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Title : Voyages en France en 1787, 1788 et 1789. Tome 1 / Arthur Young ; première traduction complète et critique par Henri Sée,... ; [préface par Albert Mathiez]
Author : Young, Arthur (1741-1820). Auteur du texte
Publisher : A. Colin (Paris)
Publication date : 1931
Contributor : Sée, Henri (1864-1936). Traducteur
Contributor : Mathiez, Albert (1874-1932). Préfacier
Subject : France -- 1789-1799 (Révolution)
Subject : France
Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31676277k
Type : text
Type : printed monograph
Language : french
Format : 2 parties en 3 vol. (VI-1283 p.) : cartes aux t. I et II, plan au t. I ; in-8
Format : Nombre total de vues : 510
Description : Collection : Les classiques de la Révolution française
Description : Appartient à l’ensemble documentaire : CentSev001
Description : Récits de voyages
Description : Ouvrages avant 1800
Rights : Consultable en ligne
Rights : Public domain
Identifier : ark:/12148/bpt6k1192719
Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-L29-245 (A,1)
Provenance : Bibliothèque nationale de France
Online date : 18/03/2008
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Journal Je Voyages.
M CM. X I
VOYAGES EN FRANCE en 1787, 1788 et 1789
-Ç T.,
I
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
LES CLASSIQUES
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
en préparation
Correspondance inédite du Marquis de Fexriêies> député de la Noblesse Française aux États-Généraux, publiée par M. Henri CARRÉ.
Le Vieux Cordelier, de Camille Desmoulins, publié par M. Albert Mathiez.
Correspondance et Journal de Philippe-Égalité, publiés par M. Amèdée Bkitsch.
LES CLASSIQUES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Publies sous la direction de M. Al BERT MATHIKZ
ARTHUR YOUNG
VOYAGES
EN FRANCE en 1787, 1788 et 1789 prÏSjaère TRADUCTION complète et critique
r~« F par
Henri SÉE
Professeur honoraire à l'Unirersité de Rennes
Correspondant de l'Académie d'Agriculture
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
io3. Boulevard Saint-Michel, PARIS
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réserrés pour tous paji
TOME PREMIER
Journal de lroya<jes
M. CM. XXXI
LES CLASSIQUES
DE LA REVOLUTION FRANÇAISE
Cette nouvelle collection est destinée à grouper dans des éditions critiques, annotées selon toutes les exigences de la méthode scientifique, les principaux textes qui constituent par leur importance les sources les plus remarquables de l'histoire révolutionnaire. Les anciennes collections, comme celle de Baudouin, dirigée par Berville et Barrière (1820-1828, 60 volumes) ou celle de Didot (de 1846 à 1866), dirigéepar François Barrière (28 volumes) et par Lescure (g volumes), n'ont guère publié que des mémoires, qui sont de toutes les sources les moins sûres et même les plus sttspectes.
On était encore tout près des événements. Des raisons de convenances ou de famille interdisaient aux éditeurs, l'eussent-ils désiré, de donner tous les éclaircissements nécessaires. Il leur arrivait souvent de désigner les personnages par des initiales ou de laisser leurs noms en blanc. On prenait avec les manuscrits d' étranges libertés. On les allongeait ou on les raccourcissait selon le cas. Des teinturiers travaillaient sur de simples canevas et des matériaux informes. La critique était dans l'enfance. L'annotation était vague, puisée à la diable dans le seul Moniteur. Il s'agissait moins de dégager la vérité par la confrontation des témoignages authentiques que d'intéresser le grand -public, de l'intriguer, de l'endoctriner aussi en flattant ses goûts. Quelques collections plus récentes, dont la plupart n'ont été
qu'amorcées, ne sont aussi en général que de simples entreprises de librairie, confiées trop souvent à des manauvres de lettres. La grande collection of ficielle des documents inédits concernant l'histoire économique de la Révolution française, tient, bien extendu, une place à part. Elle est destinée à publier surtout des documents administratifs, que les érudits de métier sont seuls à consteller.
« Les classiques de la Révolution française voudraient toucher le grand public cultivé en même temps que les érudits. Les textes qu'ils publieront seront des textes choisis en raison de leur intérêt littéraire et humain autant que de leur valeur documentaire. L'annotation sera confiée à des spécialistes autorisés qui ne se borneront pas à ne donner que des textes authentiques, établis selon les règles de la philologie, mais qui s'ef forceront de les accompagner de tous les éclaircissements de nature à en faciliter aux lecteurs la Pleine intelligence. Ils vérifieront les affirmations et les jugements, renverront aux autres sources qui permettent de les contrôler, ne laisseront dans l'ombre que ce que l'état de la science ne permet décidément pas de saisir.
Sans écarter absolument les mémoires, dont certains sont très précieux, la collection s'ouvrira de préférence aux documents strictement contemporains, à ceux qui, par leur authenticité et par la personnalité de leurs auteurs, sont les plus représentatifs d'une classe, d'une époque, d'une crise, d'un parti ou d'un homme. Comme entrée de jeu, les Classiques donnent aujourd'hui la première traduction complète, exacte et critique qui aura paru dans notre pays des célèbres Voyages d'Arthur Young, qui sont une peinture saisissante de l'état économique, social et politique de la France à la fin de l'ancien régime, et au début de la Révolution. C'est la préface nécessaire du drame, une préface écrite d'une phime aisée et spirituelle par un observateur remarquable et impartial, bien placé pour tout voir puisqu'il fréquente les milieux de la Cour, loge chez les La Rochefoucauld, et fait porter son enquête sur toutes les classes, dans les auberges des rotdiers comme dans les manoirs seigneuriaux et dans les salons nobles ou bourgeois.
On ne peut pas lire son livre, le suivre à la course dans ses rapides déplacements, sans l'aimer, ce jovial anglais que n'a pas même effleuré l'apostolat méthodiste des Wesleyens et qui reste un fils libre, un fils épanoui de l'Old Merry England. Il a du bon sens. Quand il assiste par curiosité aux pompeuses cérémonies de la Cour de Versailles, à l'investiture du Cordon bleu au duc de Berry âgé de 10 ans, il n'en ressent aucune émotion. Le lyrisme monarchique est absent de son cœur. C'est un homme positif. Le dîner du roi en grande cérémonie lui fait prendre en pitié le pauvre monarque « Si j'étais roi, je balaierais les trois quarts de ces stupides formalités » II connaît es qui fait le prix de la vie. Il ne manque jamais de noter soigneusement les mérites ou les démérites des auberges oit il s'arrête, il note si la table est bonne et il s'intéresse aux plats qui lui sontinconnus .] le vois humant le vin français de son nez aux larges narines et le buvant ensuite à petits coups en faisant claquer la langue sur le palais. Il ne nous laisse pas ignorer qu'il a trouvé le vin de Càhors supérieur au meilleur porto et qu'il en a fait emplette d'une barrique qui malheureusement arrivera en mauvais état dans sa maison anglaise. Quand on ne lui sert que de la piquette, il est de mauvaise humeur, mais il lui faut aussi des plats bien garnis. Il note qu'il est mort de faim à Berny.
C'est un gaillard qui n'a pas les yeux dans sa poche. Il ne regarde pas toujours les champs de blé, les luzernes et lesturneps, il dévisage la beau sexe, il le fait rougir parfois et regrette que le temps dont il dispose ne lui permette pas de s'attarder à conter fleurette.
Si l'agronomie est la principale de ses préoccupations elle ne l'absorbe pas tout entier, bien loin de là. Il s'intéresse à tout, décrit les vieux monuments, les parcs à l'anglaise, les paysages pittoresques, comme les laboratoires des savants, celui de Guyton de Morveau et celui de Lavoisier il aime le spectacle, se pique d' apprécier les pièces et les acteurs, il interroge partout les gens les Plus qualifiés, les spécialistes comme nous dirions, et toujours il prend des notes qu'il couche toutes chaudes sur ses carnets dans
une langue précise et savoureuse, tout à fait dénuée des grâces maniérées du siècle. Il écrit comme il mange, avec le mime naturel.
C'est ce qui me le rend sympathique. Je le sens très près de nous, avec son amour des réalités, son bon sens solide mais aiguisé, sa joie de vivre, sa liberté de propos et l'indépendance de ses jugements.
C'est un bourgeois. Il est heureux sans doute de fréquenter les nobles, d'avoir accès dans les châteaux, mais il reste dans sa classe. Il n'a rien de M. Jourdain. Les frivolités des salons, les élégances mondaines ne lui disent rien qui vaille. Il n'aime pas qu'on parle pour ne rien dire.
C'est un Anglais, non pas un Anglais étroit qui ne trouve qu'à blâmer chez les peuples voisins, mais un Anglais du siècle de la Raison, ouvert à toutes les nouveautés, aimant à raisonner ses jugements, capable de s'instruire et rempli de respect pour .r le progrès. Ce qui le frappe, c'est naturellement les différences de civilisation et de mœurs qui séparent son pays du nôtre. Il les note avec force et avec candeur. Il lui déplaît, quand il mène la vie de château, d'être obligé de s'habiller pour le déjeuner. En Angleterre, c'est bien plus commode, on ne s'habille qu'une fois par jour pour le dîner Il reconnaît la beauté de nos routes, mais il les trouve peu fréquentées, désertes, très différentes des mauvaises routes anglaises. Il vante le moelleux de nos lits, mais il déplore l'incommodité de nos auberges, la saleté repoussante de leur personnel et, comme il ne répu.gne pas au mot cru, il qualifie telle servante de fumier ambulant. C'est un peintre des mœurs en même temps qu'un- observateur avisé de ta vie publique. Ses jugements politiques sont souvent très pénétrants. Mais ils sont toujours d'un Anglais. Quand il apprend, après le 14 juillet, que l'Assemblée s'est 'mise au travail de la Constitution, il ne se retient pas d'écrire que si elle imite la Constitution anglaise, elle fera le bonheur de la France, mais que, si elle s'en écarte, toutes les calamités sont à prévoir.
Bref il m'a semblé que la personnalité d'Arthur Young ajoutait à la valeur documentaire de son livre si varié un élément très
vif d'intérêt. On est entraîné par son naturel et par sa bonne humeur.
J'ai eu la bonne fortune de trouver en M. Henri Sée non seulement le spécialiste le plus compétent des questions économiques de la fin du xvin8 siècle, mais encore un anglicisant pour qui la langue de nos voisins est depuis longtemps familière. M. Henri Sée a traduit lui-même l'édition anglaise des Voyages la plus complète. Il les a commentés comme lui seul pouvait le faire. Les notes de tout genre qu'il a mises au bas des pages contenteront les plus difficiles. Je tiens à le remercier publiquement de son concours.
Mais je tiens aussi à dire à M. Max Leclerc, qui n'a pas hésité à me faire confiance et à lancer d'un seul coup ces trois gros volumes, toute ma reconnaissance et celle des historiens. Il n'a rien épargné pour que la présentation typographique de ces volumes soit digne de la réputation de sa maison.
J'espère bien que le- succès récompensera, ce bel effort. Albert Mathiez.
INTRODUCTION
I. LA VIE D'ARTHUR YOUNG (i).
Arthur Young est né à Whitehall (Londres) en 1741. Il appartenait à une famille de gentilshommes campagnards, fixés depuis plus d'un siècle à Bradfield. Il était fils d'Arthur Young (1693-1759), recteur de Bradfield, dans le Suffolk. Sa mère, Anna-Lucretia Coussemaker, était fille d'un Hollandais, venu en Angleterre avec Guillaume III d'Orange. Son père et sa mère étaient, l'un et l'autre, lettrés et intelligents. Dès 1748, le jeune Arthur fut mis à l'école, dans la petite ville de I^evenham il s'y montra peu appliqué, mais il était d'une intelligence vive et précoce à 12 ans, il visita Londres et on le mena voir le célèbre auteur Garrick, qui lui fit une grande impression c'est de ce moment que date son goût pour le théâtre.
En 1758, il fut mis en apprentissage chez les Robertson, des marchands de la ville de Lynu, mais il montra peu d'aptitude pour le commerce. Il ne songeait qu'à écrire des livres déjà, à l'école, il avait projeté de composer une histoire d'Angleterre en 1758, il écrit quatre nouvelles, et, en 176z, il fonde une revue, The Universal Mîiseum. Il s'intéressait beau(1) Voy. Arthur YOUNG, Autobiography, éd. Betham-Edwards, Londres, 1898 Dictionary of National Biography, art. Arthur Young (par Henry HIGGs). Voy. aussi Prothero (I^ord Erne), Pioueers and Progress of the English Farming, 18S8, 2e éd. 1926.
coup aussi (et ce sera son goût dominant) aux questions économiques et politiques c'est des 1759 qu'il publia ses Reflections on the present State of Affairs at Home and Abroad. Cependant, il lui fallait trouver un métier pratique. En 1763, il entreprit une exploitation agricole, qui comprenait 20 acres, auxquelles furent adjointes les 80 acres d'une ferme qui appartenait à sa mère, ce qui faisait, en tout, environ 40 hectares. En 1766, il loua une ferme de 300 acres dans le comté d'Essex, mais il réussit médiocrement, tandis que son successeur y fit fortune. Sur ces entrefaites, en 1765, il avait épousé Martha Allen, mariage qui ne fut pas très heureux. Cependant, Arthur Young est de plus en plus féru du métier d'auteur. En 1767, il écrit The F armer' s Letters to the Peuple of England. Puis, en 1768, ayant fait un voyage dans le midi de l'Angleterre, il écrit le premier de ces fameux journaux de voyages, qui devaient illustrer son nom c'est A Six Weehs Tour through the Southern Counties of England, ouvrage qui obtint un grand succès, puisqu'une troisième édition en parut dès 1772. Arthur Young déclare lui-même, sans fausse modestie, que, pour la première fois, étaient exposées au public les pratiques agricoles du Norfolk, et que le livre, depuis, a est devenu fameux dans tout le monde agricole» ce fut, ajoutet-il, le point de départ de tous les progrès qui seront accomplis dans le demi-siècle suivant (1). Il se vante encore d'avoir, le premier, dans des récits de voyages, donné une attention particulière aux choses de l'agriculture. En 1770 et 1771, il décrit, de même sorte, le Nord et l'Est de l'Angleterre (2). Mais, chez lui, le théoricien valait mieux que l'homme pratique ayant loué une nouvelle ferme de 100 acres à North Mimms (Herfortshire), il n'y fit que de médiocres affaires et il songea un moment, nous dit-il, à partir pour l'Amérique. Comme écrivain, il continue à avoir d'honorables succès en 1774, il publia sa Political Arithmetic, « l'un de mes meilleurs (1) Aulobiography p. 44.
(2) Six Monihs Tour through the North of England (1770) et Farmer's Tour Throtigh the East of England (1771).
livres dit-il, qui fut traduite en plusieurs langues (i) et lui valut le titre de membre de la Société Royale de Londres. En 1776, il accomplit, en Irlande cette fois, un autre voyage, dont le récit doit paraître quatre ans plus tard (2). D'ailleurs, en 1777, il s'établit en ce pays comme agent de I,ord Kingsborough et garda cette situation jusqu'en 1779. 1784 est une année importante dans sa vie, car c'est alors qu'il entreprend la publication de ses Annales d'Agriculture, qui paraîtront jusqu'en 1809, formant une collection de quarante-sis volumes. les Annales furent bientôt réputées et bien des hommes illustres ou distingués y collaborèrent tels, Bentham, Coke of Holkham, Priestley, Lord Townshend. C'est dans la même année 1784 qu'il fait la connaissance de celui qui deviendra son fidèle ami, Lazowski, qui est venu visiter l'Angleterre, avec les deux jeunes fils du duc de I^a Rochefoucauld-Liancourt, et que commencent ses relations avec ce dernier personnage. Kn 1785, à la mort de sa mère, il devient le propriétaire de Bradfield, propriété où il ne cessera de résider jusqu'à sa mort.
Arthur Young continue à s'occu oer de culture, mais son occupation favorite, c'est de voyager et d'écrire. En 1785, il va voir les Bakewell, les célèbres agronomes. Puis, en 1787, sur l'invitation de Lazowski, il entreprend son premier voyage en France. Il va enfin pouvoir, après une sérieuse enquête, comparer ce pays avec l'Angleterre. En ses trois voyages (17S7, 1788, 1789-1790), il recueillit de nombreux renseignements, à l'aide desquels il composera ses fameux Travels in France (1792), dont une deuxième édition parut en 1794, et qui furent traduits en plusieurs langues (3). Dans les intervalles de ses voyages, il continuait à s'occuper des affaires publiques en 1788, député par les producteurs de laine du Suffolk pour porter au Parlement une pétition hostile au Wool(i) Diijà en 1770, son Guide du Fermier avait été traduit en français par Fresuais, en 2 volumes (Bibi. Nat., 5. 15.200).
M Voy. A Tour in IreUnd (1776- 1 778), éd. Constantia Maxwell, Cambridge, University Press, 1925.
(3) En français, des 1793.
Bill, il publie deux brochures sur la question, sans d'ailleurs obtenir gain de cause.
Iva Révolution française, aux débuts de laquelle il assista, lui fit une grande impression. Il approuvait les réformes essentielles qu'elle accomplit, mais il en réprouvait les violences et se prononçait fortement pour le système des deux chambres et un régime censitaire bien plus accentué que celui qui fut adopté par la Constitution de 1791. A la France, en 1791, il emprunta l'idée d'une sorte de garde nationale, la horse militia, mais qui, à son idée, devait se composer uniquement d'hommes possédant une propriété (1). Il semble, d'ailleurs, que le DixAoût l'ait rendu définitivement hostile à cette Révolution, qu'il avait vue d'abord avec assez de sympathie (2). C'est en 1793 que fut créé le Bureau d'Agriculture Young en fut ncmmé secrétaire au traitement assez maigre de 400 1. st. par an, et il devait exercer cette fonction pendant de longues années. Il vendit sa propriété du Yorkshire, mais resta fidèle à son vieux Bradfield. Il continua aussi à diriger les Annales d'Agriculture et à publier des ouvrages d'agronomie, comme la General View of the Agriculture of the County of Suffolk, en 1794. Il avait entrepris également un grand travail sur l'agriculture (The Eléments and Practice of Agriculture), en dix volumes, qui fut recopié par son secrétaire, W. de Saint-Croix, mais qui ne fut jamais publié (3). De son mariage, Young avait eu trois filles et un fils. Sa fille Enzabeth, mariée, mourut en 1794, puis, en 1797, il perdit sa plus jeune fille, Maria, qu'il appelait familièrement Bobhin, la bien-aimée de son cœur, et qui n'avait que 9 ans. Il ne se consola jamais de ce deuil, et ce grand chagrin transforma son caractère il manifesta une dévotion extrême, lui qui semble (1) Voy. Autobiogmphy, pp. 203 et sqq. II déclare que sa proposition, –exposée dans son The Exemple of France, – lut approuvée var le gouvernement anglais, mais le rendit impopulaire « amnng the whole race of refor :r.ers and Jacobins». Voy. aussi De. la Révolution française, ci-dessous. (2) II disait: 4 I,a Révolution antérieure au 10 août différait aussi profondément de ce qu'elle devint aorés cette date que le jour diffère de la nuit. (3) Il est conservé au British Muséum (Addit. Mss. 34821 et suiv.). On trouvera dans ce même dépôt sa Correspoudauce [îbiâ., 31.S20) et les nombreuses lettres qui lui furent adressées (Ibid., 35.raG à 35.133).
avoir été jusque-là assez indifférent en matière de religion. Il devint aveugle en i8o8 et mourut en 1820.
Il était célèbre, non seulement en Angleterre, mais en France, dans toute l'Europe et aux États-Unis. Dans sa jeunesse et son âge mûr, il semble avoir aimé le monde la douceur de son commerce et ses hautes qualités d'intelligence lui valurent beaucoup d'amis, quelques-uns chers à son cœur, comme Ch. Burney, John Symonds, Lazowski. Il eut nombre de correspondants illustres, comme Priestley, I,a Fayette, George Washington (1).
II. LE CARACTÈRE
Peut-on se faire une idée un peu nette de l'homme ? Nous n'avons guère pour nous renseigner que son Autobiography et ses volumes de voyages, notamment les Travels in France. Un trait de son caractère, qui apparaît assez fortement, c'est la franchise jamais, semble-t-il, il ne déguise sa pensée. Il semble avoir eu une humeur spontanée. Impressionnable, il est sensible à l'influence des événements prompt à la sympathie et aussi à l'antipathie. Souvent gai, de bonne humeur, il a aussi des moments de dépression nerveuse, un fond de mélancolie, une sentimentalité, qui explique, en grande partie, la K mélancolie religieuses, qui, jamais, ne devait l'abandonner dans la dernière partie de son existence.
Esprit vif, doué d'une grande mémoire et d'un jugement sain, ennemi des idées vagues et des considérations nuageuses, observateur attentif, il avait des aptitudes marquées pour les sciences physiques et naturelles, pour celles-ci surtout. Il a foi essentiellement dans la méthode expérimentale, dont il ne cesse de vanter les bienfaits. Ce qui le séduit dans les sciences, ce sont moins les théories de large envergure que les applications pratiques dont elles sont susceptibles. Il a entrepris lui(1) I,es lettres que Washington lui avait adressées furent publiées des 180T, sous le titre Letters from Gaiïrai Washington to ArUmr Youtig Esq., Inondera, :Roi.
même quelques expériences de chimie agricole (i), et, lorsqu'il se rencontre avec d'illustres savants, comme Guyton de Morveau et Lavoisier, il veut les inciter à entreprendre des travaux de ce genre.
III. SENTIMENT DE I/ART ET DE LA NATURE Arthur Young avait certainement quelque culture littéraire il aimait le théâtre, comme le montrent ses Voyages en France, la musique dramatique, mais, à cet égard, ses goûts sont assez exclusifs seule, la musique italienne le charme, et il juge sévèrement Grétry, dont les opéras lui semblent bruyants et peu harmonieux. En peinture, il admire surtout les artistes italiens des XVIe et xvne siècles, mais sans manifester aucun goût bien personnel, comme on peut en juger par son Voyage en Italie. En architecture, il est également classique il admire les monuments romains la Maison Carrée de Nîmes notamment lui fait une grande impression il fait l'éloge de la colonnade du Louvre. Mais il n'apprécie ni l'art du moyen âge. ni celui de la Renaissance les plus belles cathédrales, Amiens, Reims, ne rémeuvent nullement à peine leur décerne-t-il cet éloge banal elles sont « bien bâties » ou richement ornées à Toulouse, il ne mentionne pas Saint-Sernin les beaux monuments de Poitiers ne le frappent en aucune façon. Il ne loue que les villes « bien bâties », aux rues larges et rectilignes le pittoresque des vieilles cités, aux mes tortueuses, le laisse indifférent, il les condamne, au nom de 3'hygiène. Et cependant, le goût du gothique apparaît en Angleterre dès i76o on sait qu'Horace Walpole manifesta pour cet art un enthousiasme fervent (plus fervent que sûr, car le fameux Strawberry Hall, qu'il fit édifier de 1750 à 1774, n'était guère que du faux gothique) (2). Arthur Young, qui n'est ni un (1) Voy. Autobiography, pp. 147 et sr^c!.
{2) Voy. Paul La vie d'un dihlianic. Horace Walpole, Cacu, 1924 (Thèsc de lettres) René Schneidek, Le rôle artistique d'Horace Walpole d'après un ouvrage historique (Revue de Synthèse historique, décembre 1924).
artiste, ni un dilettante, reste tout à fait à l'écart de ce mouvement.
Par contre, il a le goût du jardin anglais, dont la mode était bien plus répandue que celle du gothique il en aime les allées sinueuses, qui lui semblent reproduire la variété de la nature, tandis que le tracé rectiligne du jardin à la française lui donne l'idée d'une construction géométrique, froide et monotone. A son avis, le jardin qui entoure une résidence rurale doit être purement et simplement un jardin d'agrément, fait pour le plaisir des yeux et le charme de la promenade. Cependant, Young constate que la mode des jardins anglais se répand en France, mais ce ne sont, selon lui, que des imitations imparfaites en réalité, ne portent-ils pas la marque d'une élégance française, dont sans doute il ne sent pas tout le charme (i) ? On ne peut dire qu'Arthur Young soit déjà un « romantique», bien qu'à cet égard, l'Angleterre ait très nettement devancé la France (2), Cependant, son sentiment de la nature est déjà celui des romantiques. N'a-t-il pas lu Jean-Jacques Rousseau, dont il se proclame le fervent admirateur Ce qui le séduit, ce n'est pas le paysage classique aux larges perspectives, mais le paysage romantique – il emploie cette expression il est ravi par les bords de la Creuse et par les sites du massif central de la France. Des collines boisées, où pointent des rochers ou des ruines, des vallées verdoyantes où serpentent des rivières, de vastes perspectives, vues d'une hauteur, tels sont les sites qui inspirent ses descriptions (3). Il admire aussi les Pyrénées, mais sans avoir vraiment idée de la haute montagne il y a loin de lui au peintre de la nature pyrénéenne qu'a été le savant Ramond, ce grand précurseur de nos écrivains romantiques (4).
(1) Notons que l'admirable parc de Versailles ne lui a fait aucune imi:re*sion, et qu'il ne goûte guère non plus le château.
(3} Cf. P. van Tikghem, Le de Perges rornarxfique, Paris, et de b- mon- (3) D'une ,auteur située près de Perges (Tarn-et-Garoorie) et ce b. montagne de Montauban (le 12 juin 1787}, il admire la belle perspective que l'on a sur la chaîne des Pyrénées.
(̃̃() Voy. Kamond, Observations faites dans les Pyrénées, Pari. i;8y. Voy. aussi Daniel Moknet, Le sentiment de la nature de Jean- Jacques Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, Paris, 1907 (Thùse de doctorat es lettres).
IV. IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES
D'ARTHUR YOUNG
Arthur Young est surtout un agronome et un économiste. Et c'est essentiellement de ses principes économiques que dérivent ses conceptions politiques et sociales. Il est partisan de la liberté absolue, en matière commerciale et industrielle, et, à bien des égards, il adopte les idées d'Adam Smith et de l'école libérale anglaise. Il est l'ennemi des monopoles et des compagnies privilégiées. A l'entendre, la propriété foncière, l'agriculture doivent jouir aussi d'une pleine liberté. Dans ses Voyages en France, à plusieurs reprises, 1 proclame les bienfaits économiques de la propriété individuelle et même, à certains égards, de la petite propriété.
Cependant, d'autre part, il en dénonce les dangers. Ce sont la propriété moyenne et surtout la grande propriété, qui, selon lui, sont favorables à la production agricole, mais à condition que les propriétaires nobles ne se désintéressent pas, comme ils le font en France, de l'exploitation de leurs terres. Arthur Young a compris à merveille la malfaisance du régime seigneurial, et il se réjouira de son abolition, comme de la suppression des capitaineries, si désastreuses pour la culture. En matière politique, il condamne l'absolutisme et ses abus. Il est le partisan du régime parlementaire, du système des deux Chambres il pense que l'aristocratie doit jouer un rôle dans la Constitution et que l'existence de « corps intermédiaires» est la meilleure garantie qui soit contre le despotisme. Écho sans doute des idées de Montesquieu, car on peut douter qu'Arthur Young personnellement ait beaucoup médité l'Esprit des Lois. Il est l'adversaire déterminé de la « pure démocratie ». L'une des manifestations de cet esprit démocratique, qu'il réprouve, ce sont les troubles agraires il n'aime pas beaucoup non plus les « enragés de Paris, qui n'hésiteront pas à démolir la monarchie. Lorsque la Constitution de 1791 a été
votée, il la blâme de n'avoir pas établi un régime censitaire assez strict, car, seuls, les propriétaires devraient avoir le droit de vote seuls, ils devraient figurer dans les milices ou gardes nationales. Sans doute, il faut empêcher que les gens dénués de propriété soient opprimés, mais il ne faut leur livrer aucune part de l'autorité publique, car ils ont intérêt au partage de la propriété, et l'on doit se défier des mouvements impulsifs de la populace (mob).
Ici, Young est sans doute mené par ses préjugés d'Anglais. Et cependant, il a des idées larges à bien des égards, il n'est nullement un conservateur étroit et borné, à la façon de Burke. Il blâme l'opposition que font la noblesse et le clergé de France aux réformes juridiques et sociales qu'il juge nécessaires il voit de mauvais ceil la propriété ecclésiastique et les dîmes, et, en ce qui concerne son propre pays, il a tout un programme de réformes assez radical (i).
Il est exemptaussi, dans une forte mesure, de préjugés nationaux il juge équitablement la France et les Fnv.içaïs et proclame hautement le bien qu'il en pense. Il blâme la politique belliqueuse de l'Angleterre, source d'une énorme dette publique et du fardeau écrasant d'impôts qui compromettent si fortement la prospérité du Royaume-Uni. Si ces mots n'étaient si anachroniques, on pourrait dire qu'il est foncièrement « pacifiste » et «antimilitariste)! il s'indigne de tout l'argent que l'on dépense pour les fortifications et les armements, et qui serait plus heureusement employé à défricher des terres incultes, à améliorer l'agriculture, à accroître le bien-être et le bonheur des peuples. Il se considère bien comme « citoyen du mondes il emploie le terme même.
Sans aucun doute, Young a été touché par l'esprit du xviae siècle, par l'influence de la pensée française il a lu avec passion Rousseau sans doute connaît-il aussi quelque peu Voltaire, puis il a vécu en la compagnie de gens éclairés, comme son ami Lazowski et le duc de La RochefoucauldCi) Sur tout ce qui procède, voy. son mimolre De la Révolution française, ci-dessous, t. III, pp. îoagetsqq.
Liancourt. Ses voyages en France ont contribué certainement à élargir ses idées et à atténuer cette mentalité insulaire», dont ses compatriotes étaient assez souvent coutumiers. V. L. 'ELABORATION DES VOYAGES FN FRANCE » Afin d'avoir un terme de comparaison qui lui ferait mieux comprendre l'état économique de l'Angleterre, Arthur Young pensait qu'il ne pouvait mieux faire que d'étudier l'état économique et, en particulier, l'agriculture de la France. Il voulait explorer toutes les parties de ce pays, et c'est pourquoi trois voyages lui furent nécessaires.
Le premier lui demanda six mois, du début de mai au début de novembre 1787 celui de 178S ne lui prit guère que deux mois le dernier voyage dura de juin 1789 à ïa fin de janvier 1790, mais il fut coupé par un séjour de trois mois en Italie. Dans le premier, sur la route de Paris aux Pyrénées, il traverse l'Orléanais, le Berry, la Marche, le Languedoc. De Luchon, il gagne la Catalogne, puis visite le Roussillon, Montpellier, Nîmes et le rebord des Pyrénées jusqu'à Bayonne. Au retour, il traverse la Gascogne, la Guyenne, l'Angoumois, le Poitou, la Touraine. Le second voyage est consacré surtout à la Normandie, à la Bretagne, à l'Anjou, au Maine. Dans son troisième voyage, Young parcourt toute la partie orientale de la France la Champagne, la Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, la Bourgogne, le Bourbonnais, l'Auvergne, le Vivarais, la Provence, et, à son retour, la Savoie, une partie du Dauphiné et le Lyonnais. Il a fait ses deux premiers voyages à cheval, moyen économique de voyager et qui permet de bien voir le pays. Pour le troisième voyage, il acheta un cabriolet, qu'il revendit à Toulon, avant de pénétrer en Italie, puis, de Lyon, il fit le trajet de retour en chaise de poste, « façon de voyager que je déteste », remarque-t-il.
Il s'agit pour lui, au cours de ses voyages, d'obtenir des renseignements nombreux et précis sur l'agriculture et l'état économique à cet effet, il avait certainement formulé un
questionnaire. Dans chaque localité, il sait à qui s'adresser, et il a, pour des personnes notables du pays, des lettres de recommandation, que lui donnent, soit les La Rochefoucauld, soit surtout Brousscnnet, secrétaire de la Société d'Agriculture de Paris, dont il est membre correspondant depuis 1785. C'est le plus souvent à des confrères qu'on l'adresse, agronomes ou naturalistes, présidents ou secrétaires de sociétés savantes de province. Il est rare qu'on ne le reçoive pas avec bienveillance et souvent on répond à ses questions avec amabilité. Au cours de ses trajets, il s'entretient aussi avec des voyageurs qu'il rencontre, mais il se plaint que ses convives de tables d'hôte soient bien peu causeurs et semblent ne s'intéresser à rien de îà, sa conclusion, que les Anglais sont bien moins silencieux que les Français. A la campagne, il interroge aussi des paysans, petits propriétaires et fermiers.
Bien que voyageant à cheval, et ne faisant guère par jour, tn moyenne, qu'une vingtaine de milles, c'est-à-dire une trentaine de kilomètres, il passe encore trop vite pour avoir des divers pays qu'il traverse une impression qui ne soit pas un peu superficielle. Néanmoins, aucun voyageur de n'est aussi bien renseigné sur l'ensemble de la France. Puis, Young se procure des publications de toutes sortes, livres et brochures économiques ou politiques, journaux, documents officiels, cahiers de doléances pour les États Généraux. Il en a fait souvent des extraits détaillés. Et le résultat de tout cela, ce sont les deux volumes des Travels in France, bientôt célèbres en Europe, et qui constituent l'un des documents les plus précieux que nous possédions sur la France de la fin de l'Ancien Régime et des débuts de la Révolution. VI. PUBLICATION DE L'OUVRAGE. COMPOSITION ET STYLE
Dès son retour en Angleterre, en 1790 et 1791, Arthur Young prépara la publication de ses Voyages en France, qui parurent dans le courant de 1792, en deux volumes in-8.
L'ouvrage obtint, dès son apparition, un vif succès et, en 1794, parut une seconde édition, notablement plus complète que la première (1). Dès 1793, parut une traduction française des Voyages, celle de Soulès, en trois volumes in8°. En 1801, le tome XVII du Cultivateur anglais (2) présentait la traduction des Voyages en France, mais cette traduction ne comprenait que les Observations elle avait laissé de côté l'itinéraire comme trop peu intéressant pour l'agriculture. Une nouvelle traduction fut publiée par H.-J. Lesage en 1859 (3). Sur les défauts de cette dernière oeuvre, nous aurions mauvaise grâce à insister elle est déparée par nombre de contresens ou tout au moins d'inexactitudes, et on pourrait la classer dans la catégorie des « belles infidèles », comme l'on disait au xviije siècle, si elle était écrite avec plus d'élégance. Dans son Introduction, Arthur Young déclare « II y a deux méthodes pour écrire des livres de voyages l'une consiste à enregistrer le parcours lui-même l'autre, à en exposer les résultats. » II juge plus prudent d'employer, à la fois, ces deux procédés. Une première pprtie comprend son journal de voyages (diary), écrit au jour le jour la seconde cunsiste dans des observations sur l'agriculture et l'état économique dé la France, fruit de sa longue enquête. Enfin, en 1791-1792, Young a rédigé un important mémoire sur la Révolution française, d'un profond intérêt, et qu'il a annexé à son ouvrage. Le journal des voyages, spontané, vivant, écrit d'une façon n alerte, offre beaucoup de charme on saisit sur le vif la pensée de notre voyageur, son impression du moment, qu'il exprime avec vigueur, ne reculant jamais devant l'expression éner(.) D'éditi.. eu anglais o..a jusqu'~ que celle (1) D'édition moderne en anglais on ne possédait, jusqu'en pas que celle de M. Betham Edwaeds, I^ondon, 1S89, mais qui ne comprend pas les Observations. Miss Constantîa vient de donner, à la Cambridge Press, une nouvelle édition anglaise, faite avec beaucoup de soin et contenant une annotation intéressante, mais on 11'y trouvera que des extraits des Observations, d'ailleurs judicieusement choisis.
(2) Le cultivateur anglais ou Œuvres choisies d* agriculture et d'économie rurale cl politique d'Arthur Young, traduit de l'anglais par les citoyens I^iniarre, Benoist et Hillecoq, avec des notes par le citoyen Dclauze, Paris, an IX. {3) Paris, Guillaumin, 2 vol. in-S° une seconde édition en parut en 1882. Sur ce qu'il faut penser de cette traduction, voy. II. Pariset, Arthur Young et ses traducteurs (Révolution française, an. 1896).
gique, pour ne pas dire un peu crue. De la verve, de l'humour, même de l'esprit et, quand un sujet le passionne, une éloquence véritable voilà ce qui contribue à rendre attrayant ce Journal, très souvent cité par nos historiens, et qui mériterait d'être utilisé encore davantage.
Quant aux observations, relatives surtout à l'agriculture et accessoirement à tout le mouvement économique de la France (i), elles constituent un ensemble précieux de données intéressantes, dont nous essaierons plus loin de déterminer la valeur. Au cours de ses voyages, il avait pris de très nombreuses notes, recueillies de la bouche de personnes compétentes, auxquelles on l'avait adressé, et aussi de cultivateurs, de paysans, avec lesquels il s'était entretenu. Puis, il a compulsé à Paris, en 1789, une grande quantité de documents officiels, de brochures, la collection des cahiers rédigés pour les États Généraux. Enfin, de retour chez lui, il a lu nombre d'ouvrages d'économistes et d'agronomes français, dont sa bibliothèque particulière était fort bien munie, et il s'est tenu au courant des documents publiés par les Comités de l'Assemblée Constituante. Dans l'élaboration de son ouvrage, il a fait preuve d'une conscience parfaite.
Dans l'Introduction de la première édition (1792), il déclare qu'au moment de livrer son ouvrage à l'impression, il a sacrifié plus de la moitié de son teste c'est qu'il a voulu épargner des frais à son éditeur et ne pas imposer une trop lourde dose d'attention à ses lecteurs. A ne considérer que le point de vue littéraire, il avait sans doute bien fait. Mais ilnousprivait ainsi d'une masse de données précieuses.
Cependant, les Voyages avaient eu un assez grand succès pour rendre nécessaire, dès 1794, une seconde édition. En celle-ci, il a eu l'excellente idée de réintégrer dans son texte les notes qu'il avait éliminées de la première (2). L'édition de 1794 contient donc des matériaux de premier (1) Connue le montrent ses deux chapitres, si nourris, sur le Commerce et sur les Manufactures.
(2) C'est Miss Constantia Maxwell, de l'Université de Dublin, qui a attiré notre attention sur la valeur de l'édition de 1794.
ordre, et fort abondants, qu'il est indispensable de mettre à la portée des travailleurs. Dans le chapitre IX (Sainfoin), dans le chapitre XIV (Prix des vivres et de la ntain-d'ceaavre), dans le chapitre X (Vignes), ont été insérées les notes prises au cours des trois voyages. Les chapitres relatifs au Commerce et aux Manufactures contiennent non seulement de copieuses notes de voyage sur les places de commerce, le traité de commerce entre la France et l'Angleterre, de 1786, les manufactures et industries des diverses parties de la France, les salaires des ouvriers, mais aussi de nouveaux tableaux et renseignements statistiques sur le commerce et l'industrie. Mais voici qui est plus important encore. Des chapitres entièrement nouveaux ont pris place dans l'édition de 1794, et constituent le volume II de la publication (i). En voici l'énumération Soie Gros bétail Plantes diverses Tevve-s incultes Charbons Bois, forêts Pratiques économiques Labourages et instruments agricoles Engrais Une ferme anglaise en France. Ces chapitres ont le même aspect |que ceux qui figurent dans la première édition seulement, toutes les notes sont publiées intégralement, avant les Observations qu'Arthur Young en déduit. Les questions dont ils traitent présentent un intérêt de premier ordre pour l'état de l'agriculture et de la technique agricole ils nous fournissent, pour la plupart, des données qui semblent vraiment sûres, et qu'il serait souvent difficile de se procurer ailleurs.
Les notes que notre auteur s'est ainsi décidé à publier ont encore l'avantage de nous faire saisir sur le vif la façon dont il a mené son enquête elles montrent d'une façon évidente la conscience avec laquelle il a élaboré son ouvrage. On voit qu'imbu de la méthode expérimentale, doué d'un esprit vraiment scientifique, Arthur Young a fait une œuvre très sérieuse, et qui mérite d'être prise en haute considération par les historiens. Ce n'est pas à dire qu'il faille accepter les (1) Ce volume commence, chose curieuse, au chapitre X qui traite des Vignes, Comme le chapitre relatif aux vignes, dans l'édition de 1792, portait le numéro X, c'est là sans doute la faison de cette anomalie.
yeux fermés ses conclusions, car, on le verra, il n'est pas exempt de préjugés, d'idées préconçues, qui l'ont, plus d'une fois, empêché de se rendre compte, sinon des faits, du moins de leur raison d'être et de leur explication. Beaucoup des données que nous apportent les Voyages en France méritent donc de s'incorporer à nos connaissances, mais les considérations auxquelles il se livre, non sans prolixité, ne devront être acceptées que sous bénéfice d'inventaire. D'ailleurs, n'oublions pas que, grâce aux nombreux travaux historiques qui ont été consacrés à la France du xvme siècle, nous connaissons et comprenons mieux l'ensemble de cette époque que ne pouvait le faire un contemporain et surtout un étranger, dont, en bien des cas, le coup d'œil, même pénétrant, n'a pu être que superficiel (i).
Notons encore que cet ouvrage a été écrit assez rapidement auteur fécond (2), Arthur Young ne se préoccupe que médiocrement de la forme on ne saurait, à aucun égard, le regarder comme un grand écrivain, mais il est toujours vivant et intéressant.
VII. ARTHUR YOUNG ET LA VIE ÉCONOMIQUE DE IA FRANCE (3)
Dans les Voyages, nous l'avons vu, il faut distinguer soigneusement la première partie, dans laquelle l'auteur nous donne ses impressions de voyage, et la seconde, cù il expose, d'une façon systématique, l'économie rurale de la France. Sa description à vol d'oiseau a l'avantage de nous donner une vue d'ensemble de l'agriculture française à la veille de la Révolution. Elle nous permet, par exemple, de nous faire une (1) Comme A. Young le marque souvent lui-même, avec une louable modestie.
(2) Datas Son il il nous racunle qu'une fois, dans sa jeunesse, il en un seul jour, usé toute une main de papier.
{3) Les pages suivantes ont paru pour la première fois dans les Mélanges Henri Piretine (Bruxelles, 1926) mais ici, elles ont été quelque peu remaniées.
idée de l'étendue des landes et des jachères (x) c'est ainsi que la Beauce a beau être « la fine fleur de l'agriculture française» elle n'en est pas moins couverte de jachères. Dans le centre de la France et en Bretagne, Arthur Young est frappé de la pauvreté de la culture et de la misère des paysans <i ils n'ont ni bas, ni souliers », tel est le refrain qui revient sans cesse.
Cependant, au retour de son voyage en Espagne, Arthur Young, sans doute saisi par le contraste, admire la campagne française. Pénétrant dans le Roussillon, dit-il, « nous sommes transportés d'une province sauvage, déserte et pauvre au milieu d'un pays enrichi par l'industrie humaine ». Kn Béarn, il constate la richesse, l'aisance on y trouve « beau..coup de petites propriétés, les apparences de bonheur». Remarque qui a d'autant plus de prix qu 'Arthur Young a une prédilection pour îa grande et la moyenne propriété, et surtout pour la grande et la moyenne exploitation.
S'en référant à son expérience de l'agriculture anglaise, persuadé de la supériorité des clôtures, il est prédisposé à considérer comme plus riches, mieux cultivées, les terres qui sont encloses «en approchant de Font-l'Evêque, la campagne devient plus riche, c'est-à-dire qu'il y a plus de pâturages», des vergers entourés de haies épaisses (2). Il faut ajouter que son attention est attirée sur cette question, et il ne manque jamais de noter si un pays a des clôtures ou des champs ouverts [ppen Helds) (3).
Du reste, dans cette première partie des Voyages, on rencontre bien des observations intéressantes. Arthur Young va visiter le duc de I,â Rochefoucauld celui-ci ordonne à son intendant de montrer au voyageur étranger «l'agriculture du (1) Il confond parfois landes et jachères, comme cela lui arrive, semble-t-il, pour la Bretagne
(2) De Careiitan à Coutances, dit-iL, <i beau pays, bien enclos*. (3) « "Une observation générale que j'ai pu faire sur les 270 milles qui sépa~e.t d'ch, ~'e~t 1.~ tout, i quelques ~t enclos et I^uchon d'Auch, c'est que tout, à quelques exceptions près, est enclos et que les fermes sont dispersées çà et là, au lieu d'Être groupées en villages, comme dans beaucoup d'autres provinces françaises». I^a traduction l,esage a dit « villes et non 0 villages erreur qui provient évidemment du double sens du mot anglais toi&n.
pays» le duc personnellement n'y entend rien. Les nobles anglais se préoccupent de l'exploitation de leurs domaines. Mais « la noblesse française n'a pas plus l'idée de se livrer à l'agriculture ou d'en faire un objet de conversation, excepté en théorie, comme on parlerait d'un métier ou d'un engin de marine, que de toute autre chose contraire à ses habitudes, à ses occupations journalières » (i).
L'appréciation d'Arthur Young sur les Sociétés d'agriculture mérite aussi d'être retenue. Parlant de la Société de Limoges, « comme dans les autres sociétés, dit-il, on s'assemble, on fait la conversation, on olfre des prix et on publie des sottises « Les membres de la Société, ajoute-t-il, ont des métairies autour de leurs maisons de campagne et se considèrent comme faisant valoir ils se font justement un mérite de ce qui est la malédiction et la ruine du pays», c'est-à-dire du métayage (2). La seconde partie des Voyages, qui traite, d'une façon systématique, de l'agriculture française, a, tout au moins pour l'histoire économique, une plus grande valeur que la première. Arthur Young, en effet, s'est entretenu avec des savants, des agronomes, des économistes il a fréquenté notamment La Rochefoucauld-Liancotirt, Lavoisier, Broussonnet, Lazowski, Guyton de Morveau. Il a consulté un grand nombre d'ouvrages, de brochures, de publications officielles. Son premier chapitre, relatif au sol et à l'aspect du pays, constitue une bonne description générale des ressources naturelles de la France, et Young a l'heureuse idée de faire appel à la géologie, sur laquelle il semble avoir des connaissances assez précises. Il remarque encore très justement que l'infinie variété des mesures, usitées sous l'ancien régime, rend très difficiles toutes les tentatives de statistiques agricoles (3). Il essaiera cependant de se livrer à ce travail.
(1) Voyez aussi sa conversation avec de la Bourdoimaye dans son châ- teau de Ivauvergnac il ne craint pas de lui dire que la Bretagne n'avait pour elle que ses privilèges et sa pauvreté ».
{2) Sur les Sociétés d'agriculture, voyea H. SÉE, La vie économique et les classes sociales en France au XVIIIe siècle, Paris, 1924, pp. et sqq. (3) Voyages, ci-dessuus, t. II, pp. 537 et aqq.
A cet égard, son second chapitre (Le produit du blé et de la rente) est une étude intéressante, mais qui manque trop souvent de netteté (i) Tout au moins a-t-il pris le soin de distinguer les diverses régions. Ia Picardie est une bonne terre, mais on a exagéré « son agriculture savante», bien inférieure à celle de la Flandre on a trop vanté aussi l'Ile-de-France. Quant à la Normandie, si l'on ne saurait trop louer ses herbages, la culture des céréales y est très défectueuse n je n'en ai pas vu une acre bien cultivée dans toute la province » partout, des jachères, des champs mal tenus. Ici, il y a une exagération évidente Arthur Young ne distingue pas suffisamment les diverses parties de cette vaste province (z) D'autre part, il a raison de vanter la richesse de la plaine de la Garonne, de Bordeaux à Toulouse, ainsi que la fertilité de la I^magne. Lorsqu'il déclare que la Bretagne « est la plus mal cultivée qui soit», son jugement n'est pas inexact dans l'ensemble, mais, ici encore, il importerait d'en distinguer les diverses régions (3).
Arthur Young prétend évaluer avec précision les prix des terres et la rente du sol dans les diverses provinces ses chiffres ne doivent être acceptés que sous toutes réserves, car les données dont il disposait étaient trop fragmentaires. Et, naturellement, il faut encore plus se méfier des évaluations moyennes qu'il donne pour tout l'ensemble de la France (4). Par contre, le chapitre qui traite de la rotation des cultures donne une vue assez juste des choses. Young a eu raison de dire que, dans ce qu'il appelle la région des bruyères, c'està-dire la Bretagne, le Maine et l'Anjou, l'écobuage des landes et la culture dn sarrasin sont les traits caractéristiques de (1) Voir plus loin, t, II, pp. 536 et sqq. Ce défaut s'exagérait encore dans la traduction I^esage, qui a commis de nombreuses erreurs et confusions, en s'efforçant de réduire en mesures françaises et modernes les mesures anglaises du teste.
(2) Voyez J. Sion, Les paysans de la Normandie Orientale. Paris, T909. (3) Voyez Henri SÉE, Les classes niraUs en Bretagne <kt. X V le siècle à la Révolution. Parts, 1906.
(4) Dans la traduction I,esage, toutes ces évaluations sont à peu près inintelligibles il faut traduire exactement le texte anglais, et donner en note les valeurs françaises correspondant aux valeurs anglaises.
l'économie agricole (i). Il constate avec raison que les Flandres, une partie de l'Alsace, les bords de la Garonne, une bonne partie du Quercy « ressemblent plutôt à des jardins qu'à des champs». Mais on contestera l'assertion qu' « il est peu de pays aussi mal tenus que la Picardie, la Normandie et le pays de Beauce (2) Par contre, rien de plus juste que d'affirmer que les terres nobles ne sont pas mieux cultivées que les autres en réalité, souvent elles le sont encore plus mal. Sur les irrigations, on trouvera aussi, dans les Voyages, des données intéressantes et des détails précis (3).
Le chapitre relatif à la vigne est l'un des plus instructifs. Non que ses données statistiques doivent être acceptées sans contrôle (4). Mais Young n'a pas tort d'affirmer que, contrairement à ce que l'on pense en France, la vigne est « l'une des cultures les plus avantageuses qu'elle fournit du travail à beaucoup de journaliers
« Quelle que soit la saison, ils sont assurés de leur travail chez les gens riches des environs, et pour une somme que nous avons notée comme triple de ce qu'elle est d'ailleurs sur les terres labourables. On ne devrait pas condamner si légèrement cette culture, qui paye 2 livres sterling 2 shillings de maind'œuvre, bon an mal an, sans excepter les femmes et les enfants de tout âge » (5)
On constate, ajoute-t-il, beaucoup de misère dans les pays vignobles, mais c'est une conséquence, non de la culture de la vigne, mais de la petitesse de la propriété.
On peut considérer comme encore plus intéressant le chapitre consacré aux clôtures Arthur Y oung précise les régions où les terres sont encloses (6)
« Les parties les mieux closes que j'ai visitées sont la Bretagne en entier, l'ouest de la Normandie, ainsi que le district (1) Ci-dessous, t. II, pp. 626-62S.
(2) Ci-dessous, t. II, pp. 613 et sqq.
(3) Ci-dessous, t. II, pp. 642 et sqq.
(4) Ci-dessous, t. II, pp. 6B0 et sqq.
(5) Ci-dessous, t. II, pp. 720-721. r.
(6) Ci-dessous, t. II, p. 722.
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au nord de la Seine le Maine et l'Anjou presque en entier jusque près d'Alençon au sud de la Loire, l'immense surface comprenant le Bas-Poitou, la Touraine, la Sologne, le Berry, le Limousin, le Bourbonnais, la plus grande partie du Nivernais, de l'Angoumois, du Haut-Poitou, et depuis Montcenis en Bourgogne jusqu'à Samt-Pourçain en Auvergne puis viennent le Quercy (en partie seulement) et tout le pays qui, du pied des Pyrénées, de Perpignan à Bayonne, s'étend jusqu'à Auch et même auprès de Toulouse. »
Young estime que la moitié de la France est enclose, et il voit bien quelles sont les régions où prédominent les clôtures. Mais, s'il s'étonne que les terres encloses ne soient pas mieux cultivées, c'est qu'il songe à l'Angleterre, où le mouvement des enclosures a eu en partie pour but l'amélioration agricole (l). Il ne voit pas que ce sont des conditions naturelles et économiques qui ont déterminé en partie, du moins, la prédominance des clôtures dans l'Ouest de la France et dans les régions montagneuses que cette prédominance est en. relation étroite avec le mode de groupement de la population et le régime de l'économie rurale. C'est surtout dans les régions ou l'eau abonde partout, où l'emporte l'économie herbagère, que se trouvent, tout à la fois, les fermes dispersées et les clôtures. Au contraire, dans l'Kst et dans le Midi, prédomine le régime de Yopenfidd, avec l'entremêle ment des parcelles et le système des trois champs. C'est là aussi qu'existent la vaine pâture et le droit de parcours. Arthur Young ne comprend pas l'hostilité contre l'abolition de la vaine pâture qui s'est manifestée dans les campagnes, et dont il trouve l'écho dans les cahiers des États généraux (2). Pour lui, les clôtures sont la condition indispensable pour l'entretien du bétail, sans lequel «il n'y a pas à espérer de bonne et profitable agriculture». Il s'intéresse, avant tout, aux faits économiques, et infiniment (1) H. SEE, L'évolution du régime agraire en Angleterre [Revue de synthèse historique, déc. 1924).
(2) VoyezH. Skiî, La vie économique et les classes sociales en France au XV II 7e siècle, pp. 25 et sqq. M. -A. I,kfèvre, L'habitat rural en Belgique. lÀégc, içfz6 (Travaux de l'Université de ï,ouvain) et Albert Demangeon, L'habitat rural {Annales de Géographie, an. 1927).
moins aux faits sociaux, dont il ne comprend pas la complexité. Un autre chapitre très instructif, c'est celui qui traite des tenures et des modes de location de la terre (i). Arthur Young distingue les propriétés paysannes les terres à cens les fermes les terres louées à moitié le «monopole», c'est-àdire la location de terres en bloc, que le « locataire fait exploiter par des métayers».
Il affirme que les petites propriétés paysannes s'étendent sur un tiers du sol de la France. Son tort, c'est de les distinguer des terres tenues à cens en réalité, il n'existe, pour ainsi dire, pas d'alleux les propriétés paysannes sont presque toujours soumises au régime seigneurial. A. Young reconnaît que la petite propriété est le stimulant d'une activité infatigable» mais il déplore le morcellement excessif qu'elle provoque, et qui a pour conséquence une grande perte de temps et de forces. Il estime aussi que l'agriculture française pâtit de la faible dimension des fermes (2). Il ne cesse de réprouver la pratique du métayage, sans comprendre que le paysan, dénué de capitaux, ne pourrait, dans une bonne partie de la France, louer des terres suivant un autre mode. Il prend la cause pour l'effet et il a toujours en vue le fermage à la façon anglaise, sans songer que le fariner anglais est un entrepreneur de culture, plutôt qu'un paysan (3).
Tous ces défauts, d'ailleurs, selon lui, proviennent de l'insuffisance du capital consacré à l'agriculture. Dans les provinces arriérées, affirme-t-il, ce capitalne dépasse pas20 shillings par acre, et, dans toute la France, la moyenne est de 40 shillings, tandis qu'en Angleterre elle s'élève à 100 (5 livres sterling). Il est vrai qu'on trouve un beau cheptel en Normandie, en (r) Voy. plus loin t. II, pp. 732 et sqq.
(2} Selon A. Young, une exploitation agricole ne donne de bons résultats que lorsqu'elle contient de 30U :'i 600 acres (l'acre anglaise vaut environ 40 ares). (3) Voy, aussi Voyages en lt .7ic e~t em Es(~agree, trad. Lesage, u86o, pp. 131 et sqq. :« I,a_ Révolution française, déclare- t-il, se propre, eL bien plus sûrement, lu où il ne se trouve que de grands propriétaires et de pauvres pays que là où il s'est formé une classe intermédiaire d'hommes intéressés à maintenir l'ordre Les troubles agraires ont éclaté, non en Beauce, en Picardie, en Artois, pays de fermage, mais en Maçonnais, eu Sologne, eu Bresse, pays de métayage. »
Flandre, en Artois, mais partout les amendements sont insuffisants (i).
Arthur Young a essayé aussi de déterminer les prix des vivres et de la main-d'œuvre, d'après les notes qu'il avait prises {2). Il reconnaît lui-même qu'une étude de ce genre ne peut être que provisoire. On ne devra donc accueillir ses données qu'avec précaution. Il constate qu'en France le pain (3 sous la livre) est moins cher qu'en Angleterre c'est qu'on n'use pas de pain de froment comme en cette contrée (3). Pour la main-d'œuvre, il fixe la journée moyenne à 19 sous, tandis qu'en Angleterre, elle est de 33 sous et demi la raison, c'est que les vivres sont très chers en ce dernier pays. Arthur Young constate aussi que la hausse des prix a été souvent de 100 p. 100, depuis vingt ans, et, à ce point de vue, son témoignage est confirmé par beaucoup de faits. Il remarque encore avec raison que les salaires ne se sont pas élevés en proportion des prix et il attribue ce fait à l'excès de la population. Les additions de l'édition de 1794 seront, à bon droit, considérées comme particulièrement précieuses da.us les notes, prises au cours des trois voyages, il y a, pour la plupart des régions de la France, des données vraiment précieuses, et qu'encore aujourd'hui on trouverait [difficilement ailleurs à cet égard, les chapitres relatifs à la soie, au bétail, aux terres incultes, aux bois, aux pratiques économiques, au labourage et aux instruments agricoles, aux engrais, méritent particulièrement d'attirer notre attention (4).
De ce qui précède, on pourra conclure qu'Arthttr Young a été un observateur attentif, consciencieux, que les faits qu'il consigne sont souvent exacts, tout au moins dignes d'être pris en considération.
Cependant, l'interprétation qu'il donne de ces faits est parte) Ci-dessous, t. II, pp. 784 et sqq.
(2) Ci-dessous. t. II, pp. 792 et sqq.
(3) Voici les prix moyens qu'il détermine la livre debosof, 7 sous la livre e de beurre, 16 sous trois quarts la douzaine d'oeufs, 9 sous la bouteille de vin, 4 sous et demi.
(4) Voy. plus loin, t. III.
fois contestable. On le comprend aisément, si l'on considère qu'il a des théories économiques bien déterminées, pour ne pas dire des préjugés. Il importe donc de se rendre compte de ses idées.
Arthur Young, comme la plupart des économistes contemporains (et c'est notamment le cas des physiocrates), se montre surtout préoccupé de l'accroissement de la production, des progrès de l'agriculture, de son rendement il se soucie assez peu des répercussions sociales des faits économiques, d'ailleurs bien plus difficiles à saisir, surtout pour un étranger.
Comme tous les agronomes anglais, Arthur Young estime que les progrès de l'agriculture ne sont vraiment possibles que par les grandes propriétés, ou tout au moins par les grandes exploitations, beaucoup plus rémunératrices (r) « Un système de grande culture, nourrissant et rémunérant d'une manière large de nombreux journaliers, est infiniment plus avantageux à la nation et aux pauvres gens [que la division du sol] enfin toutes les mesures qui s'opposent à son établissement régulier, comme les restrictions au droit de s'enclore, l'existence de droits communaux, les faveurs accordées aux petits propriétaires dans la répartition de l'impôt, sont ruineuses pour l'agriculture et devraient être combattues comme contraires au bien public. »
I/idéal pour Arthur Young, c'est une main-d'œuvre abondante, un grand nombre de journaliers pouvant s'employer sur les grandes exploitations, comme c'est le cas en Angleterre. La petite propriété, en effet, entraîne une grande perte de temps
« Aucun travail, dit-il encore, n'est plus cher, plus mal fait que celui d'ouvriers habitués à travailler sur leur terre il y a un dégoût, une négligence qui n'échappent pas à l'observateur intelligent. »
Le paysan anglais, qui travaille chez les autres, trouve plus (i) Voyages, t. II, p. 758.
de ressources que le paysan français, qui « s'exténue sur un sol qui ne peut pas le nourrir (i) ».
La grande misère dans les campagnes françaises provient de l'extrême division de la propriété, qui se manifeste surtout dans les pays de vignes (2).
Arthur Young se prononce aussi contre les petites fermes il considère comme bienfaisantes les réunions de fermes qui se sont produites dans quelques provinces, et il demande « le rejet des absurdes exigences de quelques cahiers del'assemblée nationale, qui réclament des lois contre ces réunions (3) ». C'est qu'il songe surtout aux progrès agricoles, et il ne se rend pas compte du véritable état socia1 de la France. Il estime que la misère qui se manifeste en France provient de l'excès de la population. Nous avons, dans une autre étude, examiné sa doctrine à ce sujet (4). Nous n'y reviendrons pas ici contentons-nous de reproduire ce passage caractéristique (5)
« Me sera-t-il permis d'ajouter qu'il faut faire peu d'attention à ces écrivains, à ces hommes politiques, qui, sous le despotisme, combattent si fort en faveur d'une grande population, au point d'être aveugles pour des objets bien supérieurs, qui ne voient dans l'accroissement de l'humanité qu'un accroissement de soldats qui vantent les petites propriétés comme une pépinière d'esclaves, et pensent que c'est un noble but que d'élever des hommes dans la misère pour les livrer à la guerre ou à la faim ? ».
Cependant, notre auteur reconnaît que l'agriculture, en France, a grandement souffert, sous l'ancien régime, des abus du pouvoir royal, notamment de l'inégalité en matière fiscale, et plus encore du régime « féodal», de tous les droits qu'il comportait, ainsi que de la dîme (6). En 1792, il constate (1) Ci-dessous, t. II, p. 756.
(z) Ci-dessous, t. II, pp. 719-721.
(3) Ci-dessous, t. 11, p- 749.
(4) Arthur ymtng et la théorie de la population (Revue d' Economie politique, an. 1925).
(5) Voyages, t. II, p. 749.
6) Dans son mémoire De la Révolution française, ci-dessous, pp. 102g et sqq.
que la Révolution a très notablement amélioré la situation des paysans propriétaires et des fermiers (i).
L'une des idées essentielles d'Arthur Young, c'est que l'agriculture est la source de toute richesse « L'agriculture seule, à un haut degré de perfection, peut établir et soutenir une nation dans un grand pouvoir et une grande richesse {2) Voilà pourquoi il se montre hostile à l'industrie rurale. Il reconnaît bien qu'elle peut être avantageuse pour les pauvres paysans, constituer pour eux un appoint de ressources. Il la condamne cependant, parce qu'elle a pour conséquence une agriculture misérable, et il en cite de nombreux exemples. Il ne voit pas que, dans des régions comme la Bretagne, c'est justement l'état misérable de la culture qui a provoqué le développement de l'industrie rurale (3).
Comme Arthur Young pense que c'est surtout de capitaux que l'agriculture a besoin pour prospérer, on comprend qu'il s'élève contre la politique coloniale de la France
« On ne contrehalance pas la Martinique par les landes de Bordeaux, Saint-llomingue, par celles de Bretagne, la richesse de la Guadeloupe, par la misère de la Sologne. »
A cet égard, il partage la conception de nombre d'économistes du xviii1'- siècle, comme le marquis de Mirabeau et Turgot (4).
D'ailleurs, d'une façon générale, il estime que la France a le tort de consacrer tous ses capitaux au commerce, qui a presque doublé depuis 1763, plus rapidement même qu'en Angleterre il faut, ajoute-t-il, « réfréner cette rage aveugle de commerce qui a peut-être causé plus de dommages à l'Kuropc (1) e Le?, petits propriétaires qui font valoir leurs propres terres sont dans une position très aisée et améliorée les fermes y participent en proportion de ce que leurs propriétaires n'ont pu convertir eu accroissement des fermages droits dont la terre s'est trouvée affranchie.
(z) Ci-dessma, t. III, pp. 993-991.
(3) Voyez F. Botxrdais et R. Dtjrand, des travaux historiques, de la loile en Bretagne au xvinc siècle (Comité des travaux historiques, section d'histoire moderne et contemporaine, fase. VII, 1922) H. SÉE, Le caractère ds Vindustrie rwale elles causes de son extension au XV III* siècle (Revue historique, 1923, t. 142, p. 47 et sqq.] E. Taklé, L'industrie dans les campagnes en France an XVIII" siècle, Paris, 1910.
{4} Arthur Young, d'ailleurs, ne se montre po.s plus favorable au a colonialisme» anglais. Voy. son entretien avec l'abbé Raynal (ci-dessous, p. 421).
que tous les autres maux réunis (i) ». Cependant, il ne laisse pas d'être séduit par la prospérité des villes maritimes françaises, de Marseille, et surtout de Bordeaux, Nantes, Le Havre, dont il admire l'activité et la richesse, qui se manifeste, à première vue, par la construction de nouveaux quartiers.
C'est aussi dans l'intérêt de la production qu'Arthur Young s'élève contre la réglementation du commerce des grains, « que réclament les Français», comme on le voit par les cahiers de 1789. Dans un pays de petites fermes, ajoute-t-il, il n'y a pas de réserves de grains. Ie seul recours que l'on ait, ce sont donc les accapareurs « ils font des réserves c'est le plus grand bien pour le peuple, et on ne saurait trop encourager de tels hommes, dont l'industrie supplée aux greniers d'abondance sans présenter aucun de leurs inconvénients (2)». Young est un partisan résolu de la liberté complète du commerce des grains c'est qu'il songe plus aux progrès de la production agricole qu'aux intérêts des consommateurs pauvres, qu'avait précisément en vue la réglementation, et qui la légitimaient en grande partie. Les grands propriétaires, au contraire, étaient hostiles à cette réglementation (3).
La productivité du sol tient si fort au cœur d'Arthur Young qu'il en arrive à excuser quelques-uns des attentats contre la propriété qui se sont produits à l'époque de laRévolution. les pauvres de Liancourt se sont emparés d'un terrain inculte appartenant au duc de La E.ochefoucauld-1/iancourt et l'ont mis en culture. Young les approuve, car, 0 s'il y a une injustice criante, c'est qu'un homme garde inutilement de la terre qu'il ne veut ni cultiver, ni laisser cultiver aux autres les pauvres gens meurent de faim devant des déserts qui les nourriraient par milliers ».
On comprend alors sa maxime « Assurer d'abord la pros(1) Ci-dessous, t. IL pp. 315 etsqq.
(2) Ci-dessous t. IX, pp. 975 et sqq.
(3) Voyez J. X-ETaconnotjx, Les subsistances et le commerce des grains en Br,lagi&e aw XVJII- R~ .9.9 ;~C~ MUS-~T, La dgicnentaion du Bretagne au. XVIIIe siècle, Remies, 190g Ch. Musart, La réglementation du commerce; des grains au XVIIIe siècle* Paris, 1921 (Thèse de doctorat en droit}.
~l, Il-
périté de l'agriculture par l'égalité de l'impôt et une liberté absolue de culture et de commerce secondement, ne rien faire pour encourager le commerce et les manufactures, rejeter surtout les monopoles (i).» On comprend aussi qu'il considère comme néfaste l'impôt unique sur la terre, cher aux physiccrates (2).
Des principes si arrêtés en matière économique doivent nous mettre quelque peu en garde contre la façon dont Arthur Young interprète certains faits. Ainsi, sur la bienfaisance respective de la grande et de la petite propriété, de la grande et de la petite exploitation, au xviii" siècle, nous n'accepterons ses assertions que sous bénéfice d'inventaire. Nous nous défierons aussi de son jugement sur les méfaits de l'industrie rurale.
Sans doute, Arthur Young nous fournit beaucoup de renseignements précieux, d'impressions intéressantes. Il nous donne une vue générale des choses, qui est très instructive pour l'historien et l'économiste. Mais il ne faut pas prendre au pied de la lettre son témoignage (3). Il faut le contrôler soigneusement au moyen des documents d'archives (enquêtes des intendants, mémoires administratifs et surtout archives notariales et papiers seigneuriaux). Ce travail critique commence d'ailleurs à nous devenir praticable aujourd'hui, grâce aux nombreuses monographies qui, depuis un demi-siècle, ont été consacrées à l'histoire économique et sociale de l'ancienne France.
Cependant, que l'on compare les Travels in France à tous les autres livres de voyages, et l'on sera frappé de l'étonnante supériorité d'Arthur Young. I,e russe Karamzine, par exemple, ne décrit guère que Paris et la vie parisienne ;leDrRigby n'a fait que courir en poste sur les routes de France, et, quand il vante en bloc l'étonnante prospérité de ce pays (4), il est (1) Ci-dessous, t. III, p. 994.
(2) Ci-dessous, t. lu, pp. 1017 et sqq.
(3) Le voyage en Irlande {,4 Unir in Iveland, éd. C. Maxwell, Cambridge, 1925) montre qu'Arthur Young avait de l'agriculture de ce pays une connaissance plus précise et plus exacte que de l'agriculture française. U) Lettres du D' Rigby, trad. fr., p. 106 « Je suis émerveillé de l'impoc-
bien clair que son appréciation ne repose sur aucune étude sérieuse (i).
Puis, Arthur Young connaît fort bien la vie économique de son propre pays, qu'il a parcouru en tout sens. Il a donc de sérieux points de comparaison. Mais l'Angleterre a une avance considérable sur le reste de l'Europe, et Arthur Young, hors la France, n'a visité que la Catalogne et le Nord de l'Italie. S'il avait vu et étudié l'Europe Centrale, il eût été, comme d'autres voyageurs, frappé par la supériorité de la France (2), qui, malgré tout, à la veille de la Révolution, est le pays le plus peuplé et le plus riche du continent enropéen c'est là, d'ailleurs, une circonstance qui, à bien des égards, explique la Révolution.
VIII. ARTHUR YOUNG ET LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE A I,A VEUJvE DE I,A RÉVOLUTION Au cours de ses voyages, Arthur Young s'est intéressé aussi au mouvement scientifique, dont la France était 1^ théâtre à la veille de la Révolution. A cet égard, il n'apporte aucune révélation d'importance majeure, mais il a vu des savants et visité leurs laboratoires. Il y a donc quelques renseignements à glaner dans son récit, et il peut être d'autant plus intéressant de les noter que les historiens des scieuces n'ont pas songé à lire les Voyages en France.
tance de ce royaume, de son étonnante population, de l'amour du travail de ses habitants, et mon étonnemeiit augmente, à mesure que nous pénétrons plus avant dans le pays. Nous avons parcouru maintenant environ 400 à 500 milles, et c'est h peine si noua avons vu une acre inculte, excepté deux forêts et parcs, appartenant l'un que prince de Condé, et l'autre au Rui, Fontainebleau. N'oublions pas que Rigby n'a parcouru que la route ParisPi] ou-ïvyon.
v oy. A. L.
assez justement Les voyageurs que France. qui passiitt. I'lt2lie et (2) C'est assez justement sans doute que Kigby, qui a visité l'Italie et l'Allemagne, s'écrie a Combien le pays et les peuples que nous avons vus, depuis que nous avons quitté la France, perdent à être comparés avec cette Pleine de lie » Goetbe, d. C.-p«g,. 1, est frppé te nation qui de vie !» Goethe, dans sa Campagne de France, est frappé de l'aisance qui paraît régner dans la France de l'Est il considère la France comme plus prospère que l'Allemagne. Il note aussi l'amabilité des habitants.
Il faut bien le dire, Arthur Young n'est pas un savant remarquable agronome, il a surtout des connaissances dans les sciences naturelles, et, même, dans cet ordre de connaissances, ce qui l'intéresse presque uniquement, ce sont leurs applications à l'agriculture. Il trouve précisément que les Sociétés d'Agriculture, fondées en France à partir de 1760, ne s'occupent guère que de théorie, négligent la pratique et que leur activité a presque été inutile. Il n'épargne même pas, à cet égard, la Société royale d'Agriculture, siégeant à Paris, et qui, après un long sommeil, s'est réveillée en 1785 et semble avoir été vraiment vivante, au moment où notre voyageur l'a visitée {1). Ht cependant, il était lié avec plusieurs des membres de cette Société, notamment avec le duc de la Rochefoucauld-Liancourt et avec Lazowski, qui étaient venus le voir en Angleterre, ainsi qu'avec le secrétaire perpétuel, l'actif et savant Broussounet, élu tout jeune à l'Académie des Sciences.
Mais Young trouve que la Société ne s'occupe guère que de théorie, de la lecture de mémoires, de distribution de prix, et qu'elle ne contient en son sein presque aucun agriculteur pratique, de véritable J armer, à l'exception cependant de Cretté de Palluel, dont il va visiter l'exploitation dans les environs de Paris, à Dugny. Il est vrai qu'il loue beaucoup l'École Vétérinaire de Maisons -Aîfort, qu'il va visiter, le 19 octobre 1787, et il fait aussi un grand éloge de son directeur, Chabert. Par contre, il n'a que dédain pour la ferme voisine, qui appartient à la Société d'Agriculture, sans réfléchir que c'est une ferme servant aux expériences scientifiques du célèbre Daubenton, et non une ferme-modèle. Le Jardin Bota(1) Voy. Inouïs Passy, Ta, société royale d'Agriculture, Paris, ic,iz. – Sur les Sociétés d'Agriculture, en généra', voy. Henri SÉE, La. vie économique, et les classes sociales en France au XVI IIe siècle, l'avis, 1924. – ^appelons qu'Ar- thur Young avait étc élu correspondant étranger de la Société.
nique (Jardin des Plantes), qu'il visite le 24 octobre de la même année, lui paraît bien tenu et il parle avec grande sympathie de son jardinier en chef, Tkouin. Quant à la plantation de pommes de terre de Sablonville, ou Parmentier le conduit, le rg juin 1789, il en conçoit une assez piètre idée, car il conseille à ses confrères « de s'en tenir à leur agriculture scientifique et de laisser l'agriculture pratique à ceux qui s'y entendent ».
Cependant, Arthur Young avait reçu de son ami Priestley, le grand chimiste, une lettre de recommandation pour Lavoisier. Celui-ci l'invite à venir le voir, le 16 octobre 1787. Mme Lavoisier, «a a lively sensible and scienii/ic lady», a préparé pour lui tin « déjeuner anglais, avec du thé et du café». Mais « le meilleur repas», ajoute-t-il, ce fut la conversation, qu'elle tint sur l'Essay on Phlogiston, l'Essai sur le phlogistique, de Kirwan, qu'elle était en train de traduire (1), Lavoisier fit visiter à Young son laboratoire et lui montra divers appareils, sa cuve de mercure, « un appareil électrique enclos dans un ballon pour tenter des expériences dans toute espèce d'airs», et surtout celui qui servait à montrer la recomposition de l'eau. Sans y comprendre grand'chose, il l'avoue, Arthur Young en loua la structure. « Mais oui, Monsieur, lui répondit Lavoisier, et même par un artiste français f», « avec une intonation, ajoute Young, qui admettait l'infériorité des instruments français par rapport aux nôtres et qui aussi, pensons-nous, marquait une légère ironie, que notre Anglais n'a pas comprise. Puis, Arthur Young se réjouit de voir Lavoisier « splendidement logé et avec toutes les apparences d'une fortune considérable», heureusement placée entre les (i) Cette traduction parut en 1788, avec des notes de Gttytoa de Morveau, I,aToisier, I,a Place, Monge, Berthollet et Fourcroy. Kirwaxi* qui devait se convertir plus tard à la théorie de l,avoïsier, était encore partisan du fameux phlagistique.
mains d'un homme, qui consacre à des recherches scientifiques « le superflu de sa richesse" (l).
Le même jour, notre voyageur se rend chez un mécanicien, I~omond, qui avait à son actif plusieurs inventions et qui avait notamment perfectionne la ~mMy pour la filature du coton. Il fit assister Arthur Young à une curieuse expérience « Il écrit deux ou trois mots sur un papier, le porte dans une autre chambre, tourne une machine enfermée dans une boîte cylindrique, au sommet de laquelle est un électromètre, une petite balle de moelle de sureau un fil communique avec un cylindre et un électromètre analogue, qui se trouvent dans une autre chambre et sa femme, observant les mouvements correspondants de la balle, inscrit les mots qu'ils indiquent d'où il apparaît que Lomcml a formé un alphabet au moyen de mouvements. Comme l?t longueur du fil ne change rien à l'effet produit, on peut envoyer une correspondance à n'importe quelle distance. »
Quel est ce I~omond ? C'est ce que nous n'avons pu découvrir peut-être un fournisseur de Lavoisier, peut-être cet artiste, dont il vantait l'habileté. Un tout cas, l'expérience est curieuse, et il semble que ce soit un alphabet Morse avant la lettre. Cependant, M. Ch. Pabry, l'éminent physicien, à qui nous soumettions la chose, nous a répondu qu'une expérience analogue avait été faite, vers 1775, par un certain I~esage, de Genève, qu'il s'agissait d'un appareil électrostatique et que la télégraphie électrique ne pouvait vraiment naître qu'après la découverte de la pile et de l'électro-magnétisme. Il nous a semblé que cette expérience d'un précurseur méritait cependant d'être signalée.
Dans son voyage de 1780, en passant à Dijon, le 31 juillet et le rer août, Arthur Young se trouve en la compagnie du (t) Sur I~voisier, voy. le bon ouvrage de Grimaux.
célèbre chimiste, Guyton de Morveau, qui y exerçait la profession d'avocat-général au Parlement. Il fait un grand éloge de l'homme «vivant, affable et éloquent M. de Morveau aurait tenu une grande place dans n'importe quelle situation il est naturel et « libre de tout air de supériorité)', que montrent trop souvent, ajoute Young, les hommes d'une grande réputation. Et il s'agit du plus grand chimiste de France et de l'un des plus grands chimistes dont l'Europe puisse s'enorgueillir )). Assertion qui nous paraît singulière, quand ou pense qu'à ce moment même vivait Lavoisier, dont la gloire, aux yeux de la postérité, éclipse la réputation de ses plus émmcnts confrères. Elle s'explique cependant, si l'on considère, comme le remarque M. Emile Meyerson (l), que la réputation de ce grand génie n'était pas encore incontestée, auprès du grand public.
Dieu que la Révolution en soit à sa phase la plus critique et que Guyton de Morveau en ait embrasse la carae avec ardeur, cependant il ne parle guère que de la question du ~c~~MC, dont il soutient la non-existence, en déclarant que « la question est aussi tranchée que celle de la liberté en France Cependant, sa conversion à la théorie de L,avoisier était relativement récente, mais, ayant reconnu son erreur, il combattait vaillamment pour ce qu'on appellera plus tard la ~g~o~~H. c&H.~M~ (2). La théorie du phlogistique avait, en effet, réuni tous les suffrages H, selon le niot de Grimaux, (r) Emile :Yfuvuesoan, Pe l'ezplicatâort datts !es scwcraces, t. II, Appcndice II, le l,a résistance à la théorie de I,avoisier ro.
(~) Voy. :1I. BraTaeLO2, La rEao:utiorx clxromiqese, et l'ewcellente étude <l'Z,. MEYERSON, citée -.La thêil~ du phlogistique, inventée par Je grand chimiste StaW, considérait le phlogisUque commc une sortu de x~ert~s rlc 2u conxbxs(i6a:li;,é, comme un élément imlliatérkl passant d'un corps dans nu autre. Les chimistes du ~VIne siècle, qui avaient adopté tous cette théorie, mégligeaient.les constatations de faits qui étaient de nature à la contredire, ou les interprétaient de façon à la faire cadrer avec C'est précisément en étudiant ces faits sans parti-pris que Iavoisier a substitué à la conception qualitat%ve du phlogistique la conception q~na9~titati~ce des élémenls chimiques persistant dans les combinaisons. de la décomposition de l'eau, en i~785, fut une démonstration éclatante de sa théorie. Celle-ci finit par s'imposer avec une telle force que pour nous le phlogistique n'apparaît plus que comme une pure chîmère, quelque chose comme la veo2u dorurv t·éve et cependant la théorie de Stahl avait pu paraître aux plus grands savants de l'f:poquc comme une invention géniale.
et, comme le dit M. Berthelot, elle était si claire et coordonnait tant de phénomènes qu'elle «frappa d'admiration les contemporains on comprend la résistance que rencontra I,avoisier auprès des plus grands chimistes, comme Baumé, Macquer, Scheele et Priestley (l).
Guyton de Morveau, nous apprend encore Arthur Young, était en train de corriger les épreuves de l'article Air, de l'Bttcyc~~M Afe</tOf~M~. Cet article se trouve dans le tome premier du Dictionnaire de cA<tH!'e, qui porte cependant la date de 1786. Mais c'est que sans doute il paraissait par fascicules. Comme le remarque M. Meyerson, Guyton de Morveau, à la page 2p de l'ouvrage, faisait encore de grandes réserves sur la théorie de Lavoisier, que, dans l'article Air et dans le .S~com~ Avertissement, il soutient avec ardeur (p. 6zg et suivantes).
Arthur Young, féru de la méthode expérimentale, pense que Guyton de Morveau emploierait mieux son temps à faire des expériences et même à se préoccuper des applications de sa science à l'agriculture. Il ne le lui cache pas
« Je pris la liberté de lui dire qu'un homme, qui est capable d'imaginer les expériences qui seront les plus décisives pour résoudre les questions scientifiques et qui a le talent d'en tirer toutes les conclusions utiles, devrait être entièrement employé à faire des expériences et à en publier les résultats, et que, si j'étais roi ou ministre de France, je voudrais lui rendre cet emploi si lucratif qu'il n'aurait besoin de rien faire d'autre. Il rit et me demanda, puisque j'étais si partisan du travail de laboratoire et si hostile aux écrits, ce que je pensais de mon ami, le B' Priestley. Et il exposa aux deux autres messieurs l'intérêt que prenait ce grand savant à la métaphysique et à la théologie. ')
(ï) Sur la puissance de cette théorie, malgré le nombre croissant d'expériences qui étaient en contradiction avec elle, voy. aussi E. ~lEYERSON, t M~etdtoM daMs les MMMCM, 1.1, p. 76 et sq.
Guyton de Morveau montre ensuite à Arthur Young son laboratoire. Ce sont deux grandes pièces admirablement meublées
« II y a six ou sept fourneaux différents (dont le plus puissant est celui de Macquer), une variété et un nombre d'appareils, comme je n'en ai vu nulle part ailleurs.
f<Il y a, dressés partout, de petits pupitres, avec des plumes et du papier, et aussi dans la bibliothèque, ce qui est bien commode. n.
Guyton de Morveau est en train de faire des expériences eudiométriques, « particulièrement avec les eudiomètres de Fontana et de Volta». Ft Young décrit l'une de ces expériences « Il garde son air nitreux (i) dans des quarts de bouteille, fermés avec des bouchons ordinaires, mais renversés cet air est toujours le même, s'il est constitué par les mêmes matières (2). Guyton de Morveau exposa une autre expérience, destinée à constater la proportion de l'air vital, c'est-à-dire de l'oxygène (3)
t On place un morceau de phosphore dans une cornue de verre, bouchée par de l'eau ou du mercure, et on l'enflamme en plaçant au-dessous une bougie. I~a diminution du volume de l'air marque la quantité d'air qu'il contenait, d'après la doctrine antiphlogistique. Une fois éteint, le phosphore bout, mais ne s'enflamme pas».
Guyton de Morveau montre encore des balances de précision, une pompe à air, avec des cylindres de verre, le système de lentilles ardentes de Buffon, un vase à absorption, « un appareil respiratoire, avec de l'air vital dans un bocal, d'un côté, et de l'eau de chaux, de l'autre», enfin, une foule d'in(l) C'est le bioxyde d'azote.
(2) C'est peut-être l'expérience décrite par Guyton de Morveau (Expérience IX, art. Air, ~~e~c~~M ~t'Ao~K~, Z~. de c/:tfH~, 1.1, pp. 703-703). (3) C'est l'expérience XII (Ibid., t. I, p. 705).
ventions nouvelles et très ingénieuses, la plupart relatives à la « physique de C'est aussi surtout à ses propres frais, semble-t-il, que Guyton de Morveau a constitué son laboratoire (i). Le hasard a voulu qu'à cette époque des hommes, admirablement doués pour les sciences, disposassent aussi d'une grande fortune.
L'esprit curieux d'Arthur Young s'est intéressé certainement à toutes ces nouveautés. Mais on peut douter qu'il en ait compris toute la portée la Révolution française lui fait une plus grande impression que la « révolution chimique». Peu de personnes, d'ailleurs, à cette époque, en dehors des spécialistes, se retid.iect compte des conséquences incalculables qui devaient découler des découvertes géniales de Lavoisier. Il faut dire que le public savant était moins étendu que de nos jours et que la vulgarisation scientifique, si méprisée par Arthur Young. et pourtant si utile, n'était encore que dans l'enfance.
IX. ARTHUR YOUNG, PEINTRE DES MŒURS, DES USAGES ET DES CARACTÈRES
Les Voyages en France ne nous renseignent pas seulement sur la vie économique de notre pays, à la veille de la Révolution. Ils contiennent aussi des données précieuses, bien que parfois un peu superficielles, sur la société, les mœurs, les usages, le caractère de la nation-
Comment Arthur Young apprécie-t-it les villes françaises ? A Paris, il est frappé de la clarté de l'atmosphère, si vive qu'au mois d'octobre on se serait cru en plein été. La ville est grande et belle dans son ensemble, mais les rues sont étroites, encombrées et dénuées de trottoirs, de sorte que, pour l'étranger du moins, il est difficile de circuler à pied. Quelle fatigue n'éprouve-t-on pas à parcourir les rues Et, (1) Cependant les I't:Us de Hourno~ce, en 1775, avaient créé des cours de sciences à Dijon.
si l'on ne peut louer à l'hôtel tout un appartement, il faut grimper à une chambre qui se trouve au troisième, quatrième ou cinquième étage, car il est difficile de se loger chez des particuliers. Mais, au point de vue intellectuel, il n'est pas de ville plus agréable que Paris les personnes de la plus haute société se font un honneur de recevoir savants et littérateurs. Arthur Young ne manque jamais de donner une idée des villes de province qu'il traverse. Beaucoup d'entre elles lui paraissent peu plaisantes, avec leurs rues tortueuses, étroites et sales, et leurs maisons mal bâties. Cependant, nombre d'entre elles ont aussi quelques quartiers neufs, surtout les grandes places maritimes, comme Marseille, Bordeaux, Nantes, Le Havre. La vue d'un port comme Bordeaux, avec sa nuée de bateaux, le ravit. Et il note quelques-unes des nouvelles promenades créées au cours du xvni*' siècle.
Notre voyageur, qui s'intéresse particulièrement aux choses de la campagne, donne, comme il est naturel, une attention toute spéciale aux habitations rurales elles lui semblent, en général, sauf dans quelques régions exceptionnellement prospères mal bâties ce sont presque toujours des huttes en torchis enfumées, sans confort et malsaines. Paysans et paysannes marchent souvent sans souliers et sans bas. Les femmes des champs sont déformées par les rudes travaux auxquels elles s'astreignent, et, souvent, toutes jeunes encore, paraissent atteintes par la vieillesse.
En bien des provinces, Arthur Young est étonné par le bon marché de la vie, et il en cite nombre d'exemples. Ce n'est pas seulement dans la province reculée de Rouergue que l'on peut vivre fort à l'aise avec ioo louis par an. Et il n'est pas étonnant qu'il ait songé sérieusement à acquérir une propriété et à faire de la culture dans la charmante province de Bourbonnais(l).
Arthur Young, on le sait, est très amateur de théâtre. Aussi fréquente-t-il les théâtres de Paris et de province, écoutant (l) Voy. Ct'-deëSous, t. I, pp. 379-3 3~. `·
avec un égal plaisir tragédies, comédies et opéras, surtout les opéras italiens, car il ne prise guère d'autre musique. En fait de théâtre, il reconnaît à la France une grande supériorité « Plus je vois leur théâtre, écrit-il à Rouen, le y octobre 1~88, et plus je suis forcé de reconnaître sa supériorité sur le nôtre." Il y a, ajoute-t-il, nombre de bons acteurs, peu de mauvais, quantité de danseurs et de chanteurs de talent.
Dans le yoM~Kf7/ de voyages, il est naturellement souvent question des auberges. Dès le 1~ juin I?'Sy, alors qu'il n'a pas encore une expérience très étendue de la France, il formule sur les auberges françaises un jugement général. Les comparant aux auberges anglaises, il estime qu'elles sont supérieures en deux points pour la nourriture et pour les lits. ~es mets sont moins chers et meilleurs, les vins sont généralement bous. Mais le foH/o~aMf' est très inférieur. Pas de « parloir ;), où l'on puisse manger en dehors de la table d'hôte. Les chambres sont mal meublées, à tel point qu'un aubergiste anglais jetterait au feu toutes ces vieilleries les murs sont blanchis à la chaux, ou bien, lorsqu'ils sont revêtus de tapisseries, cellesci sont des nids à araignées. Les fenêtres et les portes ferment mal. Il n'y a jamais de sonnettes, de sorte qu'il faut, comme il dit, '< brailler après la fille Et, quant aux « commodités", », ce sont des e temples d'abomination a (l). Dans son parcours de Nîmes à Luchon, Young se plaint fort aussi des gîtes qu'il rencontre. Et pour lui, c'est là un signe du peu de « circulation!), qui existe en France (2). Toutefois, Arthur Young n'est-il pas revenu un peu sur ce premier jugement ? Assez souvent, dans la suite de ses voyages, il se loue de tel ou tel hôtel, surtout dans le Nord et dans l'Est de la France à Bordeaux, à Nantes, à Rennes, il se déclare on ne peut plus satisfait. Rien d'étonnant que, dans de petites villes, et surtout dans des régions arriérées, comme le Vivarais, les gîtes laissent à désirer.
~1) Parfois même, dans des auberges de bourgs, il n'y en a pas du tout. Voy. ci-dessous, p. 381.
(z) Smollett, voyageur grincheux, i1 est vrai, se montre aussi assez sévère pour les auberges françaises. Voy. ci-dessous, t. I, p. 1:2, n. 3.
A la fin de son /o«f)!a< de voyages, Arthur Young porte un jugement général sur le mode de vie en France. Il affirme fortement que la nourriture est supérieure en France à ce qu'elle est en Angleterre. Cette supériorité apparaît surtout sur les tables modestes, car la cuisine française sait, par toutes sortes d'accommodements, et sans grands frais, varier les mets. Jamais on ne néglige le dessert. Les vins sont bons aussi. Il y a un grand luxe de linge de table, et les artisans eux-mêmes ne prennent jamais de repas sans nappe (l). Quant au mobilier et au confort, la France est mférieure à l'Angleterre. Les Français sont plus propres sur eux que les Anglais, mais beaucoup moins dans leurs maisons et, à peu près partout, les a commodités selon la formule qu'il affectionne, sont « des temples d'abomination". En ce qui concerne les équipages, voitures, chevaux, etc., l'Angleterre l'emporte de beaucoup. D'ailleurs, remarque justement Voung, le mode d'existence, d'une nation à l'autre, diffère surtout chez les gens de condition modeste partout, en Europe, la classe aristocratique mené à peu près le même train de vie.Une observation intéressante, c'est que les Français, dans leur habillement, comme dans tout leur « ménagea, sont beaucoup plus économes que les Anglais leurs modes changent bien moins souvent. En France, on voit bien moins de gens dont le train de vie soit supérieur aux ressources dont ils disposent, et qui ne fassent pas honneur à leurs affaires. Arthur Young n'a (et l'on ne s'en étonnera point) qu'une vue superficielle de la société française. Il a été surtout en relations avec l'aristocratie et avec l'élite intellectuelle. Il vante le charme des réunions auxquelles il a été invité. Les La Rochefoucauld-Liancourt se sont toujours montrés pour lui d'une extrême amabilité. A Luchon, où il passe quelque temps dans la société du duc de La Rochefoucauld, il vante l'agrément de cette société polie et sans affectation», où les manières sont si douces trop peut-être, car ce charme ne (il Il se plaint de l'habitude de dîner ,u midi, ce qui, dit-il, nuit à toute occupation sérieuse.
laisse pas à la longue d'être un peu insipide l'extrême politesse bannit aussi toute forte originalité, toute conversation sortant de la banalité. Par contre, il est frappé de la simplicité de ce Blonde aristocratique, de l'absence de cette morgue (t'H ~t~f), si fréquente en Angleterre. Dans les environs d'Angers, chez M. Poquet de Hvonniere, il est reçu avec une simplicité et une cordialité qui lui vont au cœur. Enfin Arthur Young formule un jugement général sur le caractère des Français. Ce qui les distingue, déclare-t-il, c'est la facilité d'humeur, le caractère aimable (good <em~), qui permet aux enfants mariés, même dans la plus haute société, de vivre dans la maison des parents, et aussi cette faculté à se plier à toutes les circonstances de la vie )\ II pense qu'on a porté un jugement erroné sur les Français, quand on les a déclarés bavards, légers, capricieux, et aussi plus polis que les Anglais. Ceux-ci sont bien plus causeurs Et sans doute pense-t-il à ces tables d'hôte, où, même dans le Midi, les convives restent silencieux, ou l'on n'adresse pas la parole à un étranger. les Anglais ont une humeur plus joyeuse et ils ne sont pas d'un iota moins polis, mais ils sont plus rudes et leur caractère est moins aimable.
Sans aucun doute, ces appréciations générales, même venant d'un observateur aussi attentif, n'ont qu'une valeur relative. I~e voyageur n'a qu'une idée forcément superficielle des choses, et surtout des gens. Puis, Arthur Young est sensible à l'impression du moment. Il rencontre un voyageur, un marchand qui lui demande bêtement s'il y a des arbres et des rivières en Angleterre cela suffit-il pour taxer en bloc les Français d'ignorance ? Voyageant à travers la France, au cours de l'année iy8o, il ne trouve que rarement des journaux, il remarque qu'à table d'hôte, on ne paraît guère s'intéresser aux événements politiques, d'une si extraordinaire importance. Et voici qu'il traite les Français de «peuple stupide", indigne de la liberté qui se fonde, car il n'y a de vivant et d'agissant que Paris partout ailleurs, c'est la stagnation, le manque de « circulation Il ne réfléchit pas que précisément, étant donnée
l'absence de toute vie politique, sous l'Ancien Régime, les mœurs d'un peuple libre ne pouvaient s'implanter brusquement. A cet égard, l'Angleterre était très en avance sur la France il n'y a pas lieu de s'en étonner. Notre voyageur, sans aucun doute, manque quelque peu de largeur et surtout de souplesse d'esprit.
'JN'empêche que, somme toute, il porte sur la France et les Français un jugement qui n'est, en aucune façon, obnubilé par des préjugés nationaux. Au terme de son second voyage, il déctare Nous sommes trop disposés à haïr les Français pour moi, je vois maintes raisons de me plaire en leur société quant à leurs défauts, je les attribue surtout à leur gouvernementn (i).
X. ARTHUR YOUNG TÉMOIN ET JUGE
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Lorsqu'Arthur Young, en juin 1~80, s'embarqua une troisième fois pour la France, afin de compléter son enquête, il se rendait bien compte que ce troisième voyage présenterait encore un plus grand intérêt que les précédents. C'est que la réunion des États Généraux ouvre l'ère d'une nouvelle Constitution, i< the epoch o/ a :M:e CoKs~h'h'on qui aura certainement d'importants effets sur l'agriculture (2). 1
L'enquête d'Arthur Young, en ce troisième voyage, ne portera plus uniquement sur l'agriculture il observera les événements de cette étonnante révolution, et avec un intérêt de plus en plus passionné. Comme il le déclare, au moment de son arrivée à Paris, "j'ai l'intention de saisir, autant que je le puis, l'opinion du jour prédominante ').
(i) Comme c'est au gouvernement anglais, ajoute-t-il, qu'il faut attribuer _< notre rudesse et notre mauvais caractère ~tH ~Ht~).
(a) Vu. L~-dessous, t. I, pp. 267-268.
Il se trouve, d'ailleurs, dans de bonnes conditions pour observer les hommes et les choses, car il est lié avec le duc de I,a Rochefoucauld-Liancourt, qui a de si nombreuses relations, à la fois, dans le monde de la Cour (il occupe la charge de grand maître de la garde-robe) et dans le parti «patriote», qui est député de l'ordre de la noblesse, mais qui est partisan du vote par tête et de la nouvelle Constitution (l). Par ses amis Lazowski et Broussonnet, et grâce à son titre de membre de la Société Royale de Londres, grâce surtout à sa grande réputation d'agronome, il pénètre dans les cercles scientifiques. En un mot, il verra un peu tous les milieux, et, comme il le dit lui-même, « tant que je resterai à Paris, je verrai des gens de toutes les conditions, depuis les politiciens de cafés jusqu'aux meneurs des &ats Généraux)). Pendant sa tournée en province, il aura un grand nombre de lettres de recommandation, qui lui auront été données surtout par Broussonnet, membre de l'Académie des Sciences et secrétaire de la Société Royale d'Agriculture.
D'autre part, son tempérament et sa tournure d'esprit le disposent-ils à être un témoin sagace et un juge impartial des événements révolutionnaires ? Il suffit d'avoir 1u les deux premiers voyages en France, comme ses voyages en GrandeBretagne et en Irlande, pour se rendre compte qu'Arthur Voung est un observateur attentif, sagace, intelligent. De la France de la fin de l'Ancien Régime, il a une connaissance autrement plus prof onde qu'aucun voyageur étranger (2), et il est bien plus apte comprendre ce qui se passe que l'optimiste Dr Righy, qui, d'ailleurs, ne fait que courir en poste dans notre pays, ou que )c sentimental historienrusseKaramzine (3). Ses Travels t'tt f)'aKCt! sont et resteront un document de pre(1) Voy. ci-dessOU8. t.. 489, et Ferdinand DREYFUS, Le duc de La Rochefoucautd-Lianco~srt, ~a.csirne.
ts) Comme l'indiqn justement Miss ~MAXWELL (o~.f~Introd.,p. xxil), Arthur Ymmg se in; l'puis longtemps au courant des choses de Fran~; dés 1769, il avait r' ) n livre, intitule ~fs~ 5~~ 0~ the French Nation, sérieusement docun"
(3) KARAMZINE, en France, I789-I790, trad. A. LEGRELLE, Paris, 1863. Cependant, on t) 01 era dans Karamzme des données intéressantes sur !a xBBS. Cepcndant, on trm~ era dans Iiaramzine des données intéressantes sur lu vie et la société à Paris, en l'année 179°.
mier ordre et lui assurent une gloire qui ne s'éteindra pas. Mais son jugement, surtout en ce qui concerne la période révolutionnaire, est-il aussi sûr ? Dans la Préface de son ouvrage, Arthur Young se déclare libre de tout préjugé, et en particulier du préjugé national. Nous ne pouvons nier qu'il soit un esprit libre, qu'il se plaise à reconnaître les qualités des autres peuples et notamment des Français. Admirateur des philosophes du xviii~ siècle, et surtout de J.-J. Rousseau, dégagé de préjugés religieux, ami de l'humanité, personne ne saurait le taxer de fta<to<M&<!«:f étroit, pour nous servir d'un terme sans doute par trop moderne. Cependant, la Constitution anglaise, dégagée, il est vrai, de ses imperfections, lui parait être encore la meilleure forme politique, et, quand les Français voudront devenir libres, il ne conçoit pas qu'ils puissent rien faire de mieux que d'adopter cette Constitution.
Arthur Young est aussi un économiste, un économiste libéral, partisan du /<;c ~'<f~e, ennemi de toutes les entraves et restrictions pouvant gêner le commerce, l'industrie, l'agriculture le libre commerce des grains, par exemple, lui semble un article de foi. Ses idées économiques, comme sa propre nature, le portent à détester la violence sous toutes ses formes il est ennemi déclaré de la guerre et même de toutes les manifestations militaires, pacifiste et antimilitariste, comme nous dirions. Il déteste également les troubles, les émeutes, les révolutions violentes. Il souhaite des réformes, mais qui se produisent pacifiquement et d'une façon progressive, sans léser les droits des individus et notamment le droit de propriété. Ces traits de son caractère et de son esprit peuvent, à bien des égards, nous expliquer les jugements qu'il va porter sur la Révolution française.
II
A peine débarqué à Calais, Arthur Young se rend directement à Paris, où il va passer la plus grande partie du mois de e
juin 1780. C'est là, on le sait, l'une des périodes les plus critiques de la Révolution. La vérification des pouvoirs se ferat-elle ~af ordre ou par tête ? C'est tout l'avenir qui est en jeu il s'agit de savoir si on s'en tiendra à la forme traditionnelle des ttats Généraux ou s'il y aura vraiment une assemblée représentant la nation. Arthur Young comprend bien l'importance du débat.
Il se rend compte aussi de l'agitation des esprits, de l'activité de la presse, qui se manifeste par la publication d'innombrables brochures, qu'il voit débiter surtout au Palais Royal, toutes, remarque-t-il, favorables au nouvel ordre de choses, et il considère que c'est là un grand danger pour le gouvernement existant. Comment celui-ci ne suscite-t-il pas des écrits qui soutiennent sa cause ? (l)
Young est frappé aussi de l'incertitude et du trouble, qui régnent dans les esprits. Il remarque, le 11 juin, qu'on n'a pas d'idées bien arrêtées sur la forme à donner à la nouvelle constitution. On ignore les principes d'un véritable gouvernement. D'une part, les partisans des idées nouvelles font appel à des droits chimériques, K ~o fj~ i'ï'~c?M~ o/ M;~f< t et, d'autre part, la noblesse vent garder ses anciens privilèges, excepté en matière d'impôts. Le parti populaire est tout aussi intransigeant, car il veut la ruine totale des privilèges et n'a confiance que dans le peuple tout ordre séparé, semblable à notre Chambre des Lords, lui semble '( ~so~<y <;tee;MM~K<A h'6ef<y" (2).
Le Tiers-~Êtat, les « Communes a ont voté la motion de Sieys, qui notifie aux ordres privilégiés que, s'ils ne se joignent pas à elles, elles procéderont sans eux aux affaires nationales. Le parti national réclame aussi l'abolition des Parlements, qu'il juge absolument nécessaire, parce que ces Cours de justice soutiennent l'ancien état de choses. Le parti de la Cour est donc de plus en plus inquiet et veut se débarrasser de Necker Arthur Young voit bien la faiblesse de caractère (i) Voy. ci-dessous, 1.1, p. 273 (p juin i~S~).
(<:) Voy. ci-dessous, t. I, pp. 276-277.
et la vanité de ce personnage, dont on lui a rapporté des traits significatifs (i). Peut-être le duc d'Orléans pourrait-il faire figure de chef, mais on n'a aucune confiance dans son caractère. Arthur Young conclut que la situation est extrêmement grave.
Le 15 juin, il assiste, avec son ami I~azowski, à. la séance de l'Assemblée il la décrit avec une grande précision, de façon très vivante (2). Comme le dit M. Aulard, Arthur Young nous a donné « le premier compte rendu de séance H et son récit constitue un document fort intéressant. Il est frappé par le désordre dont fait preuve l'Assemblée il n'y a pas encore de règlement (il n'y en aura pas avant le 29 juillet). Oue n'a-t-on emprunté le règlement en usage à la Chambre des Communes anglaises On aurait gagné beaucoup de temps. Puis, Young est choqué par la tenue des auditeurs des galeries, qui marquent, d'une façon tout à fait inconvenante, leur approbation ou même leur désapprobation.
C'est toujours avec une louable précision que notre voyageur décrit le Serment du Jeu de Paume, du 20 juin, puis la Séance royale, du 23 (~). Il nous rapporte la fameuse réponse de Mirabeau au marquis de Dreux-Brézé, réponse nullement authentique, comme on le sait, et que Mirabeau semble avoir inventée de toutes pièces, pour mettre en relief son propre rôle, aux dépens du président Bailly (~). Mais il donne une idée juste de la situation, telle qu'elle se présentait à ce moment-là.
Par contre, son jugement est en défaut lorsqu'il déclare que l'Assemblée aurait dû accepter les propositions faites par le Roi, à la Séance royale (5)
K Ces propositions, dit-il, sont connues du monde entier. Le plan en était bon on faisait de grandes concessions au peuple, (r) Ci-dessous, t. I, pp. 282-284 (13 juin).
(z) AULARD, Les orateurs de l'AssemLlde Constituante, naxis, x88z. (3) Ci-dessous, t. I, PP· ~95 et sdq..
(4) Voy. SVLART7, $tudes et leçons sur la Rduotutiosx, ire série, et A. Basxxa, La sdance royale dit 23 juix y8g (daus Ia Révolution jrassFnise, t, 22 et z3). (5) Ci-dessous, t. I, p. 3ox (z3 juiu).
sur les points essentiels, et, comme elles étaient accordées avant que les .États eussent pourvu aux besoins des finances publiques, qui provoquèrent la réunion des 'ÊtatSj et, par conséquent, leur laissaient plein pouvoir à l'avenir de procurer au peuple tout ce que l'occasion pouvait présenter, évidemment on eût dû accepter ces propositions, à condition qu'une garantie fût donnée pour la réunion future des États.
Comment Young ne voit-il pas que c'était une comédie, qu'il n'y avait aucune confiance à avoir dans les propositions du Roi ? Et c'est d'autant plus surprenant qu'il note, en même temps, les intrigues que trame à Versailles f le parti du Comte d'Artois ]' et de la Reine, Necker a dû montrer l'imminence de la banqueroute, pour obtenir même cette maigre déclaration, illusoire, du Roi.
Cependant, 'voici qu'une partie de l'ordre du clergé et une partie de l'ordre de la noblesse rejoignent les Communes. L'Assemblée Nationale est constituée. Arthur Young note la jcie publique, croit n'être pas tout à fait spontanée et il redoute toujours pour l'avenir la guerre civile. Néanmoins, ~u moment de quitter Paris, le 27 juin, il est saisi par la grandeur du mouvement. Il voit bien que c'est une ère nouvelle qui s'ouvre (i)
"Je quitterai Paris, vraiment heureux que les représentants du peuple aient incontestablement le pouvoir d'établir la Constitution de leur pays, de façon à rendre à l'avenir tous les abus, sinon. impossibles, du moins excessivement difficiles en conséquence, ils établiront, pour tnus les projets utiles, une liberté incontestce. De tels bienfaits donneront le bonheur à 2~ millions d'liommes noble et stimulante idée, qui doit occuper l'esprit de tout citoyen du monde, sans distinction de pays, de religion, de profession.. n
Mais il importe que les représentants du peuple ne se lELlssent pas aller à des vues impraticables, à des systèmes théoriques de visionnaires, à des idées frivoles de perfection spéculatives C'est là une conception à laquelle A. Young restera invariablement attaché, car elle tient à toute sa conception de la politique et de la vie.
(n) Ci-dessou~ P. 3T3·
III
Le 28 juin, il quitte Paris pour une longue randonnée dans t'Est de la France, en Champagne, en Lorraine, en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne, en Auvergne, puis dans la vallée du Rhône et sur la côte de Provence, qu'il quittera pour un voyage de trois mois en Italie.
Pendant les mois de juillet, août et septembre, Young attend toujours avec impatience les nouvelles de Paris. C'est à. Strasbourg qu'il apprend la prise de la Bastille. Maintenant, c'est bien le triomphe de l'Assemblée, qui va pouvoir fonder la nouvelle Constitution. Notre voyageur se rend compte de l'importance de l'évéjiement
K Ce sera un grand spectacle pour le monde de voir, en ceLte époque de lumières, les représentants de vingt-cinq millioîis d'hommes s'appliquer à la reconstruction d'un nouvel ordre de choses, meilleur que l'ancien, et à l'éta'bUssenien.t de la liberté, comme l'Europe n'en a jamais présente.
Seulement, la question est de savoir s'ils copieront la Constitution anglaise ou s'ils ne construiront que K quelque chose d'absolument spéculatif)). Dans le premier cas, l'Assemblée fera le bonheur de la nation dans l'autre, ce ne sera que confusion et guerres civiles (r).
Ce qui frappe Arthur Young, et cette constatation présente un réel intérêt, c'est l'inertie de la province, qui, comme les gens de Nancy, attend pour se décider de savoir ce que l'on fait et ce que l'on pense à Paris. Dans les auberges, on ne s'entretient pas des événements politiques on se tait ou on raconte des balivernes. Mais ce qui indigne le plus Arthur Young, c'est que, nulle part, on ne trouve de journaux dans les cafés, ni à Besançon, ni à Moulins, qui sont cependant des villes importantes la presse locale n'existe pa3. « Ignorance et stupidité i), s'écrie-t-il à maintes reprises comment ce peuple a-t-il pu devenir libre, et le mérite-t-il ? Il (r) Ci dessous, pp. 3.~1-3~2 (20 juillet ï?89).'Il avait soutenu déjà ](;smcinea ea idées chez le marquis de Nangis (p. 31~).
n'oublie qu'une chose, c'est qu'une presse politique ne peut naître et se développer que grâce à la liberté politique (i). 1,'Angleterre avait un Parlement, une vie politique et voilà pourquoi, comme il le dit, les forgerons et les charpentiers parlaient des événements publics. En France, la presse naîtra précisément de la Révolution.
Une autre question intéresse particulièrement Arthur Young c'est celle des troubles et des émeutes. Il se rend compte de l'importance de la question des subsistances. Selon lui, le déficit n'aurait pas provoqué la Révolution, s'il n'y avait pas eu disette et cherté de vie. A Paris, en juin, le pain blanc coûte 5 sous la livre, le pain ordinaire, dessous et demi à 4 sous. Fidèle à ses idées, Young estime que les mesures prises par Necker peur rétablir la réglementation du commerce des grains contribuent grandement à maintenir la cherté, ce qui, en fait, est très contestable.
Ma~s voici que se manifestent par toute la France les conséquences du i~ juillet H l'esprit révolutionnaire de Paris x se répand partout, remarque Arthur Young.
Dans les villes, cependant, et aussi dans les bourgs, il est, en quelque sorte canalisé par une organisation régulière, par la création des Comités ~e~Ka~~s et des utilices Ma~OK~es. Toutefois, voici qu'éclatent çà et là des troubles plus ou moins graves. Arthur Young assiste précisément au sac de l'hôtel de ville de Strasbourg, du 21 juillet, dont l'origine reste assez mystérieuse. Son récit, précis et vivant, a mérité d'être retenu par les historiens (2).
Dans les campagnes, se produisent des troubles bien plus graves, à la suite de ce curieux mouvement de panique que l'on appelle la Grande (3). Naturellement, Arthur Young (i) Versla.finde!'Anci.en Régime, il s'était crée, dans un certain nombre de villes, des publications hebdomadaire: appelées olffiches, mais qui conte- naient seulement des des faits divers, etc., aucune inform2tion politique.
(2) Notamment par l2odoiplie i:rUSS, Ze sac de l'hûte6 de ville de S(rasboevrg (Revue ~o?-i~, 1915, t. CXX).
(3) Voy. Piene CONARD, Za Grande Peu-r cn Pris, I904; F. MËGE, 7~ Peur en ~Mf~r~p, Cicrmont Fenand, 1901.
ne se rend pas compte (et il ne pouvait pas se rendre compte) du phénomène qui se passe. On redoutait réellement l'arrivée de brigands on s'arme pour les recevoir, et, en même temps, les paysans, affolés par cette panique, en bien des régions, attaquent les châteaux, non par désir de pillage, comme le croit notre auteur, mais pour s'emparer des archives seigneuriales, contenant les papiers ou sont stipulés les « droits féodaux pour les brûler, et cela fut l'origine de maints incendies. Arthur Young, comme il est naturel, est surtout frappé par les faits brutaux il nour peint les seigneurs pourchassés, ruinés. La violence lui répugne et il se croit lui-même, dans son voyage, menacé de «graves dangers comme il l'écrit à sa fille Bobbin (l). Les troubles l'empêchent de visiter la Franche-Comté, comme il le désirerait il nous parle des troubles agraires du Mâconnais, de l'Autunois, etc., auxquels aucune étude, encore à présent, n'a été consacrée. En Provence, lors de sa visite au Président de la Tour d'Aiguës, on lui montre les seigneurs ruinés par les émeutes paysannes et par le fait que leurs anciens sujets ne veulent plus payer les rentes, même celles qui ont été maintenues par les décrets de l'Assemblée Nationale d'août l~So. et qui ne peuvent être abolies que par le rachat. La conduite de l'Assemblée lui semble imprudente il fallait immédiatement régler la question des droits seigneuriaux. Il n'a pas tout à fait tort, à cet égard, car il n'y aura de règlement véritable qu'en mars 1700, et encore les décrets de mars laissent-ils incertaines bien des questions. Mais ces incertitudes des Constituants proviennent non d'un radicalisme excessif, comme le pensait Young, mais, au contraire, de leur esprit conservateur en matière de propriété ils n'ont agi, en réalité, que sous la poussée des troubles agraires les paysans, en se soulevant contre le régime seigneurial abhorré, leur ont, en quelque sorte, forcé la main (2). (r) Voy. son AastoSiogra¢hy, éd. p. p. x?·
(2) voy. Ph. Ssevac, La iégislatiora civile de la Révolutiora Paris, 1898 Ph. SAGNAC et P. CAHON, Le COM~<! des ~f]! ~Of~M.:c de Cf)M.t~ et 1'abolitâon du réginne seigaaeurial (COll. des Documeuts économiques de la Révolutioa) 2. 9Ur.:lxn, l.a Révolitt~ion et lc rcqiW e féodal, Paris, x9x9
Sur le moment, Arthur Young ne voit pas clairement le lien entre les abus du régime seigneurial et les troubles agraires (à tête reposée, chez lui, en rédigeant son ouvrage, il s'en rendra compte). Cependant, la rencontre, sur une route de Champagne, de cette pauvre paysanne, qui se plaint si amèrement des rentes qu'il lui faut payer, de cette femme de 28 ans qui en paraissait 60, était de nature à lui ouvrir les yeux. En Savoie, il s'indigne à la vue d'un carcan, muni de ses chaînes et de son collier de ier, emblème de la seigneurie de Châteauneuf. Et, dans les montagnes de ce même duché, on lui explique pourquoi les paysans sont plus à l'aise, malgré la rudesse du climat, que daus les plaines fertiles c'est, lui diton, « parce qu'il n'y a pas de seigneurs a (l).
Déjà, au cours de son voyage, il marque qu'il déteste autant le despotisme aristocratique que les violences de la démocratie. Lorsqu'un voyageur lui dépeint la misère qui résulte pour la Sardaigne des abus du régime féodal, il s'écrie (2) -< Quand je vois on que l'on me raconte les abominables déprédations et les atrocités commises par les paysans français, je déteste les principes démocratiques quand je vois ou que l'on me décrit les déserts que l'on trouve en Sardaigne, j'exècre les principes aristocratiques.n >,
Pendant son voyage, en juillet et août, Arthur Young voit surgir partout ces M~'c~ M~~M~/es, organisation spontanée du peuple. Et il les maudit plutôt, car la population défiante et en armes croit voir partout des émissaires de l'aristocratie c'est ainsi qu'il manque d'être arrêté, comme aristocrate, à Villeneuve-sur-le-Doubs, qu'il est traité en suspect à Royat, qu'à Thueyts, dans le Vivarais, on le prend pour un émissaire de la reine Marie-Antoinette et du comte d'Antraigues, dort on redoute les complots, qu'à Villeneuve-de-Berg, on le soumet à nn interrogatoire en règle.
Henri 8EE, ~fs ~OM&tM agraires t~ H~H~-By-f~gjM, 1~0-1~1 (Dit~- t!ij'.s7. CMtf~~M de la T~o~ton, 1920-1~)21, Paris, 1924).
O) Ci-dessous, t. I, p. 447.
(s) Ci-dessous,' p. 439 (17 septembre 178!)).
Yocvp.- Voynpes en FtanCe, I. 4
Épisodes très significatifs, et qui montrent à quel point la nation, dans son ensemble, déteste l'aristocratie et redoute des complots contre-révolutionnaires, qui rétabliraient l'ancien régime exécré. Mais Arthur Young, qui a lui-même un peu souffert de toutes ces défiances, n'en comprend pas toute la portée.
IV
Après son long voyage dans les provinces françaises et en Italie, Arthur Young revient à Paris au début de janvier l~QO et il y reste jusqu'au 20. Encore une période critique dans l'histoire de la Révolution. A la suite des journées d'octobre, le Roi a dû quitter Versailles et s'installer aux Tuileries, où il est, en quelque sorte, prisonnier. Arthur Ycung nous en donne bien l'impression, quand, à la date du janvier (l), il nous montre le roi se promenant dans le Jardin des Tuileries, suivi, on pourrait dire, gardé, par six grenadiers de la milice ~OM~so~, la Reine, escortée également par des soldats de cette milice, et le Dauphin lui-même, âgé de six ans, dont les jeux n'échappent pas à la surveillance de deux grenadiers, attachés à sa personne.
K Toute la famille, ajoute-t-il, tenue ainsi étroitement prisonnière (ce qu'elle est effectivement) présente, à première vue, un spectacle choquant, et cela en serait un, en effet, si cette mesure n'était pas absolument nécessaire pour effectuer la Révolution. »
Notre voyageur croit qu'il n y avait pas nécessité de traiter en prisonnière la famille royale, et, en tout cas, il estime que c'est la cause principale des complots et conspirations, qui se trament, dit-on, et que l'on redoute fort. Il y a un sentiment d'inquiétude que l'on perçoit partout à tout instant, on parle de nouveaux complots et même des émeutes, comme celle du 6 janvier, à Versailles, sont considérées comme ayant été (x) ci-dessous, pp. ç59-460. La Reine, dit-il, a mauvaise mine, mais Inouïs XVI t is as plump as ease can fender Mm ».
suscitées par le parti aristocratique (l). On attribue aux même? agissements les « émotions populaires H de Paris la milice nationale et son chef, La Fayette, ont fort à faire. Young décrit avec précision l'organisation de cette milice, dont une partie forme une force ~MMM~ que, d'ailleurs, le général ne semble pas avoir bien en main.
Puis, il analyse de façon pénétrante l'état de l'opinion et des partis. Les démocrates, les enragés, animés de « principes républicains H, croient nécessaire une sorte de dictature de Paris ils craignent avant tout les machinations des contrerévolutionnaires. Ils considèrent qu'un attentat qualité contre le nouvel ordre de choses coûterait la vie au Roi, et, remarquet-il avec un certain effroi, on envisage cette perspective sans répugnance.
Arthur Voung décrit encore une séance de l'Assemblée Nationale, celle du 12 janvier, dans laquelle continue la fameuse discussion sur l'affaire de la Chambre des Vacations du Parlement de Rennes, qui a refusé d'enregistrer le décret ordonnant :< la mise en vacances des Parlements II entend le discours de l'abbé Maury, l'un des rares orateurs, avec Mirabeau, qui parle sans notes, au lieu de lire son discours (2). Dans la salle, c'est toujours le même désordre, provenant du public des tribunes, qui applaudit ou siffle, ce dont Voung continue à se montrer foi't choqué. I/affaire de Toulon et celle de Brest prouvent aussi que les officiers sont peu sûrs de leurs soldats, bien qu'un colonel de cavalerie affirme à Young que les troupes se prononcent maintenant pour le Roi et marcheraient pour le défendre (3).
Afin d'éclaircir un peu la situation, on s'efforce de persuader au Roi de venir à l'Assemblée Nationale et de déclarer qu'il est satisfait des mesures qu'elle a prises. Démarche qui n'obtient d'abord aucun succès, et qui n'aboutira qu'en février (1) En réalité, c'était bien une émeute ayant pour cause la cherté de la vie. Cf. DEFRESNE et F. EVRARD, .Do~ittHt~ S'~ les SM&SfS~Cf~ dans t~ de Ver.saidles (Coll. des Documents économiques de 1a Révolution). il note l'ennui qui se dégage de ces discours académiques on ti est pas encore fait à l'éloquence politique.
(3) Ce qui est, en général, contraire à la vérité.
suivant (le 4), sans que d'ailleurs le conflit s'apaise véritablement.
Dînant souvent à la table de La Rochefoucauld-Liancourt, qui reçoit beaucoup de députés, Young observe avec assez de pénétration le personnel politique. Deux de ces messieurs le présentent au Club des Jacobins (l), ce qui lui permet d'esquisser l'une de ses séances, à une époque ou les renseignements sur ce Club n'abondent pas encore. Toutes les affaires dont l'Assemblée aura à s'occuper y sont discutées par avance on y élabore le texte des motions on y prépare les élections du Président de l'Assemblée Nationale et des membres des Comités on voit bien que le Club exerce déjà une très grande influence, prédominante, affirme Young fz~.
y
Au cours des années Y~f)0, I~CjI. vy02, Arthur Young prépare l'impression de ses 7M!je/s m- r~M~tce. Il revoit ses notes, en vue des Observations qui occuperont la deuxième partie de l'ouvrage, et, s'il ne modifie en aucune façon ses notes de voyage, son diary, il rédige une étude d'ensemble Usa the T~o/M~OM o/ ~aMff, véritable mémoire d'une quarantaine de pages, qu'il compose à l'aide des notes qu'il a prises à Paris. Dans son journal, il nous déclare, en effet, qu'il a acheté un grand nombre de brochures, de publications il a compulsé aussi les Cahiers des États Généraux, qu'il cite souvent dans ses notes, ainsi que certains documents officiels (public records). Il a mis à profit la riche collection qu'avait formée son ami, La Rochefoucauld-Liancourt (3). A tête reposée, consultant ses souvenirs et ses notes, il réfléchit à ces événements extraordinaires et il modifie, sur cer{j) Ci-dessous, t. T. pp. 482~83 (18 janvier 1790).
(2) And I may add that such ~s thé majority of numbers, that whatever passes in this c]ub, is atmost sure to p.tss in the Assemblye.
(J) Voy. ci-dcssuus, t. I, p. 476 (l~ janvier 1790) a jf me donne aussi beaucoup de mal peut compulser les livres, manuscrits et journaux que je ne- puis voir en Angleterre cela me prend bien des heures dans la joumee, sans comp- tcr celles que j'emprunte a nuit pour prendre des notes, o
tains points, ses opinions primitives, spontanées, et qu'avaient parfois inspirées des moments de mauvaise humeur. N'était- :1 pas un peu impulsif ? Et la patience était-elle sa qualité maîtresse ?
Dans son mémoire, Ott <Ae fffo~~on n/ France, il se montre sensiblement~plus favorable à la révolution ou, tout au moins, plus indulgent pour elle que dans son diary (i). Il suit une bonne méthode–bonne et équitable -en décrivant les abus de l'Ancien Régime. La Bastille et les lettres de cachet ont beaucoup frappé les imaginations, mais, en réalité, leur rigueur s'était bien relâchée, et la masse du peuple n'en souffrait guère. Ce qui est beaucoup plus condamnable, c'est le régime des impôts, la façon arbitraire dont ils sont répartis et perçus, et surtout les privilèges fiscaux des ordres privilégiés, qui en font retomber toute la charge sur le peuple. également condamnables, la corvée des grands chemins et la milice. Il insiste aussi sur la rigueur excessive avec laquelle on traite les faux sauniers.
Arthur Young ne condamne pas moins sévèrement le régime seigneurial, avec ses droits innombrables, qu'il énumère d'après les cahiers de doléances de 1780, dont il donne de nombreuses références. Mais ce n'est pas uniquement d'après des documents écrits qu'il en juge dans ses voyages, il a causé avec beaucoup de fermiers et de petits propriétaires tous se plaignaient des charges insupportables des droits seigneuriaux, qui les appauvrissaient et empêchaient tout progrès agricole. Les dîmes, levées par le clergé, n'étaient pas moins oppressives et vesatoires. Les capitaineries ruinaient tous les territoires voisins, et Arthur Young insiste beaucoup sur leur malfaisance, sur les dommages qu'elles font subir à la culture. Il reconnaît aussi que les Parlements contribuaient à l'oppression du peuple, en soutenant toujours la cause des privilégiés et en rendant des arrêts qui blessaient la justice. Corruption, A-t-il Sans doute l'influence de sang-froid, il se rend mieux le révolutionnaire ~-t-il subi l'influcnce de son ami, le v· Pri~sUey, le révolutionnaire enthousiaste ? C'est ce que nous ne savons.
vénalité, infraction aux lois tels étaient les méfaits des Cours de justice. Ht, pour mettre en relief tout ce déplorable régime, il ne croit pouvoir mieux faire que de citer une page du Cahier du Tiers-État du Nivernais, assez impressionnante et éloquente, en effet (l).
Ainsi, tout en réprouvant les troubles agraires et les violences commises, il les comprend et, les excusant dans une assez large mesure, il s'écrie avec une véritable éloquence (2) Quand de tels maux ont lieu, ils sont certainement imputables plutôt à la tyrannie da maître qu'à la cruauté du serviteur. C'est bien là le cas des paysans français le meurtre d'un seigneur ou un château en flammes sont racontés dans tous les journaux le rang de la victime provoque la mention mais on trouverons-nous enregistrées les oppressions que le seigneur inflige à ses paysans, ainsi que les exactions des services féodaux. exactions pesant sur ceux dont les enfants mecjcnt parce qu'ils manquent de pain ? Où trouverons-nous les minutes qui assignent ces misérables, mourant de faim. à comparaître devant de vils praticiens, pour se voir tondus par des taxes ? Dérision de la justice, telle qu'elle est rendue dans les tribunaux seigneuriaux. n
Toutes ces victimes du despotisme royal, aristocratique, ecclésiastique étaient sans doute trop humbles pour que l'on s'apitoyât sur leur compte. Ies nobles ont beaucoup souffert, mais leurs cahiers, dans lesquels ils réclament le maintien de leurs privilèges les moins justifiés, n'indiquent-ils pas qu'ils le méritaient dans une certaine mesure ? Le clergé aussi ne mérite pas trop d'être plaint, bien que sa tenue n'ait été nullement scandaleuse, comme on l'a répété si souvent. Le clergé anglican, à ce point de vue, n'est-il pas encore bien moins respectable ?
Arthur Young conclut donc qu'une révolution était absolument nécessaire. Mais on n'a pas su se garder des excès. C'est un abus réel, par exemple, que de ne pas payer les rentes qui, légalement, sont dues. Arthur Young n'excuse pas la violence, (n) Ci-olessous, PP· xoz9 ct aqq.
(2) Ci-dessous, pp. 10~1 iu~2.
(2) Ci-dessous, pp. 1041 11,42.
et il estime même qu'elle peut entraîner de grands maux pour la France (i).
Examinant les résultats immédiats de la Révolution, il établit qu'ils ont été défavorables aux manufactures, qui ont beaucoup souffert. I,a révolution, au contraire, a bien amélioré le sort des petits propriétaires, en les libérant du régime < féodal;). I,a culture ne pourra qu'y gagner grandement, et Young, tout naturellement s'en réjouit. Mais, d'autre part, il condamne la ruine de milliers de familles, les mesures financières, et notamment l'émission des assignats, les restrictions mises au commerce des grains (z).
VI
Dans les dernières pages de son mémoire ~Mf la Révolution française, Arthur Young, qui, depuis son voyage, a étudié la question et y a longuement réfléchi, essaie d'établir une sorte de bilan de cet extraordinaire événement. Ce qui a été bienfaisant, c'est la destruction de l'Ancien Régime, niais ce qui est bien moins satisfaisant, c'est la façon dont s'est établi le nouveau gouvernement. Citons, à cet égard, un passage caractéristique
t Tout ce que j'ai vu et beaucoup de ce que j'ai entendu dire, en France, m'a donné la conviction la plus claire qu'un changement était nécessaire pour le bonheur du peuple un changement, qui limitât l'autorité royale, qui restreignit la tyrannie féodale de la noblesse, qui réduisît les ecclésiastiques au niveau de bons citoyens, qui corrigeât les abus des finances publiques, qui purifiât l'administration de la justice, qui plaçât le peuple en un état de bien-être et lui donnât la force d'assurer ces bienfaits. C'est sur quoi doivent tomber d'accord, je le suppose, tous les amis de l'humanité)) (3).
Mais ce qu'Arthur Young condamne, c'est la violence, ce sont les mesures excessives, qui risquent fort d'aboutir à la guerre civile. Or, il pense qu'elles n'étaient pas nécessaires, que a la France aurait pu devenir libre sans recourir à la violence A (i) Ci-dessous, pp. 1055 et sqq.
(s) Ci-dessous, pp. 1068-1069.
(3) Ci-dessous, pp. 1064-1065.
ce point de vue, ses idées n'ont pas varié. Mais ce qu'il ne voit pas, c'est que ces violences ont été le résultat presque fatal de la conduite de la Cour et des résistances des privilégiés. A cet égard, son séjour du mois de juin i~So à Paris, pendant lequel il a été un observateur si attentif, aurait dû l'éclairer et, de fait, il ne nous a pas caché toutes les intrigues qui se sont nouées, autour de la Reine et du comte d'Artois, au moment décisif du Serment du Jeu de Paume et de la « Séance royale C'est de là qu'est sortie la journée du 14. juillet, c'est là ce qui a donné à la Révolution son véritable caractère tout compromis était devenu réellement impossible.
Evidemment, la transformation aurait pu se faire autrement, mais à la condition que de multiples événements, qui ont marqué les années iy88 et 1780, ne se fussent pas produits. On peut concéder aussi à Arthur Youug qu'une transformation ~'o.f'MM.'e aurait été plus heureuse pour la France, puisqu'elle aurait fait l'économie de la Terreur, du régime napoléonien, de vingt années de guerre, de beaucoup de ruines. Mais, d'autre part, la révolution bien sage, que rêve notre auteur, aurait-elle fait une si grande impression sur le reste du monde, sur l'Europe, en tout cas, et l'aurait-elle modifiée aussi profondément ? La caractéristique d'une Révolution (et une révolution véritable est toujours violente), c'est d'ajouter un jM~M à l'évolution et c'est véritablement à ce surplus qu'il faut attribuer l'éclosion d'idées nouvelles et la formation d'une nouvelle mentalité (l).
Arthur Voung maintient tout aussi énergiquement son autre point de vue (qui a d'ailleurs des liens étroits avec le précédent), c'est que la France, pour faire œuvre durable et éviter les perturbations, aurait dû adopter la Constitution anglaise, débarrassée d'ailleurs de toutes ses imperfections, car il demande pour l'Angleterre de très sérieuses réformes (2). Il (l) Voy. notre étude, Epo~t'OM ~o~t~oHS ~îns t'~g~~ dM s~c~ (~~t~ .Sy~/Msc /t!s/o7' dec. 132?), reproduite dans ~o~Mft ff ré~oluEion, Paris, x9z9·
(2) Et, en particulier, l'abolition des dimes et une meilleure reprcsentatioR du peupl~.
eût fallu instituer le régime des deux Chambres, une Chambre Haute, sans quoi on a, << non une constitution, mais une tyrannie: sans quoi il n'y a pas de véritable liberté (l). Or, il oublie que précisément les résistances des privilégiés empêchaient absolument l'établissement d'une Chambre Haute, qui aurait permis aux ordres privilégiés de maintenir l'ancien régime. La ~fo&f</f)9: if'M< faite beaucoup ~s con&'e l'aristoCfs~'e ~tie contre la )'oyaM<e. Voilà pourquoi, quand, en France, notre auteur a soutenu son idée des deux Chambres, il n'a a trouvé vraiment d'écho que parmi les tenants de l'ancien ordre de choses.
L'une des idées auxquelles Arthur Young tient le plus, c'est encore que la représentation nationale doit être basée, non sur la population, mais sur la propriété. Et il reproche précisément à la Constitution de 1~01 d'admettre comme électeurs presque tous les habitants rien de plus dangereux, pensc-t-il, car les pauvres ont un intérêt direct au partage de la propriété. I~e régime n'est pas suffisamment censitaire, et il lui compare, à cet égard, la constitution de divers États de la République américaine, qui ont institué la propriété comme base de la représentation (2).
Très imbu des conceptions anglaises, il considère comme très dangereux l'appel aux droits <M~n~s, à la théorie, « aux idées visionnaires n, comme il dit. En politique, comme en science, et d'une façon un peu étroite, – il ne croit qu'en la méthode expérimentale (3). Mais cela veut-il dire qu'il soit un conservateur politique et surtout social, à la façon de Burke, qui s'est montré si profondément ignorant de la véritable situation de la France, de Burke qui, dans la Révolution, ne veut voir que les violences, qui déteste toute atteinte à (,) 11 p~M.'C qu'il est de JI.CE la (f) II psjise q~l'll est llÉccs~aire de laisser à l'aristocratie une place dans ta Constitution, ir la fois pour éviter le despotisme du chef de 1' $.tat el pour era- loêcher les assemblées populaires de se livrer fi uue politique bclliqn:euse. Il croit, comme Montesquieu, à la vertu des corps intennédiaires (Ci-dessou-, pp. no55-r·56). l~~Ia=s, d'autrc part, il s'clive Lrc~s fortemcut contre les graves imperfectious de la Constitation anglaise (Ci p. xcj7). (2) Dan~sonni'juuire~f~ ~o~/j~t/ff~{YnSë [ci-dessous, pp. 105~ ctsqq-). (3) C'oy., par eaemple, ses entretiens avec Guyton de llorveau (Ci-dessous, PP. 365 et sqq.).
l'ordre établi, qui n'a que mépris pour cette assemblée d'avocats de province et de curés de campagne, et plus encore pour les droits de ~o?M?K6 et pour les idées philosophiques du xvins siècle (i) ? En aucune façon. Arthur Young~reconnaît ce qu'il y a eu de bon et de salutaire dans l'oeuvre de déblaiement de la Révolution~ dans son ccuvre négative, si l'on peut dire. Et il l'affirme hautement.
Il est Anglais, certes, et il ne se dégage pas de certains préjugés anglais, non plus que de ses préjugés d'économiste et d'agronome. Mais ce n'est pas un nationaliste étroit, comme l'on dirait aujourd'hui. Il est citoyen du monde", suivant sa propre expression. Aussi, en 1792, quand éclate la guerre entre la France révolutionnaire et l'Europe «féodales, attachée à l'ancien ordre de choses, ses sympathies vont-elles à la France, et il pense qu'il faut désirer, pour l'Angleterre même et pour le monde entier, la victoire de cette France, et qu'il faut soutenir sa cause. Admettons que les bannières germaniques flottent sur Paris, déclare-t-il
Où serait la sécurité du reste de l'Europe ? Oublie-t-on le partage de la Pologne ? Ne prévoit-on pas l'union de deux on trois grandes puissances pour projeter sur l'I~uropc une prédominance dangereuse à tous ? J~es messieurs qui font des vœu.s pour une contre-révolution en France ne désirent peut-être pas voir les bannières prussiennes sur la Tonr de Londres, ni les drapeaux autrichiens à Amsterdam. Et cependant, telle serait la conséquence de leur victoire. Si la France se trouve réellement en danger, ce que j'ai déclare douteux, il s'agit pour ses voisins, et c'est leur intérêt, de la secourir. )'
Mais Arthur Young ne croit pas à la défaite de la France il sera difficile de vaincre un pays, where every man, wornan and child is an ennemy, that fights for freedom» (2). Il a bien prévu le sursaut d'énergie que donnera à la France révolutionnaire la lutte pour la liberté, et, nous dirons aussi, pour le maintien des conquêtes de la Révolution. C'est sa terre, (i) Voy. ses Re/~cftOMs o~ the ~~o~MM tM France, I~oadun, 1790. –~H Il est curieux de remarquer que Taine, bien qu'il ait reconnu !&. abus de l'ancien régime, adopte presque complètement les conceptions de Burke, paradmiration pour l'aristocratie anglaise et par défiance de la démocratie. (2) Ci-dessous, p. 1087.
sa petite propriété, libérée des chaînes du régime seigneurial, que défendra, le paysan français, qui constituera la force essentielle des armées de la République. Mais, d'autre part, cette déclaration de guerre d'avril ryg2 ne justifie-t-elle pas les prédictions pessimistes d'Arthur Young ? C'est là l'une des conséquences, et la moins heureuse, de la Révolution française, telle qu'elle s'est faite, mais qui ne pouvait se faire autrement, puisque les privilégiés n'avaient voulu faire aucune concession à «l'esprit du jourx. Ajoutons que, comme beaucoup de libéraux il s'indigna des mesures prises par le gouvernement révolutionnaire on comprend donc qu'en 1703, ii ait été écrit une brochure intitulée TAe Exen:~ of France, e H'ayM'Kg to Britain, dans laquelle il déclara que la Révoluuon avait ruiné la France et préconisait des associations for f'fHC6 Kgat'Ms~ &eHfHS: CM< ~foah aM~ Jacobins (l). XI. TRADUCTION ET ANNOTATION
Quelle méthode avons-nous suivie pour cette traduction ? La seule que nous estimons raisonnable, et qui consiste à suivre de près le texte original, tout en essayant d'en reproduire, autant que possible, le mouvement et la couleur. Avant d'entreprendre ce travail, nous ne connaissions les t~oyagM M: FfaMce que d'après la traduction Lesage. En lisant le texte Mglais, notre auteur nous a paru tout autre vif, spontané, plein d'entrain et de vie, spirituel et, à l'occasion, quand la passion l'anime, vraiment éloquent. Il n'a pas le style d'un grand écrivain il est parfois un peu prolixe, mais c'est un homme à la pensée vigoureuse et au coeur généreux. Quand on étudie les Observations, on voit nettement qu'elles comprennent deux parties distinctes les notes prises en cours de route et, d'autre part, les remarques et conclusions qu'en (r) Voy. Travels in France, éd. Constantia Maxwell, Intl'od., p. xvil. –IQS A,Is oi A (t. pp. 582-5<)6), -ou. iép..di, ai- .~sonnesqu~ l'accusaient d'avoir changé de principes qu'Lt avait été d'abord i,a\7(]~able à 1'ASSemblée Nationale, mais que les violentes prises dans suite avaient établi une tyrannie odieuse et qui ne valait pas mieux que le Efuvemement arbitraire de l'ancien régime.
déduit Arthur Young. Il nous a semblé qu'il y aurait avantage à faire toucher du doigt, par un artifice typographique, ces deux parties essentielles de l'œuvre nous avons donc imprime en petit texte les notes de voyage, qu'elles proviennent de la première ou de la seconde édition. Nous avons noté soigneusement aussi l'apport de l'édition de 1704.
Comment avons-nous conçu l'annotation de cet ouvrage si intéressant ? Donner des notices biographiques nous a semblé la partie la moins importante de notre tâche. Il s'agissait avant tout de contrôler les assertions d'Arthur Voung et de vérifier le bien-fondé de ses jugements à l'aide de tout ce que le travail historique, celui surtout des cinquante dernières années, nous révèle sur l'état économique, social et politique de la France à la veille et au début de la Révolution. Ce commentaire présente encore, d'ailleurs, un autre intérêt, c'est de nous aider à dresser le bilan de nos connaissances sur le xvin° siècle. Une fois de plus, nous avons constaté combien celles-ci présentent encore de graves lacunes, notamment en ce qui concerne l'agriculture, le régime agraire de la France, et aussi les débuts de la Révolution. Et ce sont justement ces lacunes qui donnent plus de prix encore à l'œuvre justement réputée d'Arthur Young elle nous offre une vue d'ensemble de la France économique à cette époque. Mais, une fois de plus aussi, en nous livrant à ce travail, nous avons eu la claire vision du champ infini de recherches qui s'ouvre pour l'historien, même quand il s'agit d'une époque qui, à bon droit, passe pour l'une des plus connues de notre histoire. Nous n'aurions pu entreprendre ce commentaire des Voyages en France, sans l'aide de savants, de spécialistes qui, tous, ont répondu, avec une inlassable complaisance, à nos demandes de renseignements, et avec tant de science que ce travail doit être considéré, dans une forte mesure, comme leur œuvre collective. C'est donc un devoir pour nous de marquer toute notre profonde reconnaissance aux confrères, aux savants, qui ont si généreusement collaboré à notre tâche. Je nommerai d'abord M. Albert Mathiez, qui a bien voulu nous demander cette
édition des Voyages e<t France pour la collection des Classiques de la Révolution n, qu'il dirige, et qui nous a prodigué ses constants conseils. Citons ensuite, parmi nos collègues et confrères, MM. Ch. Fabry, l'éminent physicien, A. Rebillon, R.ené Musset (i), René Durand, A. de Saint-Léger, LévySchneider, Villat, Bourrilly, Georges Lefebvre, Georges et l'aul Dottin, Daniel Mornet, Daniel Faucher, Georges Hottenger, Marc Bloch, Braesch MM. Gaston Martin, A. Le Moy, Antoine Richard, Léon Cahen, Elle Reynier Gustave Laurent, Pimienta, Léon Vignols, Paul Raveau. Nous devons une mention particulière aussi à des savants étrangers, comme JIM. les Professeurs R.-H. Tawney, E. Lipson, Melvin M. Knight, C. Barbagauo.Ibarra yRodriguez, MissConstantia Maxwell, qui vient de publier une édition anglaise des Travels f)'f!)tfc, MissJ. deL. Mann, M. Alexander-A. Cormack. Nous avons en souvent recours aussi à la science des bibliothécaires et archivistes, qu'on ne consulte jamais en vain. Nous sommes donc heureux de maniiestertoute notre reconnaissance & MM. Ch. de la Roncière, Giraud-Mangin, Bourde de 'a Rogerie, Waqnet, Bcsnier, P. d'Arbois de Jubainville, E. Laurain, Paul Le Cacheux, Sauvage. Robert Latonche, Jean Hubert, Hergott, Baudot, Max Pazy, A. Morgand, Imbert, Claudon. Et nous n'avons garde d'oublier non plus notre ami Ferdinand Herold et M. Auguste Rondel, si versés dans 'histoire du théâtre, M. le Dr Paul Delaunay, du Mans. M. Quouiam, président de la Chambre de Commerce de Cherbourg, qui nous ont fourni de précieux renseignements. Enfin, nous avons contracté une dette particulière de reconnai~ance envers Miss Marjorie Johnston, qui a bien voulu collationner pour nous le ~eK)'a;' de tovngfs, ainsi que les vingt premiers chapitres des 0&sm'f)h'07;s elle s'est acquittée de cette tâche avec une admirable conscience et a copié pour nous près de cent vingt pages d'additions, contenues dans l'édition de 170-}. D'autre part, le directeur de The j~eK~O): I ) ty: uevs a aussi rendu le grand sem-iuc ûc cre>scr ni:ur nous la uarce oïs ;~1· ~'L ~es elimats, que l'ou trouvera au L·ue II.
Library, M. H. C. Wfight, a consenti à nous communiquer la partie de l'édition de 1704 qui est conservée dans cette bibliothèque nous tenons à lui exprimer aussi tous nos sentiments de vive gratitude.
H. S.
NOTE SUR I,ES TRADUCTIONS D'ARTHUR YOUNG 1° Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 7789 <~ ~790- par Arthur youNGj traduit de l'anglais par F- Seules], avec des notes et observations par M- de Casaux (r), Paris, Butsson. 1793' 3 ni-So. Une deuxième édition a paru. en 179-']., avec des corrections considérables et une nouvelle carte)) (2). [Bonne traduction faite avec soin, en gênerai, précise et exacte. Comme il est naturel, le traducteur n'a pas connu il l'édition anglaise de 1794, même pour sa deuxième édition.] 2" Le C~~M~M~ anglais OM Œ-MM~ choisies d'agriculture et tf~coKOMMë ?'~f~ et politique d'Arthur YoUNG, traduit de l'anglais par les citoyens ~amarre, Benoist et Billecocq, avec des notes par le citoyen Delalauze, coopérateur du Cût~~ d'agriculture de l'abbé Rozier, tome XVII, Paris, Maradan, ix-i8oi, Voyage ~M France par Arthur y'?MM~ ~ë'Mt~f7M~ les années lySy, i~SS, 1789 c~ 1790, réduit à la partie de l'agriculture et de ïa statistique (3), r vol. iu-8<
C'est une reproduction presque littérale de la traduction Soulès, avec, çà et là, quelques modifications insi~iii-Fiantes, de pure forme (4).– I/edition est pourvue de deux cartes reproduites de l'édition anglaise et les éditeurs ont ajoute plusieurs « tableatis: comparatifs de la métrologie anglaise et française H. Les traducteurs n'ont pas connu l'édition anglaise de 179-). 3~ La traduction H.-G. Lesagc, Paris, GuillauTnin, iS~g, 2 vol. ift-8o; 2'' édition, en iSS~.
Comprend le Journal des Voyages et les Observations, mais le traducteur s'est servi uniquement de la première édition d'Arthur Young (77~2) il n'a pas songé a consutter la deuxième. On sait la médiocrité de cette traduction, très inférieure à celle de Soulès. Mais celle-ci élait devenue très rare les historiens et économistes français, pour la plupart, citent donc Young d'après la traduction Lesage.
(r) 3.1. de Casaux, n'a pu les donner, comme nous l', plorend une note à la fiu de l'edition.
(z) I.'édition reproduit les cartes de 1'0dition anglaise.
(3) voy. P. r, note a \ous supprimons de ce Voyage l'itinéraire de l',tuteur, qui ne contient guère que des observations de cimonstance, des réflexions sur les événements ré'mltttiollnaires, et quelques autres objets trop étrangers HU but général de œt ouvrage. ? n
(4) Les notes sur les bêtes à laine mi été rejetées dans uue notice à la fin du volume.
PREMIÈRE PARTIE
VOYAGES EN FRANCE en 1787, 1788 et 1789
PREFACE
C'est une question de savoir si l'histoire moderne offre rien de plus curieux à l'attention de l'homme politique que les progrès et la rivalité des empires français et anglais, depuis le ministère de Colbert jusqu'à la Révolution française. Au cours de ces cent trente années, tous deux ont figuré avec un degré de splendeur qui leur a valu l'admiration de l'humanité. En proportion avec le pouvoir, la richesse et les ressources de ces nations, se trouve 1 intérêt que le monde, en général, prend aux maximes d'économie politique qui président à leur gouvernement. Examiner jusqu'à quel point le système de cette économie a exercé une influence sur l'agriculture, les manufactures, le commerce et la félicité publique, voilà ce qui constitue certainement une enquête de notable importance, et tant de livres ont été composés sur la théorie de cette économie que le public ne peut pas considérer comme du temps mal employé celui qui est consacré à en donner LA PRATIQUE.
1/enquête, que j'ai faite il y a quelques années sur l'agriculture de l'Angleterre et de l'Irlande (et dont j'ai publié les notes, sous le titre de roM!'s (l)), était comme une étape sur la voie qui nous amènera à comprendre l'état de notre agriculture je n'ai pas la présomption de la juger mais il y a peu de nations de l'Europe qui ne soient à même de lire ces Tottfs (l) Voy. notre IntL-oduction, ci-dessus, p. 3
dans leur propre langue, et, en dépit de leurs défauts et de leurs lacunes, agriculteurs et hommes politiques ont souvent regretté de ne pouvoir recourir à une description semblable pour la France. On ne pourrait que regretter que ce vaste royaume, qui a si souvent figuré dans l'histoire, restât, encore pendant un siècle, inconnu, eu ce qui concerne les questions qui font l'objet de mes enquêtes. Cent trente années ont passé, en y comprenant l'un des règnes les plus actifs et les plus remarquables dont on ait gardé le souvenir, et dans lequel le pouvoir et les ressources de la France, bien qu'elle se soit trop épuisée en efforts, étaient formidables pour l'Europe. Jusqu'à quel point ce pouvoir et ces ressources étaient-ils assis sur la base d'une agriculture éclairée ? Jusqu'à quel point l'étaient-ils sur les manufactures et le commerce, qui sont un appui moins sûr ? Jusqu'à quel point la richesse, le pouvoir et la splendeur extérieure, quelle qu'en soit l'origine, ontils fait participer le peuple à la prospérité qu'ils impliquaient? Voilà de curieuses recherches, insuffisamment résolues par ceux qui ourdissent leurs rêveries politiques au coin de leur feu, ou qui les saisissent au vol en courant l'Europe en chaises de poste. Un homme qui n'a pas de connaissances pratiques en agriculture ne sait pas comment procéder à ces enquêtes il sait à peine comment distinguer les causes qui déterminent la misère de celles qui enfantent la félicité d'un peuple assertion qui ne paraîtra pas paradoxale à ceux qui s'appliquent avec soin à ces questions. Un même temps, Je simple agriculteur, qui fait de tels voyages, ne voit que peu ou rien du lien qui existe entre la pratique agricole et les ressources de l'empire, des relations qui existent entre des opérations en apparence peu importantes et l'intérêt général de l'Ëtat 'relations assez sérieuses pour, en certains cas, transformer des champs cultivés en des tableaux de misère et une culture soignée en une source de faiblesse nationale. Ce sont des questions que ne peuvent comprendre, ni les spéculations de celui qui n'est qu'un agriculteur, ni celles du pur politicien elles demandent le mélange des deux, et aussi les recherches d'un
esprit libre de tout préjugé, notamment de préjugé national, libre aussi de l'amour des systèmes et des vaines théories, que l'on construit seulement dans les cabinets des hommes d'étude. Dieu me garde de la vanité de supposer que moi-même je sois ainsi doué Je sais que c'est tout le contraire, et je n'ai d'autre titre à entreprendre un travail si ardu que celui d'avoir décrit l'agriculture anglaise avec un peu de succès. Une expérience de vingt ans, acquise depuis ce premier essai, me laisse espérer que je ne suis pas moins qualifié pour tenter une semblable étude à présent. Les nuages, qui, il y a quatre ou cinq ans, ont fait prévoir un changement dans le ciel politique de la France, et qui, depuis, se sont accumulés au point de produire une tempête si singulière, ont fait que maintenant il est encore plus intéressant de savoir ce qu'était la France antérieurement à tout changement- Cela eût été une cause d'étonnement, si la monarchie avait pu briller, puis décliner dans cette contrée sans que le royaume eût été examiné au point de vue spécialement agricole.
Le lecteur de bonne foi n'attendra pas, des notes d'un voyageur, cette analyse minutieuse de la pratique journalière, que, seul, est capable de donner un homme qui réside quelques mois, ou quelques années, confiné dans un seul endroit; vingt hommes, employés durant vingt ans à cette besogne, n'y parviendraient pas et, en admettant qu'ils le fissent, il n'y a pas un millième de leurs travaux dont on pourrait tirer parti. Quelques régions particulièrement éclairées méritent qu'on y donne une aussi grande attention, mais, en tout Pays, elles sont peu nombreuses, et les pratiques méritant une semblable étude le sont peut-être encore moins savoir que des pratiques arriérées existent et demandent à être améliorées, c'est la connaissance essentielle qu'il importe de pro'hure, et cela plutôt encore pour l'homme d'Ëtat que pour l'agriculteur. Aucun lecteur, à condition de connaître un peu ma situation, ne s'attendra à trouver, dans ce travail, ce que les avantages du rang et de la fortune seuls peuvent donner –je n'ai aucun de ces avantages à montrer, et, pour vaincre
les difficultés, je n'ai eu d'autres armes qu'une attention sans défaillance et un zèle indomptable. Si les buts que je visais avaient été secondés par ce succès dans la vie qui donne de l'énergie dans l'effort et de la vigueur dans les entreprises, ce travail aurait été plus digne du public qui le lira mais, dans notre pays, un succès de ce genre attend plutôt toute autre profession que celle du cultivateur le non M~tfs a~i'fo t~MMS honos ne trouvait pas plus son application dans la période troublée et sanglante de l'histoire romaine que dans l'époque pacifique et prospère de notre Angleterre. On me permettra de mentionner un fait, qui montrera que, quelles que soient les fautes que contiennent les pages qui suivent, elles ne procèdent pas d'une espérance présomptueuse du succès: sentiment qui ne convient qu'à des auteurs beaucoup plus renommés que moi-même. Quand l'éditeur se hasarda à imprimer cet écrit et que le journal commença à prendre forme, le manuscrit tout entier fut mis entre les mains du compositeur, pour qu'il vît s'il suffirait à constituer un volume de 60 feuilles on vit qu'il y avait assez de matière préparée pour i-}.o et j'assure le lecteur que l'opération qui a consisté successivement à couper et à mutiler plus de )a moitié de ce que j'avais écrit fut exécutée avec plus d'indifférence que de regret, bien qu'elle m obligeât à exclure plusieurs chapitres, qui m'avaient coûté beaucoup de travail (l). I,'éditeur aurait bien imprimé le tout mais, quelles que soient les fautes que l'on pourra trouver chez l'auteur, il sera du moins exempt du reproche d'avoir une confiance indue dan-, la faveur du public, puisqu'il s'est prêté aussi volontiers à la suppression de ces pages qu'à leur composition. I<a seconde partie du travail repose à tel point sur des statistiques soignées que je n'ai pas voulu m'en reposer sur moi-même j'a~ demandé à un maître d'école, qui a la réputation d'être un bon arithméticien, d'examiner les calculs, et j'espère qu'il n'a pas laissé échapper d'erreurs matérielles.
