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Title : La fin de Lucie Pellegrin ; L'infortune de M. Fraque ; Les femmes du père Lefèvre ; Journal de M. Mure / Paul Alexis

Author : Alexis, Paul (1847-1901). Auteur du texte

Publisher : G. Charpentier (Paris)

Publication date : 1880

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 1 vol. (361 p.) ; in-18

Format : Nombre total de vues : 370

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k114721r

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Y2-3778

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30009990t

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 10/12/2007

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RELIURE SERREE

Absence de marges intérieures

VALABLE POUR TOUT OU PARTIE DU DOCUMENT REPRODUIT


Couvertures supérieure et inférieure manquantes


Ln FIN

LUCIE PELLEGRIN


8490-79. Oiubbil. Typ. et tuer. Cbktk.


PAUL ALÊXlf

LA FIN

DE

PELLEGRIN

L'INFORTUNE DR MONSIEUH FnAQTE LES FEMMES DU PÎÎRE LEFÈVRE

JOURNAL DE MONSIEUR MURS

PARIS

G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 13, ME I>K GIIKNELLK-SAINT-GEI(MAIX. 1880


i


LA FIN.

t DE


Si je m'étais décidé à donner aux quatre études composant ce volume un titre général, je n'en aurais pas pris d'autre que le qui- vant « Tout ceci est arrivé. » Pour moi, la définition de l'Art est celle que Diderot avait empruntée à Bacon Honzo additus naturoe. L'entreprise littéraire de celui qui prétendrait tout tirer de son propre fond me paraît aussi incomplète, mais plus dénuée d'intérêt, que la tentative de celui qui se bornerait à « photographier » du réel sans y mettre du sien, sans rendre l'impression personnelle et unique de cette réalité vue à travers un tempérament. Je place la Fin de .Lucie Pellegrin au commencement, parce que c'est la plus ancienne de ces études. En 1874, à une époque difficile de mes débuts, j'allais manger quelquefois rue GermainPilon dans un restaurant infime, qui n'existe plus, où j'entendis un jour quatre « 'habituées)) » à une table voisine, tout en prenant leur café et en fumant leur cigarette., parler longuement d'une de leurs camarades, très lancée et très connue, qui se mourait de la poitrine. Leur conversation me frappa. Elles donnaient des détails tellement typiques qu'il me sembla que l'imagination d'un romancier de génie ne pourrait en trouver de plus poignants ni de plus vrais. Cette « Lucie que je n'avais jamais vue, maintenant, avec ce que je venais d'entendre, elle était là devant mes yeux, réelle et vivante, inoubliable: une Manon du quartier Breda, bonne fille, un peu sotte, exploitée par son entourage, la fibre maternelle peu développée, toute au plaisir, attendrissante à l'approche de la mort, embellie, sans doute par ma pitié d'une sorte de poésie maladive. Une des quatre « habituées » parla vaguement d'aller la voir une après-midi toutes ensemble. Ma part d'inven- tion se borne donc à avoir supposé que la visite des quatre femmes eut réellement lieu à l'issue de leur conversation, et à m'être imaginé cette visite. Quand la véritable « Lucie » mourut, il n'y a pas très longtemps, la Fin de Lucie Pellegrin avait paru depuis dix-huit mois dans une feuille-de-chou littéraire.


LA FIN

DE

LUCIE PELLEGRIN

Chez Victor, « le gros Victor », le marchand de vins obèse du boulevard extérieur, dans le salon du fond, les habitués achevaient de déjeuner.

La grande Adèle faisait la sauce de son artichaut. Marie la frisée tournait son mazagran. Héloïse se roulait une cigarette. L'autre Adèle était en train de se tirer les cartes dans un vieux jeu graisseux, en mouil-.lant à chaque instant le bout de son pouce avec la langue. M. Roger, un homme grisonnant, en gilet de piqué blanc et en veste de velours jaunâtre, que les femmes appelaient tantôt « le tapissier et tantôt « mon oncle », digérait en fumant, en buvant du co-


gnac. Assis près de la fenêtre, en bras de chemise; le garçon, Charles, lisait le Rappel.

On avait très chaud. Aucun souffle ne remuait les feuilles des plantes grimpantes, le long des fils de fer tendus dans la fenêtre. Les visages, comme la gorge et les bras nus des femmes, luisaient. Depuis un moment, personne n'avait rompu le silence. Dans la boutique, par la porte ouverte, on entendait piétiner lourdement autour du comptoir les pantoufles, de Victor, servant des consommateurs. Des «A votre santé, mon brave » arrivaient,, suivis d'un léger choc de verres. Puis, de temps en temps, ce n'était plus que le sautillement, sec et continu, de la bille du tourniquet.


Pas ça, Miss! Grande salope de Miss, veuxtu. menaça tout à coup la voix rauque de Victor. Et, se tenant au rebord du comptoir, le marchand de Tins allongea un coup de pied pour chasser la chienne, qui venait de pénétrer dans la boutiqud. Peu effrayée, Miss fit un simple détour pour mettre son ventre de, chienne pleine hors de l'atteinte du pied de Victor, s'arrêta devant la porte de la cuisine, flaira un instant les odeurs chaudes du fourneau; puis, sans se presser, dédaigneuse, traînant les pattes avec la désinvolture d'une femme flânant en savates sur un trottoir, elle entra dans le salon du fond comme chez elle.

-Tiens, Miss! s'écria la grande Adèle.

Et elle commença à attaquer son artichaut. Marie


la frisée, qui portait son mazagran aux lèvres, s'interrompit afin de partager en deux avec les dents, pour la chienne, son second morceau de sucre. L'autre Adèle, profondément absorbée, resta le nez baissé sur ses cartes. Quant à Héloïsé, elle avait déjà posé sa cigarette allumée sur le bord d'une assiette, et attiré la chienne à elle.

Ma belle, tu vas avoir des petits, disait-elle affectueusement.

Et elle caressait Miss à deux mains. Le bête se laissait faire, allongeant le cou et baissant ses oreilles pelées, se laissant aussi toucher les flancs, où le poil roux, par larges plaques, manquait. Héloïse faisait min?, de l'embrasser sur le museau, lui prenant la tête qu'elle gardait sur les genoux sans crainte de salir sa robe neuve de toile bleue à pois blanc. Victor parut, remplissant la porte de son torse énorme en veston blanc de cuisinier, un balai à la main pour chasser la chienne. Mais la grande Adèle, sans lâcher sa feuille d'artichaut trempée de sauce, lui saisit vivement le bras.

Voulez-vous la laissér

Elle ne vous a rien fait peut-être

C'est la chienne à la Pellegrin, vous le savez aussi bien qu'un autre. Devant ces exclamations simultanées, Victor se retira en haussant les épaules. Son départ fut salué de longs et bruyants éclats de rire qui triomphaient. L'autre Adèle, qui venait enfin de trouver accouplés


un valet de cœur et un dix de trèfle,- daigna relever la tête et sourire de sa lèvre mince. M. Roger et Charales riaient aussi. Miss, remuait joyeusement la queue.

Tout à coup, ce fut la grande Adèle qui cessa la première de rire.

J'y songe Chochotte le disait hier soir au RatMort. Le docteur craignait que Lucie Pelle"grin ne passât pas la nuit.


ni

-Alors, elle est peut-être morte, fit observer Marie la frisée.

11 y eut un silence.

Dis-nous ça, toi, ma pauvre Miss? demanda. Héloïse qui tenait encore la chienne embrassée.

Il y eut un nouveau silence. On entendit la voix glapissante de Victor envoyant le garçon chercher dit vin à la cave. Puis, il fut longuement question de Lucie Pellegrin.

Si elle est morte, moi, je ne la plains pas, commença la grande Adèle. Celle-là a assez usé et abusé de la vie.

Qui, dit Marie la frisée, elle en a mangé, de l'ar-. gent.

Si elle en a mangé! reprit la grande Adèle, en


s'animant. Moi qui vous parle, je lui ai vu sur le corps pour trente mille francs de diamants. Elle a eu chevaux et voiture, à elle. et deux maisons à Batignolles. f L'autre Adèle, débarquée de Nancy depuis quelques semaines, ouvrait de grands yeux. La grande Adèle ajouta

Tout le monde sait et vous dira que Lucie Pellegrin a été riche. mais là, une vraie fortune. dans les cfeux cent mille francs placés chez le notaire. La grande bouche de l'autre Adèle fit une moue qui voulait être dédaigneuse. Puis, baissant un peu le front, un front d'un blanc jaunâtre, déjà ridé, elle dit entre les dents d'un air distrait

Je n'aurais pas cru à la voir, quand on me l'a montrée cet hiver, à l'Elysée.

Cet hiver, répondit Marie la frisée, mais elle était déjà perdue, cet hiver. Et savez-vous ce qui a perdu la Pellegrin? Ce sont les.

Elle lâcha un mot ordurier et technique.

Et aussi les femmes, compléta la grande Adèle, en donnant au mot « femmes » une intention particulière.

M. Rogner, qui ne disait rien, mais qui était tout oreilles, sortit alors de la bouche le cigare qu'il fumait. Toute sa grosse lièvre inférieure, épaisse et tombante, frémissait d'un rire gras.

-'Vieux voluptueux de mon oncle lui jeta Marie la frisée; nous t'en faisons boire du lait, dis?. Et oi,.


c'est tout ce que tu payes? Nous avons une soif, le -tapissier!

Héloïse cependant avait fini par, prendre Miss sur les genoux. Après avoir fait manger à la chienne ce qu elle avait laissé de son beefsteack trop dur, elle lui présentait son verre rempli d'eau. Miss altérée buvait avidement.

« Mon oncle s'éclipsa pour ne pas payeur de la bière.


IV

Restées seules, et ne songeant plus à leur soif, les quatre femmes maintenant fumaient chacune leur cigarette. Sur une chaise, à côté d'Héloïse, Miss couchée sommeillait. Le garçon était déjà venu desservir les tables, sur lesquelles il n'y avait plus que les carafes, la moutarde près du pyrophore plein d'allumettes, des verres propres retournés, et les serviettes encore dépliées à côté de leurs ronds en étain. Puis Charles était allé remplacer au comptoir le gros Victor qui devait faire sa sieste.

Les deux Adèle, Marie la frisée et Héloïse parlaient encore de Lucie Pellegrin. Dans la nonchalance de leur digestion, dans l'accablement de l'après-midi de juin, âu. fond de l'étroite arrière-salle où leur désœuvrement, qui se sentait chez lui, s'acoquinait parfois


du déjeuner jusqu'au dîner, elles en parlaient tout doucement, entre elles, en bonnes amies qui trouvent du charme à échanger leurs impressions et à remuer des souvenirs.

Cette Lucie Pellegrin, que l'autre Adèle n'avait vue que deux ou trois fois, Héloïse et Marie la frisée la savaient par cœur, comme toutes les habituées de l'Élysée-Montmartre, de 'a Reine-Blanche, de la Boule-Noire, du Château-Rouge mais c'était la grande Adèle qui en savait le plus sur son compte, elle qui se disait du même quartier, de la même rue, qui avait connu. Lucie « honnête », qui l'avait vue « débuter » qui en huit ans l'avait plus de vingt fois perdue de vue et retrouvée, enfin avec laquelle elle se trouvait en froid, depuis un an, « sans se souvenir au juste pourquoi. » Cette Lucie Pellegrin, toutes trois se plaisaient à la raconter., l'expliquer, à la discuter pour leur nouvelle camarade, pour la femme de province devenue depuis peu une femme de Paris. Il fut d'abord question de sa beai.té. L'autre Adèle, une de ces filles qui jettent à tout propos dans la conversation un « Moi, je sais que je ne suis pas ceci, que je ne suis pas cela 1 contraint et pincé, mais qui ne reconnaissent pas volontiers une supériorité chez les autres, disait

C'est comme aussi on me l'avait donnée pour si jolie Moi je n'ai guère trouvé.

Il ne fallait pas dire que Lucie Pellegrin n'était pas jolie, se récrièrent les trois femmes. C'était tout ce


qu'on voudrait, une sotte, une sans cœur, une rouleuse, mais elle était belle. Sans l'admirable régularité de son visage, d'où lui serait venue sa réputation? Elle a eu de la chan ce objectait l'autre Adèle. Sans doute qu'elle en a eu, dit Héloïse. Mais qui de nous n'en a pas, un soir ou l'autre, de la chance? Seulement ça ne dure pas. Et pour Lucie Pellegrin, la chance durait, voilà. C'était donc plus que de la chance.

A Bullier; dit Marie la fris3e, à Tivoli-Vauxhall, à Yalentino, à Mabille, elle était aussi connue qu'au bal du Chalet, aux Batignolles. Si elle soupait chez Peters, comme si elle allait, à minuit, manger une choucroute à Montmartre, chez la mère Bontard Voici la Pellegrin disait-on; et chacun se retournait. Avec de la toilette, aussi. persistait l'autre Adèle. Si l'on avait chacune des cent mille balles. Mais pour y arriver à cette toilette, reprit la grande Adèle. Elle ne l'a pas toujours eue, que diable Elle est née vers le bas de l'avenue de Saint-Ouen, dans une ruelle de chiffonniers, près des fortifications. Ses parents, qui dormaient pendant le jour, l'envoyaient aux carrières de Montmartre, ramasser au milieu des décombres du verre cassé, des débris de bois, jusqu'à de la poussière de charbon. Toutes les après-midi, moi, qui demeurais rue Marcadet, je la voyais passer portant son grand panier, -pieds nus, avec une bande de petits ravageurs de son âge. Quelquefois, par une longue fente,


son jupon laissait voir toute sa pauvre cuisse maigre. Avec ça, elle était d'un joli Et c'est elle qui vous a commencé de bonne heure. Sa mère, qui se promenait toute la nuit, la lanterne 11 la main, sous son cachemire d'osier, ne pouvait guère la surveiller avant quinze ans, Lucie découchait déjà. Mais plus fort que ça, à onze ans. et elle me l'a vingt fois raconté. un jour, par un de ces temps couverts où il fait nuit de bornée heure, fêtant attardée au milieu des carrières de Montmartre pour remplir son panier, Lucie, à onze ans, entendez-vous bien, à onze; ans fut prise par.un maraudeur de carrières de mauvaise mine, derrière un vieux tombereau, disloqué qui se trouvait là, les deux bras levés dans le ciel.

Une triple exclamation interrompit la grande Adèle.

Oh faisait simplement la jeune Héloïse.

Les hommes ajoutait Marie la frisée.

Ces clochons d'hommes renchérissait de sa grande bouche l'autre Adèle.

Depuis un moment, Marie la frisée éprouvait comme une démangeaison de raconter à son tour.

Moi, sans la connaître d'aussi loin, je la voyais tous les dimanches, après midi, au petit bal du Moulin-de-la-Galette. Elle venait on cheveux. Elle était dans ses dix-neuf ou vingt ans, et végétait alors dans les hôtels garnis. Elle vous avait une modeste confection de vingt-neuf francs cinquante, toujours


la même, violette, qu'il me semble voir encore dèux petits volants plats sur la jupe, et ça lui pinçait sa taille de rien du tout, et ça luisait aux deux épaules. Là dedans, Lucie Pellegrin, si distinguée depuis, avait un air timide et godiche. Elle dansait et riait beaucoup, entourée de toute une bande de jeunes calicots, qui s'appelaient entre eux « les gouapeurs », et qui lui payaient des bocks, de la galette et les, balançoires. Souvent, la veille, elle s'était mise au lit sans dîner.

Et c'est avec cette femme-là, dit dédaigneusement l'autre Adèle, qu'aurait douché le roi des Belges Puis, comme on se mit à rire aux éclats, interdite, dè peur d'avoir lâché quelque bêtise, elle ajoutait Vous savez, c'est ce qu'on m'a dit. je ne fais que répéter.

La grande Adèle, qui avait ri plus fort que les autres, redevint tout à coup sérieuse, et, jetant son bout de cigarette, déplaçant un peu sa chaise pour se mettre en face de l'autre Adèle, elle reprit la parole

Voici le fin mot sur cette bonne histoire du roi, qu'un tas d'imbéciles ont avalée bel et bien, et qui a fait la fortune de la Pellegrin. Elle a toujours été elle-même une gobeuse, en même temps très vaine et très facile à tromper.

Cette horreur de Chochotte en sait quelque chose, interrompit Marie la frisée, et tant d'autres. sans compter les hommes.


Et celui-ci donc chuchota d'un air mystérieux Héloïse, en se penchant par-dessus Miss endormie sur une chaise, pour voir si le gros Yictor n'était pas revenu au comptoir.

Alors, continua la grande Adèle, une après-midi, dans le passage de l'Opéra, où elle attendait, je crois, la fin d'une averse pour remonter aux Batignolles, elle fit la connaissance d'un étranger. ,Le lendemain matin, elle montrait à tout le monde un billet de cent francs, très émue, très montée, racontant qu'elle avait couché au Grand-Hôtel avec le roi des Belges, de passage à Paris, incognito. Cela dura trois semaines. Elle vous regardait du haut de sa grandeur elle s'était acheté sa première robe de soie, chez une marchande à .la toilette, à crédit. Elle portait des gants. On ne la voyait plus qu'en sapin, et elle recouchait tous les deux soirs au Grand-Hôtel avec « le roi », son amant. Le lendemain du départ du roi, Lucie Pellegrin disait à qui voulait l'entendre qu'à la gare du Nord, avant de monter en wagon, « le roi des Belges » lui avait demandé si elle préférait recevoir de Bruxelles une traite de trente mille francs sur M. de Rothschild ou une rivière de diamants, et qu'elle lui avait' répondu cc Sire, je ne me vends « pas et n'accepterai jamais qu'un souvenir de Votre « Majesté. » Elle attendit longtemps, vous pensez bien puis, quand elle comprit enfin qu'on lui avait monté le coup, elle s'était montrée trop crédule et trop vaniteuse pour oser en convenir. La crainte du


ridicule la força d'aller toujours de l'avant, et le plus curieux, c'est que le canard passa à merveille. Elle trouvait du crédit;- des photographes la prirent dans toutes les poses pour leurs collections d'actrices et de célébrités elle était lancée. Elle finit par pouvoir s'acheter elle-même sa « rivière ». son souvenir du roi des Belges.

Et la grande Adèle se tut, se mit à plier soigneusement sa serviette pour la passer dans le rond en étain., sur lequel était gravé, à la pointe du couteau, un grand A.

Marie la frisée se leva, secoua les miettes de pain qui avaient pu tomber sur sa jupe, puis se rassit. Héloïse caressa légèrement la tête de Miss, qui dormait toujours. L'autre Adèle seule desserra les lèvres Les hommes sont bien bêtes.

Elle n'en dit pas plus. Et, dans l'arrière-salle de chez Victor, il y eut un moment de grand silence. Ces quatre femmes, à la pensée de la fortune bizarre, soudaine, inespérée, de Lucie Pellegrin, restaient confondues et éblouies, comme devant un bouquet magique de feu d'artifice.


v '̃̃̃̃̃̃

–Charles, qu'est-ce que je dois?. J'ai un demisetier, un poulet, une salade, une fraise, deux sous de pain et un café Debout toutes les quatre devant le comptoir, elles faisaient leur addition. Celles qui ne payaient' pas; jouissant chez Victor du crédit d'une ou deux semaines, serraient l'addition dans leur porte-monnaie vide. Puis, elles ne se décidaient pàs encore à partir. Héloïse se plaignait à Charles de la dureté immangeable de son béefsteack. Marie la frisée, qui avait pris le Rappel, cherchait des assassinats et des suicides au milieu de la prose des derniers romantiques» Les deux Adèle jouaient au tourniquet des. petits -'verres que, toujours quittes à la fin, elles ne consom-' maient jamais.


Enfin, elles s'étaient arrachées de chez Victor. A quelques pas de la porte, sur toute la largeur du trottoir déjà à l'ombre, elles se tenaient debout, hésitant enco.re à se quitter, lorsque Miss, qu'elles avaient ,laissée endormie sur sa chaise, sortit à son tour de chez le marchand de vins. De son gros ventre, balayant presque le macadam, avec sa démarche accablée de chienne qui va mettre bas, Miss vint les rejoindre, en remuant la queue.

-Pauvre Miss, fit Héloïse, tu ne veux pas qu'on s'en aille sans toi, dis

C'est en revoyant ainsi la chienne de Lucie Pellegrii, qu'une vague pitié, qui les fit soudain se baisser toutes ensemble, pour caresser Miss, au milieu du trottoir, remonta de la chienne vers sa maîtresse. Elles en reparlèrent. La Pellegrin devait décidément être morte, puisque Miss se traînait ainsi comme une âme en peine.

Tout à coup, la grande Adèle fit une découverte.

Miss n'a plus son collier. vous savez, son collier avec une L et un P en argent ?

Alors elles se regardèrent toutes quatre.

Ce n'est qu'à deux pas. la rue Frochot. insinua héloïse.

Chacune avait compris, et consentait tacitement. Viens, Miss, dit seulement la grande Adèle.

Et elles se mirent en route avec la chienne.

Si elle est morte, ajouta en marchant l'autre


Adèle, qui sait ? on nous la laissera peut-être voir.

Elles arrivaient déjà place Pigalle. Leurs yeuxluisaient de curiosité.


VI

Devant'le café du Rat-Mort, la grande Adèle hâtait le pas.

'Venez vite, je crois apercevoir au fond cette horreur de Chochotte jouant aux cartes. Tournons le coin elle nous espionnerait.

Elles étaient rue Frochot.

Les quatre fenêtres du premier au-dessus de l'entresol ne laissaient rien deviner à travers les petits rideaux de mousseline brodée. Un fauteuil restait vide, au soleil, sur le large balcon faisant saillie. Par la porte de la rue ouverte, pouvait entrer qui voulait

Madame Printemps appela en vain Marie la frisée, en .tapant aux carreaux de la concierge, madame Printemps


Madame Printemps n'était sans doute pas loin. Son étui à lunettes se trouvait sur la table, à côté du panier de petits pois qu'elle avait commencé d'écosser. On entra dans sa loge pour l'attendre. Miss se coucha sur son divan sans façons. Héloïselui écossa ses petits pois. Marie la frisée se posa sur le nez ses lunettes. Cependant madame Priniemps ne revenait plus.

La grande Adèle perdit patience la première.

Bah! allons tout de suite sonner là-haut.». Morte ou non, que diable on nous ouvrira, et j'ai un prétexte. Nou.3 lui rapportons la chienne qui est venue s'égarer chez Victor.

Et prenant Miss dans les bras, comme elle aurait porté un enknt, elle monta la première. Les autres suivaient une à une, la main à la, rampe. Le bruit de leurs pas s'étouffait sur le tapis tendu de marche en marche, où le pied maigre de Lucie Pellegrin ne se poserait peut-être plus. A l'entresol, un mot de Marie la frisée, qui venait la dernière, leur parut très drôle Mes enfants, quelle procession

Elles montaient en contenant de moins en moins leur fou rire, elles allaient éclater bruyamment, quand tout à coup, de la main, la grande Adèle leur fit signe de se taire. La porte de l'appartement de Lucie Pellegrin était grande ouverte.


VII

Dans l'antichambre, où il n'y avait personne, on eût dit qu'il s'agissait d'un départ. Au milieu du sens dessus dessous général, pôsrmi toute sorte de cartons vides traînant à terre et sur les chaises, se trouvaient deux énormes malles à coins de cuivre et à clous dorés.

-Tiens fit avec surprise la grande Adèle, est-ce qu'elle irait aux bains de mer ?

Mais les deux élégantes malles, cette année, au lieu de leur cargaison légère de toilettes de plage, étaient bourrées d'un pêle-mêle d'objets qui soule'vaient les, couvercles, de nippes dont les bouts pendaient. Il s'agissait sans doute de quelque plus long voyage que celui de Dieppe ou de Trouville. Des gravures encadrées avaient même été enlevées de leur clou.


On dirait plutôt un déménagement', remarqua Marie la frisés.

Par la porte ouverte de la cuisine, on retrouvait le même désarroi autour du fourneau éteint dont les cendres coulaient. Quelque chose d'extraordinaire avait bouleversé jusqu'à la vaisselle, jonché le carreau d'assiettes sales, de vieux os de poulet, d'épluchures, de bouteilles de Champagne vides.

Et elles restaient toutes quatre indécises, se consultant du regard, n'osant trop ni sonner, ni entrer. A la fin, la grande Adèle, toujours Miss au bras, se décida à écarter une malle pour aller frapper à la porte du salon. Puis, elles sonnèrent et frappèrent en même temps. Miss poussait de légers jappements.


VIII

Tant pis, dit la grande Adèle, moi j'ouvre. Et elle tourna le bouton d'ivoire de la porte du salon.

Elles entrèrent une à une, sur la pointe du pied, n'ayant plus envie de rire. Le confortable du salon, où les persiennes fermées des deux fenêtres mettaient un demi-jour d'église, leur inspirait une sorte de recueillement. Le piano était ouvert, avec de la musique étalée sur le pupitre. Des cartes de visite, de tout format et de diverses couleurs, semaient négligemment le tapis du guéridon. Au fond d'une grande glace ovale, penchée, se reflétait le divan, où une robe de satin bleu ciel à longue traîne, étalée avec les dentelles pendantes des manches, semblait là une femme de Mabille vautrée.


Puis, leurs yeux, s'accoutumant à la demi-obscurité, distinguèrent des particularités. Il n'y avait plus de grands rideaux aux fenêtres. Héloïse fit remarquer d'un geste les plantes de la jardinière qu'on avait laissé mourir. Marie la frisée, qui venait de passer l'index sur le palissandre d'un meuble, monta son doigt b'anc de poussière avec un sourhe qui signifiait « Il y a bien quinze jours qu'on n'a plus nettoyé ici » Et ce fut surtout la grande Adèle qui, dans sa surprise de ce qu'elle découvrit, chuchota tout bas Plus de garniture de cheminée, voyez. on a enlevé la pendule et les candélabres.

Cependant, la porte de la chambre de Lucite Pellegrin était entre-bâillée. Elles prêtaient l'oreille. Lucie, Lucie 1 appela doucement la grande Adèle.

Elles toussèrent à plusieurs reprises.

-Y a-t-il quelqu'un? dit plus haut Marie la frisée. Elles frappèrent deux ou trois petits coups discrets. Enfin elles se décidèrent à pousser la porte. Et la; chambre leur sembla déserte comme la pièce d'entrée, comme la cuisine, comme le salon, comme tout l'appartement, comme la loge de madame Printemps. Elles tendaient avidement le cou, leurs regards pénétraient jusqu'à l'alcôve maintenant, et l'alcôve aussi devait être vide. Elles n'entendai.ent que le bruit de leur respiration. Lucie Pellegrin n'était sanas. doute plus là, à moins qu'elles ne la retrouvassent morte dans ce lit enfoncé sous des


rideaux bleus, dont elles n'osaient pas encore approcher. Miss, que la grande Adèle venait de déposer à terre, se dirigea d'un hond vers le lit, sauta sur l'édredon, s'y coucha.

Tout à coup, l'édredon fut soulevé, et l'on entendit comme le déchirement mouillé de l'intérieur d'une poitrine. Éveillée de son profond sommeil par une quinte étouffante, Lucie Pellegrin vomissait le sang.


IX

Sa petite main blanche, affaiblie, ne retrouvait plus le mouchoir roulé sous l'oreiller. On eût dit ¡ qu'elle venait de manger des cerises, pour avoir ainsi barbouillé de jus ses lèvres pâles, jusqu'à son menton tout aminci. Un tiède filet rouge lui coulait même sur le sein, éclaboussant de rose vif le voluptueux devant de chemise garni de dentelles. Et de sa voix déchirée, elle appelait

Madame Printemps, ma tisane, je veux ma L..i.ane! Oh! cette madame Printemps

La grande Adèle était maintenant au chevet de la malade..

As-tu besoin de quelque chose, Lucie ? Je' suis là, moi; tu sais bien Adèle.

Et, comme le pâle sourire de Lucie Pellegrin la reconnaissait


Voici, ajouta-t-elle en s'effaçant pour laisser voir les autres femmes, ta concierge n'y était pas, nous avons trouvé tout-ouvert, et nous sommes entrées, ces deux-ci que tu connais, une de nos amies et moi. Nous te ramenions Miss qui nous est arrivée sans collier, pendant que nous déjeunions chez Victor. Vous savez que votre Miss va accoucher, ajouta Héloïse. Et vous, comment ça va-t-il?

Comme vous voyez, voulut répondre Lucie Pellegrin.

Mais sa mauvaise toux lui étrangla la voix, et un nouveau flot de sang lui monta à la gorge.

Toutes s'empressaient. Héloïse lui retrouvait son mouchoir. La grande Adèle, lui passant les bras autour de la taille, la tenait penchée au-dessus d'une spacieuse cuvette en faïence anglaise, que Marie la frisée était allée chercher en courant dans le cabinet de toilette. Goutte à goutte, en rosée écarlate et chaude, lé sang de Lucie Pellegrin descendait lentement sur les fleurs et les feuillages, bleus de la faïence. Et la grande Adèle la sentait peser si peu, qu'elle croyait ne plus avoir dans les bras que le .corps de cette petite Lucie chétive et en haillons qui, autrefois, descendait à moitié nue des carrières de Montmartre, par la rue Marcadet. Avec toutes sortes de précautions, elle replaça ensuite la poitrinaire sur l'oreiller. L'autre Adèle, qui avait trouvé la tisane sur la table, s'avançait, une tasse à la main, en rémuant le sucre.


x

Merci, vous autres, dit Lucie Pellegrin après avoir bu. Maintenant, ça ira toujours jusqu'à la nuit. Pour ne pas la fatiguer, elles parlèrent de se -retirer. Elle s'y opposa, de ce ton à la fois suppliant et impérieux que prennent les enfants et les malades. ̃«– Toi, Adèle, fais-les asseoir. Je vais pouvoir me lever, et nous boirons quelque chose. Nous allons bien nous amuser. Auparavant, laissez-moi me; reposer, oh rien qu'un tout petit quart d'heure, là, avec Miss. Et, quand elle se fut retournée du côté de la muraille Il y a de quoi fumer sur-la table; je ne crains Elles allèrent pourtant ouvrir la fenêtre et se, met-,


tre sur le balcon. Mais là, ne songeant plus à rouler les cigarettes, elles commencèrent à chuchoter toutes à la fois

Elle est perdue, n'est-ce pas? Fait-elle pitié, la pauvre fille Avez-vous vu son visage de papier mâché ? Et ses yeux enfoncés dans des trous noirs Et ses bras à travers lesquels on verrait le jour. Moi, c'est sa voix crevée qui me faisait mal à entendre. Si elle va à dimanche, c'est le bout du monde. Dans ce sang qu'elle crachait, je n'ai pas bien regardé il devait y avoir de petits morceaux de poumon.

Ici, l'autre Adèle se mit à raconter qu'à Nancy, vers quinze ans, ayant fait sa croissance tout d'un coup, elle avait manqué devenir phtisique, qu'on lui donnait de l'huile de foie de morue, que le docteur, pour l'ausculter, la faisait, tousser et respirer fort, en appliquant l'oreille. Mais personne ne l'écoutait, et elle se tut. Les autres trouvaient Lucie Pellegrin bien mal soignée tout à l'heure elle pouvait mourirsans que personne fût là pour lui donner seulement à boire. Et elle aurait pu même être volée qui donc l'avait ainsi lâchée, toute seule, sans se donner la peine de refermer les portes ? Puis, elles revenaient au sens. dessus dessous de l'appartement, à ces cartons et à ces malles poussés au milieu, à cette couche de poussière sur les meubles. Elles ne regrettaient pourtant pas d'être montées et elles ne manqueraient ,pas de remonter, le jour ;où tout serait fini, pour revoir


Lucie Pellegrin morte sur son lit. Mais aujourd'hui; il se faisait tard, et chacune alors se souvint à propos de quelque chose une avait à aller recoudre sa robe pour sortir le soir, une autre à passer chez le coiffeur, une autre chez la blanchisseuse la dernière attendait une visite, chez elle, avant cinq heures. Bon, fit tout à coup la grande Adèle penchée sur le balcon, voici madame Printemps qui trotte dans la rue. Hé pstt. Nous allons pouvoir partir. Pstt, pstt.

Madame Printemps, relevant son grand nez, aperçut les quatre femmes, qui, du balcon, lui faisaient signe de monter vite.

La petite vieille fut tout dé suite là, avec son inséparable cabas noir plein de choses mystérieuses, plus qu'essoufflée d'avoir, malgré l'asthme, grimpé l'escalier quatre à quatre. Mais ses courtes jambes semblaient ne pouvoir se reposer que dans le mouvement et elle se démenait, répondant à l'une, parlant à l'autre, familière et maternelle avec toutes. Elle voulait sa tisane. Mais je ne puis toujours être là, Adèle.

Elle haussait les épaules, dandinant avec complaisance sa taille de fillette ridiculement mince.

Vous, Marie, vous avez eu de la complaisance de tenir la cuvette à madame.

Et elle riait, laissant voir deux dernières dents jaunes. 4 En voilà une qui donne du tintoin à la pauvre


maman Printemps! Elle s'écoute, mes belles, il faut voir ça des exigences, des fantaisies. Et, s'il vous plaît, elle est malade. comme moi.

Madame Printemps avait le teint rose. Front, joues, nez, menton, oreilles, tout était badigeonné d'un rose acre que décrépissaient d'innombr ables. bourgeons à duvet pâle, vernis de sève comme ceux d'une jeune vigne en avril. Ses cheveux carottes, emmêlés de cheveux gris, lui faisaient de chaque côté un petit paquet hérissé, au bout de la patte d'oie des tempes. Mais avec ses bourgeons et ses rides, elle restaitjeune, étrangement jeune de jeunesse éventée, comme un de ces vieux flacons d'essence empestant d'autant plus le rance, qu'ils sentent encore vaguement la violette.

Maman Printemps, dit la grande Adèle, sans qu'elle entende, nous voudrions filer.

Vous lui direz que nous reviendrons, ajouta l'autre Adèle.

Sur la pointe des pieds, madame Printemps se glissa du balcon dans .la chambre, et revint leur ouvrir une fenêtre du salon. Une grande émotion la rendait plus rose encore, et tous ses bourgeons semblaient avoir poussé.

Plus de candélabres, s'écriait-elle, voyez, plus de candélabres

Elle avait couru à la cheminée, et passait les mains, ses mains rouges, sur le velours de la tablette.

Ils étaient en bronze doré d'au moins cent écus


la paire. Quelque créancier sera encore venu se payer. L'autre jour M. Roger, le tapissier, vouant, disait-il, un à-compte, a déjà emporté la pendule. Chacune écarquillait les yeux.

Pas possible

Regardez pourtant ce que c'est, dit l'autre Adèle si nous étions parties et que l'on eût dit ensuite que c'est nous.

Et, de nouveau, elles parlaient toutes à la fois.


XL

Elles n'en revenaient pas une Lucie Pellegrin avait des dette3! La fortune, à laquelle chacune encore espaçait vaguement parvenir, restait jusque-là, dans leur idée, une chose suprême, élevée, importante, solide et définitive, qui ne se dérobait plus sous les pieds, une fois qu'on s'était hissé surelle. Tout à coup, un violent coup de sonnette les fit'tressaillir. Miss, du lit de Lucie Pellegrin, aboya.

C'était à la porte de l'appartement. Quelqu'un sonnait et resonnait, à tour de bras, à arracher le cordons Elles regardèrent toutes madame Printemps avec la même pensée dans les yeux

C'est encore un créancier 1

Les créanciers ne sonnent pas si fort, dit madame Printemps noü, ça c'est plutôt quelque proche parent.


Et, comme on carillonnait de plus belle

C'est au moins sa tante, la blanchisseuse de Puteaux, chez qui le petit est en nourrice. Ne bougez pas, vous autres, je vais la faire entrer par le cabinet de toilette.

Et, repoussant derrière elle la porte du salon, elle` courutouvrir. Les deux Adèle, Héloïse etMarie la frisée tendaient l'oreille.

C'était bien la tante, la blanchisseuse. A travers la cloison, elles l'entendirent passer très vite, faisant crier le parquet sous ses gros souliers. Elle devait tenir par la main l'enfant df Lucie Pellegrin, dont elles entendaient aussi trottiner les petits pieds. Et elles ne perdaient pas un mot de ce que cette femme criait de sa voix d'homme enrouée dans les engueulades de lavoir public.

Vite, elle était pressée! Personne en bas, dans la rue, ne lui gardait son cheval et sa charrette pleine de linge. Il lui fallait del'argent, tout de suite de l'argent. Le petit marchait nu-pieds, n'avait rien à se mettre; le petit avait grandi; le petit déchirait tout. Les manches de son veston lui restaient au coude, et sa culotte trouée laissait tout voir. C'était une abomination que sa sans cœur de mère ne s'en souciât pas davantage. Elle ne voulait pas s'en charger, elle. Il mangeait comme un ogre, il était mauvais comme une gale, il mordait. Elle n'avait pas rapporté les rideaux,niles chemises brodées. Elle allait emporter tout de même le linge sale: et elle ne rendrait rien jusqu'à ce qu'on lui eût donné une


somme « conséquente » pour élever le « gosse ». Elle savait bien qui était en train de bourrer les malles, elle voyait bien que tout filait, un beau jour la place serait nette; alors, de plus, on se moquerait d'elle, la la bonne bête, à qui il ne reviendrait jamais que le morveux pour héritage.

Lucie Pellegrin ne répondait rien. On ne l'entendait même pas remuer.

Miss avait dû se rendormir.

Et le gosse », de ses petites mains battait doucement du tambour contre le palissandre du lit.


XII

Elle laissa-sa tante ouvrir l'armoire à glace et les/ placards, fouiller dans les tiroirs et sur les étagères, ramasser de la monnaie blanche qui traînait sur la cheminée, amonceler au milieu de la chambre une montagne de linge, de hardes. Elle resta inerte, pendant que la blanchisseuse courbée sous le lourd paquet que madame Printemps l'avait aidée à charger, s'en allait avec le petit. Puis, brusquement, ce fut comme si elle s'éveillait

Adèle! Marie! Héloïse! criait-elle; me voici! je suis à vous!

L'édredon et le drap rejetés, elle mit hors du lit une de ses jambes décharnées, puis l'autre. Sur la descente. de lit, faible et chancelante, elle essaya de passer une robe de chambrp Voulant ensuite se baisser pour


tâcher -de trouver ses pantoufles, elle serait tombée, si Héloïse, accouruela première du salon, ne s'était trouvée là pour la soutenir.

Elle ne voulait pas se laisser recoucher.

Non, je suis reposée, maintenant; je vais très bien.

La grande Adèle lui roula un fauteuil. Une fois qu'elle s'y fut installée

Voyons, qu'allons-nous bien boire. Moi d'abord, je veux une absinthe anisée.

Elles se récrièrent. L'absinthe. ce n'était pas bon pour Lucie' Elles, d'ailleurs, ne voulaient rien: il se faisait tard. elles avaient des affaires. ce serait pour un autre jour. Puis, Marie la frisée avoua que, l'été, elle n'aimait que la bière; l'autre Adèle trouva le madère meilleur pour l'estomac, avec des biscuits; Héloïse fut pour un vermouth gommé, et la grande Adèle pour de l'absinthe à l'eau.

Vous avez entendu, madame Printemps «dit Lucie Pellegrin; de tout ça, s'il vous plaît. d'en bas, du café.

La concierge se fit répéter plusieurs fois l'énumération de tout ce que désiraient ces dames. Mais, au lieu de partir, elle regardait fixement Lucie Pellegrin puis, elle clignades yeux; elle se mitenfinà lui faire de petits gestes significatifs madame Printemps voulait de l'argent Com me il ne restait dans tout l'appartement que quelques pièces de deux sous dédaignées par la tante sur le marbre de la table de nuit, Lucie Pellegrin


laissa tomber de son annulaire amaigri une dernière bague, qu'elle glissa dans la main crochue de madame Printemps, en lui chuchottant quelque chose à l'oreille. Madame Printemps, alors, sortit tout de suite. Es-tu bien au moins, là, sur ton fauteuil? dit la grande Adèle avec tout l'intérêt qu'elle put mettre dans sa voix.

Héloïse courut au lit, et en revint avec les oreillers, Attendez Lucie, laissez-moi vous les glisser sous les reins. tout doucement.

Marie la frisée songea, elle, à apporter l'édredon pour lui en couvrir les jambes. Miss, dérangée dans son sommeil, pataugeait au milieu des draps, c;her.chant une autre bonne place. Elle essaya un moment du traversin; mais, trouvant que l'édredon était plus moelleux, elle se décida à descendre du lit pour venir se recoucher sur l'édredon, aux pieds de Lucie Pellegrin.

-La bonne bête, s'écria l'autre Adèle attendrie; elle ne veut pas quitter bonne maîtresse, voyez-vous ça. Aussi, elle aura du bon sucre.

Et elles rirent aux larmes. Elles riaient encore, lorsque madame Printemps revint, suivie du garçon qui apportait les consommations. Ce ne fut pas long, de pousser la table devant Lucie, d'y faire de la place pour le plateau. Les deux Adèle, Marie et Héloïse avancèrent chacune leur chaise. Madame Printemps débarrassa le plateau pour le rendre au garçon, et s'assit il son tour.


Elles se servaient, emplissant leurs verres à côté des tasses de la malade, d'une cafetière où il devait rester de la tisane froide. Les bouteilles et les carafons du café, lacarafe frappée, lesbiscuits, se mêlaient à toute une pharmacie de fioles à potion étiquetées.

A ta santé! ma bonne, fitla grandeAdèle élevant, la première, son verre d'absinthe.

Et moi, dit Lucie Pellegrin, tu t'imagines que je vais vous regarder: Est-ce qu'on m'oublie?

Et, comme l'autre Adèle, la bouche déjà pleine de biscuits trempés dans son madère, lui conseillait le madère

Laissez, madame Printemps va me servir, elle sait bien ce qu'il me faut.

Quand elle eut aussi son absinthe que lui versa complaisamment la concierge, Lucie Pellegrin, tenant le verre à deux mains, voulut trinquer avec tout le monde. Elle était si faible, qu'elle tremblait un peu d'absinthe se répandit.

Ça nettoie! dit-elle gaiement.

Les autres aussi étaient gaies. Miss les faisait rire aux éclats, le museau en l'air, dévorant des yeux le sucrier, où madame Printemps fouillait à chaque instant pour rendre son grog doux comme du sirop. Ça a des envies comme une femme, voyez-vous, une chienne enceinte, disait Héloïse.

Alors, tout en s'amusant à donner, tantôt l'une, tantôt l'autre, du sucre à Miss, elles se mirent à parler de leurs divers « envies ». L'autre Adèle se sou-


venait d'avoir eu trois fois l'envie du homard, qu'elle n'aimait pas en temps ordinaire. Héloïse, elle, craignait alors de rencontrer des prêtres, et ne pouvait voir un omnibus sans brûler d'être sur l'impériale, habillée en garçon. Mais ce fut madame Printemps qui les fit le plus rire dans une circonstance pareille, elle avait eu soif de sirop de groseille pur, et désir de se ballader en robe blanche, avec une botte de verdure et de roses naturelles sur la tête.

Moi, dit Lucie en portant son verre aux lèvres; ça ne me gênait pas, j'allais au bal et je soupais comme à l'ordinaire.

Etelle vida son verre aux deux tiers, d'un seul trait. Madame Printemps avait dû avoir la main lourde en versant l'absinthe. Lucie Pellegrin, à la vérité, ne toussa pas tout de suite mais les pommettes de ses joues devinrent subitement roses. Miss, rassasiée de sucre, le cou allongé de nouveau sur l'édredon, s'était rendormie.

Lucie Pellegrin éclatait de rire.

Le plus drôle, vous ne savez pas. Aujourd'hui, tenez, dès que je vous ai vues, il m'a pris une envie folle de me pocharder avec vous

Te pociiarder. vous pocharder. nous pocharder. s'exclamaient les autres bruyamment; elle est bonne, celle-là

La plupart ayant achevé leurs verres, se reversaient à boire. Lucie Pellegrin pressa un instant son mouchoir sur ses lèvres, afin de ne pas tousser. Puis les


yeux, ses grands yeux enfoncés, luisant davantage, d'une voix plus aiguë et sifilanté

Sur le balcon, vous vous imaginiez que je dormais mais j'entendais tout, et je ne vous aurais pas laissé partir ainsi, pour sûr. S'il l'avait fallu, je vous aurais poursuivies, en chemise, dans l'escalier. Comme aussi, quand la tante était là avec le petit, vous n'auriez pas pu filer, soyez tranquilles, je tendais l'oreille.

Toutes riaient de si bon cœur, que pas une ne sembla remarquer que Lucie s'interrompait cette fois pour tousser et cracher dans son mouchoir.

C'est une bonne fille, n'est-ce pas? disait madame Printemps, aux anges, sucrant déjà son troisième grog.

Oui oh oui une bien bonne fille, répétaient les autres avec un commencement d'enthousiasme. Une vraie amie.

Une camarade que nous ne laisserons pas s'ennuyer.

Et il va falloir qu'elle guérisse bien vite, dit Héloïse.

Moi! d'abord, s'écria la grande Adèle, à partir d'aujourd'hui, je viens te soigner toutes les aprèsmidi

Quand Lucie Pellegrin eut fini de tousser, encore la larme à l'œil des efforts qu'elle venait de faire, elle but ce qui restait de son absinthe, et, avec une exaltation croissante, d'une voix forcée et suraiguë


• Ça dépend de vous de me guérir. Vous ne savez pas, c'est aussi une envie, une vraie envie, qui me prend, celle-là, depuis deux mois, chaque jour, à l'heure où je m'habillais pour le bal. Lés soirs d'Elysée surtout, comme ce soir, j'ai beau faire fermer les fenêtres, j'entends l'orchestre, les quadrilles, les polkas, les valses, tout. Et moi je suis dans mon lit! Je me bouche les oreilles, mais je distingue quand même les piétinements, les rires; je reconnais des voix, j'entends à onze heures le feu d'artifice, les soleils qui sont là à tourner presque sous mon balcon. Alors je pleure, j'enfonce la tête sous les draps; et imaginezvous il me semble qu'on m'appelle « Lucie Pellegrin! Lucie Pellegrin! » que mon bock est tout servi à une table, que ma chaise reste inoccupée, qu'on n'attend que moi pour s'amuser. Oui, je sens que ma vie est là tout entiére, à deux pas, et, si je suis malade, c'est simplement parce que je ne fais plus la noce. La preuve, c'est qu'aujourd'hui, rien que d'être venues, vous autres, et de m'avoir un peu fait rire, je vais mieux, beaucoup mieux. J'ai pu me lever toute seule, vous voyez que je puis parler; il ne me reste qu'un peu de faiblesse pour marcher. Eh bien! mes amies, c'est simple et facile ce que je vous demande d'abord vous dînez ici, avec moi, toutes quatre; madame Printemps redescendra nous chercher quelque chose de bon, ce que vous aimerez, avec du vin cacheté; puis, quand nous aurons pris des forces, vers neuf heures, nous allons toutes à


l'Elysée-Montmartre. Hein? c'est convenu, n'est-ce pas? Seulement deux de vous me soutiendront un peu pour me faire descendre l'escalier. Une fois en bas, vous verrez, ça ira tout seul, je n'aurai plus besoin de votre bras. Et quand vous aurez dîné, il ne faudra pas venir me chanter que vous partez fous habiller je ne vous lâche plus; si c'était pour Mabille. mais à l'Elysée, vous savez, nous sommes chez nous on y va comme l'on est. Dites, sera-t-on étonné de me revoir! quelle joie! Je suis guérie, je danse, mes anciens sont là, autour de moi. A minuit, pour sûr, on nous emmène toutes souper, et.

Ça y est! s'écrièrent les autres en battant des mains vive Lucie Pellegrin 1

Mais Lucie Pellegrin ne put continuer âtt voix surmenée venait de se briser en mille pièces, comme une feuille de cristal trop mince.

Ce n'est rien dit-elle.

Mais elle toussait, elle toussait. Le mouchoir dont elle se tamponnait la bouche, était déjà imbibé de sang comme une éponge. Redevenue d'une pâleur de cadavre, elle tendait encore son verre vide à madame Printemps pour redemander de l'absinthe.


XIII

C'était maintenant la grande Adèle qui buvait du madère, et Marie la frisée, du vermouth. Madame Printemps, à son cinquième grog, avait vidé le sucrier. Héloïse, « pour goûter un peu de tout », changeait à chaque instant de boisson. Mais ce n'était rien auprès de l'autre Adèle, qui venait d'inventer -un mélange d'absinthe, de tisane et de vin de quinquina, où elle continuait à tremper ses biscuits.

Faire un bon dîner, accompagner ensuite Lucie Pellegrin à TÉlysée-Montmartre, ça leur allait. Voici que le jour baissait décidément, l'après-midi avait été bonne, elles ne s'étaient pas ennuyées une minute, et la soirée s'annonçait plus agréable encore. La poitrinaire supporterait-elle cette fatigue? Leurs yeux, au fond desquels s'allumait une satisfaction


chaude, ne la voyaient même plus. Elles en étaient à entonner déjà des motifs de valse et de quadrille, qu'elles accompagnaient de cris de joie, de verres heurtés, de coups de poings sur la table, à faire tituber les bouteilles. Il fallut que Chochotte, « cette horreur de Chochotte», vînt tout gâter.

On ne sonnait pas, on ébranlait à coups de pied la porte de l'appartement. Madame Printemps, sans lâcher son grog, alla ouvrir d'un air contrarié.

Il entra un petit voyou en blouse noire, très large de hanches, la visière de la casquette baissée sournoisement. On entendit une voix éraillée.

Comme ça, on liche à l'égoïste. C'est du propre Si le garçon ne me l'avait pas dit. Moi, alors, je n'ai qu'à cracher des pièces de dix sous.

Et un jet mince de salive partit de sa large bouche sans lèvres, alla moucheter d'écume blanche le tablier de la cheminée. Il y eut un froid.

L'autre Adèle se penchait à l'oreille d'Héloïse, et tout bas:

Qu'est-ce c'est que celui-là ?

Héloise, tout bas aussi

Vous voyez bien que c'est une femme. Chochotte.

Un cigare d'un sou entre les dents, les mains dans les poches, gouailleuse et provocatrice, Chochotte continuait

On croit donc que du café, tout en faisant mon trenl,e-et-un, je ne suis pas le mouvement?. Vous au-


très, je vous avais vu entrer; mais avant de monter, j'ai voulu vous laisser rigoler un peu. Et toi, la bête, la crevée, t'imagines-tu que j'ai la berlue. Au lieu de te laisser toujours chipper tes frusques par ta tante, el d'envoyer la vieille mettre au clou ton dernier diamant. n'aurais-tu pas mieux fait de sauver au moins tes can- délabres du gros Victor, cette canaille que tu as nourr: et que tu as établi.

L'autre Adèle, penchée cette fois à l'oreille de la grande Adèle, demandait de nouveau tout bas Qu'est-ce donc que Chochotte?

La grande Adèle répondit à demi-voix:

Chochotte. Lucie Pellegrin l'a toujours entretenue sur un pied de vingt francs par jour. Chochotte, c'est une.

Et elle dit le mot à haute et intelligible voix.

Le reste ne fut qu'un éclair. Chochotte déjà pendue au chignon de la grande Adèle, tapait, ruait, égratignait, mordait. Toutes se précipitèrent, il y eutime mêlée générale, des coups, des hurlements; et la table s'était renversée dans la bagarre, inondant la chambre de verre cassé, de liqueur, de tisane, de bière, d'huile de foie de morue. Miss éveillée en sursaut, toute trempée sur son édredon, remonta en hâte sur le lit. Puis, ce fut tout. Se bousculant dans le couloir, dégringolant l'escalier, se menaçant de la police dans la rue, la rixe était allée se continuer ailleurs. Elles n'étaient plus là, ni Chochotte, ni les deux Adèle, ni Marie la frisée, ni Héloïse, ni madame Printemps.


Toutes les portes de l'appartement restèrent de nouveau grandes ouvertes.

Un reflet du gaz qu'on venait d'allumer dans la rue, jaunissait seulement les vitres. Il passait de temps en temps des fiacres sur le boulevard extérieur. Tout à coup, Lucie Pellegrin, qui n'avait plus remué dans son fauteuil, souleva la tête: l'orchestre de l'Élysée jouait un quadrille. Elle voulut essayer de se traîner au moins jusque sur le balcon mais, à peine debout, ses jambes fléchirent. Étendue de tout son long, parmi des tessons de bouteille, au milieu d'une mare poisseuse, elle ne put ramper que jusqu'à la descente de lit; et c'est là qu'elle mourut à onze heures, au premier soleil du feu d'artifice. Sur le lit, Miss, heureusement délivrée, fit le même soir cinq petits chiens.



L'INFORTUNE

DE

MONSIEUR FRAQUE


J'ai également connu Monsieur Fraque; Cet octogénaire se tenant encore bien à cheval, se détache sur le fond de mes souvenirs d'enfance. Son originalité confinant à la folie, ses manies, l'élevage des cochons, ses mots bizarres, rien de tout cela n'est inventé. Avec ces données fournies par la réalité, qu'ai-je fait? J'ai imaginé qu'une longue « infortune conjugale » était la cause de ce détraquement, et je me suis efforcé de reconstituer les phases de cette infortune. Seulement ma main était alors bien inexpérimentée pour une pareille tâche. La figure de madame Fraque est restée à l'état d'éba.uche pendant sa jeunesse et son âge mûr.. Au lieu de fouiller les personnages dans leur vérité complète, je me suis contenté d'en indiquer quelques aspects, vus souvent sous un angle comique. Telle qu'elle est, cette étude n'est que l'esquisse d'un roman sur la: province, achevée à grand' peine il y a trois ans (1876), par un garçon qui se cherchait et avait le métier très difficile.


L'INFORTUNE

DE

MONSIEUR FRAQUE 1

Les Fraque descendaient d'un hameau perdu dans les montagnes, d'un pays de loups, dont tous les habitants, remontant à quelque auteur commun, sont aujourd'hui encore des « Fraque ». Le bisaïeul, un paysan illettré comme tous ses cousins plus ou moins éloignés, envoya de temps en temps son fils « apprendre » chez le curé du chef-lieu de canton, à quatre kilomètres. Celui-ci, à la mort de son père, vers 1750, un beau matin, avec cinquante écus noués dans son mouchoir, débarqua àNoirfond, capitale d'une province du midi de la France, siège d'un parlement, d'un évêché. D'abord chantre à la métropole, puis


clerc d'un procureur, il épousa une fille d'huissier, finit par devenir greffier au parlement. Enfin, le père de M. Fraque, grandi au milieu des paperasses du greffe, mais dépossédé par la Révolution de la charge paternelle, fut un homme de haut mérite, un Talleyrand de province, acquéreur de biens nationaux, tour à tour professeur de droit, procureur impérial et conseiller sous le premier Empire. Les Cent-Jours furent sur le point d'en faire un préfet. Mais dès la seconde Restauration, devenu définitivement monarchiste, il arriva à la députation, et à la première présidence de la Cour royale de Noirfond. Noble, en ces temps-là, un pareil homme fût sans doute monté plus haut. Lorsque la mort l'arrêta dans son ascension, il allait se faire anoblir, ce qui avait été rendu facile vingt-cinq ans à l'avance par le coup de génie de son mariage. En pleine Terreur, le jacobin Fraque, prévoyant qu'en France les vaincus du jour redeviennent tôt ou tard vainqueurs et qu'il est bon d'avoir un pied dans tous les camps, fit la folie apparente, tout en achetant pour un morceau de pain l'antique et superbe hôtel de Beaumont, d'épouser la ci-devant Hélène de Beaumont, orpheline et dernière descendante de cette illustre famille.

Rejeton unique de ce croisement, le jeune Hector avait grandi dans l'aristocratique hôtel comme il avait voulu. Il perdit sa mère de bonne heure. Il n'entrevoyait qu'aux heures des repas son père,jaune, parlant peu, absorbé. Sauf dans cinq ou six grands jours,


où le premier président donnait à dîner aux magistrats de son ressort, les meubles des immenses salons restaient recouverts de leur housse de lustrine grise. Les rideaux de damas épais interceptaient le jour. Et, sous les grands marronniers du jardin, l'herbe envahissait les allées du parterre négligé les charmilles étaient devenues des fourrés impénétrables la mousse et les feuilles mortes obstruaient le grand bassin et les statues elles-mêmes, debout de distance en distance, poussiéreuses et noires comme des statues qui se négligent, semblaient bâiller d'ennui. Connaissant peu d'enfants de son âge, toujours seul avec les domestiques, Hector, dans ce milieu peu récréatif, était devenu sombre et brusque, entier, taquin, querelleur, n'aimant que les chevaux et les armes, se chamaillant jusque avec ses chiers. Au collège, où son père ne l'avait envoyé que tard, le jeune Fraque s'était acquis un renom de mauvaise tête insolent avec les professeurs, se jetant sur les pions, se colletant avec les élèves. Petit de taille, plus rageur que fort, il était d'ailleurs le plus souvent battu, et revenait avec quelque bosse au front, des coups d'ongle sur la joue. Des égratignures faisaient saigner ses petites mains délicates. Au fond, sous ses allures batailleuses, Hector était le meilleur garçon du monde. M. Fraque père, qui avait deviné le mouton caché sous cette peau de loup, avait le plus grand mépris pour ce fils, en qui il sentait revivre toute sa dcfunte femme.


