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Title : Études / publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus

Author : Compagnie de Jésus. Auteur du texte

Publisher : V. Retaux (Paris)

Publication date : 1927-01

Contributor : Scorraille, Raoul de (1842-1921). Directeur de publication

Contributor : Grandmaison, Léonce de (1868-1927). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 147389

Description : janvier 1927

Description : 1927/01 (A64,T190)-1927/03.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Description : Collection numérique : Bibliothèques d'Orient

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k1137674

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, D-33939

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34348593d

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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ÉTUDES

RBVDBJ CATHOLIQUE D'INTÉRÊT GÉNÉRAL

Y Paraissant le 5 et le 20 de chaque mois "*̃"̃" FRANCE UN AN 40 fr. Six mois 21 fr.

ÉTRANGER PAYS A DEI"TAI"F POSTAL*. UN AN 50 fr. Six JJOETfc.'JJ» ff^-v. fcTRANCER l 3m g A pLEm TARIF POSTAL. UN AN 65 fl, Sii^aîSiV: 33 m /X

LE NUMÉRO France 3 fr. Etranger 3 fr. 60 ou 4 fr. 20. suivant Je pays 'Ï-'A –––––––– ̃̃̃̃ fï,o

5 JANVIER 1927 4. -'>, £.j

1. L'INQUIÉTUDE RELIGIEUSE ET LE DIEU l'ER- "«* ~î, f SONNEL SELON LE NOUVEAU TESTAIENT. Lucien Rours- K fcy UU II.– ROUMIEUX. III. SOUS LE SIGNE DE SAINT BENOIT ET DES AIART'YRS Paul D011COCUr~ 18. III.– TROPISMES ET COMPORTEMENT ANIMAL. .4 l'ROPOS D'UN ARTICLE RÉCENT Maurice Manquat. /|6 IV. GIOVANNI tASCOLI, POÈTE LYRIQUE(1855-1912). Jean Beslay C4 V. L'HOMME AU TARTAN GRIS. NOUVELLE Pierre Ladoué fl» VI. LE ..MYSTÈRE DE L'EMMANUEL». TUÈAT1W

ET litlrgie M.-J. Rouêt de Journel 79 VII. CHRONIQUE DU MOUVEMENT RELIGIEUX.

LA FÉDÉRATION NATIONALE CATHOLIQUE ET

LES INSTRUCTIONS DU SrllNT-SlÉGE. L'ALLO-

CUTION CONS1STOWALE Yves de la Brière SG VIII.- REVUE DES LIVRES. Religion et Piété .1. <('.l/è.v. A. -A. Goupil: .1. Tanquercy Antjtlc île Foliyno (/ Ovncoeur) H. l'iu.t. Philosophie Sclielling (G. Polllzcr) A. Yulnisiii Il' Oouhicr. Occultisme F. -F. Itaimnel. Enseignement J. Mur- (sclih. liagiograpliie 1 Fachinelti A' .1. Lnmbrctlc .1. Crosnicr. Monographies Mijr Sagal du Viiiiiotu:; P. D-udun V Giraud; L. HnHhou.Stylistique Laurund t'J. Quanjcr. Littérature L. Bertrand (P. :lloreau); Dominique, II. Gliéon M. Itarrî'x (ft. Pilon); N. – Romans et Nouvelles L. Chnrbomicaii L. Lafage J. de la Grèze H. Pourrai G. Uassct d'Auriac Jean île la lirèle E. Vteg M. -M. Saeyeys S. Martinon. Almanachs G. Maillet; i\ Sciences: Y. [Henri; Il. Slroh A. Yiger ioô IX.– ÉPHÉMÉRIDES DU MOIS DE DÉCEMBRE 1926 127 Le» pays à demi-tarif postal sont actuellement les suivants

Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Bulgarie, Chili, Cuba, Congo Belge, Danemark, Egypte, Espagne, Esthonie, Grèce, Guatemala, Haïti, Hollande, Hongrie, Lettonie, Lithuanie, Luxembourg, Mexique, Norvège, Paraguay, Pérou, Pologne, Portugal et Col., Roumanie,. Salvador, Serbie-Croatic-Slovénie, Tchéco-Slovaquie, Russie (U. Tf. S. S.), Terre-Neuve, Turquie, Union SudAfricaine, Uruguay.

\). PAR1S 3 3 (1 3 CI \J 5, 'PLACE DU PRÉSIDENT-M1THOUARD (VII') j Anciennement place Saint-François-Xavier J .'t

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PAR DES PÈRES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS TOME 190

Iviuima, i janvier 1U-27 CXC. 1

ÉTUDES

REVUE FONDÉE EN 1856


PARIS

IMPRIMERIE DE J. DUMOULIN 6, BUÏ DES OHAHD8-AUaU8riH8, 6


ÉTUDES

REVUE FONDÉE EN 1856

I v ̃̃"̃*

PAR DES PÈKES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS ET PARAISSANT LE 5 ET LE 20 DE CHAQUE MOIS

64" ANNÉE. TOME 190» DE LA COLLECTION JANVIER-FÉVRIER-MARS 1927

s

PARIS

5, PLACE DU PRÉSIDENT-MITHOUARD v (Anciennement Place Saint-François-Xavier)

1927

t


(I/INQmfrUDEj RELIGIEUSE ET LE DIEU PERSONNEL 1, {

SELON LE NOUVEAU TESTAMENT

L'inquiétude religieuse est née avec la pensée humaine. Saint Augustin parle des cœurs anxieux qui cherchent. A chaque génération, la philosophie construit quelque nouveau système pour résoudre l'énigme des choses. De nos jours, il semble que cette inquiétude travaille plus universellement l'esprit des hommes, l'esprit des élites, l'esprit des milieux cultivés. On s'est rendu compte que le progrès d'une civilisation extérieure et le progrès des sciences n'avaient pas apporté aux besoins humains, aux questions que se pose l'intelligence humaine la satisfaction attendue.

Les foules qui, depuis deux ans, se pressent à Notre-Dame disent la faim des âmes. Des enquêtes ont été poursuivies, dans le Figaro, dans les Cahiers Contemporains, sur l'état de l'opinion en face de la question religieuse considérable a été leur retentissement. Naguère, la plus importante maison d'édition, pour la France, d'ouvrages philosophiques lançait une publication où, chaque mois, elle grouperait et analyserait les livres plus récents relatifs à une question d'intérêt général le premier fascicule était consacré au problème de Dieu1.

Sur ce problème, le christianisme a un enseignement ferme. Cet enseignement se heurte-t-il aux exigences de l'esprit contemporain P Renferme-t-iL des éléments que cet esprit juge légitimement périmés et qui l'empêchent de s'y ranger? S'adapte-t-il mal à ses dispositions, comme un cadre qui serait fait pour un autre contenu? c~

Pour répondre à cette interrogation, il importe, avant tout, de connaître ce que le christianisme nous enseigne de Dieu. Les Évangiles, les autres écrits de saint Jean et ceux de saint i. Le Livre. Paris, Alcan. Première année, n° i, février 1926.


Paul nous présentent des textes qui mettent en lumière les perfections de Dieu dans l'unité de sa nature. D'autres regardent l'ineffable mystère de la divine Trinité. C'est là une seconde étape dans la connaissance de Dieu. Nous nous arrêterons à la première. Encore notre dessein n'est-il que de fournir quelques indications, invitation à une étude plus approfondie, personnelle. 1

Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Commencement et la Fin. Ego sum Alpha et Omega. (Apoc., I, 8.)

Je.suis le principe suprême, le principe au delà duquel il n'est rien, le principe qui lui-même n'est dérivé d'aucun autre. En quel sens? Est-ce comme la source d'où jaillit tout être, et tout l'être de tout être? Est-ce comme l'idéal, le modèle que tout être doit réaliser à sa manière et qui attire vers lui les choses par un désir essentiel de le reproduire à quelque degré ? Est-ce comme l'axiome qui se prononce au fond des éternités et qui s'actualise dans la série des âges et l'immensité de l'univers? Est-ce comme le suprême vivant et le suprême intelligent?

Sans doute, Dieu est quelque chose de tout cela. En quelle mesure Nous ne le savons pas encore. Mais commencement et principe de tout, il est supérieur à tout.

Le principe suprême des choses domine toutes choses, tout ce qui a été ou sera réalisé aussi bien que ce qui pourrait être réalisé, tout le réel et tout le possible'. Tl englobe tout être sous sa dépendance. Étendez aussi loin que vous pouvez le concevoir la perfection d'un être, la perfection essentielle de ce principe l'emporte, puisqu'il rend raison de ce que l'être imaginé contient de perfection. Enfermez tous les êtres réels et possibles en son cercle, ce principe est en dehors du cercle et le domine.

Principe de tout, il doit être antérieur en quelque façon à tout ce qui existe. Avant qu'Abraham fût, je suis. Antequam Abraham fieret, ego sum. (S. Jean, VIII, 58.)

Antérieur à tout ce qui est dans le temps, antérieur à tout ce qui, entrant en mouvement, donne naissance au temps (le temps n'étant que la mesure du mouvement). N'est-il pas la raison de tout ce qui commence?


Supposons constituée de toute éternité la matière inerte de ce monde, devenue mobile et changeante avec la naissance du temps. Saint Thomas admet la légitimité de cette hypothèse elle ne contrarie en rien la raison ou la foi. Le principe sans commencement des réalités les dépasse et les survole. Car si elles ont été du moment qu'il a été, c'est lui cependant qui rend raison de leur existence sans commencement. Son éternité n'est pas l'éternité des autres êtres. Celleci est dépendante. La sienne est pleinement indépendante. Principe infini en perfection. Puisqu'il dépasse et domine le cercle qui renferme toute réalité et toute possibilité, puisqu'il dépasse ainsi la somme des êtres si loin qu'on puisse pousser leur perfection, il faut admettre qu'il est riche d'une perfection infinie, d'une perfection qui se tient au delà de toute perfection finie.

Principe infini en perfection et en pouvoir, puisque c'est en vertu de lui que ce qui n'était pas a été, si le monde a été fait dans le temps puisque c'est en vertu de lui que ce qui pouvait ne pas être et ne tenait pas de soi-même un droit à l'être, a été, si le monde existe de toute éternité.

Principe infini en perfection et en pouvoir, car, principe dominant toute réalité, il ne se doit qu'à lui-même ce qu'il est.

Dieu est lumière et en lui il n'est pas de ténèbres. Deus lux est, et tenebrae in eo non sunc ullae. (S. Jean, i° Ép., I, 5.) Des choses de ce monde, la lumière nous paraît ce qu'il y a de plus immatériel. On dit la nuit opaque, épaisse; on dit: le jour translucide, léger. Quand règne la nuit, un manteau de matière pèse sur les choses, les êtres s'assoupissent alourdis. A mesure que le jour se lève, la nature se détend, s'allège, se dématérialise elle prend vie.

Au passage de l'onde électrique, le bâtonnet de charbon, sombre et inerte, semble se diffuser avec sa clarté à travers l'espace. Il a comme brisé la force qui le retenait tassé en luimême.

Les anciens faisaient de la flamme le symbole de l'âme. L'âme qui laisse le corps est un feu qui s'élève. Le génie est figuré par une flamme, par une auréole au front.


Dieu pure lumière, c'est Dieu pur esprit, c'est Dieu dégagé des entraves de la matière. Il est pur esprit, c'est-à-dire apte à tout pénétrer, à être présent partout sans être esclave de l'espace, à agir partout sans subir la résistance des choses, à se porter partout d'une présence connaissante et active. La lumière, c'est l'être qui s'épanouit, les ténèbres, c'est tout ce qui le resserre et le limite. La lumière où n'entrent nulles ténèbres marque l'être en son plein épanouissement, l'être qui s'est dilaté aussi largement qu'il est possible, sans se heurter à aucun obstacle, sans expirer à aucune limite flot sans rivages. C'est l'être qui est tout ce qu'il peut être, comme une lumière qui ne garderait en elle aucune parcelle ténébreuse, aucune parcelle de ce qui peut être ténèbres, serait lumière pure. S'épanouir en lumière pure, c'est s'épanouir en être infini.

Et cette réalité est toujours réalisée. Ce n'est pas une réalité qui se fait, un devenir qui prend indéfiniment possession d'un nouveau degré d'être. La lumière pure n'a pas à expulser à chaque moment d'elle-même ou à illuminer une particule de ténèbres; il n'y a pas reste de ténèbres en elle. La lumière sans ténèbres dont parle saint Jean, c'est le Dieu acte pur de saint Thomas d'Aquin, l'être qui possède, qui est, à l'état réalisé, tout ce qui, en lui, est réalisable. En dehors de Dieu, non seulement les êtres sont limités dans leur épanouissement, mais ils ne sont pas à chaque instant tout ce qu'ils peuvent être. Le germe n'est pas tout de suite un chêne, le grain ne devient que peu à peu un épi. L'homme passe du repos à l'action en tout, il s'avance par degrés comme un voyageur qui marche. Ainsi de tous les êtres créés. En ce sens, ils sont dits mêlés de puissance et d'acte. Plus ils se tiennent bas sur l'échelle des êtres, plus leurs perfections et leurs puissances sont comme pliées et serrées (la matière est une gaine), moins ils ont la faculté de se déployer. Leur valeur se mesure au degré de leur épanouissement. En Dieu, acte pur, pure lumière, tout s'épanouit, tout rayonne, tout ce qui peut exister de réalité est toujours réalisé. Sa lumière est à tout instant affranchie de toutes ténèbres.


En lui était la vie. Ire ipso vita eral. (S. Jean, I, /).) Le Dieu infini se tenant au sommet de l'être, incapable de rien ajouter à sa perfection parce qu'il a tout, va-t-il retomber dans l'inertie? Ne sera-t-il que ce moteur immobile dont a parlé Aristote? a

Acquérir est la condition, le caractère de nos vies bornées. Elles empruntent pour s'assimiler. La plante puise dans le sol et dans l'atmosphère les éléments qui lui manquent, elle les transforme et les fixe dans ses tissus. L'animal cherche au dehors ce qui convient à son organisme et le fait sien. L'esprit de l'homme extrait du monde des choses les idées dont il s'enrichit. Mais ne peut-on concevoir une activité issue des profondeurs de l'être, travaillant sur elle-même, se nourrissant de sa propre richesse, s'élaborant pour ainsi dire, se mettant en oeuvre elle-même? Telle nous pouvons nous représenter la vie de Dieu. Activité profonde par où Dieu, selon notre façon de comprendre, se renouvelle à tout instant sans cesser d'être le même, est à chaque instant en action comme si, à chaque instant,il prenait naissance, par où Dieu épanouit continûment les richesses de sa nature, toujours jeune, toujours nouveau, toujours éternel. Pater semper operatur. Mon Père est toujours en action. (S. Jean, V, 17.)

Dieu est acte pur, non figé dans une éternelle immobilité après un premier jaillissement; mais en continuelle éclosion, s'épanouissant sans trêve et sans épuisement, réalisant à tout instant sans se répéter tout ce qu'il possède de perfection. Dieu suprême vivant.

En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. In ipso vita erat, et vita erat lux hominum. (S. Jean, I, 4.) Dieu est lumière. C'est une lumière devant laquelle il n'est pas de ténèbres, une lumière qui se rend^ toutes choses présentes, une lumière qui, répandue partout, se rend présente partout. Lumière qui éclaire, Lumière vivante qui sait, qui voit, qui comprend.

Mais d'abord Dieu est lumière à lui-même. Deus lux est. La lumière nous rend présentes les choses Dieu lumière est présent à lui-même. Être présent à soi-même, c'est se


connaître Dieu se connaît. Cette connaissance, ne pouvant être que parfaite, n'est pas indirecte, médiate, déductive, par le dehors. Dieu se connaît par le dedans, son essence est présente à son essence, il y a dans les profondeurs de son être un face à face divin. En un mot, Dieu est conscient. « La conscience est-elle autre chose que la limpidité lumineuse d'un acte qu'aucun écran matériel ne divise d'avec lui-même l ? » Nous unissons dans notre esprit la notion de conscience à celle de personne. Et c'est justice. La personnalité, c'est la nature spirituelle pleinement développée. Mais cela ne va pas sans la possession intellectuelle de son être, conséquemment sans la conscience.

Nous déclarons que Dieu est une personne pour le différencier de ce qui serait entité vague, indéterminée, flottante, apte à s'appliquer à tout ce qui peut être, nuage inconsistant recouvrant les choses, vapeur subtile se diffusant dans les pores des êtres. Nous disons, avec l'enseignement traditionnel catholique, que Dieu est, à la fois, essentiellement déterminé et illimité, déterminé par sa réalisation parfaite, illimité par la perfection sans bornes de cette réalisation. Réalité, il est déterminé; perfection absolue, il est non limité. Déterminé, mot pauvre sans doute et équivoque. En l'appliquant à Dieu, nous en excluons toute idée de limite, nous n'y enfermons que le sens d'une réalisation parfaite. Et c'est cette réalisation, parfaite qui permet de dire que Dieu est une personne parfaite. Dire que Dieu est une personne parfaite, c'est marquer qu'en lui la nature spirituelle est intégrée dans une perfection absolue. Si Dieu est une personne, Dieu son moi, son moi divin et parfait.

En cela aucun anthropomorphisme.

Si, dans le langage courant, personne désigne un être humain tel qu'il est constitué corps et âme, avec ses facultés distinctives, sensibilité, intelligence, volonté, au regard de la pensée philosophique l'être humain est dit une personne du fait que sa nature est pleinement épanouie. Nous-même quand nous parlons d'une « forte personnalité », d'une « riche i. J. Maréchal, S. J., le Point de dêparldc la Métaphysique. Louvain, Paris, Alcan, 1926. Ve cahier, p. 29a.


personnalité », voulons-nous signifier que l'homme, en accusant sa personnalité, se matérialise? Loin de là. Nous préten- dons dire qu'il porte à un haut degré certaines qualités natives, qu'il a su développer largement ce qui fait sa valeur humaine, les dons de l'esprit et de la volonté. Appliqué à Dieu, le terme personne indique qu'en lui tout ce que comporte une nature spirituelle est intégralement réalisé. Dans l'homme, dans l'esprit pur, en Dieu la spiritualité s'épanouit d'elle-même en conscience. Dans les êtres finis, nous passons naturellement de la notion de personne à celle de conscience et inversement. Les poètes qui donnent à tout être une conscience, au moins un rudiment de conscience Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

les poètes, par là même, dotent les êtres qui nous apparaissent, légitimement sans doute, inférieurs à l'homme, d'un rudiment de personnalité. Seulement, quand il s'agit de l'homme, nous concluons à sa qualité de personne du fait expérimental qu'il est doué de conscience. Pour Dieu, c'est en analysant l'idée du plein achèvement de sa nature spirituelle, que nous arrivons à l'affirmer en lui une conscience. Spiritualité parfaite, donc conscience parfaite.

En un certain sens, on pourrait dire que le Verbe est la conscience de la Trinité divine.

Dieu est amour. Deus caritas est. (S. Jean, ire Ép., IV, 8, 16.) Souveraine perfection, Dieu ne peut pas ne pas s'estimer à sa valeur, ne pas se porter vers lui-même selon la mesure de sa valeur. Bien tout parfait, il mérite tout amour. Comment pourrait-il se dénier à lui-même cet amour ? Mais comme en Dieu tout est vie, en Dieu tout est fécond. L'amour de Dieu pour lui-même est fécond. Si le Père, en se connaissant, engendre son Fils,de l'amour réciproque du Père et du Fils procède l'Esprit, qui est Esprit d'amour. Circuit divin, où la vie divine s'épanche comme un flot et revient'à sa source pour en découler de nouveau.

Dieu est amour, et parce que Dieu est amour, Dieu se donne, le propre de l'amour étant de se donner. Dieu se


répand pour ainsi dire au dehors. Par sa puissance opératrice, il évoque à l'existence d'autres êtres, il leur confère le bienfait d'exister. Bergson met au cœur des choses comme un centre de jaillissement. Dieu est ce centre d'où, créations de sa bonté, jaillissent tous les êtres. S'il les appelle à l'existence, c'est pour les faire participer en quelque mesure à ce qu'il est lui-même, mesure graduée depuis la forme inerte jusqu'à l'homme, jusqu'à l'esprit.

« Tu ouvres ta main, Seigneur, et tu rassasies de tes biens tout ce qui respire. » (Ps. C^XLIV, 16.)

Considérant ce Dieu qui donne, ce Dieu qui se donne, l'âme simple traduit son impression en disant « le bon Dieu ». Expression naïve, choquante à certains esprits qui n'ont pas assez approché Dieu, expression où ils verraient volontiers une familiarité irrévérencieuse, mais qui fait écho à la parole de saint Jean Dieu est amour.

La notion d'un Dieu bon n'apparaît en dehors du christianisme que secondaire et intermittente. Platon exalte, et magnifiquement, le Bien en soi, mais plus aimable qu'aimant. Aristote parle d'un moteur impassible. Les Romains, dans leur formule Deo Optimo Maximo, ne s'adressaient qu'à un Jupiter très excellent et très haut. Le Dieu des chrétiens est amour. Et par là toute la vie humaine est transformée. Je suis l'oeuvre d'un éternel amour. C'est le contrepied de tout pessimisme. Quels que soient les maux qui m'accablent, je garde ma foi en un Dieu bon. La notion d'un Dieu amour est propre à la révélation chrétienne. Non pas que Dieu n'eût déjà manifesté aux patriarches, aux prophètes, aux saints de la loi ancienne sa paternité et ses miséricordieuses condescendances. Mais pour ces âges de rudesse, Dieu était avant tout le Parfait, le Puissant, le Premier, le Maître « Je suis celui qui suis. Ego sum qui sum. » Avec la révélation nouvelle « est apparue sur la terre la bénignité du Sauveur », et'le cœur dur de l'homme est devenu capable de comprendre et d'aimer un Dieu bon. Jean a chanté cette bonté, et il a invité les hommes à s'aimer entre eux comme Dieu les a aimés le premier.. « In IJ/'incipio erat Verbum. Au commencement était le Verbe. » Ce que l'aigle a saisi dans les dernières profondeurs de la divinité, le secret essentiel


qu'il rapporte de son vol, c'est que Dieu est amour, Deus caritas est. Et le Voyant de l'Éternel Amour était seul digne de résumer d'un mot l'oeuvre par excellence de l'Amour dans le temps « Et Verbum caro factum est, le Verbe s'est fait chair. »̃

Que votre nom soit sanclifié. Sanctificelur nomen luum. (Matth., VI, 9.) Œuvre de l'amour éternel, déjà en possession de quelques clartés sur les réalités divines, que fera l'homme pour établir de son côté avec Dieu le contact qui lui est offert P

Il gardera, il nourrira, il cultivera en lui ces hautes idées de la divinité. Au delà des êtres créés, il cherchera Celui qui est leur principe. Quels que soient l'éclat et l'ampleur de ce que lui apportent la civilisation et la science, il verra au delà Celui qui est l'auteur et l'exemplaire de toutes les lois du monde et qui en détient les derniers secrets. Il louera, il exaltera Celui sans qui rien n'est de ce qui est, Celui en qui toutes choses plongent pour lui emprunter « l'être, le mouvement et la vie. ln ipso enim vivimus, et movemur, et sumus » (Act., XVII, 28), Celui qui le leur communique par son active présence en même temps qu'il s'en distingue par sa transcendance infinie.

Il louera Dieu avec actions de grâces Vere dignum et justum est. nos tibisemper graiias agere. (Liturgie de la messe.) Nous savons gré ici-bas à ceux dont nous éprouvons les bienfaits, à ceux aussi dont nous connaissons qu'ils possèdent la bonté. Fruit de l'éternel amour, à ce titre tout en nous doit remercier Dieu. Mais cette bonté que Dieu possède, que Dieu est, il ne l'a pas reçue du dehors, elle ne lui a pas été imposée par le dehors. Il la possède de par la constitution de sa propre nature. C'est son bien propre et dans ce bien il se complaît. Il jouit de cette bonté, comme se la devant à lui-même. Et conséquemment, de même que nous savons gré de sa bonté" à l'homme qui s'est fait bon, qui est bon, de toute convenance, de toute justice nous vous rendons grâces, Seigneur, pour ce que vous êtes.

Que votre règne arrive. Adveniat regnum luum. Que faut-il


entendre par le règne de Dieu P Le dessein de Dieu, en créant, a été de faire participer d'autres êtres à ce qu'il est lui-même. Le règne de Dieu s'étend à mesure que plus d'êtres participent ou que les êtres participent mieux à ce que Dieu est et à ce qu'il veut leur communiquer. Mais participer dans la mesure possible à ce que Dieu est, c'est lui ressembler. Le règne de Dieu s'établit dans la mesure où se multiplient et se perfectionnent en ce monde les ressemblances avec Dieu. L'univers entier est en mouvement et comme en désir pour parfaire en lui la ressemblance divine. Un immense effort le soulève, et tout acte qui s'y produit tend à le rapprocher, à l'assimiler selon un nouveau degré à Dieu. (Saint Thomas, Sum. contra Genf.,111, c. 19-21.) Et saint Paul montre la création gémissant de se voir assujettie aux vaines fantaisies et aux passions dépravées de l'homme pécheur, au lieu de réaliser selon son besoin le dessein de Dieu elle aspire au jour où elle sera libérée de la servitude de la corruption pour avoir part à une liberté glorieuse. (Ad Rom., VIII, 20-22.) Si tous les êtres sont appelés à réaliser en eux quelque ressemblance avec Dieu, les uns reçoivent à cette fin une faculté qui entre en mouvement d'elle-même pourvu qu'elle ne soit pas entravée. A d'autres il est donné un pouvoir qu'il leur appartient de mettre en action. Leur avancement dans la ressemblance avec Dieu, conséquemment leur perfection, consiste à développer le germe qui est en eux, en se conformant à un ensemble de relations, à un certain ordre des choses où ils se trouvent engagés-du fait de leur existence, ordre des choses qu'ils rencontrent établi, posé par Dieu. Le ,règne de Dieu, c'est le règne de cet ordre. Librement, par le droit usage de ses facultés, l'homme se conforme à l'ordre c'est donc librement, par ses actions droites, que l'homme coopère à l'établissement du règne de Dieu. C'est là sa suprême noblesse et sa très haute dignité. Le juste travaille à établir en lui et autour de lui ce règne; il l'appelle de ses désirs sur la création entière. Ampleur de la prière catholique. Adveniat regnum tuum!

La réalisation de l'ordre glorifie Dieu, c'est-à-dire manifeste au dehors quelque chose de ses perfections. Gloria in excelsis Deo! Dieu doit vouloir que cet ordre soit reconnu


comme procédant de sa sagesse et de sa volonté. On ne veut pas signifier autre chose quand on dit que Dieu veut sa gloire. Et certes, que tout ce qui est soit rapporté à Dieu, est vérité et justice. Mais la part que. nous apportons à l'ordre universel est constituée par notre perfection. Par rapport à nous, l'ordre ne se distingue pas d'avec notre bien. Dieu, en voulant sa gloire, veut notre bien. Notre avantage se confond avec le dessein de Dieu. Quand l'Écriture dit que Dieu a créé toutes choses pour lui-même, pour sa gloire, cette expression va seulement à nous faire entendre que la créature ne saurait terminer la pensée de Dieu, que ce qui procède de Dieu doit, d'une manière ou d'une autre, aboutir à Dieu. Mais la créature trouve son bien dans le bien de Dieu. Que votre volonté soit faite. Fiat voluntas tua. Cet ordre que Dieu a établi, cette hiérarchie, cette subordination des êtres selon un certain plan, ordre physique, ordre moral, Dieu, son auteur et son exemplaire, en veut le maintien et l'accomplissement. Suivant notre mode de penser, mode qui doit répondre à une certaine réalité si l'on.ne veut pas admettre que notre esprit travaille dans le vide, ce que sa sagesse a conçu, sa volonté ne peut pas ne pas l'adopter et l'embrasser. Cet ordre en tant qu'il est conçu par Dieu est un bien désirable; en tant qu'il est voulu par Dieu, c'est un bien qui s'impose à notre respect, un bien obligatoire. Nous ne pouvons refuser de nous y soumettre sans tomber dans le désordre, sans nous mettre hors de la loi qui nous régit. Le juste se conforme autant qu'il peut à la volonté de Dieu et, dans son amour de l'ordre, il souhaite que tous les hommes y entrent pleinement. Son vœu est que toutes les activités libres par le monde se modèlent surles dispositions de la volonté divine. Il lui apparaît que Dieu qui se complaît en toutes sortes de biens, qui s'y arrête comme en la vue d'imitations du bien suprême, se complaît en cette conformité des volontés créées avec la sienne. Non pas que Dieu y goûte une délectation réelle. Mais cette conformité des volontés créées avec la volonté incréée est un bien qui mérite d'évoquer la complaisance d'un être droit en sa nature, conséquemment de Dieu. Et quand le juste s'efforcera de


conformer ses actions à l'ordre voulu par Dieu, il pourra dire, en son langage humain, qu'il agit pour plaire à Dieu, ou, dans des termes plus familiers encore, pour faire plaisir à Dieu. S'imagine-t-il apporter à Dieu quelque contentement? Ne jugeons pas avec trop de hâte ou de hauteur l'âme des simples. Elle s'exprime à elle-même et exprime aux autres comme elle peut ce qu'elle ressent et conçoit. Sous les expressions par lesquelles elle se formule ses propres dispositions, il y a souvent toute une série de sens qui rectifient ce que l'expression matérielle peut avoir d'inexact ou d'imparfait. Elle ne se trompe pas elle-même à la signification profonde des mots qu'elle emploie.

