image'étant le corollaire, le complément nécessaire de la sensation. Elle doit donc être étudiée avec autant de soin que celle-ci. Malheureusement, si, comme on l'a vu plus haut, l'étude de la sensation est rendue facile par son caractère o~<?/ il n'en est plus de même des images qui, elles, sont purement .<yc:c<~M. Et tandis que pour les sensations l'accord, sauf de rares exceptions, existe entre tous les sujets, il n'en est plus de même pour les images. Prenons par exemple les images visuelles. 11 faut s'en rapporter, pour leur description, aux dires de chaque sujet et cette description varie d'un sujet à l'autre. Che~ certaines personnes ces images ont la netteté des sensations visuelles réelles chez d'autres au contraire ce ne sont que de pâles images, sans couleur, sans contours nets, vagues, indécises, comme des fantûmes. entrevus dans le brouillard. Et on peut rencontrer tous les degrés intermédiaires entre les deux extrêmes. Et que d'inconnues dans ces questionsl Celui qui n'a qu'une image visuelle ordinairement vague et incolore, pourra, en rêve, l'avoir aussi nette que <. Un autre to-tne, rfM~M~s, par exempte, serait pMfét-abte.


dans la réalité. Et pour leur mode d'apparition, que d'inconnues encore! Chez les uns elles peuvent réapparaître a volonté avec tous leurs caractères, chez d'autres au contraire elles n'apparaissent pour ainsi dire qu'à contre-coeur et à peine perceptibles; d'autres fois. elles s'imposent a la conscience sans qu'on le veuille avec un caractère presque hallucinatoire. Pour les images auditives il y a encore plus de variétés individuelles. Quant aux images motrices, si importantes au point de vue des aveugles, leur étude est a peine ébauchée. J'aurai du reste occasion de revenir plus loin MU'cette question des images motrices.

IV

Pendant la vie intra-utérine, le fœtus plongé dans les eaux de 1-amnios est soustrait aux excitations sensitives venant du dehors. Mais au moment de l'accouchement les contractions utérines dont on connaît la violence exercent sur lui une pression qui, répartie sur toute la surface du corps par l'intermédiaire du liquide de Famnios, ne met pas ou presque pas en jeu sa sensibilité. Mais il n'en est plus ainsi au moment même de l'expulsion quand, après la rupture des membranes et l'écoulement du liquide amniotique, la contraction utérine, arrivée à son maximum,exercesur le fœtus une compression ~~<- énorme. C'est le premier moment où la sensibilité du nouveau-né est excitée sans que nous puissions savoir exactement en quoi consiste la modification de celte sensibilité. \ous pouvons seulement supposer qu'elle relève de la peau devenue exsangue par la compression et que les premières sensations du nouveau-né, encore très obscures, ne doivent être que des sensations de froid et des sensations tactiles de pression allant peut-être jusqu'à la douleur.

Mais de nouvelles sensations ne tardent pas à se produire avec la section du cordon et la séparation de la circulation fœtale et de la circulation maternelle. En même temps que cette décompression brusque qui a lieu après la naissance, la première inspiration se fait sous l'influence de l'excitation du centre inspiratoire bulbaire par le sang veineux qui ne reçoit plus t'oxygène du sang ptaccntaire. Alors se produisent les excitations cutanées (froid, con-


tacts, etc.) qui interviennent peut-être aussi, comme le croit Preyer, dans cette première inspiration. Le nouveau-né entre maintenant en relation directe avec le monde extérieur.

Dans les premières heures, et même, on peut le dire, dans les premiers jours qui suivent la naissance, le nouveau-né aveugle ne diffère guère du nouveau-né clairvoyant. Celui-ci a, il est vrai, les yeux ouverts ou du moins il peut les ouvrir quand il ne dort pas, il est sensible à-la lumière et les excitations lumineuses déterminent chez lui l'occlusion des paupières, mais il n'y a en somme pour lui que la distinction brute entre la clarté et l'obscurité et les manifestations motrices consécutives aux impressions lumineuses sont purement réflexes. II n'y a pas encore vision réelle. C'est seulement à partir du moment où le nouveau-né tourne spontanément la tête du côté de-la lumière/c'est-à-dire vers le dixième jour, que la divergence se fait entre le nouveau-né clairvoyant et le nouveau-né aveugle.

Avant d'aller plus loin, il me paraît utile de rappeler en quelques mots les premières étapes de l'évolution sensorielle du nouveau-né dans cette première période.

Un premier fait, c'est que le nouveau-né n'est pas, comme .on le dit quelquefois, une table ?-a~. Les faits cités plus haut le démontrent. Il représente tout un système d'appareils formés par la lente évolution des générations antérieures, système plus ou moins parfait suivant les espèces animales mais qui est toujours adapté pour pouvoir fonctionner après la naissance. Et ces appareils ainsi formés pendant la vie embryonnaire peuvent, chez certaines espèces animales, déterminer des mouvements très compliqués qui, chez l'homme, ne peuvent s'exécuter que tardivement après la naissance et avec de grandes difficultés, la préhension, la marche, par exemple.

Quelles sont maintenant les manifestations de la sensibilité qui suivent immédiatement la naissance? Avant tout ces manifestations sont au nombre de trois, se présentant sous forme de besoins. Le premier est le besoin de sommeil. Quand l'enfant ne tette pas, il dort. Ce premier besoin est personnel à l'enfant et ne nécessite pas l'intervention de la mère. Il n'en est pas de même des deux suivants. °

Le premier est le besoin de chaleur. Sortant deTutérus dan,


lequel il vit dans des conditions de température constante, le nouveau-né se trouve subitement plongé dans une atmosphère différente et presque toujours plus froide. Cette brusque transition dans laquelle le refroidissement de )a peau est augmenté par t'évaporation de la couche liquide qui la recouvre détermine une excitation des nerfs cutanés et le besoin de trouver un abri contre ce froid. Ce besoin se revête chez les animaux, le chien et le chat, par exemple, qui se blottissent instinctivement sous le corps et entre les pattes de leur mère qui elle-même s'enroule instinctivement pour ainsi dire autour d'eux. Pour le nouveau-né humain, ce besoin instinctif probable ne se révèle pas: abandonné à luimême il n'aurait pas l'instinct de se pelotonner sous le corps de la mère et d'autre part cet enroulement instinctif du corps de la mère s'est transformé; il est devenu volontaire et conscient, exemple d'une transformation d'acte instinctif en acte psychique; l'instinct maternel est devenu amour maternel.

Le second besoin est le besoin d'alimentation. Celui-ci ne se déclare qu'un certain temps après la naissance. Privé de l'apport que lui fournissait le corps maternel sur lequel il était greffé, t'entant éprouve bientôt le besoin de nourriture. Pour cela i) possède un appareil tout prêt à fonctionner dès que se présenteront les circonstances favorables. Les appareils musculaires de la succion, tèvr~s, langue, parois buccales sont si bien organisés qu'ils peuvent déjà, comme nous t'avons vu, fonctionner même avant la naissance. Ce besoin de succion est si puissant qu'il se produit dès qu'un objet vient au contact des tevres. A ia satisfaction de ce besoin correspond chez la mère le besoin d'appliquer aux lèvres de l'enfant le mamelon pour diminuer la réplétion de la glande mammaire gorgée de lait.

Quelles sont maintenant les premières excitations sensitives provenant du monde extérieur qui agissent sur le nouveau-né? En première ligne et avant tout ce sont les excitations cutanées. J'ai déjà parlé des sensations de pression et de température. Des sensations tactiles proprement dites, contacts divers auxquels est soumis le nouveau-né, il y a peu de chose à dire. Il n'en est pas de même des sensations douloureuses qui se produisent chez lui et qui ~o traduisent par des mouvements variables, en particulier le cri, tel que celui qui accompagne la première expiration.


Une question se pose à propos de ces s.ensations. Le nouveau-né souffre-t-il? Sent-il réellement la douleur? Nous jugeons de la douleur chez les autres par les manifestations que nous éprouvons nous-mêmes dans cecas. Quand nous voyons un enfant, un animal, qui ne peuvent nousdire s'ils souffrent présenter les mêmes manifestations que celles auxquelles nous nous livrons, nous sommes, semble-t-il, en droit de conclure que cet enfant, que cet animal souffre réellement. Il y a bien certains faits qui pourraient faire hésiter; tels sont ceux qu'on observe chez lesanencéphales et chez les animaux après l'extirpation des hémisphères cérébraux. Chez les anencéphales il semble y avoir parfois une vie psychologique assez complexe. Ils réagissent aux piqûres par des mouvements qui paraissent être des mouvements de défense les mouvements des membres sont plus vifs quand on pince la peau. Ils poussent des cris, des plaintes, des gémissements. Ils réagissent même quelquefois aux excitations olfactives, gustatives, auditives et visuelles. Chez tous ces anencéphales du reste la succion et )a déglutition se font d'une façon normale. Il semble.donc qu'il y ait chez eux, malgré l'absence plus ou moins complète du cerveau, un peu plus qu'une vie simplement végétative. Chez l'anencéphate observé par Edinger et rischer, oHcnc~Me qui uecM< <?Ma~ ans, le sommeil fut continu pendant la première année et ce n'est qu'à à partir de la deuxième année que les cris devinrent incessants. Les animaux auxquels on a extirpé les hémisphères cérébraux présentent des phénomènes analogues. II en est de même chez le nouveau-né humain dans les premiers jours de la naissance, époque à laquelle il se rapproche beaucoup des anencéphales. La difncutt~ est toujours de savoir exactement la signification des mouvements de réaction aux excitations douloureuses. Il est impossible dans la plupart des cas de décider si le mouvement est réfiexe ou volontaire, conscient ou non et si l'être qu'on a sous les yeux sent réellement la douleur.

Après ces sensations ce sont les sensations de goût qui paraissent les premières. Les saveurs sucrées (sein soùpoudré de sucre) semblent calmer l'enfant, les saveurs salées l'agitent; l'amer et l'acide déterminent des réactions motrices. Ces sensations gustatives sont même assez précises. Ainsi pendant que l'enfant de Preyer, au deuxième jour, prenait sans hésitation du lait de vache


coupé d'enu. le même fait était refu-é le quatrième jour. H faisait donc déjà la distinction du n-out de ce lait et du lait materne). Les sensations oH'actives ne se montrent qu'après les précédentes, ce qui s'explique par les mucosités qui encombrent les fosses nasates. Mais les excitations tactiles des narines par l'acide acénque, )c tabac, produisent Féternuement et des mouvements réflexe?. Ces excitations olfactives ne paraissent pas avoir chez te nouveau-né humain l'influence qu'elles exercent chez l'animal. Les chiens ~M~(W. auxqueis on a en)evé les lobes o)factifs ne peuvent trouver les tétines de leur mère tandis qu'ils tes trouvent encore quand t'odorat est conservé.

L'obstruction de la trompe d'Eustuche par les mucosités qui cmpéchoit t'accès de t'air dan< la caisse du tympan et l'accolement desparoisduconduit auditiFfont que )e nouveau-né <<t sourd dans tes premiers jours qui suivent immédiatement la naissance. J'ai parié ptus haut de ia sensation visueHe réduite auxdi!érences de ciarté et d'obscurité.

Pendant toute cette première période les mouvements sont ou bien des mouvements in-tinctjfs comme la succion ou bien des mouvements réf!exes sous rinnuencé des diverses excitations senStttves.ou enfin des mouvement~ irré~uiiers sans but et sans cause déterminée. J'ai parlé plus haut de la signification possible de quelques-uns de ces mouvements.

D'une façon généraie. t'excitabihté rénexe est plus grande dans les jour. qui suivent immédiatement, la naissance. Mais ces mouvements rénexes, cri-, éternuemcnts, toux, occiusion des paupières, rénexes patmaireset p)antaires, mouvements des membres,etc.,ne présentent rien de particulier au point de vuequi nous occupe: Le seul réflexe intéressant est le réuexe instinctif de la succion qui domine à cette époque toute la vie de t'entant.

bans cette première période on peut se demander ce qu'H y a de conscience chez ces petits êtres. Les faits que j'ai rapportés permettent l'hésitation. Cependant il semble bien que pendant ces deux premières semaines les seules impressions que puisse éprouver le nouveau-né soient, avec les besoins que j'ai signalés, des impressions de malaise et de bien-être, impressions un peu vagues, un peu confuses et qui dans certaines circonstances peuvent atter jusqu'à la douleur.


v

C'est à la fin de la deuxième semaine en général que le nouveau-né commence à utiliser les sensations visuelles~. C'est à partir de cette époque que le nouveau-né entre en relation réelle avec le monde extérieur et en prend connaissance. Sans parler des sensations olfactives et gustatives dont le rôle est tout à fait secondaire il utilise pour cette connaissance les autres sensations, sensations, auditives, sensations tactiles, sensations visuelles, sensations de mouvement.

Chez les aveug'Ies-nés ces sensations visuelles manquent et cette absence les met dans un état d'infériorité vis-à-vis des autres enfants et produit des retards notables dans leur connaissance du monde extérieur. Cette infériorité estencoreaugmentce par la privation chez l'aveugle-né d'une cause puissante, l'imitation. L'aveugle ne peut s'en servir que dans le domaine des sons, tandis que le clairvoyant l'utilise pour l'éducation et ie perfectionnement de ses mouvements et y trouve une aide précieuse. La deuxième période commence, comme on l'a vu pour le nouveau-né clairvoyant, quand son œil fixe un objet lumineux, une bougie par exemple (dixième au quinzième jour) et surtout quand il suit de l'œil un objet lumineux qui se déplace. Ce mouvement est le premier mouvement dans lequel se trouve la démonstration d'un acte réellement volontaire. Pour un objet brillant, comme une bougie, c'est à une époque variable suivant les enfants depuis le vingt-cinquième jour (Preyer) jusqu'à un ou deux mois. On peut cependant objecter que ce mouvement pourrait bien n'être qu'un simple réf!exe puisqu'on l'a observé chez des pigeons après l'extirpation des hémisphères cérébraux. Mais l'objection perd sa valeur quand il s'agit non plus de flammes ou d'objets très brillants mais d'objets ne pouvant déterminer sur la rétine qu'une impression plus faible et ne pouvant être comparée à une flamme. Ainsi une petite fille, au soixante-sixième jour, suivait del'œii un petit chat blanc que je te'nais entre les mains en le déplaçant lentement et i. U y a. sur ce point, comme sur la plupart de ceux qui concernent la vie du nouveau-né, de très grandes différences individuelles. Les chiffres donnes ici n'ont donc qu'une valeur relative et ne peuvent servir que de jatons.


déjà nu deuxième mois quoiqu'elle ne reconnut pas sa mère qui la nourrissait, elle voyait très bien que sa mère déboutonnait son corsage pour lui donner le sein et cessait alors de crier (Un du deuxième mois)'. Mais chez elle ta vision consciente s'était montrée beaucoup ptus tôt.

Dans cet acte il y a certainement la démonstration de deux processus dépassant les actes purement réflexes, dans le premier un acte volontaire et réeiïement inteHectue), dans le second cas un acte d'inhibition.

Je crois donc en n'attachant pas une trop grande importance à la fixationet au déplacement du regarddontj'ai parlé tout ai'heure que c'est vers le début du second mois qu it faudrait placer chez le nouveau-né clairvoyant le début des actes psychiques relevant de la substance corticale des hémisphères. Nous savons du reste que c'est vers cette époque que se myéiinisent les radiations nerveuses allant de i'écorce aux gangtions de la base et que se complètent ies associations entre les sphères sensitives de cette écorce.

Mais si nous pouvons assigner ainsi pour les clairvoyants une date approximative pourte début des opérationspsychiques en nous basant sur les sensations visuelles, cette base nous manque pour les nouveau-nés aveugles. Sur ce point les documents nous t'ont défaut. Il n'a pas été fait.à ma connaissance, de recherches sur les aveugle, nouveau-nés comparables aux recherches de Darv\in, de Frayer, de Ferez et de tant d'autres sur les clairvoyants. Nous sommes donc obligés de nous tenir à ce que nous apprennent les mouvements liés aux autres sensations.

Or, l'audition seule peut nous donner le moyen de préciser le début des processus psychiques chez !'aveug)e-né. En admettant que le mouvement déterminé par un son s? fasse chez celui-ci dans les mêmes conditions et aux même- dates que chez le c)airvoyant, c'est en général vers ia onzième semaine que l'enfant tourne sa tête vers le côté d'où provient le son. Tous les phénomènes moteurs qui se produisent chez t'entant aveugte avant cette date ne peuvent servir à hi démonstration de l'existence de la

t.Ces obSL'itiot)!-ctCt*)te~<)ui suivront. ontftefaitessurunepetUefittp.M. ~uc j'ai pu obscr'c'r pendant tapremiet'e.'tnnee après M naissance.


volonté ou d'un acte psychique. Il est probable du reste que chez l'aveugle-né il y a un retard sur le clairvoyant pour l'apparition des phénomènes moteurs supérieurs aux purs réflexes. Il faut cependant remarquer que déjà à la sixième et septième semaine la voix de son père et le chant dé sa mère peuvent calmer les cris et l'agitation de l'enfant (Preyer); ce qui semble indiquer l'existence de processus d'inhibition consciente. Quant à l'arrêt des cris par le sifflement qui s'observe quelquefois dès les premiers jours, c'est un pur réflexe.

En somme en éliminant les sensations visuelles qui ne peuvent entrer en ligne de compte, c'est vers la fin du second mois ou le début du troisièmequ'il faudrait placerchez le nouveau-né aveugle l'éveil de l'intelligence.

A partir de ce moment le progrès se fait et les étapes successives de ce progrès peuvent être jalonnées par les dates correspondant à l'éruption dentaire, aux esssais du langage, aux essais de la marche.Ces périodes sont un peu comparables aux paliers d'un escalier que gravit l'enfant dans son ascension intellectuelle. Quels sont maintenant les premiers rudiments de cette formation intellectuelle? Comment l'enfant prend-il une connaissance réelle, consciente, du monde extérieur et de son propre corps alors que la sensation visuelle ne peut intervenir?

Nous avons vu que s'il y a un rudiment de conscience dans les premiers jours qui suivent la naissance ce ne peut être qu'un sentiment vague de malaise ou de bien-être, que des besoins aussi vagues quoique organiquement impérieux, et que les sensations gustatives, olfactives, tactiles, etc., ne peuvent produire que des réflexes ou des mouvements irréguliers.

Quels sont chez le nouveau-né les appareils qui peuvent entrer en jeu pour déterminer des actes volontaires et des phénomènes psychiques? Le premier et le plus important de tous est l'appareil qui sert dans l'acte de téter. Dans cet acte qui n'est au début qu'un réflexe, réflexe très complique-il est vrai, mais purement instinctif, les excitations sensitives et les mouvements qui le constituent deviennent peu à peu conscients, autrement ditl'épiphénomène' conscience se greffe sur ces sensations obscures et sur ces mou1. J'emploie ce mot epiphénomëne en lui donnant son sens littéral sansvou loir lui donner une signification philosophique quelconque.. s


vements et devient de plus en plus déterminé. Il en est de même dans l'acte de préhension quand, par exempte, la main de l'enfant saisit soit un doigt de l'autre main, soit son orteil, ou bien quand sa main s'applique sur le sein materne) pendant qu'il tette. C'est de ces actes qu'il faut partir pour chercher comment chez le nouveau-né apparaissent les phénomènes de conscience. L'analyse psycho-physiologique a bien trouvé dans ta peau des points de sensibilité différents. distincts les uns des autres et répartis -ur la surface de la peau, points affectés aux sensations de pression, de contact, de froid, d~' 'haud, de douleur et on a même dressé la carte de c~s différentes sensibilités pour certaines régions de )a peau. Mais il faut bien se rendre compte, et on l'oublie peut-être un peu trop, qu'en pratique les choses se passent autrement. Dans la préhension d'un objet, dans l'application de sa main sur la peau, ce que connaît t enfant, ce ne sont pas ces points de sensibilité isolés de la peau, ce sont des surfaces, et non pas seulement de- surfaces ptanes. mais des Mn'acMCOMr~ et en même temps que ces sensations provenant de la peau parviennent à la conscience, il se produit des sensations de mouvement. En un mot ce qui arrive à ta conscience de l'enfant, ce n'est pas une sensation tactile, thermique, musculaire, c'est une .<fnMtion composée, un bloc dont /f collective Mn! paraît dans la conscience. C'est cette image qui chez le clairvoyant s'associe à l'image visuelle, qui la précise et la fixe tandis que chez t'aveugtené, vu l'absence d'image visuelle, elle doit être beaucoup plus lente à s'implanter et à se fixer dans la conscience. Mais se figurer que chez t'aveugte il n'y a que l'image tactile, et opposer cette image tactile, cet atlas tactile. comme on le dit vulgairement, à Fimai.fe visuelle, à l'atlas visuel, est, H mon avis. une erreur physiologique et psychologique.

A part tes besoins primitifs dont nous avons parlé et qui suivent plus ou moins immédiatement )n naissance, la première apparition dans la conscience de l'enfant est donc faction de téter, c'est cette notion qui se développe peu peu la première et constitue la conscience du nouveau-né et on pourrait dire à juste titre que la conscience de t'entant ne connaît de son corps que l'appareil de la succion, qu'il n'est autre chose, tant au point de vue matériel qu'au point de vue psychique. ~M'M~f bouche ~:<: sent et se meut, </«'K~


conscience bucco-labiale, tout le reste du corps lui étant encore inconnu. `

Un peu p!u~ tard, la main, avec ses sensations et son appareil de préhension, se révèle à la conscience de l'enfant, et successivement apparaissent ainsi à la conscience les mouvements et les sensibilités concomitantes des membres inférieurs, du cou, de la face, etc. Mais quoi qu'il soit impossible de préciser ce qui se passe dans cette conscience enfantine encore rudimentaire, il paraît improbable qu'au début le nouveau-né puisse associer de suite la conscience de l'appareil de succion et celle de l'appareil de préhension. Ce ne doit être que par des essais multiples, des expériences répétées que ces deux consciences peuvent être associées, rapprochées, comme se rapportant à une seule conscience et à un seul corps. On est donc tenté d'admettre que la conscience de l'enfant, avant d'arriver à son état normal de conscience une, passe par un état intermédiaire de consciences multiples correspondant aux principaux appareils anatomo-physiologiques et que ce n'est qu'à une période assez avancée de la vie extra-utérine que le nouveau-né acquiert la conscience de son existence, de sa personnalité, et par suite de la distinction de son corps et du milieu extérieur.

Ces différentes notions, conscience, personnalité, volonté, etc., n'apparaissent pas d~emblée, ex abruplo, dans leur intégrité, à un moment donné; elles se forment peu à peu, se précisent avant d'atteindre leur état définitif. Aussi est-il presque impossible de déterminer d'une façon certaine l'époque de leur apparition et le moment où le réflexe instinctif devient conscient et volontaire. Les dates (forcément approximatives) données par les différents auteurs qui se sont occupés du nouveau-né, se rapportent toutes au clairvoyant et prennent surtout pour base les sensations visuelles et les rapports des mouvements avec ces sensations. Nous avons vu plus haut qu'en s'en rapportant aux mouvements produits par les sensations auditives il faudrait rapporter à la fin du second mois ou au débuts du troisième l'éveil de l'intelligence sous forme de mouvement volontaire. C'est n cette époque que i. Le nouveau-né possède ainsi plusieurs consciences étémenta.ires. Jules Soury, article « Cervea.u du Dictionnaire de p/t~'o/o~te de Cli. Uichet, t. t). p. SU.


l'enfant tourne la tête dans la direction du son qu'il entend. Ce serait donc à ce moment que chez l'aveugte-né se ferait l'apparition de la volonté et qu'aurait lieu te premier essai d'orientation. A cette époque l'enfant est sensible a certains sons. au chant, aux sons d'un piano, il semble déjà faire la distinction des sons et des bruits et sa mimique ne peut être confondue avec les tressadtemcnts et les mouvements purement réflexes que les sons un peu forts et tes bruits déterminaient chez lui antérieurement. H est inutile d'insister sur tes mouvements divers qui se montrent chez le nouveau-né dans le cours de ce deuxième mois, mouvements qui ont été notés avec tous leurs détails par les auteurs qui se sont occupés de cette question. Chez les aveugles de naissance oes mouvements se produisent comme chez les clairvoyants, on peut supposer seulement qu'ils se produisent chez eux avec un retard plus ou moins considérable. Ce qui paraît certain c'est que chez eux les mouvements d'expression, les mouvements des yeux, toute la mimique faciale ne peuvent avoir le caractère qu'its ont chez le nouveau-né clairvoyant. Il y a chez eux une sorte d'impassibilité qui se retrouve chez t'adutte.

De toutes façons nous sommes donc obligés pour suivre l'évotntion intellectuelle de t'aveulie de naissance de nous reporter à ce que nous apprend le clairvoyant en éliminant tout ce qui revient dans cette évolution à la sensation visuette.

Je ne puis donc à ce point de vue que renvoyer aux travaux que j'ai cités plus haut. Je renverrai aussi aux observations que j'ai pu faire pendant une année sur la petite M. dont j'ai déjà dit quelques mots, observations qu'on trouvera en appendice à la fin de ce travail. Quoiqu'elles concernent une enfant clairvoyante elles me paraissent assez intéressantes pour être mentionnées. Avant d'en terminer avec cette seconde période qui, chez t'aveugte-né va du moment ou il tourne la tête vers l'endroit où le son se produit, jusqu'au moment de l'éruption des dents de lait, je m'arrêterai un instant sur la comparaison des sensations visuelles et des sensations auditives au point de vue de leur importance pour le développement intellectuel de l'enfant. Si l'on prend d'abord les sensations auditives, on voit combien sont restreintes les notions qu'elles peuvent fournir au nouveauné. Ces seules notions sont la hauteur, l'intensité et le timbre du


son et comme résultantes l'existence d'objets extérieurs à lui et une notion obscure de localisation.

Au point de vue intellectuel, tant que le langage n'intervient t pas, on voit que ces notions se réduisent à bien peu de chose. Par contre les sensations auditives par leur petit nombre même se précisent et se perfectionnent plus rapidement que les sensations visuelles. Le nouveau-né reconnaît à la voix sa mère, sa nourrice, son père à une époque où il ne peut encore les reconnaitre par la vue seule. Si son père ne lui parle pas et s'il a de la barbe, il appellera papa, tous les hommes barbus.

D'un autre côté, si la sensation auditive, à cette époque du moins, n'a pas grande influence sur l'intelleetualité du nouveau né, elle en a une très grande sur sa vie affective. Les sensations audi tives, la musique surtout, créent en nous, spécialement chez cer tains sujets, une disposition particulière; elles nous éloignent de la réalité, elles nous élèvent en dehors et au-dessus du monde de l'intelligence et sont la source des plus vives jouissances. Ce sens musical apparaît de très bonne heure chez le nouveau-né. Déjn au sixième mois les enfants témoignent leur joie en entendant de la musique. Preyer cite le cas d'une petite fille quià neuf mois chantait exactement la note donnée au piano. Cette enfant et deux de ses frères et sœurs surent chanter avant de parler. Ils ne donnaient pas seulement la note juste, mais l'intensité et la nuance. On sait la précocité de quelques grands musiciens, en particulier de Mozart. Mais le cas de précocité musicale le plus remarquable es t celui de cet enfant, Pepito, âgé de trois ans et sept mois présenté par M. Richet au Congrès de Psychologie en 1900. A l'âge de deux x ans et demi sa mère fut tout étonnée en entendant d'une pièce e voisine son enfant jouer au piano un morceau qu'elle avait joué é plusieurs fois. N'ayant pas trois ans il jouait devant un auditoire de musiciens des airs de sa composition.

Quoique ces faits concernent des enfants ayant passé la période dont je me suis occupé dans les pages précédentes, j'ai cru devoir les mentionner, car ils contrastent d'une façon frappante ave c l'évolution beaucoup plus lente des acquisitions visuelles. I) n'y a pas dans l'histoire des peintres un seul exemple d'une précocité pareille.

Mais au point de vue intellectuel, la vue reprend toute sa supé


rionté. En présence des quelques notions fournies par les sensations auditives, qu'on mette en regard ce que nous devons aux sensations visuelles, quelle multiplicité d'objets elles nous font connaître et combien les aveugles sont désarmés sous ce rapport. On voit donc que si aux sensations auditives ne s'associaient pas chez l'aveugle-né les sensations tactiles et de mouvement à quelle pauvreté intellectuelle il serait condamné. Heureusement l'intervention de ces deux ordres de sensations vient remédier à l'absence de la vue. Mais quels retards et quelles difficultés pour l'aveugle

Dès que le ciairvoyant peut utiliser sa fonction visuelle H prend connaissance peu à peu et très rapidement non seulement des objets qui l'entourent immédiatement, mais encore des objets einignés. L'enfant, immobile dans son berceau, ne perd rien de ce qui se passe, il examine tous les objets situés dans la chambre où il se trouve. Quand on le sort dans les bras de sa nourrice cette connaissance s'étend beaucoup plus loin et sans se rendre encore bien compte de la distance relative de tous les objets qu'il voit, il n'en acquiert pas moins une notion plus ou moins précise. L'aveugie-né, au contraire, dans le berceau où il est couché, ne peut connaître que les objets que ses mains peuvent toucher; l'ouïe lui apprend bien, au bout d'un certain temps, qu'il y a des objets qu'il ne peut atteindre avec la main, mais pour les connaître il faut qu'on le déplace et encore il ne peut connaître que ceux qu'on peut mettre à sa portée; il ne peut même avoir une idée du plafond de sa chambre et on sait combien chez le nouveau-né clairvoyant les yeux se portent fréquemment en haut. De même quand l'aveugle-né sort aux bras de sa nourrice, que peut-il connaître du monde extérieur et de tout ce qui l'entoure, de tout ce que le nouveau-né clairvoyant regarde avec tant d'avide curiosité? Ce n'est que plus tard, quand il commence à marcher, qu'il peut prendre une connaissance imparfaite de ce qui l'environne en s'aidant des sensations auditives et des autres sensations qu'il peut utiliser' et en se reportant à ce que lui disent et lui enseignent les clairvoyants.


VI

Les recherches sur les animaux employées avec les réserves et les précautions nécessaires peuvent fournir quelques indications précieuses sur les questions traitées dans les pages précédentes. Sans entrer dans des détails qui dépasseraient les limites de ce travail, il me paraît utile de donner une idée générale des faits observés chez les animaux, comparés avec ceux qui l'ont été chez l'homme.

Un premier fait concerne l'état de la vision chez le nouveau-né. Il y a à ce sujet des différences assez peu explicables et qui ne sont pas en rapport avec le développement de l'intelligence. Ainsi pour ne prendre que les vertébrés supérieurs, oiseaux et mammifères, les perroquets ainsi que la plupart des mammifères, tels que le chat et le chien par exemple, naissent les yeux fermés, tandis que le cobaye d'une part, les singes de l'autre, naissent comme le nouveau-né humain les yeux ouverts. On ne peut donc, comme on serait tenté de le faire par ce rapprochement du singe et de l'homme dans cette non-occlusion des yeux, rattacher cette nonocclusion à une activité intellectuelle, le cobaye qui la présente aussi se trouvant dans un état d'intellectualité tout à fait inférieure. Il y a là simplement un fait d'organisation sans signification intellectuelle.

Quelques recherches ont été faites sur des singes nouveau-nés (J/acacMX r/iMtM) par Lashley etWatson. Le fait dominant consisté aussi par d'autres observateurs, c'est que le développement est beaucoup plus rapide que chez l'homme. Dès le deuxième jour les yeux se tournaient vers un objet en mouvement: le quatrième, l'objet était saisi. Les mouvements coordonnés apparaissaient à à la deuxième semaine et l'activité du jeu se manifestait au cours de la troisième semaine. Cette rapidité dans le développement intellectuel après la naissance se retrouve chez presque tous les mammifères.

Des recherches plus nombreuses ont été faites sur des animaux plus éloignés de l'espèce humaine, des oiseaux, des cobayes, des lapins, des chiens. Les progrès del'adaptation de l'animal nouvcau-


né au monde extérieur ont été suivis avec précision par nombre d'observateurs a partir de la naissance. Je ne m'y arrêterai pas. Je ferai seulement une exception pourles expériences dans lesquelles le nouveuu-tié était expérimentalement privé de la vue par t'énuetéation des globes oculaires. Le cas observé chcx le chien, par Monako\v et Munk, présente à ce point de vue un très grand intérêt psychologique. Je transcris ce qu'en dit Soury dans son article Cerveau du Dictionnaire de /)/i'to/o~M de Richet, p. 93t et 941. –('Jusqu'à la quatrième semaine la démarche de cet animal était incertaine; dès le troisième mois il trouvait facilement sa nourriture, allait et venait sans se heurter, dans !nstitut et dans le Jardin, montait t'escatier sans tâter tes marches. mais il n'en était ptus de même en descendant, il fallait lui faire tater les marche- Dès que le terrain lui était, connu, il s'orientait dans t'espace avec la même sûreté qu'un chien non aveugte. L'intelligence a paru intacte. Ce chien était fort attaché à ses maîtres et jouait avec leurs enfants en sautant autour d'eux sans se heurter jamais: il se heurtait au contraire aux choses, quelle que fût sa prudence, dans un lieu qu'ii ne connaissait pas. Rien ne pouvait le décider à sauter par terre d'un banc où on l'avait posé. Extraordinairement, craintif avec les étrangers dont il sentait la présence, il notait exactement le moindre bruit et distinguait toujours les paroles prononcées par son maître, fut-ce à voix très basse, de celles des visiteurs. H échappait ainsi à qui voulait le prendre. ')

Je passe sous silence les lésions observées sur le cerveau de ce chien, sacrifié six mois après l'énucléation des gtobes oculaires. On voit dans cette observation ce qui se passe dans le cerveau d'un animal aveugte-né après la naissance et comment l'adaptation se fait en t'abscnce de toute sensation visuette. tt serait désirable que de~ expériences de ce genre pussent être pratiquées sur des singes anthropoïdes beaucoup plus rapprochés de l'homme. Mais ii ne faut pas se dissimuler qu'en pratique, et pour toutes sortes de raisons, elles seraient très difficiles a exécuter.


YM

Au lieu de suivre comme je l'ai fait jusqu'ici le développement psychologique du nouveau-né aveugle après la naissance, je voudrais maintenant aborder la question d'un autre côté et voir comment, chez l'aveugle-né adulte, se comportent les différentes sensations. Là les documents sont un peu plus nombreux et on a, ce qui est précieux, le témoignage des aveugles eux-mêmes, de ceux du moins qui savent s'observer. Avant tout je mentionnerai l'ouvrage de Villey, le Monde des Aveugles, dans lequel la psychologie des aveugles est traitée d'une façon remarquable. Je prendrai donc successivement les différentes sensations éprouvées par les aveugles en cherchant à déterminer quel rôle jouent ces sensations dans leur fonctionnement intellectuel. Je ne ferai que mentionner les sensations gustatives dont le rôle est absolument secondaire. Il n'en est pas de même des sensations o~ct: On sait quel rôle ces sensations jouent dans le règne animal, si bien qu'on a pu diviser ce règne en deux grandes catégories, les animaux osmotiques (reptiles, amphibies, poissons osseux) et les animaux anosmotiques.

Mais cette division n'est peut-être pas tout à fait justifiée. Même chez les animaux dits anosmotiques les sensations olfactives peuvent jouer un rôle bien plus important qu'on ne le suppose. Et ce n'est pas seulement à l'époque du rut que le sens olfactif acquiert une activité spéciale, mais dans la vie ordinaire. Le monde des odeurs, l'espace olfactif, si on peut l'appeler ainsi par analogie avec l'espace visuel, a peut-être chez le chien autant d'importance que ce dernier. Les particules olfactives presque impondérables qui se répandent dans l'atmosphère avec une multiplicité dont notre sens olfactif ne peut nous donner aucune idée sont recueillies et reconnues par le sens olfactif du chien. 11 distingue ainsi à l'odorat les objets qui appartiennent à son maître, la trace du gibier qui a foulé le sol longtemps auparavant et suit son chemin sans se perdre dans les innombrables courants olfactifs qui se croisent dans tous les sens. L'organe de l'odorat est pour lui un véritable or~atM de o~M'ec~o~.

Chez 1 hcirn!p. n part leur influence physiologique et psycholo-


gique su laquelle je n'ai pas à insister ici, les sensations olfactives n'ont qu'une importance secondaire dans la connaissance des objets extérieurs Cependant il n'en est pas toujours ainsi. Chez certaines races, les indiens, les nègres, le sens olfactif est très développé. Et spécialement chez les aveulies les sensations olfactives contribuent avec les sensations auditives, à leur faire connaître les objets éteignes Elles peuvent même servir, chez certains aveugles-sourds en l'absence des sensations auditives, à l'orientation et à la direction des mouvements. Ainsi les aveuglessourdes, He)en Keller, Marie Heurtin, non seulement retrouvent leurs amies à l'odeur, mais Marie Heurtin peut, guidée par l'odorat, se diriger dans une salle vers la place où se trouve sou amie. L'odorat est pour elle un organe de direction (voirVil)ey, p. 74). Il en est de même de M. Yves Guégan. cité par Villey dans le chapitre du Sens des obstacles. Chaque fois qu'un rhume de cerveau le privait de son odorat, il devenait incapable de s'orienter. Si nous prenons maintenant les sensations tactiles, nous nous trouvons en présence de sensations dont le rûle est incomparablement supérieur à celui des sensations précédentes. Cependant, à elle seule. la sensation tactile pure ne suffirait pas. Les caractères de ces sensations tactiles sont bien connus et je n'ai pas besoin de les rappeler. Ce qu'il importe seulement de savoir, c'est que la sensation tactile pure suftit pour nous faire connaître deux dimensions de 1 espace.

Cependant certains auteurs, et en particulier Dunan, refusent toute intervention de la sensation tactile dans la notion d'espace, et pour ce dernier, chez les voyants, la notion d'espace serait due uniquement au sens de la vue. Les faits contredisent formellement cette assertion.

Ce qui induit facilement en erreur c'est que chez le' clairvoyants les sensations visuelles prennent une telle prédominance que chez eux les images visudies se substituent facilement aux images tactiles.

Cela est si vrai que chez un aveugle ayant perdu la vue à l'âge de sept ans, les images visuelles prédominaient encore avec une telle ténacité qu'il ne pouvait se représenter autrement que colorées les lettres en points de l'alphabet Braille qu'il lisait avec les doigts (cas de M. Bernus). Mdis ce ça- a'imptique pas que la


sensibilité tactile ne puisse intervenir chez le clairvoyant pour la notion d'espace. En tout cas chez l'aveugle-né cette intervention ne peut être mise en doute et il faut bien admettre chez lui des images ~c<M comparables aux images visuelles en ce que pour la sensibilité tactile pure elles peuvent être simultanées, comme les images visuelles. Ainsi dans la lecture des lettres en relief de l'alphabet Braille on constate que les lettres peuvent être perçues par la sensibilité de la peau sans intervention des mouvements autrement que pour passer le doigt d'une lettre à l'autre. Au début t le liseur, encore inexpérimenté, fait intervenir de légers mouvements pour mieux assurer le contact du doigt avec les divers points de la lettre, mais ces mouvements sont réduits au minimum à mesure qu'il se perfectionne pour disparaître tout à fait quand il est bien maître de son exercice. Chez les clairvoyants il en est de -même quoi qu'en dise Dunan, qui parle de l'impuissance des voyants à lire avec leurs doigts l'écriture des aveugles'. (L'espace visuel et l'espace tactile, /?et'. philos., n° 4, 1888.) Non seulement la chose est possible, mais elle est assez fréquente aujourd'hui, elle est même d'acquisition assez facile et je puis en parler par expérience personnelle. Seulement tandis que pour les lettres les plus simples, a, b, c, e, i composées de un et de deux points, ou I, m, o, g, composées de trois et quatre points, la sensibilité tactile pure me suffit pour les reconnaître, il en est quelques-unes comme, n, r, é, è, etc., pour lesquelles je dois faire intervenir de légers mouvements des doigts~. La notion des sensations tactiles est donc immédiate et simultanée dans le premier cas, successive dans le second. Mais si je veux me représenter ces sensations tactiles, je ne puis jamais me les représenter à l'état d'images tactiles, mais toujours à celui d'images visuelles, ce qui n'a rien d'étonnant~. i. M. P. qui depuis de longues années vit au milieu des aveugles, m'a assuré qu'il lisait très couramment avec ses yeux l'écriture nocturne (~.c Braille), mais qu'il lui avait toujours été impossible d'en lire un seul mot avec ses doigts, et ce fait ne lui est pas particulier, il est commun à tous les voyants (p. 3~). 2. On a bien prétendu que dans la reconnaissance des points en relief des lettres Braille, il y avait autre chose que la sensation tactile pure et qu'il intervenait des mouvements inconscients des doigts (vibrations digitales). Ces mouvements inconscients ne peuvent être niés dans certains cas. Mais on peut se convaincre facilement en y portant toute son attention qu'on peut avec la sensibilité tactile seule reconnaitre la situation et le nombre des points en retief de certaines lettres.

3. Je ne veux pas aborder ici cette question des images <ac<t~s chez les clairt


Mais pour tes aveugles de naissance il n'en est plus de même et ces représentations sont réellement des représentations tactiles qui, comme qualité, sont différentes des représentations visuelles des clairvoyants, mais n'impliquent pas pour cela une différence entre l'espace visuel et l'espace tactile comme le prétend Dunan. Si je place par exemple un cercle, un anneau sur la paume de la main le voyant aura la sensation visuelle d'un cercle, l'aveugle, la sensation tactile; la qualité de leurs sensations sera différente de même que l'image ultérieure de leur sensation, mais la notion du cercle sera identique chez les deux de quelque façon qu'ette ait été acquise.

Il est évident que dans tes expériences précédentes je me place dans des conditions exceptionnelles et qui ne se présentent guère en réalité, mais elles sufSsent pour démontrer l'intervention de la sensibilité tactile. Et si au lieu de simple contact on prend la sensation de pt'M.on, pression exercée sur la peau, ces phénomènes sont encore plus évidents et tes sensations tactiles plus fortes. Chez tes aveugles ces sensations tactiles sont le point de départ de la connaissance du monde extérieur. Elles sont tes germes de la notion d'espace qu'elles impliquent et qu'elles contiennent virtuellement.

Mais ces notions n'existeraient qu'à l'état de germe dans l'esprit de t'aveugle si n'intervenaient d'autres sensations.

La première et la plus importante à ce point de vue est la sensation de mouvement en l'associant à son côté actif, c'est-à-dire à la conscience de mouvement voulu.

A elles seules et en l'absence de toutes tes autres sensations, les deux, sensations tactiles et sensations de mouvement, suffisent pour donner la connaissance du monde extérieur et conduire aux deux catégories de t'espace et du temps. C'est ce que démontre l'observation des aveugles-sourds de naissance, comme on le verra voyants. A!ais pour ce qui me concerne j'ai tapjus grande dit'ricutte ajesévoquer et je n'ëvoqnc jamais qu'; ~ueiqut; chose d'à peu près insaisissahte. rouvert de suite par t'image visuelle, Ainsi si je veux me ~'présenter une image tactile, la sensation produite par un. ;)f)inte sur la peau, celle d'une surface po)ic ou rugueuse, etc.. je vois imruedi-ttenx'nt I.t pointe. la sun'ac. ou toute autre chose et l'image tactile pure m'échappe immédiatement. H setait désirable que les aveugles de naissance tissent une étu'fe comp)eteet approfondie de ces images tactiles, étude t)t'auc.<up piusdifuciieà faire pour )csc)air/ovants il cause de f'mtervention des images visueffes.


plus loin. Et ces catégories de l'espace et du temps même quand elles ne sont pas nommées, étiquetées, n'en existent pas moins dans la conscience.

Comment ces sensations de mouvement se comportent-elles chez un aveugle-né? Je le suppose à une certaine distance d'un mur, distance égale à la longueur du bras. En étendant la main, il rencontrera l'obstacle du mur et en conclura à l'existence d'un objet en dehors de lui; en promenant ainsi sa main et en touchant des objets différents il s'apercevra que pour les uns il lui faudra étendre tout à fait le bras, pour d'autres qu'il lui su ffira de l'avancer seulement un peu, d'où états de conscience différents, non seulement pour les actes volontaires mais pour les sensations de mouvement et pour les sensations tactiles et ces trois états de conscience forment une sorte de groupement, de complexus qu'il comparera aux autres groupements et de leur comparaison résulteront pour lui les notions de distance et de <~M'ec<!OH, autrement dit des notions auxquelles il appliquera ces dénominations.

Il aura donc, rien qu'en pivotant sur lui-même, sans se déplacer, notion d'un espace limité par une surface cylindrique enfermant tous les objets qu'il peut atteindre en étendant plus ou moins la main sans se déplacer autrement que par une simple rotation sur l'axe du corps. C'est seulement en se déplaçant suivant différentes directions qu'il prendra connaissance d'objets placés en dehors de ce cylindre supposé et qu'il arrivera ainsi à la notion plus complète de direction, d'étendue, d'espace.

Pour en revenir à ces sensations de mouvement, en y réfléchissant on s'aperçoit bientôt qu'elles jouent un rôle considérable aussi bien chez le clairvoyant que chez l'aveugle. C'est, en effet, grâce à elles que la troisième dimension nous est connue, que la notion de l'espace est acquise intégralement et c'est aussi par elles que nous connaissons la durée, la vitesse et que la notion de temps entre dans la conscience.

On peut se demander et on s'est demandé comment les sensations de mouvement se présentent dans la conscience quand elles sont à l'état de représentations ou d'images motrices.

En réalité ces images motrices à l'étatpur ne se rencontrent que dans le rêve, comme l'a indiqué Ribot (Rôle latent des images


motrices, Revue yj)/i!/o~o//A!~MC, i912, n° 3). Mais là encore il faut s'entendre.

Que faut-il comprendre par ce mot images motrices? H est bien certain aujourd'hui que dans la sensation de mouvement, dans ce qu'on appelait autrefois du nom de sens MM.!CM/ct)'g il entre tout un complexus de sensibilités différentes, sensations provenant des muscles, des articulations, de la peau, etc. Comment ces sensations différentes peuvent-elles en se reproduisant dans la conscience donner naissance à cette unité, l'image motrice, comparable aux images sensorielles? II y a là quelque chose de difficilement concevable. Dira-t-on avec Ribot que ce ne sont que des mouvements qui commencent? On ne fait que reculer la difficulté. Je ne veux pas aborder ici cette question des images motrices encore si obscure. Cela m'entraînerait beaucoup trop loin de mon sujet. Je me contenterai de faire les remarques suivantes

La première, c'est que pour les images motrices il est encore plus difficile que pour les images visuelles ou auditives de s'en faire une idée nette. C'est là surtout que les différences individuelles apparaissent et que les divergences s'accusent entre les observateurs.

Pour ce qui me concerne, quand je cherche à me rendre compte de ce que c'est qu'une image motrice, j'éprouve une certaine difficulté si je veux arriver à quelque chose de précis. Si je veux par exemple me figurer le mouvement de flexion de l'avant-bras, la représentation de ce mouvement est à peine perceptible et l'image visuelle de l'avant-bras fléchi se substitue malgré moi à l'image motrice. Si au lieu de prendre un mouvement simple comme cette flexion de l'avant-bras, je prends un mouvement composé, l'écriture, le dessin, le modelage, l'image motrice est un peu plus nette, localisée à l'extrémité des doigts, mais il s'y mêle toujours des images visuelles quoique moins précises que dans le premier cas. Ces images motrices se présentent certainement avec plus d'intensité chez le sculpteur, le modeleur, le chirurgien qui explore une tumeur, l'accoucheur qui pratique le toucher, les ouvriers de certains métiers manuels. Il serait intéressant de constater leur présence et leurs caractères chez les pianistes, les jongleurs, les prestidigitateurs, les équilfbristes, chez des athlètes de profession, habitués à s'observer à ce point


de vue et capables de rendre compte de ce qu'ils éprouvent. Et si au lieu des mouvements des membres on prend les mouvements de certains appareils ou de certains organes, comme le pharynx, l'utérus, les cordes vocales, etc., la question des images motrices devient encore plus difficile et l'observation plus délicate.

Il faut du reste remarquer, pour se faire une idée juste des images motrices, que la sensation de mouvement diffère notablement des autres sensations et en particulier des sensations visuelles.

La sensation visuelle est immédiate, instantanée ou du moins 1' élément moteur n'y entre que pour une quantité infinitésimale. Au contraire une sensation de mouvement est une sensation complexe, composée d'un certain nombre de sensations distinctes, mais en réalité se confondant dans la conscience. En outre, cette sensation a une certaine durée comme le mouvement lui-même. Ces deux caractères modifieront nécessairement les caractères de l'image motrice, ce qui complique encore les conditions de son apparition dans la conscience. J'aurai du reste occasion de revenir plus loin sur ce sujet.

Les mouvements jouent un si grand rôle chez les aveugles que chez eux les images motrices doivent atteindre le maximum d'intensité, n'étant pas masquées comme elles le sont chez la plupart des clairvoyants par les images visuelles.

Seulement si chez l'aveugle-né les représentations motrices sont beaucoup plus puissantes que chez le clairvoyant, l'acquisition des mouvements et leur éducatipn sont incomparablement plus lentes et plus difficiles vu l'absence de l'imitation visuelle qui fournit au clairvoyant une aide si précieuse dans l'éducation des mouvements. II y a là pour les aveugles une infériorité marquée. Cependant ces difficultés peuvent être vaincues et on trouvera dans les deux chapitres deVilley, consacrés à rac<tut<ëp/M/~M6 de ~'a~u ~<?, et aux images ~a<:6~M issues du <oMcAer des exemples nombreux montrant à quel degré d'adresse et d'activité physique peuvent arriver les aveugles par l'exercice aidé d'une volonté ferme. C'est ainsi qu'on en voit se livrer à des sports comme l'équitation, l'escrime, qui paraissent au premier abord devoir leur être interdits par leur infirmité.


Dans l'immense majorité des cas les avenues de naissance ont conservé la sensibilité auditive. Mais il est des cas heureusement rares dans lesquels à la cécité s'ajoute la surdimutité. On connaît maintenant un certain nombre de ces cas qui ont été soigneusement étudiés au point de vue physiologique et psychologique. Tels sont ceux de Laura Bridgman, Hellen Keller, Marie Heurtin, etc.

Dans ces cas. dans lesquels les aveugtes-sourds-muets de naissance sont réduits aux sensations tactiles et musculaires pour prendre connaissance du monde extérieur, on a pu constater que cela suffisait pour que les personnes atteintes de cette double infirmité aient pu acquérir au même degré qu'un clairvoyant les notions de temps et d'espace et arriver même à un degré de supériorité inteHectueUe remarquable, comme Hellen Keller. Rien de plus intéressant aussi que de lire dans ~'Ame en pr:M~, par Louis Arnould, les procédés par lesquels on a pu chez quelques-unes des enfants aveugies-sourdes-muettes de naissance éveiller l'intelligence et les sortir de la vie presque animale qu'eHes avaient au début.

Aux sensation-- tactiies et aux sensation~ de mouvement viennent s'ajouter d'autres sensations spéciaies qui se distinguent qualitativement des précédentes.

Les sensations tactites et de mouvement ne peuvent faire connaître que les objets se trouvant dan" un rayon rapproché. L'avcuaie-né par exempte, pour connaître tes objets qui l'entourent et arrivera une notion plus étendue du monde extérieur, doit se déplacer. S'i) se bornait n ce qu'il peut connaître même en se déparant, sa notion des objets extérieurs resterait tout fait restreinte et très limitée. H est vrai pourtant que les déplacements y'~Mi's qu'i) peut éprouver quand il voyage (voiture, che.'uit) de f''r, bateau), peuvent agrandir siuguHcrement sa notion du monde extérieur. Mais il y a des sensations autres que celles que nous venons d'étudier qui agissent dans le même sens.

En première ligne viennent les .ïeMsn/K'n.t '<Kc/M. Un corps sonore, quand il est mis en vibration, envoie à tous les points de l'espace des vibrations comme un corps ]umincu\ envoi'' ses radiations. Ces vibrations sonores peuvent donc être comparées a~)x radiations lumineuses et on pourrait leur donner le nom de


radiations ou rayons sonores qui ne seraient autre chose que les lignes suivant lesquelles se transmettent les vibrations. Quand ces vibrations atteignent l'oreille elles déterminent une sensation particulière, la sensation auditive.

Ces vibrations présentent des caractères bien connus que je ne fais que rappeler comme termes de comparaison avec les vibrations lumineuses.

Elles s'affaiblissent en se propageant, de sorte que si le corps sonore est très éloigné, elles n'impressionnent plus l'oreille. Celleci ne peut donc nous faire connaître que les objets sonores n'étant pas à une trop grande distance de l'oreille, distance variable du reste suivant l'intensité de la vibration et l'éloignement du corps sonore. Cependant ces vibrations peuvent servir jusqu'à un certain point pour connaître la distance à laquelle se trouve le corps sonore. Mais il y a là une notion bien imparfaite et tout à fait secondaire.

Ces vibrations peuvent aussi servir à localiser le corps sonore, autrement dit à nous renseigner sur la direction et la provenance des vibrations. Mais là encore il y a des causes d'erreur dues au caractère de ces vibrations. Elles peuvent être rë/Mc/nM. En arrivant sur une surface, un mur, par exemple, elles peuvent être renvoyées dans une direction différente de celle qu'elles avaient primitivement. Pour quelqu'un qui n'est pas prévenu il y a là une cause d'erreur qui empêche de reconnaître la direction dans laquelle se trouve l'objet sonore et fait croire à une direction différente. Ces erreurs de direction sont très préjudiciables aux aveugles qui se dirigent en général dans leurs mouvements de progression d'après les sensations auditives et la direction que ces vibrations leur enseignent. Leur orientation s'en trouve profondément troublée.

Avant d'aller plus loin je dirai quelques mots de certaines sensations de nature particulière, mais n'ayant pas de surfaces sensitives spéciales, du moins nettement déterminées.

J'ai parlé plus haut des sensations tactiles de la peau. Mais ce ne sont pas les seules que la peau puisse fournir. Elle nous permet aussi de sentir les différences de température. Un aveugle sentira la chaleur d'un poêle et constatera que cette sensation diminue s'il s'éloigne, augmente s'il se rapproche; il pourra ainsi localiser


jusqu'à un certain point la place du foyer de chaleur. Dans une' rue dont un côté est au soleil et l'autre à ('ombre il saura parfaitement faire la différence et choisir suivant le cas le côté de l'ombre ou le coté du soleil.

De même la peau sent parfaitement l'impression produite par un courant d air, impression qui se fait sentir même si le courant d'air est à la même température que la peau. D'après certains auteurs (Kunx) ces sensations de pression dues à un courant d'air joueraient un grand rôle dans l'orientati'fn des aveugles et c'est à elles que se rapporterait ce qu'on a appelé le ~M~ des obstacles. Cependant, et la chose paraît à peu près démontrée aujourd'hui, sans nier complètement la réalité de ces sensations de pression, c'est principalement aux sensations auditives qu'il faudrait rapporter le sens des obstacles. On peut lire dans Villey. Le J7ona!c des .4:pM<~M, le chapitre « Le Sens des Obstacles », dans lequel cette question est discutée.

Enfin certains états atmosphériques, pression barométrique, humidité ou sécheresse de l'air, état électrique, etc., peuvent encore déterminer des sensations qui chez certaines personnes peuvent arriver à une intensité remarquable. Mais je ne fais que les mentionner, ces sensations n'ayant aucun rapport particulier avec la cécité. Jusqu'ici rien ne prouve que dans l'orientation des aveugles il y ait à faire intervenir des sensations particulières, un peu mystérieuses, telles que celles auxquelles on a attribué quelquefois la faculté d'orientation des oiseaux migrateurs. Ce qui est certain c'est qu'un aveugle perçoit la présence ou l'absence d'un corps dont il semble qu'il ne pourrait recevoir aucune impression, ce qu'on a appelé M'? /ac~ Les causes possibles en ont été attribuées à un changement du courant d'air, à des radiations thermiques, à des sensations acoustiques. Mais de là à admettre un sens spécial chez les aveugles comme l'ont fait quelques auteurs, il y a loin.

Nous avons épuisé maintenant les diverses sensations que possèdent les aveugles de naissance et grâce auxquelles ils peuvent prendre connaissance du monde extérieur.

Pour les ciairvoyants, à ces sensations s'ajoutent les sensations visuelles.

On peut se demander comment les aveugles de naissance con-


çoivent la sensation visuelle. Quelle idée s'en font-ils? Je ne sais s'il a été fait une enquête sur ce sujet. Ce serait intéressant, mais peut-être serait-il difficile d'en tirer des conclusions précises.

VIII

Je voudrais dans les pages suivantes voir s'il serait possible de faire comprendre aux aveugles de naissance ce que sont ces sensations visuelles en partant des sensations qu'ils éprouvent et en particulier des sensations auditives et tactiles.

Par les sensations de température qu'ils éprouvent et par le témoignage des clairvoyants, les aveugles-nés connaissent l'existence du soleil. Ils savent que cet astre émet des rayons dits thermiques qui échauffent les corps sur lesquels ils arrivent. Mais ce soleil émet aussi des rayons d'une autre nature, ra~M~'OM~ lumineuses, qui rayonnent dans tous les sens. Ces radiations en arrivant sur les corps et sur les objets dispersés dans l'espace sont réfléchis, de même que sont réfléchies les radiations sonores et ces rayons réfléchis nous paraissent à nous clairvoyants provenir des corps mêmes qui les reçoivent du soleil. Ces corps sont donc pour nous des foyers de lumière comme le soleil lui-même. Parmi les objets dispersés dans l'espace tous ne réfléchissent pas de la même manière ces rayons lumineux, les uns les réfléchissent beaucoup, d'autres moins, d'autres pas du tout, on dit alors qu'ils les absorbent; ces foyers lumineux secondaires seront donc plus ou moins intenses.

Chaque objet lumineux peut donc jusqu'à un certain point être comparé à un objet sonore, à une cloche vibrante qui envoie des rayons sonores dans toutes les directions.

Seulement ces rayons sonores ne se produisent que quand la cloche est mise en vibration par une cause mécanique quelconque. Au contraire les objets lumineux émettent continuellement des rayons lumineux tant que le soleil brille au-dessus de l'horizon. Le silence de la cloche correspond à la nuit qui suit la disparition du soleil. Ce sont ces radiations lumineuses qui en arrivant sur une membrane spéciale, la rétine de l'ceil, déterminent la sensation spéciale de la vision comme les radiations sonores en arrivant à l'oreille déterminent la sensation auditive.


Ces radiations lumineuses sont produites par des vibrations comme le sont les vibrations sonores, mais il y a une différence énorme entre la vitesse de transmission des vibrations sonores et celle des vibrations lumineuses. Ainsi tandis que dans l'air le son se transmet avec une vitesse moyenne de 340 mètres par seconde, la lumière a une vitesse de 300000 kilomètres par seconde, si bien que la lumière du soleil ne met qu'un peu plus de 8 minutes pour arriver à la terre.

De plus tandis que l'intensité du son décroit avec la distance, l'intensité de la lumière ne varie pour ainsi dire pas, ce qui permet aux clairvoyants de percevoir des étoiles' distante- de nous de millions de kilomètres.

Mais la plus grande différence au point de vue sensoriel, c'est que la vue nous permet de localiser chaque objet lumineux dans l'espace, tandis que pour les corps sonores cette localisation est très peu précise et ne peut se faire, et encore approximativement, que pour un nombre très restreint d'objets sonores entendus simultanément. Deux cloches placées à une distance éloignée l'une de l'autre peuvent encore être localisées quand elles vibrent en même temps, mais si elles sont au nombre de trois, quatre et plus, l'oreille n'a plus que des sensations confuses dans lesquelles toute localisation est impossible. Quand on entend un orchestre, la localisation de chaque instrument peut cependant se faire jusqu'à un certain point, mais c'est grâce a la vue qui nous a fait connaître la place de chaque instrument et à la différence de timbre de ces instruments.

Au contraire tous les objets, tous le- points de l'espace envoient simultanément des radiations lumineuses et chacune de ces radiations, grâce à une disposition particulière de la rétine, est distincte des autres et ne peut se confondre avec elles, de sorte que la vue nous donne la notion simultanée de tousles points de l'espace. Snpposonsun murcontrelequel serait appliquéungrand nombre d'objets différents, le clairvoyantaura la notion immédiateet simultanée de tous ces objet-, de leur grandeur, de leur forme, tandis que l'aveugle ne pourra en prendre connaissance que peu à peu en t. L'existence de-, étoiles ne peut être connue des aveustes que par ce que k'ur dirent tes c!a.irvoyants. L'astronomie ne peut donc être che~ eux que purement spécuta.tive.


palpant SMCceMtMmeM< chaque objet et il ne pourra se figurer l'ensemble du mur que par un travail cérébral consécutif à cette série de sensations multiples successives.

Après cette exploration du mur que je suppose faite par le clairvoyant d'une part, par l'aveugle de l'autre, tous deux auront la connaissance du mur et des objets placés contre lui. Mais il y a entre les deux une différence essentielle. Cependant cette différence est plutôt quantitative que qualitative. En effet si je dis que le clairvoyant a la notion immédiate et la vision simultanée de tous les objets, ce n'est pas absolument exact. Il est obligé aussi de faire intervenir les mouvements des yeux, mais dans une si faible proportion comparativ ement aux mouvements musculaires de l'aveugle qu'on peut presque les négliger pratiquement.

L'aveugle pourra donc, en se reportant d'une part à ses sensations auditives, d'autre part à ses sensations tactiles et de mouvement et à l'association de ces diverses sensations, se faire une idée de ce que sont pour le clairvoyant les sensations visuelles. 1) constatera à ce point de vue son infériorité mais il constatera aussi que les sensations auditives et tactilo-motrices lui permettent de suppléer presque complètement à la sensation qui lui manque de façon que son Moi n'en subisse aucune infériorité intellectuelle. I) est seulement privé des jouissances que procure la vue aux clairvoyants et obligé à une vie matérielle plus compliquée et moins indépendante.

J'ai, ci-dessus, pour la commodité de la démonstration, pris la comparaison d'un mur sur lequel seraient fixés de multiples objets différents. Mais en réalité il n'en est pas ainsi. Lesobjetssont répartis <lans l'espace à des distances de l'observateur variant de quelques millimètres à des distances énormes. Pour prendre connaissance de ces objets, de leur forme, de leur grandeur, l'aveugle ne peut le faire qu'en avançant la main pour lesobjets rapprochés, et pour les objets situés au delà de la longueur du bras en marchant ou se faisant transporter dans leur direction; mais il n'en atteint ainsi qu'un très petit nombre et l'immense majorité des objets lui échappe, sauf quelques objets dont il peut avoir une idée plus ou moins vague par les sensations de l'ouïe et de l'odorat. Avant d'aller plus loin il me paraît nécessaire, en restant toujours au point de vue spécial de l'aveugle-né, d'entrer dans quelques


considérations préliminaires et de fixer le sens du mot /w<:OM. Au-dessus du sol sur lequel nous appuyons se trouve l'air dans lequel nous sommes.plongés et q~e nous respirons. L'aveugte ne peut s'en faire une idée que par l'absence de résistance à ses mouvements, par le mouvement de cet air quand te vent souffle et par ce que lui en disent les clairvoyants. Ceu<-ci au contraire, grâce à la vue, en ont une connaissance plus précise. Seulement la vue ne fournit au clairvoyant quedesaNp~eHce; qui ne correspondent pas à la réalité.

Je suppose le clairvoyant en pleine mer ou dans une plaine immense comme une steppe s'étendant, de tous côtés à perte de vue, La partie supérieure de l'air, ce qu'il appelle le ciel, lui produit l'effet d'une voûte, voute c~c!/?, ou mieux, dans le cas supposé plus haut d'une plaine indéfinie, d'une immense coupole fortement surbaissée comparable (comparaison grossière) à une cloche posée sur une table. Les bords de cette coupole correspondants aux points par lesquels elle semble toucher le sol et s'appuyer sur lui forment la limite entre le ciel et la terre. Cette limite représent e une ligne circulaire contenue dans un plan horizontal qui passe par le centre del'œit de l'observateur. Cette limite constitue ce qu'on appelle horizon, bien sensible quand on est en pleine mer. Cet horizon s'élève'quand on monte, sur une montagne par exemple, s'abaisse quand on descend, restant toujours dans le plan horizontal. H peut s'appeler p/aM/w<xoH<a~c)s'Mg/ou horizon visuel pour abréger.

Mais l'homme est debout sur le sol. Ce sol que nous supposons être une plaine unie, représente à son tour une surface Ao~zoM<a~, malgré la rotondité de la terre, à cause des dimensions énormes du globe terrestre. On peut t'appeler plan horizontal <M'~e~<re ou /~7'oK terrestre. A l'endroit même où se trouve l'observateur, ces deux surfaces horizontales, horizon visuel et horizon terrestre, sont séparées par une distance égale à )a distance du sol à l'ceil de l'observateur. Or, pour le clairvoyant, ces deux plans horizontaux, horizon p:SM~ et /i0t'tzon terrestre, lui paraissent se rejoindre à la ligne qui limite le ciel du sol, bord circulaire de la coupole dont il est parlé plus haut. Pour lui en somme ces deux plans sont comparables à une figure dont la coupe serait représentée par deux angles aigus accolés par leur ouverture, cette ouverture corres-


pondant à la taille de l'observateur, et les pointes par des angles aigus situés à'l'horizon, ou si l'on veut à deux 0 accolés. Voilà donc deux plans parafes qui, géométriquement, ne doivent jamais pouvoir se rencontrer et qui cependant, pour le clairvoyant, se rencontrent. Il y a donc là une illusion, une tromperie des sens que l'aveugle est bien obligé d'admettre d'après le dire des clairvoyants.

Un fait démontrera à l'aveugle qu'il peut lui-même, dans certaines conditions, éprouver une illusion du même genre. Si sur la pulpe de l'extrémité du doigt on-applique les deux pointes d'un compas écartées de § à 10 millimètres et qu'on promène le compas de l'extrémité du doigt vers la racine, il semblera à l'aveugle que les pointes du compas se rapprochent, quoiqu'elles restent toujours à la même distance l'une de l'autre, autrement dit les lignes parallèles tracées sur le doigt par le mouvement du compas paraissent se rapprocher à mesure qu'elles s'éloignent de la pulpe du doigt, c'est-à-dire de l'extrémité la plus sensible.

En se basant sur cette expérience l'aveugle comprendra plus facilement les faits suivants

Je suppose une rangée de piquets ayant la hauteur d'un homme et distants les uns des autres de un mètre, l'aveugle en marchant le long de cette rangée de piquets pourra constater qu'ils ont tous la même hauteur. Un clairvoyant aujcontraire restant immobile et placé de manière à voir l'enfilade des piquets verra ces piquets diminuer de hauteur à mesure qu'ils seront plus éloignés et si l'enfilade des piquets est très longue les derniers piquets les plus éloignés seront pour lui réduits à un point coïncidant avec le point de jonction de l'horizon visuel et de l'horizon terrestre. C'est qu'en effet la partie supérieure des piquets se trouve dans le plan horizontal visuel et leur partie inférieure dans le plan horizontal terrestre et qu'elles en partagent l'inclinaison apparente vers l'horizon.

Cette même illusion de perspective, cette diminution correspondant à la distance se produit non seulement dans le sens vertical, mais dans le sens horizontal pour deux plans verticaux paratièics. Ainsi, dans une allée d'arbres ayant partout ia même largeur, vue par un clairvoyant, non seulement les arbres lui paraîtront de plus en plus petits à mesure qu'ils s'éloignent de son œil, mais encore


les deux rangées d'arbres lui paraîtront se rapprocher pour se toucher quand elles arrivent, ~ou semblent arriver; au point de jonction des deux rangées verticales, autrement dit à l'horizon. Si par conséquent on place sous les doigts de t'aveugle un dessin en relief, l'aveugle averti de ces illusions de la vue chez le clairvoyant pourra s'y retrouver facilement si le paysage n'est pas trop compliqué.

Cette diminution des objets avec leur éloignement est une des choses qu'il est le plus difficile de faire comprendre aux aveugt~s. Vittey affirme bien qu'un aveugle intelligent comprend sans peine qu'à mesure qu'itss'étoignenttesobjets doivent paraître plus petits; mais l'interprétation qu'il en donne me paraît bien obscure et, malgré l'autorité que ses opinions, dans un sujet si spécial, empruntent à sa situation personnelle et à sa haute compétence, j'avoue n'être pas convaincu, et je crois avec Dunan que la plupart des aveugtes sont incapables de comprendre ce fait, tout en repoussant les conclusions qu'en tire M. Dunan

Quant au procédé des ~a~p~ isocèles employé par Dunan pour faire comprendre le fait de la diminution apparente de grandeur avec t'étoignement. procédé pour lequel je renvoie au mémoire de l'auteur (L'Espace visuel et l'Espace tactile, philos.. 1888, p. 359), je doute qu'il puisse être saisi par aucun aveugle. Il me semble que ce que j'ai dit plus haut pourrait faire comprendre à un aveugle la nécessité de cette condition de la vision. On pourrait peut-être encore employer une sorte de raisonnement par l'absurde.

Qu'on suppose la vision donnant au clairvoyant la même dimension de vision pour les objets rapprochés et pour les objets éloignés, dans un paysage par exemple, les personnages, les arbres, les maisons. etc., ayant même grandeur que s'its étaient vus de prés, à quelles impossibitités on se heurterait, impo<-s)bttités aussi bien i. L'n aveugte intcHigent comprend sans peine qu'a mesure qu'i)s s'éteignent les objets doivent paraître plus petits, et le raisonnement n'est pas seul à l'en avertir, il retrouve quelque chose de tre- analogue dans ses propres représenspatiales. )t ~e -ont n:oins écrase, si je puis dire, par sa table de travail, s'il l'imagine loin de soi que contre soi. Je ne dis pas tement qu'il sait par réflexion, je dis qu'it &ent que po~ ?'a"/o,~ ';e~/ /Mi, ;7 <-?! c~ mo! </M! sont ar)'?' na;' la ~A/p c/o'~?!e' ~Mf par i'a /a.~ f ;~pp)'op/;fg (Vit)py. p. t8~)..t'avoue que la pht-a-e soulignée par moi ne me sernhle pas trop claire et demanderait une explication e' quelques développements.


concevables pour l'esprit d'un aveugle que pour celui d'un clairvoyant

Il me semble que la vision du clairvoyant pourrait être représentée pour l'aveugle de la façon suivante. Elle peut être conçue comme une ~o~'ec~oM des objets. Ceci demande une explication. Je suppose un buste en terre glaise ou en cire à modeler. L'aveugle peut en le palpant en prendre une connaissance exacte, dimensions, forme, détails et du reste on connaît des sculpteurs aveugles.

Je sectionne ce buste par une coupe médiane antéro-postérieure en deux moitiés, droite et gauche. Si je prends une de ces moitiés et que je l'applique sur un plan, une planchette par exemple, j'aurai ce qu'on appelle en sculpture un haut-relief, la saillie du demi-buste sur le fond n'ayant .pas changé. Je puis, alors, tout en conservant bien les rapports des diverses parties, œil, oreille, etc., et tous les détails, diminuer cette saillie et transformer le hautrelief en bas-relief à saillie beaucoup moins accentuée. Mais nous pouvons encore diminuer cette saillie et arriver par exemple à ce qu'on rencontre sur les monnaies dans lesquelles la saillie est à peine indiquée et disparaît presque- par l'usage. Enfin, nous pouvons faire un pas de plus et supprimer toute saillie en laissant seulement l'indication du contour et des détails (profil, œil, oreille, etc.), par des lignes auxquelles on peut donner un certain relief pour que l'aveugle puisse sentir ces lignes et retrouver la forme schématique pour ainsi dire du buste. Ces lignes en relief pourront même être remplacées pour le clairvoyant par un simple trait au crayon. Le buste aura fait place à un dessin. Ce dessin représente la projection du buste. C'est cette projection que voit le clairvoyant quand il regarde un buste. Et ce que je viens de dire du buste peut se dire de tous les objets qui sont dans le champ dit visuel du clairvoyant; il ne voit que des projections. L'aveugle peut donc se faire ainsi une idée de ce que c'est que la vision.

Cependant il n'en aura pas une idée complète. En effet, si la vision du clairvoyant se réduisait à cette projection, elle serait très imparfaite. Mais ici il faut faire intervenir deux sensations que l'aveugle ne peut se figurer et dont il ne peut avoir aucune idée, celle de lumiè1'e et celle de couleur. Grâce à ces deux qualités,


le clairvoyant peut distinguer facilement les uns des autres les objets qu'il voit en projection, en constater tous les détails, les saillies, les creux, etc.

Cependant n'est-il pas possible d'aller plus loin et de faire comprendre approximativement à l'aveugle de naissance ce que c'est que la lumière et la couleur? C'est ce que je voudrais essayer. Je suppose une série de cubes semblables, de même grandeur, placés devant un clairvoyant et devant un aveugle de naissance. Rien ne distingue un de ces cubes de l'autre si ce n'est ta place qu'il occupe dans la série, leur localisation, et l'aveugle en les patpant sera bien embarrassé et incapable de les distinguer l'un de l'autre. Au iieu de les rendre tous semblables, je suppose qu'ils soient différenciés ~!«M<<af!'i,'MHCH/ et ~K<<eM~n<, quantitativement par la quantité de lumière qu'ils émettent de façon que la série aille du noir au blanc, qualitativement par les différences de coloration. Le clairvoyant les distinguera tacitement les uns des autres par leur valeur prise dans le sens que les peintres attachent à ce mot) et par leur couleur. Mais l'aveugle n'en sera pas plus avancé et ne pourra les distinguer les uns des autres pas plus que dans le cas précédent. Mais je puis pour l'aveugle donner à ces différents cubes des caractères différents quantitativement, si j'échauffe ou refroidis ces cubes de façon à avoir une série allant du froid intense à une température très élevée, qualitativement, en donnant à la surface de ces cubes une différence de poli ou de rugosité appréciables au contact de façon que t'a-veugte par la température des cubes et par leur degré de poli ou de rugosité puisse les distinguer les uns des autres. Sachant la parenté des radiations lumineuses et des radiations calorifiques, il pourra se faire une idée approximative de la lumière qui se répand plus ou moins sur chaque cube et la qualité tactile différente de la surface de chaque cube aidera à lui faire comprendre la qualité visuelle différente ou la couleur qu'ils présentent à l'oeil du clairvoyant. L'aveugle pourra donc, jusqu'à un certain point, se rendre compte de ce que c'est que la vision du clairvoyant, et même approximativement de ce que c'est que la couleur et la lumière. Peut-on aller plus loin encore?

Avec les données ci-dessus l'aveugle pourra comprendre des dessins d'objets, de figures, de paysages, sur des reproductions


en relief. H pourra saisir les contours et les détails d'une tête vue de face ou de profil, un édifice, etc. Tant qu'il ne s'agit que d'objets vus de face ou de profil, la projection est très simple et l'aveugle s'y reconnaîtra facilement. Mais il n'en est plus de même si l'objet est vu de trois-quarts, si par exemple, dans un paysage, une maison est orientée de façon qu'elle présente à la fois sa façade et un de ses côtés; l'aveugle aura bien de la peine à s'y retrouver.

Dans ce cas pour faire comprendre aux aveugles la perspective on peut imaginer la construction suivante.

Soit une table T, T' dont le dessus soit à la hauteur de l'œil de l'observateur. Sur le bord de cette table (voir la figure) est fixée une réglette RR' divisée en cm. de sorte que le zéro de la division se trouve au'mitieu de la réglette et que les divisions partent du zéro en allant à droite et à gauche. Les divisions de cette réglette sont en relief de façon à pouvoir être perçues par les doigts de l'aveugle. Contre la réglette est accolé un cube de S cm. de côté dont les arêtes sont divisées de la même façon en cm. par de petits reliefs. Les arêtes verticales du cube seront H' B', H~ B~, 113 B\ H~ B', les arêtes horizontales, en haut, H' HP, H' H', H' H~. H' H', en bas, B' B2, B'' B', B3 B4, B~ BI

Le cube est placé d'abord le long de la règle divisée de façon que l'arête verticale H' B* soit au zéro de la règle. Le cube prend alors la position dans laquelle son arête H* B~ correspond à la cinquième division à gauche du zéro. Le clairvoyant et l'aveugle 1. Une partie seulement de ces arêtes est indiquée sur la figure.


placés en face de l'appareil constateront, le premier par la vue, le second par le toucher, i'égatité des quatre côtés du carré représentant la face du cube tournée vers l'observateur. Je déplace alors le cube en le faisant tourner autour de l'arête H' B'. comme axe, de façon que le cube vienne se placer à la droite du zéro et que t'arête H2 B'~ vienne se placer au niveau de la cinquième division à droite du zéro. Dans cette situation c'est une autre face du cube B'H', H'H~, !PB'. B~B', qui se présente au clairvoyant et à t'aveugle et cette nouvelle face se trouve dans te même plan transversa) et vertical (plan frontal que la face précédente. Les rapports des grandeurs des deux faces du cube ne sont pas changées. Maintenant, au lieu de faire faire au cube une rotation complète autour de l'axe H' B', comme dans le cas précédent, j'interromps la rotation au moment où l'arête du cube H~ B2 correspond à la deuxième division centimétrique. Ici les conditions changent pour le clairvoyant et pour l'aveugle. Pour le clairvoyant, dans ce mouvement interrompu de rotation l'arête H2 B2 ne se trouve plus sur le plan frontal primitif, elle est située en avant de ce plan, par conséquent plus éloignée de t'œitde l'observateur; par conséquent elle lui ~ay'< plus petite, soit H~B~. Par suite les deux arêtes horizontales, la supérieure H' H~), l'inférieure B' B~. lui ~a?'at~on< aussi plus petites et au lieu d'avoir la direction horizontale, qu'elles ont en réalité, lui paraîtront la supérieure oblique en bas, t'int'érieure oblique en haut.

Autrement dit, ce que le clairvoyant verra, c'est ia projection de la face II'. H~, B~, B', du cube sur Je plan primitif frontal comme sur la toile d'un tableau ou le carton d'un dessin. Pour t'aveugle il n'en sera plus de même; s'il suit avec le doigt les arêtes du cube, il leur trouvera toujours la même grandeur dont il pourra juger par les divisions centimétriqucs; seulement il remarquera que dans ce cas, au lieu que ses doigts restent dans le plan primitif frontal, ils sont obligés pour suivre les arêtes du cube de s'écarter de ce plan et de se porter à droite et obliquement en avant par rapport à son corps, en s'écartant du plan primitif frontal, mais que ses doigts dans ce mouvement restent pour H' H~r), dans le plan horizontal continuant la surface supérieure du cube et pour B' B~. dans le plan horizontal continuant la surface inférieure du cube. Sachant ce qui a été dit. paragraphe 7.


de la diminution de grandeur, diminution apparente, subie par suite de l'augmentation de la distance des objets à l'œii chez le clairvoyant, il ne s'étonnera plus de constater que l'arête tPp B~p, occupera sur le dessin une grandeur moindre que dans la réalité et que les arêtes horizontales H', H~, B', B~p deviendront obliques et il en conclura que dans le dessin la brièveté plus grande da l'arête verticale H2p B~p, comparée à l'arête verticale H~ B', tient seulement à ce que la première est plus éloignée que la seconde de l'œil de l'observateur et du premier plan du tableau ou du dessin. Même raisonnement pour les arêtes horizontales devenues obliques sur le dessin.

Supposons maintenant qu'à la réglette R R' s'ajoute une planchette verticale antéro-postérieure IV, pouvant glisser sur la table le long de la réglette. Dans la deuxième position du cube. son arête H2 B2 vient buter contre la planchette Pl. Quand le cube prend la position oblique si on fait glisser la planchette verticale le long de la réglette, elle vient buter contre l'arête H~p B~/j. et son bord antérieur correspond à la deuxième division centimétrique de la réglette, en prenant la situation Pl'. Dans cette situation le doigt de l'aveugle qui a suivi l'arête supérieure du cube H* P°p, est arrêté par la planchette Pl', et peut constater que le bord antérieur de cette planchette correspond à la deuxième division centimétrique. Il constate donc que le mouvement oblique de son doigt en suivant l'arête supérieure du cube Hl H2p, peut se décomposer en deux mouvements un mouvement en avant, antéro-postérieur, dans lequel son doigt s'écarte du plan frontal primitif; un mouvement de dedans en dehors du zéro au centimètre 2 dans le plan frontal primitif, et que ce mouvement transversal varie de grandeur suivant le degré de rotation du cube autour de l'axe H~ B', et que ce déplacement transversal du doigt correspond à la projection du cube sur le plan frontal tel qu'il est vu par le clairvoyant.

IX

Je voudrais maintenant aborder une question importante, question dont j'ai déjà dit quelques mots et que soulève la comparaison de l'aveugle et du clairvoyant au point de vue de l'acquisition de


la notion d'espace. De quelle façon les aveugles et les clairvoyants arrivent-ils à connaître les trois dimensions de t'espace? Si t'en prend d'abord le clairvoyant, nous avons constaté que la vue seule ne peut lui faire connaître que deux dimensions de l'espace. Dans les conditions ordinaires de la vision c'est par l'association des sensations visuelles et des sensations tactiles et de mouvement que nous connaissons la troisième dimension et par conséquent l'espace. Seulement, une fois l'éducation de la sensation visueDe faite par l'exercice, nous négligeons ces sensations de mouvement pour ne nous occuper que des sensations visuelles auxquelles nous rapportons tout.

Dans ce qu'on a appelé /'Mjoace visuel il y a donc lieu de faire état d'un élément moteur sans lequel cet espace visuel ne pourrait exister. Seulement, il faut en convenir, cet élément moteur disparaît ou semble disparaître de la conscience.

Pour )'aveugte-né, il n'en est plus de même. La vue qui lui manque est remplacée chez lui par la sensation tactile qui lui fournit deux des dimensions de l'espace et les sensations de mouvement interviennent pour la troisième dimension. Mais il y a pour lui une infériorité évidente vis-à-vis du clairvoyant. Tandis que chez celui-ci la notion de la présence des objets est immédiate et simultanée ou presque simultanée, chez l'aveugle-né ce n'est que par des tâtonnements successifs qu'il peut prendre connaissance des objets et le procédé est incomparablement plus lent que chez le clairvoyant. Soit, par exemple, une chaise: un clairvoyant en très peu de temps, en s'aidant de la vue, en aura une notion complète qui pourra reparaître dans sa conscience à t'état d'image visuelle. L'aveugle. au contraire, n'arrivera à cette notion qu'à la suite d une série de tâtonnements longs et laborieux avant d'avoir dans sa conscience la possibilité d'une réapparition. Sous quelle forme se fera cette réapparition, cette réesthésie, pour employer le terme que j'ai proposé plus haut, ou, si l'on veut employer le terme psychologique courant, cette image de la chaise (terme peu compréhensible pourtant quand il s'agit d'un aveugle)? Nous ne pouvons, nous clairvoyants, nous faire une idée nette de ce que peut être cette image mais si nous nous en rapportons aux aveugles intelligents et capables de s'observer, il n'y a pas le moindre doute. I! n'y a qu'à lire ce que dit Yittey Ce n'est pas


un dé61é, même rapide, de représentations dans lequel les différentes parties viendraient s'ajouter les unes aux autres dans le même ordre que lors de la sensation première, mais avec une vitesse de cent ou mille fois plus grande. C'est un jaillissement. La chaise surgit d'un bloc dans conscience». (Le .VoK~e des Aveugles, page 161.) Le fait est là et nous sommes bien forcés de l'admettre. Il y a là certainement quelque chose que le clairvoyant a de la peine à s'imaginer. Comment l'esprit peut-il transformer en une unité sensitive une série de sensations? Comment peut se faire le passage du successif r:ns<aM<ane? Y a-t-il là une particularité de la conscience de l'aveugle?

Examinons de plus près ce qui se passe chez le clairvoyant. Chez lui cette image visuelle de la chaise qui nous paraît quelque chose d'instantané, un véritable jaillissement dans la conscience a été acquise au début par l'association la sensation visuelle de sensations de tact et de mouvement et sans cette association le clairvoyant, par la vue seule, n'aurait pu avoir la notion des trois dimensions de la chaise. Donc là aussi, comme chez l'aveugle, il y a eu. à un moment donné, transformation de la multiplicité en unité, du successif en instantané; seulement cette transformation a été beaucoup plus rapide que chez l'aveugle et il ne reste dans la conscience que la sensation visuelle.

Pour-les objets plus compliqués pour lesquels doit intervenir, chez'le clairvoyant comme chez l'aveugle. la palpation. cette palpation ne fait que perfectionner l'image tactile-visuelle chez le premier, l'image tactile pure chez le second, et chez l'un comme chez l'autre l'image conserve l'instantanéité qui caractérise les images visuelles et tactiles primitives. 11 semble y avoir là une fusion dont on trouverait facilement d'autres exemples dans les phénomènes de conscience.

Essayons cependant de serrer la chose de plus près. Comment expliquer cette fusion de sensations multiples et successives aboutissant dans la conscience à cette unité, l'image visuelle de la chaise? C'est qu'en réalité cette fusion n'est qu'apparente. Si on va au fond des choses, il n'y a pas fusion. En effet pour arriver à cette image visuelle de la chaise il y a eu une série de sensations visuelles, tactiles, musculaires, etc., se succédant dans )a conscience. De toutes ces sensations il n'en reste qu'une, prédomi-


nante, l'image visuelle, qui peut les évoquer, mais n'évoque pas nécessairement toutes les sensations par lesquelles nous avons passé pour acquérir la notion de ce que c'est qu'une chaise. Ce mot n'est qu'une étiquette, et sous cette étiquette nous comprenons implicitement toute la série des sensations correspondant aux différentes parties de la chaise pieds, siège, barreaux, dossier. etc. Tout cela est impliqué dans le mot chaise sans que nous pension.- spécialement en le prononçant à chacune de ces parties. De même quand nous parlons d'une maison, d'une forêt, d'un urche-tre, ces mots qui évoquent en réalité, quand on réfléchit sur leur signification, des images visueHes et auditives, ne les évoquent pas en réalité quand nous prononçons ces mots. C'est une chose entendue une fois pour toutes: ces mots sont des e~Mef<e. que nous appfiquons à des ensembles de sensations que nous groupons, dont nous faisons une unité artificielle, unité qui nous permet de donner plus de rapidité et de précision à l'évolution de la pensée. Et nous sommes si habitués à employer ces étiquettes. que nous les employons sans songer le moins du monde à tout ce qu'elles renferment et qu'elles impliquent.

Les images visuelles, celles d'une c/M.~ par exemple, d'une maison, d'une forêt, peuvent être comparées aux mots. Seulement au lieu d'employer comme dans ceux-ci une étiquette n'ayant aucun rapport avec son contenu, dans l'image visuelle d'un objet nous avons choisi instinctivement parmi les nombreuses sensations afférentes à ce! objet la plus intense, celle qui nous frappait le plus, pour le clairvoyant l'image visuelle. Image visuelle qui du reste peut de caractère, d'intensité, de forme suivant les sujets.

L'image visuelle peut donc être à ce point de vue comparée à un mot; c'est une sorte d'étiquette sous laquelle sont implicitcment contenues toutes les autres images sensitives correspondant. à l'objet chaise.

Ce que je viens de dire s'applique aux clairvoyants. Mais chez ies aveugles il ne peut y avoir d'images visueiïes. Comment se fera chez eux la réesthésic ou l'image de la chaise? Quelle sera la sensation correspondant au mot chaise? Sous quelle forme la chaise réapparaîtra-t-effe dans fa conscience?

Elle ne peut réapparaitre que sous forme d'images corres-


pondant aux sensations par lesquelles l'aveugle aura acquis la notion de la chaise, sensations tactiles, sensations de mouvement, sensations de résistance. Il serait difficile à un clairvoyant de trancher la question et je ne m'y risquerai pas. C'est aux aveugles à nous dire, à nous faire comprendre, si la chose est possible, sous quelle forme, sous quelle image la chaise réapparaît dans la conscience 'Villey, dans le passage cité plus haut, dit bien que c'est un bloc qui jaillit de la conscience. Mais nulle part je ne trouve une tentative d'expliquer en quoi consiste ce jaillissement, quelle est la forme de l'image de la chaise.

Il serait aussi très intéressant de savoir sous quelle forme apparaissent dans la conscience de l'aveugle les choses que sa main ne peut palper qu'incomplètement ou pas du tout, tels une maison, un bateau, une église, une forêt, etc., ou encore des choses dont il ne peut connaître des réductions, un assaut d'armes, une course, une bataille, etc.

Il serait du reste bien désirable que des aveugles psychologues, tels que celui que je cite, se missent à étudier et à décrire les caractères des images (ou des réesthésies), tactiles, motrices qu'ils éprouvent, ce qui permettrait de les comparer à ce qu'elles sont chez les clairvoyants. Quel est en somme, dans la conscience de l'aveugle, le corrcs~oK<~M< de l'image visuelle du clairvoyant? Nous avons vu, à propos de la façon dont le nouveau-né acquiert la notion du monde extérieur dans la préhension, que ce que l'enfant perçoit d'abord, c'est une sensation compose, un bloc. Ce bloc sensitif, peu à peu l'enfant le décompose en ses parties constituantes et apprend peu à peu à distinguer les diu'érentes sensations qui entrent dans la constitution de ce bloc. Il en fait l'analyse, inconsciemment d'abord, puis de plus en plus consciemment et arrive ainsi peu à peu à dégager les sensations élémentaires tactiles, motrices, auditives, visuelles, les dernières venues prenant de plus en plus la prépondérance, jusqu'au moment où le langage apparaît, qui domine alors toute la psychologie de l'enfant. Cette apparition du langage sépare définitivement l'homme de l'animal. Jusque-là cette séparation n'est pas encore eHectuée. Si l'on compare les nouveau-nés des animaux supérieurs et les nouveau-nés humains, on retrouve chez les uns et chez les autres les mêmes processus psychiques primordiaux. Chez les uns comme


chez les autres ils sont sous la dépendance du cerveau et révolution psychique suit exactement l'évotution organique des centres cérébraux. H faut même remarquer que dans cette comparaison les animaux, à c~e f/?'«y«'' de la vie, sont supérieurs à l'hornme,. Leur évolution organique et psychique se t'ait plus vite que chez rhomm& et chez certaines espèces, très inférieures au point de vue intellectuel, cette évotution psychique débute immédiatement ou presque immédiatement après la naissance. Mais même pourceux chez lesquels cette évolution ne commence que queiques jours après la naissance elle est toujours plus précoce et ptus rapide que chez le nouveau-né humain.

Ainsi, dès le quatrième jour. le singe nouveau-né peut saisir un objet, tandis que pour le nouveau-né humain il faut des semaines pour que ses mouvements de préhension se tassent avec précision. Cette avance des animaux sur l'homme tient évidemment à ce que l'organisation des centres corticaux est p)us rapide et plus avancée chez eux. sans qu'on puisse en déterminer )a cause. Seu)ement. chez l'homme. cette évolution psychique retardée coutinue à se faire en se perfectionnant. tandis que chez l'animal elle s'arrête à un moment de cette évo)ution sans pouvoir aller plus loin. Leur activité psychique n'est pas perfectibte ou ne l'est que très incompjètemen),, et c'est, à l'apparition du langage que semble se faire la séparation entre Févotution psychique de l'animal et celle de l'homme.

En tout cas, comme on i'a vu dans les pages précédentes, il y a une période après la naissance pendant laquelle les nouveau-nés, homme ou animal, présentent desmanifestationsdiversesindiquant l'existence d'une sensibi)ité, d'une conscience, d'une vobnt.é, manifestations identiques dans les deux cas et dont on n'a aucune raison valable de considérer la nature comme différente suivant que ces manifestations se montrent chezi'hommeou chezf'animat. Quand un tout jeune chat joue avec la boute qu'on tieut au bout d'une Hce))e. il a la notion très précise de la p!ace occupée par la boule, de la distance à iaqueHe elle se trouve, d; la dtre.'tion que la nceHe lui imprime, Il a donc les noiions de distance, de direction. autrement dit des dimensions d. S'espace ou du mtins il agit comrne .y't~ les avait.

En y rénéchissan!. qu'y a-t-il sous ces mots ion~ueur. direction.


distance, et quelle est en somme leur signification? Ce sont des notions, dira-t-on. Mais qu'y-a-t-il en réalité sous ces notions? Nous leur donnons ou nous croyons leur donner l'existence en les affublant d'un nom qui satisfait notre esprit et qui, lorsqu'il s'applique à ces phénomènes primitifs, dépasse peut-être le but. Ces phénomènes, au fond, ne sont pas autre chose que des processus cérébraux primitifs, actions et réactions, dérivant de la structure même des centres nerveux, processus auxquels viennent se superposer plus tard des processus plus compliqués que nous nommons processus psychiques. C'est quand le langage apparaît que nous éprouvons le besoin de donner à ces processus cérébraux primordiaux un nom, une étiquette qui les précise et les case dans notre esprit.

Mais il ne faut pas oublier que les mots distance, longueur, direction, ne, sont que des étiquettes, des dénominations appliquées à un complexus de sensations et d'états de conscience. Quand de cette longueur, de cette distance nous faisons dériver l'étendue et de l'étendue l'espace, nous ne faisons qu'un agrandissement pur et simple de la longueur, de la distance, de l'étendue et nous aurions tort d'y voir une abstraction. L'espace-abstraction ne se produit que quand la métaphysique intervient. Mais ici il ne s'agit que de la sensation qui conserve toujours son caractère objectif. L'espace, dans ce sens limité, n'est qu'une simple représentation mentale agrandie d'une longueur, d'une étendue, représentation qu'on aurait pu tout aussi bien figurer par une lettre, un chiffre, n'importe quel signe ne préjugeant rien deplus, de même que le signe mathématique de l'infini ne préjuge rien sur l'infini des métaphysiciens. Les mots espace, temps, sont des mots bien dangereux et leur maniement est bien délicat. Il faut être un métaphysicien de premier ordre. et encore! C'est qu'en effet leur définition est impossible et, quand on examine les choses d'un peu près, on arrive à cette conclusion un peu décourageante l'espace est l'espace et le temps est le temps. N'est-ce pas à cela qu'aboutit la phrase suivante de Leibnitz, auquel on ne peut cependant refuser une pénétration philosophique de premier ordre « L'espace est un ordre des coexistences comme le temps est un ordre des successions » (Troisième écrit, paragraphe 4, des lettres entre Leibnitz et Clarke)? et toutes les définitions philosophiques de


l'espace et du temps aboutissent à la même tautologie. C'est que, comme le dit Ribot (L'Évolution des idées générales), dans le concept d'espace, ce qui nous est connu ce n'est pas l'espace, mais une étendue limitée, déterminée. Et j'ajouterai qu'il vaudrait mieux bannir le mot e~ace du langage ~s!/c/!O~~Mc.

En résumé et pour en revenir aux aveugles de naissance, l'étendue, en restreignant ce mot aux notions fondamentales concrètes des trois dimensions, a au fond, en réalité, la même signification chez les aveugles et chez les clairvoyants, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils aient la même géométrie et à ce que l'espace visuel et l'espace tactile, puisque espace il y a, soient identiques. Aussi je me rallie complètement aux conclusions de Villey qui, dans son chapitre, L'Espace tactile et l'Espace visuel, a traité magistralement cette question.

x

J'ai, dans les paragraphes précédents (vm et ix). recherché les moyens de faire comprendre aux aveugles de naissance ce que c'est que la vision chez les clairvoyants..J'ai même essayé de leur donner quelques notions de perspective très élémentaire et fait allusion à des dessins en relief qu'on pourrait mettre à la disposition des aveugles. Je désirerais revenir en quelques mots sur ce sujet en donnant quelques précisions.

