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Title : La Révolution française : revue historique...

Author : Société de l'histoire de la Révolution française (Paris). Auteur du texte

Author : Centre d'études de la Révolution française (Paris). Auteur du texte

Author : Institut d'histoire de la Révolution française (Paris). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Rieder (Paris)

Publisher : Recueil Sirey (Paris)

Publication date : 1936

Contributor : Dide, Auguste (1839-1918). Directeur de publication

Contributor : Colfavru, Jean-Claude (1820-1891). Directeur de publication

Contributor : Charavay, Étienne (1848-1899). Directeur de publication

Contributor : Aulard, François-Alphonse (1849-1928). Directeur de publication

Contributor : Sagnac, Philippe (1868-1954). Directeur de publication

Contributor : Mirkine-Guetzévitch, Boris (1892-1955). Directeur de publication

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32856100s

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 49806

Description : 1936

Description : 1936 (NOUV SER,N5)- (NOUV SER,N8).

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k116260r

Source : Bibliothèque nationale de France, département Fonds du service reproduction, 8-Lc18-333

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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-r ̃* ̃% ̃,<̃/̃• > UNIVERSITÉ DE PARIS ̃ FACULTÉ DES LETTRES

CENTRE D'ÉTUDES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Nouvelle Série. 5 rjti- iet Trimestre 1936 VCyV^x *%i ̃̃•;

LA Révolution Française REVUE D'HISTOIRE CONTEMPORAINE TRIMESTRIELLE r DIRECTEURS'

Philippe SAGNAC B. MIRKINE-GUETZÉVITCH Professeur à la Sorbonne 'Directeur-Adjoint i.

Directeur du Centre d'Etudes du Centre d'Etudes Secrétaire de la Rédaction:

Ange BLONDEAU

Le Portrait pendant la Révolu- tion R. Schneider, Professeur à la. ̃ Sorboone, directeur derins-

tltut d'Art et d'Archéologie.

Les Massacres de Septembre. F. Braesch, Professeur à la

Faculté des Lettres del'Uni- •̃̃

versité de Nancy.

Le Saint-Siège et les Constitu-

tionnels, d'après un ouvrage

récent André Latrsille, Docteur es Lettres, Professeur agrégé

de l'Université.

La Famille Royale au Temple.. S. Posener.

Comptes rendus.

Nécrologie.

Notes et Nouvelles La note de la berline royale de Varennes

Rafaël Altamira par B. Miec, ̃ kine-Gdetzévitch, etc. .\> s'^v '̃'̃'̃̃' ̃ ̃ ̃ ̃̃' RECUEIL ilEEY PAB.LS 'É;

̃ '•'̃\>

r t.~l: t, 22, rue Soufflot, 22


COMITE DE DIRECTION

Marcellin PELLET, ministre plénipotentiaire Camille Blocr, ancien directeur du Musée de la Guerre, chargé de cours à la Sorbonne P. Cahon, conservateur aux Archives Nationales P. Mautouchet, docteur es lettres, ancien professeur de l'Université Jacques ANCEL, docteur es lettres, professeur à l'Institut des Hautes-Etudes internationales L. Benaerts, docteur ès lettres, inspecteur honoraire de l'Académie de Paris Raoul BONNET, publiciste G. BOURGIN, conservateur aux Archives Nationales Boutillieh DU RETAIL, bibliothécaire du Ministère du Commerce F. Braesch, professeur à la Faculté des Lettres de Nancy Léon CAHEN, docteur ès lettres, professeur de l'Université Ed. CHAPUISAT, ancien directeur du Journal de Genève Gaston MARTIN, docteur ès lettres, député Henri HAUSER, professeur à la Sorbonne H. LABROUE, docteur ès lettres E. LEBÈGUE, docteur ès lettres L. Lévt-Schneider, professeur à la Faculté des Lettres de Lyon A. MEYNIER, docteur ès lettres 1 Marcel Poète, ancien directeur de l'Institut d'histoire de la Ville de Paris P. Renouvin, professeur à la Sorbonne Jean Robiquet, ancien conservateur du Musée Carnavalet Ch. SEIGNOBOS, professeur honoraire à la Sorbonne Julien TIERSOT, bibliothécaire honoraire du Conservatoire de musique G. Caudrillieh, docteur ès lettres, inspecteur d'Académie F. EVRARD, secrétaire de l'Institut de Géographie, en Sorbonne Emile Gutmann Georges MARAis.

Centre d'Etudes de la Révolution française

COMITE DE DIRECTION

MM. CHARLÉTY, Recteur, Président du Conseil de l'Université de Paris, Membre de l'Institut DELACROIX, Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris F. BRUNOT, Doyen honoraire et professeur de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, Membre de l'Institut MM. HAUSER, MASSON, SAGNAC, SCHNEIDER, professeurs à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris Levy-Uixmann, Professeur à la Faculté de Droit de l'Université de Paris Caullery, Professeur à la Faculté des Sciences de l'Université de Paris, Membre de l'Institut Mirkine-Guetzévitch, Secrétaire Général de l'Institut International de Droit Publie.

Directeur M. PHILIPPE SAGNAC, Professeur à la Sorbonne.

Directeurs-Adjoints MM. H. HAUSEK, Paul-Marie MASSON, B. MIRKINE.GUETZI:VITCH.

Secrétaire Général M. André PIERRE, Agrégé de l'Université. Siège FACULTÉ DES LETTRES, en Sorbonne.

LISTE DES PUBLICATIONS DU CENTRE PREMIER CAHIER Les paysans de France pendant la Révolution. G. LEFEBVRE. Les Paysans.

Léon CAHEN. Le Pain à Paris.

G. BOURGIN Babeuf et le babouvisme.

Prix 12 francs.

DEUXIÈME CAHIER

Edouard CHAPUISAT. – L'influence de la Révolution française sur la Suisse. Le département du Léman.

Prix 10 ifrancs.

TROISIÈME CAHIER La Révolution et les colonies.

GASTONHMARTIN. La doctrine coloniale de la France en 1789. ROUSSIER. – Les Colonies pendant la Révolution.

GASTON-MARTIN. – Notes bibliographiques.

Prix 12 francs.

Quatrième CAHIER L'Italie et Napoléon.

P. SAGNAC. Préface.

Jacques GODECHOT. L'Armée d'Italie (1796-1799) et Bibliographie. Georges BOURGIN. – Napoléon !«• et l'Italie, et Bibliographie.


La Révolution française..1- 1

Le Portrait pendant la Révolution Il y <a un lieu commun qui court partout c'est que l'art est la fleur de la paix, de la paix intérieure et extérieure. C'est vrai mais c'est une vérité générale qui est sujette à bien des réserves.

La Révolution est une tempête qui n'a favorisé ni l'Architecture, ni la Sculpture (bien qu'elle ait créé quelques œuvres). Mais la soudaineté des événements, la vie intense, le drame presque quotidien, ont copieusement nourri la Gravure et le Portrait.

Le Portrait peint, dessiné, gravé, abonde. Il suffit de feuilleter les deux volumes de Jules Renouvier sur « l'Art pendant la Révolution », surtout l'album de Dayot, ipour constater le foisonnement de la figure humaine, protagonistes en vue ou grandes victimes. Mais que valent îles livres ou les reproductions à côté des originaux V Nous connaissons tous le musée Carnavalet, nous avons visité la merveilleuse Exposition de la Bibliothèque nationale en 1928, l'Exposition « Paris 'et la Révolution » à 'Carnavalet encore en 1931. Ce furent de véritables résurrections, très émouvantes.

Précisément, étant donné la multitude, je ne choisirai que quelques oeuvres parmi les plus significatives. Etant donné leur puissance d'émouvoir, je m'abstiendrai de tout récit dramatique, de toute anecdote. Cela appartient à l'Histoire pure c'est du reste d'un 'effet trop facile sur l'auditoire, bien que celui qui est devant moi contrôle sa sensibilité autant que sa pensée. Historien de l'art, c'est l'art lui-même qui m'intéresse et qui doit nous intéresser tous, car il a sa force propre de suggestion, ses moyens à lui de reproduire objectivement


la réalité vivante, ou de l'interpréter selon le tempérament personnel de l'artiste, ou de l'exalter jusqu'au lyrisme. Il n'est pas douteux que les événements tragiques, l'atmosphère nouvelle de passion, ont agi fortement sur l'âme des artistes et de leurs modèles, donc sur l'art si délicat, si sensible, qui représente la physionomie. La technique ne change guère. L'art du xvur siècle continue, dans le traitement de la forme, dans le maniement du pinceau. Mais l'aspect général, la présentation, l'expression, même les tonalités, changent.

D'abord, il n'y a plus de décor d'apparat, de fond somptueux, comme sous l'ancien Régime. Le portrait est le plus souvent sans fond, sans faste. Plus d'évocation de salon ou de palais plus de colonnes monumentale,s, d'où tombent, avec un rythme solennel, des tentures aux grands plis harmonieux. Le portrait devient simple et grave. C'est Je destin de l'individu qui désormais compte et il se lit sur sa figure. Simplification, concentration, sont en général la loi.

D'ailleurs la note Peuple se fait entendre. On l'entendait déjà dans l'art du bonhomme Siméon Chardin, chez Lepicié, Jeaurat, Fragonard. Mais la « Pourvoyeuse », la « Récureuse », le peuple de Paris, avait alors la « distinction » parisienne. Voici maintenant un type inédit la Maraîchère anonyme, du musée de Lyon (vers 1795). C'est le bas peuple, tout imprégné de l'odeur de la rue. Vulgarité, mais robustesse. Le réalisme intransigeant bouscule les plans dans un modelé énergique, avec une couleur fauve. Peut-être .même y a-t-il un peu d'ostentation plébéienne.

Aussi, les tonalités changent. La France révolutionnaire n'est plus guère habillée de zinzolin, des nuances pigeon, tabac, de ce mordoré, de ces linons transparents et fines dentelles qui plaisaient à l'aristocratie, à la bourgeoisie de l'ancien Régime, et qu'on peut toujours voir au Pavillon de Marsan et au musée Carnavalet. C'est le grave, le sombre, souvent le noir, qui parlent le plus ou bien des couleurs crues, le rouge et le bleu, couleurs de Paris, brusquement juxtaposées, parfois aigres et agressirves, par exemple dans l'uniforme du Conventionnel.


LA RÉVOLUTION FRANÇAISE _1-

La physionomie elle-même change, et c'est ici qu'est le cœur de notre analyse. Moins de fines nuances, de mouvances délicates, qu'au temps de la vie des salons. Ce sont désormais des « états d'âme » plus décidés. n n'y a plus d'expression « en allée », dans le vague de la mélancolie, comme beaucoup de figures « sentimentales » peintes par Mme Vigée Lebrun. Le sourire universel du xvin" siècle, fleur ode la vie sociable et mondaine, celui des nombreux modèles de La Tour, de Voltaire, crispé même chez son élève Ducreux, s'est évanoui. Il est paradoxal de voir au coin des lèvres, chez un dur terroriste fervent de la « vertu », chez Saint-Just, ce gracieux mouvement de lumière (anonyme, collect. A. Duruy). Désormais, c'est du sérieux, de la gravité (encore), la tension des traits, parfois la souffrance, jusqu'ici inédite.

Autre caractère encore, plus dramatique. Dans la facture, se lit la rapidité -du Destin. Ce sont des portraits souvent exécutés la hâte, inachevés, des ébauches. L'événement brusque a intercepté le travail David peint en 1793 Mme Cbalgrin, fille de son ami Joseph Vernet et sœur de Carle Vernet. Elle est au Louvre. C'est un chef-d'œuvre de déficient. Extrême réticence des tons du costume, qui sont la négation de l'éclat. Nature grêle, que minait sans doute la phtisie. Mais surtout le tableau est à peine touché on voit partout la toile, très légèrement couverte d'un frottis sur le fond d'un piqueté à la pointe du pinceau. Simple ébauche. C'est que Thermidor est venu Le portrait n'a pas été exécuté c'est elle qui l'a été. D'autres exemples sont là. Ce n'est pas le pinceau, c'est la guillotine qui « achève ». Mais ne dramatisons pas. D'autres portraits sont des techniques hâtiives dessin au crayon, à la plume, ce qu'on appelle des croquis. Ils abondent. Ils abondaient déjà au xvm0 siècle, pour saisir l'instant, mais dans la vie courante. Cette fois, c'est pour la dernière minute. N'exagérons pas ce cas est exceptionnel, car l'art révolutionnaire est, comme celui du xvin" siècle, classique par le sens de la continuité. Mais ces exceptions sont de nerveuses syncopes.

Souvent le portrait est en action. Le modèle ne pose presque pas. L'attitude assise est rare. Il donne l'impression d'être


debout, il est tendu, il agit souvent parfois même il est mort, assassiné.

Enfin, qu'on ne croie pas que le portrait soit furieusement secoué par le drame. La tradition du xvme siècle est toujours là 'pour atténuer le « réalisme ». De la déformation comme chez Groimaire, chez Rouault sur qui pèse le supplice du Christ et le « Miserere » du, peuple ? Non l'art de la Révolution est presque toujours un art de tenue.

II

Examinons tes grands acteurs qui ont conduit ou cru conduire les événements. Parmi les hommes politiques, l'art vise l'orateur, à la tribune ou dans la salle. Dans la sculpture, il a donné naissance à des chefs-d'œuvre de mouvement et d'expression geste oratoire, figure tendue fvers le public. Sculpter la parole, l'éloquence, c'est un problème pour la plastique. Le Mirabeau du sculpteur Suzanne est une statuette de terre cuite au musée Jacquemart-André il marche, il tend son geste vers J'auditoire. C'est un dynamisme. Reconnaissons qu'il est un peu « oratoire », tout comme le Vergniaud de Cartellier et le Barnave de Iloudon. – Chose curieuse, en peinture, l'orateur n'apparaît guère à la tribune il n'a que sa figure ou son buste, sauf le .Rarrère, de Jean-Louis Laneuville, prononçant son discours contre le citoyen Capet le 4 janvier 1793. Mais un des plus curieux est le Mirabeau de Boze, qui ©st au musée Carnavalet (signé et daté 1789). C'est un pastel rapide, large de facture, dissymétrique, haché de taches d'un blanc grisâtre pour figurer les trous de la petite vérole. Par sa bousculade, il se rapproche de notre goût d'aujourd'hui. Parmi les grands chefs des Assemblées, Robespierre s'impose. Evitons son iconographie puisque nous ne disposons que d'une heure. Mais deux de ses portraits, à Paris, forment un contraste significatif. En 1786, avant la Révolution, le Maximilien de Robespierre de la collection MarcilteChevrier, à 28 ans, posait devant une artiste-peintre, qui était alors aussi à la mode que Mme Vigée Lebrun Mme LabilleGuiard. Il est d'une élégance mondaine, il porte Tépée, et



surtout sa figure s'éclaire .du sourire qui est alors « l'usage du monde ». Le député aux Etats généraux en 1789, garde devant le pinceau de iBoilly (musée de Lille), le même sourire c'est la « ©hiandelle d'Arras », de petit éclat devant le « flambeau de la Provence » qui était Mirabeau. Mais plus tard (en buste au musée Carnavalet) le sourire s'éteint. Les événements ont imprimé sur ses traits la gravité, ou plutôt le souci.

Autre note celle de Greuze. 11 a vécu jusqu'en 1805. Le peintre des « greuzeries », qui sont de la sensiblerie, a la chance de voir poser devant lui un joli éphèbe, qui est une énigme vivante Fabre d'Eglantine (au Louvre). Fabre avait porté le froc à Carcassonne, puis se fait comédien. En 1780, à Maastricht, il avait composé la' célèbre chanson florianesque « Il pleut, il pleut, bergère ». Puis il devient jacobin. La figure, caressée par Greuze, est d'un'e douceur rêveuse. Il est proche de la Belle Laitière du Louvre, un peu le frère des adolescentes équivoques. Ses yeux sont voilés à demi sous la paupière. Cette note est aussi dans la Révolution, qui est un élan de sentimentalité qui exalte le vieillard, la mère et l'enfant, dans un décor de naturisme pastoral à la Rousseau. Plus attachant est le portrait des grandes victimes, royales ou révolutionnaires. D'abord les victimes royales. Le vent d'orage a-t-il passé sur la figure, où s'exprimait auparavant la souveraineté, le bonheur de la vie ? Douleur, déchéance, ont-elles secoué le dessin, la forme, la couleur ?

Jugeons par comparaison. On se souvient du « Louis XVI » de Versailles par Callet, en grand apparat monarchique. La formule est somptueuse. Elle vise non seulement au portrait (embelli) de l'homme, mais à l'expression de la majesté royale. C'est un portrait-tableau, avec l'éternel sourire de convention. Mais maintenant le citoyen Capet est en prison, au Temple. Le peintre Ducreux obtient d'y pénétrer, grâce à ses relations avec les chefs de da Montagne. C'est peu avant l'exécution du Roi (21 jarov. 1793). Le temps presse ni toile ni hurle. Simple dessin, sur papier gris, rehaussé de blanc livide, sabré de hachures. L'angoisse est sur les traits. Les joues tombent, le coin des lèvres tombe, les yeux tombent,


sur leurs poches. L'art crispé de Ducreux est ici celui qu'il fallait. Et la hâte est aussi émouvante que ta franchise. Marie-Antoinette a aussi attiré J'art du portrait, dans le malheur comme dans la grandeur royale. Alors, ce sont des portraits dont le contraste n'émeut pas seulement la' sensibilité du public, mais intéresse ceux qui cherchent dans l'art même (qualité de la présentation, dessin, modelé, choix des tons) le reflet des circonstances.

La reine heureuse, la voici au musée de Versailles, « MarieAntoinette à la rose », peinte par Mme Vigée Lebrun en 1779. Grande allure de souveraine, vêtue de soie où brillent des reflets, et qui découvre la splendeur de sa gorge ondulée. Elle est entourée de la ipoésie du parc aux vertes frondaisons, et vient de cueillir une rose pour y respirer le bonheur. Son dessin est une euphorie générale de courbes. Mais la voici maintenant à la Conciergerie. Le peintre Prieur, juré au tribunal révolutionnaire, obtient l'accès auprès d'elle, et peint à l'huile, en 1793, le portrait qui est au musée Carnavalet. C'est, naturellement, une esquisse, à grandes touches fougueuses et larges la veuve Capet, 'endeuillée de noir et de blanc, aux tons sourds. Elle a le visage tiré, vieilli, des poches sous les yeux, qu'on devine gonflés de larmes. Le dessin, la touche, qui sont rectilignes, n'ont pas le même effet que les gracieuses flexuosités de ila reine à la rosé III

Mais le portraitiste quasi officiel des protagonistes de la Révolution est Louis David. Curieux personnage Sujet dévoué de Louis XVI, pour qui il peint en 1784 le Serment des Horaees, il fait le portrait de quelques personnes de l'Ancien Régime, en particulier de la Mme de Polignac (1774). L'atmosphère de Boucher, son maître, de Chardin et de Greuze, l'imiprègne. Mais, saisi par la mystique de la Révolution, il peint dans l'enthousiasme les portraits que nous allons étudier. Enfin, devant le général et premier Consul Bonaparte, devant l'Empereur, il est à genoux. Toujours, d'ailleurs, profondément sincère dans son cœur et dans son art. Il est, selon



le mot d'André Hallays, un 'hamiiïe qui « change d'idées fixes ». Son art a-t-il été secoué par le vent d'orage ? Oui, il devient un « réaliste dramatique », mais avec bien des réserves. Le 28 septembre 1791, le tableau du Jeu de Paume est décrété par l'Assemblée Constituante. Mais David ne fait que l'ébaucher il est débordé par ses préoccupations politiques. Heureusement, il. expose au Salon de la même année un grand dessin-sépia qui est au Louvre"; Assemblée politique très nombreuse i(la Révolution a favorisé le prestigieux art des foules). C'est un vaste portrait collectif. David, dans le Moniteur du 4 octobre, envoie l'avis aux députés de venir poser dans son atelier des Feuillants ou d'envoyer leur figure gravée. Ils accourent. Nous possédons ces études, dispersées dans les musées ou cabinets d'amateurs Bailly, maire de Paris (Louvre), Boissy d'Anglas (coll. Hadengue), etc. Vives esquisses enlevées. Œuvres précieuses, parce que l'art de David n'est génératement pas de premier jet. La spontanéité n'est pas le fait de ce laborieux. Elles se refroidissent dams le tableau. Les voici tous dans la salle du Jeu de Paume, Bailly, Siéyès, Robespierre, qui comprime son cœur, Barnave, etc. portraits sans doute, assez ressemblants. Mais ce ne sont plus des « modèles », ce sont des « personnages ». Les figures saisies sur le vif se transmuent en figurants d'une grande scène historique. Ce qui domine cette foule, c'est l'Idée. Idée de l'unanimité, traduite par la convergence des regards et des gestes, trop organisée même, jusqu'à la symétrie. Idée de 4a fraternité témoin le groupe central, où s'embrassent le pasteur Rabaud de Saint-Etienne, le chartreux Dom Gerle et l'abbé Grégoire. Idée de l'enthousiasme un vent symbolique fait claquer les tentures des fenêtres. Aussi, quand il expose son dessin-sépia, il croit devoir déclarer que « l'auteur n'a pas eu l'intention de donner la ressemblance aux membres de l'Assemblée x. Ce n'est pas tout à fait vrai. Mais la sincérité du portrait a cédé à l'apologie.

Mais il entre à la Convention le 17 septembre 1792, préside le club des Jacobins, vote la mort du Roi. La Révolution le saisit, le roule comme un torrent. Alors il peint les grandes victimes.


La Révolution a fait naître chez lui une tendance qui n'était pas la sienne. Fervent de la plastique ferme, de la ligne arrêtée, le voici qui se livre au croquis. A ta Convention, dans la rue, il saisit l'instant fugitif. Comment ne pas obéir alors à la trépidation, au frisson ? Non pas pour le massif Danton, qu'il croque à la tribune (coll. Jubinal) ou de profil (Lyon). Pour cette puissante laideur, pour cette lourde baliste, il appuie le crayon, l'écrase ta facture est dans l'esprit du modèle. Mais voici un croquis dans la rue, d'une personne qui passe minute saisie, sobriété, des moyens, frémissement de la ligne. Le 16 octobre 1793, la veuve Capet est eiuvoyée à l'échafaud, sur une charrette. David court se mettre sur le passage, à la fenêtre de son collègue le représentant Jullien, rue Saint-Honoré. Il attend. La charrette passe en quelques coups de plume, il saisit la veuve Capet. Ce dessin extraordinaire, si peu davidien, était ignoré jusqu'à la publication de M. André Blum, qui le connaissait dans la collection Edmond de Rothschild. On n'en avait reproduit que le calque gravé de la Bibliothèque nationale, qui raidissait deux fois le dessin. Qu'on me pardonne te mot l'original est coupant Elliptique, discontinu, plein de repentirs, il rappelle le tressaut de Toulouse-Lautrec. Etonnant de la part d'un artiste très classique, qui aime le soigné, le correct, surtout dans le dessin qui avait copié des peinture® de vases grecs dont J'essence est la pure et mélodieuse délinéation. Autre note le caractérisme, que nous sentons poussé, jusqu'à la déformation. Qu'a donc fait la Révolution du David winckelmanien, de son dessin des Horaces et des Sabines

Mais avec Marie-Antoinette nous n'étions qu'au seuil de la mort. Deux portraits sont des portraits funèbres, sanglants deux assassinés, Lepeletier de Saint-Fargeau et Marat. Cela est nouveau dans l'Histoire du Portrait, et voilà encore l'inspiration révolutionnaire. Elle apporte ici l'épée ou le couteau, la plaie, la tache de sang qui est pour un peintre une note magnifique. Ici, l'art de David poursuit-il l'horreur ?

A la nouvelle de l'assassinat de Lepeletier, aristocrate renégat, David accourt. Etreint par l'émotion devant le cadaivre, il fait un dessin à pierre noire de la tête rejetée en arrière, yeux à demi clos, bouche entrouverte. Ici il est franc,



spontané (collection Hernnin, à la Bibl. nat.). Puis, le cadavre est exposé devant le peuple, place Louis-le-Grand. Alors David compose un tableau, qu'il offrira en hommage à la Nation le 29 mars 1793 qui est exposé quelques jours sous un portique de la Cour du Louvre, puis placé dans la salle des séances de la Convention. Il a mystérieusement disparu. Heureusement il nous est resté un exemplaire, unique, de la gravure de Tardieu (à la Bibl. nat.) et un dessin au crayon à Dijon, par un élève de David, Anatole Devosge.

Stupéfaction David a beau saigner un poulet sur le drap blanc pour figurer au mieux le sang de Lepeletier il atténue le caractère du visage (qui était en bec de proie), il héraïse la victime, la transfigure. C'est un bel éphèbe, presque nu comme un antique, endormi sur la civière comme sur un lit, étendu en arabesque mélodieuse. Un beau drapé le couvre à demi, la plaie est discrète, et l'épée qui l'a tué devient un « glaive » suspendu au-dessus de sa tête. L'idée de l'Apothéose s'est interposée entre le vrai et la vision de David. La Révolution fait de lui parfois un réaliste « dépouillé », mais parfois aussi un mystique devant l'Offertoire.

Même constatation à propos de Marat, assassiné par Charlotte iCorday le 14 juillet 1793. Indigné, désespéré, David arrive chez Marat il fait sur place, d'après nature, un croquis du visage. Le crayon original est à Versailles, popularisé par la gravure de Copia. David en fait une réplique en couleurs qui est à Carnavalet. Hideur sinistre du mouchoir noué sur la tête, des yeux mi-clos, de la bouche bleuie, de la tête affaissée. Pourtant, pourtant, disons la vérité Marat avait une laideur plus puissante, témoin le portrait anonyme du musée Carnavalet. Classique, formé par le peintre des grâces, Boucher, et par 'l'harmonieuse Antiquité, le secret instinct de David ne va jamais vers l'horreur intégrale. Ce mort de Carnavalet est spontanément idéalisé.

C'est bien pis quand il peint le tableau qui est au Musée moderne de Bruxelles. Por trait-tableau, conçu dans l'horreur sacrée. La simplification, la touche large et le grand effet de clair-obscur confèrent, il est vrai, à la scène majesté et puissance dramatique. Mais il n'y a pas de brutales oppositions.


Les ombres ne sont pas bouchées comme chez le sinistre Caravage ou chez Ribera, mais transparentes. L'inclinaison de la tête sur le côté. celle du torse nu, sont cadencées. La laideur authentique est très atténuée, éclairée encore par une sorte de sourire qui élève l'assassiné dans des sphères sereines, très au-dessus de l'accident de la mort. Le modelé se fait par doux passages. Le sang est rare un petit ruisselet sur la plaie, quelques gouttes sur le drap, sur le couteau à terre et il fait avec la couverture verte sur la baignoire un?association savoureuse de complémentaires. La Révolution a haussé ici l'art de David, mais reconnaissons qu'il auréole son héros pour l'Apothéose. Marat, à ses yeux, préparait l'avènement d'une société meilleure et le bonheur de l'humanité. Son optimisme visionnaire idéalise ceux qui tombent pour leurs rêves.

Nous avons vu les victimes, celles du côté de la monarchie, celles du côté de la Révolution. Quels sont les dieux ? Les membres de la Convention, chargés de postes en vue. Elle les gratifie d'uniformes bien plus empanachés que ceux de l'ancien Régime. Ils ont beaucoup posé devant les dessinateurs et l'es peintres (Les 5 conventionnels en grisaille du musée Fourché à Orléans). Mais Milhaud, au Louvre, les domine tous par son éclatante fanfare. Aussi souple que David à l'égard des régimes successifs, ce représentant du peuple aux armées devient sous l'Empire comte et général il mènera la charge héroïque des cuirassiers de Waterloo. Le portrait est-il de David ? Je ne le crois pas. Député et militaire, sa marque civile est ici le chapeau emplumé de représentant et l'échanpe tricolore en sautoir sa marque militaire est le plumet triomphant, le sabre au côté, les gants à crispin. Costumé de bleu et de rouge aigres, vulgaire par ses longs cheveux « nature » qui pendent, son allure est naïvement ostentatoire. Toujours les grands mouvements politiques d'enthousiasme emportent le goût, qui n'est alors qu'une petite chose délicate.

Concluons sur le portrait durant la Révolution. Rien de mieux que de prendre David comme exemple. Certes, le xvm* siècle continue la matière picturale n'est pas chargée, la


touche n'est pas violente, la couleur n'est pas passionnée, la construction (par ex. Marat) ne brusque pas brutalement les plans. I/art en lui-méme a ses mouvements, à part des événements politiques et sociaux. Mais, si la Révolution n'a pas changé son intimité, qui est dans l'exécution, elle a changé l'inspiration, enthousiaste, parfois douloureuse, même funèbre. Evidemment, l'intensité du drame ne déforme pas beaucoup ce que voit l'artiste surtout si on compare David avec ceux qui, aux temps romantiques, exprimeront à fond le sens de la douleur, du tragique de la vie, l'agonie et la mort Géricault et Delacroix. Mais elle a changé l'aspect de la physionomie, tes attitudes, l'effet général. En tous cas, elle a continué la tradition nationale du Portrait. C'est une époque d'art, appauvri, non plus de volupté visuelle, mais grave et souvent grandiose.

Professeur à la Sorbonne,

Directeur de l'Institut d'Art et d'Archéologie.

R. SCHNEIDER,


Les massacres de septembre D'APRÈS UN OUVRAGE récent

I. LA QUESTION DES MASSACRES DE SEPTEMBRE Les horribles scènes connues dans l'histoire sous le nom de « massacres des prisons ou « massacres de septembre », qui se sont déroulées principalement à Paris entre le 2 et le 6 ou 7 septembre 1792, ont été bien des fois retracées par les polémistes ou les historiens. Mais leur étude critique restait à faire. Notre ami M. Pierre Caron, conservateur des archives modernes aux Archives nationales,, vient de nous la donner, en un ouvrage imposant où tous les aspects de la question sont successivement traités avec ce soin et cette compétence qu'on se plaît à lui reconnaître 1.

(Sujet difficile entre tous et qui demandait, pour être traité de la manière dont M. Caron l'a conçu, un travail considérable, de rares qualités de métier, et de la place, beaucoup de place. Fruit d'un effort de quinze années, ce fort volume de plus de 600 pages d'où toute préoccupation à l'effet est bannie, n'en est pas moins d'une lecture passionnante l'intérêt ne se ralentit pas un instant. C'est que les problèmes, nettement définis, y sont discutés de main de maître, nous voulons dire avec tous les élémets utiles et rien que ceux-là. Après une introduction sur les sources qui ne comprend pas moins de 49 pages véritable guide critique et non ostentatoire et futile énumération la question essentielle, celle des responsabilités, est tout de suite brièvement posée dans une première partie. Une deuxième comprend l'étude des faits c'est en apparence la plus étendue (206 pages) seu1. Pierre Caron, conservateur des Archives modernes aux Archives nationales, Les Massacres de Septembre, Paris, La Maison du Livre français, 1935 grand in-8, XLIX-559 pages, avec une carte hors-texte.


lement près de la moitié (198 pages) en est consacrée à l'étude des réactions de l'opinion pendant 'et après les massacres, à Paris, en France et à l'étranger. Vient ensuite la .partie maîtresse la recherche des responsabilités, qui n'occupe pas moins de 144 pages. Enfin, après nous avoir donné une liste de 65 événements analogues dans les départements, de juillet à octobre 1792, l'auteur cherche à déterminer, dans une cinquième partie, qui, nécessairement, rejoint la troisième, quels ont été ce qu'il appelle « les facteurs de l'acte ». Une brève conclusion, deux appendices et un index des noms cités terminent le volume.

Dans cette abondante matière nous négligerons de parti pris tout ce qui ne concerne pas les massacres parisiens proprement dits, c'est-à-dire l'histoire de la capitale entre le 2 et le 6 ou 7 septembre. Nous laisserons donc de côté la plus grande partie des chapitres VI et VII de la deuxième partie, c'est-à-dire l'étude, pourtant très intéressante et très détaillée, que donne M. Caron des mouvements de l'opinion, pendant les massacres, en dehors de Paris, et, après la fin de ceux-ci, en France et à l'étranger, étude qu'il pousse pour la France jusqu'à l'an IV. Nous ne nous occuperons ipas non plus des « événements analogues dans les départements, de juillet à octobre 1792 », événements qui forment le sujet de la quatrième partie et parmi lesquels figure (Caron, p. 382-386) le massacre des prisonniers de la Haute-Cour d'Orléans à Versailles. Seule l'histoire de Paris pendant les cinq atroces journées retiendra notre attention.

En restreignant ainsi volontairement le champ de notre étude nous avons l'intention de serrer la question die plus près. Nous comprenons bien néanmoins la double pensée qui a conduit M. Caron à développer son sujet « Septembre », ditil quelque part (p. 8), « a fourni un terrain de choix à la propagande contre-révolutionnaire. Avant d'être supplanté, en 1871, par ceux de « communard » et de « pétroleuse », le mot de « septembriseur » été. couramment employé pour flétr.ir les hommes d'extrême-gauche. » Et, d'autre part, ces hommes d'extrême-gauche, auxquels les ennemis de la Révolution veulent faire porter tout le poids de la responsabilité,


il y en a dans toute la France on peut dès lors se demander si les massacres n'ont pas été, de leur part, un moyen conscient et voulu de dominer le pays entier. De là l'étude, si poussée, que consacre M. Caron aux « événements analogues dans les départements, de juillet à octobre 1792 » (toute la quatrième partie de son ouvrage) de ;là les développements qu'il donne à l'examen de « la thèse de l'organisation administrative » des massacres, non seulement à Paris mais sur tout le territoire (Chapitre IV de la troisième partie). Par cette manière de comprendre son sujet, M. Caron rehausse la portée et l'intérêt de l'examen qu'il en fait. Pour ne pas avoir l'air de vouloir, pour notre part, le ramener à l'étude d'un simple fait divers, nous dirons brièvement notre sentiment à cet égard avant d'entrer dans le vif de la question que nous tenons à examiner plus en détail.

En critiquant la thèse de l'organisation administrative (dont il démontre l'origine girondine), M. Caron insiste sur la fameuse circulaire, du 3 septembre, du Comité de Surveillance de la Commune, dont le but était d'étendre les massacres à toute la France, et il repousse (p. 341) l'interprétation généralement donnée à cette circulaire (nous l'avons nous-même admise autrefois) à savoir qu'elle a été inspirée par l'arrièrepensée politique d'amener, par la Terreur, le pays entier aux conceptions de la petite minorité des hommes d'extrêmegauche. Seulement le raisonnement de M. Caron consiste à dire que ce document n'a eu et n'a pu avoir l'effet escompté (voir p. 302 et 342-345), et ceci ne va nullement à l'encontre du caractère politique généralement attribué à la circulaire. Ni le fait que celle-ci n'a été pour rien dans les divers événements qui ont ensanglanté la province vers cette époque, ni celui que « le sens des élections était fixé. les positions prises, et les choix essentiels déjà effectués pour la Convention nationale, ne prouvent rien contre le sens à lui donner. Assurément, comme le dit M. Caron (p. 303, n. 1), « la question de son importance politique » est d'intérêt accessoire pour le sujet qu'il s'est proposé. Mais enfin, cette question, il l'a posée, et nous sommes bien obligés de constater qu'il rejette sur ce point l'interprétation traditionnelle sans présenter contre elle aucun argument pertinent. Sans


doute, et sur ce point, M. Caron a raison la circulaire ne doit, en bonne critique, être regardée comme exprimant que les idées du seul Comité de Surveillance, ou même que celles d'une partie de ses membres, et « le programme politique [qui y est] inclus n'émane » que de ces derniers. Il n'empêche que l'idéal d'« une immense fédération de communes révolutionnaires agissant sur le modèle de celle de Paris » (Jaurès, La Convention, éd. in-4°, t; I, p. 72-73) n'est pas pure illusion d'historien. Il a réellement été celui des hommes que Pariset a si justement appelés « les Communalistes », c'est-à-dire des coryphées de la Commune du 10 août et des Communes suivantes, de Marat notamment, mais d'autres encore.

Ceci ne veut pas dire la suite de cette étude le montrera de reste que nous regardions les massacres de septembre comme ayant été déclenchés par un petit nombre d'hommes avec une arrière^pensée politique. Mais nous croyons que, ces massacres une fois en train, certains ont voulu s'en servir pour exercer, par la terreur, une action sur la politique générale. Et l'étude que M. Caron a consacrée, à la fin de son volume (p. 457-466), à ce qu'il appelle « Le mouvement du 17 septembre » nous semble confirmer cette manière de voir. Sans doute cette tentative avortée de nouveaux massacres trouve une explication satisfaisante dans les nouvelles venues de la frontière, et M. Caron peut écrire avec vraisemblance (p. 464) que « la menace d'une reprise des exécutions populaires est née parce que les choses allaient mal en Argonne ». Mais on ne peut pas ne pas être frappé de ce fait qu'à cette date du 17 septembre on était à la veille de la réunion de la Convention nationale (qui sera installée le vendredi 21 septembre), et que l'idée de frapper les esprits à ce moment-là en portant un grand coup a dû séduire ceux qui, à Paris, avaient, depuis quinze jours, en dehors du Conseil général, de nouveau rempli les prisons.

Mais venons à notre sujet, qui concerne uniquement la 1. La Commune, menacée d'être cassée par la Législative le 17 septembre, se défendit en rejetant sur son Comité de surveillance, et en particulier sur Marat, la responsabilité du nouveau remplissage des prisons et celle de la menace d'une répétition des récents massacres.


capitale et les diverses questions relatives aux célèbres massacres entre le 2 et le 6 ou 7 septembre. Sur ces faits, proprement parisiens, de la semaine tragique, M. Caron nous apporte toutes les précisions que permet l'état actuel de la documentation (on sait que les pièces essentielles ont disparu dans le fatal incendie de 1871). Il énumère toutes les listes qui subsistent, il les compare entre elles, en fait la critique et aboutit à dresser des statistiques dont voici les résultats globaux 1 au matin du 2 septembre, les 9 prisons touchées par les massacres 2 contenaient entre 2.550 et 2.600 prisonniers. Le chiffre des victimes, sur lequel les évaluations ont jusqu'ici varié entre 966 et 1.458 (voir les chiffres, avec toutes les précisions utiles, au tableau de la page 94, n. 2), est impossible à déterminer exactement il doit être compris « entre environ 1.090 et environ 1.395 » (p. 95). On aurait ainsi massacré, soit un peu moins de la moitié, soit un peu plus de la moitié de l'effectif total disons donc 50 a. C'est à peu près l'idée générale qu'on pouvait se faire de l'événement d'après les travaux antérieurs. Mais, pour le détail, M. Caron apporte des renseignements fort intéressants d'abord le pourcentage global, d'environ 50 recouvre des différences énormes de prison à prison {voir le tableau de la page 99) tandis qu'à l'Abbaye il n'y aurait eu qu'environ 40 de victimes, et, à la Salpêtrière, pas même tout fait 13 cette proportion aurait atteint 72,5 aux Carmes, tout près de 80 au Châtelet, 81,5 à Saint-<Firmin et jusqu'à 96 aux Bernardins 4. Ensuite, et ceci est très intéressant, près des trois quarts des victimes auraient été des prisonniers de droit commun, ni 1. M. Caron nous donne, en outre, la liste détaillée et précise des victimes de l'Abbaye dans son Appendice n° 1, et, dans son Appendice n° 2, celle des a politiques » massacrés à la prison de la Force.

2. Il n'y eut de victimes, ni à Saint-Lazare, prison de femmes, ni à SaintePélagie (prisonniers pour dettes).

3. En faisant les moyennes on trouve

1090 + 1395 2550 + 2 2600 48.25 0/0.

2 2

Pour plus de détails voir P. Caron p. 95-99.

4. Pour la Conciergerie il y a une énorme marge d'inexactitude. A la Force et à Bicêtre la proportion des victimes aurait été respectivement de 34 et demi et de 46 un tiers pour cent.


politiques, ni prêtres, ni suisses ou gardes du roi 1. Ce fait, rapproché du précédent, donne aux fameux massacres un aspect inattendu. Comment ne pas s'étonner quand on voit, par exemple, qu'à l'Abbaye, prison qui ne renfermait presque que des prisonniers politiques, il y a eu seulement de 156 à 196 victimes politiques, plus 9 ou 10 non-politiques, sur 440 détenus (y compris 200 suisses), alors qu'aux Bernardins, « dépôt de prisonniers condamnés aux galères et qui attendaient le départ de la « chaîne » pour Toulon, Rochefort ou Brest », sur 75 ou 76 prisonniers, 73 ont été impitoyablement massacrés

Avec la question des massacreurs, avec celle des tribunaux de fortune installés dans les prisons, nous abordons toute une série de problèmes intimement liés à celui des responsabilités, et pour la solution desquels la documentation est très insuffisante, et le serait sans doute tout autant, même sans la disparition, en 1871, de tant de sources de renseignements. La plupart des faits sur lesquels on doit chercher aujourd'hui à se faire une opinion ne pouvaient, en effet, être connus que par des témoignages forcément postérieurs, la plupart intéressés ou viciés par l'émotion du moment, et tous à bon droit suspects. Nous indiquerons, sur ces divers points, la position de M. Caron, en la discutant quand nous ne serons pas d'accord avec lui. Mais, pour pouvoir plus clairement préciser les causes et, par conséquent, établir les responsabilités, il nous semble qu'il vaut mieux distinguer trois moments dans cette histoire. Nous abandonnerons donc de propos délibéré le plan de notre auteur et, dussions-nous fatiguer le lecteur par la répétition, à trois reprises différentes, d'un même ordre dans le développement, nous examinerons successivement tout ce qui concerne d'abord la genèse des massacres, ic'est-à-dire les faits antérieurs au 2 septembre après-midi ensuite la mise en train de ces mêmes massacres, le 2 septembre après-midi jusque vers la tombée de la nuit enfin la période des massacres régulièrement organisés, du 2 au 6 ou 7 septembre.

1. Voir le tableau de la page 101. Sur un total de 1.090 à 1.395 tués, les non-politiques auraient été de 737 à 1.003. Rapport des moyennes 1-°a0 + 2 1-395 737 + 2 1.003 = 70.02 0/0.


II

LA GENESE DES MASSACRES

AVANT LE 2 SEPTEMBRE APRES-MIDI

La thèse générale soutenue par M. Caron est celle que nous avons naguère nous-même défendue 1, à savoir que les massacres n'ont pas été l'effet d'une machination savamment ourdie par quelques politiques sans scrupules, d'une affaire décidée d'avance et préparée administrativement et de longue main, mais bien l'explosion d'un sentiment d'indignation et de colère général dans toute la population parisienne « Il s'agit d'un acte de masse résultant, non de préparatifs, mais d'une préparation mentale collective », dit l'auteur au début de sa conclusion (p. 469). Nous souscrivons pleinement à ce jugement (à part une petite réserve en ce qui concerne l'expression « acte de masse2 »). Nous pensons, avec M. Caron, que c'est le peuple de Paris qui a fait septembre3, que les massacres ont été voulus par lui dans un moment de fureur et non prémédités froidement à l'avance par quelques-uns. Nous ne croyons pas, en effet, que les emprisonnements effectués depuis le ÎO août, et en particulier les visites domiciliaires de la fin du mois, aient eu ipour but conscient une exécution en masse ni la Législative, ni la Commune ellemême n'y songeaient dans sa fameuse proclamation du 11 août, celile-ci avait dit expressément « Tous les coupables vont périr sur l'échafaud », ce qui implique un jugement régulier et une exécution dans les formes légales. Seulement, dès ce début, il y a une grande différence entre les intentions de l'une et de l'autre assemblée la première aurait voulu circonscrire la répression aux défenseurs effectifs des Tuileries la deuxième entendait l'étendre aux plus mar1. Voir notamment aux pages 481, 488 et 505 de notre ouvrage sur La Commune du 10 août 1792, Paris, Hachette, 1911, in-8° de XVIII-1236 pages. (Thèse de doctorat es lettres.) Nous serons, par la suite, souvent obligé de renvoyer à cet ouvrage. Nous nous en excusons par avance.

2. Elle risquerait, en effet, de faire croire aux personnes non averties que toute la masse des Parisiens, ou du moins des milliers d'entre eux, auraient réellement fait l'office de bourreaux.

3. Voir plus loin p. 47 ce qui concerne la personnalité des massacreurs.


quants des royalistes non combattants, et elle finit par l'emporter (création du Tribunal du 17 août). Et la raison, qu'il faut soigneusement noter, de cette sévérité plus grande de la Commune, est l'attitude du peuple de Paris qui, au lendemain du 10 août, menaçait de se faire justice lui-même 1. Le Tribunal du 17 août a vraiment été imposé par l'opinion qui exigeait .des supplices 2. Bien loin d'avoir préparé des massacres, la Commune dans son ensemble a donc travaillé à les éviter.

Mais l'étude de cette période préparatoire de l'événement nous permet de toucher du doigt la « préparation mentale collective » dont parl'e M. Caron. Comme nous l'avions fait nous-même dans notre thèse sur La Commune du 10 août voir p. 473 à 479), il retrace dans son ouvrage {p. 413 el suiv.) la fermentation parisienne depuis le 10 août. Il en distingue nettement les deux causes essentielles la colère suscitée dans le peuple par les pertes subies devant les Tuileries lors de la première décharge des Suisses (ce qu'on appelait le « massacre de la Saint-Laurent), et les craintes provoquées par l'invasion prussienne. Il suit, pendant toute cette deuxième partie du mois d'août, l'action des autorités et de la presse, et il montre la formation de la légende du prétendu « complot des prisons ». La fête funèbre du 26 août, l'annonce de la prise de Longwy le même jour, les visites domiciliaires du 29 au 31 août, enfin et surtout l'attitude du Tribunal du 17 août, de qui, dès le 21 août, on attendait des condamnations à mort quotidiennes 3, et qui, au contraire, se permet1. Voir p. 349 et 479,488 et 505 de notre ouvrage sur La Commune du 10 août. 2. Voir la note suivante.

3. Le mardi 21 août, le Tribunal, dit du 17 août, après une audience de trente heures, prononçait sa première condamnation à mort, celle de Collenot, dit d'Angremont. La foule immense qui garnissait les salles et la cour du Palais » (le Palais de Justice) « attendait avec impatience qu'il fût conduit au lieu d'exécution. » Vers 9 heures du soir, soit cinq heures après le jugement, le condamné était conduit place du Carrousel au milieu des huées » et exécuté « à la lueur des flambeaux », avec le cérémonial des grands jours (le bourreau montre la tête sanglante au peuple) (Bulletin du Tribunal Criminel, n° 1). Or le journal, Le Créole palriole, dans son numéro du mercredi soir 22 août (inconnu à Tourneux mais qui figure à notre exemplaire personnel de ce journal) donne (p. 372) l'information suivante Hier soir, après l'exécution du sieur d'Angremont, l'exécuteur voulut enlever la guillotine; le peuple s'y opposa et se porta à la Maison de ville pour en demander la permanence. La Commune a arrêté que la guillotine restera sur le lieu des exécutions, sauf à en enlever seulement le fer pour le préserver de l'intempérie de l'air, » Voilà donc l'explication de cet arrêté


tait, le 31, d'acquitter Montmorin, toutes ces causes réunies augmentent à un tel point le danger que, le premier septembre, le Tribunal du 17 août étant menacé1, et le Tribunal de la lanterne fonctionnant ou menaçant de fonctionner place de Grève 2, tous les gens un peu informés envisagent le pire 3. Ceci, M. ,Caron ne l'admet que comme « hypothèse » et, en bonne règle, il a raison mais cette hypothèse est tellement vraisemblable

Dès lors, une question se pose parmi ces gens informés, y en a-t-il eu qui aient voulu les massacres, y en a-t-il qui aient fait quelque chose pour les empêcher ? La question ne peut guère concerner que la Commune 5. Naturellement, ici encore, nous ne pouvons avoir aucune certitude. Mais il est permis de se faire une opinion. En ce qui concerne le Conseil général, celle de M. Caron, qui est aussi la nôtre, est que, pour cette période antérieure aux massacres, « le Conseil n'a rien fait pour provoquer les massacres » (p. 321). Quant à les empêcher, à ce moment où rien n'était encore commencé, ce n'était pas à lui de prendre les mesures de précaution qui pouvaient paraître nécessaires, mais au Maire, au parquet (procureur de bien connu du Conseil général, dont Mortimer-Ternaux nous a donné le texte {Histoire de laTerreur, t. III, p. 113, n. 1), mais qu'il place à la date du 23 août (tandis que Chaumette, qui nous en a conservé la trace, le met, lui, au 22 août Procès-verbaux de Chaumette (p. 52). Naturellement Mortimer-Ternaux en profite pour vitupérer « les dictateurs de l'Hôtel de Ville qu'il accuse de vouloir » terrifier des partis vaincus » et « familiariser les masses avec les spectacles les plus tragiques » (I). Ce dernier trait ne manque pas de piquant quand on voit quelle était, au vrai, la disposition d'esprit de ces « masses » dont MortimerTernaux a l'air de vouloir faire des agneaux. De tels faits aident à mieux faire comprendre l'explosion de septembre en montrant, d'une part la férocité du public de cette époque, et d'autre part la faiblesse de l'autorité à son égard. I. Ce jour-là, le président du Tribunal, M. Mathieu, faisait réclamer du renfort au commandant en chef du poste de la ville, et ce dernier s'étsnt borné, pour toute réponse, à demander si cet envoi était toujours nécessaire, le président s'empressait de confirmer sa première démarche (voir Tuetey, Répertoire. t. VI, 1163).

2. Voir ci-après p. 53, n. 2.

3. Voir les faits que nous avons cités à la note 7 de la page 480 de notre ouvrage. D'autre part la lecture des notes laissées par Sergent laisse nettement l'impression qu'à la veille du 2 septembre presque tout le monde s'attendait à quelque grand coup; seulement on ne savait pas au juste lequel. 4. P. 433, il n'exclut pas l'hypothèse d'un lien entre la menace « qui pèse sur les prisons et « certaines mesures d'ordre pénitentiaire prises par les autorités ».

5. On pourrait se la poser aussi pour le ministère de la Justice (Danton et son entourage); seulement, pour la période antérieure aux massacres, nous ne savons rien sur lui.


la Commune Manuel, substituts Billaud-Varenne et Desmousseaux 1), et, enfin, au Commandant général de la Garde nationale, Santerre. Qu'ont donc fait ces différentes autorités? Rien. Qu'en conclure? 'C'est ce qu'il faudrait examiner pour chaque cas en particulier si l'on avait des renseignements. Mais ils manquent à peu près complètement, et M. Caron ne dit rien de l'attitude de ces différents personnages avant le commencement des massacres. On peut cependant, à ce qu'il nous semble, mettre hors de cause, et Pétion qui n'a joué qu'un rôle très effacé depuis le 10 août, et Desmousseaux pratiquement annulé depuis la même époque, et Santerre qui n'a reçu aucun ordre et n'avait pas à bouger. Pour Manuel et BillaudVarenne au contraire, leur 'attitude postérieure, et même antérieure 2, nous oblige à conclure que leur inertie a dû être consciente, sinon voulue. Reste le Comité de Surveillance dont il convient d'examiner le cas avec attention.

Le Comité de surveillance de lia Commune était le mieux placé pour prévoir les massacres, et il est possible qu'il en ait envisagé l'éventualité dès le 27 août 3 ce qui ne voudrait pas dire que les diverses personnes qui le composaient à ce moment-là eussent voulu la chose. Au reste il fut cassé par le Conseil général le 30 août, et un nouveau Comité formé entre ce jour-là et le 2 septembre. C'est ce deuxième Comité de Surveillance (dont a fait partie Marat et qui s'est trouvé en fornc» 1. Ce dernier semblant, en fait, hors de cause (voir notre ouvrage p. 301, n. G).

2. Manuel semble bien avoir prévu les massacres le 1 0I septembre, car il essaya ce jour-là de faire sortir des prisons les prêtres réfractaires qui devaient seulement être exilés d'après un arrêté de la Commune même (voir notre ouvrage p. 443, n. 6). Peut-être, le même jour, Manuel invitait-il le peuple à juger lui-même un prisonnier au lieu dele massacrer? Mais la chose n'est pas sûre (voir ci-après p. 53, n. 2). Ce qui l'est par contre c'est que, le lendemain 2, Manuel, envoyé à l'Abbaye, chercha à arrêter le massacre qui l'avait rempli d'horreur. Pour Billaud-Varenne il y a son intervention au Conseil général du 2 septembre après-midi (voir notre ouvrage p. 493). M. Caron (p. 272 et 317) fait à ce sujet des réserves qui sont sans doute fondées du point de vue de la critique pure, mais qui ne nous paraissent pratiquement guère convaincantes. A noter, au sujet de Billaud-Varenne, que, dans son manuscrit «A mon délaleur », Sergent prétend qu'il aurait parlé de l'évacualion des prisons dans une séance du Conseil général du 30 ou 31 août et Sergent pense qu'il attachait probablement à à cette expression une idée toute différente de celle de libération. Mais, bien entendu, nous ne songeons pas à prendre à notre compte cette assertion de Sergent.

3. Voir notre thèse p. SU, n. S.


tions pendant tes massacres) qu'à. la suite <de nombreux autres historiens nous avons naguère accusé (p. 508-509 de notre ouvrage), surtout en raison de l'entrée de Marat dans son sein, d'avoir prémédité et déclenché les massacres. M. Caron (p. 284289) s'inscrit en faux contre cette interprétation traditionnelle des faits, et son raisonnement, nous devons le reconnaître, est parfaitement logique « L'étude des journées immédiatement antérieures au 2 septembre », écrit-il (p. 304), « ne révèle aucun fait, dûment établi, qui permette d'affirmer la participation du Comité à des mesures, s'il y en eut de prises, d'organisation administrative des massacres. » Ceci est tout à fait exact. Or, ajoute l'auteur (p. 289), « en bonne logique, pour faire admettre que l'accession de Marat a pu avoir pour objet le renforcement de la puissance meurtrière du Comité, il faudrait avoir tout d'abord établi que ce dernier, au 2 septembre, avait préparé et préparait les meurtres qui allaient ensanglanter Paris la démonstration tourne donc dans un cercle vicieux. » D'accord. Aussi bien ne saurait-il s'agir ici de démonstration. On ne peut parler que de vraisemblance. Ce qui donc nous a paru naguère vraisemblable ne le paraît pas à M. Caron. Après avoir lu ce dernier, nous reconnaissons bien volontiers que notre jugement a été trop catégorique et trop général. Nous admettons aujourd'hui, avec M. Caron (p. 285), que le simple hasard a fort bien pu rapprocher dans le temps le début des massacres et l'arrêté du Conseil général du 30 août cassant le premier Comité aucune relation de cause à effet n'existe nécessairement entre ces deux faits. Nous pensons d'aube e part que tous les membres du deuxième Comité ne doivent pas être mis sur le même plan. Enfin nous reconnaissons que nous sommes très mal renseignés sur les circonstances dans lesquelles ce deuxième comité fut installé. Mais ces obscurités mêmes, comme on va le voir, ne laissent pas d'être singulièrement troublantes.

Si l'on se reporte à l'exposé que nous avons fait jadis de la création de ce deuxième comité de surveillance entre le 30 août et le 2 septembre on verra combien de points d'interrogation se posent au sujet de cette question si importante 1. Voir notre thèse p. 366-372.


pour l'histoire des massacres de septembre. Après mûre réflexion, nous ne voyons d'à peu près sûr que les points suivants Panis, que le Conseil général avait chargé, le 30 août, de constituer un nouveau « comité de police », n'avait pas à s'adjoindre ses trois collègues « administrateurs du département de police » Sergent, Jourdeuil et Duplain, puisqu'un autre arrêté du Conseil général, du même jour, maintenait tous les anciens administrateurs en fonction, et que les administrateurs de police faisaient, de droit, partie du comité de surveillance. La décision (car ce n'est pas un arrêté), prise le 2 septembre, est donc, à cet égard, irrégulière quant à la forme, 2° iLa création du deuxième Comité de surveillance, faite, ce 2 septembre, par l'adjonction, aux quatre administrateurs, de six adjoints, n'a été l'œuvre, à aucun degré, du Conseil général qui n'a pas été consulté comme l'avait prescrit son arrêté du 30 ,août 2. Seuls Panis et ses trois collègues immédiats peuvent donc être tenus pour responsables du choix des six autres. Maintenant, les six « adjoints » (dont Marat) ont-ils déjà fait partie officieusement du Comité avant le 2 septembre, comme M. Caron en envisage la possibilité ? C'est ce qu'il est impossible de savoir, mais il n'existe aucun indice en faveur de cette hypothèse. D'autre part, la création du Comité art-elle eu lieu le matin ou au début de l'après-midi du 2 septembre ? On ne peut le déterminer. Il semble seulement vraisemblable qu'elle a dû se faire peu de temps avant le début des massacres Enfin les six adjoints ont-ils été choisis par Panis ou par Panis et,les trois administrateurs, ou bien lui [ou leur] ont-ils été imposés ? ou quelques-uns d'entre eux seulement ? et, dans l'affirmative, par qui ? Même incertitude. 1. Elle porte en effet « Nous, soussignés, constitués à la Mairie en Comité de police et de surveillance en vertu d'un arrêté du Conseil général qui porte que l'un de nous, Panis, se choisira lrois collègues pour former avec lui le Comité. » Or, l'arrêté du 30 août (Mortimer-Ternaux, t.III,p.509,n.l) disait simplement « M. Panis présentera demain au Comité une liste des membres qui s'adjoindront à lui pour le Comité de police. » On remarquera les termes « constitués à la Mairie » qui montrent que le deuxième comité de surveillance s'est constitué à l'Hôtel de la Mairie, quai des Orfèvres, et non à la Maison commune où siégeait le Conseil général. Au bas du document, aujourd'hui perdu, et que Mortimer Ternaux a tenu plusieurs fois entre les mains (voir Mortimer-Ternaux, t. III, p. 215-216) figurait d'ailleurs, après les noms des quatre administrateurs de police, la mention « A la Mairie, le 2 septembre 92, l'an I°». » 2. Voir à la page 371 de notre thèse.


Mais, au témoignage de Mortimer-Ternaux (t. III, p. 216, n. 1), qui a tenu en mains l'original de la pièce, les noms de Marat et de Deforgues auraient été « intercalés au moyen, d'un renvoi à la marge »; il est ainsi fort possible que les quatre autres personnages aient été seuls librement investis par les quatre administrateurs à raison d'un adjoint par administrateur, et que les deux autres soient venus au dernier moment s'imposer. Or, en ce qui concerne la responsabilité du Comité de Surveillance de la Commune si l'on doit reconnaître qu'il n'a pas préparé et organisé les massacres jusqu'au 2 septembre, mais il faut avouer que, pour le 2 septembre, avec l'entrée de Marat, la question change d'aspect.

M. Caron a beau, en effet, prendre lia défense du trop célèbre démagogue, qu'il n'est pas loin de représenter (p. 285, n. 5), à la suite de Panis et de Marat lui-même comme n'ayant nullement voulu les massacres et comme les ayant même regrettés, et dont il cherche vraiment un peu trop à diminuer la popularité cette époque 1 on ne saurait s'empêcher de trouver qu'il y a, cette fois, un peu plus qu'une simple coïncidence entre'les massacres et l'entrée dans le Comité, sans rloute à ce moment même 2, de Marat, qui, au témoignage de Sergent, lui fut imposé par la populace et non pas Panis 3. 1. Marat était surtout populaire dans ce que l'on appelait le bas-peuple. Son « élection pas très facile à à la Convention par l'Assemblée électorale ne prouve rien. D'ailleurs, si Marat n'a eu que 40 voix de majorité, il a été élu, dès le premier tour, et comme septième, non comme huitième députe. C. Desmoulins lui, n'avait passé, comme deuxième député, qu'au deuxième tour. Quant aux attaques dont il a été l'objet, après les massacres, de la part des partis politiques et de la Commune, et que M. Caron rappelle pour essayer de prouver que Marat ne jouissait pas encore de la popularité qu'il devait avoir plus tard, elles s'expliquent par le commun désir de celle-ci et de ceux-là de trouver un bouc émissaire à l'indignation générale lors du violent mouvementg d'opinion qui se dessinait alors contre ces affreux événements.

Marat n'est entré officiellement au Comité que le 2 septembre. Mais M. Caron observe (p. 285 n. 3) qu'il a pu en faire partie, en fait, auparavant. En tous cas, d'après Marat lui-même (voir Caron p. 304), il s'y trouvait installé lorsque les massacres commencèrent.

3. Sergent déclare (dans un mémoire qui est, il est vrai, très postérienr) « Ce fut le bas peuple qui nous l'imposa; ce ne fut pas Panis, comme Louvet l'affirma plus tard dans un discours contre Robespierre ». Dans un autre frag ment de notes laissées par Sergent et reproduit par Noël Parfait, on lit du même « Une foule de gens armés y amenèrent (au Comité) triomphalement Marat en déclarant que la volonté du peuple était qu'il y fut installé. Les commissaires eurent la faiblesse de souscrire à cet ordre. Trois seulement votèrent contre l'admission Réal, le libraire Renouard et moi. »(Nolice biographique sur A. F. Sergent, p. 19). Mais nous ne savons de quelle époque date ce témoignage de Sergent.


Cette entrée de Marat dans le Comité, qui a dû se faire au dernier moment, ne prouve pas, assurément, que le comité ait préparé et commandé les massacres. Il n'en avait plus le temps matériel. Mais ceux qui ont exigé la présence du sanguinaire tribun à l'Hôtel de la Mairie devaient savoir que des événements de ce genre pouvaient survenir d'un moment à l'autre et ils voulaient en vue de cette éventualité placer à ce poste de commande celui-là même qui n'avait jamais cessé de recommander la violence comme le plus sûr moyen de gouvernement. En résumé, ipour cette période antérieure au début de l'événement, nous sommes pleinement d'accord avec M. Caron pour déclarer qu'on ne trouve pas trace d'une préparation méthodique des massacres de la part des autorités. La thèse de l'organisation administrative, à laquelle M. Caron a consacré un chapitre spécial (Ch. IV de la IIP partie) est indéfendable jusqu'au dimanche matin 2 septembre. Sans doute il y a eu vers la fin du mois d'août plus d'un signe avant-coureur de la crise. Mais ils montrent seulement les progrès qu'avait faits dans le peuple le désir d'un grand règlement de comptes avec les aristocrates et les mauvais citoyens, ce que M. Caron (p. 480) appelle lui-même « la montée de l'idée qu'il faut tuer les prisonniers ». A cette contagion menaçante on ne voit pas que les pouvoirs publics aient prêté la main. Ils ont laissé faire, cédé en partie à l'opinion par les arrestations en masse, par le fonctionnement d'un tribunal d'exécution. Mais, de ces mesures destinées à calmer les colères qu'on sentait grandir, il est faux de conclure à la préparation méthodique des massacres par aucune des autorités existantes.

III

LA MISE EN TRAIN DES MASSACRES

(2 septembre après-midi et début de la soirée)

A. Le premier massacre de l'Abbaye et le Comité de Surveillance

Ici les heures et la topographie ont une importance essentielle. Le point de départ de toute la tragédie a été l'exécution,


dans le jardin de l'Abbaye (St-Germain-des-Prés), d'une vingtaine de prisonniers amenés en voiture de la Mairie, laquelle était située contre le Palais de Justice et donnait sur le quai des Orfèvres M. Caron place ce fait « au début de l'aprèsmidi du 2 septembre, vers 2 heures » (p. 45). D'après un témoignage contemporain qu'il verse lui-même aux débats (p. 29-30), la scène se serait passée après 2 heures et demie, et, en tenant compte des circonstances, aurait duré jusque vers 3 ou 4 heures (p. 31-33). Vers 4 heures, ou peut-être seulement vers 5 heures (p. 5 et p. 33), les massacreurs se portent à la prison des Carmes (rue de Vaugirard, près du jardin du Luxembourg). Puis ils reviennent à l'Abbaye vers 6 heures (p. 5). C'est seulement après ce moment, « dans la soirée du 1. La Mairie n'était installé? que depuis peu cet endroit. Après la prise de la Bastille elle avait occupé l'Hôtel de l'ancien Lieutenant de Police Thiroux de Crosne, rue Neuve des Capucines, n° 11 (près de la Madeleine, sur le territoire de la section de la Bibliothèque, plus tard section de 1792 (voir S. Lacroix, Actes de la commune de Paris, 1 ° série, t. I, p. 93). Mais, à la fin de 1791, pour remédier aux embarras financiers de la Ville, on songea à réduire le nombre des employés et à concentrer les différents services, jusque-là dispersés à l'Hôtel de Ville, à l'Hôtel de la Mairie, à l'Hôtel de l'Intendance, au Palais Cardinal, à l'Hôtel Soubise, à l'Hôpital du Saint-Esprit, etc. De là le projet de transfert de la Mairie et de tous les services municipaux au Palais de Justice, qui seul paraissait offrir l'espace nécessaire projet déjà ancien et plusieurs fois repris (la dernière fois par le Corps municipal, le 20 septembre 1791), mais que la Constituante avait repoussé, le 26 septembre 1791, parce qu'elle songeait ellemême au Palais de Justice pour l'Assemblée Nationale (voir S. Lacroix, Actes. 2esérie, t. VI, p. 401-407. D'après ce projet, tout devait être concentré à la Mairie « Départements » administratifs, Corps municipal, et même Conseil général l'Hôtel de Ville aurait été évacué et démoli.

Ce projet grandiose dut être abandonné et il n'en resta que le transfert de la Mairie (logement du Maire, bureaux de la Mairie (des renvois, de la comptabilité, de correspondance), enfin « Département » de police) dans l'ancien Bailliage du Palais, devenu par la suite l'Hôtel de la Première Présidence du Parlement de Paris, hôtel situé dans la Cité, au sud-ouest du Palais de Justice, et entre deux cours au Nord, la Cour-neuve-du-Palais (donnant elle-même sur la place Dauphine) et, au sud, une autre cour ouverte sur le quai des Orfèvres. Ce local avait été occupé jusque-là par l'administration du Département de Paris qui voulait se rapprocher de l'Assemblée nationale, comme le Maire de l'Hôtel de Ville, tandis que le Ministre des contributions publiques, Tarbé, avait jeté son dévolu sur l'ancien Hôtel de la Lieutenance de Police (voir S. Lacroix, Actes, 2e série, t. VII, p. 235 et n. 2). On réussit à donner satisfaction à tout le monde en plaçant le Département place Vendôme, le Ministère des Contributions rue neuve des Capucines, et la Mairie quai des Orfèvres, où le Maire s'installa le lundi 7 mai 1792 (ci', la réimpression du Moniteur, XII, 310). Il est curieux de voir l'Almanach National de 1793, qui place pourtant bien (p. 131) le Ministère des Contributions publiques rue Neuve des Capucines, et le Maire (p. 389) « hôtel de la Mairie cour du Palais », continuer à donner, comme l'année précédente, l'ancienne adresse du département de police (p. 401) « à l'hôtel de la Mairie, rue Neuve des Capucines ». C'est bien certainement là une erreur (voir encore S. Lacroix, Actes, 2e série, t. VIII, p. 150 et seq.î.


2 ou dans la nuit du 2 au 3 », dit M. Caron (p. 5), que <• le massacre s'étendit à trois autres prisons la Conciergerie, le Châtelet, la Force ». Dans tous les cas, vers 6 heures et demie, ou 7 heures du soir (I' « expédition » des Carmes étant terminée), on ne massacre encore qu'à la seule prison de l'Abbaye. H commence bien à y avoir des rassemblements autour des autres, mais les portes n'ont pas encore été forcées (p. 221). ,Ces faits nous paraissent appeler les observations suivantes. D'abord, les deux premiers massacres ont eu lieu dans le même quartier et ont été le fait de la même bande d'assassins. Il n'y a qu'environ 800 mètres de la prison de l'Abbaye à celle des Carmes. Il n'y a guère plus loin, il est vrai, de l'Abbaye à la Conciergerie. Mais c'est un autre quartier. L'Abbaye était sur le territoire de la section de l'Unité (ou des Quatre Nations), les Carmes sur celle, voisine, du Luxembourg, et ces deux sections touchaient à celle du Théâtre Français, dont le rôle a été si important pendant la Révolution. L'ensemble constituait une région pauvre (beaucoup d'ouvriers, surtout des maçons et des imprimeurs, et de nombreux représentants du petit commerce et de la petite bourgeoisie à professions libérales surtout dans la section du Théâtre Français), une région d'opinions nettement révolutionnaires 1. Cette première bande de massacreurs a très bien pu se former, sur place, spontanément. Au cours de la translation des prisonniers de la Mairie à l'Abbaye, qui a dû prendre un certain temps à cause des circonstances (voir la Relation de l'abbé Sicard8), les futurs assassins ont eu tout le temps de se réunir près de la prison pour y attendre leurs victimes. Rien n'indique donc que ce premier massacre ait été organisé par tes autorités et avec des éléments d'action pris ailleurs. Il s'agirait plutôt d'un événement tout local 3. Mais, dans l'état d'exioitation où se trouvait la foule à ce moment a-t-on pu, une après-midi de dimanche, quand le canon d'alarme était tiré à deux pas de là, au PontNeuf, et que la générale était battue dans les rues, avoir l'idée 1. Voir notre ouvrage, p. 14-15, ainsi que notre carte de la page 172. 1. Dans l'Histoire parlementaire. de Buchez et Roux, t. XVIII, p. 81. 3. La plupart des individus qui furent poursuivis plus tard pour avoir participé à ce premier massacre de l'Abbaye appartenaient à la section même, celle de l'Unité, sur laquelle se trouvait cette prison (voir Caron, p. 208 n. 3).


de promener ces infortunés depuis la Mairie où ils étaient relativement en sécurité jusqu'à cette autre prison située en pleine région d'effervescence populaire ? Quelle nécessité pressante imposait donc en un tel moment ce transfert de gens qui, depuis de longs jours (l'abbé Sicard y était arrivé dès le 26 août et y avait trouvé déjà « une foule d'hommes de toutes 'les classes »), attendaient patiemment dans « cette grande salle » qu'on statuât sur leur sort ? Qui, en définitive, a donné cet ordre et avec quelle arrièrejpensée ? Si nous ne savions, notamment par la Relation de l'abbé Sicard, que, déjà la veille, 1er septembre, un premier transfert de prisonniers avait eu lieu de la Mairie à l'Abbaye, nous n'hésiterions pas à croire, avec Midhelet et tant d'autres, que le massacre a été voulu et préparé par ceux qui ont dû donner, le 2 septembre, après 2 heures de l'après-midi, cet ordre de transfert. Mais, le samedi 1er septembre, il y a eu un premier départ, et il est plus vraisemblable de 'supposer que l'on avait résolu, depuis quelque temps déjà, de (vider la geôle improvisée de la Mairie en en envoyant, par fournées, les hôtes dans des prisons véritables à partir du 1er du mois •suivant. Nous partageons donc, sur ce point, l'avis de M. Caron (p. 354). Il n'en reste pas moins qu'il était de la plus haute imprudence, étant donnée l'excitation de la foule, de continuer, le dimanche après-midi, ce qui avait pu se faire la veille sans encombres. Or de ce qui a été certainement une imprudence et peut-être davantage si elle a été consciente le Comité de surveillance de la 'Commune, ou du moins ceux de ses membres alors présents, doivent être tenus pour responsables. C'est le Comité de surveillance, en effet, qui délivrait les mandats d'arrêt et donnait les ordres aux prisons c'est lui qui avait dû ordonner la mesure générale du transfert et qui aurait pu, qui aurait dû, la suspendre pour ce jour-là. Or le Comité de. Suaweillance siégeait à l'Hôtel de la Mairie avec les administrateurs de police 1, à deux pas de la salle qui abritait momen1. La police avait toujours été logée avec le Maire, et tous les actes administratifs du « Département de police sont datés de la Mairie (voir Caron, p. 292 et 294). Quant au Comité de surveillance de la Commune, il avait naturel lement son siège là où se trouvaient les administrateurs de police. Les noms des signataires de la fameuse circulaire du 3 septembre (voir ci-après p. 4 5-48) sont suivis de la mention « siégeant à la Mairie ». En racontant la genèse de cette circulaire Sergent dit d'ailleurs (p. 32 de la Notice de Noël Parfait) qu'il


tanément les prisonniers (et c'est pour cela sans doute que cette salle avait été transformée en geôle provisoire). Rien n'était donc plus facile à ceux de ses membres qui étaient présents, que de faire dire aux cochers de fiacre, sans doute convoqués à l'avance, de ne pas se déranger. S'ils ne l'ont pas fait, est-ce simplement par imprévoyance ? Il se peut. Mais on peut aussi supposer tout autre chose.

N'oublions pas que c'est précisément ce dimanche-là 2 septembre, et certainement avant les massacres (car nous allons trouver Marat membre du Comité à ce moment) que le deuxième Comité de surveillance a achevé de se former dans ce local même de l'Hôtel de la Mairie où il siégeait d'habitude 1. Rappelons-nous que Panis, qui tenait la plume 2, a commencé par s'adjoindre ses trois collègues de « département de police », Sergent, Jourdeuil et Duplain, qui n'étaient peut-être pas présents tous les trois, à tce moment, à côté de lui 3. Ne perdons pas de vue que les noms de Deforgues et de Murat ont été inscrits sur le document, non avec ceux des quatre autres adjoints, mais en marge, ce qui semble indiquer qu'ils ont été rajoutés après coup. Remémorons-nous l'affirmation de Sergent que Marat fut imposé au Comité par « le bas peuple », et non par Panis, et qu'il fut amené « triomphalement « au Gomité par « une foule de gens armés » Enfin rapprochons de tout ceci le témoignage de l'abbé Sicard qui dit qu'après deux heures, quitta, à un moment donné, ses collègues du Comité et remonta travailler seul dans la chambre qu'il s'était « fait préparer à la Mairie » et où il couchlit dans les cas urgents ».

1. Sur la constitution, à la Mairie, du deuxième Comité de surveillance, celui de septembre, voir ci-dessus, p. 23.

2. Au témoignage de Barrière, Mémoires sur les journées de septembre 1792 p. 298 en note. Voir le fac-similé du document au tome de l'ouvrage de Granier de Cassagnac.

3. Sergent a prétendu plus tard qu'il avait été absent de Paris, le 2 septembre, depuis « le matin » jusque vers 6 heures du soir », moment où il pénétrait « dans la cour de la Mairie » et 3- sauvait, à ce qu'il prétend, deux individus menacés par une « foule des deux sexes en délire. Sur l'emploi du temps de Sergent pendant cette journée du 2 septembre, voir ci-après p. 32, n. 3.

4. Voir ci-dessus p. 24 n. 3. Des deux textes que nous citons dans cette note, le premier est tiré d'un mémoire rédigé en 1847, et est par conséquent suspect a priori. Mais, comme il ne contient aucun fait précis dont la mémoire défaillante d'un vieillard puisse avoir modifié la date,il peut cependant être pris en considération. Quant au second,qui est tiré de la Notice de Noël Parfait, et dont nous ne connaissons pas la date, on ne peut guère en retenir que l'affirmation qu'une foule de gens armés accompagnaient Marat le jour où il fut admis au nombre des membres du Comité. Tout le reste est invraisemblable.


comme le canon d'alarme venait de commencer à tonner, « des soldats » envahissent la cour de la Mairie, et, bientôt après, « des soldats avignonnais et marseillais se précipitent en foule dans notre prison, renversent des tables, nous saisissent et nous jettent dehors, sans nous donner le temps de prendre nos effets ». Dès lors, si l'on accepte comme ivéridiques tous ces faits et si on les relie entre eux, on peut supposer que les gens armés en question, qui sont venus imposer Marat (le matin ? à l'instant même ?) sont les mêmes qui ont ainsi saisi les prisonniers ou les mêmes que ceux qui ont accompagné leurs voitures jusqu'à l'Abbaye, et, comme Marat demeurait rue La Harpe la limite de la section du Théâtre Français et de celle de l'Unité où se trouvait l'Abbaye), on se demande si toute la scène n'avait pas été machinée d'avance par les maratistes du quartier.

Hypothèse Certes. Et invérifiable on ne saura jamais. Dans tous les cas, on n'a le choix qu'entre deux explications ou bien l'imprévoyance, la légèreté et peut-être l'indifférence de ceux des membres du nouveau Comité qui s'y trouvaient à ce moment, Panis en tête ou bien la complicité active d'un ou deux d'entre eux Marat le premier à côté de l'indifférence des autres, peut-être terrorisés. Lors de l'invasion de la «our et de la geôle de la Mairie par les Marseillais en fureur, le Comité dont le siège était tout proche, se devait d'intervenir s'il s'y trouvait réuni. Or il s'y trouvait.

Voici, en effet, les vingt-quatre détenus de la Mairie en route pour la prison de J'Abbaye. Ils y parviennent après mille incidents terribles et quelques-uns d'entre eux y sont massacrés dès leur arrivée par la bande de forcenés qui les y attendent. La Mairie est aussitôt prévenue depuis l'Abbaye il n'y a pas loin. Et Marat lui-même va nous apprendre l'effet produit « Je me trouvais au Comité de surveillance lorsqu'on annon» ça « le massacre de l'Abbaye » et que le peuple menaçait » de se porter aux prisons. A cette nouvelle Panis et moi nous » nous écriâmes, comme par inspiration (?) « Sauvons les » pauvres débiteurs, les prisonniers pour rixe et les petits dé» linquants ». Le Comité donna l'ordre, sur-le-champ, à dif» férents geôliers de les séparer des grands malfaiteurs et des » traîtres contre-révolutionnaires afin que le peuple ne fût pas


» exposé à immoler quelques innocents. La séparation était » faite lorsque les autres prisons furent forcées, mais la pré» caution se trouva inutile par l'attention qu'eut le juge du » peuple, qui faisait fonction de tribun dans cette expédition, » de (vérifier les écrous et de relâcher tous ceux qu'avait fait » séparer le Comité de surveillance J. » Donc le Comité de surveillance, devant ce premier massacre, a approuvé par avance tous les autres ©t a facilité la tâche des futurs massacreurs en faisant mettre à part les prisonniers pour dettes, etc.. afin de leur éviter des méprises. Ceux-ci n'allaient plus avoir qu'à « expédier » ce qu'on leur livrerait tout préparé. C'est là plus, nous semble-t-il, que de « l'inertie complaisante », de la « participation par passivité ou mollesse », comme le dit M. Caron. Il n'est pas loin du bourreau celui qui lui désigne ainsi ses futures victimes. Car, enfin, ce triage n'avait pas d'autre but, et on ne comprend pas que Marat l'ait jugé « inutile », puisque, comme il l'ajoute, « tous ceux qui avaient été .ainsi mis à part sur son ordre furent relâchés par le peuple. Le Comité, craignant que ce dernier ne massacrât tout, marquait par avance tous ceux qu'on pouvait mettre à mort sans hésitation ni scrupule. Or ce même peuple se montra moins sanguinaire que le dit Comité puisqu'il fit encore une distinction dans le lot grâce aux fameux tribunaux populaires des prisons.

Les principaux de ces tribunaux fonctionnèrent à l'Abbaye et aux Carmes dès les premiers massacres, ceux de l'aprèsmidi du 2 (Caron, p. 33-36). Qui donc en a eu l'idée ? Il est curieux de voir Méiliée, dans son récit, postérieur, du massacre de l'Abbaye (voir Caron, p. 33), se servir exactement de la même expression que nous avons rvu tout à l'heure employée par Marat c'est « comme par inspiration » qu'une « commission, dite populaire » se serait, d'après lui, formée sous la protection du fameux Maillard. Or « t'inspiration en question aurait été soufflée aux gens de l'Abbaye par le Comité de surveillance de la Commune, si l'on devait ajouter foi au fameux billet, signé Panis et Sergent, adressé aux massacreurs 1. Journal de la République française, n" 12, du 6 octobre 1792. Texte cité par M. Caron, p. 304-305 de son ouvrage.


et ordonnant « de juger tous les prisonniers de l'Abbaye sans distinction à l'exception de l'Abbé Lenfant ». Mais ce (billet, que nous avions enregistré sans observation comme tous les autres historiens1, M. Caron démontre lumineusement (p. 289-296) qu'il doit être faux. Nous le croyons aujourd'hui avec lui, et nous ajouterons à ce propos, quelque invraisemblable que celr. puisse paraître et que cela nous ait à nous-même semblé jusqu'ici 2, que Sergent a dû être absent de Paris le 2 septembre jusqu'à 6 heures du soir 3. Il n'est donc nullement démontré que l'ordre de juger les prisonniers soit venu du Comité de surveillance. Au reste l'idée d'un jugement préalable doit plutôt être interprétée comme excluant celle d'un massacre en masse. Si donc on croit devoir établir un lien entre les diverses « inspirations » qui sont si subitement manifestées, tant à l'Hôtel de ville qu'à l'Abbaye, il faut reconnaître que l'idée directrice d'où elles sont sorties, et qui était celle d'une discrimination, s'opposait aux tendances des assassins dont beaucoup étaient venus dans l'intention de tout tuer indistinctement. B. L'après-midi du 2 inertie de tous les pouvoirs. Voilà pour le Comité de surveillance. Quant au .Conseil général il ne saurait être incriminé puisqu'il n'était pas réuni. La séance du matin, entièrement consacrée aux préparatifs de défense nationale rendus nécessaires par la nouvelle de l'investissement de Verdun, avait été levée (à 2 heures, d'après Chaumette) pour permetre aux membres du Conseil de se rendre dans leurs sections respectives afin de représenter à leurs concitoyens « les dangers imminents de la patrie » et « les tra1. Voir p. 509 de notre thèse. Nous pensions que le texte provenait des documents conservés à la Préfecture de Police avant 1871 parce que telle est bien, en effet, d'après Tuetey lui-même, la provenance de la plupart des pièces signalées par lui comme « absentes aux pages 23-25 de son Tome V voir notamment le n° 174. Pour le n° 175 où cette indication manque, nous avions cru à un oubli de la part de cet auteur.

2. Nous n'avons pas cru, dans notre ouvrage (voir p. 510, n. 1), devoir ajouter foi aux allégations de Sergent concernant le peu de part qu'il aurait pris aux travaux du Comité.

3. M. Caron (p. 293, n. 1) tient, lui aussi, pour incroyable le récit fait par Sergent de son rôle au 2 septembre; de même (p. 297, n. 3) il repousse celui o d'où se dégage une chronologie confuse que le même Sergent a donnée de la genèse de la fameuse circulaire du Comité de surveillance. Mais M. Caron ne connaît la version de Sergent, dans l'un et l'autre cas, que par la brochure de Noël


Lisons dont nous sommes environnés ou menacés » x. Ils ne rovinrent à l'Hôtel de ville que deux heures au moins plus tard puisque, d'après le procès-verbal, la séance de l'après-midi s'ouvrit seulement à 4 heures. Pendant leur absence avaient eu lieu la première tuerie de l'Abbaye et celle des Carmes. Ils doivent donc être mis complètement hors de cause. C'est au contraire à 4 heures que la Législative avait suspendu sa séance, ouverte à 9 heures du matin et, elle aussi, consacrée aux dangers extérieurs de la patrie. L'Assemblée siégeait donc au moment du massacre de la rive gauche. Mais elle semble l'avoir ignoré et n'eut pas à se poser la question d'une intervention.

Pour les autres responsabilités, individuelles celles-là, qui peuvent avoir été engagées dans cette première phase, toute locale, des massacres, nous nous contenterons, en général, de suivre M. Caron. Avec lui (p. 234-236), nous nous étonnerons que le ministre de l'Intérieur Roland et sa femme aient pu, comme ils l'ont prétendu plus tard, ignorer, encore le 2 au soir « avant de se mettre au lit », le Parfait, et celle-ci ne permet pas de se rendre compte que les notes de Sergent, d'après lesquelles elle a été établie, comprenaient essentiellement deux fragments différents un mémoire daté de 1847 (Sergent avait alors 96 ans et était aveugle), et un autre qu'il avait écrit lui-même en 1801, neuf ans seulement après les Massacres. Or le récit de l'affaire de la circulaire du Comité est tiré du mémoire de 1847 (à part, à la fin, la seule mention de la protestation de Sergent, à la suite de la lecture faite de la pièce en question par Robespierre à la séance de la Convention du 25 septembre 1792). D'autre part le récit de la journée du 2 septembre, tel qu'il se trouve dans Noël Parfait, doit provenir de la même source; il ne coïncide pas exactement avec celui du mémoire de 1801.' Il n'y a rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que la version de Noël Parfait ait paru confuse à M. Caron. Celle du Mémoire de 1801 au contraire se tient assez bien Sergent, à peu près absent du Comité depuis assez longtemps et ayant besoin de se reposer, serait parti à la campagne, le dimanche matin 2 septembre, avec deux amies; vers la fin de l'après-midi il serait rentré en ville et aurait accompagné ces dames chez elles, près de l'Odéon. Et c'est seulement à ce moment que deux hommes, s'approchant de lui, lui auraient annoncé ce qui se passait à deux pas de là, à l'Abbaye. Il se serait alors rendu à la Mairie, où il se serait trouvé vers 6 heures du soir, et, à 8 heures, il aurait été rassurer son amie, Emira; retournant ensuite à la Mairie, il y serait resté jusqu'à 1 heure du matin, dans le bureau de Petion, et, après seulement, se serait rendu au Comité de surveillance de la Commune situé tout à côté, dans le même bâtiment. II est évidemment extraordinaire et inadmissible qu'un administrateur de police puisse songer à quitter son poste dans des circonstances aussi critiques, et l'on peut, à bon droit, se demander si, au besoin de repos, ne se mêlait pas le désir de fuir les responsabilités. Mais il est impossible de croire à la présence de Sergent au Comité de surveillance dans l'après-midi du 2, à moins de le prendre nettement pour un imposteur, ce que, nous l'avouons, nous avons de la peine à croire ici. 1. Voir à la page 465 de notre thèse.


massacre de l'Abbaye et celui des Carmes. Sans doute l'ont-ils tout de même appris, mais « ils n'en ont pas été bouleversés », tout simplement. Le Ministre de la Justice, Danton, qui avait pourtant « passé une partie de l'après-midi en conférence à l'Hôtel de Ville » {Caron, p. 241), paraît avoir joué le rôle de Ponce-Pilate. C'est alors qu'il aurait prononcé le mot fameux qu'on lui attribue « Je me fous bien des prisonniers », mot dont M. Caron (p. 250) admet tout au moins la vraisemblance. (Les trois secrétaires du Ministre, 'Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Robert, ont dû approuver la tuerie ou en prendre assez facilement leur parti (p. 254-258). Pour le Maire, Petion, M. Caron (p. 311) estime « que, du 2 au 5, hormis la correspondance avec Santerre, il n'a pas agi ». Il serait donc resté complètement invisible le 2 après-midi. M. Caron pense qu'il se sentait impuissant et qu'il songeait surtout à son élection à la Convention. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après avoir présidé la séance du Conseil général du 1er septembre, il n'a plus occupé le fauteuil jusqu'au 5. Le dimanche 2, il est à son bureau à l'Hôtel de la Mairie, d'où il envoie une circulaire aux présidents des 48 sections pour les inviter à venir le rejoindre, le soir même, à 8 heures très précises « pour affaire très importantes et qui exigent la plus grande célérité » 1. C'est tout ce que nous lui voyons faire 2. Au contraire, le procureur de la Commune, Manuel, s'est rendu à l'Abbaye, à la fin de J'après-midi, à la tête d'une délégation du Conseil général pour essayer d'arrêter les massacres {Caron, p. 266 et 312). Sur le rôle joué par le substitut du procureur, Billaud-Varenne, nous ne savons rien (p. 315-317) mais, d'après un texte que nous avons produit nous-même autrefois, il aurait, dans l'après-midi du 2, proposé l'envoi à l'Abbaye de deux commissaires « 'chargés de parcourir les registres et de livrer au peuple les détenus relativement à l'affaire du 10 » (Caron, p. 270). Quant à Santerre il « a pris, le 2, quelques dispositions assez anodines » (p. 320). Mais, s'il 1. Un exemplaire de cette circulaire (adressée à la section des Droits de l'Homme, ex-roi de Sicile) a figuré à la vente Charavay de 1862 (voir le Catalogue de cette vente, p. 46).

2. Sergent a cependant prétendu plus tard, dans son Mémoire écrit en 1801 (voir ci-après p. 40, n. 3), que Petion, pendant la nuit de 2 au 3, courait de la Force à l'Assemblée ». Mais nous n'en avons aucune preuve et la chose semble peu probable.


n'a pas fait davantage, c'est parce que la garde nationale refusait d'intervenir contre les massacreurs, parmi lesquels il semble même y avoir eu des gardes nationaux en uniforme (p. 115, n. 5).

En résumé, en cette après-midi du 2, ce n'est partout que faiblesse et répugnance à agir efficacement pour protéger les prisonniers politiques de l'Abbaye. En se bornant à intervenir en faveur des non-politiques, les autorités responsables ont donc toutes abandonné les autres à leurs bourreaux. Cette indifférence des pouvoirs publics ainsi que l'attitude de la garde nationale devaient avoir, après 4 heures de l'aprèsmidi, les conséquences les plus graves. Tandis que le massacre continue à l'Abbaye, des rassemblements se forment autour des autres prisons, et le Conseil général, qui rentre en séance à ce moment-là, apprend « que plusieurs prisonniers que l'on conduisait à la Conciergerie ont été tués 1. Or il se borne à désigner six commissaires « pour aller ,aux différentes prisons protéger les prisonniers qui y sont renfermés pour dettes ou pour mois de nourrices ainsi que pour des causes civiles ». Toutes les autres autorités conservent la même attitude. L'Assemblée nationale 'elle-même, réunie à 6 h. 30 ou 7 heures du soir, se contente d'envoyer quelques-uns de ses membres à l'Abbaye où l'on massacre (ils ne peuvent du reste ri'en faire) elle néglige les autres prisons et se sépare à 11 h. 30 ou minuit sans avoir rien tenté de ce côté-là (Caron, p. 221-222 et 225). Aussi les massacres vont-ils s'étendre et ifinir par vider toutes les prisons de Paris sauf deux Saint^Lazare qui ne contenait que des femmes, et Sainte-Pélagie qui était exclusivement réservée aux prisonniers pour dettes. Pour les autres, trois ne seront visitées que le 3 et une quatrième Je 4. Sans doute l'effectif des bourreaux volontaires n'était-il pas assez important pour tout entreprendre à la fois. Mais, dès 8 ou 9 heures du soir le 2 septembre, la boucherie wait cessé de n'intéresser que la seule prison de l'Abbaye.

1. Le procès-verbal ajoute que la foule commençait à pénétrer dans les prisons. Mais la nouvelle et était sans doute prématurée, car les massacres n'ont dû commencer à la Conciergerie et au Châtelet qu'à 8 ou 9 heures du soir (voir ci-après].


C. L'extension des massacres dans la soirée du 2. Cette extension des massacres allait donner à ceux-ci un caractère nouveau. Jusque-là il s'agissait seulement d'un fait tout local, comme il s'en est tant passé à Paris pendant la Révolution, un de ces événements qui, n'affectant qu'un seul quartier, pouvaient rester ignorés pendant des heures du reste de la capitale. A 6 heures du soir, tout étant terminé aux Carmes, il n'y a plus d'attroupement que rue Sainte-Marguerite, devant l'Abbaye. Tout le reste de la ville est tranquille en cette après-midi d'un beau dimanche d'été 1. Jusqu'au soir, à part les autorités responsables, le public ignore ou ne s'émeut pas. Nous avons vu les Roland se coucher tranquillement le 2 au soir Madame Roland qui avait pourtant appris, en dépit de ses dénégations postérieures, le premier massacre de l'Abbaye, n'y a pas attaché autrement d'importance (Caron, p. 232). Mais la scène ne va pas tarder à changer. La foule, qui s'est déjà rassemblée en d'autres points dès la fin de l'aprèsmidi, poussera des cris de mort dans la Cité et sur la rive droite. Une colonne va même partir pour Bicêtre avec du canon 2. Bientôt tout Paris sera en rumeur. C'est à ce moment qu'il faut placer le vrai déclenchement des massacres, le début véritable de cet horrible prologue .de la Terreur.

A quoi doit-on attribuer cette brusque aggravation de la situation ? Pourquoi n'a-t-on pas pu l'empêcher de se produire à la tombée de la nuit, averti comme on l'était, depuis 3 heures de l'après-midi, par les premières horreurs, celles de la rive gauche, de l'imminence d'un massacre général ? Il ne fallait pas compter, nous l'avons vu, sur le Comité de surveillance, ni sur le ministre de la Justice, ni sur celui de l'Intérieur, ni sur le Maire, ni sur le parquet de la Commune, ni sur :1e commandant de la Garde nationale, tous plus ou moins 1. Sergent, qui rentre de la campagne à ce moment, peut parvenir jusqu'à l'Odéon, tout près de l'Abbaye, sans avoir rien remarqué, et une dame, amie d'Emira, arrive chez celle-ci vers 8 heures du soir après avoir passé toute l'aprèsmidi dans le jardin du Luxembourg où elle a vu beaucoup de monde mais n'a rien aperçu ni entendu d'anormal (Mémoire écrit en 1801).

2. A deux heures et demie du matin, dans la nuit du 2 au 3 septembre, l'un des trois membres du Conseil général envoyé à l'Assemblée Nationale, Guiraut, déclarait « On est allé à Bicêtre avec 7 pièces de canon (Moniteur, XIII, 603).


impuissants, indifférents ou complices. Mais le Conseil général et l'Assemblée nationale n'ont-ils pas cherché, à défaut de la force, à employer la persuasion en usant de toute leur autorité morale ? Sans doute, et M. Caron rappelle leurs démarches 1. Seulement celles-ci n'ont visé que l'Abbaye et elles sont restées sans effet. D'où sans doute, en partie, l'extension du massacre aux autres prisons, mais en partie seulement, car il y 'eut encore autre chose, comme on va le voir.

On a dû remarquer, en lisant ce qui précède, que dès 4 heures du soir les prisons, autres que l'Abbaye, étaient menacées, puisque, des l'ouverture de la" séance de l'après-midi du Conseil général, qui s'est faite à cette heure-là, on en apportait la nouvelle à l'assemblée. Or, à la première prison dans laquelle la foule ait pénétré en dehors de celle de l'Abbaye seule en cause jusque-là, à la Conciergerie, le massacre a commencé seulement à 8 ou 9 heures du soir. Pourquoi les massacreurs ont-ils attendu si longtemps, du moment que le Conseil général se contentait de faire protéger les prisonniers pour dettes, mois de nourrices et causes civiles, et que rien d'autre ne bougeait ? A cette question embarrassante nous nous demandons s'il ne faudrait pas répondre c'est parce que la foule qui assiégeait les prisons aurait ivoulu mieux que cette attitude d'abstention un ordre positif d'aller de l'avant.

Le iprocès-verbal de la Commune, après avoir noté au début de la séance, à 4 heures, les mesures prises pour faire sortir de prison les prisonniers .pour dettes, etc. (mesures qui ont dû prendre un certain temps, deux ou trois heures peut-être) porte, à un certain moment < peut-être vers 6 heures du soir), « que quatre commissaires seront envoyés sur-le-champ à l'Assemblée nationale pour lui rendre compte de ce qui se passe actuellement aux prisons et demander quel-les mesures on peut prendre pour garantir l'es prisonniers ». Les quatre commisI. Pour la députation de la Législative, voir Caron, p. 222 et 225-227 les députés n'ont été qu'à l'Abbaye; il est impossible de savoir quel mandat au juste ils avaient reçu; ils sont restés impuissants et leur « insuccès était fatal, ne fût-ce que pour des raisons matérielles n. Quant à la Commune, elle s'est d'abord contentée de faire mettre, dans toutes les prisons, les non-politiques à l'abri. Puis elle a envoyé une députation à l'Abbaye, démarche restée sans effet. Enfin elle a engagé avec l'attroupement de l'Abbaye « uns négociation. pour rétablissement immédiat d'un tribunal (Caron, p. 274-275 et p. 34-35).


saires arrivent à la Législative, peut-être vers 6 heures et demie ou s»pt heures du soir. Or voici comment le Moniteur (XIII, 597) relate cette démarche « Des officiers municipaux, admis à la barre, annoncent qu'il se fait des rassemblements autour des prisons et que le peuple veut en forcer les portes. Ils prient l'Assemblée de délibérer sur-le-champ sur cet objet, en lui observant que le peuple est à la porte et qu'il attend sa décision. » De même le Journal des Débats et ~des Décret (m* 342, p. 30), écrit « Une députation du Conseil général de la Commune de Paris annonce que le peuple veut forcer les prisons. Il sollicite une prompte décision de l'Assemblée. » Les passages que nous avons soulignés ne doivent-ils pas être interprétés il uns le sens que nous suggérions tout à l'heure ? Naturellement, ni le Conseil général de la Commune, ni la Législative ne firent ni ne dirent rien qui pût être interprété comme un encouragement aux massacreurs. Mais, tandis que l'une et l'autre assemblées s'occupaient, en fait, seulement de l'Abbaye pour essayer d'y arrêter les massacres, d'autres qu'elles donnaient le signal de se porter sur toutes les prisons. Dans notre ouvrage sur La Commune du 10 août (p. 483488), nous avions cité un certain nombre de textes qui rendent indéniable l'atroce initiative prise, le 2 septembre, par quelques-unes des assemblées de sections. De ces textes nous avions cru pouvoir conclure (.p. 488) « que le massacre des prisons fut, non pas comme le veut Mortim,er-Ternaux, w- affaire administrative, mais le résultat des délibérations de plusieurs sections de Paris ». M. Caron reconnaît (p. 277) que, dans l'histoire de Paris après le 10 août, il y a eu, dans certaines sections, un courant d'opposition « contre les hommes en place du Conseil avec leur tendance à la modération ». Mais, dans son chapitre sur le Rôle des Sections <p. 324-339), il contesté qu« les arrêtés de sections aient pu, comme nous l'avions écrit, déterminer les massacres. En effet, dit-il, tes assemblées générales se réunissaient seulement vers 5 heures en temps 1. La Législative nomma douze commissaires pour aller dans les différentes prisons (Procès-verbal,. voir à notre'thèse p. 492), et le Journal des Débats spécifie même que, sur la proposition de Lequinio, deux commissaires se rendront à chacune des six prisons; mais nous ignorons s'ilsyont été. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que Dusaulx et Audrein se rendirent à l'Abbaye où ils n'eurent aucun succès (voir Caron p. 225-227). Mais, pour les autres, nous ne savons rien.


ordinaire, et nous n'avons aucune preuve que, ce jour-là, il ait été « dérogé à cette habitude ». Les décisions de quelquesunes de ces assemblées ne peuvent donc pas, conclut M. Caron, avoir déterminé le déclenchement des massacres qui avaient commencé à l'Abbaye, comme on l'a vu, au moins deux heures plus tôt. Nous répondrons à cela d'accord pour l'Abbaye et même pour les Carmes où l'on ipeuit, comme nous l'avons dit, voir, au début tout au moins, un événement tout local et, jusqu'à un certain point, spontané. Il est même probable que, si certaines sections ont discuté la question de l'opportunité du massacre, c'est parce qu'elles savaient qu'il y en avait déjà un en train dans l'un des quartiers de Paris. Mais, pour les autres prisons situées dans d'autres quartiers, nous maintenons notre interprétation des faits. D'une part, en effet, nous continuons à croire, étant donné le caractère extraordinaire des circonstances, à la vraisemblance (nous ne disons pas dans toutes les sections, mais dans un certain nombre d'entre elles), de la réunion, plus ou moins régulière, d'assemblées plus ou moins nombreuses, avant l'heure normale des séances. D'autre part, comme nous l'avons indiqué d'après M. Caron lui-même, c'est seulement « dans la soirée ou dans la nuit du 2 au 3 » que le massacre a gagné la Conciergerie, le Ghâtelet et la Force. Les arrêtés de sections, celui de la section des Arcis par exemple, portant précisément « que l'on s'assurerait des prisons dites du Châtelet, de la Conciergerie et de la Force » 1 ne peuvent-ils pas être considérés comme ayant puissamment contribué à l'extension des massacres dans les prisons ? Pour notre part nous le croyons, 'et nous le croyons surtout parce que, entre 4 heures de l'après-midi, moment où le Conseil général apprend que le peuple commence à menacer les prisons, et 8 ou 9 heures du soir, moment où les massacres commencent dans d'autres maisons de détention qu'à l'Abbaye, il s'est passé 4 ou 5 heures pendant lesquelles précisément les sections étaient en séance. Le fait que plusieurs d'entre elles se sont prononcées en faveur d'une exécution générale par le peuple, alors qu'aucune n'a pris d'arrêté en sens 1. Cet arrêté peut évidemment recevoir une tout autre interprétation. Mais celle que nous donnons paratt la plus plausible à M. Caron lui-même (p. 328).


contraire, a dû être un puissant encouragement pour ceux qui hésitaient encore à passer des menaces à l'acte. Ce sont bien les sections qui ont prononcé, en dernier ressort, l'arrêt fatal, ce sont elles qui ont mis en marche la terrible machine toute prête à fonctionner. Leur geste a été celui'du peuple romain renversant le pouce aux arènes.

IV

LES MASSACRES ORGANISES

{2 septembre soir 6 ou 7 septembre)

Donc, dans la soirée du 2 septembre, on massacre vers 8 ou 9 heures du soir à l'Abbaye, à la Conciergerie et au Châtelet 1, et, à minuit, à la Force 2 (prison située assez loin sur la rive droite, dans la section des Droits de l'homme). Aux Carmes, tout est fini. Pendant ce temps, chez les officiels, c'est une confusion inexprimable. Tandis que le ménage Roland dort du sommeil du juste au ministère de l'Intérieur et qu'à celui de la Justice tout reste calme, tandis que le maire Pction, terrifié, n'ose bouger de la Mairie 3 et se contente de commander à Santerre de préserver la prison du Temple 4, tandis que Manuel, fortement ému (Caron, p. 313) par sa démarche à l'Abbaye de la fin de l'après-midi 5, laisse Billaud-Varenne courir seul à la Force, où son attitude a été diversement rapportée par les témoignages postérieurs (Caron, p. 315-316), 1. Voir Caron, p. 5, n. 5. Au Châtelet la tuerie a peut-être seulement corn mencé à 11 heures du soir.

2. Caron, p. 6.

3. D'après son Mémoire écrit en 1801, Sergent aurait passé la soirée jusqu'à 1 heure du matin dans le bureau de Petion où se trouvaient, avec ce dernier, sa femme, Brissot, Mendouze ils étaient consternés ». Dans le même écrit, Sergent représente Petion comme « coura[nt] de la prison de la Force à l'Assemblée ». Mais rien ne vient confirmer cette dernière allégation. Petion s'est contenté, semble-t-il, d'écrire le 3 septembre de bon matin, au ministre de l'Intérieur qui a aussitôt fait passer sa lettre à la Législative (voir la note suivante). 4. D'après la lettre du maire au ministre de l'Intérieur envoyée par ce dernier et lue le 3 septembre, après 8 heures du matin, à la Législative (Moniteur, XIII, 604). Petion y » annonce qu'il n'a appris les événements de la nuit qu'au moment où il n'y avait plus de remède à y apporter ».