(r) chapitres qu'Arthur Young a iuscres, en partie du moins, dium l'éfu' lion de 179~ voy. notre Introduction, ci-dessus, pp. 13 14.
La Révolution française étant un sujet hasardeux et critique, mais trop important pour être négligé, les détails que j'ai donnés et les réflexions que j'ai risquées seront, je le crois, accueillis avec confiance par ceux qui savent combien d'auteurs, d'un talent et d'une réputation considérables, ont échoué en traitant ce difficile sujet l'attitude que j'ai tenue est si éloignée des extrêmes que je ne peux espérer que l'approbation d'nn petit nombre de lecteurs, et je puis m'appliquer à moi-même, en cette occasion, les mots de Swift "J'ai l'ambition, qui m'est commune avec les autres raisonneurs, d'espérer du moins que les deux partis penseront que j'ai ~so?z mais, si je ne puis l'espérer, mon autre vœu doit être que l'un et l'autre estimeront que j'ai ~o~. ce que j'entendrais comme une ample justification de ma piopre oeuvre, et un sûr fondement à croire que j'ai du moins agi avec impartialité et que peut-être j'ai atteint la vérité. Il y a deux méthodes pour écrire des livres de voyages l'une consiste à enregistrer le parcours lui-même l'autre, à en exposer les résultats. Dans le premier cas, il s'agit d'un journal, et c'est sous cette rubrique que l'on doit classer tous les livres de voyages, écrits en forme de lettres. Le second mode se présente sous la forme d'essais sur divers sujets. C'est la première méthode que suivent presque tous les livres de voyages écrits de nos jours. De la seconde, les plus parfaits spécimens, ce sont les admirables essais de mon estimable ami. M. le Professeur Symonds, sur l'agriculture italienne (i). Peu importe que l'on adopte l'une on l'autre de ces formes, quand on a un talent de premier ordre en ce cas, on fait (i) John Symo-nds (i~g-iSo?), ne à Horningshcath (Surfolk! devint professeur d'histoire moderne a l'Université de Cambridge, où i] succéda à Thomas Gray, en ~17,. Il publia plusienxa ouvrages, notamment Rentarks on an Es~' M .H~o~' of Co/oMMn~t, de William Harrou., Londres, 1778; Tltc ezhedieracy o/ revxairag the ¢resexd editiorx o/ tke Go,spels ared tke Ais o/ dhe -o~~s (1789) 'n;.f f~~MMcy of ~t'ïM!g ~t- Ë~fs~ (i?~7). Il était frand ami d :~lrtlittr Young, covvne le montre l'AanfobiograpkN, qui contient de nombreuses lettres de lui il fournit aussi de nombreux articles aux Annales "net~ît~, dindes ?~r Arthur Youug.
C'est dans le toine III des ~~)s~s qu'a paru l'étude de Symonds sut-l'agriculture italienne.
toujours œuvre utile, et toutes les informations que l'on donne sont intéressantes. Mais, pour les personnes de talent plus modeste, il n'est pas sans importance de peser le pour et le contre des deux méthodes.
Le journal a l'avantage de comporter un plus grand degré de crédibilité, et, par conséquent, de valeur réel]e. Quand un voyageur enregistre ses observations, on voit se révéler le moment ou il parle de choses qu'il n'a pas vues. Il lui est impossible de donner des remarques soigneusement élaborées, qui ne reposeraient pas sur de sérieux fondements s'il voit peu, il ne doit enregistrer que peu s'il 2. eu de bonnes occasions d'être bien informé, le lecteur est à même de s'en rendre compte, et celui-ci ne sera pas induit à donner plus de crédit à ses remarques que les sources d'où elles procèdent ne paraissent en mériter. S'il passe si rapidement dans un pays que nécessairement il ne puisse apprécier ce qu'il voit, le lecteur le sait s'il séjourne longtemps dans des endroits qui n'ont que peu d'importance, on pas du tout, dans des vues paiticulièl'es ou pour ses affaires privées, on 5~ ait bien ce qu'il en est et ainsi le lecteur a la satisfaction de ne pas s'en laisser imposer par un auteur qui l'induirait en erreur, à dessein ou involontairement. Tous ces avantages, l'autre méthode ne saurait les donner.Mais en voici la contre-partie le journal entraîne de graves inconvénients. Le principal, c'est la prolixité que comporte généralement le journal, et qui, le pins souvent, est inévitable. Nécessairement, ce sont des répétitions sur les mêmes sujets et les mêmes idées et sûrement, ce n'est pas une faute insignifiante d'employer beaucoup de mots pour dire une chose que quelques-uns suffiraient à exprimer. Une autre objection importante, c'est que les sujets considérables, au lieu d'être traités d'une seule pièce (r), ce qui permettrait de les mettre en lumière, en se servant de comparaisons, sont donnés par fragments, comme ils ont été observés, sans ordre et sans liaison voilà qui diminue beaucoup l'efficacité de l'ouvrage, qui lui enlève beaucoup de son utilité. (xl De s>siten, écrit 3rtliur Young
Ce qui milite en faveur des essais consacrés aux questions essentielles qui ont été observées pendant le voyage, c'est que, donnant les résultats des voyages, et non les voyages eux-mêmes, ils ont le remarquable avantage de traiter les sujets dans leur ensemble on les perçoit d'une façon cohérente et en pleine lumière, autant que le talent de l'auteur est capable de le faire la question se présente avec son maximum de force et d'effet. Un autre admirable avantage, c'est la sobriété comme tons les détails inutiles ont été rejetés, le lecteur n'a rien devant lui que ce qui tend à la pleine explication du sujet. Quant aux désavantages, inutile d'en parler; nous les avons suffisamment notés en marquant les bienfaits du journal les bienfaits de l'un sont strictement proportionnels aux désavantages de l'autre.
Après avoir pesé le pour et le contre, j'ai pensé qu'il n'était pas impraticable, dans mon propre cas, d'unir les bienfaits des deux plans.
Kn ce qui concerne mon objectif essentiel, c'est-à-dire l'agriculture, j'ai pensé que je pouvais rejeter tout ce qui la concernait dans des chapitres distincts je recueillerais ainsi tout l'avantage qui résulterait d'un exposé d'ensemble concernant le résultat de mes voyages.
En même temps, le lecteur aura toute la satisfaction qui découle de la forme du j journal les observations que j'ai faites sur l'aspect des pays que j'ai traversés, sur les mœurs, les coutumes, les amusements, les villes, les routes, les maisons de campagne, etc. pourront sans inconvénient être données dans un journal, et ainsi contenter le lecteur sur tous les points dont nous devons l'instruire en toute sincérité, pour les raisons que nous avons données à entendre plus haut. C'est d'après ce principe que j'ai revu mes notes et que j'ai accompli le travail que je livre maintenant au public. Mais, voyager sur le papier a ses difficultés, tout comme se mouvoir à travers les rochers et les rivières. Quand j'eus tracé mon plan et commencé à élaborer mon travail, je rejetai sans pitié une masse de petites circonstances qui ne concernaient
que moi-même et de conversations avec diverses personnes, que je n'avais jetées sur le papier que pour l'amusement de ma famille et de mes amis intimes. Cela me valut les remontrances d'une personne dont j'estime hautement le jugement n'avaisje pas absolument desséché mon journal, en effaçant précisément les passages qui plairaient le plus à la masse des lecteurs ordinaires ? En un mot, je devais rétablir le journal entièrement comme il avait été écrit. Pour traiter le public en ami, faisons-lui voir tout et confions-nous à sa bienveillance pour excuser les bagatelles. Voici comme il raisonnait « Mettex-vous bien dans la tête, Young, que ces notes, que vous avez prises sur le moment, étaient beaucoup plus susceptibles de plaire que ce que vous écrirez maintenant, froidement, avec l'idée de votre réputation à soigner tout ce que vous couperez sera justement ce qu'il y a de plus intéressant, car vous serez guidé par l'importance du sujet et, croyez-moi, cette considération est oin de plaire autant que la façon iiouclialan.te et aisée d'écrire, à laquelle on se laisse aller quand on ne compose pas en vue de l'impression. Combien j'ai raison, vous m'en offrez vousmême la preuve. Votre voyage d'Irlande (il avait l'amabilité de le dire) est une des meilleures descriptions de pays que j'aie lues et cependant, il n'a pas eu un grand succès. Pourquoi P Parce que la partie principale de ce livre consiste eu un journal d'agronomie, que, malgré tout le profit que l'on trow:e à le consulter, personne n'est disposé à lire. Si vous vous décidez à imprimer votre journal, imprimez-le de façon qu'onJe lise ou bien renoncez entièrement à cette méthode et bornez-vons à écrire des dissertations. Rappelez-vous les voyages du D~ et de M~s =~ dans lesquels on cueillerait avec peine une seule idée importante ils ont été accueillis avec des applaudissements et les bagatelles de Baratti, avec ses muletiers espagnols, on a été avide de les lire.)) n
La haute opinion que j'ai du jugement de mon ami m'a décidé à suivre son avis je me décide donc à offrir au public mon itinéraire, absolument comme il a été écrit sur place. Je prie mon lecteur, s'il y trouve beaucoup de choses frivoles, de me le pardonner, en réfléchissant qu'il trouvera le principal objet de mes voyages dans une autre partie de cet ouvrage, auquel il pourra dès maintenant se reporter, s'il désire s'occuper seulement de sujets ayant un caractère plus important.
JOURNAL DR VOYAGES (i)
ANNÉE 1787
)5 mai )787. Il faut qu'un voyageur traverse bien des fois le détroit qui sépare, si heureusement pour elle, l'Angleterre du reste du monde, pour ne plus éprouver de surprise au changement soudain et universel qui l'entoure, quand il aborde à Calais. Le paysage. le peuple, le langage, tout est nouveau, et, même dans le~ choses qui sont les plus ressemblantes, un ceil perspicace trouve peu de diit'iculté à découvrir des signes de différences.
Les beaux travaux d'amélioration d'un marais salant, accomplis par 'M. Mouron, de cette ville, m'avaient procuré l'occasion, quelque temps auparavant, de faire sa connaissance et je l'avais trouve si bien informe de diverses questions importantes que je me retrouvai avec plaisir ensasocict~. Je passai chez lui une agréable et instructive soirée (2).–163 milles. (x) "ÇÙ :1. fin du volume b c.rte llo: Itill:¿'rui:-e~ d'RT~ï.R YI.,C~G ea IiS: cn et et I7~ù.
(~_1 >iouron, esui appartenait à l'une des les plus nmables de Calaia, m"ait ;qlÙ5 du duc d'Elac-W ·. p:ar contrat 23 d"C<l1lor<2- 1;66. des te_train= Œl1ne de 1.1'0 arpent: à 52:nttt pour les et les cettre cu culture. Les lia6itants de Sa::gatte, pré.tend-nt e_oercer dm droits d'usage ~ur le ves arpente, un long pro.2s s'cng::l.gca un arrêt du Par1f;ment du .;1 juillet 1773 douna quin 3e czn-e à 3touron. Sur les résu1t~ts économique_ :ic t'opératiou. woç. une uote de Pichon, secrét~re de la société d'gricul- t~rc de Buulo~uc t-U~o:~ St~-t~ft~- S~ftf', t. XV, an. 1$13, p. D. 33) lren:¡cignement5 fournis par).1. ueor;e_ Besuier, archiviste du P~ls.de-C8.lHi;). En 1754-, Younz avait déjà elt: cisiter \IOUron, qui tni !.Hl,mUa en dstuil :?-Œl entreprise agricole et ser it capital improveme..nts r, dont il rendit compte dau3les _lurvalas uP igric~slisvre (d:etc8~io~rsaphy"p. xrq/. ~aus 1~ E~ Cahu~ et l'Artois, il y eut. au cours de la seconde moitié du wmr si¿'de. un gnlnd mü1..tyement- de des3¿cnement. Oi. =.res. :S-at. FI 37 ct b; et Henri îÉS. L<s m:~t W orsorrs:<nez r jc~ <teessrs ;peia'r: ~:n, t~rs.rsee rass t~ ~111~ sücle. Yari=, xg=i, m,xo~. ¿t h's dass¿s social; ¿n Fnma U~:
17 mai. Cinq heures de roulis à l'auerage (i) avaient tellement fatigué ma jument que je jugeais nécessaire de rester une journée à Calais, mais je quittai la ville ce matin. Pendant quelques milles (2), le pays ressemble au Norfolk ou au Suffolk (3) de gentilles collines, avec des enclos autour des maisons dans les vallées; des bois à quelque distance (~). Le pays est le même à Boulogne. Autour de la ville, je trouvai avec plaisir nombre de maisons de campagne appartenant à des personnes qui y résidaient. Il arrive si souvent que des lectures ou de simples ouï-dires fassent naitre en nous des idées fausses Je m'imaginais que, seuls, les fermiers et les travailleurs agricoles, en France, vivaient à la campagne et la première promenade que je faisais dans ce royaume me montrait une masse de maisons de campagne. Route excellente.
Boulogne n'est pas une vilaine ville et, du haut d~s remparts de la ville haute, la vue est belle, bien que la rivière, à marée basse, ne me la fît pas voir à son avantage. Il est bien connu que cet endroit a été longtemps le refuge d'Anglais, qui, par suite de mauvaises affaires ou de foliss dépenses, y ont trouvé un séjour beaucoup plus agréable que dans leur patrie. On peut supposer qu'ils y trouvent un ?Mt'ë~ de société qui les pousse à s'attrouper dans le même endroit. Certainement, ce n'est pas le bon marché qui les séduit, car la vie est chère. Le mélange de Françaises et d'Anglaises donne un aspect bizarre aux rues; celles-ci sont toutes habil- 1lées à leur mode les Françaises n'ont pas de chapeaux, mais des bonnets fermés (g) et le corps couvert d'un long manteau, qui leur tombe jusqu'aux pieds. I~a ville a l'air d'être floris(ï) Dans son ~î~~ug~ty (éd. Detham-Edwards, p. 1~9), A. Young déclare qu'il il fait la traversée de nuit en quatorze heures sur un Ly-BoaE (bateau de rencontre).
(a) I.e ~ille anghds a ;me longueur de T on;) mcti-es.
(3) Cf. A. DsnA-wGEO~, Les Iles Brilnnnigsses, Taris, n9z;.
(4) Arthur Young ve manque jamais de noter si un Pays est cn clôtureE (en,clnsed) ou sans clùtures (open). Sur cette question, voy. ci-dessus l'Introduction. n.
(5) I,e D* RJGBY (.L~ tra<L Ca~tct, p. 5) décrit ainsi la coiffure d'une jeune fille Un bonnct avec de- il- en baudeaux; laissant aperceVOir ;n peine ]cs cheveux. 1)
santé les constructions sont bonnes, soigneusement réparées, et quelques-unes modernes c'est là un signe de prospérité qui en vaut bien d'autres. On est en train d'élever une nonvelle église, qui exigera une forte dépense. Dans l'ensemble, la ville est animée, et les environs sont plaisants le rivage de la mer est une plage plate de sable ferme, jusqu'à l'endroit où monte la marée. Les collines voisines méritent d'être visitées par ceux qui n'ont jamais vu la pétrification de l'argile on la trouve à l'état rocheux et argileux, telle que je l'ai décrite à Harwich (~M~M ~'ag~cM~M~, t. VI, p. 218). 2~ milles.18 mai. La vue de Boulogne, de l'autre côté, à la distance d'un mille, est un plaisant paysage la rivière (r) serpente dans la vallée et s'étend en une belle nappe, avant de se jeter dans la mer, qui s'ouvre entre deux collines, sur l'une desquelles monte la ville. La vue manque seulement de bois si les collines en avaient davantage, on imaginerait difficilement un paysage plus agréable. La campagne s'améliore on y voit plus de clôtures, et des coins ressemblent fort à l'Angleterre. Quelques belles prairies à Bonbrie [Pontde-Briques] (2), et quelques châteaux. Dans ce journal, je n'ai pas à faire un cours d'agriculture, mais je dois cependant observer que la culture est aussi mauvaise que le pays est bon un blé misérable, jaune, avec de mauvaises herbes, et cependant tout l'été le terrain est resté en jachère peine perdue (3). Sur les collines, qui ne sont pas à une grande distance de la mer, les arbres en détournent leurs têtes, dépouillées de feuillage ce n'est donc pas seulement au vent du Sud-Ouest qu'il faut attribuer cet effet. Si la France n'a pas de bonne agriculture à nous montrer, elle a des routes (~) nulle part, (u) 9rthur lovng parenurt a ce moment les collines du Boulonnais. I,a rivière est la I~iaue.
(2) Pont-de-Briques, co~iu. de Saint-Léonard, canton de Saluer, arrondissement de Boulogne-sur-Mer (l~as~de.Calais).
(3) Sur l'agriculture et les ctusscs rurales eu Artois, voy. I~AUDB, Les c~-s~~if~t~ e~ ~oM à la de ~'croe~M régime (tirage à part de la ~i~Mf t~f A'fjfd, 1914)-
(4) On le verra dans dans toutes tes régions. ne cesse les voyage)~ routes de Prance, à peu près dans toutes les réglons. Tous les vo7agenr~ (Voyez
on ne peut rien voir de plus beau, de plus semblable à une allée de parc, que la route qui traverse le beau bois de M- de Neuvilliers. Toute la route depuis Samer (l) est admirablement construite c'est une large chaussée, pour laquelle on a aplani les collines au niveau des vallées. Tout cela me remplirait d'admiration, si je ne connaissais pas les abominables corvées, qui me font prendre en pitié les malheureux cultivateurs, dont on a extorqué le travail pour produire de force toute cette magnificence (2). Des femmes cueillent à la main dans les bois des herbes, et même de mauvaises herbes, pour leurs vaches c'est une marque de pauvreté.
Traversé, près de Montreuil, des tourbières, semblables à celles de Newbnry. La promenade, qui entoure les remparts de Montreuil, est agréable les petits jardins, au pied des bastions, sont singuliers. La ville contient beaucoup d'Anglais. Pourquoi ? Il n'est pas aisé de s'en rendre compte, car elle est dénuée de l'animation qui rend les villes agréables. J'ai eu une courte conversation avec une famille anglaise, qui retournait dans sa patrie la darne, qui est jeune, et, je pense, charmante, m'assura que je trouverai la cour de Versailles étonnamment splendide. Oh Comme elle aimait la France, et comme elle regretterait de rentrer en Angleterre, si elle ne par les de Rigby) constatent le même fait. Ls routes ont fait, eu effet, de très grands progrès au XVIIIe siècle et surtout daus la seconde moitié de ce siècle. Sur cette question, voy. VIGNON, Ltudes lxisloriqttes sur l'adntinistralion des uoies publiques un Frasxca rrarx XG'll° et XYlll° si^oles, Paris, tfrG3 ,L'ES CTI,LEULS, Origine ct dtveloyzpeunent des lravaux ~~a>Ldics eat Fravxce, Pa;i: 1895; J. I~ETACONNOUX, Les vo%e.s rla eomnrunicafion eax Franee aas XVIlI° siècle (L'ierteLTahrschrijt féir an. 190£)). A 1'cluoque de 7a Révolutioll, l'état des routes Iaisse fort à dusirer. Voy·. Pierre Cnaoa, Baaquëte saer l'éfnt des woutas et des casxmuz esa Il (Barllctina d'histoire éLOnxovnique dc la Révoladioat, au. 1917-1919).
( Chef-lieu de canton, arrondissement de Bot1logne-sur~1rIer (Pas-de~ Calais).
(2) Sur le régiiiie de la corvée des grands chemins, qui avait été établie. par simple mesure administrative, après 1720, voy. surtout J. LETAl'ON:NOUX, Le régin:e de la corvée er: Brelaçrae, Rennes, r9o5 (extr. des Arin.ales de Bretagxe) E.-P. CÜ~l\mNT, La co~rvée des chemiaxs est Frartce et sfiécx:aleaneett cra Po%tau (r75J-1789), Poitiers, 1899. Remarquons que la corvée, une première fois abolie par Turgot, en 1776, fut définitivement supprimée, en 1787; mais l'édit ne fut pas appliqué partout, notamment en Bretagne. D'autre part, le régime de la corvée avait déjà subi des atteintes, même après son rétablissement, en y77 voy. A. 1,"SORT, La question de la corvée smos Louis XVI après 1a cdtuts de Turgot (Comité des Travaux historiques, section d'histoire moderne et contemporaine, fase. VII, pp. 52-95).
comptait pas revenir bientôt ici Comme elle avait traversé le royaume de France, je lui demandai quelle était la région que lui plaisait le mieux. La réponse fut telle qu'on pouvait s'y attendre, coulant de jolies lèvres f< Oh Paris et Versailles)!. Son mari, qui n'est pas aussi jeune, dit «La Touraine Il est probable qu'un cultivateur doit plutôt partager l'opinion du mari que celle de la femme, en dépit de ses charmes. 24 milles.
<9 mai.- Dîné, ou plutôt mort de faim, à Bernay (l), cil, pour la première fois, je fis connaissance avec ce vin qui, en Angleterre, a une si détestable réputation, que l'on déclare pire que la petite bière. Dans cette partie de la Picardie, on ne voit pas de fermes isolées, mais rien que des villages agglomères, ce qui est aussi fâcheux pour la beauté du pays que Dour le bien de la culture (2). Jusqu'à Abbeville, pays déplaisant, à peu près plat on y trouve bien beaucoup de grands bois, mais sans intérêt. Passé près du nouveau château, construit eu pierre crayeuse, de M. ëaint-Maritan, qui, s'il avait été Anglais, n'aurait pas construit une grande maison dars ce site et n'aurait pas édifié des murs semblables à ceux .d'un hôpital.
On dit qu'Abbeville contient 22 ooo âmes (3) c'est une vieille ville, construite sans agrément beaucoup de maisons en bois, qui ont un air de vétusté, comme je n'en ai jamais vu leurs pareilles, en Angleterre, ont été depuis longtemps démolies. Vu la manufacture de Van Robais, qui fut fondée par Louis XIV, et dont Voltaire et d'autres écrivains ont tant parlé (~). J'avais à prendre beaucoup de renseignements sur la (r) Eernay, eanLon de Rue, arrondissement d'ALbeville (Somme). (2) 1~n effet, sur le plateau craycuc de Fica-rdie, on ne trouve que des villagcs ag~loruérés au contraire, dans les vallées, il y a bien des hah itatinns dispersées voy. A. Dsata.VCFON, La hln.i~ze fiicn.rrle, Paris, r9o5, pp. 371 et sqq. (3) Chiffre peut-être esagiW aujourd'hui, la population d' Abbeville ne dépasse f~uÈrs 20 ooo habitants.
(4) I,a manufacture de draps de Van Robais avait été florissante au zvn~ siecle, où elle avait eu ju=.qn'à x 692 ouvriers (I;. I,~V.ossEVte, His- toire des cla.rses ovvrières et wla l'it:dustrie ero Frnscce avant n789, ze cd., Il, PP· 421 etsqq.) Au xmu~ siècte, elleest endieadence, mais eonserv: eependaut son monopole.
laine et les étoffes de drap en causant avec les manufacturiers, je les ai trouvés férus de politique, et condamnant avec violence le nouveau traité de commerce avec l'Angleterre (i). 30 milles.
Le 2t mai. C'est le même pays plat et peu agréable jusqu'à Flixecourt (2). 15 milles.
Le 22. De la pauvreté et de pauvres moissons jusqu'à Amiens (3) des femmes labourent avec une paire de chevaux pour semer de l'orge. La différence de coutume des deux nations n'est, en quoi que ce soit, plus frappante que dans les travaux des femmes en Angleterre, elles ne font rien dans les champs que glaner et faire les foins parties de maraude ou de plaisir en France, elles labourent et chargent le fumier (~). Tes peupliers de Lombardie semblent avoir été introduits ici, à la même époque qu'en Angleterre.
Picquigny a été le théâtre d'une curieuse affaire, qui fait (r) 7,c traité de commerce iranco-ariçlais de r786, beaucoup plus avantageux pour l'Anr;let('n-C' que pour la France, covtrilnra fortement à dckerminer chez nous une ~rave crise qui persisia plusieurs qi se fit sentir surtout dans les a manufactures» de drap, de cutou et de tolle. Les COlll1ner<;mlts, comme Arthur Young Se remarque lui-niFme, u lmopos dc Eordeaux, accuell1ircnt plus favorablement le traité, mais 'tcpTocl1èrent pendant aux Anglais de riaroir pas abrogé l'Acte de lla-'i.'igatî()jl. Voy. surtout F, Danxas, laaade sxr le traité de co»cnxeyce de 1786 1. la Fraanoe et /p~ TcuIouëL-, ifjo.t Ch. SCHMID-r, La cr~s MM~t.M~ f~ ~SH (A'CMm hisdorique, an. rgo8, t. XCVII, pp. 78-94) Henri SÉE, L'énolut4ore eoaavmer- ciate e1 irattwsiriedle de la Francc sous L'ancieaa régiane, Palis, 1925. pp. ~99 et sqq. ,Arthur YÚt!11P: ex¡:mllH. l.mgvc1llf"nt c('tl~ q\tc~il("u Ck1,j son cli.;l-:it·.e sr·r Le comn~erce (ci-:k!'50liS, pp. 9:28 ct sqq. On comprend alors le retour au té- gimedclaprotectioa indu:tÛeHe, parle tarif douauier de r;9u, lnais par l'acte de navigation de s 793 voy. Fr. NusSBA~M, CoM~cf-CM~ ~oH~ w t~c /roncla XavoLution, a sZu.dy oJ Ehc career of G. G. A. Decclaer, Wasliiügtou, n925. (2) 1. c. dc f"kqlli;ny, orr. d'nlÏ'ls.
(3) Il n'y a pas iu attacher grande importance à l'observation n7-rth~ Young, qui, ici, n'a que J'impression sul~~crficielle <l'uu VQy..1.gCUT cour..a.t la la poste. En les progrès de l'agriculture ont étl: tn\s eu l'icardie, au X.Vlll'i! sü-cie on a défriché beaucoup de te1"1."çs inenltes, desscehé hieu des marais, illiroduit de nouvelles cultures, mis en pratique les Itifi- ciellcs. Cf. A. DE)!ANGEON. o/ cit., pp. 2 et sqq. A. DE «,LO~1-: l.a vie agricodo dar.s le ïGOrl de I~a Trarace soas l'.Aneiesa Xégdoroe, 3~ édition, I92,?;. Pierre CAI..Or-, Etal ,le L'u.gr-icudtanseetciesafi/rrovaaionxefnentsAarxs da géraéxalaté tf.lf~ fjj fï0!'f/ 1788 (7~. ~m/.e~ ~o~om~t~ de A't;'M~!f~c" an. t~og, pp. 121-no).
(4) C~. ~ff~-ëH ~[f 7)'' ~Y, p. il ~I<GS fc]n,]!C3 sont robustes et bien faites et paraisse ut s'adonner à de travaus, surtout a la campagne. Elles portent de gros fardeaux et _e rendent au tnarché avec lcs produits des chamPs et des jardins sur leur dos. u
grand honneur à. l'esprit de tolérance de la nation française. Un Juif, M. Colmar, acheta au duc de Chaulnes la seigneurie et la propriété, comprenant le vicomté d'Amiens, qui lui confère le droit de désigner les chanoines d'Amiens. L'évêque s'opposa à l'exercice de ce droit l'affaire vint en appel devant le Parlement de Paris, dont le jugement se prononça en faveur de M. Colmar. La seigneurie immédiate de Picquigny, mais sans ses dépendances, a été revendue au comte d'Artois. A Amiens, vu la cathédrale, que l'on dit avoir été construite par les Anglais elle est très grande, admirable par la légèreté et l'ornementation (l). On y installait des draperies noires, avec un baldaquin, et des luminaires, pour le service funèbre du prince de Tingry. colonel du régiment de cavalerie qui tient garnison Ici. Le peuple se pressait pour voir ce spectacle, etil y avait foule à chaque porte. On me refusa l'entrée, mais quelques officiers, ayant été admis, donnèrent des ordres pour qu'on laissât pénétrer dans l'église le gentilhomme anglais j'étais déjà à quelque distance, lorsqu'on me rappela et m'invita à entrer on s'excusa de n'avoir pas reconnu du premier coup que j'étais Anglais. Ce ne sont que des bagatelles, mais elles prouvent l'esprit libéral des Français, et il importe de les noter. Si un Anglais est, en France, l'objet d'égards, parce f/t;'t7 M; ~ng/ats, il est bien clair que les Français, en Angleterre, doivent être payés de retour. Le château d'eau, c'està-dire la machine qui fournit d'eau Amiens, mérite d'être vue mais, seules, des planches peuvent en donner l'idée. La ville abonde en manufactures de drap (a). J'ai causé avec plusieurs maîtres, qui s'accordaient entièrement avec ceux d'Abheviilc pour condamner le traité de commerce (3). – ig milles. (1) Celte cat'aédrale, construite de 1220 à 1228, est, en réalite, l'une des plus belles églises gothiques de France, remarquable, en effet, par ks 5culp- tures et statues de la façade. C'est un des rares monuments dn moyen âge qui ait fait quelque impression sur notre voyageur et encore ce qu'il en dit est-il bien va~ue.
(2) Voy. sur l'industrie drapière d'Amiens le de l'intendant Bignon [i6t)8), pubtié dans îes ~MO~s et documents /J<]Hr S~CM- t'/it~OM't' eoMtw~~ë /'tH~fM, de J. Hayem, t. I, pp. 159 et sqq. Il montre que l'industrie n'est pas seulement concentrée à Amiens, mais qu'on travaille aussi dans la campagne environnante.
(3) Voy. plus haut, p. 78.
23 mai. Jusqu'à Breteuil (i), le pays est accidenté partout des bois en vue, pendant tout le trajet. 31 milles. 24 mai. Un pays crayeux, plat et sans intérêt, s'étend jusqu'à Clermont, ou il s'améliore des coUines et des bois. La vue de la ville, de la vallée, avec les plantations du due de Fitz-james (2), est agréable. 3~ milles.
25 mai. Les environs de Clermont (3) sont pittoresques. Les collines qui enviroîment I~iancourt sont jolies et présentent un genre de culture que je n'ai pas encore vu un mélange de vignobles (car la vigne apparaît ici pour la première fois), de jardins et de champs. Une pièce de blé, un morceau de luzerne, une pièce de trèfle ou de vesces, un morceau de vignes, avec des cerisiers et d'autres arbres fruitiers plantés ça et là le tout, cultivé à la bêche voilà un agréable aspect mais quel pauvre système de culture cela doit être Chantilly (~) son caractère dominant est la magnificence elle apparaît partout, et il n'y a pas assez de goût et de beauté pour en adoucir la majesté. ~out est grand, excepté le château (5), et il y a en cela quelque chose d'imposant excepté la galerie des batailles du grand Condé et le cabinet d'histoire naturelle, qui abonde en très beaux spécimens, présentés de la façon la plus avantageuse, le château ne contient rien qui demande mie remarque particulière il n'y a pas de chambre qu'en Angleterre on appellerait vaste. les écuries sont vraiment (i) Brctemt-sur-Noye, chef-Hcit de canton, arrondissement de Clerjnout (Oise).
(2) Il s'agit d'Edouard, duc de Fitz-James (i~~6-1838), pair de Fraüce sous !a Restauration, puis député de ToutousG (1834) l'un des bons orateurs du parti légitimiste.
(3) Chef-U~u d'arrondissement (Oise).
(ç) Cantou de Creil, arrondissemcnt de Senlis (Oise).
(5) La forteresse a été ra.sée en 1793. Le château actuel, construit par le duc d'?.umale, a étc douné par celui-ci d l'Institut, en r88G. I,e dotnaine de Chantitly appartenait aux par le duc d'Auma~ en avait hérité, à la mort Chantilly appartenait aitx Condé; le due d'Aumale en avait hérité, à la mort ci. prince de Condé. la de Chavtilly avait été cédée en a 386 par Gui de I,aval à Pierre d' Orgemont elle appartint ensuite au,~ T~1-t- morency, Puis, à Parti' de 163~, aus Condé. Cf, < 1W coc.T, Chasutillyet le i- MH~t? Co?! C~ i-,mest DE CAN-AV, (J/M~~ sM ~~7~ siècle, Pans, 1928.
grandes et surpassent tout ce que j'ai jamaisvuence genre (i) elles sont longues de 580 pieds sur 40 de large, et elles sont parfois occupées par 240 chevaux anglais. J'étais si accoutumé à voir les pièces d'eau reproduire les lignes sinueuses et irrégulières de la nature que je vins à Chantilly avec une prévention contre les canaux, mais la vue de celui-ci est frappante et produit l'impression que font éprouver des scènes magnifiques. Cela provient de son étendue et des lignes droites de l'eau, qui s'harmonisent avec la régularité des objets que l'on a en vue. C'est lord Kames (2), je pense, qui déclare que la partie du jardin contiguë à la maison devrait participer à la régularité du bâtiment dans un cadre si magnifique, c'est indispensable. Cependant ici l'effet est amoindri par le parterre, qui se trouve devant le château les carrés et les minces jets d'eau ne sont pas de dimension à correspondre avec la magnificence du canal. La ménagerie est très jolie et présente une prodigieuse variété de volailles, de toutes les parties du monde c'est là l'un des meilleurs emplois que l'on puisse faire d'une ménagerie ces animaux, ainsi que le cerf de Corse, ont attiré toute mon attention. Le hameau- contient une imitation de jardin anglais ce genre de jardin vient seulement d'être introduit en France, de sorte qu'il n'y a pas lieu de porter sur lui un jugement critique. L'idée la plus anglaise que j'ai vue, c'est la pelouse située devant les écuries voilà qui prouve clairement qu'on peut avoir d'aussi belles pelouses dans le Nord de la France qu'en Angleterre. Le labyrinthe est le seul complet que j'aie vu, et je n'ai aucun désir d'en voir un autre c'est à l'art des jardins ce que le rébus est à la poésie. Dans les Sylvae, il y a beaucoup de plantes très belles et très rares (3). Les visiteurs de Chantilly qui aiment les beaux (1) Elles ont été construites au xvui" siècle; Rigby trouve {Lettres, pp. 20-21), qu'a elles sont plus belles que la maison », et que le château a des pièces mais avec trop de dorure.
(2) Henry Home, lord Kamcs, Écossais, juge et auteur (iu92-i/r83). A écrit des livres de philosophie, de droit, d'histoire et aussi d' agronomie, auteur du Gentleman fariner (1776), qui eut un grand succès. Voy. Dict. 0} National Biography,
(3) I*e parc de Chantilly a été dessiné par Le Nôtre, qui s'employa aussi à embellit la forêt c'est lui qui donna le plan de la Table et des routes qui YOUNG. Voyages en France, I. 6
arbres ne doivent pas oublier de demander le grand hêtre c'est le plus beau que j'aie jamais vu élancé comme une flèche, haut de 80 à go pieds 40 pieds jusqu'à la première branche et 12 pieds de diamètre à cinq pieds du sol. C'est à tous égards l'un des plus beaux arbres qu'on puisse voir. II y en a deux autres près de lui, mais qui n'égalent pas sa beauté. La forêt, qui entoure Chantilly, et qui appartient au prince de Condé, est immense, s'étendant en longueur et en largeur la route de Paris la traverse, sur une distance de dix milles, qui est sa moindre dimension. On dit que la capitainerie s'étend sur 100 inilles de circonférence. C'est-à-dire que, dans toute cette étendue, les habitants sont infestés par le gibier, qu'ils n'ont pas la permission de détruire voilà ce que demande le plaisir d'un seul homme (1). Ces capitaineries ne devraient-elles pas être extirpées (2) ?
A Luzarches (3), j'ai vu que ma jument, malade, ne pourrait marcher plus loin par la faute des écuries françaises, qui ne sont que des fumiers couverts, et de la négligence des garçons d'écurie, exécrable espèce de vermine, elle avait pris froid. Je l'ai donc laissée à Luzarches, où je la ferai prendre aboutissent à ce travail, projet qui fut exécuté en 1669-1670. Yoy. G- Maçon-, Historique du domaine forestier de Chantilly, t. I. Senlis, 1905, et Chantilly, le château, par, et les écuries, in-12. – Artlrur Youne n'apprécie que les jardins et parcs j l'anglaise. I,e T)1 Rigby {Lettres, p. 19) porte un jugement plus sévère qu'Arthur Young 1 « L,es jardins du de Confié sont très vastes, mais dessinés avec un très mauvais goût longues allées en ligne droite, picce^ d'eau bordées artificiellement par des murs de pierre, cascades, rochers, fontaines, etc. tout cela a coûté très cher, mais ne produit aucun effet c'est très mal disposé et ce n'est pas naturel.» Il
(1) L,e grand Coudé s'était occupé à agrandir la forêt de Chantilly, par diverses acquisitions, et à l'embellir son œuvre fut par ses descendants et notamment par ^ouïs-Joseph de Bourbon, qui acheva, après 1760, le percement de la forêt. Eu 1777, la forêt de Chantilly comprenait 3 761 arpents et celle de Pontarmé, 2 grs. Pendant tout le svrtie siècle, « le bois fut sacrifié à la chasse », comme le dit M. G. Maçon. Aussi s'éleva-t-il bien des différends entre la gruerie et la capitainerie, laquelle ne s'occupait que de la conservation du gibier. En vertu d'une ordonnance du prince, du 30 novembre 177T. le capitaine des cliasses, M. de Belle val, conservait l'autorité suprême. 3,e dépérissement de la forêt alla donc en s'accentuant; aussi, en 1788, le prince prit-il des mesures sérieuses pour parer au mal, mais le domaine forestier fut confisqué en 1792 et, pendant plusieurs années, subit de graves déprédations. X,es princes de Condé songeaient surtout à la chasse, Voy. G. Maçon, op. cit., t. I, pp. 118 et sqq.
(2) Young reviendra plus longuement sur les capitaineties dans son chapitre De la Révolution française (voir plus loin, pp. 11)33-1035).
(3) Cheî-lieu de canton, arrondissement de Pontoise (Seine-et-Oise).
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de Paris, et je me rendis à la poste cette expérience me prouva que la poste, en France, est beaucoup plus mauvaise et, en somme, plus chère qu'en Angleterre. Dans le parcours jusqu'à Paris, comme tous ceux qui voyagent en chaise de poste, je ne vis que peu de chose ou rien du tout. Aux derniers io milles, je m'attendais à trouver la foule de voitures qui, V aux abords de Londres, arrêtent le voyageur. Il n'en a rien été la route, jusqu'aux barrières, est, en comparaison avec ce qui se passe chez nous, un parfait désert (i). Mais tant de routes convergent ici que je suppose que ce n'est qu'un cas accidentel. L'entrée de Paris n'a rien de magnifique sale et mal construite. Pour aller rue de Varenne, dans le fau- bourg Saint-Germain, j'ai dfi traverser toute la ville, et j'ai passé par des rues étroites, vilaines et encombrées. A l'hôtel de La Rochefoucauld, j'ai trouvé le duc de Lïancourt et ses fils, le comte de La Rochefoucauld et le comte Alexandre, avec mon excellent ami, M. de Lazowski (2), que j'avais tous eu le plaisir de voir dans le Suffolk (3). ils (~) Cf. d. 1)~ I,igby (ji~ill~t 789) Qu~.d de (1) Cf. Lettres du 7Jr Rigby (juillet 1789) :« Quand nous approchâmes de Paris, nous ne remarquâmes pas cette foule, qui couvre les routes daus les environs de L,ondres. »
(2) Maxi milieu T,azowski, fils d'un officier de bouche du roi Stanistas (voy. plus loin, p. 337), né en 1748, avocat à la Cour lut remarqué ̃paT le duc de Iva qui le prù comme précepteur de f.es enfants, et auquel il ne cessa d'etre entièrement dévoué. Son goût pour les sciences naturelles et l'agriculture le fit nommer membre du Comité de l'administration de l'Agriculture, créé eu 1785. Avec les jeunes I^iancourt, il voyage eu eL éj..mé ~hc, Artl, C'est L-ski i! avait voyagé en Aui»l*jtene et séjourné chez Arthur Yoimg, C'est JLazowski qui invita. Arthur Young à faire le voyage des ^renées, par une lettre du avril 17S7 reproduite dans V Autobiography publiée par M. TCethain-Edwards, pp. 154 et Sqq. il lui traçait l'itinéraire de l'aller et du retour, que les voyageurs suivront, en effet. Maximilien L,a?,o\vslîi avait beaucoup de charme et tétait fait beaucoup d'ami?. A. Young déclare, en 1783 [Autobiogrci-phy, pp. e 120-121) « There wasnot in hisrniud any strong prédominant east but t):e grâce and faciîity of lus niaimer, with suavity of temper, made hîm a great favouriU-, nv.d, beirg also higlily eliJg;nit and refined, rie often produ.ee i impressions which were not easily effaced 1\.
Ch. de Iyacreteilc parle aussi de Xazowskî d'une façon ti*ès élogîeuse dans Dix années d'épreuves pendant la Révohilion, Paris, 184a, pp. 67-70. Vov, pierre Eoyé, La Cour polonaise de Lunéviîle {Mém. de la Soc. d'Archéologie lorraine, t. I^XVI. 1926, p. 307-308), On le confond souvent avec sen frère, Claude l^azowski.
(3) I<e duc de I,a Eoclîefoucauld-Î,ian court (T747-1S27) était l'un des représentants les plus remarquables de la noblesse éclairée du xvnie siècle. n épousa, dès 1764, Félicité-Sophie de Lamiion, née en 1745. Dans son premier voyage en Angleterre (1768), il prit le goût de l'agronomie et de la vie rurale, ainsi que des choses anglaises. Ses fils, François et Alexandre, conduits
me présentèrent à la duchesse d'Estissac, mère du duc de Liancourt (i), et à la duchesse de Liancourt. La charmante réception et les amicales attentions de toute cette généreuse famille étaient bien propres à me donner la plus favorable impression. 42 milles.
26 mai. J'avais passé si peu de temps en France que le spectacle était entièrement nouveau pour moi. Tant que nous ne sommes pas accoutumés à voyager, nous avons une propension à dévorer des yeux et à tout admirer, à chercher du nouveau, même dans les choses où il est ridicule de le faire. J'ai été assez benêt pour aspirer à trouver des merveilles que je n'avais jamais vues auparavant, comme si une rue de Paris se composait d'autre chose que de maisons, et les maisons, d'ar.tre chose que de briques et de pierres, et comme si les habitants, parce qu'ils ne sont pas Anglais, marchaient sur la tête. Je renoncerai à cette sottise le plus tôt possible et je porterai mon attention sur le caractère et les dispositions de la nation. Un tel projet nous amène naturellement à saisir les petits faits, qui, parfois, les révèlent le mieux tâche difficile et sujette à nombre d'erreurs.
J'ai seulement un jour à passer à Paris, et il doit être occupé à acheter les objets qui me seront nécessaires. A Calais, une trop grande prévoyance a produit l'inconvénient que je rue proposais d'éviter. Je craignais d'égarer mes bagages en les laissant à l'hôtel Dessein (2), afin de les faire charger sur la diligence je les envoyai chez 3M. Mouron. Le résultat, c'est par leur précepteur I,azowski, étaient allOs chez Arthur Young, à Bradfield, en 1779, puis eu 17S5-1786 le duc consultait aussi Young pour tout ce qui concernait sou exploitation rurale. Ou s'explique alors l'accueil que lui fit la famille de I,a Rochefoucauld-I,iaucourt. Sur le duc et sa famille, voy. Ferdinand -Dreyfus, Un philanthrope d'autrefois. La Roche imtcauld-lAancourt, Paris, 1903 Fréd.-Gaétan de I,A Eochefotjcauld-I/Iancourt, Vie du duc de La Rochefoucauld- Liancourt, 1S31 lyACRETEiXE, Dix ans d'épreuves- (1) Le de La Rochefoucauld-Iyiancouit portait, en effet, le titre de duc d'Kstissac il était grand maître de la garde-robe.
(2) 1/ Hôtel Dessein, à Calais, jouissait d'une grande réputation des Sterne, dans sou Voyage sentimental, fait un portrait assez ironique de l'aubergiste Dessein, obséquieux et finaud, brave homme, au demeurant.
que je ne les trouvai pas à Paris, et je dus acheter de nouveau les objets qu'ils contenaient, avant de quitter cette ville pour me rendre dans les Pyrénées. Je pense qu'il faut établir cette maxime, qu'un voyageur doit toujours confier ses bagages aux voitures ordinaires du pays, sans prendre de précautions extraordinaires.
Après une rapide excursion, avec mon ami Iyazowskî, afin de voir diverses choses, mais d'une façon trop hâtive pour m'en faire une idée satisfaisante, je passai la soirée chez son frère, et j'ai eu le plaisir d'y trouver M. de Broussonnet, secrétaire de la Société royale d'Agriculture (i), ainsi que M. Desmarets (2), tous deux membres de l'Académie des Sciences. Comme M. L,azowski est très au courant des manufactures de France, dans l'administration desquelles il jouit d'un poste considérable (3), et, comme ces autres messieurs se sont beaucoup occupés d'agriculture, cette conversation fut hautement instructive, et je regrettai que mon départ précipité de Paris me privât du plaisir, si conforme à mes goûts, de retrouver la compagnie d'hommes dont la conversation marque tant d'intérêt pour des questions d'une importance nationale. A la sortie de la réunion, j'allai en poste à Versailles avec le comte Alexandre de la Rochefoucauld, pour assister à la fête du jour suivant (Pentecôte). Couché dans l'hôtel du duc de Liancourt.
(1) Broussonnet (Picrre-lUauricc-Auguste) (1761-1S07), l'un des fonda tcirs de la Société d'Agriculture, devint professeur au Collège de et à l'École Vétérinaire; député i\ la Législative, il s'évada en 1792 et se fixa au Maroc après le 18 brumaire, il devint consul àMogador, puis directeur du Jardin, des Plantes. Cf. l^ouis Passy, Histoire de la Société nationale d'agriatlture de Paris, ï':ïriô, 19T2.
(2) Desmarets (1725-1S15), inspecteur général des Manufactures, membre de l'Académie des Sciences, physicien réputé, a public, dans V Encyclopédie méthodique, un Dictionnaire de géographie physique.
(3) Il s'agit de Claude I_,azowski, né en 1752, nommé, en 1784, inspecteur ambulant. Mm* "Roland, qui semble d'ailleurs parfois le confondre avec son frerc en fait un portrait peu flatté (jalousie de métier). Son emploi fut supprimé en 1791, et il devint sans-culolte, «parce qu'il était menacé d'en dit Mme Roland. Il semble avoir quelque responsabilité dans le massacre des prisonniers d'Orléans, septembre 1792. Il meurt bientôt après et Robespierre lui fait faire de spleudides funérailles, le 28 avril 1793- Voy. P. Boyé, op. cil., pp. 30S et sqq. Cf. Henry Pottljît, Un LtméviLlois oublié Claude- F 'rançois de Lazowski (1752-1793) et F. Brarsch, Les Lazowski {Révolution française, juillet 1927).
27 mai. Déjeuné avec lui dans ses appartements du palais de Versailles, qu'il occupe en raison de sa charge de grand-maître de la garde-robe, l'une des principales de la cour de France (i). Là, je trouvai le duc entouré d'un cercle de nobles personnages, parmi lesquels le duc de la Rochefoucauld, bien connu pour son goût de l'histoire naturelle. Je lui fus présenté, car il va se rendre à Bagnères-de-I^uchon, où je dois avoir l'honneur d'être de sa compagnie. I^a cérémonie du jour, c'était l'investiture par le roi du cordon bleu au duc de Berry, fils du comte d'Artois (2). L musique de la reine joua dans la chapelle oil la cérémonie avait lieu, mais l'effet musical était maigre et faible. Pendant le service, le roi était assis entre ses frères, et semblait, par son attitude et son inattention, regretter de ne pas être à la chasse. Cela aurait été certainement une occupation aussi utile que d'entendre le serment féodal de chevalerie, je suppose, ou quelque autre absurdité analogue, prêté par un garçon de 10 ans. A la vue de toute cette pompe insensée, je m'imaginai qu'il s'agissait du Dauphin, et je le demandai à une dame, fort à la mode, qui se trouvait près de moi. Elle me rit au nez, comme si j'avais dit la plus énorme absurdité rien ne pouvait être plus offensant, car la façon dont elle essayait d'étouffer son rire accentuait encore sou expression moqueuse. Je m'adressai à M. de La Rochefoucauld, pour savoir de quelle énorme sottise je m'étais rendu coupable involontairement- Il me l'apprit c'est que le Dauphin, comme tout le monde le sait en France, reçoit le cordon bleu dès sa naissance. C'était impardonnable, de la part d'un étranger, d'ignorer un trait aussi important de l'histoire de France, que le fait (1) Le grand-maître de la garde-robe avait sous ses ordres cent quatre-vingt- dix-huit personnes l'uue de ses fonctions consistait h passer la chemise au roi, à rion lever. I*e duc était en depuis 1783 {A Imanach royal de 1788, p. 123)-
(2) Ch.- Ferdinand, dur. de Eerry, né eu 177S, assassine par 1,011 vel le 13 février 1820 il épousa, eu 1816, Caroline de Naples père du duc d-j Bordeaux, comte de Chainbord. – l,e cordon bleu est de J1 ordre du SaintTCspiit, créé par Henri III, le 31 décembre 1578 le nom de Saint- Ksprît nvait été donné à cet ordre eu commémoration du fait que l'élection de Henri III à la couronne de Pologne et son avèuement au tr:jne de France avaient eu lieu le jour de la Pentecôte.
de donner à un bébé une bavette bleue au lieu d'une bavette blanche
La cérémonie terminée, le Roi et les chevaliers gagnèrent, en une sorte de procession, le petit appartement dans lequel le souverain dîna on salua la Reine au passage. Dans cette partie de la cérémonie, il sembla y avoir plus de laisser-aller et de familiarité. Sa Majesté la Reine, qui, entre parenthèses, est la plus belle femme que j'aie jamais vue, reçut tout ce monde en donnant à son accueil les formes les plus variées. Elle souriait aux uns elle parlait aux autres quelques-uns semblaient avoir l'honneur d'être davantage dans son intimité. Elle se montrait froide avec les uns et en tenait d'autres à distance. Avec le brave Suffren, elle fut respectueuse et bienveillante (1). La cérémonie du Roi dînant en public est plus bizarre que splendide. La Reine s'assit avec un couvert devant elle, mais ne mangea rien elle causa avec le duc d'Orléans (2) et le duc de Liancourt, qui se tenaient derrière sa chaise. Pour moi, cela aurait été le plus inconfortable des repas, et, si j'étais roi, je balaierais les trois quarts de ces stupides formalités si les rois ne peuvent dîner comme les autres hommes, ils perdent une grande partie des plaisirs de la vie leur situation est bien faite pour leur en enlever la plus forte part le reste, ils le perdent en se soumettant à des coutumes dénuées de sens. La seule façon confortable et amusante de dîner, c'est de réunir à sa table dix ou douze personnes qui vous plaisent. Les voyageurs nous racontent que telle était l'habitude du feu roi de Prusse, qui connaissait trop bien la valeur de la vie pour la sacrifier, soit à des vaines formalités, soit à une réserve monastique. Le palais de Versailles, dont, d'après ce que l'on m'avait (1) Intéressant téuioignagc de l'attitude et du caractère de Marie-Antoinette. Ct Pierre de jSIoluac, la reine Maris-Antoinette. – T,e bailli de Suffreu (1726-1788) avait défait l'amiral Bing à Mahon, en 1756, et avait remporté de glorieuses victoires sur les Anglais, pendant la guerre de l' lu dépendance amé- ricaine.
(2) l\ s'agit de Louis-Philippe- Joseph (1747-1793), dit Philip •pe-Êgalité, dont on sait le rôle à l'époque de la Révolution. Cf. BriîSCH, La jeunesse de Philippe-Égalité d'Orléans, Paris, 192Q (Thèse de lettres).
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dit, j'attendais merveilles, n'est pas du tout frappant je le vis sans émotion l'impression qu'il fait est nulle (i). Qu'est-ce qui peut compenser le défaut d'unité ? De quelque côté qu'on le regarde, il apparaît comme un assemblage de bâtiments c'est un splendide quartier de ville, mais non un bel édifice reproche dont la façade sur le jardin n'est pas exempte, bien qu'elle soit de beaucoup la plus belle. La grande galerie est la plus belle chambre que j'ai vue les autres appartements ne sont rien, mais les peintures et les statues sont bien connues pour être une collection de premier ordre. Nous circulions à travers une masse énorme de personnes, venues pour voir la procession, beaucoup d'entre elles assez mal habillées, ce qui laisse voir qu'on laissait entrer tout le monde. Mais les officiers, à la porte de l'appartement où dînait le Roi, faisaient un choix, ne permettant pas à tous d'entrer indistinctement.
Beaucoup de voyageurs, même les derniers en date, parlent fort de l'intérêt remarquable que prennent les Français à tout ce qui touche personnellement leur Roi, et déclarent que ceuxci montrent par cet empressement, non seulement leur curiosité, mais leur amour. Où, de qui ces messieurs tinrent-ils cette découverte? Je ne sais. C'est une fausse interprétation, ou bien il faut que le peuple, en quelques années, ait plus changé que ce n'est croyable. –Dîné à Paris, et, dans la soirée, la duchesse de IÂancourt, qui semble être la meilleure des femmes, me conduisit à l'Opéra, à Saint-Cloud, où je vis aussi le palais que la Reine est en train d'édifier il est grand, mais, sur sa façade, il y a bien des choses qui ne me plaisent pas. 20 milles.
28 mai. Trouvant ma jument suffisamment rétablie pour le voyage, et c'est un grand point pour un aussi médiocre cavalier que moi, je quittai Paris, en compagnie du comte de La Rochefoucauld et de mon ami Lazowski je commen(1} Sur le château de Versailles, voy. surtout l'ouvrage de Pératé, Le château de Versailles.
çai mon voyage, qui consiste à traverser tout le royaume jusqu'aux Pyrénées. La route d'Orléans est Tune des plus grandes de celles qui partent de Paris je m'attendais à ce que fût infirmée la première impression que j'avais eue du faible trafic dans la banlieue de la capitale au contraire, elle se trouva confirmée c'est un désert, comparé avec les routes qui avoisinent Londres. Sur dix milles, nous ne rencontrons ni coche, ni diligence, mais seulement deux messageries et très peu de chaises de poste pas le dixième de ce que nous aurions rencontré en quittant Londres à la même heure. Sachant la grandeur, la richesse et l'importance de la ville de Paris, cette constatation me rend très perplexe. Si elle devait se confirmer dans la suite, il y aurait de nombreuses conclusions à en tirer.
Pendant quelques milles, le paysage est parsemé de carrières on monte la pierre au moyen de roues de grand diamètre. Le pays prend un aspect varié, mais ce qui manque le plus au plaisir de la vue, c'est une rivière des bois généralement eu vue la proportion du territoire français couvert par cette production, par suite du manque de charbon, doit être prodigieuse, car cela a été la même chose, sur toute la route depuis Calais (i). A Arpajon, le maréchal duc de Mouchy a une petite maison, qui n'a rien de remarquable. – 20 milles. 29 mai. Jusqu'à Étampes (2), la région que l'on traverse est en partie plate;c'est le commencement du fameux Pays de Beauce. Jusqu'à Toury (3), c'est plat et peu plaisant en vue, seulement deux ou trois gentilhommières. 31 milles. 30 mai. C'est universellement plat, sans clôtures, sans intérêt et même fastidieux, bien que partout l'on aperçoive (1) Arthur Yoinig est mal renseigné sur l'état des forêts en France. Partout, au xvnic siècle, on se plaint de leur mauvais entretien et des déboisements, qui rendent le bois cher et coûteux. Sur cette question, vov. Marcel Rotjfp, Les^mines de charbon en France an- XVIIIe siècle, Paris, 1923 II. Sée, Les forêts et la question du déboisement en hretagnea-u XVIIIe sièclû, Rennes, iq2.j (exlr. des Annales de Bretagne),
(2) Seinc-et-Oise.
(3) Canton de Janville, arrondissement de Chartres (Eure-et-I,oirJ.
de petites villes et des villages (i) les éléments qui composeraient un paysage ne sont jamais réunis. Ce pays de Beauce a la réputation d'êtte la fine fleur de l'agriculture française le sol est excellent, mais partout on y pratique la jachère (2). Traversé une partie de la forêt d'Orléans, qui appartient au duc du même nom c'est une des plus grandes de France. Du clocher de la cathédrale d'Orléans, l'aspect est très beau. La ville est étendue et ses faubourgs, composés chacun d'une seule rue, s'étendent sur près d'une lieue. La vaste perspective de pays, qui s'étend de chaque côté, est une plaine illimitée, à travers laquelle la magnifique Ivoire déroule son cours superbe, sur 14 lieues le tout, parsemé de riches prairies, de vignobles, de jardins, de forêts. La population doit être très considérable car, outre la qui contient environ quarante mille âmes, le nombre de petites villes et de villages, qui sont parsemés sur toute la plaine, est si grand que toute la scène en est animée. La cathédrale, d'où nous avions cette noble vue, est un bel édifice, dont le chœur a été érigé par Henri IV (3). La nouvelle église est un monument agréable le pont est une belle construction de pierre, la première expérience que l'on a faite en France des arches plates, où maintenant elles sont si en honneur. Il en contient neuf, et il a 410 yards (4) de long sur 45 pieds de large. Au dire de certains Anglais, on supposerait qu'il n'existe pas de beau pont dans toute la France ce n'est ni la première, ni la dernière des erreurs que j'espère dissiper par mon ouvrage. Il y a, sur le quai, beaucoup de chalands et de bateaux, construits sur le fleuve dans le Bourbonnais, etc., chargés de bois, d'eau-de-vie, de vin et autres marchandises à l'arrivée à Nantes, ils sont démolis et vendus avec la cargaison. Un grand nombre de ces (i) Dans la Beiiuce, on ne voit que des villages agglomérés.
{2) La jadicïCj au xvm0 siècle, est encore universellement pratiquée en France, même sur les bonnes terres on les laisse reposer un an sur trois. JSous ne connaissons pas d'étude générale sur l'agriculture en Beauce. On pourra consulter Georges Bourght, b's-ais d'exploitation agricole en Beauce en i?go {B-tdl. eVkhtoire économique de îa Révolution, année 1906, pp. 408-419}. (3) La cathédrale, Samte-Croix, est une église gothique, de la basse époque, d'ailleurs partiellement détruite en 1567 et reconstruite de 1G01 à 1829. (4) Le yard a une longueur de o m. 914.
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bateaux sont en sapin. Un bateau va d'ici à Nantes, quand six personnes demandent le passage chacune doit payer un louis d'or on fait escale la nuit et il faut quatre jours et demi pour atteindre Nantes. Iva rue principale, qui conduit au pont, est belle tente la ville est active et animée, car le commerce y est important (i). Admiré les beaux acacias qui entourent la ville. – 20 milles.
31 mai. – En partant d'ici, on pénètre aussitôt dans la misérable province de Sologne, que les écrivains français appellent la triste Sologne (2). Dans tout ce pays, il y a eu de fortes gelées de printemps, car les feuilles des noyers sont noires et fendillées. Je ne m'attendais pas à trouver cette marque évidente d'uu mauvais climat au sud de la Loire. À La Perté-Lowendhal, un plateau de graviers sablonneux et btétiles, avec des bruyères. I,es pauvres gens, qui cultivent la terre ici, sont des métayers, c'est-à-dire des hommes qui louent la terre, sans avoir les moyens de fournir le capital d'exploitation le propriétaire est obligé de fournir le cheptel et les semences il partage le produit de la ferme avec le tenancier un misérable système, qui perpétue la pauvreté et empêche l'instruction (3). Rencontré un homme employé sur les routes, qui, pendant quatre ans, a été prisonnier à Fahnouth il ne (1) T/a navigation sur la I_uire était importante, comme Young le remarque lui-même. Il y a aussi à Orléans une industric active et. il sc crée d'importantes manufactures, à la fiu de l'Ancien Régime. Voy. Camille Bloch, Cahiers de doléances du bailliage d'Orléans, ivjuô (Collection, des Documents économiques de la Révolution) et Études d'histoire économique de la, France, Paris, 1900 Juïieu Kaybm, Les inspecteurs dus manufactures cl le mémoire de l'inspecteur 1 ri-berl sur la généralité iVOrléa-ns {Mémoires et documents sur l'histoire du cmimerceetdcl'lnUistrie, de J. Hayem, 2e série, p. 281).
(-) L,a Sologne s'utend, au sud d'Orléans, sur une superficie d'environ 500 000 hectares. Au cours du xvnie siècle, et même à la fin de l'Ancien l^cgirue, toutes les tentatives pour améliorer cette région marécageuse reStèreut vaincs elle ne devait se transformer qu'au xixfi siccle. Voy. Robert Vivier, La Sologne {Revue d'histoire économique, au. irja^).
[3) Arthur Young donne une idée exacte du métayage. Mais, s'il élmt si répandu en France, c'est que le plus souvcnt les paysans n'avaient pas (i'avances et peu de cheptel. Eu Breuigue et en Lorraine, ce mode do location a'iec tait environ la inoitié des terres louées; dans le centre et dans le midi, il ^tait prépondérant. Voy. Sauzet, Le. métayage en Limousin, 1S97 Ch. Gtjyoï, Le métayage en Lorraine avant 17 '8y, Nttr.cy, 1881) H. SÉi;r Les classes rurales en Bretagne du XVIe sièaU à la Révolution, Paris, 1906, pp. 241 et sqq.
semble pas en garder rancune aux Anglais, bien qu'il ne soit pas bien satisfait du traitement qu'il a subi.
A La Ferté (i), se trouve l'élégant château du marquis de Croix. Jusqu'à Nouau-le-Fuzelier (2), un étrange mélange de sable et d'eau. Beaucoup de clôtures les maisons et les cottages, de bois avec des revêtements d'argile et de briques les toits, non en ardoises, mais en tuiles, avec des greniers planchéiés, comme dans le Suffolk des rangées de têtards sur des haies une excellente route de sable l'aspect général d'une contrée boisée autant de traits de ressemblance avec certaines parties de l'Angleterre mais l'exploitation agricole est si différente de celle de l'Angleterre qu'il suffit d'y penser pour que toute notion de ressemblance s'évanouisse. – 27 milles. 1er juin. C'est toujours la même contrée misérable les champs offrent des tableaux de pitoyable culture, comme les maisons, de misère. Et cependant, tout ce pays serait hautement susceptible d'amélioration, si l'on savait s'y prendre c'est peut-être la propriété de ces êtres brillants, qui, l'autre jour, figuraient dans la procession de Versailles. Le ciel m'accorde la patience, quand je vois un pays ainsi négligé, et me pardonne les jurons que je profère contre l'absentéisme et l'ignorance de leurs propriétaires Entré dans la généralité de Bourges, et aussitôt après, une forêt de chênes, appartenant au comte d'Artois les arbres meurent au sommet, avant d'atteindre une grande taille. Voici la fin de la misérable Sologne; la première vue de Yerson [Vierzon] (3) et de sa campagne est belle. A vos pieds, s'étend une noble vallée oit coule le Cher, que l'on aperçoit par place, sur une étendue de plusieurs lieues un brillant soleil fait resplendir l'eau ou dirait un chapelet de lacs, au milieu des ombrages d'un vaste pays boisé. On voit Bourges sur la gauche. I8 milles. (r) La Fertè-Irubault, canton de Salbris, arrondissement de Romorautin (I,oir-et-Clier).
(2) Nouan-Ie-Fuzelier, canton de la Motte-Beuvron, arrondissement de Homorantin (I^oir-et-Cher).
{3} Chef-lieu de canton, arrondissement de Bourges (Cher).
2 juin. Traversé le Cher et la Lave (i) les ponts bien construits la belle rivière, avec les bois; les maisons, les bateaux, les collines adjacentes, tout cela forme un tableau animé des maisons neuves et des bâtiments en bonne pierre de Vierzon la ville est prospère et doit sans doute beaucoup à la navigation. Nous sommes maintenant dans le Berry (2), province gouvernée par une assemblée provinciale {3) en conséquence, les routes sont bonnes et faites sans corvées. Vatati (4) est une petite ville qui vît surtout de la filature. Nous y bûmes pour la première fois de l'excellent vin de Sancerre {5), haut en couleur, d'une riche saveur et ayant du corps, à 20 sous la bouteille dans la campagne, il n'en coûte que 10. Une vue étendue avant d'arriver à Châteauroux (6), où nous avons visité les manufactures (7). 40 milles.
3 juin. – A trois milles d'Argenton (8), nous tombons sur un beau paysage, admirable, bien que d'un aspect abrupt une étroite vallée, bordée d'un côté par des collines couvertes ,le bois, qu'on embrasse toutes d'un seul coup d/œil, sans une iicrc plaue, excepté le fond de la vallée, à travers laquelle coule une rivière un château pittoresquement situé sur la droite à gauche, une tour, qui surgit des bois (9). A Argenton, gravi un rocher, qui surplombe presque la ville. (1) II n'existe pas de rivière de cc nom il s'agit sans de l'Arnoii. (2) Province, qui comprend en gros les départements du Cher et de l'Indre, ~-t qui à peu pr~ Le B,,l y, an '̃̃t qui correspond à peu près h une région naturelle. Le Eerry, au Nord, iouclie :"t la Sologne. Voy. Ant. Vaciitcr, Le Berry, Paris, 1908 (thèse de letlres). (3) C'est en Berry que fut créée la première Assemblée Provinciale, en 1778 elle fut instituée, à titre d'essai, par Necker, ainsi que rassemblée de H au te- Guyenne (1779). BUe ne réussit que médiocrement. Quant à la création (Rassemblées provinciales dans tout le royaume, elle n'eut lieu qu'en vertu de i'édit du 23 juin et des règlements du 5 août 17S7. Voy. Baron dk Gihardot, Essai sur les assemblées provinciales et en particulier sur celles du Berry, Bourges, 1845 Comte de T^tjçay, Les assemblées provinciales sous Louis XVI, Paris, 1857, 2a éd., 1871 et surtout Pierre RENOtrviN, Les assemblées provinciales de -17B7, Paris, 1921 (thèse de lettres).
(4) Chef-lieu de canton, arrondissement d'Issouduu. (Indre).
(5) Chef-lieu d'arrondissement (Cher).
(6) Chef-lieu de l'Indre.
(7) Sans doute de drap. c.toil, arr..di~stie.t de Château-
(S) Ar^enton-sur-Creuse, chef-lieu de canton, arrondissement de Châtcau- ious.
(fj) On voit qu'Arthur Young a été séduit par les paysages de la Creuse, qui seront plus tard célèbres par George Sand.
C'est un tableau délicieux. Un rebord naturel de rochers perpendiculaires surplombe d'une façon abrupte la vallée, qui a un demi-mille de large et deux ou trois milles de long à l'une des extrémités, cette vallée est fermée par des collines, de l'autre, par la ville, avec des vignobles, qui se dressent audessus d'elle le paysage environnant, qui borde la vallée, est assez haut pour donner du relief au tableau des vignobles, des rochers ou des collines couvertes de bois. La vallée est coupée de clôtures, avec une charmante verdure, et une jolie rivière la sillonne, avec un contour qui ne laisse rien à désirer. Les vénérables fragments des ruines d'un château, près du point de vue, sont bien de nature à susciter des réflexions sur le e triomphe que remportent les arts de la paix sur les ravages barbares des temps féodaux, où toutes les classes de la société étaient plongées dans le désordre, et où ses rangs inférieurs connaissaient nn esclavage pire que de nos jours. L'aspect général du pays, de Vierzon à Argenton, c'est un terrain plat, sans intérêt, avec beaucoup de landes couvertes de bruyères. Pas d'apparence de population et même les villages sont clairsemés. Agriculture pauvre et population misérable. Les faits que j'ai pu observer me donnent à penser que les habitants sont honnêtes et actifs ils semblent propres ils sont polis et ont une bonne tenue. Il me semble qu'ils amélioreraient leur pays, s'ils faisaient partie dJun système dont les principes tendraient à la prospérité nationale. iS milles. 4 juin. Traversé un pays en clôtures, qui aurait meilleur aspect, si les chênes n'avaient pas perdu leur feuillage, mangé par des insectes, dont les toiles pendent sur leurs bourgeons. Leur feuillage commence à repousser. Traversé une rivière, qui sépare le Berry de la Marche (i) des châtaigniers apparaissent à ce moment même ils poussent épars sur tous les champs et servent à la nourriture des pauvres. Une succession de collines et de vallées, avec de beaux bois, mais peu de traces {1} Ant. VACHER (op cil., p. 58) dit « I,a limite entre te Berry et la Mardis se confond avec la limite entre le Cher et l'Indre, d'une part, la Creuse, de l'autre Cette rivicre, c'est la Creuse.
de population. Pour la première fois, des lézards. Il semble que le climat produise une corrélation entre l'apparition des châtaigniers et celle de ces inoffensifs animaux. Les lézards sont très nombreux et quelques-uns ont une longueur d'un pied. Dormi à La Ville-au-Brun. 24 milles.
5 juin. – Le pays croît beaucoup en beauté traversé une vallée, oit une chaussée retient l'eau d'un petit ruisseau et l'épanouit en un lac, ce qui forme un délicieux paysage. Ses rives ondulées et bordées de bois sont charmantes les collines, des deux côtés, sont à l'unisson ce terrain couvert de bruyères. l'œil prophétique du goût pourrait le transformer en une pelouse. Pour faire de ce site un jardin, rien ne manque que de déblayer les décombres.
L'aspect général du pays, pendant 16 milles, est de beaucoup le plus beau que j'aie vu en France de nombreuses clôtnres et beaucoup de bois le feuillage ombreux des châtaigniers donne la même charmante verdure aux collines, que les prairies irriguées (vues aujourd'hui pour la première fois), aux vallées. Au loin, des chaînes de montagnes forment le fond du tableau et donnent de l'intérêt à tout le paysage. La descente, qui nous mène à Bassines [Bessines (1) j, offre une vue splendide et, à l'approche du bourg, c'est un groupement singulier de rochers, de bois et d'eau. En nous rendant à Limoges, nous traversons un autre lac artificiel, entre des collines cultivées au-dessus, sont des collines plus sauvages, mais mêlées de vallées plaisantes encore un lac, mais plus beau que le preruier, avec une ceinture de bois. Traversé une montagne, avec un taillis de châtaigniers, d'où l'on a une perspective, comme je n'en ai jamais vu en France ou en Angleterre une succession de collines et de vallées, toutes couvertes de bois et bornées par des montagnes lointaines. Pas trace d'habitation humaine pas de village ni maison, ni hutte, pas même une fumée, révélant un pays habité un paysage américain, assez sauvage pour qu'on imagine y rencontrer le tomahawk de (1) Bessines, eh,-I. de canton, arrondissement de Bellac (Haute-Vienne).
l'Indien. Halte à l'exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous comptions coucher mais, à l'examiner, nous lui avons trouvé un aspect si peu engageant et le garde-manger nous a été représenté comme si misérable que nous avons repris la route de Limoges. Ies routes, dans toute cette contrée, sont vraiment superbes, bien supérieures à tout ce que j'ai vu en France ou ailleurs. 44 milles.
6 juin. Vu Limoges et visité ses manufactures (1). C'était certainement une station romaine quelques traces de son antiquité subsistent encore. La ville est mal construite, avec des rues étroites et tortueuses, les maisons hautes et peu plaisantes. Biles sont bâties en granit et en bois, avec des lattes et du plâtre, pour éviter la chaux, article cher ici, car on la fait venir d'une distance de douze lieues les toits sont couverts de tuiles ils font saillie et sont presque plats, preuve évidente que nous avons quitté la région des neiges. L'édifice public le plus remarquable, c'est une belle fontaine l'eai: y est amenée de trois quarts de lieue par un aqueduc voûté elle passe sous un rocher, à une profondeur de soixante pieds pour arriver à l'endroit le plus élevé de la d'où elle tombe dans un bassin de 60 pieds, taillé dans un seul bloc de granit l'eau pénètre dans des réservoirs, garnis d'écluses, qui sont ouverts pour arroser les rues ou en cas d'incendie. La cathédrale est ancienne (2), et la voûte est en pierre il y a des arabesques en pierre, aussi hautes, légères et élégantes que ne peut se vanter d'en posséder aucun édifice moderne, décoré dans le même style.
L'évêque actuel (g) a édifié un grand et beau palais, et son jardin est ce que l'on peut voir de plus beau à Limoges, car il domine un paysage dont la beauté peut difficilement être égalée il serait vain d'en donner une description plus développée que celle qui est strictement nécessaire pour pousser (1) Surtout sans doute les manufactures de porcelaine.
(2) Fondée au snie siècle, elle est en grande partie des XIVe, XV" et XVIe siècles.
(3) Mgr d'Argentré qui mourra en exil, eu 1808, après avoir protesté contre le Concordat.
')~1'\ 7 YorntG Voyagea en France, I ..̃' 1
les voyageurs à le contempler. Une rivière serpente à travers la vallée, environnée par des collines qui présentent l'ensemble le plus gai et le plus animé de villas, de fermes, de vignes, de prairies en pente et de châtaigniers, si harmonieusement mêlés qu'ils composent un tableau vraiment délicieux. Cet évêque est un ami de la famille du comte de La Rochefoucauld il nous invita à dîner, et sa réception fut charmante. Lord Macartney ^i), lorsqu'il fut prisonnier en France après la prise des Grenadines, passa quelque temps avec lui sa façon d'agir avec Sa Seigneurie fut un exemple de la politesse française, qui inarque bien l'urbanité de ce peuple. L'ordre était venu de la Cour de chanter un Te Deum, précisément le jour où Lord Macartney devait arriver. Se rendant compte que ces démonstrations publiques de joie pour une victoire, qui avait coûté la liberté à son noble hôte, pouvaient lui être personnellement désagréables, l'évêque proposa à l'intendant de remettre la cérémonie à quelques jours plus tard, afin que le lord ne fût pas mis si brutalement en présence de la chose. L'intendant y consentit immédiatement, et toute l'affaire fut conduite de telle sorte qu'ils montrèrent autant d'égards pour les sentiments de Lord Macartney que pour les leurs propres. L'évêque me raconta que Lord Macartney parlait le français mieux qu'il n'aurait pu le croire possible pour un étranger, s'il ne l'avait pas entendu il parlait mieux que beaucoup de Français bien élevés.
A Limoges, la place d'intendant a été rendue célèbre, parce qu'elle a été occupée par cet ami de l'humanité, Turgot, dont la réputation bien méritée dans cette province l'a placé à la tête des finances françaises (2), comme on peut le voir dans cet ouvrage aussi véridique qu'élégant, La Vie de Turgot, (1) George Macartney, ambassadeur extraordinaire auprès de l'impératrice de Russie (1764), puis gouverneur de Tabago. Pris par les Français en r779, envoyé en prince, mais bientôt relâché. En 1730, il devint gouverneur de Madras, puis fut chargé de missions diplomatiques en 1796, gouverneur du Cap de Bonne-Espérance.
Sur les circonstances dans lesquelles il fut fait prisonnier, ainsi que sur sa captivité en France et sen séjour à limoges, voy. I,ouis Jotjrdan, Un prison- wer mi temps rie la guare en deîildlcs (Rcvug'ffî'F'i'juice, 15 janvier 1029). (2) Turgot fut intendant de la généraliié aeiLiâiotees de 1761 à T77+, et son -y~
par le marquis de Condorcet (i). I^a réputation que Ttirgot a laissée ici est considérable. Les superbes routes sur lesquelles nous avons voyagé, à tel point supérieures à toutes celles que j'ai vues en France, comptaient parmi ses bonnes œuvres, une épithète qu'elles méritent bien., car elles n'ont pas été faites par corvées. Il y a ici une Société d'Agriculture, qui doit son origine à ce même patriote si distingué mais les tentatives faites jusqu'alors en France sur ce domaine ont été si malheureuses qu'il ne pouvait rien faire des défauts, si profondément enracinés, défient toute réforme. Cette Société ressemble aux autres sociétés elles ont des réunions on y cause on distribue des prix, on publie des absurdités (2). Cela n'a pas grande conséquence, car les paysans, loin de lire les mémoires de la Société, ne sont pas capables de lire du tout. Cependant, ils peuvent voir et, si une ferme était établie, avec de bons procédés de culture, qu'il serait possible d'imiter, on leur montrerait quelque chose qui pourrait être instructif pour eux. Je demandai en particulier si les membres de cette société faisaient valoir eux-mêmes des terres, d'après lesquelles on pourrait juger s'ils avaient eux-mêmes quelque connaissance de la matière. On m'assura qu'ils en faisaient valoir, mais la conversation m'éclaira aussitôt sur la chose ils avaient des métayers autour de leurs maisons de campagne, et voilà ce qu'ils appelaient exploiter leurs propres terres ils se faisaient un mérite précisément de ce mode de location qui est la malédiction et la ruine de tout le pays. Dans les conversations sur l'agriculture que j'ai eues depuis Orléans, je n'ai trouvé personne qui semblât se rendre compte des méfaits de ce système (3).
rôle y fut très bienfaisant. Voy. ses Œuvres, éd. Scheîlc, 5 vol. 1913-1923 D'Hugues, de Turgol en Limousin, 1856 (thèse de lettres) TfAïARGE, L'agriculture en Limousin et de de TasrgoE, Paris, 1902. (rj Publiée en 1786.
{2) Xurgot s'occupa activement, en effet, de ta création de la Société d'Agriculture de Limoges. Arthur Young se montre trop sévère pour les Sociétés d'agriculture, mais il est certain que leur activité s'est bien ralentie à la fin de l'ancien régime et qu'elles n'ont eu qu'une faible action sur les progrès de l'agriculture. Voy. H. Sée, La vie économiaue et Us classes sociales t-n Fra?ic$ au XVIH* siècle, Paris, 1924, pp. 5 et sqq E. Labiche, Les sociétés d'agriculture au XVIIIB siècle, Paris, 1908 (Thèse de droit).
(3) Sur le métayage, voy. ci-dessus, p. 91.
7 juin. Pendant une lieue, avant d'arriver à Pierre-Buffière (i), pas un châtaignier. On dit que c'est parce que le sol du pays consiste en un granit très dur on assure à Limoges que dans ce granit ne poussent ni vignes, ni blés, ni châtaigniers, mais que ces arbres prospèrent sur des granits plus tendres à la vérité, châtaigniers et granits apparaissent en même temps, quand on entre dans le Limousin. La route est incomparablement belle et ressemble beaucoup plus aux allées d'un jardin qu'à un grand chemin. Vu pour la. première fois de belles tours, qui apparaissent dans ce pays. 33 milles.
8 juin Un spectacle extraordinaire pour des yeux anglais de nombreuses maisons, trop bonnes pour être appelées cottages, et qui n'ont pas de vitres. A quelques milles sur la droite est Pompadour (2), où le Roi a un haras il y a là toutes sortes de chevaux, mais surtout arabes, turcs et anglais (3). Il y a trois ans, on importa quatre chevaux arabes, qui furent payés 72 000 livres (3 149 livres sterling). Le prix de la saillie n'est que de 3 livres, que l'on donne au groom les propriétaires ont l'autorisation de vendre leurs poulains comme il leur plaît, mais, lorsque ceux-ci ont atteint la taille voulue, les officiers ont la préférence, pourvu qu'ils donnent les prix offerts par d'autres. Ces chevaux ne sont pas montés avant l'âge de six ans. Ils pâturent toute la journée, mais, la nuit, ils rentrent à l'écurie, à cause des loups, si nombreux qu'ils constituent un vrai fléau pour la population. Un cheval de six ans, ayant une taille d'un peu plus de quatre pieds six pouces, est vendu 70 livres sterling, et on a offert 15 livres sterling pour un poulain d'un an. Passé à Uzerche (4), dîné à Donzenac (5) entre l1) Chef-lieu de canton, arrondissement de limoges.
Canton de I,ubersac, arrondissement de Erive (Corrèze).
(3) t,e haras de Pompadour fut créé par le duc de Choisenl, en 1763. – Sur les haras, voy. R. Mu.siït, L'administration des haras ut l'élevage du chevaL en France au XVIII' siècle (Revue d'Histoire moderne, an. 1919 et janvier 1910) et élevage du cheval en France, 191? (Thèse de lettres). Pendant tout le srvni9 siècle, on n'a pas obtenu des haras de résultats satisfaisants. \A) Chei-iieu de canton, arrondissement de TttUc (Corrèze).
(5) Chef-lieu de canton, arrondissement de Brive (Corrèze).
cet endroit et Brive, on rencontre pour la première fois, le maïs (Indian corn).
La beauté du pays, qui, entre Saint-George et Brive, s'étend sur 34 milles, est si variée, et, à tous égards, si frappante et intéressante, que je ne m'attacherai pas à une description particulière je ferai observer, en général, que je doute fort qu'il y ait rien de comparable en Angleterre ou en Irlande. Il ne s'agit pas d'une belle vue, qui, de temps en temps, arrête l'œil et compense pour le voyageur la monotonie d'un long parcours, mais bien d'une rapide succession de paysages, dont beaucoup seraient rendus célèbres en Angleterre par le concours des voyageurs allant les visiter. Le pays est tout en collines et en vallées les collines sont très hautes et, chez nous, seraient appelées montagnes, si elles étaient incultes et couvertes de bruyères mais,- étant cultivées jusqu'à leur sommet, leur grandeur semble un peu diminuée, pour notre vue. Leurs formes sont variées elles se dressent en superbes dômes elles se projettent en masses abruptes, qui enserrent des gorges profondes elles se déploient en amphithéâtres de terres cultivées, dont l'œil perçoit les gradins en quelques endroits, ce sont, A la surface, mille inégalités dans d'autres, l'œil se repose sur des coins de la plus douce verdure. Ajoutez à tout cela la riche robe, avec laquelle la main prodigne de la nature a paré les pentes, que surplombent des bois de châtaigniers. Et, soit que les vallées ouvrent leurs seins verdoyants et permettent au soleil d'éclairer les rivières, dans leur repos relatif, soit qu'elles se resserrent en gorges profondes, livrant difficilement un passage à l'eau, qui roule sur un lit de rochers et réjouit l'œil par le lustre des cascades, ce sont toujours des scènes intéressantes et caractéristiques. Des vues d'une singulière beauté nous rivent au sol vraiment unique est la vue de la ville d'Uzerche, couvrant une montagne conique, audessus de laquelle se dresse un amphithéâtre boisé et qu'entoure à ses pieds une belle rivière. Deny (i), en Irlande, a un peu la même configuration, mais quelques-uns des plus beaux (i) iondonderry, port situé dans l'Ulster.
traits de ce site lui font défaut. De la ville même, et immédiatement après qu'on l'a dépassée, les jeux de l'eau sont délicieux. 1/immense vue que l'on a en descendant sur Donzenac est également magnifique. Et, avec tout cela, la plus belle route du monde, établie de la façon la plus parfaite, admirablement entretenue, semblable à une allée soignée de jardin, sans poussière, sable, pierres ou inégalités, ferme et nivelée, faite de granit écrasé, et tracée de façon à dominer toujours le paysage, de sorte que, si l'ingénieur n'avait pas eu d'autre objectif, il ne l'aurait pas construite avec un goût plus accompli. Du haut de la colline, la vue de Brive est si belle que l'on s'attend à trouver une charmante petite ville, et le charme des environs vous confirme dans cet espoir mais, quand on y entre, la déception est de nature à vous inspirer un complet dégoût. Des rues étroites, mal bâties, sales, puantes, privent de soleil et presque d'air les maisons il n'y a d'exception à faire que pour quelques-unes d'entre elles sur la promenade, qui sont passables (i). – 54 milles.
9 juin. On entre dans une région différente, quand on pénètre dans le Quercy, qui fait partie de la Guyenne il est loin d'être aussi beau que le limousin, mais, en compensation, il est beaucoup mieux cultivé. Grâces soient rendues au maïs, qui fait merveilles Après Noailles (2), sur le sommet d'une haute colline, le château du maréchal duc qui porte ce nom. Entré dans un pays calcaire les châtaigniers disparaissent en même temps.
En descendant à Souillac (3), il y a une perspective qui doit plaire universellement c'est la vue, à vol d'oiseau, d'une délicieuse petite vallée, profondément enfoncée entre des collines très abruptes le bord d'une montagne sauvage contraste avec l'extrême beauté d'une vallée tout à fait plane, admirablement cultivée, et parsemée de beaux noyers apparemment, rien ne peut surpasser la fertilité exubérante de ce lieu. (1) ,a ville de Brive a été, en grande partie, rebâtie au xixe siècle. (2) Canton de Brive (Corrèze).
(3) Chef-lieu de canton, arrondissement de Gourdon (I.ot).
Souillac est une petite ville florissante, contenant de riches marchands. Ceux-ci, par la Dordogne, navigable huit mois dans l'année, reçoivent du bois merrain de l'Auvergne ils exportent aussi à Bordeaux du vin, du blé, du bétail, et importent du sel en grande quantité. Il est impossible pour une imagination anglaise de se figurer les animaux qui nous servaient, au Chapeau rouge. La courtoisie de Souillac peut les appeler des femmes, mais, en réalité, ce sont des fumiers ambulants. C'est en vain qu'en France on chercherait une servante d'auberge proprement habillée. 34 milles.
10 juin. Traversé la Dordogne en bac il est bien disposé pour le passage des voitures, à l'entrée et à la sortie, sans cette abominable opération, ordinaire en Angleterre, qui consiste à battre les chevaux pour les forcer à embarquer. Contraste aussi pour le prix nous payâmes 5o sous (2 sh. I den.) pour un cabriolet {tvkiskhy, en anglais), un cheval de selle et six personnes. En Angleterre, j'ai payé une demicouronne par roue rpour d'exécrables bacs, où l'on risque de faire estropier ses chevaux. Cette rivière coule dans une vallée profonde, entre deux rangées de collines des vues étendues partout on aperçoit des villages et des maisons isolées une apparence de forte population. Des châtai- i- gniers sur un sol calcaire, contrairement à la maxime du Limousin.
Traversé Payrac (1) et vu beaucoup de mendiants, ce qui ne nous était pas encore arrivé. Dans tout le pays, les filles et femmes des paysans ne portent ni chaussures, ni bas les laboureurs, à leur travail, n'ont ni sabots, ni chaussettes, C'est une misère qui frappe à sa racine la prospérité nationale, une large consommation des pauvres ayant bien plus de conséquence que celle des riches la prospérité d'une nation repose sur sa circulation et sa consommation le cas de pauvres s'abstenant de tout objet en cuir et de lainage devrait être (1) Chef-lieu de canton, arrondissement de Gourdon (I«ot).
considéré comme un mal de la plus grande importance. Cela me rappelle la misère de l'Irlande (i).
Traversé Pont-de-Rodez et arrivés sur une hauteur, où nous avons joui d'une immense et singulière perspective de faîtes, de collines, de vallées et de douces pentes, s'élevant les unes derrière les autres, dans toutes les directions en fait de bois, rien que des arbres isolés. Ce sont au moins 40 milles qui sont parfaitement visibles, et sans une acre de terrain plat le soleil, sur le point de se coucher, en illuminait une partie et étalait un grand nombre de villages et de fermes isolés. I,es montagnes d'Auvergne, à la distance de 100 milles, élargissaient encore la perspective. Passé près de cottages, excessivement bien construits, en pierre, avec des ardoises ou des tuiles, mais sans vitres aux fenêtres un pays peut-il être prospère quand la grande préoccupation, c'est d'éviter de se servir d'objets manufactures ? Des femmes recueillant des herbes dans leurs tabliers pour leurs vaches, autre signe de pauvreté que j'ai observé déjà en venant de Calais. – 30 milles. 1 1 juin. – Vu pour la première fois les Pyrénées, à la distance de 150 milles. A moi, qui n'ai jamais vu d'objet éloigné de plus de 60 ou 70 milles, je pense aux montagnes de. Wicklow (2), telles que jeles apercevais, en partant de Holyhead (3) c'était bien intéressant. Partout où le regard se portait, en quête de nouveaux objets, il était sûr de se reposer sur les Pyrénées. Leur grandeur, leurs sommets neigeux, la séparation qu'ils marquent entre deux grands royaumes, ainsi que le but de notre voyage, tout expliquait cet effet. Vers Cahors, le pays change et prend un peu l'aspect sauvage, bien qu'on voie partout des maisons et qu'un tiers des terres soit planté en vignes.
(1) II ne faut pas oublier que les droits sur les cuirs avaient beaucoup accru le prix des chaussures ou ne cesse de s'en plaindre à la fin de l'ancien dans l~s~aj~i~sde ~789. Iefaitde.~ p.. port- de ~hat~
sures ne dénote doue pas les cahiers la misère, comme le pense porter de chaüssures ne dénote donc pas forcément la miscre, comme le pense Arthur Young. (2) En Irlande.
(3) Dans le pays de Galles.
Cette ville est laide, les rues, ni larges, ni droites, mais la nouvelle chaussée marque une amélioration. Ce sont les vins et les eaux-de-vie qui constituent le principal objet de son commerce et de ses ressources (i). Le vin de Cahors, qui a une grande réputation, est le produit d'une rangée de vignobles, situés en terrain rocheux, orientés en plein midi on l'appelle vin de Grave (2), parce qu'il vient sur un sol graveleux. Dans les années d'abondance, le prix du bon cru n'excède pas celui du fût l'an dernier, on le vendait io sh. 6 den. la barrique ou 8 den. la douzaine. Nous en bûmes, à V Hôtel des Trois Rois, qui avait de trois à dix ans, ce dernier, à 30 sous (1 sh. 3 den.) la bouteille les deux étaient excellents, ayant du corps et du montant, mais sans être capiteux, et, au goût de mon palais, bien meilleurs que nos portos. Il me plut tellement que je restai en rapport avec M. Andoury, l'aubergiste (3). I^-a chaleur de ce pays est en relation avec la production de ce vin.si fort. C'était la journée la plus chaude que nous ayons eue. Au sortir de Cahors, la montagne rocheuse se dresse si proche qu'on la croirait vouloir tomber sur la ville {4). Les feuillages des noyers sont maintenant tout noirs, par suite des gelées qui eurent lieu, il y a quinze jours. I/enquête que j'ai faite m'a appris qu'ils sont exposés à ces gelées, à chaque printemps (5} et, bien que les seigles soient parfois atteints par elles, la nielle des blés n'est pas connue, fait qui suffit à infirmer la théorie, d'aprèsiaquelle les gelées seraient la cause (1) Le vin est la principale production de toute l'élection de Cahors souvent, les vignobles occupent une superficie quadruple des terres cultivées. Voy. B, Paumes, La vie économique dans de Cahors à la veille de 1789 [Bull, d'histoire de la Révolution, an. 1906, pp. 381 et sqq.). Aussi les cahiers de 1789 demandent-ils la suppression des droits qui pèsent sur la vente et la circulation des vins; cf. V. Kotjrastié, Cahiers de doléances de la de Cahors, Cahors, 190S (Coll. des Duc. de la dévolution).
(2) Il y a certainement là une méprise. I,e vin de Grave est un vin du Bordelais mais, comme on expédiait à Bordeaux des vins de Cahors, sans doute pour les couper avec des crus du Bordelais, la confusion a pu naturellement s'établir.
(3) Depuis, j'ai eu de lui une barrique mais soit qu'il m'ait envoyé du mauvais vin, ce que je ne veux pas croire, soit que le vin soit tombé en de mauvaises mains, je ne sais, il est si mauvais que cette emplette a été une vraie bêtise (Soie de l'auteur).
(4) Arthur Young donne une idée exacte du site.
(5) Voy. B. Paumes, op. cit.
de cette maladie. Il est très rare que la neige tombe en ce pays. Dormi à Ventillac. 22 milles.
12 juin. La forme et la couleur des maisons de paysans contribuent à la beauté de ce pays elles sont carrées, blanches, avec des toits presque plats, mais peu de fenêtres. Les paysans sont pour la plupart propriétaires. Devant nous, vue immense sur les Pyrénées, d'une étendue et d'une hauteur vraiment sublimes près de Perges, la vue d'une large vallée, qui semble se continuer sans interruption jusqu'à ces montagnes, est un glorieux spectacle une vaste étendue de cultures, parsemée de ces blanches maisons, bien construites le regard se perd dans cette vapeur, qui se termine seulement à cette étonnante chaîne, dont les sommets, couronnés de neige, se découpent de la façon la plus abrupte. La route qui mène à Caussade (1) est bordée par six rangées d'arbres, dont deux de mûriers, les premiers que nous ayons vus. Ainsi, nous avons voyagé presque jusqu'aux Pyrénées avant de rencontrer une culture, que certaines personnes cherchent à introduire en Angleterre. La vallée est tout à fait plane la route, bien construite et empierrée avec du gravier. – Mont auban est une vieille ville, mais qui n'est pas mal construite. Il y a beaucoup de bonnes maisons, mais qui ne forment pas de belles rues. On dit qu'elle est très peuplée, et ce que l'on en voit confirme cette information. La cathédrale est moderne (2) et vraiment bien construite, mais trop lourde. Le collège public, le séminaire, le palais épiscopal, la maison du premier président de la Cour des Aides sont de beaux bâtiments, cette dernière, avec une entrée très fastueuse. La promenade est joliment située, construite sur la partie la plus élevée des remparts, et dominant cette noble vallée, ou plutôt cette plaine, l'une des plus riches de l'Europe, qui s'étend, d'une part, jusqu'à la mer, et, de l'autre, s'appuie aux Pyrénées, dont les masses, véritables forteresses, s'entassant les unes sur les autres, d'une façon stupé(1) Chef -lieu de canton, arrondissement de Montauban (Tarn-et-Garonae). {2) Construite en 1739.
fiante, et couvertes de neige, offrent une variété de lumières et d'ombres, dessinées par leurs formes dentelées, et présentent l'immensité de leurs projections. Cette perspective, qui englobe tm demi-cercle de 100 milles de diamètre, est vaste comme l'Océan le regard s'y perd étendue presque infinie de cultures une masse illimitée et confuse de parties infiniment variées, se fondant graduellement en des lointains obscurs, d'où émerge l'étonnante charpente des Pyrénées, qui dressent leurs sommets argentés presque au-dessus des nuages. A Montauban, je rencontrai M. Planipin, de la marine royale (i) il était avec le major Crew, qui a ici sa famille et sa maison, où il nous a aimablement conduits cette maison est située d'une façon charmante aux confins de la ville et domine une belle vue; ils ont eu l'obligeance de répondre à mes questions sur des sujets dont, grâce à leur résidence ici, ils peuvent juger en connaissance de cause. On admet que la vie est bon marché on nous citait une famille dont le revenu est estimé à i 500 livres, et dont l'existence est aussi aisée qu'en Angleterre celle de gens ayant 5 000 livres. Comparer la cherté et le bon marché des différents pays, c'est une question de grande importance, mais difficile à analyser. Comme j'estime que les Anglais ont une grande avance sur les Français pour tout ce qui concerne les arts utiles et les manufactures, l'Angleterre devrait être le pays le moins cher. Ce que nous trouvons en France, c'est un mode de. vie à bon marché, ce qui est tout à fait une autre sorte de question. 30 milles. 13 juin. Traversé Grisolles (z), où il y a des cottages bien construits, mais sans vitres, et quelques-uns qui ne reçoivent de lumière que par la porte. Dîné à Pompinion [Poinpignanj (3) (1) Robert Plampin. (1762-1834), eutra dans la marine, en 1775, et fit la gtierre d'Amérique. Il vint en France, en 1786, pour apprendre le français. Il servit ensuite dans la marine, pendant toutes les guerres contre la France contre-amiral, en 1814, commandant en chef du Cap de Bonne-Espérance et de Sainte -Hélène, en 1816, il vit Napoléon prisonnier. Voy. Dût. of National Biography. Yomig était aussi eu relations avec un John Plampin, qui résidait prés de Bury. Voy. Autobiography, p. 15.1 (17S6).
(a) Chef-lieu de canton, arrondissement de Cas tel sarrasin (Tarn-et-Garonnej.
(3) Canton de Grisolles.
au « Grand Soleil une auberge exceptionnellement bonne, où le capitaine Plampin, qui nous avait accompagnés jusque-là, nous quitta. Nous y avons eu un violent orage, du tonnerre et des éclairs, avec une pluie plus forte que je crois n'en avoir jamais vue en Angleterre mais, quand nous quittâmes cet endroit pour nous rendre à Toulouse, nous fûmes immédiatement convaincus que jamais une pluie aussi violente n'est tombée en France la destruction, qui s'est abattue sur ces belles cultures, qui, quelques moments auparavant, souriaient avec exubérance, est terrible à voir. Ce ne sont que scènes de détresse les plus beaux blés couchés si à plat que je me demande si jamais ils pourront se relever d'autres champs inondés à un tel point que l'on ne pouvait réellement savoir s'ils faisaient auparavant partie de la terre ferme ou s'ils étaient en permanence occupés par les eaux. Les fosses ont été rapidement comblés par la boue, se sont déversés sur la route et ont recouvert les moissons de boue et de gravier. On traverse les plus beaux cliamps de blé que l'on puisse voir (i) l'orage, heureusement, n'a été que local. Traversé Saint-Jory (2) une belle route, mais pas meilleure qu'en Limousin. C'est un désert jusqu'auxbarrières on ne rencontre pas plus de gens que si l'on était à 100 milles de toute ville. 31 milles. 14 juin. Vu la ville de Toulouse, qui est très ancienne et très grande, mais pas peuplée en proportion de son étendue les bâtiments sont un mélange de briques et de bois, et ont, en conséquence, un aspect triste.
Cette ville s'est toujours glorifiée de son goût pour la littérature et les beaux arts. Elle a une université depuis 1215, et elle prétend que sa fameuse Académie des Jeux floraux remonte à 1323. Elle a aussi une Académie des Sciences (3), ainsi qu'une Académie de peinture, sculpture et architec(1) I,a plaine de la Garonne était renommée pour sa richesse. Sur l'agriculture dans le pays toulousain, voy. Théeon de MONTAirGÉ, L'agrimliure et les classes 1'urales dans le pays toulousain depuis le milieu du XVllL* siècle, iSôq. !a) Canton de Fronlon, arrondissement de Toulouse.
(3) Fondée en 1640.
ture. L'église des Cordeliers (i) a des caveaux, dans lesquels nous descendîmes, et qui ont la propriété de préserver les cadavres de la corruption nous en vîmes qu'on assure vieux de cinq cents ans. Si j'avais un caveau bien éclairé, capable de préserver l'attitude, la physionomie, ainsi que la chair et les os, j'aimerais à l'avoir plein de tous mes ancêtres ce désir serait, je le suppose, en proportion de leur mérite et de leur célébrité mais à un caveau comme celui-ci, qui conserve la difformité cadavérique et perpétue la mort, je préfère la voracité d'une tombe ordinaire.
Cependant, Toulouse a des objets encore plus intéressants que les églises (2) et les académies ce sont le nouveau quai, les moulins à blé (3) et le canal de Brienne. Le quai, d'une grande longueur, est, à tous égards, un beau travail les maisons qui restent à construire seront régulières comme celles qui sont déjà édifiées, en un style massif et inélégant. Le canal de Brienne, ainsi appelé du nom de l'archevêque de Toulouse (4), depuis premier ministre et cardinal, fut conçu et exécuté pour joindre la Garonne, à son passage à Toulouse, avec le canal de Languedoc (5), qui, à deux milles de la ville, est réuni au même fleuve. La nécessité d'une telle jonction provient de ce que la navigation à Toulouse est absolument entravée par l'écluse qui la barre pour actionner les moulins à blé. Le canal passe en voûte sous le quai pour aboutir au fleuve et une écluse en élève l'eau jusqu'au niveau du canal de Languedoc. Il est assez large pour que plusieurs bateaux passent de conserve. Ces entreprises ont été bien conçues et leur exécution est vraiment magnifique cependant, il y a plus de magnificence que (1) Cette église, qui datait du xrve siècle, a été incendiée en 1871. r. (2) Remarquons qu'Arthur Young ne mentionne même pas l'admirable église de Saint -Sertiin.
(3) II existe encore aujourd'hui deux grands moulins sur la Garonne ceux du Château et du Bazacle.
(4) Il s'agit de l'archevêque I^oménie de Brienne, premier ministre {1787- i?88). En 1763» il avait été transférc de l'évêché de Toulouse à l'archevêché de Sens.
(5) Le canal du Languedoc a été construit par F. Riquet, de 1666 à 1681. Voy. Histoire du canal de Languedoc, par les descendants de P. Bïqtjet de BONREPO5 j Saint-Marc, L'entreprise du canal de Languedoc (Annales de lit Faculté des lettres de Bordeaux, 1888).
de commerce tandis que le canal du Languedoc a un actif trafic, celui de Brienne est désert.
Parmi les curiosités que nous vîmes à Toulouse, notons la maison de M. du Barry, frère du mari de la célèbre comtesse. Par suite de certaines transactions, qui prêtent à l'anecdote, et qui lui permirent de la tirer de l'obscurité, et après l'avoir mariée à son frère, il parvint à faire une fortune très considérable (r). Au premier étage, on trouve un appartement principal et complet, contenant sept à huit chambres, arrangé et meublé avec tant de profusion que, si un amant passionné, à H tête des finances du royaume, l'avait disposé pour sa maîtresse, il n'aurait rien pu faire en grand que l'on ne voie ici, à une échelle modérée. Pour ceux qui aiment la dorure, il y en a assez pour les rassasier il y en a même tant que, pour des yeux anglais, l'aspect en est trop fastueux. Les glaces sont grandes et nombreuses. Le salon, très élégant (à l'exception toujours de la dorure). Ici, j'ai remarqué une invention, d'un plaisant effet c'est celle des glaces devant les cheminées, au lieu de ces divers paravents usités en Angleterre par une sorte tie coulisse, laglace rentre dans le mur ou se déploie en dehors. ïl y a un portrait de llme du Barry qu'on dit être ressemblant s'il l'est réellement, on serait disposé à pardonner an Roi les folies qu'il a commises pour donner un écrin à une si parfaite beauté. En ce qui concerne le jardin, il est au-dessous de tout mépris il n'a d'autre intérêt que de montrer les efforts que peut enfanter la folie dans l'espace d'une acre, il y a des collines de terre naturelle, des montagnes de carton, des rochers de toile des abbés, des vaches, des moutons, des bergères en. plomb des singes et des paysans, des ânes et des autels en pierre; de belles dames et des forgerons, des perroquets U) Jean, comte du Barry, a fait, en effet, épouser à sou frère Guillaume >îmne la célèbre maîtresse de Louis XV. Cet hôtel, aujourd'hui mais qui a conservé ses anciens ornements, se trouve pluce Saint- Sernin, à côté de la basilique et près de l'ancien collège Saiut-Raymcmd, du *ve siècle, aujourd'hui transformé en musée archéologique. T/hôtel du Barry fait actuellement partie du lycée de jeunes filles. La comtesse du Barry, aPi0s la mort de Louis XV, vint y passer quelque temps. Voy. un article de Gaston Martin (dans le Bon Plaisir, juillet 192G).
et des amoureux en bois des moulins à vent et des cottages, des boutiques et des villages rien n'y manque, excepté la nature.
15 juin. Rencontré des montagnards, qui me rappellent ceux d'Écosse; j'en ai vu pour la première fois à Montauban ils ont des bonnets ronds et plats (i), de larges culottes « Cornemuses, bonnets bleus, farine de gruau, dit Sir James Stuart, se trouvent en Catalogne, en Auvergne et en Souabe, comme dans le I^ochabar ». Beaucoup de femmes n'ont pas de bas. J'en ai rencontré revenant du marché, avec leurs chaussures dans leurs tabliers. Les Pyrénées, à une distance de 60 milles, apparaissent si distinctement qu'on jurerait qu'elles n'en sont pas à plus de 15 on voit très nettement les lumières et les ombres de la neige. 30 milles.
16 juin. De l'autre côté de la Garonne, une rangée de collines, qui commença à Toulouse, devint hier de plus en plus régulière c'est sans aucun doute la ramification la plus éloignée des Pyrénées, qui s'avance dans cette large vallée jusqu'à Toulouse, mais pas plus loin. On approche des montagnes les plus basses sont entièrement cultivées, mais les hautes semblent couvertes de bois la route maintenant est tout le temps mauvaise. Rencontré bien des chariots, chacun chargé de deux tonneaux de vins, placés tout à fait à l'arrière, et, comme les roues d'arrière sont beaucoup plus hautes que celles du devant, cela montre que ces montagnards ont plus de bon sens que John Bull. Ies roues de ces chariots sont cerclées de bois et non de fer. Ici, pour la première fois, vu des rangées d'érables avec des vignes, courant en festons d'arbre en arbre on les conduit avec des liens de ronces, de sarments ou de saules. Ces vignes donnent beaucoup de raisin, mais du mauvais vin. Traversé Saint Martino [Saint-Martory] (2), grand village, avec des maisons bien construites, mais sans vitres.
(r) C'est-Vdire des bérds.
(2) Chef-lien de canton, arrondissement de Saint-Gaudens (Haute-Garonne).
17 juin. Saint-Gaudens est une ville en progrès, avec beaucoup de maisons neuves, quelques-unes plus que confortables. Une vue étonnante de Saint-Bertrand (i) vous plongez sur une vallée, si profondément enfoncée au-dessous du point de vue que l'on domine chaque haie et chaque arbre la ville, groupée autour de sa cathédrale (2), sur une éminence si elle avait été construite tout exprès pour ajouter un trait à cette singulière perspective, elle n'aurait pu être mieux placée. Les montagnes se dressent tout autour et donnent un cadre rude à cet exquis petit tableau.
Traversé la Garonne sur un nouveau pont, avec une belle arche, construit avec une pierre calcaire bleue et dure. Des néfliers, des pruniers, des cerisiers, des érables, entre lesquels courent les vignes. Arrêté à Lauresse (3), après lequel on touche presque les montagnes, qui ne laissent qu'une étroite vallée la Garonne et la route en occupent une portion. Dans tout ce pays, d'immenses quantités de volailles on en sale la plupart et on les conserve da.ns la graisse- Nous goûtons une soupe faite avec la cuisse d'une oie ainsi conservée et elle ne fut pas, à beaucoup près, aussi mauvaise que je l'aurais cru.
I,es moissons ici sont en retard et révèlent un défaut de soleil rien d'étonnant, car nous avons longtemps longé les rives d'une rivière rapide, et nous devons maintenant être très haut, bien qu'en apparence nous nous trouvions dans une vallée. les montagnes, à mesure qu'on avance, deviennent de plus en plus intéressantes aux regards d'un homme du Nord. elles offrent une très singulière beauté chacun connaît l'aspect sombre et triste que présentent nos montagnes mais ici le climat les revêt de verdure et les plus hauts sommets que nous ayons en vue sont couverts de bois enfin, il y a de la neige sur les chaînes encore plus élevées.
(1) Saint-Efcrtnmd de Cominges, canton de Barbazan, arrondissement de sunt-Gsudfns.
U) Une très belle église, construite au XIe et au xnc siècle. Saint-Bertrand, qui n'est plus qu'une bourgade de quelques centaines d'habitants, était le s'<*ge d'un évêché.
(3) Il s'agit de Lourcs-Earbazan (Haute-Garonne).
Nous quittons la Garonne quelques lieues avant Silp (Cierp) (i), où la Neste se jette dans le fleuve (2). La route de Bagnères-de-Luchon longe cette rivière, dans une étroite vallée, au bout de laquelle est le village de Luchon, qui marque le terme de notre voyage, l'un des plus agréables que j'aie entrepris la bonne humeur et le bon sens de mes compagnons étaient bien combinés pour le voyage l'une le rend agréable et l'autre, instructif.
Ayant maintenant traversé tout le royaume et fréquenté maintes auberges françaises, j'observerai, en général, qu'elles sont en moyenne meilleures, sous deux rapports, et plus mauvaises, pour tout le reste, que les auberges anglaises. lîn ce qui concerne la nourriture et la boisson, nous avons été bien mieux traités que nous ne l'aurions été en allant de Londres dans les Hautes-Terres (Higklands) dJ]Écosse, pour un prix deux fois plus élevé. Mais, si, en Angleterre, nous avions commandé ce qu'il y a de mieux en tout, sans faire attention à la dépense, pour le double de ce que nous avons payé ici, nous aurions mieux vécu qu'en France. La cuisine ordinaire des Français a une grande supériorité il est vrai qu'ils rôtissent tout beaucoup trop, si on ne les met pas en garde, à cet égard mais ils donnent un si grand nombre et une telle variété de mets que, si quelques-uns ne vous plaisent pas, vous en trouvez toujours à votre goût. Le dessert d'une auberge française n'a pas de rival en Angleterre, et les liqueurs ne sont pas à mépriser. (3) -Nous avons parfois trouvé de mauvais vins, mais, en général, ils sont bien meilleurs que le porto des auberges anglaises. Les lits sont meilleurs, en France en Angleterre, ils ne (1) Cictp, canton de Saint Béat, arrondissement de Saint-Gaudens. (2) C'est lit une erreur. C'est la Pique, qui se jette dans la Garonne, et dont la route de I,uchon remonte la vallée. I/erreur d'A. Young provient peut-être du fait que, dans le pays, on donne volontiers le nom de Neste à toutes les rivières voy. M. Soere, Les Pyrénées, Paris, 1922, pp. 128 et sqq. (3) Cf., à cet égard, Smollett, Travels through France and Ilaly, I,oiidon, 1766, Sniollett, bien qu'il déuigre presque toutes choses en France, con- vient que la cui sine française est en général de bonne qualité. Il note la voracité des Français « S'il y a cinq cents plats, un Français mangera de tous, et il se plaindra de n'avoir pas d'appétit». – • Sur Smollett, voy. Albert Babéa^j'i Les voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu'à la Révolution, Patis, 1885, pp. 212 et sqq.
sont bons que dans les bonnes auberges et nous n'avons jamais ce tracas, si gênant en Angleterre, de faire sécher les draps devant le'feu si nous n'avons jamais eu cette préoccupation, c'est sans doute à cause du climat. Hormis ces deux points, tout laisse à désirer. Vous n'avez pas de salle à manger, mais seulement une chambre, où il y a deux, trois ou quatre lits. Les chambres sont mal disposées des murs blanchis à la chaux ou du papier de diverses sortes dans la même chambre, ou une tapisserie si vieille qu'elle est un véritable nid à mites et à araignées l'ameublement esttel qu'un aubergiste anglais le jetterait au feu. En guise de table, vous avez une planche sur des tréteaux, disposés de telle sorte que vous n'avez pas de place pour étendre vos jambes. Desfauteuils de chêne avec des sièges de joncs, et des dossiers partout si perpendiculaires qu'ils vous ôtent toute idée de vous y délasser. Les portes semblentfaites pour vous procurer de la musique aussi bien que l'entrée le vent siffle à travers leurs fentes et les gonds sont grinçants. Les fenêtres s'ouvrent à la pluie autant qu'à la lumière quand elles sont fermées, elles ne sont pas faciles à ouvrir, et, ouvertes, on ne peut les fermer. Torchons, balais et brosses ne figurent pas dans le catalogue des objets nécessaires à une auberge française. Il n'y a pas de sonnettes il faut toujours brailler après la fille, et, quand elle apparaît, elle n'est jamais ni bien habillée, ni agréable. La cuisine est noire de fumée le maître d'hôtel fait en général l'office de cuisinier, et moins vous verrez les apprêts du repas, plus votre estomac sera en bonne disposition pour le dîner mais ce n'est pas particulier à la France. Les ustensiles de cuivre sont toujours en grand nombre, mais pas toujours bien étamés. La maîtresse d'hôtel rarement compte parmi les devoirs de son métier la civilité ou les égards vis-à-vis de ses hôtes (i). 30 milles.
(i) Sur la tenue des auberges en France au xvme siècle, nous n'avons trouvé aucun renseignement. Presque rien sur cette question dans le volume de Fr. MicriET. cL Ed. Fournier {Histoire des hôtelleries, hôtels garnis, restaurants et calés, Paris, 1H51) il rappelle seulement que iocke, dans son Voyage en L'rcmcÉ (publié par 1 Revue de Paris, en 1831), se plaint des auberges situées entre Boulogne et Abbeville. Ce sont sans doute les récits
28 juin. Puisque nous sommes déjà depuis dix jours dans le logement que les amis du comte de la Rochefoucauld nous avaient procuré, il est temps de noter quelques particularités de notre vie. M Lazowski et moi-même avons deux bonnes chambres au rez-de-chaussée, avec des lits et une chambre de domestique, pour 4 livres (3 sh. 6 den.) par jour. Nous avons si peu l'habitude en Angleterre de vivre dans nos chambres à coucher qu'il semble étrange de constater qu'en France on ne se tient mille part ailleurs dans toutes les auberges où j'ai passé, je ne suis resté que dans ma chambre à coucher, et ici toutes les personnes, quel que soit leur rang, se tiennent dans leur chambre. Voilà pour moi une nouveauté notre habitude anglaise est, à la fois, plus convenable et plus agréable. C'est là une coutume que j'attribue à l'esprit dc parcimonie des Français. Le jour d'après notre arrivée, je fus introduit dans la compagnie du duc de La Rochefoucauld, avec laquelle nous avons vécu elle consiste dans le duc et la duchesse de La Rochefoucauld (1), fille du duc de Chabot le frère de celle-ci, prince de Laon, et la princesse, fille du duc de Montmorency le comte de Chabot, autre frère de la duchesse de La Rochefoucauld le marquis d'Aubourval, qui, avec mes deux compagnons de voyage et moi-même, formions une société de neuf convives à dîner et à souper. Un n traiteur sert notre table à 4 livres par tête, pour deux plats, deux services et un bon dessert pour le dîner, un plat et un dessert, pour le souper le tout, très bien servi, avec tous les légumes et fruits de saison le vin à part, à 6 sous la bouteille C'est avec difficulté que le groom du comte a trouvé une de voyages qui seraient la meilleure source, et, à ce titre, les Voyages en France, d'Arthur Young, nous fournisscnt des données intéressantes. ̃ – Sur les auberges anglaises, il a paru une série d'ouvrages importants G. IlATiPEP The old. imi of lingiaml, Londres, 1906 H. C. Sbeixey, Inns andtaverns of old England, Londres, igog F. W. Hackwood, Inns, aies and drinking custems of old ICjigtaiid, Londres, 1909.
(1) Louis- Alexandre, duc de la Roche-Guvon et de I,:i Rochefoucauld d'En ville (1 743- 1 792) fils de la duchesse d'Enviile, était le cousin de La Roctu:foucauld-Liancourt. Il avait épousé la fille du duc de La RochefoucauldChabot. Membre Ce l' Académie des Sciences, en 1782, député à l'assemblée des Notables, puis depuis de la noblesse aux Étals Généraux, il fut proscrit, le 20 juin i/yl, pour avoir pris un arrêté contre Pétion et Manuel. Il fut tue d'un coup de pierre, à La Roche-Guyon, en 1792,
écurie. Le foin, de qualité médiocre, coûte 5 livres sterling la tonne l'avoine a le même prix qu'en Angleterre, mais n'est pas si bonne la paille est chère et si rare que très souvent on ne peut avoir du tout de litière.
Les États de Languedoc sont en train de construire un grand et bel établissement de bains, qui contiendra des cabinets séparés avec baignoires, une grande salle commune, avec deux galeries pour se promener, à l'abri du soleil et de la pluie. Les bains actuels sont d'horribles trous les patients sont enfoncés jusqu'au menton dans une eau chaude suliureuse, qui, avec les sales tanières où ils sont placés, doit causer autant de maladies qu'elle en guérit. On y a recours pour les affections de la peau (1).
La vie qu'on mène ici est peu variée. Les personnes qui se baignent ou boivent les eaux le font à cinq heures et demie ou six heures du matin; mais mon amietmoi, noussommes, dèsla première heure, dans les montagnes, qui sont ici prodigieuses nous nous y promenons pour admirer les paysages sauvages et splendides, que l'on trouve dans presque toutes les directions. Toute la région des Pyrénées est d'une nature et d'un aspect si différents de tout ce que j'étais accoutumé à voir que ces excursions me procuraient beaucoup d'amusement (2). Les cultures ici sont portées à une grande perfection en divers articles, spécialement en ce qui concerne l'irrigation des prai(1) l,a plupart des sources de I,uelion sont sulfureuses sodiques quelquesunes sout, en effet, très uhaudes (de 40 à go° Sur les eaux de I,uchon, dit [Observations faites dans les Pyrénées, l'aris, 1733) c I,cs baius de Baguêrcs sont séparés de la ville par une belle allée d'arbres et appuyés contre les montagnes orientales. I,es eaux sont très chaudes. ïvlles font monter le thermomètre de licaurirur jusqu'à 52 ou 53 degrés. Du foie de soufre, du sel de Glauher, du sel marin, de l'alkali minorai libre, quelques atomes de biiuine et de je ne sais c;i:elle inaiure sont les principes qu'on y a trouvés ».
(2) Sur la géographie des P3Ténécs, voy. M. Soiïke, Les Pyrénées, Paris, 1922 {Coll. Armand Colin) et Les Pyrénées méditerranéennes, Paris, 1913 (thèse de lettres). Remarquons qu'Arthur Young n'a pu avoir connaissance des célèbres Observations jailes ilaxs tes Pyrénées, de I^amond, qui serout publiées en 1780 et, n plus forte raison du Voyage au ù[mU-Perdu, rSoi Mais, déjà, en cette fin du xvine siècle, surtout grâce à l'influence de J.-J. Rousseau, ̃ pour lequel Young a un véritable culte, on commence à apprécier les hautes montagnes. Voy. D. Moknet, Le. de la le J.-J. lioiis*eau « Bernardin de Sitiiil-Piene, Paris. iyo- (thèse de lettres).
ries (i) nous questionnons les paysans les plus intelligents et avons beaucoup de longues conversations avec ceux qui comprennent le français, ce qui n'est pas le cas pour tous, car la langue du pays est un mélange de catalan, de provençal et de français. Ces occupations, ainsi que l'examen des minéraux (pour lequel le duc de La Rochefoucauld aime à nous accompagner, car il possède de sérieuses connaissances dans cette branche de l'histoire naturelle), et aussi l'herborisation des plantes qui nous étaient familières, nous font passer le temps conformément à nos goûts. La promenade du matin terminée, nous revenons à temps pour nous habiller en vue du diner, à midi et demi ou une heure puis, rendez-vous, alternativement, dans le salon de Mme de La Rochefoucauld ou dans celui de la comtesse de Grandval, les seules dames qui aient des appartements assez grands pour contenir toute la compagnie. Personne n'en est exclu en effet, le premier soin des nouveaux arrivants, c'est de faire visite à chaque société, qui se trouve déjà à Luchon; on rend la visite tout le monde se connaît donc dans ces réunions, qui ne cessent qu'au moment où la soirée devient assez fraîche pour permettre la promenade. On n'y fait rien que jouer aux cartes, au tric-trac, aux échecs; quelquefois il y a de la musique, mais la grande occupation, ce sont les cartes. Je n'ai pas besoin d'ajouter que souvent je m'abstenais de ces réunions, qui me semblent toujours mortellement insipides en Angleterre, et qui ne le sont pas moins en France. Dans la soirée, la compagnie se divise en divers groupes, pour la promenade, qui se prolonge jusqu'à 8 heures et demie le souper est servi à 9 heures il y a, après, une heure de conversation dans la chambre de l'une de nos dames c'est le meilleur moment de la journée, car la causerie est libre, vivante, sans affectation, et rien ne l'interrompt, excepté les jours de courrier, où le duc reçoit tant de paquets de jour{1) On irrigue notamment ïes prairies en pentes douces c'est là, en effet, l'un des traits de la culture pyrénéenne jf. M. Sorre, op. cit. – Voy. Kamond, op. cit., p. 161 « l,es pâturages communs se retirent vers les hauteurs, des prairies se forment au-dessous. Ce sont les moyens d'irrigation qui font la ioi du partage il faut alors donner aux soins de la nature tout ce qui est audessus des sources ».
naux et de brochures qu'ils nous transforment tous en hommes politiques. Tout le monde est au lit à il heures. A cette disposition de la journée, on ne peut faire que le reproche du dîner à midi, qui est une conséquence du fait qu'on ne prend pas de breakfast comme il y a la cérémonie de s'habiller, on est obligé d'être rentré il midi de la promenade du matin. Ce seul fait aurait pour conséquence d'empêcher toute occupation sérieuse. Partager la journée exactement en deux portions, c'est empêcher toute course, enquête ou affaire demandant sept ou huit heures de libres, sans qu'on ait à les interrompre par un repas ou par la toilette, soins qui, après la fatigue ou l'effort, apportent repos et plaisir. Nous nous habillons pour dîner en Angleterre, et cela est convenable, car la fin de la journée est consacrée à la liberté, à la conversation, au délassement quand on doit le faire à midi, c'est trop de temps perdu. A quoi un homme est-il bon avec des culottes et des bas de soie, le chapeau sous le bras, la tête bien poudrée ? Peut-il herboriser dans une prairie humide ? Peut-il gravir les rocs pour faire de la minéralogie ? Peut-il parler de culture avec le paysan et le laboureur ? Non, il n'est propre qu'à causer avec les dames, ce qui est certainement une occupation excellente dans tous les pays et particulièrement en France, où les femmes ont une haute culture mais c'est une occupation que l'on ne goûte jamais mieux qu'après une journée passée dans un travail actif et une recherche animée, qui ont quelque peu élargi la sphère de nos connaissances et accru leur masse. Ce qui m'incite à faire cette observation, c'est que l'habitude de dîner à midi est générale en France, excepté chez les personnes de haut rang à Paris. On ne saurait trop la tourner en ridicule et la réprouver, car elle est absolument incompatible avec toute occupation scientifique, tout effort d'esprit, toute entreprise utile (i).
Vivre avec des Français du plus haut rang, c'est une occasion précieuse pour un étranger d'étudier les mœurs et le (i) Sur la vie de sociétt dans les stations balnéaires des Pj'rénécs, voy. J. Dosaulx, Voyage dans les Hautes-Pyrénées en 1786 (1796).
caractère de la nation. J'ai eu toute raison d'être satisfait de cette expérience, qui me fait jouir, d'une façon constante, de tous les avantages d'une société polie et sans affectation, dans laquelle prédominent d'une façon éminente une invariable facilité d'humeur et une douceur de caractère, ce qu'en anglais nous appelons avec force good iemper (I), qui semble provenir de mille petites particularités, qu'on ne peut définir cette humeur ne résulte pas entièrement du caractère personnel des individus, mais sans doute elle procède du caractère de la nation. -A côté des personnes que j'ai nommées, parmi celles qui fréquentent nos assemblées, je citerai le marquis et la marquise de Hautfort le duc et la duchesse de Ville (cette duchesse compte parmi les meilleurs des êtres) le chevalier de Peyrac M. l'Abbé Bastard le baron de Serre la vicomtesse Duhamel les évêques de Croire (2) et de Montauban (3) M. de la Marche le baron de Montagu, un joueur d'échecs le chevalier de Cheyron et M. de Bellecombe, qui commanda Pondichéry et fut pris par les Anglais. Il y a aussi une demidouzaine de jeunes officiers et trois ou quatre abbés. Si je puis hasarder une remarque sur les conversations dans les réunions françaises, dont j'ai pu prendre connaissance ici, je dois les louer pour leur douceur, mais les condamner, en tant qu'insipides. Toute vigueur de pensée est à ce point bannie que le mérite et la nullité semblent être mis à peu près sur le même pied châtiée et élégante, sans intérêt et polie, la masse des idées qu'on échange n'a le pouvoir, ni d'offenser, ni d'instruire là où il y a beaucoup de politesse, il y a peu de discussion, et s'il n'y a ni discussion, ni controverse, que devient la conversation ? I/égalité d'humeur et la douceur de caractère sont les premières conditions d'une société particulière mais l'esprit, les connaissances ou l'originalité doivent en (1) A. Young constate souvent ce huit du caractère national. Voy. cidessous pp..187 et sqq.
{2) Peut-être pour Aire. I/évèque d'Aire était Séb.-Ch.-rh.-Roger de Cahuzac de Caux, né en 1745. 5.
(3) 1,'évêque de Montauban était Anne-François-Victoire Le Tonnelier de Breteuil, né en 1726, sacré en 1763 [Almanach royal de 1788, p. 64}.
rompre la surface pour permettre à une certaine divergence d'opinions de se faire jour, ou bien la conversation ressemble à un voyage sur une plaine illimitée.
De toutes les beautés champêtres que nous avons contemplées, la vallée de Larbousse (i), dans un coin de laquelle Luchon est situé, est la principale, avec sa ceinture de montagnes. La chaîne qui la borde au nord est déboisée et couverte de champs cultivés, et un grand village, situé aux trois quarts de sa hauteur, est perché sur un endroit si escarpé que celui qui n'est pas accoutumé à des spectacles de ce genre tremble à l'idée que le village, l'église et les habitants vont s'écrouler dans la vallée. Les villages ainsi perchés, semblables à des nids d'aigles, se rencontrent fréquemment dans les Pyrénées, qui apparaissent comme étonnamment peuplées. La montagne, qui, à l'Ouest, sert de rempart à la vallée, est d'une grandeur prodigieuse. Une prairie inondée et des cultures occupent plus du tiers de sa hauteur. Une forêt de chênes et de hêtres forment, au-dessus, une noble ceinture plus haut encore est la région des landes, et, au-dessus de tout, la neige. De quelque côté qu'on la contemple, cette montagne est imposante par sa grandeur et charmante par sa végétation exubérante. La chaîne qui borne la vallée à l'Est a un caractère différent elle a plus de variété, de cultures, de villages, de forêts, de gorges et de cascades. La cascade de Gouzat (2), qui fait tourner un moulin au bas de sa chute, est romantique, avec tout le cadre nécessaire pour lui donner une beauté pittoresque. Dans celle de Montauban, il y a des traits que Claude Lorrain n'aurait pas manqué de transporter sur sa toile, et la vue sur la vallée que l'on a du roc au châtaignier est gaie et {1) C'est-à-dire de Larboxisl vallée qui débouche à l'ouest de Bagnères- de-I,uclion. Cf. Ramokd, op. cit., pp. 161-162 # Ici, on traverse de beaux villages et leur situation est des plus pittoresques. Des rochers se montrent leurs formes sont grandes la vue s'étend et tout s'anime. Je n étais plus qu'à une lieue de et je remarquais un village daus une position extraordinaire et, en face de moi, une tour située sur un rocher si élevé et dominé lui-même par de rochers si escarpés que jamais vieille demeure des farouches seigneurs de la Montagne n'a si parfaitemeat représenté l'aire d'un aigle it-
(2) Erreur c'est Juzel qu'il faut lire,
animée (i). 1^ 'extrémité de notre vallée au sud est impression nante la Neste se répand en incessantes cascades sur les rochers, qui semblent lui opposer une éternelle résistance. Véminence, au centre d'une petite vallée, sur laquelle se trouve une vieille tour, est un site sauvage et romanti que le mugissement des eaux s'harmonise aux montagnes, dont les forêts en pente, finissant dans la neige, donnent au paysage une majesté imposante, une grandeur mélancolique ces montagnes semblent élever une barrière, qui sépare les deux royaumes, et trop formidable pour que les armées puissent la franchir (2). Mais quels sont les rochers, les montagnes et la neige qui peuvent mettre un obstacle à l'ambition humaine ? D»ns les retraites des bois en pente, les ours trouvent leur habitation sur les rochers, et plus haut les aigles ont leurs nids. Tout alentour est grand le sublime de la nature, avec sa majesté imposante, imprime de la grandeur à l'esprit l'attention s'attache à ce lieu, et l'imagination, malgré sa faculté de vagabonder, ne cherche pas à quitter ce spectacle. Elle rend ftkts profonds les murmures des cascades et répand une horreur plus sombre sur les bois (3).»,' 4
Pour voir ces sites convenablement) if faut quelques jours, et tel est ici le climat, du moins depuis le moment oit je suis arrivé à Bagnères-de-IyUchon, qu'ou n'avait pas eu plus d'un jour de beau temps sur trois. La hauteur des montagnes est telle que les nuages, perpétuellement déchirés, déversent quantité de pluie. Du 26 juin au 2 juillet, nous avons eu une forte pluie, qui a duré sans interruption pendant (1) La cascade de Juzet, haute d'environ 40 mitres, est située à 3 kilomètres et demi au Nord-Kst de I,uchon la cascade de >Iontauban se trouve à 2 kilomètres à l'Hst.
(2) Il s'agit de la vallée du I,ys et de la rue d'ICnfer. I, a description d'Arthur Youiig semble tort exacte. I,es eaux, venues des Iacsetdusylucicrs de la haute montagne, nous dit M. Sorrf, (op. cit., p. 127), « bondissant en cascades, que l'on voit d;; loin briller entre les sapins, sr précipitent de plus de 1 200 mètres, pour se rassembler dans le ruisseau transparent, qui roule sur les cailloux au milieu des bordes et des prairies de la vallée du Lys. Plus bas, couronnée d'une tour de garde dans un fouillis de verdure, une bosse rocheuse, un verrou, bane la vallée au débouché de la route du Portillon de Eurbe » Cf. la description de Ramond, op. cit., pp. 163 et sqq. – Remarquons qu'Arthur Young nef^it pas une seule excursion en haute montagne.
(3) Vers du poète Pope.
soixante heures. Les montagnes, bien que très proches, étaient couvertes de nuages jusqu'à leurs pieds non seulement, elles arrêtent ceux qui passent dans l'air, mais elles semblent avoir un pouvoir générateur car vous voyez, d'abord, de légères vapeurs s'élever au-dessus des gorges, monter sur les pentes des montagnes et croître par degrés, jusqu'à ce qu'elles devienneut des nuages assez lourds pour rester sur les sommets ou s'élancer dans l'atmosphère et disparaître avec les autres (i). Parmi les occupants naturels de cette immense chaîne de montagnes, ceux qui tiennent le premier rang, par l'importance des dommages qu'ils causent, ce sont les ours (2). Il en est de deux sortes les carnivores et les herbivores ceux-ci sont plus nuisibles que leurs frères plus terribles, car ils descendent la nuit et mangent le blé, en particulier le sarrasin et le maïs, et ils ont à tel point le soin de choisir les épis les plus doux qu'ils foulent et gâtent infiniment plus qu'ils ne mangent. Les ours carnivores font une telle guerre au bétail et aux moutons qu'on ne peut laisser ceux-ci dans les champs, la nuit. Les troupeaux sont gardés par des bergers, qui ont des armes à feu et qui sont assistés par des chiens énormes et robustes le bétail, toute l'année, est renfermé, la nuit, dans des étables. Parfois, il arrive qu'ils échappent à leurs gardiens, et, s'ils restent dehors, ils courent grand risque d'être dévorés. Les ours attaquent ces animaux en sautant sur leur dos, courbent leur tête sur le sol, leur enfoncent les griffes dans le corps avec la violence d'un épouvantable embrassement. Il y a bien des (1) L,a pluviosité des Pyrénées occidentales et est, en effet, considérable, grâce à la pi-pdoinmance des vents du Xord-Oucst, chargés d'humidité. Ces vents, nous dit M. Sorre, « en s'élevaut, forment u front de la montagne un rideau de cumulo- nimbus entre les altitudes extrêmes de 700 t 2200 métrés, avec un maximum de fréquence entre i 400 et 1 800 mètres. Du Pie du Midi, on le voit sur les premiers contreforts il masque graduellement la plaine, puis pénètre dans les vallées, mer à la surface souvent calnie, mais parfois aussi secouée de tourmentes, qui jettent les nuages nur paquets à l'assaut des cimes.». P.itis les Pyrénées Centrales, les pluies sont fréquentes surtout au printemps et au début de l'été les mois suivants, au sont souvent très secs (M. Soukiî, op. cit., pp. 32 et sqq). (2) Aujourd'hui, les ourz disparaissent peu à peu [Ibid., p. 48). IvAimokd duclare, contrairement n Arthur Young {op.. cit., pp. 300-201), que les ours des Pyrénées sont bien moins féroces que ceux des Alpes on n'y a aucune idée « des sanglants combats que l'ours et le taureau se livrent dans les Alpes ».
jours de chasse, chaque année, consacrés à les détruire plusieurs paroisses se réunissent dans ce but. Un grand nombre d'hommes et d'enfants forment un cordon et parcourent les bois oit l'on sait ou suppose que se trouvent les ours. C'est en hiver qu'ils sont les plus gros une belle pièce vaut alors trois louis. Les ours ne s'aventurent jamais à attaquer des loups, mais il est des loups, quand ils sont affamés, qui attaquent des ours, les tuent et les mangent (i). On n'en voit ici qu'en hiver. En été, ils restent dans les parties des Pyrénées les plus éloignées, les plus distantes des habitations humaines; ici, comme partout, en France, ils sont terribles pour les moutons. Dans notre plan primitif de voyage aux Pyrénées, figurait une excursion en Espagne. Notre propriétaire de Luchon avait procuré des mulets et des guides à des personnes, qui, pour leurs affaires, se rendaient à Saragosse et Barcelone. A notre demande, il écrivit à Vielle, le premier village au delà des montagnes, pour demander trois mules et un conducteur, parlant français. Nous étant mis d'accord sur le prix, nous partîmes pour notre expédition. Pour le journal de ce Voyage en Espagne, je renvoie le lecteur aux « Annales d'Agriculture», vol. VIII, p. 193 (2).
21 juillet. Retour. Quitté Jonquières (3), où l'attitude et les mœurs des habitants donneraient à penser que ce sont des contrebandiers. Arrivé à une très belle route, que le Roi d'Espagne est en train de construire elle commence à des piliers, qui marquent la frontière des deux monarchies, et se raccorde à la route française elle est admirablement exécutée. Ici, quitté l'Espagne et rentré en France le contraste est frappant. Quand on traverse la mer de Douvre à Calais, le {1) Aujourd'hui, les loups ont aussi eu grande partit disparu. (2) Ce récit a été donné par Arthur Youug dans l'édition de 1794, en. 28-43. On pourra le lire aussi dans le volume intitulé Voyages en Italie et en Espagne pendant les années 17S7 et 1789, trad. I,csage, Paris, Guillauinin, in-rfi, 1860, Arthur Youuh gagna Barcelone, après avoir traversé les Pyrénées, et, de Barcelone, se dirigea vers le Roussillon. Sa description de la Catalogne présente an réel intérêt et mériterait une étude spéciale.
(3) Jonquiera, en Catalogue.
voyage sur mer prépare l'esprit, par une gradation insensible, au changement mais ici, sans traverser un village, une barrière, un mur même, vous entrez dans un nouveau monde. Des routes misérables de la Catalogne, œuvre de la nature, en quelque sorte, vous arrivez sur une splendide chaussée, faite avec la solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de France. Au lieu de lits de torrents, vous avez des ponts bien bâtis d'une contrée sauvage, déserte et pauvre, nous nous trouvons transportés an milieu de la culture et du progrès. Tous les autres phénomènes tenaient le même langage et nous marquaient par des signes certains que nous ne vous étions pas mépris une cause grande et efficace travaillait à produire un effet trop clair pour être méconnu. Plus je vais et plus je reconnais qu'on est amené à penser qu'il n'y a qu'une cause toute puissante qui stimule l' humanité, et c'est le gouvernement (i) I^es autres causes ne constituent que des exceptions, ne donnent que des ombres de différence et de discrimination, tandis que celle-ci agit avec une force permanente et universelle. Le présent exemple est remarquable, car le Roussiilon constitue en fait une partie de l'Espagne les habitants sont Espagnols, par la langue et les (i) Voy. les Vavaçes en Italie cl en Espaçns (trad. L^agc), PP- 347 et sqq. – Arthur Young est frappé, tout à la fois, de la splendeur de Barcelone, de la richesse de. quelques villes et des plaines irriguées de ta Catalogne, mais il dépeint la région montagneuse fort pauvre. Là, peu de terres ont été mises eu valeur. lit cependant, dit-il (Ilnd., pp. 392 t sqq.), ce n'est pas à un manque d'industrie, de la part du peuple, qu'il faut imputer l'immensité des solitudes incultes, qui offusquaient nos yeux: il paraît, au contraire, bien justifier Sa réputation. On pourrait à peine désirer une activité plus grande (lue celle qui règne dans les villes si nombreuses de la côte. Les femmes, les entants font de la dentelle, et, partout où le sol est bon, où l'eau peut être amenée:, on trouve uue culture très avancée. ». Dans du pays, n les villes sont anciennes, sales, misérables, mal bâties les gens y sont en gueil il manque la première richesse d'une région montueuse, comme celle-ci, le bétail. J_e mal viendrait donc d'un gouvernement oppresseur, sans égards pour le bien-être du peuple, et aussi de l'absence continue des gens des classes Plus élevées. ». Depuis Barcelone, sur une longueur de 200 milles, Arthur Yuuni? ira pas vu une maison de maître « La campagne est donc abandonnée a*ix paysans, et les richesses, l'intelligence, qui devraient contribuer à son amélioration, se détournent vers des objets tout à fait différents. Il faut ^porter h la même cause l'abandon des routes, ces moyens si puissants de progrès, qui, maintenant, ne livrent aucun passade aux voitures, l'ahandon des rivières, navigables seulement pour de grossiers trains de bois. » Le pays "Kinque de capitaux, et c'est encore la raison pour laquelle la viande, les mules, une grande partie du bétail viennent de France.
coutumes, mais ils dépendent d'un gouvernement français (i). La grande chaîne des Pyrénées, dans le lointain. Rencontré des bergers qui parlent le catalan. Les cabriolets que nous rencontrons sont espagnols. Les cultivateurs battent leur blé comme les Espagnols. Auberges et maisons sont semblables des deux côtés de la frontière. Gagné Perpignan (2), oit je me séparai de M. Lazowsld. Il retournait à Bagnèrcs-deLuchon et moi je projetai une excursion en Languedoc, pour employer mes loisirs. 15 milles.
22 juillet. Le duc de La Rochefoucauld m'a donné une lettre pour M. Barré de Lasseuses, major d'un régiment en garnison à Perpignan, et qui, me disait-il, s'y connaît en agriculture et serait heureux d'en causer avec moi. Je sortis le matin pour le rencontrer, mais, comme c'était dimanche, il se trouvait dans sa maison de campagne de Pia, à une lieue de la ville. Je me suis grillé en m'y rendant, dans un pays sec et pierreux, couvert de vignes. M., Mrue et Mile de Lasseuses me reçurent avec une grande politesse. J'exposai les motifs de mon voyage en France je n'y suis pas venu en oisif qui court à travers le royaume comme le troupeau ordinaire des voyageurs, mais afin de m 'instruire de l'agriculture française si j'y trouvais des choses bonnes et applicables à l'Angleterre, je serais à même de les imiter. Mon hôte loua grandement mon dessein, déclara que c'était là un but de voyage vraiment digne d'éloges, mais s'en montra très étonné, comme d'une chose insolite il était certain qu'il n'y avait pas un seul Français qui voyageât en Angleterre pour un pareil motif. (1) I,e Roiissillon fut réuni au royaume de France par le traité des Pyrénées (1659). Malgré les efforts du gouvernement, le français ne s'était que peu propagé dans culte province en 1790, l'intendant déclare « Les bourgeois ou labou reurs du Roussilloa parlent et entendent peu la langue française, ne se servant d'habitude que du catalan ». Voy. bkun, L'introduction du frtmçnis en Béarn cl en Roussillon, Paris, 1923 (thèse de lettres) Ferdinand Jî^unot, Histoire de la langue française, t. VII, Paris, 1526, pp. 23B et sqq. – Remarquous le grand intérêt de l'observation Young sur le contraste de la Catalogne espagnole et de la Catalogne française, et c'est encore une preuve que l'administration française du xvme siècle s'est préoccupée plus sérieusement qu'on ne le croit de l'intérêt public.
(2) Sur Perpignan, voy. P. Vidal, Perpignan depuis les origines jusqu'à nos jours, 1897.
Il m'exprima le désir de me garder toute la journée avec lui. Les vignobles constituaient la partie principale de son exploitation, mais il avait aussi des champs cultivés, qui étaient tenus selon la coutume singulière de cette province. Il me montra un village, qu'il me dit être Rivesaltes (i), qui produit l'un des meilleurs vins de France à. dîner, je trouvai qu'il méritait sa réputation. Dans la soirée, je retournai à Perpignan, après une journée fertile en utiles renseignements. S milles. 23 juillet. Pris la route de Narbonne. Passé à Rivesaltes. Sous la montagne, jaillit la plus grande source que j'aie jamais vue. Otters-Pool et Holywell sont des bagatelles en comparaison. Elle coule au pied du rocher et est capable de faire tourner immédiatement plusieurs moulins c'est, en un mot, une rivière, plutôt qu'une source. Traversé un pays uniformément plat et désert, sans un arbre, une maison, un village, sur une distance considérable au demeurant, la contrée la plus laide que j'aie vue en France. Partout, grande quantité de blé foulé par les pieds des mules, comme en Espagne. Dîné à Sigean (2), au Soleil, une bonne auberge neuve, où je me rencontrai par hasard avec le marquis de Tressan. Il me dit que je devais être un singulier personnage pour voyager si loin sans autre objectif que l'agriculture il n'avait jamais entendu rien de semblable, mais il approuvait mon dessein et désirait pouvoir en faire autant.
Les routes ici sont des travaux étonnants. J'ai traversé une colline, qui avait été percée en plein rocher, pour faciliter une descente cette tranchée coûte 90 000 livres (3 937 livres sterling), bien qu'elle ne s'étende que sur quelques centaines d'yards. Trois lieues et demie de route de Sigean à Narbonne ont coûté 1800000 livres (7^750 livres sterling). Ces routes sont superbes jusqu'à la folie. Des sommes énormes ont été dépensées pour aplanir même de simples pentes. Les chaussées (t) Chef-lieu de canton, arrondissement de Perpignan. – Depuis le milieu cm svmE siècle, la vigne s'est "beaucoup développée dans le I-ïcrassLllcu. Cf. M. Sokre, op. cit., pp. 85-S6 et Ph. Aubos, La f.hnne dit Roussïiion [Annales de Géographie, t X;X, igiu, pp. 150-iûS).
(2) Chef-lieu de canton, arrondissement de Narbonne (Aude},
sont surélevées et entourées d'un fossé de chaque côté, formant une masse solide de route artificielle, qui passe au-dessus des chéneaus, à une hauteur de six, sept ou huit pieds, et qui n'a jamais moins de 5° pieds de large. Il y a un pont d'une seule arche et la chaussée qui y aboutit est vraiment magnifique nous n'avons pas idée de routes semblables en Angleterre (i). Cependant, le trafic de la route ne demande pas de tels efforts un tiers de la largeur est battu, un tiers raboteux, un tiers couvert d'herbes. Sur un parcours de 36 milles, je n'ai rencontré qu'un seul cabriolet, une demi-douzaine de chariots et quelques vieilles femmes sur des ânes. Pourquoi toute cette prodigalité ? En Languedoc, il est vrai, ces travaux ne sont pas faits par corvées, mais il y a de l'injustice à lever un impôt qui n'en diffère que peu. est fourni par des tailles, et, dans rétablissement des rôles, les terres tenues noblement sont si soulagées et les autres, si surchargées que, dans les environs, 120 arpents de la première catégorie paient go livres et que 400 arpents tenus en roture, qui devraient en proportion ne donner que 300 livres, sont cotés à 1 400 (2). A Narbonne, le canal qui rejoint celui du Languedoc mérite de retenir l'attention; c'est un beau travail, qui sera, dit-on, fini le mois prochain (3). 36 milles. 2-4 juillet. – Des femmes sans bas et quelqnes-unes sans chaussures mais, si leurs pieds sont pauvrement chaussés, elles (1) I,es États de Languedoc avaient fait, en effet, un très grand effort pour la construction et l'amélioration des routes de la province, surtout dans h» seconde moitié du siècle1- l,c mou veinent s'accéléra encore après 1780. ]Xi .~S. à .78~ it dépensé de 1. dépense fat a, 1750 à 1781, on avait dépensé environ 3 millions de livres la dépense fut de 6 millions et demi de 17S1 à 178g. Cependant; le réseau des routes est loin encore d'être complet bien des pouts restent a construire, et les chemins de traverse, comme partout en France, à cette époque, sont le plus souvent dan- un état déplorable, Voy. I,éon DoriL, L'état économique du Languedoc à ta jUt de l'ancien régime, Paris, igii, pp. 653 et sejq (thèse de doctorat es-lettres}. (2} V,i\ effet, les corvées de grands chemins n'existent pas en I,anguedoC les routes sont construites sur les fonds de la province, et le Roi n'y contribue, pour ainsi dîi'C, en rien voy. L. Dutii., op. ci/ pp. 653 et sqq. Il faut pas oublier que la taille en est radie une terre roturicre, r.iênte tenue par uu noble, doit payer la taille. î,' assertion: d'Arthur Young n'est donc Pas pleinement exacte.
(3) Ce travail, commencé en i/^o, n'étoit pas encore achevé en 1789. Cï. L. DuiLL, op. cit., pp. 713 et sqq.
ont la superbe consolation de marcher sur de magnifiques chaussées la nouvelle route a une largeur de 5o pieds sans compter 50 autres creusés ou détruits sur les côtés pour la faire.
La vendange elle-même ne peut présenter un spectacle d'activité et d'animation comme celui du dépiquage du blé, auquel tous les bourgs et villages du Languedoc sont maintenant occupés (1). Tout le blé est mis en tas autour d'une aire, où un grand nombre de mules et de chevaux trottent en cercle une femme tient les rênes, une autre, ou bien une jeune fille, ou deux les poussent avec des fouets les hommes alimentent et nettoient l'aire d'autres lancent le blé en l'air pour que le vent rejette la paille. Tous s'y emploient et avec un tel air de gaîté qu'ils semblent se réjouir autant de leur travail que le maître lui-même de ses grands amas de blé. La scène est extraordinairement animée et joyeuse. Souvent, je m'arrêtais et descendais pour voir leur méthode on me traitait toujours très civilement et on accueillait fort bien les voeux que je formais pour que le prix fût bon pour le cultivateur, mais pas au point de nuire aux pauvres. Cette méthode, qui dispense entièrement d'avoir des granges, dépend absolument du climat depuis mon départ de Bagnères-de-Luchon jusqu'à maintenant, ni en Catalogne, ni en Roussillon, ni dans cette partie du Languedoc, il n'y a en de pluie; un ciel invariablement clair et un soleil brûlant, mais la chaleur n'était nullement suffocante, et elle ne me déplaisait pas. Je demandais si l'on n'avait pas parfois de la pluie très rarement, me répondait-on et si la pluie vient à tomber, c'est une forte averse, à laquelle succède bientôt un chaud soleil, qui sèche rapidement le sol. Le canal du Languedoc est la particularité la plus remarquable de tout ce pays (2). La montagne qu'il traverse se (1} Dans le B<i5-I,anguedoe, la production des grains est moins considé- rable que dans le Haut -Languedoc il y a presque Partout déficit par rapport h La consommation. Notons cependant que la culture du froment l'emporte Sur celle du seigle (I,. Dutiï-, op. cil., pp. I3r et sqq.).
(2) Sur ce canal, le trafic, qui, en 1700, était évalué à 1 75 000 livres, a monté en 1750, à 433 600 livres, de 1750 à 176S, à 653 ooolivres,de 1780a 1788, à 972 000 livres (I,. Dutil, op. cit., p. 713).
trouve isolée au milieu d'une large vallée et seulement à un demi-mille de la route. C'est un beau, un étonnant travail il traverse la colline sur une largeur de trois toises et a été creusé sans puits. Laissé la route et traversé le canal, que je suis jusqu'à Béziers. Quel superbe travail I^e port est assez large pour que quatre grands bateaux y soient mouillés de front; le plus grand jauge de go à roo tonnes. Beaucoup de bateaux sont à quai, quelques-uns en mouvement signes d'affaires animées. C'est le plus beau spectacle que j'aie vu en France. Ici, louis XIV, tu es vraiment grand Ici, d'une main généreuse et bienfaisante, tu as dispensé le bien-être et la richesse à ton peuple Si sic onmia, ton nom aurait été révéré. Pour accomplir ce noble travail, qui consiste à unir deux mers, il a dépensé moins d'argent que pour assiéger Turin ou se saisir de Strasbourg, comme un voleur. Consacrer à un semblable travail les revenus d'un grand royaume, c'est le seul moyen louable pour un monarque de conquérir l'immortalité tous les autres moyens font survivre les noms des rois, mais au même titre que ceux des incendiaires, des voleurs et des fléaux de l'humanité. Le canal traverse la rivière sur une longueur d'une demi-lieue, séparé d'elle par des mura qui sont couverts en temps d'inondation, et ensuite se dirige sur Béziers (I).
Dîné à Béziers. Sachant que M. l'Abbé Rozier, le célèbre directeur du Journal physique, et qui publie en ce moment un dictionnaire d'agriculture (2), vivait et dirigeait une exploitation agricole près de Béziers, je demandai à l'auberge le chemin de sa maison. On me dit qu'il avait quitté Béziers depuis deux ans, mais qu'on pouvait voir sa maison de la rue on me la montra donc d'une sorte d'esplanade donnant d'un côté sur la campagne, et l'on ajouta qu'elle appartenait maintenant à M. de Rieuse, qui a acheté la propriété de l'abbé. Je pensais (1) Sur cette question, cf. I,. Dutil, op. cit., pp. 719 et sqq.
(2) I/abbé François Rozier, né à Lyon en 1730, fut nommé professeur à l'Keole Vétérinaire de Lyon, après Bourgelat, puis directeur de la pépinière du Lyonnais il perit, en 1793, atteint par une bombe pendant le siège de Lyon, Son principal ouvrage est un Cours complet d'agriculture, 10 volumes in-4°, 1781-1798.
que voir la ferme d'un homme célèbre par ses écrits me mettrait à même, ou du moins me rendrait capable, en lisant son livre, de mieux comprendre les allusions qu'il pourrait faire au sol, à la situation et à d'autres circonstances. Je fus fâché d'entendre, à la table d'hôte, jeter beaucoup de ridicule sur les pratiques agricoles de l'abbé Rozier on y voyait beaucoup de fantaisie, mais rien de solide (i) en particulier on se moquait de sa façon de paver ses vignobles. Une telle expérience, au contraire, me semblait remarquable, et j'étais heureux d'en entendre parler je désirais voir ces vignobles pavés. I/abbé, comme agriculteur, se trouve dans le cas de tout homme dont la méthode tranche sur celle de ses voisins, car il n'est pas dans la nature des paysans d'accueillir volontiers parmi eux un homme qui peut avoir la présomption de penser pour eux-mêmes. Je demandai pourquoi il avait quitté le pays. L'on me rapporta alors la bien curieuse anecdote de l'évêque de Béziers (2), perçant une route à travers la propriété de J'abbé, aux frais de la province, afin de pouvoir se rendre à la demeure de sa maîtresse (je veux dire la maîtresse de l'évêque), ce qui provoqua une telle querelle que M. Rozier ne put séjourner plus longtemps dans le pays. N'est-ce pas un joli trait â;i gouvernement qu'un homme soit forcé de vendre sa propriété et soit chassé d'un pays, parce que des évêques font T amour, je suppose, avec les femmes de leurs voisins, car un autre amour n'est pas à la mode en France. Quelles sont les femmes de mes voisins qui pousseraient l'évêque de Norwich à faire une route à travers ma propriété et à m'obliger de Vendre Bradfield ? Je ne me porte pas garant de cette anecdote, potin de table d'hôte elle a autant de chance d'être fausse que vraie mais des évêques de Languedoc ne ressemblent certainement pas à des évêques d'Angleterre. M. de Rieuse me reçut poliment et satisfit, autant qu'il le put, à mes questions, car, des pratiques agricoles de l'abbé, il lie connaissait guère plus que ce que lui avaient appris le bruit (1) En français, dans le texte.