Lorsque j'ai commencé, il y a quelques années, à lire l'écriture Braille, j'ai été amené, pour ainsi dire naturellement, à m'occuper de cette question des aveugles de naissance. Je me suis demandé (une idée en amène une autre), s'il ne serait pas possible d'agrandir leur domaine intellectuel et d'essayer de les faire participer aux sensations que nous procurent les arts graphiques. En examinant les cartes géographiques et les figures de géométrie qu'on met à leur disposition pour l'enseignement, j'eus l'idée de faire pour eux des dessins au trait en relief reproduisant des objets divers, des figures de profil, des animaux, des édifices, etc., dont ils prendraient connaissance par le toucher comme ils prennent connaissance des cartes géographiques et des figures de géométrie. Comme spécimen, je fis un album de six dessins dont les traits en relief TOMK XCt. 1021. 3


pouvaient être suivis facilement par le doigt des aveugles~. Chaque dessin était accompagné d'une explication en Braille. J'envoyai cet album à l'Association Valentin Haûy. A cette époque j'ignorais si une tentative pareille avait déjà été faite. C'est seulement plus tard, par un numéro de la Revue Le Valentin Haüy (1918, n° 1, p. 7), que j'appris qu'un peintre suisse, M. Piachot, avait reproduit en relief des peintures célèbres, en particulier l'Angélus de Millet. Des reliefs en cuivre d'animaux avaient aussi été envoyés à l'Exposition Universelle de 18S8 par l'Institution impériale de Vienne et M. Kunz d'Illzach avait aussi fait des reliefs en carton d'animaux et de plantes. Mais dans tous ces cas il s'agissait de reliefs comparables à des bas-reliefs et on conçoit que des aveugles n'en aient pu retirer que peu d'avantages~. Ce que je me proposais d'e faire, au contraire, c'était de donner à de simples dessins au trait un relief comparable à celui des cartes et des figures de géométrie, par conséquent facilement perceptible aux doigts de l'aveugle.

Pour que les reliefs tels que ceux dont il est parlé plus haut, comparables à des bas-reliefs, puissent être utilement employés par les aveugles, il faudrait leur donner une grandeur suffisante et un relief très accentué, et on n'aurait alors qu'un véritable basrelief plus-ou moins saillant que l'aveugle pourrait explorer comme il explorerait un bas-relief ordinaire ou un simple buste. On sait du reste qu'il y a eu des sculpteurs aveugles.

Les dessins au trait en relief permettent au contraire de reproduire non seulement des objets, des animaux, des proBIs, des monuments, mais encore des paysages, pourvu que ces paysages ne soient pas trop compliqués. J'ai du reste indiqué dans le paragraphe vm comment l'aveugle peut comprendre que dans un paysage les objets diminuent de grandeur avec leur distance du plan du tableau et la construction donnée dans la figure permettra à l'aveugle de se rendre compte sur un dessin en relief, des lois de la perspective élémentaire quand les objets au lieu d'être vus de face ou de profil sont vus de côté.

i. Ces dessins en relief représentaient une main, un profil (d'un buste d'Athena), un chien, un bateau, Notre-Dame de Paris, un paysage de deux maisons au bord de la mer.

2. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre d'après la note de la Revue citée plus haut. t.


Avec quetques explications, soit en Braille, soit données par un ctau'voyaiit, i'a\ eugtc se retrouverait facilement, je crois, dans un dessin en relief, même un aveugte-né. Connaissant le profil de la figure d'un parent, d'une femme, d'un enfant, il les reconnaîtrait facilement sur le dessin en relief, et après la perte d'un être cher il en retrouverait le contour comme un clairvoyant revoit sur une photographie les traits de ceux qu'il a perdus. Quand on sait avec quelle facilité la mémoire oublie la figure de ceux qu'on a connus, quand rien ne vient les rappeler de temps en temps, on conçoit combien serait précieuse pour un aveugle une collection de profils en relief de tous ceux qui lui sont chers, vivants ou disparus, cottection comparable à l'album de photographies qu'on rencontre aujourd'hui dans toutes les famittes.

Faut-it à ces considérations en ajouter une autre, de caractère bien plus restreint. mais qui a aussi sa valeur?

Qu'on donne à un aveugle deux profils en relief, celui d'Athena par exempte, et un profil caricatural comme uu de ceux de Léonard de Vinci, t'aveugle en saura bien vite faire la différence et un sentiment esthétique s'éveillera en lui si par des présentations variées, on lui fait ainsi connaître les chefs-d'œuvre de l'art, dans un domaine restreint il est vrai, avec une connaissance seulement partielle, mais suffisante pour lui procurer certaines jouissances esthétiques qui jusqu'ici lui sont refusées. D'ailleurs ces dessins en relief seraient, je crois, accueillis avec faveur par les aveugles si nombreux aujourd'hui chez lesquels la cécité est survenue dans la jeunesse et t'age mûr. Je crois même que des peintres aveugles, comme il en est quelques-uns, pourraient encore, avec un peu d'exercice, exécuter eux-mêmes ces dessins en relief, comme certains sculpteurs aveugles modèlent des bustes. XI

-4~f?t!(/tc~. O~rua/MH~ sur eH/'6tn/ nouveau-né. Ces observations ont été faites sur une petite fille que j'ai pu suivre depuis sa naissance jusqu'à la fin de la première année. Jusqu'à la cinquième semaine je n'ai rien noté qui n'ait été observé déjà et je crois inutile de m'y arrêter.


C'est à la cinquième semaine que j'ai constaté pour la première fois des phénomènes supérieurs aux purs réflexes. On dirait même qu'elle s'essaie à parler. Elle répète volontiers une sorte de petit ramage .qu'on pourrait figurer par ra, !'a, M. Le son )- paraît être le premier son de consonne associé à la voyelle a. Elle paraît éprouver du plaisir à cette répétition et en tout cas c'est un mouvement MOM~M, ce n'est pas un simple réflexe, un simple mouvement machinal. Je n'oserai pourtant pas y voir un premier rudiment du langage. ·

Vers la même époque je puis déterminer chez elle l'apparition du u premier sourire en lui parlant doucement et en lui touchant très légèrement et par un simple contact, sans les chatouiller, le dessous de la lèvre inférieure et le menton. Le sourire ne vient pas de suite; il est précédé d'une série de mouvements, sortes de contorsions de la bouche, des lèvres; elle sort la langue comme les écoliers qui font un devoir, fronce les sourcils, le front, et par moments on croirait qu'elle va pleurer, puis le sourire se dessine. Les jours suivants cette mimique accentuée disparaît et il y a seulement un peu d'hésitation avant le sourire franc. Mais ce sourire est encore aphone, sans bruit, restreint à la mimique, il n'y a pas encore de véritable rire sonore.

Je ferai une seule remarque à propos de ce premier sourire. Cette remarque porte sur la mimique qui précède le vrai soufire. Elle était tout à fait assimilable aux mouvements gauches et irréguliers qui précèdent les premiers essais de préhension. L'appareil musculaire du sourire, hérité des générations antérieures, existe bien, mais l'enfant ne sait pas encore s'en servir comme il ne sait pas se servir d'emblée de l'appareil de préhension. Alors, instinctivement, c'est d'abord l'appareil facial du déplaisir, dont il a eu déjà lieu de se servir, qui entre d'abord en jeu, et ce n'est que par suite de quelques essais qu'il arrive à les éliminer pour ne mettre en jeu que l'appareil du Sourire. Le sentiment de plaisir précède sa manifestation.

A deux mois la vie affective est déjà intense, comme le prouve une observation faite par sa mère, femme très intelligente et qui s'intéressait à ces recherches. Elle a remarqué que quand elle souffre très réellement, ainsi quand elle a des coliques, ses cris s'accompagnent de pleurs, tandis que quand elle crie de colère,


sans cause de douleur, elle ne pleure pas; ainsi quand, par exemple, elle veut qu'on lui enlève son maillot pour avoir les jambes libres ou quand elle veut téter.

A deux mois elle ne reconnaît pas encore sa mère qui la nourrit, mais elle voit très bien que sa mère déboutonne son corsage pour l' lui donner le sein et elle cesse de crier.

Le soixante-sixième jour je tiens un petit chat blanc entre les mains; comme elle paraît le fixer je le meus lentement devant ses yeux et il me semble qu'elle en suit le déplacement. Deux jours après, je répète l'expérience et constate qu'elle suit parfaitement des yeux les objets en mouvement lent.

C'est à ce moment que je constate les premiers rudiments d'un langage spécial (n'ayant rien de commun avec le langage usuel dont elle fera plus tard les premiers essais). Ce sont des sons très variés, intonations, vocalisations, bruits, etc., qui sont en général très doux et ne rappellent ni les sons qu'elle peut entendre, ni le langage des personnes qui l'entourent. Ce sont en somme des espèces de tâtonnements, d'ébauche, de mise en action des muscles vocaux, une sorte de gesticuiation vocale qui est probablement de même nature que les gesticulations qui précèdent la préhension. En même temps il y a des mouvements des joues, des yeux, du front, en somme toute une mimique très expressive. Dans les sons émis, presque intraduisibles je note les sons a, a: t~ et une ébauche d'l.

La langue, ce qui se comprend facilement, joue un très grand rôie à cette époque (onzième semaine) dans les mouvements d'expression et de recherche. Elle ne sert pas seulement pour la succion dans l'action de téter, mais elle sert aussi déjà pour les essais dela parole et pour le toucher, quand elle porte des objets à la bouche. La sensibilité musculaire s'est bien développée, et dans l'ordre suivant langue avec la bouche et les atentours de la bouche, puis les mouvements des yeux et en dernier lieu les mouvements des bras et des jambes qui ne deviennent conscients et volontaires qu'après les précédents.

Depuis quelques jours (d '(i.v mois et demi) elle s'essaie à rire; ce n'est plus le simple sourire, c'est le rire bruyant. !e rire aux éclats. A ce moment elle n'connait très bien sa mère de sa bonne. A six mois elle ne dit encore rien. Elle est très sensible aux


bruits. Certains bruits lui plaisent, ainsi quand on remue sa paillasse de paille de maïs. Dè~ qu'elle entend un bruit, même pas très intense, elle cligne des yeux. Un bruit fort l'effraye très facilement; elle fait un soubresaut.

Depuis quelque temps (trois ou quatre jours) elle a un mouvement très fréquent du bras gauche qui frappe sur la table, véritable mouvement rythmique. (Elle est gauchère.)

Huit jours après (six mois et sept jours), on lui préseute un objet; pour la première fois elle le saisit avec les deux mains. Elle répète cela plusieurs fois dans la journée. Elle ne palpe pas encore, elle empoigne les objets et les porte à sa bouche; (ce sont toujours les lèvres et la langue qui servent d'organes du toucher). A sept mois et demi, essai de langage ?'ra, ba, ta mais encore pas distincts. Elle a inventé un, jeu; elle passe les doigts de la main gauche sur ses lèvres en faisant une sorte de ~'a, 6ra. Elle commence à palper les objets. A huit mois, essais de langage et d'articulation plus distincts: ~a, aba. Elle saisit les objets avec des mouvements des doigts comme une sorte de grattement. Elle regarde les objets avec attention, les tourne, les retourne. Je lui donne une bobine elle la regarde sous ses différentes faces, met un doigt dans le trou de la bobine; ce jeu l'amuse, elle le répète plusieurs fois.

Je lui donne ma montre. Les jours précédents, elle la portait à sa bouche. Aujourd'hui elle la regarde, la retourne, palpe les détails, regarde tantôt le cadran blane, tantôt le fond d'or, tout cela un peu gauchement, un peu maladroitement. Depuis un mois déjà (septième mois) elle regardeun tableau représentant sa grand'mère et sa mère à l'âge de quatre ans. Elle tend les bras vers la petite fille; on la lui fait embrasser, ce qu'elle fait tous les matins en témoignant sa joie.

A huit mois elle donne des signes de jalousie. Sa nourrice prend une grande poupée et fait mine de lui donner le sein, elle pousse des cris. Sa mère, qui ne la nourrit plus, prend la poupée, la berce en l'embrassant pendant que la nourrice tient l'enfant, elle détourne la tête, mais ne crie pas.

Quand une personne nouvelle la prend, elle crie, mais après quatre ou cinq essais elle se laisse prendre sans crier. Elle a une foule de façons de témoigner sa joie, le sourire, le


rire, une sorte de petit ramage doux, un mouvement rythmique du bras gauche de haut en bas, et vice versa, un soulèvement du tronc (danse, appris par sa nourrice). Elle fait tourner sa langue dans sa bouche, prononce ada, a~. Elle fait des mines, minaude, est grimacière, cligne des yeux.

Elle joue avec ma décoration, la prend dans ses doigts. Le lendemain je reviens après l'avoir enlevée. Elle la cherche, semble étonnée. La mémoire est déjà bien développée. Elle nous reconnaît très bien, ma femme et moi, quand nous nous trouvons chez sa mère. Mais dans la rue elle ne nous reconnaît plus; il faut que nous lui fassions des signes ou que nous lui parlions. Onze mois. L'imitation joue maintenant un rôle prépondérant dans ses mouvements. Elle a bien moins de spontanéité. Beaucoup de gestes appris de sa nourrice, malgré les recommandations de t'abandonner à sa spontanéité et de ne rien lui apprendre. Mais elle sait très bien donner à ses gestes appris une signification bien précise. Ainsi pour quelque chose de bon elle se passe les mains sur la poitrine, pour quelque chose de beau, elle lève les bras en l'air. Elle a des accès de colère, elle jette son chapeau par terre et bat les gens avec une petite branche qu'elle tient à la main. A treize mois elle essaye de marcher et se tient quelque temps debout toute seule.

Elle est très intelligente et comprend beaucoup de choses de ce qui se dit autour d'elle. Elle joue et invente presque tous les jours un jeu nouveau. Son langage commence à se développer malheureusement il est difficile de faire la part des mots appris et des mots ou des sons lui venant naturellement.

J'avais bien recommandé de ne rien lui apprendre en fait de mots; mais il est difficile, presque impossible même d'obtenir cela de ceux qui entourent un enfant et surtout d'une nourrice; et malgré l'aide que me donnait sa mère dans ces recherches, je ne pouvais guère obtenir le silence sur ce chapitre.

Quoi qu'il en soit, au début dujtreizième mois, son vocabulaire se composait de.~1 mots que j'ai notés à mesure qu'ils se présentaient et dont je ne donne ici que les premiers

<OM~oM, c'est le premier mot qu'elle ait prononcé. II y avait dans la maison un petit chien qui lui plaisait beaucoup;

/Mjo&, le secondmot;


hamman (maman), le troisième

dodo, le quatrième; ces quatre mots appris évidemment par imitation;

am ou ~a?K, quelque chose à manger, celui-là de son invention; nounou, sa nourrice

rra, sorte de râclement guttural pour un besoin inventé par elle. f fa, signe d'admiration, peut-être appris;

ta, tiens, pour donner à quelqu'un un objet qu'elle tient; apeta, papier pour lire, etc.

Cette question de l'apparition du langage chez l'enfant appelle quelques réflexions. Elle a été obscurcie par ce fait qu'on n'a pas distingué d'une façon suffisante les sons émis spontanément et dépendant de l'initiative de l'enfant et les sons imités ou appris par l'éducation de l'entourage. Taine, dans sa note 1 sur l'acquisition du langage chez les enfants (De l'Intelligence, t. 1), a bien insisté sur ce fait de l'initiative dans les premiers essais du langage de l'enfant, mais d'après ses propres expressions, loin d'éliminer l'influence de l'imitation, on faisait répéter à l'enfant les sons émis et les sons qu'il entendait, ce qui viciait les observations. J'ai cherché, comme on l'a vu plus haut, à éliminer cette cause d'erreur, mais il m'a été impossible d'y arriver d'une façon complète.

Cette élimination de l'éducation par l'entourage et de l'influence de l'imitation serait pourtant la condition absolue d'une observation rigoureusement exacte.

Quoi qu'il en soit, ce qui me semble ressortir des faits exposés ci-dessus, c'est que les manifestations vocales de l'enfant après la naissance présentent la marche suivante

Première pM'Mc~e. Le cri, simple manifestation réflexe, quelquefois sensitive (douleur), mais sans signification intellectuelle. Deuxième période. Du deuxième au septième mois. Manifestations vocales sensorielles supérieures aux purs réflexes et aux réQexes sensitifs. Ce n'est pas encore cependant une vocalisation réellement intellectuelle; elle traduit plutôt l'état sentimental de l'enfant, ses joies, ses désirs, toute sa vie affective qui commence. C'est en somme pourtant son véritable langage sensoriel dans lequel n'apparaissent que les éléments primitifs de l'intelligence qui s'éveille.

Troisième période. A la fin du septième mois et au huitième se


montrent les premiers rudiments d'un véritable langage intellectuel. C'est aussi le moment elle examine attentivement les objets, où elle les palpe, ou la mémoire apparaît. Ces rudiments de langage correspondent pour elle à des notions, ainsi que des gestes appropriés. Il n'y a encore que très peu de sons imités.

Quatrième pé~to~ C'est à partir du onzième mois qu'un véritable langage apparaM. mais à cette époque l'imitation a un rôle prépondérant et l'initiative de l'enfant se montre de moins en moins.

Dans cette évolution du langage les premiers sons émis proviennent des organes qui servent à la succion, langue et lèvres; après la simple voyelle a qui parait la première, ce sont les linguales, r lingual et puis les labiales, en premier lieu m. Pour la suite je renvoie aux observations précédentes.

J'ai dit plus haut qu'au début du treizième mois, le vocabulaire de M. se composait de 31 mots. De ces mots, le plus grand nombre est imité; mais il en est certainement quelques-uns qui sont dûs à l'initiative de l'enfant, tels sont am ou ~K, pour quelque chose à manger (it est singulier que le même mot ham se retrouve chez Taine avec la même signification); rra, sorte de râclement guttural pour un certain besoin; ta pour donner quelque chose qu'elle tenait à la main; vivi, poudre à poudrer, peutêtre cependant en partie imité, de même que <pe<a. pour indiquer un journal, l'action de lire, etc.

Un fait psycho)ogique important résulte de l'observation des enfants; c'est que, bien avant l'apparition du )aogage on peut constater chez lui l'existence des idées et des notions. Comme le dit Preyer, bien avant qu'il comprenne un seul mot, avant qu'il emploie une seule syHabe en y attachant un sens détermine, il possède plusieurs notions qu'il exprime au dehors, par des gestes, des mines et des cris. H abstrait sans le secours de la parole. J'ajouterai, et cela correspond à la troisième période que j'ai mentionnée plus haut, il exprime déjà ces notions par une ébauche de langage dû en grande partie à sa spontanéité.

ï! me semble que l'apparition des premiers rudiments du langage accuse la distinction de l'animalité et de l'humanité. L'animal humain des premiers jours fait place à un être qui pense et cherche à exprimer sa pensée autrement que par une simple gesticu-


lation comme le fait l'animal pour sa pensée rudimentaire. Le sourd-muet de naissance est, il est vrai, réduit à cette seule gesticulation mais l'éducation lui fait rapidement saisir la liaison de la pensée et du mot et s'il ne peut le prononcer, il peut le lire et le comprendre, et le geste du langage écrit peut remplacer chez lui le langage parlé. Etmêmecheziessourds-muetsnonéduqués, ne sachant l ni lire ni écrire, comme j'en ai observé un cas très net, on peut, s'ils sont intelligents, constater chez eux avec quelle variété de gestes expressifs ils peuvent rendre les formes différentes de la pensée. Chez l'animal au contraire le geste- ou la vocalisation ne peuvent jamais, même aidés par l'éducation, qu'exprimer des sentiments simples et des pensées rudimentaires et ne dépassent jamais un certain niveau. Il a bien des sensations, des images (rêves des chiens de chasse), il a des sentiments et des passions, il se_souvient, il perçoit, il compare, il a la conscience de sa personnalité, il a la volonté, mais pour tout cela il lui manque le langage qui détermine, précise et fixe tout, en plaçant sur chaque sentiment, sur chaque notion, sur chaque idée, une étiquette, le mot. H. BEAUK1S.


La philosophie française en Amérique

II!. LE BERGSONtSME.

Lorsque des voyageurs distingués visitent l'Amérique, les reporters vont les trouver sur le bateau, et leur demandent ce qu'ils pensent du pays. Les réponses sont aussi différentes que les livres où il leur arrive de consigner leurs impressions. Pour Henri Bergson, les rôles sont renversés, mais le résultat est le même. L'auteur de l'Évolution Créance est venu chez nous, et nos opinions sur lui et sur son système sont aussi différentes que les personnes qui les énoncent. On peut voir d'après certaines affirmations sommaires de nos critiques combien ces opinions sont diverses « Bergson est pragmatiste à cause de sa conception utilitaire de l'univers: il est anti-pragmatiste parce que le pragma tisme accorde trop aux accidents de la volition. H est rationaliste à cause de sa formation scientifique, il est anti-rationaliste parce qu'il rabat l'orgueil des savants. H est idéaliste parce e que pour lui la durée comporte non seulement la création de l'esprit, mais aussi la création de la matière; il n'est pas idéaliste e puisqu'il dénonce l'insuffisance de la connaissance conceptuelle. Il est personnaliste parce que la vie et l'élan vital sont synonymes de conscience; il n'est pas personnaliste parce que l'évolution créatrice tient peu decompte de t'individuatité. C'est un maître re)i gieux parce qu'il nous donne Dieu grâce à son élan vital, la Hbert é grâce aux lois de la contingence, l'immortalité grâce aux doctrines. de ia durée: il n'apporte pas de message religieux parce qu'étan t mystique. il propose une intuition ineffable et un but indéfinissable. H est conservateur, parce que son appel à l'instinct est un retour au vieux romantisme; c'est l'homme le plus dangereux du


monde, parce que son radicalisme s'oppose au capitalisme satisfait. »

On peut ajouter à cette table d'antithèses, où des négations particulières annulent des affirmations particulières, des jugements généraux, qui rattachent positivement Bergson à nos deux penseurs les plus considérables. Comme Emerson, Bergson peut être appelé un prophète de l'âme, l'ami et le soutien de ceux qui veulent voir avec l'esprit et pénétrer le mystère des choses par la sympathie intellectuelle, ou intuition, au lieu de l'essayer vainement au moyen de l'entendement logique et scientinque~. Comme William James, Bergson est poète plutôt que philosophe. Avec lui la philosophie devient de nouveau une branche de la littérature. Bergson lui-même est convaincu que la métaphysique est la poursuite dramatique d'un objet vivant, que la réalité est un flux, et non un système~. Étant donné ces impressions si variées, pouvonsnous dire que nos critiques ont compris Bergson, que, suivant notre devise nationale, ils perçoivent l'unité malgré la pluralité ? Nous répondrons affirmativement, à condition que le bergsonisme, l'évolution créatrice, la philosophie du changement, soit considéré comme un en soi, et multiple en ses perspectives, comme le fut la cité de Leibnitz.

Il y a quelque vingt-cinq ans, Bergson fut « découvert par un Américain. Plus de deux décades avant la publication de l'o~M<Mm Créatrice, avec sa vogue immense, William James avait coutume d'exhorter ses étudiants à lire les Données MHmMHa~s de la conM!eMce3. Ce conseil eut par malheur peu d'effet, et ce n'est qu'après la publication des œuvres populaires de James que le public fut préparé à accepter ce que le savant de Cambridge recommandait. Le chapitre relatif à Bergson dans A Pluralistic 6~upfM, fut l'annonce formelle qu'un grand philosophe nouveau avait paru en France. Cette annonce fut faite à l'étranger, mais le public considérable de James en Amérique était prêt à lui faire un accueil favorable. Tout ce que disait le célèbre pragmatiste intéressait les lecteurs ordinaires, tout ce que disait le psychologue intéressait t. John Burroughs, ~i P)'op/:e< of the Soul, Atlantic .Mo):)/, t9H., n° )~0. a. W. E. Hocking, TVte S~nt/icaMce o/'Cef~o?:, !~<! Review, i9t3, n° 303. 3. H. I. Lewis, B~i'yso!: <M<< CoH<en!pM'a)'y Thought, University of California C/M'ontC~, 19H, p. <8i.


les cercles savants. Nous nous occuperons avant tout de ceux-ci, car les spécialistes concentrèrent immédiatement en un foyer unique les brû)ants rayons de la critique, tandis que les lecteurs moyens s'intéressaient d'une manière plus générale et plus généreuse aux grands aspects du bergsonisme. Acceptant sans examen trop rigoureux les doctrines de F~o/M~tOM Créatrice, la durée, la contingence, l'intuition, ils voulurent appliquer ces idées aux questions pratiques de morale et de religion, de politique et d'art. Aussi, lorsque Bergson vint en personne sur nos rivages, eu 1912, le ftot de la faveur populaire atteignit son maximum. Quand le maître entra en scène, l'enthousiasme fut mieux qu'un feu de paille. La réception prit l'aspect, non seulement d'un événement académique de première importance, mais jusqu'à un certain point d'une acclamation religieuse, car les conférences de l'Université de Columbia traitaient des problèmes permanents de la spiritualité et de la liberté'.

Nous dirons plus loin les effets produits ultérieurement sur l'imagination publique par tout cela, car, à côté d'un succès <?s<i'?7!f. il y eut une certaine réaction, des déformations, de la défaveur, accumulation inévitable des débris taissés par le recul de la marée. Mais. comme nous l'avons dit, c'est William James qui annonça le premier Ja montée d'une marée nouvelle. Dans sa sixième Conférence Hibbert, il alla jusqu'à dire que c'était la philosophie de Bergson qui l'avait amené personnellement à renoncer à la méthode intellectualiste et à l'idée courante selon laquelle la logique est la mesure adéquate de ce qui peut être ou ne pas être. De la part de James, c'est une sorte de répercussion double qui motivait cette déclaration. Il se révoltait contre la tradition régnante en philosophie, contre la croyance platonicienne et aristotélicienne suivant laquelle la fixité est quelque chose de plus noble et de plus digne que le changement: il se révoltait aussi contre la tradition kantienne selon laquelle le remède aux contradictions supposées de notre monde sensible se trouve dans un ens ?'ay'on!s, conçu comme en étant l'intégration ). Le sommaire de ces conférences faites en anglais. Spi'?'t~ft/t7'/ and ~<< puLtie dans T'/if C/i)'on;c/f, mars t9)3, fut approuve par Bergson dans une lettre du 35 avril )9t3. adressée à l'auteur de cette étude. Cf. Co/uM&t'a t'n!'Mt'7'/ ~'t<<o~)'ap/r'/ o/en' Bgr~MM, 19i3.


ou l'achèvement logique. En d'autres termes, l'intelligence, par ta bouche de Hume, de Kant et compagnie, se trouve obligée de nier que les activités aient une existence intelligible~.

Il faut dire que l'absolu des idéalistes monistes était la bête noire de James, une espèce de cerbère dont Hegel, Bradley et Royce représentaient les trois têtes. James fait une exception pour son collègue américain, en qui il ne voit pas absolument un transcendantaliste ennuyeux, mais il a soin d'opposer la littérature néokantienne récente à la récente philosophie française. Ouvrez Bergson, dit-il, et, sur chaque page que vous lisez, se lèvent des horizons nouveaux. On y sent comme le souffle du matin et le chant des oiseaux. Chaque page parle de la réalité elle-même, au lieu de répéter simplement ce que des professeurs, à l'esprit poussiéreux, ont écrit sur ce qu'ont pensé leurs prédécesseurs, autres professeurs. Rien dans Bergson ne sent la marchandise d'occasion, ou qui a fait l'étalage. Aussi peut-on maintenant abandonner cet objet conceptuel superflu qu'est l'absolu. Au lieu de chercher devant nous l'ens rationis, nous devons nous replonger dans le flux lui-même, si nous voulons connaître la réaiité; l'essence de la vie est en effet son caractère de variation continue, tandis que nos concepts sont discontinus et fixes. Mais ces concepts ne sont pas des parties de la réalité, des positions réeUes prises par elle, mais plutôt des suppositions, des notes prises par nous-mêmes, et l'on ne peut pas plus saisir avec eux la substance de la réalité qu'on ne peut saisir l'eau avec un filet, quelque fines qu'en soient les mailles. Ces quelques indications suffiront peut-être à vous placer au point de vue de Bergson. L'expérience immédiate de la vie résout les problèmes qui dé6ent si bien not re intelligence conceptuelle comment le multiple peut-il être un? '1 Comment les choses peuvent-elles sortir d'elles-mêmes? Comment peuvent-elles être « autre chose pour elles-mêmes? Comment peuvent-elles être à la fois distinctes et liées? Comment peuventelles agir les unes sur les autres? Comment peuvent-elles être pour les autres et cependant pour elles-mêmes? Comment peuvent elles être à la fois absentes et présentes? L'intelligence pose ces questions à peu près comme nous pourrions demander si quelque i. WiHiMi James, -4 Pluralistic Universe, chap. vi, Bergson and ~<ee<MaHsm, New York, 1909.


chose peut séparer à la fois et unir les choses, ou comment les sons peuvent devenu- plus semblables en continuant à différer de plus en plus. Si vous connaissez déjà t'espace par les sens, vous pouvez répondre a la première question en désignant un intervalle quelconque, long- ou court; si vous connaissez la gamme vous pouvez répondre à la seconde en frappant une octave; mais il faut alors que vous ayez d'abord la connaissance sensible de ces réalités. Ce qui existe réellement. ce ne sont point des choses toutes faites, mais des choses qui se font. Une fois faites, elles sont mortes, et l'on peut se servir d'un nombre infmi de décompositions conceptuelles diverses pour les définir. Mais installezvous dans le devenir par un effort de sympathie intuitive avec la chose. et, l'ensemble tout entier des décompositions possibles étant d'un coup en votre possession, vous n'êtes plus gênés par la question de savoir si telle ou telle est plus absolument vraie qu'une autre. La réalité tombe lorsqu'elle est soumise à l'analyse conceptuelle elle s'élève quand elle vit sa propre vie indivisée, elle germe, elle bourgeonne, change et se crée. Adoptez dans un cas donné quelconque le mouvement de cette vie, et vous connaissez du coup ce que Bergson appelle le devenir réel par lequel la chose évolue et se développe. La philosophie doit chercher cette sorte d'intelligence vivante du mouvement de la réalité, et non suivre ia science en recousant vainement ensemble des fragments de ses résultats morts i.

Lorsqu'il écrivait ces appréciations, James savait bien que des critiques se produiraient. 11 lance par suite une série de monitions. il déclare qu'en suivant la continuité vivante de nos sensations, nous ne faisons pas retour à un empirisme ultra-grossier, nous acceptons simplement le point de vue immédiat devant le courant paisible de notre expérience finie: en critiquant les concepts nous n'admettons pas l'anti-intellectualisme, parce que la connaissance directe et la connaissance conceptuelle sont complémentaires, chacune remédiant aux défauts de l'autre: revenir à la vie brute, inexprimée, c'est obtenir de la réalité une révélation plus complète que n'en fournit la connaissance conceptuelle, ce n'est pas un recours au mysticisme, car les 'mystiques ont toujours un absolu, i. James, !&!< chap. v;.


l'invention de cet objet conceptuel bien superflu est une extravagance 1.

Ces trois monitions relatives a. l'immédiatisme réel de Bergson, à son anti-intellectualisme prétendu, à son soi-disant mysticisme, fournissent les directions principales que les interprètes et les critiques allaient prendre. Cependant un certain supercritique protesta que la cause avait été mal présentée au tribunal. Dans l'argumentation de James, dans ses récents exposés du bergsonisme, Pitkin cherche à trouver une injonction interdisant à jamais toute tentative pour identifier l'empirisme radical du philosophe de Cambridge avec l'intuitionnisme du Parisien. Le professeur James, affirme-t-il, est le chef ancien et incontesté de la psychologie et de la philosophie américaines; M. Bergson est en train de devenir le maréchal des penseurs français. Les ordres de marche de chacun de ces hommes sont pris profondément au sérieux dans leur pays et à l'étranger. S'ils parlent tous deux comme s'ils étaient d'accord, tout en différant profondément, la malheureuse troupe, habituée à prendre les mots pour leur valeur apparente, sera troublée. Quiconque prendra la peine de comparer l'anti-intellectualisme de James avec celui de Bergson, et l'exposé que James fait de Bergson avec celui que Bergson fait de luimême, ne pourra guère croire que ce danger soit-lointain ou imaginaire. Naturellement James peut trouver dans les pages de Bergson l'écho de beaucoup de ses opinions. Comme lui, Bergson est l'ennemi de toute conception statique de la réalité, et défend la liberté vraie, la création continue dans un monde fluide. Les deux penseurs affirment que l'homme doit tourner son regard vers l'intérieur, et plonger dans le courant de la conscience pour trouver les vérités les plus riches. Ils sont coude à coude en tant que critiques destructeurs de l'absolutisme statique. Mais ieur accord ne dépasse pas ces tendances générales dans la spéculation et la méthode. Bergson prend le chemin des cosmologistes, James reste avec les psychologues de tendance subjectiviste. Dailleurs, Bergson déclare que l'élan vital et le contre-courant adverse sont tous deux inconnaissables dans leur forme pure, car toute connaissance n'est qu'une sorte de rencontre et de mélange de ces 1. James, A Pluralistic UH:NerM.


deux courants; il y a longtemps que James nous a assurés que son empirisme radical ne doit admettre dans ses constructions aucun élément non connu par une expérience directe, ni en exclure aucun élément ainsi connu. Là où Bergson conçoit la vie comme transcendant l'expérience, James conçoit seulement l'expérience comme transcendant la pensée conceptuelle. Enfin, James s'imagine que Bergson suppose d'accord avec lui qu'un concept est une représentation fausse, mais commode, faite exclusivement pour des fins pratiques. Mais, si je comprends bien Bergson, il déclare nettement qu'un concept est de la réalité (une partie ou un élément de la réalité) arrêtée et solidifiée, qui ne représente absolument rien, ne déforme absolument rien, mais est simplement ce que nous le faisons par notre vie même; un personnage cosmique distinct des autres'.

A cette allégation Bergson répondit que l'interprétation de James était parfaitement exacte et que le chapitre en question reproduisait fidèlement sa pensée, même en meilleurs termes qu'il ne l'avait présentée lui-même2.

Si James a été le premier à attirer l'attention sur la signification et l'importance du bergsonisme, l'un de ses élèves a donné le premier exposé systématique de cette doctrine. Ralph Barton Perry, habile à dénoncer les tendances philosophiques actuelles, range immédiatement Bergson parmi ces pragmatistes qui ne sont pas des empiristes grossiers, mais des empiristes radicaux, des pragmatistes de gauche, qui croient qu'il y a dans l'homme une puissance d'agir, indéterminée, incalculable et créatrice. Voilà la conclusion générale de l'Évolution Créance. En outre, tout de même que le pragmatiste décrit l'entendement et, parce qu'il le comprend, peut en poser les limites, Bergson prétend que l'entendement, parce qu'il est une forme spéciale de la vie, ne peut connaître la totalité de la vie. Et, de même que le pragmatiste s'aperçoit que la pensée réfléchie a besoin d'être complétée par quelque expérience non réfléchie, pour Bergson la faillite de la science est compensée par le sentiment immédiat de la puissance de la vie. Selon Perry, l'empirisme de Uergson le classe dans l'espèce « pragt. W. B. Pitkin, ./nn!< oncf R~OH 0'. M/)0 ;.s o~ns~ /?!~<~c~? ~o~r7!a~ oy /~t</osop/t. 2S avril t9tC.

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matiste '), mais son intellectualisme le place dans une sous-espèce. Par sa thèse de l'appréhension immédiate d'une unité fondue et inorganisée, il appartient à la classe des hommes qui donne une version subjectiviste ou idéaliste de l'immédiatisme, plutôt qu'une version réaliste. La question cruciale est de savoir si l'activité de l'entendement est une activité de création ou de choix. L'entendement engendre-t-il les concepts, ou les découvre-t-il? Si nous devons décider d'après l'Évolution Créance, Bergson regarde l'entendement comme un artisan. Sur ce point il diffère de James, qui soutient que l'entendement découvre les concepts, mais ne les fabrique pas.

Cette prétendue divergence avec James a été récemment contestée, par Bergson lui-même dans l'opposition qu'il établit entre la conception traditionnelle de la vérité et la conception de James. Alors que la première définit la vérité par sa conformité avec ce qui existe déjà, la seconde définit sa relation avec ce qui n'existe pas encore; selon la conception ordinaire la réalité attend la formule de qui la découvre, tout de même que l'Amérique « attendait Colomb. Toute différente était la conception de James. La vérité lui apparaissait comme créée par notre affirmation. Nous inventons lavéritéann d'utiliser la réalité. Pour la doctrine traditionnelle, une vérité nouvelle est une découverte; pour le pragmatiste, elle est une invention~.

Tout cela montre la difficulté qui attend le savant Américain qui essaie de classer le penseur français3.

Néanmoins la classification générale semble possible sous un nouveau chef, celui de la liberté. Chez Bergson comme chez James une doctrine importante est celle de l'indéterminisme. Perry assure qu'elle est une conséquence de l'anti-intellectualisme, et qu'à son tour elle conduit à l'idéalisme. Cela est, comme on le verra, .une dérivation et une conclusion adoptées par la majorité de nos critiques. Les mailles de la formule sont bien serrées, mais Bergson semble échapper encore au filet de la définition. 11 se peut 1. R. B. Perry, Present PA:7o~o~A!ca< Tendencies, New-York, 1912, p. 222-2K). 2. William James, Le Pt'a~~a~sme, trad. Le Brun, avec une introduction par H. Bergson, Paris, 1918, p. 10-11.

3. Cf. A. T. Hudley, Some Influences :K ~o~e~'m P/M/oMp/Me r/tOM~/i<, NewHaven, 1913, p. 69, où Bergson est appelé Fauteur de l'exposé le plus autorisé du pragmatisme


que l'indéterminisme dérive de l'anti-intellectualisme dans l'assertion du pragmatiste affirmant que, puisque le déterminisme est un produit de, l'entendement, il est relatif à l'intérêt qui meut l'entendement, et ne saurait par suite être imposé à la vie etie-même. H peut aussi être vrai que la version positive de la liberté donnée par le pragmatiste dérive de ce qu'il postule le dynamisme, contre le mécanisme, et que pour le partisan de l'évolution créatrice, la libre activité créatrice de la volonté doive être regardée comme une expé rience simple et se suffisant à ette-même*. Si l'on admet que la conséquence du postulat dynamique soit un activisme ou un créationnisme métaphysique, s'ensuit-il qu'en tant que le pragmatisme prend cette forme, il s'allie avec les formes volontariste ou romantique de l'idéalisme? Cela mettrait James au nombre de ces hégéliens qu'il détestait si profondément, et ferait affirmer par Bergson ce qu'il nie expressément, à savoir que la doctrine de l'évolution créatrice peut se contenter des formules de l'idéalisme. L'exposé de Perry est significatif, comme première tentative pour systématiser Bergson; celui de son collègue Hocking comme première tentative pour bergsoniser un système Celui-ci attire l'attention sur la désaffection générale à t'égard de la religion de la raison et de son armature philosophique l'idéalisme absolu. Le pragmatisme a mis en lumière la faiblesse d'un pareil idéalisme, mais il ne se recommande guère par la solidité de ses constructions positives. C'est ici que le bergsonisme vient à notre aide. C'est à cette heure qu'il insiste avec le plus d'énergie sur le désaccord fatal entre une réalité qui est fluide, fuyante, en perpétuel devenir, et un monde d'idées qui est statique, rigide, conservateur, qui mécanise ce qu'il touche. Il y a quelque chose dans le changement, surtout le changement de la vie, qui ne se laisse jamais saisir par nos idées. Quand elle cherche à saisir le vivant, l'idée parait non seulement échouer dans sa tâche mais en quelque sorte altérer son objet; il semble qu'en le fixant elle le « transfixe » et ne puisse en promener avec elle qu'une image morte. Mais, selon Hocking, ces reproches adressés à l'idée semblent atteindre plutôt des défaillances dans l'emploi humain de l'idée elle-même. L'idée est un outil parfait. Le contour de son objet s'y imprime avec une fidélité par1. Perry, ~')'~Mn<P/<OMp/ca< T'Mc~HC's. p. 26[.


faite, une transparence parfaite, sans aucune intervention abusive de sa part. Supposez: que je m'intéresse à un nuage, ou à une révolution jamais aucune raideur d'articulation de mon idée ne sera un obstacle à ma poursuite de cette mouvante réalité t.

Hocking entreprend de bergsoniser son système de haut idéalisme, mais le vernis brillant ne tient pas sur le vieux meuble. C'est une chose de donner de la plasticité aux idées, c'en est une autre de les platoniser, acte virtuellement accompli lorsque l'auteur montre « comment les idées d'idées déforment celles-ci ». Par cette description môme, il réalise les idées, en affirmant que le caractère de changement continu ne se trouve pas dans les données de l'expérience immédiate, mais est tiré par nous de nos propres idées et ajouté à ces données.

On'peut à peine dire que Hocking parvienne jusqu'ici à harmoniser son idéalisme avec la philosophie du changement, mais il fait un second et plus vaillant essai dans une recension minutieuse de l'Évolution Créatrice. Le fond de ce livre, déclare-t-il, est que l'âme a besoin de la matière pour développer les puissances qu'elle contient, que l'esprit a besoin d'un corps, que le temps a besoin de l'espace, que l'intuition a besoin de l'entendement. Mais ce sont là les enseignements de l'idéalisme, et c'est visiblement vers lui que tend la pensée de Bergson, autant que le permet son dualisme non résolu et même plus encore. Le plus grand service rendu par Bergson est d'avoir montré que la connaissance de la réalité est possible dans l'expérience concrète, que nous pouvons entrer en relation directe et immédiate avec nous-mêmes, avec nos semblables et avec la puissance absolue. C'est exactement ce que nie Kant et ce que Hegel affirme. Nous devons cela à Bergson qu'il a rendu claires ces choses alors que Hegel ne les rendait pas claires. Pourtant nous devons reconnaître au bout du compte que l'inachevé de la pensée bergsonienne et ses antagonismes internes lui donnent une qualité excitatrice et une fécondité que les « systèmes » n'ont jamais pu atteindre. L'écoulement, la contradiction et l'illusion sont les caractères dominants de l'expérience, et les conceptions du

i. W. E. Hooking, ï*Ae ~e<Min<y o/' God :?: H~man E~pe~e~ce, P/i~o~o/)/ca~ S<M~y o/' He~to/ New-Haven, 1912, p. vt-xv, t3-8' 1.


monde que nous élaborons forment plutôt un réseau de compromis qu'une hiérarchie de synthèses~.

Nous arrivons maintenant au quatrième membre du groupe des critiques de Harvard. James avait interprété le bergsoni'-meavec enthousiasme, Perry avec sympathie, Hocking avait éprouve pour lui un goût sincère. Mais pour Santayana l'enthousiasme est malséant, et la sympathie est~déplacée la philosophie du changement n'est pas à son goût. C'est un dégustateur de systèmes, chez lui la première impression décide si les hors-d'œuvre sont mauvais, le reste du festin ne vaut rien. Critique de l'immédiat, il manifeste pourtant pour la nouvelle philosophie française, une répugnance instantanée. Mais nous pouvons rapprocher cette égotiste esthétique de Hocking. Pour ce dernier, Bergson est à demi idéaliste, c'est un intuitionniste du type intellectuel. Pour Santayana, il est totalement idéaliste, et c'est un intuitionniste du type mystique. Bergson, rangé parmi les idéalistes d'hérédité, rentre, à cause de l'importance qu'il donne à l'immédiat, dans la lignée de Plotin et de Spinoza. Bien qu'il soit Je plus représentatif et le plus remarquable des philosophes vivants, il est déclaré <. persuasif sans raisonnement, et mystique sans respect des conventions'2 Par ces expressions, le critique entend-il dire que Bergson est un Plotin peu conventionnel, et un Spinoza illogique? Il semble que oui. Il regarde Bergson comme un mystique instinctif, mais il ne prend jamais la peine d'indiquer à quel égard le philosophe français remplit tes conditions précises et rigoureuses d'un quiétisme absolu.

Quant au manque de logique de Bergson, le lecteur pourra juger d'après cette série d'accusations il appartient aux idéalistes d'hérédité, mais juge Platon et Kant sans sympathie véritable il possède des connaissances sérieuses en mathématiques et en physique, mais il a peur des mathématiques <'t a horreur de la physique mécanique: il reconnaît les limites de la science, mais il est réduit aux choses connues des enfants et des sauvages; il est plus à son aise en histoire naturelle que dans les autres sciences, mais la sympathie pour la nature lui fait gravement défaut; l'élan vital est de la mythologie verbale, une hypostase terminologique, t. W. E. Hocking, T/tf .<?n!/?canM of Ber.f/.MM. 7'e Vo~ .R<'p;'p!< 19i3, p 335. 2. George i-antayana, H':n~! o/ Doctrine, New-York, [9)3. chap. )n.


mais l'idée de la nature et l'idée de la conscience sont deux aperceptions ou deux synthèses de la même matière d'expérience. En somme, comme les autres idéalismes timorés, le système de Bergson n'a ni bon sens, ni rigueur, ni franchise, ni solidité'. Quel contraste entre cette diatribe et l'exposé sympathique de James Nous nous demandons si les choses que Santayana dit ensuite ne pourraient être retournées contre lui « Bergson n'examine jamais les faits qu'il étudie en vue de les comprendre, mais seulement en vue de discréditer s'il est possible les autres qui ont pu s'imaginer qu'ils les comprenaient2

Il est malaisé de comprendre quel motif a pu inspirer une telle « étude sur l'opinion contemporaine », mais un exposé qui viendra .plus loin expliquera peut-être ce qu'un critique de ce critique a appelé son aigreur. De même que Santayana détestait ce qu'il a appelé « la tradition bien pensante » de la philosophie américaine, il abhorre maintenant les doctrines principales de la « philosophie nouvelle », qu'il appelle vitaliste, mystique, évolutionniste. Nous ne possédons pas de renseignements directs sur les tendances intimes de Santayana. mais il est possible d'inférer qu'il est apparemment un créaiionniste du type catholique, un rationaliste de tendance thomiste, un anti-évolutionniste du genre du Jésuite sarcastique d'Andrew Lang, qui observait « l'Évolution veut tout expliquer, mais qui expliquera l'évolution? a Ainsi, avec l'antipathie d'un Montaigne, bien qu'il ne possède guère sa courtoisie, Santayana se met à décrire l'Évolution C~a~:ce comme un roman biologique universel où l'histoire de la philosophie, les mathématiques, la physique, l'histoire naturelle fournissent des suggestions à l'auteur. Celui-ci n'est un maître en aucune de ces sciences, il en a besoin seulement comme Homère avait besoin de connaître la navigation, la stratégie, la politique, la divination et la conduite des chars afin de transformer en poésie certains aspects de ces arts 3.

Nous croyons que, par cette simplification excessive, Santayana s'interdit de saisir l'essentiel du bergsonisme. L'homme est double. Nous sentons, pour emprunter son titre à une sculpture de Henri 1. Santayana, Journal o/PAt&Mo~y, i3 août 1914, p. 462.

2. Santayana, ibid.

3. Santayana, tV:~ e/- Doctrine, chap. m.


Barnard, deux natures qui luttent en nous; l'une reste dans les plaines de l'expérience, l'autre aspire à suivre les voies élevées de l'a p~oW; l'une avance à pas laborieux, se traîne lentement sur la route de la science, l'autre essaie, par de hardies spéculations, de franchir rapidement de vastes espaces. Pour un lecteur sympathique, }'.&uo~M<<OM Crga~'tce donne en une certaine mesure satisfaction a ces deux natures. Les personnes au courant des études scientifiques de Bergson, telles que les dix ans de méditations biologiques qui ont précédé la publication de son chef-d'œuvre, y trouveront un trésor de détails techniques. Ils ne forment en euxmêmes que les <c<a mctK&ra d'un système; mais dès le premier pas de la spéculation, le pas qui compte, en métaphysique, tous ces matériaux s'articulent en système, système qui essaie de satisfaire le besoin d'une synthèse de l'empirique et du spéculatif. Les deux natures de l'homme peuvent coexister, l'une peut d abord prédominer, puis l'autre, mais nous éprouvons nécessairement un sentiment de malaise intellectuel tant qu'elles ne sont pas dans une certaine mesure conciliées. Voilà ce que Bergson fait, pour une époque a la fois scientifique et spéculative. Aussi, bien que l'o~M~OM Créatrice puisse, si l'on veut, être appelée un roman biologique universel, elle n'est guère « un simple roman psychologique fondé sur une rêverie sensualiste qui révèle l'âme de l'auteur plutôt que l'âme de l'univers ».

Santayana semble, comme interprète, ne pas voir la base scientifique de l'oeuvre de Bergson, et ignorer les spéculations analogues de son maître Emile Boutroux et de son collègue Henri Poincaré. Ainsi, lorsqu'il dit que Bergson a a horreur de la physique mécanique et considère cette discipline comme « une magie, qui s'occupe d'abstractions impies », Santayana emploie une phraséologie exagérée touchant l'enseignement de Boutroux relativement à ce qu'on nomme la hiérarchie des sciences, et qui pourrait s'appeler la self-détermination des disciplines. Et quand il affirme que Bergson, par sa critique de la connaissance, nous rejette dans les apparences qui sont le point de départ de la science, nous réduit aux choses connues des enfants et des sauvages, notre critique semble peu au courant de l'œuvre d'Henri Poincaré, qui ne nous ramène pas en arrière vers les sauvages, mais nous conduit en avant vers les savants. L'auteur de La Science et


f/~po~M a, en effet, un tel respect pour la réalité que les « vérités » de la science, comparées aux immensités et aux profondeurs de l'univers, lui paraissent de simples conjectures. H est incroyable que Bergson soit placé au mauvais, bout de l'échelle, et que l'ignorance pure et simple de l'enfant soit confondue avec l'ignorance savante de l'homme de science. Nullement averti, semble-t-il, de ces courants de la pensée francaise contemporaine, Santayana ne voit dans l'o~M~tOM Créatrice qu'un roman psychologique prétendant décrire la nature intime de l'univers par un simple examen du passé; Bergson se trouve interprété ici avec une liberté excessive. Il n'est pas seulement poète et romancier, mais inventeur de films cinématographiques. Le cinquième et dernier membre du groupe de Harvard traite la philosophie du changement avec la légèreté cavalière d'un jeune auteur de scénarios pour l'écran. Kallen, élève de James, s'entend à « tourner o la philosophie, à simplifier un système, quelque compliquée qu'en soit la trame. Voici comment il décrit les derniers événements du drame cosmique dont l'homme est le point culminant. Le titre du drame< c'est l'.Z?M/M</OH Cre<!<r<cc. Les protagonistes, le héros et le traître que nous apercevons lorsque Bergson lève le rideau, sont la Durée pure et l'Espace, l'Esprit et la Matière, l'Élan vital et l'Inertie. Le premier acte, c'est la victoire sur la matière, l'évolution du végétal. Le second acte expose les processus d'organisation divergente sous la poussée de cette tendance à l'action dans des directions variables et imprévues. Cet acte comporte des scènes nombreuses, beaucoup de nouvelles voies divergentes. et la vie n'y est pas en toutes victorieuse de la matière. Le simple animal, bien que son activité soit plus explosive, plus imprévue que celle de la plante, est un automate. Ses explosions sont marquées par l'absence de variété, par la similitude. L'esprit n'y est pas encore entièrement libéré. Pour qu'il le soit, il a besoin d'une matière organisée et douée d'un maximum d'instabilité. La production et l'entretien de celle-ci est le troisième acte de la lutte de la vie et de la matière, l'acte décisif, dans lequel elle s'affirme enfin maîtresse de la matière, grâce au cer-~veau humain. Celui-ci diffère des autres en ce que le nombre de mécanismes qu'il peut monter, et par suite la faculté qu'il donne de déterminer la mise en marche de tel ou tel, sont illimités. Ainsi


chez l'homme, l'esprit triomphe complètement de la matière, la durée de l'espace, la force vitale de l'inertie. Le drame finit bien*. Kallen nous a donné un résumé cinématographique de l'évolution du cosmos. Mais en simplifiant les scènes dont cette évolution se compose, en leur donnant un mouvement clair et facile, il laisse forcément de côté les points délicats et les transitions difficiles. Cette même opération de classification, de condensation facile se voit dans la comparaison que ce critique fait de Bergson et de James, comparaison qui porte le sous-titre « les révélations de l'intuition et les découvertes du pragmatisme ». H affirme ainsi que là où Bergson trouve un univers, James voit un multivers là ou Bergson envisage au plus deux ordres, dont l'un est dans tous les cas le dérivé et l'inversion de l'autre, James n'aperçoit absolument aucun ordre, ou une infinité d'ordres, dont chacun est l'égal des autres. Le fait est, comme on l'a remarqué, que James est en métaphysique un démocrate, et Bergson, au contraire, un monarchiste2.

La première description de Kallen était cinématographique, la seconde est d'un catalogue sur fiches. !I nous offre une sorte d'index dans lequel on peut d'un coup d'œi) rapide se rendre compte des traits saillants de deux personnages différents. Mais le contraste est-il si net, la différenciation si claire? Kallen s'en tient à la méthode des colonnes parallèles. Pour lui, quelque paradoxal que cela puisse sembler, Bergson est avant tout systématique et solidement constructif, c'est un moniste qui établit avec force une différence irréfragable entre l'apparence et la réalité, un logicien qui, par une rigoureuse dialectique, déduit le caractère de l'une de la nature de l'autre. James, au contraire, attache avant tout de l'importance aux intuitions, aux données plutôt qu'au système. La philosophie est une mosaïque, non une construction. En outre, pour Bergson, la distinction entre l'apparence et la réalité est primitive et foncière; pour James elle est secondaire et fonctionnelle. Du point de vue de Bergson, la philosophie de James doit être essentiellement intellectualiste; du point de vue de James, la philosophie de James a pour pivot une hypostase de l'instrument, la transmutation d'un emploi en une sub1. H. M. Kallen. ~<!<!m Ja' and ~?u'i ~s/f~o?!. Chicago. t9){, chap. nL 2. Kallen, ;f/.


stance. En un mot, Bergsonappartient ici, plus que jamais, à la tradition philosophique. C'est encore James qui est sur ce point le novateur~.

La raison d'être de cette étude en blanc et noir, avec ses oppositions de lumières éclatantes et d'ombres opaques, se trahit dans une formule. En affirmant que Bergson appartient à « la tradition philosophique », Kallen, disciple dévoua de James, désire accentuer l'originalité de son maître. Il emploie pour cela deux moyens il soutient que, sur les nombreux points où il diffère de James, Bergson ne fait que recueillir la pensée du passé, et que, sur les quelques points où il s'accorde avec le philosophe américain, James possède incontestablement la priorité. Trois qualités, déclare Kallen, distinguent la tradition philosophique de l'empirisme radical. La première est l'amour de la « totalité a qui mène à la construction des systèmes, à la reconstruction de la variété et de la multiplicité de l'expérience à l'aide de quelques éléments ultimes et primordiaux qui sont universels, et répandus partout. La seconde est la désignation de toutes les choses qui sont composées de ces éléments ou en diffèrent parle jnom «d'apparence <. en opposition avec les éléments mêmes, qui reçoivent celui de « réalité ».. La troisième est l'assignation à la réalité d'une nature compensatoire, l'affirmation de son homogénéité avec la nature humaine de telle sorte que la vie humaine et les valeurs humaines soient, sans risque possible, comme à jamais conservées par elle. Tous ces traits n'apparaissent pas simultanément dans chaque système traditionnel. Certains insistent sur l'un, certains sur un autre, mais tous au fond, du platonisme à l'absolutisme, en sont nettement marqués. La philosophie de Bergson ne l'est pas moins, mais plus encore que les autres, et ses conceptions montrent, nous le verrons, en métaphysique comme en épistémologie, des ressemblances significatives avec les grands systèmes traditionnels, par exemple avec ceux de Platon et de Spinoza. D'ailleurs il donne de ces penseurs une critique profonde et minutieuse, mais cette critique porte plutôt sur l'accent donné à certaines généralités et sur certaines différences verbales que sur le détail concret de la vision et sur le développement constructif de la réalité prise en son inti1. Kallen, tVi/KuM; James and HeH)-! Be~on, Chicago, 1914, chap. m.


mité. Sur ces points, du moins dans l'~o/M/?'on Créatrice, Bergson est bien plus proche de Platon et de Spinoza que de William James. II n'est pas facile de voir comment notre critique tire le bergsonisme du platonisme. Voici son argumentation les idées de Platon ne sont pas des formes mais des puissances, des forces dynamiques qui informent et organisent la matière, tandis que Bergson critique l'idée platonicienne parce qu'elle est inerte et immobile. Mais c'est là une conception erronée, encore que traditionnelle, de l'idée platonicienne. Donc Bergson est platonicien et appartient à la tradition philosophique'.

Le rattachement de Bergson à Spinoza est également contestable. Pour Spinoza, nous explique-t-on, les attributs et les modes sont dans le même rapport avec la substance libre, cause de soi, déterminée par soi, que, pour Bergson, l'expérience de la vie quotidienne avec l'élan vital ce rapport est celui de l'apparence à la réalité. Mais Spinoza est un ~w'et Bergson un ~e~x'a/M/g. Le spinozisme semble tout d'abord être aux antipodes de la philosophie bergsonienne. mais l'opposition est verbale et non réelle. Ces distinctions sont purement conceptuelles, car l'éternisme n'est que le temporalisme à la puissance maximal

rs'ous confessons que nous sommes incapables de suivre ce raisonnement. 11 parait aussi forcé de dire que Bergson est semblable aux philosophes traditionnels qu'il l'était de le présenter comme différent deJames. Kallen semble parfois s'apercevoir qu'il a exagéré ces comparaisons et ces oppositions, puisqu'il reconnaît. que les similitudes et les différences entre l'empirisme radical et le ~</w6!<~tg bergsonien paraissent vagues, confuses, et ont besoin d'être développées. James et Bergson perçoivent tous deux la réalité comme un flux: mais sont-ils d'accord sur le détail de son mouvement et de son activité? Tous deux conçoivent la connaissance comme un instrument, tous deux sont anti intellectualistes et partisans de l'évolutionnisme: mais cet accord est-il plus qu'un accord de tendances, de directions générales de la pensée, est-ce un accord véritable sur le détail concret, perception par perception, opinion paropinion~?

1. Kallen. H'am ./ame.! and /rt Re~MH, Chicago, 1914, chap. m. 2. Kallen, 't~ chap. u.

3. Kalleu, ;'&


Bergson a répondu lui-même à ces questions, et a fait voir en même temps qu'il ne pouvait pas accepter entièrement l'interprétation de Kallen. Il s'exprime ainsi dans une lettre adressée à celui-ci « II y a une moindre distance que vous ne pensez entre les conceptions de James et les miennes. Vous avez raison d'affirmer que James a été démocrate en métaphysique, mais, de même que vous l'avez poussé trop loin, dans le sens de la multiplicité, vers l'anarchie, de même vous m'avez poussé trop loin dans le sens de l'unité, vers la monarchie. Vous avez néanmoins tout à fait raison de dire que je me rapproche plus que jamais de la métaphysique traditionnelle. Vous avez deviné ma sympathie pour Platon, mais je ne tire pas la durée de l'éternité des anciens. Au contraire je crois que c'est l'éternité des philosophes anciens qui est descendue de ses sommets dans cette durée qui indéfiniment s'accroît, s'enrichit, et se crée. En outre il'est inexact de dire que je reconnais l'existence d'une réalité absolue, distincte des apparences, comme le veut la métaphysique traditionnelle. Au contraire, suivant ma doctrine, tout ce que nous percevons est une réalité absolue, seulement c'est une réalité que nous devons compléter sans cesse davantage. Enfin, il n'est pas exact de dire que, suivant la même méthode traditionnelle, je postule une unité antérieure à la multiplicité. Aucontraire, pour moi l'unité et la multiplicité ne sont que des vues prises sur un objet qui participe des deux sans être ni l'un ni l'autre, et que j'appelle multiplicité qualitative, ou multiplicité de pénétration rectproque ou ~euenM'~ ».

Telle est cette réponse complexe à qui veut simplifier hors de propos un système. Mais Kallen voit encore un problème qu'il résoud haut la main. Quant à la question de priorité, affirme-t-il, elle ne soulève aucune difficulté. Jusqu'à la publication de JAt~'e et ~gmoM'g, les deux penseurs ont développé leurs philosophies d'une manière indépendante et leur unanimité doit plutôt être attribuée aux faits qu'ils étudiaient qu'à une influence réciproque. Mais la découverte de ces faits par James a incontestablement précédé de quelques années celle ,de Bergson. Kallen a la bonté de citer le texte par lequel Bergson dément catégoriquement qu'il ait eu connaissance de la conception de la pensée comme courant 1. Journal of jP/ti'~sop/t~, 28 uctobre i9iS, p. 615.


chez James, celle-ci ayant paru en 1884 et le premier livre de Bergson en 1889. Pourtant l'accusation de plagiat demeure. Bergson y fait une réponse décisive et convaincante Certainement, James était arrivé à son « stream of consciousness < par des voies purement psychologiques. Certainement aussi, c'est par la critique de l'idée mathématique et physique de temps, et par la comparaison de cette idée avec la réalité, que j'ai été conduit à ma doctrine de la « durée réette o. Cette différence d'f<n<y:yif explique la diu'érence de /b~!OH de la « durée .) et du stream .). Le « stream of thought a surtout une puissance d'explication psychologique, tandis que la durée » a principalement une puissance d'explication épistémotogique ou, si vous voulez, métaphysique. Mais entre ces deux manières de voir il n'y avait pas opposition; il y avait plutôt « harmonie préétablie ». Nous en avons fini avec le groupe de Harvard. Nous en avons assez dit pour montrer combien les critiques de Cambridge diffèrent entre eux, combien ils sont jEdètes au type de Harvard dont le trait caractéristique est d'être personnel et en désaccord avec tout le monde. Résumons les diverses attitudes prises envers le bergsonisme James le pragmatiste, apprécie; Perry le néo-réaliste, corrige; Hocking le religionnaire, utilise; Santayaoa le rationaliste, déprécie; Kallen, le simplificateur, vulgarise. Ce dernier avait débuté par une traduction nimée de l'évolution créatrice et il conserve toujours la méthode de l'opérateur cinématographique, un certain éclat de style, comparable à l'éclairage artificiel employé pour faire ressortir les traits fortement contrastés des personnages. La simplification et la classification sont des choses excellentes en soi. Mais, en les employant avec excès, on perd les points délicats, les nuances, l'atmosphère subtile, les fonds lointains du bergsonisme.

Cela n'arrive pas à t'interprète que nous allons présenter, car c'est Arthur Lovejoy, avec sa connaissance unique de la pensée française. Et il sait fournir l'atmosphère et le fonds. Pour lui, les ressemblances de Bergson avec James ne sont pas dues à des emprunts de l'un à l'autre, mais à quelque chose de différent. Le problème de la priorité est moins une question de chronologie qu'une question de communauté de sources. L'harmonisateur préétabli e~t dans ce cas le maître dont tous deux se reconnaissent


débiteurs. Un disciple ardent de James peut être excusé de soutenir son originalité totale, mais le critique de sang-froid agit autrement. Comme le dit Lovejoy, nous aimons tous assurément le considérer comme un philosophe essentiellement américain et nous n'avons pas tort. Mais bien que sa personnalité et son style soient singulièrement américains, il n'en appartient pas moins comme métaphysicien au sens technique du mot à la succession apostolique du témporalisme français. Au début de sa carrière il subit l'influence décisive de Renouvier, encore que cette influence ait principalement servi sans aucun doute à renforcer et à donner une forme à certaines tendances naturelles à l'esprit même de James. C'est à Renouvier qu'il semble sans conteste devoir sa conversion initiale au pluralisme et au temporalisme conscients et explicites. Mais au cours de ses réflexions personnelles sur le contenu du temporalisme, James rencontra certaines difficultés; et d'après sa propre analyse c'est l'exemple de Bergson qui lui inspira l'audace de chercher à échapper à ces difficultés par ce plongeon dans l'anti-intellectualisme (quoique cet anti-intellectualisme ne fût pas pleinement conscient de ses propres tendances) qui fut illustré par A. Pluralislic Universe. Ainsi en passant d'une philosophie pluraliste, temporaliste et volontariste non associée à un anti-intellectualisme radical, au temporalisme anti-intellectualiste de sa maturité, James reproduisit dans sa propre carrière le mouvement de la pensée française de Renouvier à Bergson et, tout au moins dans la formulation logique de ses positions en ces deux points terminus de son histoire intellectuelle, il dut beaucoup à l'influence directe de ces deux auteurs. Ainsi, bien qu'il ait été un philosophe éminemment américain, son œuvre constitue dans un sens très valable et important, un chapitre de l'histoire de la philosophie française 1. Tout ceci explique précisément ce que Bergson entendait par l'harmonie préétablie entre James et lui. Les deux pendules étaient d'accord, parce qu'elles avaient toutes les deux des rouages français. Malheureusement certaines pièces furent fabriquées en Allemagne, car comme l'explique Lovejoy, le temporalisme du ~S'o~aM'e de .Perpt~MaM utilisaitle temps comme l'une des « catégories sans lesquelles nous sommes incapables t. A. 0. Lovejoy, ï'Ae ProMen! of 7tMe in present ~c?!cA 7'/t~!MOjti/t! /<M~/t!M< ~et' 1912, t. XXI, p. n-t8.


de nous représenter l'expérience, et qui peuvent être connues o priori pour constituer une détermination de toutes les existences concrètes possibles. Maigre cette fidélité à la méthode phénoméniste, Renouvier est opposé à la marche et au caractère de l'idéalisme rationaliste néo-kantien. Ma-is si l'on combine ce temporalisme e avec le finitisme on obtient une doctrine de commencements premiers, absolus et spontanés, une philosophie de la nature qui anticipe bien des éléments de la philosophie de Bergson. Ainsi la plupart des traits de cet élan vital sur lequel notre distingué contemporain a tant à dire, se trouvait déjà apparemment dans la spontanéité radicale et irréductible éloquemment étudiée par son prédécesseur. plus de quarante ans auparavant. A cette spontanéité s'associe naturellement la doctrine de la discontinuité logique de la hiérarchie des sciences, de l'impossibilité de jamais réduire entièrement la psychologie à la biologie, ou de réduire entièrement la biologie à des principes physiques ou chimiques. Cette doctrine fut présentée par Renouvier dès 1864, quelque dix ans avant d'être développée plus méthodiquement par Boutroux, dans sa Contingence dqs lois de la A'MyeL

Lovejoy a indiqué là des faits précieux dont nos précédents critiques, à l'exception de James, étaient apparemment ignorants. Cependant le fait que Bergson se trouve dans cette succession apostolique de temporalistes et de volontaristes. n'implique pas nécessairement qu'il dépende totalement de ces prédécesseurs. Car, affirme-t-on, là ou Renouvier n'était pas anti-intetlectualiste, Bergson l'était; et là où Renouvierétait animiste, Bergson ne l'était pas. Nous constatons les mêmes ditïerences en ce qui concerne les auteurs que nous pourrions appeler les petits prophètes du temporalisme. Ainsi tandis que pour Pillon, l'idée d'espace rend le temps continu, pour Bergson cette idée le rend discontinu; et tandis que Guyau se contentait de montrer que nos notions ordinaires du temps sont profondément infectées par une imagerie dénvée de notre expérience de l'espace, Bergson soutient que la tendance de l'esprit à se représenter le temps sous forme spatiale a une portée plus grave, car il aboutit à une falsification. Et quant à James, qui selon Kallen serait la source et l'origine du temporal. Lovejoy, '& t. XXt, p. tt et suiv.


lisme de Bergson, notre érudit mieux informé dit « James s'accorde avec Pillon et Bergson pour regarder notre conception ordinaire du temps comme fausse, mais dans la dernière époque de sa pensée, bien qu'apparemment il ne s'en soit jamais aperçu, il contredit nettement la description bergsonienne de la nature de notre expérience du temps et abandonna tous les arguments favorables à cet anti-intellectualisme radical dont, sous l'influence de Bergson, il avait joué dans le Pluralistic 6~t:'M'se. » Lovejoy a probablement donné un exposé historique exact des relations réciproques des temporalistes français et américains. Mais il faudrait sans doute recourir à des communications télëpathiques avec James pour vérifier les critiques opposées à ses conceptions. Et, si ces critiques semblent inspirées par des motifs spécialement personnels, il en est de même des conclusions de cet interprète, à savoir que pour celui qui croit véritablement en la doctrine du devenir réel, la conception singulière que Bergson s'est faite de la nature de la durée, ainsi que l'anti-intellectualisme qu'elle implique, doit sembler un épisode malheureux dansl'histoire de la doctrine générale.

Sans admettre les opinions personnelles de Lovejoy, nous apprécions hautement ses recherches historiques. Celles-ci sont poursuivies dans une autre étude sur les antécédents de la philosophie de Bergson, dans laquelle il ne remonte pas seulement à Renouvier, mais jusqu'à Descartes. Il y déclare que la métaphysique bergsonienne repose sur la synthèse de deux propositions cartésiennes avec une proposition kantienne. Les éléments cartésiens consistent dans l'antithèse établie entre deux genres d'êtres et dans l'accent mis sur la certitude supérieure qui s'attache à l'existence de la conscience. Ces deux principes de la philosophie française la plus marquante du xvu" siècle servent de présupposition plus ou moins tacite à la philosophie française la plus marquante du xxe siècle. Mais tandis que Descartes avait relativement peu de chose à dire sur le moi qui pense, Bergson voulait en faire ressortir la nature fondamentale et générique. II trouva les lignes générales de sa réponse dans un lieu commun de la philosophie critique qui déclarait que le temps est l'attribut essentiel de notre i. Lovejoy, ibid., t. XXI, p. 528 et suiv.


existence subjective empirique, la « forme a pure du sens interne comme l'espace l'est du sens externe. Ainsi quand cette observation traditionnelle eut été combinée d'une manière définie avec les deux propositions cartésiennes déjà mentionnées, elle engendra nécessairement un nouveau problème, celui des relations entre le « percept pur du temps et les « catégories de l'entendement ». La réponse de Bergson est famiiière à tous ceux qui connaissent if) philosophie contemporaine. C'est que les catégories de quantité et de nombre ne sont valables que pour l'espace et les choses spatiales: et que le temps (et par conséquent la conscience saisie dans sa véritab)e nature) est non quantitatif et sans relation avec le nombre'. t.

Cette analyse a-t-elle été une innovation de Bergson?–Non. Au contraire, le même problème avait été en substance développé antérieurement, comme déduction de la doctrine de Kant, dans les deux importantes écoles françaises semi-kantiennes du xix* siècle, celles de Ravaisson et de Renouvier. Le fait que la philosophie de Bergson est lié par une intime relation généalogique à celle de F. Ravaisson-Mollien a été observé par plusieurs de ses interprètes, et quelques-uns des éléments de la doctrine de son prédécesseur qui anticipèrent la philosophie de !'évo)ution créatrice, ont été signalés avec une éloquence généreuse par Bergson lui-même. Mais les affinités et oppositions précises entre les deux systèmes n'ont jamais été analysées avec exactitude. L'influence de Ravaisson sur Bergson et les auteurs français récents s'exerça, à la manière d'Aréthuse. souterrainement. Elle s'explique moins par ses écrits, qui furent peu nombreux, ou par son enseignement actif, qui dura peu, que par sa situation de membre du jury de l'agrégation de philosophie, et par l'enseignement que son ardent admirateur Jules Lachelier donna à l'École normale. Ainsi, explique Lionel Dauriac, ancien élève de l'École, t'influence de Victor Cousin était détruite, tandis que Descartes et Kant nous étaient présentés comme des modèles de l'art de penser. Or, Bergson passa trois ans à t'Ëcoie normale, et ce fait implique qu'il dut subir l'influence de Ravaisson. Mais cetui-ci ne formulait pas la conclusion latente de son Essai, à savoir qu'en appliquant au temps réet, au temps vécu, 1. A. 0. Lovejoy. Some ~~eM*cfM/s of the PAi/CMpA~ o/' B??'~on, .U~et, octobre t9t3. p. 465.


la catégorie de la quantité extensive, on le déforme. Bergson tira cette conclusion; enfin, la durée réelle de Bergson surgit simplement comme conséquence manifeste déduite de l'.ËMa~. 1. La louange a quelque mauvaise grâce, et Lovejoy semble s'en apercevoir dans ses investigations ultérieures chez les petits prophètes du temporalisme. Dauriac, Koël et Pillon croient tous à la déformation de la durée par le mélange de l'étendue avec elle. On peut donc dire que Bergson a été devancé par toute l'école néo-critique quant à cette idée générale que nos concepts ordinaires du temps ont été pervertis par une fâcheuse application des catégories spatiales aux réalités temporelles. Mais en tout cela, Lovejoy ne veut pas impliquer de restriction sur l'originalité de Bergson comme penseur. C'est là une question d'intérêt surtout biographique, sur quoi il peut seul parler avec autorité' Nous n'admettons pas entièrement cette opinion. Ce que Bergson a à dire sur l'origine de sa philosophie n'est pas seulement d'intérêt biographique, mais d'intérêt historique~. Quel que fût son milieu historique, il eut beaucoup de difficultés à vaincre pour se différencier de ses contemporains. En appliquant le principe bergsonien (nous vivons d'abord, nous pensons ensuite), le critique a beau jeu à découvrir des conclusions « inévitables dans l'analyse des démarches par lesquelles un système s'est construit. Descendre l~scalier une fois qu'il est construit est une chose, c'en est une autre -d'avoir construit l'escalier. Et la même prudence semble de mise dans la nouvelle tâche que Lovejoy se propose la recherche des antécédents et des affinités historiques de la théorie de l'évolution créatrice. Tel est l'objet d'une communication faite à la Philosophical ~/M!OK de l'Université de Californie en 1913. Cette communication est rédigée dans le style excessif qui caractérise le versant du Pacifique, et le début ressemble à une annonce de vente foncière à Los Angeles. « Le monde entier

1. A. 0. Lovejoy, So~e Antecedents o/' the Philosophy of B?!M)!, M:'?: p.

a.7&M.,p.48t.

3. L'auteur se rappelle avoir posé cette question un peu naïve à M. Bergson, en t9t0, à Saint-Cergue, résidence estivale du phitosophe Comment en et.:svous venu à écrire !'Bt)oh~'<Mt ereaMce? « J'ai étudie la littérature de la biotogie pendant quelque dix ans, et te livre s'est écrit tout seul. » Telle fut la réponse, bien caractéristique, que je reçus.


tel est ce début parle de Bergson, une partie étonnamment étendue lelit, et la majorité de ces lecteurs écrit apparemment des articles sur lui' I! est facile de voir que. dans la langue d'un humoriste des Montagnes Rocheuses, tout cela est M écrit sarcastiquement )., car le critique montre ensuite que la partie de la philosophie de Bergson qui a été le plus généralement regardée comme originale et révolutionnaire, ne l'est point. Enfin, il est possible de montrer que l'aspect créateur de l'évolution dérive, non seulement des temporalistes français, mais des romantiques allemands. On peut néanmoins reconnaitre à Bergson une certaine ot-tginalité A la din'érence des romantiques, il ne traite pas le temps avec mépris, et n'adopte pas le commode artifice qui consiste à appeler le temps une irréalité, une apparence, une illusion, un aspec.t contingent. Son ap~'cM personnel le plus signiticatif, touchant le temps, consiste en une revision de nos catégories et en une reconstruction de nos conclusions, opérée en substituant le se laisant au tout fait, l'idée d'une réalité qui se fait effectivement et littéralement, moment par moment, à mesure qu'elle dure, à l'idée d'une réalité considérée comme déjà faite. William James eut la même intuition, dans son pragmatisme, mais, dans le cas de Bergson, cette thèse de l'efficacité du temps est, pour la première fois, appliquée à la conscience, et amenée à fournir un argument en faveur de la liberté humaine. Les expressions « être conscient .) et « expérimenter la durée M ne sont que des manières différentes d'énoncer le même fait. Le moment présent et actif, qui n'a jamais existé encore et n'existera jamais plus. n'est pas seulement un cas de déroulement d'un rouleau déjà écrit; il a sa qualité propre et unique, et sa part propre à remplir dans la création du réel. A tout moment il y a, comme l'exprime si bien un américanisme, quelque chose qui se fait » ~omef/i~ <), et non point simplement la révélation de quelque chose de déjà fait".

Jusqu'ici, rien à dire. Mais cette doctrine de l'efficacité du temps, créatrice de nouveauté, a besoin du soutien d'une autre doctrine, à savoir que la conscience est essentiellement mémoire, t. A. 0. Lovejoy, R<M~ a~ 7?o)?MM<;c ;7:'o/M/!<~w, f'?; oy Cn</o~a C/i~~f/f. )9t3. t. XV. p 429. ..<

2. /M.. t. XV, p. 435-442.


une mémoire où jamais rien ne s'est perdu. Mais cest, là, en réalité, la théorie de la perfection de notre mémoire subliminale, extra-phénoménale, théorie qui possède certaines affinités avec l'hypothèse de la mémoire organique développée par Hering, Samuel Butler, Semon, Rignano et Francis Darwin. II convient de rappeler ici que, lorsque ces théoriciens déclarent que la « mémoire est une propriété distinctive de toute la matière vivante, ils n'emploient pas le terme dans le sens quasi psychologique où l'entend Bergson. Ceux-là se servent ordinairement de cette théorie pour expliquer simplement la persistance de certains caractères, tandis que Bergson soutient que les êtres vivants pourraient bien, à mesure que le temps passe, être capables de faire de nouvelles sortes de choses, aussi bien que d'anciennes sortes de choses avec plus de succès. Cet indéterminisme, transféré pa r Bergson de la psychologie à sa biologie, se combine ensuite avec le transformisme, avec la doctrine de l'évolution organique. Nous ne devons pas considérer les mutations comme des arrangements nouveaux dont nous pourrions un jour découvrir la formule complète, ce sont des expressions de la libre puissance créatrice de la vie comme telle

Ici Lovejoy arrive à la thèse essentielle de son étude. C'est, en un mot, que le bergsonisme a été « made in Germany2 ». L'Evolution créatrice est seulement l'évolution romantique ressuscitée. La création des formes nouvelles est due à l'élan vital, mais cette notion, germanisée, n'est guère autre chose que le H~/e ~m. Leben de Schopenhauer. Et si le célèbre pessimiste présenta un dualisme des principes bons et mauvais, le penseur que l'on considère vulgairement comme un optimiste, n'agit pas autrement, Notre critique donne ici une brillante description de la force vitale, envisagée comme tendant à la fatigue et à l'épuisement. comme un processus de neurasthénie cosmiques. Cette description conviendrait parfaitement au pessimiste insigne qui projeta dans 1 A 0. Lovejoy, t//t:Mrs:t</ of California C/o'o~e, t. XV, P..H6-449. 2. Cf. l'article antérieur de Lovejoy, Sc/Mpe~aM")- as an Eeo~M)M.i<V~, <9]1 t XXI p. 220 « Par sa notion d'une finalité aveugle, Sohopenhauer est le précurseur de Bergson. Comme lui, Bergson adopte, comme la théorie b.otogique la plus en harmonie avec sa métaphysique de la poussée vitalp., une combinaison des doctrines de l'orthogenèse et de la mutation. » 3. Lovejoy, Ca't/'o)'~f! C/o)i:c~. t. XV, p. 453.


sa philosophie sa neurasthénie personnelle; mais ce n'est pas ainsi que nous entendons r~'o/M~'OH c?'M!ice, car le chapitre sur la genèse idéale de la matière constitue, selon la terminologie des partisans de la « Pensée Nouvelle un combat contre le poison de la fatigue. Il n'y a pas nécessairement, entre la matière et l'esprit, un frottement funeste; l'univers est peut-être retardé, mais, pour nous servir d'un américanisme « it atteindra tout de même le but M.

Si le bergsonisme n'est pas un dérivé de Schopenhauer, il l'est encore moins de Schelling. Inutile de battre les buissons pour trouver la source. Sans doute, c'est dans la .Va<My-7~7o~op/n'? que l'on trouve la première expression caractéristique, et qui compte, d'une théorie activiste ou volontariste de l'univers. I! est également. vrai que le maître de Bergson, Ravaisson, admirait Schelling. Mais, comme l'indique Lovejoy lui-même. Schelling tendait vers {'immutabilité éternelle du néo-platonisme, tandis que Ravaisson tendait vers le dieu moteur de l'aristotélisme. H est donc tout à fait impossible d'insérer la philosophie du changement dans cette espèce de succession apostolique qui conserve la foi révélée une fois pour toutes aux anciens. Lovejoy a beau prétendre que la moitié du corps de la doctrine bergsonienne a été d'abord fabriquée e en Allemagne, puis finie en France, ses propres arguments tendent à prouver le contraire. De même que l'ancien volontarisme d'outre-Rhin fut le produit d'une réaction contre le mécanisme français ancien, qui faisait de l'homme une machine, une statue animée, etc., de même, la doctrine bergsonienne de l'évolution créatrice fut une déclaration d'indépendance à l'égard de cette alliance de t'évolutionnisme et du mécanisme qui se forma vers le milieu du xtx~ siècie. Spencer fut dans une large mesure l'auteur de ce qu'on pourrait appeler la loi de l'échelle descendante, selon laquelle, la quantité de matière et d'énergie existant dans le monde étant constante, les lois de la psychologie sont réductibles aux lois de la biologie, celles-ci aux lois de la chimie, et ainsi de suite. Mais il en est d'une hiérarchie religieuse, où un pape ne peut être rétrogradé et nommé cardinal, où un cardinal ne peut être nommé évêque, et ainsi de suite jusqu'à l'acolyte, comme du système de I'évo)ution créatrice. Bergson, comme Lovejoy l'a indiqué ailleurs, appartient à l'école de Boutroux, or Boutroux renverse la formule


de Spencer et prétend que la contingence, la possibilité du nouveau, 8e reproduit à mesure que l'on gravit les échelons de la hiérarchie~.

C'est donc une erreur de remonter au xvm° siècle au lieu d'utiliser les données immédiates du xix°; de considérer le bergsonisme comme un syncrétisme suranné/non comme une fraîche réaction personnelle provoquée par les idées courantes. Lovejoy reconnattà peu près cela dans la conclusion généreuse par laquelle il termine toute cette recherche des sources, et dit que, dans le moment où nous sommes de l'histoire de la pensée, l'absolu éternel de l'idéaliste post-kantien est jugé logiquement impossible par. beaucoup, et qu'il est nécessaire de renverser définitivement la conception du moyen âge, en faveur d'une évolution créatrice qui ne trouve point de place pour la suprématie du-parfait, pour une entité éternelle, mais seulement pour l'activité ascendante de l'imparfait, enfin, pour « un dieu en formation" ». Dans son article suivant, où il procède un peu comme Benda, dans son Succès du Bergsonisme, Lovejoy donne pour principale raison de la vogue de cette philosophie le soupçon de mystification qu'elle comporte. Ce que le public demande avant tout à ses philosophes, c'est une expérience d'initiation: les hommes sont ravis qu'on leur fasse franchir la porte sainte; le besoin d'une nouvelle espèce de mystères d'Eleusis philosophiques se reproduit dans les classes cultivées de génération en génération, ou de deux en deux générations, et on ne peut nier que la doctrine de Bergson soit la plus éleusinienne des philosophies modernes~. Tout cela est fort bien, mais c'est une autre affaire que de confondre cette mystification avec le mysticisme authentique. Santayana avait commis effectivement cette confusion, et Lovejoy en est bien près~ Il est un mysticisme authentique, dont William. James a indiqué les symptômes spécifiques, et le critique ne peut prouver que le. premier de ces symptômes, l'ineffabilit6, d'après les ipsissima c~'&a du maître. Bergson déclare lui-même, affirme-t-on, que sa philosophie est une doctrine de l'ineffable, 1. Boutroux, Contingence des lois de la .A'a~Mre, p. iSS.

2. Cali, ornia Chronicle, t. XV, p. 4~6-

3. A. 0. Lovejoy, 7'f Practical T'eKf~c!~ o/'BM-$M)nMMt, /t:fe!'M~'OM< Journal o/E</ttM,t9i3,t.XXin,p.26!


dont le mystère centra) répugne à l'essence même du langage ». D'autres symptômes, la qualité noétique, l'instabilité, la passivité, ne se peuvent inférer que de l'interprétation des disciples; la qualité noétique serait peut-être I' idée du mystère » de Sorel, et l'instabilité, ta chute soudaine du voile qui se trouve entre le réel et nous ~) de Le Roy. Mais le quatrième caractère, la passivité, où le pourra-t-on trouver, dans une théorie de l'évolution créatrice, qu'on appelle ailleurs héraclitéenne à cause de sa fluidité, et qui toujours nous entraîne, selon le mot d'Emerson, dans te flot précipité des métamorphoses?

S il est difficile de trouver les caractères secondaires du mysticisme dans le bergsonisme, il est doublement difficile d'en trouver les degrés principaux purgatif, illuminatif et unitif. Lovejoy met en relief l'appel de Bergson au retour vers le primitif, à la restauration d'une simplicité originelle, qui a été recouverte par les sophismes de l'intellect. Mais, tout en affirmant que cela nécessite une sorte de régénération intérieure, il explique qu'ici Bergson est le Rousseau de la métaphysique'. Lovejoy force les choses lorsqu'il abandonne la religion pour la littérature profane. S'il avait pu prouver que Bergson était, non le Rousseau, mais le Motinos de la métaphysique, l'accusation de mysticisme aurait pu être soutenue. La <' simplicité originelle dont il est ici question n'est pas la simplicité innocente des quakers, et la <' réabsorption dans l'immédiat ') n'est pas le degré final, unitif, du quiétiste classique. Celui-ci se dit plongé en Dieu, noyé dans t'Etre divin, abimé dans l'essence intime du divin. Cela va bien au delà d'aucune parole de Bergson. En d'autres termes, le contraste entre le mystique et le partisan de l'évolution créatrice pourrait être mis en lumière, et les passages mêmes cités par notre critique pourraient se retourner contre lui. Alors que le mystique déclare qu'en considérant toutes choses sub ~<'c?'e tp<e~a~, il s'évanouit dans l'infini, le partisan de l'évolution créatrice déclare qu'en nous habituant à voir toutes choses sub .!jo~ <<Mf'a~'o~ 1. On trouvera ce point ptus développe dans trving Babbitt, Rousseau a;iti ~oma/!<;c~M, New York, t9!9, p. S'JO La glorification de la poussée (élan vital) que Bergson oppose à la mécanisation de la vie dans ses aspecH principaux est simplement un retour à h spontanéité de Rousseau. Son plan pour échapper a ta science déterministe ressembh; fort, au fond. au plan de Rousseau pour échapper au rationaiisme excessif de t'époque des lumières.


tout ce qu'il y avait dans notre perception galvanisée de raide et de tendu se relâche, tout ce qu'elle contenait-de sommeillant s'éveille, tout ce qu'elle contenait de mort ressusciter Bien que le langage de Bergson prenne parfois un son religieux, il ne s'ensuit .pas que les résultats de sa théorie de la connaissance par l'intuition équivaillent au but recherché par le mystique. Le moi profond n'est pas un absolu au sens ou le prennent les hommes qui aspirent à la vie intérieure ou cachée. Le sens que l'individu a de sa durée aurait été pour ceux-là simplement l'écorce de la réalité. Ils aspiraient à un royaume en dehors du temps et au delà de ce monde; ils commençaient par l'ineffable, et finissaient par le transcendantal. Ainsi, bien que le bergsonisme montre peut-être quelques traces d'ineffabilité dans sa doctrine de l'intuition, elles ne rendent pas cette doctrine authentiquement mystique; on peut superficiellement comparer les concepts intellectuels contre lesquels Bergson s'élève au voile de Maya de Schopenhauer, mais le moi profond n'a pas grand chose à voir avec l'~maH des védantistes. L'identification établie par Lovejoy entre la réalité ~ro/OH~e de Bergson et l'aman ne vaudrait que par les attributs négatifs; ces deux réalités sont non spatiales, non quantitatives et non divisibles, mais l'âtman ne saurait guère être considéré comme « mobile, fluide, toujours nouveau~').

Lovejoy n'a pas prouvé l'accusation qu'il dirige contre Bergson. Après l'avoir taxé de mystification, il lui reproche son mysticisme. Le premier reproche peut être fondé, en tant qu'impression, le second est faux, en tant que fait. Si l'on cherche à établir qu'un certain ensemble constitue une maladie, il faut pouvoir diagnostiquer cet ensemble. Il est aussi facile de porter, en métaphysique, une accusation de mysticisme, qu'en politique une accusation de bolchevisme, et la preuve es)-également difficile dans les deux cas. Sur un autre point, notre critique trahit une certaine inconséquence. Il déclare que le fait qu'une philosophie satisfait le désir d'une expérience d'initiation ne prouve rien, ni pour ni contre. Puis il se met à montrer les mauvais résultats de la i. Lovejoy, California Chronicle, t. XXIII, p. 260.

2. Comparez Lovejoy, ibid., t. XXIII, p. 263, avec C. A. F. Rhys Davids, 7;HcM/it~ Psychology, p. 36 et suiv.


catharsis requise des candidats à l'initiation bergsonienne. Cette initiation, explique-t-il, ne peut s'obtenir que par l'intuition, et cette intuition exige trois conditions que nous nous écartions de la pensée logique, de l'action, et des entraves de la vie sociale. M nous faut nous écarter de la pensée logique parce que l'intelligence, produit tardif de révolution, n'est qu'un outil à dérouter de commodes et conventionnelles symbolisations de la réalité, et non un moyen d'appréhender la réalité telle qu'elle est. Bergson et ses admirateurs ont beau repousser l'imputation d'anti-intellectualisme, ceci reste un point beaucoup plus central de sa doctrine, à savoir que la réalité peut être atteinte seulement par un ensemble de démarches où sont supprimées les catégories, les méthodes, les hypothèses fondamentales, non pas simplement de la science physique, mais de toute pensée conceptuelle, it en va de même du second point. Bergson a beau dire une chose, la logique en dit une autre. L'intuition exige que nous nous détournions de l'action; elle n'est pas un appel pragmatique à l'action, mais un appel à la vie contemplative, à une vision qui transcende tout besoin d'agir. Bergson soutient, il est vrai, que l'intuition ne consiste pas simplement à se regarder vivre, M comme un berger oisif regarde couler le ruisseau ». Mais, ici, comme auparavant, affirme Lovejoy, la négation de Bergson n'a ni racines logiques dans la doctrine générale, ni cohésion logique avec la thèse qui prétend que l'action est conditionnée par la falsification de la réalité par l'intelligence, et est, en conséquence, d'une nature absolument opposée à celle de l'intuition révélatrice de la réalité. Enfin, nous devons nous écarter de la vie sociale parce que l'intuition de l'expérience pure est chose absolument solitaire, et que la réalité est nécessairement, telle que l'extériorité réciproque des personnalités, non moins que celle des moments du temps ou des points de l'espace, y est annihilée 1.

Telles sont, suivant Lovejoy, les conditions négatives préliminaires de l'intuition bergsonienne. Le fait de repousser la pensée logique, l'action et les conditions de la vie sociale est bien conforme aux signes mineurs du mysticisme, tels que les exposent les divers manuels préparatoires à la pensée supérieure, au quiétisme, 1. Lovejoy, Ca<b).ia C/iy'on!<?, t. XXIII, p. 266.


à la contemplation solitaire. Mais ces signes ne sont attachés à a doctrine de Bergson que grâce à l'affirmation de son manque de logique. Le même procédé est adopté dans une dernière tentative pour identifier l'objet ou fin de cette intuition avec celui des mystiques authentiques. En faisant donner par Bergson plusieurs descriptions inconciliables de sa réalité ultime, on peut prouver qu'il est un mystique du type absolutiste, un moderne Héraclite qui voudrait faire rentrer nos âmes dans le flux éternel, ou même un syndicaliste révolutionnaire. Mais le bergsonisme est-il à ce point protéique? En usant de la formule favorite de Lovejoy sur les implications logiques, nous pouvons dire que la doctrine centrale de Bergson,la mobilité pure, est l'antithèse même de l'unité absolue dont les philosophies mystiques de toutes les époques ont obscurément parlé. On rencontre une difficulté analogue dans l'effort final deviné rattacher le bergsonisme au mobilisme. Lovejoy y parvient en soutenant qu'il y a dans l'F~Mt~ créatrice deux absolus inconciliables la durée pure, qui mène à la contemplation et la mobilité pure, qui mène à l'action. C'est de celle-là que les mystiques tirent leur inspiration, et avec celle-ci que les syndicalistes ont des affinités. Touchant ces affinités, l'interprétation se montre plus réservée; on déclare que la relation qui unit l'antiintellectualisme et le syndicalisme révolutionnaire est plutôt de ressemblance que de dépendance; il n'est pas plus nécessaire de regarder la philosophie bergsonienne comme un produit du syndicalisme, que le syndicalisme comme un produit de la philosophie bergsonienne. Les deux sont,'sans conteste, simplement les produits du même ~e~eM~ )

H est fâcheux que Lovejoy n'ait pas fait appel à ce principe de la parenté spirituelle; dans ses tentatives d'identification du bergsonisme et du mysticisme, plutôt qu'à celui de la connexion causale. Le bergsonisme a, sans doute, certains caractères du mysticisme, mais son but fondamental, sa réalité essentielle s'y opposent. Il en va de même. des rapports entre le bergsonisme et le syndicalisme. Ce n'est pas simplement par leur mobilisme, mais par leur conception de la liberté et discontinuité des actes créateurs par lesquels le monde se renouvelle, qu'on proclame la parenté des deux systèmes. L'auteur de l'~o~o~ créatrice est-il responsable de tout cela? Lovejoy a peut-être pu faire du bergsonisme le synonyme du mys1. Lovejoy, Ca~ot-nM C/tro.'tMe, t. XXIU, p. M2.


ticisme, parce que bien peu de gens sont familiers avec le quiétisme proprement dit, mais la connexion causale entre le philosophe du changement et les partisans de l'action directe et de la grève générale est une tout autre question. Si le bergsonisme peut être la confirmation d'une croyance, il n'en est pas nécessairement une cause. La croyance que la société future ne peut être édifiée avec les misérables éléments de l'intuition ancienne est fondée sur l'expérience politique et économique. Elle est seulement renforcée par le principe bergsonien, selon lequel il est absurde de se proposer, de calculer l'avenir au moyen des tendances supposées du passé*. t.

L'analyste se tient sur un terrain solide lorsqu'il appelle la théorie syndicaliste une synthèse originale et paradoxale des idées de Marx et de Bergson. Et il fait oeuvre utile en dénonçant de nouvelles permutations et combinaisons du bergsonisme avec diverses autres doctrines et théories, avec d'autres mouvements actuels. Mais les affinités de Bergson avec ces mouvements ne fournissent pas de raison valable de l'en tenir pour responsable, plus que le fabricant de dynamite l'est de l'usage qu'un autre fera de l'explosif. On peut reconnaître qu'il est malaisé de trouver une conception quelconque qui ne soit pas Lergsonienne, mais cela ne signifie que l'abondance de la source, non les divers emplois qu'on fait des matériaux fournis par elle. Il v a eu bien des « poètes pour poètes qui ont été suivis d'une foule d imitateurs médiocres, mais si l'on considère Bergsun comme un philosophe pour philosophes », faut-il le blâmer aux lieu et place des hommes qui emploient ces « armes commodes pour la défense du mysticisme et du syndicalisme, du modernisme et de l'ultramontanisme en France, de l'idéalisme, du pragmatisme, du protestantisme orthodoxe et de la « Pensée Nouvelle « en Amérique ? On songe au troublant problème des fabricants de munitions et de leur rôle on peut ou les supprimer, ou restreindre leurs ventes, ou leur laisserle marché libre. Aussi, puisque les ultramontains ont tenté la suppression par I'e.y M~M~o~, puisque certains protestants ont tenté la restriction par le moyen de t'interprétarion mieux vaudra peut-être permettre aux philosophes la libre dis-'cussion.

(.4~) \y. RiLEY.

1. Lnypjoy, ~b~M CA!c~. t. XXHi, p. 424.


Descartes et Harvey (Suite 1.)