5. Voir ci-dessus p. 34.


le Conseil général, en séanioe sous la présidence de Méhée 1, se borne à envoyer deux fois à cette même prison Truchon et Duval-Destain, la première « pour faire une visite au quartier des femmes », ta seconde « pour tâcher de calmer les esprits ». Cependant, à la Législative, qui, avant de suspendre sa séance à 11 heures du soir, avait appris avec une émotion intense des détails sur les massacres des Carmes et de l'Abbaye, les commissaires laissés pour assurer la permanence apprennent, à 1 heure du matin, « que le désordre continue et qu'on tue toujours des prisonniers ». Ils écrivent à la Commune, laquelle envoie encore trois commissaires aux représentants de la Nation pour les mettre au courant des événements de la nuit. Ainsi tous ont continué à se borner à de vaines démarches et à quelques mesures de précaution. Le 3, au matin se produit une accalmie (voir Caron, p. 147, n. 2). On peut croire un instant que tout est terminé. Aussi l'Assemblée nationale, laissant sa Commission extraordinaire des Douze lancer une proclamation, « qui n'est guère qu'un geste » (p. 230), paraît assez disposée à garder, pour sa part, le silence (p. 22$) et à « jeter le voile sur les événements de la veille commeie lui suggérera Roland, le même soir. Mais l'arrêt des massacres n'était qu'une simple pause, due peutêtre à la lassitude, et, bientôt, la tuerie reprend pour ne plus s'arrêter durant plusieurs jours. Le 3, elle gagne Saint-Firmin, les Bernardins et Bicêtre le 4, la Salpêtrière (voir Caron, p. 6-7). Tout cela sans rencontrer aucune opposition sérieuse, car on ne peut compter comme telle le décret du 3 au soir chargeant « la municipalité, le Conseil général de la Commune et le Commandant général » de « donner tous les ordres nécessaires pour que la sûreté des personnes et des propriétés soit respectée », prescrivant au Maire de Paris de rendre compte chaque jour à midi à l'Assemblée de la situation de la capitale, ordonnant à toutes les autorités de prêter et de faire prêter par les citoyens le serment « de maintenir la sécu1. Le procès-verbal de la séance de l'après-midi (ouverte à 4 heures) se termine bien par la nomination de douze membres seulement « pour tenir la séance de nuit ». Mais il y a tout lieu de penser qu'à celle-ci prirent part un beaucoup plus grand nombre de représentants, car le Conseil n'envoya pas en mission pendant cette nuit moins de dix de ses membres, tous nommément désignés au procès-verbal.


rite des personnes et des propriétés », etc. le tout accompagné d'une proclamation en faveur de l'union et contre les désordres, « au nom de la patrie, de l'humanité et de la liberté ». Le décret du 3, en l'absence de tout moyen matériel de répression ne pouvait avoir aucun effet sensible. Tout au plus a-t-il pu contribuer (Caron, p. 228) à amener le revirement d'opinion qui, après les quelques jours où le champ avait été laissé libre aux assassins, devait enfin arrêter les massacres. Ainsi donc, à la reprise du 3 apTès-midi, il n'y a rien à craindre pour les massacreurs, qui sont laissés bien tranquilles. Aussi la chose prend-elle une autre allure qu'aux Carmes et à l'Abbaye dans les premières heures on « expédie » avec une régularité en quelque sorte ordonnée et comme par mesure administrative. Là, plus que jamais, la question des responsabilités se pose. Seulement, elle se pose d'une manière beaucoup plus complexe que précédemment. A la question unique qui a donné le signal des massacres ? s'en substituent une foule d'autres Qui a intronisé les juges ? A-t-on payé les bourreaux ? Où ont été recrutés ceux-ci ? Quelles ont été les victimes ? etc.

A chacune de ces questions, M. Caron s'efforce de nous donner une réponse précise. Mais, avant de passer celles-ci en revue, il nous faut d'abord examiner sa position dans la question générale des responsabilités en ce qui concerne tout au moins les deux corps parisiens directement intéressés dans cette affaire le Conseil général et le Comité de Surveillance 1. Cette position est la suivante « Nous résumerons notre opinion en deux mots on a justement, mais à l'excès, déchargé le Conseil on a trop chargé le Comité. » (p. 321.) Pour ce qui regarde le Conseil, nous nous étions, pour notre part, approprié l'opinion de Robespierre « II est certain que, loin de provoquer les événements de septembre, il a fait ce qui était en son pouvoir pour les empêieher. » Et, en effet, le Conseil. a envoyé aux prisons des délégués pour tâcher de limiter 1. Nous laisserons de côté tout le reste Mairie, Parquet, Conseil général. Tout s'est passé en écritures (ordres généraux de conduite, correspondance de Petion et de Santerre). On cherche à donner satisfaction officiellement au décret du 3. Mais on attend pour agir que le moment soit venu. Or la décision sur ce point appartient au Conseil général et à son Comité de surveillance.


l'effusion du sang. Mais M. Caron (p. 322) trouve « que les délégués à l'Abbaye et à la Force n'apportent qu'une véhémence limitée à demander l'arrêt des massacres et qu'ils s'attachent surtout à obtenir qu'un minimum de formes judiciaires soit observé ». Sans doute, mais ceci touche, non le Conseil en entier, mais ses délégués, et ceux-ici se sont vus, comme le dit M. Caron lui-même « fermer promptement et brutalement la bouche ». Ce n'étaient pas des héros. Le Conseil non plus du reste, lequel s'est, « assez facilement » ou non, « résigné à son impuissance» » pour se renfermer dans une « attitude passive jusqu'au moment où, s'associant au renversement général de l'opinion, il réagit et proteste ». C'est tout à fait cela. Comme il est le chef, il faut bien qu'il suive. Nous maintiendrons donc, en le modifiant légèrement, le jugement de Robespierre le Conseil a fait ce qui était au pouvoir de gens que ne tentaient ni la couronne du martyre, ni la coupe de l'impopularité.

Nous avions d'ailleurs reconnu dans notre thèse l'existence, dans le Conseil, de ce que M. Caron appelle (p. 276) « un courant d'opinion approbative des massacres », tout au moins au début, c'est-àdire dans la nuit du 2 au 3 et le 3, tandis qu'incontestablement il y a eu de sa part des manifestations en sens opposé. Nous avions essayé d'expliquer ces contradictions apparentes en disant que les membres enclins à laisser verser le sang devaient constituer, dans l'assemblée, une minorité dont la loi pouvait s'imposer seulement lorsque les bancs du Conseil n'étaient pas suffisamment garnis. M. Caron, après avoir exposé cette manière de voir ainsi que les faits sur lesquels elle était fondée (Caron, p. 270-271), après avoir également discuté l'interprétation de ces derniers (p. 271-274), reconnaît, sinon l'existence de « revirements », comme nous l'avions écrit, du moins « les traces d'un flottement »"; mais il explique celui-ci en disant p. 277) qu'il ne révèle point « une division en partisans et en adversaires », et que « c'est en bloc que l'assemblée oscille entre l'abstention tacitement approbative et l'action inhibitive ». Nous nous bornerons, à ce propos, à faire observer que nous n'avions point parlé d'une véritable « division en: partisans et en adversaires », mais de l'existence, dans le sein du Conseil, d' « une minorité de gens qui approuvaient


les massacres » et n'hésitaient pas à en couvrir l'annonce d'applaudissements sans se rendre compte de l'odieux d'une telle attitude. Cette manière de voir continue à nous paraître la plus probable, car nous nous refusons à croire que toute une assemblée de près de 300 personnes, non point prises au hasard et dans un milieu de malfaiteurs, mais choisies par élection dans l'universalité des citoyens, puisse avoir une mentalité aussi atroce. Maintenant, que ceux qui, en petit nombre, se transformaient ainsi moralement en assassins, aient pu, à certains moments, imposer silence à leurs collègues et faire croire à une unanimité de sentiments sanguin:aires, c'est ce que, hélas la faiblesse humaine rend aussi très probable, et c'est ce que nous avions voulu dire.

Cette manière de voir explique parfaitement l'évolution de l'attitude du Conseil pendant la sanglante période. Dans la nuit du 2 au 3 et le 3, des hésitations le 4 et le 5, une réaction encore timide, « perceptible néanmoins », et qui est parallèle nous dirions plutôt consécutive à « celle du gros de la population parisienne » (p. 278). Ainsi, c'est sur l'attitude de ses administrés que le Conseil a réglé la sienne, et c'est seulement quand il a eu la certitude de courir au secours d'une cause gagnée d'avance qu'il s'est décidé, avec les autres responsables (Roland, Petion, etc.) à exécuter « la loi qui protège les personnes et les propriétés », c'est-à-dire le décret du 3, et à mettre fin, aux massacres par une démarche solennelle faite à la Fonce, le 6 septembre, après la séance du matin.

Pour ce qui est du Comité de Surveillance, M. Caron déclare que « la thèse d'une responsabilité exclusive ou prépondérante » de sa part est d'origine antijacobine (p. 323). A cela rien d'étonnant, l'histoire de la Révolution ayant d'abord servi aux divers partis politiques d'instrument de propagande et de terrain de polémique. Aujourd'hui qu'il n'en est plus de même nous voulons du moins l'espérer l'origine d'une thèse de ce genre n'a pour nous aucun intérêt. Notre conviction doit avoir d'autres fondements. Or, sur le point spécial qui nous occupe, les documents font défaut ou à peu près, et rien ne vient contredire cette assertion de Sergent dans son Mémoire de 1801 « Je puis affirmer que le Comité ne donna


pas d'ordre pour le massacre. » Quoique ce témoignage puisse paraître intéressé, nous croyons volontiers que, dans son ensemble et officiellement, ce Comité s'est contenté de rester immobile, qu'il a laissé faire. Maintenant s'est41 abstenu par sympathie ou par impuissance ? Il est bien probable que les sentiments intimes des onze membres qui le formaient n'étaient pas les mêmes et ces sentiments ont aussi pu évoluer. Bref, ce que nous avons dit pour le Conseil général, nous pourrions le répéter pour le Comité. Cependant, pour la période que nous étudions (du 2 septembre au soir jusqu'au 6 septembre) nous possédons un indice qui n'est pas négligeable c'est la fameuse circulaire du Comité qui est datée du 3 septembre. Elle constitue la troisième des trois prétendues « preuves » alléguées par les adversaires du Comité et que M. Caron discute successivement (p. 284 à 304). Nous nous sommes déjà occupé des deux premières >. Examinons maintenant la célèbre circulaire après avoir écarté comme faux, avec M. Caron (p. 290, n. 3), l'ordre du 4 septembre signé Panis, Sergent et Méhée, qui ordonne d'enlever les cadavres et de nettoyer les prisons, document dont nous avons eu tort de faire état dans notre thèse (p. 509), et qui d'ailleurs ne prouverait rien, même à l'égard de ses signataires 2. La circulaire du 3 septembre, destinée aux 83 départements, annonce les massacres en cours qu'elle qualifie d' « actes de justice », et elle invite « la nation entière » à « adopter ce moyen si nécessaire de salut public ». Elle engage donc nettement la responsabilité de ses signataires. Or le document imprimé (nous n'en possédons plus l'original manuscrit) porte les signatures de 9 membres du Comité sur 11 (les seules signatures qui manquent sont celles de Leclerc et de Guermeur 3. Ces signataires ont protesté par La suite ainsi que 1. A savoir l'entrée de Marat dans le Comité de Surveillance et Je prétendu billet du 2 septembre signé Panis, Sergent, Méhée, et enjoignant aux « camarades» qui massacraient à l'Abbaye, de juger tous les prisonniers sans distinction à l'exception de l'abbé Lenfant. Voir ci-dessus p. 29-31 et p. 31-32 et 32 n. 1. 2. Comme l'a fait observer Panis plus tard (voir Caron, p. 292), c'était là » un acte tout naturel d'administration de police ».

3. Ceci d'après M. Caron (p. 297) qui a trouvé aux archives du Ministère de la Justice un original imprimé du document. Mais les journaux de l'époque (Moniteur, 27 septembre, Chronique du mois, novembre 1792) donnent aussi le nom de Leclerc parmi ceux des signataires.


Laclerc Leurs protestations ne nous ont toutefois pas convaincu. Nous serions moins affirmatifs aujourd'hui. Nous comprenons parfaitement que M. Caron, à la question qui a tenu la plume ? et aux autres qui se posent, réponde « On ne sait », et qu'il se borne à constater la présence de 9 noms au bas de l'original imprimé. Il est possible que, comme l'en a accusé Sergent, Marat ait abusivement apposé la signature de ce dernier, et d'autre peut-être aussi, au bas de la pièce 2. Cependant le défaut des noms de Leclerc et de Guermeur, s'il est dû à l'absence de ceux-ci du Comité 3, tendrait à prouver que les autres ont effectivement signé 4. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la circulaire est bel et bien sortie des presses de Marat M. Caron nous en apporte la preuve matérielle (p. 298). Dans le Comité, il y a donc au moins Marat qui a voulu la continuation et même l'extension des massacres. Et il s'est fait suivre par ses collègues, quelques-uns peut-être parce qu'ils partageaient ses sentiments, la plupart sans doute parce qu'ils cédaient à la terreur 5. Quant à savoir si la [Circulaire a été immédiatement envoyée dans les déparlements ou non, si elle a pu, ou non, avoir de l'effet, ces questions que discute M. Caron ne nous intéressent pas ici, et nous nous bornerons 1. Voir notre thèse, p. 510, n. 1. Leclerc tire argument de l'absence de son nom au bas de l'original imprimé.

2. M. Caron, p. 297, n. 3, trouve la version du Sergent « longue et entortillée ». Mais il l'a prise dans la Notice de Noël Parfait qui en a tiré la plus grande partie du Mémoire de 1847. Elle n'est cependant pas sans intérêt, même dans cette partie (voir la note 4 ci-dessous). Dans tous les cas c'est dans le Mémoire de 1801 que Sergent rapporte que Duplain et lui ont reproché à Marat de s'être servi de leurs noms à leur insu. Marat aurait répliqué en invoquant un arrêté signé Panis, Vignier, Perron et Sergent, arrêté portant que tout papier qui émanerait de l'administration de police serait publié au nom des quatre administrateurs, quand même il n'aurait été signé que d'un seul. D'autre part, d'après la version publiée par Noël Parfait (p. 33 de sa Nolice sur Sergent), un troisième administrateur (Panis? Deforgues?) aurait protesté qu'il avait également été absent du Comité lorsque fut rédigée la circulaire.

3. Pour Guermeur, cette absence est une certitude; il enquêtait chez le ministre Roland à ce moment même, de 7 heures à 10 heures du matin, (voir Moniteur, XIII, 623, où il faut lire Guermeur au lieu de Guermen).

4. Sergent raconte ceci, dans la version reproduite par Noël Parfait (Notice sur Sergent, p. 32) « Voici ce qui se passa au Comité après mon départ; je ne l'appris que par la révélation que me fit plus tard le secrétaire Garnerin. La circulaire, amendée, corrigée et signée des présents allait être envoyée à la Commune. », etc.

5. Panis a écrit, dans sa défense postérieure, que Marat avait inscrit d'autorité son nom et ceux de ses collègues au bas de la circulaire en les menaçant de les faire « lanterner » s'ils regimbaient.


à conclure à l'existence, dans le Comité de Surveillance de la Commune, d'un courant favorable aux massacres. Maintenant quel a été au juste le rôle de ces partisans de la tuerie ? Se sont-ils bornés à laisser faire ? Ont-ils aidé, de près ou de loin, au recrutement des assassins ? à celui des juges improvisés ? Il est impossible, bien entendu, de se prononcer. Les exécuteurs ont dû être nécessairement assez peu nombreux l'espace manquait, les victimes ne se présentaient aux coups qu'une à une. Mais les équipes de bourreaux improvisés ont pu se renouveler; elles ont pu, comme le dit M. Caron, « faire des recrues dans le publie ». On ne peut pas non plus savoir s'il y a « eu intervention dans des prisons différentes des mêmes massacreurs ». On n'en connaîtra jamais le nombre, Pour ce qui est de leur identité, d'après les pièces du dossier des poursuites judiciaires intentées en l'an IV, il s'agirait en majorité d'artisans, de petits patrons, de commerçants, avec quelques ex-militaires ou gendarmes, dont « aucun n'est regardé comme ayant, ainsi que nous dirions aujourd'hui, des antécédents judiciaires ». Il n'y aurait eu « des individus douteux » que parmi les massacreurs du Châtelet et peut-être ceux de Bieêtre et de la Salpêtrière ». Quant à la présence de fédérés et de gendarmes, elle ne saurait être niée. En somme, ce serait bien le peuple de Paris qui aurait fait septembre et non des bandes de voleurs ou de professionnels du crime, et M. Caron de conclure « Fabre d'Eglantine simplifiait peut-être la vérité, mais il ne la trahissait sans doute pas lorsqu'il disait aux Jacobins, le 5 novembre 1792 « Ce sont les hommes du » 10 août qui ont enfoncé les prisons de l'Abbaye, et celles » d'Orléans et celles de Versailles » (Voir sur tout ceci, Caron, p. 103-116). Ces constatations sont singulièrement troublantes et elles ouvrent d'effrayants horizons sur la mentalité moyenne de la population de cette époque. Mais c'est là une question sur laquelle nous allons revenir dans un instant.

Ces massacreurs ont-ils été payés ? Cette question, très controversée jusqu'ici, a été examinée de près par M. Caron (p. 116120). Il conclut que, « si le fait du paiement d'un salaire aux tueurs n'est pas prouvé, il n'est pas psychologiquement invraisemblable ». Nous l'avions admis autrefois nous-même.


Aujourd'hui, nous nous bornerons à observer que, même prouvé, ce salaire n'engagerait pas la responsabilité de la Commune de la manière dont l'ont entendu les historiens conservateurs. Ceux-ci voulaient démontrer que les massacreurs ont été de simples instruments entre les mains des gens de l'Hôtelde- Ville, en vertu de l'adage consacré celui qui paie est celui qui >a commandé. Mais, dans la circonstance, il est fort possible, ou même pour mieux dire très probable, que, parmi les bourreaux bénévoles, quelques-uns soient venus réclamer, le verbe haut, un dédommagement pour une peine qu'ils avaient prise de leur propre chef1. La question de la matérialité du fait n'a donc pas l'importance que certains ont voulu lui attribuer.

Pour ce qui est des tribunaux, M. Caron (p. 27-54) montre qu'ils ont été constitués, d'une manière plus ou moins rudimentaire, dans toutes les prisons. Au début, dans le premier temps du massacre, à l'Abbaye et aux Carmes, on a pu tuer sans discernement; mais bientôt on a, même dans ces deux prisons, examiné sommairement le cas de chaque détenu avant de le livrer aux bourreaux, et ensuite, dans toutes les autres prisons, on a commencé par consulter les écrous. Par qui et comment ont été désignés les juges ? Par les gens présents et par acclamation. Il doit donc s'agir de volontaires, de gens qui se sont présentés spontanément aux suffrages de la foule. Ici, on peut songer à se demander si, parmi ces juges d'occasion, il ne se glissa pas quelques hommes de confiance du Comité de Surveillance. Dans son Mémoire de 1801, Sergent, retraçant le désordre et la confusion qui régnaient à l'Hôtel de ville dans la nuit du 2 au 3, déclare « Nous n'avions que de rares rapports sur les événements. Nos agents de police, envoyés l'un après l'autre, étaient retenus par le peuple et ne revenaient pas. » Quelques-uns d'entre eux auraient-ils figuré parmi les juges ?. Peut-être, mais on ne saurait t'affirmer. M. Caron n'a pu arriver à connaître que quelques noms et a été obligé de conclure « En somme, la composition de ces tribunaux populai1. C'est ainsi qu'au dire de Sergent (Notice publiée par Noël Parfait, p. 31), ), des gendarmes auraient eu l'impudence de lui réclamer, ainsi qu'à Marat, le prix du sang qu'ils avaient versé. Sergent leur aurait fait honte de leur démarche, et Marat, de bonne foi ou non, aurait fait chorus avec lui.


res nous échappe à peu près complètement. » Par contre, il rectifie (p. 281-283) le jugement que nous avions porté nousmême (p. 482 de notre thèse) en disant que des commissaires de la Commune ont pu siéger à côté des massacreurs, mais pas comme juges. M. Caron dit qu'ils n'ont peut-être pas siégé comme juges véritables, mais qu'ils ont pris part aux décisions comme « assistants » pour veiller à ce que les formes de la justice fussent respectées. Pour la période des massacres réguliers dont nous nous occupons présentement, ces tribunaux populaires ont été laissés libres et se sont prononcés souverainement. Les actes de pression de la part de la foule signalés par M. Caron se sont surtout produits « pendant les premières heures, alors qu'une multitude enfiévrée s'entassait aux portes » (p. 44). Après, la lassitude est venue; la foule a diminué; les tribunaux ont pu opérer avec méthode. iSur la partie anecdotique de l'histoire des massacres, à laquelle M. Caron consacre un chapitre spécial (l'Exécution des arrêtés, p. 55 à 75), tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est impossible de séparer le fond de vérité des ornements de la légende. M. Caron n'a pas de peine à montrer le peu de foi que méritent tous ces racontars, acceptés, pour la plupart, les yeux fermés par tant d'historiens. Après avoir fait la critique des deux épisodes les plus célèbres, ceux qui concernent M"0 de Sombreuil 1 et Mnlc de Lamballe, il rejette dédaigneusement en bloc « tout le reste », non que, « dans l'ivresse de la tuerie », n'aient pu « être commis d'inqualifiables excès », mais parce qu' « il est indéniable aussi que, dès le début des massacres, l'imagination populaire a commencé son travail d'amplification et de déformation ».

V. LE CARACTERE DES MASSACRES

II nous reste à examiner deux questions qui ne sont pas sans rapport entre elles celle de la réaction de l'opinion parisienne au cours des massacres et celle de la qualité des victimes. M. Caron a consacré à la première presque tout un cha1. Aux textes produits par M. Caron au sujet du fameux verre de sang (qui a fait l'objet, il y a quelques années, d'une monographie mentionnée par M. Caron), nous ajouterons cette observation de Sergent reproduite à la Notice de Noël Parfait, p. 28 s J'ai pris à cet égard bien des informations et je n'ai jamais obtenu d'autres réponses que celles-ci Je l'ai lu. Cela s'est dit. »


pitre (le chapitre VI de la deuxième partie). Après nous avoir indiqué les résultats du dépouillement d'un grand nombre de correspondances privées et d'une quarantaine de journaux, et après avoir passé en revue l'attitude des sociétés populaires et de la foule parisienne, il nous donne ses conclusions au début, le 2 et le 3, c'est l'approbation ou l'acceptation; puis c'est l'horreur provoquée par la vision directe de la boucherie dont on ne réalisait pas jusque-là toute l'atrocité1 et que révèle le transport des cadavres dans des chariots. Ce sont les chocs répétés provoqués par les nouvelles successives du massacre le 3 et le 4, des enfants de Bicêtre, et, le 4 après-midi, des femmes de la Salpêtrière. Comme le dit M. Caron, « la sensibilité réagit ». Mais « alors intervient la version du complot des prisons », déjà dans l'air avant le 2, mais qui prend forme seulement le 3 ou le 4. Elle rassure un instant, mais un instant seulement, car bientôt naît la crainte d'attentats contre les propriétés, et c'est alors le vœu général de voir mettre fin aux massacres. II serait curieux de montrer le parallélisme entre cette évolution de l'opinion publique et l'attitude des autorités. Le plus ou moins de promptitude de chacune d'entre elles à réagir contre les sanglants excès, depuis le décret de l'Assemblée nationale du 3 au soir jusqu'à la démarche du Conseil général à la Force le 6 à deux heures de l'après-midi, passant par la réquisition du Maire à Santerre le 4 tout cela, et la carence totale du Comité de Surveillance pourrait aider à fixer les degrés de responsabilité. Dans tous les cas, une remarque générale s'impose, à savoir que, si seule l'opinion a pu arrêter les massacres, c'est elle seulement aussi qui avait pu permettre leur déclenchement.

Les massacres, les 3 et 4 septembre, dont nous venons de faire mention, des femmes de la Salpêtrière (Caron, p. 50) et des enfants de Bicêtre (Caron, p. 45, 58, 59) nous ramènent à cette constatation, déjà faite par nous au début de cette étude, que le plus grand nombre, près des trois quarts, des victimes des massacres de septembre, n'ont été, ni des politiques, ni des prêtres, ni des gardes du roi ou des suisses. 1. Nous avons fait déjà nous-même cette observation (voir notre Ihèse p.489, n. 4).


Quelle explication faut-il donner'de cette singulière déviation du sentiment qui, au début, avait armé le bras des assassins, le sentiment de la vengeance contre les auteurs du « massacre de la Saint-Laurent » et tous les complices de la cour, clergé réfractaire en tête ? M. Caron en hasarde une il pense que, peut-être, « les attroupements qui ont été opérer à Bicêtre et à la Salpêtrière » ont compris « des individus douteux, ou moins que douteux, qui, étrangers à tout concept désintéressé de justice, ont simplement saisi l'occasion de se livrer à des excès (p. 112 et cf. p. 441, n. 5). Et il relève aussi que « des voleurs ou pis encore ont pu venir en même temps que les massacreurs » au Châtelet où il n'y avait pas de prisonniers politiques. Les assassins auraient-ils donc tué pour le seul plaisir de tuer ?. Peut-être. C'est tout de même assez difficile à admettre, pour le Châtelet, qui contenait exclusivement des prisonniers de droit commun, comme pour les Bernardins, dépôt des galériens en instance de ban, car généralement les loups ne se mangent pas entre eux. Nous préférerions, nous l'avouons, l'explication de Granier de Cassagnac (Caron, p. 100), en la modifiant légèrement, et en disant que le massacre a été généralisé parce qu'on croyait à un complot général des prisonniers'. Cependant, cette idée de ne laisser derrière soi, en partant pour la frontière, aucun royaliste ni aucun repris de justice capable de faire sortir la terreur des prisons et de la répandre dans la capitale, n'a pas été le seul sentiment qui ait armé le bras des massacreurs. Avec M. Caron, nous croyons (voir sa cinquième partie « Les facteurs de l'acte ») qu'autant qu'une mesure de précaution, les exécutions populaires ont été, dans la pensée de leurs auteurs et peut-être d'une partie de la population parisienne, un acte de haute justice. Sans doute, comme nous l'avons montré autrefois, les idées de vengeance; et de justice étaient inconsciemment associées dans les esprits 1. Il n'empêche que, nettement, c'est l'idée de justice qui domine, et d'une justice aussi bien civile que politique, comme le montre l'arrêté de la section Poissonnière du 2 septembre au soir cet arrêté qui, on l'a 1. Granier de Cassagnae dit pour taire croire au fameux complot des prisons. 2. Voir notre ouvrage, p. 489 et n. 3.


vu, est à l'origine de la période des massacres régularisés, recommande, en effet, de « faire faire sur-le-champ une justice prompte de tous les malfaiteurs [ou] conspirateurs, détenus dans les prisons ».

Objectera-t-on qu'au premier moment les massacreurs voulaient tout tuer, qu'ils ne songeaient guère à établir des tribunaux ni même à consulter les registres d'écrou, et que ce n'est pas ainsi qu'on rend la justice. Certes, mais ceci montre seulement que, dans leur esprit fruste, ces gens étaient prêts à voir un coupable dans tout inculpé. Ils étaient totalement dénués d'esprit critique, et l'on s'étonne de voir M. Caron, qui en est si amplement pourvu, négliger ce facteur essentiel des massacres. Nous avons cependant, comme preuve de cette mentalité visiblement stupéfiante pour les gens de notre époque, un fait strictement contemporain, aussi circonstancié que pertinent pour parler la langue du Code. Au cours de la nuit des visites domiciliaires, celle du 29 au 30 août, un membre du Conseil général, Le Meunier, fut tué, étant de service, par les hommes du poste du Pont-au-Change dans les circonstances suivantes emporté par son cheval emballé, on lui crie en vain « Arrête » II continue, donc il fuit, donc il est coupable, donc il mérite la mort. Et, sans autre forme de procès, après avoir tué son cheval d'un coup de feu, on l'expédie luimême à coups de pique 1. Comment d'ailleurs s'étonner d'une pareille légèreté de la part de ces hommes du peuple quand on voit avec quelle facilité on inquiétait, ou l'on emprisonnait, les gens à cette époque sans nous arrêter au cas du ministre Roland dont la liberté fut menacée le 2 septembre même, à cause, dira-t-on plus tard 2, d'une similitude de nom, car c'est là une simple défaite 3, le député Ribes ne faillit-il pas être arrêté parce qu'on avait dénoncé un autre Ribes, et un certain Witingtin 4 ne fut-il pas incarcéré et égorgé au cours des massacres à la place de Wittenkoff, dont le patronyme ressemblait 1. Procès-Verbaux de Chaumeiic, p. 70 et 71.

2. Révolutions de Paris, n° 169, du 29 septembre au 6 octobre 1792, p. 80. 3. Sur cette affaire, voir à la page 519 de notre thèse.

4. Peut-être s'agit-il du lieutenant-général Wittgenstein ou Willgenstein massacré à l'Abbaye. Voir Caron, p. 504.


vaguement au sien 1 ? Quand les gens sont aussi dénués de sang-froid et de jugement, quand ils font aussi facilement bon marché des règles de la plus élémentaire prudence, n'est-il pas infiniment dangereux de leur remettre l'exercice de la justice au nom du grand principe de la souveraineté du peuple dont M. Caron étudie dans son ouvrage (p. 435-445) l'application dans ce domaine ?

Or, c'est à quoi, à cette époque, on se résignait trop facilement. Au lieu de résister à quelques centaines d'énergumènes en train « d'expédier » un malheureux, il arrivait parfois qu'on les décorât du nom de « peuple » et qu'on leur abandonnât leur victime en les instituant à la fois ses juges et ses bourreaux. C'est ce qui a eu lieu au 2 septembre. C'est ce qui se serait déjà produit peut-être la veille 2. C'est ce qui s'est passé en bien d'autres occasions pendant la période révolutionnaire. La peur en est sans doute la principale cause. Mais il y a aussi cette constante préoccupation de ne pas heurter le peuple de front, de se l'associer, de le convaincre plutôt que de le brusquer. Décide-t-on une enquête, comme celle du 26 1. D'après les Révolutions de Paris, foc. cil. Cependant il existe une protestation du Comité de Surveillance (contre cette accusation-là ou contre une autre?) Voir Tuetcy, Répetloire, V, 249.

2. Nous voulons parler de l'incident de l'homme exposé au carcan place de Grève le 1er septembre et qui, ayant insulté la foule, la nation, etc., était sur le point d'être lynché lorsque survinrent Manuel et d'autres municipaux accompagnés de gardes nationaux. Au témoignage de Sergent, Manuel aurait, « après quelques débats confus », admis le jugement du misérable par le peuple, puis constitué séance tenante un jury pris parmi les assistants, enfin transporté celui-ci ainsi que les prisonniers dans une salle de l'Hôtel de ville. Après un simulacre de jugement, l'accusé aurait été pendu « à la fameuse lanterne de la place Et Sergent de conclure « Faut-il chercher ailleurs l'exemple de ce vertige furieux que le peuple montra les jours suivants et du semblant de justice dont il entoura sa vengeance. » (Notice de Noël Parfait, p. 20). – Mais cette version de Sergent n'est pas sure. Buchez et Roux (XVIII, 409) disent (sans indication de source) que l'individu en question fut « conduit sur-le-champ devant le Tribunal criminel qui le jugea sans désemparer Condamné à mort, il aurait été exécuté le lendemain. De même les Révolutions de Paris, 118, p. 418, rapportent qu'il fut amené devant les juges qui l'envoyèrent dimanche matin à la guillotine ». Mais ces deux versions (qui semblent n'en faire qu'une) sont postérieures ù l'évènement et insistent surtout sur le complot des prisons dont la réalité leur paraît démontrée par les imprécations vomies le lor septembre par l'homme de la place de Grève. Elles sont donc suspectes. Cependant un journal paru dès le lendemain de l'incident, en rapportant le fait, imprime que Manuel serait parvenu « a faire entendre au peuple qu'aux tribunaux seuls appartenait le soin de les venger ». Et il ajoute « Le tribunal s'est aussitôt assemblé et procédera sans désemparer au jugement de ce forcené. » [Créole palriole du 2 septembre matin, numéro qui figure seulement à notre exemplairepersonnel de ce journal).


août la Pitié et à la Salpêtrière ? Elle est faite e »ft présence ï du peuplé » pris comme témoin ». Quelqu'un cause-t-il du scandale dans les tribunes de la salle du Conseil ? Ses voisins sont institués ses juges et la sentence exécutée sur-le-champ Et, après des événements atroces comme ceux de septembre, on ne tarit pas d'éloges sur la bonté, la générosité, la justice du peuple, « au milieu même de ses plus terribles vengeances ». Rien d'éton* nant dans ces conditions à ce que des Parisiens en grand nombre aient cru, en septembre 1792, remplir une mission de haute justice, tout comme leurs ancêtres du xvi' siècle avaient pensé gagner le ciel à la Saint-Barthélémy. « Tuez tout Dieu reconnaîtra les siens. » La sinistre exhortation revient à l'es- prit quand on voit les massacreurs de septembre vouloir, au premier moment, tout tuer à l'Abbaye et ne pas hésiter, le lendemain, à faire le vide complet aux Bernardins. Comme le montre M. Caron, faire justice faire justice des traîtres aussi bien que des malandrins n'est-ce pas là l'attribut de la toute^miissance ? Et la toute-puissance ne réside-t-elle pas dans le peuple ? Or, le peuple souverain, passe encore. Mais le peuple justicier A force de flatter Te peuple, de lui répéter qu'il est le maître et de ne jamais s'opposer même àses plus atroces excès, on lui donne la conviction qu'il peut disposer i souverainement de la vie et des biens de tous et qu'il est, aussi bien que la Loi vivante sur terre, l'éternelle Justice. F. Bhaesch,

Professeur à la Faculté des Lettres

de l'Université de Nancy.

1. Procès-verbaux de Chaumetle, p. 63.

2. Procès-verbal de la séance de nuit du 1 er au 2 septembre. Buchez et Roux XVIII, 358. Le procés-verbal mentionne même deux jugements de ce genre à la suite l'un de l'autre.



Le Saint-Siège et les Constitutionnels d'après un ouvrage récent (1)

Dans l'épiscopat concordataire, Mgr Louis Belmas occupe une place singulière. Professeur de théologie au séminaire de Carcassonne, lorsque la Révolution éclata, il adhéra dès 1791 à la Constitution Civile du Clergé. Ce n'est que dans les derniers temps de l'Eglise constitutionnelle, en octobre 1800, qu'il fut élu évêque, d'abord coadjuteur, puis titulaire du diocèse de l'Aude. Ses incontestables qualités le mirent assez en vue pour que le Premier Consul le fît entrer dans la « fournée de douze constitutionnels qu'il désigna, malgré les intentions bien connues du Saint-Siège, pour occuper des évêchés concordataires. Sacré évêque de Cambrai en 1802, il devait diriger jusqu'en 1841 un diocèse considérable par l'étendue et la population un mi'Hion de fidèles environ. Et il s'est trouvé, des douze évêques réputés « intrus » par Rome, et de tous les évêques constitutionnels, demeurer le dernier survivant.

Une biographie de Mgr Belmas 'constitue donc, avant tout, un tableau du mouvement religieux dans le Nord sous trois régimes successifs l'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet. Ce tableau, M. le chanoine Mahieu l'a dressé avec un soin scrupuleux. Il y a 'là un travail dont on trouverait malaisément l'équivalent, pour aucune autre région française. Peut-être le lecteur éprouve-t-il, de temps en temps, l'impression que ces deux gros volumes auraient dû être allégés 1. D'après M. le ebanolne Léon Mahieu, Mijr Louis lielmas, évêque constilulinnne) de l'Aude, évêque de Cambrai (1757-1841), 2 vol. in-8°, Paris. Picard, t934.


était-il nécessaire de retenir tant de détails qui relèvent surtout de la chronique locale ? d'analyser tant de mandements, qui, inévitablement, se répètent et n'apportent pas toujours des clartés nouvelles sur les idées théologiques de Belmas ? 2 Il arrive que le narrateur soit entraîné dans des développements superflus sur la genèse ou le cours des guerres napoléoniennes. En revanche, quand il s'agit du mouvement religieux dans le Nord, on souhaiterait des rapprochements plus nombreux avec ce qui se passait dans d'autres diocèses, et avec l'attitude adoptée par d'autres prélats. M. Mahieu semble presque avoir ipris pour règle de ne citer, en fait d'études, que celles qui sont relatives à sa région, ce qui est trop peu quand il dispose de monographies comme celle de R. Durand sur les Côtes-du-Nord, de biographies comme celles de Le Coz par Roussel et de Champion de Cicé par Lévy-Schneider, d'articles aussi nourris de documents que ceux du R. P. Dudon sur « Pie VII et les constitutionnels » (Etwdes, 1905). Nous admettons fort bien qu'il est impossible de tout signaler pour un sujet qui embrasse un demi-siècle d'histoire religieuse. Mais n'est-il pas excessif de ne donner aucune bibliographie, pas même une description sommaire des sources consultées, quand elles ont l'importance du Fonds des Cultes, aux Archives Nationales, ou du dépôt de l'Archivio Segreto Vatioano ? Quant aux archives des Affaires Etrangères, auxquelles nous ne voyons aucune référence, elles devraient au moins être connues par la publication de l'abbé Féret et par ses deux volumes sur « la France et le Saint-Siège sous l'Empire et la Restauration 2.

Ayant relevé ces détails, nous sommes à l'aise pour dire que M. le chanoine Mahieu a bien utilisé les archives civiles et religieuses du Nord, et qu'il a pratiqué, avec fruit, le dépôt du Vatican. Sur ce dernier point, son apport est de premier ordre et tout à fait neuf, presque aucun chercheur français 1. Ces sources sont généralement citées avec précision; cependant pour les volumes des Nonciatures de France au Vatian, les folios pourraient être donnés; pour les A. N., au torael (p. 147 à 161 il il a un renvoi à FIV 1906, qui semble bien être une confusion avec FI 9 J90B.

2. Le tome II de l'abbé Féret contient (pp. 137, 235, 238) des documents de tt, sur Belmas,


n'y ayant, avant lui, travaillé sur l'histoire religieuse du Premier Empire. Malgré le désordre (provisoire) qu'y met le travail de classement encore en cours, M. Mahieu y a trouvé des documents d'un intérêt considérable. Aussi son livre constitu'e-t-il la seule histoire d'ensemble qui ait été faite des rapports entre « le Saint-Siège et les constitutionnels ». Ce sous-titre nous invite justement à réserver notre attention aux trois chapitres fondamentaux où l'auteur étudie l'institution canonique des constitutionnels introduits dans l'épiscopat concordataire, en 1802 la rétractation des constitutionnels lors du voyage du Pape pour le Sacre, en 1806 la situation de Belmas lors des tentatives de révision du Concordat, en 1817.

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Au témoignage du cardinal Consalvi, qui signa le Concordat, le but essentiel de l'accord conclu en messidor an X avec le Premier Consul était, pour Rome, l'extinction du « schisme » constitutionnel.

Or, dès mars 1802, Bonaparte annonça que l'œuvre de concorde et de rapprochement qu'il, poursuivait en France exigeait la présence d^un certain nombre de constitutionnels dans l'épiscopat nouveau. Douze furent nommés, dont dix s'étaient jusque-là refusés à « abandonner la Constitution Civile du Clergé » et à « accepter les jugements du Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques de France ». Des négociations furent entamées entre les intéressés, le gouvernement français, et le légat du Pape, Caprara, qui exigeait une rétractation formelle. Bernier, employé comme intermédiaire, finit par se porter garant de la soumission des anciens constitutionnels que Caprara institua. Mais la plupart d'entre eux manifestèrent aussitôt par des paroles et des actes publics qu'ils ne renonçaient aucunement à leurs anciennes convictions. Les dessous de cette « comédie tragique », qui faillit faire échouer au port l'œuvre de pacification religieuse, restent obscurs.

M. le chanoine Mahieu, qui est théologien, tout en condamnant, ce qui est normal, l'équivoque entretenue sur la ré-


conciliation des constitutionnels, l'explique fort bien. Un Belmas acceptait de souscrire à une déclaration par laquelle il abandonnait la Constitution Civile, car cet abandon était pour lui, non d'ordre doctrinal, mais d'ordre pratique la Constitution n'étant plus en vigueur, personne ne pouvait la soutenir. Mais il continuait à professer que ceux qui en avaient accepté et respecté les dispositions n'avaient pas commis de faute, ayant obéi à leur conscience. Que si on alléguait les brefs de Pie VI la .condamnant, il répondait que ces jugements du Saint-Siège n'avaient pas été admis en France.

M. Mahieu incline à croire que Portalis, « particulièrement favorable aux Constitutionnels », adopta leur point de vue, couvrit de son autorité, si même il ne l'imagina pas, l'équivoque à la faveur de laquelle ils furent institués. C'est s'inspirer trop exclusivement des sources romaines, qui déforment la physionomie de Portadis jusqu'à en faire un ennemi dangereux de l'orthodoxie. La position du Conseiller chargé des Cuttes, que l'on peut juger, si l'on veut, illogique, ressort très clairement de ses papiers du Fonds des Cultes. Personnellement Portalis était favorable aux insermentés plutôt qu'aux constitutionnels dans la mesure de ses moyens, il travaillait à faire nommer les premiers par Bonaparte, tandis qu'il s'exprimait rarement sur les seconds en termes bienveillants. Mais sur le point de droit, par conviction gallicane, par souci de servir le Premier Consul, il s'opposait aux rétractations, demandées en vertu d'actes pontificaux que le gouvernement ne voulait pas recevoir, et propres à alarmer les esprits. En vérité, ce n'est pas pour Portalis que nous serions tenté d'être sévère, mais pour Bernier. Bernier a trompé le légat M. Mahieu. tout en le disant, plaide ses bonnes intentions, mais des faits mêmes qu'il expose, cette culpabilité ressort, indubitable. Certains points restent douteux il se pourrait que l'évêque d'Orléans ait été trompé à son tour par tel des constitutionnels, mais, pour lui, il a sciemment menti. II a rédigé des réponses de complaisance aux procès canoniques (voir t. I, p. 139). Il est l'auteur d'une situation trouble qui obscurcit les rapports entre Paris et Rome, et les documents vaticans prouvent que la Curie jugea très sévèrement sa conduite.


A

Quelles furent les conséquences de l'entrée des constitutionnels dans l'épiscopat concordataire ?

« La plupart des diocèses auxquels furent préposés des constitutionnels, déclare M. Mahieu, souffrirent de longues et pénibles agitations ces prélats eurent contre eux, dès leur prise de possession, la majeure partie de leur clergé ils la combattirent et en furent combattus dans la mesure où ils furent les maîtres, ils agirent selon leurs vues jansénistes et gallicanes, et, malgré d'incontestables qualités, ils firent régner dans leurs diocèses un genre de piété froide et rigide qui leur fut préjudiciable. »

A Cambrai, les rapports de BeJnias et de son clergé ont certainement été délicats. Il y a moins là de la faute de l'évêque que le résultat d'une fatalité. Bien entendu, le prélat ne demanda jamais aux ex-constitutionnels aucun acte pouvant impliquer un regret du passé, il blâma ceux qui, conformément aux circulaires du légat, voulaient « pourvoir à leur conscience » mais, dans la répartition des paroisses, il se conforma à peu près aux prescriptions du gouvernement, et il ne fit pas preuve d'une partialité agressive au détriment des insermentés. C'en était assez toutefois pour que la déception des insermentés fût grande. Parmi les pages les plus neuves et intéressantes du premier volume, figurent celles où l'on voit le clergé ex-réfractaire lutter pour amener l'évêque à confesser sa soumission à Rome, et se plaindre, à la légation de Paris et jusqu'en Curie, des manquements de Belmas à la doctrine romaine. Le diocèse de Cambrai n'est pas le seul d'où s'élevèrent des doléances, des dénonciations, dont l'effet sur le SaintSiège fut considérable 1. Il aurait fallu signaler aussi dès ce moment (M. Mahieu n'y fait qu'une allusion tardive, à l'époque de la Restauration) de quel poids pesait dans ce débat l'opposition anti-concordataire. Si Pie VII prit tant à cœur la soumission définitive des constitutionnels, même alors que ceux-ci remplissaient bien leurs fonctions d'évêques, c'est que les chefs de la Petite Eglise accusaient le Pape d'avoir préva1. Cf. notre Napoléon et le Saint-Siège. V Ambassade du Cardinal Fesch, p. 256.


riqué en communiquant avec des schismatiques rebelles 1. Il fallait réduire à néant cette accusation susceptible de porter atteinte au Concordat, voire même à l'autorité doctrinale du Saint-Siège.

Ces mouvements psychologiques expliquent comment, malgré les efforts du gouvernement pour maintenir la balance égale entre les assermentés et les insermentés, la réorganisation concordataire tourna plutôt l'avantage des derniers, et comment les constitutionnels, venus à Paris pour le sacre, acceptèrent, en décembre 1804, de signer de nouvelles formules de soumission.

Sur cette deuxième réconciliation, M. Mahieu a raison de déplorer que la disparition de certaines sources essentielles ne permette pas de faire la clarté complète. Il apporte cependant beaucoup de précisions d'un grand intérêt. Nous ne pouvons pas être d'accord avec lui lorsqu'il dit que le gouvernement impérial resta è peu près inactif: les papiers du cardinal Fesch prouvent que l'oncle de l'Empereur et Portalis s'employèrent à donner satisfaction au Pape en dernier lieu intervint Fouché qui n'agissait sûrement pas sans l'ordre de Napoléon. En tout cas, les constitutionnels « relaps » se soumirent M. Mahieu prouve que le fait fut assez connu pour avoir du retentissement dans le clergé de second ordre. Mais, pour s'être refusé jusqu'au bout à donner à leur rétractation la publicité requise, six d'entre les évêques Le Coz, Belmas, Lacombe, Périer, Reymond, Saurine, devaient rester, de la part de la Curie, sous le coup d'une suspicion que mille incidents réveillèrent.

Belmas, pour sa part, semble avoir été peu troublé par l'insistance et par la surveillance dont il était l'objet. Il s'absorba dans des questions administratives, menant avec une énergie sans défaillance le clergé dont il était le chef et à qui il faisait sentir son autorité, servant de son mieux le 'pouvoir politique, par conviction raisonnée et çpar dévouement à la patrie. « II n'y a point de vraie piété, écrivait-il à la fin de 1813, point de vraie religion où il n'y a point d'obéissance envers les souve1. Cf. Camille Lalreillp L'opposition religieuse au Concordat, p. 'i4u et passim.


rains. » Cette maxime d'obéissance au pouvoir établi explique en partie l'attitude que Belmas avait eue pendant la Révolution et sa conduite sous les régimes qui succéderont à l'Empire. Il 'est juste de reconnaître que, si eLle lui dicta des paroles outrées en faveur des princes régnants, elle ne l'entraîna jamais à des mots d'ingratitude ou d'injure à l'égard des princes détrônés.

En dépit de sa volonté de soumission, Belmas se trouva dans une position fausse et inquiétante au début de la Seconde Restauration.

Louis XVIII et la famille royale manifestaient un éloignement de principe à l'endroit des constitutionnels. Belmas s'était compromis pendant les Cent Jours en se rendant à Paris, au Champ de Mars. II eut beau saluer le retour du Roi et flétrir les crimes de la Révolution en d'éloquents mandements, il éprouva vite la disgrâce de Louis XVIII. Il ne dut de conserver son siège qu'au désaccord qui empêcha le Roi Très Chrétien et le Pape de s'entendre pour une refonte du Concordat. La Restauration souhaitait la disparition du Concordat napoléonien. Saisissant la balle au bond, Rome recommandait l'abolition des articles organiques et la démission des prélats non soumis, c'est-à-dire à la fois des anti-concordataires et des constitutionnels suspects. Deux évêques surtout étaient visés celui d'Angoulême, Lacomb'e, et celui de Cambrai, Belmas. Ce dernier plus clairement encore, car, disait crûment Consalvi, Lacombe, âgé de quatre-vingts ans, n'avait pas longtemps à vivre, tandis que Belmas ne semblait pas prêt à entreprendre « le grand voyage de l'éternité ». M peut paraître surprenant que Belmas qui gouvernait bien son diocèse ait été accusé de se conduire « plus en loup qu'en pasteur ». Mais on lui reprochait son obstination dans l'erreur et l'indépendance de son administration. Et le véritable acharnement des Romains contre lui montre combien le Saint-Siège avait été sensible à ses résistances « Si les circonstances difficiles des temps précédents, écrivait Pie VII, nous ont empêché de porter un remède proportionné à un tel désordre, l'heureux changement


des choses nous ouvre la voie pour- accomplir sans plus de retard ce que le devoir de notre apostolat exige de nous. » Entre 1817 et 1822, trois démarches au moins furent faites, par un ministre de l'intérieur, par un préfet du Nord, par un cardinal, pour amener Belmas à se démettre, sans parler des moyens de pression moins évidents et moins délicats, comme les dénonciations policières incriminant le loyalisme du prélat. Dans la même situation, Périer, évêque d'Avignon, se laissa arracher sa démission. Rien n'ébranla Belmas. Restait une ressource laisser Rome déposséder les éivêques par voie de procédure canonique. Devant cette extrémité le gallicanisme du gouvernement royal hésita. Les survivants de l'Eglise constitutionnelle furent sauvés par les libertés gallicanes. Juste retour des choses, car les anciens constitutionnels (on aurait aimé l'entendre dire plus formellement par le biographe de Belmas), n'avaient cessé d'abriter derrière ce rempart leur résistance aux jugements ultramontains.

L'échec final du « Concordat de 1817 » ne mit pas un terme aux tribulations de Belmas. Si le Pape et le Roi ne refondaient pas le Concordat de 1801, du moins étaient-ils d'accord pour augmenter le nombre des évêchés en France et modifier les circonscriptions diocésaines. De part et d'autre, on convenait de la nécessité de démembrer Cambrai, en en détachant Lille, puis de rendre au siège de Fénelon la qualité d'archevêché. Seulement il était impossible que Belmas devînt archevêque sans que « la dignité du Saint-Siège se trouvât « hautement compromise ». Pendant un temps, tout le problème de l'organisation ecclésiastique de la France se trouva suspendu à la volonté d'un seul évêque. Belmas déclara encore une fois qu'il ne quitterait pas son église. La bulle Paternae Caritatis remania les diocèses de France, mais ne toucha pas au département du Nord.

Quelle que soit l'opinion qm'il professe sur les principes de Belmas et sur les motifs de sa résistance, M. Mahieu a donné tout le relief voulu à l'attitude de cet évêque défendant sa dignité, son honneur, contre la coalition des deux pouvoirs


ligués conre lui. Que l'on songe à la situation de cet homme qui approche de la vieillesse, qui a vu disparaître à peu près tous ses compagnons de lutte, qui se sent entouré de méfiances, que l'Ami de la Religion et du Roi désigne comme « celui qui s'est mis en opposition avec le centre de l'unité comme avec tout le corps épiscopal », que le bouillant (polémiste Lamennais, prophète du jeune clergé, éclabousse de ses invectives Belmas se sent fort du témoignage de sa conscience et des résultats de son épiscopat.

Jusqu'aux derniers moments, il tient d'une main ferme les rênes de son diocèse. Il donne l'exemple d'une piété profonde, un peu janséniste l, d'une culture théologique étendue, d'une charité clairvoyante. Tel extrait de ses mandements que cite M. iMahieu (II, 386) fait de lui un évêque « social » qui, dès 1837, prend position contre les conséquences tragiques de ]'industrialisme. Il flétrit « cette soif immodérée des richesses [qui] immole à ses fureurs ceux qu'elle emploie et leur fait sacrifier leur temps, leurs forces, leur santé, par des travaux incessants qu'elle exige d'eux ne leur abandonnant, pour récompense, qu'une faible portion de ce qu'ils produisent, laquelle répond à peine à une goutte, une seule goutte de leurs abondantes sueurs. Elle exige d'eux le sacrifice de leur salut, on dirait que pour être admis et se soutenir dans les ateliers, ils doivent fouler aux pieds tous les devoirs religieux, comme il faut, pour entrer dans les Etats d'un souverain idolâtre, marcher sur le Crucifix »

II semble bien résulter de l'étude de M. le chanoine Mahieu que, vers la fin de sa <vie, Belmas modifia ses idées. Il se sépara de son grand vicaire Servois, ami de Grégoire et des constitutionnels il toléra les rétractations publiques luimême n'en avoua-t-il pas une lorsque, dans un discours sur la soumission de Fénelon, il se reconnut avec son illustre prédécesseur condamné et obéissant « quelques traits de rest. Nous nous expliquons mal la phrase échappée à M. Mahieu {II, 510) « Outre qu'on se tromperait en re/usant aux janséniste,s en général tout sentiment de piété, il est certain que Mgr Belmas, pour ce qui est de lui, n'en manquait nullement. » II faudrait être bien peu au courant de l'histoire religieuse peur refuser aux jansénistes en général tout sentiment de piété et cette expression malencontreuse nous étonne de la part d'un auteur d'ordinaire équitable avec ceux dont il se sépare.


sernblance ». Les prêtres qu'il admit dans son intimité à la veille de sa mort ont cru à une authentique rétractation. Belmas mourut le 21 juillet 1841. Malgré la résignation dont il donna le spectacle au cours d'une longue maladie, il était dit que les polémiques ne se tairaient rpas complètement sur sa tombe. Ses (vicaires capitulaires, son successeur au siège de Cambrai, devenu archevêché, Mgr Giraud, ne semblèrent accepter que sous bénéfice d'inventaire ,les résultats de « ce pontificat de près d'un demi-siècle, employé à relever les ruines » de la Révolution. On félicitera M. le chanoine Mahieu d'avoir rendu à Belmas, après un siècle écoulé, l'hommage d'une biographie loyale, exhaustive, et singulièrement utile aux chercheurs d'histoire religieuse contemporaine.

André LATREILLE,

Docteur ès lettres,

Professeur agrégé de l'Université.


La Famille Royale au Temple

(Un document inédit)

Le document qu'on lira ci-dessous est un rapport adressé, le 18 germinal an VI (9 avril 1798), à Fouché, à l'époque ministre de la Police générale. Enfoui parmi les innombrables papiers du ministère et omis sur les registres des Archives nationales, il .resta inconnu des historiens. Le marquis de Beaucourt, qui a iréuni tous les témoignages sur la détention de Louis XVI au Temple ne l'a pas connu, bien qu'il ait procédé à des recherches minutieuses à l'ancien, hôtel de Soubise.

Le rapport en question a été rédigé à la suite des informations parues dans la presse du Directoire et annonçant que Cléry, ancien valet de chambre de Louis XVI et son codétenu au Temple depuis le 25 août 1792 jusqu'au jour de l'exécution du roi (21 janvier 1793), avait l'intention d'aller à Londres pour y publier un ouvrage sur la vie de la famille royale à la prison, ce qui était exact, le Journal de Cléry ayant, en effet, ,paru à Londres, en mai 1798. L'auteur du rapport a considéré, dans ces circonstances, de son devoir de présenter au chef suprême de la police un exposé de l'affaire.

Qui était-il ? Où puisait-il ses renseignements ? Il a marqué son nom sur le document, on y voit Ies traces de sa signature, mais elle est illisible, car le relieur a rogné la feuille, d'un format supérieur à celui des autres documents réunis dans le dossier. Néanmoins la comparaison du texte avec celui d'un des témoignages publiés par le marquis de Beaucourt permet d'établir le nom de la personne qui a rédigé le rapport adressé à Fouché. Le fait est que certains épisodes exposés dans le rapport et .dans lesquels son auteur a joué un rôle, se trouvent aussi dans l'ouivrage Mon témoi1. Marquis de Beaucourt, Captivité et derniers moments de Louis XVI. Récits et documents officiels recueillis et publiés pour la Société d'histoire contemporaine, 2 volumes, Paris, 1892.


gnage sur la détention de Louis XVI et de sa famille dans la tour du Temple de Charles Goret, paru à Paris en 1825.

Au moment de la convocation des Etats Généraux, en 1789, Charles Goret était inspecteur de l'approvisionnement aux Halles de Paris. En 1792, il faisait partie de la section populaire du quartier de Sainte-Geneviève. Lors de la formation, dans la nuit du 9 au 10 août de la même année, du Conseil général de la Commune de Paris, il y remplaça, comme délégué de la section, l'abbé Cournand. II raconte dans ses Souvenirs ou'il le fit sur les instances expresses de l'abbé Delille et de plusieurs de ses collègues, professeurs au Collège de France 1. Membre du Conseil général de la ̃Commune de Paris, Charles Goret faisait partie, depuis le 23 septembre 1792, du Comité de surveillance. En cette qualité, il était souvent de garde au Temple. Pendant la Terreur, il habitait Pontoise, en qualité d'agent du ministère de l'Intérieur, chargé de diverses missions relatives à l'approvisionnement. n y était entré en conflit avec la Société populaire qui essaya de l'envoyer à la guillotine. Ensuite ses traces se perdent. Il réussit, paraît-il, dit le marquis de Beaucourt, à entrer dans les bureaux des contributions directes où il aurait demeuré le restant de ses jours2. Dévoué qu'il était à ses fonctions administratives, Charles Goret trouvait des loisirs pour composer des ouvrages, la plupart du temps, relevant de sa profession 3. Dans son Témoignage sur la détention de Louis XVI, Goret se révèle comme professant toujours des opinions monarchistes. Le journal VArislarque ayant observé à propos de cet écrit « il est remarquable de voir un révolutionnaire faire en quelque sorte l'éloge de l'infortuné Louis XVI », 1. Goret, Mes souvenirs, réflexions e .poésies diverses, Paris, 1826, p. 10-11.2. Marquis de Beaucourt, op. cil., t. I, p. xli.

3. Voici la liste de ses écrits principaux 1. Doléances à MM. les députés de la ville de Paris aux Elais généraux pour les marchands forains et autres des Halles de Paris (mai 1789), Paris, 1789, B. N., Lb 38 1563; 2. Observations sur l'approvisionnement de Paris ou moyens d'empêcher le haut prix du pain, Paris, 1791, B. N., Lb 39 10190 3. La lanterne sourde, accompagnée de noies lumineuses, Paris, 1792, B. N., Lb 3S 5317. On lit dans le Moniteur à propos de cet ouvrage « L'auteur dévoile dans cette brochure, les abus qui subsistent encore dans la nouvelle halle aux grains et farines. Cet ouvrage, qui paraît être le fruit de l'expérience, réunit à un nouveau projet pour l'approvisionnement de la capitale, une grande quantité de notes et d'observations assez curieuses, sur les règlements et arrêts tant de l'ancienne que de la nouvelle police (N" du 24 janvier 1792). 4. Exposé sur la nécessite de réformer la commission des contributions directes de Paris, Paris, 1823, B. N., Lk' 6805; 5. Mon témoignage sur la détention de Louis XVI el de sa famille dans la tour du Temple, Paris, 1825, B. N. 8° Lb il 377; 6. Lettre au rédacteur en chef du journal impertinent dit l'Aristarque, Paris, 1825, B. N., Lb 41 377 bis; et 7. Mes souvenirs, réflexions el poésies direrses, Paris, 1826, B. N. 8° Ln 2 8930.


Goret Jtuii répondit dans sa Lettre au rédacteur en chef du journal impertinent dit l'Aristarque « Vous me traitez de révolutionnaire, et j'ai prouvé assez authentiquement, dans mon écrit, le plus courageux adversaire des révolutions4. » Comme le dit avec raison le marquis de Beaucourt, Goret écrivant longtemps, sous la Restauration, après les événements, faisait le bon apôtre et cherchait à se laver des reproches dont il avait été l'objet. Pendant la Révolution il avait été aussi peu que possible royaliste.

C'est précisément la raison pour laquelle son rapport adressé à Fouché fixe l'attention de l'historien. La plupart des relations sur le séjour de Louis XVI au Temple émanent de l'entourage royal et sont nécessairement tendancieuses. Sur trois commissaires de la Commune de Paris au Temple, sans parler de Goret, qui ont couché sur le papier leers souvenirs sur la détention royale, l'un, Moelle, n'avait passé à la prison que six jours l'autre, Jean Verdier, médecin-légiste, raconte très peu de choses sur le séjour du roi dans la petite tour, objet exclusif du document que nous citons 'ci-dessous le troisième, Lepitre, ancien professeur, fut désigné pour aller au Temple, le 8 décembre 1792, c'est-à-dire après le transfert de Louis XVI dans la grande tour. Goret était le seul parmi les officiers municipaux qui se trouvait au Temple presque constamment. Son témoignage est ,donc très important. Jusqu'à présent l'ouvrage de Clery a été considéré comme « la source la plus .précieuse » pour l'histoire de la détention de Louis XVI au Temple, par des historiens royalistes en particulier. Le rapport de Goret fait pour révéler le rôle effectif de Clery au Temple et pour démontrer qu'étant donné les conditions dans lesquelles ce dernier s'était trouvé il ne pouvait pas fournir beaucoup de renseignements détaillés et exacts, jette un jour nouveau sur l'ouvrage du valet de chambre du roi. En outre, le rapport de Goret renferme certains détails inconnus sur le train de vie de la famille royale au Temple, dont l'ensemble dresse un tableau moins attendrissant assurément, mais peut-être plus véridique que celui que font Clery et d'autres témoins de l'entourage royal au Temple pendant les journées tragiques du 13 août au 29 septembre 1792. Nous indiquons ces dates parce que le rapport de Goret traite seulement du séjour de Louis XVI dans la petite tour. Il promettait à Fouché de relater aussi le séjour dans la grande tour, mais, malgré toutes nos recherches aux Archives nationales, nous n'avons pu en découvrir la suite.

4. Op. cil., p. 2.


Voici le texte de ce rapport (Archives nationales, F'6151, plaquette 12)

Paris, le 18 germinal an VI de la République

(9 avril 1798).

Au Citoyen ministre de la Police générale.

Citoyen MINISTRE,

Voila plusieurs fois que je lis, dans un journal, l'annonce qui peut être répétée dans d'autres que Clery valet de chambre du dernier roi doit faire imprimer la vie de son maître pendant sa détention. La même chose a été annoncée dans un journal du 17 de ce mois, avec l'observation que Clery n'ayant pu faire imprimer à Vienne en Autriche alloit se rendre à Londres pour parvenir à son but.

̃C'est à Vous à juger, Citoyen Ministre, du mérite de cette annonce dans nos journaux. Je ne me permettrai aucune réflexion à ce sujet seulement j'observerai que cette licence des journalistes ne me paraît pas sans inconvénient ni exempte de toute censure.

Peut" être ne me saurez Vous pas mauvais gré de Vous tracer le plus succintement qu'il sera possible ce que Clery auroit à dire de la vie de son maître pendant sa détention objet peu digne de la curiosité des Français mais un ministre de la police générale doit tout scavoir pour tout prévoir. J'ai été membre de la Commune du 10 août en cette qualité, très souvent j'ai été de la garde auprès du dernier roi, pendant sa détention au Temple.

Clery avait été placé près du détenu et de sa famille par Pétion, lors maire de Paris.

Cet être dont le rôle actuel se devine est bien connu pour n'avoir absolument, au moral et au .phisique, que les qualités qui conviennent à l'état qu'il a rempli à l'époque en question. Il avait été précédemment attaché aussi en qualité de valet au fils de Louis Capet, lorsque ce dernier était à Versailles c'est pourquoi il fut demandé à Pétion qui ne trouva point d'inconvénient à le replacer auprès de ses premiers maîtres.


J'en viens à ce que le prétendu hystorien peut dire de la vie de Louis Capet pendant sa détention.

La détention de ce dernier Roi eut lieu d'abord dans ce qu'on appelle la petite tour du Temple 1. Ce local qu'il occupa, avec sa famille, était tout disposé à les recevoir, ayant servi, presque jusque là, de logement à l'archiviste du Temple ils y a'voient chacun leur chambre de grandeur ordinaire au même étage les enfants couchoient l'un auprès de la mère et l'autre auprès de leur tante. Ce corps d'appartement étoit simplement mais proprement meublé et réunissoit tout ce qui pouvoit être commode, les fenêtres étoient ni grillées ni condamnées.

Louis Capet porta toujours là ses décorations sa conduite, celle de son épouse et de leur sœur Elisabeth annonçoient qu'ils vouloient soutenir, dans cette prison, une sorte de représentation de Majesté, quoique de tems en tems ils laissoient appercevoir à leurs gardes une conduite commune aux détenus.

Leur table étoit somptueuse et elle fut telle jusqu'après la mort de Louis Capet les mêmes officiers de bouche qu'il avoit eu fi Versailles ordonnoient. En un mot la dépense de la table montoit de 12 à 14 mille francs par mois dans ce tems où les assignats perdoient peu encore on leur avoit fourni en bardes et bijoux tout ce qui leur étoit nécessaire, et au delà. On (voit que ce premier chapitre de la détention de cette famille n'a jusques-là rien de bien intéressant elle étoit dans le local que je viens de décrire lors des massacres de septembre on scait que les assassins ayant forcé la porte d'entrée du Temple, se présentèrent sous les fenêtres de la petite tour et exigèrent que les détenus se montrassent pour voir la tête de la ci-devant princesse de Lamballe spectacle effrayant qu'on remarqua n'avoir pas fait sur ces derniers l'impression qu'il auroit pu produire et qu'ils virent comme le tygre et la 1. Je ne puis citer l'époque juste de l'entrée de la famille dans cette petite tour; on était peu de tems après le 10 août; je ne puis pas plus rapporter au juste celle de leur sortie de la petite tour pour entrer dans la grosse. Les notes que j'avois, à ce sujet, et autres dont plusieurs provenoient de mes conversations avec Olery, ont été par moi jettées au feu dans le tems de la Terreur, mais j'ai ma mémoire des détails remarquables qu'elles contencient.


panthère auroient pu le woir. Je n'étais pas de garde près d'eux ce jour là, mais ceux de mes collègues qui y furent m'en firent le rapport exact. Capet avoit son fanatisme, sa femme et sa sœur avoient le leur.

Le maintien de cette famille, étoit, comme je l'ai dit plus haut, un composé de ce qu'elle avoit été précédemment et de ce qu'elle étoit alors en voici quelques exemples. Leur demandoit-on monsieur ou madame (c'étoit ainsi que les commissaires les qualifioient), voulez-vous telle chose, comme d'aller à la promenade ? la réponse étoit quelquefois brève, par négatif ou affirmatif d'autres fois ils venoient demander avec un air affable ce qu'ils désiroient. Louis Capet paraissoit d'ordinaire insouciant, son épouse et sa sœur au contraire paroissoient toujours animées. La colère et l'affabilité se paignoient tour à tour sur leurs visages. Marie-Antoinette et Elisabeth affectoient, avec une sorte de dépit, en jouant aux Echecs, de répéter la qualification de Monsieur en y ajoutant Roy, dans d'autres moments c'étoit autre chose. Par exemple encore un jour que je m'amusai à lire, éloigné de la fenêtre à laquelle étoit la famille, l'épouse de Capet m'invita, d'un air obligeant, à approcher de la fenêtre pour y mieux voir je la remerciai honnêtement. Un autre jour la tante se trouvant seule avec moi, dans une des pièces, vint s'appuyer sur le dos de ma chaise, en chantant et mie demanda, avec un ton affable, si Petion étoit continué maire, c'étoit alors qu'il fut question e sa réélection. Je répondis que je .n'en savois rien, étant de garde depuis plus de 24 heures. Un instant après l'épouse de Capet entra tenant en main plusieurs papillotes qu'elle vint me dépaqueter en s'accroupissant devant moi c'étoit des cheveux de ses enfants tant morts que vivants qu'elle me fa'soit remarquer en en distinguant les couleurs. A tout cela je n'avois rien à répondre. Bientôt la famille se rasseoit, jouoit aux Echecs, ou les femmes s'amusoient, soit à lire, à tenir une eguille et Capet à faire aller dans le doigts un jouet d'enfant, dit solitoire. Chaque commissaire de garde voioit la même chose les rapports s'accordent.

Quelquefois on alloit promener, avant l'heure du diné, sous


le couvert de la cour ou jardin 1. C'étoit en présence de beaucoup de gardes nationales on parloit peu Clery faisoit jouer l'Enfant. Cette promenade duroit une heure ou deux on remon.tbit ensuite à la tour des commissaires en écharpe ouvroient et fermoient la marche, Elisabeth qui la çonnaissoit s'amusoit plaisamment à la montrer à ceux des commissaires qui lui paroissoient neufs dans leurs fonctions. Ensuite venoit le diné un commissaire y assistoit et voyoit la famille manger de bon appetit elle souppoit de même pour mieux dire, elle faisoit trois repas y compris le déjeuné leurs santés parurent toujours bonnes et se soutenir ils pari oient peu à table peu et à voix basse lorsqu'ils étoient réunis dans la tour ils paroissoient ne s'occuper que de choses indifférentes ou éloignées à leur situation.

L'heure du coucher arrivée, Louis Capet se rendoit dans sa chambre il y étoit accompagné d'un commissaire et de Clery. Il se retiroit dans la tourelle dont l'entrée donne dans cette chambre il y passoit une heure iet plus à lire ordinairement dans le livre de l'Imitation de Jesus-Christ. Je m'étais une fois retiré avec lui 'dans cette tourelle très étroite il m'observa que je le distrerois, à moins que je ne voulusse lire aussi; il m'offrit un livre; je préférai de le laisser libre, en me retirant dans la chambre, sans le perdre de vue, sachant que les fenetres n'étoient ni grillées ni condamnées et qu'elles n'étoient pas très élevées de terre. La précaution étoit nécessaire d'après la loi qui rendoit les membres de la commune responsables de la garde de cette famille. Sa lecture faite, il rentroit dans sa chambre, se couchait, et Clery à côté de lui sur un lit de camp. Alors le commissaire se retiroit dans le petit passage de cette chambre et veilloit sur une chaise longue, de manière qu'il auroit entendu le moindre mouvement il avoit la liberté d'entrer dans la chambre des gardes étoient près de lui à sa disposition, et quoique Clery m'ait dit que son maître auroit 1. Dans ce cas, le guichetier ou porte-chef étoit averti d'ouvrir ia porte du bas; c'étoit un homme à grosses manières il portoit des moustaches, un bonnet rouge et étoit vêtu d'une carmagnole et ceinture; il affectoit de faire beaucoup de bruit en ouvrant la porte très épaisse et en secouant son trousseau de clefs, ce que je n'approuvai pas, plusieurs de mes collègues lui en firent comme moi la défense. Au surplus il n'avoit rien de plus ridicule qu'un cent suisse.


pu s'évader, étant dans ce local, j'ai peine à le croire, il parloit peu à ses maîtres.

La famille détenue tenoit à l'égard de Clery la conduite qu'on tient ordinairement à l'égard d'un valet, et celui-ci tenoit de son côté absolument la conduite d'un valet envers son maître une trop grande familiarité n'auroit pas été permise de la part ni d'autre le valet cherchoit à conserver sa place qu'il tenoit de Petion et qui ne lui fut conservée que parce qu'il ne parut aucunement suspect de trahir les devoirs qu'on lui avoit imposés. Cet homme réunit toutes les qualités communes aux valets et notamment celle de soigner son intérêt personnel qui ne pouvoit être autre alors que de complaire à ceux de qui dèpendoit son état. Enfin on eut pour cette famille, tant qu'elle resta réunie dans cette première prison, tous les soins et les égards qu'on devait avoir pour des détenus rarement ils se plaignoient, si quelques commissaires montroient un air de dureté, le très grand nombre les desapprouvoient ouvertement, et souvent les détenus témoignoient leur satisfaction des égards qu'an avoit pour eux, mais sans le moindre détail sur leur situation.

Tel est le récit exact que tout homme impartial et qui a été témoin oculaire de la première époque de la détention de Capet et de sa famille peut donner je donnerai la suite à compter de l'entrée de cette famille dans ce qu'on appelle la grosse tour, où elle fut séparée, Capet ayant été renfermé seul dans un local et son épouse, sa sœur et ses enfants détenus ensemble dans un autre .local.

Je n'aurai à parler que de Capet auprès duquel resta Clery jusqu'à l'exiécution. Ce dernier fut retenu ensuite comme un otage, dans la petite tour pendant un certain tems après la mort de son maître. J'ai eu dans cet intervalle de fréquentes conversations avec lui, surtout couchant près de lui, lorsque j'étois de garde auprès des femmes. J'étois en quelque sorte dans son intimité. Je commence par dire qu'il ne m'a rien déclaré de bien plus interessant que ce qui est contenu au chapitre que je viens d'écrire; et je n'ai moi-même, dans la garde, rien observé de plus remarquable. Cependant, j'adresserai le suivant chapitre au ministre.

S. PMENER.


COMPTES RENDUS

Visme (Jacques de), Un favori des dieux Jean-Benjamin de La Borde (1734-1794), Paris, édit. Eugène Figuière, 1935, 187 p., in-16.

Récit de la vie d'un personnage qui « incarna. éloquemment l'un des types les plus accomplis de l'homme du monde au xvm" siècle ». Fils de fermier général, il fut premier valet du roi Louis XV qui lui accorda sa confiance, et, auteur d'opéras, il lut l'un des producteurs des spectacles de la Cour pendant près de dix ans (il composa notamment la musique de l'opéra de Voltaire, Pandore) il détenait une grande fortune dont il dissipa une grande partie pour satisfaire aux coûteuses fantaisies de la Guimard dont il fut un des amants. Après son mariage, en 1774, il devint à son tour fermier général, mais ne se confina point dans l'exercice de sa charge il publia quelques travaux historiques ainsi que les « Tableaux pittoresques, physiques, historiques, moraux, politiques et littéraires de la Suisse et de l'Italie », magnifique collection de 1.200 estampes finement gravées, dues au talent de Fragonard, de Paris, d'Hubert Robert, etc. il entreprit aussi une « Description générale et particulière de la France » qui parut (très tard) en douze volumes in-folio. Il avait été très lié ,avec Voltaire. Ruiné par la Révolution, il vécut modestement jusqu'au jour où, arrêté comme ancien fermier général, il fut condamné à mort et exécuté.

Cet ouvrage, écrit avec simplicité par un membre de la famille de J.-B. de La Borde, qui a utilisé des archives de famille, n'est pas dépourvu d'intérêt.

Ange BLONDEAU.

Funck-Brentano (Fr.), L'af faire du Collier, Collection La vivante histoire, Paris, Hachette, 1936, 250 p. in-16.

L'affaire du Collier de la Reine a bien été la plus étonnante affaire d'escroquerie qu'aient connue jusqu'à ce jour les annales


de la justice criminelle. M. F.-B., dans le livre qu'il nous a donné sur elle, a merveilleusement réalisé le dessein qu'il s'était proposé, de faire de la vivante histoire.

A. B.

Albert-Clément (E.), La Vraie figure de Charlotte Corday, Paris, Emile-Paul Frères, édit., 1936, 316 p. in-8°. Quand le cinéma s'emparera de Charlotte Corday et de Marat, ce qui 'ne saurait manquer (l'Histoire déjà torturée par les passions et les préjugés est encore destinée à être découpée en images d'Epinal et barbouillée d'anachronismes), l'opérateur de la dextre machine pourra suivre pas à pas le chapitre qui termine l'ouvrage de M. E. Albert-Clément. II y trouvera de quoi se fournir en décors, détails, gros-plans, et surtout de quoi satisfaire ce besoin d'attendrissement que Margot recherchait jadis au mélodrame et qu'elle trouve maintenant au Palace du quartier.

Est-ce à dire que M. Albert-Clément mous a donné une biographie romancée ? Ce serait faire injure à «on érudition, ou plutôt à celle de Ch. Vatel à qui il rend honnêtement hommage (45 cartons de notes !) ce serait lui reprocher un talent de metteur en scène dont la carence se faisait cruellement sentir depuis la disparition de G. Lenotre. Nous lui devons, au contraire, une biographie vivante, largement pourvue de citations, un chapitre attrayant sur l'histoire provinciale de la Révolution, une remarquable analyse, quoique incomplète, des éléments qui ont formé l'âme et l'esprit de Charlotte des scènes très vraisemblables de son voyage à Paris et de l'assassinat de l'Ami du peuple. Mais quand l'indignation que soulève le geste barbare de l'aide de Sanson, qui souffleta la tête exsangue de cette belle et noble fille, sera calmée, et que les mouchoirs de spectatrices ou des lectrices auront essuyé les yeux humides au mot « Fin » tremblotant à travers leurs larmes sur l'écran ou sur le livre, l'esprit libéré de l'émotion ne laissera pas de poser plusieurs questions.

S'il est désormais établi que Charlotte d'Armont-Corday est bien la descendante du grand Corneille Mes méchants qui savaient par leur grammaire que les deux Corneille étaient frères, avaient osé en douter) s'il est entendu qu'elle n'était ni royaliste ni girondine, qu'elle n'était pas dévote: ni même croyante si nous méprisons dorénavant les légendes qui font de. Charlotte une amourense, bien que la disparition de la correspondance ̃qu'elle entretint avec Bongon-Langrais, iprocureur-général-syndic du Ca/lva-


dos. permette aux amateurs de la petite Histoire d'espérer des surprises, cependant. Voici les objections que la critique est obligée de <faire

M. Albert-Clément piose le problème du tyrannicide (p. 211 et p. 313), mais pour le résoudre hâtivement et de façon équivoque. C'est un tort et une imprudence aux yeux de l'histoire et de la morale. Sans compter que dans son Introduction l'auteur, faisant, dans un autre état 'd'esprit, le résumé de cette vie. marque l'illusion du geste meurtrier. Etait-ce au moins une « illusion féconde », comme celle de la Jeune Captive ? Charlotte qui voulait empêcher la rencontre sanglante des Parisiens et des Normands, espérait sauver de la guillotine ses amis de Caen, en même temps qu'elle purgerait la terre du « monstre Marat », devenu l'unique objet du ressentiment des provinciaux. Mais, ipuisque la Révolution n'a pas dévié d'une ligne après la mort de Marat, puisque le fédéralisme auquel Charlotte se sacrifiait, a échoué à quoi bon ce meurtre et ce sacrifice ? Lamartine, meilleur moraliste qu'historien, a écrit justement « Le poignard de Charlotte Corday au lieu d'étancher Je sang, semblait avoir ouvert les veines de la France. » Ce qu'il y a de plus sûrement cornélien en Charlotte, c'est la généalogie et les citations dont elle parait ses écrits, encore que sa justification « le crime fait la honte et non pas l'échafaud » soit de Thomas et non de Pierre Corneille, et que son Adresse au Français soit appuyée d'une réminiscence du Brutas de Voltaire. Il fallait donc parler de Marat. C'est par là que l'ouvrage de M. Albert-Clément est faible. Par un (phénomène ordinaire de mimétisme, d'attraction et de dépersonnalisation, l'étude d'un personnage du passé finit par confondre peintre et modèle, sujet et objet. A iplus forte raison si le modèle est aimable, et M. Albert-Clément qui se rit des amoureux posthumes de Charlotte n'a pas manqué de se joindre au moins au cortège de ses thuriféraires. Mais je ne veux pas renouveler à son égard les railleries que T.aime adressait à 'Cousin, amoureux des belles dames du xvii* siècle dont il évoquait les ombres galantes. Le tort est .plus grave. M. Albert-Clément a donné dans le travers de l'antithèse, et, comme Albert Mathiez renforçait sa réhabilitation de Robespierre par l'avilissement de Danton, il a traîné Marat dans la boue; et le relevant tout crotté, il nous dit Hein quel monstre ?

Je reconnais que nous sommes naturellement enclins au dualisme, et que nous parquons puis accouplons les extrêmes espritcorps, lumière-ténèbres, les bons et les méchants, le juste et l'in-


juste, la gauche et la droite. Mais ce qui peut être utile, mais déjà déplorable, en morale et en politique, devient fatal pour l'histoire. La preuve en est qu'il découle de ces abstractions de nombreuses et parfois graves erreurs auxquelles M. Albert-Clément n'a pas échappé

Pourquoi admettre sans discussion l'accusation d'un vol que Marat aurait commis à Oxford en 1776, puisque aussi bien l'inculpé doit bénéficier du doute ? Les clartés que M. Albert-Clément croit répandre sur ce fait ne sont ipas aussi inédites en France qu'il se l'imagine (cf. La Révolution Française, 2" trimestre 1935 « l'Ami du peuple était-il un voleur ? » Les Nouvelles littéraires, 24 août 1935 « Marat en Angleterre »). Si M. Gérard Walter, le dernier biographe de Marat, a ipassé sous silence, d'une façon incompréhensible, cette accusation, il ne faut pas pour cela l'accepter complaisamment non plus.

Pourquoi ne pas dire ouvertement que Marat fut mêlé au mouvement philosophique et scientifque de la fin du xvm" siècle, en Angleterre et en France ?

Pourquoi ne pas dire que son extraordinaire fortune en France, en 1777, lui vient de la protection de la marquise d'Aubépine ? Pourquoi prétendre que « toute sa vie Jean-Paul s'habilla crapuleusement, fut malpropre et mal tenu, et eut des manières de lourdaud », ce qui est en contradiction avec sa vie brillante à Londres et à Paris, avec ses prétentions et ses succès mondains, et le portrait que nous avons de lui à cette époque ? Ce n'est qu'avec les progrès de la démagogie que Marat -se crut obligé de s'encanailler. Pourquoi se gausser de voir ce Marat, d'origine bâtarde, se mettre au nombre des « patriotes français », puisque ce terme emprunté aux écrivains prérévolutionnaires, .n'a pas le sens national qu'on lui donne aujourd'hui ?

Pourquoi prétendre que la Révolution a été menée par des « métèques » ? La présence agissante de Miranda, des frères Frei, de Proli, de Cloots, conséquence du cosmopolitisme du xviii" siècle, a-t-elle nui à la pureté «t à la iforce originelles des idées de Mirabeau, de Condorcet, de Danton, de Robespierre ? R

Pourquoi attribuer à Marat un accent de suisse-allemand (sic) prononçant les c. et les s. comme des g. ? M. Albert-Clément a brouillé des indications données par Fabre d'Eglantine qui savait que Marat était né au ipied des montagnes neuchâteloises où l'on parle le français. Disons donc, si l'on veut, qu'il ait eu, en raison de ses antécédents, un accent sarde, espagnol, auvergnat même, mais nullement alémanique.


Et que dire des épithètes injurieuses décernées à Brissot, et à Fauchet ?. Il n'est que trop certain M. Albert-Clément s'est laissé aller à des préventions et à des préjugés fâcheux. Quand il aura purgé son œuvre de ces ferments, peut-être aura-t-elle moins de couleur, mais elle répondra davantage à son sous-titre « la vraie figure de Charlotte Corday », sans être une caricature de sa vie time. W. MAYR. Alfred GERNOUX, Carrier-le-iVaudit, Nantes, Imprimerie de Bretagne, 1935, in-8°, 281 p.

M. Gernoux, connu par des études sur les villes de Nantes et de Châteaubriant, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de la Révolution, vient de publier un ouvrage du plus haut intérêt. Plus que jamais on s'intéresse à la Vendée et à la lutte formidable qu'elle engagea contre la Convention nationale. Dans cette terrible guerre revient toujours le nom de Carrier. Aujourd'hui, c'est « Carrierle-Maudit ». La réaction thermidorienne a voulu faire le 'procès du Comité de Salut publie de l'an II, en abattant après .les vaincus du 9 thermidor, les représentants en mission qui avaient le mieux collaboré avec Robespierre et ses amis Le Bon, Carrier. Il y eut une légende de Le Bon M. Jacob l'a montré il y eut, de même, une légende de Carrier. C'est à la formation de cette légende qu'avec M. Gernoux nous assistons d'abord nous voyons ensuite quelles en sont les bases et leur fragilité.

Après les ouvrages de iLallié, de Gaston Martin et de M. Gernoux, nous commençons à entrevoir la vérité. Elle n'est point du tout dans les plaidoyers thermidoriens contre Carrier, et ce sont pourtant ces plaidoyers qu'ont suivis aveuglément les Dugast-Matifeux et leurs disciples, comme feu M. 'Lenôtre, qui, faisant de la littérature, amplifiait encore. C'est ce que dit et que prouve, documents en mains, M. Gernoux. Il a fouillé les riches archives de Nantes il connaît admirablement toutes les sources de son sujet il a les connaissances locales, toujours indispensables. Et il n'ignore rien des œuvres des historiens modernes. Il sait même montrer les repentirs, à date lointaine, de tels d'entre eux, comme DugastMatifeux « Nous éprouvons à cette heure, dit ce dernier, comme un besoin d'avoir quelque égard pour Carrier, et de le disputer aux Thermidoriens. Carrier n'est pas passé de l'action à la réaction, il est resté conséquent avec ses actes. » Et avec Lallié, M. Gernoux rejette ce que l'om a reproché à Carrier, sur le Comité révolutionnaire de Nantes, établi en octobre 1793.


M. Gernoux détaille, au moyen d'une foule de documents, l'inlassable activité militaire et sociale de Carrier fait voir ses rapports étroits avec les chefs militaires Kléber, Marceau, qui l'estiment et qui l'aiment (voir les lettres de ces chefs). 11 montre que les noyades étaient un mode adopté, à la place de la fusillade, avant Carrier, par les chefs militaires, à l'égard des insurgés pris les armes à la main qu'il n'y eut jamais de bateaux à soupape imaginés par Carrier, ni de « mariages républicains », ni de massacres d'enfants. Ce n'est pas simple récit. C'est une étude essentiellement documentaire. C'était précisément ce qu'il fallait nous donner, pour nous permettre de nous faire une opinion. Après ce nouvel ouvrage sur Carrier, 'nous pensons que, dans cette atroce guerre de Vendée, depuis Machecoul et les massacres de « bleus » par les « blancs », ceux-ci furent traités sans ipitié, noyés et non fusillés, parce qu'ils ne valaient pas, disait-on, la poudre pour les tuer (c'est le sentiment exprimé par les chefs militaires, avant l'arrivée de Carrier). Atrocités formidables en Vendée, des deux parts, comme en 1791, à Avignon, à la Glacière. -Ce n'est ipas là le crime d'un homme. Seulement les bourgeois nantais de 1793, après le calme succédant à la tempête, pour pouvoir vivre à Nantes sans remords, en rapports avec la haute bourgeoisie, ont fait retomber leurs crimes sur le seul Carrier. Il leur fallait an boué émissaire.

Ph. SAGNAC.

PIaurigot (Paul), Napoléon noir, roman, Paris, Albin Michel, 1935, 254 p., in-16.

Ce livre n'est pas une histoire romancée de Toussaint Louverture, mais un roman dont il est le centre. On l'y voit cependant dans toutes les étapes de son extraordinaire carrière esclave, chef de noirs et faisant renaître l'ordre dans la colonie de SaintDomingue, bouleversée par l'affranchissement des esclaves, promu au grade de général de division par le Directoire, bientôt maître de la colonie à la tête d'un* armée puissante, « consul », puis couronné empereur (?) de Saint-Domingue, c'est alors qu'il écrit à Bonaparte la fameuse lettre intitulée « Le premier des noirs au premier des blancs » ensuite c'est le débarquement de Leclerc au Cap, le massacre des blancs par les noirs, le corps expéditionnaire décime par la fièvre jaune, la chute de Toussaint et sa mort au fort de Joux.

A. B.


DE COUHVILLE (Xavier), Jomini ou le Devin de Napoléon, .préface de Jacques Bainville, Paris, Plon, 1935, XV+324 p., in-16.

C'est un livre fort intéressant qu'écrit X. de Courville sur son aïeul.

Jomini, tacticien génial et théoricien militaire perspicace, n'a pas de chance dans la carrière des armes. La science le pousse vers Napoléon, le grand praticien, dont il prévoit les campagnes jusque dans les moindres détails. Mais ce jeune suisse est fort mal accueilli par les vieux maréchaux de l'Empereur qui ne comptent plus leurs campagnes victorieuses. Si les conseils de Jomini sont précieux, il n'en récolte cependant pas les bénéfices escomptés. En 1805 seulement, il devient officier français. Mais ses conseils et ses critiques déplaisent de plus en plus aux maréchaux, à Berthier surtout qui retarde l'avancement du jeune colonel. Dépité, il veut passer dans le :camp russe en 1810, mais il ne réussit pas, et Napoléon le nomme général de brigade. 11 redevient le conseiller écouté de Napoléon. Mais la rancune des maréchaux grandit et un nouveau refus d'avancement le blesse tellement qu'il s'enfuit pour offrir ses services à Alexandre Ier.

Cependant, conseiller du tsar, il rencontre les mêmes résistances de la part des généraux russes. Dans un camp comme dans l'autre, les généraux-soldats ne conçoivent que haine et mépris pour le général tacticien, qui, en plus de son jeune âge et de sa qualité d'étranger, a un caractère impossible. Ni d'un côté ni de l'autre les praticiens de l'art de la guerre ne veulent admettre dans leur rang le théoricien aussi génial qu'il soit.

Cette opposition permanente explique au moins la trahison, si elle ne l'excuse pas.

Si l'homme a failli, le génie reste cependant entier, et, encore à Sainte-Hélène, Napoléon n'hésite pas à rendre hommage à celui qui l'a si souvent deviné.

Pour bien comprendre Jomini, il faut évidemment écarter la question de sa nationalité et ne considérer en lui que le théoricien, le tacticien .qui ne voit dans la bataille que l'applicatilan des principes. Peu importe le parti qui triomphe pourvu qu'actions et réactions restent dans la règle de l'art telle qu'il l'expose dans son traité.

Victor DAUM.


SCANiDAR NAGUIB Fahmy, La France en 1814 et le Gouvernement provisoire {31 mars-14 avril ), Paris, « L'es Presses modernes », Galerie Beaujolais, 1934, in-8" xxm-305 p. C'est avec regret que nous présentons si tard cette étude, qui fut une thèse de doctorat de l'Université de Paris. Nous aurions voulu, à l'occasion de ce travail, reprendre toute la question de la chute de Napoléon et de l'établissement du Gouvernement provisoire. Ne le pouvant, faute de temps, nous tenons à attirer l'attention des his- toriens sur cet ouvrage, qu'ils se procureront, je Je crains, très dif. ficilement, l'auteur ayant été desservi par son imprimeur, comme cela est arrivé trop souvent depuis la guerre, et ayant, par suite, renoncé à faire tirer sora livre à un grand nombre d'exemplaires. La bibliographie est excellente. Explicative et critique, elle pourra servir à ceux qui entrent sans préparation dans l'étude de la Restauration. Pour le Gouvernement provisoire, J'auteur a eu trop peu de documents il le constate avec regret et rappelle que Talleyranid a fait disparaitre quantité de papiers compromettants. Pour la France en 1814, les Archives Nationales, les journaux, divers travaux spéciaux lui ont fourni des matériaux abondants et solides. Même après l'œuvre d'Henry Houssaye, on aura intérêt à lire ce tableau de 1814.

M. S. Naguib Fahmy sait raconter les événements avec impar. tialité. Il montre fort bien comment les Alliés arrivent à Paris sans aucun .plan, comment le tsar Alexandre est d'abord très hostile aux Bourbons, puis comment les événements, la trahison de Marmont, changent les choses .définitivement, ïalleyrand, d'accord .avec le Sénat, les ayant, dès le 1er avril, préparées savamment. Le pays n'est pas royaliste. Qu'à cela ne tienne On ifera agir la presse, placée sous les ordres de la police de iMorin, à la préfecture. Talleyraiid sait mettre dans son jeu le tsar. La monarchie est un régime imposé à la fois du dehors et au dedans par les intrigants, en tête Talleyrand. Elle me répond pas aux aspirations du pays. Si Bordeaux, Marseille et la Provence sont royalistes, ainsi que la Vendée, Paris est bonapartiste, et ses faubourgs patriotes. L'Est est désolé du rétablissement bourbonien. 'La garnison de Lille est en pleine révolte contre le régime 'nouveau. Les paysans, acquéreurs de biens nationaux, sont inquiets dans l'Est, dans l'Anjou, etc. On sent déjà l'instabilité de ce régime improvisé. M. S. Naguib Fahmy excelle à mettre en valeur ces résultats. Son étude sur une période très courte, mais de première importance pour l'histoire de l'Europe, mérite d'être lue avec soin.

P. S.


Neumann (Alfred), Le roman d'un coup d'Elat la jeunesse de Napoléon Ill, texte français de iD. Decourdemanche, Figures et drames du passé, Librairie Stock, Paris, 418 p., in-16. Cette histoire romancée de la tumultueuse carrière de LouisNapoléon Bonaparte jusqu'au 2 décembre est d'une lecture si attachante que l'on voudrait à certains moments mais pourtant à certains moments seulement que tous les détails du récit fussent véridiques.

M. A. N., qui est un écrivain allemand émigré, nous présente Napoléon III comme un aventurier de grande envergure. A. B.

LENOTRE (G.), Drames d'histoire, Paris, E. Flammarion, édit., 1935, 126 p., in-16.'

Sous ce titre, Drames d'histoire, se trouvent réunis six récits inédits de Lenôtre, d'une lecture comme toujours captivante la fin des Girondins, l'exécution du duc d'Enghien, l'assassinat de Paul-Louis Courier, deux héros les La Bédoyère, une équipée princière (l'affaire de la duchesse de Berry), l'attentat de Fieschi. A. B.

Dictatures et dictateurs, préface de Paul Valéry, Témoignages de notre temps, publication bimestrielle, n° 7, juin 1934, Paris, Société anonyme Les Illustrés français, 96 p., in-4°. C'est un ensemble de bonnes études, accompagnées d'illustrations toujours très évocatrices et quelquefois curieuses, sur les principales dictatures qui se sont succédé dans l'histoire et sur celles qui existent aujourd'hui dans les différents pays du monde vivant sous cette forme de gouvernement, ou sous un gouvernement à attitudes dictatoriales.

Les articles dont se compose ce numéro de Témoignages de notre temps, sont les suivants De l'Antiquité à la Renaissance, par Jean Loubès, Temps modernes, par le même, Mussolini et les expériences du fascisme, par Louis Martin-Chauffier, Le Portugal moderne et Salazar, par Elisabeth de Gramont, Un dictateur inamovible le président Gomez, par Edouard Ciprut, Cuba ou la dictature endémique, par le même, La Turquie de Mustapha Kemal, par Charles Istamboul, L'amiral Horty, par André Adorjan, Pilsudski et la Pologne nouvelle, par Henry Bidou, La dictature du


prolétariat en U. R. S. S., par Roger Francq, Les pleins pouvoirs de Roosevelt, par Mark-Eli .Ravage, Hitler et le IIP Reich, par Henry Bidou. Dans les trois pages remarquables de préface qu'il a données à ce numéro, M. Paul Valéry a étudié la psychologie de la dictature.

A. B.

SPEYER (H.), professeur à l'Université de Bruxelles, membre de l'Institut international de droit public, Corporatisme ou parlementarisme réformé ?, préface de M. E. Mahaim, directeur de l'Institut de sociologie Solvay, Bruxelles, Etablissements Emile Bruyl.ant, édit., 67, rue de la Régence, 1935, 125 p., in-8°.

Depuis plusieurs mois, en France comme en Belgique, une campagne passionnée s'est ouverte réclamant la Réforme de l'Etat. Dans la première partie de ce livre, l'auteur pose une question préalable faut-il remplacer le système parlementaire par un « gouvernement fort » qui n'a pas été défini jusqu'à ce jour ? 1 II donne à cette question une réponse nettement négative et fortement motivée. On lira avec un intérêt particulier les pages (23 à 27), où il s'attache à montrer que l'instabilité gouvernementale que la Belgique connaît depuis 1930, n'est pas due au Parlement, mais aux faiblesses, aux divisions intestines des gouvernements, à leur méconnaissance des règles du régime parlementaire. Aucune des nombreuses crises ministérielles belges n'a été provoquée par un vote de méfiance des Chambres, ni en 1931, ni en 1933, ni en 1934, ni en mars 1935.

Deuxième question Faut-il adopter le « Plan du Travail de M. de Man ? Au point de vue de la fonction législative, M. Speyer le considère comme « une conception qui ne résiste pas à la critique et qu'il serait impossible de réaliser ».

Troisième question Faut-il abolir le système de l'élection des Chambres par le suffrage universel, élection ayant comme base la représentation numérique des partis ? Les partisans de cette abolition sont, les uns favorables à la pratique de plus en plus étendue des pleins pouvoirs, les autres, à la substitution au suffrage universel d'un régime corporatif. M. Speyer ne veut ni de l'un ni de l'autre de ces deux soi-disant remèdes. Le système des pleins pouvoirs a ses avantages, écrit-il, mais « constitue une dangereuse méconnaissance des principes de notre droit public et aboutit à des inconvénients pratiques, juridiques et politiques x


sans résoudre le problème posé. Ce n'est qu'un expédient temporaire, cela ne peut être un remède permanent. Quant au corporatisme politique et à sa modalité, la représentation ides intérêts, M. Speyer y voir le prélude de tentatives dictatoriales ayant pour but d'entrainer le pays dans des aventures et répugnant à tous ceux qui ont le culte de la liberté.

Le savant professeur en arrive enfin à son système qui consiste à maintenir le régime de la démocratie parlementaire, mais en l'améliorant par l'institution de « Conseils auxiliaires », préparant les lois. Et il a rédigé un projet de cinq articles créant six Conseils auxiliaires (juridique, sciences et arts, hygiène, commerce, agriculture, industrie et travail). Chaque conseil se compose de 21 membres nommés à nombre égal par le Roi, le Sénat et la Chambre. Pour chaque conseil il y a 100 éligibles présentés par les organes compétents. Par exemple, les éligibles du Conseil de l'Instruction, des Sciences et des Arts seraient désignés par dix organismes (dix éligifeles pour chacun d'eux Académie royale de Belgique, Académie royale flamande, Académie royale de langue et de littérature françaises, Institut royal colonial, Universités de Bruxelles, Gand, Liège et Louvain, Fondation Universitaire. Fonds national de la Recherche Scientifique.

Tous ceux qu'intéresse le problème si actuel de la réforme du régime des Etats dont le système politique est le produit de l'évolution des principes issus de la Révolution française, peuvent lire avec intérêt l'étude, fortement pensée, clairement écrite, de M. Speyer. Elle s'impose aux méditations, sa portée critique est extrêmement pénétrante. Les doctrines autoritaires et corporatives y sont vigoureusement prises à partie. Quant à la partie constructive elle ne s'en tient pas à de vagues propositions de principes. Elle aboutit à des conclusions pratiques. Quel progrès ce serait déjà que d'assurer une meilleure confection des lois, sans supprimer ce régime parlementaire que M. Speyer défend avec tant d'énergie, d'autorité et de compétence.

Comte L. DE Voïnovitch, Histoire de Dalmatie, 2" édit., Paris, Hachette, 1935, 2 vol. in-8\ 493-892 pp. avec 18 gravures hors texte et une carte géographique.

« La réunion de régions slaves longtemps séparées par la violence ou par la ruse, a mis au ipremier plan le nom oublié de Dalmatie, de cet extraordinaire pays, placé en marge du monde balkanique et


pourtant soudé à lui, tout constellé de vieilles villes prodigieuse, ment parées des <plus variés apports de civilisations historiques, de merveilles d'art où se reconnaissent les accouplements féconds des courants de la vie méditerranéenne, rochers, antres, écueils, falaises, dans lesquels sont sertis les débris majestueux de tous les arts et de tous les tourments humains. »

C'est ainsi que s'exprime dans la préface, l'historien lettré et artiste yougoslave, auteur éminant de ce fort ouvrage en deux volumes qui embrasse trois mille ans d'histoire tourmentée de cette merveilleuse contrée slave de l'Adriatique qu'est la Dalmatie. M. de Voïnovitch a mis dans son œuvre, avec sa haute science, sa riche érudition et sa grande expérience des choses, tout son cœur de Dalmate et d'ardent patriote yougoslave.

Depuis les iplus antiques migrations de peuples sur ces rives, en commençant par les légendes .fabuleuses du voyage de Cadrnus et de l'expédition des Argonautes, l'auteur fait un récit passionnant de cette « course au bo/nheur » qui amènera la Dalmatie au foyer de la patrie retrouvée.

Cette terre étroite, bordée d'un chapelet merveilleux d'îles de toute beauté, baignée des flots bleus de l'Adriatique, aux effluves parfumées, fut le théâtre des luttes, des heurts, des mélanges de races diverses depuis les temps les plus reculés. Peuplée d'anciens Illyriens, colonisée par la Grèce antique, conquise par Rome qui lui doit un de ses grands empereurs, Dioctétien, dont le fastueux palais, par ses splendides vestiges, enclave .majestueusement la ville actuelle de Split, elle fut envahie par les Barbares et subit la pénétration et l'établissement définitif des tribus slaves.

Voici ensuite Byzance, d'autres bouleversements, d'autres envahisseurs, l'Europe germanique, la victoire de la papauté, la rivalité de l'Orient et de l'Occident, voici Venise, la puissante, qui convoite le rivage dalmate et se fait conquérir Zara par les Croisés, brisant l'effort slave, serbe et croate, vers l'union. Et c'est le tour de la Hongrie dont le Roi hérita de la couronne de Croatie, d'imposer sa domination à la terre dalmate domination d'ailleurs quelque peu atténuée par une certaine franchise accordée aux villes et par le fait que les Dalmates furent réunis à des frères de même race. Nous arriyo'ws au moment où l'auteur poursuivant son récit, marque une halte, à ce marché qu'il qualifie d'infâme et par lequel, en 1409, Ladislav, noi de Naples, prétendant à la couronne de Hon. grie, vend à la République de Venise « pour cent mille ducats » toutes ses possessions de Dalmatie.

La domination vénitienne s'étendra désormais sur la Dalmatie


et durera quatre siècles à l'exception de la République de Raguse (Dubrovnik) qui gardera jalousement son indépendance et rayonnera par sa culture et sa riche littérature bien au delà dé ses frontières étroites sur le monde yougoslave, ployant sous le joug de l'en- vahisseur turc ou autrichien. Cette époque vénitienne est traitée de main de maître par l'auteur. Il nous fournit maintes indications nouvelles et curieuses sur les rapports artistiques et autres, entre la Sérénissime république et le rivage slave de l'Adriatique, qui engendrèrent cette symbiose spirituelle slavo-latine si féconde en œuvres d'art. Elle ne prendra fin .que par la chute de Venise lors des victoires de l'année napoléonienne qui, bien que conquérante, porta avec elle les immortels principes de la Révolution Française et sonna l'éveil de la libération nationale.

C'est l'ère brève mais grosse de conséquences du « libérateur gaulois » ipendant laquelle la Dalmatie fera partie des « Provinces Il.lyriennes » créées par Napoléon au sein desquelles les Dalmates retrouveront leurs autres frères slaves. Les Français en Dalmatie furent des bâtisseurs au sens matériel et spirituel du mot. Le maréchal Marm.ont, duc de Raguse, abattit les rochers, .nivela les champs, jeta les ponts et créa un réseau routier digne d'admiration, supprimant les communes isolées, rapprochant les éléments du peuple, les associant, les unissant dans la conviction d'un « moi national. Pour la première fois, le peuple Dalmate se servit librement de sa propre langue. Ce 'fut le point de départ d'un vaste mouvement sud-slave vers l'union, connu sous le nom d' « Illyrisme » qui s'amplifla bien après la chute de l'Empire français sous da domination autrichienne qui l'êtouffa. Mais qui sait, si, au temps où Karageorge lutta farouchement dans la Choumadia contre l'oppresseur turc pour la liberté des Serbes, l'émancipation de tous les Slaves du Sud n'eût pas été avancée d'un siècle sans la fatale campagne d'Espagne de Napoléon ? Il a fallu, hélas encore cent ans de domination de l'Autriche des Habsbourg avant que la Dalmatie n'arrive au terme de cette « course au bonheur », à la fln de la guerre mondiale, et ne retrouve ses frères de même race dans la Yougoslavie d'aujourd'hui.

L'auteur termine son long récit historique far deux chapitres des plus attachants. Le premier est consacre à l'histoire particulière de la petite République de Raguse (Dubrovnik), cette Athènes yougoslave qu'il dépeint avec force nuances le second, portant le titre Hommes et monuments, contient des esquisses d'artistes dalmates et des descriptions de monuments tels que le Palais de Dioclétien, les cathédrales de Split, Trogir, Sibenik, le Palais des Rec-


teurs à Raguse (Dubrovnik), à travers lesquels il donne une analyse fine et pénétrante des influences qui se sont rencontrées dans l'âme 'créatrice dalmate, sans en altérer les traits. Si Venise et l'art italien inspirèrent les Dahnates qui furent toujours sensibles à la •beauté, ceux-ci portèrent l'empreinte de leur génie chez leur voisin de « Altra sponda ». Témoin entre autres cette merveilleuse église de Saint-Georges des Esclavons à Venise, décorée de peintures de Carpaccio illustrant les légendes des saints Dalmates.

L'histoire de Dalmatie de M. de Voïnovitch est une vaste fresque historique. Tel Michelet, M. de Voïnovitch conçoit l'histoire comme un tableau vivant et poétique. Il ne cherche pas à démontrer, il raconte, décrit, évoque et ressuscite. Son oeuvre est d'une grande tenue littéraire. Son style pittoresque, imagé, haut en couleur. Il se passionne ;pour les hommes comme pour les idées qu'il expose et fait partager sa passion au lecteur. Cela ne l'empêche pas de s'attaquer à tous les problèmes, aussi complexes que variés, qui apparaissent au cours de l'histoire, à les résoudre avec un sens intuitif, s'appuyant, cependant toujours sur des sources remarquablement abondantes qu'il mentionne 'dans une bibliographie aussi complète qu'utile à la fin de cet ouvrage qui est dédié à la mémoire de celui qui réalisa l'unité .nationale des Slaves' du Sud, à feu le Roi Alexandre Ier de Yougoslavie.