Le jeune Fraque passa bachelier, commença son droit à la Faculté de Noirfond à la mort du premier président son père, i.: avait déjà sa dixième inscription. A vingt-deux ans, seul et libre dans la vie, maître d'une jolie fortune, M. Fraque consacra un temps convenable au grand deuil et à une réelle affliction, puis partit comme un fou pour Paris. Il mit six ans à y passer son quatrième examen et sa thèse au bout de six ans, se portant toujours comme un jeune chêne, il se trouva que ce prodigue raisonnable n'avait dépensé que ses rentes annuelles, plus une vingtaine de mille francs de dettes. La liquidation de ses folies de jeunesse diminua donc fort peu son capital. Puis, avant la trentième année, devenu sage, M. Fraque ne songea plus qu'à rentrer à Noirfond.

Il avait assez de Paris. Paris, où il n'avait rien à faire, lui pesait; M. Fraque était né « provincial ». Perdu dans cette foule affairée et indifférente, où nul ne faisait attention à lui, n'ayant ni passion ni grande ambition pour lui tenir compagnie, isolé, il s'ennuyait. Ce n'était pas que M. Fraque restât indifférent à la vie de son temps, à la poussée de sa génération. Il lisait les journaux. Il était libéral comme la jeunesse l'était sous le règne de Charles X, dans les limites de la charte. Il fréquentait M. Thiers et M. Mignet, ses condisciples, qu'il avait connus en Provence, au collège et à la faculté de droit. 11 allait de temps en temps chez M. Guizot. Mais assez fin pour sentir par des nuances imperceptibles que ces jeunes ambitions


actives, remuantes, ne le prenaient pas au sérieux, blessé à la longue dans ses amitiés par mille petites piqûres d'épingles, M. Fraque s'était avoué à luimême que, trop fier pour se résigner aux seconds rôles sur un théâtre trop vaste, il valait mieux retourner en province, où il tiendrait aisément les premiers.

Et, un beau matin de septembre 1829, toutes les fenêtres de l'hôtel de Beaumont, grandes ouvertes, laissaient joyeusement entrer le soleil, s'évaporer l'odeur du moisi et du renfermé. Vers midi, le vieux concierge, debout depuis longtemps sur le seuil, enleva tout à coup sa casquette. Son jeune maître n'était plus qu'à trente pas de la maison paternelle. Hector monta droit à la chambre où étaient morts son père et sü mère, chambre qui allait maintenant devenir la sienne, regarda un moment deux portraits à l'huile dont l'humidité avait altéré les tons, se lava le visage et les mains, secoua la poussière du voyage. Quelques minutes après, dans le jardin, les feuilles mortes des gros marronniers criaient sous les pas du voyageur. Il se fit apporter à dîner du restaurant. Le lendemain, il ne sortit pas, regretta un peu Paris, arrêta un valet de chambre et une cuisinière. Le surlendemain, un dimanche, à la messe de midi de l'église Saint-Jean, tout le beau monde de Noirfond se retournait M. Fraque, rasé de frais et tout sémillant, était près de la porte, devant le bénitier. A la sortie, chacun, en défilant près de lui, le saluait. De vieux conseillers


qui, aux dîners du premier président, avaient vu M. Fraque fils tout enfant, lui serraient la main Te voilà enfin revenu! disaient-ils en hochant la tête.

De jeunes hommes de son âge, avec une curiosité inquiète, ajoutaient

Est-ce pour toujours?


Il

Dans la petite ville, la nouvelle de ce retour fit la trainée de poudre.

Une heure après la messe, M. Fraque achevait de déjeuner. Tout à coup, un grand vieillard, à barbe blanche, inconnu, se précipita dans la salle à manger en repoussant le valet de chambre, et sauta au cou du jeune homme, en s'écriant

Hector, mon cher, embrassez donc votre oncle Stupéfait, M. Fraque reçut d'abord, comme un enfant, une grosse caresse sur chaque joue. Ce ne fut qu'après un moment de réflexion qu'il reconnut M. le marquis de Grandval, parent éloigné de sa mère. Il ne l'avait pas vu quatre fois en sa vie. Le vieux gentilhomme, du vivant de M. Fraque père, n'avait jamais traité ainsi en neveu le fils de « ce jacohin, cet


acquéreur de biens nationaux, ce parvenu, avec lequel la dernière des de Beaumont n'a pas eu honte de se mésallier. » Mais Hector n'eut pas le temps de s'irriter à ces souvenirs. M. de Grandval ne lui laissa pas ouvrir la bouche. Baisé, choyé, adulé, étourdi, subjugué par le tourbillonnant vieillard, Hector finit par prendre son chapeau et ses gants, et sortit avec son nouvel oncle. Dix minutes plus tard, M. de Grandval introduisait le jeune homme en son intérieur de marquis ruiné., Dans un coin du salon, Zoé se remettait, pour la circonstance, à une aquarelle interrompue depuis quatre ans qu'elle était sortie du couvent. A quelques jours de là, on vit passer sur le Cours M. Hector Fraque, donnant pour la première fois le bras en public à sa « cousine Zoé de Grandyal. On en causa d'abord devant plusieurs cafés, dont les habitués étaient en observation, attablés dehors sans consommer. Le docteur Boisvert, du cercle, colporta la nouvelle toute chaude dans plusieurs maisons du faubourg Saint-Germain et de la Ghaussée-d'Antin de Noirfond. On le sut aussi tout de suite au cabinet de lecture. L'après-midi ne touchait pas à sa fin qu'on en souriait déjà dans la salle des Pas-Perdus, au Palais de Justice. Enfin, le soir venu, toute la ville mariait « le fils Fraque, de retour, vous le savez. » avec mademoiselle de Grandval, sa cousine si l'on veut. »

Les commérages de petite ville inventent d'abord; puis, ce qu'ils ont inventé finit par devenir vrah


M. Fraque, qui n'était pas sot, vit comme un autre dans le jeu de ce marquis qui était venu lui jeter ainsi sa fille unique à la tête. Il se promit bien de ne jamais mordre à l'hameçon conjugal. Mais la province offre si peu de distractions A quoi employer les longues soirées du premier hiver qu'il allait passer loin de « la capitale », et pourquoi ne pas profiter des distractions infinies d'une comédie intime où il s'agissait de jouer constamment au plus fin ? Son parti fut tout de suite pris. Il ne refusa aucune des avances de M. de Grandval, dîna chez lui tous les dimanches, y passa des soirées entières, lui rendit ses politesses en gibier, en petits cadeaux à mademoiselle Zoé qui pouvaient passer pour des cadeaux de fiancé. Il éprouvait un véritable charme, des chatouillements d'amour-propre inouïs, à se sentir ainsi l'objet des prévenances et des secrètes convoitises de ces deux êtres. Zoé était certes loin d'être jolie. Sous les maigreurs de son corps de pensionnaire, on devinait une âme sèche et positive, douée d'unevolonté âpre, d'une fermeté revêche. Mais c'était une jeune fille, après tout. De race, d'intelligence, d'éducation, elle était supérieure aux femmes fréquentées jusque-là en sa vie de garçon. Enfin, ce qui rendait le plus piquent son plaisir, c'était la machiavélique pensée « Je les trompe, ce marquis d'argent-court ruiné au jeu et son laideron de fille. » Il allait même jusqu'à se dire, le soir, on rentrant à l'hôtel de Beaumont « Je pourrais bien écrire à Paris, à mes amis, que pendant


qu'ils préparent l'avènement de la bourgeoisie a;u pouvoir, moi, ici, je suis en train de rouler la noblesse. »

M. Fraque avait affaire à forte partie. Deux mois s'écoulèrent. Noël approchait. Le marquis vint, un matin, inviter Hector au « Réveillon ». M. Fraque arriva à six heures et demie, assez maussade. Il s'était fait inscrire dans la journée au barreau de Noirfond. Le calme plat et l'inertie de ces premières semaines de vie de province lui pesaient. Il était déjà blasé sur la comédie que lui donnait le marquis. Avant qu'on se mît à table, mademoiselle de Grandval lui montra l'aquarelle commencée au couvent, complètement terminée. Hector témoigna si peu d'admiration qu'il en fut impoli. Zoé alla chercher son album, ne lui fit grâce d'aucun dessin, lui donna même une sépia, que M. Fraque fourra brusquement dans sa poche. Zoé n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle était toute heureuse et toute souriante en prenant le bras d'Hector pour aller dans la salle manger.

M. Fraque la regarda plusieurs fois du coin de l'œil. Il était surpris Zoé n'était plus laide. Son grand nez ne le choquait plus. Elle était bien coiffée. Ses yeux noirs lançaient un feu surprenant on ne voyait plus qu'eux Son costume de satin noir, démodé de forme, étrange, porté à la diable, avait un caractère. Une énorme bûche de Noël flambant dans la cheminée, tachait de rose le plafond. La table était bien servie, avec quelques débris d'un vieux


luxe. Le marquis avait retrouvé dans sa cave, autrefois célèbre, que' 3es dernières bouteilles, auxquelles M. Fraque fit honneur.

Après le café, vers dix heures, Hector ne fut pas fâché quand le marquis les laissa pour passer une heure au cercle, en attendant la messe de minuit où Zoé voulait aller. Mais il ne put guère profiter de ce premier tête à tête.

Zoé lui fit allumer un cigare.

Maintenant, je ne vous ai pas dit, mon cousin, je ne puis causer avec vous ce soir, je. suis en retraite. Mais je vais vous faire de la musique. Installez-vous dans ce fauteuil.

Et elle se mit au piano, un de ces antiques pianos carrés, datant de l'Empire. Il y manquait des cordes. Certaines notes faisaient un bruit fêlé de clavecin. Elle ne joua que de vieux Noëls. Quand le marquis revint du cercle, on partit pour Saint-Jean.

L'église était pleine. L'orgue jouait les mêmes airs que mademoiselle de Grandval avait tapotés sur le vieux piano. Ils se placèrent tous trois, le marquis entre les deux jeunes gens, au banc vermoulu de la famille de Grandval. Le marquis était radieux il avait dû gagner quelques louis au cercle. Zoé se mit de suite à genoux et resta tout le temps en prières, le visage dans les mains. Hector pensait à sa messe de minuit de l'année précédente, à Paris. Avec des jeunes gens et des femmes, il était entré à la Madeleine. On n'avait pu faire dix pas à cause de la foule


et l'on était allé souper. Quand mademoiselle de Grandval se leva pour communier, M. Fraque la suivit des yeux. Elle marchait la- tête basse, les. mains jointes, très recueillie. Alors, pour la première fois, cette pensée se formula dans l'esprit de M. Fraque « Pourquoi, au fait, ne l'épouserais-je pas ? » Le lendemain, en s'éveillant, l'idée lui sembla tout fait saugrenue. Et il n'y pensa plus.


III i

Il chercha d'autres distractions. Il fit mêmes un petit voyage à Marseille, où il passa cinq jours avec un ancien condisciple, qui était le protecteur de la Dngazon du Grand-Théâtre. A son retour, il resta encore trois semaines sans remettre les pieds chez M. de Grandval. Mais le marquis, à son grand étonnement, ne vint pas le chercher. L'absence fut plus mauvaise à Hector que plusieurs mois d'intimité. D'abord, il s'ennuyait. Le soir, quelque chose lui manquait. Il avait beau faire beaucoup de tours de Cours, en fumant des cigares. Il n'allait pas au café. Il s'était fait recevoir d'un cercle, pas de celui où allait le marquis; mais, n'aimant pas le jeu, Hector était bien furcé de rentrer de bonne heure. Et, comme il avait l'habitude de se coucher tard, que les


trois ou quatre journaux qu'il recevait étaient parcourus depuis le matin, il ne lui restait qu'à tisonner. Pendant qu'il faisait travailler les pincettes, sa pensée retournait chez le marquis « Elle n'était vraiment pas md à la messe de minuit, agenouillée. Elle prie avec la fougue dévote d'une Espagnole. Ils doivent être tous deux bien attrapés de ne plus me voir Quand donc irais-je jouir de leur désappointement ?. »

Un dimanche, il n'y tint plus. Une heure avant le dîner, il sonnait chez les Grandval. Le cœur lui battait un peu. Comment expliquer sa longue absence ? Il n'eut rien à expliquer du tout. Zoé le reçut de l'air le plus naturel. Le marquis était radieux, de cette joie fiévreuse que connaissent les joueurs il avait taillé la banque toute l'après-midi avec une veine incroyable. De temps en temps, à table, il enfonçait le petit doigt dans son gousset pour palper les trois billets de cinq cents francs qu'il venait de gagner. Après le dessert, il n'entra même pas au salon, embrassa Zoé sur le front, tendit la main à son neveu, et retourna au cercle.

M. Fraque prit le café au salon, en tête-à-tête avec Zoé. Il ne trouvait pas grand'chose à lui dire. Pour dissimuler son embarras, il alla allumer les bougies du piano.

Ma cousine, implorâ-t-il de son air, le plus 'aimable, si vous me jouiez une seconde fois ces jolis


Mon cousin, répondit-elle gravement, ce soir je ne suis plus en retraite. Je vais vous dire ce que je vous aurais dit l'autre jour, il y a trois semaines, ti je l'avais pu.

M. Fraque fut tout saisi et remué.

Où veut-elle en venir? se disait-il avec inquiétude;

De sa voix sèche, avec beaucoup d'assurance, elle lui signifia de mettre fin à leur intimité du fraîche date. On était dans une petite ville. Tout se savait. Et des bruits qui ne lui plaisaient pas commençaient à courir. M. Fraque, décontenancé, croyait entendre parler une jeune veuve.

Elle s'excusa même que ce ne fût pas son père qui tînt ce langage à M. Fraque. Mais, de bonne heure, n'avait-elle pas été accoutumée à s'occuper d'elle, elle-même Le soir encore, elle communiquerait sa résolution au marquis, qui ne pourrait que l'approuver.

Je ne vous comprends pas, balbutiait de temps en temps le jeune homme. De quels bruits?.

Zoé s'expliqua plus hardiment encore. Elle lui parla de sa fortune. Elle lui fit entendre qu'une de Grandval pauvre n'épousait pas un Fraque riche. Elle ajouta même qu'elle allait se faire religieuse Sans rancune, mon cousin, quittons-nous bons amis.

Et elle lui tendait la main. Puis elle eut un sourire Vous viendrez assister ) ma prise do voile.


Redevenue grave, elle fit une profonde révérence d'adieu

Je prierai toute ma vie pour votre bonheur. Et elle se retira dans sa chambre. Hector, stupéfait, contrarié, et pris pourtant d'une folle démangeaison de rire, ne partit pas tout de suite. Sa première idée fut d'attendre le retour du marquis, pour lui dire tout ce qu'il n'avait pas eu la présence d'esprit de répondre à Zoé. La lampe fumait, il la baissa. Il souffla un bon moment le feu. Puis il alla au piano jouer Malborough s'en va-t'sn guerre Lvec un seul doigt. Enfin, il perdit patience et partit en fermant violemment les portes.

Zoé, sans feu dans sa chambre, revint bien vite, et elle s'installa dans le fauteuil que venait de quitter M. Fraque. Elle mit une dernière bûche dans la cheminée, se chauffa longtemps les mains, en regardant la flamme claire. Et elle finit par s'endormir. Le marquis rentra vers deux heures, de méchante humeur, faisant aussi battre les portes, complètement décavé. Zoé, les yeux gros encore, raconta lentement à son père la façon dont elle avait cru devoir congédier Hector.

Le marquis, accablé, se laissa tomber dans un fauteuil. Au lieu de répondre, il se passait la main sur le front. Il suait. Puis il s'emporta contre leii7l misère. Leur argenterie était au Mont-de-Piété depuis le commencement du mois. Il allait être en retard de deux ans d'intérêts avec ses gros créanciers. Cela se


savait, et le gérant du cercle venait de lui refuser tantôt cent francs. Maintenant, après Ycet affront, voici que sa fille, sans le consulter, compromettait peut-être leur dernière ressource.

Elle, alors; vint lui prendre les deux mains, et lui dit:

Ne vous inquiétez pas, mon père. Vous verrez. Tout s'arrangera.

Tout à coup, le vieux joueur se leva, transporté Tu es une fée, toi s'écria-t-il en pressant sa fille dans ses bras.

Zoé venait de lui glisser dans le gousset quelque chose de lourd, de l'or ses économies de jeune fille roulées dans du papier.

A la même heure, M. Fraque marchait encore de long en large, dans sa vaste chambre. La bougie, sur la table de nuit, ne répandait, au milieu des ténèbres, qu'une lueur de ver luisant. M. Fraque ne savait que faire. Il en voulait à cette échappée de couvent, laide, de le troubler ainsi. Il avait comme une rage de la revoir « pour lui dire son fait. » Par moments, il sentait bien vaciller en lui comme un doute sur la sincérité de la jeune fille. Mais le pauvre garçon en était à désirer que Zoé eût menti en disant qu'elle ne pouvait vouloir de lui. Vers le matin, cette fièvre se calma. Il souffla la bougie, se laissa tomber tout habillé sur son lit. En face de l'alcôve, dans la pâleur du jour naissant, se détachaient les cadres des portraits de son père et de sa mère. M. Fraque prit alors


un parti. Puis, s'étant assoupi, il avait rêvassé que le premier président Fraque souriait et approuvait son fils, lui qui avait épousé, le premier, une fille noble sans fortune.

Le jour même, avec un sourire qui triomphait, Zoé tendit au marquis une lettre dont elle avait reconnut le cachet. Quelques instants après, Hector en grande toilette, ganté de gris, vint lui-même parleur à M. de Grandval. Il ne fit pas bourgeoisement les choses, il offrit de reconnaître à mademoiselle de Grandval deux cent mille francs de dot. L'insinuation de Zoé « une de Grandval pauvre n'épouse pas un M. Fraque riche », produisait son effet. Le marquis était fou de joie quand il courut annoncer la grande nouvelle à sa fille. Il lui semblait s'être refait en une minute des pertes de toute sa vie. Zoé restait froide, dédaigneuse.


IV

Les préparatifs furent brusqués. Le grand jour arriva, un jour de mars, pluvieux et glacé. Il faisait un grand vent. Le mariage à la mairie eut lieu vers minuit. A minuit et demi, les voitures arrivaient devant Saint-.Tean. L'église était pleine. Malgré le vent, malgré l'heure avancée, tout Noirfond était là noblesse, bourgeoisie, peuple. Mille regards curieux dévisageaient mademoiselle de Grandval. Il n'y eut sur elle qu'une voix on la trouvait disgracieuse et laide sous son voile de mariée. Pendant la messe, l'église fut pleine de va-et-vient et de chuchotements. Zoé, qui se sentait toute cette désapprobation derrière les épaules, était blême dans ses dentelles. La naïve satisfaction peinte sur le visage d'Hector l'agaçait. Elle lui en voulait de s'être sottement amouraché


d'elle. Elle lui en voulait de ce qu'il n'était pas noble. Elle poussait l'injustice jusqu'à lui en vouloir aussi de ce qu'il l'avait faite riche. Vers la fin, selon l'usage, M. Fraque la conduisit dans une chapelle latérale, devant l'autel de la sainte Vierge. Zoé, à genoux, tout en faisant son acte de consécration, le regarda de nouveau. Lui, n'était pas laid dans son habit neuf. Ses cheveux qui pendaient' longs Pt droits, d'un blond cendré, lui donnaient une physionomie douce. Alors, elle se sentit toute disposée à lui rendre la vie dure. Dans la sacristie, le marquis embrassa les nouveaux époux, leur donna sa bénédiction. Et ils partirent pour l'hôtel de Beaumont, seuls. En voiture, M. Fraque se penchait pour donner à sa femme ,son premier baiser de mari. Zoé s'écarta. Nul ne sut jamais au juste ce qui se passa, leur nuit de noces. M. Fraque ne l'a jamais raconté. Seulement, plus tard, M. Fraque devint dur d'oreille, et la malignité de Noirfond a toujours prétendu que cette surdité remonte originairement à un trop plein d'émotions en Cette malencontreuse nuit.

Tant que son père vécut, madame Fraque ne fit pourtant point trop parler d'elle. Malheureusement pour la tranquillité conjugale de M. Fraque, une nuit, on rapporta du cercle le vieux joueur, foudroyé par une attaque, à la suité d'une martingale sautée. Le, marquis mort, Zoé ne se contint plus. Elle ne glissa pas dansl'adultère; elle y pénétra résolument, comme elle était entrée dans le mariagei froide et calcu-


latrice. Il n'y t dans son cas ni entraînement, ni chute. Si elle fut souvent sollicitée par les sens, la haine de son mari fut encore un plus puissant mobile. Si sa vertu eût pu être désagréable à M. Fraque, Zoé eût été capable de rester vertueuse.

La première fois, M. Fraque prit mal la chose. Naturellement il ne découvrit la vérité que tard tout Noirfonddéjà le montrait au doigt. Le scandale était d'autant plus grand, que M. Fraque, par l'influence de ses amis de Paris devenus tout-puissants à la suite de la révolution de Juillet, venait d'être nommé d'emblée avocat général à Noirfond. La colère du nouveau magistrat fut tragique. Il y eut duel, à Nice, qui n'était pas alors annexée. L'amant n'eut pas une égratignure le mari revint le bras en écharpe. L'épée avait traversé de part en part.

Les rieurs rirent de plus belle. On ne commença, d'ailleurs à plaindre M. Fraque que longtemps après, précisément lorsque celui-ci se résignait enfin a porter gaillardement sa croix conjugale. Jamais il ne demanda la séparation de corps. Il y eut là sans doute quelque drame secret, un de ces sentiments inavoués, inexplicables. Il préféra jouer l'indifférence. Voici le singulier «, mari malheureux » qu'il ne tarda pas à devenir.

Bien avant quarante ans, M. Fraque n'avait plus d'âge, tant il mettait de coquetterie à se vieillir. Il eût fait teindre ses cheveux, lui, en blanc, si la nature n'avait eu la prévenance de lui argenter de bonne


heure ses mèches d'un blond pâle. Nommé bientôt procureur du roi, il se condamna à perpétuité à la cravate blanche et à l'habit, comme on le portait alors, bleu, à grands parements et à boutons de métal. Au moral, il porta aussi cravate blanche M. Prudhomme, au Palais, rompant des lances sages pour défendre la propriété, la religion et la famille, tandis que, dans la vie privée, une originalité de mania.que, une excentricité criarde, chiffonnaient cette méthodique cravate.

Monsieur passa sa vie dans un aile de l'hôtel de Beaumont, et madame dans l'autre. Le grand salon de réception, immense, avec des panneaux peints par Boucher, et une véritable scène au fond, sur laquelle la bisaïeule maternelle de M. Fraque avait joué tout Marivaux, la salle à manger et la longue galerie de tableaux, en tout quinze fenêtres de façade, séparaient les deux époux. Chaque matin, vers neuf heures, Isnard, le valet de chambre, entrait chez son maître qui, invariablement, souvent même avant d'avoir ouvert les yeux, lui adressait la même question double « Comment va ma jument? Savezvous si Madame a bien dormi ? » Et, presqu'aussitôt, feignant de ne pas entendre la réponse, exagérant sa surdité, M. Fraque vociférait « Bonne bête! bonne bête l Et il ne tarissait plus sur le compte de sa jument, pendant tout le temps qu'Isnard passait à l'habiller La nuit avait été froide, ne s'était-elle pas enrhumée? Sa couverture de laine suffisait-elle ?


Isnard n'avait qu'à oublier un seul jour de lui donner son avoine et son morceau de sucre, Isnard serait chassé C'est que lui aimait les bêtes « plus que les gens, et il préférerait perdre « un parent plutôt que sa jument. » A onze heures, une cloche sonnait le déjeuner, et M. Fraque passait dans la salle à manger. Soir et matin, le couvert de madame était mis. Mais, par an, elle ne mangeait pas trente fois en tête-à-tête avec monsieur.

Bientôt cette affection humaine pour sa jument ne suffit plus à M. Fraque. Il eut une levrette. Il plaça dans son cabinet de travail Une grande cage, où des serins nichèrent. Avec les années, cette passion pour les animaux prit de telles proportions, qu'aj ant été appelé à présider un comice agricole dans une petite ville voisine, M. Fraque en revint avec la fantaisie de l'élevage des porcs.


V

Madame Fraque avait alors trente ans sonnés. Loin de s'être calmés avec l'âge, ses débordements de femme volontaire où entrait une si large haine de'son mari, n'avaient fait que s'exaspérer. Autant, autrefois, quand M. Fraque était revenu de Nice avec un coup d'épée, cette bravoure lui avait paru ridicule, cette Jalousie odieuse, autant aujourd'hui, elle reprochait au même homme, d'être faible, commode, lâche. Elle n'avait jamais été belle. Ses cheveux s'éclaircissaient. Elle avait de mauvaises dents. Elle ne s'était jamais vue aussi maigre. Elle eutja surprise et la colère de croire quesa victime lui échappait. L'existence de son mari n'était plus sans but.

A quatre kilomètres de Noirfond, au bord de la route de Marseille, M. Fraque possédait une belle


terre où il n'allait pas deux fois l'an. Un samedi soir, il reçut un mot du fermier: Les douze cochons et les douze truies que le procureur du roi avait achetés au comice agricole, étaient arrivés. Et le fermier, fort embarrassé, les avait provisoirement logés dans l'écurie et dans la remise, où ies douze couples salissaient tout, faisaient'un vacarme épouvantable. Le lendemain, de grand matin, Isnard réveilla son maître, qui monta à cheval, et se rendit au trot à sa propriété. M. Fraque prit quinze jours de congé, qu'il passa avec ses porcs, les touchant, les caressant, leur donnant lui-même des glands, prenant un plaisir d'enfant à les entendre grogner, péter, renifler. Leurs ventres, d'où pendaient de longues soies lisses, étaient difformes. Ils plongeaient le groin avec délices dans leur pâtée de son et de pommes de terre. M. Fraque riait aux larmes, et avait complètement oublié sa femme.

Un architecte, mandé de Marseille, arriva au moment où le procureur du roi, radieux, était en train de marivauder avec une jeune truie. Séance tenante, on chercha un emplacement, on arrêta le plan d'une porcherie-modèle. M. Fraque voulut un palais. Rien n'était trop beau 1 Il fallait du marbre partout et rien que du marbre, du marbre rose pour les mangeoires, du marbre blanc pour les escaliers intérieurs, du marbre vert pour les colonnes de la façade et les sculptures emblématiques d'un fronton. Quand M. Fraque fut de retour de sa terre, au bout des


quinze jours, son air hsureux et rayonnant stupéfia Zoé.

Et. pendant six mois, il alla tous les jours à sa « Villa- Poorcels » pour surveiller maçons et architecte, sculpteurs et marbriers. Il en manquait souvent l'audience. A peine au sortir du parquet, il sautait en selle. Il engraissa. Le jour de l'inauguration de la porcherie, il y eut à « Vûla-Poorcels » une grande fête agricole à laquelle, naturellement, madame Fraque refusa d'assister. Le préfet, le premier président, l'évêque lui-même, le docteur Boisvert, plusieurs membres du conseil général, déjeunèrent dans la porcherie. Tout à coup, au dessert, quand on déboucha le Champagne, les portes furent ouvertes, et les habitants du nouveau palais, couverts de rubans et de guirlandes de roses, firent irruption en grognant de joie. Il y eut toast, discours, musique d'orphéon, bal champêtre, et enfin, le soir, feu d'artifice. La grande pièce fit voir, dans le ciel, un gigantesque cochon de feu.

Cette sollicitude pour la race porcine passa chez M. Fraque à l'état de folie douce chronique. Elle lui coûta beaucoup d'argent, presque autant que la toilette de sa femme. Ses quarante nille livres de rente n'y suffisaient plus. Il fut bien forcé d'écorner de temps en temps son capital, afin que ses porcs chéris vécussent comme des princes. Mais il s'absorba en eux. Ses porcs remplacèrent ses nécessités de dis-


il oublia les amis laissés à Paris, devenus tout-puissants, académiciens, ministres. A les élever, ses cochons, ce mari philosophe insensibilisa pour des années sa plaie conjugale. L'âge arrivait. Il devint très patient, très contenu, très étudié. Il exagérait de parti pris sa surdité naissante, une muraille, qu'il élevait entre le reste du monde et son égoïsme volontaire. Comptant ne rien voir, il jugeait prudent de ne rien entendre. Il poussa à l'excès l'anglomanie qui lui avait fait appeler sa campagne « Villa-Poorcels » et sa nouvelle jument « Miss-Jenny ». Il émaillait maintenant ses moindres phrases d'expressions anglaises. Il ne mangea plus que de la cuisine anglaise. Son rêve était de passer pour un « parfait gentleman», excentrique, de morgue, améliorateur de cochons et misanthrope.


VI

Zoé, que les allures nouvelles de son mari inquiétaient, et qui venait de doubler le cap critique de la quarantaine, avait depuis quelque temps accordé son amitié à un des substituts du procureur du roi. Cela était déjà de notoriété publique. Et les beaux esprits de Noirfond s'en donnaient à cœur joie à jouer sur le mot « substitut ». Beaucoup plus spirituel, M. Fraque ne « vit » rien, se contenta de porter son subordonné pour la croix, et de le recommander au ministre. Le substitut eut la Légion d'honneur, et fut nommé à Lyon. Les rieurs passèrent du côté du mari. Détournant les yeux, taciturne, les lèvres pincées, Zoé attendit.

Quelques semaines avant son mariage, M. Fraque avait été le parrain d'un fils de son fermier. Le petit


Firmin n'avait pas tardé à devenir un beau gars élancé est brun. Son père le conduisait à l'hôtel de Beaumont chaque fois qu'il venait y charrier du bois, du vin ou de l'huile. M. Fraque pinçait la joue à son filleul, et lui donnait une pièce de quarante sous. Puis, il lui avait fait obtenir une bourse à l'école des Frères. Firmin y passa quatre ans, en sortit avec une écriture superbe et un grand prix hors concours de calligraphie. Le procureur du roi, ayant besoin quelquefois d'une belle plume pour avoir copie de certaines pièces, s'était attaché le petit paysan comme secrétaire. Firmin n'avait'pas dix-sept ans. C'était un enfant, très élancé, la peau un peu noire, mai; l'œil vif et,-rdent. Un duvet naissant estompait de bleu le tour de sa lèvre rouge. M. Fraque n'en était pas très content. Firmin, très paresseux, passait son temps, dans une petite pièce précédant le cabinet de son maître, à couvrir du papier blanc de grandes arabesques à la plume. Pourje surprendre, M. Flaque rentrait quelquefois sur la pointe du pied, et lui tirait tout à coup les oreilles.

Une après-midi, en revenant du palais, le procureur du roi fut moins surpris qu'irrité de ne pas trouver son petit clerc à la table de travail. La porte de son cabinet n'était que poussée. 11 l'ouvrit brusquement avec le bout de sa canne. Et il devint tout de suite très rouge. Madame Fraque en robe de chambre lâché, était encore étendue sur le divan en cuir où M. Frasque, par les après-midi d'été, faisait la sieste.


Firmin, tout honteux, se relevait et tombait à genoux contre le mur, se cachant le. visage dans les mains. M. Fraque n'hésita qu'une seconde. Il était bien forcé de « voir » cette fois, et il ne pouvait faire décorer le gamin. Il alla saisir Firmin par l'oreille, et se contenta de le jeter à la porte, en lui disant

Si jeune, monsieur, et sans y être forcé.

Quand M. Fraque se retourna, sa femme était debout. Elle le regarda bien en face, et se retira.

Toute, cruelle et toute forte qu'elle s'était montrée, elle en garda trois jours le lit, et six semaines la chambre. Une nuit d'insomnie, pour la première fois depuis bien des années, elle pleura. Le lendemain, après avoir, comme d'habitude, avalé au lit ses deux œufs crus et son chocolat, elle se fit apporter son miroir. Elle avait les yeux gros et saillants. Elle se constata affreuse. Les os, maintenant, lui trouaient la peau.

C'était bien fini. Elle ne pourrait seulement plus, le soir, se décolleter.


V

Pendant quinze ou dix-huit mois, M. Vaque respira.

Madame Fraque en quelques semaines avait vieilli de dix ans. Madame Fraque ne se teignait plus les cheveux, ne se fardait plus, avait renoncé aux toilettes tapageuses, aux robes claires. Madame Fraque n'acceptait plus d'invitations, ne faisait plus de visites, condamnait sa porte, ne recevant que deux ou trois vieilles dames, nobles et dévotes. Plein d'une joie d'abord secrète, puis débordante, visiblement rajeuni par la vieillesse subite de sa femme, lui, en fut bientôt moins sourd, en marcha plus droit, en oublia de jargonner anglais, en négligea ses porcs et sa jument. Ce fut l'époque la plus active et la plus brillante de sa vie, Le misanthrope d'autrefois s'inté-


ressait maintenant aux hommes. La révolution de février venait de détrôner Louis-Philippe. Bien que toutes ses sympathies de jeunesse l'attachassent au régime tombé, M. Fraque, « cédant aux sollicitations des conservateurs, et voulant répondre de l'ordre »; était, de procureur du roi, devenu procureur de la République. Et il avait été élu lieutenant-colonel de la garde nationale. Dans la paisible ville de Noirfond, l'ordre ne fut nullement mis en question. Mais ce grand enfant, qui avait cessé d'être malheureux, eut l'occasion de jouer au soldat toujours à cheval et en uniforme, donnant des ordres d'une voix brève, passant des revues avec le plus grand sérieux, commandant des promenades et reconnaissances militaires. On en rit d'abord, en se demandant où étaient passés l'éternelle cravate blanche et l'inévitable habit à boutons de métal. On finit parle prendre au sérieux; les femmes lui trouvaient « l'air militaire » le peuple croyait à son libéralisme.

Pendant que M. Fraque triomphant acquérait ainsi la popularité, cette seconde jeunesse, madame Fraque se faisait oublier. De ses habitudes mondaines, elle n'avait conservé que celle des promenades en voiture. Elle aimait toujours se sentir rouler une heure ou deux, sur quelque grande route par les belles après-midi. Mais, en sortant de l'hôtel de Beaumont, en rentrant en ville, elle avait soin maintenant de tenir baissées les glaces de la portière. Les chevaux brûlaient le pavé, et les regards curieux ne par-


venaient qu'à entrevoir la tête blanchie de la vieille femme vêtue de couleurs brunes, effacées.

« Madame Fraque a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres. M. Fraque a en moins toutes les années que sa femme vient de prendre en plus, » etc., etc.

Les phrases variaient! mais la curiosité publique ne creusait pas davantage. L'épisode de Firmin n'avait pas transpiré. Le monde, oubliant décidément celle qui venait de renoncer à lui, ne se demandait pas vers quoi avait pu tourner son activité, cette femme remuante, haineuse, entêtée. quel drame avait secoué et modifié ce petit être, ce qu'avaient bien pu devenir tant de vanité mondaine éventée, tant de coquetterie et de galanterie tournées à l'aigre. Cependant, parmi les clichés usuels sur le compte de madame Fraque, apparut tout à coup une variante

« Madame Fraque s'est convertie! o

Vers la tombée de la nuit, un jour du carême, avant que le gaz fût allumé, à l'heure froide et triste où les cloches de Noirfond sonnent lamentablement la bénédiction, un voile sur la figure, dans son châle noisette, ratatinée comme une feuille morte, on l'avait vue seule, dans la rue, rasant les murailles. Et la bise aigre qui soufflait, avait paru la pousser jusque sous le porche d'une église.

Une odeur d'encens la pénétra tout de suite. C'était « le salut » L'orgue jouait moelleusement, avec des


frissons de mélodie qui semblaient pleurer les tendresses de la terre; puis, les mêmes motifs étaient repris pac des voix célestes, reculées à des hauteurs incommensurables, qui semblaient palpiter d'une tendresse divine. Beaucoup de femmes, agenouillées, se cachaient tellement le visage dans les mains qu'on ne savait plus si elles étaient vieilles ou jeunes. Madame Fraque, elle aussi, se prosterna, avec sa ferveur machinale d'autrefois, comme à son banc, dans la chapelle du couvent, torsqu'eHenesavaitrien encore de ce monde auquel il fallait maintenant renoncer. Pour se figurer que rien n'était passé, que cet « autrefois » durait toujours, elle marmotta tout le chapelet des prières qu'elle n'avait pas oubliées. Quand elle songea à partir, l'orgue ne jouait plus depuis longtemps, l'église était sombre et déserte. Après un dernier « Je vous salzae. Marie », madame Fraque sortit de ce premier bain de piété, le coeur moins sec, réconfortée, tout attendrie.

Le surlendemain, elle se confessa. Elle communia la semaine suivante. Puis, son mari ne la reconnut plus. La religion, comme une eau de Jouvence merveilleuse, semblait rajeunir Zoé. Une satisfaction intérieure reflétée sur le visage, un teint naturel et reposé, plus d'harmonie dans la tenue, la rendaient positivement moins laide. Son mari ne revint pas de sa surprise, lorsque Zoé changea brusquement de genre de vie, se couchant de bonne heure et se levant matin, déjeunant et dînant dans la salle à manger,


avec son mari, à l'heure exacte. Elle causait avec lui, maintenant, de choses et d'autres, sans aigreur. Si M. Fraque n'entendait pas, elle se penchait vers « la bonne oreille » de son mari, et, plus distinctement, de bonne grâce, elle répétait sa phrase. Elle lui versait de temps en temps à boire. Elle lui coupait même du pain.

Touché, ne voulant pas être en reste de procédés aimables, Hector mit délicatement, un soir, bous la serviette de Zoé trois factures acquittées, celles du bijoutier, de la modiste et du marchand de nouveautés, trois vieilles dettes, remontant à des années, de plusieurs mille francs chacune. A cette époque de trêve conjugale et d'apaisement, ce mari apporta même à sa femme des bouquets et des cadeaux. Il eut la délicatesse de ne pas choisir des bagues, des pendants d'oreilles, des bracelets, hochets dont sa femme n'avait plus que faire, qui eussent pu éveiller des regrets. Mais, ingénieux en cherchant à faire plaisir, et connaissant la grande dévotion récente de Zoé, il lui offrit une croix en diamant, un riche livre d'heures, un admirable Christ d'ivoire, un prie-Dieu capitonné de suie et de velours. Ce fut une sorte de lune de miel tardive et pâle, mélancolique. M. Fraque venait de se voir tout à coup à la fin de sa carrière d'homme public. Le coup d'État avait dissous la garde nationale, et le brillant uniforme de lieutenant-colonel était désormais destiné à se faner au fond d'une armoire. Ne voulant pas servir « un régime qui avait


commis l'arrestation de M. Thiers, » M. Fraque ve- nait d'envoyer sa démission au nouveau ministre de la justice, Le tacite simulacre de réconciliation conjugale adoucit du moins pour l'ex-magistrat l'amer- tume de ne plus rien être.


VIII

Lors de sa conversion soudaine, madame Fraque ayant à faire une confession générale assez chargée, pleine de ces détails qu'il coûte à une femme de spécifier, était allée une après-midi la pauvre chapelle du couvent des Capucins, situé hors de Noirfond, au bout d'une promenade écartée et solitaire qu'ombragent de vieux ormes. Devant l'unique confessionnal, quatre vieilles, branlant la tête, estropiées par l'âge, qui s'étaient traînées là de l'hospice voisin des Incurables, attendaient leur tour. En moins d'un quart d'heure, le père Pamphile les eut expédiées. Puis, était venu le tour de madame Fraque et l'opération n'avait pas été beaucoup plus longue. Le père Pamphile, un rude saint homme à barbe grise salement plantée, en froc de bure crasseux, arriva tout de suite


au fait, appela les choses par leur nom, sans périphrases, ne mit pas plus de dix minutes à ramoner grosso modo cette conscience enduite de trente ans d'adultère. Madame Fraque sortit du confessionnal avec une nausée de petite maîtresse. C'était bon pour une fois, ce rustre, ce directeur de vieilles pauvresses, qui ne sentait pas l'eau de Cologue! Mais son amie, la baronne de Latour, qui s'y connaissait, lui indiquerait un confesseur convenable. Elle avait consulté la baronne, et le petit abbé de la Môle était devenu le confesseur ordinaire de madame Fraque. Celui-là sentait bon, étant toujours rasé de frais, frisé, pommadé. La poudre de riz dont il avait l'habitude, après s'être lavé, de s'estomper la joue, était toujours mal enlevée. Tirait-il son mouchoir, un parfum de lavande l'entourait d'un nuage odorant.Il était Breton, disait descendre d'une vieille famille, n'avait que vingt-huit ans. Quelques mois auparavant, de hautes recommandations avaient fait venir le jeune prêtre dans le diocèse, en qualité de secrétaire de l'évêque. Mais M. de la Môle, n'ayant pas plu à Monseigneur, était tombé dans une demi-disgrâce. On lui avait offert une cure de village. Voulant à tout prix rester à Noirfond, il disait sa messe et confessait, à Saint-Jean, la paroisse aristocratique, simple prêtre libre.

Madame Fraque fut tout de suite enchantée du jeune directeur. Les prêtres auraient tous été des « père Pamphile »; qu'elle eût renoncé probablement


à la religion, comme à une chose peu délicate, repoussante, presque cynique, bonne pour la populace. Elle eût préféré tout de suite s'adonner au besigue comme la vieille madame de Gombaud, ou à )'ducation des épagneuls. Mais, avec ce gentilhomme plein de tact, pénétrant et sachant effleurer, une première confession lui sembla une heure de conversation ordinaire, d'une intimité charmante. Agenouillée au fond de ce confessionnal à l'ouverture duquel retombait un rideau vert, elle se crut un peu dans son boudoir. Quelle haute et surprenante perspicacité de médecin d'âmes chez cet enfant blême et poétique, qu'elle voyait, à travers le grillage, rejeter à chaque instant de longs cheveux bouclés pour regarder le ciel. Celui-là ne pouvait manquer d'aller loin et haut! En recevant de lui l'absolution, cette vieille femme qui n'avait jamais été bien romanesque, voyait déjà son nouveau directeur, évêque, archevêque, cardinal, se promettait de souvent revenir.

Et elle revint, prenant goût de plus en plus à la religion et au confesseur. Elle ne sentait plus comme autrefois son existence vide. Quelque chose d'absorbant, de profend, avait pris la place de cette agitation profane et toute à la surface qui jadis emportait sa vie, et lui faisait glisser si rapidement les semaines, les mois, les années. Son mari lui-même, sans cesser, au fond, de le haïr, elle ne se livrait plus comme autrefois au passe-temps de lui rendre cha-


qii? heure dure. Ses griffes, cassées le jour où elle s'était aperçue de sa vieillesse, restaient enfoncées dans la chair qu'elles avaient déchirée. En attendant que d'autres griffes lui eussent repoussé, elle laissait avec indifférence Hector goûter les fausses joies d'un rapprochement apparent. D'ailleurs, elle n'avait même plus le temps de s'occuper de lui, depuis que l'abbé de la Môle avait dit à sa pénitente

Madame, il faut faire des bonnes œuvres.

Elle en lit docilement, et d'innombrables. Elle donna au tronc des pauvres, aux prisons, à l'hôpital, au denier de Saint-Pierre, à l'orphelinat de la Providerce, aux Incurables, à l'asile des Enfants-Trouvés; etc., etc. Tous les couvents, toutes les quêtes, toutes les œuvres pies de la ville et du diocèse, eurent leur part aux premières libéralités de cette pécheresse repentie. Elle donna même 500 francs pour la cloche de la chapelle du nouveau petit séminaire. Mgr Matheron qui avait à cœur la construction de son séminaire, dont il voulait faire la gloire de son épiscopat, tint la somme des mains de M. de la Môle, à une de ses réceptions du dimanche soir. La donatrice resta anonyme; mais Mgr Matherdn eut la preuve que son ex-secrétaire était plus utile à Noirfond, que dans une cure perdue. Le père Pamphile, lui, après la confession générale de madame Fraque, n'avait songé qu'à lui prescrire comme pénitence un certain nombre de chapelets et de rosaires à récitez, « au milieu de la nuit, et à genoux sur le parquet ». L'abbé


de la Môle, qui n'était pas pour « les pénitences inutilement mortifiantes », préférait recommander une aumône, quelque con agréable à Dieu. Comme un médecin modifiant son ordonnance à chaque visite -suivant les phases de la maladie, après chaque confession, il avait à conseiller une bonne œuvre nouvelle.

-Il n'est pas nécessaire de donner beaucoup, répétait-il chaque fois à Zoér mais il faut donner avec discernement, et il faut donner toujours. Une bonne oeuvre ert une prière effective et utile, une prière qui a pris un corps comme Notre-Seigneur JésusChrist, et qui rachète nos fautes sans cesser d'être une prière, de même que notre divin Maître racheta nos âmes sans cesser d'être un Dieu.

Elle écoutait religieusement ces subtilités, sans chercher à les approfondir, déjà disposée à croire les yeux fermés à tout ce qui sortirait de cette bouche aux lèvres pures et minces. Elle se sentait, d'ailleurs, toute changée. Les choses qu'elle avait trouvées les plus exorbitantes, lui devenaient faciles, naturelles. Elle qui, jadis, avait peine il se lever à deux heures, et qu'on ne voyait que de loin, seulement aux grandes fêtes, faire acte de présence à la messe de midi, longtemps après le premier évangile, tous les matins maintenant, dès sept heures, elle courait a SaintJean entendre la messe de l'abbé de la Môle. Son zèle charitable s'était borné jadis à accepter une viceprésidence du conseil des dames patronnesses de


l'oeuvre des crèches. Une fois chaque carême, pour le concert, madame Fraque plaçait quelques billets. Puis, au théâtre, le soir de la représentation, madame Fraque, en grandissime toilette, au bras de quelque substitut du procureur du roi portant la rosette de commissaire, précédée de la première, présidente, suivie de madame de la Tour et de la mairesse, traversait, pendant l'entr'acte, les chaises numérotées. Et ces quatre dames du monde arrivaient avec de grands frou-frou dans l'étroit foyer des artistes, pour féliciter, au nom de la charité, les chanteuses, sous le lorgnon des commissaires tout un escadron en gants beurre frais qui s'écrasaient à la porte et riaient en dessous. Maintenant, cette même madame Fraque se sentait prête à bien d'autres zèles, à des charités modestes, à des œuvres autrement méritoires, qui resteraient entre elle, son confesseur et Dieu.

Elle trouvait même trop doux, trop faciale, ce premier traitement religieux que son prudent directeur ne lui administrait qu'à petites doses. Que lui coûtaitil de donner quelque quarante francs par semaine, à elle qui n'avait jamais su la valeur de l'argent! Ses dernières dettes de mondaine dépensière étaient payées, elle ne gaspillait plus rien pour la toilette, et touchait encore régulièrement les dix mille francs de rente de sa dot. Elle réalisait donc maintenant des économies, tout en faisant son salut. La religion était loin de lui revenir aussi cher que la mode. Elle eût


voulu, au contraire, dans son zèle de nouvelle convertie, se dévouer, payer de sa personne, avoir à accomplir de grands sacrifices. Elle en était à rêver des dévouements sans bornes, éprouvait comme une soif de se donner elle-même, tout entière, et pour toujours. Elle en vint à trouver insignifiants et misérables, ces premiers petits sacrifices d'argent. Elle ne. les considérait plus que comme de purs enfantillages plaisant à l'abbé de la Môle, qu'elle lui passait en mère faible. Mais elle sentait remuer autre chose en elle que de la maternité et elle attendait mieux.


lx

Alors M. Fraque avait éprouvé de nouvelles inquiétudes cette fois une angoisse sourde, un malaise sans cause précise, l'appréhension vague d'un danger prochain, inconnu. Un moment, il prit ses troubles pour une simple disposition morose, effet de l'âge qui arrivait, du désœuvrement. Il revint à ses porcs, alla souvent à « Villa-Poorceh », fit des réparations et des embellissements. Sa femme refusa de passer avec lui à la campagne le printemps qui commençait il y alla seul. Mais, dès le lendemain de son installation, l'ennui le prenait au milieu de ses cochons. Pourquoi, aussi, avait-il donn£ sa démission de magistrat ?. Oh 1 ce malencontreux coup d'État! Si Noirfond avait eu maintenant à faire des élections, il- se serait tout de suite porté candidat de l'opposition,


tant il éprouvait le besoin d'être secoué, de se distraire. Alors il se trouva tout étonné de n'avoir pas songé plus tôt à quelque grand voyâge Nice, Gênes, Florence, Rome, Naples, Venise; après l'Italie, la Suisse et les bords du Rhin enfin Paris, qui depuis 1829 devait être bien changé, mais « Paris qui est toujours Paris», où il retrouverait de vieux amis et des souvenirs de jeunesse. Revenu le jour même à l'hô tel de Beaumont, il faisait faire ses malles par Isnard. Zoé ne fut pas plus disposée à lé suivre en voyage qu'à la campagne. Le soir, Hector prit congé de sa femme qui, distraite, reçut de mauvaise grâce, sur un front dur et jaune, la caresse d'adieu du voyageur. Vers dix heures, le cœur gros, il monta dans le coupé de la diligence de Toulon. Le surlendemain soir, M. Fraque était de retour. Dans le coupé, quoique seul, il n'avait pu dormir. A Toulon, il n'avait même pas regardé la rade il n'avait visité que le bagne, où la vue des forçats en bonnet vert, condamnés à traîner leur boulet à perpétuité, avait navré l'ex-procureur du roi. Il n'avait pas eu le courage d'aller plus loin, et son grand voyage s'était tout de suite terminé.

Donc, rien à faire pas de désœuvrement à prétexter, pas de distractions à espérer trouver. M. Fraque se sentait redevenu profondément malheureux. Et ce n'était ni la vieillesse, ni l'ambition inactive, ce qui l'inqùiétait.: njais^-sa.f'emme, toujours sa femme! Il n'en avait beau écar-


quiller les yeux il ne découvrait pas un autre Firmin. Il flairait pourtant quelque nouvel ennemi, mystérieux et invisible.

Tout à coup, un soir, à l'évêché, M. Fraque, qui depuis l'inauguration de sa porcherie était resté en relation avec Mgr Matheron, apprit de Sa Grandeur qu'un jeune prêtre, M. de la Môle, venait de fonder sur un grand pied « l'OEuvre de la Sainte-Adolescence ».

Le petit abbé avait acheté et faisait bâtir.

Où trouve-t-il tant d'argent, mon ex-secrétaire? soupira Monseigneur, qui, lui, avait toutes les peines du monde à achever son Petit-Séminaire, commencé depuis onze ans.

Puis M. Fraque s'entendit crier dans l'oreille

C'est le directeur de Madame

Cette fois, le mari ne reçut pas le coup avèc son beau hegme, avec sa vieille présence d'esprit. Son front se rembrunitvisiblement il prit congé de Monseigneur trop vite. Une minute après, en redescendant le grand escalier d'honneur du palais épiscopal, M. Fraque tapait de la canne la rampe en marbre, et se disait tout haut à lui-même

J'aimais mieux le reste.


x

Hop! miss Jenny! hop hop hop!

Et, à chaque instant, rageuse ce jour-là, la cravache de M. Fraque s'abattait sèchement sur la croupe de sa monture.

C'était toujours « miss Jenny », mais ce n'était plus l'ancienne, la première, celle à qui Isnard avait donné tant de morceaux de sucre. Celle-là, depuis bien longtemps, M. Fraque avait eu la douleur de la perdre. Et les années avaient marché depuis. Si bien que la nouvelle miss Jenny était devenue vieille à son tour, très vieille, et, malgré l'avoine et les morceaude sucre, d'une maigreur apocalyptique. La bonne bête pourtant, comme si elle sentait que les pensées désagréables de son maître dussent être secoués, lit mine de galoper, ce qui procura au cavalier la diver-


sion de serrer les genoux, de déployer ses talents d'écuyer consommé. Presque debout sur les étriers, tirant à lui les rênes, la taille cambrée, l'œil vif, le poil hérissé, M. Fraque, redevenu jeune, passa assez vite sur la chaussée du boulevard extérieur.

Il était une heure. Des nourrices allaitaient leur marmot, assises sur de vieux bancs de pierre oii la pluie avait à la longue creusé de grands trous. Contre les ruines du rempart de Noirfond, tapissé de lierre, des bonnes laissaient courir leurs enfants au soleil d'hiver. Bonnes et nourrices, retournées toutes au galop exceptionnel de Jenny, sourirent, en se disant C'est cet original de M. Fraque qui passe.

Cette allure effrénée ne dura qu'un temps. Sur la grande route de Marseille, Jenny reprit sa paisible allure ordinaire et, lâchant les rênes, la taille toujours droite et raide, mais plissant le front et vieilli de vingt ans, M. Fraque retomba dans ses sombres pensées. Au sortir de Noirfond, la route de Marseille fait une grande descente pendant près de trois kilomètres. 11 n'avait pas plu depuis plusieurs jours, et le mistral, ce fléau de la Provence, ne soufflait pas. Par cette belle après-midi de janvier, la route s'étendait blanche, propre sous le ciel bleu, bordée de sa double rangée de jeunes platanes ayant tous conservé quelque touffe de feuilles rouillées, qu'un clair soleil faisait reluire. Des chants d'oiseaux sortaient de droite et de gauche de la campagne ensoleillée. Il y avait même de la clarté et de la joie le long des jaunes po-


teaux télégraphiques, jusque sur les tas de pierres symétriques déposes de distance en distance. Mais le regard voilé de M. Fraque ne quittait pas la crinière noire de miss Jenny.

On rencontrait beaucoup de monde. Des blanchisseuses, leur paquet de linge sur la tête, allaient laver à la petite rivière qui passe au bas de la descente. Des rentiers, de vieux bonshommes en retraite, digéraient au soleil. Des charretiers, venant de Marseille, gravissaient la montée à pied. Et, comme ce jour-là était un jeudi, à chaque instant, on voyait passer des élèves en promenade le collège, le grand et le petit séminaires, plusieurs pensionnats de jeunes filles. Tout ce monde connaissait M. Fraque, les charretiers. de Marseille comme les bourgeois de Noirfond, les pions comme les institutrices, les prêtres comme les laïques, les vieux comme les jeunes. Les hommes le saluaient. Les collégiens lançaient familièrement de petits cailloux dans les sabots de Jenny. Et partout, sur la route de Marseille comme le long du boulevard extérieur, c'était une traînée de poudre, le même sourire faisait dire à toutes les lèvres

C'est cet original de M. Fraquo qui passe.

Vers le milieu de la descente, Jenny retourna tout à coup les oreilles: de loin, quelque chose de noir remuait. Mais la prudente bête se rassura bientôt. La voiture découverte du docteur Boisvert gravissait la montée, branlant tellement sa vieille capote délabrée, qu'elle semblait saluer, elle aussi, M. Fraque. Le doc


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au lieu de


teur, qui revenait de voir un malade rural, conduisait lui-même, en lisant son Figaro. Il tirait déjà la bride pour s'arrêter au milieu de la route et causer quelques instants avec son client. Mais,, dans sa préoccupation, M. Fraque laboura de l'éperon le ventre de Jenny et passa au trot, devant son médecin, sans le voir.

Au bas de la descente, une fois sur le viaduc à deux arches qui laisse passer la petite rivière, un dissentiment subit s'éleva entre miss Jenny et son maître. M. Fraque, voulant prendre le chemin de halage, tirait en vain les rênes du côté du moulin; la vieille entêtée ne pouvait se résoudre à quitter la route de Marseille, qui était aussi celle de Villa- Poorcels. Le cavalier se mit dans une violente colère à coups d'éperons et de cravache. La monture tournait sur elle-même, hennissant de douleur. A la fin, mais à contre-cœur, et traînant la jambe, miss Jenny tourna à gauche, descendit devant le moulin où des hommes chargeaient une charrette de sacs de farine, et s'engagea dans le chemin de halage.

Le pont et le moulin laissés en arrière s'effacèrent

lentement derrière les arbres. La grande descente de la route de Marseille ne fut bientôt plus qu'un bout de ruban blanc pendant à l'horizon. Le chemin de halage côtoyait la berge, où finissaient des prairies inclinées vers la rivière. C'était moins un chemin qu'un sentier gazonné, où les sabots de Jenny disparaissaient parfois dans l'herbe. Au-dessous, dans un


lit trop large pour elle, la petite rivière contournait des rochers roses, puis s'éparpillait sur de grandes étendues de sable qu'elle ne recouvrait que d'un filet aux larges mailles d'argent.