III. DESCARTES DÉFENSEUR DE_HA.RVEY.

C'est en 1632 que Descartes lut le De motu cordis de Harvey, au moment où il écrivait le Traité -de l'homme, c'est-à-dire la partie du Monde qui devait expliquer les principales fonctions de l'homme, et seulement après avoir rédigé lui-même la partie de son ouvrage qui devait traiter de cette question. Sa situation exacte à l'égard de Harvey est, à ce moment, la suivante. Mersenne lui a déjà parlé « autrefois du livre de Harvey. Étant donné l'emploi de cet adverbe en 1632, on est invité à croire que Mersenne lui signala l'ouvrage à une date assez rapprochée de son apparition. En second lieu Mersenne n'a pas seulement signalé à Descartes le titre de l'ouvrage, mais il lui a encore signalé la grande découverte de la circulation du sang dont il contient l'exposé. L'hypothèse serait déjà assez vraisemblable par elle-même, mais elle devient une certitude si l'on rapproche les deux faits suivants. Dans le texte du Monde, rédigé en 1632, avant d'avoir lu Harvey, Descartes affirme la circulation du sang; dans tous les textes ultérieurs où il parle de Harvey, Descartes lui attribue l'honneur de la découverte. Descartes a donc admis la circulation du sang et s'est rangé aux côtés de Harvey avant même d'avoir lu son livre, et s ans doute en raison d'observations personnelles qui lui semblaient confirmer de manière décisive ses conclusions. En troisième lieu Descartes signale à Mersenne, dès sa première lecture du livre de Harvey, qu'il n'est pas d'accord avec lui sur tous les points, et par cette simple réserve s'amorce une controverse dont l'étendue ne se laisse pas encore prévoir, mais qui laissera dans i. Voir Revue PMoM~/M~ novembre-décembre i920.


l'incertitude plusieurs anatomistes et médecins du xvn" siècle, également impressionnés par les raisons et l'autorité de Descartes et de Harvey (Voici le texte rédigé par Descartes avant sa lecture du De motu cordis « Au reste il n'y a que fort peu de parties du sang qui se puissent unir à chaque fois aux membres solides en la façon que je viens d'expliquer; mais la plupart retournent dans les veines par les extrémités des artères, qui se trouvent en plusieurs endroits jointes à celles des veines. Et des veines il en passe peut-être aussi quelques parties en la nourriture de quelques membres; mais la plupart retournent dans le cœur, puis de là vont derechef dans les artères, en sorte que le mouvement du sang dans le corps n'est qu'une circulation perpétuelle '). (Le 3/o~e, 7r~e' de /otKmc, XI, 127, lignes 3-i3). Et il écrivait aussitôt après <. J'ai vu le livre De mo<M cordis dont vous m'aviez autrefois parlé, et me suis trouvé un peu différent de son opinion, quoique je ne l'aie vu qu'après avoir achevé d'écrire de cette matière ». (A Mersenne, nov. ou déc. 1632, I, 263, 8-i2.) Puisque ce n'est pas sur la question de la circulation du sang que le philosophe se sépare du médecin, ce ne peut être que sur la question du mouvement même du cœur. Et nous verrons, en effet, que telle sera toujours l'attitude de Descartes à l'égard de Harvey. Il s'engagera à fond pour défendre la circulation du sang et son inventeur; il soutiendra avec obstination une théorie du mouvement du cœur contraire à celle de Harvey. Considérons-le d'abord dans la première de ces attitudes.

C'est en 1C37, dans le Discours de la méthode, que Descartes prit ouvertement position en faveur de la circulation du sang, en fondant la nécessité de cette doctrine sur la raison même que nous avons vu invoquer par Harvey Mais si on demande comment le sang des veines ne s'épuise point en coulant ainsi continuellement dans le cœur. et comment les artères n'en sont point trop remplies puisque tout celui qui passe par le cœur s'y va rendre, je n'ai pas besoin d'y répondre autre chose que ce qui a déjà été écrit par un médecin d'Angleterre (Hlervaeus, De motu cordis). auquel il faut donner la louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'être le premier qui a enseigné q'u'ii y a plusieurs petits passages aux extrémités des artères, par où le sang qu'elles reçoivent du cœur entre dans les petites branches des veines d'où il va se


rendre derechef vers le cœur, en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation perpétuetle (Discours de la m~. V, part. VI, 80 19-81, 1). Les démonstrations les plus frappantes qu'il emprunte à Harvey sont « l'expérience ordinaire des chirurgiens, qui ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de l'endroit où ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus abondamment que s'ils ne l'avaient point lié »; puis l'existence des valvules qui ne permettent au sang veineux de se mouvoir que des extrémités vers le cœur; enfin l'expérience qui montre que tout le sang d'un animal-sort de son corps en peu de temps si on coupe une artère liée tout près du cœur entre le cœur et le lien (DescarLes, op. ct< p. 81, Harvey, De motu cordis, « Hune apparet qua de causa in phlebotomia, quando sanguinem longius prosilire et. inajori impetu exire volumus, supra sectionem ligamus, non infra;,quod si per venas inde efflueret tanta copia a partibus superioribus, ligatura illa non modo non adjuvaret, sed impediret; etenim inferius ligandum verisimilius esset, quo sanguis inhibitus uberius exiret, si ex'partibus superioribus eo per venas descendens emanaret. Sed quia aliunde per arterias impellitur in venas inferiores in quibus regressus per ligaturam prsepeditur, ideo venae turgent, et distentae ipsum majori impetu per orificium elidere et longius ejicere possunt; soluta vero ligatura, viaque regressus aperta, ecce sanguis non amplius, nisi guttatim decidit; et quod o'rmes norunt, si vel vinculum solveris in administranda phlebotom)a, vel infra ligaveris, vel stricta nimis ligatura membrum contrinxeris, tum tanquam ablato impetu non exit quia scilicet via ingressus et influxus sanguinis per arterias intercepta est stricta illa ligatura aut regressus liberior datur, per venas, ligatura sotuta De motu cordis, ch. xi, p. 113-114. Sur la fonction des valvules veineuses, découvertes par Fabricius ab Aquapendente, voir ch. xin H9~131. Ceux qui les ont découvertes n'en out pas compris l'usage. Pour la troisième preuve, Cf. ch. ix, p. 91 et suiv.). Descartes ne variera jamais sur ce point. Dès le début il a pr.s parti pour Harvey et jusqu'à la fin il ne cessera de lui rendre entièrement la justice qui lui est due aussi bien en publie que dans sa correspondance avec des particuliers. !1 est entièrement d'accord avec Harvey en ce qui concerne la circulation du .ang et il le considère comme le premier inventeur de cette découverte


capitale '< ipsumque ut praestantissimi illius inventi, quo nutium majus et utitius inmedicinaesse puto') (A Bevcrwick. S juillet 1643, p. 4. 7-11). Au marquis de Newcastte il ne manque pas de rappeler a propos de la circulation que c'est un médecin anglais, Herwaeus. qui )'a « très heureusoneut découverte )) (Avril 16~5, t\ 18~ l!)-t'.)). Ailleurs encore il célèbre le triomphe de Harvey à qui revient l'honneur d'avoir )e premier découvert la circulation. par quoi il a bien mérite de !a médecine. Descartes s'enquiert des autres traités que semblait promettre Harvey. parce que de tels opuscules sont plus dignes de voir le jour qu'un grand nombre de ces gros livres qui ne font que salir inutilement du papier < sed quantum ad circulationem sanguinis. ipsique honordebetur quod fuerit primus inventer, in quo Medicina ci mr.ttum débet. Is promittehat alios quosdam tractatus, sed nescio an quippiam postea ed)der)t; talia enim opuscula magis digna sunt quae lucetn aspiciant, quam magnus numerus crassorum voluminum, quibus charta inutHitcr commacutatur ». A BoswetI (?) 1646 (?), }V, 700, 3-1'1. Cf. également ~0~70~ /)?!g, part., art. 7. t. X!,332, 1-18). Dans la /)<(;r~on ~M co~M /iMMa''?i,jui date de [6-18, Descartes revtent. une fois de plus sur les démonstrations qu'il avait déjà rapportées dans le ~~ccu)~ Më</io</g Or, ce mouvement, circulaire du sang a été premièrement observé par un médecin ans-tats. nommé //e?wap' auquel on ne saurait donner trop de louanges, pour une invention si utile. r;t bien que les extrémités des veines et des artères soient si déiiées. qu'on ne puisse voir à l'œf) les ouvertures par où le sang passe de artères dans les veines, on'le voit néanmoins eu quelques endroits. Et il y a des raisons si évidentes, pour prouver que le sang passe ainsi des avères dans les veines, qu'elles ne laissent, aucun sujet d'en douter » (Desc.)rtes, La /~c7'y:)~! t/M co~M /<xtnatM, art. 17, t. XI, ~39, 1~-28. En ce qui concerne ta section de l'aorte tout, près du cœur, ~o'. c'~ 239. 29-240, H. Pour la phtébotomie, 240, 12-23). De ces raisons Descartes rapporte d'abord l'expérience de t'artériotomie effectuée tout près du cœur, ensuite celle de la phtébotomie et de la tigature du bras au cours de cette opération, et il conclut Ce qui fait voir manifestement que le cours ordinaire du sang est d être porté vers les mains et les autres extrémités du corps par les artères, et de retourner de là par les veines vers le


cœur. Et cela a déjà été si clairement prouvé parFe~M'acM~, qu'il ne peut plus être mis en doute que par ceux qui sont si attaches à leurs préjugés, ou si accoutumés à mettre tout en dispute qu'ils ne savent pas distinguer les raisons vraies et certaines d'avec celles qui sont fausses et probables » (Ibid., XI, 240, 24-241, 2). Descartes ne s'est d'ailleurs pas contenté d'émettre dans l'abstrait des jugements favorables sur la découverte par Harvey de la circulation du sang; il s'est effectivement engagé dans la lutte et a combattu en sa faveur. C'était déjà beaucoup faire pour la bonne cause que de l'appuyer d'une autorité qui, depuis le Discours de la méthode, allait chaque jour grandissant. Mais Descartes fit plus encore. Il avait été considéré par tous comme définitivement engagé dans la querelle, et ses amis le plaignaient parfois, en présence des réfutations de Harvey que l'on faisait paraître,: de s'être mis inutilement des ennemis sur les bras. (« Vous me mandez qu'un médecin italien a écrit contre Herveus De motu cordis, et que cela vous fait être marris de ce que je me suis engagé à écrire de cette matière. a àMersenne, 9 février 1639, II, 500, 21-301, 24. Il s'agit d'une réfutation de Harvey, d'ailleurs assez médiocre, qui venait de paraître. Le plan de L'ouvrage consiste à' découper le texte de Harvey en fragments qui sont reliés par d'amples réfutations scolastiques. L'argumentation, parsemée d'exclamations indignées ou comiquement scandalisées, ne fait guère que maintenir les anciens points de vue, et demeure, le plus souvent, purement verbale. Voir G. Harveii. De mo~M cordis et MM~M!n!s in animalibus, ccnatomica ea'erc~a<to, cum ?'e/'t<<a<ton~u~ ~Ë'nM/~n ~a)'MaHt, Romani ~A~oMp/M ac medici Fe~e~, et Jacobi Primirosii, in Londinensi collegio doctotis medici. Leyde. Jean Maire, 1639.) Plempius, le « médecin de Louvain », tenait de son côté~ Descartes pour responsable non seulement de sa propre théorie du mouvement du cœur, mais encore de cèllede la circulation, et il lui adressait, dès 1638, trois objections sur ce point. Si le sang circule, le sang artériel et le sang veineux doivent être absolument semblables, et même identiques, puisque c'est le même sang qui parcourt tout le corps. Or, cela est contraire aux résultats de l'autopsie. Le sang artériel est plus rouge et plus éclatant; le sang veineux est plus noirâtre et plus sombre.

En second lieu, lorsque la matière fébrile se trouve dans des


petites veines éloignées du cœur, de manière à ne causer qu'une Hèvre intermittente, il devrait se produire plusieurs accès par jour, à savoir chaque fois que ce sang et la matière fébrile qu'il véhicule repassent par le corps. il y aurait donc, d'après le calcul de Descartes lui-même, cent à deux cents accès par jour.

Troisièmement, si l'on a lié la plupart des veines qui se dirigent vers la jambe, chez un animal vivant, tout en laissant libres les artères, cette jambe devra bientôt se gonfler en peu de temps d'une manière considérable, puisque le sang artériel ne cesse d'affluer continuellement dans les veines. Or c'est le contraire qui se produit. Si on laisse les veines longtemps liées, le membre diminue par défaut de nourriture. Il semble donc que l'expérience décide contre la circulation du sang plutôt qu'en sa faveur. En ce qui concerne la première objection, Descartes pouvait maintenir la circulation du sang tout en refusant de se solidariser avec Harvey. Elle portait moins, en effet, sur la circulation ellemême que sur l'explication que Harvey en apportait. Descartes luimême avait indiqué dans le Z)~co!<)' et c'est un point sur lequel nous reviendrons, que du point de vue de Harvey on ne comprend pas la différence entre le sang artériel et le sang veineux. Le sang ne subit, en effet, aucune transformation dans le coeur et il en sort tel qu'il y est entré. Du point de vue de Descartes, au contraire, il s'y enfle subitement et entre en ébullition, ce qui suffit, apparemment, à expliquer la différence du sang artériel et du sang veineux. L'objection ne porte donc pas contre la circulation du sang telle que la conçoit Descartes, mais contre la circulation telle que la conçoit Harvey (A Plempius, lo février 1638, o31, 13-832, 8). Quant à l'objection tirée des fièvres intermittentes, elle repose sur une fausse conception de l'origine des fièvres. Fernel a démontré dans sa Pathologie (Cf. Fernetius, op. cit., Lib. tV, ch.ix tntcrmittentium febrium continentem proximamque causam non esse in habitu corporis "), contre les nombreux tenants de cette opinion sans fondement, que la matière fébrile ne réside pas dans les veines. Sans tenir compte des arguments personnels qu'il pourrait apporter, ni expliquer son opinion sur les fièvres, ce qui l'entraînerait trop loin, Descartes se contente de rappeler une démonstration de Fernel qui est, à elle seule, suffisante. Si la matière des fièvres intermittentes provenait des veines, ou bien il


n'y aurait jamais de double fièvre tierce, ou bien au contraire toute fièvre tierce très violente serait double il en serait de même pour la fièvre quartaine (Voici la démonstration Fernel à laquelle Descartes fait ici une allusion peu -intelligible pour nous. D'après la doctrine à réfuter, la matière de la fièvre est un sang corrompu qui passe du corps dans les grandes veines, des grandes aux petites et des petites dans le corps entier. Lorsqu'elle entre en contact avec les organes supérieurs qui sont très sensibles, ils se raidissent et frissonnent; le sang mêlé à l'humeur corrompue s'échauffe, se corrompt à son tour, se dissipe en sueur, ce qui met fin à l'accès jusqu'au retour d'un nouveau. Or « Quartana continua omnium est febrium rarissima, quandoquidem (ut etiam Avicennasanimadvertit) melancholia admodum raro peccet in vasis majoribus, rariusque multo putrescat; quartana autem intermittens admodum frequens ac &aepe popularis. Jam si admodum raro me)anchotia vitiosa est in venis, quomodo ex his potest tam copiosa suffici, aut tam crebro in corporis habitum pelli, quae tot gignendis intermittentibus quartanis sit satis? At nunc obsecro opinio haec rationem reddat compositarum febrium, et curin tertiana duplici, biiis (quae ejus una censetur antecedens materia in venis majoribus) portio quaedam quotidie in omnem corporis habitum propellitur. Si copia id efficit, tertiana omnis vehemens, ut quue ab exsuperante bile fit, in tertianam duplicem, omnisque quartana ferocior in duplicem triplicemque quartanam facesset. His quasi laqueis ita seseirretiuntopihionis hujus interprètes, ut se nunqoam extricare possint ». Op. cit., De febribus, p. 484-488. Une fièvre simple provient de la corruption d'une seule humeur; une fièvre composée se décompose en plusieurs fièvres simples dont chacune est produite par une humeur différente. Les fièvres intermittentes étant quotidiennes, tierces ou quartaines, on voit les combinaisons qui peuvent se produire. La fièvre double tierce (très fréquente) se compose d'accès quotidiens produits par deux Sèvres, l'une produisant les accès des jours pairs, l'autre celle des jours impairs. Chap. xv, p. 497-499).

Reste l'expérience qui consiste à lier la plupart des veines de la jambe en laissant les artères libres. Ici il faut distinguer. Pendant que les veines sont ainsi liées il n'est pas douteux qu'elles n'enflent quelque peu, et que si l'on ouvre quelqu'une d'entre elles au-


dessous de la ligature, tout ou presque tout le sang du corps s'écoulera par l'ouverture. C'est ce que constatent chaque jour les chirurgiens. Et cela ne rend pas la circulation du sang simplement probable, cela la démontre évidemment. Mais si les veines demeurent longtemps liées, il est en effet fort possible que le membre s'atrophie, parce que le sang qui stagne dans les veines devient rapidement épais et impropre à nourrir le corps. 11 ne s'introduira donc pas continuellement du sang artériel nouveau dans les veines parce que toutes les ouvertures et les conduits, tant des artères que des veines, obstruées par ce sang épais, ne lui livrent plus de passage. Peut-être même les veines pourrontelles dégonfler quelque peu si le sang qu'elles contiennent s'en échappe par une transpiration insensible. Mais tout cela ne prouve rien contre la circulation du sang (A Plempius, 15 février 1638, I, 531, 1S-534, 5).

11 est remarquable que, pour une fois, la discussion entre Descartes et Plempius aboutit, au moins sur ce point précis, à un résultat positif. Plempius se déclara satisfait et prêt à se ranger parmi les partisans de Harvey « Caetera quae dicis pro circulatione sanguinis, satis bene se habent, neque ea sententia valde displicct (mars, 1638, II, 54, 28-29). Descartes n'insista pas, et Plempius, qui avait commencé par combattre la circulation dans ses discours et dans ses écrits, abjura publiquement son erreur, ce qui le fit donner en exemple à tous les adversaires de Harvey comme un modèle de bonne foi et de soumission à la vérité (Plempius. /MM~Mte~ naedicinae, lib. H, chap. vu Primum mihi inventum hoc non placuit, quod et voce et scripto publice testatus sum, sed dum postea ei refulando et explodendo vehementius 'ncumbo, réfuter et ipse et explodor adeo sunt rationes ejus non persuadentes, sed cogentes :c'est la formule même de Descartes à Plempius non. probabiliter persuadet. sed evidenter demonstrat, /oc. cil.). Diligenter omnes examinavi et in vivis aliquot canibus cum in finem a me dissectis, verissimum comperi. » Plempius est cité comme exemple de converti par Zacharias Sylvius, de Rotterdam, dans sa préface à l'édition du De motu cordis de 1661. Il est vrai que Plempius rapporte sa conversion à Waleus, non à Descartes, mais nous venons de voir que Descartes y avait contribué. Sur Jean de Wale, partisan de Harvey et sa /~MpM~'o


MecHca ~MNM pro circulatione sanguinis j~arueMmS proposuit IValeus. (1640), v. A. T., t. III, p. 70, note). Baillet n'a donc pas tort lorsqu'il affirme que « l'opinion de M. Descartes sur la circulation du sang. avait merveilleusement contribué à rétablir sur ce sujet la réputation de Guillaume Harvée, qui s'était trouvée mal traitée par les satires et le décri de divers médecins des Pays-Bas, la plupart ignorants ou entêtés des anciennes maximes de-Jeurs facultés. C'est ce qui fit que le public reçut assez mal ce que deux médecins, nommés Parisanus et Primerosius, firent imprimer à Leyde chez le Maire, vers le mois de septembre de cette année, touchant la circulation du sang, contre le sentiment de Harvée » (Baillet, La vie efe Jt/. Descartes, t. II, p. 36). Au reste nous avons mieux encore sur ce point, puisque nous avons le témoignage reconnaissant de Harvey lui-même « Ingenio pollens, acutissimus vir, Renatus Cartesius, cui ob mentionem mei nominis honorificam plurimum debeo. (Exercitatio II, p. 280). La situation de Descartes est -donc parfaitement définie. Il a immédiatement compris la valeur immense de la découverte de Harvey; il a tout t fait pour qu'elle fût connue et pour que tout le mérite en revînt à son véritable auteur.

IV. DESCARTES CONTRE PLEMPIUS ET HARVEY.

Il nous faut envisager maintenant l'autre aspect de la question. Autant Descartes s'est montré partisan résolu de la circulation du sang, autant il a tenu à marquer le désaccord qui le séparait de Harvey touchant l'explication du mouvement du cœur. i\ous l'avons vu indiquer à Mersenne dès 1632 qu'ayant lu le De Mo~M cordis après avoir écrit lui-même sa théorie du mouvement du cœur, il s'était trouvé « un peu différent de son opinion (Zoc. cit., 1, 263, 9-H). La situation est donc ici tout autre qu'en ce qui concerne le problème de la circulation du sang. Sur ce dernier point Descartes dépendait entièrement de Harvey, aussi bien quant à la thèse elle-même que quant aux démonstrations qu'il en donnait. Et il est remarquable en effet que sa rédaction du J/oMe!e, antérieure à sa lecture du De motu cordis, affirme la circulation sans la démontrer. Pour le mouvement du cœur, au con-


traire, Descartes apporte une théorie qui lui appartient en propre, qu'il a élaborée grâce aux données des anatomistes de son temps et grâce à sa méthode, contre la doctrine scolastique qui lui avait été enseignée. L'histoire de l'explication du mouvement du cœur par Descartes embrasse donc les deux périodes suivantes invention de la théorie nouvelle. qui se passe tout entière entre Descartes et la médecine antérieure; lecture du De motu cordis et constatation de son désaccord avec Harvey.

L'affirmation de son désaccord avec Harvey n'a d'ailleurs pas été moins nette ni moins constante que son approbation de la circulation du sang. I! marquait dès le Discours de la méthode que la vraie cause du mouvement du sang était celle que lui-même avait décrite (V" part., vi. 52, 3-5). Dans la Description du corps humain Descartes notait qu'Hervaeus n'avait pas « si bien réussi en ce qui concerne le mouvement du cœur M qu'en ce qui concerne la circulation (Op. cit., xviLi. t. X!, p. 24t, 3.4). Parfois même il semblait s'impatienter, dans sa correspondance, de voir qu'on le prenait pour un simple défenseur de Harvey, sans tenir compte du point si important sur lequel il s'en séparait « car, bien que ceux qui ne regardent que l'écorce jugent que j'ai écrit le même qu'Hervaeus, à cause de la circulation du sang qui leur donne seule dans la vue, j'explique toutefois tout ce qui appartient au mouvement du cœur d'une façon entièrement contraire à la sienne ». (A Mersenne, 9 février 1639, H, SOL 1-6). Voir également « circa motum cordis omnino ab eo dissenlio ». Loc. cit., IV, 4, tO-ii. « Equidem de motu cordis nihil dicit, quod in aliis jam non extaret, neque illi per omnia assentior < /Loc. << IV, '700, 1-3). Il faut donc examiner en quoi consiste exactement cette invention dont Descartes était si fier et comment il a pu se croire Justine à la détendre obstinément contre Harvey.

L'explication cartésienne du mouvement du cœur ne fait pas intervenir d'autres principes que la chaleur du cœur et la conformation des organes et vaisseaux dans lesquels passe le sang om~p~ mo/MM sanguinis c.r solo co/~M calore f'c vasorum conforwa<OM? c~r: (fo<\ cil., IV, 4, 8-6; les trois exposés essentiels du mouvement du cœur sont ceux du Discours de la méthode, VI, 47-3S: de la Description du corps /i!<Ma! xvn-xv!)!. t. XI, p. 239243, et le résumé de sa doctrine dans la lettre déjà citée à Bever-


wick, IV, 3-6). En ce qui concerne la conformation des organes nous ne nous heurtons à aucune difficulté. Descartes a beaucoup et passionnément anatomisé; il n'a jamais prétendu avoir inventé quoi que ce soit dans l'anatomie du cœur ou des systèmes artériels et veineux. Son anatomie est celle de son temps, ou du moins celle des meilleurs anatomistes de son temps. Comme Harvey, et avant de l'avoir lu, il sait que le sang ne peut pas filtrer d'un ventricule dans l'autre, que l'artère veineuse est une-veine et que la veine arférieuse est une artère, il connaît la disposition des valvules du cœur et leur usage. Ce qu'il supposera de nouveau c'est que le corps humain est une sorte de machine; ce qu'il apportera de nouveau c'est ~une explication du fonctionnement de la machine; quant à la structure des pièces qui~a composent, les nerfs, les muscles, les veines, les artères, le cœur, Descartes nous engage simplement à nous les « faire montrer par quelque savant anatomiste » (Tr. de FAommg, chap. xvm, XI, 120, 2S-121, 3; Discours, V' part., t. VI, 47, 1-87; Cf. à Mersenne, 14 juin 1637, 1, 378, 2025), et il déclare ouvertement n'avoir supposé « aucune chose de l'Anatomie qui soit nouvelle, ni qui soit aucunement en controverse entre ceux qui en écrivent ». C'est d'ailleurs ce qu'il nous sera aisé de vérifier ensuivant ses controverses avec ses divers adversaires et notamment en éclaircissant son dissentiment avec Harvey.

Resterait donc, comme point de départ de sa théorie personnelle du mouvement du cœur, la conception-particulière qu'il se faisait de la chaleur cardiaque; et nous allons constater, en effet, que toutes ses erreurs viennent de là. Descartes considère le cœur comme une sorte de foyer qui serait le siège d'une chaleur très intense; c'est elle qui échauffe le sang au moment de son passage et qui, parla môme, entretient la chaleur dans le corps tout entier. Pour donner vie au corps humain, Dieu n'a pas eu à lui adjoindre une âme végétative ou sensitive, mais simplement à exciter dans les parois du cœur cette chaleur qui est à l'origine de toutes les fonctions du corps humain. Quant à sa nature exacte, il est trop évident qu'elle se ramène, en dernière analyse, à n'être qu'un certain genre de mouvement. Néanmoins Descartes se plaît à la désigner par des expressions imagées; il la considère comme « un de ces feux sans lumière )) qui ne sont point « d'autre nature que


celui qui échauffe le foin, lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fut sec, ou qui fait bouillir les vins nouveaux, lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe Ailleurs encore il considère cette « espèce de feu, qui est sans lumière comme <- semblable à celui qui s'excite dans l'eau forte, )or-qu'on met dedans assez grande quantité de poudre d'acier, et à celui de toutes les fermentations » (~o. cf~ XI, 123, 12-13; \'i. 46, 7-12; IV, i89, lt-i6 ) Le lieu où réside cette chaleur est « la chair du coeur H elle-même, qui se trouve constituer ainsi comme un récipient dont les parois sont toujours brûlantes et prêtes à volatiliser les liquides qui pourraient y tomber. Cette conception qui peut nous sembler aujourd'hui singulière s'explique aisément si l'on se souvient que Descartes a étaboré son explication du mouvement du cœur sans avoir lu Harvcy et sous l'influence des conceptions de l'École qu il combattait, 'ne fois de plus, Descartes s'efforce d'expliquer rationnellement un fait qui n'existe pas. Le cœur bat; voilà le fait incontestable. L'Ecole l'explique par une faculté pulsitique; Descartes veut d'abord et surtout expliquer ce phénomène mécaniquement, aussi conçoit-il le cœur comme une sorte de moteur à explosions; et il ne se doute pas que cette explication mécanique elle-même lui est suggérée par une conception scolastique, celle du cœur considéré comme le foyer d'où la chaleur rayonne et se transmet dans le corps tout entier. A l'origine immédiate de cette doctrine cartésienne il faut donc situer un pseudo-fait scolastique. Descartes, plus confiant en ses maîtres qu'il ne l'imaginait, croit comme eux que le cœur est un organe dans lequel « il y a plus de chaleur qu'en tout le reste du corps » (Description du cor/M /tMMC!M, xvni, t. XI, 244, 25-26). Nous avons pu voir, en exposant la doctrine de l'École, pourquoi le cœur est éminemment chaud caM!'M!MMM est (Conimb, De !')'~t et /<t0r<t', chap. tv, p. 83). C'est qu'il doit être comme une sorte de foyer pour pouvoir distiller le sang en esprits vitaux et réchaun'cr le corps par leur moyen (Fernel, loc. cil., et Conimb « Ad calorem vero servandum reficiendumque oportuit, ut Aristoteles H de Pnrtibus animalium, chap. vu, et Galenus in libre de Formatione fœtus aiunt, locum in animait esse aliquem veluti focum, qui naturae fomites et primordia ignis nativi contineret foveretque. et eumdcm tutum esse veluti arcem corporis totius. Hic autem locus cor est; habet enim cor insitum a natura calorem, cujus opera quamdam


sanguinis portionem sibi a jecore transmissam exactius decoquit, et in vitales spiritus attenuat, quorum vehiculo in omnes partes corporis quasi subsidio calorem mittit, quo membra omnia servantur ac foventur vitaeque munia exercent ». (De vita et Mo?'<c, chap. v, p. 86-87). Descartes croit même avec les Coïmërois que le ventricule gauche est plus chaud que le droit et que la* forme même et la structure de l'organe le prouvent parce que la cavité gauche « est beaucoup plus grande et plus ronde, et que la chair qui l'environne est plus épaisse » (Description du corps /iMtM!'H, xtv, t. XI, 237, 21-28; Conimb., loc. cit., « sinister ventriculus est officina spiritum vitalium, siquidem multo. calidior in illo sanguis deprehenditur, unde et illum natura, ut vitae magis necessarium, duplici membrana contexit ». Ceci afin de prouver, comme Descartes, « sinistrum ventriculum multo esse praestantiorem dextro o). Or, cette idée d'un cœur extrêmement chaud qui entretient par l'intermédiaire du sang ou des esprits la température du corps tout entier, c'est l'idée même que Descartes va soutenir contre Harvey et contre les objections de tous.

Une fois admis, en effet, que le coeur est un organe chaud et que sa structure est telle que les anatomistes nous la décrivent, son mouvement s'explique mécaniquement de la manière suivante. Le feu sans lumière contenu dans les parois du cœur en rend la chair « si chaude et ardente que dès qu'il y entre du sang ce liquide s'enfle, se dilate et bout immédiatement. Il arrive alors exactement ce qui arrive lorsqu'on verse goutte à goutte du sang, ou du lait dans un vase très chaud. « Et le feu qui est dans le cœur de la machine que je vous décris, n'y sert à autre chose qu'à dilater, échauffer, et subtiliser ainsi le sang, qui tombe continuellement goutte à goutte par un tuyau de la veine cave, dans la concavité de son côté droit, d'où il s'exhale dans le poumon: et de la veine du poumon, que les anatomistes ont appelée l'artère veineuse, dans son autre concavité, d'où il se distribue par tout le corps » (Zoc. cit., XI, 123, 9-28). Le sang expulsé du ventricule droit sous forme de vapeurs passe dans le poumon dont la chair rare et molle est perpétuellement réfrigérée par l'air de la respiration. Là les vapeurs qui ont traversé la veine artérieuse « s'épaississent et convertissent en sang derechef; puis de là tombent goutte à goutte dans la concavité gauche du cœur, où si .elles entraient sans être ainsi


derechet épaissies, elles ne seraient pas suffisantes pour servir de nourriture au feu qui y est s (/&<c! 124, 3-7. Cette notion d'un pa&M/M??: nécessaire à l'entretien du feu contenu dans le cœur et fourni par l'humide est d'origine scolastique quod plane argumentum est humorem insitum, non minus atque calorem ad naturae opera conferre. Hue pertinetquod humidum tanquam fomentum et pabulum est caloris, calor autem illius beneficio sustinetur '). Fernelius, De spi/ et inn. calido, lib. IV, chap. vm, p. 161). C'est en ce sens que la respiration qui n'a pas d'autre fonction que de réfrigérer et de condenser ces vapeurs de sang, est indispensable au mouvement du coeur.

Malgré les survivances anciennes que l'on peut y découvrir aujourd'hui, l'explication de Descartes présentait aux yeux des partisans de l'ancienne médecine un caractère de nouveauté trop évident pour qu'elle ne fût pas immédiatement combattue. Liber Froidmont et son élève Plempius lui envoyèrent les leurs aussitôt après avoir lu le Discours, et ce même Plempius qui capitula si volontiers sur le terrain de la circulation du sang, ne devait jamais se rendre sur celui du mouvement du cœur (Plempius à Z'Mcar/M. 15 sept. 1637,1. 400, 3-6, et la note sur Plempius, p. 401. T~-oi'Mo~ à 7'/<'?7tp!Ms, 13 sept. 1637 402-403). Froidmont, argumentant du point de vue de l'École, constatait la substitution d'une simple fermentation à l'âme sensitive et aux formes substantielles et il objectait d'abord que des opérations aussi nobles que la sensation ne peuvent provenir d'une cause aussi grossière que la fermentation; ensuite que si l'on supprime ainsi les âmes végétatives et sensitives de l'animal, on ouvre la voie aux athées qui attribueront les opérations de l'âme rationnelle à une cause du même genre et nous donneront une âme matérielle u la place de l'âme spirituelle que nous avons. Quant à la brusque raréfaction des gouttes de sang, il la trouvait vraiment un peu rapide et inexplicable, à moins que la chaleur du cœur ne fût égale à celle d'une vraie fournaise (nigi aestus cordis aequet formacis ardorem). Descartes répondit avec beaucoup d'adresse que dans sa philosophie les bêtes sentent tout autrement que nous; elles voient comme nous voyons lorsque nous ne savons pas que nous voyons; elles votent sans penser; elles sont donc toujours dans la situation où nous nous trouvons lorsque, les images des objets extérieurs se


peignant sur notre rétine, nos membres accomplissent divers mouvements comme si nous étions des automates et sans que nous nous en apercevions. Or, personne n'a jamais considéré une activité de ce genre comme trop noble pour être causée par la chaleur. Quant à frayer la route aux athées, Descartes s'en défend en vrai théologien. Il cite contre son adversaire le Lévitique et le Deutéronome aux lieux où il est dit que les animaux n'ont pas d'autre âme que !e sang. Au nom de ces textes on devrait impitoyablement condamner ceux qui attribuent aux animaux des formes substantielles et quoi que ce soit de plus que le sang, la chaleur et les esprits (à'Plempius, 3 oct. 1637, I, A13-416. Voir aussi, p. 416, la profonde argumentation de Descartes sur les difficultés de la théorie scolastique et qui nous montre ce qu'eût été une critique directe de la scolastique par Descartes). Reste enfin la difficulté d'une brusque dilatation du sang; mais les dilatations, lentesau début, brusques à la fin, de liquides en ébullition ne sont-pas rares. et ces dilatations ne requièrent pas nécessairement une chaleur intense, puisqu'il y a des liquides qui se gonflent aussitôt qu'on les a tiédis.

Les objections de Plempius étaient d'ordre plus exclusivement anatomique et médical; elles étaient aussi beaucoup plus fortes et plus dangereuses, et Descartes lui-même ne put s'empêcher d'éprouver pour leur auteur quelque considération.

En premier lieu Plempius objectait à Descartes, de la manière la plus inattendue pour le lecteur moderne, mais comme on peut s'y attendre lorsqu'on a lu quelques médecins du Moyen Age ou do la Renaissance, que sa doctrine du mouvement du cœur n'est pas nouvelle, mais ancienne, et à savoir aristotélicienne. Proprement, Descartes a embrassé le parti-d'Aristote contre Galien. Sa théorie du mouvement du cœur, c'est de l'Aristote perfectionné. Aristote enseignait, en effet, que l'ébullition du sang est la cause vraie des battements du cœur « Pulsatio cordis fervori similis est; fit enim fervor,.cum humor caloris opera çonflatur; nam humor propterea se attollit, quod in molem adsurgat ampliorem. In ipso autem corde tumefactio tumoris, qui semper e cibo accedit, ultimam cordis tunicam elevantis, pulsum facit atque hoc semper sine u)Ia intermissione fit, nam semper humor, ex quo natura sanguinis oritur, continueinfluit. Pulsatio igitur est humoris concalescenti s


inflatio < (Aristote, De rMp~a<MMe, chap. xv (A. T., XI, 243), cité par Plempius, qui ajoute « Haec Aristoteles, quae a te ingeniosius et pulchrius expiicantur. Galenus noster contra a facultate aliqua cor moveri dpcuit, et omnes hactenus id docemus medici, a quibus quod adhuc stem haec faciunt ratiunculae ». Janvier 1638, I, 497, 5-i0). Descartes semble d'ailleurs avoir été quelque peu déconcerté par ce rapprochement. Il avait certainement connu la théorie d'Aristote contre laquelle les scolastiques s'élevaient toujours au nom de Galien, mais il t'avait probablement oubliée (voir plus haut le texte des (.'OMt'm& l'allusion qu'il fait à la doctrine d'Aristote et la réfutation qu'il en donne). Toujours est-il que Descartes insista immédiatement sur les différences qui distinguaient son opinion de celle d'Aristote. D'abord une différence imaginaire Aristote parlerait d'une humeur qui tire son origine des aliments, alors que Descartes parle du sang. Mais il est trop clair que l'humeur dont parte Aristote n'est, elle non plus, rien d'autre que le sang. La seconde différence, plus réelle, mais que Plempius avait implicitement reconnue, consistait en ce qu'Aristote affirmait le gonflement du cœur sans indiquer le mécanisme des ventricules, veines, artères et valvules qui le causait. Aristote avait donc dit vrai sans 'savoir pourquoi; c'est-à-dire que, du point de vue cartésien, sa théorie ne valait pas mieux que si elle eût été fausse. Si deux hommes arrivent au même point, l'un en suivant la bonne voie, l'autre en se trompant de chemin, on ne peut vraiment pas dire que l'un ait suivi les traces de l'autre (A Plempius, i5 février 1638, 1, 822, 5-28). Malgré cette protestation de principe Descartes qui, dans ses rédactions ultérieures, tint le plus grand compte des objections ou observations de Plempius, réserva une place honorable à l'idée d'Aristote à côté de la sienne « c'est pourquoi j'admire extrêmement que, bien qu'on ait su, de tout temps, qu'il y a plus de chaleur dans le cœur que dans le reste du corps, et que le sang peut être raréfié par la chaleur, il ne se soit toutefois cidevant trouvé personne qui ait remarqué que c'est cette seule raréfaction du sang qui est cause du mouvement du cœur. Car encore qu'il semble qu'Aristote y ait pensé, lorsqu'il a dit au chapitre xx du livre de la respiration que ce mouvement est semblable à l'action d'une liqueur que la chaleur fait bouillir; et a ussi que ce qui fait le pouls, c'est que le suc des viandes qu'on a


mangées, entrant continuellement dans le ~œur, soulève sa dernière peau toutefois à cause qu'il ne fait en-ce lieu là aucune mention du sang ni de la fabrique du cœur, on voit que ce n'est que par hasard qu'il a rencontré à dire quelque chose d'approchant de la vérité, et qu'il n'en a point eu de connaissance certaine. Aussi son opinion n'a-t-elle été suivie en cela de personne, nonobstant qu'il ait eu le bonheur d'être suivi de plusieurs, en beaucoup d'autres moins vraisemblables » (Description du corps humain, xvm, t. XI, 244, 24-248,13). Ces explicationsn'empécbèrent d'ailleurs pas Plempius de compter Descartes, avec Aristote et même Harvey, parmi les adversaires de la faculté pukinque et les partisans de l'ébullition du sang. L'erreur était grave en ce qui concerne Harvey, qui devait rétablir la vérité à sa manière en comptant à son tour Descartes parmi les sectateurs d'Aristote et critiquant la doctrine même que Plempius lui avait inexactement attribuée (Cf. Plempius, cité par A. T., 1, 535, au bas « Motus cordis îit a facultatepulsifica, non a fervore sanguinis, contra Aristotelem, Cartesium, Harveum «.En ce qui concerne Harvey, Ëxercitationes anatomicae duae De circulatione sanguinis ad J. Riotanum, J. Filium. Exerc. II, p. 282. « Neque nihi.arridet causa efficiens pulsus quam posuit (secundum Arist.) eamdem fore tam systoles quam diastoles, nempe effervescentiam sanguinis, tanquam ebullitione factam »).

Le rapprochement qu'avait fait Plempius n'était qu'un prélude à ses objections proprement dites. La première, et qui n'était pas la moins forte, opposait à la thèse de Descartes que le cœur continue de battre pendant quelque temps alors même qu'on l'a retiré du corps. Bien mieux, si on le coupé en morceaux, chacune des particules bat pendant quelque temps, alors qu'il n'y entre ou n'en sort évidemment pas de sang. C'est donc que l'ébullition du sang n'est pas la cause du mouvement du cœur. Descartes allégua en réponse que le phénomène ne lui avait pas échappé, mais qu'il s'expliquait par la présence de gouttelettes de sang tombées sur les parties que l'on voyait battre. II suffit qu'un tout petit peu de sang tombe d'une partie moins chaude sur une plus chaude pour qu'il s'y produise une pulsation. D'ailleurs deux causes facilitent la production du phénomène. Plus la quantité de liquide que l'on considère est petite, plus elle bout et se raréfie facilement.


En second lieu plus un membre accomplit, de fois un mouvement, plus il l'accomplit aisément; on conçoit donc que le cœur qui, depuis le premier moment de sa formation, n'a pas cessé de battre, continue de le faire pour peu qu ii reçoive la moindre impulsion. Enfin Descartes n'est pas éloigné d'admettre la présence, dans les retraits du cœur, d'une sorte de ferment liquide capable de gonfler le sang auquel il se mélange (I, 323, 16-20). Lui-même éprouve donc le besoin de faire appel à autre chose que la chaleur du cœur pour expliquer l'effervescence du sang; et it .se console en pensant que l'objection de Plempius est beaucoup plus forte encore contre la doctrine de la faculté pulsifique, car t'âme raisonnable étant indivisible ne peut expliquer le mouvement de ces morceaux, et comme il est de foi de croire que tâme sensitive ou végétative n'est pas une autre âme qui s'ajouterait à l'âme raisonnable, on ne voit pas bien comment l'âme pourrait faire battre les fragments d'un cœur ainsi divisé (!, 497, 20-23; 522, 29-S23, 28. Plempius répondra que les parties supérieures du cœur surlesqueiïes il ne saurait tomber de sang continuent aussi à battre. Cf. L 53~. note). Et il ajoutera que si l'objection est encore plus forte contre la faculté pulsifique, cela prouve simplement que peut-être les deux théories sont fausses, non que celle de Descartes est vraie. Il s'efforce d'ailleurs de sauver la théorie courante en remarquant que si l'âme ne réside pas dans les fragments en question, l'instrument de l'âme, l'esprit, y réside, et que cela suffit à expliquer le phénomène; Plempius à Z)f~co/V6' mars 1638, H, 32. 8 53, 16 (Voir la réponse très compliquée de Descartes à Plempius, 23 mars 1638, 11,63, 1-2], à la première, question, et sa réponse, évidemment plus aisée, à la deuxième, 64. 22-63, li). Sur ce dernier point, Descartes garda toujours l'avantage, mais il ne maintint sa position sur le premier qu'au prix d'argumentations trop ingénieuses dont Plempius eut quelque raison de ne pas se déclarer satisfait.

Une deuxième objection du médecin scolastique était empruntée à une expérience de Galien. Si l'on introduit un tuyau dans une artère et si on lie l'artère sur le tuyau, elle ne battra plus au-dessous de la ligature. La pulsation ne vient donc pas du sang qui coule dans l'artère, mais de quelque chose qui se transmet dans la tunique même de l'artère. Descartes répondit qu'il n'avait jamais fait h xpérience, qu'elle n'était d'ailleurs pas facile à faire, mais


qu'heureusement il était tout à fait inutile de la faire; parce que, si l'on admet la cause assignée par Descartes à la pulsation artérielle, les lois de sa mécanique, c'est-à-dire de la physique, enseignent que tout doit se passer comme Plempius affirme que les choses se passent en effet. Si le tuyau flotte librement dans l'artère, tout se passe évidemment comme si l'on n'avait rien introduit dans l'artère; si on lie au contraire l'artère sur le tuyau, le sang pressé dans ce tuyau perd de sa force au moment il débouche à nouveau du tuyau dans l'artère, parce que tout liquide perd de sa force en passant d'un canal plus étroit dans un canal plus large, et il exercera ses dernières forces dans le sens de la longueur plutôt que dans celui de la largeur. L'artère sera donc encore pleine de sang au-dessous de la ligature, mais Je sang qui la remplira n'aura plus assez de forces pour en frapper les parois et y déterminer des pulsations (1,497, 24-498,14. 1,823, 29-827. 7). Cette conception s'oppose évidemment à celle de Galien qui veut que les artères ne se dilatent pas comme des outres, parce qu'elles se remplissent, mais qu'elles se remplissent comme des soufflets parce qu'elles se dilatent. Mais Descartcs vient de recommencer une expérience, indiquée déjà par Harvey, et qui démontre le contraire; si l'on sectionne l'aorte on voit le sang en jaillir au moment où elle se dilate, alors que, d'après Galien, elle devrait aspirer de l'air pendant la diastole et n'émettre du sang que pendant les systoles (Ibid., I, 826,12-827,7). (Voir les réponses de Plempius, I, 535, note. II, 53, 30-54, 14 et la réplique de Descartes, II, 68, 21~6,5).

La troisième objection de Plempius portait sur la durée de la diastole. Si la dilatation du cœur provenait de la raréfaction du sang, la diastole durerait beaucoup plus longtemps qu'elle ne dure en effet. La quantité de sang qui s'introduit dans le cœur est assez grande pour qu'elle ne puisse se raréfier aussi promptement et subitement qu'il le faudrait si cela se produisait en une diastole. Il faut du temps pour que tout ce sang se convertisse en vapeur, d'autant plus que le cœur est chaud, mais, qu'après tout, il l'est moins que du feu et que les poissons dont la chaleur est faible et qui sont plutôt froids, ont un pouls aussi rapide que le nôtre. Descartes affirma que c'était là, au contraire, un cas très explicable de rat'c/sc~o :M?H<MKFM~o et que cela se prouvait justement par le


fait que la diastole a lieu in Montent (Voici cette curieuse réponse de Descartes « Fit denique rarpfactio in momento, juxia philosophiac meae fundamenta, quoties liquoris particutae, vel omnes, vel certe pturimae bine inde per ejus molem dispersae, simul tempore mutationen aliquani acquit-uni, ratione cujus locum notabiliter amplioren desiderunt. Uitimum autem hune modum enim esse, quo sanguis rarefit iu corde, res ipsa indicat ejus enim diastotefitinmomento H. Il retombe automatiquement dans son explication et la justifie par cité-même « Ad hoc enim tota cordis fabrica, ejus calor, atque ipsa snnguinis natura ita conspirant, ut nuliam rem sensibus usurpemns, quae certior esse mihi videatur .). 1S février 1638, 1,529, 15-24). Quant aux poissons il est vrai qu'on n'y sent point une chaleur très grande, mais on doit remarquer que c'est la chaleur relative du cœur comparée à celle du corps entier qui importe; or, le cœur des poissons est beaucoup plus chaud que tous leurs autres organes; on s'explique donc la rapidité de leurs pulsations. Reste à savoir si le sang est un liquide capable de bouillir et de se dilater instantanément. Cela n'est pas douteux, et la chimie fournit un grand nombre d'exemples analogues; on peut le constater encore directement en voyant comment le sang se dilate dès qu'on réchauffe. Mais surtout il faut savoir que la dilatation du sang s'explique par une cause un peu plus compliquée que la simple chaleur du cœur. Chaque fois que le sang raréfié est expuisé dans les artères, il en reste un peu dans les replis intimes de." ventricules ou il contracte un nouveau degré de chaleuret une nature analogue à celle des ferments. Aussitôt que le cœur se dégonflant, reçoit de la veine cave et de l'artère veineuse un sang nouveau, le reste de l'ancien s'y mêle et le fait gonflerjusqu'à ce qu'il s'écoule dans les artères en laissant à son tour dans le cœur un peu de ferment. C'est ainsi que sous une chaleur t.rès iutense, et dont )e degré peut varier d'ailleurs selon la nature du sang des divers animaux, le sang peut se raréfier et fermenter, comme fermente ie vin sous l'action de la lie ou le pain cous celle du levain. Plempius, faut-il le dire, ne se trouva satisfait sur aucun de ces points. La cha)eur de nos mains, bien supérieure à celle du cœur des poissons, ne suffit pas à dilater le sang; comment donc la chaieurdeieur cœur y suffirait-elle? Et quant au fermentum cordiale '), à supposer même qu'i! ne fut pas une pure et simple fiction,


comment expliquèrait-il la brusque raréfaction du sang? Les fermentations sont en général bien loin d'être aussi rapides (1,498, 13-26. I, 828, 1-831, 10. I, 533, note !I, 54, 13-20).

Restait une dernière objection, d'ailleurs de beaucoup la moins forte. Si les artères sont gonflées par le sang que le cœur y envoie, la partie la plus proche du cœur doit battre seule, puisqu'elle est la première à recevoir le sang, et le reste ne doit battre qu'après, au moment où le sang lui parvient. Or, toutes les artères du corps entier battent simultanément; leur mouvement ne provient donc pas de l'afflux du sang qu'elles reçoivent. Descartes n'eut pas de peine à montrer que les artères étant toujours pleines de sang, il n'est pas besoin que le sang qui part du cœur se répande instantanément dans le corps entier pour que toutes les artères battent ensemble; il suffit que le cœur chasse le sang qu'il contient dans la partie de l'artère qui lui est immédiatement contigûe pour que tout le sang contenu dans le reste de l'artère soit ébranlé quod fit absque MOM, hoc est, ut Philosophi ~O~MMK/Mr, in instanti. Plempius, cette fois encore, ne fut pas convaincu, et comme il avait imprimé dans son De /'Mn~ameH<M me~c!Hœ ses propres objections avec des extraits des réponses de Descartes, en ajoutant d'ailleurs que ces réponses ne valaient rien, Descartes le fit accuser par Regius d'avoir mutilé ses réponses. Plempius publia donc les deux lettres de Descartes dans la seconde édition de son ouvrage, et la controverse en demeura là (sur la <~e)'H:'é?'e o6/ec<!o~, Cf. l, 498, 27499, 3. I, 824, 16-S2&, 13. I, 834, note II, 83, 17-29. II, 68, 1S-66, 8. Voir les textes de Plempius, I, p. 536. Descartes se plaignit longtemps de son mauvais procédé. Cf. à Beverwick, IV, 6, 6-16). En même temps qu'il se défendait contre Plempius et qu'il surveillait les évolutions de Régius engagé pour lui dans la lutte (voir surtout /)Mc~M à Régius, novembre 1641, p. 440-442. Nous laissons de côté toute l'affaire Régius qui, malgré son extrême intérêt historique, n'ajoute rien à ce que nous savons de. la pensée de Descartes sur la circulation du sang et le mouvement du coeur. Consulter d'ailleurs sur Régius le travail récent de A. de Vrijer H. Regius. Een cartesiaansch » hoogleeraar aan de Utrechtsche hoogeschol, 1917). Descartes se séparait de Harvey sur l'explication du mouvement du cœur. La rédaction du Traité de l'homme qui date d'une époque où Descartes n'avait pas encore lu )e De


motu co~i's ne contient naturellement aucune objection à la théorie de Harvey; le Discours de la méthode, au contraire, après lui avoir rendu publiquement justice en ce qui concerne la circulation du sang,étab!issaft, sans d'ailleurs engager aucune polémique directe, que la vraie cause du mouvement du sang n'était pas celle que Harvey !ui avait assignée. Ce qui, selon Descartes, décidait en faveur de sa propre thèse, c'était d'abord l'évidence mathématique de l'explication qu'il apportait, mais aussi l'aisance avec laquelle elle rendait compte de phénomènes inexplicables dans la thèse de Harvey. Le plus important était la différence du sang artériel et du sang veineux. « La différence qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui sort des artères, ne peut procéder que de ce qu'étant raréfié et comme distillé en passant par le cœur, il est plus subtil et plus vif et plus chaud incontinent après en être sorti, c'est à-dire étant dans les artères, qu'il n'est un peu devant qued'y entrer,c'est-à-direétantdanstesveines H (~sc., V p., t. VI, 52, 3-12). A bien prendre les choses, si ce n'est pas le cœur qui modifie le sang par distillation on est obtigé de recourir à des expédients scolastiques pour rendre raison du phénomène. Ou bien ce sont des « facultés qui changent les qualités du sang pendant qu'il est dans le cœur, ou bien sa transformation s'explique par « la chaleur que tout le monde reconnaît être dans le cœur plus grande qu'en toutes les autres parties du corps » (Description du cof~~MatH, xvm, t. XI, 243, 22-244, 10). Entre cette explication mécanique et ces qualités occultes, on ne saurait hésiter un seul instant.

Si l'on va au fond des choses, l'origine de l'erreur de Harvey, telle que Descartes la signalera dans la Z)McWp<tOH(/Mco~iMmatM, réside en ce qu'il a décrit inexactement le mouvement même du cœur. Harvey « a imaginé, contre l'opinion commune des autres médecins, et contre le jugement ordinaire de la vue, que lorsque le cœur s'allonge, ses concavités s'élargissent, et qu'au contraire lorsqu'il s'accourcit, elles deviennent plus étroites» (Op. cit., XVIII, t. XI, 241, 3-10). Descartes, au contraire, d'accord en cela avec la médecine traditionnelle, prétend démontrer qu'au moment où le cœur se raccourcit, ses ventricules deviennent plus larges. Deux conceptions très différentes de la systole et de la diastole sont donc ici en présence. Pour Harvey le cœur se redresse au moment


de la systole, sa pointe vient alors frapper la poitrine et la pulsa tion se. fait sentir à l'extérieur; en même temps le cœur se contracte de toutes parts, mais surtout latéralement; il apparaît donc moins grand, et ramassé sur_ lui-même. « Les raisons qui t'ont porté à cette opinion sont qu'il a observé que le cœur, en se rac courcissant, devient plus dur (Descartes, xt, 241, il-13; Harvey. op. c!'<. « Comprebensum manu cor eo quo movetur tcmpore, duriusculum fieri a tentione autem illa durities est, quemadmodum si quis lacertos in cubitu manu comprehendens, dum movet digitos, illos tendi et magis renitentes fieri percipiet ), ch. n, p. 28) et même, qu'aux grenouilles et autres animaux qui ont peu de sang, il devient plus blanc ou moins rouge que lorsqu.'il s'allonge (« Notandum insuper in piscibus et frigidioribus sanguineis animaiibus, ut serpentibus, ranis, etc., illo tempore quo movetur cor, albidioris coloris esse; cum quiescit a motu, coloris sanguinei saturum cerni Harvey, loc. cit.) et que si on y fait une incision qui pénètre jusqu'à ses concavités, c'est aux moments qu'il est ainsi raccourci que le sang sort par l'incision, et non pas aux moments qu'il est allongé Verum nemo amplius dubitare poterit, cum usque in ventriculicavitatem inflicto vulnere, singulis motibus sive pulsationibus cordis, in ipsa tentione, prosilire cum impetu foras contentum sanguinem viderit H, Harvey, ~oc. cit., p. 29). D'où il cru fort bien conclure que, puisque le cœur devient dur, il se resserre; et puisqu'il devient moins rouge en quelques animaux, cela témoigne que le sang en sort; et puisqu'on voit sortir ce sang par l'incision, il faut croire que cela vient de ce que l'espace qui le contient est rendu plus étroit a (Descartes, op. cit., xi, 241, il-24). Descartes propose même une expérience .supplémentaire que Harvey aurait pu invoquer en faveur de sa thèse. C'est que si l'on coupe la pointe du cœur d'un chien vivant et que, par l'incision, on mette le doigt dans l'un de ses ventricules, on sentira manifestement le doigt pressé par-le sang chaque fois que le cœur s'accourcira et qu'il cessera d'être pressé toutes les fois que le cœur s'allongera (Descartes, op. cit., xi, 241,2S-242, 31). Selon la description de Harvey tous les phénomènes suivants sont donc simultanés tension du cœur, érection de sa pointe, pouls .senti à l'extérieur par percussion de la pointe sur la poitrine, épaississement des parois du.cœur, expulsion violente du


sang contenu dans le cœur par la constriction des ventricules. En présence de cette conception nouvelle se dresse la conception ancienne qui lui est toute contraire. Au moment où le cœur frappe la poitrine et où le pouls se fait sentir à l'extérieur. on imagine que les ventricules du cœur se dilatent et se remplissent de sang, alors que c'est précisément l'inverse qui est vrai et que le cœur se vide en se contractant. Le mouvement propre du cœur que nous ont décrit les scolastiques, Fernel et Descartes, sous le nom de diastole, est en réalité.la systote. Alors donc que les scolastiques voient le cœur se dilater pour aspirer du sang et des esprits, que Descartes le voit se dilater sous l'action d'un sang distillé par la chateur du cœur, Harvey voit ses parois se contracter, se durcir et s'épaissir pour chasser le sang et se vider. La prétendue diastole de Fernel et de Descartes et des Coïmbrois, qu'on l'explique par la contraction des fibres verticales du cœur, par ia raréfaction du sang ou t'aspirattou des esprits, se ramène pour Harvey au gonflement d'un muscle qui se contracte. H est donc manifeste que les deux descriptions du mouvement du cœur sont exactement inverses l'une de l'autre; il est en diastole et se remplit, selon les doctrines anciennes que suit Descartes, au moment précis où, selon Harvey, il est en systole et se vide. « Hine contrarium, vulgariter receptae opinioni apparet, secundum quam eo tempore quo cor pectus ferit, et pulsus foris sentitur, una cor distendi secundum ventricules, et repleri sanguine putatur quanquam contra rem se habere intelliges, videlicet cor, dum contrahitur, inaniri. Nam qui motus vulgo cordis Diastole existimatur, revera Systole est. Et simititer motus proprius cordis Diastole non est, sed Systole; neque in Diastole vigoraturcor, sed in Systole tum enim tenditur, movetur, vigoratur. Neque omnino admittendum Itametsi divini Vesafii adducto exemplo confirmatum de vimineo circulo scilicet ex multis juncis pyramidatim junctis) cor in Systole secundum fibras rectas tantum moveri, sic et dum apex ad basin appropinquat, latera in orbem distendi, cavitates dilatari, ventricutos cucurbitulae formam acquirere, et sanguinem introsumere (c'est la thèse empruntée à Vesale par Fernel, comme nous l'avons vu). Nam secundum omnes quas habet fibras. cor eodem tempore tenditur, constringitur, incrassatur et dilatatur, potius secundum parietes et substantiam quam ventriculos. Sicut omnes muscu-


lorum fibrae, dum contrahuntur et in longitudine abbreviantur, 'ta secundum latera distenduntur eodem modo quo musculorum ventres incrassantur H (Harvey, op. cit., p. 31).

L'attitude adoptée par Descartes en présence de la description de Harvey est extrêmement intéressante. Il n'a jamais nié qu'elle e ne fût cohérente et susceptible de rendre compte des phénomènes au contraire il y voit un de ces cas où deux explications différentes rendent compte d'un même phénomène d'une manière également satisfaisante. Tout peut se passer conformément à l'explication fournie par Descartes, mais tout peut se passer aussi conformément à l'explication fournie par Harvey. « Et toutefois cela ne prouve autre chose sinon que les expériences même nous donnent souvent occasion de nous tromper lorsque nous n'examinons pas assez toutes les causes qu'elles peuvent avoir. Car encore que, si le cœur se resserrait en dedans, ainsi qu'Hervaeus imagine, cela pourrait faire qu'il deviendrait plus dur, et moins rouge dans les animaux qui ont peu de sang, et que le sang qui serait dans ses concavités en sortirait par l'incision qu'on y aurait faite, et enfin que le doigt mis en cette incision y serait pressé, cela n'empêche pas que tous ces mêmes effets ne puissent aussi procéder d'une autre cause, à savoir de la dilatation du sang que j'ai décrite. » Il faut donc recourir à des expériences d'un autre genre pour déterminer quelle est la vraie cause du mouvement du sang, à ces expériences dont parlait le Discours de la méthode et qui sont telles « que leur événement ne soit pas le même si c'est en t'une de ces façons qu'on doit l'expliquer, que si c'est en l'autre » ou, c.omme le dit maintenant Descartes, à des expériences « qui ne puissent convenir à l'une et à l'autre cause (Discours, vi, t. VI, p. 63, 3-8. et o~.c:xi,.242,n-20).

La transformation subie par le sang dans le cœur, inexplicable du point de vue de Harvey, très explicable du point de vue cartésien, était déjà une de ces expériences (Description du corps humain, XI, 243, 22-2S)-. Mais Descartes en; propose deux autres qui lui semblent également propres à décider de la question. La première est que si le cœur devient dur parce que ses fibres se contractent, .cela doit diminuer sa grosseur si au contraire le cœur devient dur parce que le sang le dilate, le cœur doit augmenter plutôt que diminuer. « Or, on voit par expérieMe qu'il ne perd rien de


sa grosseur, mais qu'il l'augmente plutôt », ce qui a fait juger aux autres médecins, et à Descartes lui-même, qu'il s'enfle à ce moment. Une autre expérience montre également que « lorsque le cœur s'accourcit, et se durcit, ses concavités ne deviennent point pour cela plus étroites, mais au contraire plus larges ». C'est que si l'on coupe la pointe du cœur d'un jeune lapin encore vivant, car le phénomène est moins apparent chez un chien ou tout animal plus vigoureux, on voit à l'œil que ses ventricules s'élargissent au moment où le cœur se durcit et qu'ils expulsent alors du sang. Et même lorsqu'ils n'en jettent plus que quelques gouttes, parce que l'animal est presque complètement vide de sang, les ventricules conservent leur même largeur. Ce qui empêche que les ventricules ne se dilatent davantage sous la pression du sang raréfié, ce sont les fibres « tendues ainsi que des cordes d'un côté à l'autre de leurs concavités a et qui les retiennent (Descartes, o~. c~ XI, >' 242, 17-243, 21). Ainsi dans l'explication de Descartes le coeur doit grossir et ses ventricules s'élargir lorsqu'il chasse le sang dans les artères, et c'est ce qui arrive en effet; dans l'hypothèse de Harvey il doit diminuer au contraire et ses ventricules se contracter, et c'est le contraire de ce que nous constatons. L'expérience prouve donc l'explication de Descartes et infirme l'explication de Harvey.

V. HARVEY CONTRE DESCARTES.

De tous les contradicteurs qui s'étaient déchaînés contre lui, le seul que Guillaume Harvey ait jugé digne d'une réponse fut, l'anatomiste Jean Riolan dont la réputation était vraiment universelle à cette époque, et qui avait écrit contre la circulation du sang (Nous citons d'après l'édition Opuscula anatomica nova quae nunc primum in lucem prodeunt. Instauratio magna physicae et medicinae per novam doctrinam de motu circulatorio sanguinis in corde. Accessere Notae in Jbannis Waliaei duas epistolas de circulatione sanguinis. Authore Joanne Riolano professorum regiorum decano. Londres. Flesher, 1649), en attendant qu'il se prononçât contre les découvertes de Pecquet. C'était un homme mordant et combatif, et le traité qu'il avait écrit sur la circulation du sang était une déclaration de guerre en règle, non seulement à Harvey,


mais encore à tous ceux qui avaient pris parti en sa faveur. Riolan lui-même ne repousse cependant pas complètement l'idée nouvelle, mais il prétend la mettre au point et lui donner une forme juste. La circulation de Harvey et de ses sectateurs, au premier rang desquels se trouve Jean de Wale, transformerait toute la médecine de Galien. Or, Riolan tient à Galien. Il lui faut donc une circulation, mais qui laisse intacte la mëdecine.galénique, et il pense la trouver dans une circulation réduite, qui n'intéresse que la moitié du sang, cette'moitié du sang elle-même ne circulant d'ailleurs que deux à trois fois par jour (« Deinde demonstro circulari, non totum sanguinem, sed ferme dimidium dumtaxat, alterum dimidium contineri in vena porta, et canalibus minoribus venae cavae et aortae, qui nulle modo naturaliter circulatur. Is tahtum circulatorius est, qui intra canales majores venae cavae et aortae, a jugulo ad extremos artus extensos includitur, in corde per septum medium a dextra cavitate in sinistram illabitur, sin transitone per pulmones. Idque fit bis terve intra diem naturalem, sanguinem tam venosum quam arteriosum in suo excursu omnibus partibus largiendo. Pér hanc circulationem sanguinis Medicina Galeni non mutatur, ut accidit in altéra Harvei ». Op. cit. Monitio ad lectorem). Aussi après avoir réfuté la théorie de la circulation générale, prend-il successivement à partie les sectateurs de Harvey pour leur démontrer leur erreur, d'abord Walleus, puis Conrigius, et ensuite Cartesius précédant immédiatement le converti Plempius. Riolan juge la théorie de Descartes sans aménité. Il la déclare nouvelle, inouïe, et complètement absurde. L'exposer, c'est la réfuter (« Renatus Cartesius, Philosophus in Batavia non ignobilis, sanguinis circulationem necessariam esse judicat ad motum cordis. Nova est ac inaudita et prorsus absurda haec opinio de circulatione sanguinis. talem mecum agnoscent qui in rebus Anatomiasmediocriterversati fuerint ipsam patefacere refutare est, etc. » Suit une brève réfutation où Riolan suppose que selon Descartes le sangse change en air. (Op. cit., ch.tx;p. 44.) En réfutant la théorie d&Régius, « vir non indoctus », Riolan ne semble pas s'apercevoir que c'est la théorie de Descartes qu'il rencontre de nouveau. Voir dans le même chapitre sa réfutation de Cornelius de Hogelande. « Verum ejus cogitationes de cordis diastole et cystole mihi non placent, quia sunt obscure descriptae per


Mechanicam illam Philosophiam novam Hollandicam (Op. cit., ch. xtt.p.49).

En répondant à Riolan quotquot sunt hujus s~cM~t AMa/o~tcorum facile p/'tKcejo~ et Coryp/iaei~, Harvey profita de l'occasion qui s'offrait à lui de répondre aux objections que Descartes lui avait adressées et de critiquer à son tourla doctrine du philosophe. Lorsqu'on lit avec attention l'rp/'c~a~o anatomica altera ad J. /~olanum, on relève au moins un passage où Descartes est visé sans être nommé en attendant qu'à la fin de l'œuvre Harvey s'adresse à lui directement.

L'une des erreurs que Harvoy reproche le plus volontiers à ses adversaires, est de n'avoir pas compris que la systole et la diastole doivent être expliquées par deux causes différentes. La dilatation du cœur a une cause et sa contraction en a une autre. On peut, si l'on veut, attribuer la dilatation du sang et du cœur à une sorte de fermentation qui fait se gonfler peu à peu le sang et l'amène à se déverser dans le cœur, mais c'est à deux conditions expresses. La première est que l'on ne mêle à cette élévation du sang aucune considération de vapeurs, d'exhalaisons, d'esprits ou quoi que ce soit de ce genre. La seconde est que l'on considère cette chaleur comme naturelle et intérieure au sang, au lieu d'y voir l'effet de quelque agent extérieur. Le cœur n'est pas, comme certains le pensent, un brasier ou un foyer, semblable à une cuve chaude, qui communiquerait la chaleur au sang. C'est au contraire le sang qui communique la chaleur au cœur, ainsi d'ailleurs qu'à toutes les autres parties du corps, et le cœur n'est chaud qu'en raison du sang qu'il contient (.. Neque cor fut aliqui putant) tanquam anthrax, focus (instar lebetis calidi) caloris origo est et sanguinis, sed magis, sanguis calorem cordi (ut reliquis omnibus partibus) tribuit, quam reficit, utpote omnium in corpore calidissimus ». Op. c~ p. 276). Il faut donc concevoir le sang contenu dans les veines, et spécialement dans la veine cave, tout près de la base du cœur et près de l'oreillette droite, comme s'échauffant peu à peu par sa chaleur interne (sensim ab interne suo calore incalescens), se gonflant et se soulevant, comme font les ferments (et attenuatus turget et attollitur, fermentantium in modum); l'oreillette gonflée par ce sang se contracte en raison de sa faculté pulsifique funde auricula dilatata sua facultate pulsifica se contrahens) et le chasse


immédiatement dans le ventricule droit du cœur. Le ventricule une fois rempli se débarrasse du sang qu'il a reçu en l'envoyant par sa systole dans la veine artérieuse qu'il dilate. Le principe premier de l'opération est donc la chaleur propre au sang qui se déverse dans le cœur et non pas la chaleur du cœur qui dilaterait le sang (Harvey, op. cit., p. 264-268).

Cependant René Descartes, cet esprit puissant et si pénétrant, àuquel Harvey doit tant pour la mention élogieuse qu'il a faite de son nom dans le Z)tseoM~ de la méthode, et d'autres avec lui, voyant que le cœur d'un poisson extrait et placé sur une table, s'élargit et s'ouvre au moment où il se soulève, se redresse et se raidit, en conclut que ses ventricules augmentent alors de capacité. Or, c'est le contraire qui est la vérité. Lorsque le cœur est ramassé sur luimême, toutes ses cavités sontrétrécies et il est certainement alors dans sa systole, non dans sa diastole. Il n'est certainement pas non plus dans sa diastole et sa période de distension lorsqu'il retombe sur lui-même et se relâche, et ses ventricules ne sont certainement pas plus larges à ce moment. Nous ne disons pas que le cœur d'un mort est en diastole parce qu'il s'est relâché de sa systole et, dépourvu de tout mouvement, retombe sur lui-même sans se gonfler. Le cœur se gonfle en effet et il est en diastole proprement dite lorsqu'il se remplit de sang grâce à la contraction des oreillettes, ainsi qu'il est aisé de le constater par vivisection.

Cet homme si pénétrant ne soupçonne donc pas quelle différence il y a entre le simple relâchement du cœur et des artères et leur véritable distension ou diastole. 11 ne voit pas non plus que la cause de la dilatation du cœur n'est pas la même que celle de son relâchement ni de sa constriction, alors que tous les anatomistes savent que les mouvements d'adduction et d'extension sont causés dans chaque membre par des muscles antagonistes et que les effets ou mouvements contraires doivent avoir des causes différentes. Pour des mouvements contraires ou différents la nature a donc dû nécessairement fabriquer des organes actifs contraires et différents. Enfin la cause efficiente assignée au pouls par Descartes et Aristote ne satisfait pas Harvey. Descartes estime que la même cause, à savoir l'effervescence du sang résultant d'une sorte d'ébullition, explique la sytole et la diastole. Or, les mouvements du cœur sont des coups brusques et des battements rapides, et il n'y a rien


qui puisse ainsi se gonfler et retomber presque en un clin d'oeil par fermentation et ébullition. Ce qui retombe peu à peu ne saurait se gonfler que lentement. D'autant plus que dans les dissections on peut voir par autopsie que les ventricules du cœur sont dilatés et remplis par la constriction des oreillettes et que ces ventricules s'accroissent dans la mesure même ou ils sont ainsi remplis. Ajoutons enfin que la dilatation du cœur est un mouvement violent qui ne peut résulter que d'une impulsion et non de quelque attraction. Pour toutes ces raisons, la conception cartésienne du mouvement du cœur doit donc être rejetée. (Harvey, /c. anat., fi, p. 280-282).

La dernière objection opposée par Harvey à Descartes est à la vérité assez surprenante et il est difficile de voir à quoi elle correspond. Les deux gouttes de sang qui doivent se dilater dans le cœur y tombent par leur propre poids et sans exiger uneattraction quelconque; i'efTort exercé par le sang en ébullition sur les parois du cœur ressemblent beaucoup plus à une impulsion qu'à une dilatation. H ne semble donc pas que le reproche de Harvey soit justifié. Mais tous les autres, au contraire, le sont, et il semble bien que les contemporains de Descartes s'en soient immédiatement aperçus (Voir surtout J. de Back, Dissertatio de corde, Ed. 3, Rotterdam, Arnotd Leers, 1660; spécialement l'appendice Anne Harveius sentiat cordis ventriculos in systole dilatari, ut sanguinem recipiant, et in diastole contringi ut eumdem extrudant; tate e Cartesii suppositis sequi; cujusnarn potior de systole et diastole sit sententia p. 231-232. Cet appendice contient une excellente comparaison des deux doctrines). Cette doctrine à laquelle il attachait une si grande importance, qu'il présentait comme le témoin de ce que sa philosophie pouvait nous apprendre en matière de médecine, et dont il disait que si elle était fausse tout le reste de sa philosophie l'était aussi (A Mersenne 9 février 1639, II, 50t, 15-24), se trouvait vieillie et dépassée avant même d'avoir vu le jour. C'est que Descartes avait pris une fois de plus des conceptions scolastiques pour des faits et qu'il avait dépensé les forces de son génie à interpréter géométriquement et mécaniquement des données fausses.

Harvey conteste à Descartes que le cœur soit un organe doué d'une chaleur spécifique particulièrement intense, et c'est en effet


l'erreur fondamentale commise par Descartes que d'avoir admis cette donnée imaginaire sur la foi de ses maîtres et des anciens médecins. Il admet encore sans discussion que le mouvement actif du coeur correspond à la diastole, que le choc produit par le cœur contre la poitrine au moment de la diastole est la cause du pouls cardiaque, que le sang subit dans le cœur une transformation par laquelle Use charge d'esprits; toutes ces survivances anciennes qui persistent dans la doctrine nouvelle permettent de comprendre la nature si particulière des erreurs dans lesquelles Descartes s'est embarrassé. Si le cœur est chaud, si le sang s'y distille et si le cœur se dilate activement, la solution mécanique du problème proposée par Descartes s'impose à l'esprit. Mais si le cœur tient sa chaleur du sang, si le sang sort du coeur tel qu'il y est entré, si son mouvement est un mouvement de contraction, la solution proposée par Descartes n'a plus de sens (Cf. De Back, op. cit., p. 188, 187, i89). .t

L'échecde Descartes à constituer une physique valable, malgré la certitude intime qu'il avait de manier impeccablement une méthode infaillible, est donc susceptible non sculementde constatation, mais encore d'explication historique (Nous soutenons la même thèse dans un travail que doit publier prochainement la /M<. A'ëo-M~<M~ue de pA~o~p/ae (Louvain), sous le titre A/<eo'-M cartésiens et météores scolastiques). Du point de vue de l'explication des phénomènes, Descartes était sans doute l'esprit le plus totalement affranchi de l'influence scolastique qui existât de son temps; il est même possible que dans la suite et de nos jours mêmes, peu d'esprits en aient été aussi complètement affranchis que le gien. Descartes la soupçonne et la voit réapparaître presque partout; il croit la retrouver jusque chez Harvey lui-même auquel il impose, de sa propre autorité, deux facultés spécifiques, l'une pour expliquer le mouvement du cœur, l'autre pour expliquer la transformation subie par le sang dans cet organe (~. c~ xi, 243, 28 et 27).

Mais pendant que les mathématiquesleliberentdel'influpnce des anciens dans le domaine des idées, elles l'y exposent d'autre part en l'incitant à déduire a p7-M~ dans le donfaine des faits. Ni la nature, comme il finit par le reconnaître, ni son éducation scolastique, ni son génie mathématique ne l'avaient prédisposé à être un


observateur ou un expérimentateur. L'anatomie seule, qu'il pratiqua et qu'il aima, aurait pu soumettre sa pensée à la discipline des faits; mais il la pratiquera trop tard, et en philosophe, plutôt pour vérifier des déductions déjà formées que pour y chercher le point de départ de déductions nouvelles. Cette faibtesse ne fut que l'envers de son génie. C'est elle qui nous permet de comprendre comment une pensée si neuve, si puissante et si féconde ne réussit pas, même dans le domaine où elle avait conscience d'être le plus profondément novatrice, à se libérer complètement de l'influence du passé.

ETIENNE GïLSON.


Revue critique

D. PARODI, Inspecteur de l'Académie de Paris' La philosophie contempo-ame en France; essai de classificalion des doctrines. 1 vol. m-8", de vl-502 pages; Paris, F. Alcan, 1919. (Bibliothêque de philosop/ne contetTtpot'atïte.)

On peut considérer ce remarquable ouvrage de M. Parodi comme une suite au RappoW de Ravaisson sur la philosophie en France au XIX" siècle, ainsi qu'à la communication de M. Boutroux au Congrès de 1908 La pMf<Mop/ue en France depuis ~867. Mais il diffère de l'un et de l'autre sur des points très importants.

Tandis que l'oeuvre de Ravaisson couvrait une longue période rétrospective, celle de M. Parodi, sauf un chapitre d'introduction, dessine plutôt, comme il le dit lui-même, un « Tableau de la pensée française contemporaine )'. Il ne concerne que la production des vingtcinq dernières années.\et surtout, dans celles-ci, ce qu'on peut considérer comme encore vivant à l'heure actuelle. Par là, il fournit aux étudiants un manuel très pratique (et je ne mets quoi que ce soit de péjoratif dans ce mot de manuel il est, lui aussi, de l'auteur); il constitue en même temps, pour les étrangers, une excellente initiation à l'étude de la philosophie française; guide précieux, et apprécié, on a pu rapidement s'en rendre compte par le succès qu'il a obtenu auprès d'eux dès son apparition. On y trouve non seulement le fruit d'une lecture extrêmement étendue et attentive, mais encore une faculté peu commune de saisir dans chaque œuvre les traits essentiels, et de les résumer vigoureusement. Je ne crois pas qu'on puisse relever dans une seule page du livre des longueurs, de la confusion ou de l'obscurité.

De l'article de M. Boutroux, auquel il ressemble par le souci de ne rien omettre qui ait quelque valeur, et par celui de classer les doctrines~, il diffère d'abord.par son ampleur, par le détail avec lequel il entre dans l'exposé des questions il va de soi qu'un livre de cinq cents pages n'est pas conçu comme une conférence destinée à être faite en une heure; mais il s'en distingue encore par un trait beaucoup plus personnel et plus intrinsèque tandis que M. Boutroux s'est con1. Maintenant Inspecteur général de l'Enseignement secondaire. Voir notamment ce qui est dit dans l'avant-propos.


tenté partout de faire connaître les hommes et les œuvres, de les caractériser en que!ques mots aussi objectifs que possible, sans laisser presque soupçonner son assentiment ou sa désapprobation, M. Parodi s'est donné hardiment pour tâche de discuter et de juger, avec mesure sans doute, sans indignation dogmatique comme sans arguments d'avocat; mais pourtant d'une manière très affirmative, au nom d'une conception philosophique qu'il tient pour la vraie; et même on devine que l'ordonnance générate de son œuvre, si elle est une dialectique, est plus encore une appréciation des essais de synthèse à tendance scientifique, positive, comme ceux de Fouillée et de Le Dantec, auxquels il veut bien joindre La D<Mfton, sa P/u<osf)p~:<? coM<en!p0!?ie s'éjèvc, par opposition et conciliation, jusqu'au Rationalisme idéaliste », dont la doctrine d'Hamelin occupe majestueusement le sommet. C'est ainsi que, dans les processions, les enfants de chœur ouvrent la marche, tandis que le dais apparait le dernier. Dans l'intervalle s'échelonne toute une hiérarchie. D'abord les Historiens, qui sont bien souvent « des philosophes défiants de la philosophie trop férus d'objectivité, eux aussi, et ambitieux de pouvoir se dire des savants (63~ puis les Psychologues, car la psychologie est une autre manière de donner satisfaction à la tendance positive, et de se nourrir de faits; pourtant elle comporte déjà une valeur supérieure car elle ramène l'esprit à la métaphysique tes psychologues K ne peuvent s'abstenir tout à fait des mouvements d'idées de leur temps, et jusque dans leurs travaux les plus objectifs se discernent et se retrouvent les grands courants de la pensée contemporaine )' tH2j. –On devine qu'aussitôt après nous rencohtrons la Sociologie, « l'application la plus originate de la méthode positive qui ait été tentée de nos jours (li3~. De nombreux ouvrages d'auteurs français y sont cités, non seulement ceux de philosophes comme Espinas, Tarde ou M. Izoulet, mais ceux de Ch. Maurras, de Barrès, de Paut Bourget; et le gros du chapitre, comme bien on pense, est une large étude, analytique et critique, sur Durkheim et sur M. Lévy-Bruh), sur le premier surtout, parce qu'ii est )e plus systématique des deux. Au fond, dit M. Parodi, après avoir retevé les principales difficultés que soulève l'explication sociotogique de )a religion, de la morale et des catégories, <' au fond, c'est le souci exclusif et un peu superstitieux de la rigueur scientifique qui est la source première de ces difficultés: ce sont les postulats méthodologiques de Duritheim qui réagissent sur )c contenu mémo de la doctrine. Ici encore t'csprit positif rigoureux aboutit à contester la possibilité comme la nécessité de comprendre le fait pur, soit comme savant, pour expliquer vraiment, soit comme homme, pour se conduire raisonnablement. Si les affirmations morales, religieuses ou logiques ne va)ent qu'en tant qu'elles contraignent socialement notre adhésion, sans que nous puissions les justifier, ni au fond les comprendre en eHes-mémes, si elles ne valent


qu'en tant que faits, pourquoi le fait individuel à son tour, passion ou fantaisie personnelle, expression d'un tempérament, n'aurait-il pas les mêmes titres à se faire obéir? H suffirait pour cela qu'il devint le plus fort en nous; du point de vue que ce positivisme a adopté, en effet, la raison. de l'individu est désarmée devant les forces qu'elle subit, aussi bien lorsqu'elles surgissent de ses instincts individuels que lorsqu'elles émanent du milieu social (1S7-159).

Tout ce que nous venons de voir, c'est en somme la thèse, et la réfutation de cette thèse. Le vice secret qui.se cache dans toutes ces doctrines, depuis le scientisme avoué et sans critique de Le Dantec jusqu'au sociologisme le plus affiné, c'est toujours le culte et l'imitation de la science positive, l'illusion que physique ou biologie sont le modèle idéal sur lequel peut et doit se développer toute pensée soucieuse du vrai. La condamnation de cette attitude, en matière de valeurs spirituelles, ce sont les contradictions qui en naissent un ferment d'anti-intellectualisme se cache dans la doctrine de tous les philosophes qui veulent être positifs, et l'insuccès de leurs tentatives, ou même le retournement de leurs conclusions par des disciples qu'ils ne peuvent désavouer, révèlent la faute initiale qu'ils ont commise contre l'esprit.

Mais l'erreur inverse n'est pas moins grave, et nous y entrons avec le chapitre qui s'intitule « La philosophie de M. Émile Boutroux M. !) débute par cette caractéristique générale, qui met en pleine lumière te mouvement de pensée de l'auteur « Tandis que le prestige de la science demeurait entier chez tous les penseurs que nous avons étudiés jusqu'ici, et qu'historiens, psychologues ou sociologues, même si leurs conclusions limitent singulièrement parfois ou contredisent leurs prétentions initiales, sont tous pourtant animés par l'espoir d'étendre à dë'nouveaux domaines la rigueur de la méthode expérimentale, d'autres groupes de philosophes de ce temps demandent au contraire à la science ses titres, et la soumettent à l'analyse la plus défiante et la plus hostile (161).

Cette analyse, qui oppose de nouveau la philosophie à la science, et revendique pour elle des droits supérieurs, a son origine dans le néo-criticisme, en particulier dans le phénoménisme de Renouvier, dans son indéterminisme et dans sa théorie de la croyance. Elle s'est pleinement développée dans La Contingence des Ms do ~a nat~r~ et dans L'Mëe de lui ?M/M)'e«f, qui ont exercé la plus puissante influence. Elle se prolonge par « la critique du mécanisme scientifique M c'est le titre du chapitre suivant, où sont particulièrement étudiées les œuvres de Hannequin, Milhaud, Poincaré, Le Roy et leur action sur l'attitude contemporaine des philosophes, à l'égard de la science. Au milieu de ces noms figure, et j'en suis un peu surpris, celui d'Emile Meyerson. Cet analyste des sciences, si positif, si nourri de faits en même temps que si hardi dans ses aperçus, a prouvé


mieux que personne le rôiejoué dans toute la science par la réduction a l'identique, par ce qu'on peut appeler l'assimilation des choses entre elles », condition .~f ~?<a M')t7 de )'inte))igibitité n'pst-i) pas piacé. pour l'essentiel, aux antipodes de la philosophie pragmatiste de Po~caré ou de M. Le Roy? Sans doute sa démonstration même tend à montrer que. puisque la science parfaite serait t'idcntitë parfaite. la science constituée porte en elle une nécessité d'incomptë.tude, et ne saurait être qu'une science enkystant de l'irrationnel. Le donné n'est pas actue))ement et exhaustivement inteHigibie; il ne suffirait pas, pour nous faire comprendre le secret des choses. qu'un ange voutût bien nous le révéler C'est sans doute pour cette raison, bien qu'il ne te (Use pas expressément, que :\L Parodi pince ici le pénétrant, auteur d'Mf~/tfe et Rc.e. Mais à y regarder de plus près. cette attitude à i'égard de la science me paraît tout opposée à cciïe qu'ont prise )a phifosophie de la contingence ou celle de la commodité. Quoi de plus rationaliste, de plus intellectualiste même, que cette valeur rëgu)atr-ice de l'identité? Jamais )' irrationnel » de M. Meyerson n'agit comme une source imprévue d'action libre ou de tantajste. C'est un cap!<< <n'<<!f)-tt, une matière nécessaire à la pensée, comme l'état solide des corps supportant les figures de géométrie, comme les blocs avec lesquels bâtirait un architecte sans souci de savoir s'i) n'y aurait pas au centre de qu~ques-uns d'en~-e eux un fossile encore plein de cellules où la vie sommeitie peu importe, pui:,qu'e!!es ne renaitront jamais tant qu'on n'aura pas brisé leur coque de pierre. Où manque la réduction an même. seule explication )ntégra)e. il peut rester une tégatité » dont la rigueur ne soit jamais trouvée en défaut. Ce sont là deux conceptions de la science, et même du problème cpistémoiogique, qui reposent sur une intuition toute différente et qui se justifient par une méthode presque opposée. Cette philosophie de la liberté dont M. Boutroux et Poincarë représenteraient surtout l'aspect négatif, la phitosophie de M. Bergson en serait la face positive .250;. A t'exposé très ample qu'en donne M. Parodi, les é)oges ne manquent pas. Il en marque même exactement un caractère que les adversaires du bergsoni~me négligent souvent, peut-être parce que beaucoup de disciples t'ont d'abord méconnu je veux dire le respect de la science, et la ferme conviction qu'on ne peut rien savoir de solide sans se mettre d'abord à son é.'oie. C'est ainsi que M. Parodi re)ève, chez l'auteur de .Ua~re et 'rMi~et de L'~u.< ~r?cf,K une connaissance très sérieuse et très poussée des sciences positives x .2~; il note .< qu'i) suit de près les travaux des bio!og:stcs. dépoui))e leurs mémoires et les avec compétence jusque dans le détni) (46~. Peut-être tau'Jt'ait-t) aner ptus loin encore, et rappeler que pour lui, après être ). Je pense à ~communication de M. Bergson au Congrès de Bologne, sur tintuit~.tn ~ni orient.toute philosophie.


parti de la science, c'est à la science qu'on revient l'intuition, foute personnelle, c'est la zone vitale de la pensée, le liber de l'arbre de la science; par elle s'élargit et se renouvelle le savoir mais à condition qu'ensuite elle retourne. au discours analytique et communicable, qu'elle puisse se monnayer et se concrétiser dans un acquis nouveau, vérifiable, collectif, et qui redevient ainsi scientifique. M. Parodi, opposant quelque part Durkheim et M. Bergson, parle du « positivisme » de l'un et de la cc métaphysique )' de l'autre; et j'entends bien ce qu'il veut dire. Mais c'est aussi ce dernier qui a intitulé une de ses études les plus hardies « Le parallélisme psycho-physique et la Mtt~ap/t~/stque positive )'. Et enfin n'y a-t-il pas une réelle parenté de nature entre l'idée de L'Evolution o'ëafWce et ces « synthèses positives », de caractère objectif et scientifique, auxquelles M. Parodi consacrait la première partie de son étude?

Autour de la figure centrale de M. Bergson sont groupées celles de MM. Séailles, Dunan (n'est-ce pas un peu artificiel?), Remacle, Maurice Blondel, Le Roy, Georges Sorel, J. de Gaultier, Pradines, et quelques autres, tandis qu'en face viennent se ranger leurs adversaires intellectualistes B. Jacob, René Berthelot, Benda parmi les libres penseurs; Maritain, représentant de l'orthodoxie catholique et de la philosophie thomiste. M. Parodi critique à son tour ces critiques, et non sans pénétration; mais c'est pour entrer ensuite lui-même dans le combat, et soulever des objections plus essentielles. Elles tendent surtout à montrer que le bergsonisme ne répond pas aux questions qu'il a soulevées sa notion du réel est évanescente; l'étendue, telle qu'elle est admise, n'est ni quantité ni qualité; l'intuition est arbitraire; le moi profond se perd dans le rêve; la philosophie, qui dans jL'7?uo~Mtion CfëaMce semblait aboutir à une sorte de panthéisme vitaliste, se révèle dans la Le~)'e au P. Tonquédec, favorable à la personnalité divine et à la création du monde. Est-ce à dire qu'il condamne l'oeuvre de Bergson? Point du tout et cela même est un trait assez frappant de cet esprit philosophique nouveau, ou renouvelé de Leibniz par les meilleurs de nos contemporains, qui cherche les conciliations et les convergences plutôt que les oppositions. Il y a dans l'analyse psychologique bergsonienne certaines observations si fortes, si évidentes même, malgré leur nouveauté, quand une fois l'attention a été appelée sur elles, qu'on ne saurait faire autrement que d'en tenir compte.

Et c'est ainsi que posant une pierre d'attente pour les futures conclusions de son ouvrage, qui approchent déjà, l'auteur se demande si ~n ne pourrait incorporer tout cet acquis à une philosophie rations' c'e et idéaliste « qui ne prétendrait plus opposer l'intelligence à je L Dans un autre passage, M. Parodi note lui-même au nombre des caractères fondamentaux du bergsonisme, celui d'être un nouveau positivisme ou un <; empirisme intégrât (287).


ne sais quelle autre source de connaissance; qui loin de poser en antithèse l'intelligence et l'intuition, la science et la vie, y verrait non pas deux facultés ou deux modes de connaitre, mais bien les deux aspects nécessaires de toute activité spirituelle, les deux potes inséparables de tout acte d'intellection à savoir la dualité logique et vivante à la fois du sujet et de l'objet, de l'acte de penser, immédiatement et intuitivement saisi dans sa spontanéité et sa liberté absolues, et de la chose pensée, déterminée par des rapports intelligibles. H suffirait de revenir ainsi à la vue traditionnelle du spiritualisme de tous les temps, selon laquelle l'action par excellence, c'est la pensée. et il n'y a d'intuition immédiate que de la pensée. C'est de l'imagination qu'il suffira, avec tous les grands philosophes, de dénoncer les étroitesses et les illusions matérialistes, sans lancer une condamnation sacrilège contre '< ta sainte et l'auguste pensée », la pensée, source des rapports intelligibles, faculté de raisonnement et de dialectique, donc essentiellement activité, mouvement intellectuel, durée créatrice, vie rationnelle et raison vivante » (343-344). On voit que ce rationalisme décidé, dont on sait quelles solides applications morales et sociales a faites M. Parodi, n'exclut pourtant pas chez lui une pointe d'enthousiasme mystique qui se purifie, si j'ose dire, par son objet. Cette philosophie est d'ailleurs dans ses grandes lignes, comme il le fait lui-même remarquer, celle dont l'organe principal a été la Herue de tTiëtap~st'~ue et de morale, créée et dirigée par M. Xavier Léon. Lachelier, dès 188S, l'avait restaurée d'une manière magistrale, à la fois contre la méthode cousinienne et contre la méthode biologique à laquelle Ribot s'attachait alors à peu près exclusivement. MM. Couturat, Haiévy, Brunschvicg, '\Veber, Chartier, en ont été tes actifs défenseurs. La thèse d'Hamelin en marque l'apogée. A ces noms, M. Parodi joint celui de M. Gobtot je ne suis pas sans quelque doute sur ce rapprochement (et même sur quelques-uns de ceux qui précèdent); le rationalisme si vigoureusement exposé à la fin du Traité de Logique, s'accorde bien avec celui de M. Parodi par sa défiance de l'arbitraire, de l'indétermination, de la croyance voulue, en un mot par s~n intellectualisme il n'en est pas moins orienté dans une toute autre direction, qui le rapprocherait bien plutôt des philosophes « à tendance positive ». N'est-ce pas lui qui a écrit, avec une hardiesse à laquelle eût applaudi Le Dantec H faut repouser ) idée qu'au de)à de la connaissance scientifique, il y a une connaissance philosophique. La philosophie n'a pas de domaine propre la science explore tous les domaines accessibles à l'intelligence. La philosophie n'a pas de moyens de connaître qui lui D t~

t. Au reste, le rapprochement est fait par M. Parodi dans d'autres passages de son tivre p. i42, note 2. à propos du critérium de la vérité, ce qui n'est pas une petite question; et p. MO. à propos des essais de synthèse philosophique.


soient propres si elle en découvrait, ils ne lui appartiendraient pas la science s'en emparerait aussitôt, car elle utilise tous les moyens de connaître. La coKnat'ssan'-e qui n'<'s< pas scientifique tl'e-.< pa. 'jnnat<sance, mats ~~MoyaMce 1. »

Nous sommes loin ici de cette dialectique constructive, à la manière d'Hamelin, où l'auteur voit la philosophie même et qni forme le couronnement de son œuvre. Mais peut-être n'ya-t-it là qu'une question de classement pour ainsi dire matériel tout en rapprochant M. Goblot des rationalistes du type de MM. Brunschvicg ouChartier, M. Parodi n'a pas laissé de marquer qu'à son sens l'éminent professeur de l'Université de Lyon avait trop sacrifié la métaphysique à la positivité, et affaibli par là sa doctrine cardit-i), il reste douteux qu'un vrai rationalisme soit possible sans un fondement absolu (400). La même conception domine son étude sur les philosophes qui se sont consacrés spécialement au problème morai la place considérable qu'il occupe lui-même dans cet ordre de'travaux, ta légitime autorité qu'il y a conquise, donnent aux pages qui les concerne une valeur toute particulière; plus encore, s'il se peut, que le reste de l'ouvrage, ce chapitre est riche de faits et de références, pénétrant dans ses analyses, et solidement informé 3. Le rationalisme pratique que l'auteur a exposé avec tant de force et de précision dans '.e Pt-~bMmemo'atPt <t Pensée con~'mpot'at'Mp.dans 7'?"f'o'~f')e D.~noerafie, soude etroitement sa doctrine de l'action à sa doctrine de la connaissance. Certes, la raison ne crée pas de fins pratiques par elle-même mais comme elle est incarnée en un être actif, tout fait d'instincts et de sentiments qui l'entraînent d'une manière spontanée à des fins diverses, elle joue au milieu d'eux le rôle d'arbitre, et pat- n'est pas moins puissante que si elle était, de son chef, une source de mouvement. Car elle ne saurait exister sans avoir un bien propre, -ans contenir une échelle de valeurs suivant laquelle juger; et ces mêmes valeurs font aussi l'essence de la moralité elle consiste, en effet, ù reconnaître la supériorité d'une toi générale, applicabledemaiu connue 1. Goblot, Traité de ~o~M-, p. 383.

') M Brunschvicg vient d'ailleurs de protéger énergiquement contre le rationalisme constructif que soutient M. Parodi, et contre ta méthode <) H~nehn. Voir son article, /orM/MM ~t<Mn.'MM< (ta.ns la R~M de M..ffa~e de juillet t920.