Yves MARC.

Mirkine-Guetzévitch (B.), Les nouvelles tendances du droit constitutionnel, 2e édit., 1936, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, Pichon et Durand-Auzias, 1 vol. 218 p. in-8.

Une deuxième édition de cet ouvrage bien connu de M. M.-G. secrétaire général de l'Institut international de droit public, vient de voir le jour. Sa première édition, parue en 1931, avait été appréciée par tous les spécialistes du droit constitutionnel la presse juridique européenne et américaine avait consacré de longs articles à ce travail dans lequel l'auteur avait présenté, le premier, une étude comparative de toutes les nouvelles 'Constitutions que se sont données les peuples de l'Europe après la guerre.

Dans son rapport à l'Académie des Sciences Morales et Politiques sur le prix Limantour de 1935, Ch. Lyon-iCaen disait à propos de <se livre « La méthode de M. B. Mirkine-Guetzévitch est excellente. Il est à désirer que l'auteur donne. une seconde édition de son excellent ouvrage qui a reçu en France le meilleur accueil et qui


a été traduit, en tout ou en partie, dans plusieurs pays étrangers. > Satisfaction est dès aujourd'hui donnée au voeu de l'éminent et regretté doyen.

Nous rappelons les traits essentiels de ce livre devenu, on peut le dire, classique, qui se retrouvent dans sa deuxième comme dans sa première présentation. L'auteur y soumet à un examen approfondi et détaillé, les grands problèmes du droit constitutionnel nouveau les libertés individuelles, les Déclarations des droits, la votation populaire, le régime parlementaire « rationalisé », etc. Une partie importante de l'ouvrage porte sur la théorie du régime parjementaire moderne. M. M.-G. y expose sa théorie du parlementarisme et du rôle de l'Exécutif sous le régime parlementaire. La deuxième édition est enrichie d'une introduction et d'une postface où l'auteur développe sa conception du régime parlementaire. Le très distingué théoricien du parlementarisme termine son livre par l'affirmation de la technique de ta liberté qui est pour lui « le but et le postulat du droit constitutionnel des peuples libres ». A l'heure présente où la crise de ta démocratie sévit en Europe, cet ouvrage capital pour la théorie et pour l'histoire du régime parlementaire, écrit par un théoricien du droit constitutionnel de la démocratie moderne, mérite une mention spéciale.

E. F.

Le Plan français, Paris, Fasquelle, 1935.

Le Plan français est l'œuvre collective d'un Comité composé de techniciens et de parlementaires qui se sont donné pour but, en dehors de toute doctrine politique, 4'élaborer un plan constructif pour la renaissance de la prospérité. Après avoir recherché les causes de la crise, les auteurs se sont appliqués à trouver ses remèdes immédiats. Présenté, sous forme de préface, par une étude de M. Marcel Déat, cet ouvrage, rédigé par M. Edouard Chaux, ne se contente pas d'expliquer les motifs de la crise, il offre quelques moyens d'en sortir.

Coleccion de Estudios historicos, juridicos, pedagogicos y literarios (Mélanges Altamira), 507 pages, Madrid, 1936. A l'occasion des soixante-dix ans du grand historien espagnol Rafaël Altamira dont la carrière scientifique est retracée dans ce numéro en un autre endroit, ses amis et ses élèves ont fait paraître un excellent volume de Mélanges Allainira. Ce livre donne un


aperçu complet de l'activité scientifique et littéraire du grand universitaire espagnol, la bibliographie complète de ses œuvres. En outre, plusieurs savants espagnols et étrangers ont contribué à ce volume par leurs travaux.

Les sujets des études réunies dans ce volume sont assez variés histoire, droit public, sociologie, philosophie, pédagogie. Parmi les études touchant l'objet de notre revue, indiquons les suivantes: M. iLhéritier, dans un chapitre consacré à Un esprit international dans l'Espagne du XVIIIe siècle. José Cadalso (1741-1782), retrace un portrait fort intéressant de Cadalso et cite divers passages très instructifs pour la compréhension de l'esprit espagnol du xviif* siècle et pour l'état intellectuel de l'Europe à cette époque. M. Jos publie un article également très intéressant sur le général Dumouriez et son attitude à d'égard de la guerre de l'Indépendance espagnole. M. B. Mirkine-Guetzévitch donne une étude, Le Régime parlementaire et la Révolution française, où il expose sa conception du parlementarisme spécial qui a fonctionné sous la Convention nationale jusqu'au 9 thermidor.

Ce volume, oeuvre collective de trente-deux auteurs, est orné d'un excellent portrait de M. Rafaël Altamira.

Il sera apprécié par tous les historiens espagnols et étrangers, grâce à la variété de ses sujets et à la haute compétence de tous ses auteurs.

L. S.


Nécrologie

Lanzac de Laborlei; Lacour-Gayet; Henri Pirenne.

Au cours de ces derniers mois, deux historiens français ont disparu Lanzac de La'barie et J. Laco'iir-Gayet.

Lanzac de Laborie laisse une oeuvre considérable, de valeur solide. Ancien magistrat, de bonne heure voué aux lettres et surtout à l'histoire moderne, il se fit connaître d'abord par un ouvrage sur La Belgique sous la domination française, qui, par l'inspiration^ et le jugement, s'apparente beaucoup aux oeuvres récentes de deux historiens belges, Verhaegen et M"1" Suzanne Tassier, et s'éloigne assez de l'appréciation, beaucoup plus libérale, du grand historien de la Belgique, Henri Pirenne. Puis il donna son grand ouvrage Paris sous Napoléon, en dix volumes, que l'on consultera toujours avec grand profit, aucun autre livre ne pouvant le supplanter il est plein de recherches neuves. Lanzac de Laborie a, pendant un tiers de siècle, rendu compte non pas de tous les livres, même importants, d'histoire moderne, au Journal des Débats, mais seulement de ceux qui répondaient le mieux, semble-t-il, à ses méthodes et à ses idées politiques. Car, il faut bien le dire, nous n'avons pas, malheureusement en France, de journal ni de revue qui retrace fidèlement, comme jadis faisait Sainte-Beuve dans Le Constitutionnel, le mouvement historique (et littéraire) de la France et des pays de langue française. Lanzac de Laborie se conformait aux traditions nouvelles, si étroites en comparaison de celles de Sainte-Beuve. Mais qui nous redonnera un Sainte-Beuve ? Lanzac n'en a pas moins rendu d'éminents services à l'histoire, particulièrement à l'histoire de l'époque napoléonienne.

Jacques Lacour-Gayet vient de mourir, en décembre 1935. Il avait plus de quatre-vingts ans. Entré à l'Ecole Normale Supérieure en 1876, il avait fait partie d'une promotion de lettrés et de savants célèbres, se pressent les noms de Gustave Lanson, de Salomon


Reinach, de L. Lévy-Bruhl. A l'Ecole il rencontra E. Bourgeois, C. Jullian, Marcel Marion, Rébelliau, Thamin, et il y connut les « conscrits » de la promotion de 1878, qui réunissait tant de talents Jaurès, Bergson, le cardinal Baudrillart, Pflster, Jeanroy, Paul Desjiardins, Ch. Diehl, Puech, d'autres encore sorte de promotion de futurs membres de l'Institut ou d'orateurs et d'hommes d'action illustres. Comme tant de ses camarades, Lacour-Gayet devait entrer à l'Institut (Académie des Sciences morales et politiques) il y succéda à Georges Picot, en 1911 il était alors connu comme historien de la Marine française.

Lacour-Gayet débuta par une thèse de doctorat ès lettres sur Antonin le Pieux et son temps (1888). Il collabora aussi à une Histoire romaine, dirigée par le maître Paul Guiraud, et y écrivit la période de l'Empire. Mais il se tourna bientôt vers l'histoire moderne. 11 publia L'Education politique de Louis XIV (1898). Professeur au Lycée Saint-Louis, et en même temps à l'Ecole Supérieure de la Marine, il fut amené à écrire une Histoire de la Marine française (de Louis XIII à Louis XVI), en trois volumes. Il appartiendra aux marines et aux historiens de la Marine de dire la valeur de cet ouvrage. Plus tard, il fit une incursion dans l'histoire d'Allemagne Bismarck (1918) Guillaume Il le vaincu (1920). Mais c'est vers l'époque napoléonienne qu'il se dirigeait déjà. Il publiait, dès 1920, un grand volume, fort bien illustré, sur Napoléon, son œuvre, son temps, analogue à celui que Roger Peyre, un autre professeur distingué de l'Université, avait donné jadis sous la même forme et à peu près sous le même titre. Surtout il concentra ses recherches sur Talleyrand, si étudié déjà, mais dont l'histoire fut, cette fois, fouillée plus profondément. II assit son travail sur une critique plus sûre des sources, notamment des Mémoires de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie, d'après une copie de M. de Bacourt il montra, récemment, dans un article, que la copie de Bacourt n'avait point respecté l'original, par une confrontation d'un manuscrit de Talleyrand (102 pages, répondant à 65 pages d'imprimé) avec le texte de Bacourt Bacourt a tout modifié, il a retranché, et, ce qui est pire, il a ajouté de son crû sans doute pour complaire à la duchesse de Dino. De ces recherches et de cette critique est sorti l'ouvrage capital de Lacour-Gayet Tallegrand, en quatre volumes (publiés de 1928 à 1934), indispensable à tout historien de Napoléon. C'est donc encore un historien de cette grande époque. encore si imparfaitement connue, qui disparaît. Du moins il lui a été permis dans la dernière parlie de sa longue vie, de mener à


bonne fin une œuvre de première importance pour la science historique.

Enfin, les deuils s'accumulant sur la grande famille des historiens français, nous avons eu le regret profond de perdre Henri Pirenne, le grand historien belge .français de langue, de culture et d'affection. Nous ne saurions retracer cette existence glorieuse en quelques lignes. Il a vécu pour la science et les événements ont montré de reste qu'il eût vécu, avec autant d'éclat, pour l'action. Il fut, à Gand, pendant quarante ans, le grand maître de la jeunesse studieuse. Elève de Godafroy Kurth, à Liège, il élargit encore les traditions de l'enseignement historique belge. Il embrassa toute l'histoire de la Belgique, jusqu'au temps présent. Il l'a raconta, il l'expliqua, dans son Histoire de Belgique (en sept volumes) qui est son œuvre capitale. En savant, le patriote s'effaçant devant celui-ci, il nontra que, malgré les apparences historiques, il y eut, depuis le Moyen Age, une Belgique, une civilisation belge, et que c'est cette existence parfois matérialisée (sous la domination des ducs de Bourgogne), toujours idéale, dans sa haute réalité, qui promut à la lumière la Belgique, indépendante, d'hier et d'aujourd'hui celle de 1830, celle de la Grande Guerre. Ainsi conçue, très largement, semée de vastes tableaux de la civilisation, au Moyen Age, au xvr siècle, à l'époque moderne, l'histoire d'Henri Pirenne était dans son pays une nouveauté, un motif de fierté pour ses compatriotes, et, dans les jours de deuil et d'angoisse, un motif d'espérance. Dans sa forme de haute impartialité, elle exaltait, malgré elle, le sentiment national belge, lui rappelait ses titres, le soutenait dans son effort. Lui-même, déjà privé d'un fils très cher par l'odieuse guerre, n'était-il pas, otage des Allemands, un exemple vivant de la résistance ferme, simple et sans jactance, à l'envahisseur, qui avait voulu faire de l'historien- national un instrument de sa domination ? `! Tant les despotes sentent au fond d'eux-mêmes que, si le sabre est fort, l'esprit l'est encore davantage Après la guerre, le nom de Henri Pirenne fut acclamé partout, en Belgique, en France, en Italie, en Angleterre, et au-delà des mers il fut invité i donner des leçons aux Etats-Unis. Il appartenait à toutes les Académies du monde entier. De lui reste une œuvre, une méthode, un grand exemple. Et sa brusque disparition nous laisse des regrets infinis. P. S.


NOTES ET NOUVELLES

La acte de la berline royale de Varennes

fournie par Louis Sellier, à Paris (1791)

Une nouvelle fort intéressante, avec un document très curieux, nous arrive de Suède M. le comte d'-Essen a retrouvé, dans sa propriété de Falkenhagen, en Poméranie, en 1935, la note payée par la baronne de Korff, au mois de mars 1791, .pour la berline dans laquelle Ja famille royale s'enfuit de Paris le 20 juin 1791. Mlle Aima Sôderjhelm a fait, dans un journal suédois, un article sur ce document, qu'elle a reproduit tel quel, par la photographie, mais seulement en partie. Nous transcrivons soigneusement ce qu'elle en donne. (Dans le document la baronne de Golf est pour de Korff.) Bimbenet, qui a étudié jadis la fuite du roi, a fait une confusion. 11 a publié une note mais c'est celle qui concerne la voiture que Fersen commanda pour le 'baron de Taube, et qu'il paya le 16 juin 1791 on retrouva cette note aiprès le départ. La note authentique, relative à la berline royale, vient seulement d'être retrouvée, en Poméranie On voit que la Suède et les anciens pays suédois recèlent des documents révélateurs. Hier, c'était la correspondance secrète de Marie-Antoinette et de Barnave, déposée dans un château suédois, retrouvée d'abord par M. de Heidenstarmm, publiée enfin et cette fois-ci très correctement et scrupuleusement par M"* Sôderjhelm (voir sur cette correspondance notre article, au n° 3 de 1935, dans la Revue). Aujourd'hui, c'est un document capital, relatif au voyage vers Varennes et la frontière du Luxembourg. Le voici, pour une faible partie (le début seul et la fin étant reproduits dans le journal suédois).

Mémoire de la Berline monté à Ressor sur un train à arc faite sous les ordres de madame la Baronne de Golf fournie par Louis Sellier à Paris, successeur du sieur Warin, livrée le 12 mars 1791.


Premièrement pour la caisse, 'payé 350 pour colter et la dite caisse. 26 pour ta toile sangle et crin pour la matelassure 45 pour 12 aunes de drap gris 264 Diverses additions sont données 1.216 fr. 10 à la fin d'une page, 5.679 fr. 10 à la fin d'une autre. Rembourré en crim fourni les courroies pour l'attacher 60 Pour une ferière de sous le siège du cocher en

forte vache doublé d'un fort cuir en dedans

fourni quatre fortes courroies de cuir d'Hongrie

double pour l'attacher 34 pour quatre grands matelas 84 pour deux pots de chambre en cuir vernis, ,payé 12 Pour les ustensiles de la ferière, consistant de deux

écrous de roues, une cheville ouvrière clous

à ivis, clous de bande des roues crampons de

palonnier clefs à l'anglaise marteaux tenaille

et boulons, payé 36 pour les quatre cheveaux (sic) pour promener

la voiture 15 pour la gratification des ouvriers 24 total du tout. 59441. 10

Je reconnais avoir reçu de madame la Baronne de Golf la somme de cinq ,mille neuf cent quarante quatre livres pour le montant du présent mémoire et de l'autre part et pour solde de tout compte jusqu'à ce jour.

A Paris, le 20 mars 1791.

Louis.

Tel est le reçu de Louis Sellier, le constructeur. C'est évidemment Fersen qui a payé Sellier, et qui a pris le reçu. D'après ce mémoire et le prix près de 6.000 livres qui vaudraient aujourd'hui environ 100.000 francs, on peut juger que la berline était ifiort bien conditionnée, très confortable, pourvue d'instruments ipour la réparer, au besoin qu'elle avait été essayée (on l'avait fait promener par quatre chevaux), et qu'elle devait normalement arriver à destination, c'est-à-dire à Montmédy, sous la protection de Bouille, à deux pas de la fnomtière du Luxembourg, où


se tenaient 15.000 soldats autrichiens. Mais, comme on sait, les circonstances, les incidents ne favorisèrent pas la fuite royale jusqu'au ..haut.

Ph. SAGNAC.

sa

A l'occasion du centenaire de la mort de Kellermann (1835), un a inauguré dernièrement à Strasbourg une statue à ce grand chef alsacien. Son nom reste associé à la victoire de Valmy il occupait la ,butte du Moulin (à laquelle le général prussien Brunswick ne voulut pas donner l'assaut, wi disant « Hier schlager wir nicht. » (Ici impossible de les battre.) Mais il ne faut pas oublier, comme K>n le fait généralement, que le grand vainqueur fut Dumouriez c'était lui le stratège, qui surveillait tout, qui dirigeait tout. Dans ce silence. classique, sur Dumouriez, il y a une injustice. Dumouriez a, certes. trahi en 1793, en. Belgique; mais en 92 il fut le vainqueur de Vakny, puis de Jemimapes. Le nom de Dumouriez est beaucoup plus important dans l'histoire que celui du général Kellermann, qui devint maréchal de l'Empire. Cela n'emtpechera pas l'imagerie d'Epinal, les manuels élémentaires d'histoire et les discours officiels d'attribuer au seul Kellermann la victoire de Vatany.

Aux Etats-Unis vient d'être célébré le centenaire de la publication du grand ouvrage La Démocratie en Amérique, d'Alexis de Tocqueville. L'Institut français de Washington écrit au Comité FranceAmérique, de Paris, qu'il a « consacré sa réunion annuelle à cette commémoration », et qu'il a « célébré la date la plus importante dans l'histoire des échanges intellectuels entre nos deux pays > (James Brown Scott, président). Rappelons que, si Tocqueville a étudié les origines et les progrès de la démocratie américaine, vers 1834, il a essayé de rechercher les origines de la Révolution française et de marquer l'esprit de cette Révolution, dans un ouvrage qu'on ne lit plus assez peut-être, L'Ancien régitne et la Révolution, publié en 1856. C'est à peine si les étudiants d'aujourd'hui en ont entendu parler. L'historiographie, ne faisant pas partie des programmes de licence, est complètement ignorée. Et, quand des cours sont faits sur ces questions, ils ne sont suivis,que par un nombre infime d'auditeurs. Le régime des certificats, avec des programmes spécialisés et fragmentaires, a tué la culture historique générale –je ne parle pas de la culture générale tout court. est le temps


des étudiants d'histoire suivaient, en Sorbonne ou au Collège de France, les cours publics de Boutroux, de Boissier, d'Alfred Croiset, de Faguet, etc. ? Aujourd'hui on est pressé.

P. S.

A

M. Louis Halphen, directeur à l'Ecole des Hautes Etudes, professeur à la Sorbonne, vient d'être élu membre ide l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres). Il est lui-même fils d'un ancien membre de l'Institut, le célèbre mathématicien Halphen, qui entra tout jeune à l'Académie des Sciences. Il s'est fait connaître par nombre d'ouvrages savants sur le Moyen Age français et par de grandes synthèses sur l'ensemble du Moyen Age Les Barbares, TJEssor de l'Europe, etc., volumes de la collection Peuples et Civilisations, dont il est directeur, et où il a très heureusement rattaché l'histoire de l'Europe à celle de l'Asie, d'où sont venus les migrations de peuples, les invasions et les échanges de civilisation. P. S.

A

Um discours prononcé le 24 septemblre 1911,

sur le champ de bataille de Jemmapes, par Jules Destrée. € Ohamps et vallons pathétiques de la terre boraine, vio>us brillez aujourd'hui des feux du souvenir. Après un siècle, la grandeur de ce dont vous fûtes les témoins apparaît et s'impose. Les hommes qui semblaient vous avoir oubliés, viennent à nouveau vers vous, pleins de respect et d'émotion. Hommage tardif, parce que l'événement dépassa si étrangement l'histoire qu'il fallait un long temps pour le comprendre.

» Où trouver, en effet, dans la longue série des guerres et des batailles, où trouver un combat pareil à celui-ci ? Autrefois, ce fut toujours l'esprit de conquêtes et de vol, toujours ce fut l'esprit de violence et de haine, qui poussa les soldats sur la terre étrangère. L'égoïsme rapace et l'instinct oppresseur ont conduit en tout temps la vanité des princes.

» A Jemmap»s. un peuple, vint, qui délivra un peuple

» En entrant en Belgique, en en chassant les Autrichiens, la France t..J. Desthée, ancien ministre du Royaume de Belgique. Semailles, Bruxelles, H. Lamertin, éditeur, 1913, p. 302 à 305, Jemmapes.


généreuse et magnifique de la Révolution,, n'avait aucune ambition de conquête. Les intentions purent se modifier par la suite, et l'on pourra sans doute citer des faits moins dignes d'éloges. Mais ils seront tous postérieurs à novembre 1792. En ce momentlà, tout au moins, les sentiments sont d'une noblesse admirable. » La Constitution de 1791 avait proclamé déjà « La nation française renonce à entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple, » La Convention suit la tradition de l'Assemblée législative quelques jours après Jemmapes, le 19 novembre 1792, après avoir appris quelques vexations commises par le Duc des Deux-Ponts, la Convention nationale déclare qu'elle accordera secours et fraternité à tous les peuples, qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françaises pour secourir les citoyens qui auraient été ou seraient vexés pour la cause de la liberté. La Convention ordonne aux généraux des armées françaises de faire imprimer et afficher le présent décret dans tous les lieux où ils porteront les armes de la République.

» Tel est l'esprit du temps. Qu'on ne croie point surtout que ces fières déclarations soient l'hypocrite vêtement d'actes moins beaux. Non. La sincérité est certaine, la France est ivre de liberté elle vit un rêve fou d'idéalisme non seulement elle va se montrer capable d'une énergie héroïque pour défendre cette liberté, mais elle veut l'offrir à l'Univers. Elle se constitue le défenseur du droit, le champion de la Justice, elle continue les paladins. Il y a là une exaltation altruiste d'une insigne beauté il serait injuste de la méconnaître, parce qu'elle ne put se prolonger.

» Dumouriez, en entrant en Belgique, confirme d'ailleurs, par ses actes, approuvés par le ministre de la Guerre Pache, cette politique généreuse. Il s'adresse ainsi aux Belges « Peuple belge, en entrant dams vos provinces, pour en chasser vos cruels tyrans, je vous ai annoncé de la part de la République et de la Nation française, que vous étiez libre et que la souveraineté rentrait dans toute son intégrité dans les mains du peuple. Vous êtes libres, égaux, citoyens vous avez tous un droit égal à la formation de vos lois, de votre constitution, de votre gouvernement. » II écrit, le 7 novembre 1792, aux magistrats de Mons « L'anmée de la République que je commande est envoyée dans la Belgique pour y porter la paix et la liberté. Je suis, Messieurs, l'ami du peuple belge. » » On comprend mieux cette mentalité chevaleresque, lorsqu'on y voit l'affirmation d'une conscience collective. Une masse enthou-


siaste est seule capable de proclamer aussi fièrement, au-dessus des réalités .nécessaires, la loi morale qu'elle voudrait imposer à la vie.

» De même, on comprend mieux la bataille de Jemmapes et la victoire, lorsqu'on l'envisage sous cet aspect. Les dispositions savantes de la tactique, les rivalités des généraux, le souci de Dumouriez de mettre en posture avantageuse le due de Chartres, tout cela parait de médiocre intérêt à côté du moral des troupes. Celles-ci étaient, pour la plupart, .mal aguerries, mal équipées, mal nourries il y en eut qui n'avaient point de chaussures la nuit se passa dans (des marais, sur un sol humide, et il n'y eut point de déjeuner à l'aube. Qu'importe Cette armée de « vagabonds, de tailleurs, de savetiers », comme disaient dédaigneusement les émigrés, cette anniée c'était la nation même, la nation révolutionnaire, éprise de sa jeune liberté, et résolue à la défendre. C'étaient les ouvriers de Paris et les paysans des campagnes, les va-nu-ipieds et les sans-culottes, les gens de misère et les gueux. C'étaient eux qui avaient fait contre les nobles, les prêtres et les rois, la Révolution et la République et qui allaient la sauver. Gens de désordre, figures farouches d'émeutes et de jacqueries, tourbe sans aveu, peut-être, mais en cet instant solennisés par la Foi.

» Ecoutez-les, ardents et prêts à mourir, écoutez-les clamer leur Credo c'est la Marseillaise, la Marseillaise toute .neuve, aux paroles enflammées, la Marseillaise qui n'avait pas encore usé son sens sacré devant les ipuissants et dans les cérémonies officielles, mais qui était alors le chant magnifique de la révolte et de l'énergie. Contre nous, de la tyrannie, l'étendard sanglant est levé. Oh comme ils chantent cela avec ferveur, comme ils montent à l'assaut des coteaux autrichiens, souriant a la mort dans cette bataille sainte La victoire en chantant leur ouvrit la barrière, et Jemmapes fut la journée héroïque qui imposa au monde la Révolution naissante. Il est bien, il est juste qu'aucun nom ne soit gravé sur le monument cominémoratif ce n'est point ici le triomphe d'un homme, mais celui d'un peuple anonyme.

» Un peuple qui vint en délivrer un autre, ai-je dit. En ce moment-là, en effet, les provinces belges étaient encore soumises aux Autrichiens qui étaient unanimement exécrés. Divers partis se disputaient la faveur publique mais tous, à part quelques fonctionnaires, délestaient le joug étranger et voulaient l'indépendance. Les uns auraient désiré cette indépendance avec le maintien des institutions de l'ancien régime ces conservateurs étaient en majorité dans les provinces flamandes. Les autres comprenaient .-l'^ï'd^iën^S ,.<


daiice de façon plus moderne, et étaient acquis aux idées de la Révolution française. A Tournai, à Mons, à Charleroi, à Liège, surtout à Liège, des clubs s'étaient fondés qui ne déguisaient point leur sympathie pour l'ordre de choses nouveau. Aussi, avec quelle angoisse le peuple de Belgique, et spécialement le peuple de Wallonie suivit-il les .phases du conflit Avec quelle joie il apprit la victoire française et quelle réception fraternelle la ville de Mons fit aux vainqueurs Ce n'étaient point des conquérants qui envahissaient une iinonne cité frappée de consternation et de terreur, mais des amis intrépides dont la vaillance avait mis en fuite l'Etranger et réuni deux peuples de même race, de même langue, faits pour se comprendre et s'aimer.

» Grande journée révolutionnaire, grande journée d'amitié française, ce sont là des raisons suffisantes pour célébrer le 6 novembre 1792. Mais nous sommes ainsi faits qu'il nous est malaisé de fêter le passé sans songer en même temps à l'avenir. Nous ne pourrions commémorer un événement de l'histoire qu'en l'appréciant plus on moins à travers nos préoccupations actuelles. > 'Or, à l'heure présente, nous ne pouvons songer sans amertume qu'après 120 ans, nous n'avons point encore « un droit égal à la formation de nos lois ».

A

Rafael Altamira

'Le 10 février 1936, l'Espagne intellectuelle a fêté le soixantedixième anniversaire de Rafaël Altamira. Ce maître de plusieurs générations espagnoles a pris sa retraite de professeur l'Université de Madrid perd en lui un de ses plus illustres maîtres. A l'occasion de cet anniversaire, les disciples, les admirateurs et les amis de Rafaël Altamira ont organisé à Madrid une fête intime. Les professeurs ont nommé M. Altamira doyen honoraire, ses élèves et ses amis lui ont présenté un volume de Mélanges auquel ont collaboré plusieurs savants espagnols et étrangers.

L'activité scientifique et intellectuelle d'AItamira est tout un chapitre de l'histoire espagnole. Relater cette vie, c'est exposer tout le mouvement des idées en Espagne depuis la fin du xie siècle. Ne pouvant retracer ici cette vie, nous désirons rappeler seulement .quelques étapes de cette belle carrière qui, heureusement, ne se termine pas avec la retraite universitaire, car en dehors de ses fonctions si importantes de juge à la Cour permanente de


Justice internationale, Rafaël Altamira écrit toujours, donne des conférences, continue la publication de ses œuvres complètes. Son soixante-dixième anniversaire n'est donc qu'une étape dams cette vie, car l'activ.ité de R. Altamira continue toujours.

Altamira fut l'élève des grands républicains espagnols, promoteurs de la vie intellectuelle moderne; <îine'r de Los Rios, Ascarate et Salmeran furent ses maîtres. L'élève a continué la tradition des intellectuels espagnols pour lesquels la science n'a jamais été une tour d'ivoire mais le m'oyen de servir la cause du peuple, la cause de la liberté. Altamira a créé en Espagne les méthodes modernes de l'étude de l'histoire c'est lui qui, professant à Oviedo, a lancé la réforme universitaire c'est lui encore qui, dans cette Université, a créé les premiers cours et conférences pour les ouvriers espagnols, etc.

Quand, à la fin du xie siècle, l'âme espagnole fléchit après le désastre de la guerre contre les Etats-Unis, et qu'une vague de pessimisme envahit la société espagnole, nous retrouvons Rafaël Altamira prêchant dans ses cours, ses articles et ses livres, la rénovation espagnole cet apostolat lui valut le surnom de Fichte espagnol.

L'œuvre scientifique de cet homme qui est à la fois historien, juriste, sociologue et 'pédagogue, est immense. Faut-il dire qu'à l'heure actuelle, ses Œuvres complètes ont déjà 'dépassé soixante volumes Son Histoire de la civilisation espagnole, son Histoire constitutionnelle de l'Amérique latine, ses ouvrages sur l'histoire du droit espagnol, sur les méthodes d'enseignement de l'histoire lui ont assuré une réputation mondiale. Plusieurs Universités, et notamment celle de Paris, lui ont depuis longtemps décerné le titre de docteur honoris oausa. Plusieurs Académies, et notamment l'Institut de France, le comptent parmi leurs membres correspondants. Son œuvre pédagogique, les diverses institutions scientifiques qu'il a créées à Madrid, sont un véritable monument de son activité scientifique. Avec une inlassable énergie il a traversé l'Océan, il a fait des conférences aux Etats-Unis, en Amérique latine, il a donné des cours dans tous les grands centres d'Europe. Ce savant, un des maîtres de la science historique moderne, a toujours été républicain. Et sa réputation scientifique était telle que, malgré ses idées ouvertement professées, le gouvernement de la monarchie l'avait nommé directeur de l'enseignement primaire En 1914, Altamira n'hésita pas à passer dans le camip où se trouvaient le droit et la liberté. C'est justement pendant la Guerre que Rafael Altamira créa le Comité de rapprochement franco-espagnol.


La guerre finie, les peuples; mirent leurs espoirs dans la création de la Société des Nations. Altamira fut membre du Comité des Dix qui rédigea l'avant-projet de la Cour de Justice internationale. Un an plus tard, il lut appelé à occuper le siège de juge à la Cour permanente de Justice internationale qu'il occupe toujours. Juriste, historien, apôtre de la paix et du rapprochement des peuples, ce grand Européen exerce la fonction la plus importante dans la magistrature internationale.

Cette vie de labeur et d'activité scientifique offre une unité remarquable. Il suffit de parcourir quelques pages de son « Idearium politique. » pour se faire une idée nette et précise de cette harmonie scientifique et politique qui frappe tous ceux qui, par leurs études, par leurs travaux, par leur activité lou grâce à l'amitié, ont eu la chance d'approcher Rafael Altamira.

Homme moderne, par excellence, il conserve quelques traits de ce vieux xvme siècle où la morale, la science et la politique n'étaient point séparées. Par le caractère encyclopédique de ses connaissances, historien politique, historien de la civilisation, historien de l'art, historien du droit, juriste, sociologue, pédagogue, c'est vraiment l'homme du xvme siècle, possédant tout l'appareil scientifique du xxe en plus, une remarquable unité scientifique et morale, cette constance au service de l'idé,al politique, de l'idéal de la liberté et de la démocratie. C'est cette unité du caractère et du savoir, de l'idéalisme et du labeur qui est si caractéristique de la remarquable figure de ce grand Espagnol. B. MlRKINE-iGUETZÉVITCH.


Henri Heine et la Révolution française i

II y a peu de morts qui soient aussi vivants qu'Henri Heine. On eut l'occasion de le constater au quatre-vingtième anniversaire de sa mort, qui vit magnifiquement fleuri le tombeau au cimetière Montmartre. A côté des violettes modestes d'un admirateur anonyme, on y trouva des couronnes et gerbes aux rubans « politiques » Je rouge des socialistes y était représenté comme les couleurs éphémères de la République rhénane imaginaire preuve que pour les contemporains de 1936, le combattant Heine ne vient pas après le lyrique, qu'un écrivain de nos jours, Léo Larguier, appelle « le poète le plus purement poète de l'Allemagne ».

Si la Révolution française peut servir de pierre de touche pour chaque homme public, surtout au xixe siècle, il y a une distance énorme entre Goethe et son attitude calme, réprobatrice, plutôt négative envers la Révolution et Heine, dont l'attitude fut, au contraire, cent pour cent positive. Vraiment, la Révolution française n'était pas une partie accessoire de sa vie et de son œuvre, elle en était l'essence et ta substance. On peut s'imaginer facilement Goethe détaché, distrait de la Révovolution, Heine jamais. Quand la Révolution fait l'appel général des poètes allemands qui, pour sa défense ou sa gloire, ont pris les armes, aucun ne répond d'une voix plus claire, d'une façon plus nette Présent que lui. On pourrait dire, sans exagérer, qu'aucun littérateur allemand, non, aucun Allemand tout court, n'était plus près de la Révolution, mieux, plus dans la Révolution même que Heine. Pas seulement dans les chapitres essentiellement politiques de son œuvre, dans le


reste aussi, dans l'ensemble comme dans les détails, en prophète de l'individu déchaîné, en partisan de la nouvelle conception de l'homme et des rapports humains, en prédicateur de la Raison toute-puissante jusque dans les nuances les plus subtiles de ses sentiments amoureux, notre poète est un enfant de l'époque moderne qui commença le mardi de juillet où quelques milliers de petits-bourgeois et d'ouvriers parisiens forcèrent à se rendre la Bastille.

Pour être tellement pénétré de ,la Révolution, Heine a1 dû connaître des conditions d'existence tout à fait autres que Goethe et cela s'explique déjà chronologiquement. Lorsque la prise de la Bastille trouva l'écho retentissant de l'univers, Goethe avait depuis longtemps atteint l'âge mûr et ses opinions sur le monde étaient faites. Par contre, Heine, dont la date de naissance ne peut se fixer exactement 1797, 1798 ou plus probablement 1799, naquit au milieu du grand bouillonnement que la Révolution avait causé en Europe. Son enfance subit l'influence de l'expansion révolutionnaire qui, sous le pseudonyme de Napoléon, se répandait sur le continent. Sa jeunesse ne cessait pas d'entendre les échos lointains et faibles de la Révolution, qui semblait étouffée et qui remuait quand même, et l'homme se trouvait face à face avec les deux éruptions de 1830 et de 1848, lesquelles, loin d'être des révolutions nouvelles, ne constituaient que le quatrième et le cinquième acte de la grande tragédie, dont le rideau s'était levé en 1789. Dans chaque sens du mot, Henri Heine se présente comme un contemporain de la Révolution.

Le moment topographique n'est pas négligeable non plus. Gœthe, qui, sans doute, s'était pénétré très profondément de la littérature et aussi de l'histoire françaises, ne connaissait de propre vue de la France que Strasbourg, à moitié allemande, et, lors de la campagne de 1792, un peu la région de l'Est. La capitale il s'en était fait une notion à l'aide d'images et d'un plan de la ville qu'il étudiait très attentivement, mais il n'avait jamais mis le pied à Paris. Heine, au contraire, a passé à Paris, centre et volcan de la Révolution, la moitié de sa vie et la moitié décisive, les années de fécondité littéraires, les années qui formèrent le vrai Henri Heine. Donc, on


n'a pas besoin de crier miracle, si, pour lui, la Révolution a été la grande flamme qui illumina ses horizons.

Pourtant, ces raisons individuelles ne peuvent, à elles seules, donner une explication totale. On pourrait imaginer un intellectuel allemand, remplissant les mêmes conditions, contemporain de la Révolution et domicilié à Paris, et qui garderait tout de même une froide distance à l'égard des idées de 1789. Pour expliquer le phénomène Heine, il faut recourir à des raisons non individuelles, des raisons générales. Car un poète n'est jamais un isolé, il est toujours le haut-parleur d'une époque, d'une nation, d'une classe ou d'un groupe social. Même la tour d'ivoire a ses portes et ses fenêtres pour donner accès à l',air d'un « milieu », et Heine, qui était le dernier à s'enfermer dans une tour d'ivoire, représentait très distinctement dans une forme poétique, c'est-à-dire accentuée, concentrée et sublimée, des courants d'idées communs à sa génération et à ses compatriotes. Quelle était la génération et qui étaient les compatriotes au nom desquels il élevait sa voix ? 2 Certainement pas toute l'Allemagne. Pour trouver la réponse à cette question, il faut mettre en évidence trois qualités essentielles de Heine il était Rhénan, H appartenait à la classe moyenne, il descendait d'une famille juive.

Au xvmc siècle, les Etats minuscules aux bords du Rhin gémissaient sous le joug d'un Ancien Régime ridicule, manquant de grandeur et pour cela triplement odieux. Pas de liberté individuelle, pas de liberté de conscience, pas de liberté de travail, des restrictions politiques, religieuses, corporatives à chaque pas. Tout ce qui n'était pas noble ou prêtre se rangeait dans la classe opprimée pour laquelle les droits de l'homme étaient étouffés sous un fumier de féodalités. La classe moyenne ne se composait nullement de citoyens libres, les bourgeois, commerçants et artisans étaient des sujets muets d'une seigneurie cléricale ou laïque. Les paysans, comme partout en Europe, traînaient une vie lamentable, pauvres hères corvéables et taillables à merci. Et les juifs, priivés de tous les droits, méprisés et maltraités, se voyaient, vrais parias de la société, relégués dans un ghetto au moins moral. Vint la Révolution française Elle s'approcha du Rhin et franchit le Rhin, brisant partout des chaînes, plantant des arbres


de liberté, donnant le mot d'ordre de Liberté, Egalité, Fraternité et enseignant aux Rhénans la Marseillaise. La ville natale de Heine reçut, elle aussi, la visite de la Révolution les troupes de,la première République firent leur entrée à Dusseldorf en septembre 1795, pour y rester jusqu'en 1801. Puis de nouveau, en 1806, les régiments de Napoléon occupèrent la région, et la volonté de l'empereur en fit le Grand-Duché de Berg, avec Dusseldorf comme capitale. Cet Etat, gouverné d'abord par Murat, puis nominalement par le fils mineur de Louis, roi de Hollande, et existant jusqu'en 1813, était une partie importante de la Confédération du Rhin. Il ne sert à rien de pousser ce tableau au rose. Pour les hommes d'action, à Paris la guerre de libération était un rêve magnanime de durée, hélas, bien courte tout au début de la défense de la République contre la coalition des puissances d'avant-hier. Trop vite les campagnes de la République et, dans une mesure beaucoup plus élevée, celles de Napoléon se fixèrent des buts plus substantiels que l'affranchissement de peuples réduits en esclaivage, ces guerres sentaient de plus en plus la conquête, le butin, la rapine, et l'occupation de la Rhénanie, elle aussi, n'abondait pas en traits idylliques. De même, l'historien impartial doit reconnaître que les réformes introduites par les Français dans les pays rhénans, surtout dans le Grand-Duché de Berg, péchaient trop souvent par excès de mollesse et timidité, et quant à la question juive, ni l'opinion ni l'attitude de Napoléon ne furent jamais rectilignes. N'importe Pour les habitants de cette région négligée et arriérée du point de vue économique, social et politique, l'arrivée des Français devenait un événement d'une portée presque incalculable. Pour les Rhénans, sous l'occupation française, le soleil du xix" siècle dissipait les ténèbres du moyen âge. De quoi la petite patrie de Heine, le Grand-Duché de Berg, était-il redevable aux Français ? Une administration claire, simple et unifiée, une organisation judiciaire correspondant aux toux les plus avancés, l'introduction du Code civil, l'abolition du servage et de la féodalité, la suppression des fiefs, la fin de toute distinction légale entre les classes de la société, l'égalité absolue devant la loi, voilà en quelques lignes le catalogue des bienfaits du régime français. De même, les idées de tolérance religieuse,


monopole jusque-là des esprits éclairés, furent développées, affermies et rendues, en quelque sorte, officielles et légales. Beugnot, l'administrateur du Grand^Duché, raconte que Napoléon, lors de sa visite à Dusseldorf en 1811, aurait adressé au Rabbin, en présence des ecclésiastiques catholiques et protestants, les paroles suivantes « Tous les hommes. sont frères devant Dieu, quelle que soit la différence de religion. » En conséquence, les israclites rhénans jouissaient sous et par la domination française d'une liberté et égalité complète, le juif n'était plus un paria, un être inférieur, mais un citoyen comme les autres. En fin de compte, pour bien comprendre les sentiments de la bourgeoisie rhénane, il faut envisager les travaux économiques entrepris par les Français, comme la construction de routes nouvelles, l'entretien des rivières, les canalisations, etc. Economiquement, Dusseldorf surtout bénéficia du nouveau régime démantelée, agrandie, embellie, elle brisa son cadre étroit pour se développer librement, et un grand port fluvial y fut aussi projeté et commencé.

Cette grande transformation sociale ne manqua pas de laisser des traces ineffaçables dans les coeurs de la population, d'autant plus que le Congrès de Vienne l'avait attribuée à la Prusse. C'était un Etat modernisé superficiellement par les réformes de Stein et de Hardenberg, au fond resté à demi féodal et moyenâgeux et plus qu'à demi despotique et tyrannique, un Etat où l'Est peu cultivé avait la supériorité sur l'Ouest civilisé, où la caste des hobereaux dominait tout, où le bourgeois et le paysan ne jouaient aucun rôle, où le catholique était suspect et le juif de moindre droit. Après tout, on n'est pas trop étonné d'apprendre qu'après 1815 la population des pays rhénans, au lieu d'acclamer Berlin, se tourna avec une sorte de nostalgie politique vers la France, naturellement pas vers la France des Bourbons restaurés, mais vers la France de 1789. Nous en avons un témoignage très impartial et impressionnant c'est au mois d'août 1816 qu'un conseiller de gouvernement Schwartz à Coblence signale au Chancelier d'Etat Hardenb'erg l'extrême malaise des Rhénans, textuellement « Il n'y a plus ici une seule personne qui ne remercierait Dïeu à deux genoux, si les Français redevenaient les maîtres du pays. »


Il

De ces sentiments francophiles, Heine est l'interprète poétique, donc, avec ses haines et ses enthousiasmes, tout à fait le contraire d'un isolé. Assez souvent on rencontre une interprétation qui prend comme événement capital dans le développement moral et intellectuel du poète l'amour malheureux de l'adolescent pour sa cousine Amélie, mais cette explication ne surévalue-t-elle pas les éléments sentimentaux ? Sûrement, car l'événement capital de cette vie fut l'enfance passée à l'ombre du drapeau tricolore. D'avoir assisté à l'entrée triomphale des grenadiers de Napoléon à Dusseldorf, d'avoir vu à l'oeuvre, dans sa petite patrie, les héritiers de 89, d'avoir suivi les cours du lycée français de sa ville natale, d'avoir entendu plus tard ses compatriotes faire l'éloge mélancolique des Français partis en 1813, tout cela devait rester gravé dans sa mémoire et le rendre on ne peut plus accessible aux doctrines de la Révolution.

Naturellement, ce qu'il avait gardé des impressions de son enfance était vague, général, peu ordonné. C'étaient des sentiments plutôt que des opinions. Pour que ces conceptions prissent des contours précis, Heine était forcé de les arrondir et de les approfondir, non seulement par une lecture intensive. De savoir à quelles sources, à cette fin, il a puisé n'est peutêtre pas sans intérêt. En effet, quelle fut sa documentation ? Elle fut triple littéraire, architecturale et vivante. Du temps de Heine jeune commença, après les pamphlets insipides de la Restauration, la réhabilitation énergique de la Révolution. Entre 1820 et 1830, les grands ouvrages de Thiers et de Mignet étaient des « vient de paraître » d'une actualité brûlante, le premier en dix, le second en deux volumes, celui-là composé hâtivement, médiocre, mais assez passionnant par l'exploitation étendue des débats parlementaires, celui-ci plus solide, guidé par une idée maîtresse, prenant Révolution, Consulat et Empire comme une unité organique, une œuvre digne au total de rester pour longtemps l'ouvrage classique sur le sujet. Le règne de Louis-Philippe vit pulluler des ouvrages traitant de la même matière, dont les plus importants l'Histoire parle-


mentaire de la Révolution de Bûchez et Roux, qui, en quarante volumes, reconstruit une époque en reproduisant leurs documents, leurs journaux, leurs pamphlets, puis en 1847 l'Histoire des Girondins par Lamartine, qui, poétique, rhétorique, romantique, la 'première des histoires romancées, eut un succès formidable, et la même année le premier volume des ouvrages de Michelet et de Louis Blanc, chacun dans son genre un événement de premier ordre pour l'histoire de la Révolution. Fréquentant les milieux intellectuels de la capitale, Heine entretenait des relations plus ou moins intimes avec les auteurs de ces livres. Il connaissait très bien Thiers, Louis Blanc, Buchez, Lamartine, et Nlignet restait son grand ami jusqu'au dernier moment il était de ceux qui accompagnèrent le cercueil du poète au cimetière Montmartre. Quant à leurs livres, nous savons des uns et pouvons conclure avec certitude des autres, que Heine les avait lus et relus. Dans une lettre écrite au printemps de 1830, il raconte que, dans la solitude de Wandsbeek, il ne s'occupe que de deux livres, la Bible et l'Histoire de la Révolution de Thiers, dont il admira plus tard « le bonheur inouï de se montrer historien et homme d'action en même temps » une autre fois il s'incline devant « le grand historien de la Révolution française et de l'Empire ». Au mois d'octobre de la même année, s'étant entretemps fixé à Paris, il étudie l'histoire de Mignet, la nuit, couché et ému jusqu'à l'insomnie complète, puisqu'il voit surgir des pages du livre les guillotineurs et les guillotinés. De même, il a appris de Mignet et ne s'en cache point la suite logique et systématique qu'offrent les événements de la Révolution il comprend les historiographes « qui, d'après Mignet, n'accordant que peu d'importance au hasard et aux passions humaines, représentaient les faits les plus extravagants depuis 1789 comme le résultat d'une nécessité absolue ». Qu'il ait été singulièrement frappé par Lamartine, cela n'offre rien d'étonnant. C'est le poète qui subit l'influence du poète. En termes poétiques, Heine expose le contenu des Girondins, il appelle cette histoire le magnifique sarcophage des martyrs de la Gironde, qui est, à la manière antique, orné de bas-reliefs représentant des bacchanales. « Nous y voyons », dit-il, « les bacchanales extraordinaires de la Révolution française, des


corybantes thyrsifères de la liberté et de l'égalité, des cymbaliers terroristes et des joueurs de flûte de Pan modérantistes, des satyres aux pattes de chèvre bougrement patriotiques, des Ménades de la guillotine échevelées, des troupes enivrées d'une démence divine, dont la vue nous inspire, à nous, une ivresse terrible et avide de destructions. Evoé Danton Evoé Robespierre »

En dehors de cette littérature quasi officielle, Heine parle d'une dittérature plus ou moins clandestine, répandue parmi les ouvriers il y trouva « plusieurs nouvelles éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans des livraisons à deux sous, l'Histoire de la Révolution par Cabet. la Doctrine et la Conjuration de Babœuf par Buonarroti écrits qui avaient comme une odeur de sang ». Ces écrits, ce n'était pas de d'historiographiie révolutionnaire, c'était la révolution même, et en !les parcourant, un grand sensible comme Heine dut se sentir plus près encore des événements de 89 et de 93 que d'habitude. Et quand il feuilletait les journaux jaunis de l'époque révolutionnaire, pour y chercher des comparaisons avec le présent, il se trouva encore sous le charme direct de la Révolution. Que ces lectures passionnantes et assidues aient bouleversé son âme, Heine ne le dissimule nullement. Il va aussi loin que de se comparer à Don Quichotte qui, à force d'avoir lu trop de romans d'afventure, avait la tête troublée, mais ici il exagère volontairement. Tout en enflammant son cœur, les livres sur la Révolution, de la Révolution, ont superbement éclairé son esprit en ont chassé tous les brouillards romantiques et germaniques.

Ce qu'il apprenait des livres se transformait en vie immédiate pour le poète, puisqu'il se trouvait sur les lieux mêmes de ces :exploits. La ville de Paris gardait encore, malgré les changements survenus sous les trois régimes précédents, l'aspect qu'elle avait eu dans la Révolution, ou presque. Voilà les rues qui avaient vu s'émeuter le peuple, voilà les maisons qui avaient hébergé les grands acteurs de la grande tragédie, voilà le palais dont la salle avait tremblé sous les tonnerres de la Convention et voilà la place où le sol semblait humide encore du sang des victimes de la guillotine. Pour un visionnaire et chaque poète, quelque rationaliste qu'il soit, tient du vision-


naire cette ville était remplie de visions. Toujours, pour lui, la place de la Bastille était hantée 'par les spectres de 89. La place de la Concorde l'invitait à des méditations « Je voudrais bien savoir si cette place porterait du blé si l'on y semait », et les Tuileries lui inspirèrent le poème suggestif sur Marie-Antoinette « La reine revient au pavillon de Flore et le matin elle y tient un lever. Dames d'honneur en habit de gala, deboutpour la plupart, quelques-unes ont droit au tabouret habits de satin, de brocart, ornés de joyaux, de dentelles. Etroite taille, ample jupe à paniers et là-dessous les jolis petits pieds aux talons hauts semblent si déliés. Hélas que n'ontelles des têtes Car toutes sont de têtes dépourvues, à la reine même, il manque la tête, et c'est pourquoi Sa Majesté n'est pas frisée. Etc., etc. C'est tout comme autrefois une iparade vide, des contorsions surannées. Oh ridicules et terribles révérences décapitées »

Quand dans ces rues, dont l'architecture lui rappelait le décor de la Révolution, grondait, comme en 1832, l'émeute, un spectateur attentif comme Heine pouvait y «voir comme un échantillon des grandes journées révolutionnaires, d'un quatorze juillet, d'un dix août. Il lui suffit d'entendre la Marseillaise, ressuscitée par les Trois glorieuses pour se croire transposé de quarante ans en arrière. « Pendant que je suis assis et que j'écris, la musique retentit sous ma fenêtre, et au courroux élégiaque de la majestueuse mélodie, je reconnais cet hymne marseillais avec lequel le beau Barbaroux et ses compagnons saluèrent la ivîlle de Paris, ce chant triomphal de la Gironde mourante, notre vieux et doux chant de nourrice ». Les sons de cet hymne avaient fait vibrer son âme pour la première fois dans son enfance. Bien que la Marseillaise fut, sous l'Empire, interdite et persécutée, il y avait pour quelque temps sous le toit paternel de Heine un soldat français venu avec un billet de logement des fourriers de Napoléon, qui lui communiqua la mélodie de Rouget de Lisle. C'était le tambour Legrand, dont Heine vante la méthode simple et ingénieuse d'enseigner le français « M. Legrand ne savait que des lambeaux d'allemand, seulement les expressions principales Du pain. un baiser. Honneur. Mais il savait parfaitement se faire comprendre sur sa caisse. Ainsi, quand je ne savais pas


ce que signifiait le mot liberté, il me tambourinait la Marseillaise, et je comprenais. Si j'ignorais la signification du mot égalité, il me jouait la marche Ça ira, ça ira Les aristocrates à la lanterne et je comprenais. J'ignorais le mot sottise, il jouait la marche de Dessau, que nous autres Allemands, pendant la Révolution, nous avons tambourinée 'en Champagne, et je comprenais. »

Plus tard, à Paris, le poète ne manqua pas d'occasions de s'entretenir avec des témoins oculaires de la Révolution comme ce cocher de cabriolet qui lui raconta qu'il avait wu exécuter Louis XVI. Témoin oculaire, plus même, un acteur quoique modeste, voilà ce qu'était le vieux huissier de la Chambre des députés que Heine regardait avec curiosité en face de la tribune « Des cheveux d'un blanc d'argent tombent sur son habit noir il est ceint d'une très large écharpe tricolore. C'est le vieux messager qui a toujours rempli le même emploi dans la Chambre depuis le commencement de la Révolution et qui, dans cette situation, a assisté à l'histoire universelle depuis le temps de la première Assemblée nationale jusqu'au Juste-Milieu. On dit qu'il parle encore souvent de Robespierre qu'il appelle le bon Monsieur de Robespierre. » Acteur, aussi, était le roi Louis-Philippe dont les meilleurs titres de légitimité, aux yeux de la foule, s'appelaient Valtny et Jemappes, et un des premiers, un des grands acteurs de la Révolution jouait encore son rôle politique Lafayette. Heine lui avait rendu visite et avait reçu sa poignée de main. Heine le voyait dans la rue et à la tribune parlementaire, pour en ressentir chaque fois un frisson. Ce vieillard incarnait la Révolution, il était ipour le poète « le grand, le vivant monument de la Révolution ».

III

Au premier temps de son séjour à Paris, Heine nourrissait l'ambition il en iparle dans ses lettres d'être un jour ou l'autre l'historien de la Révolution française. Mais, loin d'exécuter ce projet, il n'en a même pas commencé l'exécution. Jamais, non plus, il n'a rangé ses opinions sur la Révolution;


elles sont dispersées çà et là, à bâtons rompus, dans ses écrits. Comme poète, il jouissait aussi du droit imprescriptible des contradictions, mais les contradictions sont beaucoup plus clairsemées qu'on ne pourrait supposer chez un homme si impressionnable. En général, Heine suit invariablement la même ligne.

Disciple du philosophe Hegel, pour lequel l'idée, « l'idée absolue », était le pivot de l'Univers, Heine partageait la conception de ceux qui trouvaient à la base de la Révolution une fermentation d'idées. La Raison, voilà la source de la Révolution. Certes, il y avait les éléments économiques et sociaux, et Heine ne les négligeait pas tout à fait, mais les idées pour lui primaient tout. Une révolution, comment naît-elle ? Il répondit à la manière de Hegel « Quand la culture intellectuelle d'un peuple et les moeurs et les besoins qui en sont le résultat ne sont plus en harmonie avec les vieilles institutions politiques, il s'élève contre ces dernières un combat de nécessité qui amène ;le changement de ces institutions, et qu'on appelle résolution. » C'était le cas en 1789. Pour avoir répandu à profusion les idées de liberté et d'égalité dans les classes qui en étaient privées, les philosophes, les savants, les intellectuelles avaient rendu inévitable l'explosion. Heine ne cesse pas de répéter « Voltaire et Rousseau, plus que tous les autres, ont préparé la Révolution et lui ont frayé ses voies. » Peutêtre la Révolution aurait-elle éclaté sans ce travail cérébral, mais « ce sont précisément les hommes de lettres du siècle passé qui ont le plus favorisé l'explosion de la Révolution et en ont déterminé le caractère ». Aux conflits intérieurs du parti révolutionnaire, Heine applique la même mesure, de sorte que la lutte entre les révolutionnaires de la Convention, le combat acharné entre Robespierre et Danton n'était autre chose que la sourde colère du rigorisme de Rousseau contre la légèreté de Voltaire.

Enthousiasmé au plus haut degré, Heine attribue un caractère religieux à l'idée de liberté et surtout à celle d'égalité qui lui paraît être le principe essentiel de la Révolution. Il parle de « la sainte idée de l'égalité civique de tous les hommes ». Il définit « La liberté est une nouvelle religion, la religion de notre époque. » II rapproche les doctrines de la Révolution de


celles du christianisme, en imitant le langage de 93, quand il appelle Jésus-Christ « un bon Dieu citoyen », et il n'hésite pas à placer « l'évangile français » de liberté et d'égalité au-dessus de l'autre, en glorifiant « cette religion de liberté, qui mérite peut-être plus le nom de religion que ce spectre mort et creux que nous nommons encore ainsi par habitude ».

Naturellement, un homme du tempérament combattit de Heine, qui n'aimait jamais s'esquiver entre un oui et un non par un je ne sais et qui vivait si passionnément dans la Révolution et avec la Révolution, ne pouvait la regarder d'un œil impartial, comme le géologue regarde un minéral. Force lui était de prendre parti. Il prit parti et résolument. Toutefois, ce qui pourrait surprendre, le poète, flétri par ses détracteurs comme un radicalissime, un esprit cynique, anarchiste, nihiliste, se présente, en tant que révolutionnaire, plutôt en modéré. Heine un Montagnard ? Nullement Girondin, voire Feuillant Il salue de tout cœur « l'an de grâce 1789 », mais il parle des « années effroyables de 90 ». Il divinise les trois couleurs comme heilige Di-eifurbigkeit, jeu de mots intraduisible, si on ne weut dire « sainte tricolorité », mais envers la Terreur avec sa « guillotinomanie », il se retranche dans une position nettement réprobatrice. Il n'est pas injuste. D'une manière judicieuse, il voit dans la Terreur « moins un système qu'un événement ». Il trouve et cela rappelle une définition de la Terreur par Frédéric Engels que « la Terreur régnait autant dans l'âme des hommes du pouvoir que dans celle du peuple ». Il va plus loin. Il y a un passage où Heine entreprend une défense de la Terreur et de la guillotine contre ceux qui font de la Révolution « un effroi des rois et un épouvantai! des peuples ». « On ne peut nier », dit Heine, « qu'on ait employé trop souvent cette machine qu'inventa un médecin, célèbre orthopédiste, M. Guillotin; mais du moins on n'a pas longtemps tourmenté, torturé et roué les patients, comme on avait jadis tourmenté, torturé et roué mille et mille roturiers, vilains, bourgeois et paysans dans le bon vieux temps. »

Mais là où la Terreur trouve son 'expression la plus significative, dans l'exécution de Louis XVI, Heine la répudie sans ambages. S'il se déclare à plusieurs reprises monarchiste, il


va sans dire, constitutionnel, alliant la pensée démocratique à l'idée monarchique, la satire sanglante dont il a cinglé les souverains allemands, tels qu'un Frédéric-Guillaume IV de Prusse, tels qu'un Louis Ier de Bavière, avait toujours fait douter de cette confession. Mais les sentiments qu'il étale lors du 21 janvier 1793 ne .permettent plus le doute. Heine était en réalité monarchiste et, monarchiste, il désapprouve la condamnation d'un monarque. Il en parle souvent, il y revient toujours comme pour se débarrasser d'une obsession. Il appelle le supplice du Bourbon un « événement terrible », « un malheur national qui a frappé les Français », il est de l'avis que la mort du roi était « une catastrophe universelle, qui atteignait aussi bien le plus mince journalier que le premier maître des cérémonies aux Tuileries, et devait remplir tout cœur d'homme d'un inexprimable chagrin ». Parfois, il accorde des circonstances atténuantes, en soulignant que Louis XVI a été sacrifié en pleine guerre et lorsque le peuple se vit trahi par la cour, mais quoiqu'on en dise, ce crime reste un crime, parricide ou suicide, pour les Français, on a le choix. C'est dans la ligne de ces opinions que l'admiration de Heine pour Mirabeau, qui était le plus grand champion de -la monarchie constitutionnelle, ne connaisse pas de bornes. Il le regarde non seulement comme « le représentant par excellence de cette première phase de la Révolution qui s'ouvre et se clôt avec l'Assemblée nationale », mais comme « le plus grand génie politique de notre temps ». Il connaît ses grands défauts, mais c'est presque le caractère ambigu du tribun quf attire magiquement le ipoète. « C'est », dit-il, « précisément par les contradictions morales de son caractère et de sa (vie que Mirabeau est bien le représentant de son temps qui était comme lui libertin et sublime, riche et endetté; qui, prisonnier comme lui, écrivait les romans les plus lubriques, mais aussi les plus nobles livres d'émancipation, et plus tard, bien que chargé de la vieille perruque poudrée et portant encore un bout de sa chaîne infâme d'autrefois, apparaît comme le héraut d'un nouveau (printemps dans le monde. » II s'extasie devant le talent oratoire de Mirabeau, pour tirer de l'homme et de ses faits la conclusion « que Mirabeau a compris son temps de la manière la plus profonde, qu'il ne savait pas seulement détruire, mais


encore reconstruire. Nous trouvons dans les écrits de Mirabeau les idées maîtresses d'une monarchie constitutionnelle, telle que la France en avait besoin ».

Quand même, le type dont Heine chante les louanges sans aucune restriction morale est Lafayette, « le héros de deux mondes et de deux siècles », « l'incomparable y, « le plus grand cœur des deux mondes », « le vieillard divin ». Il le porte aux nues, parce qu'il serait resté invariablement égal à lui-même « Jeune homme sage comme un vieillard, vieillard chaleureux comme un jeune homme, protecteur du peuple contre l'artifice des grands, protecteur des grands contre la fureur du peuple, compatissant et combattant, jamais présomptueux et jamais découragé, sévère et doux avec la même mesure, Lafayette est toujours resté semblable à lui-même, et toujours, avec son unique idée, dans la même égalité de sentiments, il est immobile à la même place depuis les jours de MarieAntoinette jusqu'à l'heure actuelle. »

Quand il appelle Lafayette « le caractère le plus pur de la Révolution », Heine n'oublie pas d'ajouter « après Robespierre ». Sûrement, il ne partage point les opinions terroristes de Maximilien. Parfois l'artiste en lui se dresse contre la rectitude petit-bourgeoise de Robespierre; il le traite en « Spiessbiirger », en épicier, en « philistin »; il le compare à Emmanuel Kant, et avec cette réserve que le philosophe allemand était un démolisseur beaucoup plus radical dans le domaine de la pensée, il constate des ressemblances entre les deux « D'abord nous trouvons chez tous deux cette probité inexorable, tranchante, incommode, sans poésie; et puis tous deux ont le même talent de défiance, que l'un traduit par le mot de critique, et qu'il tourne contre les idées, tandis que l'autre l'emploie contre les hommes et l'appelle vertu républicaine. D'ailleurs ils révèlent tous deux au plus haut degré le type du petit-bourgeois, du boutiquier. La nature les avait destinés à peser du café et du sucre, mais la fatalité voulut qu'ils tinssent une autre balance, et jeta à l'un un roi, à l'autre un Dieu. Et ils pesèrent exactement. » Heine se félicite, et pour cause, que Paris ne fût pas un terrain propice pour l'austérité puritaine de mœurs prêchée par Robespierre et les siens « Vraiment », raille-t-il, « Robespierre n'aurait eu besoin que d'introduire >-


dans la patrie des Véry, des Véfour et des Carême « la cuisine Spartiate la guillotine aurait été tout à fait superflue, car les derniers aristocrates seraient alors morts d'effroi, ou bien auraient vidé la place. Pauvre Robespierre, tu voulais introduire la sévérité républicaine à Paris, ville où cent-cinquante-mute modistes, parfumeurs et coiffeurs exercent leur riante, odorante et frissonnante industrie. » Parfois aussi, Heine, le léger, le volubile, le (versatile, se sent attiré par son contraste, qu'il appelle « la main sanglante de Rousseau », dont « le cœur était désintéressé, incorruptible et conséquent comme la hache d'une guillotine ». Mais, raillerie ou admiration, le problème Robespierre le hanta longtemps, toujours. C'est le Heine malade, presque moribond, qui a sur sa table de nuit un livre qu'il appelle étrange et curieux, le Rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, par Courtois, et qui, pensif, s'adresse à une visiteuse « Des caractères comme Robespierre et Danton resteront longtemps encore énigmatiques. »

Quant à Danton, Heine ne pouvait pas éviter l'influence des racontars de son époque sur .le tribun on le voit quand il parle de « Danton sensuel et taché d'argent ». Mais il le range, avec Robespierre et Marat, parmi les meilleurs patriotes et lui rend tous les honneurs possibles, en disant, que parfois Luther, le Réformateur, ce « moine audacieux », a l'air d'être « un Danton religieux ». Après tout, on a le droit de supposer qu'il se sentait de beaucoup plus près de Danton que de Robespierre, car, hélas le poète aussi était « sensuel et taché d'argent ». En effet, il y a quelques passages dans ses écrits prouvant que son admiration pour la rigidité, le rigorisme de Robespierre était des plus platoniques. « J'admirais », dit-il, « dès ma jeunesse, Robespierre, Saint-Just, les Montagnards, mais je n'aurais pas voulu vivre sous le régime de ces hommes sublimes, je n'aurais pas supporté d'être guillotiné tous les jours, nul ne le supporta et la République ne put que vaincre en perdant tout son sang », et encore en parlant du parti de Robespierre « Je ne suis pas assez vertueux pour jamais pouvoir me rattacher à ce parti, mais je hais trop le vice pour que je puisse jamais le combattre. »


De voir, de ses jours, ce parti de Robespierre, les républicains sous la Monarchie de Juillet, 'en pleine activité, confirme la conviction de Heine, que la Révolution n'appartient pas au passé. Une grande certitude le remplit de joie triomphante La Révolution continue En aucun moment, il ne renie la vérité, qu'Alphonse Aulard ne se lassait jamais d'enseigner, que la Révolution, commencée devant les fossés et les pontslevis de la Bastille, dure 'encore. Les guerres de l'Empire, les conflits parlementaires de la Restauration, les « Trois Glorieuses », les combats politiques sous Louis-Philippe, c'est toujours la même Révolution, qui change de forme, mais garde sa substance, la lutte éternelle pour la liberté et l'égalité. La Révolution, (proclame Heine, est une et indivisible; la génération du poète n'en a pas vu le commencement comme elle n'en verra pas la fin.

Et loin d'avoir sonné pour une révolution de caractère local, limité à la France, le tocsin de 14 juillet donna le signal pour la guerre d'émancipation de l'humanité; la Révolution française inaugura la Révolution de l'Europe, du monde entier. Cette Révolution est invincihle. 11 y a des contre-coups, sans doute, 1815 était une défaite de la Révolution, mais, dit Heine, « ce n'est que sur le corps mortel de la Révolution que l'on put se venger, sur cette Révolution devenue homme, qui, bottée et éperonnée, et portant encore les traces du sang des champs de bataille, était montée au lit d'une blonde archiduchesse et avait souillé les draps blancs des Habsbourg; ce ne fut que cette Révolution que l'on put faire mourir d'un cancer à l'estomac; l'esprit immortel de la Révolution n'est pas inhumé sous les saules pleureurs de Longwood ». Si les conjurés couronnés de la Sainte-Alliance croient avoir terrassé la Révolution, le poète les défie, en leur jetant un Prenez garde pathétique « Vous avez de l'or et des fusils ce qui est vénal, vous pouvez l'acheter; ce qui est mortel, vous pouvez le tuer. Je vous conseillerais seulement de prendre garde à une chose, au Moniteur de 1793. C'est un livre de magie que vous ne pouvez enchaîner, et il renferme .dans son sein des formules d'évocation, beaucoup 'plus puissantes que l'or et les fusils, des paroles avec lesquelles on peut réveiller les morts dans les tombeaux et envoyer les vivants dans les ténèbres de


la mort, paroles qui métamorphosent en géants les nains et à l'aide desquelles on écrase les géants, paroles qui peuvent abattre votre puissance comme la hache une tête de roi. » Le coq gaulois a chanté en 1830, il chantera de nouveau, et le jour se lèvera partout en Europe, même en Allemagne, telle est la conviction inébranlable de Heine. Et jamais il ne vire de bord. Au contraire, en s'approchant du saint-simonisme, du socialisme, l'ami de Karl Marx et de Ferdinand Lassalle devance les avant^gardes les plus avancées de la Révolution, les adhérents de Babeuf. C'est dans ce sens-là qu'il parle du « grand mot de la Révolution que prononça Saint-Just Le pain est le droit du peuple »

Telle est, esquissée en ses grandes lignes, l'attitude du poète, qui n'a ni plaisanté ni exagéré en disant que deux passions ont dominé toute sa vie, l'amour pour les belles femmes et l'amour pour la Révolution française. Il n'avait pas tort non plus en réclamant pour son .cercueil un glaive, parce qu'il aurait été le fils de la '.Révolution, un .brave soldat dans la guerre de délivrance de l'humanité. Ce glaive, on le cherche en vain sur le monument du poète au cimetière Montmartre. Que des roses et des colombes y symbolisent la joie de vivre et l'amour terrestre, soit Mais le piédestal du buste de Henri Heine paraît à moitié vide, tant que les emblèmes de 1789 y manquent.

Car sa muse, fièrement, portait le bonnet phrygien. Hermann WENDEL.


La Terre et le Paysan

de la Révolution à l'Empire (1789-1815) Béranger, en un (vers fameux, célébra

Ces paysans, fils de la République

et Napoléon fut, a-t-on dit, l'Empereur des soldats et des paysans. La Révolution et l'Empereur ont-ils vraiment beaucoup fait pour ces derniers ? Plus de deux millions d'entre 'eux les servirent comme soldats; plus d'un million moururent à la guerre. Quels avantages leur classe a-telle recueillis de tant de sacrifices et de telles pertes ? Pour répondre à cette question, il convient d'exposer leur condition au début et à la fin de cette époque fameuse, en 1789 et en 1815. Et dans cet examen, il faut étudier à la fois la Terre et le Paysan. Si celuinci cultivait toute la terre, il n'en possédait qu'une partie. Cette partie s'est-elle accrue durant ce quart de siècle et le laboureur a-t-il retiré, soit de son propre bien, soit de celui des autres qu'il faisait valoir comme métayer et fermier, un bénéfice plus considérable ? Pour essayer de le déterminer, nous devrons, en une sorte de diptyque, tracer un tableau sommaire de la Terre et du Paysan en France de la dévolution au Premier Empire.

I. LA TERRE EN 1789.

I

Du plus beau royaume sous le ciel, comme :on l'appelait déjà, Arthur Young 1 a dit en termes moins poétiques « La 1. V. Abthuh YOUNG, Voyages en France pendant les années 1787, 88, 89, 90. Edit. Henri Sée (3 vol. in-8", avec notes importantes), et Marc BLOCH, Les caractères originaux de la propre rurale en France (Oslo et Paris, 1933, in-8») avec figures.


France possède un sol et une agriculture qu'on peut placer à un très haut rang parmi les meilleurs en Europe. » Et pourtant l'Angleterre, bien moins favorisée pour la terre et le climat, iproduisait, selon le même auteur, sur 80 millions d'acres autant que la France sur 119 millions. Le rapport est de 25 à 36 par acre et même, l'Angleterre étant près de deux fois moins peuplée, de 14 à 36 par habitant. Cette différence très sensible est due à la valeur très inégale des terres cultivables dans les deux pays. « Sur toute l'étendue de ses terres fertiles, la France possède une économie rurale égale à celle de l'Angleterre » (A. lYoung). Mais chez nous, sur 48 parties du sol, 17 seulement sont bien cultivées, 31 de façon médiocre ou mauvaise. En comparaison avec le Nord-Est, l'Alsace et la vallée de la Garonne si fertiles, le Poitou ne produit pas la moitié de ce qu'il produirait en Angleterre, la Saintonge pas le quart. En Champagne, au pays du fameux berger ThibautAignelet, l'élevage n'est pas plus connu que chez les Hurons. La Lorraine est très pauvre en Bretagne, la culture est plus misérable encore que dans la triste Sologne. Le Nivernais, le Bourbonnais (où cependant A. Young eut l'intention d'acheter une propriété, pour l'ériger sans doute en ferme modèle), la Bourgogne même sont de mauvais pays. De cette infériorité, quelles sont donc les causes ?

La première, sur laquelle A. Young insiste fréquemment, c'est la détestable pratique, presque partout répandue, de l'assolement biennal ou triennal, avec sa conséquence de la jachère laissant le sol improductif un an sur deux ou trois. Il règne, en effet, dans le royaume, une véritable mystique du blé et du pain. Pendant de longs siècles, le Français a tremblé de voir manquer cette nourriture essentielle, plus que partout ailleurs, de l'homme. Toute bonne terre était donc mise en iblé, terme qui enveloppe les céréales panifiables froment, seigle et orge. Mais la céréale épuise le sol d'où nécessité absolue de le laisser reposer un an sur deux ou trois, ce qui réduit le produit annuel moyen à la moitié ou même au tiers. Et si l'année accordée à la production, pour une autre raison que la productivité du sol, était mauvaise, c'était la famine, ou au inoins la disette, dont il y eut encore de nombreux exemples au milieu du xvm* siècle. Ainsi les précautions ~s


prises pour que le blé ne vînt pas à manquer le raréfiaient parfois dans des proportions bien plus considérables. Le remède eût été de restituer continuellement au sol sa force productrice. Mais le seul engrais alors connu était le fumier. Celui-ci était rare parce qu'il y avait peu de bétail, faute de fourrages surtout artificiels, les fourrages naturels étant alors très médiocres. Mais la routine paysanne repoussait obstinément la prairie artificielle substituée au blé pendant les années de jachère. D'abord, pour que luzerne, trèfle ou sainfoin, ou même simples choux et navets puissent pousser, il aurait fallu enclore les terres à blé. Or, on les laissait de parti pris ouvertes pour que le bétail pût venir y manger les mauvaises herbes et y laisser son maigre fumier. Les clôtures manquaient dans toute une partie de la France. Bien plus elles étaient sévèrement prohibées, pour que rien ne gênât la divagation des bêtes affamées. Ainsi, tout se tenait dans cette déplorable culture. Faute de bétail, de fumier, de clôtures, on ne pouvait compter sur d'abondantes récoltes. Voilà pourquoi, en ce qui concerne le blé, notre économie nationale était si médiocre.

Il régnait aussi chez nous une des « plus.grosses absurdités » qu'il y eût alors en Europe la prédominance du seigle sur 'le froment. Le rendement des deux était faible 6 pour 1. Le produit se réduisait à 3 3/4 pour cent. Le maïs était répandu dans toute la partie méridionale du pays, avec un rendement à peu près analogue.

Quant aux fourrages, ce n'est pas qu'on ignorât en France les prairies artificielles. Elles étaient connues depuis près d'un siècle dans certaines contrées du Nord, mais principalement au Sud-Est. Dans les emvirons de Valence, on en faisait annuellement cinq ou six coupes, et selon des méthodes si parfaites que l'Angleterre s'était mise à l'école de ila France. Mais on fermait volontairement les yeux sur l'innovation introduite par une faible partie des agriculteurs.

Faute de cette nourriture excellente, le bétail restait peu nombreux et chétif. D'abord un dixième seulement était élevé pour la viande, tout le reste employé aux travaux du sol. Il ne paissait que sur la jachère, ou dans des prairies le plus souvent mauvaises celles situées sur les 'hauteurs étaient sèches,


celles des plaines et des bas-fonds trop humide et marécageuses. Lavoisier 1 estimait en 1790 le gros bétail à 7.089.000 têtes, dont 4.000.000 de vaches, moitié de ce qu'il est aujourd'hui sur un sol à peu près -aussi étendu, les moutons à 20 millions, plus que de nos jours, mais le mouton, a-t-on dit, est te bétail des pays pauvres, les pores à 4 millions, les deux tiers du troupeau actuel. La consommation de la viande montait à 6 ou 7 onces par personne à Paris, 4 dans les villes, 1 1/2 à la campagne (l'once est de 30 gr. 6). Le poids moyen des bêtes était, bien entendu, dans l'enfance de la zootechnie, très inférieur à ce qu'il sera dans les deux siècles suivants.

Pour les plantes textiles, le,chanvre était très répandu, mais presque partout cultivé en petites quantités, pour les besoins courants, sauf en Anjou et dans le Maine; de même le lin, sauf en Bretagne. On trouvait peu d'oléates elles épuiseraient la.terre. Le riz avait été prohibé comme insalubre par un arrêt du Parlement.

Les forêts restaient mal exploitées, faute de bons chemins, et les taillis trop souvent livrés à la vaine pâture. Le déboisement avait été imprudemment favorisé par l'Edit de 1767 sur les défrichements. Et il y avait un véritable gaspillage de bois de chauffage dans les cheminées des villes, on en brûlait beaucoup trop. Aussi, depuis un siècle, son prix ne cessait de monter. Mais la marine de Toulon faisait ivenir son bois de chêne des forêts d'Albanie cela en dit long sur l'état de la viabilité dans notre pays.

Tous ces produits étaient irréguliers et souvent déficitaires. Cela tenait à ce que la culture restait mal comprise et insuffisante. Toutefois, notre agronomie, dans l'ensemble, était passable et le produit de la terre laissait un certain bénéfice, grâce à un petit nombre de cultures riches qui compensaient la pauvreté des autres.

II

Gros mangeur de pain, le Français est grand buveur de vin. Pour lui, la vigne est une plante providentielle, qui s'accom1. Lavoisier, Résultats extraits d'un ouvrage intitulé de la Richesse territoriale de la France, 1791.


mode des terrains les plus médiocres et produit par acre autant de sterlings que le même sol produirait de shillings en Angleterre. Elle donnerait même 175 contre 3 qui serait le rendement normal des mauvaises terres qui la nourrissent. Non pas que nos vignerons fussent des producteurs bien fameux. Ils n'ont guère perfectionné leur fabrication et cherchent surtout la quantité .Mais le vin, même médiocre, est très demandé et de bonne vente courante. De qualité supérieure, son prix devient des plus rémunérateurs. La bière du Nord, le cidre de l'Ouest lui font peu de concurrence. Dans le Nord, on regrette de consacrer au houblon et à l'orge, très exigeants, de bonnes terres à blé.

L'oliivier est, dans le Midi, une culture riche. On importe cependant de l'huile d'olive, mais pour la convertir en savon donnant lieu à une forte exportation. De même réussit bien l'élève du ver à soie. Mais il n'y a pas assez de mûriers ni de producteurs entendus dans la partie. Le tabac rend beaucoup, trois et quatre fois plus que le blé. L'horticulture, enfui, est très florissante. Vergers et jardins fruitiers couvrent de vastes espaces tout autour de Paris. Pommes et poires de France sont renommées et l'étranger en fait une consommation « prodigieuse ». Oranges et grenades à Hyères sont aussi abondantes et recherchées et Grasse se glorifie déjà de ses fleurs et de ses parfums.

Grâce à ces produits de choix ou de luxe, l'exportation agricole bénéficie d'une balance favorable de 40 millions de livres par an, provenant surtout du commerce colonial. Les Isles d'Amérique, à elles seules, donnent 26 millions du blé pour 6.330.000 livres, des vins et eaux-de-fvie pour 769.000, 7 millions de viandes salées, pour ne citer que les principaux articles.

Donc, en dépit de la fâcheuse jachère, l'agriculture française, inférieure à celle d'outre-Manche, ne se présente pas trop mal. Oui, mais 40 millions d'acres (13 millions d'hectares), déclare A. Young, restent à l'état inculte, non absolument improductifs cefTes, mais qui pourraient l'être 4, 5, 6 et 10 fois plus.


III

Avec la jachère, il est d'autres causes à cette insuffisance le mauvais état des chemins ruraux, les douanes intérieures, les péages multipliés et les hésitations dans les règles du commerce international, où la prohibition de la sortie des grains, règle générale, souffre parfois des exceptions; et un essai de libre échange avec l'Angleterre, au traité de 1876, déconcerte et appaurvrit en ses débuts et sans compensation la plupart de nos producteurs. Mais ce sont là causes exceptionnelles et peut-être transitoires. Il en est d'autres enracinées et permanentes, d'effets bien plus désastreux.

D'abord l'ignorance générale de l'agronomie. Elle est totale, sauf, l'expérience ne se distinguant pas de la routine, chez le paysan. Elle reste grande chez le bourgeois, malgré 40 sociétés d'agriculture, dont la plus ancienne, celle de Rennes, date de 1755, antérieure de six ans à celle de Paris (1761). Mais ce sont des parlotes, où l'on s'adonne à la théorie, provoquant et récompensant des mémoires, mais dédaignant trop les essais pratiques sur le terrain et ne fondant pas de fermes modèles ou de fermes-écoles. A. Young s'en moque ou les cite dédaigneusement.

Il faut accuser aussi l'indifférence du gouvernement. Il n'existe pas de Ministère de l'Agriculture. Bertin a réussi cependant à faire vivre pendant dix-sept ans (1763-1780) un sous-secrétariat des impositions et de l'agriculture (le rapprochement des deux choses est à lui seul instructif, l'agriculteur étant de beaucoup le plus imposé). En 1785, une déplorable récolte de foins émut assez 'en haut lieu pour que l'on ait créé un Comité d'administration de l'Agriculture1, où devaient figurer Lavoisier, l'illustre chimiste, le grand économiste Dupont de Nemours et le futur agitateur révolutionnaire Lazowski. Ce Comité était détaché du Contrôle général des Finances, qui le combattit ou tout au moins le soutint très mal, réduisant à 3.000 lirvres la subvention qu'il lui accordait en rechignant.

1. DE FOVILLE et PIGEONNEAU, L'administration de l'Agriculture au Contrôle Général des Finances (Paris, 1882, in-8°).


Le Comité n'en déploya pas moins une activité merveilleuse. On possède les procès-verbaux de ses nombreuses séances qui ont été publiés par de Foville et Pigeonneau. Il montra le mal, chercha des remèdes et proposa toutes réformes utiles. La royauté défaillante ne fit rien et, dans cette branche si essentielle de l'économie politique et sociale, ne sut ni entreprendre ni conseiller. On ne peut citer à l'actif du règne de Louis XVI que trois bonnes mesures les encouragements donnés à Parmentier pour la diffusion de la pomme de terre; mais on en était aux simples essais et cette culture si essentiellement agricole ne donnait encore lieu qu'à de savantes (préparations culinaires très appréciées des gourmets l'ouverture de l'Ecole vétérinaire d'Alfort qui rendra plus tard tant de services et la création de la bergerie modèle de Rambouillet introduisant en France les mérinos d'Espagne à la toison très recherchée. Autre raison de stagnation l'insuffisance des capitaux investis dans l'agriculture. Seul le laboureur s'épuise de travail et de privations pour faire des économies qu'il place toutes en achats de terre. Le noble, lui, le grand seigneur ne réside pas. Sur 18.000 propriétaires gentilshommes, de Labergerie en compte 300 vivant à -la campagne. Ils n'y font tous que peu de dépense tous les revenus qu'ils en retirent en argent, ils les dissipent à Versailles. Les quelques exceptions signalées en ce genre sont malheureuses. On avait mené grand bruit autour des défrichements opérés par le marquis de Turbilly entre La Flèche et Baugé. Conduits avec un défaut presque complet de compétence ou d'initiative, ces essais furent désastreux. On avait mis en blé une partie du sol préparé à grands frais, sans s'astreindre à la règle des assolements, et cela trois années de suite. La première récolte fut excellente, la deuxième médiocre, la troisième nulle. Découragé, Turbilly laissa bientôt tout tomber. Sur les instances réitérées d'A. Young, grand partisan des choux et des navets, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt en sema de grandes étendues. Survint la Révolution qui mit fin à cette tentative. Nous verrons plus loin à quoi se réduisit l'intérêt que vers 1786 la noblesse affecta de prendre à l'agriculture, à moins que rien ou à si peu que point.

Le clergé dirigeait de très haut l'exploitation de ses vastes


domaines généralement mal cultivés faute de surveillance, étant préoccupé surtout de ses dîmes dont une partie, d'ailleurs, lui échappait. Les curés de campagne et leurs vicaires restaient gênés avant que le roi n'eût fixé à 700 et 350 livres par an leur portion congrue, ils étaient misérables. La bourgeoisie avait acquis des nobles quelques terres. n était d'usage que chacune de ses familles possédât sa maison des champs. Dans celles comprenant plusieurs fils, chacun avait souvent son petit domaine personnel dont il ajoutait la désignation à son nom patronymique, s'acheminant ainsi par l'adoption d'une particule, comme le Monsieur de l'Ile de Molière, vers une noblesse inconnue à d'Hozier. C'était soit une villa, soit même une ferme, mais louée au meilleur compte et sans que le propriétaire y engageât volontiers ses capitaux. Il préférait les placer soit en achats d'offices au titre pompeux et à faibles revenus, tantôt dans les manufactures, en grand progrès depuis Louis XIV, sauf le ralentissement consécutif au traité anglo-français de 1786, soit, de préférence à cette époque, dans le commerce colonial si prospère, alors que les autres, celui du Levant surtout, étaient en décadence. Ainsi l'argent évitait la terre qui en aurait eu si grand besoin et sur laquelle le labeur acharné du paysan mal outillé était la seule et insuffisante source de profits.

A qui appartenait le sol ? Question très importante, mais dont la réponse restera sans doute toujours incertaine, l'es documents faisant défaut en maints endroits pour des études approfondies comme celle de M. G. Lefebvre sur la région du Nord ou pour d'ingénieux sondages comme ceux de Loutchisky sur le Bas-Limousin. D'après le premier, dans les pays du Nord, le clergé possédait de 19 à 20 du sol, la noblesse 21, les roturiers 46 à 48 dont 16 à 17 pour les bourgeois et 30 à 31 pour les paysans (9 à 13 à divers et indéterminés). Comme termes extrêmes, d'après le même auteur noblesse de 9 à 44 clergé de 1 à 20, bourgeois de 12 à 45, paysans de 22 à 1. V. Loutchisky, Les classes agricoles de la France à la veille de la Rooolution, in-12°

Ph. SAGNAC, La propriété française et les paysans

G. Lefebre, Les paysans du Nord pendant la Révolution et divers articles dans Annales révolutionnaires, dans la Revue d'Histoire moderne.


70, soit, pour les deux derniers, en prenant leur moyenne, de 17 à 67,5. Comme étendue proportionnelle de la propriété ecclésiastique, Loutchisky indique dans le Laonnais 28,7 à Arras 26,7, Saint-Omer 21, Picardie 18, Bourgogne 15 et 11, Berry 15, Touraine 10 pour les biens d'Eglise >et 2,5 en Auvergne, 2 dans :le Bas-Limousin, 1,9 dans le Quercy, 1,5 dans le Béarn et 1 dans les Landes, soit, dans l'ensemble, de 10 à 12 chiffre bien éloigné du tiers, ou du quart, ou même de la moitié totale du pays, ainsi qu'on le prétendait autrefois. Nous adopterons 10 pour la facilité de nos calculs. Bourgeois et -paysans prendraient 40 autres centièmes A. Young évalue au tiers, soit 33 l'étendue de la seule propriété paysanne. Il resterait 50 pour la noblesse, possédant d'ailleurs à des titres divers très peu comme exploitation directe par valets, hommes de corvée ou journaliers, beaucoup plus en métairies ou fermes, et plus encore en rentes foncières ou droits féodaux si ces derniers s'étendaient à toutes les terres des roturiers, question qui n'a jamais été bien éclaircie. Peut-on évaluer le produit de la terre pour les diverses classes ? Cela ne serait pas tout à fait impossible, si l'on admet les chiffres donnés comme résultats de l'enquête, certainement très consciencieuse, faite en 1790 par Lavoisier encore que, faute de statistiques régulières, il ait procédé souvent par simples évaluations. D'après lui. le revenu net de la terre aurait approché de 1.200 millions. En le supposant égal pour celles de chaque Ordre, le Clergé en aurait eu pour 120 millions, la Noblesse pour 600 millions, le Tiers pour 480. Mais tous les biens des privilégiés étaient cultivés par les paysans, 7/8 en métairies, 1 seulement en fermes. On estimait que moins de la moitié, sans doute deux cinquièmes seulement du produit de ces terres louées, revenait au cultivateur, soit 48 millions des revenus ecclésiastiques et 240 des biens nobiliaires, et avec ses 480 millions propres, 768 millions en tout.

Le nombre de membres du clergé étant 60.000, évaluation moyenne, et celui des nobles de 83.000, chiffre donné par Moheau, auteur jugé très sérieux, soit 143.000 privilégiés sur une population évaluée par Lavoisier à 20 millions d'âmes vivant à la campagne, dont, par suite, 19.857.000 roturiers, cela supposerait comme revenu moyen des membres de cha-


que ordre pour le clergé 1.200 livres, pour la noblesse 4.337, pour les roturiers 40 livres, près de 30 fois moins que les premiers et 108 fois moins que les seconds.

Mais Laivoisier, s'il a compris dans les 1.200 millions de revenu tous les frais de culture, avec sans doute le coût de la nourriture du cultivateur, n'y a pas fait entrer 'le chiffre des impôts qu'il évalue à moitié de ce total, soit 600 millions. Sur les 600 millions nets d'impôts qui restent, le clergé ne donnait pour ainsi dire rien (3 à 4 millions de don gratuit annuel, de 1/18" à 1/24" sur ses 72 millions net). La noblesse, astreinte seule à la capitation et aux vingtièmes, perçus sur elle avec plus ou moins d'exactitude, payait peut-être 1/6' des 600 millions. Les 500 autres, moins la part insignifiante du clergé, retombaient sur les roturiers, abaissant leur revenu total de 768 à 268 millions, soit par tête 13 livres. Une famille de paysans pouvait économiser ainsi, pour 5 à 6 personnes, de 65 à 78 livres par an. Et c'est là-dessus qu'elle devait compter pour remplacer ou améliorer son cheptel et son outillage et pour acheter de la terre, ce qu'elle faisait dès qu'elle en trouvait, avec l'obligation d'ailleurs de prévoir des avances pour la mise ̃en rapport de sa nouvelle acquisition. Elle achetait, le fait est certain, mais en s'arrondissant, lui était-il matériellement possible d'améliorer son exploitation ? Et voilà pourquoi, raison dernière et péremptoire, la culture paysanne ne faisait presque aucun progrès.

` y v

II. LE PAYSAN EN 1789.

I

Le paysan reste-t-il cet animal farouche à face humaine tragiquement dépeint par La Bruyère 1 ? En quelques contrées reculées peut-être .mais en général, on le représente plutôt comme un grotesque à l'allure pesante, aux traits disgracieux, aux vêtements mal ajustés, avec des cheveux sales et en désordre, une barbe hirsute, comme un lourdaud, en apparence, mais qui peut être un finaud plein de bon sens et très capable 1. V. BABEAU, Le Village sous l'Ancien Régime.


de bien calculer son intérêt. Il est mal habillé, le linge de corps peu fourni et les vêtements de travail en grosse toile filée à la maison et tissée au métier du village. Il possède le plus souvent un costume de gros drap pour les jours de sortie ou de fête, qui lui a été légué par son père et qu'il laissera à son fils. Une vieille chanson fait allusion à cette garde-robe héréditaire Quand papa mourra

J'aurai sa culotte de drap.

Oui, j'aurai sa toilette complète,

Ses bas bleus, sa veste et sa casquette.

Les femmes sont un peu plus coquettes et mieux nippées. Elles aussi, en plus de leurs habits de travail en toile, ont des cottes de drap souvent de couleur éclatante qui leur donnent l'air de paysannes d'opéra-comique, des coiffes propres et soignées et quelques pauvres bijoux d'argent.

Hommes et femmes n'ont que peu ou point de chaussures. Très souvent, ils marchent pieds nus, parfois avec des sabots, mais sans bas, résenvés pour le jour où l'on prend la paire de souliers, héréditaire comme le costume, et qu'on porte à la main sur la route pour la mettre aux pieds quand on entre en ville. Tous sont peu soigneux de leur corps et sales sur eux. Si, parmi les servantes d'auberge, il en est de propres et d'accortes, beaucoup sont, d'après A. Young, de véritables « fumiers ambulants ». La règle générale est de ne pas être trop bien habillé ou, comme on dit, trop brave il faut paraître pauvre et misérable pour ne pas attirer l'attention des collecteurs de l'impôt.

Les logements sont le plus souvent pitoyables, car la plupart remontent à plusieurs siècles. Le sol y est parfois à contre-bas, presque toujours de terre battue ou grossièrement dallé. Les murs sont en pierre ou en briques si le pays est rocheux ou argileux, en cailloux roulés près des ri»vières, mais le plus souvent en torchis avec des pans de bois. La toiture peut être en pierres plates, en ardoises ou en tuiles, mais c'est le chaume qui domine dans ces chaumines enfumées par le tirage insuffisant des grandes cheminées.

Les ouvertures sont rares. Il n'y en a souvent qu'une seule (on comptait encore plus de 300.000 de ces masures à porte


unique vers le milieu du xix* siècle !). C'était en maint pays la fameuse porte coupée en deux parties, celle d'en-bas se fermant pour empêcher l'invasion des bêtes ou de la volaille, celle d'en-haut restant ouverte pour donner un peu de jour. Quand on la rabattait, l'intérieur n'était plus éclairé qu'à la chandelle ou au feu de l'âtre.

Le plus souvent, la maison ne comportait qu'une pièce unique avec des alcôves sur un côté. Parfois elle servait à la fois d'habitation aux hommes et d'étable aux bêtes. Cette promiscuité malodorante et peu saine présentait l'avantage d'un chauffage économique. Dans les grandes fermes, on pouvait trouver une pièce de supplément pour les domestiques. L'étage sciwait de grenier. Ces demeures plus complètes montraient une ou plusieurs fenêtres et celles-ci étaient garnies de vitres remplaçant le papier huilé d'autrefois. Souvent, d'ailleurs, les vitres manquaient.

Le mobilier était sommaire, mais solide quand il était ancien, la vaisselle de bois ou d'étain ainsi que les couverts. Mais le linge en tout genre, premier luxe que s'offraient les enrichis, solide aussi, restait peu fourni. La literie grossière, quelques planches mal ajustées, comprenait des paillasses, mais aussi, dans l'Est de la France, des couettes en plumes de volailles donnant un couchage assez doux.

La nourriture était frugale, le pain de seigle, d'orge ou de maïs, rarement de froment, les soupes maigres, souvent à la citrouille. Comme viande, un peu de lard. Peu de légumes, mais du laitage et beaucoup de fromages. Des châtaignes sur toute une partie du territoire, même en des endroits d'où le châtaignier a disparu depuis lors. Des fruits enfin que, contrairement à l'usage actuel, on mangeait aux repas. En somme, le paysan était sous-alimenté, plutôt par la qualité insuffisante que par la quantité de nourriture. Il n'en passait pas moins pour plus robuste et plus résistant que l'ouvrier des villes et fournissait à la milice des hommes solides.

Il restait très ignorant. Les efforts des Frères des Ecoles chrétiennes, Ignorantins ou Quatre bras, ou des Ursulines ou llrsules, se restreignaient à l'instruction des enfants des villes. A la campagne, on trouvait en mainte paroisse du Nord et de l'Est surtout des magisters maigrement logés et appointés par


la communauté ou les familles. C'étaient des paysans moins absorbés par la terre que les autres et qui consacraient leurs loisirs forcés à enseigner aux garçons principalement la lecture, l'écriture, les quatre règles et le catéchisme. Mais ils manquaient de savoir autant que de livres. On ne sait trop ce que renfermaient leurs biblothèques, ni s'ils en avaient une. On lisait au village les contes de la fameuse Bibliothèque bleue, dernières transformations des romans de chevalerie du MoyenAge, équivalents aux feuilletons d'aujourd'hui, la Vie des Saints, fort édifiante, mais de peu d'utilité pratique, enfin des Almanachs qui pouvaient renfermer quelques conseils utiles à côté de prédictions hasardées et de beaucoup de fatras. Mais ni chez l'instituteur, ni chez les particuliers, on ne signale de livres techniques, de traités d'agriculture courante. La vérité est que le paysan ignorait ou méconnaissait la science. Il vivait sur une expérience des siècles dont il acceptait aveuglément les maximes et les préceptes, sans arriver même à concevoir que cette routine pût être fausse ou que rien fût à même de le remplacer. Bref, il était plus inculte encore que sa terre, obstacle puissant à ce que celle-ci fût bien cultivée.

II

Avec la routine, exclusive de tout progrès agricole et de tout enrichissement rapide, la cause de cette misère physique et morale était le poids excessif des impôts l. « Le paysan, avait dit Richelieu, est le mulet du royaume il faut le surcharger pour qu'il ne puisse pas regimber. Cette surcharge était écrasante. Le laboureur payait pour lui et pour les autres, toute décharge dans la répartition en faveur des nobles et des bourgeois retombant nécessairement sur lui. Et il était grevé non pas d'une, mais de trois sortes d'impôts.

D'abord la dîme ecclésiastique établie par Charlemagne, moins onéreuse qu'en Angleterre et réduite parfois au vingtième, au lieu du dixième. Mais elle ne le dispensait pas du casuel à offrir au curé. Puis l'impôt seigneurial sous ses formes multiples cens de la terre, sorte de rente foncière perpétuelle, 1. V. MARION, Histoire financière de la France depuis 1725.


corvées en tout genre, banalités, droits exclusifs de colombier, de garenne, de chasse du seigneur qui tournaient en pertes sèches des produits agricoles, lods et ventes ou droits de mutation très lourds et parfois oppressifs dans le cas des biens de mainmorte subsistant en quelques 'endroits et en vertu desquels Ja terre concédée depuis des siècles pouvait faire retour au seigneur, domaine congéable en Bretagne. Ces droits étaient d'ailleurs plutôt vexatoires par leur multiplicité qu'onéreux en eux-mêmes. On les payait fort mal. En maints endroits, les arrérages s'accumulaient, mais sans être prescrits et le seigneur pouvait toujours les réclamer. Au total, ils représentaient 11 des contributions imposées au paysan et la dîme eraviron autant. Mais plus que leur quotité, leur existence même était odieuse aux paysans. lis pouvaient avoir oublié que ce fut autrefois la rémunération de services réels rendus par le seigneur à ses tenanciers, à commencer par la concession même de la terre avec, en plus, la reconnaissance de la protection et le paiement des frais d'odministration et de justice incombant à l'origine au seigneur féodal. Pour la plupart de ces services, l'autorité royale s'était substituée à celle du petit souverain local. Et elle n'était pas plus gratuite que la précédente. Le terrien se demandait non sans raison pourquoi on lui faisait porter double bât, double charge. Et bien plus que double si, dans l'ensemble de ses impôts, ceux dus au Roi, taille, taillon, capitation, vingtièmes, étaient plus de quatre fois supérieurs aux 22 des deux autres. Nous asvons vu que, d'après Lavoisier, la terre supportait 600 millions d'impôts, ce qui réduisait le gain net du paysan de 768 à 268 millions, de sorte que l'on peut évaluer à 65 le poids total des impôts, soit tout près des deux tiers du produit de la terre. Sur 100 livres qu'il produisait, il lui en restait 36 {le prix de sa nourriture étant compris dans les 268 millions) pour s'entretenir lui, sa famille, sa maison, son bétail, ses outils et pour faire ces quelques 13 livres par tête d'économies avec lesquelles il achetait de la terre.

III

Et cette situation déjà peu brillante s'aggrava de 1786 à 1789 par suite de la véritable offensive fiscale entreprise alors


contre lui par la noblesse. Celle-ci parut s'intéresser un «peu plus qu'auparavant à l'exploitation de ses domaines. Dironsnous qu'elle voulut y introduire ce régime capitaliste qui s'établissait alors dans l'Europe occidentale, et sous la forme agraire, le préjugé de sa caste la détournant encore du capitalisme industriel ou, à un moindre degré, commercial ? On trouve peu de traces de cette évolution qu'A. Young n'a pas vue et qu'il nie même parfois. La tentative que les nobles firent alors n'était pas .de caractère réformiste, mais bien plutôt conservateur, réactionnaire même. S'autorisant de l'Edit royal de 1786 sur la révision des terriers, elle réclame avec âipreté le paiement des droits féodaux encore en usage et revendique même les arrérages de ceux qu'on avait laissé sommeiller depuis le milieu du siècle. Cela représentait peu de chose, quelques milliers de livres à peine pour les plus grands propriétaires fonciers nobles du royaume. Mieux eût valu y renoncer ou consacrer d'autres capitaux à l'amélioration de la culture.

En même temps, ils reprenaient leurs entreprises datant de loin sur les communaux, ces biens indivis appartenant depuis un temps immémorial à la paroisse et consistant en terrains vagues, marais et taillis dont l'origine était alors et reste encore mystérieuse. Don ancien du seigneur ou survivance d'une sorte de communisme rural, c'est ce qu'on ne saurait dire. Bien que, par nature, ils ne comprissent que les plus médiocres terrains de l'endroit, des convoitises particulières les avaient visés, non sans résultats, puisque l'autorité royale, s'étant émue de leur diminution d'étendue, avait par l'édit de 1667 autorisé les paroisses à revendiquer la portion qui se trouvait aliénée.

Cela ne mit pas un terme aux usurpations et l'on ivit des particuliers, nobles ou non, en occuper d'autres et affirmer leur droit de propriété en les clôturant au grand dam des villageois, car c'était autant d'espace ravi à cette vaine pâture dont ils entendaient réserver l'usage à leurs troupeaux. La noblesse avait imaginé un autre moyen de s'en emparer. En vertu d'un droit prétendu, elle en réclama un tiers comme la part propre du seigneur local et opérant ce triage accrut ainsi ses domaines. On se trouva ainsi en face d'une situation rap-


pelant celle de la terre romaine au moment des lois agraires. Comment obliger ces possesseurs certainement illégaux à rendre à l'ensemble de la communauté des terres mises en valeur et clôturées, sans une révolution analogue à celle où s'étaient usés et perdus les deux Gracques ? Chez nous, elle réussit grâce à une autre révolution.

Poussant l'abus de droits au moins contestables jusqu'à la pure et simple vexation, la noblesse multipliait ses prétentions. Le second frère de Louis XVI, le Comte de Provence, en même temps duc d'Anjou, alla jusqu'à revendiquer la propriété de tous les arbres plantés le long des chemins, sous prétexte que ceux-ci étaient compris dans les droits éminents de son apanage, ce qui, en d'autres pays, amena les riverains à les couper dans un accès de rage. Ainsi se développait une fiscalité seigneuriale intolérable qui 'explique d'avance les jacqueries d'après 1789.

A toutes ces mesures, le paysan opposait une sourde résistance, mais sans idée de révolte immédiate ou même à longue échéance. H s'enfermait dans sa patience séculaire, non pas résigné, mais attendant son heure, prêt à en profiter quand elle viendrait à sonner. Cette misère du cultivateur pouvait durer, mais pas toujours. Vienne une secousse et tout changera.

Qu'y avait-il donc à changer ? D'abord la distribution de la terre pour qu'elle appartînt davantage à ceux-là qui seuls la cultivaient. Leur importance dans l'Etat où ils n'exerçaient aucune influence malgré la primordiale utilité de leur fonction sociale. Leur routine invétérée, fruit de l'ignorance, celleci partagée d'ailleurs par ceux qui pouvaient s'instruire. Le placement dans la terre des capitaux qui lui manquaient toutes réformes qui se commandaient l'une l'autre et dont certaines attendront un siècle pour être réalisées.

(A suiore.)

Albert MEYNIER.


Le district des Enfants Trouvés au Faubourg Saint-Antoine en 1789 I. LA FORMATION DU DISTRICT.

La vie révolutionnaire parisienne date du jour où fut promulgué le règlement royal d'avril 1789. Les soixante districts qu'il a créés constituèrent pour le Tiers-Etat de Paris une force de (premier ordre. Ceux-ci, puis les sections, seront les cadres où se concentrera toute l'activité de la population. Le règlement du 28 mars 1789 arvait déjà accordé à Paris le droit d'envoyer directement des députés aux Etats Généraux. Il confiait leur convocation au prévôt de Paris et au lieutenant civil.

L'ordonnance du 15 avril « pour la convocation des habitants du Tiers-Etat de la ville et faux-bourgs de Paris de par le Roi et les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris » enjoignait aux habitants de chaque district « de se rendre mardi prochain 21 de ce mois, depuis 7 heures jusqu'à 9 heures du matin, passé laquelle heure la porte sera fermée et l'entrée interdite à tous ceux qui se présenteront plus tard à l'église de où doit être formée l'assemblée du district à l'effet de concourir à la nomination des électeurs, dans un nombre proportionné à celui des votants, conformément à l'article 18 dudit règlement et lesdits habitants sont avertis que, pour être admis à voter à ladite assemblée, chacun d'eux devra remplir les conditions qu'exige ledit règlement et se conformer aux dispositions suivantes ». Celles-ci indiquaient qu'il 1. GARRIGUES, Les districts parisiens pendant la Révolution française, Paris, 1931.


fallait être domicilié à Paris, être Français de naissance ou naturalisé, enfin être âgé de 25 ans. Chaque habitant, à l'entrée de la salle de réunion, devait faire connaître son nom, sa qualité, son état ou sa profession et son domicile. Il recevait ensuite un bulletin de vote.