Dans la pensée plus ou moins avouée de l'âme juste, agir pour plaire à Dieu, c'est agir de manière à mériter de contenter un être qui serait souverainement droit, c'est vouloir donner à ses actes une valeur qui répond à ce que Dieu nécessairement veut et aime. Dans cet effort et cette intention, le bénéfice est pour le juste, encore qu'on puisse dire que tout l'ordre du monde en est porté à un plus haut point. Mais précisément le juste ne s'arrête pas à ce bénéfice. Lui à qui l'on reproche par ailleurs de chercher en sa conduite, par un calcul caché, par un égoïsme secret, son avantage, il se libère de tout retour sur lui-même, il tâche à s'établir sur un plan supérieur, il s'efforce de donner à ses actions, en les conformant à l'ordre, une valeur digne d'estime et de complaisance, fût-ce de la part de Dieu. Agir pour plaire à Dieu, formule de désintéressement, formule malhabile peut-être comme toute formule humaine où Dieu se trouve mêlé, mais formulequi répond en son fond aux exigences les plus sévères de la philosophie et aux élans les plus purs du mysticisme. L'Église l'a faite sienne dans sa liturgie.

Au début de la Genèse, il est écrit que Dieu, après avoir fait les mondes, vit que « cela était bien ». Son œuvre est bonne parce qu'elle répond à son dessein. Le juste, qui agit pour plaire à Dieu, voudrait donner à son œuvre cette rectitude parfaite qui réponde au plan divin, qui mérite par là de sa part un jugement d'estime, ou, en d'autres termes, qui termine la pensée que Dieu porte sur toutes choses de la façon qui doit la terminer,


Paix sur terre aux âmes de bon vouloir. In terra pax hominibus bonae voluntalis. (Luc, II, i4.)

La révélation chrétienne proclame insondables les abîmes de la divinité. Lucem inhabilat inaccessibilem. (I"Tim.,VI, 16.) Sur ces abîmes, elle ne prétend projeter que quelques clartés. Le temps présent reste, pour une grande part, la région des ombres. Dans le siècle à venir, ces clartés s'épanouiront en splendeurs. Mais ce que le christianisme nous livre de notions sur Dieu n'est-il pas de nature à donner aux âmes un premier apaisement ? Il l'apporte aux âmes de bon vouloir, à celles qui cherchent la vérité avec une disposition simple et droite. Cela, c'est chercher comme on prie, avec le sentiment de son indigence, avec la conscience aussi que ce que l'on cherche est infiniment grand, et que notre esprit, quelque effort qu'il fasse, ne pourra jamais en retenir dans sa prise qu'un lambeau.

Lucien ROURE.


ROUMIEUX I

III. Sous le signe de saint Benoît et des Martyrs Mercredi 15. Les sept douleurs de la Très Sainte Vierge. Hier, pour retrouver nos échéances, nous avons pris le train à Foligno et, par Trevi, Spolète et Terni, sommes arrivés le soir à Rieti où nos frères scouts nous attendaient. Cette fois, c'en est fini de l'Ombrie. Non que saint François disparaisse; car Rieti est plein de sa légende. C'est ici que François conquit son septième compagnon, frère Ange, le premier chevalier de la Troupe, celui qu'il aimait pour être le plus courtois c'est ici que les chirurgiens le soignèrent au fer rouge; c'est ici enfin, dans le palais d'es papes, que, malade et ne pouvant dormir, François appela une nuit un de ses frères, qui avait été grand musicien dans le siècle « Frère, lui dit-il, les violons sont faits pour la gloire de Dieu. Va-t'en chercher une guitare; tu me chanteras de belles chansons; ta musique apporterait à mon frère Corps une paix dont il a bien besoin. » Le frère crut que François devenait fou et, tout scandalisé, le fit renoncer à son désir. « Soit 1 » dit doucement François. Et la nuit suivante, ce furent les anges qui lui firent le concert 1 Avis aux bonnes âmes que notre amour du chant scandaliserait; François et les anges sont là pour nous couvrir.

Nous retrouverons d'ailleurs saint François à Subiaco, où il vint, et qui garde de lui aux murs -de la roche la plus vivante image qui soit au monde; Rome même nous rappellera le souvenir de ses pèlerinages au tombeau des Apôtres. Ce matin, après avoir célébré à la cathédrale, nous allons prier dans la rude et sainte crypte du neuvième siècle où r. Voir les Éludes du 2o novembre et du 20 décembre. Les trois articles réunis paraîtront en brochure ù l'Art catholique.


François prêcha*. Forêt de colonnes basses qui s'ouvre pour le tombeau des martyrs et des premiers évêques de cette Église. Réconfort de prendre le mot d'ordre auprès des grands Routiers qui ici, comme Bénigne à Dijon, comme Savinien à Sens, comme Martin à Tours, dressèrent les premiers la Croix des carrefours.

Quand nous sortons, le grand jour nous éblouit et nous annonce une marche très dure. Nous mettons vite sac au dos et hâtons le départ; mais nous apprenons que S. Ém. le cardinal Merry del Val villégiature à Rieti et nous ne voudrions point manquer de le saluer. Nous sollicitons l'audience, en nous excusant de cette heure et de cette tenue peu protocolaires, mais il nous est impossible de faire autrement. Et nous voici, à huit heures du matin, envahissant, au bruit de nos souliers ferrés, sous l'œil effaré des valets de chambre qui songent à leurs parquets cirés, les escaliers de marbre, les antichambres, et finalement les grands salons. L'ancien secrétaire d'État de Pie X, au port princier, penche sa haute taille vers les garçons qu'il accueille avec une souriante courtoisie. Il a des paroles tout aimables à l'endroit de la belle jeunesse de France dont nous lui apportons l'hommage. Le cardinal veut bien s'intéresser à notre pèlerinage et insiste pour que nous nous arrêtions aux sanctuaires franciscains, dont le Val de Rieti abonde, Fonte Colombo et ses ermitages accrochés dans la muraille, La Foresta et le bon curé dont la foule pilla la vigne, PoggioBustone, Greccio surtout, qui garde l'impérissable souvenir du mystère que François y joua avec les paysans pour la Noël de 1223. Hélas! hélas! trop belle, trop sainte est cette Italie qui nous appelle de tous côtés et voudrait partout nous retenir. Il faut se faire sourds à ces invitations, fussentelles transmises par les plus éminentes voix. Après un aimable souhait de voyage, nous quittons le palais. Vite un regard du haut de la terrasse sur la ville couchée i. Evidemment, le Baedeker n'a pas un mot sur ce lieu le plus vénérablc et le plus curieux de Rieti. Quelle helle aîiivre ne ferait-on pas en nous écrivant des guides de voyage qui nous parieraient de ce que nous aimons et de ce qui constitue d'ailleurs la plus belle part de l'histoire du monde! Oublions-nous que les premiers Baedeker de notre ère, ce sont des pèlerins qui les ont écrits ? P


dans la vallée et sur la plaine du Velino que barre, à l'est, l'Apennin ombrien dans les plis duquel sont nichés les sanctuaires franciscains. Et puis, en route vers le sud, par la via Reatina qui, au travers des Monts Sabins,nous conduirait er#trois étapes à Rome, mais que nous quitterons tout à l'heure pour prendre la vallée du Turano. Nous allons nous glisser entre le Latium et les Abruzzes, et remonter le long de l'Anio jusqu'à Subiaco. Le pays est sauvage, l'air se fait âpre, la route toute neuve que l'on construit est sèche, sans ombre; point de vignes en festons, presque plus d'oliviers la terre elle-même rocheuse, montueuse, avec ses villes et ses villages apeurés, barricadés sur les plus hauts pics, nous tient un sévère langage. Les bornes des vieilles chaussées, comme celles des jeunes routes, ne parlent plus désormais que de Rome, ou plutôt, silencieusement, mesurent d'un seul chiffre, 65, 64, 63, les kilomètres qui nous séparent de la ville. Nous entrons sous le signe de la Louve. Mais non, car Pierre et Paul ont oint la fierté romaine, de la grâce du Christ, c'est le Labarum auréolé qui maintenant resplendit dans notre ciel.

La marche est terrible sous le soleil qui frappe de front. Faisons la pause et ouvrons tour à tour les deux livres qui sont maintenant nos compagnons de route, la Sainle Règle et les Acles des martyrs.

Depuis longtemps, j'aime la haute noblesse du texte bénédictin sur qui l'on peut dire que fut construite toute la civilisation chrétienne en Europe. Ses formules, qui sonnent de la même plénitude que les plus romains de nos textes liturgiques, sont d'un métal tellement pur qu'il ne pourra jamais ternir

Ad te ergo nunc meus sermo dirigitur, quisquis, abrenuntians, propriis voluntatibus, Domino Christo vero Regi militaturus, oboedientiae fortissima atque praeclara arma assumis.

Exsurgamùs ergo. et, apertis oculis ad deificum lumen, attouitis aurihus, audiamus divina cotidie clamans qnid nos admoneat Vox dicens lladie, si voce.m fias audierilis.

Et quand le disciple est bien averti des appels impérieux


ou tendres de son Seigneur, saint Benoît lui ouvre son dessein d'une si simple, si suave et si haute noblesse Constituenda est ergo a nobis dominici Schola servilii, in qua nïl asperum, nilque grave. Voie de salut, étroite d'abord et puis magnifique que l'on court, « le cœur dilaté dans la douceur inénarrable de l'amour, jusqu'à ce qu'ayant pris part aux souffrances du Christ, nous puissions mériter d'être les compagnons de son règne ». Ce langage, tout chantant d'harmoniques scripturaires, mais discipliné au style de Rome, je sais que, durant quinze siècles, il a séduit les âmes les plus grandes et les plus saintes je ne croyais pas qu'il pût conquérir si puissamment l'esprit de garçons de vingt ans, nullement marqués pour le cloître. Est-ce l'inquiétude laissée par les Fioretti, toujours est-il qu'ils sont dès les premiers mots subjugués. Ce ton dépouillé les ravit; cette pure prose porte un tel accent de sécurité qu'elle charme plus gue le lyrisme. De quoi est faite la mystique de Benoît? « D'aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force. Ensuite, le prochain comme soi-même. » Ensuite? « Ensuite, de ne point tuer. » Voilà qui est admirable! Quelle robustesse et quelle brutale loyauté! Benoît sait qu'il y a de « saints » moines qui tueraient, il a failli boire leur poison à Vicovaro. Voilà pourquoi son troisième précepte proscrit l'assassinat. Le quatrième interdit l'adultère; le cinquième le vol; le sixième la convoitise; le septième le mensonge; le huitième l'irrespect, et le neuvième « de faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qui nous fût fait ». Et la Règle continue ainsi, brève, sans faux-semblants, sans illusions. Mais, à toutes les décades, un grand coup d'aile la soulève. « Dixièmemcnt, se renoncer soi-même pour suivre Jésus-Christ. Vingt et unièmement, ml. amori Christi praeponere. » Quelle magnifique formule nous demande de ne rien préférer à l'amour du Christ 1

Ce qui enchante les garçons, c'est de sentir qu'avec saint Benoît ils marchent sur une route ferme, toute droite et bien ouverte. Dans les prés fleuris où glisse François, comme il faut être averti et subtil pour ne point s'enliser aux marécages Ici le sol est dur, le pas pose et frappe sans danger.


Et puis, ce n'est plus le sentier des alpinistes rares, c'est la bonne route de plaine ouverte aux piétons honnêtes. La vie de tous les chrétiens peut se couler dans cette discipline qui ne paraît vulgaire qu'aux âmes empoisonnées de littérature. Oh 1 le bon bain de réalisme

Un coup de sifflet de Jean nous ramène à d'autres réalités sac au dos! Courage, nous voudrions faire assez rapidement les quatre-vingt-quinze kilomètres qui nous séparent de Subiaco pour atteindre le Sacro Speco après-demain vers midi, c'est une performance.

Tandis que notre chef éclaireur disparaît comme une flèche, à cheval sur une moto emballée dans la direction de Rome, nous traversons la vallée du Lariano et nous engageons sur la route toute neuve qui franchit le sommet de l'Ara di Mondo. Tout le jour, nous nous tiendrons sur la hauteur, et ce n'est que vers quatre heures que la route brusquement se laissera choir dans la vallée du Turano. La région devient de plus en plus tourmentée. La rivière a tordu son lit en se butant aux résistances des Monts Sabins. Ce ne sont que bonds capricieux à l'Est, à l'Ouest, au Sud même, comme ceux d'une bête traquée. Selon que l'obstacle se dresse devant elle, subtile ou violente, elle le tourne et finalement lui échappe derrière le Monte Sole, pour courir tranquillement au Nord, vers Rieti. Quand je dis courir, entendez qu'il n'y a point une goutte d'eau en cette saison dans le lit plat et caillouteux. Mais .on imagine quel torrent s'y précipite à la fonte des neiges pour avoir tracé dans la roche ces coulées sauvages. Fuyant plus que jamais la plaine et ses dangers, les villes s'agrippent aux plus hauts pics, se blottissant et se ceignant d'un mur rigoureux, comme si elles avaient voulu fuir quelque formidable déluge d'eau ou de feu. Nous laissons à main gauche Rocca Sinibalda isolée sur son promontoire, tandis que la vallée se resserre et se glisse entre les noires falaises. Dans la nuit qui tombe, Posticciola n'est déjà plus qu'un éblouissement de lumières et nous invite au repos, mais il nous faut pousser ce soir plus loin encore. D'un coup, la route s'effondre dans le ravin, taillée à vif dans le roc, et la lune découpe dans l'air


déjà frais de la nuit de vives arêtes plaquées de noir et de blanc, tandis que la vallée frémit tout entière du chant des grillons. Heure délicieuse pour courir. Nous courons, en effet, et voici là-haut Castel di Tora, le nid d'aigles accroché en plein ciel où nous voulons, ce soir, coucher parmi les étoiles. La route dans le fond de la plaine qui maintenant s'élargit multiplie ses approches savantes, nous montrant la petite ville sous toutes ses faces, mais toujours aussi hautaine et qui se refuse à toute complaisance, craintive ou méchante, tous ponts-levis dressés.

Par où ferons-nous bien l'escalade? Un petit chemin quitte la grand'route et porte le signe de la bonne piste. Nous nous y engageons et voici qu'aussitôt dévalant, dansant, les bras en l'air, l'un de nos cyclistes nous crie « Par ici, montez, c'est fou c'est fou! » Tout le village est sur la grand'place et nous attend. Un jeune curé, comme nous n'en avons jamais vu « « Il vient d'arriver, il a fait la guerre en France, Père, il est épatant. » On ne peut pas loger chez lui, car il a un presbytère vide, mais il a mobilisé tout le monde. La soupe bout à l'albergo. On a trouvé des granges, c'est le rêve. Nous grimpons à bonne allure dans les roches et les pierres éboulées et, chantant à pleins poumons, nous franchissons les premiers seuils entre les maisons juchées les unes sur les autres, délabrées, éboulées, illuminées. Les gamins en foule dansent déjà autour de nous et, quand nous débouchons sur la grand'place, accrochée en balcon sur la ville entre son église et sa fontaine, c'est au milieu de cris, de saluts enthousiastes, de grands saluts fascistes, d'aimables gestes des femmes, que, nous-mêmes criant nos plus puissants Evviva l'Italia, Evviva Castel di Tora nous faisons halte. Le bon petit curé s'est jeté dans mes bras, pensez-donc, il connaît Épernay 1 Il a parlé de la France à tous ses nouveaux paroissiens et leur a communiqué son enthousiasme. Castel di Tora compte quelque onze cents habitants, il y en a bien huit cents ce soir autour de nous; pauvres, pauvres gens, pieds nus, bons paysans durs, mais si heureux de cet événement, car jamais Castel di Tora, perdue dans les rochers de la Sabine, n'a reçu, vous l'imaginez bien, pareille visite. Le curé nous conduit déposer nos sacs chez lui derrière


nous tout le village voudrait s'engouffrer; il faut barricader la porte, et nous voici dans la petite maison biscornue sans lumière, sans table et sans chaise, où le jeune prêtre vient d'installer sa misère. Comme on craint moins de partager sa pauvreté que sa richesse, il nous a d'un geste délicieux installés. Nous sommes bien las, tout couverts de sueur et de poussière, une grande toilette serait un bienfait. Par miracle, l'eau coule en abondance à la fontaine et. au milieu de la curiosité de plus en plus vive de ces gens qui n'ont jamais songé, semble-t-il, à cet usage de l'eau, nous faisons nos grandes ablutions et nous voilà reposés, prêts à aider la charrette dans sa terrible ascension. Les renforts que nous envoyons à l'équipage sont grossis de tous les gamins du village qui bondissent nu-pieds dans les roches et s'attellent aux cordes, et .« Mirabelle », soulevée par les plus forts gaillards de la troupe, bondit comme une fillette à clochepied sur le pavé des ruelles et fait sur le parvis une entrée triomphale et souriante. La soupe fume pour nous dans l'âtre de l'albergo; aussi, curé et maire en tête, le plus pittoresque cortège de pyjamas s'engouffre sous la voûte basse où nous voudraient bien suivre toutes les commères. De quelle drôle de façon peuvent bien manger des garçons qui ont une si bizarre façon de se laver à neuf heures du soir Il a fallu clore au verrou la lourde porte. Toute la famille des aubergistes, jeunes mamans, grands-pères, marmailles au berceau, chien, poules et chats font autour de nous le plus sympathique tableau. L'âtre flamboie des grandes bûches qui éclatent. Dieu, quelle bonne minestra et quel macaroni nous allons honorer Par je ne sais quelle poterne de contrebande, un ami de l'aubergiste s'est glissé, puis un autre, puis le secrétaire de la mairie, puis le vieux garde champêtre, au chef tremblant, coiffé d'un inénarrable képi, marqué de grandes initiales d'argent N U du plus comique effet. Puis des carabiniers, puis des chemises noires, puis des vieilles; la longue salle, en forme de caveau, s'emplit de bruits, de chaleur et d'amitié. Le petit curé, l'âme de cet accueil, glisse à mon oreille « Chantez-leur la Marseillaise » Décidément, ils y tiennent. « Tout à l'heure, sur la place. » « Oui, sur la place, mais d'abord ici pour


les intimes. » Et nous voilà tous debout, tandis que les braves gens se recueillent, puis marquent d'un balancement le rythme du chant qui les soulève. Quant au képi du garde champêtre, il bat follement. Un dernier quart de café brûlant, et puis le grand silence se fait pour les Grâces. Dehors, la foule impatiente nous attend comme elle ferait pour un cirque; les femmes, les hommes, les gamins ne semblent pas songer qu'il est dix heures du soir et que ce n'est point une heure pour des chrétiens. Le flot nous porte sur le perron de l'église, se resserre sur nous, alors il faut chanter. Tout ce que nous savons y passera. Le cercle exulte, mais le plus beau, c'est encore et toujours la Marseillaise, chantée en pyjamas et religieusement écoutée. Quel souvenir lointain va donc éveiller ce chant dans ces vieux cœurs de paysans sabinsP Nous terminons par nos chants à la sainte Vierge, car les étoiles semblent se fatiguer les premières et nous rappeler que la nuit, si fort ébréchée, sera courte. Buona notte! Et dans les dernières acclamations, le cortège disparaît à la recherche de ses granges.

Un plongeon dans le foin épais où meurt tout bruit et où le rêve lui-même ne peut troubler le sommeil.

Jeudi 16. Saint Corneille et saint Cyprien, martyrs. Au jour; nouvelle escalade'et grande toilette dans l'eau fraîche des bassins, sous l'œil intrigué des Sabines, jetées dans la stupéfaction par nos brosses à dents, et des Sabins fortement amusés par nos « gillettes ». Et puis, l'église, vaste et déjà pleine de femmes et d'enfants, nous accueille pour la messe. Ce n'est point fête, et cependant il y a bien deux cents personnes à cette heure où le travail bat son plein. Ah je vous assure que le jansénisme n'a pas passé par ici. On se promène, on prie, on s'évente, on cause, on chante, on crache, on court, on joue à cache-cache, on s'agenouille, on se pousse ou l'on s'accroupit. On baise les statues, on marmonne des chapelets, on braille des cantiques criards ou des invocations les confessions se font presque dans la nef, mais enfin les communions sont si pleines d'amour filial 1 Oh! 1 le bon peuple sans manières et sans gourme! Je me souviens alors de ces majestueuses églises rhénanes ou bavaroises dont tous


les bancs parallèles et également remplis prient par rang de taille, garçons, filles, jeunes gens, jeunes filles, femmes, hommes, dans un beau chant harmonisé. Est-ce le même bon Dieu qui prend plaisir à des hommages si divers? Pourquoi non, si partout c'est le même sang offert, la même voix de l'Épouse et le même Esprit qui fait crier aux fils de l'unique Famille le même et identique Abba, Pater. Douce image de catholicité que les puritains et les sectaires Seuls ne pourront goûter, mais que nous emportons avec piété dans nos cœurs. Ayant communié avec nous, ces braves gens comprennent eux aussi quelque nouvel aspect de la catholicité. On s'est peu parlé, mais quand les adieux s'échangent en de rudes poignées de mains, quelle belle amitié a fait reposer les yeux des hommes dans nos yeux et quels doux regards de femmes, parfois avec des pleurs, suivent le départ des garçons.

Adieu, Madame et toute la maison,

Le cœur bien gros nous départons.

Mais un beau jour, nous arvcrrons

Chez le bon Dieu

Not' merci, not' adieu! 1

Au revoir, chez le bon Dieu.

Allègre marche, au pied des pics coiffés de villages-châteaux forts, Ascréa et Paganico, qui dominent de plus de trois cents mètres la route qui suit le Turano desséché; Pozzaglia, qui le surplombe de plus de quatre cents mètres, et Collalto d'au moins cinq cents. Pays "délicieux, inexploré des guides, vallée dont les Baedeker ignorent jusqu'au nom. Nous avons fait cette étape, sous le signe liturgique des martyrs, et chacune de nos haltes a été consacrée à la lecture de ces rudes et si sereines pages que sont les Actes proconsulaires de Cyprien que nous fêtons aujourd'hui. t

Galère, ayant pris l'avis de son Conseil, rendit à regret cette sentence Thascius Cyprien, tu as longtemps vécu en sacrilège tu as réuni autour de toi beaucoup de complices de ta conspiration; tu t'es fait l'ennemi des lois de Rome nos pieux et très sacrés empereurs n'ont pu te ramener la pratique de teur culte c'est pourquoi, porteétendard de ta secte, tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à la scéléralesse. Ton sung sera la sanction des lois.


Alors Gallien lut sur une tablette l'arrêt Nous ordonnons qui- Thascius Cyprien soit mis à mort par le glaive.

Cyprien dit Deo gralias.

Autre manière encore d'aimer Dieu. Car chacun à la sienne François, Benoît, Cyprien, et derrière eux les Colettines, les routiers, et les paysans de Castel di Tora Et ce bon curé conventuel d'Arsoli encore, chez qui nous cantonnerons ce soir. Après nous avoir donné sa belle salle d'école, il ne prendra de repos que lorsqu'il aura obtenu du maire l'ordre de réquisition pour la paille du château des Massini. Pourquoi saint François n'a-t-il pas chanté un couplet à « Sœur Paille si'humble et si charitable, qui souffre en silence de se faire écraser pour que les hommes et les bêtes puissent, dans leur fatigue, sur elle dormir » a

Vendredi 17. Les stigmates de saint François. Ce ne sera point à l'Alverne, mais dans la nue église des Conventuels que nous fêterons le grand souvenir. Ce soir, à Subiaco qu'il visita en 1218, nous contemplerons le merveilleux portrait, sans auréole ni stigmates, que la paroi du Sacro Speco garde de François pèlerin mais ce matin, c'est dans la charité des bons Conventuels que noua trouvons l'image vivante de la tendresse franciscaine, et dans le geste aussi des bonnes filles de saint Vincent de Paul qui, ayant communié avec nous, courent chez elles, et à pleins paniers, si ravies de parler français, nous apportent toutes les figues de leur clos.

Un départ matinal par la fraîcheur, avant que le soleil ait franchi le Monte Prugna, nous permet de prendre une bonne allure. Nous atteignons très tôt la vallée de l'Anio aux eaux rapides et glaciales dont parle saint Grégoire, pour s'y être peut-être, comme nous ce matin, baigné. La route s'engage au milieu des vignes et des yeuses et débouche enfin devant un médiocre arc de triomphe aux armes de Pie VI, nous entrons dans Subiaco. A droite, un ravissant petit pont en forme de chapeau de gendarme étroit comme un pont de rempart, conduit au pittoresque couvent de Saint-François construit sur un piton face à la ville; celle-ci, perchée sur l'extrême pointe d'un rocher, est surveillée par le


vieux castel des Papes, modestes héritiers des splendeurs de Néron. L'ancien Sublaqueum impérial étalait ses terrasses et les digues de ses lacs depuis le fond de la vallée jusqu'aux contreforts des Monti Simbruini; de cela il ne reste aujourd'hui que quelques murs. Là-haut, veille autrement vivant, l'impérissable souvenir de saint Benoît.

Nous atteignons en quelques minutes la terrasse de SainteScholastique dont la grosse bâtisse s'offre aux regards sans aucune séduction. J'y fus, l'an dernier, reçu de la plus aimable façon quand j'y vins, avec le R. P. de Guibert, photographier l'un des plus précieux manuscrits de sainte Angèle. Nous sommes, cette fois, un peu plus encombrants, mais nous finissons par obtenir un auvent et une belle prairie étagée sous les vignes.' Nous camperons au grand air de la montagne, un peu, comme nous campâmes aux Carceri. Pour le moment, laissons nos sacs et grimpons au Sacro Speco qui se cache dans la plus sauvage partie de la gorge de l'Anio.

Pour saisir le sens de la retraite qu'y fit le jeune Benoît fuyant la Rome repaganisée par l'arianisme, il faut par l'imagination reboiser de ses chênes verts toute la montagne grise, mais abattre la grande bâtisse plaquée à la falaise qui masque aujourd'hui les anfractuosités du rocher. A mihauteur, quelques trous c'est là que le Nursien, fils de ^cette race montagneuse indomptable, hommes severissimi, disait Cicéron, romains jusqu'aux moelles, traduit D. du Fresnel, c'est là. que Benoît forgea le fier instrument qui disciplina pour des siècles ce fortissimum cœnobitarum genus dont il parle avec fierté.

Si le Sacro Speco a perdu tout son caractère sous les architectures et les fresques dont, depuis le douzième siècle, il fut embarrassé, la vallée garde sa désertique majesté. Elle s'enfonce au Sud-Est, nue et mystérieuse, car ses replis en interdisent immédiatement l'accès aux regards. Devant nous, l'immense mur du Monte Croce, qui domine encore de 600 mètres San-Benedetto, se dresse impitoyable. Il n'y aurait d'échappée qu'à l'Ouest, vers la ville, mais la grotte se refuse à ce regard en arrière. Quand François vint ici interroger le patriarche des moines, je l'imagine lisant,


comme nous le fîmes nous-mêmes dans la petite loggia qui sert de vestibule au monastère, lisant, dis-je, ce bref et impérieux chapitre de Taciturnitate dont le titre ne peut être bien traduit Scurrililates vel verba oliosa et risum moventia aeternç, clausura in omnibus locis damnamus. Les facéties, les paroles oiseuses et portant au rire, d'un éternel bannissement, de partout, nous les frappons. Revenu à ses chers Carceri, François y rêva de cette même éternelle clôture; mais, du seuil de sa grotte, il embrassait d'un regard toute l'Ombrie verdoyante et largement éployée; d'ailleurs, Claire consultée lui répondait que le Seigneur le voulait jongleur sur les grandes routes; l'imagination divine est, en effet, trop riche pour faire les saints en série. Tandis que le Poverello redescendait en chantant vers la vallée, dans sa haute solitude, Benoît gardait sur ses lèvres le sceau de son doigt immobile.