3. Outre Durkheim, Rauh, M. Lévy-Bruhl, M. Gusiave Belot, qui occupent ici le premier jL-ang, on trouve des indications muttiptes sur les ceuvres de \a!ner. Metohniko~ jMob, Poincaré; de MM. Séailles, Buisson, Darlu, Faut Desjardins, Lapie, Bouglé, Ad. Landry, Cresson, Paul Bureau, Th. Ruyssen, Detvoh-e. Ju!e. de Gaultier, Loisy et bien d'autres encore. En ce qui concerne M. Ad. Landry. il est étonnant qu'il ne soit cité que pour ses ouvrages de science sociale ou économique, non pour ses PWnc~s de morale t-a~o~e~, d'une concept~n b) originale, et voisine, au fond, de la position même acceptée en fin de compte par M. Parodi (cf. p. 379). H y a )à, sans doute, une omission accidentelle qui sera réparée dans une édition ultérieure.


aujourd'hui, aux autres comme à soi. sur les impulsions purement individuelles, ou purement momentanées. Tout ramener à des lois, et rester constamment d'accord avec soi, c'est l'essence même de la raison, qu'elle soit théorique ou qu'elle soit pratique. Et comme la facutté de juger est en nous une force, la plus personnelle et la moins dépendante de l'organisme, elle est en même temps un motif d'action, une énergie libératrice; et, dans son confit possible avec nos appétits ou nos passions, le principe même de la notion de devoir ~3SOj. » J'ai laissé de côté, une phrase, dans cette citation, parce qu'elle me parait appuyer arbitrairement la notion d'o& th'm à celle de n.pce.s~é, et d'ailleurs n'être pas essentiette à l'idée principale « Comme le vrai est ce qui ne peut pas être autrement qu'il n'est, tout jugement rationnel enveloppe un sentiment d'obligation. » Nous retrouverons plus loin cette question, qui est le nœud de beaucoup d'autres. Mais ce qui me parait certain en cette matière, et ce qui. à mon sens, ne s'adapterait pas moins bien à cette thèse de M. Parodi, c'est que le vrai est une obligation, comme le bien, et que la vérité elle-mème ne doit pas être conçue comme une simple copie de t'être, ou correspondance avec l'ètre, mais comme la conformité à certaines règles normatives auxquelles on peut sans doute manquer par accident, ou par mauvaise volonté, auxquelles en fait on manque souvent, mais auxquelles on n'a pas le ~rot'f de se soustraire. Si la raison fonde un devoir moral, ce que je ne mets pas en doute, c'est qu'elle est d'abord un devoir logique; ou, p)us exactement, elle est l'assertion d'une valeur fondamentale d'où dépendent toutes les autres valeurs. Pour moi, cette valeur fondamentale est le )nuufe)De)tt ''ers j't~e~tte, Ja triple assimilation des esprits entre eux. des choses entre elles et des choses aux esprits'. J'ai essayé d'en donner ailleurs les preuves, qui exigent une analyse assez longue, et ce n'est pas le moment d'y revenir. Mais je ferai remarquer que même si l'on croyait à un autre 1. Al. Parodi accepte d'ailleurs expressément la troisième partie de cette formule Est rationnel pour nous, dit-it, tout ce que l'esprit en interrogeant la nature et en se servant des données 'ici tout ordre dont il dispose, est parvenu à s'assimiler pleinement et a convertir en un système de relations intelligibles )4'~? On ne saurait mieux dire, et c'e&t la qu'est la racine de t'idéatisme. Mais on peut montrer que cette thèse a pour condition la vérité des deux premières, et que par suite t'idéa!isme ne doit jamais être l'affirmation d'une intelligibilité préexistante, mais seutement le programme d'une conquête à rë'ttis'T. Je do~s rendra hommage ici, un.' fois de plus, au sens critique <;t à la pénétration de M. Parodi qui, dans une note du chapitre x), a très bien marqué la d' pendance de mon P;'fc:t de morale t!t du r'jca6u<<e par rapport aux idées directrices qu'exposait la ~'M'.th<0t!. Si ce n'était trop insister sur ce qui me concerne personnellement dans son excellent ouvrage, je ferais seulement deux réserves d'abor.t que cette solidarité même subordonne, dans le dernier cité de c''s tivres. )'i fée' de destruction pure et simple, sur laquelle il insiste, à celle d'a~imdation; ensuite que je ne voudrais pas souscrire in M?'<)/.< et sans commentaire à la thèse qu'il me prête, et d'après laquelle la vérité n'a d'autre critère, et même ne se définit proprement que par l'accord des intelligences et


contenu de cette finalité rationnelle, à la « volonté de conscience par exemple comme M. FbuiMée, et peut-être comme M. Parodi', ou à la « volonté d'harmonie », comme semble l'indiquer M. Boutroux à la fin de son ouvrage sur La Science et la Re~gton, – il n'en resterait pas moins que les principes rationnels n'affirment pas directement l'être, mais le devoir être, l'existence apparaissant au contraire pour une part comme l'antithèse de cette finalité, puisqu'elle est la matière imparfaite, ou même radicalement fautive, sur laquelle nous avons à travailler pour en faire autre chose que ce qu'elle est, Et sans doute il est très vrai qu'entre un rigide et superficiel mécanisme, négateur de toute spiritualité, et la condamnation radicale de l'intelligence ellemême, le choix ne nous est nullement imposé a (4SI). Mais si la grande tentative d'Hamelin ouvre une voie pour sortir de ce dilemme, ce e n'est pas la seule, ni peut-être la moins périlleuse M. Parodi a senti lui-même combien une dialectique de ce genre nous expose, suivant le mot profond de Lachelier, à « expliquer ce que la morale condamne ». Et pour écarter cet optimisme inacceptable, il a supposé que peutêtre Hamelin, s'il n'avait pas été tragiquement interrompu dans son œuvre, aurait été conduit « à faire intervenir, à la manière de Renouvier, le contre-coup de la première erreur et de la première faute par une sorte de transposition logique du dogme de la chute » (Ibid.). Seulement, dans cette hypothèse, y aurait-il encore intelligibilité ?

Et dès à présent, dans l'Essa: d'Hamelin, la «construction)'réussitelle à s'imposer, même par fragments, à faire naître un sentiment de nécessité analogue à celui de la démonstration mathématique chez un esprit sans prévention et qui s'efforce de se prêter au mouvement dialectique ? Il est trop évident qu'il n'en est rien et que la prétendue implication-dés concepts n'est qu'une utilisation « an mieux des matériaux trouvés sur le chantier". M. Parodi plaisante amicalement d'ailleurs, et avec sa modération habituelle le travail où l'un de nos érudits les plus éminents, élève lui-même d'Hametin, s'est exercé à n'étudier Platon qu'au travers d'Aristote, afin de mesurer ainsi l'efficacité des méthodes critiques: « Comme si Fauteur. dit-il, pouvait être assuré vraiment d'oublier, en lisant Aristote interprète la communion des esprits (406). II est bien entendu qu'il ne s'agit pas du tout d'un accord actuel, syndoxique, donc d'un effacement de la personne devant l'autorité sociale, mais d'un mouvement vers une limite; et d'autre part que la vérité suppose un objet qui, lui aussi, ne s'annulerait qu'a cette limite même. 1. « La!t6t<M''ee~M!!easpH'a<:OKpt'f)/oH6!('c<!fn!e)'se~<i à la conscience, un besoin d'ordre, une existence qui veut devenir pensée, et qui donc )'e<t déjà en puissance un esprit qui se cherche; une liberté qui pour se saisir et se posséder elle-mème se fixe en concepts et se lie par des lois (~87). Ne croirait-on pas lire une phrase tirée de la P~/c/to/o~'e des M~M-yofM ou de l'MMM d';<?!g !?!~rprétalion du monde?

2. Cf. L. Brunschvicg, L'orientation du f-a/toMah'~Me, Rff. M:e7ap/t., juil let i "20.


du platonisme, ce qu'il sait de Platon par Platon lui-même » Combien la remarque serait facile à. retourner contre la méthode synthétique Et tout ce qu'elle a donné de bon, ou seulement de p)ausibte, n'a-t-il pas toujours été tiré de inexpérience et de cette pauvre connaissance a posteriori dont on déctare superbement qu'elle n'est pas même une connaissance?

L'ancien empirisme est dénnitivement condamné, je crois, en tant qu'il supposait un esprit purement passif où les choses venaient imprimer lentement leur trace, comme des sédiments se déposent au fond de la mer. Mais les arguments qui valaient contre lui n'ont plus de portée contre une « interprétation de la nature e qui, sans rien contenir de tout fait, et sans prétendre à rien construire a pr~rt, est pourtant réglée par une tendance bien définie. A ce qu'invente et suppose l'esprit, en vertu de sa direction propre, l'expérience dit ;nn, ou répond Peut-ètre. Tant qu'elle ne dit pas non, l'esprit avance; et il a déjà fait bien du chemin de cette manière. A ce que présente l'expérience, l'esprit répond Compris ou ft'us~'cc. Ce qui est compris, il l'assimile et se l'assimile, quelquefois au prix de quelques innovations dans ses habitudes: ce qui est réservé n'est pas annulé il reste en connexion avec l'intelligible pour lui donner une consistance solide et distinguer le physique du mathématique. H est tout à fait juste de dire que nous ne sommes plus dupes du piège sont tombés sécuiairement les philosophes de l'identité )', en ce sens que nous ne prétendons plus faire sortir par voie d'analyse ou par une sorte de nécessité syllogistique l'infinie diversité des objets de l'unité du principe (466). Mais le renoncement à cette prétention ne nous condamne pas à ne plus voir dans l'identité la norme suprême des valeurs logiques (et peut-être d'autres dateurs), ni à rechercher pour la mettre à sa place une relation qui serait à la fois nécessaire, intelligible et synthétique. Il suffit d'opérer un retournement, une transformation du sens où l'on compte, comme dans un problème mal posé où l'on doit interpréter une solution négative. Au lieu de considérer la science et )a phiiosopbie comme )a découverte d'une identité absolue, originelle, cachée sous les apparences, on se les représentera comme marche vers une identité future croissante, toujours possible à accroître encore, et qui ne serait intégraiement réa)ii-ée que par un progrès infini. Ici encore, comme pour tant d'autres questions, la solution dépend d'une substitution du /)f)'! à )'~sf. ou peut-être plus exactement elle consiste à trouver dans le normatif, dans le droit, ce qu'on avait cherché sans succès dans le fait. Je ne crois donc pas avec M. Parodi qu'il y ait dans le double sens du mot idéalisme, qu'il relève à la fin de sa vigoureuse Co)!C~iS;ou cette signification philo). Pages 494-495. Il y a d'autres sens encore d'M/M/t'<mf, et notamment celui qui visera dépendance de toute connaissance à t'ëgard d'un esprit le monde n'est donn. qu'à titre de représentation. De celui-là, j'accorderais ptus volontiers qu'il est apparente à l'id atitmc moral, bien qu'il ne se confonde pas avec lui.


sopbique profonde qu'Auguste Comte croyait trouver aussi dans les «admirableséquivoquesxdu mot~Qs~t/ ou du nom de la ~M'a/e. Au contraire, si l'idéalisme était vrai, en ce sens que tout soit rationnel dans son fond, la biologie comme l'histoire, et possible à construire a priori, par quelque méthode que ce soit, il n'y aurait rien de plus superficiel que cet idéalisme moral qui consiste dans « un effort pratique vers une harmonie conçue par l'esprit, vers un idéal de justice et de beauté ». Tout serait toujours ce qu'il doit être, le nécessaire se substituerait à l'obligatoire l'illusion même du mal ou de l'irrationnel ne se comprendrait pas. Ces grandes doctrines qui supposent l'oeuvre achevée, le problème résolu, nous transportent en un point critique où notre connaissance actuelle s'évanouit. Elles sont précieuses en ce qu'elles définissent un alignement H, en ce qu'elles présentent sous une forme triomphale la volonté rationnelle qu'incarnent la science ou la moralité. Mais cette volonté n'est possible que s'il y a un adversaire réel à vaincre, des obstacles réels à détruire. Passer à-la limite, c'est imaginer d'abord le monde riemannien de Poincaré, puis se demander ce qui arriverait à ses habitants s'ils parvenaient à la surface de leur sphère. Dans les conditions du problème, on ne peut dire qu'une chose ils s'y annuleraient. De même, l'intelligibilité pure, c'est la pensée pensant à vide la pensée; passer au de~â de ce point, déjà placé pour nous à l'infini, ce serait ouvrir un ordre de choses entièrement nouveau, un règne transfini, aussi complètement inaccessible à notre nature actuelle, même s'il y était implicitement préparé, que l'est à.la chenille le vol du papillon. ANDRÉ LALANDE.


Analyses et Comptes rendus

I. Morale.

CELTtS La rëcon~t'MC~'on morale, suprême nécessité de r.tpt'és~~p;–.tvol.in-8'363p.Paris.Alcan.

Si Celtis a cache son nom, c'est sans doute pour que ses idées soient jugées en elles-mêmes. sans que sa personnalité soit en jeu, sans qu'elle risque de susciter des préventions ou des sympathies qui troubleraient l'impartialité du lecteur. Respectons donc cet anonymat. Du moins le pseudonyme choisi nous éclaire sur une des intentions de l'auteur et sur l'idée dominante du livre. C'est que la vraie tradition française, que Celtis croit plus celtique que latiue, contient tout ce qui est nécessaire à la régénération de notre mais qu il faut savoir la chercher là où elle est, alors qu'elle a été profondément altérée par des importations étrangères, et surtout par ces « abominables ferments de discorde, inconnus d'elle et jadis importés du dehors dans sa riche et solide constitution. Ces forces funestes, venues d'outre-monts le plus souvent, traînant avec elles le malfaisant cortège de toutes les régressons, menacèrent d'étouffer notre génie et ont paru un instant le perdre. Henri IV croyait avoir eu raiso.. de l'esprit de la Lieue mais l'esprit de la Ligue, pour mourir, < ut besoin de trois siècles (363). En un mot c'est l'esprit de Rome, envahissant la France, tantôt par les Alpes, tantôt par les Pyrénées. qui a fait dévier notre nation de ses voies natureltes et spontanées. Les siècles de pouvoir absolu, en particulier, où, en raison de l'éclat exceptionnel de la civilisation intellectuelle, et même de l'importance politique de la France à cette époque, on est si habitué à voir l'apoaée de la tradition français, y auraient fait au contraire une regrettable coupure et en auraient rompu la continuité. L' esprit de Versailles est en complète opposition avec le vrai génie français. C'est le triomphe de l'esprit catholique, italien ou espagnol. C'est par dessus ces temps en apparence privilégiés, en réalité néfastes, qu'il faudrait, renouer la chaîne française qui va de Philippe le Bel et Lie Henri IV à la Révolution française. La Réforme, qui a eu ses précurseurs purement français chez les Albigeois et les Vaudois, dans toutes « ces hérésies dont la France fut toujours la terre d'élection H


(90, 114), a été française avant d'être allemande; et tandis qu'en Allemagne Luther n'arrivait qu'à subordonner la vie religieuse au pouvoir temporel et à l'intérêt politique des princes, à paralyser les initiatives populaires (tl'7), en France au contraire, avec Lefèvre d'Étaples, Calvin, Bèze, elle ne cessait de revendiquer la dignité de la personne humaine et la liberté de conscience. C'est cet esprit de liberté, plus ancien en France que l'esprit de despotisme, suivant le mot connu de Mme de Stael, qui, proscrit en France par Louis XIV, transplanté en Ecosse, émigre avec les Pilgrim Fathers de la May Flower, et nous revient avec le Bill of Rights, avec la Fayette retour d'Amérique, triomphe enfin dans la Déclaration des Droits de l'homme. « Et pendant que, remise enfin en contact avec sa tradition retrouvée, la France s'efforçait de reprendre le cours normal de son évolution, après une éclipse de 180 ans, l'Eglise suivait la voie inverse, et le Pontife Léon X1H déclarait sereinement, il y a peu d'années < La souveraineté du peuple ne repose sur aucun fondement solide (123, 12S).

On voit assez par ces quelques indications quelles sont les tendances de Celtis. Sa pensée est très religieuse, pénétrée de l'importance de la foi morale, mais par cela même hostile à toute religion extérieure, autocratique, plus politique que religieuse, et hostile aussi aux « haines infécondes x d'une certaine irreligion. Cette attitude fait inévitablement penser à celle que li. A. Loisy définissait dans son récent volume sur « La Religion ».

Je ne m'attarderai pas à discuter le côté historique de ces thèses. Si M. Maurras, pour les besoins de sa cause, « construit une tradition factice qu'il imagine propre à la justifier, Celtis, dans une direction tout opposée, ne procède guère autrement. Lui aussi, en ce sens, est traditionaliste, et cherche à fonder sur une certaine interprétation du passé ses vues sur l'avenir possible ou désirable. « Ce sentiment de la continuité de notre tradition est essentiel pour l'œuvre morale qui va s'imposer au pays, » écrit-il (t08). On comprend,-sans doute, que l'on compte donner à tous le courage d'entreprendre et l'espoir de réussir en leur démontrant qu'ils sont « dans le mouvement ». Il n'est presque pas. dans l'histoire, de grande doctrine religieuse, politique ou même morale qui n'ait employé plus ou moins instinctivement cette méthode. On peut se demander cependant si ces habitudes d'esprit « passéistes » sont à encourager, et si elles sont bien conformes à l'inspiration d'une doctrine comme celle de Celtis, qui est avant tout une doctrine d'affranchissement. En tout cas des vues historiques de ce genre sont toujours discutables par quelque côté et ne fournissent jamais qu'une base précaire à la justification d'un idéal. Il est un peu vain de regretter l'échec de la Réforme en France, et incomplet de n'y voir qu'un effet de la persécution, comme aussi il est incomplet de ne voir dans le Calvinisme que les germes de


liberté qui s'y trouvent, sans tenir compte de ce qui s'y rencontre de dogmatisme et d'intolérance. Si Luther subordonnait la religion à la politique, Calvin soumettait l'État à la théocratie; où était le vrai !ibéra)isme' Celtis note lui-même que l'esprit français va spontanément aux solutions franches et qn'i) a horreur des compromis'(US et 125). Or le Protestantisme, m~me calviniste, n'est-il pas un compromis entre le principe d'autorité, condensé dans la Bible et celui de la liberté de l'esprit? En faut-il plus dès lors pour expliquer et son échec en France et sa vitalité chez les nations anglo-saxonnes, moins intellectualistes, plus pragmatistes que la nôtre, plus aisément satisfaites d'idées confuses, pourvu qu'elles soient utiles et réconfortantes ? Et de même le Jansénisme, si étroitement apparenté an Calvinisme, est-il donc (HO) d'une inspiration si française et si libérale, avec ce qu'il a de profondément mystique, d'hostile au droit de la raison, d'indulgent, par scepticisme ou par indifférence aux intérêts temporels, à l'égard de l'ordre établi, et suffit-il donc qu'il ait été persécuté par Louis XIV pour mériter d'emblée les suffrages de Celtis? Inversement, le Catholicisme n'est-il pas à sa façon une « solution franche », un système ignorant les demi-mesures, intransigeant avec lui-même, risquant tout pour tout perdre ou tout gagner comme Celtis le dit de l'esprit français (125). et ne préfèret-il pas un dogme carré, rigide et des idées définies, sinon claires, à des formules ambiguës plus propres à satisfaire le sentiment que l'intellect? Pour les mêmes raisons on se demandera si la sévérité impitoyable que Celtis professe pour le Catholicisme ne l'entraîne pas t31T) à méconnaître la force qu'il possède encore même dans notre pays. Si d'ailleurs le courant de la pensée libre ne s'est jamais interrompu en France, même pendant les siècles de pouvoir absolu et d'intolérance, l'idéal révolutionnaire a-t-il donc été obligé pour renaître en 89 de faire l'extraordinaire périple qu'on nous décrit? Ce Bordeaux « retour des Indes occidentales était-il plus savoureux que celui qui pouvait se recueillir directement sur le terroir, et bonore-t-on bien la tradition française, lui rend-on même pleine justice, en supposant qu'elle ait eu besoin, pour être mise en pleine valeur, de ce filtrage calviniste et anglo-saxon? De prime abord, cet idéal apparaît singulièrement plus cartésien que calviniste ou janséniste. 1) est très remarquable que dans le bilan qu'il établit des inspirateurs de l'esprit démocratique français (94 et suiv.), Celtis ne nomme pas Descartes dont, il est vrai, il reconnaît ailleurs la profonde influence sur le développement de la tiberté de la pensée moderne (160). Ce n'est pourtant pas un bien grand paradoxe, ni même une nouveauté, de soutenir que Descartes, par cela même qu'it repoussait l'application à la politique de sa méthode critique et de son appel au bon sens de tous, en pressentait la possibilité et l'immense portée.. Mais on sent qu'il ne déplairait pas à Celtis que


par delà cette action intellectuelle d'une philosophie libératrice, on reconnût à nos idées démocratiques une origine religieuse et même chrétienne. Il pense, en effet, que la dissociation entre la morale et ta religion est un fait accidentel et limité à un petit nombre d'esprits ()33), et que l'abandon des pratiques d'une Ëglise n'implique pas la disparition d'un sentiment religieux profond, sous-jacent à toutes les formes de moralité, et même à certaines convictions politiques. Il défend la France de l'accusation d'être un pays d'irreligion; il mesure enfin la vitalité des religions à ta « quantité de conscience qu'elles détiennent (i36), tout en constatant que la plupart d'entre elles, et en particulier la catholique, en ont un médiocre souci. Nous avons eu occasion de discuter ici même des thèses identiques; il est donc inutile de nous y arrêter davantage aujourd'hui'.

De la reconstitution morale de la France, voilà les bases dénnies voilà même les principes posés et voilà aussi les ressources disponibles. Que cette reconstruction morale soit nécessaire à l'heure présente et soit même la condition fondamentale de tout retour à une situation normale du monde, c'est ce que Celtis tend à établir dans ses premiers chapitres. Il nous semble que cette démonstration aurait pu être plus vigoureuse et surtout plus précise. Il y aurait fallu, ce nous semble, une analyse un peu poussée des tares actuelles d.e notre moralité privée, professionnelle et politique, en particulier des « séquelles morales de la guerre,'pour appliquer à une situation sociale morbide un terme médical. Nous sommes si habitués à penser que l'équilibre des sociétés est un phénomène automatique dérivant de lois naturelles, si habitués d'autre part à considérer la moralité comme une règle de perfection individuelle qui n'est pas destinée à pénétrer toutes les fonctions de la vie collective, que peu de gens sont prêts à comprendre cette nécessité primordiale d'une restauration morale. Ceux-là même qui voient ou sentent le mal, sont la plupart du temps peu capables d'en définir la vraie nature et à plus forte raison d'en déterminer le remède.

Mais peut-être l'auteur s'est-il refusé à étaler une vision décourageante. Un parti pris d'optimisme, une robuste volonté d'espérance domine tout son livre. Il revient plusieurs fois sur cette idée que la négation et la pure critique sont infécondes. Il croit avec A. Comte et conformément aux vues métaphysiques de Spinoza ou de Leibniz que le bien triomphe par ses propres forces sans qu'on ait à s'acharner sur le mal (159, 163, 231), quoique lui-même n'épargne guère à ses adversaires, nous l'avons vu, d'assez virulentes attaques. Si l'anticléricalisme a été inefficace, c'est précisément parce qu'il a été trop purement négatif; toute religion tombera d'elle-même, qui 1. Revue philosophique, sept. t9) S, l'Avenir de la Religion et le. Mysticisme moral d'après M. Loisy.


n'aura pas su s'adapter, « comme les diligences sont tombées devant les chemins de fer ». Doctrine intéressante, à coup sûr très défendable. mais qui ne se vérifie pas toujours; n'y a-t-il pas des maux dans l'ordre social, auxquels il faut directement et vigoureusement s'attaquer pour installer le Bien qui attend sans pouvoir se faire place, et le Christianisme a-t-il tout, à fait tort, au point de vue pratique, lorsqu'il attribue au mal, en le personnifiant dans le Diable. une réatitévéritabte?

Le programme de la régénération morale doit donc, suivant notre auteur, être tout positif dans les divers sens du mot. Il faut viser à des résultats et à des résultats sociaux, alors que les F.gHses, « les froids théoriciens du bien pour le bien et de l'impératif catégorique ), à côté desquels Celtis, bien inexactement, place le positivisme, n'ont vu le terme de la morale que dans te perfectionnement individuel. Sans doute il ne s'agit pas de décourager ces efforts animés de bonnes intentions. Mais en6n qu'ont-ils produit jusqu'ici? Le profit humain en a été des plus médiocres. On dirait que toutes ces doctrines, à commencer par le Christianisme, se sont désintéressées du bonheur véritable de l'humanité, comme des physiciens occupés dans leurs cabinets à étudier l'électricité et auxquels l'utilisation de cet élément serait indifférent. L'obligation essentielle de l'humanité nouvelle, et d'abord de notre France transformée, pourrait donc être représentée par un simple changement de but ». H s'agit « d'adapter à l'enseignement moral les méthodes de l'enseignement intellectuel, dans un esprit utilitaire sans doute, puisque l'application rigoureuse des lois morales constitue, pour les Sociétés, la suprême utitité. Voità le principe moteur, non point tant de la doctrine, qui sans doute est ancienne mais fut toujours platonique, mais de l'action réelle. Cette finalité toute humaine n'a presque qu'une valeur administrative elle ne mérite d'être retenue que parce qu'elle traduit assez bien )e point de vue relativement nouveau d'après lequel l'amélioration morale de l'homme est la nécessité qui s'impose aujourd'hui en maitresse aux collectivités ». Voità plus de vingt-cinq ans que nous ne cessons de dénoncer la même erreur du subjectivisme et de l'individualisme moral, et de demander que la morale se tourne enfin vers la réalisation de fins collectives, et tout récemment encore nous réclamions, avec plus de précision, comme l'impérieuse nécessité de l'heure présente, cette conversion de la conscience, la pénétration du sentiment moral dans la vie professionnelle et du sens social dans le sentiment moral. Nous ne pouvons donc que nous féliciter de l'acquiescement partiel que nous trouvons ici et de l'appui que nous apporte le présent ouvrage (Avant-Propos, p. 4-5). Cette position du problème offre d'ailleurs cet avantage, sur lequel nous avons nous-même tant insisté, « qu'elle ne peut susciter aucune objection », puisque dans cette entreprise de dressage méthodique,


« rien ne doit entrer qui ne soit admis aussi par toutes les autres doctrines quelles qu'elles soient ».

Puisque d'ailleurs, sur certains points de moralité élémentaire, des résultats sont incontestablement acquis et fixés chez la moyenne des hommes, pourquoi désespérerait-on d'en obtenir de plus étendus en apportant à cet effort de la méthode et de la continuité? N'a-t-on pas, d'une façon que les siècles passés n'eussent pas imaginée, généralisé l'instruction primaire et ne peut-on pas faire faire à l'éducation morale un progrès analogue? Seulement, jusqu'ici, on s'est contenté d'utiliser, après les avoir choisies comme on pouvait, les activités loyales, sûres, énergiques, à mesure qu'on les rencontrait et que le besoin s'en faisait sentir, mais on n'a pas fait un travail systématique en vue de les produire (ni-2). L'État, le plus intéressé à leur développement, peut beaucoup dans ce domaine; l'enseignement public a seul le double caractère d'universalité et de continuité qui peut assurer le succès d'une telle tentative (t9S). L'auteur lui fait confiance plus qu'à l'Église, préoccupée surtout de garder ou de gagner des adhérents. Cependant, ni l'enseignement de l'Église n'est sans valeur puisque, vaille que vaille, il discipline les caractères, ni l'enseignement de l'État n'a suffisamment rempli sa tâche parce qu'il ne s'est guère soucié que de culture intellectuelle. C'est une critique que nous connaissons bien, et qu'on pourrait dire classique; ce n'est pas une raison pour qu'elle soit indiscutable. Mais enfin, puisque cette fois elle vient non d'un adversaire, mais d'un ami, recueillons-la pour reconnaître que si l'Université a pris l'initiative d'organiser un enseignement explicite de la morale et dans le primaire et dans le secondaire, il reste vrai que les méthodes pratiques de la pédagogie morale répondant à cet enseignement sont encore bien incomplètement définies.

Que cette pédagogie de la morale laïque soit possible, Celtis n'en doute pas. La nature de la force morale est mal connue? Mais il en est de même de la nature de la Raison ou de celle de l'électricité. En quoi cette ignorance nous empêche-t-elle de cultiver la Raison ou de dominer pour l'utiliser l'énergie électrique (i83)? Quant à l'expérience, elle atteste elle-même la plasticité des masses humaines on sait assez ce qu'un effort obstiné a pu faire de l'âme allemande au dernier siècle. Si celte éducation monstrueuse a réussi à sa façon, pourquoi une éducation plus normale échouerait-elle? Et d'ailleurs on ne peut sans beaucoup de réserves, invoquer, contre une tentative d'ordre social, l'échec d'une expérience analogue. Les conditions changent, sans que nous puissions les déunir avec assez de précision pour être assurés que ce qui n'a pas réussi dans un milieu donné ne réussira pas ailleurs, moyennant quelque circonstance favorable. Cela se voit même dans le domaine des applications des sciences physiques. Que n'a-t-on pas dit, à une certaine date, de la possibilité de la locomotion électrique, et


de la navigation aérienne par le n plus lourd que l'air »? Que prouveraient, à plus forte raison, dans le domaine social, des expériences négatives?

Il nous est impossible de résumer ici les chapitres très nourris de Celtis sur les moyens de « Formation directe de Formation indirecte et de « Défense morale (VU, ViH, tX). qui contiennent la partie pratique et méthodologique de sa pédagogie morale. Les détails intéressants y abondent; mais j'avoue que j'y aurais souhaité plus d'ordre et un dessin plus vigoureux. C'est plutôt une série de p!.i ~t'stdpt'tci, qu'une étude systématique des procédés applicables à la culture morale dans la direction que l'auteur avait commencé par si bien définir. S'il aperçoit l'importance du milieu, et même du milieu matériel qui fait en grande partie notre éducation, il ne nous parait pas: avoir étudié d'assez près les moyens de le transformer, et cela, j'y reviens, parce qu'il n'a pas suffisamment approfondi la nature du mal. Un effroyable mercantilisme, la ligue constante des intérêts privés de toute sorte contre l'intérêt collectif, Je manque de défense du public contre ces intérêts corporatifs disciplinés, grâce à quoi, malgré notre état nominalement démocratique, ce sont toujours des minorités qui remportent sur les vœux ou les besoins deia Nation, la presque complète séparation de la morale et de la vie professionnelle du haut en bas de l'échelle sociale. voilà, bien rapidement notés, quelques-uns de ces facteurs de contre-éducation sur lesquels nous aurions aimé avoir quelques indications. Quels moyens fauteur conçoit-il d'avoir raison de l'égoïsme dépopulateur ou de l'oppression de tous par des intérêts de classe opposés, de restaurer une idée vraiment sociale du Droit? Comment enfin arriver à cette transformation de l'État, que dans son chapitre final, Celtis montre si nécessaire, en opposant. avec tant de justesse d'ailleurs, à un mauvais étatisme et à un mauvais individualisme « qui malgré le bruit' qu'il mène, va dépérissant », l'idée d'un État qui soit vraiment l'organe efficace de Fintérét généra!? Partout c'est le co;f))Ne)t< que nous serions heureux de percevoir plus nettement et de sentir plus à notre portée. C'est par là que jusqu'ici ont été insuffisants tes efforts souvent renouvelés au cours des vingt dernières années, pour instaurer une éducation morale commune et positive. It est vrai que dans ce domaine Celtis pense peut-être que le moyeu par excellence c'est la conviction même des hommes et la bonne volonté généralisée. Cette conviction, son livre peut faire beaucoup pour la répandre, parce que, en même temps qu'il est d'une lecture facile et attachante, il est animé d'une foi ardente et intelligente, à la fois passionnée et équilibrée.

GUSTAVE BELOT.


II. Science du langage.

MtUVOîE PAVLOVITCH. Le !an.fage eti/a!tttM..4cqMtSt()'OR du s~)'!)~ et du/ançats par un. enfant serbe. -Paris, Champion, 1920, in-8°,20tp. M. Pavlovitch a étudié de près comment son petit garçon a acquis en France à la fois le serbe, langue des parents, et le français. Il a condensé ses observations en un ouvrage singulièrement substantiel. L'observation du petit Douchan offrait un vif intérêt pour le linguiste bien formé qu'est ri. Pavlovitch. Outre le profit qu'on trouve à suivre, chez un enfant quelconque, l'apprentissage du langage, il se trouve en effet qu'aucune des études complètes sur le développement du langage enfantin n'a porté jusqu'ici sur une langue à flexion assez compiiquée telle que le serbe, et que, à part le travail de M. Ronjat, on n'a pas d'étude développée sur un enfant bilingue dès l'abord. A ces deux points de vue, M. Pavlovitch apporte des données neuves qui suffi raient à rendre son livre utile et recommandable.

Mais, si grand qu'en soit le prix, le livre ne doit pas à des circonstances fortuites le principal de son mérite.

Observateur averti à la fois au point de vue linguistique et au point de vue psychique, bien informé de tout le travail déjà fait sur le langage enfantin, M. Pavlovitch a vu beaucoup, et avec une rare précision. En même temps, il a su orienter son observation grâce à sa connaissance des problèmes. Les psychologues trouveront donc dans ce livre une masse considérable de données bien élaborées et très suggestives. A chaque page, on rencontre quelque observation de grande portée pour la linguistique générale. Examine-t-il l'acquisition du vocabulaire, l'auteur signale, par exemple, p. 91, que les mots sont acquis plus aisément si, par leur forme, ils~ressemblent à des mots connus, bien entendu sans se confondre avec eux. Suit-il, en un chapitre, plein de nouveauté, la constitution progressive'de la morphologie, il montre comment un enfant parlant une langue à flexion peut apprendre vite le maniement des cas, 'ou inversement, comment les verbes sont appris d'abord sous la forme de l'impératif (on aperçoit immédiatement combien ce petit fait est instructif). Le chapitre sur la structure de la phrase est plus net et plus instructif encore l'enfant commence par la phrase à terme unique, c'est-à-dire composée uniquement d'un prédicat, et ce n'est que peu à peu qu'il se met à compliquer la ph rase en y introduisant des éléments multiples sujet, épithète, comptéments divers.

Chacun des problèmes qu'aborde brièvemen! M. Pavlovitch mériterait d'être étudié par des observateurs bien formés qui dirigeraient leur attention moins sur l'ensemble du développement que sur des q uest ions précises et bien définies. Par exemple, des observateurs français devraient examiner comment l'enfant acquiert le système, extraordi-


nairement embroussaillé, du verbe français, comment il arrive à former des groupes tels que je l'ai déjà u"e (ne) rao.'u's pas encore MU, etc. Et surtout il faudrait suivre la façon dont be fait le développement de la phrase c'est le grand problème.

Pour entamer toutes ces recherches, le livre bref, mais riche, de M. Pavlovitch fournit le meilleur des guides.

Heinz Wr.K~ER. [lie L~p?'t'.n.~e .<' .Ue! '/<)'. Leipzig, Engelmann, in-8", Vt!t-238p.(/t)'~(?t<e<tZt.<)'E'th~'c~<'<);g.s's~c~')/o~te,he!'ausgegcben von Félix KRCEûER; drittes Heft. ~e}'o//<'n~'c/fun~~7n~s/0)'schMn~t'?t.s<t<u~s /Kr /st/c/),o<o~!e :u Lc~)~, n° 4~.

Les transpositions d'expression qu'on connait sous le nom d<! m.e<ap/to;jouent un rôle immense dans le développement du vocabulaire comme dans la littérature. M. Heinz Werner recherche, dans ce que l'on sait des peuples de civilisation inférieure, comment se sont développées ces transpositions.

H fait appel à un fait maintenant bien connu celui des interdictions de vocabulaire. Si le primitif recourt à des dénominations détournées, c'est le plus souvent pour éviter le nom propre d'un objet qu'il n'a pas le droit de prononcer par suite de quelque tabou». La métaphore ne serait donc pas issue de l'imagination créatrice; elle n'aurait, à l'origine, rien d'artistique, rien de littéraire elle serait fiUe de la nécessité. En ce qui concerne le langage, le t'ait est maintenant bien connu, et l'auteur n'ajoute rien d'essentiel à ce que l'on savait déjà. H n'envisage du reste pas expressément le point de vue linguistique. Les analyses de Ai. Werner montrent comment il a été fait usage de transpositions quand on a cessé d'éprouver l'effet des interdictions, ou du moins qu'il y a eu à cet égard un relâchement. Ces analyses sont un peu longues et de forme un peu pédante. Mais elles sont judicieuses et font bien apparaitre le développement du procédé.

Un mérite de M. Werner, c'est de chercher dans les conditions sociales la raison des choses ce n'est pas chez les nomades, c'est surtout chez les populations sédentaires que l'on observe les interdictions. Et ceci se conçoit les nomades qui, par exemple, laissent derrière eux le cadavre d'un des leurs l'oublient et ne pensent pas au danger que peut leur faire courir l'âme du mort; il en va autrement des sédentaires pour qui le mort est, on le sait, un objet d'angoisse et qui ont recours aux procédés les plus variés pour s'en débarrasser. et pour réduire à néant les risques que leur fait courir la présence de morts redoutables.

Par la façon dont la recherche est conduite, par son idée générale, par l'ampleur et la variété de l'information, le livre est intéressant. Il appartient à la série de recherches dont M. Lévy-Bruhl a donné un modèle dans ses Fo;tc<tons mentales ~a~j les sociétés )'n/'ër:eMre.'} (que M. Werner semble ignorer). La psychologie y apparaît sous la forme la plus réelle. A. MEtu.ET.


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Le problème biologique de la conscience

RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL. LES THÉORIES. Auguste Comte demandait aux spiritualistes de quoi serait capable un penseur qui resterait seulement-quelques minutes ta tête .en bas. I! n'y a personne d'ailleurs pour contester que l'activité du cerveau soit nécessaire aux manifestations de la conscience. Le débat n'est pas là, il porte sur la nature des relations à établir entre les processus mentaux, objet de la psychologie, et ces masses nerveuses, dont la configuration, la structure, les réactions physicochimiques regardent l'anatomiste, l'histologiste, le physiologue et relèvent de la biologie.

Si Cabanis a pu répondre « ces rapports sont les mêmes qu'entre la digestion et l'estomac, ceux de fonction à organe », la formule soulève encore aujourd'hui des contestations, preuve qu'elle reste sans application actuelle, sans portée expérimentale. L'ère des discussions théoriques n'est pas close. A son habitude le philosophe définit a priori, mais ayant commencé par poser deux séries comme essentiellement hétérogènes, peut-il arriver à en établir l'accord, sinon par des compromis purement dialectiques? La controverse a pourtant cet intérêt de révéler une illusion commune aux deux partis en insistant sur l'irréductibilité qualitative du physique et du psychique, ou en essayant au contraire d'en fixer prématurément la dépendance, l'un et l'autre sont victimes d'une antinomie que la pyschologie doit à ses origines.

L'introspection est son point de départ.. Fréquemment encore elle est définie dans l'étude des faits de co~cteHce. Pas de conscience sans un sujet se percevant lui-même. Seul à connaître de


ses propres états, il ne leur attribue d'existence que dans la mesure .où il en est affecté modalités occasionnelles et passagères auxquelles sa personnalité seule peut servir de lien permanent et constant. C'est donc en elle qu'est l'existence; elle devient une réalité effective et substantielle l'âme avec ses virtualités diverses, en termes d'école ses facultés.

Comment elle peut s'unir au corps, c'est le problème épineux pour le spiritualisme. Dressant face-à face les deux substances irréductibles esprit et matière, il paraîtrait parfois tenté d'en créer encore une qui serait leur union. L'union de l'âme et du corps, chez Descartes lui-même, fait par instants figure de tiers principe. C'est le spectre dont il y aurait à exorciser bien des explications purement verbales et tautologiques, où les psychologues font intervenir comme ultime raison des phénomèmes, une sorte d'hybride mâtiné de psychologique et de physiologique, les deux mêmes entités contraires sous des noms rajeunis'. Si ingénieuses que se fassent les métaphores, si loin que la difficulté paraisse refoulée, toujours l'antinomie subsiste et toujours, en fin de compte, il faut qu'elle resurgisse.

Les rapports, en effet, que la science parvient à établir entre les phénomènes les plus variés d'apparence, supposent une commune mesure, un fond homogène. Mais entre l'âme et le corps l'irréductibilité est complète. Le corps appartient au monde matériel, il y est uni par tout un ensemble d'actions et de réactions, qui peuvent bien, sous des formes plus ou moins complexes, se traduire parles fonctions organiques les plus spécialisées, mais il faut qu'à tous les degrés la même quantité d'énergie se retrouve. L'action du corps sur l'âme exigerait l'emploi, théoriquement toujours mesurable, d'une certaine somme de cette énergie, qui dans les résultats devrait se retrouver tout entière et seule. Or, combinée avec un principe différent d'elle-même, étranger au monde matériel hypothèse iconcevable ne serait-elle pas confisquée? Inversement l'âme ne saurait influencer le corps, ni s'y manifester sans 1. C'est ainsi que certains en sont encore à s'interroger sur la nature du subconscient, sur sa participation plus intime au psychologique ou au physiologique. A d'autres des concepts tels que l'a!~ec< le e:?M~e.H9'Me, etc., qui ont le mérite d'être oiseau ou souris suivant les besoins, prêtent une désinvolture remarquable pour opérer par simple raisonnement des transmutations pr.estigieuses.


introduire dans la série des actions et des réactions toutes parfaitement mesurables entre elles, des modifications de cause extérieure, des effets en surcroît, irréductibles à ce quelque chose de constant que postule la science.

Reste donc'l'hypothèsc matérialiste, obligatoire s'il est vra: que la psychologie est oMigée d'admettre aux phénomènes dont elle s'occupe des conditions physiques. Pourtant les matéria!iste& se sont heurtés au même écuei! que les spiritualistes, car envisageant dans leur continuité les phénomènes physico-chimiques et biologiques, ils ne savent que résoudre dès qu'apparaissent les faits psychiques. Persuadés que seules importent les réactions d'ordre matériel, ils aSectent de ne voir dans les perceptions de conscience qu'un reflet sans importance des élaborations cérébrales, une sorte <cp!-p/;eHOtméK<?, quelque chose d'accessoire et de supertiu conception ruineuse pour eux-mêmes, s'il était vrai que le déterminisme physique pût laisser en dehors de lui des effets surajoutés. SpirituaHsme et matérialisme dans les deux cas même incapacité à résoudre le problème des rapports entre le physique et le moral, regardés comme hétérogènes. C est ainsi qu'ayant opposé l'étendue et la pen&éc, Descartes ne savait plus en fonder l'accord sans invoquer « ia bonté divine », accord trop providentiel, trop arbitraire, trop fortuit, accord choquant pour le rationaliste; aussi Spinoza s'eS'orce-t-il de montrer qu'il ne peut exister qu'une seule et même réatité l'étendue et la pensée n'en sont que deux attributs, c'est-à-dire le moyen pour l'Etre Unique de se traduire en deux langages diuerents par des lois essentt&Hement identiques. Raisonnements bien périmés en présence de la science actuelle, fortement fondée sur ses propres résultats. mais encore aujourd'hui certains psychologues n'y ont-ils pas eu recours?

EE par exemple H&ffdin~ (83), pour rendre compte de la cor;/~<'OM et de ia ~?'opo?'~o-HHs~/ë qui existent, entre l'activit.é consciente et i'acti\-ité cérébraie B afnrme <! q~'à leur base il y a


une identité qui les explique. Mais la différence qui subsiste malgré les concordances constatées-nous force à admettre que c'est. un seul et même principe qui a trouvé une double forme pour s'exprimer. Nous n'avons aucune raison de tenir l'âme et le corps pour deux substances différentes, en action réciproque l'une sur l' l'autre. Nous sommes au contraire poussés à considérer l'action réciproque MqfeMeMe entre les éléments dont se composent l'encéphale et le système nerveux comme une forme extérieure de l'unité idéale interne de la conscience. Ce dont nous prenons conscience comme sensation, pensée, sentiment et volition dans notre expérience intime est donc représenté dans le monde matériel par certains mouvements matériels du cerveau, qui sont soumis comme e .tels à la loi de la conservation de l'énergie, tandis que cette loi ne peut trouver aucune application dans le rapport des phénomènes de l'encéphale avec ceux de la conscience. Tout se passe comme si une seule et même pensée était exprimée en deux langues. » Mais affirmer l'identité foncière des phénomènes nerveux et des faits de conscience c'est poser en principe leur hétérogénéité radicale s'ils ne font dans leurs modifications que symboliser entre eux, les deux séries sont strictement indépendantes et sans action réciproque. Or la seule espèce de relations dont la science ait à connaître est celle des conditions à l'effet. Au lieu de ces rapports que reste-t-il? un système d'analogies artificiellement t déduites « Chaque phénomène de conscience donne lieu à une double étude. Tantôt c'est le côté psychique, tantôt c'est le côté physique du phénomène .qui nous est plus accessible, mais cela n'ébranle nullement le rapport fondamental qui relie les deux actes entre eux (93). » Donc, par définition, les deux séries, double expression d'une même réalité/doivent se correspondre dans leur ensemble elles seront coextensives; prises dans leurs éléments elles varieront simultanément; terme à terme elles subiront les mêmes alternatives, traduiront les mêmes lois essentielles de structure et de combinaison..

Ce postulat fondamental est contredit par l'observation. En fait, reconnaît HôfMing (95) « tous les processus nerveux ne sont pas de telle sorte que nous soyions fondés à leur attribuer la conscience. tandis que du côté physique les degrés de force décroissent d'une manière continue à partir de x, le côté psycho-


logique reste vide et cesse subitement à y ». « Tant que nous nous en tenons strictement à l'expérience, dit encore Hôffding (87), l'un des deux domaines se présente à nous comme un fragment, tandis que l'autre s'étend à l'inHni en une continuité ininterrompue. » II en résulte bien que dans le monde physique « les existences matérielles peuvent se transformer'les unes dans les autres, de telle sorte que l'énergie perdue dans l'une soit conservée dans l'autre (88) ». Mais les phénomènes psychiques auraient, eux, un commencement absolu, comme dans l'hypothèse spiritualiste. Que devient alors le paraUélisme des deux séries? Comparées dans leurs différents termes elles vont encore diverger davantage. « Le monde matériel ne nous montre aucune individualité réeiïe; ce n'est qu'au point de vue psychologique qu'elles se révèlent à nous, car c'est par lui que nous découvrons les centres intimes du souvenir, de l'action et de la passion. Si nous pouvions concevoir que les éléments isolés de l'esprit (sensations, pensées, sentiments, etc.) se transforment en d'autres combinaisons, comme les atomes chimiques, il suivrait de là qu'ils pourraient avoir une existence en dehors d'une conscience individuelle déterminée, ce qui n'a pas de sens. Les sensations, les pensées, les sentiments sont des actes mentaux qui ne peuvent subsister quand la connexion individuelle déterminée dans laquelle ils se présentent a cessé (88). » Et voici, au mécanisme des phénomènes matériels, explicitement opposée la conscience l'essentielle individualité de la conscience. Il fallait cette doctrine de l'identité pour accuser, de façon aussi catégorique, l'irréductible antinomie du physique et du moral. A cette dissociation radicaie des deux séries comment remédier? Par des hypothèses purement arbitraires et métaphysiques, bien que fondées sur de prétendues analogies avec les postulats de la science, Jadis, pour expliquer certains effets, on se contentait de les rapporter à-une propriété correspondante des choses, telle l'action dormitive de l'opium dont Motière nous a gardé le souvenir joyeux. Pour rendre compte de l'apparition des faits psychiques, « il faut admettre que la cause de production se trouve dans des propriétés ou des aspects de l'existence qui échappent à l'intuition sensible extérieure, intuition qui saisit tout sous la forme de l'espace et sur laquelle toute notre science de la nature matérielle est obligée de s'appuyer. Nous devons admettre, que


l'existence, en dehors de l'aspect qui nous porte à la considérer comme matière, a encore un autre aspect qui dans tMtre conscience se manifeste immédiatement à l'introspection, mais qu'd faut supposer aussi aux autres stades de l'existence, quoique ~ous des formes plus simples et à des degrés inférieurs » (89). Supposition qui suffit évidemment à démontrer contre le spiritualisme qu'aux phénomènes psychiques il n'y a pas de commencement absolu au lieu de l'âme, imaginez seulement « une certaine propriété de l'existence » affirmez que cette propriété, dont l'introspection seule nous est garant, existe encore à des degt'cs où nulle conscience ne paraît se manifester et si cette conception paraissait tant soit peu arbitraire, voici pour lui donner apparence scientifique une édifiante analogie (( Il faut admettre que ces formes plus simples et ces degrés inférieurs sont à ce que nous connaissons en tant que conscience comme l'énergie potentielle est à l'énergie actuelle, » Sans doute, reconnaît HoHding-, « nous sommes obligés de faire dans le domaine psychique un usage de La notion d'énergie potentielle bien plus étendu et bien plus hypothétique que dans le domaine physique; mais après tout l'expérience ne nous montre-t-elle pas une action réciproque continuelle des états conscients et inconscients? a

La conscience, énergie actuelle, se trouve donc superposée à l'inconscient, énergie potentielle, et grâce à cette notion de l'inconscient, la série psychique va pouvoir prendre cette continuité, cette extension qu'elle n'avait pas à l'égal des phénomènes physiques dont le tissu nerveux estie siège.

-t

Or si utile, si indispensable que soit en psychologie cette notion d'inconscient, il ne faudrait pas confondre sous son étiquette deux conceptions disparates, et faire bénéncier chacune de preuves et d'exemples qui se rapportent seulement à l'autre. Affaire de définition, sans doute, mais il faut que les définitions soient nettes.

Herbertz l'a bien compris. N'admettant pas, lui non plus, la soudaine apparition, vraie génération spontanée, des phénomènes de conscience, mais ne pouvant leur concevoir des conditions


d'un ordre et d'une nature différents d'eux-mêmes, il suppose l'existence d'antécédents psychiques en dehors de notre perception, d'antécédents inconscients. De cet inconscient, pour ne point dépasser les termes de l'hypothèse, il est seulement permis d'affirmer qu'il existe, mais par définition il n'est pas objet d'expérience. Le démontrer par des faits d'observation, comme l'a tenté Hof'fding-, est illégitime.

Car il existe bien de ces états constituant une sorte d'irzronscient ou de subconscient' concret. Tantôt ils sont de telle espèce qu'ils ne trouvent pas à s'exprimer dans la conscience en termes adéquats et pour eux-mêmes. Tantôt ils répondent à des états de conscience abolis, qui, tout en ayant disparu de la conscience, fournissent la preuve de leur survivance; il ne s'agit, comme pour toute autre espèce de faits, que de les constater, d'en reconnaître les conditions et les effets. Il y a donc deux sens du mot inconscient, deux sortes d'inconscient qu'il faut se garder d'entremêler; la discussion est à double objet d'une part hypothèse, légitime ou non, c'est à voir; de l'autre, phénomènes réels qu'il sufSt d'observer.

Or de quelque analogie avec les postulats de la science qu'il puisse se parer, le concept d'un inconscient psychique, doublant les processus nerveux, résulte essentiellement d'un préjugé métaphysique, de la tendance à opposer, comme Irréductibles, conscience et matière entre elles. Dualisme ou monisme, Charybde ou Scyl'a. Qu'est l'Être en soi? A-t-il double nature ou seulement double qualité?. Pareilles questions ne sont pas du ressort de la science positive son objet n'est pas de déterminer des propriétés, ni, ces propriétés définies, d'en déduire les effets possibles; entre deux phénomènes quelconques elle n'établit pas d'incompatibilités qualitatives, elle ne pose pas d'irréductibilités préalables; elle ne croit pas à une sorte de spécificité commune et nécessaire entre causes et conséquences il ne s'agit plus pour elle de retrouver dans les faits des virtualités, des puissances, des espèces et des genres. Elle est pratique; les raisons d'un phénomène sont, les circonstances en dehors desquelles il ne pourrait se produire. Elle ne se permet d'hypothèses que pour établir le rapport défini, mesurable d'un t. Cf. 11° partie, chap. La conscience et la vie subconscient.e.


effet à ses conditions: pour unir deux groupes de faits, où l'expérience a montré des fonctions identiques. Loin de susciter des barrières qualitatives entre les choses, elle tendrait plutôt à représenter leur diversité par des formules purement quantitatives. En ce sens elle imaginerait sous le jeu multiple des apparences un fond identique et homogène.

PSYCHISME ET SCIENCE EXACTE.

Et c'est là précisément qu'est l'objection traditionnelle aux systèmes de nombres, que paraît être la réalité matérielle, progressivement conquise et pénétrée par la science, on_oppose cette face de nos perceptions subjectives, toute en nuances et dont les différences ne sont pas degré, mais qualité. Non seulement chaque individu est affecté personnellement et à sa manière, mais une sensation ne peut, comme l'objet qui la provoque, rester identique à elle-même. Éclose à la conscience, il faut qu'elle se modifie; sa durée iui confère une qualité particulière; ou plutôt, ne comportant pas de moments entre eux discernables et comparables, elle est un devenir. Le conscient serait variation continue, et la conscience s'opposerait à l'univers matériel comme un monde où surgit ce qui dans notre perception des choses et de l'existence est irréductible à une mesure commune la qualité pure. Ainsi pas de psychologie scientifique possible.

Cette distinction définitive et absolue semble assez illusoire. Pour prêter de plus en plus à'des relations quantitatives, le monde physique n'apparaît peut-êtrepas au savant comme si dépourvu de qualités sensibles. En tous cas, les premiers physiciens, s'il faut en croire leur& dissertations abondantes sur les erreurs des sens, étaient obsédés, comme aujourd'hui les psychologues, par cette opposition du nombre et de la qualité; par la nécessité d'admettre une étendue ou matière homogène, quand les objets, dans notre perception, s'expriment par des effets sensibles, des images hétérogènes, des qualités infiniment diverses et variables. L'habitude, maintenant prise, de chercher immédiatement aux changements du monde physique une traduction numérique, une formule abstraite, n'empêche pas le savant, dans ses procédés les


plus exacts de mesure et d'expérimentation, de ne rien connaître qu'au travers de ses sensations; sans doute, elles ne lui sont plus qu'une occasion de percevoir l'univers de ces conceptions un signe évocateur. Aussi ne s'attardera-t-il pas à chercher s'il y a entre les unes et les autres accord ou discordance; il n'opposera pas la réalité des unes au caractère illusoire des autres; il ne voudra même plus distinguer entre elles qu'à propos d'une sensation quelconque il se soit représenté un système d'équivalents physico-mécaniques, la sensation n'en existera pas moins pour lui elle existe, puisqu'il en fait le signe de certaines conditions, sans lesquelles elle ne pourrait se produire, et qu'il essaie précisément de déterminer et de mesurer.

Aux états psychiques comme tels ce raisonnement s'applique. Il ne s'agit pas d'en traduire la nuance, l'incomparable qualité. Comment, d'ailleurs, le degré de sa subjectivité et d'intime originalité où les a portés le philosophe, permettrait-il encore de les décrire? Ils sont eux-mêmes, sans assimilation possible à quoi que ce soit; par suite ils 'sont inexprimables :c'~st tout ce qu'il est possible d'en dire.

Mais que valent pour le savant pareilles subtilités? Un phénomène est parfaitement défini, quand les conditions en sont toutes connues; et il n'y a rien d'inconditionné, d'absolu que dans les systèmes religieux ou métaphysiques. A cet égard pourquoi distinguer entre les faits psychiques et ceux dont s'occupent les sciences physiques? Pourquoi les dire a priori inaccessibles aux déterminations rigoureuses de la science? L'hétérogénéité du sentiment et de la sensation, considérée dans sa qualité, et de la grandeur spatiale, observe Rauh (168-169), n'empêche nullement d'appliquer aux premiers la mesure. Il n'est pas nécessaire qu'ils soient eux-mêmes des grandeurs pour être mathématiquement exprimables. Très judicieusement il avait noté (166) que « la seule grandeur saisie par intuition est l'espace. il semble qu'il y ait des grandeurs non spatiales; mais on peut soutenir que ces prétendues grandeurs physiques non spatiales ne sont aucunement des ~MH~eMM. Il ne suit pas en effet de ce que ces forces s'expriment par des grandeurs, qu'elles soient en elles-mêmes des grandeurs. Si elles sont indépendantes de l'étendue on peut aussi bien supposer qu'elles sont elles-mêmes de pures qualités, ou encore des


consciences obscures qui s'expriment par des grandeurs. S'il en était ainsi, loin de disparaître avec la notion de force, l'hétérogénéité de la conscience et de la grandeur se répéterait dans tout l'univers. »

Confondre un phénomène avec le procédé qui sert à le mesurer serait en effet d'un réaJisme trop naïf. Sur l'échelle graduée, la colonne de mercure varie de quelques degrés faut-il identifier l'espace'ainsi parcouru avec les effets caloriques dont il indique les variations et attribuer la coïncidence des deux faits à de mystérieuses afSnités qualitatives? Ils se correspondent sans doute; c'est même par son ingéniosité è. découvrir de telles correspondances et à les rendre visibles que le savant arrive à découvrir et à mettre en équation une fonction donnée. Mais de ce qu'il n'a pour la représenter que des termes figurés dans l'espace, s'ensuitil que l'espace soit la raison dernière de tout ce qui existe et que tout soit exactement réductible aux lois de l'étendue? Ce serait identifier avec leur graphique les phénomènes souvent très complexes, dont seuls d'ailleurs des dispositifs artificiels ont permis d'enregistrer la courbe. Reconnaître si deux séries de faits varient en fonction l'une de l'autre suffit au savant; ses hypothèses ne -tendent qu'à~ trouver un langage apte à mieux traduire ces variations dans leur diversité et leurs plus- lointaines conséquences mais l'idée ne lui vient pas de nier des différences qualitatives, au contraire utiles pour multiplier entre les phénomènes des symboles plus commodes.

Il seraittemps d'apporter en psychologie le même esprit positif. Trop souvent encore,- une sorte de réduction qualitative se fait entre des phénomènes dont l'observation a montre seulement qu'ils étaient simultanés. ainsi l'erreur dont est vicie le problème des localisations cérébrales, comme l'a très bien indiqua Ch. Blondel (o42-S43). Le fait expérimental est que, telle partie du cortex, se trouvant lésée directement ou isolée par rupture de ses associations avec d'autres centres, une série entière de manifestations psychiques est perturbée ou abolie c'est évidemment qu'elles ont pour condition l'intégrité anatomique et fonctionnelle


de ce domaine cérébral. A l'histologiste, au physiologiste de reconnaître quelle structure, quelles espèces cellulaires, quelles mutations physico-chimiques sont nécessaires à l'exercice normal de la fonction, et c'est tout ce qu'il y a d'accessible à leurs méthodes. Mais qu'ils ne s'avisent pas, sous prétexte de localisations, d'imaginer, pour les éléments du langage par exemple, une sorte de représentation matérielle dans la substance nerveuse, un système d'images surajoutées à sa structure et y imprimant comme un décalque des manifestations fonctionnelles.

Dans cette hypothèse que d'invraisemblables n'y a pas qu'un type de langage à chaque idiome-type répondrait donc une organisation diS'érente des centres? Mais le biologiste n'en est pas assurément, à pouvoir distinguer ces variétés, si elles existaient. C'est en étudiant directement les manifestations orales des groupes humains que le philologue arrive à en découvrir les modalités, et vraiment il serait puéril de leur attribuer une sorte d'équivalent qualitatifdans l'anatomie et la physiologie nerveuses. Sans doute, entre les deux séries, il peut y avoir des rapports à l'observation et à l'expérience de les établir. Simultanéités et concordances apparaîtront en examinant chacune, dans tout l'ensemble de ses conditions propres; Mais quelle futilité, quel danger d'imaginer un troisième terme, fantôme combiné des deux autres, sorte de psychisme inconscient, qui flotterait toujours inaccessible à l'expérience, entre la conscience et les fondements organiques de la conscience

Ce n'est pas à dire que seuls soient faits d'observation les faits de conscience. Le psychisme ne se réduit pas au domaine de ('introspection. Partant des rayons visibles, le physicien a élargi la notion à toute une série de phénomènes réels qui débordent la prise immédiate de nos perceptions. Ainsi du psychologue il n'arrêtera pas la série des faits psychiques aux limites de la conscience, s'il se révèle à l'expérience un inconscient non plus théorique, mais réel, efficace, indispensable aux manifestations de la vie mentale. L'observation seule établira si c'est en vertu de caractères spéciaux ou de circonstances particulières qu'il diffère des faits de conscience.


RÉACTIONS VITALES ET ACTES PSYCHIQUES.

Le critère de la conscience récusé, comment définir le fait psychique? En biologie, la doctrine de l'évolution a permis l'analyse des fonctions les plus complexes par l'étude du phénomène dès son origine, c'est-à-dire dés son apparition première dans la série animale. Car le développement de l'individu risque d'emmêler et d'obscurcir la progression ordonnée, régulière et véritablement t évolutive de la fonction.

Bien qu'elle soit la raison d'être 'dynamique de l'organe, entre les deux, l'équilibre peut être momentanément rompu. Le foetus de l'homme possède un système nerveux déjà très supérieur, par sa masse et sa structure, à celui de toute autre espèce animale; or c'est pour lui que l'usage en est le plus tardif. Avant de servir à la fonction, ses gestes, encore incoordonnés et fortuits, traduisent l'excitation des centres pour eux-mêmes (Preyer); ils peuvent dépendre d'un simple détail anatomique, par-exemple d'une myélinisation plus ou moins précoce de certaines fibres d'association ou de projection. Et il n'est même pas vraisemblable que cet achèvement de structure ait été, si peu que soit, influencé par des tendances ou nécessités fonctionnelles. `

Aussi faut-il s'adresser d'abord à des séries animales, où le soudain éveil d'acquisitions héréditaires ne risque pas de se mêler sans cesse aux termes régulièrement progressifs d'une fonction qui se développe.

L'objection classique à la psychologie comparée, c'est l'inévitable tendance qu'aurait, l'homme de faire l'animal à son image. Mais l'œuvre d'un Lœb n'est pas celle de Grandville, pédantesquement traduite en termes abstraits.

Par ses dessins le caricaturiste traduit très exactement l'esprit des interprétations courantes, qui faisaient de l'histoire naturelle une sorte de miroir, sur lequel chaque espèce animale reflèterait quelqu'un des traits, dont l'homme a coutume de comparer son propre visage. La tentative de Lœb, un des initiateurs de la psychologie animale, est diamétralement inverse. De tous il est celui


qui a essayé de pousser le plus loin la réduction des réactions vitales à des processus physico-chimiques.

Ces êtres vivants lui paraissent assimilables à des machines chimiques, qui seraient essentiellement composées de matières colloïdales, les modifications qui s'y produisent n'échappent pas aux lois qui régissent les mêmes phénomènes quand ils s'accomplissent dans la nature inanimée; il peut en résulter des mouvements d'appétition ou de fuite en présence d'agents favorables ou nuisibles; ces réactions utiles n'impliquent donc pas nécessairement un choix, une conscience, un processus complet de sensibilité, discrimination et volonté.

Ce postulat de Baldwin qu'il y a intelligence, élémentaire et diffuse, dés qu'il y a adaptation d'un organisme à son milieu, est en effetinutile. Ce qui existe doit pouvoir exister, ainsi qu'Auguste Comte l'a fait depuis longtemps remarquer; l'accord du fait et de ses conditions est une nécessité logique, le contraire une inconcevable absurdité; l'accord du milieu et des existences qui s'y développent n'a rien de merveilleux; il ne suppose pas à toute force une intelligence, sinon celle du savant qui sait en découvrir le mécanisme.

L'existence du psychisme ne peut donc être l'objet d'une induction a p~'M?' Son apparition doit être connue à des signes spécifiques, qui rendent vaine la tendance de l'homme a supposer dans tout geste animal l'intention, la délibération, le choix, dont lui paraissent s'accompagner ses propres actions, et seulement d'ailleurs les plus relevées d'entre elles.

L'activité d'un organisme peut. tenir, comme son développement cellulaire, à des conditions physiques très générales; le degré d'humidité, un des facteurs importants de la parthénogenèse, régit également les manifestations vitales de certaines espèces animales. Par déshydratation progressive, Giard a montré que des mollusques peuvent être conservés cinq ou sept ans à l'état de vie ralentie; ainsi a-t-on pu en faire voyager à sec de Cochinchine à Paris. Remis dans l'eau ils entrent en reviviscence. L'anhydrobiose également se traduit par du sommeil hivernal ou estival suivant


les espèces, la gelée comme la chaleur pouvant être cause de sécheresse; ainsi voit-on sur la neige, en dépit du froid, des mollusques ramper, qu'un peu de pluie a pu réveiller, en les humectant. La teneur en eau suffit encore à changer le signe des manifestations vitales vient-elle à diminuer, d'excitant l'effet de la lumière devient inhibiteur, ou de positif le phototropisme se fait négatif. La concentration saline du milieu, la présence d'acide carbonique et produits divers de la décomposition organique sont cause de variations semblables; mais si complexes que soient ces conditions, une fois donné le champ de forces, l'orientation de l'animal y est constante et identique simple détermination physique, ~opMme sans,choix ni conscience.

Suffirait-il d'avoir constaté une infraction à ces effets tout mécaniques pour~aluer l'avènement du facteur psychique? Pas encore. Ainsi qu'un changement d'intensité dans la cause aboutisse à l'arrêt ou au renversemeut du processus en coups, qu'une modification d'éclairage, une variation dans l'inclinaison du sol fasse soudain rétrograder l'animal, cet effet résulte bien de la différence brusquement éprouvée c'est un phénomène de seKM~H~ t~i-pntielle. Mais la réaction est toujours automatique, invariable, aveugle elle se poursuit, le mouvement persévère et se continue dans lé même sens alors que la cause de cette fuite apparente vient à lui faire face. Dans un cristallisoir, où diffuse une goutte d'UCI des animalcules se dérobent comme s'ils voulaient éviter un contact nocif simple apparence. Atteints par derrière ils n'en réagissent pas moins par un mouvement de retrait, c'est-à-dire qu'ils pénètrent d'eux-mêmes dans la zone dangereuse. L'indépendance vis-à-vis du milieu n'est pas .elle-même l'indice d'une causalité psychique. En aquarium des espèces littorales de leur ancienne adaptation au rythme des marées une activité à périodes régulièrement alternées (Bdhn, 149). La persistance de ces phases, malgré leur inutilité présente, montre bien que le <. transport de la force productrice des mouvements de l'extérieur à l'intérieur de l'animal » suivant l'expression de Lamarck, peut avoir pour simple résultat de superposer déterminismes sur déterminismes. Autonomie ne signifie pas spontanéité lacomplexité des effets, alors même qu'ils paraîtraient dé6er l'analyse, ne peut faire qu'ils soient imputés à une conscience


comme à leur source et à leur cause ce serait faire de notre ignorance la déBmtion du réel.

Ni tropisme, ni sensibilité différentielle, ni automatisme fonctionnel qu'est-ce donc qu'un fait psychique? H doit être connu à des caractères précis; sous sa forme élémentaire, c'est, la mémoire associative. Une patelle, posée sur un rocher, tâte comme au hasard de directions différentes, et vient à s'arrêter dans une certaine position c'est qu'elle a retrouvé l'orientation d'une de ses fixations précédentes. Fait banal?–fait d'une importance capitale. Parl'euet d'une simple analogie de perception, le passé se répète dans le présent; c'est le rappel d'une situation abolie par une représentation, l'équivalence d'une simple représentation et d'une situation actuelle, la subordination toute nouvelle des actes à une image ce que Baldwin a pu désigner sous le nom de suggestion. Suggestion de Baldwin, mémoire associative de Lœb, deux noms, deux définitions du même fait le fait psychique sous sa forme la plus élémentaire. Une double relation le caractérise en effet. S'il ajoute à l'ensemble des circonstances actuelles, c'est comme symbole dans le moment présent d'états passés et périmés; mais s'il est quelque chose dans le moment présent, c'est qu'il soutient avec l'ensemble des forces actuelles un rapport effectif. Mémoire et suggestion ou, si l'on veut, relation dans le temps et relation dans l'espace, voilà ce que représente l'unité indissoluble du fait psychique –lafonc-.tion dont témoignent l'organisation nerveuse et le double système d'association et de projection qu'y a reconnu Pflüger. ACTrVITÉ PSYCHIQUE ET SYSTÈME NERVEUX.

Nul doute aujourd'hui que les éléments nerveux ne soient l'organe de la vie psychique. Mais que représentent-ils pour elle de conditions nécessaires et suffisantes? à peu près complète reste notre ignorance.

Il paraît pourtant bien établi que la cellule nerveuse est un puissant foyer d'énergie. La méthode de Nissi y a montré la présence d'une substance aux propriétés chimiques encore indéterminées,


mais qui semble en relation étroite avec les différentes phases de l'activité nerveuse. Elle peut disparaître dans les états d'épuisement sa dissolution définitive signifie mort fonctionnelle de la cellule et sa disposition dans le protoplosma change non seulement pour chaque espèce cellulaire, mais suivant les périodes de désintégration et de régénération, qu'elle subit perpétuellement. Ce processus alternatif d'élaboration intracellulaire et de consommation. fonctionnelle ressemble d'assez près à l'évolution des grains de sécrétion, pour que Prenant ait comparé la cellule nerveuse à une cellule glandulaire. Mais la cellule nerveuse ne sécrète pas, ce qui est le rôle essentiel de la cellule glandulaire; elle absorbe au contraire. Ces corpuscules de NissI ne se transforment pas en produits de sécrétion pour être employés ailleurs; utilisés sur place, ils représentent seulement l'appropriation par une cellule, à fonctions très spécialisées, des éléments d'énergie que le milieu organique semble, par sa structure, destiné à lui fournir abondamment.

Sous quelle forme et par quels moyens? Il faut se borner encore à des hypothèses. Depuis que Nageotte a montré une abondance de granulations lipoïdes dans les filaments névrogliques qui s'enlacent autour de la cellule nerveuse, en lui formant comme un nid, va-t-on continuer à n'y voir qu'un tissu de remplissage, de soutien ou d'isolement? Apparemment, ils sont l'organe d'une sécrétion incessante et nécessaire à la vie, à l'activité de la cellule nerveuse, qui possède d'allieurs des grains à réactions histochimiques très analogues; et le fait que les anesthésiquesles plus_puissants, chloroforme, éther. sont parmi les meilleurs solvants des graisses ne témoigne-t-il pas d'une corrélation intime entre ces formations lipoïdes et l'énergie fonctionnelle de la cellule nerveuse? Poser la question c'est montrer du moins l'importance très directe que peuvent avoir pour le problème du psychisme et de la conscience les recherchés microscopiques.

D'ailleurs il n'y aurait là qu'un effet particulier d'actions dont nous pouvons présumer déjà qu'elles sont extrêmement complexes et fréquentes; celles des produits solublesetdes ferments qui modifient le.milieu interne. Faute de certaines sécrétions, telles espèces de cellules peuvent être atteintes dans leurs fonctions et jusque dans leur croissance l'idiotie myxcedémateuse, qui résulte au


moins en partie de l'insuffisance thyroïdienne, se traduit somatiquement par des anomalies du squelette et des téguments, psychiquement par du retard intellectuel et des troubles de caractère. Le rôle de ces agents diffusibles apparaît chaque jour plus considérable. Le siège de leur sécrétion n'est pas seulement dans certains amas glandulaires connus comme tels, il est dans les organes les plus divers, rein, ovaire, testicule, etc. Entre les différents tissus s'établissent par leur intermédiaire des relations à distance variables et mobiles, jeu réciproque d'actions et de réactions, qui en exprime la vie intime et profonde. Des fonctions, des besoins essentiels de l'organisme, la faim, le sommeil, etc., sont, il semble, sous leur dépendance l'activité psychique avec ses floraisons les plus riches ne peut échapper elle-même à leur influence. Telles altérations de la conscience, telles anomalies mentales pourraient bien avoir leur source dans les modifications du chimisme vital.

Mais une telle diversité d'effets, des conséquences si étendues seraient inexplicables sans une extrême différenciation des é!éments affectés, et un haut degré d'organisation. C'est bien ce que démontrent les progrès de la morphologie. Nombre de cellules déjà ont été ramenées à leur type spécifique; grandes cellules motrices de la moelle, cellules de Purkinje dans le cervelet, cellules pyramidales de l'écorce cérébrale leur aspect très individuel et le système à la fois complexe et déterminé de leurs connexions les désignent entre toutes comme exactement adaptées à des processus très spécialisés. Bien plus, leur exclusive et constante localisation au siège d'une fonction plus ou moins nettement définie témoigne incontestablement de leur destination. Ainsi les pyramidales géantes de Betz appartiennent à la frontale ascendante uniquement, qui est la région motrice de l'écorce. Mais en quoi les mouvements volontaires dépendent-ils des cellules de Betz? Les biologistes ne sont pas même d'accord sur les rapports de la cellule et de l'activité nerveuse en général; tiennent-ils ou non pour la conception du neurone, leurs hypothèses vont radicalement différer.

Un résultat néanmoins est incontestable que les neurofibrilles


forment un réseau continu et relativement indépendant de la cellule, ou qu'ils lui constituent un système de prolongements et de ramifications en simple contact avec les ramifications et le corps des autres neurones, leur rôle essentiel est toujours d'association c'est la mise en relation des éléments, des centres nerveux entre eux, des centres nerveux avec les organes et réciproquement. Les images qu'en a données la méthode d'imprégnation imaginée par Cajal laissent entrevoir, à son avis, une variété presque infinie de combinaisons possibles; suffisamment plastique, la cellule deviendrait l'organe d'associations toujours nouvelles. Par ses dendrites, aux digitations déliées et abondantes, elle étend sa surface impressionnable et recueille aux sources les plus diverses des excitations, qu'elle répartit, par les ramifications souvent multiples de son prolongement axile, dans d'autres régions et sur d'autres éléments.

Ce rôle d'association et de coordination est-il l'unique office du neurone; ou bien la cellule nerveuse réagit-elle à l'excitation en restituant, sous une forme qui lui est propre, à la fois l'énergie qui Fa sollicitée et celle que ses processus, sa constitution intimes la rendent capable de libérer? De l'une à l'autre de ces deux activités, son rôle doit progressivement s'élever en dignité, à mesure que sa forme, sa structure, sa composition la différencient davantage. Au cours de l'évolution, de nouveaux types cellulaires, d'aspect toujours plus particuliers, se dégagent et s'étagent diversité et hiérarchie qui traduisent évidemment une adaption toujours plus précise à des fins plus éminentes et plus complexes. Dominant, les centres superposés, le cortex est comme un foyer où, par eux, converge une représentation dynamique de l'organisme; elle est faite non seulement des réflexes élémentaires, mais aussi de Ieurs"systèmes, de leurs répartitions et coordinations qui se sont diversifiées en même temps que l'évolution multipliait et fixait les rapports de l'organisme et du milieu. Si bien que la série entière de ces effets sensori-moteurs est impliquée déjà dans l'excitation, au seuil du pallium. Par ses relations pour ainsi dire projectives avec tels et tels groupes de stimulants et de


réactions périphériques, l'image si par une image doit se traduire à la conscience le processus cortical est bien, suivant l'expression de Baldwin, une suggestion.

Mais simple écho de l'activité sous-jacente, quelle en serait l'utitité? pourquoi cette étape superflue? A mesure que l'ébranlement pénètre les éléments de l'écorce, de nouvelles énergies sont libérées, de nouvelles répartitions se font, de nouvelles coordinations s'établissent. Un système de fibres, parallèles à la surface des circonvolutions, témoigne de la multiplicité des associations extrêmement riches qui peuvent alors s'effectuer, non seulement d'un étage à l'autre, mais entre des neurones de même rang et de même espèce. Par les fibres tangentielles, dont la destruction accompagne toute affection démentielle, il touche à l'extrême limite de l'écorce. II s'étend presqu'au contact de la pie-mère, eu une zone d'où toute cellule nerveuse a disparu, et dont i'importance primordiale est bien démontrée par ce fait que Vogt (-403-420) a trouvé, dans son étude, la méthode la plus délicate pour diviser le cerveau en territoires anatomiquement et par suite, sans aucun doute, physiologiquement distincts. Son épaisseur, qui peut aller du simple au triple, sa composition, sa structure sont en effet loin d'être homogènes. Elles varient même fort brusquement d'une région à l'autre, et toujours ces variations, portant sur un ensemble complet de caractères, dénotent des corrélations encore mystérieuses, mais qui achèvent d'en démontrer la valeur véritablement spécifique.

Aux processus sensitivo-moteurs l'écorce est donc là pour ajouter tout un système de relations non plus projectives, mais associatives, de sorte que les neurones destinés à réfléchir l'activité des centres inférieurs, étant accessibles également à des excitations d'origine corticale, le progrès de la vie psychique tend à rendre moins exclusive sur nos déterminations l'influence immédiate du milieu, et à y incorporer le souvenir de nos expériences passées.

L.\ VIE PSYCHIQUE ET LA CONSCIENCE.

Moyen d'adaptation aux réalités ambiantes, nos états de conscience n'en sont pas la réplique ni la reproduction, ils n'ont pas à en donner l'image. Nos perceptions ne traduisent que ceux de nos


rapports avec le monde extérieur qui intéressent, notre existence. Mais elles devront en exprimer les nuances en termes clairs et nets, c'est-à-dire par un système d'impressions et de symboles aussi aptes que possible à fournir des distinctions tranchées, des points de repère bien définis. Une sélection va s'établir entre les diverses variétés d'états psychiques. C'est ainsi que, suivant Bohn, les sensations visuelles ont une vertu toute particulière aux groupes sensoriels, où elles figurent, elles donnent plus de mobilité et de précision, jusqu'à « simuler parfois ce qu'on est convenu d'appeler intelligence » (3SO). Par elles peuvent se constituer « même au cours de la vie individuelle, dès associations complexes et variées qui jouent un rôle important dans les relations des animaux avec les divers objets du monde,extérieur » (236).

Cette loi de la plus grande utilité oriente l'évolution de la conscience Ceux de nos états qui par eux-mêmes ne peuvent donner lieu à des représentations suffisamment claires et distinctes s'effaceront derrière le symbolisme d'une autre série, aux termes plus maniables et mieux définis. Dans la vie mentale ces transpositions sont constantes. Combien de sentiments ou de sensations ne peuvent s'exprimer, pour notre conscience elle-même, autrement que par emprunt d"images à des espèces sensorielles plus riches en éléments figurés 1 Il en résulte que les données de l'introspection ne répondent pas plus à la réalité de nos processus psychiques, qu'ils ne sont une exacte représentation du monde extérieur. Elles constituent seulement pour nos relations avec le milieu un ensemble de_ signes, de formules et d'interprétations commodes. Comment connaître l'existence de ces états qui échappent à la conscience? '?

Ils peuvent se révéler par leur absence, et la fonction dont ils étaient l'indispensable condition se trouve alors abolie ainsi des impressions articulaires et musculaires qui échappent normalemen t à la perception consciente. Leur disparition, par suite de radicu)ite postérieure, s'accompagne d'incoordination dans les mouvements, d'ataxie, ét parfois d'une impuissance totale à exécuter les gestes les plus automatiques, ceux de la marche par exemple n'est-ce pas la preuve qu'à toute contraction musculaire, à tout déplacement


<ies membres, répondent des stimulus qui mettent en jeu les processus capables d'en régler instantanément la direction, l'amplitude et l'énergie? Mais que servirait-il au sujet de les connaître? Tous les états groupés sous le nom de cénesthésie sont normalement ignorés de la conscience ils n'expriment que des rapports internes, sur lesquels l'activité volontaire est sans prise immédiate. Mais leur influence sur la vie mentale n'en est pas moins considérable. A leurs modifications sont attribués certains troubles de la personnalité. De véritables délires paraissent en procéder plus ou moins directement telles ces impressions étranges dont le malade s'efforce de rendre compte en recourant à des comparaisons minutieuses et souvent extravagantes.

Leur invasion dans la conscience est constante, s'ils ne sont pas réduits par les représentations et concepts qui suscitent et définissent l'activité du sujet, essentiellement tournée vers le monde extérieur. C'est le cas dans la démence et l'idiotie, où sont abolis toute imagination, tout intérêt, tout motif d'agir gestes et habitudes paraissent avoir directement leur source dans des impressions intimes. Bien des stéréotypies et des tics, dont le malade est occupé des heures, des journées entières ne peuvent avoir d'autre raison que le besoin de satisfaire et de tenir en éveil telle sensation, dont un sujet normal est à ce point distrait par la projection perpétuelle de sa vie sur les objets de son activité, qu'il en reste absolument inconscient. L'idiot au contraire parait sensible à l'exercice de ses fonctions organiques tel celui qui tourne sur lui-même, semblable au sujet dont le cervelet ou les organes périphériques d'équilibre et d'orientation sont lésés manifestement il en éprouv: quelque impression, sans doute analogue au vertige. D'autres apportent, dans le choix de leurs aliments, un discernement qui doit traduire, à la manière d'un instinct, le sentiment très délicat de leurs aptitudes digestiv es par exemple, en rigoureux végétariens ils rejettent tout ce qui a la moindre odeur de viande. II arrive. enfin que leur marche ou leurs actes les plus automatiques sont modifiés par des influences très légères dont l'homme sain ne s'aperçoit pas, occupé qu'il est de l'objet et des fins de son activité. Pourtant, s'il se trouve distrait, sans conscience actuelle de son entourage ou de ses propres volontés, il peut d'un geste, d'une grimace, d'une altération quelconque survenue dans ses mouve-


ments les plus habituels, s'y révéler sensible. Dans certains états de faUgue une alternance s'établit même parfois entre sensations intimes et représentations objectives. Le fait est fréquent dans la phase hypnagogique qui précède le sommeil ou le réveil complet. « Tant que je restais couché les yeux ouverts, après une traversée mouvementée, tout se passait d'une façon normale, dit un voyageur dont Jastrow (139) rapporte le témoignage, mais lorsque je fermais les yeux je sentais le lit se balancer de plus en plus et ensuite des que je m'assoupissais il me semblait que le pied de mon lit se soulevait et que mon lit tout entier tournait; naturellement cela me réveillait. Ce phénomène se reproduisit maintes et maintes fois jusqu'au moment où je finis par m'endormir. Des deux systèmes de sensations, l'un se trouve donc réduit par l'autre, les sensations cénesthésiques d'équilibre par des- sensations visuelles; mais elles reparaissent instantanément dès que cesse l'influence antagoniste. Il faut donc bien qu'elles aient persisté incompatibles avec le témoignage des yeux, elles étaient simplement pour la conscience comme si elles n'existaient pas. C'est qu'entre nos perceptions, la sélection se fait au profit des plus représentatives, c'est-à-dire des plus aptes à traduire les réalités extérieures et à définir pour notre activité les conditions du milieu.

Par suite, loin de pouvoir donner la formule de notre vie psychique, la conscience reste habituellement fermée à nos états intimes, comme tels. Mais s'il arrive qu'ils en franchissent le seuil, c'est pour y subir une transposition, car ils ne peuvent s'exprimer que sous les espèces des représentations dont la conscience e&t coutumière. Si vives, si riches, si présentes que soient pour les cénestopathes les impressions dont ils souffrent, ils ne peuvent résoudre ce qu'ils sentent qu'en s'efforçant d'imaginer avec une minutie inquiète quels dispositifs matériels, quels agents tangibles sont cause de leurs maux. Mêmes procédés si le trouble affecle, au lieu de la sensibilité organique, la vie affective et morale; même tendance à trouver dans des circonstances et des situations, sinon réelles, du moins susceptibles de mise en scène et d'objectivité, l'illustration et la justification de tourments et d'appréhensions


qui tiennent à des dispositions toutes personnelles. imperméable aux sensations subjectives ou ne serval qu'à les travestir, la conscience est toujours trompeuse. Et comment échapper à de pareils effets, à moins d'être réfractaire à toute espèce d'activité sensitive ou de passion?

Les exemples de ce rapport entre éléments affectifs et représentatifs fourmillent dans les Fèves. A l'éclipsé des perceptions relatives au monde externe répond comme une phosphorescence de nos états intimes, cénosthésiques ou émotifs; mais ils n'arrivent à se fixer un instant que s'ils ont pu grouper, suivant des affinités symboliques ou fortuites, un ensemble de représentations, d'où leur vient une objectivité fugace et parfois fantastique. Ainsi, raconte Jastrow (133), « un orage amena une vision dans laquelle la tête du dormeur était placée sur une enclume et écrasée, ce qui produisait un grand bruit et. des étincelles ». Un renversement dans l'habituel agencement et dans la hiérarchie de nos perceptions, fait ici des sensations viscérales le thème, autour duquel s'organisent les éléments de conscience l'ébranlement des conséquences sensitivo-réSexes, d'ordre articulaire, musculaire, hydrostatique, etc., dont la tête est le siège, dominent, au lieu de faire aux perceptions plus objectives de bruit et de'lumière un accompagnement tout organique et ignoré elles sont l'effet principal. Mais il n'a pu devenir le centre de la représentation qu'en se substituant à lui-même des circonstances capables de l'expliquer matériellement, des circonstances qui dans l'espèce sont fort éloignées de sa cause objective et réelle, c'est donc bien qu'avoir conscience de soi, c'est se connaître par l'intermédiaire du monde extérieur. Que peut-il rester en effet d'un état psychique s'il est sans rapports avec une réalité quelconque, ou l'image d'une réalité? La conscience manque de termes pour le définir, l'évoquer et l'identifier. 11 faut une circonstance qui le fixe, un équivalent qui ne s'abolisse pas avec lui, dans un système capable d'offrir à la conscience des points de repère. Il faut un système de représentations dont l'objet subsiste en dehors de la conscience. C'est à peine si le penseur, absorbé en lui-même, et distrait du milieu par ses réflexions, peut conserver, de cette période méditative, un sentiment obscur, insaisissable et fuyant, à moins qu'elle n'ait été marquée de manifestations objectives, et qu'il soit capable d'y


retrouver les traces de son activité mentale. Prendre conscience de soi, c'est être en somme rappelé à soi par la représentation des réalités extérieures.

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Par suite le domaine de la psychologie, loin de s'identifier avec la .conscience, reste étranger à son contenu, qui n'est pas d'origine ni de création individuelle. Dans la perception la plus brute sont impliquées des interprétations, des idées, des systèmes de croyances et de représentations par lesquels l'homme participe a l'existence de son groupe social. De légères nuances distinguent déjà sans doute en face du même phénomène les sensations du physicien et de l'ignorant; au degré près, ils sont pourtant de culture identique, leur vie est inscrite dans les mêmes formes de civilisation. Mœurs, coutumes, idéologie, langage, ils ont en commun les conditions essentielles de l'existence, de l'activité et de la pensée.

Mais quand ces conditions sont autres, et différente la civilisation, combien va changer le système entier de représentations que l'individu tient de sa collectivité! Or c'est au travers de telles représentations que précisément la conscience saisit tout ce qu'elle peut atteindre de ses processus les plus intimes et les plus personnels. Le témoignage de la conscience ne sera donc pas accepté par le psychologue, comme expression adéquate des réalités psychiques.

A d'autres il laissera la connaissance des fonctions qui se développent selon des lois dépassant l'individu. Il ne prétend pas ramener à des faits de développement individuel les diversités de dialecte, ni les formes, ni l'évolution du langage; pas davantage il ne le tentera pour les systèmes de représentations qui dominent notre perception des choses. Mais la parole a chez tout sujet des conditions d'ordre anatomique, physiologique et psychique, en dehors desquelles elle est anormale ou impossible. De même la conscience et les fonctions mentales il s'agit pour la psychologie d'en étudier non le contenu concist, mais l'organisation, le progrès, les dépendances réciproques, les rapports avec tout facteur dont elles peuvent avoir à subir une modification quelconque. WALLOX.


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Observations psychoîogiqttes sur les combattants

Bien avant la grande guerre qui s'est terminée ilya deux ans, des physiologistes et des psychologues ont étudié les effets des diverses émotions, en particulier, ceux de la peur. Ils en ont fait dans leurs laboratoires les examens les plus minutieux et ils y ont t analysé tout le processus des réactions de l'homme à la menace du danger.

Comme toutes les expériences faites in vitro, celles qu'ils ont poursuivies ainsi ont besoin d'être complétées par l'observation directe de la vie, si l'on veut pouvoir en tirer des conclusions sûres et d'une valeur générale, si l'on veut se rendre compte surtout des raisons pour lesquelles le courage est souvent inégal chez le même homme. Les quelques remarques suivantes n'ont pas d'autre but que d'y aider, pas d'autre prétention que de s'appliquer à la psychologie de l'homme sur le champ de bataille; et leur seul mérite est d'y avoir été faites par un officier qui durant toute la guerre a appartenu à des unités combattantes.

CONTAGION DE LA PEUR ET DU COURAGE. RÉACTIONS INVERSES. L'histoire des paniques pourrait suffire à démontrer combien /H peur est contagieuse. Mais, il y a des faits qui,' pour n'avoir ni l'instantanéité de la panique, ni son caractère d'affolement, n'en prouvent que mieux à quel point ce sentiment est transmissible. En voici un exemple

Le 2S août 1914, les Allemands font un violent effort contre le bois L. dont deux brigades de la ne division de cavalerie tiennent la lisière Est. Des fractions d'un régiment d'infanterie de réserve


sont envoyées pour renforcer ces brigades. Plusieurs d'entre elles sont amenées à passer successivement près d'un poste de secours établi derrière un talus, à la lisière Ouest du bois. Les premiers soldats qui arrivent à sa hauteur, hésitent en voyant les blessés couverts de sang, ils s'arrêtent et font demi-tour. Quoique le péril ne soit pas encore bien grand pour eux, ceux qui les suivent les imitent avant d'avoir pu apercevoir aucun blessé.

Comme dans une colonne de cavalerie formée d'éléments marchant à distance, les uns derrière les autres, et dont les chevaux donnent tous des signes de terreur au même endroit, dans les sections qui suivent, c'est la même peur chez les premiers soldats à l'approche du poste de secours, chez les autres c'est la même contagion de ce sentiment. Un commencement de débandade en résulte. Il faut employer des cavaliers pour ramener de force les fuyards à la bataille. Conduits au delà du poste de secours, jusque dans le bois, formés en petits groupes encadrés par des cavaliers pied à terre, les fantassins n'ont plus de défaillance. A lui seul, ~e calme t~OH~'ë ait H~M'M <~« c~CMoet' sa;' Mit /KHn;Ke énergique SM/ souvent à ~MMt'e)- complètement ceux qui le voient ou l'entendent.

Le 19 août i9i4, la plus grande partie de la n" division de cavalerie est-massée dans des prairies devant S. Les Allemands commencent sur elle un tir d'artillerie lourde à obus percutants. L& colonel B. commande un mouvement à son régim&nt, d'une voix aussi sonore et du même ton qu'il l'aurait fait à une revue. Aussitôt le malaise que certains éprouvaient se dissipe et il semble à tous qu'ils n'ont plus rien à redouter des projectiles ennemis. Le 4 novembre 1914, le capitaine C. passe au galop, sur uneroute battue par les feux, pour aller chercher des instructions auprès du général M. entre Zi. et Y. II arrive au poste de commandement du général, qui est établi dans une maisonnette en briques. Il y voit le général étudier sa carte avec la plus grande tranquillité, malgré les balles qui de temps en temps font tomber un peu de plâtras à côté de lui. II s'étonne d'avoir pu un moment se croire en danger et c'est au trot réglementaire qu'il repart avec les instructions qu'il est venu chercher.

Le 31 octobre 1914, entre Saia-t-E. et W. deux escadrons du n" cuirassiers sont au combat à pied. Un peloton anglais également


pied à terre vient se former à gauche de leur ligne, mais en arrière, à l'abri d'un repli de terrain qui t'empêche de tirer. Questionné par te capitaine C. l'officier qui commande ce peloton lui répond qu'il ne.peut se placer plus en avant, à cause de la violence du feu. Peu après une rafale d'obus fait légèrement nechir les cuirassiers qui presque immédiatement regagnent la ligne qu'ils occupaient. Le peloton anglais les suit dans ce dernier mouvement et se met à leur hauteur.

Il y a poMr~cM~ des actes qui, à force ~e<)'g tcmeMM'M, éveillent plutôt l'idée du danger qu'ils ne donnent confiance.

En octobre 1917,le commandant C. reconnaît dans un secteur assez dangereux la partie de la position défendue par la compagnie du capitaine R. Cet officier, pour mieux renseigner sur les lignes allemandes très voisines, ne cesse de se découvrir inutilement audessus du parapet de la tranchée. Bien que, par exception, l'ennemi i ne tire pas, le commandant C. au lieu d'être rassuré par cette insouciance, éprouve quelque appréhension et s'attend à devenir l'objectif du feu des Allemands, si bien qu'il lui faut se forcer pour ne pas en faire moins que son subordonné et pour se découvrir largement lui aussi.

Inversement, dans une troupe ou dans un ~)'OMpe d'hommes exposés à un même danger, les marques <n~Mtë~M~ !Hon<rgM p<M' ce1'tains d'entre eux, loin d'être imitées peu' tous ceux qui lis voient, p~MueM~ les affermir dans leur sang-froid. ~/aM c'est ~ëMera~mcK~ pa;*cp qu'elles leur donnent l'occasion e~ s'eKO~Me:)' ~'e~'g assez forts poM?' résister à la coH<a~ot!MH exemple déprimant.

Le 19 août 1914, devant S. lorsque la ne division de cavalerie se trouve en butte au tir de l'artillerie allemande et que de gros obus éclatent à une quarantaine de mètres des escadrons, sans heureusement faire autre chose que les éclabousser de terre molle, le capitaine de D. bien qu'il sourie au premier sifflement, se couche sur l'encolure de son cheval. Le capitaine C.qu~ l'aperçoit,'redresse le haut du corps et oublie ce que l'immobilité sous le feu a de désagréable, en constatant qu'il est plus maître de ses nerfs que son camarade.

Le 4 novembre 1914) ce même capitaine rencontre dans Z. qui est bombardé par les Allemands, une colonne de cavalerie anglaise battant en retraite au grand trot et un peu en désordre. Il se sent


aussitôt supérieur à ces cavaliers pressés de s'éloigner du péril, il ralentit l'allure et les laisse le dépasser en les regardant tranquillement.

En juin 1916, dans le ravin de B. au nord de V. le commandant C. est, pendant un bombardement, dans un mauvais boyau, avec deux autres officiers. Il remarque que ceux-ci baissent la tête chaque fois qu'un projectile vient à siffler auprès d'eux, alors que lui-même est resté impassible. M en éprouve un peu de fatuité et il met de la coquetterie à observer avec soin, à la jumelle, les mouvements de l'ennemi et à en parler à ses voisins. PoM?' '°cAappcr à la contagion de la ~me<<e ou de la peur, il ne faut ni subir l'ascendant (f~M~t'M!, ni e~'e SOMtMM passivement <: toutes les t~Menc~ gr~a~'M. Aussi les chefs dont la personnalité est plus forte en général que celle des soldats cèdent moins qu'eux aux impulsions parties de la troupe. Ils y sont, d'ailleurs, d'autant moins disposés qu'ils ont une autorité et des devoirs plus grands, que, moins en contact avec elle, ils sont plus éloignés d'être à son diapason moral. C'est pour cette dernière raison que des officiers ou des gradés qui voient les hommes d'une autre unité se débander sous les tirs de l'ennemi peuvent les reporter en avant avec plus d'énergie que les officiers et les gradés de cette unité, même s'ils ont eux-mêmes été exposés à des feux aussi violents.

INFLUENCE DE LA REPRÉSENTATION

QLE L'HOMME SE FAIT DU DANGER SUR L'APPRÉHENSION QU'IL EN A. Z'ajopt'e'Aen~tOH que /ommg a <~M danger n'est pas pro~)o?'~on?:e~e f: sa grandeur, elle dépend avant tout de la rep!'MeM~a<tOK gM'~ s'en fait. Cela se comprend, puisque la crainte la plus minime comme la plus forte est, suivant sa durée et son intensité, un sentiment ou une émotion provoqués, par l'aperception d'un événement ou d'une circonstance.

Le moindre trou, le moindre couvert, si illusoire, si dangereux même qu'ils soient parfois, rassurent ceux qui s'y cachent, en leur faisant perdre la claire vision du péri!. De ta, au cours d'une attaque ou d'une marche d'approche, l'attraction des localités, des petits bois, des fonds où cependant l'ennemi ne cesse de tirer. Que


de vallons ont, à cause des hécatombes qui s'y sont renouvelées, été appelés ravins de la mort Que de villages où, comme à C. le li juin 1918, sont venues s'entasser des troupes, malgré le bombardement qui y était plus fort que dans la plaine Combien, par r contre, l'on évite soigneusement les abris n'ayant pa& au moins deux issues, lorsque, commel&colonel M.et le commandant C. en Juin i9i6, devant V. on a eu son poste de commandement écrasé par un obus et qu'à côté de soi plus de vingt hommes sont morts enterrés vivants!