Il ne passait personne. L'été, tout le peuple de Noirfond vient se baigner dans la rivière. Ce sont des cris, des chants, de grands éclats de rire à fleur d'eau. Sur chaque rocher, des groupes d'enfants nus, d'hommes en caleçon, de femmes en peignoir,, se sèchent au soleil. Mais on ne retrouve, l'hiver, que les blanchisseuses accroupies dans leurs boîtes en planches. On n'entendait'plus que les coups d8 leur battoir. De loin en loin, quelque pêcheur à la ligne, immobile éternellement, semblait faire partie de la rive où il était assis. Jenny avançait de plus en plus lentement. M. Fraque avait lâché les rênes; et, son front alourdi par de sombres pensées, il avait fini par le laisser choir en avant, tellement que son menton reposait maintenant sur le plastron blanc de la chemise. Le soleil baignait son visage, découpant son profil étrange, ruisselant sur ses grands cheveux couleur de neige. Sa longue cravache, passée sous le bras, semblait quelque pique inclinant la pointe vers le sol. On l'eût pris pour un Don Quichotte accablé, endormi sur Rossinante.

Le vallon devint encaissé, plus solitaire encore. De temps en temps, des bouquets de grands arbres se détachaient sur l'azur, se reflétaient dans la rivière. On n'entendait plus de battoirs de blanchis-


seuses. A droite, une longue colline pelée et pierreuse s'élevait comme une muraille. Et, du côté de Noirfond, à gauche, au-dessus des grandes prairies, ce n'étaient que coteaux couverts d'oliviers, au milieu desquels on entrevoyait quelques, toitures de fermes lointaines. Se sentant bien seul, M. Fraqne se mit à soupirer profondément.

Il était arrivé à « la Fontaine-d'Argent ». Une barre de rochers coupe en travers le lit de la rivière; l'eau, retenue, coule en nappe, doucement. C'est une mince feuille d'argent limpide, sur laquelle le soleil miroite, et qui finit par un peu d'écume. Jenny eut envie de boire. Elle prit sur elle de descendre au bord, et fit quelques pas sur le gravier humide. Ses sabots enfonçaient. Mais le cavalier la laissait aller. Sa pensée était loin. Au moment où Jenny, le col baissé, plongeait déjà les naseaux dans l'écume laiteuse, reniflant avec avidité la poussière d'eau de la Fontaine d'Argent, M. Fraque releva la tête de grosses larmes lui mouillaient les joues. La maigrs jument buvait toujours.

Tout à coup, M. Fraque se moucha quatre ou cinq fois de suite, d'une force à être entendu d'un kilo- mètre. Puis, ce fut un autre homme, comme s'il venait de remettre son émotion dans la poche,' son mouchoir.

Bonne bête! bonne bête 1 faisait-il en donnant de petites tapes affectueuses sur le cou de Jenny, qui buvait encore.


Ragaillardie, maintenant, Jenny trottinait sur le chemin de halage, entre deux ornières profondes creusées par des roues de charrettes. Le Don Quichotte accablé s'était éveillé, et, tout en sautillant sur le dos de Rossinante, sifflait un air de chasse, brandissait sa cravache dans le vide, comme s'il en eût cinglé un visage. Depuis quelques instants, dans l'élargissement subit du vallon, la grande route d'Italie coupait l'horizon d'une grande barre blanche en pente raide jusqu'à la rivière. Pour remonter du chemin de halage sur le nouveau viaduc, miss Jenny n'eut pas le loisir de recommencer ses simagrées de la route de Marseille son maître la lança à toute bride sur la montée qui ramène à Noirfond.

Il était quatre heures. Le soleil ne jaunissait-plus que les derniers étages des maisons de l'avenue d'Italie. Sur les bancs, des soldats attendaient l'heure de la soupe pour rentrer à la caserne voisine. Des gamins, les bras étendus en balancier, marchaient sur de grosses poutres devant une chapelle en construction. Truelle en main, les maçons travaillaient' sur leurs échafaudages, tandis qu'un manœuvre gâchai t de la chaux au milieu d'un grand rond de sable. Le bruit du ciseau des tailleurs de pierre était continu, agaçant.

Une vingtaine de petits garçons en uniforme bleu revenaient de la promenade, deux pa' deux, les plus petits en avant, suivie d'un jeune prêtre. lis entrèrent dans la maison contiguë à la chapelle en con-


struction par une porte surmontée d'une petite croix, et de ces mots Œuvre de la Sainte-Adolescence. Avant de suivre ses élèves, le jeune prêtre demeura un instant sur le seuil, sondant du regard toute l'avenue, jusqu'à l'entrée de la route de Toulon. Pâle et maigre, portant fièrement la tête, drapé dans un immense manteau, ses longs cheveux bouclés lui tombant sur l'épaule, coiffé d'un large feutre haut et pointu de calotte dont un seul bord était relevé, on l'eût pris pour un petit mousquetaire noir. Il rentra tout à coup et referma la porte, précipitamment. M. Fraque apparaissant au haut de la montée, débouchait au grand trot sur l'avenue d'Italie.

Surmenée, haletante, crinière hérissée, la vieille jument passa comme un vertige devant les bancs où étaient assis les soldats, dans l'ébahissement, tous, de ce vieillard qu'ils voyaient toutes les après-midi exécuter cette fantastique charge de cavalerie. Miss Jenny fut presque tout de suite devant Y Œuvre de la Sainte-Adolescence. Mais là, comme d'habitude, elle fut arrêtée net. Et comme tous les jours, les yeux hors de lui, menaçant de la cravache la chapelle en construction, M. Fraque interpella le premier passant venu

Regardez-les bâtir cette bicoque C'est avec mon argent.

La phrase ne variait jamais. Chaque fois M. Fraqué la jetait à n'inlporte qui bourgeois, ouvrier, paysan, vieille femme, petite ouvrière. Quelquefois c'était à


un bambin de huit ans. Cese promenait un livre à la main, reçut la phrase.


XI

M. Menu salua profondément l'ex-procureur du roi, mais avec une dignité grave. Puis, il continua sa promenade, à petits pas, tenant toujours son livre ouvert. Mais il ne. lisait plus. M. Menu réfléchissait. Le soir, à table, entre sa femme et son fils unique Eudoxe, le pasteur protestant parla peu. En décou- pant le poulet, son couteau hésitant ne trouvait plus les jointures. Madame Menu, petite femme boulotte, à figure très large et très grasse, fille d'un horloger de Genève qui avait fait de tristes affaires, finit par cnle- ver le plat des mains de son mari. Après le repas, les deux époux, assis au coin de la [ cheminée dans leur chambre à deux lits, ne causèrent ( pas davantage. Madame Menu tricotait. Monsieur tournait et retournait le Journal de Genève. Eudoxe,


externe au collège, achevait son devoir à la clarté de la lampe à pétrole. Mais, quand leur fils leur eut sou- haité le bonsoir, une fois couchés et la lampe éteinte, M. Menu commença à parler à sa femme. Une conversation animée s'établit, d'un lit à l'autre, et se prolongea fort avant dans la nuit.

Le lendemain, à la même heure, et comme par hasard, M. Menu dirigea sa promenade d'avant dîner vers l'avenue d'Italie. Mais le pasteur protestant, absorbé en apparence dans une lecture évangélique, eut beau passer et repasser devant l'OEuvre de la Sainte -Adolescence cloué ce jour-là par un accès de goutte, M. Fraque n'était pas monté à cheval.

M. Menu eut plus de chance les jours suivants. Il goûta maintes fois la satisfaction d'échanger un coup de chapeau avec le mari de mademoiselle de Grandval. Il essaya même, du bord du trottoir, de lier conversation avec le cavalier. Mais il fallait crier fort le sourd entendait mal, répondait de travers, et les passants se retournaient. Désespérant de surprendre ainsi le vieillard dans un jour d'expansion communicative, M. Menu finit par porter ailleurs ses promenades, Mais une idée fixe, qui le tenait depuis quelque temps, ne, l'abandonnait pas. Et, la nuit, dans la chambre conjugale, pendant qu'à côté, Eudoxe, son thème achevé, ronflait comme un bienheureux en sa chambrette de collégien, c'étaient de y longues' insomnies, et toute sorte de combinaisons laborieuses chuchotéès d'un lit à l'autre.


L'hiver s'acheva ainsi. Et, une fois de plus, l'été succéda au printemps. Ce que les Menu, tapis dans l'ombre, guettaient avec tant de persévérance, « une occasion », ne se présentait jamais. L'époque des vacances approchait. Les compositions triples de fin d'année, au collège, avaient déjà commencé. Et, comme toutes les classes faisaient ces compositions de sept heures à midi, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le pasteur protestant, dès six heures du matin, entrait ces jours-là en pantoufles dans la chambre d'Eudoxe. Souvent, le paresseux se rendormait. Au bout d'un quart d'heure, son père entrait de nouveau, et, cette fois, enlevait les draps, lui jetait de l'eau au visage.

Un mardi de juillet, M. Menu arriva auprès d'Eudoxe beaucoup plus matin encore. Cinq heures n'étaient pas sonnées. Déjà habillé comme pour se rendre au temple, le pasteur protestant s'assit solennellement au chevet de son fils. Plus pâle que d'habitude, il n'avait certainement pas dormi de la nuit. Derrière lui entra-madame Menu, déjà correctement coiffée, également blême, le front bombé, l'œil glacé de froide obstination. Eudoxe mal éveillé se frottait le nez, ne sachant trop de quoi il s'agissait. Ta mère et moi, lui dit le pasteur protestant, nous venons te demander une grâce. Il faut que tu aies quelque chose à la distribution des prix.

Eudoxe resta très étonné. En troisième, au'collège de Noirfond, il passait pour un cancre. Son insolence,


son air débraillé, sa paresse phénoménale, l'avaient fait prendre en grippe par M. Charboneau, le professeur. Il arrivait en classe avec des devoirs irréprochables, que le père avait la faiblesse de faire chaque jour, que le fils se bornait à recopier machinalement. Mais il ne se donnait jamais la peine d'apprendre une leçon, de suivre une explication d'auteurs. De loin en loin seulement, quand un sujet de narration française lui allait, quand un texte de version latine lui -semblait un rébus amusant à deviner, Eudoxe composait, obtenait une place honorable tout comme un autre.

Mais papa, répondit-il malicieusement, comment veux-tu que j'aie quelque chose, cette année, avec M. Charboneau, qui m'en veut parce que je ne suis pas catholique, parce que je suis +.on fils ? L'an dernier, ce n'était pas M. Charboneau, j'ai eu le premier accessit de calcul.

Ce n'est pas un accessit qu'il faut que tu aies, s'écria M. Menu, mais un prix 1. M'entends-tu bien ? un premier ou un second prix Les accessits restent sur leur banc, reviennent les mains vides, tandis que nous voulons te voir monter sur l'estrade. Il faut absolument que tu sois couronné.

Eudoxe se débattit longtemps, dans son lit. On l'avertissait trop tard. Toutes les compositions dans «les facultés » où il aurait pu avoir l'ombre d'une chance, étaient déjà faites, et il avouait n'avoir pas été heureux. Il ne restait que le thème grec, la ver-


sion grecque et les vers latins! Le garnement fit même une proposition dérisoire. s Il était petit comme sa mère, alerte et souple comme le singe, dont il avait la grimaçante mobilité. Il regrettait de ne plus être comme autrefois, demipensionnaire, depuis que M. Menu, pour devenir le répétiteur de son iïm, avait décidé que celui-ci suivrait seulement les classes. C'était si amusant les récréations dans la grande cour ombragée de platanes, autour du bassin, tous ensemble et les études elles-mêmes, avec les bons tours au pion, les conversations scabreuses chuchotées derrière des piles de dictionnaires, et les pipes fumées dans la profondeur des pupitres. Eudoxe affirma donc à ses parents que, si on le remettait en demi-pension, il pourrait encore obtenir le prix de gymnastique. Alors, madame Menu, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, prit la paroh à son tour.

Mieux que son mari, elle fit tout de suite entrevoir à Eudoxe l'importance et la grandeur des projets échafaudés sur un prochain couronnement en public Elle était mère avant iout L'effort surhumain, le prodige de volonté, qu'elle venait demander à son fils, ce n'était après tout que dans le propre intérêt et pour l'avenir même de ce fils. Puis, quand elle eut épuisé les phrases, en femme pratique décidée à employer tous les moyens, et sachant bien par où prendre celui qui était sorti de ses entrailles, elle ajouta


Pour la composition en récitation, dont tu n'as pas parlé, il te reste trois semaines; et tu as une excellente mémoire. Nous nous y mettrons, ton père et moi, pour te faire répéter nuit et jour tu ne feras plus autre chose. Moi, s'il le faut, j'apprendrai avec toi, tout: Athalie, le Petit Carême, même les Géorgiques et ton Jardin des racines grecques. Enfin (et ici elle le regarda bien dans les yeux), à partir d'aujourd'hui, tu nous demanderas tout ce que tu voudras.

Le fils Menu sauta en bas du lit, souriant d'une joie maligne. Tout en passant ses habits, il imposait déjà des conditions. Il voulait pour son premier déjeuner du racahout au lait, avec des tartines de beurre étendu sur du pain grillé. Jusqu'au jour de la composition en récitation, il ne retournerait pas au collège son père le porterait comme malade sur les billets d'absl:7nce., Il consentait bien à apprendre par cœur de la prose et des vers une grande partie du jour mais il aurait ses soirées libres, sortirait seul après le dîner, rentrerait vers minuit avec un passepartout, « comme s'il était déjà étudiant » Enfin, et surtout, on lui donnerait de l'argent.

Trois semaines plus tard, le mardi de la récitation, Eudoxe arriva au collège à sept heures moins dix, en fumant la cigarette, une badine sous le bras, les mains dans les poches. Au grand ébahissement de M. Charboneau'et de toute la classe, il débita tout ce que le sort lui désigna, le français, lé latin, le grec,


sans une faute, sans une hésitation, sans une simple inversion de mots. 11 fut premier, et, n'ayant pas eu de points dans les compositions simples, obtint encore le second prix. A la fin de la semaine suivante, eut lieu la distribution solennelle des prix; madame Menu se contenta d'y envoyer son mari, et passa stoïquement l'après-midi au logis, à faire de la confiture d'abricots.

:M. Menu, en noir, sévère et boutonné plus que jamais, pâle comme sa cravate blanche, arriva de bonne heure dans la grande cour pavoisée de tentures et de guirlandes de laurier. Ses regards, ce jour-là expressifs d'anxiété, ne se détachaient pas des fauteuils rouges placés au premier rang pour les personnages notables, devant l'estrade surmontée de la longue table qui portait les livres à couverture dorée et les couronnes. Déjà, les pensionnaires, en uniforme, occupaient leurs bancs de chaque côté de l'estrade, un peu en arrière. Des externes arrivaient encore, en pantalon clair, frisés. Eudoxe était là, entouré d'un groupe de grands au milieu desquels disparaissait sa petite personne. Déjà, les rangées de chaises s'étaient garnies de parents,, de curieux, de mères émues et en toilette, de fllettes en -blanc juchées sur un barreau pour découvrir leur cousin ou leur frère. La foule était telle que beaucoup de nouveaux arrivants ne trouvaient plus à s'asseoir. Des pères, à l'écart, feuilletaient furtivement des « palmarès ». D'anciens élèves, venus, eux, pour


revoir leur passé, erraient dans la seconde cour; et l'on en voyait, florissants de graisse et de prospérité, le ventre rebondi, rêver longtemps, le nez en l'air, devant le trapèze et les parallèles tandis que d'autres, penchés sur le rebord du bassin où ils avaient appris à nager, touchaient le fond du bout de leur canne, retiraient des feuilles mortes. Mais, tout à son idée fixe, M. Menu ne quittait pas des yeux le rang des fauteuils rouges.

Il n'en restait que deux ou trois de vides. Mgr Matheron, l'abbé de la Mole, le procureur impérial qui avait succédé à M. Fraque, le docteur Boisvert, des magistrats de la Cour, des officiers supérieurs de la garnison étaient déjà placés., Tout h coup, chacun se leva. La musique de la ville saluait d'un pas redoublé l'arrivée sur l'estrade des professeurs en toque et en robe, du maire, avec son écharpe et son épée, président de la solennité. Quand on se fut rassis, M. Menu vit avec effroi, aux dernières places réservées, des dames qui n'avaient plus trouvé de chaises. Le discours d'usage, lu avec une grande volubilité par un gros professeur d'histoire qui zézayait, lui causa d'interminables angoisses. A. chacun de ces feuillets qu'une main hâtive retournait à chaque instant, il lui semblait voir s'amincir et se réduire à néant l'espé- rance, guettée de si loin, si méticuleusement préparée. Quand le Principal se fut levé à son tour et eut comm encé d'une voix vibrante « Jeunes élèves, » le ? pasteur protestant ôta son chapeau et s'épongea le


front. Maintenant il n'espérait plus. C'était fini celui qu'il attendait, pour une cause ou pour une autre, cette année, n'avait pu venir. Tout était à recommencer Il fallait en prendre son parti, chercher un meilleur moyen, trouver une combinaison plus simple, plus sûre. Tout à coup, pendant qu'on applaudissait encore le discours de M. le Principal, le pasteur protestant dut s'appuyer au tronc du platane près duquel il se tenait debout M. Fraque était devant l'estrade, effaré comme quelqu'un qui arrive tard, ses blancs cheveux hérissés, recevant des poignées' de main, cherchant une place. Le docteur Boisvert fut enchanté de lui céder la sienne, de partir ostensiblement son ennemi personnel, M. le maire, se mou- chait déjà et toussotait à son tour pour se faire une voix claire.

Le reste alla tout seul. La courte allocution de M. le maire semblait à M. Menu une musique dorée. Quand le sous-principal, qui proclamait les lauréats, en fut à la troisième,-et eut appelé « Récitation classique. second prix Eudoxe Menu, de Noirfond, externe libre. » tout se passa selon le programme arrêté une nuit dans la chambre conjugale des époux Menu, d'un lit à l'autre. Eudoxe eut l'air, pour la forme, d'hésiter, de chercher dans la foule puis il dit tout bas à l'oreille du maître d'études qui attendait,'le prix et la couronne à la main

Monsieur l'ex-procureur du roi.

M. Fraque aimait la jeunesse pour lui, les palmes


universitaires étaient restées une religion. Il enfonça la couronne jusqu'aux oreilles du collégien; puis, comme il se livrait depuis quelque temps à l'étude de.la phrénologie et du système de Gall, il promena tout de suite ses mains sur le front du jeuneEudoxe « pour lui tâter les bosses tout en lui adressant un « speech », qu'il termina en le baisant sur les joues. Dès le lendemain, M. Menu, madame Menu et le fils Menu s'introduisaient chez M. Fraque, sous prétexte de remerciement. De plus, madame Menu, la veille, avait parfaitement réussi sa c0nfiture d'abri-


XII

Dans le grand salon, peint par Boucher, devant le pasteur protestant absorbé dans une religieuse attention, devant la distraction de madame Menu qu,, du co-in de l'œil, de son œil de ménagère, supputait déjà la valeur des panneaux et des vieux meubles, M. Fraque, causeur ce jour-là et d'humeur hospitalière, revenait à ses observations phrénologiques

Ce garçon-là a la protubérance de la mémoire très développée.

Et il s'étendait sur l'importance de cette faculté de 1'entendemer.L « Sans la mémoire que seraient l'ora- teur, le savant, le magistrat, le militaire, l'homme de lettres? » et autres phrases de discours de distribu- tion de prix, comme si celle de la veille lui avait laissé des résonnances-d'idées dans l'esprit. D'ailleurs,


M.. Fraque en était venu à vivre dans une sorte de somnambulisme en dehors de tout ce qui n'était pas son idée fixe et son tourment secret. Il se levait chaque jour, mangeait, lisait; sortait, rentrait, parlait, à la diable pour ainsi dire et par habitude. Son excentricité voulue d'autrefois s'était changée en étrangeté naturelle, en manie, et confinait maintenant à la folie. Puis, au moindre choc, pour un mot, pour un rien, sur une simple association d'idées, l'homme endolori saignait encore au fond de l'automate.

Là, tenez faisait-il, et du pouce il pressait le cervelet du rîls Menu; les instincts passionnels également très développés.

C'était ce qui faisait les grands criminels, lorsque la passion n'était pas équilibrée par l'intelligence, modérée par la raison. Chez « l'enfant », M. Fraque constatait cet équilibre. Il L'enfant » était donc conformé pour devenir quelqu'un, et M. Fraque se trouva tout naturellement amené à lui commencer une sorte d'horoscope. Alors, seulement, il s'aperçut, et'laissa voir, qu'il ne savait rien sur le père et la mère du « prix de récitation » couronné par lui.

Pardon, monsieur, de ne pas m'être nommé plus tôt! Je suis M. Menu, pasteur de l'Église réformée.

Et comme M. Fraque, n'ayant pas bien entendu, i se faisait de la main un cornet acoustique, M. Menu répéta d'une voix stridente

M. Menu, pasteur de l'Église réformée!


Ce fut une commotion. M. Fraque, qui avait vu l'avant-veille enlever les échafaudages de la chapelle de la Sainte-Adolescence, se leva frémissant. Il marcha jusqu'à une fenêtre d'un pas saccadé, regarda un moment à travers la vitre le feuillage des beaux marronniers de l'hôtel, rouilles par l'automne. Dans le fond du salon, les Menu, blêmes d'émotion, attendaient en silence.

Puis, M. Fraque revint à pas lents, maître de lui Monsicur le pasteur, vous savez quc ce soir vous dînez avec moi, tous les trois.

Madame Menu s'excusa, personnellement; et, sur un clignement d'oeil de son mari, elle prit congé et se retira avec Eudoxe. M. Menu, lui, resta.

Telle fut l'origine de la grande intimité de M. Fraque avec les Menu. Noirfond ne tarda pas à en faire des gorges-chaudes. Le docteur Boisvert alla jusqu'à colporter la nouvelle, que M. Fraque devait sous peu, en haine de la dévotion de sa femme, se convertir solennellement au protestantisme. En effet, M. Fraque n'avait pas remis les pieds à l'évêché. M. Fraque dînait plusieurs fois par semaine chez le pasteur protestant. A chaque instant du jour, Isnard allait chercher les Menu de la part de son maître. Dehors, on ne rencontrait plus M. Fraque sans quelque Menu au côté. A cinq heures, il n'était pas rare de voir M. Fraque se promener de long en large, devant la porte du collège, en attendant la sortie des élèves. La cloche retentissait enfin. Eudoxe arrivait, ses livres sous le


bras, et sautait au cou de M. Fraque, comme s'il s'agissait d'un père ou d'un oncle à héritage.

Les Menu finirent par prendre pied à l'hôtel de Beaumont. Eudoxe, maintenant, venait tous les jours faire ses devoirs dans la petite pièce précédant le cabinet de M. Fraque, sur la même table où le jeune Firmin traçait jadhs ses arabesques à la plume. Il ne se gênait pas non plus pour amener des camarades. Ces messieurs, rhétoriciens ou philosophes, entraient par la petite porte, considéraient le jardin comme à eux, faisaient bruire leurs ébats toute une troublante vie nouvelle sous les antiques marronniers et la fumée de leurs cigarettes donnait peut-être la nausée aux statues stupéfaites. M. Menu passait quelquefois des heures à lire sous ur3 tonnelle, tout au fond. Madame Menu arrivait chaque après-midi. Le concierge et Isnard ayant reçu des ordres, elle montait droit au cabinet de M. Fraque, sans demander personne, s'installait dans une embrasure de fenêtre, et sortait son ouvrage d'un petit sac verni.

Enfin, un soir, le docteur Boisvert dit en plein cercle Vous ne savez pas, messieurs ? M. Fraque vient de l'échapper belle. Un commencement de fluxion de poitrine J'ai fait appliquer tout à temps un bon vésicatoire. Eh bien, vous ne devineriez jamais qui lui a servi de garde-malade?

Sa femme? jeta avec un fin sourire un monsieur, qui faisait la partie de dames de M. le maire. Ah 1 bien oui, sa femme Si vous disiez la femme


du pasteur protèstant. Madame Menu a passé la nuit dernière dans la chambre du malade, sur un divan en cuir. C'est elle qui a arraché le vésicatoire devant moi Cette nuit, elle y recouche.

Tous ces messieurs se regardaient.

M. le maire lui-même, bien que le docteur Boisvert fût son ennemi personnel, s'était interrompu au milieu d'une combinaison profonde pour aller à dame.

Alors, le docteur Boisvert, heureux, baissant la voix avec une discrétion démentie par le pétillement de ses regards

J'ai profité d'une minute où madame Menu ne pouvait nous entendre, et j'ai donné un bon conseil à mon malade. Je lui ai dit « Vous savez, vous êtes beaucoup plus âgé que madame Menu, vous est puis, vous n'êtes pas une femme. Donc, pas d'imprudence. Si vous ne me croyez pas, vous êtes un homme foutu. »


XIII

Depuis le milieu de l'été, la chapelle de la SainteAdolescence était terminée. Mais l'orgue et les vitraux, commandées à Paris, n'arrivaient pas. Le menuisier chargé de livrer la chaire et le confessionnal, demandait un délai de six semaines, à cause des sculptures. Malgré l'impatience de madame Fraque, il fallut attendre la Toussaint pour l'inauguration. Puis, il devint évident qu'on ne serait jamais prêt avant Au commencement de décembre, une après-midi, l'abbé dé la Mole se rendit en voiture à l'évêché. Prosterné aux pieds de Mgr Matheron, le jeune prêtre suppliait Sa Grandeur d'appeler les protections d'en haut sur l'oeuvre naissante de la Sainte-Adolescence, en venant la bénir, en célébrant le premier la


sainte messe dans la chapelle. Pendent trois secondes, un violent combat se livra en Monseigneur: son séminaire, inachevé, les douze cent mille francs complémentaires demandés par son architecte sur nouveaux devis, une antipathie invétérée à l'égard de M. de la Mole, que de tentations de congédier brutalement son ancien secrétaire Mais, avec une merveilleuse souplesse de diplomate catholique et d'homme du monde, Monseigneur sut se vaincre tout de suite et accepter en souriant.

Sa Grandeur fixera elle-même le jour et l'heure, ajouta humblement le prêtre breton.

Attendez, fit Monseigneur en consultant un petit carnet de nacre incrusté d'argent je ne vois de possible que la veille de Noël. Oui, la veille de Noël, à dix heures précises.

L'abbé de la Mole n'eut donc que trois semaines pour les derniers préparatifs. Madame Fraque et lui ne perdirent pas une minute. Trois matins de suite, ils prirent la diligence de six heures pour aller ensemble passer la journée à Marseille, à courir les marchands d'articles religieux. Lui, bouleversait de fond en comble les magasins, mettant les commis sur les dents, voulant tout voir, choisissant en homme de goût et marchandant, comme s'il eût payé avec son argent. Elle, assise dans le coin le plus obscur, approuvait tout d'un signe de tête, ne voyait que lui, ne le quittait pas du regard. Mais ce qui la ravissait surtout, c'était le repas qu'elle faisait avec lui au


milieu du jour dans la salle à manger déserte de l'Hdtel du Vatican, qui a la spécialité, à Marseille, d'héberger les prêtres.

Le service à la carte était très lent. On leur faisait attendre indéfiniment un beefsteack aux pommes. Il entrait peu de jour par l'unique fenêtre, donnant sur une ruelle étroite qui mène à la rué Paradis. On n'entendait pas de bruits de voitures. Des rideaux blancs opaques, de la tapisserie terne, du plafond jauni, suintait une paix glaciale de sacristie. Sur les nappes, pendant bas avec une raideur de napped'autel, un calice n'eût pas juré à côté des burettes de l'huilier. Et, en attendant que le garçon les servît, elle était là attablée avec son Dieu, muette, en adoration, communiant sous les deux espèces en le mangeant des yeux et en buvant son souffle. Quelquefois, sous l'étroite petite table, à un frôlement fortuit de soutane contre son genou, elle s'évanouissait presque.

Le soir du troisième jour, ils avaient pris un fiacre pour achever leurs courses. L'heure du dernier départ de la diligence approchant, elle se hasarda à dire Nous n'aurons jamais le temps de finir. En tous cas, dites, nous pourrions bien coucher ici, à l'hôtel ?

Et elle le regardait bien dans les yeux.

Le front de l'abbé de la Mole se rembrunit.

Non, vous le savez bien, je ne dois pas découcher.


Et, sortant la tête par la portière

Plus vite, cocher, plus vite Il y a nu pourboire.

Alors, elle se renversa dans son coin, morne,

affaissée.

Le soir, dans le coupé de la diligence, elle ne des-

serra pas les dents, de toute la première moitié du trajet. Puis, au relais d'un village; pendant qu'on attelait de nouveaux chevaux, elle lui dit tout à coup

de veux une double clef de la chapelle. Ça,

vous ne pouvez pas me le refuser.

L'abbé haussa les épaules, puis, s'enveloppa plus commodément dans son manteau pour dormir.

Le surlendemain, elle obtint pourtant la clef. L'apprenti du serrurier la lui apporta vers la tombée du jour, à l'hôtel de Beaumont. Elle dîna, attendit qu'il fût neuf heures puis, comme il pleuvait à verse, elle mit ses socques, prit un parapluie, jeta un châle sur ses épaules. Elle arriva trempée devant l'OEuvre de la Sainte-Adolescence, ayant mis plusieurs fois le pied au beau milieu de grandes flaques d'eau.. L'avenue d'Italie était déserte. Avec quel battement de cœur elle sentit la clef pénétrer dans la serrure, et la porte tourner sur ses gonds bien graissés

Elle venait de refermer soigneusement derrière

elle. La chapelle était toute noire. Elle eut d'abord besoin de s'asseoir, et fit quelques pas, en cherchant, à tâtons. Son pied heurta quelque chose de sonore, une caisse vide laissée là. Et elle s'assit, heureuse


d'être venue, se sentant bien, nue songeant même plus qu'elle avait, dans la poche, une bougie et des allumettes.

Elle resta longtemps assise. Une odeur de peinture et de maçonnerie neuve lui semblait délicieuse. Maintenant elle pourrait venir quand elle voudrait A toute heure, de jour ou de nuit, elle se retrouveravit tu milieu de cette atmosphère, qui lui noyait le cœur dans une chaleur douce. La nuit surtout était bonne. Ces ténèbres, ne les sentait-elle pas couler sur ses épaules comme,un manteau de velours léger? Il lui arriverait d'attendre que l'aube bleuît les vitraux de la grande rosace au-dessus de l'autel. Et elle se leva réconfortée, toute légère.

Elle venait d'allumer la bougie. Étouffant ses pas, elle passait comme une ombre au milieu d'autres caisses non déballées encore, déposées là sur de la paille, au milieu des plâtras. Elle fit le tour de l'autel. Elle éleva la bougie pour regarder l'effet de la chaire récemment mise en place. Puis, elle monta à la tribune.

Elle voulait tout voir, mettant de l'importance à chaque détail, pleine de minutieuse sollicitude, comme une mère meublant le premier appartement de garçon de son fils. L'orgue-harmonium, enveloppé d'une housse, était trop à gauche. lui ayant trouvé sa vraie place, elle le cala avec deux petits morceaux de bois. Il faudrait un tabouret vissé, et un casier pour recevoir la musique. Ici, un tableau ferait bien.


Et, accoudée sur la balustrade, elle se demandait si rien n'avait été oublié à Marseille, quelle surprise elle pourrait lui faire. Le jour où il avait reçu d'elle les premiers billets de mille francs pour « l'OEuvre elle s'en souvenait, quelle joie d'enfant Il était venu lui prendre les deux mains. Elle voulait le revoir ainsi, secouant follement ses longs cheveux bouclés. Alors elle redescendit et traversa de nouveau toute la chapelle pour aller, derrière l'autel, ouvrir une petite porte, celle de la sacristie.

Un verrou avait été poussé en dedans. Elle rentra vers minuit, toute triste.

Et, de deux jours, voulant être forte, elle ne retourna pas à « l'OEuvre n. Mais que de fois elle se vit le chapeau sur la tête, la main déjà sur le bouton de la porte! Même, une après-midi, elle alla jusque dans l'escalier, descendit la moitié d'un étage. Puis elle eut le courage de remonter se mettre en pantoufles et en robe de chambre. Et elle passait sa soirée à vouloir lui écrire.

Quand elle avait congédié sa femme de chambre qui venait de raviver le feu, elle ouvrait son buvard, choisissait une plume neuve, prenait du papier à son chiffre, parfumé. Puis, elle tirait de leur étui des lunettes, qu'elle s'assujettissait sur-le nez, après en avoir rnéticuleusement frotté les verres. Et la même main qui avait jadis achevé pour M. Fraque une sepia commencée au couvent, se mettait à écrire « Monsieur. » en grandes lettres cassées, hésitantes, peu-


reuses et c'était tout! Elle restait des heures la plume en l'air devant la feuille blanche, le cœur plein et remué, mais n'osant pas.

Le surlendemain, vers midi, elle fut toute secouée, quand un des petits élèves de M. de la Mole vint l'avertir qu'on avait besoin d'elle, pour achever la décoration de la chapelle.

Je passe une robe, répondit-elle. Dites-lui que j'y vais.

Elle ne prit seulement pas le temps de déjeuner. Elle trouva l'abbé de la Mole devant l'autel, monté sur une échelle double, là soutane relevée par des épingles. Ce fut une après-midi heureuse. Elle tenait l'échelle. L'abbé la consultait de temps en temps. Et elle lui passait la verdure et les fleurs artificielles. Enfin, c'était le grand jour. Madame Fraque, tout en noir comme une veuve, arriva bien avant l'heure, et monta tout de suite à la tribune. Depuis une semaine elle avait choisi sa place, une chaise dans un angle, tournée de biais pour avoir l'orgue en facp. Elle ôta ses gants, s'agenouilla, ferma les yeux, se cacha le visage dans les mains des mains effilées, amaigries, un peu jaunes sous le voile de crêpe noir rabattu.

La chapelle était encore déserte. Les vitraux neufs ne reluisaient pas sur le ciel gris de cette matinée d'hiver paresseuse. Çà et là, dans les coins, de grands pans d'ombre traînaient, comme de la nuit mal balayée. Il faisait vague et noir, aussi, en elle. Elle ne


savait plus où elle en était de la vie, ni ce qu'elle avait désiré autrefois, ni ce qu'elle attendait encore. Et,* dans ce grand bien-être de ne plus savoir, elle s'efforçait de prier. Elle se morfondait à supplier un être inconnu, mais tout-puissant, de faire qu'il arrivât une chose qu'elle ignorait.

La porte de la sacristie s'était ouverte. Quelqu'un toussait et marchait. Elle décolla un moment ses doigts, vit qu'un élève allumait les cierges et, machinalement, à mesure que naissaient les flammes jaunes, droites, pointues, elle les comptait. Soudain elle referma les yeux, s'en voulant de sa distraction comme d'un sacrilège. Et elle s'abîma dans une ferveur plus profonde.

Elle ne s'occupait plus de ce qui se passait en bas. Cependant, le tambour de la chapelle à chaque instant s'ouvrait et retombait. Les parents remettaient en entrant leur carte d'invitation à un élève posté' là, cherchaient une bonne place. C'était un remue-ménage de chaises, un murmure grandissant de conversations qui montaient. Dix heures sonnèrent. Un piétinement bruyant et saccadé sortit de la sacristie, fit le tour de l'autel, vint finir le long des quatre bancs réservés aux élèves de la Sainte-Adolescence. Tout à coup, elle eut chaud au cœur elle ne l'avait pas entendu monter à la tribune, ses yeux ne s'étaient pas rouverts, elle savait pourtant qu'il était là.

C'était bien lui. L'abbé de la Mole ouvrit l'orgue, mit de la musique sur le pupitre, fit tourner le tabou-


ret sur la vis pour l'exhausser, puis, une fois bien assis, tira le registre des « voix céléstes ». Alors elle ne ferma plus les yeux, et, relevant son voile, toujours agenouillée, elle l'enveloppa de son regard avide, de son regard des dîners de l'Hôtél du Vatican. Cependant Monseigneur venait de faire son entrée en vêtements épiscopaux, l'enivrement de l'encens montait, l'orgue chantait sur un mouvement de valse l'allégresse suave du triomphe. Mais elle oubliait tout. Rien ne l'absorbait que la taille grêle d'enfant devinée sous le surplis tuyauté de l'abbé de la Mole; et ce qui lui semblait adorable, c'était le petit morceau de cou jeune, tiède, duveteux, où elle aurait voulu coller ses lèvres. Elle ne revint à elle que, la cérémonie terminée, lorsque l'abbé de la Mole referma l'orgue précipitamment, pour aller à la sacristie rejoindre Monseigneur.

Alors elle rabattit son voile, et voulut se remettre à prier. La chapelle redevint déserte. Les cierges furent éteints. Les parents étaient partis déjeuner à la hâte, afin de revenir vers trois heures, pour la représentation théâtrale. Elle, resta pétrifiée sur sa chaise, n'ayant pas faim, ne s'apercevant pas que le temps marchait. Puis, elle se leva comme un automate, descendit de la tribune, traversa la chapelle, passa par la sacristie, et se trouva dans un long couloir, peu clair, ne prenant jour que par un vitrage qui donnait sur la grande salle d'étude.

Assise sur ur petit banc qu'elle était allée prendre


à la sacristie, madame Fraque tenait écarté un rideau. A travers les rayures verticales du vitrage, elle ne vit qu'un maître d'hôtel, en habit, et des hommes de peine qui se hâtaient de démonter les deux grandes tables du déjeuner de gala, offert par l'abbé de la Mole à Sa Grandeur, aux quelques prêtres qui avaient accompagné l'évêque, et aux vingt-quatre jeunes gens de l'oeuvre.

Il est dans la cour avec Monseigneur se dit-elle avec attendrissement. Il lui montre le vieil ormeau, le jet d'eau qui marche d'aujourd'hui, ses rosiers grimpants.

Et, comme de grands éclats de rire d'enfants arrivaient jusque dans le couloir

Il leur fait essayer, devant Monseigneur, le vélocipède du Bazar de Marseille.

Leshommesdepeinetransformaientàlahâtelasalle d'études, naguère salle à manger, en salle de théâtre: un plancher exhaussé pour la scène, un rideau courant sur une tringL pour la toile, les bancs et les chaises de la chapelle pour faire asseoir le public qui commençait à arriver. Tous, parents, ecclésiastiques, simples invités munis d'une carte, et Monseigneur luimôme, avaient déjà pris place, que les coups de marteau des ouvriers retentissaient encore. On était en retard. De temps en temps, l'abbé de la Mole apparaissait, affairé, mais souriant et gracieux, murmurait quelque chose pour faire prendre patience à Monseigneur, et disparaissait derrière la toile. Les jeunes


acteurs s'habillaient chez l'abbé, dont le, logement, en communication avec la scène, servait de coulisses. Enfin, trois coups. Le rideau s'écarta. Deux élèves, en peplum et en cothurne, déclamaient des vers sur la scène. Il en entrait et sortait d'autres, et, des aardes affublés de glaives en bois, de cuirasses en papier, se tenaient raides, impassibles. Derrière le vitrage du corridor, de là où elle était comme dans une loge grillée, madame Fraque ne suivait pas la tragédie.

Que fait-il maintenant dans sa chambre?

Sa chambre Il n'avait jamais voulu la lui laisser voir, depuis que les maçons et les peintres n'y travaillaient plus. On y entrait par cette porte peinte en blanc au fond du corridor. Elle se l'imaginait pleine de jour et de gaieté, avec le papier clair à bouquets d'un bleu tendre choisi par elle, et les deux larges fenêtres's'ouvrant sur le jet d'eau, sur les corbeilles de fleurs du petit jardin particulier. Mais elle aurait voulu en connaître l'emménagement, savoir où était l'armoire à glace, la bibliothèque et le lit, le lit surtout qu'elle avait voulu de palissandre, haut, volumineux, encombrant, mais confortable et large comme un lit de jeune mariée. Tout à coup, au milieu de sa rêverie, elle tressaillit une porte au fond du corridor ouverte et refermée, un bruit de pas, quelqu'un derrière elle. Elle s'était retournée déjà ses deux petites mains, pâles mais flétries, pressaient une main tiède qui ne se retira pas tout de suite.


C'est bon, c'est bon, fit l'abbé de la Mole.

Et il dégagea doucement sa main. Il ajouta

Ça va très bien, n'est-ce pas ?. Malgré lui, Monseigneur ouvre de grands yeux, n'en revient pas de sa surprise. Je suis content.

Un de ces sourires comme on n'en a pas plusieurs dans la vie, passa sur le visage de madame Fraque. Il ne s'en allait pas. Pour soulever le rideau du vitrage afin de regarder la tragédie, il s'était familièrement penché sur elle, lui pesant un peu sur l'épaule. Elle se sentait presque dans ses bras, là, dans l'ombre, n'osant ni remuer, ni ouvrir la bouche, de peur d'abréger ce moment. Puis, à côté d'eux, dans la salle, comme le héros de la pièce terminait une longue tirade de fin d'acte en levant les bras au ciel, d'unanimes applaudissements retentirent. Et l'abbé de la Mole se relevant

Le dernier acte ne dure que quelques minutes. Je m'en vais.

Elle ne put retenir

Déjà!

Oui. je vais m'assurer si l'équipage de Monseigneur est arrivé.

Elle eut tout à coup le désespoir de lui voir froncer le front. Il ajouta d'un ton dur.

Et vous, si l'on allait vous trouver ici. Était-ce votre place?. Allez-vous-en. Vous auriez dû vous douter que ça me déplairait.

Elle voulait répondre ses lèvres frémissaient déjà;


tant de choses à la fois lui venaient! Mais l'abbé de la Mole n'était plus là. Elle regarda une dernière fois la porte blanche du fond du corridor. Puis résignée, elle partit, la tête basse. Elle emportait son petit banc pour le replacer, en passant, à la sacristie. Mais, le soir, elle n'y tint plus. A onze heures, elle se trouvait franchissant la porte de l'hôtel, la double clef de la chapelle dans sa poche. Il gelait à plusieurs degrés au-dessous de zéro, dans les rues de Noirfond endormi. Elle ne sentait pas le froid peu vêtue, sans chapeau, couverte seulement d'une pelisse dont elle avait rabattu le capuchon. Elle ne fit pas un simple détour qui lui eût évité de traverser le Cours, et passa devant. les fenêtres éclairées d'un Cercle. Quelques minutes après, elle s'introduisait dans la chapelle déserte, et allait droit vers l'autel, passant à tâtons au milieu des chaises bouleversées par la cérémonie du matm. Cette fois, le verrou de la petite porte derrière l'autel n'avait pas été poussé. Dans la sacristie, le coeur commençait à lui manquer; elle continua pourtant d'avancer, plus lentement, sur la pointe du pied. Mais quand elle se glissa dans le corridor, ce fut soudain un éblouissement: là, au fond, une vive clarté, par la porte de la chambre de l'abbé entr'ouverte.

Elle s'était avancée davantage, en s'appuyant au mur, en retenant son souffle. Elle voyait la chambre maintenant, et, dans l'enfoncement de l'alcôve, sous les rideaux lourds, le lit tout ouvert, et lui, en pan-


toufles, étendu sur un fauteuil bas, lisant dans un énorme livre. Une grande flamme claire dansait dans la cheminée. Il tourna une page. Il était très attentif à sa lecture, très calme. Pas un muscle de son visage, où l'abat-jour projetait toute la clarté de la lampe, ne bougeait. Elle s'appuyait les mains sur la poitrine pour comprimer les battements de son cœur. Quand il tournera de nouveau la page, se ditelle, j'entrerai.

Presque aussitôt l'abbé de là Mole tourna un second.feuillet. Alors, lefront en avant, fermant les yeux sans le vouloir, elle poussa héroïquement la porte. Il ne montra ni étonnement ni colère. Très naturellement, comme s'il eût reçu une visite ordinaire, il quitta son fauteuil, et le poussa devant la cheminée pour madame Fraque. Lui, resta debout, attendit. Elle fut longtemps sans pouvoir rien dire. La salive lui manquait. Et, les deux mains tendues vers le feu, elle était secouée d'un grand frisson. Pourquoi aussi ne parlait-il pas, lui? Pourquoi ne la brusquait-il pas comme à l'ordinaire, cette fois qu'elle se sentait prête à tout entendre, qu'elle était venue pour en finir? S'il l'avait seulement menacée de la jeter à la porte: un soufflet, au moins, l'eût fait pleurer! Mais ce silence! Elle venait de pousser son fauteuil dans la cheminée, ,ses mains touchaient presque la flamme, et elle avait froid.

Vous m'attendiez donc ? dit-elle enfin.

Il ricanait sans répondre. Et elle était au bout de


son courage. Maintenant qu'elle se trouvait là, seule avec lui, elle se sentait bête et vide. C'était comme lorsqu'elle voulait écrire, et qu'après avoir mis « Monsieur. elle restait des heures la plume en l'air devant la feuille blanche. Cependant elle se leva et fit machinalement quelques pas dans la chambre. Devant l'armoire à glace, pour ne pas se voir, elle détourna la tête. Après être allée jusqu'à la fenêtre aux volets bien clos, plantée maintenant devant la bibliothèque, stupide, elle considérait au milieu des reliures alignées, le trou du gros volume enlevé par l'abbé pour lire. Puis elle sembla s'intéresser à ce qui encombrait la commode-toilette aux flacons d'odeurs, à la grande éponge, aux petites brosses en ivoire, à la cuvette profonde où il était resté un peu d'eau savonneuse. Enfin deux pas de plus, et elle se trouva à l'entrée de l'alcôve, devant le grand lit neuf de palissandre, gonflant ses matelas, étageant ses oreillers, bombant son édredon sous un dais de rideaux étoffés et descendant bas. La courte-pointe était déjà retirée, la couverture toute faite. Invinciblement attirée, madame Fraque se pencha en avant dans cet enfoncement de tabernacle; et là, hors d'elle tout à coup, enivrée, elle se j,eta la figure contre le drap et le couvrit de baisers.

L'abbé de la Môle était devenu très pâle. Pendant un instant il neposséda plus son calme ni sa présence d'esprit. Debout devant la cheminée, la main au dossier d'une chaise. au'il était allé prendre au fond de la


chambre il tout hasard, il restait là, tournant le dos à l'alcôve, ne sachant s'il devait s'asseoir.

Soyez raisonnable, je vous en supplie, implorais-

il sans se retourner.

Le bras lui tremblait. Il avait peur. Sa voix rampait,

traînarde et lâche

Venez vous remettre dans votre fauteuil. Nous

causerons. Ici, venez, je vous attends.

Elle obéit. Mais quand illavitlà, près de lui, décoiffée,

les yeux d'un éclat extraordinaire, presque jeune, toute vibrante encore de l'accès de passion qui l'avait secouéte, et pourtant déjà docile et suspendue à ses lèvres, l'abbé de la Mole recouvra peu peu son assurance. Il parlait maintenant, et de lui, rien que de lui, avec

un égoïsme naïf, complet, admirable. Son avenir avant tout! quelque chose de sérieux, d'important, de vénérable même; une espèce de montagne sacrée qui se trouvait là, en face, obstruant l'horizon, et autour de- laquelle le reste de l'humanité s'aplatissait comme la poussière. Et des projets d'ambition, toute sorte de petits sentiers entrecroisés et tortueux pour atteindre le sommet de la montagne. Tout cela mêlé à des retours attendris sur son enfance, avec des phrases comme celle-ci « J'avais déjà la Foi! » avec de grands mots le Devoir, la Prudence, le Péché.

Elle, sous cette douche, grelottait. Le mangeant

encore des yeux et lui buvant son souffle, elle avait beau se rapprocher de lui comme un enfant qui a froid. De minute en rriinute, son amour transi se


racornissait. Il avait sans doute raison! Cette bouche pure ne pouvait avoir tort. Elle avait été folle de venir, et surtout, grand Diëu pour quoi faire? Ce serait un crime d'empêcher plus longtemps de. dormir ce garçon appelé à de hautes destinées, qui devait être harassé des fatigues d'unepareille journée, Il n'y eut plus alors en elle qu'une mère.

L'abbé venait de se racler le gosier au milieu d'une phrase. Elle se leva.

Tu tousses! dit-elle en le tutoyant pour la première et la dernière fois de sa vie. Je m'en vais; tu te coucheras bien vite.

Il ne la retenait pas. Elle avait ouvert la porte. Elle se retourna pour regarder encore cette chambre, où il ne faudrait plus revenir. Et elle eut comme une faiblesse. Les jambes lui fléchissaient, et ses yeux se mouillaient. Une dernière tentation si elle avait pu seulement le voir au lit, attendre son sommeil, ne se retirer sur la pointe du pied qu'après lui avoir bordé les couvertures. C'était un suprême besoin de dévouement, la soif de la volupté de gâter et d'être bonne. Alors, il lui poussa une idée, comme ça, tout d'un coup. Et, avec un sourire résigné

Demain, à trois heures, je viendrai vous prendre. Je n'en dis pas davantage, c'est une surprise. Le visage de l'abbé s'éclaira. Alors elle partit.

Le lendemain, à trois heures, madame Fraque condisait l'abbé chez le notaire et faisait son testament en le prenant pour héritier universel.


XIV

Un an après, vers la fin de l'hiver, madame Fraque mourut d'une péricardite.

Quand la garde, une sœur de l'Espérance, l'eut fait avertir que tout était fini, M. Fraque entra à peine dans la chambre de sa femme. Il n'avait pas encore digéré le testament, et, pour renchérir, il venait, de son côté, de faire, par-devant notaire, donation de tout son avoir au pasteur protestant. Il ne resta qu'une minute, debout à côté du lit, l'œil sec, à re- garder pour la dernière fois celle qui avait empoisonné son existence; puis, il ressortit brusquement.

Isnard, va me préparer miss Jenny!

Et, comme le vieux domestique ouvrait de grands yeux Je vais à la campagne pour né m'occuper de


rien, ajouta-t-il avec une résolution irritée. Entendstu ? de rien. Idiot, ça regarde les héritiers de madame.

Son maître parti, Isnard, seul, la tête perdue, courut et chez M. Menu, et chez M. de la Mole. Sans se voir, sans se concerter, ces deux ministres de cultes ennemis se partagèrent tacitement la besogne. Le prêtre catholique prépara pour le lendemain un somptueux enterrement religieux. Le pasteur protestant fit la déclaration à l'état civil, prit aussi sur lui de rédiger et d'envoyer, au nom du mari des lettres de faire part. Eudoxe, lui, écrivit les adresses.

En arrivant dans l'allée de platanes de Villa-Poorcels, miss Jenny, menée ventre à terre, était tout en sueur. Le cavalier jeta la bride au premier valet de ferme venu, recommanda seulement qu'on lui préparât à dîner et qu'on lui fît son lit. Il était encore jour. M. Fraque erra longtemps sur la terrasse et dans la prairie, les mains dans les poches, oubliant de porter ses pas du côté de ses cochons. Il ne semblait pourtant pas chagrin. Il mangea avec appétit. Dans la soirée, qu'il passa dans sa chambre devant un grand feu de sarments, il lut un moment le journal. Et il s'endormit, très tard il est vrai, en se disant qu'il n'était pas triste, qu'il ne voulait pas l'être, que cette femme après tout avait été la fatalité de sa vie; que sans elle un homme de son mérite eût parcouru une tout autre carrière, eût écrit peut-être, agi, laissé quelque chose, été un second M. Thiers; enfin que,


cette femme morte, il allait au moins pouvoir vivre un peu tranquille, lui, en vieil égoïste.

Le lendemain matin, M. Fraque achevait de déjeuner lorsque son fermier vint lui annoncer, avec toute sorte de circonlocutions embarrassées, une mauvaise nouvelle. Miss Jenny pendant la nuit était tombée malade. La respiration embarrassée, elle se tenait couchée sur sa litière, refusant le foin et l'avoine, n'ayant pas même touché à son morceau de sucre. Le fermier l'avait enveloppée lui-même de couvertures. Un valet était déjà en route pour chercher le vétérinaire. A la grande stupéfaction du fermier, qui savait pourtant par Isnard que monsieur « aimait les bêtes plus que les gens et préférerait perdre un parent que sa jument.», M. Fraque reçut la nouvelle sans s'emporter.

Ah dit-il en se versant à boire, j'entrerai tout à l'heure à l'écurie.

Le fermier, trouvant monsieur si bien disposé pour entendre les choses fâcheuses, lui parla aussitôt d'une menace d'épidémie porcine, qui avait enlevé quatre élèves la semaine dernière.

Vous conduirez aussi le vétérinaire à la porcherie.

Et M. Fraque acheva tranquillement de peler une poire. Son dessert achevé, il prit son chapeau et sa canne, et se mit d'abord, comme la veille, à errer sur la terrasse et dans la prairie. Bientôt, la jument et les porcs, ses chères bêtes, définitivement oubliées,


il se trouva sur la grand'route sans trop savoir comment il y était venu, probablement par un grand circuit à travers les vignes et les terres labourées. Et, comme prises d'un besoin subit de faire du chemin, ses jambes, quasi-octogénaires, se mirent toutes seules à marcher dans la direction de Noirfond. De temps en temps, sur une borne kilométrique, il se reposait en homme qui n'est pas pressé. Une fois même, changeant de direction, il revint quelque temps sur ses pas pour se prouver qu'il n'avait pas de but, qu'il se promenait tout simplement pour se promener. Mais une impulsion dont il n'eût pas voulu convenir, le poussa de nouveau vers la, ville. Il arrivait déjà au viaduc à deux arches et à la petite rivière.

Tiens 1 j'ai fait du chemin! fit-il, comme sortant d'un rêve.

La raide montée était là, devant lui. Quelques centaines de pas encore, et il apercevrait les arbres du Cours.

Hais je ne vais pas à Noirfond! s'écria-t-il avec colère.

Et il se jeta très vite à droite, dans le chemin de halage où, certain jour, miss Jenny ne s'était résignée à descendre qu'à coups d'éperon et de cravache. Il passa devant le moulin où des hommes chargeaient encore une charrette de sacs de farine, laissa derrière lui les grasses prairies inclinées vers les rochers roses de la rivière, ne vit ni les blanchisseuses accrou-


pies dans leur caisse en planches, ni les pêcheurs à la ligne éternellement immobiles, ne s'arrêta pas dans cet enfoncement solitaire de vallon où ses yeux, une fois, s'étaient tout à coup mouillés, pendant que miss Jenny plongeait les naseaux dans l'écume laiteuse de la Fontaine d'argent. Il arrivait sous le second viaduc. Il n'avait qu'à monter sur le pont, et,' du parapet même, il découvrirait le commencement de l'avenue d'Italie, et les grands bâtiments percés de petites fenêtres de la caserne.

Non; je ne vais pas à Noirfond! répéta-t-il avec rage.

Il passa presque en courant sous le viaduc, et continua à remonter la rivière. Mais depuis un instant il avait à gauche, entre Noirfond et lui, « la colline des Pauvres » un grand coteau nu, sans arbres, sans broussailles. Triste masse grise de pierres, crevassée çà et là de trous d'anciennes carrières abandonnées. M. Fraque la connaissait bien, cette colline. Tout enfant, une fois, sa bonne l'avait emmené promener jusque-là puis, prise tout à coup de panique à la vue d'un homme déguenillé, maraudeur de mauvaise mine de ces carrières d'Amérique de Noirfond, elle l'avait emporté dans ses bras en courant jusqu'aux portes de la ville. Collégien, un jour où l'on s'était échappé en sautant par dessus le mur de la cour du collège, on y était venu en bande se griser toute une après-midi d'air pur, de rires, de cris, d'eau de réglisse seconée dans une bouteille; et l'on ayait joué


au voleur, et l'on s'était lancé des cailloux, et l'on avait descendu des pentes à pic en se laissant glisser sur le derrière tout cela jusqu'à la nuit, jusqu'à la rentrée terrible à l'hôtel de Beaumont, où le premier président, son père, l'avait envoyé se coucher sans dîner. Plus tard jeune homme, un fusil sur l'épaule et un livre à la main, il avait chassé dans cette colline. Plus tard, enfin, beaucoup plus tard, en uniforme de colonel chamarré d'or, il y était venu faire manœuvrer la garde nationale de la République. Aussi, depuis un moment, M. Fraque, qui s'était mis à gravir la colline des. Pauvres, s'imaginait-il remonter toute son existence.