Nous pénétrons dans l'oratoire dont la lampe du saint Sacrement anime, sans le violer, le mystère. Personne. Mais Lui est là. Je connais peu de lieux au monde où l'on éprouve à se plonger dans l'ombre et à tomber à genoux un plus intense sentiment de repos. Tout vous est ami. Amis si discrets 1 Les merveilleuses fresques, on les sent présentes autour de soi, mais on croirait que, craignant de troubler le le regard fixé sur le tabernacle, elles s'effacent volontairement dans la nuit. Point de guide, point de sacristain, point même de moines. Qui cherche le tête-à-tête avec Dieu, qu'il vienne ici-et y demeure. S'il lui plaît, il descendra à la chapelle de Saint-Grégoire et s'enfoncera dans la grotte profonde. A condition de fermer les yeux pour oublier l'odieux saint Benoît de marbre blanc, la plus molle statue du plus mol élève de Bernin, une folle envie vous prend de la casser en petits morceaux pour en semer toutes les tombes des cimetières d'Angleterre, à cette condition, la grande voix du jeune champion du Christ bientôt vous enveloppe et vous tient le rude et amical langage de sa loyauté. Point d'extase, point de poème, point d'oiseaux chantant dans la forêt magique et faisant oublier le temps; mais, dans la lenteur des heures de solitude et de méditation, c'est la discipline de l'âme à la sincérité du service que nous apprend


Benoît. Rien autre, mais tout cela. Nous demandons ici cette seule grâce prosaïque, mais si nécessaire, que notre prière des Routiers demande au Christ-Roi sur une si pressante mélodie de l'abbé Brun

Ici Benoît, venu à vingt ans, demeura trente années peutêtre. Mais d'avoir forcé ses racines si profondément au cœur du rocher, le chêne, après avoir couvert l'Europe durant des siècles, aura aujourd'hui encore la force de lancer de jeunes et vertes pousses. Puisque nous aspirons cette sève, pourquoi nous faut-il si vite redescendre de la montagne Nous camperons, il est vrai, ce soir à Sainte-Scholastique. Il nous reste quelques moments pour visiter ces trois cloîtres si divers qui rappellent les fondations successives du dixième, du douzième et du treizième siècle. Comme il ferait bon, sous la lune qui se lève, passer la nuit dans ce merveilleux cloître des Cosmati, bijou d'architecture et de mosaïques 1 Mais nous avons mieux encore, et, tandis qu'à nos pieds, à travers les hautes vignes, Subiaco étincelle dans la profusion de ses lumières, nos regards cherchent vers le couchant Celle vers qui se sont si souvent tendues nos volontés, Celle que nous savons maintenant toute proche, Celle où, conduits par François et Benoît, nous baiserons enfin la trace des martyrs.

Samedi 18. Saint Joseph de Cupertin. Nous réveillons, dès quatre heures, les lourdes ombres des cloîtres et de l'église solitaire pour notre messe de départ, car nous vou-

Voici debout tes fils Routiers!

Prends-nous, ô Christ, pour te servir.

Donne-nous de ne craindre que Toi,

De ne suivre que Toi.

Rends-nous plus hardis et plus droits.

Et fais nos coeurs plus purs.

Crible-nous, comme fait le vanneur

Du blé dont il est jaloux.

Pour soldats, ô Christ, prends-nous.

Arme-nous par la foi de fierté,

Arme-nous par l'amour de bonté,

De force, par l'espérance, arme-nous.

Christ, Christ, prends-nous pour Te servir.


Ions arriver à Rome par le premier train, bien désolés de ne pouvoir descendre à pied l'Anio jusqu'aux cascades de Tivoli. Mais il faut se faire une raison et choisir. Nous voudrions donner à Rome cinq jours entiers et, si lourdement que cette intention pèse sur notre programme, la durée de ce séjour est encore bien trop courte. Que pourrons-nous voir de Rome 1 Je dis voir de façon à en emporter un souvenir qui soit une lumière immortelle et une force décisive. Plus qu'ailleurs, nous sommes résolus à déblayer. La pire façon de voir Rome est d'y promener la fièvre du touriste. Ville, villes, capitales de quatre ou cinq civilisations, l'antique païenne, l'antique chrétienne, la médiévale, la renaissante et la moderne, elles gardent le secret de si grands événements et d'une si formidable histoire que seul un long contact avec ces précieux vestiges permettrait d'en sentir à nouveau palpiter l'âme. Nous sommes pèlerins du tombeau des Apôtres et des martyrs, voilà où se concentre notre pensée; mais après coup, quoique nous ayons été d'une intransigeance spartiate, nous regrettons de n'avoir pas résisté plus énergiquement à certains appels. Quand nous dénombrons notre butin, nous découvrons la stérilité de plusieurs démarches après expérience nous supprimerions encore mainte visite pour prolonger quelques fouilles, ou si j'osais dire, quelques plongées, volontaires et obstinées, d'où nos bras sortiraient riches des plus rares dépouilles. Encore une fois, nous constatons d'ailleurs que la ville et son ambiance nous sont de plus en plus étrangères et hostiles. Qui a goûté la route et le camp me comprendra. A nos frères, qui derrière nous tenteraient les mêmes expériences, nous ne pouvons laisser de meilleur conseil que celui de tracer leurs itinéraires en fuyant toujours la ville. Il faut des routiers déjà très entraînés et supérieurement disciplinés pour traverser la ville sans que pâlisse l'étoile qui les guide. Ce n'est pas sans raison mystique que celle même des Mages s'est éteinte aux murs de Jérusalem1.

i On comprend que je ne parle pas ici des dangers proprement dits de la ville. Il ne peut être question de prendre comme routiers de. garçons vulnérables à ces tentations. Je veux seulement dire que le bien-être, le bruit, les journaux, les magasins, les cafés, créent un milieu tellement favorable à l'émiettement de la pensée et


On ne va pas croire, je l'espère, que nous ayons eu la même infortune à Rome.

Et d'abord, que dire des accueils inespérés que tous sans exception nous firent, depuis les petits scouts du caveau de la Caravita jusqu'aux bonnes Sœurs de Saint-Charles, délicieuses mamans de nos éclopés depuis les solennels amphithéâtres de l'Université Grégorienne jusqu'au très saint enclos des Catacombes, où nous campâmes depuis les frères cuisiniers et infirmiers, jusqu'au commandants des milices fascistes et jusqu'aux ministères? Que dire des bienveillances suprêmes des curies généralices? Que dire, enfin, de celle du Pape Rome est bien la ville du monde la plus courtoise aux étrangers.

A la gare des Termini, aumôniers et scouts en nombre nous ont déjà enveloppés de leur amitié nous n'avons pas le temps de poser le problème dans notre esprit qu'il est déjà résolu la magnifique hospitalité du recteur de l'Université Grégorienne et la charité toute belge de son ministre ont pourvu à tout. Le seul soin de recueillir tous les matelas de la maison, et nous voici installés. Non point à demeure cependant. Car nous voulons, le plus longtemps qu'il nous sera possible, camper et vivre aux Catacombes. Tout dépendra des audiences que nous fixera le Vatican. Dès onze heures, masquant à peine d'un grand manteau ma pauvre tenue de route, je suis reçu par Mgr Cascia, auquel nous étions annoncés par la bienveillante amitié du directeur de la Civiltà Cattolica. Le majordome prend un plaisir extrême au récit de notre aventure. « Nous ne nous présenterons pas de la volonté, à la dissipation du cœur, au réveil de l'égoïsmc, que la troupe en souffre toujours, si le séjour se prolonge. Depuis longtemps, les garçons se sont interdit le tabac et l'alcool. Ils s'interdisent également toute friandise, toute douceur, prises à part ou en petit groupe. Ce seraient des atteintes à la vie commune (raternelle et à la discipline de l'énergie. Le vin, la bière, même au repas, sont presque toujours fâcheux. Il les faut proscrire absolument au repas du milieu de l'étape. Si un réconfort est nécessaire, on pourra prendre un verre de vin généreux à la fin du repas du soir, mais on peut parfaitement s'en passer, le thé ou le café étant aussi efficaces et bien plus sains. L'eau est donc la boisson la meilleure. Même en Italie, où on la dit mauvaise, nous n'avons pas eu il en souffrir, à condition évidemment d'une surveillance des sources à condition, aussi, de ne pas boire souvent. Sauf dans tes pays sans eau, la gourde est inutile; elle provoque fâcheusement la soif, puis II sueur, Kilt-, n<; donne ni force ni véritable bien-cire.


en smoking, Monseigneur. » « Vous viendrez en routiers, mon Père. Sa Sainteté sera ravie. » J'ai à peine le temps de rentrer au Collège Romain que le messager y dépose déjà notre lettre d'audience. Dès demain, le Saint-Père nous recevra. Grand Dieu, comment serons-nous présentables après vingt jours de poussière, de paille et de cuisine? Toilette, lessives, astiquages, mais surtout dans le silence de la soirée rassemblement de l'âme mise en face de si grandes choses, subitement à portée de nos regards et de nos mains. Nous lisons les Actes des apôtres, l'arrivée de Paul à Rome; et, comme notre premier pèlerinage sera demain matin pour saint Louis de Gonzague, dont le souvenir emplit la noble maison qui nous accueille, nous préparons nos cœurs à saisir son difficile exemple.

Car les garçons, pour la plupart, ne sont pas fils de princes, et ne renonceront point pour se faire jésuites à des marquisats I Entre les routiers, brûlés de soleil, et le pâle petit prince en surplis blanc, qui mourra poitrinaire à vingttrois ans, quel abîme, et quel mystère que celui de son patronage! Plus d'un habile, je le crains, ne tiendra-t-il pas le langage de ce lanceur d'entreprises spirituelles désireux d'amener des foules et des fortunes à sa fondation « Je voudrais lancer ici le culte d'un saint pour la jeunesse. » « Dédiez donc votre église à saint Louis de Gonzague'», lui dit un naïf ami. Après une moue et un balancement d'épaules « Saint Louis de Gonzague ? C'est trop peu moderne pour réussir. » Je vous donne en mille ce que choisit le brave entrepreneur; mais Dieu a ses ironies Il prit. Non, je ne vous dirai pas sous quel austère patronage il mit son église. Eh oui, saint Louis de Gonzague est peu moderne, puisque le voilà canonisé depuis deux cents ans. Et cependant, aux plus modernes des jeunes sportifs, il enseignera aujourd'hui et toujours une immortelle leçon.

Certains, pour le faire agréer de leur jeune auditoire, rappelleront qu'à cinq ans, Louis de Gonzague tira le canon. J'aime mieux dire aux jeunes que, plus ils voudront demeurer jeunes, plus ils auront le goût de la joie et de la hardiesse, plus il faudra qu'ils abaissent leur fierté auprès du grand frère qui leur apprendra la chasteté héroïque. Oui, sans


doute, à l'âge des louveteaux, il tirait le canon et, à l'âge des scouts, faisait de folles parties de chiens et de chevaux avec les petites princesses de la Cour. Et ce sont des traits que le Pape nous invitait à ne point oublier pour délivrer le jeune homme au sang bleu du masque de mensonges que de pieux biographes lui ont imposé. Mais la forte leçon, et savoureuse, qu'il donne aux routiers, à ceux qui ne doivent pas comme lui, jeunes jésuites, mourir d'avoir soigné les pestiférés, c'est qu'ils ne seront ni apôtres, ni routiers, ni longtemps jeunes, si, d'abord, ils ne se sont pas disciplinés à la fière pureté, et si pour cela ils n'ont pas été aux mêmes sources que Louis de Gonzague nourrir leurs énergies.

Dimanche 19. Saint Janvier et ses compagnons, martyrs. –Tous à genoux autour de l'autel sous lequel repose Louis de Gonzague, notre première messe sera donc pour obtenir cette grâce et vouer à Jésus-Christ ce trésor. Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam tuam in vitam aeternam. Cet hiver, de solennels pèlerinages de jeunes catholiques du monde entier feront retentir les coupoles de Saint-Ignace de leurs acclamations. Pour être les plus humbles, mais aussi les premiers accourus, nous espérons être les premiers bénis. Et maintenant, c'est bien tôt venu, trop tôt venu, on voudrait se refuser, pour mieux mesurer, on a comme le regret d'être trop tôt comblé, c'est le Saint-Père qui va bénir et consacrer le rêve des Routiers. François est venu ici déposer le sien; Angèîe aussi. Benoît l'y avait conçu. Le nôtre, depuis trois ans mûri, confié à Jeanne d'Arc, à Odile, à tant de Vierges du pays, nous allons le déposer aux pieds de Pierre. Et de ce souvenir et de cette bénédiction, la vie de ces garçons sera marquée et peut-être autre chose encore. On sourira de leurs ambitions rêves d'enfants de dix-neuf ans Mais oublie-t-on que ce sont chez nous les rêves des filles de dix-sept ans qui font l'histoire et qu'au fond, s'ils sont purs, les rêves de garçons de dix-neuf ans sont les desseins mêmes de Dieu.

A midi, la troupe est sous la colonnade et par les grands escaliers droits monte à la Cour Saint-Damase, puis aux


grands appartements d'audience, puis au petit salon carré dont on fermera les portes quand le Pape sera entré. Et le voici qui paraît, le visage tout illuminé de la joie de voir ses fils, et, m'ayant relevé, me demande de lui expliquer notre pèlerinage et de lui présenter chacun des pèlerins. Auprès de chacun le Saint-Père s'arrête, s'intéressant à tous, surtout au fanion et à l'emblème. Quand il a fini de parcourir le cercle, il s'arrête au milieu de nous et élevant le ton, d'un bel accent très ferme, cherchant un peu ses mots, moins par impuissance que par volonté de dire précisément sa pensée, le Pape nous exprime sa grande joie de recevoir ses fils dans la maison du Père de Famille. Il félicite les garçons de leur courageuse entreprise et, bien vite, sachant qu'il y a parmi eux une dizaine de scouts, le Saint-Père aborde la question du scoutisme catholique qui lui est si chère.

On sait, en effet, avec quelle spéciale bienveillance le SaintPère avait accueilli le pèlerinage scout de l'année jubilaire; mais depuis, cette bienveillance s'était montrée jalouse et particulièrement susceptible. Lorsque les manœuvres fascistes avaient menacé les scouts catholiques italiens dans leur existence, le Pape n'avait pas craint de supprimer, le 3o août dernier, le concours international de gymnastique; et cet acte avait produit plus d'émoi encore à Rome, dans les sphères gouvernementales, que dans les milieux catholiques étrangers si durement peinés par cette interdiction. Malgré toutes les sollicitations, le Saint-Père avait maintenu sa décision. A tout prix, et plus encore que le conflit de la rue entre scouts et jeunes fascistes, il voulait que cessât la pression gouvernementale tendant à absorber le scoutisme catholique dans les Avant-gardes ou les Ballillas'1. Les incidents de Macerata, de Mantoue et de Pérouse, les interventions des préfets interdisant aux catholiques de leur province le port du costume scout, mettaient de plus en plus en danger l'avenir de leur Fédération. Mais l'énergie du Saint-Père devait enfin triompher sur toute la ligne par la reconnaissance officielle de la i. Ce mot rappelle, paraît-il, le souvenir d'un jeune garçon héros d'un soulèvement national contre l'Autriche.


Fédération catholique, précédée de la destitution des préfets anti-scouts'.

Les attaques venues des milieux catholiques devaient provoquer des avertissements sévères. Dans les premiers jours de septembre,-un article fâcheux ayant paru dans la revue Fede e Ragione, le Saint-Père voulut que le recteur même de la Grégorienne écrivît sous sa dictée une verte réponse qui parut en tête de VOsservatore du 2 septembre. Il était signifié en termes assez durs à Fede e Ragione de n'avoir pas plus à s'occuper du scoutisme catholique que de l'action catholique elle-même, dont le scoutisme est une branche. Les reproches de naturalisme et de matérialisme sportif étaient écartés par le rappel de la vie surnaturelle intense soufflée par les principes religieux du scoutisme catholique et fleurissant en innombrables vocations. Enfin, avertissement était donné que, « si le scoutisme a des défauts et se manifeste parfois de façon moins opportune, il y a quelqu'un qui y pense et qui a la charge légitime d'y pourvoir et d'y remédier ». Ce quelqu'un nous tenait avec fermeté le même langage. Dans un français admirable de précision et de force, pendant vingt minutes, le Saint-Père voulait bien nous dire en quelle estime il tenait le scoutisme catholique français. Encourageant chaleureusement les garçons à être fidèles à leur promesse « Nous connaissons votre Mouvement, votre Loi, vos Chefs. Nous avons pris à plusieurs reprises une connaissance personnelle de vos livres, de vos manuels, et nous les approuvons. » lit le Pape de nous exposer dans le détail comment la vie scoute devait être comprise, comme un magnifique et complet apostolat. Commentant d'une façon très personnelle la loi scoute, le Saint-Père nous montra qu'elle devait fleurir dans le quadruple apostolat de la parole, de la bonté, de la prière et de l'exemple. Chacun des trois 1. En lUilie, grâce à la protection du Saint-Père et des évêques, le scoutisme catholique a pris une très rapide extension. Le nombre des exploratori cailolici est d'au moins cinquante mille. La volonté très nettemeat affirmée par le Fascisme d'enrôler toute la jeunesse, y compris les petites filles, fort jolies, ma foi, en robe blanche avec leur petite toque noire, rencontra chez les dirigeants du scoutisme catholique une résistance qui le surprit. Ceux-ci, invoquant les principes spirituels sur lesquels est tonilé le scoutisme catholique, estimèrent impossible t'embrigadement; d'où le conflit.


derniers chefs le retint spécialement la B. A., acte quotidien de charité la Prière, âme du scoutisme, sans laquelle « on peut carrément dire que nous ne valons rien »; l'exemple surtout, forme la plus scoute de l'apostolat, dont le Saint-Père voulut bien dire que saint Cyprien lui-même nous donnait la formule Non mulla loquimur, sed vivimus. Non point parler beaucoup, mais vivre. Avant de nous bénir, tout le mouvement, toutes les troupes et toutes les ambitions de chacun « Je bénis de nouveau, répéta le Pape, et très spécialement vos grands chefs, que je connais et en qui j'ai toute confiance. »

Quand les garçons sortirentdu Vatican « Père, il n'y en a que pour les scouts 1 » Et pour faire passer l'émotion, ils s'engouffrèrent à Sainte-Marthe où, par erreur, un déjeuner ayant été commandé, les Sœurs avaient exigé qu'il fût consommé. Sans sourciller, les garçons le mirent en lieu sûr, par-dessus un premier déjeuner déjà pris en ville, et doublement gaillards, partirent en grand arroi camper à SaintCalixte, aux Catacombes.

Nous atteignons enfin le terme de nos efforts et de nos espérances nouer dans la prière l'étreinte avec les témoins du Christ, les grands aînés. En cet élégant après-midi de dimanche, notre troupe jette quelque étonnement dans les rues emplies de badauds. Par la place de Venise et la Via Cavour, nous atteignons le Colisée.

La banalité du plein jour livre à cette heure le sanctuaire aux touristes ennuyés, ne sachant que regarder, parcourant,. Baedeker en mains, l'Arène et regardant ahuris les assises de pierres, tandis que leur admiration s'exprime dans le style dp fameux Que d'eau! Quand fatigués d'avoir levé la tête, ils s'assoient sur les premiers gradins, c'est pour laisser errer leurs regards inertes sur le vide qui les étonne. La Croix que vient d'y dresser Mussolini leur rappellera du moins quel mystère de sacrifice plane sur ce lieu unique au monde. Nous y reviendrons le soir de notre départ, à dix heures, et sous la lumière de la lune, amie respectueuse de la prière, nous méditerons les tragiques souvenirs. Je ne connais rien de plus exaltant.


C'est donc ici, dans ce grand Cirque des Flaviens, bâti par l'orgueil des empereurs pour les folies sanguinaires du peuple, c'est ici que les esclaves et les vierges, que les pontifes et les enfants ont été déchirés, écrasés ou brûlés 1 Immense pressoir mystique, où les raisins chrétiens ont rougi le sable au milieu des hurlements de bêtes des quatre-vingt mille spectateurs applaudissant la mort. Et c'est d'ici qu'un jour, éclata le triomphe de la croix. Car les voilà sortant des galeries souterraines, des vomitoires, montant les escaliers, envahissant les arènes, les gradins, le podium impérial et couronnant jusqu'aux colonnades et les terrasses supérieures; foule triomphale chantant les hymnes chrétiennes, tandis qu'un Pape dédiait ce théâtre d'orgie et de sang au culte de la Passion de Jésus-Christ I Mais nos yeux se ferment et scrutent le symbole. Après des siècles d'apostasie plus tristes que l'ignorance païenne, le jour ne se lèvera-t-il pas où la Cité, amphithéâtre des jeux atroces et des cultes sanguinaires, couronnée par l'orgueilleuse statue d'or de l'Homme, proclamera, envahie par l'allégresse des Cadets des martyrs, le règne pacifique du Christ sauveur ? Et si l'heure de Dieu ne dépendait que de notre courage? Un long regard sur le Forum qui s'étend dans son étroite vallée jusqu'aux murs Capitolins, s'emplit de telles images 1

Ces ruines, écroulées sur de plus vieilles ruines, dominées par ces seuls campaniles marqués de la croix, quel mystère! Le miracle de cette pullulation de basiliques sur le cadavre païen! Sainte-Marie-du-Capitole apparaît bâtie sur les ruines du temple de Junon, hantées par le souvenir d'Auguste et de la Sybille de Tibur annonçant le Christ prochain; Sainte-Marie-l'Antique s'est construite dans les atria du temple d'Auguste le martyr saint Adrien est depuis quinze siècles vénéré dans la vieille Curie bâtie par César; le temple dédié à Antonin et à la divine Faustine s'est mué en l'église de Saint-Laurent; les saints Côme et Damien succèdent au divin Romulus sur les fondements du temple de Vénus et de Rome, se dresse le tombeau basilical de sainte Françoise Romaine l'humide et lugubre puits de la prison Mamertine, fameux par l'exécution de Jugurtha et de


Vercingétorix, sanctifié par la détention de saint Pierre, est devenu San-Giuseppe de' Falignani; Saint-Martin-et-SaintLuc se dresse sur les assises du Secrétariat du Sénat, et tout le Mont Palatin n'est plus qu'un sanctuaire, plein de la gloire de saint Sébastien, de sainte Anastasie et saint Bonaventure On se lasse à cette stupéfiante énumération. Et cependant il nous est "utile de multiplier les constats pour éprouver que ce triomphe est bien réel et qu'il dure. Trois ou quatre siècles après l'arrivée de Pierre, voilà donc les bastions de la Violence ou de la Volupté protégeant les autels dédiés à la Vierge et aux Martyrs.

Pourquoi ce qui fut ne se renouvellerait-il pas?

Ce soir, notre plan est fait. Ah le beau nettoyage de Sainte-Geneviève rendue à la Vierge parisienne et aux saints de France; de l'église des Dames du Sacré-Cœur vidée des plâtres de Rodin de la Bourse devenue basilique de SaintFrançois d'Assise! Sur les ruines de Magic City, nous bâtirons un Carmel et, au Sénat, nous mettrons le quartier général des Scouts de France Quant au Palais-Bourbon, nous créerons pour le purifier un Ordre de Réparatrices vouées au silence absolu.

Rêves, dites-vous? Bien moins extravagants que la réalité que nous avons ici sous les yeux.

Nous faisons un tour d'horizon et, à l'Est, du haut du' Colisée nous plongeons dans la cour de la basilique de Saint-Clément. Quel témoignage 1 Dans les dernières profondeurs, conquises sur les eaux basses, des vieux murs de la Rome royale, lourds blocs quadrangulaires, voilà l'assise. Tout contre, le gracieux portique d'une maison de l'époque impériale, celle du successeur même de Pierre, le pape Clément; en face, la caverne sacrée de Mithra; puis, sur tous ces souvenirs enfouis, une grande basilique se construisant au quatrième siècle à l'étage supérieur; saint Jérôme y pria, un concile s'y tint au cinquième siècle. De nouveau comblée au onzième siècle, elle est remplacée au douzième siècle, au niveau actuel de la ville, par la ravissante église où nous prions aujourd'hui et qui chante dans la splendeur toujours jeune de ses mosaïques et de ses marbres précieux. Nul lieu de toute la Ville n'est plus évocateur de l'ascension du Christ


sur les ruines des citadelles et des temples antiques. Toute proche, l'église des Quatre-Saints-Couronnés recouvre le tombeau de cinq ouvriers sculpteurs martyrisés pour avoir refusé de tailler des idoles. De quelles triomphales images leurs yeux mourants devaient-ils être illuminés ? a Nous amassons, ce soir, ces visions enivrantes et nous emportons notf"e trésor loin de la vilre vers les vignes silencieuses où nous ferons notre mystique vendange Vigna Moroni, Vigna Cardelli, Vigna del Miglio, Vigna Amendola, pauvres noms paysans qui disparaissent à nos yeux sous la lumière énigmatique du grand nom des Catacombes. Par la Meta Sudans et l'Arc de Constantin, nous prenons la Via San-Gregorio et, dans cette heure douce du soir, traversons le parc des Thermes d'Antonin et de Caracalla, où jouent les enfants sous l'ombre vaine des jeunes eucalyptus; par la Porte Saint-Sébastien, nous franchissons lemurd'Aurélienet nous nous engageons dans ce couloir décevantqu'est, durant ses premiers milles, la Via Appia. Les hauts murs des vignes interdisent tout regard sur la campagne. Au delà de SaintSébastien, la voie s'élargit, se dégage de ses contraintes et, bordée des grands tombeaux ou des pins solennels, nous ouvre toute la campagne de Rome, tandis que le soleil au bord de l'horizon fait éclater les ronges aqueducs de briques et dore là-bas le cirque des Monts Albins.

Mais n'allons pas si loin ce soir et réservons pour la nuit, par la pleine lune, la plus romantique des promenades au tombeau de Cœcilia Metella et à la Tor di Selce. Revenons vers la fourche des voies Appienne et Ardéatine; quelques cyprès pointent au-dessus des murs, voici le domaine des Pères Trappistes et l'entrée de la Catacombe de Saint-Calixte. Les deux mains tendues vers nous et le visage lumineux de joie, le Père sous-prieur nous accueille; Dieu, la délectable surprise! A droite, par delà les haies, à l'ombre sacrée de la basilique où fut déposé saint Tarcisius, parmi les lucernaires qui jaillissent du sous-sol, une pelouse se creuse entre les genêts et les cyprès « Voulez-vous faire ici votre camp? Vous y serez tout seuls et chez vous. » Tout seuls et chez nous, chez Cécile et Tarcisius 1 La réalité dépasse le rêve, et vous vous imaginez l'enthou-


siasme. Sur un côlé, noire longue et toute lumineuse tente d'un vert d'opale, sur une autre face, les feux; la basilique forme un troisième côté, et l'allée qui conduit au souterrain, le quatrième. Le temps de prendre part aux chants des complies dans la minuscule chapelle des Moines; puis, sous le ciel noir, à la lueur de la lune et des feux de bois, la soupe, des marmites de riz, des restes de poulets, et enfin l'immense et sereine joie de cette soirée de grand silence 1 Enveloppés dans leurs couvertures, les garçons font cercle autour du feu, et, après avoir repassé la journée, nous nous plongeons dans le souvenir des martyrs, de sainte Cécile surtout, notre hôtesse en son domaine de famille. Cette fois, je l'avoue, nous perdons pied. Tout nous parle d'une façon saisissante la plaine solitaire est bleue de lune, les petites basiliques éclatent de blancheur, et la tour de Caecilia Metella aux briques patinées, les cyprès et les pins font dans le ciel sans nuages et tout illuminé d'étoiles des profils d'un bleu intense. Pas une note fausse, rien qui distraie, pas même un bruit. Et cependant, nous n'arrivons pas à réaliser ce qui se passe ni à sortir du rêve qui nous emporte soudain aux siècles de Calixte, d'Antère et de Pontien. Jamais nous n'avons vu paysage plus hanté, jamais nous n'avons mieux su les présences; mais précisément c'est trop fort, et nous sommes accablés comme dans un bain trop vif. Peut-être qu'une longue prière les yeux clos, autour du feu qui meurt, nous aidera à comprendre « O mon Dieu, c'est donc en ce lieu plein de vous et des héroïques mémoires de nos premiers frères, lils du Christ, que nous nous agenouillons cette nuit! Est-il vrai que nos deux genoux marquent le sol que leurs pas ont foulé et que nous allons nous étendre aux côtés mêmes des martyrs étendus ici dans la nuit, en cachette,dérobés aux bourreaux, après leur témoignage? Quel est donc ce rassemblement que vous avez conduit? Quelle est cette veillée que vous avez voulue et pour quelles oeuvres? » Sous les petites tentes basses nous nous glissons, portant en nos deux mains un cœur plein à déborder. Et en cette plaine, où Annibal, assiégeant Rome, fit son bivouac, notre camp s'endort, tandis que les dernières braises du feu font dans les herbes un point rouge comme un encensoir.