{2} C'était Aimard-Claude de Nicday, né à Paris en 1738, sacré en 1771.
public et la ferme elle-même. En ce qui concerne les vignobles pavés, il n'y a rien eu de tel ce qui a dû donner naissance à ce bruit, c'est que l'abbé a planté un vignoble de ceps bourguignons d'une nouvelle façon il les a plantés dans une fosse circulaire, en les couvrant de cailloux, au lieu de terre ils réussirent bien. Je parcourus la propriété, qui est admirablement située sur les pentes et le sommet d'une colline, qui domine Béziers, sa riche vallée, son port et une belle ceinture de montagnes.
Béziers a une belle promenade la ville devient, dit-or, une résidence favorite pour les Anglais, qui préfèrent son air à celui de Montpellier.
Pris la route de Pézenas (i). Elle gravit une colline, d'où l'on a quelque temps la vue de la Méditerranée. A travers tout ce pays, mais particulièrement dans les bois d'oliviers, la cigale pousse son cri continuel, aigu, monotone c'est la plus odieuse compagne de route que l'on puisse imaginer. Pézenas donne sur un très beau pays, une vallée de six à huit lieues d'étendue, toute cultivée un beau mélange de vignes, de mûriers, d'oliviers, de villages et de maisons isolées, avec une grande quantité de belle luzerne le tout bordé par de gracieuses collines, cultivées jusqu'au sommet. Au souper, à la table d'hôte, nous fûmes servis par une femelle sans chaussure et sans bas, exquisement laide et répandant une odeur qui n'était pas celle de la rose il y avait cependant un « croix de Saint-Louis » et deux ou trois marchands, qui jasaient familièrement avec elle dans le bourg le plus pauvre et le plus reculé de l'Angleterre, quelle est l'auberge de paysans dont le propriétaire permettrait à un pareil animal de pénétrer dans sa maison, et les hôtes, dans leur chambre ? 32 milles.
25 juillet. La route, qui traverse en viaduc la vallée, en deçà et au delà d'un pont, est une magnifique chaussée, (1) Chef-lieu de canton, arrondissement de Béziers. Pézenas, au xvn6 siècle, se trouvait dans le voisinage d'un château des gouverneurs du I,anguedoc c'est une des raisons qui expliquent l'importance de cette ville, à cette époque.
longue de plus d'un mille, large de dix yards, haute de huit à douze pieds, avec des piliers en pierre de chaque côté, tous les six yards, un prodigieux travail Je ne sais rien de plus impressionnant pour le voyageur que les routes de Languedoc en Angleterre, nous n'avonspasidéedeteilesentreprises; elles sont splendides, superbes et, si je pouvais affranchir mon esprit du souvenir des impôts injustes dont ces routes sont la cause, je voyagerais plein d'admiration pour la magnificence déployée par les États de cette province. Cependant la police de ces routes est exécrable, car j'ai à peine rencontré une charrette dont le conducteur ne fût pas endormi. Prenant la route de Montpellier, je traverse une contrée agréable; puis on prend une autre chaussée soutenue par une muraille elle est large de douze yards, haute de trois, et conduit droit à la mer. A Pignan (i), et presdeFrontignan(z)et de Monbazin (3), fameux par leurs vins muscats.- On approche de Montpellier les environs, sur près d'une lieue, sont délicieux et plus coquettement parés que tout ce que j'ai vu en France. Des villas bien construites, propres et confortables, dénotant toutes la richesse de leurs propriétaires, sont éparses dans la campagne. Ce sont, en général, d'élégants bâtiments carrés, quelques-uns très grands. Montpellier, qui a plutôt l'air d'une grande capitale que d'une ville de province (~.), couvre une colline, qui se dresse fièrement. Mais, quand on y entre, on éprouve un désappointement à la vue des rues étroites, mal bâties, tortueuses, mais populeuses et, semblet-il, vivantes et actives il n'y a pas dans cette ville d'importantes manufactures les principales sont des manufactures de vert-de-gris, de foulards de soie, de couvertures, de parfums et de liqueurs (g). I<a grande attraction pour l'étranger, c'est <2) Chef-lieu et arrondissement de Montpellier. Montpellier.
(2) Canton de Méze, arrondissement de Montpellier.
(3) Canton de D·Ièze, arrondissement de Montpellier.
(4) Montpellier jouait un rôle économique plus important sous l'ancien régime qu'aujourd'hui cf. GERMAIN, Histoire coMM~e~ Mom~Hw. ~'Université et surtout la célèbre Faculté de Médecine amenaient aussi à Montpellier beaucoup d'étrangers voy-, à ce sujet, les CoH/M~ott~, de J.-J. Rousseau.
(5) En français dans le texte.
la promenade ou square, car elle a ce double caractère, quel'onappelle le Peyrou. Il y a un magnifique aqueduc, avec trois étages d'arches, qui amène l'eau à la ville, d'une colline fort éloignée; un château f~M(l) reçoit l'eau dans un bassin, d'où elle tombe dans un réservoir extérieur, pour alimenter la cité et les jets d'eau (2), qui rafraichissent l'air d'un jardin, situé au pied, le tout dans un beau square, considérablement élevé au-dessus des terrains qui l'environnent, entouré d'une balustrade et d'autres ornementations murales au centre, une belle statue équestre de Louis XIV. Il y a un air 'de grandeur et de magnificence dans cet utile travail, qui m'émeut plus que tout ce que j'ai vu à Versailles. La vue est aussi singulièrement belle. Au Sud, l'ceil se promène avec délice sur une riche vallée, parsemée de villas et bornée par la mer; au Nord, une série de collines cultivées. D'un côté, la grande chaîne des Pyrénées s'estompe peu à peu dans le lointain; de l'autre, les neiges éternelles des Alpes percent les nuages. Toute la perspective est l'une des plus étonnantes que l'on puisse voir, quand un ciel clair rapproche ces objets éloignés. 32 milles.
26 juillet. La foire de Beaucaire remplit toute la contrée d'affaires et de mouvement rencontré beaucoup de charrettes chargées et neuf diligences qui y vont ou qui en viennent (3). Hier et aujourd'hui, letemps le plus chaud que j'aie subi; nous n'avons rien eu de semblable en Espagne les mouches plus gênantes que la chaleur. 30 milles.
27 juillet. L'amphithéâtre de Nîmes est un travail prodigieux, qui montre combien les Romains ont su adapter ces édifices aux usages abominables pour lesquels ils ont été construits; la commodité d'un théâtre, qui pourrait contenir (n) (a) Fn fmnçaa dans le texte.
(~) De 1750 à 1788, le trafic annuel des foires de Beaucaire a passé de millions de livres à 41 millions elles sont donc en pleine prosphrité, au moment où A Young passe à l3eaucairc par contre, les foires de Pézenas et d'Alais tombent en complète décadence. Voy. 1~. DuTU-, op. eî't., pp. 759 et sqq. DE GOURCY, ~i~olf.s de /0~ de ~aMMM-c.
dix-sept mille spectateurs sans aucune gêne, la grandeur, la façon massive et substantielle dont il est construit sans mortier, ce qui lui a permis de surmonter les atteintes du temps et les déprédations plus redoutables encore des barbares dans les redoutables révolutions de seize siècles, tout cela frappe fortement l'attention.
J'ai vu la Maison Carrée, la dernière nuit, et de nouveau ce matin et encore deux fois dans la journée c'est, sans comparaison, le monument le plus léger, le plus élégant et le plus agréable que j'aie contemplé. Sans grandeur qui le rende imposant, sans magnificence extraordinaire qui éblouisse, il force l'attention. C'est l'harmonie magique des proportions qui charme le regard. Aucun trait particulier de beauté prédominante ne vous retient, mais c'est un parfait ensemble de symétrie et de grâce. Quelle infatuation, chez nos modernes architectes, de dédaigner le goût, la chaste et élégante simplicité qui se manifestent dans de semblables couvres, et d'élever toutes ces masses de sottises et de lourdeurs laborieuses, que l'on rencontre en France 1 Le temple de Diane, comme on l'appelle, les anciens bains, avec leur moderne restauration, ainsi que la promenade, forment les parties d'un même tableau et constituent pour la ville une magnifique décoration. En ce qui concerne les bains, ce fut pour moi une mauvaise chance que l'on eût vidé l'eau, afin de les nettoyer, eux et les canaux. Les mosaïques romaines sont singulièrement splendides et admirablement conservées. L'7~f5~ t~t ~.OMïVë, où j'étais descendu à Nîmes, un grand, commode et excellent établissement, ressemblait, du matin au soir, à une foire, non moins que Beaucaire même. Je dînai et soupai à table d'hôte le bon marché de ces tables convient à ma bourse, puis on y voit quelque chose des mœurs du pays à chaque repas, nous étions vingt à trente convives, compagnie fort mêlée de Français, d'Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, sans compter un Grec et un Arménien on me dit, eu effet, qu'il n'y a pas une nation d'Europe ou d'Asie qui n'envoie 'le marchands à cette grande foire, surtout pour la soie grège,
dont, en quatre jours, on vend pour plusieurs millions de livres et l'on y trouve toutes les autres marchandises du monde (i).
Un trait que je remarque à cette nombreuse table d'hôte, parce qu'il m'a frappé à plusieurs reprises, c'est l'humeur taciturne des Français. J'arrivai en France m'attendant à avoir les oreilles constamment fatiguées par la volubilité et la vivacité infinies de ce peuple, qu'ont dépeintes tant de personnes, qui, je le suppose, n'ont jamais quitté le coin de leur feu, en Angleterre. A Montpellier, malgré la présence de quinze personnes, parmi lesquelles on comptait des dames, je trouvai qu'il était impossible de les faire sortir de leur inflexible silence, de leur arracher autre chose qu'un monosyllabe toute la société ressemblait plus à une assemblée de quakers à la langue nouée qu'à une réunion de gens renommés pour leur loquacité. A Nîmes aussi, à chaque repas, on observe le même phénomène aucun Français ne desserrera les lèvres. Aujourd'hui, à dîner, désespérant de ce peuple, et craignant de perdre l'usage d'un organe dont ces Français semblaient si peu disposés à se servir, je m'assis à côté d'un Espagnol, et, comme j'avais été récemment dans son pays, je le trouvai disposé à causer et passablement communicatif l'un et l'autre, nous avons eu une conversation plus animée que les trente autres convives.
28 juillet, De bonne heure, dans la matinée, été au Pont du Gard, à travers une plaine couverte, sur la gauche, de grandes plantations d'oliviers, mais contenant beaucoup de terres rocheuses et incultes. A première vue, je fus plutôt désappointé par le fameux aqueduc, car je m'attendais à le trouver plus grand mais bientôt je reconnus mon erreur en l'examinant de plus près, je me convainquis qu'il (l) L'industrie de la soie était très florissante à Nîmes sous l'ancien l-cgime cependant, les droits protecteurs, établis par le roi d'Espagne en r778, lui avaient causé un tort sérieux. Cf. 1905, pp. 218-251) de bas à ~e so~ XVllle siècle (Aranwles du blidé, an. z9og, pp. zn8-z5u) L'indzrstric de la soie à Nîraes jusqu'en y89 (Revue d'His!oire »aodcrne, au, ryob).
possédait toutes tes qualités propres à produire une forte impression. C'est un travail étonnant la grandeur et la solidité massive de l'architecture, capable de supporter deux ou trois mille ans, jointes à l'utilité indubitable de l'entreprise, nous donnent une haute idée des efforts nécessaires pour l'exécuter, dans le but de fournir de l'eau à une ville de province la surprise cependant doit cesser, si nous considérons que ce sont des populations asservies qui l'ont bâti. Retournant à Nîmes, rencontré beaucoup de marchands, qui reviennent de la foire, chacun avec un tambour d'enfant attaché au porte-manteau. Ma petite fille me tient trop au coeur pour que cette marque d'attention pour des enfants ne me fasse pas aimer ces gens. Mais pourquoi un tambour ? N'en ont-ils pas assez des choses militaires dans un royaume oh ils sont exclus de tous les honneurs, de la considération et des avantages découlant du sabre ? J'aime beaucoup Nîmes, et si les habitants en tout pouvaient aller de pair avec l'apparence de la cité, je la préférerais, comme résidence, à la plupart des villes que j'ai vues en France, sinon à toutes. Le théâtre, cependant, a une importance capitale, et on dit que celui de Montpellier est supérieur. 24 milles.
29 juillet. Traversé six lieues d'un pays désagréable, jusqu'à Sauve (i). Vignes et oliviers. Le château de M. Sabatier fait contraste avec cette contrée sauvage il a enclos beaucoup de terres avec des murs de pierres sèches, planté beaucoup de mûriers et d'oliviers, qui sont jeunes, prospères et bien enclos, mais le sol est si pierreux qu'aucune terre n'est visible quelques-uns de ses murs ont quatre pieds de large, l'un d'eux douze, et cinq pieds de haut il semble donc considérer qu'enlever les pierres constitue une amélioration nécessaire, ce dont je doute fort. Il a construit trois ou quatre fermes nouvelles je suppose qu'il réside sur sa propriété pour l'améliorer. J'espère qu'il ft'a pas d'emploi, qu'aucune occupation (1) Chef-lieu <1~ c:tl1ta:1, arrondissement~du Vigan (Gard). Sur le pays de ~Irnes, cf. BLIG~Y-BONDURAND, Cahiers de la St~fC~tMM de A'tHtf~, 2 VOL, ~îmes, igoS-ipio.
frivole ne le divertit d'une entreprise si honorable pour luimême et si utile pour son pays. Au sortir de Sauve, je fus frappé de voir une grande étendue de terrain qui semblait ne consister qu'en rochers énormes, et qui, cependant, était plantée avec le soin le plus industrieux. Chacun a un olivier, ~un mûrier, un amandier ou un pêcher, avec des vignes éparses parmi ces arbres, de sorte que tout le sol est couvert du plus étrange mélange que l'on puisse imaginer de ces plantations et des rochers qui les surplombent. Les habitants de ce village méritent des encouragements, et, si j'étais ministre français, ils en auraient. Ils auraient bien vite fait de transformer en jardins les déserts qui les entourent. Une pareille troupe d'actifs cultivateurs, qui transforment leurs rochers en terrains fertiles, sans doute, parce que c'est leur PROPRIÉTÉ PHRSONNEU.R, agirait de même avec les landes, si elle était animée par le même principe tout-puissant. Dîné à Saint-Hippolyte (i) avec huit marchands protestants, revenant de la foire de Beaucaire et retournant dans le Rouergue, leur pays comme nous partions en même temps, nous voyageâmes ensemble, et leur conversation m'apprit bien des choses dont je désirais être informé ainsi, ils me dirent que les mûriers s'étendent au delà du Vigan et que spécialement vers Millau les amandiers prennent leur place et se trouvent en très grande quantité. Mes amis du Rouergue me pressèrent de me rendre avec eux à Millau (2) et à Rodez (3), m'assurant que le bon marché de leur province était tel que je devrais être tenté de vivre quelque temps avec eux. A Millau, je pourrais avoir une maison de quatre chambres convenables, parquetées, pour 12 louis par an, et vivre dans la plus grande abondance avec ma famille, si je la faisais venir, pour 100 louis par an il y a beaucoup de familles nobles qui subsistent avec 50 louis et même 25 par an. De telles anecdotes sur le bon marché ne sont curieuses que si on les considère à la lumière de la poli(~) ch,f-li~. de al~to., du vig.
(2) Chef-Heti d'arroncïisscmeDt de l'Avcyroa. Vi~an.
(z) Chef-lieu d'arrondissement de l'9veyrou.
(3) Chef-heu de l'Aveyron.
tique, comme contribuant, d'une part, au bien-être des individus et, de l'autre, à la prospérité, à la richesse et à la puissance du royaume si je devais trouver beaucoup d'exemples analogues, ou bien des cas directement contraires, il serait nécessaire de les étudier d'une façon plus approfondie (r). 30 milles.
30 juillet. En sortant de Ganges (2), je fus surpris de trouver la plus grande entreprise d'irrigation que j'aie jamais vue en France puis on longe des montagnes escarpées, très bien cultivées en terrasses. Grande irrigation à Saint-Laurent (3) la vue est très intéressante pour un agronome. De Ganges aux montagnes au sol raboteux que je traversai, la promenade est ce que j'ai vu de plus intéressant en France, les efforts de l'activité, les plus vigoureux, l'animation, la plus vivante. 1/activité, que l'on a déployée ici, a triomphé de toutes les difficultés et a couvert de verdure de véritables rochers. Ce serait insulter le bon sens que d'en demander la cause c'est la jouissance de la propriété qui doit avoir produit ce miracle. Que l'on donne à un homme la propriété assurée d'un rocher stérile, et il le transformera en jardin donnezlui un jardin en ferme, avec bail de neuf ans, et il en fera un désert. A Montadier (4), sur une montagne escarpée, couverte de bois et de lavande, se trouve un village de mendiants, avec une auberge qui m'a fait presque reculer. Des hommes à mine de coupe-jarrets y mangeaient du pain noir, et leurs visages sentaient tellement les galères que je pensais entendre le bruit de leurs chaînes. Je regardai leurs jambes, et je ne pouvais qu'imaginer qu'ils auraient dû ne pas être libres. Il y a ici une sorte d'attitude si horriblement mauvaise qu'il (i) Quel est le bien-fondé de ces intéressantes observations d'Arthur Young? De longues études seraient nécessaires pour en décider. On peut se reporter, ruais en usant de grandes précautions, à l'ouvrage de G. n'AvENEL, Histoire écouonz%qzte de la firoprxété, des salaires, des deozrées et des ~rix da l'an rzoo à r880, 5 vol. e in-8, ~894-~909.
(2) Chef-lieu de canton, arrondissement de Montpellier.
(3) 5aint-I,aurent-le-Minier, arrondissement du Vngan (Flétault). {~) rour Montady, canton de Capestang, arrondissement de Beziefs (4) Pour J.\iontady, canton de Capestang, arrondissement de Béziers (Hemlit).
est impossible de se tromper sur sa signification. J'étais tout à fait seul et absolument sans armes. Jusqu'à ce moment, je n'avais pas songé à emporter de pistolets, et à ce moment j'aurais été satisfait d'en avoir. Le maître de l'auberge, qui me semblait le cousin germain de ses hôtes, me servit, non sans difficulté, du mauvais pain, mais qui n'était pas noir. Ni viande, ni œufs, ni légumes, et un vin exécrable pas d'avoine pour ma mule, pas de foin, pas de paille, pas d'herbes heureusement, la miche de pain était grande j'en pris un morceau et en distribuai le reste à mon ami d'Espagne à quatre pattes, qui le mangea avec reconnaissance, tandis que l'aubergiste grognait. Descendu, par une route en lacets excellente, à Msdières, où un pont d'une arche franchit le torrent- Passé à Saint-Maurice (I) et traversé une forêt ruinée parmi des fragments d'arbres. Descendu pendant trois heures par ]a plus belle des routes, taillée dans la montagne, jusqu'à I,odeve, une ville sale, laide, mal construite, avec des rues étroites et tortueuses, mais populeuse et très active (2). Là, j'ai bu un vin excellent, léger et agréable, à 5 sous la bouteille. 36 milles. 31 juillet. Traversé une montagne par une route misérable et gagné Beg-de-Rieux (Bédarieux) (3), qui partage avec Carcassonue la fabrication des londrins pour le commerce du Levant (4). Traversé de grands espaces incultes jusqu'à Béziers. Aujourd'hui, je trouvai un exemple d'ignorance, qui me (i) Canton du Caylar, arrondissement de Lodève.
(2) lpdève avait d'importantes manufactures de drap.
(3) Chef-lieu de canton, arrondissement de Béziers (Hérault). (4) il Londrins. Draps de laine qui se fabriquent en France, particulière. ment en Languedoc, en Provence et en Dauphiué. Il y a toute apparence que ces sortes de draps ont pris leur nom de la ville de Londres, les Anglais ayant été longtemps avant les Français en possession de faire le commerce de drape- rie en levant en sorte que l'on peut dire avec quelque certitude que les Anglais sont les inventeurs de ces sortes de draps, et que les français en son~ les imaateurs.
II se fait deux espèces de I~ondrins, les uns appelés Lundiins premiers, et ]cs autres nommés Londrins seconds.
les londrins premiers doivent etre fabriques tout de laine prime Ségo,Íe, sant en trame qu'en chaîne les londrins seconds doivent être faits de laine toria ou autre de semblable qualité, pour la chaîne, et de seconde Ségovic pour la trame- 1) (SAVARY ulis BRUSLO:<fS, DaEionrauvre Urxiversel de conwasrce. cd. de J?.')f)-l?6j, t. III, col. 646-647.)
surprit, chez un marchand français, bien habillé. Il m'accabla d'âne foule de questions ennuyeuses et absurdes et me demanda trois ou quatre fois de quel pays j'étais. Je lui dis que j'étais Chinois. Quelle est la distance de ce pays ? Deux cents lieues, répliquai-je. –De«~ cents lieues Diable C'est un ~an~ chemin (i). L'autre jour, un Français, quand je lui eus dit que j'étais Anglais, me demanda s'il y avait des arbres en Angleterre. Quelques-uns, répondis-j e. Avez-vous des rivières ? Oh Pas du tout.-Ah, ma toi c'es~t:cK<fM<e(2). Cette incroyable ignorance, comparée avec les connaissances si universellement répandues en Angleterre, doit être attribuée, comme tout le reste, au gouvernement. 40 milles. )" août. Quitté Béziers pour aller à Capestang par la Montagne percée. Traversé plusieurs fois le canal de Languedoc et de grandes landes jusqu'à Pleraville (Pronille). Les Pyrénées maintenant en plein sur la gauche, et leurs ramifications à quelques lieues. A Carcassonne, on me mena voir une source d'eau bourbeuse, ainsi que la barrière des casernes mais j'eus plus de plaisir à voir plusieurs grandes maisons de manufacturiers, qui prouvent leur richesse. 4.0 milles. 2 août. Longé un couvent considérable, avec une longue façade, et gagné Fanjour (Fangeanx) (3). 16 milles. 3 août. A Mirepoix (4), on bâtit un magnifique pont de sept arches plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui coûtera i 8oo ooo livres (78 750 livres sterling) on le construit depuis douze ans et il en faudra encore deux pour l'achever. Le temps, depuis quelques jours, a été aussi beau que possible, mais très chaud aujourd'hui, la chaleur était si désagréable que je restai à Mirepoix de midi à trois heures, et je trouvai le soleil si brûlant qu'il me fallut faire effort pour aller voir le (ï) En français dans ]e texte.
La français dans le texte.
(3) Arrondissement de Castelnaudary (Aude).
(4) Chef-lieu de canton, arrondissement de Pamiers (Ariè~e).
pont, qui, cependant, n'est qu'à un demi-quart de mille. Des myriades de mouches s'employaient à me dévorer et je pouvais à peine supporter un peu de lumière dans la chambre. Le cheval me fatiguant, je demandai une voiture, de n'importe quelle sorte, pour me transporter, tant que dureraient ces grandes chaleurs j'avais demandé la même chose à Carcassonne mais on ne put m'avoir aucun cabriolet, d'aucune sorte. Quand on se rappelle que Carcassonne est une des places manufacturières les plus considérables de France et que Mirepoix estloin d'être une ville sans importance, et que l'on songe qu'on ne peut s'y procurer aucune espèce de voiture, combien un Anglais se réjouira-t-il des commodités universelles qui sont répandues dans tout son pays Il n'y a pas dans tout ce royaume une ville de quinze mille âmes, où l'on ne puisse, à tout moment, se procurer des chaises de poste et de bons chevaux. Quel contraste Cela confirme le fait que le trafic est faible sur les routes, même aux environs de Paris. La circulation est stagnante en France (i). La chaleur était si grande que je quittai Mirepoix souffrant c'était de beaucoup le jour le plus chaud que j'eusse enduré. L'hémisphère céleste semblait presque enflammé, avec ses rayons brûlants, qui me rendaient presque incapable de porter les yeux même à de nombreux degrés du globe rayonnant qui brillait dans les cieux. –Traversé encore un beau pont, tout neuf, de trois arches et arrivé à un pays boisé, le premier que j'aie vu depuis une longue distance. Beaucoup de vignes autour de Pamiers, qui est situé dans une superbe vallée, au bord d'une belle rivière I.a ville elle-même est laide, puante et mal bâtie, Et quelle auberge Adieu, Monsieur Gascit Si le destin me destine a trouver une autre maison comme la vôtre, que ce soit une expiation pour mes péchés ) – 28 milles.
(l) La constatation d'A. Young est intéressante elle prouve une fois de plus à la fia de organisation des en dépit en tentatives au réformes de m~me à la fin de l'Ancien réfiime et en dépit des tentatives de réformes de Turgot. Voy. J. I.ETACONNOUX, Les /M~o~ en 7~-aMcf CM XVIII- siècle (Aeuue d'Hi.stoire svaoderne, ngo8-r~og, t.7iI) P. Bol~, Les Qostes, naess<ageries et ~'M/M~S publiques CM Lorraine au ~I~7C siècle (~M~. du Co~C des 7'vaux sciences éconoraimtes et sociales, an. z9o6).
4 août. Après Amous (i), c'est le spectacle extraordinaire d'une rivière, sortant d'une caverne creusée dans une montagne rocheuse en traversant la colline, vous voyez l'autre caverne, par où elle entre. Elle perce la montagne. Cependant, dans bien des pays, l'on trouve des exemples de rivières souterraines. A Saint-Géronds (Saint-Girons) (2), descendu à la Croix Blanche, le réceptacle le plus exécrable d'ordure, de vermine, d'impudence et de duperie qui eût jamais exercé la patience ou blessé les sentiments du voyageur. Une sorcière décrépite, le démon de la bestialité, y commande. Je me couchai, mais sans dormir, dans une chambre située au-dessus de l'écurie, dont les effluves, qui traversaient le plancher disjoint, étaient encore le moins redoutable des parfums produits par ce hideux repaire. On ne put me donner que deux œufs gâtés, pour lesquels je payai 20 sous, sans compter tous les autres frais. L'Espagne ne m'a rien présenté qui pût égaler cette sentine, dont un porc anglais se détournerait avec dégoût. D'ailleurs, toutes les auberges, depuis mon départ de Nîmes, sont misérables, excepté celles de Lodève, Ganges, Carcassonne et Mirepoix. Saint-Girons doit avoir, selon toute apparence, quatre à cinq mille habitants et Pamiers, à peu près deux fois plus. Quelle peut être la circulation entre ces deux groupes de population et d'autres villes et pays, que de pareilles auberges soient susceptibles d'assurer et d'encourager? Certains auteurs attribuent des critiques, comme celle-ci, à l'impatience des voyageurs, mais cela montre leur extrême ignorance. De tels faits constituent des données politiques. Nous ne pouvons demander que soient ouverts tous les registres de France capables de nous faire connaître le chiffre total de la circulation en ce royaume. un homme versé dans les questions politiques doit donc l'induire de faits dont il peut s'assurer parmi ceux-ci, le mouvement sur les grandes routes et la qualité des maisons disposées pour la réception des voyageurs nous disent, à la fois, le nombre (1) Il s'agit sans aucun doute du :VIas d'Azil, auprès duquel 1 :ize s'ouvre Un chemin souterrain.
(2) Chef-lieu d'arrondissement (Ariege).
et la condition de ces voyageurs par ce terme, j'entends surtout tes gens du pays qui se déplacent d'une ville à l'autre pour leurs affaires ou leur plaisir car, s'ils ne sont pas assez nombreux pour déterminer l'établissement de bonnes auberges, ceux qui viennent d'une distance considérable ne le pourront non plus, comme le montrent les mauvaises installations qui se trouvent même sur la grande route de Londres à Rome. Au contraire, allez en Angleterre dans des villes de quinze cents, deux mille ou trois mille habitants, dans des situations qui les empêchent de compter presque entièrement sur des hôtes qu'on puisse réellement appeler des voyageurs, vous trouverez des auberges propres, bien tenues par un personnel bien dressé, un bon mobilier et une civilité accueillante vos sens pourront ne pas être flattés, mais ils ne seront pas offensés et, si vous demandez une chaise de poste et une paire de chevaux, dont le prix n'est pas inférieur à 80 livres, en dépit d'un lourd impôt, on vous les procurera pour aller où vous désirez. N'y a-t-il pas des conclusions politiques à tirer d'un contraste si étonnant ? Il prouve qu'en Angleterre il y a une circulation assez intense entre les villes, pour permettre d'entretenir de semblables maisons. Les clubs amicaux, les visites d'amis et de connaissances, les parties de plaisir, les marchés agricoles, le commerce avec la capitale ou les autres villes, tout cela permet à de bonnes auberges de vivre et, dans un pays où on n'en trouve pas, c'est une preuve qu'il n'y a pas la même quantité de mouvement, ou que le mouvement comporte moins de richesse, de consommation et de jouissance (l). Dans ce voyage en Languedoc, j'ai passé par un nombre incroyable de ponts splendides et de superbes chaussées. Mais cela prouve seulement l'absurdité et l'oppression du gouvernement. Des ponts qui coûtent 70 ou 80 ooo livres, et d'immenses chaussées, (1) On comprend l'irritation du voyageur, habitué à un certain confort. Mais de mauvaises auberges ne prm~~t pas forcément la médiocrité des rela- tions commerciales. les marchands français, surtout dans le Midi, étaient évi- demment moins exigeants, à ce pointde vue, que des Anglais. fi semble ressortir du texte d'Arthur Young qu'en Angleterre, il y a plus de gens qui voyagent pour leur plaisir qu'en France, qu'en ce pays, il y a déjà des « touristes &. –Sur cette même question, voy. ci-dessus, p. 1~0.
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pour réunir des villes qui n'ont pas de meilleures auberges que celles que j'ai décrites, ce sont de grosses absurdités. Ils ne peuvent avoir été construits pour le simple usage des habitants, parce qu'un cinquième de cette dépense répondrait aux besoins réels. Ce sont donc des objets de magnificence publique, destinés à éblouir les voyageurs. Mais quel est le voyageur, qui, quand il se verra entouré de la saleté misérable d'une auberge, quand tous ses sens y seront offensés, ne condamnera pas de telles inconséquences comme une folie, et ne désirera pas plus de confort et moins de splendeur d'apparat ? go milles.
5 août. – Jusqu'à Saint-Martory (i), c'est une suite presque ininterrompue de champs bien enclos et bien cultivés. Depuis cent milles, les femmes sont, en général, sans chaussures, même dans les villes, et aussi bien des hommes, à la campagne.Hier et aujourd'hui, la chaleur est toujours aussi intense on ne peut supporter aucune lumière dans les chambres tout doit être strictement clos, sans quoi on ne peut avoir une fraîcheur tolérable en pénétrant d'une chambre éclairée dans une chambre obscure, bien que toutes deux soient au Nord, on éprouve une fraîcheur très sensible et si, d'une chambre sombre, on passe sur uue terrasse, il semble qu'on pénètre dans un four. Chaque jour, on m'a conseillé de ne pas sortir avant -t heures. De io heures du matin à 5 heures du soir, tout exercice est pénible, et les mouches sont un fléau d'Égypte. J'aimerais encore mieux le froid et les brouillards de l'Angleterre que cette chaleur, si elle devait durer. Cependant, les gens du pays assurent que cette intensité de chaleur a atteint sa durée extrême, c'est-à-dire quatre ou cinq jours, et que la plus grande partie des mois les plus chauds est beaucoup plus fraîchequeletemps actuel. Surunparcoursde 250 milles, je "rencontré sur la route que deux cabriolets et trois misérables objets, semblables aux vieilles chaises anglaises à un !i) Arrondissement de Saint-Gaudens (Haute-Garonne).
cheval pas un gentilhomme, mais de nombreux marchands, comme ils s'appellent eux-mêmes, chacun avec deux ou trois porte-manteaux derrière soi une indigence de voyageurs surprenante (r). 28 milles.
6 août. A Bagnères-de-Luchon, rejoint mes amis, et heureux d'avoir un peu de repos dans ces fraîches montagnes, après une excursion si brûlante (2).
10 août. Comme notre société n'était pas encore sur le point de retourner à Paris, je pris le parti d'employer le temps qui me restait, dix ou onze jours, à faire un tour à Bagnèresde-Bigorre et à Bayonne et de retrouver mes compagnons à Auch, sur la route de Bordeaux. Tout étant arrangé, j'enfourchai ma jument anglaise et pris définitivement congé de Luchon. 28 milles.
11 août. Passé près d'un couvent de Bernardins, qui ont un revenu de 30 ooo livres. Il est situé dans une vallée qu'arrose un charmant ruisseau aux eaux cristallines quelques collines, couvertes de chênes, le protègent par derrière. Arrivé à Bagnères (3), qui contient peu de choses dignes d'être notées, mais qui est très fréquenté à cause des eaux. Arrivé à la vallée de Campan (<).), de laquelle j'avais entendu merveilles, et qui dépassa encore beaucoup mon attente. Elle est très différente de toutes les autres vallées, que j'ai vues dans les Pyrénées ou en Catalogne. Le caractère et la disposition en sont nouveaux. En général, les pentes richement cultivées de ces montagnes (1) La chaleur y était bien peut-être pour quelque chose.
(2) I,uchon se trouve à J'altitude de 6zg mètres; la chaleur, par conséquent, n'y est jamais excessive.
(3) Bagneres-de-Bigorre, chef-lieu d'arrondissement (Hautes-Pyrénées). Sur la région de Bigorre, à la veille de la Révolution, voy. BALENCIEJ Cahiers de 7a do Bigorre, Tarbes, r926 (Col1. des Documents économiques de la Révolution).
(~j Arrondissement de Bagnères-de-Bigorre. RAMOND fait aussi {c~. cit., pp. 30 et sqq.) une description enthousiaste delà vallée de Campan, très reputée à cette époque; ({ c'est, dit-il, à l'adoucissement de ces pentes que la vallée de Campa doit d'être la plus délicieuse retraite de la vie pastorale e.
sont formées de terres encloses ici, au contraire, c'est un terrain ouvert. La vallée elle-même forme un mélange de cultures et de prairies et est parsemée de villages et de maisons isolées. A l'Est, elle est bornée par une montagne escarpée et rocheuse, qui sert de pâture aux chèvres et aux moutons c'est un frappant contraste avec la montagne, qui la limite à l'Ouest, et qui forme le trait original du paysage. C'est une grandiose étendue de champs de blé et de prés, sans clôtures, et coupée par des boraes qui marquent la division des propriétés ou par les canaux qui amènent l'eau des hauteurs pour irriguer les parties ba~es toute la pente resplendit de la plus riche et la plus luxuriante végétation. Ça et là sont parsemés de petits îlots de verdure, que le hasard a groupés de la façon la plus heureuse pour donner de la variété au paysage. La saison elle-même, en mêlant la riche teinte jaune des récoltes avec la verdure des prairies irriguées, ajoutait beaucoup au coloris de ce paysage, qui est dans l'ensemble, pour la forme et la couleur, le plus exquis dont mes yeux se soient jamais légales (i). Pris la route de Lourdes (2), où se trouve un château sur un rocher, avec une garnison qui n'a d'autre objet que la garde des prisonniers d'État, envoyés ici en vertu de lettres de cachet (3). On sait que sept ou huit prisonniers s trouvent à présent, et, en un temps, il y en a eu trente, et beaucoup pour la vie, soustraits par la main impitoyable d'une jalouse tyrannie à leur bien-être domestique, séparés de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs amis, condamnés pour des crimes inconnus à eux-mêmes~ – et plus probable(I) la description d'irtliur Young paraît fort esacte. On voit une fois de plus qu'il est s-srtout séduit par des paysages agréables il ne semble pas conla la haute montagne.
(2) Arrondissemenl ù'rgel.~s (FIautes-Pyrénées).
(3) Lettres du roi, par lesquelles les agents de l'autorité royale pouaieut et détenir en prison des personnes, sans aucun jugement rcyu- lier. les lettres de cachet ne s'appliquent pas seulement à des affaires d'ordre politique; on les considère comme des mesures de police et, ce qui est plus grave, on s'en sert très souvent pour sauver soi-disant la morale ou l'honneur du nom. On trouvera une étude assez précise de la question dans Fr. FuNCKParis, 1928 mais l'auteur, par des arguments plus spécieux que solides, s'efParis, I928 mais l'auteur, par des arguments plus spécieux que solides, s'ef- force de pallier et d'excuser cette détestable institution. Voy. aussi ci-dessous, p. 1029.
ment à cause de leurs vertus, à languir dans ce détestable séjour de misère, et à périr de désespoir. Oh Liberté Liberté Et dire que ce gouvernement d'un grand pays de l'Europe est encore le plus doux qui soit, à l'exception du nôtre! les décrets de la Providence semblent avoir permis à la race humaine de n'exister que pour être la proie des tyrans, comme les pigeons pour être la proie des vautours. 35 milles.
12 août. – Pau est une ville importante, qui a un Parlement et une manufacture de toile, mais elle est surtout célèbre comme étant le lieu de naissance d'Henri IV. J'ai vu le château, et l'on me montra, comme à tous les voyageurs, la chambre dans laquelle cet aimable prince est né, ainsi que le berceau, une écaille de tortue, où il a été élevé. Voilà bien l'impression que font sur la postérité de grands, d'éminents talents Pa.u est une ville considérable, mais je doute qu'elle attirerait l'étranger, si elle ne possédait le berceau d'un grand homme.
Pris la route de Moneng (Monein) (i) et tombé sur un spectacle qui, en France, était si nouveau pour moi que je pouvais à peine en croire mes yeux. Une succession d'un grand nombre de maisons de paysans bien construites, propres et CONFORTABLES, tout en pierres, avec des toits en tuiles, ayant chacune son petit jardin, enclos par des haies d'épines tondues. avec beaucoup de pêchers et autres arbres fruitiers, de beaux chênes épars dans les haies et de jeunes arbres, soignés avec cette délicieuse attention que l'on peut seule attendre d'un propriétaire. De chaque maison dépend une exploitation, parfaitement bien enclose, avec des bordures de gazon, coupées ras et bien entretenues, tout autour des champs de blé, avec des barrières pour passer d'une clôture à l'autre. Les hommes sont bien habillés, avec des bonnets rouges, comme les /:<~A~)!ders d'I~cosse- Il y a quelques parties de l'Angleterre (ou subsistent encore de petits yeomen), qui ressemblent à ce pays de (r) Arrondissement d'Oloron (Basses-Pyrénées).
Béarn, mais nous n'avons que très peu de régions qui puissent rivaliser avec ce que j'ai vn dans cette promenade de Pau à Monein. Tout le pays est entièrement entre les mains de petits propriétaires, sans que les fermes soient assez petites pour rendre la population vicieuse et misérable (i). Un air de propreté, de chaleur et de bien-être est répandu sur le tout. Il est visible dans leurs maisons et leurs étables, bâties à neuf, dans leurs petits jardins, dans leurs haies, dans les cours qui s'étendent devant leurs portes, même dans leurs poulaillers et leurs toits à porcs. Un paysan ne peut penser au bien-être de son porc, si son propre bonheur dépend d'un bail de neuf ans. Nous sommes en Béarn, à quelques milles du berceau d'Henri IV. Les paysans doivent-ils ces bénédictions à ce bon prince ? Le génie bienveillant de ce bon monarque semble encore régner sur le pays chaque paysan a la ~OK/e s« ~o<. 34 milles.
13 août. L'agréable tableau d'hiercontinue; beaucoup de petites propriétés et toujours le bonheur champêtre qui se manifeste. Navarrenx (2) est une petite ville, entourée de murailles et fortifiée, consistant en trois rues, qui se coupent à angles droits, avec une petite esplanade. Des remparts, on a vue sur une belle campagne, dans laquelle se fabriquent des toiles. Jusqu'à Saint-Palais, la campagne est tout en clôtures, avec des haies d'épines admirablement entretenues, coupées au ras. 25 milles.
14 août. Quitté Saint-Palais (3) et pris un gnide pour (1) Sur la prospérité de cette région, sur la dissémination de la population, l'importance de la propriété paysanne, le témoignage d'Arthur Young est confirmé par tous les documents contemporains. Cf. 14L. SORRE, o¢. cit., pp. lfi3 et sqq. I.a Chalosse est connue pour la dispersion des habitations, tellement grande que souvent il n'y a pas de bourg, que ]'égh?c et ta mairie enviions à Pau Rien ne p!us riche montre ces beaux vignobles où l'on recueille ~'ilons de Pau: 11 Riel! de plus riche que ces beaux vignobles où l'on recueille le ~M/t et Je jM~H~ûtt. que ces pentes couvertes de moissons, que ces nombreus vergers où le gentilhomme et le paysan¡ l'un comme l'autre, proprié- tatres, vivent selon leur condition du produit de leurs champs 9. (2) Chef-lieu de ('anton, arrondissement d'Ortliez (Basses-Pyrénées). (3) Chef-lieu de canton, arrondissement de 1\1auIéon.
me conduire, à quatre lieues de là, à Anspan (Hasparren) (t). Jour de foire et l'endroit plein de paysans je vis la soupe préparée pour ce que nous appellerions un repas de paysans (larmer's o~t'xafy). C'était une montagne de pain en tranches, dont la couleur n'était pas engageante une ample provision de choux, de graine et d'eau ce qui devait servir à nourrir plusieurs vingtaines d'hommes, une demi-douzaine de paysans anglais l'auraient mangé, et encore en grognant contre l'avarice de leur hôte. 26 milles.
t5 août. Bayonne est de beaucoup la plus jolie ville que j'aie vue en France les maisons ne sont pas seulement bien construites en pierre, mais les rues sont larges, et il y a maintes ouvertures, qui, bien que n'étant pas des squares réguliers, font un bel effet. I,e fleuve est large, et, beaucoup de maisons donnant sur ses quais, la vue que l'on a du port est belle. La promenade est charmante elle a plusieurs rangées d'arbres, dont les têtes se rejoignent et forment une ombre délicieuse en ce chaud climat. Ie soir, elle étan: peuplée d'habitants des deux sexes, bien habillés (2). I~es femmes, dans tout le pays, sont les plus belles que j'aie vues en France. Dans mon parcours de Pau à Bayonne, je vis, ce qui est très rare en ce royaume, des jeunes filles de la campagne propres et jolies dans la plupart des provinces, un dur travail abîme, à la fois, leur taille et leur teint. 1/éclat de la santé sur les joues d'une jeune paysanne, bien habillée, n'est pas le moindre charme d'un paysage. Je louai une chaloupe pour voir la digue à l'embouchure de la rivière. 1,'eau, qui se répandait par trop, endommageait le port le gouvernement, pour la contenir, a construit ail Nord une digue d'un mille de long, et au Sud une autre, de (1) Chef-lieu de canton, de Bayonne.
(z) Bayonne ctait encore au XVIne siècle un port important t faisait un commerce considérable, notamment sur les toiles, avec I'$syagne. Cepen- dant, on remarque un de cette prospérité à la fin de l'ancie1l. régime. Voy. J- DE Cao:zrvn, Histaire du port de Bayonm.e, Bordeau;c, 19°,5 (thèse de droit) Henry I~ËON, Etude historique s~- C~MH~c Coxw~~ Bayonnze, Paris, r66g Il. StE, Le covnxnerce des toiles du Bas-DW rrze duns l~' prenszüre moitié du XVlllz siècte (D9émoires et documents, de J. 1-iaYenl, Il1~ série, I9;6)..
moitié moins. Elles ont vingt pieds de largeur et dix pieds environ de hauteur et reposent sur un soubassement en pierres brutes, qui en accroît encore la largeur de douze ou quinze pieds. A l'entrée du port, la. largeur est de vingt pieds et les pierres, des deux côtés, sont tenues par des crampons en fer. On enfonce maintenant des piliers de sapin, larges de seize pieds, pour les fondations. C'est, en somme, un ouvrage remarquable par la magnificence et l'utilité, et qui exige de grands frais.
16 août. Par Dax (i), ce n'est pas le meilleur chemin pour se rendre à Auch, mais j'avais dans l'idée de voir les fameuses landes, appelées les landes de Bordeaux, dont j'avais beaucoup entendu parler et sur lesquelles j'avais lu tant de choses. On m'avait dit que, par cette route, je les traverserais sur une longueur de douze lieues. Elles commencent presque aux portes de Bayonne, mais coupées par des pièces de terres cultivées d'une lieue ou deux. Ces landes sont des terrains sablonneux, plantés de pins, qu'on entaille régulièrement pour en recueillir la résine (2). Des historiens racontent que, quand les Maures furent cha-ssés d'Espagne, ils demandèrent à la Cour de France de les laisser s'y établir et cultiver ces ~M~s, que l'on blâma fort la Cour de ne les y avoir pas autorisés. Il semble bien établi qu'elles ne peuvent être colonisées par des Français mieux valait les donner aux Maures que les laisser incultes. A Dax, au milieu de la ville, il y a une source remarquablement chaude. Elle est très belle, jaillissant puissamment du sol en un large bassin, entoure d'un mur elle est bouillante son goût est celui de l'eau ordinaire et l'on me dit qu'elle ne contient aucune matière minérale. On ne s'en sert (r) Chef-'ieu d'arrondissement des landes.
Au xvine siécle la région des landes était l'une des plus pauvres de France et sa population, 1 une des plus misérables. C'est seulement au ~is:~ siècle, et surtout dans la. seconde moitié de ce siëcle, que l'on parviendra t, traasformer radicalement tout ce pays. Notons que c'est précisément en que Brémontier publia son fameux mémoire 7a sur la fixation Mont-de-MarCf. A. I,na&oQva22E, Les landes de Gascogne et la /orEt dandaise, .4lont-de-Uar- sa-n, 192~. et Ant. RICHARD, .Lf ~~ftfM'H< ~s Z.~H~s aM~&M~K~cîe ,19-4 et At. RIC~D, Le départffleeeit des Landes au début duXIX6 siècle Annales historiques de la ~~olM~OM /n!~fMS~, 1926).
que pour laver le linge. Bn toutes saisons, elle est à la même température et s'écoule en même quantité (l). 27 milles. 17 août. Traversé un district ou il y a du sable blanc comme la neige, et tellement désagrégé qu'il est soulevé par le vent cependant, on y trouve des chênes de deux pieds de diamètre c'est qu'il y a un dépôt de terre blanche adhésive, semblable à de la marne. Traversé trois rivières, dont les eaux pourraient être utilisées pour l'irrigation, mais dont on ne fait aucun usage. Le duc de Bouillon a de vastes propriétés sur ces terres. Un grand seigneur, voilà qui, en tout temps et partout, explique pourquoi un pays qui pourrait être amélioré reste en friche. zg milles.
18 8 août. La cherté, à mon avis, est le cas général en France mais il n'est que juste de noter des exemples du contraire. A Aire (2), on me donna, à la Croix Blanche, de la soupe, des anguilles, du pain blanc, des pois verts, un pigeon, un poulet, des côtelettes de veau, avecun dessert de biscuits, de pêches, d'abricots, de prunes, et un verre de liqueur, avec une bouteille de bon vin, le tout pour 40 sous (20 den.), del'avoine pour ma jument à 20 sous, du foin à 10. A Saint-Sever, le soir précédent, j'avais eu, pour le même prix, un souper qui n'était pas inférieur à ce repas. A Aire, tout semblait propre et bon, et ce qui était peu commun, j'eus un salon pour prendre mon dîner et je fus servi par une jeune fille propre et bien habillée. Dans les deux dernières heures avant d'arriver à Aire, la pluie tomba avec une telle violence que mon surtout de soie ne me protégea pas suffisamment contre elle cependant, la vieille hôtesse ne se hâta pas de me donner du feu pour me sécher. Comme souper, le souvenir de mon dîner (3). 35 milles. (i) A. Young est médiocrement renseigné sur cette question. 1/es sources de Dax sont chlorurées sodiqnes et sulfatées leur température est très élevée (de 6o à 6~o cent.); la Pontaine Chaude donne 2 4ou 000 litrcs en vingt-quatre heures. Dax est aujourd'hui une station thermale très importante. (2) Chef-lieu de canton, arrondissement de Saint-Sever (landes). (3) Cette demléfe phrase a été supprimée dans l'édition de ïyo~.
19 août. Passé à Beck (l), qui semble une petite ville florissante, à en juger par la construction de maisons neuves. La Clet d'Or est un grand hôtel, neuf et bon.
Dans les 270 milles que j'ai parcourus de Bagnères-deLuchon à Auch, une observation générale que je puis faire, c'est que tout le pays, à peu d'exceptions près, est en clôtures, et que les fermes sont partout disséminées, au lieu de former des villages agglomérés, comme c'est le cas dans tant de régions de la France. J'ai vu fort peu de gentilhommières, qui semblent tout à fait modernes et, en général, elles sont clairsemées à un degré surprenant. Je n'ai pas rencontré d'équipages de campagne, ni rien qui ressemble à un gentilhomme chevauchant pour aller voir un voisin (2). Très peu de noblesse. A Auch, j'ai rejoint mes amis, qui retournent à Paris. La ville est presque sans industrie et sans commerce et vit surtout des rentes de la campagne (3). Mais, dans la province, il y a beaucoup de nobles trop pauvres pour vivre ici quelques-uns si pauvres qu'ils cultivent leurs propres champs, et ceux-ci, il est bien possible qu'ils soient des membres plus estimables de la société queles sots et les drôles qui se moquent d'eux. 31 milles.
20 août. Passé à Fleuran (Fleurance) (~), qui contient beaucoup de bonnes maisons, et traversé un pays peuplé jusqu'à La Tour (Lectoure), un évêché, dont nous avons laissé le titulaire à Bagnères-de-Luchon. Sa situation est superbe, à l'extrémité d'une chaine de collines. 20 milles. 22 août. Par I,eyrac (g), à travers un beau pays, jusqu'à la Garonne, que l'on traverse sur un bac. Le fleuve a ici un quart de mille de largeur, avec .toutes les apparences d'un (1) Cette localité n'existe pas; sans doute est-ce Vie-Fezensac (Gers). (2) Voy, plus haut, pp. n43> 144~ n. z.
(3) Auch était surtout une ville administrative, chef-lieu d'une généralités Remarquons qu'Arthur Young ne dit rien de la cathédrale, qui est cependant va très beau monument.
(~ Chef-lieu de canton, arrondissement de I~ectoure (Gers). (5) I.ayrac, arrondissement d'Agen (~ot-et-Garonae).
commerce important. Un grand chaland passait, avec des cages à poulets on voit, aussi longtemps que le fleuve est navigable, les effets de la consommation d'une grande cité, comme Bourdeaux (Bordeaux). La riche vallée continue jusqu'à Agen et est très bien cultivée, sans avoir la beauté des environs de I,eetoure. Si de nouveaux bâtiments sont le cri~M~ de l'état florissant d'une ville, Agen est prospère. L'évêque a construit un magnifique palais, dont la partie centrale est de bon goût mais la jonction avec les ailes n'est pas aussi heureuse. 23 milles.
23 août. Traversé une vallée riche et très bien cultivée jusqu'à Aiguillon (i) beaucoup de chanvre, et toutes les femmes dans le pays s'occupent à le filer. Beaucoup de maisons de paysans fort bien construites sur de petites propriétés, et tout le pays, très peuplé. Vu le château du duc d'Aiguillon, qui, construit dans la ville, est mal situé, eu égard à nos idées campagnardes mais, en France, une ville a toujours pour compagnon un château, comme cela était le cas au'refois dans la plupart des pays de l'Europe ce fait semble la conséquence d'une disposition féodale qui veut que le grand seigneur puisse toujours avoir ses esclaves à sa disposition, comme on construit son écurie près de sa maison. Cet édifice considérable a été construit par le duc actuel il fut commencé, il y a vingt ans, quand celui-ci fut exilé pour huit années. Grâce à ce bannissement, le château s'éleva, dans toute sa majesté le corps principal fut bâti, et les ailes, presque terminées. Mais, dès que le jugement qui l'avait condamné fut révoqué, il courut à Paris, d'où depuis il n'est pas revenu en conséquence, tout est arrêté (2). C'est ainsi que, seul, un bannissement peut obliger la noblesse de France à exécuter ce que celle d'Angleterre fait par plaisir, résider sur ses domaines et les embellir. Il y a ici une magnifique particularité, je veux dire (I) Canton de Port-Samte-Marie, arrondissement d'Agen.
(2) II s'agit d'Armand, duc d'Aiguillon (1720-1~88), qui avait été commandant en chef de ]a Bretagne et qui joua un si grand rôle dans e l'affaire de Bre-
un théâtre élégant et spacieux, qui occupe une des ailes. L'orchestre est fait pour vingt-quatre musiciens, le nombre précisément de ceux que le duc, quand il résidait ici, employait, nourrissait et payait. Ce luxe élégant et agréable, à la portée d'une très grande fortune, est pratiqué dans tous les pays de l'Europe, excepté l'Angleterre chez nous, les possesseurs de grands domaines préfèrent de beaucoup les chevaux et les chiens au plaisir que peut procurer un théâtre. A Tonneins. 25 milles.
24 août. Beaucoup de résidences appartenant à des gentilshommes, nouvelles, en bon état, bien construites, embellies par des jardins, plantations, etc. Ce sont les effets de la richesse de Bordeaux. Les habitants, comme les autres français, mangent peu de viande dans le bourg de Layrac (l), on tue seulement cinq bœufs par an, tandis qu'un bourg anglais, de même population, en consommerait deux ou trois par semaine. Une belle vue sur Bordeaux pendant plusieurs lieues le fleuve apparaît en quatre ou cinq endroits. Gagné Langon (2) et bu de son excellent vin blanc. 32 milles.
25 août. Traversé Barsac (3), fameux aussi par ses vins. Avec des bœufs, on passe la'charrue entre les rangées de vignes, opération qui donna à Tull l'idée de sarcler le blé avec la houe conduite par des chevaux (~). Population très dense et maisons de campagne sur toute la route. A Castres (g), le pays tagne Ministre en 1771, avec Maupeou et l'abbé Terray, il fut l'envoyé par Louis- XVI, eu 1774. le jugement auquel A. Young fait allusion, c'eët la con- damnation du duc par le Parlement de Paris. Cf. Barth. POCQUET, La C~Mtais et le duc d Aignillom H1. Nlamo.·u, La Bretagne sous le duc d'rudgu:lln~a. C'est en 1773 que le duc d'Aiguillon fut exilé grâce aux menées du parti Choiscul et à l'intluence de Marie-Aatoiuette, à la suite de l'aifaire du mmte de Guines. Voy. M'a de SÉGtrR, Au eoifcjit!~ de Mo~st-c~, JLottM X~7 T)f~go< (Paris. 19°9, PP. Moetsqq.)
(l) Canton d'Astaffort, arrondissement d'Agen.
(2) Arrondissement de Bazas (Gironde).
(3) Canton de Podensac, arrondissement de Bordeaux.
œuvres eurent une grande célèbre agronome anglais en Angleterre, et dont lee muvres eurent une grande influence, non seulement en Angleterre, mais en France. e.
(5) Canton de I.abtede, arrondissement de Bordeaux.
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change, devient plat et peu intéressant. Arrivé à Bordeaux. après avoir traversé un village interminable. 30 milles. 26 août. Quoi que j'aie pu entendre dire et lire sur le commerce, la richesse et la magnificence de cette cité, ils dépassèrent grandement mon attente. Paris ne répondit nullement à mon attente, car on ne saurait le comparer avec Londres; mais nous ne devons pas nommer Liverpool pour le comparer avec Bordeaux. La grande curiosité dont j'avais le plus entendu parler répond le moins à sa réputation je veux dire le quai, qui est respectable seulement par sa longueur et son activité commerciale, mais, ni l'une ni l'autre, aux yeux de l'étranger, n'a une grande importance, s'il est dépourvu de beauté. La ligne des maisons est régulière, mais sans magnificence ni beauté. C'est une berge sale, glissante, boueuse des parties, non pavées, sont encombrées par des ordures et des pierres des allèges s'y amarrent pour le chargement et le déchargement des bateaux, qui ne peuvent approcher (I). C'est toute la saleté et le désagrément résultant du commerce, sans l'ordre, l'arrangement et la magnificence d'un quai (2). Barcelone est unique à cet égard. Si je me pemets de trouver des défauts aux bâtiments qui longent la rivière, on ne doit pas supposer que mon jugement porte sur le tout la demilune, qui se trouve sur la même ligne, est bien mieux. La place royale, avec la statue de Louis XV au milieu, constitue une belle ouverture. Mais ce qui est vraiment magnifique, c'est le Château Trompette, qui occupe près d'un demi-mille sur le quai (3). Ce fort a été acheté au roi par une société de (i) Pour décharger les bateaux, il fallait se servir de planches ou d'allégés. En 1786, on proposa d'établir des pontons à quai et à grues, mais le projet ne fut pas réalisé. Cf. bISr.vuzrrr, Histoire du Cov,xyaerce de Bordeaux, t. III, r8ga, pp.i69-i70.
(2) En r79o, la municipalité de Bordeaus devait faire un plan pour l'extension des cales et le pavage des quais en 1702, elle obtiendra de l'Assemblée I,égislative nne subvention de 30o ooo 1., mais qui ne sera jamais versée. Voy. A. BROUILLARD, Notes sur ~'fM~MM~a~DM du ~0~ Bordeauz de 1789 à tSoo (Revue ~M<oyt?M Bordeaux, an. 1927).
(3) A la place du Château Trompette (ou Tropeyte), construit par Charles VII, en 1433. après la soumission de Bordeaux, on devait édifier la fameuse promenade des Quinconces, autour de laquelle se trouve le quartier le plus élégant de Boideaux.
spéculateurs, qui sont en train de l'abattre dans l'intention de construire une belle promenade et des rues neuves, pouvant contenir dix-huit cents maisons. J'ai vu le plan delà promenade et des rues ce serait, si on l'exécutait, l'une des plus splendides extensions urbaines que l'on put voir en Europe. Ce grand travail est arrêté à présent, parce que l'on craint que le roi ne revienne sur sa décision.
Le théâtre, construit il y a dix ou douze ans, est de beaucoup le plus magnifique qu'il y ait en France. Je n'ai rien vu qui en approche (i). Le bâtiment est isolé et occupe un espace de 306 pieds sur 165 la façade principale contient sur toute sa longueur un portique, avec douze colonnes corinthiennes très grosses. Par ce portique on entre dans un superbe vestibule, qui conduit non seulement aux diverses parties du théâtre, mais aussi à une élégante salle de concerts ovale et àdessalons servant à la promenade et aux rafraîchissements. Le théâtre luimême a de grandes dimensions sa configuration est le segment d'une ellipse. Les traitements des acteurs, actrices, chanteurs, danseurs, de l'orchestre, etc., révèlent la richesse et le luxe de la ville. On m'a assuré qu'on a donné de 30 à ~0 louis par soirée à une actrice de Paris. Larrive, le premier tragédien de cette capitale (2), qui est ici, touche 500 livres par soirée, avec deux bénéfices. Dauberval, le danseur, et sa femme (BP~ Theodore, de Londres) sont engagés comme principal maître de baltet et première danseuse, au salaire de 28 ooo livres. Il y a spectacle tous les soirs, les dimanches~non exceptés, comme partout en France. I,e mode de vie des marchands bordelais est hautement luxueux. Leurs maisons et leurs établissements commerciaux sont sur un très grand pied. De grands dîners, souvent servis dans de la vaisselle plate .ce qu'il y a de plus mauvais, c'est qu'on joue gros jeu et~la.chronique scandaleuse parle de marchands entretenant des danseuses et chan(i) H a été construit de 1755 à 1780 par Victor Louis. Sur les embellissements de Bordeaux au xvni~ siècle. voy. LH~RiTtHn, L'intendant de ott~y, Paris, ig20 (thèse de lettres). Sur le théâtre de Bordeaux au temps de la RÉvo'mtmn, voir l'ouvrage de M. CocRTB~nLt, 1925.
(a) n s'agit d'Henri I~arlive, acteur en renom (1~33-1802).
teuses du théâtre, à des prix qui ne devraient pas être très bons pour leur crédit. Ce théâtre, qui fait tant d'honneur aux plaisirs de Bordeaux, fut élevé aux frais de la ville et a coûté 270 000 livres.
I,e nouveau moulin à blé, mû par la marée, mérite fort une visite. Un grand canal, maçonné en pierres de taille, les murs ayant quatre pieds de large, mène sous les bâtiments la marée montante et fait mouvoir les roues. Puis, celle-ci est conduite par des canaux, également bien construits, dans un réservoir et, quand la marée descend, elle met de nouveau les roues en mouvement. Trois de ces canaux passent sous le bâtiment, qui contient vingt-quatre paires de meules. Chaque partie du travail est admirablement exécutée, ce qui est un gage de solidité et de durée. On estime la dépense à 8 ooo ooo de livres (350 000 livres sterling), mais je ne sais pas quelle confiance il faut avoir dans ce chiffre. Jusqu'à quel point l'établissement de machines à vapeur aurait, pour le même travail, constitué une méthode économique, c'est ce que je ne rechercherai pas mais je redouterais que les moulins à eau ordinaires, sur la Garonne, dont la force motrice n'exige pas de telles dépenses, ne pussent, dans le cours ordinaire des choses, ruiner la compagnie.
Les maisons neuves, qui sont bâties dans tous les quartiers de la ville, marquent, trop clairement pour qu'on s'y méprenne, la prospérité de la ville. Partout, les faubourgs sont composés de nouvelles rues d'autres sont tracées et en partie bâties. Ces maisons sont en général petites ou de dimensions moyennes pour les commerçants de rang inférieur. Elles sont toutes en pierres blanches, et, lorsqu'elles sont terminées, elles ajoutent beaucoup à la beauté de la ville. Je me suis informé de la date de ces nouvelles rues en général, elles remontent à quatre ou cinq ans, c'est-à-dire depuis la paix, et, d'après la couleur de la pierre des rues les plus récentes, il est clair que le goût de construire a cessé pendant la guerre. Depuis la paix, la cons'ttmction a repris avec une grande activité (i). Quelle satire (x) C'est qu'en effet la population de Bordeaux s'est beaucoup accrue au
du gouvernement des deux royaumes, qui, dans l'un, a permis aux préjugés des manufacturiers et des marchands, et dans l'autre, à l'insidieuse politique d'une cour ambitieuse de condamner éternellement les deux nations à des guerres, qui font échec à tous les travaux utiles et sèment la ruine là où les efforts des particuliers s'employaient à accroître la prospérité I,es loyers des maisons et des appartements s'élèvent chaque jour la hausse a été considérable depuis ]a paix, au moment même où tant de maisons neuves ont été et sont encore construites, ce qui coïncide avec la hausse générale des prix on se plaint que le coût de la vie se soit élevé de 30 p. 100 f en dix ans. Rien ne peut prouver plus clairement les progrès de la prospérité.
1/e traité de commerce avec l'Angleterre étant un sujet trop intéressant pour qu'on n'y prête pas attention, nous avons fait une enquête nécessaire. Ici, on le voit sous un tout autre jour qu'à Abbeville et à Rouen à Bordeaux, on pense que c'est une sage mesure, également avantageuse aux deux nations (i). Ce n'est pas ici le lieu d'insister davantage sur le commerce de cette ville (2).
Nous allâmes entendre deux fois Iarrive dans ses deux principaux rôles, du Prince Noir dans .Pe'f; /e C<'«f~ de M. du Belloy (3), et dans PMce~e, qui me donnèrent une haute idée de ce qu'est le théâtre en France. Les auberges de Bordeaux sont excellentes l'Hôtel d'Angleterre, comme le Prince des ~t~~es,' à ce dernier, nous trouvâmes toutes les commodités désirables, mais avec une inconséquence qui ne cours du xvme siècle et surtout dans la seconde moitié de cc siècle: elle dépasse 70 000 habitants. Cf. la bonne étude d'Aleu. La hopuFaEiom de Bordeaux au XVIIZe siccle (Xevne écanonciyuc de BarOenux, r9o5-n9o9, t. XV-XIX tirage à part, Paris, Giard, 1909).
C'est que Bordeaux est essentiellemeut une place de commerce, favu~noble au libre-échange.
(2) Ia prospérité de Bordeaux s'exp1i~ue par les progrès du commerce maritime, surtout avec les :~lntillcs cu ~~82, trois cent dix navires sont em- pI'jyÉs à ce commerce le chiffre d'affaires total, à cette date, est de 230 nu!- ¡ lions à noter aussi d'importantes indtistri~, nées du commerce colonial (distilleries, raffineries, chantiers de constructions navales). Cf. ~LVJ~BJ, op. it. et llistoire des Jacijs à 1875.
(3) On plutôt de D~lloy. rut~u, d~a-~tiqe Il xvins siècle, de 1res grands succès sa pièce la plus célèbre est le ~tfg<' t~ xvine siècle! de très grauds succès sa pièce la plus célèbre est le Siège de Calais (t?6s).
saurait être trop condamnée nous eûmes des chambres très élégantes et l'on nous servit dans de la vaisselle plate, et cependant, les cabinets d'aisance étaient le même temple d'abomination que l'on trouve dans le plus sale village (r). 28 août. Quitté Bordeaux; traversé la rivière sur un bac qui emploie vingt-neuf hommes et quinze bateaux, et qui est loué 18000 livres (787 livres sterling) par an (2). La vue de la Garonne est très belle elle semble à l'oeil deux fois aussi large que la Tamise à Londres, et le nombre de grands bateaux qui y sont ancrés en font le plus riche spectacle maritime que la France puisse présenter (g). D'ici à la Dordogne, une belle rivière, bien que très inférieure à la Garonne nous la traversons sur un autre bac, loué 6 ooo livres par an. Gagné Cavignac. 20 milles.
29 août. Barbézieux (4), situé dans un charmant pays, d'un aspect varié et boisé le marquisat, ainsi que le château. appartiennent au duc de La Rochefoucauld, que nous trou.vâmes ici il tient cette propriété par héritage du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Dans les 37 milles de pays situés entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, et, par conséquent, dans l'une des parties de la France qui ont les meilleurs débouchés, la quantité de terres incultes est surprenante c'est le trait prédominant de toute la route. Beaucoup de ces terres appartiennent au prince de Soubise (5), qui n'en vendrait aucune partie. Partout où vous tombez sur un grand seigneur, eût-il des millions de revenu, vous êtes sûr {r) Sur Bordeaux au XVIIIe siècle, VOY. aussi Camille JULLIAN, Histoire de B~i,aux d,li, 1,~ ~,igilte,
f2) Bordeaux, en effet, n'avait pas de pont sur !a Garonne eu 1~86, on (z) Bordeaux, en effet, n'avait pas de pout sur la Garonne en rï86, on projeta la const1'l1ction d'un pont en pierre, mais on n'en devait construire un que de 18Ig à 1821.
(3) Déjà en r768 Bordeaux recevait, par an, environ deux mille batcam, d'un tonnage total de 200000 tonneaux j c'est qu'en effet, la plupart des bateaux avaient moins de 100 tonneaux. Cf. J\'IALVEZI. Histoire du cornmcwce de liordc:cu..x.
(4) Chef-lieu d'arrondissement de la Charente.
(5) Ch. de Rohan, prince de Soubise (i7i5-i7Sy),aide-de-cai])p de Ironie XV (1746-1~8), gouverneur de la Flandre (1751), fut battu à la bataille de Rosbfn-t (T7j7).
de trouver sa propriété déserte. Les propriétés du due de Bouillon et de ce prince sont deux des plus grandes qu'il y ait en France, et tous les signes que j'ai vus de leur grandeur, ce sont des landes incultes, des déserts, des fougères, des bruyères.–Allez dans leur résidence, en quelque lieu qu'elle soit, et vous les trouverez probablement au milieu d'une forêt, bien peuplée de cerfs, de sangliers et de loups. Oh Si j'étais pour un seul jour législateur de ce pays, je ferais sauter de pareils grands seigneurs (l). Nous soupâmes avec le duc de La Rochefoucauld l'assemblée provinciale de la Saintonge va se réunir, et ce seigneur, qui en est le président, attend l'ouverture de l'assemblée.
30 août. Traversé un pays crayeux, bien boisé, quoique sans clôtures, jusqu'à Angoulême les abords de cette ville sont beaux tout le pays aux alentours est superbe avec la belle rivière de Charente, qui l'arrose, et qui est ici navigable. L'effet est frappant (z).
31 août. Au départ d'Angoulême, traversé un pays surtout couvert de vignes et, après un beau bois appartenant à la duchesse d'Anville (3), mère du duc de La Rochefoucauld, arrivé à Verteuil, château de la même dame, construit en I459, où nous trouvâmes tout ce que les voyageurs peuvent désirer dans une maison hospitalière. L'empereur Charles Quint fut reçu ici par Anue de Polignac, veuve de François II, comte de La Rochefoucauld, et ce prince dit à haute voix <t'a!)0t/ )'<!MCM été en ~Mt'sos qui sentît HMeMX sa grande vertu, honnêteté et seigneurie que c~ (4). Le château est excellemment tenu, réparé complètement, parfaitement meublé, le (r) Je puis assurer le lecteur que ces sentiments étaient bien ceux que j'éprouvais à ce moment la; 1~ événements qui se sont produits depuis m'incitaient à supprimer des passages de cette sorte, mais pour tous les partis il est préférable de les laisser (A~? de !'at<~i~).
(2) Cette phrase a été supprimée dans l'édition de l~94.
(3) I.ire D'E~viLLE. La duchesse (1716-1~9~), arrière-petite-fille de l'auteur des Naxinies, en 173'2, le duc de la Roclicfoucauld d'Eu ville elle recevait dans son salon les philosophes et les économistes. (4) En français dans le texte.
"Il
tout en ordre, ce qui est digne d'éloges, si l'on considère que cette famile réside ici rarement plus de quelques jours par an, car elle a d'autres résidences, et plus considérables, dans d'autres parties du royaume. Si ces égards aux intérêts de la postérité étaient plus généralement observés, on ne verrait pas le mélancolique spectacle de châteaux ruinés en tant de régions de la France. Dans la galerie, il y a une rangée de tableaux du x" siècle (I) par l'un d'eux, on voit que ce domaine provient d'une acquisition faite par uue demoiselle de La Rochefoucauld, en 1470.1,e parc, les bois et la Charente, ici, sont beaux celle-ci abonde en carpes, tanches et perches. En tout temps, il est facile d'y pêcher de cinquante à cent couples de poissons, pesant chacun de 3 à 10 livres nous avons eu à souper une paire de carpes, les plus délicieuses que j'aie jamais goûtées. Si je plantais ma tente en France, je voudrais m'établir auprès d'une rivière donnant du poisson comme celle-là. Rien n'est irritant comme d'apercevoir de ses fenêtres un lac, une rivière ou la mer et de n'avoir pas chaque jour du poisson à son dîner, ce qui est si fréquent en Angleterre. 27 milles.
t~ septembre. Passé à Caudac, Ruffec, Maisons-Blanches et Chaunay (2). Dans la première de ces localités, vu un beau moulin à blé, construit par le feu comte de Broglio [Brogliej, frère du maréchal de Broglio, l'un des officiers les plus capables et les plus actifs de France. En tant que particulier, ses entreprises avaient un intérêt national ce moulin, une forge et un projet de navigation ont prouvé qu'il avait du goût pour toute entreprise qui, conformément aux idées dominantes de l'époque, pourrait être bienfaisante pour son pays, c'est-à-dire dans toutes les directions, excepté la seule, qui aurait été efficace, je veux dire l'agriculture pratique. Le trajet de ce jour s'est fait, à part quelques exceptions, à travers un pays pauvre, laid et désagréable. 35 milles.
(r); y a là certainement une erreur.
~"Toutes ces localités sont situées dans le département de la Charente.
2 septembre. Le Poitou, d'après ce que j'en vois, est un pays arriéré, pauvre et laid. Il manque, semble-t-il, de communications, de débouchés et de toutes sortes d'activité il ne produit pas, en moyenne, la moitié de ce qu'il pourrait (i). Une partie de cette province, le Bas-Poitou, est lbeaucoup plus riche et meilleure.
'Arrive à Poitiers, qui est l'une des villes les plus mal construites que j'aie vues en France très grande et irrégulière, contenant peu de choses dignes de remarque, excepté la cathédrale qui est bien construite et bien entretenue (2). Ce qu'il y a de plus beau, et de beaucoup, dans la ville, c'est la promenade, qui est la plus étendue que j'aie vue (3) elle occupe un espace considérable, avec des allées sablées, etc., admirablement tenues.
3 septembre. Un pays blanchâtre, crayeux jusqu'à Châteaurault [Châtellerault], sans clôtures, médiocrement peuplé, bien que non dépourvu de maisons de campagne. Cette ville a quelque animation, ce qu'elle doit à sa rivière navigable, qui tombe dans la Loire (~). Il y a une importante fabrication de coutellerie nous n'étions pas plus tôt arrivés que notre appartement se remplit de femmes et filles de fabricants, chacune avec sa boîte de couteaux, ciseaux, colifichets, et en proposant si poliment l'achat que, n'eussions-nous eu besoin de rien, il nous eût été impossible de ne pas céd.er[â tant d'insistance. Il est curieux que ces objets soient bon marché, alors que, dans la fabrication, il y a si peu de division du travail elle est entre les mains d'artisans isolés et sans rapport les uns avec les autres dans (i) Cette appréciation est certainement exagérée l'agriculture du Poitou, quoique encore peu florissante, valait celle de bien des provinces de la France, et son industrie, surtout rurale et domestique, était loin d'être méprisable. Cf. P. BoiSSONNADE, Etude sur l'organisation du ~ttM~ Po~Mt, l8c)Q, -2 vol.'8'. Sans doute, comme me le fait remarqmet M. Paul Raveau, < Arthut Young n'a vu très probablement du Haut-Poitou que nos steppes de brandes et d'ajoncs, d'une éteudue founidable encore, il est vrai, à l'époque où it a visite ce pays Cf. P. B.AVK.UJ, Le ~We~Mf~ ~MMt~s du ~ot<OM (extr. duC<'tt<M-0<MS<A'FM<tM).
(z) Arthur Young fait vraiment bon marché des admirables églises de Poitiers et de son Palais de Justice.
(3) 1.~ promenade de Blossac, dominant la vallée du Ctain elle tire son nom de l'intendant, M. de Blossac.
(4) C'est la Vienne, affluent de la Ioire.
chaque branche, ils travaillent pour leur propre compte, sans autre aide que celle de leurs familles (I). 25 milles. 4 septembre; Traversé une région meilleure, avec de nombreux châteaux, jusqu'aux Ormes, où nous nous arrêtâmes, pour voir la maison de campagne, construite par le feu comte de Voyer d'Argenson (2). Ce château est un grand et bel édifice de pierre, avec deux ailes très considérables pour les offices et les chambres d'amis on entre dans un charmant vestibule, à l'extrémité duquel se trouve le petit salon, une chambre de marbre circulaire, extrêmement élégant et bien meublé dans le grand salon, se trouvent des tableaux représentant les quatre victoires de la France pendant la guerre de 1744 dans chaque chambre, se manifeste un goût très vif pour les meubles et les modes d'Angleterre. Cette charmante résidence appartient à présent au comte d'Argenson. Le feu comte, qui l'a construite, forma avec le duc de Graftou, en Angleterre, le projet d'une très agréable partie. Le duc devait traverser la Manche avec ses chevaux et une meute de chiens de chasse et vivre ici pour quelques semaines, avec de nombreux amis. L'origine, c'était le projet de chasser des loups de France avec des chiens anglais. Rien ne pouvait être mieux combiné, car les Ormes sont un château assez grand pour contenir une nombreuse société mais la mort du comte anéantit le projet. C'est une sorte de commerce entre la noblesse des deux royaumes, que je suis surpris de ne pas voir pratiquer parfois cela apporterait une diversion très agréable à la monotonie de l'existence, et cela produirait certains des avantages des voyages, de la façon la plus heureuse. 23 milles. (r) C'est une vue très exacte des choses; l'industrie du Poitou est presque uniquement ce que l'on appelle une u industrie dispersée tel est le caractère des fabrications textiles et de la coutellerie de Cbàtellerault. Voy. r. Bo]550NNADE, O~. til.
(2) II s'agit de Marc-René d'Argenson (1722-1782), fi[s du secrétaire d'État de la guerre, neveu du vrarquis d'Argenson, ministre des 1ff-dres étrangères, fauteur du fameux Jouroia.l. En 1787, le propriétaire des Ormes est le fils de Mare-René, Marc-René-Marie (1771-1842), qui jouera un rôle politique assez important sous la Restauration et la Monarchie de juillet, qvi se distinguera par ses idées démocratiques, voire socialistes cf. Georges WElLi., Histoire du parti réj>ubZicaiyy en Foarice de r8r¢ à I87o, Paris, r~oo, 2a édition, 1928.
5 septembre. Traversé un pays mortellement. ptât'& déplaisant, mais sur la plus belle route que j'aie vue'6n France il ne semble pas possible qu'il en existe une plus tëSeT; ce n'est pas l'effet de grands travaux d'art, comme etf-'I~â&guedoc, mais des admirables matériaux avec lesquels 'on l'a empierrée. Des châteaux sont parsemés partout dans 'e~tfte partie de la Touraiue; des fermes et des cottages, clairsemé, jusqu'à ce que l'on arrive en vue de la Loire, dont les riveSTië semblent qu'un village continu. La vallée, à travers laquelle coule le fleuve, peut avoir trois milles de large une plainetBnforme de prairies, roussies par la chaleur. L'entrée de Tours est vraiment magnifique c'est une ~rSë neuve, composée de grandes maisons, construites en pietés de taille, avec des façades régulières. Cette belle rue, qui est large, avec des trottoirs de chaque côté, est tracée en droite ligne à travers toute la ville jusqu'au nouveau pont, de quinze arches, chacune ayant 75 pieds d'ouverture (I). Le tout constitue une belle entreprise tendant à l'embellissement d'une ville de province. Quelques maisons restent encore à construire des révérends Pères sont satisfaits de leurs vieux logis et ne veulent pas se décider aux dépenses nécessaires pour satisfaire à l'élégant projet des architectes de Tours on devrait bien les déloger, s'ils ne veulent pas se soumettre, car des façades sans maisons produisent un effet ridicule. De la tour de la cathédrale (2), on a une vue étendue sur la campagne environnante mais la Loire, pour un fleuve si considérable, et que l'on vante comme le plus beau de l'Europe, montre une telle largeur de bas-fonds et de sables que sa beauté en est presque détruite. Dans la chapelle du vieux palais de Louis XI, Le Plessis-lès(i) Ce pont avait été construit par l'Intendant Du Cluzel; vay. surtout F. Dvst.ss, La généralifé de Z'ours au XVllla siècle administration de 1'inten- dant ffM C~K~, raris, r8ç~ (thèse de doctorat es lettre?).
(2) Monument élevé du xne au xvIe siècle, qui, on le voit, n'a nullement attiré l'attention de notre voyageur. ToU1"S, où il y avait une industrie de la soie florissante, était une ville prospère voy. BOSSEBŒUF, ~t~Ot~ de la soierie To~s du XIe ~f XVIIIe siècle (Af~oï?-~ .5oe~ëa~og~c: Touraine, =..9.o).
Tours (i), il y a trois peintures qui méritent l'attention des voyageurs une Sainte-Famille, une Sainte-Catherine et la Fille d'Hérode, qui semblent dater de la meilleure époque de l'art italien.
Il y a ici une très belle promenade, longue et admirablement ombragée par quatre rangées de superbes ormes, très élevés, qui, comme abri contre un soleil brûlant, ne peuvent rien avoir de supérieur. Parallèle à cette promenade, il y en a une autre sur le rempart des anciens murs, qui plonge sur les jardins adjacents mais ces promenades, que les habitants ont longtemps vantées, sont maintenant un objet de tristesse la municipalité a mis en vente les arbres et l'on m'a assuré qu'on les couperait, l'hiver prochain. On ne s'étonnerait pas de voir un corps de ville anglais sacrifier une promenade pour les dames, afin de se procurer en abondance tortues, venaison et madère mais qu'une municipalité française montre si peu de galanterie, c'est inexcusable.
9 septembre. Le comte de La Rochefoucauld, ayant une atteinte de fièvre quand il arriva à Tours, nous ne pûmes continuer notre voyage le second jour, ce devint un véritable accès de fièvre le meilleur médecin de la ville fut appelé, et sa conduite me plut beaucoup, car il eut très peu recours aux médicaments, mais prêta grande attention à ce que la chambre du malade fût fraîche et aérée il sembla avoir grande confiance en la nature pour vaincre la maladie, qui lui faisait violence. Qui dit donc qu'il y a une grande différence entre un bon et un mauvais médecin, mais qu'il y en a très peu entre un bon médecin et pas du tout ?
Entre autres excursions, je fis une promenade sur les bords de la Loire jusqu'à Saumur je trouvai le même pays que près de Tours, mais les châteaux ne sont ni si nombreux, ni si beaux. Là ou les collines de craie se dressent perpendiculairement au fleuve, elles présentent le plus singulier spectacle (i) Ce château est a un kilomètre de la ville et l'abbaye de Marmoutier, à 2 kilomèires et demi.
d'habitations peu ordinaires un grand nombre de maisons sont taillées dans la roche blanche, avec une façade en maçonnerie et avec des trous à la partie supérieure, en guise de cheminées, de sorte que parfois on ne voit où est la maison que par la fumée qui en sort. Ces maisons-cavernes sont, en quelques endroits, étagées les unes sur les autres. Quelques-unes, avec de petites pièces de jardins, font un effet charmant. En général, elles sont occupées par leurs propriétaires, mais beau coup aussi sont louées 10, 12 et 15 livres par an. I,es gens avec lesquels je m'entretins semblaient très satisfaits de leurs habitations, qu'ils trouvaient bonnes et confortables, preuve de la sécheresse du climat. En Angleterre, c'est le rhumatisme qui en serait le principal occupant. Promenade au couvent des bénédictins de Marmoutier, dont le cardinal de Rohan, à présent ici, est abbé (l).
)0 septembre. I,a nature ou le médecin de Tours ayant rendu la santé au comte, nous poursuivons notre voyage. La route de Chanteloup est construite sur une digue, qui protège une grande étendue de terrain contre les flots. Le pays manque encore plus d'intérêt que je ne l'aurais cru possible, étant donné le voisinage du fleuve. Vu Chanteloup, la magnifique résidence du feuducdeChoiseul (2). I<e château est situé sur une hauteur, à quelque distance de la Loire, qui, en hiver ou après des crues, présente une belle perspective, mais qui, à présent, est à peine visible. Le rez-de-chaussée comprend sept chambres la salle à manger, d'environ 30 pieds sur 20, le salon, de 30 sur 33 la bibliothèque a 72 pieds sur 20 et est maintenant ornée d'une superbe tapisserie des Gobelins, qu'a fait mettre le propriétaire actuel, le due de Penthièvre. Dans le parc, sur une colline dominant une vaste perspective, se trouve une pagode chinoise, de i2o pieds de haut, construite par le duc en souvenir des personnes qui le visitèrent dans son exil. Sur les murs de la première chambre, les noms sont inscrits sur des (Il I,ouis-René-É.douard de Rohan, né le 25 septembre :734· (2) Voy. André HALLAYS, R.-Ëdmond AKDRÉ, Roland I~NGHEAKO, CAa~'MKf/), le château, la pagode, Paris, 1926.
tablâtes fte mgrbre. Le npmbte et le rang de ces personnes ront.jiQnnEUt AU: dm' et 9. elles-mêmes. C'était une heureuse idée, La forêt queyQUS'voyez..cte ce bâtiment est très étendue 0)1 dit qu'elles Mt~e lieues de large elle est coupée d'avenues menant à la pagode-, quand le duc vivait, ces clairières avaient l'ammation malfajisMte-.d.'une grande chasse, entretenue si gçSéreusement qu'elle a r~ine le maître et lui a enlevé la propriété de ces. superbes: domaines, et résidence pour la faire passer entre les demiëres:d.esmains_ où j'aurais désiré la voir, –.celles: d'un .priMe de~sang.:L.ës. grands seigneurs aiment trpp.un entourage;de.fo.rét, de sangliers, de chasseurs, au lieu de marquer :leur,résidence-p~r. un..co.rtege de fermes propres et;bien cultivées, de cottagea avenants et de paysans heureux. S'~ls manilestaMnt démette sotte, leur~ magnificence, ils négligeraient d'étendre leurs forêts, de dorer des dômes, de faire élever d'ambitieuses colonnes, mais, à leur place, ils auraient des constructions de confort, dés établissements de bien-être, des plantations de félicité au lieu de la chair des sangliers, ils récolteraient la voix enjouée de la reconnaissance ils verraient la prospérité publique fleurir sur la meilleure des bàse~, celle du bonheur privé.
T~n tant qu'agriculteur, il est un trait qui marque le mérite du,duc il a construit une belle vacherie tout le milieu est occupé par une plàie-iorme, entre deu?, rangs de mangeoires, avec des stalles pour soixante-douze bêtes il y a une autre pièce, moins grande, pour d'autres vaches .et pour les veaox. H importa cent vingt'vaches suisses, très belles, et les visitait chaque jour avec sa société, car elles ne sortaient jamais de l'étable. A cela, je puis ajouter la plus belle bergerie que j'aie vue en France la partie de là ferme que je vis dé la pagode était mieux tenue et labourée que ce.n'est ordinaire dans )e pays, au point que le duc avait dû faire venir des laboureurs étrangers. En tout cela, il y a du mérite, mais c'est le mérite du bannissement (i). Chanteloup n'aurait été ni bâti, ni décoré, ~i) Choiseul (1719-1~85), 'sf'GrÉt:a-tre .d'état des Aïfa~reE étrangères, puis de la suerrc et de la-nrarine, fut vérit.aQ~.e!.nel1:t un, ~temier nlinlstre de rî5$
a! meublé, si le duc n'avait pas été exilé. Ce fut le même cas pour le duc d'Aiguillon. Ces ministres auraient envoyé la campagne au diable, avant d'élever de pareils édifices ou de fonder de pareils établissements, s'ils n'avaient pas été exilés de Versailles. Vu l'aciérie d'Amboise, créée par le duc de Choiseul. La vigne constitue le trait caractéristique de l'agriculture. 37 milles.
J septembre.– Blois, ville vieille, joliment située sur la Loire, avec un beau pont de pierre de onze arches. Nous avons vu le château (i) ce monument historique rappelle les souvenirs qui l'ont rendu si fameux. On montre la salle où se réunit le Conseil (2), et la cheminée, devant laquelle le duc de Guise se tenait quand le page du roi lui demanda de se rendre dans le cabinet du roi la porte par où il entrait, quand il fut poignardé, la tapisserie qu'il était en train de relever (3) la tour où le cardinal, son frère, fut emprisonné un trou dans le parquet du donjon de Louis XI, sur lequel le guide fait des contes épouvantables, du même ton monotone, il les a faits si souvent, que le gardien de Westminster, quand il débite son histoire des tombes. Le meilleur effet que produit la vue des endroits et des murailles qui ont été les témoins d'actions grandes, importantes et héroïques, c'est l'impression que celles-ci font sur l'esprit, ou plutôt sur le cceur du spectateur, car il s'agit d'une émotion sentimentale, plutôt que d'un effort de réflexion. Les meurtres ou les exécutions politiques, perpétrés dans ce château, bien que non dépourvus d'intérêt, ont été infligés et soufferts par des hommes qui ne nous inspirent ni amour, ni vénération. Le caractère de la période où ces événements se sont passés et celui des hommes qui y ont figuré étaient également répugnants. Fanatisme et ambition, également sombres, perfides et sanglants, n'insà 1~0. fixité à Chanteloup, il reçut un grand nombre de visites de ses amis et de ceux qui déploraient son renvoi.
construite par de XII, et ta plus des parties t'aile de celle qui fut constt'uite par Louis XII, et la plus importante, l'aile de I·'ran~ois I~ru. ». (2) Sans doute la salle des États.
(3) 4'assassinat du duc de Guise eut lieu en r58¢.
pirent aucun sentiment de regret. Les hommes des divers partis n'étaient bons qu'à se couper la gorge.
Nous quittons la Ioire et passons à Chambord. La quantité des vignes est très grande elles poussent très bien sur un pauvre terrain sablonneux, que le vent soulève. Combien mon ami Le Blanc serait satisfait, si ses misérables sables de Cavenham lui donnaient, chaque année, cent douzaines (l) de bon vin par acre dans l'année (2) Vu d'un coup ff'ast! 2 ooo acres de vignes. Visité le eliâteau'royal de Chambord, construit par ce magnifique prince, François F' et qui a été habité par feu le maréchal deSaxe. On m* avait beaucoup parlé de ce château et il a encore dépassé mon attente. Comparant les siècles et les revenus de louis XIV et de François Jer, je préférai infiniment Chambord à Versailles. I,es appartements sont grands, nombreux et bien disposés. J'admirai particulièrement l'escalier de pierre, qui est au centre du palais formant une double spirale, il contient deux escaliers distincts, l'un au-dessus de l'autre, de sorte que deux personnes peuvent monter et descendre en même temps sans se voir. Les quatre appartements des mansardes, avec leurs voûtes de pierre, n'ont pas moins de style. L'un d'eux fut transformé par le comte de Saxe en un théâtre fort bien disposé. On nous montra l'appartement occupé par ce grand soldat et la chambre où il mourut. Est-ce bien dans son lit ou non, c'est un problème à résoudre pour les chasseurs d'anecdotes. I,e bruit courut en France qu'il eut le cceur transpercé dans un duel avec le prince de Conti, qui était venu à Chambord pour se battre on aurait pris grand soin de cacher la chose au roi (louis XV), qui avait tant d'amitié pour le maréchal qu'il eût certainement exilé le prince du royaume. Il y a divers appartements qui ont été remis à neuf pour le maréchal ou pour les gouverneurs qui ont depuis résidé dans (i) II faut entendre sans doute cent douzaines de bouteilles. (2f I] s'agit de Sir Simon I,e Blanc (1~8-1816), homme de loi rcpntc, nommé juge et anobli en I?go. On a vanté son impartialité dans sa façon de juger les émeutes des tissernuds de Manchester, en 1809. et des Ludditcs, eu 1813. Cavenham est situé dans le Norfolk, où se trouvent, en effet, des sols sablonneux et pauvres.
le château. Dans l'une des pièces, il y a un beau portrait de Louis XIV à cheval. Près du château, on voit les casernes d'un régiment de quinze cents chevaux, formé par le maréchal de Saxe, et auquel Louis XV assigna comme garnison le château, quand son colonel y fit sa résidence. Il vivait là sur un pied splendide, hautement respecté par son souverain et par tout le royaume (i).
La situation du château est mauvaise il est en terrain plat, et sans la moindre perspective intéressante d'ailleurs, tout le pays est si plat qu'on n'aurait pu trouver d'éminence ou Je bâtir. Des créneaux, nous vîmes le domaine environnant, dont le parc ou forêt forme les trois quarts il comprend, enclos par un mur, 20 ooo arpents et contient toutes sortes de gibier, à profusion.
De grandes parties de ce parc sont en landes ou en bruyères, etc., ou du moins très imparfaitement cultivées. Je ne pouvais m'empêcher de penser que, si jamais le roi de France formait le projet d'établir une ferme-modèle pour la culture des plantes fourragères d'Angleterre, sa place tout indiquée serait ici. Que l'on assigne le château comme résidence au directeur et à ses assistants les casernes, qui, maintenant, sont inoccupées, feraient des étables pour le bétail, et les revenus du bois suffiraient pour l'entretien de toute l'entreprise. Quelle comparaison entre l'utilité d'un pareil établissement et celle d'une dépense beaucoup plus forte que l'on fait à présent pour l'entretien d'un misérable haras, qui ne tend qu'à être malfaisant Je peux bien recommander de pareils établissements agricoles, mais ils n'ont été tentés dans aucun pays et ils ne le seront pas, tant que l'humanité ne sera pas gouvernée par des principes absolument contraires à ceux qui prévalent à présent, tant que l'on ne pensera pas qu'il y y truit, Toute la description d'A. Young est très exacte. Bontemps, Jean cons]0tl en Guillaume Piton. – Après avoir Été par Cousin, Bontemps, Jean donnePur et Guillaume Pilon. Après avoir de Saxe (ï69&-i7.i<]), qui reçut fut une par I,ouis XV, en 1748, au maréchal de Saxe (r6~6-r7~o), qui reçut aussi une dotation de 40 ooo livres de revenu. En 1821, le château fut offert au petit-fi!s ~1c Cl1aries X, le duc de Bordeaux, qui prit ensuite le titre de comte de Cham- bord.
a mieux à faire pour l'agriculture nationale que des Académies et des mémoires. 35 milles.
12 septembre. A deux milles du mur d'enceinte du parc, on regagne la route qui domine la Loire. Un vigneron, avec qui nous causâmes, nous apprit qu'il a gelé ce matin assez dur pour endommager la vigne, et je puis observer que, les quatre ou cinq jours passés, le temps a été constamment clair, avec un soleil brillant, mais avec un vent du Nord-Est qui rendait le temps aussi froid qu'en avril, en Angleterre pendant le jour, nous gardons tous nos pardessus. Dîné à Cléry [NotreDame de Cléry] (r) et vu le monument en marbre blanc de ce tyran habile, mais sanglant, Louis XI il est représenté à genoux, implorant, je suppose, le pardon que sans doute ses prêtres lui avaient promis pour ses méfaits et ses meurtres. Gagné Orléans. 30 milles.
13 septembre. Ici mes compagnons, désirant retourner aussi rapidement que possible à Paris, ont pris la route qui y mène directement moi, qui l'avais déjà suivie, j'ai préféré celle qui, par Pétivier [Pithiviers] (2), conduit à Fontainebleau. L'un de mes motifs pour la prendre, c'est qu'elle passe à .Denainvilliers, la résidence de feu le célèbre M. Duhamel (3), où il a fait les expériences d'agriculture qu'il a décrites dans plusieurs de ses œuvres. A Pithiviers, j'en étais tout près et je m'y rendis à pied pour voir les terres dont j'avais lu si sonvent la description, les considérant avec une sorte de respect classique. SonAoMMte~'a//aM~s (4), qui dirigeait laferme, étant mort, je ne pus me procurer les renseignements sur lesquels je comptais. M. Fougeroux, le propriétaire actuel, n'était pas chez lui, sans quoi, sans aucun doute, j'aurais eu toutes les indications que je désirais. J'examinai le sol, point essentiel (x) Arrondissement d'Orléans (I,oiret).
(2) Ch.-J. d'tur. (Mret).
(3) Duhamel du JHollceau (I70Q-I7R2), de l'Académie des Sciences, dès 1728. Ce fut le plus réputé des agronome5 français du xvluù sicclc Scs principaux écrits (Traité de la culture c/cs terres, 1~1 j~fCt~, l?6o; Exf loitattooa des Lois, 1764), rendirent son nom célèbre.
(4) En français dans le texte.
pour toutes les expériences, quand il y a des conclusions à en tirer, et je pris aussi des notes sur l'agriculture usuelle. I,'ouvrier qui m'accompagnait m'ayant appris que les charruessemoirs (<&'M-t)MgAs) se trouvaient encore dans le grenier de l'un des communs, je les vis avec plaisir et je trouvai, autant que je pouvais me le rappeler, qu'ils étaient représentés très exactement dans les planches que leur ingénieux inventeur avait données. J'étais heureux de les trouver à l'abri, en un endroit où ils pourraient être conservés jusqu'au jour où un autre agriculteur en voyage, aussi enthousiaste que moi-même, pourrait voir les reliques ~d'un génie bienfaisant. Il y a un poêle et une étuve pour sécher le blé, qu'il a décrits également. Dans un enclos derrière la maison, se trouve une plantatiou de divers arbres exotiques, curieux, bien venus, et aussi des rangées de frênes, d'ormes et de peupliers, le long des routes, près du château, tous plantés par M. Duhamel. Ce fut encore pour moi un plus grand plaisir de voir que Denainvilliers est un domaine considérable. L'étendue des champs, le château important, les communs, les jardins, etc., tout cela montre que c'est la résidence d'un homme fortuné on voit par là que cet infatigable inventeur, bien que quelques-unes de ses entreprises aient échoué, reçut de son gouvernement la récompense qu'à son honneur il ne lui marchanda pas, et qu'il ne fut pas, comme d autres, laissé dans l'obscurité, sans autres récompenses que celles que peut leur conférer leur seul talent. A quatre milles avant Malesherbes, commence une belle plantation d'arbres, en rangées, de chaque côté de la route, œuvre de M. de Malesherbes (i) c'est un exemple frappant du soin que l'on met à embellir un pays sans clôtures. Pendant plus de deux milles, ce sont des mûriers. Ils rejoignent ces autres bdles plantations de Malesherbes, qui contiennent une grande variété des arbres les plus curieux qui aient été introduits en France. g6 milles.
(1) Il s'agit de I,atuoignon de llalesberbes (r72r-r79ç1, premier président !a Cour des Aides, directeur de librairie, en 1750, ministre avec Turgot, i77t.
Après avoir traversé, pendant trois milles, la forêt de Fontainebleau, arrivé à cette ville, et visité le palais du roi, qui a reçu tant d'accroissements des divers souverains, que la part qui revient à François I~, son créateur, n'est pas facile à déterminer. Il n'apparaît pas autant à son avantage que Chambord. Il a été la résidence favorite des Bourbons, parce que, dans cette famille, il y a bien des Nemrods. Des appartements que l'on y montre, les principaux sont ceux du Roi, de la Reine, de Monsieur et de Madame. Les dorures semblent la décoration prédominante dans le cabinet de la Reine, on en a fait un bon, un élégant usage. La peinture de cette délicieuse petite chambre est exquise et rien ne peut surpasser le goût de l'ornementation qu'on y a déployée. Les tapisseries de Beauvais et des Gobelins se montrent tout à fait à leur avantage en ce palais. J'eus plaisir à voir la galerie de François I~, conservée dans son état primitif, jusqu'aux chenets de la cheminée, qui sont ceux dont se servait le monarque. Les jardins ne sont rien et le Grand Canal, comme on l'appelle, ne peut se comparer avec celui de Chantilly. Dans l'étang, qui touche au palais, il y a des carpes aussi grosses et apprivoisées que celles du prince de Condé. Le propriétaire de l'hôtel de Fontainebleau pense qu'on ne doit pas visiter pour rien les palais royaux il me fit payer io livres pour un dîner qui ne m'en aurait pas coûté plus de la moitié à l'Hôtel de l'Etoile et de la /m'fi'<M)'e, de Richemond. Gagné Meulan [Meinn]. ;}~ milles.
)5 septembre- Traversé, sur une grande distance, la forêt royale de Sénart. Près de Montgeron (l), ce ne sont que des champs sans clôtures, qui produisent du blé et des perdrix pour le manger, car leur nombre est énorme. H y a en moyenne une couvée d'oiseaux par deux acres, sans compter leurs endroits favoris, ou ils abondent beaucoup plus. A SaintGeorge [Vineneuve-Saint-Georges], la Seine est un fleuve beau(i) Arr. de Corbeil (Seine-et-Oise).
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coup plus beau que la Loire. Entré à Paris une fois de plus, et je fis la remarque que j'avais déjà faite, qu'il n'y a pas sur les routes de la banlieue le dixième du mouvement que l'on trouve autour de Londres. A l'hôtel de la Rochefoucauld. zo milles. 16 septembre. Accompagnéle comte dela Rochefoucauld à Liancourt. 38 milles.
J'y étais venu pour une visite de trois à quatre jours mais toute la famille s'employa, si fort à m'en rendre le séjour à tous égards agréable que j'y restai plus de trois semaines. A un demi-mille du château, se trouve une colline qui était surtout une lande inculte le duc de Liancourt l'a dernièrement transformée en jardins, avec des allées sinueuses, des bancs et des pavillons, dans le style des jardins anglais. La situation est très heureuse. Ces sentiers ornés suivent le bord de la pente jusqu'à une distance de 3 ou 4 milles (l). Les vues qu'ils dominent sont toutes agréables et, en quelques endroits, grandioses. Plus près du château, la duchesse de Liancourt a construit une ménagerie et une laiterie d'nn goût charmant. l,e cabinet et l'antichambre sont très jolis, le salon, élégant, et la laiterie entièrement construite en marbre. Dans un village près de Liancourt, le duc a établi une manufacture de toile et d'étoffes constituées par un mélange de coton et de fil, qui promet d'être d'une grande utilité il y a viugt-cinq métiers en action et on se prépare à en monter d'autres. La filature créée pour les alimenter donne du travail à un grand nombre de bras qui étaient inoccupés, car il n'y a aucune espèce d'industrie dans ce pays, cependant peuplé. De tels efforts méritent de grands éloges. Joignez-y l'exécution d'un excellent projet du duc pour donner l'habitude du travail aux jeunes générations. Les filles de la population pauvre sont reçues (1) C'est sans doute une colline située au Kord-ISst du château et du vil lage de I.iaucourt. En 1787, la paroisse de Liancourt avait 300 arpents de terre labourable, 130 de vignes ;oo arpents de bois appartenant au seigneuret 92, de 'marais en communes t. On comptait 196 feux et 107~ habitants. Voy. 1' t'éPartition des vingtièmes de re/ce~oH de C~'moK/, dans Comte de I~UÇ.\Y, ~'f!M~wHt:'f d'élection de C~mo~-f~EfMMMMty.
dans une institution qui les éduque en vue d'un métier utile, leur donne l'instruction religieuse, ou leur apprend à lire, à écrire, à filer le coton on les garde jusqu'à leur mariage, et alors une portion déterminée de leurs salaires leur est donnée comme dot (i). Il y a aussi un autre établissement, pour lequel je ne suis pas aussi bon juge il consiste à former des orphelins de soldats pour en faire eux-mêmes des soldats. Le duc de Liancourt a élevé d'importants bâtiments, fort bien aménagés en vue du projet qu'il avait formé. Le tout est sous la direction d'un officier, plein de mérite et d'intelligence, M. Le Roux, capitaine de dragons et Croix de Saint-Louis, qui surveille lui-même toute l'institution. Il y a maintenant cent vingt garçons, tous portant l'uniforme (2). Mes idées ont pris une tournure que mon âge m'empêche de modifier j'aurais bien préféré voir-cent vingt garçons élevés en vue de l'agriculture, dressés à des méthodes supérieures à celles que l'on pratique à présent mais certainement l'oeuvre est pleine d'humanité et'elle est réalisée d'une façon excellente.
Les idées que je m'étais faites, avant de venir en France, sur la vie des nobles à la campagne, je vis à Liancourt qu'elle*! étaient loin d'être justes. Je m'attendais à y voir transportées toutes les habitudes parisiennes, toutes les cérémonies ennuyeuses de la ville, moins ses plaisirs. Je m'étais trompé la façon de vivre et les occupations ressemblent beaucoup plus à celles d'une famille de grande noblesse anglaise qu'on ne se (1) A Liancourt, il y avait aussi un hôpital pour les 8 paroisses de la sei- gneurie il jouissait de deux fermes, d'un de 6 â 7 000 livres, et il était gouverné par deux religieuses de l'ordre de 1"(';V('15. \'oy. Comte DE LTJÇ'!l.Y. Un ~SMÏ S~M/t~ M'~M~C~L'fMMMt&/f'f ~e~/OM de C~!MOM~-et!vaisis en 1787. (Bul!. du Comité des Travaux historiques, Sect. des Sciences Économiques et sociales, an. 1884, Paris, 1885). Quant aux expérieaceéconomiques du duc, elles ne paraissent pas avoir été toutes lieureue5. Voy. Jean TREMBLOT, Les f~OK~KMM ffM~ fî~OftO~ (CMTf~ 25 mars 1927 article écrit, d'ailleurs, dans un esprit d'hostilité contre IJancourt).
(2) Sur tout ce qui précède, voy. FERDINAND DREYFU5, op. f~. Cette école d'enfants de troupe fut créée en 1780 outrf le capitaine, il y avait u'r lieutenant, deux sergents, quatre caporaux, coûtait 18 ooo 1- par invalides en r789, il y avait 160 élèves, dont l'entretien coûtait 180001. 1. par an. Plus tard, cette école fut transformée par le duc en école d'arts et métiers.
t'imagine d'ordinaire (i). Un déjeuner avec du thé pour ceux qui veulent le prendre; la promenade à cheval, les jeux en plein air, le jardinage, avant le dîner, qui n'a pas lieu avant 2 heures et demie, au lieu de la vieille habitude du dîner à midi la musique, les échecs et les autres distractions habituelles d'un salon où se réunit la société, avec une bibliothèque de sept ou huit mille volumes, étaient bien propres à faire passer le temps agréablement et à prouver qu'à présent il y a un grand rapprochement entre les genres de vie des divers pays de l'Europe. Il faut que les amusements que l'on trouve à la maison même soient nombreux, car, en un pareil climat, on ne saurait compter sur les distractions du dehors c'est incroyable combien il a plu ici. Pendant vingt-cinq ans, en Angleterre, j'ai remarqué que jamais je n'ai été empêché par la pluie de faire ma promenade il peut tomber une forte averse pendant plusieurs heures, mais ou trouve toujours le moyen de faire une promenade à cheval ou à pied. Depuis mon arrivée à Liancourt, nous avons eu, pendant trois jours, une pluie si continue que l'on ne pouvait faire 100 yards (2) du château au pavillon du duc sans être trempé. Pendant dix jours, il est tombé plus de pluie, j'en suis sûr, il y avait un instrument pour la mesurer qu'il n'en tombe en Angleterre pendant trente.
L'habitude actuelle en France de passer quelque temps à la campagne est nouvelle à cette époque de l'année, et pendant les semaines précédentes, Paris est, relativement parlant, vide. Quiconque a une maison de campagne y réside et ceux qui n'en ont pas visitent les personnes qui en ont. Cette révolution remarquable dans les mœurs est certainement l'un des meilleurs emprunts que l'on ait faits aux coutumes anglaises, et son introduction se fit très aisément, grâce à l'influence magique des écrits de Rousseau. 1/humattité a contracté une grande dette de reconnaissance envers ce splendide génie, qui, pen(i) 1,'observation d'Arthur Young ne prouve pas graud'chosc, car il oublie jjïcciscment de dire que I~a Rochefoucauld-I.iancourt était un grand admirat~r des mœurs anglaises.
(2) Rappelons que le ys~ équivaut à 0~,91~.
dant sa vie, a été pourchasse de pays à pays, à la recherche d'un asile, avec autant d'acharnement que s'il avait été un chien enragé effet du vil esprit de fanatisme, qui n'a pas encore été frappe à mort. Des femmes du premier rang en France sont maintenant honteuses de ne pas nourrir leurs enfants, et l'on a proscrit généralement l'usage de sangler dans des lisières les pauvres enfants, qui, pendant tant de générations, en subirent la torture, comme c'est encore le cas en Espagne (l). 1/habitude de vivre à la campagne n'a pas encore eu des résultats également évidents mais ils ne laisseront pas d'en avoir à la fin, et pour le plus grand bien de toutes les classes de la nation.
I<e duc de Liancourt, ayant la présidence de l'assemblée provinciale de l'élection de Clermont et devant y passer plusieurs jours, me pria de dîner avec l'assemblée, où, me dit-il, se trouveraient des cultivateurs notables. Je m'intéressais fort à fM C{M~KM~, qui avaient été ~O~OSeM, y &~K f~ aMtt~s, ~ta' /M ~o<M /~aK{!a<s, ~ecta~MM)~ ~M)' ~ta~MM de M:'ff:6MM, ee~&M « f!M!! des AofmKMD (2), CM assefK6<ffs, qui <to<eft< été MtCOM~a~M par M. A'feAe! que aoyst~tt f~ mauvais œtV es~atMes ~efsoKMes, ~M tte ~S!K< de me!7/M) ~;)M!W?MMMtt< que celui dont les a6MS 0~ /OH~ leur ~~0~~ /0)'~MKe (3). J'acceptai l'invitation avec plaisir. Trois cultivateurs importants, fermiers et non propriétaires, étaient membres de l'assemblée (~). Je m'approchai de leur voi (r) Témoignage intéressant de l'influence et du prestige de J J. Rousseal1. Cf. D. MORNET. Le de 1. d, J,.n-j«,q,- Rousseau à Bernar- di,~ de Paris, 1907 (t¡hèse de lettres).
(2) En français dans le texte.
(3) Tout le pfLSsage imprimé en italique, a Été supprimé dans l'édition du 179')- – Sur les assemblées provinciales, voy. P. RENOUVIN, Les ~4ssfM&~ de 7787. Paris, 1921 (thèse de lettres).
(4) 1/assembïée de l'élection se réunit, en effet, le 2jt septembre i?87. 1~ session fut de courte durée et on s'occupa surtout il nommer la commission Intermédiaire mais, dans les sessions suivantes, le travail fut sérieux et effectif. Les députés du Tiers Etat-campagne étaient Prévost, laboure~ à cas- en l'élection, propriétaire à I~glantier Chevalier, maître de poste à Goumayen l'éJection, propriétaire à J.,églantier Chevalier, maître de poste à Gournay' sur-Atonde. Voy. Comte DE I,uçAY, o~ Ct~. cf aussi AmédeoBEAUDR~ éccn-miqug de I'digctiO- d- de 1756 à 791 (~M~. de Soc. ~c~'o~ogt~tfc ~tM~o~u~ C/frwf~O~, an. 190~' Abbeville, 1909).
ture, pour voir leur contenance en présence d'un grand seigneur de premier rang, propriétaire important, jouissant de la faveur du roi ce fut pour moi un plaisir de constater leur contenance aisée et libre, bien que modeste et sans aucune sorte d'impertinence, niais aussi sans cette obséquiosité qui répugne aux idées anglaises. Ils exprimaient leurs opinions avec franchise et s'y tenaient avec assurance. Un plus curieux spectacle, ce fut de voir deux dames présentes à un dîner de cette sorte, avec vingt-cin-q ou vingt-six messieurs chose qui ne se produirait pas en Angleterre. Dire qu'à cet égard les habitudes françaises sont meilleures que les nôtres, c'est une assertion d'une vérité incontestable. Si les dames n'assistent pas à des réunions ou la conversation a les plus grandes chances de rouler sur des sujets plus importants que les frivolités d'une conversation ordinaire, le beau sexe doit, ou rester dans l'ignorance, ou bien s'adonner à la fatuité d'une éducation savante, affecLée, répugnante. La conversation d'hommes qui s'occupent d'autre chose que de futilités est la meilleure école pour l'éducation d'une femme.
I,a conversation politique de toute la scciété, je l'ai vu, a roulé beaucoup plus sur les affaires de Hollande que sur celles de l''rance. Tout le monde parlait de préparatifs de guerre contre l'Angleterre, mais les finances delaFrancesontdansun td état de dérangement que les gens les mieux infoi'més assurent que la guerre est impossible. I<e marquis de Vérac, ancien ambassadeur de France à La Haye, qui y avait été envoyé, expressément, comme l'assurent les hommes pcliti'jucs d'Angleterre, pour y provoquer une révolution, a passé trois jours à JLiancourt. Il était aisé de supposer qu'il ne par~t qu'avec prndeuce dans nue société aussi mciée mais il est bien clair qu'il est persuadé que cette révolution, ce chf.'igement, ou cet affaiblissement du pouvoir du stathouder, qu'en 'm mot, ce projet, quel qu'il fut, pour lequel il avait négocié '~r Hollande, était bien mûri et près de se réaliser, presque ~is aucune possibilité d'échec, si le comte de Vergennes y 'tvait consenti et n'avait étouffe l'affaire, par raffinement
excessif, et pour se rendre plus nécessaire au cabinet français assertion qui coïncide avec l'opinion de quelques Hollandais de bon sens, avec lesquels j'avais causé de ce sujet (i). Pendant mon séjour à I~iancourt, mon ami I~azowski m'accompagna dans une petite excursion de deux jours à Ermenonville, la célèbre résidence du marquis de Girardon [Girardin] (2). Par Chantilly, nous gagnâmes Mortefontaine, la maison de campagne de M. de Mortefontaine, ~)'e!'os< des Mt:chands (3) de Paris, qu'on m'avait indiquée comme décorée dans le style anglais. On y trouve deux parties bien distinctes: l'une, c'est un jardin avec des allées sinueuses, et orné, à profusion, de temples, bancs, grottes, colonnes, ruines, et je ne sais quoi encore j'espère que les Français, qui n'ont pas été en Angleterre, ne considèrent pas cette disposition comme de style anglais. En fait, il en est aussi éloigné que le style le plus régulier du siècle passé. Quant à la pièce d'eau, elle est belle il y a en elle une gaieté et un charme, qui contrastent avec les collines sombres et peu plaisantes qui l'environnent et qui participent au caractère désolé de la plus mauvaise partie de la contrée environnante. On a beaucoup fait ici et il manque bien peu de choses pour que ce soit aussi parfait que le comporte le terrain (4).
(r) la France soutenait en Hollande le parti des États ou républicain; l'Angleterre, au contraire, soutenait le stathouder, Guillaume V, et les oran- gistes. Ies commissaires des États de Hollande ayant empêché la reine Wilhelmine, soeur du roi de Prusse, d'organiser une manifestation orannriste, les Prussiens pénètrent aux Pays-Bas, le 13 septembre, et rétablissent le stathouder dans tous ses pouvoirs. Plus tard, 1'Angleterre, la Prusse et la Hollande devaient signer un traité de garantie (1.') avril x788); c'était un grave échec peut la politique française. Vergennes était mort le 13 févriel" 7n'HaM~[~coK~g~t:~<'(1735-1788), Cf. 1902; P.-J. L'alliance jrancohodda.ndaise contre l'Angteterre (1735-1788), Paris, 19°2; P.-J. J. BLOK, Geschie- ~fMM's von hd nederlandsche volk, t. VI Rlïlile BOURGF.OIS et Louis ANDRÉ, des ..b.s~ade~s français H.Il..d,, 3 vol. in-8°. (2) Rene-T~ouis, comte de Girardm, (1735-1808) dessina le parc d'Ermenonville et donna l'hospitalité à Rousseau. Il publia, en t777, un ouvrage, intitulé De la corrtpositian des ¢aysages.
(3) En français dans le texte.
(4) le parc, créé par le prévôt des marchands, était très célèbre en Europe; voy. AlexaJ:ldre DE I,ABORDE, Descri¢tion des nouveaux jardins en France et ,f' ses anciens cM~ftMt, Paris, 1808. le château fut acheté, sous la Révolution, par le banquier Dumy, puis il devint la résidence de Joseph Bonaparte 5':115 la Restauration, il appartint au prince de Condé. En r809, Suzanne Lepellcbel' de Saint-Fargeau, fille du conventionnel, épousa en secondes noces le fils lu
Gagné Ermenonville, en traversant une autre partie de la forêt du prince de Condé, qui touche an parc du marquis de Girardin. Cet endroit, après le séjour et la mort du persécuté, mais immortel Rousseau, dont, chacun le sait, la tombe se trouve ici, devint si fameux que tout le monde vient le visiter (i). Il a été bien décrit et on a publié des gravures des principales vues en donner une description particulière serait donc sans intérêt. Je ferai seulement une ou deux observations, que je ne me souviens pas avoir été signalées par d'autres. On y trouve trois pièces d'eau différentes deux lacs et une rivière. On nous montra d'abord le lac, qui est si fameux par la petite île de peupliers, dans lequel repose tout ce qui était mortel dans cet écrivain extraordinaire et inimitable. Ce tableau est aussi bien imaginé et aussi bien exécuté qu'on peut le désirer. Le lac s'étend sur 40 ou 50 acres des collines le dominent de deux côtés aux deux extrémités, il est suffisamment borné par un bois élevé pour être séparé de tout le paysage environnant. Les restes de ce génie disparu impriment un sentiment de mélancolie, avec lequel des ornements contrasteraient par trop aussi y en a-t-il peu. Nous vîmes ce tableau vers le soir. Le soleil déclinant sur l'horizon allongeait des ombres sur le lac et le silence semblait reposer sur son sein, qu'aucun souffle ne ridait, comme dit un poète, j'ai oublié lequel. Les hommes illustres auxquels le temple des philosophes est dédié, et dont les noms sont inscrits sur les colonnes, sont Newton, Lucem. Descartes, Nil in rebus inane. Voltaire, Ridiculum. prévôt dr s marchands, Louis ï,epelletier de Mortefontainc. Voy. Ph. Dally, Suzanne Le-pelletier {Révolution française, an. igi2, pp. 34 et sqq.). (1) Rousseau était mort à Ermenonville, en 1778, dans la petite maison qui avait été mise à sa disposition par le marquis de Girardin. Sur le domaine d'Ermenonville, sur ses paysages, le tombeau de Rousseau, les innombrables estampes qui leur ont été consacrées, ainsi que sur les pèlerinages auxquels ils ont donné lieu pendant toute la fin du xvme siècle, on devra lire la très intéressante étude d'Hippolyte EuFFENom, Letomheau de Jean-Jacques Rousseau « Ermenonville (Revue du Dix-Huitièvie Siècle, janvier et juillet 1917), avec de pelles reproductions du tombeau, de l'étang du Désert, de l'île des Peupliers, Parmi les ouvrages qui parlent d'Ermenonville, il faut citer Promenade vit u™sraire des jardins d'Ermenonville (parleComteStan.de Girakdin). Paris, 1788. – Karammnk [Voyage en France, trad. A. I,egrelle, T885, pp. 291 et sqq.J, visita aussi Ermenonville on peut comparer la description qu'il en fait y celle d'Arthur Young elle est plus romantique et moins précise,
RousSBAu, Naturam. Et sur une autre colonne non terminée, Quis hoc perficiet ? L'autre lac est plus grand il remplit tout le fond de la vallée, autour de laquelle s'élèvent des collines escarpées, rocheuses, sauvages et de sable infertile, qui sont coupées ou couvertes de bruyères, en quelques endroits boisées, en d'autres, maigrement parsemées de genièvre. I^e caractère du tableau est celui d'une nature sauvage, sans ornements, dans laquelle l'art veut se cacher, autant que cela est compatible avec la facilité de l'accès. Le dernier tableau est celui d'une rivière qui est faite pour serpenter à travers une pelouse, partant de la maison et coupée par un bois le site n'est pas heureux il est trop complètement plat, et il n'est vu nulle part à son avantage.
D'Ermenonville, nous allâmes, le matin suivant, à Brasseuse (i), la résidence de Mme du Pont, sœur de la duchesse de Liancourt. Quelle fut ma surprise en voyant que cette vicomtesse était une grande cultivatrice Une dame française, assez jeune pour jouir de tous les plaisirs de Paris, et qui vit a la campagne, dirigeant sa ferme, c'était un spectacle inattendu. Elle a probablement plus de luzerne que personne d'autre en Europe, 25o arpents. Elle me donna, de la façon la plus naturelle et la plus agréable, des renseignements, à la fois sur sa luzerne et sur sa laiterie mais nous en parlerons ailleurs. Retourné à I4ancourt par Pont (2), cù il y a un beau pont de trois arches la construction en est o-iginale, chaque pile consistant en quatre piliers, avec un chemin de halage sous l'une des arches pour les chevaux qui traînent les chalands, car la rivière (3) est navigable. Parmi les distractions de la matinée, auxquelles je pris part à Iyiancourt, était la chasse. Dans la chasse aux cerfs, les chasseurs se postent en ligne autour d'un bois, puis il» forcent la bête, mais il est rare qne plus d'une personne puisse tirer c'est plus ennuyeux qu'on ne peut l'imaginer comme pour (1) Canton de Pont-Saintc-SIaxencc, ûrr. de Senlis (Oise).
(2) Pont-Saintc-Iaxence (Oise).
(3) I/Oisc.
la pêche à la ligne, c'est une attente incessante et un perpétuel désappointement. La chasse à la perdrix et au lièvre est quelque peu différente de celle que l'on pratique en Angleterre. Nous nous livrions à ce divertissement dans la belle vallée de Catnoir [Castenoy], à 5 ou 6 milles de Liancourt nous nous disposions en file, à 30 yards l'un de l'autre, chacun avec un serviteur et un fusil chargé, qui est tout prêt pour être présenté au maître, quand il veut tirer nous ne cessions de battre la vallée, pour faire lever le gibier devant nous. Quatre à cinq couples de lièvres, vingt couples de perdrix, c'étaient les dépouilles de la journée. Cette façon de chasser ne me plaît guère plus que l'affût du cerf. Le meilleur résultat de cet exercice en compagnie (je le sentis à plusieurs reprises), c'est la fête du dîncr, qui termine la journée. Pour en jouir, il ne faut pas avoir enduré une trop grande fatigue. Une gaîté exubérante, après un violent exercice, c'est toujours le fait d'uue folle jeunesse (je me souviens d'avoir été cette sorte de fou, quand j'étais jeune), mais, avec quelque chose de plus que la modération, l'excitation du corps est à l'unisson avec l'animation de l'esprit, et une agréable société est alors délicieuse. Les jours oit nous rentrions trop tard pour prendre part au dîner régulier, nous en prenions un particulier, sans faire d'autre toilette que de changer de linge et ce n'étaient pas les repas où le Champagne de la duchesse avait le moins de faveur. Un homme n'est pas digne d'être pendu, qui ne boit pas un coup de trop eu de semblables occasions mais prenez-y garde (1) revenez-y souvent, et vous transformerez cette fête en une pure réunion bachique le lustre du plaisir se fane, et vous devenez ce qu'était un chasseur de renards anglais. Un jour que nous dînions ainsi à l'anglaise et buvions à la charrue, à la chasse, et à je ne sais' quoi, la duchesse de I,iancourt et quelques-unes de ses dames firent la partie de venir nous voir. C'était le cas pour elles de trahir leur malignité en marquant leur mépris de nos manières non françaises, ou plutôt (1) lin français dans le texte.
en le déguisant sous un sourire. Mais en aucune façon ce fut seulement une curiosité de bonne humeur, un plaisir naturel à voir d'autres personnes s'amuser et s'égayer. Ils ont été de grands chasseurs, dit l'une. Oh Ils s'applaudissent de leurs exploites [sic]. Boivent-ils à leur fusil ? dit une autre. A leurs maîtresses certainement, ajouta une troisième. J'aime à les voir en gaîté il y a quelque chose d'aimable dans tout ceci (i). Rapporter de semblables bagatelles semblera superflu à beaucoup mais que serait la vie, si l'on en excluait les bagatelles ? Et elles marquent le caractère d'une nation, mieux que des affaires importantes. Au conseil, dans la victoire, dans la défaite, dans la mort, les hommes, sont, je suppose, à peu près les mêmes partout. Les bagatelles les diversifient davantage, et le nombre en est infini de celles qui me révèlent l'excellent caractère des Français. Je n'aime pas un homme, ou un récit qui est toujours monté sur des échasses et qui ne porte jamais que des habits du dimanche. Ce sont les sentiments de chaque jour qui marquent la couleur de nos vies, et celui qui les prise le mieux joue le meilleur jeu pour la course au bonheur. liais il est temps de quitter Ijancourt, non sans regret. Pris congé de la bonne vieille duchesse, dont je me rappellerai longtemps l'hospitalité et l'amabilité. 51 milles.
9, 10 et 11 octobre.- Retourné par Beauvais et Pontoise et entré à Paris pour la quatrième fois je me confirmai dans mon idée que les routes menant à cette capitale étaient désertes, en comparaison de celles de Londres. Par quels moyens des relations s'établissent-elles avec la campagne ? Les Français sont donc le peuple le plus sédentaire de la terre, si, lorsqu'ils sont en un endroit, ils y restent sans avoir l'idée de se rendre dans un autre ou bien les Anglais sont le peuple le plus remuant, et trouvent plus de plaisir à courir d'un lieu dans un autre que de demeurer en repos pour jouir de la vie (z). Si la noblesse française ne se rendait dans ses châ(1) Ces phrases en italique sont en français dans le texte.
(2) N'y a-t-il pas une exagération évidente dans cette assertion d'Arthur Young ? I^e mouvement peut avoir été moins intense à Londres, mais est-ce
teaux que lorsqu'elle est exilée par un ordre de la cour, les routes ne seraient pas plus solitaires qu'elles ne le sont. 25 milles.
12 octobre. Mon intention était de louer une chambre mais, en arrivant à l'hôtel de la Rochefoucauld, je vis que la duchesse n'était pas moins hospitalière à Paris qu'à la campagne elle m'avait fait préparer un appartement. La saison est si avancée que je ne ferai dans cette capitale que le séjour nécessaire pour voir les monuments publics. A cette occupation, je joindrai les visites à quelques hommes de science, pour lesquels on m'a donné des lettres de recommandation et je consacrerai mes soirées aux théâtres, nombreux à Paris. En jetant sur le papier un rapide cou-p d'œil (1) de ce que je vois d'une ville que l'on connaît si bien en Angleterre, je m'appliquerai à décrire mes idées et mes sentiments, plutôt que les objets eux-mêmes, et l'on se rappellera que je me propose de consacrer cet itinéraire peu soigné aux bagatelles, beaucoup plus qu'aux choses réellement importantes. La vue de Paris, que l'on a de la tour de la cathédrale, est vraiment complète (2). C'est une grande cité, même pour des yeux qui ont vu Londres de l'église Saint-Paul sa forme circulaire constitue un avantage pour Paris mais bien plus étendu encore est son horizon (3). L'atmosphère est encore si claire que l'on se croirait au cœur de l'été les nuages de fumée de charbon qui enveloppent Londres empêchent toujours d'avoir une idée nette de cette capitale, mais j'estime qu'elle est au moins d'un tiers plus grande que Paris. Les bâtiments du Palais de Justice sont défigurés par une porte dorée de mauvais goût et par un toit à la française. L'Hôtel des Monà dire que les routes de la banlieue de Paris étaient de vrais déserts ? Ce qu'A. Young remarque surtout, c'est que les gens de la 1 société se déplacent moins qu'en Angleterre.
(1) En français dans le texte.
(2) Notre-Dame de Paris ne semble pas lui avoir fait la moindre impression.
Sur le Paris du xvme siècle, voy. principalement MERCIER, Tableau de le Paris et, comme ouvrage moderne, Ferdinand Bournon, Paris, 1913 le grand ouvrage de Marcel Poète n'atteint pas encore cette époque.
naies (i) est un beau monument, et la façade du Louvre (2), une des plus élégantes du monde, parce qu'ils n'ont pas de toit, que l'oeil du moins puisse percevoir un bâtiment pâtit en proportion de ce que l'on voit de son toit. Je ne me rappelle pas un seul bâtiment d'une réelle beauté (à l'exception des dômes), dont le toit ne soit pas si plat qu'il reste caché, on à peu près. Quels yeux ont donc eu les architectes français pour surcharger tant de monuments avec des toitures, dont la hauteur détruit toute beauté ? Placez un toit semblable à celui du Palais de Justice ou des Tuileries sur la façade du Louvre, et vous verrez ce que deviendra sa beauté Le soir, j'ai été à l'Opéra, que je pensais être uu beau théâtre, jusqu'à ce que l'on m'eût dit qu'il avait été construit en six semaines je ne le considérai plus alors comme bon à rien, car je suppose qu'il s'écroulera dans l'espace de six ans (3). La. durée est l'une des qualités essentielles d'un bâtiment quel plaisir pourrait donner une superbe façade de carton-pâte ? 7 On donnait l'Alceste de Gluck (4), jouée par Mllc Saint-Huberti, la première chanteuse, une excellente actrice, Pour tout ce qui est de la scène, des costumes, des décorations, de la danse, etc., ce théâtre bat à plate couture Hayinarket. 13 octobre. Traversé Paris pour aller rue des Blancs-Manteaux, voir M. Broussonnet, secrétaire de la Société d'Agriculturc il est en Bourgogne. Visité M. Cook, de Londres, qui est à Paris avec son drill-ftlough (charrue-semoir) et attend la(1) I/Hôtel des Monnaies date de 1768 il fut édifié, quai Contî, sur l'emplacement du ftitueuîi hôtel de ISTesles il contenait les ateliers de fabrication, le contrôle, etc. (F. Bouknox, op. ci! p. ni).
j>) ïl s'agit évidemment de la eulonnade du I,ouvre (voy. IIautecœuk, Histoire du Louvre). Arthur Young, avec son goût pour l'architecture classique, devait naturellement peu aimer les grandes toitures de l'époque de 3s Renaissance. ̃ – Karamzine {op. cil., p. 14.1) admire beaucoup aussi la colon- nade du Rouvre.
(3) L'Opéra, édifié par Jloreau et inauguré en 1770, avait brûlé, le 8 juin 17M1, après une représentation û'Qrfi'iJc. I,cnoir proposa alors à la reine de construire une nouvelle salle, à la 'Porte Saint-Martin, en 86 et tiut parole c'est là que logea l'Opéra de 1781 à 179-4. Cf. J.-J. OUVïeiï, Les Théâtres, dans La Vie au XVIIIe- siècle, Paris, !̃. AUrruï, 1914- Karamzmiz{op. cit., pp. 110 et gqq.) décrit avec plus du précision qu'A. Youug les divers théâtres de Paris.
{4) Alccste, opéra de Gluck (1714-1787), datait de 1767.
saison opportune pour montrer son invention au duc d'Orléans c'est une idée française de vouloir améliorer le sol français par l'emploi du semoir. Il faudrait apprendre à marcher avant d'apprendre à danser. Il y a de la grâce à faire des cabrioles mais ou est la nécessité d'en faire ? Il y a eu beaucoup depluie N toute la journée et, pour qui est accoutumé à Londres, c'est presque incroyable à quel point les rues sont sales et quelle horrible incommodité et quel danger il y a à se promener sans trottoir. [Nous dînâmes en nombreuse compagnie dans le nombre, on comptait des hommes politiques, et il y eut une intéressantc conversation sur l'état actuel de la France. Le sentiment général semble être que l'archevêque (i) ne sera nullement capable de décharger l'état de l'écrasante situation qui pèse à présent sur lui les uns pensent qu'il n'en a pas le désir, d'autres, qu'il n'en a pas le courage, d'autres enfin qu'il n'en a pas la capacité. Les uns estiment qu'il ne songe qu'à son propre intérêt d'autres, que les finances sont trop dérangées pour qu'il y ait aucun moyen de les restaurer, sans faire appel aux Jetais Généraux du royaume, et qu'il est impossible qu'une telle réunion ne produise pas une révolution dans le gouvernement (2). Tous pensent que quelque chose d'extraordinaire arrivera, et l'idée d'une banqueroute n'est nullement rare niais qui aura le courage de la faire ? '?
14 octobre. Bté à l'abbaye bénédictine de Saint-Germain pour voir les piliers de marbre d'Afrique, etc.. C'est la plus riche abbaye de France l'abbé a 300 000 livres par an (3) (r3 –5 1. st.). Je perds patience, quand je vois de pareils revenus ainsi attribués cela convient à l'esprit du xe siècle, niais non à celui du xvine. Quelle belle ferme on pourrait créer (1) LomC'uïc de Bricutic, archevêque de Secs.
(2) X,cménie de lîrierme avait succédé a Cnlonne, le 18 mai 1787. Mais il & heurtait aux mêmes difficultés financières, ainsi qu'à l'opposition du Parement. Le 10 août, 11- Parlement avait été exilé à Troyes, puis rappelé eu scptembre il enregistra, le 19 septemi re 1787, un édit qui rétablissait les cleux- yingtièmes. Mais situation financière paraissait inextricable, et les pvivîJ^rés s'opposaient à toutes les réformes indispensables. Voy. A. Citû.i i:<?, La c'Ui!c de l'ancien rcgûntt, Taris, 1884-1887.
(3) L'Almanach royal, de 17S8 (p. 84), n'indique, pour l'abbé de Saiiit- Gemnain-des-Près, qu'un revenu de 130000 livres.
avec ce revenu Quels navets Quels choux Quelles pommes de terre Quelle luzerne! Quelle laine! Tout cela ne vaudrait-il pas mieuxque d'engraisser un ecclésiastique ? Si un habile cultivateur anglais montait en croupe derrière cet abbé, je pense qu'il ferait beaucoup plus de bien à la France avec la moitié de ce revenu que tous les abbés du royaume avec leurs revenus tout entiers. Passé près de la Bastille autre plaisant objet pour faire vibrer d'agréables émotions au coeur d'un homme! Je cherche de bons cultivateurs et je me heurte, à tout bout de champ, à des moines et à des prisonniers d'État. A l'Arsenal pour voir M. Lavoisier, le célèbre chimiste, dont la théorie sur la non-existence du phlogistique a fait autant de bruit dans le monde de la chimie que celle de Stahl, qui a établi son existence (i). Le Dr Priestley (2) m'avait donné une lettre de recommandation. Au cours de la conversation, je mentionnai son laboratoire il m'y donna rendezvous pour mardi. Par les boulevards, à la place Louis XV, qui n'est pas à proprement parler une promenade, mais l'entrée grandiose d'une grande ville. Les façades des deux bâtiments qu'on y a élevés sont très imposantes (3). La jonction de la place Louis XV avec les Champs-Elysées, les jardins des Tuifi) Sur le fameux débat, voy. plus loin, pp. 1813-190. Stahl (1660-1734), professeur de médecine à Halle. Ses Fwndamcnta cl observationes cheinicae (1731) ont été traduits en français, en 1757, ainsi que son ouvrage sur les Sels et soufres (celui-ci par d'Holbach). Sa théorie du phlogistique a dominé toute la science chimique du xvra- siècle, jusqu'à la « révolution » accomplie par le eénic de I,avoisîer. Ed. Grimaux (Lavoisier, p. nr) dit que «sa incurie réunit tous les suffrages, et, à l'aide du phloyistique, aucun phénomène ne resta sans explication ». M. Berthelot (La Révolution chimique) p. 35) déclare que « cette doctrine si claire, et qui coordonnait tant de phénomènes, frappa d'admiration les contemporains ». Ou comprend alors les résistances terribles qu'eut à vaincre J^avoisier cf. H. De l'explication dans les sciences, Paris, 1921, Appendice II, t. II, pp. 386 et sqq. (2) Joseph Priestley {1733-T804.), l'un des grands savants du svin6 siècle. En 17/4, il découvre l'oxygène, qu'il appelle l'air déphlogistiqué on peut dire que ses découvertes ont frayé la voie à Lavoisier. Ses Expériences sur les diverses espèces d'air (1771) ont été traduites en français en 1775- Il se refusa toujours à admettre les théories de I,avoisier. Arthur Young avait depuis longtemps des relations amicales avec Priestley. Voy. ci-deSsous (p. 366) ce que Guyton de Morveau dit du savant anglais. (3) I,a place I,ouis XV devint, en la place de la Révolution, aujourd'hui place de la Concorde. Les deux bâtiments, ce sont les deux beaux hôtels, situés au nord de la place le Garde-Meuble et le Ministère de la Marine. sur ce dernier bâtiment, cf. Martial DE Peadel DE I,amase, L'hôtel de la Marine» le monument et l'histoire, Paris, 1925.
leries et la Seine constituent quelque chose d'ouvert, d'aéréTj d'élégant, de superbe; c'est le quartier de Paris le plus agréa- ble et le mieux bâti là, on peut être propre et respirer libre- ment.
Mais la plus belle chose, de beaucoup, que j'aie vue à Paris, c'est la Halle aux bleds (ou corn market) c'est une vaste rotonde le toit entièrement de bois, construit d'après un nouveau système de charpente, demanderait, pour être décrit, des planches et de longues explications la galerie a 130 yards de circonférence en conséquence, le diamètre a le même nombre de pieds cette galerie est aussi légère que si elle était suspendue par des fées. Sur l'aire centrale on emmagasine et on pèse le blé, les pois, les haricots, les lentilles, Dans les divisions environnantes, de la farine sur des plates-formes en bois. Par des escaliers tournants enlacés l'un dans l'autre, on passe dans des salles spacieuses pour le seigle, l'orge, l'avoine, etc.. Ls tout est si bien conçu et si admirablement exécuté que je ne connais pas d'édifice public qui lui soit supérieur, soit en France, soit en Angleterre. Et si l'appropriation des parties aux commodités désirables, si l'adaptation de toute l'organisation aux fins que l'on se propose, unies avec cette élégance qui est en parfait accord avec l'utilité, si cette magnificence qui résulte de la stabilité et de la durable solidité sont les critères des édifices publics, je ne connais rien qui égale [la Halle aux blés. Elle n'a qu'un défaut, c'est son emplacement elle aurait été mieux située sur les quais du fleuve, pour le déchargement des chalands on eût ainsi évité les chariots pour le transport des marchandises (1). – Le soir, à la Comédie (1) « I^a nouvelle halle aux blés, farines et grenailles », a été const'uite sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Soissons, situé dans les quartier de Saint-Eustack?, près de la rue du Couvre, démoli en 174g par les créanciers de son dernier propriétaire, le prince de Carignan. Le prévôt des marchands, M. de Viarines, ayant projeté de construire une nouvelle halle, la ville acheta le terrain au prix de 2 Soo 000 livres. On adopta les plans de I^e Camus de Mézières, et, en vertu des lettres patentes du 25 novembre 1762, le bâtiment fut construit de 17G3 à 1767. Thierry (Guide des amateurs, Paris, r785, t. I, PP- 415 et sqq.) donne de la Halle une description précise, qui confirme le Passage d'Althur Young « I,a forme circulaire de ce monument et la sim- plicité noble de son dccor répondent parfaitement à l'objet auquel il est destiné parfaitement isolé, il est percé de vingt-cinq arcades de dix pieds et
italienne, qui est un bel édifice tout le quartier est régulier et bien construit c'est une spéculation privée du duc de Choiseul, dont la famille a au théâtre une loge à perpétuité (i) h' Amant Jaloux (2). Il y a une jeune chanteuse, Mn<- Renard, avec une voix si suave qu'elle serait une actrice délicieuse, si elle chantait en italien et avait fait son éducation en Italie. Visité le tombeau du cardinal de Richelieu (3), qui est une belle production du génie c'est de beaucoup la plus belle statue que j'aie vue. On ne peut rien désirer de plus aisé et gracieux que l'attitude du cardinal, aucune contenance plus expressive que la statue de la science en pleurs. Dîné avec mon ami au Palais-Royal, dans un café (4} des gens bien habillés chaque chose propre, bonne, bien servie mais ici, comme partout ailleurs, vous payez un bon prix de bonnes choses n'oublions jamais qu'un bas prix pour des choses ce n'est pas du bon marché. Ive soir, à la Comédie Française, vu l'École des Pères (5), quelque chose de demi d'ouverture, toutes de même grandeur six de passaye ci répondent ù autant de rues terminées par des carrefours. l,<:s voûtes du rezs~,iit jo,tés a. p,de.tif a,, de j,~ol.~tio'! t~s- de-chaussée snnt portées au pendentif sur des colonnes de propoitioi! toscane, dont les socler, sont coupés à pan, pour ne pas gêner le service- Au-dessus régnent des greni.rs beaux et vastes, voûtés en pierre et en Iiriques. Pctiv escaliers y communiquent. Celui du côté de la rue de Grenelle, en pierre de liais, est supérieurement appareillé. L'autre, du côté de la rue du l;our, est d'une forme nouvelle ou y monte jusqu'au premier palier, ensuite, on reprend deux rampes, qui se croisent parallèl; memt et conduisent jusqu'en haut.». La nouvelle coupole ajoute encore h la beauté du monument elle a 130 pieds de diamètre et 200 de hautcur elle a été construite in phmehes de- npin, sui- vant « un procédé ingénieux et fort économique, repris à, Philibert tic lionne i>. La. disposition, inventée par scs constructeurs (le Grund tt Moliiiosï est si ingénieuse que voit à l'intérieur du îm.mimetit comme A l'on était eu plein air les échaf;ui(îs, imagines por.r cette ont étonné par ieur nouveauté et leur légèreté i>. – Voy. auss JAIT.ï.ot, Recherches critiquas sur lu- ville de Paris, 17S2, t. IJ, p. i,>. – A l'extérieur de la Halle se trouvr.it la colonne îlédicis, d'ordre dorique, construite sur l'ordre de Catherine de Médicis pour lui servir d'observatoire. (Dulauke, Nouvelle description des curiosité de Paris, 1791, t. II, p. 28). La Halle aux Tilés, incendiée eu 1802. ;̃ été transformée en Bourse du Commerce. Voy. aussi Gabriel Vautiuek, Î-& i. halle aux blés, 175S-1811 {Bulletin de Vkistû'ire de Paris e! de l'Jlc-dc-Fm?ici an. T926, Paris, 19a?).
(1) Ce théâtre fut inauguré eu avril 1783, sur l'emplacement de l'actuel Opéra.- Comique.
(2) Opéra-comique de Grétry, en trois actes, paroles de d'Héle, représenté pour la première fois le 23 décembre 1778.
(s) Dans J'église de la Sorbonne. Le monument est l'oeuvre de Girardou. (4) Sur l'animation du Palaïs-B.05Tal, qui, dis ce moment, était le centre de Paris, voy. aussi Karaiizinf, op. cil., pp. 79-80. Il~A~All~-F, l~p. lit., pp. 79-SO.
[5) L'Ecole des Pères {1728), pièce d'Alexis Fîron (1689-1773), auteur aussi de la Mêiromanie.
à eu crier. Ce théâtre, le premier de Paris, est un beau monument, avec un magnifique portique (i). Après les théâtres circulaires de France, peut-on goûter les trous oblongs de Londres, si mal aménagés ?
16 octobre. – Au rendez-vous de M. Lavoisier. Mme Lavoisier, une femme pleine de vie, de sens, de savoir, avait préparé un déjeuner anglais, avec du thé et du café. Mais sa conversation sur l'Essai sur le phlogistiqttc, de M. Kirwan (2), qu'elle est en train de traduire de l'anglais, et sur d'autres sujets, qu'une femme d'intelligence, qui travaille avec son irari dans son laboratoire, a l'art d'agrémenter, est encore le meilleur des repas. Cet appartement, les expériences qu'on y fait et qui l'ont rendu si intéressant pour le monde des physiciens, j'ai eu plaisir à le voir. Dans l'appareil destine aux expériences sur l'air, rien ne fait autant d'impression que la machine pour brider l'air inflammable et vital, pour faire ou condenser l'eau c'est un splendide instrument. Trois vases sont tenus en suspension avec des index pour marquer les variations immédiates de leurs poids les deux vases, qui ont la capacité des demi-muids, contiennent, l'un l'air inflammable, l'autre, l'air vital (3), et un tube les met en communication avec le troisième, où les deux airs s'unissent et brûlent par des artifices, trop compliqués pour être décrits sans planches, la perte de poids des deux airs, indiqué par leurs balances respectives, équivaut, à tout moment, au gain du troisième vase, fiiuïs que (1) I,u Cornet i.ic-Kmnvaise, en ïy'az, s'était transportée dans le bel édifice oni!5truit par Pcyre et Wailly, où elle resta jusqu'en 1793 c'était sur l'empïiieemdit où est 7i;;ii[i;e-i<L!:t rodêoîi (ancien hôtel de Coude) cn i~.j<j, elle lut transportée sur remplacement actuel.
(1) Richard Kirwan (1750-1812), savant irlandais, membre de la Société Royale de Londres. Il publia, en iyà. des Éléments de- nùnéralo £iV. et, en i/S/, VKssai sur le phlogisliquc cl us aciiL's, dans lequel il défendait la théorie. de l'riestlcy mais il se convertit plus tard à celle de Lavoisier. I,a traduc- tion de YEssiii sur le phlogisiiquc parut eu 17SS (un volume in-3°) elle est bien l'œuvre de Mmc I,avoisier elle contenait des nutes de Lavoisier, Cuyion de Morveau, I*ïi Place, Monge, Iierthollct, Fourcroy, qui battaient en brOche -~i théorie du plilogistique.
{^) C'est-à-dire le ,siaz infla ni niable (rhydro^enc) et le gaz vital (l'oxygciie). Cette expérience, d'une importance capitale, est décrite dans le Traite éle•ncnlfiire de chimie de I^avoisier, 17S9 (étiit. de 1S64, îu-40, t. I, pp. 354 et ?q.q.). ̃ – Sur la «révolution » chimique opérée parl^avoisier, voy. ci-dessous p. 190.
l'on sache encore d'une façon sûre si l'eau se forme en réalité ou se condense. Si c'est exact (et je dois confesser que je n'en ai qu'une faible idée), c'est un bel instrument. M. I^avoîsier, quand j'en louai la structure, me dit Mais oui, monsieur, et même par un artiste français (i), avec une intonation, qui admettait l'infériorité générale des constructeurs français par rapport aux nôtres. Il est bien connu que nous exportons une quantité considérable d'instruments de mathématiques et d'autres instruments de précision dans tous les pays de l'Europe et en France aussi. Et ce n'est pas chose nouvelle, car l'appareil, avec lequel les académiciens français ont mesuré un degré du cercle polaire, avait été construit par George Graham (2).
Un autre engin que M. I/avoisier nous montra était un appareil électrique, enclos dans un ballon, pour tenter des expériences sur toutes sortes d'airs (3). Sa cuve de mercure est considérable, – elle contient 250 Uvres, – et son appareil d'eau est très grand, mais ses fourneaux ne semblent pas aussi bien disposés pour les hautes températures que certains autres, que j'avais vus (4). J'étais heureux de trouver ce monsieur splendidement logé, et avec toute l'apparence d'un homme ayant une fortune considérable. Cela fait plaisir les emplois de (1) En français dans le texte. N'y avait-il pas quelque ironie dans la phrase de Lavoisier ?
{2) WiirriviiUxsT, Formation de la terre, 2e édit., p. 6 (note de Vauteur). –I/expédition dont il est question ici, eut lieu en 1736 elle était dirigée par Maupertuis (1698-1759), qui, en 1738, publia son Voyage au cercle polaire* (3) Ngus dirions aujourd'hui «gaz ».
(4) Sur la carrière et l'œuvre de I^avoisicr, il faut se reporter à l'excellent ouvrage d'Ed. Gkimaux, Lavoisier, Paris, i858. Très jeune, il se distingua par ses travaux scientifiques, qui le firent élire à l'Académie des Sciences dès 1768. C'est eu 1773 qu'il commença ses expériences sur la combustion de l'air, qui lui permirent de déterminer que celui-ci ne formait pas un élément simple. Il en arrive à démontrer la fausseté de la doctrine du phlogistique, que Stahl avait établie en 1783, il publie ses Réflexions sur le phlogislique pour servir de développement à la théorie de la combustion de la respiration. C'était une véritable révolution scientifique, à laquelle personnc d'abord n'osa adhérer mais en 17S5-1786, on vit s'y convertir les plus grands chimistes français, Berthollet, Fourcroy, Guyton de Morveau, qui, en 1787, avec Xavoisier, publièrent la Nomenclature chimique. Le Traité élémentaire de chimie, publié par Lavoisiek en 1789, marqua une nouvelle ère dans l'histoire de la chimie. MmB I,avoisier, fille du fermier général Paulze (175S-1S36), était en effet une femme très distinguée, qui s'associa aux travaux de son mari elle s'employa à publier les Mémoires de chimie de Lavoisieh (2 vol., 1805). Elle se remaria avec le comtc de Kumiord (1805), mais ne tarda pas à s'en séparer.
l'État ne peuvent tomber en de meilleures mains que celles d'hommes qui emploient ainsi le superflu de leur richesse (i). A voir l'usage que l'on fait ordinairement de l'argent, on pourrait penser que c'est lui qui donne le moins de Secours aux travaux les plus utiles à l'humanité la plupart des grandes découvertes, qui ont élargi l'horizon de la science, ont été le résultat de moyens qui semblent inadéquats à leur fin, je veux dire des efforts énergiques d'hommes ardents, émergeant de l'obscurité, et brisant les liens infligés par la pauvreté, peut-être par la misère.
Été à l'Hôtel des Invalides, dont le major m'a fait visiter tout ce qu'il y avait à voir. Le soir, chez M. Lomond, un mécanicien très ingénieux et inventif, qui a perfectionné la jenny pour filer le coton. Certaines machines, dit-on, donnent un fil trop dur pour certaines fabrications celle-ci procure un fil lâche et spongieux. En électricité, il a fait une remarquable découverte. Vous écrivez deux ou trois mots sur un papier il les porte dans une autre chambre et tourne une machine enfermée dans une boîte cylindrique, au sommet de laquelle est un électromètre, une petite balle de moelle de sureau un fil communique avec un cylindre et un électromètre analogues dans une autre chambre et sa femme, observant les mouvements correspondants de la balle, inscrit les mots qu'ils indiquent d'oii il apparaît qu'il a formé un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil ne change rien à l'effet produit, on peut envoyer une correspondance à n'importe quelle distance par exemple, entre une ville assiégée et le dehors, ou, dans un but beaucoup plus estimable et mille fois plus innocent, entre deux amants que l'on empêche ou qui sont dans l'impossibilité de correspondre autrement. Quelque usage qu'on en fasse, l'invention est superbe. M. I,oniond a beaucoup d'autres machines, qui sont entière(i) fermier général, jouissait, en effet, d'une très grande for- tune possédait plusieurs domaines et notamment la belle résidence de Fréchines, en Vendômois, et, de cette fortune, il fit toujours l'usage le plus noble et le plus désintéressé. II s'occupait aussi d'agriculture, de questions éco- nomiques il publia, en 1791, son fameux mémoire sur La richesse terri- toriale de la France.
ment l'œuvre de ses mains l'invention mécanique semble chez lui un don naturel (i). Le soir, à la Comédie Française. Mole jouait le Bourru bienfaisant {z), et il n'est pas facile de porter l'art de la scène à une plus grande perfection. 17 octobre. Chez M. l'abbé ilessier (3), astronome du Roi, membre de l'Académie des Sciences. Vu l'exposition, au Louvre, des peintures de l'Académie. Pour un tableau d'histoire de nos expositions de Londres, il y a en a dix ici, c'està-dire beaucoup plus en proportion que la différence entre une exposition annuelle et une exposition biennale ne pourrait l'expliquer. – Dîné aujourd'hui avec une société, dci.t la conversation fut entièrement politique. La Requête au Roi, de >L. de Colonne, a paru, et tout le monde en parle et discute à son sujet (4). Cependant, ou semble, en général, tomber d'accord que, sans se décharger de l'accusation d'agiotage, il a jeté une charge assez lourde sur les épaules de l'axcl.evêque de Toulouse, actuellement premier ministre, qui s..r,i embarrassé de repousser l'attaque. JVIais ces deux ministres (jlI Quel est ce ï^niuond ? -Tous n'avons ;xi le découvrir peut-être eut artiste, dont parle I.avoisier, l'uii des mci:c.Tiit:iu:is qni cim.itmisiiit ?.cs nppa- rcils. Son in vent ton semble intéressant' ::mi.f file L-l.t penl-OLc moins originale qu'on lie le pourrait croire. I\I. Ch. Fubry, l'émùi^nt piiysieie: nous ce.fi t l ee sujet Un cci-IlUu I,e ;i5ge,(le «ieueve, avaii, v.jrs i-7/i, conslfui? un appareil du cj ^nrt. IMais ces sortes d'uppurciis, brisas sur des phénomène; électrostatiques, ne pouvaient pas pratique usent donner ipïr-'d'eïiosc-. Ce 11'etst qu'après l;i déajuverte de la pile et de Féleclro înii^iiétî^inc que la LélO- grapîiie t-Jectnque pouvait devenir possible Sur 1:-l tuit^tirii! yriiênilc-, vuy. aussi Ch. Fatîry, Hisiolm de la physique (cîruis la collcctir:! de Yliis-c-lfc de la nation jjar.çnim', de* f.i. TIamotaos). 1/appnri.il de r.omoiid est décrit iî;;os J. Faiïik, ïliMory of Elcc'.ric Telegmpliy, iS>î. pp. ()i-y3-
(2) Pièce de Ooldoni (1707-1793), jouée eu français, en 1771, et iruL'iiio ensuite en italien Goldoni était à Paris depuis 1761.