Il approchait du sommet. Déjà la flèche élancée du clocher de Saint-Jean, où il s'était marié, s'apercevait, nette, pointue dans le ciel. Puis ce fut la tour octogone de la cathédrale, plus lointaine ;et noyée, d'où l.e vent traînait comme un glas de cloches lugubres. Bientôt enfin, la ville entière, massant ses maisons dans un rayon pâle de coucher de soleil d'hiver; la ville morne et muette, assoupie dans sa ceinture vert sombre de vieux remparts couverts de lierre. A peine un peau de vie, tout là-bas, du côté de la gare, où quelques cheminées rouges de fabriques jetaient de la fumée. Mais ici, hors des remparts, au pied même de la colline des Pauvres, le cimetière des croix, tout un peuple de croix immobile et bizarre, et, çà et là, des touffes de cyprès d'un \rt noir faisant ressortir la blancheur livide des tombes.


Comme s'il eût été convoqué, lui aussi, mais par une lettre de faire part qui n'était pas de la rédaction de M. Menu, et dont Eudoxe n'avait pas écrit l'adresse, M. Fraque arrivait à temps. Tout Noirfond était là devant lui, noblesse, bourgeoisie et peuple, s'écrasant à la porte du cimetière à la suite d'un corbillard, aussi âprement curieux que le tout Noirfond qui, un soir, vers minuit, un demi-siècle auparavant, s'était étouffé à la mairie et à l'église pour voir' Zoé en' toilette blanche de mariée. Les autorités tenaient sans doute les cordons du poële. Isnard ne devait pas marcher loin du cercueil. Le docteur Boisvert, lui, n'était pas homme à manquer pareil spectacle, pas plus que les bonnes langues du Cercle, les oisifs des cafés et les abonnés du cabinet de lecture. Eudoxe, entouré de rhétoriciens et de philosophes, faisait probablement des effets de monocle. Peut-être que, rapprochés par un hasard de cohue, séparés par une simple grille de tombe, l'abbé de la Mole et le pasteur protestant se regardaient, comme deux dogues accrochés au même os.

Il arrivait toujours comme un fourmillement, et pourtant le cimetière, maintenant noir de monde, semblait comble, sauf à un endroit où se trouvait arrêté le corbillard, près d'un petit tas de terre fraîchement remuée. Malgré ses yeux perçants de presbyte, pendant quelques minutes, M. Fraque ne distingua rien de plus. Debout au haut de la colline des Pauvres, appuyé d'une main sur sa canne, de


l'autre se faisant en vain une espèce de porte-vue, il ne ramassait pas son chapeau qui venait de tomber, et un petit vent frais lui chassait à chaque instant dans la figure ses longues mèches blanches. Tout à coup, là-bas, là-bas, à l'arrière du corbillard, le soulèvement d'un petit nuage de poussière lui apprit que tout était fini. Et il sentit qu'on lui jetait de la terre, à pleines pelletées, sur cinquante années de sa vie disparues au fond d'un trou.



LES FEMMES

PÈRE LEFÈVRE


J'ai perdu à faire mon droit dans une faculté de province quatre années de ma vie, les quatre années qui ont immédiatement suivi ma sortie du collège. Il me reste pourtant comme résultats de cette époque 1° une thèse, que je n'ai pas faite tout seul, mais en tête dç laquelle j'eus la franchise et le bon goût de mettre comme épigraphe le fameux « Que sçai-je? » de Montaigne; 2° un diplôme de licencié en droit dont je n'aurai jamais que faire, le moindre clerc d'huissier connaissant mieux son Code que moi 3° enfin, Les femmes du père Lefèvre, un souvenir qui s'est éveillé et dont j'ai tiré une nouvelle longtemps après, en 1877. Ici, je n'ai rien inventé. Et je. me surprends à être un peu fier d'avoir pu, dans cette sorte de poème naturaliste en trois chants, faire revivre un milieu très particulier traversé par un souffle de jeunesse et de folie.


LES FEMMES

PERE LEFËVRE

Je coupe fit Mauve, de Toulon, de sa bonne grosse voix provençale. Atout du roi! et passe ma couleur trois carreaux maîtres par roi et dame Ça fait la partie, pauvre Polaque, la troisième et derEt, dans son contentement d'avoir gagné le Polonais Ladislaski, « un rude », le gros poing de Mauve, de Toulon, s'abattit sur le tapis vert. Les levées déjà jouées, l'écart, le talon et la tourne, en sautèrent en l'air; la table de marbre, le parquet, les vitres frémirent. Puis, se tournant vers le patron du café des Quatre -Billards, tête blanche et vénérable, qui atten-


dait le résultat de ce duel à l'écarté avec une patience profonde, mêlée de résignation et de mélancolie Monsieur Brun, lui cria d'une voix de stentor Mauve, de Toulon, effacez-moi mes trente francs de consommations. je les passe au Polaque!

Le Polaque, lui, n'avait pas abattu son jeu.

Doucement! fit-il, quand l'adversaire eut poussé son chant de triomphe.

Un sourire froid découvrait ses longues dents blanches de jeune loup septentrional.

Moi, avec ce petit carte, je coupe à carreau. passe pique, et pique. Gagné

Et, jetant loin une des deux fiches rouges, plantées devant Mauve dans la bordure du tapis vert

L'autre, elle tremble! Monsieur le cafetier, Ladislaski n'a pas encore attrapé la culotte.

Les yeux hors de la tête, Mauve, de Toulon, redonnait déjà. L'écarté recommença. Et elle était là, tout autour, la «culotte », encombrant la salle du « Divan» déserte de consommateurs, répandue sur les tables, sur les tabourets, à terre. Des amoncellements de soucoupes entassées indiquant les bocks bus, atteignaient la glace de la cheminée. Sur la large tablette de marbre, se pressaient des bouteilles vides de toutes espèces de forme absinthe, vermouth, curaçao, anisette, bitter, Madère, chartreuse, Thum de la Jamaïque, crème de cacao, liqueur d'Or. D'innombrables faisceaux de petites cuillères plongées dans des verres, signifiaient les cafés. Des piles


de corbeilles vides représentaient les cigares et les « tabacs ». Et, sur un tableau noir, des colonnes de chiffres à la craie marquaient « les heures de billard ». Pendant que le Polaque faisait descendre la seconde fiche rouge, en plantait trois à son tour, de dix francs chacune, le cafetier, aidé d'un garçon, établissait le compte général. La culotte, ce soir-là, montait à deux cent dix-sept francs.

Trente francs passés par moi et trente que tu avais, dit alors le Polaque, font soixante. Il me reste cent cinquante-sept francs. En jouons-nous vingt à la fois ?

Soit répondit Mauve, de Toulon.

Et les adversaires, qui à eux deux n'avaient sans doute pas bu, fumé, joué au billard pour deux cent dix-sept francs, reprirent fiévreusement les cartes. Il était onze heures du soir. Dans la première salle, celle des « Momies », quatre bourgeois de la ville, leur domino terminé, se levaient, mettaient leurs pardessus. Bonsoir, Madame Brun, fit le premier en passant devant le comptoir un banquier, retiré des affaires, chauve, qui entretenait la première chanteuse du théâtre.

Madame Brun, bonsoir, répétèrent à leur tour les trois autres un grand juif crasseux à tête d'oiseau, un huissier, et un chemisier-bonnetier-gantier, malignement surnommé « le duc de la Rochefauxcols » à cause de sa prestance, de ses superbes favoris poivre et sel, de ses prétentions de vieux beau.


Bonsoir, Messieurs. A demain leur répondit madame Brun, en réprimant un bâillement.

Et, tout de suite

François, éteignez et fermez.

Puis, son bougeoir allumé à la main, elle parut sur le seuil du « Divan »

Tu ne montes pas ?

Non, ma chère, bonsoir, lui répondit à demi voix M. Brun. Tout est-il bien fermé?. Tu peux renvoyer François.

Et le père Brun embrassa doucement sa femme sur le front, en répétant «Bonsoir! » Puis, par économie, il vint lui-même baisser à demi le dernier bec allumé au Divan. Maintenant, Mauve, de Toulon, et le Polaque jouaient la culotte dans l'ombre. Plus que le froissement des cartes, et des mots brefs, saccadés « J'écarte Combien ? Le roi 1 Le point La vole » Debout à côté, impassible, le cafetier attendait. Autour d'eux, la ville déjà close, verrouillée, éteinte et endormie, mettait le silence d'un tombeau. Elle était très ancienne, la ville Quelques centaines d'années avant Jésus-Christ, lors de l'invasion romaine, un consul célèbre l'avait, dit-on, fondée. Elle avait dû jouer un rôle au moyen âge, capitale de province lorsque chaque province était un royaume, séjour préféré de hauts seigneurs, plus puissants. que le roy, ducs et comtes, ceux-ci pendards et voleurs, ceux-là bons diables et policés la statue du plus populaire de ces derniers embellissait encore une


fontaine. Puis, elle avait eu l'honneur de soutenir un siège contre le duc d'Épernon. Puis, la féodalité décapitée par le cardinal Richelieu, elle était restée, jusqu'à la Révolution, ville de Parlement et de noblesse de robe. Mais, depuis 89, elle était descendue au rang de simple sous-préfecture. Sa voisine à quelques lieues de là, prospère et populeuse, devenue le chef-lieu, et une des grandes villes de France, semblait avoir eu la sollicitude d'accaparer le commerce et l'industrie de la région, toute la fièvre et le vacarme de la vie moderne, pour la laisser, elle, ses souvenirs et à ses regrets, au calme, au recueillement, au rêve éveillé du passé, à un demi-sommeil plein de majesté et de mélancolie. Son antique splendeur lui valait pourtant d'avoir conservé deux fleurons une Cour d'appel et une Faculté de droit. Celle-ci, pépinière de magistrats et d'avocats, mettait neuf mois de l'année dans la ville deux ou trois cents jeunes gens d'un pen partout. Mauve, de Toulon, et le Polaque étaient l'un et l'autre étudiants en droit Au milieu du silence nocturne et du repos de l'antique ville d'études, ils continuaient leur jeu acharné. Après une longue intermittence, pendant laquelle ils ne s'étaient rien fait, la veine, une veine foudroyante, se déclara en faveur du Polaque. Cinq fiches, plantées coup sur coup Cinq parties, de vingt francs, gagnées en rien de temps Mauve, de Toulon, suait à grosses gouttes. Minuit sonnèrent sur ces entrefaites. Et tout à coup, un coq chanta.


Ka 1 tara! ka 1 ka kara ka!

Perçant, rauque, crevant le silence de la nuit, et, là encore, tout près, dans la rue, tout contre les fenêtres du café, on eût dit le « ka kara ka » d'un vrai coq. Ni les joueurs, ni le cafetier, ne sourcillèrent, en gens qui n'éprouvaient aucune surprise. Et, aussitôt, de formidables éclats de rire retentirent. Toute une bande, sur le trottoir, arrivait, piétinait. Une vingtaine de braillards entonnaient un chœur burlesque. D'autres imitaient de nouveau le chant du coq, puis, le miaulement du chat, le cri du chacal, toute sorte de hurlements. De grands coups de poing et de grands coups de pieds ébranlèrent les volets du « Divan » hermétiquement fermés. Le cafetier, qui tournait le dos aux fenêtres, ne se retourna même pas.

Tiens fit seulement Mauve, de Toulon, en battant les cartes déjà les Coqs!

Et le Polaque, de son côté x Les Coqs mais ce ne sont pas des nôtres ils demanderaient à entrer.

La bande avait dépassé le « Divan », et tourné le coin de la rue. On les entendait encore chanter du côté des « Momies », à tue-tête. Ils devaient êtres maintenant en face, sur le Mail, mais du côté du nord, devant le rival des Quatre- Billards le café Durand, dont ils attaquaient les portes à coups de canne et à coups de pierre. « Coqs! Coqs! Coqs », s'appelaient-ils les uns les autres. A ce cri


de ralliement répondit, de très loin, une autre bande de braillards nocturnes, beaucoup plus nombreuse, qui vint aussitôt sur le Mail fusionner avec la première. Cris, chants, aboiements redoublèrent. Puis, pendant quelques secondes, comme si le Mail était devenu désert, il y eut un grand silence, puis, tout à coup, un vacarme énorme, épouvantable et bizarre quelque chose comme plusieurs plaques de tôle s'écroulant d'un troisième étage, au milieu d'une chute de gros plâtras et d'un bruit de poterie et de vaisselle cassée. C'était à croire que la statue du « bon grand homme » local venait d'être précipitée de son piédestal et brisée comme du verre. Et des applaudissements et des rires et des hymnes de triomphe! Enfin, peu à peu, les tapageurs s'éloignèrent, quittèrent le Mail. Ils durent se subdiviser en plusieurs groupes qui, chacun de leur côté, s'enfoncèrent dans la ville. Quelque temps encore, des cris lointains, affaiblis, arrivèrent. Puis, tout rentra dans le silence. On n'entendait plus, du « Divan », que les pas mesurés et ralentis, de deux sergents de ville faisant leur ronde sur le trottoir, doucement, paisiblement.

Le bruit de pas s'effaça aussi. De nouveau, le Polaque et Mauve jouaient au milieu d'un grand calme. A peine si le murmure lointain d'un filet d'eau tombant dans la vasque d'une fontaine, arrivait de temps en temps, imperceptible. Ce silence et cette paix auraient fait croire que « le Divan », vaste, mal


éclairé par un faible et unique bec de gaz, les angles noirs d'ombre, le plafond et les murs paraissant reculés, n'était que la chambre de veille de quelque cimetière, où deux gardiens jouaient aux cartes pour se tenir éveillés; tandis qu'un troisième gardien, le cafetier, avait fini par aller s'étendre sur le banc rembourré du, fond, où il sommeillait près de la culotte, à côté d'un monceau de chopes bues et de bouteilles vides. Et la ville elle-même, si léthargiquement engourdie, ou si accoutumée aux vacarmes nocturnes que, celui de tantôt n'avait fait s'entre-bâiller aucune fenêtre, n'était-elle pas maintenant une nécropole, où dormaient ensemble la ville romaine, la ville féodale et la ville parlementaire, trois mortes ?

Tout à coup, sous les volets, se glissa une sorte de plainte lugubre. Une voix traînarde et glapissant gémissait avec un gros accent méridional « Il est. t'une heure. e et demi. eee. » Le « crieur de nuit » On ne l'avait pas entendu venir avec ses chaussures de corde. Il marchait très vite, ayant chaque fois toute la ville à parcourir. Une demi-minute de silence. Puis, de nouveau, mais déjà loin et plus lugubrement encore: « Il est. t'une heure. e et demi. eee. »

A un léger ronflement du cafetier, Mauve, de Toulon, retourna la tête. Le Polaque lui passait sept parties, avait maintenant quatre points de la dernière.

Quel embêtement! chuchotta Mauve, de Tou-


Ion quand il veille à la place du garçon, le père Brun veut de l'argent. J'ai bien quarante sous

Le Polaque tourna le roi. Et, imperturbablement J v3 passe cent quatre-vingt-sept francs. Moi, il me reste dix sous, pour du tabac, demain matin. Le pauvre Mauve, de Toulon, le bras déjà levé pour défoncer le tapis vert du coup de poing du désespoir, se retint. Une idée! Chut! Une bonne farce à faire au cafetier endormi Elle serait bien un peu raide par exemple, celle-là. Bast! deux jours seulement sans remettre les pieds au café, et le cafetier aurait le temps de se calmer. Un si bon homme, d'ailteurs, ce « père Brun avec sa tête vénérable Un grognon à la vérité, tannant les derniers jours du mois, marquant à la fourchette sur les comptes à part cela, un père pour sa clientèle.

Polaque, un crayon ?

Un crayon, oui le Polaque avait un crayon à lui prêter. Déjà, Mauve, deToulon, quelques mots écrits, et le bout de papier bien en vue, au milieu d'une table, retenu par un pyrophore, se levait sans bruit avec le Polaque. Au Divan, le père Brun dormait to.ujours de son beau sommeil, tandis que les deux étudiants, étouffant leurs pas, se tenant les côtes pour ne pas éclater de rire, étaient déjà au fond des Momies. Plus que l'espagnolette d'une petite porte à soulever avec précaution puis, dans quelques minutes, quand on aurait rejoint la bande, on aurait la joie de raconter cette fuite aux Coqs, à ceux des


Quatre- Billards, aux vrais. Soudain Mauve tressaillit et son visage prit une expression attrapée. On frappait de nouveau contre les volets du Divan cette fois à petits coups, contenus et discrets, mais pressants.

Ouvrez, c'est nous. Ouvrez donc, garçon. Tu nous reconnais bien, François. des bocks 1 murmurait-on au dehors.

M. Brun réveillé, mais indécis, s'étirait les bras. Mauve, rentré précipitamment dans la salle, avait fait disparaître le papier laissé sous un pyrophore. Il est trop tard répondit enfin le cafetier.

Plusieurs voix parlementèrent à la fois

Non, monsieur Brun, il n'est pas trop tard!

Ouvrez tout de même, mon bon monsieur Brun.

Nous ne ferons pas de bruit. Nous serons bien sages. Le temps seulement d'avaler quelques hocks!

Le cafetier hésitait encore.

Nous sommes avec M. Lefèvre, ajouta une voix. Alors le cafetier alla entrouvrir la porte.

Ces messieurs s'asseyaient. Le grand Jéror, d'Alger, n'eut qu'à lever les bras, et donna plus de gaz.

De la bière pour les Coqs, commanda Courcier, de Paris.

Le cafetier les compta. Ils étaient entrés dix-neuf plus Mauve et le Polaque.


Alors vingt et un bocks, et sans faux-col. dit un Égyptien, à cheveux frisottants, au teint olivâtre.

Non, vingt! fit alors M. Lefèvre. Moi, je préfère un perroquet.

Et, s'installant le plus commodément sur le divan, untabouret aux pieds, il sortit sa tabatière, huma longuement une prise. Puis, il assujettit bien ses lunettes, et se passa plusieurs fois les mains sur sa grosse barbiche, pointue e1 grisonnante. Il avait le nex fort, vers le bout un peau crochu, et très rouge. Une vieille redingote grise, râpée, luisante, mais brossée avec soin et militairement boutonnée. Peut-être cinquante ans, l'âgs d'être le père de ces jeunes gens.

Lefèvre, demain après-midi, il me faut Selika, toute sellée.

Ce soir, vers sept heures, en rasant les murailles, le chapeau sur les yeux, où donc allais-tu, Coq Lefèvre?

Combien prenais-tu d'absinthes par jour, en Afrique quand tu étais maréehal-des-logis Lefèvre ?

Penses-tu qu'en dix de tes leçons, professeur Lefèvre, j'aurai assez d'assiette pour sortir?

Dix de ses leçons d'équitation, vrai Dieu î suffisaient mais pourquoi ne pas en prendre vingt ?. L'Afrique, sacrebleu un beau pays où l'absinthe se boit comme de l'eau! Les raseurs de murailles,


nom de nom! il y a apparence, ne veulent pas être reconnus. Selika serait sellée à l'heure dite, si on lui promettait de ne pas la surmener comme l'autre fois, foutre et de payer d'avance.

Il répondait ainsi à tous, ex-sous-officier par sa barbiche et ses jurons, professeur par ses lunettes, loueur de chevaux en même temps, avec certaines allures de maquignon, et « vieux Coq » lui aussi, par là-dessus, c'est-à-dire: viveur, joueur, mauvaise tête, noctambule, tapageur, décrocheur d'enseignes, arracheur de cordons de sonnettes, à tu et à toi avec tous ces jeunes échappés de collège, qui, exploités par lui, mais le trouvant quand même sympathique, se plaisaient à former une sorte d'état-major autour de sa prestance militaire.

Il était au grand complet, cette nuit-là, l'étatmajor de M. Lefèvre: cinq Corses; trois Égyptiens; Jéror, d'Alger; Mengar, de nie-Bourbon; Courcier, de Paris, qui portait toujours des bottes molles; les deux Jouvin, de Marseille; les deux Bernard, du Var; etConil. d'Avignon; et Rocca, de Nice; enfin deux Bas-Alpins, avec Mauve, de Toulon, et le Polaque. Le Divan s'emplissait de vacarme et de fumée. Des mains alourdies par un commencement d'ivresse, reposaient leur chope sur le marbre des tables, très fort. Un verre même se brisa. Tout le monde parlait à la fois

C'est encore Mauve qui a la culotte.

L'autre soir, mes enfants, quelle cuite 1


̃– Des bocks, père Brun, des rebocks.

Anatole a mangé l'argent de son inscription. Plus que onze jours pour culotter mon quatrième.

Quelle ville on s'y embète Pas de distractions Le théâtre plus détestable encore que l'année dernière. Rien que le drame Ah si la ville avait voulu donner une subvention.

Sans la musique militaire jouant le jeudi et le dimanche, que deviendrait-on ?

Mais, par dessus tout, on parlait femmes.

Ah oui, les femmes, n'est-ce pas?. les femmes.. Tous voulaient dire leur mot sur les femmes, s'efforçant d'accaparer l'attention, élevant la voix, se haussant sur leurs ergots, avec des secouements de tête de jeunes cops, se criant l'un à l'autre leurs exploits. C'était surtout ce vieux coq étonnant de Lefèvre qui en savait long sur les femmes d':afrique Espagnoles d'Alger, Maltaises, Juives et Mauresques. Tandis que le grand Jéror, et Courtier, les seuls qui connussent Paris, faisaient du quartier latin un Eldorado et divinisaient les femmes de Bullier.. Le nonchalant Mengar, accoudé, affaissé sur la table, ses longs cheveux rejetés en arrière, des flocons de fumée de son énorme pipe évoquait pour lui seul quelque créole de quinze ans, flle précoce aux sens de feu, yeux aux longs cils, peau d'ambre et taille de roseau. Eux mêmes, les plus brutaux et les plus grossiers les Corses avec des cris gutturaux


et des gestes menaçants, le Conil, d'Avignon, avec la bêtise de son rire fendu jusqu'aux oreilles, les Jouvin, de Marseille, avec leur fadeur pommée de gommeux, les deux Bas-Alpins, avec leur sournoiserie paysanne, parlaient de leurs bonnes fortunes. De temps en temps les lèvres minces du Polaque s'entr'ouvraient, elles aussi,. pour placer froidement un mot obscène.. Seuls, les trois Égyptiens, conservant leur réserve d'Orientaux, n'ouvraient pas la bouche mais des regards luisants faisaient briller à chaque instant leurs beaux yeux de gazelle. Tout à coup, ce fut un coup de poing énorme à assommer un bœuf, qui fit danser la table de marbre, trembler les vitres, s'entre-choquer les verres, et rouler à terre deux bouteilles vides puis, une voix de tonnerre, la voix de Mauve, de Toulon, domina les autres

Coqs, tas de Coqs, vous n'êtes que des blagueurs vous me faites l'effet, tous, d'être des Coqs sans poules

Une triple salve de bravos retentit. Surexcité Mauve, de Toulon, se leva debout, et continua Des Coqs sans poules, entendez-vous bien! 1 ce n'est pas qu'il n'y en ait dans la ville et dans le faubourg, des poules et des poulettes, tendres de duvet, appétissantes de croupion. mais vous savez qu'elles ne sont pas pour vos becs! A l'heure qu'il est, toutes, au fond du poulailler paternel. sur les perchoirs de l'Honneur, de la Régularité. elles dorment depuis longtemps et si quelqu'une d'elles


est en train de rêver amoureusement, ce n'est d'aucun de nous, Coqs mes amis, mais de quelque oison du pays, artisan ou calicot, moins conquérant d'allures, plus humble de crète, mais discret et épouseur.

Et, vidant la-dessus un autre bock, d'un seul trait, le Coq Mauve, de Toulon, caqueta longtemps encore. Ils n'étaient pas discrets, eux. Leur réputation était mauvaise. Franchement, lui qui leur parlait, sans être moins entreprenant qu'un autre, il ne comptait que des insuccès. Plus d'une lui avait avoué que la cause de sa vertu, c'était la certitude que, le lendemain, tout le Durand et les Quatre-Billards sauraient la chose, et la montreraient au doigt. Et tous pourraient en dire autant. Seraient-ils encore au Divan, :à deux heures du matin, à brûler le gaz de M. Brun, s'ils avaient la moindre maîtresse. Mèneraient-ils l'abrutissante vie de café, les cartes à la main, du matin au soir. Et lui, tout le premier, Mauve, de Toulon, aurait-il attrapé une « culotte » de deux cent dix-sept francs, au grand déplaisir de M. Brun ? Oui, monsieur Brun s'adressa-t-il à brûlepourpoint au cafetier, marquez-moi mes deux cent dix-sept francs je n'ai que quarante sous en poche.

Ce fut un moment de confusion et de tumulte. Le cafetier se fâchait tout rouge. Les Coqs hurlaient de joie, se tordaient de rire. Mauve, de Toulon, triomphait. Puis, un peu d'argent comptant apaisa le père


Brun. Les trois ou quatre le plus en fonds, se cotisèrent, firent apporter de nouveaux bocks, payèrent l'absinthe du père Lefèvre. Le cafetier tout à fait radouci, trinqua avec ses clients. On était maintenant en famille. La conversation devenait intime, expansive, confidentielle on eût dit qu'il n'était que neuf heures du soir. Ces jeunes gens devenus tous des amis d'enfance, avaient une longue soirée devant eux pour se raconter leurs petites affaires, analyser leurs impressions, combiner des projets C'est alors que, par une sorte de génération spontanée, vint au monde, l'idée d'un bal à organiser pour la Mi-carême. Beaucoup de témoins oculaires, aujourd'hui conseillers, notaires, avoués, propriétaires, juges de paix, sous-préfets, subsistent encore. Aucun ne pourrait dire qui eut le premier l'idée mémorable le grand Jéror, d'Alger, ou Courcier, de Paris?. Conil, d'Avignon, peut-être I. Peut-être se dégagea-t-elle, l'idée, toute séduisante, d'un flocon de fumée de la pipe de Mengar, le créole! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'idée sourit tout de suite à tous, et fut adoptée avec enthousiasme. Pourquoi pas? le carnaval s'était vraiment passé trop triste. Les Coqs ne pouvaient devenir comme cela « momies » avant l'âge il fallait au moins lutterl. Oui, le jeudi de la Mi-carême, dans onze jours largement le temps d'organiser tout, d'obtenir l'autorisation du maire, de réunir des souscriptions pour les frais, généraux. La salle? eh mon Dieu comme le bal ne commen-


cerait qu'après minuit, le père Brun l'offrait luimême, et pour rien; on le défrayerait seulement de son gaz une soixantaine de francs les soupers et consommations devant se régler comptant. L'orchestre ? ce n'était pas une difficulté d'abord, fit observer un Bas-Alpin, on pouvait parfaitement s'en passer Rocca de Nice, qui louait un piano au mois, prêterait son talent et son Pleyel d'ailleurs, ajoutait l'aîné des Jouvins, n'avait-on pas l'orchestre du café-concert pour quelques bocks et une pièce de quarante sous par tête, ces quatre pauvres diables de musiciens du « beuglant » râcleraient toute la nuit des quadrilles.

Et les femmes ? s'écria tout à coup Mauve, de Toulon. Vous n'oubliez qu'un détail, Coqs organisateurs. Où trouverons-nous des femmes?

Les visages s'allongèrent. Il y eut une minute de consternation silencieuse. Puis, Mengar, le créole, à demi-voix, comme au sortir d'un rêve

S'il est question d'un bal, il faudrait, en effet, quelques femmes.

Comment trouver quelques femmes?.. Les ouvrières et grisettes de la ville ? Il n'en viendrait que si on les invitait avec leurs cousins ou leurs frères. Autant ne pas donner de bal Il y avait bien la troupe théâtrale. Mais la jeune première, collée à un banquier retiré des affaires, ne viendrait sans doute pas l'ingénue était sur le point d'accoucher; la première soubrette détestait les étudiants qui l'avaient


sifflée à ses débuts; restait la mère noble et un ou deux bouche-trous, affreusement laides, qu'on aurait peut-être. Mais ce n'était vraiment pas assez pour la consommation de deux cent cinquante Coqs. Il fallait. donc renoncer à l'idée alléchante du bal. Trois heures du matin, maintenant il ne restait qu'une chose à faire se retirer enfin. chacun dans sa chambre garnie froide, se fourrer dans son lit solitaire et s'endormir sur un paragraphe de « Mourlon », pour se lever à midi le lendemain, déjeuner et recommencer à jouer la culotte. Plusieurs remettaient déjà leur pardessus avec découragement.

Est-ce que je ne suis pas la, moi! dit tout à coup M. Lefèvre avec bonhomie.

Et, se versant tranquillement de l'absinthe

Si vous voulez, papa Lefèvre vous en ira chercher, des femmes.

On le traita tout d'abord de vieux blagueur. Il ne lui manquait plus que de tenir cet article-là i Fournisseur de femmes! la bonne volonté, certes,. pouvait ne pas lui manquer mais où se procureraitil la marchandise ? Et il reçut même deux ou trois renfoncements dans les épaules. Mais lui, insensible aux voies de fait comme au lazzis de son étatmajor

Yoyons mes enfants, soyons sérieux et soyons. pratiques. Vous êtes, dites-vous, deux cent cinquante, en comptant ceux du Durand et des QuatreBillards. Et vous parlez de mettre les souscriptions


à deux francs. Ce n'est pas suffisant! mettons les. souscriptions à cent sous, payables d'avance. Quelle somme espérez-vous réunir ?

Deux cent cinquante fois cinq francs, font douze centcin _ante francs ,ditnaïvement Conil, d'Avignon. Oui reprit Courcier, de Paris. Mais tous les. étudiants ne sont pas des Coqs, et tous les Coqs ne donneront pas leurs cinq francs. Il faut tenircompte des non-valeurs.

Et, après une seconde de réffexion

Mais, cinq cents francs, nous nous faisons forts de les réunir.

-Bien cinq cents ?. Attendez, fit M. Lefèvre. Et il se prit le front entre les mains. Tout l'étatmajor était devenu grave. On eût entendu voler une mouche.

J'y suis fit tout à coup M. Lefèvre du ton d'un Archimède venant de trouver une. solution. Écoutezmoi.

Et il leur expliqua gravement que moyennant, la somme de quatre cents francs, sacrebleu les cent autres francs étant réservés pour le gaz et les frais généraux, il se faisait fort, lui, Lefèvre, ex-maréchàl-des-logis actuellement professeur d'équitation, ami des Coqs, et Coq lui-même, oui! il prenait l'engagement d'honneur de racoler, par des moyens à lui connus, une trentaine de femmes, a M la grande ville voisine, et de les amener, luimême, à ses frais, pour leur bal de la Mi-Carême.


En effet, M. n'était qu'à quelques francs, en se- conde, par billet d'aller et retour. Trente femmes Eh qui sait? peut-être trente-cinq Assurément, ce n'était pas énorme; mais, avec ce noyau assuré, et ce qu'on pourrait trouver en ville. Ilneput conti- nuer. Dans leur enthousiasme, les Coqs s'étaient jetés sur lui. Vingt bras le serraient à l'étouffer, et le portaient en triomphe.

Vive le père Lefèvre 1


II

Le jeudi d'avant la Mi-carême, de deux à quatre, sur le Mail, pendant la musique, une grande nouvelle se répandait parmi les Coqs. Lactose se passait à peu près ainsi. Soit un groupe d'étudiants, plantés devant quelques grisettes de la ville qu'ils dévoraient des yeux, qu'ils frôlaient de temps en temps du coude, aux motifs les plus passionnés de la Traviat a. Et l'aîné des deux Bernard, du Var, par exemple, venant à passer, prenait à part un de ces dilettanti

Arrive, toi. j'ai quelque chose à te dire.

Puis, l'ayant entraîné à l'écart, bien mystérieusement, toujours au son de la musique de Yerdi Tu ne sais pas, M. Lefèvre a pris ce matin le train de neuf heures.


Ah! bah! avec les quatre cents francs ?

Il en manquait bien une centaine, rnais Courcier et Jéror, nos trésoriers, les ont avancés.

Alors, son camarade se frottant joyeusement les mains, l'aîné des Bernard ajoutait

Chut tu sais que cela ne doit pas sortir des -Coqs.

Et celui qui venait d'apprendre la nouvelle se hâtait d'aller la colporter à son tour, à peu près dans les mêmes termes, avec la même importance et le même mystère.

Le lendemain vendredi, il y eut une affluence inusitée au cours de droit romain. D'ordinaire les cours de la Faculté n'étaient suivis que par par huit ou dix élèves assidus, « les bûcheurs ». Ceux-ci, étu-diants modèles, lauréats, consolation des professeurs et orgueil des familles, vivaient à part, étrangers aux Coqs, ne mettant jamais les pieds au café, n'ayant ni les défauts ni les qualités de leur âge. Deux ou trois fois par mois seulement, les jours où l'on présumait que le professeur ferait l'appel, le, gros des étudiants se portait à la Faculté. Mais, pour ne pas risquer un zèle inutile, les Coqs attendaient en se promenant sur la place. Le professeur commençaitil par l'appel, du dedans, quelque bûcheur assis près de la fenêtre leur faisait signe, et, vite, les Coqs entraient, en procession, juste à temps pour répondre chacun: « présent ». Au contraire, le geste du bûcheur était-il négatif, ces messieurs, remettant à un


autre jour cet acte de condescendance, reprenaient paisiblement le chemin du Durand et des Quatre- Billards. Négatif ou positif, d'ailleurs, ce geste était la seule relation de camaraderie qui existât de Coq à bûcheur.

Ce jour-là, le professeur de droit romain n'ayant pas jugé à propos de faire l'appel, en une minute, la place de la Faculté redevint déserte. Mais, vers le milieu du cours, pendant une docte interprétation .d'un texte obscur de Papinien, quelle ne fut pas la atupéfaction des bûcheurs inclinés sur leur cahier de notes, et du maître dans sa chaire, et de l'appariteur lui-même, quand Courcier et Jéror, les deux trésoTiers du bal, entrèrent dans la salle sur la pointe du pied. Graves, dignes, pénétrés de l'importance de leur mission, vêtus avec une certaine recherche sévère comme pour un jour d'examen, les deux Coqs, qui venaient de prendre le vermouth chez le Père Jacob, un petit débit de liqueurs tout à côté de l'École de droit, s'assirent modestement près de la porte. A la vérité, sans lâcher son stick-cravache, Courcier se mit .à confectionner une cigarette avec lenteur et recueillement mais il avait dissimulé sous son pantalon ces éternelles bottes molles, que la ville entière était accoutumée à lui voir, partout et toujours, et qui, sur le Mail, à la musique, l'eussent fait prendre par un étranger pour quelque écuyer du cirque. Jéror, lui, «n entrant, avait tiré un livre de sa poche pour y fourrer à la place le fameux béret rouge, qu'il portait


depuis le soir où, à Paris, ses « convictions » lui avaient fait siffler Henriette Maréchal à côté de « l'illustre Pipe-en-Bois ». Et, jusqu'à la fin du cours, il lut avec une attention profonde les Denaoiselles de magasin de Paul de Rock.

Malgré ces efforts de tenue et ces frais de toilette, à la sortie du cours, la délicate négociation entreprise par Jéror, d'Alger, ct Courcier, de Paris, échoua. Les deux trésoriers du bal eurent beau s'attacher au talon des bûcheurs sur la place de ta Faculté, et dans les rues voisines. Appels à l'esprit de corps, protestations de camaraderie, familiarité chaleureuse, essais de tutoiement, rien n'entama la carapace glacée de ces jeunes hommes sérieux. Ah bien, oui î comme s'ils allaient donner leurs cinq francs pour un bal, eux, lorsqit'avec cinq francs on pouvait acheter un volume de Demolombe. Qu'est-ce que ça leur faisait, à eux, que le cafetier des Quatre-Biliords offrît la salle et que le père Lefèvre fût déjà parti? Leurs yeux rétrécis restaient un moment' ronds et fixes à ces écho5 d'un monde qui n'était pas le leur. Même, un petit rire intérieur soulevait imperceptiblement leur lèvre, a l'idée qu'ils iraient au bal, eux aussi, plus tard, daus les salons officiels, lorsqu'ils pourraient s'offrir le luxe d'un habit, si toutefois cela pouvait servir à leur avancement dans la carrière. Puis, brusquement, ils s'éloignaient, ceux-ci avec un effarement gauche, ceux-là avec une carrure ironique, et rentraient vite chez eux pour


rédiger leurs notes de cours avec des souvenirs frais. Quels crétins que tous ces bûcheurs! s'écria Courcier, de Paris, en se retrouvant seul avec Jéror, d'Alger.

Nom dc; ieu! soupira celui-ci.

Si tout n'était pas rose dans les délicates fonctions dont Jéror et Courcier avaient eu le dévouement de se charger, un grand contentement secret commençait à percer chez les Coqs. Dans des coins du Divan, c'étaient des colloques à voix basse, avec de petits rires contenus, des frottements de mains joyeux qui se terminaient par un doigt mystérieusement appuyé sur les lèvres. C»ux qui se rencontraient sur le Mail, se coulaient du coin de t'œi) un regard d'intelligence certains se touchaient la main en affiliés, avec des rotations de tête circulaires, pour guetter. Malgré ces velléités de mystère, la grande nouvelle transpirait peu à peu dans la ville. Dè.)àt depuis deux jours, on avait remarque tes allées et venues des deux trésoriers-organisateurs, pénétrant à chaque instant aux Momies des et dans la salle des officiers du frutând, prenant à part des civils et des nrîîrtiires, sur tes billards d'immenses feuilles de papier barbouillées de signatures. Des piliers de bafê, des bavards de l'absinthe, des ruines du domino et du piquet, le secret des Coqs montait déjà dans les nombreux cercles de li* ville, commençait à tr-at'ner chez les trois ou quatre coiffeurs du Mail et ïm le comptoir des bureaux de


tabac, parmi les b»Utî* de cigares tout ouvertes, Bientôt même, par des infiltrations curieuse, la rumeur pénétra dans des sphères lointaines. Un maître d'études du collège ne mutait-il pas toutes les nuits par dessus le mur de la cour, pour aller jouer au baccarat dans des chambres d'étudiant: avec lui, deux de ses collègues et plus: Mrs rhétoriciens souscrivirent. Enfin, dès le dimanche suivant, à la musique, le gros de la population ne sachant rien de précis encore, regardait instinctivement les Coqs avec des yeux inquiets.

EUe était toujours sur la qui-vive, la population. L'hiver dernier enct.ro, n'y «tvait-it pas eu la mauvaise farce des bombes. fout à coup, vers les deux heures du matin, ia vilh entière, plongée dans le doux anéantissement du preoiîer sommeil ne s'était-elle pas réveillée en sarsattL Boum Boum Boum 0 vacarme et épwivatïtetnent Boum Boumî 1 0 cauchemar le duc d'Êpemon revenaiMl bombarder la ville, cette fois avec de l'artillerie Krupp 1 Et les vitres de trembler et la bobèche de valser de peur autour du bougeoir éteint. Des dormeurs solitaire se trouvèrent tout à coup assis au milieu de leur lit d'autres, enfouis sous les draps avec leur casquamèche. Tandis que des couple* légitime se cognèrent le front, en s'embrassant d'effroi. Puis, quelques minutes de kïléaee. Et, au moment où la ville se rendormait, un nouveau bombardement, cette fois plus lent, plus caisse, à détonations régulière-


ment espacées prolongeant leur déchirement lugubre dans la nuit. Pour le coup la ville se réveilla tout à fait: çà et ld. des lampes s'allumèrent; des fenêtres s'ouvrirent dans toutes les rues des tètes hargneuses emmaillotées de foulards et de coiffes de nuit, bravèrent la bise glacée des yeux encore gonnés interrogèrent les ténèbres. Mais rien ni ombre rasant les murs, ni bruits de pas étouffés ni même un éclat de rire sortait do l'abri de quelque porte cochère. Seules, quelques servantes du rf quartier des Nobles », où les détonations semblaient plus fréquentes qu'ailleurs, prétendirent le lendemain, tout en remplissant leur cruche à la fontaine du BonGrand-Homme local, qu'elles avaient entendu les signaux stridents d'un sifflet, et deviné la lueur d'une lanterne sourde. Quoi qu'il en fûl, la ville entière ne s'était pas méprise un instant sur le compte de la main invisible qui lui avait ainsi troublé son sommeil. Les étudiants encore ces êtres insupportables

La ville entière les détestait comme elle détestait tout ce qui lui venait du dehors, l'officier du régiment de passage qu'il lui fa:lait loger, et le fonctionnaire envoyé de Paris comme elle détestait ce progrès moderne qui arait eu l'audace d'allonger ses rails jusqu'à elle, de lui fourrer sous le nez une gare irrévérencieuse, avec architecture de fonte, plaques tournantes, et locomotives, aux panaches de fumée narquois, qui osaient lui cracher de la va-


peur au visage. Outre cette répulsion générale, les Coqs étaient antipathiques en détail à toutes les castes de la population. La noblesse du FaubourgSaint-Germain de l'endroit, cela va sans dire, n'en faisait pas plus de cas, que s'ils eussent tous été les fils de ses fermiers, de ses vassaux. La bourgeoisie locale, au lieu de reconnaître en eux les produits de son sang, les reniait et les redoutait, tant ses habitudes paisibles étaient révoltées par cette turbulence de poulains lâchés. Quant aux manants du quartier populaire, petits marchands et ouvriers, plus clairvoyants que les bourgeois, ne se méprenant pas sur les Coqs, ni sur leurs allures d'indépendance, ils ne voyaient en eux que de la graine de conservateurs, futurs fonctionnaires vénals ou magistrats rétrogrades.

Les étudiants préparent quelque mauvais coup Tel était le sentiment circulant déjà, çà et là, parmi toute une population. Mais les Coqs se souciaient peu de ce que pouvait penser la ville. Il ne s'agissait plus dune simple farce, mais d'une chose importante, sérieuse et légitime comme la satisfaction d'un besoin. Bientôt, toutes autres préoccupations cessantes, les yeux de cette jeunesse restèrent braqués sur le point mystérieux où M. Lefèvre s'était enfoncé un instant, mais d'où il allait sortir d'un moment à l'autre, comme un Dieu bienfaisant, muni de la corne d'abondance qui les arroserait d'une pluie chaude et adorable. Alors, à chaque instant et partout,


aux Quatre Billards comme au Durand, cette phrase Que fait M. Lefèvre ?

Plus d'animation au jeu. Les cartes ne sortaientpas du casier. Les ',tapis verts, entassés dans leur coin, dormaient inutiles. Les garçons bâillaient, les bras croisés. Et, le soir, à son comptoir, le père Brun se stupéfiait de l'insignifiance de « la culotte » sur le marbre de la cheminée du Divan.

Que fa.it M. Lefèvre ?

Du Divan, cette sorte de malaise gagnait « les Momies ». Des parties de domino restaient interrompues. De vieux crânes polis, dépouillés de cheveux, se rapprochaient comme des billes de billard qui vont caramboler; et c'étaient d'interminables chuchottements. A travers des verres de lunettes, luisaient de petits yeux ronds, tout ronds.

Que fait M. Lefèvre?

Et, au Durand, le lieutenant Ladoucette en train de causer Annuaire, comme ça, tout à coup, comme si une mouche le piquait

Tonnerre de Dieu! que fiche donc ce sacré Lefèvre ?

Courcier, de "Paris, et Jéror, d'Alger, ne le savaient pas plus que les autres, ce que faisait le père Lefèvre. Les premiers jours, ils avaient bien affecté un beau calme et une grande assurance, ne répondant aux questionneurs que par un signe de tête, qui signifiait « tout va comme sur des roulettes nous comprenions la gravité de nos fonctions vous pouvez vouss fier à


notre compétence. » Puis, pour cacher leur inquiétude grandissante, .les deux trésoriers-organisateurs s'étaient mis à parler beaucoup, passant des heures à pérorer dans les cafés au milieu de groupes, cherchant à s'étourdir eux-mêmes et à communiquer à autrui la confiance qui, au fond, les abandonnait. L'après-midi où ils avaient conduit le père Lefèvre à la. gare, en lui remettant l'argent, ils lui avaient solennellement fait promettre d'écrire chaque jour. Le soir même, une dépêche adressée aux Quatre-Billardsleur avait appris l'arrivée à bon port du père Lefèvre. Et, depuis, plus rien On était au mardi, avant-veille de la Mi-carême. Pas la moindre lettre en six jours Le petit papier bleu de la dépêche était toujours collé, avec deux pains à cacheter, sur la glace du Divan. Courcier et Jéror n'osaient plus y jeter les yeux. Le « bonsoir » qui complétait les vingt mots, leur semblait maintenant amer et dérisoire. Oui bonsoir les deux cent quatre-vingt-dix francs de la souscription L Combien devait-il en rester de ces malheureux deux cent quatre-vingt-dix francs dans la poche percée de Lefèvre? Avait-il dû en boire, pendant ces six jours, de l'absinthe de la maison Pernod S'étaitil acheté une nouvelle redingote grise, à la succursale de la Belle- Jardinière? Bonsoir, les délices rêvées pour cette nuit désirée Et tout l'honneur qui devait leur en revenir, à eux, trésoriers-organisateurs, et leur prestige d'anciens étudiants de la Faculté de Paris bonsoir! bonsoir! Des sueurs froides leur


passaient. Une descente qu'ils firent, ce jour-là, jusqu'à ce que M. Lefèvre appelait majestueusement « le manège, » -tout là-bas, hors des vieux remparts, une masure en planches, non loin d'un réservoir pestilentiel où se déversaient les égouts de la ville, acheva de les consterner. Ils frappèrent plusieurs fois un hennissement plaintif leur répondit. Le petit gamin, dont M. Lefèvre avait fait un garçon d'écurie, était absent. Puis, s'apercevant que la porte ne fermait plus à clef, ils entrèrent. Selika était seule, tristement attachée devant le râtelier vide. Du bout de son inséparable cravache, Courcier caressa l'échine osseuse de la jument puis, après avoir plié deux ou trois fois les jarrets, comme s'il allait s'élancer en selle, par habitude, sa petite personne en longues bottes molles redevint tout de suite très raide. Et les deux trésoriers se regardèrent. Où donc étaient les deux autres haridelles de M. Lefèvre ? Par extraordinaire on pouvait les avoir louées. Mais, au dénûment de l'écurie, on eût plutôt cru que le gamin les avait conduites chez l'équarrisseur.

Il est couvert de dettes! dit Jéror, d'Alger. Quelque créancier aura saisi Soliman et Roxelane, tout simplement.

Mais Courcier hochait la tête.

Comment veux-tu qu'on saisisse? Le manége n'est pas à son nom. Je crois que les chevaux ne lui appartiennent même pas.


Dans un angle, de la paille tassée était retenue par deux planches.

Tiens voilà où il couche, murmura Jéror.

Il fit quelques pas vers le lit de M. Lefèvre. Cour*cier, qui l'avait suivi, remuait maintenant avec sa cravache des objets au fond d'une malle sans cou- vercle.

Une brosse sans poils, disait-il à mesure, un vieux bonnet de police, une boîte à cirage vide, des bottes sans semelle, une chemise en loques, un peigne édenté et des chaussettes sales. Voilà! 1

En rentrant en ville, les deux trésoriers-organisateurs silencieux et mornes, le front chargé de soucis, évitèrent de passer par le Mail. Le soir, ils ne mirent les pieds au café, ni l'un ni l'autre.

Le lendemain mercredi, veille de la Mi-Carême,. Courcier, de Paris, et Jéror, d'Alger, accablés par leur responsabilité, se tinrent de plus en plus à l'écart. Il se passait parmi les Coqs ce qui a lieu dans les foules subitement privées de direction au milieu de quelque circonstance critique. Une tension générale des nerfs, toutes les initiatives individuelles lâchées, le heurt des personnalités encombrantes et tracassières produisirent le trouble, le chaos. Le Divan, notamment, présentait l'aspect d'une véritable cour du roi Pétaud. Des « mômies » à barbe blanche, bonshommes qui, en temps ordinaire, ne se fussent jamais aventurés jusque sur le seuil de la salle des Coqs, se trouvaient çà et là attablés entre deux « Poussins » ou


étudiants de première année. C'étaient de continuelles allées et venues d'habitués du Durand, en quête de nouvelles. On vit apparaître ainsi beaucoup d'officiers en uniforme le comique et le grand troisième rôle du théâtre; plusieurs maîtres d'études; même une bande de collégiens, en tunique, que le principal avait autorisés à sortir cette après-midi là pour aller voir « passer le bachot ». Tout cela formait une sorte d'assemblée en permanence aux délibérations houleuses, une Convention pour rire, un club des Jacobins en miniature où Mauve, de Toulon, de sa bonne grosse voix, demandait de minute en minute la tête de M. Lefèvre. Et les Jouvin, de Marseille, dans leurs grands cols cassés de petits-crevés, se donnaient beaucoup d'importance. Les Corses semblaient se manger entre eux en vociférant leur patois, tous à la fois, avec cris féroces, trépignements épileptiques de tout le corps, et gestes qui semblaient brandir un couteau. Plus large et plus bête que jamais, la grande bouche du Conil, d'Avignon, se trouvait à chaque instant béante. Un souffle de passion et d'anxiété faisait moutonner davantage les chevelures grasses des Égyptiens, rendait plus luisants leurs yeux agrandis. Tandis que les lèvres minces du Polaque laissaient voir de longues dents blanches de jeune loup. Seul, Mengar, de l'Ile-Bourbon, vautré sur le divan à la place accoutumée, semblait toujours chercher quelque chose au milieu de la fumée de sa pipe. Et encore, par moments, se-


couant sa torpeur, il montait tout à coup sur une table, et là, les bras croisés, ses longs cheveux rejetés en arrière, commençait un discours d'une éloquence enflammée, « à la Jules Favre », pour se taire brusquement, trouvant l'attention de l'auditoire insuffisante, se recoucher, reprendre sa pipe et son rêve. Enfin, au milieu de ce remue-ménage, le père Brun était de mauvaise humeur.

François gourmandait-il à chaque instant,, servez donc ces messieurs

Mais François restait les bras croisés, sa serviette blanche retombant flasque et morne, comme la voile d'un caboteur pendant le calme plat. Ces messieurs n'avaient rien commandé! La consommation ne marchait pas. Sur le marbre de la grande cheminée, il n'y avait même plus de « culotte

Et plusieurs fois, ce jour-là, quelques minutes avant l'arrivée des trains, le Divan se vidait comme par enchantement.

Qu'est-ce qu'il leur prend grommelait madame Brun à son comptoir. Où vont-ils encore ?

Le petit omnibus jaune-paille de l'HBtel de Paris venait de passer sur le Mail, filant comme une flèche vers la gare, léger et sonore, vibrant à chaque cahot d'un bruit argentin. Et eux s'y rendaient aussi à la gare, sans trop savoir, d'un pas également léger, à peu près sûrs de retourner, comme l'omnibus, avide. Mais, chose étonnante, à la même minute, comme


s'il y avait eu entente préalable, le Durand devenait désert.

Sur les allées du Nord et du Midi, c'était un doubla courant d'individus prenant tous la même direction. Des files de huit ou dix se tenant par le bras, occupaient la largeur de la chaussée. D'autres Coqs allaient deux par deux. Certains, pour être mieux vus les crânes marchaient seuls chapeau sur l'oreille, faisant le moulinet avec leur canne. Il y en avait en béret bleu à flot rouge, en béret blanc à flot bleu. Et les passants de se retourner, inquiets. Des. servantes qui revenaient de puiser de l'eau à la fontaine du Bon-Grand-Homme, déposaient un moment leur cruche, regardaient. Des têtes se mettaient aux fenêtres.

A la sortie du Mail, dans l'avenue du Chemin de fer, les deux courants fondus en un,. 'accrus de gamins, de curieux, de désœuvrés, étaient devenus une foule qui envahissait bientôt la gare, finissait parvenir se tasser le long de la balustrade protégeant la voie.

Une cloche avait sonné. Le train était signalé. A ce moment, sans qu'on sût d'où ni comment, la nouvelle se répandait toute seule

Elles arrivent.

Cette fois, c'était sûr! Courcier et Jéror qui étaient allés rejoindre M. Lefèvre l'avaient écrit Il y en avait tout un wagon, des blondes, des brunes et des carottes, quelques-unes superbes


Un coup de sifflet Voilà que le train entrait en gare. Et les moins crédules éprouvaient quelque chose. Tout cœur de Coq battait plus fort au tam-tam des plaques tournantes secouées par la locomotive. Les roues ralenties n'avaient pas cessé de tourner, que des voix qui s'efforçaient d'être burlesques appelaient des noms imaginaires « Aspasie Georgetté Célestine Paquita! Dolorès » Et des mouchoirs blancs s'agitaient, Des bérets volaient en l'air. Quelques mains envoyaient des baisers.

Puis, chaque fois, quand les rares voyageurs, stupéfaits de cette réception, étaient descendus, là, bien tous pas de M. Lefèvre Par les portières ouvertes, un dernier coup d'oeil au fond des wagons vides rien que'les banquettes 1 Ni Georgette, ni Dolorès Alors, en remontant l'avenue du Chemin de fer, ceux qui ne veulent jamais s'avouer à court de renseignements

Moi, je le savais. Elles n'arrivent qu'à l'autre train.

Et l'on se garait pour laisser passer le petit omnibus jaune-paille de l'Hôtel de Paris, rentrant en ville au pas, sans voyageurs, quelquefois avec une ou deux malles.

Elles n'arrivaient pas davantage par l'autre train, ni par l'autre encore. Seulement, cette fois, la nuit tombait. Tout en haut de la toiture ardoisée de la gare, le cadran de l'horloge était allumé. L'omnibus de Y Hôtel de Paris se voyait de loin avec ses


deux lanternes vertes. Il ne faisait plus clair, que du côté de l'échappée de campagne d'où sortait la voie, courbant imperceptiblement sa quadruple ligne luisante de rails. Et là, le long de la balustrade, dans la buée bleuâtre du crépuscule, l'attitude de cP-ax qui attendaient, était devenue grave.

Il y avait les mêmes braillards des « chut » leur fermaient la bouche. Des plaisanteries de loustics faisaient long feu. Plus de donneurs de nouvelles: Courcier et Jéror avaient-ils rejoint M. Lefèvre ? Une lettre était-elle arrivée ? Les femmes se trouvaientelles dans le train? Nul n'affirmait rien, maintenant. Les paroles étaient rares. Certains, un peu à l'écart, dans la nuit de plus en plus opaque, fumaient. Bientôt tous ne formèrent qu'une vague et prgfonde masse sombre bordant la voie de temps en temps, à la lueur d'une allumette, apparaissait le bas d'un visage. Et, derrière, par dessus les jeunes plantations de l'avenue du Chemin de fer, la ville, également noire et muette, ouvrait de petits yeux jaunes.

Puis, à l'improviste, comme un cinglement

Vingt-cinq minutes de r etard

Pas possible

Un employé vient de le dire. Le télégraphe l'a signalé.

Secoués, pris d'un subit besoin de locomotion, tous se dispersèrent aux quatre coins de la gare. Il y eut bientôt des Coqs partout au buffet, à la buvette,' et autour des guichets, et devant la bibliothèque,


dans les diverses salles d'attente. Il fallait bien tuer, le temps Tandis que toute la bande des Corses^ pour s'ôter le froid aux pieds, courait dehors sur le trottoir en battant la semelle, les Jouvin, de Marseille, Rocca, de Nice, plusieurs Egyptiens, se chauffaient dans la salle d'attente des premières. Tout un groupe causait avec les employés amusés. Mauve, de Toulon tournait une galante invitation pour le bal à la vieille marchande de journaux. Les deux BasAlpins se pesaient à la balance des bagages. Mais au bout des vingt-cinq minutes, tous se trouvèrent en masse serrée contre la balustrade, attentifs, ne parlant qu'à voix basse, graves et froids maintenant comme des gens convaincus qu'ils remplissent un devoir.

Et quand la locomotive arriva devant eux^ crachant sa vapeur, toute braisillante, du fond d'un collet de pardessus relevé, un cri, un seul. Qui ? on n'a jamais su. quelque « poussin » sans doute, une voix veloutée, vibrante de désir, très fraîche Viens, ma petite femme, viens vite

Cette fois, les Coqs éprouvèrent, tous à la fois, une grande émotion. Une portière, contre laquelle était appendue l'étiquette « dames seules » ne s'ouvrait pas de suite. Et à travers la vitre baissée, le wagon leur paraissait plein de visages blancs et rosés. Puis, que virent-ils descendre ? Tout un couvent de religieuses qui changeaient de résidence.