C'est surtoutl'éventualité d'être frappé par un projectile dans sa tranchée ou au cours d'un assaut qui hante l'imagination du troupier. Et c'est à l'ii-même que presque toujours il rapporte tonte menace de danger. Qu'un ballon d'observation ennemi soit dans le ciel, à une dizaine de kilomètres du boyau qu'il parcourt et que deux ou trois obus viennent à tomber dans son voisinage, aussitôt il se figure que les observateurs montés dans la nacelle du ballon l'ont aperçu et l'ont signalé à leur artillerie. Qu'un aviateur ennemi passe au-dessus de lui en tirant, il se croitbien souvent tout particulièrement visé. Te! celui qui, ayant à franchir un grand espace découvert, entend à chaque bond qu'il fait les balles d'une mitrailleuse claquer autour de lui, il éprouve alors une impression bien plus désagréable que s'il était exposé aux dangers qu'il sait impersonnels des tirs d'artillerie exécutés sur la zone où il est. L'officier a d'autres préoccupations que le troupier. Ayant moins que ce dernier le souci de sa vie et davantage celui de son honneur militaire, c'est pour lui un plus grand malheur de tomber aux mains del'ennemi. Il y pense davantage et le redoute plus. Il songe davantage aussi au sort de l'unité petite ou grande à laquelle il appartient et du sort de laquelle il est responsable. Ayant étudié l'histoire, il peut se rappeler quelles conséquences funestes a eues dans des guerres précédentes le concours de certaines circonstances. Et, lorsqu'il sait qu'une partie de ceHes ci sont réalisées dans la situation eu il se trouve, il voit déjà, par les yeux de l'esprit, les autres tout près de se produire, et il est obsédé par l'idée du désastre qu'il appréhende. 2

En novembre 1914, presque chaque soir, la S" brigade de cuirassiers quittait les emplacements qu'elle avait occupés pendant la journée, à l'est d'Y. pour aller se reposer quelques heures à l'ouest


de cette place et y faire boire et manger ses chevaux. Les itinéraires qu'elle pouvait suivre passaient sur un des trois ponts établis dans la ville ou tout à proximité et servant pour franchir le canal de t'Y. à toutes les troupes combattant dans le saillant formé par nos positions, à l'est du petit fleuve, ainsi qu'à leurs voitures de ravitaillement en vivres et en munitions. Le trajet se faisait de nuit dans les faubourgs et le long des fossés des fortifications, sur un chemin étroit, encombré par des convois anglais allant en sens inverse, à la lueur des incendies allumés par les obus tombant sur les maisons. Quoique la brigade ait toujours été assez heureuse pour l'accomplir sans y perdre plus de trois ou quatre blessés en trois semaines, il est resté un des souvenirs les plus mauvais que beaucoup de ses officiers aient gardés de cette partie de là guerre. La raison en est qu'ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la situation de l'armée de Mac-Mahon à Sedan, les i" et 3 septembre 1870 et à ses points de ressemblance avec celle des troupes alliées à l'est d'Y. Ils pensaient à tout ce que les efforts allemands avaient de menaçant. Ils se représentaient la confusion qui se serait produite, si un des gros obus avec lesquels l'ennemi cherchait à atteindre les points principaux avait rompu le pont ils allaient passer et si, alors, il avait resserré son étreinte, étendu le bombardement de la vieille cité sur ses abords immédiats. Combien l'appréhension que l'on a du péril dépend de l'idée qu'on s'en fait, rien peut-être ne le montre mieux que les variations de la crainte inspirée par les gaz toxiques.

Après qu'en 191S, les Allemands eurent réussi devant Ypres, à faire reculer les Alliés grâce aux effets suffocants de leurs gaz chlorés lancés en vagues, cette arme nouvelle, contre laquelle nous n'avions aucune parade, fut en général extrêmement redoutée. Bien souvent les guetteurs, trompés par l'apparence d'un brouillard matinal, crurent que l'ennemi recourait à son utilisation. En novembre 1913, dans la forêt de P. il arriva même qu'un soldat prit une fumée légère partie d'un fourré et poussée par la brise pour le début d'une émission de gaz, s'appliqua sur la bouche et le nez le simple tampon avec lequel nous cherchions alors à nous protéger, et courut avertir ses chefs avec tant de hâte etd'émotion qu'en arrivant il tomba évanoui.

En même temps que se perfectionna la défense contre les gaz,


leur mode d'emploi changea. Ils furent de moins en moius répandus par vagues, procédé d'une efficacité toujours limitée dans sa durée, incertain et même dangereux pour celui qui s'en sert, si à la suite d'une saute de vent la direction du flux délétère vient à changer. Ils furent projetés au moyen d'un grand nombre d'obus, dont l'éclatement eh faisait sur le sol des nappes de plus en plus épaisses et de plus en plus toxiques. Puis, à partir de 1918, les Allemands abandonnèrent peu à peu les gaz chlorés pour leur substituer l'ypérite dont les effets, plus persistants sur les terrains battus et plus pernicieux souvent pour l'homme, sont moins immédiatement nocifs. Les ofSciers, qui savaient le danger de ce corps, prirent contre lui autant de précautions que contre les gaz asphyxiants. Il n'en fut pas de même tout d'abord des troupiers; malgré les paroles de leurs chefs, ils restèrent longtemps sans croire à toute sa malfaisance et ne se conformèrent pas toujours à l'ordre qui leur était donné de mettre leur masque dès le commencement de tout bombardement. Afin de se faire évacuer, quelques-uns môme, de la catégorie de ceux qui en 19H passaient leur main audessus de la tranchée pour s'y faire~blesser, s'exposèrent aux accidents pulmonaires causés par l'ypérite, comme si ceux-ci ne devaient jamais être mortels ni très graves.

Presque toujours le péril inconnu paraît plus ~raM~ qu'il K'M<. L'imagination s'en inquiète, le voit plus divers et plus menaçant que la réalité. Un exemple en vient d'être donné avec ce qui a été dit de la crainte des gaz vénéneux. Celle qu'inspirait la guerre de mines aux troupes qui y étaient engagées pour la première fois en est un autre. Ce genre de lutte était pratiqué en 1917, dans un secteur montagneux où les blockhaus français et les blockhaus allemands étaient parfois si près les uns des autres que leurs réseaux de fils de fer se touchaient. Bien que peu à peu, il eût été limité à une partie assez réduite du front, on l'y redoutait encore partout, et, lorsque l'ennemi, réparait ses tranchées ou ses abris creusés dans le roc, les hommes croyaient bien souvent entendre le travail souterrain de mineurs poussant des galeries en dessous d'eux pour les faire sauter. Cette peur chimérique faillit faire évacuer un point assez important. `

Parce qu'elle dissimule l'assaillant et parce qu'elle lui voile le danger, la nuit permet des opérations qui de jour seraient impos-


sibles. Cependant dans les ténèbres l'homme est moins hardi qu'en plein soleil. H y est toujours isolé, si nombreux que soient ses voisins; il n'a pas de témoins pour admirer ou pour réprouver sa conduite; il ne peut guère espérer de secours s'il est blessé grièvement. A ces raisons qui sont surtout valables pour le troupier, s'en ajoute une autre qui est importante surtout pour le chef. Dans l'obscurité, il est impossible de mesurer le péril, toute attaque, toute parade sont aveugles, toute action hasardeuse, et l'entreprise la mieux préparée n'est plus qu'un saut en plein inconnu, si quelque événement inattendu change quoi que ce soit à la situation~.

De même que le pen7 tHCOMMM <aM plus que le p~ connu, le danger t~)M décontenance plus que ~~H~p/VUM. La majorité des artilleurs français étaient avant la guerre persuadés de la supériorité de teùrs armes sur celles des Allemands. Ils la croyaient telle qu'ils n'auraient presque rien à appréhender des batteries adverses. Aussi au début des opérations supportèrent-ils souvent le feu des grosses pièces de campagne avec moins de calme que les cavaliers ou les fantassins qui s'attendaient à souffrir des obus. Le 18 août 1914 devant S. un groupe qui quelques jours plus tard devait montrer le plus beau sang-froid, fut pris sous les coups de l'artillerie lourde allemande. Trop éloigné de celle-ci pour pouvoir lui répondre, il fut un moment >t assez troublé, et son chef envoya un ofHcier demander au général commandant une brigade de cavalerie voisine de lui, de fairecharger un escadron pour lui permettre d'amener ses avant-trains. Sur le refus du généra!, il fit d'ailleurs cette opération sans grande difficulté, comme sans la protection d'aucune autre troupe. Les surprises surtout déconcertent, lorsqu'elles réussissent. Elles obscurcissent !a vue, elles déroutent l'esprit, elles affolent ou paralysent les parades, elles désordonnent les ripostes. Le 8 octobre 1914, à la nuit tombante, la ne division de cavalerie qui a passé toute la journée autour de .H. avec une partie seulement de ses escadrons au contact de l'ennemi, entre dans la ville où elle croit pouvoir se reposer en toute sécurité sous la protection de ses avant-postes. Avant que la répartition et la préparation du t.. Erst wâgen, dann wagen d'abord considérer, ensuite oser, dit un précepte militaire allemand.


cantonnement soient achevées, une cinquantaine de cyclistes bavarois venus d'Y. réussissent en se glissant le long de la voie ferrée, qui était insuffisamment gardée, à pénétrer jusque dans la gare. Une quinzaine de territoriaux s'y trouvaient; ils les mettent en fuite. Sortant des bâtiments de la station, quelques-uns se lancent à leur poursuite en tirant des coups de fusil. La population civile prise de panique commence à se sauver. Alertée, toute la H" division se prépare à la bataille; son artillerie place une pièce en batteyie dans la rue principale, deux escadrons pied à terre se déploient en tirailleurs dans les jardins. Il suffit pourtant d'une quinzaine de cavaliers télégraphistes rassemblés par un officier pour repousser la patrouille allemande et lui faire trois prisonniers, ce qui rassure tout le monde au point que la seule préoccupation redevient vite de manger et dormir'.

-En mai 1916, pendant une nuit assez sombre, une patrouille d'infanterie française s'avance en -rampant dans les prairies qui bordent la S. Tout d'un coup un caporal entend à côté de lui un frôlement dans les .herbes et sent qu'une de ses mains vient de se poser sur un homme. Il serre celui-ci à la gorge et crie « A moi, j'en tiens un! » Le reste de la patrouille française accourt; une patrouille allemande de même forc&et qui avait passé la rivière pour explorer nos lignes se rend à elle sans combat. L'inverse se serait peut-être produit, si c'avait été le caporal français qui eût été par hasard pris à la gorge.

En septembre 1918, devant les monts de C. une patrouille allemande pénètre à l'improxiste dans une tranchée française. Les soldats qui la gardaient se retirent par un boyau que deux Allemands prennent à leur tour. Un homme qui venait de chercher la soupe de son escouade, arrive sans s'en rendre compte derrière eux. 11 crie « Aux armes )) -en voyant les Allemands.' Ceux-ci, surpris, ont peur et se rendent à lui avant que de sescamarades soient arrivés à son aide.

1. Dans son livre ~Mc<a: caua7e)'e à faMeyaMcAe de J!'a)'mee peyM~m< la bataille <A* Marne, une haute personnalité militaire qui se cache sous te pseudonyme d'Hétais, raconte plusieurs surprises que la cavalerie française inQigea aux armées allemandes. U n'en est pas fait état.dans cette étude qui est psychologique et non tactique, parce que les renseignements donnés sur eues ne permettent pas suffisamment de déterminer leur effet moral sur nos ennemis.


CONDITIONS MORALES DONT DÉPEND PARTIELLEMENT LA MANIÈRE D'AFFRONTER LE DANGER. INFLUENCE RÉCIPROQUE DE LA COLÈRE ET DE LA CRAINTE. DE L'HABITUDE.

Pas plus que la confiance, le courage ne se commande.

Dans tous les régiments, il y eut des hommes qui, pendant presque toute la guerre réussirent à ne pas assister aux affaires meurtrières. Tous les moyens leur étaient bons, depuis l'évacuation à la suite d'une maladie dont ils exagéraient, simulaient ou provoquaient même parfois les symptômes, jusqu'à la mise en prévention de Conseil de guerre pour un délit dont ils espéraient être amnistiés à la paix. Peu leur importait le mépris de leurs camarades; ils échappaient au danger, c'était leur principal désir. Les plus beaux discours du monde sur l'Honneur, le Devoir, la Patrie, la Liberté ne transformeront jamais de tels lâches en soldats intrépides.

Mais, comme cAex cM<Mtm<MMr~M!, d'habitude craintifs, défendent. bravement ~Mrs petits wcKae~, c~ez f/;o??MKe ordinaire le sentiment ou l'émotion peur peuvent être CNMCM.! pat- MKe~SMtOM ou une émotion plus ~MtMNHfg. A plus forte raison, chez celui qui est naturellement courageux peuvent-ils être totalement abolis au milieu même des plus-affreux périls. D'habitude, pour faire oublier ceux-ci, il suffit chez l'officier des soucis du commandement ou de la volonté de montrer l'exemple, chez le médecin du simple devoir médical, la force des réflexes professionnels obligeant au calme l'esprit de celui qui a un problème tactique à résoudre~ ou une opération chirurgicale à pratiquer. C'est ainsi qu'en 1918, le 20 mai, le capitaine T. monte à l'assaut des positions allemandes, en dirigeant sa compagnie avec des gestes faits avec sa canne, comme un chef d'orchestre conduit ses musiciens avec sa baguette; c'est ainsi que le 11 juin de la même année, le docteur M. donne des soins aux blessés de son bataillon aux endroits mêmes où ils tombent, jusqu'à ce qu'une balle l'atteigne en plein front; c'est ainsi que le 19 août, le commandant C. rédige sous le feu de l'ennemi, plusieurs ordres ou rapports dans une tranchée à demi-détruite et ne songe à s'abriter que lorsqu'il n'a plus qu'à attendre les réponses qu'il demande. C'est ainsi encore que dang une matinée critique, le 8 juil-


lët 19n, le sous-lieutenant N. officier d'artillerie de liaison, voyant toutes les lignes téléphoniques coupées entre le régiment d'infanterie auprès duquel il est' détaché et l'artillerie divisionnaire, se porte en un point menacé et particulièrement bombardé pour établir une liaison optique et demander lui-même à l'artillerie de raccourcir son tir de barrage et qu'il ne quitte ce point qu'après avoir l'assurance d'avoir été compris.

Chez le troupier, c'est surtout la préoccupation d'une mission précise à remplir qui a le pouvoir d'éloigner la pensée du danger. Et l'efficacité qu'elle a à ce point de vue, est d'autant plus grande que les gestes nécessités par la tâche à accomplir sont devenus plus instinctifs, à force d'être coutumiers. L'exemple des coureurs, des brancardiers régimentaires, des servants de fusil-mitrailleur ou de mitrailleuse le montre bien. Ainsi, le 23 juin 1~J6, au bois N. alors que les fusils-mitrailleurs sont encore rares et d'un maniement délicat, le fusilier G. grâce à son sang-froid et à son adresse défend à lui seul l'approche de sa tranchée devant laquelle il abat près de vingt Allemands. Deux jours après, le brancardier 0. dont le régiment vient d'éprouver de très grosses pertes en tentant une contre-attaque, s'en va à l'origine du ravin de B. ou sans arrêt éclatent des projectiles d'artIUerie lourde, chercher tes blessés qui s'y trouvent et sans aide, en ramène plus de douze au poste de secours, parcourant chaque fois près d'un kilomètre aller et retour sur un terrain battu par les feux. Le 20 mai 1918, pendant la préparation de l'attaque française sur le K. une des pièces de la section de mitrailleuses du sergent A. est à deux reprises renversée et enterrée par les obus ennemis, qui blessent plusieurs hommes. Chaque fois, le sergent A. la déterre, s'assure de son fonctionnement, la remet en batterie et fait reprendre le tir. Plus peut-être que dans les autres foules, dans les armées, ces multitudes organisées, les <!mes ~HtHNK/MeHes sont sujettes à se laisseu absorber dans l'âme collective et à s'enthousiasmer pour un idéal commun, à ressentir plus que les leurs les inquiétudes nationales, à se dévouer entièrement à la défense d'un symbole patriotique, à obéir aveuglémeilt aux suggestions d'un mot -grandiose, d'une formule généreuse.

C'est pour cela qu'à certaines heures particulièrement critiques, pour les destins du pays, ceux qui en connaissaient la gravité,


comme en 1914 de la Mortagne à l'Ourcq, comme en 1916 à Verdun, comme en 1918 sur tout le front, offrirent la plus tenace résolution à la violence des efforts ennemis.

Affronter ou, ce qui psychologiquement re~MH< au même, croirea~-o~cr sans raison un danger le fait <OM;OM~ pa!'N!<re plus ~aM<f et t~y-eMMnng plus que le braver avec la certilude de Mt't-tr~OM?' mieux les !MM?-ë<s supérieurs auxquels on se dévoue. Officier ou soldat, personne n'aime que l'on joue avec sa vie, personne ne consent volontiers à des sacrifices estimés aussi évitables que sans utilité. Les coups de canon trop courts de l'artillerie amie brisent plus la résistance de la troupe qui en souffre, ou. coupent plus son élan que ceux, bien ajustés, de t'artillerie ennemie. Le 21 août 1914, une compagnie qui exécute une contre-attaque en direction d'H. n'est pas ralentie par les projectiles allemands qui lui font cependant subir quelques pertes. Une rafale française tombe dans ses rangs; sans lui faire plus de mal, elle l'arrête net.

Celui qui est sur le champ de batailie trouve naturel que l'ennemi cherche à le tuer ou à le mettre hors de combat. H ne peut admettre que dans son armée tout le monde ne fasse pas tout pour aider à sa réussite, faciliter sa tâche, le secourir dans le périt. H comprend et pardonne encore moins que chefs ou camarades par négligence, paresse ou amour-propre t'exposent, si peu que ce soit, à être tué ou blessé sans profit pour le pays. Cela explique ce qui précède, comme cela explique ce qui suit.

En novembre 1914, le capitaine C. accomplit une mission que la seule et stricte application des règlements aurait dû lui éviter. Plusieurs obus éclatent près d'ult carrefour où il passe; ils lui causent une anxiété que des périls plus grands ne lui avaient pas encore inspirée et ne lui inspirèrent pas par la suite, pendant IEreste de la campagne. En août 1918, le même otneier est chargé d'une mission beaucoup plus dangereuse et qui ne lui paraît pas plus motivée par l'unique souci du succès de nos armes. Cette fois, il n'est agité par aucun sentiment dépressif. Mais-c'est qu'ayant l'impression d'être l'objet d'une brimade, il en éprouve du ressentiment. Tel le Japonais se suicidant à la porte de son ennemi, il pense que s'il est frappé, le même coup atteindra peut-être à travers son corps, l'esprit de celui que le brime, lui infligera le.tourment du remords et ainsi le vengera.


C'est un sentiment analogue qui, en juillet 1915, anime le lieutenant R. lorsqu'avant des'élancer à l'assaut de la F. cet officier à qui ses supérieurs avaient fait des reproches immérités annonce à un de ses camarades qu'après ce qui avait été dit de lui, il ne veut pas revenir de cette attaque, où effectivement il fut tué'.

La mauvaise humeur de la troupe qui, sans avoir l'espérance du succès, se croit envoyée un danger inutile se traduit le plus souvent en mauvaise volonté c'est vrai surtout, lorsque les circonstances peuvent lui faire penser qu'en raison même de son ardeur au combat, de sa constance dans le péril et la misère, elle est plus souvent que d'autres jetée dans la bataille ou y est maintenue plus longtemps. Il y a là une des causes de mécontentement qui, après l'échec de l'offensive d'avril i917, permirent à une propagande complice de l'ennemi de transformer de braves soldats en mutins momentanément sourds à la voix de l'honneur et du devoir.

Comme la peur, dont elle naît parfois, colère est en effet une réaction de défense; et bien souvent les actes qu'elle détermine peuvent être regardés comme de simples manifestations de l'instinct de conservation. Le cerf sur le point d'être forcé fait tête aux chiens qui le poursuivent et découd tous ceux quiapprochent trop de ses bois. Dans l'impossibilité de fuir un ennemi implacable, tel homme combat avec fureur qui à l'avenir sera décidé à tout faire pour ne pas retourner au feu.

Coupés de l'arrière par un violent bombardement, le soldat R. et quelques camarades sont assaillis par une assez forte patrouille allemande. Ils résistent opiniâtrément; presque tous sont blessés ou mis hors de combat. Quoique blessé, R. c.ontinue la lutte à la grenade, avec une telle rage qu'à lui seul il empêche l'ennemi de prendre pied dans sa tranchée, ce qui lui-vaut une citation à l'ordre de l'armée. Quelques mois après, R. qui est une sorte d' <' apache revient de convalescence et rejoint son régiment. Il refuse de se

1. L'influence stimulante de l'irrUa.tion était bien connue des officiers du Premier Empire. Un général du plus haut mérite et de la plus grande et juste réputation, celui auquel on doit le succès d'Iéna, m'a dit souvent que lorsqu'une affaire se préparait, il taquinait par système ses officiers, et que cet éperon leur donnait encore plus d'éian, lorsqu'il les jetait sur l'ennemi. Générai de Brack. Avant-postes de cavalerie légère..


rendre en ligne, criant qu'il préfère les travaux publics au séjour aux avant-postes.

Le 22 j uillet 1915, les cyclistes de la ne division de cavalerie, de concert avec de l'infanterie ordinaire, attaquent les positions allemandes de la F. Pris à cause de leur uniforme pour des chasseurs alpins, troupe à laquelle le commandement allemand a fait la réputation d'être sans merci, ils se heurtent à une défense énergique et subissent de lourdes pertes, alors que devant l'infanterie de ligne, les Allemands se rendent presque tout de suite. Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1916, les compagnies du x° régiment d'infanterie viennent successivement relever celles du te sur les positions qu'elles tiennent devant V. et où, depuis dix-huit jours, elles sont soumises au tir ininterrompu de- l'artillerie ennemie. Par suite du retard d'une des compagnies du premier régiment et de l'impossibilité de faire la relève en plein jour, la compagnie du lieutenant P. est obligée de rester une journée de plus sous le feu. Lorsqu'au soir, celle qui doit la remplacer en réserve, près du poste de commandement du colonel, arrive enfin, le lieutenant P. ne cache pas son impatience au capitaine qui lui succède et ne lui ménage pas les propos les plus désobligeants. Qu'un peu de crainte puisse se transformer en colère, quelquefois même à l'insu de celui qui l'éprouve, c'est encore plus évident dans bien des circonstances. Dans les secteurs où presque tout mouvement aperçu par l'ennemi est suivi d'une rafale d'obus ou de torpilles, il est rare que les occupants ne soient pas irrités contre les visiteurs dont les allées et venues, faites sans les précautions indispensables pour ne pas se faire voir, risquent de leur attirer un bombardement.

La nuit, au cours des relèves ou des travaux exécutés à proximité de l'ennemi, il est fréquent que celui qui se sert d'une lampe électrique pour regarder son chemin ou qui allume sa pipe à la flamme d'un briquet ou d'une allumette-tison s'entende adresser à voix basse des invectives avec l'injonction d'éteindre la lumière qu'il fait.

De même, le cavalier que surprend un écart brusque de sa monture effrayée par un bruit subit, causé par une personne près de qui il passe ou par l'apparition soudaine de celle-ci, se laisse souvent aller à quelque emportement qui semble inexplicable.


Comme ces cataclysmes qui bouleversent le sol et'font surgir les roches primaires au-dessus des sédiments lentement accumulés sur elles, la guerre a fait éclater le uerKMae civilisation recouvrant le fond des instincts primitifs de ~'AomMte. Elle a chassé de sa raison tout ce qui était acquisition individuelle et tendance artificielle. Elle a libéré tout ce qui dans ses penchants et ses aspirations est vraiment profond, naturel, hérité des générations les plus reculées. Elle a fait vivre côte à côte le savant et l'ignorant, le sceptique et le crédule; elle a mis sur un même pied d'égalité l'individu des classes supérieures, instruites, armées de sens critique et l'individu de ces classes misérables dans la mentalité desquelles les ethnographes retrouvent tant de survivances des caractères moraux des tribus sauvages. Elle a donné à tous ce sentiment de l'insécurité qui était presque inconnu dans nos sociétés modernes. Elle a pénétré le soldat de cette conviction que son sort et sa vie étaient à la merci d'événements imprévisibles pour lui. Tel dont le tour de permission arrivait à la veille d'une attaque ou durant une période particulièrement dure et dangereuse était tué en prenant le train dans une gare bombardée par avion, alors qu'il se croyait pour quelques jours à l'abri. Tel autre qui laissait son régiment au repos sur une plage des Flandres et comptait bien l'y retrouver à son retour, ne pouvait le rejoindre que près de l'Oise, au lendemain d'une affaire où le tiers de ses camarades étaient tombés. Telle troupe quittait à regret un secteur jusqu'alors tranquille et apprenait deux jours après que celle qui l'y avait remplacée avait péri écrasée sous les obus ou suffoquée par les gaz.

Une Mg'Me~e mysticisme un peu trouble déferla sur le front, jetant dans bien des esprits l'écume de ses croyances superstitieuses en /a Deracité des présages, en la /bt'ce des rites et des objets coMMO'es ou supposés doués de vertus magiques. Combien ont été remplis de tristesse, persuadés de leur mort prochaine .et affaiblis dans leur vaillance à la suite d'un sombre pressentiment qui par cela même s'est parfois trouvé juste! Combien qui, tout en souriant peut-être, ont gardé précieusement telle médaille bénite donnée par une mère, une femme ou un enfant, tel talisman envoyé par une amie souvent inconnue, tel bibelot devenu fétiche pour avoir été ramassé ou porté un jour de danger heureusement traversé et ont été heureux de l'avoir sur eux aux heures de grand péril, comme porte-bonheur


et porte-courage! Et à tout prendre qui pourrait dire qu'ils avaient tort si cela augmentait leur confiance et leur bravoure? Parmi les influences qui atténuent le plus l'impression produite par les Aor?-eM?-~ et les dangers du champ de bataille, celle l'habitude est une des plus puissantes. En août 1914, la vue des blessés ensanglantés provoque un sentiment pénible chez presque tous les ofnciers aussi bien que chez les soldats; et devant R. beaucoup d'entre eux ne peuvent regarder .sans éprouver quelque ma)aise, ni les morts français épars dans les prés où leurs pantalons rouges semblent d'énormes taches de sang ayant coulé de leurs corps mutilés, ni les faces déjà noires de cadavres allemands dont certains à genoux dans un fossé y gardent encore l'attitude du tireur. A la fin de la guerre, les mômes officiers sont si accoutumés à ce spectacle que l'un d'eux non seulement enjambe un soldat tué près de son poste de commandement avec autant d'indifférence que si c'était un sac à terre, mais encore qu'à la suite d'une contreattaque dans un secteur nouveau pour lui, il ne fait attention à un casque où apparaît encore la tête d'un Allemand mal enterré dans le fond d'un boyau, que parce qu'il lui est un repère pour reconnaître son chemin.

Avec la menace directe du danger lui-même, il n'en est pas tout L à fait ainsi qu'avec les visions de souffrance et de mort ni qu'avec t'atroce puanteur des charniers. L'assuétude peut aider l'homme qui<a la préoccupation d'une mission à remplir, la résolution de ne pas reculer ou la volonté d'avancer malgré tous les obstacles, à rester sourd aux sifflements et aux claquements des balles, aux vrombissements des gros projectiles et de leurs éclats, au bruit des explosions, au piaulement des ricochets. Elle lui est d'un secours précieux pour demeurer indifférent à la lueur des détonations, aux flammes et à la fumée des éclatements, aux gerbes de terre et de pierraille qu'ils projettent en même temps que les fragments des obus ou des torpilles. Mais si, jusqu'à un certain point, elle affranchit l'homme de l'émotion causée par un, péril immédiat; si dans la tranchée, elle lui sert à réprimer les mouvements par lesquels il cherche presque inconsciemment à l'éviter, tout comme l'escrimeur prend d'instinct une parade ou fait une retraite de corps, elle n'abolit pas ces réflexes. Elle ne les atténue même que, lorsqu'alliée à la chance, elle a donné au combattant la confiance en


son invulnérabilité. Ce sentiment ne va d'ailleurs pas toujours en croissant avec le temps et le nombre des batailles et des dangers courus. Il est sujet à une sorte d'usure et peut se transformer en l'appréhension de n'avoir été épargné par les blessures que pour être réservé à la mort. Ces paroles dites en juin 1918, après une affaire sanglante, par le capitaine D. un officier très brave, peu pessimiste jusqu'alors et n'ayant jamais été blessé l'attestent « Nous y passerons tous, à moins d'y perdre un œil ou un membre. » INFLUENCE DES BLESSURES ET DES TROUBLES NERVEUX. ACTION TANTÔT STIMULANTE TANTÔT INHIBITOIRE PRODUITE PAR L'APPRÉHENSION DU DANGER.

L'homme ne s'&a~Me pas aux, blessures. Presque toujours les coups qui l'atteignent dans sa chair, surtout s'ils intéressent les nerfs, l'atteignent aussi dans la partie purement physique de son courage. D'ordinaire l'impression qu'ils y produisent dure assez longtemps, même lorsqu'elle ne diminué en rien la vaillance volontaire.

Une observation faite en 1916 et précédemment mentionnée est. celle de deux officiers qui baissaient la tête au passage de chaque obus au-dessus d'eux. Ces deux officiers avaient été blessés antérieurement l'un quatre fois de suite au combat de G. en 19M, alors qu'il conduisait son bataillon à l'attaque; l'autre deux fois en 1915, alors'qu'il donnait des preuves de sa fermeté- sous le feu. S'ils ne pouvaient réprimer leurs-mouvements nerveux, d'ailleurs très petits, jusqu'à la fin de la guerre, l'un et l'autre témoignèrent par leur conduite de la parfaite intégrité de leur courage moral. Un autre officier très brave également, le lieutenant B. dont en 1915 une grenade avait d'une quarantaine d'éclats lacéré le dos et la nuque, y creusant des plaies douloureuses et longues à guérir, ne pouvait pas encore en 1918 s'empêcher toujours dé tressaillir aux explosions très rapprochées.

Les mouvements involontaires des trois officiers dont il vient d'être parlé, sont de même nature que ceux dé beaucoup d'animaux i. On connaît le mot de Turenne Ah! carcasse, tu as peur, mais je te mëneraîen avant et il faudra bien que tu m'obéisses! »


effrayés par un bruit ayant déjà accompagné pour eux une sensation de souffrance. Par exemple un grand nombre de chevaux qui ont été heurtés par une voiture ont toujours un frémissement de peur, lorsqu'ils entendent venir une charrette. Des chiens qui avaient pu être dressés à servir d'estafettes et s'acquittaient fort bien de cette tâche, sous des bombardements assez violents, ne sont plus bons à rien lorsqu'ils ont été blessés par un éclat d'obus.

Mais tandis que chez l'animal, même si la douleur n'a pas été très vive, la relation qui unit celle-ci à un certain bruit semble souvent enregistrée à jamais dans sa mémoire organique, elle ne persiste parfois que durant un temps très court chez l'homme. Cela tient à ce que ce dernier possède seul à un degré élevé la volonté, la raison et l'imagination et à ce que, grâce à ces facultés, il peut à une association d'images mentales déprimantes substituer une association exaltante. Tel est le cas du lieutenant H. les éclatements lui rappellent comment, malgré le tir de l'artillerie ennemie, il a pu certain jour infliger avec ses mitrailleuses de lourdes pertes aux Allemands, bien plutôt qu'ils ne le font se souvenir du coup qui l'a frappé. Il est vrai que la très grave blessure qui l'a couché à terre l'y a jeté sans connaissance. Tel est aussi le cas du lieutenant J. Cet officier, à la fois très consciencieux ettrès Imaginatif, a été blessé en 1914 et n'est revenu sur le front qu'en 1.91.6. Chargé aussitôt des fonctions d'officier de renseignements, il s'est passionné pour elles, au point qu'avant d'éveiller en son esprit l'idée du danger, les obus tombant près de lui y évoquent celle d'une batterie ennemie à identifier ou à situer.

Qu'elles proviennent soit du danger physique seul, soit surtout des soucis de la responsabilité, les émotions des batailles ont des conséquences particutièrement graves chez les intoxiqués, les surmenés, les psychasthéniques. Les impressions de crainte, au lieu de s'atténuer par l'habitude, s'amplifient souvent chez eux, à mesure qu'elles se succèdent, par un phénomène qui rappelle ceux de l'anaphylaxie. Elles augmentent l'instabilité de leur équilibre moral, elles brouillent Jeur raison, elles affaiblissent leur volonté. Elles les disposent à toute une série de troubles psychiques dont les manifestations vont des hallucinations visuelles ou auditives et des fugues les plus simples jusqu'à des suicides parfois


déconcertants. C'est pour cela qu'aux périodes de la guerre où le périt fut accompagné d'une grande fatigue, la criminalité militaire fut particulièrement élevée. Tel fut notamment le cas en 19)4, alors qu'il n'y avait encore eu aucune élimination des individus dont les tares mentales allaient être révélées par les conditions de la vie en campagne, alors surtout qu'il n'y avait eu aucune désintoxication de tous les alcooliques rappelés sous les drapeaux et que la discipline avait fléchi sous le poids de la défaite et de désillusions cruelles.

Chez beaucoup de soldats, la succession rapide des impressions dépressives du combat provoque de l'hébétement et de l'aboulie. Aussi arrive-t-il souvent que, lorsque ses chefs ont disparu, la troupe obéit passivement à toutes les impulsions auxquelles elle est soumise. Le 23 juin i9i6, les Allemands par leurs feux d'artillerie et les progrès de leur infanterie font refluer du bois N. dans le ravin dé B. des groupes de fantassins français. Ces hommes qui paraissent éperdus passent devant le poste de commandement d'un autre régiment; ils sont arrêtés par des officiers qui les reportent en avant, un peu rudement, mais sans réelle difficulté. Un chef de bataillon entend seulement l'un d'entre eux dire à ses camarades « Allons, remontons faire les quilles! » Le même jour, une colonne de deux à trois cents soldats qui viennent de se rendre aux soldats allemands qui les enveloppaient, marchent sous la garde de quelques-uns de ces derniers, dans le ravin de la C. Un tir de barrage français y éclate, les Allemands s'abritent comme ils peuvent après avoir montré la direction du ravin à leurs prisonniers. Ceux-ci la prennent docilement. Comme notre artillerie continue à tirer, les Allemands cessent leur surveillance et s'aperçoivent trop tard pour faire obliquer les-captifs, que là où ils arrivent le ravin tourne vers la position française. Un officier du c" bataillon de chasseurs, qui depuis la reddition des soldats français a observé la mise en route et les mouvements de leur colonne, donne à deux de-ses sections l'ordre d'aller au-devant d'eux pour les recueillir et .les ramener à tout prix; elles y réussissent. Mais, malgré le besoin qu'il y a de faire venir des renforts en ligne, il est nécessaire de renvoyer vers l'arrière ceux qui viennent d'être délivrés, tant ils sont momentanément incapables de faire figure de combattants. Le ~NH~' ererce ~n~dt une action inhibitoire, tantôt une ac~i'OK


stimulante. La première se manifeste surtout chez les groupes d'hommes contraints de mettre bas les armes par un coup de main bien préparé; la seconde dans l'allure des vagues d'assaut qui, dès que l'adversaire ouvre sur elles son tir d'artillerie, ont hâte de se jeter sur l'objectif et trouvent trop lent le déplacement du barrage roulant derrière lequel elles progressent.

De la colère contre l'ennemi peut s'ajouter à cette impulsion inconsciente vers la fuite en avant, si elle ne se change pas tout entière en ce sentiment dynamogène sous l'action d'une idée de meurtre, dont l'obsession est déjà le commencement virtuel des mouvements qu'elle implique. C'est, cha'que fois qu'il marche à l'attaque, ce qui arrive au capitaine M. qu'enflamme un violent désir de combattre personnellement les Allemands et de les frapper de sa main ou à coups de grenade.

Le danger a des effets d'inhibition ou d'excitation, non seulement sur l'homme en troupe, mais aussi sur l'homme isolé, et la nature de son influence ne tient pas tant à la forme qu'il revêt qu'au tempérament de celui qui y est exposé et aux circonstances pendant lesquelles il le menace.

En juin 1916, le commandant C. qui était chargé de diriger les troupes arrivant dans le ravin de B. pour exécuter'des contreattaques sur la cote X. put voir un officier ralentir le pas en arrivant à hauteur d'un dépôt de munitions, que les Allemands faisaient sauter en le bombardant, et retarder ainsi la colonne qui le suivait; puis deux jours plus tard, au même endroit et dans des circonstances pareilles un autre officier hâter le pas et monter trop vite pour être suivi de ses hommes. Au point assez dangereux, où il était allé les chercher l'un et l'autre, le premier lui avait paru déjà fatigué; le second d'une agitation fébrile.

En mai 1918, devant )eK.1e D'"T. qui, doué de plus de bonne volonté que de santé, recourt trop souvent pour se soutenir_à à l'alcool ou à la morphine, ne peut faire d'une traite sous les obus le parcours du poste de deuxième ligne au poste de première ligne. En revanche, lorsque le bataillon est relevé, il marche tellement vite dans la zone, bombardée qu'il faut lui dire de modérer son allure.


7~HMpM!<!OH de la sentimentalité. 2)t~ereK~e~ formes

de la détente nerveuse au so!'<M' du danger.

Tandis que J!'7M&:<M~e des spectacles d'horreur ?'eKc! le combattant insensible à la douleur et à la mort de ceux ~Mi~'eM~OMMH~, !a grandeur des périls dont il est perpétuellement menacé a pour effet de développer son égoïsme et en apparence de durcir son cœur. Mais si, au sortir de la bataille, ce qu'il .éprouve surtout, c'est la joie d'être encore vivant, -sa sentimentalité M'6~ pas abolie pour cela. Dans bien des cas, elle est seulement 'transposée par le danger couru; quelquefois même elle estexaltéeparIui.,TeI qui ne ressent qu'à peine la perte d'un camarade, s'attendrit à la vue d'un enfant qui pleure ou de pauvres gens fuyant devant l'invasion, éprouve un émoi qu'il dissimule mal, s'il apprend quelque trait d'héroïsme~J'un soldat obscur tombé sans l'espoir d'aucune récompense ou simplement un de ces gestes d'affection désintéressée, dont parfois les élèves des classes'enfantines ont eu la généreuse pensée. C'est cette exaltation de la- sensibilité morale qui plus que le désir des avantages matériels qu'elles pouvaient leur valoir a poussé tant d'hommes à solliciter des sympathies féminines, à entretenir des.correspondances avec des « marraines de guerre )), à nouer dans leurs cantonnements de :repos des liaisons plus ou moins durables dont beaucoup ont abouti à des.mariages. Quelle que fût leur éducation, les uns souhaitaient avant tout être enveloppés de la tendresse attentive d'une amitié délicate et sentimentale, si les autres cherchaient surtout un dérivatif à leur ennui ou étaient mus uniquement par les convoitises d'une sensualité inapaisée. Chez les plus grossiers, ces convoitises étaient exaspérées par les atrocités du champ de bataille et les incertitudes d'une vie rude et périlleuse. De là ces impulsions au viol, auxquelles, en 1914, les Allemands ont si souvent cédé, et dont, par leur âge et leur aspect, certaines victimes montrent qu'ils ne cherchaient pas autre chose que l'assouvissement immédiat et brutal d'appétits sexuels, moins exaspérés parla durée d'une longue continence qu'excités par les possibilités de violence résultant pour l'envahisseur de sa victoire.

Si, libéré de la contrainte qu'il exerçait sur lui-même pour sur


monter les impressions du combat, l'homme peut, dès que le danger, cesse de le menacer, être parfois irrésistiblement entraîné vers la satisfaction de ses instincts génésiques, détente nerveuse qui suit la fin CM ftn~r~OK même momentanée du péril se manifeste bien souvent par MM rire plus souvent forcé et sans ~aï~e que t.')-atM:eM< épanoui.

Le 23 octobre 1914, au combat de P. le lieutenant B. pressé par les nécessités des plus basses fonctions corporelles, veut profiter des commodités offertes par les dépendances d.'une maison voisine. Un obus y éclate sans le blesser. Il revient à la hâte en rajustant ses vêtements et se met brusquement à rire en racontant ce qui lui est arrivé.

En septembre 1916, pendant une visite que le commandant.C. fait avec le lieutenant L. dans les tranchées de F. en H. les Allemands bombardent la position française avec leurs lance-mines. A chaque détonation annonçant un départ, le lieutenant L-. cherche, pendant que la torpille est encore dans le ciel, de quel côté il faut aller pour moins risquer d'être atteint, il s'y précipite et attend en riant qu'elle ait éclaté et que ses fragments soient tous retombés.

Chez l'homme qui a coM)-M un danger, qu'il l'ait affronté volontairement o.u qu'il l'ait fui, la détente MerMMM prend souvent, la /b}-me d'une exubérance et ~MHe volubilité d'autant plus grande qu'il croit avoir échappé à un péril plus terrible et auquel il risque moins d'être exposé à l'avenir. Quelquefois elle s'accompagne ~'MMe c~e de larmes. En août 1914, un vieillard enfui de Badonvillers et tout tremblant encore d'émotion fait le récit des crimes que les Allemands y ont commis, avec un flux de paroles aussi abondant que- s'il était atteint de logorrée, et des pleurscoulent de ses yeux. Le 2 novembre de la même année, à Z. un officier du de dragons, le seul qui, avec une trentaine d'hommes reste de son régiment, ne tarit pas en explications sur la façon dont il a pu se sauver du désastre.

Même loquacité en octobre 191H, chez les officiers du ne cuirassiers qui reviennent de passer huit jours dans les tranchées de la M. de M. en juillet 1916, chez des officiers du te régiment d'infanterie qui rentrent à la citadelle de V. après dixhuit jours de combats sanglants.


En juillet 19i7, c'est un verbiage sans fin, une répétition de phrases incohérentes chez des soldats de ce régiment échappés aux Allemands qui viennent de réussir une attaque où ils ont mis la main sur un assez grand nombre de Français, en même temps qu'ils s'emparaient-d'une partie de leurs positions.

En août 1918, le lieutenant D. après avoir raconté avec un excès de paroles hâtives, comment une forte contre-attaque précédée d'un tir d'artillerie violent et meurtrier l'a chassé du terrain conquis par sa compagnie, a soudain une crise de larmes en disant qu'il a été jeté à terre par un obus.

En 1908, après le tremblement de terre de Messine, dans des circonstances aussi exceptionnelles que celles de la guerre, laecaractéristique psychologique de beaucoup d'individus avait été avec l'atonie sentimentale, des accès de loquacité et une sorte de frénésie sexuelle. Beaucoup de personnes restées plusieurs heures sous les éboulements avaient présenté assez longtemps des troubles hallucinatoires répétant les sensations éprouvées, lorsqu'elles étaient sous la menace de l'écrasement. Comme certains soldats qui, en campagne, se suicident pour échapper à leur terreur du champ de bataille, plusieurs avaient fui dans la tombe la cité dévastée, lieu d'horreur pour elles et de périls non encore conjurés. La disparition n ou l'annihilation des autorités et des organisations constituées avait montré l'inconsistance de l'acquis moral et révélé des êtres de proie par vocation subite, qui ne sortaient pas toujours des basfonds de la société'.

Mam/'M~oMpar/'OM o!'MH allègement de l'anxiété causée pa)- danger, le rire parce qu'il s'oppose à toute contraction contribue à la détente nerveuse et aide à lutter contre les ~eoccMpa~ns angoissantes. Pendant le combat de P. une demi-heure après l'aventure arrivée au lieutenant B. le bombardement du village se ralentit jusqu'à cesser. Le colonel de R.M. et trois officiers, abrités avec lui derrière les murs de l'église, voient venir deux vaches qui mugissent, tournent affolées devant eux et s'en vont en galopant. A peine ont-elles disparu que deux femmes éperdues arrivent sur r leurs traces, poussant des cris pareils à leurs beuglements et da~ rescapés du désastre deMes~ine, par G.-C. Ferrari, aMsta~!t)M~Ps!eo~Mta/)pH<a. ~1,


comme elles, courent en cercle sur la place de l'église. Quoique le bombardement recommence avec assez de violence, cela semble si comique au oolonel de R. M. et aux officiers qui sont près de lui, qu'ils ne peuvent s'empêcher de rire et que, momentanément, ils ne sont'plus inquiets de l'issue de la bataille:'

Dans la soirée du 27 juin 1916, le colonel M. dont le poste de commandement au nord de V. a été écrasé par un gros obus s'est transporté avec'le commandant C. le seul ofHcier qui reste de son état-major, et les survivants de son personnel de liaison dans un abri en construction, étroit et peu profond. Tous s'y entassent comme ils peuvent, pour travailler ou dormir. Au milieu de la nuit, un vieux trainglot réveille les hommes de liaison assis ou étendus sur le sol, en trébuchant et en marchant sur eux. Après avoir reçu de leur part une bordée d'injures, il annonce au colonel que le capitaine V. de l'état-major de la division ayant appris l'écrasement de son poste de commandement précédent et craignant qu'il ne manque de vivres l'a envoyé lui porter seize rations de sucre et de café. La disproportion entre les efforts accomplis, les dangers courus par ce soldat et l'infimité du secours apporté, que la pénurie d'eau rend du reste complètement illusoire, fait rire les deux of6- ciers comme les hommes, et leur fait oublier quelque temps la gravité d'une situation encore très critique.

Pour chasser toute appréhension à l'aide d'un éclat de rire, il suffit quelquefois d'un événement ridicule, comme, en octobre 1918, la chute dans une fosse à immondices mal bouchée d'un lieutenant ~du ce faisant une reconnaissance avec un camarade. Parfois même, c'est assez d'un mot drôle, d'un de ces lazzi comme il y.en eut tant de lancés par les soldats, d'une bouffonnerie appropriée heureusement aux circonstances.

Du sommeil et du potentiel moral.

Au Mr< du combat, certains Aon!mes ne peuvent pas dormir ou, s'ils le peuvent, ont des cauchemars et revivent en rêve les péripéties des luttes auxquelles ils ont pris part. Les plus nombreuxdorment profondément dès qu'ils en ont le loisir, même lorsque le danger les menace encore. Sous l'influence de la fatigue physique et de la privatiora de repos moral, le besoin de sommeil peut devenir


si tmpe)'MM;r que ~'Aomme est cornue ivre et que, s'il raisonne juste, il le fait machinalement, sans rien imaginer, sans penser à autre chose qu'au point précis dont il s'occupe. Il cesse~d'avoir conscience de ce-qui dans le monde extérieur ne le touche pas directement il devient Mo~M~/aM e!aMye?' et il l'aifrontecomme un automate.

En 1914, à la fin de la période de couverture si harassante-pour la cavalerie, le capitaine C. put toujours remplir convenablement ses fonctions d'officier d'état-major, mais il accomplissait toute sa tâche sans y réfléchir, il marchait comme dans un songe et il avait l'impression confuse d'assister aux événements en spectateur et non pas en acteur exposé aux coups. Plusieurs fois, durant la guerre, il éprouva cette sensation, notamment en septembre 1914, lorsqu'après plusieurs jours de poursuite la cavalerie fut arrêtée par les tranchées allemandes et attendit vainement l'heure de son. intervention; en novembre de la même année pendant la dure et fatigante campagne des FlandTes, puis lors d'accablantes journées passées en i916 au nord de V. ou en 1917 au C. de D. et enfin au cours de cette période de marches et de combats presque ininterrompus qui commença à la fin de j uillet 1918 et finit à l'armistice. Chaque fois que la situation lui permit de s'assoupir, il le fit sans être réveillé par le fracas des bombardements commençants; et ceux qui comme lui cédèrent plus à un engourdissement mental l qu'à une lassitude corporelle furent innombrables. Le général P. n'avoua-t-il pas un jour devant lui et d'autres officiers qu'en 191~, pendant la retraite après la bataille de C. il avait certain soir éprouvé un tel besoin de dormir qu'en arrivant au bivouac, il l'aval immédiatement satisfait sans se soucier de la distance à laquelle pouvaient être les Allemands, ni du risque de tomber entre leurs mains ou d'être canonné par eux?

Ainsi à force d'avoir sommeil l'homme devient tMt~ren~ au danger, puis laisse s'emoMSMt- sentiment de sa }-Mponsa6~ë. En même temps sa volonté diminue, ainsi que toutes les énergies qui en dépendent. C'est pour cela qu'une troupe épuisée de fatigue et depuis trop longtemps empêchée de dormir est comme frappée d'aboulie, incapable de résistera à la contagion morale et toute prête à imiter Iss attitudes et les gestes exprimant fortement un étst affectif quel qu'il soit et peut-être surtout la peur, celui qui se mani-


feste le plus clairement, celui qui se réalise le plus vite dans le subconscienthumain.

/??M?ïee!:c~enMH< après avoir a~'07!M les périls les plus grands et a-voir déployé une excessive énergie, beaucoup d'hommes ~on<, temporairement, d'autant plus exposés à céder a ~a menace d'un danger parfois minime; qu'ils viennent de dépenserplus de volonté et de courage. Leurs forces morales sont momentanément usées comme le sont les forces physiques d'un cheval de course après un trop violent effort. Il semble qu'on puisse les comparer à ces piles qui sont polarisées après avoir fourni dan& un temps très court un courant d'une intensité relativement élevée.

La pensée qu'il est désormais inutile d'aller au-devant de fatigues nouvelles et de braver encore une fois la mort peut précipiter la dépression morale d'un combattant déjà las. Elle ne la produit pas à elle seule. Des prisonniers faits au cours d'une fugitive rencontre de patrouilles ne donnent en général de renseignements intéressants qu'à qui sait les interroger très adroitement. En revanche, en juin 1916, lors des grosses attaques ennemies sur V. ie commandant C. a vu des soldats allemands qui, pour arriver jusqu'aux lignes françaises où ils avaient été pris de haute lutte, avaient dû traverser d'effrayants tirs de barrage et qui suaien t à grosses gouttes, tant ils s'appliquaient à préciser sur un plan directeur les renseignements qu'il leur demandait. En 1918, dans la région au nord de L. d'autres soldats allemands, capturés après une résistance honorable, n'ont pareillement fait aucune difficulté à répondre exactement à ses questions. Un officier prussien qui parlait français, s'est même offert pour guider le soldat par qui il allait être mené au poste de commandement du général, établi dans un village repris à l'ennemi depuis quelques jours.

La proportion des pertes en officiers a beau être supérieure àcelles des pertes en soldats, aux heures de crise, le chef est moins soumis que la troupe aux effets des émotions violentes provoquées par le péril physique. D'habitude, il a un abri qui, si précaire qu'il soit, lui permet de lire ou d'écouter les renseignements qu'on lui apporte, de déplier ses cartes et de rédiger ou dicter ses ordres. Avant tout, il est distrait. de la pensée de la mort par des préoccupations plus fortes, parle souci de toutes les responsabilités qui lui incombent. Et souvent <;elui-ci est tel que Rédier, un auteur qui


a écrit des choses fort justes sur le moral des combattants, a pu parler d'officiers qui pour y échapper, aux heures décisives fuyaient de leur poste de commandement vers le danger suprême, et allaient aux premières lignes où ils devenaient sans action sur l'ensemble de leur troupe.

Les inquiétudes que le chef peut avoir pour lui-même, les alternatives de crainte et d'espoir que lui inspirent les péripéties du combat, l'appréhension de se tromper dans les décisions graves qu'il est presque toujours obligé de prendre sans bien connaître la situation, concourent à user toutes les énergies, toutes les facultés de son esprit et cela d'autant plus vite que leur répétition revient à intervalles plus courts, se fait avec plus d'intensité. Elles ralentissent son intelligence, elles engourdissent son imagination qui devient incapable de combinaisons nouvelles, elles détendent sa volonté, lui rendent difficile toute initiative et pénible l'effort nécessaire pour donner un ordre qui n'a pas été dès longtemps prévu. Chez certains cette dépression peut devenir si grande qu'ils tombent dans une véritable torpeur et sucombent au sommeil, comme s'ils avaient pris un narcotique. Le commandant C. l'a constaté plusieurs fois, notamment à V. ou pendant les journées critiques de juin 1916, il a vu deux officiers supérieurs retomber dans leur assoupissement aussitôt après qu'ils en avaient été tirés. Cette somnolence n'est-elle qu'un effet de la. fatigue physique? L'action soporinque que les bombardements prolongés et violents exercent sur un très grand nombre d'hommes, alors que chez certains asthéniques ils provoquent des crises de larmes, s'expliquet-elle uniquement et toujours par la rétraction des neurones à la suite des ébranlements produits par la succession rapide d'explosions, retentissant dans le voisinage? On est tenté de le croire. Mais il y a des faits, il y a des observations qui montrent l'insuffisance de cette hypothèse et qui prouvent que la réalité est plus complexe. Voici une remarque faite par le commandant L. pendant qu'en 1919 il se trouvait gardé à vue par les bolchevistes de B. K. avec les autres officiers de la mission française en H. Durant les quelques jours où leur sort est resté incertain et leur vie menacée, un de ses camarades qui d'ordinaire montrait une intelligence des plus vives est resté inerte et incapable de rendre d'utiles services, sans que la fatigue pût en être cause. Aussi de là et de


l'expérience qu'il a de la guerre, le commandant L. conclut-il à la distinction des hommes en trois catégories ceux à qui la conscience du danger communique une excitation fébrile et plus ou moins désordonnée; ceux qu'elle ne trouble en rien ceux dont elle abolit la volonté et plonge les facultés dans l'engourdissement. Cette classification est un peu superficielle. Sans doute, le sommeil de l'homme calme et bien équilibré qui, afin de ménager ou de réparer ses forces, dort même sous les obus, lorsqu'il n'a rien de mieux à faire, comme il mange lorsqu'il en a l'occasion, doit être distingué de l'assoupissement de celui qui s'endort à la suite d'émotions vives, alors qu'il aurait besoin de toute sa volonté, de toute sa lucidité d'esprit. Mais celui qui réfléchit aux effets tantôt d'accélération, tantôt d'inhibition que l'appréhension du danger peut avoir sur certains hommes, les mêmes parfois, celui qui, avec le commandant C. analyse aussi les manifestations du caractère et du tempérament d'officiers qu'il a vu dormir malgré eux dans des circonstancesgraves, celui-là penseautrement. Pourlui, /M hommes qu'une torpeur invincible envahit après une série d'émotions puissantes se suivant à courts intervalles sont des émotifs tout pareils, intérieurement, à ceux qui s'agitent. Ils en diffèrent <OM<e/OM, en ce qu'ils ont habituellement assez le contrôle de leurs gestes et de ~Mr attitude pour donner le change sur ce qu'ils éprouvent. Dans les périodes d'anxiété,' au lieu d'être utilisées à manifester le trouble qu'ils ressentent, leurs facultés motrices se dépensent à lutter contre un pouvoir inhibitoire plus fort qui réfrène et arrête leur jeu. Ce pouvoir inhibitoire s'use également. Son action se fait cependant sentir longtemps et dure encore après qu'il est épuisé, de même que le mouvement persévère dans les jambes de soldats continuant à marcher, lorsqu'ivres dé fatigue et de sommeil, ils sont réduits à l'état d'automates. Et, comme l'impulsion acquise détermine le soldat harassé -à mettre toujours les pieds l'un devant l'autre, elle ne cesse pas avant que l'assoupissement complet se produise ou qu'un événement brutal survienne.

LIEUTENANT-COLONEL CoNSTANTfN.


Le facteur instinctif dans l'art industriel

M. Thorstein Veblen, le sociologue américain bien connu qui, dans un premier livre, La Théorie de la classe OMtpe, s'était révélé un observateur très pénétrant des formes sociales de la vie moderne, a étudié dans un nouvel ouvrage, sous le titre, que nous renonçons à traduire exactement, 7'Ae~s~Kc~ of PFor~KN~/ttp, l'évolution de l'industrie, dans ses rapports avec les instincts et les institutions humaines, jusqu'à nos jours, mais plus particulièrement à travers la préhistoire, à partir des types de civilisation les plus primitifs~. Cet ensemble extrêmement riche, où les données de l'ethnographie, de l'archéologie, de là technologie, de l'histoire, de l'économie politique, se trouvent abordées et utilisées de façon originale, s'organise autour d'une conception psychologique, la notion de l'instinct artisan2, qui mérite d'être examinée d'un peu près. D'après M. Veblen, l'instinct, que le psychologue se propose d'analyser en ses éléments, peut sans inconvénient être traité en sociologie comme un tout indécomposable. Certes, le sociologue n'ignore pas de quel processus physiologique il résulte, au même titre que les tropismes. Mais les instincts l'intéressent surtout en tant que chacun d'eux consiste en une logique de voies et moyens, dominée par l'idée d'un objet ou d'une fin caractéristique. A la 1. The In.stinct of TVorkmanshïp and the State_o/ the Industrial Arts, gr. in-12, 365 p. Une première édition a paru en mars o/ chez Macmillan, et une 36S p. Une première édition a. para en mars 19t4, chez MaorniHan, et une deuxième en juillet 1918, chez Iluebsch, à New-York.

2. Nous traduirions l'instinct ouvrier, si le mot ouvrier n'évoluait pas l'idée d'une classe sociale de l'époque moderne. Sans doute le mot artisan risque de créer une autre confusion il suffira d'indiquer qu'il désigne ici non point t l'artisan du moyen âge, mais l'homme (en générai) en tant qu'il travaille de ses mains :-AoMo /t<&6)'.


base des instincts héréditaires se. doivent trouver certains concours d' « unités de caractère » (au sens mendélien) très différents suivant les races mais la diversité des races dans des régions telles que l'Europe tient elle-même à ce que chacune est un mélange de races différentes, et un produit de sélection. H faut admettre, puisqu'elles subsistent, qu'elles y furent prédisposées des leur apparition sans doute les plus jeunes, adaptées à un stade de sauvagerie plus avancé, se plient aussi plus facilement aux conditions nouvelles, que détermine la somme des changements du milieu externe. Un type composite peut se maintenir indéfiniment en ligne pure, en dépit de son origine hybride, aussi longtemps qu'il n'est pas croisé avec l'une ou l'autre des races ascendantes, ou avec une autre race hybride qui ne serait pas pure sous le même rapport. Les instincts développés dans ces conditions sont assez souples pour qu'à leur lumière des civilisations qui ont derrière elles une longue histoire puissent, pour ne pas disparaître, reviser à certains moments le plan de leurs institutions. Toutes n'en tirent point ce parti, et le plus grand nombre ont, en fait, choisi aveuglément de ne pas vivre.

Or, de ces- instincts, M. Veblen considère commeles plus importants celui qui dispose l'homme à travailler pour sa subsistance, ou l'instinct artisan, et la préoccupation de l'avenir de la race (parental ~n<), plus large que l'instinct paternel ou maternel. L'instinct artisan intervient dans les beaux-arts, quand l'attention se concentre sur la technique et que passe à l'arrière-plan le motif le plus original -et le plus apparent, c'est-à-dire le sentiment de la beauté; en religion, chez ceux qui s'absorbent dans les pratiques rituelles et les subtilités théologiques; dans les professions judiciaires. Tantôt il se subordonne, à titre de moyen, aux autres arts, et alors il peut servir à toutes les fins de la vie, et tantôt il est une fin en lui-même, dans le travail proprement ouvrier, où fin et moyens se confondent. Mais, bien que les institutions et les lois changent, et bien que dans une société plus complexe cet instinct se soit étendu à des activités sans grand rapport avec la recherche des moyens de subsistance, lui-même, en vertu de la stabilité du type racial, s'est peu transformé, et reste resserré entre des marges d'adaptation assez étroites.

Si l'instinct artisan échappait à l'influence,des autres disposi-


tions, il s'assimilerait toute l'expérience positive, et elle seule. Mais la technologie des sauvages est en grande partie l'œuvre des magiciens et des prêtres. Dès que les considérations de rang social et de considération personnelle interviennent dans la technique, l'instinct artisan nécessairement se déforme. Aux premières phases de la culture, les prérogatives des vieillards, la tutelle qu'ils exercent sur les jeunes générations, les sociétés secrètes, les cérémonies d'initiation, les tabous de classe retardèrent certainement les progrès de l'art industriel. L'instinct de la race paraît alors devoir l'emporter sur l'instinct artisan mais luimême se heurte aux sentiments égoïstes nés en de telles communautés autoritaires, guerrières, et qui reposent sur tout un système de prérogatives. Ces deux instincts n'en conservent pas moins leur originalité, et ils se renforcent l'un l'autre. Mais l'instinct artisan est exposé à un autre danger.

Livré à lui-même, il risque de se dénaturer, en raison de l'anthropomorphisme primitif, qui porte le travailleur à se représenter les choses à son image, c'est-à-dire comme des agents doués du même instinct artisan, et qui opèrent comme l'agent humain. Il est vrai que cette imputation de qualités occultes aux choses peut ne pas affecter la partie positive de la technique l'ouvrier ne s'en conforme pas moins, simultanément, aux conditions de fait, qu'on peut appeler les faits « opaques »; tout progrès en technique accroît le corps de ces faits, et réduit d'autant la part du fictif. La nécessité s'impose de plus en plus d'éviter qu'entrent en conflit les qualités qu'on impute. aux objets, et les faits techniques établis d'où l'idée de « doubles des objets, détachés de ceux-ci en quelque mesure, qui acquièrent d'autant plus d'indépendance qu'ils se meuvent en dehors du monde concret idéalisme à la fois ingénieux et circonspect.

Un fait étonne ceux qui étudient la technique de ces âges reculés. L'homme a été très lent à inventer les outils, absolument, et par comparaison avec d'autres arts où les outils n'interi. Ainsi chez les potiers Pueblos. Us (ou, plutôt, car ce sont des femmes, elles) peuvent attribuer aux divers bancs d'argile certaines qualités (fictives), qui détermineraient la bonté de cette matière. Même l'argile travaiUée a certaines idiosyncrasies qu'it faut respecter. Mais cela n'affecte pas' sensibtement la technologie (si ce n'est que s'impose une suite d'observations cérémonielles). Et cela n'affecte pas l'usage qui est fait du pot.


venaient pas ou presque pas chasse, navigation, et surtout utilisation des plantes et des animaux*. Dans les dépôts paléolithiques qui marquent le terme .extrême de cette technologie, on trouve les outils en pierre qui servaient eux-mêmes à fabriquer d'autres outils (mais ceux-ci périssables, et qui ont disparu) ces éléments primaires de l'industrie expriment bien les limites de celle-ci. Or, étant donné le temps écoulé depuis l'origine, ces résultats sont peu remarquables. Pourtant, les races de cette époque n'étaient pas moins bien douées, physiquement et intellectuellement, que celles* qui se trouvent mélangées dans les peuples européens d'aujourd'hui2. tl en est tout autrement de l'agriculture et de l'élevage. Dès les premiers temps néolithiques, en Europe, les hommes ont déjà appris à exercer ces arts délicats et difficiles. Virtuellement, toutes les espèces d'animaux domesticables sur les trois continents ont été sélectionnées, dressées, reproduites en races améliorées~. Pour ce qui est des plantes à moisson, on a fait moins de progrès depuis cette époque, en Europe, que jusqu'alors. Dans les civilisations primitives amériricaine, polynésienne et indonésienne, la même corrélation se relève. Lorsqu'elles s'éteignirent, elles étaient, pour les arts mécaniques primaires, au niveau de l'Egypte prédynastique, du Danemark néolithique, ou de la Crète préminoenne. Mais le point de perfectionnement où elles avaient poussé la culture n'a peut-être 1. On ne peut conjecturer le temps employé à ce progrès jusqu'au moment où la période néotithique commence dans la préhistoire européenne (on part d'unités géologiques où mille ans égalent un jour). L'intervalle entre le commencement de l'ère humaine et la fin des temps paléolithiques en Europe représente un multiple de la période écoulée entre le début des temps néolithiques en Europe et l'époque présente. La période néolithique elle-même a eu une plus longue durée que l'histoire de l'Europe depuis ta découverte du bronze. 2. M y a eu de grands changements à cet égard (mélanges des races) au début et dans les premières phases de la période néotithique, mais plus depuis (sauf dans des aires isolées d'importance secondaire). Voir De MortUtet, ForMf!<!o?t de la nation française, quatrième partie et conclusion. 3. Certaines plantes à récolte et animaux domestiques, espèces très amendées, apparaissent en Danemark vers la fin de la période des « restes de cuisine n (débuts dè t'àge de pierre dans la chronologie danoise, première partie de la période néolithique européenne). Peut-être y ont-elles été importées (par exemple du Turkestan) mais cela ne fait que déplacer (dans l'espace et dans le temps) la difficulté, et l'argument reste entier. Remarquons que la vitesse et la grandeur du progrès dans les arts mécaniques primaires en Danemark à cette époque étaient considérables, au point que ceux qui ont étudié la question n'ont pas remarqué l'inégalité qui subsistait à cet égard entre les arts mécaniques et l'agriculture.


été dépassé nulle part, aucune époque (si l'on fait abstraction des machines).

Peut-être la-tendance particulière des races de cette région américano-polynésienne à s'identifier sympathiquement avec la nature, surtout avec -la nature animée, à l'observer avec patience et compréhension, telle qu'elle apparaît dans la cosmogonie américaine où prédominent les mythes de fécondité, et de croissance, rend-elle compte de leur supériorité dans ces arts. Mais elles ne diEfèrent qu'en degré des autres races à cet égard. Plus généralement, on peut soutenir que, lorsqu'il s'agit des êtres animés, l'interprétation anthropomorphique est plus naturelle, -moins s dommageable à la technique. Il y a moins d'inconvénients prêter aux plantes et aux animaux qu'aux objets'bruts des fins conscientes et presqu'humaines. Le sauvage vit avec eux en relations de voisinage, presque de parenté. Un langage par signes, systématisé en rituel, lui permet de communiquer spirituellement avec ces vivants silencieux. Par cette voie d'approche indirecte, animiste et magique, les conditions positives du labourage et de l'élevage purent être déterminées et réalisées d'une manière très passable. En effet, la tendance à imputer aux phénomènes une nature téléologique n'est pas aussi éloignée de la réalité ici qu'ailleurs.

Au contraire, dans le domaine de la nature inanimée, il n'y a pas de « cycles de vie ». Comme les faits qui s'accumulent sur « la face inhumaine H de son expérience technologique sont discontinus, et ne lui offrent aucune base de prévision, le sauvage est d'autant plus empêché de se les assimiler que ses vues anthropomorphiques ont pris au contraire, dans la magie et la religion, une forme systématique. Certes, le penchant à dramatiser les faits conduit à les observer de plus près. Et c'est à lui qu'on doit quelques-unes des découvertes les plus substantielles de la race. Mais, d'abord, il ne s'exerce pleinement que quand les autres besoins sont satisfaits. Et ces résultats sont en partie obscurcis et faussés par l'instinct artisan, qui les groupe sous des concepts d'efficacité magique. L'instinct qui porte l'homme à se préoccuper de l'avenir de sa race (the p<:?'en<c~ bent), plus fort à cette époque, où la concurrence pécuniaire n'est pas encore une institution, favorise également le progrès des arts agricoles. Les dispositions altruistes


affectueuses et tendres qui s'y rattachent trouvent à s'employer dans les soins donnés aux plantes et aux animaux, plutôt que dans les arts mécaniques ou. l'homme doit s'endurcir au rude contact de la matière. Le même instinct met la maternité au premier plan, et la femme à la place principale. Or, entre les bêtes et les plantes,' et les hommes, les femmes servent de médiatrices, parce qu'elles comprennent mieux que ceux-ci ce qui relève de la fécondité, de la fertilité et de la croissance, parce que déjà avec leurs enfants elles savent communier sans mots. Aussi jouent-elles le premier rôle dans la communauté industrielle primitive. On constate, très régulièrement, que le rituel de l'agriculture, principalement de caractère magique, est entre leurs mains, et qu'il consiste en observances qu'on-présume en accord avec les phénomènes de maternité. Dans la phase des pratiques religieuses et des dogmes mythologiques, les grands e~Mmone.; et les divinités qui émergent confusément sont des femmes (déesses de fertilité, mères du peuple). Par cette raison technologique s'expliquent sans doute la descendance maternelle et l'organisation matriacale, qui disparaît avec l'avènement du régime prédatoire.

Deux caractères durent très probablement distinguer ces civilisations (surtout dans les trois races, assez voisines, qui peuplèrent l'Europe) Il semble impossible que la domestication des plantes et des animaux ait pu s'effectuer parmi des peuples qui n'auraient pas mené une existence paisible et sédentaire pendant des temps qui dépassent toutes limites de chronologie et de localisation. La spécialisation, si élémentaire soit-elle, de ces époques suppose des relations assez étroites entre les groupes pour que se constitue une technologie assez compréhensive et systématique. Il faut que les hommes se consacrent aux activités qui développent la vie du

1. Bien que la matière inanimée tienne une grande place dans te folk-lore, il est rare qu'on l'y représente parlant et agissant pour son compte. En magie, elle intervient comme un instrument qui doit son efficacité à une action extérieure (par exemple dans les légendes mythiques du feu, dans les mythes saisonniers et météorologiques, la légende de Prométhée).

3. La composition ethnique de la population européenne est demeurée remarquablement stable, dans toute la période néolithique. Entre les deux races dolichoblonde et méditerranéenne il y a en tout cas une plus grande différence de traits physiques que de dons instinctifs; et cependant-elles sont si semblables physiquement que les ethnologues tendent à, les ranger dans une classe blanche ou « caucasique


groupe, plutôt, qu'à celtes qui les opposent les uns aux autres, et à leurs voisins. Nous nous faisons des idées fausses sur l'état de nature, quand nous supposons que l'homme était alors toujours en'guerre avec l'homme~. II y eut plutôt des inconvénients à attaquer ses voisins, tant que ceux-ci n'avaient pas accumulé une grande quantité de richesse transportable. D'autre part, la culture préhistorique européenne consiste, pour une très grande part, en éléments empruntés, tant technologiques, qu'artistiques~. Or, lorsqu'un élément de ce genre franchissait la frontière qui séparait une civilisation d'une autre, il est vraisemblable qu'il perdait toutes ses qualités et limitations anthropomorphiques et spirituelles, surtout quand la'frontière était en même temps linguistique devenu ainsi purement objectif (matter of fact), il pouvait, pour l'essentiel, s'utiliser immédiatement du point de vue mécanique et ouvrier.

La phase archaïque de culture où l'industrie reposait sur de tels principes ne fit place que très progressivement à celle où les relations de propriété passèrent au premier plan~. Ce changement, sans doute le plus universel et le plus radical qu'on puisse relever dans le progrès de la sauvagerie à la civilisation, dut résulter de causes également universelles, en particulier d'un accroissement considérable de culture. Progrès techniques (par recours à des méthodes indirectes de'production) et accumulation de richesses sont deux expressions du même fait. Mais comment expliquer l'apparition de la propriété? Il est difficile d'invoquer l'épargne

I. Dans les dépôts qui correspondent à la civilisation néolithique (Europe du Nord ou mer Egée), on trouve peu d'armes, en comparaison des instruments, et peu d'objets du culte qui révëteraient des pratiques superstitieuses basées sur la peur. Cette disproportion augmente jusqu'à la fin de la période néotithique, et surtout en Scandinavie.

2. Par exemple, l'élevage des bestiaux, que les habitants des bords de la Baltique et de la mer du Nord ont appris d'autres races (peut-être de races méditerranéennes) les pratiques superstitieuses qui s'y rattachent sont beaucoup moins nombreuses que dans les pays d'où cette technique a été empruntée. 3.1) semble raisonnable d'admettre que cette phase archaïque s'est prolongée, à travers la période paléolithique, au delà de la transition au néolithique. Dans ta préhistoire de la civilisation nord-européenne, les débuts du régime fondé sur les relations de richesse (pecuniary coK/foQ tomberaient dans ta première moitié de la période néolithique. Les conditions extérieures expliquent que, malgré un état des arts industriels assez avancé, l'état social des Esquimaux, par exemple, et des Indiens Puebtos, soit resté à peu près tel qu'à l'époque paléolithique (il y a plus de 10 000 ans).


(les anciens ouvriers auraient pu, prétend-on, par une activité plus grande, ou par chance, produire plus qu'ils ne consommaient, et mettre de côté). M. Veblen met en avant, plutôt, les deux faits suivants l'existence d'une classe de magiciens (shamans, médecins), ébauches de prêtres, à demi-parasites, qui exploitent la foi, prennent leur part du produit-surplus, en sorte que les laïques deviennent les sujets de la classe des prêtres'; le développement de l'instinct prédatoire, par l'appât du butin, en sorte que les chefs de guerre acquièrent autorité et richesse2.

Ces causes sont intervenues inégalement, dans les divers types de civilisation. Par exemple, dans l'ouest et le centre-nord de l'Asie, où la richesse, qui consiste surtout en troupeaux, est aisément transportable, et se multiplie spontanément, la seconde cause a surtout agi. Pour piller leurs voisins, et pour se défendre contre eux, ces peuples durent s'organiser militairement. En même temps, la surveillance des troupeaux étant un travail d'homme, s'institua le régime patriacal, avec sujétion des femmes et des enfants, polygamie, religion nationale. Mais ces grandes civilisations à antécédents pastoraux, parasitaires et despotiques (Huns, Mongols, Tartares,Assyriens),si fortes fussent-elles, s'effondrèrent finalement dans une défaite militaire, et ne contribuèrent en rien au progrès des arts mécaniques.(méme à ceux de la guerre)~. Ailleurs, le despotisme est né au sein d'une communauté agricole, qui avait débuté par le matriarcat, le culte des déesses-mères, etc., et à qui il a fallu du temps pour triompher d'usages enracinés (Asie Mineure et mer Egée, Egypte et Rome), si bien que ces groupes, sans solides fondements patriarcaux, tâtonnèrent longtemps entre les deux systèmes. Quant aux peuples de l'Occident, ils eurent aussi leurs expériences guerrières, mais non au même degré que le despotisme oriental, et sans que la guerre devînt 1. Dans l'Egypte des Pharaons, l'ancien Pérou, à Babylone, en Assyrie, chez Israël au temps de Salomon, les prêtres exploitent la terreur du dieu tout puissant, finissent par posséder tous les produits, et ne laissent à la communauté qu'une marge de subsistance précaire.

2. Quand, comme si souvent en Europe et ailleurs, la royauté et le pouvoir temporel sont nés de la fonction des prêtres et du pouvoir spirituel, ou quand la royauté présentait à-l'origine un caractère surtout religieux, les deux explications (par la fraude et par la force) se confondent.

3. Ils créèrent toutefois en religion et poésie. En technique, on leur doit peut-être la domestication du cheval et du chien.


jamais leur fin exclusive. Ils poursuivirent avec ténacité le perfectionnement des arts de la paix. Mais comme, en régime de propriété, même en temps de paix, les instincts égoïstes, l'envie, l'émulation prédominent, comme on travaille en vue de la propriété, mais que la propriété dispense du travail, une sorte de contradiction pesait alors sur l'industrie l'instinct artisan fut à la fois développé et contrarié, surtout contrarié au début, et surtout développé à la fin. Quant au système des connaissances qui conditionne alors la technique, il s'accorde avec les nouvelles habitudes de vie des individus et de la communauté, avec l'esprit de ces civilisations. Tandis que les hommes des hautes classes trouvent qu'il est au-dessous de leur dignité d'examiner de trop près les faits technologiques, ceux des classes inférieures en sont empêchés parce que toutes leurs forces sont absorbées dans le travail. A une organisation sociale fondée sur des distinctions conventionnelles, ét-sur le principe d'autorité, correspond une conception théologique de la nature. On se représente toute une hiérarchie de qualités et de pouvoirs qu'une autorité personnelle directrice délègue aux objets et aux phénomènes métaphysique qui s'oppose d'autant plus aux progrès de la technique positive qu'elle forme un système rigide. Sous le régime commercial qui, dans l'Occident, succède assez tôt à la phase prédatoire, l'instinct de la race et l'instinct artisan reprennent le dessus, à la faveur des compromis et limitations et de toutes les institutions impersonnelles qui marquent l'avènement du droit de propriété. La croyance aux puissances et efficacités occultes perd du terrain. L'instinct artisan trouve un plus libre accès vers la matière brute. On perd moins de vue le bien commun. Avec la commercialisation progressive du gain et de la propriété, il devient méritoire de s'appliquer paisiblement à un travail manuel, puisque c'est de plus en plus le moyen de s'élever à la richesse'. En somme, au début de cette période, deux principes économiques divergents s'affrontent d'une part la possession fondée sur Ainsi naît une ciasse moyenne: mais on distingue toujours trois classes l'aristocratie, fondée sur la conquête (pfsefŒHOK), la classe moyenne, sur les affaires (business), la classe artisane, sur le travail productif (:?t~:M~')y), et tout homme civilisé reconnaîtra que la première est considérée (meritorious), et la dernière, en mésestime (<Hs;*epM)fa&/e), quoi qu'on puisse penser d'ailleurs de la deuxième


la force et sur la conquête (se~Mre 6~ pt'OM~s); d'autre part la propriété fondée sur la disposition prolongée de ce qui a été acquis, pacifiquement ou non (p)'Mc~p<!fe ~nwe). Or, dans le Nord 'de l'Europe et sur la mer Egée, c'est le second principe qui l'a emporté la raison en paraît être surtout la composition ethnique de ces peuples (surtout dans le Nord) qui ont échappé dans une certaine mesure au régime patriarcal autoritaire, et conservé un certain nombre de leurs conceptions anciennes, païennes et préhistoriques 1. « Cette civilisation peut être caractérisée, par opposition avec la civilisationprédatoire, comme un retour partiel à l'esprit de sauvagerie, ou plutôt comme une révolution spirituelle orientée en ce sens )), avec, toutefois, un principe d'émulation nouveau, la propriété, et un système d'institutions fondé sur la différence des classes.

Puisque la propriété fut alors la condition du premier essor de l'industrie, et-que d'ailleurs les relations de crédit intervenaient à peine, on comprend qu'ait passé au premier plan l'entrepreneurpropriétaire, et qu'on ait attribué une importance exceptionnelle aux transactions pécuniaires qui assurent la propriété des biens productifs. Ces principes, élaborés lentement dans-le système du petit commerce (où le travailleur est en même temps un commerçant) garderont jusqu'au milieu du xtx" siècle la force qu'ils ont acquise au cours d'une longue lutte contre le système féodal.

Dans la période qu'on appelle communément l'ère du métier (A<M<cM/'t), l'instinct artisan. prend corps dans le producteur individuel qui ne doit rien à personne, qui a même payé au prix de son travail son apprentissage, qui crée tout -ce qu'il produit, et dont le travail assure la subsistance. II semble que la découverte et l'emploi des machines doivent modifier cette conception. Bien au contraire, c'est eu termes de travail individuel, c'est-à-dire~àl'aide d'images tirées de la force musculaire et de la dextérité manuelle, que l'artisan se représente tout le système industriel, en particulier 1. Les pëubles blonds-hybrides de la chrétienté furent les derniers à accepter la mythologie patriarcale des Sémites, et les premiers à t'ecarter dans la suite, ce qui laisse croire qu'ils ne s'en sont jamais pleinement assimilé l'esprit. Ils manquaient d'imagination, de subtilité, et même possédaient moins d'adresse manuelle que les Méditerranéens ou les Orientaux en revanche, ils étaient positifs, et excellaient dans les arts mécaniques.


les machines1. Ce point de vue s'est imposé jusqu'à l'époque toute récente pendant tout le xtx" s!ëcle on considère encore les machines comme des inventions qui permettent d'économiser du travail. Les premiers inventeurs reproduisent par des moyens mécaniques les mouvements mêmes de l'artisan manuel, et se bornent à doubler ou multiplier la puissance développée jusqu'alors par le muscle humain. Il faut, pour qu'on en vienne à envisager le mouvement exécuté par la machine comme un processus purement mécanique et impersonnel, qu'on soit familiarisé avec lui. 11 faut du temps pour le dégager de ce « brouillard )) de représentations anthropomorphiques qui l'a certainement entouré lors de la découverte. Ainsi s'explique qu'un seul inventeur ne réalise en général qu'une seule transformation radicale qui deviendra à la longue le point de départ d'autres progrès. Les notions de masse, -de vitesse et de tension ne se substituent que peu à peu aux notions d'habileté, de tact, de routine. A cette interprétation qualitative et artisane du travail s'oppose toutefois de plus en plus le concept de prix, né des relations commerciales, qui conduit à considérer les choses comme des quantités. Cette « discipline des prix qui s'impose à l'artisan, puisque celui-ci est aussi commerçant, aide, en ce sens, au progrès de la technologie objective.

C'est aussi l'époque où les sciences de la matière se constituent lorsqu'on suit le développement scientiSque delà période médiévale jusqu'aux temps modernes, on constate qu'il a été conditionné, comme le système de connaissances des primitifs, par la technique du temps et les représentations qui lui correspondent. Les postulats théoriques de la science, tels que la scolastique du moyen âge les a élaborés, ressemblent à certains égards à ceux des primitifs. Mais l'anthropomorphisme se présente alors sous des formes moins naïves que précédemment. Le culte du moyen âge consiste en une

1. M. Veblen cite, comme exemple de cette conception artisane de l'industrie, le passage suivant d'Adam Smith << Ce travail annuel de chaque nation est le fonds primitif d'où elle tire tout ce qui lui est nécessaire et utile, et qu'este consomme chaque année. Cette proportion [du produit aux consommateurs] doit être déterminée dans chaque nation par deux conditions différentes d'abord par l'habileté, la dextérité et le jugement apportés en général au travail ensuite par le rapport entre le nombre de ceux qui sont employés à un travail utile, et celui de ceux qui ne sont pas employés ainsi. » Et il ajoute il il écrit au moment où l'on est déjà entré dans l'ère des machihes, mais s'exprime encore dans le langage de l'ère industrielle ancienne » (p. 231).


soumission aveugle à une autorité irresponsable, et la nature est censée obéir aux commandements divins, arbitraires et implacables. Sous le régime du métier (de l'artisanat) les idées changent. La religion elle-même se pénètre d'un esprit nouveau. On ne se demande plus qu'est-ce que Dieu a ordonné, mais qu'est-ce que Dieu a fait. Dieu est conçu comme un ouvrier qui travaille en vue du bien de l'homme; Bien plus la personnalité de Dieu passe à l'arrière-plan l'attention se porte sur l'ordre de la nature. A cette nature à demi-personniCée, on prête non seulement une bonté et une soiïicitude qui contrastent avec la cruauté du dieu patriarcal, mais encore des qualités artisanes comme le parfait ouvrier, la nature ne fait rien en vain; la nature ne fait pas d'erreurs; la nature ne fait pas de sauts. Ainsi se dégage le principe de causalité efficiente, métaphysique encore en partie, qui occupe une place intermédiaire entre les conceptions primitives de génération, de croissance organique, de tendance spirituelle, et la notion moderne de rapport simplement quantitatif (quantivalence), et qui subsistera quelque temps même après l'introduc'tion des machines, en vertu de la force acquise. Une preuve, entre autres, de l'influence que l'état des arts industriels exerça sur la foi chrétienne (et de l'influence réciproque), c'est que le centre de diffusion de l'industrie moderne a été (est encore aujourd'hui) en même temps le centre de diffusion du protestantisme religieux.

Bien que l'ère de l'artisanat soit, au point de vue politique, l'époque de formation des États, bien que ç'ait été aussi l'âge des corporations, c'est pourtant jusque-là qu'il faut remonter pour trouver les racines de la doctrine individualiste. Les artisans, dressés à poursuivre leur avantage pécuniaire individuel, et qui voient dans l'activité ouvrière, bien plutôt que dans le système des machines, ou dans une science technique collective, le moteur de la production, furent, en ce sens, les inventeurs du système des droits naturels, qui garantit la propriété de la richesse honnêtement acquise, et le contrôle exercé par l'employeur sur les moyens de production. Analogue aux civilisations de basse culture en ce qu'il marque un retour à l'état de paix et d'industrie qu'on peut appeler l'état de nature, le régime du métier s'en distingue, en ce que celles-ci se préoccupent d'assurer la vie du groupe,


tandis que la fin de l'artisan, c'est la vie de l'individu au sein de la communauté. Ces conceptions furent momentanément recouvertes et obscurcies sur le continent, au cours des guerres dynastiques, qui poussaient au premier plan d'autres intérêts. Elles ont subsisté, dans les esprits et les institutions, principalement dans les communautés de langue anglaise (à un moindre degré aux Pays-Bas) qui, dans cette période, réussirent à ne pas se mêler trop étroitement aux conflits politiques européens. E Avec l'introduction des machines s'ouvre une ère technologique nouvelle. Quel en est le caractère, et en quoi consiste cette révolution industrielle qui a si entièrement transformé le rôle de l'ouvrier? Dans les systèmes plus anciens, sans doute les conceptions anthropomorphiques mettaient obstacle aux progrès de la technique. Toutefois l'ouvrier exerçait alors un contrôle direct sur ses instruments. La force, l'habileté, le jugement de l'artisan intervenaient seuls pour leur imposer les formes, les mouvements et les dispositions spatiales qu'il voulait en obtenir. L'ignorance où il était do la réelle nature des forces matérielles disponibles réduisait l'emploi qu'il en pouvait faire, bornait ses desgeins. Mais, dans ces limites, il-restait que les mouvements et opérations de cette industrie produisaient leur effet au moyen de sa force musculaire et de son activité manuelle. Quant aux processus naturels (croissance, fermentation, combustion), ils étaient comme tels soustraits à son contrôle, si ce n'est qu'il pouvait les mettre en train, quitte à se confier ensuite à la chance, à la providence, et à prendre ce qui venait, échec ou succès.

Avec l'industrie des machines, le tableau change. Les ingénieurs ne laissent plus aucune place _aux éléments mystérieux ou providentiels ils n'emploient que les forces qu'ils connaissent, et en tant qu'ils les connaissent. Quant aux ouvriers, ils jouent, dans l'industrie mécanique, le rôle d'aides ou d'auxiliaires, qui suivent pas à pas la marche de la machine, et n'interviennent en tant qu'opérateurs manuels qu'aux endroits où ce processus est incomplet relation qui ressemble plutôt à celle du berger ou de la laitière primitive aux animaux domestiques qu'ils surveillent qu'au rapport de l'artisan à ses outils. Le travail de l'ouvrier consiste à suppléer et compléter la machine, plutôt qu'à employer celle-ci c'est plutôt la machine qui emploie l'ouvrier; mais l'idéal serait


qu'elle pût se substituer à lui. Il s'ensuit que, de plus en plus, ce qu'on réclame de l'ouvrier, c'est plutôt un certain degré d'intelligence et des connaissances générales que la maîtrise détaillée des minuties du métier. Pour ce, une routine journalière ne suffit pas il y faut une application délibérée, et l'aide des écoles. M. Veblen donne une idée de l'influence très étendue que la technologie des machines exerce non seulement sur 1'ouvrier, mais sur tous les membres de la communauté, sur -l'organisation et sur le rythme de la vie moderne. Dans la science moderne, pour les mêmes raisons, l'attention se détourne de plus en plus de l'impulsion initiale et du résultat, conçus comme les deux termes d'un'rapport de causalité efficiente, pour s'attacher à la série des petits changements cumulatifs en lesquels la mécanique tend à décomposer les phénomènes physiques. Toutefois, si l'on fait intervenir les masses, les vitesses, les pressions, les tensions, les vibrations, il semble que l'esprit ne puisse se représenter que l'action mécanique ait lieu autrement que par contact direct ou à travers un milieu continu. Ce postulat se manifeste fécond. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est pas un simple fait d'observation, mais une habitude de pensée très ancienne, et comme un legs qui nous vient de l'époque des artisans de métiers. En ce sens la conception mécanique moderne la plus courante repose encore sur l'imputation à la nature de certains traits humains. Mais ce n'est pas la seule survivance qui se mêle aux conceptions nouvelles de l'ère des machines. La complication croissante de la technique, aussi bien que de L'organisation Snancière, dans l'industrie, rend de plus en plus impossible, et en tout cas dommageable, la réunion dans un-même homme des fonctions techniques et commerciales. La vieille notion de l'entrepreneurpropriétaire n'en subsiste pas moins, si bien que l'industrie se trouve généralement entre les mains d'hommes d'affaires bien moins préoccupés de productivité économique que de gain. Les ingénieurs techniques (e f ficiency M~tHee~) sont d'accord 'pour reconnaître que les produits nets de l'industrie sont inférieurs de 80 p. 100 à ce qu'ils pourraient être, par suite de l'incapacité des hommes d'affaires qui en gardent la direction. Ainsi l'instinct artisan est aujourd'hui paralysé et faussé, parce qu'une logique des prix, à base de comptabilité et de statistique, et qui poursuit avant tout


la réalisation de gains différentiels, en spéculant sur l'ignorance des prix et de la valeur des produits chez les concurrents et les acheteurs, absorbe exclusivement l'attention des industriels et détermine leurs opérations, plutôt qu'une logique technique, à base de science positive, qui poursuivrait l'accroissement de la productivité, et l'adaptation de la production aux besoins les plus importants de la communauté. De même qu'à l'époque primitive la magie et un grossier anthropomorphisme retardaient le progrès technique, de même, aujourd'hui, une conception trop financière et trop purement quantitative de l'industrie s'interpose entre le producteur et la matière, et empêche la communauté de tirer de l'effort humain le meilleur rendement.

Il faut admirer l'ampleur de ce très moderne tableau des progrès de l'humanité, et la profondeur de ces analyses. Bien entendu on reprochera à M. Veblen de construire sur les données incertaines de l'ethnographie et de la préhistoire des théories aventureuses, de pécher parfois par un abus de subtilité, de rechercher le paradoxe. Nous aimons mieux nous incliner devant une œuvre qui témoigne d'un bel effort, et revenir, pour la dégager mieux, sur l'idée qui en est le centre.

L'expression instinct o/* M'o~matMAtp, a, on l'a vu, pour M. Veblen, un sens assez particulier. Il ne s'agit pas de la tendance qui porte l'homme à travailler de façon continue pour produire ce qui lui est nécessaire, du goût de l'effort, et de cette application soutenue dont certains explorateurs nous disent que beaucoup de sauvages sont incapables, mais, plutôt, d'une disposition à accroître notre pouvoir sur les choses, principalement par l'invention de procédés et d'instruments appropriés, de façon à réduire l'effort et à le rendre plus productif. On peut, chez des primitifs auxquels le souci de l'alimentation quotidienne impose une dépense de forces continue et intense, trouver une technique très rudimentaire, précisément parce que l'instinct artisan s'y trouve très peu développé.–Or, sans doute, la technique de notre temps nous est enseignée. Les qualités de science, d'habileté pratique, etc., nécessaires pour la perfectionner nous sont communiquées surtout par la société où nous vivons. Suivant que le travail industriel sera ou ne sera pas considéré, et pour d'autres raisons encore, l'attention des hommes se portera plus ou moins sur l'art industriel, et


les forces qui contribueront à son progrès seront plus ou moins grandes. M. Veblen a insisté sur cet aspect de l'évolution, c'està-dire sur tout ce qui pénètre du milieu social dans la nature psychique des hommes, et qui donne forme à leurs tendances. Mais l'instinct artisan n'est cependant point créé de toutes pièces par la société. Sous les formes qu'il revêt dans les divers milieux, aux diverses époques, il n'en subsiste pas moins un fonds inné, qui ne se présente d'ailleurs point comme une simple matière indéfinie en dépit des « contaminations » et déformations qu'il subit, l'instinct artisan est bien une fonction originale, qui s'explique directement par les aptitudes natives de certains groupes d'hommes. Et M. Veblen en donne au moins deux raisons. D'une part, il fait partie des dispositions naturelles de certaines races, qui, grâce à lui, sont mieux adaptées que les autres à certaines conditions de vie (à celles qui, de plus en plus, se trouvent réalisées dans nos sociétés) ainsi s'explique que les groupes où ces races prédominaient aient survécu plutôt que les autres, et qu'ils représentent la partie la plus progressive de l'humanité. D'autre part, si les, circonstances et les institutions refoulent parfois cet~instinct à l'arrière-plan, si elles le voilent ou le déngurent, dès qu'une occasion favorable se présente, il se manifeste de nouveau avec toute sa force, modifie les circonstances, transforme les institutions ce qui prouve qu'it était toujours là, qu'il résistait, et conservait sonintégrité.

Nous n'entrerons point dans l'examen détaillé ni dans la critique des théories ethniques de M. Veblen; ce n'est pas qu'il n'y attache lui-même de l'importance; mais nous ne croyons pas qu'elles forment la base indispensable de ses thèses. Certes, le rôle industriel de pays tels que l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Allemagne du NordOuest, les États scandinaves, entre lesquels il existe des affinités de race certaines, l'a préoccupé. II a cru qu'il existait un typephysique et mental, prédominant dans ces groupes, et qui serait plus apte qued'autres àcomprendre les lois delà nature matérielle, un type moins imaginatif, plus positif, plus matter of fact que celui que présentent d'autres races. Mais comme l'instinct artisan a pu se rencontrer en bien d'autres régions, que ce ne sont pas les mêmes groupes ethniques qui, aux différentes époques, ont fait progresser la technique, la notion de race complique plutôt le pro-


blème, et on peut sans inconvénient récarter. Il reste que ce qui qualifie pour l'activité industrielle, ce sont des aptitudes psychiques naturelles, en rapport avec certains traits organiques etcérébraux, sans qu'il soit possible, d'ailleurs, d'en reconnaître l'existence autrement qu'à leurs effets. M. Veblen lui-même en a le sentiment au lieu de s'en tenir aux éléments raciaux dont sont constitués les groupes, il les définit de préférence par leurs croyances religieuses, leurs conceptions, leurs philosophies, leur science, leurs institutions, c'est-à-dire qu'il pose le problème en termes nettement sociologiques.

Quels furent, dans les temps primitifs, dans les civilisations de sauvages, les rapports entre la technique d'une part, la religion et surtout la magie de l'autre? t)n a souvent comparé le magicien à l'artisan. Entre la magie et la technique, il y aurait « plus qu'une similitude extérieure; il y a identité'de fonction. La magie est essentiellement un art. de faire; elle fait avec des mots et des gestes ce que les techniques font avec du travail.La magie, étant la techniquela plus enfantine, est peut-être la techniqueancienne; la médecine, la pharmacie, l'alchimie, l'astrologie, se sont développées dans la magie autour d'un noyau de découvertes purement techniques Les auteurs que nous citons supposent même que « d'autres techniques plusanciennes, plus simples peut-être, plus tôt dégagées de la magie, se sont également confondues avec elle au débutde l'humanité.). Maisilsajoutentque les techniques, « germes qui ont fructifié sur le terrain de la magie. ont dépossédé.celle-ci '), en perdant leur caractère mystique pour devenir de plus en plus mécaniques. Pour M. Veblen, au contraire, la magie, et toutes les conceptions qui s'y rattachent/auraient été plutôt un obstacle, et le plus important, au déveIoppementdeIatechnique.Les deux conceptions ne s'opposent sans doute qu'en apparence. La technologie est en partie l'œuvre des magiciens, d'après M. Veblen du fait qu'ils opéraient surdesobjets et des êtresrée!s,ils ne pouvaient manquer de les observer, et à leurs-imaginations se mêlaient des connaissances exactes. D'autre part, la technique n'a pas attendu que la magie se fût révélée faussse et illusoire elle ne représente pas la négation de celle-ci elle a pu se développer concurremment avec 1. Hubert et Mauss, Esquisse d'une théorie générale de la Magie, p. 144, dans Année sociologique, tome VU, 1904.


elle. Même certaines branches de la technique, l'agriculture et la domestication des animaux, purent profiter de cette sympathie pour le monde des êtres animés autres que l'homme, que l'anthropomorphisme primitif tend à développer. Cependant, si la technique progresse dans des sociétés toutes pénétrées de conceptions magico-religieuses, c'est, d'après M. Veblen, que les faits s'imposent quand même petit à petit à notre attention, c'est-à-dire que certains hommes peuvent être attentifs à ces aspects objectifs de la nature, sans qu'ils renoncent pour cela à leurs autres croyances. Mais cela suppose que la pensée s'oriente vers la face positive des choses, au moins par intervalles, et chez quelques individus. Et, d'autant plus que les autres croyances constituent un système, il faut que le sens du positif soit solidement ancré chez certains hommes pour qu'il l'emporte à ces moments. Dès l'époque archaïque, nous serions donc fondés à distinguer deux dispositions, que nous retrouverons d'ailleurs dans la suite l'esprit animiste, qui attribue aux faits et aux choses le caractère d'actions ou d'agents personnels, l'esprit positif, qui en retient l'aspect mécanique.