(3) 1,'abbê Charled Missier (1730-1817), astronome, membre tic l'Académie des Sciences depuis 1770.
(.1) II funt su ruppek-r que le Parlement de Taris, le 10 ooiit 1787, avaiï îait décider une information criminelle sur les <̃ cu'-piviïni.io-nf' » de lalc-nr.f, qui était tombé du pouvoir. I,e Conseil du Koî cas:-ii l'arrêt, le 14 août, mais {. [donne jugea pr:nlr-nT de- -w réfugiai" eu Angleterre. {YcA vu ce pays qu'il écrivit, ronî' répondre aux imputations du Parlement de Paris, sa Requête aurai (ucl. i;1- ,1. Ilsedisculpr.it avec force de beaucoup des accusations qu'on faisait p^sj' sur lui, îioLciniiïKîut eu ee qui concerne les emprunts et les ^aspuUi^cs. décla- rant qu'il n'avait rien fait d'autre que ses prédécesseurs le chiffre des impôts, déclarait-il, n'éLuîL ni des deux tiers, ni des trois quurls du revenu territorial estimé à 1 500 miîtions, mais du tiers. Mais L'uloniie était très iay.o;rnt.i.e, et, à ce moment-là, l'opinion prenait le parti des l'ailenients. V03'. Marcel Marion, Histoire financière ds la 'France, t. I, Paris, 191.1, pp. 411-412.
sont condamnés par tout le monde en bloc, comme étant absolument incapables de faire face aux difficultés d'une période si difficile. Une opinion prévalait dans tout ce cercle, c'est qu'on était à l'aurore d'une grande révolution dans le gouvernement que tout le montre la grande confusion dans les finances, avec un déficit impossible à combler sans les États Généraux du royaume aucune idée sur ce que pourrait être le résultat de leur assemblée; aucun ministre, personne au pouvoir ou hors du gouvernement, qui ait des talents assez marqués pour trouver d'autres remèdes que des palliatifs sur le trône, un prince animé d'excellentes intentions, mais n'ayant pas des ressources d'intelligence suffisantes pour gouverner en un tel moment sans ministres une Cour ensevelie dans le plaisir et la dissipation, et aggravant la détresse, au lieu de se dévouer à rechercher une situation plus indépendante une grande fermentation dans tous les rangs de la société, désireuse de changement, sans savoir que chercher ou que désirer un grand levain de liberté, croissant à chaque heure depuis la Révolution américaine le tout forme une combinaison de circonstances qui annoncent une grande fermentation et agitation, si quelque homme supérieur, de très grand talent et d'un inflexible courage, ne se trouve pas au gouvernail pour guider les événements, au lieu d'être emporté par eux (i). Il est très remarquable que jamais une pareille conversation n'a lieu sans que la banqueroute ne vienne sur le tapis. A propos d'elle, on se pose cette curieuse question une banqueroute occasionneraitelle une guerre civile et une totale subversion du gouvernement ? p I,es réponses que l'on m'a faites à cette question me paraissent justes une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et ferme ne produirait certainement ni l'une ni l'autre (2). Mais cette mesure, tentée par un homme d'un caractère différent, pourrait avoir ces deux conséquences. Tous 'iï lya conversation, que rapporte Young, est très intéressante elle envi sage toutes les données du problème politique.
( (2) On envisageait, en effet, la possibilité d'une banqueroute, qui tirerait d'affaire le gouvernement Besenval (Mémoires, t. III, p. 300) considérait qu'une banqueroute totale produirait plus de bien que de mal. Voy. A. Chérest, La chute de l'ancien régime, t. I, pp. 333-335.
s'accordent à dire que les États du royaume ne peuvent s'assembler sans qu'une plus grande liberté n'en soit la conséquence mais, parmi les hommes que je rencontre, il en est si peu qui aient des idées justes sur la liberté que je ne sais de quelle espèce serait cette nouvelle liberté, qui naîtrait (i). Ils ne savent pas comment évaluer les privilèges nu pbupi,e quant à la noblesse et au clergé, si une révolution augmentait encore quelque peu leur situation, je pense qu'il eu résulterait plus de mal que de bien (2).
18 octobre.- Aux Gobelins, qui sont sans conteste la première manufacture de tapisseries du monde, et telle qu'une tête couronnée seule est capable de l'entretenir. Ie soir, été à cette comédie incomparable, La Métromanie, de Piron, bien jouée. Plus je vais, et plus le théâtre me plaît en France; sans aucun doute, il est supérieur au nôtre auteurs, acteurs, bâtiments, scènes, décors, musique, danse, prenez le tout en masse, il ne peut trouver un rival à Londres. Nous avons certainement quelques diamants de la plus belle eau mais, tout mis en balance, c'est le plateau de l'Angleterre qui est le plus léger. J'écris ce passage d'un coeur plus léger que s'il me fallait donner la palme à l'agriculture française.
19 octobre.- A Charenton, près de Paris, pour voir l'École vétérinaire et la ferme de la Société Royale d'Agriculture. M. Chabert, le directeur général (3), nous reçut avec la politesse la plus attentive. J'avais eu le plaisir de faire la connaissance dans le Suffolk de M. Flandrin, son assistant et gendre. Ils me montrèrent toute l'École vétérinaire, qui (1) Pour ce qui précède, cf. Chérest, La chvie de V ancien régime Henri Carré, Louis XVI (Histoire de France, d'E. Iavisse).
(2) En transcrivant ces notes pour l'impression, je souris de quelques remarques et circonstances, que les événements ont depuis placées sons un jour singulier niais je ne change aucun de ces passages ils expliquent quelle étaient les opinions en France avant la Révolution, sur les questions importantes et les événements qui se sont produits depuis les rendent plus intéressants. Juin r7go (Note de V auteur).
(3) puis (Philibert), né à I,yon (1737-1814), professeur plusieurs Vétérinaire, puis inspecteur des Ecoles Vétérinaires auteur de plusieurs travaux sur les maladies des animaux.
fait honneur au gouvernement français (I). Elle fut créée en 1766 en 1783, une ferme lui fut annexée, et l'on fonda quatre autres chaires deux pour l'économie rurale, une pour l'anatomie, une autre pour la chimie. On m'apprit que M. Daubenton, qui est à la tête de cette ferme, avec un traitement de 6 000 livres, fait un cours d'économie rurale, particulièrement sur les moutons, et qu'un troupeau était spécialement destiné à ses démonstrations (2). Il y a une salle spacieuse et bien aménagée pour la dissection des chevaux et des autres animaux un grand cabinet, où les parties les plus intéressantes de tous les animaux domestiques sont conservées dans l'alcool, ainsi que les parties de leurs corps qui marquent l'effet des maladies. C'est une très riche collection. Cette École, avec l'école similaire établie près de Lyon, ne donne lieu (à l'exclusion de l'accroissement de 1783) qu'à la dépense modérée de 60 000 livres (2 600 1. st.), comme le montrent les écrits de M. Necker. Ici, comme dans bien d'autres cas, on voit que ce sont les choses les plus utiles qui coûtent le moins. On compte à présent à l'École environ cent élèves, venant des différentes parties du royaume et de tous les pays de l'Europe, sauf l'Angleterre; étrange exception, si l'on considère combien nos vétérinaires sont grossièrement ignorants et que la dépense d'entretien d'un jeune homme n'y dépasse pas 50 louis par an son instruction complète ne demande pas plus de quatre ans. Quant à la ferme, elle est sous la direction d'un grand naturaliste, tenant une place éminente dans les académies royales des sciences, et dont le nom est célèbre dans toute l'Europe pour son mérite dans les branches supérieures de la connaissance. Je montrerais que je suis incapable de juger la nature humaine, si je (1) L'appréciation d'A. Young est très exacte cf. I,. Woltees, Agrarwlœnde und A çrarprobleme in Frankreich von 1700 bis 1790, Leipzig, 1905. (2) I*oius-Jean-I\larie Daubenton (1716-1800), médecin, membre de l1 Acadeniie des Sciences. Il aide son compatriote Buffon pour l'élaboration de 'Histoire naturelle en 1745, est nommé garde et démonstrateur au cabinet a histoire naturelle; en 1778, professeur au Collège de France, en 1783, a Hcolc d'Alfort, en 1795, à l'École Normale. Il s'occupa tout particulièrement de la naturalisation des moutons espagnols.
m'attendais à trouver chez de tels hommes des capacités pratiques. Ils penseraient sans doute qu'il est indigne de leurs recherches et de leur situation dans le monde d'être de bons laboureurs, de bons sarcleurs de navets, de bons bergers; je trahirais ma propre ignorance de la vie en exprimant quelque surprise d'avoir trouvé cette ferme dans un tel état que j'ai préféré en omettre la description {i). Dans la soirée, je me suis rendu à un champ cultivé avec plus de succès MUe SaintHuberti dans la Pénélope, de Picini (2).
20 octobre. A l'École militaire, établie par Louis XV, pour l'éducation de cent quarante jeunes gens, de familles nobles (3) de pareils établissements sont, à la fois, ridicules et injustes. Êlève-t-on le fils d'un homme qui ne peut suffire à son éducation, c'est une grande injustice si on ne lui assure pas une situation répondant à cette éducation. Si vous leur assurez une telle situation, vous détruisez le résultat de l'éducation, puisque le mérite seul devrait procurer cette sécurité. Élevez-vous les enfants d'hommes qui sont capables de donner l'éducation à leurs enfants, vous taxez les gens qui ne peuvent pourvoir à l'éducation de leurs enfants, afin d1 alléger la charge d'hommes qui peuvent parfaitement la supporter et, dans :Jde ^semblables institutions, c'est précisément le cas. I,e soir, j'ai été à V Ambigu Comique, un gentil petit théâtre (4), avec beaucoup de décombres autour. Des cafés sur les boulevards, de la musique, du bruit et des filles sans fin. Il Vja a de, tout, excepté des balayeurs et des lampes. Les (1) I^e reproclie d'Arthur Young ne semble pas très fondé, car la ferme de Maisonville n'était pas une ferme-modèle, mais un champ d'expériences scientifiques on y fit d'ailleurs de belles plantations d'arbres fruitiers et exo- tiques (I,. Passy, op. cit., pp. 140 et 267). Peut-être aussi Young se fait-il l'écho des dires de Chabert, le directeur de l'École, qui, en 1787, avait lit supprimer les chaires de Daubenton, Fourcroy et Vicq d'Azyr, ce qui ctalj fâcheux, car ces chaires représentaient, à cette époque, le seul établissemea d'enseignement agricole {Ibid., pp. 209 et sqq.).
(2) Ou plutôt Piccinni (Nicole), 1728-1800 il vint en France en 177* y principaux opéras sont Didon, Pénélope, I phi génie en Tauride. On sast la lutte très vive qui s'éleva entre ses partisans et ceux de Gluck. (3) I/École Militaire, dont les bâtiments existent toujours, au Champ de Mars, date de 1752.
(4) Il avait été fondé, en 176g, par Audinot.
pieds 'plongent dans une boue épaisse, et certaines parties des boulevards n'ont pas une seule lumière (i).
21 octobre. M. de Broussonnet étant revenu de Bourgogne, j'ai eu le plaisir de passer chez lui une couple d'heures très agréables. C'est un homme d'une activité peu ordinaire il possède une grande variété de connaissances utiles dans chaque branche de l'histoire naturelle, et il parle l'anglais parfaitement bien. Il est très rare de trouver un homme plus qualifié pour un poste que M, de Broussonnet pour la place de secrétaire de la Société Royale (2).
22 octobre. J'ai été au pont de Neuilly, que l'on dit être le plus beau de France. C'est de beaucoup le plus splendide que j'aie jamais vu. Il consiste Jen [quatre 'grandes arches plates, sur le modèle florentin, et toutes de mêmes dimensions c'est un mode de construction incomparablement plus élégant et plus frappant que notre système d'arches de dimensions différentes. J'ai été à la machine de Mariy, qui cesse de faire la moindre impression (3). La résidence de du Barry (4), Uicienne (5), est juste derrière cette machine elle a construit un pavillon au sommet de la colline, pour dominer la perspective il est meublé et décoré avec beaucoup d'élégance. Il y a une table en porcelaine de Sèvres, exquise. J'ai oublié combien de milliers de louis elle a coûté. Les Français, à qui je parlais de Lucienne, s'exclamèrent contre les maîtresses et leurs folles dépenses, ^avec plus de violence que de raison, à (1) l,es boulevards, jusqu'en 1784, marquaient bien l'enceinte de Paris et touchaient aux faubourgs à cette date, sur la proposition des fermiers généraux, on engloba les faubourgs dans Paris et fi reportée à ce que appelle encore les « boulevards extérieurs 0 {F. Botjrnon, op. cit., p. 121). (2) Broussonnet n'avait que 23 ans lorsqu'il fut nommé à l'École d'Alfort, eu 1784, et 24, quand, en 1785, il devint membre de l'Académie des sciences et secrétaire perpétuel de la Société royale d'Agriculture il contribua beaucoup à rendre de la vie à cette Société, qui était restée longtemps en sommeil. *t>y, Louis Passy, Histoire de la Société royale d'Agriculture, Paris, 1912. –Arthur Young était membre correspondant de la Société (Ibid., p. 134). [3) Machine hydraulique, construite sous Louis XIV, pour élever l'eau desnée à Versailles.
U) Jeanne Bécu, comtesse du Barry, présentée à Inouïs XV, en 1769, devint sa maltresse guillotinée en 1793.
(5) C'est-à-dire Louveciennes (canton de Marly, Seîne-et-Oise).
mon avis. Qui pourrait raisonnablement refuser à un roi l'amusement d'une maîtresse, pourvu qu'il ne considère pas son passe-temps comme une affaire importante ? Mais Frédéric le Grand avait-il une maîtresse ? Lui faisait-il bâtir des pavillons et les meublait-il de tables de porcelaine ? (i) Non, mais il a eu ce qui était cinquante fois plus mauvais il vaut mieux qu'un roi fasse l'amour avec une femme charmante qu'avec la province de l'un de ses voisins. La maîtresse du roi de Prusse a coûté 100 millions de livres sterling et la vie de cinq cent mille hommes, et, avant que le règne de cette maîtresse soit terminé, elle peut coûter encore beaucoup plus. Pour qui les pèse en philosophe, le plus grand génie et les plus grands talents sont plus légers qu'une plume, s'ils ne produisent que rapine, guerre et conquête.
A Saint-Germain (2), dont la terrasse est très belle. M. de Broussonnet m'y retrouva et nous dînâmes avec M. Breton, chez le maréchal duc de Noailles (3), qui a une belle collection de plantes curieuses. Il y a le plus beau Sophora jafvnica que j'aie vu. io milles.
23 octobre. J'ai été à Trianon (4), pour voir le Jardin- anglais de la Reine. J'avais une lettre pour M. Richard {5), qui m'en procura l'entrée. Ie jardin contient 100 acres, aménagées dans le goût des jardins chinois, tels que les livres nous le montrent, style que le nôtre est supposé leur avoir emprunté. (i) Bu français, dans le texte.
{2) Saint-Germain-en-Laye.
(3) François- Paul, duc de Noailles (1739-1B24), membre de l'Académie des Sciences, en 1777 lieutenant-général en 17S4 émigra en Suisse nommé à la Chambre des Pairs en 1814. Il avait la passion de l'horticulture et des fleurs il était associé de la Société d'Agriculture, et ce fut lui qu fit donner à Richard la direction du Jardin du Roi (Jardin des Plantes) voy. L,. Passy, op. cit., p. 226.
(4) On distingue le Grand Trianon, qui date de 1687, et le Petit Trianon, construit par Gabriel en 1766. Cf. Pékaté, Le château de Versailles, 192I1 Pierre de Nolhac, Histoire du château de Versailles, Paris, Emile-Paul, 19111918, 3 vol. in-40, et le volume, très vieilli, d'A. Dussiktjx, Le château de Versailles, Histoire et description, Versailles, iSSt, 2 vol. in-8u. Sur l'activité de Marie-Antoinette au Petit Trianon, voy. P. DE Nolhac, La reine Marie- Antoinette. Karamzine déclare que a jardin de TriaD^ii est la perfection des jardins anglais », {Op. cit., pp. 252 et sqq.). (5) Directeur du Jardin du Roi.
Il ressemble plus à l'art de Sir William Chambers (i) qu'à celui de M. Brown (2) on y sent l'effort plus que la nature plus de faste que de goût. Toutes les choses imaginables que l'art peut introduire dans un jardin s'y trouvent des bosquets, des rochers, des pelouses, des lacs, des rivières, des îles, des cascades, des grottes, des allées, des temples et même des villages. On y trouve des parties très jolies, très bien exécutées. La seule faute, c'est qu'il y a trop d'entassements et une autre faute, c'est d'avoir coupé la pelouse par trop d'allées sablées, une erreur commune à tous les jardins que j'ai vus en France. Mais la gloire de La Petite Trianon (sic), ce sont les arbres et les arbrisseaux exotiques. Le monde entier a été pillé pour le décorer. Il y a assez de choses belles et curieuses pour charmer le regard de l'ignorance et exercer la mémoire de la science. Parmi les bâtiments, le Temple de l'Amour est très élégant.
De nouveau, à Versailles. Lors de ma visite à l'appartement du Roi, qu'il avait quitté depuis à peine un quart d'heure, avec toutes ces légères marques de désordre qui montraient qu'il y vivait, c'était un amusant spectacle de voir les têtes de voyous, qui se promenaient, sans être surveillés, dans le palais et même dans la chambre à coucher du Roi, des hommes dont les haillons montraient qu'ils se trouvaient au dernier degré de la pauvreté, et j'étais la seule personne à se demander avec étonnement comment diable ils pouvaient s'y trouver. Il est impossible de ne pas aimer ce sans-souci, ce laisser-aller, cette absence de toute suspicion. On aime le maître de la maison qui ne serait ni choqué, ni offensé de voir sa chambre ainsi occupée, s'il y retournait soudain car, si on pouvait redouter qu'il en fût autrement, on s'opposerait à cette intrusion. C'est certainement une manifestation de cette facilité d'humeur (1) Sir W. Chambers (1726-1796), né à Stockolm, refit les jardins royaux de Kew auteur d'une Dissertation on Chinese gardening, très en vogue au xviii» siècle.
(2) Robert Brown of Mickle (1757-1331), collaborateur et directeur de 1 Eâinburgh tarmers' Magazine, fit des expériences agronomiques dans ses domaines publia View of the Agriculture 0/ ihcWest Riding Yorkshire, 179D, et Treatise ot rural atfairs, 2 vol., 1811.
(good lemfter), qui m'apparaît si visible partout en France. J'aurais désiré voir l'appartement de la Reine, mais on ne m'y autorisa pas. Sa Majesté y est-elle ? Non. Pourquoi ne pas le visiter alors comme celui du Roi ? Ma foi, Monsieur, c'est une autre chose (i). Promenade à travers les jardins et le long du grand canal absolu étonnement des exagérations des écrivains et des voyageurs. Il y a de la magnificence dans le quartier de l'Orangerie (2), mais nulle part de beauté il y a quelques statues assez belles pour les désirer à l'abri. L'étendue et la largeur du canal n'ont rien pour étonner le regard, et il n'est pas en aussi bon état qu'un abreuvoir de ferme. La ménagerie est assez bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui désirent que les bâtiments et créations de Louis XIV continuent à leur faire l'impression que leur ont inspirée les écrits de Voltaire, aillent voir le canal du Languedoc, mais nullement Versailles (3). Retour à Paris. 14 milles. 24 octobre. Avec M. de Broussonnet, visite au cabinet royal d'histoire naturelle et au Jardin botanique, qui est superbement aménagé (4). Ses richesses sont bien connues et la politesse de M. Thouin (5), qui procède du plus aimable caractère, donne à ce jardin des charmes, à côté de ceux (1) En français dans le texte.
(2) I/Orangerie a été construite par Mansart, en 1685. II est curieux de voir qu'Arthur Young ne comprend rien à la beauté du pare de Versailles. 3) Kakamzine (op. cit., pp. 252 et sqq.) admire beaucoup le château de Versailles, et encore plus les jardins, parle avec éloge de la ménagerie il trouve seulement (en 1700) que, depuis le départ de la Cour, Versailles est devenu morose.
(.() Ive Jardin du Roi s'était beaucoup développé au xvme siècle. Thouin y avait créé le premier institut d'expériences botaniques de l'Europe il s'était mis en rapport avec les Académies et Sociétés provinciales et avait suscité la création de jardins botaniques en diverses villes. Il avait aussi des relations avec des savants étrangers. I^e Cabinet d'histoire naturelle avait groupé d'importantes collections d'animaux et de minéraux. Daubenton « garde et administra Leur » s'en était occupé avec un grand zèle. Cependant, il n'y avait pas encore d'enseignement régulier la grande réforme sera marquée par la création du Muséum d'histoire naturelle, en 1793. Voy. Henri Baudin, Les classes zoologigues et l'idée de série animale en France à l'époque de Olivier tt de Lamarck {1790-1830), Paris, 1926, t. I, chap, i"« (thése de doctorat èslettres). Cf. aussi Hamy, Les derniers jours du Jardin du Roi et la fondation du Muséum, Paris, 1893.
(5) André Thouin (1747-1823), jardinier en chef du Jardin des Plantes, qu'il agrandit et où il acclimata des plantes exotiques, membre de l'Institut auteur d'un Essai sur l'économie rurale (180g) et d'un Cours d'agriculture (1827)-
qui proviennent de la botanique. Dîné, aux Invalides, avec M. Parmentier, le célèbre auteur de maints travaux économiques, particulièrement sur la Boulangerie française (i). A une quantité considérable de connaissances utiles, il joint beaucoup de ce feu et de cette vivacité pour lesquels sa nation est renommée, mais que je n'ai pas trouvés aussi souvent que je m'y attendais.
25 octobre. De toutes les villes que j'ai vues, cette cité apparaît, à bien des égards, comme celle qu'il convient le moins à des personnes d'une petite fortune de choisir comme résidence à ce point de vue, elle est très inférieure à Londres. Les rues sont très étroites, et beaucoup d'entre elles sont encombrées les neuf dixièmes sont boueuses et toutes dépourvues de trottoirs. La promenade, qui à Londres est si plaisante et si propre que des dames peuvent s'y livrer chaque jour, constitue ici un travail et une fatigue pour un homme et une impossibilité pour une femme bien habillée. Les voitures sont nombreuses, et, ce qui est le pis, c'est qu'il y a une infinité de cabriolets à un cheval, qui sont conduits par des jeunes gens à la mode et par leurs imitateurs, aussi fous, avec une telle rapidité qu'ils sont de véritables fléaux et rendent les rues excessivement dangereuses pour qui n'est pas constamment sur ses gardes. Je vis un pauvre enfant écrasé et probablement tué, et moi-même j'ai été maintes fois éclaboussé par.'la boue des ruisseaux. Cette misérable pratique de mener de pareilles cages à lapins dans les rues d'une grande capitale découle, soit de la pauvreté, soit d'une économie méprisable il n'est pas possible de la condamner trop sévèrement. Si de jeunes gentilshommes à Londres conduisaient leurs voitures dans des rues sans trottoirs, comme leurs confrères de Paris, ils seraient rapidement et justement rossés ou roulés dans le (i) Augustin Parmentier (1737-1813), pharmacien en chef de l'Hôtel des Invalides, inspecteur général du service de santé, membre de l'Institut en 1796. Il publia Examen chimique de la pomme de terre Le parfait boulanger Economie rurale et domestique, etc.
ruisseau {i). Ce fait rend Paris un séjour peu recommandable pour les personnes et particulièrement pour les familles qui n'ont pas les moyens d'avoir une voiture, commodité qui est aussi chère qu'à Londres (2). Les fiacres (hackney-coackes) sont beaucoup plus mauvais que dans cette dernière ville (3), et il n'y a plus de chaises à porteurs, car elles seraient renversées dans les rues (4). C'est cette circonstance qui fait que toutes les personnes qui n'ont qu'une fortune faible ou modeste sont forcées de s'habiller en noir avec des bas noirs. En société, cette couleur sombre n'est pas si désagréable en soi que parce qu'elle établit une trop grande distinction, une ligne de démarcation trop nette entre qui a de la fortune et qui n'en a pas. Avec l'orgueil, l'arrogance et la morgue (5) des Anglais riches, cette coutume n'aurait pu naître mais la facilité d'humeur des Français adoucit toute cause de malaise. Les logements meublés ne sont pas moitié aussi bons qu'à Londres, et cependant, considérablement plus chers. Si vous ne pouvez dans un hôtel prendre tout un appartement, vous devrez probablement monter trois, quatre ou cinq étages et en général n'avoir qu'une chambre avec un lit. Après l'horrible fatigue des rues. une telle ascension est quelque chose de bien délectable C'est avec bien de la peine que vous parviendrez à trouver un logement chez des particuliers, comme vous le faites à Londres, et vous le payerez plus cher. Les gages des serviteurs (1) Sur les embarras de la rue et les dangers que les voitures et surtout le? cabriolets font courir aux piétons, voy. Mercier, Tableau de Paris, t. 1, pp. 117et sqq. Pétition d'un citoyen cont?e les carrosses et les cabriolets, 1790; Les assassins, ou dénonciation au peuple de l'abus iyraanique des voitures, 17S9 J. I,etaconnoux, La circulation parisienne, dans La vie parisienuc au XVIIIe siècle, Paris, F. Alcati, 1914.
(2) Karamzine a une impression analogue sur Paris (op. cit., pp. S7-89). H constate un mélange étrange de richesse et de misère, de splendeur et de saleté (̃Malheur, dit-il encore, aux pauvres piétons, principalement quand il pleut Ou bien vous êtes condamné à pétrir la bouc au milieu de la rue ou bien l'eau, qui coule des toits par des dauphins, ne vous laisse pas un fil sec. Une voiture est indispensable ici, au moins por les étrangers. » (3) I*es fiacres, au nombre d'un millier, avec environ 40 stations, coûtent. la course, 1 livre 4 sous, dans le jour, 1 1. 10 s. la nuit à l'heure, 1 1 -io s. le jour, et 2 livres, la nuit. Ils dataient de 1650, et ce furent d'abord les ducs de Givry et de Roannez qui en eurent l'entreprise (F. Eouknon, op. cit., pp. T13-114).
(4) Les chaises à porteurs dataient du xvn6 siècle.
(5) 211 iemper dans le texte.
sont à peu près les mêmes qu'à Londres. Il est regrettable que Paris ait ces désavantages, car, à d'autres égards, il n'est pas de grande ville dont le séjour soit plus souhaitable- Pour un homme de lettres ou de science, il ne peut y avoir de société plus agréable. Les relations entre le monde intellectuel et le grand monde, qui, si elles ne sont pas sur un pied d'égalité, ne doivent pas exister du tout, sont très honorables. Les personnes du plus haut rang s'intéressent à la science et à la littérature et envient la gloire qu'elles confèrent. J'aurais pitié d'un homme, qui, sans avantages d'une autre sorte, s'attendrait à être reçu, à Londres, dans un cercle brillant, parce qu'il est membre de la Société royale. Ce n'est pas le cas à Paris, pour un membre de l'Académie des Sciences il est assuré partout d'un bon accueil (i). Peut-être ce contraste dépend-il, dans une forte mesure, de la différence de gouvernement des deux pays. En Angleterre, on se préoccupe trop de politique pour que l'on ait égard à n'importe quoi d'autre; si les Français établissaient un gouvernement plus libre, les Académiciens ne seraient pas tenus en si grande estime ils auraient pour rivaux les orateurs, qui défendraient la cause de la liberté et de la propriété dans un Parlement libre.
28 octobre. Quitté Paris et pris la route de Flandre. M. de Broussonnet a eu l'obligeance de m'accompagner jusqu'à Dugny (2) pour voir la ferme de M. Creté de Palieul (3), 'un cultivateur très intelligent. Pris la route de Senlis à Dammartin, je rencontrai par hasard un gentilhomme français, un (1) I/assertion d'Arthur Young est parfaitement exacte. Voyez, à ce sujet, ce que dit d'Alembert dans ses Réflexions sur l'état présent de la République des lettres (1760). Duclos montre aussi les effets bienfaisants du rapprochement entre gens du monde et gens de lettres « I,es gens du monde ont cul- tivé leur esprit, formé leur goût et acquis de nouveaux plaisirs. Les gens de lettres. ont perfectionné leur goût, poli leur esprit, adouci leurs mœurs. Cf. Les --t PAc.dé,i, XVI,11- Paris, Cf. Brtjnel, Les philosophes st V Académie française au XVIII^ siècle, Paris, 1884 (the'se de lettres) M. Peixisson, Les hommes de lettres au XVIIIe siècle, Paris, 1912. -Sur les salons de la fin de l'ancien régime, voy. A. Guillois, La marquise de Condorcet, sa famille, son salon et ses amis, Paris, 1S98 Comte s'Haussonville, Le salon de A/me Necker, Paris, 1882, 2 vol. in-12. (2) Cant. d'Aubervilliers, arr. de Saint-Denis (Seine).
(3) Pour Crotté de PalUiel.
1"\ 1
M. du Pré du Saint-Cotin. M'ayant entendu causer agriculture avec un cultivateur, il se présenta comme un agronome, me raconta diverses expériences qu'il avait faites dans sa propriété, en Champagne, promit de me donner des détails particuliers, et il fut fidèle à sa parole.
29 octobre. Passé à Nanteuil (i), oùleprince de Condé a un château, à Villers-Cotterets (2), au milieu des immenses forêts appartenant au duc d'Orléans. Aussi les récoltes de ce pays sont-elles celles de princes de sang, c'est-à-dire, lièvres, faisans, cerfs, sangliers – 26 milles.
30 octobre. Soissons semble une pauvre ville, sansindustrie, et vivant surtout du commerce du blé, qui est d'ici transporté par eau à Paris et à Rouen. 25 milles.
31 octobre. Cou cy est admirablemcnt situé sur une colline, avec une belle vallée, qui serpente auprès. A Saint-Gobain, qui est au milieu de grands bois, j'ai visité la fabrique de glaces, la plus grande du monde (3). J'ai eu la grande chance d'arriver une demi-heure avant que l'on commence à couler les glaces du jour.
Passé à la Fère (4). Gagné Saint-Quentin, où il y a d'importantes manufactures, qui m'occupèrent tout l'après-midi. Depuis Saint-Gobain, on trouve les plus beaux toits d'ardoise que j'aie vus. 30 milles.
le' novembre. Près de Belle-Anglaise [Bellenglise] (5). Je fis un détour d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont j'avais beaucoup entendu parler (6). De Saint-Quentin à Cambrai, le pays monte tant qu'il était nécessaire de (1) Nanteuil-le-Haudouin, arr. de Senlis (Oise).
(2) Arr. de Soissons (Aisne).
(3) Créée en 1702, constituée avec un capital de 2 millions de livres, divisé en actions, elle s'est beaucoup développée au xvme siècle en 1774, la vente est de 2 millions de livres par an et le capital s'élève à 12 millions. Cf. E. Feémv, Histoire de la manufacture des glaces en France aux XVII* et XVIIIe siècles, Paris, 1909.
(4) An. de I*aon (Aisne).
(5) Cant. du Catelet, arr. de Saint-Quentin (Aisne).
(6) Sur le canal de Picardie ou canal Crozat, voy. A. DEMANGEON, La plaine picarde, Paris, 1905 Irlande, Des canaux de navigation, 1778.
faire passer ce canal sous un tunnel souterrain, à une grande profondeur, même sous plusieurs vallées et collines. Dans l'une de ces vallées, il y a une ouverture, qui permet de le visiter en se servant d'un escalier voûté, dont je descendis cent trente-quatre marches jusqu'au canal et, comme cette vallée est bien plus basse que les collines adj acentes et d'autres encore, on peut imaginer la profondeur à laquelle le canal a été creusé. A la porte de la descente, on lit l'inscription suivante
a L'année 1781. – Monsieur le Comte d'Agay étant intendant de cette province, M. Laurent de Lionni étant directeur de l'ancien et nouveau canal de Picardie, et M. de Charnprosé inspecteur, Joseph II, Empereur, roi des Romaines (sic), a parcourm en batteau le canal sous terrain depuis cet endroit jusques au puit no 20, le 28, et a térnoigné sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes « Je suis fier d'être homme, quand je « vois qu'un de mes semblables a osé imaginer et exécuter <i un ouvrage aussi vaste et aussi hardi. Cette idée me lève « l'âme. » (sic) (1).
Ces trois messieurs mènent la danse en un style très français. Le grand Joseph prend humblement leur suite et, quant au pauvre Louis XVI, aux frais de qui tout cela a été construit, ces messieurs pensent certainement qu'aucun nom autre que celui d'un empereur ne peut être joint aux leurs. Quand des inscriptions sont apposées sur des travaux publics, il ne devrait être permis de mettre d'autres noms que celui du roi, qui a eu le mérite de patronner l'œuvre, et celui de l'ingénieur ou de l'artiste, dont le génie l'a exécuté. Et quant à la populace des intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au diable Le canal, à cet endroit, a une largeur de 10 pieds de France et une profondeur de 12, entièrement taillé dans la pierre crayeuse, scellée, sans maçonnerie on y trouve beaucoup de cailloux. On a seulement fini, pour servir de modèle, une petite partie de 10 toises de long, 20 pieds de large et 2o de haut. Cinq mille toises sont déjà faites de la même manière, et tout le parcours souterrain, quand le tunnel sera complet, sera de (1) Kn français dans le tsxte. Évidemment pour s m'élève l'âme s.
f 020 toises (chacune de 6 pieds), ou d'environ 9 milles. Il a déjà coûté i 200 000 livres (52 500 1. st.) et il faudra encore 2 500 000 livres (109.375 1. st.), pour l'achever l'estimation totale est de près de 4 millions. Il est exécuté au moyen de puits. A présent, l'eau n'a que 5 à 6 pouces de hauteur. Ce grand travail a entièrement cessé depuis l'arrivée au ministère de l'archevêque de Toulouse. Quand nous voyons de tels travaux suspendus par défaut d'argent, nous sommes raisonnablement incités à demander Quels sont les services qui continuent à être pourvus ? Et à conclure que, pour les rois, les ministres et les nations, l'économie est la première des vertus sans elle, le génie est un météore, la victoire, un vain bruit, et la splendeur de la cour, un vol public.
A Cambrai, vu la manufacture (i). Ces villes-frontières de la Flandre (2) sont construites dans le style ancien, mais les rues sont larges, élégantes, bien pavées et bien éclairées. Je n'ai pas besoin de remarquer que toutes sont fortifiées et que chaque coin de terre en ce pays a été marqué de gloire ou d'infamie, suivant les sentiments du spectateur, par beaucoup des guerres les plus sanglantes qui aient déshonoré et épuisé la chrétienté. A l'Hôtel de Bourgogne, j j'ai été bien logé, nourri et servi une excellente auberge. 25 milles.
2 novembre. Passé par Bouchain (3), à Valenciennes, une autre vieille ville, qui, comme les autres villes flamandes, révèle plutôt une richesse des temps passés que de l'époque présente. 18 milles.
3 novembre. A Orchies (4) et, le 4, à Lille, qui est entourée de plus de moulins à vent pour extraire l'huile de colza que je n'en ai vu, je pense, nulle part au monde (5). (1) Sans doute la manufacture de batistes, spécialité de la région. (2) Sur la Flandre, voy. surtout R. Blanciiard, La Flandre, 1906 (thèse de lettres) G. I,efebvre, Les paysans du Nord pendant la Révolution, Lille, 1934 (thèse de lettres).
(3) Arr. de Valencienïies (Nord).
(4) Arr. de Douai (Nord).
(5) I^a culture du colza s'était beaucoup développée en Flandre pendant le svinB siècle.
Traversé moins de ponts-levis et de travaux de fortification qu'à Calais la grande force de cette place consiste dans ses mines et autres souterraines (sic). Le soir, j'ai été au théâtre. Je suis étonné d'entendre ici réclamer la guerre avec l'Angleterre. Toutes les personnes avec lesquelles je causai me dirent qu'il était indubitable que les Anglais avaient appelé l'armée prussienne en Hollande, et que la France avait des' motifs nombreux et évidents pour faire la guerre. Il est assez facile de découvrir l'origine de toute cette violence c'est le traité de commerce, qui est exécré ici, à cause du coup le plus fatal qu'il ait jamais porté à leurs manufactures. Ces gens ont vraiment une mentalité de monopoleurs ils entraîneraient vingt-quatre millions d'hommes dans toutes les misères de la guerre, plutôt que de voir les intérêts de ceux qui consomment les objets manufacturés préférés aux intérêts de ceux qui les fabriquent. Les avantages recueillis par vingt-quatre millions de consommateurs sont plus légers qu'une plume, si on les compare avec les incommodités que peuvent avoir à endurer un demi-million de fabricants. Rencontré dans la ville beaucoup de petites voitures, traînées chacune par un chien. Le propriétaire de l'une me dit, ce qui me semble incroyable, que son chien pourrait traîner 700 livres pendant une demilieue. Les roues de ces voitures sont très hautes, relativement à la taille du chien, de sorte que son poitrail est bien au-dessous de l'essieu.
6 novembre. -En quittant Lille, la réparation d'un pont m'oblige à suivre les bords du canal, juste au-dessous des travaux de la citadelle. Ils semblent être très nombreux, et la situation en est excessivement avantageuse, sur une pente douce, et entourés par des prairies basses et humides, qu'il est facile d'inonder. Passé à Darmentiers [Armentières] (1), une grande ville pavée. Dormi au Mont-Cassel. 30 milles. 7 novembre. -Cassel (2) occupe le sommet de la seule col(1) Armentières, an. de Lille.
(2) Arr. d'Hazebrouck (Nord).
line qui existe en Flandre. On est en train de réparer! e bassin de Dunkerque, si fameux dans l'histoire, par suite des exigences impérieuses de l'Angleterre, que nous avons dû payer bien cher (i). Dunkerque, Gibraltar et la statue de Louis XIV sur la place des Victoires, je les range dans la même classe politique d'arrogance nationale. Beaucoup d'hommes travaillent à ce bassin, et, quand il sera terminé, il ne contiendra pas plus de vingt ou vingt-cinq frégates (2) pour qui n'a aucune compétence militaire, cela paraîtra un ridicule objet de jalousie pour une grande nation, à moins qu'elle ne soit animée de crainte à l'égard des corsaires (3). Je me !suis enquis de l'importation de la laine d'Angleterre, et on m'a assuré que ce n'était qu'un objet très peu important. J'ai pu observer que, quand je quittai la ville, mon petit porte-manteau fut examiné aussi sérieusement que si je venais de quitter l'Angleterre, sur un bateau chargé de marchandises, et, ce fut la même cérémonie à un fort, situé à 2 milles de là Dunkerque étant un port franc (4), la douane se trouve aux portes. Que faut-il penser de nos fabricants de draps, qui, réclamant leur bill sur la laine (wool-bill), d'infâme mémoire, sont vernis cueillir sur les quais de Dunkerque un certain Thomas Wilkinson, pour le porter à la barre ;de la Chambre des I,ords, afin de le faire jurer que la laine sort de Dunkerque sans payer aucun droit d'entrée, alors que l'on visite chaque chose, à deux bureaux de douanes, qui se contrôlent mutuellement, alors qu'on examine même un porte-manteau Et c'est sur un semblable témoignage que notre Parlement, animé d'un véritable (1) I,e traité d'Utrecht (1713) 3) spécifiait que les défenses de Dunkerque devaient être rasées; cette clause fut supprimée par le traité de Versailles, de 1783.
(2) le commerce de Dunkerque est prospère, à la fin de l'ancien régime, et bénéficie du traité de commerce de 1786 en 1789, le mouvement du port est de 1 300 à 1 400 navires, ayant au plus 400 tonneaux. Voy. A. DE SaintLéger, La Flandre maritime et Dunkerque sous la domination français*, Paris, 1900 (thèse de lettres). le bassin, construit sous le règne de Louis XIV, avait été en partie comblé à la suite du traité d'Utrecht.
(3) II y eut, au xvme siècle, de nombreux corsaires à Dunkerque. Voy. Henri Malo, Les derniers corsaires, Dunkerqtie (1715-1785).
(4) Cf. A. DE Saint-I^qkr, op. cit., et Ilistoire de la franchise du port de Dunkerque, Paul MA5SON, Les ports francs. Comme ports francs, il n'y avait, outre Dunkerque, que Bayonne et Marseille.
esprit boutiquier (shoft-keefting sfiirit), a voté une loi menaçant d'amendes, de peines et de pénalités tous les producteurs de laine anglais (i). Promenade à Rosendaël, près de la ville, où M. Le Brun a entrepris sur les Dunes des plantations, qu'il m'a montrées avec une grande obligeance {2). Entre la ville et cet endroit, il y a un grand nombre de gentilles petites maisons, chacune entourée d'un jardin et d'un ou deux champs enclos sur le sable de la dune mouvante, blanc comme la neige, mais que l'on a réussi à mettre en valeur (3). Le pouvoir magique de la propriété a change le sable en or. 10 laiHes.
8 novembre. Quitté Dunkerque, où se trouve Le Concierge, une bonne auberge, comme toutes celles que j'ai trouvées en Flandre. Passé à Gravelines, qui, à mes yeux incompétents, semble la plus forte place que j'aie vue du moins, les travaux, qui se dressent au-dessus du sol, sont plus nom(1) Le bill fut, en effet, voté par la Chambre des Communes, le 15 mai 1788. A.u printemps de cette annéc-lfi, Arthur Voung avait été envoyj à Londres pa.1 les producteurs de laine du Suffolk pour soutenir une pétition contre le Wool Bill il était accompagne par Jb.. Banks, député par les productcurs du Lincoln. C'est en vain qu'Arthur Young multiplia les démarches auprès des membres influents du Parlement et qu'il écrivit deux brochures le seul résultat, c'est que les clauses du projet les plus nuisibles furent modérées. Les partisans du bill p. étendaient qu'il se faisait en France une énorme contrebande. Arthur Young attribue ?on échec au fait que le landed inter&st est cent fois moins actif que le moneyed interest l'agriculture est ainsi sacrifiée èi l'industde. ce 1." p~càd~, ,~y- Tl,, pp. 63 et ~qq. S,i~ le Wo~i trie. Sur ce qui prccàde, voy. The autobiography, pp. 163 et sqq. Sur le Wool DU!, voy. aussi L. Lipson*, History 0/ Ihe english woolen and worsted industry Londres, in^f, p. <̃
{2) La ville de Dunkerque, par bail emphytéotique (70 ans), avait loué une portion de dunes, a l'est de Dunk'.iqiie, au sieur Le Brun, de Lille, correspondant de la Société royale d'agriculture de Taris. Le Brun avait défriché une partie des anciennes garennes, y avait fait une plantation de chênes et y élevait des moutons, En mars i/Sy, il sollicita la propriété de toutes les dunes 1. fr-Liè~ il craignait le
jusqu'à la frontière, car il craignait le caractère précaire de sa possession, le sol appartenait toujours à l'Administration des Domaines. Il rédigea, à cette occasion, plusieurs mémoires et s'adressa même à l'Assemblée Nationale, en décembre 1789 (renseignements fournis par M. A, de Saint-Léger et M. L. Baron, bibliothécaire de Dunkerque, que nous remercions très vivement). (3) En Artois et eu Picardie, on fixait surtout les dunes en y plantant de l'oyat. Voy. A. Deïvlvncîkdx, op. cit., pp. igg et sqq. Les dunes avaient été un terrain de chasse pour la garnison de Duukerque: à suite de difficultés entre les officiers et le magistrat, un arrêt du Conseil du 20 avril 1775 décida que les villles de Dunkerque et de Bergues deviendraient concessionnaires fies dunes et garennes, situées à l'est de Dunkerque, moyennant le paiement rente de 3 000 livres à de Dunkerque (renseignements fournis par M, A. de Saint-Lcgcr).
breux que dans aucune autre. C'est la partie de l'art militaire qui me plaît elle implique le souci de la défense et laisse la canaillerie aux voisins. Si Gengischan ou Tamerlan avaient trouvé sur leur chemin des places comme Lille ou Gravelines, que seraient devenues leurs conquêtes et leurs exterminations de la race humaine ?
Gagné Calais. Là se termine un voyage, qui m'a procuré beaucoup de plaisir et plus de renseignements que je ne m'attendais à en trouver dans un royaume qui n'est pas aussi bien cultivé que le nôtre. Ce fut le premier de mes voyages, et il m'a confirmé dans l'idée que, pour connaître son propre pays, nous devons voir quelque peu les autres. C'est par la comparaison que l'on peut juger les nations, et celles que l'on doit estimer comme bienfaitrices de la race humaine, ce sont celles qui ont, fondé la prospérité publique sur la base du bonheur privé. S'assurer jusqu'à quel point cela fut le cas des Français, voilà l'un des buts essentiels de mon voyage. C'est une enquête de grande envergure, et fort complexe, mais une simple excursion ne suffit pas pour avoir pleine confiance en elle. Je dois revenir plusieurs fois avant de m'aventurer à formuler des conclusions. 25 milles.
J'ai attendu trois jours à l'hôtel Dessein un vent favorable et un bateau (le duc et la duchesse de Gloucestcr se trouvaient dans le même hôtel, dans la même situation que moi). Un capitaine se conduisit fort mal avec moi il ne tint pas sa parole et loua son bateau à une famille, qui ne voulut admettre aucun autre passager. Je ne demandai pas à quelle nation appartenait cette famille. Douvres, Londres, Bradfield et j'éprouve plus de plaisir à donner à ma petite fille (I) une'poupée de France qu'à voir Versailles (2). (1) Il s'agit de sa plus jeune fille, Martha Ann, qu'il appelait familièrement Bobbin, née en 1783, et qui mourut toute jeune en 1797 voy. The auiobio- graphy. ̃"̃; (2) Arthur Young note, dans son Autobiography (p. 159) qu'il a dépensé, pour ce premier voyage, 118 1. st. 15 s. 2 d., sans compter 20 1. 17 s., pour ses achats divers et S 1. 16 s. 6 d., pour ses achats de livres.
ANNÉE 1788
l,e long voyage que avais entrepris l'an dernier en France me suggéra maintes réflexions sur l'agriculture, ainsi que sur les sources et le progrès de la prospérité nationale en ce royaume en dépit de moi-même, ces idées fermentèrent en mon esprit, et, tandis que je formulais des conclusions relatives à l'état politique de ce grand pays, en liaison avec son agriculture, je me persuadai, chaque fois que j'y réfléchissais, de l'importance qu'il y aurait à en donner un aperçu général aussi exact que cela est possible à un voyageur. C'est rrTû par cette idée que je me déterminai à tenter d'achever ce que j'avais déjà heureusement commencé.
30 juillet. Quitté Bradfield, et arrivé à Calais. 161 milles-
5 août. Le jour suivant, je pris la route de Saint-Orner. Traversé le pont Sans Pareil, qui sert à deux fins, à franchir à la fois deux rivières r> ais il a été prisé plus qu'il ne couvenait et a coûté plus qu'il ne le méritait. Saint-Omer contient peu de choses dignes de remarques, et, si je pouvais diriger les Parlements d'Angleterre et d'Irlande, il en contiendrait moins encore. Pourquoi les catholiques sont-ils obligés d'émigrer pour
recevoir à l'étranger une mauvaise éducation (i), au lieu de pouvoir jouir d'institutions qui les élèveraient bien dans leur pays ? La campagne est vue à son avantage du haut du clocher de Saint-Bertin. 25 milles.
7 août. I^e canal de Saint-Omer gravit une colline au moyen d'une série d'écluses. A Aire (2), I^llers (3) et Béthune (4) villes bien connues dans l'histoire militaire. 25 milles. 8 août. – La campagne est encore une plaine, sans aucun changement de Béthune à Arras, une admirable route sablée. Dans cette dernière ville, il n'y a rien que la grande et riche abbaye de Var [Saint-Vaast], qu'ils ne voulurent pas me montrer, sous prétexte que ce n'était pas le jour ou pour quelque autre excuse frivole (5). La cathédrale n'est rien. 17 milles et demi.
9 août. Jour de marché en sortant de la ville, je rencontrai au moins une centaine d'ânes, chargés soit de besaces, soit de sacs, mais tous apparemment de fardeaux assez légers, avec des essaims d'hommes et de femmes. C'est ce qu'on peut appeler un marché, abondamment fourni, mais une grande partie de tout le travail du pays chôme, au milieu de la moisson, pour approvisionner une ville qui serait ravitaillée en Angleterre par le quarantième de ces gens quand un pareil essaim de flâneurs bourdonne dans un marché, je tiens pour assuré que la propriété foncière est morcelée à l'excès. Ici, mon seul compagnon de voyage (ô), la jument anglaise qui me porte, me révèle par son ceil un secret qui n'est pas très agréable; c'est qu'elle devient rapidement aveugle. Elle est borgne, mais (1) Allusion au Collège catholique fréquenté par les étudiants Mandais. O'Connell y fit ses études. r
(z) Arr. de Saint-Ouier (Pas-de-Calais).
(3) Air. de Béthune (Pas-de-Calais).
(4) Cli.-l. d'arrondissement (Pas-de-Calais).
(5) l~es bâti-t~ de 1'.bb.ye s.ut
(5) I*es bâtiments de l'abbaye sont aujourd'hui transformés eu musée. Arthur Young ne mentionne pas l'hôtel de ville, du XVIe siècle, l'un des beaux =Onu-~ts du ..rd de 1.
monuments du dans de la France.
(6) En français dans le teste.
notre sot de vétérinaire de Bury m'assura que je n'avais rien à craindre pendant un an. Il faut avouer que c'est une de ces agréables situations, dans laquelle peu de personnes croiraient qu'on se mettrait volontiers. Ma foy C'est là un échantillon de ma chance Iye voyage n'est qu'un travail pénible, que d'autres sont payés pour accomplir sur un bon cheval, et moi, je paie pour le faire sur un cheval aveugle. J'éprouverai peutêtre cet inconvénient aux dépens de mon cou. 20 milles. 10 août. A Amiens, M. Fox (1) a couché ici la dernière nuit, et cela m'amusait d'entendre la conversation de la table d'hôte on s'étonnait qu'un si grand homme ne voyageât pas avec un grand train. Je demandai quel était ce train. Monsieur et Madame (2) étaient dans une chaise de poste anglaise, la fille et le valet de chambre en cabriolet, avec un courrier pour tenir les chevaux prêts. Que pourraient-ils avoir de mieux, en fait de confort et d'amusement ? La peste d'une jument aveugle – Mais j'ai travaillé toute ma vie, et il BAVARDE.
Il 1 août. Par Pois (3) à Aumale (4), entré en Normandie. 25 milles.
12 août. D'ici à Neufchâtel, à travers le plus beau pays, de beaucoup, que j'aie vu depuis Calais. Vu de nombreuses villas appartenant à des marchands de Rouen (5). 40 milles. 13 août. Ils ont raison d'avoir des maisons de campagne, pour sortir de cette ville laide, puante, resserrée jet (r) Fox (Cil.- Jacques), le célèbre orateur (1749-1806), ministre des Affaires étrangères, en i?8z, puis adversaire acharné du second Pitt. Fox se montra très hostile à la guerre contre la France.
(z) Fox n'était pas marié.
(3) Arr. d'Amiens (Somme).
U) Axr. de Neufchâtel (Seine-Inférieure).
(5) Sur l'état de l'agriculture dans cette région, voy. Ch. DE Beatjrepaire, Renseignements statistiques sut l'état de l'agriculture à la fin de l'A ncien Régime, Rouen, 1889, et surtout J. Sion, Les paysans de la Normandie Orientale, Paris, "J05 de doctorat ès lettres).
mal bâtie, où il n'y a que de la boue et de l'industrie (i). En Angleterre, quel tableau de nouvelles constructions présente une florissante ville manufacturière Le choeur de la cathédrale est entouré d'une magnifique grille de cuivre massif. On montre le monument de Rollon, le premier duc de Normandie, et de son fils de William Longsword et aussi ceux de Richard Cœur de Lion, de son frère Henri, du duc de Bedford, régent de France, de leur propre roi Henri V, du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII (z). Le tableau de l'autel est une « Adoration des bergers » de Philippe de Champagne. Rouen est plus cher que Paris, et les poches des habitants les obligent à se serrer à force le ventre. A table d'hôte, à la Pomme du Pin, nous étions seize convives pour le dîner suivant une soupe, trois livres de bouilli, une volaille» un canard, une petite fricassée de poule, un rôti de veau d'environ 2 livres et deux autres petits plats, avec de la salade; le prix était de 40 sous, avec un supplément de 2o sous pour une pinte de vin. Pour un repas à 20 pence par tête, en Angleterre, on aurait eu un plat de viande qui, littéralement parlant, aurait pesé plus que tout ce dîner! Les canards furent nettoyés si rapidement que je sortis de table sans avoir pris la moitié du dîner. De telles tables d'hôte sont parmi les choses les moins chères de France
De toutes les réunions sombres et tristes (3), la table d'hôte est ce qu'il y a de pis pendant huit minutes, un silence de mort, et sur la politesse, qui consisterait à engager la conversation avec un étranger, on compterait en vain. On ne m'a pas dit un seul mot, si ce n'est pour répondre à quelque question Rouen n'est pas une exception en cela. Le Parlement est fermé, et ses membres ont été exilés, le mois passé, dans leurs maisons de campagne, parce qu'ils ne voulaient pas (1) Sur l'histoire de l'habitation rouennaise, voy. l'excellent travail de Raymond Qtjenedey, L'habitation rouennaise, Rouen, 1926. (z) La cathédrale, du xme siècle, avec une façade du XVIe, est, en effet, l'un des beaux monuments de la Normandie le plus beau des tombeaux cités est celui du Cardinal d'Amboise (1518-1525).
(3) Ces deux épitbètes, en français dans Je texte.
enregistre* l'édit sur un nouvel impôt foncier (i). Je m'enquis beaucoup des sentiments généraux du peuple et appris que le Roi, depuis qu'il est venu ici en personne, est plus populaire que le Parlement, auquel on attribue la cherté de toutes choses. Je visitai M. d'Ambournay (2), l'auteur d'un traité sur l'usage de la garance verte, de préférence à la garance sèche, et j'eus le plaisir d'avoir une longue conversation avec lui sur les diverses questions agricoles intéressant mon enquête. 14 août. Vers Barentin (3), à travers un pays, où abondent pommes et poires, et qui vaut mieux que la culture de là à Yvetot, pays plus riche, mais aménagé d'une façon misérable. 21 milles.
15 août. Le même pays jusqu'à Bolbec (4) leurs clôtures me rappellent celles de l'Irlande elles sont formées par un talus haut et large, avec des haies, des chênes et des hêtres (5). Depuis Rouen, ce ne sont partout que des maisons de campagne, que je suis heureux de voir partout, des fermes et des cottages, partout, on fabrique du coton (6). La même chose continue jusqu'à Harfleur. Les environs du Havre de Grâce indiquent fortement une place très florissante les collines sont presque couvertes de petites villas nouvellement construites et on en bâtit encore il en est de si serrées les unes contre les autres qu'elles forment presque des rues; de notables accroissements sont faits à la ville. 30 'milles. (1) II s'agit de la e subvention territoriale s que Calonne voulait établir le Parlement de Paris, suivi par les Parlements de province, s'était refusé à l'enregistrex. En ce qui concerne le Parlement de Rouen, voy. Floqtjet, Histoire du Parlement de Normandie, 1840-1849.
(2) Directeur du Jardin botanique de Rouen, secrétaire de l'Académie de Rouen il a fait de nombreuses expériences sur les teintures végétales et sur la garance.
(3) Arr. de Rouen.
(4) Arr. du Havre.
(5) C'est, en effet, l'un des traits du paysage du pays de Caux, Voy. J. SION, Les paysans de la Normandie Orientale, Paris, 1009.
{6} i,a. bourgeoisie riche de Rouen avait, au xvm0 siècle, acheté beaucoup de domaines ruraux voy. J. I^evainvii-de, Rouen, Paris, 1914. L'industrie cotonnière, qui s'est énormément développée au svme siècle, était surtout une industrie rurale. Cf. J. I^bvatnville et J. SION, op. cU. H. SÈE, Quelques documents sur V industrie de la région rouennaise (Mémoires et documents, de J. Hayem, 106 série, 1926).
16 août. Une enquête n'est pas nécessaire pour découvrir la prospérité de cette ville (i) ce n'est nullement équivoque plus de mouvement, de vie et d'activité que dans aucune place où j'aie été en France. Une maison, qui, en 177g, était louée, moyennant un bail de six ans, au prix de 240 livres par an, sans pot-de-vin, fut dernièrement louée pour trois ans à 600 livres, et, il y a douze ans, on l'aurait eue pour 24 livres. Le goulet du port est étroit et formé par un môle, mais il s'élargit pour former deux bassins oblongs d'une plus grande largeur ils sont pleins de bateaux, au nombre de quelques centaines, et les quais qui les bordent sont tout grouillants d'affaires ce n'est partout que précipitation, tumulte, animation. On dit qu'un bateau de cinquante canons peut entrer dans le port, je suppose sans ses canons. Ce qui est mieux, il y a des vaisseaux marchands de 5 à 600 tonneaux (2). L'état du port a causé cependant beaucoup d'alarme et d'inquiétude; si rien n'avait été fait pour l'améliorer, le goulet aurait été encombré par le sable le danger allait en croissant pour y porter remède, on a consulté beaucoup d'ingénieurs. Le manque d'eau de chasse pour le nettoyer est si grand que maintenant, aux frais du Roi, on construit le plus grand et le plus magnifique travail, un vaste bassin, séparé par un mur de l'Océan ou plutôt pris sur l'Océan et défendu contre lui par une solide digue de maçonnerie, longue de 700 yards, large de 5, et de 10 ou 12 pieds au-dessus de la surface de la mer, à la plus haute marée sur plus de 400 yards, il y a deux murs extérieurs, chacun large de 3 yards, et, entre les deux, 7 yards remplis de terre au moyen de ce nouveau et énorme bassin, on aura une sorte de chasse-marée artificiel, capable, calcule-t-on, de balayer l'entrée du port et de la nettoyer ( 1) Cette prospérité du Havre tient au grand développement du commerce maritime, dans la seconde moitié du svme siècle. Voy. Ch. Baekey, Le Havre transatlantique Le Havre et la navigation des Antilles sous Vancien régime; Le Havre maritime (Mémoires et documents, de Julien Hayem, 5e et 6e séries). Cf. aussi Frédéric DE Coninck, Le Havre, son passé, son présent, son avenir, I*e Havre, impr. A. I,e Male, 1869 E. I<E Pakqtjiek, Cahiers de doléances du- bailliage du Havre, 3929.
(z) Ce qui est un tonnage considérable pour l'époque, où la plupart des bateaux ont moins de 300 tonneaux.
de toute obstruction. C'est un travail qui fait honneur au royaume. La vue de la Seine, que l'on a du môle, est frappante elle a 5 milles de large, avec des hauteurs sur la côte opposée les falaises crayeuses et les promontoires, qui s'ouvrent pour lui permettre de rouler son vaste tribut vers l'Océan, se dressent avec majesté.
Visité M. l'abbé Dicquemare, le célèbre naturaliste (1), chez qui j'eus aussi le plaisir de me rencontrer avec MI1C Le Masson Golft, auteur d'agréables ouvrages, parmi lesquels, un Entretien sur Le Havre, 1781, alors que la population était estimée à vingt-cinq mille âmes. Le jour suivant, M. Le Reisicourt, capitaine du corps royal du génie, pour qui j'avais aussi des lettres de recommandation, me présenta à MM. Homberg, (lui comptent parmi les plus notables négociants de France. Je dînai avec eux dans l'une de leurs maisons de campagne, où je trouvai une nombreuse société et une splendide réception. Ces messieurs ont des femmes et des filles, des cousins et des amis, enjoués, agréables et bien au courant detout. J'étais fâché à l'idée de les quitter si vite, car la société, qu'ils réunissaient autour d'eux, aurait donné de l'agrément à un plus long séjour. Ce n'est pas un préjugé d'aimer les gens qui aiment l'Angleterre la plupart d'entre eux y avaient été. – « Nous avons assurément en France de belles, d'agréables et de bonnes choses, mais on trouve une telle énergie dans votre nation » {2). 18 août. J'ai traversé la Seine, par le passeur, un bateau ponté, jusqu'à Honfleur, à 7 milles et demi nous avons fait (1) Dicquemare (abbé Jacques-François), né au Havfc, le mars 1733. mort le 29 mars 1789. Après un séjour à Paris, il retourna au Havre, où ï\ étudia spécialement les animaux marins invertébrés. Il découvrit des faits nouveaux sur la reproduction des anémones de Le gouvernement le chargea, avec M. Chardon, les causes du dépérissement des huîtres de Cancale. Cette enquête nous est connue par un rapport du 27 mai 1786 (Arch. d'Ille-et-Vilaine, C. 1594, analysé par H. Séiî, La pêche des huîtres à dans Mémoires et documents sur le commerce et de Jf-la3'eîu, 9e série, Paris, igpo, pp. 256 et sqq.). Correspondant de l'Académie des sciences, DicquelLiarc publia ?o mémoires dans le Journal de physique et fit Paraître aussi un ouvrage intitulé Idée générale de l'astronomie, Paris, 176g. Peintre de talent, il peignit cinq tableaux pour les églises et hôpitaux du Havre. 2) En français dans le texte.
le trajet avec un fort vent du nord en une heure, le fleuve étant plus agité que je ne croyais qu'un fleuve pût l'être. Honfleur est une petite ville, avec beaucoup d'industrie et un port plein de bateaux quelques bateaux négriers, aussi grands que ceux du Havre (i), A Pont-Audemer, visite à M. Martin, directeur de la manufacture royale de cuir (2). Je vis huit ou dix Anglais, qui y étaient employés (il y en a quarante en tout) je causai avec l'un d'eus, qui était du Yorkshire il me racouta qu'on l'avait trompé pour le faire venir bien qu'on soit bien payé, on trouve tout très cher, au lieu du bon marché qu'on lui avait donné à entendre. 20 milles. 19 août. Vers Pont-1'Évêque près de cette ville, le pays est plus riche, c'est-à-dire a plus de pâturages le caractère singulier de cette région, c'est qu'elle se compose de vergers enclos de haies si épaisses et excellentes, quoique constituées par des saules, entremêlés de quelques épines, que l'on peut à peine voir au travers des châteaux, çà et là, quelques-uns beaux quant à la route, elle est mauvaise. Pont-l'Évêque est {1) Honfleur, en effet, faisait encore un commerce important; la pêche de la morue y tenait une grande place, surtout avant la guerre de Sept Ans (80 bateaux). En 1784, la ville demanda à devenir l'entrepôt général du commerce avec les États-Unis pour la régiun du Nord-Ouest et réclama même la création d'un port franc on forma le projet d'un nouveau port et de vastes magasins, avec une enceinte nouvelle. Mais on se heurta à la résistance des fermiers généraux, et le projet n'aboutit pas. Voy. A. Vintras, Répertoire des Archives municipales de Honfleur, Cacn, 1923, Introduction, pp. l,v et sqq. cf. Ch. Bréard, Essai bibliographique sur Honfleur et son canton, Honfleur, 1913, et Les archives de Honfleur.
{2) Voy., sur cette manufacture, les Observations de la Chambre de Comde Normandie sur le traité de commerce mire la France et fA,agleterre (1787), p. 58 1 1,a supériorité de l'apprêt des cuirs dans la manière anglaise, de la manufacture de MM. I,e Gendre et Martin, leur a obtenu un débouché considérable, tant en France que dans les colonies. On assure même qu'il eu a été envoyé en Angleterre. Indépendamment de la fourniture que cette manufacture fait à la Cour, elle a celle de plusieurs régiments. Tant de moyens de prospérité seraient cependant restés dans les limites d'uue exploitation très resserrée, en raison des avances considérables que les achats de cuir, de tan et le paiement des ouvriers exigent, si le Gouvernement, suffisamment instruit de l'intelligence, des efforts et des succès de MM. I^e Gendre et Martin, dans leur fabrication, ne leur avait pas accordé le prêt d'une somme de 350 000 1. sans intérêt pendant dix ans, laquelle leur est comptée à raison de ïo 000 par mois. Ce secours. a eu tout l'effet qu'on devait en attendre elle est dans la plus grande activité, et dans cette partie elle combat, autant qu'elle peut y suffire, ta rivalité anglaise et le goût impérieux que nos seigneurs et les gens aisés ont, dans ce genre de consommation, pour tout ce qui vient d'Angleterre ».
situé dans le Pays d'Auge, célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Vers Lisieux, à travers la même riche contrée; des talus admirablement plantés partout des clôtures et des bois (i). A l'Hôtel d'Angleterre, une excellente auberge, neuve, propre et bien meublée bon service et bonne nourriture. 26 milles.
20 août. Vers Caen la route passe sur le flanc d'une colline, qui domine la riche vallée de Corbon, encore dans le Pays d'Auge, la plus fertile de toute la région tout est plein de beaux bœufs du Poitou on se croirait dans le Leicester ou le Northampton. 28 milles.
21 août. Le marquis de Guerchy, que j'avais eu le plaisir de voir dans le Suffolk, est, en qualité de colonel du régiment d'Artois, en garnison à Caen (2). Je l'allai voir irme présenta à sa femme et déclara que, comme c'était le moment de la foire de Guibray et qu'il s'y rendait lui-même, je ne pouvais mieux faire que de l'y accompagner, car c'était la seconde foire de France. J'acceptai aussitôt sur notre route, nous nous arrêtâmes à Bon et dinâmes avec le marquis de Turgot (3), frère aîné du contrôleur général, justement célèbre ce gentilhomme est l'auteur de quelques mémoires sur les plantations dans la publication trimestrielle de la Société royale de (1) Arthur Young a bien saisi le caractère de cette région voy. Raoul DE Délice, La Basse-Normandie, Puris, 1907 {thèse de doctorat es lettres). (2) Dans les Mémoires de la Société à' A gricullure, M. de Guerchy a publié (dans l'hiver de 1787) un Mémoire sur les obstacles qui s'opposent au parcage des bêtes à laine en Brie (voy. I,. Passy, op. cit., p. 455}, et en 1788, un Voyage Agricole en Normandie et Picardie. Fils du Guerchy qui a été le premier président de la Société d'Agriculture, en 176T, il était l'un des membres les plus actifs de la Société. On s'explique ainsi ses relations amicales avec Arthur Voum*. Voy. aussi plus lnin, pp. 315 et sqq.
(3) Turgot (Etienne-François), marquis de Consmont (1721-1789), servit d'abord à l'armée et devint brigadier en r764, Il proposa au duc de Clioiseul de fonder une nouvelle colonie en Guyane, dont il fut nommé gouverneur. Savant en histoire naturelle et en chimie, il s'occupa aussi d'agriculture, fut l'un des fondateurs de la Société royale d'agriculture et fut nommé associé libre de l'Académie des Sciences. Dans les Mémoires de la Société d'Agriculture de Paris (été de 1787), il a publié un mémoire sur les dégâts que font, dans les plantations, les habitants de la campagne (I,. Passy, op. cit., p. 458).
Paris (i) il nous montra et expliqua toutes ses plantations, mais il attache surtout du prix aux plantes exotiques, et je fus peiné de voir qu'il les estimait moins en raison de leur utilité que de leur rareté. J'ai constaté que c'était fréquent en France et que c'était loin d'être rare en Angleterre. Pendant la longue promenade que nous fîmes, à tout moment, je désirai détourner la conversation des arbres sur l'agriculture je m'y efforçai maintes fois, mais toujours en vain. Le soir, à la belle salle de spectacle, nous entendîmes Richard Cœur de Lion (2), et je ne pus m'empêcher de remarquer le nombre de jolies femmes.
N'y a-t-il pas un antiquaire qui attribue la beauté des Anglaises au mélange de sang normand, ou qui pense, avec le major Jardine, que rien n'améliore autant une race que les croisements ? A lire son agréable récit de voyages, on penserait que cela n'est point nécessaire, mais, à voir ses filles et à entendre leur musique, il serait impossible de mettre en doute son système (3). Soupé chez le marquis d'Ecougal, à son château de la Frenaye. Si ces marquis français ne peuvent montrer de bonnes récoltes de blé et de navets, ils ont quelque autre chose de bien à nous faire voir, de belles et élégantes filles, charmantes copies d'une agréable mère à la première rougeur, je déclarai toute la famille aimable elles sont vives, plaisantes, intéressantes j'aurais désiré les connaître mieux, mais c'est le sort d'un voyageur de rencontrer des occasions de plaisir et d'être obligé de les quitter bien vite. Après souper, pendant que la société jouait aux cartes, le marquis parla de questions intéressant mon enquête. 22 milles et demi.
(1) C'est-à-dire t> de la Société royale d'agriculture».
(2) I,e célèbre opéra de Grétry.
(3) Alexander Jardine était entré dans l'armée en 1757 il fut nommé major en 1783 et lieutenant-colonel en 1793- Etant en garnison à Gibraltar, il fut, en 1771, cliargé d'une mission auprès de l'empereur du Maroc. En 1790, il publia des Letters from Marocco, etc., by an English Officer, I,oiidre3, 2 volin-8<\ Ce volume contient auS5i des lettres relatives à des voyages en France et en Espagne (1779 et l787)- I1 mourut au Portugal, en 1799 (Dict. of Natio- nal Biography, art. Jardine). D'après le passage d'Artiur Young, il sem ble qu'il a dû épouser une étrangère.
22 août. – A cette foire de Guibray, on vend, m'a-t-on dit, pour 6 millions (262 500 1. st.) de marchandises, tandis qu'à à celle de Beaucaire, on en vend pour ro j'y trouvai une quantité considérable de marchandises anglaises de la quincaillerie et de la faïence, des draps et des cotonnades (1). Une douzaine d'assiettes ordinaires, d'imitation française, mais beaucoup plus mauvaises, coûtaient 3 et 4 livres. Je demandai au marchand, un Français, si le traité de commerce ne serait pas très nuisible, étant donnée une pareille différence. C'est précisément le contraire, Monsieur; quelque mauvaise que soit celle imitation, on n'a encore rien fait d'aussi bien en France Vannée prochaine, nous ferons mieux, et enfin nous l'emporterons sur vous (2). Je pense que voilà un excellent homme politique et que, sans concurrence, il n'y a pas pour l'industrie de perfectionnement possible. Une douzaine d'assiettes à filets bleus ou verts, de fabrication anglaise, 5 livres 5 sous. Retour à Caen dîner avec le marquis de Guerchy, le lieutenant-colonel, le major, etc. du régiment; leurs femmes constituent une grande et agréable société. Visité l'abbaye des Bénédictins, fondée par Guillaume le Conquérant. C'est un bâtiment splendide, substantiel, massif, magnifique, avec de très grandes chambres et des escaliers dignes d'un palais (3). Souper avec M. du Mesni, capitaine du corps du génie, pour qui j'avais des lettres de recommandation il m'a présenté à l'ingénieur employé au nouveau poit, qui permettra à des bateaux de 3 ou 400 tonneaux de remonter jusqu'à (1) Guibray est un faubourg de Falaise {Calvados). L'n mémoire de Brunet. inspecteur des manufactures de la généralité d'Alençon, de 1777, déclare que les marchandises apportées à la foire de Guibray se montent à 8 à 10 millions et la vente, à g ou 7 millions ers chiffres, vers le miileu du xvnie siècle, étaient sensiblement plus élevés (Areh. JSat., riB 656). Voy. aussi Th. 1,iébard, Falaise, étude historique sur la foire dé Guibray, 190+ O. Biré, Etude juridique sur la foire de Guibray (compte du Congrès du millénaire de la Normandie, an. 1912, t. II7 pp. 54g, 562). Cf. H. Sér .Notes sur les foires en France, et particulièrement sur les foires de Caen, au XVIIÎa siècle {Revue d'histoire économique, 1927)- ̃ – ̃ I*es foires de Guibray, et, à un moindre degré, celles de Caen, conservent une grande importance au xvme siècle; il y vient des marchands de toute la France et même de l'étranger.
(2) En français dans le texte.
(3) Arthur Young ne mentionne pas les belles églises romanes de Caen, l'Abbaye aux Hommes et l'Abbaye aux Dames.
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Caen c'est un beau travail, l'un de ceux qui honorent la France.
23 août. M. de Guerchy et l'abbé de m'accompagnèrent pour voir Harcourt, la résidence du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie et du Dauphin (i) on m'avait dit que j'y trouverais le plus beau jardin anglais de France, mais Ermenonville ne lui permettra pas de revendiquer cette place, bien qu'il ne soit pas aussi beau comme résidence. Trouvé enfin un cheval, qui me permettrait de poursuivre mon voyage un peu moins en Don Quichotte mais il ne me serait nullement utile c'est une bête qui bronche d'une façon incommode, et pour laquelle on demande un prix aussi élevé que pour un bon cheval ainsi, mon amie aveugle et moi-même, nous devrons encore nous traîner plus loin. 30 milles. 24 août. Bayeux la cathédrale a trois tours l'une d'elles est très légère, élégante et très bien décorée (2). 25 août. Sur la route de Carent&n, à Isigny, passé un bras de mer, qui est guéable. A Carentan (3), je me trouvais! si souffrant, sans doute par suite de rhumes accumulés, que je craignis sérieusement d'être arrêté pas un os qui ne me fît mal, et une horrible pesanteur dans tout mon corps. Je me mis de bonne heure au lit et je pris une dose de poudre d'antimoine, qui provoqua une sueur suffisante pour me permettre de poursuivre mon voyage. 23 milles. (1) Harcourt (François-Henri, duc d'), comte de I,ulebonne, né en 1726, lut ide de ~p de se. Fm.ç.is, due I'Hal7~urt, qui fut aide de camp de son onde, François, duc d'Harcourt, qui commandait en Bavière, en 1741, puis servit sous les ordres du maréchal de Saxe lieutenant général, en 1762, il fut nommé lieutenant général de la Ivorrnandie, eu 1764, puis commandant militaire en 1783, à la mort de son père il s'occupa de la création du port de Cherbourg. Il dirigea l'éducation du Dauphin et succéda, à l' Académie française, au duc de Richelieu. A l'époque de la Révolation, il émigra, d'abord aux eaux de Spa, où il resta deux ans, puis en AuKleterre, enfin à Staine, Olï il mourut en 1802. Sur le duc d'Harcourt en Normandie, voy. C. HrpPEAU, Le gouvernement de Normandie aux XV II" et XVlll* «'̃des, Caen, 1SÔ3.
(2) C'est, en effet, une très belle église gothique, des xne-xv* siècles. (3) Arr. de Saiut-i,ô (Manche).
26 août – Jusqu'à Valognes (i), puis, jusqu'à Cherbourg, un pays très boisé, ressemblant beaucoup au Sussex. I,e marquis de Guerchy avait voulu m'adresser à M. Doumerc, un grand novateur en agriculture (2), qui habite à Pierbutte, près de Cherbourg; e m'y rendis mais il était absent à Paris. Cependant, son bailli, M. Baillio, avec une grande complaisance, me montra les terres et m'expliqua chaque chose (3). 30 milles. 27 août. Cherbourg. J'avais des lettres pour le duc de Beuvron (4), qui commande ici, pour le comte de Chavagnac et M. de Meusnier (5), de l'Académie des Sciences, le traducteur des Voyages de Cook le comte est à la campagne. J'avais tant entendu parler des fameux travaux, érigés pour former le port, que j'étais impatient de les voir sans perdre un moment. Le duc me fit la faveur de me donner un laissez-passer à cet effet. Je pris donc un bateau et traversai le port artificiel formé par les célèbres cônes. Comme il est possible que cet itinéraire soit lu par des personnes qui n'ont ni le temps, ni le goût de voir d'autres livres parlant de ces travaux, j'en esquisserai, en peu de mots, le plan et l'exécution. Les Français ne possèdent pas de port de guerre de Dunkerque à Brest, le premier capable seulement de recevoir des frégates. Ce défaut leur a été plus d'une fois fatal dans leurs guerres avec l'Angleterre, dont la côte plus favorable présente non seulement la Tamise, mais le beau port de Portsmouth. Pour remédier à ce défaut, on projeta d'élever un môle à travers la baie ouverte de Cherbourg, mais, pour enclore un espace suffisant pour protéger une flotte de guerre, il faudrait un mur si étendu et si exposé aux tempêtes que la dépense serait trop forte pour qu'on pût y penser, et, en même temps, le succès trop dou(i) Département de la Manche.
h) e Great improver », dit Arthur Young.
{?i) Sur ces défrichements, coy. plu? loin, t. III, pp. 1172-1 173. (4) Harcourt (Anne-François), marquis, puis duc de Beuvron, frère de François-Henri d'Harcourt, prit part aux mêmes campagnes que son frère, commanda la place de Cherbourg, puis celle de Rouen, en 1 789 mourut en J?97.
(5) H s'agit sans doute de l'ingénieur Mcusnier qui dirigea la défense de -Uayence et périt pendant le siège.
teux pour qu'on pût s'y risquer. On abandonna donc l'idée d'un môle régulier, et l'on adopta celle d'un môle partiel, sur un nouveau plan il consistait à élever dans la mer, à l'endroit où manquait un môle, des colonnes isolées, en bois et en maçonnerie, de dimensions assez grandes pour résister à la violence de l'Océan et pour en briser les vagues au point de permettre l'établissement d'une digue, de colonne à colonne (r). On les a appelées cônes, à cause de leur forme. Elles ont 140 pieds de diamètre à la base, 6o, au sommet, 60 pieds de hauteur verticale, et, quand elles plongent dans la mer, elles sont, à basse mer, immergées de 30 à 34 pieds. Ces énormes cuves à bases énormes, étant construites en chêne, avec toute la force et la solidité désirables, une fois prêtes à être lancées, étaient chargées de pierre juste assez pour les couler, et, en cet état, chacun des cônes pesait 1 000 tonnes (de 2 000 livres). Pour ':es faire flotter, soixante caisses vides, chacune d'une contenance e de 10 pipes, étaient attachées autour par des cordes, et, dans cet état de légèreté, l'énorme machine était remorquée, jusqu'à l'endroit qui lui était destiné, par d'innombrables bateaux devant d'innombrables spectateurs. A un signai donné, les cordes étaient coupées, en un instant, et la pile s'enfonçait instantanément, on la remplissait de pierres, apportées par des bateaux préparés à cette intention, et on la recouvrait de maçonnerie. La capacité de chacun des cônes, à 4 pieds de la surface seulement, est de 2 500 toises cubiques (1) T,a description des travaux du port de Cherbourg par Arthur "Youug semble très exacte. Il a bien compris l'intérêt qu'il y avait créer ce port artificiel, dont Vauban avait le premier conçu l'idée. Au début du xviii8 siècle, Cherbourg n'était encore qu'une bourgade et rnènie en 1773 la population ne dépassait pas 7 000 habitants. Les travaux, entrepris à la fin de l'ancien régime r 7H4.), ne furent repris que par Napoléon Ier et achevés au srsQ siècle. Cherbourg est maintenant, non seulement un port de guerre, mais un port de comniciai, dont l'importance va croissant. Voy. Pi.. Gidel, Le port de Cherbourg, Paris, Dunod Saint- Am.vnt, Cherbourg, dans la Collection des Ports il la France (publ. du Ministère des Travaux publics) C. Th. Quoniam, Pour le port de Cher bourg, Cherbourg, iy2i. Le capitaine de vaisseau X,a Bretonniére avait dressé un plan général des travaux, mais les plans furent établis par M. de Ccssart, ingénieur des Ponts et Chaussées (voy. Louis-Al. Di: CESSART, DeSCripti~@ d~ trUV~@@ I806-ISO,3) et acoeptés I)aF Cessart, Description des partie hydrauliques, 1806-1S08) et acceptés par les une commission, dont faisait partie Borda. I,es Anglais redoutaient fort les travaux de Cherbourg. Voy. 1/A.cour-Gayet, La marine militaire de la France sotts le règne de Louis XVI, Paris, 1905, pp. 559 et sqq.
de pierre. Un grand nombre de bateaux sont employés à former une digue de pierre, de colonne à colonne, digue qui est visible à basse mer dans les marées de morte-eau. Dix-huit cônes, au dire des uns, trente-trois, au dire des autres, compléteraient le travail, laissant seulement deux entrées, dominées par de très beaux forts, nouvellement construits, le Fort Royal et le Fort d'Artois, parfaitement bien approvisionnés, dit-on, car on ne les laisse pas voir, et munis d'une machine pour chauffer les boulets. Le nombre de cônes dépendra de la distance qui les séparera les uns des autres. J'en vis huit d'achevés et la charpente de deux autres sur le chantier mais tout est arrêté, par ordre de l'archevêque de Toulouse, en raison des projets d'économie que l'on forme à présent. Quatre d'entre eux, les derniers enfoncés, sont maintenant en réparation, car on les a trouvés trop faibles pour résister à la fureur des tempêtes et aux coups de mer provoqués par les vents d'ouest. Le dernier cône est de beaucoup le plus endommagé, et, à mesure qu'on avancera, ils seront de plus en plus exposés, ce qui induit beaucoup d'ingénieurs de mérite à penser que le projet tout entier restera stérile, à moins que l'on ne consacre aux cônes qui restent encore à construire des sommes capables d'épuiser les revenus d'un royaume. Les huit cônes déjà élevés ont, depuis quelques années, donné un nouvel aspect à Cherbourg de nouvelles maisons, de nouvelles rues et une telle manifestation d'activité et d'animation que l'arrêt des travaux fut fort mal reçu. On dit qu'y compris les carriers, trois mille ouvriers sont employés. L'effet des huit cônes déjà érigés et la digue de pierre élevée entre eux a été de donner une sécurité parfaite à une portion considérable du port que l'on se propose d'établir. Deux navires de quarante canons ont été mis à l'ancre depuis dix-huit mois, en guise d'expérience, et, bien qu'il ait sévi des tempêtes assez fortes pour, à plusieurs reprises, éprouver tout le travail et, comme je l'ai mentionné, endommager fortement trois des cônes, ces vaisseaux n'ont pas éprouvé la moindre agitation c'est donc déjà, tel qu'il est, un port pour une petite flotte. Si
l'on achève la construction des cônes, il faudra les construire plus forts, peut-être plus épais et en se préoccupant encore davantage de leur fermeté et solidité il est aussi question de les rapprocher davantage les uns des autres. En tout cas, la dépense proportionnelle sera presque doublée, mais, en vue de guerres avec l'Angleterre, l'importance d'avoir un port sûr, en une station si critique, est si grande que toute considération de dépense s'efface du moins, aux yeux des habitants de Cherbourg, cette importance pèse d'un poids énorme. I£n naviguant à travers le port, je remarquai que, tandis qu'en dehors de la digue la mer était si agitée qu'un bateau l'aurait endurée avec peine, à l'intérieur, au contraire, elle était tout à fait calme. Je montai sur deux de ces cônes, dont l'un porte cette inscription
Louis XVI, sur ce premier cône êcltoué le 6 piin 2784, a vu l'immersion de celui de l'est, le 23 juin 1786 (1).
A la considérer dans son ensemble, l'entreprise est prodigieuse et ne donne pas une mince confiance en l'esprit d'initiative qui actuellement se manifeste en France. Le service de la marine est favorisé à juste titre ou non, ce n'estpas la question et ce port montre que, quand ce grand peuple entreprend des travaux d'importance capitale, réellement favorisés par l'État, on trouve un génie inventif pour en dresser le plan et des ingénieurs d'un mérite supérieur pour l'exécuter, quel qu'il soit, et d'une manière qui fait honneur à ce royaume.
Le duc de Beuvron me pria à dîner, mais je pensai que, si j'acceptais son invitation, il me faudrait consacrer le jour suivant à la visite de la manufacture de glaces. Je fis donc passer les affaires avant le plaisir, et, muni d'une lettre de ce noble personnage, qui devait me permettre de visiter la manu(1} En français dans le teste. Ce fut un événement que le voyage du roi, la démarche la plus importante durôgne», disait Marie- Antoinette; I^ouisXVr r ne s'y décida qu'à cause de l'intérêt qu'il portait à la marine. Voy. LACOUii- Gayet, op. cit.
facture, je m'y rendis dans l'après-midi. M. de Puye, le directeur, m'expliqua toutes choses de la façonla plus obligeante (i). Cherbourg n'est pas un endroit où il faille séjourner plus longtemps que ce n'est nécessaire. J'y ai été plumé d'une façon plus infâme qu'en aucune autre ville de France. Les deux meilleurs hôtels étaient pleins je fus obligé d'aller à La Barque, un méchant trou à peine meilleur qu'un toit à cochons pour une misérable chambre dégoûtante, pour deux soupers, composés d'un plat de pommes, d'un peu de beurre et de fromage, avec quelques bagatelles trop mauvaises pour être mangées, et pour un misérable dîner, on m'apporta une note de 31 livres (1 1. st. 7 s. i d.) non seulement, ils me comptèrent la chambre à 3 livres par nuit, mais encore on me fit payer l'écurie pour mon cheval, après d'énormes items pour de l'avoine, du foin et de la paille. C'est une sorte d'abus qui avilit le caractère de la nation. I,orsqu'à mon retour j'allai voir M. Baillio, je lui montrai la note il se récria sur cette duperie et me dit que l'homme et la femme allaient quitter leur commerce rien d'étonnant à cela, s'ils avaient l'habitude de plumer les autres de cette façon. N'allez pas à Cherbourg sans marchander chaque chose, même la paille et l'écurie, le poivre, le sel, la nappe. 10 milles.
28 août. Retourné à Carentan, et, le 29, traversé un riche pays, partout en clôtures, jusqu'à Coutances, capitale du district que l'on appelle le Cotcntin (2). En ce pays, on construit les meilleures maisons et granges en terre que j'aie jamais vues, excellentes habitations même lorsqu'elles ont trois étages, et tout en terre, avec d'importantes granges et (1) II s'agit de la manufacture de glaces de Tourlaville, sur la rivière de Trotebec, en face de Cherbourg et à la lisière de la forêt de Brix. Elle existait des le milieu du xvne siècle, puis, en 1667, fut réunie à la Société de SaintOobain. Cette manufacture était encore florissante au xvirr3 siècle. I,e directeur, en 1788, était Dupuis, qui resta en fonctions de 1772 à 1789. Voy. Elphège Puémy, La manufacture des glaces en France au XVII* et au XV111® siècles, Paris, rgog.
(2) Sur le Cotentin, à la fin de l'ancien régime, on consultera avec grand profit l'excellente publication d'Emile Beidrey, Cahiers de doléances du bail- liage dît Cotentin, 4 vol. in-8°, 1908 et suiv. (Coll. des Documents économiques de la Révolution).
autres dépendances. La terre (la meilleure pour cet usage est une argile brune) est bien pétrie avec de la paille quand on l'a étendue sur le sol en couches d'environ 4 pouces, on la coupe en carrés de 9 pouces on les place sur une pelle et on les lance au maçon, qui est sur le mur le mur est construit, comme en Irlande, en couches, chacune de 3 pieds de haut et qu'on laisse sécher avant de pousser plus avant. La largeur est d'environ 2 pieds. On les fait dépasser d'environ un pouce, que l'on coupe, couche par couche, d'une façon parfaitement lisse. Si l'on avait l'habitude, comme en Angleterre, de blanchir ces maisons à la chaux, elles auraient un aussi bel aspect que nos maisons en lattes et en plâtre, et elles sont beaucoup plus durables. Dans les bonnes maisons, les portes et les fenêtres sont en pierres. 2o milles.
30 août. -Unebelle vue de mer des îles Chausey, à 5 lieues de distance plus loin, on aperçoit nettement Jersey, à 40 milles, et la ville de Grandval [Granvillc] sur une haute péninsule. Quand on entre dans la ville, toute idée de beauté s'efface un trou étroit, vilain, sale, mal bâti; jour de marché et des myriades de flâneurs, spectacle ordinaire sur les marchés français. La baie de Cancale s'étend tout entière à droite, avec le rocher de Saint-Michel, se dressant au-dessus de la mer, en forme de cône, avec un château au sommet objet très singulier et pittoresque. 30 milles.
31 août. A Pont-Orcin [Pontorson] (1), on entre en Bretagne il semble qu'il y ait un plus grand morcellement des exploitations qu'auparavant (2). Dans la ville épiscopale de Doll [Dol] (3), il y a une longue rue, sans une vitre aux fenêtres; (1) Arrondissement d'Avranches (Manche).
(2) Sur la Bretagne agricole sous l'ancien régime, voy. Henri SÉE, i-^ classes rurales en Bretagne du XVIS siècle à la Révolution, Paris, 1906 (extr. des Annales de Bretagne). D'une façon générale, eu Bretagne, les exploittions agricoles étaient d'assez faibles dimensions, et ce caractère est encore plus marqué dans la région eôtiére.
(3) Arrondissement de Saint- Malo (Ille-et-Vilaine).
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horrible aspect. Mon entrée en Bretagne me donne l'idée d'une province misérable. 22 milles.
)~ septembre. Jusqu'à Combourg, le pays a un aspect sauvage la culture n'est pas plus avancée, du moins pour le savoir-faire, que chez les Hurons, ce qui semble incroyable en un pays de clôtures. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur bourg de Combourg (l) est l'une des localités les plus atrocement sales que l'on puisse voir des maisons de terre, pas de fenêtres et un pavé si raboteux qu'il entrave les passants, au lieu de les aider. Il y a un château, et qui est habité. Quel est ce M. de Chateaubriant, le propriétaire, qui a des nerfs assez solides pour vivre au milieu de tant de saleté et de pauvreté (2) ? Derrière ce hideux monceau d'ordures, il y a un beau lac, entouré par des terres encloses, bien boisées. Rn sortant de Hédé (g), il y a un beau lac, appartenant à M. de Blassac [Blossac], intendant de Poitiers, avec une belle ceinture de bois. Avec un petit peu de nettoyage, cela ferait un tableau délicieux. Il y a un château, avec quatre rangées d'arbres, et l'on ne voit rien d'autre du château, selon le vrai style français. 0 Dieu, au nom du goût, se peut-il que ce soit la maison de l'homme qui est en même temps propriétaire de ce beau lac ? Et ce M. de Blossac a fait à Poitiers la plus belle promenade qui soit (4) Mais le goût qui trace une ligne droite et celui qui trace une ligne sinueuse sont fondés sur des idées aussi différentes et distinctes que la peinture et la musique le sont de la poésie ou de la sculpture. Le lac abonde en poissons, des brochets de g6 livres, des carpes, de 24, des perches, de 4 livres, des tanches, de 5. Jusqu'à Rennes, le (l) Arr. de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).
(2) C'est le père de notre grand écrivain Chateaubriand. Sur ce curieux personnage, sur le château et sur le site, voy. les Dlémoires d'Outre-Tombe, de Fr, DE CHATEAUBRIAND cf. G. COLLAS, Dix ans fïK château, de Com&OMfg [~tttM~s de Bretagne, t. XXXV).
(3) Arr. de Rennes.
(-)) Voy. ci-dessus, p. 161.– Paul-Esprit-Marie de la Bourdonnaye, comte de 1:1°ssac intendant de la généralité de Poitiers, de I75 à à 1]811 Puis de Soissons cmigra pendant la Révolution. Voy. FROTTER DE LA ~lESSEMtRE, ~M~O)~ 6j-~0)M~, p. 341.
même mélange étrange de désert et de culture, pays à moitié sauvage, à moitié civilisé. ~i milles.
2 septembre. Rennes est bien bâti et a deux belles places, en particulier, celle de Louis XV, où se trouve la statue de ce roi (i). Le Parlement étant exilé, on ne peut visiter le Palais de Justice (2). Le jardin des Bénédictins, appelé le ~&OM?' [le Thabor], mérite une visite. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, à présent, à Rennes, c'est un camp, avec un maréchal de France (de Stainville) et quatre régiments d'infanterie et deux de dragons il touche aux barrières. Le mécontentement du peuple a eu une double cause en premier lieu, le haut prix du pain, en deuxième lieu, le bannissement du Parlement. La première cause est assez naturelle mais pourquoi le peuple peut-il aimer le Parlement ? C'est ce que je ne puis comprendre, puisque ses membres, comme ceux des Jetais. sont tous nobles, et que la distinction entre noblesse et ~M~f~ n'est nulle part plus forte, plus offensante et plus abominable qu'en Bretagne. On m'assure cependant que la populace a été excitée à la violence par toutes sortes de tromperies et même par de l'argent distribué à cet effet. Les troubles ont été portés à leur comble avant que le camp ne fût établi, car les troupes étaient complètement incapables de maintenir la paix (3). M. Argentaise (~), pour qui j'avais des (i) U n'y avait pas de place Iouis XV, mais, dans une nielle de l'Hôtel de Pille,se trouvait une statue de !ouis XV, qui fut fondue eu r792. L'nub L place, aujourd'hui place du Palais, de 1726 à 1792, s'appeîait place I.ouis kGrand.
(2) Construit de 1618 tn ~654, sur les plans de Jacques Ilebrosse. (3) Sur les événements, dont Rennes a été le théâtre, depuis le mois de mai 1788, à la suite des édits de mai réorganisant la justice, CutHi~ Yoegusr, Les origioxes nle ta h'évolmitiun. en l5rct.aqyer, .n 553, et Augustin CtKl!l' Les socictcs xte ~enesée et Ea Tiévolution en Bxrtugsxe, 1'aris, r~25 (qui contie»T beaucoup de faits nouveaux, mais dont l'inteqJTé1a bon est sujette discu;gions). C'est le cornai que les troupes furent appelées la municipalité refusa vigueur il de là, et ce iutenrcaiitesafin Le Parlement protesta avec vigueur il fut cxili:, et ce fut en réalité sa fin (B. Pocçtue2, t. II, pp. 135 et sqq.).
I,a réflexion d'Aithui Young est ttcs judicieuse. En fail, dès le mois d'oc tobre 1788, on vit la population des villes se séparer violemment des Parle- mentaires et de la noblesse.
(4-) Ce uom est c.vide1UU1ent e3tropi~ peut-être s'agit-il d'un \·I. I'A,9-~itré, car il y avait à Rennes une famille de ce nom.
lettres de recommandation, a eu la bonté, pendant les quatre jours que je passais ici, de me montrer et m'expliquer tout ce qu'il y avait à voir. Je trouve Rennes très bon marché cela m'apparaît d'autant plus que je viens de Normandie, où chaque chose est d'une cherté extravagante. La table d'hôte, à la Grande AftMsoM (i), est bien servie on donne deux services. contenant quantité de bonnes choses et un dessert régulier très abondant au souper un bon service, avec un grand morceau de mouton et un autre bon dessert chaque repas, avec le vin ordinaire, 4o sous, et pour 2o sous de plus, vous avez un très bon vin, au lieu du vin ordinaire 30 sous, pour le cheval ainsi, avec du bon vin, cela ne coûte pas plus de 6 livres 10 sous par jour, ou 5 sh. 10 d. Et encore on se plaint que le camp ait fait monter énormément les prix (2). 5 septembre. A Montauban (3). I<es pauvres semblent réellement pauvres les enfants terriblement haillonneux, plus mal vêtus que s'ils n'avaient pas de vêtements du tout quant aux chaussures et aux bas, c'est un luxe. Une belle petite fille de 6 à 7 ans, jouant avec une baguette, et souriant sous un tel paquet de haillons que cela me serrait le cœur de la voir ils ne mendient pas, et, quand je leur donnais quelque chose, ils semblaient plus surpris que reconnaissants. Dans ce que j'ai vu de cette province, un tiers semble inculte et la piesque totalité, dans la misère- Que peuvent avoir à répon(~) de 1. G;d, était à l'gl~ du Jouaust et de la de de la Salle verte. Voy. BANËAT, Le F~tf.T ~cMHes, 2C édijouaust et de la rue de la Salle vcrte. Voy. BnN>zn2, Le Vi qc:r licnxxxes, 2a édi- ttotl, !,); p. ;8~.
(2) Il peut être intéressant de comparer à cette page ce que dit Beraazdin ne SAINT. PIERRE, dans son Voyage à l'ZLr-de-Frocxce (lettre r~e. du 4 jav- vier 1768) « Cette ville de qui fut incendiée en r7zo, a quelque magnificence, qu'elle doit a son malheur. On y remarque plusieurs bâti- ments neufs, deux places assez belles, la statue de Louis 1V et surtout celle de I,ouis SiII%. I.'intérieur du Parlement est assez bien décoré, mais, ce me semble, avec trop d'uniformité. Ce sont partout des tambris peints en blanc, relevés édifices. D'ailleurs, Ce goût règne triste- plupart est au églises et des grands édifices. D'ailleurs, Renues vi paru triste. $11e est au coufluent de la Filaine et de l'Ille, deux petites rivières, qui n'ont point de Ses fau- bourgs sont formés de petites maisons assez sales, ses rues mal pavées. l,cs gens du peuple s'habillent d'une grosse étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre. &
(3) Arr. de Montfort-sur-Men (lUe-et-Vilaine).
dre, pour justifier leurs préjugés, rois, ministres, Parlements, États, quand ils voient inoccupés et misérables des millions d'hommes, qui seraient actifs, n'étaient les maximes exécrables du despotisme et les préjugés également détestables de la noblesse féodale (i) Couché au Lion d'Or, à Montauban, un abominable trou. 20 milles.
6 septembre. – Même pays en clôtures jusqu'à Broons (2) mais, près de cet endroit, il devient plus agréable à la vue, parce qu'il est plus montueux. Dans la petite ville de Lamballe (3), plus de cinquante familles de la noblesse vivent pendant l'hiver; elles résident, l'été, dans leurs propriétés (4). Il y a probablement autant de futilité et d'absurdité dans leurs cercles et, pour ce que j'en sais, autant de bonheur que dans les cercles de Paris. les uns et les autres s'emploieraient mieux à cultiver leurs terres et à rendre les pauvres industrieux. 30 milles.
7 septembre. Un quittant Lamballe, le pays imméd~atement change. Le marquis d'Urvoy (5), que je rencontrai à Rennes, et qui a une grande propriété à Saint-Brienc, me donna une lettre pour son agent, qui répondit à mes questions. 12 milles et demi.
S septembre. Jusqu'à Guingamp (6), un pays tout entier en clôtures, qui lui donnent un aspect sombre (7),
mauvaises doute, la misère était grande en Bretagne, surtout pendant les mauvaises années, qui marqucnt la fin de l'ancien rëgime. Voy. H. SÉE, Recherches sur fMts~-f, Lx m~tf~cï~ ~sîs;aHM Bretagne à /tjf de d'pnciex régime (llêm. de la Société d'histoire de Bretagne) au. 1926). (2) Arrondissement de Dinan (Côtcs-du Nord) C'est là, en effet, l'un des traits caractéristiques du paysage breton et de l'exploitation agricole de la Bretagne. t'oy, H. SÉE, Les c&asses rurales en l3retagne.
(3) Arr. de Saint-Brieuc.
(4) Sur 1a grande quantité des familles nobles en Bretagne, voy. H. SÉE, 0~. Cil. et H. BOURDE DE LA ROGERIE, La M/Mft~OM la noblesse en Bretagne sous Louis doute de de la Soc. d'histoire de Bretagne, de Closma(5) Il s'agit sans doute de Marie-Jean-Sevère Urvoy, marquis de Closmadeuc, né à la Malhoure (canton de Iamballe), en 1757, mort à Rennes en 1815 (FROTIER DE LA MESSELIÈEE, FlHa<tOMS &)<~0)~<"r, t. V, p. 326). (6) Dép. des Côtes-du-Nord.
(7) 11 A sombre inclosed country 1), dit A. Young.
Passé à Chateaulandrin [Châtelaudren] et entré en BasseBretagne. On reconnaît à l'instant un autre peuple, lorsqu'on rencontre nombre de gens, qui, en fait de français, ne savent que dire Je ne sais pas ce que vous dites on/c n'entends rien (l). Entré à Guingamp près de portes, de tours et de créneaux, apparemment de la plus vieille architecture militaire toutes les parties dénotent l'ancienneté et sont conservées pour le mieux. I,es habitations de la classe pauvre ne sont pas aussi bonnes ce sont de misérables huttes de boue, sans vitres et presque sans lumière mais elles ont des cheminées de terre. J'étais dans mon premier sommeil à Belle-Isle (2), quand l'aubergiste vint à mon chevet et tira le rideau, au point que je m'attendais à être couvert par les araignées, et me dit que j'avais une /«~i'f:< anglaise superbe (3) et qu'un seigneur désirait me l'acheter je lui envoyai une demi-douzaine de fleurs d'éloquence française pour le payer de son impertinence il pensa alors convenable de nous laisser, moi et les araignées, en paix. Ces seigneurs de Basse-Bretagne sont, semble-t-il, des chasseurs de premier ordre, pour lesquels une jument aveugle est un objet d'admiration. A ~o~os des races de chevaux en France, cette jument me coûta 23 guinées, à l'époque ou les chevaux étaient chers en Angleterre et en avait été vendue 16, quand ils étaient un peu moins chers son aspect peut en témoigner et cependant elle fut très admirée, et souvent, pendant ce voyage en Bretagne, elle trouva rarement un rival. Cette province, et il en est de même dans plusieurs parties de la Normandie, est infestée, dans chaque écurie, par cette troupe de mauvaises rosses d'étalons, qui produisent la misérable race que l'on voit partout (~.). (i) Un français dans le texte. Dans les campagnes de Basse-Bretagne. au xVlna sic'de, on ne parlait presque nulle part le français. Voy. Ferdinand Bxunox, Histoire de la langna fraoeFaise, tome VII, Paris, rg26. (s) Belle-Isle-en-Twre, de CuinÇaxup.
(3) En français dans le texte.
(4) Il y a là, de la part d'Arthvr Young, une esagération évidente. Sans doute, on ne saurait comparer le cheval breton du xvnW siècle avec le aeval anglais. \:ais les bidets ou denei-Lidcls bretons, quoique petits, sont nerveux et résistants. Te commerce des chevaux était assez considcrable dans les foires bretonnes. Voy. H. SEE, Les classes rurales. E. FnouiK, Contrilnatiom à fétude dit ckevad Lretoni, surtout dans les C6tes-du-Nord, x9e6, et Le cke-
rnP l'nn annPliP la. rvava~3e Mai.c
Ce vilain trou, que l'on appelle la Grande Maison, est la meilleure auberge que l'on trouve, dans un relais de poste, sur la grande route de Brest c'est là que doivent descendre maréchaux de France, ducs, pairs, comtesses, etc., en raison des accidents auxquels vous exposent de longs voyages. Que devons-nous penser d'un pays qui, au xvni~ siècle, n'a pas pris de meilleures dispositions pour ses voyageurs 30 milles. Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Le seul trait qui le distingue, c'est une vallée juste assez large pour un beau canal avec deux quais et deux rangées de maisons derrière, d'un côté, s'élève une montagne escarpée et boisée de l'autre, des jardins, des rochers et des bois; l'effet est romantique et beau. Le commerce est faible maintenant, mais il a été très florissant pendant la guerre (i). – 20 milles. 10 septembre.- Jour de foire aLandervisier[Landivisiau], qui me donna l'occasion de voir quantité de Bas-Bretons réunis, ainsi que leurs troupeaux. Les hommes portent des pantalons larges (trowsers), mais qui s'arrêtent aux genoux comme des culottes (breeches) (z) ils ont, en effet, les jambes nues, et la plupart sont chaussés de sabots. Ils ont des traits accentués comme les Gallois, avec la même attitude, à la fois énergique et nonchalante leurs corps sont forts, larges, carrés d'épaules. Les femmes sont ridées par le travail, avant l'âge, au point qu'elles ont perdu toute la grâce de leur sexe. A première vue, on s'aperçoit que ce sont des gens absolument distincts des .Français. Il est étonnant qu'on les trouve ainsi, avec un langage, des coutumes, des vêtements distincts, après un séjour de treize cents ans en ce pays (3). jg milles. ,nal brelnn, 1927 J. Savmw et D. BEH.:fARD, OJ,hÙ:.n de do7careces das sénéckaus- sées de Qtvneper et de (Coll. des doc. de la l2évolution), introd., p. XXI.
(I) Ife commerce de Vlorlaix, autrefois floriS3ant, était bien tombé da1:S la première moitié du XVIITC siècle, puis il s'est un pcu relevé aprê3 1750. Vay. 1-1. Ssr· Le comntarca de ll7orlaéx dares 6a preouiera reo·étié cfm 1 VIIIa siècl~· 9~ é,ie,
(Mcm. et documents, de J. Haycin, f)~ série, if~). 1,
(z) Il s'agit bien ici du costume breton, appelé 1e Lragou-tiras. D'après ce passage, il semble bieu qu'Arthur Y01.111g a l'idée qu'au we siècle les Celtes de la Cornouaille anglaise ont imigré en Basse-lJretagm:, comme l'a montré depuis M. J. LOTU dans sa thèse, l.e.s des Bretotts
) septembre. J'avais des lettres de recommandation notables pour des gens très notables de Brest, dans le but de me faire voir l'arsenal, mais ce fut en vain M. le chevalier de Trédern (i) me recommanda avec empressement au commandant, mais l'ordre interdisant de montrer l'arsenal, soit à des Français, soit à des étrangers, était trop strict pour qu'on s'en départît sans une autorisation expresse du Ministre de la Marine, très rarement donnée, et à laquelle, quand elle est donnée, on n'obéit qu'à contre-cœur. M. de Trédern, cependant, m'apprit que lord Pembroke le visita, peu de temps auparavant, grâce à une autorisation de cette sorte et il fit la remarque, sachant que je ne manquerai pas de la faire moi-même, qu'il était étrange de montrer le port à un général anglais, gouverneur de Portsmouth, et de refuser de le faire voir à un cultivateur. Cependant, il m'assura que le duc de Chartres partit l'autre jour sans qu'on lui permît cette visite (2). Au théâtre, qui, bien qu'il ne soit pas grand, est propre et élégant, la musique de Grétry n'était pas faite pour me mettre de bonne humeur c'était .P~Mf~ë (3). Brest est une ville bien construite, avec beaucoup de mes régulières et agréables, et le quai, où maints vaisseaux de guerre sont amarrés, pendant que d'autres mettent à la voile, a beaucoup eu ~lrruorique. I?u fait, plus loin (31a date du x août nf)9 \-oy. ci-dessous, t. l, p. )392, il dit n l,es nrct0n5 des plaines de rAnr:~leteTTe furent chassés en Brctaeue.n. C'est plus q ne les de quelques spécialistes, qui, dès la fin du xvnn siècle, émettent l'idée de la parenté linguistique et cthnique des Celtes de Grande et de Petite-Rretagne, ~;t"Ulblel1 t avoir ai peu connus d'u1l public étendu voy. G. Dorxuv, La lavgve gaupris, rgzo.
(r) Il s'agit de Jean-Louis de Trédern de Lézerec, né à Quimper, en 1742. Il servit dans la marine, pendant la guerre d'Aml-riquc, sous les ordres de d'Orvillieus et de Grasse; capitaine de vaisseau, ou 1782, il fut retraité en =785 et mourut à Quixvper, en r8o7· C'était un officier instrait, qui collabora aux mémoires de l'Académie de marine. Au cours de instruit, qui il s'était aux mémoires de l'Académie de marine. Au cours de la Revolution, il s'était retiré à Pétersbourg, où il s'occupa de travaux de mêcanique et de mathématiques. Cf. I,neavrz-GSYr·.m, La vnarirce rnititaire sous le ~rigsve de Louis XVl, p. 6:3.
(2) C'est sans doute un simple racontar; I,t,VO2 (Hà.stoire de Brest, r8G5, t. II, p. zo6) n'en dit rien. C'est surtout après la Guerre de Sept Ans, de :1763 à 1770, que les travaux du port furent poussés activement on y consacra des sommes considérables. Après une période de stagnation (l~7@-1775), ils reprirent sous le ministère de Sartine; voy. r,EVOT, 0~. c~ t. II, pp. 143 et sqq.
(3) Pièce de Grétry (1~85).
de cette vie et de ce mouvement qui animent un port de mer(i).
12 septembre. Retour à Landerneau (2), où, au Duc de Chartres, qui est l'auberge la meilleure et la plus propre de l'évêché, comme je me rendais au dîner, le propriétaire me dit qu'il y avait un Monsieur, un homme comme (3), et que le dîner serait meilleur, si nous nous réunissions de tout mon ctB«f. C'était un gentilhomme bas-breton, avec son épée et un misérable petit bidet, agile. Ce seigneur ignorait que le duc de Chartres, qui passa l'autre jour à Brest, n'était pas le due qui se trouvait dans la flotte de M. d'Orvilliers (~j.).
Pris la route de Nantes. 25 milles.
13 septembre. Le pays jusqu'à Châteaulin est plus montagneux, un tiers en landes. Toute cette région est très inférieure an Léon et à Traguer [Tréguier] aucun effort, aucune marque d'intelligence, bien que l'on soit proche de la grande navigation et du marché de Brest, et que le sol soit bon (5). Quimper, bien qu'un évêché (6), n'a rien qui mérite d'être vu, si ce n'est ses promenades, qui comptent parmi les plus belles de France (y). – 25 milles.
14 septembre. Quand on qnitteQuimper, il semble qu'il y ait plus de culture, mais c'est seulement pour un moment des landes, des landes, des landes (8). Gagné Quimperly [Quimperlë]. 27 milles.
(1) Sur Brest au xvra~ siècle, voy. Maurice DERNARD, La n~unicipalité de Brest de 1750 à 1790, paris, 1916 (extr. des ~4~ de B~ag~). Art. de Brest (Piaist2re).
(3) En français dans le texte.
(4) Ce dernier, le futur Philippe-Égalité, devint duc d'OrIcajis, à la mortde son frère, çn 1785. Le duc de Chartres, de I788, deviendra plus tard lotiisPhilippe.
(5) Sur l'état économique de cette région, voy. J. SAVINA et D. BERNARD, op. cit., Introduction.
(6) C'est-à-dire chef-lieu de l'évêché de Cornouarlle.
(7) Sans doute le mont Friugy, sur les hauteurs qui dominent la rivière de Quimper. Arthur Young ne dit rien de la belle cathédrale.
(8) Cf. Bernardin DE SAmT-PIERRE (op. cit., lettre du 4 janvier 1768) une plante Bretagne quantité de terres composée que d'épines du genêt et une plante à fleur jaune, qui ne paraît composée que d'épines les paysans
15 septembre. Le même pays sombre jusqu'à Lorient, avec un mélange de culture et beaucoup de bois. Je trouvai Lorient si plein de badauds, avides de voir le lancement d'un vaisseau de guerre, qu'à l'Epée royale je ne trouvai ni de lit pour moi, ni d'écurie pour mon cheval. Au Cheval Blanc, un pauvre trou, je pus caser mon cheval, serré entre vingt autres, comme des harengs dans un baril, mais je ne pus avoir de lit pour moi. Le duc de Brissac, avec un cortège d'officiers, n'eut pas plus de succès. Si le gouverneur de Paris n'a pu sans peine trouver un lit à Lorient, quoi d'étonnant qu'Arthur Young ait éprouvé des difficultés
J'allai tout de suite présenter mes lettres de recommandation je trouvai chez lui M. Besné, un négociant il me reçut avec une franche civilité, supérieure à un million de compliments. Il comprit sur-le-champ ma situation, m'offrit dans sa maison un lit, que j'acceptai. Le Tourville, de quatre-vingtquatre canons, devait être lancé à 3 heures, mais on renvoya la cérémonie au jour suivant, pour la plus grande joie des aubergistes, etc., qui se réjouirent de voir une telle masse d'étrangers à leur merci pendant un jour de plus. Je souhaitai que le vaisseau les étranglât, car je ne pensai qu'à ma pauvre jument, comprimée pendant une nuit au milieu des rosses de Bretagne cependant six pence donnés au garçon d'écurie eurent des effets merveilleux pour la mettre à l'aise. La ville est moderne et régulièrement construite les rues divergent en rayons de la porte et sont coupées par d'autres rues à angles droits, larges, agréablement bâties, bien pavées, et beaucoup de maisons ont un bel aspect. Mais ce qui fait surtout la réputation de Lorient, c'est qu'il est le port attitré du commerce de l'Inde, qu'il contient tous les bateaux et magasins de la Compagnie des Indes. Ces magasins sont vrail'appellent lande ou jan ils la pilent et la font manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'à échauffer les fours on pourrait cu tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime. » C'est là l'impressioa générale des voyageurs et, en fait, on peut estimer les terres incultes à plus d'un tiers de la superficie cependant, A. Young a une impression de a sauvagerie t certainement excessive. Voy. H. SÉE, op. cit. ci. CAMBRY, Voyage dans FtRM ~1797.
ment grands et dénotent la munificence royale qui leur a donne naissance. Ils ont plusieurs étages, entièrement voûtés, d'un style splendide et d'une grande étendue. Mais ce qui leur manque, du moins à présent, comme à beaucoup d'autres établissements magnifiques de France, c'est la vigueur et la vivacité d'un commerce actif (l).
Les affaires que l'on négocie ici semblent peu de chose. Trois bateaux de quatre-vingt-quatre canons, le Tourville, l'Eole et le ~MM-Baft, avec une frégate de trente-deux canons, sont en chantier. On m'a assuré qu'il n'a fallu que neuf mois pour construire le Tourville le tableau est vivant quinze grands vaisseaux de guerre, qui sont ordinairement en station ici avec quelques navires de la Compagnie des Indes, et quelques bateaux marchands font de ce port un agréable spectacle. Il y a une belle tour ronde, haute de 100 pieds, en pierre blanche, avec une galerie à balustrade au sommet les proportions en sont légères et agréables elle est faite pour servir de vigie et envoyer des signaux. A mon hospitalier négociant, je trouve un caractère vraiment naturel, avec une originalité un peu bizarre, qui le rend plus intéressant il a une fille agréable, qui me divertit en chantant sur sa harpe. Le matiu suivant, le Tourville quitta son chantier, salué par la musique des régiments et les acclamations des milliers de gens réunis pour le voir. Quitté Lorient. Arrivé à Hennebont (2). 7 milles et demi.
(i) Cf. Bernardin DE SAiNT-PiEHRE (op. c~ 2~ lettre, 18 janvier 1768) a Iprient est une petite ville de Bretagne, que le commerce des Indes rend de plus en plus florissante. File est, comme toutes les villes nouvelles, régvlière, alignée et imparfaite ses fortifications sont médiocres. On y distingue de beaux magasins, l'hôtel des Ventes, qui n'est pas fini, une tour qui sert de point bâti. des quais commencés et Indes. dojrt emplacements, où l'on n'a point bâti » I,a Compagnie des Indes, dont parle B. de Saint-Pierre, n'allait pas tarder à être dissoute (l?69). Mais une autre Compagnie fut constituée en 1785 et donaa lieu à beaucoup de spéculations plus ou moins frau~duleuses cf. A. M&THIEZ, L'M de la Co~ag~'f des 7~ – Sur le commerm de la Compagnie des Indes, voy. le bon ouvrage de H. WEBER, La Compagnie des Indas, 19°'~ (tliése de doctorat eu droit). Lu port de I,orient avait beaucoup souffert du déclin du commerce de la Compagnie, qui s'était manifesté depuis la guerre de Sept Ans, et ensuite de la dissolution de cette Compagnie voy·, aussi Henri St:E, I orieaxE après Io s:rp~res.ciox de la Compagnie des Indes Ebléxxroires d documents, de Julien Haycm, ga série, 1925, pp. ~=6-TI8) (2) Arr. de I~otient (Morbihan).
t7 septembre. –Jusqu'à Auray (i), les 18 milles les plus pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. De bonnes maisons en pierre, couvertes d'ardoises, sans vitres. Auray a un petit port avec quelques chaloupes, ce qui donne toujours un air de vie à un port.
Jusqu'à Vannes, le pays est assez varié, mais les landes en constituent le trait permanent. Vannes est une ville qui n'est pas sans importance, mais sa grande beauté, ce sont son port et sa promenade.
18 septembre. -Vers Vluzillac (2). On a en vue Belle-Ile et les petites îles d'Hoedic et d'Houat. Muzillac, à défaut de toute autre chose, peut au moins se vanter de son bon marché. J'ai eu à dîner deux bons plats de poisson, des huîtres, une soupe, un bon canard rôti, avec un dessert abondant de raisins, de poires, des noix, des biscuits, de la liqueur et une pinte de bon vin de Bordeaux ma jument, outre le foin, eut les trois cinquièmes d'un picotin d'avoine le tout, pour 56 sous, plus z sous à la fille et autant au garçon, soit 2 sh. 6 d. Traversé des landes. des landes, des landes jusqu'à La Roche Bernard (3). La vue de la Vilaine, que l'on contemple de ses bords escarpés, est belle le fleuve a les deux tiers de la largeur de la Tamise à Westminster et vaudrait n'importe quel paysage, si ses rives étaient boisées, au lieu de consister en landes sauvages, comme tout le pays. 33 milles. 19 septembre. Je me détournai de ma route pour aller à Lauvergnac, la résidence du comte de la Bourdonnaye, pour qui j'avais une lettre de la duchesse d'Enville celle-ci me le donna pour un homme capable de me renseigner sur les choses de Bretagne, puisque, pendant vingt-cinq ans, il a été syndic de la noblesse (4). Un assemblage fortuit de rochers et d'escarpements aurait à peine constitué un plus mauvais chemin que (2) Arr. de Vannes (Morbihan).
(3) Arr. de Vannes (Morbinan).
(3) Arr. de Vannes (iYIorbibaa).
(t) Il s'agit de Jacques-Anne de ]a Bourdonnaye de Boisliullin, procureur général syndic des États de Bretagne de 1754 à 1786 (c'est ce queveut dire ~-uthur Young) il démissionna pour raison d'âge. le château de I,auver-
ces cinq milles (l). Si j'avais eu foi en deux morceaux de bois, croisés l'un sur l'autre, comme les bonnes gens de la campagne, je me serais signé. Mais mon amie aveugle, avec la sûreté de pieds la plus incroyable, me porta sain et sauf en des endroits tels que, si je n'avais pas eu l'habitude journalière du cheval, j'aurais frissonné, bien que guidé par des yeux aussi pénétrants que ceux d'Ëdipse (2), car je suppose qu'un beau coursier, sur la vélocité duquel tant de niais se sont hasardés à perdre leur argent, doit avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Une telle route, menant à divers villages et chez un des premiers gentilshommes de la province, montre ce que doit être la société pas de communications, pas de voisinage aucune occasion de dépenses découlant de la société; une simple retraite pour épargner l'argent que l'on va ensuite dépenser dans les villes, Le comte me reçut avec une grande politesse. Je lui expliquai le plan et les motifs de mon voyage en France, qu'il se plut à approuver très chaudement, tout en exprimant sa surprise de me voir tenter une entreprise aussi considérable que celle d'une enquête sur la France sans être assisté par mon gouvernement. Je lui dis qu'il connaissait très peu notre gouvernement pour supposer qu'il donnerait un seul shilling pour une entreprise agricole ou pour son auteur que le ministre fût whig ou tory, ajoutai-je, cela ne fait aucune différence le parti de la CHARRUE n'en a jamais eu aucun pour soi l'Angleterre a eu beaucoup de Colbert, mais pas un seul Sully. Ceci nous amena à une conversation très intéressante sur la balance de l'agriculture, des manufactures et du commerce, ainsi que sur les moyens de les encourager et, pour répondre à ses questions, je lui fis comprendre quels gnac est situé dans la commune de la Turballe (I,oire-Inférieure, arr. de Saint-\aaaire, cant. de Guérande). La seigneurie était vassale du marquisat d'ASSérac (Arch. de la Loire-Inférieure, E 282). Voy. QuiMAns, DM~'o~xM~ to~ograJ~7sique de la Loire-Inférieure, p. rg8, col, n.
(r) les routes de traverse, en Bretagne, comme partout d'ailleurs, étaient en général détestables; voy. H. SùE, op. cit. Les cahiers de paroisses ne cessent de s'en plaindre, voy. J. SAVTNA et D. BERNARD oy. c~ et H. S~E, et A. I,F:.soa2, Calaiers de dnléances de La séseéchaussée de Rennes, r9o9-r9r3 (Coll. des Doc. érnnomiques de la Révolution).
(2) Sans doute, un cheval de course.
étaient leurs rapports et comment notre agriculture était florissante, en dépit de nos ministres (l), et simplement en vertu de la protection que la liberté civile donne à la propriété et en conséquence, elle était dans une pauvre situation, comparativement à ce qu'elle aurait pu être, si on avait pour elle autant d'égards que pour les manufactures et le commerceJe dis à M. de la Bourdonnaye que sa province de Bretagne n'avait rien que ses privilèges et sa pauvreté. Il sourit et me donna quelques explications importantes. Mais aucun gentilhomme ne peut se faire une idée juste de ce mal, qui provient de ce que ces privilèges leur sont départis, tandis que le peuple n'a pour lui que la pauvreté (2). Il me montra ses plantations, qui sont très belles, réussissent bien et le protègent parfaitement de toutes parts, même contre le vent du SudOuest, bien que l'on soit si près de la mer. De ses promenades, nous voyons Belle-Isle et ses alentours, ainsi qu'une petite île ou un rocher, qui lui appartient il dit que le Roi d'Angleterre en prit possession après la victoire de Sir Edward Hawke (3), mais que Sa Majesté fut assez aimable pour lui rendre son île, après une nuit de possession. 20 miUes.
20 septembre. J'ai pris congé de M. et M'r~delaBonrdonnaye, auxquels je suis très reconnaissant de leur politesse et de leurs aimables attentions. Près de Nazaire [Saint-Nazaire], il y a une belle vue de l'embouchure de la Loire, du haut des collines qui la dominent, mais les caps qui forment l'embouchure sont bas aussi n'est-ce nullement l'effet gran(1) Le texte porte {t in spite of the teeth of our ministers », phrase intradvisibte.
(2) Arthur Young avait parfaitement raison; il se rendait compte de ce qu'êlaient ics États de Bretagne voy. A. REBILLON, Les L'tats de Bretagne f~/M progrès de ~KfOftOMM ~Oi;t~M~M A't~f/J" !M~ (A't~t~ /!t~0~ttf, t. CLIX, 1928) cf. B. POCQUET, Histoire da Bretagiuc, VI. Il est curieux de rapprocher la phrase d'A. Young de ce passage de B. DE SAINT-PIERRE (f~. c~ 3<' lettre) « L'industrie [dans le sens d's~H~ë] parait étouffée par le gouvernement aristocratique ou des États. le paysan, qui n'y a point de représentants, n'y trouve protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne boit que de l'eau et ne vit que de blé noir 1>.
(3) Il s'agit de la bataille navale, vraiment désastreuse pour la France, du z novembre 1759 on l'appelle la bataille de ~,1. de Conflans D, ]ont bataille qu'eut lieu la siège et de prise flotte Belle-Ile, qui ne fut rendue de Prauce bataille qu'eut lieu le siège et la prise de Belle-lie, qui ne fut rendue à la France que par le TrniLé de Paris de 1763.
diose que donnent les montagnes qui dominent l'embouchure du Shannon. Le sein mouvant de l'Atlantique s'étend sans limites, sur la droite. Savanal [Savenay], la pauvreté même. 33 milles.
2) septembre. J'ai été à une entreprise de défrichement (t'm~oMm~), située au milieu de ces déserts quatre bonnes maisons de pierre, avec des ardoises quelques acres, couvertes d'un pauvre gazon cependant, elles ont été labourées mais tout cela est sauvage et est devenu presque aussi inculte que le reste. On m'apprit ensuite que cette entreprise (improvement), comme on l'appelle, avait été tentée par des Anglais, aux frais d'un gentilhomme, qui s'y est ruiné, comme euxmêmes. Je demandai comment ils avaient procédé. On a écobué, puis semé du blé, ensuite du seigle et enfin de l'avoine. Il en est ainsi toujours et toujours! les mêmes sottises, les mêmes bévues, la même ignorance Et tous les gens du pays ont dit, comme ils le font maintenant, que ces landes ne sont bonnes à rien (i). A mon grand étonnement, je vois que les landes s'étendent jusqu'à 3 milles de la grande cité commerciale de Nantes C'est là un problème et une leçon à étudier, mais pas pour le moment.
Dès mon arrivée à Nantes, je vais au théâtre, qui est nouvellement construit, en belle pierre blanche sur la façade, un magnifique portique avec huit beaux piliers élégants quatre autres colonnes à l'intérieur séparent le portique du grand vestibule. A l'intérieur, tout est doré et peint, et le MM~ de l'entrée me fait une puissante impression. I,e théâtre, je pense, est deux fois plus grand que Drury I~ane et cinq fois plus magnifique. C'était dimanche, par conséquent il était plein. Afo~ Z)feM m'écriai-je en moi-même, c'est donc à ce (x) Il y a eu, au xvme siècle, bien des tentatives de défrichement, mais qui souvent n'ont que médiocrement réussi. Cf. H. pour la pratique de l'écobuageRemarquons qu'Arthur Young est bien sévére pour la pratique de l'écobuage qui, étant données l'économie rurale de l'époque et la nature du sol breton, n'était pas un procédé si mauvais. On n'y a renoncé qu'au TOX'' siècle. I~e marquis de Turbilly (~t~'mot~ sur df~'c~M< pp. 120 et sqq.), déclare qu'il n'y a pas de meilleur procédé de défrichement pour les landes en bruyères, genêts, etc.
spectacle que mènent toutes ces landes, tous ces déserts, ces bruyères, ces genêts, ces fondrières, que j'ai traversés pendant 300 milles ? Par quel miracle se fait-il que toute cette splendeur et cette richesse des cités de France n'aient aucune liaison avec la campagne ? Il n'y a pas de douce transition de l'aisance au confort, du confort à la richesse vous passez d'un coup de la mendicité à la profusion, de la misère des huttes de terre à M~ Saint-Huberti, à de splendides spectacles, qui coûtent goo livres par soirée (21 1. ly s. 6 d.) (i). La campagne abandonnée, ou, si un gentilhomme y réside, vous le trouvez dans quelque méchant trou, en train d'épargner cet argent qui est prodigué avec profusion dans les plaisirs d'une capitale. 2o milles.
22 septembre. Remis mes lettres de recommandation. Si l'agriculture est l'objet principal de mon voyage, il est nécessaire aussi d'acquérir, sur l'état du commerce, les connaissances que peuvent le mieux me fournir les négociants, car on peut recueillir une abondante moisson d'informations utiles sans poser certaines questions auxquelles on ne répondrait qu'avec circonspection, ou même sans poser la moindre question. M. Riédy fut très poli et satisfit à beaucoup de mes questions (z). Je dînai une fois avec lui et, à mon grand plaisir, la conversation roula surtout sur la situation respective dela (T) Le thé~t- de Nantes s'élevait ~Uj t'emplacement du théàtre actuel; la façade est la même, mais l'intérieur fut détruit par un incendie, te 8 fructidor fac,ade est la xnéme, mais l'intérieur fut détrnit par un irncendie, le 8 fructidor an IV. Ia construction en avait été par délibération municipale du 2 août 1783 le devis eu fut arrêté à 274 ooo livres. M. Grasihr s'engage a faire la construction pour ce prix, et, s'il ne l'atteint pas, il rendra le surplus in la ville. Le théâtre ouvrit à Piques :;88 le sieur Longo en était l'entrepreneur et payait un loyer de 17 ooo 1. par Le prix des places était ainsi fixé premières. 1. secondes, 2 1. troisièmes, 30 S.; quatrièmes, 24 sous par- terre, 20 s. Un lustre de 4-8 8 becs éclairait la salle 1'entrepreneur s'engageait à avoir une troupe permanente de bons adeuTs. Voy. VERGER. Archives cnericeeses de la ville de ivaiites, t. III, pp. gz7-3z8 et 339-349. Cf. DES'l'H.ANGE5, !6'f~-f de Nantes.
(z/ Riédy (Jean-Georges), était originaire de D+antes, comme le montre l'acte de baptême de sa fille, du ID novembre 1783 (Arch. atun. de Nantes, registres d'état civil de l'égHse réformée). Il est associé avec un autre étmn!Ser, Thurninget, et tous deux, en x789, sont chargés, concurremment avec Delbrouck, Cholet et Cie, d'organiser les achats de blé pour le compte de la municipalité (Gaston MARTIN, Les sabsislances à A'ttM~ pendant Co~s~tuante et la Lég2slatiue, p, 43). En 1792, d'apr~5 l'i·tat2esuavires de la rivière de Nantes. ils ont dcux vaisseaux le Gcorge (600 tonneaux) et la Georgette (200;.
France et de l'Angleterre, en matière de commerce, particulièrement dans les Indes occidentales (i). J'avais aussi une lettre pour M. Espivent, consilier [conseiller] au Parlement de Rennes (2), dont le frère, M. Espivent de la Villeboisnet, est un très important négociant de Nantes (3). Personne ne pourrait être plus obligeant que ces deux messieurs ils eurent pour moi des attentions de choix, vraiment amicales, et me rendirent les quelques journées de mon séjour ici aussi instructives qu'agréables. La ville a ce signe de prospérité qui ne trompe j amais, les nouveaux bâtiments. I<e quartier de la Comédie est magnifique; toutes les rues se coupent à angles droits et leurs maisons sont bâties en pierre blanche (~). Je doute qu'il existe en Europe une plus belle auberge que l'Hôtel de ~cMft 7~ l'hôtel Dessein, à Calais, est plus grand, mais ni construit, ni aménagé, ni meublé comme celui-ci, qui est neuf. Il a coûté 400 ooo 1. (l~ 500 1. st.), tout meublé, et il se loue 14 000 1. par an (612 1. st. 10 d.) on ne paie pas de loyer pour la première année. Il contient soixante lits de (r) C'est-à-dire aux Antilles. On sait que c'est surtout à ce COl11merce que Nantes dù sa prospérité au xvrue siècle. Sur le commerce de Nantes, à la veille de la Révolution, on trouvera des indications dans IV[arcc1 Le eosnanerce de Nantes et Lu. Réaolasüon, r9o9 (thèse de doctorat en droit) et sur. tout dans la thèse de lettres de Gaston VLSnrIN, Les sas6sisfances à \-arues sous la Constituante et la Législative, Paris, 1924. Voy. aussi G. MAKTIN, A'~<M Campagnic des In.dss (Revuc d'h~lstoirr éroveomiqvoe, Itjz6-lq27', et snrtout Paül Jscrt-.tJ, l.'ésoluEiova du pori de \'andes, m~gan%sation sÉ trajic deparfs les origines, Paris, 1929 'thèse de droitl.
(z) Fils de Pierre-Antoine Dspivent, il été reçu en r78n et pourvu, en 1785. Il s'occupait, en mime temps, d'armement et de cvnmuerce maritime. Compromis dans l'affaire des 136 Nantais, il a été conduit à Paris et acquitté le 4 frimaire an III Vay. Fr. SA1:JL~'IF:R, I:e 1'nrlc;rrnrt dc IIrHre~~ee. (3) Espi-.t de la Villeboisnet, d'une famille de négociants, négociant lui-même, avait, en r79z, sur la rivière de Nantcs, un bateau de 50o tonneaua, le i3rctma.
(4) Deux propriétaires, Craslin et :11111' de Caza1<'s, acaient cédé des terrains (l'un, d'une de zz °9° pieds carrés, l'autre, de :2 591), sur lesquels étaient érigées des baraques en bois. Cette cession était faite aux conditions suivantes: 1° la place et le terrain destiné à ouvrir les nies appartiendraient gratuitement à la ville 2" GrasHn s'engageait à construire sur la place des maisons de belle apparence, bâties symétriquement et sur les plans de 111. de Crucy, l'architecte voyer 1), en prenant à sa charge tous les travaux d'aplanissement et d'excavation. L'ensemble de ce nouveau quartier (quartier de la Comédie ou Graslin) fut achevé en r787. Voy. VERGER, op. cit., t. III, pp. 33r et 3j3. Cf. aussi GUILLOUX, Le ~fa~ G~~M dans les M'huoi~s de la Société archéologique de Nantes, t. LXV, 1925 DURVILLE, Les vicüles rues de Nantes, 3 vol. in-S". – 1~ projet de Grslin avait Été accepté dès r78o par la municipalité et les travaux avaient commencé dès 1782. Cf. Joseph DES1IIAR5 Jcan-Jaseph-Lmsis Graslin (172i-1790), Rennes, 19°° (thèse de dniit).
maîtres et vingt-cinq stalles pour les chevaux. Quelques-uns des appartements, qui ont deux chambres, très élégants, coûtent 6 livres par jour, une bonne chambre, 3 livres quant aux commerçants, ils paient 5 livres par jour pour le dîner, le souper, le vit], la chambre, et 35 sous pour leur cheval. C'est sans comparaison le premier des hôtels que j'ai vus en France, et très bon marché. Il est situé sur une petite place qui touche au théâtre, ce qui est commode pour le plaisir ou pour le commerce, comme peuvent le désirer les amateurs de l'un ou de l'autre (i). Le théâtre a coûte 450 ooo livres et on le loue aux comédiens 17 ooo livres par an quand il est plein, il rapporte 120 louis d'or. Le terrain où est bâti l'hôtel a été acheté 9 livres le pied carré dans quelques parties de la ville, on le vend 15 livres. Cette valeur du terrain oblige à élever des maisons si hautes que la beauté en est détruite. Le quai n'a a rien de remarquable le fleuve est encombré par des îles mais, dans la partie la plus éloignée, voisine de la mer, se trouve une longue ligne de maisons, aux façades régulières (z). Une institution répandue dans les villes commerçantes de France, mais particulièrement florissante à Nantes, c'est la chambre de <ec&«'f (3), ce que nous appellerions un &oo~-e<«.&, qui ne répartit pas les livres entre ses membres, mais en forme une bibliothèque (4). Il y a trois chambres: l'une pour la lecture, (1) A la date du 24 septembre 1785, on lit dans les registres de la Communauté de ville (cités par VERGER, o~. cit., t. III. col. 341) « le sieur Graslin présente ail bureau un projet de requête au roi pour obtenir l'autorisation de bâtir, sur la place du théâtre, un bel hôtel garni, destiné à recevoir les voyagems. Cette COllstnlction serait faite au moyen d'une tontinc le dernier survivant devrait posséder l'hôtel n. Le projet fut exécuté ce fut l'hGtet Henri IV, qui tira son nom du Cours Henri IV, qui aboutit place Graslin, entre les rues du Dauphin et de Penthièvre. D'après un arrêt du Parlement de Rennes, de 1787, la nuitt-c y coûtait 30 sous, la dînée d'un cheval, t5 s. on payait la chambre 2 livres, si l'on ne prenait pas ses repas à l'hôtel.
(2) C'est Mellier, maire de Nantes, qui commença la construction de ces quais. En 1787, ils s'étendaient de l'Hermitage à la promenade de la Ho!lande, et, sur l'autre rive, du Pont-Feydeail au Château. Nous sommes redevables de ces renseignements, comme de la plupart de ceux qui précédent, à. VI. Gaston Martin, que nous remercions très vivement de sa grande obligeance. (3) En français dans le texte.
(4) Voy. à ce sujet article de Gaston l\L-RT1N, Les Ckaan6re,e littéraires à jV~Kk: au .Xt~.f.f* siècle (~Mtt~M fie Bretagne, t. XXXVII, l<):6). Il montre que les bibliothèques de ces Chambres étaient très bien fournies de livres politiques et économiques. les Chambres de lectures eurent une grande influence sur l'opinion publique de la bourgeoisie mmmerçante.
une autre pour la conversation, une troisième constitue la bibliothèque en hiver, on y entretient de bons feux et il y a des bougies. -MM. Espivent ont eu la bonté de m'accompagner dans une excursion par eau mous vîmes l'établissement de M. Wilkinson pour le forage des canons, dans une île de la Loire, en aval de Nantes. Avant l'arrivée en France de ce manufacturier anglais bien connu, les Français ignoraient l'art de couler les canons d'un bloc pour les forer ensuite. L'appareil de M. Wilkinson pour le forage de quatre canons est maintenant en œuvre il est actionné par des roues, que fait mouvoir la marée mais on a établi une machine à vapeur pour en forer sept de plus. M. de la Motte, qui a la direction de tout l'établissement, nous montra un modèle de cette machine, qui a six pieds de long, cinq de hauteur et quatre ou cinq de largeur il la mit en action pour nous, en faisant un petit feu sous une chaudière, qui n'est pas plus grosse qu'une forte bouilloire c'est intéressant pour un voyageur physicien, la plus belle machine que j'aie vue (i).
Nantes est aussi eK/~amme (2) pour la cause de la liberté qu'aucune ville de France (3) les conversations, dont je fus témoin ici, prouvent quel grand changement s'est opéré dans les esprits des Français, et j'estime qu'il ne sera pas possible pour le présent gouvernement de durer plus d'un demisiècle, à moins que les talents les plus éminents et les plus énergiques ne tiennent le gouvernail. I;a révolution américaine aura bâti les fondements d'une autre révolution et qui fut la de la fonderie de canons d'Indret fondée servait exclusivement et qui fut la propriété de la Compagnie Wendel. On s'y servait exGusivement de charbon de terre et on y employait des procédés de fabrication très per- fectionnés poux l'cpoque; en :;So, on dépensa à Indret 38c ooo livres. Voy. Georges BOURGIN, Deux documexats sxsr Ixadret (RUIl. d'histoire économique de la Révolution, anaccs 1917-1919, PP· 467 et sqq.). Cf. aussi Ch. BA~OT, L'introdeeet%ure du nxaekixzisme dsz~:as d'iszdwstrie /raxzçaise, paris, 1923, PP· 43b et sqq.
(2) En français dans le texte.
(3) Nantes joua, en effet, un grand rôle dans la préparation de la Révolu- tion en Bretagne. Voy. H. Sçc et I,esoxr, op. cit., Introduction, et H. SÉE, Le rdte de la bonrgeoisie 6retoazne ù la ve%!le de la dans La vie écono- mique et les classes sociales ena Trance au XVIIIe s%ècle, paris, 1924, PP· 144 et sqq.
en France, si le gouvernement ne prend pas soin de la prévenir (i).
23 septembre. Un des douze prisonniers de la Bastille est arrivé ici il est le plus violent de tous, et son emprisonnement est loin de l'avoir réduit au silence (2). 25 septembre. Ce n'est pas sans regret que je quittai une société aussi intelligente qu'agréable, et ce serait pour moi un sentiment pénible de ne pas espérer revoir MM. Espivent. J'ai peu de chances de retourner à Nantes, mais, s'ils viennent une seconde fois en Angleterre, j'ai la promesse de leur visite à Bradfield. Le plus jeune de ces messieurs a passé une quinzaine de jours avec Lord Shelburne à Bowood, qu'il se rappelle avec grand plaisir le colonel Barré et le LF Priestley y étaient en même temps. Jusqu'à Ancenis, tout est en clôtures pendant 7 milles, beaucoup de maisons de campagne. – 22 milles et demi.
26 septembre. Le tableau des vendanges. Je ne l'avais pas vu auparavant d'une façon si avantageuse le dernier automne, les fortes pluies en faisaient une triste besogne. A présent, tout est vie et activité. Le pays est entièrement couvert et bien enclos. Magnifique vue de la Loire du dernier village de la Bretagne (3), où la route est coupée par une grande barrière et où se trouve uu bureau de douane, pour visiter tout ce qui vient de cette province (4). La Loire prend l'aspect d'un lac assez large pour être intéressant. Des deux côtés, il y a une ceinture de bois, ce qui n'est pas le cas ordi(1) Il ne fallait pas un grand don de prophétie pour le préVOIT; les divers événements ont montré que j'étais très loin de compte quand je parlais de cinquante ans. (Note de ~M~SMf.)
tester contre juillet, douze gentilshommes avaient été députés à Bretagne pour protester contre les agissements du commandant en chef de Bretagne (le comte de Thiaid) ils furent arrêtés dans la nuit du i~ au 15 juillet 1788 et envoyés à la Bastille. Après la chute de Ipménie de Brienne, le 12 septembre, Necker fit remettre en liberté les douze gentilshommes {H. POCC2TIFT, op. cxt., t. Ili), (3) H s'agit d'Ingrandc, sur la Ivoire.
(4) la Bretagne étant située en dehors des a cinq grosses fermes a, il 3 a une vettta.bic barrière douanière entre elle et les provinces voisines (Anjou, Maine, Normandie) la gilbeUe n'existe pas non plus en Bretagne on surveille donc aussi, à ce point de vue, les frontieres de la province.
naire sur ce fleuve. Des villages, des clochers, des moulins à vent et une grande ligne de charmantes collines, couvertes de vignes tout cela forme un paysage aussi gai que grandiose. Entré en Anjou, au milieu de grandes prairies. Pendant 10 milles, on quitte la Loire et on la retrouve à Angers (i). Passé à Saint-Georges (2) et pris la route d'Angers. Des lettres de M. de Broussonnet, mais il ne peut me dire dans quelle partie de l'Anjou était la résidence du marquis de Turbilly (3) découvrir la ferme, où il fit les admirables défrichements qu'il décrit dans le M«KO!'fe sur les ~e/M'eAements, avait pour moi une telle importance que j'étais déterminé à m'y rendre, quelle que fût la distance qui m'écarterait de mon chemin. – 30 milles.
27 septembre. Parmi mes lettres, il y en a une pour M. de la Mvonière, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture d'Angers (4). On me dit qu'il était à sa maison de campagne de la Meignanne, à 2 lieues d'ici. Quand j'arrivai chez lui, il était à table avec sa famille comme midi n'était pas passé, je pensai éviter cette maladresse. Mais Monsieur et Madame prévinrent mon embarras, en me manifestant leur sincère désir de me voir partager leur repas, et, sans faire aucun changement à la table ni aux apprêts, ils me mirent tout de suite à mon aise, devant un diner fort ordinaire, mais si bien assaisonné de laisser-aller et d'enjouement que je trouvai ce repas plus à mon goût que les tables les plus splendides. Une famille anglaise, vivant à la campagne, et d'une condition semblable à celle-ci, si elle était surprise ainsi à l'improviste, vous recevrait avec une hospitalité inquiète et une (x) C'est une erreur Angers est situé sur la biaine, à 8 Islomètres du confluent de cette rivière avec la I,oire (Bouchemaine).
(s) Saint-Ceorges-sur.I~oire, an. d'Angers.
(3) Voy. 1>Ius loin, p· 25r.
(4) Il s'alit de l'un des fils de Jean-André PocquC de I,ivonvic're, sans doute Augustin-François, signalé comme maire (le la bleignau:ne (arr. et caut. d'Angers), en janvier i8o8 (Célestin PORT, Dictiofntn.ire Itis2orilxee de 1'.i sxjo:e, art. la Dfeignanne). Il était, avant la Révolution, auditeur à la Chambre des Comptes de Blois. Sur la Société d'agriculture, voy. Ch' UzUHEAU, La .?M!'tM royale d'agriculture ~Mg~ (1761-1~3), dans Les MLln. de la Soc. d'agriculture, sciences et arts d' Angers, année 1914, pp. 43-82. Remarquons qu'Arthur Young ne dit absolument rien de l'agriculture de l'Anjou.
politesse anxieuse, et, après vous avoir fait attendre, afin de déranger pêle-même nappe, table, assiettes, buffet, pot et broche, vous donnerait peut-être un si bon diner que personne de la famille, par anxiété ou par fatigue, ne vous fournirait un seul mot de conversation, et vous partiriez, accompagné par le voeu cordial que vous ne reveniez jamais. Cette sottise, si commune en Angleterre, on ne la trouve jamais en France les Français sont calmes dans leurs maisons et font les choses sans effort. M. Livonière causa beaucoup avec moi du but de mes voyages, qu'il loua fort, mais il trouva très extraordinaire que ni le gouvernement, ni l'Académie des Sciences, ni l'Académie d'Agriculture ne contribuassent tout au moins aux frais de mon voyage. Cette idée est purement française ils ne conçoivent pas que des particuliers délaissent leurs propres affaires en vue du bien public, sans être payés par le public et M. Livonière ne parvint pas à me bien comprendre, lorsque je lui dis que toutes les entreprises sont bien faites en Angleterre, à l'exception de celles que subventionne l'argent de l'état. Je fus fort peiné de voir qu'il ne pouvait m'indiquer la résidence du marquis de Turbilly ce serait bien vexant de traverser toute la province sans la trouver et d'apprendre peut-être ensuite que, sans le savoir, je m'en étais trouvé à quelques milles. 20 milles.
28 septembre. Vers La Flèche. Le château de Durtal, appartenant à la duchesse d'Estissac, est sur une hauteur escarpée qui domine la petite ville de ce nom, sur les bords d'une jolie rivière les pentes, exposées au midi, sont couvertes de vignes. Le pays, gai, sec, agréable pour un séjour à la campagne. Je m'enquis auprès de plusieurs messieurs de la résidence du marquis de Turbilly, mais chaque fois en vain. Jusqu'à La Flèche, sur go milles, la route est belle, sablée, unie, tenue admirablement. La Flèche est une petite ville nette, propre, pas mal bâtie, sur la rivière qui coule vers Durtal (i), et qui est navigable jusqu'ici, mais le commerce y (t) C'est le Mr.
est peu important (i). Mon premier soin ici, comme partout en Anjou, ce fut de m'informer de la résidence du marquis de Turbilly. A force de multiplier mes questions, je finis par découvrir que, non loin de la Flèche, il y avait un endroit appeléTurbilly; maiscen'étaitpasce que je désirais, car il n'y avait pas là de M. de Turbilly, mais un marquis de Galway, qui avait hérité Turbilly de son père. Cela me rendit de plus en plus perplexe et je renouvelai mes questions avec une telle insistance que plusieurs personnes, je pense, me tinrent pour à moitié fou. A la fin, je rencontrai une vieille dame, qui résolut la difficulté elle m'apprit que Turbilly, à environ 13 milles de I<a Flèche, était bien l'endroit que je cherchais (2) il avait appartenu au marquis de ce nom, qui avait écrit, croyait-elle, plusieurs ouvrages il était mort insolvable, il y a vingt ans le père de l'actuel marquis de Galway avait acheté la propriété. C'était bien ce que je voulais je me décidai à prendre un guide, le lendemain matin, et, si je ne pouvais visiter le marquis, je verrais du moins les restes de ses défrichements. Cependant, la nouvelle qu'il était mort insolvable me peina beaucoup c'était un mauvais commentaire de son livre et je prévoyais que, quelle que fût la personne que je trouverais à Turbilly, elle tournerait en ridicule une économie (x) Sur l'état économique de la Flèche, voy. l~Iwncanrrx DE Bvnscxs, Essais historiques, Angers, veuve Pavie, état de dépérissement qui le fait peumerce de la Flèche est aujourd'hui d'un état de dépérissement qui le fait pencher vers sa Avant la cette ville, de son indus- trie, voyait dans son sein deux branches de commerce, dont elle tirait un produit immense. la premièxe était une fabrique de voiles à l'usage des religieuses, et étoffes était d'autant plus considérable qu'ou en faisait passer débit de ces étoffes était d'aütant plus considérable qu'on en faisait passer un grand nombre d'espe'ces en $spagnc, où elles se veadaient au poids de l'or. I,a seconde branche consistait en toiles et en cuirs faunés. Ce couxmerce, ajoute-t-il, s'est soutenu jusqu'à l'époque du et au discrédit des assi- gnat5. Le pays produit beaucoup de bon qui deviendrait bientdt l'objet d'un commerce d'autant plus lucratif que les Nantais tireraient de ces toiles, non seulement pour la voilure, mais encore pour l'usage des habitants de nos possessions d'Amérique a. Cet auteur ne surestime-t-il pas l'impor· tance du a commerce n fléchois an xvme SiZde ? I,e loir était peu navigable, et la ville vivait surtout de son collège on de son $cole militaire. Sur toute cette ré~ on, nous devons de précieux renseigaements à 1%1. le D~ Delaunay, du Mans, auquel nous adressons nos remerciements les plus vifs. (2) Turbilly est situé clans la commune de Vaulandry, cant. de Baugé (l9aine-et-I,oire). Voy- Célestin PORT, Dictionnaire Itirfor%quc at to¢oôra¢hiJut de Afat'KC-ow.
rurale qui a produit la ruine du domaine où elle a été pratiquée. 30 milles.
29 septembre. Ce matin, j'exécutai mon projet; mon guide était un paysan, avec une paire de bonnes jambes, qui me conduisit à travers des landes en bruyères, semblables à celles dont parle le marquis dans son Mémoire (i). Elles apparaissent comme sans limites, et l'on me dit que je pourrais voyager bien des jours et des jours sans voir autre chose; que de champs pour entreprendre des améliorations agricoles, mais non pour ruiner des domaines (2) A la fin, nous arrivâmes à Turbilly, un pauvre village, composé de quelques maisons dispersées, dans une vallée creusée entre deux hauteurs, qui ne sont maintenant que bruyères et landes au milieu, le château, avec des avenues de beaux peupliers qui y conduisent. Il m'est difficile d'exprimer la curiosité anxieuse que j'éprouvais à examiner chaque pièce de la propriété pas une haie, un arbre, un buisson qui ne m'intéressât j'avais lu la traduction du récit qu'avait publié le marquis de ses entreprises dans l'Agriculture (Husbandry), de Mill (3), et je le considérais comme le morceau le plus intéressant que j'eusse rencontré, bien longtemps avant d'avoir pn me procurer en original le Mémoire sur les défrichements, et je résolus, si jamais je venais en France, de voirles défrichements dont le récit m'avait procuré tant de plaisir.
Pour le propriétaire actuel, le marquis de Galway, je n'avais ni lettre de recommandation, ni personne pour me présenter. (i) le M~nfM-~ ;,jff les défrichements (1760) eut un grand succès plusieurs éditions parurent de 1760 à 1762. Sur Turbilly, voy. GUILLORY aîné, Le n~armais de Z-~urbilly, agronome angeoin au AVIlfe siècle, 1862. louis-François-1-lenri de Wenou, marquis de Turbilly est né eu IiI,; à la mort de son père, il hérita de terres considérables, qu'il s'appliqua à mettre en valeur et à défri~cher. A la séance d'ouverture de la Société d'agriculture de Paris, ce fut Turbilly qui exposa le rôle que devaient jouer les sociétés d'agriculture. Cf. ~OUÜ! PASSY, op. cit., pp. zo et sqq.
grands Cette contrée, comme le Maine, très arriérée au ~as-MttîMC, a fait de grands progrès agricoles au aIBe. Voy- René :iVlusS£T, Le Bas ~Ylnioae, Paris, 1917 (thèse de lettres).
(3) 11 s'agit de l'ouvrage de Jon.u MILL, .A neorr Syster~c of 1'ractical Hus- &<Mt~, 5 vol. (r?67). Voy. 1,'édition de C. MAXWELL, p. 376.