Lundi 20. Saint Eustache et ses compagnons, martyrs. Au tout petit jour, une voix appelle, c'est un bon frère qui parlemente avec un agent de police à bicyclette. Notre marche dans Rome hier soir, sac au dos, a excité les soupçons, nous avons été pistés et à l'aube on vient enquêter. Après un quart d'heure, le policier s'en va, sinon persuadé, du moins documenté. Il cueille sur sa route des garçons isolés qu'il interroge et semble rassuré par leur candeur. Il disparaît pour ne plus revenir.

Cependant, le camp mis en ordre, parce que les pèlerins vont affluer, les garçons descendent dans les souterrains et se perdent aux coins les plus sympathiques à leur prière chambre d'Orphée où l'image du Christus Musicus charmant les fauves prend ici un sens si émouvant; chapelle des Papes, qui par ses onze pontifes nous conduit enfin aux toutes premières années du troisième siècle; et la plus émouvante de toutes, cette crypte de Sainte-Cécile où le corps de la Vierge dormit jusqu'au neuvième siècle, et où, plus suggestive que le marbre fameux de Carolo Maderno, une fresque du sixième siècle évoque, sous le personnage d'une jeune Orante, nimbée, habillée comme une impératrice de Byzance et entourée de fleurs, la délicieuse image de la martyre triomphante au Paradis.

Tout le jour, il nous sera loisible de nous perdre dans les ambulacres et de prolonger, à genoux dans la pouzzolane, la conversation intime avec les frères aînés, suite savoureuse et féconde de notre communion de l'aube. Dans la chapelle de Saint-Miltiade, nous nous sommes tous assemblés pour la célébration des saints mystères. Nous emplissons, serrés les uns contre les autres, la petite crypte dont l'autel s'appuie au grand sarcophage de marbre blanc du pontife. Tout autour de nous les images aimées Bon Pasteur, poissons, ancres, résurrection de Lazare, colombes aux rameaux d'oliviers, Daniel aux lions, et puis les suaves noms de nos frères inconnus

DASUMNIA. PALUMBA SENE FEL IN PACE. SATURMI. ANIMA. DULCIS. EIPHNH.

{ SOFRON1A. DULCIS. SEMPER. VIVES. IN DOMINO.


Les douces présences 1 Selon le privilège de la Catacombe, nous faisons l'office de sainte Cécile. Joie de confier notre hommage de cadets à ses mains de sœur. A l'offrande, sur l'évangile, nos mains se sont posées, calmes,résolues, et le serment a été prononcé. L'offrande des pains d'hostie symbolise ce don. Les voilà tous sur la patène. Suscipe, Sancle Pater, hûnc immaculatam hostiûm. Et voici que surgissent les témoins de tous les jours, mais aujourd'hui se dressant si vivants du Livre Communicantes et memoriam venerantes! Les apôtres, et puis les martyrs, Lin de Volterra, Clet, Clément, Xyste, Corneille, Cyprien et puis Abel, Abraham et Melchisédech; et puis Ignace, Pierre, Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, et enfin Cécile et Anastasie. Quod isti et istae! Seigneur, dans la force de votre pain et l'allégresse de votre vin, votre grâce ne peut-elle pas faire pour les derniers-nés ce que par ceux-là, les aînés, elle fit jadis? D'un coup tout notre pèlerinage, tout ce qui l'a précédé, les attentes, les désirs, les prières, les offrandes, les souffrances, tout cela ne fait plus qu'une chose, très simple, mais infiniment douce et forte la communion aux Catacombes après le serment. Sur ce trésor, les cœurs jalousement se referment. Jour parfait auquel ne manquera pas l'inespérée bénédiction du Père général, échappant à sa retraite de Frascati pour venir nous voir et passer avec nous, dans la plus simple et plus exquise bonté, deux heures d'une soirée que sollicitent les visiteurs et le courrier, tous les importuns de chaque jour que l'on prie de céder pour une fois devant les fils.

C'est un grand émoi parmi les pères Trappistes d'apprendre l'auguste et si rare visite. Mais les fils trouvent toute naturelle cette intimité. « Que feras-tu quand tu entreras au ciel ? » demandait cette bonne Sœur à un petit forain le jour de sa première communion. «Moi je sauterai au cou du Bon Dieu 1 Paternité, n'était-ce pas de la même joie, de la joie même du bon Dieu; que vos yeux brillaient ce soir, tandis que vous sembliez ne plus vouloir quitter vos fils, oublieux du secrétaire qui, là-bas, sur le porche de San-Nicola, interrogeait tour à tour les horizons et sa montre, en comptant le nombre des trains que vous manquiez ce soir ? a


C'est fini. La réalité a passé les rêves, il ne nous reste plus qu'à faire honneur aux dons de Dieu et à la promesse laissée aux martyrs après qu'elle a été bénie par le Pape. Nouvelle réponse à l'appel entendu, il y a deux ans, à l'étang de Vaux et nous parvenant cette fois des terres d'agonie des premiers martyrs.

Dormez en paix, Cécile et Tarcisius, vos petits frères, vos cadets, suivent.

Mercredi 22. Saint Maurice et ses compagnons, martyrs. Il ne nous reste plus sur la Route ouverte qu'à marcher. Quo vadis, Domine ?- Quid ad te Que t'importe, tu marches derrière le Roi.

Une chose cependant nous tient encore au cœur, et le Seigneur nous pardonnera cette impatience; nous voulons dans la magnifique colonne nous ranger tout près de Celui qui, plus qu'aucun autre, a pour jamais séduit nos cœurs de routiers c'est du tombeau de saint Paul que nous voulons prendre notre départ.

Je les vois, je les reverrai longtemps, debout autour de la balustrade qui couronne la Confession souterraine où je célébrai la dernière messe. Tous, et chacun, comme autour du trou de Del ils s'étaient rangés il y a deux ans, droits, frêles, calmes, et cependant le cœur battant, forts déjà et prêts au sacrifice. L'amour passionné du Christ Jésus, de Celui qui vous apparut sur la route, de Celui qui vous traîna sur tous les chemins des mers -et des continents à l'appel triomphal de son amour, Paul, patron des Routiers, voilà ce qu'ils vous demandent. Quand vos petits frères de France vous invoquent ainsi, votre grand et tendre cœur ne reconnaît-il pas la voix de ceux que vous aimiez tant, de ceux qui marchaient à vos côtés Amplias et Stachys, « vos bienaimés » Urbain, « votre compagnon dans le Christ » Appelle, « qui avait fait ses preuves dans le Christ »; et Timothée, le compagnon de vos routes « que vous aviez choisi garçon » et Luc, « le médecin bien-aimé », sur l'épaule de qui tant de fois vous fîtes peser votre marche et vos mains enchaînées tandis que vous entriez à Rome; et Tite, enfin, « votre véritable enfant dans la foi »! Mon regard s'arrête sur chacun


des Jean, des Paul, des Pierre, des Jacques, qui sont là et qui vont partir de la Voie d'Ostie se dispersant, deux à deux ou solitaires, sur les routes diverses. Ne pleuriez-vous pas, grand Paul, à voir les frêles jeunesses, vibrantes de l'amour dont vous les aviez embrasées, se dresser sous l'étreinte du Christ où vous les aviez jetées ? N'en trembliez-vous pas, vous aussi, de souffrance et de fierté a

Jeudi 23. Saint Lin. Nous nous embarquons à Livourne et atteignons Bastia; vendredi 24, Notre-Dame de la Merci, dernier grand silence sur mer samedi, le sourire de nos frères scouts et là-haut, à Notre-Dame de la Garde, tous, rangés autour de l'autel, le Magnificat pour un tel miracle, couronné de la promesse de deux nouveaux scouts. Dimanche, à dix heures. Saint Cyprien et sainte Justine, martyrs. Notre-Dame de Paris; messe en la chapelle de Saint-Georges; joie de la gratitude; joie aussi de voir que tout de même nos cathédrales existent encore et que le ciel de France est bien beau.

Et puis, tous les bâtons ferrés rejoints sur le pavé de bronze, joie de la Route achevée joie plus profonde de la Route plus, dure qui nous appelle; salut à toutes les routes de France qui nouent ici à un tel passé un tel avenir; et salut à la race qui monte, à vous tous, Fils et Filles de France, Roumieux et Routiers.

PAUL DONCOEUR.


TROPISMES ET COMPORTEMENT 'A L'OCCASION D'UN ARTICLE RÉCENT

II y a quelques années, alors que nous venions de publier un ouvrage sur « les Tropismes et le comportement animal», un naturaliste distingué nous disait « Vous avez eu raison d'étudier cette question et de tenter de la résumer, car,du point de vue scientifique, elle est virtuellement close. » Virtuellement close, cela signifiait dans l'intention de notre interlocuteur, et nous le comprîmes bien, que, partisans et adversaires de l'hypothèse ayant, pendant plus de vingt ans, échangé leurs arguments à son sujet, sans être parvenus à se convaincre les uns les autres, la question demeurait en suspens il n'y avait plus qu'à classer l'affaire.

Ce n'est sans doute point l'avis de M. Etienne Rabaud, maître en Sorbonne, qui vient de publier dans la Revue philosophique un long article sous le titre « Tropismes et comportement' », qui, après tant d'autres, est un exposé ni plus mauvais ni meilleur de la question.

Comme l'auteur nous a fait l'honneur de nous citer, avec, d'ailleurs, une bienveillance modérée, nous profitons de cette occasion pour exposer aux lecteurs des Études ce qu'est la théorie des tropismes, en quoi elle touche au problème central de la biologie, quelle est la position des naturalistes spiritualistes à son égard, et les objections qu'elle soulève.

Qu'est-ce qu'un tropisme?

Tout le monde a pu faire l'observation suivante lorsqu'un pot de fleurs est placé d'une façon fixe dans un appartement, j. Et. Rabaud. Tropismes et comportement. Revue philosophique, nOs 7-8, juilletnofil 1956 et nos o-io, septembre-octobre 1926.


il croît en orientant ses branches du côté de la fenêtre. Les botanistes interprètent ce phénomène en disant « La lumière exerce sur la plante une attraction mécanique impérative. » De fait, si l'on retourne ce pot de ileurs de 1S0 degrés de manière à diriger ses tiges incurvées vers l'ombre de la chambre, on constate qu'il répond bientôt à cette rotation en recourbant à nouveau celles-ci vers la source lumineuse. Cette attraction mécanique impérative est un tropisme. Dans le cas présent, c'est un phototropisme positif. Positif, parce qu'il y a attraction; s'il y avait répulsion, on dirait que c'est un phototropisme négatif. Quand c'est la pesanteur qui attire ou repousse, on parle de géotropisme; si le stimulus est un courant d'eau, de rhéotropisme; s'il est un courant électrique, de galvanotropisme, etc. Qu'un tropisme s'exerce sur une plante, ce fait ne surprend pas le public non initié aux sciences naturelles, qui admet, sans hésitation, qu'un facteur physico-chimique comme la lumière peut agir mécaniquement sur un être aussi dénué de spontanéité qu'un végétal. Par contre, si. on lui assure, à ce public, qu'une chenille qui grimpe vers un jeune bourgeon d'arbre pour le dévorer, ou qu'une abeille volant de fleur en fleur pour recueillir du pollen, obéit impérativement à des attractions et à des répulsions exclusivement mécaniques, il demeurera vraisemblablement sceptique ou répondra Pas du tout. La chenille va manger le bourgeon parce qu'elle a faim, et c'est un instinct de prévoyance qui pousse l'abeille à récolter des réserves de nourriture pour la mauvaise saison. » Ce pourquoi la plupart des naturalistes professionnels le traiteront de Vitaliste, ce qui, dans leur intention, est une injure aussi blessante que, pour un député radical, d'être traité d' « homme de droite ». Ils ajouteront « Instinct ne veut rien dire. Faim même ne signifie rien rien de scientifique, s'entend. Qu'est-ce qu'un animal? Tout comme une plante, un agrégat de molécules formées ellesmêmes d'atomes strictement matériels. Sa vie n'est donc qu'une suite de réactions chimiques absolument identiques à celies que nous réalisons en laboratoire dans une cornue, et rien que des facteurs physico-chimiques, affinités moléculaires, chaleur, lumière, électricité, pesanteur, ne sauraient


commander à ces réactions. Cette spontanéité à laquelle vous croyez, il n'y a là aucune place pour elle. Dans la vie animale, dans toute vie, tout est déterminé, fatal. Un être vivant n'agit pas, il est agi. » Ainsi parlent les Mécanistes. Voici, clairement exposé par M. le professeur Cuénot, comment se résume la question des tropismes chez les animaux

Le comportement des animaux inférieurs n'est pas le résultat d'actes volontaires; chaque être est pourvu héréditairement d'une certainesorte de sensibilité à l'oxygène, à la lumière, aux contacts, à la gravité, à la salure, etc. et à chaque instant il réagit aux modifications incessantes du milieu les réactions enchevêtrées sont encore compliquées par les changements de signes des tropismes et pathies 1 par l'effet des influences passées qui laissent dans l'animal une trace se traduisant par des rythmes, des habitudes, des phénomènes associatifs. Quand on examine le comportement de l'animal dans son milieu, on a l'illusion que ses réactions sont généralement adaptatives et propres à assurer sa conservation; cela tient à ce que l'habitat d'une espèce lui est précisément imposé par ses réactions c'est parce qu'un Ver de terre présente du géotropisme positif, une photopatliie négative et une stéréopathie positive qu'il reste caché pendant le jour dans sa galerie. à l'abri des oiseaux, et ne sort que la nuit; une certaine hydropathie et thermopathie le conduit à s'enfoncer profondément lorsque le sol se dessèche ou se refroidit, ce qui le met à l'abri de la dessiccation et de la gelée. C'est parce que les Coccinelles ont, à certains moments, un géotropisme négatif qu'elles grimpent au sommet des plantes et rencontrent, fixés dans les régions les plus tendres, les pucerons dont elles se nourrissent; c'est parce que la sangsue Branchellin présente une sensibilité différentielle qui la fait s'ériger au passage d'une ombre qu'elle peut atteindre au passage la Torpille sur laquelle elle vit en parasite. Comme la sélection destructive élimine immédiatement les individus que leurs réactions amènent dans un milieu qui n'est pas adéquat à leur physiologie, à leurs moyens de protection, à leur mode de reproduction, on comprend que les espèces actuelles ont un comportement qui, dans l'ensemble, est adaptatif.

En d'autres termes, il l'animal animé on oppose l'animal i. M. Cucnol nomme t( pathics » des réactions motrices résultant tics changement d'intensité d'un agent externe, ce que J. Loeb nommait « Unterschiedzcmpiindliclikeil » et M. G. Bolin « sensibilité diffirentielle ». Ce sont, on le voit, des tropismes hétérodoxes. Stcréopatliie = pnthie produite par le contact; hydropathie = pythie produite par l'eau.


mécanisé, au principe vital interne régissant les mouvements, des agents externes qui les imposent. Après avoir exposé ces généralités, M. Rabaud, mécaniste convaincu, ajoute « Les mouvements des animaux et des plantes résultent (pourtant) de l'interaction d'un organisme déterminé avec certains excitants agissant dans certaines conditions » (Op. cil., p. 4), et insiste « Le mouvement, une fois déclanché, sa forme, sa vitesse, sa direction tiennent à la nature de l'organisme et aux conditions dans lesquelles il se trouve. Il (Op. cil., p. 5.) Comme cela revient à dire que pour opérer une réaction entre de l'acide azotique et du calcaire, il faut non seulement de l'acide azotique, mais aussi du calcaire, l'observation nous semble inutile.

On voit immédiatement avec quelle facilité la question des tropismes peut passer du plan scientifique dans le plan métaphysique. Mécaniste, cela sonne comme matérialiste, vitaliste comme spiritualiste. Nier l'âme de l'animal, c'est, semble-t-il, s'inscrire pour nier l'âme de l'homme, et donc sa liberté, ses destinées. J. Loeb, le père des tropismes, ne redoutait pas cette conséquence de son système

Qu'on me permette d'ajouter quelques remarques relatives à l'application possible des recherches sur les tropismes, écrivait-il. Ces expériences peuvent avoir une valeur pour l'éthique. La plus haute manifestation de l'éthique, l'acte d'êtres humains sacritiant leur existence pour une idée, ne peut se comprendre, ni du point de vue utilitaire ni du point de vue de l'impératif catégorique. Il serait possible que, sous l'influence de certaines idées, il se produisît des modifications chimiques, par exempte des sécrétions internes dans le corps, capables d'accroître la sensibilité àun degré tellement inaccoutumé que l'homme devienne l'esclave de ses excitations, exactement comme les Copépodes le deviennent de la lumière quand on ajoute de l'acide carbonique dans leur eau 1.

Et M. Rabaud lui-même.: « Ne serait-ce pas une erreur anthropomorphique grave que de séparer à cet égard l'homme des autres animaux? 11 s'agit ici d'un phénomène général et non d'un fait particulier. » [Op. cil., p. 22.) Non seulement les mécanistes acceptent les conséquences 1. J. Lœb. La Conception mécanique de ta Vie, trad. par Il. Mouton. Paris, Alcan, 19 14. Cette date 191 4 donne une saveur particulière à l'opinion de l'Allemand J. Lœb.


extrêmes de la théorie des tropismes, mais en réalité cette théorie fut inventée pour, précisément, établir un antécédent à ces conséquences. Ce n'est point parce que J. Loeb a étudié les tropismes qu'il fut amené à une « conception mécanique de la vie »; c'est parce qu'il professait d'avance cette conception qu'il imagina les tropismes pour la justifier. Il ne s'en cachait pas, ayant plusieurs fois répété que sa théorie date de 1889 avant d'avoir réalisé les expériences sur lesquelles il tenta depuis de la fonder.

Est-ce l'influence de cette origine, le fait que ce système est né d'une préoccupation philosophique? Les principaux des quelque six cents auteurs, qui, après Loeb, ont étudié les tropismes, ont montré une propension à philosopher à leur occasion, dans le sens matérialiste, bien entendu. Si nous faisions ici œuvre de polémiste, nous pourrions citer bien des noms et bien des phrases accusant cette tendance. Disons seulement qu'en nous refusant à croire que, dans l'ensemble, les naturalistes sérieux donnent, dans une question comme celle-ci, le pas à la métaphysique sur l'expérimentation, et pratiquent cette « partialité » philosophique que précisément nous reproche M. Rabaud, nous sommes cependant en droit de penser que quelques-uns seraient enchantés d'opposer, en cette occurrence, la Chimie triomphante au Spiritualisme enseignant.

En face d'un problème de ce genre, quelle attitude doit prendre le chercheur?

Écoutons le même M. Rabaud. Il écrivait en 1920 Du moment que l'on entend faire œuvre scientifique, on ne peut hésiter sur la méthode à suivre. Les constatations positives forment la base unique de nos interprétations en dehors d'elles, rien ne doit entrer en ligne de compte qui ne soit accessible aux recherches et ne s'impose comme donnée à l'expérience ou à l'observation. Il faut donc écarter dès l'abord toute conception qui, en introduisant dans l'enseignement des faits une notion métaphysique ou mystique dirigerait l'interprétation et la fausserait'.

C'est parler d'or, nous le disons sans ironie. A part le mot J. Et. Rabane! hli'me nls lie biologie générale. Paris, Alcau, ujao. Préface, p. v.


unique (unique, qu'en sait-il?), un spiritualiste est prêt à signer cette déclaration.

A ce propos, il n'est pas inutile, croyons-nous, que soit précisée la position des spiritualistes en face des problèmes de biologie. A notre avis, on identifie abusivement spiritualisme et vitalisme.

Un spiritualiste professe la croyance à l'existence de l'âme humaine il peut fort bien ne pas croire à l'existence des psychoïdes animaux et végétaux. Autrement dit, rien ne s'oppose à ce qu'il affirme que les animaux ne sont que des agrégats de molécules matérielles que, seule, la physicochimie régit et aux destinées desquelles préside un déterminisme intégral. Il le peut d'autant plus facilement que ce n'est pas par l'expérimentation scientifique qu'il cherche à prouver que l'âme humaine existe. Si je me recueille après m'être posé cette question « Pourquoi crois-je àl'existence de mon âme » ? je me réponds « Parce que cette existence est un dogme de la religion que je pratique.» Ce dogme ne me parait E pas, d'autre part, en contradiction avec la philosophie qui me présente plusieurs excellentes raisons en sa faveur et s'efforce de me définir ce qu'est mon âme et ce qu'elle peut. Par lui je m'explique même beaucoup mieux mes états psychologiques que je ne pourrais le faire à son défaut. En cette affaire, la science n'a rien à voir elle s'occupe de ce qui est matière, et mon âme n'est pas matérielle. D'autre part, ma religion ne m'enseigne pas que les plantes et les animaux ont une âme elle ne me dit pas non plus qu'ils n'en ont pas. Mais son enseignement ne me laisse point de doute; s'ils en ont une, elle n'a aucune destinée surnaturelle. Sur ce point, les philosophes professent des opinions variées. Les scolastiques croyaient au psychoïde dans tout être vivant ils l'appelaient « âme », à la suite, d'Aristote, par opposition à la matière, mais âme non séparable de l'organisme. Descartes n'y croyait pas; M. Driesch y croit et l'appelle « entéléchie ». M. Rabaud n'y croit pas. C'est affaire d'appréciation.

Rien donc n'oblige un spiritualiste à y croire ou à n'y croire point, ou même à avoir une opinion sur ce sujet. Pourquoi donc alors serions-nous partiaux dans la question


des tropismes? Comme, jusqu'à ce jour, à notre connaissance, aucun naturaliste n'a tenté d'expliquer le comportement humain par des tropismes, et que les plus aventureux mécanistes se contentent de conclure a pari des animaux inférieurs à l'homme, sans appuyer leur affirmation d'une seule expérience, nous voilà bien à l'aise.

Par contre, il peut arriver que la science s'avère impuissante à expliquer un certain nombre de phénomènes de la vie animale. Elle a la ressource d'en appeler a un avenir mieux informé. C'est son droit.

Sur ces points en suspens, nous avons, nous, le droit d'imaginer que la matière vivante est dominée par un animateur simple qui a quelque ressemblance avec l'âme humaine un psychoïde sans liberté vraie, puisqu'il subit infailliblemeu.t les ordres de son intérêt propre immédiat, et pourtant non dépourvu de spontanéité, puisqu'il peut inhiber, pour des raisons particulières d'intérêt toujours, les mouvements que lui commande la loi du déterminisme brutal. Prenons un exemple. Un chien affamé mis en présence d'un morceau de viande subit l'attraction, mettons, si l'on veut, chimiotropique, de cet aliment. Pourtant, si, dans le temps qu'il le lui présente, son maître qui l'a dressé lui dit « C'est défendu », il ne se précipitera pas pour le saisir. Une plume d'acier placée en face d'un aimant se précipitera toujours sur celui-ci. Dans ces deux cas, il y a attraction impérative. Pourtant nous saisissons la différence qui les sépare, ce pourquoi nous nous croyons autorisés à penser que les deux cas ne sont pas identiques. Par manière d'explication, nous supposons au chien une âme faite à l'image de la nôtre. Ce n'est qu'une explication, c'estentendu; scientifiquement, nous ne pouvons pas prouver qu'elle soit certainement bonne; scientifiquement on ne peut pas nous prouver qu'elle est certainement mauvaise. Mais, puisque la question n'est pas résolue, il nous semble antiscientifique de la trancher avec dédain, comme le fait M. Rabaud qui écrit « L'idée de mouvement spontané prenant sa source dans l'organisme en dehors des contingences perd chaque jour du terrain. Nous n'insisterons pas davantage à son sujet. » (Op. cit., p. fi.)


Reste à savoir ce que la science peut établir avec certitude sur le rôle des tropismes dans le comportement animal. Remarquons d'abord ce qui conseille une grande prudence dans les conclusions que de problème est extrêmement complexe. Dans la manifestation d'un tropisme deux éléments sont en présence, l'animal et le stimulus. Abstraction faite de sa direction, le mouvement, l'animal le produit par le jeu physico-chimique de ses réactions vitales en libérant, par démolitions moléculaires, l'énergie empruntée au soleil qu'il avait accumulée dans ses molécules en les édifiant. Ceci nous le savons nous connaissons le point de départ et le terme de ce « chimisme » interne, mais ce chimisme lui-même nous échappe. Car le protoplasme n'étant ni un mélange ni une combinaison, ce colloïde est chimiquement inanalysable, du moins quantitativement. D'où impossibilité totale d'expliquer à fond comment se déclanche une simple mise en mouvement. Impossibilité aussi d'expliquer complètement l'action d'un stimulus sur un organisme. En conséquence, toute théorie, qui se présente avec une explication verbale d'une exactitude mathématique, nous est, par le fait même, suspecte.

Or, écoutez l'explication des actions tropistiques donnée par J. Loeb

Deux facteurs gouvernent te mouvement de progression des animaux la structure symétrique de l'animal et l'action photochimique de la lumière. L'action directrice exercée par la lumière sur les animaux et les plantes est, en dernière analyse, due au fait que la vitesse de certaines réactions chimiques dans les cellules de la rétine ou d'autres régions photosensibles des organismes est modifiée par la lumière. En faisant croître l'intensité de la lumière, la vitesse de certaines réactions chimiques, par exemple des oxydations, s'accroît'.

D'autre part,

la symétrie de l'animal existe au sens chimique aussi bien qu'au sens anatomique, c'est-à-dire que les régions symétriques du corps sont chimiquement identiques et ont le même métabolisme2, tandis i. J. Loeb, op. cit., p. 48.

a. On nomme métabolisme l'ensemble des échanges chimiques qui se font dans l'intérieur des cellules.


que les régions non symétriques sont chimiquement différentes et ont, en général, un métabolisme quantitativement et qualitativement différent'.

Voilà qui est clair, n'est-ce pas? A lire cette page, on éprouve d'abord la sensation d'un aveugle-né à qui la vue serait subitement donnée. A y regarder de près, on se rend vite compte qu'il n'y a rien en tout ceci que de la pure hypothèse. Loeb affirme, il ne prouve pas. La « symétrie chimique » de l'animal?. Un mot, joli d'ailleurs. Les « excitations chimiques égales ou inégales produites par la lumière sur les muscles » Des suppositions. Seulement mots et suppositions sont proférés sur un ton dogmatique par un savant dont l'autorité en biologie était grande incontestablement, pas assez pourtant pour nous obliger à le croire sur parole. Que valent alors les conclusions suivantes qu'il tire? Ce que valaient les prémisses scientifiquement, rien.

Avec une illumination égale des deux rétines, dit-il, les groupes symétriques des muscles des deux moitiés du corps doivent recevoir des excitations chimiques égales, et, par suite, atteindre un degré égal de contraction, tandis que, quand la vitesse des réactions est inégale, les muscles symétriques d'un côté du corps sont mis en action plus fortement que du côté opposé. Le résultat d'une telle inégalité d'action de muscles symétriques des deux côtés du corps est un changement dans la direction des mouvements de la part de l'animal2.

Et voilà ce qui prouve que. votre fille est muettel. Ce qu'il nous faut pour croire aux tropismes comme facteurs exclusifs du comportement animal, ce sont, non des mots, mais des faits.

Voyons les faits.

Si les réactions vitales sont strictement physico-chimiques, elles doivent présenter les caractères des réactions physicoi. J. Loeb. Op. cil., p. /|8.

a. [bid., p. 5o. La loyauté nous oblige à reconnaître que M. Et. Rabaud, tout en demeurant partisan des tropismes animaux, se refuse à signer ces interprétations de leur inventeur.


chimiques entre substances inertes, à savoir constance des effets produits quand les conditions de leur production sont identiques, et indifférence aux résultats à obtenir. Les réactions vitales produisent-elles, dans des conditions identiques, des effets identiques? Autrement dit, en l'espèce, un tropisme donné détermine-t-il impérativement, dans le chimisme de l'animal, une action dont le résultat, le mouvement du sujet, est toujours le même si les conditions de l'expérience demeurent inchangées

Nous pouvons répondre Non.

Prenons comme exemple l'animal qui a fourni à Loeb les résultats qu'il jugeait les plus nets pour démontrer sa thèse. Il s'agit de la chenille du papillon nocturne qu'il nommait Porthesia chrysorrhoea1 Ce papillon pond ses oeufs en octobre, à l'intersection des branches de certains arbres fruitiers, mirabelliers, pruniers, etc. Aussitôt éclosent les chenilles qui immédiatement s'enferment dans les bourses soyeuses pour passer l'hiver en état de vie latente. Au premier printemps (vers le milieu de mars), ces chenilles sortent en masse de leur nid et grimpent le long des branches jusqu'aux bourgeons qu'elles dévorent. Voilà le fait. Pourquoi grimpent-elles – Voici l'interprétation de Loeb Parce qu'elles sont attirées par la lumière dont la source, le soleil, se trouve au-dessus de l'arbre (phototropisme positif) .repoussées par une force inverse de la pesanteur (géotropisme négatif).