Et c'était le dernier train. Plus d'arrivée 'jusqu'au


lendemain onze heures, quarante-cinq minutes du matin. Chacun s'endormit ce soir-là avec la conviction qu'il ne restait pas d'espoir. Parti depuis six jours, M. Lefèvre n'avait plus donné signe .de vie.. On n'avait pas revu les deux trésoriers-organisateurs. Tant pis le pauvre bal était bien tombé à l'eau. Enfin, le lendemain jeudi, quelle triste Mi-Carême 1 Le ciel uniformément gris, d'un gris sale. La pluie l une de ces pluies d'hiver lentes à tomber, glacées et pénétrantes, qui sont comme de la tristesse condensée et de l'ennui qui coule.

La ville entière semblait ne plus vouloir s'éveiller. Sur le Mail, personne, rien d'ouvert. A dix heures du matin, des lueurs de lampe allumée au fond de certains rez-de-chaussée, où il faisait nuit. Les mille bruits de la vie recommençante étouffés dans l'atmosphère mouillée.

Midi, pourtant. Midi et demi. Aux Quatre-Billards, le père Brun à son comptoir, lunettes au nez, un bougeoir allumé à la main, se couchait sur son livre de comptes. Les Momies et le Divan étaient vides. François, accoudé sur une table, sommeillait. Enfin, il arriva assez de « mumies » pour un domino à quatre. Mais pas un Coq

En face, au Durand, pendant ce temps, le lieutenant Ladoucette absolument seul, prenait un caféau-lait couleur de la boue liquide qui glissait lentement dans les ruisseaux.

A cause de la pluie, il n'y eut pas musique sur le


Mail ce jeudi-là, de deux à quatre. Et pas un Coq non plus à la gare Le petit omnibus jaune-paille de Y Hôtel de Paris avait beau passer, enfonçant jusqu'à mi-roue dans des flaques, crotté jusque sur la bâche. A quoi bon venir patauger dans cette purée plus délayée et plus profonde aux abords de la gare, un, bas-fond par rapport à la ville.

Ils ont joliment raison disait à un employé la vieille marchande de journaux, l'invitée de Mauve, exhaussée ce jour-là sur d'énormes sabots.

D'ailleurs, où se tenaient-ils, les Coqs ? Pas plus dans les cafés, qu'au cours de Droit Romain ou de Code Napoléon. Tous dans leur lit, peut-être, engourdis, écrasés, humiliés, n'osant pas plus se montrer que Courcier, de Paris, ou Jéror, d'Alger. Et la ville entière semblait morte, plus morte que pendant les vacances, lorsque l'écriteau « chambre à louer » pendait à la fenêtre des chambres garnies. Vers le soir seulement, le Mail prit un aspect inac.coutumé. Il ne pleuvait plus. Les parapluies des passants se fermèrent. Une bise glacée durcissait déjà la boue.

Cela commença par une bande de gamins soufflant dans un vieux cor-de-chasse à la hauteur de, la fontaine du Bon-Grand-Homme. A l'appel de cette musique éraillée de Mardi-gras, un attroupement se forma, grossit vite. Des cercles et cafés, des vieux hôtels noircis par le temps, de diverses rues voisines, il arriva des gens, toute sorte de gens une


grêle d'enfants et de femmes du faubourg, de bons bourgeois hochant la tête, quelques nobles, et des, boutiquiers, des artisans en costume de travail. Bientôt ce fut une foule obstruant le Mail, du Durand aux Quatre-Billards. Les Coqs s'y trouvaient comme les autres, mais surpris, perdus, noyés. Bientôt, sur les allées du Nord et du Midi, comme sur la chaussée du milieu réservée aux voitures, la circulation devint impossible. Qu'allait-il se passer? Les Coqs ne le sachant pas plus que les autres, s'appelaient de loin,, coudoyaient pour se rejoindre des gens qui les regardaient de travers. Ici, Fépouvantement de figares bonasses, d'hommes paisibles fourrés là par hasard, qui se rappelaient tout à coup la nuit des bombes. Plus loin, des poings fermés, des regards. de haine, des poussées menaçant de se changer en. rixes. Et cet enragé cor-de-chasse, par là-dessus, qui recommençait perpétuellement l'air du « bon roi Dagobert ».

Cependant, la nuit tombant tout à fait, le nom de M. Lefèvre était dans beaucoup de bouches. Et l'heure du dernier train approchait. L'omnibus de l'Hôtel de Paris parut à l'entrée du Mail mais, il dut renoncer à fendre la foule, prendre par une rue parallèle. Tout à coup, ce fut une explosion de cris Des femmes! Là-bas, regardez 1. Des femmes En une minute, plus personne devant le Durand, ni devant les Qaatre-BUlards!. Un vent de folie avait balayé la foule. Déjà, au milieu du Mail, à la hauteur du


magasin « du duc de la Roche-faux-cols », elle se ruait autour de deux grands diables habillés en femmes. L'un, en marinée d'un blanc sale, hideux avec sa barbe mal rasée qu'on voyait à travers le voile, envoyait de temps en temps son poupon en l'air. L'autre, relevant h chaque instant sa robe de soie, montrait, jusqu'à la jarretière, des bas malpropres. Et toute une escorte de voyous, hurlant, piaillant, sifflant, soufflant dans des trompettes fêlées. Quelques torches fumeuses éclairaient l'ignoble mascarade, qui prit la direction de la gare. Pêle-mêle suivait la foule. Chacun se mit à courir. On dégringola ainsi l'avenue du Chemin de fer; en troupeau.

Les femmes du père Lefèvre criait toute une ville, ironique et délirante.


III

Mais le voilà, le père Lefèvre Non 1 Oui Pas possible C'est lui

C'était lui. Le train marchait encore. Dans l'encadrement d'une portière, on reconnaissait déjà sa barbiche grisonnante, ses lunettes, son nez rouge. Et il leur faisait de grands gestes de triomphe avec la main.

Bonjour, !d. Lefèvre! Bon et brave M. Lefèvre, bonjour!

Les roues des wagons n'avaient pas complètement fini de tourner, que, déjà, allongeant son grand bras, M. Lefèvre ouvrait la portière. Et, à la clarté du gaz, on vit descendre allègrement du marche-pied, un M. Lefèvre rayonnant, un M. Lefèvre rajeuni de dix anis, un M. Lefèvre des pieds à la tête habillé de neuf à la Belle Jardinière.


Es-tu seul, jeune et beau M. Lefèvre?

Ah bien, oui! Et cette grappe de têtes ébouriffées qui déjà se pressaient curieusement aux fenêtres du wagon. Aussi quelle bousculade parmi la foule, dans la cour de la gare. C'étaient les Coqs, impatients et enthousiastes, cognant, poussant, renversant tout ce qui se trouvait devant eux, pour se frayer un passage jusqu'à M. Lefèvre. 11 y eut là une courte bataille membres froissés chapeaux défoncés gifles échangées. La balustrade en bois protégeant la voie, céda elle-même, s'inclina pour laisser passer cette trombe. Et ils se trouvaient au bord du train, tous, Courcier et Jéror sortis on ne sait d'où, en tête, et « l'état-major » entier, et les. autres, tous massés autour de M. Lefèvre tandis que celui-ci, tenantla portière ouverte, offrait galamment la main à ces dames qui descendaient de wagon.

Certaines s'y cramponnaient fortement à cette main de M. Lefèvre, énormes qu'elles étaient, rondes comme des tours, ne pouvant parvenir à dégager leur derrière de la portière. D'autres, pas gênées du tout par la graisse, dédaignaient la main et sautaient par dessus le marchepied, celles-là avec une légèreté de chèvre, celles-ci avec une raideur d'échalas. Dans sa sollicitude, le père Lefèvre leur soutenait tout'de même la taille jusque sur l'asphalte du quai. Et, à mesure, sans se tromper, sans hésiter, il prononçait trèshaut le prénom de chacune

Thérèse. Augustine. Louise. Ca-


mélia. Laure. Bianca. Georgette. Maria. Phémie. Boulotte. Célestine. Dalorès.

Et, à chaque nouvelle femme, c'était un hurrah de triomphe de tous les Coqs criant à la fois

Vive Thérèse! Vive Augustine i. Vive Louise!

Puis, le nom faisait la traînée de poudre. Des habitants de la ville se le répétaient dans la cour de la gare encore pleine. Ceux qui remontaient l'avenue du Chemin de fer, l'envoyaient devant eux de groupe en groupe. Et bientôt, à l'entrée du Mail, on savait l'arrivée d'une Thérèse, d'une Augustine.

A Dolorès, M. Lefèvre qui, en même temps, avait tout bas compté ces dames, s'écria

Bon en voici toujours douze

Une treizième, la négresse Fatma, posa à son tour son large pied sur le territoire de la ville. Puis, plus rien Le wagon était vide. M. Lefèvre s'étonna, fit le geste de chercher sous les banquettes. Enfin, consultant un carnet, il refit son compte entre ses dents Sur vingt-cinq, n'est-ce pas ? Sept, manqué de parole. Bien! Quatre exigé argent d'avance, lâché à la gare de M. Sept et quatre, onze. Sûr, par conséquent, d'en avoir mis quatorze en wagon

Sacrebleu il lui manquait Blondinette Une fille superbe, celle-là, grande, bien faite, avec des bras et des cuisses Il avait beau se creuser l'esprit. La lui aurait-on levée à quelque station ? Aurait-elle


profité du tunnel pour se sauver par la portière ? J'en suis bleu 1 faisait-il, j'ensuis bleu 1

On ne la retrouva jamais, cette Blondinette. Mais qu'importait aux Coqs une de plus, une de moins. Et, jeunes ou vieilles, maigres ou grasses, belles ou laides ? ils ne se le demandaient pas davantage. Dans leur faim et leur soif, ils ne voyaient qu'une chose ce qui venait de descèndre du train, cette cargaison que leur livrait M. Lefèvre, c'étaient des femmes. Tout un arrivage de femmes, là, au milieu d'eux., à leur portée des jupes, des chapeaux posés sur des chignons, des anglaises flottant sur des tailles, de petits rires faisant palpiter des voilettes. Comme ils allaient se jeter là-dessus Mais encore, avant de taper chacun dans le tas, les choses devaientelles se passer avec ordre et régularité.

En omnibus criaient les Coqs. En omnibus t Ils prirent d'assaut l'omnibus de Y Hôtel de Paris, et ils y poussèrent les femmes. Quand elles s'y furent entassées, certains Coqs faisant mine de monter sur le marchepied, les autres les retinrent par le bras.

Non rien que le père Lefèvre 1.

Lui aurait préféré marcher. ;Mais on le hissa de force dans le véhicule et la portière fut refermée sur lui. Il ne trouvait sans doute pas à s'asseoir. On ne le revit plus d'un moment, perdu, bousculé, dévoré peut-être dans le grouillement et la mauvaise humeur de ces dames qui s'écriaient « Ma robe


Mes pieds Le gros imbécile 1 » Puis, on retrouva M. Lefèvre, très-sérieux et très digne, assis à la place de l'énorme Boulotte qu'il avait prise sur les genoux. Alors, tous d'applaudir Vive le père Lefèvre

Et des trépignements de joie Et des rires Et des lazzis par-ci par-là, des remarques comme celle-ci On dirait que ce sont ses filles.

Puis, tout à coup, un cri, un cri unique fait détroit cents cris, prolongé, vibrant, impératif:

-Aux Quatre-Billards 1

Le conducteur fit claqùer son fouet plusieurs fois. Le cheval piétina d'abord sur place. De, ses sabots jaillissaient des étincelles. Mais le petit omnibus plein comme un œuf, restait les roues enfoncées dans la boue jusqu'au moyeu. Alors, en avant du timonr Courcier, de Paris, et sa cravache, apparurent. Plus que jamais en bottes molles, se tenant très droit pour pour ne pas perdre un pouce de sa petite taille, officiellement ganté de blanc, il se mit à tirer le cheval par la bride. Et quand on aperçut aussi le grand Jéror, d'Alger, juché sur le siège, le flot du fameux béret d'Hem'ielte Madchal pendant à côté de la casquette cirée du conducteur, çà et là, quelques voix isolées

Vive les trésoriers-organisateurs

Dans l'encaissement de l'avenue du Chemin de fer mal éclairée par de rares réverbères, l'omnibus commençait à monter, lent et lourd, enchâssé dans une


foule compacte. Plus de cris. Un bruit continu de piétinements assourdissait les conversations particulières. De temps en temps les essieux, très charger, craquaient. Et, les lanternes', un peu au-dessus des têtes, semblaient deux étoiles vertes insensiblement soulevées par ce flot humain.

Tout en haut, devant l'élargissement du Mail, la foule s'écarta d'elle-même, laissant autour de l'omnibus une sorte de distance respectueuse. C'est ainsi que les femmes de du père Lefèvre, firent leur entrée en ville avec une certaine solennité. Seul, Courcier, en bottes molles, tenait toujours le cheval par la bride. Après un espace vide, sur la chaussée du milieu suivaient les Coqs, en rang, quatre par quatre, silencieux maintenant, comme si l'omnibus de Y Hôtel de Paris qu'ils escortaient eût été un corbillard. Et cette vraie tenue d'enterrement, cet ordre parfait, leur gravité subite, ils la devaient, eux, àla population scandalisée et hostile, échelonnée de chaque côté pour les regarder, tout le long des allées du Nord et du Midi. Il n'y eut de cohue qu'à la fin, lorsque l'omnibus, après avoir passé aux pieds de la statue du Bon-GrandHomme, s'arrêta toutàcoup devant les Quatre-Billards. Mais Jéror, d'Alger, déjà en bas du siège, s'était précipité à la portière. Au milieu de la bousculade et des huées, entre deux haies de Coqs protecteurs, la première femme passa en courant, les jupes relevées de « peur de la,crotte. L'une après l'autre, toutes les treize, montrant ainsi leurs jambes, ne firent qu'un bond jus-


qu'à la porte du café. M. Lefèvre descendit d'omnibus le dernier, et entra derrière elles.

Elles ne firent que traverser les Momies. La salle, peu éclairée, ne contenait que quelques joueurs de bézigue et de domino attardés, les autres étant allés dîner à l'heure ponctuelle. Les parties ne s'interrompirent pas; mais aufond de certains yeuxbridés il s'alluma une petite flamme. Le banquier chauve de la première chanteuse, ne vit pas qu'il pouvait se débarrasser du double-six. Le grand Juif crasseux à tête d'oiseau, oublia de marquer son cent d'as. Le froufrou de leurs robes était déjà passé que les narines intérieurement tapissées de poils blancs du nez de l'huissier, se dilataient encore pour humer leur odeur.

Elles défilèrent devant le comptoir. Debout, le vénérable père Brun ouvrait des yeux ronds. Madame Brun, elle, s'enfonçait pour la première fois de sa vie dana la lecture du Journal officiel, les joues et les oreilles rouges.

Enfin, elles entraient au Divan, moins éclairé encore que les Momies. M. Lefèvre, arrivant immédiatement après la dernière, semblait les avoir poussées devant lui.

Eh bien cette absinthe ? demanda-t-il. Ouf mes amis, je crois ne pas l'avoir volée!

Et, tirant son mouchoir, il s'épongea le front, radieux, recevant les poignées de mains des Coqs. Dans leur reconnaissance, certains lui secouaient


le bras, si fort, que l'équilibre de ses lunettes en était. dérangé. Chaque nouvel arrivant voulait le voir de près, lui parler, le toucher.

Du calme mes amis, du calme! avait-il beau dire.

Mauve, de Toulon, l'entourant de ses bras, voulait à toute force le hisser sur le marbre de la cheminée. Mais le père Lefèvre avait le triomphe modeste, ne se souciant nullement qu'on_lui frippât sa redingote neuve. Déjà, on venait de lui faire renverser la moitié du contenu de sa tabatière. Pour échapper à la tyrannie des ovations, il se hâta de s'attabler avec les femmes que Courcier et Jéror avaient invitées « au nom de la souscription » à prendre quelque chose.

Au milieu du Divan, trois tables réunies par des ajoutes, n'en formaient qu'une, étroite et très longue. Les femmes étaient déjà assises, six de chaque côté, et, toute seule à un bout, Boulotte, l'énorme Boulotte. En face, le dos à la cheminée, s'installa M. Lefèvre. Tout autour, pressés les uns contre les autres, les Coqs se tenaient debout. Les plus éloignés, perchés sur les tabourets.

Du gaz réclama-t-on de toute part, du gaz

Les trésoriers, qui se donnaient beaucoup de mouvement, montèrent sur des chaises, tournèrent le robinet des lustres. Soudain, le Divan se trouva inondé de clarté crue. Et ce ne fut qu'un cri de stupéfaction

Ah elles ont de bonnes gueules


Il fallait les voir I Toutes extraordinaires, de corps et de visage, de tenue et d'accoutrement un pittoresque et comique assemblage de laideurs se faisant. valoir les unes les autres. Des dondons, à joues charnues et rondes comme des fesses, coiffées d'un chapeau de paille ridiculement étroit. Des manches-àbalai habillés, surmontés d'un visage en lame de couteau. Cette figure sans nez, à côté de celle-ci au nez. immense, exclusif, accapareur, ayant évidemment fait tort au front et au menton. Il n'y en avait qu'une de tout à fait bossue. Mais là, à gauche de M. Lefèvre, on pouvait les compter, quatre à la file, toute unes série, louchaient terriblement. Et les nippes donc les modes surannées, le défraîchissement des étoffes, la rareté de linge blanc Surdes épaules étriquées defillette, une claire robe d'été, transparente comme une pelure d'ognon. Et autour de cette matrone vénérable, des franges usées, honteuses, en bouillie, sur une jupe à volants de velours vert, décrochées chez quelque marchande à la toilette.

De bonnes gueules! Lefèvre, dis, où les as-tu ramassées ?

François leur servit du madère et du vermouth. Toutes réclamaient des biscuits. On leur en apporta quatre corbeilles, qui furent vidées en un clin d'oeiL Encore encore faisaient les femmes, la bouche pleine.

Et elles s'empiffraient comme si elles n'avaient pas. mangé depuis trois jours. Certaines, prenant le café


pour un restaurant, demandaient à voir la carte, faisaient signe à M. Lefèvre qu'elles avaient envie de manger. Lui, au bout de la table, devant son verre d'absinthe, semblait un papa radieux de réunir autour de lui ses filles, à l'occasion de quelque anniversaire. On eût pris pour une religion de la famille, les recueillement et la mansuétude avec lesquels il humait à chaque instant une prise.

En voulez-vous?. disait-il à ses voisines de droite et de gauche.

Et il remettait la tabatière dans sa poche, avec la paix d'une conscience qui ;n'a rien à se reprocher. Ce furent quelques moments d'une effusion douce. Tout son « état-major » était autour de lui à ne pas perdre un de ses gestes, à boire pes paroles. Ceux qui avaient le plus douté de lui pendant son absence, le regardaient avec des yeux particulièrement tendres. Alors papa Lefèvre, profitant de ces bonnes dispositions, dit avec bonhomie

Vous m'en avez fait faire un, vous autres, de Eux ne s'imaginaient pas toutes les difficultés pour arriver à nn résultat Et, d'un mouvement de menton, il le leur désignait, le « résultat », attablé là, en train de boire et de se bourrer. Il eût voulu voir un Coq à sa place, n'importe lequel avec cent soixante francs dans la poche, pas davantage et la commission d'embaucher des dames tout cela, seul, sans conseil, perdu dans une grande ville, hors


de son chez soi et de ses habitudes. Lui, avait fait de son mieux, voilà tout. L'argent? assurément il avait été obligé d'en avancer de sa poche simple détail, d.'ailleurs,, compte à régler avec les trésoriers, à tête reposés.

Tu aurais toujours dû nous écrire, hasarda Courcier en échangeant un coup d'oeil avec Jéror, qui n'avait pas oublié non plus les angoisses de leur promenade au manège.

Ëcrire écrire répétait M. Lefèvre, l'air naïf, étonné. Et le temps ?.

Il »,'y avait seulement pas songé, sa parole d'honneur I Une fois dans l'action, lui 1 il se croyait encore à l'armée' d'Afrique, il ne regardait jamais en arrière. Vrai Dieu il eût accompli de la jolie besogne si, au lieu de faire abnégation de tout, d'oublier ses affaires personnelles, il s'était demandé à chaque instant du jour « Et mes chevaux ? mes leçons ? mes élèves ? Et ma pauvre Sélika ?. Me surmènet-on Soliman et Roxelane ?. » Ventrebleu pour qui le prenait-on ?,

Ne bavarde pas tant, vieux Coq. Dis-nous plus vite que ça où tu les as ramassées.

C'était la voix de stentor de Mauve, de Toulon, qui venait de tonner.

Où les as-tu ramassées ? répéta-t-il avec une véhémence et un volume de voix extraordinaires. Heureux et enthousiasmés, quelques Coqs braillards répétèrent plusieurs fois en scandant tous en-


semble chaque syllabe « Où les as-tu ramassées ? » Et, peu à peu, ce fut l'assistance entière, électrisée, subitement prise d'aliénation mentale, qui se mit à vociférer la question. Chaque fois, des voix nouvelles renforçaient cette sorte de chœur burlesque. Les femmes, qui avaient englouti leurs biscuits, se mirent de la partie. De petites voix aiguës, perçantes, se détachant au-dessus des autres, criaient, elles « Où nous as-tu ramassées ? »

Et les vitres tremblaient. Et, de l'autre côté des volets fermés, dans la rue où stationnait une partie de la population, des curieux s'écrasant là joue aux barreaux des fenêtres pour entendre quelque chose

Chut On va savoir où il les a ramassées M. Lefèvre, en se versant de nouveau de l'absinthe, faisait quelques coquetteries. Même il eut un adorable sourire de bonhomme

Qu'importe d'où elles viennent, après tout, puisqu'elles vous plaisent ?

Et, comme tous le huaient, en lui criant qu'il n'était pas difficile, M. Lefèvre plaida avec candeur les circonstances atténuantes la fatigue du voyage la fumée de la locomotive Ils verraient, lorsqu'elles auraient fait un brin de toilette 1

Tenez 1 regardez-moi ces joues fraîches, fit-il en pinçant la joue rougeaude de Bianca. Une pêche n'est-ce pas ?.. Et, l'avant-dernière de ce côté, Dolorès la jolie frimousse chiffonnée 1


Puis, désignant Boulotte, faisant le geste de palper à mains pleines

Quelle poitrine

Maintenant M. Lefèvre le leur disait sans détours, où il avait recruté ses femmes.

Je m'étais d'abord bercé de l'espoir d'amener tout le corps de ballet du Grand-Théâtre.

Mais deux ou trois Coqs de son état-major ouvraient seuls de grands yeux. Il avait beau élever la voix

Ni actrices, ni femme du monde, ni grandes lorettes Il eût fallu, mes amis, des capitaux considérables. Un autre à ma place se fût découragé moi, je me rabattis sur l'Eldorado.

Plus d'oreilles complaisantes pour écouter M. Lefèvre I Cet Eldorado était pourtant un établissement remarquable, à la fois bal public et café-concert, rendez-vous de toute la basse prostitution de M. filles en carte, rouleuses et traînées. Là, plusieurs soirs de suite, M. Lefèvre avait dû se livrer à des pourparlers bien intéressants, endoctrinant à la sortie les beautés qui s'en allaient bredouille, prêchant leur bal comme Pierre-l'Hermite prêcha la première croisade. Mais, la foule des Coqs ne se souciait plus de lui, maintenant, comme un enfant qui tient tout à coup un autre jouet.

Camélia venait de casser un verre. Thérèse, Augustine, Louise, leurs chaises rapprochées, discutaient quelque chose, toutes les trois à la fois. Et la


petite Laure, un vrai crin, l'œil allumé et la: trogne rubiconde, menaçait à chaque instant la longue Dolorès d'un crépage de chignon en règle. Certaines, tournant le dos à la table, commençaient à dévisager effrontément les Coqs. avec l'air de dire « Me voilà 1 qui en veut ? » Elles parlaient, maintenant, très fort. Après l'aharissement de l'arrivée, intimidées au premier moment par l'étrange accueil de la population, voilà qu'elles étaient chez elles.

Ouf 1 fit Georgette en se levant, moi, j'ai des fourmis dans les jambes.

Et elle circulait déjà dans le Divan, entre deux Coqs qui la tenaient à la taille. Les autres se levèrent aussi. Bientôt il ne resta, pour tenir compagnie à M. Lefèvre, que l'énorme Boulotte, attablée à l'autre extrémité. Boulotte, la bouche pleine, achevait un reste de biscuit. Tout à coup elle poussa de petits cris d'effroi en se sentant enlevée de sa chaise. C'était un tour de force de Mauve, de Toulon, et du. Polaque, qui, l'ayant prise en poids, allèrent décharger ce fardeau sur le grand divan du fond de la salle. Pendant ce temps M. Lefèvre, seul encore à table, se versait tranquillement df, l'absinthe en homme qui se délasse après- une journée bien employée. Et Boulotte furieuse, éboulée sur le divan, gigotait, les mollets à l'air, tripotée et pétrie par toutes sortes de mains. A côté d'elle, Bianca tenait tête à la bande dès Corses. Tandis que les Égyptiens, un peu plus loin, graves et silencieux, faisaient cercle autour de


CAHIER (S) OU PAGE (S) INTERVERTI (S) A LA COUTURE RETABLI (S) A LA PRISE DE VUE.

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la négresse A l'écart dans un coin, Mengar, le créole, ayant accaparé la longue Dolorès, semblait faire du sentiment avec elle et de l'amour platonique. Et, au milieu du vacarme grandissant, c'étaient toute sorte de propositions sérieuses, offres de dîner, demandes préalables d'argent, marchandages, surenchères.

Ce n'était plus seulement le Divan, le café tout entier leur appartenait. Trois ou quatre faisaient queue à la porte des cabinets. Il y en avait à la cuisine, demandant de l'eau chaude et du savon pour se débarbouiller. Phémie tournait autour des billards, une queue à la main, faisant rouler les billes, écrivant avec le blanc son nom sur chaque tapis vert.. D'autres rôdaient aux Momies, autour des joueurs de bésigue et de domino. La petite Laure assise sans façon à côté du banquier de la première chanteuse, s'enhardit jusqu'à passer la main sur ce large crâne chauve « Est-il beau?. Moi, il me plaît, le Monsieur 1 et il va me payer quelque chose » Au milieu de tout ce remue-ménage, le père Brun allait et venait, sur les dents et pas tranquille, enchanté et effaré d'avoir tant de monde dans son établissement, tenté au fond de jeter ces rouchies à la porte, obligé pourtant de leur faire bon accueil dans l'intérêt de la consommation. Madame Brun, au comptoir, continuait à lire le Journal Officiel.

Des curieux stationnaient toujours dans la rue,


tassés sur le trottoir, écoutant aux volets fermés du Divan.

Entendez-vons quelque chose ?

Moi, pas plus que vous 1

Ils font un vacarme à rendre sourd C'est du propre..

On dirait qu'ils se battent, qu'ils se les disputent, qu'ils les violent.

A-t-on jamais vu ça va être le pendant de la nuit des bombes.

Indécent! Indécent! Indécent 1

Moi, je sais qu'à la place de l'autorité municipale.

Que voulez-vous ? c'est la Mi-Carême.

Allons donc nous n'allons pas pouvoir dormir de la nuit

Ils ne seront pas toujours jeunes 1

Si votre femme vous entendait! Puisque vous les approuvez, monsieur, que n'allez-vous vous fourrer au milieu de leur orgie. Monsieur, veuillez ménager vos expressions Eh silence, vous -deux allez vous chamailler ailleurs. Vous empêchez le monde d'écouter. Et, sur le Mail, bien que sept heures eussent sonné depuis longtemps, une foule de gens oubliaient d'aller dîner. Malgré un petit froid sec, il y en avait d'assis sur les bancs de l'allée du Nord, jusque sur la margelle de la fontaine du Bon-Grand-Homme. D'autres se tenaient debout devant les portes des


Quatre-Billards, tâchant de deviner quelque chose à travers les petits rideaux des vitrages.

Tiens en voilà une qui joue au billard, maintenant

En face, le patron du Durand sortait à chaque instant, tête nue, faisait quelque pas; puis, planté au beau milieu de l'allée du Midi, montrant le poing au café du père Brun

A une autre ancée, va

Et il rentrait en maugréant contre les officiers, ses pensionnaires, qui n'arrivaient plus. Tant pis, ces messieurs mangeraient le rôti comme il serait, réduit en semelle de botté Il ne retrouva un peu de calme qu'à la vue du lieutenant Ladoucette, qui arrivait donnant le bras à Georgette. Laure la suivait, au bras du chef de musique.. Boulotte, elle, l'énorme Boulotte, eut l'honneur de dîner à la table des capitaines. Les autçes se répandirent un peu partout, dans les diverses pensions où mangeaient les étudiants. Et, à la même heure, tandis que ça et là des bouteilles de supplément se débouchaient en leur honneur, certains dîners bourgeois, en ville, au contraire, étaient tristes, écourtés. Des maris n'avaient plus faim au dessert, portaient les mains à leur front, éprouvaient le besoin subit d'aller prendre l'air; des fils s'éclipsaient, oubliant de plier leur serviette.

Le voilà filé prend-il la maison pour une auberge.? soupirait la mère.

Ou bien, certaines femmes à leurs maris


Votre cercle si le feu pouvait une bonne fois le. Passer encore toute ma longue soirée, ici, seule!

Mais le Mail, ce soir-là, présentait une animation inaccoutumée. Des étoiles dans le ciel balayé, certains magasins ouverts et éclairés plus tard qu'à l'ordinaire, beaucoup de promeneurs. A la hauteur de la fontaine du Bon-Grand-Homme, on se sentait à chaque instant coudoyé, comme à Paris, à la même heure, au boulevard des Italiens. Un fourmillement d'hommes arrêtés devant les Quatre-Billards, envahissant jusqu'à la chaussée du milieu, rappelait même la Petite-Bourse. A partir de neuf heures, les Coqs commencèrent à arriver de leurs pensions par bandes de quinze, vingt, trente, entraînant une ou deux femmes. Et ils ne se hâtaient pas d'entrer au café. Leur joie était de passer au plus épais de la foule et d'y stationner, le verbe haut, l'œil allumé, radieux de montrer leurs conquêtes. Celles-ci, ébouriffées par les premières galanteries des Coqs, le chapeau de travers, avaient, grâce au vin cacheté, un commencement d'enthousiasme.

-Toi, mon grand brun, je t'aime. si tu m'achètes une paire de gants.

Une autre, sur l'air des dampions, en dansant:

Un coiffeur! Un coiffeur! Un coiffeur! Vous êtes vingt-six, cotisez-vous pour me payer le coiffeur.

Et la petite Laure, se tordant comme une couleuvr


pour se dégager de deux Coqs qui la tenaient par le bras

Non! je ne vais pas au café! Lâchez-moi. je veux être seule, pour aller visiter les curiosités de la ville, les monuments

Neuf heures et demie pourtant. Dix heures. Dix heures et demie. Et les promeneurs du Mail ne songeaient pas rentrer. Les cafés ne fermaient pas, ni plusieurs magasins. Le gaz flambait, par endroits haut et cru, comme un gaz de grande capitale, comme un soleil de nuit inventé pour illuminer les fièvres d'une vie factice. Tandis que, sur sa fontaine, raide et immobile dans son lourd manteau de pierre, le Bon-Grand-Homme semblait stupéfait de voir sa ville encore éveillée, à une pa-* reille heure, indae pour une sous-préfecture, indue aussi pour une ville romaine, pour une ville féodale, pour une ville parlementaire. Et le murmure frais du filet d'eau tombant dans la vasque était couvert par un brouhaha, se perdait dans la buée de désir et de folie chaude qui commençait à charger l'atmosphère. Une petite .fièvre rendait maladroites les mains des coiffeurs du Mail frisant quelques-unes de ces dames. Celles qui achetaient des gants chez « le duc de la Rochefauxcols», étaient servies parle duc lui-même et, pour essayer la paire, le duc, ventre proéminent, arrondissait les bras autour de sa cliente, lui pétrissant les doigts l'un après l'autre, mollement, la respiration courte. Tandis que devant V Hôtel-de-Paris, le


banquier de la première chanteuse, et le Juif à tête d'oiseau, attendaient ensemble depuis une éternité. Tout à coup une agitation passa le long de leur échine; les fit se frotter les mains, les poussa dans une rue sombre la petite Laure arrivait en courant, décoiffée et cramoisie, seule. Elle avait échappé aux Coqs, celle-là, pour visiter la ville et les monuments! Elle disparut tout de suite dans la même rue sombre. Et la ville entière, maintenant, sous l'influence des femmes, subissait comme un énervement.

Un peu après minuit pourtant, le magasin du duc « de la Roche-faux-col », les coiffeurs et bureaux de tabac, éteignirent, fermèrent. Puis ce fut le tour du café Durand. Celui des Quatre- Billards, le dernier, boucla ses portes, sauf une qui resta entrebâillée pour les retardataires. Et, comme il faisait vaguement clair de lune, l'homme du gaz venait de passer, et d'éteindre deux réverbères sur trois, par économie municipale. Une partie d3 la population n'en stationnait pas moins sur le Mail devenu noir. Elle sa tassait peu à peu sur l'allée du Midi, en un rassemblement compact, devant le café du père Brun. Soudain, au premier étage, cinq fenêtres s'éclairèrent. Elles trouaient le noir de la nuit de leurs grandes vitres braisillantes. Et d'en bas, du Mail, les regards de la population ne se détachaient plus de ces cinq phares jaunes. Mais, le mieux placé pour voir, c'était le BonGrand-Homme sur son piédestal, le front en plein dans un reflet clair ruisselant sur les dentelures de


;3a couronne ducale. Et les femmes devaient être làhaut, dans les bras des Coqs, des heureux Coqs ils triomphaient ces gaillards-là, et ils avaient pour eux leur jeunesse! C'était leur jeunesse, cette musique de quadrille, alerte et maigre, ayant la saveur aigrelette d'une pomme pas mûre; leur jeunesse aussi, ce rhythme enlevant le galop, ces emportements fous puis, ce glissement de valse lascive; puis ce cancan épileptique et paillard, toujours leur jeunesse Ils devaient tellement s'en donner, là-dedans, que des larmes de chaleur ruisselaient le long des vitres ternies. Alors, tout à coup, pour aérer le bal, les cinq fenêtres s'ouvrirent toutes grandes.

Une fournaise

Voyez, ça crépite et ça fume 1

Chaque fenêtre crache une buée.

Ça pue le tabac et la sueur.

Éloignons-nous un peu, il me passe de la braise sur la joue.

Des enragés 1

Que dites-vous?

Ce sont des enragés des polissons des misérables En quel temps vivons-nous la jeunesse d'aujourd'hui n'a plus ni foi ni loi! Avec cela, on dit le Pape à toute extrémité. Nous aurons un cataclysme 1

Moi. je m'étonne que la maison ne croule pas. Ce n'est pas raisonnable. Nous devrions être au lit, nous. des hommes mariés!


-Parlez, je vous conseille c'est moi qui vous propose en vain de partir depuis une heure.

Oh! tenez! étonnant! bizarre! Retournezvous donc.

Oui! contre la façade des maisons d'en fasce, leurs ombres chinoises. Très comique!

Démesurément grandes, les ombres des Coqs enlaçant les femmes dans leurs bras dansaient du haut en bas des maisons de l'allée du Midi. Selon les hasards de la valse ou du quadrille, c'était à chaque instant une mêlée énorme de bras, de jambes, de têtes, sautant, bondissant, tournoyant. On eût dit une seule bête monstrueuse, aux membre" innombrables, expirant dans la danse de Saint-Gui d'une agonie convulsive. Puis bras, têtes et jambes se touchaient, se confondaient, et ce n'étaient plus qu'une masse brouillée tout s'affaissait sous un voile noir derrière lequel, maintenant, on devinait encore les secousses de quelque besogne effrénée et boufionnement polissonne. Puis, le voile se déchirait, et sur le fond tout à coup lumineux des façades d'enface, c'était la silhouette gigantesque d'une jambe en l'air, d'une jambe de femme au follet colossal sortant de l'enseigne du café Durand, et dont le pied, par dessus le faîte du plus haut étage, chahutait, un peu dans le ciel. Le bal dura la nuit entière. D'heure en heure, le crieur de nuit passait vite, vite, dans ses chaussures de corde, glapissant sa plainte lugubre. Tout pressé qu'il était, chaque fois il stationnait quelques instants,


lui aussi, mêlé à ceux qui se chauffaient à la flambée des cinq fenêtres. Et, l'heure d'après, il retrouvait les curieux à la même place..Tandis que ça et là, dans la ville, certaines lampes ayant brûlé toute leur huile, charbonnaient. Et plus d'une, qui ne s'était pas couchée, épouse ou mère, croyant reconnaître un pas, tendait à chaque instant l'oreille. Enfin l'aurore L'homme du gaz avait éteint depuis longtemps les derniers réverbères. Le crieur-de-nuit devait ronfler dans son lit. Et, sous les cinq fenêtres, il y avait encore des gens, des visages terreux; des yeux battus regardaient toujours les ombres dansantes d'en face, vagues et laides maintenant, presque sinistres, un rêve de danse macabre contre les façades roses. Chassés par le jour naissant, les derniers curieux partirent. Mais le Mail ne resta pas longtemps désert. C'était de la rue voisine, un léger bruit de pas pressés et chevrotants, arrivant avec une canne. Puis, les pas arrêtèrent. Et la pomme de la canne grattait la devanture des Quatre- Billards.

François, c'est moi. Ouvrez

Mais, presque aussitôt, une grosse main hérissée de poils gris s'abattit sur le bras qui tenait la canne. Ah je vous y prends, farceur.

Celui-ci était venu sur la pointe du pied, en rasant les murailles.

Oui, je le répète, farceur! Comment diable ntes-vous déjà levé, farceur?

Et vous il me semble.


Moi, c'est différent. Je voulais vous surprendre mon brave.

Mon bon, c'est moi qui venais vous surveiller! Et ils se secouaient chaleureusement les mains. Leurs yeux pétillaient.

C'étaient deux habitués de la salle des Momies. Ceux-là, malins, avaient passé la nuit dans leur lit par exemple ils s'étaient levés de bonne heure! Il en arriva d'autres. N'étaient-ils pas environ une douzaine ayant l'habitude de se lever avant l'aube, pour se faire ouvrir « les Momies », et jouer quelque chose au domino pendant que le garçon balayait leur salle. Ce matin-là, sans se l'être dit, ils se trouvèrent bientôt tous devant le café, une demi-heure plus tôt. François. C'est nous! ouvrez. Voyons il se fait tard, que diable

Alors cinq heures sonnèrent. Et, dans la gaieté du matin, ils étaient là, toute la douzaine, vieux pour la plupart mais dispos et guillerets, battant de la semelle, soufflant dans leurs doigts, bourrant des pipes. A la vérité, deux ou trois catarrheux toussaient, le cou enfoncé dans de gros chache-nez de laine. Mais une même pensée gaillarde les rajeunissait tous, faisant monter leur rire en fusées, donnant à leurs moindres mots et gestes des intentions profondément scélérates.

Mais François nous laisse geler Ce coquin. de François 1 que peut-il bien faire?.

A ce « que peut-il bien faire ? » voilà qu'ils se pous-


saient du coude. Et maint bout du-nez rouge, piqué par la bise, se mettait à remuer,

On n'entend rien 1. Ces dames seraient-elles couchées?

Ces dames! couchées! Et leurs yeux luisaient, leurs lèvres s'humectaient. Tout à coup, au moment où François vint enfin leur ouvrir, un vacarme pe tonnerre au-dessus de leurs têtes Ces dames n'étaient pas couchées. Tous à la fois, Coqs et Poussins, les emportaient dans un vertigineux galop final.

Deux heures après, madame Brun, descendue en cornette de nuit, s'installait au comptoir comme à l'ordinaire.

François, avez-vous nettoyé là-haut?.. Mon premier étage est dans un état!

Madame, je suis en train. C'est qu'il y a un fameux travail, allez!

Et François levait les bras au ciel.

Aussi, ajouta-t-il en désignant le Divan, c'est que j'ai été dérangé; j'ai eu beaucoup de déjeuners à servir.

Montez dès que vous le pourrez. Ouvrez tout, portes et fenêtres, pour établir un courant d'air.. *Un rayon du soleil levant, par les hautes glaces de la devanture, tombait dans la salle des Momies, se brisant contre une table de marbre, rebondissant en gerbes de paillettes lumineuses dont quelques-unes volaient jusqu'au comptoir, tandis que d'autres, çà et là, offusquaient les yeux des joueurs de domino. Et


ils étaient tout à leur jeu, maintenant « A vous la pose J'ai le double-six î Ne faites pas un parisien -Je boude !-Domino 1 et j'en marquetrente o Un reste d'agitation tortillait pourtant sur son tabouret le grand Juif crasseux à tête d'oiseau. De temps en temps, le nez intérieurement tapissé de poils blancs de l'huissier, se tournait encore dans la direction du Divan. Là, au contraire, les stores et. jalousies baissés, il faisait un reste de nuit. Dans un coin noir, autour d'une grande table ronde, Bia-nca et la bande des Corses prenaient toujours le chocolat. Sur la large banquette rembourrée, pêle-mêle avec des Coqs qui n'avaient pas eu le courage de rentrer,. dormaient deux femmes dont on ne voyait que les bottines déboutonnées et les jupes. Mais Mengar, de l'Ile-Bourbon, blanc -comme un linge, fumait rêveusement sa pipe, tout en embrassant parfois Dolorès. éreintée qui lui ronflait sur l'épaule. Pendant ce temps, au café Durand qui venait d'ouvrir, Georgette était attablée entre le chef de musique et le lieute-nant Ladoucette. Tandis que, dans une chambre de capitaine, Boulotte, l'énorme Boulotte, déjà en jupons blancs et toute dépoitraillée, rallumait une moitié de cigare éteint trouvé sur la cheminée. Et les Égyptiens venaient de rentrer, avec la négresse Fatma, dans la petite maison meublée qu'ils occupaient tout entière à côté du théâtre. Et la petite Laure dormait sur les deux oreilles, toute seule dans un grand lit, celle-là! dans la plus belle chambre de


['Hôtel de Paris, pour elle par le banquier de la première chanteuse. Il y en avait d'ailleurs de moins favorisées par le sort, ou de trop -exigeantes, qui ne réussissaient pas vite à se trouver un placement avantageux. Trois surtout, pas des plus belles, la bossue et deux vieilles loucheuses, que le duc « de la Rochefaux-cok » inquiet avait déjà vu passer et repasser devant son magasin, stationner un peu chaque fois, regarder mélancoliquement la devanture. Fantastiquement accoutrées, jaunes de ne pas avoir dormi et noires de poussière, col et manchettes désempesés par la sueur du bal, elles s'oubliaient là un moment devant la lingerie fine du chemisier, devant les fraîches cravates bleu-de-ciel et rose tendre. « Camélia, regarde donc ces bottines en chevreau glacé avec piqûres blanches Puis elles repartaient, traînant leurs savates éculées. Et, ne sachant trop où aller, complétement dépaysées, elles ne se quittaient plus, comme soudées l'une à l'autre par le délaissement et -le malheur. On les vit longtemps muser ensemble sur le Mail tout le long des allées du Nord et du Midi, faisant des statipns sur les bancs, lisant des affiches, trempant le coin de leur mouchoir dans la fontaine ds Bon-Grand-Homme, pour se passer de l'eau sur les yeux. Devant les messageries, elles causèrent avec le conducteur d'une diligence, homme aimable, qui, malheureusement, partait dans trois minutes. Une rangée de décrotteurs debout devant leur boîte, en train de déjeuner, les plaisanta. Même, de jeunes


externes du collège se rendant en classe, leur cartable sous le bras, elles reçurent des petits cailloux et des poignées de sable. Puis, la bossue, qui avait encore six sous, acheta des oranges à une marchande ambulante. Et elles étaient en train de peler chacune la leur, lorsqu'elles ressentirent tout à coup la secousse d'une grande espérance.

Ils venaient trois, vêtus sans élégance mais très proprement, avec de petits chapeaux ronds bien brossés, et des chaînes d'argent au gilet, trois 1 d'un pas ralenti, qui les regardaient beaucoup. Elles, ravies, leur souriaient. Eux, prirent tout de suite une rue qui montait vers la Faculté. C'étaient trois bûcheurs se rendant au cours, avec leur Code et leurs cahiers de notes. Ils ne marchaient pourtant point trop vite, retournantà chaque instantla tête. Elles alors, s'étant consultées quittèrent le Mail pour les suivre. Mais les bûcheurs doublant le pas prirent la première rue à droite. Elles prirent la première à droite. Eux, effarouchés, se mirent à courir, se jetèrent dans une ruelle, disparurent., Elles s'engagèrent dans la ruelle, qui se subdh jsait, et l'embranchement choisi ne les conduisit qu'à une impasse, au fond de laquelle l'herbe poussait comme dans un pré. Là, au moins, Camélia profitant de la solitude de l'endroit pour satisfaire un petit besoin, les deux autres, par précaution, l'imitèrent. Mais en face, tout à coup, à une lucarne, parut une vieille mégère « Malpropres malpropres !» Et l'on vidait sur leur tête des eaux sales! Elles avaientfui bien loin. Et, maintenant, voici qu'elles


.allaient devant elles, sans savoir, à travers la ville inhospitalière. On eut l'étonnement de les voir passer et repasser sur la place du Marché, rue de l'Université, rue des Tanneurs, rue des Orfèvres, et au carrefour des Trois-Ormeaux, et rue de la Miséricorde. Puis elles revinrent sur le Mail, le quittèrent, firent le tour des. prisons, passèrent devant la tour du Grand-Horloge, sur la place du Parlement, sortirent par la porte Romaine, poussèrent une pointe jusqu'à la gare, rentrèrent par le Mail, se reposèrent quelques instants sur des chaises, dans une église; puis, intimidées par le bedeau, repartirent. Voilà qu'elles se retrouvaient pour la quatrième fois sur le Mail. Et il n'était encore que onze heures du matin! La ville, autour d'elles, indifférente, avait repris son paisible train-train ordinaire. L'omnibus de l'Hôtel de Paris revenait vide de la gare. Un cheval de maître buvait à longs traits l'eau limpide du Bon-Grand-Homme. Sur l'allée du Nord, deux nobles, un comte et un marquis, fumaient tranquillement leur pipe, en se promenant, les mains derrière le dos. D'une fenêtre ouverte de salle à manger sortait une musique claire d'assiettes et d'argenterie remuées. Alors, creusées par l'exercice,. reconnaissant que décidément, à trois, la chance ne leur souriait pas, elles allèrent chacunes de leur côté, a la recherche d'une côtelette. Mais Camélia reçut un affront aux Quatre-Billards, le père Brun ne voulant plus la recevoir; au Durand, elle trouva cependant une absmthe. La bossue, qui avait mauvais


caractère, demandait en vain, partout, l'adresse des trésoriers-organisateurs. Douée d'une vue perçante, la troisième, d'un bout du Mail à l'autre, crut apercevoir Monsieur Lefèvre sortant de la ville, et se mit à courir. Elle s'élança à l'aventure dans la campagne, eut peur d'un chien de ferme, resta quelque temps perdue au fond d'immenses prairies, but de l'eau claire à une petite rivière, déjeuna avec du cresson, revint au moins avec un frais bouquet de violettes. Puis, réunies de nouveau sur le Mail, à l'heure de la musique militaire, que le mauvais temps de la veille avait fait remettre à ce jour-là, elles faisaient sensation toutes les trois. Les belles dames assises sur les chaises, se retournaient pour les voir, stupéfaites « D'où sortent-elles, ces hoi\3urs-là! » Artisanes et grisettes leur riaient au nez. De jeunes ouvriers, sachant qu'elles avaient dansé toute 1a nuit avec les étudiants, leur fumaient dans le visage. Puis, elles vaguèrent encore, ici, là, se quittant et se retrouvant, toujours sans résultat. Enfin, à la nuit seulement, Camélia et la bossue, au retour d'une promenade écartée avec le grand Juif crasseux à tête d'oiseau, purent reprendre le chemin de fer. Et celle qui cherchait Monsieur Lefèvre, finit par le relancer « aù manège, » où elle dormit quarante-huitheures avec Sélika, Soliman et Roxelane. Les autres, mieux partagées, passèrent la journée au lit, ne se levèrent qu'à la nuit pour manger, et se recouchèrent, la plupart dans quelque chambre nouvelle. Le lendemain et le surlendemain, par des trains


différents, le gros des femmes repartit. Il en resta pourtant comme une queue quinze jours après, en bien comptant, on eût retrouvé cinq de ces dames, qui ne paraissaient point trop mécontentes de la ville. La veille de Pâques, cependant, une des cinq prit le dernier train, comme ça, tout à coup, sans vouloir seulement passer les fêtes. En novembre, à la rentrée de la Faculté, les Coqs de deuxième et de troisième année revenant après trois mois d'absence, en retrouvèrent deux, la petite Laure et Boulotte, complètement acclimatées.

Roulotte, depuis, l'énorme Boulotte, morte à l'hôpital, phtisique. Les Coqs et Poussins de ce tempslà, dispersés aux quatre points cardinaux. Les Égyptiens, retournés en Égypte; les Corses, dans leur île. Mauve, de Toulon, rend la justice aux Antilles. Mengar, le créole, plaide en France pour des journaux démocratiques

Les deux Bas-Alpins ont repris la charrue paternelle les Jouvin, de Marseille, se sont mariés. Et les deux Bernard, du Var? Roca, de Nice ? Conil d'Avignon ? Et les autres?. Tous, aujourd'hui, juges de paix, notaires, avoués, avocats, magistrats assis ou debout, ou morts et enterrés! Courcier, de Paris, qui portait toujours des bottes molles, hélas n'en porte plus. Pas de nouvelles du grand Jéror, d'Alger, au fameux béret rouge. Le Polaque tient sans doute un râteau de croupier dans quelque ville d'eaux. « Vos petits jeux, Messieurs 1. Rien né va plou 1


Enfin, le père Lefèvre a depuis longtemps transporté ailleurs son «manège », et ses diverses aptitudes. Mais la petite Laure, elle, longtemps heureuse avec le banquier de la première chanteuse, a définitivement pris racine dans la ville. La petite Laure est encore la ressource des Coqs d'aujourd'hui, la providence des Poussins.

Le jeudi et le dimanche, sur le Mail, à l'heure où le murmure du filet d'eau du Bon-Granà-Homme, est couvert par les cuivres tapageurs de la musique militaire, elle fait sa promenade comme les autres. Belles dames assises sur les chaises, bonnes d'enfants,, ouvrières, les gens du peuple comme « la société sont tellement accoutumés à la voir, qu'elle ne fait plus scandale. Seulement le duc de la « Roche-fauxcols* la suit quelquefois du regard. Puis, tout bas, dans l'oreille de quelque autre momie

Une femme du père Lefèvre! N'est-ce pas ? elles sont toujours gentilles.


JOURNAL

DE

monsieur Mure


Voici la plus longue de ces quatre études, la dernière écrite, et colle, je ne crains pas de l'avouer, pour laquelle j'éprouverais le moins de tendresse. C'est que je considère le Journal de Monsieur Mure comme le plus « roman N de ces récits, celui où j'ai davantage inventé, arrangé. Le type de Monsieur Mure, par exemple, complètement rêvé, est sorti tout entier de ma fantaisie. Je me suis imaginé, en partant, obtenir une très grande intensité de rendu en employant la forme à la première personne. Je crains de m'être heurté à l'impossibilité de faire écrire juste un vieux magistrat de province. Un mot, une phrase, oui mais cent cinquante pages! La première condition, pour faire vrai, n'eût-elle pas été de faire assommant et illisible ? Je sais qu'il y a des exceptions aimables. Monsieur Mure en était certainement une esprit rêveur, frotté de lettres, tête exaltée, cœur ardent mais timide. Quant à Madame Moreau, le type est réel. Il y a toujours une madame» Moreau dans chaque sous-préfecture. Le jour où elle disparaît, il en pousse immédiatement une autre, qui sera également remplacée le jour où elle aussi disparaîtra. Toutes ne reviennent pas. Dans la même ville surtout, avec de l'avancement pour le mari, c'est raide Mais le désintéressement de Mon- sieur Mure, sa longue constance; méritaient bien cette satisfac- tion,– et une autre aussi, que je ne lui ai laissé goûteur qu'en réve, afin de ne pas ternir sa séraphique pureté.


JOURNAL- de

MONSIEUR MURE

20 novembre 1863.

Aujourd'hui! avant minuit, mademoiselle Hélène Derval sera, pour la vie, madame Moreau.

Il est cinq heures du soir. Il fait nuit. J'ai sonné deux fois pour la lampe, inutilement. Nanon, la bonne* sera sortie; .je viens d'allumer une bougie en attendant. Et il faut que je me dérange encore pour jeter des bûches dans la cheminée. Brrr! le froid me saisit, dans mon appartement de garçon, seul. Huit heures et demie.

Mon dîner, à moi, n'a pas été long.

Eux sont encore à table. Au dessert, peut-étre. Le


bouchon des bouteilles de champagne, saute. Je les vois, tous! Le vieux papa Derval, ,rouge comme sa décoration de commandant en retraite, a la larme à l'œil. Notre président du tribunal se lève, hume sa prise, et prononce un toast. L'indispensable bouteen-train, M. de Lancy, invente quelque facétie pour" amuser les dames. Et elle ?

Elle était si petite, quand j'allais, aux vacances, chasser à Miramont, chez ma grand'mère. Le dimanche, pour la messe, les Derval faisaient l'ascension de la coDine escarpée où est juchéle village. Ils s'arrêtaient chez nous. Une fois, je m'en souviens, je l'avais prise à sa nourrice et je la tenais dans mes deux mains. Tout à coup, à travers le maillot, quelque chose passe et me mouille les doigts.

Oh ça, monsieur, c'est béni me dit] sa nourrice, en la reprenant.

Dans notre jardin, autour du grand jujubier, elle courait, en sautillant, comme un jeune moineau. Et l'orgue à manivelle, que ma grand'mère avait donné à l'église, et que le maître d'école tournait pendant la messe de onze heures! il fallait qu'on la mît debout sur une chaise tout à côté de l'harmonium elle le touchait, elle lui donnait des coups de pied, elle vou- lait aussi tourner la manivelle. Elle dansait en mesure avant de savoir marcher. Une après-midi où une famille d'Italiens jouait de là harpe devant là maison, je la vois encore piétinant, sautant, improvisant des pas adorables de danseuse de quatre ans qui tient re-


levées ses petites jupes. Et un autre jour, quelques années plus tard, son bonhomme de père, après l'avoir longtemps menacée du cabinet noir, pour je ne sais quelle grosse sottise, finit par l'enfermer dans un corridor clair, entre deux portes vitrées. Elle pleura d'abord. Puis, soudain, avec un cri de révolte et de triomphe que j'entends encore

Papa, j'y vois

La vérité est que tout enfant, encore en robe courte, elle m'intimidait déjà, moi, homme fait, docteur en droit, magistrat, mûr et grave avant l'âge. J'ai dit « vous de bonne heure à cette bambine, qui jouait à la poupée en ce temps-là, et qui, de ses doigts barbouillés de confiture, se permettait de tirer mes favoris à côtelettes.

Neuf heures.

Ils ne sont plus à table Ceux qui n'étaient pas invités au repas, arrivent. On commence à s'écraser dans le salon. Les domestiques circulent comme ils peuvent, avec leurs plateaux. Heureusement, il n'est plus d'usage de danser aux soirées de mariage. On se salue, on se complimente, on s'observe à la dérobée, en prenant du punch et des sorbets. Les hommes, relégués dans les coins, chuchotent en s'essuyant le front; les dames tâchent de se voir dans une glace, en passant. Le président du tribunal en est à sa vingt-cinquième prise, et, dans une embrasure de fenêtre, récite son toast à quelque nouvel arrivé. Enfin l'ai-


mable M. de Lancy a beau se multiglier .chacun désire. qu'il soit onze heures, moment du départ pour la mairie.

Un nom que l'on doit prononcer souvent, c'est le mien. Il me semble les entendre Chaque nouvel arrivant « Et M. Mure -,D'où vient que je n'aperçois pas M. Mure I Serait-il arrivé quelque chose a ce cher M. Mure Tous, ils savent que c'est moi qui ai fait le mariage. Alors Moreau, de sa voix sèche, de son air cérémonieux de magistrat empesé, leur apprend qu'un accès de goutte me retient dans ma chambre. Et ce sont des exclamations compatis-1 santes « Comment 1 la goutte à son âge! M. Mure n'est pourtant pas vieux -Quarante ans. au plus Il faut espérer que ce ne sera rien » tandis que le père Derval, l'œil humide, soupire et fait de grands bras au ciel, pour indiquer que ma présence manque à son bonheur parfait. Mais Moreau leur apprend que j'étais menacé depuis quelque temps; et, du ton avec lequel, présidant les dernières assises, il disait « Accusé, vous avez trois jours-pour vous pourvoir en cassation », il leur révèle que je viens de faire une demi-saison à Vichy. « Mais, il y a mieux que Vichy pour cette affection-là, s'écrie aussitôt quelqu'un d'un air entendu il y a Contrexeville Ah oui, Contrexeville moi, pourtant. » Et les voilà parlant stations thermales, eaux alcalines et eaux sulfureuses, bains de mer, casinos, toilettes, roulette, concerts,. actrices, banquiers, Bourse, politique, etc. Je suis


tout à fait oublié, jusqu'à l'arrivée de quelque retardataire.