Cependant, je lui exposai mon cas j'avais lu le livre de M. de Turbilly avec tant de plaisir que je désirais fort voir les améliorations agricoles qui y étaient décrites (r). Il me répondit en bon anglais, me reçut avec une politesse si cordiale et en manifestant un si grand intérêt pour l'objet de mes voyages, qu'il me mit en parfaite humeur, et par conséquent à l'aise avec tout ce qui m'entourait il me fit servir un déjeuner à l'anglaise, et donna des ordres pour qu'un homme nous accompagnât dans notre promenade je désirais que ce fût le plus ancien ouvrier du temps du feu marquis de Turbilly. Je fus heureux d'apprendre qu'il en subsistait un, qui avait travaillé avec lui, dès les débuts de son entreprise. Au déjeuner, M. de Galway me présenta à son frère, qui parlait aussi l'anglais, et il m'exprima le regret de ne pouvoir me présenter également à M~ de Galway, qui était en couches. Il me raconta que ce fut son père qui acquit le domaine et le château de Turbilly. Son arrière-grand-père vint en Bretagne avec le roi Jacques II, quand celui-ci eut perdu le trône d'Angleterre des personnes de la même famille vivent encore dans le comté de Cork (2), nota-mment à I~otta. Son père était réputé dans cette province pour ses talents d'agriculteur, et, en récompense de défrichements de landes qu'il avait accomplis, les États de Bretagne lui donnèrent, dans l'île de Belle-Ile, un canton de landes, qui appartient maintenant à son fils (3). Apprenant que le marquis de Turbilly était complètement ruiné et que ses domaines d'Anjou allaient être mis en vente par ses créanciers, il les visita et, trouvant que la terre pouvait très bien être améliorée, il en fit l'achat, donnant pour Turbilly environ 15 ooo louis d'or, prix qui en rendait l'acquisition hautement avantageuse, bien qu'avec le domaine il ait acquis aussi quelques procès. La propriété comprend (i) Ce qui a séduit Arthur Young dans le ~HiOM~ sur les ~e~c~te~ (Paris, veuve d'Houry, 1~60), c'est que c'est un ouvrage, non théorique, mais pratique Turbilly raconte avec précision les opérations de défrichement auxquelles il s'est livré depuis r73i, date où il a héuité de ce domaine familial, en grande partie inculte. Cet ouvrage est écrit avec sobriété et précision. ) F;n Irlandc.
(3) Entreprise qui d'ailleurs n'eut que peu de succès.
ooo arpents, à peu près d'un seul tenant, la seigneurie de deux paroisses, avec la haute fustice, etc., un vaste château agréable et bien aménagé, des dépendances très complètes, et maintes plantations, ceuvre de l'homme célèbre sur lequel portait mon enquête.
J'étais presque haletant en l'interrogeant sur la ruine d'un si grand novateur en agriculture (i) <( Vous êtes chagriné qu'un homme ait été ruiné par un art que vous aimez tant H. Précisément. Mais je fus soulagé à l'instant, car il ajouta que, si le marquis ne s'était occupé que d'agriculture et de défrichements, il ne se serait jamais ruiné. Mais un jour qu'il fouillait le sol pour y trouver de la marne, sa mauvaise étoile lui fit découvrir une veine de terre, parfaitement blanche, qui, suivant l'expérience qui fut faite, ne donna pas d'effervescence sous l'action des acides. Il fut frappé par l'idée de s'en servir pour faire de la porcelaine il montra ce kaolin à un manufacturier qui le proclama excellent. L'imagination du marquis prit feu et il résolut de changer en ville le pauvre village de Turbilly, en y établissant une fabrique de porcelaine il entreprit le tout à ses frais, éleva des bâtiments et fit tout ce qui était nécessaire il ne manquait que la capacité et les capitaux. Enfin, il fit de la bonne porcelaine, mais fut trompé par ses agents, par ses ouvriers, et finalement ruiné. Une manufacture de savon, qu'il fonda aussi, ainsi que quelques procès relatifs à d'autres domaines, contribuèrent à son infortune ses créanciers saisirent le domaine; mais lui permirent de l'administrer jusqu'à sa mort; c'est alors qu'il fut vendu.
I,a seule partie du récit qui diminua mes regrets, c'est d'apprendre que, quoique marié, Turbilly ne laissa pas de famille ainsi ses os pourront dormir en paix, sans que sa mémoire soit avilie par une postérité indigente. Ses ancêtres avaient acquis le domaine par l'effet d'un mariage, au xiv** siècle. Ses entreprises agricoles, remarqua M. de Galway, certainement ne (x) eSa greai aa i5rtf~:oner a.
lui ont pas nui elles ne furent pas bien exécutées, et luimême ne les soutint pas assez, mais elles donnèrent plus de valeur au domaine, et il n'a jamais entendu dire qu'elles lui aient causé aucune difficulté (i). Je ne puis que remarquer ici que c'est, semble-t-il, une fatalité qui poursuit les gentilshommes campagnards, quand ils tentent de se livrer au commerce ou à l'industrie. En Angleterre, je n'ai jamais connu un propriétaire foncier, ayant l'éducation et les habitudes de cette classe, qui ait tenté l'un ou l'autre sans se ruiner infailliblement, ou, à défaut de ruine, sans en avoir considérablement souffert. Soit que les idées et les principes du commerce aient en eux quelque chose qui répugne aux sentiments qui /c~f~ découlent de l'éducation soit que l'inattention habituelle des gentilshommes campagnards pour les petits gains et épargnes, qui sont l'âme du commerce, rende leur succès impossible en un mot, à quelque cause qu'il faille l'attribuer, le fait est là, qu'il n'y en a pas un sur un million qui réussisse. L'agriculture, l'amélioration de leurs propriétés, voilà la seule sphère convenable et légitime de leur activité et, bien qne e l'ignorance puisse rendre parfois ces entreprises dangereuses, ils peuvent cependant les tenter en toute sécurité, mais ne pas en risquer d'autres.
Le vieux paysan, dont le nom est Piron (aussi propice, je l'espère, à l'agriculture qu'à l'esprit) (2), étant arrivé, nous sortîmes pour fouler ce que je considérais comme un sol classique. Je n'insisterai que peu sur les détails ils font une bien meilleure figure dans le A~ewo~e sur les défrichements qu'à (1) Voy. Mém.aire sar les dcfricleeouc~uts, pp. 237-238 a Ceux qui ont vu originairement l'état des choses, avant l'année x737, n'y reconnaissent presque plus rien aujourd'hui, tant elles ont changé de face le château, qui était entouré de friclies, landes et bruyères, se trouve au milieu de terres bien cultivées mes défrichements forment un ensemble assez considcrabte pour et le produit l'on y voit de toutes les espèces de grains, ainsi que des herbages et des prairies artificielles j'y ai mis toutes sortes d'arbres fruitiers. Ft il ajoute (ILid, p. 244) le revenu de mes terres est fort augmenté et il le serait bien davantage, si tous les fonds que j'ai défriché;. avaient été bons Toutes ses termes sont occupées, ce qui n'était pas le a" avaient été bons u. Toutes ses fermes sont occupées, ce qui n'ctait pas le Gw avant 1737. -Dans le cl1:.lpître l~es terres i~ncuStes (ci-dessous, 111, p. 1176), Arthur Young déclare que la méthode, suivie par le marquis de Turbilly était mauvaise, car il il n'a songé qu'à obteir des rrains u.
(2) Allusion au célèbre auteur dramatique, Piron.
Turbilly les prairies, même celles qui sont près du château, sont maintenant bien incultes, etc'estH le caractère général de l'exploitation, mais les allées de peupliers, dont parle Turbilly dans son M~f'otfc, sont fort bien venues et font honneur à son souvenir ils ont 60 ou 7o pieds de haut et un pied de diamètre (l) les saules aussi ont bien poussé. Que n'étaientils des chênes ? Ils auraient transmis à l'agronome voyageur d'un autre siècle le plaisir que j'éprouve en voyant les peupliers du temps présent, plus périssables les chaussées près du château ont dû être de difficiles travaux. Les mûriers sont négligés (2) le père de M. de Galway, n'aimant pas cette culture, en a détruit beaucoup, mais il en subsiste quelques centaines, et l'on m'a dit que les pauvres du pays ont fait jusqu'à 25 livres de soie, mais on n'en produit plus à présent. Les prairies près du château ont été drainées et amendées, snr une superficie de 5o ou 60 arpents maintenant, elles sont pleines de jonc, mais ont encore de la valeur en un tel pays. Auprès, se trouve un bois de pins, ensemencés, il y a trentecinq ans, et qui, maintenant, valent 5 ou 6 livres chacun. Je me promenai dans un terrain marécageux, qui a produit les grands choux que Turbilly a mentionnés (3) ce terrain touche à un grand terroir, très propre à être défriché. Piron m'apprit que le marquis avait écobué environ 100 arpents en tout et avait parqué deux cent cinquante moutons (4). A notre retour au château, M. de Galway, voyant l'agronome enthousiaste que j'étais, fouilla dans ses papiers pour trouver un manuscrit du marquis de Turbilly, écrit de sa main, dont il eut la bonté de me faire présent, et que je conserverai parmi (x) 4'ny. Méwoire su> ies défrichements, pp. r89-r9o Je fis planter bena- coup d'arbres, surtout des peupliers, par lesquels je cotitinençai. Ils 6011t venus à souhait plusieurs ont aujourd'livi plus de ¡oo pieds de hauteur et une grosseur proportionnelle ils forment dans les vallons de belles allées qui servent de promenade et font une décoration au château. '1¡
(2} Sur les plantations de mûriers, faites par Turbilly et sur ses tentatives pour élever des vers à soie, voy. blémnire, pp. 219 et sqq.
(3) f& pp. 224 et Rqq. Turbilly dit qu'il a fait venir de Strasbourg de la graine de choux pommés.
(4) C'est en 1:753 et I754 qtre'lurbilly commence à s'occuper de l'élevage des montons, dont il s'efforce d'améliorer la race il les parque, en 1~5~ (Ibid., pp. 210 et sqq).
mes curiosités agricoles. 1,'aimable réception que me fit M. de Gaiway, ainsi que l'aimable attention qu'il prêta à mes vues, en entrant dans l'esprit de mes recherches et en désirant les encourager, m'auraient incité vivement à accepter son invitation de rester quelques jours avec lui, si je n'avais craint que le moment oit M°~ de Galway était au lit ne rendît peu convenable une visite inattendue. Je pris donc congé dans la soirée et retournai à La Flèche par une route différente de celle que j'avais suivie. 25 milles.
30 septembre. Quantité de landes jusqu'au Mans (i) on m'assura, à Guerces [La Guiercbc] (2), qu'elles avaient 60 lieues de circonférence, sans grandes interruptions (3). Au Mans, je fus fâché de ne pas trouver VI, Tournai, secrétaire de la Société d'Agriculture, qui était absent (4). 28 milles.
(i) D'une façon générale, la région du Mans semble avoir été fort éprouvée à la fin de l'Ancien l~,égime. Voy. E. LA1:'RAIN, OLrervatrooxts de ,ll° Launay (Bull. de la Commission historique de la :i\laycnnC', 19°0, 2l' série, t. 1VI), et J. LHERnzt1'l'F, Les rexotarques de bffe Laxx.ag~, vicaire à Loué (u768-n7~o), I"t' Mans, impr. Drouin, igio.
I<; Canlon de lsaltou, do )olaus.
(3) T,es landes signalées par A. Young correspondent, en effet, à une vaste région infertile, qui s'étend au sud du 1Uans jusqu'à Foulletou1"te, sur la route de la Flèche, et même au sud de cette ville dans le pays oû. est situé Turbilly. Le sol se compose, en effet, de sables cénonmniens (crétacé supérieur), très secs et très maigres. Dans cette région, on a commencé, dès la fin du XVIIe siède, à planter des pins malitimcs remplacés, après le rigoureux hiver de 1879et, depuis des pins sylvestres plus résistants. Depuis 1840, on la Sologne résine, et, depuis le début du xxe siècle, c'est la Société forcstière de la Sologne qui en achète la récolte. Voy. La Sarthe, étxade écou~onoroTece, 2e édition, Le l\1ans, 1919, pp. iig-no (Publ. du Ministère de la Guerre, et H. RIQUET, Co~Jit~o~ à à l'krostoire du pin ntaritixne daoxs Ze Haxst-~Ylaine (Bxell. de la Société d'agrrocxd- titre de la Sarllte, t. 50, an. 1925-1926). En i~88, la plantatioll de pins n'était encore qu'à ses début5; chaque hiver rigoureux la compromettait; aussi Young a-t-il df~ avoir l'impression d'une immense lande. Albert GUILLlER (Note géologique ~Mf .B~!Hc~, dajis le Bull. de la Soc. d'Agriculture, Sciences (Note géologroga<e sur le Belinois, dans le Bull, dc la Soc. d'?.gricullure, Sciencc5 et Arts de la Sarthe, ze séi-ie, t. XV, 1875, pp. 59-69) dit le qui prend le chemin de fer de Tours est frappé, au départ, de l'ariditi: du pays qu'il traverse il rie rencontre en effet que des sapinières (pour pinases), dont la végétation maigre et sombre l'accompagne jusqu'au delà de lu station d'Arrage, vers Moncé-eu-Belin. Là, tout change et à la pauvreté sucdde la Écomn'oy, la végétation devient belle tout traverse une oasis, puis, à Écomn;oy, le désert recommence, 1} Sur tout ce qui précède, vol'· l'étude sur Le Haut-Waine, de M. R. MUSSET, qui d'ailleurs a bien voulu nous fournir tous les renseignements qui précèdent..
(4) Jean-Baptiste Nioche de Tournay, <:cuyer, né en 17-36, à Saint-Jea.n~ d'Angély, fut nommé, membre assc-ie de des manufactures au de la seneramaria, en r767. Élu membre assc_ié de la Société d'agriculture de la généra-
<~ octobre.- Vers Alençon, le pays contraste avec celui que j'ai traversé hier de bonnes terres, bien encloses, bien aménagées, passablement cultivées, amendées avec de la marne. Une belle route, faite avec une pierre de couleur sombre, apparemment ferrugineuse, qui se tasse bien. Près de Beaumont, des vignobles en vue sur les collines ce sont les derniers que l'on trouve en voyageant vers le nord toute la campagne est bien arrosée par des rivières et des ruisseaux, mais il n'y a pas d'irrigation (l). 30 milles.
2 octobre.- Quatre milles jusqu'à Nouans (2), de riches herbages, avec des boeufs. 28 milles.
3 octobre.-De Gacé (~) à Bernay (~). On passe, à Broglie (~), près du château du maréchal duc de Broglie (6), qui est entouré par une telle multiplicité de haies tondues, doubles, triples et quadruples, que cette tonte doit contribuer pour moitié à la subsistance des pauvres de cette petite ville. 2~ milles. 4 octobre. Quitté Bernay là, comme dans d'autres endroits de ce pays, il y a beaucoup de murs, faits avec une argile grasse et rouge, couverts de chaume au sommet, et qui sont plantés d'arbres fruitiers disposition très digne de servir de modèle en Angleterre, ou la brique et la pierre sont chères. J'entre dans un des pays les plus riches de la France et lité de Tours (bureau du 'dans), en 1782, puis titulaire et secrétaire perpétuel de ce bureau, en n 787 c'était l'un des membre5les plus actifs de cette Société. Il mourut au Mans, le 27 mai 1816. – I,e passage d'A. Young dans le Maine est mentionné par H. C.A-oN, Yo-yageurs dans 1e du XVle au YXe si~cjc, I,e Mans, 21 pages.
(n) le route traverse, en effet, nous écrit le D· Delaunay, une région plus fertile t Après Beaumont, elle traverse le seuil catovien, humide et boisé, de la région de l'oolithe saosnoise ou mamertine, celle-ci moins sèche, moins itniguée, mais encore bonne terre à blé. Sur la région d'Alençon, voy. la bonne publication de F. 3locrnr,o2, Recneid de docnmenGS d'crdre dcoaxomique contenaes dans les regislres de délibrrations cùa district d'dlençon, ç vol. in-B°, Alençnn, xgo7 et suiv. (Coll. des Doc. écanomiques de la Révolution). (2) Air. de Mamers (Sarthe).
(3) Air. d'Argentan (Orne).
(4) Dep. de l'Eure.
(.1) Arrondisspment de Bernay (F:ttre).
(6) Il s'agit de François-Victor, duc de Broglie fi~iS-iSo~), fait maréchal en iy6o.
même de l'Europe. H y a peu de plus belles vues que celle que l'on a quand on aperçoit pour la première fois Bibeuf, de la colline élevée qui domine la ville celle-ci se trouve à vos pieds dans le fond d'un côté, la Seine présente une belle étendue, coupée par des îles boisées, et un bel amphithéâtre de collines, couvertes par des bois prodigieux, forme une ceinture à tout le paysage.
5 octobre. A Rouen, où j'ai vu quel'77~~ Royal faisait contraste avec ce trou de voleurs, sale et si peu convenable qu'est la .Po~?HC de ~t~. Le soir, j'ai été au théâtre, qui n'est pas si grand, je pense, que celui du Havre, ni comparable pour l'élégance et l'ornementation il est sombre et malpropre. La Caravane du Caire (l) dont la musique, bien qu'elle contienne trop de chœurs et soit trop bruyante, a des passages tendres et plaisants je l'aime mieux que l'autre pièce, que j'ai entendue, de ce célèbre compositeur (2). Le lendemain matin, visité M- Scanegatty, ~o/esse~f de Physique dans la Société royale ~'cîgWcî~M~ (3) il me reçut avec politesse. Il a une grande chambre, meublée d'instruments de mathématiques et de physique, ainsi que de modèles (~). Il m'expliqua quelques-uns de ces derniers, qui sont de sa propre invention, notamment le modèle d'un fourneau pour calciner le gypse, que l'on apporte de Montmartre à Rouen, en grande quantité. Visité MM. Midy, Rossée et Cie, les plus importants marchands de laine de France, qui eurent l'amabilité de me montrer une grande variété de laines, provenant de la plupart des pays de l'Europe, et me permirent d'en prendre des spécimens. Le matin du jour suivant, j'allai à Darnétal, ou M. Curmer me montra sa manufacture. Retourné à Rouen et (l) Opéra de Grétry 11741-1813), paroles de More] de Chédeville, représenté pour la première fois, en 1783. 3.
(2) Allusion à Panurge, du méme auteur voy. ci-dessus, p. z35. 5. (3) En français, dans le texte.
(4) $n r7&x, 6canefiatty avait été autorisé à affiéfer à la municipalité de Rouen un emplacement sur les quais pour loger ses cours de physiquc et de mécaniqücn, mnyennant une redevance de xoo livres (IIenri 1\·'ncr.otv, La Bmnse découve~te ed les qs~ais de Rouen, Rouen, r59;, PP· :z8 ct sqq.).
diné avec M. Portier, directeur général des fermes (i), pour qui j'avais une lettre du duc de La Rochefoucauld. La conversation roula, entre autres sujets, sur le manque de rues neuves à Rouen, en comparaison avec Le Havre, Nantes et Bordeaux on remarqua que, dans ces dernières villes, un marchand faisait fortune en dix ou quinze ans et bâtit en se retirant, tandis qu'à à Rouen, c'est un commerce d'économie, dans lequel un homme ne fait que lentement fortune la prudence lui défend de telles entreprises (2). A table, sur une autre question que l'on discuta, tout le monde s'accorda à déclarer que les provinces produc.trices de vin sont les plus pauvres de toute la France (3). J'insistai sur le fait que le produit par arpent est beaucoup plus considérable pour la vigne que pour toutes les autres cultures ils convinrent que c'était là. un fait généralement connu et admis (3). Le soir, au théâtre, Mme du Fresne me causa beaucoup de plaisir c'est une excellente actrice, qui, jamais, ne force ses rôles et vous émeut parce qu'elle est émue ellemême. Plus je vois le théâtre en France, et plus je reconnais qu'il est supérieur au nôtre, par le grand nombre de bons acteurs et la rareté des mauvais, et aussi par la quantité de danseurs, de chanteurs et de personnes dont dépend l'entreprise théâtrale tout est établi sur une grande échelle. Dans les sentiments qui sont applaudis par les spectateurs, je remarque la même générosité de cceur, qui, maintes fois, en (i) En français, dans le texte.
(2) La ville de Rouen, en effet, ne s'est >,mère transformée au cours du zvm° siècle elle conserve toujours ses vieilles rues et ses vieille, maisons de bois, souvent insalubres ainsi, s'explique l'impression peu favorable d'Arthur Young, peu séduit par le pittoresque moyetîtgeux. Ccpendant, sous l'inten,lance de Thiroux de Crosne (r768~I7.s5).la ceinture de muraillcs fut rexnplacée par de beaux boulevards, plantés d'arbres (H. li'.ar.r.ov, of~. cit., pp. très juste la comparaison ces Rouen avec les grandes villes maritimes est très juste la prospérité de ces dernières a marché de pair avec les étonnants progrès du commerce maritime Rouen, de son côté, est surtout un centre industriel, et, dans les armées qui précédent la Révolution, une crise industrielle très grave a éclaté. Voy. J. I.EVAiNvn.LE, Rouen, H)i3. Le prix des maisons à Rouen ne s'est guère élevé au cours du xvme siècle, et les riches bourgeois acquièrent surtout des propriétés =ales (l6id., pp. 247 et sqq.). Sur le commerce de la région rouennaise, voy. aussi le précieux ouvrage d'Henri WALLON, La Chambre de cf~tw~cc la province de Normandie (I7o3-I79r), liouen, ~9-3.
(3) Voy. le chapitre qu'Arthur'Voungconsaerc à cette question, ci-dessous, t: II, pp. 63o et sqq.
Angleterre, m'a charmé chez mes compatriotes. Nous sommes trop enclins à haïr les Français pour ma part, je vois maintes raisons de me plaire avec eux; j'attribue, en très grande partie, leurs défauts à leur gouvernement peut-être, en ce qui nous concerne, notre rudesse et notre défaut de bonne humeur doivent-ils être attribués à la même cause.
8 octobre. Pendant quelque temps, j'ai formé le projet de revenir directement en Angleterre, en quittant Rouen, car les postes ont été cruellement inquiétantes. Depuis quelque temps, je n'ai pas reçu de lettres de ma famille, bien que j'aie écrit à maintes reprises pour en réclamer elles devaient être envoyées à une personne de Paris, qui me les faisait suivre mais quelque négligence ou une autre raison me priva de toute nouvelle, au moment même ou d'autres lettres, envoyées dans des villes où je passais, arrivaient régulièrement je craignais que quelqu'un de ma famille ne fût malade et que l'on ne voulût pas m'écrire de mauvaises nouvelles dans une situation où le fait pour moi de les connaître ne pourrait nullement y porter remède. Mais le désir que j'avais d'accepter l'invitation à La Roche-Guyon (i), que m'avaient faite la duchesse d'En ville et le duc de La Rochefoucauld, prolongèrent mon voyage et je partis pour cette nouvelle excursion. Une vue vraiment grandiose de la route qui domine Rouen (2) la cité, à une extrémité de la vallée, avec le fleuve qui coule vers elle, et tout parsemé d'îles boisées; à l'autre, ce sont deux grands bras, entre lesquels la vallée se déploie tout entière, avec des îles, certaines cultivées, d'autres en prairies, et beaucoup d'entre elles entièrement boisées. Traversé Pont-del'Arche (3) pour me rendre à Louviers. J'avais des lettres pour le célèbre manufacturier, M. Decrétot (~). qui me reçut avec (i) Air. de Montes (Seine~et-OIse).
(2) Sur le site de Rouen, voy. J. LEVAINVILLE, o~. et< pp. 3 et sqq. (3) de cant., arr. de l,ouviers (Eure).
(~) J.-B. Decrétot était l'un des premiers manufacturiers de I,ouviers sa manufacture de draps de la ru~ Porte-de-AOUen était réputée, et elle sera visitée par Napoléon Ie~, en r8uz et en :8ro il avait, en outre, fondé, en 1784, avec son beau-frère et quelques autres fabricants, une manufacture
une amabilité, qui mérite mieux que l'épithète de polie il me montra sa fabrique, indubitablement la première fabrique de drap du monde, si le succès, la beauté de la fabrication et une inépuisable invention pour satisfaire avec goût à tous les désirs insatiables de la fantaisie, peuvent donner le mérite d'une telle supériorité (r). Il n'y a rien de plus parfait que les draps de vigogne de M.Decrétot.àuol. 1. (41. 16s. gd.) l'aune. Il me montra aussi ses filatures de coton, qui sont dirigées par deux Anglais. Près de Louviers, il y a une manufacture de plaques de cuivre (2) pour les carènes des vaisseaux du roi c'est une colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decrétot et passai une très agréable soirée en compagnie de dames charmantes. 17 milles.
9 octobre. Par Gaillon (3) à Vernon (~), 11 vallée plate et richement cultivée. Dans la liste que j'avais dressée, il y a longtemps déjà, des choses à voir en France, se trouvait la plantation de mûriers et la manufacture de soie du maréchal de Belle-Ile, à Bizy, près de Vernon les tentatives, faites à plusieurs reprises par la «Société d'Encouragement des arts de Londres, pour introduire la production de la soie en mécanique de coton. Il fut élu député-adjoint aux J'Hats Généraux pour {e bailliage de Pont-de- An:.hc, devint de ta Caisse d'amortisse- ment. Il moutut 1'.ri. le 9 mai -8~7. Voy. I,ucieu Baaa> lii,stoire <te fi~ndustrie <e Lansvievs, p. 82 et ItIanricc CQI,LIGNON, \-rcholéom Iri rtnna~ l'L'tsrt (estr. du RuIL. de la Sociét6d'études de l.oneviers, t. XII, I\)Og+T9IO), pp. '172-175. (r) Sur la draperie de Louviers, voy. les Observationas de Im Cl~nurebre de Com»rcrce de lforma.>tdic sarr le traité rle corr4nterce dc r;86, pp. 26-27 La consommation de ses draps est immense. Le fabricant semble s chaque jour avec un dessilll1ouveau. Malgré l'activité de chaque atelier, cette fabrique ne peut suffire à la demande nationale.)) La fabrication est de quatre ntille quatm cents piu`.ccs elle. est de trente-quatre millu pour toute Sa Inokvince.
(2) II s'agit des forges de cuivre de Rominy, dirigceë par I.e Camus de uni à quelques négociants de Rouen, et qui travaillaient surtout pour la marine royale. Les Observatioou de la Gkafrubre de Ccmtnerce dc Norruan.die déclarent (pp. 59-61) nCet établissement a résisté depuis quatre ans aux efforts des Compagnies anglaises qui font le commerce des cuivres mais le Traité de commerce donnera sans doute à nos rivaux des moyens plus efficaces d'arrêter nos travaux en ce genre JI, car ils ont défendu l'exportation des ustensiles propres à cette industrie, et e ou a, par ce Traité, réduit de 181. 15 s. à 12 1. io s. du cent les droits d'entréeen France sur le!:) cuivres de fabrication anglaise il- le droit d'entrée sur le cuivre brut en France est de 5 1. 14 s. 9 d. le quintal.
(3) Arr. de bouviers.
(4.) Arr. d'Ëvreux (Etire).
Angleterre (i), ont donné encore plus d'intérêt à des entreprises similaires, tentées dans le nord de la France (2). En conséquence, j'ai fait toutes les recherches nécessaires pour découvrir le succès de cette tentative méritoire. Bizy est un beau domaine, acquis, à la mort du maréchal de Belle-Ile, par le duc de Penthièvre, qui n'a qu'une distraction, c'est de faire des séjours variés dans les nombreuses résidences qu'il possède en maintes parties du royaume. Il y a quelque chose de raisonnable dans son goût j'aimerais moi-même avoir toute une série de fermes, depuis la plaine de Valence jusqu'aux Hautes Terres d'Écosse, de visiter et de diriger, tour à tour, leur culture. De Vernon, j'ai traversé la Seine et ai monté de nouveau les collines crayeuses, après lesquelles j'ai fait encore une autre montée, pour arriver à La Roche-Guyon (3), l'endroit le plus singulier que j'aie vu. M" d'Enville et le duc de La Rochefoucauld me reçurent d'une façon qui m'aurait rendu agréable cet endroit, même s'il avait été situé au milieu d'un marais. J'eus le plaisir d'y trouver aussi la duchesse de La Rochefoucauld, avec laquelle j'avais passé un temps si agréable à Bagnères de Luchon c'est une femme parfaitement bonne, douée de cette simplicité, que fait disparaître souvent l'orgueil familial ou la morgue du rang social. L'abbé Rochon, le célèbre astronome de l'Académie des Sciences (4), (c) Voy. Sir II. T. \S%ooD, llistory oi tlce Sacic(v· o/ ~l rts, r9r3, p. 266 4 ln 1768, a prize fer Eng1ish rai5ed silk .~8 offered and from time to time aiter that date efforts ..de to encom~age tlre praduction of tn1l1berry trees aad si1kworms. The honorable Daines Barrington contributed a paper to the second volume of the Transactions on the subject, and in it he also urged the advantage of sil6 ârowing in England. but the maiter never got bepond the expérimenta! stage Arthur Young, dans son ~M~tcgfapAy (éd. BethamF.dwards, 18g8, p. 59). déclare qu'en 1772 il suivait assidûment les réunions de la Société des Arts.
(2) LI. 111 --lit aussi, en 1734, fait des plantations de mûriers, dans la région de Metz. Cette entreprise fut renouvelée plus en gratld, en ce même pays, par Charles Le Payen (r~r5·r782), procureur au bureau des finances de Metz. un vrai savant, qui réussit à élever des vers à soie et créa même des moulins à soie. Voy. L. GUENEAf, U<tt.t ~ogff~MM rt~fnfMf~ d'actioüé soyea~se en France asa XVlll~ siècle {Mémoires et documents, de Julien Ilayem, r2° Paris, 1929).
(3) Canton de 114agny, arrondissement de )"Jantes (Seine-et-Oise). (4) Rochon (.A.1exis-Marie), 1741-1815, né à Brest nommé astronome de la marine il fit un voyage d'exploration dans l'Océan Indien garde du cabinet de physique du roi (I774). fit des recherches sur les instruments d'optique; membre de l'Institut, en r;95.
d'autres hôtes, la domesticité et le train d'un grand seigneui, tout cela donne à La Roche-Guyon tme ressemblance parfaite avec la résidence d'un grand lord anglais. L'Europe a maintenant un caractère si uniforme que, si l'on visite, en divers pays, des familles dont le revenu est de 15 ou 20 ooo livres, on trouvera dans leur mode de vie beaucoup plus de ressemblance qu'un jeune voyageur ne s'attendrait à en découvrir. 23 milles.
10 octobre. C'est un des endroits les plus singuliers oit j'aie été. La roche crayeuse a été coupée perpendiculairement pour faire place au château. La cuisine, qui est grande, de vastes caves, des celliers étendus (magnifiquement fournis, soit dit en passant), ainsi que diverses autres dépendances, sont tous taillés dans le roc et n'ont que des façades de briques la maison est grande et contient trente-huit chambres. La duchesse actuelle a ajouté au bâtiment un salon agréable, long de pieds et bien proportionné, avec quatre beaux panneaux en tapisserie des Gobelins, et aussi une bibliothèque bien munie. On m'y montra l'encrier qui a appartenu au fameux Louvois, le ministre de Louis XIV on dit qu'il lui a servi pour signer la révocation de l'Édit de Nantes et, je suppose, l'ordre donné à Turenne de brûler le Palatinat. Ce marquis de Louvois était le grandpère des deux duchesses d'Enville et d'Estissac, qui ont hérité de toute sa fortune, comme toute leur famille a hérité des biens de la maison de La Rochefoucauld, et c'est de cette famille, je pense, et non de Louvois, qu'elles tiennent leur caractère. Le principal appartement donne sur une terrasse, menant à des allées qui serpentent sur la montagne. Comme dans toutes les résidences françaises, il y a un grand ~o~~ef, qu'il faudrait supprimer, si l'on voulait se conformer aux idées anglaises. Bizy, le château du duc de Penthièvre, est constitué exactement de la même façon devant le château, il y a une vallée en pente douce, traversée par un petit ruisseau, dont on pourrait se servir pour étaHir une pelouse et «?M pièce ~'MM (i) (J) t.LeMWKg<MH~!f~ftttgt-
ici, exactement de même, sur la façade de la maison, on a établi un grand potager, avec assez de murs pour une forteresse. Les maisons des pauvres gens, ici, comme sur la Loire, en Touraine, sont creusées dans le rocher crayeux et ont un aspect singulier elles forment deux rues, l'une au-dessus de l'autre on assure que ces maisons sont saines, chaudes en hiver et fraîches en été, mais d'autres pensent, au contraire, qu'elles sont mauvaises pour la santé de ceux qui les habitent. Le duc de La Rochefoucauld a eu l'amabilité d'ordonner à son intendant de me donner tous les renseignements que je pourrais désirer sur l'agriculture du pays et de parler à toutes les personnes qui pourraient être consultées sur les points ou il pourrait avoir des doutes. Chez un noble anglais, on aurait prié trois ou quatre fermiers de se rencontrer avec moi, et ils auraient dîné avec la famille en compagnie de dames du plus haut rang. Je n'exagère pas en disant que j'ai vu la chose au moins cent fois dans les premières maisons de nos îles. C'est cependant ce qui, dans le présent état des mœurs françaises, n'arriverait jamais de Calais à Bayonne, excepté par hasard dans la maison de quelque grand seigneur ayant été souvent en Angleterre (l), et encore à la condition qu'on le lui demandât. La noblesse de France n'a pas plus l'idée de se livrer à la pratique de l'agriculture et d'en faire un sujet de conversation, excepté d'une façon purement théorique, comme s'il s'agissait d'un métier à tisser ou d'un beaupré de navire, que de s'adonner à toute autre entreprise, absolument étrangère à ses habitudes et à ses occupations. Je ne les blâme pas autant de cette négligence que je blâme ce troupeau d'écrivains agronomes, visionnaires et absurdes, qui, dans leurs chambres en ville, avec une impertinence vraiment incroyable, inondent la France de théories insensées, au point de rebuter et de ruiner t')Ute la noblesse du royaume.
12 octobre. Quitté avec regret une compagnie dans laquelle j'avais toutes les raisons de me plaire. 35 milles. (nl C'est ce que j'ai vu une fois chez le duc de LiancourL (Nctc de l'aantexrj.
13 octobre. Dans les 2o milles de La Roche-Guyon à Rouen, ce sont les mêmes traits du paysage. La première vue que l'on a de Rouen est soudaine et frappante la route, formant des lacets pour descendre plus doucement la colline, présente, à l'un de ses coudes, la plus belle vue de ville que j'aie jamais eue toute la cité, avec ses églises, ses couvents et sa cathédrale, se dresse fièrement au milieu de la vallée, qu'elle remplit. La rivière présente un long ruban, coupé par le pont, et, se divisant en deux beaux bras, forme une grande île couverte de bois le reste de la vallée, tout en verdure et cultures, jardins et habitations, s'harmonise parfaitement avec la grande ville, qui forme le trait dominant du paysage. Visité M. d'Ambournay, secrétaire de la Société d'Agriculture, qui était absent, lors de mon précédent séjour nous avons eu une conversation intéressante sur l'agriculture et sur les moyens de l'encourager. J'appris de ce savant de grand talent que son procédé pour employer la garance en vert, qui, il y a quelques années, avait fait tant de bruit dans le monde agricole, n'est pratiqué à présent nulle part, mais il continue à penser qu'il est parfaitement praticable. Le soir, au spectacle, où M* Cretal, de Paris, jouait A~ttM (l), et cela fut pour moi le plus grand régal que le théâtre m'ait procuré en France. Elle joua avec une expression inimitable, avec une tendresse, une naïveté (z) et une élégance telles qu'elle maîtrisait tous les sentiments du cœur, contre lesquels la pièce était écrite son expression est aussi délicieuse qne son attitude est superbe dans son jeu, rien de chargé elle garde en tout la simplicité de la nature. Le théâtre était comble des guirlandes de fleurs et de lauriers furent jetées sur la scène, et elle fut couronnée par les autres acteurs, mais modestement elle les ôtait de son front aussi souvent que ces couronnes y étaient placées. 20 milles.
(~) Niita ot, la toile, P." all'O." comédie en un acte, en Par ilasolli,~ des Vivetieres, musique de Daiayrae !i753-iSo!)), crece par la Comédie itaUenne, te 15 mai 1786. Elle a eu un succès considérable Paisiello l'a mise en opéra italien elle a été aussi parodiée.
(2) En français dans le texte.
14 octobre. Pris la route de Dieppe. Des prairies dans la vallée bien arrosée on est en train de faire les foins. Couché à Tôtes (i). ry milles et demi.
)5 octobre. A Dieppe. J'ai eu la chance de trouver le paquebot, prêt à mettre à la voile; monté à bord avec ma fidèle amie aveugle, au pied si sûr. Je ne la monterai sans doute jamais plus, mais tous mes sentiments m'interdisent de la vendre en France. Sans y voir, elle m'a porté en sûreté pendant l 500 milles et, le reste de sa vie, elle n'aura d'autre maître que moi-même si je le pouvais, ce serait là son dernier travail cependant, je puis l'assurer, elle travaillera encore activement pour moi dans ma ferme.
Abordé dans la jolie ville, nouvellement bâtie, de Brighthelmstone (2), qui fait un plus grand contraste avec la ville de Dieppe, qui est vieille et sale (3), que Douvres n'en fait avec Calais à l'auberge du C~M.MM, je me suis cru un instant dans un pays féerique mais je payai pour l'enchantement. Le jour suivant, j'allai chez lord Sheffield, dans une maison où je ne vais jamais sans retirer de mon séjour autant de plaisir que d'instruction. Je me proposais de jouir, pendant quelques jours, du cercle qui se tient le soir dans la bibliothèque. Mais une ou deux phrases, que la conversation avait amenées, d'une façon tout accidentelle, jointes au manque de lettres que j'avais éprouvé en France, firent naître en mon esprit l'idée étrange que j'avais certainement perdu un enfant pendant mon absence. Le lendemain matin, je partis précipitamment pour Londres, où j'eus le plaisir de voir qne mes alarmes étaient sans fondement on m'avait bien écrit toutes les lettres qu'il fallait, mais aucune ne m'était parvenue. A Bradfield. 202 milles.
(i) Air. de Dieppe (Seine-Inférieure).
(2) C'c;t Brighton, port du comté de Sussex, aujourd'hui plage très Irequenfée.
(3) Dieppe est, en effet, une ville aneiemie pour Arthur Young, toute vieille ville, qui conserve ses anciennes rues, est sale.
Mes deux voyages précédents m'ont fait traverser toute la partie occidentale de la France dans différentes directions, et les renseignements que j'ai recueillis en les accomplissant m'ont fait connaître l'agriculture générale, le sol, son aménagement et ses productions, autant que cela est possible à qui ne pénétre pas dans chaque coin du pays et ne réside pas longtemps dans divers endroits, méthode d'enquête qui, pour un royaume comme la France, demanderait, non plusieurs années, mais plusieurs vies. Restait à voir la partie orientale du royaume. La grande masse du pays, constituée par le triangle, dont les trois sommets sont Paris, Strasbourg et Moulins, ainsi que la région montagneuse, qui se trouve au sud-est de cette dernière ville, présentait sur la carte un large espace, qu'il serait nécessaire de parcourir avant d'avoir sur le royaume les connaissances que j'avais formé le projet d'acquérir. Je résolus de faire ce troisième effort, afin d'accomplir un dessein qui me paraissait de plus en plus important, à mesure que j'y réfléchissais, et qui avait de moins en moins de chance d'être exécuté par ceux dont les ressources seraient mieux adaptées à cette entreprise que les miennes. Puis, la réunion des États Généraux assemblés en ce moment, accroissait encore la nécessité de ne pas perdre de temps, car, selon toute probabilité humaine, cette réunion marquera l'ère d'une nouvelle constitution, qui
ANNÉE 1789
produira de nouveaux effets, suivis, autant que je puis en juger, d'une nouvelle agriculture; quiconque se préoccupe d'acquérir une science politique réelle ne pourrait nécessairement que regretter de voir, dans un royaume comme celui-ci, le soleil royal à la fois se lever et se coucher, sans connaître aussi son territoire. Les événements d'un siècle et demi, en y comprenant le brillant règne de Louis XIV, rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les origines de la puissance française il importe notamment de connaître son état, avant l'établissement d'un meilleur gouvernement la comparaison des effets de l'ancien et du nouveau système ne sera pas médiocrement curieuse dans l'avenir (i).
2 juin. I~esoir.M~osx~MMM~o, parTarchi(s), dans laquelle Signor Marchesi déploya ses talents et chanta un duo, qui me fit oublier pour quelques moments tous les moutons et porcs de Bradfield. Cependant, après, j'ai éprouvé encore un bien plus grand plaisir en soupant chez mon ami, le D~ Burney (3) et en me trouvant avec Miss Burney. Combien il est rare de trouver deus personnes, chez lesquelles la grande célébrité n'enlève rien de leur amabilité privée. Combien d'hommes éblouissants, avec lesquels nous n'aurions aucun désir de vivre Je veux bien de grands talents, mais à la condition qu'il s'y ajoute des qualités qui nous fassent désirer de rester avec eux les portes /cn)MM.
3 juin. J'ai les oreilles qui tintent de la fête donnée la nuit dernière par l'ambassadeur d'Espagne. La meilleure fête de (x) Arthur Young exprime les mêmes idées, et presque dans les mêmes termes, en sa PréJace.
(2) N'y a-t-U pas une erreur ? La gcn~M: d'Alessandro est l'œuvre de Tricarico, jouée pour à Vienne en 1662. Mais il y a Voy. Félix politica, de Marchi, jouée pour la première fois à Venise, en x736· Voy. Félia CLÉUFN2, Dictionnaire lyrique, p. 314.
(3) Il s'agit royale de Burney auteur d'une glande ~s~ot/-6 MMtst'~Mf, de la Société royale de londres, auteur d'une grande On lit dans de la musique,4 vot., n776-r788. C'était le beau-frère d'A. Young. On lit dans l'A:etobiogra~ty (éd. Betham-Hdwards, p. 51), à la date de 1~68 «D~ Burney, whose daughter Hester (by a former marriage) entettained, or rather fascinated me by her performance in thé harpsichore and singing of Italian airs >.
l'époque actuelle, c'est celle que dix millions d'hommes se donnent à eux-mêmes,
I,a fête de la raie on et l'épanchement du c~ur.
Les sentiments animés de cœurs battant avec gratitude pour avoir échappé à une commune calamité et le vif espoir de la continuation d'un bonheur commun. Rencontré le comte Berchtold (i) chez M. Songa que de bons sens, quelles vues larges Pourquoi l'Empereur ne le rappelle-t-il pas dans son pays et n'en fait-il pas son premier ministre ? le monde ne sera bien gouverné que lorsque les princes connaîtront leurs sujets-
4 juin. A Douvres par la diligence (~ac/KM~), avec deux marchands venant de Stockholm, l'un Allemand, l'autre Suédois nous serons compagnons jusqu'à Paris. J'aime mieux apprendre quelque chose d'utile par ma conversation avec un Suédois et un. Allemand qu'en me mêlant à la cohue anglaise d'une voiture publique (s~g'e-cMcA). 72 milles. 5 juin. Traversée de Douvres à Calais quatorze heures de réflexion dans un véhicule qui ne vous permet guère de réfléchir. 2r milles.
6 juin.- Un Fiançais, avec sa femme, et une institutrice française, venant d'Irlande, pleine de fatuité et d'affectation, qu'elle ne tenait pas de sa propre nation, avec un jeune homme, tout novice et plein de bonhomie, pour lequel elle déployait ses grands airs et ses grâces. le couple de Français se mit à sortir un paquet de cartes, pour bannir, disaient-ils, l'ennui du voyage; ils parvinrent ainsi à soustraire cinq louis au jeune compagnon. C'est la première diligence française oit j'ai été, et ce sera la dernière ces diligences sont détestables. Couché à Abbeville. y8 milles.
membre de ta .Roya~ Berchtold ~oct~y il grand voyageur, les blessés autnmembre de la Ito3'ad Humaste Society il mourut en soignant les blessès nutri~ chiens, après la bataille de \4egram.
Ces hommes et ces femmes, ces garçons et ces filles se croient (à l'exception du Suédois) très gais, parce qu'ils sont très bruyants ils m'ont étourdi par leurs chants mes oreilles ont été si tourmentées par des airs français que j'aurais préféré faire le voyage, les yeux bandés, sur un âne. C'est ce que les Français appellent une joyeuse humeur il n'y a pas d'émotion vraiment gaie dans leurs cœurs ils sont silencieux ou chantent mais de conversation, ils n'en ont aucune. Que le ciel m'afflige d'une jument aveugle (i), plutôt que d'une autre diligence Nous avons été cette nuit, aussi bien que toute la journée, sur la route, et nous sommes arrivés à Paris, le matin, à 9 heures. 102 milles.
8 juin. J'ai été voir mon ami Lazowski, pour savoir où était le logement que je lui avais écrit de me louer, mais ma bonne duchesse d'Estissac ne lui avait pas permis d'exécuter ma commission. Je trouvai dans son hôtel un appartement qu'elle m'avait fait préparer. Paris est à présent dans une telle fermentation au sujet des États Généraux, qui se tiennent à Versailles, que la conversation est absolument absorbée par cette assemblée. Impossible de parler d'un autre sujet (2). Toute chose, et à bon droit, est considérée comme importante dans une pareille crise, où se joue la destinée de vingtquatre millions d'hommes. En ce moment, on discute sérieusement la question de savoir si les représentants doivent être appelés les Communes ou le Tiers Etat ils s'appellent euxmêmes constamment de la première façon, tandis que la Cour et les grands seigneurs rejettent le terme, avec une sorte d'appréhension, comme s'il impliquait un dessein difficile à scruter. Mais cette question est de peu d'importance, si on la compare à une autre, qui a maintenu pendant quelque temps ( Comme dans sou précédent voyage.
(2) Sur l'histaire générale de cette période, voy. A. AULARD, Histoire ~odi- tique de la XévoLution (x9on) et LEudes eE leçons sur la Révolution jran~a.ise, i" série, 1893 A. CnÉREST, 7-a c~e de r~Mct~M ~gtfnc, t. III Jean JAT7RÈS, La Constituante (dans l'Histoire sociaListe), go. Altrert La RévoLu- lion, Paris, coll. Armand Colin, t. I, 1922 Ph. SAGNAC, La Révolution, 1789ï793 (Hist. de France eoM~t~stnt', ù'E. revisse).
les États dans l'inaction celle de savoir si la vérification des pouvoirs se fera séparément, dans chaque ordre, ou en .commun. I,a noblesse et le clergé se prononcent pour la première solution, mais les Communes avec insistance la rejettent; la raison pour laquelle on discute si âprement une question si peu importante en apparence, c'est qu'elle doit décider, pour l'avenir, si les États siégeront en plusieurs chambres ou en une seule. Ceux qui se montrent ardents pour les intérêts du peuple déclarent qu'il sera impossible de réformer quelques-uns des plus grands abus, si la noblesse, en siégeant dans une chambre séparée, a la possibilité de s'opposer aux vceux du peuple ils pensent que donner un pareil veto au clergé serait encore plus déplacé si, au contraire, pour la vérification des pouvoirs, tous les ordres se réunissent en une seule chambre, le parti populaire espère qu'ensuite il ne restera aucun pouvoir capable de les séparer. La noblesse et le clergé prévoient le même résultat et, par conséquent, ne veulent pas accepter cette vérification en commun (i). Dans ce dilemme, il est curieux d'observer les sentiments du moment. Ce n'est pas mon affaire d'écrire des mémoires sur ce qui se passe, mais je me propose de saisir, autant que je le puis, les opinions qui prévalent au jour présent. Pendant tout mon séjour à Paris, je verrai des gens de toutes sortes, depuis des politiciens de café jusqu'aux leaders des T~tats Généraux, et le principal objet des notes rapides que je jette sur le papier consistera à saisir les idées du moment les comparer plus tard avec les événements qui se seront produits en fait, ce sera du moins un amusement. Ie trait prédominant qui apparaît en ce moment, c'est que l'idée (i) Arthur Young comprend bien que c'était, en effet, la question essentielle, puisque les États avaient dé cunvoqués par ordres, bien qu'on eût décide le doublement du Tiers. Dès le G mai, les députés du État, qui s'intitulent déjà les députés des Communes n, arrêtent (1 d'attendre pendant quelques jours les ordres privilégiés, et de leur laisser ainsi le temps de réfléchir sur les conséquences du système d'une séparation provisoire, et d'autant plus révoltante que tous les ordres ont un intérêt égal à la vérification des pouvoirs des députés de chacun d'eusu. Des conférences eurent lieu entre les commissaires des trois ordres mais, au début de juin, toutes ces négociations n'avaient encore abouti à rien. Cf. Récit des séances des f~M~'s des Communes, depuis le 5 snnt jEtsgxe'axc I:2 juin 1789. publié par A. Aulard, I895 (Publ. de la Société de l'histoire de la Révolution).
d'un intérêt commun et d'un commun danger ne semble pas capable d'unir ceux qui, s'ils ne sont pas unis, se trouveront trop faibles pour s'opposer au danger commun, qui doit naître du sentiment qu'éprouve le peuple que sa force résulte de la faiblesse de ses adversaires. le Roi, la Cour, ta noblesse, le clergé et le Parlement sont à peu près dans la même situation. Tous ceux-ci considèrent avec une égale frayeur les idées de liberté, maintenant si répandues, à l'exception du premier, qui, pour des raisons évidentes pour qui connaît son caractère, s'inquiète peu même des circonstances qui intéressent le plus intimement son autorité. Les autres ont bien, tous, le sentiment dd danger qui les menace, et ils s'uniraient afin de se passer complètement des États Généraux s'ils avaient un chef pour faciliter leur action. Que les Communes elles-mêmes considèrent comme le plus probable une pareille union de leurs ennemis, c'est ce que montre l'idée, qui gagne beaucoup de terrain, que, si les deux autres ordres continuent à s'unir dans une Chambre, ils trouveront nécessaire de se déclarer fièrement eux-mêmes comme les représentants du royaume, en appelant la noblesse et le clergé à prendre leur place dans l'assemblée, et, si ceux-ci s'y refusent, de jouer eux-mêmes le rôle d'une assemblée délibérante. Toutes les conversations roulent sur cette question, mais les opinions sont plus divisées que je ne m'y serais attendu. Il semble que heaucc ap de personnes détestent le clergé si cordialement que, plutôt de lui permettre de former une Chambre distincte, ils hasarderaient un nouveau système, si dangereux qu'il pût être. 9 juin. En ce moment, les affaires des marchands de brochures, à Paris, font des progrès incroyables. J'allai au Palais Royal pour voir les nouvelles publications et m'en procurer le catalogue. Chaque heure en produit une nouvelle (i). (i) Sur les innombrables brochures, publiées en I788 et r789, et qui demanderaient encore une étude approfondie, voy. Henri SÉE, Les idées ~/[!~ophiq~ees et la littéralure ¢rérévot:etionnaire (Revue de syrathdsc hisGoriqae, an. 19°3), article reproduit dans notre ouvrage, Les idées ~oEitiques, en France au ~PVT~ siècle, Paris, Hachette, 1920, pp. 220 et sqq. Comme le remarque ici Arthur Young, aucune de ces brochures ne soutenait purement et simplement l'Ancien Régime.
Aujourd'hui, il en parut treize, hier seize, et, la semaine dernière, quatre-vingt-douze. Nous pensons parfois que les boutiques de Debrett ou de Stockdale, à Londres, sont encombrées, mais ce ne sont que des déserts, en comparaison des boutiques de Desein (i) et de quelques autres ici, dans lesquelles on peut à peine se faufiler de la porte au comptoir. Le prix de l'impression, il y a deux ans, était de 27 à 30 livres la feuille maintenant, il est de 60 à 80. Cette fureur de lire des écrits politiques gagne, dit-on, les provinces, si bien que toutes les presses de France sont également employées. Les dix-neuf vingtièmes de ces productions sont favorables à la liberté et ordinairement violents contre le clergé et lanoblesse; onm'en a cité aujourd'hui beaucoup de cette sorte, qui ont de la réputation mais, m'enquérant de celles qui ont paru du côté adverse, à mon grand étonnement, je vois qu'il n'y en a que deux ou trois qui méritent d'être connues. N'est-il pas étonnant que, pendant que la presse répand les principes les plus niveleurs et séditieux, qui, s'ils étaient mis à exécution, renverseraient la monarchie, aucune réponse ne paraît et qu'aucune démarche ne soit tentée par la Cour pour restreindre cette extrême licence de la presse ? Il est aisé de concevoir les sentiments que l'on excite ainsi dans le peuple. Cependant, les cafés du Palais-Royal présentent des spectacles encore plus singuliers et étonnants (2) non seulement, l'intérieur est comble, mais i) y a une foule d'auditeurs aux portes et aux fenêtres, qui écoutent, à gM'ge (~Moy~ (3). certains orateurs qui. montés sur des chaises ou sur des tables, ont chacun son petit auditoire (x) Lire Desenrone, célèbre libraire du Palais-ROyal. Bien qu'il soit devenu de plus en plus aristocrate, Caurille Desmoulins lui confiera l'édition de sa. Vieux Cordeliet. e.
(2) I,e Palais-Royal était, depuis peu de temps, l'un des grands centres de la vie parisienne. C'est très ïcccmment que le duc d'OriéMis avait fait construire trois corps de 6âtiments, où s'établirent des cafés. des boutiques, des maisons de jeux, etc Sur l'un des cotés, il y avait des âaleries de bois, à l'endroit où sera édifiée plus tard la galerie d'Orléans. Voy. F. Booxvov, J'aris. Sur la transfomnation accomplie par le duc d'Orléans, au Palais Royal, sur les tta- ~'aux qu'il fit et grâce ausquels devint le véritable centre <lc Paris, voy. A. BRITSCH, La mHtyoM ~'(MfSM A la lion f~M A'V/~ ~c;s Lom'sPhilipJ~e-Egalitc, Paris, tg27 (thèse de lettres), pp. 3oz et sqq. (3) En français des texte.
1- '11_
on ne saurait aisément s'imaginer l'ardeur avec laquelle on les écoute, ni le tonnerre d'applaudissements qui accueille toute expression de hardiesse ou de violence contre le gouvernement qui dépasse la commune mesure. Je suis tout étonné que te ministère permette de tels nids et de tels foyers de sédition et de révolte, qui propagent parmi le peuple, à chaque heure, des principes qu'il leur faudra bientôt combattre avec vigueur, et dont, par conséquent, il semble que ce soit une sorte de folie de permettre à présent la propagation (i).
10 juin. Chaque chose conspire à rendre critique, en France, la période actuelle la disette de pain est terrible à tout moment, on reçoit de province des nouvelles d'émeutes et de troubles, et il faut avoir recours aux troupes pour préservej la paix des marchés. Les prix que l'on cite sont les mêmes que j'ai trouvés à Abbeville et à Amiens 5 sous (z d. et demi) la livre pour le pain blanc et 3 sous et demi ou ~t sous pour le pain ordinaire, qui est mangé par les pauvres ces prix dépassent leurs ressources et causent une grande misère. A Meudon, la police, c'est-à-dire l'intendant, a ordonné qu'on ne pût vendre du blé au marché qu'à la condition que l'acheteur ne prit une égale quantité d'orge. Quel règlement stupide et ridicule de placer des obstacles à l'approvisionnement, afin d'améliorer cet approvisionnement, et quelle folie de faire voir au peuple les craintes et les appréhensions du gouvernement, ce qui a pour effet de faire naître l'alarme et de faire hausser les prix, au moment même où l'on désire les voir baisser J'ai causé sur cette question avec des personnes bien informées qui m'ont assuré que les prix, comme il arrive d'ordinaire, (:) m C'est au Palais-Royal que se réunissaient toutes les personnes qui prenaient part au grand drame là peuple les questions politiques étaient discutées pour la première fois que le peuple prenait ses décisions et ses disposi- tioas c'est là également qti étaient reçues les premières de l'Assemblée nationale. et que les débats imprimes de l'Assemblée eirculaient pour la première fois. Enfin, ce fut là aussi que les joumaus d'un genre inconnu auparavant sous la morrarchie commencèrent 3 paraître et que des publications de toutes sortes sur les différents sujets politiques, qui venaient quotidiennement de tous côtés, obtenaient les honneurs d'une première lecture (~e~s du JMg&y, trad. Caillet, Paris, 1910, pp. 39-40).
sont beaucoup plus élevés que ne le comporte la demande des blés et qu'il n'y aurait pas de réelle disette, si M. Necker avait laissé tranquille le commerce des grains ses édits de restriction, qui ont été de simples commentaires du livre qu'il a écrit sur le commerce des grains, a plus fait pour faire monter les prix que toutes les autres causes réunies. Il me semble bien que les violents amis des Communes ne sont pas fâchés du haut prix des blés, qui seconde grandement leurs vues, rend plus aisé l'appel aux sentiments passionnés du peuple et facilite leurs projets beaucoup plus que si le prix était bas (l). Il y a trois jours, la Chambre du clergé émit une proposition insidieuse c'était d'envoyer une députation aux Communes pour leur proposer de nommer une Commission, composée des trois ordres, pour prendre en considération la misère du peuple et pour délibérer sur les moyens d'abaisser le prix du blé. Cette proposition eut conduit à la délibération par ordres et non par têtes en conséquence, elle devait être rejetée, mais non sans rendre impopulaire le Tiers, pour se préoccuper si peu de la situatiou du peuple. Les Communes se montrèrent également adroites elles prièrent et supplièrent le clergé de se réunir à elles dans la salle commune des États pour délibérer (2). La nouvelle ne fut pas plus tôt colportée à Paris qu'elle fit du clergé un double objet de haine, et les politi(1) Arthur Young se rend bien compte de J'importance majeure de la question des subsistances, qui, dans toutes les régions de la France, provoqua des en 1708 et t78g. Ou ne peut ici, même sommairement, cette histoire on en trouvera les élêl1lents surtout dans les publicatiotls de la 'Colicction des docurncnts économiques de la Révolution voy. notamment G. Laxenvxs, Documents swr lcs sub.sisla~zces duns de dislricE de Bergues; F. EVRARD, ~'OCMH'~t- Stf tfS ~&5!S~WC~S ~f.! ~nc< Versailles. Voy. aussi G. LEFETWRE, Les paysans du Nord jrendant LaRévnlution, Lil!e, I924- (ttteae de sa qualité d'économiste, est partisan de ta liberté le croit Arthur commerce qui, en sa qualité d'économiste, est partisan de la liberté nl osoiue du commerce des grains. abolie mesures prises par pas si déraisonnables et ne procédaient pas seuletion, abolie en 1787, n'étaient pas si déraisonnables et ne procédaient passeulement de ses vues théoriques. L'état économique de L'Ancien Régime rendait à peu près impossible un plein régime de liberté. Va}'. à ce sujet des idées assez judicieuses dans Ch. 9Sus2itx, La réglenrenlalion du couranerce des grains (the5e de droit), et l'excellente étude de J. I.ETACONNOUS, Les subsistances et le commerce des grains e» Bretagne au XVllle siècde, Renaes, gog. Sur l'hL5- toi" ~énérale du commerce des grains au fvme siècle, voy. AFAKASSIEV, Le des céréales en France au XVllle siècde, Paris, rftg4. (z) 1.5 choses se sont bien passées comme le Arthur Young.
ciens du Café de Foy (i) se demandèrent si les Communes ne pourraient pas légitimement décréter que l'on consacrerait les biens du clergé au soulagement de la détresse du peuple. t ) juin. Chaque jour, j'ai vu beaucoup de monde, et je ne puis que remarquer qu'il ne semble pas y avoir d'idées bien établies sur les meilleurs moyens de former une nouvelle constitution. Hier, l'abbé Sieys" a fait, dans la Chambre des Communes, une motion déclarant fièrement aux ordres privilégiés que, s'ils se refusent à se joindre aux Communes, celles-ci traiteront sans eux les affaires nationales et la Chambre la vota, en ne lui faisant subir qu'un petit amendement (2). On parla beaucoup de la conséquence d'une telle procédure, et aussi de ce qui pourrait, en un autre sens, survenir si la noblesse et le clergé continuaient à refuser de se joindre aux Communes, si leur tactique consistait à protester contre tous les décrets de celles-ci, et en appeler au Roi pour la dissolution des États et une nouvelle convocation dans une forme plus praticable pour la solution des affaires. Dans ces discussions du plus haut intérêt, je trouve une ignorance générale des principes du gouvernement d'une part, un appel étrange et inacceptable à des droits naturels purement idéaux et visionnaires, et, d'autre part, aucun projet pour donner au peuple l'assurance qu'à l'avenir sa situation sera meilleure que par le passé et cepen(r) I,e café de Poy se trouvait sur le boulevard des Italiens, au coin de la Chaussée d'Antiu.
(2) Sieys (1748-183~), vicaire général de Chartres, était député du Tiers de Paris ses deux brochures (l~ssai saar les ¢rividèges, [788, et Q2i est-ce que le Tiers J?~ ? l?8f) (édit. E- C.hampion, 1888) lui avalent acquis une grande réputation. I,a motion de Sieys prit la forme d'une adresse aux deux autres ordres, portée par une députation des Communes. En voici 1(, p:1s>;ages esse!]. · tict Oicssieurs, nous sommes chargés par les députés des Communes de Franœ de vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à l'obligation imposée à tous les représentants de la nation. Il est temps assurénient que ceux qui annoncent cette qualité se ~eoïmatSS~ par une vérification commune de leurs pouvoirs et commencent enfin 2 s'occuper de l'intérêt national, qui, seul, et à l'exclusion des intérêts particuliers, se présente effort. le grand but auquel tous les députés doivent tendre États commun effort. ». Le Tiers les prie de venir dans la salle des États pour concourir à cette vérification: nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel général de tous procédé à cette vérification, tant le jour, et que, faute de se pr~5cnter, il sera procédé à cette vérification, tant en J'absence qu'en présence des députés des classes privilégiées. t
dant, c'est une assurance qui serait absolument nécessaire. Mais la noblesse, guidée par les principes des grands seigneurs avec lesquels je m'entretins, s'en tient de la façon la plus dégoûtamment tenace à ses anciens droits, si durement qu'ils puissent peser sur le peuple elle ne veut pas entendre parler de la moindre concession à l'esprit de liberté, à l'exception de l'égalité pour le paiement des impôts fonciers, qu'ils regardent comme tout ce que l'on peut raisonnablement demander. Ie parti populaire, d'autre part, semble considérer que toute la liberté dépend de la fusion des ordres privilégiés avec l'ordre des Communes, tout au moins pour faire la Constitution et, quand je soutiens qu'il est très probable qu'une fois la fusion opérée, il ne sera plus possible de les séparer jamais, et qu'en pareil cas, ils auront une constitution très douteuse, peut-être mauvaise, on me répond toujours que le premier objectif du peuple doit être d'obtenir le pouvoir de faire le bien et que ce n'est pas un argument contre une telle conduite de prétendre que l'on pourra en faire un mauvais usage. Chez les tenants du parti populaire, règne l'idée que toute tendance à la création d'un ordre séparé, comme notre Chambre des Lords, est absolument incompatible avec la liberté, ce qui me semble parfaitement extravagant et sans fondement (l).
t2 Juin. J'ai été à la Société Royale d'Agriculture, qui se réunit à l'Hôtel de ~7<f (2), et dont je suis membre associé (3) j'ai voté et j'ai reçu ~n)~OK, qui est une petite médaille, (l) Ce passage d'Arthur Young est bien curieux. I! ne voit de salut que dans un système analogue à la Constitution anglais< k.t cepevdaat, il covstate que les ordres privilégiés uc veulent faire aucune concession. Il ne mnpreud pas que la question essentielle qui se posc est la suppressiou des privilèges sociaux et juridiques, beaucoup plus cncore que la question de la liberté politique. Son dédain pour les « droits naturels purement est aussi bien anglais. Voilà ec qui empêchera cet observateur si attentif et iutelli~ent de comprendre pleinement le mouvement de 89. Il est curieux de constater que Taine, peur d'autres raisons, mais aussi en partie à cause de son admiration pour l'aristocratie anglaise, est tombé dans la méme Voy. Il. SÉE, Z~nitue et Im conception de t'nristocrnlie Gier:jni,carxte (Revue aragio-américuitre, x9z6, reproduit dans Science et p3x~tosoplatie de l'lristoira, Paris, xgz8).
(2) ]Elle s'installa à L'Hôtel de Ville en novembre 1788 et y resta jusqu'en juillet 1789.
(3) Fappelons qu'Arthur Young était membre correspondant de la Société depuis 1785.
que l'on donne aux membres, chaque fois qu'ils assistent à une séance, pour les inciter à s'occuper des affaires de leur institution il en est de même dans toutes les Académies royales, et cela constitue, chaque année, une dépense considérable et mal employée, car que pourrait-on attendre d'hommes qui ne s'y rendraient que pour recevoir leur jeton ? Quel qu'en soit le motif, la Société semble bien suivie près de trente membres étaient présents, et, parmi eux, Parmentier, le vice-président, Cadet de Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonnet, secrétaire, et Creté de Palieul [Cretté de Palluel], à la ferme duquel j'avais été, il y a deux ans, et qui est le seul agriculteur pratique de la Société. I,e secrétaire lit les titres des mémoires présentés et en donne une courte analyse, mais on ne les lit que s'ils sont particulièrement intéressants puis, les membres de la Société lisent des mémoires ou communiquent des renseignements. Il n'y a pas d'ordre du jour tout le inonde parle à la fois, comme dans une chaude conversation privée. 1/abbé Raynal a donné i 200 livres pour un prix qui doit être la récompense de quelque importante entreprise (i). Ou me demanda ce qu'il fallait proposer. Donnez-le, répliquai-je, pour l'introduction des navets. Mais ils considèrent que ce serait là une entreprise impossible ils l'ont tentée si souvent, et le gouvernement encore plus, et toujours en vain, qu'ils considèrent la chose comme un but dont il n'y a rien à espérer. Je ne leur dis pas que tout jusqu'ici n'a été que pure sottise et que la vraie façon de commencer, ce serait de faire table rase de tout ce que l'on a fait. Je n'assiste jamais à aucune Société d'Agriculture, en France ou en Angleterre, sans me demander si les avantages que l'agriculture nationale en retire ne sont pas plus que contrebalancés par le mal qu'elles produisent, en (1) ):n mars xy89, la Société félicita l'abbé R,uynal, qui avait cédé à l'administration provinciale de Haute-Guycane un contrat de 24 000 livres sur l'Hdtel de Ville. Raynal, flatté, envoya en outre r 200 livres à la Société pour fonder un prix extraordinaire avec ces décerna un la Société distribua des instruments agricoles à des journaliers et décerna un prix d'honneur à l'abbé, le 28 décembre x~89 (Ir. PnssY, op. ciE., pp. zg3-zgq). Sur l'abbé Raynal, vov. Anatole FEUGERE, L'abbé Raynal, Paris, .[922 (thèse de doctorat éslettres).
détournant l'attention publique sur des sujets frivoles, au lieu de l'appliquer à des sujets importants, ou bien en revêtant ces derniers d'un costume qui les transforme en bagatelles. La seule société qui serait réellement utile serait celle qui, dans la culture d'une grande ferme, exposerait un modèle parfait de bonne culture à l'usage de ceux qui voudraient y recourir, qui, en conséquence, se composerait seulement d'hommes pratiques reste encore à savoir si tant de bons cuisiniers ne gâteraient pas un bon plat (i).
Les idées du public sur les grandes affaires qui s'agitent à Versailles changent de jour en jour et même d'heure en heure. Maintenant, se fait jour l'opinion que les Communes, dans leur dernier vote violent, ont été trop loin, et que l'union de la noblesse, du clergé, de l'armée, du Parlement et du Roi constituera une force trop redoutable pour elles. On dit que cette union se prépare, que le comte d'Artois, la reine et le parti, ordinairement désigné par son nom, prennent leurs dispositions pour la réaliser, précisément au moment où les démarches des Communes les obligeront à une action concertée et vigoureuse (2). L'abolition des Parlements est l'objet de toutes les conversations parmi les chefs du parti populaire on la présente comme une mesure essentiellement nécessaire, parce que, tant qu'ils existeront, ce sont des tribunaux auxquels (1) Arthur Young est vraiment trop sévère pour la Société d'Agri culture. Depuis sa réorganisation eu 1784-1785, elle montra une réelle activité, s' occupant de propager les cultures des turneps, puis du mais, du sorgho et de la pomme de terre, ce qui fut surtout l'œuvre de Parmentier, Tillet et Broussonnet. Comme le dit Broussonnet à la séance du 28 novembre 1788, elle expérimente des procédés nouveaux et peu connus, qu'elle fait ensuite connaître aux agriculteurs (L. Passy, op. cit., pp. 200 et sqq.). En 1789, lorsque l'école de boulangerie, créée en 1779, lui fut réunie, la Société fit des expériences très sérieuses sur la taxe du pain, la mouture, la panification. Plus tard, en 1790 et 1791, son activité sera très laborieuse et sérieuse {Ibid., pp. 289 et sqq., 325 et sqq.). Arthur Young, très hostile aux théoriciens, se laisse un peu égarer par ses préjugés. Cependant les pages qu'il a consacrées à la Société, dans ses Voyages, constituent pour l'histoire de cette Société une source de premier ordre, comme le reconnaît louis Passy (op. cit., pp. 262 et sqq.). (2) Ceux qui soutenaient cette opinion n'oubliaient qu'une chose, c'est que la noblesse, le clergé, l'armée et les Parlements ne formaient pas un bloc compact, comme le Tiers l^tat. Aucune de ces catégories n'a des intérêts communs, et, dans les rangs mêmes de la noblesse et surtout du clergé, il y a des éléments dissidents, comme on le verra bientôt; on verra aussi que le pouvoir royal ne peut compter pleinement sur ï'arniée.
la Cour pourra recourir, si elle se décide à agir contre l'existence des États ces corps sont inquiets et voient avec un amer regret que leur refus d'enregistrer les édits royaux a créé dans la nation un pouvoir, non seulement hostile, mais dangereux pour leur propre existence (i). Il est maintenant bien certain, et tout le monde s'en rend compte, que, si le Roi devait se défaire des États et gouverner en se conformant à des principes tolérables, tous les édits seraient enregistrés par tous les Parlements. Etant donné le dilemme qui se pose et les inquiétudes du moment, le peuple se tourne volontiers vers le duc d'Orléans, comme vers un chef, non cependant sans un sentiment général et évident de défiance, ou du moins sans grande confiance; on regrette son caractère, on se plaint de ne pouvoir compter sur lui dans une épreuve redoutable et difficile on connaît son manque de fermeté, on sait que sa plus grande crainte, c'est de rester exilé des plaisirs de Paris, et l'on parle de maintes bassesses auxquelles il s'est livré pour obtenir la révocation de son bannissement. Cependant, on est si dépourvu de chefs qu'on se contenterait encore d'en avoir un comme lui. On se réjouit fort du bruit, qui se répand, à tout moment, que le duc est décidé à se mettre à la tête d'une fraction de la noblesse, qui vérifierait les pouvoirs des États avec les Communes. Tout le monde s'accorde à dire que, s'il avait de la fermeté, avec son énorme revenu de 7 millions (306 205 1. st.) et les quatre qui doivent lui revenir, à la mort de son beau-père, le duc de Penthièvre, il pourrait faire quelque chose à la tête du parti populaire (2).
13 juin. Été ce matin à la Bibliothèque du Roi, que je n'avais pas vue dans mon précédent séjour à Paris c'est un vaste local et, comme tout le monde le sait, admirablement (1) L'opinion nationale était très montée, et à juste titre, contre les Parlements, soutiens déterminés de tous les privilégiés. Sur cette question, voy. l'excellent ouvrage d'Henri CARRÉ, La fin des Parle7nents, Paris, 1912. (2) Dans tous ces événements, le duc d'Orléans a joué un rôle assez trouble, qui demanderait une étude plus approfondie que celles que l'on a jusqu'ici. Sur la jeunesse du futur Philippe-Égalité, voy. la thèse de Bhitscït, La maison d'Orléans, Paris, 1926.
rempli. Tout est disposé pour la commodité de ceux qui désirent lire ou prendre des notes il y avait soixante ou soixantedix lecteurs (i). Au milieu de ces pièces se trouvent des vitrines contenant des modèles d'instruments usités dans maints métiers, et que l'on conserve pour le profit de la postérité ils sont faits à une échelle parfaitement exacte de proportions entre autres instruments, il y a ceux des potiers, des fondeurs, des fabricants de briques, des chimistes, etc., et dernièrement on y a ajouté un très grand modèle de jardin anglais très misérablement imaginé, mais avec tout cela pas une charrue ou un iota d'agriculture et cependant une ferme pourrait être représentée beaucoup plus aisément que le jardin qu'on a tenté de reproduire, et avec infiniment plus d'utilité. Je ne doute pas qu'il ne se présente beaucoup de cas où la reproduction exacte d'instruments ne puisse présenter une notable utilité je le vois clairement en ce qui concerne l'agriculture, et, s'il en est ainsi, pourquoi n'en serait-il pas de même dans les autres métiers ? Cependant, ces modèles ont tellement l'air de jouets d'enfants que je ne répondrais que ma petite fille, si elle m'accompagnait, ne pleurerait pas pour les avoir (2). Chez la duchesse d'Enville, où je rencontrai l'archevêque d'Aix (3), (1) Voy. KJVKAM2IXE. Voyage en France, p. 202 I,a Bibliothèque royale est la première du monde six salles immenses, remplies de livres, deux cent mille volumes et soixante mille manuscrits. On voit rarement autant d'ordre vous indiquez un livre et en quelques minutes vous l'avez vos raaîus ». – Sur la Bibliothèque royale, à la fin de l'Ancien Régime, voy. T,k Prince, Essai historique sur la du Roi, 1782, éd. L. Paris, 1856, in- 12, qui décrit le fonctionnement et les services de la Bibliothèque. Dès 1721, la Bibliothèque avait été transportée à l'Hôtel Mazarin ou de Ncvers (rue de Richelieu). Le rez-de-chaussée comprend des bureaux, magasins et ateliers. Au premier, se trouvent les dépôts et salles de lecture. Dans des armoires superbement travaillées, se trouvent rangés les livres, « dans un ordre admirable et cou formé ment au catalogue qu'on en a fait». On distinguait cinq grandes sections théologie, jurisprudence, histoire, philosophie, belles-lettres. I,e prince décrit les départements des imprimés (huit cent mille volumes) et des manuscrits, les cabinets des estampes, des titres, des médailles, îles cartes, mais il ne mentionne pas la collection de modèles, dont parle plus loin Arthur Young. La Bibliothèque était ouverte à tout le monde le mardi et le vendredi matin. Voy. aussi Boui.lêk, Moyens de procurer à la Bibliothèque du Roi les avantages que ce monument exige, Paris, 1785, in-fol. Cf. 1,. Vallée, La Bibliothèque Nationale, Paris, 1894, in-80 (avec bibliographie).
(2) Ces modèles n'existent plus aujourd'hui à la Bibliothèque nationale. (3) L'archevêque d'Aix était Raymond de Doisgelin, né à lîeanes en 1732 son revenu était de 37 400 1. (Almanach royal de 1788, p. 65). Cf. L,avacqtjery, Le- cardinal de Boisgclin, Faris, 1921 (thèse de doctorat es-lettres).
l'évêque de Blois (i), le prince de I,aon, le duc et la duchesse de la Rochefoucauld, ces trois derniers sont mes vieilles connaissances de Bagnères-de-Luchon, lord et lady Camelford (2), lord Eyre (3), etc., etc.
Ce jour-ci, je n'entends parler que de l'inquiétude que l'on éprouve dans l'attente de ce qui va résulter de la crise des États. L'embarras du moment est extrême. Tous s'accordent à déclarer qu'il n'y a pas de ministère la Reine est liée étroitement avec le parti des princes, à la tête duquel se trouve le comte d'Artois, et tous sont si hostiles à M. Necker que tout est en grande confusion. Quant au Roi, qui est personnellement le plus honnête homme du monde, il n'a qu'un désir, celui de faire le bien, mais, n'ayant pas cette fermeté de décision qui permet à un homme de prévoir les difficultés et de les résoudre, il se trouve en un moment d'extrême perplexité, car il ne sait quel est le conseil où il pourra se réfugier. On dit que M. Necker a des craintes pour son pouvoir et on débite sur son compte des anecdotes qui ne sont pas à son avantage, mais qui, probablement, ne sont pas vraies telles, ses intrigues pour se lier avec l'abbé de Vermond, lecteur de la Reine, et qui a une grande action sur toutes les affaires, dans lesquelles il se plaît à intervenir (4), bruit bien peu digne de foi tant ce parti est connu pour être excessivement hostile à M. Necker. On (1) C'était louis-joseph de I,auziëre-Tnémî:n.esf né à Montpellier son revenu était de 24 000 I. (Alntanach royal de ï?S8, p. 65). Voir sur lui les intéressants Mémoires de Dxjfort DE Ciïeverny.
(2) Thomas Pitt, baron Catnelford neveu de Tord Chatham. Grand voyageur, bien qu'il ait pris une part active à la politique de son pays élevé à la pairie, en 1784. Il voyagea en Italie, de 1789 à 1793. Voy. Dici. of National Biography.
(3) Sir James Eyre (1734-1799), avocat de grand renom, défendit Wilkes en 1763. En 1787; il devint président de la Cour de l'Echiquier et, en février 1793, ctiief justice of the Common Pleas. Voy. Dict. of National Biography. (4] Vermond (abbé Mathieu- Jacques), fils d'un chirurgien de village, docteur en Sorboune (1757), devint bibliothécaire au collège Mazarin il était lié avec LoTiK-ni? de Bricmie. Envoyé à Vienne pour perfectionner MarieAntoinette dans la langue française, il prit un grand ascendant sur elle et la suivit à la Cour de Versailles, où il fut nommé bibliothécaire de la Dauphine, et, lorsque celle-ci devint reine, elle fit de lui son tandis que son frère, praticien habile, fut choisi comme accoucheur de Marie- Antoinette. C'est Vermond, dit-on, qui contribua à la nomination de Loménie de Brienne au Contrôle général. Dès le r7 juillet 1789, il quitta Versailles et se réfugia à Coblence, puis à Vienne, où il mourut.
raconte aussi qu'il y a deux jours, le comte d'Artois, Mme de Polignac et quelques autres personnes, se promenant dans les jardins privés de Versailles, et rencontrant Mme Necker, s'abaissèrent jusqu'à la siffler si la moitié de ce que l'on raconte est vrai, il est évident que ce ministre doit rapidement se retirer.
Tous ceux qui sont partisans de l'ancienne Constitution, ou plutôt de l'ancien gouvernement, considèrent Necker comme leur ennemi mortel. Ils affirment, et sincèrement, qu'il arriva au pouvoir dans des circonstances telles qu'il aurait pu faire tout ce qu'il aurait voulu, le roi et le royaume étaient à ses ordres, mais que les erreurs dont il s'est rendu coupable, faute de plans arrêtés, ont été la cause de toutes les difficultés que l'on a éprouvées depuis. Ilsl'accusent violemment d'avoir réuni les Notables (i), fausse démarche qui n'a produit que du mal, et ils assurent qu'en laissant le Roi se rendre aux États Généraux, avant que leurs pouvoirs ne fussent vérifiés et que l'on ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la séparation des ordres, après avoir donné la double représentation au Tiers, c'était pure folie. Il aurait dû, déclarent-ils, nommer des commissaires pour vérifier les pouvoirs avant d'admettre les députés enfin, ils l'accusent d'avoir commis toutes ces fautes, par suite d'une vanité excessive et insupportable, qui lui donna l'idée que, grâce à sa science et à sa réputation, il dirigerait les délibérations des États.
Le portrait d'un homme, dessiné par ses ennemis, doit nécessairement être chargé. Mais il y a aussi des traits dont tous les partis reconnaissent la vérité, tout réjouis qu'ils puissent être qu'il y ait une part d'erreur dans la composition de ce portrait (2). Les plus intimes amis de M. Necker assurent expressément qu'il a agi avec bonne foi et qu'en principe il était l'ami du pouvoir royal, tout en désirant que la situation du peuple soit améliorée (3). I^a pire chose que je connaisse (1) Tl s'agit de la seconde session de l'assemblée des Notables, de 1788. (2 ) I,a plitase, imprimée en italique, a été supprimée dans l'édition de 1794. (3) Au fond, ces amis de Necker avaient raison. Necker voulait le maintien de l'autorité royale, mais il désirait de profondes réformes, comme le montre
de lui, c'est le discours qu'il prononça à l'ouverture des États Généraux une grande occasion perdue aucune grande vue directrice ou magistrale, aucune précision sur les moyens de secourir le peuple, ni sur les nouveaux principes de gouvernement à adopter c'est simplement le discours qu'on pourrait attendre d'un commis de banque un peu capable (i). A ce propos, voici une anecdote digne d'être rapportée il savait que sa voix ne lui permettait pas de se faire entendre dans toutes les parties d'une aussi vaste salle et dans une assemblée si nombreuse aussi demanda-t-il à M. de Broussonnet, de l'Académie des Sciences, et secrétaire de l'Académie Royale d'Agriculture, de se disposer à lire son discours à sa place. Il avait, en effet, assisté à la réunion générale annuelle de cette société, dans laquelleM. Broussonnet avait lu un discours d'une voix puissante et perçante, que l'on entendait distinctement à la plus grande distance. Ce monsieur alla trouver Necker plusieurs fois pour prendre ses instructions et être sûr de comprendre les corrections ou additions qui furent faites, même lorsque le discours était déj à terminé. M. Broussonnet se trouva avec lui le soir qui précéda la séance, à 9 heures le jour suivant, quand il arriva pour lire le discours en public, il trouva encore plus de corrections et d'additions, que M. Necker avait faites, après l'avoir quitté; elles portaient surtout surle style et montraient combien il se préoccupait de la forme et des ornements de son discours à mon avis, les idées auraient dû, plus que le style, attirer son attention. -Ce matin, aux Ktats, trois curés du Poitou se sont joints aux Communes pour la vérification des pouvoirs, et ils ont été accueillis par des applaudisseson Rapport au Conseil du Roi, du 23 décembre 1788 {Aulaud, Etudes et leçons sur la Révolution française, 1. 1). Il aurait voulu, semble-t-il, la fusion des ordres, vaniteux et hésitait, la Cour l'obligea à une demi-mesure. Sans doute, il était vaniteux et hésitant, mais il se heurtait à des difficultés presque insurmontables.
(1) I/opinion d'Arthur Young est parfaitement justifiée mais cette attitude incolore de Necker s'explique par l'opposition de la Cour. Voy. A. Aulard, Le programme royal aux élections de i7&<j, dans Ei-udes et leçons sur la Révolution française, ira série. Sur cette politique de Necker, voir, outreses œuvres et celles de Mme de Staël, les mémoires du Garde des sceaux Barentin, son ennemi.
ments frénétiques ce soir, à Paris, on ne parlait pas d'autre chose (i). Les nobles ont été toute la journée en discussion, sans avoir pu aboutir à une conclusion, et ils se sont ajournés à mardi.
14 juin. Visité le Jardin du Roi, où M. Thouin a eu la bonté de me montrer quelques expériences qu'il a faites sur des plantes, qui promettent beaucoup pour l'agriculteur, particulièrement le lathyrus biennis et la melilohts syberica (2), qui, maintenant, ont une grande réputation comme fourrage ces deux plantes sont biennales, mais elles durent trois ou quatre ans, si on ne les laisse pas monter en graines YAchillœa syberica donne de belles promesses, ainsi qu'un astragalus M. Thouin m'en a promis des graines. Ie chanvre de Chine a produit des graines, ce qu'il n'avait encore jamais fait en France. Plus je vois M. Thouin, plus il me plaît; c'est un des hommes les plus aimables que je connaisse.
Au Conservatoire des machines royales, que M. Vandermond me montra et m'expliqua avec beaucoup d'empressement et de politesse. Ce qui me frappa le plus, ce fut une machine de M. Vaucanson pour faire les chaînes; je déclarai que M. Watt l'admirait beaucoup, ce qui ne sembla pas déplaire à mes guides. Une autre machine pour faire les dents de roues en fer. Il y a un hache-paille, fait d'après tm modèle anglais, et un modèle de charrue absurde, qui doit marcher sans chevaux voilà les seules machines agricoles. Beaucoup d'inventions très ingénieuses pour dévider la soie, etc. (3). Le (1) Ce furent Le Cesve, curé de de Poitiers, Ballard, curé du Poiré, Jallet, curé de Chêrigné. D'autres adhésions eurent lieu, les jours suivants. C'était un fait de première importance.
(2) J'ai depuis cultivé ces plantes en petites quantités, et je crois qu'elles ont une grande importance {Note de l'auleur).
(3) Au XVIIIe Vaucanson fit une sorte de musée industriel de son hôtel de Mortagne il avait réuni cinq cents machines et métiers. Il légua à l'État sa collection qui devint l'origine du Conservatoire des Arts et Métiers. A l'époque de la Révolution, le Conservatoire s'enrichit de quelques collections privées, notamment de la galerie des arts du duc d'Orléans en 179S, il fut installé dans l'ancien prieuré de Saint. Mertin-des-Chaiîips. I\n 1794, la Convention avait créé nu enseignement au Conservatoire elle y avait nommé des démonstrateurs. Voy. E. Teilhac, V 'œuvre économique de ] .-B. Say, Paris, 1927, p. 34.
soii, au Théâtre Français, ou l'on jouait Le Siège de Calais, de M. de Belloy, une pièce qui n'est pas bonne, mais qui est populaire.
Les chefs du parti populaire décident maintenant qu'ils proposeront demain de déclarer illégaux tous les impôts, qui n'ont pas été levés par l'autorité des États Généraux, mais de les voter immédiatement pour une certaine période, soit pour deux ans, soit pour la durée de la présente session des États. Ce plan est hautement approuvé par tous les amis de la liberté c'est certainement une façon rationnelle de procéder, fondée sur de justes principes, et qui mettra la Cour dans un grand embarras.
t5 juin. – Cela fut une belle journée, et telle qu'il a dix ans on n'aurait jamais cru qu'elle pût arriver en France un très important débat était attendu sur ce que, dans notre Chambre des Communes, on appellerait l'état de la nation. Mon ami, M. Lazowski et moi-même, nous étions à Versailles dès 8 heures du matin. Nous nous rendîmes immédiatement à la salle des États pour nous assurer de bonnes places dans la galerie nous trouvâmes quelques députés, qui y étaient déjà, et un auditoire joliment nombreux était déjà réuni. La salle est trop grande il n'y a que des poumons de stentor ou les voix les plus merveilleusement claires que l'on puisse entendre cependant les grandes dimensions de la salle, qui peut contenir deux mille personnes, donnent de la grandeur à la scène. Elle était vraiment intéressante. Le spectacle des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des misères de deux cents ans de pouvoir arbitraire et se haussant aux bénédictions d'une constitution plus libre, s'assemblant, toutes portes ouvertes, sous les yeux du public, était bien fait pour donner libre cours à l'étincelle latente, à l'émotion d'un cœur libéral, et aussi à bannir toute idée qu'il s'agissait d'un peuple qui a été trop souvent l'ennemi de mon propre pays, à me faire considérer avec plaisir l'idée glorieuse du bonheur qui va échoir à une grande nation, de la félicité de millions
d'êtres, qui ne sont pas encore nés. M. l'Abbé Sieys ouvrit le débat. Il est l'un des plus zélés partisans de la cause populaire ses idées ne tendent pas à réformer le gouvernement actuel, car il le juge trop mauvais pour être réformé, mais il désire le voir complètement bouleversé en fait, c'est un violent républicain. C'est le caractère qu'on lui attribue communément, et ses pamphlets semblent bien faits pour justifier une pareille réputation (i). Il parle sans grâce et sans éloquence, mais avec logique, ou plutôt il lit de la sorte, car il lit son discours, qu'il a préparé. Sa motion, ou plutôt, sa série de motions consistait à faire déclarer aux députés des Communes qu'ils se considéraient comme les représentants connus et vérifiés de la nation française, en admettant le droit de tous les députés absents (la noblesse et le clergé) à être reçus parmi eux pour la vérification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla sans notes, pendant près d'une heure, avec une chaleur, une animation et une éloquence qui lui valent la réputation d'un orateur incontesté. Il s'opposa aux mots connus et véri fiés de la proposition de l'abbé Sieys avec une grande force de raisonnement, et proposa, à la place, qu'ils se déclarassent simplement les représentants dit peuple français (2), qu'aucun veto ne pût être prononcé dans une autre assemblée contre leurs résolutions tous les impôts sont illégaux, mais ils seraient accordés pendant la présente session des Etats, et non plus longtemps la dette du roi deviendrait la dette de la nation et elle serait garantie par des fonds établis à cet effet- M. de Mirabeau fut écouté avec attention et vivement applaudi. M. de Mounier, député du Dauphiné, jouissant d'une grande réputation, et qui a publié aussi des brochures, accueillies très favorablement par le public, proposa une autre résolution (3) les députés se déclareraient les représentants (r) Sieys protesta à la veille de Vareniies et au lendemain qu'il n'était pas républicain et il aura à ce sujet une polémique avec Thomas Paine. (2) Iîn français dans le teste.
(3) Mounier (1758-1806), secrétaire des États du Dauphiné en 17S8, a publié, en 1789, ses Considérations sue !e gouvernement qui convient à la France. 11 quitte la France, en r79o, deviendra préfet à l'époque napoléonienne. Il publiera encore Des causes qui ont empêché les Français de devenir libres {1792),
légitimes de la majorité de la nation ils voteraient par tête et non par ordre ils ne reconnaîtraient jamais aux représentants du clergé et de la noblesse ledroit de délibérerséparément. M, Rabaud Saint-Btienne (i), un protestant du Languedoc, qui a écrit aussi sur les affaires présentes, un homme de grand talent, parla, lui aussi, et fit la proposition suivante les députés se déclareraient les représentants du peuple français ils déclareraient nuls tous les impôts ils les accorderaient seulement pour la durée des États ils vérifieraient et consolideraient la dette ils voteraient un emprunt. On approuva tout ce programme, à l'exception de l'emprunt, qui ne répondait pas du tout aux sentiments de l'assemblée. Cet orateur parle avec clarté et précision et ne se sert de notes que pour quelques passages de son discours. M. Bernarve [Earnave] (2), de Grenoble, un homme très jeune, parla sans notes avec une grande chaleur et une grande vivacité. Certaines de ses périodes étaient si bien arrondies et prononcées avec tant d'éloquence qu'il recueillit beaucoup d'applaudissements; plusieurs membres crièrent bravo (3).
Kn ce qui concerne la tenue générale de l'assemblée, leur méthode est défectueuse en deux points on permet aux spectateurs des galeries de battre des mains et de donner d'autres signes bruyants d'approbation. C'est grossièrement indécent et c'est dangereux aussi, car, s'il leur est permis d'exprimer leur approbation, la justice et la raison veulent qu'on les autorise à exprimer leur désapprobation ils doivent pouvoir siffler aussi bien qu'applaudir et l'on dit qu'ils l'ont et, en iHor, un remarquable ouvrage, De l'influence attribuée aux philosophes, aux i fanes-maçons et aux illuminés sur la Révolution.
(1) Rabaut Saînt-étienne (1763-1793), ministre protestant, a publié, en 17S9, ses Considérations sur les intérêts du Tiers Etal. Membre de la girondine des Douze, il fut arrêté et guillotiné, en 1793.
(~) né à orateur él~que.t; (2) Uarnave (1761-1793}, sa fuite, il fut orateur éloquent; commissaire: cliargé de ramener le roi après sa fuite, il fut gagne à la cause mouareliiquc arrêté, le 19 août 1792 et guillotiné en 1793.
(3) M. Aulard (op. cit., p. 59) dit que ces pages d'A. Y oung « constituent » le premier compte rendu de séance, qui ait été écrit en Fiance». Flles sont, en précieux. I%Iais c .'est pas froid
a bien un document grandeur de la scène, son importance procès- verbal Yonni: a a bien compris la grandeur de la scène, son importance pour l'aveuir et il en a été fortement ému.
fait plusieurs fois ainsi, ils peuvent contrôler le débat et influencer les délibérations. Un autre défaut, c'est le manque de discipline de l'assemblée elle-même plus d'une fois aujourd'hui, on vit, pendant quelque temps, une centaine de membres sur leurs jambes, et M. Bailly resta absolument sans moyens de rétablir l'ordre. Cela vient, en grande partie, de ce que l'on admet des motions complexes proposer une déclaration relative, à la fois, à leur titre, à leurs pouvoirs, aux impôts, à l'emprunt, nous semble très fâcheux, à uous, Anglais, et l'est, en effet. Des motions spécifiées, fondées chacune sur une proposition particulière et simple, peuvent seules produire de l'ordre dans le débat on n'en finit pas, quand on a cinq cents membres déclarant leurs raisons d'approuver une partie d'une proposition complexe et d'en désapprouver une autre partie. Une assemblée délibérante ne doit procéder à l'étude des questions qu'après avoir établi les règlements et l'ordre de leurs débats, ce qui ne peut être fait qu'en utilisant la procédure d'autres assemblées expérimentées, en leur empruntant ce qu'on trouve utile et en changeant ce qui a besoin d'être adapté à des conditions différentes. On aurait pu, pour connaître les règlements et la procédure des débats de la Chambre des Communes anglaises, prendre le livre de II. Hatsell (x), comme je pris la liberté de l'indiquer à il. Rabaud Saint-Étienne, et on aurait épargné au moins tin quart du temps (2). La séance fut suspendue pour le dîner. Nous avons dîné avec le duc de I^iancourt, dans ses appartements du palais, en compagnie de vingt députés. J'étais assis à côté de M. Rabaud Saint-Etienne et j'ai beaucoup causé avec lui ils parlent tous avec une égale confiance de la chute du despotisme. Ils prévoient que des tentatives seront {1) Hatsf.t.i,, Precedents of Proceedings îa the House of Gommons, 1781 (2) Arthur Youag ne se rend pas compte de l'impossibilité qu'il y iivait pour l'Assemblée à emprunter des règlements tout faits, et qui ne s'étaient peu à peu formés en Angleterre qu'en vertu d'une lente tradition. I,e règlement me sera fait par la Coa-jtituaiitc que le 29 juillet 1789- Et. Dumont, dans ses Souvenirs, formule le même grief contre l'Assemblée. Sur l'ordre du jour, le procès-verbal, l'organisation des séances, les comptes rendus, etc., voir les importants articles de Gustave Rocjanet dans les Annales révolutionnaires, 1917. Cf. aussi A. Aulard, Les de la Constituante, pp. 551 et sq,|.
faites pour combattre fortement l'esprit de liberté, mais l'âme du peuple est animée maintenant de sentiments trop enthousiastes pour pouvoir être domptée. Voyant que la question, sur laquelle on délibérait aujourd'hui, ne pouvait être décidée dans la journée, et que même, selon toute probabilité, la discussion ne serait même pas terminée demain, attendu le grand nombre de députés qui doivent parler, nous retournons à Paris dans la soirée.
16 juin. A Dugny (i), à 10 milles de Paris en compagnie de M. de Broussonnet, pour rendre visite à M. Creté de Paileul [Cretté de Palluel], le seul agriculteur pratique de la Société d'Agriculture. M. Broussonnet, dont personne ne peut surpasser le zèle pour l'honneur et les progrès de l'agriculture, désirait que je fusse témoin des procédés et des améliorations d'un homme qui tient un rang si éminent parmi les bons agriculteurs de France (2). Nous avons d'abord été voir le frère de M. Creté, qui, à présent, tient la poste, et qui, en conséquence, possède quarante chevaux nous avons parcouru sa ferme et les froments et avoines qu'il nous montra sur pied étaient, dans l'ensemble, très beaux, quelques-uns même supérieurs mais je dois avouer que j'en aurais été plus content, si ses écuries n'avaient pas été si pleines, suivant une méthode différente de celle qui prévaut dans l'exploitation agricole. Parler d'une rotation des cultures en France est chose vaine on sème du froment deux, trois et même quatre fois de suite. A dîner, etc., j'ai eu un long entretien avec les deux frères et avec quelques cultivateurs du voisinage, qui se trouvaient avec eux, sur cette question je recommandai, soit les navets, soit (1) Canton d'Aubcu-villiers (Seine).
(2) Cretté de Palluel est un des rares membres de la Société d'Agriculture qui trouve grâce devant Arthur Young. C'est que c'est uu. véritable praticien fils d'un maitre de poste de Saint-Denis, très jeune, il est mis par son père à l'exploitation de ses terres du Eourget et de Dugny. Ies prairies de Dugny formaient une sorte de grand marais Cretté les dessèche, et, avec le ruisseau ainsi constitué, actionne un moulin. Il s'occupe avec succès de plantations et de cultures il obtient de la Société une Médaille d'Or en 1788. Sa femme donne ses soins à la vacherie et à la laiterie, et publie, dans les Mémoires de la Société, une étude sur l'éducation des génisses (I,. Passy, op. cit., pp. 256 et sqq.).
les choux, suivant le sol, pour rompre les cultures successives du froment. Mais tous, à l'exception de M. de Broussonnet, furent contre moi. Ils me demandèrent pouvons-nous semer du froment après des navets et des choux ? Sur une petite étendue, vous le pouvez, avec un grand succès mais le temps qu'il faut pour consommer la plus grande partie de la récolte rend la chose impossible, C'est suffisant,. si nous ne pouvons semer du blé après eux, ils ne peuvent être bons en France. » Cette idée, on la retrouve à peu près partout dans ce royaume. Je leur dis alors qu'ils pouvaient avoir seulement la moitié de leurs champs emblavée et être cependant de bons cultivateurs, suivant cette rotation i° des fèves 2° du blé 30 des vesces 40 du blé 50 de la luzerne 6° du blé. Ils approuvèrent davantage cette rotation, mais ils continuaient à penser que la leur était plus profitable. La culture la plus intéressante de leur ferme, c'était la chicorée (chicorium intybus). J'ai eu la satisfaction de voir que M. Creté de Palieul avait une aussi bonne opinion de cette plante que jamais, que son frère l'avait adoptée et qu'elle venait fort bien sur leurs deux fermes, ainsi que sur les champs de leurs voisins. Je n'ai jamais vu cette plante sans me féliciter d'avoir voyagé pour quelque chose d'autre que pour écrire dans mon cabinet son introduction en Angleterre suffirait, même si l'existence d'un homme n'avait pas eu d'autre résultat, pour montrer qu'il n'a pas vécu en vain. De cette excellente plante, ainsi que des expériences que lui a consacrées M/Crété, je;parlerai plus longuement ailleurs. 17 juin. Toutes les conversations roulent sur le vote de la motion de l'abbé Siey4, bien que l'on eût préféré celle du comte de Mirabeau. Mais sa réputation pèse durement sur lui on le soupçonne d'avoir reçu 100 000 livres de la Reine bruit sans consistance et improbable, car sa conduite eût été, selon toute probabilité, très différente, si une telle transaction avait eu lieu mais, quand la vie d'un homme ne s'est pas passée sans de grandes erreurs, pour user du langage le plus modéré, les soupçons sont toujours prêts à se fixer sur
lui, même si sa conduite présente le rendait aussi innocent de cette imputation que le plus immaculé des patriotes. Ce bruit en fait surgir d'autres des tanières où ils sont embusqués tel, celui que c'est à l'instigation de la Reine qu'il aurait publié ses anecdotes sur la cour de Berlin et que le roi de Prusse, connaissant les causes de cette publication, a fait circuler dans toute l'Allemagne les mémoires de Mme de la Motte. Tels sont les racontars éternels, les soupçons et les invraisemblances, pour lesquels Paris a toujours été si fameux (i), Toutefois le tour de la conversation, même sur les questions les plus ridicules, si elles touchent à l'intérêt public, montre jusqu'à quel point et pour quelle raison on place sa confiance en certains hommes. Dans toute société, à quelque rang qu'elle appartienne, on entend parler des talents du comte de Mirabeau il est l'un des meilleurs écrivains et le premier orateur de la France,, et cependant, dans les fïtats, sur n'importe quelle question, on ne lui accorderait pas six voix de confiance. N'empêche que ?es écrits se répandent sur tout Paris et sur toutes les provinces il a publié un «Journal des États», écrit, pendant quelques jours (2), avec tant de force et de violence qu'il fut supprimé par un édit exprès du gouvernement. On attribue cette mesure à M. Necker, qui y était traité avec si peu de cérémonie que sa vanité en fut profondément blessée. I,e nombre des souscripteurs du Journal était si grand que, d'après ce que j'ai entendu dire, le profit de M. de Mirabeau était évalué à 80 000 livres (3 500 1. st.) par an. Depuis sa suppression, il publie, une ou deux fois par semaine, une petite brochure, qui répond au même but, de donner une relation des débats, ou plutôt des observations sur ceux-ci, sous le titre de Première, deuxième, troisième Lettre du Comte de Mirabec~u d ses commettants bien que cette feuille soit violente, sarcastique et très (r) Sur Mirabeau, voy. I^oménie, Les Mirabeau, t. III, 1789 1,0ms EarTHotr, Mirabeau, Paris, 1913 Dauphin Meunier, Autour de Mirabeau, Paris, 1926. lîvidemmeQt, à ce inomeat, Mirabeau n'est nullement stipendié par la Cour; c'est le 10 mai 1790, qu'elle le prendra à sa solde.
t- (2) II n'en a paru que deux numéros. Tout cet exposé d'Arthur Young est fort exact.
dure, la Cour n'a pas jugé à propos de la supprimer, eu égard, je suppose, à son titre. C'est une conduite faible et misérable de prohiber une seule publication particulière, tandis que les presses gémissent sous l'impression de publications innombrables, qui tendent absolument au bouleversement du gouvernement actuel d'autoriser de tels écrits à circuler dans tout le royaume, même par les postes et les diligences, qui sont entre les mains du gouvernement, c'est un aveuglement et une sottise, dont les effets, tels qu'on peut les attendre, ne tarderont pas à se faire sentir. – Le soir, à l'Opéra-Comique, musique italienne, paroles italiennes, acteurs italiens, et les applaudissements si incessants et extatiques que les oreilles des Français doivent être en train de changer rapidement. Qu'aurait dit Jean-Jacques, s'il avait été témoin d'un pareil spectacle à Paris (i)
18 juin. Hier, les Communes, en conséquence de la motion amendée de l'abbé Sieys, se sont décerné le titre d' Assemblée Nationale (2) se considérant donc maintenant en activité, elles ont décrété l'illégalité de tous les impôts, mais les ont accordés pour la durée de la session, en déclarant qu'ils délibéreraient, sans délai, sur la consolidation de la dette et sur le soulagement de la misère du peuple. Ces mesures donnent de grands encouragements aux partisans violents d'une nouvelle constitution, mais je vois des esprits plus modérés qui redoutent qu'elles n'aient été hàtives. C'est une démarche violente, dont la Cotir pourra se saisir pour la tourner tout ,t (1) Vers le milieu du sviil0 siècle, 3] y livrii ti: it.c lïtte tirJci;tc entre les partisans de la musique française et cevx de- Ja n;up;qi;t italien:? au nombre de ceux-ci se trouvait Rousseau, qui, en 1752, écrivit sa laineuse Lettre sur la musique; mais cependant, en 1753, il donnait un opéra français, Le Devin du village. Fuis, quand éclata la querelle entre partisans de Ghick et partisans de Piccimi, Rousseau se rangea eu des premiers. A la fin de l'Ancien Régime, les Italiens de non veau un £rar;d succès, malgré le génie de Gluck. Voy. H. l,avoix, Histoire de la -musique, 2e édition. (2) Ie nom d'Assemblée nationale fut proposé, par I,e Gendre, député du Beiry, mais ce fut Sieys qui le fit adopter dans son discours, il déniait aux Chambres séparées le droit de légiférer ceux qui ne se joindront Pas à l'Assemblée seront considérés comme des t absents».
à fait au désavantage du peuple. Le raisonnement de M. de Mirabeau a de la force et de la justesse
« Si je voulais employer contre les autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne, ne pourrais-je pas dire à mon tour de quelque manière que vous vous qualifiez, que vous soyez les représentants connus et vérifiés de la nation, les représentants de 25 millions d'hommes, les représentants de la majorité du peuple, dussiez-vous même vous appeler l'Assemblée Nationale, les États Généraux, empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des assemblées que Sa Majesté a reconnues ? Les empêcherez-vous de prendre des délibérations ? Les empêcherez-vous de prétendre au veto ? Empêcherez-vous le Roi de les recevoir ? De les reconnaître, de leur continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à présent ? Enfin empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le clergé, la noblesse, la noblesse ?» {1)
J'ai été à la Société royale d'agriculture, où j'ai donné mon vote avec les autres membres, qui, à l'unanimité, ont élu membre honoraire le général Washington, sur la proposition de M. Broussonnet, et celui-ci l'avait faite, parce que je lui avais affirmé que le général était un excellent cultivateur et avait correspondu avec moi sur l'agriculture. L'abbé Commerel était présent il me donna une brochure sur son nouveau projet, les choux à faucher (2), et un cornet de graines (3). 19 juin. Accompagné M. de Broussonnet à un dîner chez M. de Parmentier, à Y Hôtel des Invalides. Il y avait parmi les convives un président du Parlement, M. Mailly, beau-frère du chancelier, l'abbé Commerel, etc., etc. Déjà, il y a deux ans, je remarquai que M. Parmentier était un des meilleurs hommes qui fût en dehors de toute autre question, il s'entend à tout (1) En français dans le texte.
{2) Rn irïmçiiis dans le texte.
(3) I/£vl>bé Comtnerell, de Futtelange, était correspondant étranger de la Société d'Agriculture, dans les Mémoires de laquelle il publia de nombreuses études, et notamment un inéinoire sur la culture des choux fourragers en Allemagne. Il était venu en France, spécialement pour s'occuper d' agriculture (I,. Passy, op. cit., pp. 262-263). Il présenta au Comité d'Agriculture, eci?85, un mémoire sur la culture de la grosse betterave (II. Pigeonneau tt A. de Foville, L'administralion de l'agriculture, p. 22).
ce qui concerne la boulangerie mieux que n'importe quel auteur, comme ses productions le montrent clairement. Après le dîner, nous avons été à la plaine des Sablons, pour voir les pommes de terre de la Société et la préparation faite pour la culture des navets. J'en dirai seulement que je désire que mes confrères s'en tiennent à leur culture scientifique et laissent l'agriculture pratique à ceux qui s'y entendent (i). Quel malheur pour des agriculteurs philosophes que le ToutPuissant ait créé des fléaux comme le chiendent (triticum repens)
20 juin, Des nouvelles – Des nouvelles – Tous s'étonnent de toutes les choses auxquelles ils auraient dû s'attendre. Un message du Roi aux présidents des trois ordres pour leur annoncer qu'il les réunira lundi, puis, sous prétexte de préparer la salle pour la Séance royale, les gardes françaises furent placées, armées de baïonnettes, pour empêcher les députés d'y entrer. La façon dont cet acte de violence mal conçu a été exécuté fut aussi imprudent que l'acte lui-même. M. Bailly n'en fut avisé que par une lettre du marquis de Brézé et les députés se réunirent devant la porte de la salle, sans savoir qu'elle était fermée. On sema ainsi des semences de mécontentement par la façon dont on accomplit un acte qui, par lui-même, était également odieux et inconstitutionnel. La résolution prise sur le champ fut belle et ferme ce fut de s'assembler aussitôt au Jeu de Paume, et là toute l'assemblée fit le serment solennel de ne jamais se dissoudre que par sa propre volonté, de se considérer et d'agir comme assemblée nationale, partout où la violence ou la fortune pourrait la chasser, et l'on craignait des circonstances si défavorables que des exprès furent envoyés à Nantes, pour faire savoir que peut-être l'assemblée (i) Ive Roi avait mis 54 arpents de la plaine des Sablons à la disposition de Parmentier pour ses expériences sur la culture de la pomme de terre (de 1785 à 1789). Ces expériences furent vraiment sérieuses et utiles (I,. Passy, op. cit., pp. 141 et sqq.). – Arthur Young, ici encore, ne semble pas très juste il ne veut voir en Parmentier qu'un excellent homme, bon spécialiste en matière de boulangerie.
pourrait être obligée de se réfugier dans une ville éloignée (i). Ce message du Roi et l'ordre de placer des gardes près de la salle des États sont le résultat de conseils fort longs, tenus à plusieurs reprises en présence du Roi à Marly, où il s'était enfermé pendant quelques jours, sans voir personne personne ne fut admis auprès de lui, même les officiers de la Cour, qu'avec des précautions et une circonspection très grandes. Les frères du Roi n'ont pas séance au Conseil, mais le comte d'Artois, d'une façon incessante, se tient au courant des résolutions, les communique à la Reine et a de longs entretiens avec elle. Quand ces nouvelles arrivèrent à Paris, le Palais-Royal fut en feu les cafés, les boutiques où l'on vend les brochures, les corridors et les jardins étaient pleins de inonde danstouslesyeux, on lisait l'alarme et la crainte. Les nouvelles que l'on ne cessait de colporter, qui montraient les intentions violentes de la Cour, prête, disait-on, à anéantir toute la nation française, excepté le parti de la Reine, étaient parfaitement incroyables, en raison de leur grande absurdité mais il n'y a bruit si visiblement ridicule que la foule n'avale avec une confiance dépourvue de tout jugement (2). Il était cependant curieux de remarquer que, parmi les gens d'une autre condition (car j'ai été dans différentes sociétés, après l'arrivée des nouvelles), la moyenne de l'opinion était clairement que l'Assemblée nationale, comme elle s'appelait elle-même, avait été trop loin, avait agi avec trop de précipitation et de violence, avait pris des mesures que la masse du peuple ne soutiendrait pas. D'où nous pouvons conclure que, si la Cour, ayant vu la tendance des dernières démarches de l'Assemblée, (1) Voy. Le Serment du Jev de Paume, texte et signatures, publiés par A.Brette, 1893 (Soc. de l'histoire de la Révolution), et A. Aulakd, Etudes el leçons ire série, pp. 55 et sqq. – C'est qui eux députés de se rendre au Jeu de Paume. Le serment fut prêté à l'unanimité, moins une voix. I,e projet de se retirer à INantes, éclos sans doute dans la réunion des députés bretons, ne paraît pas avoir été mentionné par d'autres sources, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait pas été formé.
(2) Il est indéniable cependant que les intrigues de la Cour poussaient à des mesures très violentes cfiïns les journées qui ont précédé la Séance royale. V.y. A. 13RETTE, La se. o3«le d'~ -3 i-i~ -~89 (Ré-1-tiOn Voy. A. Brette, La séance royale du 23 juin 1789 {Révolution française, 1892, t. 22 et 23) et Pierre Caeon, La contre-révolution en juin-juillet 1789 {Revue d'histoire moderne, an. 1906, t. VIII).
s'en tient à un plan ferme et politique, la cause populaire aura peu de raison de s'en vanter.
21 juin. – A un moment si critique, il est impossible d'avoir une autre occupation que d'aller de maison en maison pour demander des nouvelles et observer les opinions et les idées qui ont le plus cours. Le moment actuel est sans doute, plus que tous les autres, celui qui doit décider le plus fortement de la destinée future de la France. La mesure qu'ont prise les Communes de se déclarer Assemblée Nationale, indépendamment des deux autres ordres, est en fait la prise en main de toute l'autorité du royaume. Par une subite transformation, elles sont devenues le Long Parlement de Charles IEr. Il n'est pas besoin d'une grande pénétration pour voir que, si leur prétention et leur déclaration ne sont pas réduites à néant, roi, noblesse et clergé seront privés, en France, de toute participation à l'autorité législative. Les Parlements et l'armée ne permettront jamais que soit prise une mesure si hardie et évidemment désespérée, contraire à tous les autres intérêts du royaume et également destructive de l'autorité royale (i). Et cependant, si on ne s'oppose pas à la conduite des Communes, tout autre pouvoir tombera en ruine, autour du leur. Avec quelle anxiété doit-on donc attendre de voir si la Couronne aura une conduite ferme, tout en adoptant un système perfectionné de liberté, comme c'est absolument nécessaire en ce moment Tout bien considéré, c'est-à-dire en tenant compte des caractères des hommes qui sont au pouvoir, il ne faut s'attendre ni à un plan bien mûri, ni à une exécution ferme. Le soir, au théâtre Mme Rocquère [Raucourt] jouait la reine dans Hamlet on peut imaginer aisément à quel point ce drame de Shakespeare a été mis en pièces (2). Cependant l'admirable jeu de l'actrice produit de l'effet. (r) la phrase est ainsi transformée dans l'édition de I/94 a Oïl ne pourra jamais consentir à une mesure si hardie, évidemment désespérée, et qui tend il détruire l'autorité royale, les Parlementa, Faraiéc, ainsi que tous les intérêts du royaume, »
(2) Il s'agit de VHamlel, de Ducis, représenté pour la première fois en 1765, et qui devait rester au répertoire de la Comédie-Française jusqu'en 1847. Ce
22 juin. A Versailles, à 6 heures du matin, afin d'être prêt pour la Séance royale. Déjeunant avec le duc de Liancourt, nous apprîmes que le Roi avait ajourné les États jusqu'à demain matin. Un Comité du Conseil se tint hier soir et siégea jusqu'à minuit étaient présents Monsieur et le comte d'Artois, pour la première fois événement considérable, et que l'on attribue à l'influence de la Reine. Le comte d'Artois, l'ennemi déterminé des projets de M. Necker, combattit son système et réussit à faire ajourner la Séance royale, afin que l'on pût tenir aujourd'hui un Conseil en la présence du Roi.
Nous sortîmes du château pour découvrir les députés il courait plusieurs versions sur le lieu de leur assemblée. Nous allâmes aux Récolets, où ils avaient été mais, trouvant l'endroit incommode, ils se rendirent à l'église Saint-Louis, où nous les suivîmes et nous arrivâmes à temps pour voir M. Bailly prendre le fauteuil présidentiel et lire la lettre du Roi, qui ajournait la Séance jusqu'à demain.
Le spectacle de cette assemblée était singulier, la foule qui y assistait à l'intérieur et à l'extérieur de l'église était grande l'anxiété et l'incertitude, qui se lisaient dans tous les yeux, avec la variété d'expressions qui découlait des différentes convictions et des différentes conditions, donnait aux attitudes de tout ce monde un caractère comme je n'en avais jamais vu auparavant. La seule affaire importante que l'on traita, mais qui dura jusqu'à 3 heures, ce fut de recevoir les serments et les signatures de quelques députés qui n'avaient pu les prêter et les donner au jeu de Paume; puis, ce fut la réunion de trois évêques et de cent cinquante députés du clergé, qui vinrent pour la vérification de leurs pouvoirs ils furent reçus avec de tels applaudissements, de tels battements de mains et de tels cris d'allégresse par toute l'assistance que l'église en résonnait. Apparemment, les habitants de Versailles, dont la population, s'élevant à soixante mille âmes, peut fournir une foule joliment nombreuse, sont unanimement parn'est pas une traduction, mais une adaptation, fort éloignée de l'original, comme les autres « traductions » de Shakespeare par Ducis. On s'explique ainsi l'appréciation d'Arthur Young.
tisans des Communes c'est d'autant plus remarquable que cette ville vit absolument du palais, et que si la cause de la Cour n'est pas populaire ici, il est aisé de supposer ce qu'elle doit être dans tout le reste du royaume.
Dîné avec le duc de Iviancourt, au palais une nombreuse société de nobles et de députés des Communes, et, parmi eux, le duc d'Orléans, l'évêque de Rodez (i), l'abbé Sieys et M. Rabaud Saint-Étienne. Ce fut l'un des exemples les plus frappants de l'impression faite par de grands événements sur des hommes de diverses conditions sociales. Dans les rues et dans l'église Saint-Louis, une telle anxiété était peinte sur chaque visage que l'importance du moment était écrite sur les physionomies les cérémonies ordinaires et les salutations qu'exige la civilité n'étaient plus observées. Mais, parmi des hommes d'une classe aussi élevée que ceux avec qui je dînais, je fus frappé de la différence. Sur trente personnes, il n'y en avait pas cinq dont la contenance pût témoigner qu'un événement extraordinaire était sur le point de se produire la conversation fut plus indifférente que je n'aurais pu m'y attendre. Si tout avait été ainsi, il n'y aurait pas eu lieu de s'en étonner; mais des observations étaient faites avec la plus grande liberté, et reçues de façon à marquer qu'en les faisant on n'avait pas donné la preuve de la moindre inconvenance. En une pareille situation, ne se serait-on pas attendu à une plus grande énergie de sentiment, et, dans la conversation, à une plus grande part faite à la crise, qui, par sa nature, devait remplir tous les cœurs ? Or, ils mangeaient et buvaient, s'asseyaient et se promenaient, flânaient, souriaient et babillaient avec une aisance et une indifférence dont la fadeur me remplissait d'étonnement. Peut-être y a-t-il une certaine nonchalance qui est naturelle aux gens d'une haute condition, en vertu d'une longue habitude, et qui les distingue des gens du vulgaire ceux-ci ont, dans l'expression de leurs sentiments, mille aspérités, que l'on ne peut trouver sur la surface polie de ceux dont les manières sont adoucies par la (i) Seignelay Colbert, qui, ce jour même, venait de se réunir au Tiers ££tat.
société, si elles ne sont pas usées par le frottement. Une telle remarque cependant serait injuste, dans tous les cas ordinaires mais je confesse que le moment actuel, qui est sans conteste le plus critique que l'on ait vu depuis la fondation de la monarchie, puisque le Conseil était réuni pour décider finalement de la conduite du Roi, était de telle nature qu'il comportait une attitude totalement différente. La présence du duc d'Orléans y était peut-être pour un peu, mais non pour beaucoup; ses manières pouvaient y contribuer davantage; je l'observai plusieurs fois, et non sans dégoût, faisant montre de cette petite sorte d'esprit et de cette impertinente disposition à rire sous cape, qui, je le suppose, tiennent à son caractère, sans quoi, elles ne se seraient pas manifestées aujourd'hui. Son attitude donnait à penser qu'il n'était pas mécontent des événements. L'abbé Sieys a une physionomie remarquable, des yeux sans cesse en mouvement, pour pénétrer les sentiments d'autrui, tout en se gardant avec prudence de livrer les siens. Il y a autant de caractère dans son air et dans ses manières qu'il y a d'insignifiance dans l'attitude de Rabaud de Saint-Étienne, dont la physionomie cependant est loin de répondre à sa nature, car il a d'incontestables talents. On s'accordait à dire que, si dans le Conseil le comte d'Artois faisait triompher son point de vue, M. Necker, le comte de Montmorin et M. de Saint-Priest démissionneraient dans ce cas, ce serait le retour de M. Necker au pouvoir qui se produirait inévitablement, et d'une façon triomphale. Un tel changement cependant doit dépendre des événements. Le soir. Le plan du comte d'Artois est accepté le roi le déclarera demain dans son discours. M. Necker a demandé à se retirer, mais le roi n'a pas accepté sa démission. On est maintenant inquiet de savoir en quoi consiste ce plan. 23 juin. Le grand jour est passé le matin, Versailles semblait plein de troupes vers 10 heures, faisaient la haie dans la rue les gardes françaises, des régiments suisses, etc. la salle des États était gardée et des sentinelles, placées dans
tous les passages et aux portes on ne laissait entrer que les députés. Ces préparatifs militaires étaient jugés sévèrement, car ils semblaient trahir l'importunité et l'impopularité de la mesure que l'on se proposait de prendre, ainsi que l'attente et peut-être la crainte de troubles populaires. Avant même que le Roi eût quitté le château, pour déclarer que son projet était hostile au peuple, on s'autorisait de la parade militaire qui l'annonçait. Cependant, c'est le contraire qui s'avéra en fait; le projet était bon les propositions sont connues dans le monde entier sur les points importants et essentiels, on accordait beaucoup au peuple. Et, comme ces concessions étaient faites avant qu'on eût pourvu aux besoins des finances publiques, qui, précisément, avaient provoqué la réunion des États, et comme par conséquent on leur laissait plein pouvoir à l'avenir de faire pour le peuple tout ce qui serait nécessaire, il semblait qu'on devrait accepter les propositions du Roi, à condition de se faire donner, pour les futures réunions des États, des garanties sans lesquelles tout le reste manquerait de sécurité. Mais, bien qu'une petite négociation soit suffisante pour les obtenir, je.crains que les députés n'acceptent les propositions du Roi que conditionnellement- L'appel qu'on a fait aux soldats, quelques imprudences dans la façon de renforcer le système royal, en ce qui concerne la constitution intérieure, et dans la manière d'assembler les députés, aussi bien que la mauvaise humeur, qui, pendant ces trois derniers jours, a eu le temps de couver dans l'esprit des Communes, tout cela les a empêchées d'accueillir le Roi par des applaudissements le clergé et quelques membres de la noblesse ont bien crié ce Vive le Roi » mais, comme trois fois plus de bouches sont restées silencieuses, tout l'effet en a été perdu. Il semble qu'on avait décidé à l'avance de ne souffrir aucune violence. Quand le Roi fut parti et que le clergé et la noblesse se fussent retirés, le marquis de Brézé, après avoir attendu un moment pour voir si les députés des Communes se décidaient à obéir aux ordres exprès du roi, qui leur enjoignit de se retirer dans une autre chambre préparée pour eux, s'apercevant
que personne ne bougeait, leur adressa ces mots « Messieurs, vous connaissez les intentions du Roi» (i). Ce fut un silence de mort, et l'on vit que des talents supérieurs produisent une autorité qui, dans les moments critiques, prime toute autre considération. Les regards de toute l'assemblée se tournèrent vers le comte de Mirabeau, qui, instantanément, répliqua au marquis de Brézé
Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au Roi, et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des États Généraux, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que, si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette. »
Ce fut alors le cri général (Tel est le vœu de l'Assemblée». Immédiatement, les députés prononcent la confirmation de leurs précédents arrêtés, et, sur la motion du comte de Mirabeau, la déclaration que leurs personnes étaient sacrées, individuellement ou collectivement tout auteur d'un attentat contre elles serait déclaré infâme et traître à la patrie (2}. 24 juin. – A Paris, la fermentation dépasse tout ce que l'on peut imaginer toute la journée, une foule de dix mille personnes a été au Palais-Royal un récit détaillé des événements (1) Kn français dans le teste.
(2) Comme dans la plupart des récits de cette journée, le rôle de Mirabeau a été singulièrement exagéré. C'est qu'on s'en est réfère au récit que celui-ci en avait donné dans sa Quatorzième lettre à ses commettants. L'attitude théâtrale qu'il s'attribue a séduit l'imagination et est devenue légendaire. En réalité, le président Bailly a eu l'attitude digne qu'il convenait, et le mot de Sieys « Vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier» a eu une immense portée. Voici le passage essentiel de l'arrêté de 1* Assemblée, tel que le donne son procès-verbal «1/ Assemblée nationale déclare unanimement persister dans ses précédents arrêtés déclare que la personne de chacun des députés est inviolable; que tous particuliers, toute corporation, tribunal, cour ou commission, qui oserait, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher, arrêter ou faire détenir un député pour raison d'aucune proposition, avis, opinion ou discours par lui fait aux Etats Généraux, de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu'ils fussent ordonnés, sont infâmes et traîtres envers la nation, ou coupables de crime capital ». Sur la Séance royale, sur l'incertitude qui subsiste encore, en ce qui concerne certains détails de cet événement, voy. la savante étude d'A. Erette, op. cit., lac. cit.
d'hier a été apporté ce matin et lu au peuple, avec des commentaires, par nombre de chefs apparents de petites sociétés. A ma grande surprise, les propositions du Roi ont été accueillies avec un universel mécontentement. Il n'a rien dit d'explicite sur l'assemblée périodique des États il a dit que tous les anciens droits féodaux doivent être conservés, comme étant une propriété inviolable. Ces déclarations, et aussi le'changement effectué dans la balance de la représentation des assemblées provinciales, voilà ce qui excite les plus grandes répugnances. Mais au lieu d'envisager on d'espérer des concessions ultérieures sur ces points, qui répondraient davantage au vœu général, le peuple semble, avec une sorte de frénésie, rejeter toute idée de compromis et insister sur la nécessité de la réunion des ordres, qui aura pour effet de conférer toute l'autorité aux Communes, afin d'effectuer ce qu'on appelle la régénération du royaume, terme favori auquel on n'assigne pas d'idée précise, mais qui implique la réalisation d'une réforme générale de tous les abus. On est plein de soupçons en ce qui concerne l'offre de démission de M. Necker et on y attache plus d'importance qu'à des questions beaucoup plus essentielles. Il est évident pour moi, d'après maintes conversations et harangues dont j'ai été le témoin, que les réunions permanentes du Palais-Royal, qui en arrivent à un degré à peine croyable de licence et de folie de liberté, jointes aux innombrables publications enflammées qui paraissent à toute heure depuis la réunion des États, ont tellement échauffé l'attente du peuple et lui ont donné l'idée de changements si radicaux qu'aucune concession du roi ou de la Cour ne saurait maintenant le satisfaire. En conséquence, il serait oiseux de faire des concessions, que l'on ne s'appliquerait pas fortement, non seulement à faire observer par le Roi, mais aussi à imposer au peuple, tout en restaurant l'ordre, en même temps. Mais la pierre d'achoppement pour cette mesure, comme pour toute espèce de proj et, comme le peuple le sait et le déclare à tout bout de champ, c'est la situation des finances, qu'il est impossible de restaurer autrement que par de larges concessions de la part des États, ,'ou bien par la banqueroute.
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Il est bien connu que cette question a été chaudement discutée dans le Conseil M. Necker y a démontré que la banqueroute est inévitable, si l'on rompt avec les États avant la restauration des finances, et la crainte, la terreur de prendre une telle mesure, qu'aucun ministre à présent ne s'aventurerait à décider, a été la grande difficulté qui s'est opposée aux projets de la Reine et du comte d'Artois (i). Le parti que l'on a pris est une demi-mesure, grâce à laquelle on espère se faire un parti dans le peuple et rendre les députés assez impopulaires pour qu'on puisse s'en débarrasser espoir, cependant, qui sera infailliblement déçu. Si, du côté du peuple, on soutient que les vices de l'ancien gouvernement rendent un nouveau système nécessaire et que c'est seulement grâce aux mesures les plus énergiques que le peuple peut être mis en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on réplique, de l'autre côté, que le caractère personnel du Roi est un sûr garant que des mesures de violence effective ne sont pas à redouter, que l'état des finances, sous n'importe quel régime, qu'il s'agisse de confiance ou de banqueroute, doit assurer leur existence, du moins pour un temps suffisant pour assurer par une négociation ce qui serait hasardé par la violence qu'en poussant les choses à l'extrême, on risque une union entre les autres ordres de l'État, avec les Parlements, l'armée et même une grande partie du peuple, qui désapprouve surtout les mesures extrêmes. Et, quand à cela on ajoute la possibilité de jeter le royaume dans une guerre civile, dont on parle si familièrement qu'elle vient sur les lèvres de tout le monde, nous devons confesser que les Communes, si elles refusent obstinément ce qui leur est proposé, exposent des bienfaits immenses et certains au hasard de la fortune, ce qui peut les faire maudire par la postérité, au lieu de faire bénir leur mémoire, comme celle de véritables patriotes qui n'ont en vue que le bonheur de leur pays (2).
(1) Tout à fait juste, llirabeau disait avec pénétration « 3^e déficit est le Trésor de la Nation. ? n
(2) Arthur Young revient souvent sur cette idée. Est-il besoin de faire remarquer longuement combien son opinion est erronée ? Le parti de la Reine
J'avais les oreilles si bourdonnantes de politique depuis quelques jours que j'allai le soir à l'Opéra italien, afin de prendre un peu de récréation. Rien ne pouvait y convenir mieux que la pièce que l'on jouait, La Villanella Rapita, par Bianchi (i), une délicieuse composition. Qui croirait que ce peuple, qui si récemment dans un opéra n'appréciait que les danses et ne voulait entendre que des cris perçants, écoute maintenant avec passion les mélodies italiennes, les applaudit avec goût et enthousiasme, et cela sans l'aide alléchante d'aucune danse I^a musique de cette pièce est charmante, élégamment folâtre, vive et plaisante, avt:o un duo, entre la signora Mandini et Vigfignoni, de premier ordre. I^a première est une chanteuse fascinante sa voix n'est rien, mais sa grâce, son expression, son âme, tout s'harmonise dans une sensibilité exquise. 25 juin. – La conduite de M. Neckerest critiquée sévèrement, même parmi ses amis, s'ils s'élèvent au-dessus d'un certain niveau populaire. On assure que l'abbé Sieys, MM. Meunier, Chapellier [l,e Chapelier] (2), Barnave, Target (3), Touet des princes, qui avait fait décider de l'attitude du Roi, un peu corrigée par l'opposition de Nccker, que soutenaient Montmorin et Saint-Priest, voulait ruiner toute l'oeuvre des États Généraux. On ne pouvait faire aucune foi sur les promesses du Roi aucune concession ne serait accordée ultérieurement, sans une pression violente de l'Assemblée. C'est ce que comprenaient les députes du Ticis et c'est ce que sentait le peuple. Comment ArUiur Vouns, bien rens^ianf; sur les intrigues de la Cour, ne s'en est-iL pas rendu compte ? En réalité, si le mouvement a été violent, ce fut uniquement la faute nu parti de la réaction, qui voulait conserver l'ancien ordre de choses, presque sans changement. Voy. A. Atjlard, Le serment du Jeu de Paume- {Eludes et laçons. t. I) A. Brette, op. cit. Pierre Caroîst, op. cit. liais il y a une profonde vérité Sur le rôle qu'a joué Le déficit pour assurer la victoire du Tiers. A toutes les crises, le manque d'argent força la Cour à capituler. (1) Paroles de Ferrari, représentée en Italie vers 1785, et, pour la première fois à Paris, au Théâtre Feydeau, le 5 juin 1789.
(2} I,e Chapelier (1754-1794), avocat à Rennes, joua un grand rôle au moment de la convocation des États Généraux (H. Sée et A. I^esort, Cahiers de doléances de /» (le Rennes, t. I). Il se montra très actif aussi à ''Assemblée Nationale, où il fut rapporteur de la loi contre les coalitions ouvrières (de 1791), qui porte son nom.
(3) Target (Guy-Jean-Baptiste) (1733-1807), l'un des plus célèbres avocats ùu barreau de Paris; élu à l'Académie française, en 1785- Il prit une part très active â la campagne du Tiers, au moment de la convocation des États Généraux. Député de Paris, il se montra, pendant la Constituante, l'un des plus ardents partisans de la cause révolutionnaire et joua un rôle considérable comme membre du Comité de Constitution il fut élu président de 1* Assemblée en janvier 1790. Depuis 1792, il se retira à peu prés de la scène politique choisi par louis XVI comme défenseur, il se récusa. Nommé, en 1 798, membre
rette, Rabaut et d'autres chefs se sont presque jetés à ses pieds pour qu'il fasse accepter définitivement sa démission, car ils sont convaincus que sa démission susciterait au parti de la Reine des difficultés et des embarras plus grands que quoi que ce soit. Mais sa vanité l'a emporté sur tous leurs efforts, lui a fait écouter les persuasions insidieuses de la Reine, qui lui a parlé comme si elle le suppliait de sauver la couronne du roi et, en même temps qu'il tenait une conduite si contraire aux intérêts des amis de la liberté, il sollicitait les hourras de la populace de Versailles, d'une façon qui a fait beaucoup de mal (i). Les ministres, pour se rendre à l'appartement du roi ou pour en revenir, ne traversent pas la cour à pied M. Necker s'avisa de le faire, bien qu'en des temps tranquilles il n'y eut jamais songé, simplement pour se flatter d'être appelé le père du peuple et traîner derrière ses talons une foule immense, qui l'acclamait. Presque au moment oii la Reine, dans une audience presque privée, parlait à M. Necker, comme je viens de le dire, elle recevait la députation des nobles, en tenant par la main le Dauphin, qu'elle leur présenta elle en appelait à leur honneur pour leur demander de protéger les droits de son fils, en leur marquant clairement que, si la mesure que le roi avait prise n'était pas fortement soutenue, ce serait la perte de la monarchie et la ruine de la noblesse. Pendant que, de tous les appartements du château, on entendait la foule acclamant M. Necker, le roi se rendait dans sa voiture à Marly, au milieu d'un morne silence de mort, et cela justement après avoir fait à son peuple et à la cause de la liberté de plus grandes concessions qu'aucun monarque eût jamais faites Tels sont les éléments dont se compose toute espèce de foule telle est l'impossibilité de la satisfaire dans des moments comme ceux-ci, où l'imagination surchauffée pare toutes les du Tribunal de Cassation, il prit une part active à l'élaboration du Code civil et du Code criminel. Parmi ses ouvrages, on peut citer Mémoire sur l'état des protestants en France (1787) Observations sur la manière d'exécuter les lettres de convocation aux Etats Généraux (1789) Rapport jait au nom du Comité de Constitution {1790).
(1) Dans l'édition de 1794, au lieu de e il sollicitait &, A. Young a imprimé « il semblait tellement se plaire aux houtras. s.
chimères des couleurs enchanteresses de la liberté. J'éprouve une grande impatience à connaître le résultat des délibérations des Communes, après les premières protestations qu'elles ont fait entendre contre la violence militaire dont on a usé d'une façon si injustifiable et si peu judicieuse. Si la proposition du Roi était venue après le vote des secours, et à l'occasion d'une question secondaire, cela aurait été une tout autre affaire mais la faire avant qu'un shilling eût été accordé ou aucune mesure prise, cela fait une différence du tout au tout. Le soir. La conduite de la Cour est inexplicable et marque qu'elle n'a aucune suite dans les idées tandis que la dernière mesure tendait à maintenir la séparation des ordres, voici que l'on a permis à une grande fraction du clergé de se réunir aux Communes, et le duc d'Orléans, à la tête de quarante-sept membres de la noblesse, a fait la même démarche. Et, ce qui est une autre preuve du peu de fermeté de la Cour, les Communes siègent dans la salle commune des États, contrairement à l'ordre exprès du Roi. Le fait est que la Séance royale était contraire aux sentiments personnels du Roi, et le Conseil ne put l'y décider qu'avec beaucoup de difficulté. Quand on dut, et le cas se;produisit à chaque heure, donner de nouveaux ordres, effectifs, pour l'application du système que l'on avait adopté, il fallut chaque fois engager une nouvelle bataille, et ainsi le projet fut bien inauguré, mais on ne put le maintenir. Tel est le bruit qui court, et il paraît authentique il est aisé de voir que, pour un millier de raisons, il eût mieux valu ne rien entreprendre du tout, car toute la vigueur et toute l'efficacité du gouvernement seront perdues et le peuple sera plus arrogant que jamais. Hier, à Versailles, la populace fut violente elle insulta et même attaqua tous les ecclésiastiques et les nobles qui étaient connus pour leur zèle à maintenir la séparation des ordres. I/évêque de Beauvais (i) (i) Si on l'avait tout à fait assommé, il n'aurait pas été l'objet de beaucoup de pitié. A une réunion de la Société d'Agriculture à la campagne, uù de simples fermiers avaient été invités à dîner avec des gens du plus haut rang, ce sot orgueilleux fit des difficultés pour s'asseoir en pareille compagnie (Note de V auteur). -Cet évêque était Fr.-J. de La Rochefoucauld, né à Angoulême en r?35, sacré en 1772 son revenu était de 96 ooo 1. {Almanach royal de 178S, p. 60)
reçut sur la tête une pierre, qui l'a presque assommé. L'archevêque de Paris (i) a eu toutes ses vitres brisées et fut forcé de quitter son logement le cardinal de La Rochefoucauld fut sifflé et hué (2). La confusion est si grande que la Cour ne peut compter que sur les troupes, et encore dit-on maintenant d'une façon positive que, si l'on ordonnait aux gardes françaises de tirer sur le peuple, elles refuseraient obéissance cela n'étonne que ceux qui ne savent pas combien elles ont été mécontentes du traitement, de la conduite et des manœuvres du duc de Châtelet, leur colonel tant les affaires de la Cour ont été misérablement menées, dans chaque cas particulier, tant elle a fait de tristes choix pour les fonctions, même pour celles dont dépendent le plus intimement sa sécurité et même son existence Quelle leçon pour les princes qui permettent à des courtisans intrigants, à des femmes et à des sots de s'arroger une autorité, qui, si l'on tient à la sécurité, ne doit être placée que dans les mains de l'habileté et de l'expérience. On assure expressément que ces troubles ont été suscités et machinés par les meneurs des Communes et que quelques-uns ont été payés par le duc d'Orléans. L'embarras du ministère est extrême (3). Le soir, au Théâtre français on y jouait Le Comte d'Essex et La Maison de Molière (4).
26 juin. Chaque heure qui s'écoule semble donner au peuple une nouvelle ardeur les réunions du Palais-Royal sont plus nombreuses,, plus violentes et plus audacieuses dans l'assemblée des électeurs de Paris, qui s'est réunie pour envoyer une députation à l'Assemblée Nationale, le langage qui fut (1) C'était Le Clerc de Juignc, né en 172S, sacré ûvêque de Chàlons en 176+, Revenu de 200 ofio 1. (Ibid., p. 60).
(2) Dominique de I,a Rochefoucauld, né eu 1713, tvêque d'Albi, «1 1747 cardinal en 1788. Revenu, 100 000 1 {Ibid., p. 60).
(3) Arthur Young présente les choses sous un jour exact. Il fallait compter avec le Roi, licsitant, et qui ne voulait pas de mesure violente. Neckx-r faisait toujours de l'opposition au parti des princes. De là toutes ces hésitations, cette conduite incertaine et inexplicable, que note Arthur Young. Il est bien renseigné aussi sur l'état d'esprit des troupes.
(4) En 178g, la Comédie- Fauçaise a joué deux fois le Comte d'Essex, de Thomas Corneille, et six fois, la Maison de Molière, de Mercier, représentée pour la première fois le 20 octobre 1787.
tenu par des gens de toute condition ne visait à rien moins qu'une révolution dans le gouvernement et l'établissement d'une constitution libre ce qu'on entend par libre constitution, il est aisé de le comprendre c'est une république; la doctrine du moment y tend de jour en jour davantage, et cependant l'on professe que le royaume doit être une monarchie ou tout au moins qu'il doit y avoir un roi. Dans les rues, on est étourdi par les colporteurs de brochures séditieuses et de récits de prétendus événements, qui tous tendent à maintenir le peuple à la fois dans l'ignorance et la crainte. I,a nonchalance et même la stupidité de la Cour sont sans exemple le moment demande la plus grande décision, et hier, pendant qu'en fait la question se posait de savoir si le Roi serait un doge de Venise ou un roi de France, il alla à la chasse. Curieux est le spectacle que le Palais-Royal a présenté cette nuit jusqu'à onze heures et, comme no'.is l'avons ente, du dire depuis, jusqu'au matin, ia foule était prodigieuse, des feux d'artifice de toutes sortes étaient tirés, et tout le bâtiment était illuminé on dit que ces réjouissances se font aux frais du duc d'Orléans et de la noblesse qui s'est jointe aux Communes ce spectacle était accompagné par la liberté excessive et même licencieuse des orateurs qui haranguent le peuple. Avecle mouvement général, qui, auparavant, était déjà menaçant, toute cette agitation et tout ce bruit, qui ne laissent pas à la foule un moment de tranquillité, ont un prodigieux effet pour la préparer à accepter tous les projets, quels qu'ils soient, que les chefs des Communes auront en vue; c'est dire qu'on est entièrement, diamétralement hostile aux intérêts de la Cour chez tous, il n'y a qu'aveuglement et infatuation. Chacun comprend maintenant qu'il ne peut plus être question des offres faites par le roi à la Séance royale. Du moment oii les Communes s'aperçurent du fléchissement de la Cour, rien que dans la question peu importante de la tenue de l'assemblée dans la grande salle, elles dédaignèrent tout le reste et regardèrent comme nuls, et ne méritant pas d'être pris en considération, les autres ordres du roi, tant qu'on ne les appli-
querait pas d'une manière dont aucun signe n'apparaissait. ËUes tiennent pour une maxime qu'elles ont droit à beaucoup plus que ce que le Roi a mentionné, et qu'elles n'accepteront rien qu'on puisse considérer comme une concession du pouvoir elles s'arrogeront et s'assureront toute l'autorité, comme leur appartenant de droit. Bien des personnes, avec lesquelles je cause, pensent qu'il n'y a rien d'extraordinaire en cela mais il apparaît que de telles prétentions sont aussi dangereuses qu'inadmissibles et mènent tout droit à la guerre civile, qui serait le comble de la folie et de la stupidité, lorsque la liberté peut certainement être assurée, sans que l'on recoure à cette extrémité. Si les Communes s'arrogent toutes choses comme leur appartenant de droit, quel pouvoir y a-t-il dans l'État, hors la force armée, pour les empêcher de s'emparer de ce qui n'est pas leur droit ? On incite le peuple aux espérances les plus outrées, et, si celles-ci ne sont pas suivies d'effet, tout ne pourra être que confusion. Le Roi lui-même, si complaisant et si léthargique qu'il soit, et quelle que soit son indifférence pour le pouvoir, ne tardera pas à s'inquiéter sérieusement et sera enclin à prendre des mesures, auxquelles, pour le moment, il ne veut pas prêter un moment d'attention. Tout cela semble tendre fortement à une grande confusion et même à des troubles civils il semble évident que la conduite la plus sage eût consisté à accepter les offres du Roi et à en faire la base de la future négociation c'est avec cette idée que je quitterai Paris.
27 juin. – Toute l'affaire semble maintenant terminée, et la révolution, complète. Le roi a été effrayé par les émeutes au point de bouleverser sa propre décision de la Séance royale i il a écrit aux présidents des ordres de la noblesse et du clergé pour les prier de se joindre aux Communes, mesure pleinement contraire à ses ordres antérieurs. On lui représenta que la disette de pain était si grande dans toutes les parties du royaume qu'il n'y avait pas d'extrémité où le peuple ne pût se laisser entraîner qu'il mourait presque de faim et qu'en con-
séquence il était prêt à suivre toutes les suggestions, qu'il était sur le qui-vive pour toute espèce de méfaits Paris et Versailles seraient inévitablement brûlés en un mot, toute sorte de misère et de confusion résulterait de son adhésion au système qui avait été annoncé dans la Séance royale. Ses appréhensions l'emportèrent sur le parti qui l'avait dirigé pendant quelques jours et c'est ainsi qu'il fut amené à prendre cette mesure, qui a une telle importance qu'il ne pourra plus savoir où s'arrêter, ou que refuser ou plutôt il verra que, dans la future organisation du royaume, sa situation sera très analogue à celle de Charles Ier, celle d'un spectateur impuissant des résolutions effectives prises par un Long Parlement. La joie que cette mesure produisit fut infinie l'assemblée, unie au peuple, se précipita vers le château. Le cri de Vive le Roi aurait pu être entendu de Marly le Roi et la Reine apparurent au balcon et furent accueillis par les acclamations et les applaudissements les plus enthousiastes les meneurs, qui avaient dirigé ces mouvements, reconnurent l'importance de la concession beaucoup plus que ceux qui l'avaient faite (i). J'ai causé aujourd'hui de cette affaire avec bien des personnes et, à mon grand étonnement, j'ai entendu exprimer, même par bien des nobles, l'idée que cette union des ordres n'est faite que pour la vérification des pouvoirs et la confection de la Constitution; c'est la n ouvelle expression qu' on a adoptée, et dont on se sert comme si la Constitution était un pitdAing, que l'on peut confectionner au moyen d'une recette. En vain, j'ai demandé quel est le pouvoir capable de les séparer plus tard, si les Communes exigent qu'il ne subsiste qu'une seule assemblée, hypothèse vraisemblable, étant donné qu'un tel arrangement laissera tout le pouvoir entre leurs mains. (i) I,e Conseil tout entier reconnut, ce moment, qu'il était impossible d'empêcher l'Assemblée de se constituer on espérait aussi que l'entrée à l'Assemblée de la noblesse et du haut clergé amortirait l'impétuosité des Communes. En réalité, tout ce mouvement est l'œuvre de la presque unanimité de la nation, mise à part une fraction des privilégiés, car, même dans l'ordre de la noblesse et parmi le haut clergé, il y a des partisans de l'Assemblée Nationale. Arthur Young ne se rend pas pleinement compte de ce que tout ce mouvement, à cette date, avait d'irrésistible.
En vain, j'en appelle au témoignage des brochures écrites par les chefs de cette assemblée, dans lesquelles ils font bon marché de la Constitution anglaise, parce que le peuple n'a pas assez de pouvoir, par rapport à celui de la couronne et de la Chambre des Lords. Maintenant l'événement apparaît si clairement qu'il n'est pas difficile de faire la prédiction suivante tout le pouvoir réel appartiendra désormais aux Communes, qui ont tellement enflammé en ce sens les espérances du peuple qu'elles se trouveront incapables d'en user avec modération la Cour ne peut se résigner à avoir les mains liées le clergé, la noblesse, les Parlements, l'armée, quand ils se verront tous en danger d'être annihilés, s'uniront pour leur défense mutuelle mais, comme une telle union demande du temps, ils trouveront le peuple en armes, et une sanglante guerre civile en résultera. J'ai plus d'une fois déclaré que c'était mon opinion, mais je n'ai trouvé personne pour la partager. (r) A tous égards, la marée en ce moment monte avec une telle force en faveur du peuple, et la conduite de la Cour semble si faible, indécise et aveugle, que presque rien ne peut arriver qui ne procède clairement du moment présent. La vigueur et les talents politiques eussent tourné toutes choses à l'avantage de la Cour, car la grande masse de la noblesse française, le haut clergé, les Parlements et l'armée étaient avec elle mais cet abandon d'une politique qui était nécessaire pour assurer son pouvoir, en un moment si critique, devait susciter toutes sortes de prétentions. Le soir, au Palais-Royal, les feux d'artifice, les illuminations, la foule et le bruit n'ont fait que croître la dépense doit être énorme, et nul ne sait avec certitude qui en fait les frais il y a des boutiques, où l'on donne pour 12 sous des fusées et des serpentins, qui auraient coûté 5 livres. (r) Je dois remarquer à présent, longtemps après que ces lignes ont été écrites, que, bien que je me sois totalement trompé dans ma prédiction, maintenant, en les revoyant, je pense que j'avais raison et que le cours ordinaire des événements aurait produit une pareille guerre civile, à laquelle tout tendait, depuis le moment où les Communes ont rejeté les piopusitions du roi à la Séance royale. Bt je pense encore maintenant, plas que jamais, que ces propositions auraient dû être acceptées, avec des tempéraments. Des événements qui ont suivi, je n'avais pas plus à m'occuper que de l'éventualité de mon avènement au trône de France (Note de l'auteur).
On ne doute pas que ce ne soit le duc d'Orléans qui paie le peuple est ainsi maintenu dans un état de continuelle fermentation, toujours assemblé, toujours prêt à se jeter dans la plus vive agitation, toutes les fois qu'il y sera invité par les hommes en qui il a confiance. Récemment, une compagnie de Suisses aurait dissipé tout ce trouble un régiment le pourrait encore, s'il agissait avec fermeté; mais qu'on attende encore une quinzaine de jours, et ce sera toute une armée qu'il faudra. Au spectacle, Mlle Contat, dans le Misanthrope, de Molière, m'a charmé. C'est vraiment une grande actrice de l'aisance, de la grâce, de la beauté, de l'attitude, de l'esprit et de l'âme (i). Mole joua admirablement le Misanthrope. Je ne prendrai pas congé du Théâtre Français, sans une fois de plus lui donner la préférence sur tout ce que j'ai jamais vu.
Cependant, je quitterai Paris, réjoui à l'idée que les représentants du peuple ont, sans conteste, le pouvoir d'améliorer la constitution de leur pays, au point de rendre, à l'avenir, tous les grands abus, sinon impossibles, du moins très difficiles en conséquence, ils établiront, à toute fin utile, une liberté politique incontestée, et, s'ils y réussissent, il n'y a pas de doute qu'ils auront mille occasions d'assurer à leurs concitoyens le bienfait inestimable de la liberté civile. X/état des finances est tel qu'aisément le gouvernement sera virtuellement maintenu dans la dépendance des États et que leur périodicité sera absolument assurée. De tels bienfaits conféreront le bonheur à vingt-cinq millions d'âmes noble et généreuse idée, qui doit emplir l'âme de tout citoyen du monde, quels que soient son pays, sa religion, sa profession. Je ne me laisserai pas aller un moment à croire que les représentants du peuple pourront jamais oublier leur devoir envers la nation française, l'humanité et leur propre renommée, au point de s'abftidonner à des vues extraordinaires et impraticables, à des systèmes visionnaires ou théoriques, à des idées frivoles de perfection toute spéculative. Et je les croirai (t). Voy. Mme rrçrssANG, La Célimrne de Thermidor, Louise Contai, 17601S13, Paris, 1929,
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eucore bien moins capables de céder à des vues d'ambition particulière, qui mettraient obstacle à leurs progrès, qui détourneraient leurs efforts de cette sécurité dont ils disposent, pour livrer à la chance et au hasard de troubles populaires et de guerre civile les bienfaits sans prix, qui sont certainement en leur pouvoir. Je ne conçois pas comme possible que des hommes, qui ont une renommée éternelle à leur portée, jouent ce riche héritage sur un coup de dés et courent l'aventure d'être maudits, comme les aventuriers les plus détestables et les plus misérables qui aient jamais déshonoré l'humanité. I,e duc de I,iancourt, ayant réuni une immense collection de brochures, car il achète tout ce qui a trait à la période actuelle, et entre autres, les cahiers des trois ordres de tous les districts et villes de France, j'avais un grand intérêt à les lire, car j'étais sûr d'y trouver l'expression des doléances des trois ordres et l'exposé des vœux qu'ils formulaient sur les questions gouvernementales et administratives, car ces cahiers sont les instructions données par les électeurs à leurs, députés (i). Les ayant parcourus tous, plume en main, pour en faire des extraits, je quitterai Paris demain.
28 juin. M'étant procuré un cabriolet français léger (gig en anglais) et un cheval, je quittai Paris, prenant congé de mon excellent ami Lazowski, dont l'inquiétude pour les destinées de son pays me donne autant de respect pour son caractère que j'avais de raison de l'aimer, pour les mille attentions que, chaque jour, il me prodiguait. Mon aimable protectrice, la duchesse d'fîstissac, eut la bonté de me faire promettre que je retournerai à son hôtel hospitalier, quand j'aurai terminé le voyage que j'allais entreprendre. De l'endroit où je dînai sur la route de Nangis (2), je ne me rappelle pas le nom, mais c'est une maison de poste, sur la gauche, à une petite distance de la route. On me donna une mauvaise chambre, aux murs nus il faisait un froid vif, et pas de feu, car, quand on en alluma, (1) Arthur Youn^ a donc le mérite d'avoir tenté la première étude d'ensemble des cahiers de iy&g il en a tiré bon parti, comme le montre son mémoire De la Révolution française (ci-dessous, t. III, pp. 1029 et sqq.). (2) CU.-1. de canton, arr. de Provins (Seme-et-Marne).
il y avait trop de fumée pour qu'il pût prendre. J'étais tout à fait de mauvaise humeur; j'avais passé quelque temps à Paris, au milieu du feu, de l'énergie et de l'animation d'une grande révolution. Et, dans les moments qui n'étaient pas occupés par les événements politiques, j'avais joui des ressources d'une conversation libre et instructive les distractions du premier théâtre du monde et les accents fascinants de Mandini avaient tour à tour consolé et charmé les heures qui s'envolaient. Et changer tout cela pour des auberges, et des auberges françaises I/ignorance où tous étaient de tous les événements qui se passaient maintenant, et qui les concernaient si intimement ce fait lamentable de n'avoir pas de journaux, avec une presse beaucoup plus libre que la presse anglaise tout cela faisait un tel contraste que mon cœur éprouva une véritable dépression. A Guignes (i), un maître de danse ambulant jouait du violon pour faire danser quelques enfants de marchands afin de soulager ma tristesse, je me fis spectateur de leurs innocents plaisirs, et, avec une grande magnificence, je donnai quatre pièces de 12 sous pour acheter un gâteau aux enfants, ce qui les fit danser avec une ardeur redoublée mais mon hôte, le maître de poste, qui est sûrement un pick-pocket, pensa que, si j'étais riche, il devait aussi en bénéficier, et il me fit payer 0 livres 10 sous pour un misérable poulet coriace, une côtelette, une salade et une bouteille de vin détestable. Cette vilaine filouterie n'était pas propre à me rendre de meilleure humeur. 30 milles. 29 juin. A Nangis, dont le château appartient au marquis de Guerchy, qui, l'an dernier, à Caen (2), m'a aimablement fait promettre de passer quelques jours ici (3). Une maison (1) Arr. de Melun (Seine-et-Marne).