Nous avons examiné ces chenilles dans la nature, des heures durant, et constaté ceci il paraît certain que, dans l'ensemble, ces petits animaux à jeun sortant du nid marquent une tendance à monter. Celles qui atteignent rapidement un bourgeon se mettent à le dévorer. Les autres semblent chercher leur pitance elles avancent, hésitent, tâtent l'espace en diverses directions, et si, après avoir parcouru une branche, elles ne sont pas parvenues à un bourgeon, elles redescendent, et assez souvent, suivent des rameaux transversaux, perpendiculaires à la direction des rayons lumineux. C'est un i. En réulilû, ce papillon est le Leucoma pliaeorrhaen Donnvan, vulgairement Culbrun.


va-et-vient qu'on ne saurait mieux comparer qu'à celui d'une compagnie de militaires s'égaillant, après la manœuvre, dans un village à la recherche des cabarets. Nous n'avons vraiment pas plus de raisons de croire qu'elles soient gouvernées par du phototropisme et du géotropisme que de penser que ces soldats le sont par de. l'éthylotropisme1 1 Nous connaissons l'objection Mais, diront les partisans de la théorie lœbienne, vous êtes mal placé, dans la nature, pour vérifier les phénomènes tropistiques. Trop de stimuli y agissent sur les sujets observés dont d'ailleurs les états physiologiques varient peut-être de l'un à l'autre. Ils subissent sans doute différemment l'action de la chaleur (thermotropisme), du vent (anémotropisme), du contact (stéréotropisme). Pour chacun d'eux, la trajectoire du mouvement est une résultante de toutes ces forces. Qu'y a-t-il d'étonnant que leurs trajectoires ne soient pas identiques? a

Ce raisonnement est discutable, puisqu'en somme, chaleur, vent et contact doivent être sensiblement les mêmes dans un espace aussi réduit que celui que nous examinons; mais montrons-nous généreux et tenons-le pour juste. Observons donc, comme Lœb, ces animaux dans des conditions expérimentales bien déterminées.

Que faisait Lœb ? P

Il plaçait ses chenilles à jeun à l'extrémité ouverte d'un tube à essai horizontal, dont l'extrémité fermée était dirigée vers la fenêtre de la chambre où il opérait. Théoriquement, le seul tropisme qui pouvait jouer était le phototropisme. Résultat déclaré Toutes les chenilles allaient s'accumuler à l'extrémité fermée du tube. Conclusion elles étaient attirées impérativement par la lumière.

Nous avons renouvelé cette expérience.

Résultat obtenu après plusieurs heures d'exposition (un > jour, après neuf heures), toutes les chenilles n'avaient pas pris le départ. Toutes celles qui le prirent n'arrivèrent pas à l'extrémité du tube, et plusieurs d'entre elles, après une promenade plus ou moins longue, revinrent en arrière. i. L'idûe première de cell»' comparaison *:l le mot qni la termine sont empruntés à M. le Professeur Claparède de Genève.


Conclusion Manque de constance dans le comportement. La cause de la direction du mouvement n'est pas impôrative.

Autre expérience de Lœb.

Le tube, placé dans la même position que précédemment, n'est éclairé que sur une partie de sa longueur à partir de l'extrémité éloignée de la fenêtre, la partie voisine de celle-ci étant dans l'ombre.

Résultat déclaré non seulement les chenilles rampent dans le sens de l'attraction lumineuse, mais, emportées par leur élan, elles entrent dans la zone d'ombre et s'accumulent à l'extrémité fermée du tube.

Conclusion Preuve particulièrement saisissante de l'emprise impérative du stimulus lumineux sur ces animaux. Nous avons renouvelé cette expérience deux fois. Une première fois dans les mêmes conditions que Lœb. Résultats exactement les mêmes que ceux obtenus par nous dans le cas précédent. Conclusion inconstance des réactions.

Une seconde fois, en ouvrant le tube aux deux extrémités. Résultats des chenilles qui, étant parties (elles ne partirent pas toutes), arrivèrent à l'extrémité opposée du tube (elles n'y arrivèrent pas toutes), en sortirent et s'étalèrent en diverses directions, en éventail, sur la table-support du tube.

Conclusion pas de réalité d'attraction lumineuse, mais seulement son apparence due à ce fait que le tube qui, par son faible calibre, impose leur direction aux chenilles se trouve être justement placé par l'expérimentateur dans le sens des rayons lumineux.

Nous ne fatiguerons pas le lecteur par l'exposé des dixneuf groupes d'expériences en lumière solaire, en lumière diffuse, dans l'obscurité, avec des chenilles voyantes et des chenilles aveuglées, que nous avons réalisées sur Porlhesia. En voici seulement les conclusions que nous avons déjà publiées

« Dans un tube horizontal, ces chenilles rampent vers la lumière ou vers plus de lumière, d'une façon rectiligne dans l'ensemble, mais sinueuse et souvent hésitante dans le détail.


Sorties du tube, sur une surface plane horizontale, elles divergent en éventail sans souci apparent de la direction des rayons lumineux elles semblent plutôt influencées dans le choix de leur direction par les lignes saillantes du substratum qu'elles suivent assez régulièrement. Dans un tube vertical, elles montent d'une façon plus ou moins rectiligne, et plus ou moins rapidement. Arrivées à l'extrémité ouverte supérieure, ou bien elles redescendent le long du tube, ou, plus généralement, elles montent sur la surface contre laquelle ce tube est appuyé, et ceci, en divaguant dans tous les sens. Sur une surface horizontale, elles décrivent des trajectoires compliquées déterminées sans doute par les aspérités du sol, sans aucun rapport, avec la direction des rayons lumineux. Si, dans un tube, elles rencontrent une partie assombrie, elles la traversent. Si elles rencontrent un champ absolument opaque, elles se refusent à y pénétrer. Maintenues en tube complètement obscur, elles se décident, après une assez longue hésitation, à l'explorer. Placées sur des branches à bourgeons, dans l'obscurité complète, après un temps assez long (deux jours dans l'expérience réalisée), elles montent aux bourgeons. et les dévorent. Pas toutes cependant quelques-unes descendent et s'égarent. Dans un tube, des chenilles aveugles se comportent exactement comme des chenilles voyantes. »

Mettrons-nous en cause le manque de « bonne foi » de Loeb Nous ne penserions même pas à nous poser cette question si M. Et. Rabaud ne faisait vraiment un peu trop souvent, en pensant à ses adversaires scientifiques, une allusion à la bonne foi qui doit présider aux expériences biologiques. Certainement Lœb n'a pas voulu tromper, pas plus que M. Rabaud ne veut tromper le public. Il a été la victime d'illusions on croit volontiers ce qu'on désire. M. Rabaud ne s'illusionne-t-il pas lui-même quand, parlant de papillons nocturnes qui viennent assez souvent, comme chacun le sait, se jeter dans une lumière, il écrit: «Le papillon nocturne qui entre le soir par la fenêtre et vient tourbillonner autour de la lampe subit une attraction irrésistible t » (op. cit., p. 11). i. C'est nous quiVmlignons.


Il en donne cette preuve « Je l'ai souvent observé avec le Bombyx du chêne. Si je le capture et le rejette violemment à l'extérieur, en ayant soin de le rejeter en dehors du champ lumineux, il ne tarde pas à revenir et recommence ainsi plusieurs fois de suite, incapable de « résister » à l'attraction qu'exerce la source de lumière» (op. cil., p. 11). Nous avouons n'avoir pas repris personnellement cette expérience, pour la raison que M. A. Pictet, de Genève, ayant publié une longue notice de ses propres recherches sur ce sujet, elle nous paraissait résolue. Or, M. Picteti a observé que c'est seulement un très petit nombre des insectes nocturnes, l'exception, qui se jette vers la source lumineuse. La plupartd'entre eux restent absolument indifférents à la lumière, même en cas de projection par l'homme du papillon contre la lampe. L'auteur a réalisé à ce sujet deux cent cinquante-huit essais avec trente-sept espèces différentes. Du reste, l'animal, qui a été à la lumière, finit toujours par la quitter bientôt pour aller se cacher dans quelque coin obscur.

Ou nous nous trompons fort, ou voilà deux affirmations contradictoires. M. Rabaud dit Le papillon se jette toujours dans la lampe et y revient s'il s'en est écarté. M. Pictet dit Le papillon ne se jette pas toujours dans la lampe et s'en écarte s'il s'y est jeté.

M. Rabaud est, naturellement, au courant des travaux de M. Pictet; par chance pour nous, il les cite dans l'article auquel nous faisons allusion, et où il s'efforce de justifier son appréciation. On pourrait s'attendre à ce qu'il niât le fait vérifié par M. Pictet. Aucunement. Il explique que le papillon, qui est passé dans un champ lumineux, est capté, attiré par la lumière. S'il s'en écarte ensuite, il n'en est pas moins venu directement à elle. Quand il semble résister, c'est tout simplement que l'illumination prolongée et intense détermine soit un arrêt momentané, soit un mouvement en sens inverse (op. cit. pass., p. 244-242-265). Que voilà donc un procédé commode d'argumentation 1 Mettons-le en dialogue -Le Mécaniste Tous les papillons nocturnes t. A. Pictet. A propos des tropismes. Recherches expérimentales sur le compor.tement des insectes vis-à-vis des facteurs de l'ambiance. Bull. Soc. Vaud. Sr. Nat., 5e sér., II, 423-45O, igi5,


se jettent irrésistiblement dans les lampes. Le Non-mécanisle Pardon, Monsieur. Veuillez remarquer que beaucoup d'entre eux ne s'y jettent point et que ceux qui s'y jettent s'en éloignent. Le Mécaniste Vous n'y entendez rien. Si ceux-ci s'en éloignent, c'est que le stimulus lumineux, qui était pour eux d'abord une attraction, est devenu ensuite une répulsion. Le Non-mécaniste Auriez-vous l'obligeance de m'expliquer ceci Le Mécaniste Très facilement. Puisqu'ils s'y jetaient, c'est évidemment qu'ils y étaient attirés par un phototropisme positif. Puisqu'ils s'en éloi gnent, c'est évidemment qu'ils en sont repoussés par un tropisme négatif. Vous voyez donc que les tropismes existent! Il n'y a pas lieu, croyons-nous, d'insister.

Nous n'ajouterons, au sujet de l'inconstance des prétendus tropismes sur les animaux, que l'opinion de quelques mécanistes authentiques, partisans eux-mêmes de la théorie de Lœb. Walter écrit « Le comportement des Planaires est très variable. Le degré de locomotion des mêmes individus varie jour par jour, même dans des conditions identiques 1. » Levenson-Lipschitz observe que les animaux semblables n'offrent pas un rhéotropisme de valeur constante, ni pour l'espèce, ni pour l'individu 2. M. G. Bohn nous dit: « Dans mes nombreuses recherches sur le phototropisme, il ne m'est pas encore arrivé de rencontrer un animal qui présenterait un phototropisme de signe constant 3. »

Il nous reste une question à résoudre encore avant de conclure ce déjà trop long article, celle que pose si clairei. Il. E. Walter. The réactions oj Planarim lo lighl. (.f. Exp. Zool., V, N. 2, 35163. 1907.)

3. Levenson-Lipschitx. Le rhéotropisme des organismes inférieurs. liée. Insl. Bot. Leo Errera, VIII, 235-246, 1908-1911.

3. G. Bohn. Introduction à la psychologie des animaux à symétrie rayonnée. Insl. Gén. Psych., I, 1-86, rgo8. M. G. Bohn ne se flatte pas quand il parle de ses « nombreuses recherches » sur les tropismes. Il est certainement l'homme de France qui les a le plus étudies. D'abord très réservé sur la théorie loebienne, il en devint ensuite un défenseur ardent. Depuis igai, il y a renoncé, lui substituant, pour expliquer le comportement animal, une théorie personnelle qu'il nomme la polarité moléculaire. M. G. Bohn est un mécanistc convaincu..


ment M. E. Claparède, en ces termes « Pourquoi et comment les divers processus physico-chimiques, qui sont le fondement de l'activité animale, se déroulent-ils de façon à maintenir une concordance entre l'organisme et le milieu » » La réponse sera courte.

Une réaction chimique est indifférente au résultat qu'elle déterminera. C'est un premier fait.

Une réaction vitale est finalisée1. C'est un second fait. Donc, une réaction vitale n'est pas une réaction chimique banale.

La première proposition ne soulève aucune objection. La seconde, au contraire, est niée par les Mécanistes. Nous ne nous y attarderons pourtant pas. Comme c'est, on le voit, toute la question des adaptations qu'elle met en cause et que les lecteurs des Études, qu'intéresse ce sujet, se le rappelleront peut-être nous avons tenté, ici même, en février dernier, d'analyser l'excellent ouvrage de M. le professeur Cuénot2 sur ce problème, nous nous contenterons de renvoyer à ce volume tous ceux qui désirent se documenter à fond sur cette question. Rappelons seulement que le distingué biologiste a conclu cette étude, en avouant son impuissance à expliquer les adaptations des animaux par des arguments exclusivement scientifiques.

Les partisans des tropismes tentent de se tirer de cette grave objection, en disant qu'il n'y a pas de finalisme réel dans le comportement animal, mais seulement un finalisme apparent qui est un effet de 'la sélection. La sélection rejetterait impitoyablement tout animal dont tous les organes ne seraient pas, par le hasard des combinaisons chimiques, adaptés à leur fin. Répondons-leur hardiment que, dans ce cas, mathématiquement, pas un animal n'existerait sur terre. Il y a un certain problème classique, « le problème des trois corps »,auquel s'est attaqué H. Poincaré, et qu'il n'a pas pu résoudre. Il s'agit de suivre, par le calcul, dans leur mouveI. Il s'agit ici, bien entendu, d'un (tualisme de fait et non d'un finalisme (Tintai*lion nous ne considérons que le fait en soi d'une adaptation d'un animal à son milieu, par exemple, et non point l'intention d'une intelligence créatrice qu'elle révèle. Ceci serait, en effet, du domaine philosophique.

:>. Cuénot. L'Adaptation 0 Doin, Paris, .192:».


ment réel, trois corps, trois astres, par exemple, agissant l'un sur l'autre d'après la loi d'attraction Et il ne s'agit que de trois corps 1. Avé'c un jeu de trente-deux cartes, il y a, on l'a calculé, 159281/49/17068800 combinaisons possibles. Que penser des chances d'adaptation constante des milliards de milliards de combinaisons qu'exige, de sa naissance à sa mort (ou même bien avant), la vie d'un seul animal?. Poser la qùestion c'est la résoudre.

M. le professeur Claparède explique la cause de l'erreur mécaniste à ce sujet par la confusion que font ses partisans du point de vue chimique et du point de vue biologique dans le phénomène vital. Ces deux questions sont, dit-il, d'ordre différent, et l'ordre biologique ne peut être décrit d'une façon adéquate en termes de chimie. Il ajoute cette page qui, avec une netteté amusante, montre l'attitude des tenants de la physico-chimie exclusive en biologie

Voici un sauvage, n'ayant jamais vu d'habit, qui trouve un jour sur la plage la redingote de quelque missionnaire apportée par la marée. Si ce sauvage est très myope, il examinera cet objet en mettant le nez dessus, et cet examen lui apprendra certaines choses intéressantes il constatera, par exemple, que se trouvent à certains endroits de petits blocs circulaires (les boutons), que ces petits blocs sont percés de trous, et sont retenus à l'étoffe sous-jacente par des fils dont il cherchera à déterminer la nature; puis il examinera la doublure, mesurera la résistance de l'étoffe en l'étirant, examinera sa perméabilité en l'arrosant d'eau, sa combustibilité en y mettant le feu. Ce sauvage est un physicien.

Mais voici un nouveau sauvage qui survient, un moment, heureusement avant que la redingote ait .été rendue entièrement méconnaissable par les manipulations de l'autre. Ce second individu est, lui, presbyte; il ne regarde les choses que de loin, et en saisit l'ensemble plutôt que les détails. Au premier coup d'oeil jeté sur la défroque, il s'écrie qu'il comprend ce que c'est, qu'il aperçoit une grande ressemblance avec la forme de cette étoffe et la forme qu'aurait une peau humaine proprement écorchée, et que ces deux prolongements à droite et à gauche sont des « bras et que ces petits blocs d'ébène sont sans doute faits pour entrer dans les trous (boutonnières) se trouvant du côté opposé, vu qu'ils sont en nombre égal, symétriques, et qu'ils s'y adaptent parfaitement. Ce second sauvage i. Lire au sujet de l'application de ce problème à la loi biologique le très intéressant développement donné par A. Eymicu dans le Naturalisme devant la science, Paris, Perrin, p. 1C6 sqq.


a If tempérament du biologiste. Mais le premier va lui crier qu'il n'est qu'un indigne anthropomorphe, pour voir une ressemblance entre cette étoffe et le corps humain, et qu'il n'est qu'un pitoyable finaliste, qui croit que ces petits blocs d'ébène sont là pour quelque chose. Mais ils sont là, affirmera-t-il doctement, tout simplement parce que des fils les fixent à l'étoffe. Chercher plus loin que ces fils, c'est tomber dans un mysticisme indigne, même d'un sauvage 11 Il semble inutile de faire l'application de ce petit conte.

Il est temps, croyons-nous, de tirer nos conclusions V Que les animaux subissent des attractions et des répulsions déterminées par des stimuli externes, c'est incontestable

2° Que ces attractions et ces répulsions modifient l'état chimique interne de l'animal, c'est vraisemblable; 3° Comment elles les modifient, nous n'en savons rien 4° Que toutes les attractions et répulsions subies par les animaux soient d'origine externe, ce n'est pas prouvé; 5° Qu'il n'y ait pas dans l'animal un point de convergence des impressions extérieures ou intérieures, où toutes les sollicitations d'origine physico-chimique soient soumises à un contrôle et qui puisse inhiber leur effet matériel, l'orienter selon l'intérêt propre du sujet, même au mépris du déterminisme physico-chimique. Ce n'est pas prouvé. Les tropismes, dans le comportement animal, demeurent donc à l'état hypothétique et la question de leur existence reste entière.

Prétendre qu'elle est résolue, c'est, selon l'expression de Jennings, à propos même des tropismes, pratiquer « une tactique d'autruche2 », geste regrettable, puisque c'est se fermer la voie à d'autres explications, qui peuvent éventuellement correspondre à la vérité.

Maurice MANQUAT,

Prof. à l'Vniv. calh. d'Angers.

1. E. Clnparède. Point de vue physico-chimique et point de vue psychologique. Scientia, vol. XI (191a), XXII-a.

a. II. S. Jennings. Diverse Ideals and divergent conclusions in the study of behavior in the lower Organisms. Ain. I. Psych., XXI, 3/|()-3i7, 1910.


GIOVANNI PASCOLI, POÈTE LYRIQUE t (1855-1912)

Annoncer un auteur et présenter un homme, la chose semble toujours nouvelle. Le mérite de M. Valentin est de nous montrer que Giovanni Pascoli fut poète parce qu'il eut, comme nous autres, une âme sensible et inquiète. L'enfance de Pascoli s'achève sur une série de deuils. Le premier est un drame affreux. Giovanni a douze ans, il est pensionnaire au collège avec trois frères plus âgés, lorsque son père meurt assassiné. C'est le 12 août 1867. Parti depuis le matin en voiture, il tarde à rentrer, et la nuit tombe. Sa femme, inquiète, va prier à l'église. A peine de retour au logis, on vient la chercher. Elle accourt et que voit-elle Là, sur le coussin de la voiture, à côté des poupées qu'il rapporte à ses petites filles, son mari, la tête broyée d'un coup de fusil. Le lendemain, les quatre garçons arrivaient en vacances.

L'année suivante, la sœur aînée s'en va, puis la mère Giovanni n'a pas quatorze ans. Dans son âme s'éveille une douleur dont il ne guérira jamais. La colère s'y joint on connaît le meurtrier de son père, et nul n'ose le dénoncer. L'enfant est aigri; il se mêle aux vauriens, se moque des proçessions.. Une fois, son frère Giacomo, devant des étrangers, lui jette en pleine face « Il paraît que dans cette maison il y a un poète j'ai beau chercher, je ne le vois pas. »

J. Giovanni Pascoli, poèle lyrique, 1855-igis, par Albert Valentin, docteur es lettres, Hachette, ig:>0. G. l'ascoli, né en Romagne, s'adonna toute sa vie à la poésie. Une première série d'ouvrages, consacrés à la poésie rurale et très admirés de ses contemporains, lui vaut la faveur de la jeunesse étudiante. Ses productions, quelque peu ralenties durant sa carrière universitaire, prennent alors, sous diverses inlluences, un caractère nouveau. Il conçoit de grandes œuvres épiques et les réussit partiellement. Retiré à Castelvecchio avec une de ses sœurs, il reste fidèle à sa tache d'écrivain et meurt avant d'avoir publié ses derniers recueils. Pascoli est, avec Carducci et d'Annunzio, un des grands noms de la littérature italienne contemporaine. V. sur Paseoli l'article de L. Cliervoillot. Éludes, 5 avril ifln.


Mauvais présage. Étudiant à Bologne, Giovanni trouvera des camarades, mais avec eux la liberté, trop de liberté sans doute. Et voici de nouveaux deuils Giacomo, marié depuis trois ans, meurt en 1876; en j87i,Luigi l'avait précédé. C'en est trop, la révolte éclate. Pour guérir le Cœur malade de cet adolescent, il eût fallu autre chose que l'incrédulité et le mécontentement qui règnent dans les milieux où il fréquente. Certains sont dans l'effervescence des nouvelles idées révolutionnaires voilà Giovanni parmi les extrémistes. Cela ne va pas sans les pires tortures. Il gâche sa vie et il le sent. Un jour Carducci, le poète, le maestro, le grand Giosué Carducci, qui lui faisait encore un peu peur et auquel il devait succéder en 1904 à l'Université, le voit entrer crasseux et misérable dans un café où il faisait sa partie de cartes « Comment, lui dit-il de sa rude voix, tu n'as pas honte? P o Oui, sans doute, il avait honte. Il était de ceux que le tapage n'étourdit qu'une minute et que guette le désespoir. Plusieurs fois, il pense au suicide. Une nuit, il est déjà sur le parapet du Reno. Du flot noir montent d'étranges appels. Mais quelqu'un lui a murmuré son nom tout bas à l'oreille c'est la voix de sa mère, il reprend courage.

Désarroi moral, incrédulité, révolte contre l'injustice du sort, Pascoli est en bas de la pente elle sera longue à remonter. Le cœur pourtant n'a pas été gâté à fond. Meurtri seulement et ulcéré. Se croyant victime de la Société, Pascoli s'est laissé inscrire à l'Internationale. Passons chez ce timide, l'illusion n'est jamais exempte de générosité. Il a maudit le monde et la vie il n'a pas maudit Dieu; peut-être parce qu'il ne croit plus guère en Lui, peut-être aussi à cause de ces lumières tenaces qui vacillent dans l'obscurité du cœur et que nulle tempête n'éteint. « Sans religion, écrit-il dans la préface des Primi Poemetti, la vie est un délire intermittent ou continu, stupide ou tragique. »

II gardera donc une religion, mais teintée d'un douloureux pessimisme. Religion de la mort, ou peut-être effroi de la mort. Devant cette commune misère, il faut que les hommes se rapprochent.

Hommes, vivez en paix.

Afin qu'elle vous voie dormir réconciliés,

Quand, sans se faire voir, sur vous se penchera

La mort, avec sa lampe allumée à la main.


On a beau s'unir pour se défendre, le mystère de l'autre vie pèse sur nous de toute son angoisse; et Pascoli, levant les yeux, pousse ce cri superbe

Qu'y a-t-il au delà, vers les grandes étoiles ? P

Le voici sur la bonne voie l'homme a rejoint le poète. A vrai dire, ils n'ont jamais cheminé très loin l'un de l'autre. Une allégorie charmante nous le faisait pressentir.

Lorsque nous naissons, écrit Pascoli, naît avec nous, dans notre cœur vivant, une divine petite fille qui voit et s'enivre de toute beauté terrestre et céleste. Consciente alors que nous sommes encore inconscients, elle reste petite lorsque nous grandissons. La vie nous consume, nous et nos sens, et l'habitude décolore peu à peu à nos yeux toute chose et tout phénomène. Mais la divine petite fille garde toujours ses yeux d'enfant; elle voit tout avec l'ancien émerveillement, et lorsque sa voix pure parvient à dominer les autres voix, toutes les autres voix qui grondent et mugissent dans notre cœur farouche, alors nous sommes poètes. Ces voix qui grondent et mugissent; Pascoli les calma, enfin, du jour où il se reprit à espérer.

Non qu'il ait attendu si longtemps pour se livrer à l'inspiration. Mais ce contemplatif qui, tout enfant, passait des heures à côté de sa mère, par les soirs d'été, à écouter chanter les grillons et regarder les éclairs palpiter à l'horizon, ne sera jamais lui-même aussi vraiment que parmi les objets et les êtres familiers de sa Romagne alors il fait taire son vieux cœur farouche, et ne voit rien que par les clairs regards émerveillés de sa « divine petite fille ».

Ainsi aimera-t-on à expliquer ce souci de laisser aux impressions leur franchise originelle; l'horreur de l'effet à coup sûr. Et ce mérite, je crois, devant le goût contemporain ne sera pas quelconque. Vous entendrez le cri « ensoleillé » des cigales, la dinde qui conduit « en sanglotant » sa couvée par les chaumes, et ceci qui est intraduisible l'interminabile pianura de la mer. Regardez l'océan « fleuri de voiles », la vigne « pleurant ses larges gouttes irisées de soleil » quelle sûreté, quelle grâce I

Au milieu du vallon s'étendait Carthaïa.

On l'eût prise pour un troupeau blanc endormi

Par la musique monotone des cigales.


Au fond la mer, et quelques voiles sur la mer,

Comme si l'on voyait sur un champ bleu de lin

Éclater la blancheur merveilleuse des lis.

Six vers, pas davantage, et tout un panorama de lumière. Voyez aussi comme il campe la silhouette d'Ulysse lorsque

la mer inquiète,

La mer sans fin, la mer à la vaste rumeur

Le salua, debout, là-haut, sur une dune,

Avec les rires innombrables de ses flots.

Trouvaille, assurément, mais non isolée. La description qui soudain s'amplifie, ouvre une perspective immense et l'anime, Pascoli sait en tirer des effets admirables. Voici encore Rome qui dort, lasse d'orgies. Seul le temple de Janus, ouvert, semble veiller. Pourquoi P

Il attendait, avec ses ferrures brisées,

Les aigles qui chassaient dans les pays lointains.

Ils chassent; mais n'allons-nous pas les voir accourir, le bec sanglant, les ailes encore pleines de la rumeur des batailles ? a L'artiste, ici, aida peut-être la petite fille. Mais lequel des deux a les yeux assez perçants pour voir l'âme du feu, de la lampe, du vent De la lampe, témoin du rêve de la jeune fille, de l'inquiétude. pensive de la mère, des efforts du petit laboureur qui trace ses lignes d'écriture avec l'application d'un bouvier alignant ses sillons témoin des contes des grand'mères et des mots d'amour chuchotés. Du vent vent printanier, « haleine chaude, longue et douce, qui porte au loin le pollen sur son souffle »; vent musard de l'été qui éveille la houle des blés; vent glacial, « vieux vent du nord qui fouille les feuilles mortes » de son long museau affamé. Enfin, vent de tempête

J'ai entendu le vent siffler comme un monstre ivre

Pendant toute la nuit. Il rôdait invisible

Parmi les monts, et puis se heurtait aux chaumières

Basses, et dans un long hululement aigu

S'enfuyait vers les bois pour revenir encore

Plus ivre, proférant d'âpres cris de muet.

Vision encore, et d'une rare puissance, que celle-ci, de Bismarck


Oh 1 non, ne pensez pas qu'il repose tranquille

Entre ses quatre planches, l'homme de la guerre.

Vient un hennissement pareil à la tempête.

Et le cheval arrive et la Mort en descend.

Avec un bruit sec, comme un bruit d'arrachement,

Elle- descend et tient le cheval par le mors;

Elle tient l'étrier. En selle, cuirassier 1

Que nous voilà loin des horizons paisibles de la Romagne 1 Pascoli y retournera pourtant. Après avoir puisé son inspiration à bien d'autres sources, il reviendra à ses pipeaux, à son foyer. Dans le décor de jadis, il évoquera le souvenir de sa sainte mère. 11 lui parlera, il se penchera sur sa tombe. Et celui à qui la mort brutale avait arraché trop de choses, dans la pensée des disparus, retrouvera peu à peu ses croyances d'enfant.

A Messine, où il fait une longue maladie, sa sœur, la douce et pieuse Maria, veille à son chevet.

Il y a là plus qu'un vague espoir la foi est proche.