Dix heures.

Tout le monde est maintenant arrivé.

Eh bien, si je faisais une chose. Mon habit! mes bottes vernies ma barbe faite à a moment où l'on n'attend personne,. je les stupéfierais en leur montrant que je n-'ai pas plus la goutte que Moreau. Tout autre aurait déjà passé sa chemise à jabot. Mais moi, je suis M. Mure.

Onze heures.

Trop tard

Je viens d'entendre le roulement de beaucoup de voitures au bout du Cours. La noce arrive à la mairie. Et moi, je souffre. J'ai comme une balle de plomb là, quelque part, dans la poitrine. Tout est consommé.


II

Le lendemain, 21 novembre.

Nuit mauvaise. Un sommeil entrecoupé de rêvasseries idiotes. J'étais seul avec elle, moi, dans un wagon qui nous emmenait en Italie. Elle, tout enfant, espiègle, gamine, se penchait imprudemment par la portière' voulais la retenir elle me pinçait et me tirait la? barbe. Puis, elle se mettait à tourner la manivelle d'un harmonium luisant à côté d'elle, sur la banquette. Tout à coup, plus d'harmonium; et, ce que j'avais vu luire, était le lorgnon de Moreau installé à la place de l'orgue. Puis. je ne sais plus Leu cauchemar. Une fatigante fumée d'imaginations baroques. J'en suis encore moulu. Aussi, maintenant,


qu'ils se soient arrêtés à Nice, ou à Menton, -ou- à G ê-aes, moi, je sors, jevais prendre un peu l'air sur le Cours. Puis, j'irai lire mes journaux du soir au cabinet de lecture.

Même jour.

Pas de nouvelles du Mexique. Les cours de la Rente, faibles. Parcouru une intéressante variété des Débats, sur les musées de Florence et de Venise. Pourquoi ce malencontreux père Derval est-il venu me fourrer sous le nez une dépêche de sa fille

Cannes, 3 h. 47. A llons bien. Écrirons demain. llélène.

Eh bien, oui, excellent homme, j'ai marié votre fille, et vous êtes reconnaissant. mais, laissez-moi tranquille

Je ne mettrai plus les pieds au cabinet de lecture. S'il lui prend fantaisie, ces jours-ci, de venir me montrer les pattes de mouche de Mme Moreau, ma porte sera condamnée.

15 décembre.

Pendant ces trois semaines, le père Derval ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Elle lui a envoyé de Rome, de Naples, de Milan, cinq autres dépêches, et enfin,


hier seulement, une lettre de deux pages avec un post-scriptum du mari. Je la sais par cœur.

Ce soir, elle revient par le dernier train.

Même jour.

Il y avait du retard. Dans la salle d'attente déserte, son père et moi, nous avons longtemps marché sangs rien dire. Puis le bonhomme a voulu s'asseoir, s'est assoupi à mon côté. Moi; je regardais machinalement une immense carte de géographie sur le mur d'en face, m'intéressant, sans savoir pourquoi, à la grande botte de l'Italïe, plongée dans l'azur pâle de la Méditerranée. Tout à coup, une sonnerie de télégraphe a signalé le train. Le père Derval s'est levé en se frottant les yeux. Et moi, qui pourtant ne dormais pas, il m'a semblé aussi que je m'éveillais.

C'était comme si je vivais plus vite. On nous avait permis de passer sur la voie. Le train entrait lourdement en gare, faisant vibrer les plaques tournantes Déjà les employés, leur lanterne à la main, criaient d'une voix traînarde le nom de la station. Des portières, çà et là, s'ouvraient. Tout à coup, au dernier tour de roue, je la vis, elle d'abord, déjà debout-sur le marchepied, impatiente.

Papa!

Et avant que M. Derval eût fini de l'embrasser

Tiens bonsoir, monsieur Mure


Là sensation rapide du bout de sa main gantée, dans la mienne. Ses grands yeux veloutés et expressifs, dans l'ombre. Un sourire. Deux ou trois petites tapes sur son costume de voyage. Et autour d'elle, dans la nuit, quelque chose d'inconnu, d'attirant et de subtil, dégagé par sa personne. Puis, rien Elle se sentait si fatiguée qu'elle était déjà partie en voiture avec son père.

Alors Moreau, le bulletin des bagages à la main Toi, tu vas attendre qu'on me délivre les malles. Ce ne sera pas long; mais débarrasse-moi de ma canne, de mon parapluie. Tiens! prends aussi la valise.


III

Avril 1865.

Une chose m'étonne et m'attriste. En moins de dixhuit mois, Hélène s'est mis à dos toute la société de X. Une à une, les femmes, sans motifs apparents, se sont éloignées, ont fait le vide autour d'elle.

Aujourd'hui, elle n'est plus en relation qn'avec quelques femmes, de conseillers, nos collègues à Moreau et à moi. Et quelles relations des visités de grande cérémonie, deux ou trois fois l'an, à la rentrée de la Cour par exemple. Le plus souvent, un simple échange de cartes.

Il y a de ma faute. Je n'aurais jamais dû m'en re- mettre à son mari ni à son père, lorsqu'elle fit, iV:u~tre hiver, ses premiers pas dans le monde. Le monde


de X. Oh! dérision Il eût fallu changer mes ha bitudes,, toute ma manière d'être

L° Me commander à Paris mes chemises, un habit chez le bon faiseur, etc.

2° Me faire inviter par Mme de Lancy, qui prétend galvaniser l'aristocratie locale en donnant à danser tons les quinze, jours.

Avec plus de cheveux, vrais ou postiches, quelques années de moins, le goût d'aller débiter aux dames mille riens aimables, avec un jarret solide de valser,. j'évitais sans doute à Hélène bien des légèretés. Mais,. si j'avais possédé toutes ces qualités, madame Moreau ne s'appellerait-elle pas aujourd'hui Madame Mure?,

Huit jours après.

Vieille culotte de peau de Derval, va

L'autre matin, au bout du Cours, je me sens tout à coup les deux bras retenus par derrière.

Prisonnier je ne vous lâche pas Nous allons faire le tour de la ville ensemble.

Et, voyant que ça ne me souriait guère

Ça vaut une absinthe, crédieu r. Ça ne se refuse pas, jeune homme.

Il était vif et guilleret comme l'air matinal. En sortant du Cours, il demanda du feu au garde de l'octroi, un vieux soldat, et se mit à lui parler de l'Afrique « Quand j'étais au camp de Médéah. » Du bout


de sa canne, il appliqua, en passant, une petite tape sur le derrière d'une jeune bonne qui, chargée d'une corbeille, se dirigeait vers la gare. Au milieu du faubourg, devant une vieille affiche de spectacle, ce fut un feu roulant de calembours. Alors, impatienté à la fin, moi qui ne m'étais endormi dans la nuit qu'à trois heures, pour avoir pensé à sa fille je lui ai tout dit Mais, comme je le connais avec circonspection, petit à petit, en juxtaposant des faits. Au commencement, ce ne fut que de la stupéfaction et de l'incrédulité. Ah! bien oui! que lui chantais-je là?. Sa fille! D'abord n'était-ce pas sa fille, sa fille unique, à lui Théodore Derval, officier supérieur de l'armée d'Afrique, ex-aide de camp de Changarnier, décoré sur le champ de bataille, trentesept ans de services, dix-neuf campagnes, onze blessures

Et puis n'avait-elle pas été élevée à Saint-Denis, sa fille! avec des filles de commandants, de colonels, de généraux. de simples légionnaires, une éducation parfaite à la fois égalitaire et hiérarchique! Et, je le savais bien moi-même De neuf ans, âge où elle avait perdu sa mère, à dix-neuf, Hélène n'avait-elle pas profité, là haut, des leçons des premiers maîtres de la capitale Sortis du faubourg, nous étions alors sous les ormeaux séculaires du boulevard SaintLouis.

Heureusement, il ne passait personne. Lui, déjà le sang à la tête, élevait de plus en plus la voix, ne me


laissant pas placer un mot. Histoire géographie dessin religion musique broderie danse littérature rien n'avait été négligé sa Elle était une perfection La fille d'un maréchal de France n'était pas mieux que sa fille! X. (et il frappait de sa canne les pierres du rempart de la ville), X. n'était pas dign3 de posséder cette perle, qui eût brillé de tout son éclat au faubourg Saint-Germain, pas plus que ce pékin de Moreau n'était digne de l'avoir pour femme. Mais, sacré tonnerre I ces hommes de robe, « tous ces gratte-papier avaient donc du sang de poulet dans les veines. C'était moi qui avais poussé à ce mariage Lui disais-je tout, au moins? Quoi qu'il se fût passé d'ailleurs, sa fille ne pouvait avoir l'ombre d'un tort. Il la voyait encore, entrant pour la première fois, l'autre hiver, en toilette de bal chez les de Lancy une beauté une reine, nom de Dieu des épaules à lui faire oublier, à lui, qu'il était son vieux pêre des palpitations sous son gilet de soirée en entendant hommes et femmes murmurer « La belle madame Moreau » Ici, je crus qu'il allait pleurer. Mais nous étions arrivés à la porte de la Plateforme. Un peu essoufflé, il s'arrêta, la main appuyée sur la rampe qui entoure le jet d'eau d'une corbeille de fer. A travers la poussière du jet d'eau, entre les troncs élancés des jeunes platanes, la vue de la ville, qui, par la trouée de la rue de la Comédie, nous apparaissait tassée et comme engourdie à nos pieds, sous un soleil ardent déjà haut, mit soudain le


comble son exaspération. Et, la menaçant du poing, comme t X. tout entière était l'ennemie de sa fille C'est à qu'elles sont, s'écria-t-il, ces femmes Maintenan elles ouvrent à peine les yeux, et elles s'étirent dans leur lit. Tas de bougresses 1.

Et, pendant tout le temps que nous suivîmes le boulevard Saint-Jean, il me fallut écouter la chronique scandaleuse de X. Un tas d'histoires, bien connues, vraies ou fausses, en circulation sur le compte de celle-ci, de celle-là. Madame « une telle» ne rendait-elle pas son mari la risée de la ville ? Et madame B., femme d'un juge au tribunal, en avait-on assez jasé, sous l'avant-dernier sous-préfet? Madame V?; femme d'un riche banquier, au su et connu de tous, une chienne en folie Le soir, de tout jeunes gens la suivaient. Et madame de N. N., une marquise cellelà, une marquise authentique, depuis cinq ans n'entretenait-elle pas dans son hôtel, sous le même toit que son mari, un étudiant corse sans fortune! Et la de K., qu'on voyait partout avec des officiers de divers grades! La C., surprise un matin avec un prêtre! Et la D. et la E. et la F. 1, etc., etc. Il ne tarissait pas. Noblesse, magistrature, barreau, fonctionnarisme, commerce, des femmes de toutes castes, y passaient le dénombrement complet de X. Parfois, à un nom prononcé, sa main désignait, par-dessus le rempart couronné de lierre, les marronniers de quelque antique hôtel. Toutes acceptées, pourtant, reçues partout, accueillies à bras ouverts;


couvertes, celle-ci par son nom, celle-là par sa fortune, et cette autre par la force de l'habitude, par indifférence, par l'esprit de corps d'une société aussi sceptique au fond, que collet-monté à la surface. Eh bien, et ma fille qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'elle ne fréquente plus toutes ces.? Le tour de la ville était achevé. Nous nous retrouvions à l'entrée du Cours. Lui, encore très rouge, suant à grosses gouttes, soufaant comme un bœuf, marchait depuis un moment sans rien dire. Tout à coup il s'arrêta pour s'éponger le front. Puis, se tournant vers moi, et d'un ton de reproche

-Je vais être obligé de prendre un bain de pieds, ,en rentrant. Tout cela était fort inutile

Et, me désignant de la main le balcon de l'hôtel des de Lancy

La preuve que vous exagériez. Madame de Lancy est toujours pour elle.

Même année.

Moreau, lui, n'est qu'un être indifférent.

Elle n'a que moi. Pour lui être utile à son insu, ne reculer devant rien. Faire un métier de policier secret, s'il le faut, et procéder avec méthode.

1° La vie de la petite ville est transparente comme du verre. A X. tout se sait. Rien que sur le Cours le cercle des Nobles^ le cercle des Avacats, le cercle du


Commerce, le cercle de Gascogne, le cercle des ^Écoles, et celui de l'Ordre, et le Républicain, et le Musical, et le Catholique, et celui de la Cara fe (dont les membres ne.consomment que de l'eau 1), et le Bébés-Club, plus un cabinet de lecture, plus une quinzaine de cafés, plus cinq bureaux de tabac, des coiffeurs, etc., etc. Eh bien, devant la porte de tous ces établissements publics, du matin au soir, des oisifs, assis dehors sur des chaises, fument, bâillent, s'étirent les bras, ne savent comment tuer le temps, mais regardent, observent, se communiquent ce qu'ils ont observé, puis commentent, critiquent, supposent. Leur malignité naturelle quelquefois médit, et, d'autres fois, devine. Donc, avoir toujours l'oreille ouverte, et faire mon profit de cet espionnage tout organisé.

20 A toute heure, je suis assez familier pour pouvoir aller chez eux. Ma qualité de vieux garçon m'autorise à m'asseoir fréquemment à leur table.

Même année.

Madame de Lancy, la dernière amie d'Hélène. Je la rencontre à chaque instant dans les rues ou sur les promenades, aux bras de son mari, marchant tous deux très vite, à grandes enjambées, comme de tout jeunes gens pressés -lui, le nez au vent, man-


quant tout à fait de tenue, elle, grande, élancée, extraordinairement maigre, pâle, les traits toujours tirés, la bouche, imperceptiblement de travers en somme, une femme étrange, mais distinguée, dans ses toilettes de coupe gothique qui, exagérant sa maigreur, la font ressembler vaguement à quelque châtelaine moyen âge. On ne lui donnerait que vingt ans. Mais Henry, son grand écervelé de fils, a déjà été refusé cinq fois au baccalauréat.

Parisienne, dernière descendante d'une vieille famille qui a brillé sous les Croisades, élevée dans le faubourg Saint-Germain, chez une vieille parente éloignée, chanoinesse.

Épousée, sans dot, par M. de Lancy, alors sans fortune mariage d'amour 1 Quelques années d'amour et d'eau fraîche, à Paris, passées à solliciter en vain un consulat. Puis, un beau jour, mort d'un oncle richissime, à X. Trois millions 1 Alors, au diable le consulat Et ils sont. arrivés un beau matin à X. en grand deuil, et impatients de jouir de l'héritage.

Le deuil n'a pas été long. L'héritage dure encore.


IV

Avril, 1866.

Cette après-midi, vers quatre heures, quand Hélène a repoussé derrière elle la grille de leur maison, et qu'elle est sortie en toilette de printemps, je la voyais. Sans qu'elle s'en doute, moi, de la fenêtre à tabatière d'une chambre au quatrième où dorment mes vieux bouquins et un tas de paperasses, je plonge hors la ville, par-dessus la Rotonde et là grande fontaine, jusqu'aux maisons neuves des. abords- de la gare

Elle marchait d'abord vite, mais arrivée à la Ro- tonde, une fois montée sur le trottoir circulaire de la fontaine monumentale, un ralentissement de pas puis un arrêt court, pour reboutonner son gant. Un; cavalier arrivait alors au petit trot. Sa tête inclinée n'a pas bougé, pas plus que sa jolie ombrelle gris-


perle. Puis, le cavalier passé, elle, descendant du trottoir, est entrée en ville. Mais le cavalier, retourné sur sa selle et maintenant son cheval, la regardait. J'ai reconnu le jeune comte de Vandeuilles.

Sur le Cours, elle allait lentement. Quand elle passa devant moi, contre la maison, de ma fenêtre mansardée je ne pouvais plus la voir. Et le temps me paraissait long.

Si elle montait

Et je savais pourtant qu'elle ne montait jamais chez moi. Puis, toujours à ma fenêtre, je l'ai retrouvée sur la promenade, apparaissant et disparaissant entre les touffes vertes des jeunes platanes, s'éloignant d'un pas souple, rhythmique, révélé parles petits balancements gracieux de son ombrelle. Puis, elle ne fut plus, entre les deux barres vertes des platanes resserrés, qu'une mince. tache gris-perle, toujours gaie à l'œil, imperceptible à la fin, claire encore. Et quand, l'ayant enfin perdue de vue, je me retirai de la fenêtre avec un violent torticolis, ma pensée continuaït à la suivre. Elle sort ainsi tous les jours, à la même heure, du chalet suisse de Moreau, d'ici semblable, avec son grand toit ridicule retombant bas et son peinturlurage rouge brisque, à un jouet d'enfant, lourd et grossièrement fait. Irréprochable de tenue, noble et charmante, mieux mise que les autres, et avec ce cachet de Paris qu'on ne lui pardonne pas, elle entre en ville.

En ville, elle sait bien où elle est X. tout en-


tière, la connaît maintenant et ne l'aime pas. Voici venir, en face, des dames avec qui elle n'est plus en visite. Leurs regards la dévisagent, la fouillent, la déshabillent; puis, quand elle est passée, les mêmes se retournent, ne l'ayant pas assez vue, comme s'il s'agissait d'une bête curieuse. Voici maintenant la femme du procureur général, arrivant de loin, avec la marquise de N. N. Ces deux-là, du moins, la salueront avec l'une elle échange encore des cartés l'autre, la marquise, lui proposait, il y a quatre jours, d'aller, en même temps qu'elle, aux bains d'Uriage 1 Eh bien, non! toutes deux détournent la tête, prennent l'autre allée de la promenade. Et ici, il faut que ce soit elle qui se range pour laisser le passage libre à la toute jeune madame Jauffret. Sortie de son village, pour épouser un petit poseur qui ne lui vient qu'à l'épaule, cette grande asperge montée, ne remplit seulement pas ses robes et voudrait occuper toute la voie publique. Puis, ce ne sont pas que les femmes A son passage, il y a 'de l'agitation devant les cafés et les cercles ceux qui flânent dehors, avertissent ceux qui se tiennent dedans; des lectures de journaux sont interrompues des grappes de têtes \nues apparaissent, emmêlées de mains qui tiennent une queue de billard ou des cartes étalées en éventail. En la voyant venir, les officiers du 217e cambrent la taille, effilent leur moustache, risquent une œillade. Plus insolents, nos gommeux et noblillons la lorgnent fixement, vont la regarder sous le nez. Et


il n'est pas rare que des bandes de huit ou dix étudiants, fous lâchés, malfaisants échappés de collège, marchent obstinément à côté d'elle, en tenant à haute voix des conversations obscènes. Enfin, lorsqu'il ne passe personne, que la voie publique est libre, même au fond d'une de ces rues où l'herbe pousse et dont lés, maisons, portes et fenêtres closes, semblent dormir, elle se sent encore dans une atmosphère hostile espionnée par des yeux qui voient à travers les murs, montrée au doigt par des doigts invisibles rebutée jusque par les pavés, plus raboteux pour son pied délicat, désireux de la voir tomber, comme la ville entière.

Alors, qu'y vient-elle faire, en ville? Toutes les après-midi, vers quatre heures; quelle nécessité de s'exposer ainsi sans défense à l'animosité de X. Sans doute, si j'osais l'interroger, elle ne me dirait pas la vérité vraie peut-être ne se l'avoue-t-elle pas à elle-même! Mais je la connais bien, moi; de plus, je sais maintenant l'itinéraire qu'elle suit chaque jour, les rues où elle passe, les portions de trottoir qu'elle choisit, les fournisseurs chez qui elle s'arrête, jusqu'au pâtissier où parfois elle mange un gâteau, lorsque sa promenade n'a pas d'autre prétexte aussi je la comprends A vingt-quatre ans, femme faite, c'est toujours la petite fille qui « voulait » si impérieusement, qu'on finissait par lui abandonner la manivelle de l'orgue à l'église, et qui, lorsaue son père l'enfermait entre deux portes, au milieu


de ses larmes, poussait soudain un cri de défi « Papa,. j'y vois » Ce caractère, fait de volonté et de révolte,. que l'éducation de Saint-Denis a laissé entier et qui est pour beaucoup dans la haine que lui porte toute une ville, la soutient du moins, lui permet de tenir bon. Voilà pourquoi, chaque jour, arrive une heures où Hélène éprouve le besoin de pénétrer dans X. ni par désœuvrement, ni pour aller faire une emplette,. ni pour aller manger un gâteau; mais il faut que sa présence crie àX. « Me voilà! où en es-tu, toi?. « Tu me détestes toujours! eh bien, vois que je « n'en suis pas plus mal coiffée 1 mon teint ne jaunit « pas eh 1 comment trouves-tu ma nouvelle robe ? « Rends-toi bien compte que rien ne manque à mon « bonheur! »

J'en étais là de mes réflexions, accoudé à la fenêtre de ma mansarde aux paperasses. Tout à coup, sur l'autre allée du Cours, je revis Hélène, marchant. d'un pas ralenti. Elle rentrait pour dîner. Un peu derrière elle, M. de Vandeuilles, qui avait quitté son cheval, se promenait avec le petit de Lancy. Monocle à l'œil, les deux jeunes nobles la lorgnaient. Le petit de Lancy, riant aux éclats, un peu gris, voulait à chaque instant la désigner avec son steak.

Au moins M. de Vandeuilles retenait le bras du malotru.

Retrouvé en furetant parmi mes vieux papiers.


J'écrivais ça il y a bien longtemps, à un Parisien, à un brave garçon aventureux, mais intelligent, qui, lui, se Pouvant à l'étroit en Europe, est allé mourir à New-i'ork de la fièvre jaune

Prenez un raccourci de votre faubourg Saint« Germain, un racornissement de Chaussée-d'Antin, « plus un soupçon de Marais, prolongé par un tron« çon de queue de Belleville; ne mélangez pas, « distribuez au contraire cela en quartiers distincts, « autant de diminutifs de mondes divers, tous en « retard d'un siècle, se coudoyant sans se confon« dre, se regardant comme des chiens de faïence, « gaspillant le temps à' s'épier, à s'envier, à faire des « commérages; ajoutez beaucoup d'églises, paroisses, « chapelles; un archevêque des chanoines, curés, vi« caires, moines, sœurs de toute espèce de coiffe, ca« pucines, capucins, jésuites, jésuitesses; des confré« ries de pénitents blancs, noirs, bleus, gris, etc., etc.; « maintenant, si tout cela tient dans un pli de ter« rain au milieu d'une contrée accidentée, mais sé« vère, attristée partout par de petits oliviers poa s«siéreux, calcinée l'été par le soleil, glacée l'hiver « par le mistral; et si l'herbe pousse entre les « pavés comme dans un cimetière si les fontaines « sont sans eau si l'esprit ne court pas les rues si «les idées sont antédiluviennes; si. je pourrais « multiplier les « si » à l'infini. eh bien, mon cher, « voilà X.

« Tenez! jeudi, huit heures du soir, une fin de


« journée d'été admirable. Rangée en rond au mi« lieu du Cours, à la hauteur du café des officiers, la « musique du régiment joue la Dame Blanche. Du « balcon de la maison où je suis né, mon ami, nous a. regardons. A nos pieds, voici les deux, allées de la « promenade, bordées de chaises qu'occupent des da« mes en grande toilette, des enfants, des messieurs. « D'autres familles, également en toilette, sont assises « sur la chaussée du milieu. Mais, en étudiant bien « toutes ces chaises, nous découvrirons des catégories « distinctes, des différences brusques, profondes; « nous arriverions à tracer une carte, oui, une vraie « et curieuse carte de géographie sociale, aux lignes « de démarcation certaines. Par exemple, cette « femme d'huissier si longue, si osseuse, si mal fago« tée, au nez préominent et montagneux, ne se « doute pas que nous la prendrions pour une fronce tière naturelle. Et un peu plus bas, oui, là, « précisément ce clan de jeunes femmes et de « jeunes filles, les unes affreuses, les autres char« mantes, mais ayant toutes un air de famille, ce « sont les israélites la noblesse et la magistrature « ne les salue pas, et les appelle « les juives » En « dehors des grands bals de la sous-préfecture, un « terrain neutre et banal comme la chaussée du mi« lieu, elles ne vont qu'aux sauteries intimes de « la femme d'un marchand d'huile. »

Ce chiffon de papier jauni me reporte à bien des années en arrière. Je sortais du collège, alors. Mes


sensations avaient une verdeur exaltée qui me surprend. Il est vrai qu'en ce temps-là je n'étais pas sans quelques velléités littéraires, je lisais Balzac et Stendhal, je savais Musset par cœur. Dans mes lettres à des amis, comme dans mes premières plaidoiries aux assises, il m'arrivait de chercher à faire du style. Comme aussi, le soir, dans mon lit, avant de m'endormir, d'échafauder de grands châteaux de cartes Paris! Des succès de publiciste et d'orateur! Des amours à la Rastignac, à la Julien Sorel De Tangent des voluptés! de la gloire! I du pouvoir! Aujourd'hui, devenu positif, froid, de sens rassis, je ne réécrirais pas ces lignes.

Ou, du moins, je ne m'amuserais plus à la futilité de dessiner un petit croquis de la musique du jeudi. Je ne m'attarderais plus au dénombrement clérical de la ville. Maintenant aussi, j'ai cessé d'en vouloir au mistral, j'ai pris mon parti des « petits olivers poussiéreux » et l'herbe des rues, le pavé impraticable, les fontaines sans eau, la moyenne vulgaire de l'esprit des habitants, j'ai fini par m'y habituer. A part ces nuances de détail ou de forme, résultat de la différence d'âge, le fond de mes observations de ce temps-là était juste.

Moi seul, j'ai changé X. est toujours X..


v

Un dimanche.

Madame de Lancy assistait au mariage d'Hélène, sans l'avoir connue jeune fille. Mais le père Derval et M. de Lancy étaient du même Cercle. Une cer- taine intimité existait même entre eux. D'ailleurs, ce M. de Lancy est si liant, si léger, si nul et si bon garçon à la fois. Malgré tout, sympathique! Le no ble subsiste en lui il a une case du cerveau pleine! de sa supériorité à lui, et de la supériorité de ceux de sa caste sur ceux qui n'en sont pas. Mais toute sa noblesse ne résiste pas à un verre d'absinthe, à l'excitation d'une nuit de jeu, à l'entraînement d'une fête, même 'au simple picotement d'une farce à faire, excentricité de commis-voyageur ou folie de collégien en jour de sortie. Ne le voyais-je pas l'autre joue, chai: le coiffeur, tutoyer le garçon qui lui coupait les


cheveux, barbouiller de savon le museau du chat de la boutique, et, du plat de la main, appliquer au patron de grandes tapes dans le dos 1 Il a beau grisonner, avoir cinquante ans, une large patte d'oie, des rhumatismes c'est tout son écervelé de fils. D'ailleurs, ils se tutoient tous les deux, ont le même tailleur, mènent la même vie, fréquentent maintenant le même cercle, jouent avec les mêmes cartes, pontent l'un sur l'autre et se font des banquo, au bal valsent avec la même fougue, et, à l'heure du cotillon, se rencontrent parfois, le père et le fils, aux genoux de la même femme. Avec cela, M. de Lancy passe pour un excellent mari, sa femme l'adore. Chaque dimanche, le père, le fils et la mère vont ensemble à la messe de midi.

Madame de Lancy, elle, a une seule passion recevoir! L'hiver, dans son hôtel; l'été, dans l'espèce de masure attenante à une ferme et flanquée d'un pigeonnier qu'on décore du nom de château de Lancy, il faut qu'elle donne des fêtes. C'est sous cette forme particulière que se manifeste chez elle cette soif de plaisir qui est la caractéristique de la famille. Son mari, un sanguin bon vivant, satisferait à meilleur marché ce besoin de mobilité et d'agitation resté aussi impérieux en lui que chez son fils. Mais elle, la poitrine un peu plate, élancée et pâle, nerveuse, de grande race, ayant dans son enfance mis le pied sur le seuil du véritable monde parisien, quoi d'étonnant que du jour où elle s'est sentie plongée dans le bain


d'or de la fortune, elle ait voulu jouir avec les raffinements de sa nature? Elle a dû rester ce qu'elle était religieusement élevée, honnête par circonstance et par tempérament, mariée à l'homme qu'il lui fallait, tout me porte à la croire encore une des plus honnêtes femmes de X. Au contraire, honnêteté, religion, amour d'un mari, souvent, dans la vie, s'usent à la longue 1 Son fol amour du monde a préservé madame de Lancy, comme d'autres le sont par leur aptitude à faire des confitures.

2juin 1866.

Tout un hiver, j'ai entendu Hélène avoir sans cesse le nom de madame de Lancy à la bouche. Même, un moment, c'était le petit nom Blanche par ci Blanche par là Mais, depuis longtemps, plus de « Blanche ». Depuis quelques jours, je remarquais que, chaque fois, si je mettais le nom de madame de Lancy sur le tapis, le front d'Hélène se rembrunissait. Alors hier soir, au chalet, j'ai voulu en avoir le cœur net. Nous avions eu bien chaud, tous les trois, en dînant. La peau rose et un peu moite, les paupières baissées, silencieuse et ne nous écoutant pas, Moreau et moi, elle épluchait lentement ses fraises. Tout à coup, elle nous regarda

N'est-ce pas? vous le voulez bien?. Nous irons prendre le café dehors.


Dehors ou ici, fit Moreau avec un geste d'indifférence.

Nous étions installés sur la terrasse, autour de la table de pierre. Le café fumait dans nos trois tasses. Moreau, carré déjà dans son fauteuil rustique, allumait un cigare. Le jour baissait, et il faisait un grand calme.

Pas une feuille des arbres ne remue m'écriai-je. Nous voilà tout à fait aux beaux temps.

Puis, après un instant

Avons-nous passé de belles soirées, ici, l'été dernier: Madame, de Lancy venait quelquefois, souvent.

Alors Hélène me tendit violemment le sucrier.

-Tenez! sucrez-vous. Mais sucrez-vous donc! Et sa voix vibrait, impérative et révoltée, brutale. Attristé d'avoir touché juste, troublé moi-même, je n'en finissais plus de fouiller avec la pince en argent pour amener un second morceau de sucre, un tout petit. Puis, je la regardai à la dérobée. Elle était déjà redevenue calme. Elle vida sa tasse d'un seul trait, la tint en l'air encore un moment, la reposa d'un geste assuré. Sous la transparence d'un corsage blanc, sa poitrine respirait, large et libre. De nouveau, elle nous avait oubliés, Moreau et moi. A quoi pensait-elle ? Elle semblait écouter. De temps à autre, un sifflet de locomotive nous arrivait de la gare.

Et Moreau, qui avait apporté ses journaux, les par-


courait. A chaque instant, c'était un petit froissement de papier déplié. Même, ce soir-là, expansif à sa manière, il nous faisait part de sa lecture, en laissant tomber des bouts de phrase « Hausse, 30 centimes. • Excellente attitude de l'Autriche. Jules Favre vient plaider ici devant la Cour. Remède contre le phylloxera. Tiens, notre ancien procureur général est nommé à Rennes. » Dans un jardin voisin, un rossignol poussait parfois deux ou trois notes veloutées.

Enfin, il fit tout à fait nuit. Mais l'atmosphère était si pure, la lune au-dessous des arbres du jardin montait si ronde et si brillante, que Moreau aurait pu continuer sa lecture. Le journal qu'il tenait toujours glissa de ses mains sans qu'il bougeât pour le ramasser. Moreau s'était endormi.

Hélène le regardait. Son front, impénétrable et dur en ce moment, devait contenir une pensée qu'elle ne me communiquait pas.

••– Tenez! il ronfle, dit-elle seulement.

Et elle me regarda.

Nous, marchons un peu, ajouta-t-elle. Venez. Je l'avais suivie. Le petit gravier des allées criait sous nos pas. Nous tournions le dos au chalet, enfoncés de plus en plus sous le bosquet qui s'étend de la terrasse à la haute grille du fond donnant sur la route. Tamisée par les branches basses, la lune ne faisait plus que des gouttes de clarté jaune filtrant çà et là entre les feuilles. Et j'étais à une de ces minutes


où l'on voit nettement en soi. J'avais le cœur gros. Des tentations me prenaient: là, dans l'ombre, me prosterner à ses pieds, baiser le bas de sa robe, lui demander pardon Pardon de l'avoir aimée et de m'être trompé, et d'avoir causé le malheur de sa vie en contribuant à lui faire épouser l'homme qu'il ne lui fallait pas, l'homme qui ne convenait qu'à mon inconsciente jalousie, à mon égoïsme.

Déjà, mes lèvres s'entr'ouvraient

Hélène Hélène!

Mais elle poussa un petit cri

Ah!

Et elle ajoutait gaiement

Vous ne voyez pas ?. Mais débarrassez-moi donc.

C'était une branche de noisetier accrochée à ses cheveux. Puis, elle parla encore. Ils avaient grand besoin d'être taillés, ces noisetiers tout ça., était médiocrement entretenu elle songerait à faire venir le tailleur d'arbres. Elle n'aimait pas non plus ces fines toiles d'araignée que l'on se «entait tout à coup sur la figure, en travers de ces allées où nul n'avait passé de tout l'hiver. Même elle pensait à des embellissements. Ici, une serre ferait bien. Il fallait absolument agrandir la petite pièce d'eau, changer la rocaille. Et chacune de ses phrases était pour moi un calmant et un baume., Je sentais mon cœur se dégonfler. Elle s'accoutumait donc à son sort Plus de résolutions extrêmes à redouter de sa part. Mon


Dieu on se fait à tout ici-bas. Madame de Lancy, comme les autres, lui tournait le dos tant pis Hélène se résignerait à l'isolement. Trop fière pour ne pas surmonter une situation exceptionnelle, elle en arriverait peu à peu à se suffire à elle-même. Et je me voyais déjà passant une infinité d'autres soirées avec elle l'hiver, au salon du chalet, au coin du feu l'été, dans ce jardin embelli Moreau à l'écart, oublié, indifférent, endormi et elle, résignée cumme maintenant, douce et attendrissante, ün peu triste.

La bonne odeur de seringat! s'écria-t-elle. Nous étions au bout du jardin, devant la haute grille tapissée d'un rideau de verdure. Et elle s'efforçait de couper une longue tige de seringat, tout en fleurs.

Aidez-moi.

Elle cueillit aussi du jasmin. Puis, écartant le feuillage, appuyée des deux mains aux épais barreaux de fer, voilà qu'elle regardait la route.

La route, au clair de lune, était très blanche. Cà et là, sur les bords de petits tas de pierres. symétriques et, de distance en distance, les longs poteaux du télégraphe se profilaient nettement. Il ne passait personne. Mais, comme la nuit était très calme, un murmure de grelots, perpétuellement remués, arrivait de quelque charette lointaine. Autrefois, avant l'invention du chemin de fer, c'était par cette route qu'on entreprenait le voyage de Paris. Paris était donc


qu'eue part, là-bas, derrière l'horizon, très loin. Par* la magique ville, aussi attirante pour la femme mal mariée que pour le collégien de troisième cachant Balzac dans son pupitre et rêvant la carrière littéraire! Paris! Toujours cramponnée à la grille comme aux barreaux d'une fenêtre de prison, Hélène cherchait je ne sais quoi, d'un regard fixe

Venez-vous? implorai-je timidement.

Non! laissez-moi. je vois quelque chose.

J'eus beau écarquiller les yeux, je ne vis d'abord rien. Puis, cependant, sur la route, un imperceptible nuage de poussière. Le nuage grossissait et se rapprochait, très vite, avec le bruit d'un galop de cheval. Bientôt le cavalier fut devant nous. Je reconnus M. de Vandeuilles.

A dix pas de nous, le jeune comte avait arrêté sa monture. Il roulait lentement une cigarette, paraissant concentrer toute son attention à la bien faire, et ne pas nous voir. Alors, Hélène se recula précipitamment de la grille.

Venez. Rentrons.

Et quand nous passâmes sur la terrasse, où Moreau, dans son fauteuil, le journal à ses pieds, ronflait maintenant comme un tuyau d'orgue, elle me toucha nerveusement l'épaule

Chut ne le réveillez pas.


VI

Quelques jours après.

Quel coup Hélène es la fable de la ville.

Le jeune comte de Yaudeuilles l'a « enlevée ». Elle était depuis quelque temps sa maîtresse, à ce que l'on dit. Hier soir, ils ont pris tous deux l'express pour Paris.

Le surlendemain.

Elle m'a écrit.

Un simple billet. Quelques lignes griffonnées- au crayon, dans le train.

Elle ne prononce même pas le nom de son mari, t. Un mot de dédain et de mépris pour la ville.'Puis, elle me parle de son père à qui elle écrira plus tard. C'est moi qu'elle charge d'annoncer le premier. la


chose à son père « avec ménagement ». Elle termine par une phrase ironique « C'est un service pénible, « qui vous sera peut-être plus pénible à vous qu'à « tout autre, mais je ne puis le demander qu'à vous, » Et elle signe.

Il y a un post-scriptum

« P. S. Si mes mots sont un peu tremblés, ceia « tient uniquement aux cahots du rapide qui m'em«porte. Mais mon coeur,- lui, ne tremble pas. « J'aime pour la première fois de ma vie. »

Le tout, jeté à la boîte de Dijon.

Dijon! Dix minutes d'arrêt Buffet!

Une nuit d'insomnie, le urème été.

J'étouffais dans mon lit, ne pouvant ni lire, ni m'endormir. Me voici à mon bureau, à moitié nu, en bras de chemise,. La fenêtre est ouverte. Dans la glace bleuie de la bibliothèque, j'aperçois une corne du croissant mince de la lune. J'étouffe encore.

Hélène est dans les bras d'un autre.

Il y a bien longtemps de cela. La voiture de ma grand'mère était venue m'attendre à la gare. Du marchepied de la guimbarde, je ne fais qu'un saut dans le vestibule. Tom, l'imposant chien de garde, aussi haut qu'un petit âne, agite silencieusement la queue, daigne se déranger, et me souhaite le bonjour. A une


patère, j'accroche en passant mon chapeau hauteforme de jeune substitut qui a obtenu de son procureur une permission de huit jours, et je prends un vieux chapeau de paille à moi, un peu déchiré mais très convenable à Miramont pour courir les champs. Et me voilà dans la vaste salle à manger du rez-de- chaussée, où je trouve tout mon monde n'attendant que moi pour passer à table. Après les poignées de main, les embrassades, au milieu des compliments et félicitations, je m'adresse au commandant Derval «Et ma petite amie?.. Où donc est allée ma petite « amie? » « Sacré nom de Dieu de gamine! elle « se sera échappée. elle est encore sur l'aire, à faire « des cabrioles. » Et ouvrant la porte, le vieux brave se dispose à courir nue tête, très rouge et criant « Hélène! ce que je vais la foutre en toute pension. « Hélène Hélène » Je le retiens par le bras. « Ne la grondez pas. laissez-moi le plaisir de l'appeler moimême. » Et me voilà parti pour l'aire.

L'aire me semble d'abord déserte. De loin, rien que l'épaisse jonchée des gerbes foulées tout le jour par les deux mulets du paysan. Et, ce qui restait intact du haut gerbier se dressait en pointe dans le ciel, le ciel tout rouge, encore incendié par le soleil dont le disque réduit à rien achevait de s'enfoncer. « Tiens elle a dù se mettre dans la cabane. je vais la surprendre. » Et, m'étant avancé avec précaution, je soulève le « bourras » jeté sur trois fourches prises l'une dans l'autre. Rien Hélène n'était pas dans la


cabane. Mes yeux fouillent l'aire entière, suivant les ondulations de la paille hachée par les sabots ferrés des mulets. Rien que de longues vagues jaunes immobiles, sorte de mer moutonneuse figée dans le calme du crépuscule. Tout à coup, là bas, à l'autre bout de l'aire, mon regard se porte sur une imperceptible ondulation. J'y vais, en enfonçant jusqu'au genou. Hélène était là, étendue sur le dos, tout le corps et les deux bras enfouis dans la paille, sous un gros tas. Rien que sa petite tête brune ne sortait. Elle ne m'entendait pas venir. Et elle me semble très pâle, amaigrie, les yeux cernés, presqu'effrayante à voir. Elle dormait peut-être mais d'un inquiétant sommeil paupière ouverte et regard fixe.

Hélène!

Pas de réponse.

Ma petite Hélène

Elle ne remue pas. Et je n'étais plus qu'à deux pas d'elle.

Ah! fit-elle tout à coup. Ah! toi toi, bon ami! Un bond le tas de paille amoncelé sur elle coule de toutes parts. Et elle est à mon cou, me serrant de toutes ses forces. Elle ne m'embrassait pas elle se tenait pendue à moi, ayant grimpé le long de mon corps, et elle m'étreignait éperdument de ses petites jambes. Moi, je l'embrassais en grand frère aîné aimant bien sa jeune sœur. Je couvrais de « caresses de nourrice » sa joue subitement enflammée. Je l'em-


brassais aussi sur le front, sur ses beaux cheveux emmêlés de brins' de paille.

Te voilà tout ébouriffée, ma petite. Tu es belle tu as grandi depuis que je ne t'ai vue Es-tu toujours bien sage ?

Puis, pour la remettre doucement à terre, je me'" baisse, un genou dans la paille.

Là! maintenant il faut aller manger la soupe. Papa se fâcherait! tu es couverte de paille, tu as l'air d'un dianle attends. avec mon petit peigne en écaille.

Mes doigts cherchaient déjà dans mon gousset. Mais en me retournant je glisse sur la paille, je tombe assis. Alors, ayant mon visage à la hauteur de ses lèvres, Hélène me reprend, Et, toute rouge, suffoquée d'une rage de tendresse, la petite fille de huit ans riait et me mangeait de baisers.

Hélène est dans les bras d'un autre


VII

Dix-huit mois pins tard.

Un vieil oncle, que j'ai connu dans mon enfance, avait une maxime favorite, enjolivée d'un calembour, qu'il répétait à tout bout de champ « Le Temps est un grand maigre 1 »

Rien ns dure. Tout s'arrange et se nivelle. Le choc des passions et les catastrophes ont beau accidenter la vie, produire des déchirements et des brisures peu à peu une poudre fine, impalpable, retombe surles choses, émousse les angles, veloute les nouvelles situations,étendpartoutl'uniformité d'une patine salutaire»' Hélène, ici, commence à être oubliée.

Moreau., d'abord, est) depuis son « malheur », con* seiller à Alger. L'instinct professionnel l'a tout de suite averti qu'il devait changer de ressort» La magistrature a tant besoin de considération Quelques


hautes relations que je conserve au ministère, ont -facilité son envoi en Algérie, où il touche des émoluments plus considérables.

Le commandant Derval, lui, me stupé:fie. Quel changement en cet homme depuis le soir néfaste, où, pour obéir à Hélène, je suis allé lui apprendre la fuite de sa fille « Enlevée Adultère Nom de Dieu ma fille 1 » J'entends encore ses cris rauques. Je 'revois sa face congestionnée, les veines de son cou gonflées. Et il s'arrachait de désespoir son ruban rouge. Il me menaçait de sa canne, moi, auteur du mariage Et il voulait courir, au milieu de la nuit, chez Moreau « lui mettre son pied quelque part », puis prendre le chemin de fer, tomber à Paris chez les fugitif, brûler la cervelle au comte de Vandeuilles. Je parvins à le fourrer de force dans son lit, où il passa trois jours entre la vie et la mort. Je ne le quittais pas d'une minute. Des saignées, des purgations, des vomitifs, le tirèrent d'affaire. Mais il passa encore quelques semaines d'abattement et de prostration, n'osant sortir, me répondant à peine quand j'allais le voir, affectant de ne même plus vouloir entendre prononcer le nom de l'absente. Un court séjour que je lui fis faire à la campagne, produisit une diversion heureuse. Aujourd'hui, le pauvre homme a repris une à une ses habitudes le cercle deux fois par jour, sa sieste dans l'après-midi, son loto à vingt-cinq centimes le soir. Il raconte aussi volontiers ses souvenirs d'Afrique « Quand j'étais au


camp de Médéah! Ses colères, toujours violentes et soudaines, n'ont pas plus de portée. Et il fait autant de tours de Cours, de son pas alerte d'ancien chasseur à pied, en prenant parfois au passage le menton de quelque petite bonne.

Enfi:.<, la ville. On en a tant parlé, les premières semaines, de « la belle madame Moreau », que le sujet commence à être épuisé. Elle n'est plus là! Son grand air, l'aisance et la grâce parisienne de son allure, ses toilettes n'offusquent plus. On sait qu'elle ne reviendra jamais! Madame Jauffret, la longue asperge montée, est seule à la dénigrer encore. De loin en loin, si quelque canard est dans l'air, il ne vient que de là. L'autre hiver le bruit ne courait-il pas que la belle madame Moreau était à Nice, s'affichant chaque après-midi sur la Promenade des Anghis, dans la voiture d'un prince russe 1 La voiture était même attelée en tandem! Eh bien, précisément, le petit Jauffret, accompagné de sa femme, venait de reperdre à Monaco quelques milliers de francs gagnés ici au cercle. Cet été, les Jauffret sont allés à Vichy à leur retour, madame Moreau ne chantait-elle pas dans une troupe de province, sous le nom « d'Helléna Dervallil. » Maintenant, il est vrai que la femme du nouveau conservateur des eaux et forêts fait parler d'elle, et qu'on dit à chaque instant « Elle fera un jour comme madame Moreau » Mais, au prochain scandale, la femme du conservateur des eaux et forêts servira à son tour de terme


de comparaison, et il ne sera plus question d'Hélène. « Le Temps est un g^ani maigre. »

Par conséquent, ni la ville, ni le mari, ni même son père.

Dans la nuit.

ni 0 ?


VIII

Au bout de trois années.

Je sors de l'audience à quatre heures. Mon médecin m'a recommandé l'exercice je me promène. Avant hier j'ai fait trois fois le tour de la ville, trois fois de suite, comme les ours enfermés qui font le tour de leur cage.

Hier, marché quelque temps sur la grande route départementale de Paris. Mais il s'est mis à pleuvoir, et j'ai dû revenir sur mes pas. Le parapluie ouvert, j'ai stationné un moment derrière ie chalet, contre la haute grille du jardin, juste à l'endroit où le comte de Vandeuilles à cheval, un certain soir de mai, roulait une cigarette.. Le chalet appartient aujourd'hui au petit Jauffret, de plus en plus heureux au jeu. Les gouttes de pluie faisaient un grand bruit monotone en hachant les feuillages du jardin. Quel-


ques feuilles jaunes se laissaient choir doucement, comme. des papillons d'or, puis rouillaient çà et là le gravier des allée*

Aujourd'hui, temps superbe. Soleil un peu chaud. Relu certains passages de Madame Bovary sous les ombrages séculaires du boulevard Saint-Louis. Puis, j'ai tourné à gauche en suivant l'ombre d'un mur- Puis, je me suis trouvé tout à coup devant la ruelle encaissée qui monte au cimetière.

Alors, j'ai rebroussé chemin.

Le lendemain.

Il a fallu que j'y retourne, à la ruelle. Que de fois, déjà, je l'ai gravie derrière des cercueils! Et un jour, moi aussi,on m'y portera,les pieds en avant. Peut-être demain, peut-être dans. Voyons! un petit calcul j'ai quarante-cinq ans il est certain que j'ai vécu beaucoup plus que la moitié de ma vie. Eh bien! ce jour-là, les mêmes vieux cyprès hausseront pardessus ce mur leurs têtes d'un vert noir. La crête du mur sera hérissée des mêmes tessons de bouteilles, défense mesquine de la majesté de l'enclos des morts.

Aujourd'hui, seul, n'escortant pas d'autre bière que celle que chacun porte en soi, et où nous sentons chaque jour _se dissoudre un peu de nous-mêmes, j'ai marché là. D'ailleurs, à vrai, dire, j'étais moins


navré qu'à la minute où j'écris cette phrase. La moiteur qui me mouillait le front et me descendait le long de l'échine, n'était pas sans volupté. Mes pieds enfonçaient dans un épais tapis de poussière. Mes yeux clignotaient au grand soleil, se fermaient. En les rouvrant, contre le haut mur, je voyais bien çà et là une lèpre de mousse calcinée et noire, sorte de suintement de la mort. Mais, dans le champ opposé, un paysan labourait en gourmandant son mulet « Hue! fainéant! tire fort! » Et le babil d'un petit oiseau, que je ne voyais pas, frétillait dans une Puis, tout à coup, à travers la grille de la porte, les pierres blanches des tombes, Après le machinal coup de chapeau de l'entrée, presque tout de suite, à droite, je suis arrivé devant le tombeau de ma famille. Le nom que je porte « Mure », gravé plusieurs fois dans la pierre froide, précédé de prénoms et suivi de deux dates. Oui! mon père I ma mère! De la place pour moi Paf tout h coup, au lieu de m'appitoyer sur moi et les miens, une distraction le sol détrempé par la pluie s'était affaissé, et la pierre tombale penchait à droite En m'éloignant, je pensais encore à la réparation qu'il faudrait faire « Je reviendrai avec mon maçon. Pourvu encore que les murs du caveau ne se soient pas affaissés comme la pierre » Puis je me suis trouvé devant le tombeau des Derval. Et j'ai relu l'inscription que j'ai fait mettre moi-même THÉODORE DERVAL. Comman-


dant de V armée d'Afrique, aide-de-camp de Changarnier, officier de la Légion d'honneur.

Déjà un an Il ne se mettra plus en colère. Il ne dira plus « Quand j'étais au camp de Médéah » Pendant une demi-heure, après chaque repas, son teint, de rouge qu'il était à l'ordinaire, devenait é:carlate. Un soir, après son diner, au lieu d'aller au cercle, il dut prendre le lit. Je ne fus appelé que le lendemain. La crise était passée. « Quelle nuit disait la bonne, en hochant la tête. On ne l'eût pas cru malade. Je passai l'après-midi entière à son chevet il ne souffrait pas, ne se plaignait de rien; seulement, son agitation était extrême. Il se retournait à chaque instant dans son lit, se versait lui-même de ia tisane froide, puis parlait, parlait. Il fuma même une pipe. Je lui demandai s'il fallait prévenir Hélène. « Gardez-vous-en bien! Voyons! pour une simple indisposition «Elle lui avait encore écrit l'autre semaine, et il me lut cette lettre. La petite fille qu'elle avait eue du comte de Vandeuilles, était maintenant dans son treizième mois, oh une enfant magnifique Hélène se trouvait encore enceinte. Ma foi, tant pis! si c'était un garçon, lui, Derval, irait à Paris servir de parrain à son petit-fils, et, au besoin, il l'adopterait un jour. D'ailleurs, ce Vandeuilles était « un excellent jeune homme » qui rendait sa fille heureuse. Le gendre qu'il lui aurait fallu Et Moreau, « mon sacré Moreau », un jour ou l'autre n'avait qu'à mourir, dame! D'ailleurs, lui, Derval


ne se « foutait-il pas carrément » de l'opinion publique Un de ces matins, il allait « bazarder » sa petite maison, quelques lopins de terre qui lui restaient à Miramont; et, ses quatre sous réalisés, il ferait un pied de nez à X. ce trou, cette ville assommante, cette boîte à cancans. On dirait ce qu'on voudrait, il irait vivre à Paris, à côté de sa fille, de sa fille qu'il avait hâte d'embrasser. Sa fille! il lui avait pardonné depuis longtemps. Elle avait eu joliment raison, après tout, de ne pas se laisser embêter longtemps par un tas de saintes nitouche, qui, si Hélène avait un amant, en avaient, elles, trentesix. Et puis, rien que pour sa santé même, Paris, la vie active de Paris, lui était indispensable. A X. il étouffait! Il n'était pas si vieux, que diable! il se sentait encore solide. Ces soudards du camp de Médéah passaient pour des durs-à-cuire Et après avoir secoué les cendres de sa pipe, il sortit du lit, passa ses pantoufles et alla sur le palier crier à la bonne de lui faire cuire une côtelette. Je le quittai vers le soir, très rassuré. Au milieu de la nuit, on vint sonner violemment à ma porte il était mort Le surlendemain, l'heure de l'enterrement arrivée, Hélène, malgré trois dépêches de moi, n'avait pas donné signe de vie. J'avais en son nom lancé des lettres de faire part. Je dus conduire le deuil avec un arrière-petit-cousin du commandant, propriétaire à Miramont, venu pour la circonstance. Une compagnie de la garnison rendait les honneurs militaires.


Il y avait beaucoup de monde les membres du cercle où allait Derval, des magistrats, des officiers en. retraite, l'indispensable M. de Lancy et son fils tous indifférents et curieux. J'avais fait la leçon à l'arrière-petit-cousin et, en distribuant des poignées de main, nous répondions aux interrogations muettes, que « madame Moreau » très gravement malade n'avait pu venir. Leur curiosité satisfaite, la plupart n'allèrent même pas jusqu'à l'église. A la ponté du cimetière, le petit cousin, très pâle, prit brusquement congé de moi, en me remerciant de ce que j'avais fait pour « son parent », moi, un simple ami mais lui, depuis dix-sept ans déjà, n'avait plus mis les pieds dans un cimetière il fallait l'excuser s'il partait la vue des tombes lui faisait mal, c'était vraiment plus fort que lui Quand les soldats et le prêtre des morts se furent également retirés, je restai seul. Et, à chaque pelletée de terre des fossoyeurs tombant sourdement sur la caisse, je me disais « Où est sa fille Pourquoi n'est-elle pas venue ?. Que faitelle à cette heure »

Le lendemain soir, au cabinet de lecture, l'Officiel à la main, au lieu de lire la séance orageuse de l'Assemblée nationale, je me livrais à des suppositions baroques. « M. de Vandeuilles est-il homme à avoir supprimé mes dépêches?» Tout à coup, ce fut 'ln trait de lumière « L'an dernier, à pareille époque, « le commandant ne m'a-t-il pas parle du Tréport, « où Hélène faisait prendre des bains de mer à sa


a Elle » Oui, elle devait être bien tranquillement à l'Hôtel.de la Plage, avec M. de Vandeuilles, croyant son père plein de vie et de santé Je savais qu'elle était femme à ne pas verser une larme, à ne pas prononcer un mot, à sauter dans le premier train venu, et, après un mortel voyage de dix-neuf heures, à arriver l'œil sec mais entouré d'un effrayant cercle bleu, et à dire « Me voilà 1 Mais maintenant, c'est inutile. Je le sais, je voulais tout de même venir 1 » Aussi, devinant tout et voulant tout conjurer, j'avais télégraphié à M. de Vandeuilles, que je ne connais nullement, de supprimer mes premières dépêches à Hélène, de ne lui annoncer qu'avec précaution la fatale nouvelle, enfin, de ne lui remettre qu'après l'y avoir suffisamment préparée, une interminable lettre de moi, où je racontais tout à Hélène avec beaucoup de détails où je la faisais assister longuement aux derniers mois de l'existence de son père, à la maladie, à l'enterrement; où je la suppliais, enfin, de ne pas arriver, maintenant que tout était consommé, que chacun la croyait dangereusement malade, et que j'étais là, moi, pour la remplacer, pour exécuter ses intentions, pour régler ses affaires et surveiller ses intérêts de tout genre. Deux jours après, M. de Vandeuilles m'ôtait un grand poids, en m'accusant réception de ma dépêche et de ma lettre parvenues à temps.

Enfin, d'elle, au bout d'une semaine, ce billet

« Merci de tout ce que vous avez fait. Vous êtes un


«véritable ami. Si vous faisiez un voyage à Paris, ve« nez me voir. »

« Hélène. »

Même année, aux vacances.

L'an dernier, à pareille époque, j'ai visita la Suisse. Cette année, je ne vais nulle part: je fais partie de la. chambre des vacations. D'ailleurs, si je me décidais à aller quelque part, ce ne serait pas à Paris.

« Venez me voir. » A quoi bon? je n'ai rien à lui dire. Je n'ai plus aucun service à lui rendre. Avec la procuration qu'elle m'avait envoyée, j'ai réalisé la fortune de son père. Selon ses intentions, tout a été vendu, les fermes de Miramont, la maison, le mobilier aussi, sauf quelques souvenirs que je lui ai expédiés par la petite vitesse. La voilà devenue tout à iait une étrangère pour cette ville où elle ne remettra jamais les pieds.