Cette réglementation spéciale à la ville de Paris était due à l'étendue et à la complexité de la capitale, et à ce fait que tous les membres du Tiers-Etat se trouvaient, à la différence des autres villes, réunis dans les assemblées des districts parisiens. Mais comme partout ailleurs, les citoyens actifs avaient des droits particuliers. Pour être admis comme citoyen actif, il fallait justifier d'un titre d'office, de grades dans une faculté, d'une commission ou d'un emploi, de lettres de maîtrise, ou de la quittance d'une capitation s'élevant au moins à la somme de six livres en principal. Un officier du corps municipal présidait chaque 'assemblée. Après avoir fait l'appel des noms, celle-ci nommait au scrutin de liste un représentant par cent membres actifs. Ni la noblesse, ni le clergé ne furent admis dans ces assemblées. Comme celles-ci avaient été convoquées hâtivement, il n'y eut que peu de votants sur 40.000 ayants droit, 11.706 prirent seulement part au vote L'élite du TiersEtat s'y révéla. Dans le district des Enfants Trouvés, on comptait 147 votants 2. Le règlement royal fut violé immédiatement par la majorité des districts, qui refusèrent d'accepter le président envoyé par l'Hôtel de Ville, et le remplacèrent par le doyen d'âge; mais au district des Enfants Trouvés, la désignation du président fut respectée. Il s'appelait Honoré 3 et était quartinier il faisait partie en effet de ce corps d'officiers municipaux commandant des bourgeois de quartier; les seize quartiniers avaient sous leurs ordres quatre chrquanteniers et seize dizainiers; ils contribuaient à l'élection du prévôt des marchands et des échevins, et ils parvenaient à l'échevinage alternativement avec les conseillers de ville.

Comme il avait été accordé, un jour, aux assemblées de districts pour la rédaction des cahiers de doléance, elles nommèrent à ce sujet des commissaires. Le cahier de notre district a 1. Tout ceci d'après GARRIGUES, cité.

2. CHASSIN, Les élections et les cahiers de Paris en 1789.

3. Ibidem.


malheureusement été perdu; nous avons conservé les noms qu'il contenait et déposés par un votant appelé Honoré qui réclamait « la modification du traité de commerce avec l'Angleterre, l'encouragement de l'exploitation du charbon de terre, la libre circulation des denrées et marchandises, l'établissement à Paris d'aqueducs, comme à Londres, seul moyen de rendre la capitale salubre 1 » suivait ensuite l'exposé minutieux du plan pour la réalisation de ces vœux.

Après la confection des cahiers, on procéda à la nomination des électeurs; sur ce point encore, les districts ne respectèrent pas le règlement qui permettait de nommer un électeur par 100 citoyens actifs, deux au-dessus de 100 et trois lorsque ce nombre dépassait 2002. Sur les 147 votants du district des Enfants Trouvés, 3 électeurs furent nommés MM. Santerre (Antoine, Joseph), maître brasseur, faubourg Saint-Antoine, 176; Le Jeune, avocat au Parlement, faubourg Saint-Antoine (fabricant d'étain en feuilles pour les glaces au faubourg SaintAntoine) Héricourt, marchand mercier, faubourg SaintAntoine.

Les élections terminées, le district continuera à se réunir sans que l'on songe à s'y opposer. Au sein de son assemblée, il recevra la population la plus active du faubourg SaintAntoine au centre duquel il s'étendait effectivement. II. LA TOPOGRAPHIE DU DISTRICT.

Au début de la Révolution, le faubourg Saint-Antoine était incorporé depuis peu dans le mur d'enceinte des fermiers généraux, construit de mai 1784 à novembre 1787. Il comprenait tout l'est de la rive droite, entre les deux lignes des bouleivards, ceux datant de Louis XIV et les nouveaux boulevards extérieurs limités par le mur d'enceinte de l'octroi. En 1789, il renfermait trois districts les Enfants Trouvés, SainteMarguerite et la Madeleine du Tresnel. Celui des Enfants Trouvés était le plus vaste du faubourg, l'un des plus étendus de tout Paris.

1. CHASSIN, Les élections et les cahiers de (Paris en 1789, t. II, p. 485. 2. GARRIGUES, ouvrage cité.

3. CHASSIN, ouvrage cité.


Selon Chassin, il faisait partie du quartier de « l'Hôtel de Ville » et' comprenait « la rue du Faubourg-Saint-Antoine, à droite, depuis le coin de la rue Contrescarpe jusqu'à la barrière du Trône; rue de Picpus, traversant jusqu'à la rue de Charenton; rue de Charenton, jusqu'à la rue de Bercy; rue de Bercy, à droite jusqu'à la rivière; le bord de la rivière, depuis le port de la Râpée, jusqu'à la rue Contrescarpe; rue de Charenton, depuis la rue de Bercy; rue de Reuilly, petite rue de Rcuilly, passage de la Cour-Blanche, rue Saint-Nicolas, rue Traversière, rue de Cotte, rue des Enfants-Trouvés, rue Le Noir, rue d'Aligre, marché Saint-Antoine, rue de Beauveau, rue de la Planchette, rue de la Vallée-de-Fécamp, rue de Montgallet, rue de Bercy, rue de Rambouillet, rue des Charbonniers, rue des Chantiers, rue Saint-Claude, rue Moreau, rue des Filles-Angloises, rue des Terres-Fortes, cour de la Juiverie, enclos des Quinze-Vingts, manufacture des glaces1 ». Il était donc englobé dans toute la partie sud du faubourg Saint-Antoine, comprise entre la rue du Faubourg, au nord, la Seine au sud, à l'ouest, la rue des Fossés-Saint-Antoine, à l'est, le mur d'enceinte depuis la porte du Trône jusqu'à la porte de la Râpée ou Saint-Bonnet.

D'où venait le nom du district ? Il le devait à l'hôpital des Enfants Trouvés, établi dans le quartier depuis 1674. La création d'un hospice pour les enfants abandonnés remontait à Marie-Thérèse (1669). Diepuis 1670, il faisait partie de l'hôpital général, dirigé par dix-huit administrateurs laïcs et un receveur général charitable et il se composait de trois maisons l'une appelée celle de la Couche ou de la Crèche, sur le parvis Notre-Dame, recevant les nouveau-nés une autre à Vaugirard pour les enfants nouveau-nés atteints de maladies vénériennes, enfin la dernière située dans le faubourg SaintAntoine 2. Cet hospice s'élevait à l'emplacement du n° 599 de l'époque, correspondant au n° 118 actuel de la rue du Faubourg-Saint-Antoine (il est occupé aujourd'hui par l'hôpital Trousseau). Les protégés de la' reine Marie-Thérèse n'y furent 1. Chassin, Les élections et les cahiers de Paris, t. I, la Convocation de Paris aux derniers Etats Généraux.

2. TUETEY, L'assistance publique à Paris pendant la Révolution, Paris, 1895, Bibl. nat., LA 32.650.


installés qu'en 1674. On les avait d'abord amenés à Bicêtre dont l'air était trop vif pour eux, ensuite au faubourg SaintDenis. En 1677, on construisit l'église des Enfants Trouvés, dont le maître-autel fut orné par une menuiserie fort belle, offerte par le chancelier d'Aligre. Cette chapelle fut ouverte au public, et elle devint, postérieurement, le théâtre des discussions politiques des habitants du district x. Dans le cimetière de l'hospice, ont été inhumés en septembre 1792 les restes de l'infortunée princesse de Lamballe.

L'hôpital des Enfants Trouvés constituait un excellent palliatif à la coutume néfaste de l'abandon des enfants. On comptait par année, environ, 6.000 enfants abandonnés. Le chiffre de Mercier, écrivain vivant à la fin du xvme siècle, est sans doute exagéré « Sept à huit mille enfants légitimes ou illégitimes y arrivent tous les ans 2. » Mais il n'en reste pas moins exact que le nombre des enfants recueillis était fort considérable c'étaient surtout des petits Parisiens, mais il en venait de province, et surtout de la Bourgogne, environ 700 à 800 3. La maison située dans notre district s'occupait spécialement de leur éducation, à partir de cinq ou six ans, jusqu'au moment de leur communion. Chaque enfant était reçu « 'en ivertu du procès-verbal d'un commissaire du Châtelet, ordonnance des officiers, des autres juridictions. lequel procèsverbal fait mention du sexe de l'enfant, de son âge, du lieu de son exposition, du jour, heure, du mois de l'année avec une description exacte des hardes (clans lesquelles il est enveloppé, et les remarques particulières qui se sont données sur lui pour servir de renseignement à le réclamer 4. ». A partir de quinze ans, on envoyait les garçons dans une maison située rue NeuveNotre-Dame les jeunes filles restaient dans celle du faubourg Saint-Antoine, qui pouvait contenir jusqu'à 800 personnes. On en réduisit le nombre à 400, à cause des dangers de mortalité pouvant résulter d'une aussi forte agglomération. Dix-neuf 1. LAMBEAU, L'hôpital des Enfants trouvés (procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris).

2. MERCIER, Tableau de Paris, t. VII, p. 89.

3. TUETEY, ouvrage cité.

4. Archives nationales, B. B. 3070, Mémoire concernant l"hôpital des Enfants trouvés de Paris 1789-90.


sœurs de charité prenaient grand soin des enfants. Thiéry nous parle de « la propreté qui règne dans les dortoirs. ». « On fait apprendre la couture et la broderie aux filles et le tricot ,aux garçons1. » Un mémoire de 1789-1790, consemvé aux Archives nationales, nous fournit d'autres détails « Ils sont habillés uniformément de drap. Il leur est distribué journellement une livre et demie de pain avec du potage deux fois le jour, quatre onces de viande, et les jours maigres, ainsi que pendant le carême, on leur donne avec le potage ordinaire une sorte de légumes comme pois, fèves ou lentilles et d'autres fois du beurre ou fromage. ils sont réglés à quatre repas par jour. Les garçons sont mis en apprentissage. ils ont quatre heures d'école par jour. deux heures pour le matin et deux heures pour la prémidi, dans laquelle on leur enseigne à lire et écrire et arithmétique. ils ont aussi une heure pendant laquelle on leur enseigne le plein chant afin de servir à l'église 2. »

Ces documents nous permettent de nous rendre compte du rôle charitable de premier plan, joué par cet établissement. L'examen de la situation topographique du district des Enfants Trouvés révèle l'influence grandissante de son voisinage avec le fleuve. Sur les bords de la Seine, le quai de la Râpée formait, en effet, un centre économique important y arrivaient et s'y amoncelaient les bois flottés du Nivernais, les charbons de bois de la forêt d'Othe et jusqu'aux charbons de terre de Decize, d'où les noms des rues avoisinantes rue des Chantiers, rue des Charbonniers. Cette dernière avait été nommée au début du xvm8 siècle, « rue Glociiepin ou du port au piastre », à cause die son voisinage avec le port au plâtre, s'étendant du quai de la Râpée à l'Arsenal 3.

Jadis, le quai de la Râpée avait été le chef-lieu d'une terre seigneuriale dépendant de Conflans. D'après Thiéry, son nom lui venait d'une maison construite par le sieur de la Râpée, commissaire général des guerres. Mais une autre étymologie 1. Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers voyageant à Paris, 1787, Bibl. nat., LK7 6095.

2. Archives nationales, BB30 70.

3. 'Descombes, Recherches sur le faubourg Saint-Antoine, Paris, 1905, !S° Bibl. nat., LK? 36134.


lui est attribuée le râpé était le vin de deuxième pressée que buvaient aux portes de Paris les Parisiens du Moyen Age. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce lieu était devenu l'entrepôt des vins arrivant de Bourgogne; beaucoup de cabaretiers s'y étaient fixés, et leurs femmes faisaient frire les goujons et les bonnes matelottes. Dans la partie occidentale du port, s'étendait le lieu dit « de Saint-Bonnet », séjour rêvé des promeneurs du dimanche; il s'y était ouvert de nombreuses auberges, analogues à celles de la Courtille, des Porcherons ou de la Nouvelle-France. De Saint-Bonnet jusqu'aux fossés de l'Arsenal, le bas du quai était occupé par des chantiers, sans doute par ceux des marchands de bois 1.

La partie orientale du port de la Râpée se prolongeait « hors les murs » par Bercy, car, de Saint-Bonnet jusqu'à Bercy, s'étendait l'entrepôt des vins bourguignons, qui centralisera plus tard le commerce de tous les vins de Paris. Bercy était le hameau où aboutissait la rue de Bercy qui prenait naissance dans la rue des Fossés-Saint-Antoine. Il était dominé par un château bâti par Mansard sur la paroisse de Conflans, construit par Charles de Maslon, président au Parlement, « seigneur de Bercy, de la Râpée et autres lieux » il avait été meublé par le célèbre ébéniste Boulle et un parc de 900 arpents surmonté par une terrasse était attribué au jardinier-dessinateur Lenôtre. Le tableau représentant l'audience du Grand-Vizir au Marquis de Nointel, propriétaire du château, ancien ambassadeur de France, était fort renommé2. (Le château devint propriété nationale en 1792.)

Le long de la rue de Bercy, il s'était établi de nombreuses guinguettes auxquelles on donna le nom de Grande Pinte, d'après la grandeur de la mesure dans laquelle on vendait le vin, qui contenait moitié plus que celle de Paris 3.

De l'autre côté de cette rue, se trouvait une raffinerie « qui fournit de fort beau sucre » Ell'e avait été fondée en 1757 et appartenait alors à neuf associés. Une nouvelle société s'était créée en 1764, dirigée par J.-B. Aubry de la Perrière, chef de 1. Thiéht, ouvrage cité.

2. Watin, Le provincial à Paris, 1787, Bi'bl. nat., LK76036. 3. Phudhomme, Miroir historique, Paris, Bibl. nat., LK7 6065. 4. Thiéhy, ouvrage cité.


fourrière, avec pour associés François-Nicolas Loir, Philogène Hermet, François Pomier et les sieurs Dalibar, Bernard et Dufour de Montlouis. Elle s'était installée dans la maison de Béthune acquise en 1764 l.

Plus bas, écrit Thiéry, sont encore de charmantes maisons de plaisance dont les jardins en terrasses dominent la rivière 2. Près de l'hôtel de la Râpée, s'élevait ainsi le château du Petit-Bercy, construit au xvnr* siècle, ayant appartenu au duc de Gesvres, à M"° de Parabère et au duc de Penthièvre. D'autres propriétés avaient été achetées par MM. de la Croie, de la Vieuville, Le Voyer, Payot d'Osembray, le duc de Rohan et les frères Paris8. Enfin, au numéro 172 de la rue de Rambouillet, faisant suite à la rue de la Râpée, et aboutissant rue de Charenton, on remarquait la Folie Rambouillet, construite par Rambouillet, oncle et beau-père de Talleman des Réaux. (D'après Rochegude et Dumolin, son fils, Rambouillet de la Sablière, marquis de la Sablière, était le mari de l'hôtesse de La Fontaine.) Les Rambouillet avaient en partie vendu vers 1700 leur propriété entre les mains de Law, qui la fit transformer en jardins potagers. Elle alla, wers 1742, à la famille Amelot qui la garda pendant la Révolution, jusqu'en 1791. Dans la partie occidentale de la rue de Bercy, au contraire, on ne voyait plus d'agréables maisons de campagne, mais les chantiers de bois à ouvrer, avec le bureau des marchands de bois à ouvrer, fondé en 1498, et établi au numéro 38 actuel de la rue Traversière (dans la partie méridionale située au bord de la Seine) anciennement appelée rue des Chantiers, qui tirait son nom de l'ancien chemin de traverse créé dès le xvn° siècle Les trois rues nommées « de Rambouillet, des Charbonniers et Traiversière » se terminaient dans la longue rue de Charenton, appelée ainsi parce qu'elle se dirigeait vers la commune de Charenton. Elle s'étendait de la place Saint-Antoine à la barrière de Charenton la partie comprise entre la place Saint1. Lambeau, Bercy, Paris. 1910.

2. Thiéry, Guide des amateurs, t. I, p. 631.

3. Descombes, E'tude historique sur Bercy, Paris, 1903, Bibl. nat., LKr 34475. L'hôtel de Pâté Pâris avait été construit sous Louis XV par Jean Paris, dit Montmartel, garde du Trésor Royal, à qui les Maslon avaient vendu une partie du pare de Bercy.

4. Thiébt, ouvrage cité.


Antoine et la rue de Rambouillet était déjà indiquée sur les plans du xin" siècle. Elle datait, sans doute, de l'époque de la construction du palais de Reuilly, au vu" siècle. L'autre partie ne remontait pas au delà du xv" 1. Dans la rue de Charenton. se dressait le bâtiment qui donnera son nom à l'héritière du district des Enfants Trouvés, la section des Quinze-Vingts. L'hospice des Quinze-Vingts avait été fondé en 1260 par Saint-Louis, pour 300 aveugles. Jusqu'en décembre 1779, ils occupèrent un vaste enclos situé rue Saint-Honoré, près de l'emplacement actuel de la rue de Rohan. Mais cette habitation était malsaine et incommode; elle était placée, en effet, non loin d'un cimetière; de plus, les locaux étaient trop exigus; aussi, à la fin de l'année 1779, sur la demande du cardinal de Rohan, grand aumônier de France, l'enclos fut vendu et les Quinze-Vingts furent transférés, en juillet 1780, à l'hôtel des Mousquetaires Noirs. La vente de cet enclos donna lieu à de nombreuses réclamations. Jusqu'en 1791, les Quinze-Vingts se plaignirent de l'administration de l'hôpital; dans le rapport de Merle, membre du Comité des rapports de l'Assemblée nationale, présenté le 7 awril 17B1, étaient consignées les revendications des requéreurs de l'ancien enclos et la réclamation des anciens administrateurs destitués, Maynier et Laugier. Une transaction du 18 juin 1792 désigna finalement de part et d'autre des arbitres pour juger les contestations sur les créances que les acquéreurs devaient au Trésor; il était stipulé aussi que l'on vendrait les terrains et bâtiments formant le gage de l'Etat 2.

L'hospice des Quinze-Vingts présentait un caractère ecclésiastique très net. L'administration était confiée à sept gouverneurs nommés par le grand aumônier; les aveugles portaient le nom de frères; un chapitre était tenu régulièrement par le gouverneur auquel le maître, le ministre et douze frères devaient assister; quatre frères jurés exerçaient la surveillance des mœurs et maintenaient l'ordre à l'intérieur de la maison; il y avait encore huit frères capitulants et, à leur tête, un frère 1. Descombes, Recherches sur le faubourg Saint-Antoine, ouvrage cité. 2. TUETEY, L'assistance publique à Paris pendant la Révolution, Bibl. nat., LA 32.650.


ministre. Les frais du culte étaient très considérables les revenus consistaient essentiellement dans le produit des quêtes effectuées dans les églises par les malades des yeux portant une fleur de lys de cuivre jaune. En dehors des 300 places régulières, il y en avait aussi 500 autres pour les malades des yeux et un arrêt du 14 mars 1793 avait prescrit l'admission à l'hôpital de 25 pauvres de province qui devaient y être .vêtus et traités gratuitement1. Il y avait encore 25 places particulières destinées à des gentilshommes et à 8 ecclésiastiques et 300 autres pour des frères externes. Les aveugles devaient, en entrant à l'hospice, renoncer à la moitié de la propriété de leurs biens, même s'ils avaient des enfants légitimes. Une chambre qui servait jadis de logement à deux mousquetaires était attribuée à chaque ménage d'aveugles. On distinguait entre « les voyants et les aveugles ». Il était prescrit qu'un frère aveugle ne pouvait épouser qu'une sœur voyante. Chaque couple recevait 40 sols par jour et jouissait d'une entière liberté. Deux fois par semaine, on procédait à une distribution de pain pour 150 pauvres aveugles. Pour se faire hospitaliser, il fallait se soumettre à quelques conditions celle d'appartenir à la nationalité française ou se faire naturaliser Français, être âgé de 21 ans au moins, professer la religion catholique et être dépourvu de ressources. Cette dernière prescription donna lieu à des fraudes fréquentes 2.

La partie méridionale de l'enclos des Quinze-Vingts était délimitée par la rue des Terres-Fortes, appelée auparavant rue des Marais parce qu'elle était environnée de jardins potagers marécageux. Une ruelle parallèle, nommée rue du Fumier, ne subsistait plus depuis la fin du XVIIIe siècle. La rue des Terres-fortes était coupée dans son extrémité occidentale par la rue de la Planchette, ouverte au travers de plusieurs chan.tiers de bois flottés 3. En face de l'hospice, au n° 696, d'après Watin, il y avait le passage de la « boule blanche ». A l'angle de la rue de Charenton et de la rue Saint-Nicolas, appelée ainsi à cause d'une enseigne dédiée à ce saint, entre 1. WATIN, Le provincial à Paris, 1787, Bibl. nat., LK7 6036. 2. TUETEY, ouvrage cité.

3. Jaii-lot, Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris, 8°, BiW. nat., LK^ 6050.


les numéros 48 et 50 de la rue de Charenton, se trouvait le passage du Chêne-Vert, entrée du couvent des Filles Anglaises de la Conception, fondé par M"" Cleveland en 1679; on s'y chargeait de l'éducation des jeunes filles 1.

Au nord de la rue de Charenton, la rue du Faugourg-SaintAntoine constituait l'artère maîtresse du district, non seulement par sa longueur, mais aussi par son animation. Elle s'étendait de la place Saint-Antoine, située sur l'emplacement de la forteresse de la Bastille (construite en 1369 par Hugues Aubriot, prévôt des marchands), jusqu'à la place du Trône, appelée ainsi à cause du trône qu'on y avait installé pour honorer l'entrée de Louis XIV à Paris en 1660 après son mariage 2.

Cette voie, d'une importance de premier ordre par son commerce et ses industries, n'était autre que l'ancienne voie romaine de Paris à Chelles. Elle avait été appelée en 1633 « Chaussée Saint-Antoine depuis la Bastille jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine et de à son extrémité « 'Chemin de Vincennes ». Elle comptait, selon Lacaille, 393 maisons en 1714, chiffre explicable par l'afflux de population provoqué par Louis XIV exemptant de la maîtrise tous les artisans et gens de métier qui demeuraient dans cette rue, sauf les six corps de marchands 8.

D'après Kreenfelt de Storchs, chargé de numéroter les maisons de Paris, pendant la Révolution, la rue du FaubourgSaint-Antoine présentait un aspect harmonieux dû aux soins des commissaires de la section qui lui donnèrent de nouveaux numéros en 1791. « Ce que j'ai vu de mieux fait par les sections, dit-il, c'est ce qu'on appelle la grande rue du FaubourgSaint-Antoine elle est pourtant de deux sections, mais elles se sont entendues et, si le peintre qui l'a faite eût été dirigé, il l'eût parfaitement faite 4. »

La rue du Faubourg-Saint-Antoine comprenait deux vastes 1. Thiért, ouvrage cité.

2. Descombes, ouvrage cité.

3. Ibid.

4. Archives de la Seine Inventaire de la collection Lazare, Paris, 1899, p. 119.


établissements religieux l'hôpital des Enfants Trouvés et l'abbaye Saint-Antoine.

Dès la fin du xn° siècle, l'antique abbaye de « Saint-Antoine des Champs lez Paris » avait été le centre autour duquel s'était développé peu à peu le faubourg Saint-Antoine. Un autre établissement religieux, établi rue Saint-Antoine, « le petit Saint-Antoine » pour les malades atteints du « feu SaintAntoine », sorte de maladie infectieuse, contribua aussi à attirer la population dans ce quartier périphérique de Paris, de sorte que la partie la plus peuplée du district resta toujours comprise entre la rue du Faubourg et la rue de Charenton. Le monastère de Saint-Antoine, au n° 509 d'après Watin, était primitivement destiné à recevoir des filles repenties; les fondations s'élevèrent en 1198, puis à partir de 1767, de vastes bâtiments furent construits par l'architecte Le Noir le Romain; à la fin du xviii" siècle, l'abbesse était Mme la princesse de B'eauveau^Craon 1. L'abbaye fut longtemps un centre religieux de premier ordre la chapelle Saint-Pierre, s'élevant au n° 498 de Watin, servait à exposer les corps des rois et des reines. Avant la construction de l'église Sainte-Marguerite, elle servait d'annexe à l'église Saint-Paul. Les biens de l'abbaye étaient considérables elle possédait deux boucheries privilégiées l'une à l'entrée de la rue de Montreuil, l'autre à celle de la rue du Faubourg-Saint- Antoine, un moulin à vent situé, sans doute, entre l'abbaye de Saint-Antoine et le bois de Vincennes, une ferme à Montreuil-sous-Bois. Rien que sur le territoire du district, elle était propriétaire de terrains ou de maisons dans les rues d'Aligre, de Bercy, des Charbonniers, de Charenton et du Faubourg-Saint-Antoine, Lenoir, du Marché-Saint-Antoine, de Picpus, de Reuilly, de Saint-Nicolas, de la rue Traversière, de la rue Trouvée, sans compter les nombreuses possessions éparpillées à trarvers Paris 2. L'abbaye sera supprimée en 1790 et convertie le 17 janvier 1795 en un hôpital, celui qui est établi actuellement au numéro 184. Entre l'hôpital des Enfants Trouvés et l'abbaye Saint-Antoine, se trouvait le marché Saint-Antoine, construit en 1779 d'après le plan de Le Noir le Romain « sur le terrain de l'hôtel et jar1. Thiéht, ouvrage cité.

2. Bonnardot, L'Abbaye Saint-Antoine, BLbl. nat., LK7 7531.


din, anciennement nommés maison du Diable ». Il avait 2.000 toises de superficie.

Dans sa partie orientale, la rue du Faubourg-Saint-Antoine était coupée par deux longues rues celles de Reuilly et de Picpus.

La grande rue de Reuilly avait été jadis la principale voie du hameau de Reuilly. C'était à Romiliacum, le futur Reuilly, que Dagobert Ier avait répudié sa femme Gomatrude en 629. Au xvme siècle, cette rue avait été appelée grande rue de Reuilly elle s'étendait depuis celle du Faubourg-SaintAntoine jusqu'à la rue de Montgallet et, de là, à son extrémité, elle se nommait chemin de Charenton et de Conflans. Au n° 9 se trouvait une ancienne brasserie fondée en 1620, et le n° 20 était occupé par l'importante manufacture royale des glaces fondée en 1634 par Colbert, construite en 1664 sur l'emplacement du château de Reuilly. Un peu plus loin, s'était installée une manufacture de corne transparente 2. Enfin, dans la petite rue de Reuilly, comprise entre la rue de Charenton et la grande rue de Reuilly, se dressait le couvent des religieuses de la Trinité ou des Dames Mathurines. D''abord, situé en 1703 dans le faubourg Saint-Marcel, il avait émigré, en 1713, dans la petite rue de Reuilly, sous la direction de Mme Suzanne Sarabat, protestante convertie au catholicisme. Dans cette maison, dit Thiéry, « les sœurs ne font que des vœux simples et ne sont point cloîtrées, elles portent un triangle d'argent suspendu à un ruban bleu en sautoir. Les pensions d'éducation y sont de 400 livres. Elles donnent l'instruction aux pauvres filles de ce faubourg 3 ».

La grande rue de Reuilly aboutissait à la barrière de Reuilly, l'une des plus jolies de Paris, se composant d'une rotonde semblable à un temple romain de Vénus.

A l'extrémité de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, s'ouvrait la rue de Picpus, que l'on écrivait également « Piquepuce », « Piquepusse », « Picpuce » ou « Piepusse ». On a fait remonter cette appellation au xvr siècle, époque où une épidémie couvrit les bras des femmes et des enfants de rougeurs analogues à celles des piqûres de puces; une liqueur fabriquée par 1. Thiéby, ouvrage cité.

2. DescoiiBEs, Etude historique sur Bercy.

3. Thiéry, ouvrage cité.


les religieux de Picpus les fit disparaître 1. Leur couvent s'étendait là où se trouvent aujourd'hui les numéros 45 et 47. Il avait été fondé en 1600 par Vincent Massart qui y réunit des religieux pénitents réformés du Tiers-Ordre de Saint-François, grâce aux libéralités de la comtesse de Mortemart, Jeanne de Sault, weuve de René de Rochechouart, qui fit poser en 1611 la première pierre de l'église conventuelle.

Au monastère de Picpus s'arrêtaient les ambassadeurs des puissances catholiques avant d'entrer solennellement dans la capitale; de là ils étaient conduits dans un carrosse royal à leur hôtel par un prince légitime de la maison de Lorraine ou un maréchal de France. Les délégués des Etats protestants logeaient à ''hôtel de Rambouillet2.

Le couvent possédait de grands jardins potagers dont les produits jouissaient d'une excellente réputation. Le poète Senée vantait sa salade en ces termes

Item de la salade aussi fraîche, aussi bonne,

Aussi réjouissante en sa variété

Qu'à Picquepuce on assaisonne

L'ingénieuse pauvreté 3.

Pendant la Révolution, le 15 avril 1790, les frères lais de Picpus seront approuvés par la Section des Quinze-Vingts dans leur réclamation à l'Assemblée nationale à propos de la modique pension qui leur avait été attribuée. L'état de leurs biens sera dressé au mois de décembre de la même année par le prieur Guillerey, en religion Frère Ambroise. Non loin du couvent, mais plus au nord, au n° 35 actuel de la rue de Picpus, l'archevêque de Paris, J.-F. de Gondi, avait établi, le 20 octobre 1640, les chanoinesse régulières de Saint-Augustin, sous le titre de Notre-Dame de la Victoire de Lépaute et de Saint-Joseph. Ces religieuses y restèrent jusqu'en 1790. Elles étaient vêtues de serge blanche avec un voile noir sur la tête et un rochet de fine toile au-dessus de leurs robes 4. Outre ces deux monastères, en raison de la salubrité de l'air de Picpus, de nombreuses maisons d'éducation s'étaient éta1. Descombes, ouvrage cité.

2. SABATIER, Bercy, 1875.

3. Ibid.

4. Ibid.


blies sous l'autorité et la juridiction du chantre de l'Eglise de Paris. Le n° 10 était occupé par Audet de la Mésangère, recevant dans l'ancien hôtel de campagne de Ninon de Lenclos des enfants de cinq à six ans jusqu'à douze ans. Thiéry y constatait que « les étrennes étaient arbitraires ». Du même côté de la rue s'élevait la pension de Watrin, formant des enfants de quatre à dix ans. Celle de Lottin s'occupait des enfants de trois à sept ans; de l'autre côté de la rue, celle de Coutier, « où l'étude de la religion tient le premier rang ». Enfin, au n° 90, situé à l'extrémité de Picpus, s'élevait celle de Lollin, la plus ancienne.

Au nord de la rue de Picpus, prenait naissance l'avenue de Saint-Mandé, aboutissant d'une part à la place du Trône, d'autre part à la barrière de Saint-Mandé, située à l'angle du boulevard de Picpus, consistant en un bâtiment à deux façades. La place du Trône, extrémité de la rue du Faubourg-SaintAntoine, et des limites du district, était de forme, circulaire. Cernée assez irrégulièrement tpar des allées d'arbres, elle ressemblait fort à un champ inculte. Au nord, s'ouvrait le chemin de Lagny qui voyait passer les convois de blé provenant des riches fermes de Brie. Elle était ornée par les deux pavillons de la barrière (placée au n° 414 de Watin), construits par l'architecte Ledoux en 1788 ils comprenaient deux vastes bâtiments où l'on pénétrait par un porche dont l'arc était soutenu par des pilastres et deux colonnes restées à l'état d'ébauche, à peine équarries. Au sud de la place, s'étendait un grand terrain vague qui se prolongeait par des jardins maraîchers et des vignes, jusqu'au nouveau mur d'enceinte élevé sous Louis XVI et aux murs des jardins du village de Picpus8. Si cette partie orientale du district était beaucoup moins animée que l'autre, elle avait l'avantage toutefois de contenir de vastes maisons d'études et de retraite et de procurer de paisibles promenades aux habitants du quartier populeux de l'ouest.

L'étude de l'activité sociale et économique du district révèle un intérêt égal à celui de son cadre topographique. {A suivre.) Andrée GOBERT. 1. Thiért, ouvrage cité.

2. Lenotre, Le jardin de Picpus, 1928.


du chevalier de Vivens et de Montesquieu sur une nouvelle théorie

du vol des oiseaux (1742)

Publiés par Jules DuHEM.

Une des pièces les plus connues de ,1a célèbre collection Tissandier est une curieuse miniature qui .représente l'expérience de vol artificiel tentée en 1742 par un dédaléen de plus de soixante ans, Jean-François de Boisvin, marquis de Bacqueville, ancien colonel d'infanterie. Parti de son hôtel du quai des Théatins, le courageux marquis dirigea obliquement son vol au-dessus de la Seine, avec le dessein de venir se poser dans le jardin des Tuileries. On sait qu'après avoir parcouru plus de cent cinquante toises dans les airs, en avançant jusqu'à la hauteur du milieu du fleuve, il s'effondra soudain sur un bateau de blanchisseuses, où on le releva grièvement blessé. On sait aussi que les contemporains, encyclopédistes en tête, méconnurent si indignement le mérite et l'intérêt de cette étonnante expérience que le malheureux démonstrateuir y gagna seulement le' renom d'une tête fêlée. Au reste, les témoignages du temps sont fort ,rares. Seul, Jean-Jacques Rousseau paraissait jusqu'ici avoir été grandement impressionné par la hardiesse et par le demi-succès du marquis de Bacqueville son Nouveau Dédale prouve qu'il s'appliqua aussitôt à l'étude du problème aéronautique. Les fragments inédits que nous donnons aujourd'hui ont été composés dans les mêmes circonstances et dans une pareille disposition d'esprit. Ils ont un caractère (infiniment plus technique que celui

Fragments inédits

« Le vol des oiseaux est une

de ces merveilles qui n'embar-

rassent que les physiciens et les

géomètres le commun des

hommes croyent que les oiseaux

volent comme les poissons na-

gent. »

Chevalier de VIVENS.


du fameux opuscule de Jean-Jeacques et, dans le fait, leur principal auteur était un homme de science et un physicien 1. François de Vivens, plus connu sous le nom de chevalier de Vivens, est >né au château de Vivens près Clairac, en Agenais, le 11 juillet 1697. Il y est mort le 20 août 1780. Tous les savants du siècle l'ont estimé, plusieurs ont vécu avec lui dans une grande intimité de cœur et d'étude, .particulièrement Bornas, avec qui il réalisa les premiers .essais du cerf-volant électrique, Dortous de Mairan, et surtout Montesquieu, son ami, son confident, et, pour les travaux mêmes qui nous occupent ici, son actif collaborateur. Ecrivain délicat, savant de premier ordre, il fut réellement un des hommes les plus instruits et les plus aimables de son temps. L'étendue et l'originalité de ses écrits rendent peu compréhensible l'oubli quasi total dans lequel ils sont tombés. Si Fevret de Fontette, Musset-Pathay, Quérard, Michaudi et CEtinger les citent avec honneur, on regrette que le judicieux Hoefer, par une étrange méprise, paraisse les avoir ignorés. Le souvenir de ce savant trop modeste serait pour ainsi dire effacé sans la vigilance de Saint-Amans, son diligent compatriote, le fidèle collecteur des manuscrits qu'il a laiissés et qui témoignent de l'étonnante fécondité de son génie. On connaît cinq ou six de ses ouvrages qui ont été imprimés, sans compter les écrits de circonstance qu'il a donnés à l'Académie des sciences de Bordeaux et aux Mémoires -de Trévoux. Mais ce sont là des essais sans proportion avec la masse énorme des .observations accumulées durant une longue carrière tout entière occupée de vérifications et .d'expériences. La plupart des physiciens qui vinrent au Barri, sa résidence ordinaire, en emportèrent des idées importantes et parfois de véritaibles découvertes, dont il dédaignait de revendiquer la patemxité. Mairaoi en a rendu. témoignage. Sa recherche, toute désintéressée, évitait la voie qui mène aux honneurs, et c'est dans l'ambre qu'il étudiait les questions si souvent débattues par des sots, sur la place publique. Son Essai sur les principes de la physique, imprimé en 1746, et sa Nouvelle théorie du mouvement, publiée trois ans plus tard, sont aujourd'hui 1. Rappelons que le Nouveau Dédale ne nous est connu que par une copie mutilée qui parut pour la première fois en 1801, et dont le texte a été heureusement reproduit par M. Pierre-Paul Plan dans Ile Mercure de France du 16 octobre 1910. C'est la raison qui nous a déterminé nousmême à publier dans la même Revue un important mémoire que le chevalier de Vivens composa lui aussi en 1742, avec la collaboration de Montesquieu, sur une nouvelle théorie du vol .des oiseaux ce précieux travail inédit, précédé d'une ample analyse, a paru dans le Mercure de France des 1er et 15 novembre 1935. Les documents que nous donnons aujourd'hui nous manquaient alors. J. D.


des ouvrages fort rares qui mériteraient d'être attentivement étudiés, sous l'angle du relativisme qu'enseigne l'histoire des sciences, à raison de la doctrine extrêmement originale et insolite qui s'y trouve exposée.

Ses idées sur le vol ont été consignées dams un petit dossier de documents autographes, recherches, calculs et épreuves, qui servent de bases à une hypothèse fort curieuse dont voici les éléments: 1° Certains corps solides, soumis à une « di vision et à une extension » extraordinaires, peuvent rester suspendus dans des fluides, en dépit de leur pesanteur spécifique plus élevée par exemple, une feuille d'or nage sur l'eau, et les poussières dans l'air 2° Par suite .de la division ou de d'extension extraordinaire que ces corps ont éprouvée, ils se trouvent enveloppés et comme pénétrés par une matière infiniment subtile, animée d'une force centrifuge qui, jointe à la résistance du fluide, suffit à les tenir suspendus 3" Les oiseaux sont naturellement et abondamment pourvus de cette substance, laquelle se trouve emmagasinée dans les nombreuses cavités de leur corps, et probablement aussi adhérente à la peau sous le duvet 4° Les oiseaux ne se tiennent donc pas suspendus dans l'air par l'action de leurs ailes, qui ne pourraient soutenir un tel effort, mais bien par la force centrifuge de cette subtile matière, jointe à la résistance du fluide atmosphérique 5° La mécanique du vol se réduit donc à deux opérations fort simples l'oiseau gouverne horizontalement sa course par l'action des ailes et de la queue il s'élève et il s'abaisse à son gré en exerçant sur ses cavités une compression plus ou moins puissante comme s'il était une machine pneumatique vivante. Quant à la nature de cette mystérieuse substance, Vivens conjecture qu'elle approche de celle du feai et du principe vitai aussi bien, les oiseaux sont-ils exceptionnellement chauds et ardents. Voilà, croyons-<nous, la théorie la plus étonnante qui ait jamais été imaginée pour expliquer la locomotion aérienne des oiseaux. C'est proprement la physique de Descartes appliquée au problème du vol. Et ce qui accentue encore l'intérêt de cette hypothèse, captivante déjà par son originalité, c'est que Montesquieu n'a pas dédaigné de coopérer aux recherches et aux curieuses expériences qui ont aidé à l'établir. Le détail de cette collaboration serait ici hors de propos. Nous voulons seulement placer sous les yeux du lecteur quatre documents techniques inédits qui éclairent typiquement la genèse de la théorie aéronautique du chevalier de Vivens, en montrant que cette théorie, si extravagante qu'elle paraisse, était pourtant fondée sur l'expérience et sur le calcul Le premier


objectif de Vivens est la réfutation des idées, classiques alors, du célèbre Borelli.

ERREUR DE Borelli TOUCHANT LA MÉCANIQUE

DU VOL DES OISEAUX.

Borelli explique le vol par un saut continu et répété. Mais il est embarrassé à expliquer comment cette action de sauter qui fatigue beaucoup, et que les oiseaux mêmes ne peuvent continuer longtemps à terre, peut durer des journées entières, car telle est par exemple la durée du vol des hirondelles'. Or, un animal reçoit par sa surface la pression de l'atmosphère et y résiste par la solidité de son corps.

Selon M. Pitot 2, le rapport de l'augmentation de surface à l'augmentation de solidité s'exprime par le rapport ou raison des côtés homologues des solides semblables. Soit deux cubes dont le plus grand ait 2 de côté et l'autre 1. La surface du grand sera 4, et la solidité 8. La surface du petit sera 1, et sa solidité 1. Le rapport de la surface du grand à sa solidité sera celui de 4 à 8, ou 1/2, et le rapport de la surface du petit à la solidité sera 1; or le rapport de 1/2 à 1 est celui de 1 à 2 (qui est celui des côtés), c'est-à-dire que le grand a une fois moins de surface par rapport à sa solidité que le petit.

De même si les côtés de deux cubes sont 3 et 1, le rapport de la surface du grand à sa solidité sera celui de 9 à 27, ou 1/3, et le rapport de la surface du petit à sa solidité sera 1; or 1/3 1. Jean-Al;phonse Borelli et son traité De mo-ta animalium sont trop connus pour faire l'objet d'une notice explicative. Rappelons seulement que ce fameux traité, un des monuments de l'histoire des sciences, resté inédit à la mort de son auteur, fut publié pour la première fois en 1680, à Rome, par les soins du général des Clercs réguliers de Saint-Pantaléon. Le vol y est expliqué par le choc brusque de l'aile sur l'air, qui résiste, et sur lequel elle s'appuie pour élever l'oiseau, en sorte que cette locomotion aérienne n'est autre chose, selon ses. propres termes, qu'une succession de sauts. J. D.

2. Le physicien et géomètre Henri Pitot, ami de l'auteur, était membre de l'Académie des sciences depuis 1724. Vivens invoque ici ses Remarques sur les rapports des surfaces des grands et des petits corps, qu'on peut lire dans le recueil des Mémoires de cette Académie pour 1728. On lui doit encore un excellent ouvrage sur la manoeuvre des vaisseaux, et nombre d'observations sur les machines en action dans l'eau et dans l'air. C'est un des précurseurs les moins connus de la mécanique des fluides. J. D.


et 1 font comme un et 3. Cela se trouvera toujours ainsi pour les cubes, quelques autres rapports qu'aient leurs côtés. Donc, un grand cube a moins de surface par rapport à sa solidité qu'un,petit, dans la raison du côté du petit au sien. Si l'on suppose qu'un homme et un enfant soient deux solides semblables dont les côtés homologues soient 2 et 1, le corps de l'enfant aura deux fois plus de surface par rapport à sa solidité que celui de l'homme, et par conséquent la pression de l'atmosphère sera double pour l'enfant. Quelques physiciens ont calculé que, sur le corps de l'homme, elle pouvait être de 20 millions. A ce compte, de quelle énorme grandeur ne serat-elle pas sur les petits animaux ? Lorsqu'une mouche vole de bas en haut, il faut que ses muscles qui agissent soient presque infiniment plus forts par rapport à sa masse que ceux de l'aigle dans la même action par rapport à la masse de l'aigle. Tout cela parait inexplicable dans la théorie du saut, imaginée par Borelli. Comment les muscles d'une mouche peuventils être plus forts que ceux de l'aigle, et surmonter le poids de tant d'atmosphères ? Notez qu'il en est de même, à plus forte raison, dans les poissons, qui ont à vaincre le poids de l'eau, outre celui de l'air, et qu'il faudrait que le goujon eût des muscles infiniment plus forts que la baleine, pour s'élever du fond de l'eau.

Une mouche se trouve toujours, quand elle veut, en équilibre avec l'air plus celui du dessus pèse, plus celui de dessous résiste; la résistance devrait être de même .proportion, relativement à la surface, que la pression, ce qu'on n'avait pas bien examiné. Mais je trouve que la résistance augmente en raison doublée de la pression, et que c'est par ce moyen que les corps s'élèvent dans les fluides. Un corps s'élève dans un fluide plus dense avec la même vitesse qu'il avait acquise en tombant dans un fluide plus léger. Qu'on tienne au fond de l'eau une vessie enflée d'air, et un petit plomb de même poids à la surface de l'eau; qu'on les lâche en même temps, la vessie arrivera à la surface aussitôt que le plomb arrivera au fond. Vivens étudie ensuite comment l'augmentation de la surface d'un corps divisé en de nombreuses parties ,modifie les conditions de l'équilibre de ce corps ainsi divisé dans un fluide.


RAISONS DE l'augmentation DE SURFACE.

C'est une chose connue que l'on peut évaluer en livres et en onces la force de l'impression d'un vent sur une surface de 1 .pied carré, selon le plus ou moins de vitesse qu'il a, ou le nombre die pieds qu'il parcourt en une seconde. Un vent qui n'enlèverait pas un pied cube de marbre pesant 188 livres l'enlèverait s'il était en poussière, ou divisé en grains très petits. M. Pitot fait ces grains de même diamètre qu'un grain de sable ordinaire, qu'il a trouvé de la 8' partie d'une ligne. Par un côté, le bloc de marbre est 1152, celui du grain étant 1. Selon la théorie présente, la surface du bloc de marbre a donc été augmentée 1152 fois par rapport à sa solidité toujours la même, et la division du bloc en grains n'a fait que le même effet que si le bloc lui-même avait acquis une surface 1152 fois plus grande en conservant la même solidité ou pesanteur. Or, en ce dernier cas, sa pesanteur de 188 livres étant partagée en 1152 pieds carrés de surface, chacun de ces pieds aurait à peu près deux onces 5 gros de pesanteur. Il faudrait donc que le vent, pour faire sur chacun d'eux une impression égale à leur résistance, eût une fvitesse qui lui donnât cette force de 2 onces 5 gros. Or, il se trouve que cette vitesse est celle de 9 pieds par seconde, et comme ce n'est que la vitesse nécessaire pour l'équilibre, il faudrait que le vent en eût une plus grande pour enlever tout le bloc divisé en grains tels qu'on les a supposés.

M. Pitot prend un pouce d'eau divisé en 10.000.000.000 parties, que Nieuwentyt 1 a trouvé par expérience qui étaient encore sensibles, et il cherche avec quelle vitesse une de ces parties si fines et si déliées tombent dans l'air parfaitement tranquille. La racine cubique de ce grand nombre, qui est 30.36, exprime l'augmentation de la première surface du pouce cube, et 3036 pouces cubes font 126 pieds carrés. Ce sont les termes 1. Bernard Van Nieuwentyt, médecin et physicien hollandais d'un grand mérite, et de plus cartésien opiniâtre, était mort en 1718, après avoir putblié son grand ouvrage, Het recht Gebruilc der Waerelt beschouwingen, sur les principes mathématiques appliqués à démontrer l'existence d'un dessein divin dans l'univers. Nombre d'expériences et d'observations neuves et fort intéressantes s'y trouvent rapportées, notamment sur les fluides et sur la mécanique du vol. J. D.


dé M. de Fontenelle. Pour les entendre, il faut concevoir que la surface du pouce cube, qui est 6 pouces carrés, devient 3036 fois plus grande, soit 18.216 pouces carrés, soit 126 _Ë5 144

pieds carrés.

Et comme un pouce cube d'eau pèse 5 gros et quelques grains, et que le poids total doit se partager aux 126 pieds carrés, chacun en a 3 grains et quelque chose de plus. Maintenant, il faut voir avec quelle vitesse une surface qui aurait un pied carré et pèserait 3 grains tomberait dans l'air tranquille. Qu'elle tombe, ou que l'air en mouvement la fasse monter avec la même vitesse, c'est la même chose. Or, la vitesse dont l'air aurait besoin pour agir avec une force de 3 grains est celle de 4 pouces et un peu .plus par seconde. Donc la petite goutte d'eau tomberait avec cette vitesse dans l'air tranquille, vitesse très lente, et telle qu'elle convient à des parcelles d'eau qui trouvent tant de résistance par la grandeur de leurs surfaces, et qui ont si peu de quoi la vaincre par leur poids. S'il faut 12 chevaux pour tirer un bateau de 25 pieds de large, et si au lieu de ce bateau on voulait faire le même transport avec des bateaux plus petits, de 5 pieds de large seulement pour chacun, la résistance de tous les petits bateaux serait 5 fois plus grande, et il faudrait 60 chevaux au lieu de 12. Les frottements dans les tuyaux de conduite sont en raison réciproque de leur diamètre, lorsque les vitesses sont égales, car dans ce cas les frottements sont proportionnels aux surfaces. Une balle de mousquet de 6 lignes de diamètre doit trouver 12 fois plus de résistance à fendre l'air qu'un boulet de même métal de 6 pouces, la balle de mousquet ayant 12 fois plus de surface à raison de sa solidité.

Mais cette augmentation de surface ou de volume ne suffit pas à expliquer la suspension anormale des corps lourds dans les fluides. En réalité, ces corps inertes ou animés, portent autour d'eux, ou en eux, dans certaines conditions, une substance mystérieuse, qui développe une force centrifuge suffisante pour les tenir suspendus. Ainsi, l'or en feuille surnage sur l'eau grâce à cette matière, et le liège en poudre tombe parce qu'il eni est privé.


SUR L'EXISTENCE D'UNE SUBTILE MATIÈRE ADHÉRENTE AUX CORPS LOURDS QUI DEMEURENT SUSPENDUS DANS LES FLUIDES. M. Petit 1, de l'Académie des sciences, a pris une feuille d'or carrée qui avait 3 pouces 3 lignes de largeur, ce qui fait 10 pouces 1/2 de surface elle pesait 1/5 de grain. Il l'a mise sur l'eau, il l'a chargée de petites pièces de cuirvre en filets et en plaques elle a soutenu la pesanteur de 4 gros, mais en ajoutant quelque de plus, elle a coulé à fond.

Il est certain que plus un corps est augmenté de volume, plus sa pesanteur respective diminue, et que pour être en équilibre avec un liquide, il faut que la surface du corps en question soit augmentée jusqu'à ce qu'eue soit en proportion avec le liquide. Par exemple, l'or étant 19 fois plus pesant que l'eau, il faut qu'un grain d'or acquière 19 fois plus de volume. Un grain d'or battu en feuilles a, selon M. die Réaumur 2, une étendue de 36 pouces carrés et demi et 24 lignes carrées. Et, selon Boyle, au rapport de Gravesende, 50 pouces carrés. Selon l'expérience de M. Petit, rapportée ci-dessus, 1/5 de grain d'or de 10 1/2 pouces de surface (ce qui revient au calcul de Boyle), ayant 'beaucoup plus d'augmentation de surface qu'il ne lui en faut, supporte aussi un poids de quatre gros de cuivre. Mais les surfaces augmentent comme les carrés. Ainsi, une feuille d'or de 50 pouces de surface supérieure et d'autant par-dessous aura 100 pouces carrés, dont la racine est 10 pouces, pour l'augmentation du volume. C'est-à-dire qu'un grain d'or peut être augmenté de volume jusqu'à avoir 10 pouces, ce qui est plus que suffisant pour le faire nager sur l'eau. Aussi, il y nage et supporte un grand poids. Mais il arrive une 1. Il s'agit de François Petit, médecin des armées du Roi, que l'on confond souvent avec Jean-Louis Petit, chirurgien et censeur royal l'un et l'autre également hons anatomistes, curieux des choses de la physique, et tous deux membres de l'Académie royale des sciences. Le rapport auquel Vivens se réfère ici est un document capital, pourtant inconnu des historiens de la .pré-aéronautique, qu'on trouve inséré dans le recueil de l'histoire de cette Académie ipour l'année 1731. François Petit y traite De l'adhérence des parties de l'air entrei elles et de leur adhérence aux corps qu'elles touchent. J. D.

2. Réaumur rapporte ce fait dans ses Expériences et réflexions sur la prodigieuse ductibilité de certaines matières, au recueil des Mémoires de l'Académie des Sciences pour l'année 1713. J. D.


chose assez curieuse qui nous a été rapportée par le même M. Petit. Il a pris une feuille d'or, il l'a chiffonnée entre ses doigts, il en a fait un peloton, qu'il a pressé de toutes sortes de manières; il l'a jeté sur l'eau, et il a fait tout ce qu'il a pu pour le faire aller au fond l'or a toujours nagé sur l'eau. Ensuite, il a pressé le peloton dans l'eau pour l'humecter et en chasser l'air, il l'a remis dans l'eau et le peloton est tombé au fond. Il est certain que M. Petit, en mouillant et pressant de nouveau le peloton, le fit diminuer de volume, mais il en restait toujours assez pour faire équilibre à l'eau, ce grain d'or devant toujours avoir plus de 19 fois son premier volume. De tout cela, il faut conclure que si un corps a moins de pesanteur qu'un autre, relativement à son volume, il faut qu'il ait moins de -matière propre. Et si un corps lourd se soutient dans un fluide, il faut qu'il y ait une autre matière fort adhérente qui l'enveloppe et pénètre ses pores plus ou moins. Sans cela, on ne saurait expliquer comment les métaux nagent sur l'eau, quelque extension qu'on leur donne.

Selon Montesquieu, qui intervient directement ici, on ne saurait non plus expliquer le vol des oiseaux autrement que par l'action de cette substance, car o>n en voit qui demeurent longtemps suspendus dans les airs sans battre des ailes et sans effort. Du reste, il suffit d'ouvrir un oiseau pour reconnaître l'existence de vessies et de poches qui sont manifestement les cavdtés réceptrices du précieux fluide. Quant à la chauve-souris et aux autres bêtes volantes qui n'ont point ces cavités, Vivens observe qu'elles dorment beaucoup, et que la subtile matière s'accumule sans doute pendant leur sommeil. Enfin, ils font intervenir la respiration pour montrer comment l'air et le fluide centrifuge se subtilisent l'un l'antre et se répandent partout, jusque dans l'enveloppe du cœur. Du reste, une curieuse expérience réalisée par Montesquieu sur un chardonneret mort a permis de réduire à 800 environ le rapport de la pesanteur de l'oiseau à celle de l'air, au lieu de 2.000, comme Borelli l'avait calculé Ainsi, la puissance nécessairement prêtée au fluide est moins étonnante.


LES oiseaux SONT ORGANISÉS

POUR SE RENDRE PLUS LÉGERS QUE L'AIR.

En 1686, M. Méry 1 qui disséquait un pélican, trouva par tout le corps de cet animal une fort grande quantité d'air qui fuyait sous les doigts cette remarque excita M. Méry à examiner plus particulièrement ta structure de la peau de cet animal, sous laquelle il sentait que cet air était enfermé. Il fit sous le ventre une ouverture jusqu'aux muscles, et après avoir séparé les membranes, à la réserve de leurs enveloppes propres parmi ces membranes, il en trouva une fort spongieuse, pleine d'air et d'une épaisseur considérable causée par le gonflement de ses vésicules. Elle ressemblait assez à celle des bœufs et des moutons qu'on a soufflés. Elle était parsemée de vaisseaux et de nerfs sur la surface qui couvrait les muscles. La surface extérieure était jointe à une autre membrane toute unie et sans vésicules, percée de petits trous ronds inégalement distants les uns des autres c'était à cette seconde membrane que se terminait la racine des petites plumes qui y étaient attachées.

M. Méry, ayant coupé cette membrane, remarqua qu'entre elle et la ivraie peau, tous les tuyaux des plumes, excepté ceux qui tiennent aux os des ailes, formaient par leur disposition des figures hexagones assez régulières. Chaque hexagone avait au centre une plume d'où partaient des fibres musculeuses qui allaient s'insérer aux six autres plumes qui partaient des faces; et de celles-ci, il partait de même d'autres fibres musculeuses qui allaient s'attacher à celles du milieu. Ces fibres se croisaient en allant d'une plume à l'autre, et elles étaient liées ensemble par des membranes très fines, qui partageaient chaque hexagone en plusieurs cellules, dont elles formaient les 1. Jean Méry, chirurgien de l'Hôtel-Dieu et memBre de l'Académie des sciences, célèbre par ses observations sur les .monstres, avait publié, en 1699 et en 1713, deux curieux mémoires sur les 'cavités extraordinaires du Pélican. On lui reconnaît à tort la primauté de cette découverte. Nous avons constaté, en effet, que le premier mérite en revient aux savants jésuites de la mission de Siam, qui l'avaient opérée quinze ans auparavant. Ils avaient même reconnu le développement plus extraordinaire encore des vessies aérifères chez le calao, véritable aérostat vivant découverte généralement attribuée à Milne-Edwards. J. D.


différents côtés. La peau proprement dite et la membrane où se termine la racine des plumes en faisaient les deux fonds. Entre les deux, il y avait une troisième membrane qui, divisant ces cellules en deux plans, faisait qu'un seul hexagone renfermait douze cellules faites en forme de prisme triangulaire, six en dessus de cette membrane et six en dessous. Ces cellules communiquaient les unes avec les autres par des ouvertures fort apparentes.

Le duvet avait ses racines dans la peau même, et M. Méry remarqua sur cette peau plusieurs filets de fibres musculeuses qui la traversaient en tous sens, et qui allaient s'attacher aux racines du duvet.

Cette année (1692), M. Méry disséquant un autre pélican examina plus particulièrement d'où pouvait venir l'air qui remplissait les cellules de la peau. Pour cet effet, il souf/fla de l'air par la trachée-artère, et d'abord les poches membraneuses de la poitrine et du ventre s'emplirent d'air ensuite toutes les cellules de la peau s'en remplirent aussi l'air passait donc des poumons dans les poches, et de ces poches dans les cellules de la peau. Mais par quelle voie ? Pour la découvrir, M. Méry sépara le grand muscle pectoral, et il remarqua sous l'aisselle, entre l'apophyse latérale antérieure du sternum et !la .première côte qui n'y est point articulée, un petit espace formé d'une membrane ovésiculaire, par laquelle il crut que l'air pouvait passer. Dans cette idée, il appliqua à cette membrane quelques petites plumes, et en soufflant par la trachée-artère, il remarqua que l'air qui sortait des poches membraneuses de la poitrine agitait ses plumes; il y mit ensuite un chalumeau, et en soufflant du dehors en dedans, il remplit d'air les poches de la poitrine et du ventre. Voilà donc le chemin, ou du moins un des chemins par où cet air passe, car il peut bien se faire que ce ne soit pas le seul.

M. Méry croit que c'est dans l'expiration que les rvésicules de la peau se remplissent d'air; car alors, la poitrine se resserrant oblige l'air d'en sortir, et il doit s'échapper par toutes les issues qu'il rencontre il doit donc s'en perdre une partie par la trachée, une autre doit passer dans la cavité des poches du ventre, et enfin une troisième partie s'insinuera de toutes parts dans les vésicules de la peau.


De là, il est aisé de conclure que le pélican peut augmenter beaucoup son volume par cette introduction de l'air (pourquoi ne pas dire ceivuide) sans presque rien ajouter à sa pesanteur, et l'on n'aura pas de peine à croire que cet animal s'élève quelquefois si haut qu'il ne paraît pas plus gros qu'une hirondelle, quoique la longueur de son corps soit environ cinq pieds, et que ses ailes aient environ onze pieds d'étendue.

Ayant, d'autre part, remarqué la haute température du corps dtes oiseaux, Vivens et Montesquieu n'hésitent pas à trouver là un solide argument en faveur de l'hypothèse du fluide subtil, qui sou>tient les oiseaux dans l'air, et dont la nature approche de celle du feu, ou du principe vital, ou des esprits-animaux de Descartes. Ce qui frappe particulièrement chez Vivens, c'est le dédain total des résultats, à la vérité fort imparfaits, que Willughfoy, Ray, Derham, Grew, et surtout Nieuwentyt, ont tiré de leurs prudentes et méthodiques expériences sur le vol des oiseaux. Cet empirisme le déconcerte. Il lui faut une thèse cohérente, dans un système universel. Il nie la possibilité du vol humain, au nom de la loi d'affinité, l'homme ayant un cerveau analogue à celui des quadrupèdes, et par conséquent trop peu de fluide à dépenser Par contre, rien n'empêche l'invention de quelque machine propre à fournir un tel fluide. Le ballon métallique vide d'air imaginé par le Père Lana lui plaît assez, parce que la pression atmosphérique est la seule force requise. Rien ne s'oppose donc, selon lui, à ce que l'homme vogue un jour dans les airs. Si Diderot avait connu ces essais de Vivens et de Montesquieu, sans doute ne les eût-il cités que pour les combattre, mais du moins ne serait-il pas tombé avec l'Encyclopédie dans les plates dénégations d'un abbé Pluche et d'un Verduc, dix ans à peine avant l'invention des aérostats Mais quel sens donner aujourd'hui à ces vains calculs ? Ils font vivre à nos yeux le spectacle grandiose du génie aux prises avec les séductions de Terreur, avant de joindre la vérité.Jules DUHEM.


Les principes de la Révolution î.

Le nouveau livre de M. André Tardieu, qui a attiré l'attention et suscité des polémiques, est consacré, en partie, à l'histoire de la Révolution française et à la critique de ses idées et de ses hommes.

M. Tardieu critique sévèrement les « immortels principes » la Révolution, due à des excès d'orgueil, fut l'oeuvre d'une « troupe de brigands ». Quant aux idées de ces « brigands3 3 », toute la Révolution française, pour M. Tardieu, ne serait qu'une application des théories de Rousseau « La source puissante et jaillissante, la source qui va irriguer l'histoire de cent cinquante lannées, c'est Rousseau, et Rousseau tout seul i. Ainsi, toute la Révolution, pour M. Tardieu, c'est Rousseau. L'œuvre législative, l'œuvre politique, l'œuvre sociale ? « Rousseau tout seul. »

Cette interprétation « moniste » de la Révolution est bien vieille, elle date de cent cinquante ans à peu près et, historiquement, elle est plus que contestable. Certes, la théorie de Jean-Jacques a exercé une influence sur les hommes de 1789 et de 1793 mais l'œuvre législative et constitutionnelle de la Révolution ne peut être expliquée uniquement par l'influence des livres et des théories. Les circonstances y ont joué un rôle énorme. Rappelons, par exemple, la fin de la Législative ou le premier Comité de salut public, époque où le rôle prépondérant appartient aux empiriques. Peut-on parler ici de philosophie ? Les plus grandes conceptions gouvernementales et sociales ont été élaborées par les empiriques, en dehors de toute influence livresque.

La Révolution française n'est ni de Rousseau ni de Montesquieu; elle est du peuple français, du génie national de la France. 2.

La souveraineté nationale de la Révolution, cette base de la démocratie moderne, n'est pas non plus l'application du Contrat 1. André Tardieu, La Révolution à refaire, 1, Le Souverain captif, Paris, 1936, (Flammarion).

2. 0. c., p. 71 et suiv.

3. O. c, p. 109.

4. O. c., p. 76.


social seulement. Il faut étudier l'œuvre de la Constituante et de la Convention, les attitudes d'un Mirabeau ou d'un Danton, de véritables hommes modernes, de vrais précurseurs du XIXe siècle, qui n'ont même pas toujours été compris de leurs contemporains. « Rousseau tout seul » Mais non. Rousseau n'avait devant les yeux, lorsqu'il écrivait, aucun Etat vraiment démocratique. Quelle tâche facile que de combattre la souveraineté nationale en critiquant seulement la théorie de Rousseau 1

M. André Tardieu cite à l'appui de sa thèse de nombreux auteurs antirévolutionnaires, à commencer par Burck et les doctrinaires. Ce sont, en effet, les doctrinaires qui, afin de ne pas laisser s'établir une démocratie, ont inventé une théorie commode de liberté restreinte. Royer-Collard accepte la seule souveraineté de la raison. Toutes les doctrines antidémocratiques du xix° siècle ne sont que des variantes de cette affirmation. Et les théoriciens hostiles à la Révolution ont souvent dressé contre la souveraineté du peuple, la souveraineté du droit. Ils ont tenté de démontrer que la loi n'est 'ni Je droit ni J'expression de la volonté nationale, que la loi démocratique est souvent néfaste et doit être contrôlée par le Droit, seul critérium suprême de la légalité d'une règle, que ce n'est pas le vote par le Parlement, mais sa conformité aux règles supérieures du Droit qui importe.

Or, toute la philosophie constitutionnelle de la Révolution française consiste en la reconnaissance de la légalité supérieure du principe majoritaire. Une loi est obligatoire parce qu'elle est une loi, c'est-à-dire qu'elle est votée par la majorité des représentants librement élus par le peuple. Le caractère obligatoire d'une règle législative se trouve dans les origines de sa confection et non point dans son contenu. Si l'on remplace le problème des origines par celui du contenu, l'organisation démocratique devient impossible. Le critérium du contenu, c'est l'arbitraire. Le seul critérium démocratique, ce sont les origines du droit, c'est-à-dire la constatation qu'une règle a été librement votée par la majorité élue selon la Constitution, dans les conditions des élections libres et conformément aux principes des Droits de l'Homme. C'est mécanique ? 2 C'est « simpliste » Mais, pour cette formule simple, l'humanité a souffert pendant des siècles, elle a versé des larmes et son sang. Et toute atteinte au principe majoritaire c'est l'arbitraire, la dictature d'un groupe, d'une classe ou d'un homme.

3.

Les formules de M. Tardieu suivent la tradition des doctrinaires. Seulement son style est plus alerte, plus vif, plus moderne que la


grave éloquence de Royer-Collard. M. Tardieu dit, par exemple, qu'à la base de l'Europe contemporaine il y a « des traditions plus profondes et plus créatrices que les Droits de l'Homme et le téléphone 1 ».

Mais cet appareil des P. T. T relève-t-il seulement de la civilisation 'matérielle ? N'a-t-il pas aussi une signification « noumenale » ? Oui, nouimenale, car derrière les fils téléphoniques il y a les recherches séculaires, le génie humain. Quant aux Droits de l'Homme, l'auteur lui-même reconnaît que la Révolution française a continué la tradition' chrétienne. L'humanité a pu vivre longtemps sans Je téléphone. Mais sans les Droits de l'Homme elle a mal vécu, sauvagement, immoralement. C'est au sens moral et 'non seulement politique qu'on peut dire que la liberté française a donné au monde le Nouveau Testament. Alors, « la troupe de brigands ne tient plus.

La Révolution française, libérale, individualiste, humanitaire, n'est que l'incarnation du pillage, une orgie de sadiques? Et Valmy! Et les soldats de l'An II Et l'Etat moderne, légué par la France au monde entier

4.

La critique de M. Tardieu 'ne peut être considérée comme une critique historique. On peut être hostile à la souveraineté nationale, mais, en ce cas, il faut non seulement politiquement mais historiquement rompre avec la démocratie, il faut reconnaître que 1789 ne fut qu'une erreur, que l'ancien régime était bon et qu'il peut rester l'idéal des peuples d'aujourd'hui. Il faut reconnaître que tout ce qu'a proclamé la Révolution française était mauvais, erroné, et que l'ancien régime est supérieur aux principes de la Déclaration des Droits de l'Homme. Mais M. Tardieu ne peut pas le prouver et il n'écrit pas que l'ancien régime, au point de vue moral, est supérieur aux principes de la Révolution.

Historiquement, cette critique de la souveraineté nationale n'apporte rien de nouveau; elle suit la traditio'n du xixe siècle. Or, cette tradition n'a pu prouver que le principe de la souveraineté nationale fût inférieur au principe absolutiste de l'ancien régime.

La souveraineté nationale 'n'est pas seulement un idéal politique; ses principes correspondent à l'évolution historique des peuples libres. Et la démocratie léguée par la Révolution n'est pas seulement une formule abstraite, elle est une réalité historique. B. MlKKINE-GUETZÉVITCH.

1. O. c, p. 95.


NOTES DE LECTURE

LE PASSAGE DE FOUGHÉ EN BOHÊME EN 1813

(L'Europe centrale, 25 avril 1936.)

Pendant la Révolution, la vague de J'émigration atteignit la Bohême. Après la chute de Napoléon et la restauration des Bourbons, un nouveau flot vint jeter en exil des partisans du régime impérial, ainsi que nombre de personnes qui avaient pris une part importante à la destruction du trône. Fouché, qui avait l'un et l'autre sur la conscience, et bien plus encore, se vit lui aussi forcé d'émigrer. Il vint à Prague où il séjourna de 1816 à 1818. Ce n'était pas la première fois que le duc d'Otrante mettait le pied sur le sol de la Bohême. Il y était déjà venu en 1813, peu de temps avant Leipzig. A ce moment-là Fouché, qui vivait depuis quelques mois en Provence, éloigné des affaires politiques, avait été appelé par une lettre de Napoléon, écrite de Dresde le 10 mai 1813, et où l'empereur disait vouloir lui confier l'administration de la Prusse. Fouché, qui venait de perdre sa femme, et voyageait accompagné de ses enfants, fut reçu, à son arrivée à Dresde, par le roi de Saxe. Les bruits les plus divers se répandirent aussitôt sur les fonctions que le duc d'Otramte était appelé à remplir. Napoléon, rentré à Dresde, le 9 juin, accorda dès le lendemain une audience à son ancien ministre de la police, dont il avait dit, peu auparavant, à Bausset « Fouché est un homme qu'il ne fallait pas laisser à Paris dans les circonstances présentes », ce qui laisse entrevoir sans doute la véritable raison de cet appel. Napoléon confia à Fouché l'administration des provinces illyriennes, dans laquelle il devait succéder à Jwnot, qui, relégué dans ce poste à la suite de ses insuccès en Espagne, en avait conçu un chagrin qui acheva de déranger son esprit et hâta sa fin tragique.

Fouché resta à Dresde jusqu'à la fin de juillet, souvent appelé au Palais Marcolini où résidait l'empereur, qui le chargea d'écrire plusieurs lettres à Murat, roi de Naples, et à Bernadotte, roi de Suède, pour les presser de donner leur appui à leur ancienne patrie. Ces instances réussirent à convaincre Murât, mais Bernadotte


avait dès lors décidé de séparer sa cause de celle de l'empereur, qu'au fond il avait toujours jalousé et détesté. Une des tâches que Napoléon réservait à Fouché consistait à convaincre l'arbitre toutpuissant de la politique autrichienne, Metternich, qu'il aurait l'occasion de rencontrer au cours de son voyage.

Fouché quitta Dresde le 18 juillet et arriva le lendemain à Prague où il vit le chancelier, mais l'entretien me donna pas le résultat que l'empereur avait espéré.

Metternich fit surveiller Fouché dans son voyage vers les provinces illyriennes. Le « capitaine de ville » de Prague tel était le titre officiel du directeur de la police fut invité à fournir un commissaire capable de surveiller, sans être reconnu, le nouveau gouverneur d'Illyrie jusqu'à sa dernière halte en Bohême, où il devait passer la nuit. Ce fonctionnaire devait immédiatement rédiger un rapport au chef de la police de Vienne (Polizeihofstelle), un certain von Hager. En outre il devait, dès son retour a Prague, faire un récit circonstancié de tout ce qu'il aurait remarqué. Le gouverneur recommandait instamment de procéder avec le plus de précautions possible, afin que le duc d'Otrante, « lui-même si profondément versé dans tous les rouages de la procédure policière », ne pût se douter de rien.

Pour le rôle délicat d' « ange gardien », on fit choix d'un « haut-commissaire de police », Adalbert Langswert, qui fut muni de lettres l'accréditant auprès de tous les maîtres de poste sur la route de Prague à Vienne.

Sous le titre de « commissaire provincial », il devait obtenir tout ce qui était nécessaire à faciliter son voyage. Le copieux rapport rédigé par Langswert à son retour, le 26 juillet, nous permet d'accompagner Fouché dans son premier déplacement en terre tchèque. Le gouverneur d'Illyrie avait l'habitude de se faire précéder par un courrier, du nom de Eoutillier. Par lui Langswert apprit que son maître comptait pousser d'une traite jusqu'à Jihlava. Langswert s'arrangea pour se mettre chaque fois en route en même temps que Fouché, mais pour le dépasser à moitié chemin et arriver toujours à l'étape avant lui. Circonstance dont la répétition n'avait en somme rien d'étonnant, puisque Langswert allait sans bagage et que son véhicule était plus rapide que les carrosses du duc.

Fouché sortit de Prague le 21 juillet à cinq heures et demie du matin et fit une première halte dans le village de Planany, non loin de Kourim, où il prit un déjeuner à la fourchette tandis qu'on changeait ses chevaux. A Vètrny Jenîkov son équipage croisa celui du ministre des Affaires étrangères de Prusse, Hardenberg, que


Fouché ne fit pas semblant de reconnaître. Dans ce dernier village on mit encore des chevaux frais, et les compagnons du duc eurent envie de tâter de l'unique restaurant du lieu, à côté de la poste. Ils y commandèrent du vin, du café, des plats de viande, mais sans résultat ce n'était qu'une misérable auberge où personne ne les comprenait, et où l'on jetait sur eux des regards pleins d'une hostilité furieuse. Fouché arriva à onze heures moins le quart à Jihlava, où l'attendait le courrier Boutillier, auquel il donna l'ordre de se rendre directement à Vienne. Le duc vérifia attentivement ses voitures, au nombre de trois, comme il le faisait à tous les relais. Il se promena dans Jihlava avec ses enfants, et à une heure ils se mirent à table dans une chambre particulière de l'auberge. TI s'était rendu en personne à la cuisine pour y examiner la viande, et avait donné des instructions précises sur la façon de la préparer. Aux gens qui le servaient à table il ne remit aucun pourboire, se contentant de donner une faible obole à des mendiants. Il repartit à trois heures de l'après-midi.

La prochaine étape était la petite ville de Stonarov, où se produisit un épisode assez caractéristique. Seize chevaux étaient nécessaires pour assurer le relais, et le maître de poste, qui disait n'en avoir que dix, demanda au .duc de prendre patience jusqu'à ce que les paysans des environs eussent amené les six manquants. Dans la petite ville elle-même les seules bêtes de trait étaient des boeufs. Fouché y consentit, mais ses gens, qui se méfiaient du compère, pénétrèrent dans l'écurie où ils découvrirent six chevaux frais, qu'ils lui enjoignirent à .grands cris d'atteler incontinent. Mais l'homme s'y refusa en déclarant que c'étaient là des chevaux réservés au service particulier de l'empereur, pour ses courriers et ses estafettes. Le secrétaire et un domestique du duc firent mine de tirer les bêtes de l'écurie. L'autre appela alors ses postillons, qui, brandissant leurs fouets, repoussèrent l'attaque des deux Français. Le maître de poste déclara catégoriquement qu'il ne mettrait à la disposition du duc que les chevaux de la poste, quand il en aurait. C'est en vain qu'un des membres de la suite de Fouché l'invita, d'un ton furieux, à mieux respecter un représentant de l'empereur des Français. Fouché, qui 'ne s'était mêlé en rien à l'incident, sortit fort calme de sa voiture et apaisa ses bouillants compagnons, d'un mot fort juste « Ménagez-vous, le peuple est contre nous » Au bout d'une demi-heure, les chevaux manquants étaient arrivés et la compagnie put se remettre en route. Beaucoup des habitants de la petite ville s'étaient rassemblés devant la maison de poste, et au ;moindre geste cette foule aurait éclaté en injures contre la troupe étrangère.


A partir de Stonarov le voyage se poursuivit jour et nuit. Fouché arriva à Znojmo le 23 juillet, à 7 heures, et y déjeuna dans l'auberge des Trois couronnes. Même à cette heure matinale, la compagnie ne passa pas inaperçue. Les curieux ayant appris par les domestiques du duc que c'était l'équipage de l'ancien ministre de la police français, du nouveau gouverneur d'Illyrie, en route pour Vienne, et aussi qu'un Congrès de la paix allait prochainement se tenir à Prague, les exclamations et les commentaires allaient leur train. Fouché, objet de l'attention générale, y semblait indifférent, 'ne causait qu'avec ses enfants et réservait toute son attention à l'état de ses carrosses.

A Znojmo, à douze heures de Vienne, la mission de Langswert était terminée. Il lui était impossible de rapporter des paroles quelque peu intéressantes de Fourïhé, celui-ci, pendant toute la route, ne s'étant entretenu qu'avec ses compagnons. La mine hautaine et l'attitude silencieuse du duc d'Otrante étaient bien faites pour intimider les curieux qui, à chaque relais, se rassemblaient pour observer ces voyageurs de marque. Ils étaient si nombreux que Fouché avait fort à faire pour fendre la presse et était chaque fois contraint de se réfugier dans la maison de poste. Excédé, il finit par se plaindre de la longueur du trajet, que Langswert, heureux de cette occasion d'entrer en conversation avec lui, essaya d'expliquer par l'affluence insolite des voyageurs, la fréquence inévitable des relais, et l'emploi que Fouché avait fait d'un courrier français qui ne connaissait ni les routes ni la langue. La raison véritable de tous ces contretemps, Fouché la connaissait aussi bien que Langswert. C'était la haine farouche que l'armée française, et en général tout ce qui était français, inspiraient à la population. L'attitude des postillons de Stonarov, que nous avons décrite, est révélatrice à cet égard. Ces gens faisaient tout pour retarder le voyage en leur réservant les plus misérables haridelles. Dans chaque localité de quelque importance que l'on traversait, le passage de Fouché était guetté par des bandes d'individus hostiles à la France et à lui-même en particulier, s'il faut en juger par les gracieusetés dont ils l'accueillaient, dévotement conservées par Langswert « Da kommt der Kerl, der Fouché, der grossie Spitzbub in Paris und der grossie Polizeispion, und die anderen Kerle mit ihm sind lauter Lumpen, Spitzbuben, Bluthunde, Spione, die mun zum Lande hinauspeilschen sollfe. La contrée était en grande majorité allemande. Langswert avait eu, du moins à l'en croire, bien des difficultés pour calmer la fureur de cette populace en lui faisant comprendre que Fouché n'appartenait plus


à la police et occupait des fonctions toutes différentes. Les paysans mêmes, auxquels on demandait de prêter des chevaux, essayaient de se dérober quand ils apprenaient que ceux-ci étaient destinés à un Français, et déclaraient qu'ils aimaient mieux aller en prison que d'avoir affaire à un espion. La mesquine avarice du duc d'Otrante envers les postillons et les gens de service n'était sans doute pas étrangère à cette hostilité générale.

Fouché était porteur de diverses missives de M. de Narbonne, ambassadeur .de France à Vienne, et d'une lettre que le prince Guillaume d'Auersperg, ministre du roi de Prusse, écrivait en Illyrie. Langswert essaya consciencieusement, mais vainement, d'en voir les adresses.

Dans l'ensemble le portrait qu'il trace de son « protégé » n'est pas défavorable, Fouché, dit-il, est d'un abord sévère et froid, et il y a dans toute sa personne quelque chose de sec et d'altier, mais son attitude et ses manières sont .modestes, courtoises, sans prétention. Il en allait bien autrement pour ceux de sa suite, sots à grands airs qui se rendaient insupportables par leurs exigences partout où ils passaient. Le courrier Boutillier était le seul avec lequel an pût causer. Il confia d'ailleurs à Langswert que son maître n'était rien moins que satisfait de sa nouvelle situation, en laquelle il ne voyait pas un avancement, au contraire. Fouché reconnaissait l'importance des fonctions qu'il était appelé à remplir, mais il les jugeait extrêmement délicates, les provinces illyriennes étant encore attachées à leur ancien souverain et à leur constitution. C'est sans, doute en qualité d'ancien chef de la police que l'empereur l'avait choisi pour les gouverner, mais, à son avis, le système de rigueur et de surveillance policière ne convenait guère à TBlyrie.

Nous avons indiqué l'essentiel du rapport que l' « ange gardien » de Fouché présenta à son supérieur hiérarchique Jean Limbeck, chevalier de Lilienau, conseiller de gouvernement à Prague, aussitôt après son retour dans cette ville. Il est surtout intéressant par ce qu'il nous apprend sur l'inquiétude de la population à la veille d'une bataille d'où dépendait le sort de l'Europe. Il est probable que Langswert doit être cru même là où il décrit l'attitude anti-française des habitants de la province.

Le duc d'Otrante était loin de se douter qu'il allait revenir en Bohême, peu d'années plus tard, dans des conditions bien plus pénibles encore, exilé, privé à jamais de jouer un rôle sur la scène du monde, presque proscrit, et qu'il mourrait enfin à Trieste, naturalisé autrichien.

Joseph DOSTAL.


COMPTES RENDUS

LES NOUVEAUX LIVRES RUSSES

SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE

Le nombre des ouvrages consacrés à l'histoire a, ces temps derniers, pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, très sensiblement diminué en U. R. S. S. On peut compter sur les doigts les livres traitant du passé de l'Occident et, notamment, des mouvements révolutionnaires français.

Sur l'histoire de la Grande Révolution n'a été, en réalité, publié dams le courant de l'année dernière qu'un ouvrage sérieux, celui de L. Friedland, Marat et la guerre sociale au xvin" siècle. Seul le premier volume, qui s'arrête en 1791, a paru jusqu'ici. L'auteur se propose « non seulement de rétablir la véritable figure de Marat, mais d'exposer également l'histoire et la théorie de la révolution plébéienne du xviii" siècle ». Le point de vue « de classe » obligatoire où se place l'auteur, appelle sans nul doute des répliques, mais il 'faut rendre justice au grand travail accompli par lui pour la réunion d'une pareille documentation tirée des archives de Lond:res et de Paris. Le même M. Friedland a publié les pamphlets de Marat en traduction, accompagnés de commentaires détaillés. En ce qui concerne l'histoire de la Révolution de 1848, il faut noter la parution de la traduction des (mémoires de Talleyrand, avec une longue préface de l'historien bien connu E. Tarlé. On doit également remarquer la publication des intéressantes lettres écrites de Paris par A. N. Karamzine, fils du grand historiographe russe. Esprit éclairé, possédant dans le monde parisien et les milieux gouvernementaux d'importantes relations, il donne le tableau du Paris révolutionnaire et dépeint la répercussion des événements dans la haute société. Ses entretiens avec Thiers sont particulièrement curieux.

Nous trouvons des matériaux nouveaux tirés des archives de Saint-Pétersbourg dans le livre de P. Averbouch, L'intervention


tzariste dans la lutte contre la révolution hongroise, 1848-1849. L'auteur expose la correspondance diplomatique entre Paris, Londres et Sai'nt-Pétersbourg, liée du côté de la France et de l'Angleterre, à la fois à la défense des révolutionnaires hongrois émigrés et des iatérêts de la Turquie. Nous avons là tout le prélude de la guerre d'Orient de 1855.

Notons également l'édition réceinte des chants de Béranger en deux volumes, dont, même en France, on ne trouve l'égal. La traduction de nombreux chants a été faite à nouveau. Il faut dire que la poésie révolutionnaire française a été souvent étudiée en U. R. S. S. Simultanément avec Béranger a été publié l'ouvrage de G. Danihine, Les poètes de la Révolution de juillet, série d'études sur les satiriques, les poètes et les chansonniers des années de la Monarchie de juillet. De plus, a paru un ,recueil consacré aux Poètes des barricades parisiennes dans la traduction d'Alexandre Gatof. Il donne des échantilons de cette poésie militante que Lénine, alors émigré, aimait à écouter pendant son séjour à Paris. R. SLOVTZOV.

LEROY (Maxime), Introduction à l'art de gouverner (t. VII de la Bibliothèque constitutionnelle et parlementaire contemporaine, publiée sous La direction de MM. Joseph-Barthélemy et Mirkine-Guetzévitch), Paris, Sirey, 193S, 219 p. in8°.

Le titre du livre n'en indique point le contenu ce n'est pas un traité de politique ou de psychologie sociale, ce sont des réflexions sur l'histoire, sur sa valeur, sur l'esprit dans lequel on doit l'étudier ou l'écrire. Ces réflexions sont exposées d'une manière un peu confuse, avec des répétitions et des digressions mais elles sont très suggestives, parce qu'elles viennent d'un homme habitué à penser par lui-même et à dire sincèrement ce qu'il pense. M. Leroy reprend le vieux débat qui mit si souvent aux prises des champions également passionnés l'histoire est-elle dominée par l'action des individus ou par celle des collectivités ? Nous fait-elle voir des développements continus, obéissant à des lois, ou des faits discontinus, résultant le plus souvent du hasard ? Enfin, permet-elle des prévisions sur l'avenir, comme le pensait Condorcet, ou m'est-elle d'aucune utilité pour les hommes, comme l'affirme M. Paul Valéry ? Le présent ouvrage, parcouru par un lecteur presse, lui semblera contenir bien des contradictions. L'auteur est sévère pour les historiens « individualistes », qui méconinaissenit le rôle des masses, qui exaltent celui de certains personnages supérieurs. Et d'autre part, il demande qu'on étudie de près les


individus, qu'on s'arrête sur les friponneries d'un' Mirabeau, sur les tares physiologiques d'un Marat. Sainte-Beuve a donné aux historiens par sa méthode un exemple à suivre et les érudits ont tort de mépriser les Mémoires, si riches d'observations psychologiques.

Mêmes contradictions sur d'autres points. Il blâme les fanatiques du développement continu, par exemple un Michelet « poussant l'Ancien Régime vers la 'révolution comme vers l'expression excellente et inexorable d'un long effort des Français ». Et d'autre part, il montre que les « faits décisifs » choisis par certains historiens sont les résultats de groupes de faits antérieurs ou contemporains le 14 juillet ou le 18 brumaire, par exemple, ne peuvent se comprendre si l'on n'a étudié la situation générale du pays, les forces collectives qui ont préparé ou facilité la crise finale. De même, l'auteur écarte « un art prophétique » et rappelle à tous le mot malheureux prononcé par Necker le 29 juin 1789 « Quoi de plus frivole que les craintes conçues à raison de l'organisation des Etats généraux ? » Et cependant il refuse de supprimer complètement dans l'histoire la prévision « Il faut l'organiser avec toutes les réserves que suggèrent l'histoire de l'histoire, l'histoire -de tous les messianismes, religieux, politiques et sociaux. »

En réalité, ces contradictions apparentes montrent à la fois le bon sens et la sincérité de M. Leroy. Son penchant le porterait à faire de l'histoire une sociologie, soumise à l'ordre et à la loi de plus l'étude du droit, il le reconnaît, l'a préparé « à soutenir une conception de l'histoire fondée sur la notion du continu ». Mais la vérité lui interdit de céder à ces tendances. Les faits historiques, si changeants, si complexes, n'obéissent point à des lois rigoureuses on a beau vouloir éliminer le hasard, il repayait toujours. Il est intéressant de ramener l'histoire à la recherche des causes mais « que de sens ont été donnés pratiquement à ce mot de cause » Voilà pourquoi ce livre laisse une impression d'incertitude qui me paraît en augmenter la valeur.

On pourrait parfois reprocher à l'auteur un scepticisme historique un peu excessif. Chaque génération, depuis 150 ans, a fait un Rousseau à son image, c'est très exact mais cela n'empêche pas de rechercher ce que fut le Rousseau vrai, celui qui est mort en 1778. La légende qui faisait de Napoléon le héros des républicains et des bonapartistes à la fois fut un grand fait social entre 1815 et 1851 mais il est naturel d'étudier avec précision1 dans quelle mesure elle fut justifiée, dans quelle mesure Napoléon fut la champion et l'héritier de la Révolution.


Tous les exemples de ce livre sont, empruntés à l'histoire de France. On peut le regretter nous vivons tellement cette histoire que nous sommes trop souvent exposés, comme le dit l'auteur, à « d'obscures sympathies partisanes ». L'histoire étrangère, considérée de plus loin, permet mieux les vues d'ensemble. Ainsi l'unité italienne et l'unité allemande, le rôle de Cavour et de Bismarck, nous montrent d'une manière frappante la part des forces collectives et du génie individuel dans les grandes œuvres historiques. Georges WEILL.

Jacques HÉRISSAY, Les aumôniers de la guillotine, Collection « la Grande Aventure », Paris, Bloud et Gay, 1935, 192 p. On ne s'attend certes pas à trouver chez l'auteur de livres tels que Les pontons de Rochefort et >Les massacres de Meaux, de l'impartialité et encore moins de la sympathie à l'égard de la Révolution, surtout quand il traite une fois de plus son macabre sujet. II faut cependant reconnaître qu'il n'a pas essayé de noircir son tableau et a esquissé plusieurs portraits très vivants de prêtres qui, parmi les horreurs de la Terreur, ont fait preuve d'un réel héroïsme et d'esprit de sacrifice parmi eux, au premier rang, l'aumônier de Louis XVI, Edgeworth de Firmont, Magnin, confesseur de MarieAntoinette à la Conciergerie, le « secret confesseur des prisons révolutionnaires Emery et l'aumônier du Tribunal révolutionnaire Lothrirager.

Ce volume est destiné au grand public et présente surtout le caractère d'une compilation. Cependant, l'auteur joint aux documents déjà connus des matériaux tirés des archives et n'omet pas de signaler ceux de ses récits tirés non des documents mais des « légendes orales » particulièrement nombreuses dans ce chapitre de l'histoire de la Terreur.

R. S.

Mirkine-Guetzévitch (B.), Le parlementarisme sous la Convention nationale, Paris, 1936, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 34 p. in-5".

« Le problème des origines du régime parlementaire, écrit M. Mirkine-Guetzévitch, est beaucoup plus complexe qu'on ne le croit en général quand on donne l'explication simpliste la res-


ponsabilité politique des ministres a été créée en Angleterre et ensuite, à partir du début du xix* siècle, mécaniquement adoptée par l'Europe continentale. » D'ailleurs, dit-il, régime parlementaire ne signifie pas seulement responsabilité des ministres, mais aussi pouvoir politique de la majorité, gouvernement par la majorité. La Convention nationale, jusqu'au 9 thermidor, a pratiqué le parlementarisme le Comité de salut public a joué le :rôle d'un gouverment parlementaire dont la majorité a varié, ces changements de majorité aboutissant à des crises ministérielles, au changement du personnel .gouvernemental révolutionnaire. Les hommes de la Constituante, â* l'exception de Mirabeau, 'n'avaient pas compris la valeur technique du régime parlementaire et avaient repoussé les tentatives faites pour l'introduire.

La période du gouvernement révolutionnaire, qui est, en général, considérée comme une époque de pure dictature, a été une période de régime parlementaire sui generis, le premier Comité de salut public ayant été, en quelque sorte, un « ministère Danton », le second un « ministère Robespierre ». C'est Danton qui, à la Convention, a été le prophète du parlementarisme il veut un gouvernement fort (le Comité de salut public, dans sa pensée), fort par les pouvoirs qui lui sont conférés et fort par le fait qu'il a pour lui la majorité de l'Assemblée dont il est d'autant mieux une émanation que les membres de ce gouvernement sont pris dans son sein. La non-réélection de Danton au Comité de salut public, en 1793, fut un véritable vote de défiance émis contre lui par une Assemblée qui ne lui pardonnait pas l'échec de sa politique extérieure. Mais, même après sa chute et l'avènement du .deuxième Comité de salut public. Danton n'en continua pas moins jusqu'à sa mort à vouloir le système qu'il avait soutenu. L'étude de M. Mirkine-Guetzéviteh est d'une grande originalité et sa documentation est des plus intéressantes.

Âjige BLONDEAU.

THIRY (Jean), Cambacérès, archichancelier de l'Empire, Paris, Berger-Levra'ult, 1935, 285 p. in-16, avec un portrait. C'est un livre qui fait le plus grand honneur à son auteur. Entre autres intérêts qu'il offre, nous voulons note particulièrement celui qu'il a, dans le temps où nous vivons et qui a vu naître tant de dictatures, de révéler ou de souligner le rôle qu'a pu jouer autrefois, aux côtés d'un homme neuf, particulièrement d'un soldat, investi d'une puissance dictatoriale, un personnage très au fait des choses et du personnel des époques antérieures, doublé d'un parfait juriste, esprit éclairé et souple, homme fln et prudent.


Memibre d'urne famille de robe, conseiller à la Cour des aides de Montpellier, Carabacérès était devenu membre du corps municipal de sa ville en 1789 et procureuT-syndic du district de Montpellier le 20 juin 1790. Elu député à la Convention, il y avait fait figure de modéré en se consacrant à des travaux purement juridiques, il y avait siégé au centre et voté la moTt du roi sous certaines conditions. Après le 9 thermidor, il avait pris, dans l'Assemblée, une place de premier plan il avait même réellement dominé la Convention qui l'avait élu son président le 16 vendémiaire an III, puis l'avait porté à la présidence du Comité de salut public, du Comité de sûreté générale et de celui de législation. Sous Je Directoire, ii était devenu secrétaire, puis président des Cinq-Cents et ministre de la Justice.

Premier consul, Bonaparte voulut deux collègues « peu gênants mais cependant dignes et capables de suppléer à son inexpérience en beaucoup de questions ». Lebrun devait être son conseiller en matière financière. Il prit Camibacérès pour lui serviT de guide en matière administrative, judiciaire et aussi juridique.

Effectivement, il dirigea Bonaparte dans ses nominations aux hautes fonctions administratives et judiciaires, et ce furent les excellents choix, bien connus, de préfets et de juges. Il désigna les membres de la Commission des rédacteurs du Code civil, puis présida, au Conseil d'Etat, l'élaboration de ce Code. Camtoacèrés avait présenté à la Convention, avant même le 9 thermidor, un premier projet de Code civil dont il avait fait adopter une partie, et un second projet, après le 9 thermidor, mais dont dix articles seulement avaient été votés. « Une grande refonte des lois civiles, écrit M. Thiry, conçue par les jurisconsultes de l'ancien régime, s'imposait et on (avait pu) voir se poursuivre cette oeuvre immense dans les travaux du Comité de législation (de la Convention) dont les jurisconsultes du Consulat devaient être les continuateurs. Le imérite considérable de Camibacérès fut d'être le lien entre les magistrats de l'ancien régime, les comités de législation de l'époque révolutionnaire et les légistes impériaux, il assura la tradition. » L'auteur ne craint pas d'appeler Camtoacérès « le véritable père du Code civil » et de lui décerner le titre de « premier juriste de son temps ».

Il fut aussi le précieux confident du maître et son conseiller de tous les jours. Lui seul avec Joséphine était capable de calmer ses colères. Ce fut à la très grande habileté de Cambacérès que Bonaparte dut le Consulat à vie il tenta d'éviter l'enlèvement du duc d'Enghien il se montra hostile à l'élévation de Bonaparte à l'Empire sa perspicacité lui avait fait pressentir que cette mo-


narchie ne serait pas durable après la dissolution du mariage de l'Empereur et de Joséphine idont il avait imaginé la procédure paT sénatus-consulte, il poussa à un mariage russe, plutôt qu'à un mariage autrichien, prophétisant que la France ne tarderait pas à être en guerre avec celui des deux pays dont Napoléon n'aurait pas épousé la fille, et redoutant beaucoup plus une guerre avec la Russie qu'avec l'Autriche.

Dès son avènement au trône impérial, Napoléon avait nommé l'ancien deuxième consul, archichancelier de l'Empire. Dans cette haute dignité qui faisait en quelque sorte de lui le premier lieutenant du monarque dans l'administration de l'Empire, Caimibacérès ne rendit pas de moindres services à l'empereur, surtout pendant les campagnes qui tenaient celui-ci éloigné de Paris il avait reçu le droit de remplacer l'empereur absent soit au Sénat, soit dans les Conseils, soit à l'armée c'était lui qui centralisait alors le travail des ministres, dirigeait les délibérations du Conseil d'Etat et prenait les mesures ayant un caractère d'urgence.

L'historien de profession n'adressera à cet excellent ouvrage qu'un léger reproche l'auteur a complètement rejeté dans sa bibliographie l'indication de ses sources.

Ange BLONDEAU.

Marcel DUPONT, Fournier-Sarlovèze, le plus mauvais sujet de l'armée, Paris, Hachette, 1936.

Parti de rien, haï de l'Empereur qu'il haïssait aussi, FournierSarlovèze, cavalier fulgurant, dut, à travers maintes disgrâces, à ses exploits incomparables le grade de général de division. Il eût été maréchal de France comme les plus grands de ses camarades sans d'énormes défauts et de folles sottises qui le firent surnommer en France « le plus mauvais sujet de l'armée » et en Espagne « le démon ». Héroïque, mais débauché, intelligent, mais vaniteux, cultivé, mais vénal, il vécut en fin de compte une extraordinaire aventure.

Mais comment se défendre de sympathie envers lui, quand on lui voit le courage de critiquer le Maître en face, ou prodiguer sa vie sans compter et sauver, presque à lui seul, les débris de la Grande Armée à la Bérézina.

BIEL (Victor), Metternich, Paris, Payot, 1935, 330 p. in-8". L'Autriche nouvelle, malgré de graves difficultés, conserve une vie intellectuel très active, qui a dans l'Université de Vienne


un de ses principaux foyers. L'histoire contemporaine, en particulier, y trouve beaucoup d'hommes de valeur pour l'étudier il suffit de citer les moms de Bibl, de Pribram, de Redlich, de Heinrich von Srbik. L'ouverture de toutes les archives de Vienne leur offrait des matériaux abondants la catastrophe de 1918 les poussait à rechercher les causes qui ont amené la ruine du grand Etat danubien ils se sont donc appliqués surtout à comprendre et à décrire l'Autriche du xix" siècle. Leurs œuvres portent le reflet d'opinions politiques ou sociales très différentes les uns glorifient l'empire disparu, les autres s'attachent à en faire ressortir les faiblesses et les vices.

Ces divergences expliquent la variété des jugements portés sur l'homme d'Etat autrichien le plus célèbre du XIXe siècle. Metternich a trouvé dans Srbik un apologiste convaincu l'historien conservateur, très attaché aux Habsbourg, nous présente le chancelier comme un grand homme, bienfaiteur de l'Autriche et de l'Allemagne, bienfaiteur de l'Europe qui lui dût trente ans de paix et de prospérité. Victor Bibl soutient avec énergie, depuis plus de dix ans, la thèse contraire. Il l'esquissait déjà dans Der Zerfall Œsterreichs (1924) il combattait Srbik dans Metternich in neuer Belenchtung (1928) il montrait, dans un livre qui a été traduit en français, la conduite infâme du chancelier à l'égard du duc de Reichstadt. Le présent ouvrage, qui mous est offert dans une traduction très correcte, suit le ministre de l'empereur François à travers toute sa longue carrière. Nous le voyons toujours paresseux, vaniteux, aimant la ruse et le mensonge, préoccupé de ses intérêts particuliers, incapable de s'élever à de grandes vues ou à des résolutions hardies. On accusera peut-être d'exagération cette critique impitoyable, tout comme le panégyrique de Srbik mais il sera impossible de la négliger, car elle est fondée sur des recherches sérieuses, approfondies, qui nous ont fait pénétrer certains mystères jusque-là inexpliqués de la politique de Vienne. G. W.

Pierre ORDIONI, Pozzo di Borgo, diplomate de l'Europe française, Paris, Plon, 1 vol., x-298 p., in-16.

C'est certainement une figure .de haut relief que celle de Pozzo di Borgo. Ce rival de Bonaparte, qui devint conseiller diplomatique d'Alexandre Ier et joua, dans le corps diplomatique à Paris, sous la Restauration, un rôle de premier plan, mérite l'attention des biographes. M. Ordioni retrace son œuvre avec un enthou-


siasme entraînant pour le lecteur, s'il n'est pas toujours pleinement convaincant. Pour lui, Pozzo dispute à Napoléon la France et l'Europe. En face de l'Empereur, héritier de la Révolution, incarnation de la France jacobine et conquérante, il est le champion de la monarchie traditionnelle qui, donnant à la France sa .stabilité, lui rendra, sans qu'elle sorte ide ses frontières anciennes, sa grandeur véritable en Europe.

Prêter ainsi à Pozzo un système, arrêté dès le moment où il rencontra Mirabeau, servi sans relâche par patriotisme français et par patriotisme européen, c'est probablement simplifier un peu le personnage qui eût été plus vrai si on nous l'avait peint plus complexe, avec ses passions et ses contradictions. A l'appui de sa thèse, M. Ordioni cite de larges extraits des riches archives privées qu'il a pu consulter, celles du duc Pozzo di Borgo et de la famille Chiappe. Ces citations n'apportent pas toujours des éléments nouveaux, par rapport à celles du livre ancien du vicomte Maggiolo. Elles sont éclairées par des rapprochements avec les publications récentes, comme le journal de Mme de Montcalm mais l'auteur annonce lui-même qu'il n'a utilisé que dams une faible mesure les dépôts publics d'archives qui auraient donné à son oeuvre un caractère scientifique.

A. L.

Raffaelle Ciampini, La fine del Maresciallo Ney (1815), coU. Drammi e segreti della storia, Verone, A. Mondadori, 1 vol. in-16, 296 p.

Présenter en un volume d'une dizaine de francs, élégamment illustré, un récit exact dans l'ensemble et vivant sans être romancé de la fin tragique du .maréchal Ney, est certainement une réussite estimable.

L'auteur, tout en reconnaissant (p. 141) que les documents sont encore plus clairs et éloquents que les récits des contemporains, s'est, en général, tenu à cette seconde source d'information. Du moins, il a lu et critiqué avec pénétration ce qui a été publié (cf. p. 65, où il discute l'origine de la fameuse proclamation du 14 mars, qu'il tient, contre Houssaye, pour l'œuvre personnelle du maréchal). On lui reprochera çà et là une tendance trop marquée à s'attarder aux points de droit, ce qui laisse trop peu de place au fait essentiel et dramatique l'exaltation des esprits dans la crise de 1815. Ainsi M. C. revient à plusieurs reprises sur l'idée que Ney eut tort de demander la juridiction de la Chambre des Pairs et de


récuser le Conseil de.guerre qui, dit-il, l'aurait probablement sauvé. Ce n'est là qu'unie hypothèse. Et que pèse-t-elle, en face du mot terrible de Ney sur ses anciens compagnons d'armes « Ces bougres-là, voyez-vous, ils m'auraient tué comme un lapin » Mot qui peint l'affreux climat où se déroula le procès du maréchal, mieux que bien des considérations juridiques. A. L. Lacrocq (Louis) et DUTHEIL (Jean), Bibliographie de l'histoire de la Révolution dans la Creuse, Extr. des Mémoires de la Société des Sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, Guéret, 53 p. in-8\ 1935.

Le Comité des études d'histoire économique de la Révolution du département de la Creuse, récemment réorganisé, a entrepris non seulement de susciter des travaux de plus en plus nombreux relatifs à l'histoire locale de la période révolutionnaire, mais aussi de donner à l'étude de la Révolution dans la Creuse une méthode. De cette méthode voulue par le Comité sont nés deux travaux qui étaient considérés par lui comme des préliminaires indispensables: une carte du département sous la Révolution, une bibliographie. La carte, oeuvre de MM. Maurice Dayras et Aureix, n'a pu encore être publiée la bibliographie, dont les auteurs sont MM. Louis Lacrocq et Jean Dutheil, vient de l'être avec la collaboration de la Société des Sciences naturelles et archéologiques de la Creuse. MM. Lacrocq et Dutheil ont adopté le plan suivant après les rubriques Etudes d'ensemble, Etats généraux, Cahiers de doléances, Formation et subdivisions du département, Archives, Cartes, Presse, ALmanachs-annuai:res, on trouve livres et études groupés sous les titres (mots-rubriques) Administration locale, Agriculture, Armée, Assistance publique et hôpitaux, Beaux-arts et souvenirs révolutionnaires, Biens nationaux, Brigandage, Chansoms, Clergé, Communaux, Descriptions du département et récits de voyages, Droits féodaux, Elections, Emigrés et suspects, Fêtes, Grande peur, Industrie, Instruction publique, Justice, Mémoriaux et correspondances, Noms révolutionnaires, Papier-monnaie, Routes, Sociétés populaires, Tribunal révolutionnaire. Tout à la fin sont réunies les Etudes spéciales sur les localités et les Biographies. Le travail de MM. Lacrocq et Dutheil, tant par lui-même que par la facilité avec laquelle il pourra être utilisé grâce à la perfection de son plan, est destiné à rendre les plus grands services aux chercheurs régionaux.

Ange Blondeau.


Capitaine MIGNOTTE, Histoire Plans d'étude et de révision, Paris, Charles-Lavauzelle et Cie, 325 p.

Cet ouvrage, divisé en quatre parties, traite le programme complet d'histoire de l'examen d'admission aux écoles de sous-officiers élèves officiers.

La première partie expose en six leçons la période de 1610 à 1789. La deuxième partie se rapporte au programme ide l'écrit et dix-huit plans fractionnent la période de 1789 à 1914.

La troisième partie, qui a trait aux grandes questions de la politique internationale au xix" siècle, présente en sept plans des résumés lumineux de ces grandes questions si complexes qui, jusqu'à ce jour, rebutaient fort les candidats.

La quatrième partie est consacrée à la guerre de 1914-1918 sur tous les fronts. Trois plans d'une netteté admirable permettent une étude aisée du formidable conflit.


NÉCROLOGIE

FOUAD I", ROI D'EGYPTE ET DU SOUDAN (1868-1936) C'est avec une émotion profonde que nous avons appris la fin prématurée du souverain de l'Egypte, Fouad Ier. Le rôle que ce roi a joué dans le progrès de la -civilisation et particulièrement dans le développement des recherches et des études historiques, nous fait un devoir de jeter, à notre tour, quelques humbles fleurs sur sa tombe.