Plus tard, au moyen âge, et surtout dans l'ère du métier (AaM<~c?'a/'<), ces deux dispositions se sont développées et transformées, en même temps que les institutions, et d'accord avec elles. L'anthropomorphisme, en effet, s'est quelque peu raffiné. Parce qu'elles ont traversé une période « prédatoire », les sociétés ont gardé tout un système d'appréciations fondées sur le rang, la dignité, la valeur personnelle dans une société belliqueuse, une hiérarchie s'établit, qui admet entre les individus des différences qualitatives. II en résulte une conception du monde toute spirituelle et cérémonrelle, qui classe les choses non d'après leurs caractères intrinsèques, mais d'un point de vue religieux, en leur prêtant des vertus et qualités comparables à celles des hommes (métaux nobles, planètes à bonne influence, etc). Mais, lorsque les conditions de vie belliqueuses ont cédé du terrain, et que des communautés pacifiques peuvent se constituer, l'instinct artisan revient au premier plan. et, avec lui, l'esprit positif occupe des positions qu'il ne perdra plus. Certes, la conception scientifique de la nature où l'on tend alors à s'élever est encore bien imparfaite. Si le principe de causalité se dégage, ce


n'est pas encore sous une forme mécanique et quantitative. La cause et l'effet sont représentés par analogie avec l'ouvrier et son oeuvre, l'effort et son résultat, c'est-à-dire le moyen et la fin point de vue téléologique, qui s'explique par le régime de l'artisanat, par l'indépendance des artisans, par la croyance que chaque individu est appelé à se sufnre à lui-même, et que l'œuvre est à la fois le produit et la raison d'être (le principe d'existence) de l'ouvrier. De là une conception discontinue, qualitative et individualiste de l'industrie, d'où tout élément mystique, sans doute, paraît exclu, mais où la personnalité de l'ouvrier passe au premier plan, à tel point que le.métier, les instruments et la matière sont envisagés comme ses prolongements.

Lorsqu'on entre dans l'ère des machines, d'une part la technique se trouve profondément révolutionnée, et, d'autre part, la transformation du régime économique, qui a commencé à l'époque précédente, se poursuit et s'achève. Le travail humain se trouve de plus en plus éliminé de l'œuvre productrice l'opération industrielle se décompose désormais en une série de processus de nature purement mécanique, et résulte du jeu de forces matérielles, quantitatives et mesurables. La commercialisation de plus en plus développée de l'industrie impose aux esprits une logique des prix, abstraite et quantitative également. Sous l'action convergente de ces deux grands faits il semble que l'instinct artisan doive évoluer lui aussi, que tout ce qui s'y mêlait encore de vues anthropomorphiques en doive être éliminé. Si la science ne nous mon.tre partout que des forces physiques et des grandeurs mathématiques, si les conceptions économiques ne nous représentent plus les produits que sous forme de valeurs exprimées par des prix, comment la technologie ne suivrait-elle point la même évolution? Elle la suit en quelque mesure. Mais (et c'est là qu'il apparaît que l'activité industrielle procède d'un instinct irréductiblement humain), elle ne peut échapper à la nécessité de se représenter les actions physiques sous la forme de contacts, de chocs, de déplacements dans un espace concret. Il se peut que la science se satisfasse davantage de formules abstraites, de rapports de quantivalence, etc. il n'en reste pas moins que tous les progrès <ie la technique procèdent d'une représentation du monde qui garde encore bien des traits de celle que s'en faisait l'ancien


artisan. H se peut que les hommes d'affaires, dont dépendent les entreprises, trouvent avantage à n'envisager, dans l'industrie, que le côté chiffres il n'en reste pas moins qu'une bonne gestion industrielle ne peut être que l'œuvre de techniciens en contact direct avec les forces productives et la matière, et qui se représentent celle-ci autrement qu'en termes purement quantitatifs. Telle paraît être la limite d'élasticité de l'instinct artisan. Sans doute la conception mécanique de l'industrie moderne est plus positive que l'anthropomorphisme des primitifs, fondé sur l'idée d'actions occultes plus ou moins spirituelles elle n'en consiste pas moins à projeter dans le monde extérieur certains traits de l'activité humaine. L'art.industrie! porte ainsi la marque des hommes qui l'ont inventé et qui, sans changer eux-mêmes de nature, l'ont fait progresser jusqu'à notre époque; il ne pourrait présenter un autre caractère que si la constitution mentale de ceux-ci se modifiait dans le même sens.

M. HALBWACBS.


La philosophie française en Amérique

III. LE .BERGSONISME'.

Nous trouvons un excellent exemple de cette dernière attitude chez Wilm, qui ne désire ni grossir le flot de la littérature simplement laudative sur Bergson, ni, d'autre part, hâter la désillusion relative à Bergson, en écrivant de telle manière que le lecteur ne désire pas pousser plus avant. Il existe un certain type de « bergsonite » où l'on peut diagnostiquer une maladie purement subjective. Ce mal peut d'ordinaire être guéri par une dose de Bergson lui-même. Aussi Wilm nousoffre-t-il une Étude sur /'cuolution maKca~e ou, comme activiste, Bergson est rapproché d'Eucken, et, comme pragmatiste, de James, ces trois penseurs étant d'ailleurs rangés sous la catégorie du volontarisme. Ces trois hommes ont d'autres traits communs leur insatisfaction à l'égard du passé, leur sympathie pour la science, et l'etïort pour faire descendre leur philosophie du ciel sur la terre. L'idéalisme, la téléologié, la création du nouveau, l'optimisme éthique, même l'immortalité retrouvent une place considérable dans la philosophie, et Bergson est l'un des chefs de cette nouvelle renaissance humaniste~.

Wilm s'accorde avec Lovejoy pour définir Bergson comme le métaphysicien de la force vitale, dont la doctrine est à la fois radicale et romantique. Il observe toutefois que dans l'uo~M<!OM Cn?6ftrice, considérée comme apothéose du changement, les distinctions traditionnelles ne répondent, pas tout à fait aux besoins de l'auteur. Il trouve un exemple de cette impossibilité d'appliquer le vieux au l.Cf.ReuuePMos.,192i,p.5.

2. E, C. WHm, N?Kr: Bef~of!, Study in Radical Evolution, New york, t914, préfa.ee..


neuf dans ce qu'il appelle le démembrement de l'âme. La controverse perpétuelle entre lessubstantialisteset les actualistes consiste en ce que ceux-là affirment l'identité personnelle de l'âme, et ceux-ci tiennent que l'âme est une simple collection d'états ou de processus psychiques. Selon Bergson ces deux points de vue sont également faux parce qu'ils intellectualisent la vie mentale, c'est-à-dire la traduisent en éléments scienti&ques abstraits, et la réduisent ainsi à une entité privée de sang et de vie, ou à une collection de pareilles entités, tandis qu'elle est.quelque chose de vivant, de mouvant et de créateur. Dans la recherche des substituts symboliques de l'âme, la réalité est restée en route le rationaliste la réduisant à la forme pure, l'empiriste à une collection d'entités fixes telles que sensations, images et perceptions.

Par cette analyse du double démembrement de l'âme, Wilm suggère que le chemin par où l'on échappe au dilemne est ouvert par l'intuition. Cela est sûr, mais ce chemin est si obscur, la matière si épineuse, qu'avant de pousser plus avant, nous préférerions revenir sur nos pas et rattaclier cette controverse à un autre débat. Bergson déclare que sa philosophie de la vie transcende à la fois le mécanisme et le finalisme. Nous pouvons ajouter qu'elle transcende aussi l'actualisme et le substantialisme, à peu près de la même façon. De même que le mécanisme signine la distinction en parties du tout de l'évolution, de même l'actualisme signifie la séparation du moi en parties appelées états. Et de même que le finalisme signifie l'effort vers un but extérieur, vers quelque chose de distinct du moi, de même le substantialisme -fait du moi un substrat, une chose en soi, existant à part. Mais le moi pro fond de Bergson n'est pas le moi de l'actualisme. où nous aurions une fusion artificielle d'états psychiques, un courant de consciences, et non de conscience. La différence ressemble à celle que Humé a mise en lumière comment une simple juxtaposition constituerait-elle une unité? Un courant d'idées associées serait un mécanisme, non une personnalité. Cela n'est, pas satisfaisant. Cela implique une distinction entre la conscience et les états, une unité en dehors de la pluralité. Mais Bergson affirme que la pluralité et l'unité existent toutes deux; il attaque ainsi à la fois l'actualisme i. Wi)m, Hpnri Bergson, A Study in Radical Bca~i'Ot!, p. 40, 42.


mécanistique et le substantialisme rationaliste.. Le rationalisme, nous dit-il, est dupe de l'illusion; il considère les états psychiques <:omme autant de fragments détachés d'un ego qui les relie ensemble. Autrement dit, le terme de substantialisme est médiocre. 11 n'y a point de substance, mais il y a un moi. Ce moi est réel; l'analyse des états est artificielle, car elle est comme la séparation des fonctions et de l'organe, des actes respiratoires et du poumon. En un mot, le moi n'est ni substantialiste ni actualiste, il est vivant. La nature ne peut être suggérée indirectement par une image banale, celle d'une unité à quoi les états sont inhérents, comme des épingles sur une pelote, ni par une image facile, celle d'une multiplicité contenant une succession, comme un courant de conscience avec ses vagues. La meilleure façon de la suggérer nous est fournie par une intuition de la durée. Le moi est-il un ou multiple ? Le paradoxe se résout par l'acceptation des deux membres du dilemme. Par un effort d'intuition, déclare Bergson, j'aperçois immédiatement comment le moi est à la fois unité et multiplicité, et bien d'autres choses encore. S'il est unité, c'est une unité mouvante, changeante, colorée, vivante. Elle ne ressemble guère à l'unité abstraite, immobile et vide que définit le concept de l'unité pure. La vie intérieure est à la fois tout ceci diversité de qualités, continuité de progrès, et unité de direction. Elle ne saurait être représentée par des images*.

Dans ces passages trop oubliés, nous trouvons l'explication du prétendu « démembrement du moi » par' Bergson. C'est, prétendons-nous, une conception absolument originale, où le moi est à la fois conscient et continu, personnel et progressif. Le reproche de déformation par les images est fondé. Le courant, bien qu'il soit continu et progressif, n'est pas conscient. De même, le substrat, le tissu psychique, bien qu'il soit d'une certaine manière conscient, n'est pas personnel. Le moi qui se trouve « sous M ou « derrière a les états est trop lointain, tandis que éelui qu'exige l'intuition directe doit être un moi proche. Il est fourni parle moi de la durée pure, dont l'intuition, comme Bergson l'écrivait en 1911 à Lovejoy, est le point essentiel unique auquel tous les autres doivent être rattachés, si l'on ne veut pas courir le risque de les comprendre 1. Cf. Bergson, Inlroduction <o Af~ajo/~ic.?, New-York, 1912, passim.


absolument de travers. Ce point est tout juste mentionné par Wilm, qui réduit l'intuition à une-sorte de sympathie intellectuelle impliquant qu'on assigne à la nature une vie psychique analogue à la nôtre. Cette sympathie, germanisée en .V~eH, est, déclare-t-il, une réminiscence de l'illustre Leibnitz, de sa doctrine de 1a monade conçue comme un microcosnie qui reflète en sa propre vie intérieure l'univers dans sa totalité. Nous ne cherchons point querelle à Leibnitz qui écrivit tant en français mais dans la Monadologie, avec ses atomes métaphysiques, manque justement le tissu connectif qu'offre la durée réelle.. Lorsque, de plus, on ramène l'intuition du philosophe français à l'M/'M~~MM~ de ScbiHer, par laquelle on perçoit la <. belle personnalité d'un chêne rugueux et du mince bouleau », on retombe simplement dans l'illusion pathétique. Bergson ne commet point cette erreur. On n'arrive pas à entendre l'intuition de la durée en abandonnant la méthode indirecte de la science pour la « sympathie dramatique avec la vie intérieure supposée de la nature », de Wordsworth ou de Browning. Toutefois cette défense de l'animisme est purement apparente, car, si notre critique préfère interpréter le système de Bergson comme un monisme spiritualiste, il entend dire aussi qu'on peut le regarder comme un dualisme de la vie et de la matière, car Bergson a souvent de la peine à rompre avec la nette distinction cartésienne entre le matériel et le mental. Quelle que soit l'issue, le problème central du bergsonisme, celui de l'acte intuitif tenu pour la méthode propre de la métaphysique, reste sans solution. Wilm essaie de trancher la difficulté en employant le terme récent de Royce, la vue intérieure )' (tM~~), entendant par là l'expérience des touts plutôt que des fragments, l'appréhension cohérente de faits nombreux dans une sorte d'unité. Tout cela est fort bien. On peut, sur le papier, donner un équivalent de la monnaie d'un pays en termes empruntés à la langue d'un autre pays, mais, dans la réalité, on subit souvent une perte au change. Royce et son disciple Wilm habitent le pays de l'idéalisme moniste, la doctrine bergsonienne de l'évolution créatrice forme à elle seule un pays. Nous essaierons donc maintenant, bien qu'en tremblant, de mettre en lumière l'insuffisance de ces interprétations de l'intuition. Wilm affirme que James a confondu l'intuition avec le processus de la simple perception sensible. Le premier de nos inter-


prêtes de Bergson s'en gardait bien. Il disait que Bergson nous enseigne que, si nous voulons connaître la réalité, nous devons nous « replonger dans le flux lui-même », et que, loin d'être la plus profonde, la connaissance intellectuelle est la plus superficielle. Les lecteurs de James se rappelleront ce qu'il a dit ailleurs touchant la richesse de la réalité, la croûte toujours de plus en plus épaisse de la vie, et le pragmatisme comme fondé sur la conception d'une intelligence qui établit un certain nombre de programmes ou d'esquisses de l'action future. A l'égard de ces deux thèses, il est en sympathie avec Bergson, pour qui-,l'intelligence est à la vie ce que le plan est à l'édifice, ce que l'élévation est à l'intérieur. Accuser Bergson d'anti-intellectualisme à cause de ces conceptions, c'est accuser un constructeur de pont de duplicité parce qu'il monte la charpente avant d'élever les arches.

Il y a une seconde erreur d'interprétation dans le rapprochement de tout cela avec le mysticisme. L'intuition bergsonienne n'est pas cette intuition nue qui mène au néant, cette introspection vide qui s'opère quand l'esprit est purgé de toute connaissance profane. Comme Santayana le laisse entendre, il se pourrait que Bergson fût «enrayé par le néant, si telle était sa conception; mais ce n'est pas le cas. Son intuition, d'après un homme versé dans. !a littérature française~, ne fait fi ni des sciences, ni de l'intelligence. Elle les emploie toutes deux, et aiguise celles-là grâce à celle-ci. Il eu-est d'elle comme de la perception esthétique l'artiste accompli, dont l'esprit est enrichi d'une foule d'impressions sensibles antérieures, peut voir plus de choses dans une œuvre d'art qu'un novice avec sa vision inculte, son ceil ignorant. L'intuition Y n'est donc pas une chose d'ignorance, mais de savoir, de savoir, il est vrai, non purement conceptuel, mais aussi perceptuel. Si Bergson « méprise n l'intelligence, c'est seulement à la manière de l'artiste créateur, qui, saturé de technique, méprise l'esthétique théorique, et préfère les avis de ses confrères à ceux des simples théoriciens. Pour cet artiste, l'esthétique comme science est pleine d'abstractions vides et il éprouve un certain mépris pour l'étudiant d'université qui, tout au courant qu'il est des théories du beau, préfère un chromo à un Corot. L'on peut, si l'on'veut, t. Le P' WendeH T. Bush, de l'Université de Columbia, dans une conversation avec l'auteur.


appeler cela de I'anti-inteIIectualisme,,mais c'est à cause de cette insistance sur la « familiarité avec ') un objet, au lieu de la « connaissance au sujet d'un objet », que James s'accorde avec Bergson. James, qui fut un temps artiste, semble soutenir cette thèse, queles concepts sans percepts sont aveugles, tandis que l'intuitionvoit. Les esthètes théoriciens peuvent appeler cela de l'empathie, et s'efforcer de l'identifier avec l'entrée eH rapport avec « une âme universelle animatrice de toutes choses ». Bergson parait employer le mot intuition dans son sens strictement étymologique, comme Henri Poincaré l'employa touchant la science et l'hypothèse. Tout., cela se trouve aux antipodes des abstractions vides de l'école hégélienne, pour qui les concepts sans percepts constitueraient la connaissance supérieure. Ce sont les hégéliens qui ont subi une catharsis des sens, et se sont ainsi alliés aux mystiques. En effet, dans l'analyse classique que James a donnée du mysticisme, le degré purgatif est indiqué comme le premier des trois Mais toute la marche suivie par Bergson est opposée à cette purgation; le sens de la durée, les souvenirs sensibles emmagasinés dans le cerveau, l'intuition définie comme une forme de la perception rendue plus aiguë par l'intelligence, tout cela s'oppose aux concepts vides, depuis la prétendue ignorance savante des mystiques, jusqu'aux hautes abstractions des mathématiciens. Par exemple, un mystique par excellence comme Molinos est captivé par la contemplation du « néant », dans « la boutique duquel il trouve satisfaction ». A l'extrême opposé, certains mathématiciens cherchent un infini au delà de foute compréhension. L'intuition de Bergson ne saurait être appelée un moyen entre ces extrêmes. Elle n'a rien à voir avec l'une ou l'autre, puisque, pratiquement, les deux points de vue mènent à l'idée du néant. Devant cette idée, Bergson n'est pas « effrayé .), comme Santayana le déclare si étrangement, c'est plutôt du dégoût qu'il éprouve. L'intuition ne fournit ni trop peu ni trop, de la richesse de la réalité vivante. Son champ d'action, la durée réelle, n'est rien moins que la sphère du mystique, qui demeure « en dehors du temps ». L'homme qui opère une intuition est dans le temps'et il est du temps; il est une partie, une parcelle de ce flux « dont l'essence est mouvement, dont la qualité distinctive est le sentiment d'être entraîné en avant ». Comparez cette philosophie du changement avec les écrits de certains mystiques, qui


recherchent l'intemporel, qui aspirent ~-l'immobilité, qui, en un mot, sont quiétistes. Les critiques de l'intuition ont apparemment confondu le dehors avec le dedans. L'intuitif, comme le mystique, peut sembler « fixé M dans sa pensée, comme est immobile son corps, mais, tandis que celui-ci vise à s'affranchir du courant de la perception sensible, celui-là travaille à se familiariser avec le flux vital, à vivre, à se mouvoir, à sentir la vie.

Cette interprétation, qui est une critique des critiques, sera peut-être contestée. Il faut reconnaître que beaucoup d'expressions des livres de Bergson semblent porter l'empreinte du mysticisme. Le bergsonisme est, en un sens, purgatif, seulement il n'exige pas la catharsis des sens pour elle-même, mais comme affranchissement de la distraction née d'un trop grand nombre d'idées présentes à la fois dans l'esprit. Il est également, en un sens, illuminatif, mais non pas à la façon des gens qui se chauffent et s'éclairent, sans effort, au soleil de la vérité. Loin d'être une appréciation passive et non analytique du courant du temps, l'intuition de la durée exige un intense effort de nature conceptuelle. Enfin, il est, en un sens, unitif, mais non à la manière des animistes qui font de l'harmonisation de l'objet apprécié, la condition essentielle d'une satisfaction esthétique, II n'y a pas trace chez le philosophe français de cette ~n/M/~MK~ allemande, par quoi nous « entrons dans la vie psychique qu'un objet inanimé expérimenterait, s'il possédait une vie mentale comme la nôtre ». Bergson n'a rien à voir avec cette conception animiste, qu'on rencontre chez les sauvages, et chez ceux qui croient aux contes de Grimm. Ce n'est pas sur l'empathie, mais sur la sympathie qu'il insiste. Nous touchons ici, à ce que je crois, le cœur de la question, le locus classicus de l~M~ton Créatrice. En parcourant ce livre, le lecteur trouve au milieu de son voyage une forêt obscure, où la route directe semble avoir disparu, mais ce n'est que pour un temps. L'intuition, par elle-même difficile à comprendre, est rattachée à l'instinct, et celui-ci est défini comme une sympathie, sympathie qui, si elle pouvait se prolonger jusqu'à l'intérieur de son objet et également réfléchir sur elle-même, nous donnerait la clef des opérations vitales. Mais par intuition, continue l'auteur, « je veux dire l'instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable de réNéchir sur son objet et de l'élargir indéfiniment. Qu'un effort de ce


genre c'est pas impossible, c'est ce que démontre déjà l'existence, chez l'homme, d'une faculté esthétique à côté de la perception normale. Notre œil aperçoit les traits de l'être vivant, mais juxtaposés les uns aux autres et non pas organisés entre eux. L'intention de la vie, le mouvement simple qui court à travers les lignes, qui les lie les unes aux autres et leur donne une signification, lui échappe. C'est cette intention que l'artiste vise à ressaisir en se replaçant à l'intérieur de l'objet par une espèce de sympathie, en abaissant, par un effort d'intuition, la barrière que l'espace interpose entre lui et le modëte~. » · Voilà le passage classique auquel on a accordé trop peu d'attention. Nous ne connaissons en effet qu'un seul critique qui ait déclaré que l'intuition n'est pas anti-rationnelle. Bennett affirme avec justesse que l'intuition ne peut laisser de côté le travail de la formation et de l'assemblage des concepts, et se contenter d'un flou inintelligent. Par exemple, on peut appeler intuition l'attitude sentimentale prise dans le culte des héros, mais elle n'est pas véritablement intuition. Celle-ci requiert la fusion des jugements rationnels dans un acte de sympathie, tel que l'exige la compréhension d'un'caractère de Shakespeare, car, tout de même que l'intuition sans analyse est muette et vide, l'analyse sans intuition est fragmentaire et inachevée. Mais l'analyse est enfermée dans son propre cercle de généralités et de concepts; elle est, par suite, incapable d'atteindre l'individuel. Ces concepts ne sont pas les parties d'un objet, mais des éléments artificiels, et nulle accumulation de concepts ne peut fournir autre chose qu'une reconstruction artificielle de la réalité~.

Cette interprétation est négative plutôt que positive. Elle est précieuse comme sauvegarde contre les erreurs d'interprétation, mais elle n'atteint pas le cœur de la question. Un de mes amis, homme d'un goût infaillible, et grand admirateur de la littérature française3, m'a suggéré une double interprétation de ce passage. Par intuition « devenue désintéressée », il faut entendre une intuition qui ne s'intéresse pas à des buts pratiques, mais à l'obser1. H. Bergson, l'Évolution crM:<rK'e, p. 192 (texte français).

2. C. A. Bennett, Ben~ott'~ Doch't~e of intuition Philosophical Ret'M~ i9t6, t. XXV, p. 52.

3. Le P' Wendell T. Bush, de l'Université de Columbia.


vatiôn pure, et à la jouissance qu'on y trouve. Telle l'oreille cultivée du musicien, qui perçoit les harmoniques qui échappent à l'auditeur incompétent. C'est l'attitude de l'homme de goût. Transportée dans la littérature~ elle fait de Bergson un Verlaine métaphysicien, qui déclare que la vie est pleine de nuances, que le poète ne doit pas essayer de rien dire littéralement, mais s'efforcer d'indiquer les subtilités du réel par l'espèce de symbolisme qui permet de suggérer finement tout ce qui dé&e la description. Tout cela montre que Bergson ne décrie pas l'intelligence. Plutôt, il en comprend la pleine signification, sachant qu'il existe dans la vie, en dehors des relations de cause à effet, certaines subtiles réalités, étrangères aux fins pratiques.

Tout cela est très précieux. D'un coup, voilà confondus une foule d'adversaires. D'aucuns visaient à faire du philosophe de l'évolution créatrice un penseur d'un type historique déterminé. Mais nous croyons maintenant qu'il n'est pas uu cartésien, usant de la lumière violente et crue de la raison ni un kantien, employant le compas des catégories, ni un romantique à l'ancienne mode, en proie à une sentimentalité larmoyante. Le bergsonisme peut, dans une certaine mesure, être appelé une réaction contre le classicisme et une renaissance du romantisme, mais ce romantisme est séquanien, et non rhénan. Si on le prend comme une œuvre de littérature française, le bergsonisme illustre donc sa propre doctrine de l'irréversibilité, et de la mémoire accumulatt'ice. On ne peut le résoudre en termes de passé, bien qu'il reftète le passé, et cela, en trois phases la révolte romantique contre les roideurs du classicisme, la révolte réaliste contre l'individualisme irresponsable, et la révolte impressionniste contre les doctrines trop rigides, en faveur du subtil et de l'intime.

Mais nos critiques n'ont guère tenu compte de tout cela; ils-ont mesuré Bergson soit avec les étalons rigides de la logique, soit avec les concepts nébuleux d'un idéalisme désuet. Nous ne connaissons qu'un seul interprète qui ait tenté d'apprécier Bergson en termes d'impressionnisme, et à l'aide d'un symbolisme approprié. Pour le fantaisiste James Huneker, Bergson est uu métaphysicien mythomaniaque, qui joue de sa dialectique comme le comique d'une pièce américaine joue avec ses rivaux: sa philosophie est principalement chose d'images, une mosaïque délicate, un


édifice féérique fait d'éblouissantes images mentales les vieux jetons verbaux sont mis au service d'un obscurantisme nouveau, et ce « spiritualisme en spirale », comme l'appelle spirituellement Rémy de Gourmont, a séduit les philosophes amateurs aussi bien que les esprits oisifs, les femmes cultivées, la foule privée de'lest spirituel, toute la troupe des mystiques, sensibles, artistes, et semi-religieux, qui sont en quête du signe unique, de la construction objective, du message de l'au-delà~.

Cela est grotesque, mais suggestif en même temps. Une partie des admirateurs de Bergson en Amérique a, sans conteste, été du type décrit plus haut. Et il n'est pas douteux qu'en dehors de la lumière blanche de la logique, qui déferte sur les milieux universitaires, il y a une pénombre où se rencontrent les amoureux de l'obscur. Mais c'est une autre question de savoir si Rémy de Gourmont est un interprète qualifié du bergsonisme. On l'a défini un impressionniste paradoxal, amateur en mystique et en symbolisme~; et il met certainement dans Bergson trop de sa propre pensée. Si elle ne s'y trouve, naturellement, pas tout entière, il se peut qu'elle y soit en partie. Tout de même que l'~o~M~OK créa<r!ce présentait des traces de mysticisme sans être véritablement mystique, on y peut découvrir des traces de symbolisme. Bergson a été, à tout le moins, le contemporain de certains groupes littéraires, de groupes d'essayistes, comme Rémy de Gourmont, qui cherchaient le moyen d'exprimer ce qu'on avait accoutumé d'appeler inexprimable, et que les matérialistes traitaient d'inexistant de romanciers, comme Villiers de l'Isle Adam, qui vivaient au moment où le symbolisme réagissait par tous les moyens contre la doctrine des disciplesde Zola; de critiques, comme Ferdinand Brunetière, qui luttaient contre l'application du déterminisme en littérature, et d'autres, comme Gustave Lanson, qui, séduits par l'intuition celtique, combattaient les détenteurs de la culture officielle, et, enfin, de dramaturges qui soutenaient que la force créatrice ne peut naître que de l'instinct poétique, et non de la culture~.

James Huneker, r/:ePa</<o! o/'DM<;<)!ac, New-York, i9t3, chap. xiv. 3. C. H. Wright, ~;si'0!-y o/'ffeKcA Z.)'a<M)'e, New-YorI~, )91S, p. 862. 3. Ftorian-Eajmentier, NM~o:~e ~f KMe)'a<Kt'e /aM;'aM? de /5 d nos ~'oMr~, pa.M'tM.


En lisant ces diverses formules nous semblons écouter Bergson. Mais lui-même nie avoir été très influencé par ces mouvements, et assure qu'un système philosophique ne naît pas des discussions contemporaines avec lesquelles il se trouve en rapport, car l'idée génératrice n'est jamais une synthèse d'éléments préexistants'. L'Évolution créance cite l'exemple de Berkeley, qui est fâcheux, car on a montré récemment que le réalisme spirituel, avec son langage visuel, eut pour origine certaines indications fournies par les symboles mathématiques de l'époque~. Mais nous pouvons échapper au dilemme, grâce à l'opinion d'Armstrong, suivant laquelle, s'il est impossible qu'un philosophe échappe aux conditions de son époque, il faut du moins un homme de génie pour les recréer et les transformer3.

Si Bergson est en avance sur son époque, il est vain d'essayer de le faire rentrer dans une période antérieure. Le principe même de l'irréversibilité s'y oppose. Mais un groupe de nos critiques risque l'aventure; Wilm en fait partie. Ainsi, il tente de remanier l'Évolution créatrice à l'usage des monistes idéalistes. Il propose, comme équivalent de l'intuition de Bergson, la « vue intérieure » (Mt~), parce que celle-ci tient compte d'une vue synoptique, tandis que celle-là ne représente qu'une simple appréciation nonanalytique du courant homogène. Voici d'autres substitutions pour la notion de changement pur, celle de changement à l'intérieur d'une identité sous-jacente; pour le concept statique, le concept ajustable ou corrigible; pour la philosophie du changement, la notion de la constance de la matière, M l'argument le plus fort qu'on puisse faire valoir en faveur du théisme4 ». Tout cela est peut-être édifiant, mais n'est pas. bergsonien. Une chose peut être nominalement appelée un équivalent d'une autre, mais, dans la réalité, nous risquons de perdre au change international. Cela est particulièrement à craindre quand on convertit des francs en marks, quand un critique de tendances allemandes essaie de changer une philosophie française en une philosophie allemande. Wilm commença par appeler la bergsonite une maladie. Il réussit, 1. H. Bergson, L'intuition philosophique. Revue de Mf<apAy.s!~M?c<~ J;fo)a~<?, 1911, t. XiX, p. 802-827.

2. V. mes ~M/o'M~ Contributions, P~cAo/Oj~eaZ BM~e~'n, 19)9. 3. A. C. Armstrong. PAHosopAic~.RfMeM), 19H, t. XXIII, p. 430-438. 4. Wilm, op. cit., p. 135.


dirions-nous, à en faire une espèce de rougeole allemande, une métaphysique où l'intuition s'appelle Ein fühlung, où la sympathie intellectuelle devient le ~<e?'/eAeM, ou le démembrement du moi devient une ~M~ee~MH~, et le conflit de la vie et de la matière un incessant Wec/Me~t~t'OH Hemmen und von S~'e&eM~. C'est peut-être un préjugé, mais nous ne nous sentons point de goût pour cette tentative en vue de changer une délicate philosophie française en un lourd hégélianisme. De même que les modes de Paris souffrent d'être transportées à Berlin, de même le Bergsonisme d'être transformé en quelque autre système. Mais les critiques sont constamment tentés de nous offrir une nouvelle édition, « augmentée et corrigée de i'~uo/M~'on ct'ca~'tce. Cunningham, par exemple, succombe à cette tentation et essaie de compléter le point de vue bergsonien en « le mettant en, harmonie avec les principes fondamentaux de l'intellectualisme ». L'intellectualisme qui sert ici de critère est celui des néo-hégéliens. Ainsi, il déclare que Bergson a deux conceptions de l'intelligence, la première, ou conception explicite, celle de l'imagerie spatiale, équivalant au Verstand kantien la seconde, ou conception implicite, celle de l'intuition, équivalent au Z?f~'t~* hégélien. Que'faut-it en conclure? Lorsque Bergson emploie la première conception, Hegel est dans le vrai plutôt que lui, du moins pour autant qu'il s'agit des conceptions de Kant mais, lorsqu'il recourt à la seconde, il affirme, implicitement, que la doctrine kantienne de l'entendement est la seule conception possible de l'intelligence, et que, par suite, Hegel et les néo-hégéliens sont. dans l'erreur. Mais Bergson ne montre aucun indice de familiarité avec Hegel ou les néohégéliens. H n'est guère nécessaire, en conséquence, de conclure que Bergson, illogique à la fois et ignorant, a besoin d'additions et de corrections. Le critique croit trouver ce besoin dans la supposition implicitement faite par Bergson de l'existence d'une téléologie dans la durée, et dans sa substitution à l'évolution créatrice de quelque chose qui est appelé finalisme créateur. Sans doute l'adjectif « créateur ') implique des caractéristiques communes telles que celles-ci la réalité est dynamique, elle est un devenir et non un fait accompli; ce devenir est incessant, car si 1. \Vi)m, op. cit., pMs:'n?.


la réalité est véritablement temporelle, elle ne peut jamais finir. Pour le finalisme créateur comme pour l'évolution créatrice, la réalité est donc un devenir qui fait naître du « donné » quelque chose de nouveau; l'un comme l'autre affirme que la réalité progresse, se gonfle en progressant, que le passé vit dans le présent avec une puissance contraignante. Mais la première de ces doctrines s'écarte nécessairement de là seconde dans sa conception de la nature du devenir avec lequel la réalité doit être identifiée. Pour le finalisme créateur, l'évolution des choses est téléoliogique. Un devenir dirigé vers le vide impalpable ne serait nullement un devenir; nous avons besoin d'une téléologie qui soit une aspiration, d'une réalité marchant derrière un guide. Mais sur ce point nous ne nous trouvons pas devant l'image d'un ouvrier qui suit un plan tracé pour lui par un autre, mais plutôt devant celle de l'artiste qui crée son propre plan à mesure que son œuvre avance'. Tandis qu'il présente ce bergonisme prétendument amélioré, le correcteur s'appuie sur une affirmation de J. M. Baldwin, selon laquelle l'organisation de la réalité psychique comme te!)c se distingue par son caractère progressif et sélectif; elle choisit et décide un achèvement plus plein du déjà accompli; elle propose à notre faculté do réa!isation des fins qui ne se définissent que dans la mesure où elles comportent une vision qui dépasse la réalité actuelle

Si cela s'appelle finalisme créateur, il est malaisé de voir une grande différence entre lui et l'évolution créatrice; mais il se trouve, à ce qu'on déclare, une différence réelle entre les deux points de vue touchant la conception de la liberté. Pour l'évolution créatrice, la vie est libre en ce sens qu'elle est l'expression d'un élan origine], d'un mouvement vital que l'homme continue indéfiniment, l'homme n'étant rien de plus qu'un des « courants a du jaillissement primitivement unique. Pour le finalisme créateur, d'autre part, la liberté est une conception radicalement différente; elle se place devant nous, et non derrière, ce n'est pas une possession originelle, mais une conquête progressive. La différence se ramène donc à ceci pour la première doctrine, la liberté est 1. G. W. Cunningham, A Study in MeP/tHoM~Ay of Bf~o)!, New-York, i9t6, passim.

2. Cité d'après Thoughtand Things, t. I, p. 236-2~.


le plus marquée dans les hiers de la série temporelle, tandis que pour la seconde, la liberté se trouve dans les lendemains; l'une définit la liberté mécaniquement, l'autre té!eo!ogiquement'

Le contraste est clairement indiqué, mais existe-t-il réellement? Aucune citation explicite n'est donnée pour prouver que Bergson soutient le paradoxe d'une liberté mécanique, ou qu'il admet explicitement une téléologie dans sa doctrine de la durée. Si cette méthode est un exemple du dessein original consistant à mettre Bergson en harmonie avec les principes fondamentaux de l'intellectualisme, nous sommes en droit de prétendre que ce dessein n'est pas rempli. Le critique prévoit les objections qui lui seront jetées à la tête par le parti des idéalistes « à l'âme tendre Q-ue fera-t-il avec les réalistes « à l'âme dure », pour qui la téléologie cosmique est une thèse aussi inadmissible en métaphysique américaine que la « destinée manifeste » en politique américaine? Le finalisme possède un autre défenseur, intermédiaire entre les gens qui l'admettent comme un article de foi et ceux qui le nient complètement. Dodson prétend que la dramatique histoite de l'effort séculaire déployé par la force cosmique pour insérer quelque indétermination dans la matière, pour construire des organismes dont les actes soient réellement libres, ne peut être racontée dans uue langue qui implique la téléologie repoussée par Bergson. L'idée d'un dessein se trouve impliquée dans les termes mêmes d'évolution créatrice, d'élan vital, de poussée intérieure, mais, si ces termes. sont ambigus, Bergson a donné à un chapitré le titre « L'intention de la vie ». Comment peut-il y avoir une intention sans dessein? Voilà le critique à quia, qui soutient que si l'élan cosmique conserve la même direction pendant des périodes géologiques entières, il est impossible de ne pas lui attribuer une certaine conscience de sa fin; nous ne saurions employer un pareil langage et nier en même temps le caractère finaliste du mouvement. Cela n'a naturellement pas échappé à Bergson. Il comprend qu'une téléologie se trouve impliquée dans des termes comme-eeux de développement et de progrès, mais il montre une réserve surprenante lorsqu'il nie que le progrès exige l'idée consciente ou incon1. Cunningham, op. cK., p. i62-i63.


sciente d'un but à atteindre. Il reconnaît seulement que l'humanité est le domaine de l'évolution

En tant que correcteur de Bergson dans un dessein d'édification, Dodson est passablement circonspect, bien que, étant unitarien, il ne soit pas dans la nécessité de changer ~o/M~OH cre'ct~'M-e eu manuel d'orthodoxie. Il signale même que Bergson est parfois si réservé, si peu théologien dans ses expressions, que les esprits religieux doutent s'il est de leurs ennemis ou de leurs amis. Mais ce sentiment n'est pas celui d'un autre critique, qui trouve chez Bergson un défenseur de la foi, d'une foi qui est le protestantisme orthodoxe. Le moLde Voltaire sur Habbacuc pourrait s'appliquer à Miller il est capable de prouver n'importe quoi. Voici son raisonnement certains des plus grands changements de l'histoire humaine ont commencé par des protestations. Bergson a croisé le fer avec le rationalisme absolutiste, avec le déterminisme scientifique, et finalement avec le matérialisme. Par conséquent, il est protestant. Toutefois, Bergson n'est pas l'adversaire de l'intelligence, mais seulement des gens qui en ont fait mauvais usage; ni l'adversaire du détermisme, mais seulement dès gens qui l'ont poussé au delà de toutes limites ni l'adversaire du matérialisme, mais seulement des gens qui supposent que le mécanisme peut donner une traduction complète de ce qui se passe dans le monde. Mais la conclusion de cette protestation est encourageante pour les défenseurs de la religion. Bergson est du côté du christia nisme, il regarde avec défaveur le pessimisme, le pessimisme, belladone du jardin de l'homme, dont l'agnosticisme est l'une des racines, un agnosticisme analogue à celui d'un schéma spencérien de l'évolution, qui s'achève pa~-la doctrine de l'inconnaissable 2. Tout cela rend un son familier. C'est de la véritable polémique de Princeton, à l'ancienne mode, comme le président Mac Cosh en fit autrefois contre le positivisme 3. La méthode est la même du moment que vous pouvez attaquer un isme, peu importe ce que vous dites contre lui. Et de plus, si vous pouvez modifier un mouvement quelconque, vous pouvez l'utiliser pour vos propres i. G. R. Dodson, Be~o?t and the Mo~erm Spirif, Boston, 1913, p. S42-S43. 2. L. H. MUier, Bergson and jRe~MK, New-York, 1916, passim. 3. Cf. lIevue ~/f:~o~A:~Me, La philosophie française en .-t/H~'MM' II, Le Positivisme, mai-juin Mt9.


desseins. De même que Mac Cosh métamorphosait l'évolution mécanique en quelque chose qu'il appelait une évolution chrétienne, de même Mitter change /o~MM c/'M/nc? en une évolution protestante, bien qu'il reconnaisse que l'évolution est devenue un synonyme de l'Anté-Christ dans l'esprit de bien des personnes sincèrement religieuses

Il n'est pas difficile de deviner comment ce tour de prestidigitation est accompli. « Élargissez le canal de l'intuition et personnalisez la réalité fondamentale, vous obtenez l'essence de la foi religieuse » telle est la formule de l'opérateur..Par le moyen du mysticisme (car « la foi religieuse d'un bergsonien serait en effet une foi mystique x), ces transformations sont opérées le déterminisme est changé en Providence, l'agnosticisme est change en foi, l'absolutisme en théisme; mais tout cela avec certaines restrictions. Ainsi la conception de la poussée vitale, en tant qu'Être Divin, ne la voudrait point aveugle et sans but; Bergson voit dans son univers place pour une certaine espèce de téléologie, de fin ultime, de Providence, si l'on veut, mais ce ne saurait être la finalité figée et rigide du dogmatisme absolutiste. Maintenant, touchant l'agnosticisme, on doit être, pour ce qui est de la faculté de prédire, agnostique au sujet des développements de l'avenir; toutefois, un chrétien bergsonien ne pourrait-il logiquement faire ce qu'il nous faut tous faire en tous cas, c'est-à-dire conserver sa foi dans la finalité de la révélation chrétienne en l'appuyant sur la confiance dans le caractère de Dieu tel qu'il s'est jusqu'à présent révélé à nous? Mais qu'est-ce que ce caractère? Dieu n'est plus le géant absolutiste de l'orthodoxie dogmatique, mais un Dieu qui devient, un être qui a ses limites, ses combats et ses défaites. Cette idée a ses propres'difficuités à surmonter, et est étrange pour notre pensée ordinaire, mais c'est une idée que nous désirons à l'occasion être vraie. Dieu pourrait être sujet au devenir et au changement, tout en étant !a base de la stabilité et de la permanence. It pourrait varier sans être variable s.

Ces indications sur la façon de créer un credo chrétien avec des éléments bergsoniens rappelle les indications du prestidigitateur. sur la manière de faire cuire une omelette dans un chapeau haut t. Miller, o/). cil., p. 94.

2. Miller, :&M., passim.


de forme. Cela peut se faire, mais, après l'avoir fait, nous ne tiendrions ni à manger l'omelette, ni à porter le chapeau. Mais la rediactio ad absurdum de cette méthode pour changer révolution créatrice en un christianisme orthodoxe du «~type évangélique chaleureux », se trouve dans ce'passage « La meilleure épreuve serait peut-être de garder présente à l'esprit, aussi vivante que possible, une conception de Dieu en accord-avec l'attitude bergsonienne. Puis, en répétant lentement les pétitions du Pater, on observerait si un sentiment de discordance entre les pétitions de la prière et le caractère de Dieu, conçu de cette manière, surgit dans la conscience B

L'argument, du moins pour l'auteur, est concluant. Aucun des démons de l'hérésie ne peut être découvert dissimulé dans le bergsonisme, puisque le Pater ne les exorcise pas. Tel est le critère protestant le critère catholique est autre. Lorsque le bergsonisme parvint chez les .savants catholiques in par~:MM~cM:Mm, c'est-àdire en Amérique du Nord, l'Encyclique et le Syllabus de Pie X avaient condamné le mouvement. De notre côté de l'Atlantique. le modernisme eut aussi peu de chances de se développer pleinement dansia métaphysique ecclésiastique, que l' « idée américaine » dans la politique ecclésiastique. Aussi, l'année même où les œuvres de Bergson furent mises à l'Index, le P. Dubray écrit de Washington qu'au moment où quelques philosophes et apologistes catholiques espéraient que la philosophie de Bergson pourrait devenir un auxiliaire pour la religion catholique, cet espoir dut être abandonné. Comme Aristote, Bergson part du fait évident du mouvement, mais tandis qu'Aristote distingue entre la réalité qui change et le changement même, c'est-à-dire entre l'être et le devenir, Bergson est amené à nier l'être et à affirmer que le devenir est la réalité elle-même. Bien que Bergson ne soit pas un moniste à la façon de Spinoza, la création est entendue par lui comme n'étant littéralement pas la création telle que l'Église la comprend, mais comme une sorte d'émanation de toutes choses du sein de la réalité divine~. Cela est clair, mais il y a plus. En dehors d'Aristote, il y a saint Thomas. Le bergsonisme est-il vrai ou faux? Le critère 1. Miller, op. cit., p. 137..

2. C. A. Dubray, !e Philosopley of HMM Bergson, Catholic University MM~, OU, t. XX, p. 3H, 323.


relève simplement du thomisme. Ici, un de nos théologiens paulistes poursuit l'argumentation relative à la prétendue confusion bergsonienne entre l'être et le devenir. S'il y a une poussée vitale, nous pouvons demander qui t'a déclanchée; qui a pressé le bouton, qui a mis en marche un mécanisme de changement aussi merveilleux~ Si l'on accorde qu'il existe un devenir pur, il ne pourrait jamais être une cause première; l'axiome suivant est évident -par luimême l'actuel est toujours antérieur au potentiel. Ainsi nous sommes ramenés du dieu du changement à un dieu possédant une éternité pleine et active, tel que le décrit saint Thomas Nous quittons cet auteur, ses métaphores empruntées à l'ère de l'électricité, et sa métaphysique empruntée à l'ère des cathédrales, pour le dernier des critiques catholiques. C'est un Jésuite de Chicago qui débute par une comparaison intéressante entre Platon et Bergson, et termine, selon la coutume, en mettant les modernistes à la torture sur la roue du thomisme. Au premier abord, déclare le P. Dunne, les deux chefs d'école paraissent fort éloignes l'un de l'autre, Platon part d'une existence sans couleur, sans forme, impalpable, et Bergson d'un flux perpétuel. Il y a pourtant certains contacts entre eux, car ils tiennent tous deux pour l'essentielle insuffisance des théories mécanistes de la vie et de l'univers, la genèse idéale de la matière, l'incommensurabilité naturelle de la philosophie et de la science, la valeur de la vision supra-intellec-' tuelle ou intuition, et les courants antagonistes d'ascension et de descente, qui expliquent la conscience et. la matière, la liberté et la nécessité, le bien et le mal. Mais, avec des ressemblances, il y a des différences importantes. Platon ayant posé l'immutabilité comme appartenant au monde-des idées, au monde de la réalité, le changement doit être tenu pour une diminution de perfection, pour un attribut de l'irréel. Cet abîme effroyable entre l'existence et l'apparence de l'existence reste .béant obscur et vaste depuis vingt-quatre siècles. Il est là, ouvert, inexpliqué, si nous acceptons Platon; il n'a jamais, existé que dans l'imagination des philosophes partisans de sa réalité, si nous suivons Bergson. C'est là le principal croisement des routes suivies par les deux philo1. T. J. Gerrard, Bergson and the Divine Pecundity, CaMo~e Wot-M, 19t3, t. XCVH, p. 631, 639.


sophes il faut que le voyageur choisisse. Bergson est pour le devenir, pour ce mouvement incessant, menant quelque part ou nulle part, qu'il nomme évolution créatrice. Toutes les choses changent, les Alpes, aplanies, deviennent vallées, les empires créés par un Napoléon deviennent les démocraties conçues par l'intelligence flegmatique de ses successeurs à l'esprit lent; le soleil même, selon la remarque de Platon, s'éteint à peine moins vite que l'ceil humain. Poussée jusqu'à l'ultime absurdité, cette position exige qu'on considère le non-être comme étant la cause première. Mais comme le système est alogique, cela ne doit pas nous troubler. Il n'est pas facile de comprendre pourquoi Bergson et même toute l'école philosophique moderniste préfère un Dieu variable à un Dieu invariable et totalement parfait. C'est peut-être à cause d'une confusion dans l'emploi de termes mal définis. L'étude de saint Thomas et de sa différenciation de l'actuel pourrait aider à éclaircir la question. Les modernistes développent le tourbillon d'agitation fiévreuse que nous appelons vie, en un concept de flux cosmique évolutif, destiné à prendre la place de Dieu. Leur erreur vient de ce qu'ils ne voient pas l'insuffisance des formes humaines, lorsque l'objet décrit est la réalité ineffable. Ils confondent l'immuable avec l'inactif~.

En Amérique, le bergsonisme n'a,pas eu de succès comme forme du fidéisme. Il n'a pas réussi davantage comme forme du syndicalisme. Nous passons d'un extrême à l'autre, de l'orthodoxie ecclésiastique à l'anarchie politique, pour montrer que la doctrine de l'évolution créatrice ne ressemble pas au centre d'un ovale cassinien, portion commune génératrice de courbes antipodiques. Mais ~'antithèse n'est nullement parfaite. Il y a eu évidemment chez nous un certain nombre de Le Roy, les critiques précédentes étant implicitement dirigées contrôles néo-catholiques modernistes. Mais nous n'avons pas eu de Sorel, de savants annonçant au prolétariat que la philosophie du changement est la philosophie de l'action directe. Il y a eu des symbolismes et futuristes du type du village de Greenwich, qui ont regardé Bergson comme leur prophète, mais nos socialistes de salon de la Cinquième Avenue ne doivent pas être identifiés avec les syndicalistes. Un socialiste radical a ~-M-o'e, P~o and Bergson, A Comparison and a Co~ American Catholic QMa~f)'~ Review, i9i8, t. L, p. 4t2-449.


récemment appelé 'ces derniers une bande d'anarchistes ?. Dans la langue de la rue, les International I~'o~ers o f the ~o?'M sont « un tas de mauvaises têtes », qui se soucient aussi peu de la culture que de porter le joug. Ainsi suivant les déclarations d'André Tridon, qui écrit de New-York, non seulement les syndicats américains n'ont rien à voir avec les divers philosophes que la presse a coutume d'appeler les « prophètes du syndicalisme », mais, dans la plupart des cas, les ouvriers ignorent absolument le nom de ces éminents intellectuels.

En effet la direction suivie par un mouvement économique ne dépend pas de l'attitude mentale d'observateurs passifs, mais de l'activité des militants au sein du mouvement. Il est absolument vain de fouiller les oeuvres d'un philosophe contemporain, quelque abstruses qu'elles soient, pour y trouver quelques phrases en ~.harmonie avec les principes d'un mouvement existant, et d'établir entre ceux-ci et celles-là une relation causale (la théorie étant la cause et le syndicalisme l'effet). Le nom de Bergson doit, moins que celui de tout autre philosophe, être mentionné en corrélation avec le syndicalisme. Le syndicalisme est toute « pratique », le bergsonisme toute « théorie ». Le bergsonisme, ce charmant dilettantisme avec son mépris profond pour les faits de la science, son ton lyrique et ses vives images, qui, bien qu'il insiste sur le rôle pragmatique de l'intelligence, ne s'occupe jamais de ses propres applications dans la conduite humaine ou sociale, ne doit sous aucun prétexte être mis en cause lorsqu'il est question du nouveau syndicalisme~.

Cette opinion selon laquelle le bergsonisme et le syndicalisme ne sont pas liés par une relation causale, se trouve corroborée par un autre de nos auteurs. John Graham Brooks déclare que l'amertume de la désillusion économique a trouvé fréquemment son expression avant qu'aucun philosophe eût surgi, et que, malgré l'existence d'une métaphysique de la guerre nouvelle, le rôle que Bergson y joue est purement hypothétique~. Cette conclusion trouve un écho chez notre écrivain socialiste bien connu, John Spargo, qui affirme en dépit de Sorel que l'anti-intellectualisme n'a aucune base philosophique, et que nos journalistes syndicalistes 1. André Tridon, The New Unionism, New-York, 19<4,.p. i8'7.

2. John Graham Brooks, ~M!encaKSy~:M~M'K, New-York, 1913, p. 99, 101.


tirent sans aucun doute leur conception de la lutte des classes de la théorie de Karl Marx'. Enfin, un critique californien a dit, indirectement, la même chose. Lewis déclare que Bergson jouit d'une considération moindre en France qu'aux États-Unis, et que cela tient en partie à ce qu'il est utilisé par les syndicalistes français, désireux de fabriquer leur éthique tout en poursuivant leur action' Tout cela a peut-être" été heureux pour le bergsonisme en Amérique. Si le philosophe de la force vitale avait été salué par nos radicaux comme un philosophe de l'action directe, il n'aurait probablement jamais fait ces conférences si courues à l'Université de Columbia, où toutes les formes d'hérésie économique sont sévèrement réprimées. Mais nous ne pouvons laisser ainsi en l'air la question du bergsonisme en Amérique. Deux groupes restent encore, les vieux idéalistes et les nouveaux réalistes, dont les réactions 'devant le bergsonisme sont caractéristiques. Les premiers représentent, à ce qu'on dit, les intérêts traditionnels de l'aristocratie intellectuelle; quant aux autres il est malaisé de dire ce qu'ils représentent. Quoi qu'il en soit il existe entre les deux camps une guerre de classes, et, dans cette guerre, les deux partis dévastent le territoire de la Bergsonie.

Les vieux idéalistes devraient peut-être porter un autre nom, car aux hégéliens originels et à leur organe le ~bsrHN~ o f Speculative Philosophy, ont succédé les nouveaux hégéliens et leur organe, la Philosophical /?euMM'. Nous pouvons dans celle-ci choisir un trio d'auteurs, qui s'efforcent de faire de Bergson un idéaliste de l'espèce synthétique, nous verrons avec quel succès. Un an à peu près avant l'arrivée de Bergson sur nos rivages, un critique remarque que Bergson ne prend jamais~ position contre la forme humaniste ou personnaliste de l'idéalisme, qui forme en réalité l'arrière-plan de toute sa doctrine. Il apparaît qu'il conçoit la durée en termes de personnalité, parce qu'il la définit comme une création de soi. En outre, il regarde le corps humain, tous lès autres objets extérieurs, l'espace mathématique et le temps mesurable comme des constructions dues aux moi individuels; il emploie 1. John Spargo, Syndicalism, JM~Ma~ OKMWMM and Socialism, New-York, 1913. chap. ii.

2. E. 1. Lewis, Bergson and CoK~m~JO?'aH/ T/MM~/tt, !7K:ue!t'<y oy California C/M'onif/e, t9t4, t. XVI, p. t81.


également les termes de vie et d'élan vital comme synonymes de conscience. H reste toutefois une objection sérieuse contre une interprétation purement idéaliste de la conception bergsonienne de l'univers. Celle-ci assigne Incontestablement à la conscience en devenir le premier rôle dans le drame de la vie. Mais la matière joue elle aussi un rôle nécessaire, encore que subordonné, dans ce drame de l'univers. D'un bout à l'autre de son œuvre maîtresse, Bergson explique l'évolution par la résistance de la matière, brute, inerte, au courant, lancé en avant, de la vie~.

Le premier adaptateur idéaliste du drame bergsonien est obligé de conclure qu'à côté de l'esprit « l'honnête homme en marche il y a la matière, le « traître pesant ». Le second interprète aboutit à la même conclusion, et soutient que, malgré les fréquentes rechutes de Bergson dans le dualisme, la conclusion ultime de sa trilogie T'es:~ et Liberté, Jt~érg c< J/emoM'e, etFuo~M~OK créance, est un idéalisme authentique, bien qu'éloigné de la forme simple ou traditionnelle de la doctrine. Ainsi nous montre-t-on que la vie et la matière ne sont point des forces extérieurement opposées qui luttent pour la maîtrise de l'univers, mais des aspects d'un tout organique. Néanmoins ~ofM~'OH créance nous fait faute à l'instant même où la synthèse finale va se réaliser. Les caractères essentiels de la personnalité conscience, durée, liberté, appartiennent à l'univers considéré dans son ensemble. Pourquoi n'est-il donc pas un moi, dont le progrès, comme le nôtre, ne cesse point2? Si deux des interprètes idéalistes de Bergson ne peuvent résoudre ses contradictions, le troisième, vraisemblablement, le peut. Ainsi, Corey afnrme que la lucidité du style de Bergson tient dans une grande mesure aux contrastes et dualismes précis qu'~pose comme point de-départ de la discussion; celle-ci se poursuit jusqu'à ce que surgissent des complications ultérieures; alors les positions originelles, nettement définies sont modinées et atténuées, et, ainsi ré-énoncées, se trouvent ramenées à une espèce d'unité. La discussion commence invariablement par l'insertion dans le sujet examiné d'une coupure profonde, des antithèses sont posées, des distinc1. Marv Whiton Calkins, Henri jB~Mn, Pe~oHa/M~, Philosophical Review, t9tS, t. XX). p. 666-614.

2. Nahn C[ark Barr, 77tf JDM~MH! o~ Bergson, Philosophical .Reu:eu), 1913, t. XXM, p. 613-651.


tions nettes et précises sont établies, tout est clair. Plus loin, cependant, quand se présente la question de la synthèse, celle-ci émousse discrètement, sans crier gare, le tranchant de ces distinctions, et les fond les unes dans les autres. Dewey a montré comment ce procédé vicie la doctrine bergsonienne de la perception. Là gît la faiblesse logique de la plupart de ses problèmes.. Combien de fois ne trouvons-nous pas dans la première partie de la discussion la formule « il n'y a pas là différence de degré, mais d'espèce M. alors que plus loin nous découvrons qu'il ne s'agit pas, après tout, d'une difMrence d'espèce, mais d'une différence de degré! L'intelligence, rigoureusement définie, n'est à son aise en face de la matière que lorsque la matière est exprimée en termes qui l'opposent à la vie. Et que devient cette affinité lorsque l'idéalisme latent et inexprimé parvient à la surface, comme toujours il arrive quand besoin en est? C'est lorsque la matière est opposée par force à la conscience, son antithèse directe, que l'intelligence devient le plus objective et la suit de plus près. Mais quand l'antithèse est affaiblie, la matière révèle sa parenté avec l'esprit, c'est-à-dire qué, lorsque l'unité profonde commence à se manifester, l'ilitelligence devient relative, pragmatique, et cesse de posséder une valeur métaphysique. Pour corriger les défauts de la connaissance, il faut, ou bien abandonner la connaissance, eLrecourir à une fonction entièrement différente, à l'intuition, ou bien élargir et approfondir la connaissance elle-même. L'intuition de Bergson est fondée sur la première méthode, mais il nous fait souvent songer à la seconde~.

L'idéalisation de Bergson est effectuée par un recours à sa doctrine la plus obscure, celle de l'intuition, un peu comme le héros d'Homère échappe à un combat mortel grâce au'nuage enveloppant de la déesse. C'est cette impuissance à éclaircir les difficultés de la philosophie qui produit une impression d'attente déçue et de logique frustrée chez le critique John Dewey. Cet instrumentaliste distingué, comme directeur du Journal o f Philosophy, .P~/cAo/oyy and .S'c!'e~/?c fflethods, représente l'attitude positiviste ou plutôt pragmatiste en face des questions spéculatives de l'heure. Tous les lecteurs de Bergson, déclare-t-il (et qui, aujourd'hui, ne t. C. E. Corey, Ber~on's Intellect and ~<t?~ Philosophical ~eMf':c, 19!3, p. !513-519.


lit Bergson?), aperçoivent, dans sa doctrine un double courant d'une part les traits caractéristiques de la perception, de la connaissance de sens commun et de la science sont expliqués sur la base de leur liaison intime avec l'action; d'autre part les conflits permanents, jamais résolus, des systèmes philosophiques, les principales erreurs qu'ils contiennent, l'impossibilité de réaliser des progrès définis dans la solution des problèmes philosophiques spécifiques, sont attribués au fait que l'esprit transporte en métaphysique les résultats et les méthodes de la connaissance formée en vue des exigences de faction. Légitimes et nécessaires pour faction utile, ce ne sont que des préjugés en ce qui concerne la connaissance métaphysique. Ce mot même de préjugé est trop faible. Transportés en philosophie, ces résultats et ces méthodes sont absolument trompeurs; ils déforment irrémédiablement la réafité qu'ils sont censés connaître. La philosophie doit, par suite, tourner résolument et dénnitivement le dos à toutes les méthodes et conceptions infectées par leur mélange avec l'action, afin de se frayer une voie diu'érente. Eite doit recourir à l'intuition, qui nous installe au sein du mouvement de la réalité elle-même, non réfractée par les considérations (lui l'adaptent aux besoins du corps, c'està-dire à l'action utile, f) résulte de là que Bergson jouit de l'honneur insigne d'être attaqué, d'un côté comme pragmatiste et de l'autre comme mystique. Mais c'est à cause d'un « préjugé pragmatique non guéri x que Dewey propose, comme une légitime tentative inteHectuettc, une troisième hypothèse que la même découverte qui a éclairé la perception et la science éclairera également les questions philosophiques; ou, en d'autres termes, l'hypothè.-e que les maux de la philosophie résultent de la survivance en philosophie d'une erreur qui est maintenant décelée en ce qui concerne la connaissance commune et la science'.

Voilà vraiment une proposition ingénieuse, et, à cause d'elle, De\voy forme une classe à lui seul. Pour le mystique, pour l'esprit religieux, pour l'idéaliste é!evé, le quiétisme, interprété en termes d'intuition bergsonienne, était la clef de la connaissance métaphysique. Pour t'inst'-umentatiste, si nous l'interprétons correctement, c'cst l'activisme qui pourrait être la ctcfde la connaissance 1. John De\vey, ~crecj/~n and O~M: CA<M~, Journal o/'f/i~o~n/iu 1912, t. tX, p. 64:) et suiv.


métaphysique. En d'autres termes, Dewey n'essaye pas de corriger, d'adapter ou de convertir le bergsonisme, mais, afin de mettre en lumière le contenu caché de l'évolution créatrice, il propose une hypothèse qui n'a pas même été discutée. Dewey est un peu à Bergson ce qu'est à Euclide le géomètre non-euclidien. S'il y a des axiomes, rejetez-les, postulez leurs contraires, et voyez ce qui arrivera. Le deweyisme non-bergsonien présenterait alors des contre-propositions comme celles-ci.

I. La connaissance qui se rapporte à l'action, et est utile dans le jeu des besoins, doit pénétrer la réalité au lieu de la fausser (Lemme une vision purement théorique de l'intuition serait réfringente).

II. L'objet de la perception est une matière qui dessine les effets de nos actes possibles, au lieu d'une matière découpée dans un champ instantané (Lemme La perception serait alors anticipatrice, pronostique; elle nous figurerait par avance les conséquences de nos actions possibles).

III. Le stimulant ou objet perçu est la détermination de la réaction, att lieu d'être seulement l'énonciation d'un problème. d'une question dont la réponse appropriée réside entièrement dans l'organisme (Lemme Dès que ressort un objet intégrât, aux contours bien tranchés, la réaction se trouve déterminée, et la seule façon intelligente de la choisir consiste à en former le stimulant1).

Tout cela est ingénieux; mais cela ne revient-il pas à mettre -devant Bergson un miroir qui offre une image renversée ? De peur que le lecteur ait l'impression qu'il est simplement en train d'accomplir des variations dialectiques sur les thèmes de l'actualité et de la possibilité, de l'indétermination et de la détermination, Dewey expose maintenant qu'il y a deux Bergson l'un nominal et l'autre réel; le premier présente une épisté'mologie officielle, le second une épistémologie implicite, étant donné qu'il se trouve dans l'exposition de Bergson une oscillation spéciBque entre des conceptions contradictoires. Le critique espère néanmoins que l'examen de cette oscillation ne sera pas considéré comme une tentative vétilleuse en vue de convaincre un grand écrivain d'une i. Dewey, JoMt-na~ of Philosopity, p. 647 et suiv.


simple incohérence d'expression, mais plutôt comme une recherche englobant toute la question de la validité de la connaissance liée à l'action, et de la nécessité, en métaphysique, d'une autre espèce de connaissance'. Voilà qui est franc, mais, chose assez singulière, c'est dans le bergsonisme même qu'est cherchée, en dernier ressort, cette « autre espèce de connaissance ». L'épistémologie officielle, qui fait de la perception quelque chose de théorique, de désintéressé, d'opposé à la pratique, est transformée maintenant en une épistémologie implicite qui fait de la perception quelque chose de pratique, d'intéressé, d'instrumental.

Sans entrer plus avant dans cet effort très sérieux et complexe en vue de renverser les valeurs du bergsonisme, il saute aux yeux qu'il revient tout simplement à une espèce de court-circuit. Tandis que Dewey saute directement de l'objet perçu à la détermination de )a réaction, plus subtilement, Bergson insère un troisième terme; ce qui guide la réaction motrice dans la recherche de la réponse n'est pas la perception, mais la mémoire. Dewev a la générosité de reconnaître que cela semble taissersuspendue en l'air toute son argumentation, dont les appuis sont détruits. II propose néanmoins de différer l'examen de ce point jusqu'à ce que l'étude explicite de la mémoire soit entreprise. Nous ne pouvons traiter la question dans tout son développement, mais il nous est permis d'indiquer les méthodes de l'instrumentaliste. Il débute par un essai en vue de découvrir la vérité en construisant laborieusement une métaphysique non-bergsonienne, ou mieux, anti-bergsonienne, et finit par découvrir qu'il y a peut-être un bergsonisme véntable qui contient une part de vérité. Le premier, de l'aveu même de Dewey, peut être regardé par le lecteur comme douteux, au degré qu'il veut; cependant, le second, c'est-à-dire toute la théorie bergsonienne du temps, de la mémoire, de l'esprit et de la vie, comme choses intrinsèquement séparées de l'action organique, a besoin d'une revision2.

Cette revision n'a pas été accomplie par le maître de l'instrumcntaiisme, mais un élève t'a tentée. La méthode de Peckham consiste à prouver que Bergson pèche parce qu'il appelle un manque de fidélité envers lui-même. Cela signifie que Bergson, 1. Dewey, .7<o< o/'P/t!7osop/ p. 650 et suiv.

2. Dewey, ibid., p. 667, 668.


définissant d'abord une psychologie distincte de la psychologie ordinaire, une métaphysique de la matière distincte de la phy&ique ordinaire, une métaphysique générale, distincte de la science de la nature, abandonne graduellement ces distinctions, une à une, en identifiant en principe les sciences qu'il propose comme vraies, philosophiquement, avec les sciences de la nature qu'il attaque comme sans valeur. Ce manque de fidélité est la source principale des ambiguïtés qu'on a fréquemment remarquées dans les ouvrages de Bergson, et c'est le seul élément de logique commun à ses livres successifs 1.

En s'appuyant sur l'hypothèse paradoxale d'un Bergson logique parce qu'il est illogique, tel un homme qui serait d'humeur égale parce qu'il est toujours de mauvaise humeur, ce critique entreprend de démontrer que Bergson a été infidèle à sa psychologie nouvelle. Prenons, par exemple, la question de l'intensité psychique. Dans certaines pages de Bergson, l'intensif est subjectif et opposé à l'extensif; dans d'autres pages il est objectif et identifié, plus ou moins, avec l'extensif même. L'argument contre l'intensité est une combinaison des deux propositions suivantes que la qualité et la quantité ne peuvent entrer en contact l'une avec l'autre, ni se mêler l'une à l'autre, et qu'elles ne sont mêlées l'une à l'autre qu,e par un empiètement de l'espace sur le domaine du psychique".

Il est inutile de pénétrer plus avant dans ce résumé sec et vide de sève. La doctrine de l'évolution créatrice est peut-être une épopée, mais elle ne contient pas de liste de navires. C'est une chose que de rapprocher des passages, c'en est une autre que de les interpréter. Les avocats peuvent poser des questions hypothétiques et demander une réponse par oui ou par non, mais l'une ou l'autre réponse peut être loin de la vérité. C'est ce qui a lieu dans l'interprétation de Bergson. Le temporaliste, par exemple, ne dit pas que la qualité et la quantité sont mêlées l'une à l'autre par un empiètement de l'espace sur le domaine du psychique, mais qu'elles appa)'aMseH< ainsi mêlées à l'intelligence. Et le critique luimême est contraint de reconnaître qu'il y a du plus ou du moins dans l'identité de l'intensif et de l'extensif. Mais tout cela est 1. G. W. Peckham, The Logic of BcryM~'t Philosophy, New-York, 19<3. p. v, \[. 2. Peckha.m, :AM., pa.MMH.


simplement l'habitude du pragmatiste qui cherche à établir un court-circuit dans ce qui tend à la diffusion, qui a peu de sympathie pour ce qui n'est pas immédiatement utile, et qui, en un mot, préfère la vérité dans un réservoir à la vérité au fond du puits. Cependant. il se peut que la vérité ne se trouve ni dans l'un ni dans l'autre, et le critique captieux semble n'avoir pas vu le procédé bergsonien des « positions intermédiaires », comme cette intuition qui n'est ni intellectuelle ni mystique, et ce moi qui n'est ni celui de l'actuaiiste, ni celui du substantialiste. Telle, du moins, est la position d'un autre commentateur secondaire, qui est la contre-partie exacte du dernier écrivain. On nous montre, au lieu de l'illogisme de Bergson, la continuité de sa pensée. Selon Libby, le dernier grand ouvrage de Bergson n'est pas obscur pour ceux qui ont étudié les livres précédents. Ainsi, dans le premier, Z'm~ t~MM~cs. il met à mort le dragon du déterminisme en donnant une idée nouvelle de ce que pourrait réellement signifier la liberté. Il raisonne ainsi dès que nous admettons que les sensations sont mesurables, la cause de la liberté est entièrement perdue; du point de vue de la logique abstraite, nous ne pouvons être libres, mais, envisagée comme l'activité vitale du passé, la liberté future est précisément l'un des faits le plus clairement, établis. D'ailleurs, dans son second ouvrage, Bergson .met en lumière cette vérité saisissante que le corps est uniquement un instrument d'action. De même que le premier livre affirmait la possibilité de mesurer les états corporels, mais non les états psychiques, de même ici, il est affirmé que le matérialiste et le spiritualiste sont aussi incapables l'un que l'autre de jeter un pont sur l'abîme qui sépare le corps de l'esprit. L'erreur consiste à regarder le monde comme une réalité extérieure, divisée et multiple, et l'esprit comme une sensation inétendue, étrangère à la réalité extérieure, tandis que nous devons admettre que l'extensif concret n'est pas inétendu; en somme, nous devons admettre un continu extensif, dans lequel se trouvent les centres nombreux de corps qui s'entre-pénètrent, notre être à nous étant l'un de ces corps'.

Sans examiner en plus grand détail la continuité de la pensée i. M. F. Libby, The C~ c'B<?~M~ 77;o:i/, pn~r. of Co~-a~o Studies, t9t~, t. JX, p. 14S-t52.


bergsonienne, nous voyons clairement quelle estla méthode de ce critique; selon lui, ce n'est pas en accentuant les antithèses, mais en apportant des synthèses, que Bergson rejette l'un après l'autre aux vieux papiers les pseudo-problèmes de la philosophie. Nous joindrons à cet auteur un autre écrivain qui prétend offrir un résumé, non une critique, de Bergson. Arthur Mitchell, bien connu par sa traduction de l'~o/u~oM créance, essaie de justifier explicitement la haute et incomparable valeur qu'il attache à l'œuvre de Bergson, malgré l'opposition de ses convictions personnelles et des conclusions du penseur français. Élève de Perry, le maître du néo-réalisme, Mitchell forme une transition naturelle vers notre école la plus récente, qui s'intitule néo-rationaliste. Mitchell dirige son attaque contre l'antique préjugé hostile à l'analyse, préjugé qui revit dans le bergsonisme. La conception d'une intelligence limitée, déclare-t-il, est vieille, car elle remonte à l'ère des sophistes. Mais Protagoras était convaincu que l'univers, d'ûne part, et l'intelligence, de l'autre, sont un couple de choses incompatibles, tandis que Bergson prétend que l'objet et ? sujet peuvent être ajustés par une espèce d'internisation. 'Mais c'est là la disposition d'esprit d'un artiste qui aurait par inadvertance absorbé une dose nocive de métaphysique. C'est le sentiment des romanciers, des dramaturges, des poètes, qu'exprime Bergson; la vie peut être vécue en se plaçant au sein de l'objet, en s'identifiant avec lui mais il manque à l'homme une chose c'est d'interpréter la vie. A cette affirmation que la conception bergsonienne de la philosophie est celle d'un artiste préoccupé de la vie, tandis que les véritables philosophes, depuis Platon, sont des dissecteurs, non des artistes, Bergson répond lui-même dans une lettre personnelle « La chose serait vraie, je le reconnais, si ces philosophes intellectualistes n'avaient été des philosophes qu'en vertu de leur intellectualisme. Mais tandis que l'intelligence pure et simple prétend résoudre les problèmes, c'est l'intuition seule qui les a mis en mesure de les poser. Sans le sentiment intuitif de notre liberté, il n'y aurait pas de problème ~)e la liberté, donc point de théorie déterministe; ainsi, les formes diverses du déterminisme, qui sont autant de formes de l'intellectualisme, doivent leur existence même à quelque chose qui n'aurait pu être obtenu par la méthode intellectualiste. Pour ma part, je trouve, plus ou


-moins développées, les semences de l'intuitionnisme dans la plupart 'des grandes doctrines philosophiques, bien que les philosophes aient toujours essayé de convertir leur intuition en dialectique. C'est pourtant en premier lieu grâce à la première qu'ils ont été philosophes', 't Mitchell fait à cet exposé une contre-réponse, à savoir que les explications de Bergson semblent constituer une inversion complète de l'intuition et de l'intelligence; l'intuition nous donne peutêtre la matière de nos problèmes, mais elle ne saurait les formuler. Modes corrélatifs de la conscience, elles ne sont, ni l'une ni l'autre, indépendantes ou primaires, cela va sans dire. Dans le fait même que nous posons des problèmes, l'intelligence n'est qu'un facteur de ['opération, et s'associe à l'intuition. Dans le raisonnement le plus abstrait, l'élément intuitif de la pensée est indispensable. Dans la mesure où l'intelligence est connaissance réeiïeet concrète, elle doit être en corrélation avec l'intuition, et dans la mesure où l'intuition comporte réellement le sentiment intime d'une chose, elle doit être en corrélation avec l'intelligence2. llitchell s'appuie, en présentant cette conception, qui semble un compromis équitable entre les rôles respectifs de l'intelligence et de l'intuition, sur le passage que nous avons appelé le locus classieus de rA"uo~M<OH crca~'i'ce. « L'instinct est sympathie », mais il « rénéchit » aussi sur son t< objet H; en d'autres termes, pour être philosophique, l'intuition doit être réHéchie; c'est-à-dire qu'elle doit contredire absolument sa propre nature; en résumé, l'anti-intellectualisme philosophique est un paradoxe inadmissible, puisqu'il se prouve par son propre inévitable intellectualisme. Par suite, la philosophie ne doit jamais aspirer à pénétrer la nature intime de la réalité, et ne peut jamais y arriver, dans aucun sens que Fimmédiatisme de Bergson et de James comporte. Les efforts de ces philosophies en vue d'arracher à la réalité son secret, par des moyens non intellectuets, sont en réalité surhumains. Mais, chez Bergson comme chez Kant, des prodiges de subtilité échouent à produire la révélation d'une vérité si subtile qu'elle est ineffable, étant immédiate, d'une vérité ne prêtant pas à discussion et à interprétation~. Co 1. Arthur Mitchell, S/Mdi'e. in Be~so~'s P/i!7oso/)/ BM~p<:?! o/c <it'er. of Kansas, [9)i. vol. XX, n° 4.

2. Mitchell, ibid, p. 32.

3. Mitchell, ibid., p. t6.


Mitchell, qui avait commencé par suivre les directions néoréalistes de Perry, revient à l'ancienne accusation d'anti-intellectualisme. Toutefois, comme l'a montré l'un des maîtres du néo-réalisme, l'individu tend à simplifier à l'excès les problèmes de la vie et à offrir des solutions simples et inefficaces. Marvin ne croit donc pas trop osé de prédire que le grand mouvement philosophique du xx° siècle sera un effort en vue de combiner et d'harmoniser l'intellectualisme et le romantisme Cette harmonisation paraît être justement ce que Bergson a tenté, et les citations de Mitchell pourraient, croyons-nous, être avantageusement complétées parle discours prononcé par Bergson au Lycée Voltaire, en 1902. La, Bergson déclare qu'au contraire de l'intelligence traditionnelle, l'intelligence réelle nous permet de pénétrer dans l'intérieur de ce que nous étudions; le bon critique devine le sens cache de son auteur, l'historien accompli lit entre les lignes, le chimiste exercé prévoit les réactions, l'avocat habile comprend notre cause mieux que nous-mêmes, tous ces hommes montrent, dans leurs sphères respectives, la même puissance de l'esprit. Quelle est cette puissance ? Devrons-nous l'identifier avec la totalité de nos connaissances acquises et conservées? Pas tout à fait, puisqu'elle est continuellement appliquée, avec succès, à des questions entièrement nouvelles. Est-ce purement et simplement la faculté de raisonner? Ce n'est pas encore cela, car le raisonnement seul ne nous conduit qu'à des conclusions générales raides vêtements de confection qui conviennent rarement aux formes imprévues et chang'eantes des cas particuliers. Cette puissance de l'esprit se modèle sur la forme spéciale à chaque problème, et travaille seulement, pour ainsi dire, sur mesure. Non, il ne s'agit ni de la connaissance seule, ni du raisonnement seul; il ne s'agit de rien qui puisse ètre appris par cœur, ou énoncé dans une formule 2.

En employant le mot intelligence, Bergson échappe, semble-t-il, non seulement à l'accusation d'anti-intellectualisme, mais aussi à l'accusation corrélative de mysticisme. La solution n'est pas simplement verbale, car le terme d'intelligence est déëni d'une manière plus précise. C'est la faculté par laquelle l'esprit est com1. W. T. Marvin, The H:s<o)'y o/' ~Mt'opeM P/iMoso~/ty. New-Yorh. t9)7, p. 43t, 432.

2. Cf. Ruhe et Paul, op. cil., p. 2S-a6.


plètement adapté à son objet; elle n'est ni surhumaine ni surnaturelle, ce n'est qu'une faculté au-dessus de la moyenne; c'est une mise au point exacte de l'attention sur son objet, non une pure subjectivité; elle requiert que l'homme soit le « maître de sa propre science », aussi est-elle à t'opposé du but occulte poursuivi par le mysticisme. Mais ce mot d'intelligence peut-il être substitué à celui d'intuition, et permettre ainsi d'échapper aux difficultés qu'implique ce dernier terme? Cette « puissance » est fondée sur la connaissance, mais elle surpasse le simple savoir; ce n'est pas une fonction additive qui accumule des faits anciens, mais une synthèse qui apporte du nouveau. Pour répondre au reproche d'obscurantisme, souvent fait à Bergson, nous pouvons attirer l'attention sur un discours précédent, dans lequel l'intuition, l'intelligence, et le « bon sens » sont présentés comme des choses corrélatives. Nous voulons parler du discours de 1895 sur Le bon sens et Fe~Mcafton, parce qu'il répond presque de point en point aux objections qu'un autre critique fait au bergsonisme. Spaulding identifie brutalement le bergsonisme avec le pragmatisme, malgré les observations de Bergson dans sa préface à la traduction française de l'ouvrage de James, et déclare qu'il participe de l'anti-intellectualisme pragmatique. Cette doctrine présente trois phases premièrement, une réaction contre le type spécifique d'intellectualisme qui a précédé la Renaissance et le mouvement scientifique moderne, et qui tentait de résoudre les problèmes par un appel à la tradition, à l'autorité et au raisonnement. Bergson participe assurément de cette réaction, quand il affirme que la philosophie n'attache aucune valeur à une vérité reçue passivement; elle veut que chacun de nous reconquière la vérité par la réiïexion. Un second trait de l'anti-intellectualisme pragmatique, poursuit Spaulding, résulte de ce que le pragmatisme généralise les procédés assez limités des sciences expérimentales et naturelles, depuis l'observation et 1 expérience jusqu'à la confirmation par l'expérience des sens. Cela aboutit à rabaisser l'intelligence quand les généralisations scientifiques ne conduisent pas à une confirmation directe par l'expérience sensible des faits concrets, qui doit être regardée comme le contrôle ultime. Bergson participe aussi, et participe directement, de cette seconde phase, quand il soutient que nous devons apprendre à abandonner une manière trop


abstraite de juger, et cultiver l'habitude de faire attention aux choses particulières, et que certaines branches du savoir ont l'avantage de nous maintenir en contact plus étroit avec la vie 1. .Mais,.en tout cela, Bergson peut à peine mériter le nom de pragmatiste, s'il est vrai, comme l'affirme Spaulding, que l'anti-intellectualisme pragmatique ne fait pas de l'intelligence l'égale, mais la subordonnée, de l'expérience sensible. Bergson dit expressément que le bon sens est le résultat d'un mélange, d'un accord intime entre les exigences de la pensée et celles de -l'action, puisqu'il ne peut se représenter ni le jeu de volontés associées sans une ultime fin raisonnable; ni le fonctionnement naturel de la pensée sans-un but pratique 2. Si l'on se rappelle cette remarque, on peut difucilement dire que le bergsonisme participe de la troisième phase de l'anti-intellectualisme dont le pragmatisme est accusé, à savoir, qu'en devenant un mélange de sensationisme, d'émotionisme et d'immédiatisme, il est, sous sa forme extrême, anti-scientifique, anti-analytique, et, d'.une manière absolument incontestable, mystique s.

La dernière objection semble d'abord fort compliquée. Bien que Bergson soit pragmatiste en partie, il n'est pas entièrement du type de James, type dans lequel, selon Spaulding, le pragmatisme est finalement réduit à un réflexe émotionnel. Si une idée ou une croyance, par exemple la croyance à l'immortalité, amené une satisfaction émotionnelle déSnie, et ainsi « fonctionne M works x) heureusement, l'idée est vraie, par définition. Si telle est la méthode de James, ce n'est pas celle de Bergson. Dans l'une de ses conférences de New-York, Bergson effleura la question de l'immortalité. Nous ne pouvons la prouver, déclara-t-il; tout ce que nous pouvons faire, c'est d'apporter des arguments en faveur de la probabilité de la survivance humaine après la mort, en montrant que la plus grande partie de la vie mentale est indépendante du cerveau En d'autres termes, Bergson peut être en partie pragmatiste sans l'être entièrement. Il peut accompagner James sur une partie de la route, sans se perdre dans le labyrinthe du i. E. G. Spaulding, TAe iYeu) Rationalism, New-York, 1918, p. 2fj, et suiv. 2. Ruhe et Paul, op. cit., p. 20.

3. Spaulding, ibid., p. an.

4. Cf. jE~t-acfs from the Columbia Unh'e)'M<y Lectures o/' Pro/'MMf Benf: Bergson, The C/t~onM~e, mars 19t3.


jP/Mra~e 6~tue?'se. Selon la formule d'un critique en sympathie avec le pragmatisme primitif. James a « fait dévier » le mouvement en effet, en passant du pragmaticisme logique de Peirce au critère de la satisfaction émotionnelle, il ouvrit une boîte de Pandore pleine d' « ismes », depuis la culture mentale jusqu'à la guérison par la foi; depuis en harmonie avec l'Infini », jusqu'à la science <' de gouverner le piexus solaire M. Mais, quand même toute la tribu des occultistes en appellerait à Bergson comme à son César, nous pouvons aisément imaginer sa réponse. Par exemple, lorsqu'un journaliste américain demanda un jour au phifosophe, à AuteuH, s'il aimait les futuristes, il répondit, à ce qu'on raconte « Je préfère le génie. »

Bergson n'est que partiellement pragmatiste, voilà à peu près tout ce qu'on peut dire. Et si ses doctrines doivent être identifiées avec certaines des dernières extravagances pluralistes de James on comprend mal que Spaulding puisse le ranger parmi les romantiques monistes qui méprisent tous les principes et toutes les règles traditionnelles, en art et en littérature, placent les émotions et la volonté au-dessus de l'intelligence, et adoptent la règle pragmatique qui consiste à accepter n'importe quelle idée pourvu qu'ei'e réussisse Bergson à la fois pluraliste et moniste! H v a là une contradiction qui montre simplement que le bergsonisme est difficile à classer. Si on lui accorde le nom de philosophie nouveite, telle .l'une des nouvelles nations, on peut au moins lui reconnaitre le droit de se déterminer lui-même. Mais le désir de classer, de délimiter, de définir, est invincible. Et, pour conclure, nous allons dire quelques mots de la tentative la plus sérieuse qui ait été faite pour tracer les frontières de la Bergsonie. Perry, devenu aujourd'hui néo-réaliste, l'essaie dans son plus récent ouvrage, dont le titre même laisse voir les difficultés que rencontre le cartographe de la métaphysique. Pour l'auteur de 77<e .P/'gMn~ CoH/~c< of Ideals, or A ~M~y o/' the ~ae/~OMna! of the }{o?' Ma?', ies quatre frontières principales sont i'irrationaiisme, l'immatérialisme, !e quiétisme et le pluralisme. Elles nous font deviner pourquoi cette i. Par exemple, une hiérarchie des Esprits de la Terre, à la Swedenborg. On peut opposer à cela l'attaque d'un swendenborgien authentique contre Bergson, chez Frank Sewafi, the UnïM/e S?/CeM<r6~ c'r Go~-Ce~fre~? Philadelphie, t9t3.

2. Spaulding, ibid., p. 343.


terre nouvelle reçoit tant de visiteurs. D'abord, une philosophie qui décrie l'intelligence plaît à tous les gens pour qui penser est impossible ou désagréable; ce n'est pas à dire que Bergson ne pense pas, et que sa philosophie ne soit pas difficile; mais, par la thèse fondamentale de sa doctrine, il nous encourage à nous occuper des images, et à renoncer à la réflexion. En second lieu, la vogue du bergsonisme est due non seulement à ce caractère fuyant de ses conceptions fondamentales, mais aussi au fait que, comme l'idéalisme au siècle dernier, il a conquis des partisans divers, qui se sont réfugiés dans son camp, poussés par une même crainte du matérialisme. De plus, Bergson donne satisfaction, non seulement à l'idéal moral, mais encore aux émotions religieuses, par la faveur qu'il accorde au quiétisme. Dans l'action pratique, nous pouvons faire appel à l'intelligence pour nous guider, mais pour sentir la vie elle-même, réalité profonde, il nous faut regarder, non devant nous et au dehors, mais ~n arrière et au dedans, comme dans la vision mystique. Enfin, relativement au pluralisme, la philosophie du changement soutient que nous ne devons pas fonder nos espérances sur quelque principe moniste qui expliquerait le monde pn en faisant la réalisation systématique d'idéals spirituels. Selon la conception la plus large que nous puissions former, le monde reste une vaste et chaotique multiplicité; et, dans l'absence même de système et de perfection que nous y voyons, il y a une certaine consolation, puisque la science se trouve par là empêchée de tirer aucune conclusion définitive 1.

Telles sont les bornes et limites du bergsonisme. Quant à l'irrationalisme et au quiétisme, Perry ne dit rien de nouveau, mais se contente de répéter les accusations qui, croyons-nous, sont contredites par les écrits de Bergson pris dans leur ensemble. L'irrationalisme peut à peine être appelé une « thèse fondamentale », puisque Bergson fait grand cas de l'intelligence et du bon sens, qui tous deux exigent une forme d'intuition qui n'est pas une dépréciation, mais un complément de l'intellect. De même pour le quiétisme; on ne peut guère prétendre qu'il « tend à réduire la vie à une simple activité organique susceptible de se passer de direction consciente ». Il n'y a là que la répétition de l'affirmation de Perry, i. R. B. Perry, The Pi'Met< Con/Hc~ o/'MM~, New York, 19iS, passim.


quelque dix ans plus tôt, selon laquelle Bergson, dans l'intuition, ne décrit pas une expérience véritablement cognitive, mais nous donne seulement la connaissance à son point de disparition. Quelqu'un répondit à cette époque par un cas positif unique, suffisant pour renverser l'universelle négative de Perry. Pour John jRusseiï, toute intuition n'était pas un néant « Ma propre introspection vériSe les affirmations de Bergson. Je suis absolument sûr d'avoir l'expérience de quelque chose. savoir, le temps rée) dans son écoulement et l'interpénétration de ses moments. J'ai bien, il me semble, la connaissance immédiate de cette multiplicité qualitative d'états psychiques que Bergson a clairement décrite et exactement distinguée de l'autre espèce de multiplicité, que nous connaissons seulement par l'intermédiaire de la pensée conceptuelle M.

Si Perry ne nous donne rien de nouveau relativement aux prétendus irrationalisme et quiétisme de Bergson, ses descriptions de l'immatérialisme et du pluralisme bergsoniens sont infiniment. suggesiives. II montre en Bergson le champion de cette armée de réfugies qui cherchent à échapper à la menace du matérialisme champion encore plus redoutable que les anciens idéalistes, parce qu'il il engage la lutte avec les savants sur leur propre terrain. D'après la lettre au P. de Tonquédec, il appartient au parti des savants vitaHstes qui soutiennent que l'organique est irréductible à l'inorganique: au parti des biologistes psychologues, qui insistent sur le caractère essentieHement spirituel de la vie; et, en psychologie, au parti des liber-tistes, qui veulent affranchir la votonté de sa dépendance à l'égard des conditions physiologiques. Dans la mesure ou ces doctrines éièvent le vivant au-dessus du mort. c't le spirituel au-dessus du matérie), Bergson apporte légitimement aide et soutien au parti de la foi dans sa lutte contre le désabusement de la science moderne. En même temps, il importe d'observer que, dans toutes ces doctrines, Bergson n'abandonne jamais la méthode d'observation, ni le domaine de la nature. Jusque la il n'est pas question d'une cause ultime, rien n'est fait ni pourle Dieu de la religion, ni pour l'âme immortelle de l'homme". 1. John E. HusseU. B?~.M?!'s .')/!<i'ft~c<~a~m, Jom'n~ o/' P/o'/osop/iy, 19)2. t. tX, p. t3t.

2. Perry, P/en~ Conflict, chap. xxiv, The Practical Philosophy of Bergson.


Un immatérialisme moins les conclusions défîmes de l'ancien idéalisme, telle est la définition du bergsonisme qui se dégage de ses doctrines générales. Mais/si l'on étudie les enseignements plus particuliers, on peut recueillir certaines conclusions pratiquement importantes. Si nous pouvons tirer, de la constitution pluraliste du monde, une vague espérance, « il s'accroit, d'une manière peut être indéfinie, par l'addition de mondes nouveaux selon le philosophe de l'~o~oH créatrice, nous nous trouvons en même temps empêchés de prétendre que le monde est fait pour l'homme. Cette liberté même dont nous faisons cas, nous interdit de concevoir le monde comme gouverné totalement par un plan, même par un plan bienfaisant. D'ailleurs, s'il se peut que la vie triomphe, il n'est point de triomphe pour l'individualité humaine. Même si nous regardons la vie comme victorieuse dans la lutte contre la matière inerte, et l'homme comme la plus brillante réussite de la vie, cela n'implique point l'immortalité humaine individuelle. On ne voit pas commentcela se peut accorder avec le cas que fait Bergson de l'individu, envisagé comme le centre et la source de la vie humaine. Pour terminer, venons-en à la question de la divinité. Bien que Bergson, comme James, soit un pluraliste, et doive par suite considérer Dieu comme étant seulement l'un des multiples éléments de la réalité, il n'est pas, comme James, avant tout, moraliste dans sa théologie. Il identifie Dieu, non avecla volonté morale ou le devoir, mais avec la vie prise au sens large. Mais si Dieu doit être supérieur, non inférieur aux animaux et à l'homme, il vit nécessairement d'une vie ou plus pure ou plus vaste. Il y a ici deux atternatives, et il est impossible de dire laquelle choisit Bergson. D'une part, on peut concevoir Dieu comme l'inépuisable réservoir d'où jaillit la vie, de l'autre, comme le courant même de la vie, ce qui est l'idée par quoi se couronnent toutes les philosophies activistes. H y a là direction, mais point de progression ordonnée. La direction, pour autant qu'elle existe, est plutôt l'effet du mouvement centrifuge original de la vie, prolongé par sa propre vitesse. L'inspiration qui dérive d'une pareille conception n'est pas l'espérance de monter plus haut, mais le sentiment de participer à la vie totale du monde dans un élan irrésistible qui balaie tous les obstacles « l'ensemble de l'humanité est une armée immense, capable, dans une écrasante charge en masse, de vaincre toute


résistance et de franchir les plus formidables obstacles, même la mort'n.

C'est sur ce dernier et brillant passage bergsonien, plus souvent cité qu'aucun autre, que notre dernier critique quitte l'auteur de /fo/M~'oH créatrice. Quelque brillante que soit cette comparaison, elle nous laisse insatisfaits. H reste des ambiguïtés relativement à ia survivance de la personnalité humaine, des contradictions quant à la nature de la divinité. Au cours de sa visite en Amérique, Bergson a effleuré ces questions, mais, faute de plus ample développement, nous gardons le sentiment de l'inachevé. Ce sentiment se trahit dans un épisode, survenu à la fin des conférences de Columbia. Au terme de la dernière, le D~ Félix Adler se leva et dit M. le Professeur Bergson, si ce n'est pas trop demander, vu votre conception de l'avenir comme imprévisible, n'y a-t-il pas une chance pour que vous nous fassiez une nouvelle visite? ') A quoi le Professeur Bergson répondit, avec son sourire tranquille et la spirituelle vivacité d'un Français « II est vrai que, pour moi, l'avenir est imprévisible, que ma philosophie exclut la prédiction mais je puis dire ceci, qu'étant donné la grande bonté avec laquelle j'ai été reçu ici, et l'intérêt attentif qui a été accordé à mon exposé, je possède en moi un élan vital qui me pousse à revenir en Amérique. »

WOODBR!DGE RILEY.

1. Perry. P)'Me?:< Conflict, p. 363.


Revue critique

La responsabilité d'après M. Fauconnet

On attendait le livre de M. Fauconnet sur la responsabilité'. Si la sociologie n'a plus à établir son droit à l'existence, c'est du moins la première fois qu'une étude d'ensemble est consacrée à une notion morale prise en elle-même et définie comme objet de science. La pensée de Durkheim, sous l'inspiration duquel le présent trav ail a été entrepris, s'y retrouve vivante et féconde ni l'étendue de l'Qbservation, ni la richesse de l'analyse, ni la précision des résultats ne font défaut à l'enquête. Nous allons d'abord la suivre dans l'ordre qu'elle observe, en marquant successivement son objet et ses données (Introduction et 1''° partie), puis les deux moments de l'interprétation (2" et 3~ parties).

I. Ce que c'est que la responsabilité, on croit le savoir d'emblée et d'intuition. Pourtant, là où nous ne verrions d'abord qu'une idée, il y a des données observables; ce sont les jugements de. responsabilité, tels que les portent les différentes sociétés le jugement de responsabilité est celui qui détermine le choix d'un sujet passif de la sanction, conformément à des règles collectives. Et pour savoir suivant quel mécanisme gênerai les sentiments et les représentations des sociétés commandent un tel choix, c'est l'histoire comparative qu'il faut interroger. Tel est le problème sociologique. Les espèces de la responsabilité doivent se classer parallètement aux espèces de sanctions la responsabilité rëM~Mtozfe correspond aux sanctions répressives et envelopperait aussi les récompenses: la responsabilité rcs~Mtotre correspond aux sanctions juridiques non pénales. C'est à la p'remière que M. Fauconnet restreint son étude son analyse aura pour objet <des institutions pénales dans leurs rapports avec les institutions religieuses et morales ».

1. P. Fauconnet, La responsabilité, Étude de sociologie, dans les Travaux de l'Année .MA'o~o~Me, publiés sous la direction d'E. Durkheim. Paris, Alcan, 1920, in-8, xxv1-400 p.


Sous le titre Description de la ?'espoK~b~~e, Fauteur, procédant non par accumulation d'exemptes, mais par un choix raisonné de cas typiques, rassemble et ordonne les résultats de l'observation la plus large portant sur les sujets responsables et les situations gënëra~t'ces de respoKsab~tté. Les premiers présentent une extrême diversité si, pour nos sociétés, l'aptitude de l'homme adulte et normal est exclusive, cette limitation est loin d'être universelle dans bien des cas, la responsabilité est imposée à l'enfant, an fou, au cadavre à l'animât, à l'objet inanimé, aux sujets collectifs comme la famille. A considérer les sociétés humaines dans leur ensemble, on peut dire que tous les êtres sont virtuellement aptes à la sanction la responsabilité d'un sujet ne dérive pas de propriétés qui lui seraient inhérentes, mais de la situation où il se trouve engagé. Cette situation est différemment déunie l'intervention active et volontaire est la plus commune; mais on rencontre aussi l'intervention volontaire et non active la responsabilité subjective pure qui, à vrai dire, n'est reconnue sans réserve que par la moralité, religieuse et laïque; l'intervention active et non volontaire !a responsabilité objective pure qui, historiquement, a tenu une très grande place; l'intervention passive violation passive des interdictions ritueiïes, notamment par simple contact; l'intervention indirecte, par communication de la soui!iure. C'est dans la vertu commune à toutes ces situations qu'est à découvrir le principe élémentaire de toute responsabilité,. Mais avant de procéder à cette analyse, il faut écarter une conception courante qui, implicitement, nie les faits ou nie le problème il faut dénoncer le postulat commun aux doctrines de la responsabilité, même les plus opposées, et qu'elles aient un caractère historique ou philosophique c'est que le jugement de responsabilité se ramènerait à un jugement de causalité; pour punir, nous commencerions par une démarche tout intellectuelle, remontant du crime à sa cause et c'est la cause- comme telie que la sanction se proposerait d'atteindre. Or, à une pareille réduction, toutes les théories échouent également ni l'école italienne, déterministe et utilitaire, ne réussit à résoudre la sanc- tion dans l'intimidation, et par conséquent la responsabilité dans la causalité scientifique; ni l'école classique, indétcrministe et spiritualiste, ne parvient à expliquer l'inculpation par le libre arbitre, et par conséquent la responsabilité par la causalité métaphysique. Quant aux historiens,dominés à leur insu par une idée a priori de la responsabilité « vraie », ils sont amenés à interpréter comme autant d'aberrations tous les cas observables qui ne sont pas conformes à cette idée c'est admettre qu'il y a une responsabilité en soi, aiors que la responsabiiité n'existe que dans les jugements collectifs, Le problème reste entier, et il se décompose ainsi pourquoi y a-t-il une institution de la responsabilité queUe est la nature de la responsabilité? quelle en est la fonction?