(3) Voy. ci-dessus, p. 219.
(3) Anne-Iouis de Guerchy, seigneuï de Nangis, depuis la mort de son père (15 septembre 1767), fut colonel du régiment de lyonnais, puis d'Artoi5infanterie. Il avait acquis (1771-1776) quelqucs fiefs voisins de son domaine (Courtenain, du Ménil-Cornillon, du Petit-Eoulois, etc.) il avait acheté l'office de gouverneur de Nangis. C'était un esprit libéral et cultivé, lié avec des philosophes, membre de la Société d'Agriculture, dans les Mémoires de laquelle il publia des travaux. C'était un philanthrope, comme le duc de 1,3 Rochefoucauld-Liancourt à la veille de la Révolution, il essaya â'installer
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presque pleine d'hôtes, quelques-uns agréables, avec le zèle de M. de Guerchy pour l'agriculture et l'aimable naïveté de la marquise, en ce qui concerne les choses de la vie, la politique ou la culture (i), tout cela était bien fait pour me remettre de bonne humeur. Mais je me trouvai dans un cercle de gens s'intéressant à la politique, aveclesquels je ne tombai d'accord, pour ainsi dire, sur aucun point, excepté sur le cordial désir, que je partageais avec eux, de voir la France établir un système indestructible, de le réaliser mais, sur les moyens de le réaliser, nous étions à des pôles opposés. Le chapelain du régiment de 111. de Guerchy, qui a une cure ici, et que j'avais connu à Caen, M. l'abbé de était particulièrement ardent pour ce que l'on appelait la régénération du royaume, par laquelle il est impossible, d'après son explication, d'entendre autre chose qu'un perfectionnement théorique du gouvernement, douteux dans son origine, hasardeux dans sa marche, chimérique dans son but, et qui se présente sous l'aspect le plus suspect, parce que tous ses avocats, depuis les brochures des meneurs de l'Assemblée nationale, jusqu'aux gentilshommes qui en font à présent le panégyrique, affectent de faire bon marché de la Constitution anglaise sur le chapitre de la liberté et, comme celle-ci est indubitablement, et d'après leur propre aveu, la meilleure que le monde ait vue, ils déclarent en appeler de la pratique à la théorie, ce qui est admissible (et encore avec quelques réserves) dans une question scientifique, mais ce qui, quand il s'agit de régler les intérêts complexes d'un grand royaume, en assurant la liberté de vingt-cinq millions d'âmes, me semble vraiment le comble de l'imprudence, la quintessence de l'insanité.
Mon argumentation était un appel à la Constitution ansur son domaine de Nangis des filatures, des métiers à bas, une manufacture de cotonnades. Cf. Th. I,htjilliek, L'ancien château de Nangis et les restes de sa galerie de portraits, Paris, 1893, p. 15.
(1) Voy. Aulobiography, p. 187 a 1 found M™0 la Comtesse de Guerchy a very pleasant, agreable woman, and among other trifles which occurred ût their house was an expedition into the kitchen to teach me to make an omelette, the operation attending which occasioned no little meniment both in the fcitchen and parlour. I succeeded pretty well t.
glaise « Prenez-la une fois pour toutes, ce qui est l'affaire d'un simple vote étant en possession d'une représentation du peuple, réelle et égale, vous l'avez affranchie de la seule chose qui était contestable en elle en ce qui concerne les autres dispositions, qui n'ont que peu d'importance, améliorez, mais avec précaution, car, sûrement, il ne faut toucher qu'avec précaution à cette Constitution qui, depuis le moment de son établissement, a procuré la félicité à une grande nation, qui a donné la grandeur à un peuple, que la nature avait marqué pour être petit, et, qui, après n'avoir fait que copier ses voisins, l'a rendu, en un siècle, le rival des nations qui ont le mieux réussi dans les arts qui embellissent la vie humaine, et le maître du inonde, pour tous ceux qui contribuent à son bien-être On loua mon attachement à ce que je pensais être la liberté, mais on répondit que le roi de France ne doit pas avoir le veto sur ce qui est la volonté de la nation, que l'armée doit être entre les mains des provinces, et cent autres idées, aussi impraticables que nuisibles.
Telles sont les idées que la Cour a fait tout ce qu'elle pouvait pour répandre dans le royaume, car la postérité voudrat-elle croire que, tandis qu'on a chauffé l'opinion avec des productions enflammées, tendant à prouver les bienfaits d'une confusion théorique et d'une licence spéculative, aucun écrivain de talent n'a été employé à réfuter et à confondre les doctrines à la mode, ou tout au moins qu'on n'a pas pris soin de répandre des travaux d'une autre teinte ? A ce propos, quand la Cour vit que les ttats ne pourraient être assemblés suivant l'ancien système et que, par conséquent, de grandes innovations devaient être faites, elle aurait dû prendre pour modèle la Constitution anglaise dans le mode de réunion, elle aurait dû placer le clergé et la noblesse en une seule chambre, avec un trône pour le roi, quand il assiste aux séances. Les Communes auraient été assemblées en une autre, et chaque chambre, comme en Angleterre, aurait vérifié ses pouvoirs séparément. Lors de la tenue des séances royales, les Communes auraient été envoyées à la barre de la Chambre
des Lords, oh des sièges auraient été préparés dans l'édit établissant la constitution des États, le roi aurait emprunté à l'Angleterre assez de règles et de façons de procéder pour empêcher ces discussions préliminaires, qui, en France, ont fait perdre deux mois et ont donné le temps aux imaginations surchauffées d'agir par trop sur le peuple. En prenant de pareilles mesures, on aurait été assuré que, si des changements ou des événements imprévus avaient surgi, ils n'auraient du moins pas pris une voie aussi dangereuse que l'aurait permis tout autre sorte d'arrangement (ï). 15 milles. 30 juin. L,e château de mon ami est vaste et beaucoup mieux construit que ce n'était le cas en Angleterre dans la même période, il y a deux cents ans je crois, d'ailleurs, que cette supériorité, dans tous les arts, était universelle. Les Français, au temps d'Henri IV, étaient, je le crois, bien en avance sur nous pour tout ce qui est des villes, des maisons, des routes, en un mot, en toutes choses. Depuis, grâce à la liberté, nous sommes parvenus à leur damer le pion. Comme tous les châteaux que j'ai vus en France, celui-ci touche à la ville et même en forme l'extrémité, mais la façade de derrière, grâce à des plantations très bien entendues, a un aspect entièrement campagnard, et sans qu'aucune maison soit en vue. Le présent marquis a formé une pelouse anglaise, avec des allées sablées, agréa(1) Les pages qui précèdent sont bien intéressantes à plus d'un titre elles montrent combien même, dans la noblesse et le clergé, les idées nouvelles avaient d'emprise.
D'aiitie part, Arthur Young, avec son idée fixe de la supériorité de la Constitution anglaise, ne voit de salut pour la France que dans l'application de cette Constitution, sans se rendre compte que les événements avaient posé la question de telle sorte qu'un tel emprunt était impossible. Ivcs Réflexions d'un patriote français sur le voyage d'Arthur Young (eu tête de la traduction Soûles, t. 1) fait grief à Arthur Young de ses préjuges en faveur de la Constitution anglaise et de la chambre Haute, qu'il n'appuie d'ailleurs 0 d'aucun motif I,es Anglais «pensent beaucoup, mais ils pensent faux*. «Arthur Young, ajoute l'auteur, nous a donné des lumières sur notre agriculture; nous avons voulu lui en donner sur la politique de l'Angleterre. C'est un échange et les Anglais y gagnent, car il vaut mieux avoir un bon gouvernement qu'une bonne agriculture, s ̃ – Nul doute qu'en lisant ces Réflexions, Young a dû hausser les L-paules et s'écrier « Visionnaire » »
I/idee de réunir la noblesse et les évêques dans une Chambre haute était une idée que Necker s'efforça en vain de faire valoir (voir les Considérations de M*™ de STAËL, t. 1).
bleinent sinueuses, et d'autres ornements pour l'encadrer. Dans cette pelouse, on fait les foins, et j'ai fait monter sur la meule le marquis, M. l'Abbé et quelques autres pour leur montrer comment la faire et la tasser. De si chauds politiciens 1 C'est heureux qu'ils n'aient pas mis le feu à la meule. Nangis est assez près de Paris pour que les habitants s'adonnent à la politique le perruquier, qui m'accommode ce matin, me raconte que tout le monde est déterminé à ne pas payer d'impôts, si l'Assemblée Nationale le décide ainsi. – Mais les soldats ont quelque chose à dire. Non, Monsieur, jamais nous sommes sûrs que les soldats français ne tireront pas sur le peuple mais, s'ils le faisaient, mieux vaut être fusillé que de mourir de faim. Il me donna un aperçu effrayant de la misère du peuple des familles entières, dans la plus complète détresse ceux qui travaillent n'ont qu'un salaire insuffisant pour se nourrir, et beaucoup ont bien de la peine à en trouver du tout. J'interrogeai M. de Guerchy sur ce que l'on m'avait dit; il déclara que c'était la vérité. Par ordre des magistrats, et pour prévenir l'accaparement, personne n'est autorisé à acheter au marché plus de deux boisseaux de blé. Pour qui a le sens commun, il est clair que de pareilles réglementations ont une tendance directe à accroître le mal, mais c'est en vain que l'on voudrait raisonner avec des gens dont les idées sont fixées d'une façon immuable. Le jour du marché, je vis le blé vendu conformément à ce règlement, avec un piquet de dragons au milieu de la place pour empêcher toute violence. Le peuple se dispute avec les boulangers, prétendant que les prix qu'ils demandent pour le pain sont hors de proportion avec ceux du blé des injures, on passe aux coups c'est l'émeute, et l'on se sauve avec du pain et du blé sans rien payer c'est arrivé à Nangis et dans maints autres marchés la conséquence, ce fut que ni cultivateurs, ni boulangers ne voulurent rien apporter, jusqu'au moment où il y eut danger de famine, et, quand cela arriva, les prix, par suite des circonstances, montèrent énormément, ce qui aggrava le mal, au point que des troupes furent réellement nécessaires pour donner quelque sécurité aux gens
qui approvisionnaient les marchés. J'interrogeai Mme de Guerchy sur les dépenses de la vie notre ami, M. l'Abbé, se joignit à la conversation, et j'en conclus que, pour vivre dans un château comme celui-ci, avec six domestiques mâles, cinq filles, huit chevaux, un jardin, une table ouverte, mais sans jamais aller à Paris, il faudrait I ooo louis par an. En Angleterre, ce serait 2 ooo le mode de vie (non le prix des choses) diffère donc de ioo p. ioo. Il y a ici des gentilshommes, qui vivent avec 6 on 8 ooo livres (de 262 1. st. à 350), et qui ont deux serviteurs, deux servantes, trois chevaux et un cabriolet il y en a aussi en Angleterre, mais ce sont des fous. Parmi les voisins qui visitèrent Nangis, était M. Trudaine de Montigny, avec sa jeune et charmante femme, pour rendre la première visite de cérémonie. Il a un beau château à Montigny et une propriété d'un revenu de 4 000 louis. Sa femme était MIle de Cour-Breton, nièce de Mme de Calonne on devait la marier au fils de M. kamoiguon, mais tout à fait contrairement à son inclination voyant qu'un refus ordinaire n'avait servi à rien, elle se détermina à un refus peu banal elle alla à l'église, conformément aux ordres de son père et prononça un non solennel, au lieu du oui. Puis, elle alla à Dijon et ne bougea pas mais le peuple l'accueillit avec des hourras et des acclamations pour avoir refusé de s'allier avec la Cour Plénière, et partout on donna de grandes louanges à sa fermeté (i). Avec eux, se trouvait M. de la luzerne, neveu de l'ambassadeur de France à Iondres, qui, dans un mauvais anglais (2), m'apprit que Mendoza lui avait enseigné la boxe. On ne peut dire qu'il a voyagé sans profit. Ie duc d'Orléans a-t-il aussi appris la boxe (3) ? Les nouvelles de Paris sont mauvaises les troubles (1) lyEini-oigiion, garde des sceaux, était l'auteur des édits de mai 1788, qui atteignaient très vivement les Parlements. Il institua une Cour Plénïère qui devait enregistrer les arrêts du Conseil, à la place du Parlement de Paris. Cf. Marcel Maeion, Le garde des sceaux Lamoignon et la réforme judiciaire de 1788, Paris, 1905. Arthur Young a estropié le nom de la jeune personne. Il s'agit de la fille du président Micault de Courbeton, du Parlement de Dijon. Elle fut célébrée à Dijon pour l'héroïsme de son refus.
{2) Ce membre de phrase, imprimé en italique, a été supprimé dans l'édition de 1794.
(3) Le duc d'Orléans était connu pour son anglomanie vov. A. Bkitscii, op. cit.
s aggravent fort, et la crainte s'est tellement répandue que la Reine a convoqué le maréchal de Broglie dans le cabinet du Roi, qui a eu plusieurs conférences aveclui le bruit court que Broglie doit réunir une armée. C'est peut-être nécessaire maintenant, mais il a fallu une triste politique pour en venir là. 2 juillet. Route de Meaux. M. de Guerchy à eu l'amabilité de m'accompagner à Columiers [Coulommiers] (i). J'avais une lettre pour M. Anvée Dumée (2). De Rozoy (3) à Mauperthuis (4), à travers un pays auquel les bois donnent une agréable variété, et parsemé de villages des fermes isolées s'étendent partout, comme aux environs de Nangis. Maupertuis semble avoir été créé par le marquis de Montesquiou (5), qui y possède un beau château, qu'il y a construit un jardin anglais étendu, fait par le jardinier du comte d'Artois, avec le village, tout a bien été son œuvre. J'ai vu le jardin avec plaisir on a tiré bon parti d'un ruisseau, qu'on a su aménager, et de maintes sources, qui jaillissent sur le domaine on les a bien dirigées, et le tout a été exécuté avec goût. Dans le jardin potager, qui est sur la pente d'une colline, l'une de ces sources a été utilisée d'une façon excellente on l'a fait serpenter, en maints détours, à travers tout le jardin, sur un lit pavé elle forme de nombreux bassins pour l'arrosage, et pourrait, sans peine, être conduite alternativement sur chaque planche, comme on le fait en Espagne. C'est là une suggestion, réellement utile, pour tous ceux qui créent des jardins sur des flancs de collines, car arroser avec des pots et des seaux est un procédé aussi misérable que coûteux, comparé à cette méthode infiniment plus efficace. Il n'y a qu'un défaut dans ce jardin, c'est d'être situé près de la maison, alors que du château on ne devrait avoir en vue que des pelouses et des arbres épars. La route devrait être cachée par (1) Ch.-1. arr. (Seine-et-Marne).
(2) I,a traduction Soûles (t. I, p. 405) dit i< JI. IIuvicr-Durnée (3) Rozoy-cn-Brie, CÏ1.-1. de cant., arr. de Coulommiers.
(4) Cant. de Coulommiers.
(5) Anne-Pierre de Montesquiou-Fezcnsac (1739-1798), maréchal de camp en 3780, député de la noblesse aux Ëtats Généraux, gagné à la cause de la Révolution, commanda l'armée qui conquit la Savoie.
des arbres plantés d'une façon judicieuse. La route de Coulommiers est admirablement construite avec de la pierre concassée, semblable à du sable c'est l'œuvre du marquis de Montesquiou, réalisée en partie à ses frais. Avant d'en finir avec ce seigneur, qu'on me permette de noter que sa famille est ordinairement tenue pour la seconde de France et même, par quelques-uns qui admettent ses prétentions, comme la première elle se rattache à la maison d'Armagnac, qui était sans aucun doute issue de Charlemagne le présent roi de France, en signant un document relatif à cette famille, et qui semblait admettre cette filiation ou s'y référer, fit remarquer que c'était déclarer que l'un de ses sujets était meilleur gentilhomme que lui-mâme. Mais la maison de Montmorency, à laquelle appartiennent les ducs de Luxembourg et de I^aval, ainsi que le prince de Robec, est généralement admise comme étant la première du royaume. NI. de Montesquiou est député aux États Généraux, l'un des quarante de l'Académie française, car il a écrit quelques ouvrages il est aussi le premier officier de Monsieur, frère du Roi, charge qui lui rapporte ioo ooo livres par an (4 375 1. st.), Diné avec M. et Mme Dumée la conversation, ici, comme dans toutes les autres localités du pays, roule sur la cherté du blé, beaucoup plus que sur n'importe quel autre sujet hier, c'était jour de marché et il éclata une émeute de la populace, en dépit des troupes qui avaient été envoyées, comme on le fait ordinairement, pour protéger le blé celui-ci monte à 46 livres (2 1. st. 3 d.) le setier ou le demi-quarter, et il en est maintenant qui est vendu plus cher. Vers Meaux. 32 milles.
3 juillet. Meaux n'était, en aucune façon, sur ma route directe, mais le district qui en dépend, la Brie, est si hautement célébré pour sa fertilité que je ne pouvais le négliger (1). {1) Sur l'agriculture, voy. J. I,ei*oy, Recherches historiques sur l'agriculture de Seine-d-Marnc aux XVII6 et- XVIIIe siècles {Bulletin de la Société d' Archéologie de Seine-et-Marne, 5° année, Meaux, 1869, pp. 361-4 53) Abbfj F. Denis, Lectures sur de l'agriculUtrc dans Je département de Seine-et-AIarne depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Meaux, 38S0 Eugène Thoison. La viticulture eu Gâtinais. Et:rdes historiques et statistiques, Eug~ie 1900, in-è°.
J'étais muni de lettres pour M. Bernier, un important fermier de Chauconin, près de Meaux, et pour M. Gibert, de NeufIVIoutiers (i), un notable cultivateur, dont le père et lui-même ont fait fortune, grâce à l'agriculture. Le premier n'était pas chez lui, mais le second me reçut d'une façon très hospitalière, et je trouvai en lui le désir le plus vif de me donner toutes les informations que je désirais. M. Gibert a construit une maison très agréable et commode, avec des bâtiments de ferme, sur l'échelle la plus ample et la plus solide. Je fus heureux de voir sa richesse, vraiment considérable, si l'on songe qu'elle a pour source unique la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il était noble et exempt de tailles, avec les honneurs de la chasse, car son père avait acheté la charge de Secrétaire dit Roi (2), mais, très sagement, il vit en fermier (3). Sa femme apprêta la table pour le dîner, et son intendant, avec la servante, qui a la charge de la laiterie, etc., dînèrent tous deux avec nous. Voilà de vraies mœurs rustiques cela a beaucoup d'avantage et dénote un mode d'existence qui ne menace pas, comme les modes frivoles de petits gentilshommes, de ruiner une fortune, par fausse honte et niaises prétentions. Je ne vois d'autre défaut dans son système que d'avoir construit une maison qui dépasse énormément son train de vie, ce qui ne peut avoir d'autre effet que d'inciter quelque héritier, moins prudent que lui-même, à des dépenses capables de dissiper ses épargnes et celles de son père (4). En Angleterre, ce serait certainement le cas le danger, cependant, n'est pas aussi grand en France.
4 juillet. Vers Château-Thierry (5), en suivant les bords de la Marne. Le pays est agréablement varié et assez accidenté pour être constamment pittoresque, s'il était en clôtures. (1) Canton de Uozoy-cn-Brie, arrondissement de Coulonirnicrs (Seine-et- Marne).
et 3) Kn français dans le texte. On sait que la charge de Secrétaire du îîoi conférait la noblesse.
(4) On sait que la Brie était un pays de grandes propriétés et de grandes exploitations agricoles. Voy. bureaux, Origines de la grande propriété foncière dans la région parisienne (Bull, de la Société d'histoire moderne, 1920). (5) Ch.-l. d'arr. (Aisne). d, n~od~
Château-Thierry est joliment situé sur la même rivière. J'y arrivai à 5 heures et, dans une période si intéressante pour la France et même pour l'Europe, je désirai voir un journal. Je demandai après un café il n'y en a pas dans la ville. Il y a deux paroisses et quelques milliers d'habitants, et pas un journal à lire pour un voyageur, même en un moment où tout devrait être inquiétude. Quelle stupidité, quelle pauvreté et quel manque de circulation Ce peuple ne mérite pas d'être libre, et, s'il y avait la moindre tentative vigoureuse pour le maintenir dans la servitude, elle ne manquerait pas de réussir (i). A ceux qui ont l'habitude de voyager parmi l'énergique et rapide circulation des richesses, l'animation et l'intelligence de l'Angleterre, il n'est pas possible de décrire, en mots adéquats à l'impression qu'on en ressent, l'abrutissement et la stupidité de la France. J'ai été aujourd'hui sur l'une de leurs plus grandes routes, à 30 milles de Paris or, je n'ai pas vu une seule diligence je n'ai rencontré qu'une voiture de gentilhomme et rien d'autre sur la route qui ressemblât à un gentilhomme. 30 milles.
5 juillet. A Mareuil (2). La Marne, large de 25 perches (rods), coule dans une vallée, qui, sur la droite, est cultivable. Le pays accidenté des parties agréables d'une hauteur, on a une belle vue sur la rivière. Mareuil est la résidence de M. Le Blanc; M. de Broussonnet m'avait parlé très avantageusement de son exploitation et de ses améliorations agricoles, notamment de ses moutons d'Kspagne et de ses vaches suisses. C'était aussi la personne sur laquelle je comptais pour me renseigner sur les vignobles d'Êpernay, qui produisent le champagne. Quel fut donc mon désappointement, quand ses (1) Arthur Young ne voit pas qu'il est impossible d'improviser une presse. Sous l'Ancien Régime, il n'y avait pas de journaux politiques. En province, il n'y avait que des Affiches, donnant uniquement des informations pratiques, et qui, seulement sous la Constituante, vont commencer à publier quelques nouvelles politiques, et notamment les procès-verbaux de l'Assemblée. Voy. Hatint, Histoire de la presse; H. SÉE, Les Affiches dû Rennes (r788-i78y), dans les Annales historiques de la Révolution, 1926 MlLLor, Le Comité bermanent de Dijon, Dijon, 1926. 1/utilitè des clubs a été de combler l'absence de journaux ou leur rareté.
(2) Cant. de Dormans, arr. d'Épernay (Marne).
domestiques m'avertirent qu'il était à 9 lieues de là pour affaires M"»6 Le Blanc est-elle chez elle ? Non, elle est à Dormans. Mes exclamations de chagrin furent interrompues par l'apparition d'une jeune personne très charmante, que j'appris être Mlle Le Blanc. Sa maman reviendrait pour le dîner, son papa-, cj soir, et, si je la persuasion prend mieux pour moi, ce serait de rester. Quand la persuasion prend une forme si charmante, il n'est pas aisé de lui résister. Il y a une façon de faire les choses qui vous laisse indifférent ou vous y fait prendre de l'intérêt. La bonne humeur, sans affectation, et la simplicité de M1Ie Le Blanc me charmèrent jusqu'au retour de sa maman et me firent dire à moi-même Vous ferez une excellente femme d' agriculteur Mme Le Blanc, quand elle rentra, confirma l'hospitalité naïve de sa fille elle m'assura que son mari serait de retour demain matin de bonne heure, car elle devait lui envoyer un messager pour d'autres affaires Le soir, nous soupâmes avec M. B., qui habite le même village, et qui a épousé une nièce de Mme Le Blanc pour qui passe à Mareuil, cet endroit a l'aspect d'unpetit hameau decultivateurs peu importants, avec les maisons de leurs journaliers, et le sentiment que la plupart éprouveraient, ce serait qu'être condamné à y vivre constituerait un véritable exil. Qui penserait qu'il existe en cet endroit deux familles de gentlemen, que, dans l'une, je trouverais Mlle Le Blanc chantant sur son systre, et, dans l'autre, Mme B. jeune et charmante, jouant sur un piano anglais ? Comparé le prix delà vieen Champagne et dansleSuffolk; on tombe d'accord qu'un revenu de 100 louis d'or en Champagne équivaut à un revenu de 180 en Angleterre, ce que je crois vrai. A son retour, M. Le Blanc, de la façon la plus obligeante, a satisfait à toutes mes questions et me donna des lettres pour les régions viticoles les plus célèbres.
7 juillet. A Épernay, célèbre par ses vins. J'ai des lettres pour M. Partelaine (1), l'un des plus grands négociants, qui, (1) Il avait été nommé par le Roi maire d'Épernay, le xo janvier 17B8. [lue se présenta pas aux élections municipales de 1790 et se retira de la vie pu- hlique.
-1 -11 1'1'o.~1~TY'ro.n.
avec deux autres messieurs, a eu l'obligeance de me décrire d'une façon minutieuse, la production et les profits des beaux vignobles. ~L,'Hôiel de Rohan est une très bonne auberge (i), où je me suis consolé avec une bouteille d'excellent vin mousseux (2) à 40 sous, et où j'ai bu à la prospérité de la vraie liberté en France. 12 milles.
8 juillet. A Ay (3), village peu éloigné de la route de Reims, très renommé pour ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier (4), qui a 60 000 bouteilles dans son cellier, mais, malheureusement, il n'était pas chez lui. M. Dorse en a de 30 à 40 000 bouteilles. Dans tout le pays, les récoltes ont une apparence misérable, non à cause des grandes gelées {5), mais à cause du froid de la dernière semaine.
Vers Reims, à travers une forêt de 5 milles, couronnant une colline qui sépare la vallée d'Êpernay de la grande plaine de Reims. La première vue que l'on a de cette ville, juste avant la descente, à la distance de 4 milles, est magnifique. La cathédrale a une grande allure et l'église de Saint- Remy termine la ville dignement. Souvent, en France, j'ai eu une vue de ville analogue, mais, quand on y entre, c'est un dédale de ruelles étroites, tortueuses, sombres et sales. À Reims, c'est très différent les rues sont presque toutes larges, droites et bien bâties, valant ce que j'ai vu de mieux (6) et l'auberge, l'Hôtel du Moulinet (7), est assez grande et bien tenue pour ne pas réprimer les émotions excitées par d'agréables objets, en provoquant des impressions toutes contraires dans le cœur (1) Situé rue de Chàlons c'était un hôtel très renommé louis XVI y coucha, lors de son retour de Varennes, le 23 juin 791.
(2) En français dans le teste.
(3) Ch.-l, de cant., arr. de Reims.
(4) Une me d'Ay porte son. nom.
{5} Sans doute, de l'hiver*
(6) Sanc doute, Young a été impressionné par la rue que l'on appelait « rue Large», plantée de beaux arbres sous la K-évohitiori, on la dénomma « rue de la Nouvelle- Promenade & aujourd'hui, rue Buirette.
(7) A la gauche du parvis de la gare hôtel renommé, dénommé ensuite Hôtel du Lion d'Or détruit en 191 Dès le xve siècle, l'Hôtel du Moulinet est mentionné dans des pièces d'archives beaucoup de personnes illustres, depuis le XVe siècle, y sont descendues (Wellington, Napoléon, Alexandre Ier de Russie, Bismarck, etc.).
du voyageur, comme, c'est trop souvent le cas en France. Au dîner, on me donna aussi une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air condensé {fixai air) (i) est bon pour les rhumatismes j'en ai eu quelques soupçons avant d'entrer en Champagne, mais le vin mousseux (2) les a absolument bannis. J'avais des lettres pour M. Cadot (3), un grand manufacturier, propriétaire d'un grand vignoble qu'il cultive lui-même il était donc doublement précieux pour moi. Il me reçut très poliment, répondit à mes questions et me montra sa fabrique. I,a cathédrale est grande, mais ne me fait pas autant d'impression que celle d'Amiens, bien qu'elle soit bien décorée et ait beaucoup de vitiaux. On me montra l'endroit où les rois sont sacrés. Vous entrez à Reims et en sortez par des portes en fer par de semblables ornements, par leurs promenades publiques, etc., les villes de France sont bien supérieures à celles d'Angleterre. Arrêté à Siliery (4^ pour visiter le pressoir du marquis de Siliery (5), qui est le plus grand cultivateur de vignes de Champagne, car il détient 180 arpents. Avant de venir à Sillery, je ne savais pas qu'il appartenait au mari de Mme de Genlis (6)~; mais, en apprenant ce qu'il en était, je me décidai à avoir l'effronterie de m'introduire chez le marquis, s'il était chez lui je ne voulais pas passer devant la porte de Mme de Genlis sans la voir ses écrits sont trop célèbres. La PeiiU Loge, où je couchai, est assez mauvaise, en toute conscience, mais une semblable réflexion l'aurait rendue dix fois plus mauvaise cependant, l'absence de Monsieur et de Madame (1) r«e gaz carbonique.
(2) En français dans le texte.
(3) Il demeurait rue No tre-Dame-de-l' Épine. faisait partie, eu 1789, du Conseil de Ville et mourut pendant la Révolution.
(4) Cant. de Verzy, arr. de Reims.
(5) Charles- Alexandre, comte de Genlis, marquis de Siliery, né en 1737, gouverneur d'Épernay capitaine des gardes du duc d'Orléans député par la noblesse de Reims aux "États Généraux: membre de la Convention arrêté comme complice de Dumouriezet guillotiné, le 30 octobre 1793- Outre Siliery, il possédait les terres de Puisieulx, Veray, Verzenay et ses vignobles produisaient l'un des meilleurs crus de Champagne.
(6) Félicité- Stéphanie Ducrest de Saint-Aubin (1746-1830), épousa en 1761 le comte de Genlis, devint, en 1782, gouverneur des enfants du duc d'Orléans (Philippe-Égalité), emigra en 1792. Elle est l'auteur d'innombrables ouvrages pour la jeunesse. Cf. A. Britsch, La maison d'Orléans à la fin de l'Ancien Régime, t. 1, 1926, pp. 352 etsqq.
calmèrent mes désirs et mes inquiétudes. I*e marquis est aux États Généraux. 28 milles.
9 juillet. A Châlons, après avoir traversé un pauvre pays et de pauvres récoltes. !M. de Broussonnet m'avait donné une lettre pour M. Sabbattier, secrétaire de l'Académie des Sciences (1), mais il était absent. Un régiment se dirigeait sur Paris à l'hôtel, un de ses officiers s'adressa à moi en anglais Il a appris l'anglais en Amérique, damme Il avait pris lord Cornwallis, damme Le maréchal Broglio [de Broglie] avait été nommé au commandement d'une armée de cinquante mille hommes, près de Paris c'était nécessaire le Tiers État devenait fou, et avait besoin d'une sérieuse correction il désirait établir une république, absurde. Pardon, Monsieur, dis-je, pourquoi avez-vous combattu en Amérique ? Pour établir une république. Ce qui était si bon pour les Américains, est-ce si mauvais pour les Français ? – Aye, damme N'est-ce pas que les Anglais désirent se venger ? Sûrement, ce n'est pas une mauvaise occasion. Puis, il m'interrogea sur ce que nous en pensions et disions en Angleterre, et je puis remarquer que presque toutes les personnes que je rencontre ont la même idée les Anglais doivent être très contents de nos embarras. Ils sentent d'une façon très vive ce qu'ils méritent. 12 milles et demi.
10 juillet.- A Ove [Auve] (2). Passé à Courtisseau [Courtisols] (3), un petit village, avec une grande église, et, bien qu'il y (1) François Sabbathier,néàCondcmi (Gers), eu 1735, décédé en 1807 professeur au collège de Châlons, de 1762 à 1778, littérateur, secrétaire perpétuel de la Société Académique de Châlons membre de l'Institut en 1798, Syndic d'Eeur y-sur -Coo le, il joua un rôle actif, au moment de la des États généraux, dans le bailliage de Châlons. A Ecury il avait fondé, en 1773, 3, une importante papeterie (voy. Gustave Laurent, Cahiers de doléances du bailliage de Châtons-sur-Marne, p. 265). Parmi ses ouvrages, on peut citer YEssai historique et critique sur l'origine de la puissance temporelle des Papes, qui remporta un prix de de Berlin. Voy. Amédée Lbôte, Biographie châlonnaise, 1870, Nous devons tous ces renseignements et la plupart de ceux qui précédent à la grande obligeance de M. Gustave Laurent. (2) Cant. de D'immartm, arr. de Sainte-Menehould (Marne). (3) Cant. de Marsan, arr. de Cbâlons-sur-Marne.
ait un bon cours d'eau, on n'a pas l'idée de s'en servir pour l'irrigation. Des toits presque plats, avec des saillies, comme dans les maisons de Pau à Bayonne. A Sainte-Menehould, après une journée brûlante, une effroyable tempête, avec une telle pluie que j'eus beaucoup de peine à trouver M. l'abbé Michel pour qui j'avais une lettre. Quand j'y fus parvenu, d'incessants éclairs empêchèrent toute conversation, car toutes les femmes de )a maison vinrent dans la chambre de l'abbé, pour se mettre sous sa protection, je suppose aussi pris-je congé. Le vin de Champagne, qui coûte ~o sous à Reims, coûte 3 1. à Châlons et, ici, il est exécrablement mauvais aussi est-ce ta fin de mon traitement des rhumatismes. 25 milles. 11 juillet. Traversé les Mettes (i), un village (ou plutôt un amas de boue et de fumier), avec un aspect nouveau, qui, ainsi que les physionomies des habitants, semble marquer que le pays n'est pas français.
12 ju'Uet. – Montant à pied une longue côte, pour reposer ma jument, je fus rejoint par une pauvre femme, qui se plaignait du temps et du triste pays comme je lui en demandais les raisons, elle dit que son mari n'avait qu'un morceau de terre, une vache et un pauvre petit cheval, et que cependant ils avaient à payer à un seigneur une rente d'un /~?tcA~ (-).2 livres) de blé et trois poulets, et à un autre, quatre /j~Kchars d'avoine, un poulet et un sou, sans compter de lourdes tailles et d'autres impôts. Elle avait sept enfants et le lait de sa vache servait à faire la soupe. Mais pourquoi, au lieu d'un cheval, n'avez-vous pas une autre vache ? Oh Son mari ne pourrait transporter les produits de son champ aussi bien, s'il n'avait pas de cheval, et l'on ne se sert guère d'ânes dans le pays. On dit t~K'a présent ~M<<e chose va être lait par de grands personnages ~0«f MOMS, ~MffM gens, mais elle ne savait pas ~Mt, ni eoMtMteKt mais que Dieu nous envoie quelque chose de meilleur, car les tailles et les droits Mo<M écrasent (2). (I) Cant. de Clermont-en-Argonne, an. de Verdun (Meuse).
(a) En français, dans le texte.
Cette femme, vue de près, on lui aurait donné soixante ou soixante-dix ans, tant sa taille était courbée et son visage ridé et durci par le travail mais eUe me dit qu'elle n'en avait que vingt-huit. Un Anglais qui n'a pas voyagé ne peut imaginer l'aspect de la plupart des paysannes en France cela révèle, à première vue, qu'elles travaillent beaucoup plus durement que les hommes ce travail, joint avec celui ptus misérable encore de mettre au monde une nouvelle race d'esclaves, détruit absolument toute symétrie de la personne et toute apparence féminine à quoi faut-il attribuer cette différence de mœurs des basses classes entre les deux royaumes ? Au GOUVERNEMENT (I). 23 milles.
13 juillet. Quitté Mars-la-Tour (2), à 4 heures du matin le berger du village sonnait du cor, et c'était drôle de voir chaque porte vomissant ses porcs ou ses moutons, ainsi que quelques chèvres, et le troupeau s'accroissant, à mesure qu'il avançait. De très pauvres moutons, et les porcs, avec des do~ mathématiques, de grands segments de petits cercles. On doit avoir ici quantité de communaux, mais, si j'en juge par ces squelettes d'animaux, ces communaux doivent être effroyablement encombrés (3). A Metz, l'une des plus fortes places de France on traverse trois ponts-levis, mais l'abondance de l'eau doit donner une force égale à ces travaux. I,a garnison habituelle est de six mille hommes, mais il y en a moins, à présent. Visité M. le Payen, secrétaire de l'Académie des Sciences (~) il me demanda quel était le programme de mon (1) Cette rencontre et cette conversation out fait certainemf'nt une ill1prcs~ sinn vive sur l'esprit d'Arthur Young. g.
(2) Cant. de Chambtey, arr. de Bricy (Meurthe-et-Moselle).
(3) Dans cette région, il y a, en effet, beaucoup de communaux, et le berger de la paroisse y Lorraine, paître supprimer des droit de parcours essaya, dans les Trois Évêchés. et en lorraine, de supprimer Je droit de parcours et la vaine pâture mais le gouvernement se heurta à la résistance des habitants, dont il était difficile de transformer les habitudes anciennes et l'économie rurale traditionnelle. Voy. à ce sujet Ch. JÊTIEN~E, Ca~~s des doléances des bailliages des génxéralités da dleta rt de Na~xcy, 2 vol. in~8a, Nancy, r9o7 et rgr2 (Coll. des Documents économiques de la Révolution), et il. s>:r· La vie écosxoxaiqtie d les classes sociales CM France au ~~77/a siècle, Paris, 192~, l~ partie. (4) Jean I,e Payen, premier secrétaire de l'intendance de bietz, trésorier de France depuis 1783 et juge de la marque des fers. Membre de l'Académie de
enquête; je le lui expliquai; il me donna rendez-vous à 4 heures de l'après-midi à l'Académie, où il devait y avoir ~c~, et il me promit de me présenter à quelques personnes, qui pourraient répondre à mes questions. Je m'y rendis et je trouvai l'Académie assemblée pour l'une de ses réunions hebdomadaires (i). M. Payen me présenta aux membres, et, avant de s'occuper de leurs affaires, ils eurent la bonté de délibérer sur mes questions et d'en résoudre quelques-unes (2). Dans l~~MM~c~ des Trois Evêchés (3), de 1780, l'Académie est dite avoir été instituée particulièrement pour s'occuper d'agriculture je feuilletai la liste de leurs membres honoraires pour voir l'hommage qu'ils avaient rendu aux hommes qui, à présent, ont fait progresser cet art. Je trouvai un Anglais, Dom Cowley, de Londres (4). Qui est Dom Cowley ?
Dîné à table d'hôte avec sept officiers de leur bouche, en ce moment si important, où la conversation est aussi libre que la presse, il n'est pas sorti un mot dont j'eusse donne un fétu ils n'ont abordé aucune question plus importante que celle d'un vêtement ou d'un petit chien. Aux tables d'hôte d'officiers, vous ne trouvez que volubilité obscène et absurde, et à celles des marchands, que silence morne et stupide. Prenez la masse des hommes et vous avez plus de bon sens en une demi-heure, W etz, en 1769, il en devint secrétaire perpétuel en 1782 et le resta jusqu'à la ilissolution de l'Académie, en 1793. Agronome réputé, comme son père) Charles, qui dans le pays la culture du mûrier et la production de 1a soie (vov. ci-dessus, p. 262), il a publié des Observat%ons snsr les avavtta~es de ta culture de ~MHf disette. Voy. BÉGiN, .Btog~M fa Mo~/f, t. IV, 1831, p. 444.
(1) L'Académie, qui s'appelait Socüti royale des Sciences et des Asis, fut fondée en 1760. D'après le règlement de 1760, elle se réunissait le lundi. Or, le 13 juillet 17R9 était bien un lundi.
(~) Sur l'état économique des Trois 'Évëdié~ voy. Hr:NHY-HAucK, Journal ales tou~rrtées de Lazowski, Épinal, imprimerie vosgienne, 1926 (extr. de la l:évnlaa~i.o,a dnxas tes Vos·,en).
(3) Voici le titre de cet annuaire ~MHtfac/i ~s Trois Evêchés ~fw ~'tt~ de -,de, 1789, hIetv, J.-B. Cet annuaire, qui demie les renseignements les plus précis sur la province, fut publié de 1783 à 1790 par le libraire-inlpri- nieur Collignon. Il faisait suite au JoH~~ ~J~s, publié par le même Collignon, de 1758 à 1776, avec interruption de 1772 à 1775, lxndant la suspension du Parlement de Metz.
(4) D'apTCS l'M~ac/t des Trois Bf~~&s, de 1789, Dom Coweley. bcnédictin, à Londres, figure bien dans la liste des membres associes. D'après l'~E~oM~ c~~)n~ M~j (~fa~ de cad~tM ~Mtf 1770), il était membre associé de l'Académie depuis 1760.
en Angleterre, qu'en une demi-année en France (r). Gouvernement 1 Et encore tout tout est l'œuvre du gouvernement.–igmiUes.
14 juillet. Il y a un cabinet littéraire à Metz, un peu semblable à celui que j'ai décrit à Nantes, mais sur un moins grand pied on admet tout le monde à y entrer et à lire, en payant 4 sous par jour (2). Je m'empressai de m'y rendre, et j'obtins des nouvelles de Paris fort intéressantes, tout à la fois grâce aux feuilles publiques et grâce aux renseignements d'un monsieur. Versailles et Paris sont entourés de troupes trentecinq mille hommes sont rassemblés et il y en a vingt mille de plus en route de grandes batteries d'artillerie sont réunies tous les préparatifs de la guerre (3). Ce rassemblement d'une telle quantité de troupes a accru la disette de pain, et les magasins qui ont été faits pour leur entretien, le peuple ne les distingue pas aisément de ceux qu'il soupçonne d'être l'oeuvre des monopoleurs. Cette circonstance a aggravéleurs maux au point de les rendre enragés, de telle sorte que le trouble et le tumulte de la capitale sont extrêmes. Un monsieur, d'un jugement excellent et sans doute fort considéré, à en juger par les égards dont il est l'objet, et avec qui j'ai eu un entretien sur le sujet, a déploré, dans les termes les plus pathétiques, la situation de son pays il considère que la guerre civile est impossible à éviter. Il n'y a pas de doute, a-t-il ajouté, que la Cour, voyant qu'elle ne peut s'entendre avec l'assemblée, s'en débarrassera une banqueroute, en même temps, est inévitable le résultat de tout ce trouble, ce sera la guerre civile, et c'est (r) Arthur Young se laisse aller Fn son impression dn moment. 4ouloir jttger J'état d'esprit d'un peuple par quelques conversations de table d'hôte, c'est vraiment une çéncralisation excessice.
(x) Ce cabinet littéraire fut fondé à Metz par le libraire Gerlache dans une salle aftenante à son magasin, en r yy5, comme le montrent les Affiches des Evéckés el de année 1775, P. 181, na 4*, du novembre. C'était donc un à celle de lecture, ouvert à tous, l'histoire une chambre littéraire, comparable à celle de NanteS. Pour toute l'histoire de la région messine à cett<: époque, voy. René PAQUET, Biblèogra9hie analytique de 1'kistoire de Meta ~endant la Révolution (I789~I8oo), ineprimés et manuscrits. Paris, A. Picard, r92b, 2 vol. in-4".
(g) Voy. P. CaxoN, La Coatre-Tiévolution en juin-jaillrt r78~, loc. cit.
seulement par des torrents de sang que nous aurons quelque espoir d'avoir une constitution plus libre il faut que celle-ci soit établie, car l'ancien gouvernement est rivé à des abus insupportables. Il convint entièrement avec moi que les propositions de la Séance royale, bien qu'elles ne fussent pas suffisamment satisfaisantes, auraient dû être la base d'une négociation, qui aurait assuré par degrés tout ce que les a~fMS pour)~M< KOMS donner, en les SM/~fMSM< aussi victorieuses que possible. La 6û~S~, –– car la &OM~~6 est tout, –– ~a&t<~ M~M~~j avec MM gcH:'ememeft< nécessiteux Cf)?Kw;e le nôtre, aurait obtenu, ~'«Ke après l'atttre, toutes les choses que MO~S ~S~t'OKS tous. Avec la ~M~ Dieu sait ce qui arrivera et, si 7i0~~5 réussissons, le 5~CC~S ~?MPMC pourra 7?0~ ~M'~ë?' France aura sans doute ~f~C~OfMK'aKSSOM~~t~, COM~K~ en a ëM l'Angleterre. Metz est sans conteste la ville la moins chère ob. j'aie été. La table d'hôte est de 36 sous par tête, vin compris. Nous étions dix, et nous avons eu deux services et un dessert, de dix plats chacun, et ces services abondants. On peut en dire autant du souper j'ai fait le mien avec une pinte de vin et des < chaudiës )) (i), pour 10 sous pour le foin et l'avoine du cheval, 25 sous et, pour le logement, )ien ma dépense fut donc de 71 sous par jour, ou 2 sh. 11 d. i /z avec la table d'hôte pour le souper, eue aurait été de 97 sous ou 4 sh. i /z den. Et, en outre, beaucoup de politesse et un bon service (2). Pourquoi, en France, les auberges les moins chères sont-elles aussi les meilleures ?
Le pays jusqu'à Pont-à-Mousson a partout une fière allure. La rivière de Moselle, qui est considérable, coule dans la vallée, et, sur les deux rives, les collines sont hautes. Près de Metz, il y a les restes d'un aqueduc, qui fait traverser la Moselle aux eaux d'une source il y a beaucoup d'arches conservées sur ce côté, et entre lesquelles ont été bâties des (r) Saus doute pour é~h..dé,, u sorte de 1,~ig.~ts.
(=) L'Hfitel du qui plus, se trouvait au n~ de la rue du Faisan, Des GKî'~M couvert et siècle, reproduisent ce passage d'Arthur réputée. Des Guides rle b4etz, du xrxa siècle, reproduiseut ce passage d'Arthur Young.
maisons de pauvres gens. A Pont-à-Mousson (i), M. Pichon, le subdélégué de l'intendant, pour qui j'avais des lettres, me reçut poliment, satisfit à mes questions, ce que sa charge le mettait à même de faire, et me mena voir les curiosités qui, dans la ville, en méritaient la peine. Elle n'en contient pas beaucoup l'école militaire, pour les enfants de la noblesse pauvre, etleco!~6K~a!ëP~?~p?:~(2) [le couvent des Préntontrésj, qui a une très belle bibliothèque, de 100 pieds de long, sur 25 de large (i). On me présenta à l'abbé comme un homme ayant quelque connaissance en agriculture. i~ milles. 15 juillet. Mon attente était grande en arrivant à Nancy, car j'avais entendu dire que c'était la plus jolie ville de France. Je pense que, somme toute, ce n'est pas une réputation usurpée, si l'on considère la construction, la régularité et la largeur des rues. Bordeaux est beaucoup plus magnifique Bayonne et Nantes sont plus vivants, mais il y a une plus grande moyenne de qualités à Nancy presque tout est bien, et les constructions publiques sont nombreuses. La Place royale et Je quartier qui y touche sont superbes (3).
lettres de Paris Tout est trouble Le ministère renvoyé on a ordonné à M. Necker de quitter le royaume sans bruit (4). (r) Ch.-1. de cant-, aw. de Nancy.
(2) C'était l'abbaye des cliavoines régulier5 de Sainle-Marie de Ilont-LMousson) qui, au xcrC siècle, jusqü'eu x9o5, fut transformée en petit séminaire. 7'abhaye avait une belle chapelle et la bibliothèque était ornée de boiserie; remarquables. Tous les renseignements sur llICtz et Pont-a-Mousson, que l'on vient de lire, sont dus à l'extrême obligeauce de M. P. d'Arbois de JUbail1ville, archiviste de la :1oselle.
(3) C'est entre 1748 et 1756 que furent créées les places Royale et StamsJa~ et que tout le quartier fut E'11lbelli. L'architecte fut E11lmanuel H~n:: (Clir. 1-FisTER, Histaire de W ncy, t. III, pp. 465 et sqq.). Le lieutenant de police Durival, entre r76o et. :r768, se Prcoccupa de la et de la salubrité de la ville (/j t. III, pp. 59o et sqq.).
(4) Sur les évéuements de Paris et la tentative de conire-révolution, v·ov. P. C.9aoN, op. ext. Il y a bien eu, des la fin de juin, une concentration de troupes, une véritable petite armée, réunie sous le cOn1mandemeutdu maréchal de Broglie. bIais celui-ci voul.uit rester sur la le le Roi .ait pas autorisé, d'ailleurs, l'effusio1~ du sang. Le parti de la Cour est toujours aussi inhabile il désirait certainement la diswlution ou la dislocation de l'Assc11lblée craignant l'insurrection et voulant s'emparer du pouvoir, il précipita le renvoi de Necker de là, la révolte de r~ris, la prise de la Bastille et le triomphe de l'a:;sôJlblêe. Voy. aussi Fr.nnt~rn~xorT, Ln du xq lxxallet, Paris, iS~o (Société de l'histoire de la Révolution).
L'impression sur le peuple de Nancy était considérable. J'étais avec M. Willemet, quand ses lettres arrivèrent, et, pendant quelque temps, sa maison était pleine de gens venus pour se renseigner tous s'accordaient à penser que c'étaient de fatales nouvelles et qu'il en résulterait de grands troubles. N Quel sera le résultat à Nancy Tous ceux à qui je posais cette question faisaient la même réponse 'r 2VM~ sommes MM~ M'~ de province, nous devons attendre ~OM~ voir ce que l'on fait Paris; mais tout est à craindre du ~e«~e, parce que le pain est si cher que le ~ett~c <tMM)'< de faim et ~«'e<t conséquence il est ~<!Ï à se sotslever t. – C'est le sentiment général on est presque aussi ému qu'à Paris, mais on n'ose ni bouger, ni s'agiter on n'ose même pas avoir une opinion personnelle avant de connaître celle de Paris, de sorte que, s'il ne s'agissait pas d'uu peuple affamé, on ne songerait pas à remuer (l}. Voilà qui confirme ce que j'ai souvent entendu remarquer, que le ~J/tc~ n'aurait pas produit la révolution, s'il n'avait pas été accompagné de ta cherté du pain (2). Cela ne montre-t-il pas l'influence extrême des grandes villes sur la liberté de l'espèce humaine ? Sans Paris, je doute que la Révolution, qui a une marche rapide en France, eut pu prendre naissance. Cc n'est pas dans les villages de Syrie ou du Diarbekir que le Grand Seigneur entend d des murmures contre son autorité; c'est à Constantimople qu'il est obligé d'user de ménagements et de n'exercer le despotisme qu'avec prudence. M. Willemet, qui est démonstrateur de botanique, me fit (l) SUT l'état de 1.1 Iotraine, à la veille de !a Révolution, voy. la thèse de 1'abbé (depuis Œlrdinal) nlnninar, L'areeierc wtig~~rae daavs 1uz provimcc de Lor- n,n:rxc c6 Ifar·roi.v, 1'ari~, lr-)7t1, 3e êùitiuIl, Yaris, u9o9.
Il Il avait, en effet, une grande misère, produite surtout par les désastres de l'hiver de r;65-r7Sq. Sur les de cet hiver, voy. le Conyte J< de Broussonnet à la Séance de la Société fl'A~ncultuïC de décembre 1789 Cet hiver a apltorté la destruction dans nos campagnes. tout moment, nos c:orrespoud;;1.nts nous ont de nonveaux malheurs- Ié destruction presque entière des racines que le froid avait été chercher à plus d'uu pied sous terre. Ici, la perte des arbres frnitiers et forestiers en quelques endroits, plus d'espoir pour les vignerons dans les provinces les pins heureusement situées, presque plus d'oliviers; une mortalitc presque totale des poissons dans les étangs, les moulins immobilisés par les glaces ou Par le mnnquc de vent; partout une consommation irréparable des combustibles tels furent les effets cruels de cet hiver désastreux (cité par Louis ~.YSSY, 0~. cit., p. 369).
voir le Jardin botanique, mais celui-ci est dans un état qui marque le manque de ressources (i).Il meprésentaàM.Durivat(2), qui a écrit sur le vin et me donna l'un de ses traités et deux de ses études sur des questions de botanique. Il me conduisit aussi chez M. l'abbé Grandpère, amateur d'horticulture. Celuici, dès qu'il sut que j'étais Anglais, se mit dans la tête l'idée bizarre de me présenter à une dame, ma compatriote, qui avait loué, me dit-il, la plus grande partie de sa maison. Je m'élevai contre l'inconvenance de cette démarche, mais en vain l'abbé n'avait jamais voyagé il pensait que, s'il était aussi éloigné que l'Angleterre l'est de la France (les Français, en général, ne sont pas forts en géographie), il serait très heureux de voir un Français, et, attribuant à cette dame le même sentiment, qu'elle serait contente aussi de voir un compatriote, qu'elle n'avait jamais vu et dont jamais elle n'avnit entendu parler. Il sortit et n'eut pas de cesse qu'il ne m'ait conduit dans son logement. C'était la douairière Lady Douglas elle était sans affectation et eut la bonté de ne pas se choqr-ei de cette étrange intrusion. Elle n'était à Nancy que depuis quelques jours et avait avec elle deux filles charmantes, ainsi qu'un beau chien du Kamchatka elle était très émue de l'avis que lui avaient donné ses amis de Nancy que, très probablement, elle serait obligée de partir, car le renvoi de M. Necker et la nomination du nouveau ministère provoqueraient des troubles si effroyables qu'une famille étrangère trouverait la situation aussi dangereuse que désagréable. ï8 milles.
16 juillet. A Nancy, toutes les maisons ont des gouttières et des tuyaux en plomb, ce qui rend la promenade dans !es (r) Rémy'Vil1emet (mort eu était, cn effet, en ~~88, démonstrateur de botanique à la Faculté de l'.iédecine de Nïtiiey. n devint plus tard professeur de botanique à l'f~cole Cell traIe, puis il fit un cours de botanique art Jardin Botanique, qui avait été créé en 175B. Voy. Chr. PFISTER, Lfiçtùii6 de Nancy, t. ÏU, pp. 801-802.
(s) Claude Lutton, dit Durival (1728-1805), avait été secrétairp-greffief des Conseils d'État de Lorraine. Il écrivit, sur La Viçne, un mémoire, couronné par l'ACadémie de Metz, en 1776. Son frère ainé, Jean-Baptiste, lieutenant général de police de Nancy (1760-1778), J1Ublia une Desers~t%on de la Lorrairne ad du jBor~oM, 4 vol. in-4°, 1778 à 1783.
rues plus facile et plus agréable c'est aussi un accroissement de consommation, politiquement utile. Cet endroit, comme Lunéville, est éclairé à la manière anglaise, au lieu d'avoir des lampes suspendues au milieu des rues, comme dans les autres villes de France (l). Avant de quitter Nancy, je dois mettre en garde le voyageur imprudent contre l'Hôtel f~m. à moins qu'il ne soit un grand seigneur, avec de l'argent à n'en savoir que faire un mauvais dîner, 3 livres, et, pour la chambre, autant une pinte de vin et un plat d'échaudés, 20 sous, au lieu de 10 qu'ils me coûtèrent à Metz. En outre, je fus si mécontent d'~ per~icc que je transportai mes quartiers à l'.H~<~ des Halles (2), où, à table d'hôte, j'eus la compagnie d'officiers agréables, deux services et un dessert, pour 36 sous, avec une bouteille de vin, la chambre 20 sous; comme bâtiment. cependant, l'Hôtel d'Angleterre (3) est très supérieur; c'est la première auberge de la ville. Le soir, à Luuéville. les environs de Nancy sont agréables. 17 milles.
17 juillet. I,unévilte étant le séjour de M. I,azowski, le père de mon très estimé ami, qui était prévenu de mon voyage, j'allai le voir dans la matinée il me reçut, non seuleruent avec politesse, mais avec hospitalité, avec une hospitalité que je commençais à croire inconnue dans cette partie de la France. Depuis Mareuil, j'avais été si déshabitué d'être l'objet d'attentions de cette sorte qu'elles excitèrent en moi une série de sentiments assez agréables. Une chambre était préparée pour moi, que l'on me pressa d'occuper on me pria à dîner et l'on m'invita à rester quelques jours. M. I~azowski me présenta à sa femme et à sa famille, notamment à M. l'abbé Lazowski, qui, avec la vivacité la plus obligeante, se chargea de me montrer ce qui méritait d'être vn (~). Dans une (1) C'est en n77o que l'on remplaça les lanternes par des réverbères, éclairés l'huile (Chr. FnsTER, t)/). <:tt., t. m, p. ;S6).
(2) I] était situé rue Nouvelle (depuis lue des Michottcs) il a disparu d~s Ics premières années du xrxe siRcle.
(3) Situe rue de la Poissonnerie il est devenu, sous la Révolution, l' f~' 'ft[Mef; et existe sous cette enseigne jusqu'en tçog.
(4) Le père, Jean-Baptiste né en Pologne, à Ciechanowiec, en '714, était d'humble extraction, tout à fait illettré, et il ne fut jamais à la
promenade que nous fîmes avant le dîner, nous visitâmes l'établissement des orphelins, bien ordonné et bien dirigé. Lunéville a besoin d'établissements semblables, car elle n'a pas d'industrie et, par conséquent, est pauvre on m'assura que la moitié de la population, soit dix mille âmes, est indigente (i). Lnnéville est bon marché. Les gages d'un cuisinier sont de 2, 3 ou 4 louis ceux d'une servante, capable de coiffer, 3 ou 4 louis, d'une servante ordinaire, un louis. Le loyer d'une bonne maison, 16 ou 17 louis des logements de quatre ou cinq chambres, quelques-uns de petites dimensions, 9 louis. Après dîner, visite chez M. Vaux, dit Pomponne (2), ami intime de mes amis chez lui, je fus reçu aussi avec un mélange de politesse et d'hospitalité, et l'on me pressa si vivement de venir dîner le lendemain que j'aurais certainement accepté l'invitation, pour le plaisir de causer plus longtemps avec un homme plein de bon sens et cultivé, et qui, quoique avancé en âge, a le don, par sa bonne humeur, de rendre sa société universellement agréable. Cependant, je fus obligé de refuser toute la journée, j'avais été hors de mon assiette. La chaleur d'hier fut suivie, après quelques éclairs, par une nuit froide, et je couchai, sans m'en apercevoir, avec la fenêtre ouverte j'ai pris froid, je suppose mes os m'en avertissent. Je me lie avec les étrangers aussi aisément et vivement que qui que ce soit c'est une habitude que de nombreux voyages ne manquent pas de donner mais être malade en leur société Cour de Stanislas que: chef pot, contr6leur de l'office. Mais quelqucsuns de ses nombreux enfants <llTh'i'1"l'nt zn la lwtmid.l\ te1:; T\!nximi1]('n et Claude (voy. ci-dessus). L'abbé I.azowski (Jean-Haptiste), qtii vivait avec ses parenls, ordonné prêtre en I¡5,¡, était prieur de S;:Ünt-[onmd, pr0s el' Ali1;irCI1, avcc un revenu de 6 000 H-re<j, 11 mountt en 1<')44. chanoine honorai c de Saint-ltü Voy. P. 13o~É,, Lee cour p7oloataise de Z.!rxvzv.f7le (tllérrroir~s de ia Socivtc d',9rcJr,éadogie Icrraia2c, t. l,XVI, 1926, pp. 3oq_ et sqq.). La maison de Lf1.zowski, achetée en 1785, fJU prix de ro 000 était située rue- Bat1<:îudon.
(r) Lunéville souffrait beaucoup d'avoir perdu sa Cour, à la mort du roi Stnnislas. Et, d'autre part, il y avait fort peu d'industi-iesdans tfm te la Lorraine voy. Georges HOT1'ENGER, L'étnt écostorrcigve de la Lonadvte au 7endes~rabn. de Úi R6ooRtio-n, Nancy, 1925. Sur l'état économique de la I,orraive 2ü 5Vm° sÜ> Ve, voy. C"~t llexrrzçv, L'a~xeietx régirae en, 1 3e edition (la Ire E~dition. d.e: 18,r¡, 1'5t unc thèse de doctorat ès lettresl.
(2) C'est Antoine DevâUx, dit PaBpau (1712-1796), poète et ancien lectcur du foi Stanislas. Voy. Pierre BoyË, op. ci~.
serait eKtKtyaM~(s:'c) (l) on provoque de leur part trop d'égards et on abuse de leur humanité. Cela me détermina à me dérober aux désirs, tout à la fois, de MM. Lazowski et de M. Pomponne, ainsi que d'une daine américaine, jolie et agréable, que je rencontrai chez ce dernier. Son histoire est singulière, mais très naturelle. Elle était Miss Blake, de New-York ce qui l'avait amenée à. la. Dominique, je ne sais; mais le soleil n'a pas altéré son teint un Français, M. Tibalié (2), en s'emparant de cette île, la fit prisonnière, et lui-même devint son captif il en tomba amoureux et l'épousa, puis amena sa conquête en France et l'établit dans sa ville natale de Lunëville. le régiment, dont il est le major, se trouvant en garnison dans une province éloignée, elle se plaignait de n'avoir pas, en deux ans, vu son mari plus de six mois mais, ayant la société de trois enfants, elle s'est réconciliée avec une vie si nouvelle pour elle. M. Pomponne, qui est, m'affirma-t-elle, l'un des meilleurs hommes qui existent, a chaque jour de la société chez lui, moins pour sa satisfaction personnelle que pour son agrément, à elle. Ce gentilhomme est un autre exemple, aussi bien que le major, de l'attachement que l'on éprouve pour son lieu de naissance il est né à Lunéville servant le roi Stanislas dans une charge respectable, auprès de sa personne, il a beaucoup vécu à Paris, et avec les gran ds il a en des premiers ministres de l'Ëtat pour amis intimes mais l'amour du ~a/f Sf)~;<H le fit revenir à Lunéville, où, depuis bien des années, il a vécu, aimé et respecté, entouré d'une élégante collection de livres, parmi lesduels les poètes ne sont pas oubliés, car lui-même n'a pas peu de talent pour traduire ses impressions en vers agréables. Sous les portraits de ses amis, il a quelques couplets, qui sont jolis ct aisés. Cela aurait été pour moi un grand plaisir de passer quelques jours à Lunéville une agréable invitation m'était faite dans deux maisons, ou j'aurais joui d'une réception amicale et charmante. Mais, c'est la misère des voyageurs (r) ~n français davs le tex£e.
(z) Frauçois-Hubert de Thiba~lier de lVOnville, d'une famille originaire de 1'Anjou, major du régiment de Provence-Iufanterie.
d'être en butte à des accidents qui se mettent au travers des moments ou l'on se préparait à la joie, et, en d'autres cas, c'est le plan du voyage qui ne concorde pas avec tes projets dont on se promettait du plaisir.
tS juittet. –A Héming, après avoir traversé un pays sans intérêt.
19 juillet.-Vers Saverne, en Alsace. Le pays, jusqu'à Phalsbourg, une petite ville fortifiée, sur la frontière, est tout à fait le même qu'auparavant. I,es femmes en Alsace portent toutes des chapeaux de paille, comme elles en portaient en Angleterre ces chapeaux protègent leurs figures, et ils devraient abriter quelques jolies paysannes, mais je n'en ai pas encore vu. En sortant de Phalsbourg, on trouve des huttes assez misérables elles ont des cheminées et des fenêtres, mais leurs habitants sont dans la plus grande pauvreté. De cette ville à Saverne, tout est montagne, avec des bois de chênes la descente est rapide et la route fait des lacets. A Saverne, je me trouvai, selon toute apparence, en pleine Allemagne depuis deux jours, il y avait une grande tendance au changement, maisici il n'y a pas une personne sur cent qui prononce un mot de français; les chambres sont chauffées avec des poêles le fourneau de cuisine est haut de ou 4 pieds, et trois ou quatre détails montrent que vous avez affaire à un autre peuple. Un regardant une carte de France et en lisant des histoires de I~ouis XIV, on ne comprend pas sa conquête ou sa capture de l'Alsace, comme lorsque l'on y voyage traverser une grande chaîne de montagnes, entrer dans une plaine habitée par un peuple totalement distinct et différent de la France, avec des mœurs, un langage, des idées, des préjugés et des habitudes complètement différents, cela donne, de l'injustice et de l'ambition d'une telle conduite, une impression beaucoup plus forte que lorsque l'on en lit le récit les choses sont beaucoup plus puissantes que les mots (l). 2 milles. (r ) En ce qui les campagnes, il est bien vrai qu'ou y- parl~.it guère que le dialecte alsacien, d'origine germanique dans les villes, au contraire, le
20 juillet. Vers Strasbourg (r), en traversant un pays, qui présente l'un des plus riches tableaux de fertilité et de culture que l'on puisse trouver en France, sans autre rival que la Flandre, qui, cependant, l'emporte encore sur lui (2). J'arrivai en un moment critique, oit je pensais me rompre le cou un détachement de cavalerie, avec des trompettes, d'un côté, un autre, d'infanterie, avec des tambours battants, de l'autre, ainsi que les hourras d'une grande foule, effrayèrent ma jument française, et j'ai eu beaucoup de peine à l'empêcher d<! fouler aux pieds Messieurs du Tiers E<«<. En arrivant à l'hôtel, j'ai appris des nouvelles intéressantes sur la révolte de Paris. Les gardes /~M~tts~ se réunissant au peuple la faible confiance dans les autres troupes la prise de la Bastille et l'institution de la milice &OM~g'po~s,' en un mot, le renversement absolu de l'ancien gouvernement (3). Toutes choses ctant maintenant décidées, et le royaume étant absolument entre les mains de l'assemblée, elle a le pouvoir de faire une nouvelle Constitution, telle qu'elle le jugera à propos, et ce sera un grand spectacle de voir, dans ce siècle éclairé, les représentants de vingt-cinq millions d'âmes siégeant pour construire un nouvel ordre de choses, un édifice de liberté meilleur que ce que l'Europe a jamais présenté. Il s'agit maintenant de voir si l'on copiera la constitution anglaise, affranchie de ses défauts, ou, si, partant de la théorie, on construira quelque chose d'absolument spéculatif dans le premier cas, ils feront français beaucoup répandu, du moins dans la classe bourgeoise. Vay. Perdinaad Huvvo2, Histoire rle la. Imague jraanfaise, VII, r9a6, pp. 278 et sqq. e1. OBE!ŒIN, Observatioscs cooncernant Ie patois rt les ~na~ans des gercs de la canxhagoce, Strasbourg, n;9 Sur l'_llsace a» :xvrae ~:iède voy, BOI1FM.NN, Histoire f.-tkfMf, raris, nji2 siècle, publ. m; Af''7J'- itMe (BiM. de tËcote ilistoire de l'Alsace, Paris, 1912 L'Alsace axn i~Vll~' si2cle (Eit>1. de l'École des Hautes KRDG~lV,sSE, L'ALsate ax~aw~t r^,8g, Paris et Colmar, ~876. (1) Sur Strasbourg, voy. 12. I:ross, fl islaire de 1922. (z) Vu3~. ,%ourrza~l i, toeervcée sle Lazctaski, 1,1'. l L-L2. 1,~t~, w.-i dÜ:;tiugi..u:. dans la Haule-Alsace, la région située au dclfn de l'Ill, qui est lieu fertile, caillouteuse qui plus de seigle de froment, du et la 5~t.él à qui a est dcs plus et produit font ahondaut- tuent». ra Basse-A!saue est encore plus riche i ç'c:st elle qu'Artlur Young voit en premier. r"
3) Sur ces événements. va). FU.M~IERMON1. ojn. cit. et l'. CATION, oj~, tü. Sur le rôle des capitalistes dans l'insurrection, l'article d'Albert ï'tAiBmz dans les ,4~t~s At~t~. de ~t~. /r., ÔE 1926.
le bonheur de leur pays dans le second, ils le précipiteront probablement dans des confusions inextricables et dans les guerres civiles, peut-être pas au moment présent, mais certainement dans l'avenir. Je n'entends pas dire que les députés doivent quitter Versailles s'ils restent sous le contrôle de la populace armée, il leur faut édifier un gouvernement qui plaira à cette populace mais ils seront assez sages, je suppose, pour se retirer dans quelque ville du centre, Tours, Blois ou Orléans, où leurs délibérations puissent être libres. Cependant, l'esprit révolutionnaire de Paris se propage rapidement il est ici les troupes qui ont été sur le point de me faire rompre le cou sont employées à surveiller le peuple, qui donne les signes d'une révolte prête à éclater. On a brisé les vitres de quelques magistrats, qui ne sont pas populaires (i), et une grande foule, assemblée en ce moment, réclame à grands cris la livre de viande à 5 sous (2). Ils ont un cri qui les mènera bien loin Point ~H~f~ ~n''en./ les .E~R (~).
Visité M. Hermann, professeur d'histoire naturelle à l'Université de Strasbourg (~), pour qui j'avais des lettres il répondit à quelques-unes de mes questions, et, pour les autres, me présenta à Zimmer, qui, ayant quelque peu pratiqué l'agriculture, y était assez entendu pour me fournir quelques renseignements de valeur. Visité les bâtiments publics et, ayant traversé le Rhin, j'ai pénétré un peu en Allemagne, mais aucun trait nouveau ne marque un changement l'Alsace, (il Et notatrt·_nent de I'niiini-istre Lcmp, l'un des magistrats les plus détestés. Voy. ]~d. K~i~, ~tf: ~'Af.~s/ [~i~ .S'o; (juilic-t i;Sg), dans la Hsvue lcaaturiqaec, an. ~913, t. CSY, p. '15.
impopulaire, et couLie laqueUe avait prot.cstc aussi la corpoi-atiou d~s bouimpopulaire, et coutre laquelle avait protcslé aussi la uorporatiou des bou- cliers.
(3) En frznçais dans le t~xte.
(4) Jeau Hermann (173.3.¡;oo), dD'~tcur cu médecine et en philo;ophic, fnt en r779, professcur ùe logiyue de 1l1.étaphysÎque, en r7Sz, de eu n7d:l, de botanique et clûutie à l'üuiversité. F,n r7g5, il devint professeur de hotanique et mati~1"c medir;alc à J'L,cole de et, cu :nCtne temps, depuis r796, il l'histoire aaturetle 9 ï'Lcule Ccntrale de Stmsbcmrg. II a Fonda·. le musie d'liistoire naturelle et 1e jardin botanique de Strasbourg. Voy. Ed. SrrxM- L~c~n~t; de &K~m/ A<M~ cédèbres de d'Ads,ace, t. l, Rixheim, I909, et surtout o. BERGEl<EVRAUL1: .4ramalzs des ~prn)esseuvs des Acadcrnies et L-nivarsâtés adsacieatnes, Natlcy,18g: Cf. T,AUTil, Vie de J. ~<i~:); 111-8°, Strasbourg, .[Soi.
c'est l'Allemagne, et le grand changement se produit quand on descend des montagnes. I/extérieur de la cathédrale est beau, et la tour singulièrement légère et splendide elle est bien connue pour être l'une des plus hautes de l'Europe elle domine une plaine grandiose et riche, que traverse le Rhin, qui, à cause du nombre de ses îles, a l'aspect d'une suite de lacs, plutôt que d'un fleuve. L,e monument du maréchal de Saxe, etc., etc. Je suis embarrassé par mon projet d'aller à Karlsruhe, la résidence du margrave de Bade depuis longtemps. j'avais l'intention de le faire, si je n'en étais pas à plus de 100 milles, car il y a certains traits dans la réputation de ce souverain qui éveillent en moi ce désir (i). Il a établi dans une grande ferme M. Taylor, de Bifrons, dans le Kent (2), dont je décris l'exploitation agricole dans mon Voyo'~e dans /\4-Kg~~7Tg f~'ïc?!~e,' et les économistes, dans leurs écrits, parlent beaucoup d'une expérience qu'il a faite, selon la méthode de leur fatras physiocratique (3), expérience qui, quelque erronés que soient leurs principes, marque beaucoup de mérite chez ce prince. M. Hermann me dit aussi que le margrave a envoyé une personne en T~spagne acheter des béliers, afin (1) On connaît les relations de ce monté sur le trône en :1748, f-vec tes économL~tcp et physiocrates. Voy. KNIES, Cc?-~s/'oj~Mc<:f~H~Friedrich de Bade avec le marquis de A4rora6eau etdu I~osttde Nemours. Ils'était efforcé d'appliquer les doctrines des physim:ro.\te5, d'établir la liberté du commerce des graius, d'attcnucr 1es monopolcs commcrciau1! et surtout de favoriser les progrès de t'a~riculture, en encourageant les défnchcmcnt-s ctl'mlroduction des prairies artiticictlcs. 11 tenta aussi d'aviéliorer la condition des paysans. du. moius sur ses domaine:) de x 733 à 1791 il supprima Je servage et tO'.lte5 ses manifcstation: diminuu les corvées et même les transtorma en redevance,> pécuniaires. 011 c01l1prend ql'l'Arlhur Young ait eu de ~a sympathie pour le margrave de Dadc. Voy. I~idwig BAUER, ~a~MC~te ~Mf~ t~. X~/fl~' y;). 1896 (FubJ. du Séminaire des Sciences sociales de Strasbourg) et Hem'! SËE, jK~MtsSë ~M!f ~~tot~g ~( t-J~Me agraire ~a li:nropc aux .YY'Llln el .L. siècfes, Yaris, U)2!, J'1). 21;1-1. (2) Arthur Young devait rencontrer Taylor n Bolonne, le 12 octobre 1789 (FoyagM ~t;s~ ~ttEs/~a~); trad.I.csage.pp. ?'3-?4) oit est superbement 1ogC~ au palais Zampieri, où il passe doucement sa vie au milieu de sa charmante Voyageant en Allemagne, il s'était lait connaître du margrave de Bade par son eutliousiasme t ce puince lui avait donné une deses fermas a diriger. une Mptoita.tiou de 500 acres. Il parvint à son but, améliora sa pendant quatre ans et eût continué le faire, au grand avantagc du pays, si les et d'esprit libérât que leur maître. &
(3) Dans l'édition de I794-, la phrase est ainsi transformée Les écono- mistes, dans leurs écrits, ou plutôt dans leur fatian physiocratique, arlent beaucoup.». n.
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d'améliorer la laine j'aurais désiré qu'il eût fixé son choix sur quelqu'un capable de comprendre ce qu'est un bon bélier, et c'est ce qu'un professeur de botanique n'est pas à même de bien faire. Ce botaniste est la seule personne que M. Hermann connaisse à Karslruhe, et par conséquent ne peut me donner de lettre de recommandation pour cet endroit. Comment, inconnu de tout le monde, puis-je me rendre à la résidence d'un prince souverain, car M. Taylor l'a quitté ? C'est une difficulté apparemment insurmontable. 22 milles et demi. 21 juillet. J'ai passé quelque temps au cabinet littéraire, à lire les gazettes et les Journaux, qui donnent le récit des événements de Paris, et je me suis entretenu sur la présente révolution avec des personnes de sens et d'intelligence. L'esprit de révolte gagne les diverses parties du royaume le prix du pain, partout, a prédispose la populace à se livrer à des violences de toutes sortes à Lyon, il y a eu des troubles aussi furieux qu'à Paris, et il en est de même dans beaucoup d'autres endroits le Dauphiné est en armes et la Bretagne, en complète rébellion. On pense que le peuple poussé par la faim sera entraîné à la révolte, et, s'il trouve des moyens de subsistance autres que ceux que fournit un honnête travail, tout est à redouter. Tant il importe pour un pays, pour tous les pays, d'avoir une bonne police des grains, une police, qui, en assurant un haut prix aux cultivateurs, encourage assez sa culture pour garantir, en même temps, le peuple contre la famine. Mon souci au sujet de Karlsruhe a cessé le margrave est à Spaw [Spa] je ne puis penser à y aller.
I~e soir. J'ai été témoin d'une scène curieuse pour un étranger, mais effrayante pour des Français qui réfléchissent. Bn traversant la place de l'Hôtel de Ville, je vis la foule briser les vitres avec des pierres, malgré la présence, sur la place, d'un officier et d'un détachement de cavalerie.
M'apercevant que non seulement le nombre des émeutiers s'accroissait, mais que leur audace grandissait de moment en
moment, je pensai qu'il valait la peine de rester pour voir comment cela finirait je grimpai sur le toit d'échoppes, situées en face du monument contre lequel ils s'acharnaient. I,à, je vis commodément toute la scène. Se rendant compte que les troupes ne les attaqueraient qu'en paroles et en menaces, ils devinrent plus violents; ils tentèrent avec fureur de mettre la porte en pièces avec des leviers en fer et ils placèrent des échelles pour atteindre les fenêtres. Après environ un quart d'heure, ce qui permit aux magistrats assemblés d'échapper par une porte de derrière, ils enfoncèrent la porte et se précipitèrent comme un torrent dans l'édifice, aux applaudissements universels des spectateurs. Aussitôt, une pluie de volets, de châssis, de chaises, de tables, de sophas, de livres, de papiers, de peintures, etc., s'abattit de toutes les fenêtres du palais, qui a une longueur de yo à 80 pieds puis, ce fnt une averse de tuiles, de lambris, de balustres, de pièces de charpente, de tout ce qui, dans un bâtiment, peut être détaché par la force. Les troupes, à cheval et à pied, restaient spectatrices impassibles. D'abord, elles étaient trop peu nombreuses, puis, quand elles le devinrent davantage, le mal était trop avancé pour qu'il pût être possible défaire autre chose que de garder toutes les avenues, en empêchant les gens de pénétrer dans le centre de l'action, mais en permettant à tous ceux qui le voulaient de se retirer avec leur butin en même temps, on plaça des gardes aux portes des églises et de tous les monuments publics.
Pendant deux heures, eu différents endroits, je fus spectateur de la scène j'étais moi-même à l'abri de la chute du mobilier, mais assez près pour voir un beau garçon d'environ 1-t ans, écrasé mortellement, alors qu'il était en train de passer du butin à une femme, que je suppose être sa mère, étant donnée l'horreur peinte dans son attitude. Je remarquai divers soldats, avec leurs cocardes blanches, au nombre des pillards et qui excitaient la populace sous les yeux des officiers du détachement. Il y avait dans la foule des gens si convenablenient habillés que je les regardai avec quelque surprise on détruisit les archives publiques les rues environnantes étaient
jonchées de papiers cela fut un méfait inutile, car il ruinera bien des familles qui n'ont aucun rapport avec les magistrats (i)-
22 juillet. Schelestadt. A Strasbourg et dans le pays que je traversais, les femmes portent leurs cheveux relevés en toupet sur le front, et formant par derrière une tresse circulaire, épaisse de trois pouces cette coiffure très curieuse est de nature à nous convaincre qu'elles y passent rarement le peigne. On ne peut peindre cette coiffure que comme le n:WMS de colonies vivantes, qui jamais ne m'approchent (ces femmes ne se distinguent pas par trop de beauté) sans que je ne me gratte la tête, en éprouvant des sensations de démangeaison imaginaire. En ce pays, dès que vous sortez d'une grande ville, tout est allemand les auberges ont une grande pièce commune, beaucoup de tables avec leurs nappes toutes prêtes pour le service, où tout le monde dîne les gens de la société aux unes, les pauvres aux autres. La cuisine est également allemande le sc/;M~ (2) est un plat de j ambon et de poires cuites; on dirait un mets pour le dîner du diable, mais, en le goûtant, je fus surpris de le trouver mieux que passable. A Schelestadt, j'ai eu le plaisir de trouver le comte de la Rochefoucauld, dont le régiment (de Champagne), dont il est second major, est ici en garnison. Il n'est (i) le récit d'Arthur YOU!1g p:rraît très eeact et témoigne de ses qualités d'obsetvatiou. Le:$ autres docmneuts ducrivent la qui s'est passée à peu près de Ifl11lême façon; mais il est le signaler la mort du jet11lc garçon écrasé. Il note que les troupes ctaicnt Cort pcu nombreuses sur la place, con- trairement à l'aifimuation de certains contemporains. Il se rend bien compte que les troüpcs n'ont pas dé cmploy-cs ù rêpriw.er ut il iemarqite que, parmi les émeutiers, il y avait des gens fort bien vêtus. 12. lteuss (op. cit.), apl-ës une ctude tr~s attentive des sources, établit que sans doute ]e pctipte ét;Üt prédisposé 3 la révolte par la cherté de la vie et qujil y avait, dans la ville, tin lw:-collteutclllent géuéral contre l'oligarchie du a hia~istrat 1), des cificiers -rutés uuiqnement dans le pahiciat strasbourgeois. D'autre part, il pense qu'il y a C\1 des « lLlCnCU¡.s et que notamment le comde la plac~ Klîw~lill¡ yai m-ait des liaines de famille il assouvir contre le 31agistrat, ne fut pas dranger au le le c0111mandant en cbef, ttochamhcau, s'en n:11lit. eutièreumut a lui. Le 20 juillet, laruuuicipalité avait Üi.t droit aux r(Oc1amations des ha1>itauts mais, le 21 le le bruit courut qu'i 112 revenait Voy. décision c'est le mC-)tn- sans doute non spontané, qui ?0!<)'H6M ~f l'ii1cutc. Voy. au.=;si, dans lc sens, .ldricu Pm.avcx~x, 1_es journées de ;t~ ~0!~ l~S~ à ~M&m~g (~~Mf ~t~-t~t<?, fui. 192~, t. CXXXVIII, PP. 57 et S!)q.).
(2) Savs doute pour schuitzef.
pas d'attentions aimables qu'il ne me témoignât; c'était une réédition de toutes celles, si nombreuses, que j'avais l'habitude de recevoir de sa famille il me présenta à un bon cultivateur, qui me fournit les renseignements que je désirais avoir. 25 milles.
23 juillet. Ce fut une journée agréable et tranquille, avec le comte de La Rochefoucauld dmé avec les officiers du régijTieiit le colonel, comte de Loumené [I~omérue], neveu du car.dinal de Loménie, assistait au epas- Soupé dans le logement de mon ami il y avait un officier d'infanterie, un gentilhomme hollandais, qui avait habité longtemps dans les Indes Orientales et qui parlait l'anglais. Ce fut une journée réconfortante la société d'hommes bien informés, libéraux, polis et communicatifs a fait contraste avec la soM~c (i) stupidité des tables d'hôte.
24 juillet. Vers l~nsisheim, par Cohnar. Le pays est en général une plaine absolument plate, avec les Vosges très près sur la droite, à gauche les montagnes de Souabe, et une autre chaîne très éloignée, qui apparaît vers le sud. I,es nouvelles, à la table d'hôte de Cohnar, sont curieuses la Reine avait icrmé un complot, qui était sur le point de réussir elle voulait faire sauter l'Assemblée Nationale, au moyen d'une mine, et faire marcher immédiate!nt l'armée pour massacrer tout Paris. Un officier fTançai~, c;ui était présent, émit des doutes sur la vérité de ce bruit, mn~ aussitôt sa voix fut couverte par le nombre de ses contradicteurs. Un député l'avait écrit; ilsontvu la lettre et aucun doute ne peut être admis. Je southis vigoureusement qu'à prendre vue c'était une ineptie et un non-sens, une p:.tre inven-tioa. pour rendre odieuse une personne oui, autant que je le savais, méritait sans doute d'être rendue telle, mais certain ~meut pas par de semblables doyens s: l'ange Cabriel était descendu sur la terre et (i) .~n français dans le tcx!
avait pris une chaise à table pour les convaincre, cela n'aurait pas ébranlé leur foi (l). Il en est ainsi dans les révolutions un coquin écrit, et cent mille imbéciles croient ce qu'il dit. 25 milles.
25 juillet. A partir d'Ensisheim. le pays change ce n'est plus la plaine, mais des vues agréables et des inégalités de terrain sur tout le parcours jusqu'à Belfort mais, nulle part, de maisons isolées ni de clôtures. De grandes émeutes à Belfort la dernière nuit, la populace et des paysans, au nombre de trois on quatre mille, demandèrent aux magistrats de prendre des armes dans le dépôt comme oii le leur refusa, ils s'ameutèrent et menacèrent de mettre le feu à la ville ou ferma alors les barrières, et aujourd'hui le régiment de Bourgogne est arrivé pour protéger Belfort (2). M. Necker a passé aujourd'hui par cette ville, en se rendant de Bâle à Paris il fut escorté par cinquante bourgeois à cheval, et, à travers la ville, par la musique de toutes les troupes. Mais la période la plus brillante de sa vie est passée depuis le moment de son rappel au pouvoir jusqu'à l'assemblée des Etats, le sort de la France et des Bourbons a été entre ses mains. Et, quel que soit le résultat des présents troubles, la postérité les attribuera à sa conduite, car, incontestablement, il avait le pouvoir d'assembler les États selon le mode qui lui plairait il aurait pn avoir deux Chambres, trois ou une seule il aurait pu organiser les choses de façon à aboutir inévitablement à la Constitution d'Angleterre il avait tout entre les mains il avait la plus grande occasion d'édifier une architecture politique qui ait jamais été au pouvoir d'un homme les plus grands légis(r) Téütoigna;·e bieu int~rcss~nt de l'hnpopu7arith <Ic .aric-.lntniuettc. (2) M. Herzog, archiviste du Haut-Rhin, a bien voulu nous répondre que, sur celte émeute, o il y a, aux Archives, si peu de documents que les spéci, listes de cette époque, qui ont voulu s'en servir pour faire l'hisioire de cul incident, ont dû y renoncer. Ce seraieut plütbt les du blinistèrc ds la Guerre, qui pourraient fournir des détails sur cette question, conrrue sur Ln personnalité de de Ballonde, mumissah-e des guerres », dont il est queatinu plus loin. Sur les événements révolutiouvaires du Haut-Rhin, voy. VÉRONItÉVitLS, liistaro:e de la Révolutdoov davts le départemen,t dse l3aut-Rlais, zBGj-
-4- .r m··
lateurs de l'antiquité n'ont j amais disposé d'un pareil moment à mon avis, il l'a laissé échapper et il a abandonné à la fortune des vents et des flots ce à quoi il aurait dû donner i'impulsion, la direction et la vie (i).
J'avais des lettres pour M. de Bellonde, co)KmMM«fe de guerre (2) je le trouvai seul il m'invita à dîner, disant qu'il me ferait rencontrer avec des personnes qui me renseigneraient. A mon retour, il me présenta à M"'e de Bellonde et à un cercle d'une douzaine de dames, avec trois ou quatre jeunes officiers il quitta la pièce, pour se rendre auprès de Madame, princesse de je ne sais quoi, qui s'enfuyait en Suisse. J'aurais envoyé toute la compagnie très cordialement au diable, car je vis, au premier coup d'œil, quelle sorte de renseignements j'aurais. Il y avait une petite coterie dans un coin, qui écoutait les détails que lui donnait un officier, arrivé de Paris. Ce monsieur nous informa que le comte d'Artois et tous les princes du sang, à l'exception de Monsieur et du duc d Orléans, tout l'entourage des Polignac, le maréchal de Broglie et un ncmbre infini de gens, appartenant à la plus haute noblesse, s'étaient enfuis du royaume et étaient suivis chaque jour par d'autres (3) enfin, le Roi, la Reine et la famille royale, à Versailles, étaient dans une situation réellement dangereuse et alarmante, sans pouvoir compter sur les troupes qu'ils avaient auprès d'eux ils se trouvaient, en fait, plus prisonniers que libres. Ainsi, la Révolution s'est produite par une sorte de magie tous les pouvoirs, dans le royaume, sont détruits, excepté celui des Communes et il reste à voir quelle sorte d'architectes ils seront, pour reconstruire un édifice, à la place de celui qui, si merveilleusement, est tombé en ruine.
Lorsqu'on eut annoncé le souper, la société quitta le salon, (1) C'est toujours la même conception des choses, la même incompréhen- sion du sens réel des événements voy. ci-dessus.
(2.1 En français dans le texte. C'est COllll1lÜ;saire des gm·rres 1) qn'ilfaut dire. (3) Il s'agit de la première émigration. Beaucoup de nobles, et surtout de nobles de cour, passent à l'étranger un gland nombre de passeports furent ~uxe de du et juillet au mois de septembre. Cet exode pesa SA~NAC, commerce detuxe de Paris et accrut la misère de la capitale. Voy. Ph. SAGNAC, La Itlvolsa- "ûn, p. pi.
et, comme 'je ne m'avançai pas, je restai en arrière, jusqu'au moment ou je fus étrangement seul je fus un peu saisi du tour que prenaient les choses me trouvant dans cette situation extraordinaire, je continuai à ne pas avancer, afin de voir ce qui arriverait, au point où j'en étais. Alors, en souriant, je pris mon chapeau et sortis rapidement de la maison. Cependant, on me rattrapa en bas niais je parlais d'affaires, de plaisir, de quelque chose ou de rien du tout, et je me précipitai vers l'hôtel. Je M'aurais pas dû raconter ce fait, si ce n'avait pas été à un moment qui excusait ma conduite l'inquiétude et la distraction de l'époque doivent remplir la tête d'un homme – et, quant aux dames, que peuvent penser des dames françaises d'un homme qui voyage pour l'agriculture ? ag milles.
26 juillet. Pendant trente milles jusqu'à I~isle-sur-Doub-. (1/Isle-snr-le-Donbs) (i), le pays àpeu près comme auparavant mais, après cela, jusqu'à Baume-les-Dames, c'est tout eu montagnes et rochers, beaucoup de bois et maints tableaux agréables de la rivière, qui coule au pied. Tout le pays est dans 1~ plus grande agitation à l'uue des petites villes ou je passait-, on me demanda pourquoi je n'avais pas une cocarde du ?~ Etat. Ils me dirent que c'était ordonné par le Tiers, et que. si je n'étais pas un seigneur, je devais obéir. MaM /C .os~f~h* je so:~ f<K SM'g~eMf, quoi s~ors, MM SHK's Quoi alors ? me répliqua-t-on durement, la pendaison; car c'est bien là ce que vous méritez. Il est certain que ce n'était pas le moment de plaisanter les garçons et les filles commencèrent à s'assembler, et, quand ils font ainsi, ce sont toujours les préliminaire'; d'un méfait; si je n'avais pas déclaré que j'étais Anglais et que j'ignorais l'ordonnance, je n'aurais pas très bien échappé. Immédiatement, j'achetai une cocarde, mais la friponne me l'attacha d'une façon si lâche que je la perdis dans la rivière, avant d'atteindre 1/Isle, et ce fut le même danger pour moi. Mon affirmation que j'étais Anglais n'eut ancnn effet. J'étais (i) An. de Baume-les-Dames (Doubs).
un seigneur, peut-être déguisé, et sans doute un grand coquin. A ce moment, un prêtre vint dans la rue, une lettre à la main le peuple, à l'instant, s'assembla antour de lui alors il lut à haute voix des nouvelles de Belfort, racontant le passage de M. Necker, avec quelques traits généraux des événements de Paris et l'assurance que la condition du peuple serait améliorée. Quand il eut fini, il exhorta les auditeurs à s'abstenir de toute violence et leur affirma qu'ils ne devaient pas se complaire dans l'idée que les impôts seraient abolis. Il parlait de la chose, comme s'il avait su qu'ils croyaient à cette abolitionQuand il se retira, on m'entoura de nouveau, moi, qui avais écouté la lettre, comme les autres leurs manières étaient très menaçantes et exprimaient maints soupçons. Je n'étais pas du tout rassuré sur ma situation, surtout quand j'entendis l'un d'eux dire que l'on devait s'assurer de ma personne jusqu'à ce que quelqu'un vînt répondre de moi. J'étais sur le pas de l'auberge et je demandai que l'on me permît de dire quelques mots. Je leur affirmai que j'étais un voyageur angtais et que, pour le leur prouver, je désirais leur exposer une particularité de la fiscalité anglaise, qui serait un commentaire satisfaisant de ce que leur avait dit M. l'Abbé, à l'assertion duquel je ne pouvais pas adhérer. Il a déclaré que les impôts devront être payés comme auparavant que les impôts devront être payés, c'est certain, mais pas comme auparavant ils devront être payés comme ils le sont en Angleterre. – Messieurs, nous avons un grand nombre d'impôts en Angleterre, que vous ne connaissez nullement en France, mais le Tiers Ëtat, les pauvres ne les acquittent pas ces impôts ne frappent que les riches. Dans toutes les maisons, on paie pour chaque fenêtre mais quiconque n'en a pas plus de six ne paie rien. I,e seigneur qui possède un grand domaine paie les NM~'e~s et les tailles, mais le petit propriétaire qui n'a qu'un jardin ne paie rien. l,es riches paient pour leurs chevaux, leurs voitures, leurs domestiques et même pour le droit de tuer leurs propres perdrix, mais le pauvre cultivateur ne donne rien de tout cela bien plus, nous avons en Angleterre une taxe payée par les
riches pour l'assistance des pauvres (i). Ainsi, l'assertion, de M. l'Abbé que les impôts doivent être payés encore, parce qu'ils étaient payés auparavant, ne prouve pas du tout qu'ils doivent être payés de la même façon notre méthode anglaise semblait bien meilleure. Il n'y avait pas un mot de ce discours qu'ils n'aient approuvé ils semblaient penser que je pouvais bien être un brave garçon, et je confirmai leur opinion en criant « Vive le Tiers sans M~os~oM~ (2) Ce fut alors une salve d'applaudissements et ils ne m'inquiétèrent plus. Mon mauvais français allait joliment de pair avec leur propre patois. Je me procurai cependant une autre cocarde, que j'eus soin d'attacher de façon à ne plus la perdre. Il me plaît moitié moins de voyager en un moment si troublé et où tout est en fermentation; on n'est jamais sûr de l'heure qui va venir. 35 milles.
27 juillet. Besançon; au-dessus de la rivière, le pays est montagne, rochers, bois de beaux paysages. Je n'étais pas arrivé depuis une heure que je vis passer près de l'auberge un paysan à cheval, suivi par un officier de la garde bourgeoise (il y en a ici mille deux cents, dont deux cents sous les armes), avec un détachement~ à la cocarde tricolore, et celui-ci suivi par de l'infanterie et de la cavalerie. Je demandai pourquoi la milice prenait le pas sur les troupes du roi. Pour une bonne raison, me répondit-on, les troupes seraient f~~Me~ massacrées, mais la populace Me résistera pas à la milice (3). Ce paysan qui est un riche propriétaire, a eu recours à la garde pour protéger sa maison, dans un village où l'on pille et l'on brûle fort. I~es méfaits qui ont été commis dans le pays, vers les (r) Sur l'histoire des iuipôts en Angleterre, voy. DowEr.r., Hisdory af tirc taxation a~rcd tuxes in England, r88q. I,'imp~t sur les fenêtres était récent. Ia taxe des pauvres (poor reZiej), qui a joué un si grand rôle dans l'histu:ire sociale et administrative de l'Angleterre, existait dès le xvra siècle voy. MiSS I~ONARC, r/if Mr~' ~M<0~' 0/ enlish poor ~/t< IQOO cf. aussi A1. CORmncK, Poo> relief in ScoEZamd, 1924 (the'se de l'Université de Rennes); S- et B. WnBH, ~tz~st 7.oc~ Go~CH/. E~?A UM .Poo?- T~, I.ondoi). -'927.
(2) En français, dans le texte.
(3) On sait que partout, dans les villes, à ]a suite du i4Juiltet, des gardes nationales ou milices furent créées.
montagnes et vers Vesoul, sont nombreux et horribles (i). Beaucoup de châteaux ont été brûlés, d'autres, pillés, les seigneurs, pourchassés comme des bêtes sauvages, leurs femmes et leurs filles, enlevées, leurs papiers et leurs titres brûlés, toute leur propriété détruite et ces abominations n'ont pas été infligées à des personnes de marque, que leur conduite ou leurs principes auraient rendues odieuses c'est une rage aveugle, qui ne distingue pas les personnes, c'est l'amour du pillage. Des voleurs, des galériens, des chenapans de toutes catégories ont rassemblé les paysans et les ont poussés à commettre toutes sortes d'outrages (2). Des gentilshommes, à la table d'hôte, m'ont appris que l'on recevait des lettres du Mâconnais, du lyonnais, de l'Auvergne, du Dauphiné, etc. (3), et que partout on perpétrait des désordres et des méfaits analogues l'on s'attendait à ce que le mouvement gagnât la France tout entière. Il n'est pas croyable combien la France est arriérée pour tout ce qui touche aux informations. De Strasbourg jusqu'ici, il m'a été impossible de lire un seul journal. Ici, j'ai demandé le cabinet littéraire. Il n'y en a pas. les gazettes ? Dans les cafés. C'est très vite répondu mais ce n'est pas si facile à trouver. Rien que la Gazette de France, pour laquelle, en ce moment, un homme de bon sens ne donnerait pas un sol. J'ai été dans quatre autres cafés dans quelquesuns, il n'y a. pas du tout de journaux au Calé tMt'H/atf~, le Courrier f~Mfo~e, vieux de quinze jours; des gens bien habiUés parlent de nouvelles qui datent de deux ou trois (r) Allusion au sac du château de QUin*ey, après explosion dlun baril de poudre au cours d'lwe fête publique, au sac du château de Sauky apparte- nant aux Batiffremont [pr~s J,ure), etc.
(2) Sur les troubles agraires en Blanche-Comté, nous ne connaissons pas de travail important. Voy. cependant H. SÉE, su, les troubles agraires cn Franclxe-Gomté (Bndl. d'histoire éconounique de la RévoLuEio~x, an, xgr7-ngr9) H semble qu'il y ait eu des meneurs dans la bourgeoisie, et notamment un avocat nommé Rouget. Voy. aussi Jules SAUZAY, Histoire de la Qersécut9on révolxefionna%re dans le du Dovaüs, t. l, pp. 127 et sqq. (3) Sur ces troubles agraires, voy.surtout P. CONARD, La ~SM~ettDtM~At'nf'. Paris, 1902; Fr. La grande peur en Auvergne, 1901; G. BussTt-ns, La Révobutyon en Périgord, t. t. III M~~ RAMEAU, La tdvolndion da~a l'aucien diocèse de A~COK, If)00 DUCHEMIN et TRIGER, Les ~fm~S ~OMÛ~S .R~O~t'T'O~ dans la Nlayennc, 1889.. li. Sir:, Les es troubles agraires dans la YI ayenne (Annaks ~o~Hcs de La Révolution, 1936) A, AuLARD, La T~o~f~'cft f~M's Pari., 1:919.
semaines, et leur conversation montre pleinement qu'ils ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de Besançon. pas trace du /ot<~Mf~ de Paris ou d'un autre journal donnant le détail des délibérations des États; et cependant c'est la capitale d'une province, aussi grande que six de nos comtés anglais, et qui contient vingt-cinq mille âmes (i) et, chose étrange à dire, le courrier n'arrive que trois fois par semaine En ce moment, si fertile en événements, où il n'y a ni censure, ni la moindre restriction à la liberté de la presse, on n'a créé à Paris aucun journal destiné à se répandre en province, et prenant les mesures nécessaires, <c/!es ou ~ftcttnh, pour informer le public de toutes les villes de sa fondation.
Aussi le pays croit-il tout le contraire de ce qui s'est passé il croit que ses députés sont à la Bastille, alors que la Bastille est rasée la populace pille, brûle et détruit, dans la complète ignorance de tout et cependant, avec toutes ces ombres de l'obscurité, avec ces nuages de ténèbres, cette masse universelle d'ignorance, il y a des hommes qui, chaque jour, aux États, se vantent de constituer la PRBuliiRK NATION DE L'EUROPE, LE PREMIER PEUPLE DE L'UNIVERS Comme si les ligues politiques ou les cercles littéraires d'une capitale constituaient un peuple, et non l'universelle diffusion des connaissances, agissant, par une rapide communication, sur des esprits préparés, grâce à une habituelle activité du raisonnement, à les recevoir, à les combiner et à les comprendre. Que l'effroyable ignorance, où est la masse du peuple, des événements qui la concernent le plus intimement, doive être ~ttribaé à l'ancien gouvernement, on ne peut en douter. Cependant, si la noblesse des autres provinces est pourchassée comme celle (i) A. COUR~OT (Souvenirs, éd. BotticeUi, 1912. p. 16) dit qu'on FrancheComté, sous t'ancien régime, il n'esistait pas de journauz 1~ebdoruadaire5: seule, la haute 6evrgeoisie éfait abonnée à des b7ercuresou à des gazettes, qui paraissaient tous les quinze jours ou tous les mois. D'après ce inèiiie auteur, on voit combien la vie était somnolente dans le~ petites villes, à ta veJHc de la Rév~,lution. C'est seu]ement à la fin de 1791 que l'abbé I7ormoy afondé le journal appelé La Vedeite voy. Georges GAZ~EE, La ~s~ &tSoK~M sous la R6uoL2~tiosa (Mem. de a Soc.-d'EsnxGlution du Doubs, an. 1926).
de Franche-Comte (i), et il y a peu de raison d'en douter, il est curieux de remarquer que cet ordre tout entier subit la proscription, souffre comme un troupeau de moutons, sans faire le moindre effort pour résister à l'attaque. Cela apparaît comme prodigieux, avec un corps qui dispose d'une armée de cent cinquante mille hommes car, bien qu'une partie de ces troupes soit prête à désobéir à ses chefs, il faut se rappeler que les quarante mille ou peut-être les cent mille nobles de France, s'il y avait parmi eux entente et union, pourraient remplir plus de la moitié des régiments du royaume avec des hommes qui auraient avec eux communauté de sentiments et de souffrances. Mais il n'y a parmi eux ni réunion, ni association, ni union avec des hommes de l'armée ils ne se réfupeut pas dans les rangs des régiments pour défendre ou venger leur cause (2). Elle n'existe pas en France, cette circulation universelle d'informations, qui, en Angleterre, transmet la moindre vibration de sentiment ou d'alarme, avec une sensibilité électrique, d'un bout à l'autre du royaume, et qui unit en une étroite connexion les hommes dont les intérêts et la condition sont semblables. On peut dire, peut-être avec raison, que la chute du roi, de la Cour, des seigneurs, des nobles, de l'armée, de l'Église et des Parlements est due au manque d'information, de circulation rapide, et qu'en conséquence, elle est due aux véritables effets de l'esclavage dans lequel on tenait le peuple c'est donc (I) 1,,£1. le F'ranche-Comté, dans la dernière session des Ëtts de la province, cu dcceurLre r788, s'était opposée avec violence tous 1es vœux du Tiers Ét.1.t. En outre, la province était it uue de celles ù la main-morte était la plus dur~ et. h;, p~is répandue. Sur la cuudiLiou dc& p:~s:ni~ de Fmnch~Comté, voy. les intéressants Cnl~a:crs rie rloléasncrs dv bail, iagr d'~1 r~nmxt, Publics par M. GoDAi~ et I,con ARri~cuR, 2 vo]- iji-8~ (Cof- des Documents économiqucs de la Péc-olution).
(2) Arthur Young ne se -rend pas compte de la difficulté qu'i1 y avait pour la noblesse à organiser ainsi la résistance. 1, l1obks~(', ne formait pas un bloc uniforme il y avait, parmi elle, bicu des catégories distinctes, dont les intérêts étaient loin d'être irlentitlues. Voy. lie., Cnm·F, il-. uobles.;e e1 !'opiasion fi~ubliqn.fe eoa Fvauce ax ~'VIIl~ siècle, Paris, 1920. Ell Franche- Comté même, une vinntaine de gentilshommes g'daicnl séparés de leur ordre et s'étaient ntis du côté dit Tiers, à la suite du comte de l.angeroll. Qa.ant à l'armée, elle était loin d'Hæ sûre les bas officiers étaient Lu gmnde majorité gagnés à la cause de Révolution
une juste rétribution plutôt qu'une punition (i). 18 milles.
28 juillet. A table d'hôte, hier soir, une personne raconta qu'elle avait été forcée de s'arrêter à Salins, parce qu'elle n'avait pas de passeport, et qu'elle éprouva les plus grands ennuis. Je vis donc qu'il était nécessaire d'en demander un pour moi-même, et, en conséquence, je me rendis au PM/~M c'était la maison de M. Bellamy, notaire (2), avec lequel s'engagea le dialogue suivant
Mais, Monsieur, qui me répondra de vous ? Est-ce que personne vous connaît ? Connaissez-vous quelqu'un à Besançon ?
Non, personne mon dessein était d'aller à Vesoul, d'où j'aurais eu des lettres, mais j'ai changé de route, à cause de ces tumultes.
Monsieur, je ne vous connais pas, et si vous êtes inconnu à Besançon, vous ne pouvez avoir de passeport.
Mais voici mes lettres j'en ai plusieurs pour d'autres villes de France il y en a même d'adressées à Vesoul et à Arbois ouvrez et lisez-les, et vous trouverez que je ne suis pas inconnu ailleurs, quoique je le sois à Besançon.
N'importe je ne vous connais pas il n'y a personne ici qui vous connaisse ainsi, vous n'aurez pas de passeport. Je vous dit, Monsieur, que ces lettres vous expliqueront. Il me faut des gens, et non pas des lettres pour m'expliquer qui vous êtes ces lettres ne me valent rien.
Cette façon d'agir me paraît assez singuliÈre apparemment que vous la croyez très honnête pour moi, Monsieur, je pense bien autrement.
Hh, Monsieur, je ne m'en soucie de ce que vous en pensez. En vérité, voici ce qui s'appelle avoir des manières gracieuses envers un estranger; c'est la première fois que j'ai eu à faire avec ces Messieurs du Tiers État, et vous m'avouerez qu'il n'y a rien ici qui puisse me donner une haute idée du caractère de ces Messieurs-là.
(r) Il est intéressant de remarquer que, depuis son départ de Paris, Artluu Young se passionne tellement pour les événenients politiques qu'il ne parl~~ nû asscz peu oie l'aspect des pays qu'il pircourt.
(2) Belamy (Nicolas-Joseph), fils de notaire et notaire lui-même, secrétaire de la ville de Beîançou de 1772 il I7')O. Il a classé, iuventorié et analysé avec le plus le dérangeait dans sou occupation On peut Suspect supposer Terreur, Young le dérangeait dans sou occupation favorite. Suspect sous la Terreur, ii fut incarcéré eu i~ il avait alors 30 ans (Voy. Arch. du Doubs, 1~ 255)-
Monsieur, cela m'est fort égal.
Je donnerai, à mon retour en Angleterre, le détail de mon voyage au publique et assurément, Monsieur, je n'oublirai pas d'enregistrer ce trait de vôtre politesse il vous fait tant d'honneure, et à ceux pour qui vous agissez.
Monsieur, je regarde tout cela avec la dernière indifférence (i).
Les manières de ce Monsieur étaient plus offensantes que ses paroles, il feuilletait sens dessus dessous ses parchemins, avec l'air véritablement ~'Mt: commis de &!<)'«!« (2). Ces passeports sont de nouvelles choses, inventées par des hommes nouveaux, jouissant d'un pouvoir tout neuf, et ils montrent qu'ils ne portent pas trop modestement leurs nouveaux honneurs. Ainsi, il m'est impossible, sans donner de la tête contre un mur, d'aller voir Salins ou Arbois, où j'ai une lettre de M. de Broussonnet, qui m'attend je dois courir ma chance et aller aussi vite que je puis à Dijon, où le président de Virly (3) me connaît, puisqu'il a passé quelques jours à Bradfield, à moins que sa qualité de président et de noble l'ait fait massacrer par le Tiers Le soir, au spectacle, de pauvres acteurs le théâtre, construit depuis peu, est lourd (4) le cintre, qui sépare la scène de la salle, ressemble à l'entrée d'une caverne, et la ligne de l'amphithéâtre, à une anguille blessée. Je n'aime pas l'air et les manières des gens d'ici, et je voudrais voir Besançon englouti dans un tremblement de terre, avant que je fusse contraint à y vivre. La musique, les braillements et les cris aigns de l'B~exfe villageoise, de Grétry (5), qui est exécrable, n'ont pas le pouvoir de me mettre de meilleure humeur. Cependant, je ne quitterai pas cet endroit, où je désire ne j jamais revenir, sans dire qu'il y a une belle prome(1) ~n français dans le texte. Nous avons conscrvL' l'orthographe.–Toute cette conversation avec Belamy a été supprimée dans l'édition de z7g4. (~) Eu 1 dans 1c t~cte.
(3) I~re Virely. l' te-'t'.
(4) Le théâtre Je Besançon, oeuvre de l'architecte Ledoux, fut inauguré le 9 aoGt ry84- C'est une des plus belles salles de spectacle de l'époque. CF. Au- guste CASTAN, BcsnMfon, édit. de if)oi, pp. 220-223.
5) Vaudeville en deux actes en vers, paroles de Desforgcs représeaté Pour la première fois au Théâtre italien, le 24 juin n j84. Arthur Young déteste Grétry, et n'apprécie, ou le sait, que Ja musique italienne.
nade et que M. Arthaud, l'arpenteur, à qui je m'adressai pour avoir des renseignements, sans avoir de lettres de recommandation, lut complaisant et poli et répondit d'une façon satisfaisante à mes questions (l).
29 juillet. Jusqu'à Orchamps (2), le pays est escarpé et rocheux, avec de beaux bois, et cependant il n'est pas agréable il ressemble à bien des gens, qui ont dans leur caractère des traits estimables, et que cependant nous ne pouvons aimer. Pauvrement cultivé aussi. En sortant de Saint-Vête (3), un paysage joliment riant la rivière formant une boucle dans la vallée, et le tout animé par un village et des maisons dispersées la vue la plus plaisante que j'ai eue en FrancheComté. 23 milles.
30 juillet. – I~e maire de Dôle (~) est de même étoffe que le notaire de Besançon il ne me donnera pas de passeport mais, comme il n'a pas accompagné son refus des mêmes airs d'importance que l'autre, je lui pardonne. Four éviter les sentinelles, je fais le tour de la ville. Jusqu'à Auxonne (g), le pays est gracieux. Traversé la Saône à Auxonne c'est une belle rivière, qui arrose une valtée couverte de prairies, avec une superbe verdure des communaux, où paissent de grands troupeaux de bétail, sont largement inondés les meules sont sous l'eau. Jusqu'à Dijon, c'est un. beau pays, mais qui manque de bois.
On me demanda mon passeport à la barrière, et, comme je n'en avais pas, deux &OM~g'ËO~ mousquetaires me conduisirent à l'Hôtel de p~ ou l'on m'interrogea, mais, voyant que j'étais connu à Dijon, on me laissa aller à mon hôtel. Pas de chance. aménagée, s'agit de la l'architecte Chamars, qui avait été magnifiquement Young à Besançon, par l'architecte de Jules Sur le ~M~ YoM~g ''H Young à Eesunçou, :5ignalons l'axticle de Jules SAUZAY, S Artlaur Yomng zn T·rtlfiG(iE-CO7üté, r¡8g (n]rbtY(GL2S ~YIGYYG-C07#!04SES, i86$, X, p. 96). (1) Cant. de P:errefontaine, arr. de Baume-les-Dames.
(3) Sa'nt-\V,t, cant. de B~ussieres, an-, de Besançon.
(4) Ch.-l. d'arrondisscment (Jura).
;3) Ch.-l. de eant., arr. de Dijon.
M. de Virly, sur qui je comptais le plus à Dijon, est à Bourbon-les-Bains (i), et M. de Morveau, le célèbre chimiste, que je croyais avoir des lettres pour moi, n'en a pas, et, bien qu'il m'ait reçu très poliment, quand je fus forcé de me présenter moi-même comme son confrère à la Société Royale de Londres, je me sentis très gêné; cependant, il m'exprima le désir de me revoir le lendemain matin. On me dit que l'intendant s'est enfui (2) et que le prince de Condé, qui est gouverneur de Bourgogne, se trouve en Allemagne on affirme positivement, et sans très peu de cérémonie~ qu'ils seraient pendus, s'ils revenaient à présent. De telles idées ne marquent pas que la j~~e bourgeoise ait trop d'autorité, elle qui a été instituée pour arrêter et prévenir les pendaisons et les pillages- Elle est trop faible, en réalité, pour maintenir la paix (3) la licence et l'esprit de déprédation, dont j'avais tant entendu parler en traversant la Franche-Comté, se sont manifestés aussi en Bourgogne, mais pas sur le même pied.
En cet hôtel, La Ville de ~yo~, il y a à présent un monsieur, malheureusement un seigneur, sa femme, sa famille, trois serviteurs, un enfant de quelques mois, qui se sont échappes à moitié nus, dans la nuit, de leur château en flammes; toute leur propriété est perdue, excepté la terre elle-même et cette (x) Sans doute pOt1!" Rourhonne-1es-7laius (arr. de J.1!?grrs, H8Htr--J\Janlc). (z) Amelot du Chaillou, intcndaut de la généralité de Dijon, depulsn8A., s'était rt:fugië à Paris, nu lendemain du 14 juillet. Voy. H. llLrr.zon, Lc Coveité ¢ermnrtersE cEc l)ijon.
(3) M. H. ~t r,tor (Le Garrtzté ¢errnavnercE de IJijosx, pu1>I. de 1a Févolutxox ese CAte-d'Or, 1925, pp. 64 et sqq.) dit Il A Dijon, la milice citoyenne esistait depuis le I5 juillet. 1.a a grande peur lie fut donc pour rien dans su créatuon, mais eHccoiLt.ribuaasoa organisations A ce moment, ]a. milice ct.a.it en pleine période d'organisation et comprenait environ deux mille cinq cents h0111111C5. Bientôt, on devait cu exclure les et leurs domestiques elle ne uomprit plus que des buurgeois, de la liaute et moyenne Elle devait ~tre régie par un règlemeut idictu à la fin d'août,. Le Comité permanent iu'ita les populations au son ressort, une disait qu'ilava.it appris 24 juillet, à toutes les communautés de son ressort, il disait qu'il acait appris avec doulettr les excès auxquels quelques particuliers se sont livrés dans les carapagaes c. u Gar- dons-nous surtout, ajoutait-il, d'attaquer il force ouverte les maisons et les autres propriétés de 1105 COllcitoyellS. » Cette circulaire fut transmise par le commanrlaut en cheY, 1f, de Gouvcruct, à tous les subdélugucs le la province _i à Dijon, ni dans les environs, il n'y eut de violences (Ibid., pp. 6z-6q}. Sur les troubles en Bourgogne, aucüne étude n'a paru. Il y avait eu quelques désordres, mais peu nombreux, suscités par la question des subsistances voy. GIROD, Les suÙsistarcces en et eE ¢orticaEièreneenE à~ Dijorn à la firc da XVIIle siàcLe (Tevuc 6odrgk.ignonne d'Gnseigrveneent s2ehérieur, t. XVI, Igu6).
famille était considérée et estimée par les voisins beaucoup de vertus, capables de lui attirer l'amour des pauvres, et aucun acte d'oppression susceptible de provoquer leur inimitié. Des actes si abominables doivent faire détester une cause, qui ne les rendait pas nécessaires on pouvait doter le royaume d'un système réel de liberté, sans cette régénéra<Mft du feu et de l'épée, du pillage et de l'effusion de sang. Trois cents ~M<~fOM montent la garde, tous les jours, à Dijon, mais ne sont pas payés aux frais de la ville ils ont aussi six pièces de canon. La noblesse de l'endroit, seul moyen de salut pour elle, s'est jointe à eux aussi voit-on des croix de Saint-Louis dans les rangs. Le Palais des Etats ici est un grand et splendide monument (i), mais qui ne frappe pas ea proportion de sa masse et de la dépense qu'il a coûtée. Les armes du prince de Condé prédominent, et le grand salon est appelé la Salle à manger du ~Me6. Un artiste de Dijon a peint la bataille de Seniff JSeneffe], le Grand Condé tombant de son cheval, ainsi qu'un plafond, tous deux bien exécutés. Tombe du duc de Bourgogne, 1~.0~ Une peinture de Rubens à la Chartreuse (2). On parle de la maison de M. de Montigny, mais, sa sœur y habitant, on ne la visite pas. Dijon, en somme, est une belle ville les rues, quoique d'ancienne construction, sont larges et très bien pavées, avec, ce qui n'est pas ordinaire en France, des trottoirs (g). 28 milles.
31 juiUet. Visité M. de Morveau (~), qui, très heureusement pour moi, a reçu, seulement ce matin, une recommandation me concernant, de M. de Virly, avec quatre lettres, (xJ C'est palais des ducs de Bourgogne, aujourd'hu' l'hôtel de ville, où est instal1é le musée.
(a) I,a Cliartreuse, aux portcs de la ville, avait été bfftie pat Philippe le Hardi, en 1379 Artimr Youug ne dit rien du avait ~K!o:T,a ChaT- le Hardi, en 1379 Arthur Young ne ditrien du farneuxpuits delfoïse.la Chartreuse contenait aussi les beaux tombeaux des ducs de Bourgogne, Philippe le: liard' et Jean sans Peur, aujourd'hui exposés au Musée.
(3) T~n fraudais dans le texte.
(4) Guyton de Morveau, né à Dijon (1737-1816), avocat général au Parlement. Il fit fonder des cours de sciences par les États de Bourgogne et y easeigna la chimie. Il fut député à Législative et à la Convention profes- seur a l'École Polytechnique membre de l'Institut. Il était l'un des chimistes français les plus réputés.
adressées par M. de Broussonnet mais M. Vaudrey, de cette ville, à qui l'une d'elles est adressée, est absent. Nous avons eu une conversation sur la question qui intéresse tous les physiciens, le phlogistique. M. de Morveau soutient avec véhémence sa non-existence il tient la dernière publication du D~ Priestley pour étrangère à la question, et il considère que la controverse est aussi tranchée que la question de la liberté en France. Il me montra une partie de l'article Air dans la ~Vot~c~e E~cyc~~e, qui est de lui, et qui doit être publié bientôt dans ce travail, il pense avoir, hors de toute contestation, établi la vérité de la doctrine des chimistes français, qui soutiennent la non-existence du phlogistique (i). M. de Morveau me pria de retourner chez lui dans la soirée, afin de me présenter à une dame instruite et charmante, et il m'invita à dîner avec lui le lendemain.
(r ) Sur cette question! sur la révolution chimique a, accomplie par Lavoi- sier, voy- étude d'É',mile 11EYERSON, De 6'exlslicnliore dafa les set~f-Ë;, App. II, t. II, pp. 386 et sqq. Il montre la longue résistance des plus illustres savants étrangers. Pdesllcy. Sl.:heele, Ki- etc.. et aussi des savants français â la théorie de Lavoisier, dont on appréciait d'ailleurs les elles expériences i Manquer, Baume, Berthollet, etc., la ~ombaH-irent Guyton de vlnrveau lui.même fut longtemps hésLant; c'est ce que montre le premier vulume de la Chiwie de l'LncycloJ~édie n:éthodique (qu'A. Young appelle la ,VOtevelle Tncy·clo~édie) au début de ce volume, qui commença à paraïtrc en 1786 (p. 29), :\L de !'dor-Y~a11 disait t Nous aurons plus d'une fois l'occasion de dire. que nous sommes bien éloignés d adopter en entier l'explication dans laquelle ce savant chymiste croit pouvoir se passer entièrement du phlogistique.)) u 11-Iais, à la p. 625 du volume, précisément avant l'article Ai~ il change d'avis et éprouve le besoin d'écrire un Secord où il déclare que (!celui qui n'a pas le coura!.e de s'approcher des objets, qui heurtent ses préjugés, de renverser ce qu'il a établi, ne fera pas avancer la science» et que la (¡ doctrine qui régna si longtemps dans les écoles chyaniques de toute n'est qu'une hypothése, et qu'on 11e peut plus soutenir». 11 reconnaît, qe l'hyFathèsc du phlogistique a a été dans les ptemiers temps plus utile que nuisible aux progrès admirablement M. qui est Mais vrai, comme le montre le premier, admirablement ~,1. bleyerson. Mais l'illustre Lavoisier a, premier, interrompu ce long Peu à peu la plupart des premiers chimistes dc l'époque, Berthollet, Fourcroy, s'étaient convertis à la doctrine de Lavoi- sier, comme le montre l'édition de l'Lssa% surleQ7ulogistiquc, de Kircsan, }Jarls. 1788 (voy. plus haut). « avec des notes de MM. de Morveau, I,avoisier, de la Place, M-g~, Berthollet et de Fourcroy "i). Mais d'autres savants, comme Baumé et La D9etheric, n'adoptérent jamais les idées de Lavoisier. C'cst que la théorie du phlogistique était une théorie camplète et puissante, bien qu'au- jourd'hui on ait de ]0. peine à la saisir V!aimcnt, tant la révolution accomplie par IavoiEier a été profonde, radicale. La doctrine de Stahl, comme le dit Berthelot, < frappa, d'admiration les contemporains. et on la croyait défivitive tant elle était simple et explicative. Remarquons l'expression: u la doctrine des c~Mn~~s c'est sans doute l'exprpsHon dont s'est servi Guyton de Morveau or, c'était la dccouverLe du seul I~avoisier.
En le quittant, j'allais à la recherche de cafés mais croira t-on que, dans cette capitale de la Bourgogne, je n'ai pu en trouver qu'un, où il me fût possible de lire les journaux (i) ? Dans un pauvre petit café, sur la place, je lus un journal, après avoir attendu une heure pour l'avoir. Les gens que j'ai vus étaient tous désireux de lire les journaux mais il est rare qu'ils puissent contenter leur envie (2) et l'ignorance générale où l'on est de ce qui se passe peut être prouvée par ce fait je vis que personne, à Dijon, n'avait entendu parler du sac de l'Hôtel de Ville de Strasbourg. Je le décrivis à un monsieur, et il se forma autour de nous tout un cercle pour l'entendre raconter personne n'en avait appris une syllabe, et cependant il y a huit jours que l'événement a eu lieu y en eût-il eu dixneuf, je doute que plus de personnes en eussent eu connaissance: mais, s'ils ne connaissent que fort en retard les faits qui se sont réellement passés, ils apprennent très promptement ce qui n'a pu se passer.
Le bruit qui court à présent, et auquel on ajoute pleinement foi, c'est que la Reine a formé le complot d'empoisonner le Roi et Monsieur, et de donner la régence au comte d'Artois; de mettre le feu à Paris et de faire sauter le Palais-Royal Pourquoi les divers partis, qui figurent aux rtats Généraux. ne font-ils pas imprimer des journaux qui ne transmettent que leurs propres sentiments et opinions ? De la sorte, il n'y aurait personne, dans la nation, qui, plié à la même méthode de raisonnement, manquerait des faits qui sont nécessaires pour diriger ses arguments et des conclusions que de grands (r) A Dijon, jüsqtt'en janvier ~79., il n'existait qu'un joarnal, Lrs A/f%chos ,le Dijon, ou Jourreal de Bourgograe, qui ne Paraissait qu'une fois par semainc, et qui n'annonçait guère que les immcubles vendre ou à louer, avec quelque, faits divers et quelques remèdes de bonne femme". A partir de la réunujr des 1~tats il il donua cependant quelques résumés de leurs délibét-a- tions. En Je compte rendu détaii'e des séances de l'Assemblée et de sérieux yui dounera compte rcndu détailli des séances de l'ASSCmblée et de sérieus=· Informations sur les événemenls politiques. Cf. Il. i)fn.coz, oQ. cil., PP. r~= et sqq. Sur ]e Dijon de cette époque, lire Albert M iTHiEz, /oM fn rySùd'après les lettres inéditcs de Nicolas Barthélemy, commis aux L.tats de Bo·-t:- gogne (La ~f'ro~t'oM Cd~O~, 1926).
(z) Arthur Young aurait dû se rendre chez le libraire Didautt 011 il aurait pu feuilleter toutes les nouveautés (l:f. Albert ~3n2urEZ, Dijon eax r76y, dana La Révolution M C~-M'Of, I936).
talents ont tirées de ces faits. On a conseillé au Roi de prendre diverses mesures d'autorité contre les Htats, mais aucun de ses ministres n'a conseillé la création de journaux et leur rapide circulation, qui pourraient éclairer le peuple sur les questions que ses ennemis ont faussement représentées. Quand de nombreux journaux sont publiés, qui s'opposent l'un à l'autre, le peuple se donne la peine d'en faire la critique et de chercher la vérité seules, cette curiosité, cette véritable façon de se renseigner l'éclairent il est alors informé et il n'est pas plus longtemps possible de le tromper (i). A table d'hôte, nous ne sommes que trois, moi-même et deux messieurs, chassés de leurs domaines, comme je le conjecture d'après leur conversation, mais ils ne font aucune allusion au fait que leur châteaux auraient été brûlés. La description qu'ils font de la partie de la province d'où ils viennent, sur la route de Langres à Gray, est terrible le nombre des châteaux brûlés n'est pas considérable, mais trois sur cinq ont été pillés, leur; propriétaires, chassés du pays et heureux d'avoir la vie sauve (2). L'un de ces messieurs est un homme de beaucoup de bon sens et bien au courant des choses il considère comme détruits, de fait, en France, tout rang nobiliaire et tous les droits qui tiennent au rang, et que les meneurs de l'assemblée, n'ayant pas eux-mêmes de propriété, ou très peu, sont détermirtés à l'attaquer et à tenter un partage égal. Il y a beaucoup de gens qui s'y attendent mais, que cela arrive ou non, il considère la France comme ~~o~e?~ ~-M-!M~. « Vous allez trop loin, répliquai-je, car la destruction du rang n'implique pas la ~Mz~e. )' – « Ce que j'appelle ruine, répondit-il, ce n'est qu'une guerre civile, générale et persistante, ou le démembrement du royaume les deux événements, à mon (i) De nombreux journaux allaient se crée' mais, pour cela, il fallait la liberté de la qui que depuis peu. Cf. FInruJ, Histoire de la Grr.ssc. Itemarquons l'olotimisrnc d' lrthur Young comioieu a-t-il de gens qui lisent plus d'un journal et surtout qui se livrent à ce travail critique ? (2) Dans le Mâconnais, il y eut des troubles graves en juillet r78g; la révolte comarença, le z6, à Izé et ~%erzé. Ces événements n'ont fait l'objet d'aucun travail, bien que l'on ait conservé plus de trois cents pie'.ces de procédure les concernant (Arch. de Saône-et-I.oire, B 1717-1718 et 1322).
avis, sont inévitables. Le gouvernement, quel qu'il soit, qui sera fondé sur l'état de choses actuel en France, ne pourra résister à de rudes chocs que la guerre ne réussisse pas ou réussisse, elle le détruira également, x – Il parlait avec une grande connaissance de l'histoire et formulait ses conclusions politiques avec beaucoup de vivacité d'esprit. Je n'ai pas trouvé beaucoup d'hommes comme lui aux tables d'hôte.
On peut croire que je n'avais pas oublié l'invitation de If. de Morveau. Il ne m'avait pas trompé M" Picardet est aussi agréable en conversation qu'elle est instruite dans le cabinet de travail une femme très charmante et naturelle (r) elle a traduit Scheele de l'allemand (2) et une partie de l'œuvre de M. Kirwan, de l'anglais un trésor pour M. de Morveau. car elle est capable de causer avec lui de questions de chimie, ce qu'elle fait volontiers, et de tous autres sujets instructifs ou agréables. Je les accompagnai dans leur promenade du soir. Elle me dit que son frère, M. de Poule, était un grand cultivateur, qui a semé de grandes quantités de sainfoin, dont il s'est servi pour engraisser ses bœufs elle était désolée qu'il fut occupé si exclusivement, en ce moment, des affaires municipales il ne pourrait me conduire à sa ferme (3). << août.–Diné avec M. de Morveau, comme il m'y avait invité M. le professeur Chaussée [Chaussier] et M. Picardet étaient de la société. Ce fut un riche jour pour moi la grande et légitime réputation de M. de Morveau, qui n'est pas seulement le premier chimiste de France, mais l'un des plus grands fi) Claudine Poulet avait épouse M. Picardet, membre de l'Académie de Dijon devenue veuve, elle épousa en secondes noces Guyton de IviorveaU (i~).' ~°"~
(2) Scheele, chimiste suédois (1742-1786), auteur d'importants mémoires, dont le plus célèbre est le Tf~t~ de l'air et du feu (1777). C'était un très grand savant aucun chimiste, disait Fourcroy (.E~eyc~o~MM Kj~o~M~, C~t'HtM, t. III, p. 59), n'a fait autant de découvertes et de découvertes pl,us importantes ? et cependant, il fut l'adversaire résolu de la doctrine de LavoiHcr (E. MEYBMOK, op. Mi., t. II, pp. 386-387).
(3) Ce M. de Poule est peut-être M. Poulet, notaire, qui, le 21 juillet, fut élu membre du Comité Permanent (H. MrLT,oT, o~. cit., p. ~4).
dont l'Europe puisse s'enorgueillir (i), était suffisante pour rendre sa compagnie intéressante mais il était aussi bien agréable de voir un tel homme, libre de ces airs de supériorité que l'on trouve parfois chez des personnages de grand renom, et aussi de cette réserve, qui, trop souvent, jette un voile sur leurs talents, tout comme elle cache leurs défauts, ce qui est le but réel de cette attitude. M. de Morveau est un homme vivant, affable, éloquent, qui, quelle qu'ait pu être sa situation, aurait été recherché comme un agréable compagnon. Même dans cette période révolutionnaire, si pleine d'événements, la conversation tourna presque entièrement sur des questions de chimie. Je le pressai, comme je l'avais fait plus d'une fois pour le De Priestley, et aussi pour M. Lavoisier, de tourner un peu ses recherches sur l'application de sa science à l'agriculture il y aurait, dans cet ordre de choses, un beau champ pour les recherches, et l'on ne pourrait manquer d'y faire des découvertes (2). Il en convint avec moi, mais il ajouta qu'il n'avait pas le temps de faire de pareilles recherches il est clair, d'après sa conversation, que ses vues sont entièrement dirigées sur la non-existence du phlogistique, excepté qu'il s'occupe un peu aussi des moyens d'établir et de mettre en vigueur la nouvelle nomenclature (3). Pendant que nous étions à table, on lui apporta des épreuves de la ~Vo~~ [i) On peut s'ctomicf de cette phrase, étant donné que vivait alors I,avoisier, ce « géant a de la chimie, dont la gloire a éclipsé, aux yeux de ta postérité, même des savants aussi éurlnents que Guyton de W orveau. C'est une prcuve de plus de l'assertion de ~1. Meyerson, qui ditque.mcm.een t7gi une moment de plus de l'assertion de :YI. ?'1eyersoll, qui dit que, m(-me en 1791 et au moment de sa mort. ,( aux yeux du grand public, la gloire de de la théorie antiphlogistique n'était encore rien moins qu'incontestée n (oh. c%E., t. II, p. zg6). Le même auteur rappelle que Mange. Fourcroy et Guyton de Morveau luimême n'ont rien fait pour sauver leur illustre confrère. Par peur de se com.promettre, Young sait, par jalousie ? fait des expériences à chimie agricole (_) Arthur Young avait lui.mêlIle fait des expériences de chimie agricole notamment en 1783 et en avait e')ti-c:tenu Priesilcy qui lui écrivit plusieurs lettres à ce sujet. On lit, dans l'o&tog~t~y,pp. i~y-t~S « .IwasengaRed in a pursuit entirely new to me, thatof making manvexperiments onexpelling gas and various other substances, in orAer to ascettain whcther there was any connections between quantity and species of such gas and thé fertility of the soils from wtrich my specinteus were se1ected. ¡)
(3) Guyton de Morveau avait déjà public une ;VonMMc~f~ c~tM~c, en I782. Mais sa conversion à la théorie de Lavoisier l'obligea à la modifier. De là le TabZeau ùe Ira Nomeuclature, qui lierre dans le Diclionnaire de Gh%nzie de t'Encyc~~M Af<Mo~M<? (t. I, pp. 654 et sqq.).
Encyclopédie, dont la partie chimique est imprimée à Dijon, pour la commodité de M. de Morveau (l). Je pris la liberté de lui dire qu'un homme, qui est capable d'imaginer les expériences qui seront les plus décisives pour résoudre les questions scientifiques, et qui a le talent d'en tirer toutes les conclusions utiles, devrait être employé entièrement à faire ces expériences et à en publier les résultats, et, que si j'étais roi ou ministre de France, je voudrais lui rendre cet emploi si lucratif qu'il n'aurait besoin de rien faire d'autre. Il rit et me demanda, puisque j'étais si grand partisan du travail de laboratoire et si hostile aux écrits, ce que je pensais de mon ami, le D' Priestley. Ht il exposa aux deux autres messieurs l'intérêt que prenait ce grand physicien à la métaphysique et à la théologie (2). S'il y avait eu cent convives, tous auraient éprouvé le même sentiment. M. M. parla cependant, avec une grande estime, des talents expérimentaux du Docteur, et qui ne le ferait en Europe ? – Je réfléchis ensuite, en ce qui concerne M. de Morveau, que, s'il n'avait pas le temps de faire des expériences sur l'application de la chimie à l'agriculture, il en avait beaucoup pour écrire dans une publication aussi volumineuse que celle de Panckoucke (3). Je tiens pour principe que, dans une branche quelconque de la physique expérimen(1) Le tomc I du qui comprend l'article Air, est daté de z78G mais il a paru sans doute par fascicules, ce qui explique que cet article et sans doute: ce Secnnel Avertisser~nenxf aïeut paru, semble-t-il, seulement ('il 1789. Priestley combattit la tliéorie de I,avoisier jusqu'à son dernier jour, comme le montrent ses Corxsidéraliorxs ort Y7cdogistoaa (x796) et sa dernière œuvre, Tlae docErirroe of Phlonistore estaLlisfeed, de 1800, et, la même al111é~, il écrivait à U11 ami o J'ai bien cxaminé tout cc que mcS adversaires ont fait valoir et j'ai entière confiance dans le terra in sur lequel je me suis placé. '>' Quoi.que presque xul, je n'ai pas la moindre appréhension d'essuyer une dcfaite.» n Priestley exerçait à les fonctions de ministre d'une communauté non conformiste. Il fut aussi un partisan enthousiaste de la Révolution, qu'il défendit énergiquement dans se;, Letters to Burke, en I79I. 1"n même année, comme on avait appris, à Birmingham, que quelques personnes s'étaient assemblées pour célébrer t'anniversaire de la prise de la Bastille, la maison de Priestley fut pillée et incendiée par la foule fanatisée il y perdit toute très fortune et ses instruments scientifiques- français par contre, il était très popu1ahe; il avait reçu Je titre de citoyen français en I7Qz, il fut élu à la COllvention par le département de l'Orne, mandat qu'il déclina, mais, plutôt que de céder à l'opinioll de ses compatriotes, il préféraémigrerauz )~tats-Unis. Voy. E. MEYERSON, aJa, cit., pp. 388.389.
(3) Panckoucke (Chailes-Joseph), 1736-1793, était l'éditeur de l'E~e~oMtMot~Mf.
tale, personne ne peut autrement que par des expériences fonder ou soutenir une réputation capable de passer à la postérité ordinairement, plus un homme travaille, moins il écrit et meilleure, ou du moins, de meilleur aloi sera sa réputation. Le gain que procurent les écrits a ruiné la réputation de bien des gens (ceux qui connaissent M. de Morveau seront bien surs que je suis loin de penser à lui sa situation de fortune le met hors de cause) cette condensation de matières, qui produit la lumière, cette brièveté qui approprie les faits aux questions qu'ils touclient sont incompatibles avec les principes qui gouvernent toute compilation. Il y a, dans tous les pays, des compilateurs capables et respectables, mais des expcrimentateurs de génie doivent se ranger dans une autre classe (l). Si j'étais souverain et, par conséquent, en mesure de récompenser le mérite, du moment où j'aurais entendu parler d'un réel génie engagé dans un travail semblable, je lui donnerais le double de ce que pourrait lui donner le libraire, afin qu'il pût s'y consacrer entièrement et s'engager sur une voie dans laquelle il ne trouverait pas de rivaux à chaque porte. Il y a des personnes qui penseront que cette opinion est étrange de la part d'un homme qui a écrit autant de livres que moi mais j'espère que l'on admettra que du moins elle est assez naturelle de la part d'un auteur qui écrit un livre dont il ne s'attend pas à tirer un penny, et qui, par conséquent, a de sérieux motifs d'être bref plutôt que la tentation d'être prolixe.
A voir le laboratoire de ce grand chimiste, on se rend compte qu'il n'est pas oisif ce laboratoire consiste en deux grandes pièces, admirablement meublées. Il y a six ou sept fourneaux (r) Ce passage n'est p as entièrement clair. Il semble opposer auz compilations les exposes de doctrines, comme celui qui est l'œuvre de Guyton de Morveau, et qui, en effet, a une grande valeur. D'autre part, tout ce que dit ici Artbtir Young caractérise bien sa conception de la science il est lé~u sur- tout d'expériences et d'applications pratiques de la science. San!, expériences, tout d'ecpériences ct d'applications pratiques de ln stience. Sws espériences, on ne peut rien fonder de et la dnctrine de Lavoisier était le produit des expériences qu'il avail imaginées. Mais le travail d'exposition et de synthèse n'est pas moins indispensable. Arthur Young nous révèle, une fois de Plus, une certaine étroitesse d'esprit.
différents (dont le plus puissant est celui de Macquer) (i), une variété et un nombre d'appareils, comme je n'en ai vu nulle part ailleurs, avec des spécimens des trois règnes de la nature, qui semblent tout à fait pratiques. Il y a, dressés partout, de petits pupitres avec des plumes et du papier, et aussi dans la bibliothèque, ce qui est commode. M. de Morveau est en train de faire une grande série d'expériences eudiométriques, particulièrement avec les eudiomètres de Fontana et de Volta. Il semble penser qu'on peut avoir pleine confiance dans ces épreuves eudiométriques il garde son air nitreux (2) dans des quarts de bouteilles, fermés avec des bouchons ordinaires, mais renversés cet air est toujours le même s'il est constitué par les mêmes matières. M. de Morveau nous exposa une méthode très simple et élégante pour constater la proportion del'air vital, en faisant l'expérience suivante: onpiaceun morceau de phosphore dans une cornue de verre, bouchée par de l'eau ou du mercure, et on l'enflamme en plaçant en dessous une bougie. La diminution du volume de l'air marque la quantité d'air vital qu'il contenait, d'après la doctrine antiphlogistique. Une fois éteint, le phosphore bout, mais ne s'enflamme pas (3). 111. de Morveau a des balances, faites à Paris, qui, chargées de ooo grains, se déplaceront avec la vingtième (r) lfacquer (Joseph) (1718-1784), membre de l'Académie des Sciences, était un chimiste de graude valeur. II a écrit des ~lénxertta de claintie lkcorqque eE pratique, 17561 et un Dictionrtaire de ckimie, On sait qu'il ne s'est jamais rallié à la théorie de 1:¡avoisier.
(2 ) L'air nitreux, ce que nous appelons Je bi-oxyde d'azote. c'est peutêtre l'expérience décrite par Guyton de Morveau (1,~xpLrience IX, Enc. Mélh., t. l, pp. 7°2-7°3).
(3) Cest XII (Ibid., p. ¡OS), que Guyton de W nrveau déit ainsi <> On met quelques grains de pJnoa J~hore dans une petite capsule de verre, élevée sur un support de 4- à 5 pouces de hauteur on place ce support dans une cuvette, dont le fond est couvert on fait monter l'eau on renverse sur le tout une grande cloche de verre; on fait monter l'eau daus ce récipient d'environ 3 pouces, en aspirant une portion de l'air par le moyen d'un siphon j et, après avoir marqué le point de son niveau, on allume le phosphore en poravec dessus vive il y verre chaleur considérable brûle quelques instants avec flamme vive il y a une chaleur considérable l'eau baisse alors dans la cloche par la dilatatioll. mais elle ne tarde pas à remonter même pendant la combustion. n. Ie rëcipiellt se remplit ensuite de vapeurs blanches, qui se répandent sur les parois du récipient, puip, par du l'eau dans l'intérieur, on voit qu'il y a eu a/n du volume d'air absorbés. ~Si après le refroidissement, on porte de nouveau le foyer de la lentille sur ce qui reste de phosphore dans la capsule, on le voit fondre, bouillonner, se sublimer mais il n'y a plus ni inflammation, ni diminution du volume d'air renfermé.!) s
partie d'un grain une pompe à ait, avec des cylindres de verre, dont l'un a été brisé et est répare le système de lentilles ardentes du comte de Buffon un vase à absorption un appareil respiratoire, avec de l'air vital dans un bocal, d'un côté, et de l'eau de chaux, de l'autre enfin, une abondance d'inventions nouvelles et très ingénieuses pour faciliter les recherches relatives à la physique de l'air. Elles sont si variées et, en même temps, si bien disposées pour répondre au but qu'elles se proposent, que cette sorte d'invention semble être une grande et essentielle partie du mérite de M. de Morveau je désire qu'il suive l'idée qu'a eue le Dr Priestley de ~MMf /gM/ de ses :'ms<f:MKeK& cela ajouterait notablement à sa grande réputation, si méritée, et, en même temps, pousserait d'autres expérimentateurs à entreprendre des recherches dans la même voie.
I/après-midi, M. de Morveau a eu la bonté de m'accompagner à l'Académie des Sciences il y a une très belle salle, ornée par les bustes d'illustrations dijonnaises, des hommes éminents que cette ville a produits Bossuet, Fevret, de Brosses, Crébillon, Piron, Bouhier, Rameau, et, en dernier lieu, Buffon le voyageur de l'avenir y verra sans aucun doute le buste d'un homme qui n'est inférieur à aucun de ceux-là, de M. de Morveau, par qui j'avais maintenant l'honneur d'être conduit (l).
Le soir, nous nous sommes rendus de nouveau chez M"M Picardet et l'accompagnâmes à la promenade. Je fus heureux, dans la conversation que nous eûmes sur les troubles qui ont lieu actuellement en France, d'entendre M. de Morveau remarquer que les violences commises par les paysans proviennentde leur manque de/MMM'ADijon,onapubliquemeBt (r) En 1786, d'après l'ot~ St'c~f l'Académie de Dijon (i~i-iy~o) (publ. par Alauricc LANGE, Paris, 19°9, thèse de lettres, pp. 27-28), une que- roue avait éclaté entre une partie de l'Académie et Guyton de Morveau, son secrétaire, u qui i:mettait la prétention de disposer u sa guise du logement a.ttribué au sccréta.irc dans ]'Hôtel de et et devenu par la mort de Maret~. Sur t'Academie de Dijon, outre cet ouvrage, voy. abbé Dj~ERUE. La ~j-c H j~'OM au A'7/s Yaris, A. Picard, l<)0~1.'aucieum salle de i' r\cadélllie est devenue, sans changement, la Salle des .L'tLh de t'Université.
recommandé aux curés de leur donner, dans leurs sermons, quelques lumières sur les événements politiques (i) tout cela en vain aucun curé ne voudrait, dans ses sermons, sortir de sa routine habituelle. Mais, une question des journaux n'édaireraient-ils pas mieux les paysans qu'une troupe de prêtres ? Je demandai à M. de Morveau jusqu'à quel point il était vrai que les châteaux ont été pillés et brûlés par les paysans seuls, ou bien par ces bandes de brigands, que l'on a dit être formidables. Il m'affirma qu'il avait fait une sérieuse enquête pour éclaircir la chose, et son opinion est que, dans cette province, toutes les violences qui sont venues à sa connaissance n'ont été commises que par les paysans ou a beaucoup parlé de 6~gtîM~s, mais on n'a pas prouvé leur existence. A Besançon, j'ai entendu parler de huit cents brigands mais comment une troupe de huit cents bandits pourraient-ils traverser un pays et laisser leur existence, pour le moins, problématique (2) ? C'est aussi ridicule que l'armée t'Mco~M~o de Bayes (3).
2 août. Beaune (~) une chaîne de collines sur la droite, couverte de vignes, et une plaine tout à fait plate, sur la gauche, entièrement sans clôtures et trop nue. Dans la petite ville insignifiante de Nuits (~), quarante hommes montent la garde, et à Beaune, c'est un important corps de troupes. Je me suis muni d'un passeport, délivré par le maire de Dijon, et d'une cocarde flamboyante, aux couleurs du Tiers Etat; j'espère donc éviter les difficultés, bien que les bruits qui courent (r) Dans sa circulaire du 24 juillet r78g, le Comité Permanent de Dijon invitait les curés à < développer ces instructions t dans leur prône (H. MILLOT, ~t. cit., p. 63).
(2) En réalité, les paysans eux-mêmes croyaient à l'existence de bandes de brigands. Il y eut dans les campagnes une véritable panique, qui, jointe aux rancunes justifiées que provoquait le régime seigneurial, causa les trouble> agraires de cette époque. Voy. les ouvrages cités ci-dessus et, en particulier, P. CONARD, La ~M~ Dauphiné, Paris, 19~.
(3) Bayes est le héros d'une farce du duc de Buckingham, T~f: 7i~ dans ]aqtJ(~l1e il y a one bataille entre des fantassins et des chevaus de bois (d'aprés l'édition de Bethan~-F<.warrls, p. 2x6, n. r).
(.t) Ch.-l. d'arr. (Cote-d'Or).
eh.-I. d'an. (Côt~-d' Or).
(3) Ch. de cant., arr. de Beaune.
sur les émeutes de paysans soient si effrayants qu'il semble impossible de voyager en sûreté. Arrêt à Nuits pour prendre des renseignements sur les vignobles de ce pays, si fameux en France et même dans toute l'Europe (i) examiné le Clos de ~<M;geaM [Clos Vougeot], cent journaux, entourés de murs et appartenant à un couvent de Bernardins (2). Quand verronsnous ces compagnons faire de mauvais choix ? Les endroits qu'ils s'approprient montrent quelle rigoureuse attention ils donnent aux choses de l'esprit (3). 22 milles.
3 août. En sortant de Chagny (~), où je quittai la grande route de Lyon, passé près du canal de Chaulais [Charolais] qui n'avance que bien pauvrement c'est un travail vraiment utile et qui, par conséquent, est laissé à l'abandon s'il s'était agi de forer des canons ou de blinder des vaisseaux de guerre, il y a longtemps qu'il serait terminé. Jusqu'à Montcenis, un pays déplaisant, d'un aspect singulier. C'est là que se trouve Tun des établissements de M. I~<?~ef~Mso; [Wilkinson] pour ]a fonte et le forage des canons j'ai déjà décrit celui qui est près de Nantes. Les Français disent que cet actif Anglais est le beau-frère du Dr Priestley et par conséquent un ami de l'humanité, et qu'il leur a appris à forer des canons, afin de donner la liberté à l'Amérique. L'établissement est très considérable il y a de cinq à six cents ouvriers employés, sans compter les charbonniers il y a cinq machines à vapeur servant à actionner les soufflets et à forer, et on en construit une (n) 7.a réputation de ces grands crus bourguignons, déjà bien établie au avn" ne fit que croître au xvrn" comme le montre le prix fort éievé des de ta région de Beaune et de Nuits; ils a cenquirent définitieement ces deux march(: importants la Cour ut l'étranger 1). En n;8~, les vins représentaient un tiers de l'exportation totale di> la province 759° 000 livres sur zu Ils 000. Voy. la bonne étude de P. LI enrmrnerce des .~ims en 73oawgog~ne cc~x XVTZZ~ siècle (llémoires et documeuts pour servir à l'histoire du co'nmcrce et de l'industrie, de Julicu I-I~ycrn, 3~ série, 1912, pp. 33-80). (2) Dans l'édition de r7gq, on a ortho~mphi6 dos de 4'oüjaüd i ette mêE'(' ('¡:jHi('11 ajouté cette nole illfrapagina1c vendu depuis par l'Assembtée Nationale au prix de r 14° 6m livm= par jourual. u
(3) Le texte auglass porte a The spots thcy appropriate shew what a righteous attention they give ta things of il Il y sans doute là un jeu de mots, spirrot en anglais signifiant la fois esj~:·i€ et s¢iribneu.a. (4) Arr. de Chalon-sur-Saûne.
sixième (l). Je causai avec un Anglais qui travaille à la verrerie, au service de la cristallerie ses compatriotes étaient nombreux autrefois, mais il n'en reste plus que deux à présent il se plaignait du pays, disant qu'il ne contenait de bon que le vin et l'eau-de-vie, choses dont je ne doute pas qu'il fasse un usage suffisant. 25 milles.
4 août. Jusqu'à Autun, par un pays misérable, le plus misérable que j'aie trouvé sur mon chemin, et par de hideuses routes. Pendant les sept ou huit premiers milles, une agriculture tout à fait méprisable puis, jusqu'à Autun, tout, ou presque tout, est en clôtures, et cela pendant nombre de milles. De la colline, avant d'arriver à Autun, une vue immense sur cette ville et sur la plaine du Bourbonnais, qui s'étend à l'infini. Vu à Autun le temple de Janus (z), – les murailles, la cathédrale (3), l'abbaye. Ici on parle autant qu'auparavant de brigands, qui brûlent et pillent et, quand on sut à l'auberge que je venais de Franche-Comté et de Bourgogne, j'eus huit ou dix personnes, qui se présentèrent à moi pour me demander des nouvelles. Ici, le nombre des brigands dont on s'entretient s'élève jusqu'à mille six cents. Ils furent très surpris de voir que je n'ajoutais pas foi aux brigands, que j'étais persuadé que tous les désordres, qui avaient été commis, n'étaient que l'œuvre des paysans, ayant en vue le pillage (4). Ils ne sont pas (l) C'est, en effet, de l'association de Witkinson, le créateur de la fonderie d'Indret, et de deux autres personnages, Ia Houlière et Gensannc, que devait sortir, en 1787, la. Société par actions du Creusot, qui réunit toutes les usines de la région de important pour l'époque, lui permit actions des hauts livres.Cc capital, très important pour 1'cpoque, lui permit d'établir des hauts fourneaux bien organisés, des machines à vapeur, de grands soufflets, des marSe. bénéfices étaient mais, à l'époque de la Révola la société doit tomber peu à peu en décadence et elle ne se relèvera qu'en 1836. Voy. Ch. BADLOT, j~î~-o~tt~ton ~OH<f ~M coke cfî f~utcc la Joaxdation du Creusat (Revue d'histoire de.c dodrines écomosnipses, au. ngrz, reproduit dans L'introdatctiotx du rnac7aitcisme ert Francc, Paxis, rgzg, pp. 436 et sqq.).
(2) Ce n'est pas un temple, mais une sorte de tour carrée, dont il Le reste que deux murs.
(3) C'est la chapelle de l'ancien chùteau des ducs de Bourgogne, qui date surtout des ma- et ava sièctes.
(4~ I,es pillages et incendies sont ce qui frappe le plus les imaginations. En réalité, ce n'est pas le désir du pillage, qui, le plus souvent, entraina les papsans, ni le désir d'inceadier les châle=; ils voulaient, avant tout, brûler les
de cet avis et donnent une liste de châteaux que les brigands ont pillés mais, quand on analyse ces bruits, on voit clairement qu'ils sont mal fondés (i). 20 milles.
5 août. L'extrême chaleur d'hier m'a donné la fièvre et je me suis réveille avec un mal de gorge. J'étais disposé à perdre un jour ici pour me soigner mais nous sommes tons fous de badiner avec les choses qui ont le plus de valeur pour nous. Perte de temps et dépense inutile, c'est toujours la crainte qu'a en tête quiconque voyage autant en ~Moso~/M (2) que je suis obligé de le faire. A Maison de Bourgogne, je me crus dans un monde nouveau la route est non seulement excellente, mais le pays est en clôtures et boisé. Il y a maints gentils accidents de terrain et plusieurs étangs ornent le paysage. Le temps, depuis le commencement d'août, a été clair, brillant et brûlant, trop chaud pour être parfaitement agréable au milieu de la journée, mais pas de mouches, et, par conséquent, je ne dois pas faire attention à la chaleur. Cette circonstance peut être considérée comme l'épreuve décisive. En Languedoc, ces chaleurs, j'en ai, fait l'expérience, étaient accompagnées par des myriades de mouches, et, en conséquence, étaient un vrai tourment. Il fait bon être malade à cette Maison de .BoM~ogMc un estomac bien portant ne serait pas aisément satisfait, et cependant, c'est une maison de poste. Le soir à Luzy (3), autre maison de poste misérable. A noter que, dans toute la Bourgogne, les femmes portent des chapeaux d'hommes, à grands bords, qui sont loin de faire un aussi bon effet que les chapeaux de paille d'Alsace. 22 milles. titres seigneuriaux pour se délivrer des droits qui pesaient sur eux. On le voit bien nettement, en CI. Henri Srs, Les troubles agraires efc Hnnte- Brdagrroe, x7go-xjgx (Bull. d'histeire de ln Févolutinrs, un. xgzn-rgzc, Ya- ris, 1934).
ce passage d'une lettre à sa petite fi]le Bobbin, datée de Moutins, 7 août ce passage d'une lettre à sa petite fille through datée find dangers 7 août a (Aufobiography, p. x86) «1 I have passed throvgh perils and dangers for a part of the country is infested by Soo plunderers in arms, yet have burn in oniy district near Maçon twelwe chastaux but 1 am nom passed thé worst and hope to es~ape as last with whole bones. 1 have a passport, and am car- ried ta the Bourgeois guard at all town5 ».