« Vous êtes un véritable ami. » On sait ce que cela veut dire. Un véritable ami, à deux cents lieues de distance; mais né franchissez pas les deux cents lieues 1 Allons, c'est l'indifférence absolue. Moi aussi, je dois me mettre à l'unisson, chercher un autre intérêt dans la vie.

Demain j'irai prendre un permis de chasse.


1er septembre 1873.

J'ai fait l'ouverture.

Chien mal dressé. Tous les perdreaux que j'ai vus, partis de trop loin. Manqué un lapin. En rentrant, déchargé mes deux coups sur des hirondelles au vol. J'en ai tué une. Mon grain de plomb lui a touché le cœur. Elle a le ventre et la gorge couverts de jolies plumes blanches. Je viens de la prendre dans ma main. Son petit corps est encore chaude

10 septembre.

Je ferme mes malles. Dans trois quarts d'heure, l'omnibus du chemin de fer vient les chercher, et je pars. Je me sens tout dispos et légel'.

L'express pour Paris Celui qu'Hélène prit un soiri il y a cinq ans.


Paris, 21 septembre.

Je sors de chez elle. Je lai vue. J'ai passé l'aprèsmidi avec elle.

Il était deux heures. Ayant déjeuné à mon hôtel, je prenais un mazagran au café Riche. Depuis que je suis à Paris, je renvoyais de jour en jour ma visite à Hélène. Tout à coup:

Garçon, de quoi écrire 1

Et j'écrivis sur une de mes cartes

« Ma chère Hélène,

« ici depuis dix jours. Voulez-vous me recevoir ? « Demain, je me présenterai chez vous vers trois « heures. Votre vieil ami. »

Puis je mis ma. carte sous enveloppe, j'écrivis l'adresse et, en payant ma consommation, je demandai


au garçon un commissionnaire. Tout à coup, je rappelai le garçon

Non pas de commissionnaire

Et je sortis du café. Sur le boulevard, indécis, je marchai quelque temps, ma lettre à la main. Qu'allaisje faire pendantvingt-quatreheures?Attendre, me ronger d'impatience. Ne valait-il pas mieux en finir? Voilà cinq ans que je désirais ce moment, que revoir Hélène était mon idée fixe. Un doux soleil d'automne égayait le trottoir, embellissait les femmes, regaillardissait les promeneurs. Mon indécision cessa, et je déchirai la lettre.

J'y vais de suite

Et, doublant le pas, je prislarue de la Chaussée d'Antin. J'entrai pourtant dans un bureau de tabac, où je choisis un cigare très cher et blond. Place de la Trinité, je regardai un moment le square. Des enfants jouaient sur le gravier des allées, tantôt à l'ombre des bran-ches, tantôt dans du soleil. Autour d'eux, des oiseaux voletaient sur la gazon fraîchement arrosé. De jeunes mères, del'âge d'Hélène, assises dans les fauteuils rustiques, causaient, brodaient. Alors, je vins fumer mon cigare dans le square, sur une chaise. La loueuse se présenta, me tendit le petit bulletin. En lui donnant ses deux sous, n'avais-je pas des tentations de lui parler d'Hélène, de la lui dépeindre, de lui demander si une dame comme ceci. comme cela. ne venait pas quelquefois avec une toute petite fille Non elle ne s'y était peut-être jamais arrêtée, Hélène,


dans ce square minuscule, élégant mais d'une élégance de grisette, bon pour les ébats de la marmaille des boutiquiers du quartier. Allait-elle souvent au parc Monceaux au jardin des Tuileries ? au Bois ? A quel coin heureux et charmant de Paris accordaitelle ses préférences, pour y venir tous les jours lire, travailler, rêver ? Quelle était son existence depuis ces cinq ans, depuis le matin où elle m'écrivait « J'aime pour la première fois de ma vie. » Je ne savais rien, et, pouvant apprendre tout dans quelques minutes, tout à la fois, voilà que je restais cloué sur ma chaise, hésitant et peureux, comme celui qui n'ose plus décacheter la lettre qui va décider de sa vie entière. Mon cigare venait de s'éteindre. Il sonna trois heures.

Allons plus tard je la trouverais sortie.

Et, quittant le square, je montai tout de suite la rue de Londres. Place de l'Europe, un sifflet de locomotive J'étais déjà rue de Saint-Pétersbourg, trottoir de droite. Je levai les yeux « n° 16. » C'était 16 bis I la porte suivante, une fort belle maison du Paris nouveau de M. Haussmann. Mon coup de sonnette me retentit profondément dans la poitrine. La concierge était devant la porte de la loge.

Monsieur demande.?

Madame.

Le nom m'écorchait la bouche à prononcer. Je sur-,montai ma répugnance.

Madame de Vandeuilles


Quatrième au-dessus de l'entresol, porte à droite.

L'escalier, superbe, doux à monter, tendu d'un tapis de marche en marche. A chaque étage, à droite de la fenêtre, une large banquette en velours rouge. Je m'assis un moment au troisième, pour essayer de réprimer les battements de mon cœur. Puis, je gravis très vite les dernières marches, et je sonnai. Une bonne. Je lui remis ma carte.

Madame est-elle visible ?

Je vais voir, monsieur.

Et, m'ayant introduit dans le salon, elle referma la porte sur moi. Je fus tout de suite obligé de m'asseoir. Mais je me sentais heureux. Elle avait passé dans cette atmosphère Il y avait quelque chose d'elle dans le goût et l'harmonie de l'ameublement, dans l'arrangement de certains objets, dans le laisser aller de certains autres. J'avais vu déjà quelque part des rideaux drapés comme ceux-ci oui, autrefois, dans sa chambre de jeune fille. Et ce gros album en cuir de Russie, avec des coins et un fermoir d'argent, c'était moi qui le lui avais donné Je me mis à le feuilleter. A la fin, quelques photographies nouvelles mais les anciennes y étaient toujours, dans le même ordre en tête, lie commandant Derval, avec son ruban et son air furieux. Puis moi, plus jeune de dix ans. Puis Hélène, dans des poses diverses, et à différentes époques Hélène tout enfant, en petites jupes courtes; Hélène en première com-


muniante Hélène en uniforme d'élève de Saint-Denis.; Hélène jeune fille Hélène mariée. Puis, il y en avait une récente que je ne connaissais pas Hélène à Paris, plus belle et plus désirable encore, toujours frère, plus femme. Je la contemplais avidement, lorsqu'une porte s'ouvrit. Elle entra. Elle portait au bras une petite fille.

Je m'étais levé très vite. Déjà je pressais sa m.ain libre. Elle, se dégagea doucement, et, me présentant sa fille

Regardez-la! Comment la trouvez-vous ?. Elle s'appelle Lucienne.

Mais elle se me dit pas de l'embrasser. Je lus toute sa pensée dans ses yeux Lucienne, c'était sa faute 1 Elle ne s'en cachait pas, elle l'adorait, elle en était fière. Mais une délicatese exquise empêchait Hélène de me la pousser dans les bras. Seulement, à l'idée de la situation exceptionnelle faite déjà à ce petit être, ses longs cils s'abaissèrent sur lui. Elle le couvait d'un regard de commisération et de tendresse, puis, se mit à l'embrasser follement, elle. pour le dédommager de. l'injustice des autres. Et, dans l'emportement de sa passion maternelle, je retrouvais mon Hélène tout entière, il y avait une belle révolte « Pas d'autres que moi, pour aimer ma fille, moi seule »

Comme autrefois, alors, je voulus l'entourer de douceur. Je la conduisis au fauteuil que je venais de quitter. Moi, un genou en terre à côté du fau-


teuil, je me mis à jouer timidement avec Lucienne. D'abord, je pris délicatement ses menottes, et les ayant effleurées de mes lèvres, je me fis donner de petites tapes sur le visage. Puis, comme l'enfant souriait « Je ne te fais donc pas peur m'écriai-je. Viens donc, nous allons être de grands amis. » Et je l'attirai avec précaution des bras d'Hélène q ui n'osa pas me la refuser. Maintenant, à deux genoux sur le tapis, je faisais rire la petite aux éclats, feignant de l'envoyer en l'air plus haut que ma tête, puis, tout à coup, la laissant retomber et, chaque fois, je profitais de sa joie pour l'embrasser furtivement sur le froni, sur le cou, sur ses fins cheveux naissants. Ah si quelqu'un de mes collègues graves de la Cour d'appel de X. avait pu me voir ainsi! M. de Vandeuilles seulement serait entré tout à coup. Une peur d'être ridicule me fit brusquement regarder Hélène.

C'est que je vous ai aussi fait sauter comme ça, vous, autrefois

Oui, je sais, vous êtes un bon et fidèle ami. Et, depuis cinq ans, que de choses vous devez avoir à me dire!

Sa main me désignait un siège à côté d'elle. Et, quand je fus assis

Voyons d'abord, mon père? dit-elle avec émotion.

Mais -Lucienne, voyant que je ne m'occupais plus d'elle, se mit à pleurer.


Attendez fit Hélène.

Elle me la reprit, la consola, l'embrassa, puis sonna la bonne et la fit emporter.

Eh bien, mon pauvre père!

Nous parlâmes longtemps du mort. Elle savait tout par ma longue lettre. Mais elle m'interrogeait sur ce qu'elle savait déjà multipliant les questions, avide de minutieux détails. Tout en la satisfaisant de mon mieux, une partie de mon être était distraite, ne s'intéressant qu'à la joie d'être là, errant des fleurs bleues du tapis aux vases du Japon de la cheminée, m'efforçant de graver à jamais en moi l'empreinte de cet intérieur, pour l'évoquer à volonté et y vivre par la pensée quand je m'en serais éloigné. Par la fenêtre ouverte, un cerceau d'enfant et sa baguette, attendaient, au milieu du balcon plein desleil. De petits cris de Lucienne jouant avec sa bonne, m'arrivaient de la pièce voisine. Et c'était surtout à Hélène que je m'attachais, moulant en moi les traits de son pâle visage, les contours de sa chevelure, les moindres plis de son peignoir un peu ample pour dissimuler sa nouvelle grossesse, guettant la pointe de sa pantoufle qui se cachait à chaque instant comme une petite bête craintive. Et, à mesure qu'elle me parlait, je vibrais à toutes les émotions que je voyais passer au fond de ses grands yeux noirs. La maladie de son père je souffrais avec elle L'enterrement une rage me secouait comme elle contre la curiosité malveillante d'une population Une larme trem-


blait entre ses cils à la pensée que, depuis l'enlèvement, elle n'avait plus revu le bonhomme, qu'elle ne le reverrait jamais et je me sentais le cœur gros! Elle éclata enfin.

Au moins, si je l'ai fait souffrir, êtes-vous .sûr, vous, qu'il m'ait pardonné ?

Et des sanglots soulevèrent profondément sa poitrine. Alors, de même que je m'étais mis à faire jouer la fille, j'essayai de sécher les yeux de la mère. Je lui pris les mains avec un peu de notre familiarité d'autrefois, lorsqu'elle portait encore des robes courtes et venait s'asseoir sur les genoux de son grand ami pour lui confier quelque joie débordante ou quelque gros chagrin. Et je lui dis tout ce que je trouvais de tendre et de consolant. Son père lui avait si bien pardonné, qu'il comptait braver le qu'en-dira-t-on, et venir à Paris vivre avec elle, chez elle! Elle avait bien fait, puisqu'elle était malheureuse à X. de se mettre au-dessus des préjugés, de braver au grand jour l'opinion publique. On ne vivait qu'une fois, après tout! Qu'importaient les sots, les envieux, le blâme de quelques puritains de salon, les maximes de certains moralistes bêtes, la réprobation des hypocrites ? Les principes mêmes. Ah 1 si les magistrats, mes collègues, en ce moment avaient pu m'entendre I Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement. Morale, logique, société, j'aurais voulu tout réduire en poudre, pour avoir de quoi sabler et rendre moins


glissant le sentier dangereux où s'est engagée Hélène.

Qu'est-ce que tout cela si vous êtes heureuse! Mais l'êtes-vous, au moins?

Et comme pour sonder toute ma pensée, les regards d'Hélène se plongeaient dans les miens, je lui pris de nouveau les mains, et je m'enhardis à les lui baiser.

Je ne vous pardonnerais, pas, moi Hélène, si vous n'étiez pas heureuse.

Elle dégagea aussitôt ses mains, et elle eut un sourire.

Mais oui, mon ami, je suis heureuse. Pourquoi voulez-vous que je ne le sois pas,?

Une demie sonna à la pendule. Hélène jeta les yeux sur le cadran.

Tiens quatre heures et demie, fit-elle. Attendez.

Et elle alla ouvrir la porte de la salle à manger, pour dire à la bonne qu'il était temps que Lucienne prît son bouillon.

Moins de pain qu'à l'ordinaire, s'il vous plaitl. Elle a l'estomac un peu embarrassé.

Je m'étais levé, et j'avais repris mon chapeau sur un meuble.

Je vous dérange. je vais partir.

-Non.

Et elle vint elle-même me débarrasser de mon chapeau. Elle ne sortait pas de l'après-midi, Lucienne


étant un peu souffrante. Elle n'avait rien à faire. Nous avions tout le temps de causer. M, de Vandeuilles ne rentrait jamais que pour dîner, vers sept heures et quart, sept heures et demie. Et encore, né'tait-ce pas aujourd'hui jeudi? Chaque jeudi, M. de Vandeuilles dînait à son cercle.

Tiens il vous laisse seule

Avec ma fille, répondit-elle très naturellement. Et elle fit faire un saut à la conversation..

Avez-vous vu ma salle à manger ?

La salle à manger était claire et gaie, avec sa large fenêtre ouverte sur le balcon. Assise sur les genoux de la bonne, Lucienne prenait son bouillon. Des oiseaux des îles voletaient dans une volière en acajou. Un pan de soleii tombant sur le parquet poli comme une glace, rejaillissait en une gerbe de rayons, dont quelques-uns faisaient reluire les pièces d'argenterie du buffet, un buffet à crédence en vieux chêne. Maintenant que nous y étions, elle voulut me faire visiter le reste de l'appartement leur chambre, celle de Lucienne, la cuisine et une autre pièce, à peine meublée celle-là « le cabinet de M. de Vandeuilles ». Rien qu'un bureau, quatre chaises, un encrier et du papier à lettre oublié sur le bureau mais pas de bibliothèque, pas un livre. Des fleurets accrochés à la muraille, avec des gants d'escrime et un masque. Une boite de pistolets de combat sur une chaise. Hélène ramassa quelque chose qui traînait à terre un écrin de lorgnette de théâtre, qu'elle posa sur la tablette de


la cheminée. "Des cartes de visite, des lettres décachetées, de vieilles entrées au pesage, une pipe, e_t des cigarettes, faisaient un petit fouillis sur le velours de la tablette.

Il ne se tient presque jamais dans son cabinet, m'expliqua Hélène. Aussi me donnera-t-il bientôt cette pièce, quand je vais en avoir besoin.

Et elle ramena davantage son peignoir sur son ventre de femme enceinte.

Maintenant, nous étions revenus au salon en passant par l'antichambre. Au lieu de se rasseoir, elle sortit sur le balcon, où je la suivis. Très spacieux, -*• on aurait pu y dresser une table et y dîner ce balcon reliait les diverses pièces éclairées sur la rue. Une rangée de vases, choisis par Hélène, mettaient le long de la rampe la gaieté de leurs fleurs, tout un bariolage de couleurs éclatantes.

Et cette vue fit alors Hélène, accoudée sur.le balcon. Que dites-vous de cette vue ?

Une échappée sur l'ensemble du quartier de l'Europe de hautes maisons de construction moderne, semblables entr'elles, aux façades superbes tout un éventail de larges rues régulièrement tracées, portant chacune un nom de capitale. Çà et là, une façade de derrière, coupée de haut en bas par la rainure d'une étroite cour intérieure, percée de tout un damier de petites fenêtres. Quelquefois, une vitre incendiée de rouge par le soleil couchant, un pan de mur couvert des lettres gigantesques d'une


réclame. Puis, en bas devant nous, la trouée béante du chemin de fer le profil noir d'un pont de fonte, solide-et léger; un enchevêtrement de rails courant au fond d'une sorte d'immense chenal sans eau, où des locomotives allaient et venaient dans un commencement d'obscurité bleuâtre. Les unes, celles qu partaient, se mettaient mathématiquement en mouvement, avec des hoquets de bêtes puissantes. D'autres revenaient, lentes, lasses peut-être, puis dégorgeaient tout'à coup leur vapeur avec un formidable soupir de soulagement. Et des flocons de fumée noire sortaient des arches du pont, se déroulaient en anneaux grossissants, se dissipaient en buée. Çà et là, entre les fils pressés du télégraphe, des trains interminables manœuvraient, secouant longuement les plaques tournantes. Des signaux retournaient de temps en temps leur disque rouge et vert. Et tout cela, vivant d'une vie prodigieusement intense, était régulier, imposant et grandiose. On se sentait petit, soi, devant le spectacle tout moderne'd'une force de la nature domptée par un effort collectif, multipliée, utilisée.

Je n'avais jamais bien regardé le chemin de fer! m'écriai-je. Je ne croyais pas que ce fût si beau Mon impression a été la même, la première fois. le jour où je suis venu visiter l'appartement. Et c'était ce qui l'avait décidée à se loger à un cinquième.. A la longue, pourtant, l'œil s'accoutumait aux plus belles choses elle finissait par ne plus


y faire attention, excepté le soir. C'était si beau, lz nuit tombée, lorsqu'une infinité de becs de gaz im- mobiles surnageaient au-dessus d'un lac noir, au fond duquel glissaient continuellement les wagons e1 les locomotives. Lucienne, alors, dormait dans sor petit lit. Elle, venait s'asseoir sur le balcon, seule, e1 elle passait des heures à regarder toutes ces lumière, animées. Il yen avait de vertes, de rouges, de bleues, .qui semblaient jouer à se poursuivre et à se dépasse! comme des étoiles de chandelles romaines, tandis que d'autres ne remuaient pas. Les locomotives circulaient, superbes, toutes noires au milieu de leur rougeur de fournaise, haletantes, soufflant leur fumée embrasée. Mais je n'écoutais plus Hélène. Je ne pensais qu'à une chose M. de Vandeuilles la laisse seule, et pendant des soirées entières Quelle autre affaire peut-il avoir que de lui tenir compagnie Hélène a parlé de cercle il joue Passerait-il ses soirées courir les théâtres? Aurait-il d'autres maîtresses ?. Moreau, lui, ne sortait pas le soir, mais s'endormait et ronflait. Celui-ci vaut-il mieux?

Tiens fit-elle avec un sourire railleur, à quoi pensez-vous ?

Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta

Je n'aime pas vos distractions.

Elle me devinait peut-être Ma confusion était grande. J'essayai alors de lui dire timidement Quand vous passez vos soirées seule, je voudrais être ici, sur ce balcon.


Mais elle me cassa bras et jambes par cette phrase Vous êtes donc resté le même, mon pauvre monsieur Mure. Toujours dans la lune

Rentrés au salon, nous nous étions assis sans rien dire. La tête basse, absorbé par la contemplation machinale des fleurs du tapis, je pensais « C'est elle qui est toujours la même je ne le sais que trop. Et moi, je ne suis rien pour elle, je ne compte pas dans sa vie. Si elle m'a d'abord vu volontiers, si elle a tenu à me faire faire le tour de son appartement, c'était uniquement pour me montrer de sa vie ce qu'elle voudrait que tout le monde en sache; làbas, à X. qu'elle a les dehors du bonheur. Mais, quand j'ai voulu approfondir, elle s'est efforcée de me donner le change puis elle s'est révoltée l'intérêt que je lui porte l'exaspère, et ma pitié lui fait horreur! » Toutes ces réflexions poussées à la fois, en moins de temps que je n'ai mis à les écrire, douloureuses à porter comme une brassée d'orties puis, au milieu d'elles, cette conviction « Elle n'est pas heureuse et, tout au fond de moi, sans trop m'en rendre compte, une sorte de satisfaction mauvaise, rendant moins lancinantes mes blessures. Apercevant alors mon chapeau à côté de moi sur une chaise, je le repris à la main. Et, le silence devenant gênant, je cherchai quelque chose à dire. Mais je ne trouvais rien, maintenant, j'aurais voulu être parti.

A. propos, dis-je enfin, j'allais oublier le but


principal de ma visite. J'ai quelque chose pour vous. Et, tirant mon portefeuille, je lui remis une lettre, de l'acquéreur de sa maison à X. contenant un èhèque de la moitié de la somme encore due, et un renouvellement de billet pour le reste. Nous échangeâmes quelques phrases distraites sur des sujets indifférents. Puis, je me levai.

Avez-vous à me charger d'une commission quelconque ?

D'aucune. Merci.

Cette fois elle ne me retenait plus.

Et Lucienne! je voudrais l'embrasser encore, Attendez.

Elle sonna. La bonne vint. Mais Lucienne, un peu fatiguée, avait fini par se laisser mettre sur son lit. Maintenant, elle dormait.

Il ne faut pasla réveiller. Hélène, vovs l'embrasserez pour moi.

Mais vous ne quittez pas encore Paris. Quand reviendrez-vous ?

Je n'en sais rien. En tous cas, je vous fais mes adieux.

Et elle me tendit sa main, que je gardai un moment dans la mienne, en lui disant avec une certaine solennité

-Adieu. Hélène, adieu!

C'est fini. Non seulement je ne remettrai pas les pieds chez elle, mais je reprends demain matinle chemin de fer. Je sonne le garçon de l'hôtel pour régler ma note.


X. septembre 1874.

Un an encore, sans que j'aie touché à ces feuilles déposées au fond d'un tiroir. En un an, rien.

Rien! Je n'ai plus entendu parler d'elle. La vie ici continue, plate et monotone, grise. Il y en a qui se marient, il y en a qui meurent, et il y en a qui naissent. L'hiver dernier, le premier président et le pro- cureur général ont donné beaucoup de dîners. Mais les de Lancy, qui commencent à être au bout de leur rouleau, ont passé six mois à Lancy, par économie, dit-on. Le Jauffret a des hauts et des bas, au baccarat. On le disait sur le point de revendre l'ancien chalet de Moreau mais la déveine a dû cesser, puisqu'il vient d'y mettre les ouvriers on repeint la façade, et il s'àgit de toute sorte d'embellissements. La Jau ffret, toujours une longue asperge, disgracieuse. Il y a trois


nouveaux cercles sur le Cours. Et le conservateur des eaux et forêts vient de recevoir son changement, à cause de la conduite scandaleuse de sa femme. Pas une ligne d'elle. Elle ne m'a même pas fait savoir sa délivrance. Une seconde fille ou un garçon? je l'ignore. Et dire que, chaque fois que j'ai reçu une lettre, avant de l'ouvrir, avant même de jeter les yeux sur l'adresse, j'ai pensé à elle, j'ai éprouvé une seconde d'espoir puis, rien Voilà mon année. Ah j'oubliais. Aux vacances de Pâques, Moreau est venu en France. Il a passé une demi-journée à X. il est venu me voir. Il parais'sait très calme, très satisfait. Il n'a fait aucune allusion au passé. Nous avons causé une grande heure, de l'Algérie, de la politique, de choses et d'autres. « Que me veut-il? A quoi dois-je sa visite? » me demandais-je tout le temps. Puis, il a fini par me confier qu'une place de président de Chambre serait bientôt vacante à Alger. Il venait me tâter pour savoir si je l'appuierais auprès de mes amis du ministère. Pourquoi pas ?.. Nous avons dîné ensemble. J'ai écrit trois longues lettres sous ses yeux. Puis, la nuit tombée, il est reparti. Même jour.

La domestique, Nanon, frappe à la porte de mon cabinet.

Entrez.

Monsieur, c'est une « lettre de mort», voilà.


Je la prends. Elle vient de Paris Je regarde l'a, dresse. Mais il me semble connaître cette écriture 1 N' est-ce pas celle de M. de Vandeuilles ?. Je la décachette.

«Madame Hélène Moreau, née Derval, a l'honneur « de vous faire part de la perte douloureuse de sa « fille,mademoiselle Julienne, décédée àl'âge de deux a ans et demi. »

« De pro fundis. »

Octobre 1874.

Pas de réponse, en un grand mois, à ma longue lettre écrite après la mort de Julienne. Connaissant son caractère, j'avais évité, dans cette lettre, tout ce qui aurait pu la froisser.

Elle doit être bien triste. Il lui serait pourtant si facile de m'envoyer quatre lignes.

25 avril, 1875.

Trois autres lettres, en huit mois, restées sans' réponse. Et moi, Hélène, qui ne parviens pas à t'oublier 1 Je ne sais que m'imaginer.

Je lui écris encore.

i 3 mal.

Je pars.


Paris, 4 mai, 1 h. du matin.

Pas dormi de la nuit en chemin de fer. Descendu 'au même hôtels qu'il y a trois ans, près du PalaisRoyal. Le garçon est allé me commander un bain. Puis, j'avale un consommée je m'habille, et, malgré l'heure matinale, je me pressente rue de Saint-Pétersbourg.


XI ̃̃

Paris, 5 mai.

Que d'émotions depuis mon arrivée Que d'inquiétudes. J'ai plus vécu, ici, en vingt-quatre heures, que. pendant des années àX.n.Et toute ma fièvre tient dans cette ligne « Je ne sais pas ce qu'est devenue Hélène. »

Hier matin, rue de Saint-Pétersbourg. La porte était ouverte, et la loge de la concierge, vide. J'avais déjà gravi quelques marches, comptant, vu l'heure; matinale, déposer ma carte et demander à quelle heure de l'après-midi je pourrais revenir. Tout coup, la concierge arrivant dé la cour, un balai à la main

Où allez-vous?

.Chez madame de Vandeuilles


Elle ne demeure plus ici. Il y a bientôt deux ans. Deux ans et elle ne me l'avait pas fait savoir l Que de fois, pendant ces deux ans, je me l'étais imaginée dans son appartement, s'occupant de sa fille, de ses fleurs et de ses oiseaux, ou, le soir, sur son balcon, regardant le chemin de fer

Êtes-vous sûre qu'il y ait deux ans ?

Oui. à un terme d'avril, je me souviens. quand ce monsieur donna congé, sa dame venait d'accoucher d'un garçon mort. Leur petite aussi était toute malade.

Et leur nouvelle adresse?

La concierge ne la savait plus. D'ailleurs c'était près des fortifications aux Ternes, peut-être à Passy ou à Auteuil, ou ailleurs. Son mari, cependant, devait se rappeler l'adresse, lui qui avait aidé aux déménageurs, son mari, garçon de bureau au ministère des finances. Vite, un fiacre, -et au ministère Le garçon de bureau interrogé, me voilà à l'entrée de la Citédes-Fleurs, aux Batignolles. Je renvoyai la voiture.. Il était à peine dix, heures.

Je ne connaissais pas la Cité-des-Fleurs. Tout au bas de l'avenue de Cli'chy, plus loin que le dernier bureau de l'omnibus de l'Odéon, au fond d'un quartier excentrique et populaire, quelle ne fut pas ma surprise 1 Paris vous réserve de ces éblouissements. Il me sembla tout à coup que j'entrais dans un bouquet odorant qui était une volière rien que de la verdure, des fleurs, et du soleil, et des oiseaux vole-


tant sur le vert tendre des pelouses. Tout cela, un jardin unique, fait de deux cents petits jardins contigus séparés par des murs bas qui disparaissaient sous les plantes grimpantes, très long, et resserré entré deux rangées de petits hôtels coquets. Au milieu, d'un bout à l'autre, entre la double rangée de grilles des hôtels, un étroit passage pavé, avec rondpoint de distance en distance. Et, à mesure que j'avançais, la douceur de la matinée de printemps, les émanations suaves, les gazouillements et les bruits d'ailes, me parlaient d'Hélène, contenaient quelque chose d'Hélène « Voilà ce qu'elle aime Elle a passé par ici, je le sens, et elle y est encore. Tout à l'autre bout, l'ayant-dernier de ces jardins, à gauche, m'a-ton dit peut-être n'aurai-je pas besoin de sonner Entre les barreaux de la grille, si je l'aperçois^tout de suite, assise dans son petit jardin, en chapeau de paille! Il faut m'attendre à la trouver en noir; elle porte encore le deuil, et n'aura pas voulu quitter ces fleurs, et ces oiseaux, les derniers vers qui Lucienne ait tendu ses petites mains. » Puis; arrivé à l'avantdernière maison â gauche, je regarde à travers la grille pas d'Hélène en chapeau de paille 1 Le jardin, plus grand que les autres, mais médiocrement tenu. Sur la porte, deux ou trois écriteaux pendus pension de famille, appartements meublés et non meublés. Je sonne, tout en me demandant si je ne me trompe pas. La bonne qui vient m'ouvrir « Je ne connais pas de Mm° de Yandeuilles, mais il n'y a que trois mois que


je suis ici. je vais appeler Madame. » Mais Madame est à sa toilette et me fait attendre un gros quart d'heure. Par une fenêtre du rez-de-chaussée ouverte, la salle à manger: deux bonnes mettent la nappe pour le déjeuner, une nappe étriquée de table d'hôte, çà et là tachée devin. Non! jamais Hélène n'a demeuré ici Enfin, voici Madame, une masse informe et débordante de chair, qui vient d'achever sa toilette, une bonne grosse commère de cinquante ans avec des anglaises, très affable et très expansive, toute disposée à causer.

Oui, Mmo de Vandeuilles a demeuré chez moi. Ma figure dut exprimer mon étonnement.

Attendez, monsieur, vous allez savoir.

Pas moyen de placer un mot; il me fallut subir ses interminables explications. D'abord, elle tenait une pensif bourgeoise, elle, et quelle pension Ce n'était pas un hôtel, au moins, comme celui dont j'avais dû apercevoir l'écriteau jaune, tout à l'autre bout de la Cité, en arrivant par l'avenue de Clichy 1 Cet hôtel de la Cité-des-Fleurs, à l'entendre, était mal habité et déshonorait la Cité, « un endroit si tranquille, si comme il faut, si aristocratique, » tandis que sa pension à elle ne faisait nullement tache. Et sa maison par-ci et sa maison par-là chez elle on se trouvait bien, on vivait en famille, et rien que des personnes distinguées commerçants retirés, officiers en retraite, une vieille dame noble avec son fils employé au ministère tous gens posés, bonne paie, heureux


de trouver en plein Paris des jardins, un petit paradis terrestre, quoi! l'air pur de la campagne. Seulement, comme elle était très difficile sur le choix de ses pensionnaires, qu'elle en refusait journellement, elle avait de la place de reste, et sous-louait, non meublés, les deux appartements du second étage.

Tenez Mme de Vandeuilles occupait celui du devant, ces trois fenêtres-là.

Les trois fenêtres étaient à cette heure en plein soleil, grandes ouvertes. A l'une d'elles, sur une ficelle tendue en travers, séchait du linge d'enfant qu'on venait de savonner, des petits bas, de blanches chemisettes. L'appartemeni était de nouveau habité. Et ces petits bas n'étaient plus ceux de Lucienne.

Veuillez me dire la nouvelle adresse.

Hélas 1 avec la meilleure volonté du monde, monsieur, je ne la sais pas.

Comment? vous ne la savez pas m'écriai-je dans un grand trouble.

Elle, alors, de nouveau

Attendez 1 monsieur, je vais vous expliquer. Et, à chacune de mes impatiences, quand je voulais couper court, m'éviter une partie de ses bavardages, cette grosse femme, éternellement

Attendez 1 monsieur, vous allez savoir.

D'abord, un grand éloge d'Hélène. Cette personne avait l'air si bien élevée, si grande dame et en même temps si polie, et douce. Lui aussi, avait une tournure fort distinguée, mais plus cassant, plus raide,


un peu ,dur pour le pauvre monde. Néanmoins ils formaient à eux deux un bien intéressant ménage. Maintenant, étaient-ils mariés? ne l'étaient-ils pas? Mon Dieu les affaires des gens sont leurs affaires et il ne fallait pas mettre le nez dans celles des autres, surtout quand il s'agissait de gens honorables qui tenaient leurs engagements et qui ne faisaient pas remarquer une maison. au contraire Dès les commencements des dix-huit mois qu'ils avaient passés ici, cette jeune dame paraissait éprouver des chagrins. La santé de sa fillette était si délicate. Elle était venue sans doute demeurer dans la maison pour que le bon air de la Cité fît du bien à la petite,, mais la petite ne s'en portait guère mieux. Et puis, pour tout dire, monsieur, lui, ne devait pas mener une conduite régulière. Comme les autres locataires, il avait son double passe-partout de la grille et de la porte d'entrée. Chaque nuit, malgré la précaution qu'il prenait de marcher à pas de loup comme un voleur, chacun l'entendait rentrer à des heures indues. A des trois heures, quatre heures, à des cinq heures du matin 1 tellement que les pensionnaires le surnommaient « le boulanger », parce que, disaientils en riant, M. de Vandeuilles doit travailler la nuit, et, comme les garçons boulangers, il ne rentre qu'à l'aurore Mais, si les pensionnaires riaient, cette jeune dame, elle, avait souvent les yeux rouges. N'est-ce pas, il jouait ?

Attendez, monsieur, vous allez comprendre.


Et je ne comprenaisque trop A, mesure que la maîtresse de la pension bourgeoise me dévidait ses complaisantes explications, un drame navrant se dressait devant moi. Je reconstruisais tout, maintenant. Je devinais'ce qui s'était passé rue de Saint-Pétersbourg. Là, à l'époque où Hélène était accouchée avant terme d'un garçon mort, M. de Vandeùilles avait dû éprouver au jeu de grandes pertes. Peut-être la débâcle, depuis longtemps imminente, s'était-elle produite juste au moment où le contre-coup du vice du père pouvait être fatal à celui qui allait naître. En tout cas, il avait fallu réaliser à tout prix de grosses sommes payer, songer à réduire les dépenses, le train de maison. Alors, congé de l'appartement de deux mille francs Hélène avait cherché de préférence dans un quartier éloigné puis séduite à première vue par la Cité-des-Fleurs, ne voulant plus demeurer que là, elle n'avait trouvé de vacant qu'un petit appartement de six cents francs. Et l'intérêt de la santé de sa fille, l'espoir que son amant, loin des cercles, changerait de vie, l'avaient emporté sur sa répugnance personnelle demeurer au-dessus d'une « pension de famille ». Mais, ici, déceptions sur déceptions Lucienne meurt, M. de Van deuilles joue. N'ayant plus de fille, Hélène a la faiblesse de laisser dévorer sa modeste fortune personnelle par le joueur qui espère toujours se rattraper. Alors, la gêne Il faut renvoyer la domestique, Hélène prend pension dans la maison, mais on lui monte ses repas dans sa chambre. Le


joueur découche, reste des quarante-huit heures sans reparaître à la fin, rupture Et voilà Hélène, au commencement de l'hiver, dans une affreuse position seule au monde, sans famille et sans amis, ruinée, désenchantée. Avec son caractère, n'osant peut-être plus sortir, passer sous les regards curieux et compatissants des pensionnaires. Probablement, des dettes Attendez, monsieur oh 1 elle ne me devait pas grand'chose un terme en retard, et deux ou trois mois de nourriture, en tout quelques centaines de francs. Et je ne lui réclamais rien, moi, je n'étais pas pressée, j'avais confiance. Cette dame possédait d'ailleurs de quoi répondre, oui un superbe mobilier rien que l'armoire à glace valait quatre fois ce qu'elle me devait. C'est elle qui, un matin d'octobre, me fit monter chez elle, pour me demander si je ne pourrais pas lui faire venir un marchand de meubles. Elle voulait tout vendre, partir immédiatement, peut-être voyager. Moi, je lui disais «Madame a tort, madame devrait au moins conserver ici un pied-à-terre la maison est très convenable pour une femme du monde seule. » Puis, quand je vis que tout était inutile « Eh bien, justement, il faut que je descende. dans Paris ce matin avant le déjeuner, je préviendrai mon tapissier. JI L'après-midi, le tapissier vint, lui estima ses meubles trois mille deux cents francs, elle en voulait cinq mille, ils tombèrent d'accord à quatre. Ellexeut l'argent le lendemain matin, passa la journée à faire ses malles, dîna, puis la bonne alla;


lui chercher un fiacre à galerie, à la station. de la Fourche, et cette dame partit. Pour ce qu'elle me devait, nous nous étions arrangées, j'ai eu son armoire à glace. Que voulez-vous ? monsieur, moi, elle m'avait toujours tapé dans l'œil cette armoire à glace et je l'ai maintenant dans ma chambre.

J'étais accablé. Hélène partie depuis le mois d'octobre, avec quatre mille francs, épave de sa fortune, sans dire où elle allait. Et nous étions en zmai 1

Enfin, madame, tâchez bien de vous rappeler. Si Mme de Vandeuilles n'a rien dit réellement, réfléchissez, ne pourriez-vous retrouver quelque indice ?. N'avez-vous jamais plus entendu parler d'elle ? Attendez, monsieur.

Et je voyais la grosse femme faire un effort de mémoire. Puis, elle secoua la tête, et ses deux anglaises remuèrent. Non quelques jours après, la bonne qui était aller chercher la voiture, prétendait bien avoir revu la dame, un soir, dans l'avenue de Clichy. Mais ce n'était pas possible Cette bonne, aujour- d'hui retournée dans son pays, avait dû se tromper. Elle-même, ne sortant que fort rarement à la vérité, n'avait jamais rencontré sa locataire depuis, dans l'avenue, ni ailleurs. Dans son idée, la jeune dame paraissant craindre l'hiver et aimer le soleil, avait dû partir dans le Midi, peut-être à Nice. Voyant que je n'en tirerais rien de plus, dévoré due soucis, je lui avais déjà tourné le dos et je me dirigeais machinalement vers la grille, en pensant que j'allais écrire le


jour même à un de mes anciens condisciples, jugesuppléant à Nice. La grosse femme maintenant silencieuse, me suivait. La main sur le bouton de cuivre, je me retournai tout à coup pour la remercier et prendre congé d'elle. Il était midi. En face, dans la salle à manger, par la fenêtre ouverte, les pensionnaires déjà à table, nous regardaient. Elle alors, souriante et, 'dans un balancement tout gracieux de ses anglaises

Attendez, monsieur 1. Monsieur ne voudrait pas déjeuner avec nous

Manger là, non! mais, quel que soit le résultat de mes démarches pour retrouver Hélène, je ne partirai pas sans aller revoir la Cité-des-Fleurs.

10 mai.

Rien

Mes démarches à la préfecture, infructutuses. On l'a recherchée au bureau des garnis sous différents noms que j'ai indiqués Derval. Vandeuilles. Mor eaù. Un agent, mis à ma disposition par 2'3 secrétaire du préfet, est même allé dans plusieurs hôtels et matons meublées. Aucune des femmes inscrites sous un de ces trois noms, n'était Hélène.

Rien non plus à Nice. Mon ancien condisciple, le juge-suppMant, vient de me répondre. Il.se souvient parfaitement de « la belle madame Moreau », dit-il,. et une femme pareille ne passe pas inaperçue. Les.


recherches auxquelles il s'est livré, par pur acquit de conscience, n'ont fait que le confirmer dans sa certitude de tout l'hiver Mme Moreau n'a pas mis les pieds à ?Vice non seulement à Nice, mais ni à Monte? Carlo, ni à Antibes, ni 11 Cannes, ni en aucun point intermédiaire du littoral.

Alors, où est-elle ? dans quelle direction porter mes recherches? Je m'agite du matin au soir en des tentatives stériles. La nuit, je ne dors pas. A force de me creuser la tête, j'en arrive à des imaginationsinsensées. Au moins, si j'avais pu retrouver le numéro du fiacre à galerie attelé de deux chevaux, qui, un soir d'octobre, est venu la prendre à la pension de famille avec ses malles. Je suivrais toujours un peu plus loin la trace d'Hélène. Le cocher m'eût appris où il l'avait conduite ce soir là dans un hôtel ou à quelque gare A l'hôtel, je retrouvais le nouveau nom qu'elle a dû prendre; la gare me faisait probablement deviner la contrée vers laquelle elle a pu se diriger Mais je me suis adressé en vain à la Compagnie générale des Petites-Voitures. J'ai inutilement mis une annonce au Rappel et dans le Petit Journal, feuilles que lisent les cochers. Est-elle encore à Paris ? En France seulement*? Avec un caractère comme le sien, fier et décidé, âvec, sa volonté indomptable, les résolutions extrêmes sont les plus probables. Qui salit ? l'Amérique, peut-être, avec une vie nouvelle ? ou la mort anticipée d'un couvent? ou autre chose?

Avant-hier, je suis allé à la Morgue. De la grille du


square triste qui est derrière Notre-Dame, à la vue ,du sinistre bâtiment, une grande émotion me serra. à la gorge. « Si je me trouve en face d'elle étendue sur une des dalles, nue, le visage défiguré par 4 les douloureuses contorsions de l'agonie 1 » Je hâtai le pas et j'entrai. Ce jour là, il n'y avait pas de cadavre. Les visages des passants entrés par curiosité, prenaient une expression désappointée certains se regardaient en souriant. Je ne quittais pas des yeux les vêtements des morts anciens dont l'identité n'est pas reconnue, défroque lamentable pendue derrière le vitrage. Çà et là, je distinguais des nippes de femmes. Quel cœur avait pu battre autrefois sous cette guimpe effilochée Sur quelle jambe, ce bas couleur chair taché de sang, était-il excitant à voir, bien tiré 1 lieras quelle passion aussi avaient-elles dû trotter, ces petites bottines, maintenant en bouillie pour avoir séjourné dans la Seine! Etais-je bien sûr, moi, qu'elles n'avaient pas' chaussé les petits pieds d'Hélène? Et, hier soir, en sortant de dîner. Il était de trop bonne heure pour aller me coucher, je fumais un. cigare sur le boulevard. Tout à coup, devant le café des Princes, je m'arrête, pétrifié une femme, seule à une table, devant un bock à moitié bu, me souriait. « Hélène Mais voilà Hélène! » C'était à s'y tromper; cette femme lui ressemblait tellement mêmes traits, même regard, même sourire 1 que c'était Hélène, et Hélène me reconnaissant, m'appelant, me faisant de petits signes de tête. Comme je restais planté là, ne


pouvant en détacher mon regard, voilà qu'à des tables voisines, d'autres femmes seules se mettaient à m'appeler « Psttt! hé le monsieur Psttt » Elle, alors, se levant sans achever son bock, marcha résolûment vers moi, et glissa sous mon bras sa fine main gantée, tout naturellement,'5 comme si nous nous connaissions de vieille date. Sa taille, plus mince et plus petite, ne rappelait guère celle d'Hélène. Une fille d'ailleurs toute jeune, vingt ou vingt-deux ans. Mais quand nous eûmes dépassé un peu le café, au moment où j'allais dégager mon bras, elle me dit je ne sais quoi, et le timbre de sa voix produisit en moi un charme singulier. C'était une voix déjà entendue, et dont la vibration jeune, fraîch., un peu grêle, me ramenait à une époque lointaine la voix d'Hélène toute jeune fille. Et je ne dégageais plus mon bras, je me laissais mener par elle où elle voulait je lui faisais au hasard les premières questions venues, pour qu'elle me parlât; puis, fermant à demi les yeux, oubliant le sens de ses paroles pour n'en savourer que la musique, il me semblait par moments qu'au lieu de cette rue du Faubourg-Montmartre que nous remontions, c'était dans les prairies de Miramont, il y a vingt ans nous ralentissions le pas du côté des grands saules, et je pressais contre moi le bras de l'élève de Saint-Denis en congé qui me fai- sait gravement ses confidences. Ce fut tout à coup comme si je m'éveillais en sursaut. Nous étions rue Notre-Dame-de-Lorette, devant une porte, et la jeune


femme sonnait, en me disant de sa voix d'Hélène «Urne manque deux louis pour payer un billet N'est-ce pas, mon chéri, tu vas être généreux? »


XII

12 mai.

Hôlel de la Cité-des-Flei>rs, chambre 7. Voilà où j'écris ces lignes. Hélène, retrouvée par le plus grand des hasards, est à la chambre 6. Elle ne se doute pas qu'une simple cloison nous sépare. Je viens de l'entendre remuer une chaise. Moi-même, par moments, je me passe la main sur le font. J'ai besoin de me toucher pour me convaincre que je ne rêve pas. Oui, je suis tout à fait éveillé Voici d'ailleurs comment la chose est arrivée.

Très simplement. Je m'étais promis d'aller revoir un jour ou l'autre cette Cité-des-Fleurs où Hélène a vécu dix-huit mois, les plus mauvais dix-huit. mois de sa vie. Hier, vers dix heures du soir, je rentrais. J'étais déjà place du Palais-Royal. Il faisait une nuit


de printemps magnifique. La p?ace était pleine de. gens s'attardant avec délices. Des couples se parlaient doucement. Pour la première fois de l'année, les cafés avaient mis leurs tables dehors. J'entrai au bureau de tabac de la Civette rallumer mon cigare. Puis, comme je stationnais sur le trottoir, accablé de me sentir seul par cette soirée tiède, peu pressé d'aller me mettre au lit et sûr de n'y pas dormir, voici que l'omnibus aux deux yeux rouges Odéon-Batignolles-Clichy s'arrête devant moi. « Tiens celui qui va jusqu'à la Cité-des-Fleurs » Et il n'y avait presque personne sur l'impériale. Au bout de vingt-cinq minutes, l'omnibus s'arrêtait au dernier bureau. Je descends de l'impériale et je franchis la porte de la Cit,é. La bonne odeur de jasmins, de roses et de seringats L'adorable bouffée d'émanations nocturnes, atmosphère de velours, palpitants bruissements de feuilles Là, je me promenai longtemps au milieu de tous ces jardins n'en faisant qu'un agrandi dans l'ombre. Il n'y avait pas de lune. Rien que des étoiles, et, çà et là, au-dessus des feuillages, deux ou trois fenêtres éclairées, mettant leur petite tache jaune dans la nuit. Puis, en avançant encore, les lueurs jaunes disparaissaient, et je me trouvais perdu dans une frémissante solitude, au fond de quelque désert parfumé, où j'étais isolé du reste du monde, et où il me semblait pourtant n'être pas loin d'Hélène. la;:le avait respiré ici, des nuits'de printemps pareilles, et il était resté quelque chose d'elle. Cette


suave fraîcheur, l'enivrement de ces haleines balsamiques, je les prenais pour une traînée de son passage. Et voilà que je me trouvais au bas de la Cité, maintenant, à la grille de la pension bourgeoise. Au fond du jardin, la maison muette et close dormait dans l'ombre. Les trois fenêtres du second reposaient doucement. Et je ne savais plus, moi il me semblait que cette grille allait s'ouvrir une fois encore, pour la laisser passer, C'était bien le moins qu'elle vînt! Depuis assez longtemps, je l'attendais Enfin, maintenant qu'elle était venue, son bras frôlait le mien et je me sentais défaillir au milieu de la caresse de sa robe. Alors, je revins lentement, m'imaginant que nous marchions à deux, l'un contre l'autre. De distance en distance, à chaque rond point de l'allée, je ne coupais pas droit pour allonger, nous faisions le demi-tour du trottoir circulaire. Rien ne pressait, et je ne lui parlais pas. Elle devinait ce que j'aurais pu lui dire. Puis, brusquement. Ce n'était plus le rëve 11 y avait là, à quelques pas devant moi, une grande femme, de tournure élégante, qui sonnait à la grille de la Cité. Le .gardien devait dormir, la grille ne s'ouvrait pas. Et elle sonnait encore. Elle fit un mouv3ment, se tourna à demi vers la loge alors, à travers les barreaux, son visage m'apparut en plein dans la clarté de la lanterne à réflecteur. Je retins un cri. C'était Hélène. Bien elle, cette fois, un peu changée depuis trois ans, toujours belle, mais, effet de mon trouble sans doute, d'une beauté étrange que je


ne lui avais jamais vue. D'ailleurs le gardien venait de tirer le cordon. Laissant retomber la grille derrière elle, Hélène, très vite, dans l'ombre, passa sur le trottoir opposé, sans même porter les yeux de mon côté. Presque tout de suite, elle entra dans un jardin à droite, dont la grille restait grande ouverte. Et elle sonna de nouveau, ici, à Y Hôtel de la Cité-des-Fleurs Je n'étais pas revenu de ma stupéfaction que j'aperçus de la lumière à une fenêtre du second étage. Hélène était dans sa chambre.

Chambre numéro 6, une seule fenêtre donnant sur les jardins, trente-cinq fpancs par mois, quarante avec le service. Elle habite là depuis plus de six mois, passant dans l'hôtel pour une femme très comme il faut, veuve, ayant éprouvé des chagrins. J'ai tout appris ce matin, étant venu de très bonne heure louer moimême une chambre. «Justement, me" répondit le garçon, le 7 est vacant. Monsieur veut-il voir le 7 ? A quel étage? Au second. » Et je me souvenais avoir vu la veille la lumière d'Hélène au second! Nous montons Quand j'ai visité la chambre, admiré la vue des jardins, marchandé un peu le prix pour la forme, après m'être plaint de ne pas avoir de placards « Eh! à propos, qui donc aurai-je pour voisins ? Oh! monsieur, une personne bien tranquille. » Et le voilà me parlant d'elle, me donnant toutes sortes de détails sur « Madame Hélène » et son existence retirée. Pas le moindre bruit, on ne s'aperçoit seulement pas qu'elle est dans l'hôtel, elle


ne reçoit personne, se faisant monter ses repas deux fois par jour, et ne sortant presque jamais. « Alors, c'est bien, j'arrête la chambre et vais vous payer d'avance la première quinzaine. » Nous descendons au bureau. On me passe le registre. Et je reconnais. une ligne de l'écriture d'Hélène Madame Hélène, veuve, née. Au lieu de Derval, elle avait écrit Valder. Je m'inscris à la suite. Et je pars pour aller chercher mes malles. Une heure après, j'étais deretour. Et me voici installé chambre 7, à côté d'Hélène. 13 mai.

Je me sens à la fois bien triste et bien heureux. Depuis vingt-quatre heures; c'est une grande douceur de vivre ainsi dans l'atmosphère d'Hélène. Elle est là,, à deux pas de moi, sous ma protection. La cloison est mince. Si elle ouvre sa fenêtre, si elle marche, si elle tousse, je l'entends. Hier soir, vers minuit, quand elle s'est mise au lit, le sommier a gémi. Et ce matin, Philippe, le garçon, que j'avais sonné, n'arrivant pas,. j'entr'ouvre ma porte devant la sienne, j'aperçois ses. bottines, de jolies petites bottines en peau de gant. Ma foi I je n'ai pu me retenir, je suis allé les toucher. Je les ai presque embrassées, toutes crottées de la boue de la veille.

C'est qu'il pleuvait hier soir une pluie épouvanta-.ble, fouettant les vitres si fort que ma nouvelle.


chambre s'est bientôt changée en petit lac. Malgré ce temps-là, elle est sortie après son dîner, vers huit heures et demie. Philippe, que j'ai tout de suite sonné, sous prétexte de m'enlever cette eau, m'a appris que madame Hélène sortait ainsi après son dîner, tous les soirs, quelque temps qu'il fît, et ne rentrait qu'à onze heures. « Y a-t-il longtemps qu'elle a cette habitude ? Non, monsieur seulement depuis trois semaines. Ah » fis-je avec indifférence. Et je me mis à lui parler d'autre chose. Puis, tout à coup, à brûle-pourpoint: « Où diable pensez-vous qu'elle soit allée par cette tempête, ma voisine ? » Alors, avec ses deux mains rapprochées, té grossier personnage se mit à faire un geste obscène. Et il riait d'un rire gras, bêtement. Je l'aurais souffleté. Mais je me contins. « Tiens dis-je froidement, vous croyez ? » Sans rien ajouter, Philippe continua à rire, de ce rire gras qui me semblait salir Hélène. Puis voyant que mon front se plissait, il balbutia des explications. Il disait ça en l'air, lui, sans savoir 1 cette dame était sans doute honnête. Et il s'y connaissait, en honnêteté, lui qui servait depuis trente ans dans les hôtels meublés Seulement, quand je l'aurais vue, cette dame, je saurais lui en dire des nouvelles. Quoil un vrai morceau de roi I. La plaisanterie, c'était la plaisanterie, mais cela n'empêchait pas de rendre justice au monde. Sur ces entrefaites, tout à côté de ma chambre, dans le couloir, nous entendîmes une clef ouvrir une porte.


Gomment s'écria Philippe étonné, déjà elle ?

Il n'était pas dix heures.

La pluie l'aura fait rentrer.

Puis, tout à coup, portant les mains au front

Et moi qui ne lui ai pas monté de serviettes, ni sa carafe

Il me quitta et descendit en courant.

Ainsi Hélène sort tous les jours à la même heure il faut que je sache où elle va! Ce soir, je la suivrai.

Même jour, six heures du soir.

Elle dîne. J'entends un bruit de fourchette contre une assiette. Depuis sept mois, matin et soir, elle prend ainsi ses repas dans sa chambre, seule. Elle se verse à boire. Quelle vie! Pas une main à presser, a pas une oreille où verser une confidence. Que doit-il se passer en elle? Quel travail lent ont dû faire le temps et l'isolement! Qui sait si elle ne regrette rien du passé, si elle pense quelquefois à X. à celles qui jalousaient sa distinction et sa beauté, à son père qu'elle n'a jamais revu, à moi?.. N'a-t-elle jamais été sur le- point de m'écrire ?. Voilà son repas .achevé. Philippe, qu'elle a sonné, emporte la vaisselle. Sept heures.

Elle vient d'ouvrir sa fenêtre. Par un petit trou fait à mon rideau avec une épingle, j'ai vu un peu de ses cheveux. Elle s'est accoudée et elle regarde la Cité-


des-Fleurs. Il ne pleut pas comme hier! Une belle-lin de journée de printemps. Les poumons se dilatent à l'air embaumé qui monte de tous ces jardins. Tandis que certains coins de verdure se reculent et s'approfondïssent dans une douceur bleuâtre, les toitures des petits hôtels d'en face viennent en avant, jaunes dans le soleil couchant. Toute sorte d'oiseau chantent à la fois. Elle n'a plus ses oiseaux des îles. La volière en acajou a été vendue avec le reste. Quatre mille francs Il y a sept mois, il ne lui restait que quatre mille francs Combien de mois, avec ce qui lui reste peut-elle vivre encore ? Peut-être sept autres mois, peut-être un an?. Soitl jusqu'au printemps prochain. Et puis?. Pense-t-elle quelquefois à ces réalités?. Je me demandais depuis un moment ce qu'elle était en train de faire à la fenêtre, d'où venait un certain bruit imperceptible que j'entendais, une sorte de petit grincement sa lime à ongles 1 Avant de commencer à s'habiter, elle se lime les ongles.

Huit heures.

Elle est prêtre. Sa toilette est sans doute terminée. Une porte d'armoire à glace vient de s'ouvrir et de se refermer. Je crois qu'elle est debout, en train de mettre son chapeau en se regardant dans la glace. Cherche!eHe ànoircir avec du cosmétique quelques premiers cheveux blancs? Se découvre-t-elle une ride précoce ?. Elle a aujourd'hui trente-six ans et deux ou


trois mois. Pas vieille, mais plus toute jeune. Et cet doit être une grande mélancolie pour la femme que de se dire -« la jeunesse s'en va ». D'ailleurs, la beautén'est pas faite que d'adolescence et de fraîcheur. Et, si peu que je l'aie aperçue l'autre soir, elle m'a surpris par une beauté nouvelle, d'une expression touchanteet meurtrie. Ses yeux battus, mais agrandis et plusprofonds, brûlaient dans la nuit de je ne sais quelle flamme mystérieuse, inquiétante. Mais pourquoivient-elle de prendre une chaise et de s'asseoir ? Huit heures et demie.

Que se passe-t-il? Depuis un grand quart d'heure qu'elle est assise, je n'ai rien entendu. Que fait-elle? À quoi pense-t-elle? Qu'attend-elle? Hier, à pareille heure, elle était déjà sortie. Maintenant, c'est peutêtre moi qui suis trop impatient. Mon cœur bat. Je suis aussi troublé que si j'allais commettre une vilaine action. Ai-je bien le droit de la suivre, de l'espionner ainsi, de surprendre son secret? C'est pour elle, dans son unique intérêt. Mais n'est-ce pas aussi pour moi? Tant pis! pour moi ou pour elle, avec le droit ou non, j'ai la fièvre qu'elle se hâte D'ailleurs, elle n'a pe,ut-être aucun secret.

Neuf heures.