Fouad IBr, parvenu au trône à l'âge mûr, a été un prince dévoué à son pays il s'est appliqué à son « métier de roi » suivant l'heureuse maxime d'un des plus grands souverains de jadis. Il ne nous appartient pas de rappeler ici son rôle politique il convient pourtant de dire qu'il s'est efforcé d'établir un régime .normal, à l'extérieur comme à l'intérieur, et qu'il s'est toujours comporté, dans l'intérêt général du pays, en arbitre suprême. En dehors et même au-dessus de la politique, le roi d'Egypte a joué un rôle de médiateur, d'intermédiaire entre l'Orient et l'Occident, poursuivant la tradition de ses ancêtres, depuis Mohamçd Ali, et celle de son père, le Khédive Ismaïl, de fastueuse mémoire. De là son action constante, persévérante, sur l'organisation de l'enseignement égyptien à tous les degrés. Avec quel plaisir J'avons-nous entendu nous dire .bien souvent tous les sacrifices qu'il faisait pour l'instruction de jeunes gens choisis par lui Mais c'était surtout à l'enseignement supérieur qu'il prenait intérêt.

C'est grâce à ses efforts personnels que l'Université égyptienne fut établie au Caire. S'il y avait eu d'abord un emtwyon d'Université, c'est seulement en 1925 que l'on a pu parler vraiment d'une Université complète, avec ses quatre Facultés la Faculté de droit, organisée par M. Duguit, doyen de la Faculté de droit de Bordeaux, et la Faculté des lettres par des professeurs européens, Belges, Français, Anglais, auxquels furent joints quelques maîtres égyptiens. Les initiateurs de l'Université, le roi Fouad, le président


du Conseil Ziwer Pacha et le ministre de l'Instruction publique Aly-Maher, pensaient que, pour mettre la machine en mouvement, il fallait recourir à des maîtres des Universités européennes, qui créeraient une tradition, et que, plus tard, les Egyptiens seraient appelés à leur tour, graduellement, à prendre possession des diverses chaires. Le roi Fouad, dans les longues audiences qu'il nous accorda, nous fit part de ses plans, mûris dans ses fréquents voyages en Europe, avant son avènement il prenait volontiers ses exemples aux grandes Universités d'Europe, à la Sorbonne, où, durant ses séjours à Paris, il avait suivi bien des cours et des conférences. Il avait ici, comme en bien d'autres domaines, le souci de ménager les transitions, de ne rien précipiter. En fait, la Faculté des lettres ne fut guère organisée, avec l'ensemble de ses cours, qu'en 1926 le gouvernement égyptien fit, cette année-là, un nouvel effort, appela notamment trois professeurs titulaires de la Sorbonne pour y occuper les chaires de philosophie, de littérature française et d'histoire moderne c'était la première fois que l'histoire moderne allait être enseignée dans la Faculté des lettres du Caire, et nous acceptâmes, comme un honneur, de quitter notre chaire de Sorbonne pour aller occuper, pendant trois ans, la nouvelle chaire du Caire. L'Université égyptienne compta nombre de professeurs français, surtout aux Lettres et au Droit, de 1925 à 1929. Ce fut la période héroïque, créatrice, de cette Université, fondation du roi Fouad.

De cet enseignement, des méthodes qui y étaient appliquées, des sujets de cours qui étaient traités, des doctrines mêmes de certains professeurs égyptiens, le roi au milieu de toutes les difficultés des affaires publiques, en ces années 1926-1929, qui ne se passèrent point sans crises ne cessait de s'informer et parfois de s'inquiéter. Aussi aimait-il à recevoir les nouveaux professeurs de son Université. Nous avons eu ainsi le privilège de répondre à ses questions, très variées, sur l'enseignement ,de l'histoire moderne, sur les progrès de la science historique, voire sur l'oeuvre de tel ou tel historien européen. Le roi nous mettait surtout en garde contre l'enseignement mnémotechnique, si cher aux jeunes Egyptiens, contre leur si étonnante mémoire, capable de nuire à un point incroyable à leur jugement il ne voulait pas de résumés d'histoire, de sommaires, que l'étudiant n'aurait plus qu'à apprendre par cœur et à réciter au jour dé l'examen. Combien il avait raison Mais quelle lutte il fallut entreprendre, à l'Université, contre des habitudes invétérées 1

Nous me saurions rappeler ici comme il conviendrait toutes les


fondations d'ordre intellectuel qui doivent leur existence au roi Fouad sciences naturelles, géographie, archéologie, langue et littérature arabe, art musulman, archives turques du Palais d'Abdine, etc., le souverain n'oublia rien. Il créa et installa dans un palais splendide, à Kasr-el-Aïni, au milieu d'un jardin, la Société royale de géographie, dotée d'une belle bibliothèque, qui s'enrichit toujours, pourvue de ressources qui lui permettent .d'éditer des ouvrages excellents et luxueux, dus à des Européens comme à des Egyptiens, et appréciés dans le monde entier. La Société de géographie fut amenée à publier nombre d'ouvrages d'histoire sur l'Egypte au xix* siècle comme ceux de M. Douin et d'autres personnalités françaises ou étrangères, dont plusieurs résident depuis longtemps en Egypte il n'existait point, d'ailleurs, de société d'histoire. Sur les conseils'de plusieurs de nos amis français du Caire et de Port-Saïd, nous proposâmes au roi Fouad, en mars 1927, la création d'un centre d'études d'histoire contemporaine qui, d'abord, modestement, vivrait à l'ombre de la puissante Société de géographie. Dans une longue audience qui nous <fut accordée, le souverain nous exprima le plaisir que lui causait cette proposition, ajoutant que cette fondation devrait être mieux qu'un centre d'études, mais une vraie société, qui s'occuperait de l'histoire de l'Egypte « à partir de l'expédition de Bonaparte », et, en conséquence, il nous chargea aussitôt de lui présenter des statuts. Ces statuts, qui tenaient en quelques lignes, furent remis au sroi mais la société ne fut pas créée le roi avait rencontré ici encore des obstacles et pourtant cette fondation n'aurait point nui à la Société de géographie Du moins, le roi daigna4-il, beaucoup plus tard, sur les instances de l'Institut Napoléon, de Paris, patronner la création d'uni Musée Napoléon, au Caire mais nous ignorons encore si cette intention, manifestée lors de la maladie du roi, vers 1934, a été suivie d'une réalisation.

Aux études historiques, anciennes et surtout modernes, le roi Fouad portait un intérêt très vif. Il désirait, pour stimuler le patriotisme égyptien, donner à son peuple une Histoire d'Egypte, sous deux formes une histoire vraimewt scientifique (elle a été, on le sait, confiée à des savants français, dès 1927, lors du voyage à Paris du roi Fouad qui venait d'être nommé membre de l'Institut de France) et une histoire abrégée, en deux volumes il nous parla à plusieurs :reprises de ces ouvrages, surtout du second, qu'il désirait voir terminé le plus tôt .possible, afin de le mettre entre 1. Le roi spécifia, dans notre conversation, deux petits volumes.


les mains des enfants et des jeunes gens de renseignement secondaire. Il s'informa même, suivant son habitude, des historiens qui pourraient lui donner cette oeuvre qu'il estimait urgente il aurait même voulu qu'elle précédât la grande histoire il se plaçait ici à un point de vue pratique. Nous ne pouvions que répondre assez difficilement à des questions parfois extrêmement pressantes, même embarrassantes, quand elles portaient sur des personnalités. Toutes ces conversations, qui duraient souvent une heure et plus au palais d'Abdine ou au palais de Koubé, familières et, pour ainsi dire, à bâtons rompus, extrêmement vivantes, où le roi aimait à rappeler ses voyages de jadis en Europe, ses entrevues avec des chefs ide gouvernement en 1912, au moment de la création de l'Albanie, citant jusqu'aux paroles textuelles prononcées dans ces circonstances, faisaient pour nous le charme de ces audiences, où nous pouvions voir un esprit perpétuellement en éveil, un souverain désireux du bien et du mieux, surtout un homme parlant à un autre homme, avec simplicité et affabilité.

L'histoire dira que le roi Fouad n'a pas seulement rempli la tâche politique que son pays lui avait confiée, mais qu'il l'a noblement élargie et élevée, développant la civilisation moderne de sa patrie, faisant de l'Egypte le pont qu'elle doit être entre l'Orient et l'Occident, et l'amenant à jouer, entre les deux parties si différentes de l'ancien continent, le rôle d'intermédiaire glorieux et fastueux qu'il trouvait dans son patrimoine intellectuel et moral. Philippe SAGNAC.

H. SEE ET H. SALOMON

Henri Sée vient de ,mourir à Rennes, où se passa la plus grande partie de sa vie, en compagnie d'une femme dévouée, qui portait un vif inlérêt à ses travaux et s'y associait, notre collègue étant prisonnier chez lui depuis la maladie qui, en 1914, après la mort d'un fils très cher et la déclaration de guerre, l'avait soustrait soudainement au monde extérieur. C'était un homme charmant et un grand travailleur, un historien à l'esprit ouvert, qui. ne se cantonnait ni dans une époque de l'histoire, ni dans une spécialité historique. Son activité, fort variée déjà pendant la longue carrière d'enseignement qu'il fournit .dans plusieurs lycées d'abord (à Nevers, à Chartres), ipuis surtout à la Faculté des lettres de l'Université de Rennes, où il occupait la chaire d'histoire moderne et contemporaine, et à la Commission d'histoire économique de la


Révolution française, se multiplia encore pendant sa retraite forcée.

Après avoir étudié, dans sa thèse de doctorat es lettres, Louis XI et les viUes, il ne resta plus sur le seuil de l'histoire moderne. On peut dire qu'il s'est attaché surtout à deux ordres de questions: le progrès des idées politiques et sociales en France, au xvn" et au xviir siècle, et l'évolution économique et sociale en France et même en Europe à l'époque moderne, avec des retours sur le Moyen âge et le régime seigneurial traditionnel. Les volumes, très nombreux, qu'il donna sur ces deux sortes de problèmes qui se rejoignent, d'ailleurs, sont bien connus des historiens, et nous n'avons pas à en dresser ici la liste. Ce qu'il convient de dire, c'est qu'ils sont le fruit de patientes lectures et de longues recherches dans les bibliothèques et les archives parisiennes et bretonnes c'est que les synthèses économiques, présentées dans des livres in-8° ou même dans tel petit volume de la collection Colin, sont fondées sur des études de détail très nombreuses, même sur des recueils de documents énormes établis par l'auteur que d'ouvrages, en effet, comme Les classes rurales en Bretagne, du xvi° siècle à la Révolution, la série d'articles ou d'études sur Rennes et sa population au xvme siècle, sur Saint-Malo et ses armateurs célèbres, et tant d'autres, .comme aussi les quatre volumes publiés, avec la collaboration de M. Lesort, sur les Cahiers des Etats Généraux (sénéchaussée de Bennes), munis de notes érudites et d'introductions savantes, fournissaient à l'auteur des assises solides Et je ne parle pas ici d'autres articles, plus généraux, sur les classes rurales, la vaine pâture, les communaux, publiés dans les grandes revues historiques de France et de l'étranger. Car Henri Sée était fort connu au dehors, notamment en Allemagne et en Angleterre. Il avait collaboré à des revues économiques allemandes, en compagnie, -d'aUleurs, de plusieurs de nos collègues, historiens-économistes, et il était en train d'écrire, pour des éditeurs allemands, une grande histoire économique contemporaine.

Cependant, si économiste qu'il fût, il ne donnait pas, tant s'en faut, dans la doctrine absolue du 'matérialisme historique. Chez lui rien d'absolu la connaissance des faits, toujours mouvants, la réflexion perpétuelle sur la méthode historique (il a écrit récemment sur ce sujet un petit livre, fruit de son expérience), le jeu perpétuel des idées 'auquel, surtout dans la conversation, il se plaisait, le détournaient d'une doctrine rigide et d'un fatalisme aveugle. Il attachait à l'histoire des idées une importance considérable; après avoir vécu des années dans l'économie sociale du passé, il


revenait de temps en temps, comme pour se rafraîchir l'esprit, aux batailles d'idées qui remplirent, en France et, on peut dire, dans toute l'Europe, le xvn* siècle et surtout le xvnr il avait, nous semibIe-t-il, une prédilection pour des études comme celles qu'il donna sur Fénelon, sur Saint-Simon ou sur Rousseau.

Quel dommage, pour les étudiants et tes auditeurs de Rennes, qu'un homme si bien informé, à l'esprit toujours en mouvement, aux connaissances si variées, n'ait pu les atteindre directement par la parole vivante Du moins il a eu, il garde fidèlement une foule de lecteurs répandus dans tous les foyers de science historique, et il conservera l'estime très grande de ceux qui lui sont redevables, comme l'affection de tous ceux qui ont été ses collègues et ses amis.

A peine venait-on d'apprendre la mort de Henri Sée que survenait celle de Henry .Salomon. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, où il avait été l'élève de Gaibriel Monod, il avait fait toute sa carrière dans les lycées, surtout au lycée Henri-IV. Mais il collaborait activement aux travaux de la Commission des origines de la guerre plusieurs volumes de cette collection de documents sont de lui. Il avait étudié particulièrement le Second Empire. Il a donné un volume remarquable sur le prince de Metternich. Il connaissait, d'après les sources, jusque dans le détail la diplomatie de cette époque de crise qui va de Sadowa à Sedan. Aussi avait-il accepté depuis longtemps d'écrire, dans le volume de Peuples et Civilisations, L'avènement des nouvelles grandes puissances (1860-1878), une bonne partie de la politique internationale. Nous regrettons un collègue avec lequel nous entretenions d'excellentes et anciennes relations, un historien (bien informé et scrupuleux, un écrivain élégant, enfin un collaborateur de choix, qui nous manque plus que nous ne saurions dire.

Philippe SAGNAC.


NOTES ET NOUVELLES

Le 150e Anniversaire de la Révolution française M. le président Edouard Herriot a reçu les représentants du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris MM. Philippe Sagnac, directeur du Centre; B. MirkineGuetzévitoh, directeur-adjoint; André Pierre, secrétaire général, et H..de Montfort, qui sont venus lui faire part de l'initiative qu'a prise le Centre en vue de commémorer en 1939 le cent cinquantième anniversaire de la Révolution française. Le Centre d'études organise pour juillet 1939 une série d'importantes manifestations artistiques et scientifiques, consacrées à l'histoire politique, sociale, diplomatique, religieuse et artistique de la Grande Révolution, parmi lesquelles une grande Exposition relative à la Révolution française et à son influence dans le monde. Cette Exposition ne se limitera pas à l'histoire de la France. Son but principal sera de montrer l'influence de la liberté française dans lie monde entier, en Europe et en Amérique. La participation de plusieurs États européens et américains est prévue. Ainsi, cette grandiose manifestation servira au rayonnement de la France qui, par ses principes de 1789, a rénové le monde entier

M. Edouard Herriot a bien voulu accepter la présidence du Comité d'organisation de cette Exposition. Le Centre fera appel, très prochainement, pour l'organisation d'un Comité d'honneur, aux différents spécialistes français et étrangers, aux directeurs des bibliothèques et des musées, aux différents corps constitués et aux sociétés savantes.


La liste complète de ce Comité d'honneur sera publiée ultérieurement.

D'ores et déjà toutes les communications relatives à la préparation des manifestations envisagées doivent être adressées au directeur du Centre (Sorbonne, 2" étage, salle d'histoire). Conférence Internationale des Historiens

de la Révolution française

Le Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris prend l'initiative d'organiser la première Conférence in,ternationale des historiens de la Révolution, tant français qu'étrangers

̃Cette Conférence, qui aura lieu à Paris le 30 juin 1936, se propose de rapprocher tous ceux, historiens, juristes, économistes, sociologues, qui étudient la Révolution française, ses répercussions en Europe, en Amérique, en Orient, afin d'acquérir une intelligence plus large de cette grande époque et d'en préparer une synthèse toujours plus haute et plus complète.

Cette Conférence, qui entendra la lecture de diwers rapports, doit aboutir, dans notre pensée, à la création d'un Institut international de la Révolution française.

Cet Institut sera une sorte d'académie organisée sur le mode des instituts internationaux, et composée des historiens, des juristes, des sociologues, économistes, etc., qui étudient dans ses origines, son histoire, ses répercussions, l'époque de la Révolution française en Europe et en Amérique.

Toute la correspondance devra être adressée au secrétaire général de la première Conférence internationale de la Révolution française, M. Henri de Montfort, chef du Secrétariat de l'Institut de France, Palais de l'Institut, 3, rue Mazarine, Paris (VP).


LE RECUEIL DES ACTES DU COMITE DE SALUT PUBLIC Le tome XXVII du Recueil des actes du Comité de salut public vient de paraître. Le tome XXVI avait paru en 1923.

Chargé, par arrêté ministériel du 26 décembre 1928, de poursuivre la publication de cet ouvrage, en remplacement de notre regretté maître Aulard, je 'ne voudrais pas que le retard apporté à l'apparition de ce volume fût imputé à ma paresse ou à ma négligence c'est pourquoi je désire donner aux lecteurs de La Révolution française quelques renseignements sur la façon dont les choses se sont passées.

En 1922, on pouvait lire dans La Révolution française « L'impression de la table alphabétique et 'analytique du grand recueil de feu James Guillaume, Procès- verbaux des Comités d'instruction publique de la Législative et de la Convention a été reprise. Cela ira fort lentement, vu l'insuffisance des crédits et les prix scandaleusement élevés q,u'exige l'Imprimerie nationale peut-être trois fois ce que prendrait l'industrie privée C'est ainsi que le tome XXVI du Recueil des actes du Comité 'de salut public, par M. Aulard, dont l'impression est commencée depuis des années, traîne indéfiniment 1. »

L'année suivante, parlant du tome XIII des Origines diplomati ques de la guerre de 1870-1871, paru en 1922, Aulard écrivait « II en reste encore une disaine [de volumes] à paraître. Ils sont prêts en manuscrit. Mais la Chambre ménage les crédits, et il a fallu que M. Poincaré intervînt pour que la publication ne fût pas suspendue. Il ne paraîtra qu'un volume par an, ce qui nous mènera en 1933 pour l'achèvement de la publication. Que c'est long t 2. >

La publication du tome XXVII du Recueil des actesdu Comité de sahut public devait être encore bien plus longue. Aulard en avait d'avance indiqué les causes diminution des crédits, élévation des frais d'impression. Comme je l'ai indiqué dans l'Avertissement de ce volume, lorsque je fus chargé de continuer la publication, les neuf premières feuilles étaient tirées les feuilles 10 à 27 le furent en 1930 les feuilles 28 à 33, en 1931 les feuilles 34 à 41, en 1. La Révolution française, t. LXXV, p. 74-75. L'impression du t. XXVI du Recueil avait commencé en 1918.

2. La Révolution française, t. LXXVI, p. 86. M. Herriot, alors ministre des Affaires étrangères, prit des mesures pour activer cette publication, qui fut, en effet, menée plus rapidement.


1932 les feuilles 42 à 45 et la feuille A, placée en tête du volume, en 1933.

Pourquoi ce volume, dont le tirage était achevé en 1933, et qui porte bien, sur le titre et la couverture, la date MDCGCCXXXIII – n'a-t-il paru qu'en avril 1936 ?

C'est que, lorsqu'il s'agit de procéder au brochage, il fut impossible de mettre la main sur les sept premières feuilles. Malgré toutes les recherches, elles demeurèrent introuvables. Que s'était-il donc passé ?

Il s'était passé ceci, que ces feuilles 1 à 7 avaient été tirées avant le transfert de l'Imprimerie 'nationale de la rue Vieille-duTemple à la rue de la Convention. Or si, par suite de ce déménagement, l'Imprimerie nationale allait s'installer da'ns des locaux plus modernes, ils étaient, en revanche, moins spacieux et ne pouvaient contenir tout ce que l'Imprimerte logeait à l'Hôtel de Rohan. Chaque feuille étant tirée à 800 exemplaires, c'était, en effet, une masse de 5.600 feuilles pour laquelle il fallait trouver un emplacement. On s'adressa à la Bibliothèque nationale, aux Archives nationales. Je ne suis que vaguement au courant de ce qui se passa alors je ne sais pas exactement comment on finit par s'arranger. Ce que je sais, hélas c'est qu'en 1933 le brochage fut rendu impossible par la disparition de ces malheureuses feuilles, qu'on ne put jamais retrouver.

Il ne fut pourtant pas nécessaire de les composer à nouveau l'Imprimerie nationale en avait heureusement conservé les formes. Et, le 29 octobre 1934, je fus avisé que, les recherches prescrites n'ayant donné aucun résultat, il serait procédé à leur réimpression. Mais, « étant donné le long laps de temps écoulé depuis le premier tirage », une ,nouvelle épreuve des dites feuilles me fut communiquée.

C'était une sage mesure, car elles contenaient encore quelques fautes, soit qu'Aulard les eût laissé subsister, quand il donna le bon à tirer, soit que les corrections indiquées par lui n'eussent pas toutes été effectuées. Page 17, on lisait « 13 fructidor a'n III 30 avril 1795 » (pour août) page 40 « Meillan, représentant à l'armée des Pyrénées orientales (pour oc~cidentales) page 69 « Mission de Delcher dans l'Allier, le Puy-de-Dôme, le Cantal et la Seine (pour la Loire) page 70, une note parlait d'un questionnaire divisé en trois sections, dont on donnait les titres il y en avait six page 92, une note renvoyait au tome XXVI, page 746, arrêté n" 24, alors qu'il fallait page 747, arrêté n° 34.


Je profitai donc de l'occasion pour corriger ces fautes sur les nouvelles épreuves qui m'étaient communiquées, et les corrections furent faites. Et ceci va nous donner l'explication d'un autre fait, que je tiens à signaler.

Avant que ce nouveau tirage fût décidé, j'avais donné un Errata, où j'avais naturellement rectifié les fautes que je viens d'indiquer. Mais, du moment que je les avais fait disparaître dans le nouveau tirage, je comptais bien supprimer ces rectifications sur l'épreuve de l'Errata qui devait m'être envoyée. Ne recevant pas cette épreuve, je la réclamai, en insistant sur ce fait que l'avais des modifications à y apporter. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque, le 14 juillet 1935, je reçus un exemplaire de la feuille 45, complètement tirée, contenant la fin de la Table des matières. et l'Errata. Ainsi l'Imprimerie nationale avait composé et tiré cet Errata sans que j'en aie reçu aucune épreuve, sans que j'aie pu donner ni le bon à mettre en pages, ni le bon à tirer Il en résulte que je signale, à la derinère page, des fautes à corriger, qui ne se trouvent pas dans le corps de l'ouvrage, et que les travailleurs qui utiliseront le tome XXVII du Recueil pourront se demander si j'avais perdu la tête.

D'autre part, si je voulais supprimer ces corrections, je désirais en ajouter quelqueSrUines, dont la plus importante est celle-ci page 336, supprimer la lettre de Merlin (de Thionville) publiée à la date du 25 fructidor, d'après la Vie et correspondance de Merlin (de Thionville), de Jean Reynaud, la même lettre ayant été donnée, page 266, à la date du 22 fructidor, d'après le document des Archives nationales.

Telles sont les circonstances dans lesquelles le tome XXVII du Recueil des actes du Comité de salut public a été publié. Il n'a pas dépendu de moi qu'il parût quelques années plus tôt.

P. MAUTOUCH.ET.

Les thèses de doctorat ès lettres en Sorbonne qui intéressent nos études sont nombreuses et variées. Citons, parmi les plus récentes, celles de M. André Latreille, très remarquables, et qui lui ont valu la mention très honorable, à l'unanimité elles ont pour titres Napoléon leT et le Saint-Siège 1801-1808. -L'ambassade du Cardinal Fesch à Rome (thèse principale) et Le catéchisme impérial (thèse


complémentaire, Paris, Alcan). Notre collègue M. Lévy-Schneider fera ici une étude développée à l'occasion de ces thèses. M. Claude Martin a soutenu ses thèses le 4 mai Les Israélites algériens de 1830 à 1902 (thèse principale) La Commune d'Alger 1870-1871 (Paris, Editions Heraklès) l'auteur a obtenu la mention honorable. M. Albert Troux soutiendra, le 15 juin, les siennes La vie politique dans le département de la Meurthe pendant la Révolution, 2 vol. in-8° (thèse principale) L'Ecole centrale de Besançon. A des thèses littéraires nous prenons un aussi vif intérêt, à celles de M. Dimoff sur André Chénier, et à celles de M. M. Levaillant sur Chateaubriand et Mm0 Récamier. Nous espérons les recevoir des auteurs pour en rendre compte.

A

AU COLLEGE D'ESPAGNE

Le Collège d'Espagne de Paris a organisé une réunion en l'honneur de M. Rafael Altamira, juge à la Cour permanente de Justice internationale, professeur à l'Université de Madrid, docteur honoris causa de l'Université de Paris, correspondant de l'Institut de France, dont toute l'Espagne intellectuelle a fêté récemment le 70me anniversaire.

Des représentants du monde diplomatique et scientifique assistaient à cette réunion, notamment M. de Cardenas, ambassadeur d'Espagne à Paris M. de Madariaga, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris M. Prieto del Rio, conseiller à l'ambassade d'Espagne M. Grunebaum-Ballin, conseiller d'Etat M. Olivier-Martin, membre de l'Institut de France M. Ph. Sagnac, professeur à la Sorbon'ne, directeur du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris M. Georges Scelle, professeur à la Faculté de droit M. Mirkine-Guetzévitch, directeur-adjoint du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris M. de Montfort, secrétaire général de l'Institut de France M. Vinas, de l'ambassade d'Espagne M. Edmonds, représentant de la Fondation Rockfeller M. Lowry, directeur de la Fondation des EtatsUnis M. Weiss, conseiller juridique de I'I. I. C. I. M. Maas Hesteranus, conseiller juridique adjoint à I'I. I. C. I. M. Figueras, directeur de Ja Maison de Cuba, et d'autres.

Des discours ont été prononcés par M'. Establier, directeur du


Collège d'Espagne, et M. de Madariaga, qui a retracé dans une brillante improvisation la grande carrière scientifique et internationale de M. Altamira. Ce dernier a répondu par un discours dans lequel il a rappelé les années d'études qu'il a passées à Paris, lorsqu'il était l'élève des maîtres de la science historique française.

De nombreux étudiants français et espagnols assistaient à cette cérémonie.


Fouché et Robespierre'

Le Centre d'Etudes pour l'histoire de la Révolution m'a demandé d'apporter ma contribution à l'effort si méritoire qu'il poursuit. J'ai accepté bien volontiers et j'ai choisi le sujet qui vous a été annoncé Fouché et Robespierre. Si j'ai préféré ce sujet à tout autre, c'est parce que j'espère pouvoir apporter quelques documents nouveaux et peut-être quelques idées nouvelles sur certains grands faits de la Révolution et en particulier sur les origines du 9 Thermidor. Pour essayer de vous intéresser à mon récit, j'ai besoin de vous rappeler tout d'abord que la ville de Lyon a soutenu contre la Convention un siège terrible qui a duré entre le 8 du mois d'août et le 8 du mois d'octobre 1793.

Ce n'est pas le lieu, ce n'est pas le moment de vous conter l'histoire de ce siège; elle est intéressante, je crois qu'elle a besoin d'être reprise sur des documents. Je pense très fortement pour ma part et je pense aussi être en mesure de le démontrer que ce conflit a été un conflit non pas entre royalistes et républicains, mais entre républicains de diverses tendances.

Les chefs militaires de l'insurrection lyonnaise étaient assurément des royalistes; ils ont même essayé d'avoir des collusions avec l'étranger, avec l'ennemi, et ceux qui survivront en auront plus tard abondamment, mais la masse lyonnaise ellemême était parfaitement républicaine. Le siège de Lyon n'est même pas un épisode de l'histoire du fédéralisme, car dans d'innombrables documents, mes concitoyens de cette époque protestent, au nom de la République une et indivisible, con1. Conférence faite à la Sonbonne, au Centre d'Etudes de la Révolution, le 25 iraars 1936, par M. Edouard Herriot, docteur ès lettres, professeur de Faculté des Lettres, maire de Lyon, député du Rhône, ancien président du Conseil, président de la Chambre des députés.


tre le fédéralisme. Je crois pour ma part que cet événement a marqué plus un conflit social qu'un conflit politique, qu'il a été, comme le fait s'est produit plusieurs fois dans l'histoire de la ville de Lyon, un conflit d'intérêt et de doctrine entre les ouvriers et leurs partisans et des négociants qui étaient républicains, maïs républicains modérés. D'une formule sommaire, je dirai que le siège de Lyon a été un conflit entre l'Esprit des Lois de Montesquieu et le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, si vous voulez que j'emploie une formule très rapide.

En tout cas et c'est le seul fait que je doive et que je veuille retenir ce soir ce siège, après des épisodes terribles, après une lutte farouche, se termine le 9 octobre au matin par l'entrée des troupes conventionnelles. Elles sont conduites par plusieurs représentants du peuple, car il y a eu sous les murs de Lyon jusqu'à huit représentants du peuple,, mais le plus important d'entre eux, celui qui a obtenu les résultats décisifs, c'est assurément Couthon. C'est lui qui, avec des troupes venues du Puy-de-Dôme, a fermé la seule issue qui restait aux Lyonnais révoltés et qui a forcé leur dernier retranchement.

Aussi a-t-il été qualifié pour administrer la ville, sous un régime d'ailleurs qui restait le régime de guerre, après le 8 octobre 1793. Mais il n'est resté dans cette fonction et dans ce rôle que jusqu'à la fin du mois d'octobre, donc, vous le voyez, exactement vingt-deux jours.

S'il est vrai qu'il ait fait procéder à des exécutions par la guillotine ou par la fusillade; s'il est exact que les principaux chefs des rebelles saisis par les troupes conventionnelles ont été condamnés à mort; si, d'autre part, Couthon a commencé, ordonné et présidé un certain nombre de démolitions, il n'en est pas moins vrai que dans l'ensemble il a fait preuve d'une certaine modération.

A chaque instant, dans les instructions qu'il donne, dans les lettres qu'il adresse, revient cette recommandation « Il faut distinguer l'innocent du coupable », et cette maxime, il sem:ble qu'il lait lui-même pratiquée avec une assez grande sincérité.


Par malheur, cette attitude déplut singulièrement à l'homme qui, dès ce moment, octobre 1793, était probablement le personnage le plus important et le plus influent de la Révolution, je veux parler de Robespierre, qui s'introduit ainsi dans mon récit.

Il y -a, en effet, aux archives du Ministère de la Guerre, une lettre de Robespierre, écrite tout entière de sa main, lettre que je vous demande la permission de vous lire parce qu'elle représente selon moi un document capital et qu'elle a en particulier cet intérêt d'avoir été écrite et expédiée le jour, 12 octobre ou 21 Vendémiaire puisque le calendrier révolutionnaire venait à peine d'être adopté et mis en pratique le jour où la Convention nationale rend son fameux décret qui décide que la ville de Lyon doit être rasée et que l'on y installe un obélisque avec cette inscription « Lyon n'est plus. »

La lettre de Robespierre est le commentaire le plus précis, en même temps le plus terrible, de ce décret. Voici ce qu'il écrit aux représentants du peuple et en particulier à Couthon « La Convention nationale a appris avec plaisir votre entrée dans Lyon, mais sa joie n'a pu être complète quand elle a vu que vous cédiez au premier mouvement d'une sensibilité trop peu politique. Vous avez paru vous abandonner à un peuple qui flatte les vainqueurs et la manière dont vous parlez d'une si grande quantité de traîtres, de leur évasion que l'on croirait avoir été militairement protégée. (en effet, le chef militaire de l'insurrection, Précy, avait pu se sauver) «. de la punition d'un très petit nombre et du départ de presque tous, a dû alarmer les patriotes indignés de voir tant de scélérats s'échapper par une trouée et se porter sur la Lozère et principalement sur Toulon.

» Nous ne vous ifélicitons d'aucun de vos succès avant que vous ayez rempli tout ce que vous devez à la Patrie. Les Républiques sont exigeantes, il n'est de reconnaissance nationale que pour ceux qui la 'méritent tout entière.

» Nous vous envoyons le décret que la Convention a rendu ce matin sur le rapport du Comité. Elle a proportionné la vigueur de ses mesures à vos premiers récits. Elle ne restera jamais au-dessous de ce qu'attendent d'elle la République et la Liberté. Défiez-vous surtout de la politique perfide des Muscadins et des Fédéralistes, »


(j'abrège). « Le premier devoir des représentants du peuple est de démasquer les traîtres et de les frapper sans pitié.

» Ces principes adoptés par la Convention nationale peuvent seuls sauver la Patrie, ils sont aussi les vôtres, suivez-les, n'écoutez que votre propre énergie et faites exécuter avec une sévérité inexorable les décrets salutaires que nous vous adressons. » Voilà donc Robespierre qui prend parti pour l'extrême rigueur, qui désavoue en somme Couthon, qui le rappelle, et, le 30 octobre, c'est-à-dire le jour même où à Paris Brissot et les Girondins sont exécutés, la Convention envoie à Lyon de nouveaux représentants, Collot d'Herbois et Fouehé. Collot d'Herbois partit, mais il ne restera pas longtemps, il prendra part aux premiers actes de la répression, mais à la fin du mois de Frimaire, il rentrera à Paris, appelé devant la Convention nationale, pour s'expliquer à sa barre, à la suite d'une pétition qu'y apporteront les Lyonnais, et il fera en sorte de ne pas retourner dans la ville où il avait été. envoyé comme représentant, pour des raisons qu'il est trop facile de comprendre.

C'est donc Fouché Joseph Fouehé de Nantes, comme disent les textes de l'époque qui va être chargé d'assurer la répression ordonnée par Robespierre, et lui, il restera dans la ville de Lyon depuis le 30 octobre 1793 jusqu'au 7 Germinal An II, soit le 27 mars 1794. En un mot, il va passer dans notre ville tout l'hiver de 1793 à 1794.

Pour apprécier, pour juger ce qui va suivre, il faut se poser trois questions. Qu'était-ce que Fouché au moment où il arriva à Lyon ou plus exactement nous dirons maintenant le plus souvent possible, sauf erreur ou sauf oubli, CommuneAffranchie qu'était-il à ce moment-là ?

On l'a décrit, en particulier, dans le livre si remarquable, si intéressant, de M. Madelin, mais le personnage est toujours à reprendre et sur son compte il reste toujours du nouveau à découvrir.

Pour ma part, quand je m'occupe de lui, je suis toujours obsédé par le portrait que Chateaubriand a fait de lui dans les Mémoires d'outre-tombe, portrait terrible, vous le savez, lorsqu'il dit « Dans le cercle des bêtes féroces, Joseph Fouché


avait l'air d'une hyène habillée. » Et, avec cette faculté d'invention verbale qui caractérise Chateaubriand, surtout dans les Mémoires d'outre-tombe, il dit « II haleinait les effluves du sang. »

Ce jugement, en somme, est exact. Pour résumer rapidement ce qu'avait été la carrière de Fouché qui, à l'époque où il arrive dans son proconsulat lyonnais, a trente-neuf ans, il était né, comme vous le savez, près de Nantes, à la Martinière, dans la Loire-Inférieure. C'était le fils d'un capitaine au long cours. Sa mauvaise santé ne lui avait pas permis de courir les aventures de la mer. Il avait été élevé chez les Oratoriens; il était venu au séminaire à Paris. On a dit de lui quelquefois qu'il avait été prêtre et que par conséquent, plus tard, ses doctrines avaient fait de lui un apostat. Ce n'est pas exact, ce n'est même pas du Fouché. Ce que Fouché aime, ce sont les situations équivoques, intermédiaires. Il a été sur la limite de la prêtrise, mais n'a jamais franchi ces limites.

Oratorien, ami des Oratoriens, élevé dans ce milieu par quelques hommes extrêmement remarquables qui étaient en général de tempérament janséniste, il s'est rallié assez vite aux idées de la Révolution française.

Il a rencontré à Arras Maximilien Robespierre et aussi cette Charlotte que nous retrouverons tout à l'heure, la sœur de Robespierre. On dit même qu'une des causes de la haine qui va opposer Robespierre et Fouché est que Fouché aurait voulu épouser Charlotte, plutôt que Charlotte aurait voulu se faire épouser de Fouché et qu'au dernier moment le mariage n'aurait pas eu lieu.

En tout cas, il quitte l'Oratoire, devient principal du Collège de Nantes, épouse Jeanne Coicaud qui va le suivre dans ses différentes missions, et devient député de la Loire-Inférieure à la Convention.

D'abord, et par haine de Robespierre, car dès maintenant les deux hommes se haïssent, il siège à l'extrême-droite. Il entre au Comité d'Instruction publique. Vous savez que, instruit d'ailleurs plus dans les sciences que dans les lettres, il s'occupera, à différentes reprises, des questions d'enseignement.

Puis, au début de 1793, il se produit en lui ce que M. Made-


lin appelle « un changement à vue ». Changement, je veux bien, mais à vue, non. En effet, chez Fouché, généralement rien n'est « à vue ». Il fatit creuser assez profondément pour discerner ce qui «e pa'sse. Après s'être opposé à Robespierre en allant très loin du côté droit, il va s'opposer à lui en allant très loin du côté gauche. Il va aller rejoindre les Hébert, les Chaumette, les Clootz, les Collot d'Herbois. Son goût le porte toujours à flatter la passion régnante.

En février 1793, nous le voyons qui se prononce maintenant pour La révolution intégrale. Il est, comme on l'a dit quelquefois, un « totaliste », un totaliste d'ailleurs qui n'est doctrinaire que pour une certaine part. Un humoriste a dit, je crois, ceci Appuyons-nous fortement sur les principes, ils finiront bien par nous céder

Si cette vérité s'applique à un personnage dans l'histoire, si elle s'appliquait à d'autres aussi, avant et après, elle s'applique exactement à Fouché.

Le voilà donc extrêmement accentué pour ses idées. Il accomplit plusieurs missions en province, il est représentant dans différents endroits, il pratique là ce que l'un de ses historiens, M. Stefan Zweig, a qualifié d'un mot que je veux retenir pour m'en servir tout l'heure la technique du silence. Il sait être présent, et il sait surtout être absent, et c'est quand il est absent qu'il est redoutable, quand il agit de loin, quand, sans se découvrir, il tire les fils des intrigues et manoeuvre les personnages qui, eux, restent au premier plan.

Avant de venir à Lyon, il a fait sa grande expérience de Nevers et là-dessus je vous renvoie aux pages si intéressantes qui ont été écrites par M. Madelin.

Voilà ce qu'il est et voilà la réponse, je crois, à la première question que je me suis posée qu'est-il ?

Quelles sont ses idées ? Il en changera souvent. Il y a un mot qu'on lui prête qui me revient en ce moment-ci à l'esprit. Je ne sais pas s'il est vrai, il pourrait être vrai, étant donné la complication du personnage.

On prétend qu'un jour, sous l'Empire, parlant à je ne sais qui, Fouché disait Robespierre, une fois, m'a dit Voyons, Duc d'Otrante, que pensez-vous donc ?.


Je ne sais pas tout de même si ce mot peut se prouver, mais cela correspond bien en effet à cette espèce d'oubli permanent de ses convictions qu'a pratiqué Fouché toute sa vie. En 1793, quand il arrive à Lyon, quelles sont donc ses idées ? II est très important que je vous le dise parce que je veux vous conduire au 9 Thermidor et vous montrer quelles ont été, selon moi, les causes de ce drame si important et si terrible.

Ses opinions, en voici deux qui sont essentielles, qui sont indiscutables.

D'abord, c'est un rationaliste. Il est arrivé à des conclusions extrêmement avancées dans l'ordre des croyances philosophiques. J'ai dit tout à l'heure qu'il y avait des oppositions entre l'Esprit des Lois et le Contrat social et je crois qu'on peut dire que Robespierre est un disciple de Rousseau il y en a tant dans l'histoire de la Révolution française et qui souvent sont massacrés parce qu'ils avaient le même idéal, le même culte et le même patron Charlotte Corday était une élève de Rousseau et Marat était un disciple de Rousseau, c'est au nom de Rousseau qu'ils se sont si violemment opposés Robespierre, dis-je, est un disciple de Rousseau, Fouché, lui, est un disciple de Voltaire, en tout cas c'est un athée caractérisé. Si vous lisez ses différentes circulaires à Nevers, vous verrez combien il s'est montré sur ce point rigoureux, M. Aulard l'a montré et les documents sont surabondants. Hier encore, dans une collection de papiers révolutionnaires tout à fait intéressante que je suis occupé à dépouiller en détail, je voyais sur les papiers de Reverchon ses derniers arrêtés pris à Nevers et cet après-midi, traversant Nevers pour venir vous rejoindre et faire cette conférence, je voyais la tour de la cathédrale de Saint^Cyr que vise Fouché dans un de ses derniers arrêtés lorsqu'il dit « On mettra sur la tour de Saint-Cyr, face à la route de Lyon, une inscription qui dise La Liberté, la nature et la raison sont les seules divinités que l'on adore dans cet endroit. »

C'est donc un athée, un des apôtres de la déchristianisation, avec son ami Chaumette, que Robespierre va faire disparaître dans quelque temps, dans des conditions que j'aurai à vous rappeler.


Voilà ce qu'il est. Au point de vue social, ce n'est pas moins net le Fouché de 1793 est un communiste, il est intégralement communiste, et M. Stefan Zweig l'a dit avec beaucoup de force et 'beaucoup de raison lui, étranger, il l'a vu peutêtre mieux que nous l'instruction du 26 Brumaire an II est certainement, avant le fameux document de Karl Marx, la première manifestation du communisme moderne. Voilà sommairement ce qu'il est, et maintenant que va-t-il faire ?

Dans la période que j'ai délimitée, entre le 30 octobre 1793 et le 7 Germinal, il va se montrer d'une cruauté abominable, il faut le dire et le redire, parce que, plus tard, il fera le bon apôtre, il sera assez habile d'ailleurs pour persuader, en 17951796 et les années suivantes, qu'il a été un modérateur, il a été d'une cruauté atroce, et en voici quelques preuves. Il est méthodique, il a de la culture. Dès qu'il arrive, non seulement il provoque une série de manifestations antireligieuses, d'un type assez vulgaire et même assez répugnant, faisant promener dans les rues des ânes chargés de reliques, mais ceci c'est la concession au gros public, à la passion populaire, mais il prend des mesures qui sont de conséquences plus graves et d'un caractère plus réfléchi.

Il se forge d'abord ses instruments, ses instruments de travail, si j'ose dire, ou plutôt ses instruments de torture. Quels instruments ? Il trouve naturellement, à CommuneAffranchie, des autorités qui sont installées; il y a une municipalité, un département, un district. La Constitution de 1791 fonctionne, mais il crée des organes proprement révolutionnaires. Il en crée trois il crée d'abord avec des Jacobins venus de Paris notez bien ce détail il crée ce que l'on a appelé la Commission temporaire. Cette Commission temporaire, composée de vingt membres, dix sédentaires, dix ambulants, est chargée de procéder aux arrestations, de provoquer les dénonciations et de suivre sur les dénonciations. Et dès ses premières séances, on la voit qui arrête en masse ex-nobles, ex-hommes de loi, prêtres, avec une rapidité et un sens de l'universel qui vraiment dénote une conception peut-être assez médiocre de la justice. Premier outil.

Il en constitue un deuxième la Commission de Justice


révolutionnaire, commission qui a siégé dans l'hôtel de ville de Lyon, dans des pièces qui subsistent encore. Cette commission est composée de sept personnes. Je pourrais vous décrire ses différents juges, ce n'est pas la peine, j'ai beaucoup de choses à vous dire, je passe, mais le président de la Commission est un général de d'armée révolutionnaire, Parein, le célèbre Parein, un spécialiste de la guillotine, qui a déjà fonctionné en Vendée, à l'armée des Côtes de l'Océan, un ancien vainqueur de la Bastille, un ancien insurgé aussi du 10 août, un homme vraiment cruel et, d'un trait qui est peutêtre encore plus grave, un homme vraiment assez bas de caractère.

Il y a une chose qui m'étonne dans l'histoire de la Révolution je le dis en passant c'est de voir au lendemain des grands événements la rapidité avec laquelle les hommes qui étaient au pouvoir la veille sont désavoués par ceux qui s'étaient réclamés d'eux jusque-là.

Parein est mn hébertiste or, lorsque Hébert sera guillotiné, lorsque Ronsin le sera également, Parein sera le premier à envoyer à la Convention des adresses de félicitations. C'est le deuxième outil, le deuxième instrument. Le troisième, c'est l'armée révolutionnaire elle-même. Fouché fait venir à Lyon, pour exécuter les décisions de la Commission temporaire et du Tribunal révolutionnaire, un détachement très important de l'armée qui avait été créée en septembre 1793 par un décret de la Convention, et Ronsin qui va être exécuté comme hébertiste a séjourné dans notre ville pendant longtemps. J'ai trouvé un nombre important de pièces signées de lui, d'ordres donnés par lui.

Armée révolutionnaire, commission temporaire, commission révolutionnaire, voilà les instruments dont va se servir Fouché. Il s'en servira avec une telle abondance que je veux simplement vous donner un chiffre je ne vous donne pas le chiffre des exécutions quotidiennes, mais cependant ces chiffres sont impressionnants 73 exécutions le 18 Frimaire, 13 le 19, 67 le 21 en tout dans cette période que j'ai délimitée du 30 octobre 1793 au 27 mars 1794 1.682 exécutions contrôlées par Fouché et exécutions, soit par la fusillade, soit par la guillotine, soit par la mitraille.


A ce propos, je voudrais vous citer quelques exemples on a quelquefois parlé des mitraillades de Lyon, on a écrit làdessus beaucoup de choses passionnées dans un sens ou dans l'autre. J'ai relevé beaucoup de documents dans nos archives, ici et là, parce que, malheureusement, nos archives sont très dispersées, – en voici qui sont vraiment saisissants et qui sont incontestables.

H y a eu en particulier deux exécutions très dramatiques celle du 14 Frimaire et celle du 15 Frimaire. Le 14 Frimaire ont été exécutés par le canon à mitraille 60 hommes dont 11 mineurs, et le 15, 208, plus deux colporteurs qui étaient dans la prison au moment où on a amené le convoi et qui ont été pris du même coup et exécutés.

Ce ne sont pas des légendes, car voici deux pièces que je vais vous citer qui, je crois, sont impressionnantes voici une pièce, datée du 14 Frimaire, qui est aux archives du Rhône dans la série des Tribunaux révolutionnaires

« Le Président et les membres de la Commission révolutionnaire établie par les représentants du peuple requièrent le commandement de la place de fournir une force armée de 1.200 hommes munis de cartouches pour aller chercher demain à 8 heures précises aux prisons de Roanne. » (Roanne, c'était la grande prison de Lyon) «. tous les prisonniers qui y sont et de les conduire à la place de la Liberté. » (c'est Vactuell-e place des Terreaux) « au bas de l'escalier pour y entendre par les représentants du peuple la lecture de leur jugement et ensuite être procédé à l'exécution pour 11 heures précises.

» Le commandement de la place commandant un détachement de gendarmerie. attachera les prisonniers afin qu'ils ne s'échappent pas. Il fera précéder la force armée de huit pièces de canons dont quatre à la tête et quatre à la queue de la colonne. Toute la troupe à cheval sera commandée et se portera jusqu'au lieu de l'exécution. Le commandement de la place donnera des ordres pour que personne ne passe le pont dit de Morande.

̃» Le commandement de la place demeure responsable de l'exécution pleine et entière du jugement. »

On fait observer au commandant qu'il peut diriger ses opérations sur environ 200 hommes qui sont condamnés à mort. Ce sont les 208 du 15 Frimaire.


Voici alors le procès-verbal très court du général commandant la place, Declay

« En vertu des jugements rendus par la commission révolutionnaire établie par les représentants du peuple. (ce document est aux archives die la Guerre) « j'ai .fait fusillé le 14 frimaire 60 rebelles, le 15 dudit moi 211 » {tout à l'heure, c'était 211). « Le 17, il en a été absous 50, demain j'en ferai fusiller 100. » C'est sur la plaine des Breteaux que je fais expier les crimes de ces traîtres. Je les fais attacher à une corde tendue. Une décharge suffit pour les exterminer de la foudre nationale et c'est toujours au cri de Vive la République que ces exécutions se font. J'espère que bientôt nous serons débarrassés de ces hordes de Muscadins et le voyageur dira Lyon était là. »

Je vous donne ces exemples parce que nous allons voir un jour prochain et nous le verrions mieux si je pouvais poursuivre l'histoire que j'ai à vous conter dans les derniers mois de la Convention et même au début du Directoire nous allons voir Fouché faire l'innocent, le bon apôtre.

En réalité, lorsqu'il y a eu un sursaut d'émotion parmi les républicains à la suite de ces massacres du 14 et du 15 Frimaire, il a lancé une proclamation où il se félicite d'avoir fait cette opération, et plus tard, lorsqu'il apprendra la prise de Toulon, il y a une lettre de lui publiée par M. Aulard, dont je salue en passant le souvenir, où il dit

« Toulon vient d'être pris. En l'honneur de cette victoire de la République, je vais faire fusiller ou plutôt je ferai jeter demain sous la foudre nationale. (c'est son expression toujours la même) 210 rebelles. »

En même temps, il rédige ses instructions et en particulier son instruction du 26 Brumaire. Je vous ai dit que c'était un programme strictement communiste. Je ne vous lis pas l'instruction, elle a été souvent publiée et est facile à trouver. Il y a cette phrase notamment où il dit que « tout le territoire de la République appartient à la' République; il ne reconnaît aucune propriété particulière, tout l'or doit être confisqué au profit de la République, des taxes très lourdes doivent être


mises sur ceux qui possèdent », en somme tout un programme communiste. Et puis, naturellement, il revient toujours à son programme de déchristianisation, puisqu'avec Chaumette il est le grand propagandiste de l'athéisme et, faisons attention, c'est exactement le moment où Robespierre commence, lui, sa campagne contre l'athéisme.

Je viens de vous citer des événements qui sont du 26 Brumaire, qui sont du 14 Frimaire, du 15 Frimaire; rappelez-vous le discours qu'aux Jacobins, le ler Frimaire, Robespierre prononce sur la liberté des cultes et rappelez-vous les invectives dont il accable Ghaumette le 3 Frimaire, lorsque Chaumette a pris des positions qui correspondent à Paris à celles que Fouché a prises avec lui, Chaumette, à Nevers ou à celles qu'il prend à Lyon.

Voilà pour l'avenir un certain nombre d'indications qu'il faut retenir.

Jusqu'à présent, fonctionnement de la Commission temporaire, fonctionnement du Tribunal révolutionnaire, application de l'instruction du 26 Brumaire, surveillance exercée par l'armée révolutionnaire, tout cela s'est pratiqué au nom de l'ensemble des révolutionnaires jacobins venus de Paris ou jacobins lyonnais.

Il y a tout naturellement à Lyon une société des Jacobins qui est l'analogue de ce qu'est la Société des Jacobins de Paris, et, alors qu'il y a encore tant de sujets qui ne sont pas traités dans l'histoire de la Révolution française, je souhaiterais beaucoup qu'un historien prît la peine de rassembler les documents tristement épars et souvent un peu mutilés qui refont l'histoire de cette Société des Jacobins. En effet, si on a publié les procès-verbaux de la Société de Paris, nous n'avons pas encore les procès-verbaux de la plupart des Sociétés de Jacobins de province.

Jusqu'à présent ensemble parfait, mais voilà où va commencer la difficulté, où va commencer le drame qui va nous conduire au 9 Thermidor.

Comme le savent tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la Révolution, il est intervenu à Paris le 14 Frimaire un fait tout à fait important. La Convention a pris son célèbre décret de centralisation. La Convention s'est aperçue que


beaucoup des erreurs, beaucoup des excès, beaucoup des fautes qui ont été commises, viennent des libertés trop grandes qui ont été laissées aux administrations par la Constitution de 1791.

Je crois c'est un fait que ne contestent pas, je pense, les historiens de la Révolution, j'en prends à témoin mon ami Sagnac je crois que ce qui a causé beaucoup de désordre, c'est l'excès de libéralisme ou de générosité de la Constituante qui, pour réagir contre un régime d'oppression, a libéré les administrations des communes, les administrations des départements, les administrations de districts, confiant à l'élection toutes ses administrations, confiant même à l'élection les organes de la justice, si bien que des conflits sont nés assez vite. Necker les avait annoncés dans un travail tout à fait remarquable d'ailleurs, et c'est la guillotine qui a arbitré ces conflits qu'une bonne Constitution, mieux hiérarchisée, aurait pu régler.

Vous savez que cette Constitution désirée avait été rédigée, mais la Constitution de 1793, qui avait été faite pour essayer de rattacher les provinces qui avaient une tendance au fédéralisme, n'a jamais été appliquée, n'est jamais sortie du coffret de cèdre dans lequel on l'avait enfermée.

La Convention s'en aperçoit et, le 14 Frimaire, elle rend un décret dont, à mon avis, l'importance est considérable dans l'histoire de la Révolution. Parmi beaucoup d'ordres qu'a donnés ce décret et de nouveaux, il y en a deux qui vont jouer un rôle important. Le décret de Frimaire crée des agents nationaux qui seront les représentants du pouvoir central, qui ont été, on peut le dire, la première esquisse de ce que seront les préfets de l'Empire.

D'autre part, ce décret de Frimaire donne une grande autorité au district par rapport à la municipalité et au département.

C'est ainsi que, dans la ville où jusqu'à présent Fouché. administrait sans contre-poids, il va se heurter maintenant à un agent national, à une administration de district, et les conflits vont naître et les résistances s'organiser.

A partir du mois de Ventôse, on voit ce conflit se produire et se développer, conflit d'une part entre les Jacobins envoyés


de Paris, venus de Paris avec Fouohé, avec Collot d'Herbois, pour organiser la terreur, et les Jacobins lyonnais qui frémissaient de se voir dépossédés. Non pas d'ailleurs que les Jacobins lyonnais aient pris contre les Jacobins de Paris les intérêts de leurs concitoyens; ils se sont montrés au contraire beaucoup plus exigeants, beaucoup plus rigoureux, et en particulier ils ont réclamé une application impitoyable de la loi des suspects.

Conflit entre les Jacobins parisiens et les Jacobins lyonnais qui se transforme très vite en un conflit d'autorité d'un côté du côté Fouché les membres de la Commission révolutionnaire fidèles à celui qui les a créés et installés, les membres du Tribunal révolutionnaire et Fouché à la tête de l'organisation, à la tête de cet ensemble, mais d'un autre côté, les autorités locales avec, à leur tête, un agent de district, un agent national spécialement mordant, un nommé Fontelle, la Société Populaire, 'la Société des Jacobins, extrêmement ardente, extrêmement confuse et désordonnée, et ces sociétés, ces groupements, ces autorités ont un lien c'est le culte pour le révolutionnaire iChalier, une sorte de Marat local qui a été guillotiné le 16 juillet 1793 sur l'ordre d'un tribunal modéré, sur la volonté d'une municipalité modérée avant l'arrivée des Jacobins. Chalier est l'objet d'un culte qui a été un culte national plus encore qu'un culte local. La Convention a fait je ne sais combien de manifestations en l'honneur de Chalier et c'est sur le nom, sur la mémoire de Chalier que se rassemblent ces opposants de Fouché.

Fouché croit le moment venu d'agir avec autorité. Il se montre contre son ordinaire même assez brutal il supprime les trente-deux comités (décret de Ventôse), disperse les autorités locales aux quatre coins du département, dissout la Société Populaire.

Mais ces autorités locales, ces groupements locaux, ces comités, ces sociétés d'amis de Chalier n'acceptent pas cette procédure et ces décisions. A qui s'adressent-ils ? Au Comité de Salut publie et surtout à Robespierre.

C'est la partie de ce sujet qui m'a obligé au plus grand nombre de recherches. Je ne comprenais pas ce drame qui va se passer tout à l'heure et que je vais vous exposer, je n'en com-


prenais pas les origines. J'ai dû fouiller non pas seulement les Archives nationales, mais les archives municipales de Lyon, mais celles du département, regarder les correspondances et maintenant je veux vous épargner les détails de cette histoire j'ai vu net, j'ai vu se développer ce conflit entre les amis de Châtier d'un côté, les Jacobins lyonnais et les Jacobins de Paris d'autre part. Ils font échec à Fouché. Quel est l'arbitre ? C'est Robespierre. Il y a aux Archives nationales un dossier qui est bien émouvant, par ce qu'il contient, mais, à mon sens, qui l'est peut-être plus encore par l'indication portée sur la chemise, qui est la suivante « A réunir aux pièces remises au représentant du peuple -Robespierre. » C'est Robespierre qui est chargé d'arbitrer ce conflit qui vient de se produire entre Fouché, qui prend maintenant figure de modéré, qui déclare qu'il défend la vertu, qui proteste contre les pillages de 'biens séquestrés, et qui s'oppose à ces autorités qui, elles, veulent aller beaucoup plus loin que lui. Comment Robespierre va-t-il arbitrer ? Il arbitre de la' façon suivante Le 7 Germinal, donc le 27 mars, il envoie de sa main un ordre Fouché rappelé à Paris, prié de mettre fin à sa mission la Société populaire, dissoute par Fouché, rétablie l'armée révolutionnaire, réclamée et 'Utilisée par Fouché, licenciée, et la Commission temporaire, organe essentiel de l'action de Foucihé, dissoute. La Commission PaTein, la Commission révolutionnaire dont je vous parlais tout à l'heure, est dissoute aussi. Elle n'a plus d'autre ressource que d'établir son bilan 1.682 exécutions.

Robespierre a arbitré contre Fouché et en faveur de ceux qui s'appelaient, d'un terme générique, les amis de Chalier. Voilà le drame qui va commencer. Fouché est rappelé le 7 Germinal. Son rappel est postérieur de trois jours à l'exécution des hébertistes <4 Germinal) et c'est pendant que Fouohé sera en route pour revenir à Paris ou probablement au moment même de son arrivée à Paris, que les Dantonistes sont exécutés '(16 Germinal).

,C'est le 17 Germinal que Fouché se présente à la barre de la Convention avec son rapport à la main, rapport qui a été bien des fois imprimé, que chacun peut lire et où il se donne comme un modérateur, ce que je n'accepte pas, parce que, je


crois vous l'avoir démontré tout à l'heure, il a eu, au contraire, une action d'une cruauté impitoyable.

Mais Robespierre le surveille. Si vous avez la curiosité de regarder les séances des Jacobins, vous verrez que, dès le 1er Germinal, aux Jacobins qui sont, si j'ose ainsi dire, son champ de manœuvres préféré, Robespierre a déjà attaqué Fouché.

Le 31 mars, il attaque la Commission temporaire de F'ouehé. Fouché arrive à la Commission le 17, le lendemain de la mort de Danton. Il présente son rapport, mais Robespierre a pris ses précautions, il fait renvoyer le rapport de Fouché au Comité de Salut public. Outrage évidemment tout à fait grave pour celui qui avait déjà tant de raisons de le détester et qui y ajoute une raison nouvelle.

A partir de ce moment, vous allez voir se préciser un drame dont je pense qu'il est un des plus passionnants que l'Histoire ait jamais enregistrés. La raison de ce duel, c'est une antipathie des deux hommes qui est évidente et qui est ancienne. La raison de ce drame, c'est aussi le conflit des doctrines. Fouché, c'est le rationaliste, c'est la doctrine qui aboutit au Temple de la Raison, qui y a son centre. C'est Fouché qui, à Nevers, quand il a fait un de ces arrêtés contre les cultes, défendant aux prêtres de porter les vêtements ecclésiastiques, c'est lui qui a ordonné que l'on mît à la porte des cimetières cette phrase « La mort est un sommeil éternel. »

Quand il est venu à Lyon, il a repris son arrêté de Nevers; nous allons voir que Robespierre s'en est aperçu. Alors, le drame s'accentue.

Au lendemain de ce 17 Germinal où Fouché s'est présenté devant la Convention, où il a subi cet échec, il rencontre Maximilien chez Charlotte. Malheureusement, je n'ai pas confiance dans les récits de Charlotte. Celui qui s'est exprimé le plus durement sur elle, c'est son frère Augustin. Il dit « Elle n'avait pas une goutte de sang qui fût pareille au nôtre, Charlotte a été notre principale ennemie. »

Si on la croyait, dans cette entrevue du 18 Germinal, Maximilien et Fouché se seraient dit beaucoup d'injures, je le crois, quoique Fouché soit trop habile pour injurier, il écoute, technique du silence, mais son silence est infiniment plus


grave que les ripostes les plus dures. Je ne crois pas d'ailleurs que la scène ait pu se passer sur ce thème, parce que, encore une fois, Robespierre, comme au 12 octobre, comme au 21 Vendémiaire, s'est prononcé non pas pour l'atténuation des mesures révolutionnaires à Lyon, mais nettement contre Fouché qui croyait le moment venu de les atténuer, bref pour ceux qui croyaient le moment venu de les redoubler.

Je ne crois pas au récit de Charlotte, mais ce qu'il faut croire, ce sont les séances des Jacobins dont nous avons les procès-verbaux. Le 19 Germinal, nouvelle attaque de Robespierre. Le 18 Floréal, décret qui institue le culte de l'Etre suprême. Ceci est une victoire doctrinale de Robespierre sur Fouché. Le 1,6, par un phénomène extraordinaire, Fouché est élu président des Jacobins. On s'est demandé pourquoi. M. Aulard avait coutume de dire qu'il pensait que c'était une manière de protestation des Jacobins contre Robespierre et contre sa théorie de l'Etre suprême, car il y avait aux Jacobins un très grand nombre, une majorité, semble-t-il, de rationalistes.

Fouché est élu président des Jacobins le 16 Prairial, le jour même où Robespierre devient président de la Convention. Le 24, Chaumette est exécuté par la volonté de Robespierre. Voici le 20 Prairial. Robespierre est devenu président de la Convention, vous connaissez la fameuse cérémonie il marche en tête de ses collègues, avec son épi à la miain. Fouché n'invective pas, il fait quelque chose de bien plus dur et de plus dangereux, il le raille, il se moque de lui. Dans quelques jours, la situation sera changée. Trois jours après la fête de Prairial, il y a une séance tout à fait dure aux Jacobins, séance qui comporte une discussion sur l'exécution de Chaumette. Fouché se dérobe, il dit même qu'il n'a pas connu Chaumette ou qu'il l'a très peu connu, ce qui n'est pas vrai, mais cela ne gêne pas Fouché de mentir.

Nouvelle séance le 23 Messidor. Cette dois-ci, le ton s'est élevé, on sent que les événements se précipitent. Robespierre prononce son attaque j'ai le procès-verbal sous les yeux il évoque d'abord le souvenir de ses relations avec Chalier. Puis, il passe aux amis de Chalier qu'il connaît tous, dont il loue le calme et la patience, il félicite la Commission tempo-


raire pour ses premiers actes d'autrefois, mais la blâme pour sa faiblesse lorsque tout récemment, ajoute-t-il, par la séduction de certaines femmes, elle a poussé les patriotes au désespoir et les a obligés à demander un secours au Comité de Salut public.

Fouché ne dit toujours rien. Robespierre affirme sa volonté d'arrêter l'effusion du sang humain versé par le crime. L'attaque est bien conduite. Fouohé ne répond toujours pas. C'est à ce moment-là que se place la 'fameuse scène Robespierre jeune, sentant son frère menacé, sentant l'importance de la partie qu'il joue, lie sont sort à celui de Maximilien « Je n'ambitionne que d'avoir le même tombeau que lui. » C'est dans cette séance aussi que Couthon prononce la phrase célèbre « Je veux partager les poignards dirigés contre Robespierre. Cela, c'est le 23 Messidor.

Et voici la séance culminante, c'est celle du 26 Messidor, 14 juillet. On lit aux Jacobins une lettre par laquelle Fouché demande à la Société de suspendre son jugement jusqu'à l'heure où les Comités de Salut ipuiblic et de Sûreté générale auront pu faire un rapport sur sa conduite.

Robespierre prend la parole '(il faut que je vous cite ses propres termes)

« Je commence par faire la déclaration que l'individu Fouché ne m'intéresse nullement. J'ai pu être lié avec lui parce que je l'ai cru patriote. Quand je l'ai dénoncé ici, c'était moins à cause de ses crimes passés que parce qu'il se cachait pour en commettre d'autres, que parce que je le regarde comme le chef de la conspiration que nous avons déjouée. »

Je vous dirai tout à l'heure mon avis que Fouché a été le principal agent du 9 Thermidor, mais vous voyez que c'est aussi l'avis de Maximilien. Il reproche à Fouché son refus de venir se just ifier. L'autre est trop habile, il voit que le vent n'est pas favorable et il n'est pas navigateur lui-même, il a appris de son père que pour bien naviguer il faut savoir prendre le vent.

Robespierre continue ses insultes et c'est vraiment dramatique, ce conflit entre deux hommes dont l'un n'apparaît pres-


que pas et dont l'autre se découvre constamment, ne peut pas s'empêcher de se jeter à corps perdu dans la lutte. Il insulte Fouché, il l'insulte pour sa triste figure, dit-il. Il l'accuse pour s'être attaqué aux patriotes, aux sociétés populaires.

« J'entends, dit-il, défendre la vertu et la liberté contre des hommes dont les mains sont pleines de crimes et de rapines. » Evidemment, même en politique, ce sont des accusations qu'il est difficile de se pardonner

Sur la motion d'un membre il y a toujours un membre pour faire ces déclarations Fouché est exclu.

14 juillet toute la Société des Jacobins se rend au Jardin national pour y fêter l'anniversaire de la Bastille. Il y a beaucoup de monde. Elle y rencontre beaucoup de gens, elle n'y trouve pas Fouché, homme secret, qui fait son travail, pendant ce temps-là, dans l'ombre. C'est à partir du 26 Messidor, après cette séance dramatique, ce défi brutal, violent et extrêmement courageux, magnifiquement courageux, que Fouché commence, ou plutôt poursuit et va mener à bonne fin son petit travail.

Il n'est pas facile de le saisir. Comment peut-on procéder ? On peut procéder par quatre moyens qui s'ajoutent les uns aux autres.

D'abord il y a les Mémoires de Fouché, dont M. Madelin a dit qu'il fallait leur reconnaître une certaine autorité; et, en effet, ces pages sont écrites avec une telle fougue, avec un tel accent, avec une telle âpreté, que ce n'est pas évidemment un scribe qui (les a rédigées. Il raconte comment il allait trouver ses collègues, c'était l'époque où Robespierre, violent, orgueilleux, sentant qu'il perdait du terrain au Comité de Salut public, refusait d'y aller. Plusieurs historiens, Lévy-Schneider en particulier, ont essayé de recomposer ces dernières séances du Comité de Salut public.

Fouché travaille comme une navette à tisser il va de l'un à l'autre, il va vers ses collègues et leur dit doucereusement, confidemment « Vous savez, vous êtes sur la liste » II dit cela à Tallien, il se fait un ami de Tallien il dit cela


à beaucoup d'autres, et notamment à Collot d'Herbois, qui sera peut-être l'un des derniers qu'il amènera, mais qu'il amènera, car vous n'ignorez pas le rôle essentiel que Collot d'Herbois a joué dans la journée du 9 Thermidor où son attitude a accablé Robespierre, a été même une des causes de sa perte. Premier moyen d'investigation.

Deuxième moyen c^est la très importante déclaration que Tallien fait à la Convention dans une séance tout à fait intéressante, le 22 Thermidor An III. Les Conventionnels s'expliquent entre eux, ils lavent leur linge Ils discutent sur la participation que les uns ou les autres ont eue au 9 Thermidor. A ce moment, Tallien, qui était bien renseigné, rappelle vous trouverez cela dans les procès-verbaux de la Convention le rôle que les affaires lyonnaises ont joué dans cette histoire dramatique et rappelle que, le 8 Thermidor, Fouché est venu le trouver et lui a dit doucement, comme il disait toute chose « Le moment est venu, il faut frapper dans quelques jours, ou nous serons tous morts ou nous aurons le pouvoir. »

Tallien a compris.

Il y a aussi un document assez curieux. C'est une conversation qui a été entendue par l'huissier Roquemort entre Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Fouché. Même conseil, même conclusion.

Il y a encore quelque chose de plus dramatique. Fouché correspondait avec sa steur à Nantes, et les lettres qu'il lui écrit dans les premiers jours de Messidor et dans les derniers jours de Messidor ont été saisies par Je Conventionnel Bo, elles sont aux Archives nationales. Ce sont de courts billets et, en les ajoutant les uns aux autres, on voit la progression de la manoeuvre qui va amener le 9 Thermidor.

Par exemple, dans une lettre du 3 Thermidor, il y a cette phrase

« Encore quelques jours, la vérité et la justice auront un triomphe éclatant. »

Le 5, Fouché écrit de nouveau

« Encore quelques jours. (la même formule) « les fripons et les scélérats seront bientôt connus. »


Le 7, d'après plusieurs témoignages, réunion chez Collot d'Herbois. Il décide l'attitude de Collot d'Herbois, le 8 Thermidor. Puis c'est le grand discours de Robespierre à la Convention d'abord. Robespierre arrive là, impassible, avec son habit bleu .ciel. Il monte à la tribune et lit le discours que vous connaissez, qu'il relira le soir aux Jacobins.

Vous rappelez-vous dans ce discours qui est presque un testament, vous rappelez-vous cette phrase que je vais citer pour vous expliquer les raisons que j'avais tout à l'heure de vous rappeler tel arrêté de Fouché

« Non, Chaumette, non, Fouché, la mort n'est pas un sommeil éternel. »

Rappelez-vous cela dans le discours du 8 Thermidor. Le discours se développe, accueilli très froidement par l'Assemblée. Le soir, il sera accueilli triomphalement par les Jacobins. Et si vous regardez le procès-verbal de la séance, vous verrez que, lorsque Robespierre se défend après avoir prononcé son discours, un membre de l'Assemblée dont j'ai oublié le nom, mais qui, certes, n'est pas le moins intelligent, s'écrie « Et Fouché ? »

Fouché n'est pas là, mais c'est lui qui a tout manœuvré. C'est lui qui surveille dans la coulisse. D'ailleurs, le 9 Thermidor, dans cette journée dramatique, Fouché est un des quatorze Conventionnels dont la Commune de Paris demande l'arrestation.

Mais on ne le voit toujours pas et Rdbiespierre va mourir, tandis que Fouché conservera son attitude impassible, impénétrable, et cependant c'est bien, comme Robespierre lui-même nous en a prévenus, c.'est lui qui a tout mené.

Vous connaissez les dernières heures de Robespierre, elles sont dramatiques, on peut les reconstituer facilement d'après un certain nombre de récits de l'époque.

Le 10, vers une ou deux heures du matin, on amène Robespierre, blessé par le coup de feu célèbre, au Comité de Salut public. Des hommes le portent, arrivent au bas de l'escalier, s'arrêtent un instant. On pose fa civière sur laquelle repose le corps. Alors, quelques personnes s'approchent. Un homme du


peuple dit « V'là-t-y pas un beau roi ? » Un autre dit « Et quand même il serait César, pourquoi qu'on l'jetterait pas à la voirie »

Le cortège monte l'escalier lentement. On dépose Robespierre sur la table de la salle d'audience où il reste pendant une heure, inerte.

Le sang coule de sa plaie, il a la mâchoire fracassée. Le sang coule sur sa chemise; il a toujours son habit bleu ciel, ni chapeau ni cravatte, et sa culotte de nankin, et ses bas de coton blanc sont tombés sur ses talons.

Il est là, -couché sur la table. Il a, pour soutenir sa tête, une caisse dans laquelle il y a du pain de munition moisi. C'est tout ce qu'on a pu trouver à lui donner et, accoudé sur le bras gauche, de sa main droite, il manteuvre un petit sac de peau qu'il a trouvé dans sa poche, avec lequel il étanche sa plaie. A un moment donné, quand ce sac est plein de sang, comme il n'y a pas de linge, on lui donne du papier et il continue à s'éponger avec du papier.

Puis, un peu plus tard, on amène entre des gendarmes Saint-Just, Dumas, Vaillant Dumas avec sa vieille redingote noire qui a l'air d'une soutane, Saint-Just, élégant comme toujours dans son habit chamois à gilet blanc. Il est là dans l'embrasure de la fenêtre et, en regardant Robespierre couché sur la table, il se met tout à coup à pleurer silencieusement. A un moment donné, Robespierre, qui a repris connaissance et conscience, se relève brusquement, glisse hors de la table, s'assied dans un fauteuil et promène sur les gens qui le regardent ses propres regards impassibles.

Vers dix heures arrive un chirurgien qui lui fait sauter quelques dents, bande la plaie, l'enveloppe. Robespierre ne dit toujours pas un mot. Il ne parle plus, il y a des jours où il a peut-être trop parlé.

Le soir du 10, vous connaissez la fin, on a amené aussi au dernier moment Couthon, accusateur public près le département de la Seine le soir du 10, à 16 h. 1/2 à peu près, on voit arriver sur la place de la Révolution plusieurs charrettes. Dumas, Robespierre jeune, Henriot et Couthon sont eux-mêmes couverts de sang; Couthon a un bandeau, et quant à Robespierre, il arrive sur l'échafatid avec sa tête enveloppée


de linge sanglant. On dit que, lorsque le bourreau lui arra'chera ce (bandeau pour l'exécuter, on entendit assez loin un grand cri le grand orateur, l'homme puissant avait été vaincu par da technique du silence.

Loin de là, dans l'ombre, Fouché pouvait se dire tout cela est mon œuvre.

Voilà, Mesdames et Messieurs, l'histoire que j'ai voulu vous conter. Je vous l'ai racontée sur des documents authentiques en vous en épargnant beaucoup, en vous en citant quelquesuns. Je crois être autorisé à conclure s'il est vrai que Fouché, comme l'a dit Robespierre lui-même, a été le principal agent du 9 Thermidor, s'il est vrai que c'est pour avoir été rappelé de Lyon qu'il a accentué sa haine contre Robespierre et procédé à ces manoeuvres dont je vous ai donné 'les dates et dont j'ai défini les principaux caractères, je me crois autorisé à vous dire, sans trop d'amour-propre local, que ces événements, suite de la Terreur lyonnaise, ces conflits nés à Lyon, arbitrés par Robespierre, ont été une des causes du 9 Thermidor.

Si j'avais sur ces sujets fait apparaître quelque lumière, je n'aurais peut-être pas à regretter de vous avoir imposé cette heure de bienveillant silence, tandis que je répondais à l'appel du Centre d'Etudes de la Révolution.

Edouard Herriot.


Le caractère international

de la Révolution française (1)

On ne refuse rien à la Révolution française dans l'ordre national. On lui marchanderait plus volontiers ses mérites de l'ordre international. Du premier point de vue, les moins généreux ne lui refusent pas d'avoir achevé l'unité de la patrie française, de l'avoir couronnée de l'éclat magnifique de la Fédération, d'avoir élargi ses frontières, d'avoir fixé aux « limites naturelles la ligne en deçà de laquelle le repos n'était pas permis à la Nation.

L'ordre international, au contraire, on lui accorde de l'avoir rêvé, mais c'est pour le lui reprocher aussitôt. Législateurs de l'abstrait, amis et familiers de l'homme universel, qui n'existe pas, héritiers en cela de la pure doctrine classique, la juste amalyse et la hautaine sévérité d'Hippolyte Taine reléguait les révolutionnaires dans la logique, loin de toute réalité. Ce sont les adversaires de la Révolutioni qui ont ainsi mis en lumière ce caractère international, et de leur temps même. Edmund Burke jusqu'à sa mort fit retentir la tribune britannique de ses griefs irréconciliables « Les Français, disait-il en substance, font une législation pour l'univers. En quoi cela me touche-t-il ? Je suis Anglais. »

Louée pour son caractère (national, blâmée pour son caractère universel, la Révolution française doit à cette contradiction logique de m'être méconnue qu'à demi. La vérité est peutêtre qu'elle a inoculé ces deux germes le national et l'international et leur contradiction même, aux générations qui 1. Conférence prononcée au Centre d'Etudes de la Révolution française le 3 février 1936,


l'ont suivie après trois demi-siècles qu'elle a nourris, nous pouvons reconnaître en nous-mêmes ces deux principes. Nous les appelons volontiers aujourd'hui le rationalisme et le nationalisme, l'esprit universel et l'esprit particulier de chaque peuple.

L'esprit universel de la Révolution est celui-là même des philosophes qui l'ont enfantée. Peu féconde en inventions doctrinales, la Révolution fut, pour la même raison, fidèle à ses maîtres. Pour eux tous, l'unité est le produit de la raison humaine, qui est universelle. On ne fondera donc que sur la raison. A l'intérieur, rien de plus facile. Par un mot qui est un admirable préamfbmle à la Révolution, Turgot avait écrit dans l'Encyclopédie « Il n'y a pas de raisons pour maintenir des institutions fondées sans raison. » On détruisit donc tout ce qui était traditionnel et on fonda des institutions raisonnables. Jusque-là tout va bien.

Mais c'est aux frontières que l'on se heurte à la diversité des hommes. C'est au delà des Pyrénées qu'on ne retrouve plus la même raison qui régnait en deçà. Que faire pour les étrangers ? Il faut, répandirent les Constituants, leur montrer la raison, 'qui est française de naissance, mais universelle de nature. II faut, dirent les Conventionnels, les contraindre :à à la raison. C'est là peu près, je crois, tout le problème du caractère international de la Révoliuition et la double solution que les révolutionnaires lui ont donnée.

La pédagogie est une grande ennemie de l'histoire ou, si l'on préfère, de l'exactitude historique. Elle s'efforce sans cesse d'accommoder les faits passés à la mode présente. Elle transpose la vérité d'autrefois dans le ton de la vérité d'aujourd'hui. Elle sait que, pour être compris, le meilleur moyen c'est de parler aux hommes le langage qu'ils attendent, le langage de leur temps. Pour être efficace, elle se résigne à être inexacte. On m'a conté qu'en Amérique des prédicateurs embarrassés dans les subtilités théologiques du péché originel ou de la prédestination, assurés que si eux-mêmes s'y reconnaissent mal le peuple qu'ils sont chargés d'instruire n'y verra goutte, demandent à leurs Eglises, Synodes ou Conciles « Faitesnous une religion qui puisse être prêchée. »


De même pour beaucoup de faits historiques et particulièrement pour la Révolution. On a fait une Révolution pour être enseignée. Et même plusieurs. Mais la plus commune, c'est, si j'ose dire, une Révolution pour l'opinion -libérale, pour les classes moyennes, une révolution pour les « modérés », ce parti qui subsiste depuis un siècle à travers tous les régimes. Révolution linéaire en quelque sorte. On admet qu'elle commence par la modération pour atteindre la frénésie et retourner purifiée à son point de départ. Elle croît en audaces, en excès, jusqu'au 9 thermidor, où commence le reflux. Chacun, suivant son goût, peut ainsi lui fixer les limites qu'elle n'eût jamais dû franchir les uns l'arrêtent à la Constituante, les autres à la chute des Girondins l'Histoire des Girondins, de Lamartine, a beaucoup contribué à vulgariser cette reconstruction imaginaire de l'histoire, d'autres enfin poussent jusqu'à Danton un petit nombre jusqu'à Robespierre. Il y a longtemps que l'on a remarqué que ces éléments, si soigneusement étagés, sont beaucoup plus mêlés à l'époque même de la Révolution et dans la réalité. Si, notamment, on s'attache aux idées davantage 'qu'aux faits, ce qui est, à mon gré, une bonne méthode révolutionnaire, on constatera que, -de ce côté, les plus hardis des révolutionnaires et, de beaucoup. ce furent les Constituants. Ces modérés prétendus étaient de magnifiques audacieux. C'est eux qui ont brisé les provinces, les départements n'étaient d'ailleurs qu'un second projet, le premier étant le partage du territoire en carrés dessinés suivant la longitude et la latitude c'est eux qui ont édicté l'égalité des citoyens eux qui ont imaginé la constitution civile du clergé. Hors la guillotine et la guerre, ils sont responsables de tout les Conventionnels n'ont fait qu'exécuter. Qu'on les blâme, qu'on les loue, c'est sur eux qtu'ïl faut prendre parti. C'est eux qui ont fait le partage entre les .révolutionnaires et les contre-révolutionnaires des générations futures.

C'est eux surtout, tae sont les Constituants qui ont déclaré, reconnu et appliqué les principes internationaux. C'est eux qui ont eu l'horreur de la guerre, que tes Conventionnels ont, au contraire, adoptée c'est eux qui ont déclaré la paix au monde.


La Révolution rencontra pour la première fois la question internationale, le de jure belli et pacis, comme disait Grotius, dans la semaine du 15 au 22 mai 1790. A cette dernière date, en conclusion de ce débat, la Constituante vota le décret du 22 mai 1790 inséré plus tard au titre VI de la Constitution de 1791.

« La nation française, disait 'oe texte célèbre, renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et n'emploiera jamais ses forces cantre la liberté d'aucun peuple. »

L'occasion de ce grand acte fut petite. M. Mirkine-Guetzévitch, dans son ouvrage sur le Droit constitutionnel de la paix, auquel je d'ois beaucoup, remarque que l'Assemblée légiféra au fur et à mesure des ^circonstances sur les sujets qu'elles lui présentaient. Mais il reconnaît que les principes, ici comme toujours dans les assemblées de la Révolution, dominèrent les événements.

La guerre semblait menaçante entre l'Angleterre et l'Espagne. Un système de la politique monarchique, qu'on appelait le Pacte de famille, obligeait la France à secourir l'Espagne. Le roi avait donc ordonné que l'on équipât quatorze vaisseaux prêts à intervenir. L'Assemblée, ainsi saisie, discuta en même temps une question de pure forme ,le droit de déclaration de guerre appartenait-il au roi, à l'Assemblée, ou à ces deux pouvoirs ? C'est en ce dernier sens qu'elle fut tranchée sur les conclusions d'un discours de Mirabeau.

Mais l'Assemblée, de son chef, y ajouta la question du droit de la guerre et de la prix, et en délibéra durant huit jours. Presque tous les orateurs proposent de condamner la guerre, de mettre, suivant l'expression d'aujourd'hui, la guerre hors la loi.

Robespierre d'abord, qui, parfait jacobin, fut toujours hostile à toutes les guerres.

« La nation française, disait-il, contente d'être libre, ne veut s'engager dans aucune guerre et veut vivre avec toutes les nations dans cette fraternité qu'avait commandée la nature. » A ces principes, où vous reconnaissez .l'indispensable hom-


mage à Rousseau, Robespierre ajoute une autre considération pleine de foi. La déclaration ne proscrivait que la guerre défensive. Mais si l'on est attaqué ? Non, pense Robespierre, cela n'arrivera pas. Car

« II est de l'intérêt des nations de protéger la nation française, parce que c'est de la France que doit partir la liberté et le bonheur du monde. »

Les membres les plus divers de l'Assemblée, le duc de Lévis, le comte de Clermont-Tonnerre, Dupont de Nemours, enfin Mirabeau, parlèrent de même et, dans tous ces discours, on retrouve ces deux mêmes thèmes interdiction de la guerre offensive, impossibilité de la guerre défensive.

Cette deuxième idée était essentielle à l'esprit révolutionnaire. On a' fait une révolution, c'est-à-dire, au sens le plus serré, changé la face du monde. L'intrigue, la convoitise, la ruse, la diplomatie enfin, sont institutions de l'époque antérieure, inconcevables dans l'ordre nouveau. On fait luire sur l'univers la clarté de la raison. Quel peuple y pourrait demeurer insensible ou aveugle ? Sans doute, on n'effacera pas Les nations de la surface de la terre comme on vient d'effacer les provinces du sol français. Mais la Révolution, l'esprit révolutionnaire en auront raison. Tous les peuples, l'un après l'autre, adopteront les institutions révolutionnaires, fondées sur la raison, 'comme disait tout à Fheure Turgot.

C'est ici la racine de toute la propagande révolutionnaire et toute son histoire celle de sa naïveté, de ses surprises, de ses colères. Résister à la Révolution, c'est résister à l'évidence, à la clarté naturelle. II suffit que les peuples soient de bonne foi ils renverseront les tyrans et, avec eux, toutes les institutions monarchiques, dont la guerre le passage de l'état national à l'état international est un événement naturel et prochain de l'humanité.

Les témoignages de cet enthousiasme révolutionnaire sont innombrables. J'emprunte seulement celui de Volney, qui n'était pas un Conventionnel, mais un Constituant, et d'esprit assez rassis

« L'Assemblée .nationale, dit-il dans un discours de tcette même discussion, regarde l'universalité du genre humain comme ne formant qu'une seule et même société dont l'objet


est la paix et le bonheur de tous et de chacun de ses membres. »

Nous sommes ici au seuil d'une autre idée, fausse je crois, et toujours très vivante parmi nous. On peut t'exprimer ainsi la guerre est le fait des princes, la paix est Je fait des peuples. Cette maxime a inspiré la conduite et les principes du président Wilson pendant la guerre. Sans l'empereur Guillaume, la guerre de 1914 n'eût pas eu lieu. Supprimons l'empereur et rendons au peuple allemand sa propre destinée. Cette idée, vous la retrouvez, hier encore, dans la toute récente déclaration du successeur démocrate du président Wilson, le président Franklin Roosevelt. Il reprend la même formule en substituant seulement, suivant la mode présente, les dictateurs aux princes.

Nous doutons, après plus d'un siècle d'expériences belliqueuses et dans le voisinage de il'Allem.agne, de cet amour instinctif des peuples pour la paix. Nous savons que leurs passions sont aussi fortes que celles des princes et leurs entraînements aussi fragiles. La Révolution même ne manqua pas d'avertissements. Mirabeau et Malouet qui, étant colonial, avait vu du pays, lui soumirent leurs doutes sur cette conversion immédiate des nations au pacifisme.

Mais l'idée tenait moins à l'observation qu'au système. Le système international de la Révolution s'inscrivait dans l'ordre de la fraternité, inconnue des rois, chérie par les peuples. Il comportait donc la condamnation de la guerre, la renonciation aux conquêtes le peuple français ne voulait pas souiller l'humanité du sang d'une guerre offensive. La diplomatie et la guerre qui s'engendrent l'une l'autre sont institutions de l'ancien régime. Dans le nouveau, elles s'excluent d'ellesmêmes.

Si telle est la doctrine, voyons les faits. Ceux qui aiment analyser les événements historiques avec plus d'ironie que d'enthousiasme remarquent qu'en 1790 la Révolution française renonçait à la guerre et que, deux ou trois ans plus tard, elle était en guerre avec toute l'Europe, et de son fait puisque


c'était la Révolution qui avait déclaré ,1a guerre. Si l'on doit faire ici à la Révolution un procès de droit international, il faut, avant la condamnation, examiner les limites et les excuses.

Les limites ce n'est pas à sa première guerre que la Révolution a violé ses principes. La campagne de Valmy fut évidemment une campagne défensive. L'invasion, le manifeste de Brunswick, mettaient die toute évidence la France en état de légitime défense. Mais, quatre mois à peine après Valmy, les armées de la République étaient en Belgique, sur les rives du Rhin, à Genève, dans les états sardes. C'était bien, cette fois, la guerre à laquelle la Constituante avait renoncé. Chapitre des excuses d'abord en plusieurs endroits la Révolution avait été appelée. C'était la suite naturelle de son caractère universel. Ne parlons pas des peuples qui se jetaient spontanément dans les bras de la France comme la Savoie, Nice, Montbéliard, Porrentruy, à l'entrée des armées révolutionnaires, ou qui même n'avaient pas attendu ces armées comme le Comtat Venaissin et Avignon. Mais la Révolution était chef de parti dans tous les pays. Je remarque, en passait, que telle est aujourd'hui la position de la Russie soviétique, qui prétend, elle aussi, avoir fait une révolution applicable à l'univers. Il y avait donc chez les Belges, à Mayence, à Genève, des partis qui appelaient les armées françaises. Il y avait partout des amis des « lumières ».

Il ne faut pas toroire, d'autre part, que les révolutionnaires aient brutalement oublié, nié ou foulé leurs principes. Tanit qu'il y eut des 'Girondins, c'est-à-dire jusqu'au 31 mai 1793, il y euf des hommes pour les rappeler.

Mais la Révolution fut entraînée dans la conquête dès qu'elle eut mis Je pied sur le soil étranger. Nulle part on ne le vit mieux qu'en Belgique. C'est là qu'il faut analyser les événements. Nous cherchons à expliquer la lutte de deux teoirdances révolutionnaires. Nous allons saisir la lutte, qui fut bien plus longue, de deux principes celui de la Révolution et celui de ses adversaires.

L'invasion de la Belgique, alors autrichienne, fut décidée par Dumouriez victorieux à Valmy et qui entraîna son armée et la Convention !chez le peuple voisin. Ce fut sa grande idée,


idée de conquête, sans aucun doute. Plan de militaire, plan de diplomate, plan d'ambitieux qui rêvait peut-être de diriger à l'intérieur la Révolution. Dumouriez était tout cela. C'était une époque où il y avait du grand dans les esprits. Dumouriez en eut sa part, qui était belle peut-être, mais qui Unit mal. Il remontra à la Convention que le Prussien en retraite n'était pas l'ennemi de la République, et, sur ce point, tout le monde était d'accord; que l'Autriche était un ennemi bien plus populaire, si l'on peut dire enfin que la conquête de la Belgique était facile et qu'elle-même en serait enivrée.

Il >la conquit, en effet, en un tournemain à Jemmapes. Et voilà la République en face de sa conquête, grand pays étranger. Première étape de la rencontre de la Révolution et des peuples, qui annonce l'avenir.

Les provinces des Pays-Bas autrichiens n'aimaient pas l'Autriche, surtout depuis le règne de Joseph 1I, despote éclairé à la .manière des philosophes, qui créait l'état civil et fermait les couvents. Désirait-elle les institutions révolutionnaires ? En aucune façon, comme l'expérience le démontra. Car on ne peut accuser les Conventionnels d'avoir confisqué la Belgique sans hommages à sa liberté. Celle-ci fut invitée à organiser la liberté, à la française, à dire son sentiment par la convocation d'assemblées primaires, de district, enfin d'une Convention. Le résultat fut décevant. Il devint clair que les Belges entendaient la liberté d'autre sorte. Rien de plus instructif que la déception, puis la colère des Conventionnels en mission.

Une première difficulté se présenta aussitôt, d'ordre tout pratique. Valmy avait été une victoire sans souliers, bien différente de celle de l'Acropole, qui rattache ses sandales sur les murs du temple de la Victoire Aptère. Depuis Valmy, l'armée n'avait trouvé ni souliers, ni vêtements. Il fallait donc la chausser, l'habiller, la couvrir, la nourrir. Ces subsistances, quand on les payait, on les payait en assignats. Mais ils étaient dépréciés et les Belges n'en voulaient pas. C'est cie qui inspira à Cambon, languedocien et fabricant de mouchoirs à Cholet, cette admirable exclamation « Nous leur apportons la liberté et ils refusent nos assignats »

Malentendu entre deux peuples, le conquérant et le conquis,


si profond et si fécond en malentendus futurs qu'il s'y faut arrêter. Nous savons ce que 'pensaient les Conventionnels que pensaient les Belges ?

Les mots de liberté et d'affranchissement avaient un sens pour eux, mais non pas celui des révolutionnaires. La liberté, pour les Belges, (c'était le retour au passé. Voilà la grande volte-face que la Révolution a faite dans les esprits. Elde a tourné vers l'avenir des espérances jusque-là, et partout, tournées vers le passé. Les Belges se souvenaient de leurs libertés. Ils considéraient le système autrichien comme oppressif et pensaient au temps où leurs libertés, surtout municipales, étaient garanties par des chartes. On les appelait en Brabant lia Joyeuse Entrée. Cambon aurait pu dire Nous leur apportons la liberté d'aujourd'hui et de demain ils réclament leur Joyeuse Entrée d'autrefois

En France, il n'y avait pas si longtemps, tout allait de même. Il y avait un peu plus d'uni demi-siècle, Fénelon et Montesquieu réclamaient aussi Ja liberté ils entendaient le retour à un passé semi-féodal où les institutions françaises étaient libres, non despotiques comme de leur temps. Cet âge d'or du passé, les révolutionnaires l'ont brusquement transporté dans l'avenir par un magnifique agrandissement des espérances.

Ce malentendu que nous recontrons ici pour la première fois, la Révolution, et l'Empire après elle, heurteront sourdement ce même écueil pendant toutes leurs guerres. L'aventure de la Belgique, ce fut quelques mois plus tard l'aventure de la Hollande, bien notée à Paris comme Etat républicain, aristocratique, il est vrai. Ces Bataves, pour qui Mirabeau avait plaidé, répétèrent à peu près exactement l'exemple belge. Mais surtout on voit déjà là comme une préfiguration de toutes les oppositions entre l'invasion révolutionnaire et, plus tard impériale et les peuples de l'Europe. Moins de quinze années plus tard, Fichte, au nom des Allemands, invoquait les mœurs germaniques, les coutumes germaniques, pour fonder l'unité allemande, face aux armées d'occupation de l'Empereur. De même, dans la société, on célébrait la langue allemande contre l'universalité de la langue française que les Allemands eux-mêmes venaient de proclamer à Berlin en couron-


nant Rivarol. Lutte d'idées contre l'universalité politique, intellectuelle, sociale de la France.

Ce qui (paraissait ainsi comme la grande force contre-révolutionnaire, c'est l'esprit national, qui fit de tout le xix" siècle, le siècle des nationalités. On a dit que cet esprit était sorti tout armé de la Révolution même. Il lui devait peu, il lui répugnait profondément. La Révolution française avait été nationale pour elle-même; elle n'avait jamais pensé à ressusciter l'esprit endormi des nations; ce sera l'œuvre d'une autre révolution, littéraire et politique le romantisme.

La résistance belge choqua et avertit les révolutionnaires de Paris il fallait d'autres méthodes avec ces réfractaires de da liberté. On en imagina deux, contradictoires, et qui se disputèrent l'esprit des Conventionnels le système des limites naturelles, qui étendait de droit la France jusqu'au Rhin, 'et le système des Républiques frontières, des états-tampons de la Révolution Belgique annexée, République batave, plus tard la République cisalpine du Consulat. Ces Républiques mêmes, on les poussait à l'émiett&ment c'était ce qu'on appelait « municipaliser ». De ces républiques affiliées, Napoléon flt un peu plus tard des royaumes d'épaulement pour sa famille 'et son empire.

La Convention voulut proclamer les nouveaux principes internationaux. Ce fut l'objet des deux décrets des 15 novembre et 19 décembre 1792, le second rapporté par Cambon. Le premier disait

« La Convention nationale déclare, au nom de la nation française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté elle charge le Comité exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui auraient été vexés ou qui pourraient l'être «pour la cause de lia liberté. »

Le second décret, rendu un mois plus tard, rappelait les principes pour les escamoter.

« Nous ne sommes pas guidés, disait le rapporteur Cambon, par l'ambition turbulente des conquêtes. plus que jamais nous respectons l'indépendance des nations. Mais malheur au


peuple qui essaiera de s'affranchir s'il ne rompt au même instant toutes ses chaînes »

Au seuil de 1793, il ne restait plus rien de l'esprit international de 1790, rien qu'un principe nu. Le champ de la guerre était libre, et devant la conquête révolutionnaire, et devant les esprits nationaux. L'esprit international et l'esprit national enfermés dans le même berceau awant de se combattre annonçaient déjà leur séparation. L'idéalisme lui-même n'était plus international pour tous les peuples, mais national pour chacun.

Est-ce donc une ruine complète et ne reste-t-il plus rien du caractère international de la Révolution ? Nous le retrouverons un peu dérivé, mais reconnaissable, dans un tout autre chapitre de l'histoire générale des idées internationales. On peut dire qu'après la Révolution, la guerre est libre et ne change pas ses lois il n'en est pas de même de la paix. Sautons à la fin de la Révolution et de ses guerres. Elles ont eu pour terme les traités de Vienne de 1815. Dès le seuil de ces traités, une scène célèbre nous avertit que tout est changé. L'Europe entière est là pour faire la paix et répartir à nouveau les souverainetés. Talleyrand propose de mettre dans le protocole ces mots redoutables le Congrès décidera « en vertu des règles du droit public ». Voilà le nouveau, l'inconnu, l'ennemi le droit public.

Le plénipotentiaire prussien, Hardeniberg, se lève, les poings sur la table. Déjà « Que fait ici, demande-t-il, le droit public ? `? Monsieur, répond Talleyrand, il fait que vous y êtes. » Cela signifiait au plus juste que, pour faire un traité de paix, il faudra désormais avoir des principes. On n'avait entendu parler de rien de pareil depuis fort longtemps, depuis le Moyen-Age. Le droit public au Congrès de Vienne, c'est la victoire de la Révolution sur l'ancienne diplomatie. Car nous avons vu avec quelle force elle avait dénoncé cette alliée des tyrans, ce mélange cynique de ruses et de pillages. L'époque récente, celle du xvmc siècle, l'avait portée à son comble. Il faut gagner des provinces c'est alors la règle de l'Etat.


Il y suffit d'une bonne armée et de prétextes qui la suivront de loin. C'était Frédéric II qui l'avait dit, en profitant de la régence d'une femme pour prendre fa Silésie. Cette œuvre de l'ancienne diplomatie avait eu son couronnement, justement à la fin du siècle, avec les partages de la Pologne, contemporains de la Révolution, au moins les deux derniers. Et la vieille diplomatie aulique avait médité de faire la même opération sur la France révolutionnaire, pour les mêmes raisons. Si bien que, lorsqu'au cours des partages l'un des princes partageants n'était pas content du lot, on lui promettait un morceau futur de la France en compensation. Celui qui a fait le tableau le plus séivère de ce siècle de diplomatie, c'est un grand historien qui n'est pas suspect de tendresse excessive pour la Révolution, c'est Albert Sorel. On n'écrira rien de plus fort contre la diplomatie des deux derniers siècles de la Monarchie que le premier volume de son grand ouvrage.

Les Alliés réunis à Vienne n'avaient peut-être pas changé leurs intentions ils avaient changé leur style. Les nouvelles distributions de l'Europe, ils ne jugaient plus possible de les montrer sans fard. Ils jetèrent sur elle le principe de la légitimité. C'était reconnaître avec une vigoureuse hypocrisie qu'on ne pouvait justifier les conquêtes, même par l'artifice de droits héréditaires ou de convenances princières. Les peuples voulaient savoir pourquoi ils se battaient et pourquoi ils faisaient la paix ils étaient avides de systèmes et d'idées. Beau progrès, dit-on, qui a substitué l'hypocrisie des idées à .celle de l'ambition 'C'est nier le privilège de la forme. Il est bien vrai que les idées sont complaisantes aux avidités qu'il est facile de recouvrir les unes par les autres; que la légitimité elle-même ne fut à Vienne que le manteau commode poux masquer l'avidité des diverses cours de l'Europe. Mais c'est un grand point cependant que tout le monde soit obligé de s'incliner devant une idée universellement admise ou d'y conformer ses désirs. Ce principe même de la légitimité a trahi à Vienne. A plusieurs reprises il a dicté des décisions contraires aux intérêts de ceux qui l'invoquaient.

L'hypocrisie qui soumet l'esprit des hommes à des principes est le plus souvent bienfaisante. Niera-t-on qu'aujourd'hui


encore plus d'un esprit national n'accepte la Société des Nations que du bout des lèvres, peut-être avec des intentions secrètement meurtrières ? N'est-il pas utile qu'avec de telles dispositions, tous soient obligés cependant de s'incliner devant son principe ? Les idées cheminent parfois par des chemins tortueux, ou plutôt elles cheminent à la fois par les grandes routes et par les chemins de traverse.

Sur ce point donc, la Révolution a vaincu. Le système de la vieille diplomatie qui engendra les trois siècles de la Monarchie, l'époque qui ignora toute idée de droit international, qui aboutit comme à son terme naturel aux partages de la Pologne, disparut avec les institutions de l'Ancien Régime. Le système qui lui succéda, celui des droits nationaux, ne fut sans doute ni moins sanglant, ni parfois moins perfide. Le droit national peut trouver des titres jusque dans la Révolution elle-même, qui fut un grand mouvement national. Ce fut son illusion de,croire que ce mouvement national, le sien, était universel. Elle n'a pas reconnu l'opposition des deux principes l'universel et le national elle n'a pas songé à les concilier. Mais l'idée initiale qu'elle avait proclamée reparaît aujourd'hui à travers plus d'un siècle de guerres nationales. Et parmi les principes qu'elle a enfantés, il est juste de ranger celui du droit international dont la lutte avec les nationalismes est le drame de notre époque.

Etienne FOURNOL.


L'abbé Sieyès

i

Il y a cent ans, le 20 juin 1836, Emmanuel Sieyès mourait à Paris. Philosophe politique, prophète du tiers état, il fut présent à toutes les étapes de la grande épopée. On le voit à la Constituante, on aperçoit son ombre silencieuse à la Convention, puis au Conseil des Cinq-Cents il est Directeur, il prépare le 18 Brumaire comte de l'Empire, proscrit en Belgique, il rentre en France avec les autres vétérans de la Révolution, sous Louis-Philippe seulement 1.

Sieyès est l'homme d'un seul ouvrage un seul ouvrage lui a donné la gloire, a fait sa réputation, a assuré son immortalité. Cet écrivain a' vécu toute sa longue vie sur les fruits du « capital » de soixante-sept pages 2.

En 1788, Sieyès publie son Essai sur les privilèges. En 1789, paraît Qu'est-ce que le tiers état ? Cette brochure fait entrer l'abbé Sieyès au Panthéon de la littérature politique moderne. De même que le tiers état, l'auteur, hier encore, n'était « rien », aujourd'hui il est « tout ». Hier encore obscur abbé, sollicitant des personnalités influentes, à la recherche d'un poste, aujourd'hui Mirabeau s'écrie « H y a donc un homme en France »

La force de cette étude réside tout d'abord dans la position 1. Voir en dehors des ouvrages généraux, Sainte-Beuve. Causeries du Lundi, édit., t. V, p. 89 et suiv.; Bigeon, Sieyès, l'homme, le Constituant, Pari», 1893; Albéric Neton, Sieyès (1748-1836). D'après des documents inédits, Paris, 1900. L'exposé sommaire des idées constitutionnelles se trouve dans Koung, Théorie constitutionnelle de Sieyès, préface de Joseph-Barthélémy, Paris, 1934. 2. Voir Sieyès, Qu'est-ce que le tiers était précédé de L' Essai sur les privilèges. Edition critique avec une introduction, par Edme Champion, Société de l'bistoire de la Révolution française, Paris, 1888.


pathétique du problème « Nous avons trois questions à nous faire 1° Qu'est-ce que le tiers état ? Tout 2° Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien 3° Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose. »

Quelle est la cause principale du grand succès de cette brillante plaquette ? Ses idées appartiennent non seulement à l'auteur mais à la France entière. Son raisonnement, sa logique, la force de son argumentation, tout cela est propre à l'auteur mais la pensée est « collective ». Au début de 1789, toute la France pense comme Sieyès. L'auteur a pu formuler cette pensée collective de la France. Ce que Sieyès écrira plus tard, très peu de chose, n'a jamais eu un succès, de loin même, comparable au triomphe de Qu'est-ce que le tiers état ? Aujourd'hui même, cet ouvrage frappe par sa logique, la force de son argumentation, la lucidité de son « plan » la condamnation de l'ancien régime et de la noblesse, des privilèges, la glorification, véritable apothéose, du tiers état c'est à lui seul qu'appartient désormais le rôle dominant dans l'Etat français, c'est à la bourgeoisie naissante qu'appartient le pouvoir politique.

Et, chose grave, Sieyès influence la Constituante, non seulement par ses directives, mais par ses antipathies. Il critique, par exemple, très sévèrement, le régime anglais, il n'accepte pas le système parlementaire qu'admira Mirabeau, et le condamne sans appel. Mirabeau essaie de persuader la Constituante de la nécessité d'accepter le régime parlementaire, comprenant que la Révolution doit aboutir au parlementarisme ou périr. Mais l'Assemblée n'acceptera pas cette solution, en grande partie sous l'influence de Sieyès, et la Constitution de 1791 laissera, en face de l'assemblée omnipotente, un roi désarmé, un exécutif inexistant, entraînant toutes les révolutions et coups d'Etat, qui aboutissent finalement à l'exécutif dictatorial du 18 Brumaire.

Sieyès trace dans son ouvrage toute la doctrine du « pouvoir constituant », la théorie des Constitutions écrites, il laisse au monde moderne la charpente constitutionnelle qui servira non seulement à la France, mais à tous les peuples du monde entier.