(2) En français dans le texte.
(3) Ch. 1. de cant., arr. de Château-Chicon (Nièvre).
6 août. Pour échapper à la chaleur, en route, à 4 heures du matin, pour Bourbon-Lancy (i), à travers le même pays en clôtures, mais vilainement cultivé, et cependant tout entier étonnamment susceptible d'améliorations. Si j'avais un grand domaine en ce pays, je pense que je ne serais pas long à faire fortune le climat, les prix, les routes, les clôtures, toute espèce d'avantages, excepté le gouvernement. Tout le pays d'Autun. à la Ioire est un superbe champ pour les améliorations agricoles, non par de coûteuses opérations de fumure et de drainage, mais simplement en établissant une rotation des cultures mieux appropriée au sol. Quand je vois un pays ainsi aménagé, et dans les mains de métayers mourant de faim, au lieu de gras fermiers, je ne puis plus avoir pitié des seigneurs, quelque grandes que soient leurs souffrances présentes (2). Je rencontrai l'un d'eux, auquel je fis part de mon sentiment. Voyant que je m'intéressais à l'agriculture, il prétendit eu parler; il m'affirma qu'il avait le CoM~s eoM~~ de l'abbé Rozier et il croyait, suivant ses calculs, que ce pays n'était bon qu'à produire du seigle. Je lui demandai si lui ou l'abbé Rozier savait quel était le bon bout d'une charrue. Il m'affirma que celui-ci était Ao~g ~e ~K~ mérite, ~-Mco~ ~'ag~culteur (sic) (3). Traversé la Loire en bac c'est la même vilaine vue de galets qu'en Touraine. A Chevagnes-le-Roi (4), M. Joly, l'aubergiste, m'informa qu'il y avait à vendre trois domaines (fermes) presque contigus à sa maison, qui est neuve et bien bâtie. En mon imagination, je transformais déjà son auberge (1) Arr. de Charolls (Saône-et-Loire).
Voy. à ce sujet A. ns Cusnmassrr et 1\'IONTAR1.01\ Ca.laders d~c Grtilliagc d'Autrten, n895, et, en particulier,1'escellente introduction.-I,e 6aiI3 métairic était ]e mode d'exploitation prédominant. Généi-alemeut, Je propriétaire amudaij Je mode d'exploitation prédominant. Gél!éralement, le propriétaire amu- dlait son domaine il un fermier. qui en sous-louait les diverses parties ù des métayers. le fermier, an lieu de laisser à ces derniers la moitié du produit, leur imposait de telles charges qu'à. peine en restait-il un quart entre leurs main!'>. Ainsi, il exigeait d'eus le paiement annuel d'une somme d'argent (ja, 6o, ioo livres), qu'on appelait ~itavce, et il se réservaitdespiécesdeterre, qu'il faisait cultiver par les métayers. le métayer sortant était responsabk de toutes les dégradations survenues dans le fonds et on obligeait le métayer entrant à faire les réparations à ses frai! Les métayers et journaliers de la région constituaient des classes vraiment Les de r7S~f contiennent beaucoup de données intéressantes sur tout cet état de choses. (3) En français dans le texte.
(4) Ai-r. de MoLl!ia:i (Allier).
en bâtiment de ferme et je travaillais dur à cultiver navets et trèfle, quand il me dit que, si je voulais aller derrière son écurie, je pourrais voir, à une petite distance, deux des maisons; il ajouta que le prix de vente serait d'environ go ou 60 ooo livres (2 625 l. st.) je pourrais en faire une superbe ferme. Si j'étais de vingt ans plus jeune, je songerais sérieusement à une pareille spéculation mais tels sont la sottise et le défaut de la vie il y a vingt ans, par manque d'expérience, une semblable entreprise aurait été ma ruine, et, maintenant que j'avais l'expérience, j'étais trop âgé pour m'y livrer. 27 milles.
7 août. Moulins parait n'être qu'une pauvre ville, mal bâtie. J'allai à la Belle 7)xage, mais je la trouvai si mauvaise que je la quittai et me rendis au LvoK d'Or, qui est pire. Cette capitale du Bourbonnais, située sur la grand'route postale d'Italie, n'a pas une auberge qui vaille celle du petit village de Chevagnes. Pour lire les journaux, j'allai au café de M" Bourgeau, le meilleur de la ville, oit je trouvai près de vingt tables, dressées pour les buveurs, mais, quant aux journaux, j'aurais pu aussi bien demander un éléphant. Voila un trait de l'état arriéré, de l'ignorance, de la stupidité et de la pauvreté de la nation dans la capitale d'une grande province, la résidence de l'intendant, à un moment comme celui-ci, où. l'Assemblée nationale vote une révolution, il n'y a pas de journal pour apprendre au peuple si c'est La Fayette, Mira.beau ou Louis XVI, qui est sur le trône. Assez de clients dans un café pour remplir vingt tables, et pas assez d'active curiosité pour exiger un seul journal. Quelle impudence et quelle sottise Sottise de la part des clients d'un pareil établissement de ne pas insister pour avoir une demi-douzaine de journaux, et tous les journaux de l'Assemblée; impudence de la part de la femme, de ne pas les leur procurer Comment un peuple comme celui-ci eût-il pu j amais faire une révolution ou devenir libre ? Jamais, dans un millier de siècles. C'est la. foule éclairée de Paris, au milieu de centaines de journaux et
de publications, qui a tout fait. Je demandai pourquoi ou n'avait pas de journaux. Ils sont trop chers, mais la patronne me fit payer 24 sous une tasse de café, avec du lait et un moiceau de beurre, de la dimension d'une noix. C'est grand dontmage qu'il n'y ait pas un camp de brigands dans votre salle de café, Madame Bourgeail.
Parmi les nombreuses lettres, dont je suis redevable à M. Broussonnet, il en est peu qui m'aient été plus utiles que celle que j'ai eue pour M l'abbé de Barut, principal du collège de Moulins, qui, avec intelligence et avec zèle, s'intéressa à l'objet de mon voyage et fit tout ce qu'il était possible de faire pour que je fusse bien renseigné. Il me conduisit chez le comte de Grimau, lieutenant général du bailliage et direc teur de la Société d'Agriculture de Moulins, qui nous garda à dîner (i). Il paraît un homme jouissant d'une fortune considérable, un homme de savoir et bien au courant des choses, agréable et poli. Il causa avec moi de Fêtât du Bourbonnais il m'affirma que les propriétés étaient plutôt données que vendues, et que les métayers étaient si misérablement pauvres qu'il leur était impossible de bien cultiver (2). Je lançai quelques obser(1) Jacques t~rima-ud ou Gri-mauld était lieutenant général du bailliage, depuis la de son père (IO janvier 1782) et il lut eu cette quaItte à la seconde Chambre des Etiquetes du Parlement de Paris (Arch. de l'Allier, B 855)· Voir Le Ifumborz~usis Tcxda.nl la lafvafutiorz. (2) C'est le mctaya-gc qui est à peu près le seul mode de tocation des terres ea Bourbonnais. Tr~s souvent les propriétaires, surtout les nobles abseutéistes@- ffer-c.t leurs terre. à un a fermier général (·;n i-cm:nÜ, un marchand de campagne), qui les sous-loue aux cultivateurs. Te propriétaire ou le général fournit le cheptel dia moitié des semeuces. La récolte se partage par moitié et aussi le bétail et la grosse volaille eu outre, le métayer doit quelques menues et des de de réparations de chemins, ete. Beaucoup de métayers sont dans une condition assez misérable et il arrive que le propriétaire leur fournisse des avances, même pour kur nourriture. On trouve aussi en Bourbonnais bien des COllltnUnautés familiales et taisibles, qui ne se sont dissoutes qu'au XIXC siècle. Voy. Camille GAGNON, Histoire dit mélssyage en Bourbonazszis, Paris, H)20, cliap. I (thèse de droit) on y trouvera, en appendice, un certain nombre de documents intéressants du xvnie siècle. Cf. aussi Comte DE 1'OUIWONNIH, Situation du tnétmyage en France raphort sur l'eraqaéte onverte par La Société des Agriculteurs de France, Paris, 1879-1880. Arthur Young dit (t. II, ch. XI, métayeT vend, Dans le Bourbonnais, le propriétaire fournit tout le cheptel, que Je métayer vend, achéte, échange à sa volonté l'intendant enregistre ces opéra- tions. où le maitre entre toujours pour moitié. I,e tenancier lui porte sa moitié de grain au château, et revient chercher la paille. les suites en sont évidentes par ce système absurde, la terre, qu'cn Angleterre on louerait 10 sh., ne rapporte ici qu'environ 2 sh. 6 d. à la fois pour la terre et le cheptel. a
vations sur les moyens qu'on pourrait tenter pour y remédier mais toute conversation de cette sorte est du temps perdu en France. Après le dîner, M. Grimau me mena à sa maison de campagne, à une petite distance de la ville elle est très joliment située et on y a vue sur la vallée de l'Allier. Des lettres de Paris, qui ne contiennent que des bruits très alarmants sur les violences commises dans tout le royaume et particulièrement dans le voisinage de la capitale. Le retour de M. Necker, qui, pensait-on, allait tout calmer, n'a aucun effet on remarque particulièrement qu'il y a, dans l'Assemblée Nationale, un parti violent, qui, évidemment, est disposé à pousser les choses à l'extrême ce sont des hommes, qui, par suite des violences et des conflits du moment, se trouvent dans une situation et ont pris une importance qui résultent purement et simplement de la confusion publique ils feront tous les efforts possibles pour empêcher la constitution, l'ordre et la paix, qui, s'ils étaient établis, porteraient un coup mortel à leur importance ils se sont élevés grâce à la tempête et le calme les ferait sombrer.
Entre autres personnes auxquelles M. l'abbé Barut me présenta, se trouvait le marquis de Goutte, chef d'escadre sur la flotte française qui fut prise par l'amiral Boscawen à Louisbourg, en 1758, et amené en Angleterre, où il apprit l'anglais, dout il a retenu quelque chose (i). J'avais marqué à M. l'abbé Barut qu'en Angleterre un homme riche m'avait chargé de chercher en France une bonne acquisition de terres sachant que le marquis serait disposé à vendre un de ses domaines, il lui fit part de mon désir. M. de Goutte me fit une telle description de ce domaine que je pensais, bien que je n'eusse que peu de temps, qu'il vaudrait la peine de consacrer une journée à le voir, d'autant plus qu'il n'était qu'à 8 milles de Moulins comme il me proposa de m'y mener le lendemain dans sa voiture, j'acceptai sur-le-champ. Au moment qu'il m'avait fixé, (i) U s'agit de Jean-Antoine de Chan-y des Gouttes, chevalier, marquis des Gouttes, seigneur du Riau. I,e château du Riau est situé dans la com- umnc d'Aurouer, canton-ouest de Moulins.
j'accompagnai le marquis, avec M. l'abbé Barut, à son château de Riaux, qui est au milieu de la propriété qu'il voudrait vendre, et à des conditions telles que jamais je n'ai été tenté davantage de faire une acquisition. Je ne doute nullement que h personne qui m'a chargé de m'occuper d'un achat était depuis longtemps dégoûtée par les troubles, qui ont éclaté en ce pays, de son projet d'acquérir une propriété d'agrément, de sorte qu'évidemment elle refuserait le marché que je lui proposerais. A tous égards, ce serait une acquisition plus avantageuse que je n'aurais pu le concevoir et cela confirme l'assertion de M. de Grimau que les propriétés sont ici données, plutôt que vendues. le château est grand et très bien construit il contient au rez-de-chaussée deux belles pièces, où peuvent se tenir trente personnes, avec trois plus petites au premier, dix chambres à coucher, et, au-dessus d'elles, des pièces mansardées, dont quelques-unes sont bien disposées des communs de toutes sortes, solidement bâtis et sur un plan proportionné à un grand train de maison, y compris des granges pouvant contenir la moitié des gerbes de blé et des greniers pour les grains, quand le blé a été battu. Il y a aussi un pressoir et un grand cellier pour garder les produits des vignobles, dans les années d'abondance. I<e château est situé sur le versant d'une agréable colline, avec des vues peu étendues, mais plaisantes, et tout le pays alentour présente l'aspect que j'ai décrit c'est une des plus~belles provinces de France. Contigu au château est un champ de 5 ou 6 arpents, bien clos, dont la moitié est en culture et dont l'autre forme un jardin entièrement planté de toutes sortes d'arbres fruitiers. Il y a douze étangs, à travers lesquels coule un ruisseau, suffisant pour faire tourner deux moulins, qui sont loués l ooo livres (43 1. 15 sh.) par an. Les étangs fournissent largement la table du propriétaire de belles carpes, tanches, perches et anguilles et en outre donnent un revenu régulier de i ooo 1. Il y a zo arpents de vignes, produisant d'excellent vin blanc et rouge, avec des maisons pour les vignerons des bois plus que suffisants pour fournir le château de chauffage et enfin neuf
domaines ou fermes, louées à des métayers, tenanciers sans bail (tenants at unît) (i), à moitié fruits, et produisant une somme de 10 500 1. (459 1. 5 s. 6 d.). En conséquence, le produit net des fermes, des moulins et du poisson s'élève à 12 500 La superficie de la terre, je le conjecture par mon estimation et par les notes que j'ai prises, peut être d'environ 3 000 arpents ou acres, d'un seul tenant et contigus au château. Les charges pour les impôts fonciers, les réparations, les gardes de chasse (2) (car ily a tous les droits seigneuriaux, haute justice (3), etc.), l'intendant, les dépenses pour la culture de la vigne, etc., se montent à environ 4 400 1. (192 1. st. 10 sh.). C'est donc un revenu annuel d'un peu plus de 8 000 1 (350 1. st.). Le prix demandé est de 300 000 1. (13 125 l. st.), mais, pour ce prix, on donne l'ameublement complet du château, les bois, qui, rien qu'en comptant les chênes, valent 40 000 1. (1 750 1. st.), enfin, tout le bétail, mille moutons, soixante vaches, soixante-douze bœufs, neuf juments et beaucoup de porcs. Sachant que je pourrais, en donnant comme gage ce domaine, emprunter tout l'argent de l'achat, je ne résistai pas à une faible tentation en y renonçant. Le plus beau climat de France, et peut-être de l'Europe un pays superbe et sain d'excellentes routes des voies navigables jusqu'à Paris du vin, du gibier, du poisson et tout ce qui peut paraître sur une table, à l'exception des produits des tropiques une bonne maison, un beau jardin, des marchés à portée pour toutes sortes de produits, et, par dessus tout le reste, 3 000 acres de terre en clôtures, capables, sans dépenses, de donner, en très peu de temps, un produit quadruple, tout cela réuni formait un tableau suffisant pour tenter un homme ayant vingt-cinq ans de pratique agricole, adaptée à ce genre de terrain. Mais l'état du gouvernement, la possibilité de voir les meneurs de la démocratie parisienne abolir, dans leur sagesse, toute proLes métayers ne peuvent être qualifiés de tenants at will, car ils tiennent toujours leur ferme à moitié, eu vertu d'un bail. Arthur Youny se sert de ce terme pour faire comprendre à ses compatriotes la condition des métayers, tout à fait inconnue en Angleterre.
(2 et 3) lin français dans le texte.
priété, comme tout rang, et la crainte, en achetant une propriété, d'acheter, en même temps, ma part de guerre civile, – tout cela me détourna de m'engager pour le moment et m'incita seulement à demander au marquis d'attendre mon refus définitif avant de vendre son domaine à qui que ce fût. Si j'avais à entrer en relation avec quelqu'un pour un achat, je désirerais avoir affaire avec une personne comme le marquis de Goutte. Il a une physionomie qui me plaît la facilité d'humeur et la politesse de sa nation se mêlent avec une grande probité et un grand sentiment de l'honneur, et son amabilité n'est pas amoindrie par une attitude de dignité, qu'il tient d'une famille ancienne et respectable. Il me semble être un homme dans lequel, en toute affaire, on peut avoir une confiance aveugle. J'aurais passé un mois en Bourbonnais, si j'avais voulu visiter toutes les propriétés à vendre. A côté de celle de M. de Goutte, il y en a une autre, dont le prix d'achat est de 270 000 1., Ballain (r). M. l'abbé Barut, ayant pris rendezvous avec le propriétaire, me mena, dans l'après-midi, voir le château et une partie des terres tout le pays est en terrains de même nature et aménagés de même sorte. Ce domaine consiste en huit fermes, garnies par les propriétaires de gros bétail et de moutons (2) là aussi, les étangs fournissent un produit régulier. Le revenu du domaine est de io 000 1. (437 1. st. 10 sh.) par an le prix est de 260 000 1. (11 375 1. st.), plus 10 000 1. pour les bois c'est la rente de vingt-cinq ans. Près de Saint-Poncin [Saint-Pourçain] (3), il y a un autre domaine de 400 000 1. (17 500 1. st.), dont les bois (450 acres) rapportent 5 0001. 1. par an 80 acres de vignes, donnant un vin assez bon pour être expédié à Paris de bonnes terres pour le blé, et, en grande partie, emblavées un château moderne, avec toutes les aisances (4), etc. Et on m'a parlé de bien d'autres (1) Ou plutôt Baleine, commune de Villeneuve-sur-Allier, canton-ouest de Moulins.
(2) Dans toutes les terres affermées à moitié, le propriétaire fournissait le cheptel. Voy. ci-dessus, p. 375, n. 2.
(3) Ch.-l. de canton, art. de Gannat (Allier).
(4) En français dans le texte.
propriétés. Je conjecture que l'on pourrait à présent se constituer en Bourbonnais l'un des plus beaux domaines d'un seul tenant de l'Europe. Et l'on m'informa ensuite qu'àprésentil y a a six mille domaines à vendre en France si les choses continuent à aller comme en ce moment, il ne sera plus question d'acheter des domaines, mais des royaumes, et la France ellemême sera mise à l'encan. J'aime un système politique qui inspire assez de confiance pour donner de la valeur à la terre, et qui assure aux hommes un tel bien-être sur leurs propriétés que l'idée de les vendre soit la dernière qui puisse leur venir. 10 août. Pris congé de Moulins, où les propriétés et l'agriculture ont chassé de ma tête Marie et le peuplier (i) et ne laissèrent pas de place pour le tombeau de Montmorency (2) ayant payé un prix extravagant pour les torchis, les tapisseries de toiles d'araignée et les senteurs peu savoureuses du Lion d'Or, je dirigeai ma jument vers Châteauneuf (3), sur la route d'Auvergne. L'accompagnement d'une rivière donne du charme au paysage. Je trouvai l'auberge pleine, affairée et hruyante (4). Msr l'Évêque était venu pour la Saint-Laurent, fête de la paroisse. Comme je demandais la commodité, on me pria de faire un tour dans le jardin. Pareille aventure m'est arrivée deux ou trois fois en France. Je ne les croyais pas auparavant si bons cultivateurs je suis peu fait pour dispenser cette sorte de fertilité mais Monseigneur et trente prêtres bien gras doivent sans doute, après un dîner qui a requis les talents de tous les cuisiniers du voisinage, contribuer amplement à la prospérité des oignons et des choux de M. le Maître de poste. Saint-Poncin [Saint-Pourçain]. 30 milles. (1} Allusion au Voyage de Sterne. Celui-ci, près de Moulins, a trouvé sous un peuplier Marie, la pauvre jcime fille folle dont, lui avait parlé Tristram Shandy {nous devons cette explication à Miss C. Maxwell}. (2) Il s'agit du beau tombeau d'Henri de Montmorency, décapité en 1632 et qui fut par sa veuve dans le couvent de la Visitation de Moulins (aujourd'hui lycée).
(3) Cant. de Maiizat, arr. de Rïoni.
(4) Toute la fin du paragraphe est supprimée dans les éditions de M. Betham-Edwards et de 3ÏÎS3 C. M.isvELL qui sans doute l'ont jugée inconvenante.
1 1 août. De bonne heure, à Riom (i), en Auvergne. Près de cette ville, le pays est intéressant une belle vallée boisée, sur la gauche, partout entourée par des montagnes et celles-ci, sur la droite, présentent un contour intéressant {2). Riom, dont une partie est assez jolie, est tout volcanique la ville est bâtie avec la lave (3), que l'on tire des carrières de Volvic, qui sont hautement curieuses pour un naturaliste. La plaine que j'ai traversée en allant à Clermont est le commencement de la fameuse Limagne d'Auvergne, que l'on affirme être la plus fertile de toute la France mais c'est une erreur j'ai vu de, terres plus riches, à la fois, en Flandre et en Normandie. Cette plaine est unie comme si c'était un lac les montagnes sont toutes volcaniques et par conséquent intéressantes (4). Jtisqu'à Montferrand et ensuite jusqu'à Clermont, c'est un tableau d'irrigation, qui frappe ïe regard d'un cultivateur (5). Rion [Riom], Moritf errand et O ermont sont entièrement construits ou plutôt perchés sur des sommets de rochers. Clermont est au milieu d'un curieux pays, entièrement volcanique il est construit et pavé avec de la lave la plus grande partie de la ville forme l'un des endroits les plus mal bâtis, les plus sales et les plus puants que j'aie vus. Il y a beaucoup de rues qui, pour la noirceur, la saleté et les mauvaises odeurs, ne peuvent être comparées qu'à d'étroits canaux, percés dans un sombre fu(1) Département du Puy-de-Dôme. Riom était le siège du Parlement d'Auvergne.
(2) Cf. I^ECRAND d'Aussi, Voyaçe fait en Auvergne en 17S7 et 1788, Paris, an III, p. Tog « Des hauteurs où il se trouve, le voyageur voit se déployer devant lui cet immense bassin, avec ses villages, ses villes, ses champs si variés, ses montagnes si extraordinaires». n.
(3) Comme Clermont, ville de est située sur un monticule, mais elle l'emporte sur lui par des rues bien percées, par des maisons bâties bien plus régulièrement, des promenades plus agréables encore, une vue plus belle ou au moins plus étendue » (I^egranxi d'Aussi, op. cit., p. 223). (-1) Lkgrand d'Aussi (pp. cit., p. io2-to3) dit que la I^îmagne est « l'un des cantons les plus fertiles et les plus agréables de la République ». a on appelait ainsi la partie orientale de la Basse-Auvergne, que traverse l'Allier, et qui, au couchant, terminée par ses propres mnntagnes, au levant par celles du ci-devant Forez, au Midi par la riviére d'AIagnon qui lui sert de bornes, comprend un espace d'environ 12 lieues sur une largeur de 8 a.
(5) Voy. I-'léChïIiK, Les Grands Jours d'Auvergne, 1665 (éd. Chéniel, 1S62, PP. 37-38) « X,e grand chemin de Kiom à Clermout est si beau qu'il peut passer pour une longue alîée de promenade. ». Il y a « une grande étendue de prairies qui sont d'un vert bien plus vif que celui des autres pays ».
niier (il. L'accumulation des odeurs nauséabondes, dont l'air est imprégné, quand la brise vivifiante des montagnes ne ventile pas ces ruelles remplies d'excréments, me fait envier les nerfs de ces braves gens, qui, autant que je puis savoir, semblent y vivre heureux. C'est la foire la ville est pleine, et la table d'hôte encombrée. 25 milles.
12 août.' – Clermont échappe en partie au reproche que je faisais à Moulins et à Besançon, car il y a une salle de lecture chez M. Bovares, un libraire, où j'ai trouvé plusieurs journaux et revues mais, au café, j'en demandai en vain on me dit aussi que les gens d'ici sont grands amateurs de politique et qu'on attend avec impatience l'arrivée du courrier. La conséquence, c'est qu'il n'y a pas eu d'émeutes les plus ignorants seront toujours les plus prompts à mal faire (2). I,es grandes nouvelles qui arrivaient justement de Paris, et relatives à l'abolition complète des divers droits féodaux, des droits de chasse, des garennes, des colombiers, etc., ont été reçues avec la plus grande joie par la masse du peuple, ainsi que par tous ceux qui n'y sont pas directement intéressés, et même quelques(1) Quelle est tua surprise, quand, entrant à Clermont, je ne vois plus que des rues étroites et tortueuses, un pavé détestable, enfin une ville antique, mal bâtie et plus mal encore (T.hgrand d'Aussi, op. cit., p. 110). Malgré leur pente, par le défaut de police, les rues sont presque continuellement si sales et si boueuses que, pendant les deux tiers de l'année, tous les habitants, gens que jadis on plaçait dans la première classe, portent des sabots par-dessus leurs souliers. Dans les quartiers moins fréquentés, sont des de des 1~ boucheries, ds ce sont des amas de fumiers, des immondices de boucheries, des ordures de ton- e espèce enfin des vidanges plus dégoûtantes encore, parce que là un grand nombre de maisons n'a point de latrines [Ihid., p. 137). Fléchk'r disait déjà, en 1665 13 n'y a guère de ville plus désagréable que Clermont ies rues sont si étroites que la plus sTanrîe y a juste la mesure d'un larross'1' (np. cil-, pp. 30-40). La couleur sombre des maisons vient de ce qu'elles sont bâties en lave. Au xixe siècle, à Clermont, de larges rues et des avenues ont été percées.
(2) En effet, bien qu*à la fin de juillet et en août la Grande Peur ait sévi avec intensité dans la région de Cleraiont et même dans la ville, il n'y a pas eu de troublée. I,es paysans de la région vinrent à Clermont pour défendre la ville contre les brigands». – Quant à la raison donnée par Arthur Young, ou peut, à bon droit, la mettre en doute- Ou cite, comme journaux locaux, ta l'eville hebdomadaire d'Auvergne, qui paraît à ce moment même en 17.90, fut fondé un autre journal, le Patriote d'Auvergne. Voy. la bonne étude de Fr. Mf-GE, La Grande Peur en Auvergne, Clermont-Ferrand, A. Bony, 1901, et, du même, Les journaux et écrits périodiques de la Basse- Auvergne, Paris, Aubry, 1869.
uns de ces derniers (i) approuvent hautement la déclaration mais j'ai eu une longue conversation avec deux ou trois personnes fort sensées, qui se plaignaient amèrement de la grosse injustice et de la cruauté de telles déclarations elles disent ce que l'on fera, mais on ne l'effectue et on ne le réglemente pas, au moment de la déclaration (2). M. l'abbé Arbre, pour qui j'avais une lettre de recommandation de M. de Broussonnet, a eu la bonté non seulement de me donner, sur la curieuse contrée qui environne Clermont, tous les éclaircissements qui se rapportaient particulièrement à ses études de naturaliste, mais de me présenter aussi à M. Chabrol (3), un homme qui s'oecupe beaucoup d'agriculture et qui répondit à mes questions relatives à ce sujet avec un grand empressement. 13 août. A Royat, près de Clermont, village situé dans les montagnes volcaniques, qui sont si curieuses et dont on parle tant en ces dernières années, il y a quelques sources, que les voyageurs physiciens déclarent être les plus belles et les plus abondantes de France afin de voir ces sources, et surtout une très belle irrigation, qui, me disait-on, était pratiquée en cet endroit, j'engageai un guide. Une réputation, relative à des objets, dont celui qui l'a répandue est ignorant, ne saurait manquer d'être surfaite l'irrigation n'est qu'un flanc de la montagne, transformé par l'eau en une prairie passable, mais elle est grossièrement aménagée et médiocrement entendue. Celle que l'on voit dans la vallée, entre Riom et Ferrand, lui est de beaucoup supérieure. I^es sources sont (1) Arthur Young veut dire sans doute 4 et même quelques-uns de ceux qui eu sont tcmcliés
(2) II s'agit de la nuit du 4 août et des arrêtés d'août, qui abolissent sans indemnité la dîme, la mainmorte personnelle et réelle, les droits de chasse et de colombier, excepté pour le Roi, mais, pour les autres droits seigneuriaux, on ne pourrait que les racheter. Ce n'était, en effet, qu'une déclaration de principe. Ces réformes ne furent réglementées que par le décret du 15 mars 1790. Voy. Henri Doniol, La Révolution et la Féodalité, 1S74 Ph. Sagnac, La législation civile de la Révolution, Paris, 1898 Ph. Sagnac et P. Caron, Les comités des droits féodaux et de législation et l'abolition du régime seigneurial, 1906 (Coll. des Documents de la Révolution) A. Aulard, La Révolution française et la régime Paris, 1919.
(3) Sans doute le commentateur de la Coutume d'Auvergne, propriétaire du curieux château féodal de Tournoêl, prés de Volvic.
curieuses et puissantes (i) elles coulent, ou plutôt j aillissent du rocher, formant quatre ou cinq ruisseaux, chacun assez puissant pour faire tourner un moulin ces sources sont situées dans une grotte, un peu au-dessous du village. A une demilieue plus haut, existent bien d'autres sources il y en a de si nombreuses qu'il n'est à peu près aucune saillie de rochers ou de hauteurs qui en soit dépourvue. Au village, je vis que mon guide, loin de connaître parfaitement le pays, l'ignorait, en réalité. Je pris donc une femme pour me conduire aux sources qui se trouvaient plus haut, dans la montagne à mon retour, elle fut arrêtée par un soldat de la guar de bourgeois (2) [garde bourgeoise] (car même ce misérable village a sa milice nationale) (3), pour s'être, sans permission, fait le guide d'un étranger. Elle fut conduite à un amas de pierres, que l'on appelle le château. On me dit qu'on n'avait rien à faire avec moi mais, quant à la femme, on lui apprendrait à être plus prudente à l'avenir comme la pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras à cause de moi, je me décidai à les accompagner, afin de tâcher de la sortir d'affaire en attestant son innocence. Nous fûmes suivis paî la foule de tout le village, avec les enfants de la femme qui criaient amèrement, car ils craignaient que leur mère ne fût emprisonnée. Au château, nous attendîmes quelquetemps et fûmes introduits dans une autre salle, où le comité du village était assemblé. On entendit l'accusation et tous remarquèrent avec sagesse que, dans un temps aussi dangereux que celui-ci, quand tout le monde savait qu'une personne d'un si haut rang et si puissante que la reine conspirait contre la France, de la façon la plus alarmante, c'était, pour une femme, un grave (1) I,a description d'Arthur Young correspond à la description beaucoup plus détaillée que nous donne I^eGrand d'Aussi {op. cit., pp. 2x0 et sqq.) des sources de Royat et de la caverne, où elles prennent naissance. Il nous dit a qu'elles servent abondamment à la de Clermont ». – I*a description de Fléchier (op. cit., p. 65-66) est moins précise que celle d'Arthur youy,
(2) Bu français dans le texte.
(3) Partout en Auvergne, dans les villes et les montagnes, on organisa des i^ilices nationales (à Clermont, la milice a eu comme antécédent la garas bourgeoise, qui existait de toute ancienneté). Partout, en tout cas, il y cut des corps de garde, des patrouilles et des sentinelles. Voy. Fr. Mège, La Grande Peur, pp. 53 et sqq., 70 et sqq.
délit de se faire le guide d'un étranger, et d'un étranger, qui faisait autant de questions suspectes que moi. On décida immédiatement qu'elle devait être emprisonnée. Je leur affirmai qu'elle était parfaitement innocente, car il était impossible d'invoquer contre elle aucun motif de culpabilité. Voyant que j'avais la curiosité de visiter les sources et qu'après avoir vu celles du bas, je désirais un guide pour me rendre à celles du haut, sur la montagne, elle s'était offerte à me conduire certainement, elle n'avait d'autre dessein que de gagner quelques sols pour sa propre famille. Alors, ils tournèrent contre moi-même leur interrogatoire si je ne désirais que voir les sources, qu'est-ce qui m'induisait à poser une multitude de questions sur le prix, la valeur et le produit des terres ? Qu'avaient à faire de telles questions avec les sources et les volcans ? Je leur répondis que le fait de cultiver des terres en Angleterre rendait de telles questions intéressantes pour moi personnellement s'ils voulaient envoyer quelqu'un à Clermont, ils apprendraient de plusieurs personnes respectables que tout ce que j'affirmais était la vérité et, comme c'était là la première imprudence de la femme, car je ne pouvais l'appeler un délit, j'espérais qu'ils la relâcheraient. On s'y refusa d'abord, et enfin on y consentit, car je déclarai que, s'ils l'emprisonnaient, ils devaient le faire aussi pour moi et qu'ils répondraient de leur action. Ils consentirent à la laisser aller, après une réprimande, et je partis, sans m'étonner, car j'avais déjà vu la chose, qu'ils aient imaginé que la Reine conspirait contre leurs rochers et leurs montagnes. Au milieu de la foule, je trouvai mon premier guide, qui était occupé à supporter autant de questions à mon sujet que j'en avais fait au sujet de leurs récoltes. Il y avait deux opinions les uns pensaient que j'étais un commissaire (i), venu pour évaluer le dommage causé par la grêle les autres, que j'étais un agent de la Reine, qui projetait de faire sauter le village avec une mine et d'envoyer aux galères tous ceux qui en réchappe(i) En français dans le texte.
raient (i). Le soin qu'on a eu de noircir la réputation de cette princesse pour la rendre odieuse au peuple est incroyable, et il semble qu'il n'y a pas d'absurdité assez forte, ni de faits assez invraisemblables pour qu'on n'y ajoute pas foi. Le soir, j'allai au théâtre, voir l'Optimiste, bien joué (2). Avant de quitter Clermont, je dois remarquer que j'ai dîné et soupé quatre fois à table d'hôte, avec vingt ou trente négociants, gens de métiers, officiers, etc., et il ne m'est pas facile d'exprimer l'insignifiance, l'inanité de leur conversation. Il est à peine question de politique, à un moment où tous les cœurs ne devraient battre que pour les passions politiques. L'ignorance ou la stupidité de ces gens est absolument incroyable il n'est pas de semaine qui se passe sans que leur pays abonde en événements, qui sont analysés et discutés par les charpentiers et les forgerons de l'Angleterre. L'abolition des dîmes, la destruction de la gabelle, le gibier devenu une propriété pour les cultivateurs, l'abolition des droits seigneuriaux, voilà des événements français dont le récit est traduit en anglais six jours après qu'ils ont eu lieu, et leurs conséquences, combinaisons, résultats et modifications deviennent objet de discussions et d'entretien pour les épiciers, fabricants de chandelles, drapiers et cordonniers de toutes les villes anglaises et cependant, les mêmes sortes de gens en France ne les considèrent pas dignes de leur conversation, si ce n'est en petit comité. Pourquoi ? Parce que la conversation à huis clos demande peu de connaissance mais, en public, elle en exige davantage, et c'est pour cette raison, je le suppose, (1) Cette aventure d'Arthur Young est caractéristique. I,a panique de juillet ne s'éteignit que lentement il y eut de l'inquiétude, eu Auvergne, jusqu'à la fin de l'année 1789. « A la peur des brigands, dit Vz. MÈGE (op. cit., P- 24) s'était jointe de plus belle la peur de la noblesse, laquelle on supposait le dessein de reconquérir ou de maintenir par la force les privilèges et les droits seigneuriaux, qu'on était en train de lui arracher.» Preuve que tout mouvement n'était pas factice et provoqué, comme le croient certains écrivains.
(2) L' 'Optimiste ou l'Homme content de tout, comédie en cinq actes et en vers, de Colin d'Harleville, représentée pour la première fois sur le Théâtre Français, le 22 février 1788 la pièce fut publiée à Paris, chez Prault, en 1788. Des vers furent ajoutés, lors d'une reprise, dans les premiers mois de 178g, au bénéfice des pauvres (renseignements obligeamment fournis par M. Auguste Ronde!).
car il y a mille difficultés à trouver la solution, qu'ils sont silencieux (i) Cependant, combien de gens et combien de sujets, pour lesquels la volubilité est proportionnée à l'ignorance Que l'on explique le fait comme on le veut, mais pour moi cette explication est évidente et ne fait aucun doute.
14 août. Jusqu'à Issoire (2), le pays est tout entier intéressant, à cause du nombre de montagnes coniques qui s'élèTent de toutes parts quelques-unes sont couronnées par des villages, d'autres, par des châteaux romains de connaître que tout est l'oeuvre du feu souterrain, bien qu'à des époques trop reculées pour qu'il en reste aucun souvenir, cela tient l'attention perpétuellement éveillée (3). M. de l'Arbre m'avait donné une lettre pour M. Brès, docteur en médecine à Issoire (4). Je le trouvai, avec tous les habitants, à une réunion à l'Hôtel de Ville, pour entendre la lecture d'un journal (5). Il me conduisit à l'extrémité de la salle et s'assit près de moi le suj et traité par le journaliste était la suppression des maisons religieuses et l'abolition des dîmes. Je remarquai que les auditeurs, dont quelques-uns appartenaient à la classe inférieure, étaient très attentifs, et toute l'assemblée paraissait très contente de ce qui concernait les dîmes et les moines. M. Brès, qui est un homme sensé et intelligent, alla avec moi à sa ferme, située à environ une demi-lieue de la ville, sur un sol d'une richesse supé(1) II faut tenir compte aussi de la prudence, de la crainte d'être écouté par r des oreilles indiscrètes.
(2) Ch.-l. d'arr., Puy-de-Dôme,
(3) I^e Grand d'Aussi (op. cit., t. III, pp. 1 et sqq.) a consacré une importante étude aux volcans d'Auvergne.
(4) Jean Brès ou Bret, né à Issoire, le 2 juin 1743, devint maire de cette ville le 30 janvier 1791, puis siégea à la législative. Sous la Convention, il servit, comme médecin, à l'armée du Rhin et ne revint qu'en l'an VIII à Issoire, où il mourut en rfin.
(5) Le iec août 17S9, avait été élue, » Issoïte, par les syndics de toutes les corporations, une Commission, composée de huit membres, qui joua le rôle d'un Comité permanent. l,e 9 août, les habitants se donnent une véritable municipalité, avec un maire (M. d'Estaing, commandant de la milice), quatre échevins et six conseillers, Voy. Fr. JIÈGe, op. cit., pp. 62-63. ëar l'histoire de l'Auvergne, pendant toute cette période, voy., du racine auteur, Charges ai contributions des habitants de F Auvergne, à la fin de l'ancien réejwït Clermont, 1898, Les premières années de la Révolution dans la Ba^se- Auvergne (1787-1789), Clermont, 1896: Les cahiers des paroisses d'Auvergne en I789- Clermont, 1899.
rieure comme les autres fermes, elle est entre les mains d'un métayer (I). Soupé ensuite chez lui, avec une agréable compagnie conversation très animée sur la politique. La conversation roula sur les nouvelles du jour les convives étaient disposés à approuver chaudement les mesures prises pour ma part, je soutins que l'Assemblée Nationale n'avait pas procédé suivant un système régulier, bien conçu, car elle semblait avoir la rage de détruire, mais peu de goût pour reconstruire si elle continuait à procéder suivant le même plan, en détruisant tout et en n'établissant rien, elle précipiterait, à la fin, Je royaume dans un tel désordre qu'elle se mettrait dans l'impossibilité d'y ramener la paix et l'ordre une pareille situation, tout naturellement, précipiterait la France dans la banqueroute et la guerre civile. Ensuite, je me risquai à déclarer que, suivant mon idée, sans une Chambre haute, on ne pourrait jamais avoir une Constitution bonne ou durable. Nous différions d'opinion sur ces points mais je fus heureux de voir qu'on pouvait discuter en toute liberté, et que, dans une société de six ou sept messieurs, il y en avait deux qui osaient se rallier à un système aussi peu à la mode du jour que le mien. 17 milles.
15 août. Le pays continue à être intéressant jusqu'à Brioude. Sur les sommets des montagnes d'Auvergne, il y a beaucoup de vieux châteaux, de villes et de villages (2). Passé la rivière, sur un pont d'une seule arche, avant d'arriver au village de Lempdes. A cet endroit, visité M. Greyffier de Talairat, avocat et subdélégué, pour qui j'avais une lettre, et qui eut l'obligeance de répondre avec beaucoup d'égards à mes questions sur l'agriculture de la région. Il s'enquit beaucoup de I,ord Bristol, et ne fut pas peu content de moi, lorsque (1) et le régime agraire de ont été jusqu'ici très peu étudiés. Voy. cependant Laporte, Coup d'œil rapide sur Vagiiculture du département du Puy-de-Dôme, Clermont, an IX, in-8° (Bibl. de Clermont, A. 30.300).
(2) I,egrand d'Aussi, au contraire, déclare {op. cit., t. III, p. 247) que les villes et villages d'Auvergne sont presque toujours situés «dans des vallons ou des gorges pour s'abriter des grands vents».
je lui dis que je venais de la même province d'Angleterre* Nous bûmes à la santé de Sa Seigneurie, avec le fort vin blanc gardé quatre ans au soleil, et que Iord Bristol avait fort loué (i). 18 milles.
16 août. De bonne heure, le matin, pour éviter la chaleur, qui m'a plutôt incommodé à Fis (2). Traversé la rivière à gué près de l'endroit où l'on construit un pont, et monté graduellement dans un pays, qui continue à être intéressant pour un naturaliste, à cause de son origine volcanique, car tout a été bouleversé ou formé par le feu. Passé à Cliomette (3), et, en descendant, remarqué une masse de colonnes basaltiques, à côté de la route, sur la droite ce sont des hexagones, petits, mais réguliers. Poulaget [PauDiaguet] apparaît dans la plaine, à gauche. Arrêté à Saint-Georges (4), où je me procurai des mules et un guide pour aller voir les colonnes basaltiques de Chilhac (5), qui, cependant, ne sont pas assez frappantes pour mériter le dérangement. A Pïx, je vis un champ de beau trèfle, spectacle dont je n'ai pas été régalé depuis l'Alsace. Je désirai savoir à qui il appartenait; c'était à M. Cofficr, docteur en médecine. J'allai chez lui pour lui faire des questions, auxquelles il eutl' obligeance de répondre, et il me favorisa d'une promenade sur la partie principale de sa ferme. Il me donna une bouteille d'excellent vin blanc mousseux (6), fait en Auvergne. Je m'enquis des moyens d'aller à la mine d'antimoine, à 4 lieues de là; mais il me dit que le pays était si enragé, de ce côté, et que l'on y avait dernièrement commis tant de méfaits qu'il (1) Frédéric- Augustus Hervey, quatrième comte Bristol, évêque de Perry, en Irlande (1730-1S03). Il s'intéressa beaucoup aux arts et voyagea souvent en Italie. Il avait beaucoup de goût pour l'agriculture et essaya d'introduire en Irlande de nouvelles cultures. Ksprit très libéral, il combattit les pénal Idws, édictées contre les catholiques irlandais il eûL voulu la suppression des dimes et ne cessa de plaider la cause des Irlandais. Arthur Young, dans son Autobi.pi~y, le dép~i.t très original et a.s~i t,ê. sy. Autobiography le dépeint connue un caractère très original et aussi très syni' pathique. Cet ouvrage Bristol. contient de nombreuses lettres, souvent fort spirituelles, de I,ord Bristol. Voy. aussi Dict. of National Biography. (2) Fix-Saint-Geneys, cant. d'Allègre, arr. du Puy (Ilaute-IyOire). (3) Cant. de Paulhaguet, air. de Brioude (Haute-Ivoire).
{4) Saint-Georges-Ivagricol, canL de Craponne, an. du Puy. (5) Canton de I^avoùte, arr. de Brioude.
(6) En français dans le texte.
me conseilla, par tous les moyens, de renoncer à ce projet. Ce pays, à en juger par le climat, aussi bien que par les pins, doit être très élevé. Les trois derniers jours, j'ai été fondu par la chaleur, mais aujourd'hui, bien que le soleil soit brillant, la chaleur a été tout à fait modérée, comme un jour d'été anglais, et l'on m'affirma qu'il ne fait jamais plus chaud mais l'on se plaint du froid rigoureux de l'hiver dans la dernière saison, la neige a eu l'épaisseur de 16 pouces. Le trait intéressant de tout le pays, c'est son origine volcanique tous les bâtiments et les murs sont en laves les routes sont ferrées avec de la lave, de la pouzzolane et du basalte, et partout l'aspect du pays montre qu'il a pour origine le feu souterrain. Cependant, la fertilité n'apparaît pas à première vue. Les récoltes ne sont pas extraordinaires, et il en est beaucoup de mauvaises, mais il faut tenir compte de l'altitude. Dans aucun autre pays, je n'ai vu de montagnes aussi élevées que celles-ci qui soient cultivées aussi haut on voit du blé partout, même sur leurs som ets, à des hauteurs où d'habitude on ne trouve que des rochers, des bois et de la bruyère (erica vulgaris). 42 milles. 17 août. – Tout le parcours des 15 milles jusqu'au Puy est merveilleusement intéressant. La nature, en produisant ce pays, tel que nous le voyons à présent, doit avoir procédé par des moyens que l'on ne retrouve guère ailleurs. Dans sa forme impétueuse, le pays ressemble à un océan houleux. Les montagnes se dressent, les unes derrière les autres, avec une variété infinie elles ne sont pas sombres et tristes, comme celles de même hauteur dans d'autres pays, mais elles sont couvertes, jusqu'à leurs sommets, de cultures, faibles, il est vrai. Quelques vallées, qui se creusent au milieu d'elles, avec une belle verdure, réjouissent le regard. Près du Puy, le spectacle est encore plus frappant, parce qu'apparaissent des rochers, les plus singuliers qu'on puisse voir (1).
Le château de Polignac, d'où le duc tire son titre, est cons(1) Arthur Young ne nomme pas les orgues d'Espaly», qui comptent parmi les colonnes basaltiques les plus intéressantes.
truit sur un rocher escarpé et énorme, presque de forme cubique, et ses tours se dressent perpendiculairement au-dessus du village qui entoure le pied du château (i). La famille de Polignac fait remonter son origine à un grande antiquité elle a la prétention de descendre, j'ai oublié si c'est d'Hector ou d'Achille, mais je n'ai jamais trouvé personne qui fût disposé à lui reconnaître autre chose qu'une place parmi les familles françaises du plus haut rang, place vraiment indubitable. Peut-être ne peut-on nulle part rencontrer un château mieux fait pour donner un orgueil de famille local que celui de Polignac il n'est personne qui n'éprouverait une certaine vanité à donner son nom, depuis une antiquité reculée, à un rocher si singulier et qui domine si fortement le pays mais si, avec le nom, il m'appartenait, je ne le vendrais pas pour une province. Le bâtiment est d'une telle antiquité et la situation, si romantique que, par une sorte d'influence magique, l'imagination passe en revue tous les âges féodaux vous le reconnaissez pour la résidence d'un noble baron, qui, dans une époque plus éloignée et plus respectable, bien qu'également barbare, fut le défenseur patriote de son pays contre l'invasion et la tyrannie de Rome. A chaque époque, depuis les horribles combustions naturelles qui l'ont produit, un tel endroit a dû être choisi pour la sécurité et la défense.
Avoir donné son nom à un château n'ayant aucune haute prééminence, aucune singularité naturelle, situé, par exemple, au milieu d'une riche plaine, voilà qui ne flatte pas autant notre orgueil toute famille ancienne provient d'époques de grande barbarie, quand les troubles civils et les guerres emportaient pêle-mêle les habitants des plaines. Les Bretons des plaines d'Angleterre étaient poussés vers la Bretagne, tandis que le même peuple, dans les montagnes du pays de Galles, s'y maintenait en sûreté et y est resté jusque maintenant. A environ une portée de fusil de Polignac, se trouve un autre rocher, (i) ï*e château de Polignac est situé à 5 kilomètres du Puy, près de la route de I*a Chaise-Dieu il date des 3ai°-xve siècles un ruine cependant la muraille crénelée, qui borde le plateau rocheux, est assez bien conservée. On a trouvé sur ce plateau des débris de constructions romaines.
pas aussi considérable, mais également remarquable dans la ville du Puy, il y a encore un rocher, qui se dresse à une grande hauteur, et un autre, plus singulier, parce qu'il a la forme d'une tour; c'est sur son sommet qu'est construite l'église de Saint-Michel. Le gypse et la pierre calcaire abondent tout le pays est volcanique c'est sur la lave que sont les prairies tout, en un mot, est le produit du feu ou a été troublé, secoué par lui (i). Au Puy, jour de foire, et table d'hôte, avec son ignorance habituelle. Beaucoup de cafés, quelques-uns considérables, mais, dans aucun, on ne peut trouver un seul journal. ig milles.
18 août. – En quittant Le Puy, la hauteur que gravit la route pour arriver à Costerous (2), sur 4 ou 5 milles, domine une vue de ville, bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne, couverte par sa ville conique, couronnée par un énorme rocher, avec ceux de Saint -Michel et de Polignac, forme le tableau le plus singulier. La route est belle, construite avec de la lave et de la pouzzolane. Les pentes adjacentes ont une forte disposition à se transformer en pentagones et hexagones basaltiques les pierres, qui se dressent sur la route, pour servir de bornes, sont des fragments de colonnes basaltiques. L'auberge de Pradelles (3), tenue par les trois sœurs Pichot, est l'une des plus mauvaises que j'aie trouvées en France. Étroitesse, pauvreté, saleté et obscurité. 20 milles. 19 août. Jusqu'à Thueyts (4), les bois de pins abondent il y a des scieries, avec des roues à engrenage pour pousser l'arbre jusqu'à la scie, sans qu'on ait besoin de recourir à la main-d'œuvre humaine, comme dans les Pyrénées c'est un grand progrès. Suivi une route neuve, superbe, qui côtoie les {i) La description d'Arthur Young est exacte. Remarquons qu'il ne men- tionne niènic pas la belle cathédrale du Puy.
(2) Tour Coslaros, village situé à 19 kilomètres du Puy, et à 14 de Pradelles l1; est ù 1 074 métrés d'altitude, ce qui explique la belle vue qui a frappé Young. Costaros fait partie de la commune de Cayres (arr. du Puy). {3) Ch.-l. de cant. an. du Puy.
{4) Ch.-I. de cant., arr. de I,argentière (Ardéche).
immenses montagnes granitiques les châtaigniers s'étendent partout et couvrent de leur végétation luxuriante les rochers apparemment si nus que la terre leur semble étrangère. On sait que ce bel arbre se plaît dans les sols et les contrées volcaniques beaucoup sont très grands; j'en mesurai un, ayant une circonférence de 15 pieds, à 5 pieds du sol, et beaucoup ont 9 à 10 pieds de largeur et 50 à 60 de hauteur. A Maisse [Mayres] (1), la belle route se termine,et alors il y a une route, construite sur le rocher, presque naturelle, pendant quelques milles mais, à un demi-mille avant Thueytz, la nouvelle route reprend elle vaut les plus belles routes que j'ai vues; formée de matériaux volcaniques, large de 40 pieds, sans h moindre pierre, elle a une surface unie, naturellement cimentée. On me dit que I 800 toises de cette route, c'est-à-dire environ 2 milles et demi, coûtent 180000 1. (8 250 1. st.) (2). Elle conduit, comme de coutume, à une misérable auberge; mais avec une grande écurie, et, à tous égards, M. Grenadier l'emporte sur les demoiselles Picliot. Là, les mûriers apparaissent pour la première fois, et, avec eux, les mouches c'est le premier jour que j'en ai été incommodé. A Thueyts, j'avais un projet, qui, je le supposais, demanderait tout un jour en quatre heures de cheval, on peut aller à la Montagne de la coupe au Colet d'Aisa [à la Coupe d'Aizac] (3), dont M. Faujas de Saint-Fond a donné une gravure, dans ses Recherches sur les volcans éteints (4), qui montre que cela doit être une curiosité remarquable. Je commençai à m'enquérir et à prendre mes dispositions pour avoir une mule et un guide, qui m'y (1) Canton de Thueyts (Ardèclic).
(2) Il s'agit de la route de Pont-Saint-Esprit à Aubenas et au Puy, – l'une. des trois grandes routes du Rhône en Auvergne, par le Vivarais. A cette route, on travaillait dès 1762. En 1774, le sieur Vivier, directeur des travaux publics du Vivarais, évalue la dépense, pour la route de Pont -Saint-Esprit à Aubenas. soit II lieues, de 3 000 toises, à 666 000 1-, soit environ 20 1. la toise. Depuis 1782, les États du Vivarais conàacraient, chaque année, 15 000 1. à chacune as ces routes. l,a route passe bien à Mayres, en amont de Thueyts. (3) La Coupe cl' A izac est un volcan à cane et cratère égueulé, dont la coulée s'est déversée dans la Volane, au-dessous d'Antraigues.
et Paris, Pechercices snr tes pages) étaient un remarquable ouvrage, encore et Paris, 1778, in-fol. xx-460 pages) étaient un remarquable ouvrage, encore utile aujourd'hui.
nain matin l'homme et
conduiraient le lendemain matin l'homme et la'femme vinrent ine trouver, au moment du dîner, et, par les difficultés qu'ils soulevaient à tout moment, ne semblèrent pas approuver mon plan leur ayant fait des questions sur les prix des vivres et autres choses, je suppose qu'ils me regardaient avec suspicion et qu'ils pensaient que je n'avais pas de bonnes intentions. Cependant, je désirais avoir la mule on me fit des difficultés « Je dois avoir deux mules. – Très bien, donnez m'en deux. » Puis, revenant me trouver, on me déclara que je ne pourrai avoir d'hommes, avec de vives expressions de surprise de ce que j'étais curieux de voir des montagnes qui ne me concernaient pas (i). Après avoir soulevé des difficultés sur chaque chose que je disais, à la fin, ils me déclarèrent clairement que je n'aurai ni mule, ni homme, et cela avec un air qui, évidemment, ne me laissait aucun espoir. Une heure après, je reçus un message poli du marquis Deblou (2), seigneur de la paroisse, qui, entendant dire que se trouvait à l'auberge un Anglais curieux, qui faisait des questions sur les volcans, me proposait le plaisir de se promener avec moi. J'acceptai l'offre avec empressement et, me rendant directement chez lui, je le rencontrai sur la route. Je lui exposai mes projets et les difficultés que j'avais trouvées mes questions, me dit-il, ont inspiré aux gens d'absurdes soupçons, et le temps actuel est si dangereux et critique pour tous les voyageurs qu'il me conseillait de ne penser à aucune excursion en dehors de la grand'route, à moins que je ne trouvasse, auprès de la popu(1) I,e5 habitants du Vivarais, encore très frustes, étaient très méfiants. Voy de page. de F.uj. DE ~p. ~Û.. PP. 138-140 Voy de curieuses pages de Faujas de Saint-Fond, op. cil., pp. 138-140 « ",Dans tontes les course5 que je faisais dans leur pays [en Vivarais], ils ne me voyaient qu'avec une sorte d'ombrage et de méfiance. J'étais pris d'abord pour un homme envoyé par le gouvernement pour reconnaître la nature de leurs possessions, afin d'augmenter les tributs royaux. D'autres fois, on me regardait comme l'espion du seigneur cette méprise m'aurait certainement été funeste, si je n'avais pas compris un peu langue du pays et si je n'avais mis la plus grande dans mes démarches. ».
(2) Jean-Baptiste de BI011. En 1789, il avait un procureur fondé à l'assemblée du bailliage de Villeneuve-de-Berg, pour son fief de Chadenac et Serrecourt. Officier au Royal-Piémont, il devint officier d'ordonnance de Murât et mourut en 1832, fort âgé, puisqu'il s'était marié en 1757, – C'était 1 un militaire d'une douceur inaltérable, d'une honnêteté exemplaire, d'une sagesse d'une prudence de Caton» (Réquisitoire de M. de Taverool, lieutenant criminel, 1790).
lation, un grand empressement à me conduire à un autre moment, il aurait été heureux de le faire lui-même, mais, à présent, personne ne saurait être trop prudent (i). On ne pouvait résister à ce raisonnement mais qu'il était mortifiant de perdre l'occasion de voir les restes volcaniques les plus curieux du pays, car, dans la gravure de M. de Saint-Fond, le cratère apparaît aussi distinctement que si la lave était en train d'en couler! Ensuite, le marquis me montra son château et son jardin, au milieu des montagnes derrière le château, setrouve le mont de la Gravenne, qui semble bien être un volcan éteint, mais on n'en distingue pas sans difficulté le cratère (2). TSflx m'entretenant avec lui et un autre gentilhomme d'agriculture, et particulièrement du produit des mûriers, ils mentionnèrent une petite pièce de terre qui produisait, rien qu'en soie, 120 livres (5 1. st. 5 sh.), et qui était contîguë à la route où nous nous promenions (3). Trouvant que c'était une bien petite terre pour un tel produit, je m'arrêtai pour en déterminer la contenance, que j'inscrivis sur mon agenda. Bientôt après, la nuit tombant, je pris congé de ces messieurs et rentrai à l'hôtel.
Mes faits et gestes avaient eu plus de témoins que je ne me l'imaginais à 11 heures du soir, une bonne heure après que je me fusse endormi, le commandant d'une troupe de vingt milice bourgeois [gardes nationaux], armés de mousquets, d'épées, de sabres et de piques, entra dans ma chambre, en(3) ce moment même il y avait des trouilles srraves dans les campagnes du Yivai-ais. Voy. un rapport de la sénéchaussée de Villeneuve-de- Berg, du i g août 1789 « T)es a.vis certains viennent de nous apprendre que les habitants des bourgs de Thucyts, Mayres, Montpezatet Burzet sesonl attroupés en très grand nombre, ont forcé les divers seigneurs à leur faire la remise de leurs terriers, ont chassé les consuls, le juge, les procureurs fiscaux. I,e château du marquis de Blou a été spolié, celui de M. Bernardi [à Burzet], incendié. et, ce qui paraîtra incroyable, les habitants de Thueyts ont créé, parmi eux, un conseil auquel ils ont attribué le droit de vie et de mort et le pouvoir de juger souveraiuement de toutes les propriétés, a
(r) II s'agit de la Gravenne de Thueyts, dont le cratère est, en effet, peu apparent, et dont l'épaisse coulée porte le bourg et forme d'énormes escarpements.
(a) Les mûriers, l'élevage des vers à soie, les cocons et la filature de la soie étaient l'une des grandes ressources du Vivarais. La culture du mûrier et l'industrie de la soie avaient fait de grands progrès au xvme siècle. Voy. Ë"e Kjîykier, La soie en Vivarais, I^argentière, igaij pp. 46 et sqq.
toura mon lit et me demanda mon passeport. Ce fut ensuite un dialogue, trop long pour être rapporté je fus forcé de leur donner mon passeport, et, comme ils ne s'en contentèrent pas, nies papiers. Ils me dirent que je faisais sans aucun doute partie de la conspiration de la Reine, du comte d'Artois et du comte d'Antraigues (qui a ici une propriété) (i) ceux-ci m'employaient comme arpenteur, à mesurer leurs champs, afin de doubler leurs impôts. Ce qui me sauva, c'est que mes papiers étaient en anglais. Ils s'étaient mis dans la tête que je n'étais pas Anglais, que je n'étais qu'un prétendu Anglais, car ils parlaient eux-mêmes un tel jargon que leurs oreilles ne pouvaient reconnaître à mon langage que j'étais incontestablement un étranger. Le fait de ne trouver, ni cartes, ni plans, ni rien qu'ils pussent supposer être un cadastre de leur paroisse, produisit son effet, comme je pus le voir par leurs manières, car ils ne parlaient que leur patois. Remarquant cependant qu'ils n'étaient pas satisfaits et qu'ils parlaient beaucoup du comte d'Antraigues, j'ouvris un paquet de lettres, qui étaient cachetées. Voici, Messieurs, mes lettres de recommandation pour diverses villes de France et d'Italie. Ouvrez celles que vous voudrez et vous verrez, car elles sont écrites en français, que je suis un honnête Anglais, et non le coquin pour lequel vous me prenez. Sur ce, ils tinrent conseil; le débat, fort vif, se termina à mon avantage ils refusèrent d'ouvrir les lettres et se préparèrent à me quitter en me disant que mes nombreuses questions sur les terres, la mensuration d'un champ, alors que j'avais prétendu ne venir que pour les volcans, (i) Sur le comte d'Antraigues, voy, I^oncc Pingatjd, Un agent secret sous la Révolution et V Empire, La comte. d'Antraigues. Paris, Pion, 1893. Avant la Révolution, il comptait parmi les nobles libéraux il avait écrit des mémoires libéraux contre les États de et de Vivarais. A la Cour, il semble avoir été d'abord assez avec Marie- Antoinette, puis fut disgracié, Ces son élection comme député de la noblesse, il abandonne la cause du Tiers et se met à la tête de la résistance nobiliaire, comme le montrent ses discours âe mai 1789. 11 possédait d'importantes seigneuries (Juvinas, Prades, î\ieiglc=, Vals, Mézilhac, etc.) et plusieurs châteaux dans le Vivarais. Il exploitait, depuis 1774, les mines les Piadcsetdc Jaujac, à lui concédées par les États de Lauguedoc, et dont les paysans se prétendaient spoliés. L,e cahier de doléances d'Antraigues est particulièrement animé de sentiments hostiles au régime seigneurial. TCn tant que seigneur, le comte d'Autraîgues semble avoir e^é très impopulaire.
avaient suscité de graves soupçons, naturels, remarquèrentils, en un moment oit on savait, en toute certitude, que la Reine, le comte d'Artois et le comte d'Antraigues tramaient un complot contre le Vivarais. Puis, à ma complète satisfaction, ils me souhaitèrent une bonne nuit et me laissèrent aux punaises, qui fourmillaient dans le lit, comme des mouches dans un pot de miel. Je l'avais échappé belle cela eût été une douce situation d'être enfermé probablement dans quelque prison publique, ou, du moins, d'être gardé à mes frais, pendant qu'ils enverraient à Paris un courrier pour prendre des ordres, et que j'aurais à payer les violons. zo milles. 20 août. Ce sont les mêmes montagnes imposantes, qui continuent jusqu'à Villeneuve-de-Berg (i). La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense masse basaltique, qui affecte diverses formes et qui repose sur des colonnes régulières au centre, cette vaste masse se bombe en une sorte de promontoire. La hauteur, la forme, les aspects, le caractère nettement volcanique qv'a pris tout ce massif en font un spectacle intéressant, au plus haut point, pour le savant comme pour l'ignorant. Juste avant d'arriver à Aubenas, me trompant de route, celle-ci n'est pas à moitié finie, je dus tourner; c'était sur le bord d'une pente, et c'est bien rarement qu'on trouvait un parapet pour vous préserver du précipice. Ma jument française a la mauvaise habitude de reculer trop vivement, quand elle commence malheureusement, elle se livra à cet exercice, au moment d'un danger imminent elle jeta la chaise, ma personne et elle-même dans le précipice par chance, il y avait, à cet endroit, une sorte de plate-forme rocheuse, qui fit que la chute immédiate ne fut que de 5 pieds. Je sautai hors de la chaise, à l'instant, et me trouvai sain et sauf la chaise était renversée, et la jument sur le flanc, empêtrée dans les harnais, ce qui empêcha la voiture de tomber dans le précipice d'une hauteur de 60 pieds. Heu(1) Ch.-I. de cant., arr. de Plf^as (Ardèche).
reusement, elle se tint tranquille, car, si elle s'était débattue, elle serait tombée, avec la chaise. J'appelai à mon secours quelques chaufourniers, que j'amenai, non sans peine, à suivre ma direction et non à poursuivre chacun sa propre idée, ce qui eût causé la chute certaine de la jument et de la chaise. Nous la dégageâmes, saine et sauve, mîmes la chaise en sûreté et, ce qui était plus difficile, ramenâmes les deux sur la route. Jamais je ne l'avais échappé belle comme cette, fois. Un pays béni pour un membre cassé un emprisonnement de six semaines ou de deux mois au Cheval Blanc, à Aubenas (i), dans une auberge, qui aurait été le purgatoire d'un de mes porcs (2) seul, sans relations, sans ami ou serviteur, et pas une personne sur soixante qui parle français. Merci à la bonne Providence qui m'a préservé Quelle situation A la réflexion, j'en frémis plus fort que lorsque je me trouvais dans la gueule du précipice. Au moment de quitter la place, j'étais entouré de sept hommes je leur donnai 3 livres de pourboire, ce que, pendant quelque temps, ils refusèrent d'accepter, pensant, avec une modestie naturelle, que c'était beaucoup trop. A Aubenas, je fis réparer les harnais, et, en quittant cet endroit, je visitai les filatures de soie, qui sont considérables.
Gagné Villeneuve- de-B erg. Immédiatement, je fus dépisté par la milice bourgeoise (3). Où est votre certificat ? Et ce fut de nouveau l'ancien grief qu'il ne contenait pas le signalement de ma personne. Vos papiers ? C'est une affaire très grave, (1) Ch.-l. de cant., arr. de Privas.
(2) 1/ assertion d*A_rlhur Young sur les auberges du Vïvaiaîs n'a rien qui doive nous étonner. Dans tout le pays, la vie était encore très primitive, très près de la nature les maisons des paysans étaient misérables, leur nourriture très grossière. Voy. les lettres de l'abbé de de Pradelles, dans Faujas DE Sa.int-Fond, op. cit., pp. 372-375.
(3) En français dans le texte. Sur la milice bourgeoise de Villeneuve-defiei."H, voy. abbé JIollier, Recherches historiques sur Viileneuve-d&-Ber g, 1S66, P- 322 0 La ville, afin de parer à toute éventualité, s'occupa incessamment de l'organisation de diverses compagnies. On en créa plusieurs telles furent la milice bourgeoise ou lésion de Villeneuve, la compagnie indépendante ou !t;s chasseurs de La première, soutenue par les officiers da tribunal, représentait l'aristocratie. L'autre, imprégnée de l'esprit révolutionnaire, était appuyée par la municipalité, représentait le parti démocratique et avait pour devise Union et égalité.
disaient-ils, et ils avaient des airs aussi importants que s'ils avaient tenu en main un bâton de maréchal. Ils me tourmentèrent avec une centaine de questions et déclarèrent que je semblais une personne suspecte. Ils allaient porter mon passeport à l'Hôtel de ville, où se tenait une réunion du Conseil permanent, et placer une sentinelle à ma porte. Je leur dis qu'ils pouvaient faire ce qui leur plairait, pourvu qu'ils ne m'empêchent pas de dîner, car j'avais faim ils partirent. Au bout d'une demi-heure, une Croix de Saint-Louis vint, me pOba quelques questions très poliment et ne sembla pas conclure que Marie-Antoinette et Arthur Young étaient, en ce moment, en train de tramer un complot très dangereux. Il se retira, en disant qu'il espérait que je ne subirais aucune difficulté. Après une autre demi-heure, un soldat vint pour me conduire à Y Hôtel de ville, où je trouvai le Conseil assemblé. On me posa maintes questions et ce furent des expressions de surprise, en apprenant qu'un agriculteur anglais voyageait si loin pour l'agriculture, ils n'avaient jamais entendu dire rien de pareil et, bien qu'un voyage agricole fût aussi nouveau pour eux que s'il se fût agi de ce philosophe de l'antiquité qui faisait le tour du monde sur le dos d'une vache, en vivant de son lait, ils n'estimèrent pas qu'il y eût rien d'incroyable dans mon récit, signèrent mon passeport très promptement, en se mettant poliment à ma disposition pour ce que je pourrais désirer, et ils me renvoyèrent avec une politesse de gentlemen. Je dépeignis le traitement que j'avais subi à Thueyts, ce qu'ils blâmèrent fort. Je saisis l'occasion de demander où, dans ce pays, se trouvait Pradel, dont était seigneur Olivier de Serres, le célèbre agronome français de l'époque d'Henri IV (i). De la fenêtre de la pièce où nous étions, ils me montrèrent aussitôt la maison qui lui appartenait, en (i) Olivier de Serres (1539-1619) avait pris part aux guerres de religion (il appartenait à la religion réformée), mais, même à ce moment, il s'occupa avec passion d'agriculture. Son œuvre principale, Le théâtre d'agriculture et ménage des champs, parut eu 1600. On en a publié en 1804, une nouvelle édition (Paris, Huzard, 2 vol. in-40), avec des notes fort intéressantes de Cels, Huzardi Français de Neufchâteau, Parmentier, etc. En tête de cette édition, voy. L'Eloge d'Olivier de Serres, par François DE Neufchateau.
cette ville, et m'informèrent que Pradel était à la distance d'une lieue. Comme c'était l'une des choses que j'avais notées avant de venir en France, ce renseignement ne fut pas pour moi une mince satisfaction. Le maire, au cours de l'interrogatoire que j'ai subi, me présenta à un monsieur, qui a traduit Sterne en français (l), mais qui ne parle pas l'anglais à mon retour à l'auberge, j'appris que c'était M. de Boissière, avocat général au Parlement de Grenoble (2). Je ne voulus pas quitter cet endroit sans connaître un peu davantage un homme qui s'est distingué par son application à la littérature anglaise je lui écrivis un mot pour lui demander la permission d'avoir le plaisir de causer un peu avec un gentilhomme qui a fait parler notre inimitable auteur dans la langue d'un peuple qu'il aimait tant. M. de Boissière vint immédiatement me trouver, me conduisit chez lui, me présenta à sa femme et à quelques amis, et, comme il me voyait m'intéresser si vivement à ce qui concernait Olivier de Serres, il me proposa une promenade à Pradel. On peut le supposer aisément, cette proposition répondait trop à mes sentiments pour qu'un refus fût possible, et peu d'après-midi se sont écoulés plus agréablement. La résidence du grand ancêtre de l'agriculture française, et qui est, sans aucun doute, l'un des premiers écrivains de cette spécialité que le monde ait jamais vu, je la regardai avec cette sorte de vénération, que seuls peuvent éprouver les personnes qui se sont adonnées fortement à quelque recherche de prédilection, dont ils goûtent, en de pareils moments, les jouissances les plus exquises. Deux cents ans après ses efforts, (1) Laurence Sterne (I7r3-I768), auteur du Voyage sentimental et des Opinions de Trîstram Shandy.
[2) Jean-Louis de la Boissière, iu à Villeneuve-de-Berg, le 6 septembre 1749, fils du lieutenant lu bailliage de villcneuve-de-Berg, avocat général au Parlement de Grenoble, devint juge de paix à Vi31eneuve-de-Berg, en l'an XI, puis conseiller à la Cour loyale de Nîmes il est mort en 1835. Dans l'édition d'Olivier de Serres, de 1S04, il écrivit une notice sur cet agronome (t. I, pp. Î.XXI et sqq.). Sur son obligeance et sa science, voy. une lettre de de S.it-Fod ~t~ de B.ff.. (L,s volo.ns P 335) Faujas de Saint-Fond au comte de Buffon {Les volcans Éteints, p. 335) 1 M. de la Boi33icre, Habitant à Villeueuve-de-Berg, qui aime et cultive les lettres, m'a mis sur la voie de reconnaitre et de suivre le beau courant de basalte, sur lequel je viens de donner des détails ce fut lui qui m'envoya, dans le temps, un échantillon de cette lave attachée à la pierre calcaire. &
qu'on me permette d'honorer sa mémoire. C'était un excellent agriculteur et un vrai patriote il n'aurait pas été désigné par Henri IV pour être son principal agent dans son grand projet d'introduire la culture de la soie en France, s'il n'avait pas possédé une grande réputation, réputation bien méritée, puisque la postérité l'a ratifiée (i). L'époque où il pratiquait l'agriculture est trop éloignée pour qu'on puisse saisir autre chose que le plan général de ce que maintenant l'on suppose avoir été sa ferme. Le terrain en est calcaire (2) il y a, près du château, un grand bois de chênes, de nombreuses vignes, avec beaucoup de mûriers, dont quelques-uns semblent assez vieux pour avoir été plantés par la main du vénérable génie qui a rendu ce terroir classique (3). Ie domaine de Pradel. qui a un revenu de 5 000 livres, est à présent la propriété du marquis de Miràbel, qui le tient de sa femme, descendante de la famille de Serres. J'espère qu'il est exempt de tout impôt l'homme dont les écrits ont posé les fondements de l'amélioration du royaume méritait de laisser à sa postérité quelques marques de la gratitude de ses concitoyens. (1) C'est par une lettre du 27 septembre 1600 qu'Henri IV confia à Olivier de Serres la mission relative à la culture de la soie. « J'y apportai telle diligence, déclare Olivier de Serres, qu'au commencement de l'an six cens uns [1601], il fut conduit à Paris jusques au nombre de quin2e à viot-t nJHe lants de mûrier- lesqucls furent piaules en divers liens, dans les jardins des Tuileries à Paris-. Voila le commencement de l'intioduction le la soie au cœur de la I-taice.» (Éloge d'Olivier de Serres, par François de Neuf chat eau loc. cit., t. 1, pp. XXXIV-XXXV.)
(2) C'est, en effet, la région du Bas-Vîvarais calcaire, située au sud de la Voulte et à l'Est de Joyeux et des Vans. Elle a déjà un climat méditerranéen c'est la partie du Vivarais la plus chaude. Elle convient donc particulièrement à la culture du mûrier et à la production de la soie. Voy. l'excellent ouvrage d'filie Reynikr, Le pays cette Vivarais, Vals-Ies-Bains, !923 (précieux ponr toute la description de cette légion). Je dois ajouter que la plupart des renseignements contenu? dans les notes précédentes m'ont été aimablement fournis par l'auteur, M. mie Reynier, professeur à l'École Normale de Privas.
(3) Cf. Lettre de FatjjaS DE Saint-Fond du 26 nivôse an X {Théâtre d'Agriculture, éd. de 1804, t. I, p. LXXIX 0 J'ai fait plusieurs voyages au Pradel, où j'ai fait dessiner, avec beaucoup de soin tout ce qui reste des jardins, ainsi qu'une charmante vue de la grande et belle prairie, qui était en face de sa maison, disposée en pente douce, arrosée par une fontaine, qui est à la tête, et bordée, dans toute sa longueur, qui est considérai-île, d'un triple rang de magnifiques chênes, qui donnent à ce beau lieu l'aspect d'une décoration théâtraJe le fond du tableau est terminé par une montagne volcanique noire. couronnée par des colonnades de basalte, au pied desquelles est le village et le château gothique de Hirabel. »
I/évêque actuel de Sisterou, quand on lui montra, comme on le fait à moi-même, la ferme de de Serres, déclara qu'on devrait élever une statue à sa mémoire. Ce sentiment est estimable, bien que ce ne soit guère plus qu'un bavardage sans conséquence (i) mais, si cet évêque a une ferme bien cultivée, il lui fait honneur (2). Soupé avec M. et Mme de Boissière, etc., et eu le plaisir d'une conversation agréable et intéressante. 2 août. M. de Boissière, désirant me consulter sur l'amélioration d'une ferme qu'il a prise en mains, à 6 ou 7 milles de Berg, sur la route de Viviers que je dois suivre, m'a accompagné jusque-là. Je lui conseillai d'entreprendre chaque année une clôture, qui soit bien exécutée, portée à sa perfection, d'achever ce qu'il a commencé et de mettre la dernière main à ses entreprises je le mis en garde aussi contre l'abus de l'excellente (3) pratique de l'écobuage. Je soupçonne cependant que son homme d'affaûes sera trop puissant pour s'en laisser imposer par un voyageur anglais. J'espère qu'il a a reçu les graines de navets que je lui ai envoyées.
Dîné à Viviers (4) et traversé le Rhône. Après les misérables auberges du Vivarais, la boue, l'ordure, les punaises, après être mort de faim, arriver à V Hôtel de Monsieur, de Montélimar (5), grande et excellente auberge, c'était quelque chose comme d'arriver d'Espagne en France le contraste est frappant, et il me semblait que je m'embrassai moi-même du bonheur d'être de nouveau en pays chrétien, parmi les Milords Ninchitreas et les Miladies Bettis, de M. Chabot (6). 23 milles. 22 août. Ayant une lettre pour M. Faujas de Saint-Fond, f 1) Dans le texte c conimon snuli-box chat », L'C'vGque de Sisteron s'appe- fait Louis- Jcscph dcSuffren de Saint-Tropez {Almanach Royal de 1788, p. 65). (2) L'hommage d' Arthur Young à Olivier de Serres est rappelé par Y Eloge de François de ISTeufchâteau et par la Notice de de la Boissière [édition de 1804).
(3) Epith^te sans aucun doute ironique.
(4) Ait. de Privas, siège de l'évêché du Vivarais.
(5) Ch.-l. d'arr., Drôme.
(6) Cette dtn-iiOrc phrase est tout à fait incon-.préheiisible. Nous pensions d'abord qu'il s'agissait de perbonnages de comédie d'un certain Chabot mais il n'y a eu, au xvnie siècle, aucun auteur dramatique de ce nom,
le célèbre naturaliste qui a doté le monde de maints ouvrages importants sur les volcans, l'aérostation et diverses autres branches de l'histoire naturelle, j'ai eu la satisfaction, après m'en être enquis, d'apprendre qu'il était à Montélimar, et, ayant été le trouver, de voir que cet homme d'un mérite distingué était gentiment logé et que tout ce qui l'entourait dénotait une réelle aisance (i). Il me reçut avec la franche politesse qui est conforme à son caractère il nie présenta sur le champ à M. l'abbé Bérenger, qui habitait près de sa maison de campagne et était, me disait-il, un excellent cultivateur, ainsi qu'à un autre monsieur, dont le goût a pris la même louable direction. Ie soir, M. Kaujas vint me prendre pour me mener chez une amie, qui s'adonne aux mêmes recherches, Mme Cheinet, dont le mari est membre de l'Assemblée Nationale s'il a la bonne fortune de trouver à Versailles une autre dame aussi agréable que celle qu'il a laissée à Montélimar, sa mission ne sera pas stérile et il pourra peut-être s'employei mieux qu'à voter des régénérations. Cette dame noiis accompagna dnns tne promenade q:.e nous fîmes pour visiter les environs de Montélimar, et j'eus le grand plaisir de voir qu'elle était une excellente cultivatrice, avec une grande pratique de cet art elle eut la bonté de répondre à maintes de mes questions, particulièrement sur la culture de la soie. Je fus si charmé de la naïveté (2) de caractère et de l'aimable conversation de cette charmante dame qu'un plus long séjour en cette ville aurait été délicieux mais la charrue
(1) Faujas de Saint-Fond (1741-1819), d'abord président du tribunal de la sénéchaussée, en 17G5, charge qu'il abandonna bientôt pour se livrer il s-; s travaux scientifiques, après son mariage avec une riche liéritière, Marguerite Richon; sur la recommandation de Buffon, il fut nommé, en 1778, adjoint aux travaux du Jardin du Roi professeur au Muâéuni d'histoire naturelle (1793). Outre son travail sur les volcans du Vivarais (voy. ci-dessus), il a publié une Histoire naturelle du Dauphinê (1782) Voyage en Angleterre, eu Ecosse a aux Hébrides (1797) Minéralogie des volcans Essai de géologie (1S03-180')]. Gagné aux idées nouvelles, il joua un rôle considérable à Loriol et dans les environs, à l'époque de la Révolution membre du Conseil permanent île Loriol, il prit part à la Fédération d'Étoile. Voy. de Frevcinet, Essai sur la vie, Us opinions et les ouvrages de Barth. Fanjas de Saint-Fond, Valence, iBjo, et Daniel Faucher, La Révolution à Loriol (1788-1790), Valence, 1914, 77 P- (estr. des Annales de de Grenoble, t. XXVI) et Le Comité de syrveillance révolutionnaire de Loriol (Comité des Travaux historiques. Section d'histoire moderne et contemporaine, fasc. VII, 1922),
(ij Eu français dans le texte.
23 août. Comme il m'y avait invité, j'ai accompagné M. Faujas à sa résidence rurale et à sa ferme de Loriol (i), à 15 milles au nord de Montélimar il est en train d'j- bâtir une belle maison. Je fus content de voir que sa ferme contient 2S0 séterées de terre (2) elle m'aurait encore charmé davantage, si elle n'avait pas été entre les mains d1 un métayer. M. Faujas me plaît beaucoup l'animation, la vivacité, le phlogistique de son caractère ne dégénèrent pas en pétulance, fatuité ou affectation il s'attache fermement à un sujet, et il montre que ce qui lui fait plaisir dans la conversation, c'est d'éclaircir des points douteux par le frottement des différentes idées ce qui lui est agréable, en elle, ce n'est pas un vain flux de paroles, mais un moyen de mieux comprendre un sujet. M. l'abbé Bérenger et un autre monsieur passèrent le jour suivant chez M. Faujas nous allâmes voir la ferme de l'abbé. Il appartient à la catégorie des braves gens et me plaît beaucotvp curé de la paroisse et président du Conseil permanent (3). Il est à présent feu et flamme pour un projet consistant à réunir les protestants à l'Église avec grand plaisir, il dit qu'à l'occasion du Te Deutn général pour l'établissement de la liberté, il les avait persuadés de remercier Dieu et de chanter le Te Deunz dans l'église catholique, en commun avec leurs frères ils le firent, àcause de la confiance qu'ils avaient en son caractère (4). Il est fermement convaincu que, si les deux confessions y mettaient un peu du leur, adoucissaient ou retranchaient récipro (1) Ch.-l. de cant., arr. de Valence (Drôme).
(2) l,a séterce est une mesure de superficie très variable, même dans une seule région. A MoDlclimar, elle vaut 17 ares; mais, dans d'autres localités du bassin du Rhône, elle représente plus souvent de 20 à 25 ares, quelquefois davantage. Voy. Daniel FAUCHER, plaines et bassins du Rhône moyen, Valence, 1927, p. 641 (Appendice).
(3) C'est-à-dire du Comité permanent de Loriol, créé, dès le 26 juillet 1789 l'abbé Bérenger en était, non le président, mais le vice-président. Le bourg de I,oiiol prit une part très active au mouvement révolutionnaire, sans doute grâce à Faujas de Saint-Fond, à l'abbé Bérenger, à Cheynet. Voy. D. Faucher, La Révolution à Lort.il.
(4) Les protestants, en 1814, formaient environ un huitième de la population (723 habitants sur 2 344). Des l'ancien régime, la bonne entente régnait entre protestants et catholiques à I^oriol. Voy. E. Arnaud, Statistique des églises réformées des pasteurs de la province de Dauphinc, 17S4 abbé Vincent, Histoire de Loriol, une brochure, Valence.
quement quelque chose de ce qui est désagréable à chacune, elles pourraient ne plus faire qu'un. I/idée est si libérale que je doute de son succès, car la multitude, qui n'est jamais gouvernée par la raison, mais par des bagatelles et des cérémonies, est d'ordinaire attachée à sa religion en proportion des absurdités qui y abondent. Je n'ai pas le moindre doute que la populace anglaise serait beaucoup plus scandalisée par l'abandon du credo de saint Athanase que tout le banc des évêques, dont les lumières pourraient être un reflet exact de celles du trône. M. l'abbé Bérenger a préparé un mémoire dans lequel il propose et expose cette union idéale des deux religions, et qu'il s'apprête à présenter à l'Assemblée Nationale il a le projet d'y ajouter une clause, relative à la permis- sion pour les prêtres de se marier. Il est convaincu qu'il serait de l'intérêt de la morale et surtout de la nation que le clergé ne formât pas un corps isolé, mais qu'il eût avec les autres citoyens des intérêts communs et des relations étroites. Il observa que la vie d'un curé, spécialement à la campagne, n'est que tristesse et, sachant ma passion, qu'un homme ne sera jamais bon cultivateur, quelque possession qu'il puisse avoir, s'il ne lui est pas permis d'avoir des enfants pour lui succéder. Il me montra son mémoire, et je fus content de voir qu'il y a maintenant un grand accord entre les deux religions, grâce certainement à de bons curés comme lui. le nombre des protestants est très considérable dans cette région. Je me prononçai vigoureusement pour la clause relative au mariage; je l'assurai qu'en un pareil moment tous ceux qu'intéressait cette demande lui donneraient le plus grand crédit, et qu'ils la considéreraient comme une revendication des droits de l'humanité, violemment, injustement, et, en ce qui concerne la nation, violés de la façon la plus impolitique. Hier, en venant ici avec M. de Faujas, nous passâmes près d'un cotiventicule de protestants, assemblés, à la façon des druides, sous cinq ou six chênes au large feuillage, pour remercier le grand Dispensateur de leur joie et de leur espérance. Dans an climat comme celui-ci, ce temple, bâti par la grande main
qu'ils révèrent, ne répond-il pas mieux à sa fonction qu'un temple de briques et de mortier ? Ce fut l'une des plus belles journées dont je me sois réjoui en France nous avons eu un long dîner, vraiment un dîner de cultivateurs; à la mode anglaise, nous bûmes au succès de LA Charrue, et nous avons eu une conversation si agricole que j'eusse voulu faire partager ma satisfaction à mes amis, cultivateurs du Suffolk. Si M. Faujas de Saint-Fond vient en Angleterre, comme il me le laisse espérer, je le leur présenterai avec plaisir. Le soir, retour à Jlontélimar. 30 milles.
25 août. Pour aller au château de Rochemaure, traversé le Rhône. Il est situé sur un roc basaltique, presque perpendiculaire, avec des colonnes basaltiques, qui prouvent son origine volcanique. Voir Pecherches de Faujas. Dans l'aprèsmidi, gagné Pierre-Latte, à travers un pays stérile, sans intérêt, très inférieur aux environs de Montélimar (2). – 22 milles. 26 août. Jusqu'à Orange, le pays n'estpas bien meilleur une chaîne de montagnes sur la gauche on ne voit rien du Rhône. Dans cette ville, il y a les restes d'un grand bâtiment romain, haut de 70 ou 80 pieds, qu'on appelle un cirque (3), d'un arc de triomphe, qui, bien qu'en grande partie ruiné, manifeste, dans ses restes, une ornementation peu ordinaire (4), enfin, dans la maison de pauvres gens, une mosaïque, qui est parfaitement belle, mais très inférieure à celle de Nîmes. Le vent de bize, (5) a soufflé fortement pendant plusieurs jours, avec (1) Ch.-I. de canton, arr. de Privas.
(2) Sur la rive gauche du Rhône, dans le bassin de Pierrelatte, on trouve un cailloutis, qui peut expliquer la stérilité relative de cette région. Voy. Daniel Faucher, Plaines et bassins du Rhône moyen, Valence, 1927 {thèse de lettres), pp. 139 et sqq. Notons d'ailleurs (voy. ibid.) que l'agriculture de la vallée du Rhône s'est complètement transformée au XIXe siècle, grâce notamment à des prairies artificielles.
(3) On sait que ce n'est pas un cirque, mais un théâtre romain, dont la scène est très bien conservée la muraille du fond a 36 mètres de hauteur. (4) Varc de triomphe, situé au nord de la ville, a une hauteur de 22 mètres et est assez bien conservé on y remarque de belles colonnes corinthiennes et des attiques, richement décorés, avec d'intéressants bas-ieiiefs. (5) En français dans le texte.
un ciel clair il tempère la chaleur, qui est parfois étouffante et accablante il peut être, autant que je le sais, favorable aux tempéraments français, mais il est diabolique pour le mien je me sentais accablé et comme si j'allais être malade, sensation nouvelle et extraordinaire que j'éprouvais dans tout le corps. N'ayant pas pensé au vent, je ne savais à quoi attribuer ce malaise, mais la coïncidence des deux phénomènes m'enlève toute espèce de doute maintenant, l'instinct, beaucoup plus que la raison, fait que je me garde de ce vent autant que je le puis. A ou 5 heures du matin, il fait si froid qu'aucun voyageur ne s'aventure au dehors. Ce vent est plus pénétrant et plus sec que je ne pouvais me l'imaginer; d'autres vents arrêtent la respiration de la peau, mais celui-ci, transperçant tout le corps, vous donne la sensation d'en dessécher l'humidité intérieure (1). 20 milles.
27 août. – Avignon. – Soit parce que j'ai beaucoup entendu parler de cette ville dans l'histoire du moyen âge, soit parce qu'elle a été la résidence des papes, soit beaucoup plus probablement à cause des mentions si intéressantes qu'en a laissées Pétrarque dans des poèmes qui dureront aussi longtemps que l'élégance italienne et les sentiments humains, je ne sais, mais j'approchai de cet endroit avec une sorte d'intérêt, d'attention et d'attente que peu de villes ont allumés en moi. I,a tombe de Laure est dans l'église des Cordeliers (2) ce n'est rien qu'une pierre dans le dallage, avec une figure qui y a été gravée, qui est à moitié effacée, entourée par une inscription en lettres gothiques, et une autre pierre dans le mur voisin, avec les armes de la famille de Sade (3).. Puissance incroyable des (1) C'est le vent qu'on désigne sous le nom de mistral (nom provençal), mais qui, dans la région de Valence, est appelé vent de bise il vient du Nord, et il est souvent très violent, surtout à partir de Valence. Voy. Daniel Fauchiclî, î'iames et bassins moyens du Rhône, Valence, 1927, pp. 44 et sqq. (2) Aujourd'hui détruite.
(3) C'est le 6 avril 1328 que Pétrarque vit Iaure pour première fois, dans l'église de Sainte-Claire elle mourut, le 6 avril 1348. Voy. Pierre de Nolhac, Pétrarque et l'humanisme, 2" éd., Paris, 1907, t. II, Excursus VI. – Vadmiraration d'Arthur Young pour Pétrarque se serait encore accrue, s'il avait su que le poète avait un grand goût pour les choses de la campagne et du jardinage, que lui-même s'occupait de son jardin de Vanduse. Voy. P. DE Nolhac, op. cit., t. II, pp. 259 et sqq.
grands talents, quand ils s'emploient à dépeindre des passions communes à la race humaine Combien de millions de femmes, aussi belles que Laure, ont été aimées aussi tendrement Mais, faute d'un Pétrarque pour illustrer la passion, elles ont vécu et sont mortes dans l'oubli, tandis que ses vers, qui ne peuvent périr, induisent des milliers de personnes, sous l'impulsion de sentiments que le génie seul peut exciter, à mêler en imagination leurs soupirs de tristesse à ceux du poète, qui a consacré ces restes à l'immortalité (i). Dans la même église, il y a un monument du brave Crillon je vis d'autres églises et d'autres peintures, mais Pétrarque et Laure effacent tout à Avignon (2). – 19 milles.
28 août. Ai été voir le Père BrouUlony, visiteur provincial, qui, avec une grande politesse, me procura les renseignements que je désirais, en me présentant à quelques personnes expertes en agriculture. Du rocher, sur lequel est situé le palais du légat, on a l'une des plus belles vues des sinuosités du Rhône que l'on puisse contempler (3) celui-ci forme deux grandes îles (4), qui, comme le reste de la plaine, richement arrosée et cultivée, et couverte de mûriers, d'oliviers, d'arbres fruitiers, a pour bornes les montagnes de Provence, du Dauphiné et du Languedoc. La route circulaire est belle. Je fus frappé de la ressemblance entre les femmes d'ici et les Anglaises. Je ne pus d'abord saisir en quoi elle consistait mais c'est dans leurs bonnets elles se coiffent d'une façon tout à fait différente des femmes françaises (5). Une particularité plus loua(1) Sur Pétrarque et I^aure, n Avignou, voy. I^abande, Les souvenirs de Pétrarque et Laure à Avignon, dans VArt, an. i<n4, p. 517 Mgr Ftjzet, Pétrarque à Vaucluse, Rouen, Cacheux, 1904, in-18 MiiNTZ, La casa ai Pctrarca a Valchiusa, dans ta Nuova du 16 août 1902, p. 638 'IVULFF, P~il-Ick -t -337-~353, I,l, Gl~p, ~9-4, iu-8- des Fr. Wulff, Petrarch ut Vattchtse, 1337-1353, L*und, Gleerup, 1904, in-8° des études de H'UVEtti. et Hazakd dans 1-étrartfue, Mélanges de littérature et d'histoire, l'^ris, 1928.
(2) I^e palais des papes et les belles murailles d'Avignon semblent ne lui avoir fait aucune impression.
(3) C'est le rocher des Voms, d'où l'on a en effet une vue admirable sur la plaine du Rhône et sur le* Cévennes.
(4) C'est l'île de la Barthelasse
(5) Nous avous été frappés, comme mais de la ressemblance entre les femmes d'Avignon semble celles d'Angleterre, mais non pour la raison que vous donnez il nous semble qu'elle provient de leur teint, qui est naturellement beaucoup plus beau que celui des autres Françaises, et non de leur coiffure,
ble, c'est qu'ici on ne porte pas de sabots, et on n'en porte pas non plus, à ce que j'ai vu, en Provence.
Je me suis souvent plaint de la stupide ignorance que j'ai trouvée à table d'hôte. Ici, s'il est possible, cela fut pis que d'ordinaire. La politesse des Français est proverbiale, mais ce ne sont pas les manières des classes fréquentant ces tables qui ont jamais pu fonder cette réputation. Pas une fois sur quarante, un étranger, comme tel, ne reçoit la moindre marque d'égards. Ici, la seule idée politique, c'est que, si les Anglais attaquent la France, ils auront un million d'hommes en armes pour les recevoir leur ignorance semble ne pouvoir faire la distinction entre des hommes en armes dans leurs villes et leurs villages et d'autres qui combattent hors du royaume. Comme Sterne le remarque, ils ont beaucoup plus d'imagination que de réflexion. Je leur posai quelques questions, mais en vain. Je leur demandai si l'union d'un fusil rouillé et d'un bourgeois (i) peut faire un soldat. Je leur demandai dans laquelle de leurs guerres ils avaient manqué d'hommes. Je leur demandai s'ils avaient jamais manqué d'autre chose que d'argent, et si la transformation de millions d'hommes en porteurs de mousquets rendrait l'argent plus abondant. Je demandai si le service personnel n'était pas un impôt, et si le paiement de l'impôt pour le service d'un million d'hommes augmentait leurs ressources pour acquitter d'autres impôts plus utiles. Je les priai de me dire si la régénération du royaume, qui a mis les armes aux mains d'un million d'hommes, a rendu l'industrie plus productive, la paix plus sûre, la confiance plus étendue et le crédit plus stable. Enfin, je leur affirmai que, si les Anglais les attaquaient à présent, ils feraient la plus piètre figure que jamais depuis la fondation de la monarchie. Mais, Messieurs, les Anglais, en dépit de l'exemple que vous avez donné dans la guerre d'Amérique, dédaigneront de tenir une semblable conduite ils regrettent qui diffère autant de ta nôtre que de celle des Françaises (Note d'une mais à Arthur Young).
( En français dans le texte.
la Constitution que vous établissez, parce qu'ils l'estiment mauvaise, mais vos voisins ne vous susciteront aucun obstacle vous n'aurez d'eux que des vœux pour votre succès. Tout cela, en vain ils étaient bien persuadés que leur gouvernement était le meilleur du monde qu'il était une monarchie, et non une république, ce que je contestai que les Anglais le trouvaient bon, car sans doute ils aboliraient leur Chambre des Lords et c'est tout réjouis d'une idée si exacte que je les laissai. Le soir, à l'Isle (i), ville dont le nom, dans le monde, s'est perdu, éclipsé par la renommée plus splendide de Vaucluse. On ne peut rien voir de plus riche, de mieux cultivé que les 16 milles que j'ai parcourus l'irrigation est superbe. L'Isle est très agréablement situé. Avant d'entrer dans la ville, j'ai trouvé de belles plantations d'ormes, avec, de chaque côté, de délicieux ruisseaux, murmurant sur les cailloux des gens bien habillés jouissaient de la douceur du soir en un endroit que j'imaginais n'être qu'un village de montagne. C'était pour moi une sorte de tableau féérique. Et maintenant, pensais-je, combien il est détestable de quitter ce beau bois et cette eau pour entrer dans une ville laide, misérable, entourée d'étroites murailles, chaude, puante un de ces contrastes qui offusquent le plus mes sentiments. Quelle agréable surprise de trouver l'auberge, en dehors de la ville, au milieu de la scène que j'avais admirée, et de plus, une bonne auberge, civilisée 1 Pendant une heure, je me promenai sur les rives de ce ruisseau classique à la lueur de la lune, qui se réfléchissait dans l'eau, dont les flots éternellement dégageront une poésie pleine de douceur je rentrai pour souper avec les truites et les écrevisses les plus exquises du monde. Demain, à la fameuse source. 16 milles.
29 août. Je suis ravi des environs de l'Isle de belles routes, bien plantées, l'entourent et se dirigent dans toutes les directions, comme si elles partaient d'une capitale elles (I) I/Isle-sur-la-Sorgue, arr. d'Avignon (Vaucluse).
sont assez ombragées pour former des promenades, à l'abri de la chaleur du soleil, et la rivière se divise en tant de ruisseaux et est aménagée avec tant de soin que l'effet en est délicieux, spécialement pour qui se rend compte de toute la fertilité que produit l'irrigation. A la fontaine de Vaucluse, que l'on affirme avec raison être aussi célèbre que celle de l'Hélicon. Traversé une plaine, qui n'est pas aussi belle que l'idée que l'on se fait de Tempé la montagne présente un rocher presque perpendiculaire, au pied duquel est une caverne immense et très belle à moitié occupée par une mare d'eau stagnante, mais claire c'est la fameuse fontaine en d'autres saisons, elle remplit toute la caverne et bouillonne en formant un grand ruisseau, qui coule entre les rochers son lit, en ce moment, est couvert de végétation. A présent, l'eau s'épanche, à 200 yards plus bas, de masses rocheuses, et, à une petite distance, forme un rivière considérable, qui, presque immédiatement, forme des dérivations servant à des moulins et à des irrigations. Au sommet d'un rocher, au-dessus du village, mais bien au-dessous de la montagne, est une ruine que le bas peuple appelle le château de Pétrarque, et que l'on dit avoir été habité par M. Pétrarque et par Mme Laure. Le tableau est sublime, mais ce qui le rend vraiment intéressant pour notre cœur, c'est la célébrité que de grands talents lui ont conférée. I,e pouvoir que des rochers, de l'eau, des montagnes, même dans leur aspect le plus sauvage, ont d'attirer l'attention et de remplir le cœur avec des sensations, qui bannissent les sentiments insipides d'une vie banale, ce pouvoir ne procède pas de la vie inanimée. Pour donner de l'énergie à de telles sensations, il faut la vie, que donne la force créatrice d'une vive imagination il importe que ces sites aient été décrits par le poète ou soient liés au souvenir de la résidence des actions, des entreprises ou des passions de grands génies ils vivent. comme s'ils étaient personnifiés par des talents et ils'imposent l'intérêt qu'inspire tout ce qui est consacré par la gloire. Orgon (1). Quitté le territoire du Pape, en passant la (1) Arr. d'Arles (Eouches-du-RIiûae).
purance en cet endroit, visité l'ébauche du canal de navigation de Boisgelin, l'œuvre de l'archevêque d'Aix, un beau projet, et qui, là où il est terminé, est parfaitement bien exécuté il traverse une colline sur l'espace d'un quart de mille c'est un travail qui peut rivaliser avec les plus grandes entreprises du même genre. Cependant, depuis nombre d'années, il est suspendu, faute d'argent (I). Le vent de bize a cessé et la chaleur s'est accrue le vent souffle maintenant du SudOuest ma santé s'est remise, au point de montrer combien le vent de bise est pernicieux, même en août. 20 milles. 30 août. J'ai oublié d'indiquer que, ces jours-ci, j'ai été empoisonné par toute une populace de chasseurs du pays on pourrait penser que tous les fusils rouillés de Provence sont à l'œuvre pour tuer toutes sortes d'oiseaux les plombs sont tombés cinq ou six fois dans ma chaise et ont sifflé à mes oreilles. L'Assemblée Nationale a déclaré que tout homme a le droit de tuer le gibier sur sa propriété en proclamant cette maxime, absurde quand on le fait sous forme de déclaration, bien que très sage comme loi, sans établir un règlement qui assure le droit de chasse au possesseur du sol, en conformité avec la teneur du vote, on a, me dit-on partout, rempli tous les champs de France de chasseurs, nuisibles à l'extrême. Les mêmes effets découlent des déclarations relatives aux dîmes, impôts, droits féodaux, etc. Dans les déclarations, on parle bien de tempéraments et d'indemnités mais une multitude ingouvernable saisit les bienfaits de l'abolition et se rit des obligations et des indemnités. A l'aurore, en route pour Salon (2), afin de voir la Crau, une des régions les plus singulières de France, à cause de son sol, ou plutôt du manque de (1) II s'agit sans doute du canal de la Durance à Aix et Marseille, dont Floquet avait commencé les travaux en 1753, mais qui fut interrompu en 1771. Le canal de Boisgelin ou des Alpilles doublait le canal de Crapponne et n'était en réalité qu'un canal d'irrigation il fut terminé en 1783. Voy. Encycl. déparl 'ementale des Bouckes-du- Rhône, t. III, p. 223 (art. de Bourrilly) et I^avaquery Le cardinal de Boisgelin, Paris, 1931 (thèse de lettres). Arthur Young semble donc avoir commis une confusion.
(2) Ch.-l. de canton, arr. d'Aix (Eouches-du-Rliônc).
sol, car c'est apparemment un pays de galets, mais qui nourrit cependant de grands troupeaux de 'moutons. Vu les améliorations agricoles de M. Pasquali [Pascalis] (i), qui est en tram de donner de grands résultats, mais encore rudimentaires. Je désirais le voir et causer avec lui, mais, malheureusement, il était absent de Salon. A la nuit, à Saint-Cannat (2). – 45 milles.
31 août. Route d'Aix. Beaucoup de maisons sans vitres. I,es femmes ont des chapeaux d'hommes, mais sans sabots. A Aix, visité M. Gibelin, célèbre pour ses traductions des œuvres du Dr Priestley et des Philosofthical Transactions. Il me reçut avec la politesse aisée et agréable qui répond à son caractère, car c'est un homme aimable. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour me procurer les renseignements que je désirais, et m'engagea à aller avec lui à la Tour d'Aigues, pour aller voir le baron de ce nom, Président du Parlement d'Aix, pour qui j'avais aussi des lettres, et dont les essais, dans la publication trimestrielle de la Société d'Agriculture de Paris, comptent parmi les meilleurs qui y aient paru sur l'économie rurale. 12 milles.
1er septembre. -La Tour d'Aiguës (3) est à 20 milles au Nord d'Aix, de l'autre côté de la Durance, que nous passâmes en bac. I,e pays autour du château est escarpé et accidenté, et, à 4 ou 5 milles de là, se transforme en montagnes rocheuses. Ie présidentme reçut très aimablement, avec une simplicité de manières qui donne de la dignité à son caractère, libre de toute affectation il est passionné pour l'agriculture et les plantations (4) (r) II s'agit sans doute du célèbre avocat.
(2) Cant. de art. d'Aix (Bouches-dn-Eh5ne).
(3) Cant. de Pertuis, arr. d'Apt (Vaucluse).
(4) Jean- Baptiste- Jérôme Bruny, baron de la Tour d'Aiguës (r7z;-r795), descendait d'une famille de négociants marseillais son grand-père, JeanBaptiste, baron de la Tour d'Aiguës, premier du nom, était négociant et fabricant de savon à Marseille, secrétaire du Roi (mort en 1723). Il fut reçu. dès 1744, au Parlement d'Aix (sa charge avait coûté 45 000 livres) président à mortier, en 1777. Il figura, comme membre de la noblesse, aux États de Provence de 1787 et mourut à Uzês en 1795. -Amateur éclairé des beaux-arts et d'histoire naturelle, il ouvrit largement son hôtel aux gens de
On passa l'après-midi à visiter sa ferme attenante au château et ses beaux bois, chose peu commune dans cette province dénudée. Le château de la Tour d'Aiguës, avant d'avoir été accidentellement brûlé par un incendie, devait être l'un des plus considérables de France, mais, à présent, il offre un triste spectacle. Le baron a énormément souffert de la Révolution une grande étendue de terres, qui appartenaient en droit absolu à ses ancêtres, furent concédées, moyennant des rentes foncières, des cens et autres payements féodaux, de sorte qu'il n'y a pas de comparaisons entre les terres de sa réserve et celles qui ont été accensées par sa famille. La perte des droits honorifiques est beaucoup plus grave qu'elle ne paraît c'est la perte radicale de toute influence. Il était naturel d'envisager un mode très simple d'indemnité, mais la déclaration de l'assemblée n'en concède aucun, et l'on sait clairement, dans ce château, que les rentes, que l'Assemblée a déclarés rachetables, à chaque heure, tombent à rien, sans une ombre d'indemnité. Le peuple est en armes, et, en ce moment, très agité. En ce pays, la situation des nobles est digne de pitié ils craignent qu'on ne leur laisse rien que les maisons que la populace voudra bien ne pas brûler, que les métayers gardent les fermes, sans payer au propriétaire la moitié du produit, et que, dans le cas où ils refuseraient de le donner, il n'y ait, en fait, dans le pays, aucune loi, aucune autorité pour les contraindre (l). Cepenîettres et aux artistes, dont la plupart ltii dédièrent leurs œuvres il fut le mécène du père capucin Gabriel, le célèbre botaniste d'Aix. Il était connu pour snn Rrand train de maison. Il avait de très belles collections; Barbier, dans son Histoire de Provence, dit « I, 'herbier de II. le Président de la Tour contient les plus belles plantes de Provence en quinze grands cartons, classes dans le système sexuel de Linné, une quantité de plantes du Tvevant, des Pyrénées et de Cayeane». Voy. J. AcdoTjAEd, Généalogie de la maison de Bruny, barons de la Tenir d'Aiguës, marquis d'Etitrccasteaux, 1912, in-8°, pp. 1617 et passim.
{*) II Il a eu, en effet, des troubles assez graves en Provence, surtout sur les bords de la Durancc, notamment au moment de la Grande et il semble qu'eu bien des cas les paysans aient refusé d'acquitter les droits seigneuriaux en 1789-1790 (Jules Viguiek, Les débuts de la Révolution en Provence, Paris, 1894, pp, 34O et sqq.). M. Viguier ajoute (p. 343) « M. de Bruni de la Tour <l Aiguës venait d'Être élu maire de son village quand on lui en porta la nouvelle, il réunit ses anciens vassaux, leur déclara qu'à l'avenir, il voulait vivre avec eux comme des frères et déchira tous ses titres de droit rachetables». Mais l'auteur ne donne ni date, ni référence. En tout cas, le baron avait été beaucoup moins libéral, lors des difficultés qu'il avait eues avec ses sujets de
dant, il y a en cette maison une grande société, agréable et enjouée c'est un miracle, si l'on considère l'époque et ce qu'un grand baron, comme celui-ci, est en train de perdre, lui qui a hérité de ses ancêtres d'immenses propriétés, maintenant réduites à rien par la Révolution. Ce château, splendide même dans ses ruines, les bois vénérables, le parc, tous les emblèmes de la famille, avec la fortune et même la vie des propriétaires, tout est à la merci d'une racaille armée, qui les foule aux pieds (i) I,e baron a une très belle bibliothèque, bien garnie; une partie est totalement consacrée aux livres et brochures sur l'agriculture, dans toutes les langues de l'Europe. Sa collection est presque aussi considérable que la mienne. 20 milles. 2 septembre. – M. le Président a consacré cette journée à une excursion à sa ferme de la montagne, à 5 milles d'ici, où il a une grande étendue de terre et un des plus beaux lacs de Provence, d'une superficie de 2 000 toises, et d'une profondeur de 40 pieds. Directement au-dessus du lac s'élève une belle montagne, consistant en une masse de coquillages agglomérés, pétrifiés c'est dommage que cette hauteur ne soit pas boisée, car l'eau demande l'accompagnement immédiat de bois. Ou trouve des carpes pesant ji squ'à 25 livres et des angrilles de 12 livres. (A noter que, dans le lac du Bourget, en Savoie, il en est de 60 livres). Un gentilhomme du voisinage, M. Jouvent, très au courant de l'agriculture de ce pays, nous accompagnait et passa le reste de la journée au château. J'ai obtenu des renseignements de grande valeur du baron de la Tour d'Aigues, de ce gentilhomme, ainsi que de M. l'abbé de. j'ai oublié Saint-Martin-la-Basque et de la Tour d' Aiguës, en 1778 (Arcu. des Bouchesdu-Ehône (2 616 et 2 633) avec ces derniers, ily eut un arrangement arbitral, sur lequel il essaya de revenir en 1 780, comme le montre sa lettre à l'intendant, du mai 1780 a I,a communauté n'aurait pas dû oublier qu'un grand nombre d'erreurs, que ce jugement renfermait, m'ont forcé à ne pas ni'y soumettre et l'arrêt que j'ai obtenu à la Chambre des Comptes a prouvé que j'avais raison de ne pas souffrir une entière destruction de la mobilité des fonds, dont je suis comptable à mon fils, qui m'est substitué. »> (ibid., C 1055). – Le caliir'r de la communauté delà Tour d'Aiguës demande que l'hommage prêté au seigneur, n'étant relatif qu'aux biens, ï ne soit plus le signe de la servitude personnelle et qu'on ne l'exige plus à genoux ù (Archives Parlementaires, t. VI, p. 336).
(r) lîvidemment, Arthur Young se fait ici l'écho des doléances du baron de la Tour d'Aiguës.
son nom (i). Le soir, j'ai eu une conversations sur l'économie ménagère, avec l'une des dames, et j'ai appris, entre autres choses, que les salaires d'un jardinier étaient de 300 livres (13 1. st. 12 s. 6 d.), d'un domestique ordinaire, de 150 livres (7 1 st.), d'un cuisinier bourgeois, de 75 à 90 1. (90 livres font 3 1. 18 s. 9 d.), d'une servante, de 60 à 70 livres (3 1. 1 s. 3 d.). La location d'une bonne maison bourgeoise est de 700 à 800 livres (35 1. st.). 10 milles.
3 septembre. J'ai pris congé de l'hospitalier château de M. de la Tour d'Aigues et je suis retourné avec M. Gibelin à Ais. 20 milles.
4 septembre. Le pays, jus m'a Marseille, esttoutentier montagneux, mais très cultivé, 1. vignes et en oliviers; il est cependant dénudé et sans intérêt, et la plus grande partie de la route est laissée dans un état scandaleux, pour une des plus grandes routes de France par endroits, elle n'est pas assez large pour permettre à deux voitures de passer commodément de front. Quel peintre décevant que l'imagination J'ai lu je ne sais quelles exagérations sur les bastides des environs de Marseille, que l'on compterait, non par centaines, mais par milliers, avec des anecdotes sur Louis XIV, qui a accru leur nombre d'une unité en bâtissant une citadelle. J'ai vu d'autres villes en France, où les maisons de campagne sont plus nombreuses, et les environs de Montpellier, qui n'a pas de commerce extérieur, sont aussi bien ornés que ceux de Marseille, bien que Montpellier n'ait rien d'extraordinaire. La vue de Marseille, quand on en approche, n'est pas frappante. La (1) I*c baron s'intéressait beaucoup à l'agriculture en 1772, il essaya d'ac- climater dans son domaine des chèvres angora. En 1778, il fut désigné par l'Assemblée des communautés^ comme membre de la Société d'Agriculture, avec de Redortier peut-être est-ce l'abbé dont Young ne se rappelait plus le nom (Arch. desBouches-du-Rhônc, 93, fol. 253). – Nous devons tous ces renseignements sur le président de la Tour d'Aiguës à M. Bouriilly, pro- fesseur à l'Université d'Aix-Marseille. Sur l'agric:ulture en Provence, à la veille de la Révolution, voy. Encyclopédie des Bouckes-du- Khâne, t. VII Le mouvement économique, l'agriculture, par Paul Masson et Et. Esxrangin, Paris et Marseille, 1938.
ville est bien construite dans le nouveau quartier, mais, comme dans toutes les autres, le vieux quartier est étroit, mal bâti, sale (i) la population, à en juger par la foule qui se presse dans les rues, est très grande je n'ai vu aucune ville qui la surpasse, à cet égard (2;. J'ai été, le soir, au théâtre, qui est neuf, mais n'a rien de frappant, et qui, en aucune façon, ne peut être comparé au théâtre de Bordeaux, ni même à celui de Nantes par la magnificence générale, Marseille ne peut rivaliser en rien avec Bordeaux les nouveaux bâtiments ne sont ni aussi vastes, ni aussi beaux; le nombre des vaisseaux dans le port ne peut être comparé, et le port lui-même n'est qu'un abreuvoir, si on le compare à la Garonne (3). 20 milles. 5 septembre.- Marseille est absolument exempt des reproches que j'ai si souvent adressés à d'autres villes pour le manque de journaux. Au Café d'Acajon, où j'ai déjeuné, j'en ai trouvé beaucoup. Distribué mes lettres de recommandation et reçu beaucoup de renseignements sur le commerce, mais jefus déçu de ne pas recevoir la lettre que j'attendais pour M. Raynal, le célèbre écrivain.
(1) Voy. Lettres du D' Rigby, p. 145 {29 juillet 1789) « Une grande partie de la ville a été bâtie au cours de ces quarante dernières années- J.es maisons sont élevées et construites eu une belle pierre blanche les rues sont larges et remarquablement bien pavées elles sont en outre très propres et bien nettoyées par les torrents d'eau qui y coulent. Les promenades sont également spacieuses, étendues et ombragées par de gros arbres. La population est considérable et le paraissait d'autant plus par suite de l'état actuel des affaires publiques, qui forcent des milliers d'habitants à s'associer dans un but de défense en cas de troubles. »
(2) Marseille, en i/Sç), a plus de 120 000 habitants I,ycm, cependant, est plus peuplé (environ 150000). Voy. Necker, Administration des finances, t. III, p. 228 et sqq., et la Population du royaume de 1787, 7, citée par I^evakseitk, La population française,^ 1. 1, p. 21 7.
(3) I,e port de Marseille a plus de bateaux que celui de Bordeaux en r~S8*7&9i 945> dont 35 de 500 à 800 tonneaux, 60, de 400 à 500 150 de 200 à 400. ï<e commerce de Marseille a fait de grands progrès au xvme siècle il a vraiment le monopole du trafic avec le Levant, se développe aux Antilles, de sorte que la ville devient un grand marché pour le café et le sucre il entre même en relations avec les Indes Orientales. La Révolution devait le ruiner en partie. Voy. Encyclopédie départementale des Bouches-du-RkÔne, t. IX, pp. 34.1 et sqq. (par Paul Rlasson) et t. III, pp. 25Ô etsqq. (par Bourrilly) Juixiany, Histoire du commerce de Marseille, 1842-1843. Cf. Lettres du Dr Rigby, p. 144 (lettre^" 29 juillet) Le port intérieur, où un grand nombre de vaisseaux marchands, habituellement six cents environ, sont aussi sûrement amarrés que dans les docks de IÂverpool, est dans la cité même. »
A table d'hôte, ici comme à Aix, le comte de Mirabeau est l'objet des conversations je m'attendais à le trouver plus populaire, à en juger par les extravagances dont il a été l'objet en Provence et à Marseille. Ils le considèrent simplement comme un homme politique de grande capacité, dont les principes sont d'accord avec les leurs (i) quant à son caractère privé, ils pensent qu'ils n'ont rien à y voir, et ils affirment qu'ils auraient beaucoup plus de confiance en un coquin ayant des capacités qu'en un honnête homme dépourvu de talents ce n'est pas d'ailleurs qu'ils entendent attribuer cette qualification à M. de Mirabeau. Ils disent qu'il a un domaine eu Provence. Je déclarai que j'étais heureux d'entendre dire qu'il avait une propriété, car, dans de semblables révolutions, c'est le meilleur garant qu'un homme ne jettera pas le désordre sur toutes choses, afin d'acquérir une importance qu'il ne serait pas en droit d'attendre d'une époque pacifique et tranquille.
Cependant, ce serait mortifiant de se trouver à Marseille sans voir l'abbé Raynal, l'un des précurseurs incontestés de la Révolution française (2). N'ayant pas le temps d'attendre plus longtemps des lettres de recommandation, je pris la résolution de me présenter moi-même. Il était chez son ami, M. Bertrand (3). Je lui dis ma situation, et, avec l'aisance et la politesse naturelles à un homme qui connaît le ;monde, il me répondit qu'il (1) Aux États de Provence, en janvier et février 178g, Mirabeau avait pris hautement parti pour le Tiers État et rompu avec l'ordre de la Noblesse il se prononçait pour le doublement du Tiers, décidé par Neeker, pour une représentation vraiment nationale. Son attitude, ses discours et ses écrits avaient en dans la France tant entière un énorme retentissement. Il y eut des troubles graves en Provence, au mois de mars 178g, une grave émeute à Marseille, le 23 ~aIS~ VOY. GUIBDLL, Mi-b, .1., iSSq-~89. A. Du 23 mars. Voy. Guibal, Mirabeau en Provence, 1 vol., 1889-1891 A. de I,omênie. Les Mirabeau, t. III A. Chékest, La chute de V Ancien régime, t. II, pp. 321 etsqq.
(2) Sur l'abbé Raynal voy. Anatole Feuoère, Un de la Révolution l'abbé Raynal (thèse de doctorat ès-lcttres), Anguuléme, 1922. M. Feugère dit qu'Arthur Young, n en bon snob », ne pouvait manquer d'aller voir Raynal il oublie qu'Arthur Young ne faisait pas un voyage d'agrément ou de vanité il faisait une enquête sur l'état économique de la France, et Raynal était bien qualifié pour lui donner, à cet égard, des îenseigenments un outre, l'abbé était son confrère à la Société Royale d'Agriculture. Raynal a habité Marseille de 1786 à 1791, et il recevait chez lui, comme à Paris, philosophes, économistes, écrivains voy. A. Feugèee, op. cit., pp. 331 et sqq. (3) Directeur général de la Compagnie d'Afrique.
était toujours heureux de se mettre au service d'un gentleman de ma nation, et se tournant vers son ami « Voici quelqu'un, Monsieur, qui aime les Anglais, et qui parle leur langue. » En conversantsur l'agriculture, que j'avais indiquée comme étant l'objet de mon voyage, ils exprimèrent tous deux leur surprise d'apprendre, par des données apparemment authentiques, que nous importions de grandes quantités de blé, au lieu d'en exporter, comme nous le faisions autrefois, et ils désiraient savoir, si le fait était réellement exact, à quelle cause il fallait l'attribuer. Et, en même temps, se reportant au Mercure de France pour la statistique de l'importation et de l'exportation, ils virent que c'était une citation empruntée à Arthur Young. Cela me donna l'occasion de dire que j'étais cet Arthur Young en personne cela me valut la plus heureuse présentation, car il n'était pas possible d'être reçu avec plus de politesse et avec plus d'offres de service et d'assistance que je le fus. J'exposai que le changement s'était opéré par suite d'une grande augmentation de population, qui s'accroissait encore plus rapidement que jamais.
Nous avons eu une conversation intéressante sur l'agriculture de la France et sur la présente situation des affaires, que tous deux estimaient prendre une mauvaise tournure ils sont convaincus de la nécessité d'une chambre haute et ne redoutent rien davantage qu'un pur gouvernement démocratique, qu'ils pensent être une sorte de république, ridicule pour un royaume comme la France (i). Je déclarai que souvent, en y réfléchissant, je m'étais étonné que M. Necker n'eût pas assemblé les États dans une forme et suivant des règlements de nature à amener tout naturellement l'adoption de la Constitution anglaise, débarrassée des quelques défauts que le temps a découverts en elle. Sur quoi, (i) Ce passage présente un vif intérêt il montre que, dès septembre 1789, l'abbé Raynal, si violent dans son Histoire philosophique des Deux Indes, inclinait vers le modérantisme, attitude, qui, dans les années suivantes, ne fera que s'accentuer. Son Adresse à l' Assemblée, lue à la séance du 31 niai 1791, dans laquelle il s'élevait contre <i l'anarchie révolutionnaire 9 et contre la puissance des clubs, fit scandale. "Robespierre lui répliqua par un énergique discours improvisé. Voy. A. FEUGfeRE, op. cit., pp. 359 etsqq.
lï. Bertrand me donna une brochure qu'il a publiée, et qui est dédiée à son ami l'abbé Raynal, dans laquelle il propose l'adoption, pour la Constitution française, de plusieurs traits empruntés à la Constitution anglaise. M. l'abbé Raynal remarqua que la Révolution américaine avait entraîné, à sa suite, la Révolution française. Je déclarai que, si, pour la France, il devait en résulter la liberté, cette révolution serait effectivement une bénédiction pour le monde, mais qu'elle l'était beaucoup plus pour l'Angleterre que pour l'Amérique. Tous deux pensèrent que c'était un paradoxe. J'expliquai ma pensée en déclarant qu'à mon avis la prospérité dont l'Angleterre avait joui depuis la paix, non seulement a dépassé celle de toute période analogue, mais encore celle de n'importe quel pays, en n'importe quelle époque depuis l'établissement des monarchies européennes fait qui est prouvé par l'accroissement de la population, de la consommation, de l'industrie, de la navigation, du nombre des bateaux et des marins, par l'augmentation de l'agriculture, des manufactures et du commerce, enfin, dans une mesure particulièrement forte, qui découle de tout le reste, par les progrès du bien-être et de la félicité populaires (i). Je mentionnai les documents authentiques et les registres publics, qui prouvaient mes dires, et j'observai que l'abbé Raynal, qui suivait attentivement ce que je disais, n'avait jamais lu ces faits ou n'en avait jamais entendu parler, en quoi il ne se distingue pas des autres, car jamais je n'ai rencontré personne, en France, qui en eût connaissance. Ft cependant ces faits constituent sans aucun doute l'une des expériences les plus remarquables et les plus singulières de la science politique, que le monde ait vues un peuple (i) Les faits énonces par Arthur Young sont exacts, comme le prouvent 'es statistiques, les de la custom-konse il y a accroissement du gê.é,.l et du ~o~ere, entre l'A.gi~t~rre et ses ~io- commerce en général et du commerce entre l'Angleterre et ses anciennes colonies voy. Macpherson, Annals af commerce, t. 3 et 4. Il faut noter que 1* Angleterre a toujours la prépondérance dans le commerce avec l'Amérique, malgré les efforts faits par les autres puissances maritimes, notamment par la Ft-aace, pour en capter une partie voy. H. Sée, Commerce bdween France atzdtke United States, 1783-1784 {American Ilistorical Review, juillet 1536). –*>uant à la population de la Giande-Bretagne, elle va aussi en s'accroissant toutefois, en l'absence de census, on n'a3 à cet égard, que des évaluations.
perdre un empire, treize provinces, et Gagner, par cette perte, un accroissement de richesse, de bonheur et de puissance Quand donc adoptera-t-on les curieuses conclusions qui se dégagent de ce prodigieux événement ? Je veux dire que toutes les possessions d'outre-mer ou lointaines sont des sources de faiblesse et qu'il serait sage d'y renoncer (r). Faites l'application de ce principe, en France, pour Saint-Domingue, en Fspagne, pour le Pérou, en Angleterre, pour le Bengale, et notez les idées et les réponses que cela provoquera. Cependant, le fait, pour moi, ne fait aucun doute. Je félicitai l'abbé du don généreux de i 200 livres, qu'il avait fait à la Société d'Agriculture, pour la création d'un prix il nie dit qu'on ne s'était pas contenté de l'en remercier dans la forme ordinaire, par une lettre signée du secrétaire seul, mais que tous les membres présents y avaient apposé leurs signatures. Il dit qu'il ferait le même don aux Académies des Sciences et des BellesLettres (2) et qu'il avait donné la même somme à l'Académie de Marseille, pour un prix relatif au commerce de cette ville. II dit encore qu'il avait formé le projet, qu'il exécuterait quand il aurait économisé assez d'argent, de dépenser, par l'office de la Société d'Agriculture, 1 200 francs par an, pour acheter les modèles de tous les instruments d'agriculture (1) ly'abbé Raynal avait soutenu la même idée dans son Histoire des Indes (t. I, p. 296, 1. II, ch. 25} « Tonte colonie, supposant l'autorité dans une contrée et l'obéissance dans une autre contrée éloiiïnée, est un établissement vicieux dans son principe. » est vrai que, dans son Essai sur l'administration de Saint-Domingue (1785J, il défendait la colonisation contre ceux qui l'attaquaient, sous prétexte qu'elle favorisait l'émigration et l'esclavage. Remarquons que la plupart des économistes étaent hostiles à la colonisation Turgot et le marquis de Mirabeau, comme Adam Smith on s'explique alors l'opinion soutenue si par Arthur Young. Voy. aussi Aucivé I/ABRoitquètïe, Les idées coloniales des phyaiocrates, Paris, 1927 (thèse de oîoetorat en droit? H. Les économistes et la question coloniale au X Vil Ie siècle (R. d'iiist. des colonies, 1929.)
(2) I/aete de donation en faveur de l'Académie des Inscriptions à Paris a été passé le 26 octobre 17S8 il s'agissait d'une rente de 1 285 livres, constituée moyennant un capital de 25 714 1. lye sujet, au choix de l'Académie, consistait à rechercher quels étaient les soins et les précautions que prenaient les Grecs et les Romains pour la police et la salubrité des villes avec application an temps présent. En ce qui concerne le prix de 1 200 1. fondé à l'Académie des Sciences, Raynal indiqua lui-même le sujet qu'il serait heureux de voir proposer Quelque chose de relatif à la navigation pratique «. Vabbé avait aussi le dessein de fonder un prix à l'Académie française la proposition fut faite, mais non réalisée. Voy. A. Feugère, op. cit., pp, 347 et sqq.
qu'on peut trouver dans les autres pays, et spécialement en Angleterre, et pour les répandre dans toute la France. L'idée est excellente et mérite de grands éloges, mais on peut douter que le résultat répondrait à la dépense. Donnez les instruments eux-mêmes aux cultivateurs et ils ne sauront comment s'en servir ou bien leurs préjugés les empêcheront de le faire si on leur donne le modèle, ils prendront encore bien moins la peine de le copier. Des gentilshommes cultivant leurs propres terres, avec enthousiasme et passion pour cet art, appliqueraient ces modèles et s'en serviraient, mais je crains qu'on n'en trouve pas de la sorte en France. Pour que pareille chose pût se réaliser, il faudrait d'abord que l'esprit et les occupations des gentilshommes se fussent transformés, qu'ils se fussent détournés de leur frivolité actuelle. Il m'approuva de préconiser les navets et les pommes de terre mais il dit que les bonnes espèces faisaient défaut, et il rappela une expérience qu'il avait faite lui-même, une comparaison entre le pain fabriqué avec des pommes de terre anglaises et des pommes de terre de Provence les anglaises ont produit un tiers de farine en plus que les françaises. Parmi les autres causes de la mauvaise culture en France, il cita la prohibition du prêt à intérêt à présent, les gens qui ont de l'argent, à la campagne, le mettent sous clé, au lieu de le prêter pour des améliorations agricoles. Ces sentiments font honneur à l'illustre écrivain ce fut un plaisir pour moi de voir qu'il donnait son attention à des questions qui ont accaparé la mienne, et plus encore de constater que cet écrivain justement célèbre a J'esprit si vif, bien qu'il ne soit plus jeune, et qu'il peut vivre bien des années encore pour éclairer le monde par les productions d'une plume, qui n'a jamais été employée que pour le bien de l'espèce humaine.
8 septembre. Cuges. Pendant 3 ou 4 milles, la route court entre des rangées de bastides et de murs elle est faite avec de la pierre, réduite en poudre, et c'est, sans exception, la plus poussiéreuse que j'aie jamais vue à vingt
perches de chaque côté, les vignes ressemblent à des têtes poudrées le pays est tout en montagnes et rochers, avec de misérables pins, sans intérêt et laid les plaines, très peu larges, sont couvertes de vignes et d'oliviers. Pour la première fois, j'ai rencontré des câpriers à Cuges. A Aubagne (i), j'ai dîné avec six plats, pas mauvais, un dessert et une bouteille de vin pour 24 sous, et encore à part, car il n'y a pas de table d'hôte. Ce que M. Dutens (2) veut dire en appelant la maison de poste de Cuges une bonne auberge, est incompréhensible c'est un misérable trou, dans lequel j'ai une des plus belles chambres, sans vitres aux fenêtres. 21 milles. 9 septembre.-Le pays, jusqu'à Toulon, est plus intéressant les montagnes sont plus escarpées la mer ajoute encore à la beauté de la vue et il y a un passage, au milieu des rochers, qui présente des traits sublimes. Les neuf dixièmes de la région consistent en montagnes incultes un pauvre pays de pins, de buis et de misérables plantes aromatiques, en dépit du climat (3). Près de Toulon, spécialement à OHioules, il y a des grenadiers dans les haies, avec un fruit aussi gros que les pommes non-pareilles on a aussi quelques oranges. Le bassin de Toulon, avec ses masses de bateaux à trois ponts et d'autres vaisseaux de guerre, avec un quai vivant et affairé, est beau (4). La ville n'a rien qui mérite d'être décrit. La seule grande chose, la seule qui mérite d'être vue, l'arsenal maritime, je ne pourrai le voir, bien que j'aie des lettres, mais, le (1) Ch.-I. de canton, art. de Marseille.
(2) Nous n'avons pu identifier ce Dutens. Peut-être s'agit-il de Louis Dutens (1730-1812), philologue réputé qui a vécu en Angleterre, fut secrétaire de Stuart Mackensie, ministre anglais à Turin, et avait beaucoup voyagé, comme en témoignent ses Mémoires d'un voyageur qui se repose, publics en 1S13.
(3) I,e Dr Rigby [Lettres, pp. 149-150) a du pays une impression bien plus favorable il admire non seulement les rochers, mais les forêts de pins. Partout aussi où il y a la plus petite vallée, le sol est cultivé et porte du blé et de la vigne. Dans les fissures de rochers qui contiennent le moindre terreau, les habitants ont planté différents légumes, et entre autres, sur les pentes des rochers, le câprier, que nous vîmes dans toute sa magnifique floraison. » (4) «Toulon est une ville fortifiée, bien bâtie, située dans une très belle baie de la Méditerranée. C'est un des principaux ports de France pour les vaisseaux de guerre et il est actuellement bien garni de navires très importants, (Lettres du D' Rigby, p. 151.)
règlement l'interdisant, comme à Brest, toute demande fut vaine (i). 25 milles.
10 septembre. Lady Craven m'envoya chasser l'oie sauvage jusqu'àHyères (2). D'après sa description et bien d'autres descriptions, on penserait que tout n'est que jardin mais le pays a été vanté plus qu'il ne le mérite. La vallée est partout richement cultivée et plantée d'oliviers et de vignes, auxquels se trouvent mêlés des mûriers, des figuiers et autres arbresfruitiers. Les hauteurs sont tout en rochers, ou bien couvertes d'une pauvre végétation d'essences toujours vertes, pins, lentisques, etc. La vallée, bien que parsemée de blanches bastides, qui animent le paysage, trahit cependant cette pauvreté de la robe dont se pare la nature, qui choque l'œil partout où des oliviers et des arbres fruitiers constituent son principal vêtement. Maigre spectacle, en comparaison des riches feuillages de nos forêts du Nord. Les seules particularités remarquables sont les orangers et les citronniers ici, ils prospèrent en pleine terre, atteignent de grandes dimensions et, aux yeux du voyageur qui se dirige vers le Midi, donnent de l'intérêt à tous les jardins, mais les gelées du dernier hiver les ont dépouillés de leur gloire. Ils ont été si près d'être détruits qu'il a fallu les couper presque jusqu'à la racine ou les ébrancher, mais, de nouveau, ils poussent des scions. J'estime que ces arbres, même quand ils sont sains et possèdent leurs feuillages, et quels qu'ils puissent être isolément, n'ajoutent que peu à l'effet général de la vue. Ils sont tous, en effet, dans des jardins, mêlés aux murs et aux maisons, et par conséquent ils perdent beaucoup de leur beauté, en tant qu'éléments du paysage. Le Voyage de Lady Craven (3) m'envoya à la chapelle de Notre(; ) Le matériel est conservé dans que peu d'étrangers et encore moins les Anglais ont la permission de visiter. » {Lettres du D1 Rigby, p. 151). (2) C'est-à-dire qu'elle !'a envoyé faire une promenade sans grand intérêt. Hyères, cn.-l. de cant., arr. de Toulon.
(3) I,ady Craven (1750-1828), fille de Iord Berkeley, épousa, en 1767. William Craven, dont elle se sépara en 1780. Elle résida ensuite en France et voyagea en Italie, Grèce, Autriche, Pologne, Russie, Turquie en 178g, elle publia un Voyage de Crimée à Cunstantinople. En 1 701 elle épousa le margrave d'Anspach, qui, en 1792, vendit Anspach au roi de Prusse et viut s'établir
Dame de Consolation et aux collines qui mènent chez M. Glapière, de Saint-Tropez je demandai aussi le père Laurent, qui fut très peu sensible à l'honneur qu'elle lui avait fait. Les vues qu'on a des hauteurs sur les deux côtés de la ville sont passables. Les îles de Portecroix [Port Cros], de Pourcurolle [Porquerolles] et du Levant (la plus proche du continent y est réunie par une chaussée et un marais salant, que l'on appelle étang) (i), les collines, les montagnes, les rochers, tout est dénudé. Les pins qui couvrent quelques-unes de ces hauteurs ne font pas bien meilleur effet que des bruyères. La verdure de la vallée jure avec la teinte des oliviers. Il y a une belle ligne pour la vue, mais, pour un climat dont la végétation est la gloire, c'est pauvre et maigre l'imagination n'est pas rafraîchie par l'idée d'une ombre épaisse, capable de protéger contre les rayons d'un ardent soleil. Je n'ai pas entendu dire qu'il y eût en Provence les cotonniers dont parlent plusieurs livres, mais les dattiers et les pistachiers prospèrent partout, le myrte est indigène, ainsi que le jasminum commune et fmticans. Dans l'île du Levant, il y a la genista amdescens et le teucrium hcrba ̃poma. A mon retour de promenade, le propriétaire de l'Hôtel d' Angleterre m'assomma avec une liste d'Anglais qui passent l'hiver à Hyères il y a beaucoup de maisons construites pour la location, de 2 à 6 louis par mois, y compris tout le mobilier, le linge, l'argenterie nécessaire, etc. La plupart des maisons dominent la perspective de la vallée et de la mer, et, si on n'y sent pas le vent de bise, j'aime à croire que ce doit être un beau climat d'hiver. En décembre, en janvier et en février, peut-être ne vous incommode-t-il pas, mais ne le fait-il pas en mars et avril ? Il y a, à l'Hôtel d' Angleterre, une table d'hôte, très bien servie, pour 4 livres par tête et par repas, en hiver. Vu le jardin du Roi, qui doit avoir 10 ou 12 acres, et qui a une en Angleterre avec sa femme. Lady Craven écrivit des pièces pour le théâtre de la Cour d'Anspach et pour celui de sa résidence [Bmiideiiburg flouse). Voy. Dict. of National Biogra-phy.
(1) II y a là une confusion c'est la presqu'île de Giens, autrefois une île, -qui est jointe de la sorte au continent. I,e marais salant s'appelle t étang des Pesquiers s.
belle production de tous les fruits du pays sa récolte d'oranges seule l'an dernier a rapporté 21 ooo livres (918 1. st. 15 sh.). A Hyères, les orangers ont produit jusqu'à 2 louis par arbre. Dîné avec M. de Saint-Césaire, qui a une jolie maison, nouvellement construite, et un beau jardin, clos de murs, et tout autour une propriété, qu'il voudrait vendre ou louer. Il eut l'obligeance, ainsi que le DrBattaile(i), de me donner beaucoup de renseignements utiles sur l'agriculture et les productions de ce pays. Le soir, retour à Toulon. 34 milles.
1 1 septembre. Les préparatifs de mon voyage en Italie m'occupèrent quelque peu. Je fus souvent averti, et par des gens qui avaient beaucoup voyagé en Italie, que je ne devais pas songer à y aller avec une chaise à un cheval. Veiller à la nourriture de mon cheval me prendrait beaucoup de temps, m'assuraient-ils, et, si je manquais de le faire, foin et avoine seraient également volés. Il y a aussi des parties de l'Italie où voyager seul, comme je le faisais, serait peu sûr, à cause du nombre de voleurs qui infestent les routes. Persuadé par l'opinion de gens que je supposais s'y connaître beaucoup mieux que moi, je résolus de vendre ma jument et ma chaise et à voyager en Italie, en prenant des vettnrini, que, semble-t-il, on peut se procurer partout et à bon marché. A Aix, on m'avait offert 20 louis pour le cheval et la voiture, à Marseille, 18 je pensais que, plus loin j'irais, et plus le prix baisserait mais, pour me délivrer des aubergistes et des garçons d'écurie, qui partout s'attendaient à faire de moi leur propriété, je fis promener voiture et cheval par les rues, avec un écriteau portant «A vendre, prix 25 louis» ils m'en avaient coûté 32 à Paris. Mon plan réussit je les vendis pour 22 ils m'avaient transporté pendant 1 200 milles, mais, cependant, l'officier, qui fut l'acheteur, fit une bonne affaire. J'ai maintenant à trouver le moyen de gagner Nice. Croira-t-on que de Marseille, avec cent mille âmes, et de Toulon, avec trente mille, sur la grande route d'Antibes, de Nice et d'Italie, il n'y a pas de (1) Peut-être pour Bataille.
diligence, pas de service régulier (i) Un Monsieur, à la table d'hôte, m'affirma qu'on lui avait demandé 3 louis pour une place dans une voiture pour Antibes, et encore fallait-il attendre qu'une autre personne donnât 3 livres pour une autre place. A une personne, accoutumée à l'infinité de voitures qui volent à travers l'Angleterre, dans toutes les directions, cela semblera à peine croyable. De grandes villes en France n'ont pas, entre elles, le centième des relations et communications dont jouissent chez nous beaucoup de villes moins importantes preuve certaine de leur défaut de consommation, d'activité et d'animation. Un monsieur, qui connaît bien toute la Provence et a été de Nice à Toulon par mer, me conseilla de prendre la barque, qui, en un jour, fait le service depuis Toulon je pourrai du moins passer près des îles d'Hyères je lui dis que j'ai été à Hyères et que j'ai vu la côte. Je n'ai rien vu, me dit-il, si je n'ai pas vu les îles et la côte de la mer c'est le plus bel aspect de toute la Provence je pourrai n'être qu'un jour en mer, si j'aborde à Cavalero [Cavalaire] et si je prends des mules pour Fréjus je n'y perdrai rien, car la route ordinaire est semblable à ce que j'ai vu des montagnes, des vignes et des oliviers. Son opinion l'emporta, et je parlai au capitaine de la barque pour ma traversée jusqu'à Cavalaire. 12 septembre.-A 6 heures du matin, à bord de la barque, capitaine Jassoirs, d' Antibes le temps était délicieux la sortie du port de Toulon, ainsi que son grand bassin, sont superbes et intéressants. Sans doute, il est impossible d'ima(1) L'assertion d'Arthur Young est exacte il n'y avait pas de diligence de Toulon à Nice et en Italie. Cependant, on pouvait aller en voiture de Toulon à Nice il n'y avait pas de pont sur le Var (les Fiançais eu établirent un eu 1792), mais il y avait des passeurs. Au delà de Nice, il était difficile de gagner l'Italie par terre. ne faut pas oublier qu'à cette époque la route de la Corniche, de Nice à Gênes, n'existait pas il n'y avait qu'un mauvais chemin, peu utilisable pour le commerce c'est seulement à l'époque napoléonienne (1811) i) qu'on travailla à cette route. Voy. Marcel Elanchakd, Les routes des Alpes occidentales à l'époque napoléonienne, Grenoble, r92o (thèse plus facile es lettres). Au x\ine siècle, c'est la voie de mer qui était infiniment plus facile et moins coûteuse. Voy. Smoli.ett, Travds through France and Ilaly, et Dc Baréty, Le voyage de Nice autrefois, dans Nice historique, SlH. içr3,pp. rr8, 134 et 169^85. Il y avait un service de postes de Toulon à Antibes et Nice, mais qui ne se prolongeait pas sur Gênes. Voy. Livre des postes, 1783, pp. 29-30
gitier un port plus complètement sûr et enveloppé par la terre. Le port intérieur, contigu au quai, est grand et semble artificiel un môle le sépare du grand bassin (i). Il ne peut y entrer qu'un vaisseau à la fois, mais il peut contenir toute une flotte. On y voit maintenant, à l'ancre, sur deux lignes, un bateau, Le Commerce de Marseille, de cent trente canons, le plus beau vaisseau de la flotte française, dix-sept autres, de quatre-vingt-dix canons, et plusieurs autres plus petits (2). Quand on se trouve dans le grand bassin, large de 2 ou 3 milles, on semble absolument entouré par la terre, et c'est seulement au moment de le quitter qu'on peut découvrir la sortie, qui le relie à la mer (3). La ville, les vaisseaux, la haute montagne, qui s'élève directement au-dessus d'eux, les hauteurs couvertes de plantations, et partout parsemées de bastides, tout concourt à former un c<7M~ ~'o'~ impressionnant. Quant aux Ues d'Hyères et aux belles vues de la côte, qui devaient me ravir, ou mon informateur a de mauvais yeux, ou bien il manque absolument de goût les îles, aussi bien que toute la côte, sont des rochers et des hauteurs misérablement stériles, avec seulement des pins, pour donner l'idée d'une végétation. S'iln'yavaitquelques maisons solitaires, avec çà et là quelques pièces de culture pour changer un peu la couleur des montagnes, je pourrais imaginer que toute cette côte doit avoir une ressemblance (a) Déjà, le duc de Praslin s'était occupé des améliorations à introduire au port de Toulon. De nombreux projets furent proposés pour la construction d'un bassin intérieur on accepta le projet de. Groignard, ordo.nateur et de la marine, mais on nc l'exécuta que de r774 à I779. Praslin fit construire de vastes hangars pour abriter les bois de construction. Vûy. 1<ACOUR-GAYET, La M~fïMë Wt~f~SOMS J'.o~s A't~, 2'~ed., 1910, pp. 418419.
(2) La marine royale avait été reconstituée sous le règne de Louis XVI et la 1·Wance avait une importante flotte de guerre. Voy. I¡.COUR-GAYET, La snarisxe snilitaàre sous Louis XVI. Les constructions navales avaient fait de grands prog·rès depuis t'époque de Choiseul et notamment sous Iouis XVI. On avait, pour les vaisseaux, déterminé trois catc~oriC5 diffcrentcs de 120, 80 et 74 canons; pour les fregates, deux séries de z6 et za canons. A l'imitation de l'Angleterre, on doublait maintenant les carènes des feuilles de cuivre. les arsenaux de Brest et de Toulou s'étaient aussi bien améliorés. Cependant, la de guerre ..glaise continuait jouir d'une grande supériorité. Voy. \faurice La marirxe royale en 1789. Paris, A. Colin (s. d.). pp. ifti et l<)S et sqq.
(3) Sur 'foulon, à la fin de l'Ancien Régime, vay. aussi Stépliane MOULIN, La carrière t<'Kjt M<zftM Mt Xï~~ Mt~, yost~t j~o~t! 1734-1792 (BMH. de la Socülé des Hautes-rl!)ues, xg23agz4).
étroite avec la Nouvelle-Zélande on la Nouvelle-Hollande, sombre, triste et silencieuse, un air sauvage, som~, répandu sur le tout. Les pins et les arbrisseaux toujours verts, qui en couvrent la plus grande partie, la couvrent de tristesse, plutôt que de verdure (l). J'ai débarqué de nuit à Cavalaire, où je m'attendais à trouver une petite ville, et qui consiste seulement en trois maisons, un endroit plus misérable qu'on ne pourrait l'imaginer (2). On étendit pour moi un matelas sur le dallage, car il n'y a pas de lit à moi qui avais jeûné toute la journée, on ne donna que des oeufs gâtés, du mauvais pain, du vin encore plus mauvais et, quant aux mules qui devaient me mener à Fréjus, il n'y a en cet endroit, ni cheval, ni âne. ni mule rien'que cinq bceufs pour labourer le sol. J'étais dans une jolie situation et je me serais décidé à aller par mer à Antibes, bien que le vent donnât des signes qu'il n'était pas favorable, si le capitaine ne m'avait promis deux de ses hommes pour porter mes bagages à un village éloigné de 2 lieues, où je trouverais certainement des mules sur cette assurance, je retournai à mon matelas. 24 milles. 13 septembre. I,e capitaine m'envoya trois matelots: un Corse, un antre, qui était un métis d'Italien, et un troisième. Provençal à eux trois, ils ne savaient pas assez de français pour une demi-heure de conversation. Nous traversâmes les montagnes et cheminâmes par des sentiers inconnus, tortueux, par des lits de torrents, et trouvâmes enfin le village de Gassang [Gassin] sur le sommet d'une montagne il était à une lieue de celui oit nous nous proposions d'aller. I~à. les marins se rafraîchirent, deux avec du vin, mais le troisième n'avait jamais bu que de l'eau. Je lui demandai s'il était aussi fort que les deux autres, qui buvaient du vin. Oui, me répon(x) Remarquons qu'9rlhur Younâ n'est nullement séduit par la beauté de cette côte admirable, de la mer et de la lumière. I] est frappé surtout par la pauvreté de cette légion, qui n'est pas encore devenue un pays de viilégiature. il juge tout cela en homme du W ord, sensible à la verdure luxuriante et en agrouome.
(~) Cette région des Moûts des Maures est restée longtemps assez déserte et sauvage.
dit-il, aussi fort pour ma taille qu'un autre homme. Je pensai que je ne trouverais pas de si tôt un marin anglais pour faire pareille expérience. Pas de lait je déjeunai avec des raisins, du pain de seigle et du mauvais vin. On me dit qu'il y avait nombre de mules en ce village ou plutôt dans celui que nous avions manqué, mais le maître des deux seules qui s'y trouvaient était absent; je n'eus donc d'autre ressource que de m'entendre avec un homme, pour porter mon bagage sur un âne, et de me rendre moi-même à pied à Saint-Tropez (l), éloigné d'une lieue il me demanda 3 livres. En deux heures, on gagna cette ville, qui est joliment située et passablement bien bâtie sur les bords d'un beau bras de mer. De Cavalaire jusqu'ici, le pays est tout en montagnes, et couvert, pour les dixneuf vingtièmes, de pins ou de pauvres arbrisseaux toujours verts, désert rocheux et misérable. Traversé le bras de mer, qui a plus d'une lieue de large. Les passeurs ont servi sur un bateau de la marine royale, et ils se plaignaient amèrement de la façon dont ils avaient été traités mais, disaient-ils, maintenant qu'ils étaient des hommes libres, ils seraient bien traités, et, en cas de guerre, ils paieraient les Anglais d'une autre monnaie maintenant, on serait d'homme à homme avant. c'étaient des hommes libres, qui combattaient avec des esclaves (2). Abordé à Sainte-Maxime (3), où je louai deux mules et un guide pour Fréjus. Le pays consiste toujours en des montagnes et en un désert rocheux, avec des pins et des lentisques, mais, près de P'réjns, quelques arbousiers. Très peu de culture, avant la plaine qui avoisine Fréjus. Je fis aujourd'hui (t7 An. de Dra~l1ig:J.an (Var).
l'es plaiutes de ces marins étaient justifiées. Ire recrutement (par le systcrute des classes) pesait durement sur la population des côtes. 7'hygiène à bord des bateaus du Poi était déplorable, les èpidéiiiies fréquentes. la nourriture laissait fort à désirer. Le régime de la discipline et les châtiments corporels u'étaicnt pas moins coudamnablcs et l'on se plaignait de l'inlitttnanité du Code de D4arine. les salaires étaient insuffisants et itréguliérement payés. Il est vrai que des Téfolmcs sérieuses avaient été accomplies récemment sous le ministère du maréchal de Castries en 1784), mais il y avait encore fort à faire. Le mot de llalouet, intendant à Toulon (c78r), était~. justifié Tout eioi!me les gens de mer du service des vaisseaux du ti Roit.Voy. M. I~oin.o~. cit., chap. 111, VII et 'XIV.
(3) Caut. de Grimaud, air. de Dragui~nnau (Var).
30 milles, dont 5 sont incultes. Toute la côte de Provence consiste à peu près dans le même désert, et cependant le climat, sur toutes ces montagnes, pourrait donner des produits suscep. tibles de nourrir des moutons et du bétail, tandis qu'ils sont couverts debuissons sans valeur aucune (i). L'effet de la liberté devrait se faire sentir dans la culture, plutôt que sur les ponts d'un vaisseau de guerre. 30 milles.
14 septembre. Arrêté à Fréjus (2) pour me reposer, pour examiner les environs, qui, d'ailleurs, n'ont rien d'intéressar.t, et pour préparer mon voyage à Nice. Il y a les restes d'un amphithéâtre et d'un aqueduc (3). Je m'enquis d'une voiture de poste, mais je vis que je ne pourrais rien avoir de tel je n'avais donc d'autre ressource que les mules. Je me suis adressé au garçon ~CM~e (4) (car un maître de poste se croit un homme trop important pour se donner le moindre dérange ment), et il m'informa que je serais bien servi pour aller à Estrelles, moyennant 12 livres ce prix, pour 10 milles, sur une misérable mule, c'était une idée très divertissante j'offris 1~ moitié de la somme il m'assura que c'était le plus bas prix et me laissa, pensant qu'il me tenait bien dans ses griffes. Faisant une promenade dans les environs de la ville, pour cueillir quelques plantes qui étaient en fleurs, je rencontrai une femme, avec un âne chargé de raisins je demandai quelle était son occupation, et j'appris, avec l'aide d'un interprète, qu'elle transportait, moyennant salaire, des raisins, pris dans les vignobles. Je lui proposai de transporter mes bagages sur son âne jusqu'à Estrelles, en lui demandant son prix. Quarante sols. J'accepte. Rendez-vous au point du jour et je {l) T,e D* Rigby, au contraire, admire beaucoup cette végétation et notamment les myrtes: «Les pentes de certaines collines, depuis leur sommet jusqu'au bas des vallées, sont complètement revêtues du vert éclatant de c<.s jolis arbrisseaux, dont plusieurs sont en fleurs, et contribuent avec les autres plantes aromatiques, qui prospèrent sous la brillante lumière de ce soleil méridioual, à remplir l'air d'un délicieux parfum. (Op. cil., p, I53). (2) Ch.-I. de cant, arr. de Dra~uÜplan ( Vax).
(3) Malgré ses dimensions imposantes, ses arches de r8 mètres de hauteur, il n'a pas fait grande impression sur notre voyageur. Sur les antiquités Je Fréjus, voy. Dr A. DONNADIEU, P>éjus, Paris, Champion, r9zj· (4) Un français dans le texte.
retournai à l'auberge, véritable économiste, puisque ma promenade m'avait fait épargner 10 livres.
15 septembre.-Moi-même, la femme et son âne, joyeusement, nous allâmes cahin-caha à travers les montagnes le seul malheur, c'est que ni elle, ni moi, ne comprenions la. langue l'un de l'autre c'est tout juste si je pus découvrir qu'elle avait uu mari et trois enfants. Je cherchai à savoir si elle avait un bon mari et si elle l'aimait beaucoup mais notre langage n'était pas propre à de telles explications n'importe son âne était à mon service, et non sa langue. A Estrelles, je pris des chevaux de poste; c'est une maison isolée, et je ne pouvais avoir de femmes avec leur âne, ce que j'aurais bien préféré. Il ne m'est pas aisé de dire combien une promenade à pied de 10 ou ig milles est agréable pour un homme qui marche bien, après qu'il en a fait mille, assis dans une voiture. Le parcours d'aujourd'hui se fait tout entier à travers le même mauvais pays, montagnes après montagnes, couvertes d'essences vertes sans valeur pas un mille de cultivé sur vingt. La seule distraction, ce sont les jardins de Grasse, où de très grands efforts sont faits, mais de singuliÊre façon. Les roses sont un grand article pour la fabrication de la fameuse sssc~cf, qui est censée généralement venir du Bengale. On dit qu'il faut mille cinq cents fleurs pour une seule goutte vingt fleurs se vendent un sol, et une once d'essence, ~-oo 1. ('7 1. st. io sh.). Les tubéreuses se cultivent aussi, en immenses quantités, pour les besoins de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la bergamote et les orangers constituent ici les principales cultures. La moitié de l'Europe se fournit en essences qui viennent de là (l). Cannes est joliment situé, sur le bord de la mer, en vue des îles Sainte-Marguerite, où se trouve une odieuse prison d'État, à la distance de 2 milles à l'horizon, les montagnes de l'Estérel, fièrement découpées. (r) A Grasse, yavait des partmuenes dès le xvW sièclc, mais cc u'it~icr,t <ncore que de petits établissements, employant seulement cbarnn quelques ouvriers. IRS nrchives communales de Grasse ne contiennent rien sur la culture borate, ni sur la parfumerie; voy. l'Inventaire, publié par Sardou.