Elle s'est promenée quelque temps dans sa chambre de long en large, comme quelqu'un qui réfléchit et.


qui ne sait trop quel parti prendre. Puis, je ne l'entends plus. Je crois qu'elle s'est de nouveau assise. Il se fait tard. L'aiguille de la pendule marche toujours Maintenant, qu'elle sorte ou non, cela m'est indifférent. Ma fièvre est tombée. Je n'ai plus que de la tristesse et dû découragement. Qu'est-ce que je fais ici, [moi, monsieur Mure, magistrat, homme grave, frisant la cinquantaine? L'oreille collée à une cloison, comme un mari jaloux cet espionnage de policier dans un hôtel garni de sixième ordre, est ce de mon âge, de ma position sociale? est-ce de ma calvitie et de mes cheveux blancs? Personne, à X. ne le croirait! Du Palais de Justice, mes collègues, avec une longue-vue, auraient le pouvoir de me découvrir ici et de suivre mon invraisemblable aventure quels éclats de rire En ferait-on des gorges chaudes pendant des mois, au cabinet de lecture, au cercle. Et chez les Jauffret? Et aux jeudis soirs de madame de Lancy? Mais, là, ce n'est pas moi qu'on déchirerait le plus ce serait Hélène. Si on la savait ici. et si l'on -connaissait cet hôtel Qui la défendrait dans ce monde de province, hypocrite et collet-monté ? Personne ne songerait à être juste, à tenir compte des circonstances de la chute. Nul n'admirerait la fierté dans la faute, son courage d'aller jusqu'au bout, le mépris de l'argent avec lequel elle s'est laissé ruiner, la grandeur simple de sa résignation à accepter toutes les conséquences. Personne ne reconnaîtrait le sentiment qui l'a empêché de s'éloigner de la Cité-des-Fleurs, où le


souvenir de sa fille et quelque chose de son illusion perdue doivent traîner pour elle en ce coin charmant de Paris. On ne voudrait voir que l'aspect louche de la maison meublée, le laid écriteau jaune de la porte, la boue mal balayée dans l'escalier. Et l'ameublement! Philippe m'a dit que la chambre de madame Pélène et la mienne sont « les mieux de la maison » Ici, au lit et à la fenêtre des rideaux de damas bleu malpropres. L'affreuse grimace du luxe. Un acajou de camelotte, le papier déchiré. Surtout cet ignoble canapé, poussiéreux et gras, éreinté par le vice.

Dix heures.

Elle ne sort pas. Sa porte s'est fermée à double tour. Je l'entends se déshabiller. Elle va dormir toute une nuit, là, près de moi: j'oublie le reste. Et je vais être heureux.


XIII

Nuit du 13 au 14 mai. Onze heures du soir. Rien! pas rentrée! J'aurais voulu ne pas croire mes yeux. C'est elle que j'ai perdue de vue au bas de l'avenue de Saint-Ouen. Pauvre Hélène

Je sors de nouveau.

Minuit.

Toujours rien! J'ai battu en vain le quartier sans la retrouver. Je vais l'attendre à la fenêtre.

Une heure.

La Cité-des-Fleurs dort. Un ciel noir. Rien d'allumé que la lanterne du gardien. Si elle rentrait, dès, qu'elle sonnerait à la grille, sous la petite lueur jaune du réflecteur, je^la reconnaîtrais. Mais, depuis long-


temps, personne ne sonne plus. Un grand. silence. Dans la chambre, le tic-tac de la pendule. Au loin, quelque part dans la nuit, le souffle de colosse de Paris, qui se délasse. Un vent humide, m'arrivant en face, m'a chassé deux ou trois larges gouttes d'eau dans les yeux. Mais je ne pleure pas. Quelque chose m'étrangle, un poids m'empêche de respirer, parfois un frisson me secoue tout entier, tandis que mon front brûle.

Je me remets à la fenêtre.

Deux heures.

Maintenant, elle ne rentrera [plus. Que faire pour abréger les heures jusqu'au jour?. Écrire.

Voici ce qui est arrivé s

Ce soir, elle a eu fini de dîner très vite. Philippe ne montant plus pour emporter la vaisselle, deux ou trois coups de sonnette impatients, impérieux. Puis, tout de suite, au lieu de s'accouder comme la veille à la fenêtre, elle s'est habillée. Mais sa toilette n'en finissait pas. Prête vers huit heures, elle est sortie.

Il ne faisait. pas encore nuit. Bien qu'elle soit un peu myope, je ne la suivais quelle loin, prêt à me cacher le visage et à me jeter de côté si elle s'était retournée.

Elle montait lentement l'avenue de 'Clichy, sur le trottoir de gauche, aussi lentement que l'omnibus de l'Odéori au milieu de la chaussée, un peu en avant d'ellé, gravissant la montée de la Fourchue avec un


cheval de renfort. Grandie, élancée, très simplement mise, sa robe noire faisait pourtant tache d'élégance et d'aristocratie au milieu de la banalité des passants employés, ouvriers en blouse de travail, demoiselles de magasin revenant de l'intérieur de Paris. Çà et là, des têtes se retournaient pour la voir. Quand elle eut dépassé un grand café au fond duquel un bec de gaz était déjà allumé, un garçon sortit, s'avança jusqu'au milieu du trottoir, la regarda s'éloigner.

Un moment, je ne la vis plus elle venait d'entrer dans une boutique. Chez un fleuriste, dont l'étalage vert et embaumé mettait un coin de printemps entre une charcuterie et un marchand de vins. Elle en ressortit avec un petit bouquet de ,violettes. A la Fourche, laissant en arrière le côtier et son cheval, l'omnibus partit au trot vers l'intérieur de Paris. Elle, s'arrêta une minute, tournée vers l'avenue de Saint-Ouen, s'intéressant peut-être à la double rangée interminable de becs de gaz, allumés dans le crépuscule, enfonçant leurs points d'or jusqu'à la banlieue. Attendait-elle quelqu'un, devant sortir d'unes de ces premières, maisons, laides et basses? Elle regardait aussi plus loin, là où l'avenue s'encanaillait encore jusqu'à devenir vers la barrière [un quartier de chiffonniers. Ne voyant rien venir, elle continua à remonter l'avenue de Clichy. Déjà, en haut, l'omnibus disparaissait derrière le monument du maréchal Moncey.

A la hauteur d'un petit bal, comme elle venait de


passer sur le trottoir de droite, tout à coup, presqu'au-dessus de sa tête, des lettres de feu, « Bal du Chalet», s'allumèrent. Elle dut faire un brusque détour deux voyous en casquette molle faisaient irruption hors du bastringue, tombèrent presque sur elle, en boxant pour la frime. Hélène ne se retourna pas; mais, jusqu'au restaurant du Père Lathuile, elle marcha plus vite.

Maintenant, elle était place Moncey, devant le maréchal appuyé sur son canon, défendant l'ancienne barrière dans un héroïsme de dessus de pendule. Baignée dans un crépuscule bleuâtre, la place agrandie. A gauche, le boulevard de Clichy, à droite le boulevard des Batignolles, se continuant l'un l'autre, très larges, donnant l'idée d'une ceinture sans fin faisant le tour de Paris. En face, les devantures contiguës de deux cafés, mettant un flamboiement à l'entrée de la rue de Clichy qui descend vers le cœur de la ville. Hélène, au bout du trottoir, arrêtée, semblait indécise. Qu'allait-elle faire? traverser la place, entrer au bureau d'omnibus, demander un de ces fiacres de la station, qui attendaient à la file, avec leurs lanternes rouges, vertes, jaunes, allumées? Peut-être continuer le long des boulevards extérieurs une promenade sans but? Peut-être, revenir tout de suite sur ses pas, n'avoir pas le courage d'aller plus loin, rentrer?

Un orgue de Barbarie criard s'entendait au milieu du boulevard des Batignolles. D'un petit café-con-


cert voisin, enclavé au premier étage d'un hôtel-garni louche, des roulades de baryton langoureux bra*mant l'amour arrivaient, avec accompagnement de piano. A côté du bureau de tabac épicerie, une gargote, où l'on voyait des gens dîner à des tables sans nappes, répandait une odeur de friture. Devant le kiosque de la marchande de journaux, une fille en cheveux, son petit chien sous le bras, achetait un journal d'un sou. Des hommes vaguement souls rasaient les maisons d'un pas chancelant. Et Hélène hésitait, toujours à la même place, respirant longement ses violettes.

Elle finit par se décider, -tourna à droite, évita une foataine-Wallace dont les gamins s'amusaient à faire éclabousser l'eau à pleins gobelets, et prit le boulevard extérieur. L'orgue jouait toujours. A son appel' persistant et nasillard, où, çà et là, des trous fais-aient penser à l'égosille ment d'un pitre asthmatique, il arrivait du monde. C'était déjà un grand cercle de gens occupant tout le large trottoir, d'une rangée à l'autre des petits platanes.

Au milieu, un saltimbanque en, longue jaquette noire sous laquelle on voyait commencer le maillot, étendait un vieux tapis, allumait et disposait en rond six chandelles fichées dans des goulots de bouteilles. D'énormes poids avaient été déposés au pied d'un arbre. Là, un second saltimbanque, également en jaquette, attendait, assis sur un tonneau, les jambes pendantes.


Une curiosité tendait vers lui des têtes, faisait rompre à certains l'alignement. Et, de lèvres en lèvres, un nom circulait « Fernand! Fernand! » C'était son public de tous les soirs, des gens du quartier venant chaque jour à la même place voir travailler Fernand boutiquiers d'en face tête nue, cuisinières en tablier de cuisine, employés n'allant pas au café par gêne, ouvriers rentrant avec leurs outils, couples sortis pour respirer l'air pur du boulevard extérieur.. Et la fille en cheveux qui venait d'acheter un journal était là, son chien sous le bras, un peu en arrière, essayant à droite et à,gauche d'un sourire. Tandis qu'au premier rang, où elles s'étaient faufilées en bousculant tout le monde, cinq ou six effrontées de douze à quatorze ans en rupture de dodo, troussées comme des souillons, dévoraient des yeux les jambes en maillot couleur chair du saltimbanque et faisaient tout haut leurs réflexions « Fernand a quelque chose, ce soir, pour sûr! Oui, l'air tout embêté peut-être brouillé avec sa connaissance 1 Regarde donc! Clara, il s'est joliment fourré de la pommade. » Une s'enhardit jusqu'à toucher les bouts du ruban de velours grenat qui rejetait en arrière l'épaisse chevelure de Fernand. Alors, il releva la tête.

Au large, tas de ver mine 1

Et l'on vit son front mat, un peu bas, son beau visage de médaille, si ferme et si pur de contour, avec cela tellement brun, qu'on eût dit du bronze. Et l'on se recula, non seulement les gamines, mais


les curieux, laissant autour de son tonneau un vide respectueux.

L'orgue de Barbarie appelait encore. Maintenant, il faisait tout à fait nuit. Les chandelles, du haut de de leurs bouteilles, répandaient une clarté vacillante, fumeuse. Et Fernand restait de nouveau comme écrasé sous le poids de sa tignasse noire frisée naturellement. Oit ne voyait plus bien que le dessus de son crâne un peu déprimé sous la toison des cheveux lustrés par la pommade, un crâne d'hercule à cerveau étroit, ne devant jamais contenir qu'une idée à la fois. Et, cette idée, en ce moment, lui tenait le front bas, clouait à terre son regard absorbé, tandis que l'autre saltimbanque, sa jaquette enlevée, s'égosillait en boniments que le public n'écoutait pas. Celui-là, déjà vieux, laid et mal fait, avait beau marcher sur les mains, ses deux jambes croisées derrière la nuque, personne ne le regardait. De rares sous pleuvaient sur le tapis. La main gantée d'Hélène passa entre deux personnes qui se trouvaient devant elle, jeta une pièce blanche.

Mais Fernand n'était plus isolé sur son tonneau. Deux voyous à casquette, probablement ceux qui s'étaient colletés devant le bal du Chalet, venaient de fendre le cercle, lui serraient la main. Fernand mit vivement pied à terré. Tous trois causaient confidentiellement, les yeux dans les yeux, avec de petits rires, en bons camarades qui s'intéressent à une affaire et qui se comprennent à demi-mot. Il devait


y avoir du nouveau, et l'affaire, pour sûr, marchait bien! Les beaux yeux de Fernand tout ragaillardi luisaient de joie et d'espoir, maintenant, passant le public en revue, fouillant surtout au plus épais, là où Hélène se dissimulait dans l'ombre

Merci! et à demain dit-il à haute voix en serrant la main de ses deux amis.

Et, à une dernière observation de ceux-ci il ajouta

Oui, je vous raconterai tout.

Baissé au pied. de l'arbre où étaient déposés les poids, Fernand les lançait déjà au milieu de l'espace libre éclairé par les chandelles, un à un. Il y en avait neuf. Et, à chacun, le sol, ébranlé, rendait un bruit sourd. Maintenant, debout sur le vieux tapis, Fernand ramassait les quelques sous jetés. La pièce blanche d'Hélène éclaira son visage d'un sourire et ses beaux yeux en amande, ombragés de longs cils, luisaient de plaisir, cherchaient de nouveau Hélène. Soudain, son front se plissa haussant les épaules avec affectation, il se mit à regarder le public en face, d'un air mécontent et provocateur. Chut! fit-il d'un geste à celui qui tournait la manivelle de l'orgue de Barbarie.

L'orgue se tut, il y eut un profond silence.

Vingt- cinq, vingt-six et vingt-sept disait le saltimbanque. J'ai beau compter. Cela ne fait jamais que vingt-sept sous, mesdames et messieurs. Eh bien, sachez une chose je ne suis pas content!


Croyez-vous qu'avec la somme de vingt-sept sous par jour nous puissions vivre, mon associé et moi ? Lui, mon associé, que vous venez de voir travailler, de- mandez-lui s'il est plus content que moi. Il vous dira qu'il trouverait bien plus bath de passer sa soirée chez le marchand de vin à boire tranquillement une chopine. N'est-ce pas, vieux?

Le « vieux » fit énergiquement oui, de la tête ei des mains.

Eh bien, et moi, mesdames, continuait Fernand, qui vous dit que je n'ai pas une connaissance. quelque femme du grand monde. une duchesse peut-être ayant un béguin pour moi?. et qui ne serait pas fâchée à l'heure qu'il est d'avoir mon bras pour aller manger une douzaine chez Baratte. Eh bien, au lieu de me ballader au faubourg SaintGermain, moi, je suis ici, sur le boulevard des Batignolles, à faire le malin et le poireau.. Regardez-moi sous quelle pelure

En un tour de main, faisant voler au loin sa vieille jaquette, il apparut nu, en maillot couleur chair, complètement nu, avec un étroit caleçon de satin cerise, Un petit frémissement passa sur la foule. Si je turbine dans ce costume, c'est pour gagner ma vie.

Et il attendit. Cinq ou six sous, seulement, tombèrent. Il les ramassa. Puis, secouant la tête avec une colère jouée

–Ça ne fait pas le compte! Il me faut cinq francs


pas un sou de moins ou vous ne me verrez pas enlever le tonneau avec les dents.liJntendez-vous,-cinq francs! et vite encore. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps d'attendre aussi longtemps qu'hier. Allez, musique L'orgue de Barbarie jouait maintenant une valse. Rapidement, les deux saltimbanques placèrent le tonneau au milieu, dans le sens de la longueur, en l'air sur deux rapports. Puis, une chaise, droite et bien d'aplomb sur le tonneau. Et, debout sur la chaise, les bras croisés, tranquille et sûr de son influence sur la foule dont les têtes n'arrivaient qu'à ses pieds, dédaignant même de l'amuser avec la jonglerie des poids ce jour-là inutile, Fernand attendait ses cinq francs.

Tous les regards montaient vers lui. La clarté d'un réverbère, près de sa tête, faisait moutonner sa chevelure, contournait son cou puissant, moulait son torse, son ventre plat, ses reins larges tandis qu'à la lueur dansante des chandelles, ce qu'il avait de plus beau, les jambes, colossales de cuisse et de mollet, fines d'attaches, donnaient le rêve de deux vivantes cascades de muscles. Et, à sa vue, les employés n'allant pas au café par économie, se sentaient tristes sans savoir, eux, pauvres de race, étriqués. Les ouvriers rentrant avec leurs outils se disaient, qu'en jouissant d'un pareil biceps, dans leur partie, on aurait quelque part le patron, et l'on ferait crever d'envie les camarades. Et l'épicier du coin, tête nue, ventre en boule, mains dans les poches, calculait approxi-


mativement ce que le gaillard devait encore se faire, un soir dans l'autre. Puis, « il n'a que vingt-quatre ans », soupiraient des cuisinières. La fille en cheveux, portant son chien sous le bras: « S'il était bâti comme ça, au moins, celui qui me roue de coups » Et, des couples bourgeois sortis pour respirer l'air pur, Madame se livrait à des comparaisons plastiques pas à l'avantage de Monsieur tandis que Monsieur, lui-, sous son chapeau haute forme, roulait cette pensée « En voilà un qui ne s'empêtrera jamais d'une femme légitime. » Jusqu'aux polissonnes de quatorze ans pas encore couchées, qui, s'approchant sans cesse, les effrontées, finissaient par être contre le tonneau, le cou tordu, pour voir en l'air « Dis, Clara, si son caleçon tout à coup faisait crac » Et Hélène ne s'en allait pas

Pourtant je ne la voyais plus. Il était arrivé encore du monde. Chacun se pressait, se poussait, voulait arriver aux premiers rangs. Mais je savais qu'elle était toujours là, humble et se faisant petite, heureuse de disparaître, laissant des malotrus la bousculer et se mettre devant elle. Et toute mon âme s'enfonçait à chaque instant dans cette ombre, pour la cacher encore et la couvrir comme son long voile noir baissé. L'orgue jouait éternellement le même air. Il pleuvait de temps en temps des sous. Certains, venant taper contre le tonneau avec un petit bruit sec, rebondissaient au loin. Le « vieux les ramassait autour des handelles et les jetait dans une assiette ébréchée, à


un coin du tapis déplié. Fernand finit par sauter à terre. Et le « vieux » monta prendre sa place sur le tonneau, s'assit sur la chaise, tandis que Fernand comptait de nouveau la recette.

Cette fois, quatre francs trois sous pas encore mon compte. Mais je suis pressé. Je veux bien tout de suite enlever le tonneau. Seulement quand mes dents le tiendront en l'air avec le poids de cet homme par-dessus, vous autres, au lieu de tant m'applaudir, vous me jetterez encore un franc. La gloire c'est beau, mais manger! Et ne vous amusez pas à me crier: « Assez 1. » comme à l'ordinaire. Ça m'agace. et je ne lâcherai le tonneau que quand j'aurai mes cent sous. Ainsi, pas de compassion inutile: seulement du courage à la poche!

Puis, tout de suite, résolûment, avec la soudaineté de décision d'un homme qui doit faire un effort extraordinaire et qui ne veut pas réfléchir de peur de se sentir lâche, Fernand mordit le rebord du tonneau, à un endroit bien connu, dont le bois avait un peu été aminci avec un couteau, et où chacune de ses dents retrouvait son empreinte. Et alors commença une minute longue, interminable. Arc-bouté sur les jambes, des deux mains contenant ses côtes, la tête ramassée sur la poitrine, le cou raccourci, gonflé, prêt à éclater, Fernand tenait le tonneau en l'air, le tonneau surmonté d'une chaise et d'un homme assis, les bras croisés. Et Fe-nand fermait les yeux, le visage rouge, cramoisi. Et personne ne


respirait librement. L'orgue de Barbarie semblait jouer très loin, tandis que le roulement d'un omnibus sur la chaussée écrasait le sol et pesait sur les poitrines. Puis des sous se mirent à pleuvoir, çà et là, comme des gouttes larges tombées d'un nuage chargé d'électricité. A la fin, le public se lassant le premier, des applaudissements, mêlés à des murmures, éclatèrent. Fernand, écarlate, en sueur, ne lâchait pas le tonneau. « Assez! assez! » La foule eût hni par se ruer sur lui et 1-? lui arracher. Lorsque le tonneau reposa de nouveau sur les deux supports, ce fut pour tous un soulagement. Et Fernand, après deux ou trois secouements de tête, sur place, hébétés, fit quelques pas comme un homme ivre, et se laissa tomber sur un banc.

On ne faisait plus le cercle. C'était fini. Seulement, avant de s'éloigner, beaucoup s'approchaient du banc, et contemplaient le saltimbanque épuisé. Des mains l'applaudissaient encore. « Il sue Des gouttes sur son maillot! Il ne recommencerait pas 1 Pourquoi se cache-t-il le visage dans son mouchoir on croirait qu'il a mal aux dents. Ses dents il faut tout de même qu'il les ait solides 1 » Puis, Monsieur et Madame s'en allaient, bras dessus, bras dessous. Des cuisinières, de peur d'être gron, dées, filaient en courant. La fille en cheveux mettait son petit chien à terre, le laissait un moment seul au pied d'un platane, puis, d'un peu plus loin,, l'appelait. Et des employés tendaient l'oreille « Dix


heures il faut aller se coucher. » On entendait déjà les boutiquiers d'en face fermer leur boutique. Le rassemblement se trouvait réduit aux gamines de quatorze ans, à des voyous. Et Hélène était toujours là, à l'écart, dans l'ombre.

Puis, que s'est-il passé? je ne sais plus. Ce que j'ai vu est si extraordinaire que, maintenant, j'ai peine à croire que mes yeux l'aient réellement vu. Tout à coup, sur le banc, Fernand, sorti de son état de prostration, a relevé la tête, et son regard n'a-t-il pas cherché Hélène Hélène, à travers son voile, le regardait aussi. Les yeux brillants de joie, lui, souriait. Il eut même l'audace de lui faire un petit geste. Mais, la tête basse, comme honteuse, Hélène s'était déjà reculée. Maintenant, à petits pas, elle suivait le boulevard extérieur. Un peu en avant d'elle, la fille en cheveux, avait repris son chien sous le bras à l'approche de certains passants, elle traversait en courant d'une platane à l'autre. Sur le même trottoir Hélène attendait un saltimbanque Non ce n'était pas possible que restais-je là, moi, cloué à la même place, pétrifié de surprise, idiot de consternation! je n'avais qu'à me remuer, qu'à aller la regarder sous le nez, qu'à oser lui parler, et je m'apercevrais bien que ce n'était pas Hélène Et puis, quand même ce serait Hélène, je n'avais rienvu ni regards échangés, ni sourire, ni geste! Ce Fernand ne reviendrait pas! aidé de son camarade, il venait de transporter en face, chez un marchand de vin, le tonneau et ses supports,


les poids, le vieux tapis, l'assiette ébréchée Là, chez le dépositaire habituel de leur attirail, ils devaient en avoir pour longtemps tous les deux, à se reposer et à boire Soudain, au milieu de ce bouillonnement de tout mon être, quelqu'un sortit de la boutique du marchand de vin, traversa la chaussée, passa près de moi. C'était Fernand Fernand en pardessus noir à taille et en petit chapeau rond, le « melon » des calicots et des petits employés, crânement posé en arrière le tout très propre. Plus rien d'un bateleur, que les deux bottines rouges montant très haut, et, par moments, un petitmorceau de maillot rosâtre, visible sous le long pardessus. Il fumait un cigare. Il passa très vite, une canne à la main, faisant des moulinets. Il eut bientôt rejoint Hélène, qui ne se tourna pas vers lui, qui ne fit aucun geste seulement, elle doubla le pas. Lui n'avait pas mêrme porté la main àson chapeau, et fumait toujours. Je les vis s'éloigner ainsi, parallèlement, à un mètre l'un de l'autre, et je me demandais s'ils s'étaient adressés ]a parole. J'aurais voulu douter encore. Je les suivais de loin, espérant qu'ils prendraient chacun une direction différente. Non ils marchaient maintenant côte à côte Fernand lui parlait avec animation, tournant la tête vers elle, la serrant de plus près. Et elle, tendant toujours à s'éloigner, obliquait à droite. Ils finirent par traver-. ser la chaussée, remontèrent sur le trottoir qui longe les maisons là, Hélène, ne pouvant obliquer davantage, rasait les devantures fermées, tandis que Fer-


nand se trouvait toujours dans ses jupes. A l'angle du boulevard et de la rue de Rome, liélène tourna brusquement, pritla rue obscure et déserte. Alors Fernànd, jetant son cigare, lui passa son bras autour de la taille. Et, de sa main restée libre, il tenait une des mains d'Hélène. Il la lui baisait dans l'ombre. Hélène se laissait faire! Alors mes jambes, lourdes. comme du plomb, restèrent clouées sur place. Il me passa une sorte de voile devant les yeux. Et un sanglot étouffé me retomba à secousses profondes dans la poitrine. Hélène, cettefois, était perdue, tout à fait perdue, et je ne pouvais ni crier, ni pleurer. Je détournai la tête. A ce moment, un train quittant Paris à toute vapeur, s'engouffrait en sifflant sous le pont du boulevard extérieur. Et le pont tremblait. De la fumée épaisse jaillissait à gros flocons de la grille du parapet, s':ievait en nuage. Puis le train siffla denouveau, invisible et déjà loin, du côté de la campagne. Du côté de Paris, le nuage de fumée se dissipait et à mesure, par l'échappée de la gare Saint-La- zare, je voyais poindre une infinité de petites flammes jaunes, immobiles, surnageant à la surface d'un lac noir. C'était là, à gauche et dans le fond, pas très loin: les fenêtres de son ancien appartement de la rue de Saint-Pétersbourg! le balcon d'où, autrefois, à la tombée du jour, elle m'avait fait admirer le chemin de fer I Je reconnaissais les hautes maisons modernes aux fenêtres en damier,toutes éclairées à cette heure. Là, depuis ces trois ans, vivaient, d'autres femmes


cL >t l'existence était peut-être restée la même facile et tuce, occupée par des affections régulières, bourgeoisement heureuse; tandis qu'Hélène. Alors mes yeux se mouillèrent. Toutes les petites lueurs jaunes dt la gare disparurent, noyées dans mes larmes. Et m ùntenant, ce que je voyais distinctement, c'était lach me entière des fatalités de la vie d'Hélène Fernand il. de Vandeuilles Moreau 1 Puis, au commencement, moi Moi, cause première de tout, je l'avais mariée Moi, je l'avais poussée à l'adultère élégant Moi, je venais de la laisser glisser dans la boue C'était donc à moi à la ramasser. Ce ne fut plus alors qu'un besoin de les suivre, une rage de les rejoindre, de leur parler. Mais la rue de Rome était déserte. Ils avaient dû tourner à droite, revenir aux Batignolles. Je me mis à courir jusqu'au coin de la rue des Dames; puis, ne les voyant pas, jusqu'au coin de la rue de La Condamine. Rue Legendre, un couple filait vers le square. Ce n'était pas eux! J'ai remonté l'avenue de Clichy jusqu'à la Fourche. Là, je ne me suis pas trompé, je les ai revus tous les deux, très bas dans l'avenue de Saint-Ouen. Ils passaient sous un réverbère. Mes yeux de presbyte ont reconnu Hélène. Mais ils avaient trop d'avance. J'ai fouillé en vain un dédale dte petites rues pauvres. Puis, je suis rentré, j'ai guetté à la fenêtre, je suis ressorti. Rentré de nouveau, je viens d'écrire tout ceci, pour tâcher d'oublier qu'Hélène est dans les bras de Fernand.


Cinq heures du" matin

On sonne. La porte de l'hôtel se referme. Un pas léger dans l'escalier. Un froufrou de robe de soie. C'est Hélène qui rentre,au petit jour. Là voici au premier étage. Quand elle introduira la clef dans la serrure, je serai à ses pieds.


xïv

X. novembre 1878.

Trois ans et demi après Me voici encore seul dans mon appartement de vieux garçon.

La soirée d'hier m'a fait coucher tard. J'étais agité. J'ai eu peine à fermer l'œil. Mais j'ai dormi d'un sommeil profond et réparateur, pour ne me réveiller qu'à dix heures, ce matin. A peine ouverts, mes yeux se sont tournés vers la fenêtre. Un pâle soleil d'hiver, gai quoique pâle, commençait à fondre de petits cristaux étoilant les vitres.

Tiens I la nuit a dû être froide.

Et j'ai sonné. Ma vieille bonne, Nanon, qui m'a vu naître, est entrée

Bonjour, Nanon. Fais-moi du feu.

-Ici? dans votre chambre ?. Mais la cheminée à la prussienne de votre cabinet, ronfle déjà


Et la garniture tuyautée de sa coiffe éclatante et-, blancheur, semblait se hérisser d'étonnement. • Oui, Nanon, dans ma chambre.

Ah bien il paraît que monsieur compte se soigner beaucoup, cet hiver.

Et toute sa figure, parcheminée et ridée, souriait de malice. Puis, se baissant, leste et vive, la taille encore souple et élégante comme celle d'une jeune fille, Nanon a relevé le tablier de la cheminée. Et, tout en repoussant les vieilles cendres avec la pelle Voyons, monsieur, ce grand dîner d'hier ? cette soirée ?. Ça a-t-il marché comme vous avez voulu?. Oui, Nanon.

-Beaucoup de beau monde?

Toute la ville.

Madame de Lancy avait une belle robe ?

De Paris. et de chez Worth encore! rapportée de leur voyage à l'Exposition.

Et la longue madame Jauffret ?.. Pas trop triste des pertes de jeu de son mari, du chalet revendu à l'ancien propriétaire ?

Au contraire. engraissée! mais elle n'a plus ses diamants.

Etla marquise de N. N. ? et la femme du nouI veau procureur général ?. Et.

Bavarde de Nanon, veux-tu te dépêcher!

Là, monsieur, j'ai fini. Tenez je frotte l'allumette, ça va brûler comme de l'amadou, vous allez pouvoir vous habiller à la chaleur, devant un bon


petit brasier. Mais, je vous en supplie, dites-moi encore une chose M. Moreau, votre nouveau président, eh bien, quelle tête faisait-il?.

Puis, je me suis levé. J'ai passé ma robe de chambre ouatée; et, après m'être débarbouillé avec de l'eau tiède, les pieds bien au chaud dans mes pantoufles de feutre, une excellente acquisition dont je m'applaudis tous les jours, je viens de déjeuner au coin du feu. Des œufs brouillés aux truffes et un perdreau froid, jeune et tendre, bardé de lard, sentant le thym de la colline. Avec cela, un excellent vin du pays, dont on fabriquerait, à Paris, un vin de grande marque. Six ans de bouteille et une belle teinte jaune acquise en vieillissant 1 C'est que je deviens gourmand. Au dessert, Nanon m'a apporté avec mystère un grand plat rècouvert d'une assiette renversée. J'ai soulevé l'assiette.

Un gâteau de châtaignes. Merci, ma bonne vieille l Monsieur le trouvera exquis. Je n'ai pas économisé la vanille, ni la fleur d'oranger. A moins que depuis i'lziver dernier, je ne sache plus la recette Il n'y a que toi, Nanon, il n'y a que toi!

Et j'ai enfoncé ma cuillère dans la succulente pâte, onctueuse et parfumée, un secret de Nanon, que le jour où je la perdrai, Nanon emportera avec elle dans la tombe, dans la succulente pâte recouverte d'un glacis blanc comme la neige et saupoudré d'anis roses et bleus. Et, tout en reprenant trois ou quatre fois de ce gâteau, je pensais à mon enfance, au


temps où j'étais gourmand, comme à présent! où je ne savais rien de la vie, et où je portais des pantalons courts. Puis, j'ai plié ma serviette, comme d'habitude. J'ai bu à petites gorgées mon café bouillant, et je suis venu m'asseoir, ici, dans mon cabinet. Ici, un peu las et désirant rentrer en moi-même, j'ai ouvert un tiroir fermé à clé, et j'en ai sorti ces feuilles. Les plus anciennes déjà jaunies. Toutes remplies d'Hélène.

Hélène! Hier, le grand jour, il fallait qu'elle fût belle, et elle l'a été. Belle c'est-à-dire imposante et gracieuse, fière et touchante, à la fois maîtresse de maison se multipliant pour ses invités, et reine héroïque magnétisant toute une ville féroce récemment vaincueet reconquise, elle a été cela! Si, feu le commandant Derval, son père, avait pu la voir 1.

Hier, voici. Le dîner était pour sept heures. Mais Hélène m'ayant prié d'arriver à l'avance, dès cinq heures et demie je sonnais au chalet.

Un tapis rouge dans le vestibule. Des tentures aux murs, au plafond un lustre prêt à être allumé, des fleurs partout. La petite antichambre de gauche transformée en vestiaire, avec une grande glace au fond pour queles dames, en enlevant leurs manteaux,. puissent se voir de la tête aux pieds. Moi-même, j'attachai ensemble mon parapluie et mon pardessus, et je glissai dans mon gousset le n° 1.

Dans l'escalier, un tapis encore, d'autres lustres,


d'autres tentures et, de marche en marche, une double haie de plantes rares, de fleurs naturelles. Sous la chaleur douce sortant des bouches du calorifère, ces fleurs embaumaient. Il vous montait à la tête comme une griserie. Et, malgré soi, l'on pensait d'avance aux petits pieds en bottines de satin qui allaient gravir ces marches, légers et nerveux, frémissants de curiosité, d'envie, de malice.

Mais une volonté calme, prévoyante, courageuse, semblait avoir veillé aux préparatifs. Avant de demander personne, je voulus jeter partout mon coup d'œil. Sans quitter encore le rez-de-chaussée, entr'ouvrant la porte de droite, je regardai la salle à manger. Là, un domestique allumait déjà les innombrables bougies des candélabres. Et la table, avec ses dix-huit couverts, était prête. Autour de la mousse et des fleurs jonchant le milieu de la nappe, les dix-huit serviettes damassées, éblouissantes de blancheur, semblaient autant de tabernacles attendant chacun le dévot sacrificateur. Et les verres, grands et petits, par rang de taille, étaient symétriquement placés, le menu avec un nom de convive sur chaque coupe champagne. Et la transparence des cristaux étincelait, les ruissellements lumineux de la vaisselle plate vous troublaient comme des regards, les fleurs éclataient en sonorités de coloration extraordinaires. Maintenant que les longues bougies des candélabres étaient toutes allumées, la table entière, changée en chapelle ardente, semblait déjà brûler pour quelque


perpétuelle adoration. Ébloui, détournant les yeux, je refermai.

Un coup d'oeil au jardin par la porte vitrée du vestibule. Depuis le soir d'été où Moreau, sur la terrasse, s'endormit dans son fauteuil, le journal glissé à ses pieds, je n'avais plus marché dans ces allées. Presque rien de changé Pas de traces de la possession des Jauffret, heureusement Je reconnaissais la forme des massifs à feuillage persistant du bosquet. Seuls, les quatre jeunes platanes de la terrasse, méconnaissables en douze ans, devenus de grands arbres au tronc énorme, et aux longues branches n'en finissant plus, toutes maintenant dépouillées de feuilles. En douze ans, que de choses Ce soir, une fête, et en même temps, l'hiver Des grappes de lanternes vénitiennes déjà allumées, suspendues entre chaque platane des cordons de lampions à verres de couleurs, dessinafttles marches du perron, les banquettes et les piliers de la terrasse. Mais une bise âpre, glacée, soufflant par moments, couchait les petites flammes toutes à la fois, en éteignait çà et là, et secouait lamentablement les grandes grappes lumineuses. Tout à coup, le papier d'une lanterne vénitienne prenait feu, flambait une seconde, coulait en grosses larmes enflammées puis, au milieu de la grappe aux couleurs joyeuses, tout de suite, un trou noir.

J'étais au premier étage. L'antichambre, vaste, qui est en même temps la salle de billard, je ne la


reconnaissais plus. On avait enlevé le billard c'est ici qu'on danserait. Une toile rouge tendue sur le tapis de moquette! Des fleurs partout, des tableaux et des panoplies, des lustres Une estrade pour l'orchestre Puis, trois salons de réception, en enfilade. Au fond, le petit salon bleu, Tout était prêt. Les grandes lampes, déjà allumées. D'énormes bûches rondes, épaisses comme des troncs d'arbres, brûlaient dans les cheminées. Tandis que je présentais à la flamme la pointe de mes bottines vernies, une porte s'ouvrit et se referma au fond du salon bleu. Je vis arriver la femme de chambre d'Hélène. Bonsoir, monsieur, fit-elle en s'inclinant.

Et elle allait s'éloigner.

Dites-moi, quand complète-t-on l'éclairage des. salons?

Il n'est pas six heures. Madame a donné des ordres pour six heures et demie.

C'est bien.

Madame sera bientôt visible. Faut-il lui dire tout de suite que monsieur est là?

Inutile. Merci.

Maintenant je .n'avais plus froid. M'éloignant de la cheminée, j'entrai dans le petit salon bleu, délicieux boudoir, où Hélène se tient de prédilection. Là, rien n'était changé. Les préparatifs de la fête n'avaient pas franchi le seuil de ce sanctuaire tout plein d'Hélène et des choses qu'elle aime. La lampe, à la place accoutumée, répandait sa lumière douce,,


Le roman nouveau à couverture jaune qu'elle lit, était resté ouvert sur la table à ouvrage. Tout à coup, la portière du fond écartée, un bras nu, déjà orné de bracelets, une petite main ouverte tendue vers moi.

Hélène

J'avais saisi cette main, et je la pressais doucement dans les miennes.

-Merci d'être arrivé le premier faisait-elle. Vous voyez, toute la ville peut venir je n'ai que ma robe à passer.

Je vous dérange. je vous laisse.

Attende7?

Et; écartant davantage la portière, elle se montra à moi comme elle était en jupons blancs, en corset bleu de ciel, les bras et les seins nus, toute fraîche, toute parfumée, et chaste. La fièvre contenue qui donnait un petit frisson à sa voix, l'éclat extraordinaire de ses yeux, la résolution animant son visage, la couvraient mieux qu'un corsage montant. Et, le front un peu baissé pour me montrer sa coiffure Regardez. est-ce bien?

Puis, quelqu'un marcha dans le salon voisin. Elle se souvint brusquement qu'elle avait la poitrine nue, laissa retomber la portière. Moi alors, pas le temps de lui dire tout bas travers la tapisserie que je la trouvais belle et touchante. On entrait. C'était le valet de chambre qui, de la part de Moreau, venait me dire


M. le président est chez lui et prie Monsieur de monter.

Ah! M. le président! Très bien! j'y vais! Et, dans l'escalier, tout en montant à l'étage supé- rieur, ce « monsieur le président u m'offusquaït encore, comme le souvenir d'une fausse note aigre vibrant soudain au milieu d'un morceau suave. Me gardant bien de sonner, je tourne le bouton de la première porte je traverse l'antichambre. Me voici dans le vaste et somptueux cabinet, aux quatre murs recouverts par la bibliothèque. Les dix mille volumes de droit, superbement reliés, qui ont fait le voyage d'Afrique, la mer traversée et retraversée, je les retrouve tous à la même place, alignant leurs dos sévères, presque terribles les uns rouges et les autres noirs. Et un involontaire sourire me plisse la lèvre « Monsieur le président » La porte de la chambre était grand'ouverte. Debout devant un miroir ovale pendu à la fenêtre, déjà en pantalon noir et en bottines vernies, une serviette blauche nouée derrière le cou, Moreau achevait de se faire la barbe.

Entrez, mon cher. Asseyez-vous, mais ne me parlez pas. Yous pourriez me faire couper.

Puis, au bout d'un instant, essuyant soigneusement les rasoirs avant de les replacer dans leur boîte

Maintenant, on peut se serrer la main.

Si je vous dérange?.

Allons donc Non seulement tu ne me dé-


ranges pas, mais j'ai à te causer. Laisse-moi d'abord passer ma chemise.

Il élevait avec précautions, au-dessus de sa tête, une chemise blanche qu'il venait de prendre sur le lit les bras et le cou nu, son gros ventre lui ballonnant sous le gilet de ilanelle Puis, voilà que sa tête s'enfonça, et disparut un moment, dans la chemise très empesée, raide et craquante. Et je n'en revenais pas de ma surprise lui, me tutoyer Lui qui, depuis douze ans, depuis le jour où Hélène était partie avec M. de Vandeuilles, m'avait toujours dit vous/ Simple distraction, peut-être? Retour inconscient vers une habitude du passé, contractée sur les bancs du collège? Ou façon délicate de me faire sentir qu'il ne m'en voulait plus, que j'avais suffisamment réparé mes torts en m'employant à le rapprocher avec sa femme?. Enfin, il m'avait fait appeler pour me parler; j'allais bien voir Et, en ce moment, j'éprouvais pour lui une sorte de sympathie subite, toute nouvelle. Pour un rien, sur un simple geste, je l'eusse aidé volontiers à dégager son cou de ce plastron rigide et tendu comme du carton, qu'il se donnait un grand mal pour ne pas casser.

Là! fit-il quand, sa chemise enfin passée, il n'eut plus qu'à mettre ses boutons de manchettes c'était pour t'adresser un reproche.

Un reproche?

Oui! ne t'étais-tu pas chargé de composer ma liste d'invitation à ma soirée, toi?. Eh bien, prends


cette feuille de p3pier, là, dans mon cabinet, sur le bureau. Lis

La feuille de papier contenait une liste supplémentaire, une vingtaine de noms de personnes notables, que, d'après Moreau, j'avais eu la légèreté impardonnable d'oublier le sous-greffier de la Cour, les deux bibliothécaires de la ville, les officiers supérieurs du régiment en garnison, etc. Il fallait toujours que ce fût lui, Moreau, qui s'occupât de tout, lui-même 1 Pour suffire ainsi aux détails les plus divers, mon Dieu il fallait avoir une de ces têtes.. Et, ne parvenant pas à faire le nœud de sa cravate blanche, Moreau sonna. Le domestique l'aida aussi à passer son habit. Puis, une fois prêt, satisfait sans doute du coup d'œil jeté dans l'armoire à glace, où « M. le président » se vit des pieds à la tête, Moreau vint vers moi.

Maintenant, mon cher, à ta disposition Viens, passons dans mon cabinet. Nous avons un bon quart d'heure à perdre.

Assis dans son imposant fauteuil Louis XIII, il employa ce quart d'heure à se faire les ongles avec de petits ciseaux et à me sonder sur les dispositions à prendre « pour ne pas nous trouver au dépourvu «lorsque, dans deux ans et demi, le premier prési« dent atteindrait la limite d'âge. » Lui Moreau 1 premier président dans deux ans et demi! Eh pourquoi pas?. Tout en répondant mollement à ses questions intéressées sur l'état de mes relations au


ministère, je récapitulais en moi ce que j'ai déjà fait pour cet homme « Conseiller à Alger, lors de la « fuite de sa femme, lui, par moi Sur le point de « devenir président de chambre à Alger! Puis pré« sident de chambre, ici, grâce à ma démission de « conseiller offerte en échange au garde des « sceaux. » Que de démarches, que de soucis, que de courbettes Et ce n'était pas fini. J'étais prêt à recommencer. Tout cela pour Hélène, qui, à l'étage au-dessous, devait avoir achevé sa toilette. Je regardai alors la pendule. Grand Dieu sept heures moins trois minutes Les premiers convives devaient être arrivés, et moi, au lieu d'allerrejoindre Hélène, j'écoutais Moreau.

Très bien! fis-je en me levant pour couper court à l'entretien. Nous reparlerons de cela. il faut descendre.

La pendule avance! Nous avons le temps. Écoute! il me vient une idée lumineuse.

Mais je regardai ma montre « Vois sept heures quatre 1 » Et je me dirigeai quand même vers la porte. Alors, son idée lumineuse et lui, me suivirent* descendirent avec moi l'escalier, me ralentissant chaque marche « Il faut que dès le printemps. prochain tu fasses un premier voyage à Paris. » • Sur le palier du premier étage, il me retint même par le bras « Es-tu pénétré de l'importance?.. » Oui, me voilà averti. Ton idée est excellente. -Compte sur moi. Même, si tu veux, je viendrai


en causer avec toi demain matin, à tête reposée. Viens de bonne heure 1

Et il me lâcha enfin le bras.

Hélène était au salon, assise sur une causeuse, à côté de la femme du nouveau procureur général, une petite Normande blonde, paraissant plus jeune que son âge, mais laide, avec une grande bouche à lèvres minces et méchantes, un nez légèrement en l'air et de mignons yeux futés, perçants comme une vrille. De l'autre côté de la cheminée, le procureur général dans un fauteuil. A peine Moreau fut-il entré derrière moi, la porte se rouvrit, et le domestique annonça

M. et madame de Lancy.

Les salutations cérémonieuses r.'étaient pas achevées, que la petite Normande, s'adressant à madame de Lancy

Madame, venez à mon secours je suis en train de dire un grand mal de votre ville.

Et, désignant Hélène, de l'air le plus hypocritement naturel

Madame, qui connaît Paris mieux que moi, ne veut pas convenir qu'il n'y a que Paris au monde. Un pistolet chargé jusqu'à la gueule qu'on eût tout à coup tiré à deux doigts de mon oreille, ne m'eût pas plus désagréablement écorché le tympan, que cette phrase. Un sifflement de langue de vipère, ce « Madame qui connaît Paris mieux que moi » dardé à Hélène, en plein visage, chez elle. Instine-


tivement, je regardai Hélène. Elle souriait. Qu'avaitelle de magique ? Sa coiffure ou son regard ? Peutêtre sa robe de velours noir Elle souriait, et je fus aussitôt rassuré. Il était impossible de voir ce sourire et de ne pas se sentir tenté de tomber à ses genoux. Madame de Lancy, elle, se leva, vint s'asseoir sur un pouf devant Hélène, lui prit la main et la garda dans les siennes, en lui demandant à demi-voix comment elle se portait. J'aurais couvert de baisers les longs doigts de madame de Lancy, ridiculement minces et effilés, exsangues, aristocratiques.

Les autres convives arrivaient. Le recteur de l'Académie, un général, le procureur de la République et le sous-préfet, presque coup sur coup. Le premier président et sa femme, les derniers. « Madame est servie H, vint-on dire.

Maintenant, on dînait. Pas de conversation générale pendant le potage, ni pendant le premier service. A peine quelques mots à demi-voix, entre voisins, et sur des généralités. L'hiver s'annonçait très froid les hirondelles étaient parties de bonne heure et les personnes délicates devaient prendre beaucoup de précautions. Il y avait eu quelques fièvres typhoïdes à la fin de l'été. On parlait d'une troupe de passage qui viendrait dans huit jours nous jouer les Bourgeois de Pont-Arcy. Puis, ce n'était plus qu'un bruit imperceptible de fourchettes, dé vaisselle plate, d'assiettes remuées, le heurt malencontreux d'un 'verre aux vibrations aussitôt étouffées avec le doigt;


et les' offres à voix basse des domestiques « Saumon. Du pain. Madère? » Puis des bouts de conversations discrètes se croisaient de nouveau M. de Lancy avait moins chassé que les années précédentes dans sa terre! Ce Sardou, de l'Académie française, était un véritable homme de théâtre, qui connaissait à fond le cœur humain et ses moindres replis. Madame de Lancy parlait au général de son fils Henry, récemment nommé lieutenant de la réserve. Le nouveau procureur général gémissait sur l'état des belles-lettres françaises; depuis l'apparition de Notre-Dame de Paris il n'avait pas lu de roman chaque fois qu'il s'en était introduit un chez lui, il l'avait brûlé!

C'est un Sarrasin, votre mari! fit tout bas le recteur, un homme d'esprit, à l'oreille de la femme du procureur général.

Celle-ci ouvrait le plus possible ses petits yeux. Oui, expliqua le recteur, puisqu'il brûle les livres! Les Sarrasins ne brûlèrent-ils pas la bibliothèque d'Alexandrie

Mais M. de Lancy, qui avait entendu, s'arrêta court au milieu d'une démonstration, qu'il faisait au sous-préfet, sur la possibilité d'établir des courses de chevaux locales, pour peu que le gouvernement. voulût l'aider. Et, un peu écbauffé déjà par les premiers vins, saisissant toujours au vol l'occasion de lancer une plaisanterie énorme, il s'adressa très haut à la petite Normande


Madame, comment avez-vous trouvé l'Assommoir ?

Un « ohl » pudique, secoué çà et là d'éclats de rire en dessous, circula. Et Moreau, en qualité de maître de maison, crut de son devoir de réprimander M. de Lancy, en réservant les droits du bon goût et de la morale. Mais la glace officielle du dîner se trou-vait rompue. D'ailleurs on était aux rôtis. Le corton et le chambertin circulaient. Et, de la littérature, la conversation glissa la politique. Tout allait mal! La société française était perdue Depuis l'avortement du 16 Mai, le Maréchal faisait de la peine Et,. comme le général, lui, la bouche pleine, roulait des yeux terribles et haussait énergiquement les épaules pour défendre son Maréchal, le nouveau procureur général répétait à chaque instant, d'un air profond « Nous n'avons plus d'hommes » La phrase semblait dure à avaler au sous-préfet, qui, n'ayant pas l'élocution facile, bégayait un peu en objectant, que, pourtant, dans la nouvelle administration, parmi ses collègues récemment appelés aux affaires publiques. Et, comme la phrase traînait en longueur, le bouillant M. de Lancy intervint

Au 16 Mai, on a manqué d'énerb.e; et si j'avais été à la place de ces idiots, de Fourtou et de Broglie, moi 1.

Maintenant, les têtes étaient montées, et les voix de ces messieurs, plus hautes et plus chaudes, s'entrecoupaient, se croisaient, tandis que les dames,


n'écoutant plus, et leur assiette vide, s'éventaient à petits coups, quelques-unes renversées sur le dossier de leur chaise. Hélène, elle, répondait de temps en temps à une phrase compassée du premier président, son voisin de droite; puis, d'un regard lancé aux domestiques, elle pressait le service un peu languissant. Tout à coup, au dessert, au moment du champagne, on entendit une musique douce qui semblait descendre du plafond. L'orchestre, déjà installé sur son estrade dans la salle de bal, jouait une première valse.

Bon nous allons bientôt danser fit M. de Lancy.

Et il quitta sa coupe, où l'écume du moët achevait de tomber, pour taper ses deux mains l'une contre l'autre, en grand enfant.

Dîner en musique murmura la.femme du nouveau procureur général, fi donc

Comme à Paris, au Palais-Royal lui souffla le recteur.

Oui. à quarante sous!

Je n'en entendis pas davantage. Et personne ne fit plus attention à la valse. En face de moi, les longs doigts minces de madame de Lancy pelaient lentement une mandarine, dont la bonne odeur délicatè et pénétrante m'arrivait à travers la table. Et moi, je me demandais si quelque part, autrefois, je n'avais pas entendu le même air à trois temps. Tout en cherchant, mon regard rencontra celui d'Hélène. Une


même pensée A son front, une subite rougeur Elle se ^uvenait comme moi. C'était bien la même valse. C. de que jouait 'éternellement l'orgue de Barbarie, sur le boulevard des Batignolles, pendant que Fernand, l'acrobate en maillot couleur chair et en caleçon cerise, soulevait un tonneau avec les dents. Fernand, Hélène attendant le saltimbanque sur le boulevard extérieur, Fernand la tenant par la taille dans la rue de Rome, ma nuit de torture passée dans la chambre d'hôtel, l'attente à la fenêtre à interroger le néant noir de la Cité-des-Fleurs, la fièvre me faisant m'asseoir d'heure en heure à ma table et couvrir de phrases incohérentes des feuilles de papier, tout cela me revint à la fois, en une seconde, avec le frisson d'un cauchemar interrompu qui recommencerait. Mais, en même temps que ce subit malaise, est-ce que nous ne sortions pas de table? Je venais de voir cette même Hélène se lever la première, passer au bras du premier président devant ses invités debout et respectueux. Et, maintenant, dans les trois salons remplis par enchantement, estce que «la société » entière de X. n'arrivait pas à la file, tous venant d'abord à Hélène les femmes décolletées, un peu émues, éblouies par l'éclairage, écrasées par le luxe, le rang est la fortune, se demandant si leur toilette était irréprochable et si madame Moreau ne leur en voulait plus les hommes la saluant très bas Tiens! là-bas, qu'apercevais-je ? Cette longue femme sans hanches, si mal fagottée,


et dépassant les autres dames de la tête, c'était à ne pas y croire 1 « Madame Jàuflret » murmurait-on à côté de moi. Embarrassée de sa haute taille sentant beaucoup de regards sur elle, des regards étonnés qui semblaient dire « Comment ? elle a osé «venir, dans cette maison qui lui a appartenu! « Son petit bonhomme de mari, déjà à la table de « jeu, tente de gagner la toilette de sa femme » disgracieuse et revêche, madame Jauffret ne trouvait pas de chaise. La femme du nouveau procureur lui fit signe, de loin, qu'il y avait une place près d'elle. Et elles se mirent à chuchoter toutes deux, très animées, cherchant de temps en temps Hélène des yeux. Mais la haine sourde de leurs regards passait inaperçue dans le brouhaha de sympathie de toute une ville reconquise. Heureux pour Hélène, je ne pensais plus à rien, et j'avais très chaud. Je vins me réfugier dans le petit salon bleu.

Là, l'éclairage était moins éclatant, la température plus douce. Rien que quatre whisteurs à une table de jeu, et quelques. messieurs debout, me tournant le dos, qui pariaient sur chaque rob. La causeuse où Hélène reste ses après-midi à broder ou à lire, était libre. Je m'y assis, très las, et, tirant mon mouchoir, je m'essuyai le front et les joues. Un domestique passait un plateau. Je pris un sorbet. Puis, me sentant bien, je me renversai en arrière, les pieds sur un tabouret, la tête appuyée au dossier de la causeuse. Le murmure du quadrille que l'orchestre


jouait en ce moment dans la salle de bal, semblait très loin. On eût dit qu'il y avait soirée dans quelque maison voisine, tandis que le chalet de Moreau som- meillait, plongé dans sa paix habituelle. Et, je me mis à penser à des heures silencieuses passées en tête-en-tête avec Hélène, avec Hélène arrachée ile Paris le lendemain de la nuit terrible, et conduite par moi, presque malgré elle, dans un village perdu du fond de la Bretagne. « Cinq louis pour M. Jauffret ? Je les tiens! » répondait à demi-voix un des parieurs. Et les cartes neuves, données une à une, se détachaient avec de petits claquements secs. Làbas, sur la plage, c'était le battement rhythmique de la vague fondant contre la falaise sonore, puis s'égouttant écumeuse à travers les galets. El Hélène, dans une prostration, les yeux enfoncés et rougis par l'insomnie des nuits, passait des après-midi mornes quelque livre, qu'elle ne lisait pas, ouvert dans ses mains regardant un point fixe, ià-bas, à l'horizon, sans rien penser et sans voir. Moi, un peu à l'écart, absorbé en apparence dans un journal, cherchant à me faire oublier, j'aurais voulu n'être qu'un chien pour me coucher à ses pieds et faire semblant de dormir, tout en guettant. Heureux quand même, roulant tout bas des projets que je me gardais bien de lui laisser soupçonner, j'attendais. Tout à coup, mes paupières se fermèrent. Je cessai d'entendre l'orchestre lointain, le glissement des cartes neuves. Je m'étais endormi Mais Hélène


était toujours là; assise devant l'Océan. Et moi, ou plutôt un autre moi-même que je n'ai jamais été, jeune et fort, pour la première fois de ma vie je la pressais contre ma poitrine « Je t'aime » Elle, le sein gonflé d'émotion et de désir, se- débattait; puis, au milieu de sa résistance, je sentais ses deux bras* comme mus par une volonté différente de la sienne, se rejoindre derrière moi, m'attirer contre elle. « Hélène, sois enfin à moi, Hélène » voulais-je crier mais, du fond de mapoitrine gonflée de désirs, avant d'arriver à mes lèvres, ces mots n'étaient plus qu'un râle de volupté. Soudain, une main, posée doucement sur mon épaule, m'éveilla.

C'est vous, Hélène fis-je très surpris. Quelle heure est-il donc ?

Bientôt cinq heures, mon ami.

Cinq heures

La table de whist était encore là, avec les deux bougies brûlées jusqu'à la bobêche. Un des deux abat-jour tout à coup tomba, faisant éclabousser de la cire sur le tapis vert. Et les joueurs étaient partis, laissant les cartes bleues mêlées aux cartes blanches.

Vous ronfliez fort, me dit Hélène j'avais peur que vous ne fussiez indisposé. Vous savez, tout le monde est parti.,

Pas possible 1

Et je me mis debout, très penaud.

Vous ne vous en irez pas à pied, reprit-elle. Il a


neigé toute la nuit et il fait très froid. On attelle pour vous.

Puis, comme je me récriais, elle ajouta

Et vous allez avaler ce bol de bouillon chaud, je le veux. Eti vous savez, quand on est sujet comme vous à des douleurs. Vous vous envelopperez les épaules dans ce gros châle à moi.

Je ne retournerai pas au chalet de quelques-jours. Je vais lui renvoyer par Nanon son flanetl^. FIN


MATIÈRES

Pages. DE iLttUB-PïfLUGHiN DE M. Fraque Les FEMMES DU PÈRE Lefèvkk Journal DE M. Mure.

FIN DE LA TABLE.

8499-79. CoiiBKiL. Typ. et stér. Chéïb.