Son programme social ? « La loi, dit Sieyès, n'accorde


rien, elle protège ce qui est, jusqu'au moment où ce qui est commence à nuire à l'intérêt commun. Là seulement sont placées les limites de la liberté individuelle. »

Qu'est-ce que le tiers état ? est un programme complet programme politique, constitutionnel, administratif et social. Il

Sieyès représente la tendance la plus antihistorique de tous les écrivains politiques du xviir9 siècle l'histoire n'est, pour lui, qu'erreurs il n'accepte pas que le présent puisse être expliqué par le passé « II me semble que juger de ce qui se passe par ce qui s'est passé, c'est juger du connu par l'inconnu. » Il ne craint pas de s'entendre reprocher que son œuvre, qui rompt tous liens avec l'histoire, soit un « roman » « On me dira que c'est un roman que je vais faire. la saine politique n'est pas la science de ce qui est, mais de ce qui doit être. Peut-être un jour se confondront-elles, et l'on saura bien alors distinguer l'histoire des sottises humaines de la science politique. » Et il ajoute qu'un roman « peut être une excellente chose en politique ».

Rousseau aussi était antihistorique Sieyès rompt encore plus hardiment avec l'histoire. Il ne fausse pas l'histoire, il ne force pas les perspectives historiques, il dit carrément que l'histoire est inutile, qu'elle est nuisible à la science politique, et remplace la conception historique par une conception logique. Ici, il est le père spirituel de la plus grande partie de la science juridique moderne et surtout de la science allemande du xix" siècle, également antihistorique, qui ne voulait jamais tenir compte de l'évolution historique, mais opérait seulement avec les notions abstraites de l'Etat, de la souveraineté, du pouvoir, bref remplaçait l'histoire vivante par la logique juridique.

La méthode-Montesquieu et la méthode-Sieyès deux antipodes, existent toujours dans la science politique actuelle. D'un côté, ceux qui ne s'intéressent qu'à la jurisprudence, aux théories, aux textes, sans essayer de comprendre la vie


réelle des peuples, et de l'autre, ceux qui cherchent la réalité, c'est-à-dire la vérité historique.

Le mépris de l'histoire, le caractère purement logique de la science politique de Sieyès ajoutent une note hautaine à son caractère de misanthrope orgueilleux.

Mirabeau, se moquant un peu de lui, rappelle « maître », « Mahomet de la Révolution ». Mais Sieyès le croit sincèrement. Prophète, il n'admet aucune discussion. Tout ce qu'il dit est la vérité, tous ses projets sont des chartes. Donc, pas d'amendement, pas de rectification. La vérité est une et indivisible Celui qui propose le moindre amendement à l'un de ses projets compliqués devient un ennemi personnel, un ignorant ou un envieux. Et Sieyès prononce gravement cette phrase grotesque « La politique est une science que je crois avoir achevée. » II n'en comprend pas le ridicule, et il croit posséder la pierre philosophale de son « art social ». Voilà l'homme. Et pourtant, Sainte-Beuve a trouvé dans les papiers de Sieyès le catalogue de sa musique on est vraiment surpris quand on apprend les titres des pièces préférées de cet homme morose, grave et pédant, de l'homme aux Constitutions Il faut voir Annette. Aimez-vous, aim,ez-vous sans cesse.

Très vite, il a déçu ses admirateurs. Il n'écrit plus, il ne produit rien, il répète toujours qu'il a un plan de Constitution, et cet homme réservé, renfermé, bougon, traverse toutes les tempêtes de la Révolution ayant une Constitution en tête. Personne ne la connaît, cette Constitution, mais la force de « publicité » est tellement grande que les Conventionnels, les Directeurs, Bonaparte lui-même, à certain moment, tous croient que cet homme énigmatique possède un plan constitutionnel merveilleux qui doit sauver la France, qui doit sauver le monde entier. Au fur et à mesure qu'il développe ses projets, on s'aperçoit que le fameux plan est nul, que ses projets sont grotesques, inapplicables. Sainte-Beuve les compare à « une horloge savante à mettre sous verre et à placer dans un conservatoire comme curiosité ».


III

Quelles sont les sources intellectuelles de la philosophie politique de Sieyès ?

ComMen de fois n'essaie-t-on pas de nous persuader que le -programme de la Révolution a été tracé par les philosophes, par un Rousseau, par un Montesquieu, par un Mably. Non. Les philosophes, il est vrai, ont influencé toute une génération, ils ont jeté dans le commerce des idées les conceptions nouvelles mais c'était des hommes de l'ancien régime ils écrivaient à une époque où l'Etat libre n'existait pas, où la Révolution n'était même pas attendue. Ils étaient les philosophes de l'opposition, et non pas de la Révolution. Or, l'abbé Sieyès écrit sa brochure à la veille de la réunion des Etats généraux, et il a un but pratique ce ne sont plus des considérations générales sur la nature des gouvernements et des peuples, c'est un appel, un conseil, c'est un programme proposé aux députés du tiers état. Son œuvre est donc originale.

Sieyès n'accepte pas l'autorité des philosophes du xvin' siècle. Ennemi de l'histoire, il rejette la sociologie historique de Montesquieu. Il est encore moins tendre pour Rousseau, et considère les théories de Jean-Jacques comme des erreurs, comme des malentendus. Sieyès n'est pas un disciple des philosophes, il crée une conception nouvelle, qui est dans l'air, que tous les Français partagent, mais que personne avant lui n'a pu exprimer. C'est un révolutionnaire il est moderne; il appartient déjà au xix° siècle.

Parmi les hommes de la Révolution, il y a deux groupes les uns sont de véritables hommes du xviii" siècle, dont le bagage intellectuel est rempli des citations de Jean-Jacques, de Mably, de Montesquieu. Ils représentent une majorité. Une minorité se compose d'hommes politiques modernes, inspirés par le génie national, qui essaient de formuler une doctrine nouvelle, une doctrine révolutionnaire. Tel était Mirabeau, tel était Danton sur le plan de l'action, tel fut dans la philosophie politique cet étrange, cet ennuyeux abbé Sieyès.


IV

Quelques discours très faibles à la Constituante déçoivent tous ceux qui attendaient de lui la suite de Qu'est-ce que le tiers état ? Il comprend son insuccès, et ne prend plus la parole, se renfermant dans un mutisme bizarre, devenu tellement systématique, que Mirabeau dit que le silence de l'abbé Sieyès est une « calamité publique ».

Que fait-il en 93 ? Comment apprécier à sa juste valeur la réplique menaçante de Robespierre qui l'appelle la « taupe de la Révolution » ? Ourdissait-il des complots, préparait-il des conspirations ? Il nous semble qu'il y a trop de légendes et qu'on a surestimé ses qualités de manœuvrier. Ce qui est incontestable, c'est qu'à un moment donné, il est lié avec les Girondins, qu'il leur donne des conseils mais une fois la catastrophe arrivée, il les abandonne et se tient tranquille. Plus tard, lorsqu'on lui demande ce qu'il a fait sous la Terreur, il répondra « J'ai vécu. »

II réapparaît avec la réaction thermidorienne. On parle à nouveau de son plan constitutionnel en l'an III. Ce plan ne trouve pas de sympathie, on passe outre. Quel projet irréalisable Proposer une jurie constitutionnaire (le contrôle constitutionnel des lois) à l'époque de la Révolution ce n'était pas seulement inutile, mais absurde. L'assemblée a compris que le projet de Sieyès, très discutable, même à une époque normale, était, au moment de la Révolution, un pédantisme da,ngereux. Sieyès boude, il se tient à l'écart. Contre son désir, il est élu au Conseil des Cinq-Cents, il accomplit une mission diplomatique à Berlin, et devient un des Directeurs. C'est à cette époque qu'on lui prête cette formule éloquente « Il me faut une épée. » Il la cherche, la trouve, et, le 18 Brumaire, il sera aux côtés du général Bonaparte, à Saint-Cloud. Une fois la conspiration réussie, un conflit éclate entre Bonaparte et Sieyès. Le « manufacturier de Constitutions », comme l'appelait Mallet du Pan, sort un projet constitutionnel. Bonaparte ne veut pas l'accepter, la lutte s'engage, puis ce sont les scènes violentes, la brouille définitive, et, bien entendu, le vainqueur est le général.


Ce conflit entre Bonaparte et Sieyès nous permet de constater la médiocrité politique de Sieyès. Il voulut trouver une épée ? Il l'a trouvée. Mais Sieyès comprend que l'homme qui domine la situation ce n'est pas lui, mais le général. Or, il prépare un projet constitutionnel, où il donne au général Bonaparte la place d'un fainéant, d' « un cochon à l'engrais », comme dit Napoléon lui-même, le rôle ridicule du « Grand Electeur » qui ne fait rien, qui ne s'occupe de rien, et habite le magnifique palais de Versailles, avec des millions de rentes. Au point de vue politique, il était chimérique de croire que Bonaparte se contenterait d'une prébende, d'une « pareille singerie », et qu'il laisserait un Sieyès gouverner la France Imaginons un instant que Bonaparte eût consenti à s'exiler à Versailles avec quelques millions de traitement, et que le projet de Sieyès se fût réalisé. Que devait-il arriver ? Cette Constitution ne pouvait durer plus de quarante-huit heures. L'édifice constitutionnel était si compliqué que, sans la volonté de Bonaparte, cette volonté dictatoriale, ce projet ne pouvait résister à l'opposition, au mécontentement, à l'anarchie, à la crise financière. La Constitution de l'an VIII n'est qu'une façade. Derrière le « corps des muets », il y a une seule réalité la dictature un seul homme Bonaparte. La Constitution en elle-même n'a aucune réalité. Politiquement, la Constitution de l'an VIII se résume dans la personne du premier Consul. Le reste n'est que textes déclamatoires et sujets pour les futures thèses de doctorat.

Avec la Constitution de l'an VIII le rôle de Sieyès est terminé.

Bonaparte lui a donné le château de Crosne pour rémunérer son complice, et les Parisiens répètent ces vers satiriques Sieyès à Bonaparte a fait présent du trône,

Sous un pompeux débris croyant l'ensevelir

Bonaparte à Sieyès a f ait présent de Crosne

Pour le payer et l'avilir 1

Sieyès vivra longtemps encore, mais l'homme du tiers état n'existe plus. Il sera grand dignitaire de la Légion d'honneur, comte de l'Empire, mais la « taupe » est dans son trou.


Il quittera la France en janvier 1816, et passera quinze ans en Belgique où il mènera la vie monotone de tous les proscrits. De temps en temps, il recevra des visites David, quelques rares amis parmi les émigrés. Quelques-uns lui avaient demandé d'écrire ses mémoires. Il a refusé « Nos avertissements seraient inutiles pour mettre en garde contre ,nos fautes les hommes qui, venus après nous, n'acquerront notre sagesse qu'au prix des mêmes malheurs. »

Après la Révolution de juillet, il rentre à Paris. Mais il est malade, fatigué « Je ne vois plus, je n'entends plus, je ne me souviens plus, je ne parle plus je suis devenu entièrement négatif. » C'est le marasme. Il dira même un jour à son va-let « Si M. Robespierre vient, vous lui direz que je n'y suis pas. » V

Sieyès doit sa gloire à sa seule œuvre Qu'est-ce que le tiers état ? Il y a formulé ce que la France pensait et désirait il ne pouvait rien écrire de plus, il n'avait rien d'autre à dire au pays. Il a pu, dans l'ambiance -de 1788-1789, au milieu des transformations que subissait la société française, formuler les revendications du tiers état. C'est son grand mérite historique. Et c'est tout. Quant à ses plans constitutionnels, ils sont irréalisables, ils n'ont aucune valeur. Sieyès fut un graphomane constitutionnel. Et ses contemporains l'ont jugé ainsi. On se détournait de lui, il ennuyait tout le monde.

L'ab'bé Sieyès, l'idéologue, le révolutionnaire, le prophète du tiers état, l'homimte moderne, le grand théoricien de la liberté politique est mort en 1789. L'homme a « vécu » jusqu'au 20 juin 1836.

B. MlRKINE-GUETZÉVITCH.


La Constitution de 1793

La France n'a jamais eu qu'une bonne Constitution celle du 24 juin 1793, qui, malheureusement, n'a jamais été appliquée.

C'est par cette affirmation, qui surprendra peut-être, que je veux commencer cet exposé.

I

Cette affirmation est de nature à surprendre. Historiens et théoriciens du droit public n'ont point coutume d'accorder à la Constitution montagnarde un rang aussi éminent. Aux historiens, il semble que la Montagne ait d'autres titres de gloire plus décisifs que son œuvre constitutionnelle. Quant aux théoriciens du droit public, la plupart n'ont d'yeux que pour la Déclaration des Droits de 1789 et la Constitution de 1791. Les autres textes constitutionnels de l'époque de la Révolution, et notamment la Constitution de 1793, sont relégués par eux à l'arrière-plan. Parfois, ils les connaissent si peu qu'ils se laissent entraîner à de lourdes erreurs. Le doyen Hauriou, qui fut l'un des plus grands maîtres du droit public, n'a-t-il pas écrit dans un petit précis élémentaire à l'usage des étudiants que la Constitution de 1793 est à ranger dans les Constitutions de type américain, avec régime représentatif pur et séparation des pouvoirs rigide 1 ? Cela, nous le verrons, est exactement le contraire de la vérité.

Seuls de rares spécialistes out su mesurer l'importance que présentent pour le droit public moderne les régimes révolu1. Hauriou, Précis élémentaire de Droit constitutionnel, 2e éd., p. 53 et s.


tionnaires postérieurs à celui de 1791; parmi eux, il faut citer au premier rang M. Mirkine-Guetzévitch, directeur adjoint du Centre d'Etudes de la Révolution française.

L'affirmation que la Constitution de 1793 est la seule bonne Constitution que la France ait jamais eue est donc de nature à étonner, peut-être à scandaliser, la plupart des savants d'aujourd'hui.

Mais qu'après plus de cent quarante ans écoulés, une pareille affirmation soit produite, voilà qui n'eût point été pour surprendre les hommes de 1793; bien au contraire, cela leur eût semblé tout. naturel. Ils ont cru à leur oeuvre, cette œuvre dont rien ne put les détourner, pas même les événements les plus tragiques de l'année culminante de la Grande Révolution.

Pour apprécier à sa juste valeur la Constitution de 1793, il faut savoir se replonger dans l'atmosphère de luttes et d'enthousiasme où elle fut engendrée. Avec cet Acte, les contemporains eurent vraiment conscience que la République et la Révolution portaient enfin leur fruit.

La Constitution de 1791 avait fait faillite. De cette Constitution si vantée, le peuple avait ressenti le caractère foncièrement anti-démocratique, dénoncé dès l'origine par Robespierre, et il l'avait jetée bas. Il ne fallait plus désormais que la bourgeoisie confisquât à son seul profit les victoires populaires.

Pour l'œuvre nouvelle à édifier, Barère, dès le mois d'octobre 1792, fait appel à la collaboration « de quiconque est capable d'écrire une Constitution ». Les projets arrivent en masse. Mais, pour mener à bien l'entreprise, d'autres actes s'imposent, d'autres actes moins pacifiques. Pour offrir au peuple la Constitution qu'il réclame, il faut vaincre la Gironde qui essaye d'étouffer la démocratie naissante par un plan de Constitution « liberticide » liberticide, parce que trop compliqué et exigeant des citoyens une telle mesure d'activité politique que seuls les riches auraient eu assez de loisir pour s'occuper des affaires de l'Etat.

Enfin, la Gironde est écrasée lors des journées du 31 mai et du 2 juin, et, malgré les événements de plus en plus pressants, la Montagne proclame que le premier besoin du peu-


pie, c'est d'avoir une Constitution. On se hâte et, dès le 24 juin, l'on aboutit.

La Constitution de 17Ô3 a donc été très rapidement discutée et votée, mais la tâche n'a pas été bâclée. Cette tâche avait été préparée de longue main par les discussions du club des Jacobins, ardentes et cependant minutieuses.

Du résultat obtenu, les auteurs de la Constitution ont été fiers et ils n'ont pas craint de le proclamer. « La voilà cette Constitution tant désirée, écrit Barère, et qui, comme les Tables de Moïse, n'a pu sortir de la Montagne Sainte qu'au milieu des foudres et des éclairs. Et qu'on ne dise pas qu'elle est l'ouvrage de quelques-uns. Dans quelques jours, on a recueilli la lumière de tous les siècles » (rapport du 3 juillet 1793 sur la convocation des Assemblées primaires). Le 10 août, on célèbre solennellement la fête de la Constitution qui vient d'être acceptée par le peuple (1.801.918 oui contre 11.160 non). A la Fontaine de la Régénération, Hérault de Séchelles prononce un discours d'un débordant lyrisme. D'autres discours sont prononcés devant l'Arc de Triomphe, à la place de la Révolution, aux Invalides, à l'Autel de la Patrie, enfin au Champ de Mars, devant le monument des guerriers morts pour la Patrie. Partout la nouvelle Constitution est acclamée par la foule qui croit enfin tenir l'assurance de son bonheur.

Constitution qui naquit par conséquent dans un grand élan d'enthousiasme. Et ce ne sont certes pas ses auteurs qu'aurait étonnés l'affirmation, que j'émets en 1935, que leur œuvre est la meilleure œuvre constitutionnelle qui ait été produite en France. Tandis qu'on eût bien étonné les constituants de 1875 en leur prédisant la durée de textes dont eux-mêmes avaient presque honte.

Ce qui eût étonné, dépité, scandalisé les hommes de 1793, c'est le peu d'attention portée de notre temps à leurs conceptions politiques, c'est l'intérêt secondaire et somme toute épisodique que publicistes et historiens ont porté à la Constitution de 1793.

Et pourtant, s'ils se fussent montrés plus attentifs à certains faits de l'histoire et même à certains faits de notre temps, historiens et publicistes auraient dû discerner l'importance véri-


table qu'il convient d'attacher aux conceptions politiques des Montagnards.

Je citerai deux faits d'ordre très divers, mais qui montrent également que tout n'était pas vain dans les éloges hyperboliques prodigués par les contemporains.

D'abord il est certain qu'une grande partie du peuple est restée, après le 9 Thermidor, fidèle :à la Constitution de 1793. Le 1er Prairial de l'An III, la Convention est envahie par une foule qui réclame du pain et la Constitution de 1793, et c'est seulement après l'écrasement de l'insurrection que la Convention, dominée par les réactionnaires, renonce définitivement à l'idée d'appliquer celle-ci.

Longtemps encore, jusqu'en 1848, les partis de gauche invoquent la Constitution de 1793.

Autre fait d'un ordre tout différent. Il se place à une époque relativement proche de nous. On est en 1901 et les passions sont fortement excitées par la lutte religieuse et par la la loi sur les congrégations. Celle-ci est en discussion devant la Chambre des députés. Un député de droite, M. Cunéo d'Ornano, se lève et dépose une proposition ainsi conçue « Avant sa promulgation comme loi de l'Etat, la présente loi sera soumise au peuple par voie de référendum conformément aux articles 19 et 20 de la Constitution du 24 juin 1793. La proposition est rejetée comme inconstitutionnelle mais l'anecdote n'cst-elle caractéristique ?

Bien plus. Tous ceux qui s'occupent de politique et de droit constitutionnel savent que les textes de 1875, qui continuent à valoir comme droit positif, sont complètement déformés par la pratique. Or, s'ils prenaient davantage la peine de rechercher, à la lumière de l'histoire, les causes de ces déformations, ils discerneraient facilement l'action de forces auxquelles la Constitution de 1793 avait su donner les formes d'expression les plus convenables.

Ces forces cherchent aujourd'hui à briser le carcan des textes sous lesquels on a voulu les comprimer.

Si la Constitution de 17G3 n'a jamais été appliquée, les forces qui l'avaient engendrée sont toujours vivantes. Elle est donc d'actualité à un moment où s'annonce la réforme de l'Etat. Plutôt que de rechercher dans des modèles étrangers


de prétendues sources d'inspiration, mieux vaut remonter à notre histoire, à cette époque prestigieuse de la Révolution, dont le souvenir, quoi qu'on dise, continue à remuer l'Univers. Par l'examen des dispositions essentielles de la Constitution de 1793, j'espère pouvoir justifier l'affirmation par laquelle j'ai débuté, qu'elle est la bonne Constitution que la France ait jamais eue, je veux dire la seule en accord avec les traits profonds de la France moderne.

Je me bornerai d'ailleurs aux idées d'organisation constitutionnelle. Je laisserai de côté les principes de politique extérieure que consacre la Constitution. Je dirai seulement qu'ils sont bien faits pour concilier le souci de la paix et celui de la dignité de la France.

Les caractères de la Constitution de 1793 sont qu'elle est à la fois démocratique, anti-libérale et anti-parlementaire. Ce sont ces propositions, ainsi que leur parfait accord avec les forces vives et les besoins profonds de la nation, que je vais avoir à développer.

II

La Constitution de 1793 est la plus démocratique de toutes les Constitutions françaises.

Naturellement, elle consacre le suffrage universel (art. 4). Sauf aux femmes, et encore il y eut à l'époque des déclarations féministes, elle reconnaît le droit de suffrage de la façon da plus large. Elle l'étend même dans certains cas à des étrangers. Mais la Constitution de 1793 ne se borne pas à consacrer le suffrage universel. Elle n'hésite pas à utiliser les moyens appropriés pour que ce soit effectivement le suffrage universel qui gouverne. Et cela aucune de nos Constitutions ne l'a fait.

Le propre des autres régimes français qui ont consacré le suffrage universel ou qui s'en sont accommodés, c'est en effet de détourner au profit d'un seul homme ou de minorités le pouvoir officiellement reconnu au grand nombre.

Confisquer la démocratie au profit d'un homme. C'est ce qu'on appelle dans la terminologie constitutionnelle le régime césarien, régime dont la Constitution bonapartiste du 22 Fri-


maire de l'An VIII est le type le plus parfait. Régime césarien qui renaît de nos jours puisque aussi bien certaines dictatures d'aujourd'hui ne sont qu'un renouveau de bonapartisme. Sans doute, théoriquement, elles peuvent adopter des conceptions philosophiques contraires à la démocratie, ce que ne faisait pas le bonapartisme. Mais, pratiquement, cette idéologie fort inconsistante et dont on change à volonté n'a aucune espèce d'importance. L'essence de ces régimes, c'est qu'un homme cherche à tourner à son profit, par une démagogie à tendance nationaliste, les suffrages d'une masse trompée et avilie le bonapartisme n'était point autre chose.

Les hommes de 1793 ont compris ce danger dont la suite des événements devait faire apparaître toute la gravité « Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres » (art. 27 de la Déclaration des Droits de 1793). Aussi ont-ils fait une Constitution qui « dépersonnalise » le pouvoir dans toute la mesure du possible.

Pas de chef d'Etat, de ce chef d'Etat dernier vestige du fétichisme des rois, que suffisent à remplacer des emblèmes, le bonnet rouge ou la cocarde aux trois couleurs. Pas de ce chef d'Etat auquel la démocratie de 1848 eut l'imprudence fatale de se confier et dont notre troisième République, annihilant la volonté des royalistes de 1875, a enfin réussi à éliminer l'importance politique lors des événements du 16 mai. Preuve incontestable de l'action persistante, sous la troisième République, des forces dont sortit autrefois la Constitution de 1793. Dans cette Constitution, l'exécutif est donc complètement dépersonnalisé. Confié à un Conseil de 24 membres choisis par le Corps législatif sur une liste préparée par les Assemblées électorales de département, il est strictement subordonné au Corps législatif, lequel est non moins strictement subordonné au peuple. La Constitution a d'autre part prévu qu'il ne pourrait être nommé de généralissime, Toutes les précautions semblent donc prises pour que la démocratie ne tourne pas à la dictature dont la suite de notre histoire a montré les méfaits.

Mais un second péril, peut-être encore plus grave que la dictature, menace le règne de la volonté générale, même offi-


ciellement proclamé c'est que le suffrage universel soit assujetti, non plus à un homme, mais à une oligarchie de minorités.

C'est justement ce qui se produit en France, à l'heure actuelle.

D'abord, un régime purement électif comme le nôtre est forcément exposé à des risques de corruption de la part des plus forts, c'est-à-dire de l'aristocratie des plus riches. Je reviendrai ultérieurement sur ce point brûlant.

Mais, même si l'on s'en tient aux textes légaux en'vigueur, notre régime, officiellement qualifié de démocratique, a cependant pour effet d'assurer le pouvoir à une minorité au détriment de la majorité des Français.

Cela est vrai même de la Chambre des députés, qui, contrairement au Sénat, est en contact direct avec le suffrage universel. Le propre de notre régime électoral actuel, c'est que la voix de l'électeur de Florac (Lozère) a neuf fois plus de valeur politique que celle de l'électeur de Villeneuve-Saint-Georges. A quoi tiennent de pareils privilèges ? Avant tout, à ce qu'on attribue les députés aux circonscriptions électorales en tenant très peu compte de leur population. A ce vice essentiel, on prête aujourd'hui trop peu d'attention. On ne saurait assez le déplorer, car la péréquation des circonscriptions a bien plus d'importance pour un démocrate que la représentation proportionnelle dont on parle tant.

Les hommes de 1793 ont compris au contraire toute la gravité du problème.

Une solution radicale fut proposée par Saint-Just le 15 mai 1793. Il repousse comme « monarchique la division territoriale du pays et demande que l'Assemblée nationale soit élue au scrutin unique de toute la France.

La Convention cependant n'alla pas aussi loin et repoussa ce moyen radical, parodié aujourd'hui par l'Italie fasciste. Mais la Constitution de 1793 réalise cette péréquation des circonscriptions qui n'a jamais pu l'être depuis. L'article 21 déclare que la population est la seule base de la représentation nationale. Des articles 22 et 2.3, il résulte qu'il y a en principe un député par 40.000 individus, le député étant élu par la réunion d'assemblées primaires correspondant à une


population d.e 39.000 à 41.000 habitants. De la sorte, l'égalité de la valeur du vote de tous les citoyens se trouve à peu près réalisée.

Ainsi, la Constitution de 1793, non seulement est fondée sur le suffrage universel, mais elle a pris les précautions nécessaires pour que le suffrage universel ne soit pas confisqué par un homme ou par une minorité de citoyens.

Cependant, un péril menace encore la démocratie, ainsi purifiée de tout alliage césarien ou oligarchique la démagogie est à craindre si tous les citoyens sans exception ne sont pas obligés de contribuer aux dépenses publiques. Cette contribution de tous est nécessaire pour que chacun soit bien pénétré de la gravité du devoir civique et pour que la volonté générale ne se transforme pas en une volonté de classe. C'est ce que comprirent les Jacobins, après certaines hésitations qu'éprouva Robespierre lui-même. Aussi, l'article 101 de la Constitution proclame-t-il que « nul citoyen n'est dispensé de l'honorable obligation de participer aux charges publiques ». Robespierre, rallié à cette conception, affirme que, plutôt que d'exempter les pauvres de l'impôt, il vaut mieux « que le pauvre qui doit une obole pour sa contribution la reçoive de la Patrie pour la reverser dans le Trésor public ».

Telles sont les mesures très sages prises en 1793 par la Constitution contre les périls du césarisme, de l'oligarchie et de la démagogie.

Elle a pris en outre les mesures nécessaires pour que la volonté générale, ainsi protégée de toute souillure, puisse exercer sur les sujets les plus graves et en tout temps une action vraiment efficace. D'où le caractère anti-libéral et antiparlementaire de la Constitution de 1793.

III

Pour l'esprit libéral, le problème fondamental du droit public n'est point celui de la détermination des gouvernants, mais celui de la limitation des gouvernants. Ce n'est pas celui de la forme du gouvernement, c'est celui des « libertés individuelles ».


Le libéral prétend qu'il faut limiter les gouvernements quels qu'ils soient, les gouvernements issus du suffrage universel autant que les gouvernements aristocratiques ou monarchiques davantage même, car le suffrage universel s'accompagne facilement d'une mystique égalitaire, qui est l'épouvantail des véritables libéraux. L'établissement et surtout le maintien d'une certaine égalité entre les citoyens rendent nécessaire en effet une intervention prononcée des pouvoirs publics. Et le bien public, d'après les libéraux, exige que l'Etat intervienne le moins possible. Moins de gouvernement il y a et mieux cela vaut. Que l'Etat se borne donc à maintenir l'ordre par ses juges et sa force armée et qu'il ne sorte pas de ce rôle étriqué

Les hommes de 1793 avaient trop de confiance dans la vertu de la démocratie pour se rallier à de pareilles conceptions. Ils croyaient la démocratie capable et seule capable de réaliser ce « bonheur commun que l'article premier de la Déclaration des Droits de 1793 assigne comme but à la société. C'est pourquoi ils n'ont pas voulu limiter a priori l'action de l'Etat, pourvu que cette action s'exerce par la loi par la loi, c'està-dire conformément à la volonté générale et par le moyen d'une règle qui soit la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse.

Lorsque l'article 4 de la Déclaration des Droits de 1793 ajoute que « la loi ne peut ordonner que ce qui est juste et utile à la société et qu'elle ne peut défendre que ce qui lui est nuisible », il ne faut donc pas voir là une limite, d'ailleurs fort peu précise, imposée a priori à l'action du législateur; il faut y voir plutôt l'établissement d'une présomption selon laquelle tout ce que décide le législateur est réputé juste et utile.

Toutes les dispositions de la Déclaration concernant les droits de l'homme à l'égalité, à la liberté, à la sûreté et à la propriété doivent donc être interprétées en ce sens qu'elles sont subordonnées au respect de la loi où s'exprime la volonté générale. Le droit de participer à la formation de la volonté générale, droit égal pour tous, c'est la « Liberté au singulier. La Liberté, au singulier, conditionne les libertés, au pluriel. Conformément aux idées du Contrat social de Rousseau, la


détermination de l'étendue exacte et du contenu des libertés individuelles est donc remise à la volonté populaire. La garantie sociale des droits n'est et ne peut être que la souveraineté nationale (art. 23). Lorsque l'article 9 déclare que la loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l'oppression de ceux qui gouvernent, il faut comprendre qu'il ne peut s'agir que de l'oppression des représentants du peuple, car le peuple lui-même ne saurait être un oppresseur. De même de la résistance à l'oppression, « conséquence des autres droits de l'homme », consacrée par l'article 33. ri ne saurait y avoir oppression que dans le cas de l'article 35, c'est-à-dire lorsque le gouvernement viole les droits du peuple. L'insurrection est alors c'est, je crois, la formule la plus connue de la Constitution de 1793 « le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

Ainsi les Jacobins, dans leur Déclaration des Droits, n'ont point voulu exclure d'avance l'immixtion de la loi dans certains domaines réservés à l'individu. Ils ont subordonné les libertés individuelles à la Démocratie et non point subordonné la Démocratie aux libertés individuelles.

A peine est-il besoin de dire que parmi les droits de l'homme aucune mention n'est faite du funeste droit d'association auquel toute la Révolution française a été hostile; hostile à juste titre quand nous voyons aujourd'hui l'intérêt général complètement submergé par les intérêts particuliers groupés en des associations puissantes que des hommes d'Etat trop faibles ont laissé se former dans un malencontreux souci de libéralisme.

Le caractère anti-libéral de la Constitution de 1793 se manifeste encore dans l'organisation de la Justice. Elle est faite d'une manière très hostile au pouvoir des juges, ce pouvoir des juges qui est cher aux libéraux parce qu'ils y voient une défense de l'individu contre l'action envahissante de l'Etat. Enfin ce caractère anti-libéral se montre dans le rejet de la séparation des pouvoirs.

Pour bien saisir la conception jacobine, il convient de se rendre compte des raisons qui ont inspiré cette doctrine vétuste de la séparation des pouvoirs, doctrine à laquell.e est


attaché le souvenir de Montesquieu, le plus grand des libéraux français et l'un des pères de l'anglomanie politique. Ces raisons ne sont point dictées par le souci d'une utile division du travail. Elles sont dictées par celui d'affaiblir la puissance publique. Les pouvoirs séparés sont là pour s'empêcher l'un l'autre. Il faut que « le pouvoir arrête le pouvoir ». On veut que l'Etat agisse difficilement de façon à ce qu'il -agisse le moins possible.

Cps considérations se justifient si la préoccupation dominante est celle de la protection des libertés individuelles contre l'action de l'Etat. Mais les Jacobins, qui ont pleine confiance dans la Démocratie, dont le seul souci est de lui permettre d'exprimer pleinement sa volonté dans la Loi, n'avaient évidemment aucune raison de se rallier à la séparation des pouvoirs. Bien au contraire, ils veulent un Etat fort et c'est pourquoi, à la suite de J.-J. Rousseau, ils écartent résolument une pareille doctrine.

A la séparation des pouvoirs, ils substituent une ingénieuse conception de la hiérarchie des fonctions les agents administratifs sont strictement subordonnés au Conseil exécutif, lequel est strictement subordonné au Corps législatif. Celui-ci à son tour est strictement subordonné au suffrage universel. Les juges eux-mêmes sont strictement subordonnés à la Loi, et par la Loi au peuple qui la vote et qui d'ailleurs les élit. Je ne puis, faute de temps, exposer les détails de cette ingénieuse conception. Qu'il me suffise de dire qu'elle est infiniment plus simple que la nébuleuse doctrine de Montesquieu et qu'elle s'apparente aux constructions théoriques de deux des plus grands spécialistes du droit public d'aujourd'hui, les professeurs M'erkl et Kelsen, auteurs de la théorie de l' « individualisation graduelle des normes » et de la « législation par degré ».

Par conséquent, à propos des libertés individuelles, à propos de la Justice, à propos de la séparation des pouvoirs, nous constatons en 1793 une prise de parti nettement anti-libérale. Est-ce à dire que la Constitution de 1793 soit socialiste ou socialisante ? Non pas. Tout au contraire, le respect de la propriété est reconnu comme un droit fondamental par l'article 2 de la Déclaration,


Ce respect de la propriété s'insère, il est vrai, dans la ligne de la pensée jacobine. La propriété semble légitime, surtout parce qu'elle apparaît comme la meilleure garantie possible de l'indépendance politique des citoyens. Mais la propriété peut aussi devenir un péril pour la libre expression de la volonté générale si, par sa trop grande concentration entre les mains d'un petit nombre d'individus, elle aboutit à l'établissement de véritables pouvoirs économiques qui cherchent à s'emparer de l'Etat. Ce péril a été discerné en 1793, et c'est pourquoi la propriété n'est mentionnée, dans l'énumération de l'article 2 de la Déclaration, qu'en troisième lieu, après l'Egalité considérée comme égalité civile par l'immense majorité des hommes de la Révolution et la Liberté dont j'ai défini le sens.

Nul ne doit être si pauvre qu'il puisse être tenté de vendre son vote; nul ne doit être si riche qu'il puisse être tenté d'acheter les votes d'autrui par des procédés directs ou indirects, telle est donc la préoccupation essentielle des Jacobins en matière de propriété, préoccupation absolument étrangère aux purs libéraux puisqu'elle peut justifier une intervention très active de l'Etat dans le domaine économique. A quoi s'ajoutent les textes de la Déclaration de 1793 relatifs aux secours publics, au droit à la subsistance et éventuellement au travail pour ceux qui ne sont pas propriétaires. II faut éviter qu'ils tombent sous la dépendance politique d'autrui; il faut leur faciliter l'accès à la propriété qui assurera définitivement leur indépendance et leur dignité de citoyens. Il y a là une conception d-e la propriété également éloignée du libéralisme économique et du socialisme collectiviste. Il faut convenir pourtant que ce sont là de simples directives et non une doctrine précisée dans tous ses détails. Ses interprétations peuvent être fort diverses. Gracchus Babeuf s'est placé sous l'égide de la Constitution de 1793. D'autres, qui se réclamaient également des principes jacobins, ont proscrit ceux qui songeaient à la « Loi agraire » et au partage des propriétés.

Ces oppositions sont d'ailleurs dominées par l'état économique du temps. La propriété à laquelle on songe, c'est la propriété immobilière et rurale. Aujourd'hui, la propriété


n'est plus ce qu'elle était en 1793 et ce sont d'autres problèmes qu'elle pose à ceux qui ont le souci de l'intérêt général et d'une démocratie loyalement pratiquée. « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures », proclame très sagement l'article 28 de la Déclaration de 1793. La propriété change d'aspect et il y a des éléments contingents. Il suffit, pour rester dans la ligne jacobine, d'admettre que ces difficiles problèmes doivent être tranchés par la volonté générale librement déterminée. Et l'esprit jacobin étant aujourd'hui encore l'un des moteurs de la politique française, cela explique ce phénomène qui étonne et même scandalise certaines gens que si le respect de la propriété privée sert de ligne de démarcation entre partis, les coalitions électorales ne se font pas pour ou contre la propriété, mais d'après d'autres critères qui ne sont pas ou pas seulement d'ordre économique. IV

C'est la même préoccupation démocratique, c'est le souci d'assurer à tout moment la suprématie réelle de la volonté générale, qui fait de la Constitution de 1793 une Constitution non seulement anti-libérale, mais aussi anti-parlementaire. Comme J.-J. Rousseau, la plupart des Jacobins et surtout Robespierre sont persuadés que la volonté générale ne se représente pas. Le mot de « représentant », qu'on emploie pourtant à cause de sa commodité, est au fond un mot vide de sens. La volonté des représentants ne peut jamais être exactement la même que,celles des représentés. Toujours il y a risque qu'elle soit autre. Le peuple doit donc se défier des gouvernements qu'il se donne et des Assemblées qu'il élit. Dans la Constitution de 1793, ces tendances anti-parlementaires se manifestent par des mesures d'ordres divers, mais avant tout par les institutions de gouvernement direct du peuple par le peuple. Malgré l'intérêt que présente le reste des dispositions de la Constitution de 1793, je n'hésite pas à dire que la part qui y est faite au gouvernement direct en est le trait le plus marquant et la vertu essentielle.

Je passe donc rapidement sur les autres mesures qui mani-


festent la défiance du gouvernement d'Assemblée. Les textes sur la résistance à l'oppression ont déjà été mentionnés, je n'y reviens pas. C'est ensuite l'existence dans la Constitution de 1793 d'une seule Assemblée, alors que la dualité d'Assemblée existe dès l'An III, et qu'elle se rencontre dans de si nombreuses Constitutions, dont celle de 1875. Puis la brève durée du mandat des représentants un an seulement. Enfin les dangers qui peuvent menacer le désintéressement des représentants du peuple ont été clairement envisagés. C'est pourquoi la Déclaration des Droits prend soin de déclarer (art. 31 ) que « 'les délits des mandataires du peuple ne doivent jamais rester impunis », et que « nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens ». C'est seulement sous la réserve de cette déclaration de principe que certaines immunités sont néanmoins attribuées aux représentants du peuple dans le corps de la Constitution.

A un moment, on avait même proposé qu'un chapitre spécial fût ajouté à la Constitution, chapitre dont l'intitulé est suggestif « De la censure du peuple contre ses députés, et de sa garantie contre l'oppression du Corps législatif. » Sans m'arrêter plus longtemps à ces manifestations du Jacobinisme anti-parlementaire, j'arrive maintenant à l'essentiel qui est le gouvernement direct du peuple par le peuple, la votation directe des lois par les citoyens.

Le système de la Constitution de 1793 est aménagé d'une façon qui tend à concilier le souci de la suprématie du vote populaire avec celui de ne pas déranger les citoyens sans utilité.

Il consiste essentiellement en ceci que le Corps législatif, s'il rend des décrets, ne fait que proposer les Lois (art. 53). Les Lois doivent être sanctionnées par le peuple.

La Constitution a opéré elle-même une discrimination des matières qui doivent faire l'objet d'une Loi et de celles qui peuvent être réglées pat un simple décret du Corps législatif. Naturellement, les matières les plus importantes sont du domaine de la Loi (art. 55). La déclaration de guerre y fut insérée après un discours de Danton prononcé le 15 juin. Le fait est assez remarquable. Bien que la Constitution de 1793 ait été votée en pleine guerre, elle fournit, par cette disposi-


tion, une de ces garanties constitutionnelles de la paix sur lesquelles M. Mirkine-Guetzèvitch a fort pertinemment attiré l'attention des spécialistes du droit public.

Ainsi on évite de déranger les citoyens à propos de questions qui n'en vaudraient pas la peine, et c'est seulement sur des matières vraiment graves que le peuple pourra avoir à se prononcer directement par son suffrage.

Même alors, la sanction expresse des citoyens ne sera pas toujours nécessaire; en principe, leur approbation simplement tacite sera suffisante. C'est seulement si le dixième des assemblées primaires de la moitié plus un des départements le réclame qu'il y aura lieu effectivement à votation populaire, à un référendum, comme on dit habituellement dans la terminologie constitutionnelle d'aujourd'hui.

Ainsi agencé, le système parvient à assurer à tout instant la suprématie du peuple directement consulté sur les affaires les plus graves et les plus controversées. Et l'on évite pourtant la consultation populaire à jet continu, cette consultation populaire trop fréquente, dont les Girondins avaient voulu accabler la Démocratie française pour assurer le pouvoir des riches qui seuls auraient pu avoir assez de loisir pour s'occuper des affaires de l'Etat.

De plus, en matière de revision constitutionnelle, une certaine part fut faite en 1793 à ce que nous appelons aujourd'hui l'initiative populaire. Si, dans la moitié plus un des départements, le dixième des assemblées primaires de chacun d'eux formule une demande de revision, le Corps législatif est tenu de convoquer toutes les assemblées primaires de la République pour savoir s'il y a lieu à une Convention nationale (art. 116).

Qu'on ne dise pas que le gouvernement semi-direct, ainsi consacré par la Constitution de 1793, est une utopie. L'expérience de l'étranger, et spécialement l'expérience suisse, montre qu'il s'agit d'institutions qui fonctionnent fort bien dans la pratique, à condition que la votation populaire ne soit pas trop fréquente et qu'on la réserve par conséquent pour les questions vraiment décisives.

Il .faut ajouter encore que, dans l'Angleterre de nos jours, la vieille prérogative royale de la dissolution fonctionne à peu


près comme un mode de gouvernement direct puisqu'elle assure au peuple britannique le pouvoir de décider lui-même par son vote lorsqu'une question vraiment vitale est en jeu. Mais le référendum, d'un point de vue démocratique, présente des avantages très nets sur la dissolution. Il permet de sérier les questions il apporte moins de trouble dans la marche des affaires publiques.

On n'attachera donc jamais assez d'importance aux institutions de gouvernement direct que, seule de nos Constitutions, celle de 1793 a voulu introduire en France avec un développement suffisant. 'Car on ne peut considérer comme un mode de gouvernement direct le plébiscite, caractère essentiel du régime bonapartiste et césarien, qui s'oppose complètement au référendum et qui, n'étant au fond que la désignation d'un homme, s'apparente bien plutôt au régime électif. Alors que le référendum, c'est l'exercice même du pouvoir par le peuple, le plébiciste, c'est l'abdication de ce pouvoir entre les mains d'un homme.

Qu'il y ait un danger grave à ce que le référendum, entre les mains d'un peuple qui n'est pas suffisamment mûri, tourne au plébiscite, je ne songe pas à le nier et l'Allemagne vient de nous en offrir l'exemple. La dissolution, si à la mode aujourd'hui, risque, elle aussi, d'aboutir à ce résultat. La seule protection que l'on puisse imaginer contre ce danger, c'est la dépersonnalisation du pouvoir, poussée aussi loin qu'il est possible. C'est ce qu'avait fait la Constitution de 1793. C'est ce que n'avait pas fait la Constitution allemande de Wcimar qui avait conservé à la tête de l'Etat un président du Reich et un chancelier.

Malgré ce péril grave, il faut affirmer que les institutions de gouvernement direct sont l'essence même de la Démocratie et c'est avec raison que Robespierre opposait la représentation à la Démocratie. La représentation, le régime électif ne sont pas indispensables à la Démocratie. On pourrait concevoir des assemblées recrutées au tirage au sort, comme un vaste jury politique. On pourrait concevoir aussi des assemblées de techniciens recrutées au concours. Cela n'aurait rien d'anti-démocratique pourvu que les affaires les plus graves soient remises à la votation directe du peuple. Bien moins démocratique, net-


tentent anti-démocratique même, est au contraire un régime purement électif comme le nôtre, qui ne fait aucune place au gouvernement direct et qui. depuis 1877, n'a même pas pratiqué la dissolution.

On peut bien proclamer officiellement que nous vivons en Démocratie. La réalité, comme je l'ai déjà dit, est tout autre. Notre régime n'assure cn aucune façon la suprématie à 'la majorité des Français. La Démocratie dont nos gouvernants se réclament est en réalité confisquée au profit de minorités; au profit d'une minorité d'électeurs qui se trouvent avantagés par les inégalités flagrantes du système électoral à la Chambre et plus encore au Sénat; au profit d'une aristocratie de l'argent qui profite à plein du caractère exclusivement électif et parlementaire du régime, car les députés sont peu rémunérés et les élections coûtent cher. Sans doute, pour reprendre les mots de lord Bryce, mieux vaut encore une Chambre qu'une Antichambre. Mais Lamartine a toujours raison qui disait « On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas l'Océan. »

Faute de ces institutions de gouvernement direct qui sont les seules vraiment démocratiques, notre régime risque aujourd'hui de céder sous la poussée des forces populaires elles sont, je n'hésite pas à l'affirmer, ces mêmes forces qui ont fait la Grande Révolution, ces forces auxquelles d'illustres interprètes ont permis de s'exprimer dans la doctrine jacobine de 1793. Elles ont bien pu, ces forces populaires, déformer déjà le régime de 1875. Mais l'absence de référendum, c'est l'absence de la soupape de sûreté, et c'est pourquoi tout menace de sauter. Craignons surtout que la soif de gouvernement direct ne s'assouvisse par le plébisicte. La plupart des fascistes sont des démocrates qui s'ignorent

La grande leçon que nous devons tirer aujourd'hui de la Constitution de 1793, c'est que la Démocratie n'est pas le parlementarisme, qu'elle est même facilement anti-parlementaire sans pour ce'la être forcément césarienne, bien au contraire; car la Démocratie est surtout menacée de césarisme quand on lui refuse les satisfactions légitimes qu'elle exige.

La crise politique de notre temps s'explique tout entière si l'on consent à s'apercevoir qu'il y a quelque chose de mort


qui est le parlementarisme et quelque chose de vwant qui est la Démocratie.

Je ne prétends pas évidemment qu'il n'y ait aujourd'hui qu'à revenir à la Constitution de 1793 pour mettre fin au malaise qui nous oppresse. Sans doute y aurait-il quelques modifications et surtout des adjonctions à y faire, rendues nécessaires par la plus grande complexité de la société et de la politique d'aujourd'hui.

Mais s'il ne convient pas de copier servilement la lettre, je crois qu'il faut revenir à l'esprit. Et c'est par cette affirmation que je veux terminer cette conférence où j'ai essayé de montrer les traits les plus essentiels de l'œuvre constitutionnelle des Jacobins.

André Decencière-Ferrandière,

Prolesseiir à la Faculté de Droit

de Poitiers.


Notes sur l'histoire diplomatique de l'Escaut

de 1789 à 1815

Le régime international de l'Escaut a fait l'objet, dans ces quinze dernières années, d'un grand nombre d'études provoquées par les négociations hollando-belges relatives à la révision du statut juridique du fleuve. Comme on le sait, celui-ci se trouve encore placé à l'heure actuelle sous un régime conventionnel dont les chapitres fondamentaux ont un bon siècle d'existence. C'est dire s'ils ont été influencés par les conceptions qui se sont fait jour pendant 'la1 Révolution française, puis au Congrès de Vienne de 1815.

Il nous a paru opportun, à l'occasion des travaux suscités par le problème de l'Escaut, de rappeler sommairement son histoire au cours de la période révolutionnaire et post-révolutionnaire, en nous basant principalement sur les textes qui furent successivement promulgués. C'est donc d'une étude diplomatique au double sens du mot, sens international et sens étymologique, qu'il s'agira dans cet article. Nous pensons qu'elle vient à son heure, à une époque où la recherche documentaire en droit international, naguère quelque peu négligée au profit de la construction purement théorique, tend à reprendre en doctrine une place considérable.

I. PÉRIODE ANTÉRIEURE A L'ARRÊTÉ FRANÇAIS

DU 16 NOVEMBRE 1792.

La navigation sur l'Escaut, depuis le Congrès de Westphalie qui marqua l'érection définitive des Provinces-Unies en


Etat indépendant, a été longtemps réglementée il; contraire aux intérêts de la Belgique et du dévelo port d'Anvers. Le traité conclu à Munster, le 31) stipulait en son article 14 que « les rivières de l'Esc aussi les canaux de Sas, Zwyn et autres bouche aboutissant, seront tenues closes du côté dec Etats 1 ».

Le sens de cette expression « tenues closss prêter ni à difficulté, ni à doute. Cependant, un coj moderne du texte de 1648 2, s'appuyant sur une des plénipotentiaires espagnols et sur le maintit. d'un tonlieu, non visé dans l'article 15 du même ts que l'accès de l'Escaut restait ouvert aux ressor provinces belges, alors sous la domination espt ceux des Provinces-Unies. La fermeture du f!eudonc été oomminée qu'à l'égard des Puissances au deux Puissances riveraines. Cette interprétation toi ne se rencontre chez aucun des commentateurs et jusqu'à la Révolution française, seuls les vaissc dais eurent le droit de navigation sur l'Escaut. Le traité de la Barrière, en 1715, reprit littérah son article 20, la formule du traité de Munster3. If que le régime en vigueur ne donnait pas satisfacf veau titulaire de la souveraineté sur tes provinces triche, car deux actes successifs témoignent de s< apporter des améliorations. Ces actes, d'ordinair nus sont les suivants. D'une part, une con 22 décembre 1718 entre l'Autriche et les Prov; envisageant l'ouverture de pourparlers en matière nications commerciales; d'autre part, la Pragmaliqpromulguée à Vienne le 16 mars 1731, abolissant gnie des Indes orientales (Compagnie d'Ostende} nant, de commun accord avec la République bolréunion à Anvers de commissaires des deux natior^ 1. Dumont, Corps universel diplomatique du droit des gèns, t. p. 430.

2. Grandgaignsge. Histoire du péage de r Escaut, Anvers, ltMiF 3. Dumont, op. cit., t. VIII, partie I, p. 458.

4. V. Grandgaignage, op. cit.. p. 83.


blir un tarif de droits d'entrée et de sortie applicable aux vaisseaux belges et hollandais. Aucune suite ne fut apportée à ces résolutions.

La politique de libération de l'Ecaut fut reprise, peu après son avènement au pouvoir, par Joseph II, au nom des principes du « despotisme éclairé ». Devant la résistance des Provinces-Unies à se laisser arracher leur monopole, Joseph II tenta un coup de force. Sur ses ordres, un vaisseau de commerce arrivé à Anvers par des eaux intérieures quitta le port, descendit l'Escaut et, refusant de stopper malgré .les sommations des agents hollandais, essuya le feu de leurs canons. qui n'atteignirent qu'un seul objet d'où le nom de « guerre de la Marmite » décerné à cette expédition. Le traité de Fontainebleau du 8 novembre 1785 confirma à nouveau le statu quo. L'Escaut resta fermé, moyennant le paiement, par :Ia Hollande, d'une forte indemnité 1. Mais l'idée de l'affranchissement, impérieusement commandée par les exigences du commerce belge, était désormais dans l'air. Elle correspondait d'ailleurs à un principe d'ordre général que l'on commence à formuler et qui n'est autre que celui de la' libre navigation sur Jes fleuves internationaux. A la veille de la Révolution, qui va lui donner son impulsion décisive, nous le trouvons énoncé par le pamphlétaire Linguet dans son mémoire intitulé Considérations sur l'ouverture de l'Escaut 2

« Si ce même courant traverse successivement plusieurs royaumes et leur présente par conséquent un moyen facile de communications, celui qui en intercepte le passage violera le droit des gens autant de fois qu'il y aura de parties intéressées à cette prohibition (et si c'est un fleuve qu'on bouche ainsi, le droit de toutes les nations sera violé puisque c'est la mer, puisque c'est la propriété commune à toutes qui se trouvera tyrannisée dans cette partie). »

N'insistons pas sur la naïveté du caractère arithmétique ainsi attribué aux violations du droit des gens. Ce qui est 1. Martens, Recueil des principaux traités, t. IV, p. 55.

2. Londres, 1784, chez P. Elmsly, p. 55.


essentiel, c'est que Linguet, contrairement aux stipulations des traités de son temps, formule le principe de la liberté de navigation fluviale et le justifie en le rattachant à l'idée d'un droit des gens universel. C'est parce que, aux termes du droit des gens, la navigation sur la mer est libre que la navigation sur les fleuves qui y conduisent doit l'être également. Cinquante ans plus tard, les conceptions seront assez différentes, au moins en ce qui concerne une des vues les plus intéressantes de Linguet, qui est de considérer le principe de ,la liberté de la navigation fluviale comme une des règles du droit des gens universel ou coinjmun. Pour les Puissances délibérant, à la Conférence de Londres, sur le refus hollandais d'adhérer au Traité des XXIV Articles, le droit des gens commun, au rebours de ce qu'affirme Linguet, confère aux riverains d'un fleuve international l'entière souveraineté de la porlion comprise sur leur territoire'. Les Puissances le déclarent en plusieurs endroits et reprennent ainsi à leur compte la thèse hollandaise sur ce point 2. Toutefois, elles ajoutant qu'à leur avis, le droit conventionnel, même s'il déroge au droit des gens universel en organisant un régime de libre navigation, doit avoir le pas sur la coutume ou les principes 8..Les Puissances apportent certes quelque tempérament à leur opi1. Martens, Nouveau recueil des traités, t. X, 1836 (procès-verbaux de la conférence de Londres).

2. V. au protocole 53 du 4 janvier 1832 le mémoire contenant les observations des Pays-Bas sur le Traité des XXIV Articles (ibid.). J.

3. Voici le passage de la réponse des Puissances « Art. IX (du Traité des XXIV Articles). C'est ici que pèsent les accusations les plus graves sur le travail de la Conférence. Selon le Mémoire de MM. les plénipotentiaires néerlandais, l'article 9 du 15 octobre (1831) serait en opposition avec les principes du droit des gens, sans exemple dans ''histoire, et contraire aux droits de souveraineté de la Hollande. On se flatte de prouver que ces reproches n'ont pas de fondement. D'abord, en ce qui concerne les principes du droit des gens, le gouvernement néerlandais n'ignore pas que le droit des gens général est subordonné au droit des gens conventionnel, et que quand une matière est régie par des conventions, c'est uniquement d'après ces conventions qu'elle doit être jugée. Or, il se trouve que depuis le rétablissement de la paix, la navigation des fleuves a fait l'objet de stipulations particulières entre les différents Etats ainsi ce n'était point avec des principes abstraits, c'était avec les traités qui forment aujourd'hui le Code politique de l'Europe, que l'article en question devait être en rapport. Ces traités ont considérablement altéré les privilèges que le droit des gens général attribuait aux gouvernements sur la navigation des fleuves et rivières. Les gouvernements avaient le privilège de les fermer sur leur territoire au commerce des autres nations. Ils y ont renoncé. Ils avaient le privilège d'en imposer arbitrairement l'usage. Ce privilège a été modifié, etc. »


nion en déclarant que le droit conventionnel dont il s'agit est devenu « le Code politique de l'Europe » après le Congrès de Vienne. Il n'en reste pas moins qu'il y a là l'affirmation d'une solution d'un positivisme excessif, solution qui fait primer le droit écrit, limité à une pluralité de Puissances, sur le droit des gens universel et non écrit. On nous permettra de la relever et de la verser en en contestant formellement le bienfondé au dossier du débat soulevé par le célèbre article 33 du Statut de la Cour permanente de Justice internationale 1. Entre ces deux conceptions, celle de Linguet qui fait reposer la liberté de la navigation fluviale sur le droit des gens universel, celle de la Conférence de Londres de 1831-1832 qui, par un errement heureusement passager dans la pratique internationale, fait reposer ce même principe sur des stipulations purement conventionnelles, quelle fut la doctrine de la Révolution française ?

II. L'ARRÊTÉ DU CONSEIL EXÉCUTIF PROVISOIRE

DE LA CONVENTION EN DATE DU 16 NOVEMBRE 1792.

Elle fut formulée lors de l'occupation de la Belgique par les armées de Dumouriez en un arrêté resté fameux dans les annales du droit des gens.

Le 19 novembre 1792, Anvers tombait aux mains du général de La Bourdonnaye, et le lendemain, le général faisait afficher un arrêté pris quatre jours auparavant par le Conseil exécutif provisoire de la Convention. Cet arrêté était ainsi conçu 2

« Du 16 novembre 1792, an I de la République

» Le Conseil exécutif, délibérant sur la conduite des armées fran1. Sur les conflits entre coutume et traité, v. Fernand Dehousse, La Ratification des traités. Essai sur les rapports des traités et du droit interne, Paris, Sirey, 1935, p. 176 et 177. L'opinion suivante y est préconisée le traité ne l'emporte sur la coutume que s'il s'agit d'un traité émanant de la généralité des Membres de la Communauté internationale; toutefois, la coïncidence rigoureuse des auteurs de la coutume et des parties au traité n'est pas requise. 2. Cf. Le Fur et Chklaver, Recueil de textes de droit international public, 2e éd., Paris, 1934, pp. 67 et 68.

Lecture en fut donnée à la Convention à sa séance du 21 novembre. « La lecture est interrompue par de nombreux applaudissements », dit le compte rendu de la Gazette nationale.


çaises dans les pays qu'elles occupent, spécialement dans la Belgique, un de ses membres a observé

» 1° Que les gênes et les entraves que, jusqu'à présent, la navigation et le commerce ont supportées, tant sur l'Escaut que sur la Meuse, sont directement contraires aux principes fondamentaux du droit naturel que tous les Français ont juré de maintenir; » 2" Que le cours des fleuves est la propriété commune et inaliénable de toutes les contrées arrosées par leurs eaux, qu'une nation ne saurait, sans injustice, prétendre au droit d'occuper exclusivement le canal d'une rivière et d'empêcher que les peuples voisins qui bordent les rivages supérieurs ne jouissent du même avantage; qu'un tel droit est un reste des servitudes féodales ou du moins un monopole odieux qui n'a pu être établi que par la force, ni consenti que par l'impuissance; qu'il est conséquemment révocable dans tous les moments et malgré toutes les conventions, parce que la nature ne reconnaît pas plus de peuples que d'individus privilégiés et que les droits de l'homme sont à jamais imprescriptibles; » 3° Que la gloire de la République française veut que partout où s'étend la protection de ses armes, la liberté soit établie et la tyrannie renversée;

» Que lorsque, aux avantages procurés au peuple belge par les armées françaises, se joindront la navigation libre des fleuves et l'affranchissement du commerce de ces provinces, non seulement le peuple n'aura plus lieu de craindre pour sa propre indépendance, ni de douter du désintéressement qui dirige la République, mais même que les nations de l'Europe ne pourront dès lors refuser de reconnaître que la destruction de toutes les tyrannies et le triomphe des droits de l'homme sont la seule ambition du peuple français;

» Le Conseil, ifrapipé de ces puissantes considérations, arrête que le général en chef des armées françaises dans l'expédition de Belgique sera tenu de prendre les mesures les plus précises et d'employer tous les moyens qui sont à sa disposition pour assurer la liberté de la navigation et des transports dans tout le cours de la Meuse et de l'Escaut. »

Ainsi donc, c'est à propos des fleuves internationaux de Belgique, l'Escaut et la Meuse, que la Révolution proclatne le principe fondamental du droit contemporain des communications fluviales. L'occupation des rives de l'Escaut et de la Meuse est l'occasion le principe n'en revêt pas moins une portée générale. Le texte s'applique à tous les fleuves interna-


tionaux, et ainsi, dès 1792, la libération de l'Escaut apparaît indissolublement liée aux origines mêmes, aux premiers développements de la libre navigation fluviale.

Que le texte ait une portée générale, cela n'a jamais été contesté. « Les gênes et les entraves. (à la navigation) sont directement contraires aux principes fondamentaux du droit naturel que tous les Français ont juré de maintenir » voilà bien une maxime qui vaut sous tous les climats et dans tous les pays L'arrêté le dit d'ailleurs, avec plus ou moins de netteté, dans son troisième et son quatrième paragraphes « 3° La gloire de la République française veut que PARtout s'étend la protection de ses armes, la liberté soit établie et la tyrannie renversée;

» Lorsque, aux avantages procurés au peuple belge par les armées françaises, se joindront la navigation libre des fleuves et l'affranchissement du commerce de ses provinces. les nations de l'Europe ne pourront dès lors refuser de reconnaître que la destruction de toutes les tyrannies et le triomphe des droits de l'homme sont la seule ambition du peuple français. »

Si le principe de la liberté de navigation doit, dans l'esprit de l'arrêté, s'appliquer sans distinction à tous les fleuves internationaux, cela ne signifie pas, cependant, que le bénéfice peut en être réclamé par tous tes Membres de la Communauté internationale. Le texte du second paragraphe est, sur ce point, très explicite seuls les riverains ont droit de passage dans toute la partie navigable du fleuve, et aucun d'eux ne peut exclure les autres de l'exercice de ce droit. Il.s sont investis d'un condominium qui porte sur « le cours des fleuves », « le canal d'une rivière », c'est-à-dire sur ce que l'on appelle aujourd'hui le thalweg 1

« 2° Le cours des fleuves est la propriété commune et inaliénable de toutes les contrées arrosées par leurs eaux. 1 une nation ne saurait, sans in'justice, prétendre au droit d'occuper exclusivement le canal d'une rivière et d'empêcher que les peuples voisins qui'bordent les rivages supérieurs ne jouissent du même avantage. »

1. Cf. Nys, Le Droit international, 2« éd., Bruxelles, 1912, t. H, p. 140.


La doctrine de la Révolution est ici moins avancée que celle du pamphlétaire Linguet et même que celle du Congrès de Vienne. Pour Linguet, c'est encore le principe de la liberté de la mer qui commande l'ouverture de tous les fleuves internationaux à l'universalité des nations. L'Acte final intervenu à Vienne le 9 juin 1815 est dans île même sens favorable à la liberté; son article 109 porte que la navigation sur les fleuves internationaux « sera entièrement libre et ne pourra, sous le rapport du commerce, être interdite à personne ». On comprend d'autant moins la restriction apportée par la Révolution française à l'exercice de la liberté de navigation que l'arrêté du 16 novembre 1792 assied ses dispositions sur le droit naturel. Dans les paragraphes 1 et 2, le Conseil exécutif provisoire a enfermé, en quelque sorte, les « attendus » de sa décision. Et que stipulent ces « attendus » ? Le premier, que les entraves à la liberté sont contraires au droit naturel. Si elles le sont pour les riverains, ne le sont-elles pas également pour les tiers ? Le droit naturel ne peut-il être invoqué par les uns comme par les autres ? N'a-t-il pas, spécialement dans l'idée que s'en forme la Révolution, un contenu uniforme, valable pour l'ensemble de l'univers ?

L'arrêté ne déclare-t-il pas lui-même, enfin, dans le second de ses « attendus », que « la nature ne reconnaît pas plus de peuples que d'individus privilégiés » ? Et, si « une nation ne saurait, sans injustice, prétendre au droit d'occuper exclusivement le canal d'une rivière », pourquoi seuls « les peuples voisins qui bordent les rivages supérieurs se voient-ils attribuer le bénéfice d'un principe qui devrait, logiquement, bénéficier à tous les peuples ?

Liberté de navigation basée tout entière sur le droit naturel, mais liberté restreinte aux seuls riverains des fleuves internationaux tels sont les deux principes essentiels qui se dégagent de l'arrêté du 16 novembre 1792.

Par droit naturel, la Révolution y entend, selon sa doctrine, le rétablissement de l'homme dans son état de nature, état corrompu, dans le domaine qui nous occupe, par l'existence de « servitudes féodales ».

1. Martens, Nouveau Recueil des Traités, t. Il, pp. 379 et s.


N'y avait-il, à l'origine de l'arrêté, qu'un mobile idéaliste et altruiste ? La limitation de son bénéfice aux seuls riverains pourrait en faire douter. Le soin même que prend l'arrêté, sous ses deux alinéas finaux, à insister sur le désintéressement de la République peut, d'autre part, paraître étrange. Diverses interprétations du geste révolutionnaire ont d'ailleurs été données. M. Henri Pirenne rapporte que, lors des négociations du traité de Fontainebleau du 8 novembre 1785, « les efforts de Joseph II pour rouvrir au pays cette admirable voie naturelle (l'Escaut) ont échoué devant la résistance combinée des Provinces-Unies et de la France l ». Cette dernière avait donc changé complètement d'attitude au lendemain de la Révolution. Cela peut s'expliquer de deux façons par une préoccupation de pure générosité ou par l'intérêt, à la fois commercial et militaire, que présentait te port d'Anvers, où, face à l'Angleterre, les armées de la République montaient la garde. Les deux thèses ont leurs partisans. Pour M. Delhaize s, « la France n'avait en vue que l'intérêt de la Belgique et l'abolition d'une mesure inique et injustifiable. De plus, elle s'attirait inévitablement un ennemi de plus, l'Angleterre, qui tenait au maintien du traité de 1648 et du traité de la Barrière avec autant d'acharnement que la Hollande ». Quant à M. Verhaegen 3, il considère que « cette mesure dont Anvers ne devait bénéficier définitivement qu'après la chute de Napoléon constituait tout à la fois une véritable déclaration d'hostilité visà-vis de l'Angleterre et de la Hollande et un acte de souveraineté sur le territoire de la Belgique » acte assurément illicite puisque, jusqu'à l'annexion de la Belgique par la France et même, plus exactement, jusqu'à la reconnaissance de l'annexion par l'Autriche, la France n'exerçait en Belgique que les pouvoirs attribués à l'occupant par île dioit des gens. Nous croyons pour notre part qu'il y a, dans la proclamation révolutionnaire, le mélange d'altruisme et d'intérêt qui est inhérent à toutes les réformes sociales, et qui, en l'espèce, correspondait en outre aux données de la situation de fait. 1. Histoire de Belgique, Bruxelles, 1920, t. VI, p. 15t.

2. La domination française en Belgique, Bruxelles, 1908, t. I, p. 338. 3. La Belgique sous la domination française, Bruxelles, 1922, t. I, p. 93.


III. L'ESCAUT, FLEUVE FRANÇAIS.

Quels que soient les mobiles qui aient pu guider la France, elle a certes, en édictant la liberté de l'Escaut, accompli en Belgique, pays occupé, un acte de souveraineté. Et durant les cinq années qui vont s'écouler de la publication de l'arrêté à la signature, le 17 octobre 1797, du traité de Campo-Formio, elle ne cessera d'agir en souverain dans la question de l'Escaut. Envisagée sous l'angle du droit des gens, cette attitude ne laisse pas d'être assez curieuse.

Le 8 décembre 1792, une flottille de bâtiments de guerre, partie de Dunkerque, remonte l'Escaut via Anvers, symbolisant par son passage la liberté recouvrée. A ce moment, pourtant, aucun accord international conclu soit avec l'Autriche, souveraine de droit des provinces belges, soit avec la Hollande, souveraine de droit du cours inférieur de l'Escaut, n'était encore intervenu. Bien mieux L'annexion même de la Belgique n'était pas opérée. Elle ne le sera que le 1er octobre 1795, unilatéralement. Il faut attendre le traité de Campo-Formio pour qu'elle soit reconnue par l'Autriche 1 et pour lui voir ainsi obtenir effet dans lie champ du droit des gens. Quels sont, jusque-là, les pouvoirs de la France ? Ceux d'un occupant au sens du droit international. Or, selon des coutumes constantes de la guerre, l'occupation ne confère pas à l'occupant le droit de disposer du territoire occupé ou d'abroger purement et simplement le droit interne en vigueur au moment de l'occupation. La France ne pouvait donc pas se réclamer des principes, toujours debout, du Congrès de Westphalie, selon lesquels « les cours d'eau sont, en droit interne, dans la propriété de la puissance publique, qui peut par conséquent régler ià son gré l'usage de la voie 2 ».

Elle n'en avait pas moins la conscience d'exercer en Belgi1. Article 3 du traité de Campo-Formio S. A. Mgr l'Empereur renonce pour elle et ses successeurs, en laveur de la République française, à tous ses drods sur les ci-devants provinces belgiques connues sous le nom de Pays-Bas autrichiens. La République Iran;aise possédera ces pays à perpétuité, en toute souveraineté et propriété et avec tous les biens territoriaux qui en dépendent » (Martens, op. cit. t. VII, p. 208).

2. Orban, Etude de droit fluvial international, Paris, 1896, p. 57.


que des pouvoirs autres que ceux d'un occupant. Le décret de la Convention du 15 décembre 1792 sur la mission de la France dans Jes pays envahis s'ouvre, en effet, par une répudiation solennelle de la conquête 1. Ce sont les circonstances sociales qui obligent la République à s'investir elle-même d'une « tutelle temporaire » dans les territoires occupés, tutelle qui équivaut, en fait, à l'exercice direct et complet des attributions de la souveraineté. Mais, messagère de paix et de libération, ses pouvoirs doivent prendre fin avec les circonstances qui leur ont donné naissance. En attendant, ce qu'on appellerait aujourd'hui son « but révolutionnaire » justifie à ses yeux les pouvoirs exorbitants du droit commun qu'elle s'arroge.

Remarquons que l'arrêté de libération de l'Escaut n'eut guère d'effet pratique immédiat. Le 18 mars 1793, la journée de Neerwinden se termina par la défaite des armes françaises. Les Impériaux réoccupèrent la Belgique et ils y demeurèrent jusqu'à la bataille de Fleurus (26 juin 1794). Durant cette période, la souveraineté autrichienne fut restaurée sur la Belgique, et l'Escaut fut à nouveau fermé.

Les efforts pour sa libération recommencèrent en 1795, année marquée par trois dates importantes. Seize mai France et Provinces-Unies conviennent, à l'article 18 du traité de La Haye, que « la navigation du Rhin, de la Meuse, de l'Escaut, du Hondt et de toutes leurs branches jusqu'à la mer sera libre aux deux nations française et batave. Les vaisseaux français et des Provinces-Unies y seront indistinctement reçus, et aux mêmes ~con.ditvons 2 ». Dans ce traité, comme dans l'arrêté du 16 novembre 1792, la même doctrine continue à prévaloir les riverains seuls obtiennent le droit de libre navigation. On observera que la Belgique n'est pas toujours annexée, donc n'est pas sous la souveraineté française. L'originalité de la situation devient plus grande encore. Car,,si la France n'est qu'occupante par rapport à la Belgique, elle ne s'en fait pas moins céder par la Hollande, dans le même traité de La Haye, la souveraineté de droit sur les territoires hollandais situés sur la rive gauche de l'Escaut.

1. V. son analyse dans Pirenne, op. cil., t. VI, p. 34.

2. Martens, op. cil., t. VI, p. 532.


Traité de La Haye, article 12 « Sont réservés par la République française comme une juste indemnité des villes et pays conquis restitués par l'article précédent 1

» 1. La Flandre hollandaise, u compris tout le territoire qui est sur la rive gauche du Hondt. 2. »

Jusqu'alors, l'Escaut, après avoir traversé le territoire belge, pénétrait '(comme aujourd'hui) en aval d'Anvers en territoire hollandais. Avec le traité de La Haye, le voici qui, au sortir d'Anvers, après avoir traversé les provinces belges simplement occupées par la France, sépare un territoire hollandais au Nord, et un territoire devenu français, au Sud. On ne peut donc affirmer, comme le fait un auteur récent 3, que l'Escaut a cessé, dès ce moment, d'être un fleuve international pour être un fleuve français; car non seulement la Belgique n'était pas encore française, mais l'Escaut lui-même traversait à son embouchure des territoires relevant de deux souverainetés distinctes.

La source de la confusion est sans doute la politique de la France qui, bien avant le traité de Gampo-Formio, se comporta, nous l'avons dit, comme si la souveraineté sur les provinces belges lui était d'ores et déjà transférée. Les auteurs sont si bien imprégnés de cette assimilation qu'on peut voir un internationaliste de la valeur de Nys écrire qu'avant même l'acte d'annexion du 1er octobre 1795, la Belgique « appartenait à la France 4 ».

Tout contribue, d'aiHeurs, à accréditer cette opinion. La France ne fit-elle pas procéder dès le 10 août, seconde date importante de cette année 1795, à l'ouverture solennelle de l'Escaut, en une cérémonie publique où la liberté des eaux fut mise sous la protection de la République 5 ? En même temps, des négociations avec la Hollande étaient entreprises pour rendre effective cette liberté. Elles n'aboutirent qu'après l'an1. Article 11 « La République française restitue pareillement et dès à présent, à la République des Provinces- Unies, tout le territoire, pays et villes faisant partie, ou dépendant des Provinces-Unies, sauf les réserves et exceptions portées dans les articles suivants (Martens, op. cil., p. 534).

2. Martens, ib.

3. Adanya, Le Régime international de l'Escaut, thèse, Paris, 1929, p. 43. 4. Nys, op. cit., t. II, p. 141.

5. Grandgaignage, Histoire du péage de l'Escaut, p. 90.


nexion, le 18 avril 1796, grâce à la persévérance du citoyen Noël, commissaire délégué auprès de la République batave par le ministre de l'Intérieur Lacroix 1.

Avec l'ouverture de l'Escaut, deux étapes étaient parcourues. Par le traité de La Haye, l'arrêté du 16 novembre 1792, mesure unilatérale française, recevait effet international; la cérémonie du 10 août montrait que la France entendait bien tirer parti des dispositions du traité. Mais la situation restait dépourvue de base juridique, la Belgique n'étant pas annexée. La troisième étape l'annexion par la France franchie, elle aussi, en 1795, à la date du l«r octobre, ne satisfaisait pas encore aux requêtes du droit des gens. C'est le traité de Campo-Formio seulement qui, le 17 octobre 1797, en actant la cession, par l'Autriche à la France, de la souveraineté sur les provinces belges, va régulariser tout à fait la situation la France ne dispose plus désormais de la chose d'autrui en organisant la liberté de navigation sur toutes les parties de l'Escaut, y compris la partie proprement belge.

Au lendemain de Campo-Formio, l'Escaut n'est cependant pas encore un fleuve français; au delà d'Anvers, il continue à baigner à la fois des rives hollandaises et des rives françaises. Quand deviendra-t-il fleuve français ? Pour le savoir, c'est vers l'histoire de la Hollande qu'il faut maintenant se tourner. Occupée comme la Belgique en 1794 (par les armées de Pichegru), la Hollande avait obtenu, par le traité de La Haye du 16 mai 1795, la restitution des territoires conquis, à l'exception du territoire de fa rive gauche de l'Escaut. Théoriquement, elle conserva1 son indépendance à l'égard de la France même après l'installation sur le trône de Louis Bonaparte, le 5 juin 1806. L'incorporation à l'Empire ne fut décidée que le 1er juillet 1810. Toutes les provinces hollandaises devenant françaises, l'Escaut, de sa source à son embouchure, roula dès lors ses eaux exclusivement en territoire français. De fleuve international, il était devenu fleuve français, et le problème de la liberté de navigation changeait d'aspect, puisque cette liberté ne pouvait plus résulter, selon la solution constante du droit des gens, que d'une concession du souverain. La France fit 1. Grandgaignage, ib.


cette concession, et l'Escaut fut' ouvert aux pavillons de toutes nationalités. Par un paradoxe singulier, une fois que l'Escaut eut cessé d'être international, le régime de la navigation y fut donc plus libéral qu'auparavant

Mais ce n'était là que la théorie. Car en fait, les guerres continuelles de l'Empire et surtout le blocus de l'Angleterre avec les représailles qu'il provoqua de la part de celle-ci eurent pour conséquence l'arrêt du trafic. Les immenses efforts de l'Empereur pour le développement des installations du port d'Anvers restèrent eux-mêmes stériles. Comme l'écrit Pirenne 1, le commerce du port « demeurera aussi chétif sous le maître de l'Europe qu'il l'avait été depuis 1648, et Napoléon ne réussit pas mieux que Joseph II à rouvrir le fleuve qui destine cette place à être la métropole commerciale de la Belgique ».

En 1814, les événements se précipitent. Le statut de l'Escaut va une fois de plus en ressentir le contre-coup. Dès les traités de Paris du 30 mai, les coalisés, qui viennent de proclamer la liberté de navigation sur le Rhin, se préoccupent d'étendre aux autres fleuves internationaux le régime établi pour celuici. La parole à cet égard est laissée au futur Congrès qui doit assembler les Puissances à Vienne2. D'ores et déjà, cependant, la Belgique était soustraite en fait à la domination française et gouvernée provisoirement par les commissaires généraux des Puissances. La Hollande s'affranchira pareillement. Avec l'avènement au trône de Guillaume Ier d'Orange-Nassau et l'amalgame des deux Etats, préparé par le Protocole de Londres du 20 juin 1814 l'Escaut, fleuve français, va redevenir un fleuve international. A sa sortie de France, il traversera les terres du royaume, nouvellement formé, des PaysBas, qui en occupe l'embouohure sur les deux rives. Les stipulations des articles 108 et 117 de l'Acte final du Congrès de Vienne lui seront par conséquent applicables, comme à tous les autres fleuves qui traversent ou qui séparent plusieurs 1. Histoire de Belgique, t. II, p. 168.

2. Article 5 du texte commun aux quatre traités (Martens, Nouveau Recueil des traités, t. II, p. 1).

3. V. ce protocole dans de Busschere, Code de traités et Arrangements internationaux intéressant la Belgique, t. I, Bruxelles, 1896, 3, p. 11 et 12.


Etats 1. On sait que ces textes ie régissent encore aujourd'hui. Il est donc utile de rappeler qu'aux termes de l'article 109, la navigation sur les « rivières » internationales doit être entièrement libre en ce sens qu'elle ne peut, sous le rapport du commerce, être interdite à personne. Par là, le bénéfice de la navigation, que la Révolution n'avait assuré qu'aux riverains, est élargi et étendu à tous les Membres de 'la Communauté internationale.

Il restait, toutefois, à organiser pratiquement cette liberté. L'Acte de Vienne n'avait fait que poser des principes très généraux en renvoyant la réglementation détaillée (article 108) à des conventions particulières dont la négociation devait être entreprise dans les six mois. Aucune convention de ce genre n'intervint entre la France et le royaume des Pays-Bas, riverains de l'Escaut au lendemain de la paix de 1815. Ce n'est que quand la Belgique sera enfin maîtresse de ses destinées et quand, par suite de son érection en Etat indépendant, le problème de l'accès d'Anvers à la mer à travers le territoire hollandais reprendra toute l'acuité qu'il avait avant 1792, qu'en 1833, d'abord2, ou, .bien plutôt, dans l'article 9 du traité de Londres du 19 avril 1839, les deux riverains des embouchures, la Belgique et la Hollande, se préoccuperont de lui donner un statut. Ce statut, c'est, sous réserve de multiples conventions bilatérales portant sur des points de détail, celui que le fleuve a encore aujourd'hui. On sait que la Belgique lui adresse de très graves objections et que sa révision constitue sans nul doute le problème crucial des relations hollandobelges contemporaines.

Fernand Dehousse, et Albert PARISIS, Agrégé de l'Enseignement Supérieur, et Avocat au Barreau Char,qé de cours à l'Université de Verviers. de Liège,

1. V. le texte de l'Acte final dans Martens, Nouveau Recueil, t. II, p. 379 et s.

2. Adhésion de la Belgique à la convention du 21 mai .833 conclue entre la France et l'Anglet-rr à la suite de leur intervention. L'adhésion est en date du 10 juin de la même année. C'est seulement à partir de cette convention que la navigation sur l'Escaut, arrêtée depuis les événements de 1830, fut à nouveau rendue libre (De Busschere, op. cit., t. I, n° 26, note 1 sous les p. 42 et 43).


Les thèses d'histoire moderne en vue du diplôme d'études supérieures à la Faculté des lettres de Paris.

(Session de juin 1936)

A. SAUCEROTTE, professeur au Collège de Clermont, La Municipalité de Clermont en Beauuaisis (1780-1792).

Excellent travail. La documentation en est riche, puisée aux Archives municipales de Clermont, aux Archives départementales de Beauvais, enfin aux Archives du Musée Condé, à Chantilly. C'est, de 1780 à 1789, l'histoire d'une petite ville de 2.000 habitants, important marché agricole, dont le corps de ville tend à prendre, après 17.80, une importance plus grande, en même temps qu'il commence à se recruter quelque peu dans la petite bourgeoisie. Il lutte alors moins contre l'administration royale que contre celle du comte de Clermont, prince de Condé.

Au reste, il ne représente pas les populations. Et il n'est pas populaire, étant composé d'officiers qui ont acheté leur charge. Cependant, l'esprit nouveau commence à y souffler.

La municipalité se transforme en 1789 dans son personnel et dans son esprit, avec le régime électif de la Révolution. Le régime nouveau essaie de s'appuyer sur la municipalité, pour rétablir l'ordre, répartir les impôts et les percevoir, au milieu de l'anarchie financière. Tout s'organise peu à peu en 1790. Nouveau sursaut en 1792 c'est l'époque de l'élan patriotique et de la défense nationale.

Là s'arrête l'exposé de ce mémoire qui s'attache à montrer le rôle de la petite bourgeoisie clermontoise qui, après avoir pris le pouvoir municipal en 1789-1790, va défendre la Révolution à la frontière et la propager au dehors.

Cette étude vaut surtout par les détails. Elle permet de voir la réalité dans ce microcosme politique et social. Des études de ce genre seraient bien nécessaires encore pour comprendre vraiment l'ancienne France. Il est dommage que celle-ci ne puisse pas être publiée dès maintenant. Ph. SAGNAC.


A. Bahu, Les Paysans du Clermontois avant et pendant la Révolution.

Travail considérable, plein de recherches d'archives, fondé sur la géographie sociale de la Picardie et du Clermontois, d'une part, et sur l'évolution économique du pays, de l'autre.

On pourra discuter le pourcentage du sol attribué aux paysans propriétaires (il faudrait des recherches encore plus approfondies) peut-être, en effet, était-il d'un cinquième environ. Mais on ne pourra pas discuter les effets sociaux du régime de la propriété, qui sont révélés par un luxe de faits et de bonnes statistiques. Plus on va au fond des choses, et plus on saisit à plein la profonde et incurable misère des paysans petits propriétaires et surtout des manouvriers, fort nombreux dans ce pays, peuplé de gros fermiers et laboureurs qui, de plus en plus, concentrent les exploitations.

M. Bahu a fait une étude fort intéressante de toute la vie sociale du Clermontois, avec la connaissance des localités qui, seule, permet de comprendre pleinement les documents et les statistiques. Ajoutons qu'il y a des recherches intéressantes sur les biens nationaux, qui tombèrent, surtout au début, entre les mains de riches bourgeois et de gros fermiers, n'en laissant qu'une portion infime à de petits paysans associes. De même on trouve des faits importants relatifs aux droits seigneuriaux il y eut, de 1789 à 1790, quelques rachats, 'mais, en somme, fort peu, dans un pays tout entier soulevé contre le régime seigneurial.

P. S.

Mme CORTINA, La Section des Graitilliers pendant la Révolution.

Il y a des recherches intéressantes, faites aux Archives. Le rôle de cette section de Paris qui avait son siège à l'église Saint-Martindes-Champs (aujourd'hui la bibliothèque du Conservatoire des Arts et Métiers), apparaît très important au 10 août, au 31 mai; de même, dans la défense nationale et l'organisation de compagnies de volontaires pour la Vendée.

Il aurait fallu tirer des documents cités une petite introduction sur la vie économique et sociale de cette section très peuplée, coutenant plus de 3.300 citoyens actifs. De même sur la vie politique de l'Assemblée de la section il y a une proportion très faible de votants 215 à 282 dans les premières années de la Révolution.


Mtte Cortina a rangé ses documents et ses développements suivant un ordre logique et abstrait, qui n'est pas bien satisfaisant. Il eût mieux valu suivre chronologiquement l'action de cette section, si vivante, remplie de petits artisans, qui, à la voix des Enragés, comme Jacques Roux, forcèrent la Convention à établir, sans conviction, le Maximum.

Du travail, des recherches, mais une présentation qui laisse à désirer, ayant été un peu hâtive.

P. S.

J. Gautier, Marat, son action pendant la Révolution. Cette étude sur Marat montre comment son action a été déterminée par sa doctrine et par les événements. M. Gautier fait, en effet, une place très grande la place prépondérante à la doctrine. Marat a été d'abord un théoricien, inspiré des philosophes, surtout de Rousseau (bien qu'il ait été, au début, un vif admirateur de Montesquieu), de Rousseau, à qui il emprunte sa méthode dialectique et sa théorie de la souveraineté du peuple ainsi que sa doctrine morale. En vertu de ses théories, il est « l'ami du peuple », des pauvres, des opprimés, qui ont, selon lui, des droits, et qui, si ces droits ne sont pas reconnus réellement, doivent être revendiqués, au besoin par la révolte, la sainte insurrection. Marat s'inquiète, d'ailleurs, en 1789, beaucoup plus des questions sociales que d'une réforme politique profonde la monarchie, il la conserve, espérant qu'elle fera droit aux revendications populaires. Ce n'est qu'après maintes déceptions qu'il se détachera d'elle, et qu'il la combattra.

Ce qu'il faut avant tout, c'est éclairer le' peuple, afin qu'il puisse surveiller ses représentants et surtout ses gouvernants. On dénoncera ceux qu.i ne font pas leur devoir. Et on épurera.

Le travail de M. J. Gautier montre bien comment ces idées, antérieures même à la Révolution, se sont développées dans les écrits de Marat, particulièrement dans l'Ami du peuple. Mais, au fond, il n'y a pas, et il ne pouvait guère y avoir, dans ce mémoire, un apport nouveau. Toutefois, il est juste de dire qu'il est plus impartial que les ouvrages déjà écrits sur Marat.

A ce titre, comme à celui de la composition et du style, il mérite une note élevée.

P. S.


M. Soboul Les idées politiques et sociales de Saint-Just. Travail très soigné, bien composé, bien écrit. C'est une étude du système de Saint-Just, étude sympathique de la part de l'auteur, et peu critique II parle bien d'utopies, à plusieurs reprises, montre en Saint-Just le mystique, mais tend à trouver ses théories beaucoup plus originales qu'elles ne sont.

Sur le passage de la pensée à l'action, et sur cette action même, il y a peu de chose.

En somme, le sujet ayant été déjà traité maintes fois, sous une forme ou sous une autre, cette étude ne présente pas une grande nouveauté, l'auteur n'ayant apporté aucun document inconnu ou peu connu. Peut-être a-t-il mis plus de rigueur systématique que plusieurs de ses précurseurs dans l'exposé des idées de Saint-Just. Mais de ces idées il aurait fallu montrer davantage la source parfois, mais rarement, Montesquieu; le plus souvent Rousseau, et un Rousseau interprété tout autrement .qu'il ne faudrait, notamment en ce qui concerne le rôle du législateur Rousseau a beaucoup moins de confiance dans le législateur, il n'en a que dans les mœurs, et les mœurs dépendent, en grande partie, pour lui, de la religion naturelle et de la simplicité de la vie que l'on ;ne trouve guère que dans les petites et humbles sociétés (telles les sociétés suisses, et encore !).

Il aurait fallu montrer davantage tout ce qu'il y a d'abstraction philosophique et classique chez Saint-Just, de déduction parfaitement logique (à la Rousseau encore, et, par suite, à la Robespierre). Et on arrive ainsi, pour des motifs politiques, à l'étatisme politique et social (économique, non pas absolument il y a ici un réveil de l'expérience chez Saint-Just, qui a eu, dans des missions, à s'occuper particulièrement des subsistances).

Mais le réalisme est rare chez lui. Il en manque bien quand il propose de faire voter les décrets de ventôse an II, pour donner une propriété à tous les patriotes pauvres aux dépens des suspects. Le moment était passé la grande masse des biens nationaux était vendue, et on n'en avait donné, pas même une parcelle, à personne. La plupart des chefs des familles les plus suspectes, ayant émigré, avaient eu leurs biens confisqués, et ceux-ci étaient en grande partie aliénés en 1794. Au reste, il était impossible de suspecter tous les .citoyens riches nobles ou bourgeois pour partager leurs biens entre les patriotes, de même .qu'il était impossible d'appliquer la fameuse loi de prairial bien longtemps ce que les événements se chargèrent de démontrer. C'était une politique de doctri-


naire, non de réaliste. Et à ce titre, la thèse de M. Sohoul, qui fait de Saint-Just un doctrinaire mystique, parait très juste. P. S.

Mlle Bichleh, Le Maximum général et son application à Parïs, du 29 septembre 1793 au 4 germinal an Il.

Excellente introduction sur les sources de l'histoire de l'application du Maximum général à Paris. Il y a beaucoup de tableaux mais on trouve peu de chose sur l'application des prix. Cependant, M"° Bichler a réussi à réunir un dossier de plaintes, de constatations diverses, d'où il résulte que la loi du Maximum a été tournée le plus souvent à Paris les rapports des inspecteurs Grivel et Siret le montrent bien. Mais Siret et Grivel disent eux-mêmes que la loi était nécessaire, qu'elle a été, en somme, fort utile, que sans elle, Paris aurait été affamé. 'C'est donc qu'elle a eu un effet certain l'approvisionnement du marché, approvisionnement peu satisfaifaisant, certes, mais, semble-t-il, quand même approvisionnement. Mais, il faut le reconnaître, on se débat dans des contradictions flagrantes et, somme toute, il est évident que la taxation n'a pas été appliquée il y eut résistance des choses et des hommes. Mlle Bichler montre bien aussi les relations de la loi du Maximum avec la politique générale en 1793 elle a été faite à contre-cœur par les Montagnards, pour enlever aux « Enragés et aux extrémistes du parti d'Hébert et de Jacques Roux leur instrument de propagande populaire en attendant de guillotiner les chefs. Sans être absolument complète M"e Bichler le reconnaît ellemême cette étude dénote un goût très vif pour l'histoire économique et sociale; et elle se lit, étant bien conduite, avec beaucoup d'intérêt. Elle montre très clairement l'échec total, à Paris, d'une grande expérience tentée, d'ailleurs, sans conviction, par la Convention, au mépris de ses principes, pour plaire au petit peuple et enlever aux chefs des sections les plus avancées leurs moyens de soulèvement populaire.

P. S.

A. TOUPANCE, Nicolas Diot, évêque constitutionnel de la Marne. Travail très documenté, à Reims et à Paris, aux Archives, avec le secours d'ouvrages importants sur Reims (de Laurent, de l'abbé Millard, etc.).

C'est une biographie de Diot. Le sujet est nettement circonscrit


à la carrière de l'évêque. Il y aurait eu cependant parfois un grand intérêt à l'élargir par exemple on aurait aimé à entendre parler plus au long du Concile des Constitutionnels en 1797, à Paris, auquel Diot, il est vrai, n'assista pas, mais sur lequel il se faisait renseigner par Detorcy; et on aurait désiré quelques pages sur ce Detorcy, chef du « parti prêtre » et défenseur des droits du clergé du second ordre.

Le travail est très intéressant. M. Toupance donne de larges extraits des discours, sermons et hymnes de l'évêque Diot; car Diot composa un hymne, chanté à la Fête de l'Etre suprême, à laquelle il dut assister, non comme évêque, mais comme président d'une des sections de Reims. Il montre bien toutes les concessions, souvent très graves, auxquelles l'évêque descendit, en plusieurs circonstances importantes.

En somme, étude instructive, précise, utile à l'histoire générale de l'Eglise de France.

P. S.

E. RALAIMIHOATRA, La Provence de 1800 à 1806 (Etude économique et sociale).

Cette étude est bien -documentée, bien que fauteur, après avoir dressé une bonne bibliographie, n'indique pas ses références pour les faits principaux qu'il relate. Il s'est servi d'un grand nombre de documents puisés aux Archives nationales et des rares ouvrages sur la Provence, comme ceux de Masson sur Marseille et le commerce marseillais.

C'est un travail soigné et, en général, bien conduit.

Le tableau n'est pas flatteur. Si le Consulat a relevé la France en général, on voit nettement que la Provence n'a pu se redresser que durant deux ans à peine; que le commerce de Marseille a été finalement ruiné par la guerre contre l'Angleterre, et que les industries marseillaises ont subi à peu près le même sort. La population ne s'est pas non plus relevée, notamment dans le Var, où la mortalité est très forte et dépasse les naissances; à peine s'est-elle augmentée dans le Vaucluse.

En somme, tableau peu brillant, en 1806, par rapport à 1801 et surtout à 1789. Il est probable que les régions maritimes, privées de leurs routes de mer, ont été dans la même situation que la Pr,ovence. Mais on ne saurait ici généraliser. Il faut attendre les monographies qui, pour cette époque pourtant si intéressante du Consulat, manquent presque complètement.

P. S.


COMPTES RENDUS

BLONDEAU (G.), Les Assemblées bailliagères d'Amont pour les élections aux Etats généraux de 1789, Vesoul, Imprimerie Marcel Bon, 1935, 39 p. in-16.

Intéressante plaquette dans laquelle M. (ieorges Blondeau, sans refaire précisément le récit, déjà donné par d'autres érudits locaux, des élections aux Etats Généraux dans le bailliage dit d'Amont, en Franche-Comté, publie, d'après des documents conservés aux archives de la Haute-Saône, d'utiles renseignements sur les séances des curieuses assemblées électorales qui se tinrent alors à Vesoul. On y voit se dérouler les ;phases essentielles du conflit qui, dans ce bailliage, opposa deux fractions de la noblesse celle qui approuvait la résolution du roi de réunir les Etats et celle qui s'élevait contre cette résolution (adhérents et protestataires), ces derniers étant suivis par le ihaut clergé. Il en résulta que les députés élus le 11 avril par la noblesse et le clergé ne le furent que par une partie des membres de ces deux ordres (les adhérents), les autres s'étant retirés. Les opérations électorales furent annulées par un arrêté du Conseil du roi du 15 avril; mais un deuxième arrêté du 30 avril déclara que « si la nouvelle assemblée des deux ordres venait à choisir d'autres députés, les premiers nommés pourraient se présenter aux Etats Généraux, qui feraient connaître leur avis à Sa Majesté ». Noblesse et clergé se réunirent donc de nouveau à la fin d'avril, et de nouvelles difficultés se produisirent dans la chambre du clergé, à la suite desquelles le haut clergé se retira cette fois encore. Dans ces conditions, évidemment, le clergé neprocéda pas à de secondes élections ni à une seconde rédaction de cahiers. La noblesse, au contraire, rédigea de nouveaux cahiers et élit trois nouveaux députés. Mais ce ne furent pas eux finalement qui représentèrent leur ordre à l'Assemblée nationale celleci admit en effet que la première députation nommée l'avait été valablement.

A. B.


Sieburg (Friedrich), Robespierre, Societâts-Verlag Frankfurt a. M. 1935 Rohden (Peter Richard), Robespierre, Die Tragôdie des politischen Ideologen, Holle et C° Verlag, Berlin; 1935.

Chez les historiens allemands, Robespierre n'a été jamais en grande faveur. Depuis la biographie apologétique de Brunnemann, parue en 1884, il n'y a rien' à signaler, sauf, en 1910, le livre peu intéressant de Wahl et, en 1924, l'étude psychanalytique de Hentig, Robespierre, Studie zur Psycho-Pathologie des Machtlriebs, qui, sans manquer d'intérêt, échappe à la littérature historique dans le sens strict du mot. Mais voilà que le hasard si hasard il y a fait /paraître dans une seule année trois livres allemands sur Maximilien, un, que nous ne connaissons pas, de Sempell, Maximilian Robespierre als dokirlnàrer Revolutionâr, et ceux de Sieburg et Rohden.

Qu'il ait un faible pour la Révolution française, Sieburg, auteur bien connu et discuté de Dieu est-il Français ? l'a prouvé et non seulement par un opuscule, Vendée, qui, publié il y a cinq ans, n'est pas sans charme. Dans des articles aussi, il a montré sa force à rendre très vivante une situation historique par une sorte de reportage supérieur. Il n'invente pas, il ne viole pas les faits, il s'en tient consciencieusement à la documentation offerte par les sources, mais les couleurs, l'atmosphère, l'ambiance viennent de lui. On penserait peut-être à Lenotre, si Sieburg ne le dépassait pas en qualités purement poétiques*; les pages les mieux réussies de son Robespierre sont des petits chefs-d'œuvre d'art descriptif. Il ne s'agit donc pas d'une biographie, mais de tableaux, de visions de la vie de Robespierre, qu'on lit avec le plaisir évoqué par un film historique, puisque le livre contient des passages vraiment passionnants et des portraits qui, Saint-Just par exemple, ne s'effacent pas d'un jour à l'autre.

Par contre, des erreurs plus ou moins graves se sont glissées dans cette prose parfois épique, parfois lyrique, parfois dramatique. Il n'y aurait pas lieu d'en faire grand cas si Sieburg, dans quelques mots d'introduction, ne provoquait pas, en se vantant de son exactitude, un examen un peu approfondi. Parlant de la mort de Robespierre, il. dit que le mot de « citoyen au lieu de « monsieur » était en usage depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis 1789. En réalité, c'est en 1792 que le « monsieur » commence à céder au « citoyen ».


La première autorité constituée qui ait officiellement fait usage de « citoyen », c'est, dans une lettre aux habitants de la capitale du 24 mal 1792, la mairie de Paris, mais quelques mois encore passèrent jusqu'à ce que ce mot fût général; le rapport de la séance de l'Assemblée législative du 23 septembre est le dernier pour mettre un M. devant le nom des orateurs. De même, Sieburg répète une légende réactionnaire réfutée plus d'une fois, quand il prétend que la Révolution a emprunté le bonnet rouge aux galériens, -en l'honneur des Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés aux galères pour l'insurrection de Nancy, puis graciés et reçus triomphalement à Paris et ailleurs. En vérité, le bonnet de liberté figure depuis la prise de la Bastille parmi les emblèmes révolutionnaires. Et Sieburg a-t-il vu une des tasses peintes, dont il raconte qu'elles présentaient l'exécution de Louis XVI ? Et où Saint-Just a-t-il fait fusiller « des douzaines de généraux » dans le Bas-Rhin ? Charles de Hesse, le « général Marat », n'est pas monté à l'échafaud en 1784, il a eu la mort d'un paisible bourgeois en 1817. Le mot imputé à Cofflnhal « La République n'a pas besoin de savants », est apocryphe, et les « quelque cent mille de détenus dans les prisons de Paris sont, même pour la période de la Terreur la plus effrénée, un chiffre aussi démesuré que le demi-million d'exemplaires que Sieburg indique comme tirage du Père Duchesne.

Si Sieburg se laisse facilement tenter par la valeur romanesque d'un trait rapporté, Rohden a le sens critique beaucoup plus développé. Un exemple le prouve d'une manière concluante. L'un et l'autre parlent de l'averse qui aurait dispersé dans la nuit du 9 Thermidor les derniers défenseurs de Robespierre. Mais là où Sieburg accepte comme fait avéré « l'orage qui, vers minuit, éclata sur Paris et inonda d'une pluie chaude les rues », Rohden souligne que ni les sources contemporaines ni le bulletin météorologique ne savent rien de cette averse. Sieburg est poète, Rohden historien, et son livre constitue un ouvrage historique de grande envergure et à vastes horizons. Pourtant, le point de vue duquel il vise les événements est assez bizarre. En traitant de Robespierre, il est impossible de se soustraire aux courants d'idées révolutionnaires; étant encore tous des contemporains de la Révolution, nous devons être d'un camp ou de l'autre, des « bleus » ou des « blancs »; aux habitants de Mars de garder la neutralité Mais Rohden choisit un troisième parti en dehors des partis, celui des indifférents qui survivent à tous les régimes, parce qu'ils ne se solidarisent avec aucun. D'après lui, Robespierre, vivant dans l'abstraction et arbo-


rant le drapeau de l'idée, a été abattu par M. Prudhomme, qui était las de la tension d'esprit étatique qu'on demandait de lui tous les jours et vingt-quatre heures par jour. Rohden voit d'un côté l'idéologue, prêchant un idéal et voulant forcer la nation de vivre suivant cet idéal, et de l'autre côté la masse des citoyens moyens, dont chacun se dit J'en ai plein le dos je veux vivre pour moi, pour ma famille, pour mes affaires; le reste ne m'occupe guère Et l'idéologue succombe, l'idéal capitule devant l'inertie de la vie quotidienne.

Cette conception, qui, quoique renfermant une part de vérité, est des plus contestables comme méthode unique d'explication, n'empêche pas Rohden de faire des remarques très fines et très justes comme celle sur le rôle « naturel de l'avocat dans une révolution bourgeoise. Il trouve des formules .frappantes comme celle-ci « L'aile droite de la Convention nationale se composait des milieux qui avaient toléré l'assaut des Tuileries, l'aile gauche des hommes qui l'avaient voulu », ou cette autre « P.our Robespierre, l'idée est tout, la vie n'est rien'; pour Danton, la vie est tout, l'idée 'n'est rien. » Sans discuter la vénalité de Danton, Rohden reconnait la grande valeur de sa personnalité; de quelques-uns de ses axiomes devant le Tribunal révolutionnaire, il dit qu'ils valent, exposant une hautaine résolution à affronter la mort, toute la rhétorique de Robespierre.

Quant à la fermentation sociale de la Révolution, Rohden est plus perspicace que Sieburg. Il dit avec raison que les Hébertistes n'étaient pas plus communistes que les partisans de Saint-Just, mais qu'ils représentaient le point de vue du consommateur d'une manière encore plus naïve que ceux-ci. Egalement, il n'accepte pas la thèse que Robespierre ait été, au moins comme précurseur, un vrai socialiste; il constate que l'idéal économique de « l'Incorruptible » tendait plutôt à un paradis petit-bourgeois, à un monde dont le centre était le petit propriétaire.

Mais que les déductions de Rohden éveillent des réactions approbatives ou contradictoires, son ouvrage vaut la peine d'être étudié et même traduit, car, fourmillant d'idées, il est tout, sauf banal. Un lecteur qui suit attentivement la politique contemporaine, pourrait trouver dans le livre de Rohden comme dans celui de Sieburg maintes allusions au régime actuel en Allemagne, qu'elles soient voulues ou non.

Hermann WENDEL.


BOYER (Ferdinand), Les Tuileries sous la Convention; les Tuileries sous le Directoire; le Conseil des Cinq-Cents au PalaisBourbon; .communications à la Société de l'Histoire de l'art français, Bulletin de la Société, année 1934, p. 197-263, année 1935, 1er fasc., p. 59-82, Paris, Colin, 1935.

Ce sont d'excellentes études parfaitement documentées que M. Ferdinand Boyer a présentées en communications à la Société de l'Histoire de l'art français, et nous regrettons de n'en, pouvoir donner qu'un trop bref résumé.

Les Tuileries sous la Convention. Reprenant habitation, le 6 octobre 1789, dans ce château, enserré de bâtiments privés et sans dégagements, Louis XVI le trouva en mauvais état, abandonné à des hôtes idivers, grands seigneurs, artistes pensionnés, qui avaient recoupé de cloisons les grandes salles; et, quand, pour la prison du Temple, il quitfa les Tuileries, le fait d'installer à sa place les représentants du peuple fut, sans doute, un geste symbolique provoqué par Pétion offrant à la Convention, comme local de ses séances, la salle du Théâtre construite par Le Vau de 1660 à 1662. L'aménagement de ce vaste intérieur en plan rectangle de 230 X 62 pieds fit l'objet de plusieurs projets (salles en demicercle, rectangles, etc.) et des discussions s'engagèrent, avec quelques coteries autour de leurs auteurs, les architectes Perrard, Allais, Vignon; enfin, un projet de Gisors, appuyé par Roland, soutenu par David, fut adopté, qui avait l'avantage de ne pas imposer la démolition onéreuse et non sans danger de certains gros piliers. Dans le théâtre, divisé en quatre, on prit la salle des séances de 130 X 45 et 60 pieds de hauteur, un grand salon, dit de la Liberté, et deux vestibules dont l'un communiquant avec le pavillon de Marsan; du sol, en contrebas de 24 pieds sous la cour du Carrousel, un plancher monté sur pilots ramena le niveau à celui de l'ancienne chapelle qui servit de galerie d'entrée et de salle des gardes. La salle des séances à deux accès reçut dix rangées de banquettes en semi-ellipse et (origine du dispositif classique) om plaça, au centre, le président et les secrétaires dominant l'orateur; les tribunes du public furent prévues très vastes, mais au quart seulement de cette capacité de S à 10.000 places, désirée par certains; ensuite, et de plus en plus, des salles de comités, salons, bureaux et services divers envahirent le château.