Et le jour où il écrivit cette strophe, quelle divine petite fille, ou mieux, car ici la fiction n'est plus de mise,- quelle réalité, bien plus divine qu'il n'imaginait, avait fait taire toutes les voix mauvaises dans le cœur du poète P

d'instant en instant plus fort

Maintenant et à l'heure belle

Qui me reconduira vers toi 1

0 mère, fais-moi croire.encore

En la lumière et en l'amour

Mère, ne me dis pas adieu,

Si Dieu, là-bas, est avec toi

Jban BESLAY.


L'HOMME AU TARTAN GRIS

Le récit de ce fait, qui s'est passé il y a trente ans, ce souvenir de ma jeunesse, il faut que je l'écrive, maintenant que je suis un « grand médecin », un << éminent praticien », un « cher maître ». Il le faut. Qui sait? Peut-être les jeunes d'aujourd'hui trouveront-ils à lire ces lignes quelque profit, ou, du moins, matière à réflexion.

« m

Donc, sitôt passé mon doctorat, à vingt-huit ans, je vins m'installer dans l'île de Bréhin, face aux côtes bretonnes, à quelques kilomètres de Paimpol. Un ami m'avait indiqué cet endroit. Climat agréable. Douze cents habitants. Pas d'autre médecin dans l'île, qu'un vieux retraité de la marine. Excellent poste à prendre, pour tout dire d'un mot. Mais, si j'acceptai de m'installer à Bréhin, bien que, Bourguignon de vieille souche, j'eusse préféré m'établir dans ma province natale, ce fut surtout parce que la tranquillité la plus parfaite m'y était promise. Songez qu'aujourd'hui encore il ne roule aucune automobile en cette île rocheuse, aux sentiers étroits et difficiles 1

Or, j'avais besoin, je croyais avoir absolument besoin d'une « profonde paix », parce que. je faisais des vers 1 Oui, c'est ainsi. Je me croyais alors poète, et peut-être grand poète. A mes frais, chez un éditeur du Quartier latin, j'avais déjà publié un volume Rimes sans raison, ô naïveté I – Et une grande pièce, cinq actes en vers, avec chœurs et musique de scène, commencée depuis un an, et que je destinais à l'Odéon, hantait mon cerveau, réclamait impérieusement mes soins. Il me fallait, à tout prix, terminer cette pièce, dont le titre serait Amour vainqueur. J'allais pouvoir m'y mettre sérieusement, songer enfin à mon « avenir littéraire», maintenant que j'étais docteur en médecine! A Bréhin, j'aurais des loisirs. Ces Bretons, durs comme leurs rocs, se défendaient tout seuls contre la maladie, sans doute. Ah 1 comme


j'allais bien travailler, « au bercement des flots, au murmuré des vents 1 »

Une charmante résidence m'était d'ailleurs offerte, « KerYvonnic », à la pointe sud-ouest de l'île, assez loin de l'agglomération du « bourg »,et du port d'où partaient les vedettes pour Paimpol. J'avais un joli jardin, entouré de solides murs en granit, couronnés de verdures. On entrait par une belle porte jaune à ferrures noires, d'aspect imposant. La maison était vaste et commode. Je plaçai au rez-de-chaussée mon cabinet de consultation et au premier étage mon « cabinet de travail », dont la fenêtre donnait sur une ruelle, sur des rochers, sur la mer. J'engageai une vieille bonne au visage tanné qu'encadraient les ailes de mouette de sa coiffe paimpolaise. Elle se nommait Périne.

Je ne crus pas opportun de faire de visites. J'allai voir seulement le recteur et le maire, puis, par déférence, je me rendis chez mon vieux confrère retraité, le docteur Ferréol. Je ne le trouvai pas. Je laissai ma carte et, quelques jours plus tard, comme il était venu à son tour pendant mon absence, je lui adressai mon volume de vers orné d'une belle dédicace. Il négligea de me répondre. Ma bonne m'apprit qu' « il n'y avait point de pareil original au monde que M. Ferréol ». Je me le tins pour dit. Je ne songeai ni à me froisser, ni à insister. Que m'importaient, après tout, le docteur Ferréol et tous les Bréhinois Mon désir le plus vif était qu'on me laissât tranquille 1 Je me mis « au travail ». J'eus, selon mes prévisions, durant les deux premiers mois, très peu de malades. La-brave Périne s'entendait à merveille à « décourager la clientèle ». Je ne sortait guère. Je ne connaissais personne. Mon quatrième acte s'achevait. Je goûtais un bonheur parfait. 1

L'été passa, puis l'automne. J'arrive au fait.

Un soir, c'était celui de la Saint-Martin, i novembre 189, – j'écrivais, dans mon cabinet, au premier étage de ma maison. Nuit de tempête. Le vent hurlait et la pluie, par averses violentes, battait mes volets clos. Il pouvait être minuit. Il faisait bon, sous la lampe, à rimer! Ma plume courait allégrement sur le papier. Cette tirade de la mère d'Édith, l'héroïne de ma pièce, à la fin de


la scène XVIII, ce serait quelque chose de formidable, à la représentation 1 Je me sentais d'ailleurs, ce soir, étonnamment en verve. Ça venait tout seull Cette tempête, au dehors, m'inspirait. Il y avait du dramatique dans l'air. Et les ronflements, les crépitements du vent dans la cheminée évoquaient à mon imagination les applaudissements frénétiques d'une salle entière debout. Je venais de tracer un vers particulièrement beau,- dont je ne me souviens plus, et, la plume en arrêt, je cherchais la rime, quand, entre deux rafales, me parvint, du dehors, le son d'une voix humaine.

J'attendis quelques instants. Même bruit. Pas de doute. Quelqu'un était là, sous ma fenêtre dont les volets filtraient un peu de lumière, et m'appelait

Docteur 1. Monsieur le docteur 1.

Très mécontent, je posai ma plume. Au diable l'importun 1 Quelle idée de me déranger à pareille heure 1. Les appels recommençant, je me levai pourtant, et j'ouvris la fenêtre.

J'eus peine à pousser, en luttant contre le vent, l'un des volets. La pluie m'inonda le visage. Aveuglé, les cheveux en désordre, je demandai, en m'abritant de mon mieux derrière l'autre volet demeuré fermé

Qui est là? Qu'est-ce qu'il y a?

Je ne pouvais rien voir. La nuit était épaisse. J'entendis rouler une pierre sur le sentier, et la voix articula

Docteur 1. Je viens vous chercher. C'est pour un malade. qui va mourir 1

Qui? Ou?

– Vous ne le connaissez pas. Mais il va mourir. Venez 1 Est-ce loin ? a

Oui. assez loin.

Par ce temps, cette nuit noire 1 Impossible 1 Dites-moi le nom. J'irai demain matin de bonne heure, sans faute. Il faut venir tout de suite.

Mais où, enfin Chez qui?. Je ne connais pas l'île. Comment voulez-vous.

Je vous conduirai.

Demain matin.

La voix m'interrompit, impérieuse

Non 1 Je suis venu vous chercher. Je ne m'en irai pas sans


vous. Descendez. Vous. ôtes le médecin 1. Prenez un bon man. teau, Monsieur, la pluie tombe à verse.

Parbleu, je le vois bien 1

J'essayai de discuter encore. Mais l'homme qui était là, ce Breton têtu, ferait, je le sentais, comme il disait. Il ne s'en irait pas seul. Je me résignai donc à partir. Aussi bien, j'étais maintenant distrait de mon travail je ne ferais plus rien de bon ce soir, si je m'obstinais dans mon refus. Mon absence, d'ailleurs, né serait peut-être pas de longue durée. Le malade aurait trépassé, sans doute, lorsque j'arriverais à son chevet. Je me remettrais tout à l'heure à mes rimes. avec la satisfaction du devoir accompli. Ayant solidement refermé le fenêtre, je baissai ma lampe qui filait, je pris ma trousse, je descendis. Dans le vestibule, j'endossai un manteau de caoutchouc, puis, le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, ma canne ferrée à la main, je sortis.

L'homme avait contourné la maison et m'attendait devant la porte. Il était très grand. A la lueur d'une lanterne qu'il tenait, il m'apparut vêtu d'un tartan gris, chaussé de bottes. Sous son capuchon rabattu, je ne pouvais voir son visage. Je distinguai seulement une barbe blanche, ronde, la barbe de tous les vieux pêcheurs de l'ile.

Qui êtes-vous P demandai-je.

Un habitant d'ici. Je connais les chemins. Dépêchons-nous, monsieur le médecin. Venez 1

Déjà, il allait, dans le sentier. Je lui emboîtai le pas. Sa lanterne éclairait les cailloux; les touffes de genêts, les agaves. Parfois, d'un geste du bras, sans se retourn'er, il me signalait les obstacles. Mais, comme il marchait vite 1. Ah certes, son île, cet homme la connaissait 1 Il se glissait entre les rochers, les maisons, les murs de pierres sèches et les haies avec une célérité que je lui enviais.

N'allez pas si vite, je vous en prie 1 lui criai-je. Je ne puis vous suivre.

Il ne m'entendit pas. Il marchait.

A présent, nous longions la mer. La tempête augmentait de violence. Les vagues mugissaient dans les rochers qui semblaient se soulever et s'entre-choquer sourdement. Le vent plaquait mes vêtements sur mon corps et paralysait l'effort de mes jambes. La pluie cinglait mes joues. Mon guide avançait toujours. Devant moi,


la lueur de la lanterne brillait par intermittences. J'avais de plus en plus de peine à ne pas me laisser distancer. La respiration à demi coupée, je criai à nouveau

Arrêtez I

Le vent me jeta un seul mot

Venez I

Le grand vieillard semblait voler. Je trébuchai. Je me fis mal. Mes genoux plièrent. Je crus que j'allais tomber. Je poussai un gémissement-aigu.

Mon guide, touché de pitié sans doute, ralentit alors son allure. Je pus me rapprocher de lui. J'essayai de parler, mais impossible de faire entendre une phrase entière au milieu des bruits assourdissants qui nous environnaient. La barbe blanche ne se tourna d'ailleurs vers moi qu'un instant. Et puis, le tartan gris fit volteface et repartit.

Nous rentrâmes dans les terres. Nous dépassâmes des bois de pins, des chaumières, des jardins, des champs, des landes et encore des rochers. Puis nous redescendîmes vers la mer tonitruante et nous nous engageâmes dans de plus rudes sentiers.

J'ignorais complètement où nous nous trouvions à présent. L'île était-elle donc si vaste. ? Il me semblait que nous en avions fait, au moins une fois déjà, le tour. J'aurais été incapable de retrouver ma demeure, si mon guide m'avait tout à coup fait défaut 1 Mais. n'était-il pas égaré lui-même donc allions-nous? Serions-nous bientôt arrivés, enfin?. Encore une fois, je tentai, après avoir couru pour le rejoindre, de le questionner. Vainement. On eût dit qu'il fuyait, maintenant, ce diable d'homme, devant moi. J'étais en nage sous mon manteau, exténué, haletant. La colère me rendit des forces et je profitai d'un instant d'accalmie pour crier Écoutez, monsieur, en voilà assez 1 Je n'en puis plus. Si vous ne vous arrêtez pas. si vous ne me dites pas où vous me conduisez, je vous déclare que je ne vais pas plus loin 1 Il me sembla qu'un ricanement éclatait sous le capuchon gris. Mais c'était peut-être le vent qui renouait sa plainte en tordant un buisson d'épines.

Je prononçai d'une voix forte

Où sommes-nous Où allons-nous P

Nous arrivons. Venez. Un peu plus loin encore 1. Le malade. va mourir. Vous êtes. le.


Une rafale emporta la voix. L'homme s'était remis en route. La lanterne dansait à nouveau devant moi, en pleine lande, entre les rochers et les genêts, s'éloignait, s'éloignait rapidement, allait disparaître à quelque tournant.

Je courus. Cette vacillante étoile, il me fallait la suivre, à toute force. Que ferais-je, égaré, si je me séparais de mon guide P J'eus peur. La pluie me giflait rageusement. Les pieds meurtris, tout le corps douloureux, j'allais maintenant, comme en un cauchemar, ayant perdu la notion du temps, mais conscient de vivre un drame, fasciné par la lueur mouvante qui, derrière cet inconnu, m'entraînait, m'entrainait je ne savais pas où, je ne pouvais même plus me demander où.

Soudain, il y avait plusieurs heures, à coup sûr, que nous marchions, je vois se dresser à ma droite un rocher pointu, un calvaire, dont lès silhouettes caractéristiques me sont familières. La venelle où nous sommes fait un coude, puis bifurque. Je ne vois plus devant moi briller la lanterne. J'appelle. J'écoute. Pas de réponse. Mon guide a disparu.

Mais. ce mur de granit couronné de verdures. Ce gros orme.Cette porte claire à ferrures noires. Non, je ne rêve pas 1. Je suis devant « Ker-Yvonnic », devant ma propre maison. J'ouvre ma porte, que le vent referme avec violence derrière moi. J'entre dans mon vestibule. Je monte mon escalier. Ma lampe est là, mourante, sur ma table, auprès de mes papiers épars.

Je regarde la pendule. Elle marque trois heures et demie. Ainsi, cette. farce sinistre a duré plus de trois heures 1 Plus de trois heures durant, en pleine nuit de tempête, j'ai été promené en une fantastique randonnée à travers l'ile, par un mauvais plaisant qui, finalement, m'a reconduit chez moi Oh 1 ce misérablequelque jeune homme déguisé, sans doute, car son allure n'était point celle d'un vieillard je le ferais rechercher 1 Tout à l'heure, au jour, j'irais chez le maire, je préviendrais les gendarmes. On ouvrirait une enquête. On retrouverait cet individu, bien que je n'en puisse donner qu'un signalement peu précis. Et il serait puni. Il serait condamné. Une telle action, cela méritait la prison 1.


En attendant, recru de fatigue, je me jette sur mon lit, sans avoir pris le temps de me dévêtir, et je m'endors.

Ce fut ma bonne Périne qui m'éveilla.

Monsieur me pardonnera. Mais il est près de neuf heures, et le déjeuner de Monsieur est froid. Et puis.

Et puis, quoi Périne, dis-je en me frottant les yeux, tandis qu'elle ouvrait les volets.

Elle s'étonna d'abord que j'eusse dormi tout habillé, me fit reproche de travailler trop tard dans la nuit. Ça ne valait rien de se coucher à des heures induses. Ça empêchait de se lever tôt. Et il y avait des cas. Ainsi, ce matin.

Interrogée une seconde fois sans douceur, Périne me décliqua alors, tout d'une haleine, qu'on était venu m'aviser, il y avait de cela déjà une bonne heure au moins, que le docteur Ferréol, le vieux médecin en retraite, avait rendu l'âme durant la nuit, et que sa fille me demandait de venir au plus tôt.

Je fus vite sur mes pieds. Cette fois, ce n'était plus un rêve ou de la plaisanterie. J'avalai en hâte mon déjeuner. J'expédiai une toilette sommaire et je courus chez mon vieux confrère. Il était mort, en effet. On m'introduisit dans sa chambre, au premier, une chambre luxueuse, pleine de meubles, tentures et bibelots précieux rapportés par le docteur Ferréol de ses voyages. Je le trouvai étendu sur son lit, revêtu de sa redingote de marin, la poitrine couverte de décorations, un crucifix d'ivoire entre ses mains croisées..

Le docteur Ferréol était bien mort.La constatation officielle du décès fut vite faite. Quelles explications avais-je besoin de demander ? Interroger cette jeune femme qui pleurait, là, au chevet du lit, me paraissait d'ailleurs une chose malaisée, impossible, dont me rendait vraiment incapable une insurmontable timidité. Et puis, un malaise m'avait saisi tout à coup. Une angoisse étrange m'étreignait. Ce vieillard, en présence duquel je me trouvais pour la première fois, ce docteur Ferréol que je n'avais pas rencontré chez lui, cet homme que je n'avais jamais vu, il me semblait. que je le reconnaissais 1

Oui, cette taille de géant, ces fortes mains décharnées. Cette


barbe ronde et blanche. Mon guide nocturne, le fantastique vieillard à la lanterne, avait cette taille. Il avait ces mains, cette barbe.

Mon front soudain se mouilla de sueur, mon cœur se mit à battre fortement. Je sentais venir le vertige. Je balbutiaiquelques paroles banales à l'adresse de la fille du défunt et, sans oser regarder à nouveau le cadavre à la face cireuse, couché sur son lit de parade, je sortis de la chambre, je descendis l'escalier en m'appuyant de tout mon poids à la rampe.

Dans le vestibule, la bonne secouait un tartan gris, trempé d'eau.

Je restai cloué sur la dernière marche.

Aucun doute ne m'était plus permis. L'homme de cette nuit, l'homme au tartan gris, c'était le docteur Ferréoll 1

La bonne ne chercha point à ma pâleur d'autre cause que mon émotion et crut devoir compatir, en proférant devant moi les mots mêmes qu'elle avait sur les lèvres

Pauvre monsieur! Mourir comme ça, si vitel. Quand on pense qu'il était encore sorti hier au soir 1

Sorti?.

Oui. Tenez, voilà son manteau, tout imbibé. Le temps qu'il faisait, Monsieur 1 Avez-vous entendu le temps qu'il faisait Le pauvre monsieur a voulu sortir quand même. Il aimait ça, aller se promener jusqu'à la pointe de l'île, par gros temps. « C'est beau, la tempête 1 » qu'il disait. Mais, le soir, Monsieur, la nuit, aller voir la tempête la nuitl A son âge! Soixante-quinze'ans passés qu'il comptait, savez-vous?

Je demeurais immobile, frissonnànt, adossé au pilastre de chêne. La bonne continuait à parler. J'eus enfin la force de poser une question

Et. à quelle heure est-il rentré?

On ne sait point. II était sorti sans rien dire. Mademoiselle était en haut, couchée. Personne ne l'a entendu, ni partir ni rentrer. Il est tombé comme il revenait, juste où vous voilà, Monsieur, sur la première marche de cet escalier. C'est moi qui l'ai ramassé, au petit matin, déjà tout raide, au point qu'on a eu grand'peine à le mettre tel que vous l'avez vu, dans son bel habit de marin, après que les voisins l'ont eu monté dans sa chambre. Ils sont venus quatre. C'est qu'il était grand et lourd, le pauvre monsieur


Je regagnai mon logis, les jambes brisées, la fièvre aux tempes. Quelle aventure Quel drame, et quel dénoûment 1

L'homme qui, cette nuit, en pleine tempête, était venu m'appeler, moi, médecin, soi-disant au chevet d'un malade, c'était mon vieux» confrère, le docteur Ferréol.

Je crus comprendre dans quel dessein. Il avait voulu, en me faisant accomplir cette interminable course à travers pluie et vent, me donner une leçon de conscience professionnelle, m'enseigner que métier de médecin n'est pas métier de- poète. Telle était la réponse de celui qu'on tenait dans l'île pour un « vieil original » à l'envoi de mon livre de vers Rimes sans raison. Au jeune homme nourri d'illusions que je lui semblais être, il avait voulu, avec toute la rudesse de son caractère, apprendre la réalité de ces mots dévoûment, oubli de soi, abnégation, consigne formelle du médecin. Ah 1 la douceur de rimer, sous l'abat-jour de la lampe, tandis que la tempête est déchaînée au dehors 1. « II y a un malade qui vous réclame. Il va mourir. Vous êtes médecin. Venez 1 » Le mourant, c'était lui, le docteur Ferréol. Il éîait mort.

Telle fut ma première pensée, telles furent mes premières réflexions.

Et puis, je discutai avec moi-même. Je me livrai à des conjectures et à des calculs. Je me dis il est radicalement impossible qu'un homme de l'Age du docteur Ferréol soixante-quinze ans passés ait pu fournir, trois heures durant, l'effort physique que nous avons fourni. Le docteur est sorti après son dîner, soit, mais il n'a dû faire qu'une courte promenade et n'est point rentré tard dans la soirée Ma pendule marquait trois heures et demie quand je suis arrivé chez moi. Si mon guide avait été le docteur Ferréol, il n'aurait pu réintégrer sa propre maison qu'au moins un quart d'heure plus tard. On l'a trouvé mort au jour, c'est-à-dire vers six heures et demie. Or, son corps était déjà raide, ce qui ferait supposer que le décès remontait à six ou huit heures environ et, que, par conséquent. le docteur Ferréol était déjà mort au moment où, vers minuit, j'avais été appelé.

Mais alors P. L'homme au tartan gris?. Ce vieillard à la


barbe ronde et blanche, qui semblait voler par les sentiers rocailleux de l'île?. Était-ce point. était-ce autre chose que l'âme du vieux docteur, sous l'apparence de son corps mortel P

Mon imagination de poète s'empara de cette nouvelle hypothèse, tant et si bien qu'elle finit par la changer en une espèce de certitude.

Je perdis le sommeil et l'appétit. Je fus lâche. Je n'entrepris aucune enquête. J'aurais pu questionner la bonne du docteur Ferréol, lui demander par exemple si les bottes que portait son maître témoignaient d'une course prolongée, s'il y avait dans la maison une lanterne. que sais-je P J'aurais pu revoir la fille de mon vieux confrère pour mieux connaître d'elle les habitudes de son père, savoir ce qu'elle pensait elle-même des circonstances mystérieuses de cette mort. Je ne fis rien de tout cela. Je m'ancrai peu à peu dans la tête l'idée que je ne m'acclimaterais jamais à Bréhin. J'écrivis à un de mes amis pour lui proposer de permuter avec moi.

Quelques semaines plus tard, je m'installais dans ma Bourgogne natale.

De

Depuis, des années se sont écoulées. J'ai vieilli. J'ai mûri. J'ai fait la guerre, toute la guerre, à Verdun, dans la Somme. Il y a longtemps que j'ai jeté au feu le manuscrit inachevé de ma pièce Amour vainqueur. C'est la vie qui a triomphé de mes poétiques illusions. J'ai .pris goût à mon métier de médecin. Je suis devenu, je l'ai dit, un « praticien .éminent », un « maître ». J'ai gagné honneurs et argent.

Mais, le croiriez-vous Il y a une question qui me hante encore, parfois, une question que je me pose toujours, et que sans doute je ne résoudrai jamais

« A quelle heure le vieux docteur Ferréol est-il mort, dans la nuit de la Saint-Martin P »

Piejuie LADOUÉ.


LE « MYSTÈRE DE L'EMMANUEL » THÉÂTRE ET LITURGIE

Le Mystère de l'Emmanuel1 est un « drame liturgique », fruit d'une collaboration, à la vérité peu fréquente, d'un moine bénédictin et d'un homme du monde, l'un et l'autre d'ailleurs se ressemblant assez pour s'assembler sans peine âmes d'artistes tous deux et tous deux musiciens. Sans doute, musiciens spécialisés en des genres différents. Le R. P. Dom Lucien David, directeur de la Revue du Chant grégorien, est, comme il sied à sa profession, et de façon particulièrement active, l'apôtre de la restauration de l'authentique chant d'église. M. Guy de Lioncourt, secrétaire général de la Schola Cantorum, ami et fidèle collaborateur de M. V. d'Indy, a déjà donné bien des œuvres de valeur dans le genre choral ou symphonique. Mais lui aussi est un fervent de la musique grégorienne, et ce ne pouvait être que dans cet amour des cantilènes ecclésiastiques que ces deux esprits s'uniraient. Il n'y suffisait pas que la Schola, proche voisine du Val-de-Grâce, eût elle-même en ses bâtiments vétustes des apparences de monastère.

Sans dévoiler aucun secret auquel d'ailleurs je, ne fus point initié je présume que la genèse de cette œuvre fut la suivante. Le cycle de l'année liturgique déroule aux yeux du catholique toutes les phases de ce qu'on appellerait le « Mystère de l'humanité », depuis la première annonce du Messie à venir jusqu'au jugement dernier, qui fera pour l'éternité le partage des élus et des réprouvés. La partie centrale de ce mystère est proprement le « Mystère du Christ », de sa naissance sur notre terre, de sa croissance, de sa vie publique, de sa mort et de sa résurrection. Matière dramatique au premier chef, car émouvante pour un cœur i. Le Mystère de l'Emmanuel, drame liturgique en deux tableaux, par DoM L.. David et Guy DE Lioucourt. Pour soli, chœur mixte et accompagnement d'orgue, d'orchestre à cordes (et flûte ad lib.). Partition pour chant et orgue, réduction par l'auteur 5 francs suisses. Edition Henn, Genève,


chrétien. L'Église donc veut que ce cycle soit annuellement déroulé sous nos yeux, à nos oreilles, en face de nos âmes et Dom L. David a estimé que les yeux et les oreilles pourraient être plus intéressés qu'ils ne le sont ordinairement à ces mystères. La liturgie est bien là avec ses fonctions quotidiennes pour éveiller en nous, surtout par le moyen des chants, les sentiments correspondants aux différents âges du monde ou aux épisodes saillants de la vie du Christ. Mais pour combien de gens ce langage de la liturgie est-il compréhensible P Quel est le nombre des âmes assez « bénédictines n pour discerner et goûter les strophes diverses de cette poésie ? P

Dom David a conclu « Revenons aux coutumes du moyen âge. De nouveau représentons des « mistères ». Sortons de l'église plaçons-nous sur le parvis. Ou plutôt, le parvis n'étant plus utilisé pour de tels spectacles, transportons-nous résolument à la scène. Portons-y aussi notre chant d'église, et là, nous rencontrerons des facilités que nous ne trouvions pas sous les ogives de nos cathédrales pour le faire davantage aimer des fidèles, en leur en révélant plus complètement le sens. Sorti de son cadre, où nous sommes trop accoutumés de le voir, éloigné des cierges et de l'encens, placé dans une autre lumière, ce chant prendra un coloris nouveau. Et comme, dans les réseaux à la fois très souples et très simples de ses mélodies, il renferme une signification pour ainsi dire garantie par l'Église, signification de prière instante, d'humilité, de douleur, d'espérance, d'allégresse, il sera aisé à la scène d'indiquer par les attitudes, les mouvements et les gestes, le sentiment que doit nous inspirer cette musique. » Au fond, l'idée n'est autre que celle qui préside à- l'exécution du ballet profane. Il fallait songer à s'en servir dans un domaine totalement différent, 'oser le faire, et trouver un musicien qui sût le faire. Car, on le comprend bien, il ne pouvait être question de se borner à chanter des Introit, des Kyrie ou des Alleluia les uns à la suite des autres, fût-ce en expliquant à l'auditoire quelle impression ils sont destinés à produire, ni même en les faisant traduire par les gestes des acteurs. Certain Kyrie eleison (n° t>) ainsi exécuté par des personnages qui, successivement, levaient les bras au ciel sur le premier mot pour les abaisser sur le second, proi. Ces numéros correspondent aux divisions de la partition.


duisait, il faut l'avouer, un effet de gymnastique assez déplaisant. Non pour atteindre le beau dans cette ligne nouvelle, il fallait trouver le moyen de sertir le chant grégorien de telle manière qu'il fût mis en valeur, éclairé, et ainsi révélé aux profanes euxmêmes. Ici, on le laisserait seul dans sa mélodique nudité; là on le revêtirait d'un sobre accompagnement, en se servant soit de l'orgue, soit des instruments à cordes, soit encore des voix humaines. Ailleurs, on se livrerait à un travail de broderie sur ces mêmes thèmes grégoriens, pour les introduire, pour les faire se rejoindre entre eux, ou pour ne pas les laisser s'éloigner trop vite, on construirait un prélude, un interlude ou quelques mesures de conclusion, qui seraient de la musique bien moderne sur des idées bien anciennes.

Les deux collaborateurs se sont mis au travail. Leur oeuvre est certainement une utile contribution à ce renouveau du théâtre chrétien auquel plus d'un excellent artiste se dévoue depuis quelques années.

Le Mystère de l'Emmanuel est donc un « drame liturgique en deux tableaux ». L'analyse tient en quelques lignes. Le premier tableau est l'attente du Messie, de l'Emmanuel, l'espérance lointaine, puis l'espérance grandissante, en un mot, l'Avent. « Les justes de l'Ancienne loi, dit le Récitant, attendent en gémissant l'ère de la divine sagesse et de l'amour, la venue du Rédempteur d'Israël. Et les chants d'espérance aux lèvres des prophètes s'achèvent dans la tristesse et dans l'angoisse. » Peu à peu,' l'Orient s'éclaire, le Seigneur approche. Le deuxième tableau ou la deuxième partie, c'est Noël et l'Épiphanie, l'annonce aux bergers et l'adoration des mages, avec toutes les visions d'anges et les douces joies que ces scènes comportent.