D'une manière générale, nous sommes amenés a reconnaître que le jugement de sanction commande le jugement de responsabilité, et que, d'autre part, celui-ci a son individualité propre. Les sanctions sont d'abord orientées vers le crime lui-même « les coups qu'elles frappent portent dans une aire de dispersion étendue, comme les projectiles d'un tir mal réglé. Mais on aperçoit bien que cette aire se distribue autour d'un centre, et qu'il y a un but visé. C'est le crime » (p. 226). En effet, la peine ayant pour fonction de raffermir les croyances violées par l'acte délictueux; « c'est au crime même qu'elle s'appliquerait si elle pouvait le saisir pour l'annihiler »; mais elle ne le peut pas il faut donc que la société suscite un « symbole )', un être dont elle puisse faire de bonne foi le substitut du crime passé » (p. 334). Qu'est-ce à dire, « de bonne foi »?. Il y a d'abord ici, phénomène essentiel, un transfert des émotions suscitées par le crime sur l'être qui est choisi comme symbole. Ce choix ne peut-être arbitraire il faut que l'identification du patient avec le crime soit considérée comme réelle; il faut qu'elle s'accorde avec les principes qui gouvernent la société, et qui ne sont autre chose que ses manières stables de penser et de sentir. Le jugement de responsabilité variera d'ailleurs avec les sociétés, selon la nature des relations que la pensée collective établit entre les êtres et les choses mais il y a toujours une pensée collective qui établit des relations, irréductibles à une 1 logique abstraite. « Contamination, souillure, contagion par contact ce sont là les métaphores qui traduisent le plus fidèlement cette participation du responsable au crime qui est l'essentiel de la responsabilité. Ainsi, le caractère le plus profond du jugement de responsabilité son caractère moral –ne saurait venir de l'auteur du crime; le jugement va du crime au criminel. De là une conception nouvelle des rapports entre l'idée d'action et celle de responsabilité « au lieu que l'idée morale de responsabilité se réduise en dernière analyse à l'idée « amorale » d'action, telle que l'expérience bio-psychologique la fournit à l'individu, c'est l'idée d'action, au moins d'action proprement humaine, qui contiendrait à titre d'élément constitutif la notion morale de responsabilité ou quelque chose d'analogue » (p. 276). Reste à définir là fonction de la responsabiiité elle consiste, l'analyse des données observables en fait foi, à «rendre possible la réalisation de la peine en lui fournissant un point d'application ». Et sans doute, on serait alors tenté d'y voir une institution purement utilitaire; il n'en est rien quand la société inflige une sanction, c'est pour maintenir et restaurer des croyances morales la responsabilité, dont le fonctionnement est assujetti à des règles qui n'ont rien à voir avec l'intérêt au sens vulgaire *du mot, participe ainsi à la valeur de la moralité.

Mais ce que nous comprenons le mieux jusqu'ici, semble-t-il, c'est la responsabilité telle qu'elle fonctionne dans l'humanité la


plus lointaine. Comment rejoindre la responsabilité que nous connaissons, qui nous parait la vraie, et qui, subjective et individuelle, fait l'effet d'être irréductible? Voilà le second aspect du problème. 11 ne s'agit pas ici de retracer une évolution historique si l'analyse qui précède a une portée, elle doit nous servir à comprendre le présent; or, dans t'évotution telle que l'entendent couramment les historiens, le point d'arrivée n'a plus de rapport avee le point de départ, la pensé'e « éclairée avec les conceptions de la « barbarie ». L'idée de M. Fauconnet est tout autre en recherchant ce qui réagit sur te phénomène fondamental, c'est de celui-ci qu'il affirme la subsistance dès lors, c'est de /a<;<eurs et de /b)'mes sec.daù'es que l'analyse doit rendre compte si elle veut être complète. « Secondaires non point en ce sens que la conscience sociale leur attribuerait nécessairement une importance moindre; tuais secondaires » parce qu'ils ne sont explicabies que relativement au facteur « primaire H et, pour ainsi dire, en fonction de lui.

Individualisation et spirituaUsation de la responsabilité sont des processus connexes elles procèdent d'un principe commun; ce principe, l'auteur le découvre dans la réaction du patient sur la sanction. En effet, pour que la responsabitité, telle qu'elle a été définie, fonctionnât en quelque sorte à l'état pur, faudrait que le patient fût le substitut purfaitement adéquat de son crime; et pour cela, il faudrait qu'il fût complètement i~d'c~. Mais c'est ce qui ne peut pas être une force, qui varie avec les différentes sociétés et qui est à son maximum d'intensité dans les nôtres, s'oppose à celle qui propage, du crime au patient, les sentiments de répulsion et le besoin d'annihiler « un contre-courant remonte du patient vers le crime ». Le facteur secondaire apparaît ainsi comme un principe d'irresponsabilité, et l'irresponsabilité celle du fou par exemple, ou celle des sujets collectifs a été conquise sur une responsabiiité préexistante. D'autre part, sous faction du n contre-courant ce n'est pas seulement la sanction qui est modifiée, c'est la représentation du crime lui-même qui, pour nos sociétés en particulier, se trouve résorbé dans fagent. Tel est le point de vue d'où nous pouvons dominer le double processus par quoi la responsabiiité devient individuelle et subjective.

l" La responsabitité individuelle est une forme exténuée de la responsabilité collective et communicable. La responsabilité n'est pas individuelle par nature même pour nous, dans la religion et dans la moralité courante, elle conserve parfois son caractère originel et fondamental si elle s'individualise, c'est par l'effet de facteurs sociaux très définis, comme l'action de l'Etat. En fait, l'émotion collective que provoque le crime se propage en ondes et tend à se propager à la société elle-même: « la société tend à se juger tout entière responsable de chaque crime » jp. 33ij. La responsabilité réelle, sans


doute, ne tarde pas à se définir: mais elle se définit plus ou moins; l'individualisation n'en est que la délimitation maxima, et ce sont des conditions sociales, contingéntes par rapport à elle, qui l'ont inchnée à sa prétendue vocation.

2° La responsabilité subjective apparaît ou comme une restriction, ou comme une spécification de la responsabilité objective, celle-ci ne pouvant s'évanouir sans que la responsabilité tout court s'évanouisse elle-même. Le processus de spiritualisation a d'abord un aspect négatif la considération de l'état subjectif du patient est un facteur d'irresponsabilité; la sanction est arrêtée, ou son coup est amorti, parce qu'on n'a pas reconnu dans le moi du patient il ne voulait pas, ou ne savait pas ce qu'il faisait « l'aptitude à la sanction De ce point de vue, la responsabilité subjective apparaît comme « une forme atrophiée de la responsabilité » (p. 350). Elle a aussi un aspect positif c'est à l'intention que la conscience actuelle s'attache. Mais il ne faut pas opposer, comme des genres qui s'excluent, « responsabilité objective » et « responsabilité subjectives toujours plus ou moins associées, elles représentent plutôt, sous leur forme pure, comme deux limites. En outre, c'est le même mécanisme qui les'explique toutes deux si la responsabilité dite subjective s'attachait d'abord à l'agent, elle se perdrait dans une régression à l'infini; mais elle s'attache à une volition, comme à une chose, et, par un processus tout à fait comparable à celui qui fait passer la vertu prétendue matérielle du tabou sur l'individu qu'elle contamine, elle étend au moi du coupable la souillure dite spirituelle de cette voiition c'est du moins ce qui se passe dans la pensée religieuse la plus avancée, .laquelle reste ainsi, à sa manière, objectiviste. En somme, la responsabilité est nécessairement extérieure au responsable la raison profonde en est que les valeurs morales instituées par la société dépassent et dominent ses membres; mais, à mesure que l'homme se civilise plus profondément, la société devient de plus en plus immanente à l'individu la spiritualisation de la responsabilité exprime cette pénétration. Le sacré en vient à commander du dedans il règle une volonté vers laquelle on regarde de plus en plus; et substituant aux alternances tranchées de la vie du primitif la continuité de la vie morale et d'un certain état de tension, il crée la représentation de la personne, de sa valeur et de ses obligations il crée, peut-on dire, l'individu lui-même.

Il. Cette analyse est malheureusement bien sommaire nous voudrions du moins insister sur les résultats essentiels de l'ouvrage. C'est le privilège de la sociologie ou, si l'on veut, c'en est encore l'infériorité qu'en étudiant son objet, elle ait à en établir le bienfondé H et comme cet objet n'existe, pour toute une catégorie de sciences sociales, qu'en fonction du respect qui s'adresse à lui ou de la croyance qui s'y attache, ces sciences se trouvent fonder ou res-


taurer à leur manière l'harmonie de la connaissance et de faction*. C'est en ce sens que la responsabilité nous est apparue justifiée )' institution universelle, c'est par des conditions universelles de la nature sociale qu'il en a été rendu compte; mais puisqu'aussi bien l'auteur avait toujours en vue le principe de la responsabilité tel qu'il vit actuellement dans notre conscience » (p. 2i), il lui a fallu montrer comment cette notion générale se retrouvait chez nous et se définissait pour nous; et là où le procédé scientifique semblerait impuissant ou sacrilège, il aboutit à légitimer ce que la dialectique échouait à établir la science rend corps à ce qu'une philosophie défaillante volatilisait de plus en plus.

Sur le premier point déjà, nul doute que la thèse de M. Fauconnet ne suscite d'abord bien des résistances les premiers résultats d'une science nouvelle font toujours figure de paradoxes. Qu'il y ait nécessairement, à la base d'un jugement de responsabilité, un jugement de causalité, cette proposition nous semblerait aller de soi mais il ne s'agit pas d'intuition ou d'a pr:or:; il s'agit de savoir si le phénomène réel, si les démarches psychologiques de la société sont exactement rendus par une traduction du sens commun qui se croit obligée d'intellectualiser pour comprendre. Et pourquoi la causalité seraitelle une notion immédiate? En fait, le concept a un contenu différent suivant les fonctions mentales, et s'il tend à une abstraction pure comme à sa limite, ce n'est pas cette abstraction qui peut rendre compte de cette richesse. 1) y a donc iieu de se demander si ce n'est pas justement l'idée de responsabilité qui serait l'un des facteurs de l'idée de causalité (cf. p. 2T3). Au fond, la théorie courante se ramène à une tautologie. Le « primitif » et bien d'autres punissent la pierre ou l'animal qui ont ca?.tsc mort d'homme. En quoi, dirat-on, ils ont tort mais, quand on dit qu'ils ont tort, on ne l'entend pas dans un sens purement intellectuel déjà on insinue ici des valeurs morales; et la vérité, c'est que nous refusons, nous, de voir une cause dans un être auquel notre conscience n'applique pas le prédicat de responsable. Autrement dit quand y a-t-H responsabilité? Quand il y a causalité. Mais quand y a-t-il causalité? Quand il v a une ~jp)'cct3h'on qui la définit comme telle quand il y a responsabilité. Car ce que M. Fauconnet a fortement établi, c'est que l'idée de responsabilité n'aurait aucun sens si nous ne voulions pas d'abord punir, qu'elle n'aurait pas plus de contenu que d'efficace si elle n'était pas animée par des sentiments qui sont assez puissants pour orienter la pensée de l'individu, parce qu'ils procèdent d'une source 1. Il va sans dire que cette fonction n'est pas )a seule en d'autres termes, qu'une conception scientifique, comme M. Fauconnet a soin de )e marquer, n'implique pas le fatalisme ou J'optimisme une institution est toujours susceptible d'une adaptation plus exacte ou plus économique. Mais ce n'est pas le lieu d'insister )à-dessus.


supérieure de respect et d'autorité. La réflexion individuelle qui, après coup, interprète par une démarche de la pure inteHigence des jugements qui se sont d'abord imposés à elle, est dupe d'une illusion .d'ailleurs inévitable ce qu'elle prétend déduire, elle le postulait par avance. En fait, la causalité qu'on invoque varie avec la responsabilité qu'on explique elle ne la règle pas, elle en est la suivante docile, elle en est l'ombre.. Tout cela revient à dire la responsabilité est une institution. Au principe de l'institution, il y a un sentiment de la société qui cherche, si l'on peuMire, à se poser quelque part et comme il n'émane pas de l'être qui ne sera déclaré responsable qu'au second moment, sa direction est d'abord plus ou moins indéterminée. Cette proposition est tellement essentielle qu'on pourrait regretter que fauteur, qui l'illustre abondamment, n'ajoute pas encore au matériel de ses preuves 1. 11 rappelle, à ce propos, la « vengeance complètement inorientée » de Steinmetz; il montre aussi qu'à la limite, le sentiment collectif, fait de malaise, d'inquiétude ou de douleur, peut vouloir se satisfaire sans qu'il y ait crime, qu'il crée des crimes pour créer des responsables il invoque les épidémies de « trahisonite », la ~?.\enwa/tn du xv° siècle. Dans le même ordre d'idées, on pourrait faire valoir tous les exemples typiques où le sentiment qui exige un responsable peut être observé dans un certain état d'isolement et où on le voit cristalliser en une certitude parfaitement compréhensible, mais parfaitement « illogique », de responsabilité. Ainsi, non seulement la vengeance du clan peut s'en prendre à n'importe qui ou à n'importe quoi mais il ne faut pas oublier que les pratiques de la vendetta sont tout à fait parallèles aux rites du deuil, que la passion collective se satisfait également par la poursuite d'un étranger ou par les sévices que les membres du clan exercent sur eux-mêmes, et qu'ainsi l'orientation du sentiment peut avoir lieu en sens contraires. M est même probable que c'est l'orientation t-e;'s le dedans qui est la plus importante à considérer dans tous les cas l'idée profonde, avancée par l'auteur, que la société tend à se considérer comme tout entière responsable, se retrouverait dans la conception religieuse d'un esprit substantiel de mal qui, incorporé d'abord à la société elle-même, est ensuite localisé sur un être qui la délivre c'est de ce point de vue qu'il y a lieu de considérer les institutions qui ont pour fonction d'é'iminer pe~od~Mement un principe dangereux, ainsi par le véhicule d'une victime expiatoire annuelle (cf. p. 170 et suiv.); mais il n'y a pas de différence essentielle entre ce procédé religieux et la procé1. U est peut-être fâcheux aussi qu'en adoptant son plan auquel il avait de bonnes raisons de tenir il ait dû parfois laisser au lecteur le soin de rétablir le lien entre l' analyse et telle partie de la « description (cf., par exemple chap. H, § IV et V); dans la description, du reste, le rapport ne peut pas toujours apparaître entre les faits religieux et les faits juridiques.


dure déjà juridique d'un bannissement dont la fixité et la quantité sont réglées à t'avance, comme l'ostracisme des cités grecques ici l'affirmation a priori de responsabilité précède la détermination du coupable et jusqu'à la représentation du délit.

Dès tors, la responsabilité doit pouvoir s'expliquer par un transfert de sentiments; elle existe déjà virtuellement dans le crime, ou plus généralement dans le « mal », d'où elle redescend sur des êtres qui sont en rapport avec lui; et que ce rapport ne puisse se réduire à celui de causalité, nous le voyons bien dans un des exemples où pourtant la sanction frappe directement l' « auteur » de l'acte dans la punition du suicide que nous observons chez tant de sociétés où elle a toujours un aspect nettement religieux, et qui fournirait, pour un cas extrême, une justification inattendue de la théorie de M. Fauconnet sur la dualité nécessaire des deux termes, crime et patient. Une logique abstraite n'expliquerait ici que ce qu'elle ne saurait avouer mais il y a un sentiment de la société qui a besoin de se satisfaire et qui, pour se satisfaire, fixe une responsabilité sur ce que l'intelligence toute seule n'aurait jamais songé à reconnaître comme cause.

D'une façon générale, c'est dans la représentation religieuse d'une contamination du criminel par son acte, que M. Fauconnet voit le symbole le plus fidèle du rapport qu'établit le jugement de responsabilité. En un sens, mais dans un autre sens que celui où on l'entend d'ordinaire, il y a ici causalité. La notion de cette causalité, autrement riche que l'idée abstraite qui serait retenue par une analyse superficielle, implique la représentation des forces qui sont en définitive des forces sociales et spirituelles c'est les déchainer que d'entrer en contact avec les choses interdites. Et c'est justement dans les sociétés dont les démarches nous paraîtraient le plus absurdes que responsabilité et causalité sont le plus intimement associées la notion de la cause en général et la notion de responsable y dérivent du même processus, y supposent le même « mysticisme H. Les deux s'opposent l'une à l'autre à mesure que se dissocient les fonctions de l'âme humaine la crise présente de la responsabilité ne signifie pas autre chose que cette dissociation. Il est clair que, lorsque nous continuons à dire du coupable qu'il est cause de son acte. nous ne l'entendons pas comme l'entend la pensée scientifique pour celle-ci, à vrai dire, un être ne saurait être une cause, et des compromis comme celui de Liszt qui, déterministe, met sur le même plan les « circonstances extérieures et l'individu comme facteur plus ou moins indépendant, sont d'un éclectisme bâtard. A étudier le coupable scientifiquement, il n'y a pas de doute qu'on fait évanouir la responsabilité. Cela ne veut pas dire qu'on ne puisse combiner les deux démarches la mesure de cette combinaison dépend de la conscience morale de la société mais il faut reconnaître franchement l'irréductibilité de


deux fonctions mentales dont l'une est dirigée vers la connaissance des phénomènes et l'action profane l'autre vers l'appréciation des individus et le jugement moral. De ce point de vue, l'antithèse kantienne du caractère nouménat et du caractère phénoménal devient un symbole expressif.

111. Idées périmées et absurdes, dira-t-on de la représentation plus ancienne de la responsabilité nous ne pensons plus ainsi. Mais pour qui adopte l'attitude scientifique, la question est la suivante par quels facteurs proprement sociaux peut s'expliquer la transposition des idées primitives dans notre conscience ?

C'est à quoi répond l'étude de M. Fauconnet car en invoquant comme facteur général la « réaction du patient sur la sanction et sur l'acte sanctionné », ce n'est évidemment pas à une psychologie abstraite qu'il a recours non seulement cette réaction ne peut se faire que par l'organe des institutions de répression et dans une conscience collective, mais la représentation même du patient est chose qui varie suivant les états sociaux, et la réalisation de l'individu à ses divers degrés est une création de la société.

Bien entendu, M. Fauconnet ne pouvait viser ici à une analyse complète. On pourrait toutefois se demander s'il ne s'est pas rendu la tâche plus difficile en obéissant à une pensée un peu trop unilatérale que sa position ne lui commandait pas. Il a très bien montré que responsabilité individuelle et responsabilité subjective représentaient, d'un point de vue, une restriction de la responsabilité, qu'elles avaient en quelque sorte été taillées dans une étoffe qui n'était autre que celle de,la responsabilité communicable et objective. Mais, en s'imposant à l'esprit du lecteur, des formules comme celte's qui traduisent l'histoire de la responsabilité par « appauvrissement, exténuation, abolition, atrophie », seraient de nature ou à faire méconnaître un autre aspect du phénomène, ou à laisser l'impression que les.faits inverses se composent difficilement avec la théorie. Il faut bien avouer, en effet, que si la responsabilité perd beaucoup de terrain au cours de l'évolution, elle regagne aussi quelque chose, puisque, dans le droit moderne, nous voyons apparaître et de nouveaux objets de délit et de nouveaux cas d'incrimination sans compter que, même dans la responsabilité civile, pour objective qu'elle tende à être, il y a bien des facteurs qui pourraient nous intéresser ici. En outre, si la fonction de la peine est remplie aujourd'hui plus économiquement, la question reste entière de l'importance que la responsabilité peut conserver pour nous. Enfin, on observe un progrès de la responsabilité dite morale or elle tend vers l'autre comme vers sa limite: et au demeurant, quand l'opinion réclame, par exemple, dans certains ordres d'activité sociale, « des responsabilités H, il ne nous importe pas directement de savoir si la sanction obscurément prévue est une sanction pénale ou morale le phénomène est certain, et ce n'est pas


à la faveur d'un jeu de mots qu'on demanderait d'en tenir compte à une théorie de la responsabilité.

Mais une théorie de la responsabilité n'est pas réduite à mentionner, sans plus, l'aggravation qui peut résulter de la « réaction du patient », ou à montrer seulement, comme M. Fauconnet l'a fait dans une analyse subtile et probante, que la responsabilité la plus épurée)) » -suppose un mécanisme identique à celui de la responsabi)ité dite objective. Car la porte reste ouverte, malgré tout, aux objections tenaces de toute philosophie qui subordonne l'histoire u des jugements de valeur et qui, même en [admettant ici une analogie extrinsèque, ne laisserait pas d'affirmer une-différence radicale. C'est encore l'enquête socioiogique qui doit répondre, et répondre directement. M. Fauconnet fournit d'ailleurs des éléments. Mais il y a peut-être une question de méthode engagée ici. H semble qu'il s'arrête parfois avec trop de complaisance sur la vengeance du groupe familial; or c'est elle qui offre les cas les plus nombreux de respon~abiiité collective tp. 6'7 et suiv., p. "O~, comme aussi les cas les plus typiques de .< responsabilité objective pure ~'p tOS et suiv.~ d'où i) peut paraître maiaisé de passer à là responsabilité subjective et individuelle qui, à l'historien, fait facilement l'effet d'une création p.vnt/o. Mais. dans )a vengeance privée ce n'est pas la vengeance privée elle-même qui est ia plus intéressante à considérer pour l'étude de la responsabilité, encore ')u'eHe lui fournisse parfois une contribution des plus suggestives ce sont les régies qui ta dominent, et qui témoignent déjà de la présence et de l'action d'une société supérieure aux groupes familiaux: on pourrait montrer qu'en ce sens. l'exercice de )a vengeance est une fonction sociale; un coupable H a toujours tendance à t'être au regard d'une société a laquelle il appartient et qui d'ailleurs accuse de p!'jE en plus ses représentations propres. Par suite, un moment essentiel dans l'histoire de la rfsponsabiiifé, c'est celui cette société supérieure affirme son empire (cf. Fauconnet p. 3X.i! et où, le groupe familial abdiquant son autonomie, le responsable, en tant que tel, cesse complément d'être considéré comme un éh'an~er et c'est alors, justement, que la responsabilité, dans les « crimes de sang )., devient individuelle et subjective, que l'on envisage seulement fauteur et seulement l'intention. Processus positif, pour une par!. la moralité de la cité est plus exigeante, a certains points de vue, que ccHc de la "en.9.

C'est que, essentieUement communicahte et objective M, la responsabilité n'en a pas moins une tendance à revêtir les caractères qui nous paraîtraient opposés des I.):'s qu'elle est orientée, comme il 1. Po!'r ce qui est de )'individn.~tisati.')n. on Li constate chez 'es sociétés les plus primitives en fait de criminalité 'n/fY.f M. Mau-s, dans son étude sur t'ouvrage de Steinrnetz, avait jadis insi-.té ta-dessus. C; Fauconnet; p. 337 et suiv.


est normal qu'elle le soit, ~ers le dedans de la société. On comprend par là qu'il puisse y avoir quelque chose de positif dans l'individualisation et la spiritualisation. En faity la « sympathie » a deux sens elle absout, mais elle condamne aussi. La représentation du coupable comme tel s'étoffe et s'enrichit. Et qu'il y ait là un fait proprement social t, justiciable de la science positive et non point d'une métaphysique morale, c'est ce que permet d'entendre une indication que nous retiendrons de M. Fauconnet (p. 351 et suiv.) en l'accentuant toutefois plutôt que de partir de la spiritualisation pour comprendre l'individualisation, c'est la démarche inverse qu'il convient d'adopter. Or si l'individu tend à devenir un objet plus ou moins autonome de jugement, ce n'est pas pour lui-même c'est que l'activité individuelle de la personne devient comme une activité fonctionnelle de la société; c'est que l'individu, plus distinct, représente plus complètement la société ce phénomène de représentation est peutêtre ce qu'il y a de plus essentiel dans la « réaction du patient », car il ne commande pas seulement une restriction, mais une dë/tKittOt de la responsabilité. Résorbé dans les sociétés primitives, plus ou moins inconscient pour nous, on l'aperçoit mieux à certains stades ou dans certains aspects du droit pour être responsable, il faut incarner la société il faut avoir assez reçu d'elle l'irresponsabilité de l'enfant, très précoce, s'expliquerait en partie par là. Il est notable que, dans les droits qui ne comportent pas notre représentation abstraite du délinquant, la position sociale des individus appelle et fixe la responsabilité le délinquant, pour se racheter, devra payer son propre wergeld, qui varie en raison de son rang dans la société; l'amende sera plus forte pour le riche que pour le pauvre; l'homme sera plus ,responsable que la femme; en fait de criminalité religieuse, malgré la force expansive du sentiment, et si peu que doive compter l'étranger, la peine s'abaissera pour celui-ci elle s'élèvera pour le membre de la communauté, « considérant, disait Platon, l'éducation qu'il a reçue ». Il y a là la notion d'une valeur, d'une vertu immanente à l'individu, et qui lui vient de la société. Diffusée entre tous, elle peut être considérée abstraitement elle devient le principe d'une règle qui commande de rechercher dans le moi du patient les conditions nécessaires de l'aptitude à la sanction. Et comme aussi bien cette pensée reste dirigée par une fonction sociale, soumise à l'ordonnance d'une institution qui est toujours sa raison d'être, elle explique du même coup la résistance des sociétés à une individualisation radicale elle contient et limite les tendances négatrices qui émanent d'elle-même 1. Les faits de structure ont du reste une importance essentielle dans l'évolution si nous .insistons plus haut sur l'intégration qui se manifeste dans l'établissement d'une justice sociale supérieure aux familles, c'est que l'effet n'en est pas limité aux « crimes de sang » il s'étend plus ou moins à tous les domaines de !a responsabilité.


et, par le formalisme subsistant, c'est une individualisation abstraite qu'elle continue de requérir.

IV. Une théorie qui voit dans le jugement de responsabilité une construction mentale opérée par la société sous la pression de ses besoins propres, ne soulève pas seulement des résistances elle suscite des interprétations tendancieuses, et son positivisme même semble appeler tels reproches pour lesquels il y a des vocables tout prêts. Que la croyance morale apparaisse comme dérivée et, en tout cas, comme diverse, on verra justifié par là un scepticisme désuet ou un nihilisme romantique qui. s'accommodant à la science pour s'en prévaloir. n'aurait qu'à substituer aux inusions de)'individu t'haHucination de la société. Que la pensée humaine, à qui il faut la certitude et l'objectivité, se voie envetoppée dans la conscience d'une société qui croit ce qu'elle a besoin de croire pour agir, on demandera quel titre il peut bien rester à ses vérités pour s'appeler encore des vérités. Et si notre vérité à nous est explicable comme un produit naturel, on soutiendra que, d'être ramenée à des conditions, la raison morale est anéantie. De ces trois questions, la première, suffisamment approfondie, implique les deux autres c'est à elle que répond, par une de ses idées maitresses, l'étude de M. Fauconnet.

Elle se posait le plus instamment à propos de la fonction de la responsabilité, dans un chapitre où l'institution doit se montrer faite pour la société et pour elle seule, peut sembler étrangère par suite et indifférente à ce qu'i! y a de plus profond en nous. Supposant qu'on réduira son interprétation aux termes d'un utilitarisme grossier, M. Fauconnet répHque « Nous disons que la peine a une fonction utile, et par suite aussi la responsabilité. Mais il s'agit ici. d'intérêt proprement moral. C'est seulement à condition qu'il y ait des sanctions que l'existence d'une moralité est assurée la sanction et par suite la responsab)Hté participent donc à la valeur de la mora)Ité H (p. 300). Isolée, !a réponse pourrait sembler insuffisante, peut-être même reposer sur une pétition de principe mais en vérité, c'est )e livre tout entier qui commente cette page, c'est t'esprit de la théorie qui l'éclaire. Ce terme de moral est celui qui résume tout, celui dont l'analyse permet de comprendre le caractère objectif et la valeur rationnelle des notions élaborées par la société.

La responsabiiité doit se concevoir relativement à la peine; mais s'il est vrai qu'elle ne saurait s'en dissocier, il ne peut pas y avoir hétérogénéité entre les deux termes si la responsabilité participe à la valeur de la moralité par Fintermédiaire de la sanction qu'elle 1. Sur la réciprocité, cf. p. 331 il est bien vrai que la société tend à se juger tout entière responsable de chaque crime et qu'une des fonctions dp la peine p~ft!< efecAc~fr ;7f cf«f ~ponM&t~e D'une façon peine est d'aiiieurs, ta. notion de fonction dans ]es sciences sociates D'une être générale, d'ailleurs, la notion de fonction dans les sciences sociales pourra être un important objet d'étude pour la méthodologie.


garantit, l'inverse est vrai aussi, et la peine perdrait « la plus grande part de son efficacité H si le choix du patient était « délibérément arbitraire, artificiel (p. 297), si, en tant que conforme à certains principes, la responsabilité n'apparaissait pas, d'elle-méme, moralement vraie; c'est d'ailleurs pourquoi elle a 'pu être étudiée à part. Or, ainsi envisagée, elle nous est donnée dans l'expérience comme créatrice de forces; et en un appendice, qui aurait peut-être gagné à être autre chose qu'un appendice puisqu'aussi bien la sociologie n'y perd pas ses droits, M.Fauconnet nous montre comment, dans chacun des éléments où s'analyse le sentiment intime de la liberté, se trouve « impliqué le sentiment de la responsabité, la perception claire ou confuse du fait de responsabilité » tel qu'il a été décrit. Ainsi, l't~h'~u~oK même a un aspect interne, qu'on ne saurait séparer de l'autre; elle soutient du dedans, pourrait-on dire, la vie de la société et l'activité de l'individu. La responsabilité appartient à cette catégorie d'idées que nous ne saurions nier sans nous nier nous-mêmes; et, réalité sociale, elle suppose, pour l'entretien et la réfection des forces spirituelles qui sont la condition d'existence de la société et de l'homme, la règle impérieuse qui ordonne les pensées individuelles, le jugement collectif qui les oriente. Et c'est pourquoi la responsabilité morale, même la responsabilité sans sanction dont le domaine peut encore s'étendre, ne laisse pas d'avoir toujours besoin de l'existence des sanctions en général.

Mais alors, s'il y a non seulement solidarité et réciprocité, mais identité profonde entre ce qui nous apparaît comme interne et spirituel, et ce qui nous est donné comme extérieur et social, c'est qu'il ne faut plus considérer comme des entités l'individu qui juge et la société qui condamne l'antinomie grossière qu'on reprocherait à l'interprétation sociologique s'évanouit avec la métaphysique qu'on lui suppose. Ce n'est pas le lieu de marquer dans quel sens relatif il faut entendre des concepts comme ceux d' « extériorité et de <; transcendance .) dont une science objective des sociétés ne saurait se passer. Bornons-nous à une remarque sur la contradiction qu'on serait tenté de reprocher à M. Fauconnet lorsque, après avoir rendu compte de la responsabilité en elle-même par 1 extériorité du social. il en explique le progrès par l'immanence du social. La contradiction n'est qu'apparente à quelque degré, l'immanence existe toujours; et d'un autre côté, c'est parce qu'une société s'impose toujours à ses membres que le jugement de responsabilité, produit de sentiments collectifs, leur apparaît avec les attributs souverains de l'objectivité. Pour diverse qu'elle soit avec les diverses sociétés (p. 27t), cette vérité est sufSsamment définie comme telle si elle représente, dans ia conscience de l'individu, quelque chose' qui dépasse son individualité et ce n'est pas la faire évanouir, c'est la situer, que d'en définir le principe. Qualifier d'insuffisante ou d'illusoire pareille certitude,


sous prétexte qu'elle ne serait que le reflet d'une action collective, aveugle et passionnée, ce serait oubiier que la société est obligée de réfléchir son sentiment; ce serait méconnaître, encone une fois, que le jugement de responsabilité est normalement assujetti à des règles quand on parle de transcendance, il ne s'agit pas seulement de telle société concrète par rapport à ses membres, mais des représentations auxquelles elle-même se sent contrainte d'obéir et sans lesquelles, par exemple, il n'y aurait pas de responsabilité. Au&si bien, l'antithèse du sentiment et de la pensée, même pour la psychologie, ne saurait être que superficielle mais c'est s~race à la société qu'il n'y a pas de sentiment humain sans pensée humaine – et cette pensée-là est dominatrice.

C'est encore en se plaçant à un point de vue étranger à l'interprétation sociologique qu'on reprocherait à celle-ci de dc~ur;?, au sens métaphysique, les idées de la raison morale d'une réalité qui leur serait radicalement hétérogène. Nous voyions que les notions de transcendance et d'extériorité ne coïncident pas au sens où l'on est porté à le croire quand on incrimine la sociologie de « réalisme social Pas davantage ce réalisme n'est impliqué dans une théorie de la représentation collective. Sans doute, la représentation collective '< traduit une certaine '.< structure sociale et ce sont les variations de la structure sociale qui rendent compte, en définitive, des variations de la responsabilité. Mais, là encore, les termes de moral et de social se recouvrent, s'il est vrai qu'il faut introduire l'idée de la règle et de l'obligation pour comprendre les démarches de la société. Et c'est ce qui justiSe l'attitude de M. Fauconnet relativement au problème des « rapports entre la religion et la responsabilité ». Si la structure sociale était comme une chose en soi et ne se résolvait pas d'elle-même, pour la société, en éléments spirituel. peut-être faudrait-il admettre que les représentations religieuses, qui en sont la traduction la plus ancienne, fournissent aussi une symbolisation indispensable du fait de responsabilité car, en tant que symboles, elles sont d'une incomparable richesse (pp. 1SI. 357) il faudrait admettre, en tout cas, qu'elles insinuent, entre une réalité extérieure et les consciences individuelles, l'intermédiaire qui rend possible la perception de celle-là par celles-ci. Mais alors, il ne faudrait' plus parler seulement des faits religieux, mais de la religion. Or. et c'est peut-être ici un des points les plus sensibles de sa thèse, M. Fauconnet n'accepte pas cette position du problème. 11 se refuse à traiter la religion m gentt'c: il montre que, n'étant en soi ni objectiviste ni subjectiviste. mais d'une plasticité qui ressemble à de l'obéissance, elle ne commande pas, à vrai dire, les variations de la responsabilité elle les exprime elle les exprime à sa façon, en sorte que tout en traduisant avec une rare profondeur le phénomène de spiritualisation, elle garde avec la responsabilité la


plus ancienne des affinités irréductibles par quoi elle ne laisse pas de retarder, à l'occasion, sur la conscience juridique et morale. Est-ce ,à dire qu'il faille, concevoir la responsabilité et la religion à part l'une de l'autre? Tout au contraire c'est la responsabilité, en elle-même, qui est déjà religieuse; et c'est de ce religieux-là, pourrait-on dire, que les religions diverses donnent les traductions qui, suivant les états de société, sont plus ou moins adéquates et plus ou moins nécessaires. Il y a comme un primat des vérités morales élaborées par la société (cf. pp. 255, SS9, S71, 27S).

D'avoir établi par les procédés de la science, et pour la solution d'un problème capital, l'existence nécessaire de ces vérités, le profit reste certain et durable. Il y a plusieurs manières de « justifier )a responsabilité. La métaphysique tâche à en découvrir le '< fondement mais elle doit tenir l'histoire pour non avenue, et dans l'interprétation de l'expérience étroite et vague où elle se cantonne, elle ne dispose que d'une dialectique condamnée aux tautologies et aux pétitions de principe. La religion rattache son objet à des réalités surnaturéDes en tant que ses interprétations peuvent être homologuées par la science, elles ne sont que la description, d'ailleurs suggestive, du phénomène moral lui-même. Le positivisme utilitaire nie tout simplement celui-ci entre les calculs de l'intelligence et le sentiment impérieux qui s'impose à la conscience de l'individu, il y a un abîme qu'il ne saurait combler. Reste le procédé de la sociologie qui n'a pas à fonder dans l'absolu les réalités morales, mais qui seule accepte pleinement le fait et en garantit positivement la vérité car en écartant les justifications illusoires d'un intellectualisme qui mettrait un jugement spéculatif à la base du jugement moral, en dissipant d'autre part le préjugé qui nous fait voir dans la personnalité un système c!os,c'est une certaine raison pratique qu'elle rétablit dans ses droits et, en un sens, dans son autonomie; et en rattachant la diversité des opinions humaines à l'unité d'un principe explicatif, en déterminant la relation des réalités morales à une société qui est chose raisonnable à sa manière si elle est chose intelligible pour la pensée scientifique, elle confère à une conscience moderne cette sécurité qui n'est possible que dans l'harmonie et dans la clarté.

LOUIS GERNET.


Analyses et Comptes rendus

I. – Philosophie g'éséraîe.

J. A. LE)GHTO\ TVf field of P/tt'<osoph7/. 2" éd., Cotumbus fOhio~. Adams.l9i9.–In-8dexff-48ap.

Cet ouvrage, quoique de destination scolaire et non d'aliure scientifique, mérite d'être signaié en raison de l'heureuse conception de son plan, réalisé sous la forme la plus pratique et en toute lucidité. Les jeunes Américains appelés à s'initier par cet ouvrage à la philosophie prend'ront de cette discipline une notion plus vivante et plus juste que cette qu'imposent à nos jeunes gens i'actuet programme du baccalauréat. La plupart de nos manuels composent la philosophie de diverses parties dont la connexion est loin d'.ipparaftre évidente une psychologie à prétentions positives, comprenant les deux tiers du programme, une logique aristotélicienne, une morale kantienne ou évotutionnistp, enfin une notion de la métaphysique si rudimentaire que la portée en échappe aux éièves. Ici au contraire le caractère proprement philosophique des diverses disciplines qui procèdent de l'esprit philosophique est mis en lumière dès le début; leur contenu n'est point envisagé à part de la pensée qui les suscite et les anime. Les modalités de la pensée à travers les âges, la diversité des points de vue auxquels elle se place selon ta variété des problèmes qu'elle se pose; voilà ce que met en lumière, par l'histoire et par l'an~iyse dogmatique, t'ouvrage pourtant sommaire de M. Leighton, et personne ne contestera qu'une oembtabie connaissance constitue le résultat le plus précieux de l'enseignement philosophique. Le lecteur de ce précis tiendra la métaphysique non pour une spéculation surannée, mais pour une tentative d'appréhender la vie même de l'esprit dans ses principes et ses démarches spontanées: il ne méconnaîtra pas la connexion foncière du problème religieux et du problème philosophique; il saisira la portée de l'attitude épistémologique et saura relier les orientations contemporaines criticisme, pragmatisme, théorie des valeurs aux grandes orientations qui dominent l'histoire de la pensée. A tous ces égards l'inspiration de ce manuel doit être jugée aussi heureuse que neuve. P. MASSO~OURSEL.


GIOVANNI CASTELLANO. Introduzione aHo studio delle opere di Benede~o Croce, note bibliographiche e critiche (Biblioteca di Cultura Moderna). Bari, Gius. Laterza e figli, i920. \'i-3&3 p.

Dans cet élégant volume orné d'un portrait de B. C., une bibliographie, une chronologie et une littérature critique de l'oeuvre entière du philosophe de Naples, précèdent une analyse et un commentaire des jugements et des discussions auxquels elle a donné lieu. L'intérêt pour la philosophie de B. C. paraît avoir été particulièrement vif en Angleterre où sa notoriété paraît n'avoir pas été limitée aux milieux savants, ainsi qu'en témoignent des études d'une note plus familière en même temps que frondeuse vis-à-vis de l'académisme universitaire, parues dans tel ou tel grand journal. Le succès de cette doctrine dans un pays qui a été un. terrain favorable pour le néohegelianisme et pour le pragmatisme parait tenir à la position intermédiaire qu'elle occupe naturellement entre ces deux courants d'idées assurément très opposés. Le parallèle entre B. C. et Bergson intervient fréquemment, les idées d'évolution créatrice et de devenu historique se faisant pendant en dépit du point de départ psychologique chez l'un, et chez l'autre de défiance à l'égard de la psychologie, qui différencie les deux penseurs. La polymathie du penseur napolitain, les études d'histoire locale auxquelles il s'adonne pour commencer et qui lui ont proct é une mise à l'épreuve de ses idées, contribuent, ainsi que la place importante que prend l'esthétique dans son système, à donner un cara'ctère concret et vivant ù cette philosophie du développement de l'esprit qui cherche la substance de la vie dans la convergence de tout le passé, dans le présent, dans la réalité qui se fait et dans ses très particulières conditions. Encore faut-il plutôt parler de méthode que de système, d'une méthode critique qui unit après avoir préalablement séparé. Ainsi de Fart et de la morale, de l'économique et de la morale, de la politique et de la philosophie. Il ne peut y avoir influence légitime de l'un des termes sur l'autre qu'autant qu'on ne les a pas préalablement confondus au détriment de leur fin et de leur objet propre. C'est l'esprit même de la parole de Leibniz sur la science « Que magis speculativa, eo magis practièa ». Ce que le vulgaire comprend le moins, et, selon B. C., les variations extrêmes de l'opinion au sujet du président ~'iison en sont la preuve, c'est la coexistence dans un même personnage des caractères du politique « vivant et opérant en ce bas monde et du penseur, réagissant l'un sur l'autre sans que l'on puisse parler d'une confusion des deux domaines.

Le point de vue de B. C. sur la guerre, point de vue tout à la fois humanitaire et d'un italianisme strict, a été discuté. Son attitude peut. être mieux comprise si l'on se reporte à sa conception de l'histoire envisagée comme une œuvre commune, dans laquelle vainqueurs et vaincus doivent reconnaître leur collaboration, et qui fait


de la lutte la loi éternelle et l'essence même des choses, aussi bien d'ailleurs dans le monde des idées que dans le monde des faits, car toute philosophie demande à être dépassée. Le pessimisme inhérent à l'idée de lutte sans merci comme loi éternelle de la vie, est surmonté dans une conception qui nous fait voir dans l'humanité, à chaque étape de l'histoire, le véritable vainqueur. L'attitude de B. C. a tout au moins le mérite de l'unité en regard des variations romantiques d'un d'Annunzio, de qui le dilettantisme littéraire est d'ailleurs à l'antipode des idées esthétiques du philosophe. Ce dernier ne se défend pas d'adhérer « à la rigide théorie allemande de la politique et du droit » qui résout ces deux termes dans l'idée de force et de volonté utilitaire. Sa conception de la politique va-t-elle des lors jusqu'à exclure l'intervention du jugement moral en histoire?G. C. le nie, et il en donne pour preuve la sévère appréciation de C. sur les excès de la réaction bourbonienne en Italie. Mais il ne s'agit ici que de l'histoire nationale. Comme objet de jugement, les rapports internationaux semblent excéder pour B. C. la portée d'une connaissance qui exige de s'individualiser dans un cas particulier étudié de près, pour être vraiment positive. Son italianisme strict reprend ici ses droits. H est assez compréhensible d'ailleurs, que pour le philosophe selon lequel il n'est d'histoire que l'histoire contemporaine, l'histoire du présent, l'histoire internationale ne doive être envisagée qu'a~ )oint de vue du retentissement des événements dans la destinée du groupement national particulier dont on vit soi-même la vie, dans la réalité en somme qui nous est la plus familière et quotidienne; et c'est sur la base de cet individuel qu'il conçoit l'universel. Jt semble en un mot que pour B. C., entre ces deux absolus, le drame divin du développement de l'esprit, et l'individualité nationale dont on fait partie, les formes variables que revêtent les rapports entre nations, les crises qui affectent ces rapports représentent la réalité empirique, mouvante, dont la signification doit être cherchée en dehors de ces contingences, recherche qui d'ailleurs est loin d'exclure la préoccupation constante des problèmes nés de la guerre, notamment celui de maintenir l'esprit public à un niveau élevé dans un pays donné.

J. PÉRJÈS.

EMJLfo CHMCHETTt. La Ft'j'oso/?a di Benedetto Croce, 2a edizione riveduta e ampliata, 1930. Società éditrice « Vita e pensiero Mitano, Corso Venezia, 3~1 p.

Un exposé sympathiquement objectif et une discussion du Spiritualisme absolu de C. par un représentant de l'école Néo-ScoIastique. E. Ch. retient des doctrines de l'immanence l'idée de développement tout en restant partisan de la double transcendance, de l'objet par


rapport au sujet, d'une providence personnelle et d'une fin suprême par rapport au devenir. Tandis que l'idéalisme donne toute sa portée au « Connais-toi toi-même» en plaçant l'absolu savoir dans l'autoconscience du réel, la métaphysique de Ch. tiendrait entre ces deux potes, le « je pense » présence immédiate et évidence de l'existence particulière, et l'existence de Dieu ne faisant qu'un avec son idée en nous.

Parmi les éléments viables de l'Hegelianisme conservés par C., l'idée de l'universel concret, d'un universel baignant dans l'individuel, « palpitant sans cesse d'une vie renouvelée par ses multiples rapports avec l'individuel changeant, est trop Aristotélicienne pour n'être pas d'accord avec le point de vue néo-thomiste. C. substitue au jeu facticement abstrait des oppositions hegeliennes la germination de termes distincts qui sont les degrés permanents de l'esprit dans l'unité synthétique qui les contient. Dans le système de Hegel, la philosophie est le stade dernier, contemplatif, beaucoup trop abstrait. par lequel se clôture le développement de l'Esprit absolu de qui la réalité ne peut être dès lors uniquement résorbée dans le devenir; et sa transcendance ressort encore d'une divinisation de l'histoire et par là même de la force rendue'*supérieure à la morale. Ce sont autant de dualismes, avec celui de la philosophie de l'histoire"et de la philosophie de la nature que C. s'est donné à tâche de surmonter. Son spiritualisme absolu ambitionne de placer la réalité dans le «faire » sans lequel l'Idée n'est qu'une abstraction, et « le fait n'est qu'un corps sans âme)'. Est-il conséquent avec cette prétentton? Gentile le conteste, car dans la philosophie pratique de C. l'action implique comme deuxième élément figurant la part de la nécessité dans l'acte volitif la donnée de fait. Objection justifiée selon Ch. qui qualifierait volontiers le spiritualisme absolu de C. de spiritualisme réaliste, tout en reconnaissant que l'idéalisme actualiste de G. plus conséquent avec le principe idéaliste n'en est pa~ moins une position insoutenable. Selon G. et De Ruggero nous serions ramenés par G. en deçà de Hegel à la théorie kantienne de la synthèse a priori, du fait de son dualisme et de l'abandon de la dialectique des contraires faute de laquelle le concept de développement n'est plus viable. Mais l'idéalisme actualiste de G., doctrine extrême d'après laquelle la nature, le mal, l'erreur ont leur essence dans l'opposition du passé avec l'actuel, et qui rappellerait la philosophie de Fichte, peut encourir le même reproche que celle-ci, à savoir que le « faire absolu, inconditionné, ayant quelque chose de la brutale opacité du fait, le subjectivisme absolu fait retour à l'objectivisme. 11 est une autre critique adressée à la doctrine de C. par G. et De R. touchant le caractère de la notion de vie entendue tour à tour comme progrès à l'intini, négation d'une forme de l'esprit par une autre, ou bien infini inépuisable qui est dès lors un vrai mystère, un


Dieu inconnu. Cette critique vient fort à propos à l'appui des réserves formulées par Ch. quant au rejet de l'alternative théisme ou panthéisme comme « un problème inexistant, mythologique Une question voisine nous montrera le point de vue de Cb. et celui de C. à la fois en opposition et en contiguïté à la façon d'une métaphysique ontologique venant bon gré mal gré s'ajouter à une métaphysique critique de la connaissance. L'effort inquiet d'intégration et d'actualisation de la vie tout entière qui est la fonction des consciences finies dans le devenir de l'esprit, Ch. y voit surtout la submersion des individualités dans Fimpersonnalité tout abstraite d'une pensée universelle, et cet effort nécessairement inégal à son objet qui dans l'immanentisme représente le rôle de l'idéal dans l'existence individuelle, appelle au contraire selon lui comme complément et correctif la transcendance de la personne.

Cette divergence d'ordre métaphysique n'empêche pas l'auteur de faire siens bien des thèmes particuliers du spiritualisme absolu. Ainsi en est-il de l'athéoricité de l'erreur conforme à la tradition Cartésienne et de Malebranche, du problème de l'intuition-expression définie comme l'action de faire vérité ce qui est vie et sentiment, et d'une théorie essentiellement intellectualiste qui fait du sentiment une forme annonciatrice, intuitive, non encore entièrement déterminée de l'activité spirituelle (escogitazione provisoria). Quant à l'idée centrale du système, identification de la philosophie et de l'histoire, union de l'universel et de l'individuel, ayant sa confirmation pratique dans cette règle « que les problèmes qui ne vivant plus dans la conscience contemporaine sont morts pour l'histoire, le sont aussi pour la philosophie », son affinité est évidente avec l'idée chrétienne de l'éternel dans le temporel et du temporel dans l'éternel » qui écarte mieux encore que les « ricorsi » l'alternative d'un choix entre le prf);?re<sKS a~ /t;'tMm et le pt'og~ssMS ad !'K/?Mtfum. L'adhésion sympathique aux divers idéalismes et doctrines de l'action a sa limite chez )e représentant de l'école néo-scolastique, en ce qu'il maintient contre une reconstruction historique des origines de la philosophie moderne faite du point de vue immanentiste et moderniste, la réalité d'une séparation entre une philosophie toute pénétrée aussi bien chez les humanistes que chez les scolastiques du transeendentisme aristotélicien, et les conceptions du christianisme. I! a fallu des siècles de métaphysique et de critique religieuse pour que l'idée de i'homme-dieu intégrée explicitement à son tour avec les autres données de la pensée philosophique, fût appelée à fournir, une fois rationalisée et interprétée, la solution du probtème métaphysique des rapports du fini et de i'inHni dans les philosophies qui ont mis au premier plan l'idée de développement.

J. PÈRES.


II. Histoire de la philosophie.

NORMAL BENTWMH Josephus. – Philadelphia, Jewish Publication Society, 1914; in-8 de 266 p.

La Société américaine de publications juives, qui, en 1903, inaugurait par un volume sur Maïmonide' une collection de monographies consacrées aux principaux penseurs de l'histoire hébraïque, a donné en 1914 une étude sur Josèphe, due à l'auteur d'une précédente monographie dont Philon était l'objet. M. N. Bentwich juge Josèphe en historien, mais il ne croit pas devoir juger l'historien que futJosèphe e en faisant abstraction du point de vue Israélite il dénonce le piètre caractère de son héros, apologiste d'un peuple dont à plus d'un égard il reniait la cause. Sophiste plutôt que sage, il a cru servir Israël en prônant le prestige de la puissance romaine, mais il n'a pas assez participé à l'enthousiasme des prophètes pour appartenir, même de loin, à leur ardente lignée. Il n'y a rien là, cela va sans dire, qui doive faire méconnaître la valeur documentaire des ~n~quttës ou du Cot~' a ~ptonem; il y a là, bien au contraire, une personnalité caractéristique d'une certaine époque, et si la rencontre du Judaïsme avec l'Hellénisme devait produire Philon, peut-être sa rencontre avec l'empire de Rome devait-elle susciter Josèphe. De ce dernier d'ailleurs, c'est la vie plutôt que la pensée qui importe à l'histoire des idées. M. Bentwich s'élève contre l'argumentation de Freudenthal destinée à établir que Josèphe serait l'auteur de la Souveraineté de la Raison, communément désignée comme le quatrième livre des Macchabées. L'œùvre atteste une connaissance du vocabulaire stoïcien, une maîtrise aussi de la rhéthorique grecque difficilement imputables à l'auteur du Bellum Judatcum, qui ne s'est adonné que sur le tard à l'étude du grec.

t –––

ISAAC HustK A /tMio?- of Medzaeua! Jewish PA!osop/ NewYork, Macmillan Co, 1918; grand in-8 de L-463 p.

Cette histoire de la philosophie juive médiévale mérite pleinement son titre, à la condition que l'on ne tienne pas pour partie intégrante de la philosophie les tentatives du mysticisme car la Kabbale et le Zohar restent en dehors du plan de ce livre, consacré à l'examen du rationalisme juif. restreinte de la sorte, l'étude est conduite d'un bout à l'autre avec une sûreté qui témoigne de la plus complète maitrise du sujet cependant très complexe, dont beaucoup de parties restent d'accès difficile, malgré les importants travaux des Joe!, des Guttmann, des Kaufmann. M. Husik pousse l'aversion pour le développe1. David Yellin and Israel Abrahams, MaîmonMM.


ment littéraire jusqu'à ne faire presque aucune place à la biographie des penseurs qu'il étudie; mais son analyse succincte de leur œuvre s'effectue avec une précision exhaustive; ajoutons qu'il excelle, aux commencements comme aux fins de chapitres, à illuminer l'ensemble du sujet par la notation des résultats acquis ou la suggestion d'aperçus ouvrant de vastes perspectives. La densité touffue de la matière, au lieu d'apparaitre comme obscurité ou confusion, se révèle en pleine clarté dans toute sa richesse. Par sa solidité, par sa pénétration, l'ouvrage piace son auteur au rang des meilleurs historiens de la philosophie.

La période envisagée s'étend du x" siècle au xv~, depuis l'essor de l'école de Sura, en Babylonie, jusqu'à la dispersion en France et en Italie de l'élite juive qui avait fourni en Espagne son effort le plus fécond. Malgré la diversité d'origine de tels ou tels philosophes, l'ensemble du mouvement auquel ils appartiennent possède une réelle unité le plus ancien, Saadia (892-942). fut le premier grammairien hébraïque et le premier exégète de la Bibles nous dirons même le premier philosophe juif, car Philon ne constitue qu'un rameau relativement isolé de la souche commune. D'autre part, si de nombreux ressortissants du judaïsme ont coopéré à cette rénovation que prétendit être et que fut dans une large mesure la Renaissance, la spéculation judaïque, sous son aspect rationaliste, s'était assimilée aux formes scolastiques assez adéquatement pour que la fin de la scolastique marquàt l'arrêt de la réflexion rabbinique. Bien que cette dernière se soit trouvée, à Tolède ou à Cordoue, en contact aussi étroit avec la pensée musulmane qu'à Bassora ou au Caire, cette migration de l'Asie à l'Europe occidentale par l'Afrique possède toute la portée d'un symbole elle traduit une évolution qui achemina l'esprit juif d'un atomisme théiste identique à celui des Mutakallimun à l'émananatisme alexandrin, puis à un péripatétisme aussi conscient que celui d'Albert le Grand ou de saint Thomas, mais plus fidèle à l'authentique Aristote Israël n'a pas simplement fait connaître les théories arabes à la scolastique chrétienne; il passa lui-même des anciennes doctrines du Kalam à une dogmatique susceptible de fonder sur Aristote la foi juive comme l'Islamisme et le Christianisme s'y fondaient eux-mêmes. D'ailleurs, jusque dans cette évolution qui l'éloignait de la pensée musulmane primitive, il suivait encore les enseignements de l'Islam la critique du rationalisme philosophique chez Juda Haievi et Hasdai Crescas s'autorise d'une critique correspondante chez Gazali, tout comme la synthèse dogmatique d'inspiration péripatéticienne, chez Maïmonide ou Levi ben Gerson, procède d'Alfarabi, d'Avicenne et, en ce qui concerne le dernier, d'Averroës. L'ordre historique suivi dans l'exposé n'entrave en aucune façon l'exécution de ce ferme propos montrer l'enchaînement des problèmes dont s'est préoccupée la spéculation hébraïque. La justification


des dogmes fondamentaux imposés par la Torah a d'abord suscité une théorie de la création en harmonie avec la physique des Mu'tazilites (Saadia al Mukammas, Joseph al Basir). Puis, la réflexion sur les attributs divins ayant fait admettre à certains esprits que seule une théologie négative se trouvait défendable, l'influence d'une secte mahométane du xe siècle, les Frères de la Pureté, inclina vers un demiçoûfisme les néoplatonisants Ibn Gabirol, Babya, Ibn Zaddik, Judah Halevi, Moïse etAbraham Ibn Ezra. La pensée du Stagirite se codifie chez Ibn Daud, Maîmonide et Levi ben Gerson, aux yeux desquels la théorie de l'intellect prend une importance croissante. On ne saurait trop rendre hommage à la rigueur lucide avec laquelle sont résumées les argumentations de ces auteurs, dont la connaissance demeure malheureusement si étrangère non seulement au public cultivé, mais aux philosophes. M~ Husik s'est privé à dessein d'écrire pour chacun d'eux ce que des spécialistes en ont écrit, ou ce qu'enseigne la simple lecture des textes; mais nul n'avait avant lui marqué en pareille netteté la contribution de chacun à la pensée commune. Pour avoir ainsi compris et traité son sujet, il a réussi une forte et belle œuvre. ISRAËL IsAAC EpROs T/M proMem of space m Jewish Meeh'aeua~ Philosophy. New-York, Columbia Univ. Press, 1917. (Columbia Univ. Oriental Studies, XI.) Grand in-8 de 128 p.

Le présent ouvrage, pour être lu avec profit, devra être confronté avec le précédent. Ici et là, c'est la même période qui se trouve envisagée mais M. Efros ne s'astreignant pas à suivre toujours l'ordre des. temps, la filiation et le groupement des doctrines n'apparaîtront qu'au lecteur averti, disons au lecteur du précis de M. Husik. Pour élucider les théories de l'espace chez les penseurs juifs, l'auteur s'est demandé dans quelle mesure les uns et les autres s'inspirèrent des idées soit de Platon, soit d'Aristote. 11 ne s'avise guère que le plus souvent le Platonisme dont l'influence se manifeste n'est qu'un Néo-Platonisme. Au lieu de procéder par une méthodique analyse des textes, il examine arbitrairement trois aspects du problème l'espace « empirique », l'espace « absolu », l'espace « infini »; et glane de ci, de là, sur le sujet, parmi d'abondants matériaux. Glane fructueuse d'ailleurs, mais qui le serait davantage encore, si elle se montrait moins capricieuse. Au surplus la connaissance des maîtres musulmans de la pensée juive parait insuffisante elle se borne à une certaine information sur le Kalam.

ABÛ-MANSÙR 'ABD-AL-KÂHtR !BN-TÂHJR AL-BAGHDÂOÎ Al-Fark Bain al-Firak, A/os~m schisms and Sects. Part. I. Transi, from thé Arabie by KATE CHAMBERs SEELYE. New-York, Columbia Univ. Press, ~920 (Col. Un. Or. St., XV.) Grand in-8 de VH-S24 p.


Une tradition enseigne que « les Juifs sont divisés en 71 sectes, les Chrétiens en 72, et l'islam en 73 ». Cette déclaration, imputée à Mohammed, montre que la variété des opinions n'était guère tenue par ses sectateurs pour objet de scandale. Or deux ouvrages surtout nous renseignent sur ce que pensaient les multiples écoles musulmanes celui de Shabrastânî, dont la curiosité déborde largement les limites de Hstam, et celui, plus ancien d'environ un siècle, que composa Baghdâdi (-)- 1037). C'est l'ouvrage de ce dernier que, grâce à K. C. Seelye, nous posséderons bientôt intégralement, en traduction anglaise. Peu de tâches étaient plus susceptibles de faciliter à l'historien de la philosophie un accès à tout un monde de pensées arides ou subtiles, dont procédèrent de puissants systèmes.

MfGUEL AsfK PALACios ~be)U7!atjar;-a SM /?~cMe;a, or~e~es la FtVoso/ta Ht'spat~o-.UusM~M~~a. –Madrid. Imprenta Ibérica. Maestre, i9i4. Grand in-8 de 167 p.

Quoique l'occasion de cette publication soit un discours d'apparat, l'ampleur du développement, la richesse de la documentation font de cette étude tout autre chose qu'un morceau oratoire. L'éminent arabisant M. Asin s'est trouvé forcé par la circonstance d'envisager son sujet de très haut; mais s'il a gardé des conventions académiques une certaine grandiloquence, son travail n'y a point perdu en précision et y a même gagné par la largeur des aperçus. Les intuitions de Menéndez y Pelayo touchant l'importance de la pensée musulmane espagnole se trouvent corroborées par une enquête dont la positivité est définitive.

Apres une esquisse à grands traits de la pensée musulmane aux trois premiers siècles, on nous fait assister à la répercussion qui se produit en Espagne de tous les événements essentiels survenus dans l'Islam oriental l'apparition des hérésies, la culture des sciences, l'ardeur ascétique; les traits proprement espagnols de la civilisation hispano-mauresque n'en apparaitront que plus manifestes. Le plus important est le mysticisme. C'est le Cordouan Abenmasarra qui, au ixe siècle, infuse dans l'Islam espagnol des aspirations mystiques paraHèles à celles que les éléments indo-européens de la race persane introduisirent par le çoûusme dans l'Islam asiatique. Or Abenmasarra est de souche ibérienne, comme seront sainte Thérèse et saint Jean de la Croix. Elevé dans les opinions Mu'tazilites, il professe, en se réclamant d'Empédocle, une doctrine semi-dualiste, puisqu'elle oppose l'amour et la haine, identifiés respectivement à l'âme et à la nature, et semi-moniste, puisqu'elle considère les cinq substances matière première, intellect, âme, nature et matière seconde, comme des émanations de l'absolu. Des influences philo-


niennes, des éléments plotiniens, des affinités cabalistiques et gnostiques s'unissent à l'authentique inspiration d'Empédocle. La morale qui accompagne cette métaphysique place la béatitude et la liberté dans l'union avec l'âme suprême. Pour l'homme, dépendre de soi ou dépendre de Dieu ne fontqu'un, puisque Dieu est intérieur à l'homme; on en déduit que l'examen de conscience est la seule pratique religieuse acceptable. Le bonheur ne pouvant consister qu'à posséder l'absolu, le malheur à en être privé, on nie les récompenses ou les peines de la vie future. Ismaël el Roaini, disciple d'Abenmasarra, soutiendra, au nom de la même doctrine, des thèses communistes relatives tant à la vie sexuelle qu'à la propriété, thèses où se retrouve un écho du Platonisme. En dehors même de l'école issue de son enseignement, Abenmasarra paraît avoir agi non seulement sur la secte çoûSe d'Aluceria et sur le panthéisme d'Abenarabi, mais sur le judaïsme d'Avicebron et sur la scolastique chrétienne jusqu'à Raymond Lulle.

AvERROES Compendto de Meta/!sica. Texto arabe con traducciôn y notas de CARLOS QUIROS RODRIGUEZ. Madrid, E. Maestre, 1919. In-J6dexL-308etl80p.

Dte Hauptlehren des AvERROES nach seiner Schr;/Ï Die W!'de?'!egung des Gazali. Aus dem arabischen Originale übersetzt und eriauert von M. HoRTEN. Bonn, Marcus und Weber. In-8 de xv!-35S p. Il ne saurait être question d'examiner ici la valeur philologique de ces deux traductions. La première a le mérite de s'accompagner d'une édition fondée sur la confrontation des manuscrits. La seconde se permet de temps à autre des suppressions ou des condensations étrangement concevables si l'on prétend demeurer sur le terrain critique. Mais l'une et l'autre sont œuvres de maîtres, et leur seule apparition suffit à rendre désormais moins excusable l'ignorance des historiens professionnels de la philosophie quant aux doctrines d'un philosophe dont chacun cite le nom, mais que si peu ont directement abordé. Ceux même qui taxeraient bien à la légère d'exotisme une légitime curiosité des pensées arabe ou juive, verraient sans doute s'accroître leur connaissance du péripatétisme ou du néoplatisme, s'ils cessaient de négliger ce que peuvent leur en apprendre un Averroës ou un Maïmonide. Ces grands systématiques, chez lesquels il convient de reconnaître de grands rationalistes, peuvent aujourd'hui encore, quoique en un sens différent, nous éclairer, comme ils ont instruit nos ancêtres du moyen âge, sur l'interprétation, toujours en question, de la pensée grecque.

P. MASSON-OURSEL.


Campanella, par LÉON BLANCHET, 1 vol. in-8° de 596 p. Collection historique des grands philosophes, Paris, Alcan, 1920.

Dans une étude sur Campanella publiée en t9i3, nous exprimions le vœu que l'injuste procès des philosophies de la Renaissance, et de celle de Campanella en particulier, fût enfin revisé. Nous étions bien loin de penser que la revision du procès fut en train de se faire et qu'un esprit aussi vigoureux que celui du regretté L. Blanchet en eût assumé la responsabilité. L'œuvre est accomplie. Campanella a trouvé un historien digne de lui, capable de juger, sans se défendre de les aimer un peu, les élucubrations de cette tête aux sept bosses crâniennes et de ce penseur non moins génial qu'extravagant. Il vaut la peine d'écouter ce que nous dit un lecteur aussi pénétrant d'un philosophe que l'on ne lit pas soi-même volontiers.

La vie de Campanella et la simple liste de ses œuvres publiées forment une sorte de dédale où l'on risque aisément de s'égarer. Nous avions déjà deux guides, Luigi Amabile et J. Kvacala, mais dont les travaux ëta.ent eux-mêmes touffus et parfois difficiles à consulter. L. Blanchet qui ne prétend pas apporter de nouveau dans la partie documentaire de son ouvrage a su, du moins, extraire de J'œuvre de ses prédécesseurs tout ce qu'elle contient d'essentiel et transformer un ensemble de matériaux en un système de faits capables d'éclairer la pensée du philosophe qu'il étudiait. A cet égard toute la première partie de son livre, très vivante et bien composée, sur la vie et le caractère de Campanella, rendra de grands services. Mais ce qui 1 intéresse avant tout, c'est la pensée même du philosophe. Campanella est à ses yeux, et à juste titre, un homme représentatif. D'une prodigieuse érudition, ouvert à toutes les innuences de son temps, il est une sorte de résumé de l'époque si féconde à laquelle il a vécu Étudier cette doctrine, et en préciser les origines, le point d'aboutissement et l'influence historique, c'est donc véritablement dresser le bilan de la philosophie de la Renaissance. » Recueillons d'abord les résuitats de cette étude.

Campanella est avant tout un prophète et un réformateurreii~ieux quatre fois soumis à la torture et emprisonné pendant plus de vingtsix ans il lui est fréquemment arrivé de déguiser sa pensée profonde, mais' il ne l'a jamais abandonnée. Le but que poursuit ce moder~niste » de la Renaissance, c'est la confiscation du catholicisme, églises, Sdèies, clergés et sacrements compris, au bénéfice de la religion natureHc qu'il va fonder. La religion catholique sous sa forme médiévale et scolastique est définitivement périmée; ou bien elle persistera dans son attitude hostile aux idées nouveiies, et le nombre de ses fidèles ira diminuant jusqu'à ce qu'elle meure d'inanition; ou bien elle se transformera en une religion naturelle fondée sur la seule raison, et alors elle deviendra véritablement catholique, réunissant dans l'adhésion à une même doctrine, dans la communion d'un seul


corps social, toutes les religions et nations de la terre aujourd'hui opposées ou divisées. En somme il vise à la réalisation d'un catholicisme intégral par le moyen de la vraie philosophie, et encore que L. Blanchet n'ait pas tort de voir du modernisme dans son cas, c'est peut-être à la réforme d'Auguste Comte que la tentative de Campanella ferait surtout songer.

La vraie philosophie qui doit fournir sa base à la religion naturelle, ou plutôt qui doit devenir la religion naturelle même, repose sur une physique dont les hypothèses fondamentales sont empruntées au système de Télésio. Les êtres naturels ont trois principes constitutifs la matière, sujet passif qui peut recevoir toutes les qualités, la chaleur et le froid. Ces deux derniers principes sont seuls actifs et ils agissent en raison de la contrariété qui les oppose. Tout être tend à détruire son contraire pour se l'assimiler; or cette tendance serait inintelligible si chaque être ne connaissait pas son contraire tous les êtres individuels sont donc doués de la faculté de sentir et le panpsychisme est la première conclusion à laquelle nous conduise Campanella. Une théorie de l'âme et-de la connaissance s'y ajoute immédiatement. Toutes les fonctions de la vie et toutes celles de la pensée sont accomplies par un esprit (sptrttus) engendré par la chaleur du soleil. C'est dire que l'esprit est absolument un et que les fonctions intellectuelles, sensitives et végétatives ont une seule et même cause. L'âme immatérielle (mens) que Campanella surajoute à l'esprit ne joue aucun rôle défini dans cette première forme de sa philosophie et semble n'être la que pour des raisons bien compréhensibles de prudence. La théorie de la connaissance à laquelle le philosophe se rallie est l'empirisme de Télésio. Toutes lés opérations de l'esprit se réduisent à la sensation. Le souvenir est la reviviscence d'une sensation passée, le raisonnement ou discours est le pouvoir de faire coïncider des semblables et de les appréhender dans une représentation unique; le général est donc le résidu des connaissances particulières et ce n'est qu'à regret que les sciences renoncent à la connaissance du singulier pour se contenter de connaissances générales et confuses. La vraie science ne consiste pas à connaître la classification des fièvres, mais à savoir ce qu'est telle fièvre, quelle est la complexion de tel malade qu'elle éprouve et quelles sont les propriétés de telle rhubarbe qu'il convient de lui administrer. C'est dire que la fin de l'investigation scientifique est la définition, et comme nous sommes obligés de partir du particulier pour la conquérir, la méthode scientifique par excellence ne peut être que l'induction. Induction toute spéciale d'ailleurs, qui ne va pas du particulier au général, mais du semblable au semblable. C'est la possibilité d'affirmer des similitudes- d'essences qui fait que le raisonnement est source de découverte et de progrès. Munie de cet instrument, la science' pourra se mouvoir à l'aise dans le domaine illimité des


analogies. On s'étonnera peut-être de cette étrange théorie de l'induction, mais c'est qu'en constituant sa logique Campanella ne songe pas à préparer la physique de Galilée; le but vers lequel il tend n'est autre que la justification de l'occultisme et de la magie que son éducation première l'a conduit à considérer comme les vraies sciences de la nature. La magie naturelle qu'il veut constituer et fonder est une sorte de compromis entre lés imaginations fumeuses des sorciers du moyen âge et la notion d'une science naturelle positive. Campanella a bien vu que le moment était venu de tout expliquer rationnellement, mais il s'est trompé sur ce qu'il y avait à expliquer. Son tort est d'être parti de ce postulat que les faits allégués par la magie étaient réels; par là s'expliquent son panpsychisme et sa singulière théorie de l'induction.

Jusqu'ici Campanella se présente surtout comme un disciple de Télésio plus conséquent et rigoureux que le maître lui-même. Mais en prenant conscience des difficultés qu'il y avait à concilier son sensualisme avec les dogmes de la religion naturelle, et en particulier l'immortalité de l'âme, il en vint à élaborer une métaphysique plus personnelle et aussi à modifier sa théorie de la connaissance. Si l'activité du chaud et du froid présuppose que ces deux natures possèdent la conscience de soi, c'est la conscience qui devient la réalité primordiale et le noyau même de tous les êtres. Or cette conscience de soi qui n'abandonne jamais les êtres ne suppose évidemment nulle sensation elle ne suppose même pas une action intérieure de l'âme sur e))e-même, puisque sensation suppose une action exercée et une passion subie, donc une contrariété qualitative entre deux termes qui ne saurait se rencontrer au sein d'un même sujet. Ainsi le sensualisme de létésio rend impossible la conscience des choses que sa physique requiert; sa doctrine s'abîme dans le scepticisme. Comme saint Augustin, et avant Descartes, posons au contraire l'existence de la pensée à l'origine de toutes nos certitudes, nous échappons au scepticisme et il ne nous restera qu'à jeter un pont entre cet innéisme primitif et l'empirisme pour sauver notre logique de l'induction sans renoncer à notre psychisme universel. Il est vrai que l'opération ne va pas sans difficultés. Après bien des hésitations, c'est dans une restauration partielle de la théorie des Idées que Campanella croit trouver la solution du problème. Les analogies entre les êtres, leur parenté avec notre nature et la possibilité de l'assimilation qui fonde la connaissance sensible s'expliquent parce que les mêmes archétypes sont à l'origine de toutes choses. L'esprit perçoit donc, réunit les semblables, et à l'occasion des ressemblances ainsi découvertes l'âme s'élève jusqu'à la contemplation des idées premières qui reposent en Dieu. La conciliation entre la notion innée et l'expérience sensible se réalise donc chez Campanella par une théorie de la connaissance qui a beaucoup de traits communs avec I'occasiona!isme.


En s'accordant une âme, principe transcendant à la matière, Campanella s'ouvre une voie vers la métaphysique religieuse. Sa doctrine réserve en effet une place à l'immortalité de l'âme, et, après avoir élaboré une construction assez semblable au système des monades, s'achève comme celle de Leibnitz par une théodicée optimiste. Mais le véritable couronnement de l'œuvre n'est pas dans la métaphysique, il est dans la morale et la religion. Et c'est dans ces domaines aussi que Campanella nous semble le plus parfaitement représentatif de son temps. Contre les empiètements de la théologie il défend les droits de la science et, suspect lui-même, ne craint pas d'intervenir en faveur de Galilée. Il réclame le droit au libre examen, provisoirement d'ailleurs, et en attendant que la vraie doctrine qui est la sienne soit universellement reconnue; après quoi on devra brû)er les hérétiques contre le campanellisme. Il enseigne que la nature est foncièrement bonne, et comme toute sa morale tend à déchristianiser le catholicisme, on comprend qu'il ait le protestantisme en horreur. La véritable réforme est la sienne et elle consistera précisément à supprimer tout ce que la Réforme entendait renforcer ou restaurer. De là une religion qui consiste à suivre la nature, ou plutôt à l'organiser selon les indications qu'elle-même nous fournit, et dont les effets admirables paraissent dans la constitution de la Cité du Soleil. On voit que l'auteur a résolument pratiqué des coupes dans la forêt vierge du campanellisme car il aurait pu nous en exposer l'économie domestique, l'astrologie ou ia médecine– et nous avons dû nousmêmes éclaircir ce qu'il nous a laissés. Car on ne trouvera pas seulement dans ce livre la forte interprétation de Campanella dont nous avons retracé les grandes lignes, on y trouvera encore une étude de l'influence exercée par le philosophe sur des penseurs tels que Leibnitz, ce qui est la vérité même, et sur Spinoza, ce qui mérite au moins d'être discuté. Nous avons dit ailleurs ce que nous pensons d'une soi-disant influence de Campanella sur Descartes, et que ce n'est pas en approfondissant le panpsychisme mais en lui tournant le dos que le Cogito a pris sa véritable signification; il est donc inutile d'y re-venir. Mais nous devons signaler encore d'excellents exposés de Télésio; une étude sur les conceptions de Paracelse, d'Àgrippa de Nettesheim et de Porta à propos de la magie; d'excellents chapitres sur la morale de Pomponace, de Bruno; sur les conceptions religieuses de N. de Cusa, Jean Bodin, Charron et Guillaume Poste!. Si la philosophie de Campanella nous fournit le bilan de la Renaissance, le livre de L. Blanchet nous fournit à bien peu près le bilan de ce que nous savons sur la philosophie de la Renaissance. Et tout cela est long sans doute, mais sans longueurs; riche et dense, mais ordonné par un esprit merveilleusement lucide, agile et maître de son érudition.

Sur l'interprétation du caractère, de la pensée maîtresse et du


système même de Campanella nous aurions été d'ailleurs pleinement d'accord avec l'auteur, et nous ne voyons qu'un seul élément de la doctrine auquel son historien n'ait pas attaché l'importance qu'il mérite c'est la notion d'analogie. L. Blanchet a pris le système par une extrémité, la théorie de la connaissance, et il s'est efforcé d'atteindre l'autre extrémité, qui est la morale, en passant par le milieu, qui est la métaphysique. Ce procédé parfaitement normal avait cependant l'inconvénient de l'amener à interpréter la théorie de la connaissance avant d'avoir maîtrisé la métaphysique, qui pouvait seule lui donner la clef de certains problèmes. De là son embarras et l'incertitude où l'on sent'qu'il est demeuré pour relier l'innéisme au sensualisme empiriste de Campanella. Et c'est aussi pourquoi, rencontrant à chaque pas l'idée de ressemblance ou d'analogie, L. Blanchet n'a pas su, lui qui a consacré tant de chapitres à tant de choses, lui consacrer les éclaircissements qu'eue exigeait. En vérité, il fallait ici commencer par le milieu, et le milieu c'est Dieu. Il fallait mettre Dieu à sa place, qui est la première et marque l'origine des choses; la Monotriade originelle étant posée Puissance, Sagesse, Amour –elle pose à son tour un univers qui l'exprime parce qu'il lui ressemble, de telle manière que la ressemblance est la loi même selon laquelle l'univers est engendré. Tout est plein de Dieu, dit Campanella, et c'est pourquoi tout se ressemble; c'est aussi pourquoi on peut facilement parler de tout et tout expliquer dïscurftmMS facile ad o6/ecfa o~~a quoniam similia omnia ~u~ invicem. Sirnilia autem sunt quoniam ab eadem pendent causa potentissima opft'maque (De sensu rerum, 11, 30). La ressemblance est donc en fin de compte l'influx de l'unité première (Met.,1,2, 3, 3) et quand nous raisonnons du semblable au semblable, notre induction n'est vraiment qu'une sensation qui s'extrapole. Au lieu de sentir une chose en elle-même nous la sentons dans son semblable, c'est-à-dire dans autre chose, mais c'est toujours elle que nous sentons. Per a~'Md se?~tt;'e, telle est la formule qui définit la connaissance discursive dans la doctrine de Campanella; elle n'a de sens et ne légitime sa théorie de l'induction que si le semblable, au lieu de ressembler simplement à son semblable, est véritablement son semblable; or il l'est précisément parce que o~t~t'a sunt Dec plena. Il n'y a donc pas ici de vision en Dieu ni d'occasionalisme à la manière de Ma)ebranche, mais reconstruction par abstractions successives de l'idée divine dont les êtres sont émanés « corresponde~ /u<;u.i;:7Md: coTH~Mnttas uni /dMe fh~-ù~e .1/en~s, u~de omnis rerum communias e)T!ana< tn t~'adu p)'opi'e pat'h'C!'pa<!OM:s » (Réal. phil.. 1, 16, 6). C'est dire enfin que le problème de concilier l'innéisme avec l'empirisme ne se pose pas ici parce qu'il n'y a pas d'innéisme dans la phitosophie de Campanella. Là encore c'est le souvenir de Descartes qui semble avoir égaré L. Blanchet. Perception de soi, perception d'une chose, perception de cette chose dans une autre


chose, tout cela pour Campanella est également sensus, et dansjce monde ou tout se ressemble, notre esprit peut se retrouver en tout ou tout retrouver en soi en parcourant à son gré les sentiers indéjRniment croisés de l'analogie universelle.

Les seules invitations qu'il pouvait recevoir à s'engager dans cette voie n'auraient pu lui venir que d'une connaissance plus approfondie du moyen âge. Ce n'est ni par Malebranche, ni par Descartes qu'il convient d'aborder Campanella, c'est par saint Augustin et surtout par saint Bonaventure ou par les grands mystiques franciscains. Le raisonnement par analogie a joué pendant des siècles et pour d'innombrables esprits un rôle prépondérant dont nous ne soupçonnojis plus l'importance. Ce sont les spéculations augustiniennes sur les vestiges de la Trinité dans le monde qui légitiment la logique de l'induction élaborée par Campanella. Mais ces réserves sont bien peu de chose en présence d'un travail de cette valeur et de cette importance. On retrouvera certainement des œuvres perdues, et l'on nous donnera des éditions critiques du philosophe calabrais qui permettront de retoucher l'image que L. Blancbet nous en a laissée, mais il est peu vraisemblable que les traits essentiels en doivent jamais être modifiés. ÉTIENNE GILSON.

Les antécédents historiques du « Je pense, donc je .-=uts M, par LÉON BLANCHET. 1 vol. m-8° de 325 pp. (Collect. hist. des grands philos.) Paris, Alcan, 1930.

C'est un fait bien connu que, du vivant même de Descartes, des amis et des adversaires du philosophe signalèrent des ressemblances curieuses entre certains textes de saint Augustin et le Cugito ergo sum. Ces ressemblances sont-elles suffisantes pour que l'on puisse conclure à une influence directe et formuler l'hypothèse d'un emprunt? Deux autorités ont retenu jusqu'ici les historiens de s'engager dans cette voie. La première est celle de Descartes lui-même qui, s'il ne l'affirme pas expressément, semble du moins laisser entendre qu'il n'a jamais lu le texte de saint Augustin dont on lui parle. L'autre est celle de Pascal qui déclare que même si Descartes a emprunté l'idée première du Cogito à saint Augustin, la différence entre les usages qu'en font ces deux philosophes est telle que Descartes en resterait encore le véritable auteur. M. Blanchet ne s'est pas laissé déconcerter par ces autorités. C'est qu'en effet deux motifs l'invitaient à passer outre. Ses études sur Campanella l'avaient mis en présence d'un troisième Cogito, directement accessible à Descartes, contemporain de celui du philosophe français et toutefois se référant à saint Augustin lui-même; ainsi l'intervalle diminuait entre les deux philosophes et les deux Cogito se rejoignaient dans le temps. D'autre part L. Blan-


chet était un esprit assez agile et vigoureux pour oser mettre en discussion 'le témoignage de Pascal lui-même. Il n'apercevait point que les deux philosophes eussent établi leurs pensées dans des régions si différentes; il soupçonnait et se sentait capable de montrer que ni le Cogito de saint Augustin n'était un mot écrit à l'aventure, ni celui de Descartes un simple principe de sa physique; il soupçonnait la présence de plus de métaphysique chez saint Augustin et de plus de religion chez Descartes que Pascal n'en avait supposé. Ainsi par <a date comme par l'esprit les deux doctrines se rapprochaient, sétablissaient sur un terrain commun, apparaissaient comme travo'sées par des préoccupations communes; l'influence directe devenait possible; comment résister au désir de la croire réelle? L. Blanchet n'a pas hésité à l'affirmer. Nous voudrions indiquer d'abord les articuhtioos principales de la démonstration qu'il en apporte et discuter ensuite la valeur des résultats obtenus.

Lt première partie de l'ouvrage est consacrée à l'étude du Cogito dans la philosophie de saint Augustin et la tradition augustinienne. AprM avoir analysé les textes des Soliloquia (II, 1), du De civitate Dei (XI, 26), du De libero arbitrio (II, 3) et surtout du De 7't'tn~ate (X, M) l'auteur s'efforce d'en dégager la signification générale de l'argument de saint Augustin. Considéré sous sa forme la plus élaborée, qui est celle du De Trinitate, et complété par ce que les autres textes lui ajoutent, il nous apparaît comme une thèse réfléchie qui, bien loin de se réduire à un mot écrit à l'aventure, est grosse de conséquences métaphysiques. Les sens nous trompent et ne nous mettent en possession d'aucune connaissance certaine; pour sortir du doute où nous embarrassent les Académiciens, nous devons nous attacher à la seule connaissance assurée qui soit à notre portée. Quelles que soient nos erreurs, elles supposent la réalité de notre peasée. St enim /aHof, sum. Pour se tromper il faut penser, et pour per.ser il faut être je me trompe, donc je suis. Ainsi le doute se détruit lui-même ou du moins il porte avec soi son propre remède l'afHpmation nécessaire de l'existence de la pensée et des modes de la pensée. Quelle est la nature de cette connaissance que nous avons de nous-~iémes ? C'est une connaissance immédiate, directe, qui résulte de la présence intime et comme de l'intériorité de l'objet par rapport au sujet. Retenons ce caractère du Cogito augustinien qui laissera son empreiate profonde sur celui de Descartes la certitude supérieure de cette connaissance vient du contact intime et comme de la coïncidence qu'elle suppose entre l'être connu et la connaissance que nous en avons. Mais si la présence de l'âme à elle-même fonde la conscience qu'elle a de soi, c'est donc que son opération s'accomplit sans intermédiaire corporel; elle n'est donc point étendue en longueur, largeur et profondeur, elle n'est ni l'air, ni le feu comme l'ont cru les philosophes, elle est essentiellement distincte du corps. Ainsi le Cogito de saint


Augustin, comme celui de Descartes, nous libère du doute, fonde le premier jugement d'existence et établit la spiritualité de l'âme. Ce parallélisme entre les deux doctrines est significatif par luimême l'influence de l'une sur l'autre est assurément possible; estelle réelle ? Rien dans les textes de Descartes lui-même ne nous autorise à l'affirmer, mais rien ne nous contraint non plus à la nier. On peut noter cependant qu'en laissant de côté les autres textes dont nous ne savons vraiment pas si Descartes les a connus, la probabilité d'une lecture du De Trinitate, faite antérieurement à la rédaction des Afëdï'~aMo~s métaphysiques, paraît au moins très grande et proche de la certitude. S'il n'avait pas connu directement ou indirectement les pensées exprimées par saint Augustin, des ressemblances aussi frappantes dans la suite des idées et dans la manière de les présenter s'expliqueraient difficilement. Mais la vraisemblance croît encore jusqu'à s'imposer irrésistiblement à l'esprit, si l'on replace l'œuvre de Descartes dans son milieu et si l'on étudie les besoins moraux et religieux, communs à Descartes et à ses contemporains. En voyant tant d'esprits travaillés par les mêmes inquiétudes que lui, en demander l'apaisement à l'augustinisme, on ne peut s'empêcher de croire que le sentiment du même mal avait éveillé en lui le désir du même remède et que Descartes ne soit allé puiser comme tant d'autres dans l'oeuvre de saint Augustin.

De même que saint Augustin rétablit contre les sceptiques une certitude et contre les manichéens la spiritualité de l'âme, Descartes se trouve plongé de 1623 à 1630 dans un milieu dont la préoccupation dominante est la réfutation du scepticisme athée, déiste ou chrétien. de l'athéisme naturaliste et du matérialisme épicurien. Descartes dont l'ami intime le P. Mersenne, et le directeur spirituel le cardinal de Berulle, sont engagés dans la lutte, ne saurait y demeurer étranger. Pour lui l'oeuvre de défense de la religion, dont son directeur le charge, et celle de la réforme des sciences, vers laquelle il tend, n'en font pour ainsi dire qu'une. Sous l'influence du fondateur de l'ùratoire il prend contact avec la philosophie de saint Augustin et découvre qu'il y a une vérité authentiquement chrétienne, plus chrétienne Même que celle dans laquelle se meuvent les scolastiques, et avec laquelle sa physique s'accorde aussi naturellement qu'elle s'opposait radicalement à celle de saint Thomas. Conduit à saint Augustin par l'Oratoire, il sait qu'il pourra désormais rester lui-même san~ cesser d'être chrétien; sa doctrine pourra donc à la fois fonder la science et venger la religion.

Dans cette utilisation du Cogito augustinien, Descartes n'était d'ailleurs pas sans devanciers. Venue de'PIptin, reprise par saint Augustin, cette doctrine n'avait jamais été complètement oubliée. On la retrouve au moyen âge, comme Hauréau l'avait déjà signalé, sous la plume de Scot Eringène, à qui l'emprunte à son tour Heiric


d'Auxerre; le premier, Pic de la Mirandole la reprend, mais surtout on la voit reparaître un peu partout, à l'époque même de Descartes, chez les apologistes en lutte contre les libertins. Le prêtre grec Athanasios Rethor l'utilise pour prouver l'immortalité de t'âme; le père jésuite Antoine Sirmond la reprend à son tour contre Pomponace en se référant expressément à Pic de ta Mirandole et saint Augustin; on la retrouve enfin chez l'ami de Descartes, Silhon, qui veut prouver l'existence d'une Providence et i'immortattté de l'âme. Tous ces apologistes publient leurs ouvrages à peu près en même temps que Descartes; on ne saurait donc supposer que le philosophe les a lus, mais on voit cependant combien la doctrine de saint Augustin était alors connue et agissante. Le Cogito de Descartes devient un cas particulier le plus fécond et le plus ittustre de la renaissance augustinienne qui caractérise le début du xvn~ siècle français. Descartes transpose la théorie augustinienne de l'illumination de l'âme par Dieu dans sa doctrine du « je pense et des idées innées, et cette transposition se fait par l'intermédiaire du Cogito augustinien. Pour aboutir à la théorie des idées innées, il suffisait à Descartes de remplacer vision en Dieu par l'intuition du Cogito et de donner à la connaissance de l'âme par elle-même la place dominante occupée dans le système par l'intellection des essences. Un Nicolas de Cusa s'était, avant Descartes, engagé déjà dans cette voie; un contemporain de Descartes s'y engageait en même temps que lui, et c'est Thomas Campanella.

Toute la deuxième partie de l'ouvrage est consacrée à l'étude détaillée des rapports entre Descartes et Campanella. Sous sa forme la plus élaborée qui est celle de t'U)t:ue)'sa<ts pMosop/tia, le Cogito de Campanella part du doute, y met un terme en posant la certitude que l'âme a de sa propre existence, affirme la primauté de la conscience de soi et lui subordonne l'expérience sensible. Les différences entre les deux doctrines sont réelles et importantes; M. Btanchet ne les dissimule pas et nous y reviendrons; les ressemblances ne sont pas moins évidentes. Bien moins encore que chez saint Augustin, il s'agit ici d'un mot écrit à l'aventure. « Orientée déjà vers l'idéalisme qui a plus tard inspiré le « Je pense, donc je suis cette conception, dans les écrits de Campanella comme dans ceux de Descartes, est présentée comme la cté de tous les grands problèmes métaphysiques. Campanella est donc le précurseur de Descartes; mais Descartes a-t-il été réellement influencé par Campanella? S'il s'agit de la doctrine exposée dans I'f7?m.'e)'sa~:s pMosop/ita, publiée en 1638 et par conséquent un an après le D:scou)' il faut évidemment répondre par la négative. Mais la doctrine avait été déjà ébauchée et même nettement indiquée dans plusieurs ouvrages antérieurs; elle l'est notamment dans le De sensu rërum dont Descartes parte avec négligence, mais qu'il reconnaît avoir lu. De Campanella il apprenait


que seule la connaissance de l'âme par-elle-même est intuitive; que cette connaissance innée est la source de toutes les autres et qu'eMe est seule soustraite à l'incertitude qui vicie les connaissances sensibles. Toutes ces thèses, dégagées de leur. solidarité compromettante avec le panpsychisme, et pour ainsi dire rationalisées, réapparaissent dans le système de Descartes, au tout premier plan. Sans doute le philosophe français a renouvelé complètement la doctrine dont il s'emparait seul et le premier il a fait du Côgito un usage qui engageait la philosophie dans la voie de l'idéalisme moderne; mais il conservait encore de ses prédécesseurs l'idée que l'absolue identité de l'intellect et de l'intelligible est la garantie supérieure de vérité qui confère au Cogito sa valeur éminente de certitude. De là le besoin qu'éprouve Descartes de recourir à Dieu comme garantie de la vérité lorsque la pensée qui affirme ne coïncide plus avec l'objet affirmé. Tel est précisément le cas du monde extérieur. Ainsi ce serait pour avoir pleinement adhéré au critérium augustinien de la certitude et pour avoir été plus fidèle que ses prédécesseurseux-mêmes à l'esprit de la doctrine qu'ils lui transmettaient, que Descartes aurait posé les fondements de l'idéalisme contemporain.

Il convient d'examiner maintenant ce que ce livre si solide contient pourtant d'incertain, les lacunes qu'il présente malgré son extrême richesse et enfin ce qu'il ajoute de définitif à notre connaissance du cartésianisme. Et tout d'abord l'incertain. Malgré l'extraordinaire virtuosité et l'habileté d'avocat consommé avec lesquelles l'auteur plaide sa cause; toute la deuxième partie concernant Campanella nous semble douteuse, pour ne pas dire manifestement fausse. L'auteur paraît l'avoir lui-même senti; il a prévu toutes les objections qu'on pourrait lui adresser, mais il ne leur a pas rendu justice. Ce qui le détournait d'en reconnaître la force décisive, c'est qu'il était venu à Descartes par Campanella lui-même et que, bien qu'il l'ait expressément affirmée, la profondeur de l'influence exercée par la physique sur la métaphysique cartésienne lui échappait partiellement. Descartes s'est exprimé sur Campanella avec Un parfait dédain et tout porte à croire que ce dédain n'était nullement affecté. Bornons-nous à la comparaison sommaire des deux Cogito..Celui de Descartes se définit immédiatement par deux caractères essentiels i°H fonde ou tout au moins il amorce la distinction réelle de l'âme et du corps; toutes les fois que Descartes affirme le «Je pense, donc je suis c'est afin de prouver d'abord « que l'esprit est conçu comme une chose subsistante, quoiqu'on ne lui attribue rien de ce qui appartient au corps, et qu'en même façon le corps est conçu comme une chose subsistante, quoiqu'on ne lui attribue rien de ce qui appartient à l'esprit Les Méditations mëtap/n/s~Mes tout entières sont la démonstration de cette seule, et unique proposition <c Tout ce que j'ai dit de Dieu et de la vérité dans la troisième, quatrième et cinquième Médi-


tations sert à cette conclusion de la réelle distinction del'espritd'avecle corps, laquelle j'ai enfin achevée dans la sixième. » (Quatrième t'épouse, A. T. IX, 1T6.) Or dire que toutes les Méditations sont centrées sur cette preuve à fournir, c'est dire qu'elles sont conçues tout entières en vue de la physique; car la distinction de l'âme et du corps c'est le fondement même du mécanisme comme la confusion de l'àme et du corps est le fondement de la physique des formes. Pascal avait donc eu pleinement raison et pénétrait d'un seul coup jusqu'au fond de la pensée de Descartes en le louant d' « apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences, qui prouve la distinction des natures matérielle et spirituelle, et d'en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entière ». 2° Le deuxième caractère du Cogito c'est qu'il se pose comme une connaissance claire et nous fournit immédiatement le critérium de la certitude. I! n'en saurait être autrement d'ailleurs puisque nous le posons pour définir, en les opposant l'un à l'autre, les deux concepts de pensée et d'étendue. Revenons maintenant à Campanella. La thèse la plus caractéristique de sa métaphysique est le panpsychisme; ce que Descartes trouvait dans le De se~tsu rerum c'était l'affirmation éperdue d'un animisme universel et de la confusion systématique entre l'âme et le corps. Une telle doctrine devait lui être plus odieuse et plus insupportable encore que celle d'Aristote et de la scolastique au lieu de dire Je pense, donc je suis, et c'est-à-dire que je suis une pensée, Campanella nous dit Tout pense par le seul fait qu'il est. Le Cog?toscefe est esse du philosophe de la Renaissance trouve sa négation radicale dans le Cogito ergo sum cartésien. D'où la deuxième opposition entre les deux doctrines. Au lieu d'être une connaissance claire destinée à définir et séparer deux substances, l'affirmation de Campanella vise à poser partout une connaissance secrète, cachée (aMi~a), une sorte d'instinct de conservation auquel on attribue juste autant de conscience qu'il lui en faut pour assurer les fonctions du corps omnesque Mtundt partes, partiumque p~'h'cu~as sensu do~a/as esse, alias clariori, alias obscM~iOft, quantus su/c:'< t'psarMm conse~attont (De sensu rer. Titre). C'est pourquoi Campanella attribue à l'âme une foule de facultés psycho-physiologiques dont la liste serait peut-être instructive, mais longue. Il reproche amèrement à Aristote de n'avoir pas assez fait ce que Descartes lui reproche d'avoir trop fait; il démontre « ossa, pilos, nervos omnes sentire coffra /l?':s<ote~em » (/btd., 13); s'il prouve la primauté de la pensée sur l'être, c'est précisément afin d'attribuer à la pensée toutes les fonctions dont la négation constitue la raison d'être même de la métaphysique cartésienne. C'est l'âme qui sustente le corps, en maintient les parties réunies, lui donne la vie, digère les aliments, confère au corps l'accroissement il lui reconnaît une vis munitiva qui protège le corps en le couvrant de plumes ou de poils et une vis pu<;nattua qui lui fait


pousser des ongles, des épines, des dents ou des aiguillons. Voilà quelle est la véritable préoccupation de Campanella lorsqu'il affirme que « Tout ce qui est, pense » et cela nous-conduit exactement aux antipodes du K Je pense, donc je suis ».