Dès mise en service, avec une mauvaise acoustique, se révéla


une aération défectueuse de la salle à laquelle remédia un ventilateur contre la chaleur excessive, certain projet de circulation d'eau par canal sous plancher ne fut pas réalisé, mais on installa des vasques d'eau avec branchages de saule. En nivôse an III, on modifia les tribunes et maints détails, ce qui explique la discordance entre certai'nes gravures à dates différentes de cette salle (Duplessis-Bertaut et Monnet). Sur conception de David, Jacob exécuta le fauteuil présidentiel. La décoration fut en stuc et plâtre, plafond peint en caissons romains, des statues la complétèrent, copies d'antiques (Brutus) ou allégories statue de la Liberté dans le salon de ce nom; une sainte Scholastique 1 exécutée par Houdon pour la chapelle des Invalides devint, ici, la Philosophie. Le jardin des Tuileries fut aménagé en parc, encore qu'on y vit, un moment, un champ de pommes de terre. Au début de 1794, David, alors puissant, reprit les transformations esthétiques, avec un thème d'imitation des ruines de Palmyre; les chevaux de Marly furent transportés en fructidor an II et la chute ide Robespierre n'arrêta pas les embellissements que Sergent poussa, en reprenant un projet de destruction d'immeubles privés entre les Tuileries et le Louvre. Les Tuileries sous le Directoire. Les Thermidoriens eurent bien l'intention d'abandonner la salle défectueuse de la Convention, mais, après avoir songé à la Sorbo'nne, puis rejeté une idée de transfert des Conseils à Versailles, il fallut installer les CinqCents au Manège dans une salle trop vaste que Gisors aménagea en quatorze jours, et, à la place de la Convention, mettre les Anciens qui n'étaient, il est vrai, que 250 et mon 750. On repoussa des modifications projetées, par peur des frais, mais le jour où des poutres présentèrent des signes de danger, les Cinq-Cents étant au Palais-Bourbon, on décida, pour les Anciens, la construction d'u'ne nouvelle salle, inachevée quand, au 18 brumaire, se fit le transfert de ce Conseil à Saint-Cloud. Le jardin, devenu bivouac quelque temps (à la fin de la Convention), fut orné d'une théorie de statues, Dianes, Vénus, Muses, prélevées dans les parcs des ex-demeures royales ou princières. Une nouvelle grille orna et défendit la cour des Tuileries, et, enfin, la loi du 3 nivôse an VIII fit de ce château le logement des Consuls.

Le Conseil des Cinq-Cents au Palais-Bourbon. C'est le 16 fructidor an III que Dellevi1le proposa l'aménagement, pour les Cinq I. D'après l'opinion de M. Paul Vitry.


Cents, du Palais-Bourbon, alors occupé en partie par l'Ecole polytechnique et séquestré depuis 1790, après abandon par le prince de Condé, émigré. Gisors, encore, eut la charge des travaux dont l'exécution fut seulement menacée par une proposition non adoptée de Ramel, désireux de concentrer les locaux des deux Conseils, puis cependant, suspendue quelques mois en raison des difficultés du Trésor (hiver an VI).

Les faces extérieures étant conservées, sur partie des vieilles fondations, on établit le bâtiment connu, avec un attique sur le quai pour masquer les hauts combles l'élégant avant-corps arrondi de la façade intérieure flt place à un pastiche de temple grec Gisors put, enfin, réaliser ici ce projet, envisagé par d'autres pour la Convention, d'une salle en hémicycle l'éclairage de cette salle était assuré par le haut en vitrages demi-circulaires.

Les Cinq-Cents occupèrent ce local le 2 pluviôse an VI, mais les travaux de finition perdurèrent encore, et, d'ailleurs, dès la fin de l'année, on dut et aménager des ventouses d'aération et améliorer l'acoustique.

La salle des séances reçut six statues, en niches, trois Romains à droite du président, trois Grecs à sa gauche l'ornementation des annexes fut réalisée par différents tableaux, et, ici encore, par l'exploitation de ces gisements de statuaire, fort importants, semble-t-il, qu'étaient les anciennes résidences royales, abandonnées alors et où, précisément, du fait de cet abandon et du manque de surveillance, les statues subissaient maints dommages.

Edouard Lacombe.

Jean Hanoteau, Le ménage Beauharnais, Joséphine avant Napoléon, Paris, Pion, 1935, 254 p. in-16; Les Beauharnais et l'Empereur lettres de l'impératrice Joséphine et de la reine Hortense au prince Eugène, Paris, Pion, 1936, ix2M p. in-16.

De correspondances inédites provenant des archives du duc de Leuchtenberg, descendant direct du prince Eugène, de celles de M. le duc de Tascher de La Pagerie, des papiers achetés par Frédéric Masson et laissés par lui à la Bibliothèque Thiers, et de sa longue fréquentation des mémoires et souvenirs de l'époque, M. Jean Hanoteau vient de tirer la matière d'un volume aussi captivant que nouveau, où il raconte ce que fut 'le ménage Beauharnais.


Nous ne savions presque rien, rien en tout cas de très sûr, de la jeunesse de Joséphine, sinon que son union avec Alexandre de Beauharnais avait été agitée et peu heureuse.

Mais aussi de quel milieu ne furent-ils pas victimes, ces deux enfants mariés, l'un à dix-neuf, l'autre à seize ans, et dont l'union était le fruit de calculs savants de situations et d'une indifférence absolue aux sentiments des futurs Les artisans de leur malheur furent l'étrange marraine du jeune homme, Mme Renaudin, maîtresse du marquis de Beauharnais (au su et avec l'approbation de sa femme légitime) et M. de La Pagerie, si désireux de ne pas manquer une occasion d'établir ses filles qu'il les mit tour à tour en avant lorsqu'il vit un candidat s'offrir. Il faut avoir vu revivre sous la plume de M. Hanoteau cette société des Iles à la fin de l'Ancien régime, légère, insouciante, cachant à peine sous des dehors aimables un tranquille amoralisme, pour bien comprendre l'origine des désillusions de Joséphine.

Dans son premier ménage, Marie-Rose (c'est ainsi qu'elle était appelée chez elle) apporta les défauts que la correspondance de Napoléon fera connaître à la postérité prodigalité, insouciance, ignorance. M, Ha'noteau pense qu'il faut la laver des accusations grossières dont elle a été victime, et vraiment quand on suit sa critique des textes, toujours si prudente et si sûre, on incline à admettre avec lui que les principaux torts furent du côté de son partenaire, fat, violent, brutal même. De l'histoire des quatre années qu'ils passèrent ensemble, le jeune homme ne sort pas à son avantage. Et l'on peut dire que c'est lui même qui se condamne, car M. Hanoteau s'appuie surtout sur ses propres lettres, ne disposant pas des réponses de Joséphine à son mari, qui durent être rares, et qui ont disparu. De sorte que le héros de cette histoire et le témoin du procès» c'est surtout Alexandre de Beauharnais.

Cependant, de cet hymen infortuné, Joséphine devait garder tout ce qui fera son bonheur, deux enfants très chers, que la destinée ne cessera de rapprocher d'elle et qui entoureront son âge mûr et sa vieillesse.

Précisément, dans un second volume, Les Beauharnais et l'Empereur, M. Hanoteau nous donne les lettres adressées par l'impératrice Joséphine et par la reine Hortense au prince Eugène, pendant l'Empire. Ces lettres ont été conservées dans les archives de Leuch.tenfoerg. La série en est incomplète, malheureusement; M. Hanoteau a pu combler certaines lacunes à l'aide des Archives du Ministère des Affaires étrangères

L'intérêt de cette correspondance pourrait d'abord être un inté-


rêt de curiosité. Joséphine a toujours été très paresseuse pour écrire; son entourage s'en plaint et elle le confesse elle^même. Cependant, son affection pour Eugène semble à certains moments la transformer. Elle a voué à ce grand fils une admiration presque idolâtrique et aime être traitée par lui « un peu en enfant qui a besoin d'être guidée »; aussi lui expose-t-elle par exemple avec précision les moindres détails de l'attitude de Napoléon à son égard ou de l'incessante lutte que mène contre elle le clan des Bonaparte.

Après le divorce, plus que jamais, ce fils chéri, le gai foyer qu'il il a fondé sont le refuge de l'isolée depuis longtemps elle était revenue de la vanité des grandeurs « Que les trônes rendent malheureux, mon cher Eugène. J'en signerais demain, sans aucune peine, l'abandon pour tous les miens », écrivait-elle dès 1808. A partir de 1810, elle ne veut plus être qu'une bonne-maman qui gâte ses petitsenfants.

Il n'y a pas moins de mélancolie dans les lettres d'Hortense à son frère, mais beaucoup plus d'art épistolaire et d'intérêt. C'est une correspondante charmante, d'une spontanéité et d'un naturel touchants, que la reine Hortense. Elle décrit joliment (voir ses tableaux de l'affreuse vie à La Haye, p. 208); elle a des formules piquantes (ainsi de ce vieux courtisan « il se ressouvient de son esprit mais il n'en a plus. », p. 235) et, lorsque son cœur parle, des trouvailles

« J'ai écrit à l'Empereur deux fois; il ne m'a pas répondu; mais lui, c'est comme le Bon Dieu on l'aime toujours, sans le voir ni l'entendre, on croit en lui, on espère en lui, et, pour faire la troisième vertu théologale, on compte sur sa charité. »

Ces lettres donnent l'idée la plus sympathique de cette femme délicate qui souffrit tant. Mais elles ont aussi un intérêt historique. Elles sont un commentaire précieux des Mémoires d'Hortense dont elles confirment plus d'un passage par un témoignage immédiat. On retiendra surtout celles de l'automne 1807 (p. 211 s.) qui tranchent définitivement la question trop longtemps contestée de la paternité du roi Louis par rapport au futur Napoléon III. Dire longuement les qualités d'une publication présentée par M. J. Hanoteau serait tout à fait superflu l'éditeur des Mémoires de la reine Hortense et de Caulaincourt n'a plus à être loué. Nous avons tenu seulement ici à signaler que ses travaux nouveaux complètent les précédents, à qui nous devions l'apport le plus considérable qui ait paru ces dernières années sur Napoléon et sa famille. A. LATREILLE.


Bibl (Victor), François Il, le beau-père de Napoléon, Paris, Payot, 1936, 335 p. in-8".

J'ai rendu compte ici du livre sévère de Bibl sur Metternich. On pouvait être sûr d'avance que le jugement sur l'empereur François ne serait .pas plus indulgent, puisque le souverain et son chancelie,r agirent complètement d'accord pendant un quart de siècle. Et en effet, l'auteur affirme dès le début que si François fut le fondateur de l'empire d'Autriche, il en fut aussi le « fossoyeur ». L'ouvrage est très sérieusement fait. Bibl a complété ses recherches antérieures par de nouveaux documents puisés dans les Archives de Vienne et Ide Paris. Même dans cette traduction, où les références ont disparu, le lecteur voit que rien n'est affirmé sans preuve. Ainsi la conspiration de l'aibtoé Martinovics et des « jacobins » hongrois en 1794 est exposée d'après le dossier du procès, accessible depuis 1918. L'empereur apparaît comme un personnage médiocre, d'une véritable bassesse morale, pour qui le gouvernement, c'est la police. Il est jaloux des hommes de valeur qui se trouvent dans sa famille, surtout de l'archiduc Charles. Il sacrifie des ministres dévoués avec une indifférence complète. On ne peut s'empêcher, en lisant ce portrait, de reconnaître que l'hérédité n'est pas un vain mot tous ces traits ne se retrouvent-ils pas chez le petit-fils de François, chez François-Joseph ? Les admirateurs de l'ancienne Autriche diront peut-être que Bibl exagère, que François n'aurait pu régner paisiblement de 1815 à 1835, après les grands orages, s'il n'avait pas eu certaines qualités.

Le titre est inexact François II, empereur élu du Saint-Empire, a été pendant trente ans François Ier, empereur héréditaire d'Autriche, ou mieux François tout court. Dans une bibliographie même sommaire comme celle de ce livre, on devrait distinguer les ouvrages documentaires et les résumés d'histoire générale. Georges Wbill.

BARNES (Harry Elmer), The History of Western Civilization, avec la collaboration de Henry David, 2 volumes, New-York, 1935.

En 1912, le D' James Harvey Robinson a réuni un groupe de ses essais sur la méthode historique et les a publiés sous le titre L'Histoire nouvelle. C'était un appel à la révolte contre les limites étroites de l'histoire politique, contre l' « objectivisme scientifi-


que qui a fait de Ranke un apôtre moderne, contre cet objectivisme qui était démenti par le choix subjectif de matière que tout historien doit ifaire. L'histoire nouvelle, qui devait remplacer l'ancienne, avait comme but 4e dépeindre les multiples aspects de l'homme, tous les succès et échecs humains. Au début, Robinson 'ne trouva que quelques convertis. Des historiens étaient d'avis que leur profession n'avait à s'occuper que d'un seul compartiment de l'influence totale produite par l'homme sur le cours des temps; d'autres considéraient avec pessimisme et soupçon l'immense besogne que cela représentait de devenir familier avec tous les arts et toutes les sciences; d'autres encore se moquaient de toute cette conception, la stigmatisant souvent comme indirecte, imaginative et même marxiste.

La lutte entre l'ancien et le nouveau n'est aucunement terminée. Si on en croit au moins une personnalité 1, le conflit est en train d'ébranler les fondations mêmes de V American Historical Associalion. Mais la plupart des historiens en Amérique ont, jusqu'à un certain degré, accepté la thèse de Robinson. Je dis jusqu'à un certain degré, car leur acceptation de cette thèse s'est réduite, jusqu'à une époque récente, à camoufler et à rapiécer la structure politique avec ides bouts d'information concernant la vie économique, sociale, scientifique et intellectuelle de l'homme.

Un des hommes qui, dès le début, ont de tout cœur accepté l'histoire nouvelle a été Harry Elmer Barnes. Un courant régulier d'écrits a coulé de sa plume, courant qui ou bien a été assaisonné par le mouvement ou bien qui a prêché ouvertement son Evangile. En fait, il a tant écrit concernant l'histoire nouvelle qu'une fois un de ses amis lui a demandé quand il allait en écrire une partie. En collaboration avec Henry David, il l'a fait enfin dans l'Histoire de la civilisation occidentale, et quel point de repère prodigieux cela est dans la littérature de l'histoire humaine dans cet ouvrage, en deux volumes de deux mille pages, l'histoire de l'homme occidental se déroule. Pour savoir la manière exacte dont elle est décrite, écoutez M. Barnes lui-même dans la préface de son œuvre

« Ce livre est un rapport loyal sur le développement des institutions et de la culture dans le monde occidental. Il n'est basé sur aucune notion préconçue de l'évolution sociale, et je n'ai pas non 1. T. G. Smith, La manière d'écrire l'hisloire américaine en Amérique de 1884 à 1934 (American Historical Beview, avril 1935). Voir aussi la réponse de C. A Beard dans la même revue, octobre 1935.


plus été gouverné par une conception schématique rigide de l'interprétation historique. Il n'y a pas de supposition de « phases » invariables ou uniformes en histoire. Le livre a été bâti sur deux convictions essentielles. La première, c'est que l'histoire de la civilisation doit être basée sur une perspective large du temps et de l'espace, perspective qui ne peut être obtenue de l'histoire seule, mais qui doit être fondée aussi dans la biologie, l'archéologie, l'anthropologie et de même dans la sociologie. L'autre, c'est que l'histoire entière du développement humain doit être racontée. Mais ceci est modifié par la croyance qu'on ne doit pas essayer de mettre exactement la même emphase sur chaque département ou sur chaque phase de la culture dans toute période du développement humain. A certaines époques, la pure lutte pour l'existence était la chose la plus importante. Dans d'autres, la religion a pris la plus grande place dans ce qui intéressait les peuples. Dans un autre âge, la lutte pour conquérir la richesse et la puissance a été dominante. Chez quelques peuples, l'art et la beauté semblent avoir eu la place la plus importante. Lorsque j'ai traité d'un peuple à n'importe quelle époque, j'ai essayé de souligner spécialement les traits les plus caractéristiques et les plus marquants de cette époque et de cette civilisation. »

Dans son style clair et simple, l'auteur vous donne ici une profession de foi et, quoiqu'elle soit ambitieuse, elle a été strictement appliquée. M. Barnes range ses faits et interprétations tirés d'une connaissance scientifique paraissant inépuisable, pour écrire un précis de pionnier de l'histoire nouvelle. Le manque de place ne nous permet pas une analyse exacte des résultats de sa méthode, quelques exemples devront suffire. Des soixante-dix pages vouées à la Grèce antique, moins de deux et demie traitent de l'histoire politique per se. De la Guerre de Sept Ans, ce ne sont que les résultats qui sont discutés. La période de la Révolution française et de Napoléon est parcourue en onze pages quoique beaucoup de références y soient faites dans tout le deuxième volume. Vers la fin du livre, un chapitre entier est consacré au capitalisme financier. Est, d'autre part, inaccoutumée, l'étendue du panorama qui nous est présenté. Il n'y a pas de manière plus exacte pour exprimer cela que de dire que le lecteur est embarrassé pour trouver une sphère de l'activité humaine qui n'ait pas été traitée.

Il serait certainement injuste et envers M. Barnes et envers les membres de l'ancienne école de l'histoire, si on omettait de dire que dans cet ouvrage les fruits des travaux de l'historiographie scientifique jouent un rôle important. Une synthèse saine doit tou-


jours être fondée sur une analyse exacte, et à ce point de vue l'au; teur s'est servi des oeuvres d'une multitude spécialistes. En effet, comme l'admet M. Barnes, de telles recherches joueront toujours un rôle important dans la révélation du passé. Il ne peut entrer en conflit qu'avec ceux qui prétendent qu'elle est le but ultime de l'historien.

Contrairement à G. H. Wells, dont l'Esquisse d'Histoire avait cependant à peu près le même but sur une toile un peu plus large, M. Barnes n'a pas de thèse à défendre. Si le moment actuel paraît être menacé de catastrophe, ce n'est pas la dernière dans une longue et constante. M. Barnes ne prédit pas non plus l'avenir. Ce qu'il sera est mis clairement entre les mains des hommes et dépend de la manière dont ils utiliseront ce qu'ils savent de leur passé. Henry B. HILL,

Professeur à l' Université de Ratifias ( Etals- Unin).


NÉCROLOGIE

JACQUES BAINVILLE

(9 février 1879-9 (février 1936).

A beaucoup, l'écrivain qui vient de disparaître prématurément apparaît surtout comme un journaliste, un journaliste de haute classe, dont le souple talent était capable de traiter avec la même maîtrise et la même saisissante clarté les problèmes financiers et ceu.x si graves de la politique étrangère. Journaliste, il le fut en effet dès sa sortie du lycée, et il le demeura jusqu'au seuil de la mort.

Mais le conteur philosophe vaut le journaliste encore que Joco et Lori soit un divertissement dans son prodigieux labeur et l'historien aussi, qui avait commencé bien jeune, avec cet étonnant Louis II de Bavière, si compréhensif et si curieux sous la plume d'un homme de vingt ans.

De l'historien il avait les plus précieuses qualités documentation solide, vue nette, style clair et précis, don du raccourci en brèves et magistrales formules.

Dans son œuvre considérable, on citera son Histoire de France, celle de Napoléon, celle enfin de la Troisième République qui attestent sa connaissance parfaite des hommes et des choses du passé. H.

NOTES ET NOUVELLES

LA REVOLUTION FRANÇAISE ET LA POLOGNE

La Bibliothèque polonaise de Paris (Académie polonaise des Sciences et des Lettres) a organisé, les 13 et 20 mai 1936, deux conférences de M. B. Mirkine-Guetzévitch, directeur adjoint du Centre d'Etudes de la Révolution française de l'Université de Paris, sur La Révolution française et la Pologne.


La première de ces conférences, présidée par M. Paul Matter, membre de l'Institut de France, procureur général près la Cour de cassation, .professeur à l'Ecole des Siences politiques, a été consacrée à la Constitution polonaise du 3 mai 1791.

M. B. Mirkine-Guetzévitch a exposé les idées constitutionnelles déjà Diète de quatre ans, et l'influence des idées politiques françaises sur les constituants polonais. Il a donné ensuite une analyse de la Constitution de 1791 et montré l'importance de cette Constitution dans le développement politique de la Pologne. M. Matter, après avoir rappelé les travaux de M. MirkineGuetzévitch dans le domaine de l'histoire constitutionnelle, a parlé de l'amitié traditionnelle qui a uni Français et Polonais à travers l'histoire. Le discours de M. Matter a été très applaudi par les nombreux auditeurs.

La deuxième conférence de M. Mirkine-Guetzévitch, présidée par M. Philippe Sagnac, professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d'Etudes de la Révolution française de l'Université de Paris, a été consacrée à la Révolution de Kosciuszko et à la Constitution du duché de Varsovie de 1807.

iEn. analysant les différents actes et manifestes de Kosciuzko, M. Mirkine-Guetzévitch souligne l'influence directe des idées de la Révolution française sur la pensée politique et sur les actes de ce grand héros polonais, ce grand démocrate qu'était Kosciuszko. Le conférencier a étudié l'attitude de la Convention nationale envers la Révolution polonaise, la politique extérieure de Danton et du premier Comité de Salut pulblic, en expliquant les causes de l'attitude plutôt indifférente que la Convention nationale a prise envers la Pologne avant et après le troisième partage. La deuxième partie de la conférence a été consacrée à l'analyse de la Constitution du duché de Varsovie et à l'influence de la technique politique et administrative napoléonienne dans le duché de Varsovie. M. MirkinejGuetzévitch a examiné la situation de la Pologne à cette époque, l'attitude des différentes classes de la société polonaise envers Napoléon et envers le régime instauré par lui en Pologne. M. Philippe Sagnac, dans son allocution, a attiré l'attention des auditeurs sur la méthode historiée-juridique que M. MirkineGuetzévitch applique dans ses travaux. Cette méthode consiste à étudier les mouvements constitutionnels sous l'angle comparatif non seulement la confrontation des textes, mais la comparaison des idées, de la vie sociale, des mœurs parlementaires, etc. Dans son discours chaleureusement applaudi, M. Philippe Sagnac a indiqué aussi comment cette méthode comparative est appliquée aux


travaux et aux recherches du Centre d'Etudes de la Révolution française de l'Université de Paris.

Le conservateur de la Bibliothèque polonaise, M. Czeslaw Chowaniec, à l'occasion des conférences de M. Mirkine-Guetzévitch, a mis à la disposition des auditeurs une collection bien choisie de gravures, portraits et documents de l'époque, tous de la plus haute importance et très peu connus du public.

C.

A

LE BRESIL ET LA REVOLUTION FRANÇAISE

On sait que le Brésil vient de créer à Rio-de-Janeiro une Faculté des Lettres!; il y en avait déjà une à Sao Paulo. Les Brésiliens se sont adressés à nombre de Français pour occuper les chaires imptirtantes; et c'est M. Hauser, professeur d'histoire économique et sociale à la Sorbonne, qui est allé inaugurer à Rio la chaire d'histoire moderne et contemporaine.

M. Hauser nous écrit ce qui suit et qui intéresse particulièrement les relations du Brésil avec la France de la Révolution « Cette année, on a donné ici une importance toute spéciale à la commémoration des premiers héros tombés pour l'indépendance du Brésil, le lieutenant Joaquim José da Silva Xavier, surnommé Tiradentes, et proclamé « protomartyr de l'Indépendance et de la République ». Les conjurés, qui appartenaient à l'Etat de Minas, s'étaient donné à eux-mêmes le titre de « non-confiants », Inconfidenles, c'est-à-dire qu'ils n'avaient plus confiance dans le gouvernement de la métropole, et s'étaient fixé ce beau programme « restaurer le pays ». La phrase Jut déclarée par les juges « expression infâme ». Les conjurés appartenaient à toutes les classes, intellectuels, militaires, prêtres, agriculteurs, commerçants, ouvriers, magistrats. Tiradentes et plusieurs autres, après avoir subi de cruels traitements dans leurs prisons, furent suppliciés en 1792. La maison de Tiradentes fut rasée, la dépouille mortelle des victimes fut, en signe de déshonneur, transportée dans les colonies africaines.

Cette année, sur un vibrant rapport de M. Capanema, ministre brésilien de l'Education, le président de la République a décrété, avec l'assentiment des autorités portugaises, le retour de ces morts dans leur patrie et, ce qui est encore plus important pour nous autres historiens, la publication des actes du procès de l'Inconfidencia.


Depuis longtemps ce sujet passionne les historiens brésiliens. En 1881, M. Joaquim Norberto a 'publié une Historia da Conjuraçâa mineira. M. de Celso a consacré au héros deux études insérées dans le Bulletin de l'Institut historique, t. 92, vol. 146 (1922), p. 393-395, et t. 94, vol. 148 (1923), p. 471-479. Dans ce second article, il proposait d'ériger un arc de triomphe à la mémoire de Tiradentes et de ses compagnons de lutte. Reprenant cette idée à l'occasion des fêtes du mois dernier, il demande qu'à l'instar de l'Arc de l'Etoile, celui-ci porte les noms de ces hommes, celui de Philippe de Santos, ceux de la révolution de Pernambouc de 1817 « et de tous ceux qui payèrent de leur vie la protestation et la révolte contre la métropole marâtre ». Il propose d'inscrire sur le frontispice « La Patrie reconnaissante aux martyrs, héros et précurseurs de l'Indépendance, immortelle et intangible comme l'union et l'intégrité nationales. »

Il semble donc que l'étude de la conjuration « mineira » jettera quelque lumière sur les rapports entre la Révolution française et la Révolution brésilienne. N'est-il pas significatif que ce soit de Montpellier qu'un futur créateur de la nation brésilienne écrivait à Jeff ersonj pour lui demander des conseils politiques ? » «*«

Au commencement de juillet paraîtra la Revue franco-américaine, French Ameriean Review, qui, espèrent les Comités américain et français fondateurs de cette nouvelle publication, sera un lien intellectuel puissant entre les jeunes élites américaines et les élites françaises. L'objet et l'esprit de cette entreprise ont été définis dans une réunion tenue, chez Mme la baronne de La Grange, rue SaintGuillaume, le 27 mai, sous la présidence du duc de Broglie, de l'Académie française, par M. André Maurois et les professeurs Bernard Fay et Philippe Sagnac. Le premier numéro paraîtra, partie en français et partie en anglais, au début de juillet. Il contiendra un article de Ph. Sagnac sur « Les frontières de la France et la théorie des frontières naturelles, du xvi" siècle à nos jours ».


Institut international d'Histoire

de la Révolution française

Le 30 mai, à la Sorbonne, s'est ouvert le Congrès international de la Révolution française, devant une élite d'historiens, de juristes, de professeurs français et étrangers, représentants de nations de l'Europe et de l'Amérique. Ce congrès a eu pour objet la constitution d'un Institut international de la Révolution française. C'est qu'en effet la Révolution de 1789 n'a pas été seulement une révolution nationale ses principes, ses idées sociales, économiques, politiques, morales ont, 'dès le début, dépassé le cadre du territoire français pour s'étendre à l'Europe et au monde. Aussi cette histoire qui, dans ses diverses péripéties, se déroule de 1789 à 1815, de l'ouverture des Etats [généraux et de la constitution (de l'Assemblée nationale à la bataille de Waterloo, est-elle une histoire générale qui appartient à toutes les nations et qui, dans l'enseignement de toutes, en Russie comme en France, en Italie comme aux Etats-Unis, en Belgique et en Suisse, en Pologne comme en Suède ou en Finlande, est devenue en quelque sorte « classique », c'est le mot -que me dit l'illustre historien italien G. Salvemini.

« La liberté, a dit le constituant Malouet, voilà la magie de la Révolution. » 'La liberté, mais non la licence la liberté qui se donne à elle-même sa loi la liberté de la personne humaine, où celle-ci puise sa dignité, sa valeur, mais qui a pour limite, d'après la Déclaration même des Droits de l'Homme, la liberté des autres membres de la société. Le redressement d'une nation ne peut venir, pour nous, que de la liberté bien entendue. Appliquons-nous à l'entendre 1789 nous instruira la suite aussi, avec ses déviations. C'est ce qu'historiens français et étrangers sont venus étudier en Sorbonne, dans des rapports et des discussions qui ont porté sur une foule de questions de faits et de doctrines. Nous ne saurions citer ici toutes les personnalités qui ont contribué à l'éclat de ce premier congrès. Nul doute qu'il ne fasse date dans l'organisation


des études révolutionnaires. En attendant, M permettra de préparer les voies et moyens de la grande célébration du cent-cinquantième anniversaire de la Révolution, en 1939 célébration scientifique et artistique, d'un caractère international, qui permettra de saisir mieux que jamais l'influence profonde de la Révolution française sur le monde.

Philippe SAGNAC,

Président de l'Institut international

d'Histoire de la Révolution

française.


La première session de l'institut international d'Histoire

de la Révolution française

Le 30 juin, dans les salons de l'Académie de Paris, en Sorbonne, a été ifondé, sur l'initiative de MM. Sagnac et Minkine-'Guetzévitch, un Institut international d'Histoire de la Révolution, qui compte déjà plus de cent cinquante membres, parmi lesquels se trouvent les meilleurs spécialistes de la Révolution française, de France et de 1'étran.ger. 1,'assemblée a procédé à l'élection du premier conseil de direction du nouvel Institut.

CONSEIL DiE DiIRiECTION

Ont été élus

Présidents d'honneur. MM. EdcUiard Herriot, président de la Chambre des députés; S. Charlély, recteur de l'Université de Paris, membre de l'Institut de France.

Président. M. Ph. Sagnac, professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris.

Vice- présidents. MM. R. Altamim, professeur honoraire à l'Université de Maidrid, juge à la Cour permanente de justice internationale, correspondant de lInstitut de France Camille Bloch, professeur à la Sorbonne Georges Boargin, secrétaire •général des Archives nationales F. Bmnot, doyen honoraire de la Faculté 'des lettres de l'Université de Paris, membre de l'Institut de France P. Canon, conservateur des Archives nationales E. Chapuisat, président de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève B. Croce, sénateur d'Italie, ancien ministre


M, Handelsman, ancien doyen de la Faculté des lettres de Varsovie, professeur à l'Université de Varsovie, correspondant de l'Institut de France H. Hauser, professeur à la Sorbonne, directeur adjoint du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris, correspondant de l'Institut de France; N. Iorga, ancien président du conseil de Roumanie, professeur à l'Université de Bucarest, associé étranger de l'Institut de France; Joseph-Barthélémy, professeur à la Faculté de droit ide Paris, membre de l'Institut de France F. van Kalken, professeur à l'Université de Bruxelles G. Lefebvre, professeur à la Sorfbonne Washington 'Luis, ancien président de la République des Etats-Unis du Brésil Paul-Mtorie Masson, professeur à la Sorbonne, directeur adjoint du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris B. MirMne-Guetzévitch, directeur adjoint du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris André Pierre, secrétaire général du Centre d'études de la Révolution française de l'Université de Paris; Nicolas Politis, professeur honoraire à l'Université de Paris, ministre de Grèce en France, membre de l'Institut de France R. Schneider, professeur à la Sorbonne, directeur de l'Institut Td'art et d'archéologie de l'Université de Paris Webster, professeur :à la London School of Economies.

Secrétaire général. M. Henri de Montfort, professeur à l'Ecole des hautes études internationales, chef du secrétariat de l'Institut de France.

Secrétaire adjointe. M"e Yvonne Marx.

Trésorier. M. Hagon, chargé de cours à la Faculté de droit de Nancy.

Après de courtes allocutions de M. S. Charléty et de M. Sagnac, l'Institut international d'histoire de la Révolution française a commencé aussitôt son travail en entendant de nombreux rapports présentés par ses membres.

M. Mirkine-GuetzevitCih a parlé des (projets du nouvel institut, qui tiendra des sessions annuelles au cours desquelles des rapports seront présentés et discutés. L'institut entreprendra différentes publications et prêtera son concours international à l'initiative du Centre d'études qui a déjà créé, sous la présidence de M. Edouard Herriot, un comité spécial en vue de commémorer, en 1939, le 1500 anniversaire de la Révolution française.

Parmi les manifestations prévues, figurent 'notamment une grande exposition internationale d'oeuvres 'd'art, d'imprimés, de documents et d'objets militaires de l'époque, une série de conférences, des


reconstitutions artistiques, au cours du printemps et de l'été de 1939.

La séance de l'après-midi a été consacrée à la lecture et à la discussion des rapports de M. Deipréaux sur l'iconographie populaire de Poniatowski (a pris part à la discussion M. le professeur Handelsman), de M. Bourdon sut les (projets constitutionnels de Sieyès (a 'pris part à la discussion M. Mirkine-Guetzévitclh), de M. Gaston Martin sur les journaux de Marat (a pris part à la discussion M. Ph. Sagnac), de M. le professeur Mornet sur la FrancMaçonnerie et les origines de la Révolution française (à l'issue de cette communication ont pris part à la discussion MM. Philippe Sagnac et Gaston Martin), de M. Choulguine sur le patriotisme à l'époque de la Révolution française et Jean-Jacques Rousseau (à l'issue de cette communication ont pris part à la discussion MM. Mirkine-Guetzévitcb, Gaston Martin, Philippe Sagnac et Handelsman), de M. ^héritier sur la vie à Bordeaux pendant la Révolution « le carême civique » (a (pris part à la discussion M. Gaston Martin), de M. le baron le 'Menuet de la Juganière sur la contrerévolution « Agentes et messagères royales » (a pris part à la discussion M. Philippe Sagnac), de M. le professeur Danitch, de Belgrade, sur les sources :fondamentales du (parlementarisme en France (à l'issue de cette communication ont pris part à la discussion MM. Philippe Sagnac, Gaston Martin et Mirkine-Guetzévitch). La séance du matin du 1er juillet a été consacrée à la lecture et à la discussion des rapports de Mme la générale Desvoyes sur le souvenir de Marceau dans les pays rhénans, de M. G. Ferrero sur l'aventure italienne, de M. Handelsman sur les études relatives à la Révolution française en Pologne.

La dernière séance de l'Institut international d'histoire de la Révolution française du lor juillet a été consacrée à da lecture et à la discussion des rapports de M11" Houdard sur la Convention d'El-Arich, de M™0 Paon sur Napoléon vu par un légionnaire polonais, Wronski, de M. Latrei'lle sur l'Eglise de France sous Napoléon le gallicanisme êpiscqpal. La lecture des rapports suivants a été donnée de M. Lévy-UUmann, professeur à la Faculté de droit de Paris, sur les « réflexions concernant la vulgarisation dans les campagnes de l'œuvre politique, économique et sociale de la Révolution française », de M. Marion, membre de l'Institut de France, sur « les tendances du Conseil des Anciens


et du Conseil des Cinq Cents », de M. Sarrailh, professeur à l'Université de Poitiers, sur « Cabarrus, disciple de Rousseau ». iMM. Sagnac et Mirkine-Guetzévitah ont exposé en détail les travaux du Comité créé par le Centre d'Etudes de la Révolution française de l'Université de Paris et présidé par M. Edouard Herriot, président de la Chambre des députés, sur la commémoration du 150* anniversaire de la Révolution française. L'assemblée a passé ensuite au vote de 'différentes résolutions concernant les prochains travaux de l'Institut.

En prononçant la clôture de la session, M. Sagnac, dans une éloquente improvisation, a souligné l'importance scientifique du nouvel Institut international d'Histoire de la Révolution française et des travaux ide sa première session.


Le passage des Alliés en Suisse en 1813 (Le 1" janvier 1813, Hans Reinhard assume la haute charge de Landamman de la Confédération suisse. C'est un personnage considérable. Premier magistrat de son pays, il y occupa maintes fonctions officielles. Son courage est indiscutable. Dans une époque mouvementée, on l'a vu prendre une part active aux conflits qui surgissaient entre partisans des idées propagées par la Révolution française et les conservateurs au nombre desquels il se comptait.

Cet homme, qui siège aujourd'hui dans un élégant habit au jabot et aux manchettes de dentelles, connut la dureté des prisons, l'émotion des évasions, 'et, après bien des avatars, la reconnaissance de sa valeur et de son expérience par ses compatriotes. Il est vrai que son élévation est due en partie au fait que Napoléon a pressenti chez ce magistrat helvétique un admirateur dont il pourrait au besoin se servir pour s'assurer des sympathies en Suisse.

Car Reinhard a de l'influence. On ne parle plus de l'ancêtre qui, au xv. siècle, tenait une auberge en quelque village perdu du canton de Zurich mais on sait que, dès le xvne siècle, sa famille joue un rôle parmi les hobereaux zuricois et que luimême a revêtu de nombreux emplois publics.

Cela lui a valu d'être désigné à la Consulta convoquée à Paris par l'empereur en 1802, afin de mettre fin aux discussions passionnées auxquelles se livraient Suisses fédéralistes et unitaires, les partisans d'une République une et indivisible et ceux d'une confédération d'Etats. iCela lui a valu aussi d'être l'un des signataires de l'Acte de Médiation du 19 février 1803, par lequel Napoléon apaisa la querelle en consacrant les traditions fédéralistes de la Suisse, mais en imposant


à celle-ci une collaboration militaire qui brisait le principe de neutralité que la Suisse avait essayé d'observer depuis Marignan, c'est-à-dire depuis 1515.

« Votre neutralité est un mot vide de sens », avait dit Napoléon à Reinhard en 1809, à Ratisbonne. (L'homme d'Etat zuricois eut de fréquents entretiens avec l'empereur.) En fait, ce principe, dont les Suisses avaient fait l'une des colonnes de leur édifice politique, avait été complètement 'bafoué par les circonstances. Ils l'avaient introduit dans le rang de leurs traditions les plus sacrées parce qu'ils voyaient en lui un élément de paix avec l'extérieur. L'étranger connaissait la valeur des troupes suisses la République de Berne, membre de la Confédération, avait fait figure en Europe de puissance militaire de premier ordre, mais le réformateur Ulrich Zwingli s'était levé, lui, l'aumônier catholique des soldats de Glaris à Novare et à Marignan il avait dénoncé la participation de la Suisse aux guerres étrangères à la fois comme un crime et comme une faute seule la défense du territoire lui apparaissait comme nécessaire. Non sans heurts, mais, dès cet instant, la neutralité suisse devient un dogme qui empêche les membres de la Confédération, appartenant à des races différentes, de prendre fait et cause, les armes à la main, pour l'es unes ou pour les autres, menaçant ainsi leur cohésion.

S'ils ont renoncé à toute sortie de leurs contingents hors de leurs frontières, ils n'ont pas su s'organiser chez eux de manière assez forte pour contraindre leurs voisins à respecter leur neutralité en 1798, Brune et Schauenbourg, après une lutte certes héroïque, se rendent maîtres du pays.

Masséna, qui a le haut commandement de l'armée française, lutte sur leur sol contre les Autrichiens et les Russes qui y pénètrent aussi la Suisse devient le champ de bataille de l'Europe. Le pays est désorganisé, pillé, dévasté. Pourra-t-il arrêter le courant du fleuve 'de sang qui tente de le submerger et celui des passions politiques qui sapent tous les éléments de reconstruction ?

D'après Napoléon, l'Acte de Médiation, qui a rétabli la paix entre les citoyens, n'autorise pas ceux-ci à réorganiser leur armée, même pour la défense nationale. Le colonel zuricois Ziegler passe outre et, dès 1804, prépare un « règlement mili-


taire », qui sera adopté par la Diète en 1807. Il est vrai qu'en 1805, l'empereur, redoutant une invasion de la Suisse par l'armée autrichienne, a changé d'idée les milices helvétiques pourront se porter sur la frontière nord de la Confédération, comme elles Je feront encore en 1809 et en 1813.

Leur système défensif est précaire, Reinhard s'en doutet-il ? Il fait preuve d'une confiance quasi-illimitée dans la personne de Napoléon la paix de Presbourg, en 1805, a porté un coup funeste à l'Autriche Iéna a abattu la Prusse et c'est Tilsitt en 1809, l'archiduc Charles a repris quelque avantage à la bataille d'Aspern, mais bientôt c'est Wagram et la paix de Vienne. Napoléon a été obligé de se retirer de Russie, en 1812, mais, le 2 mai 1813, il est vainqueur à Grossgoerchen avant de l'être à Bautzen le 21.

Cela explique dans une certaine mesure le discours par lequel, le 7 juin 1813, Reinhard ouvre la Diète réunie à Zurich. Faisant le point, il constate que si la guerre sévit encore, la Suisse est pourtant épargnée « 11 n'y a parmi nous qu'une seule sensation et qu'un cri nous sommes heureux Nous le sentons avec reconnaissance et l'Europe mous en est témoin. Nous ne sommes que spectateurs de ce combat de géants et nous nous en croyons éloignés. Nous sommes comme l'alpiniste au sommet de l'un de ces belvédères qu'offrent nos Alpes et nous voyons l'effroyable orage faire rage à nos pieds. » Et Reinhard de louer l'auguste « médiateur et allié », comme la constance de son amitié1.

Le Landamman ne voit pas ce qui se prépare dans le mystère des chancelleries Russes et Prussiens ont été défaits, lorsque le concours de l'Autriche vient leur redonner un regain d'énergie une coalition est formée qui étudie la situation géographique, militaire et politique de la Suisse. Sa situation géographique donne ce pays de sérieux avantages contre un agresseur. Encore faut-il que sa situationmilitaire lui permette de faire face à ses obligations. Renseignés par de nombreux espions, les alliés ont tôt fait de se rendre compte que si certains corps de milices sont bien exercés, il en est d'autres qui le sont moins. L'état-major a des 1. Martin, p. 17.


plans, mais manque de possibilités pour une résistance absolument efficace.

Du point de vue politique, les appréciations sont divergentes. Si tous les alliés jugent que la Suisse neutre ne serait pas disposée à prêter la main, d'une manière ou d'une autre, aux adversaires de Napoléon, les uns pensent que sa neutralité doit être respectée, les autres qu'il faut lui proposer et, au besoin, la contraindre à une renonciation.

Metternich envisage la solution extrême. L'empereur François redoute que, dans le cas même où les alliés ne réclameraient qu'un droit de passage, ils ne se fassent de la Suisse une ennemie irréconciliable en se l'assurant par la force. Le tsar Alexandre estime que les démarches diplomatiques suggérées par Metternich doivent être entreprises, mais qu'un refus de la Suisse doit entraîner pour les alliés l'obligation de respecter la neutralité helvétique.

Pour négocier, le tsar dépêche Capo d'Istria et Metternich désigne Lebzeltern ces deux diplomates se costument en marchands et réussissent à joindre le Landamman. Ils le trouvent très fermé, jusqu'au jour où, plus informé de leurs intentions, Reinhard leur déclare que la Suisse ne se prêtera à aucun acte qui pourrait parattre favoriser les ennemis de la France. Capo d'Istria et Lebzeltern ne se tiennent pas pour battus. D'après leurs propres témoignages, ils présentent aux Suisses « les appâts les plus flatteurs pour la prospérité future du pays », comme pour celle des « individus » et, plus particulièrement, pour le général de Watteville, qui commande en chef les milices.

Repoussés, ils «proposent alors à leurs gouvernements de passer outre, d'entrer en Suisse et de négocier sitôt après la neutralité invoquée par les Suisses leur apparaît comme l'effet de la sujétion de la Confédération à la France et, cela, ils ne peuvent l'admettre. Leurs rapports successifs parviennent danis ;les derniers jours de novembre à Francfort, où le maréchal prince de Schwarzenberg a établi son quartier général au lendemain de la bataille de Leipzig.

Au vu de ces rapports, Schwarzenberg ordonne au f-e'ldmaréchal comte de Bubna, le 26 novembre, de prendre des dispositions pour occuper rapidement la Suisse, afin que


l'armée puisse poursuivre, rapidement aussi, sa marche sur Genève, chef-liieu du département du Léman, qui commande la route de Lyon. Le 1er décembre, les souverains alliés décident officiellement de reprendre la campagne. Schwarzenberg en avise l'armée et, confiant peut-être dans le résultat de négociations ultérieures avec les Suisses, ou pour calmer leur appréhension, lui enjoint de reconnaître et respecter la neutralité helvétique.

En Suisse même, on commence à se rendre compte du danger la Diète charge MM. de Reding et Escher, accompagnés de leur secrétaire, Jacob Hirzel, de gagner Francfort. Bien vite ces délégués apprennent de la bouche même de Metternich qu'aucune assurance me peut leur être donnée quant au respect de la neutralité quant à l'indépendance, il fait valoir à ses interlocuteurs que les alliés comptent la restaurer, alors qu'à cette heure elle n'existe pas, vu les conventions favorisant la diplomatie française en Suisse. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume n'est guère plus encourageant et presse la Suisse de se joindre aux alliés, tandis que son premier ministre, Hardenberg, expose les avantages qu'elle en retirerait. Alexandre insiste à son tour. II compare cette guerre à une croisade « Guillaume Tell n'aurait pas hésité. Sans doute nous ne forçons personne, mais ceux qui ne seront pas à nos côtés pendant la guerre ne participeront pas aux avantages de la paix. Cet argument, qui ressemble fort à du chantage, n'étant pas retenu par les députés de la Diète, le tsar en avance un autre, à vrai dire meilleur après avoir constaté qu'en vertu de son traité de 1812 avec la France la Suisse accorde à ce seul pays la possibilité de lever des régiments sur son territoire, il déclare « Vous nous devez une compensation donnez-nous des soldats le nombre importe peu c'est au principe que nous tenons. Ou bien permettez-moi d'utiliiser les ponts de Bâle, au moins en cas d'urgence. »

Telle est la formule du tsar, qui maintient constamment vis-à-vis des Alliés l'opinion qu'il ne faut pas contraindre la Suisse par la force et qu'il verrait dans une manœuvre différente une déclaration de guerre.

Le tsar a pour la Suisse des sentiments de réelle sympathie. Le Vaudois La Harpe a été son précepteur il correspond avec


lui. Le général Jomini est accouru à Francfort une Vaudoise encore, M1" Mazelet, de Morges, que Mettemich qualifie sans galanterie de « nourrice lausannoise », alors qu'elle avait été l'institutrice de la grande-duchesse Marie, sœur d'Alexandre, travaille en faveur de son pays à la cour de Russie. Non sans succès. Jomini est chargé par le tsar de voir Metternich et de tenter de le convaincre.

Il n'y réussit pas et l'invasion de la Suisse serait bien vite ordonnée si l'empereur d'Autriche, François, n'avait assuré le tsar qu'il se rangeait à sa manière de voir l'occupation militaire de la Suisse ne pourrait avoir lieu que si les Suisses euxmêmes la demandaient – ce qui n'est pas le cas.

Metterrnich enrage. Il soumet à l'empereur, comme le feldmaréchal Schwarzenberg, comme le général Radetzki, son chef d'état-major général, un mémoire affirmant que l'utilisation de la Suisse est indispensable aux Alliés. Metternich affirme même à l'empereur que les Suisses attendent l'intervention des Alliés et se base sur les propos que lui ont tenus certains partisans des gouvernements aristocratiques. De même que, durant la Révolution, des hommes comme La Harpe et Ochs firent appel au Directoire pour qu'il aidât la Suisse à se défaire de ce genre de régime, de même un comité s'est formé à Waldshut pour réclamer des Alliés sa restauration.

Ni le Landamman Reinhard, ni le général de Watteville ne réagissent avec assez d'autorité pour saper la manoeuvre qu'ils pressentent. Bien iplus d'après Lebzeltern, Watteville, profondément découragé, aurait été jusqu'à dire que les Alliés pourraient pénétrer en Suisse s'ils faisaient une déclaration rassurante en ce qui concerne l'occupation, afin que « l'attitude passive des chefs confédérés fût justifiée aux yeux de la nation elle-anêroe » 1.

Dans d'autres circonstances, Nicolas-Rodolphe de Watteville avait fait preuve de plus d'énergie son courage militaire était connu et ses qualités de diplomate et d'homme d'Etat lui avaient valu l'honneur de siéger à la Consulta à Paris, d'être élu premier avoyer de Berne et, à plusieurs reprises, landamman de la Suisse. Mais, en décembre 1813, alors qu'il ne peut 1. Dierauer, t. V, p. 360.


compter que sur 12.000 hommes, Watteville constate que 160.000 Autrichiens se pressent devant Bâle il juge la partie perdue et renonoe à la lutte pour éviter à son pays les malheurs de la guerre. Le 20 décembre, le colonel Herrenschwand, dans l'impossibilité de défendre Bâle, malgré le zèle avec lequel le capitaine de Bonstetten s'emploie aux fortifications, signe, à 10 heures du soir, à Loerrach, une capitulation. Le 21, à 11 heures du matin, ses troupes quittent la place et, à 2 heures de l'après-nii'di, celles du feld-imaréchal, comte de Bubna entrent dans la ville, précédées d'une proclamation du prince de Schwarzenberg assurant la Suisse de ses intentions pacifiques 1.

Dès le 24 décembre, les contingents fédéraux sont licenciés et, le 30, Watteville dépose son commandement.

Sa conduite fut sévèrement appréciée par nombre de ses subordonnés, prêts à combattre malgré les circonstances les plus défavorables. On vit des officiers briser leurs épées et des soldats leurs fusils. Puis on compritla situation dans laquelle Watteville s'était trouvé il sera de nouveau avoyer de Berne et président de la Diète helvétique il ne devait quitter les affaires publiques qu'en 1831, lors d'un changement de régime.

Si l'on se reporte aux documents publics et privés que l'on a aujourd'hui entre les mains, on se rend compte que toute défense eut été vaine. Elle eut été conforme aux .traditions de la Suisse et, par cela même, désirable, mais .elle ne l'aurait pas sauvée.

Par la volonté de Napoléon, la Suisse avait été désarmée à l'exception des contingents qu'il levait pour ses propres besoins cette vassalité à l'égard de l'empereur anémiait la valeur militaire des Suisses demeurés au pays. Leur petite armée n'offrait aucune homogénéité bien que plusieurs d'entre eux eussent servi dans les armées étrangères, leurs officiers n'avaient pas les compétences nécessaires pour parer à un danger aussi grave que celui d'une invasion. En: 1813, l>es 1. Chapuisat, p. 57.


Alliés connaissent parfaitement l'état d'infériorité des contingents helvétiques et entendent en profiter ils savent aussi que Napoléon ne fera rien pour secourir la Suisse. Il lui en veut tout autant que Metternich de se cantonner dans sa neutralité et les envoyés que lui a dépêchés la Diète pour lui faire connaître cette position politique l'ont exaspéré. Il considère que, par l'Acte de Médial'on, il a sauvé la Confédération de l'anarchie et qu'elle ne lui en marque aucune reconnaissance dans l'heure la plus critique qu'il ait connue.

Oubliant les hauts faits de ses Suisses à Polotzk, à la Bérésina, en Espagne et ailleurs, il ne veut pas distraire un bataillon pour aider leur pays à repousser un envahisseur qui, par la plume de Schwarzenberg, reprend son mot sur « la neutralité vide de sens », mais, cette fois, pour se permettre de la violer contre « Buonaparte », dont il s'agit de débarrasser l'Europe.

Il est vrai que Napoléon ne juge pas que la Suisse offre un terrain de manœuvre propice il se souvient de ce qu'il est advenu des armées de Masséna, de l'Archiduc Charles et de Souvaroff qui se combattirent dans ses défilés, les pertes énormes qu'elles subirent du fait des difficultés géographiques à surmonter. 11 a franchi le Saint-Bernard pour atteindre l'Italie, mais, depuis plusieurs années, il a renoncé sauf quelques violations de frontières inutiles à faire traverser la Suisse à ses troupes et cela non par égard pour elle, mais par un juste calcul 1.

Schwarzenberg, lui, estime le passage nécessaire, mais Gneisenau, le chef d'état-major de Blücher, juge, comme Napoléon, que l'affaire ne vaut pas la peine d'être tentée; il veut que les Alliés, concentrant leurs forces au lendemain de la bataille de Leipzig, poursuivent leurs avantages il les voit opérant une attaque concentrique 'pour atteindre l'armée française dans les plaines entre Reims et Châlons. L'état-major des Alliés préféra au projet Gneisenau le projet de Langenau, qui fait du plateau de Langres un centre de bataille.

Du point de vue militaire il a tort lorsque l'armée de Schwarzenberg se présientera au milieu de janvier sur le plateau de Langres, «Ile ne pourra atteindre son adversaire. 1. Kasser, p. 21,


Quoi qu'il en soit, l'armée alliée, qui compte sur ce front sept colonnes, traverse la Suisse dès l'e 21 décembre 1813 avec cinq d'entre elles. La première est placée sous les ordres de Bubna. Soldat-diplomate, Bubna a pour mission non seulement de se porter devant Genève à marches forcées pour en faire le siège, mais, chemin faisant, de soulever les populations contre le protectorat napoléonien.

Bubna dispose de 200.000 hommes recrutés dans tout l'empire et qui présentent une étrange bigarrure. Le 23 décembre, il est à Berne le voici à Soleure, d'où il détache le prince Aloys de Lichtenstein qui se dirigera sur Neuchâtel, principauté française, et, si possible, sur Besançon, tandis que le général baron de Zechmeister longera le Jura pour gagner Genève, comme flanqueur de droite de Bubna lui-même. De Fribourg, Bubna envoie Simbschen dans le Valais. Le 28, il est lui-même à Lausanne. Le fin diplomate, qui sait que Berne entend reprendre sa suzeraineté sur le canton de Vaud, n'a garde de se mêler des querelles intestines des Suisses et ne peut que constater la volonté des Vaudois de conserver leur autonomie au sein de la Confédération!. Le 29, il est à Nyon, l'antique Noviodunus des Romains. A Genève, où il entre le 30, sans tirer un coup de canon, il a la surprise d'être accueilli non par un préfet français, mais par un gouvernement qui a profité des événements pour se libérer de la domination française; il faut donc renoncer à livrer bataille et à cueillir de faciles lauriers, la garnison française ayant regagné l'ancienne frontière sous la protection de la garde nationale genevoise elle-même.

La deuxième colonne, commandée par Blanchi, s'avance le long du Jura pour couvrir Bubna, tandis que la troisième, sous les ordres de Colloredo, est dirigée sur Bienoe et Soleure la cinquième, commandée par le prince héritier de HesseHombourg, gagne Schaffouse, Zurich et Berne la sixième, celle de Wrede, est dirigée sur la Haute-Alsace et la septième sur Lôrrach.

Comme le remarque le colonel Kasser, il s'agit moins, dans la marche de ces colonnes (deux à cinq), de les concentrer sur Berne que d'essayer de les faire marcher sur Besançon mais, bientôt, Schwarzenberg s'aperçoit de l'erreur commise en


traversant la Suisse Strasbourg est pour lui une grosse menace il est contraint de s'éloigner de Besançon et de revenir sur Porrentruy. Toutes les marches et contremarches ont donc été inutiles et Schwarzenberg le reconnaît tardivement, alors que le général russe von Toll, détaché à son quartiergénéral, et lord Burghersh ne manquent pas de l'écrire à leurs états-majors.

Au mois de janvier, le passage à travers la Suisse se poursuit cependant, effectué par les gardes russes et prussiennes sous les ordres de Barclay de Tolly, qui veulent rejoindre Wrede dans le Sundgau. Si les Cosaques n'ont pas déjà tout volé et pillé, céda ne va 'pas sans des réquisitions que certains petits villages ne peuvent supporter et qui sont ruinés malgré les protestations 'd'amitié des Autrichiens. La chronique de Liestal (Bâle-campagne) donne à ce sujet des renseignements intéressants. Un exemple le village de Waldenburg se voit contraint d'héberger 2.200 hommes et les habitants sont sommés d'aider l'armée d'occupation en fournissant du fourrage pour plusieurs milliers de chevaux, en conduisant du bétail ou en faisant fonction de guides 1. Il est vrai que Waldenburg «st sur la route du Haut-Hauenstein, que les Romains utilisaient déjà ils ont laissé de nombreuses traces dans la région. Dès la fin de 1813, la Suisse est donc traitée sinon tout à fait en: pays conquis, du moins en Etat vassal par les Alliés ils ne "Font dégagée 'de la tutelle de Napoléon que pour tenter de lui imposer la leur. Ils n'y réussissent pas et si certains cantons suisses, s'appuyant sur les Alliés, se donnent de nouveau des gouvernements aristocratiques que la Révolution avait supprimés, la Confédération elle-même retrouve intégralement son indépendance.

Les agents de Metternich agissent avec plus de zèle que de psychologie ils croient que la Suisse tout entière est prête à renoncer à ses traditions démocratiques pour se mettre sous l'égide de la réaction dirigée par Metternich. Il leur faul déchanter. Certes, en faisant occuper la Suisse, le prince 1. Gauss, t. Il, p. 358. L'Autriche remboursera, par contrat du 10 août 1818, une partie des réquisitions, soit 1 million 459.352 florins et 36 kreutzer sur 2 millions 197.394 florins et 20 kreutzer réclamés par la Suisse (Kasser p. 46).


déclare cette occupation nécessaire autant pour des raisons politiques que pour des raisons militaires il veut saper l'influence française que, plus ou moins adroitement, Auguste de Talleyrand, représentant de la France auprès de la Confédération, s'efforce, au contraire, d'étendre.

A la manière de Napoléon, mais sur un plan différent, Mettemich eut souhaité dicter une constitution à la Suisse. Ce plan est déjoué par le Landamman Reinhard de son propre chef, et faisant ainsi preuve d'une énergie que l'on n'attendait plus de lui après la capitulation des troupes suisses, il convoque une Assemblée fédérale, composée non de députés, mais d'hommes de confiance des Cantons. Cette Assemblée adopte une résolution qui va être à la base de la formation de la Suisse contemporaine.

L'Acte de Médiation est supprimé. Les anciennes notions du droit public helvétique sont rétablies. Pas de pays sujets, comme c'était le cas dans l'ancienne Confédération, où Vaud et Argovie, par exemple, n'avaient pas d'autonomie. Ainsi s'affirment la libération de deux Cantons (qui vont jouer un rôle important au sein de la Confédération) et l'influence de la Révolution française.

Les Alliés avaient souhaité autre chose ils sont déçus force leur est bien, cependant, de se rendre à l'évidence les Suisses l'es ont laissé pénétrer chez eux sans combattre, afin de ne point être rangés parmi leurs ennemis .mais- les mêmes Suisses entendent profiter de cette position politique pour rompre avec,la tutelle française imposée par Napoléon et pour recouvrer toutes leurs libertés sans que celles-ci puissent être rognées, dans quelque domaine que ce soit, par d'autres puissances.,La Suisse a reçu, par sa faute, par ses faiblesses, autant que par la cupidiité de certains voisins, de dures leçons elles doivent lui servir le vent de la liberté souffle de nouveau sur l«s Alpes.

Si les Alliés le déplorent, la France de Napoléon ne peut s'en réjouir. En apprenant la décision de J'Assemblée convoquée par Reinhard, Auguste de Talleyrand perd la tête et, sans déférer aux usages diplomatiques, quitte la Suisse, non sans incident Talleyrand croit pouvoir se passer de saluer le landamman R-einhard avant son départ, mais, alors qu'il


est sur le chemin du retour, il est arrêté à Aarau par les troupes autrichiennss. Reinhard exerce alors sa vengeance elle 'est assez élégante dès qu'il apprend la situation fâcheuse dans laquelle se trouve l'ambassadeur de France, il intervient lui-même auprès des Autrichiens afin que Talleyrand soit libéré, ce qui est fait incontinent.

Seul peut-être dans la coalition, le tsar Alexandre conserve toutes ses sympathies à la Suisse démocratique. Il en donne la preuve lors de son séjour à Bâle, au mois de janvier 1814. Appelé à recevoir des députés suisses, il se montre de la plus grande sévérité pour le principal agent de l'Autriche, le comte de Senft, qui n'a pas craint d'intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse en soutenant les aristocrates bernois contre le vœu d'une grande partie de da population et les intérêts majeurs du Canton de Vaud. « Je ne connais pas M. de Senft, assure Alexandre à ses interlocuteurs, je ne l'ai jamais vu. De toute façon, il a étrangement dépassé ses instructions. Il n'avait été envoyé .que pour écouter et ne devait point agir. Il s'est comporté comme un cochon, je nomme les choses par leur nom. »

Encore que Senft prétende n'avoir agi que sur l'ordre de ses mandants autrichiens, devant la colère manifestée par le tsar l'empereur François doit congédier ce serviteur démasqué, lâchement abandonné par Metternich il n'a pas réussi.

Bâle est alors pour quelques jours le centre de la vie politique de l'Europe. Trois souverains se trouvent dans ses murs le tsar Alexandre, l'empereur François et Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse. Chacun d'eux a une suite nombreuse, et, à certaine parade, Les braves bourgeois bâlois voient défiler plus de 150 généraux, dont plusieurs sont illustres. Quant au personnel politique, il n'est pas moins digne de retenir l'attention.

On rencontre sur les places de la ville le grand-duc Constantin, le prince héritier de Prusse et son frère Guillaume, âgé de seize ans (qui, en 1871, sera fait empereur allemand), de nombreux princes encore, au premier rang desquels brille de


prince de Metternich, le vrai chef de la coalition, et tous ces hommes qui ont leur place dans l'histoire de ce temps le chancelier d'Etat Hardenberg, le comte de Stein, Guillaume de Humboldt, le comte Stadion, le comte de Nessedrode, lord Stewart, lord Aberdeen, lord Castlereagh, etc., etc. 1. Puis cette foule casquée et empanachée disparaît. Les militaires courent sur Langres et Lyon, tandis que monarques et chancelleries acheminent leurs fourgons vers Paris. Ni les uns ni les autres n'atteindront sans peine leurs objectifs les combats qui se livrent autour de Genève retardent la marche de Bubna. Augereau reprend d'offensive, avec l'ordre, assure-t-il, de pendre les membres dtUi Conseil de Genève qui proclamèrent la restauration de leur République. Dans sa Correspondance (t. XXVH, p. 59), Napoléon écrit qu'il avait ordonné de les « prendre en otage et non de les faire pendre. Toutefois, les Autrichiens s'emparent de Chambéry, que La Roche et Dessaix ne réussissent pas à conserver. S'il faut en croire certaines lettres de l'époque, cette ville échappe cependant à un plus grand malheur, à la guerre civile. Les anciens Jacobins et les acquéreurs de biens nationaux, .sentant venir l'heure de rendre des comptes, avaient comploté de mettre le feu à Chambéry et, à la faveur de l'incendie, de procéder à un pillage systématique.

Grâce au maire et à la milice urbaine qui, dès le 20 janvier 1814, ont traité avec des Autrichiens au sujet de leur entrée dans la ville, tout désordre est évité, mais la vie des habitants de Chambéry est celle d'une ville occupée « Je n'ai rien d'intéressant à te mander sur la société de Chambéry, écrit le 21 janvier M"c de Cervin (future comtesse de Bègne) à son ainiiie M"e Amélie Pictet de Rochemont, à Genève. Les réunions sont monotones on joue petit jeu. Les dames font teindre leurs robes et y mettent des pièces. Les chapeaux ne viennent plus de Paris. mon chapeau retourné, garni de chenilles vertes, finira mon hiver. Tout ce que je peux faire dans ces calamités, c'est de mettre des bas blancs et des souliers cirés z. »

1. Œchsli, p. 79. La Zarcher Freiiagzeilung, 2, 1814, donne la liste de la suite de l'empereur d'Autriche.

2. Galiffe, t. II, p. 377.


A Langres, M'" de Cervin se fût trouvée devant un lot de calamités assurément pLus douloureux la fièvre nerveuse décime les troupes. La petite ville est 'encombrée de malades au point que les rois et les dignitaires de toutes sortes qui prétendent y loger ont de la peine à y trouver asile. Charles Pictet de Rochemont, qui remplit les fonctions de « secrétaire général des souverains alliés pour l'administration des provinces conquises ou à conquérir », fait part à sa Illle Amélie de l'admiration qu'il éprouve pour le dévouement des femmes de Langres, alors que toutes les familles de cette ville sont en deuil. L'armée, qui a traversé la Suisse en y laissant tous les germes d'une grave épidémie, n'a pu se débarrasser du fléau qui la ronge.

Elle parviendra pourtant aux portes de Paris elle y pénétrera, mais après quels détours La marche en Suisse a été pour elle aussi difficile qu'une victoire à obtenir sur un champ de bataille. Il a fallu la connivence de certains départements tels ceux du Léman et du MontnBlanc, qui n'entendaient plus soutenir la cause de J'Empire pour lui permettre d'avancer. Il a fallu aussi que la Suisse, dévastée et ravagée par les armées du Directoire, brimée dans sa réorganisation militaire par Napoléon, se trouvât sans force utile pour éviter que 'Son territoire fût considéré comme une simple voie de communication.

La Confédération suisse sait ce que cela lui a coûté et ce que cëla lui a coûté encore en 1815. L'un des défenseurs genevois de Lyon en 1813, qui, Genève ayant été incorporée à la Suisse en 1814, devait y conquérir le grade de général et y devenir le véritable forgeron de la Suisse moderne, GuillaumeHenri Dufour, écrivait, dans ses Notes sur la campagne de la Valteline, publiées en 1856 par la Revue militaire suisse « La neutralité est la condition d'existence de la Suisse rien, en aucune circonstance, pour aucun motif, ne doit l'engager à la laisser violer. Nous devons tout sacrifier, au 'Contraire, pour la conserver nous devons même repousser par Jes armes quiconque mettrait le pied sur notre territoire sous le prétexte de le protéger. A la Suisse seule appartient de combattre pour son indépendance, quelle que puisse être l'issue de la lutte. On se relève d'une défaite, mais non d'une faiblesse humiliante. »


Le général Dufour, qui dut, par la suite, commander à plusieurs reprises l'armée suisse mobilisée à la frontière, donna une telle impulsion à la réorganisation militaire de son pays que, depuis lors, et malgré de graves menace», la Suisse se vit épargner les souffrances de la guerre et la honte d'être prise pour une grande route par des troupes étrangères 1. Edouard CHAPUISAT.

1. BIBLIOGRAPHIE. Voir Histoire mWlaire de la Suisse, neuvième cahier; on trouvera de la page 115 à la page 117 une bibliographie minutieusement dressée (Berne, 1921). C'est dans ce cahier que sont insérées les monographies du colonel Paul Kasser sur Le passage des Alliés en Suisse et du major Edouard Chapuisat Vers la neutralité et l'indépendance; la Suisse en 1814 et 1815, monographies citées plus haut. Voir aussi Dierauer, Histoire de la Confédération suisse, t. IV (Lausanne, 1918); Galiffe J.-B.-G., D'un Siècle à l'autre, t. II (Genève, 1878); Gauss D. K., et autres collaborateurs, Geschichle der Landschaft Basel. (Liestal, 1932); William Martin, La Suisse et l'Europe, 1813-1814 (Genève, 1931); Wilhelm Œchsli, Le passage des Alliés en Suisse (Paris, 1912). Quant aux sources manuscrites, voir les Archives fédérales, cantonales et municipales de !a Suisse.


La terre et le paysan

de la Révolution à l'Empire (1789-1815) (suite)

SOUS LA REVOLUTION ET L'EMPIRE

I. LE PAYSAN DE 1789 A 1815.

A la Révolution le paysan entra en scène le dernier. Elle débuta, non en 1789, mais en 17S7, après »la convocation de l'Assemblée des Notables et par une véritable rébellion de ces derniers contre ce qu'ils nommaient le despotisme ministériel pour n'avoir pas l'air de s'attaquer à l'autorité royale. La noblesse d'épée présenta des revendications historiques dont l'origine remontait au groupe dirigé au début du siècle par Beauvillier et Fénelon et qui avait placé ses espoirs sur le duc de Bourgogne, élève de ce dernier 1. En réaction violente contre Je règne de « vile roture » du grand Roi, elle réclamait dès lors une place de choix dans le gouvernement et l'administration de l'Etat, offrant en échange le sacrifice de ses immunités pécuniaires. La noblesse de robe s'associait à ces demandes. Longtemps rivales et séparées, les deux noblesses se rapprochèrent pour former une ligue tendant à exclure des fonctions militaires et civiles le troisième groupe des Notables, le Tiers-Etat proprement dit, c'est-à-dire la grande et moyenne bourgeoisie dont l'ascension rapide et la fortune acquise inquiétaient les privilégiés.

Aussi, quand, sur la demande des Notables appuyée par le Parlement, Louis XVI se fut décidé à réunir les Etats Géné1. V. A. Meynicr, La P.cvellierc Lépeaux,


raux, sous la séparation traditionnelle en trois Ordres, apparut tout de suite une division en deux groupes seulement d'une part la presque totalité de la Noblesse et, dans le 'Clergé, des prélats tous nobles, et de l'autre le Tiers, c'est-à-dire les bourgeois, le peuple des villes et les paysans, enfin presque tous les curés, les privilégiés d'un côté et les dédaignés ou les opprimés de l'autre. Entre ces deux groupes Louis XVI avait à choisir. Par une inconcevable aberration, suite de son éducation et sous l'influence néfaste de la Reine, encore plus férue que lui d'absolutisme, il prit parti pour les opposants de la veille, pour ces nobles qui, depuis deux ans, sapaient son pouvoir. Et cette erreur fut la cause peut-être unique et déterminante de tout ce qui devait arriver dans un avenir immédiat.

Contre ce roi qui, dédaignant l'explosion d'amour de presque tout son peuple manifestée dans ses Cahiers de Doléances, pour défendre les intérêts de sa noblesse ou plutôt de ses courtisans, plusieurs révoltes éclatèrent coup sur coup dès le début la résistance respectueuse et ferme du Tiers, où il y avait, notons-le, sur près de 600 députés, un seul paysan, le père Gérard, des environs de Rennes puis celle des curés de campagne,qui fut décisive et donna naissance l'Assemblée nationale substituée aux Etats Généraux celle des Parisiens dirigés par les gardes françaises et par les électeurs du second degré celle des villes, connue sous de nom de révolution municipale enfin, à la suite de la Grande Peur à la fin de juillet, frisson général et comme instinctif, provoqué dans la masse rurale par toutes les émotions précédentes, les brûlements d'archives féodales, les incendies de châteaux, de nombreuses émeutes locales et quelques attentats isolés sur des personnes auxquels répondit, à l'Assemblée, la fameuse nuit du 4 août.

La préoccupation d'arrêter ces désordres, un peu de crainte sans .doute, mais aussi un élan spontané du cœur porta des prélats comme l'archevêque d'Aix, Boisgelin, et des gentilshommes, comme d'Aiguillon et Noailles, bientôt imités par tous ceux qui représentaient un privilège quelconque, balaya 1. V. G. Lefebvre, La Grande Peur,


l'essentiel du régime féodal et tout ce régime contractuel des Provinces, villes et corporations ayant pullulé au Moyen Age en franchises de lieux ou d'état. Le sacrifice, dont on a contesté la légalité, était méritoire. Encore a-t-on accusé l'Assemblée de s'être vite ressaisie, ou même d'avoir voulu reprendre en détail ce qu'elle avait abandonné en gros. Les décrets du 11 août par lesquels elle mit en forme ses libéralités un peu hâtives du 4 furent des chefs-d'œuvre juridiques. Mais ils n'allèrent pas au fond des choses pour la raison que ce fond se perdait souvent dans la nuit des temps. En ce qui concerne le régime féodal, l'impatience populaire bouleversa bientôt les trop prudentes dispositions des Légistes de l'Assemblée et s'achemina assez vite vers le terme que les députés eux-mêmes auraient dû lui assigner du premier coup l'abolition immédiate et totale.

Alors le paysan prit sa revanche non pas seulement de sa servitude séculaire, mais des récentes vexations dont on avait lassé sa patience. S'il paya assez régulièrement, en 1790, la dîme ecclésiastique, incorporée d'ailleurs à chaque fond et dont seuls des propriétaires tirèrent profit, en ce qui concernait les droits féodaux personnels abolis comme marques d'une sujétion périmée, non contents de .ne plus les acquitter, certains paysans du Lot prétendirent récupérer ceux qu'on leur avait arrachés depuis 1786 et pour les droits réels déclarés rattachés à la propriété et rachetables sur le prix de 20 fois leur montant, ils firent un peu partout la sourde oreille, payant de mauvaise grâce et très lentement la rente ou le rachat. Tous étaient appelés à disparaître en trois phases, une pour chaque Assemblée. La Constituante, par son décret du 3 mai 1790, avait arrêté que l'assujetti à ces droits aurait, en cas de refus de les acquitter, faire la preuve qu'il ne les devait pas ce qui transformait un rustre ignare en feudiste averti. La Législative mit, au contraire, la preuve à la charge des seigneurs ce furent les décrets des 20, 25 et 27 août 1792, quelques jours après la chute de cette royauté qui s'était perdue pour les défendre. La Convention, enfin, au moment d'appeler tout le pays aux armes, offrit aux paysans l'abolition totale et sans indemnité des droits féodaux subsistants (17 juillet 1793).


Avant ce décret décisif, la timide Constituante elle-méme avait préjugé de sa nécessité en rendant celui du 27 septembre 1791, ainsi libellé

« ART. 1. Le territoire de la France est libre comme les personnes qui l'habitent.

» ART. 2. Les propriétaires sont libres de varier à leur gré la culture et l'exploitation de leurs terres, de conserver à leur gré leur récolte et de disposer de tous les produits de leurs propriétés, dans l'intérieur du royaume et au dehors. » La terre de France était donc affranchie et placée sous le régime de la propriété totale, à la romaine, avec le droit d'user et même d'abuser. Ce fut toute la Révolution rurale et l'abolition des redevances féodales, la seule spoliation révolutionnaire dont une classe de citoyens eut à souffrir. C'est la mesure qui attacha indissolublement au régime nouveau la classe rurale, de beaucoup la plus nombreuse, en rendant à jamais impossible dans cet ordre de ifaits toute tentative de contre-révolution

II

Après ce premier et capital épisode, la vente des biens nationaux en est un autre d'une importance considérable dans l'histoire des paysans. Le tocsin de la Grande Peur avait annoncé la ruine de la féodalité; le 2 novembre, le glas des Morts sonna la disparition de la propriété ecclésiastique. Les biens de l'Eglise furent mis à la disposition de >la Nation pour payer ses dettes, à charge pour celle-ci die subvenir aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres. Quatre à cinq millions d'hectares :de terres furent ainsi jetés sur le marché 1. Peu de gens s'embarrassèrent des scrupules de quelques juristes sur la légitimité de cette vaste opération. Tout le monde acheta de ces terres d'Eglise, les nobles, des prêtres même et jusqu'à la Reine, mais surtout les roturiers, bourgeois et paysans. Ceux-ci auraient préféré sans doute qu'on les leur partageât gratuitement. Mais, dès le début, et à l'unique exception des droits féodaux, la Révolution repoussa l'idée de distribu1. V. Loutchisky, Quelques remarques sur la venle des biens nationaux; Pt,. Sagnac, La Législation civile de la Révolution; G. Lefebvre, op. cil.


tion gratuite. On ne donna presque rien, on vendit tout ce que l'on put.

Dans ces conditions achetaient seulement ceux qui avaient de l'argent. En premier !ieu, les bourgeois de campagne ne négligèrent pas une si belle occasion de s'arrondir. Les occupés d'industrie des villages placèrent là leurs minces capitaux. La masse des paysans vida ses pauvres bas de laine et acquit du bien à l'erivi. Cela lui fut facilité par certaines dispositions des ventes publiques aux enchères. C'est ainsi que des parcelles furent groupées et, dans le cas où les offres partielles des petits acheteurs donnèrent un total surpassant celle proposée pour le lot entier, celui-ci leur fut adjugé de droit. Il leur fut aussi permis, du moins au début, de se réunir en une sorte de syndicat d'achats qui, comme dans le cas précédent, répartissait ensuite le lot acquis entre ses membres. Enfin, de grandes facilités de paiement furent offertes on put les échelonner sur dix ans. Avec la rapide dépréciation des assignats, créés précisément pour hâter ces ventes, les termes à échoir successivement se réduisirent à presque rien. On cite volontiers ce bien de 22 arpents acquis avec le prix de la vente de 2 livres 1/2 de beurre. La Convention alla plus loin et autorisa, le 13 septembre 1793, tout père de famille à acquérir jusqu'à 500 arpents (200 hectares) payables en 15 ans. D'après de Foville, dont les chiffres, sans doute réduits en monnaie or, sont légèrement supérieurs à ceux donnés par M. Marion (1.174.000 fr.) de 1790 à l'an IV on vendit pour 605.353.000 livres de biens nationaux, terres d'Eglise ou biens d'émigrés et de condamnés des tribunaux révolutionnaires. 370.617 lots furent ainsi vendus cela représente pour chacun une somme moyenne de 1.630 livres, plus de dix mille francs papier d'aujourd'hui. /De tels lots étaient bien au-dessus de la capacité d'achat pour des familles pouvant économiser 65 à 78 livres par an la valeur d'un seul représentait 25 ans d'épargne, celle d'une vie entière. Il est donc évident que ces lots furent morcelés à l'infini. D'ailleurs, la plus grande partie des terres d'Eglise et une fraction des biens nobles consistaient en tout petits lopins accessibles aux bourses les plus modestes. Au début du xiv siècle, dans la période de prospérité ayant précédé la guerre de Cent Ans, l'Eglise invitait les


fidèles à lui léguer de petits morceaux de leurs biens. Ils revinrent alors à la masse paysanne, directement ou plutôt indirectement, par revente de ces lots de 1.630 livres. Au total, un nombre considérable de nouveaux propriétaires se les partagèrent 12.000 dans le seul département de la Moselle, trois millions peut-être dans tout :1e royaume. Beaucoup parmi les acquéreurs ne firent d'ailleurs que s'arrondir. Mais, parmi les journaliers sans terres, un grand nombre -en acquit en se saignant aux quatre veines ou par des emprunts. Peut-être y eut-il un tiers de nouveaux propriétaires. Chaptal prétendra plus tard que le nombre des possédants avait doublé. Le mode des ventes fut changé en l'an IV. Les adjudications se firent désormais au chef-lieu du département et non plus au district, ce qui écarta de nombreux acquéreurs des communes trop éloignées. Les délais de paiement pour ces nouvelles acquisitions furent réduits :à 4 ans. Aussi les 692.408.000 livres du nouveau produit se répartissent-elles entre 81.455 lots seulement, soit 8.500 livres, plus de 70.000 francs pour chacun en moyenne. C'est sans doute alors que se reconstitua toute une grande propriété destinée à remplacer celle du Clergé et de la Noblesse. Les capitaux iqui ne trouvaient plus à s'employer dans les manufactures ruinées ou dans les colonies perdues se tournèrent de ce côté. L'argent ou le papier gagné par la foule des agioteurs des périodes thermidorienne et directoriale, les bénéfices énormes des fournisseurs des armées, les voleries des commissaires des guerres, l'argent plus ou moins mal acquis par les généraux, plus tard enfin les libéralités consulaires ou .les dons impériaux en faveur des grands dignitaires et des hauts fonctionnaires militaires ou civils créèrent une catégorie nouvelle de grands propriétaires terriens. Mais il ne (faut pas oublier les fameuses bandes noires si souvent citées par P.-L. Courier qui, en reconnaissant les profits immenses qu'elles en retirèrent, proclame l'utilité sociale de leurs opérations de revente dont le paysan continua de bénéficier.

Cela fait en tout 1.300.000.000 livres. C'est assez peu au regard de la valeur totale du sol qui aurait été, entre 1789 et 1815, de 27 à 37 milliards, soit dans la proportion d'un vingtième à un trentième. L'Etat garda beaucoup de ces biens


nationaux. Le clergé perdit tout son domaine territorial. La Noblesse retrouva le tiers, dit-on, de ses biens d'autrefois. Ses membres n'ayant pas émigré conservèrent la totalité des leurs. Mais les paysans en avaient acquis une quantité notable, sans que, d'ailleurs, l'inégalité régnant jadis entre les acquéreurs roturiers eût bien diminué. Celui qui n'avait absolument rien restait tout aussi dépourvu qu'avant. Celui qui avait un peu obtint davantage. Celui qui avait beaucoup eut beaucoup plus. Si la Révolution avait proclamé l'égalité civile elle n'avait pas changé grand'chose à l'inégalité sociale. Il serait pourtant exagéré de croire qu'elle l'eût aggravée.

Le troisième épisode de l'histoire rurale fut alors le débai sur le sort des communaux 1.

Le partage rencontrait de grandes difficultés. Sur quelles bases serait-il effectué ? iLes riches réclamèrent la vente, les pauvres la distribution gratuite. Allant plus loin les premiers prétendirent que la part assignée à chacun, au partage s'il avait lieu ou à la vente, fût proportionnée à .l'étendue des terres qu'on possédait déjà. Le riche iserait devenu plus riche, le pauvre serait resté presque aussi pauvre.

Au cours de débats passionnés, et pour en finir, la Législative faillit se décider au partage. Le 14 août 1792, sur la proposition de François de Neufchâteau, après mûr examen de la question, elle se donna trois jours pour la résoudre dans ce sens. Elle ne le fit pas, pour la raison indiquée plus haut la propriété s'acquiert et ne se donne pas. Par une application antérieure de cette règle, la Constituante avait, dès le 15 mars 1790, aboli les triages seigneuriaux qui avaient été des rétributions titre gratuit, fondées sur des droits au moins contestables. Mais on ne touchait pas aux parties des anciens communaux mises en exploitation et on exceptait de cette reprise lès bois, marais et terrains vagues qui, dans tous les cas, revinrent à la commune. Ce fut une véritable loi agraire dont nous avons signalé les analogies avec celles des Gracques2. La Convention alla cependant-plus loin et, le 10 août 1793, autorisa le partage par têtes, à la requête des deux tiers des 1. V. G. Bourgin, Les Communaux el la Révolution.

2. V. G. Lefebvre, Le Paysan sous la Révolution, dans le 1er Cahier de la Révolution.


majeurs de 20 ans, de l'un et de l'autre sexe. Ils auraient la faculté de louer, de vendre, d'amodier. On connaît mal les résultats de cette opération. Le Directoire apporta un changement le partage, s'il y avait lieu, se ferait par feux, c'està-dire par ménages et non par têtes. Le Consulat, enfin, changea le système. Il décréta que, désormais, les biens appartiendraient non plus à tous les habitants, mais à la commune prise dans son ensemble. Le Conseil municipal les administreraità sa guise et aurait le droit d'en disposer. Notons que ce Conseil n'était plus élu par les villageois, mais nommé par le Préfet sur les listes cantonales. Ainsi la gestion des communaux fut mise aux mains des notables de l'endroit qui, sans doute, les administrèrent dans leur intérêt particulier. L'évolution subséquente de ce mode de propriété est peu connue. Dans certaines communes, ces biens ont totalement disparu. Il en subsiste dans d'autres ou même dans des sections d'autres. Dans l'ensemble, ils ne se sont pas maintenus. Leur existence procédait 'd'un cammumisme rural en contradiction absolue avec l'individualisme intégral issu de la Révolution française. Deux modes si différents de posséder ne pouvaient subsister côte à côte il fallait que l'un l'emportât sur l'autre. Vestige du droit coutumier les communaux durent condamnés quand le Concordat revint, pour le régime de la propriété, à la loi romaine qui ne s'était jamais accommodée de tout autre système que celui de la propriété totale, et exclusive. Par l'exposé de ces trois grandes mesures abolition des droits féodaux, vente des biens nationaux, régime des communaux, nous sommes amené à poser la question suivante le paysan a-t-il approuvé et soutenu,la Révolution ? Oui, par la possibilité qui lui fut donnée d'acquérir à très bon compte avec des assignats dont il facilita et utilisa la rapide dépréciation des biens soustraits à toutes les charges d'autrefois et dont il devenait le seul maître sans l'odieux partage de naguère avec le propriétaire éminent clerc ou noble. Mais quand le malheur des temps voulut qu'on établît un maximum sur le prix des denrées vitales, très vite le paysan se rebiffa puis, à sa manière, se mit à ruser, à mentir, à dissimuler. Bien vite, il se défia de l'assignat, s'en servant pour acheter, payer à bon compte son fermage, ses impôts, l'intérêt ou le capital réduits


à rien de ses emprunts mais pour vendre ses produits agricoles, il ne le faisait qu'au plus haut prix, ou contre du numéraire, ou par échange dans toutes ses transactions avec des particuliers. Si l'Etat les lui prenait par force, ;en vertu de la réquisition, payée au taux du maximum et en assignats, ou bien il cédait car il avait besoin de ces papiers avec lesquels on pouvait acquérir des biens nationaux ou il cachait sa récolte ou n'en déclarait qu'une faible partie, au risque de tomber sous le coup des lois contre l'accaparement, ce qui lui arriva souvent. L'avare laboureur discuta avec âpreté, marchanda sans vergogne dans tous ses rapports avec le régime nouveau. Il en souffrit d'ailleurs. Il y eut ide nombreux pro priétaires, gros ou petits, et des fermiers parmi les victimes de la Terreur. Et aux temps troublés du Directoire et des débuts .du Consulat les Chauffeurs savaient bien où trouver l'or que le fermier n'avait cessé, par moyens le plus souvent illicites, d'accumuler dans les cachettes d'où l'assassinat ou la torture arrivaient à le faire sortir.

III

Le paysan est-il allé plus loin dans la voie de la démagogie rurale ?* Sil ne les a pas provoquées, a-t-il approuvé les suggestions de certains amis politiques ? Telles furent les célèbres lois de Ventôse 1 an II, dont les dirigeants du Grand Comité de Salut Public prirent l'idée à l'éphémère parti des Enragés, de Jacques Roux. L'un de ses membres, Saint-Just, avait pour idéal une société dont aucun membre ne jouirait d'un revenu supérieur à 3.000 livres de rente. Pour l'assurer cette époque d'économie agricole, il faudrait donner à chaque famille le petit domaine où elle pourrait honnêtement subsister. Mais ici une atteinte au droit de l'Etat et un partage à titre gratuit devenaient nécessaires. Donc une partie des biens séquestrés des suspects serait distribuée aux patriotes pauvres. Des commissions locales seraient constituées pour dresser les listes de bénéficiaires. On en nomma peut-être quelques-unes. Aucune ne paraît avoir vraiment fonctionné. Thermidor em1. V. G. Lefebvre, Les lois de ventôse.


porta ce projet qui, en apparence, ne touchait pas au droit sacré de propriété et à la règle adoptée de ne rien donner et de tout vendre. Les biens des méchants en auraient fait les frais et eussent été simplement transférés aux bons. La spoliation se serait faite par personne interposée. La morale publique n'avait, au demeurant, rien à voir avec cette politique.

IV

Bien plus cohérente et originale fut, en 1796, La tentative de communisme rural de Gracchus Babeuf 1. Entre autres singularités, celui-ci eut le mérite d'apercevoir l'un des premiers, –le premier peut-iêtre, le caractère dominant de la Révolution française. On la croyait alors, on la déclare encore aujourd'hui essentiell'emeint politique. Babeuf avança et soutint qu'elle était sociale. Une classe l'avait faite ià son profit la bourgeoisie, dont elle consacra l'avènement. Et ce n'était pas seulement la bourgeoisie des villes ce fut autant, sinon davantage, la bourgeoisie rurale. Babeuf distinguait parmi la cohue et le fracas des événements la vraie signification de cette large transmission alors opérée dans la propriété il ne niait pas absolument que les journaliers n'en eussent quelque peu profité. Mais les riches bien plus encore. Et si ceux-ci avaient changé, les pauvres restaient pauvres. Que devenait alors le mot Egalité inscrit dans la devise républicaine un terme sans aucune signification, un leurre. C'est pourquoi Babeuf prétendait introduire dans la République le régime des Egaux, sans lequel la Révolution lui paraissait avoir manqué son but.

Il se connaissait en distinctions sociales cet ancien commissaire à terrier qui, lors du grand mouvement aristocratique de 1787, avait pour mission de justifier les prétentions des nobles. Il avait pu juger de l'inanité de ces revendications fondées souvent sur des titres obscurs ou contestables. Et il avait été témoin de la misère et de la condition pitoyable du paysan 1. V. G. Bourgin, Babeuf, dans- le 1er Cahier de la Révolution.


à qui l'on voulait ravir la presque totalité du gain acquis par un travail épuisant. Les nouveaux grands propriétaires ne s'étaient pas montrés moins avides que leurs prédécesseurs. Eux et leurs fermiers maintenaient dans la même abjection les journaliers obligés par l'insuffisance de leurs ressources à solliciter du travail chez ileurs voisins mieux partagés. Il ne s'agissait donc plus seulement de faciliter l'acquisition de la terre libérée, mais de trouver pour la plèbe rurale et pour celle des villes qui la renforcerait des moyens de vivre à l'aise et sans le souci constant du lendemain.

Partant de son principe que « la terre n'est à personne et que ses produits sont à tous », il songeait à la faire cultiver en équipes par ceux qu'on y aurait installés. C'était donc un communisme agraire qu'il préconisait, le seul communisme concevable à cette époque de faible production industrielle. Ainsi Babeuf est bien le père de la théorie communiste en général, mais aussi le représentant, auprès de la propriété de plus en plus individualisée, de ce communisme paysan encore fortement ancré à la campagne. Et c'est ce qui aurait pu lui rallier le prolétariat agricole s'il eût été entièrement libre de ses mouvements.

Mais ce théoricien presque sans partisans à la ville, ce chef d'école devenant conspirateur dut se chercher des auxiliaires parmi les éléments politiques les plus démocratiques de son temps. C'étaient, en 1796, les anciens conventionnels jacobins les plus purs et les plus notoires, furieux de n'avoir pas été portés dans les nouveaux Conseils par le choix de leurs anciens collègues ou le vote des électeurs. Esprits fanatiques, ils ne pouvaient oublier le rôle parfois enivrant tenu par 'eux dans la grande Assemblée et ils brûlaient de revenir au pouvoir, fût-ce par les moyens les plus violents. Sans partager la doctrine sociale de Babeuf, ils lui offrirent leur appui et l'on vit une première fois en France un front populaire commun s'établir entre homme de gauche et rénovateurs sociaux plus avancés.

Cette alliance peu naturelle les perdit tous. Leur projet de massacrer tous les membres du Gouvernement et les autorités civiles et militaires de Paris fut éventé. Tenu au courant par un faux-frère, le Directoire prévint de quelques jours ou de


quelques heures l'explosion du coup préparé, fit arrêter Babeuf et ses complices et les traduisit devant une Haute Cour réunie à Vendôme qui fit méthodiquement leur procès. S'il laissait à ses ennemis toute liberté de se défendre, c'est qu'il était sûr d'avoir l'opinion avec lui. Tous les hommes des Assemblées de la Révolution, Convention comprise, avaient vécu dans la crainte et dans l'horreur de la loi agraire. Rien d'étonnant presque tous bourgeois de la ville ou de la campagne, ils représentaient cette classe de propriétaires du sol en formation rapide depuis la mise en vente des biens nationaux. Ils voulaient que leur nouvelle propriété, démesurément accrue, fût reconnue intangible. Toute idée de partage leur était odieuse.

En vain, Babeuf fit-il valoir dans sa défense, comme il l'avait fait dans ses écrits, son respect de la propriété privée. Dans son système, en effet, les terres à livrer aux pauvres, pour une exploitation commune, devaient être prélevées uniquement sur les biens nationaux non vendus. Ce mode de mise en valeur révélerait bientôt, d'après lui, une telle supériorité sur tous les autres que l'on ne tarderait pas à l'adopter partout. Ces idées furent regardées comme de folles et dangereuses chimères par le jury qui envoya Babeuf et Darthé à l'échafaud. La classe moyenne applaudit à cette sentence. Les prolétaires du sol ne bougèrent pas, soit qu'illettrés pour la plupart ils n'aient pu se tenir au courant de cette tentative en leur faveur, soit que l'opinion représentée par le gouvernement et la classe haute ou moyenne se soit manifestée avec une force telle que toute résistance fût jugée inutile. On avait d'ailleurs choisi :à à dessein, comme siège de la Haute Cour, une petite ville d'un pays agricole, loin de Paris et de tout centre urbain.

V

Le peuple, considéré dans son ensemble, n'allait pas aussi loin que les Saint-Just et les Babeuf, réformateurs audacieux. Ce qu'il veut, de tout son pouvoir, maintenir, c'est l'abolition de la féodalité et l'irrévocabilité de il vente des biens nationaux. On le vit bien en 1793 quand les revers des premiers


mois de l'année et les troubles intérieurs lui firent craindre une restauration possible du régime tout récemment renversé. C'est la masse des paysans, ce sont les représentants des communes rurales, séparant leur cause de celle des administrations départementales, en majorité acquises à un fédéralisme désastreux en présence de l'ennemi, qui, venus à Paris au premier anniversaire du 10 août pour apporter les votes de leurs commettants en faveur de la Constitution de 1793 contraignirent la Convention à décréter la réquisition de tous les citoyens pour la défense de la patrie. Jusqu'alors les campagnards, en haine de l'odieuse milice, avaient mesuré leur concours à la défense nationale. Il leur suffit de comprendre, ou plutôt de sentir d'instinct qu'une défaite de nos armées serait la victoire de la contre-Révolution pour offrir leurs cœurs et leurs bras et réclamer la mobilisation de sept classes, 543.000 jeunes gens venant s'ajouter aux 500.000 déjà réunis et lancer plus d'un million d'hommes contre la coalition des rois et des émigrés. Ainsi furent sauvés à la fois l'intégrité de la patrie que les coalisés démembraient en espérance et l'oeuvre de la Révolution menacée par la noblesse qui les accompagnait. Les paysans comptèrent pour les trois quarts dans les fameux soldats de l'An II dont les vertus furent faites de leurs qualités dominantes solidité du corps, fermeté de l'âme, indomptable ténacité, endurance incroyable. Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,

tous allèrent du même pas à la gloire, certes, comme le dit le poète, mais surtout à la défense, dans le sol libre de la patrie, de leurs champs tout récemment libérés.

On ne doit pas s'étonner, d'ailleurs, qu'ayant jugé, en 1795, aux traités de Bâle, leur tâche essentielle accomplie, ils soient rentrés en grand nombre, avec ou sans la permission de leurs chefs, souvent même en désertant, sur leurs terres abandonnées, 'et que leur million eût ainsi fondu en 1796 de moitié, en 1799 de plus des deux tiers. Le même homme qui repoussait le maximum et fraudait sans vergogne le fisc cessait d'être soldat dès qu'il n'en voyait plus l'absolue nécessité et pouvait s'en dispenser sans danger.


Mais aux temps troublés de 1799, il comprit parfaitement Sieyès lui expliquant, dans ses discours, que le triomphe des royalistes serait suivi de l'annulation de la vente des biens nationaux. Il comprit encore mieux et approuva à une majorité Bonaparte proclamant que la Révolution était (finie et se tiendrait aux réformes qui l'avaient commencée, c'est-â-dire aux décrets du 4 août 1789 supprimant la féodalité et du 2 novembre de la même année nationalisant les biens d'Eglise. La Constitution de l'an VIII, puis le Concordat, le serment du Sacre et celui de la Légion d'honneur, le Code civil enfin déclaraient abolis toute servitude perpétuelle du sol et définitivement aliénés les biens nationaux. Là fut peut-être la pensée dominante de Napoléon qui se répandait volontiers en déclarations méprisantes sur le « grotesque régime féodal ». Il le supprimait en Europe au fur et à mesure de ses conquêtes. Et nul doute que îles 1.800.000 voix de son dernier plébiscite après son retour triomphant de l'ile d'Elbe ne fussent des voix d' « acquéreurs ».

VI

Quel fut l'effet immédiat de la Révolution agraire sur le sort du paysan ? Son niveau de vie a-t-il brusquement monté à partir de 1789 ? Oui, et dès 1790, pour la raison très simple qu'il cesse brusquement de payer les droits féodaux et, par surcroît les impôts nouveaux, dont la répartition et la perception, imprudemment confiées aux autorités municipales, éprouvèrent bientôt d'interminables retards. Les levées militaires ne nuisirent pas trop aux travaux de la campagne. A l'exemple du département de l'Hérault on organisa un peu partout des groupes d'assistance mutuelle les restants firent le travail des partants. D'ailleurs, si l'on en croit Malthus, Je trou creusé dans la main-d'œuvre rurale par le départ simultané de centaines de milliers de travailleurs agricoles aurait été en partie comblé par le reflux sur la campagne des ouvriers des villes privés, par l'émigration et par le blocus de nos côtes, de leur travail habituel. D'après le même auteur, les pertes d'hommes éprouvées aux guerres d'alors, si sanglantes qu'elles parurent, furent à peine sensibles à raison de l'accrois-


sement rapide de la population dû à la fièvre et à l'incertitude même des temps, à la dissolution des mœurs, à la facilité des divorces. Chose étrange, le nombre des habitants augmentait et cependant ils mangeaient à leur faim constatation d'autant plus curieuse chez Malthus qu'elle allait à l'encontre de sa fameuse théorie sur les subsistances 1.

Et pourtant la terre continuait à être mal cultivée. On avait beaucoup défriché sur les communaux mais leur sol étant par nature médiocre, sans grands résultats, et avec de prompts abandons sur de nombreux endroits. Les grandes propriétés gardaient, d'autre part, un aspect négligé et parfois inculte leurs nouveaux maîtres n'eurent pas tout de suite le goût, ou la capacité propres à les mettre en valeur. Les progrès durent dater de la période suivante, Consulat et Empire.

Bonaparte eut d'abord ià nettoyer le pays des bandes de brigands iqui l'infestaient et parmi lesquels, à côté de chouans et de déserteurs, il y avait sans doute de ces journaliers trop dépourvus d'argent pour acquérir même un lopin, puisque tout alors s'achetait. Mais, l'ordre une fois rétabli, le paysan ne souffrit pas. Le Premier Consul s'intéressait particulièrement à lui. Il aurait même dit qu'en poursuivant son oeuvre de reconstruction il avait sans cesse devant les yeux « le gros paysan » français, c'est-à-dire le moyen acquéreur de biens nationaux dont il y avait des milliers et des milliers d'exemplaires. Le Code civil semble bien avoir été rédigé en vue et au proifit de cette bourgeoisie agricole. La classe inférieure des tout petits acquéreurs et des journaliers n'eut cependant pas trop à souffrir. Elle fut largement secourue lors des deux disettes de 1802 et de 1812, où 40 millions furent dépensés dont la moitié en secours et qui semblent avoir été moins graves que celle de 1817. Au reste, le journalier pouvait être appelé ,à l'armée, soit par le sort, soit quand la misère l'étreignait trop, à titre de remplaçant largement payé du fils d'un voisin plus riche.

La conscription 2 elle-même ne pesa pas trop lourdement 1. V. Malthus, De la population; Marion, Le brigandage sous le Consulat. 2. V. Albert Meunier, Une erreur historique: Levées et pertes d'hommes sous le Consulat et l'Empire.


sur les campagnes. Le seul reproche vraiment fondé qu'eue peut valoir à l'Empereur est que, par une interprétation abusive de la loi de 1798, il garda indéfiniment sous les drapeaux tous les conscrits appelés. Ceux qui partaient risquaient de ne plus revoir leur village en fait, il en périt, de 1805 à 1815, trois sur cinq (900.000 sur 1.500.000).

Mais, de 1805 à 1812, il en partit relativement peu. Nous basant sur le chiffre de l'ancienne population française, qui fut en moyenne de 27 millions et supposant un village de 900 habitants, celui-ci fournit, en 1800, 1 conscrit en 1801, 1802, 1803, 1804, 2 par an, dont 1 placé dans la réserve ne partira qu'en 1805 de 1805 à 1812, avec quelques rappels n'ayant jamais porté sur des gens mariés, de 2 à 3 par an, au total, en 1812, 30 en 12 ans, 1 sur 30 villageois. Ces départs en raréfiant légèrement la main-d'œuvre haussaient le salaire des ouvriers agricoles.

C'est seulement en 1812 et 1813 qu'il y eut en France une véritable mobilisation. En deux ans notre village-type donna 20 hommes de plus, en tout 50, 1 sur 18 habitants ou sur 9 hommes encore 10 des derniers incorporés en novembre et décembre 1813, libérés en avril 1814, ne furent-ils absents que cinq ou six mois. Pendant la grande guerre ce même village aurait fourni 1 soldat sur 5 habitants, 1 homme sur 2 et demi, en tout 180 au lieu de 50 sous Napoléon, 3 fois et demie plus. L'Empereur prit ses soldats sur 16 classes, mais en dispensant tous leurs hommes mariés de 1914 à 1919, on appela tous les hommes, mariés ou non, de trente-deux classes.

Le paysan se plaignit parfois. En comparaison du faible contingent de l'ancienne monarchie, celui d'alors parut énorme. Il est très modeste par rapport à notre temps. Mais ce que l'on peut certifier est qu'il ne fut presque jamais excessif. Si l'on a vu des vieillards ou des femmes manier seuls la bêche dans les champs, ce ne fut que pendant l'hiver de 1813 à 1814.


LA terre EN 1815.

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Renversant l'ordre suivi dans notre première partie, après l'histoire des paysans de 1789 à 1815, nous tracerons un tableau sommaire de l'état des terres et des cultures vers la fin de l'Empire. Les documents ici ne font pas défaut. A défaut d'un ministère distinct, il y eut alors une administration de l'Agriculture sous la forme d'une direction du ministère de l'Intérieur 1. Le premier soin de l'un des titulaires, de ce dernier François de Neufchâteau, esprit actif et non dépourvu d'initiative puisque c'est à lui qu'on doit la première Exposition nationale des produits de l'industrie, fut de créer un service de statistique agricole avec la collaboration officielle des Conseils départementaux et officieux des 54 sociétés d'agriculture qui se reconstituèrent dès l'époque du Directoire. Les choses de la campagne eurent même leur organe spécial dans la Feuille du Cultivateur que le gouvernement soutenait et où la pratique voisinait avec la théorie.

Les successeurs de François ne cessèrent de maintenir son service de statistique. Chaptal lui donna tous ses soins et publia dans le Moniteur de l'an II un rapport sur l'agriculture qui fut répété d'année en année jusqu'en 1813, où Montalivet donna une étude approfondie dont le seul inconvénient est de présenter en bloc l'état agricole des 130 départements de l'Empire sans distinguer toujours les 89 anciens des 41 nouveaux ce qui en rend difficile le maniement. Ce souci d'information survécut à l'Empire. Dès 'la fin de 1814, par une circulaire aux préfets du 12 décembre, Becquey, directeur général de l'agriculture, du commerce et de l'industrie leur prescrivait de composer tous les ans un état de l'agriculture dans leur département, dont il leur indiquait l'esprit et leur traçait le cadre. On a publié récemment tout ce que,l'on a pu en retrouver, mais qui ne porte que sur 24 départements et 60 arrondissements. A défaut du tableau d'ensemble que cette entre.1. V. Bourgin, L'agriculture sous la Révolution. La statistique agricole de la France en 1814.


prise eût pu donner, ses fragments sont précieux, car ils permettent des sondages très instructifs.

Comme livres publiés par des particuliers, on peut citer celui de Depradt (le fameux abbé, futur archevêque et ambassadeur) publié en 1802 ce n'est qu'un démarquage ingénieux des voyages d'A. Young et le grand ouvrage datant de 1803 d'Herbin et Chanlaire que le même Chanlaire et Peuchet rééditèrent plus tard le premier est complet, l'autre ne vise qu'une cinquantaine de départements. Mais l'œuvre de beaucoup la plus importante et qui, par son auteur, participe du document officiel et du livre privé est De l'état de l'industrie en France, par l'ancien ministre Chaptal publié, il est vrai, en 1818, mais qui ne déborde pas trop de notre cadre, attendu qu'il est basé sur des moyennes des dernières années et des évaluations portant sur la période antérieure. Sous ces réserves c'est lui que nous utiliserons principalement, la haute personnalité de son auteur à la fois grand administrateur et homme de science éminent offrant les mêmes garanties que les résultats de l'enquête de Lavoisier. Il 'est seulement fâcheux que la différence de leurs méthodes et surtout l'emploi de deux systèmes de monnaies, poids et mesures rende difficile leur comparaison.

II

Avant tout exposé statistique, voici les considérations générales ressortant de ces divers ouvrages. D'abord les études d'agronomie ont fait de 1789 à 1815 des progrès considérables. Chaptal se réfère aux œuvres de six grands spécialistes en la matière. La statistique de 1814 se plaint néanmoins du peu d'activité pratique de la majorité des sociétés d'agriculture. Celle de l'Aveyron fondée par de Cabrières serait une honorable exception. On y regrette aussi que les vétérinaires soient moins appelés en maints endroits que les maréchaux et les rebouteux.