Ainsi esquissé, ce mystère risquera de paraître, je le crains, bon tout juste pour un patronage de petites filles. Il ne faudrait i. La durée de l'exécution est d'une bonne heure. Les auteurs paraissent avoir cherché à rendre leur œuvre facilement « montable ». Ils notent que le nombre des personnages, Israélites, anges ou bergers, peut varier suivant les dimensions de la scène, que le récitant peut être remplacé par une récitante, que l'Enfant-Jésus est tout simplement dans la crèche, ce qui permet de le remplacer par une vulgaire poupée, et encore que saint Joseph est ad libitum. Surtout, il est à remarquer que, du point de vue instrumental, l'œuvre comporte seulement l'orgue, le quintette des cordes et, si possible, une flûte. Enfin, les décors sont très simples à réaliser. On verra d'ailleurs plus bas ce que nous pensons de cette mise à la scène.


cependant pas oublier que la sainte liturgie est faite autant pour les petites filles que pour les savants. Et si les anges ailés de mousseline nous semblent puérils, la faute en est peut-être à notre manque de simplicité et de cet esprit d'enfance qui est une des marques de la sainteté. Toutefois, convenons ici, à propos des anges de la crèche ou des cortèges de bergers, que, au lieu de fortifier l'impression cherchée par les auteurs, ils la gâtent un peu. Sans doute, on nous a trop habitués, dans ce genre de spectacles, à des présentations dénuées d'art et même de goût. Mais il est bien malaisé de remonter un courant et ces éveils de bergers, ainsi que ces couronnes d'anges auprès du berceau de l'Emmanuel, détournent assez malencontreusement notre attention de la musique pleine de sens qui les accompagne. Il est vrai, la plupart des textes chantés sont latins, et le public peut-être n'en perçoit pas la signification. Mais le récitant, lui, parle français, et ses interventions suffisent à orienter les imaginations. Les imaginations, oui, ce sont elles, en effet, qu'il faut guider plutôt que les yeux. Car si l'on cherche à guider les yeux, on est, par le fait, obligé de leur fournir un spectacle déterminé, lequel risque fort de déplaire au grand nombre. Rien de tel à craindre si l'on se contente de faire mouvoir les imaginations. Alors, chacun selon son goût, se représentera les anges à la manière d'un Fra Angelico, ou d'un Maurice Denis, ou bien, si sa dévotion l'y pousse, avec les couleurs des images d'Épinal.

Il y a, confessons-le, une idée nouvelle, originale, et passablement séduisante, à faire accompagner des cantilènes grégoriennes par des attitudes scéniques. Nous relevions un peu plus haut le cas du Kyrie eleison. Hommes et femmes alternent le chant. La partition donne l'indication du jeu de scène suivant « En chantant ces supplications, le choeur exprime par ses gestes et ses attitudes les nuances de la prière les gestes, suppliants s'accentuent progressivement les finales « eleison » amenant une retombée des mains et des bras, un fléchissement de la tête et des genoux. » Liturgiquement parlant, rien n'est plus vrai le Kyrie est la prière de supplication; et donc rien de plus légitime que de traduire ce chant par des gestes correspondants. Mais c'est un fait que l'impression produite par ces mouvements est désagréable. L'Église, on le voit par cette expérience, veut s'adresser à nos âmes plutôt qu'à nos corps, et ce n'est pas en matérialisant les


sentiments qu'elle nous inspire que nous les fortifierons. Nous risquons même de les affaiblir.

Tournant les feuillets de la partition, on glanerait maint autre exemple. Voici le Consolamini popule meus (n° 28), précédé d'un interlude instrumental (n° 27) qui respire la lumière et la joie. N'essayez pas de joindre à ce chant du Consolamini je ne sais quels mouvements de tête ou de bras; déclamez-le seulement avec l'enthousiasme dont sont remplis son texte et sa musique vous aurez produit sur l'auditeur toute l'impression désirable. Bien que la seconde partie, Noël et l'Épiphanie, se prête plus aisément aux jeux de scène que la première à cause de notre accoutumance aux « pastorales de Noël », il est à se demander si là encore la figuration réussit à augmenter l'impression ou ne lui nuit pas plutôt. Voici un chœur dialogué entre les bergers, sorte de prose grégorienne syllabique (n° 5o). Gagnons-nous beaucoup à voir trois ou quatre pâtres « venir joyeusement, comme l'indique la partition, se placer devant la crèche et face an public » pour chanter Ecce nomen Domini Emmanuel, et puis tous les autres répondre Quod annuntiatum est per Gabriel, et la suite du dialogue ? Un instant après, nous faut-il, pour goûter le ravissant Puer nobis nascitur, voir « un berger et une bergère s'avancer l'un vers l'autre en dansant », puis « pivoter en se prenant par les doigts de la main droite )), ensuite « revenir vers leur place et vers la crèche », et enfin « fléchir le genou, avec une grande salutation, devant la crèche » t~

Ce'speclacle, je l'admets, a quelque chose de moyenâgeux, c'est l'antique « mistère », qu'il faut savoir regarder avec la naïveté pieuse de nos ancêtres dans la foi. Soit et c'est pourquoi je ne serai nullement étonné si, dans certaines circonstances, dans certains milieux, préparé avec grand soin et joué avec une sobriété de gestes très étudiée, le Mystère de l'Emmanuel obtient un vrai succès. Mais j'estime que la musique est trop bonne en elle-même pour n'avoir besoin ni d'être couverte, ni, si l'on préfère, d'être mise en valeur par une action quelconque. D'un bout à l'autre de cette partition, M. de Lioncourt a fait montre d'un goût exquis, ici pour donner au Super flumina Babylonis confié aux soprani et alti réunis un simple accompagnement de voix d'hommes chantant à bouche fermée (n° 6), un peu plus loin pour construire un interlude pastoral sur des thèmes grégoriens (n° 24, 44). Le seul reproche à faire, •̃


et c'est, à vrai dire, un compliment, c'est que ces piécettes sont trop courtes. Il en résulte que l'impression n'a pas le temps de se parfaire.

L'avouerai-je, au risque de me faire honnir par plusieurs? Les purs chants grégoriens, non accompagnés ou seulement accompagnés de l'orgue, paraissent un peu ternes au regard du reste. Quelle lumière, au contraire, dans ce très court alleluia fugué à quatre voix égales (n° 36), et quelle fraîcheur unie à la variété dans l'Ave Maria dialogué entre les anges et les bergers (n*/i8).- Je parlais tout à l'heure à dessein de sertissage, et c'est, en effet, ce travail d'art qu'a fait excellemment M. de Lioncourt. Le chant grégorien est la perle, et dans cette partition d'une soixantaine de pages nous avons une collection de ces perles; mais le musicien moderne a su enchâsser chacune d'elles avec tant d'habileté qu'elles y gagnent en éclat et qu'elles révèlent leur valeur même à ceux qui ne seraient pas habitués à les apprécier. Peut-être, qui sait? tel auditeur profane goûtera plus encore le chaton que la perle elle-même. Mais pour peu qu'il soit un vrai musicien et qu'il veuille réfléchir, il s'apercevra que, si M. de Lioncourt a fait au long de cette œuvre de si jolies trouvailles, il les a toutes faites autour et à propos de mélodies grégoriennes ou bien d'anciens chants populaires relatifs à Noël, et il en conclura qu'il y i dans ce fonds de l'authentique répertoire de l'Église des trésors d'inspiration artistique. C'est, j'en suis sûr, ce que voulaient démontrer les auteurs. Le Mystère de l'Emmanuel se termine par l'Adoration des Mages et le chant de l'Adesle fideles. Si l'oeuvre est exécutée avec la figuration scénique, rien à redire à pareille conclusion. Le R. P. Dom David, auteur principal, je pense, du libretto, indique ici un groupement de tous les personnages, anges, bergers et mages, autour de la crèche, qui peut être assez joli. Ce n'est pas tout il voudrait que le récitant déroulât un parchemin où seraient écrits en grosses lettres les trois refrains, et que toute l'assistance fût appelée à les chanter. Il y aurait là quelque chose de fort nouveau, ou peut-être de fort ancien. Mais rares seront les auditoires qui <- répondront à cette invite cela suppose un enthousiasme. ou mieux une simplicité qui est d'un autre âge. Si le mystère ne se termine pas par ce chant général, si surtout il ne comporte pas de représentation scénique et nous répétons qu'elle n'est pas désirable, alors cet Adeste final n'est pas des plus heureux. L'intérêt


s'est soutenu jusque-là; on pourrait dire même qu'il a été croissant, parce qu'il y avait d'une page à l'autre du nouveau, et du nouveau plein d'attrait. Mais l'Adeste est un chant trop connu et plus terne que tel autre qui l'a précédé. Du moins aurait-il fallu le traiter d'une manière absolument neuve, et M. de Lioncourt, au lieu d'écrire une harmonisation à la Théodore Dubois, aurait su, il l'a prouvé par tout ce qu'on a entendu auparavant, édifier sur ce thème une radieuse conclusion.

Il est un fait assez notable qu'il nous plaît de relever en terminant ces lignes. Le soir où, sous la direction de l'auteur, on exécutait à la Schola Cantorum le Mystère de l'Emmanuel, pas un applaudissement ne vint interrompre chacune des deux parties de l'œuvre. On dira que l'auditoire était sous le charme. Sans doute; mais ce charme avait quelque chose de religieux, et l'on sentait bien que personne n'osait couper de tels récits ni une telle musique par de bruyants battements des mains. Et ce silence encore était un éloge, non des moindres.

M. J. ROUET DE JOURNEL.


CHRONIQUE DU MOUVEMENT RELI(IIEUX LA FÉDÉRATION NATIONALE CATHOLIQUE ET LES INSTRUCTIONS DU SAINT-SIÈGE

L'ALLOCUTION CONSISTORIALE

I

Dans une adresse d'hommage, de soumission et de dévouement qui fut portée au Vatican le 22 octobre dernier, M. le général de Castelnau caractérisait en ces termes et soumettait à l'appréciation du Pape Pie XI la ligne de conduite suivie par la Fédération Nationale Catholique pour son action législative et publique

Docile aux pensées jadis exprimées par Sa Sainteté Pie X, (la Fédération) s'appliquera plus que jamais à grouper et à unir, dans une action cohérente et disciplinée, toutes les forces catholiques du pays sur le large terrain des libertés religieuses à défendre ou à conquérir.

Conformément à la lettre et à l'esprit de ses statuts, elle ne cessera pas de promouvoir son action en dehors et au-dessus de tous partis politiques et de toute politique de parti.

La réponse du Souverain Pontife fut transmise au président de la Fédération Nationale Catholique par lettre 'officielle du cardinal Gasparri, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, en date du 23 novembre 1926 et rendue publique en France le mercredi i5 décembre. Après avoir cité la déclaration que l'on vient délire, et avoir communiqué au général de Castelnau le,témoignage d'une auguste bienveillance, le cardinal met en relief la continuité des principes dont s'inspire la politique religieuse de chacun des derniers Papes dans leurs rapports avec la France contemporaine. Il insiste, d'abord, sur l'union nécessaire en matière de défense et d'action religieuses En effet, l'unique but que Sa Sainteté se propose, comme tous les Pontifes ses prédécesseurs, c'est précisément de réunir tous les hommes de bien pour la défense de la religion, en laissant de côté les divisions et les divergences purement politiques qui les séparent.

Léon XIII, en expliquant sa pensée sur le « ralliement », dans sa lettre aux cardinaux français du 3 mai 189a, disait en termes très clairs « Ces efforts deviendraient radicalement stériles s'il manquait aux forces con-


servatrices l'unité et la concorde dans la poursuite du but final, c'est-àdire la conservation de la religion, puisque là doit tendre tout homme honnête, tout ami sincère de la société. Notre Encyclique Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892, l'a amplement démontré.

Plus loin, après avoir démontré que l'acceptation d'un pouvoir politique n'implique point l'acceptation de sa législation pour tout ce qui est en opposition avec les lois de Dieu et de l'Église, il ajoutait « Sur le terrain religieux ainsi compris, les divers partis politiques conservateurs peuvent et doivent se trouver d'accord. »

Et, quand le Pape Pie X, de sainte mémoire, faisait répondre à M. le colonel Keller, le 19 juin 1909, que « rien ne lui paraissait plus opportun et plus pratique que d'appeler tous les gens de bien à s'unir sur le terrain nettement catholique et religieux, conformément aux directions pontificales », il demeurait dans le sens de la ligne suivie par son prédécesseur, dont il maintenait les directives.

Et, de fait, nulle part il ne suggérait l'idée que la défense de la religion dût se faire sur un terrain qui ne fût pas celui des institutions existantes, comme Léon XIII, du reste, l'avait déjà déclaré dans ce passage de la lettre que Nous citions « Accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme où il existe. »

La continuité de principes est donc parfaite sur la collaboration à obtenir pour la défense et l'action religieuses, entre catholiques de toutes nuances politiques, se réclamant des divers partis politiques conservateurs ». Cette union, devant avoir pour objet de promouvoir les libertés catholiques, ne tend nullement à changer la forme des institutions politiques du pays.. Sans aucune arrièrepensée, elle s'accomplit dans le cadre même du régime existant et ne 'poursuit, par elle-même, aucun but qui soit incompatible avec l'organisation établie des pouvoirs publics. Elle vise uniquement à réformer la législation, ce qui est tout autre chose que de changer le cadre des pouvoirs constitués.

Distinction fameuse et qui paraît facile à comprendre. Lorsque les catholiques belges, entre 1879 et i884, dirigèrent leur campagne magnifique contre la loi de neutralité scolaire, dite « loi de malheur », et contre l'anticléricalisme du parti libéral, ils combattaient à outrance la législation et les législateurs, mais ils ne mettaient pas le moins du monde en cause les institutions constitutionnelles de la Belgique, ni surtout l'autorité du Roi. La législation maçonnique fut supprimée, grâce à leur union et à leur victoire. Le régime politique demeura pourtant, depuis lors, celui-là même qui avait existé avant et pendant le passage des libéraux belges au pouvoir.


Chez les catholiques français n'existe évidemment pas, comme chez les catholiques belges, l'unité d'opinion au sujet et en faveur du régime politique légalement constitué. Mais l'action commune, qui doit les rassembler pour défendre et rétablir la liberté religieuse dans la législation de l'État, s'exerce manifestement sur le terrain des « institutions existantes ». Elle tend à un résultat qui ne met pas en cause la forme constitutionnelle du gouvernement et qui n'a rien d'incompatible avec le cadre du régime établi. Son objectif est uniquement d'abolir une législation mauvaise et de revendiquer une législation conforme aux exigences du droit. Nonobstant la diversité des circonstances politiques, il y a, sur ce point, identité complète de principes entre les directions de Léon XIII; de Pie X et de Pie XI.

La dernière partie de la lettre du cardinal Gasparri au général de Castelnau établit la synthèse entre la loyale correction constitutionnelle des organisations de défense religieuse et la juste liberté d'opinion et d'action que l'Église reconnaît, en matière politique et temporelle, aux citoyens catholiques, lorsque ceux-ci agissent sous leur propre responsabilité, au dehors des organisations de défense religieuse. Ce sont, en effet, deux domaines d'activité civique qu'il importe de ne jamais confondre.

Pour toutes ces raisons, Sa Sainteté a 'daigné approuver de tout cœur, Monsieur le général, les paroles de votre déclaration, qui répondent parfaitement aux directions tracées par le Saint-Siège aux catholiques de France et inculquées sans interruption depuis Léon XIII, afin que, en maintenant toujours à chacun la juste liberté sur les questions purement politiques (s'agît-il même de la forme du régime), se développe et s'étende, en dehors et au-dessus de tous les partis, l'union de toutes les 'mes droites pour la défense et la conquête de la liberté religieuse. L'autorité pontificale renouvelle ici une déclaration que, durant les quatre derniers mois de 1926, elle aura été conduite à formuler avec une accentuation particulière. Les avertissements, puis les interdictions portés sur tel journal ou tel groupement politique qui possède de nombreux adhérents catholiques, visent toujours les influences philosophiques et doctrinales auxquelles ce milieu est exposé influences périlleuses pour la rectitude de la foi et du sens catholique. Mais elles ne visent pas l'idée politique en tant que telle. Dans les limites que déterminent le droit naturel et la doctrine chrétienne sur les rapports exacts de la morale et de la politique,


sous réserve des devoirs et prestations à remplir envers le pouvoir établi, selon les requêtes de l'intérêt public, social et national, les catholiques ont le droit incontestable, en tant que citoyens, de professer à leurs risques et périls toute réforme des institutions publiques du pays qui leur paraîtra juste et désirable. Ils pourront licitement désirer et favoriser la substitution d'une autre forme de régime républicain à la forme aujourd'hui existante ou la substitution d'un régime monarchique au régime républicain. Tel est le principe, affirmé cette fois encore, dans le domaine civique, de « la juste liberté sur les questions purement politiques, s'agît-il même de la forme du régime ».

Mais les organisations de défense et d'action religieuses devront se tenir « en dehors et au-dessus de toutes ces diversités légitimes de conceptions politiques. Elles tendent exclusivement à réformer la législation anticléricale, sans discuter en rien la valeur des institutions politiques ou le cadre organique du régime établi. La Fédération Nationale Catholique rassemble les croyants de toutes opinions sur un programme législatif qui leur est commun et qui ne contredit nullement la forme constitutionnelle des institutions existantes. Elle groupe,, d'ailleurs, non pas précisément les ligues et partis politiques où les catholiques sont représentés par un notable contingent, mais bien les catholiques eux-mêmes, en tant que membres de leurs unions paroissiales et diocésaines respectives, sans rapport direct avec leurs attaches politiques, qui appartiennent à un autre domaine d'activité.

Le rôle de la Fédération sera donc, en matière de défense et d'action civique pour la liberté religieuse, un rôle d'union, d'organisation, de propagande catholique, comportant la coalition militante et fraternelle des croyants de toutes opinions, qui se trouveront groupés, grâce à elle, « en dehors et au-dessus de tous partis politiques et de toute politique de parti ».

Lorsque viendront les consultations électorales, la tâche de la Fédération ne sera pas de susciter elle-même des candidatures, en faveur de tel ou tel programme politique, mais de signaler à ses nombreux adhérents les candidatures qui donneront satisfaction aux justes requêtes de la liberté religieuse et scolaire et qui mériteront, selon la diversité des circonstances et des hypothèses à prévoir, le concours des suffrages et des influences catholiques. Noble et délicate mission en vue de laquelle l'autorité morale de la Fédération


se trouve grandie par les éloges et les encouragements si formels du Siège apostolique.

Pie XI lui-même, dans l'allocution consistoriale du 20 décembre, que noua reproduisons plus loin, réitère les déclarations contenues dans la lettre officielle du a3 novembre au général de Castelnau.

Union de tous les catholiques sur le terrain de la défense et de l'action religieuses respect de la juste liberté des conceptions politiques conformité substantielle, identité de principes entre les directions de Léon XIII, de Pie X et de Pie XI aux catholiques français.

Il

C'est aux vainqueurs du 11 mai 1924, c'est au Cartel des gauches, que nous sommes redevables de la formation et du rapide développement dela Fédération Nationale Catholique. Les maîtres du pouvoir, se croyant tout possible et tout permis, étalaient sans vergogne le programme jacobin et maçonnique de leur politique antireligieuse suppression de l'ambassade française au Vatican; extension des lois dites de laïcité à l'Alsace-Lorraine; application effective à toute la France des lois proscrivant les congrégations religieuses nouveaux empiétements de l'État sur le droit des familles en matière d'enseignement par le projet fallacieux de l'école unique. Peu d'années après l'un des drames les plus grandioses et les plus émouvants de la fraternité française, pareilles perspectives parurent odieuses et révoltantes à toutes les consciences droites. La volonté de résistance manifestée, avec une résolution éclatante et vigoureuse par les catholiques d'AlsaceLorraine et par les membres de toutes les congrégations françaises, notamment par les religieux anciens combattants, constituèrent un exemple significatif, mémorable, dont l'impulsion fut décisive à travers la France entière. Dès les dernières semaines de l'année 1924, on voit enfin s'accomplir avec succès, dans cette généreuse atmosphère morale, le projet libérateur qui, depuis quarante années, avait séduit tant de nobles cœurs, chez les catholiques de notre pays, sans pouvoir jamais se réaliser jusqu'alors. L'union et l'organisation permanente pour la défense et la conquête des libertés religieuses furent conclues avec une cordialité loyale, entre catholiques de toutes nuances politiques, sur l'appel plein de


franchise et d'énergie d'un illustre chef qui jouissait d'un prestige universel et de sympathies unanimes le général de Curières de Castelnau.

Pendant les années 1925 et 1926, les terribles embarras, les nécessités impérieuses de la situation financière ont démantelé le Cartel des gauches, paralysé toutes les offensives politiques et législatives de l'anticléricalisme jacobin. Mais la Fédération Nationale Catholique a continué son effort, étendu son organisation et sa propagande car elle a une raison d'être, elle répond à un besoin permanent, qui déborde les circonstances transitoires au milieu desquelles l'organisation nouvelle a pu se constituer parmi nous et rencontrer en toutes régions un accueil favorable. La législation de la France contemporaine sur le régime et la propriété du culte, le régime de l'école publique et de l'école libre, le régime des congrégations religieuses, le régime de la famille et du mariage, le régime de l'assistance publique, consacre des violations évidentes, énormes, du droit de Dieu et de l'Église, du droit et des justes libertés de toutes les consciences croyantes. Le rôle de la Fédération Nationale Catholique sera de requérir avec méthode le redressement nécessaire des injustices commises, ou, en d'autres termes, de reconquérir à l'intérieur nos provinces perdues. La Fédération pourra se dissoudre au jour problématique et mystérieux où, quel que soit le destin politique du pays, les lois françaises reconnaîtront et stabiliseront chez nous un statut régulier du culte, de l'école, des associations, de la famille et de l'assistance, qui, corrigeant l'œuvre perverse des lois maçonniques, dites de laïcité, soit conforme aux exigences du bon sens, du bon droit, de l'équité, selon le véritable intérêt national, non moins que religieux.

Deux millionset demi environ de citoyens français appartiennent aujourd'hui à la Fédération Nationale Catholique, et traduisent leur adhésion tout au moins par le versement annuel de leur cotisation régulière.

La Fédération ne se confond nullement avec les organisations spécifiquement consacrées, sous la conduite totale du clergé, aux œuvres paroissiales, diocésaines ou nationales de piété, d'apostolat et de charité. Son objectif propre est l'action civique, pour la défense de l'Église, sur le terrain législatif et public. Elle admet


dans son sein quiconque appartient au Christ par le baptême et veut contribuer publiquement à défendre et à rétablir les liberléa catholiques. Dans la Fédération, ce sont les militants laïques du catholicisme qui agissent sous leur responsabilité personnelle et civique, mais toujours en étroite liaison, à tous les degrés, avec la hiérarchie religieuse. Puisqu'il s'agit, en effet, de la liberté même de l'Église, la hiérarchie contrôle avec une spéciale vigilance, du point de vue moral et doctrinal, les méthodes, les modalités, les initiatives de cette action d'ordre public et législatif. Le groupement effectif et immédiat des adhérents de la Fédération s'accomplit dans l'union, la ligue ou la section paroissiale de défense religieuse, avec son comité paroissial, dans le cadre de chaque commune. Tous- les autres organismes de la Fédération viennent en superposition du groupement paroissial, et tous les mots d'ordre hiérarchiques devront finalement se réaliser par le travail et l'action des unions paroissiales.

Entre les unions paroissiales des communes géographiquement les plus voisines les unes des autres, une collaboration permanente est assurée par le comité d'union cantonale.

Toutes les unions paroissiales et cantonales. se rattachent à un même centre départemental, l'union diocésaine de défense religieuse. Quel que soit son vocable particulier, cette union diocésaine joue un rôle capital dans l'activité de la Fédération. Elle suscite, surveille et coordonne l'organisation et la propagande des groupements de commune et de canton. Elle centralise les ressources financières. Elle assure la liaison avec l'autorité religieuse du diocèse comme avec le centre national de Paris. Elle prend les initiatives correspondant aux conditions particulières du département ou de la région, notamment pour mobiliser les forces catholiques contre telle ou telle tentative locale de persécution religieuse et pour réclamer avec éclat et persévérance la réparation de telle iniquité scandaleuse qui aura été commise sur le territoire même du diocèse. Enfin, toutes les unions diocésaines se rattachent à leur tour au centre fédéral et national, situé à Paris (36, rue du Montparnasse, VIe). Chaque semestre, on y réunit une assemblée générale, comprenant deux délégués, mandatés respectivement par chacune des unions diocésaines ou départementales de toute la France. C'est là que sont délibérées et adoptées les résolutions qui intéressent la propagande et l'activité de la Fédération dans l'ensemble de ses


groupes et de ses organismes. L'on se rend plus directement compte de la marche générale des opérations et l'on reçoit les mots d'ordre, les plans de campagne qui devront être accomplis partout. Il est remarquable que, nonobstant l'inévitable diversité d'opinions et de tendances sur beaucoup de questions délicates ou irritantes, les délibérations des délégués diocésains ou départementaux ont toujours été cordiales, confraternelles jamais il ne s'est produit de scène ou de contestation pénible et pareil exemple de collaboration chrétienne à une tâche multiple et complexe mérite d'être retenu avec grand éloge.

Le président est assisté, à titre consultatif, par un comité directeur d'une dizaine de membres, personnalités catholiques de valeur et de renom qui inspirent une estime et une confiance universelles. Parmi eux, vient siéger l'éminent aumônier général de la Fédération, le T. R. P. Janvier.

Le travail de correspondance, d'organisation et de documentation permanente, pour la marche de la Fédération, est accompli avec beaucoup de méthode et d'assiduité par les différentes sections du secrétariat général. La rédaction de Credo, bulletin mensuel de la Fédération, celle de la Correspondance hebdomadaire, cellede la feuille mensuelle de propagande intitulée le Point de direction, celle encore de nombreux tracts, de nombreuses brochures, de nombreuses affiches témoignent d'un travail considérable et d'un discernement plein de tact. Certain mémoire documentaire contre l'école unique et certains commentaires des mesures déjà prises par M. Herriot pour réaliser quelque chose de cette réforme universitaire méritent d'être cités à part, comme honorant tout particulièrement l'exacte information et la perspicacité de leurs auteurs. Beaucoup de catholiques de distinction, sans préjudice de leur adhésion au groupe de défense religieuse de leur paroisse, tiennent à envoyer aussi leur adhésion directe et leurs libéralités personnelles au centre national de la Fédération.

A l'heure présente, la Fédération Nationale Catholique constitue vraiment une organisation sérieuse et puissante. Elle représente déjà une force considérable pour le rôle d'éducation, d'action, de propagande qui lui incombe auprès du public catholique et du peuple français tout entier.

Avant même d'agir efficacement sur le monde officiel et légis-


latif, la première tâche est de renseigner exactement les catholiques eux-mêmes sur l'objet précis de nos doléances et de nos revendications. Chaque propagande doit être double d'une part, elle documentera le peuple croyant, et, d'autre part, elle s'efforcera d'atteindre le monde profane, la gentilité, en vue des réalisations nécessaires dans le domaine politique. Assurément, la besogne est lente et laborieuse. Paris ne s'est pas construit en un jour. La Fédération Nationale Catholique aura pris, dès son origine, l'excellente habitude de choisir annuellement trois objectifs déterminés pour matière spéciale et immédiate de sa propagande par cercles d'études, conférences, tracts, affiches, brochures, réunions et manifestations de toute espèce, diversement dosées d'après les besoins et les mœurs de chaque milieu régional.

Pour la première année, le jacobinisme du Cartel des gauches avait lui-même indiqué opportunément le programme à suivre maintien de l'ambassade française auprès du Vatican sauvegarde des franchises religieuses d'Alsace-Lorraine liberté des congrégations et de l'enseignement congréganiste.

Pour la deuxième année, on maintint au programme la liberté des congrégations et de l'enseignement congréganiste, en y joignant la lutte contre les projets d'école unique et autres projets connexes, ainsi que la revendication légale des droits de la famille française. Pour la troisième année, on décida Se continuer la propagande contré l'école unique et les autres projets scolaires d'inspiration maçonnique, et l'on aborda la lutte contre les erreurs perverses du socialisme et contre la mauvaise presse.

Inutile de souligner l'importance pratique de pareils thèmes de propagande, pour documenter nos propres adhérents et pour poser devant les pouvoirs publics, devant la conscience nationale, certains problèmes politiques et sociaux, dont les 'répercussions morales sont tragiques et dont l'existence même était méconnue du plus grand nombre, par suite de l'universelle ignorance et de l'universelle insouciance, non moins que de la sophistique même de nos adversaires, les apôtres du laïcisme.

La création méthodique d'une opinion catholique sérieusement renseignée, sérieusement avertie, tenue toujours en haleine, disposée à l'action résolue et militante, constituera le service le plus efficace et le plus durable que la Fédération Nationale Catholique aura ainsi rendu à la défense et à la conquête des libertés


religieuses dans la communauté française. Mais il ne faut pas méconnaître non plus la valeur des manifestations monstres rassemblant sur un seul point du territoire des effectifs formidables pour revendiquer l'abolition des lois maçonniques et la réforme de notre législation des cultes, de l'enseignement, des associations, de l'assistance, conformément au bon sens, au bon droit; à l'intérêt de la religion et à celui de la patrie.