Ces montagnes sont stériles à l'excès. Dans tous les villages, depuis Toulon, à Fréjus, à Estrelles, etc., je demandai du lait, mais impossible d'en avoir, pas même de chèvre ou de brebis les vaches sont toutes dans les montagnes, et, quant au beurre, le propriétaire d'Estrelles me dit que c'était un article de contrebande, qui venait de Nice. Grands Dieux Quelle idée des gens du Nord, comme moi-même, peuvent se faire, avant de les mieux connaître, d'un beau soleil et d'un climat délicieux, comme l'on dit, qui donnent des myrtes, des oranges, des citrons, des grenades, des jasmins et des aloès dans les haies et cependant de tels pays, s'ils manquent d'irrigation, sont les plus grands déserts du monde. Dans les plus misérables cantons de nos bruyères et de nos landes, vous trouverez du lait, du beurre et de la crème donnez-moi de quoi nourrir une vache, et je laisserai volontiers tous les orangers à la Provence. la faute, cependant, en est aux habitants plutôt qu'au climat, et, comme ils ne peuvent commettre aucune faute (tant ~tf'~s ne seront pas ~eue~MS les maîtres), toute la responsabilité en retombe sur le gouvernement. I,'arbutus (arbousier), le ~MS~KMS (laurier-thym), le ciste et le genêt d'Espagne parsement les landes. Personne à l'hôtel qu'un marchand de Bordeaux, revenant d'Italie nous soupâmes ensemble et fîmes un bon bout de conversation, vraiment intéressante il est triste de penser, disait-il, quelle mauvaise réputation a la Révolution française, partout où il a été en Italie (l). Malheureuse France Telle était sa fréquente exclamation. Il me fit beaucoup de questions et me déclara que ses lettres confirmaient ses dires les Italiens semblaient tous convaincus que c'était la fin de la rivalité de la France et de l'Angleterre et que les Anglais avaient maintenant largement le pouvoir de se venger de la guerre d'Amérique, en s'emparant de SaintDomingue et de toutes les possessions que les Français avaient hors de France. Je lui dis que cette idée était pernicieuse et ( Voy. à cet égard, ALFJKRY, Vt~ et ~.sog~/o Conti ~o~< 7~MM~c, éd. de Y8SS FRANcnETfi, 7 ~û~o~ ~'J'ct e la .~o~to~f francese (.~ffM~M~ogjftj iSSf), pp. 613 ctsqq.)-
tellement contraire aux intérêts des hommes qui gouvernaient l'Angleterre qu'il n'y avait pas à y songer. Il répliqua que, si nous ne le faisions pas, nous serions merveilleusement désintéressés et que nous donnerions un exemple de pureté politique, suffisant pour éterniser le trait de notre caractère national que le monde pense nous faire le plus défaut, la ~0~ûM. Il se plaignait amèrement de la conduite de certains meneurs de l'Assemblée Nationale, qui semblaient déterminés à la banqueroute et peut-être à la guerre civile. ~2 milles.
16 septembre. – A Cannes (i), je n'ai pas eu l'embarras du choix pas de maison de poste ni voiture, ni chevaux, ni mules à louer je fus donc forcé de nouveau de recourir à une femme et à son âne. A 5 heures du matin, je partis à pied pour Antibes. Sur ce parcours de o milles, le pays est fort bien cultivé, mais les montagnes sont si proches que l'on se figure que tout est inculte. Antibes (2), étant ville frontière, a une fortification régulière (~) le môle est joli et la vue qu'on en a est agréable. Pris une chaise de poste pour Nice traversé le Var, et dit adieu pour le moment à la France. Les on irons de Nice sont agréables. Le premier contact de ce pays. célèbre depuis si longtemps et avec tant de raison, de ce pays ou sont nés les hommes qui ont conquis le monde et ceux qui 1 ont embelli, remplit le cceur de trop de sentiments palpitants pour nue le moindre buisson, la moindre pierre, la moindre motte de terre ne prennent de l'intérêt à nos yeux. Nos facultés de perception sont dilatées nous désirons jouir du pay&- t~ut en. n.ou~ n'est qu'attention, bonne volonté à nous laisser charmer. A première vue, la ville paraît florissante les uo~/eau~ bâtiments sont nombreux, ce qui est une marque infaillible de prospérité. On passe devant des jardins pleins d'orangers. (1} Arr. de Grasse (Alpe~-Ma-rHinics).
(.:) Arr. de Gras&c.
(3) On trouve une phrase presque idenliql1e dans les I,etGres du Dr RigSy, P. t3S. – I<e comté de Nice apparLc-]. ;u l'iLinon).; I<; Var servait de fron~rc.
Arrivé à temps pour dîner à la table d'hôte de l'Hôtel des Quatre Nations, et, avec le propriétaire, je fais mon prix pour ma chambre, qui est extrêmement bonne, le dîner et le souper 5 livres piémontaises, c'est-à-dire 5 shillings par jour. Me voici au milieu d'un autre peuple, d'un autre pays, j'entends une autre langue (i), il y a un autre souverain l'un des moments dans la vie d'un homme, qui seront toujours intéressants, car tous les ressorts de la curiosité et de l'attention sont tendus. Quelques Français, mais un plus grand nombre d'Italiens, et l'on ne parle que de la Révolution française. Les Français se prononcent tous pour elle, et tous les Italiens, contre les arguments de ceux-ci sont absolument victorieux. 2~ milles.
)7 septembre. Je n'ai pas de lettres de recommandation pour Nice par conséquent, ne pouvant rien voir des intérieurs, je dois me contenter de ce qui se présente à ma vue. La partie neuve de la ville est très bien construite les rues, droites et larges (z). La vue de la mer est belle, et, pour qu'on puisse en jouir d'une façon plus parfaite, on a inventé une admirable disposition, que je n'ai vue nulle part ailleurs. Une rangée de maisons basses, formant le côté d'une rue, sur une longueur d'un quart de mille, a des toits plats, avec un dallage de stuc cela forme une belle terrasse, donnant immédiatement sur la mer, élevée au-dessus de la boue et des ennuis de la rue, comme du sable et des galets à l'une des extrémités, des maisons meublées, bien situées, donnent directement sur la terrasse. La promenade que procure cette terrasse, par !e beau temps, est délicieuse. La place est belle et les travaux qui (i) T,e D' Rigby (p. 160) déclare que, bien que le pays ait le même aspect que la Provence il il y a une différence dans Thabillement et l'exté- rieur des gens.>. }~.
(2) La ville de Nice s'était certainement développée depuis un quart de siècle. Voy. à cet égard, une lettre de Smollett, du t 5 janvier 1764. (SMOLLETT, Lettres de Nice sur Nice et ses enviroxs, trad. par le D· Ed. Pilatte, Nice, rgr9, p. 36) e On dit que cette petite ville, qui mesure à peine un mille de pourtour, compte 12 ooo habitants. Les rues sont étroites les maisons sont construites en pierre et les fenêtres sont généralement garnies de papier au lieu de vitres. ][,'ouvrage original de Smollett est intitulé Travels ihroirgk France and Itaty (jy63-t~65). Voir Joseph CoMBET, La ~uo~MK à Nice.
forment le port sont bien construits, mais celui-ci est petit et d'un accès difficile, excepté lorsque le temps est favorable il peut recevoir des bateaux de près de 300 tonneaux cependant, et malgré la franchise dont il jouit, son commerce est peu considérable. Le nombre des nouvelles rues et des maisons que l'on est en train de construire sont une preuve évidente que la ville est florissante, ce qu'il faut attribuer, en très grande partie, à la fréquentation des étrangers, surtout des Anglais qui y passent l'hiver, pour jouir des bienfaits et du charme du climat. On est, en ce moment, attristé et alarmé par les nouvelles, d'après lesquelles les troubles de France détourneraient bien des Anglais de venir cet hiver, mais on se console un peu par l'espoir qu'il viendra de nombreux Français. Le dernier hiver, il y avait cinquante-sept Anglais et neuf Français cet hiver-ci, on pense qu'il y aura neuf Anglais et cinquante-sept Français (i).
A table d'hôte, on m'avertit qu'il me fallait avoir un passeport pour voyager en Italie et que le consul d'Angleterre était la personne à laquelle je devais m'adresser. J'allai chez M. le consul Green (2), qui me déclara que c'était une erreur, qu'on n'avait pas besoin de passeport, mais que, si j'en désirais un, il était tout disposé à m'en donner. Ayant appris mon nom, il se montra très poli pour moi et il me proposa de faire tout ce qui était en son pouvoir pour me servir. Comme je lui disais l'objet de mes voyages, il m'informa que les jardins de Nice, ainsi que (r) C'est à la fin du evm~ sir'c1e qu'ont été construites les céiZ6res terrasses de Nice. Le5 Anglais unt co-é à hiverner ù Nice dans la seconde moitié du xvm" siëc!e ils logeaient principalement dans le faubourg de la Croix de Marbre. En ce qui concerne port, Smollett écrit en 1764 fifiri., p. 36) e C'est un petit bassin défendu du côté de la mer par un môle en pierre tendre, lequel est beaucoup mieux conçu qu'exécuté, car la mer y a déjà fait trois brèches. Il y a 17 pieds d'eau daa5 le bassin, ce qui est suffisant pour des navires de 150 tonnes&.
(z) C'esi depuis r787 que Nathaniel était consul (¡ de la nation anglaise à Nice il succédait à Jean Birkberk il avait été nommé par le roi Georges III, le 24 janvier 1787 il fut admis par le Sénat de Nice, le z; septembre 17B7 (Arch. des Alpes-Maritimes, B 34, fol. 207). Tous ces renseignements sur la région, nous les devons à la grande obligeance de M. Robert Latouche, archiviste du département des Alpes Maritimes. Le Dt Rigby écrit (LeGtres, p. "164) qu'«il il reçu la visite de M. Green, le consul de GrandeBretagne, qui s'est mis à sa disposition, et qui, en TéalitÉ, était surtout désireUK de connaître les nouvelles de Paris').
le mélange de culture et de jardinage, avaient un caractère plutôt singulier, et que, si je venais le prendre vers le soir, il se promènerait avec moi et m'en montrerait quelques-uns. J'acceptai son obligeante invitation, et, quand je retournai chez lui, je trouvai un Colonel Ross, gentilhomme écossais, second commandant de la marine sarde, et à présent commandant en chef comme il a été beaucoup en Sardaigne, je lui fis quelques questions relatives à cette île et les faits qu'il m'exposa étaient Ct'rieux. L'M~fM~~M (l) est si prédominante en été, par suite de la quantité d'eau qui s'évapore, et qui laisse la vase exposée au soleil, qu'il y a danger de mort pour les étrangers mais, en hiver, c'est un bon climat. Le sol est merveilleusement riche et fertile, mais de vastes plaines, qui pourraient donner toutes sortes de productions, restent sans culture. Il a traversé nnerégiou de 5o milles de longueur sur 30 de largeur, tout en plaine et en bonne terre, ou il n'y avait pas une maison, et qui n'était qu'un désert abandonné. I~es habitants sont misérables et d'une ignorance déplorable il y a des districts, lui a-t-on dit, oii il y des oliviers et ou les olives pourrissent au pied des arbres, parce qu'on ne sait pas fabriquer l'huile. En général, il n'y a pas de routes, pas d'auberges. Quand un voyageur on une autre personne va dans l'île, on le recommande de couvent à couvent ou de c?~e à cM~f, dont quelques-uns sont à leur aise vous êtes sûr d'être bien accueilli, et sans autre dépense que quelque menue gratification aux serviteurs. Il y a abondance de gibier et d'oiseaux sauvages. Les chevaux sont petits, mais excellents tous, des étalons. On en a vu courir vingt-quatre heures sans rien manger. A quoi, demandai-je, faut-il attribuer cet état si négligé de l'ile ? Au gouvernemerit, j je suppose. En aucune façon le gouvernement s'est montré tout disposé à mettre les choses sur un meilleur pied. Il faut certainement attribuer le mal aux droits féodaux de la noblesse, qui tient le peuple dans un état de relatif esclavage. Il est trop misérable pour être incité à devenir industrieux (2). Tel est le cas, à pré(x) Sans doute la malaria.
ta) Cf. Arthur Young, Voyages en Italie M Es~ftgjn', trad. I~psage,
sent, de bien d'autres pays que la Sardaigne. Quand je vois, quand on me dépeint les abominables déprédations et les monstruosités commises par les paysans français, je déteste les principes démocratiques quand on me décrit les déserts de Sardaigne, j'abhorre les principes aristocratiques (l). Accompagné M. Green dans la visite de quelques jardins, qui ont une végétation luxuriante, grâce à l'irrigation, objets digne d'attention mais le principal produit, celui qui a le plus de valeur, ce sont les orangers et les citronniers, les premiers surtout on cultive quelques bergamotes, comme curiosité. Nous avons examiné le jardin d'un noble il a environ 2 acres de terre, et il produit 30 louis d'or par an, rien qu'en oranges, sans parler de toutes les récoltes de légumes ordinaires (2). La grande valeur de ce produit, telle est la perversité de la vie humaine, est précisément la raison qui fait que je déteste de tels jardins, lorsqu'on les soumet à pp. TI5-IJ6. Un Français, qui a passé neuf ans ('11 lui donne les renseignements suivants a Les de son sont l'étendue des domaines, l'absence de quelques-uns des grands propriétaires et la nonchalance de tu5. Le duc d'ASSinata a 3000001. de soit 15 000 1. st. le duc de San-Piera, 160000 L, le marquis de Pasc1><u, quelque chose d'appro- chant. Beaucoup d'entre eux vivent en Espagne. les paysans sont pauvres et vivent dans des huttes, d'où la fuml-e ne s'échappe que par un trou au plaPartout en été règne Le bétail â d'autre ressource, l'hiver, que: de brouter de misérables etc., etc On ne peut se servir 1.1(" l'huik pcrnr manricr, tant elle cst m:mvaise. o Snr la con!liliun éc:uno- mique de la Sardai~nc au XVIII~ sioclc, voy. l-'L.\JO-BRAKCA, La vEla. ecoftnmrtc,z dvfl<a Sarde;:aa Sabaacda (17:W-I773), 19 et La /oofitica 111 i Il dcf gnrcrnn sabatcRn ~in .Sardega~ea (1 n 773-n 8h° ) I2. ur TUC'CI, La ~ro~rietd /ondia- ria. irc.Sa.rrle~rxa rled Oledn:n ai ttnYrr; X~innav, Cng1iari, 11)2,').
(r) Ce que ne voit pas Arthur Young, c'est que les «déprédations» des 8 paysans français avaient été précisément provoquées par les abus des (J prin- cipcs aristocratiquesn du régime seigneurial.
(2) Sur la culture des orangers et des fruits, en .nouerai, voy. FODÉRÉ, Voyage a~urc Paris, r8zr, z vol. il1-8° (l'ouvrage été écrit en l'an XI). Cf. SMOLi.ETT (1~ pp. 37-38) M Qua.nd je suis sur le rempart et que je regarde autour de moi, j'aî de la peine a croire que je ne suis pas ensorcelé. 1,t petite étendue de pays que je vois est cultivée comme un jardin. De fait, la plaine n'offle à la vue que des jardiLls pleins d'arbres verdoyants, chargés d'oranges, de limons, de citrons, de bergamotes, qui font un tableau délicieux. Si vous examine~ de plus près, vous trouverez des plantations de petits pois plêtS à être récoltés, de toutes sortes de salades et de légumes eaccllents des massifs de roses, d'œillets, de renoncules, d'asphodaes en fleurs, le tout d'une vigueur et Ù'Ull parfum qu'on ne trouve dans aucune fleur d'Angleterre. En hiver, on expédie des œillets à Turin, Paris et même Lundres par la poste.-Sur Nice à cette époque, voy. encore COMBET. La Révafutio~n àWice (1792-1800), Paris, l.eroux, 1912 (Bibl. d'histoire révolu. tionnaire) et La Révolution dans le comté de Nice, Paris, F. Alcan, 1925 (t6~.).
l'aménagement économique de la noblesse de Nice. Une acre de jardin forme un objet de quelque importance dans le revenu d'un noble, qui, au point de vue de la fortune, est reconnu être à l'aise, s'il touche 150 à 200 livres par an. Ainsi, le jardin, qui, chez nous, est un objet de plaisir, est ici un objet d'économie et de revenu, circonstances qui sont incompatibles. C'est comme une chambre bien meublée, qui est louée à un étranger. Ils vendent si strictement leurs oranges qu'ils ne peuvent en cueillir pour en manger. Une consommation qui se fait au moment on on en a besoin et avec laisseraller contribue à la commodité et à l'agrément d'un jardin un système qui la gêne de la sorte détruit tout le plaisir. Sans doute, on peut vendre les oranges, comme toute propriété, aussi bien que des grains ou du bois, mais alors faites-les pousser loin de chez vous cet appartement ouvert d'une maison, qu'on appelle un jardin, doit être libre de la chaîne d'un trafic, la source d'un plaisir et non d'un profit (l). 18 septembre.-Promenade à pied jusqu'à Villa-Franche [Villefranche] (2), del'autre côté de la montagne, àl'EstdeNice. Visite à M. Green, le consul, qui m'a donné des lettres pour Gênes, Alexandrie et Padoue il m'a reçu avec des égards si amicaux que je ne puis omettre de le remercier chaudement de toutes ses politesses. Appris ce matin de lui que Lord Bristol est quelque part en Italie et que I,ady Erne est probablement à Turin je serai sous une mauvaise étoile s'il re m'est pas donné de les voir tous les deux.
19 septembre. J'ai passé deux jours rien qu'à chercher les moyens de poursuivre mon voyage. Je peux aller ou bien en felucca à Gênes, ou bien en vetturino à Turin, et il y a tant de pour ou contre dans ces deux projets que la priorité du (r) Voy. SMOLLETT (ibid., p. SI) (j Nice abonde en noblesse, marquis, comtes, barons, Parmi ceux-ci, trois ou quatre lamilles sont vraiment respectables les autres sont des rvoui 7aoneinaes, issus de la bourgeoisie, qui ont mis de côté quelque argent par des occupations variées et qui ont achett leurs titres de noblesse, f
(2) Arr. de Nice.
départ est un aussi bon motif qu'un autre pour préfère)' l'un ou l'autre (i). Si je vais à Milan par Gênes, je vois Gênes et une partie de son territoire, ce qui est beaucoup, mais je perds 60 milles de superbe irrigation, entre Coni et Turin, ainsi que tout le pays entre Turin et Milan, que l'on me dit être supérieur au pays entre Gênes et Milan en ce qui concerne Turin lui-même, je dois le voir à mon retour. Mais le fait que Luigi Tonino, un oeMMftKo, de Coni, part lundi matin pour Turin me décide avec l'aimable assistance de M. Green, j'ai fait marché avec lui il me conduira jusque-là pour sept couronnes françaises. Il a pris deux officiers, qui sont au service de la Sardaigne, et il n'attendra pas plus longtemps pour remplir sa troisième place. Nous avons tous les jours, à table d'hôte, un abbé florentin, qui a été un merveilleux voyageur on ne peut nommer un pays, dans lequel il n'ait pas voyage, et il a cela de singulier qu'il n'a jamais pris une note il se vante de sa mémoire, qui lui permet de retenir toutes les particularités qu'il désire, jusqu'aux nombres, d'une façon exacte. Les hauteurs et dimensions des pyramides d'Egypte, de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, avec la longueur et la largeur exactes de chaque belle rue de l'Europe, tout cela, il l'a sur le bout de la langue. C'est un juge très éclaire de la beauté des villes, et il classe ainsi les quatre plus belles dn monde i. Rome 2. Naples 3. Venise Londres. Il est quelque peu enclin au merveilleux telle est l'appréciation d'un vieux colonel piémontais, chevalier de Saint-Maurice, caractère ouvert, sans affectation et sans doute homme de beaucoup de valeur il bêche l'autorité du seigneur abbé et procure de l'amusement à la société.
(l) Notons qu'Atthur Young ne songe nullement à gagner Gênes par terre. C'est qu'il n'existe, entre Nice et Gênes, qü uu chemin muletier. Voy. 8MOI.I.ETT, o~. c~ pp. 154-~55, et surtout A. BAR~TY, Le voyage de Nice aWrejois (dans Nice historique, an. r9r3). Ce qui ajoutait au désagrément, c'etaieat les mauvaiscs auberges. Quant à la route de Nice à Turin, par le col de Tende., elle ne laissait pas non plus d'Etre assez pénible, au jugement de tous les voyageurs, qui se plaignaieut beaucoup aussi de la a poste itauenne ? et des déplorables auberges. – La ~ot~Mf (~Mccfï) était un bateau à voiles et à rames, ressemblant à une galère, mais beaucoup plus petite.
20 septembre, dimanche. – M. le consul Green a continué jusqu'à la fin ses aimables attentions sur son invitation, j'ai dîné avec lui, aujourd'hui et, pour l'honneur de l'élevage piémontais, j'ai mangé un morceau de )'oas<6ee/ aussi beau, délicieux et gras que j'aurais pu jamais le désirer en Angleterre et tel qu'on ne pourrait en voir de semblable à la table d'hôte des Quatre Nations en sept ans, pour ne pas dire en sept siècles. Un maître et une maîtresse de maison anglais, avec du roastbeef, du plum-pudding et du porter, font évanouir un moment l'idée de la formidable distance qui me sépare de l'Angleterre. Inconnu et sans recommandations à Nice, je ne m'attendais à rien qu'à ce que l'on petit attraper en courant dans une ville mais je trouvai en M. Green, à la fois, l'hospitalité et quelque chose de trop amical pour l'appeler politesse. Dans l'aprèsmidi, nous avons fait une nouvelle promenade à travers des jardins et causé avec quelques-uns des propriétaires sur les prix, produits, etc. la description que M. Green me fait du climat de Nice en hiver est la plus engageante que l'on puisse imaginer un ciel clair et bleu constamment au-dessus de la tête, et un soleil assez chaud pour égayer, mais trop peu pour être désagréable. :f Mais, M~M~CM~, le vent de bise « Nous en sommes préservés par les montagnes, et la preuve que ce climat est beaucoup plus doux que celui des endroits oit vous avez senti ce vent, c'est que les orangers et les citronniers, que nous avons à profusion, ne poussent ni à Gênes, ni en Provence, excepté dans quelques endroits, particulièrement abrités, comme celui-ci.') (l) Il me fit remarquer que, dans sa description, (1) Te c1i1ll.c.'1t de Nice est certiiinuliieiii supéricur 3 celui de la Basse-I'rnveace il est plus chaud en hiver et en automne, sans l'être davantage en été, et, au printemps, il y a peu de différence. Voy. Ernest BÉNÉVENT, Le c~M~ f~' ALpes frn.nçnise.s (l4émorial de l'Office national météorologique de France. n~ 14, Paris, 1926, in-~ et thèse de lettres de Grenoble, -[')3G). 'FEti ee qui concerne les vents, la supériorité est beaucoup plus marquée le mistral (nom provençal du vc:nt de bise n) souffle fréquemment en Provence, et rarement a Nice, ce qui tient, non à l'abri des montagnes, mais à son heureuse situation par rapport aux dépressions cycloniques» (ibid., p, 3i). Le vent dominant à Nice est est im vent de c'et clair. qui, part, il n'y a absolument aucune le nrisfral est un vent de ciel clair. D'autre part, il n'y a absolument aUCUllC différence entre Nice et la côte de Gênes; c'est exactement la même région géographique.
le Dr Smollet, (l) a été très injuste pour le climat, et cela, contre ses propres impressions de malade, car il ne s'est jamais trouvé aussi bien qu'il avait été en cette ville, et, depuis qu'il a quitté Nice, il fit beaucoup de démarches auprès de Lord Shelburne (2) pour s'y faire nommer consul mais celui-ci lui dit, et non sans fondement, qu'il ne voudrait point se montrer à ce point l'ennemi d'un homme de génie, car Smollett avait diffamé si gravement le climat de Nice que, s'il y retournait, ses habitants l'assommeraient certainement (3).
M. Green a vu faire du foin, et fort bien, à Noël (4). =<=
21 décembre (5).- Le jour le pins court de l'année, pour une des expéditions qui en demanderaient le plus long, pour le passage du Mont-Ceuis, sur lequel on a tant écrit. Pour ceux qui, à cause de leurs lectures, s'attendent à quelque chose de très sublime, c'est presque une aussi grande déception que celle que l'on peut trouver dans le monde du roman si on en (t) Tobias-George Smollett (r7zI-I77I), écrivain et journaliste; fait des études de medednc à G[a~gow; quelquc temps, médecin dans la marine royale. Sa santé J'obligea a s~journcr en et en Italic de novembre :l"76} à mai t7C, il avait ét.'lbli son quartier général 1 Nice. Vny. Di.ct. of National Mo~a/~y. -Cependant, &MO'Li.n-)-T (o~. cit., pp. i-i etsqq.) reconnaît que Nice a un très beau c(intat en hiver: vous verrea, par mon relevé tuétiorotogique, qu'il ya a moin5 de vent et de pluie Fu Nice qu'en aucune autre partie du monde que je connaisse. n eu vante aussi le ciel, 1. puretc de J'air; seulement, il déclare que la chaleur est très forte de mai fi. octobre, et il sc plaint de la vermine ainsi qu~.c dc dont on sc xrt dans la ville. (zj Petty Wil1ia111~ premier marquis Lansdown, plus connu sous le nom de des deux ritt, il ft.it hostile à un grand contre )a Ft-ancc. Protecteur partisandes deux Pitt, il fut hostile la guerre contre ta Protecteur des (·crivains et des artistes, il entretint des re11tions avec Bcnthr:m, A:irat.eau, J\Jorcllet, Priestley, Price. Vov. Dict. of .atianaL Eéogrrtphy.
(3) On pourra encore consulter, snr Nice à la fin du avme siècle, J.-B.DAvis, The ancicctt a~ntl anoderau history o( Nioe, 1..d. r8oï.
(4) Arthur a passer trois mois en Italie, jusqu1a1l 2I décembre.Il Il visita le Picu'cait; la- I,oiiibardic, la Vénétie, admirant la riche agriculture de la va.l1ée du Pô, pis il vit Bologne, Florence et -revint par Turin, d'oit, par Su.se, il g~gna. le Mout-Ccnis. Voy. le récit de son voyage dans Voyages 6H Suse, il gagna ie :tiout-Ceuis. Voy. 1e rccit dc son voyage dans Voyaçes era Italie O! ~gft~, tra~d. T~HSAGE, pp. 1-119.
(5) Le 19 décembre, A. Young s'entend avec un z·etturi.xo, qui doit le :mener à Lyon, par le Mont-Ceuis il a comme compagnon de route Grundy, o grad négociant de qui arrive de Naples u, le zo, il passe la nuit à Suze ( Voyages en Italie, p. 119).
croyait les voyageurs, la descente en ramassant (l) sur la neige se fait avec la vitesse de l'éclair. Je n'ai pas eu le bonheur de trouver une chose si étonnante. A la Grand Croix, nous prîmes place dans une machine, formée de quatre bâtons, que l'on honorait du nom de ~~ftettM une mule le tire et un conducteur, qui marche entre lui et l'animal, sert principalement à fouetter de la neige à la figure du voyageur. Quand on arrive au précipice, qui plonge sur I,ans-te-Bourg (2), la mule est détachée, et le ramassage commence. Le poids de deux personnes, ainsi que le guide, qui, assis sur le devant, dirige le traîneau sur la neige avec ses talons, suffisent à le faire mouvoir. Pendant la plus grande partie du trajet, il se contente de suivre humblement le chemin muletier, mais, de temps en temps, il coupe au plus court pour éviter un lacet, et, en de tels endroits, le mouvement est assez rapide, pendant quelques secondes, pour être agréable on pourrait très facilement raccourcir le trajet de moitié et, de cette façon, gratifier les Anglais de la vitesse qu'ils admirent tant. Mais, dans l'état actuel des choses, un beau cheval anglais trotterait aussi vite que nous, en ramasse. Les exagérations, que nous avons lues sur cette affaire, proviennent sans doute de voyageurs qui ont passé en été et qui ont accepté pour argent comptant les descriptions des muletiers. Un trajet sur la neige produit ordinairement des incidents risibles la route du ~tneau n'est pas plus large que le véhicule, et nous ne cessions de rencontrer des mulets, etc. C'était parfois, et avec raison, une question de savoir qui devait se ranger, car, la neige ayant une épaisseur de 10 pieds, les mulets avaient la sagacité de réfléchir un moment avant de s'y ensevelir. Une jeune Savoyarde, montant sur son mulet, fit une culbute complète, car, comme elle tentait de dépasser mon traîneau, sa bête fut un peu rétive et, en tombant, démonta son écuyère la jeune (n) Ou plutôt ramasse, en italien >afnazzo. I,e mot se trouve dans le Dictianysadne de Iittré, qui cite Saussure. Montaigne, revenant d'Italie, descendit de la même façon les pentes du Mont-Cenis. Voy. A. BABEAU, Les vay·ageurs eri F>anee, p. 65.
(2) ch.-l. de cant., an. de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie).
fille piqua une tête dans la neige et s'y enfonça assez profondément pour ficher ses beautés dans la position d'un poteau fourchu et les méchants muletiers, au lieu de la secourir, riaient de trop bon cœur pour bouger si elle avait été une ballerine, son attitude n'aurait rien eu d'affligeant pour elle. Ces aventures risibles, accompagnées d'un soleil brillant, firent passer agréablement la journée, et nous étions d'assez bonne humeur pour avaler gaiement, à Lans-le-Bourg, un dîner qu'en Angleterre nous nous serions empressés de porter au chenil. 20 milles.
22 décembre.–Pendant toute la journée, nous avons été dans la haute montagne. Les villages sont évidemment pauvres, les maisons mal bâties, et les habitants ont peu de ressources, excepté du bois de pin, produit par des forêts, qui sont les repaires d'ours et de loups. Dîné à Modane et couché à Saint-Michel (i). 25 milles.
23 décembre. Passé à Saint-Jean-de-Maurienne, où il y a un évêque, et près de cet endroit nous vîmes ce qui est bien mieux qu'un évêque, la plus jolie et même la seule jolie femme que nous ayons vue en Savoie à la question que nous fîmes, on répondit que c'était M°~ de la Coste, femme d'un fermier du tabac j'aurais été beaucoup plus satisfait si elle avait appartenu à la charrue. Ies montagnes maintenant se relâchent un peu de leur aspect terrifiant elles s'écartent assez pour offrir à l'activité des habitants quelque chose qui ressemble un peu à une vallée, mais le torrent jaloux la saisit avec le bras du despotisme, et, comme ses frères, les tyrans, ne règne que pour détruire. Sur quelques pentes, des vignes les mûriers commencent à apparaître les villages se multiplient mais ils continuent encore à être plutôt des amas informes de pierres inhabitées que des rangées de maisons cependant, dans ces cabanes grossières, au pied de hauteurs couvertes de (t) Saint-riüchel-de-\Caurienne (Savoiej.
neige, oit la lumière du soleil n'arrive qu'en rayons tardifs,. et où l'art humain semble s'appliquer à la repousser plutôt qu'à l'accueillir, la paix et le contentement, compagnons de l'honnêteté, pourraient résider, et certainement ils le feraient, si la pénurie de la nature était le seul fléau, mais le bras du despotisme peut se faire sentir plus durement. En différents endroits, la vue est pittoresque et agréable des enclos semblent suspendus sur les parois de la montagne, comme des tableaux le sont aux murs d'une chambre. les gens sont en général mortellement laids et misérables. Dîné à 1/a Chambre (i) maigre chère. Couché à Aiguebelle (2). 30 milles. 24 décembre. Aujourd'hui, c'est-à-dire jusqu'à Chambéry, le pays s'améliore grandement les montagnes, bien que hautes, s'écartent les vallées sont larges et les pentes, plus cultivées près de la capitale de la Savoie, il y a beaucoup de maisons de campagne, qui embellissent le paysage. Au-dessus de Mal Taverne, se trouve Châtcauneuf (~), la maison de la comtesse de ce nom. Je fus peiné de voir, érigé dans ce village, nn Cf~c~M, ou emblème seigneurial, auquel est attachée une chaîne avec un lourd collier de fer, marque de l'arrogance de la noblesse et de l'esclavage du peuple (~). Je demandai pourquoi on ne l'avait pas brûlé avec l'horreur qu'il mérite. La question ne provoqua pas la surprise, à laquelle je m'attendais, et comme elle l'aurait fait avant la Révolution française. (1) Arr, de Saint~Jean-dc-l¡JaU1ienlle (Savoiej.
(2) .Même arrondissement.
(31 Cantoll de Chanroux, arr. de Chamhèry-
(4) En Savoie, le rérime était en train de disparaitre. 1; édit du duc Char1:s-Emmalluel Ill, de ~76~, de toute 1-pay- sans de la et de la mainmorte Personnclle ceux des domaines particuliers. I.édit du 19 décc11lbn~ 1771 abolit la mainmorte réelle et prescrivit le rachat des droits mais plus ou Cette opération suivant les dans les vingtannées suivantes, mais plus ou moins rapidement, suivallt les ressources des communautés mralus; l'affranchissement demandait souvent de lon1{Ucs démarches. Mais la l2évolution française arriva avant la fin des opêrations de rachat et on en suhit l'influence: ea 179°, les paysans réclamèrent l'affranchissement total il y eut des pillages de et des brGtcments d'archives. L'annexion de la Savoie par la Fram.:c, en 1792, eut pour conscqueuce la Sllppression sans indemnité des droits féodaux. l'oy. Max Bn.UCIŒT, L'aLoliti~. du ~égimac seigaseaorial em Savoie, 1908 (Coll. des Doc, de la Révolution) i'sxmanr, Les c!asses rurales er1 Srcvoie are XVZIIB siècLe, Paei~, i~ti (thèse de doctorat 6s4ettres).
Ceci entraîna une conversation qui m'apprit que, dans la haute Savoie, il n'y a pas de seigneur et que les habitants sont généralement à leur aise ils possèdent de petites propriétés et la terre, en dépit de la nature, a presque autant de valeur que dans le bas-pays. Je demandai pourquoi. Parce ~M't~ y <x des seigneurs ~a~oM~ (r). Quelle faute, et même quelle malédiction que les nobles, au lieu d'être les soutiens et les bienfaiteurs de leurs voisins pauvres, se montrent, en maintenant l'abomination des droits seigneuriaux, de purs tyrans N'y aura-t-il que des révolutions, qui, en causant l'incendie de leurs châteaux, les déterminera à concéder à la raison et à l'humanité ce qui leur sera arraché par la violence et par l'agitation ? Xous avions arrangé notre trajet de façon à arriver à Chambéry assez tôt ~pour voir ce qu'il y a de plus intéressant en un endroit qui n'a que peu à montrer. C'est la résidence d'hiver de toute la noblesse de Savoie. Le plus grand domaine du duché n'a pas plus de 60000 livres piémontaises (3 ooo 1. st.) de revenu annuel, mais, avec 20 coo. onvitici grand seigneur (2). Si un gentilhomme campagnard a 1~0 louis d'or de revenu, il sera sûr de pouvoir passer trois mois en ville la conséquence, c'est que l'on doit mener une vie inconfortable à la campagne, pendant neuf mois, pour f~re figure de gueux, pendant trois mois, à la ville. Ces gens désœuvrés sont déçus, cette Noël, par la décision de la Cour, qui a refusé l'entrée de la ville à la troupe de comédiens franç.lis qui y vient habituellement. Le gouvernement craint (r) Au xvin'* siècle, dans les Prcatpcs de Savoie, les seigneurs et les bouri~cuis ne posscdHJcnt qu'une infime pa-rtic du sol, très rarement ptus de 8 à p. le. de la superfic:e totale, souvent beaucoup moins. Au contraire, la 7nroprièté paysanne oscille, au total, (le 50 p. too, et elle atteint parfois (in ou même 75 p. 100- Cette propriété paysanne est très morcelée, mais cepen~ dant elle parvient à faire vivre qui la possèd.ent, ~riuee surtout à l'esisteuce de la propriété c.onl111unak. Voy. André Cuor.r.sy, 1 es P: éal¢es dc Paris, xrlz5, pp. 3/18 et sqq (thèse de doctorat es-lettres). Dans la plaine ce sont les pa~sans qui prédominent ils peuvent tout au pins assurer leur subsista. et il y a de mendiants. Au les paysans de la montagne sont considérés connue aisés et înduslrieux. La plupart des cù~munes de cette région s'affranchissent d~s la publication de l'édil de 177~, r, ( bien avant les plus fortunées de l'avant-pays." (i6id., pp. 417 7 et sqq.).rthur 1 o.mg a donc été bien renseigné.
(~ Un français dans te texte.
24 DÉCEMBRE I~Sg. I.ES CHARMBTTBS
qu'ils n'importent, parmi les rudes montagnards, l'esprit de la présente liberté française. Est-ce faiblesse ou politique ? Mais il y avait des objets plus intéressants pour moi. J'étais avide de voir les Charmettes, la route, la maison de M" de Warrens, le vignoble, le jardin, toutes les choses, en un mot, qui ont été dépeintes par le pinceau inimitable de Rousseau. Il y avait quelque chose de si délicieusement aimable dans son caractère, eu dépit de ses faiblesses sa constante gaîté et sa bonne humeur, sa tendresse et son humanité, ses spéculations agricoles, mais, avant tout, l'amour de Rousseau ont écrit son nom parmi ceux dont la mémoire nous tient par des liens, qu'il est plus aisé de sentir que de décrire (l). I,a maison est située à environ un mille de Chambéry, faisant face à la route rocailleuse qui mène à cette ville et à la châtaigneraie de la vallée. Elle est petite et à peu près de la dimension d'une maison qu'en Angleterre on pourrait trouver sur une ferme de 100 acres, sans le moindre luxe, la moindre prétention, et le jardin, en ce qui concerne les fleurs et les arbustes, est simple et modeste. le site présente l'agrément d'être près de la ville et, en même temps, comme le remarque Rousseau, d'être tout à fait retiré. Il ne pouvait que m'intéresser et je le vis avec une grande émotion même dans la tristesse dénudée de décembre, il m'a charmé. Je me promenai sur quelques hauteurs, qui étaient assurément les promenades que Rousseau décrit avec tant d'agrément. Je retournai à Chambéry, le cœur plein de M" de Warrens. Nous avions avec nous un jeune médecin, M. Bernard, de JModane-en-Mautienne, homme agréable, qui a des relations avec les gens de Chambéry. Je fus ennuyé de voir qu'en ce qui concerne M" de Warrens, il ne savait qu'une chose, c'est qu'elle était morte. Avec quelque peine, je me procurai le certificat suivant
(i) Sur M'~ de Wan-ens et les Charmettcs, voy. T.-J. Rouss~AU, 7~Co~sïi'CjM et la Co~'fs~oM~ttnce, éd. Th. Dufour. Cf. Foscoi.o BENEDErro, Mme de Wavrcns, r9r9.
a H~~fï~ du registre tKO~Mt~e l'Eglise paroissiale de Saint-Pie., e de Lemens.
K I~e 30 juillet r762. a été inhumée au cimetière de Lemens, dame Loinse-Françoise-~léonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, née à Vevay, dans le canton de Berne, en Suisse, qui est morte hier, à 10 heures du soir, en bonne chrétienne et munie des derniers sacrements, à l'âge de soixantetrois ans. Elle abjura la religion protestante, il y a trente-six ans; depuis ce temps, elle a vécu dans notre religion. Elle a fini ses jours dans le faubourg de Nesin, où elle a vécu pendant huit ans dans la maison de M. Crepine. Auparavant, elle vécut an Rectns, pendant environ quatre ans, chez le marquis d'Alinge. Elle passa le reste de sa vie, depuis son abjuration, dans cette ville.
(Signé) GAlM~, recteur de Lemens. »
« Je soussigné, présentement recteur dudit Lemens. certifie que j'ai extrait ceci du registre mortuaire de l'église paroissiale de ladite ville, sans addition ou diminution quelconque, et, l'ayant collationné, je l'ai trouvé semblable à l'original. En foi de quoi, j'ai signé les présentes, à Chanibéry, ]e 24 décembre r-y8g.
(Signé) A. SACHOD, recteur de I~emcns~.
23 milles.
25 décembre. Laissé Chambéry, fort mécontent de ne pouvoir connaître davantage la ville. Rousseau fait une bonne réputation à ses habitants (i) et j'aurais désiré les connaître mieux. Ce fut la plus mauvaise journée que j'aie eue depuis des mois, un dégel glacé, de neige et de pluie et cependant, dans cette triste saison, quand si rarement la nature a un sourire dans sa mine, les environs étaient charmants. Toutes les hauteurs et les vallées sont secouées avec tant de sauvagerie qu'elles présentent des aspects qui conviennent bien à l'irrégularité d'un paysage forestier, et cependant tout le tableau est adouci et comme fondu par les cultures et les habitations il en résulte une éminente beauté. Le pays est en clôtures (r) a 5'il est une petite ville au monde où l'on goùte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. a (Co~tOMs).
jusqu'à la première localité de France, Pont-de-Beauvoisin, où nous ayons dîné et couché. Le passage des Echelles, percé dans le rocher par le souverain du pays, est un beau travail, prodigieux. Arrivés à Pont-de-Beauvoisin (i), nous entrons encore une fois dans ce grand royaume et rencontrons les cocardes de la liberté, ainsi que ces armes dans les mains DU PËUFl~E, armes, c'est à souhaiter, dont ils n'useront que pour leur paix et celle de l'Europe. 24 milles.
26 décembre.–DînêMaTour-du-Pin(2) et couché àLaVerpillière (3). En ce qui concerne la beauté du pays, c'est l'entrée en France qui en donne l'idée la plus avantageuse. Les entrées que l'on y fait en venant d'Espagne, d'Angleterre, de Flandre, d'Allemagne ou d'Italie, par Antibes, toutes lui sont inférieures. Le pays est réellement superbe, bien planté, a beaucoup de clôtures et de mûriers, avec quelques vignes. Seules, les maisons ont un vilain aspect au lieu d'être bien bâties et blanches, comme en Italie, ce sont des cabanes de boue, laides, couvertes de chaume, la ruinée sortant par un trou percé dans le toit ou bien par les fenêtres. Les vitres semblent inconnues, et ces maisons ont un air de pauvreté et de misère qui jure avec l'aspect général du pays. En sortant de la Tour-du-Pin, nous voyons un grand communal. Passé à Bourgoin (~), un grand bourg. Gagné LaVerpillière. Le trajet de cette journée représente un beau mélange de hauteurs et de vallées, bien plantées, parsemées de châteaux, de fermes et de cottages. Une douce journée, délicieuse, avec du soleil, dont les rayons doraient tout le paysage. Les dix ou douze derniers jours, on avait eu, sur ce versant des Alpes, un beau temps, clair et chaud, avec du soleil, tandis que dans les plaines de Lombardie, de l'autre côté, nous étions gelés et ensevelis dans la neige. A Pont-de-Beauvoisin, la mt'~ee bourgeoise nous demanda nos (x) Ch: de cant., anr. de Chamhéry.
(2) Ch. d'Mr. (Isère).
(3) Ch. de cant., air. de Vienne (Isère).
(4) Ch.-l. de cant., arr. de 1~ Tour-du-Pin.
passeports, mais on ne le fit nulle part ailleurs on nous assure que le pays est parfaitement calme il n'y a pas de gardes montées dans les campagnes, et l'on ne recherche plus les fugitifs comme cet été. Non loin de Verpillière, nous passons près du château brûlé de M. de Veau, dans une belle situation, avec un grand bois derrière. M. Grundy a été ici au mois d'août, et c'est depuis que ce château a été réduit en cendres un paysan était pendu sur l'un des arbres de l'avenue, près de la route c'était l'un des nombreux émeutiers qui avaient été arrêtés par la milice bourgeoise pour cet acte atroce (l). 27 milles.
27 décembre. Le pays change à l'instant de l'un des plus beaux qui existent en France, il devient presque plat et sombye. Arrivé à Lyon, et là, pour la dernière fois, vu les Alpes; sur les quais, on a une belle vue du Mont-Blanc, que je n'avais pas aperçu auparavant quitter l'Italie, la Savoie et les Alpes, où, probablement, je ne retournerai jamais, provoque un certain sentiment de mélancolie. A considérer tout ce qui rend illustre ce pays classique, résidence de grands hommes, théâtre des actions les plus mémorables, terre de prédilection pour les arts élégants et agréables, quel pays peut être comparé avec l'Italie ? Où voyageriez-vous pour trouver, comme en cette contrée, ce qui plaît à la vue, charme l'oreille, ce qui répond aux questions d'une louable curiosité ? Dans tout cœur, quel qu'il soit, l'Italie est le second pays du monde, de tous les autres, preuve certaine qu'il est le premier. Ai été au théâtre de la musique, qui, par contraste, me rappelait toute l'Italie Quelle drogue que la musique française Les contorsions d'une discordance incarnée. Le théâtre (l) C'est le 28 juillet que lut détruit le château de M. de Vaulx, président au Parlement de et d'effets on jeta les meubles par les fenêtres, on déroba beaucoup d'argent et d'effets précieus, puis on mit le feu au château. Dès le 7 août, le lieutenant de justice de Vienne condamna à mort deux détenus, dont J'un était consul de la communauté d'Artas, t et les corps des suppliciés demeuraient. suspendus aux potences dressées à la Détourbe et prés du châ- teau de Vaulx)} (P. CO~ARD. La Gra~ra~ta Peur en DaaanTtiné, Pans, I904, pp. 68-69 et 149). Sur les troubles agraires, très graves, qui éclatèrent en Dauphiné} au mois de juillet 1789. voy. cet excellent ouvrage.
ne vaut pas celui de Nantes et est très inférieur à celui de Bordeaux. 18 milles.
28 décembre. J'avais des lettres pour M. Goudard, un important marchand de soie (i), et, lorsque je le visitai hier, il m'invita à déjeuner avec lui ce matin. Je me suis efforcé de me procurer des renseignements sur les manufactures de I.yon tout était selon et suivant. Chez M. l'abbé Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire ~g~'Mf~f~, in-~°. Je lui fis visite, comme à un homme que l'on portait aux nues, et non pas avec l'idée d'obtenir du compilateur.d'un dictionnaire des renseignements d'ordre vraiment pratique, ce qui est l'objet de mon enquête. Quand M. Rozier vivait à Béziers, il occupait une ferme importante, mais, lorsqu'il vint habiter Lyon, il plaça sur sa porte cette devise c Z~M~~o ingentia ~t~, e~'gMK~ co~o qui n'est que la mauvaise apologie de H ~5 de /~Mte t~M toutn. J'ai fait un ou deux efforts pour causer un peu de questions pratiques, mais il s'envola de ce centre par des rayons (racH<) de science si excentriques, que la vanité de ma tentative devint à l'instant évidente. Un médecin, qui était présent à l'entretien, me fit observer que, si je désirais connaître les pratiques et les productions ordinaires, je devais m'adresser à des cultivateurs ordinaires, marquant, par son air et ses façons, que de telles choses étaient au-dessous de la dignité de la science. M. l'abbé Rozier est cependant un homme qui, quoique n'étant pas cultivateur, a de grandes connaissances dans les entreprises, auxquelles il s'est adonné avec zèle, il est justement célèbre, et il mérite d'être grandement loué pour avoir mis sur pied le Journal de physique, qui, tout bien considéré, est de beaucoup la meilleure revue que l'on puisse trouver en Europe. Sa maison est superbement située, dominant une large perspective sa bibliothèque est formée (1} II était déjà, à ce moment, membre du Comité d'agriculture et de commerce et y jouait un rôle fort actif. Voy. Gçrranvx et Seaumr, ProGés·verbaux du Comité d'agriculture et de COmm~M, t. I.
de bons livres et tout ce qui l'entoure indique de l'aisance (i) Visité ensuite M. de Frossard (2), un ministre protestant, qui, avec beaucoup d'empressement et d'amabilité, me donna. des renseignements de grande valeur, et pour que je pusse ensuite m'instruire sur des questions avec lesquelles il n'était pas aussi familier, il me présenta à M. Roland la Platière, inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur a sur maints sujets des notes, qui nourrirent une intéressante conversation, et, comme il me les communiqua libéralement, je ne quitterai pas Lyon sans avoir une bonne partie des connaissances que je cherchais. Ce monsieur, bien qu'avancé en âge, a une jeune et belle femme, la dame à laquelle il a adressé ses Ictères d'Italie, qui ont été publiées en cinq ou six volumes (3). M. Frossard, désirant avoir M- de la Platière à diner chez lui, pour nous réunir, nous avons eu un long entretien sur l'agriculture, les manufactures et le commerce nos opinions ne différaient guère, excepté sur le traité de commerce entre la France et l'Angleterre, que ce monsieur condamnait, injuste(r) Sur l'abbé Rozier, voy. ci-dessus, p. 128. Cf. aussi Alph DE Bors3n:v, Eloge <~ l'abbé ~OBtef, I.yon, 1832, 33 p. in-So, et Arsenne TïTiÉDAUT DE BLansaal~, Eloge de fabbc Rosicr, resla~u~ratem de Pagricullure /rassçaise, Paris, It'8,3, 92 p. in-3°,
Fi.ss.,d é i~ Ny.n, eu -7-54, ~ttà Mo-t-u- (2) Flossard (Henjamin-Sigismcnd), ne à Nyon, en 1754, mort à Montauban, eu nS3o. dprcs avoir fait ses études théologiques à Genève, il fut nommé pasteur à I,yon, en r777. En il il voyagea en Angletcrrc, oÙ l'Université. d'Oxford le nOlllma docteur en droit Ùt lnonoris La cause des esclaves axègres et des 7eabitanls rle la Guincs, porlie a.H lrilnuo-al de la jas,stice, de la rcfigion de La (,oditiqnsa, Yaris, 2 2 vol. puis une traduction des Sermons de Hugh Blair. la révolution ayant sa carrière, il chercha des moyens dans le a>mmerce, puis fut nommé de morale à l'-]~cole de Clermout-Perrand. P;n 180:2, le gouvernement l'appela, avec Rabaut Sail1t-l~:ticnnc, la ta rêdaction des artides organiques du culte réfonn~. Bn 1809, il fut charéé de l'e.cutiOL1 du décret qui foudait à Montauban une Faculté de théolohrie protestante; en ISIS, le gouvernement de ]0. Restauration le destitua. Il traduisit aussi l'ouvrage de \Vi1berlorce, Le cAristianisrxe des gexs dx namade mis esa op~posüiou aaec le vé>itabde ckristiaxissne, l\Iontauban, 1821, 2 o). io-So. Voy. HAAG, La Frarxce protestante, 2'' Éd., t. VI, pp. 737-740.
(3) Roland de la riati~re [1732-1794), inspecteur des manufactures à 1,on, le futur ministre girondin. Il avait publié, eu effet, en 1776-J778, ses Letlres écrites d'Italie, de lcc Suisse, de Sicile el le Il Il est des Arts ~iM!i[/t!c~ de l'Ettey~o~ M~o~Mc, œuvre d'une réelle valeiir. Il était ambiUeux et sa fcmme, Marie-Jeanne Phlipou (Iï54-t 7(3),cncore plus; elle avait fait nombre de dumarchcs pour faire avancer S011 mari, comme en témoig11c sa correspondance. Voy. Lcttres et lfémoiras dc Vlm° Rolasad, édition PERROUD (avec d'importantes introductions de l' 0ditcur). Cf. aus5i Franc Baeecrc, Les lras¢ecteaars des~ cnaraao)aelures soan.s l'axclr:a ~réglme r:i\1émoi~ res ct documents, de J. HayctD; 1 Je Serle, 1927).
ment, à mon avis. Il prétendait avec chaleur qu'on aurait dû y comprendre la soie, ce qui aurait assuré un bénéfice à la France je soutins que l'offre en avait été faite au ministre français, et que celui-ci l'avait repoussée, et je me risquai à dire que cela eût été avantageux à l'Angleterre, et non à la France, en supposant, conformément aux idées du vulgaire, que le bénéfice et la Ma<:M du commerce soient des choses identiques (l). Je le priai de me donner sa raison de croire que la France achèterait de la soie de Piémont et de Chine, et la travaillerait de façon à vendre moins cher que l'Angleterre, alors que l'Angleterre achète le coton français et le travaille dans des fabriques, qui le vendent moins cher que celles de France, en dépit de l'accumulation des charges et des droits ? Nous discutâmes cette question et d'autres sujets analogues, avec cette sorte de sérieux et d'impartialité, qui les rend pleins d'intérêt pour les personnes qui aiment une libre conversation sur des points importants.
Parmi les objets qui, à Lyon, sont dignes d'attirer la curiosité d'un étranger, il y a la jonction des deux grandes rivières, la Saône et le Rhône Lyon aurait sans doute été mieux situé, s'il avait été réellement à la jonction il y a un espace inoccupé, suffisant pour contenir une ville moitié aussi grande que Lyon même. Cet espace est un remblai moderne, qui a coûté six millions et a ruiné les entrepreneurs. Quand une ville est située à la jonction de deux grandes rivières, l'imagination est disposée à supposer que ces rivières forment une partie de la magnificence du site. Sans des quais larges, propres et bien bâtis, des rivières sont-elles autre chose pour une ville que des facilités pour y conduire des barriques de houille ou de goudron ? Sous le rapport de la beauté, à l'exception de la terrasse (l) le ministre français Rayueval demandait sur les soieries un droit réciproque de 12 p. 100, mais le ministère anglais ne céda pas les soierie, continuèrent à être prohibées, tandis que les doffes de coton étaient admises en France, moyennant un droit de 12 p. 100 de la valeur. Il semble donc que Je fait avancé par Arthur Young ne soit pas exact. cependant, ou puutindvire de la correspondance d'I;den que le négociateur anglais aurait accepté des droits plus élevés sur quelques-uns des produits anglais. Voy. F. DUMAS, Etaade sur le traitd dc conrtrnerce de r786 enctre la Frnauce ei l'R angleterre, Toulouse, 1904, pp. 63 et sqq.
des Adelphi et des nouveaux bâtiments de Somerset-Place, en quoi la Tamise y contribue-t-elle plus que Fleetditch (i), si enterrée que soit cette rivière, transformée en simple égout ? Je ne connais rien où notre attente soit plus déçue que dans les villes, tant il en est peu qui soient bâties conformément à l'idée que l'on peut avoir de la beauté et de l'ornement 29 décembre. Le matin, de bonne heure, avec M. Frossard, pour voir une grande ferme près de Lyon. M. Frossard est un défenseur résolu de la nouvelle constitution que l'on établit en France. En même temps, toutes les personnes avec lesquelles je me suis entretenu en cette ville représentent l'état des manufactures comme triste au plus haut degré. Vingt mille personnes sont nourries par charité, et par conséquent très mal nourries, et la misère, sous toutes ses formes, qui sévit sur les classes populaires est plus grande qu'on ne l'a jamais vue, ou qu'il n'est possible de l'imaginer (2). La cause principale du ïial que l'on éprouve ici, c'est la stagnation du commerce, occasionnée par l'émigration des riches et le manque de confiance général chez les marchands et les manufacturiers aussi les banqueroutes sont-elles fréquentes (g). A un (r) Le l:tleet, petite jetant dans la mais qui aujourd'hui est soutenainc. Cf Em;'yclopaedia rt. L01tdon.
(2) La crise qui scvit à Lyon, de 787 jusqu'à Ja fin de 1789, a eu pour (z) La c-isc qtû sévit à I,yov, de x;87 jusqu'à 1a fin de x789, a ett povr conséquence 'lm énorme chômage. Des documents contemporains signalent l'existence de 1 695 ouvriers en soie nécessiteux, avant un total de 3 3?o metieirs en comptant en outre les compagnons, on arriverait à un total d'environ IO 000 ouvriers en soie, réduits à la misère. On ne pouvait songer à les employer à des ateliers de charité on leur donna des secours on fit un emprunt de 300 ooo 1. en 1787 les souscriptions donnèrent au total 669 ooo 1. et l'on distribua environ 52 ooo 1. de secours par mois. environ 20 ooo ouvriers, dit-on, furent secourus. Un mémoire de 1788 dit que .¡¡ 2 00o ateliers ont dé détruits et que 4 000 ouvriers au moins ont abandonné nos murs Voy. Justin GoDART, ~'on~tf~- en soie de L~K, T,you et Paris, 1809, pp. 2~9 et sqq. Voy. aussi un rapport adressé il l'dssembléc nationale par la Société Philanthropique de Lyon, en février 1790 il déclare qu'il y a 25 000 personnes assistées et attribue la crise surtout au traité de commerce avec l'Angleterre, à la guerre entre la Russie et la Porte, aux çleuils de la cour (Arch. Nat., FI r¢¢o, analysé par Gçunavx et Sciz.xmx, o¢. cit., t. I, p. 158).
(3) A la crise de 1787-1790, il y a d'autres causes plus profondes le traité de 1786 et, auparavant, l'cdit du roi d'Espagne de 1778, qui avait élevé d'un tiers de leur valeur les droits sur les crêpes et soieries déjà, de 176') à 1783, !<' chiffre d'affaires de la fabrique lyonnaise s'était abaissé de 46 millions de livres à 33. Voy. I<EEOTIDIER, La deeadfttee f~ r~ ~f)ftf~ ~OMMtSt: a /iH. f~C ~mfe~M. Voy. (~tC ~]~OM-C aj Lyp~j scpt.-oct. 1911); B. I~ARISET, de i'axzcien végisne (Revue sihisloire sie Lyora, sept.-oct. I9II); 1r. PARISBT,
moment ou l'on est peu capable de supporter des fardeaux supplémentaires, on recueille, par des contributions volontaires, d'immenses sommes pour les pauvres pour leur assistance, en ce moment, en y comprenant les hôpitaux et d'autres fondations charitables, on ne dépense pas moins de 40 000 louis d'or par an.
Mon compagnon de voyage, M. Grundy, étant désireux de gagner rapidement Paris, me persuada de faire le voyage avec lui en chaise de poste, mode de voyager que je déteste mais la saison m'y forçait. J'avais un motif encore plus fort, c'était d'avoir plus de temps à passer à Paris, afin d'observer cet état de choses extraordinaire un Roi, une Reine et un Dauphin de France, prisonniers en fait. J'acceptai donc sa proposition, et nous sommes partis aujourd'hui après le dîner. A la distance d'environ 10 milles, on arrive aux montagnes. Le pays est triste pas de clôtures, pas de mûriers, pas de vignes, beaucoup de terres incultes, et rien qui indique le voisinage d'une si grande ville. A Arnas (l). couché dans une auberge confortable. 17 milles.
30 décembre. Le matin, de bonne heure, continué la route jusqu'à Tarare (2), dont la montagne est plus formidable en réputation que dans la réalité. A Saint-Symphorien (g), les mêmes aspects. Les constructions deviennent plus nombreuses et meilleures, à mesure que l'on approche de la Loire, que nous traversâmes à Roanne c'est ici une belle rivière, qui est navigable à bien des milles en amont, par conséquent à une grande distance de la mer. Il y a beaucoup de chalands à fond plat, de dimensions considérables. ~0 milles. 31 décembre. -Une autre journée claire, belle, eusoleillée c'est rarement que l'on pourrait voir chose semblable en AngleH~OM-f: de la ~s&W~Ke lyonnaise, I,yon, 1901 WAHl., Lyon ~Mff~~ ~cH!~es ftHK~s de ~m~Mîton, i8g~ [thësc de doctorat os-lettres) Ch. SŒMIDT, 1-- a c>ise iffdvsE>ielte de x788 (Revue historiqeee, xgo8, t. XCVII, pp. ~8-94)- (l) C<mL de VUlefl-anchc-sur-Saône {'Khône).
(2) Arr. de Villefranche-sui-Saûne (Rhône).
(3) Saitit-Symphorien de-I,ay, arr. de Roanne (I.oire).
Actes Droiturier fl~.
terre, en cette saison. Après Droiturier (l), commencent les bois du Bourbonnais. A Samt-Gërar.d-le-Fuy (2), le pays s'améliore, embelli par des maisons blanches et des châteaux, et il en est de même jusqu'à Moulins. J'ai cherché ici mon vieil ami, M. l'abbé Barut, et j'ai eu avecM.lemarquisdeGouttes une autre entrevue, relative à la vente de son château et de son domaine de Riaux je désirai avoir encore sa promesse de ne pas vendre avant de me prévenir, ce qu'il fit, et il tiendra sa parole, je n'en ai aucun doute (3). Jamais, en aucune occasion, je n'ai été aussi tenté que par le désir de posséder cette propriété, située si agréablement, dans l'une des plus belles régions de la France et dans le plus beau climat de l'Europe. Que Dieu fasse, s'il lui plaît de prolonger ma vie, que, dans la triste vieillesse, je ne me repente pas de n'avoir pas accepté une offre que la prudence me recommande d'accepter et dont, seul, le préjugé me détourne Que le ciel m'envoie le bien-être et la tranquillité, pour la fin de ma vie, qu'elle se passe dans le Suffolk ou dans le Bourbonnais – 38 milles.
)M janvier t790. Nevers a une belle apparence, quand il se dresse fièrement au-dessus de la Loire, mais, dès qu'on y pénètre, il ressemble à mille autres endroits. I,es villes, vues ainsi, ressemblent à un groupe de femmes, se pressant en masse les unes contre les autres vous voyez leurs plumes qui ondoient et leurs joyaux qui étincellent, an point de vous imaginer que cet ornement est le héraut de la beauté mais, à y regarder de plus près, les figures ne sont qu'une argile commune. De la hauteur qui s'abaisse vers Pougues (4), on a une vue étendue vers le Nord, et, après Pouilly (5), un beau paysage, avec la Ivoire, qui y serpente. ~5 milles. 2 janvier. –A Briare (6), le canal est un objet qui marque (c) Atï. et cant. de I,a Palisse.
(-') Cant. de Varennes-sur-Allier, ai'r. de la Palisse (Allier). (3) Voy. ci-dessus, p. 380.
(t) Pougues-les-Eaux, cant. de Nevers.
{5) Ch.-l. de cant., arf. de Cosue (Niévre).
f'j) Ch.-). de Cfuit., an-, de Giem (I.oiiet).
les heureux effets de l'art (i). En cet endroit, nous quittons la Loire. Le pays, pendant tout le trajet, a des aspects variés il est, en grande partie, sec et très agréable, avec des rivières, des collines et des bois, mais presque partout le sol est pauvre. Passé près de nombreux châteaux, dont quelques-uns sont très beaux. Couché à Nemours, où nous avons trouvé un aubergiste, dont la canaillerie dépasse tout ce que nous avons trouvé en France ou en Italie. Pour le souper, nous avons eu une soupe maigre (2), une perdrix et un poulet rôti, un plat de céleri, un petit chou-fleur, deux bouteilles de mauvais vin du ~ays (3), avec, pour dessert, deux biscuits et quatre pommes. Voici la note potage, l livre 10 sous perdrix, 10 1. 10 s. poulet, 2 1. céleri, l 1. 4 s. chou-fleur, 3 1., pain et dessert, z 1. feu et appartement, 6 1. Total iq 1. 8 s. Contre une extorsion aussi impudente, nous avons violemment protesté, mais en vain. Nous insistâmes alors pour qu'il signât la note, ce qu'il fit, après maints faux-fuyants à l'Etoile, .FcM~'a~. Cependant, comme, lorsque l'on nous avait menés à l'auberge, on nous l'avait nommée, non A l'Etoile, mais .Ë'CM de France, nous soupçonnâmes quelque imposture. Sortant pour examiner les lieux, nousvîmes qnel'enseigne.portaitbienZ.'J'i'CM, et nous apprî-, mes que le nom de l'aubergiste était .Rf)MX, au lieu de foM~M~. Il ne s'attendait ni à la découverte que nous fîmes, ni aux injures que nous déversâmes sur une conduite aussi infâme; mais, en un instant, il se sauva et se cacha jusqu'à notre départ. Cependant, pour qu'il y ait une justice au monde, un tel compagnon doit être noté d'infamie. 60 milles.
3 janvier. A travers la forêt de Fontainebleau, jusqu'à a Melun et Paris. Les soixante ~os~s de Lyon à Paris, faisant 300 milles anglais, nous coûtèrent, en y comprenant 3 louis pour la location de la chaise (c'était un vieux cabriolet français à deux roues) et les faux frais dans les hôtels, etc., 15 livres (Y) I.e canal de Briare, qui Telle la Ivoire à la Seiue, avait été commencé en r6e5 et fut ad~evE en n6qo.
(3) En français dans le texte.
(3) T:n français dans le texte.
sterling, c'est-à-dire un shilling par mille anglais, soit 6 pence par tête. A Paris, j'allai reprendre mes anciens quartiers, à l'hôtel de La Rochefoucauld, car, à Lyon, j'avais reçu une lettre du duc de Liancourt qui m'exprimait le désir que je fisse ma demeure de sa maison, absolument comme du temps de sa mère, mon amie très regrettée, la duchesse d'Estissac, qui était morte pendant mon voyage en Italie. Je trouvai mon ami I~azowski en bonne santé, et, à gorge fM~byce (i), nous nous entretînmes des scènes étonnantes qui s'étaient passées depuis mon départ de Paris. 46 milles.
4 janvier. Après déjeuner, promenade aux jardins des Tuileries, où j'ai assisté au spectacle le plus extraordinaire que des Français ou des Anglais aient jamais vu à Paris le roi se promenant avec six grenadiers de la milice bourgeoise (2), un officier ou deux de sa maison et un page (3). I~es portes des jardins étaient tenues fermées, par respect pour lui, afin d'exclure toute personne autre que les députés et ceux qui avaient des cartes d'entrée. Quand le roi rentra dans le palais, les jardins furent de nouveau ouverts à tous sans distinction, bien que la Reine s'y promenât encore avec une dame de sa Cour. Elle était aussi suivie de si près par les gardes bourgeoises (~) qu'elle ne pouvait parler qu'à vois basse, sans quoi elle eût été entendue par les gardes (5). Une foule de gens la suivaient, qui parlaient très haut et qui ne lui donnaient d'autres témoignages de respect apparent qu'en soulevant leurs chapeaux, Eu fr..Çis dans le
(s) En français dans le texte.
(z) En français dans le- tcate.
(3) Après les journées d'octobre, le roi et la famille royale avaient été obligés de venir à Paris. Voy. A. MArHiEX, Les jfj:'f'n~ des 5 et 6 octobre (dnns la l:euue Ifistorigue, an, r8q8 et ~89Q) Dom 1,rRCQ, Lea joxxmées d'octobre et la fin de 6'ararxée xj8~, Paris, ~9~4- Les. avlices nationales ou 6oür- sera régulièrement spontanément en 29 septembre mais la garde nationale nesera régulièrement organisée que le 29 septembre 1791. la scène que décrit A. Young est elle donne bien que le Roi est, en quelque sorte, prisOnnieI aüS Tuileries. Cf. DOm LECLERCQ, O~. eZt., pp. 167-168.
jq) Ea fnmça.is dans 1e texte.
(5) < La reine faisait effort pour dissimuler les sentiments que lui inspiraient le sans-gêne de la foule à son égard, de la bourgeoisie (Dom T,ECLERCQ, û~. Cit., p. 169).
1 11 -~1-
quand elle passait, ce qui était pins que je ne m'y attendais. Sa Majesté ne paraît pas bien portante elle semble très affectée sa physionomie le montre, mais le roi est aussi gras qu'aurait pu le rendre un parfait contentement (l). Par ses ordres, on a réservé un petit jardin, pour que le Dauphin s'y amuse, et on y a bâti une petite pièce où il puisse se retirer il était au travail avec une petite pelle et un râteau, mais on ne lui évitait pas la garde de deux grenadiers. C'est un très gentil garçon, qui semble avoir une bonne nature il est âgé de 5 ou 6 ans et son maintien est agréable partout où il va, les chapeaux se soulèvent devant lui je fus heureux de l'observer (2). Toute cette famille tenue ainsi comme des prisonniers (ce qu'elle est effectivement) présente, à première vue, un spectacle choquant, et le serait, en effet, si cet acte n'était absolument nécessaire pour effectuer la révolution; je crois qu'il ne l'était pas, mais, s'il l'était, personne ne pourrait blâmer le peuple de prendre toutes les mesures possibles pour assurer cette liberté, dont il s'est emparé dans la violence de la révolution. En un pareil moment, rien n'est condamnable que ce qui met en danger la liberté nationale. Je dois cependant avouer franchement que je doute que ce traitement de la famille royale puisse être à bon droit estimé comme une sécurité pour la liberté au contraire, n'est-ce pas une mesure très dangereuse qui expose au hasard tout ce qui a été gagné J'ai parlé aujourd'hui à différentes personnes et j'ai soulevé des objections contre le présent système, plus fortement même que je ne les conçois, afin d'apprendre leurs sentiments il est évident qu'en ce moment on appréhende une tentative de contre-révolution. I,e danger de celle-ci résulte, en grande (x) Voy. Knmemzvvç, Voyage et2 France, trad- A. 1,r·-Cn~r.cc, 1885, pp. roo-xox (avril x79o) ® La scrénité, la douceur et la honte sont peintes sur le visage du l2ni, et je suis persuadé que jamais uue mauvaise intenest belle pu naître dans son semblable Reine, en sur laquelle de la un vent est belle et majestueuse, semblable 3 une rose, sur laquelle souffle un vent glacé, mais qui gande encore sa couleur et sa beauté ».
(2) par Dom commandant de bataillon et par le Dauphin était accompagné par un commandant de bataillon et par quatre soldats de la garde nationale. On admirait la grâce et la beautéde l'enfant, qui jouait avec entrain e et a lié amitié avec son escorte, généralement bienveillante
partie, sinon entièrement, de la violence dont on a usé envers la famille royale. Avant cette période, l'Assemblée Nationale n'était responsable que des lois constitutionnelles permanentes, qu'on décrétait pour l'avenir; depuis ce moment, elle est également responsable de toute la conduite du gouvernement de l'État, exécutif aussi bien que législatif. Cette situation critique a rendu nécessaire pour la milice de Paris un constant effort. Le grand objectif de M. de la Fayette (l) et des autres chefs militaires, c'est d'améliorer sa discipline et de la mettre en état d'inspirer une parfaite confiance, si l'on en avait besoin sur le champ de bataille mais il y a un tel esprit de liberté et, même dans l'ordre militaire, si peu de subordination qu'un homme peut être officier aujourd'hui et demain rentrer dans le rang mode de procéder qui rend bien difficile de porter la milice au point que leurs chefs estiment nécessaire. Huit mille hommes à Paris peuvent être appelés l'armée permanente chacun d'eux est payé 15 sous par jour, et dans ce nombre est inclus le corps des gardes françaises de Versailles, qui a passé au peuple. Il y a aussi huit cents cavaliers, coûtant chacun i 500 livres (62 1. st. ig s. 6 d.) les officiers ont une solde double de celle qu'ils ont dans l'armée (2). 5 janvier. –1/adresse envoyée hier au Roi par l'Assemblée Nationale a été approuvée par tout le monde. Je l'ai entendu mentionner par des gens d'opinions différentes, mais tous la louaient à l'envi. Elle était relative à la somme annuelle qui devait être accordée pour la liste civile. 1,'Assemblée décida d'envoyer une députation à Sa Majesté pour l'inviter à désigner lui-même la somme, en le priant de consulter moins son esprit d'économie que le sens de la dignité qui doit entourer le trône d'une splendeur convenable (3). Dîné avec le duc de (]} Sur I~a Fayette, voy. CHAKAVAY, Vie de La K~ Sur son rôle à ce moment, voy. A. MATHIEZ, La j\'e'M~w:, t. I, pp. 75 et sqq.
(:2) Young fait ici allusion aux compagnies soldées dites du Centre, formées d'anciens gardes françaises et qui constituaient ta partie permanente et solide de la garde nationale.
(3) Sur la proposition de Ie Chapelier, l'Assemblée, le janvier, vota le dècret suivant Qu'il soit fait une députatiou au Roi pour demander à Sa Majesté quelle somme elle désire que la nation vote Roi sa demander à SaMajesté quelle somme elle désire que la nation vote pour sa dépense persan-
Liancourt, dans ses appartements des Tuileries, qui, après le départ de Versailles, lui ont été assignés en sa qualité de grand maître de la garde-robe il donne, deux fois par semaine aux députés, un grand dîner, auquel assistent ordinairement de vingt à quarante convives. I,'invitation était pour 3 heures et demie, mais avec quelques-uns des députés, qui avaient quitté l'Assemblée, nous attendîmes jusqu'à 7 heures l'arrivée du duc et du reste de la société. Il y a, en ce moment, à l'Assemblée, un écrivain de talent, auteur d'un très bon livre je m'attendais donc à trouver en lui quelque chose de supérieur à la médiocrité mais il est d'une si jolie petitesse que j'en restai ébahi, devant lui. Sa voix ressemble à un soupir de femme, comme si ses nerfs ne lui permettaient pas le violent effort de parler assez haut pour être entendu quand il exhale ses idées, il le fait avec les yeux mi-clos il tourne la tête, de façon circulaire, comme si ses opinions devaient être reçues comme des oracles, et il a tant delaisser-aller et de prétention à l'aisance et à la délicatesse des manières, sans que sa personne ait un aspect capable de seconder cette gentillesse, que je me demandais avec étonnement par quels moyens artificiels on avait pu constituer un tout avec tant d'éléments hétérogènes (I). Combien il est étrange de lire le livre d'un auteur avec grand plaisir et de dire cet homme n'a rien de boursouflé tout chez lui est cohérent voici un caractère exempt de ce fe6!<< (mMt's~), que l'on trouve chez tant d'autres; et, après cela, de lui trouver l'enveloppe d'une telle petitesse
nelle, celle de son auguste famille et de sa maison, et que lVf.le Président, chef de la députation, soit chargé de prier Sa Otajesté de consulter moins son esprit d'économie que la dignité de la nation, qui exige que le trône d'un grand monarque soit environné d'uu grand éclat. ro I,e décret est voté à l'unanimitë moins deux voix et on nomme une députation de cinquante-six membres (Archives ¢arlementaires, XI, p. 68).
(il Il nous a été impossible d'identifier le personnage dont Arthur Young trace un si curieux portrait. S'agit-il de l'abbé Sieys, dont le portrait tracé dans la G.I,,i, d,, Eq.t, géé, sous le de Sy, quelque peu à celui que dépeint Young ? I~a G~e~'f note l'organe faible, le quelque peu à celui que dépeint Young ? I,a GaLerie note l'organe faible, le geste nul. la prétention de Seyros. Cependant, Sieys avait-il réellement cette mièvrerie que décrit Young ? Et pourquoi notre auteur n'aurait-il pas désigné par sotl nom ce personnage illustre, dont, à plusieurs reprises, il a signale le rôle ? Plus haut, p. 287, il a peint Sieys sous un tout autre aspect.
6, 7 et 8 janvier. I,e due de Liancourt ayant l'intention de prendre en mains une ferme et de l'exploiter suivant des principes perfectionnés, à la manière anglaise (i), il a désiré me voir l'accompagner à Liancourt, ainsi que mon ami Lazowski, pour que je lui donne mon opinion sur les terres et sur les meilleurs moyens de mettre à exécution son projet je m'empressai d'accepter son invitation. J'y fus témoin d'une scène, qui me fit sourire à une petite distance du c&sieaM de Liancourt, il y a une pièce de terre inculte, contiguë à la route et appartenant au duc. Je vis des hommes très occupés à la diviser en petites portions en y établissant des haies ils la nivelaient et la bêchaient c'était beaucoup de travail pour un si pauvre endroit. Je demandai à l'intendant s'il pensait que cette terre valût une telle dépense. Il me dit que les pauvres gens du village, lorsque la révolution éclata, déclarèrent que les pauvres étaient la nation, que les terres incultes appartenaient à la nation, et, passant de la théorie à la pratique, en prirent possession, sans demander aucune autorisation; le duc, voyant sans déplaisir leur activité, n'y fit aucune opposition. Ce fait montre la tendance générale qui se manifeste et prouve qu'en la poussant un peu plus loin, ce serait un sérieux danger pour toute propriété dans le royaume. En ce cas particulier cependant, je ne peux que louer l'acte car, s'il est quelque chose de vraiment nuisible au public, c'est qu'un homme conserve la possession d'une terre inculte qu'il ne veut ni cultiver luimême, ni louer à d'autres pour la cultiver (z). Les pauvres gens meurent faute de pain, à la vue de terres incultes qui en nourriraient des milliers. J'estime qu'ils sont sages, qu'ils agissent conformément à la raison et à la philosophie en s'em(1) Voy. plus loin (t. III, pp. 124fH24S) la description détaillée de cette tentative du duc fie Liancourt.
(2) Dans la région, on voit t1neautre tentative de partage detenes incultes. En n n768, le Roi avait autorisé le partage de la a rIOatagne de Breuil-le-Sec, mais il n'avait pas été effectué. le 29 décembre njgo, le Conseil de la commune demande au Directoire du département de l'Oise l'autorisation d'opérer le partage; les habitants commencent à l'effectuer, mais le seigneur, qui n'est autre que le duc de Bourbon, s'y oppose. Voy. A. BEAUDRY, Documents coneemant la passession. et 1e partage de la e Monlagoae a de B>euiL-Lt-Sec, 1768-1808 (Procès-verbaux de la Soc. archéol. et historique de Clermont, an- 1903, pp. 35 et sqq.).
parant de terres semblables, et je désire de tout cœttr qu'en Angleterre on édicté une loi qui rende légale cette action des paysans français. 72 milles.
9 j janvier. A déjeuner ce matin aux Tuileries, M. Desmarets a apporté un JM'eMtoo'c présenté par la Société royale d'Agriculture à l'Assemblée A~a&'oMa~, sur les~moyens d'améliorer l'agriculture en France entre autres choses, le mémoire demande qu'on prenne grand soin des abeilles, de la panification, de l'art obstétrical (i). Au ~moment où l'on établit un gouvernement libre et patriotique, auquel l'agriculture nationale doit s'adresser pour obtenir des jours nouveaux et paisibles, ce sont là, sans aucun doute, des questions de première importance. Il y a quelques parties du mémoire, qui, réellement, méritent qu'on les prenne en considération. Visité mon compagnon de voyage, M. de Nicolaï (2) je trouvai en lui un personnage important grand hôtel, beaucoup de serviteurs son père, maréchal de France et lui-même, premier président de Chambre au Parlement de Paris ayant été élu député aux Etats Généraux par la noblesse de cette ville, il ne voulut pas accepter cette charge il m'a exprimé le désir de m'avoir à dîner dimanche, me promettant d'avoir M. Decretot, le célèbre manufacturier de Louviers qui est député (g). A l'Assemblée Nationale. Le comte de Mirabeau, parlant sur la question des membres de la Chambre des vacations du Parlement de Rennes, fut vraiment éloquent, ardent, vivant, énergique et impétueux (4). Le soir, à la réunion de la duchesse d'Enville le marquis et M*~ de Condorcet, etc. On ne parle que de politique.
(r) Nous Wavons pu Identifier ce mémoire. Mais nous savons qu'en x79o, il y a des relations étroites entre la Société d'Agriculture et l'Assemblée Natiotal(:. VOy. L. PASSY, op. it., pp, 325 et sqq., et GLRHAVg et SCHMIDT, PYOGPS· verLaux des Conaités d'agricultxere et de covnvnerce, t. I, rgo6, ¢assim. (a) Voy. Voyages en Italie <~t Espagne, trad. I~esage, p. 11~. ~) Voy. ci-dessus, p. z6o.
I~y) Appréciation tout à fait juste. Mirabeau, avec une admirable élo- quencc, posait la question de la souveraineté nationale, qu'il opposait aux privilèges de l'Ancien Régime.
10 janvier. -Les principaux meneurs de l'Assemblée Nationale sont Target, [I.e] Chapelier, Mirabeau, Barnave, Volney, le voyageur, et, jusqu'à l'attaque contre la propriété du clergé, l'abbé Sieys mais il a été si mécontent de cette mesure qu'il est loin d'être aussi avancé qu'auparavant (i). Les démocrates violents, qui ont la réputation d'avoir des principes si républicains qu'ils n'admettent aucune nécessité politique de conserver même le nom d'un roi, sont appelés les enragés. Ils se réunissent aux Jacobins c'est ce qu'on appelle le Club de la Révolution, qui s'assemble chaque soir précisément dans la salle où la fameuse Ligue fut formée, sous le règne d'Henri III, et ils sont si nombreux que toutes les affaires y sont décidées avant d'être discutées par l'Assemblée Nationale (z). J'ai été voir ce matin différentes personnes, toutes, de grands démocrates et je leur signalai ce fait, comme ayant bien le fumet d'une y'Mtt~e parisienne, gouvernant le royaume, ce qui, à la longue, devait devenir impopulaire et périlleux. On me répondit que la prédominance que Paris assumait, en ce moment était absolument nécessaire pour le salut de la nation tout entière, car, si rien ne pouvait se faire qu'avec le consentement préalable de tous, toutes les grandes occasions seraient perdues et l'Assemblée Nationale serait exposée sans cesse au danger d'une contre-révolution. Ils admirent cependant que cela a créé de grandes suspicions, et nulle part davantage qu'à Versailles, où, ajoutèrent-ils, plusieurs complots sont tramés en ce moment, complots qui ont pour objet la (I) Sieys, en effet, était partisan de les dimcs, qui furent 5uPprimées par l'Assemblée il aurait voulu sans doute, comme le dit Montlosips; qu'on pÙt en disposer comme d'un fonds rachetable Il. Dès lors, il fit t maehier arrière Il il adhéra au Club de r 789· Voy. A. AULARD, Les m~ateurs de la ConsEtucnte, 1'P, 408 et sqq.
(2) Le témoignage d'Arthur Young est intéressant. le Club des Jacobins a pour origine le Club Breton. Il loua le réfcctohe des Jacobins Saint-Floncré et s'intitula Société des Amis de la ConsEitutivn, séa~ite aux JacoGàns, cette époque, les Jacobins) comme les appelèrent par dérision leurs ennemis, n'étaient nullement des mais des monarchistes libéraux, cons- titutionnels. Voy. A. AULARD, Hoct't~' des Jacobins, recueil de docMWf~s, Paris, 1889 et Stiiv., 5 vol. in-8°, et Le ~M~f~yfMO~KSstMf~~HîOMfH-cAte (Etudes et deçons sur la Réaotution, ile séric, r893, pp. 71 et sd4.)·'fi. Aulard ne cite pas ce passage d'Arthur Young, qui montre l'influence que possédaient les Jacobms de cette époque.
personne du roi il y a de fréquentes émeutes, qui ont pour prétexte la cherté du pain de tels mouvements sont certaine ment très dangereux, car ils ne peuvent exister si près de Paris, sans que le parti aristocratique de l'ancien gouvernement ne s'efforce d'en prendre avantage et de les détourner vers un but très différent de celui que, peut-être, elles visaient à l'origine. Dans tontes ces conversations, je remarquai la croyance générale que l'on avait de complots fomentés par le parti de réaction pour remettre le roi en liberté on semble presque persuadé que la Révolution ne sera pas absolument achevée sans que de telles tentatives soient faites; il est curieux d'observer que l'opinion générale est que, si une pareille tentative était faite, de telle manière qu'elle puisse avoir la moindre apparence de succès, elle coûterait sans aucun doute la vie au Roi, et le caractère national est tellement changé, non seulement en ce qui concerne l'affection pour la personne du prince, mais sous le rapport de la douceur et de l'humanité, pour lesquelles on l'avait si fortement admiré, que cette supposition est faite sans qu'on en ait horreur on componction. En un mot, la dévotion que l'on a actuellement pour la cause de la liberté est une sorte de rage elle absorbe tonte autre passion et fait qu'on perd de vue tout ce qui ne tend pas à la confirmer. Diné, en grande compagnie, chez le duc de I,a Rochefoucauld les dames et les hommes, également férus de politique; mais je dois remarquer un autre effet de cette révolution, qui n'a rien que de naturel c'est que l'énorme influence du sexe est affaiblie ou plutôt réduite à rien auparavant, elles se mêlaient de tout, afin de tout gouverner je pense voir très clairement la fin de cet état de choses. les hommes, en ce royaume, étaient des marionnettes, mises en mouvement par leurs femmes; maintenant, au lieu de donner le ton (i), dans des questions d'intérêt national, elles doivent le recevoir et se contenter de se mouvoir dans la sphère politique de quelque meneur célèbre, c'est-à-dire qu'elles en reviennent à ce pour (r) En français dans le texte.
quoi la nature les avait destinées elles deviendront plus aimables et la nation sera mieux gouvernée.
11 janvier. On dit que les émeutes de Versailles sont sérieuses on parle d'un complot, de huit cents hommes armés, en marche sur Paris (i), à l'instigation de quelqu'un, pour joindre une certaine personne l'intention, c'est d'assassiner La Fayette, Bailly et Necker des bruits terribles et improbables sont répandus à tout moment. Ils ont été suffisants pour déterminer M. de La Fayette à publier une instruction sur la façon de réunir la milice, en cas d'alarme soudaine. Deux pièces de canon et huit cents hommes montent la garde aux Tuileries tous les jours. Ce matin, je vois quelques royalistes, qui assurent que l'opinion publique du royaume est en train de changer rapidement la compassion que l'on a pour le Roi et le mécontentement que provoquent quelques-unes des mesures prises par l'Assemblée y ont dernièrement beaucoup contribue on dit qu'à présent une tentative pour le délivrer serait absurde, car sa situation actuelle agit plus pour sa cause que ne pourrait le faire la force, étant donné que les sentiments généraux de la nation sont en sa faveur. Ils ne se faisaient pas scrupule de déclarer qu'un vigoureux effort bien concerté placerait le Roi à la tête d'une grande armée, à laquelle se joindraient beaucoup de gens, mécontents des événements ou qtti en avaient souffert. Je déclarai que tout honnête homme devait espérer qu'un tel événement ne se produirait pas, car, si une contre-révolution s'effectuait, elle établirait un despotisme beaucoup plus lourd que celui que la France avait enduré. Ils n'en voulaient pas convenir au contraire, ils pensaient qu'à à l'avenir aucun gouvernement ne pourrait avoir quelque sécu(c) Il s'agit sans doute des troubles qui ont eu lieu à Versailles, le 9 janvicr 179°. I,.a foule ameutée demandait la riductiou du prix du pain, qni était de 3 sous la livre. La Fayette dut, de Paris, envoyer des t1"ot1pe~, mais la garde qationaie était peu sûre et on eut de la peine à contenir la foule, Il faut dire nue le départ de lu Cour avait la la des ouvriers de qui souffraient du chômage. Voy. A. DEFRES¡"¡E et F. EVRARD, Les sesÙstistances da.nx.s le dist~rict de Vmrsail~tes de r788 à l'anx V, Rennes, 1921, t. I, pp. qzg et sqq. (C~11. des Doc. économiques de la l~évoluUOll). 0. voit combien on se méprenait sur la portée des troubles de Versailles.
rite qu'à la condition d'accorder au peuple des droits et des privilèges plus étendus qu'il n'en possédait sous l'ancien régime. Dîné avec mon compagnon de voyage, le comte de Nicolai parmi les convives, comme il me l'avait promis, était M. Decrétot, le célèbre manufacturier de Louviers, qui m'apprit la grandeur de la détresse régnant, à présent, en Normandie. Les filatures de coton, qu'il m'avait montrées, l'an dernier, à Iouviers, chôment depuis neuf mois, et tant de jennies employées à la filature ont été détruites par le peuple, dans l'idée que ces machines sont contraires à leurs intérêts, que le commerce est dans une situation déplorable (i). Le soir, accompagné M. Lazowski, à l'Opéra italien. La Berbiera (Il Barbiere) di Seviglia, de Paiesello, qui est l'une des compositions les plus agréables de ce maître vraiment grand. Mandini et Raffanelli, excellents, et Baletti, une voix exquise (2). En Italie, on ne peut voir d'Opéra Comique qui vaille celui de Paris, et le théâtre est toujours plein il se fera une aussi grande révolution dans la musique française qu'il s'en est fait dans le gouvernement français. Que pensera-t-on, tout à l'heure, de I<ulli et de Rameau ? Et quel triomphe pour les mânes de Jean-Jacques
t2 janvier. A t'Assemblée Nationale le débat sur la conduite de la Chambre des Vacations du Parlement de Rennes (l] I/industrie textile en Normandie avait été très éprouvée par le traite de commerce avec l'Angleterre de 1786. La crise alla encore en s'aggravant. Déjà, au moment de la convocation des États généraux, parut à Rouen une petite brochure contenant le «vœu de si:c sergenteries, faubourgs et banlieue de la ville de Rouen pour la suppression des mécaniques de filature 9 elle déclarait que l'introduction des machines anglaises allait dépouiller le peuple de ses moyens d'existence. Voy. l'étude d'E. LEVASSEUM, dans les CoM~fS rendus de l'ficadémie des Sciences morate.s, t. C1,I, pp. 618 et sqq. Les cahiers :[78ç, se montrent très hostiles à l'emploi des machines. A Rouen, en juillet 1789, J'émeute brisa le rouet perfectionné de l'inventeur Barneville. Voy. GosSSr.xz·z, Journal des p>iozcifrrszsx événenzests révolutionnaires de Normandie (Revur de No~rruamdic, t. V, 1685) ct J. SION, o¢. ci6., 1). :<:97. Sur la cris! industrielle en Normandie, voy. aus_~i plus loin, t. II, pp. 929 et sqq. (2) Cet opéra de Paiesello avait été fait d'après la pièce de Beaumarchais. Ruprésentc pour la première fois, à Saint-Pêtersbourg, en 78o, il fut jolie, pour la première fois à Paris, le 12 juillet succès. Voy repris en janvier D)cadmirah1eme1:t joué, il obtint un énorme succès. Voy Félix (.7.éatEnT, Dictionnaire lyri7zse, art. Barbier de.Séaille.
a continué (i). M. l'abbé Maury, un ardent royaliste, a fait, pour prendre la défense du Parlement, un long discours éloquent qu'il a débité avec une grande volubilité, et avec précision, sans aucune note il répondit à la demande qu'avait faite, un des jours précédents, le comte de Mirabeau il dénonça avec force son injustifiable appel au peuple, son !'s<o«~:Me <MKOM6~MeM< (2). Mieux vaudrait, déclare-t-il, tenir compte de leurs propres principes et devoirs et donner leurs soins aux privilèges des sujets du royaume que de demander un <M)MM6)'eMM«<, qui mettrait une province à feu et à sang (3). A six reprises différentes, il fut interrompu par le bruit et le désordre, qui s'élevaient de l'assemblée et de l'auditoire cela ne fit aucune impression sur lui il en attendait avec calme la fin et alors il continuait, comme s'il n'avait pas été interrompu. Le discours était très remarquable les royalistes le (r) 1,e 3 novembre 1789. l'Assemblée Nationale avait voté un décret qui ordonnait a la mise cn vacances des Parlements et la prorogation des des Vacations. La Chambre des Vacations de Rennes avait refusé d'em-egistrer le décret, ce qui souleva une vive émotion en Bretagne. De nombœuses villes bretonnes s'élevèTent contre cet acte, qu'elles taxaient de rébellion. Je président de la Chambre, vi. de la Houssaye, fut mandé il la barre de l'Assemblée, en janvier 179°, et soutint qu'en novembre cette Chambre n'était plus en fonctions. Une discussiOll tn¿s vive s'cngagea Fu l'Assemblée Nationale. I,e5 deux thèses s'affrontèrent; c'est ce qu'on appela q la bataille des Bretons ». COllU11e: le dit ;\1. Henri Carré, a le vicomte de l\Hrabeau, le présidcnt de Frolldevil1c, du Val d'$1>remesnil, Cazalc's, Ataury soutinrent que les États Généraux relevaient de l'ancien droit et ne pouvaient rien contre lui le Chapelier, Barnave, Mirabeau aillé, Clermont-Tannene firent des États Généram une Assentblée nationale et A 1. suite de cette discussion, L'Assemblée décréta que les magistrats de la Chambre des Vacations seraient de toutcs a de citoyens actifs La question soulevce était très grave les membres des Parlements prenaient ouvertement le parti de la contre-révolution. Voy. Henri CARHL:, Z.a fut des f~s, Pans, 191. pp. 136 et sqq., 154 et sqq.
(s) En français dans le texte.
(3) C'est le 9 janvier que ·Iirabeau prononça son admirable discours sur la question de la Chambre des Vacations. Aux prétendus privilcges de La Bretagne, il opposait la liberté de la M nation française et il contestait que le peuple breton se fût rangé dans le parti du a On ose vous parler du grand nombre des opposants dans plusieurs villes de la province. Ah Tremblez que le peuple ne vérifie vos calculs et ne fasse un redoutable dénombrement. a C'est la phrase à laquelle fait allusion l'abbé Maury (Archives t- XI, p. 148), Voy. le Discours de l'abbé biaury (ibùt., pp. 153 et sqq.). En quelques mots, Arthur Young donne une idée assez précise de l'éloquence de 1'abbé il Il avait une facilité de parole et il jouissait, d'une façon générale, d'unc grande réputation, mais d'une assez faible considération, Voy. A. AULARD, Les orateurs de 1'AsscrnbEée ConastttMs~e, Paris, r88z, pp. 2~3 et sqq-, et POUJOUT.AT, Mfn~y, sa vie et ses auvres, Paris, IS74, in-lS.
goûtèrent beaucoup, mais les enragés le condamnèrent, comme ne valant rien du tout. Aucun autre orateur ne parla sans notes le comte de Clermont lut un discours qui contenait de brillants passages, mais qui n'était, en aucune façon, une réponse à l'abbé Maury et il eût été bien étonnant que cela en fût une, car le comte l'avait préparé avant d'avoir entendu le discours de l'abbé (l). Il est difficile de concevoir à quel point ce genre d'éloquence rend fastidieux les débats de l'assemblée (2). Qui voudrait se trouver dans les tribunes de la Chambre des Communes anglaise, si M. Pitt apportait un discours écrit, qu'il débiterait sur un sujet traité avant lui par M. Fox ? Et, outre ce manque d'intérêt pour les auditeurs, cette façon de faire a un autre inconvénient, c'est de prolonger les séances, car il y a dix personnes qui liront leurs opinions pour une qui sera capable de parler impromptu. Le manque d'ordre et la confusion sous tous ses divers aspects prédominent maintenant presque autant que lorsque l'Assemblée siégeait à Versailles. Les interruptions sont longues et fréquentes et les orateurs, qui, d'après les règlements, n'ont pas le droit de parler, tentent de le faire. Le comte de Mirabeau demandait à donner son opinion après l'abbé Maury le président fit voter sur la question de savoir si on devait l'autoriser à parler une seconde fois, et toute la Chambre donna une réponse négative, de sorte que le premier orateur de l'Assemblée n'a pas assez d'influence même pour faire entendre ses explications. Nous n'avons pas idée de pareils règlements il est vrai que le grand nombre de députés doit les rendre nécessaires (3). J'oubliai de noter qu'il y a, à chaque extré(I) Stanislas de Clermont-Tonuerre, né en 1747, massacré le ro août r79=· Colonel en 1789, il était: connu, dès cette époque, pour ses idées libérales. Il était réputé pour son éloquence, mais c'était une éloquence « de lettré, de moraliste, (A. AULARD, op. riE., pp. 339 et sqq.) Voy- son Discours dans les .4fc~P~W., t. XI, pp. 165-166. Il blâmait la Chambre des mais demandait 1'indulgence pour ses membres.
(z) Cette habitude de lire les discours s'explique par le fait que la liberté politique venait seulement de les judicieuses réflexions d'A. avait encore une allure f académique e. Voy. les judicieuses réflexions d'A. AULARD, op. ciE., PP. 52-55.
(3) le règlement de l'Assemblée datait du 29 juillet 1789 il a été publié par AUT.ARB, o~. cî~ pp. 551 et sqq. L'art. 7 du chap. II disait a Tous signes
mité de la salle, des tribunes ouvertes à tout le monde, et il y en a aussi sur les côtés, où l'on n'admet que les amis des députés, sur présentation de cartes. Les auditeurs, dans ces tribunes, sont très bruyants ils applaudissent, quand quelque chose leur plaît, et on ne se fait pas faute non plus de siffler conduite indécente, très nuisible à la liberté des débats (l). Je quittai l'Assemblée, avant que la séance rut terminée et je me rendis dans les appartements du duc de Mancourt, aux Tuileries, pour dîner avec sa société habituelle de députés il y avait MM. Le Chapelier et Desmeuniers, qui, tous deux, ont été présidents, et qui sont encore des membres éminents de l'assemblée M. Volney, le célèbre voyageur, était aussi présent le prince de Poix, le comte de Montmorency, etc. Tandis que l'on attendait le duc de I,iancourt, qui n'arriva qu'à 7 heures et demie, avec la plus grande partie des convives, la conversation roula presque entièrement sur le grave soupçon que l'on concevait d'un envoi d'argent, qui aurait été fait par les Anglais pour brouiller les affaires du royaume. Le comte de Thiard, cordon bleu, qui ccmmande en Bretagne (2), mentionna simplement le fait que des régiments de Brest ont eu une conduite régulière, et que l'on pouvait compter sur eux comme sur les autres mais, soudain, des sommes considérables d'argent leur sont parvenues, et, depuis ce moment, leur attitude a changé (3). Un des députés, demantl'inrprobation ou d'approbation sont absolument défendus*. L'art. r2 du chap. IV portait « Aucun membre, sans en excepter l'auteur de la motion, ne parlC>n1 plus de deux fois Sar une motion, 53.US une permission expresse de l'assemblée, et nul ne demandera ~la parole une seconde fois qu'après que ceux qui l'auraient demandée avant lui auront parlé v.
(1) L'A5~niblée ne jugea ni possible, ni politique d'écarter le public; c'était une grande force pour elle:, au début du nouveau régime, d'être soutenue par lui. l'assemblée, voir surtout les et sqq. Sur l'attitude du public et la tenue de l'assemblée, voir surtout les intéressants articles de Custave ROUANET dans les Annales révolu24asznairas de n9n6 et ~9~7.
distinction a l'armëe, pendant les guerres du règne en I,ouis avait lieutenantdistinction à l'armée, pendant les guerres du règne de I~ouis XV lieutenantgénéral, en 1762, il est nommé commandaut en cheF en Bretagne (février J7S7). ne 1787 à 1791, il s'employa, avec plus de zèle que de succès, à apaiser les troubles incessants qui se produisirenl en cette province. fut guillotiné le thermidor an II. Voy. Bartli. POCQUF1', op. cit., et Hervé DU HALGOUET, Le e comte de Z'kiard, dernier conztxandarzt militaire en Sretagate, r 737-x 7ço (dans le Correspondant, 2~ novembre 1913).
(3) Dans le Jourzzat dit Comte de Thiard (Arch. Nat., KK nos), il est ques-
dant à quel moment, on le lui dit (l) sur quoi, il remarqua immédiatement que ce moment suivait celui de l'envoi de l 100 ooo livres (~.8 125 l.t, venant d'Angleterre, lequel a provoqué tant de conjectures et de conversations (2). Cet envoi, sur lequel on avait fait une enquête particulière, était si mystérieux et si obscur que l'on put seulement découvrir le fait, tout nu mais toutes les personnes présentes assuraient qu'il était exact. D'autres messieurs rapprochèrent les deux faits et étaient tout près de voir entre eux un lien direct. Je fis remarquer que, si l'Angleterre était réellement intervenue, ce qui me paraissait incroyable, cela aurait été, soit dans son propre intérêt, on afin de servir les désirs que l'on supposait être ceux du Roi que ces deux hypothèses revenaient absolument au même, et que si de l'argent était envoyé d'Angleterre, c'était pour fortifier la cause de la couronne et en aucune façon pour détacher d'elle des troupes fidèles en ce cas, l'envoi d'argent d'Angleterre aurait dû prendre le chemin de Metz, afin de maintenir les troupes dans leur devoir, et non celui de Brest pour corrompre les soldats, idée qui serait grossièrement absurde. Tout le monde sembla enclin à admettrela justesse de cette remarque mais on restait convaincu des deux faits, qu'il y eût entre eux un lien ou non. A ce dîner, tion d'une situation assez troublée, à Brest, depuis septembre r78~. L,= 7 septembre, est parlé de « conseils de soldat5 le le x5 de cipline des troupes et de la conduite de: la milieu de Brest, qui a voulu fov: ccr les portes du château. Dans une lettre au comte de Saint-Yriest du 7 octol>rc I7B9, Thiard se plaint du mauvais esprit du Comité Permanent de Brest, mais il se félicite de nouveaux incidents à lui. Dans une autre lettre conduittobre, il parle de nouveaux incidents à Brest et il croit à o un projet conduit par des chefs cachés dans toutes 1c5 proviucesro. 7)ans le courant de y<7o, j! y a eu d'autres troubles toutes (/Mt~~ 7" fol. r~r, ~44, de 147, 31 y eu (l'autres troubles à Brest de fi. 111,144, 145, 147, 153, 154). Cf. aussi LEVOT, Histoire ole Z~f~, t. III, 1866, pp. 214 et sqq. (r) C'cst une affilie qui se passa (~N',te le l'auteur). (.:) Depuis te début de la Révolution, le bruit n'avait cesse de courir ffuc (z) Depuis 1e début de 1a Pévolution, 1e bruit n avuit ccssé de courir que l'Angleterre, désireuse de se venger de la guerre d' ~mcrique, répandait de l'or à fiots pour provoquer des troubles de toutes Sortes. Le gouvernemcnt, et notamment les ministres de la marine et des affaires étrangères, M. de la Luzerne et le comte de l\1ontmorin, ajoutent foi à ces prétendus agissements de l'Angleterre, comme le montrent leur conespolldanc.c, et, en particulier, une dépêche de I.a I~uxeme, du 26 novembre 1/89 Cf. Oscar HAV&RD, ~-<Mtoife de la FévoZx<Eion daeas 2es fiortw de guerre, Paris, 9. pp. 50 et sqq. O3ais ces documents n'apportent aucune preuve sérieuse. Toutefois, ils nous expliquent que tant de personnes aient cm à l'intervention clandestine de l'Angleterre.
conformément à l'habitude, la plupart des députés, surtout les jeunes, étaient habillés SM ~oHssom (i), beaucoup sans poudre dans les cheveux, et quelques-uns en bottes (2) il n'y en avait pas plus de quatre ou cinq qui fussent habillés avec élégance. Que les temps sont changés Quand ils n'avaient rien de mieux à faire, les Parisiens étaient la correction même, pour tout ce qui concernait la toilette (g) et, en conséquence, on les taxait de gens frivoles mais maintenant ils ont des occupations plus importantes que de s'habiller le caractère frivole qu'on leur attribuait d'ordinaire n'aura plus de fondement réel. Toute chose au monde dépend du gouvernement. 13 janvier.–I<a nuit dernière, grande agitation parmi la populace l'on dit qu'elle a été provoquée par deux causes il s'agit, d'une part, de s'emparer du baron de Besenval, qui est en prison, afin de le pendre et, de l'autre, de demander le pain à 2 sous la livre. On le mange à présent à un taux qui est annuellement de 22 millions inférieur à celui du reste du royaume, et l'on réclame une nouvelle réduction (~). Cependant, on dit couramment que Favras, un aventurier, qui est aussi en prison, doit être pendu pour donner satisfaction au peuple. Quant à Besenval, les Cantons suisses ont réclamé si fr~ Hn fmin~ip r!ni)~ 1<- tcxtf\
(2) Témoignage intéressant de la transformation que la Révolution opère dès mail1ten¡mt dans le costume. Vous savons, par d'autres témoignages, qu'on renonce ft la poudre, ou tout au moins qu'on ne se sert plus que d'un léger a frimas On raconte que le comte de Lauraguais lie se montra plus autrement que vêtu de gros drap, chaussé comme 1111 paysan, et ne portant plus qu'une perruque défrisée. Les femmcs simplifient aussi leur toilette eues renoncent aux garniturcs, bouillons et falbalas. Voy. QUICHERAT, Ilisloir, xl~u pp. 610 et sqq. et Ar)' I~vw, Le costnanxe erc Paris, (s- d.), pp. zig et sqq.
(3) I·)n français dans le texte.
(4) La misère avait été très grande à Paris pendant l'année 1789. Aussi duton accroître comprirent des ateliers de charité..En octobre, les ateliers de !1ontmartre comprirent 32 000 ouvriers puis, en octobre, on en institua de nouveaux, qui, au :¡er eu occupaient près de 5 000. En janvier 179°, la misère s'acerut encore à Paris, par suite du manque de travail, sans compter que la suppression des moulins à bras de l');cole illilitaire mit encore sur le pavé l 800 ouvriers il fallut admettre dans les ateliers de: charité q. 000 nouveaux ouvriers. On s'explique alors l'agitation qui règne à Paris, sans recourir à l'hypothèse de complots a aristocratiques Voy. ].-B.-Edme PLAISANT, des atuliers cde chxcyité, I789-I790, publié par Alex. Tuetey, et Alex. TvETEy, Z.'o~M~:cf: j~ ~~t~ ~oh(~M.
fermement en sa faveur qu'on n'osera pas t'exécuter (i). Le matin, de bonne heure, les gardes ont été doublées, et huit mille cavaliers et fantassins patrouillent maintenant dans les rues. Tout le monde parle de complots en vue d'enlever le Roi, et l'on dit que ces mouvements populaires, ainsi que ceux de Versailles, ne sont pas ce qu'ils paraissent être, de pures émeutes, mais qu'ils ont lieu à l'instigation des aristocrates, et que, si on leur permettait de prendre des proportions capables d'embarrasser la milice parisienne, cela ne serait qu'une partie de la conspiration ourdie contre le nouveau gouvernement. Que l'on ait raison de se tenir sur ses gardes, cela ne fait pas de doute, car, bien qu'en fait il n'y ait pas de complots, il y a une si grande tentation pour en former et de si grandes probabilités que l'on en ourdisse que toute nonchalance les ferait naître~ J'ai rencontré le lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie, qui vient de ses quartiers, et qui assure que, dans son régiment, tous, officiers et soldats, sont maintenant tout dévoués au Roi, qu'ils marcheraient s'il le leur demandait et qu'ils exécuteraient tous les ordres qu'il leur donnerait, à condition qu'ils ne fussent pas contraires à leurs anciens sentiments ils n'auraient pas été enclins à une si grande obéissance, avant que le Roi n'ait été amené à Paris d'après des conversations que le colonel a eues avec des officiers d'autres régiments, il pense que c'est le même esprit qui envahit toutel'armée (2). Y a-t-il eu de sérieux projets de contre-révolution ou visant à enlever où Il s'agit du complot de plan d'Évasion fut Cour songeait à fuir à 2~ déoù covrmandait Bouillé un plan d'évasion fut préparé. Il échoua le zq décembre, on arrêta le marquis de Favras, ancien capitaine des gardes suisses de Monsieur. ravr~ s'était adressé à un banquier, Cliome7, qui lui avait donné des sommes considérables. On trouva sur lui une lettre de Monsieur et la procédure montra qu'on avait voulu assassiner Bailly, I,a Fayette et Necker. Monsieur, conseillé par Mirabeau, alla se disculper à l'Hôtel de Ville. Quant à Favras, il sera exécuté le rg février r79o· Besenval, qui avait comnandé~ de Paris, au 14 juillet, fut acquitté. Sur la conspiration l~avras, voy. E. DAUDET, dans le Correspondant du 10 janvier 1910 S. RATE~IC, Thomas de Mahy, manquis de Favras, tend seine Gemahlin, Vienne, 1881. (2) L'assertion de ce colonel est contredite par tous les faits qui se passeront au cours des années 1790 et 1791. I<cs officiers sont de plus eu plus gagnés à la cause de la réaction, mais on ne peut en dire autant, ni des sousofficiers, ni des soldats, qui se trouvent souvent en butte A. vexations de leurs supérieurs; ceus-ci émigreront pour la plupart. Voy. A. MnTazE2, La Victoire en 1'An 11, Paris, rgr6 (notamment pp. 38 et sqq.).
le Roi ? Leur exécution a-t-elle été prévenue on le sera-t-elle à l'avenir ? Sur ces questions, la postérité sera bien mieux renseignée que notre époque ne peut l'être. Certainement, les regards de tous les souverains, ainsi que de la grande noblesse d'Europe, sont fixés sur la Révolution française ils considèrent avec étonnement, et même avec terreur, une situation, qui pourra, dans la suite, être la leur propre, et ils doivent attendre avec anxiété les tentatives qui seront faites pour miner un exemple, qui ne manquera pas d'être imité, quand viendra le moment favorable. Dîné au Palais-Royal, avec une société choisie ils doivent être ardents pour la politique, puisqu'ils sont Français. On discuta cette question les complots et conspirations, dont on parle tant à présent, sont-ils réels ? Ou bien ont-ils été inventés par les meneurs de la Révolution, pour maintenir le moral de la milice afin de les rendre capables d'assurer au nouveau gouvernement une base indestructible ?
t4 janvier. Complots Complots! La dernière nuit, le marquis de La Fayette fit arrêter, aux Champs-Elysées, deux cents personnes sur les mille cent, qui s'y étaient réunies. Elles avaient de la poudre et des balles, mais pas de mousquets. Qui étaientelles ? Et qu'étaient-elles ? Telle est la question, mais il n'est pas aisé d'y répondre. A en croire certains dires, des &Mga~.s (i), qui se sont réunis à Paris dans de mauvais desseins des gens de Versailles, déclare-t-on ailleurs des Allemands, dit-on encore mais tous vous donnent à entendre que c'est l'appendice du complot tramé pour une contre-révolution. Les bruits sont si variés et contradictoires qu'on ne peut avoir confiance en eux et qu'on ne peut ajouter foi au dixième de ce que l'on affirme. Une chose singulière, et fort commentée, c'est que La Fayette ne se fierait pas à son armée permanente, comme on l'appelle, c'est-à-dire aux huit mille hommes, touchant une solde régulière, et dont les gardes françaises forment une portion considérable, et que, pour cette expédition, il n'a eu (l) En français dans le teste.
recours qu'a la garde bourgeoise (i), ce qui a flatté cette dernière et mécontenté l'armée permanente. Le moment semble gros d'événements il y a une anxiété, une attente, une incertitude, visibles dans les regards de tous ceux que l'on rencontre les personnes les mieux informées, et qui sont les moins susceptibles d'être égarées par les bruits populaires, ne sont pas peu alarmées par la crainte de quelque tentative inconnue, qui pourrait être faite pour venir au secours du Roi et pour renverser l'Assemblée Nationale. Bien des gens sont d'avis qu'il ne serait pas difficile d'enlever le Roi, la Reine et le Dauphin, sans danger pour eux, tentative pour laquelle les Tuileries sont particulièrement bien situées, pourvu qu'un corps de troupes, de force suffisante, soit prêt à les recevoir. En ce cas, ce serait la guerre civile, qui, peut-être, aboutirait au despotisme, quel que fût le parti qui obtiendrait la victoire; par conséquent, une tentative ou un projet de cette sorte ne peut être conçu par un cœur vraiment patriote. Si j'ai l'occasion de passer, à Paris, beaucoup de mon temps en bonne compagnie, c'est aussi pour moi une peine, assez notable, de consulter les livres, manuscrits et publications, que je ne puis voir en Angleterre j'y consacre bien des heures et je prends sur mes nuits pour en faire des extraits. Je me suis procuré aussi des documents officiels, dont la copie demande du temps. Celui qui désire donner une description d'un royaume comme la France, doit être infatigable dans la recherche des matériaux car, les eût-il réunis avec tout le soin possible, quand il en vient à procéder froidement à leur examen et à leur mise en oeuvre, il trouve que beaucoup des documents qu'il a eus entre les mains sont de peu d'importance, et qu'un plus grand nombre encore, peut-être, est d'une inutilité absolue. < janvier. Au Palais-Royal, pour voir les peintures du duc d'Orléans, ce qu'une ou deux fois auparavant j'avais essayé de faire, mais en vain. La collection est connue pour être très riche en tableaux des maîtres hollandais et flamands (r) $n frauçais dans le texte.
quelques-uns ont ce fini, ce soin exquis avec lequel l'école a noté tout le détail des expressions. Mais c'est un genre peu intéressant, quand on a sous la main les œuvres des grands artistes italiens (l) la collection de ceux-ci est l'une des premières du monde. Raphaël, Hannibal Carrache, Le Titien, le Dominiquin, le Cortège, et Paul Véronèse. Le plus beau tableau de la collection et l'un des plus beaux qui soient jamais sortis d'un chevalet, c'est < Les trois Maries et le Christ mort », d'H. Carrache la puissance de l'expression ne peut être poussée plus loin. Il y a le « Saint-Jean )), de Raphaël, réplique de ceux qui se trouvent à Florence et à Bologne, et une inimitable Vierge à l'enfant», du même maitre. Une « Vénus au bain et une « Madeleine du Titien, Lucrèce )), par André del Sarto, <; Léda de Paul Véronèse, et aussi du Tintoret, « Mars et Vénus x, et plusieurs autres toiles, de Paul Véronèse. « Une femme nue)), par Bonieu (2), peintre français, encore vivant, oeuvre agréable. De belles peintures de Poussin et de Le Sueur. Il n'est personne qui ne soit déçu par les appartements jen'ai pas vu une belle chambre, et le tout est indigne du rang et de l'immense fortune du propriétaire, qui est le particulier le plus riche de l'ISurope.– Dîné chez le duc de Liancourt parmi les convives, se trouvaient M. de Bougainville, le célèbre navigateur, qui a fait le tour du monde, aussi agréable que plein de jugement le comte de Castellane et le comte de Montmorency, deux jeunes législateurs, aussi enragés que s'ils s'appelaient Barnave ou Rabaud. D'après des allusions faites à la Constitution d'Angleterre, je constatai qu'ils en faisaient bon marché, en ce qui concerne la liberté politique. Les idées du moment relatives aux complots et aux conspirations furent discutées, mais presque tout le monde s'accordait à penser que, bien que la Constitution pût, par de tels moyens, être retardée, il était absolument impossible qu'on l'empêchât d'être établie. Le soir, j'ai été à ce qu'on appelle le Cirque (i) Sur l'admiration que professe ArtuurYoun~ pour l'école italienne classique, voy. aussi son Voyage fK Italie.
(z) Peut-étres'a~t-il,commeleconjecture3lissl~fASWeLL(o~.cit.,p.39r)> du peintre français Jean-Jacques de Boissieu (i736-z8ro).
national, un bâtiment situé dans le jardin ou la cour du PalaisRoyal, la folie la plus bizarre et la plus coûteuse que l'on puisse imaginer (l) c'est une grande salle de bal, enfoncée de la moitié de sa hauteur dans le sol, et, comme cette particularité n'était pas encore suffisante pour la rendre assez humide, on a planté un jardin sur le toit et on a fait couler une rivière tout autour, ce qui, avec l'addition de jets d'eau, en fait sans aucun doute un délicieux endroit pour un divertissement d'hiver. La dépense que l'on a faite pour ce bâtiment, vrai colifichet, imaginé, je suppose, par des amis du duc d'Orléans et exécuté à ses frais, aurait suffi pour établir une ferme anglaise modèle, avec tous ses bâtiments, cheptel, instruments agricoles et moissons, sur une échelle qui aurait fait honneur au premier souverain de l'Europe, car on aurait pu convertir en jardin 5 ooo arpents de désert. A envisager le résultat du but que l'OM a poursuivi, en investissant un tel capital, je ne connais pas d'épithète qui puisse égaler ses mérites. On a voulu faire, à la fois, une salle de concert et de bal, un café, une salle de billard, avec des boutiques, etc., on a projeté quelque chose de semblable aux divertissements de notre Panthéon (2). II y avait du chant et de la musique jusqu'à la nuit, mais, la salle étant presque vide, c'était, dans l'ensemble, également froid et sombre.
16 janvier. Ia crainte des complots et des conspirations en est venue à un tel degré qu'elle alarme grandement les meneurs de la Révolution. I~e mécontentement que provoquent chaque jour davantage leurs délibérations provient de la situation faite au Roi, plus que de toute autre chose. Après les scènes qui se sont passées, ils ne peuvent se risquer à le mettre en liberté, avant que la Constitution soit terminée, et (l) I~e Cirque National fut aménagé en l~S/. Cf. KARAMZINE, o~. c~ pp. x55-r56 (! Le Cirque, construction étonnante, unique dans son genre. Figurez-vous un long parallélogramme qui occupe le mi1it:u du jardin orné de colonncs ioniques et de verdure, dans lequel apparaissent des reprnductiens en niarbre blanc des grands musées de France. Du dehors, cela ne vous paraît être qu'une tonnelle assez basse avec des portiques vous entrez et vous voyez en bas, sous vos pieds, de magnifiques salles, des galeries, un manêg, c
(2) Théâtre et promenade publique datant de 1772 et situés dans Oxford Road.
ils redoutent, en même temps, le revirement qui se produit en sa faveur dans l'esprit du peuple. Pour parer à ce dilemne, on a formé le projet de persuader Sa Majesté de se rendre incontinent à l'Assemblée Nationale et de prononcer un discours, dans lequel elle se déclarerait parfaitement satisfaite de leurs procédés et se considérerait comme étant à la tête de la Révolution, en des termes assez nets pour réduire à néant toute idée qu'elle puisse être en état d'emprisonnement ou de contrainte. C'est à présent le projet favori la seule difficulté sera de persuader au Roi de prendre une mesure qui, sans doute, lui enlèvera tous les avantages que pourrait produire en sa faveur le sentiment général des provinces car, après une mesure de cette sorte, il sera en droit de s'attendre à ce que ses amis secondent les vues du parti démocratique, puisqu'ils n'auront plus l'espoir qu'aucun autre principe puisse être efficace. On estime probable que ce projet aboutira (r) s'il en est ainsi, ce serait le meilleur moyen d'apaiser leurs craintes des conspirations. J'ai été chez les libraires, un catalogue en main, pour me procurer les publications, que, malheureusement pour ma bourse, je crois nécessaire d'avoir sur diverses questions qui concernent la situation actuelle de la France. Ces publications sont maintenant si nombreuses, spécialement sur les questions de commerce, de colonies, d'impôts, de déficit, etc., pour ne pas parler de ce qui concerne la révolution elle-même, qu'il faut plusieurs heures par jour pour diminuer le nombre de celles qu'il me faut acheter, afin de les lire, la plume à la main (2). I,a collection que le duc de Liancourt a réunie depuis le véritable début de la Révolution, je veux dire l'Assemblée des Notables, est prodigieuse et a coûté plusieurs centaines de louis d'or. Elle est extraordinairement complète et aura à l'avenir la plus grande valeur pour qui la consultera sur une foule de questions intéressantes. (1) I,a démarche qu'on demandait au Roi fut faite par lui, le 4 février 1790, à la demande de I,a Fayette, qui rédigea son discours.
(2) Arthur Young semble avoir fait là un travail vraiment sérieux: il a utilisé ces données dans la seconde partie de son ouvrage, et notamment dans les pages intitulées De la révolution française. Voy. plus loin pp. 1029 et sqq.
17 janvier. Le plan que j'ai mentionné hier fut propose au Roi, mais c'est en vain qu'on l'a pressé de l'accepter. Sa Majesté a reçu la proposition de telle sorte qu'il reste peu d'espoir que le projet soit exécuté mais le marquis de La Fayette tient si ardemment à sa réalisation qu'il ne sera pas abandonné; on le proposera de nouveau, à un moment favprable. Les royalistes qui connaissent ce plan (car il n'est pas public) sont ravis de son échec. Le refus du Roi est attribué à la Reine. Une autre circonstance qui donne, à présent, de grandes inquiétudes aux meueurs dela Révolution, ce sont les nouvelles que, de toutes les parties du royaume, l'on reçoit journellement sur la détresse, et même la profonde misère des ouvriers de manufactures, des artisans, des marins misère qui devient de plus en plus sérieuse et rend l'idée d'une tentative pour ruiner la révolution extrêmement alarmante et dangereuse. Ia seule branche économique qui reste encore florissante, c'est le commerce avec les colonies sucrières, et le projet d'émancipation des nègres, ou tout au moins celui d'abolir la traite, qui a été emprunté à l'Angleterre, a provoqué la plus vive agitation à Nantes, au Havre, à Marseille, à Bordeaux et dans les autres villes qui ne jouent dans ce commerce qu'un rôle secondaire. le comte de Mirabeau dit publiquement qu'il est sûr d'obtenir un vote qui mettra fin à l'esclavage des noirs c'est maintenant le grand sujet de conversation, surtout parmi les meneurs, qui disent que, puisque la Révolution aété fondée sur la philosophie et soutenue par la métaphysique, un pareil projet ne peut être que naturel. Mais, évidemment, le commerce repose sur la pratique, plutôt que sur la théorie, et les planteurs et marchands, qui viennent à Paris pour s'opposer à ce projet, sont mieux préparés à montrer l'importance de leur commerce qu'à raisonner, en philosophes, sur les vices de l'esclavage (r). Beaucoup de publications ont paru sur ce sujet et quelques-unes méritent de retenir l'attention. (i) C'est la question, qui, à ce moment, préoccupe le plus le monde des affaires, surtout dans les villes maritimes. la Société des Noirs, qui réclamait l'émancipation des noirs et l'abolition de la traite négrière, était née avant la Révolution. I,a question s'est posée fortement, en janvier r?9O. C'est précisément le 21 janvier 1790 qu'une Adresse de la Société des Noirs fut envoyée à
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18 janvier. Au dîner du duc de Liancourt, aujourd'hui, rencontré le marquis de Casatix, l'auteur du Mécanisme des Sociétés (i) malgré la chaleur et même la flamme de son argumentation, la vivacité de style et de composition, qui rendent ses ouvrages remarquables, il est parfaitement doux et calme dans la conversation, avec peu de cette effervescence que l'on compterait trouver en lui, à en juger par ses livres. Il y a eu une curieuse assertion faite, à table, aujourd'hui, par le comte de Marguerite, devant environ trente députés parlant de la décision qui a été prise sur les affaires de Toulon, il a dit que des députés ont ouvertement soutenu qu'un plus grand nombre d'insiArre étions est nécessaire. Je regardai tout autour de la table; m'attendant à une réponse décisive qui serait donnée à cette assertion, et je fus étonné de constater qu'on ne répondit pas un mot. M. Volney, le voyageur (2), après une l'Assemblée; elle invoquait surtout des questions de principe (Arck. Pari., t. XI, pp. 273 et sqq.). D'autre part, les négociants s'étaient beaucoup remués les « députes extraordinaires du commerce » avaient pour principale mission de s'opposer à l'abolition de la trnite ». Voy. Ph. Batirry, Le Havre; et la navigation aux Antilles [Mé7noires d de Julien Haydn, 5e série) J. LiiTACONNOUS, Les députés extraordinaires du commerce {Annales révolu.iionnaïres, 1911). Il est très vrai que le mouvement contre la traite prit naissance en Angleterre. J/agitation, dont le meneur le plus énergique fut Wilberforce, était devenu.' très forte en 1788 Fitt et Fox étaient tous deux favorables à l'abolition de la traite, ce dernier, à l'abolition totale. Voy. Ct.arkson, Historp of the risc, pvugeess and accomplishment of the Abolition of the African Slave Tsade, I/mdoti, 1836; Klingiîiîrg, The Anti-Slavery Movementin England, lyOiidou, 11)26.
(i) Casaux (Charles, marquis de}, membre de la Société Royale de I^ondres, propriétaire y l'île de Grenade (Antilles), devint sujet de l'Angleterre, lorsque la France dut céder cette île (1763). Il séjourna à Paris de 1788 à 1792 et était un familier des I,a Rochefoucauld. Apres le 10 août 17c) il se réfugia en Angleterre, où il mourut, en T70G. Un i7^t, il publia \m Essai sur fart de cultiver la canne et d'en extraire le sucre, Paris, 17S3 (à la. Grenade, il s'était beaucoup occupé de la culture de la canne à sucre). Son ouvrage le plus connu est Considêyaiions sur quelques parties du mfchanisvic des société. I,ondres, 1785-178^, en parties, qui parut aussi eu anglais. Pour la des Voyages en France, d'Arthur Young, qui parut en 1793, en 3 vol. in-8°, il devait donner des >̃ notes ci obscrvsitian* s, que les événements l'empêchèrent tl'cerirc. {2) Volney (Constantin -François Chassebœuf, comte de), né à Craon (Anjou) en 1757, mort Paris en 1820. Il se livra d'abord à des études désintéressées, voyagea, eu Syrie et en Egypte et publia une relation de ce voyage, qui eut un très grand succès. En ijtiS, il fit paraître ses Considérations sur la guerre des Turcs avec les Russes. Il joua un rôle très actif, au moment de la convocation des États généraux, et publia à Rennes sa fameuse Sentinelle du Peuple. Député de la sénéchaussée d'Angers, il fut u;i personnage en vue à l'Assemblée Constituante. En 1792, il fut chargé d'une mission en Corse emprisonné sous la Terreur, il fut sauvé grâce à la révolution de De 1795 à 1798, il -,i,la a.. États-U.i' d'où il ~.pp.~t~ son Tb~e de s~i t 1,~ à,, résida aux États-Unis, d'où il rapporta son Tableau du. sol el du, climat des États-Unis (1803). Il approuva le 18 Brumaire et devint sénateur, mais il fut de ces idéologues qui ne cessèrent de faire opposition au régime napoléonien.
pause de quelques moments, déclara qu'à son avis, le peuple de Toulon avait eu raison et que toute sa conduite était justifiée. I/histoire de cette affaire de Toulon est connue de tout le monde (i). Le comte de Marguerite a la tête dure, une conduite ferme,- et l'on peut penser qu'il n'est pas un enragé. A dîner, M. Blin, député de Nantes (2), mentionnant l'attitude du Club de la Révolution, siégeant aux Jacobins, dit « Nous vous avons donné un bon président » (3) puis;eil demanda au comte pourquoi il n'était pas venu parmi eux. Le comte répondit « Je me trouve heureux, en vérité, de n'avoir jamais été d'aucune société politique -particulière je pense que mes fonctions sont publiques, et qu'elles peuvent aisément se remplir sans associations particulières» (4). M. Blin ne répliqua rien. Le soir, M. Decrétot et M. Blin me menèrent au Club de la Révolution, aux Jacobins la salle où ils se réunissent est Membre de l'Institut, dès sa fondation, orientaliste et linguiste, il jouit d'une grande réputation de savant et de littérateur. Son ouvrage le plus célèbre, peut-être, ce sont ses Ruines ou Méditations sur les empires (i7yi). Sur le rôle de Volney en 1788-1789, voy. B. Pocquex, Les origines de la Révolution en B"t-g- -885 A. 1,F, 1%,ro~, de d~lé" de 1,, Bretagne, Paris, 1885 A, I,E Moy, Cahiers de doléances de la sénéchaussée d'Angers en 178g, t. I. Introduction (Coll. des Documents économiques de la Révolution).
(r) T,' amiral qui commandait à Toulon empêchait les travailleurs du port de s'enrôler dans la garde nationale et de porter la cocarde dans l'arsenal délit pour lequel, le 30 novembre 1789,1! il renvoya deux maîtres de manœuvre. I,e ier décembre, éclata une émeute d'ouvriers et de matelots, qui assiégèrent l'hôtel de l'amiral la garde nationale les appuya et les officiers municipaux l'emprisonnèrent, parce qu'il aurait ordonné aux troupes de faire feu. Des mutineries analogues n'étaient pas rares à cette époque. Voy. A. Mathiez, La Révolution, coll. A. Colin, t. I, 1922, pp. 97 et sqq. On trouvera un récit très précis des événements de Toulon dans Dom Lect.ercq, op. cil., pp. 533 et sqq. Après de longues discussions, l'Assemblée Nationale renvoya dos à dos l'amiral et la municipalité de Toulon, par son décret du 16 janvier 1790 «1/ Assemblée Nationale, présumant favorablement des motifs qui ont animé M. d'Albert, les autres officiers de marine impliqués dans cette affaire, la garde nationale et les officiers municipaux de la ville de Toulon, déclare qu'il n'y a lieu à aucune inculpation. »
(2) HerroFrançois Blin {1756-1834), né à Rennes, docteur en médecine, établi à Nantes, en 1733 député en Cour, ennovembre 1788, pourdemander la double représentation du Tiers député de la sénéchaussée de Nantes aux États Généraux (il avait préparé d'une façon très active la campagne électorale et avait été un des rédacteurs des Charges d'un bon citoyen de campagne voy. H. Sée, et A. I,esort, op. Ht., t. 1, p. J^XXXI) l'un des fondateurs du Club breton, très actif au Club des Jacobins. En 1794, il revint exercer la médecine à Nantes professeur à l'école de médecine de cette ville, il se rallia au gouvernement de la Restauration, en 1815. Voy. Kerviler, Bio- Bibliographie bretonne, t. IV, pp. 2-3.
(3) Target venait justement d'être élu président, en remplacement de l'abbé de Montesquieu il préside l'Assemblée du 18 janvier 1790. (4) En français dans le texte.
celle dans laquelle la fameuse Ligue fut signée, comme je l'ai noté plus haut. Il y a environ cent députés présents, avec un président au fauteuil. On me présenta à lui, comme l'auteur de l'Arithmétique politique le président, se levant, répéta mon nom à l'Assemblée et demanda s'il n'y avait pas d'objections. «Aucune». Et c'est toute la cérémonie, non seulement pour une présentation, mais pour une élection, car l'on me dit que j'étais libre d'assister aux séances, quand cela me plairait, bien qu'étranger. Dix ou douze autres élections furent faites. Dans ce club, les affaires qui doivent être portées devant l'Assemblée Nationale sont discutées régulièrement on lit les motions que l'on se propose d'y faire, et elles sont rejetées ou corrigées et approuvées. Quand on s'est mis pleinement d'accord sur elles, tous les membres sont tenus à les soutenir. C'est là que sont fixés les plans de conduite on y élit nommément les personnes qui doivent faire partie des comités on y nomme aussi les présidents de l'Assemblée Nationale. Et je puis ajouter que les membres du club ont à l'Assemblée une telle majorité que quiconque est élu par lui est presque sûr de passer à l'Assemblée (i). Le soir, chez la duchesse d'Eîn ville, dans la maison de qui je n'ai jamais manqué de passer agréablement mon temps.
Dans un voyage à l'étranger, l'une des choses les plus amusantes, c'est l'occasion que l'on a d'observer la différence des usages dans les différentes nations, en ce qui concerne la vie de tous les jours. Dans l'art de vivre, le reste de l'Europe a en général considéré les Français comme ayant fait les plus grands progrès aussi leurs mœurs ont-elles été plus imitées et leurs usages plus adoptés que ceux d'aucune autre nation. Sur leur cuisine, l'opinion est unanime quiconque en Europe veut avoir une bonne table se fait servir par un cuisinier français ou par quelqu'un d'expert en cuisine française. Celle-ci est de beaucoup supérieure à la nôtre, (i) Sur le Club des Jacobins, voy. ci-dcssus, p. 465. L'assertion d'Arthur Young parait nu peu exagérée le Club pouvait avoir une grande influence sur l'Assemblée, mais il est peu probable que la majorité des députés en ait fait partie.
je l'affirme en toute assurance. Nous avons bien une demidouzaine de plats anglais, qui, à mon avis, dépassent tout ce qu'on peut trouver en France le turbot à la sauce de homard, – le poulet au jambon, la tortue, un quartier de venaison, de la dinde aux huîtres, voilà le nec plus ultra d'une table anglaise. C'est un pur préjugé de classer le roastbeff parmi ces plats, car il n'y en a pas de meilleur au monde que celui de Paris. De grands morceaux excellents s'en trouvaient presque constamment sur les tables des bonnes maisons où j'ai dîné. I,a variété des accommodements donnée par leurs cuisiniers à la même denrée est étonnante il y a là une centaine de plats apprêtés de cent façons différentes, et la plupart d'entre eux sont excellents grâce aux sauces exquises, toutes sortes de légumes ont une saveur et un fumet, qui manquent absolument à nos légumes cuits à l'eau. Cette différence n'est pas frappante si l'on compare les grandes tables de France et d'Angleterre, mais elle se manifeste à l'instant, quand on le fait pour les tables de familles n'ayant qu'une fortune médiocre. le dîner anglais, que l'on offre à un voisin, à la fortune du pot, comme l'on dit, et qui se compose d'un plat de viande et d'un pudding, est une mauvaise fortune la même fortune du pot en France, rien que par l'art de la cuisine, donne au moins quatre plats pour un de chez nous, et couvre une petite table incomparablement mieux. Chez nous, il n'y a régulièrement de dessert qu'à nue grande table, et on n'en sert à une tabie modeste que quand il y a un dîner de gala en France, le dessert est aussi essentiel pour la plus petite table que pour la plus considérable ne consiste-t-il qu'en une grappe de raisin ou une pomme, il sera aussi régulièrement servi que la soupe. Bn Angleterre, je me suis trouvé avec des personnes qui s'imaginent que la sobriété d'une table française est si grande qu'un ou deux verres sont tout ce qu'on peut avoir à dîner; c'est une erreur le domestique qui vous sert mêle le vin et l'eau dans la proportion qui vous plaît, et de grandes coupes de verre sont placées devant le maître de la maison et des amis de la famille, dans différentes parties de la table en ces coupes,
on sert les vins plus riches et plus généreux, et on les boit de la sorte assez librement. Il n'est personne qui ne se refuse nettement à boire dans des verres qui servent à d'autres personnes. Chez le charpentier, le forgeron, un gobelet est mis devant chaque couvert. Cela résulte du fait que la boisson ordinaire se compose de vin et d'eau mais, si à une grande table, comme en Angleterre, il y avait du porter, de la bière, du cidre et du poiré, il serait impossible que trois ou quatre gobelets se tinssent devant chaque assiette et il serait impossible aux serviteurs de les maintenir séparés et distincts. En ce qui concerne le linge de table, on est, je pense, plus propre et mieux entendu qu'en Angleterre peur qu'on puisse le changer à tout moment, il est partout grossier. L'idée de dîner sans une nappe semble ridicule à un Français, mais, en Angleterre, aux tables de gens de fortune modeste, nous dînons sans elle. Un compagnon charpentier, en France, a sa nappe aussi ordinairement que sa fourchette, et, à l'auberge, la fille en place toujours une propre à chaque couvert mis à la cuisine pour la dernière catégorie des voyageurs qui voyagent à pied (i). La dépense causée par le linge en Angleterre est énorme à cause de sa finesse sûrement, il serait plus rationnel d'en avoir de grossier, qu'on puisse changer souvent. Au point de vue de la propreté, je pense que le mérite des deux nations est partagé les Français sont plus propres sur leurs personnes, les Anglais, dans leurs maisons je parle de la masse du peuple et non des gens qui ont une fortune considérable. En France, dans chaque chambre, on trouve aussi universellement un bidet qu'un bassin pour se laver les mains, trait de propreté personnel, que je voudrais plus répandu en Angleterre d'autre part, leurs commodités sont des temples d'abomination et l'habitude de cracher dans les chambres, habitude qui est le fait des plus hautes classes comme des plus basses, est détesune Voy. Karamzine, op. cit., p. 70 « [Non loin de Mâcon], nous surprimes une famille pendant son dîner sur une grande table, couverte d'une nappe assez propre, étaient une grande soupière, un plat d'épinards et une cruche de lait». t.
table j'ai vu un gentilhomme cracher si près des jupes d'une duchesse que je fus ébahi de son insouciance (I). En tout ce qui concerne les écuries, les Anglais sont de beaucoup supérieurs aux français, qu'il s'agisse de chevaux, de grooms, de harnais ou d'équipage de rechange en province, vous voyez des cabriolets qui, sans aucun doute, datent du siècle dernier un Anglais, même de peu de fortune, ne peut pas être vu dans une voiture dont la mode remonte à plus de quarante ans s'il ne peut en avoir d'autre, il préférera aller à pied. Ce n'est pas qu'il n'y ait des équipages complets à Paris j'en ai vu beaucoup, avec la voiture, les chevaux, les harnais et le personnel, le tout sans défaut et sans tache mais le nombre en est certainement très inférieur à celui de X,ondres. Des chevaux, des grooms et des voitures ont été, ces annéesci, importés en grande quantité. Pour tout ce qui regarde l'aménagement et l'ameublement des maisons, y compris celles des rangs les plus élevés de la société, les Anglais devancent de beaucoup leurs voisins. I,'acajou est rare en France on en prodigue l'usage en Angleterre. Il est à Paris des hôtels qui ont des dimensions immenses cela tient à un fait qui me donnerait une bonne opinion des gens, à défaut de toute autre raison, je veux dire le grand mélange des familles. Quand le fils aîné se marie, il vient, avec sa femme, habiter dans la maison de son père, où il y a un appartement préparé pour lui et, si une fille n'épouse pas un fils aîné, son mari est reçu dans la famille de la même façon, ce qui fait à chaque table une belle quantité de convives. Cette habitude ne peut être attribuée à ( Sur r aménagement intérieur et le mobilier, cf. ce que dit Smollett (dtê par A. Babeatj, o/j. cit., pp. 221*222) « Chez les bourgeois de Boulogne, qui sont le mieux meubles, on voit des miroirs et des tables de marbre mais les sièges sont misérables, garnis eu paille ou de tapisseries, à l'ancienne mode, avec de grands dossiers incommodes et mal rembourrés. I,es tables en sapin sont carrées on les replie, on les met contre le mur, quand on ne s'en sert pas. I,e linge de table est en grande quantité. Chez le plus pauvre marchand, il y a une serviette pour chaque couvert. ». Il remarque qu'on se sert rarement de lits de plumes, souvent on a des paillasses pas de tapis, et les planchers sont très sales. les armoires et les commodes sont d'une fabrication très grossière. e Il n'y a pas une porte, une fenêtre qui ferment bien. Les gonds, les serrures et les loquets sont grossièrement faits et mal ajustés. &
des raisons d'économie (i), bien que celles-ci y contribuent dans beaucoup de cas, car elle existe dans des familles qui possèdent les plus grandes propriétés du royaume. Cela convient aux mœurs et habitudes des Français, mais, en Angleterre, l'échec serait également assuré, dans tous les rangs de la société (2) ne peut-on conjecturer, avec de grandes chances de ne pas se tromper, que la nation, dans laquelle une pareille coutume réussit, a un meilleur caractère ? Seule, la facilité d'humeur (good temper) peut rendre agréable, ou même tolérable, une pareille confusion de familles.
Pour l'habillement, les Français ont donné le ton à l'Europe pendant plus d'un siècle mais la toilette, si on fait exception de la classe la plus élevée, n'est pas un objet de dépense, comme en Angleterre, ou la masse de l'humanité (pour me servir de l'expression vulgaire) porte des choses bien meilleures qu'en France cela m'a frappé surtout pour les femmes, qui, en moyenne, dans toutes les classes, dépensent moitié moins que les Anglaises. L'inconstance et l'amour du changement sont considérés comme des traits qui caractérisent la nation; mais, en ce qui concerne l'habillement, c'est la plus grande exagération. les modes changent dix fois plus rapidement en Angleterre, pour tout ce qui concerne la forme, la couleur et l'assemblage les vicissitudes de chaque partie de l'habillement sont fantastiques chez nous je ne vois guère quelque chose de semblable en France, et, pour prendre un exemple, la mode des perruques d'hommes a varié cinq fois en Angleetrre, tandis qu'elle est restée immuable à Paris.
Rien ne contribue plus à faire des Français un peuple heureux que cette souplesse d'humeur enjouée et facile qui les fait s'adapter aux circonstances de la vie, car c'est là ce qui les caractérise beaucoup plus que cet esprit léger et inconstant (1) Mais peut-être à la difficulté de trouver deslogements dans une ville comme Paris, où, on le sait, la population s'est énormément accrue au ivxn6 siècle.
(2) On lit dans son Antobiograpky {an. 1J6J), p. 44 t Finding that a mixture of families was inconsistent with confortable living, I determined to quit Eradfieia. » "S, e mmjne o qui
qu'on leur a attribué (x). Une conséquence excellente, c'est qu'en France on est plus exempt qu'en Angleterre de cette prodigalité qui consiste à avoir un train de vie supérieur à ses ressources, Dans les rangs les plus élevés de la société, tous les pays présentent des exemples de cette extravagance, mais là, où, en France, un gentilhomme de province n'ayant qu'un mince revenu dissipe sa fortune, on en trouvera dix en Angleterre. Dans l'image que je m'étais faite, d'après mes lectures, du caractère français, j'ai été déçu en ce qui concerne trois traits, que je m'attendais à trouver prédominants. Un comparaison avec les Anglais, je leur attribuais un grand penchant à la causerie, un esprit léger, insouciant et une universelle politesse. Je pense, au contraire, qu'ils ne sont pas aussi causeurs que les Anglais, qu'ils n'ont pas une humeur aussi joyeuse (good spitits) et qu'ils ne sont pas d'un iota plus polis je ne parle pas de certaines classes de la société, mais de la masse du peuple (2). Je crois cependant qu'ils ont un caractère infiniment meilleur, plus égal et voici une question que je pose n'a-t-on pas plus de raison de s'attendre à trouver la facilité d'humeur (good temfter) sous un gouvernement arbitraire que sous un gouvernement libre ? (3)
19 janvier. Ma dernière journée à Paris, et que j'employais, en conséquence, à prendre congé de mes amis. Parmi eux, le duc de Liancourt tient la première place c'est aux bons offices de ce gentilhomme, à sa politesse et à son amabilité que je dois les heures agréables et heureuses que j'ai passées à Paris son amabilité ne se démentit pas jusqu'à la (1) C'est là un trait de caractère que signalent la plupart des voyageurs étrangers. Cf. par exemple le témoignage d'une Allemande, Mme I^aroche, (A. Baeeau, op. cit., pp. 270 et sqq.)
(2) D'après John Moore (Lettres d'un voyageur anglais, trad. fr., Genève, i?8i), l'insouciance et la politesse sont les traits caractéristiques du peuple français (voy. A. Babe.iu, op. cit., pp. 237-239) « L,a. politesse et l'honnêteté, dit-il, ont passé dans tous les rangs, et, quoiqu'elles ne soient pas exactement les mêmes, on les retrouve cependant chez le dernier ouvrier aussi bien que chez les grands. C'est un trait caractéristique de la nation française, beaucoup plus marqué que la frivolité, l1 êtourderie et l'inconstance dont on a taxé dans tous les temps les habitants de ce pays. k
(3Ï Rigby et Kaiamzino (op. cit.) sont tous deux frappes du caractère aimable et enjoué des Français. Cf. aussi Gœïee, Campagne de France.
fin, au point de me demander de lui promettre, si je revenais en France, de considérer sa résidence de Paris ou de la campagne comme ma propre demeure. Je ne dois pas omettre de noter que sa conduite, dans la Révolution, a été droite et courageuse, dès le début son rang, sa famille, sa fortune et sa situation à la Cour, tout concourait à faire de lui l'un des premiers sujets du royaume. lorsque les affaires publiques furent suffisamment embarrassées pour rendre nécessaires les assemblées de la noblesse, le parti qu'il prit de se rendre maître des grandes questions, qui étaient alors débattues, fut secondé par ce soin et cette application qui étaient nécessaires dans une période où, seuls, des hommes versés dans les affaires pouvaient jouer un rôle important dans l'État. Dès la réunion des États Généraux, il résolut de prendre le parti de la liberté, et, dès le début, il se serait joint au Tiers, si les instructions de ses mandants ne l'en avaient empêché cependant, il les pria soit de consentir à cette mesure, soit de faire choix d'un autre représentant, et, en même temps, dans un esprit aussi indépendant, il déclara que, si jamais ses devoirs envers son pays devenaient incompatibles avec sa charge à la Cour, il s'en démettrait acte, qui, non seulement n'était pas nécessaire, mais qui aurait été absurde, après que le Roi lui-même s'était prononcé pour la Révolution. En épousant la cause populaire, il agissait conformément aux principes de ses ancêtres, qui, dans les guerres civiles et les troubles des siècles précédents, s'étaient constamment opposés aux actes arbitraires de la Cour. I<es mesures décisives, que ce gentilhomme a prises à Versailles, en avertissant le Roi, etc., sont connues de tout le monde (i). On doit, sans aucun doute, le considérer comme l'un des hommes qui ont pris la principale part à la Révolution, mais il a été invariablement guidé par des motifs constitutionnels, car il est certain qu'il a été aussi hostile à la (i) On raconte que, dans la nuit du 14 au 15 juillet, Liancourt alla réveiller le Roi, qui lui demanda « C'est une émeute ? Non, Sire, c'est une Révolution. & Et il parvint à le persuader de retirer les troupes et de paraitre seul à l'Assemblée. Voy. Ferdinand-Dreyfus, La RochefoucauldLiancoart, pp. 82-83.
violence inutile et aux mesures sanguinaires que ceux qui étaient le plus attachés à l'ancien gouvernement (i). Avec mon • excellent ami I,azowski, j'ai passé ma dernière soirée il s'efforça de me persuader de venir résider sur une ferme en France, et moi je l'encourageai à quitter tout le bruit de la France pour la tranquillité de l'Angleterre.
20-25 janvier. Par la diligence, à Londres, où j'arrivai le 25 bien qu'assis de la façon la plus confortable, je soupirais après un cheval, qui nous fournit, après tout, le meilleur moyen de voyager. Passer de la plus haute société de Paris à la racaille, que l'on rencontre parfois en diligence, c'était là un fort contraste mais l'idée de retourner en Angleterre, auprès de ma famille et de mes amis, adoucissait pour moi toutes choses. 272 milles.
30 janvier. A Bradfield; et ici se terminent, jel'espère, mes voyages. Après avoir étudié l'agriculture et les ressources politiques de l'Angleterre et de l'Irlande, étudier celles de la France, c'était certainement un sujet de grand intérêt, et dont l'importance m'encourageait à le tenter. Mais, quel que fût mon espoir d'être capable de donner de l'agriculture de la France un exposé supérieur à ceux qui ont été publiés jusqu'ici, cependant, la plus grande satisfaction que j'éprouve à présent, c'est la perspective de demeurer à l'avenir sur une ferme, dans cette retraite calme et tranquille qui convient à ma fortune, et qui, j'en ai la confiance, plaira à mon humeur. 72 milles.
(1) Voy. FERDINAND-DREYFUS, op. cit., passim.
',TABL~ DES MATIÈRES
dü OME PREMIER
dú: OME PREMIER
Préface de M. Albert bIA2xx>~z
INTRODUCTION de M. Henri SAÉ l I. La vie d'Arthur Young l II. le caractère 5 III. Sentiment de l'art et de la nature (1 IV Idées politiques et sociales d'Arthur Young. S V. L'élaboration des Voyag~s e~a Fra~ece 10 VI. Publication de l'ouvrage. Composition et style iï VII. Arthur Young et la vie économique de la France 15 7 VIII. Arthur Young et le mouvement scieutifique à la veille de la Révolution 28 8 IX. Arthur Young. peintre des mœurs, des usages et des caractères 3~ Arthur Young, témoin et juge de la Révolution fraiçaise 4° XI. Traduction et annotation. 59 Note sur les traductions d'Arthur Youiig 6-: PREMIÈRE PARTIE
Préface d'Arthur YbuNC 65 JOURNAL DE VOYAGES
Année 1787. Abbeville. 77 Amiens 79
Calais 73 Chantilly So .°. Boulogne. 74 Paris (83 De Boulogne à Abbeville 75 Versailles. 86
De Paris à Orléans 88 Orléans 90 Sologne. 91 Berry. 92 La Marche 94 Limoges. 96 DeLimogesàBrive.. 99 Le Quercy. 101 Cahors 104 Montauban IOS Toulouse. 107 De Toulouse à Luchon 110 Les auberges françaises 112 Luchon et les Pyrénées 114 Le Roussillon xzz Route de Narbonne 125 Routede Béziers 126 Béziers 128 Montpellier. 131 Nimes 132 Pont-du-Gard. 134 Le Bas-Languedoc 137 3urepo"~ 139 Retour à Luchon 141 RoutedeLourdes. 144 PâuetleBéarn. 146 Bayonne et les Landes. 148 Auch et la route de Bor-
deaux x5x Bordeaux 1.54 Angoumois y~58 Poitou 161 Tours et la Touraine 163 Chanteloup 165 Blois 167 Chambord 168 Denainvilliers 170 Liancourt. 173 Ermenonvi\1e 179 Paris 183 Ecole Vétérinaire 194 Versailles. 198 Circulation à Paris 201 De Paris à Saint-Quentin 203 Canal de Picardie 204 Lille. 207 Dunkerque 2081
Année 1788.
De Calais à Amiens. 211 x Rouen 213 I,eHavre. 216~ Route de Caen 217 7 Foire de Guibray et Caen 221 x Cherbourg. 223 Cotentin. 227 Combourg 229 Rennes. 230 RoutedeGuingamp. 231 l Basse-Bretagne 233 Brest 235 Lorient 237 I,auvergnac. 239 N'antes. 242Anjou 2~7 Tlirbilly .«. 250 Normandie 257 Rouen. z58 Vers La Roche-Guyon 260 La Roche-Guyon 263 Rouen et retour en An-
gleterre. 265 Année 1789.
Vers Faris. 267 Les F,tats Généraux 270 Société d'Agriculture 277 Bibliothèque royale 280 Necker. 283 Séance du 15 juin 1789 286 Dugny 290 Mirabeau. 291 L'Assemblée Nationale. 293 Serment du Jeu de
Paume 295 Séance royale 298 Résistance du Tiers Etat 300 Conduite de Necker 30S Défaite de la Cour 308 Route de Nangis 314 Nangis. 315 Route de Meaux 321 x Château-Thierry 323 1 Epernay 325
Reims 326 Metz. 330 Nancy 334 LunévUle. 337 Saverne 340 Strasbourg 341 Schlestadt. 346 Belfort 348 Franche-Comte. 350 Besançon. 352 Dijon 358 Troubles agraires 362 GuytondBMorveau. 364 Beauïle.Montceîiis. 370 Autun 372 1tloulins et Bourbonnais 375 Clermont-Ferrand et Au-
vergne 382 Velay. 39' ThueytsetAubenas. 393 Villeneuve-de-Berget
Pradel 399 Montëlimaretl~ortol. 403 Orangeet Avignon. 407 1~'Islp-sur-SorgtieetVau-
cluse. 4m
Plan du Quartier Saint Hustache 491 Itinéraire d'Arthur Young à la fin du Volume
Provence. 412 La Tour d'Aigues 414 R4arseille 417 L'abbé Raynal 419 Toulon et Hyères 424 Route d'Antibes 428 Nice 435 Le Mont-Cenis. 443 Chambéry et les Char-
mettes. 447 Lyon.4~i RetouràParis. 456) Paris. Les Tuileries ¢99 Liancourt. 463 Conversations politiques 465 Débats de l'Assemblée
-Nationale. 469 Craintes de complots.. 473,) Le Palais-Royal 476,) Démarche auprès du Roi 478 L'affairedeToulon. 481 Le Club des Jacobins, 482 Mceurs, usages et carac-
tère des Français 483 Le duc de La Rochefou-
cauld-Liancourt 488
CARTE ET PI,AN HORS-TEXTE