Il est vrai que pour atténuer l'effet de cette opposition qu'il n'a pas ignorée, L. Blanchet découvre d'autres traces d'une influence exercée par Campanella sur Descartes. Notre philosophe aurait reçu de Campanella, ou d'un platonicien de la Renaissance, la doctrine des semina scientiae et se serait trouvé conduit par l'innéisme de son devancier à sa propre conception du Cogito. Mais c'est aller chercher des analogies vagues et des parentés éloignées là où l'on peut fixer les sources avec certitude. L'innéisme des Cogitationes priratae n'a pas été emprunté par Descartes aux « Platoniciens du siècle précédent, Bruno ou Campanella», il se présente dans les textes mêmes avec sa marque d'origine et si M. Blanchet n'avait été préoccupé par la thèse qu'il défendait, il aurait vu que cette origine est stoïcienne. Quel est le premier ouvrage de Uescartes? C'est un Studium bonae mentis, or la bonn mens est l'expression bien connue qu'emploie souvent Sénèque (Epist. ad Luci! éd. Haase, lexique, art. Bona mens) et que les stoïciens de la Renaissance, Juste-Lipse en particulier, emploient très souvent en rapport avec la doctrine des idées innées. « Ecce Natura semina bonae mentis nobis ingenuit, fomites et scintillas, quae in aliis magis minusque elucent, ut est animi temperies sed tamen opinionum pravitate in omnibus hoc a Natura rectum jam corruptum est; ideoque doctrina adjuvandum, instaurandum, depurandum » (Juste-Lipse, Manud. I, p. 187). Si Descartes nous dit «sunt in nobis semina scientiae ut in scilice, quae per rationem a philosophis educuntur. » (X, 217, 20-21), le philosophe stoïcien disait déjà « fgniculos, scintillas, semina, impetus ad virtutem habemus; ut ipsam habeamus, excitanda illa velut flatu Rationis sunt et disciplinae (~anud. I, 188). C'est donc une bien faible confirmation de l'influence exercée/par Campanella sur Descartes que de voir dans le De sensu rerum l'origine de l'innéisme cartésien.

Venons-en aux lacunes. Ce travail si riche en présente une véritablement surprenante et qui confirme ce que nous avons dit ailleurs de l'ignorance où l'on est encore à l'égard des philosophies médiévales. Écrivant l'histoire du Cogito, M. Blanchet se trouve en présence d'un trou béant de douze siècles dans lequel il- distingue confusément Heiric d'Auxerre parce qu'Haureau le cite et Pic de la Mirandofe auquel le P. Sirmond s'est référé. Or il existe pendant tout le moyen âge une tradition augustinienne qui a conservé le souvenir du s~~o~, sum et dont la connaissance eût peut-être orienté cet excellent historien vers une appréciation complètement exacte des faits. Pic de la Mirandole n'est qu'un des anneaux d'une longue chaîne où prennent place, comme on l'a déjà signalé, Pierre d'Ailly, Guillaume d'Occam


et Guillaume d'Auvergne. Remontons plus haut encore, un augustinien comme Hugues de Saint-Victor situe tout à fait en évidence dans la chaîne de ses déductions l'affirmation de l'existence du sujet pensant; de ce que cette affirmation se présente comme l'œuvre de la pensée pure, il en conclut immédiatement que l'âme est distincte du corps et, par une ascension parallèle à celle de Descartes, s'élève à l'affirmation de l'existence de Dieu « Nemo enim est sane sapiens, qui se esse non videat. etc. » Didasc. VU, 17, et surtout « Non enim (ut id loquamur quod primum occurrit). seipsam esse aliquid ignorare potest (se. anima), cum ex his omnibus quae in se (hoc est in corpore suo) visibilia videt, nihil se esse vel esse posse videt. Secernit ergo et dividit se per se ab eo toto quod visibile videt in se, et invisibilem omnino se esse videt. Cum ergo de se dubitare non possit quoniam est (quia se ignorare non potest) cogitur ex se et hoc credere quod aliquando se cœpisse meminit. etc. » (De sacramenKs, I, 3, ch. vii-tx). La constance de ce fait est telle qu'il déborde le cadre des philosophies occidentales. Partout où le néoplatonisme pénètre on a quelque chance de rencontrer une déduction de ce genre. Avicenne, par exemple, affirme qu'il n'y a pas un seul état où l'on doute de sa propre existence, ni de l'existence de sa propre essence et il en conclut aussitôt à la spiritualité de l'âme (Cf. /tu!cenn<?, par Carra de Vaux, p. 227). La puissance de suggestion d'un tel principe est tc)ie que dès le moyen âge on voit certains scolastiques, comme Pierre d'Ailly, s'engager sous la pression de sa logique interne dans la voie de ~idéalisme simpliciter et absolute nullum extrinsecum a nobis sensibile evidenter cognoscitur esse (tn Sent. I, q. 4, a. 1. Cf. Baumgartner, Grundriss, p. 630). Il n'est pas jusqu'à saint Thomas d'Aquin qui n'accepte le point de départ de saint Augustin mais sans en faire un véritable principe « nullus potest cogitare se non esse cum assensu in bac enim quod cogitat aliquid, percipit se cssc )' (De Veritale, X, 12). Ces quelques indications suffiront à montrer quelle veine de faits instructifs l'historien de Descartes a laissé inexplorée. S'il les avait connus, leur rapprochement même aurait peut-être accusé plus nettement ce qu'il y a d'essentiel dans l'augustinisme; il aurait vu du même coup ce que l'augustinisme de Campanella a d'accidentel et de superficiel; il aurait découvert enfin et dégagé dans toute sa pureté la vérité profonde de sa propre thèse. C'est qu'il y a une tradition philosophique ou, si l'on veut, une sorte de diathèse augustinienne, dans laquelle l'esprit part du doute, en sort par l'affirmation de la pensée et en déduit la distinction de l'âme et du corps. Descartes est incontestablement le plus profond de ses représentants; directement ou indirectement il dépend desaint Augustin etIesMëd~a~ons }Ttë<ap/s~ues portent la marque profonde de la philosophie de l'Oratoire. Mais saint Augustin n'avait pas tout dit. D'abord, comme


L. JBlanchet l'a admirablement montré, il y avait dans la notion de certitude dont le Cogito devenait le type, une exigence féconde qui contraignait la pensée passer par Dieu pour rejoindre les corps. Et il y avait aussi à pousser jusqu'à ses conséquences logiques les plus extrêmes la distinction augustinienne de l'âme et du corps. La distinction posée par saint Augustin se faisait tout entière au profit de l'âme et se bornait à exclure de l'âme tout ce qui appartient au corps. Le coup de génie de Descartes fut de repenser cette distinction en fonction de la physique mécaniste, de revendiquer les droits du corps comme saint Augustin avait revendiqué ceux de l'âme, et de donner comme corollaire à la démonstration de la spiritualité de l'âme celle de la matérialité du corps. Descartes est le premier philosophe qui ait élaboré un dualisme radical et l'on peut dire que ce dualisme sort d'un approfondissement de l'augustinisme en vue de fonder le mécanisme cartésien.

Ce n'est pas sans un sentiment de tristesse que nous achevons cette étude. Léon Blanchet ne la lira pas, puisqu'après tant d'autres esprits de premier ordre, la mort vient de nous l'enlever. Qu'il nous soit permis d'ajouter que nous ressentons sa perte comme une perte personnelle. Nous ne l'avons pas connu, mais en lisant cette œuvre dont nous n'avons dégagé que les grandes lignes et dont nous aurions aimé discuter avec lui tant de détails, nous songions à l'immense valeur qu'auraient eue pour nous la collaboration et la critique d'un esprit tel que le sien. Devant ces pages pleines de vie, éclairées par l'intelligence la plus vive et la plus pénétrante, témoins de la souplesse et de l'agilité de'la pensée qui les dictait, nous éprouvons dans toute sa cruauté la nouvelle perte que la philosophie française vient de subir.

ÉTŒNNE GiLSON.

III. Psychologie.

E. D'EiCHTHAL Du ?'ô!e de ïa mëmoîfe dans nos concepMons më<aphysiques, esthétiques, passionnelles, actives. 1 vol. in-16 de la Bt&HotAëque de Philosophie Contemporaine. Paris, F. Alcan, 1920, 198 pages.

M. d'Eichthal a pensé que les philosophes et les psychologues avaient méconnu le rôle de la mémoire. « On a de notre temps beaucoup et fructueusement étudié son évolution, ses maladies, son développement pratique par certains exercices. Peut-être n'a-t-on pas encore suffisamment marqué son rôle prédominant dans notre existence, individuelle et collective. Au lieu de l'appeler par son nom, on lui substitue des facultés plus ou moins vagues et mal déJSnies d'où une singulière confusion dans les idées et dans les:mots. » M. d'Eichthal a donc recherché le rôle de la mémoire dans la forma-


tion de nos idées métaphysiques, dans le raisonnement, dans la perception du beau artistique, dans les passions et dans l'activité. Il estime ce rôle très important. Je n'ai pas à exposer plus longuement ses idées dans cette Revue, puisque les trois quarts de son livre ont paru ici même: au reste on peut lui donner raison lorsqu'il affirme l'importance et la nécessité de la mémoire pour les opérations psychiques dont il s'occupe, et il appuie sa conception générale de réflexions judicieuses, et d'intéressantes remarques.

Aucune partie de la vie mentale ne me semble possible sans la mémoire. Je l'ai dit ailleurs comme le rappelle M. d'Eichthal. Maisit se plaint du sens, trop vague à son avis, du mot mémoire <' Elle va, dit-il, depuis le phénomène le plus simple de conservation, si brève soit-elle, dans notre organisme, d'une impression ou d'une perception de nos sens, après que l'impression ou la perception physique a matériettement cessé jusqu'auxreviviscences et aux reconstructions les plus compliquées et séparées par un long espace de temps des phénomènes réels et directs. C'est un malheur pour la clarté des idées qu'il n'y ait pas de mots distincts pour désigner des choses très distinctes. Dans l'état actuel de la langue, je suis obligé d'employer le mot a mémoire », là ou d'autres expressions seraient nécessaires pour indiquer des modes d'activité du cerveau ou du système nerveux qui, sauf le caractère général d'une survivance dans l'organisme d'un phénomème qui est déjà du passé, sont très différents entre eux soit par la prolongation, soit par les conditions de la remémoration, soit par la combinaison des souvenirs. »

Je ne puis être ici de l'avis de l'auteur. C'est précisément ce caractère de « survivance » qui est le fait essentiel de la mémoire, et il me parait excellent qu'il y ait un mot pour le désigner et ne désigner que lui. De même nos perceptions peuvent différer énormément par leur importance, ou par rapport aux circonstances qui les amènent, ou par leur nature même. Mais il faut qu'un mot abstrait et général <désigne ce que, à côté de leurs différences, elles gardent d~ commun. C'est en s'y prenant autrement que l'on ne s'entendrait plus. Et si je reproche quelque chose aux psychologues, ce n'est pas d'avoir employé un terme général et abstrait pour désigner une qualité générale et abstraite, c'est de s'être parfois servi de ce terme pour désigner des réalités relativement concrètes qu'ils ne peuvent désigner sans confusion, et l'on a ainsi confondu parfois la mémoire avec d'autres faits, comme l'organisation par exemple, qui peuvent bien avoir des rapports plus ou moins étroits et variables avec elle, mais qui sont pourtant autre chose. Ainsi je ne voudrais pas dire avec M. d'Eichthal que « la mémoire or~a~tse en quelque sorte l'émotion en passion, comme elle organise nos autres actes plus ou moins réfléchis ». Je dirais plutôt qu'elle permet cette organisation, qu'elle en est une condition nécessaire.


On pourrait discuter encore sur d'autres points. M. d'Eichthal, par exemple, pense que s'il n'y a pas ou s' «,il y a à peine, de.s arts reposant sur les sensations du toucher, de l'odorat ou du goût )*, c'est que ces sensations « n'ayant pas de moyen de fixation dans notre organisme, elles n'engendrent pas, à l'aide de la mémoire, des construc- tions systématiques, comme les objets vus ou les sons entendus ». !1 est possible que la cause invoquée ici- ait sa valeur, mais je pense qu'elle n'est pas la seule ni sans doute la plus importante. Le souvenir des sensations tactiles, gustatives ou olfactives, tel qu'il se produit chez bien des gens serait suffisant pour qu'il se fût créé des arts supérieurs à ceux que nous constatons, et il est aussi assez vraisemblable que si ces arts eussent existé, la mémoire des odeurs, des goûts et des contacts se serait développée. Mais il n'y a pas lieu d'examiner ici cette question, et il vaut mieux remercier M. d'Eichthal de l'agréable visite qu'il a faite, en bon voisin, à la psychologie et à la philosophie.

FR. PAt'LHA~.

FR. PAULHAN Les <t'aKS/bf)7taHo~s sociales des sentiments. Paris, Flammarion, in-16, 288 p., 1920.

L'organisme, l'esprit et la société, agissent sur nos tendances et les obligent à se modifier, à « s'associer », à s'adapter au tout biopsycho-sociologique, dont à vrai dire elles ne sauraient se séparer, comme si elles avaient par elles-mêmes une existence distincte. Nos psychologues parlent toujours des entités psychologiques (sensations, idées, désirs, volitions, etc.) comme si c'étaient des éléments véritables, capables d'entrer dans le moi, d'en sortir, d'y agir, en petites personnes; ils ne parviennent pas à se déshabituer d'un « atomisme psychologique et .d'un associationnisme dont au moins depuis vingt-cinq ans on leur montre les graves inconvénients et Je vice fondamental. Peut-être changeront-ils d'avis, malgré la puissance de la tradition, lorsque des études comme celle-ci leur auront fait sentir qu'à chaque moment du devenir bio-psycho-sociologique correspond un aspect nouveau de chaque tendance, désir, sentiment, partie intégrante d'un courant indivis, dont l'efflorescence seule est clairement consciente. Surgissant des profondeurs du moi concret, une tendance, bien vite différenciée (p. 3T), « peut-être propriété inhérente à toute matière et à toute réalité constitue le fondement individuel d'une incessante réaction contre un milieu physique et social, d'une adaptation de plus en plus haute, dans laquelle deux processus, l'un de « spiritualisation », l'autre de « socialisation », jouent un rôle important.

L'auteur a eu le grand mérite de mettre en lumière (il y a déjà long-


temps) la loi d' association systématique et la loi d'inhibition correspondante. Tout processus biologique, psychique et social, tant soit peu complexe, ~rtd à réaliser l'unité systématique. !) y réussit plus ou moins l'individu est toujours incomplètement uniSé et la société présente encore plus d'incohérences, de juxtapositions des systèmes imparfaits: la pathologie psychique et sociale entretient toujours des germes d'asystématisatiun et d'anarchie. Dans l'ensemble de la systématisation, la spiritualisation apparaît comme une coordination de tendances et d'idées, supérieure à l'unité synthétique des besoins organiques et des appétits, si promptement divergents ou exclusifs. On se gardera de la confondre avec l'idéalisation, « épuration ou sublimation de la tendance (p. 67.; elle s'en rapproche parfois, elle en est parfois le contraire; si elle « humanise les tendances animales », elle les fait souvent dévier (p. 71) et tesdétourne mêmedeleurfonction normale, par exempte dans l'amour. Son plus haut degré est atteint par la spiritualisation de l'esprit (Cf. § 7 du chap. m. p. 77) ou '< systématisation des tendances généralisées et spiritualisées ». Da'ns l' "esprit spiritualisé tout se tient étroitement, « chaque parcelle de son activité, si elle n'évoque pas toutes les autres, les suppose cependant": il ne s'oppose pas seulement à l'esprit diffus, incohérent, éparpillé, où chaque désir est indépendant, où la volonté n'est qu'un caprice passager, sans préparation et sans suite, il s'oppose encore à l'équilibre obtenu par l'harmonie de tendances qui ne se pénètrent point, où chacune d'elles ignore les autres )' (p. 78). La socialisation est la conséquence inévitable de la solidarité · sociale; elle fait qu'aucune tendance ne peut se manifester, sans avoir un retentissement plus ou moins considérable dans la collectivité, qui, modifiée, réagit à son tour sur chacun de ceux qui la transforment pour entraîner de nouvelles modifications des appétitions et répulsions individuelles, donc de l' <' idéalisation » personnelle. Cet incessant vaet-vient de l'individualisation et de la socialisation est le fondement même de notre récente étude sur la « psychologie sociale on ne sait jamais ce qu'il y a de vraiment personnel dans le moi individuel « il n'est rien dans l'individu qui ne soit social, si ce n'est l'individu en tant que synthèse unique au monde, irréductible à tout autre, rien, pas même les sentiments, les idées et les actes par lesquels il s'oppose à l'ensemble social et se révolte parfois contre lui » (p. 99). Il nous paraît bien difficile de ne pas souscrire à cette formule qui est pourtant la condamnation de l'exclusivisme psychologique d'une part, sociologique de l'autre. L'individualisation des tendances sociales, plus ou moins coordonnées ou divergentes, porterait à son maximum le danger d'anarchie sociale si elle n'était contrebalancée par l'intense socialisation des initiatives individuelles, grâce à des émotions sympathiques et à l'imitation, à la suggestion, à l'éducation, à la contrainte. En fait, « une société suppose toujours des socialisations différentes,


qui s'entr'aident et se combinent, qui à certains moments aussi et dans certains cas luttent et se combattent ». Nous avons tous intérêt à voir ces différentes systématisations collectives « entrer en relations plus intimes » (p. U3), se coordonner, s'harmoniser. -Le caractère individuel sera d'autant plus ferme que dans le moi comme dans le milieu, un accord plus riche sera sans cesse en voie de réalisation. «La vraie logique pratique, la vraie morale pratique ne sont pas celles qui éviteraient toute contradiction, mais celles qui'sauraient choisir et recommander au besoin.. les contradictions profitables, les incohérences nécessaires et qui peuvent le mieux. servir à préparer une harmonie un peu plus haute. » (p. 128).

La deuxième partie, réservée à la spiritualisation et à la socialisation de la tendance sexuelle, mériterait une analyse susceptible de montrer, par l'examen d'un cas particulier, combien est justifiée la théorie commune. Il faut se borner à signaler les chapitres où l'auteur présente l'amour comme le résultat d'une spiritualisation toujours incomplète de l'instinct sexuel, d'une systématisation très variable d'idées, de sentiments, d'impressions, de tendances, jusqu'à la passion envahissante, qui mène souvent au mysticisme le plus exalté (vraiment incompréhensible si on ne le rattache pas à cette base psycho-physiologique, p. 231-22'?). Mais ce qui relève pleinement d'une psychologte sociale approfondie, c'est l'étude pénétrante de l'influence exercée sur le sentiment amoureux par les obstacles sociaux mis à la satisfaction de l'appétit sexuel (p. -181). L'instinct, « continuellement exaspéré et réprimé à la fois » par une organisation sociale fatalement incohérente en cette matière, est sujet à toutes sortes de perversions. « Avec la spiritualisation et la socialisation de l'instinct sexuel, on peut dire que l'humanité en somme a échoué (p. 251). On peut incriminer sans doute les croyances religieuses, les survivances de bien des superstitions ou préjugés contraires à la soumission aux nécessités naturelles, « mais la contradiction entre les principes et les faits, entre les règles admises et les mœurs, entre les propos officiels et les opinions intimes, qui s'étale partout », montre surtout combien il est difficile de réaliser l'unité systématique si souhaitable. La vie psychique et la vie sociale sont tellement complexes et soumises à un tel enchevêtrement d'actions et de réactions, que « la socialisation et la spiritualisation se sont développées de manière à produire partout des discordes et des troubles » (p. 3'73). L'homme « n'a pas su créer l'harmonie humaine et organiser son âme et les sociétés » (p. 2~9). L'auteur si averti de la « Morale de l'Ironie ne peut que trouver dans cette conclusion une justification de ses vues éthiques. Retenons sa conclusion pratique « pas de projets de réforme qui s'appuient sur de fausses appréciations de l'esprit de l'homme, de son intelligence, de son caractère et aussi de la nature des sociétés M. Systématisation quand même. G.-L. DUPRAT.

G.-L. DUPRAT.


IV. Sociologie.

W. RoscHER Économie industrielle. 8~ édition revue et augmentée, par W. Stièda, traduite par M. P. Hallier, t. xvm-472p. Paris, Giard et Brière, 1920.

Traduction de la édition d'un ouvrage classique qui constitue un répertoire précieux. La principale innovation consiste dans la place accordée à l'industrie. Contrairement au plan de Roscher qui tenait que « la science du commerce se place avant celle de l'industrie )), tant pour des raisons historiques que pour des raisons de méthode, M. Stièda estime qu'aujourd'hui il apparaît que l'industrie mène tout: seule elle se trouve « en position d'apporter la première au commerce un développement considérable ».

Les chapitres les plus riches en renseignements sont d'une part ceux qui concernent les villes (chapitres d'introduction), d'autre part ceux qui concernent les corporations (chap. v Organisation interne des mëh'ers aux degrés inférieurs de la ctu<HsattOK).

L'auteur accorde d'ailleurs assez peu d'attention aux travaux français. C'est ainsi que sur la question du travail dans l'antiquité il ne citera pas les études de Guiraud, ni sur celle du travail féminin celles de Caroline Milhaud, ni sur le logement ouvrier dans les centres urbains celles de M. Halbwachs.

I) s'en tient d'ailleurs volontiers. en ce qui concerne la vie économique française, à des conceptions assez schématiques (Voir par exemple p. i32 le tableau de la « France ancienne», où, entre le trône, le clergé et la noblesse, la bourgeoisie n'était « presque rien »). « Pourtant, remarque l'auteur, le peuple français possède, au point de vue productif, les capacités et les dispositions les plus étendues pour les métiers raffinés touchant aux sciences et aux arts. Il ajoute « Aujourd'hui, de même, les Siamois sont fort habiles au travail artistique de 1 or et de l'argent, tandis qu'ils importent des cotonnades ordinaires. » C. B.

TH. RuYSSE~ De la Guen'e au Droit. Bibliothèque de philosophie contemporaine, xn-304 p. Paris, Alcan, 1920.

M. Ruyssen n'est pas seulement un historien informé des doctrines philosophiques; c'est un publiciste qui, comme directeur de La Pa:e par le Droit, suit au jour le jour les événements internationaux. Il est donc particulièrement bien préparé pour dresser à son tour le bilan intellectuel de la grande guerre et dégager les idées qu'elle a confirmées ou infirmées.

Il ne craint pas d'ailleurs de déclarer dans son Avertissement que la doctrine qui lui est chère n'a pas à subir, après la tragique expé-


rience, de remaniement essentiel. La guerre n'a pas surpris, elle n'a pas démenti le pacifisme. Elle ne pouvait donc avoir pour conséquence de le rectifier.

Il est vrai que le « pacifisme de M. R. est nuancé et pondéré à souhait. Partisan décidé de l'indépendance des peuples et de la résistance à l'agression, M. R. fut « jusqu'au boutiste Au lendemain de l'armistice il déclinait une invitation à un Congrès où des Allemands devaient se rendre. Il est de ceux qui mettent, non la paix, mais le droit au-dessus de tout, et qui veulent des sanctions au droit. Et c'est pourquoi, comme il le remarque lui-même dans son chapitre sur l'/luenu' du Pacifisme, la doctrine dont il se réclame serait mieux nommée un « Juripacisme )).

Après la catastrophe plus qu'avant, M. R. veut que nous croyions à la validité du juripacisme. Et c'est pourquoi il va s'efforcer de réfuter une à une les raisons d'en douter, celles que l'expérience mal interprétée de la guerre a pu sembler remettre en honneur. Et d'abord qu'on ne répète pas « Il y aura toujours des guerres puisqu'il y en a toujours eu. » II n'est pas vrai que l'histoire soit un perpétuel recommencement. La nouveauté, et la liberté, la nouveauté par la liberté reste le domaine propre de l'historien. Sur ce point, c'est à la tradition de Renouvier que M. R. se plaît à se rattacher; et il prend pour devise le mot de Quinet « Il n'y a d'irrévocable que le destin que nous nous faisons à nous-mêmes. En ce qui concerne les guerres, on voit clairement que les mobiles qui les suscitent, les moyens qu'elles emploient, les formes qu'elles revêtent varient avec les âges. Pourquoi la transformation n'irait-elle pas jusqu'à la suppression ? Dans la guerre dont nous avons été témoins, ce qui est le plus frappant, c'est qu'elle est sans analogue (chap. t Gtten'e d'/u'er et d'aMjoMrd'/mt) par l'ampleur des contingents mis en ligne, par la variété des moyens mis en œuvre, par la netteté des idées qu'elle oppose, cette guerre est une révolution. C'est une nouveauté sans égale sous le soleil. Qui oserait dire que cette immense explosion n'eût pu être évitée? Les explosifs auxquels on fait allusion, quand on répète que l'Europe était comme une poudrière, ne sont pas de ceux qui déflagrent tout seuls. Il y faut toujours une étincelle. La volonté des dirigeants eût pu être autre. Et la catastrophe sans précédent eût été épargnée au monde.

Mais que faites-vous, dira-t-on, des causes générales, de celles que le sociologue, laissant à l'historien le récit des accidents et l'analyse des volontés particulières, aime à mettre en honneur? En particulier parmi les nouveautés modernes, ne rencontrons-nous pas une certaine organisation, ou inorganisation économique qui semble destinée à produire la guerre comme l'arbre à porter le fruit? Surproduction Industrielle, lutte pour les débouchés et les matières premières, conflit des impérialismes, ne sont-ce pas les conséquences inéluctables


du « capitalisme "? Le socialisme a rendu populaire ce matérialisme historique.~ Mais M. R. refuse de tenir celui-ci pour vérité démontrée. Il remarque que plus les civilisations se compliquent, plus aussi les besoins, pour déterminer l'action, doivent emprunter l'intermédiaire des idées. La situation économique de l'Allemagne ne justifiait nullement une guerre si celle-ci a été déclanchée, c'est qu'il y avait en Allemagne un pouvoir personnel entêté d'orgueil, un Ëtat-Major adorateur de la violence, et beaucoup d'espritsenfin, dans tous les milieux, convaincus de la supériorité indiscutable de la race allemande d'où la tentation de mettre la force au service de l'intérêt. « Ce ne sont point des besoins qui ont mis aux prises la Germanie et le monde civilisé, mais des appétits exaltés par des théories H (chap. 11 Les Causes de la guerre et les Problèmes de raprfs-guerte; chap. v La guerre est-elle fatale?). Conclusion en agissant sur les idées ellesmêmcs il est encore permis de croire qu'on évitera les guerres. Espérance d'autant plus légitime que le juripaciste peut se flatter lui aussi d'avoir pour lui un courant historique. Passer de la guerre au droit, cela semble à beaucoup une sorte de bond impossible. C'est qu'ils s'en tiennent à une antithèse classique. Ils croient avec E. de Girardin comme avec Clausewitz, que la guerre est la « suspension du droit ». Conception erronée c'est ce que M. R. va s'efforcer de démontrer dans un chapitre qui est peut-être le plus vigoureux du livre ~chap. iv La Force, <a. Guerre et le Droit). Non seulement, entre groupes étrangers, des relations de toutes sortes se tissent qui aboutissent à des rapports judiriques de plus en plus nombreux, mais encore, même quand ils se font la guerre, la règle n'est pas absente. La guerre, bien loin d'être une fatalité naturelle, est une institution. Elle se plie à des conventions. Elle se pose à elle-même des limites qui prouvent bien que l'usage de la force n'est pas exclusif de tout droit. Chargée de ces liens de plus en plus nombreux, il apparaît que la guerre, loin de rester une négation, peut devenir une manifestation du droit. Au vrai c'est Proudhon qui a raison elle est une quasi-procédure. Et par suite elle porte en elle le germe des institutions qui la feront disparaître. Le passage de la guerre au droit n'apparaît plus dès lors comme une sorte de brusque changement de front c'est la prolongation d'un mouvement dès longtemps commencé.

M..R. se montre ici un habile bâtisseur de ponts. Mais l'abîme qu'il veut franchir est large il a même été singulièrement élargi par la dernière guerre. On en faisait justement la remarque dans un livre récent consacré à Proudhon les thèses du premier volume de La Guerre et ta Paix, que M. R. reprend et justifie à sa manière, sont précisément de celles que ta méthode de t'Etat-Major allemand, 1. Proudhon et notre temps, par les Amis de Proudhon »; un chapitre est consacre à « Proudhon et la guerre par M. Puech.


dans cette guerre intégraIe,abso!ue,rMc~stscMs!os a le plus brutalement piétmées. Car où les conventions les plus expresses du droit des gens sont systématiquement violées, comment dire que la guerre conserve son caractère juridique? C'est ici que M. R. déploie sa dialectique la plus souple. Il remarqué qu'un très grand nombre des Atrocités qui ont secoué~ d'horreur le monde civilisé ont affecté un caractère punitif, que les Allemands n'ont pas manqué d'invoquer eux-mêmes des prétextes juridiques, qu'ils se sont bien gardés de se mettre d'emblée en dehors du droit. Au surplus leur brutalité systématique, là où elle n'a pu trouver d'excuse, a suscité en effet, dans le monde civilisé, une indignation qui est une force. Et s'il est vrai que le droit naît le plus souvent d'une réaction de la conscience collective contre les crimes individuels, on peut espérer que les crimes allemands susciteront un progrès du droit. C'est ainsi que de bien des façons se prépare une sorte de « revanche du pacifisme )'. On le devine par ces exemples les démonstrations de M. R. sont soutenues et comme doublées par une foi robuste. H parie pour la juste paix et agit en conséquence. Méthode qui n'a rien que de normal après tout, pour une philosophie qui entend réserver dans l'histoire une si large place aux décrets de la liberté.

= C. BOUCLÉ.

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Le pfopf!'e<a:M-~e!'an< FÉnx ALCAN.


L'adaptation et Févoîutton (Pr?MM?' o'<te~.)

I. POSITION DE LA QUESTION.

Le problème de l'adaptation s'impose nécessairement à l'esprit, car nul ne peut observer un organisme quelconque sans penser aussitôt à la nature et à l'origine de ses relations avec l'ensemble de ses conditions d'existence. Aussi, naturalistes et philosophes de tous les temps ont-ils envisagé ce problème en essayant de le résoudre. A le bien examiner, ce problème comprend deux parties; il semble que l'essentiel soit d'abord de connaître la nature des relations de l'organisme avec le milieu; il sera toujours temps de rechercher i'on'He de ces relations, une fois leur nature reconnue.

En fait, les penseurs tiennent pour résolu le premier point. Ils admettent une concordance étroite des dispositions anatomiques avec les conditions d'existence, ils admettent que la structure des organes correspond à leur mode de fonctionnement, et celui-ci aux nécessités de la vie. La concordance reconnue comme un fait, ils s'occupent de son origine. A partir de ce moment, leurs opinions divergent.

Les uns croient à une harmonie préétablie. Mais ils procèdent par affirmation; ils ne fournissent aucune preuve; ils admirent simplement les « merveilles du monde et'ne cherchent pas à comprendre.

Les autres, les néo-tamarckiens, pensent que l'organisme, plus ou moins passif, subit i'innuence modelante du milieu, et de telle sorte que sa conformation soit strictement adéquate aux condi1. Cet article et les suivants sont détachés d'un volume en préparation, qui paraitra sous ce titre.


tions d'existence. A cette conception on objecte aussitôt que des conditions données ne paraissent .pas exiger une conformation plutôt qu'une autre. Il suffit de constater, par exemple, que les animaux aquatiques nagent par des procédés très variés et tels que d'aucun on ne peut dire qu'il soit en rapport avec la nécessité de nager.

Les darwiniens conçoivent l'adaptation d'une autre manière. Pour eux, le milieu joue un rôle secondaire; il trierait, parmi toutes les dispositions possibles, celles qui donnent à l'organisme le plus grand avantage. L'adaptation s'établirait ainsi progressivement, les individus les mieux armés pour la concurrence vitale persistant seuls. A cette conception il est facile d'opposer des faits sans nombre prouvant que des organismes très semblables, quoique différant par une disposition importante, vivent côte à côte sans se nuire, et vivent aussi bien les uns que les autres tout en étant soumis aux mêmes conditions et aux mêmes nécessités. Telles sont deux sauterelles, l'une munie d'ailes, l'autre sans ailes, qui habitent ensemble, se comportent de façon tout à fait analogue et pullulent également l'existence des ailes ou leur absence ne correspond donc à aucun avantage, ni à aucun désavantage appréciables. Et l'on en peut, d'ailleurs, déduire que notre appréciation personnelle de l'avantage ou du désavantage ne repose, en général, sur aucune preuve et se ramène à une tautologie. L'incapacité des néo-lamarckiens et des darwiniens à rendre compte de la concordance des formes et des fonctionnements avec le milieu fait naître l'idée de la préadaptation les êtres vivants posséderaient, entièrement constitués quant à la forme, quant à la structure histologique elle-même, tous les organes nécessaires pour vivre dans un milieu donné, bien avant d'avoir pénétré dans ce milieu. C'est ainsi que les animaux cavernicoles n'auraient pas perdu la vue dans les cavernes; mais, devenus aveugles, ils se seraient retirés dans les lieux obscurs où la concurrence vitale étant moindre, sinon nulle, ils auraient trouvé des conditions concordant exactement avec leur cécité. Cette hypothèse ne tient pas compte des faits. Certains animaux aveugles vivent en surface, s'y développent fort bien et y demeurent, tandis que d'autres, pourvus d'yeux, vivent au contraire dans les cavernes la préadaptation ne réduit pas ces contradictions, et toutes les autres


« preuves H qu'elle fournit sont exactement du même ordre. Dans l'ensemble, elle n'explique pas mieux que les autres théories la concordance entre la conformation de l'organisme et son milieu. En conséquence, nous nous retrouvons en face d'un problème à résoudre; des efforts tentés pour le faire il ne reste visiblement rien. Nous bornerons-nous alors à une simple constatation et renoncerons-nous à comprendre?

II. L'ILLUSION DE LA CONCORDANCE.

Avant d'avouer notre impuissance et de consentir à ce que la biologie ait uniquement pour rôle de cataloguer des faits accumulés, il faut procéder à une nouvelle analyse de la concordance entre la forme et le fonctionnement des organismes d'une part, leurs moyens d'existence d'autre part; il faut essayer de pénétrer l'essence même de cette concordance.

Telle qu'on la conçoit généralement, elle procède d'une interprétation, et celle-ci procède à son tourd'une vue limitée des phéno-.mènes. Par prétérition, on admet que la conformation des organismes, dans l'ensemble comme dans le détail, correspond d'une manière strictement adéquate aux conditions dans lesquelles ils vivent; on en déduit aussitôt l'existence d'une relation nécessaire et exclusive entre cette conformation et la possibilité de vivre dans ces conditions. Par suite, on considère cette conformation comme parfaite ou presque parfaite.

Toutes les écoles partent du même point de vue et aboutissent à la même conclusion. Pour prendre des chemins diu'érents, elles n'en arrivent pas moins à tourner dans le même cercle. Indéfiniment, elles passent de l'hypothèse qui établit la concordance à celle qui déclare cette concordance nécessaire et exclusive. L'une donne à un milieu tout-puissant le pouvoir de modeler l'organisme à son image, les autres accordent à l'organisme les moyens de choisir, parmi les dispositions ou les fonctionnements qu'il possède, ceux-là mêmes qui s'ajustent exactement à certaines conditions. Irréductibles en apparence, ces deux points de vue se concilient dans la même faute de raisonnement née de la même illusion. Car, en réalité,. victimes d'une illusion collective, nous attribuons un caractère de perfection à toutes les dispositions ana-


tomiques, à tous les fonctionnements, parce que, voyant les organismes vivre et se perpétuer, nous supposons qu'ils vivent et se perpétuent dans les meilleures conditions. Nous parlons de formes nageuse, fouisseuse, marcheuse, comme si nager, fouir, marcher exigeait une conformation et des organes définis; à toute conformation nous attribuons un emploi et, volontiers, un but. L'absence des yeux chez les cavernicoles nous paraît être l'expression d'une harmonie véritable, aussi bien que l'absence des pattes chez les Serpents, la présence des ailes chez les Oiseaux et les Insectes, ou les nageoires chez les Poissons. Mais nous ne sommes pas autrement surpris, et notre vision d'harmonie n'est nullement troublée, par l'existence de Reptiles munis de pattes ou d'Oiseaux presque privés d'ailes, d'Insectes aptères, d'animaux aquatiques nageant sans nageoires.

Ces oppositions qui devraient nous frapper ne nous frappent pas. L'illusion dure, tenace, fortifiée par toute notre éducation, par toutes les affirmations dogmatiques qui ont enveloppé notre enfance. Essayons donc de nous y soustraire.

Assurément, chaque fois que nous comparons la conformation extérieure et la manière de vivre des organismes aux conditions du milieu dans lequel ils vivent, nous constatons entre elles un certain rapport. La constatation nous émerveille, elle nous surprend tout au moins, sans que nous songions à raisonner notre surprise elle n'a cependant pas de motif valable. Si les conditions du milieu ne s'accordaient pas avec les organismes ceux-ci ne vivraient pas, ils ne pourraient pas vivre et disparaîtraient rapidement. En somme, nous constatons simplement que ces organismes persistent et se perpétuent c'est la première constatation, et la seule, que nous soyons immédiatement en état, en.droit, de faire. Analysant ensuite les conditions diverses du milieu considéré, sommes-nous amenés à penser qu'à ces conditions correspond une certaine organisation et~qu'une seule y correspond? La quasiunanimité des naturalistes admet cette sorte d'identité entre une organisation déterminée et un certain ensemble de conditions: mais, trompée par de pures apparences, elle commet une erreur considérable. L'erreur ressort déjà de la simple comparaison


d'organismes différents vivant dans les mêmes conditions; la comparaison, en effet, montre aussitôt que les dispositions les plus variées correspondent à ces conditions. Les animaux aquatiques ne flottent ni ne nagent par le même moyen et n'affectent pas tous la même forme; d'aucun des moyens ni d'aucune des formes on ne peut dire qu'ils soient spécifiquement aquatiques et natatoires. Les Poissons affectent des formes qui vont de la sphère au cylindre, très allongé en passant par la forme lancéolée et discoïdale les Méduses flottent et se déplacent malgré leur disposition en ombrelle; la forme des Tuniciers pélagiques ne paraît pas spécialementadéquateà à ce genre de vie; ils se déplacent comme les Méduses, au moyen de contractions violentes de la paroi du corps. Quant aux Insectes aquatiques, ils revêtent toutes les formes. Aisément nous ferions des constatations analogues si nous comparions, de la même manière, tous les organismes vivant dans des conditions de milieu comparables. Ces constatations prouvent que nous avons le plus grand tort d'établir une correspondance exclusive entre une certaine disposition et un certain milieu; visiblement, plusieurs dispositions, semblables ou différentes, correspondent à ce milieu et y correspondent simultanément. L'interprétation courante, d'où qu'elle provienne, néolamarckienne, darwinienne, weismanienne, néglige complètement l'organisme et se préoccupe seulement du milieu or, l'analyse, même superficielle, montre précisément que les organismes ne se plient pas d'une manière uniforme aux conditions extérieures; chacun d'eux possède une disposition qui lui est propre. Mais ces constatations ne sauraient nous suffire. Poursuivant notre analyse, prenons une à une chacune des dispositions observées et, la confrontant avec les conditions auxquelles elle correspond, examinons si elle y correspond parfaitement, si elle est la disposition très exactement adéquate à ces conditions, ou si elle n'y correspond que d'une manière approchée et si, d"aventure, elle n'y corrrespondrait qu'assez imparfaitement. Ces constatations une fois faites, nous toucherons de très près à la solution du problème qui nous retient.

Or, examinées de ces points de vue, les dispositions morphologiques et les fonctionnements apparaissent bientôt sous un jour tout nouveau. Pour un grand nombre d'entre eux, on arrive à se


convaincre que la concordance admise existe uniquement dans notre esprit; nous portons un jugement dicté par une idée préconçue et nous vivons vraiment dans une illusion permanente. Quelques exemples le montreront d'une façon péremptoire. Soit, en premier lieu, l'expérience d'Edmond Bordage consistant à planter des Pêchers dans une partie de l'île de la Réunion où les saisons font défaut. Les feuilles caduques durent de plus en plus longtemps; un moment vient où celles de l'année précédente persistent encore quand les nouvelles apparaissent. Le feuillage devient ainsi persistant, subpersistant tout au moins. Qu'il faille attribuer ce résultat à l'influence d'un climat relativement uniforme, nous n'en doutons pas; mais nous sommes également très tentés de penser que la persistance du feuillage convient seule à ce climat et, volontiers, nous la considérerions comme une « adaptation » à l'absence de saisons. Or, la conclusion dépasserait sensiblement les faits, et si nous l'émettions, tout se passerait comme si nous modelions l'organisme sur notre interprétation personnelle des effets de l'interaction du complexe organisme X milieu. Parce qu'un climat dépourvu de saison nous paraît devoir déterminer des échanges continuellement comparables à eux-mêmes, nous admettons que tout végétal vivant dans ce climat doit cesser de perdre ses feuilles. Mais nous ne tenons pas compte de l'organisme, nous oublions que l'interaction des parties (tissus, cellules, molécules), peut fort bien entraîner l'accumulation de déchets ou tout autre changement et déterminer, par suite, un fonctionnement cyclique. Dès lors, la dénudation périodique de l'arbre dans les contrées sans saison se conçoit aussi bien que la permanence de son feuillage; on conçoit fort bien une succession de processus physico-chimiques s'engendrant nécessairement et provoquant, à un moment donné, la chute des feuilles. Ce cycle existe, d'ailleurs, puisque les feuilles tombent, d'abord d'une façon assez précoce, puis de plus en plus tard, mais toujours périodiquement les arbres n'en soutirent pas, ils persistent et grandissent. Le cycle ne disparaît même jamais entièrement la période d'inactivité du végétal se raccourcit, puis devient pratiquement nulle en raison de la continuité des échanges analogues, mais en fait une nouvelle période recommence au moment où la précédente finit. On jie peut dire, toutefois que la pérennité du feuillage corresponde


exclusivement à la pérennité des conditions. La preuve en est fournie du reste, par l'observation des organismes unicellulaires. Woodrun~ a constaté une refonte périodique de l'appareil nucléaire d'Infusoires élevées en milieu constant, en dehors de toute conjuguaison. En dépit de la permanence des conditions extérieures, l'organisme subit une variation périodique qui résulte des conditions mêmes de la nutrition. Au surplus, il ne faut pas oublier que des plantes à feuillage persistant vivent normalement dans les climats tempérés où alternent les saisons. Et ce fait complète la démonstration.

La structure de la rétine des Oiseaux donne également lieu à une interprétation arbitraire. On sait que l'article externe des cônes renferme un élément sphérique, une « boule M., Chaque cône renferme une boule colorée en jaune ou en rouge, ou incolore. Envisageant l'ensemble des Oiseaux, attribuant à tous une rétine construite sur le même modèle, dont tous les cônes renfermeraient une boule colorée, les naturalistes considèrent ces boules comme un « écran protecteur » permettant aux Oiseaux diurnes d'affronter une lumière excessive ces boules réaliseraient une« adaptation à la lumière. L'interprétation semble d'autant plus légitime que les cônes des Oiseaux nocturnes (Chevêche, Hulotte) renferment exclusivement des boules incolores ou jaune pâle, ce qui correspondrait à la nécessité, pour ces Oiseaux, d'utiliser toute la lumière crépusculaire. Peut-on concevoir adaptation plus stricte, concordance plus remarquable entre la nécessité de voir et les dispositions anatomiques? L'interprétation, néanmoins, n'est encore qu'un cercle vicieux; si les boules jouent un rôle dans la vision, elles ne jouent pas celui que les naturalistes leur attribuent. Rochon-Duvigneaud remarque, en effet, que la rétine des Mésanges, des Roitelets et d'autres insectivores renferme de nombreuses boules incolores 2. Ces Oiseaux, pourtant, vivent en plein jour et risquent, comme tous les autres, d'être- éblouis par le grand soleil. Bien mieux, la rétine du Martinet, Oiseau diurne, possède des cônes très fins, exclusivement pourvus de boules incolores ou jaune très pâle. Cela ne l'empêche pas de voler sans i. Woodrufr. So called conjugating and non conjugating races of Paramaecium. J. <M;p.oô7., 1914.

2. A. Rochon-Duvigneaud, Quelques données sur la fovea des Oiseaux, Annales d'oculistique, 1919.


arrêt et de capturer sa nourriture au vol, manifestant ainsi un fonctionnement très satisfaisant de ses yeux, en dépit de l'absence d'un « écran protecteur ». Nous ne trouvons donc dans. ce fait aucune raison valable pour affirmer l'existence d'une relation étroite de cause à effet entre une disposition anatomique et les conditions d'existence ou inversement.

Un autre exemple, non moins remarquable, est fourni par des Insectes aquatiques, les Dytiques. Les mâles ont une disposition très caractéristique des tarses des pattes antérieures les trois premiers articles sont fortement dilatés et la face plantaire porte une ventouse. Les femelles n'ont rien de semblable; par contre leurs élytres sont fortement striées en long. Ces deux dispositions, dilatation des tarses et ventouse des mâles, striation des élytres de la femelle, ont paru complémentaires; elles passent pour une adaptation réciproque, de nature à faciliter l'accouplement les mâles posséderaient un appareil de fixation fonctionnant dans les meilleurs conditions sur une surface striée. Comment ne pas voir, en effet, une correspondance étroite entre les deux sexes? Une analyse rigoureuse ne laisse rien subsister de cette interprétation. Et d'abord, on constate que toutes les femelles n'ont pas des élytres striées. Dans l'espèce la plus répandue. Dytiscus met)'ginalis, existent deux formes de femelles, les unes à élytres striées, les autres à élytres lisses. Ces dernières ne sont pas une exception rare, elles dominent, au contraire, dans la Russie méridionale, tandis que les premières dominent dans l'Europe occidentale les deux formes se mélangent :aux confins des deux habitats. Ce fait à lui seul indique que la striation correspond à des conditions d'ordre général plutôt qu'à une nécessité hypothétique de l'accouplement. Et cette indication trouve un solide appui dans cet autre fait que les femelles de deux autres espèces, Dytiscus c~eMm~ea'Ms et Dytiscus circumcinctus; ont les élytres constamment lisses, sauf exception~. Affirmer que la striation s'accorde étroitement avec le mode d'accouplement dépasse donc sensiblement les .constatations positives; sans aucun doute, les tarses des mâles se fixent aussi bien sur des élytres lisses que sur des élytres striées. II n'en peut être autrement, puisque les espèces à élytres lisses se reproi. A. Preudhomme de Bore, Notice sur les femelles à élytres lisses de Dytiscus marginalis Ann. Soc. ent. belge, 18M.


duisent abondamment et d'une façon constante; du reste, Wintrebert, et d'autres avec lui, a fort bien vu ~MCtM pisanus maintenir la femelle en appliquant ses tarses antérieurs sur les yeux' ou sur toute autre partie lisse.

On peut donc très sérieusement douter que la dilatation des tarses corresponde vraiment à une nécessité de l'accouplement. Rien n'est moins sûr. Un très grand nombre d'Insectes des deux sexes adhèrent aux surfaces lisses quelles qu'elles soient, et y adhèrent fortement, grimpent sur une surface verticale grâce à la présence de poils adhésifs, peut-être de glandes à sécrétion spéciale s'ouvrant à la face plantaire de leurs tarses, non dilatés à l'ordinaire. -Tous ces animaux s'accouplent de la même façon, bien que les élytres des femelles soient, parfois, remarquablement lisses. Suivant toute évidence, la présence de poils adhésifs intervient dans l'accouplement, sans avoir avec lui de relation de cause à effet; la dilatation n'ajoute rien, ou pas grand'chose. Chez les Dytiscides mâles, la dilatation nous impressionne, mais sa signification ne diffère pas certainement de celle de la dilatation du 3e article des tarses, que l'on observe chez d'autres Insectes aquatiques, les Hydrophiles mâles. C'est une expansion latérale, sans valeur fonctionnelle marquée, qui n'augmente nullement la capacité d'adhésion en général, et d'adhésion à la femelle en particulier. L'interprétation courante résulte donc. à coup sûr, d'une pure illusion.

L'illusion se retrouve encore dans les cas les plus classiques, dans ceux-là mêmes où la concordance entre les dispositions anatomiques et les conditions de vie paraît s'imposer sans aucune discussion. Les pieds palmés des Oiseaux palmipèdes et d'autres animaux passent pour une adaptation si directe, si évidente à la vie aquatique que l'on ose à peine émettre à ce sujet une hypothèse contraire. Osons, pourtant, envisager cette hypothèse contraire tout aussitôt des faits arrivent en nombre, qui ne cadrent plus avec l'interprétation classique. Sans doute, les Oies, les Canards, t.J.Chatanay,SurIetarsedesDytiscides,Soc.~<t9)0.-Wes<'mbere'lund pense que les cannelures aideraient les femelles à flotter, mais on ne voit guère le sens de l'hypothèse, qui tombe, d'ailleurs, sous les mêmes objections décisives que l'autre hypothèse. (Wesemberglund, Biologische ~<~ D~Mc:dM.jReu.~e~~aM~A~'o<)!o~I912.)


les Sarcelles, les Cygnes ont des pieds largement palmés et qui remplissent le rôle d'organe de propulsion; sans doute encore, ces Oiseaux vivent constamment aux abords de l'eau ou sur l'eau. Mais ils n'effectuent pas de grands déplacements à la nage. Les Canards sauvages, les Oies sauvages passent une partie du temps sur le sol; même, les Oies s'éloignent des marais, vont dans les prairies voisines où elles mangent; pourtant elles ne marchent pas très vite, ni avec légèreté, et l'on croirait volontiers qu'elles marchent péniblement. Quant aux Cygnes, ils demeurent presque toujours sur l'eau, mais ils flottent plutôt qu'ils ne nagent; leurs pattes palmées ne leur servent à aller ni loin ni vite; ils barbotent dans l'eau ou dans la vase, se nourrissant surtout de végétaux. Lorsque'ces divers Oiseaux changent de région, ils ne prennent pas la voie de l'eau; peut-être sont-ils bons nageurs, ils sont surtout excellents voiliers et, en dépit de la conformation-spéciale de leurs pattes, ils prennent constamment la voie des airs. D'autres Palmipèdes, conformés d'une manière analogue, n'utilisent pas mieux leur conformation. Les Mouettes volent pendant la plus grande partie de la journée; réunies en troupes, elles happent sans se poser les proies diverses, mortes ou vivantes, qui flottent à la surface de l'eau; souvent elles suivent les embarcations et saisissent à la volée les miettes et débris divers qu'on leur jette. Quand elles se posent sur l'eau, toujours en troupe, elles nagent sans activité, se déplacent peu, et tout se passe comme s'il s'agissait pour elles d'une période de repos. Les Thalassidromes se comportent d'une façon très comparable; ils volent avec une grande vitesse en rasant la surface de l'eau et saisissent Crustacés, Poissons et autres animaux qui émergent un peu ou se trouvent à leur portée immédiate. Eux aussi sont des Oiseaux voiliers, d'excellents voiliers, plutôt que des Oiseaux nageurs. Ces données précises ne fournissent pas toutefois une démonstration complète. A l'affirmation que la palmature concorde tout spécialement avec les conditions de la vie aquatique, il faut opposer le fait crucial que l'absence de palmature concorde également avec les mêmes conditions, que la possibilité de nager, de nager vite, n'implique pas l'existence d'une membrane reliant les phalanges. Plusieurs Rallidés, Échassiers à courtes pattes, notamment Rallus aquatieus (Râles d'eau) et Gallinula


chlorops (Poule d'eau), mènent exactement le même genre de vie que les Canards ou les Sarcelles; ils habitent les marécages et se mettent fréquemment à l'eau. A l'opposé des Canards et des Sarcelles, ils volent peu, et lourdement; ils marchent facilement sur terre ferme; dans l'eau ils nagent et plongent avec rapidité. Leurs doigts pourtant sont libres et nous produisent l'effet d'un médiocre appareil de propulsion. Un Échassier exotique, Hyclrophasianus c/MrM~tM nage également très bien, quoique ses doigts soient libres, longs et effilés.

Et si, des Oiseaux, nous passons aux Reptiles aquatiques, nous constatons des faits non moins remarquables. Les Crocodiles qui vivent continuellement dans l'eau et nagent avec activité, n'ont pas de membranes aux pattes thoraciques, ils en ont une, entière, aux pattes postérieures; et pourtant, les pattes thoraciques jouent, dans la natation, un rôle aussi important que les pattes abdominales. Mieux encore, les Alligators, qui ont le même genre de vie, sont également dépourvus de membrane aux pattes thoraciques, mais ils n'ont qu'une membrane incomplète, tout à fait rudimentaire, aux pattes abdominales.

On ne peut donc vraiment pas dire que l'existence d'une membrane interdigitale soit une disposition adéquate et nécessaire à la vie aquatique'. Visiblement, la concordance établie par les naturalistes, et qui prend à leurs yeux la valeur d'un fait démontré, repose sur une interprétation arbitraire. Parmi les Oiseaux munis d'une membrane interdigitale, les uns sans doute, tels que l'Eider (Somateria), sont presque exclusivement nageurs et plongeurs, ils marchent et volent mal; mais d'autres, conformés d'une manière analogue, mènent une vie aquatique très mitigée, ils volent et marchent plus souvent qu'ils ne nagent. D'ailleurs l'absence de toute membrane n'entraîne pas l'impossibilité de nager et de plonger facilement et vite.

Du même coup, tombe l'idée que les pieds palmés auraient également pour effet de permettre aux Oiseaux aquatiques de progresser sur des terrains mous sans s'y enfoncer. Ici encore, Râles et Poules d'eau s'opposent aux Palmipèdes une fois de plus, 1. Les Batraciens fournissent des faits analogues et, d'ailleurs, l'étude détaillée de la palmature des Oiseaux appuie fortement ces conclusions.


la concordance supposée entre dispositions anatomiques et genre de vie dérive d'une idée préconçue.

A cette idée préconçue, nous voilà contraints de renoncer. Certes, reconstituer Je genre de vie d'un organisme par le simple examen de sa morphologie est une grande tentation. Bien des naturalistes y ont succombé et y succombent, tirant sans arrièrepensée des conclusions fermes du simple examen d'un organisme mort. Les faits qui précèdent nous rendent circonspects; et nous le deviendrons plus encore si nous en examinons quelques autres un peu différents.

La vue d'un organisme aplati, comprimé dans le sens dorsoventral, s.uggère aussitôt l'idée d'un mode de vie spécial. L'aplatissement ne permettrait-il pas à l'animal de s'insinuer dans les fentes, dans les interstices étroits? Évidemment, il en advient parfois ainsi tout animal que les influences extérieures conduisent à pénétrer dans une cavité quelconque le fera d'autant mieux qu'il trouvera un plus grand nombre d'orifices à sa taille. S'ensuit-il que l'aplatissement soit une « adaptation aux fentes étroites? La comparaison de deux Insectes aquatiques, des Hémiptères, habitant les mêmes mares, fournit aussitôt la réponse. Tous deux ont le corps fortement aplati; l'un, ~pAc~oc~et~M~ a?~tuc~M, vit entre les pierres, se meut rapidement en marchant sans nager; l'autre, Nepa cine1'ea, ne vit jamais sous les pierres, elle se déplace lentement au fond de l'eau.

Penserons-nous alors que l'aplatissement du corps correspond à une forme spécialement « adaptée » à la nage? mais aucun des deux Insectes ne nage. Le morphologiste n'en sera peut-être pas surpris pour la Nèpe, qui n'a pas de pattes « natatoires ') il en sera confondu pour .4pMocAeM'tM, car les appendices postérieurs de cet Insecte ont tout à fait l'aspect « natatoire ').

Des appendices « natatoires a existent aussi chez les Annélides et leur présence suggère l'idée d'une vie pélagique. Même, la multiplication de ces soies « natatoires à certaines périodes de la vie, chez diverses espèces, semble venir à ~l'appui de cette manière de voir. La multiplication des soies coïncide, on le sait, avec la maturation des produits sexuels; elle porte sur une partie du corps d'un individu, ou bien caractérise un individu sexué qui


dérive, par bourgeonnement, d'un individu asexué possédant beaucoup moins de soies. Ces soies supplémentaires passent pour donner à l'animal de grandes facilités de déplacement aussi les naturalistes admettent-ils que les formes sexuées sont pélagiques. La rencontre des sexes, la dissémination des produits sexuels et, partant, la dissémination de l'espèce, se trouveraient assurées par ce mode d'existence. A la multiplication des soies s'ajouteraient, d'ailleurs, des yeux plus volumineux et des organes tactiles supplémentaires, toutes modifications marquant une indubitable « adaptation » à la vie pélagique.

Que ces transformations s'accompagnent parfois d'un changement dans la manière de vivre, on peut l'admettre; mais que ces transformations soient nécessairement liées au changement, et de telle sorte que, de la constitution, on ait le droit de conclure à ce mode d'existence, voilà qui dépasse les données de l'observation et de l'expérience. L'étude du comportement des formes asexuées et sexuées de ~/<aHt~t p~M!~era en fournit la preuve péremptoire la forme asexuée, Annélide sédentaire, se déplace en rampant, dans les régions non éclairées, à la face inférieure des pierres légèrement surélevées au-dessus du fond; les formes sexuées, qui en dérivent, se comportent exactement de la même façon; elles possèdent pourtant des soies natatoires bien développées; elles peuvent même nager. Si on les excite, soit en projetant sur elles des rayons lumineux, soit en agitant le milieu, elles nagent et s'élèvent vers la surface de l'eau, puis elles retombent au fond. En fait, les Myrianides sexuées n'utilisent leurs soies natatoires que très exceptionnellement, et leur éthologie ne correspond pas à la morphologie comprise d'une certaine manière~. Inversement, d'autres Aanélides, ~l~h/o~M, ~p~<a?~os!M, 0</OH<o~u~M, Exogone, etc., bien que dépourvues de soies « natatoires » mènent une vie errante et nagent au moyen de mouvements ondulatoires. Rien, dans leur constitution anatomique, n'indique ces conditions éthologiques tout indique, au contraire un mode de vie différent. Tout l'indique également pour bien d'autres animaux. Quiconque examine le corps d'un Serpent ne manque pas de penser que cet animal rampe sur le sol et nul ne songe à le prendre i. L. Dehorne, Comportement des formes agames et sexuées de la Myrianide, Bt~. biol. F)-<!?!c<'e/ Bf/~x/M~, 1918.


pour un animal nageur. Bien des Serpents nagent, pourtant, vont fréquemment à l'eau et s'y comportent comme dans leur milieu « naturel ». La Couleuvre à collier (Tropidonotus natrix) se jette à l'eau en poursuivant une Grenouille, elle nage très vite en maintenant sa tête au-dessus de la surface; la Couleuvre vipérine (Tropidonotus viperinus) est un véritable Serpent aquatique, vit plus souvent dans l'eau que hors de l'eau. Ces Reptiles nagent au moyen de mouvements ondulatoires; ils n'ont aucun organe spécial et ne se distinguent en rien des Couleuvres à mœurs terrestres (ZcimenMUM't~t/Paum, C~M~er~ea/arM, Coluber longissimus, Coronella girundica, etc.).

Pour peu que l'on porte son attention sur les diverses « adaptations » on multiplie aisément les constatations du même genre. Récemment, D. Keilin a cru remarquer une concordance étroite entre la constitution du pharynx des larves de certains Diptères et le régime de ces larves. Le plancher du pharynx des larves saprophages porte des côtes chitineuses longitudinales, tandis que celui des larves parasites est complètement lisse. Le régime saprophage nécessiterait, sans doute, une filtration que ne nécessiterait pas l'absorption des sucs Cette constatation conduit son auteur à redresser les faits connus touchant les mœurs de diverses larves. Telles qui passaient pour saprophages ont été, du coup, considérées comme carnivores la constitution du pharynx devient un critère sûr. Mais les exceptions ne tardent pas à surgir. Voici des larves vivant dans les fruits, dont le pharynx possède des côtes bien développées, de même que des larves mineuses de feuilles L'anatomie ne renseignerait-elle plus sur l'éthologie? Il sufnrait d'admettre que les tissus végétaux sont absorbés à l'état de décomposition et, du coup, des larves phytophages se transformeraient en saprophages. On pourrait aussi penser que ces larves ont subi un changement de milieu et n'ont pas encore perdu )a forme antécédente. Cependant, W. R. Thompson~ aperçoit des i. D. Keilin, Recherches sur les larves des Diptères cyctorphaphes. Bul. se. France et Belgique, 19) S, p. 128.

2. D. Keilin et Picado, Biologie et morphologie larvaire et'~nas~ejo/M striala, mouches des fruits de l'Amérique centrale, Bul. Sci. Franceet Betgique, t. XLVIH, 1914,19J&.

3. W. R. Thompson, Recherches sur les Diptères parasites. Bul. biol. France et Belgique, 1920.


côtes dans le pharynx d'une larve parasite, aux stades II et III de son évolution, alors que son pharynx était lisse tout au début. cette larve, pourtant, ne change pas de régime! On pourrait néanmoins imaginer que le régime change, mais cela ferait bien des hypothèses pour sauver un concept traditionnel. Examinons enfin un dernier exemple. Les Oyats (Psamma a~eHana) sont des plantes communément utilisées pour fixer les dunes, et l'on fait remarquer d'ordinaire la « curieuse adaptation H de cette Graminée, dont les rhizomes s'allongeraient indé finiment dans le sable, en fonction même de la faible consistance de ce sol et comme pour s'accrocher à lui. Or, si l'on analyse de près le processus, on constate aisément que l'Oyat suit une marche inverse; il ne s'enfonce nullement dans le sable, mais, constamment recouvert par lui, il s'accroit en dehors c'est tatigeaérienne qui s'allonge à mesure que le sable s'accumule et l'enterre. Le mécanisme est le suivant lorsque quelques touffes d'Oyats ont pris racine sur une dune, le vent souffle sur elles, se divise à leur contact et perd une partie de sa force; le sable qu'il transporte n'étant plus soutenu tombe, et tombe au pied des touffes. Progressivement ensevelies, les plantes poussent et se dégagent du sable, tandis que les parties les plus anciennes deviennent souterraines. Par elles-mêmes, ces parties souterraines ne fixent nullement le sable, leur allongement ne dépend pas de l'instabilité du sol et l'on s'en aperçoit aisément lorsque les flancs d'une dune ravinée par le vent ont leur base creusée par les vagues un effondrement se produit; ni rhizomes, ni radicelles, si longs soient-ils, ne retiennent plus le sable; la ruine commencée continue sans arrêt. Elle continue, et les Oyats l'accélèrent: le vent projette contre le sable les tiges et les racines mises à nu et ces chocs répétés contribuent à désagréger les grains « l'adaptation » des Oyats aux sols mobiles est purement imaginaire 1.

Tous ces faits démontrent, jusqu'à l'évidence, combien il est aventureux de reconstituer un genre de vie, un habitat, au moyen d'informations d'ordre purement morphologique. Le procédé, il faut y insister, n'en est pas moins érigé en principe, et transporté du domaine des organismes actuels à celui des formes fossiles i. E. Langrand, Les Oyats et les dunes, Feuille des jeunes naturalistes, i912


Dolloi défend l'idée de la «paléontologie éthologique qu'AbeI~ accepte et développe longuement. Un court examen suffit, après tout ce qui précède, pour apercevoir sur quoi repose cette reconstitution des mœurs fossiles. En quelques formules brèves et péremptoires, Dollo établit les rapports entre la forme de la queue des Poissons et leur habitat; la queue hétérocerque bilobée indiquerait un bon nageur; la queue hétérocerque frangée un mauvais nageur ainsi que l'habitude de vivre au fond. La disposition des yeux fournirait des indications analogues les yeux des bons nageurs seraientmarginaux, les yeux des mauvais nageurs centraux et ces ditférences correspondraient à autant d'adaptations étroites. Ces affirmations surprennent un peu, dès l'abord; mais elles paraissent tout à fait étranges quand l'auteur prétend les étendre des Poissons aux Trilobites et à d'autres Arthropodes la disposition des yeux et de l'extrémité postérieure du corps aurait exactement la même signification chez tous ces animaux. Dollo oublie l'organisme pour ne voir que le milieu, ou s'imagine que tous les organismes sont tous constitués de la même manière, sans se douter que les différences morphologiques qui les séparent traduisent une différence constitutionnelle.

D'autres auteurs3 ont voulu appliquer les mêmes principes pour découvrir les mœurs d'autres animaux fossiles. 'La multiplicité des hypothèses faites au sujet d'une seule espèce en montre toute la valeur. Le Struthiomimus altus est un Dinosaurien à cou très allongé et à pattes thoraciques relativement courtes. Partant de ces deux données principales, Osborn a successivement supposé que S. altus était un animal coureur ou un herbivore se dressant sur ses pattes abdominales; C. W. Beebe le considère comme un insectivore fouillant les termitières et les fourmilières; B. Brown en fait un carnivore s'attaquant aux petits Crustacés et Mollusques, tandis que W. K. Gregory imagine l'existence d'une membrane réunissant les membres thoraciques au cou et pense qu'il s'agit d'un arboricole. Aucune de ces hypothèses ne repose naturellement sur une donnée solide.

1. L. Dollo, Paléontologie éthologique, Bull. Soc. &e~ juill. !9'0_ 2. Abel, Gt-Mt~zSce der .Pai'a'oMo!o<?:<' der tVM'6eM:e)'e, Stuttgart, 1912. H. F. Osborn, Skeletal adaptations of 0)'K:<o~M. S~-i«/t:omtn!M!, Tyt-Mnosaurus, B!< of the ftMet-. Mus. o f nat. hist., t. XXXV, 19n.


Et l'on regrette qu'il faille s'arrêter à de pareilles fantaisies. Elles ont toutefois un intérêt; elles mettent en complet relief la conception courante de l' « adaptation );. Par un moyen ou par un autre, il faut que la conformation anatomiquo des organismes et leurs conditions d'existence concordent parfaitement. Que cette idée dérive d'une illusion, nous venons de nous en convaincre par l'examen de quelques-uns des cas les plus expressifs. Nous pourrions en examiner bien d'autres encore, mais ils ne nous apprendraient rien de plus. L'illusion provient du fait que l'adaptation est généralement envisagée d'un point de vue assez étroitement morphologique. Dans un organisme, la forme attire dès l'abord l'attention et les observateurs inclinent très naturellement à tout subordonner aux dispositions anatomiques. L'erreur commise mène à l'impasse dans laquelle nous nous trouvons engagés ayant établi en principe la concordance des formes et des conditions, nous ne parvenons à rendre compte de l'origine de cette concordance par aucune hypothèse satisfaisante. Du coup, notre confiance dans la valeur du principe se trouve fortement ébranlée; nous sommes conduits à l'examiner de plus près, et ce nouvel examen nous détermine à l'abandonner, à nier que la concordance des formes et des conditions soit un fait nécessaire. III' L'ADAPTATION, PROCESSUS PHYSIOLOGIQUE.

Le problème de l'adaptation se pose alors tout entier. Il se pose dans des conditions nouvelles, puisque le point de vue morphologique nous échappe et que nous risquons de demeurer sans guide. Sur quoi nous appuierons-nous désormais, dans quelle voie nous engagerons-nous pour atteindre le phénomène et tenter son analyse?

La seule voie rationnelle qui s'ouvre devant nous est celle qui conduit à envisager le phénomène sous ses divers aspects, au lieu de se borner à ne scruter que l'une de ses faces. Et c'est se borner étroitement que d'attribuer aux seules dispositions morphologiques le pouvoir de mettre l'organisme en correspondance avec ses conditions d'existence. Sûrement la conformation des organes et leur agencement interviennent pour leur part dans la manière de vivre d'un animal ou d'une plante; mais ils ne dominent pas


ces conditions au point de s'identifier avec elles; ils n'interviennent que dans la mesure où ils sont associés au jeu des échanges que l'organisme effectue avec l'extérieur.

i° Le jeu des échanges.

C'est, en effet, dans ce jeu'des échanges que résident essentiellement- les conditions d'existence quelles qu'elles soient. Les organismes tirent des milieux extérieurs des matériaux variés, mais ils ne les en tirent pas en toutes circonstances, ni toujours de la même manière; il les en tirent en fonction des influences extérieures, éclairement, température, état hygrométrique, état vibratoire, émanations diverses, etc.; suivant leur mode d'action, celles-ci donnent aux organismes la possibilité de continuer les échanges ou la leur enlèvent. Si les échanges continuent, et de manière à maintenir l'organisme en santé, ces organismes vivent dans les conditions données la continuation, par elle-même, signifiera qu'ils sont adaptés à ces conditions. Si les échanges s'arrêtent ou deviennent insuffisants, les organismes dépérissent et meurent ils ne sont pas adaptés.

L'essentiel réside donc dans la possibilité des échanges. Or, cette possibilité doit être conçue en dehors de toute disposition morphologique. Il suffit, pour s'en convaincre, d'envisager les organismes monocellulaires, et tout spécialement ceux que n'entoure aucune enveloppe cellulosique ou minérale. En rapport immédiat avec le milieu, ces organismes effectuent leurs échanges très directement; les déplacements continuels, le brassage de leurs parties constituantes facilitent ces échanges aussi bien que les interactions moléculaires. Ces Monocellulaires n'ont pas tous, il s'en faut, la même forme extérieure; mais cette diversité ne tient à l'existence d'aucun organe différencié qui déterminerait, par sa présence même, une condition nouvelle capable de modifier le jeu des échanges. Les différenciations que l'on observe chez certains Monocellulaires n'ont pas la valeur morphologique d'organes et n'influent nullement sur le mode d'interaction moléculaire. Tout ce qui pénètre dans le sarcode diffuse directement dans sa masse, sans que la diffusion dépende d'un appareil spécial d'un mécanisme délicat et compliqué les dispositions morpho-


logiques n'interviennent vraiment pas dans le jeu des échanges de ces organismes.

Et cependant ils ne vivent pas dans des conditions quelconques. A ne prendre que les Bactéries, les mieux étudiées à ce point de vue, on constate que les unes respirent au moyen de l'oxygène libre et les autres au moyen de l'oxygène combiné; chacune a un régime alimentaire qui lui est propre et les différences, à cet égard, sont considérables, depuis les Bactéries qui ne peuvent vivre sans soufre et se passent presque complètement de substance organique (Fe~t~oa, ZaMproc~M, etc.), jusqu'à celles qui se développent exclusivement sur les substances organiques. Relativement à celles-ci, d'ailleurs, on observe une spécialisation assez. grande. L'éclairement et la température conditionnent également la vie des Monocellulaires en général. D'une manière générale la lumière accélère les échanges d'oxygène, et l'intensité des oxydations entraine la destruction du sarcode. Les influences thermiques s'exercent aussi sur l'activité des échanges; mais toutes les Bactéries ne supportent pas également la même température. Pour les unes, les échanges s'effectuent dans les meilleures conditions entre 15 et 20", pour d'autres autour de 38 à 41°, quelques-unes, même, vivent à des températures très élevées (60°, 70* et au delà) qui détruisent la plupart des sarcodes.

Pour tous les Monocellulaires, nous ferions des constatations analogues. Chacun d'eux vit dans des conditions déterminées; dès que ces conditions sont remplies, non seulement il vit, mais il se développe et se multiplie, ce qui revient à dire que ses échanges avec l'extérieur s'effectuent régulièrement, qu'ils suffisent pour maintenir l'intégrité de l'individu, augmenter sa masse et provoquer sa multiplication. C'est cette continuité des échanges assurant la persistance des organismes qui déunit. l'adaptation d'un point de vue statique.

Mais un autre point de vue s'impose, qui nous montrera l'adaptation tout entière.

Un organisme quelconque ne vit pas constamment dans des conditions toujours comparables entre elles. Soit qu'il se déplace, soit que le milieu subisse une modification. les échanges de cet organisme avec l'extérieur subissent des variations. Que se passe-


t-il alors? Nécessairement les échanges se modifient; divers signes l'indiquent et notamment, dans le cas des Bactéries, les variations de leurs sécrétions suivant les influences auxquelles elles sont soumises, la virulence augmente, ou diminue ou même naît et se développe. On connaît l'expérience de Vincent qui consiste à rendre pathogènes des microbes saprophytes (Bacillus Me~a~ieWtOH Bacillus mesentericus vulgatus) en les accoutumant progressivement aux humeurs du Cobaye ou du Lapin. C'est, du reste, un cas particulier du procédé général d'exaltation ou d'aËaiblissement. Le résultat dépend, d'ailleurs, il importe de le dire, de l'organisme utilisé; ainsi le bacille du Rouget devient plus virulent pour le Porc en passant par le Pigeon, et moins virulent en passant par le Lapin.

On obtient des résultats analogues en modifiant les échanges~ ',t par d'autres moyens. Le vieillissement d'une culture au contact de l'air atténue la virulence; la double action de la chaleur et de l'air produit le même effet. Enfin, l'influence des rayons ultra-violets détermine des effets variés la virulence du bacille de la tuberculose diminue après une minute d'exposition, il perd la propriété de pousser sur la pomme de terre après trois minutes d'exposition il meurt après dix minutes.

Ces divers résultats témoignent, incontestablement, d'une modification des échanges; l'organisme reçoit de l'extérieur des matériaux différents, à un titre quelconque, de ceux qu'il recevait précédemment; à son tour, il rejette à l'extérieur des substances différentes de celle qu'il rejetait; il en rejette des quantités variables. Au surplus, les modifications peuvent être telles que les échanges s'effectuent mal et que l'organisme meure plus ou moins vite.

Les conséquences d'une variation des conditions sont donc diverses, extrêmement diverses; elles vontd'un simple changement du métabolisme, jusqu'à la destruction, en passant par tous les degrés d'une nutrition plus ou moins active. Quand les échanges cessent et que l'organisme meurt, il ne nous intéresse évidemment plus; mais quand les échanges continuent et que l'organisme survit, nous sommes en droit de dire que cet organisme est adapté aux conditions nouvelles du milieu. Entre cet organisme et ce milieu s'est établi un nouveau système d'échanges durable, et


c'est dans l'établissement de ce nouveau système d'échanges, permettant à l'organisme de vivre, que consiste l'adaptation considérée du point de vue dynamique.

Bien évidemment, le nouveau système d'échanges ne s'établit pas forcément d'emblée; le passage d'un milieu dans un autre entraîne souvent avec lui une perturbation, une sorte de rupture d'équilibre, qui se traduit par un dépérissement plus ou moins marqué; quand au bout d'un temps l'équilibre des échanges se rétablit, l'organisme est adapté.

Mais il faut bien s'entendre sur le sens et la valeur du phénomène. Si le terme d'adaptation veut dire, essentiellement, possibilité de vivre, il ne veut pas dire que les conditions d'où résulte cette possibilité soient nécessairement les meilleures. Pour un même organisme, on conçoit plusieurs systèmes d'échanges permettant la survie; on conçoit, aussi, qu'ils ne la permettent pas de la même manière. Suivant la température, la multiplication d'une colonie bactérienne s'effectue avec une vitesse variable et la vitesse traduit indubitablement l'activité du métabolisme. Aux températures inférieures à la moyenne, l'assimilation des substances nutritives est peu intense; elle va croissant, puis diminue de nouveau à mesure que la température atteint l'optimum et le dépasse. Mais tandis qu'aux degrés inférieurs, le sarcode demeure simplement inactif ou peu actif, à mesure que l'élévation thermique augmente, les échanges deviennent de plus en plus rapides et passent par une série de phases; tout d'abord le sarcode se détruit plus qu'il ne se reconstitue; progressivement les reconstructions augmentent, égalent, puis dépassent les destructions; à partir d'un optimum, la valeur relative des reconstructions diminue jusqu'au moment où, après être passées par une nouvelle phase d'équilibre, les destructions reprennent le pas sur les reconstructions et aboutissent à la désagrégation finale. Il y a donc deux températures limites auxquelles le sarcode se maintient sans dépérir ni s'accroître l'organisme alors continue de vivre, il est certainement adapté, mais sa vie est précaire. Entre ces deux termes extrêmes existent évidemment toutes les transitions, tous les degrés de l'activité des échanges.

Ainsi en est-il pour toutes les variations des conditions exté-


rieures. Qu'il s'agisse de température, de lumière, d'humidité, de régime alimentaire, l'activité des échanges connaît des degrés infiniment divers. Du fait qu'un organisme vit, on ne saurait conclure qu'il vit dans les conditions les meilleures. Dans bien des circonstances, ces conditions sont strictement suffisantes. Suivant les organismes, l'adaptation s'établit facilement ou difficilement. Les uns peuvent vivre dans des conditions assez. différentes les unes des autres, témoins l'Épinoche et divers Crustacés qui supportent les eaux douces aussi bien que des eaux salées, voire sursalées. D'autres ne vivent que dans des conditions assez spéciales, tels divers Amphipodes d'eau douce (Niphargus), des Planaires, qui.meurent pour une élévation de température à peine égale à un ou deux degrés. Ces différences sont constitutionnelles; il faut les constater, sans plus. Souvent, à leur propos, les naturalistes parlent d'« adaptation large M ou d'« adaptation étroite a et considèrent volontiers les seconds comme des organismes « spécialisés » descendant d'organismes moins « spécialisés ». Les distinctions de cet ordre, sans intérêt ni valeur, ne reposent sur rien. Nous connaissons simplement les conditions qui, pour un sarcode donné, permettent aux échanges de s'effectuer de telle sorte que la vie persiste l'adaptation se confond avec un processus physiologique et ne renferme pas autre chose. Cette affirmation découle, nécessairement, de tout ce qui précède. II faut, cependant, l'appuyer encore de quelques preuves d'un autre ordre. Que l'établissement d'un système d'échanges durable soit un' terme important de l'adaptation, nul n'en doute, évidemment; mais qu'il soit cette adaptation, on pourrait peutêtre en douter encore. Certes, la structure simple des MonoceHulaires semble bien autoriser à ne tenir aucun compte des questions de forme extérieure; ces organismes, néanmoins, changent de forme en certaines circonstances et il importe d'examiner les rapports de ces changements avec l'adaptation.

Les Bactéries offrent, à cet égard, des faits très significatifs, en raison de leur extrême variabilité morphologique. Suivant les milieux, des individus de même souche affectent des aspects très différents le Bacille diphtérique se raccourcit ou s'allonge, acquiert parfois quelque ressemblance avec les staphylocoques


la forme bacille de Bacillus p)'oo!tosMs correspond à un milieu acide, la forme coccus à un milieu alcalin. D'une façon très générale, une Bactérie peut acquérir les formes les plus diverses. Et tous ces changements, il faut le souligner, coïncident avec des changements de milieu. Or, de toute évidence, la forme n'apporte ici aucune modification aux échanges. Qu'un microbe soit sphérique, allongé, rectiligne, sinueux, toruleux, piriforme, la pénétration des matériaux extérieurs ou la sortie des substances de déchet ne subit aucune modification quantitative, et moins encore qualitative ce n'est pas la forme de la Bactérie qui importe, mais l'intensité de ses échanges et leur nature. La même conclusion s'impose pour tous les Monocellulaires. Lorsque, passant d'une eau relativement pure dans une eau polluée par de nombreuses Bactéries, des Infusoires acinètes (Zh'MOju/it~s elongala) perdent leur style et acquièrent une forme nouvelle, lorsque le style d'autres individus, également placés dans des conditions nouvelles, se raccourcit, que leur plaque basale s'élargit et qu'ils deviennent flottants~, lorsque ces transformations s'effectuent, on ne peut dire qu'elles facilitent les échanges ou les modifient en quelque manière la forme générale de l'Infusoire varie peu, sa surface demeure très sensiblement la même, de sorte que la pénétration des gaz, l'osmose ou l'imbibition, les divers échanges, n'éprouvent de ce chef aucune variation quantitative ou qualitative.

Visiblement, en ce qui concerne les organismes anatomiquement simples, les dispositions morphologiques n'ont aucune importance au point de vue des conditions possibles de vie. De fait, les naturalistes n'y prêtent aucune attention; ils admettent volontiers que ces formes diverses sont la conséquence de la nutrition; implicitement, ils reconnaissent donc qu'elles dérivent de l'adaptation, processus pA~to~/K/Me.

Mais aussitôt que la question se pose au sujet des Pluricellulaires, l'attitude des naturalistes change; la forme acquiert à leurs yeux une importance considérable, ils admettent qu'elle intervient directement et activement dans le processus d'adaptation. Et t. B. Collin, Étude monographique sur tes Acinetiens, .4rc/ de Z'jo~. exp. et ~)., i9ti.


cependant, comment acquerrait-elle une pareille importance? Qu'un organisme soit anatomiquement simple ou compliqué, la persistance de la vie dépend, avant tout, de la possibilité des échanges, le processus d'adaptation reste, dans tous les cas, essentiellement le même, en dehors de toute considération morphologique.

Les plantes en sont une preuve frappante. Suivant les conditions extérieures, et sans rapport nécessaire avec la forme des feuilles, des tiges ou de toute autre partie, les échanges acquièrent une certaine valeur. A la lumière directe du soleil, à divers degrés de lumière diffuse, l'assimilation chlorophyllienne s'effectue avec une intensité corrélative pour une espèce donnée existe un éclairement optimum qui détermine une assimilation maximum. Au-dessus ou au-dessous de cet optimum, l'assimilation s'effectue tout de même, et parfois de manière suffisante pour maintenir, bien ou mal, croissance et fructification. Or, ces différences dans l'assimilation chlorophyllienne se répercutent forcément sur le métabolisme entier de la plante; elles se répercutent donc sur sa constitution physico-chimique. Il est clair que si deux plantes distinctes, quoique de même espèce, ne prennent pas à l'extérieur les mêmes matériaux, qualitativement et quantitativement, ces plantes acquerront deux constitutions différentes; un moment viendra où leurs sarcodes respectifs n'auront plus exactement la même composition. II s'ensuivra des différences dans la structure et le contenu des cellules; il pourra s'ensuivre des différences dans la forme des parties toutes ces modifications seront sûrement consécutives aux variations des échanges, elles ne les provoquent pas. R. Gombes constate que les fortes intensités lumineuses déterminent l'accumulation de composés élaborés dans les parties vertes, tandis que les éclairements faibles déterminent l'utilisation des substance~ dites nutritives'. De son côté, Edm. Rosé" montre que les tissus des feuilles de reMC~MM scorodonia et de Pisuin M~UMM varient suivant que ces plantes se développent en plein soleil ou à divers autres éclairements. Les 1 R. Combes, Détsrmination des intensités lumineuses optima, pour tes végétaux, aux divers stades du développement, Ann. Sei. nat. bot., i9H). 2. Edm. Rosé, Energie Msimi)atriee chez les plantes cultivées sous dluerents éclairements, Ann. M. "<!<. bot. 1913.


différences portent sur la disposition et les dimensions du tissu palissadique formé de deux assises de cellules allongées et nettement distinctes dans le premier cas, ce tissu ne comporte plus que des cellules presque isodiamétriques dont le nombre diminue avec l'éclairement; tous les intermédiaires existent entre les deux structures, en fonction de l'intensité de la lumière. De plus, dans les plantes soumises aux intensités les plus fortes, les grains de chlorophylle sont placés contre la paroi des cellules, tandis qu'il sont uniformément répartis dans les cellules des plantes soumises à des éclairements plus faibles.

Dans chaque cas particulier, la structure correspond à un équilibre des échanges, mais elle n'en facilite ni ne gêne l'établissement. Les variations de la quantité de chorophylle ne constituent pas des « adaptations H à Féclairement, elles expriment simplement des échanges s'effectuant dans certaines conditions; et si ces échanges sont compatibles avec la persistance de la vie, leurs conséquences morphologiques traduiront bien l'adaptation, ils ne seront pas cette adaptation. On constate, du reste, que les variations quantitatives de la chlorophylle ne suivent nullement une marche parallèle à celle des variations de l'éclairement l'assimilation la plus intense correspond à un optimum qui n'est pas forcément l'éclairement maximum. Et, de plus, Griffon constate qu'il n'existe aucun rapport nécessaire entre la structure des feuilles et l'intensité de l'assimilation chlorophyllienne; d'autres facteurs entrent en jeu, et notamment, peut-être, la nature de la chlorophylle.

Tous ces faits mettent bien en relief l'importance primordiale des échanges; ils prouvent que la forme et la structure n'interviennent pas d'une manière immédiate dans la possibilité de vivre. Suivant les conditions dans lesquelles les plantes se développent, un système d'échanges s'établit, en fonction duquel la plante vit ou dépérit, est ou n'est pas adaptée. Quel que soit ce système, dès que la plante se trouve soumise à d'autres conditions, il disparaît et fait place à un autre les plantes qui se développent et continuent de vivre au grand soleil assimilent peu quand elles sont

1. Ed. Griffon, L'assimilation chtorophytiienne et la coloration des plantes. ~)nH.Set.?!a<.&o<.1899.


faiblement éclairées, et réciproquement. La forme et la structure ne jouent, dans ce phénomène, qu'un rôle accessoire, si même elles en jouent un; par contre, il est incontestable que la constitution physico-chimique acquise dans un cas ne correspond pas à l'autre cas, du moins elle n'y correspond que très imparfaitement.. Les plantes héliophiles placées en, lumière diffuse ne puisent pas dans le sol le carbone organique que l'assimilation chlorophyllienne ne leur donne plus, et leurs échanges deviennent insuffisants' l'insuffisance ne tient pas à la forme des racines, qui reste comparable dans tous les cas, mais à laconstitution du sarcode, qui correspond à un autre système d'échanges. Parfois, cependant, si l'on en juge d'après l'apparence superficielle, un rapport direct semble exister entre la forme des feuilles et leurs conditions de vie. Tel est le cas de la Sagittaire dont les feuilles sont rubanées, en flèche allongée, cordiformes, suivant qu'elles sont submergées, flottantes ou aériennes. Les feuilles rubanées paraissent tout spécialement convenir à la vie submergée; elles ne comportent ni stomate, ni tissu palissadique, elles sont relativement minces, et l'on incline à penser que cette forme et cette structure placent les cellules en contact plus immédiat avec l'air dissous dans l'eau. Avant de conclure, toutefois, et d'admettre une concordance de cet ordre, il faut se rendre compte que la vie sous l'eau entraîne des modifications nombreuses et, en particulier, des modifications de l'éclairement. Les feuilles immergées sont dans une situation comparable à celle des feuilles soumises à une lumière diffuse relativement faible. Une expérience très simple le prouve cultivée à l'air libre et à l'obscurité, la Sagittaire n'a que des feuilles rubanées 2; leur structure, au surplus, rappelle de très près celle des feuilles de Stachys développées à faible éclairement minces et sans tissu palissadique3.

Beaucoup d'autres Monocotylédonées aquatiques se comportent de la même manière, leurs feuilles immergées s'allongent en rubans. Pareillement, les Dicotylédonées aquatiques ont un dimorphisme foliaire~ très net, telle Ranunculus aquatilis. Leurs 1. Cebrian de Besteiro et Michel-Durand, Influence de l'éclairement sur l'absorption du glucose par les racines des plantes supérieures, Rev. gén. bot., 1919. 2. Goebel, P/am:en&o!o~:seAe SeAtMerK~en, Marburg, 18S9.

3. Ed. Rosé, op. cit.


feuilles immergées sont découpées en lanières fort étroites et de faible épaisseur, tandis que leurs feuilles aériennes sont entières et relativement larges. Ici, encore, la forme n'a pas de relation nécessaire avec le mode d'existence; la disposition en lanières n'augmente pas sensiblement la surface foliaire, on pourrait même soutenir, sans paradoxe, l'opinion inverse. Le rô!ede)'éc]airement est, au contraire, prépondérant'. En fait, nous retombons dans le cas générât où le système d'échanges transforme la constitution d'un sacorde et détermine, secondairement, une forme extérieure à laquelle nous attribuons faussement une influence favorisante sur les échanges.

Cette erreur qui consiste à concevoir que le changement de forme précède et dirige l'établissement des systèmes d'échanges, que la forme se met, tout d'abord, en harmonie avec les moyens d'existence, cette erreur ressort avec netteté quand on compare des plantes de même espèce, dont les unes poussent dans la plaine et les autres à une altitude élevée. La différence d'altitude entraîne avec elle des différences de tous ordres l'éclairement, en qualité et quantité, la température, la pression, l'état hygrométrique, les courants divers, en un mot tous les éléments qui font le climat, varient d'une manière ou d'une autre. Suivant les conditions, les échanges d'une plante en voie de développement subissent des modifications quantitatives et qualitatives. Par suite, si la plante acquiert, dans chaque cas, un système d'échanges compatible avec l'existence, chaque système, en retour, entraîne la formation d'une constitution bien déterminée qui se traduit dans l'aspect extérieur. C'est ce que mettent en relief les expériences de Gaston Bonnier'2. Tandis que la tige des plantes de plaine s'allonge normalement et que cette tige porte des feuilles espacées, la tige des plantes de montagne reste très courte, semble parfois même faire entièrement défaut, et toutes les feuilles s'accumulent au ras du sol. Ainsi, le Topinambour cultivé en montagne se réduit à une rosette de petites feuilles. Les transformations n'atteignent pas toujours ce degré; mais elles sont toujours assez

i. Soit par diminution de )'intensité de latumiëre blanche, soit parsuppression -de certaines radiations.

2. Gaston Bonnier, Cultures expérimentâtes dans les Alpes et dans les Pyrénées, ~!er.ggnp't'.<'o<)890.


marquées. De toute évidence la respiration, l'assimilation s'effectuent aussi bien sur une plante à tige élevée que sur une plante acaule; elles ne s'effectuent pas de la même manière en raison de la différence d'habitat. Rien n'autorise à dire, néanmoins, que l'existence d'une tige ou son absence facilite ou gêne en quelque mesure les échanges; les deux formes, du reste, se rencontrent aussi bien, quoique pour des espèces différentes, dans les mêmes régions. Toutes, pourtant, vivent et persistent toutes sont donc adaptées, au sens physiologique.

Ainsi, des chemins divers conduisent à la même conception. Qu'il s'agisse d'organismes monocellulaires ou de végétaux pluricellulaires, nous sommes amenés à voir dans l'adaptation un processus essentiellement physiologique. La même conception vaudra-t-elle en ce qui concerne les animaux? Ce sont, à coup sûr, des organismes très compliqués au point de vue anatomique, et l'on pourrait se demander si cette complication n'apporte pas avec elle un élément nouveau très important dans le processus d'adaptation. Certes, nous ne devons pas tenir ces complications pour néghgeables mais nous devons, néanmoins, en faire p?'ou:sou'e~6Ht abstraction et rechercher si le processus d'adaptation ne se produit pas en dehors d'elles. La recherche ne sera pas longue. Tous les animaux appartenant à la même espèce, à la même lignée, n'évoluent pas dans les mêmes conditions; leurs systèmes d'échanges diffèrent, parfois, dans une mesure appréciable, et l'on constate entre eux des différences morphologiques qui n'ont rien à voir avec des différences dans la manière de vivre. Le dimorphisme saisonnier, si fréquent chez les Lépidoptères, met le phénomène en plein relief. Entre la génération du printemps et la génération d'été existe souvent une opposition frappante qu'illustre, notamment, le cas classique de Vanessa ~MHa-profM les individus de printemps sont plus clairs et un peu plus grands que les individus d'automne. Pour d'autres organismes, aux influences saisonnières correspondent des modifications anatomiques plus marquées. C'est ainsi que chez certains Hyménoptères parasites. Isosoma tritici et Isosoma grande étudiés par Webster et Reeves i. Webster and G. Reeves, The wheat straw-worm (Isosoma grande). U. S. Dep. of. ~C. BHf. o/'En<om., M6, i909.


~oso~r ~M~Kgt étudié par Picarde le dimorphisme consiste dans la présence ou l'absence d'ailes. La génération de printemps des Isosoma est aptère, celle de Sycosoter est, au contraire, pourvue d'ailes; mais les individus de toutes les générations vivent exactement de la même manière.

Des changements de régime alimentaire déterminent aussi des modifications morphologiques, notamment des variations du système de coloration des ailes chez divers Papillons. Dans tous les cas, le dimorphisme coïncide indubitablement avec un changement du métabolisme. Température, éclairement, état hygrométrique, régime alimentaire, modifient nécessairement les échanges qu'un organisme effectue avec l'extérieur sûrement, ces modifications des échanges précèdent les variations morphologiques constatées, et les déterminent. A cet égard, les animaux se superposent exactementaux végétaux. Dès lorson peutdirequeles changements de coloration, l'apparition ou la disparition des ailes sont consécutifs aux variations des conditions externes, et qu'en dépit des changements éprouvés, les organismes intéressés continuent de vivre et de se multiplier; il s'ensuit nécessairement que leurs échanges restent, au moins, suffisants. En conséquence, ces organismes sont adaptés mais, en aucune manière, leur adaptation ne tient aux dispositions morphologiques. Ni le système de coloration, ni l'absence des ailes, ni leur présence, ne facilitent en quelque mesure le va-et-vient de ces animaux, ni la rencontre de leur nourriture, ni, d'une façon plus générale, leurs échanges avec 1 extérieur. Aucune de ces dispositions ne prend vraiment part à l'adaptation elles en sont bien une conséquence, puisqu'elles font suite aux variations du métabolisme. Avant toutes choses, il faut que s'établisse un équilibre entre les échanges de l'organisme et l'extérieur, équilibre tel que la substance vivante qui se détruit constamment soit constamment reconstituée et que la reconstitution compense, au moins, la destruction. La traduction morphologique ne vient et ne peut venir que secondairement. Ainsi, nous sommes ramenés, une fois encore, à voir dans l'adaptation un processus physiologique dont il faut soigneusement F. Picard, Contribution à l'étude du peuplement d'un végétal; la faune entomologique du Figuier, Annales du service des Épiphylies, 1919.


séparer les considérations de structure et les dispositions anatomiques effets d'un métabolisme, elles ne' sauraient être ce métabolisme.

Le t'd~e des dispositions morphologiques.

Mais après avoir nettement marqué, du point de vue chronologique, la place des dispositions morphologiques dans les processus d'adaptation, après avoir constaté qu'elles ne sont pas l'adaptation ni ne la déterminent, il convient d'examiner si, à un moment donné et secondairement, elles ne pourraient intervenir dans la possibilité de vivre. Nombre d'entre elles, à coup sûr, en sont complètement indépendantes; si nombreuses soient-elles, cependant, nous ne pouvons pas généraliser sans enquête. N'y aurait-il pas des cas complexes tels que, l'adaptation une fois acquise, l'équilibre d'échanges constitué, les dispositions morphologiques qui s'ensuivent ne deviennent une condition d'existence? 2

Certainement, il en advient parfois ainsi, et nous touchons alors à cette partie du problème qui, pour la majorité des naturalistes, constitue seule tout le problème. Parce qu'une disposition morphologique leur paraît améliorer les moyens d'existence d'un organisme, les naturalistes prennent cette disposition pour une adaptation et accordent à la morphologie la propriété de diriger l'interaction de l'organisme avec le milieu, de régler la quantité et la qualité des échanges. L'analyse critique ruine cette conception, en mettant au jour des faits de divers ordres. En général, nous sommes bien empêchés de dire si une disposition anatomique facilite ou ne facilite pas tel ou tel mode d'existence nous manquons pour cela de termes de comparaison. Quand nous mettons en regard, par exemple, l'appareil circulatoire des Poissons et celui des Mammifères ou des Oiseaux, si nous décidons que ceux-ci réalisent un perfectionnement sur celui-là, nous n'en devons pas moins reconnaître que le métabolisme s'effectue, dans tous les cas, de façon suffisante. En fait notre jugement ne repose sur aucune donnée positive, aucun critère sûr ne nous guide, nous émettons une affirmation sans preuve.

Par contre, nous pouvons aisément apprécier dans quelle mesure une disposition morphologique gêne les échanges. Nous le pouvons surtout, lorsque la vie ne se maintient que d'une façon pré-


caire et que nous apercevons clairement l'obstacle. C'es