1. Depradt, De l'état de l'agriculture en France; Chaptal, De l'industrie française.


En dépit de cette affirmation optimiste du ministre Montalivet « Les nouveaux procédés ne sont plus repoussés pour cela même qu'ils sont nouveaux les prairies artificielles se multiplient, la jachère s'abandonne. » Chaptal doit reconnaître, en 1818, que « les meilleures méthodes de culture ne sont pas encore généralement admises ». La statistique de 1814 est plus sévère encore. Dans .l'arrondissement de Barcelonnette, l'économie rurale n'est qu'une vieille routine. Dans le Calvados, l'agriculture n'a fait aucun progrès. A Vire, ce qu'on n'a pas vu pratiquer par les anciens est un « monstre ». Mais ailleurs, dans le Maine-et-Loire, dans le Rhône surtout, l'agriculture est en grands progrès. Montalivet les attribue en partie à la rareté et au jugement rapide des procès agricoles. Mais il ne semble pas que la diffusion de l'instruction y soit pour beaucoup. L'Empire n'a presque rien fait pour l'enseignement populaire, surtout dains les campagnes. Et cette ignorance générale reste évidemment une cause de stagnation. Elle est compensée en partie par un labeur acharné et un emploi plus intelligent des anciennes méthodes, comme dans le Gers, très prospère, bien que peuplé d'illettrés, et où 72.000 hectares furent défrichés en quelques années. Le vieil assolement se défend. En maints endroits, les baux de fermage ou de métayage stipulent expressément le maintien des soles c'est ce qui fut le plus dur à mourir. Mais cela mourra avec la disparition massive des communaux et la multiplication de la petite propriété privée. Celle-ci est en grand progrès. « Les biens d'Eglise sont devenus le patrimoine d'une foule de familles jadis prolétaires. » (Ce mot est de Montalivet.) Les partages successoraux ont accru le nombre des exploitants du sol. D'après Chaptal, ce nombre est doublé et la plupart des petits possédants ont augmenté leur patrimoine. La prospérité générale s'est développée. La population a continué de s'élever (1.800.000 habitants de plus sous l'Empire, malgré 470.000 morts enregistrés et peut-être autant de disparus parmi les 1.500.000 conscrits appelés. « Jamais les terres n'ont été mieux cultivées et la richesse plus répandue dans toutes les classes de la société » {Montalivet). Chaptal signale « des récoltes de toute espèce des animaux nombreux et robustes une nourriture saine et abondante des habita-


tions propres et commodes des vêtements simples, mais décents ». Nul doute qu'il n'y ait eu de grands changements en mieux depuis 1789. Essayons de donner là-dessus par des chiffres quelques précisions.

III

Sur une superficie totale d'environ 54 millions d'hectares (la France actuelle moins Nice et la Savoie), on en compte 6 millions et demi de montagnes incultivables, lacs, fleuves ou routes et 3.841.000 de terrains vagues. Restent 44 millions d'hectares de terres cultivées dont 22.818.000 de terres labourables, 7 millions de forêts, plus de 7 millions de pâturages ou de prés, près de 2 millions de vignes, le reste en châtaigniers, vergers, jardins potagers, pépinières, 'etc. En capital tout cela valait 37 milliards 522 millions.

Le blé (froment et seigle) donnait 1 milliard 290 millions, mais le froment s'est accru aux dépens du seigle et du méteil (51 millions d'hl. contre 31, alors qu'en 1789 ceux-ci l'emportaient certainement). La vigne a produit jusqu'à 35 millions 500.000 hectolitres de vin et pour 40 millions dVau-die-vie au total 718 millions. Les animaux de boucherie ont donné 447 millions, la laine des moutons mérinos ou du pays, 80 millions au lieu de 50 en 1789. Encore en réglementant l'élevage du mérinos, Napoléon a-t-il fait baisser la production de leur toison de même que celle du tabac a diminué par -l'introduction du mononople mais l'Etat y a gagné par la taxe imposée. En revanche et par l'effet du blocus continental, la fabrication du sucre de betterave a été, sinon largement développée, au moins étudiée, préparée et mise en train dans les tout derniers temps de l'Empire, de même que celle de la chicorée, vague succédané du café. Pour les plantes tinctoriales, le succès a été plus complet. Anil, garance, safran, gaude et pastel ont pourvu à la rareté de l'indigo et de la cochenille et l'on a pu rendre l'uniforme bleu et rouge du temps de la Révolution à l'armée menacée de retourner, faute de colorants, à l'habit 'blanc des soldats du roi. Les forêts mieux aménagées et surtout mieux protégées ont donné un produit brut de 141.400.000 francs. Celui des fourrages en tout genre a été de


32 millions. Mais si le nombre des chevaux a augmenté (2.123.000 contre 1.781.000), celui des bêtes à corne aurait diminué (6.680.000 contre 7.089.000), mais non le produit de la viande. La production du lin et du chanvre est immense comme celle de l'horticulture et des vergers et très prospère aussi l'élevage de la volaille et l'apiculture.

Mais la grande victoire agricole d'alors fut le triomphe définitif de la pomme de terre, triomphe bien mérité « Elle avait sauvé trois fois la France des horreurs de la famiin'e, en 1793, 1802, 1811-1812, et la terrible disette de 1817 consacra son avènement. » Chaptal évalue, en 1818, sa production à 19.800.000 hl., autant que celle du sarrasin et de l'orge réunis. A côté d'elle, plus modestement, s'était glissée la tomate ou pomme d'amour.

Au total, Chaptal évalue le produit brut total à 4 milliards 679.000 millions, soit un huitième ou 12,5 du capital agricole de 37 milliards 522 millions, et le produit, net des 3 milliards 334 millions de frais de culture en tout genre de 1.345 millions, 35 du produit brut et 3,8 du capital engagé, taux à peine supérieur à celui de 3,75 indiqué par A. Young en 1789.

Ces deux augmentations du capital et du revenu agricole ne sont pas, dans l'ensemble, très élevées un demi pour cent de l'un par an en 25 ans et 5 centimes en tout de l'autre. L'agriculture, en somme, n'avait pas fait d'immenses progrès quantitatifs et cela explique par la stagnation relative des méthodes, corrélative au peu de progrès de l'instruction. Mais ce qui importe surtout à notre sujet c'est d'essayer de déterminer la part de cet enrichissement modéré qui revenait au paysan, seul cultivateur du sol si mal partagé avant la Révolution. Sans être encore bien brillant on verra que son sort s'était sensiblement amélioré.

La raison en est que la répartition des produits du sol se faisait tout autrement qu'à la fin du règne de Louis XVI. La propriété d'abord était divisée de manière très différente. Gaudin, l'ancien ministre des Finances de Napoléon, a laissé une classification des cotes de l'impôt foncier en 1816 qui permet de donner une idée assez exacte de cette division K 1. Dans Léonce de Lavergne, Economie rurale, et de Foville, Le morcellement.


Nous l'avons interprétée en partant d'une règle posée par le contrôle des impositions directes et d'après laquelle le nombre total des cotes est à celui des propriétaires ruraux comme 100 est à 60, par suite de l'élimination des cotes insignifiantes représentant l'impôt foncier sur les propriétés bâties des villes et de la réduction commandée par le fait que nombre de propriétaires le sont dans deux ou plusieurs communes différentes.

Ramenant ainsi leur nombre total de 10.414.000 à 6.562.655 et connaissant par Gaudin la part proportionnelle de chacune de leurs catégories dans le chiffre indiqué par lui du principal de l'impôt foncier qui, par hectare, est de 6 fr. 20, nous avons pu les répartir comme suit

14.800.000 hectares à 5.580.000 petits propriétaires ruraux possédant en moyenne 2 ha. 65 chacun.

A l'autre extrémité, 9.455.000 ha. 34.655 très grands propriétaires possédant chacun 273 ha., soit 100 fois plus que les premiers.

Et au milieu 21.200.000 ha. à 633.000 propriétaires moyens détenant chacun 33 ha.

La première catégorie comprend 34 la troisième 45 du total, la deuxième 21 d'où l'on peut conclure à l'existence d'une très grande propriété foncière (grands seigneurs ayant conservé ou recouvré une notable partie de leurs vastes domaines et gros acquéreurs financiers et entrepreneurs du Directoire, hauts fonctionnaires impériaux) et d'une poussière de tout petits possesseurs du sol qui en détiennent 34 soit le tiers, proportion indiquée déjà par A. Young et qui n'aurait pas changé.

Mais le groupe le plus intéressant est le groupe moyen ces propriétaires de domaines de 33 ha. qui représentent exactement la bourgeoisie rurale issue de la Révolution ou que celle-ci a considérablement développée. C'est là le gros paysan dont se préoccupait Napoléon, Je véritable bénéficiaire du grand mouvement de 1789. Et cela nous amène à redire le propos banal que 1789 fut une Révolution bourgeoise, préparée et faite par la bourgeoisie et pour elle et dont elle devait chercher, durant tout le siècle suivant, avec âpreté, à se réserver les principaux profits.


Est-ce à dire que le véritable prolétariat rural, celui qui détenait moins de 3 hectares en moyenne, n'y ait rien gagné ? Il y a gagné dans la mesure où, partant de cette faible étendue, il a eu la possibilité de l'agrandir, c'est-à-dire dans la mesure de son revenu net comparé à ce qu'il pouvait être en 1789. Or, il en retirait, à cette date, impôts déduits, 13 livres en moyenne par tête. En 1817 il lui revenait d'abord le tiers complet du revenu total de la terre, 450 millions, puis sur les 900 millions représentant le revenu des riches, le produit de tous les fermages et métayages occupés par lui (évalué à la moitié, si les propriétaires de 1817 n'étaient plus aussi rapaces que ceux d'avant 1789), soit 450 millions plus 450, 900 au lieu de 768, presque exactement le 12,50 d'augmentation déjà signalé pour le capital et en retirant 300 millions pour l'impôt (qui montait en tout à 900 millions) 600 millions qui, divisés par le chiffre des agriculteurs, porté de 19 à environ 20 millions, 30 francs de revenu absolument net par tête, plus du double d'avant 1789 peu de chose pour acheter de nouvelles terres, mais assez pour le faire puisqu'il en achetait déjà avec ses 13 livres (la livre valant à peine plus que le franc) d'avant 1789. La raison profonde de cette amélioration est que le paysan n'était plus le seul ou presque à payer l'impôt foncier. Et la suite de l'évolution devait se produire dans le sens d'une lente augmentation de la très petite propriété, d'abord parce que le morcellement dont la menaçait le partage égal du Code civil fut contrebalancé par l'émigration croissante des journaliers agricoles vers <les villes, où se développait précisément alors l'industrie modems stimulée par l'emploi de la vapeur ainsi le prolétariat du sol détacha de lui et nourrit le prolétariat industriel. Et, d'autre part, les grands domaines et les moyens se morcelaient aussi par héritage, ce qui les ramenait insensiblement à un niveau plus bas celui-ci rejoignait le niveau qui s'élevait de beaucoup de très petits propriétaires. De sorte que l'on s'acheminait vers la caractéristique de notre classe agricole un grand nombre de propriétaires moyens.

Cette redistribution s'est faite surtout aux dépens de la propriété ecclésiastique entièrement anéantie et dont gros et


petits se partagèrent les débris et moins aux dépens de la noblesse qui sauva ou recouvra une partie de ses biens. Et maintenant conclurons-nous que le paysan a gagné beaucoup la Révolution et à l'Empire qui la continue sans interruption ? Nous en revenons toujours à la même réponse il y a gagné un bien plutôt idéal que matériel l'affranchissement total du sol délivré de ses anciennes servitudes, la disparition de cette hypothèque perpétuelle que les privilèges du clergé et de la noblesse faisaient peser sur lui et la disparition de cette ombre planant au-dessus du pauvre laboureur qui lui faisait redouter de ne pouvoir retirer le profit si bien mérité de son travail écrasant.

Mais, cela mis à part, sa condition après 1815 restait médiocre parce que, sous d'autres rapports, il n'avait rien ou presque rien obtenu. On le laissait croupir dans son ignorance atavique, donc dans sa routine stérile. Il n'occupait pas dans l'Etat la place qu'auraient dû lui valoir son énorme supériorité numérique et la primordiale importance de cet unique fournisseur du pain, du vin et de la viande de tous. Cela, et l'agrandissement de ses terres, sera l'ouvrage du siècle qui suivra.

VI

II est donc indispensable de marquer brièvement la fin de cette transformation. On sait que la Restauration et la Monarchie de juillet en instituant et en gardant le régime censitaire écartèrent le paysan pauvre de toute influence politique en l'excluant du pays légal. Pour être des 90.000 électeurs et des 18.000 éligibles de 1816 à 1830 il fallut posséder une terre payant 300 ou 1.000 francs d'impôts (soit 48 et 106 hectares). De 1830 à 1840, ces chiffres s'élevèrent respectivement à 240.000 électeurs, 50.000 éligibles possesseurs de terres acquittant 200 et 500 francs d'impôts, soit 32 et 53 hectares. Sous Napoléon le plus mince journalier fut appelé quatre fois à participer à un plébiscite on n'oubliera pas cela à la campagne.

La Révolution de 1848 accrut soudain de plus de 10 millions


le chiffre des électeurs et la mesure restrictive votée par la Législative n'affecta guère les paysans qui avaient tous trois ans de résidence. Ils firent usage de leur droit nouveau pour approuver le 2 décembre et puis porter à l'Empire le neveu de l'Autre celui qui, paraît-il, les aurait écrasés sous le poids de sa conscription, mais qui avait toujours reconnu, en principe, la souveraineté du peuple et avait rassuré tes possesseurs du sol contre les revendications des anciens privilégiés ou la menace de partage prêtée, plus ou moins justement, aux révolutionnaires extrêmes. On peut trouver que la masse paysanne avait fait, de ce puissant outil mis en ses mains, un regrettable usage. Sedan fut la rançon du suffrage universel accordé sans transition ni préparation. Plus instruit, le paysan aurait peut-être voté autrement mais la grande loi de Guizot (1833) sur l'instruction populaire n'avait pas eu le temps de produire ses effets.

Elle n'admettait d'ailleurs pas l'obligation qui sera décrétée seulement en 1882. Alors le cycle fut terminé. Tout ce qui avait manqué au paysan de 1789, celui de 1882, près de cent ans plus tard, l'obtenait. Sachant enfin lire, il put voter seul, il put s'instruire plus instruit, il cultiva mieux ses champs, gagna davantage, put s'arrondir. Il fut, plus encore que celui de 1793, le fils de la République, des trois Républiques. La première avait, le 17 juillet 1793, libéré son bien de l'emprise féodale. La deuxième lui avait restitué pour toujours le droit die suffrage. La troisième le mit en état de s'instruire. Comment s'étonner qu'il soit indissolublement attaché à la République n'a-t-elle pas affranchi sa terre et ne l'a-t-elle pas affranchi lui-même de sa séculaire ignorance ? Ainsi s'est formé le paysan français, cet individualiste intégral, forcené même, du sol. Sa terre est devenue le prolongement de lui-même. Il y tient comme à sa peau, plus même il se laisserait écorcher plutôt que de l'abandonner. Il l'aime en maître, mais aussi en amoureux. Michelet l'a dépeint allant le dimanche regarder son champ, d'un œil qui le possède, mais aussi le caresse il chasse alors de son esprit le souvenir de ses luttes parfois épuisantes avec un sol souvent ingrat, mais qu'il a su, ou saura réduire à le servir car il ne se décourage jamais il a pu attendre durant des siècles le


moment de conquérir ce sol dont d'autres se disaient possesseurs.

Que l'on vienne lui vanter le communisme agraire, auquel cependant, nous l'avons vu, son arrière-grand-père n'était pas absolument étranger. Qu'on lui dise de reverser à la communauté ce lot, fût-ce un lopin, qu'il a reçu de ses ancêtres, ou acquis de ses deniers il ne comprendra pas. Il a fini par admettre le battage en groupe, le syndicat agricole, la coopérative d'achats, celle de vente (celle-ci beaucoup moins). Mais il ne cédera à personne le moindre droit sur la gestion complète de son bien.

Telle est notre démocratie rurale, si fortement enracinée dans la terre de France, cette terre à la fois nourricière 'et protectrice qui, naguère, offrit à l'infanterie de nos paysans l'inviolable abri des tranchées derrière lequel ils continrent quatre ans la ruée de l'ennemi et d'où ils sortirent un jour pour fouler d'un pas victorieux la même terre reconquise sur l'étranger. Une fois de plus, ils avaient sauvé l'indépendance et reconstitué l'intégrité de la patrie.

Cette terre généreuse et libérale en ses bons jours, mais rude et capricieuse, le soumet actuellement à l'épreuve la plus dure et la moins attendue. Après lui avoir si longtemps ménagé, refusé même ses dons, voici qu'elle les lui prodigue au point qu'il ne parvient pas à les vendre. Lui faudra-t-il, pour en sortir, restreindre la culture de son blé ou arracher sa vigne comme le roi le lui prescrivit jadis en 1746 ? Gardonsnous de toute prévision sur l'issue possible de cette crise. L'historien a assez de mal à faire revivre le passé sans prétendre scruter l'avenir.

Albert Meynier.


Les idées politiques

de Martinez Marina et leur importance dans son oeuvre scientifique

La figure de Martinez Marina a toujours attiré l'attention respectueuse des savants qui ont étudié les problèmes les plus divers, tant les sciences auxquelles son activité s'est étendue ont été différentes. Depuis ses travaux d'épigraphie hispanohébraïque, d'une érudition raffinée, jusqu'à ses polémiques ardentes en faveur du constitutionnalisme, l'oeuvre de Marina laisserait penser qu'il s'intéressait à toutes les manifestations humaines et qu'il aurait pu dire avec autant de raison que Térence, nihil humanum à me alienum puto. IJ semble donc, de prime abord, que sa personnalité soit une synthèse inexplicable d'éléments disparates; mais la lecture plus attentive des ouvrages de celui qui fut le savant chanoine de San Isidro 1 nous révèle que tous ses travaux s'inspirent d'une unique pensée directrice. Elle est la base de ses doctrines et donne un relief particulier aux détails des moins intéressants d'une critique de textes afférents à des problèmes bien lointains des controverses susceptibles de passionner le grand public. Marina appartient à cette pléiade d'Espagnols que nous pourrions appeler les hommes des Cortès de Cadix. Un idéal politique commun les unit en même temps qu'ils cherchent leur inspiration dans la même source l'histoire espagnole. Traditionalistes, ils n'ont pas de la tradition la même notion que les partis politiques en formation dès le règne de Fer1. Paroisse importante de Madrid qui possédait une organisation spéciale, très semblable aux cathédrales il y avait des chanoines par exemple {note du traducteur).


nand VII. Au contraire, par une espèce de phénomène d'optique 1, ils croient retrouver dans les idées nouvelles le reflet de tout un programme extrait des pages les plus oubliées de l'histoire du pays. Nouvelle religion dont Argüelles a constitué le Verbe et dont le Credo se trouve incorporé au Discours préliminaire à la Constitution de 1812 s.

Cependant, cette esquisse des principaux aspects de l'Oeuvre de Marina, de ses compagnons et de ses disciples serait incomplète si l'on n'y montrait que leur simple propagande de principes. Certes, d'une part, leur interprétation de l'histoire espagnole et de l'autre la consécration par la Constitution de leurs idées fondamentales sur le gouvernement ne sont pas autre chose. Mais Marina et les hommes de 1812 ont eu aussi à entreprendre la reconstruction de la vie juridique espagnole sur des bases nouvelles. Notre auteur n'a d'ailleurs siégé qu'aux secondes Cortès, avec quelque retard, par conséquent, sur ses compagnons. Dans ce domaine, les déclarations de principe sont insuffisantes. H faut s'attaquer à des problèmes concrets, soit pour détruire des institutions vieillies, soit pour en créer de nouvelles. Les hommes de 1812 ont matérialisé, en les adaptant d'ailleurs avec beaucoup de liberté, les idées que leurs études historiques leur avaient inculquées et Marina devint ainsi un des partisans les plus convaincus et les plus acharnés de la codification.

,Chaque aspect de l'activité de M. Marina est représenté par un de ses livres. Sa première critique de l'absolutisme, dont il essaya de -démontrer qu'il n'était pas un régime autochtone, mais un régime importé en Espagne, est développée dans son ouvrage le plus piquant sans doute Essai historique et critique sur la législation de Castille et Léon. Sa propagande en faveur de la réunion des Cortès, dans la période difficile qui suit l'invasion française, est cristallisée dans Théorie des Cor1. Posada, Evolution legislatioa del regimen local eu Espana, Madrid, 1910, chap. I.

2. Cela ne veut pas dire que Marina partage toutes les idées développées par ce Discours. Cf. par exemple dans la Théorie des Corlès (je cite toujours l'édition de 1820), I, p. 27, la note où il réfute son argumentation sur l'origine des corps ou des classes dans les Cortès. Cf. aussi Principes naturels. de la Politique. Madrid, 1933, 299. Marina reconnaît que la Constitution de Cadix s'inspire de îa Constitution française de 1791.


tès. Cet ouvrage n'a pourtant été publié qu'un an après la promulgation de la Constitution de Cadix, soit trois ans après leur réunion. Mais l'auteur y a repris les arguments qu'il faisait valoir dans un mémoire adressé à la Junta Suprema Central et publié par la suite en Angleterre 1. La défense de ses convictions politiques en même temps que la justification de son orthodoxie devant les reproches que lui a valus son interprétation de l'histoire de nos institutions se trouvent dans sa Réponse aux critiques de l'Inquisition. Enfin, il soutient le principe de la codification dans Jugement critique sur la Novissima Recopilacion. Il avait d'aiflleurs déjà abordé cette matière dans 'les derniers paragraphes de l'Essai historique, cité plus haut.

Restent en dehors de cette énumération quelques travaux de pure érudition évoqués tout à l'heure et ses deux derniers ouvrages dont l'un est posthume et qui forment son testament politique. Le premier, Doctrines de Morale et de Politique 2, a été imprimé voici déjà de nombreuses années, mais n'a été divulgué que ces temps derniers sous les auspices de l'Académie des Sciences morales. L'autre est la Vie de N.-S. JésusChrist. C'est un ouvrage qui dénote chez son auteur un souci spirituel et une certaine mélancolie devant les faibles résultats de son activité. La déception l'amène à se réfugier sur le terrain des vérités religieuses mais il n'oublie pas sa plus féconde préoccupation la nécessité de baser sur une culture d'autant meilleure qu'elle est plus intense ses travaux politiques ou religieux s.

1. Il fait allusion à ce travail à plusieurs reprises Théorie, I, p. 67; Réponse du docteur. aux critiques émises par le Tribunal de V Inquisition contre ses deux ouvrages « Théorie des Corlès et » Essai historique et critique sur Vanelennr. législation d'Espagne Madrid,1861, p. 7 et 45. La lecture de la Théorie à l'Acadé<oh'o~ d'Espace Madrid,t861, p. 7 et 45. La lecture de ta TMeT-te à l'Acadé- mie d'Histoire commença en 1810.

2. C'est l'ouvrage cité dans la note 3. Je n'insiste pas sur les références exactes de livres et de leurs éditions. Le professeur Posada a recueilli toutes les indications intéressantes à ce sujet dans une Elude préliminaire à l'édition des Principes, reproduite dans la Revue des Sciences juridiques el sociales, Madrid, 1933, t. XVI, p. 479-510.

3. Cependant les problèmes politiques le préoccupaient toujours fortement. Certaines de ses doctrines, certaines de ses phrases même le révèlent. Par exemple, tome I, page 20 (c'est le plan de l'ouvrage); il parle des vertus morales et civiques également nécessaires pour le salut (bid., p. 248), enfin, au tome III, page 29, il déclare que la liberté civile et la liberté morale ont les mêmes fondements.


De l'activité déployée par M. Marina comme député aux Cortès, que nous reste-t-il ? D'abord deux discours imprimés au Journal des Sessions de 1820-1821. Un autre a été publié dans une brochure spéciale Marina ne l'a jamais lu ni prononcé devant l'Assemblée, mais il réclama et obtint l'autorisation de l'imprimer. Le premier de ces discours traite des fidéicommis le second est l'exposé des observations, que le projet de Code pénal adopté par la suite en 1822 1 inspira à Marina, membre de sa commission d'examen le troisième se rapporte aux sociétés patriotiques. Je me suis risqué en 1930 à formuler l'hypothèse d'une intervention de Marina dans le projet de projet de Code civil de 1820, rédigé partiellement et pour le moins fragmentairement imprimé 2. Depuis je n'ai rencontré aucune donnée nouvelle qui me permettre de consolider cette opinion, mais je ne la crois pas non plus invraisemblable. Je me fondais et je me fonde encore pour la soutenir sur les analogies existant entre les théories exprimées par M. Marina dans sa Critique de Novîssima Recopilacîon et la structure de ce projet il ne traite malgré ses 476 articles que ce que nous appellerions aujourd'hui la partie générale, et la traite même incomplètement.

Je ne veux analyser dans cette étude qu'une seule caractéristique de l'œuvre de M. Marina comment l'interprétation de l'histoire espagnole qui découle de ses ouvrages lui a été inspirée par une arrière-pensée délibérée et se présente dans tous ses livres comme l'illustration d'une thèse politique ? De nombreux auteurs l'ont affirmé, mais il n'est peut-être pas inutile de le préciser.

1. Journal des Séances des Cortès. Législature extraordinaire (22-8-21 à 14-28-22) Madrid, 1871 (réimpression )Fideicomis (t. II, p. 1005-1006). Code pénal (t. III, p. 1629, 1632). Son intervention sur le patrimoine de la Couronne à la séance du 7 août 1820 ne mérite pas d'être citée. Tous ces discours ont en général une valeur infime.

2. Dans mon Histoire de la Littérature juridique espagnole. Notes d'un cours pages 254-255 (cf. les allusions à la nécessité des Codes dans la Théorie, I, p. 161 et dans les Principes, préface, p. 19). Le projet a paru sous le titre suivant t Projet de Code civil présenté par la Commission spéciale des Corlès, Madrid, Imprimerie nationale, 1821.


Il suffit de feuilleter n'importe lequel des livres de M. Marina pour découvrir son souci explicite ou implicite d'utiliser l'histoire comme instrument de propagande au service de ses idées politiques. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une déformation consciente et mesquine des événements historiques, mais d'une conviction profonde née des recherches variées et laborieuses auxquelles il s'est livré. M. Marina nait en 1754; son premier ouvrage d'importance, l'Essai historique, paraît en 1808. On ne peut donc pas parler d'une improvisation. On ne peut pas soutenir non plus que l'auteur essaye par ce stratagème de voiler entièrement sa pensée celle-ci apparaît clairement à plusieurs reprises ainsi dans Théorie des Cortès (I, page 35), dans la Réponse aux critiques de l'Inquisition qu'il ne destinait pas à la publication (pages 51 et 52), dans les Principes de Morale et de Politique (pages 18, 350, 415). Cela ne veut pas dire d'ailleurs que l'teuvre d'érudition de Marina se soit bornée à une théorie ou à un essai, toujours estimable, d'appréciation de notre histoire du point de vue politique. Marina fait de constantes allusions aux travaux des auteurs étrangers, même à ceux dont les théories s'opposent le plus aux siennes; il est véritablement obsédé par l'un d'eux Jérémias Bentham. Ainsi, dans les Principes, où les citations sont naturellement plus nombreuses pusqu'il s'y agit de construire une doctrine politique sur des bases morales, Mably, Montesquieu, Rousseau, Barclay, Voltaire, Locke, Condillac défilent sans cesse devant les yeux du lecteur. On trouve aussi des citations dans la Théorie (1, page 188 entre autres passages). Filmer est l'objet d'une étude spéciale où Marina combat sa théorie sur l'origine patriarcale de la souveraineté (Discours préliminaire à la théorie des Cortès, page 14), tout en faisant sienne une partie de ses opinions. Bonald est pour notre auteur un « énergumène » (Principes, page 310). Nous avons aussi, ce qui est très rare chez les auteurs espagnols, une citation d'Althusius (Principes, page 288).

Et nous ne dirons pas à quel point Marina connut et domina la littérature politique espagnole et les auteurs scholastiques


en général. Quand il répond aux critiques formulées par ses ennemis contre l'Essai et la Théorie pour en obtenir l'interdiction et la saisie du Tribunal de l'Inquisition, il compose précisément sa réponse autour d'une série de textes empruntés aux écrivains les plus brillants et les plus représentatifs de la pensée catholique, depuis saint Thomas, Jean Maior et Almain parmi les étrangers jusqu'à Vitoria, Azpilcueta, Molina, Covarrubias, Suârez, Gregorio Vâzquez, le Tostado, Vâzquez de Menchaca, Tajôn, Alvaro Pelayo, les deux Sotos (Pedro et Domingo), le maître Dâvila, et frai Luis de Léon comme théologiens ou Pedro Calixto Ranîrez, iSaavedra Fajardo Gregorio Lopez, Juan Salgado, Antûnez, Ginéz de Sepûlvedra, Jacobo Simancas, Mateo Lôpez Bravo pour ne citer que les écrivains politiques et les juristes les plus connus. Grâce à cette érudition accablante, intelligemment utilisée, sans une ombre de pédanterie, il forge une interprétation de l'histoire espagnole qui repose sur une idée générale et sur un fait concret. Celui-ci, c'est que les germes de la décomposition de l'Etat espagnol et surtout du royaume de Castille et Léon apparaissent à l'époque de la Maison d'Autriche. Celle-là, c'est que la ruine de la santé, pourrions-nous dire, de cet Etat a sa base dans les efforts déployés pour parvenir à la destruction complète d'une institution sans laquelle un gouvernement ne peut se prétendre fort ni juste, à savoir les Cortès. Pour Marina, c'est là plus qu'une conviction, une véritable obsession. Elle affleure constamment dans ses livres sous forme de considérations générales ou s'y projette en études de détails. On peut citer dans la première catégorie d'innombrables passages (Théorie, I, 49; I, 67 1, 255 II, 170, 184, 248 Réponse, pages 190 et suivantes; Principes, page 409) et dans la seconde, le passage où Marina se lamente de ce que le caractère essentiel de la constitution de l'Etat espagnol ait été altéré à l'époque de Philippe II par la conversion de l'ac1. Il félicite vivement cet auteur d'avoir été partisan des Cortès à une époque où il était de mode parmi les courtisans de les dénigrer cf. Théorie, II, 436. Par contre, il reproche âprement à Ramos del Manzano de les avoir dénigrées (Théorie, Discours préliminaire, I, p. 57-59). Il reproche pour les mêmes motifs à Reguera de s'être prêté à la suppression dans la Nueva Fecopilaciôn des lois les plus intéressantes sur les Oortés (ibid., p. 62) mais il reconnait, à sa décharge, qu'il se conformait aux ordres du ministre de la Justice, le marquis Caballero.


cès au trône en un problème de volonté successorale. Car il ressort pour lui de toute l'histoire du royaume de Castille et Léon que la transmission des pouvoirs royaux a tour à tour été le fait de la coutume et de la loi, mais qu'on n'a jamais pu considérer le royaume comme un élément du patrimoine de la famille régnante (Théorie, II, 38).

Les Cortès ne constituent pas le centre des soucis politiques de M. Marina dans leur seul aspect historique. Il a été attiré par elles à la politique active i(rappelez-vous ce qui a été exposé plus haut) 1 au point de se séparer de ses amis de Cadix lorsqu'il estime maladroite la réglementation à laquelle ils soumettent les Cortès. Presque tout le chapitre VI du tome 1 de la Théorie est destiné à prouver l'inconvénient des règles par lesquelles la Constitution de 1812 prévoit la réunion annuelle des Cortès et fixe un terme de quatre mois à leur session (art. 104, 106 et 107).

Mais la théorie de Marina qu'il est le plus intéressant de développer ici est son interprétation grandiose des Cortès comme centre de la vie politique en Castille et Léon depuis les Wisigoths jusqu'aux Rois Catholiques. On a beaucoup critiqué cette doctrine de Marina et Jes voix qui se sont élevées pour la défendre sont timides et rares 2. Il n'est pas possible, c'est certain, de soutenir que les assemblées médiévales ont eu l'importance et les attributions que Marina leur accorde toujours 3, Mais il .est aussà certain que son talent donne aux indications qu'il a su patiemment réunir un intérêt inégalé 1. Devant l'alternative de l'unité ou de la dualité des Chambres, Marina opte pour l'unité contrairement à Jovellanos (Théorie, I, p. 103-105). Il faut se rappeler que selon Marina, le roi ne doit pas participer au travail législatif et doit se contenter du contreseing (ibid. II, ch. 27, p. 228-229, note). Il soutient aussi une théorie intéressante à propos de la juridiction constitutionnelle il se déclare opposé à l'instauration d'un Tribunal analogue à la Cour suprême des Etats-Unis (ibid., I, p. 310 et s.). Il critique les articles de la Constitution de Cadix aux termes desquels la présentation de projets de réforme est interdite avant huit ans (ibid., I, intr., p. 80 et s.) et ceux où l'autorisation d'assister aux séances des Corfès est accordée aux ministres.

2. On a beaucoup insisté sur le caractère absolu de sa théorie Hivojosa, Histoire du droit espagnol, Madrid, 1887, I, p. 36 (cf. la note 22). On ne peut presque citer parmi ses défenseurs que Urena Discours universitaire. Observations sur le développement des études d'Histoire du Droit espagnol, Madrid, 1906, p. 91.

3. Par exemple le caractère de représentation nationale (Théorie, l, pp. 19, 175) ou la nécessité d'une ratification populaire pour la validité des décrets des conciles en matière civile à l'époque des Wisigoth [ibid., p. 16).


avant ou après lui. Comparez le travail de M. Marina aux pages de plomb de l'introduction de Colmeiro à l'édition des actes des Cortès de Castille et Léon 1. Vous pourrez apprécier la différence qui sépare un historien enthousiaste et artiste en même temps d'un érudit sec dont l'érudition n'est d'ailleurs pas toujours irréprochable. Et même, si, par dédain, on ne tient pas compte de l'élément plaisant et artistique de toute véritable œuvre d'histoire, la figure de Marina n'en domine pas moins le lot des écrivains qui se sont adonnés avant ou après lui à la tâche de retracer l'histoire des Cortès du moyen âge sur un territoire espagnol. En effet, sans envisager les fonctions de cette institution dont Marina donne une interprétation conforme au droit constitutionnel en élaboration au xix' siècle, il n'en reste pas moins dans la Théorie des doctrines intéressantes et utiles. Telle est par exemple sa théorie sur l'existence des trois corps dans les Cortès de CastiMe 2. Marina voit dans les Cortès une survivance des Conciles de Tolède et des Conciles des premiers siècles de la Reconquête; il leur assigne par conséquent une origine beaucoup plus reculée qu'on ne le croit généralement. Or, d'après lui, les Cortès ont groupé à l'origine des nobles, des ecclésiastiques et des bourgeois. Au xn* siècle, les éléments ecclésiastiques et nobiliaires ont commencé à en être éliminés et l'élément populaire y est resté seul avec le roi s. Marina rappelle l'interprétation violente que les juristes donnaient de cette théorie à propos de la présence des procuvadores à la fameuse réunion de Tolède en 1538 5. Auparavant, il a souligné avec beaucoup de 1. Introduction à l'ouvrage Corlès des anciens royaumes de Caslille el Léon, écrite et publiée sur l'ordre de l'Académie royale d'Histoire, 2 vol., Madrid, 1883.

2. Les passages les plus intéressants à ce sujet sont Théorie, I, p. 102, ch. IX, X et plus particulièrement les pp. 85-87 et 230. Discours préliminaire, p. 27, note,

3. Il y eut dès le moyen âge des protestations à ce sujet. L'archevêque de Tolède protesta en 1290 parce que les Cortès de Valladolid s'étaient réunies sans qu'on l'y ait convoqué. Marina reproduit ce document aux pages 91 et 92 du tome I de la théorie. Ce n'est pas un des moindres services qu'il nous a rendus que de transcrire intégralement des documents sur les Cortès qu'il est difficile de trouver en dehors des archives.

4. Les procuradores étaient les représentants spéciaux des villes (note du traducteur).

5. Quelques personnalités de la noblesse, partant certes d'un autre point de vue et sans émettre une interprétation démocratique des Cortès, soutiennent la


finesse le rôle de ces délégués du clergé et de la noblesse ils ne siègent pas aux Cortès comme représentants de leurs classes respectives, quoiqu'ils se soient parfois arrogés cette mission, mais comme de véritables fonctionnaires du Monarque. Entre autres doctrines intéressantes de Marina, on pourrait citer son histoire des confréries castillanes qu'il compare et juge préférables au point de vue politique à la célèbre union aragonaise 1 et enfin la différence qu'il établit de façon certaine entre les Cortès proprement dites et d'autres assemblées généralement dénommées dans les actes ayuntamientos 2-3.

Les pages que M. Marina a consacrées à l'institution monarchique sont moins intéressantes, à notre avis, du point de vue de l'interprétation de l'histoire espagnole. L'explication en est que, sur ce terrain, il jouit d'une liberté moindre que sur tout autre. Cela l'oblige à user de détours et de réserves dans ses expressions. D'ailleurs il étudie surtout la question sur le plan théorique. Mais, malgré toutes ses hésitations, il se risque à juger la conduite de certains rois comme Alphonse X et Sancho IV. Ne retenons, quoi qu'il en soit, que ses opinions certaines sa préférence pour le régime monarchique qu'il croit le moins mauvais de tous (Théorie, II, 361 Principes, page 381). Il le modère parle principe de la souveraineté du peuple (Principes, pages 276 et suivantes) et soutient vivemême opinion. Cf. l'article plein d'intéressantes suggestions de Conovas. Char les V et les Cortès de Castille dans l'Espagne moderne, 1889, I, p. 76 et s. Burriel représente l'opinion intermédiaire « Dans l'hiver 1538 se sont réunies dans cette ville de Tolède ces fameuses Cortès générales qui ont été les dernières où aient assisté les trois corps noblesse, clergé et gourgeoisie de Castille et Léon. » Madrid, Ibarra, 1758). A cette opinion, déjà formulée auparavant (cf. Pérez Valiente, Apparatus juris publice hispani, 2 vol., Madrid, Orga, 1751. Hinojosa a paru adhérer dans son discours de l'Exposition universelle de Gand, Charls V et son siècle, publie dans le Bulletin de l'Académie d'Histoire, t. 78 (1921), p. 165 et s. (surtout p. 168). Canovas (p. 82) reprend à sa charge l'exposé de Marina mais prétend que ses conclusions ont été trop timides.

1. Théorie, II, p. 554.

2. Théorie, I, p. 230. Néanmoins, il soutient que les deux classes d'assemblées ont le caractère représentatif.

3. Ayuntamentos signifie dans la terminologie juridique moderne, conseils municipaux; mais désigne ici les réunions politiques populaires que le roi présidait dans les solennités des Cortès (note du traducteur).


ment la possibilité pour celui-ci de déposer le monarque, si bien qu'il adopte au contraire une position modérée devant le problème de la légalité du tyrannicide (Théorie, chapitres 36 et 37 Réponse, pages 57 et suivantes) 1. Il arrive comme toujours à ces conclusions au travers d'une étude de l'histoire espagnole.

Les œuvres de M. Marina n'ont pas reçu un mauvais accueil. Des deux réactions, les plus sérieuses qu'elles ont suscitées, l'une, celle de l'auteur anonyme des Travaux extraordinaires du restaurateur, résumé des anciennes Cortès de Castille, accompagné de quelques notes 2, mérite à peine d'être mentionnée. L'autre, une tentative de poursuite devant le Conseil de Castille pour son opinion sur la Novîssima, eut une fin tragi-comique le plaignant, Reguera Valdelomar, mourut et le procès ne sortit jamais des archives. Néanmoins, il y eut une tentative plus sérieuse en 1814. L'entourage réactionnaire du roi déclancha contre lui une double action devant le Saint Office et le 'Conseil de Castille. La Réponse et les Principes (toute la préface) en témoignent. Le Conseil éluda cette tâche désagréable en sollicitant une série de consultations. Il fit d'abord appel à Escoiquiz comme bibliothécaire du Palais, puis aux Procureurs du Roi. Ceux-ci conseillèrent en 1816 de soumettre les livres (la Théorie et l'Essai) à l'appréciation de « sujets illustres » qui émettraient un jugement « en toute 1. Il est certain qu'il se défend dans ce passage d'être le républicain que l'on croyait. Y aurait-il eu un mouvement plus sérieux en ce sens que celui de Cadix qui valut l'exil à José Marchena? Cf. Menendez Pelayo, Trois Espagnols hétérodoxes en France révolutionnaire (Revue hispano-américaine, 1881, pp. 537-538). 2. Sept cahiers de documents relatifs aux Cortès depuis 1020 jusqu'au début du xve siècle (limite parfois dépassée). Ce sont des ouvrages de 244 pages imprimés à Madrid, Euselio Aguado en 1823. Ils sont encore moins admissibles que l'opinion de Sempcre qui traitait Marina de déclamateur et l'accusait de fausser les événements les plus importants. Néanmoins Sempere reconnaît qu'on doit à Marina un grand nombre de documents et de renseignements précieux (cf. Histoire des Cortès d'Espagne, Bordeaux, Beaume, 1815, p. 6 à 8 de la préface). La date de l'ouvrage suffit à nous indiquer ce que Sempere admirait lorsqu'il écrivait ces phrases. Mais si l'on conserve un doute, qu'on se rappe.le cet autre passage « S'il y eut un temps où l'Espagne fut heureuse, riche et puissante, ce fut au xvte siècle lorsque l'autorité royale fut libérée des obstacles de la Constitution gothique et féodale.


réflexion quand ils le voudraient ». Six Bénédictins de San Martin de Compostela furent désignés à cet effet par leur Général, à la demande du Conseil. Ils se libérèrent de leur mission le 5 mai 1817. Mais les Procureurs laissèrent traîner leur consultation et l'affaire n'alla pas plus loin. De son côté, l'Inquisition nomma aussi divers enquêteurs en premier lieu, don Matias Vinuesa qui se récusa en excipant de son incompétence, puis divers membres du clergé régulier et séculier. Ceux-ci achevèrent leur tâche le 20 novembre 1817 et la transmirent au tribunal. L'avocat général proposa d'interdire les deux ouvrages. Mais les tribunaux, celui de Madrid comme le tribunal suprême, jugèrent plus équitable de transmettre une copie du rapport à l'auteur pour lui permettre de préparer sa défense. Marina écrivit pour ce faire sa Réponse, imprimée en 1861 après sa mort et à laquelle je me suis sans cesse reporté. Il n'y eut pas non plus de solution de ce côté. Entre autres critiques, Marina reçut aussi, de façon singulière, celle du docteur Inguanzo, évêque de Zamora, à qui il répondit non sans fine ironie 1. Naturellement, ces persécutions ont favorisé notre auteur dans le camp des constitutionnalistes. Tout de suite les écrivains indépendants remarquent la valeur de ses ouvrages. Marina évoque dans la préface à ses Principes de Morale et de Politique un article élogieux pour lui que Blanco (White) faisait paraître dans el Espanol de Londres. Le même écrivain a' fait imprimer la brochure où Marina demandait à la Junta Central de réunir les Cortès pour remédier à la situation difficile de l'Espagne. Enfin il paraissait une adaptation française de la Théorie fort libre d'ailleurs s. 1. Le procès, ou la procédure préalable, ne figure pas dans les archives de l'Inquisition. Mais on trouve toutes les indications intéressantes à ce sujet dans la Réponse et, avec plus de détail encore, dans la préface des Principes. 2. Cette traduction, ou plutôt cette adaptation en français, fut imprimée deux fois en 1822 et 1824; l'auteur en est P. L. F. Meury. Malgré son ton humoristique, le portrait suivant témoigne bien de l'estime que l'on portait à notre auteur. Il figure dans le petit livre Conditions et portraits des depuis aua Cortès pour la législature, 1820-1821, Madrid, Imprimerie de luan Ramos y Campana « C'est un paradoxe vivant il est chanoine et travailleur; c'est le modèle des chanoines modernes. Un compilateur infatigable de documents relatifs aux anciennes Cortès. Pour n'avoir pas eu la moindre notion de la valeur de principe de la séparation des trois pouvoirs, base de toute vraie Constitution celles-la n'ont eu aucune stabilité et ont donné naissance à tant de compilations et de recompilations, à un tel fatras de lois qu'on en reste étourdi. Mais heureu-


Les ouvrages de Marina ont été utilisés pendant tout le xix' siècle par les historiens et par les juristes sans eux, presque rien de ce qui fut écrit au siècle dernier sur les sujets qu'ils développent n'aurait pu paraître. L'Essai a été vulgarisé en un extrait, aujourd'hui encore indispensable.

Les idées politiques de Marina, quand elles se présentent en doctrines autonomes, sans le support de l'histoire, sont moins intéressantes et incomparablement moins importantes. Dans toute son œuvre, cependant, il y a une note de sincérité qui la rend attirante, et un ton d'érudition réfléchie qui lui a permis de défier plus d'un siècle. On n'y trouve pas une phrase « d'acharnement contre ses ennemis. Pour lui, et à l'époque où il est le plus libre pour exprimer sa pensée, Fernand VII est le malheureux roi Fernand. C'est ainsi que ce vieillard, insulté de tous, ruiné et réduit à l'exil, qualifie le roi qui inspira et dirigea une réaction écœurante au moment le plus trste sans doute de notre histoire contemporaine. Roman Riaza.

(Traduit de l'espagnol par Jacques-Bernard Hehzog)

sement la plupart n'ont pas été observées. Il faut le dire. La Constitution actuelle suffit à nous épargner tous ces maux et prépare le bonheur des générations futures. Mais, législateurs, attention, comprenez la leçon de nos ancêtres. Peu de lois, mais des lois qu'on observe et qu'on puisse observer. Fuyez la manie et la rage de toujours légiférer. On a attribué ces portraits à la plume de Gallardor Sanz Rodriguez dans Don José Barlolome Gallardo et la critique littéraire de son temps. Extrait de la Revue hispanique, Paris, 1921, p. 92, considère que c'est un ouvrage de don Gregorio Azaola, député aux mêmes Cortès, en se basant sur une théorie de Puigblanch.


L'influence française

sur les Constitutions de l'Europe (1795-1799)

Pendant que la France était gouvernée par la Constitution de 1795, le succès de ses campagnes à l'étranger rendit possible l'introduction des réformes françaises dans quelques-uns des Etats voisins. Une de ces réformes, qui automatiquement en entraîna d'autres, fut l'établissement de Constitutions écrites. On a supposé pendant longtemps que ces Constitutions étaient copiées sur leur modèle français correspondant, mais l'investigation systématique de ces Constitutions n'a jamais été faite. La présente étude a pour but de découvrir, en faisant ressortir leurs dissemblances significatives, jusqu'à quel point elles étaient basées sur la Constitution française de 1795. Le manque d'espace, et, dans certains cas, le manque de preuves, nous interdisent la discussion d'innovations qui n'ont pas d'origine française.

Pendant les quatre aminées qui suivirent 1795, neuf Etats reçurent des constitutions la République du Valais (16 mars 1798) 1, la République helvétique (12 avril 179S) 2, la République batave (23 avril 1798) s, la République cispadane 1. Archives du Ministère des Affaires etrangères (Paris), Valais, correspon dance politique, V, fo!. 282-292.

2. S. Kaiser et J. Strickler, Geschichte und Texte der Bandesverfassungen der schweizerischen Eidgenossenschaft. Eidgenossenscha/i aon 1798 bis zur Gegenwart (Berne, 1901), 1™ partie, p. 8-34.

3. Nieuwe Nederlandsche Jaarboeken, of vervolg der merkwaardigste Ges- chiedenissen, die voorgevallen zyn in de Zeven Provincien, Bataa/sch Braband en Drenthe, en de Buitlandsche bezittingen (1747 ff), 1798, II, 248-325.


(27 mars 1797) la République cisalpine (9 juillet 1797 et 10 septembre 1798) 8, la République ligurienne (2 décembre 1797) 3, la République romaine (20 mars 1797) 4, la République parthénopéenne (23 janvier 1799) 6, et la République de Lucques (15 février 1799) Il. Nous avons omis de mentionner la Constitution de Genève de 1796, car elle appartient à la période antérieure à 1795, n'étant qu« la modification complétée de la Constitution de 1794. Elle mérite d'être étudiée séparément, car elle fut le point culminant d'un si'ècle d'efforts dirigés vers la restauration des libertés perdues, efforts qui, à partir de 1789, s'inspirèrent beaucoup de la France 7. 1

La Constitution du Valais de 1798 s'inspira, en l'abrégeant, de la Constitution française de 1795. Les clauses générales étaient les mêmes, mais il y a des différences dignes d'être notées. La souveraineté, y disait-on, appartient aux citoyens électeurs du Valais, non pas à la totalité de ces citoyens 8. Tous les citoyens juraient fidélité à l'Etat 9. Les droits féodaux et seigneuriaux étaient abolis ou liquidés, ce qui avait eu lieu en France à une date antérieure 10. La religion catholique 1. Raccolla di cosliluzioni ilaliane (Turin, 1852), I, 198-252.

2. Ibid., I, 95-146, et I, 147-197.

3. Ibid., 1, 255-303.

4. Ibid., II, 5-51.

5. I bid., II, 64-117.

6. C. Massei, Sioria civile di Lucca deW anno 1796 ail' anno 1848 (Lucques, 1878), I, 466-470. Je n'ai pas vu cet ouvrage. Je dois la connaissance de ce document à l'amabilité du Docteur E. Lazzareschi, de l'Archivio di Stato, Lucques, qui m'a envoyé une copie manuscrite de l'ouvrage.

7. H. Fazy, Les constitutions de la République de Genève (Genève, 1890). p. 185-186.

8. Voir la Constitution française de 1791, titre III, section II, articles 1 et 2. et comparer avec ceci.

L. Duguit et H. Monnier, Les constitutions et les principales lois politiques de la France depuis 1789 (Paris, 1898), p. 8.

9. Ibid., titre 11, art. 5.

10. Ces droits furent abolis principalement par cinq lois 4 août 1789, 18 juin 1792, 20 août 1792, 25 août 1792, 17 juillet 1793. On peut les trouver respectivement dans J. B. Duvergier, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, avis du Conseil d'Elat (Paris, 1834 tf), t. I, p. 33-35; IV, 217-218; IV, 341-345; IV, 355-358; VI, 19-24.


romaine restait la religion d'Etat, tandis que toutes les autres étaient tolérées. Le clergé ne pouvait remplir de fonctions publiques ni faire partie des assemblées primaires. La liberté de la presse était pleine et entière. Les étrangers étaient autorisés à s'enrôler dans l'armée, et il n'y eut pas de clause stipulant que les troupes étrangères devaient être munies d'une permission législative pour entrer sur les territoires de la République.

L'Etat était divisé en districts et communes. Les premiers correspondaient aux départements français. Il n'y avait pas de cantons. Le nombre d'électeurs dans chaque corps électoral était réduit par tirage au sort. A part le droit d'accepter ou de refuser la Constitution et tous changements qui pourraient y être proposés, l'autorité des assemblées primaires était réduite au choix des électeurs. Toutefois, les citoyens de chaque commune choisissaient un juge de paix et deux assesseurs huit jours avant la convocation des assemblées primaires. En France, les membres du 'Coups législatif n'avaient pas de remplaçants, comme c'était le cas dans le Valais. Quoique les noms des deux parties du Corps législatif fussent changés en Grand Conseil et en « Sénat », elles exerçaient des fonctions très semblables à celles du Conseil des Cinq-iCents et du Conseil des Anciens en France. Les sénateurs, cependant, devaient avoir eu une expérience antérieure des fonctions publiques, et lils comptaient parmi eux les ex-directeurs 1. Les Conseils étaient renouvelés de telle façon qu'un' seul Conseil était touché chaque année. Le Directoire devait proposer toutes mesures concernant les finances, la paix et la guerre cette dernière était la seule spécifiée dans la Constitution française. On employait le tirage au sort dans le Valais pour déterminer le Conseil qui devait proposer les candidats au Directoire. Il y avait seulement trois directeurs.

Le Tribunal suprême assumait partiellement la charge de la Haute-Cour de justice française et du Tribunal de cassation réunis. Aucune de ces deux cours françaises, cependant, ne prononçait d'abord l'accusation et ne décidait ensuite défi1. Ce fut la première constitution européenne présentant cette particuarili.


nitivement avec l'aide de leurs remplaçants. La disposition selon laquelle lie Tribunal suprême pouvait acquitter un accusé par le vote d'un tiers de ses juges plus un était une innovation. Le tribunal de idistniict était à la fois civil, et, avec l'addition de jurés, criminel. Le préfet national n'était autre qu'une dénomination différente du commissaire du pouvoir exécutif français, avec cette différence qu'il avait plus de pouvoir que ce fonctionnaire. La chambre administrative du Valais correspondait à l'administration départementale en France. La discussion die l'éducation publique, sur laquelle on pouvait dire beaucoup sans grand sens ni résultat pratique, était omise. Les révisions de la Constitution tombaient directement des Conseils aux assemblées primaires, sans l'intermédiaire d'une assemblée spéciale.

Les directeurs diu Valais avaient plus de contrôle sur les fonctions publiques, y compris celles de l'armée, et par leurs préfets nationaux, ils rendirent leur Etat plus centralisé, avec un fort pouvoir exécutif.

II

La première chose à noter sur la Constitution de 1798 de la République helvétique n'est pas tant sa grande similitude avec la Constitution française que sa ressemblance marquée avec les statuts organiques du Valais. La raison en est que les deux Constitutions du Valais et helvétique avaient une origi'ne commune un plan esquissé à Paris par le patriote suisse, Pierre Ochs, quelque temps avant le 8 février 17981. Les rédacteurs de la Constitution du Valais adaptèrent simplement ià leurs besoins un projet qui avait été élaboré pour la Suisse entière.

La nouvelle Constitution changea sensiblement l'organisation des cantons suisses. La Confédération (branlante fut remplacée par un Etat centralisé, avec quelques aspects fédéraux. Les frontières intérieures furent abolies 2. 1. E. Lavisse, Hisioire de France contemporaine (Paris, 1920-22), II, 373. 2. Une loi avait établi cette mesure en France, le 30 octobre 1790 (Duvergier, I, 443-444).


Toutes les religions furent tolérées. Cette tolérance était à peu près obligatoire du moment que les cantons perdaient leur autonomie de jadis. Cependant les relations d'une secte avec une autorité étrangère ne pouvaient avoir d'effet sur les affaires politiques ni sur la prospérité et l'instruction du peuple..Cette clause, qui visait la papauté, avait son pendant en France dans la Constitution civile du clergé 1. De plus, les ministres des cultes ne pouvaient remplir de fonctions publiques, ni faire partie des assemblées primaires. La Liberté de la presse était .illimitée. Comme il avait 'déjà été fait en France, les privilèges de la noblesse furent abolis, et les droits féodaux supprimés ou remis à l'Etat2. Les citoyens prêtaient le serment d'aider et 'de défendre l'Etat3. Un citoyen pouvait se faire remplacer au service militaire quand la loi le permettait. Les Suisses, probablement dans J'espoir de la réciprocité, permirent aux étrangers de s'enrôler dans leur armée. iLes troupes étrangères n'avaient pas besoin d<u consentement préliminaire des Conseils législatifs pour entrer dans la République.

Les divisions du territoire de l'Etat étaient semblables à celles de la France le canton correspondait au département français, le district au canton français, et la section ou quartier à Y arrondissement français. Il y avait une différence dans la composition des assemblées primaires les mineurs pouvaient y assister, mais les citoyens qui votaient devaient avoir v/faigt ans.. Les seuls fonctionnaires qu'ils choisissaient étaient les électeurs. Le nombre d'électeurs dans chaque corps électoral était réduit par tirage au sort <à la moitié de ceux choisis. Le pouvoir législatif appartenait à deux Conseils qui avaient à peu près la même organisation et le même pouvoir que lie Corps législatif français, mais la représentation au Sénat, au lieu d'être basée sur la distribution de la population, était répartie également entre les cantons, pour tenter de maintenir la iictilon du fédéralisme. Les sénateurs devaient avoir déjà rempli une fonction publique. Les ex-directeurs, quand ils se 1. 12 juillet 1790, Duvergier, I, 242-248.

2. Voir ci-dessus, note 10, p. 353.

3. Voir ci-dessus, note 9, p. 353.


retiraient, devenaient automatiquement membres du Sénat s'ils le désiraient. La représentation au Grand Conseil devait être répartie suivant la population, après la première année. La méthode de représentation aux Conseils législatifs n'était pas sans ressemblance avec le système qui avait été 'employé pendant plusieurs années au Congrès des Etats-Unis d'Amérique. Le renouvellement des membres des deux Conseils était arrangé de façon qu'un seul corps fût touché chaque année. Les mesures concernant les finances 'et la paix, aussi bien, que la guerre, étaient proposées par le pouvoir exécutif. L'élection des directeurs se fadlsait à peu près comme dans le Valais, mais elle était plus compliquée après la première année, probablement à cause de tendances fédérales.

Lie Tribunal suprême remplissait trois fonctions c'était une Haute Cour de justice pour le jugement des cas impliquant des fonctionnaires publics, un Tribunal de cassation et un Tribunal de dernier ressort pour les procès criminels importants. Les tribunaux cantonaux jugeaient les affaires civiles, policières et criminelles. Ils prononçaient d'abord l'accusation, et rendaient ensuite leur décision avec l'aide de leurs remplaçants. On ne disant rien de l'emploi de jurés au criminel. La chambre administrative tenait la place du commissaire exécutif français. Comme dans la Constitution du Valais, les changements à apporter à la loi fondamentale êtafent proposés directement par lies Conseils aux assemblées primaires. Pat son pouvoir de nomination, même des officiers militaires inférieurs, et 'par les privilèges accrus de ses préfets, le directoire die la République helvétique jouait un rôle plus important que le Directoire de France.

III

.La Constitution batave de 1798 débutait, à la mode du jour, par sa Déclaration des droits, en présence de l'Etre suprême. Toutes les religions étaient tolérées, mais on n'avait le droit de célébrer un culte que dans des locaux fermés, et les fidèles n'avaient pas le droit de paraître dans les rues revêtus de vêtements ou d'insignes religieux. Ces restrictions ne fai-


saient pas partie de la Constitution française de 1795, mais elles trouvèrent place dans les statuts ordinaires1. Les ministres des religions (et aussi les professeurs) ne pouvaient être membres ni du corps représentatif, ni des gouvernements départementaux, à moins de démission avant les élections. Certaines propriétés de l'Eglise furent sécularisées en vue de buts d'éducation. En réalité, c'était pour essayer de retirer l'éducation de la jeunesse aux ecclésiastiques. En France, on avait eu recours à Ja sécularisation comme moyen financier 2. Les droits féodaux furent abolis ou Lilquidés suivant l'exemple français 3. Les dettes des différentes provinces furent prises par la République et consolidées. En prohibant les associations et corporations privilégiées, les Hollandais ne copiaient pas seulement la Constitution française de 1795, ils appliquaient un des premiers principes de la Révolution française4. Les barrières des douanes intérieures furent supprimées ïï. L'Etat se proposait de contrôler la banque et le crédit, et les dépôts furent garantis. La République se déclara (non sans pression) alliée de la .France et hostile à ses ennemis.

Les divisions de la République suivaient lie modèle français, mais, quoique leurs limites pussent être modifiées, des changements de cet ordre ne pouvaient être réalisés qu'après cinq années d'application de la Constitution. A la différence de la Constitution française, les habitants de la République batave étaient divisés «n citoyens ordinaires et citoyens actifs. Ceci comblait une lacune des lois organiques françaises qui, en fait, privaient de toute protection légale le Français qui n'avait pas le droit de voter'. Tout citoyen batave, à .l'occasion de son inscription au registre civil, et tout fonctionnaire public, au moment d'assumer sa charge, jurait fidélité au nouveau gouvernement et haine à toutes autres formes politiques 7. Un citoyen, qui s'était absenté de son assemblée pri1. 21 février 1795 et 29 septembre 1795. Duvergier, VIII, 25-26 et 293-296. 2. Le décret principal fut celui du 2 novembre 1789, Duvergier, 1, 54-55. 3. Voir note 10, p. 353.

4. Préambule à la Constitution de 1791, Deguit et Monnier, p. 3-4. Ce fut la base d'une longue série de décrets.

5. Voir note 2, p. 355.

6. Voir note 8, p. 353.

7. Voir note 9, p. 353.


maire pendant trois aimées sans motif, n'avait pas le droit de voter ni de remplir une charge pendant les trois années suivantes. Un citoyen refusant de remplir une charge publique sans excuse valable perdait ses droits de citoyen pour cinq ans. La méthode employée pour l'élection des membres pour le corps représentatif était différente. C'était un système curieux et compliqué qui comprenait à la fois l'élection directe et indirecte. On choisissait aussi des remplaçants. En France, la résidence du Corps législatif était transférée par décret de la chambre supérieure (le Conseil des Anciens) tandis que, dans la République batave, le changement d'emplacement était proposé par la première chambre et ratifié par la seconde. Il y eut une différence plus marquée dans, la division du corps représentatif. Les Conseils français étaient deux corps entièrement distincts et individuels, élus chacun séparément, et ils ne siégeaient jamais ensemble. Au contraire, les citoyens bataves élisaient un seul type de représentant, et, quand les députés se réunissaient .annuellement à l'assemblée générale, ils choisissaient trente d'entre eux pour former la seconde chambre, après quoi les deux chambres ne pouvaient s'assembler de nouveau en un seul corps avant l'année suivante. La procédure parlementaire était similaire dans les deux pays, avec cette exception que, dans la République h.e, les mesures précédées d'un acLe d'urgence demandées par la première chambre ne pouvaient être rejetées par la seconde chambre que par une majorité des deux tiers. Une autre différence dans la Constitution batave, c'est que chaque loi devait être renouvelée annuellement pour rester en vigueur. Il fallait le vote des deux tiers de la première chambre batave pour décréter d'accusation un membre du corps représentatif. Le Conseil exécutif correspondait au Directoire français et remplissait à peu près les mêmes fonctions. Chacun ;de ses membres était responsable, pendant les deux années qui suivaient sa sortie du Conseil, pour tous actes accomplis dans l'exercice de ses fonctions. Le Conseil exécutif nommait les commissaires du Trésor national, la première chambre ceux de la tenue des livres nationaux. Tous les .fonctionnaires du Trésor étaient liés par contrat. Le Conseil exécutif semble, à première vue, avoir eu plus de pouvoir que le Directoire fran-


çais, mais ceci est dû en grande partie au fait que les devoirs et privilèges du Conseil exécutif étaient décrits .plus minutieusement dans la Constitution batave. Le Conseil exécutif, cependant, proposait le budget annuel.

Les juges de paix bataves étaient choisis par les gouvernements municipaux sur une triple liste présentée par les assemblées primaires, au lieu d'être élus directement par ces dernières. Dans les procès en1 justice de paix, on ne pouvait pas employer d'avoués ni leur procédure. Les tribunaux civils et criminels n'étaient pas séparés aussi nettement qu'en France, et la cassation ressortissait aux tribunaux départementaux. Il y avait un tribunal spécial composé du ministre de la Justice comme accusateur et de cinq juges, pour le procès des juges accusés de prévarication. La Haute Cour nationale ne jugeait pas seulement les membres du Conseil exécutif et du corps représentatif, mais aussi les ministres, les commissaires de la tenue des livres nationaux, les ambassadeurs et leurs secrétaires, les membres des conseils pour les colonies et les membres des gouvernements départementaux.

La méthode pour la révision de la Constitution introduisit de nouveaux traits. On ne pouvait y apporter de changements avant 1804, et, après cette date, seulement à des intervalles de cinq ans. La commission de révision travaillait non seulement sur les propositions du corps représentatif, mais aussi sur les suggestions des citoyens privés et des fonctionnaires publics. La commission de révision pouvait être convoquée de deux façons soit par un vote des chambres, soit par une pétition des citoyens. En France, Je premier moyen seulement était utilisé.

Quoique la ConstitutJlon batave fût modelée sur ©elle de la France, beaucoup de traits caractéristiques de celle-ci y étaient marqués avec plus de détail. L'attention qu'elle donnait aux serments, lettres de créances, à la justice militaire en sont un exemple. Cela était vraisemblablement dû au désir de profiter des trois années d'expérience des Français plutôt qu'à l'esprit d'invention et à l'ingéniosité des Bataves.


IV

Le peuple de la République cispadane adressait l'invocation de sa Déclaration de droits et devoirs non à l'Etre suprême, mais à Dieu. La religion catholique romaine était établie comme religion officielle. Le judaïsme était toléré ouvertement, et toutes les autres religions secrètement.

Les divisions de l'Etat étaient tes mêmes qu'en France, sauf que 'la plus petite unité était appelée section au lieu de commune, et aucune limite n'était assignée aux changements de lignes de démarcation que le corps législatif pouvait apporter. Le droit de voter ne dépendait pas du paiement d'un impôt. La parenté avec un souverain jusqu'au 6' degré entraînait la suspension de la citoyenneté, de même la profession de religieux. Cette dernière clause n'était pas dans la Constitution française, mais elle n'était pas nécessaire, tous les ordres ayant été, dans la pratique, abolis en France 1. Des organisations telles que les Jésuites étaient bannies par les deux Constitutions, en vertu des clauses concernant les corporations étrangères.

Quand la Constitution cispadane entra en vigueur, les assemblées primaires n'avaient que peu de pouvoir, et les élections étaient éloignées d'un degré de plus des citoyens par l'existence d'assemblées de décurions. Cependant, si la Constitution avait vécu, les assemblées piwmaires, une fois qu'elles auraient été complètement organisées par le corps législatif, auraient rempli les mêmes fonctions qu'en France. Apparemment, des assemblées primaires étaient aussi' les assemblées communales. La méthode d'élection des décuirions et des électeurs donnait aux districts les plus populeux plus que leur part de représentation. Les devoirs des administrations municipales étaient décrits avec plus de soin que dans la Constitution française, mais l'organisation administrative en général n'était pas dessinée aussi complètement.

1. Trois lois traitaient de ce sujet; elles furent passées les 28 octobre 1789, 5 février 1790 et 13 février 1790. On peut les trouver dans Duvergier, I, 54; I, 99; I, 100. La constitution franraise de 1795 refusait purement et simplement de reconnaltre les voeux religieux.


Le Corps législatif était à peu près le même qu'en France, excepté pour des noms et les dimensions des Conseils. La seule différence dans la procédure était que, en Cispadane, 60 propositions étaient sujettes à deux lectures seulement au lieu de trois. Le plan suivi par le corps législatif pour l'élection des directeurs, qui étaient .seulement au nombre de trois, était à peu près aussi compliqué que possible. Le Directoire était plus puissant qu'en France, car non seulement il pouvait mieux contrôler l'armée par les inspecteurs nommés par lui-même, réminiscence de la France sous la Terreur, mais il pouvait exercer une pression sur le corps législatif, car c'était lui qui organisait et payait sa garde. Probablement à cause des dimensions de l'Etat, les trois censeurs des comptes étaient choisis par le corps législatif parmi ses propres membres. Le Directoire pouvait faire emprisonner des fauteurs die conspiiration ou leurs complices, avec le consentement d'un comité législatif, pour une période allant jusqu'à six mois. Fonctionnaires et commissaires nommés par le Directoire ne pouvaient être liés par des vœux de célibat. Le Directoire jouait un rôle dans l'éducation nationale, car il nommait les professeurs de l'Institut national et les administrations dêpartementalies, qui étaient sous la surveiillliance des commissaires exécutifs, choisissaient les professeurs des académies et universités départementales. H est à remarquer que l'enseignement primaire était donné aux filles aussi Men qu'aux garçons. Les directeurs d'écoles primaires et les matières enseignées dans les écoles supérieures étaient choisis par les administrations municipales.

Il y atvait des différences dans l'organisation de l'armée. La Constitution cispadane introduisit un nouveau trait de caractère provisoire dans Ta garde de police, ce qui donna une force nouvelle au pouvoir exécutif. En France, .un étranger ne pouvait être membre de la force armée, moins qu'il ne se fût battu au cours d'une ou de plusieurs campagnes pour la république mais, d'après la Constitution cispadane, iil suffisait qu'il eût le consentement du corps législatif. Une clause de la Constitution française était omise celle par laquelle le commandement de la garde d'un département entâler ou d'une cité de plus de cent mille habitants ne pouvait être confié à


un seul citoyen. A ce propos, il y avait une différence plus importante encore le statut organique français stipulait formellement qu'à aucun moment le commandement die toute la force armée ne pouvait être dans les mains d'un seul homme la Constitution cispadane stipulait simplement qu'il n'y aurait pas de général en chef en temps de paix. On n'apporta pas de changement dans le procédé die révision de la Constitution, sauf sur un point la révision devait être proposée et ratifiée une fois seulement. La représentation à l'assemblée de révision était légèrement différente. En France, il y avait deux délégués pour chaque département, tandis que, dans la République cispadame, il y en avait 40 pour l'Etat entier, répartis entre les départements en proportion de leur représentation au corps législatif. Si le nombre d'habitants de quelque nouveau territoire ajouté à la République cispadane égalaiît celui die la République elle-même, les citoyens de ce nouveau pays réuni pouvaient demander une révision de la constitution.

Parmi les clauses générales, quelques-unes sont dignes d'être mentionnées. Suivant le modèle de ce qui s'était fait en France, les gudlldes, les corporations privilégiées, les droits féodaux et la noblesse étaient abolis. Comme en France, les étrangers avaient le droit d'hériter, d'acquérir et de disposer des biens situés dans la République, mais on en faisait une affaire de réciprocité. La République cispadane adopta le même type de calendrier que celui de France, mais il commençait au 1er janvier 1797.

Henry Bertrand HILL,

Université de Wisconsin.

(A suivre.)


COMPTES RENDUS

L'Autrichien, essais sur la formation d'une individualité nationale du xvi" au xvme siècle, par A. TIBAL, professeur à la Faculté des Lettres de Nancy 1936, Paris et Nancy, Berger-Levrault, un vol. grand in-8» de VI-272 pages.

M. A. Tibal apporte une précieuse contribution historique et scientifique à l'étude de cette question si discutée aujourd'hui dams la politique européenne dans quelle mesure existe-t-il un type national autrichien, distinct du type de l'Allemand du Reich et susceptible de s'affirmer de façon durable en face de celui-ci, qu'ils appartiennent ou non au même organisme politique ? Nous ne nous arrêtons pas ici aux divers (acteurs de différenciation qu'énumère M. Tibal entre 1.500 et 1750 à peu près l'humanisme viennois, le catholicisme de la Gontre-Réformation, l'influence italienne, cette culture spécifiquement autrichienne qu'on appelle le Baroque et qui s'exprime aussi bien dans d'innombrables églises que dans le drame jésuite ou dans l'opéra emprunté au Midi, le rêve habsbourgeois d'un bien de famille et d'une expansion vers les Balkans. M. A. Tibal étudie ces éléments dans une demi-douzaine de chapitres et il en vient à examiner comment, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, se sont comportés les Autrichiens vis-à-vis des idées ̃d'où devait sortir la Révolution et qui leur sont arrivées par l'intermédiaire des Allemands. Plusieurs apôtres des doctrines nouvelles sont venus à Vienne de Berlin ou de (Leipzig ils ont échoué, comme a échoué Joseph II. H existait dès ce moment un caractère autrichien et surtout viennois qui conserve à travers les siècles un aspect curieusement stable et qui répugne à toutes les idées abstraites aussi bien qu'à toutes les novations. Ii a réagi très vivement contre la « philosophie des lumières qui le choquait dans toutes ses habitudes et tous ses penchants. En lisant l'excellent ouvrage de M. Tibal on comprend pourquoi l'Autriche était prédestinée à servir de foyer au mouvement contre-révolutionnaire et à abriter le régime Metternieh.


LA CORSE ET LA Révolution FRANÇAISE DANS LES REVUES ITALIENNES CONSACRÉES A LA Corse. – En Italie, où n'ont pas disparu toutes les prétentions irredenti, il existe deux revues essentielles consacrées à l'étude historique de la Corse. La (première et la plus importante est l'Archivio storico di Corsica, qui paraît à Livourne depuis 1925 sous la direction du professeur Volpe. Dans le quatrième fascicule de 1935 (p. 547-584), M. Ersilio Michel inventorie 1 manascritti dell' Archivio 'Nazianale di Parigi relativi alla storia di Corsica. Précieux 'répertoire qui reproduit et complète celui que nous avions dressé dès 1925 dans 'notre thèse complémentaire (La Corse de 1768 à 1789 essai de bibliographie critique, p. 23-31). On y relèvera surtout les séries AA (rapports sur les désordres d'Ajaccio en 1792, papiers de Rh. Buonarroti, documents sur Gilbert Elliot et la domination anglaise), Ba 34 (convocation des Etats Généraux), C (procès-verbaux des assemblées électorales, de 1789 à 1792), DN, XXIX et XXIX bis (Comité de constitution, Comité des rapports, Comité des recherches), F (Administration générale), etc. La Corsica antica e moderna ne date que de 1932 et ses articles, qui s'adressent à un 'public plus étendu, ont une moindre ampleur mais elle reproduit souvent des textes d'un très vif intérêt. C'est ainsi que, dans le fascicule de novembre-décembre 1934 (p. 254-257), M. Ventura (Le elezioni del 1789 in Corsica) nous donne (d'aiprès les Archives départementales d'Ajaccio, C 538) les procès-verbaux de six assemblées ecclésiastiques les Servites de Barretali (piève de Canari), qui comptent seulement 2 électeurs, –les Servîtes de Morsiglia (piève de Luri), qui en ont 5, le clergé de Centuri (4 électeurs) celui de Luri (7, dont 1 absent), celui de (Morsiglia (6), celui d'Ersa (2). D'autre part, dans le fascicule de mai-juin 1035 (p. 106-121), M. Aldo Guerrieri étudie La spedizione corso-francese in Sardegna nella corrispondenza di due consoli toscani 20 lettres adressées à F. Geratti, gouverneur de Livourne, par A. M. de Negri (qui est à Nice) et Fr. de Bailli (qui est à Cagliari) entre le 1er novembre 1792 et le 28 mars 1793 (une d'entre elles est la copie d'une lettre de L. Riccardi, vice-consul à Oneglia). M. Guerrieri précise quel est l'intérêt de ces documents pour connaitre les causes de l'expédition, pour reconstituer l'état d'esprit des Gardes (qui ont juré de combattre jusqu'à la mort contre les Français) pour apprécier le rôle de personnages tels que Constantini, C. Saliceti, B. A-rena, M. Peraldd, etc. Louis VILLAT.


BARBAGELATA {Hugo D.), La Révolution française et l'Amérique-latine (1789-1815), préface de B. Mirkine-Guetzévitch, Cahiers de la Révolution française, publiés par le Centre d'Etudes de la Révolution de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, n° V, Librairie du Recueil Sirey, Paris, 1936, 84 p. in-8\

Voici le 5e numéro des Cahiers de la Révolution française qui paraît avec une préface de M. B. Mirkine-Guetzévitch. Il est constitué par la réunion de plusieurs études de M. Barbagelata traitant de l'influence de la Révolution française et des effets de la politique napoléonienne en Amérique latine.

L'influence française en Amérique latine a été jusqu'ici assez peu étudiée. Après avoir publié récemment son importante Histoire de l'Amérique espagnode, le savant historien sud-américain brosse aujourd'hui dans ce Cahier un tableau des plus complets, non seulement des relations franco-hispano-américaines de 1789 à 1815, mais aussi de l'ensembde des répercussions qu'ont eues les événements de cette période de l'histoire française sur la préparation et le développement du mouvement qui a libéré les colonies espagnoles et portugaises 1.

C'est la première fois qu'un travail de ce genre est tenté. H apparaît particulièrement vivant et plein de renseignements nouveaux ayant à leur source une riche documentation, D'autre part, l'historien si averti qu'est l'auteur des pages dont nous rendons compte, n'envisage pas seulement, à la fin qu'il se propose, les faits politiques les penseurs, la philosophie, le droit comme la poésie ont leur part dans l'étude à laquelle il se livre pour lui l'influence de la Révolution, c'est peut-être surtout l'influence de la civilisation d'une certaine époque de notre histoire.

Une très précieuse bibliographie termine cette brochure. Chapuisat (Edouard), Le général Klapka et Genève, Nouvelle Revue de Hongrie, juillet 1936, Budapest, 12 p. m-8°. « II fut un temps où l'Europe entière attendait, haletante, les résultats du siège de la forteresse de Komaromi, dans laquelle KJàpka et ses braves étaient enfermés, alors que, déjà, la Hongrie, 1. Entre autres choses icurieuses, notons cette indication que les tentatives, faites par Napoléon pour assurer l'adhésion à la nouvelle dynastie espagnole, des colonies d'Amérique, ont favorisé de loin le mouvement d'Indépendance de ces pays.


vaincue par les troupes impériales, avait dû signer sa soumission à l'Autriche. » Au lendemain de la reddition de Komarom, le général rebelle quitta son pays il s'installa à Genève, en 1852. 11 ne devait pas tarder à contracter dans cette ville de solides amitiés il s'y lia notamment avec le naturaliste allemand Carl Vogt, lui aussi chassé de son pays, et avec les hommes politiques genevois James Fazy et Abraham-Louis Tourte. En 1856, Klapka, naturalisé genevois, est élu avec eux député au Grand Conseil.

C'est avec Fazy qu'il a entretenu les relations les plus étroites. M. Chapuisat y consacre la majeure partie de son intéressant article en utilisant des lettres de Klapka à son ami, conservées à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Le général est devenu le collaborateur de Fazy dans ses entreprises financières il se révèle dans sa correspondance comme « un homme d'affaires avisé et entreprenant ».

Il ne se désintéresse cependant jamais, tant s'en faut, des affaires politiques genevoises, non plus, d'ailleurs, que de la 'politique européenne.

« Ainsi, conclut M. 'Ghapuisat, la correspondance échangée entre Klapka et ses amis de Genève. fixe. (la) personnalité (de cet homme) et dresse le portrait à la fois d'un soldat et d'un citoyen qui mérite bien que son visage ne subisse pas les balafres du temps. >

Ange BLONDEAU.


NÉCROLOGIE

ANDRE DEOENOERiEJ^ERRA'NDIERE

Quelle pénible surprise a été pour la Revue et pour moi-même le décès subit d'André Dacencière-Fierramddère, survenu à ViHersCotterets, le 8 septembre dernier. Decencière n'avait que 36 ans. Qui eût pu penser qu'il nous quitterait ainsi, brutalement frappé en pleine jeunesse et aussi, on peut le dire, en plein travail à la fin de juillet, je recevais encore de lui les épreuves corrigées d'un important article. Sa disparition est une lourde perte pour notre Revue, pour le Centre d'Etudes de la Révolution et pour les facultés de droit auxquelles il appartenait depuis une dizaine d'années. Je me rappelle nos premiers contacts, à la Conférence d'agrégation des facultés de droit. J'avais été tout de suite et vivement frappé par la tournure particulièrement brillante et originale de son esprit. Assistant à la Faculté de idroit de Paris dont il était lauréat, il avait été reçu, en 19,28, agrégé dans la section du droit public et pouvu d'un enseignement à la Faculté de Poitiers il avait été titularisé trois ans après dans la chaire de droit international public de cette Faculté. L'ensemble du droit public continuait cependant à faire l'objet de ses études il s'intéressait particulièrement à celui de la Révolution française et avait fait au Centre d'Etudes, au cours des deux dernières années scolaires, deux conférences très goûtées sur la Constitution de 1793 et sur la Constitution de l'an Vin la première a été publiée dans le précédent numéro de cette Revue la deuxième le sera 'prochainement il était récemment entré à l'Institut international d'histoire de la Révolution.

La Revue ,prie la famille de notre très regretté collaborateur de trouver ici l'expression de nos vives condoléances.

Ange Blonoeau.


HERMANN WBNDiBL

Hermann Wendel, l'ancien député social-démocrate au Reichstag, où il siégea de 1912 à 1918, vient de mourir en France, dans cette France qu'il aimait comme sa vraie patrie spirituelle. C'est avec une profonde tristesse que nous saluons la disparition prématurée (il n'avait que 52 ans) de cet homme remarquable qui fut un grand cœur et un noble caractère.

Né à Metz, de parents allemands (sa mère était Rihénane) le défunt avait passé toute sa jeunesse dams cette ville. Devenu Lorrain de cœur, il ne comptait que des amis dans la population indigène. Son esprit était nettement orienté vers la France et il s'était littéralement passionné pour l'histoire de la Révolution française. De ce fait, il devait devenir un des amis les plus fidèles du Centre d'études de la Révolution. On se rappelle qu'il a fait au Centre, l'an passé, une très belle conférence sur « Henri Heine et la Révolution française », qu'il a été le collaborateur de notre revue et qu'il a été élu membre de notre Institut international d'histoire de la Révolution française.

Un de ses récents ouvrages, consacrés à Danton, a été préfacé par M. Pierre Caron et traduit dans sept ou huit langues. Sa toute dernière étude, ,La Marseillaise, histoire d'un hymne, s'était inspirée du centenaire de Rouget de l'isle.

Entré très jeune au Reichstag, il avait dénoncé, en séance publique du 14 mai 1914, le danger de guerre que constituait la politique austro-hongroise dans les Balkans et Il avait quitté la tribune en criant en français « Vive la France ».

Nous ne saurions mieux rendre hommage à son souvenir et à son inlassable activité pour le rapprochement franco-allemand qu'en rappelant cette séance mémorable..Le Reichstag, qui discutait le budget des Affaires étrangères, avait entendu un exposé de M. von Jagow, le sous-secrétaire d'Etat d'alors. Bondissant à la tribune, Henmann Wendel fit le procès de la politique extérieure du Reich, fidèle reflet de sa politique intérieure. Il dénonça l'extrême complaisance de Berlin pour la politique de l'Autriche-Hongrie (cette complaisance qui, en juillet, devait rendre inévitable le conflit mondial), puis il traita longuement des rapports russo-allemands et franco-allemands. « La France ne veut pas la guerre, s'écria-t-il aux applaudissements des gauches. Elle veut au contraire une entente avec l'Allemagne. Ses élections l'ont prouvé. A Paris, on voyait des affiches électorales disant que la paix mondiale ne serait assurée que par un rapprochement franco-allemand. »


Et ce fut alors la péroraison ardente

« Que les classes dominantes continuent à remuer le sabre La classe ouvrière proclame plus fort que jamais sa volonté de réaliser une entente définitive avec la France. Dans les deux pays, les masses sont pénétrées de la conviction que ce qui les sépare n'est autre chose qu'une barrière politique, une (frontière que d'on fera disparaître plus facilement que ce qui les unit et qu'aucune puissance du monde ne pourra anéantir le sentiment de solidarité internationale de deux grands peuples civilisés. C'est dans cet esprit, dans l'esprit de l'alliance des deux peuples, c'est à la France pacifique, à celle qui nous crie « Vive l'Allemagne » que je crie à mon tour « Vive la France »

Pendant la guerre, Hermann Wendel prit courageusement la défense des Lorrains et des Alsaciens accusés de francophilie et qui remplissaient les casemates et les prisons d'outre-Rhin, En juin 1918, il déclarait à la tribune du Reichstag que, si un plébiscite avait lieu en Alsace-Lorraine, 90 des habitants se prononceraient pour la France.

Après la guerre, il renonça à son mandat de député au Reichstag, où il représentait la circonscription de Freyberg (Saxe). Il se consacra à des recherchés littéraires et historiques.

Spécialiste des questions balkaniques, grand ami de la Yougoslavie, il avait été nommé le même jour qu'Auguste Gauvain, docteur honoris causa de l'Université ide Belgrade.

En mars 1933, après l'avènement du régime hitlérien, il quitta l'Allemagne et se fixa à Neuilly.

Le défunt était le neveu du général BaiUy.

Il a été incinéré au colombarium du Père Lachaise, dans ce cimetière parisien où reposent déjà d'autres grands Allemands morts comme lui loin de leur patrie pour être restés fidèles à Jeur idéal. A. P.


NOTES ET NOUVELLES

LE CATALOGUE

DE L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE

DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE

La Bibliothèque nationale a lait paraître Je premier Tome de l'œuvre considérable de MM. André Martin et Gérard Walter qu'est Le Catalogue de l'histoire de la Révolution française (Tome I. Ecrits de la période révabltionnaire, Abassal-Debry. Paris, 1936.) Nous aurons l'occasion de parier de nouveau de ce travail de premier ordre qui doit rendre les plus grands services à tous les historiens de la Révolution. Pour donner une idée d'ensemble de cette œuvre nous reproduisons ci-dessous 1° la savante Préface que lui a donnée M. Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque nationale, préface publiée en tête du 1" Tome ainsi que 2° l'intéressant Avertissement de MM. André Martin et Gérard Walter.

I. PRÉFACE DE M. JULIEN CAIN.

En entreprenant la publication de ce Catalogue, qui est dû à la collaboration de M. André Martin, conservateur adjoint au Département des Imprimés, et de M. Gérard Walter, auteur de travaux remarquables sur la Révolution française, la Bibliothèque nationale répond aux besoins et aux désirs des érudits.

Le renouveau des études d'histoire révolutionnaire dans les dernières années du xix" siècle a suscité de nombreuses et importantes entreprises bibliographiques. Dans son Manuel pratique de la Révolution française, qu'il a lait paraître en 1912, M. Pierre Caron a énuméré les principaux instruments de bibliographie rétrospective et de bibliographie courante, et aussi les recueils législatifs et administratifs que les historiens avaient à cette date à leur disposition. Dans les grands répertoires de caractère général consacrés à l'histoire moderne et contemporaine de la France, que M. Pierre Caron lui-même a établis depuis quarante ans avec le concours de 1. Op. cil., p. v-x.


M. Gaston Brière d'abord, puis de divers érudits, la période révolutionnaire tient assurément une place importante.

Au premier rang de cet ensemble, il convient de ranger la Bibliographie de l'Histoire de Paris pendant la Révolution française,. publiée par Maurice Tourneux en cinq volumes, de 1890 à 1913. Tourneux, dont la curiosité était universelle, a dépassé les limites qu'il s'était d'abord tracées. Et à sa bibliographie proprement parisienne, il a voulu joindre un essai bibliographique sur l'histoire générale de la Révolution française.

Depuis 1930, M. André Monglond nous a donné les quatre premiers volumes de La France révolutionnaire et impériale. Annales de bibliographie méthodique et description des livres illustrés 1. Le plan qu'il a adopté indique bien la largeur de son dessein. Il a classé, pour chaque année, les livres, brochures périodiques, dans quatre grandes divisions la vie française (histoire générale, vie économique et sociale, histoire religieuse, etc.) la tradition littéraire les relations littéraires avec l'étranger; la littérature nouvelle (y compris les sciences et la presse). Cette belle œuvre, dont les lignes sont d'une parfaite simplicité, aidera au renouvellement des études historiques et littéraires. Des index en facilitent l'usage. Il existe des instruments de recherches d'un autre genre ce sont les catalogues des bibliothèques les plus riches en ouvrages relatifs à la Révolution française. Il est essentiel de s'y référer, et on le fait plus aisément lorsqu'on dispose de catalogues spéciaux, comme pour la collection Leber de la Bibliothèque de Rouen. Les fonds révolutionnaires du British Museum de Londres ont fait l'objet d'une importante publication de G. K. Fortescue, List of the contents of the three collections of books, pamphlets and journals in the British Museum relating to the french Révolution (London, 1899, in-8"). Mais aucune collection ne saurait être comparée à celle de la Bibliothèque nationale.

On sait que les années de la Révolution française furent pour elle une période de brusque enrichissement. Ce ne furent pas seulement les fonds anciens qui s'accrurent de tous les ouvrages provenant des maisons religieuses, des collections privées de Paris et des provinces, des biens saisis aux émigrés; le Département des Imprimés accueillit aussi les innombrables publications sorties des presses de l'Imprimerie nationale et des imprimeries privées. Ni le personnel, ni les locaux de la Bibliothèque nationale 1. Grenoble, Editions Arthaud, 1930-1935, plus un volume d'index pour les tomes 1 et II.


n'étaient préparés à classer méthodiquement ces apports massifs. Van Praet, qui devait pendant plus de quarante ans être à la tête du Département, se contenta, allant au plus pressé, de leur donner un abri. Léopold Delisle a tracé de ce grand bibliothécaire un portrait émouvant; il l'a montré recherchant « le parti qu'on pouvait tirer des prodigieux événements dont la France fut le théâtre à la fin du xviii* siècle. Il faut lui savoir gré, ajoute Léopold Delisle, d'avoir entrevu que jamais pareille occasion ne se représenterait de recueillir tant de trésors. Ni le manque de place, ni l'insuffisance du personnel ne l'inquiétaient. Il dut laisser entassés à tous les coins de la Bibliothèque, sans apparence de classement des multitudes d'ouvrages. Sa mémoire lui tenait lieu de catalogues 1. » Les acquisitions révolutionnaires ne constituent pas dans le Département des Imprimés un ensemble distinct. Les hommes qui, il y a cent ans, eurent la charge de les incorporer dans les fonds ne pouvaient pas toujours apercevoir l'intérêt que certains de ces ouvrages offriraient bientôt aux historiens. L'eussent-ils vu, ils ne pouvaient que s'en tenir aux titres, aux sujets et aux cadres traditionnels du Département, du moment que ceux-ci étaient maintenus. Faute d'un plan mûrement réfléchi et ordonné, c'est dans presque toutes les divisions des Imprimés qu'après le départ de Van .Praet furent répartis tous ces livres, dont certains concernaient souvent les mêmes sujets. Les anciennes divisions du Département, d'ailleurs, sont toujours en vigueur. Et, de nos jours encore il convient de le signaler des ouvrages nouveaux intéressant par quelque façon que ce soit l'histoire de la Révolution française peuvent n'être pas classés dans la division de l'Histoire de France. Il fallut plus d'un demi-siècle pour que les fonds d'origine révolutionnaire fussent catalogués et mis réellement à la disposition du publie. Ce que furent les tentatives poursuivies pour doter le Département des Imprimés d'un catalogue, M. Ledos l'expose dans un beau livre 'qui paraît cette année même 2. Je ne veux pas insister ici sur les erreurs de méthode qui furent alors commises et qui pèsent encore sur Ja vie et les travaux du Département s. Lorsque Taschereau établit par grandes divisions le plan de son catalogue méthodique, qui ne put être réalisé que partiellement, il voulut, par de multiples renvois d'une division aux autres, tenir 1. Léopold Delisle, Catalogue général des livres imprimés, t. I (1897), Introduction, p. xvm.

2. E. G. Ledos, Histoire des catalogues du Département des Imprimés, Paris, Editions des Bibliothèques nationales, 1936, in-8°.

3. Voir Julien Cain, A la Bibliothèque nationale. Autour du Catalogue, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1936; id., préface au livre de M. Ledos.


compte de ce fait :qu'un même ouvrage intéresse parfois des disciplines diverses, et ainsi éviter les inconvénients d'un classement trop rigide. C'est à tout instant que son Catalogue de l'Histoire de France renvoie aux divisions « Poésie », « Législation », « Jurisprudence », etc. Encore eût-il ifallu que ces renvois, pour être complets, ne fussent établis qu'après l'achèvement des catalogues méthodiques de toutes les divisions. Mais c'eût été risquer d'en retarder indéfiniment la publication.

C'est par ce système de renvois que le Catalogue de l'Histoire de France, qui après soixante-dix ans mérite encore l'admiration des érudits, devait justifier véritablement son titre. En fait, son contenu est singulièrement plus restreint. Ce n'est que le catalogue de la division L. Pour ne retenir que quelques exemples, on n'y trouvera pas certains écrits de Billaud-Varenne, qui sont dans les divisions D2 (Théologie non catholique), et R (Sciences philosophiques) ni l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, de Condorcet, qui est dans la division Z (Polygraphie, Mélanges), avec les œuvres complètes de Barnave et de Robespierre, les écrits de Roland, de Rabaud Saint-Etienne ou de l'abbé Sicard, etc. La division V (Sciences et Arts) contient quantité de pièces importantes que la bibliographie de Carnot ou de Condorcet ne peut négliger. Il en est de même des divisions K (Jtalipi)^ M (Pays-Bas, Allemagne), N (Angleterre), pour la politique étrangère de la Révolution; H (Histoire ecclésiastique), pour sa politique religieuse; S (Agriculture), pour l'étude des conditions d'existence de la classe rurale.

On voit mieux maintenant à quels besoins répond l'entreprise de MM. André Martin et Gérard Walter. Ce n'est pas un « tableau » comme le Catalogue de l'Histoire de France si la Révolution française est l'un de ces grands sujets d'études qui, par l'effet du travail scientifique contemporain, se sont différenciés en spécialités, il y a bien des inconvénients à un classement méthodique rigide appliqué à des notions dont un grand nombre sont constamment remises en question. A ce classement, qui n'est qu'apparemment méthodique et ne peut être exempt d'arbitraire, on a préféré l'ordre alphabétique plus simple. Une table analytique détaillée rendra aisées les recherches.

Cette méthode n'est-elle pas celle qu'après de longues réflexions et une enquête qu'il avait menée au British Museum auprès de son ami Panizzi, Mérimée adoptait dans son fameux rapport de 18581 ? 1. Rapport présenté. par M. P. Mérimée. au nom de la Commission chargée d'examiner les modifications à introduire dans l'organisation de la Bibliothèque impériale, mai 1858, p. 17.


« En France, on a résolu la rédaction d'un catalogue par ordre de matières en Angleterre, on a préféré l'ordre alphabétique. Nous ne prétendons pas nous établir juges du mérite des deux systèmes mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer, d'un côté, une aspiration vers la perfection, qui ne tient compte ni du temps ni des difficultés; de l'autre, un esprit pratique qui saisit avec empressement les moyens les plus prompts d'arriver à un résultat utile. »

Malgré ces hésitations, Mérimée a pris parti, et il a pris parti contre les catalogues méthodiques. Plutôt que dans l'hommage qu'il rend aux premiers volumes du Catalogue de l'Hist,oire de France, sa pensée s'exprime dans les critiques précises qu'il en fait. « Il nous semble, concluait-il, que la question se réduit à ceci Vaut-il mieux avoir un travail bibliographique achevé, ou bien un Catalogue général ? Nous répondrons Un catalogue général. » Léopold Delisle a maintenu les principes énoncés par Mérimée, et il les a formulés avec plus de rigueur encore en insistant « sur la distinction à faire entre un. catalogue et une bibliographie 1 ». « Le grand avantage qu'on attribue d'ordinaire à un catalogue méthodique, c'est que, sur u'ne question donnée, il semble devoir donner l'indication des ouvrages qu'on a le plus d'intérêt à consulter. Mais cet avantage est bien plus apparent que réel. Si bien fait qu'on le suppose, si loin qu'on y ait poussé le système des renvois, un catalogue ne tiendra jamais lieu d'une bibliographie. » Et Léopold Delisle énumère, pour le règne de saint Louis, qu'il propose en exemple, les grandes publications d'une importance capitale, qui sont absentes du Catalogue de l'Histoire de Franice. Il y a analogie entre ses conclusions pour le xiii* siècle et les nôtres pour la Révolution. « Le but d'une bibliographie, poursuit Léopold Delisle, est de renseigner sur l'existence et tnême sur la valeur des publications de tout genre, ayant trait à un sujet déterminé.Un catalogue répond à de tous autres besoins il doit, avant tout, fournir le moyen de savoir sans longues recherches, si un livre ou une brochure dont le titre est connu se trouve à la Bibliothèque; il doit en même temps indiquer la cote sous laquelle ce livre est rangé sur les rayons. » Et voici la conclusion « Un catalogue alphabétique est le seul qui réponde à ces conditions. » Le Catalogue de l'Histoire de la Révolution française obéit à ces règles. Il ne veut pas être une bibliographie tel ouvrage important peut ne pas s'y trouver; mais il doit relever tous ceux qui 1. L. Delisle, ibid.. p. lxvi,


sont conservés dans les divers fonds du Département des Imprimés. Et s'il doit demeurer essentiellement un catalogue de bibliothèque, les collections sur lesquelles il porte sont si importantes qu'au total il constitue une bibliographie. Si je précise qu'il comprendra environ cinquante mille notices, on pourra entrevoir sa richesse. Et si j'ajoute que des notes précises permettront d'identifier maint personnage mal connu, de restituer le véritable sujet de maint écrit au titre obscur et vague, on conviendra qu'il s'agit bien d'un véritable travail critique 1.

Parmi les instruments de recherches que le Département des Imprimés met à la disposition des travailleurs, celui-ci réalise vraiment un type nouveau celui des catalogues par grands sujets, établis pour l'étude de questions bien délimitées dans le temps ou exactement définies de toute autre manière.

Sans doute n'est-ce là qu'une formule générale, mais elle est souple et susceptible d'adaptation. Il va sans dire que des catalogues de cette nature supposent de la part de leurs auteurs autant d'érudition que de connaissance approfondie des collections du département. Ils ne sauraient être établis que par des bibliographes possédant à la fois cette science et cette pratique, ou par la collaboration, dont MM. André Martin et Gérard Walter donnent ici l'heureux exemple, d'un spécialiste et d'un bibliothécaire.

L'Administrateur général de la Bibliothèque nationale,

Julien CAIN.

ïï. AVERTISSEMENT DE MSi. André MARTIN ET Gérard WALTER 2. Ce catalogue a pour but de donner la nomenclature de tous les ouvrages relatifs à la Révolution française, qui se trouvent à la Bibliothèque nationale. Il comporte un certain nombre de subdivisions que l'abondance des matières a rendu nécessaires. On a, avant tout, séparé nettement les auteurs de la période révolutionnaire des écrivains postérieurs à la Révolution. Sont considérés comme « auteurs de la période révolutionnaire ceux qui ont écrit pendant les années 1789-1799. (On a pris comme dates limites l'ouverture des Etats généraux et la journée du 18 bru1. Le Catalogue de l'Histoire de la Révolution francaise sera achevé rapidement. Il sera complet au début de 1939, et comprendra cinq volumes, dont trois seront consacrés aux auteurs, deux aux anonymes, aux périodiques, aux ouvrages modernes sur la Révolution, et à l'index des mots typiques.

2. Op. cit., p. xi-xiii.


maire.) L'ensemble des ouvrages parus au cours de cette époque forme la première partie de ce catalogue. Elle comprend, à son tour, trois subdivisions 1° Auteurs; Anonymes; 3" Périodiques. Auteurs. Ils sont rangés tous dans une seule série alphabétique on a cru utile en effet de grouper et de présenter dans une suite ininterrompue J'ensemble des œuvres de tel ou tel personnage de l'époque révolutionnaire, même si son activité s'était exercée dans plusieurs domaines différents. Il y a lieu de les considérer, nous semble-t-il, non seulement comme des auteurs, mais aussi comme des sujets d'étude.

On s'est trouvé souvent en présence d'auteurs dont l'activité, commencée avant 1789, s'est prolongée bien au delà des années révolutionnaires. Il a fallu grouper leurs ouvrages en trois catégories distinctes a) Période pré-révolutionnaire; b) période révolutionnaire c) période post-révolutionnaire.

a) Période pré-révolutionnaire (écrits parus avant 1789).-Quand on s'est trouvé en présence d'un personnage ayant participé plus ou moins activement au mouvement révolutionnaire, on a pris soin de donner la liste complète de ses ouvrages pré-révolutionnaires. Ceci pour permettre au lecteur de marquer plus facilement les différentes étapes de son évolution morale et politique. Quand il a été question d'un personnage qui n'avait fait que « traverser la Révolution » sans y participer sous une forme quelconque, on a réduit au plus strict minimum la liste de ses écrits pré-révolutionnaires, en y retenant uniquement ceux qui reflétaient, au moins dans une certaine mesure, les courants précurseurs de la Révolution. De même on n'a retenu dans l'œuvre des écrivains tels que Beaumarchais ou André Chénier, des savants tels que Lavoisier, que ce qui se rattache directement au mouvement révolutionnaire. Par contre, les pièces de théâtre écrites par Collot d'Herbois avant 1789, les traités scientifiques rédigés par Marat pendant les années pré-révolutionnaires, les plaidoyers prononcés par Robespierre à la même époque, y figurent au grand complet. On estime en effet que lorsqu'il s'agit des « révolutionnaires actifs », il faut mettre à la disposition du lecteur un tableau aussi détaillé que possible de leur activité intellectuelle en remontant jusqu'à leurs débuts mêmes, sans tenir compte de la date à laquelle ils se placent.

b) Période révolutionnaire. Il a fallu établir à l'intérieur de cette rubrique plusieurs subdivisions lorsqu'on s'est trouvé en présence d'un homme politique, ministre, député à l'Assemblée nationale, membre de la Commune, etc. Les écrits compris dans cette


période ont été classés dans l'ordre suivant 1" Ecrits divers embrassant l'ensemble des ouvrages de caractère général d'un auteur donné; 2" Interventions parlementaires!; 3° Arrêtés rendus en exercice de fonctions officielles telles que représentant en mission, commandant d'armée, ministre, etc. 4° Ouvrages de caractère secondaire traductions, commentaires, etc. Les « Ecrits divers », sauf des cas exceptionnels où leur abondance a né-cessité certaines subdivisions supplémentaires (par ex. Condorcet, Mirabeau), sont classés dans l'ordre alphabétique pur et simple, puisqu'il s'agit surtout de faciliter au lecteur la recherche du titre. Quant aux « interventions parlementaires », on les a groupées d'après les différentes assemblées dont faisait partie l'auteur. A l'intérieur de chaque groupe intitulé selon le cas « Assemblée constituante », « Convention nationale », etc. les discours, motions, opinions, rapports, etc., sont classés dans l'ordre chronologique. Les arrêtés d'un représentant en mission, les proclamations d'un général en chef sont classés dans l'ordre chronologique également. Les traductions et commentaires font l'objet d'une simple mention aussi brève que possible. Pour les journaux publiés par certains auteurs, on s'est borné à un simple renvoi à la section « Périodiques » où on trouvera tous les détails.

c) Période post-révoluiionnaire. On a conservé la nomenclature complète des ouvrages publiés après la Révolution par les auteurs ayant joué un rôle politique quelque peu important pendant la période révolutionnaire, même si, au cours des années ̃post-révolutionnaires, ils ont vécu dans une retraite forcée ou volontaire. Pour les autres, on a fait une distinction. On a bloqué sous un titre général « Interventions parlementaires », l'ensemble des manifestations parlementaires des hommes politiques de second plan de l'époque révolutionnaire. Quant à ceux qui ne sont distingués par aucune activité pendant la Révolution, on n'a gardé de leurs écrits post-révolutionnaires que les ouvrages qui traitent effectivement de cette époque.

Les noms des auteurs de cette partie du catalogue sont suivis parfois de quelques brèves indications biographiques. Elles permettront au lecteur d'identifier les personnages et d'éviter certairnes confusions fâcheuses qui se sont produites à propos de quelques homonymes. De même, il a paru nécessaire de reproduire de temps en temps des extraits, très courts, bien entendu, des ouvrages dont le titre n'explique pas suffisamment le contenu. On n'a pu malheureusement les donner que dans des cas bien limités; autrement le présent ouvrage aurait atteint des proportions exorbitantes tout en perdant son caractère de catalogue proprement dit.


ANONYMES ET PÉRIODIQUES. La subdivision « Anonymes », venant à la suite de celle des « Auteurs », comprendra toutes les publications considérées d'après les règles de la Bibliothèque nationale comme anonymes.

La troisième et dernière subdivision comprendra les « Périodiques » classés dans l'ordre rigoureusement alphabétique. Le dépouillement systématique auquel on s'est livré permet de donner pour chaque journal la nomenclature exacte et détaillée des numéros, datés et identifiés au besoin (quand il s'agit de contrefaçons). Le lecteur trouvera en tête de chacune de ces subdivisions des introductions détaillées lui donnant toutes les indications techniques nécessaires.

La partie Etudes et travaux sur la Révolution française comprendra les ouvrages publiés sur ce sujet dans le cours du xrxa et du xx" siècles. Elle formera le dernier volume de ce catalogue. Ajoutons, pour terminer, qu'un index analytique placé à la fin permettra au lecteur de trouver toute la documentation essentielle dont il pourrait avoir besoin pour tel ou tel sujet de l'