Certaines statistiques ont, par elles-mêmes, leur valeur probante et instructive. Elles attestent une force. Elles révèlent des énergies insoupçonnées qui se réveillent enfin d'un trop long sommeil. C'est pourquoi il est bon d'en garder la mémoire avec espérance et avec fierté 5oooo hommes au Folgoet (Finistère), le 8 décembre 1924 3ooooàSaint-Brieùc, le Ier février 1925; 80000 à Nantes, le i"r mars 1926 5oooo à Angers, le 8 mars 1925; 45 000 à Vannes, le 29 mars 1925 5oooo à Nancy, le t3 avril 1925; 35 ooo à Toulouse, le 19' avril 1925 60000 à Saint-Laurent-surSèvre (Vendée), le 5 octobre 1925; ioo 00o à Landernau (Finistère), le 28 janvier 1926 76000 à Lille, le 3o mai 1926 30 000 à Bordeaux, le n juillet 1926 40 ooo à Pont-Château (LoireInférieure), le 5 septembre 1926; et beaucoup d'autres manifestations qui ont partout groupé des milliers et des milliers d'auditeurs, enrôlés eux-mêmes dans des formations permanentes et hiérarchisées. On y entendait et on y acclamait Castelnau, Bergey, Doncoeur, Vallat, et, avec ceux-ci, toute une équipe d'orateurs à la parole puissante et populaire..

Grâce à la Fédération Nationale Catholique, les catholiques français en tant que tels, ont pris conscience de constituer euxmêmes une force qui, sur le terrain civique et législatif, saura défendre les libertés religieuses, toujours menacées (franchement ou sournoisement) par les projets maçonniques et entend reconquérir, avec l'aide de Dieu, chacune des libertés perdues. III

Un événement digne de mémoire vient de s'accomplir dans l'ordre d'idées qui correspond aux tâches, aux préoccupations de. la Fédération Nationale Catholique, et, plus immédiatement encore, à celles de la Ligue des Droits du Religieux Ancien Combattant. Le 16 décembre dernier, trente-huit universitaires adressaient à M. Raymond Poincaré, président du Conseil, une pétition publique


en vue de l'autorisation législative d'un certain nombre de noviciats pour le recrutement de congrégations missionnaires. Il s'agirait de reprendre et de faire aboutir, ou même d'amplifier, le projet de loi qui, durant la législature du Bloc national, avait eu Maurice Barrès pour éloquent rapporteur.

La pétition récente n'est pas dépourvue d'analogie avec celle que publièrent, en 1901, au moment du débat sur la loi WaldeckRousseau, plusieurs protestants et libres penseurs de marque, à la tête desquels se trouvait Auguste Sabatier. Leur requête concernait particulièrement les congrégations françaises qui possédaient, dans le Levant, des établissements scientifiques et scolaires. Aujourd'hui, l'initiative appartient à M. Georges Dumas, professeur en Sorbonne. Les signataires de la pétition nouvelle sont, presque tous, libres penseurs, juifs, protestants ou hommes de gauche ce qui augmente la signification et la portée de leur geste. Tous ont donné des cours de vacances ou des conférences françaises dans les différentes universités de l'Amérique latine. Ils ont constaté de leurs yeux que cette vaste et florissante région du Nouveau Monde possède un très nombreux public, masculin et féminin, qui connaît et qui goûte la langue française, la littérature française, la culture française. La cause incontestée de ce fait, si intéressant pour la France intellectuelle, est l'enseignement français donné, dans toute l'Amérique latine, par beaucoup de congrégations françaises d'hommes et de femmes qui s'y sont établies pour y trouver un refuge. Mais, ces mêmes congrégations religieuses n'ayant plus la faculté de vivre et -de se recruter en France, leur personnel français tend à disparaître par extinction progressive. Ou bien les établissements vont cesser eux-mêmes d'exister. Ou bien, comme il arrive de plus en plus, un personnel de langue et de nationalité différentes se substituera peu à peu à l'ancien personnel français. Dans l'un et l'autre cas, c'est la disparition certaine d'un magnifique rayonnement spirituel pour notre patrie et notre civilisation, pour la langue, la littérature et la culture françaises. Voilà pourquoi les trente-huit signataires, se référant au dispositif des lois en vigueur et aux déclarations d'Émile Combes, invitent le gouvernement à demander aux Chambres l'autorisation légale de noviciats missionnaires pour les congrégations d'hommes et de femmes qui possèdent des établissements scolaires en Amérique latine.


Nous devons nous réjouir de cette louable et généreuse démarche, qui est elle-même un signe des temps, un indice remarquable du réveil progressif et de la lente revanche du bon sens public contre les ostracismes jacobins. C'est encore un signe des temps que la pétition des trente-huit ait obtenu, dans l'Œuvre, l'approbation d'un anticlérical aussi militant que M. Albert Bayet. Remarquons, néanmoins, que la pétition des trente-huit est loin de se confondre avec nos revendications catholiques concernant la liberté des congrégations et de l'enseignement congréganiste en France.

Les trente-huit se placent exclusivement au point de vue nationaliste des intérêts de la culture intellectuelle française en Amérique latine, alors que nous réclamons, pour les congrégations et les congréganistes, le loyal exercice des libertés françaises parce que tel est le droit authentique et sacré des congrégations et des congréganistes. Droit qui serait déjà authentique et sacré quand bien même aucun établissement congréganiste ne rendrait de services à la langue et à la civilisation françaises en Amérique latine. La requête des trente-huit, fort explicable de leur part, tend exclusivement à l'autorisation de noviciats missionnaires pour les congrégations dont ils se préoccupent. Mais notre revendication catholique, désormais posée avec éclat devant le grand public et devant le monde politique, a pour objet la franche et totale liberté des congrégations religieuses, sans aucune autre limitation légale que les conditions imposées à toutes les autres associations déclarées. Les congrégations auraient alors le droit, non seulement d'ouvrir des noviciats pour les missions lointaines, mais de se recruter, de vivre, de prêcher, d'enseigner librement en France même. Elles n'auraient plus. à solliciter des deux Chambres la faveur précaire d'une autorisation législative, mais elles pourraient se constituer sans autorisation préalable, comme les autres associations libres, et elles pourraient, comme les autres associations encore, acquérir par une simple déclaration la capacité juridique et la faculté''<jÇé"7\s posséder un certain patrimoine corporatif. /̃'̃'̃ •' ?\ A Paris, le 25 et le 26 janvier 1927, le Congrès en faveur de la liberté d'association, recruté parmi les juristes profanes, étudiera ,.î • ;{' les deux réformes essentielles qui sont l'objet des revendications s' .•?'/ présentes de tous les amis clairvoyants de la liberté religieuse ei- \v ̃ Il de la fraternité française


Suppression de toute exigence ou incapacité qui frappe exclusivement les congrégations et les congréganistes, parce que congrégations et congréganistes

Extension considérable de la capacité juridique reconnue avec beaucoup trop de parcimonie défiante, par la législation en vigueur, aux associations déclarées.

Si donc nous louons de grand cœur la pétition des trente-huit universitaires, ce n'est pas du tout parce qu'elle concorde avec nos propres requêtes en matière de liberté religieuse et de droit d'association. Mais c'est parce qu'elle traduit avec courage et loyauté la honte qu'inspire à tout esprit élevé une législation d'odieux ostracisme, et c'est parce qu'elle représente un effort honnête, quoique timide, pour remédier à l'iniquité commise.

La revendication, par les catholiques, du droit commun d'association et d'enseignement appelle, du point de vue doctrinal, certaines précisions toujours nécessaires. L'allocution consistoriale du 20 décembre paraît les suggérer d'une manière intentionnelle dans le morceau relatif aux organisations catholiques de défense et d'action religieuses.

Pie XI, en effet, parle de l'union sur le terrain religieux, et il spécifie que c'est « pour la défense du droit divin de l'Église, du mariage chrétien, de la famille, de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse; en un mot, de toutes les libertés sacrées qui sont les fondements de la Cité ».

Rien de plus légitime, sans doute, que de concevoir et de promouvoir, dans une société profondément divisée de croyances religieuses, une formule de législation qui garantisse aux diverses communions et organisations rivales un statut de commune liberté. Rien de plus légitime et de plus honnête que de respecter loyalement ce statut de commune liberté quand les catholiques seraient les maîtres du pouvoir, comme nous entendons qu'il soit respecté par autrui quand nous ne sommes pas les plus forts et quand certains partis veulent nous faire subir des vexations abusives et injustes. C'est en ce sens que nous revendiquons "avec énergie et franchise le droit commun d'association et d'enseignement, ou encore un régime équitable de liberté pour tous.

Mais cette louable conception politique comporte des limites et


des éclaircissements de principe qu'il ne faut jamais oublier ni laisser prescrire.

Toujours, d'abord, et en toute hypothèse, la liberté légale de faire ce qui n'est pas selon la vérité, selon l'ordre objectif des choses, doit-être circonscrite par les exigences du droit naturel, qui imposent des restrictions indispensables aux dérèglements et aux caprices des passions humaines. Le statut de commune liberté ne saurait donc être illimité. Il a pour bornes le droit naturel et l'ordre public.

En outre, les formules législatives qui, dans un État bien réglé, garantiraient le droit matrimonial devraient, par exemple, ne pas consacrer, pour les croyants, la faculté légale du divorce, chose contraire à la loi divine du mariage chrétien. On y parviendrait aisément si, comme en Angleterre, l'officier d'état civil se contentait d'homologuer le mariage religieux lui-même, pour tous ceux qui veulent en faire usage. La liberté des incrédules n'aurait pas pour conséquence de permettre la violation légale du pacte sacramentel et indissoluble. Il y a donc place pour les tutelles nécessaires du droit dans un statut législatif de commune liberté. Ce qui doit être tenu surtout pour fondamental est que la liberté d'agir conformément à l'ordre, à la morale et au bien, tire son origine véritable d'une source divine et d'une investiture sacrée. Elle diffère donc essentiellement des libertés légales qui accordent droit de cité à certaines erreurs, à certaines manifestations dé l'activité humaine en désaccord avec les règles objectives du droit, car de telles libertés ne sont autorisées que par une exigence pratique de la paix sociale et du repos public. Quoique le statut de commune liberté pour toutes les croyances et toutes les incroyances, dans les limites de l'ordre public et du droit naturel, soit moralement justifié, quoiqu'il doive être respecté par chacun en toute loyauté, l'on ne devra jamais confondre, en principe et endoctrine, une liberté qui a pour fondement une considération sagement politique et pratique de concorde sociale et une liberté qui repose sur un droit supérieur, spirituel et immortel.

Lorsqu'elle consacre là première rubrique de son bulletin mensuel, Credo, à la doctrine de l'Église, la Fédération Nationale Catholique vulgarise « la notion authentique » de ces libertés religieuses qu'elle est destinée à défendre et à reconquérir. Si elle revendique avec raison et loyauté le statut légal des com-


munes libertés publiques, mesurées par le droit naturel, la base solide de ses principes est dans « les droits divins » de l'Église, dans les prérogatives inaliénables et sacrées qui appartiennent exclusivement à la vérité sainte dont Dieu même est le garant, à l'institution impérissable dont le Christ même est l'auteur. YVES DE LA BRIÈRE.

L'ALLOCUTION CONSISTORIALE

L'allocution solennelle prononcée par Sa Sainteté Pie XI au Consistoire du 20 décembre rappelle, d'abord, les béatifications célébrées durant l'année 1926, le Congrès eucharistique international de Chicago, les fêtes et cérémonies du septième centenaire de la mort de saint François d'Assise. Après quoi, elle s'étend avec ampleur sur les. affaires religieuses du Mexique, de la France et de l'Italie.

Le développement important qui concerne la France a pour objet les controverses doctrinales touchant l'Action française, et, plus brièvement, l'union des catholiques de toutes nuances sur le terrain commun de la défense et de l'action religieuses. A propos de l'Action française, la pensée pontificale s'exprime avec une telle précision rigoureuse que c'est la reproduction littérale des paroles du Saint-Père qui répond, par elle-môme, beaucoup plus clairement qu'un commentaire de notre part, à toutes les questions sur le .sens et le motif des intentions de Sa Sainteté. Nous transcrivons donc tout le passage relatif à la France, d'après le texte officiel en langue latine, paru dans l'Osservatore romano du 21 décembre et (sauf quelques menus détails) d'après la traduction française parue dans la Croix du 24 décembre. La controverse, qui s'était ouverte depuis le début de septembre, n'avait pas évolué d'une façon heureuse. Elle avait été obscurcie par la diversité des préoccupations respectives, et, souvent aussi, envenimée par des querelles personnelles et politiques absolument contraires à l'esprit des directions pontificales. Les avertissements du Saint-Père n'obtinrent pas certaines satisfactions substantielles qui auraient été nécessaires. Au congrès d'Action française, du mois de novembre, deux discours blâmables, qui provoquaient à l'insubordination, eurent beaucoup trop de succès et parurent démentir


la noble et juste déclaration inaugurale du président de la Liguc. Un peu plus tard, certains articles de journal, contre l'Osservatore romano, atteignirent moralement, par contre-coup, l'autorité suprême dont l'Osservatore est le porte-parole officieux. Chacun pressentait que le Souverain Pontife allait marquer sa réprobation par des paroles plus précises et plus sévères. Elles se trouvent dans l'allocution du .2o décembre.

Les deux principaux dirigeants de l'Action française n'ont pas cru devoir accomplir le geste méritoire et généreux dont l'influence aurait été décisive pour conduire à un dénouement favorable. Ils ont opposé, avec leurs collaborateurs, un non possumus à la parole du Saint-Père, en affectant de ne découvrir qu'une suggestion d'ordre politique là où s'exerçait, dans une question mixte, et pour motif nettement doctrinal et religieux, le « pouvoir indirect » de l'Église sui le temporel.

On voudrait espérer que cette attitude de rébellion ne sera pas définitive. En tout cas, si elle persiste encore, elle dictera aux adhérents catholiques du même journal et du même groupement certaines séparations courageuses et nécessaires. Les catholiques, dont la cause politique est celle que défend l'Action française, vont être obligés, désormais, pour obéir à leur conscience religieuse, de la servir dans des conditions-de milieu et de direction nettement différentes de celles qui ont précédé et motivé la déclaration du Saint-Père.

Cette détermination très délicate représentera, pour beaucoup, un drame intérieur, douloureux, émouvant, qui mérite les égards et le respect de tous. Si le Père commun des fidèles a cru devoir faire acte d'autorité, c'est pour accomplir l'œuvre sainte du règne de Dieu dans l'Église et dans les âmes. La réalisation de ses intentions vigilantes réclame, parmi les croyants, une atmosphère de concorde mutuelle, de paix et de charité. Y. B.

Voici le texte pontifical

Des terres lointaines du Mexique, transportons-Nous en esprit près d'ici, en France, afin d'exposer de nouveau Notre pensée concernant la grave controverse sur le parti ou l'école dite d'Action française, ainsi que sur les institutions et le journal qui en ont tiré leur origine, controverse qui, Nous le savons, trouble en ce pays nombre d'esprits. De nouveau, disons-Nous, car Nous avons déjà


plus d'une fois et sans ambiguïté, déclaré Notre sentiment. Nous vous parlons de ce sujet pour deux raisons d'une part, votre noble assemblée elle-même, vers laquelle le monde catholique tourne les regards, Nous offre une occasion remarquable et propice, d'autant plus que Nos paroles peuvent avoir leur utilité et leur profit même endehors des frontières de la France d'autre part, il importe de remplir les souhaits et l'attente de ceux qui, en des lettres respirant un sincère sentiment de piété et l'amour de la vérité, demandèrent à être délivrés de tout doute.

Si, en cette occasion, les tristesses ne Nous ont pas été épargnées, le Dieu tout miséricordieux Nous accorda de profondes consolations; pour obéir à un devoir et comme à une douce nécessité, Nous lui en'avons aussitôt témoigné Notre reconnaissance en répétant ce verset des Psaumes « Aussi abondantes que la multitude des douleurs qui af fligeaient mon coeur, vos consolations ont réjoui mon âme » (xchi, ig). Pour avoir accompli, par l'intervention de Notre autorité, une oeuvre très souhaitable tt opportune ou plutôt nécessaire, d'excellents laïques, des prêtres de l'un et de l'autre clergé, de vénérables. évêques et des pasteurs d'âmes Nous ont exprimé leur reconnaissance qu'ils reçoivent le témoignage de Notre satisfaction, eux el tous ceux qui, manifestant leur foi par les actes, ont reçu avec respect et amour Nos paroles comme'venant du Vicaire de Jésus-Christ ou qui, de vive voix ou par leurs écrits, les ont répandues autour d'eux ou, au loin, s'en sont faits les interprètes sincères et fidèles et, chaque fois qu'il le fallut, les courageux défenseurs. Quant à ceux qui insistent et demandent sur cette question des directives plus claires et plus précises, Nous voulons attirer leurs réflexions sur ce fait. que, dans la pratique courante de la vie, il n'est pas toujours possible de donner une réponse absolue, définitive et universelle. En outre, ce que Nous avons dit ou écrit jusqu'à ce jour et en France, pays que ces discours et écrits concernent, personne ne l'ignore plus contient assez nettement formulées ou faciles à déduire les règles et les idées qui doivent diriger'les jugements et les actes. S'il en est dont l'esprit ait besoin d'une lumière encore plus éclatante, Nous ajoutons qu'il n'est pas du tout permis aux catholiques d'adhérer au programme et comme à l'école dé ceux qui placent les intérêts de parti avant la religion et font servir celle-ci à celui-là; il n'est pas permis de s'exposer et d'exposer les autres, surtout les jeunes gens, à des influences et à des directions


perceuses pour l'intégrité de la foi et de la morale, comme pour l'éducation catholique de la jeunesse.

A ce sujet,- pour n'omettre aucune des questions et demandes qui furent posées, il n'est pas permis non plus aux catholiques de soutenir, de favor iser, de lire les journaux publiés par. des hommes dont les écrits, s'opposant à notre doctrine sur la foi et la morale, ne peuvent pas ne pas être réprouvés et dont, non rarement, les articles de journal, les recensions et les annonces proposent des œuvres présentant pour leurs lecteurs, surtout les adolescents et les jeunes gens, de multiples dangers spirituels.

Tout cela, Nous le rappelons, non sans douleur, pour ne pas manquer ù tant de Nos fils qui s'étaient réfugiés auprès du Père et Pasteur commun, et aussi pour ne point paraître oublier que Dieu Nous a placé, comme une sentinelle, « comme devant rendre compte des âmes. » (Hebr., xm, 17.) L'apôtre saint Paul prenait évidemment Notre part lorsqu'il apportait aux fidèles ce grave motif d'obéissance et de soumission envers les supérieurs, afin que ces derniers,rendent compte à Dieu « avec joie et non en gémissant », ce qui ne serait même pas à l'avantage des fidèles.

Du reste, il ne convient pas ù Nos très chers fils de France, ni pour le bien de l'État ni pour celui de l'Église, de rester plus longtemps divisés entre eux pour des raisons politiques. Au contraire, à tous et pour tout ce sera un avantage souverain de s'unir tous étroitement sur le terrain religieux, c'est-à-dire pour la défense des droits divins de l'Église, du mariage chrétien, de la famille, de l'éducation de l'enfance et de la jeunesse, en un mot, de toutes les libertés sacrées qui sont les fondements de la Cité. Dans cette atmosphère de concorde, par des manifestations toujours plus imposantes et plus compactes, par la dif fusion de la saine doctrine sur la religion et la morale, par l'apostolat de la charité, qu'ils répandent la notion authentique de ces multiples libertés que Nous avons mentionnées, qu'ils en excitent dans le peuple le désir toujours plus vif, afin que les citoyens, dans la pleine conscience de leur droit, en exigent et revendiquent un jour efficacement l'exercice.

Que celle bienfaisante union des cœurs se fasse, c'est Notre vceu ardent, c'est Notre instante et -quotidienne supplication auprès de l'Auteur de. tout bien. Néanmoins, que chacun garde la juste liberté de préférer telle ou telle méthode d'administrer la Cité, pourvu


qu'elle ne soit pas en contradiction avec l'ordre de choses élabli par Dieu.

Ces exhorlations que Nous faisons louchant l'accord des esprits et l'entente pour les causes saintes ne diffèrent vraiment en rien des conseils donnés. par Léon XIII, Notre prédécesseur d 'immortelle mémoire, de même qu'elles- concordent avec les avertissements de Pie X, de sainte mémoire; on s'en rendra facilement compte, si l'on confronte sans préjugé les actes et documents de Nos deux prédécesseurs, comme Nous l'avons fait Nous-même, et quand on se rappelle, en outre, qu'il n'est ni nécessaire ni possible de toujours exprimer à toits par les mêmes mois tout ce qui a été dit déjà. Il est superflu de l'ajouter, mais nous l'ajoutons cependant ex àbundantia cordis ce qui Nous a décidé et décide à parler, ce ne sont pas les préjugés ni les intérêts d'un parti, ni des raisons humaines, ni l'ignorance ou l'insuffisante estime des bienfaits dont l'Église ou la Cité peuvent être redevables à certaines personnes ou à un parti ou à une école, c'est uniquement le rcspect et la conscience du devoir qui Nous oblige, c'est-à-dire le souci de défendre l'honneur du Roi divin, le salut des âmes, le bien de la religion et la prospérité future de la France catholique.

Pour toutes ces raisons et pour ne pas donner prise aux équivoques et aux fausses interprétations, semblables à celles que divers organes et tout récemment le journal déjà mentionné ont employées sans respect et avec un excès d'audace, Nous avons le ferme espoir que Nos vénérables Frères cardinaux, archevêques et évêques de France, remplissant en cela leur charge pastorale, ne rapporteront pas seulement, chacun à son troupeau, Notre pensée et Notre paternelle volonté, mais qu'ils en donneront aussi l'explication et l'interprétation lumineuse et fidèle.

Ces paroles auxquelles votre présence, vénérables Frères, et l'approche de la Nativité du Roi pacifique ajoutent un caractère solennel et sacré, plaise à Dieu qu'elles établissent entre les catholiques de France une concorde complète et active, grâce à laquelle ils puissent mener une lutte ef ficace en faveur des intérêts souverains du royaume divin, intérêts qui fondent, couronnent et sanctionnent tous les autres intérêts; car ceux qui cherchent ce royaume divin, d'après la promesse infaillible du Christ lui-même, acquièrent et s'assurent tout le reste « Cherchez d'abord le royaume de Dieu. et, tout le reste voies sera donné par surcroît. » (Matth., vi, 33.)


REVUE DES LIVRES

Adhémar cTAlès. Le Dogme de Nicée. Paris, Beauchesne, 1926. In-16, 270 pages.

L'histoire de l'Église et du dogme chrétien au quatrième siècle aura donné lieu à des investigations considérables et à des contro- verses épineuses parmi les maîtres de la science historique et patristique. Des œuvres de haute valeur, des monographies sérieuses se sont succédé, modifiant parfois notablement l'idée que l'on devait se faire de telle ou telle péripétie importante de cette dramatique histoire. Les conférences faites à l'Institut catholique, en 1925, pour le seizième centenaire du Concile de Nicée, par le R. P. Adhémar d'ALÈs, doyen de la Faculté de théologie, exposent avec compétence et clarté le bilan exact du travail accompli jusqu'à ce jour. Conférences de haute vulgarisation, les leçons du P. d'Alès sont abordables à tout lecteur cultivé, même du monde profane. L'élégance, la sobriété du langage, l'art délicat de préciser les faits et de grouper les doctrines donnent un véritable attrait littéraire à ces conférences érudites d'un maître patenté de la théologie positive. Mais c'est le savoir de l'auteur qui donne à ces pages leur valeur substantielle. On discerne la connaissance intime et approfondie de la patristique, chez le P. d'Alès, en même temps que l'information précise et avertie sur les travaux contemporains d'histoire du dogme, parus dans le monde croyant et dans le monde rationaliste. Ce sont les conclusions les plus sages et les plus fermes de cette érudition mûrement assimilée que le doyen de la Faculté de théologie communique à son auditeur et à son lecteur en de brefs chapitres admirablement construits, riches de faits et riches de pensées. La complexité douloureuse des controverses du quatrième siècle, les défaillances morales dont elles offrent trop souvent le triste spectacle, ne suppriment certes pas la splendeur du dogme de la consubstantialité du Père et du Fils, dogme que la définition conciliaire de Nicée transmit à la postérité chrétienne avec l'immuable solidité d'un roc à jamais infrangible. Yves de la Brière. P. Auguste-Alexis GOUPIL, S..T. Les Sacrements. Tome 1er Questions générales. Le Baptême. La Confirmation. Paris, Paillard; Laval, Goupil, 1926. In-8, 11-159 pages.

Aprèt un traité de l'Églite, apràt un traité de la Grâce,


R. P. Goupil nous donne un traité des Sacrements, ou du moins il l'amorce par ce premier volume où il s'occupe des Sacrements en général, du Baptême et de la Confirmation.

Sous une forme quelque peu austère, ces véritables Catéchèses tiennent vraiment ce qu'elles pronietteht, et vont au but, qui est d'instruire. Si je ne me trompe, elles donnent l'impression que la maîtrise de l'auteur s'affirme à mesure qu'il avance dans son Cours supérieur de Religion. L'on ne s'étonnera pas qu'un double auditoire d'hommes et de femmes les ait goûtées et, après l'enseignement oral, ait désiré en conserver le bienfait sous forme de livre. Dans la Préface, l'auteur nomme ses guides ordinaires saint Thomas d'abord; parmi les modernes, le cardinal Billot et tel auteur classique, comme Pesch ou Van Noort. En multipliant les soustitres et usant judicieusement des caractères gras, il jalonne utilement la route, qu'une bonne table des matières permet d'embrasser d'un coup d'oeil. On retrouve sans peine le détail cherché; on constate que rien d'essentiel n'est omis; que l'auteur résout au sens traditionnel les questions nécessaires et, dans les questions libres, ne cherche pas à faire violence au lecteur.

Ajoutons que la présentation matérielle est fort distinguée. L'exécution typographique fait le plus grand honneur aux presses lavalloises de Goupil. Adhémar d'ÀLÈs. Ad. Tanquerey. Synopsis Theologiae dogmaticae. Tome II. De Fide, De Deo uno et trino, De Deo creante et elevante, De Verbo incarnato. Paris-Tournai-Rome, Desclée.'igaô. In-8, xxvi-872 pages. La Synopse théologique de M. Ad. Tanquerey, prêtre de SaintSulpice, fut toujours un bon livre; parvenue à cette édition 200, elle est devenue un livre excellent, qui joint à la richesse et à la sûreté d'information d'un-manuel la part de décision requise pour une œuvre humaine.. Nous sommés henreux d'en saluer le tome IIe, comprenant les traités suivants la Foi; Dieu; Trinité; Création; Elévation; Incarnation.

La refonte et la mise à jour témoignent de soins minutieux. Un point paraît avoir échappé à cette revision attentive le vénérable auteur me permettra de le lui signaler. ïii<">ioi6-io23, il esquisse les divers systèmes métaphysiques élaborés pour exposer le mystère de l'union hypostatique, et les ramène à quatre Scot-Tiphaine, Suarez, Cajetan, Card. Billot. Il laisse l'option entré les deux derniers, après avoir écarté les deux premiers comme contraires à la distinction réelle entre l'essence et l'existence des êtres créés. Il y a là une distraction. L'opposition qu'on signale existe quant au système de Suarez, non quant au système- de Scot-Tiphaine. Je ne m'intéresse nullement à ce système, à mon avis le moins acceptable de ceux qu'on propose dans les écoles catholiques. Mais la justice obligea dire qu'il ne contredit pas la thèse de la distinction réelle,


il se contente de lui demeurer étranger. La meilleure preuve est que Scot repousse énergiquement cette distinction, et que Tiphaine la reçoit de saint Thomas, sans d'ailleurs en tirer parti. La faiblesse du système ne consiste que dans cette indifférence.

Adhémar d'ALès.

Le Livre de la Bienheureuse Sœur Angèle de Foligno. Documents originaux édités et traduits par le Père Doncoeur. Paris, à la Librairie de l'Art catholique, 1926. In-8 de 366 pages. Prix a5 francs.

Après avoir édité pour la première fois, conformément aux manuscrits les plus anciens, les cahiers ou rouleaux (rotuli), dont tous les textes imprimés ne donnaient qu'une idée incomplète et arbitrairement restituée, le P. Paul Doncoeur nous présente la traduction de ces pièces admirables. Ce second volume, moins important que le premier et dépendant de lui, est appelé à en étendre beaucoup le bienfait. Tout le monde, en effet, même parmi les gens qui ont quelque teinture de latin, n'entend pas à livre ouvert la langue, relativement correcte mais très particulière et semée de « toscanismes », des documents. Même ceux qui sont capables d'en profiter aimeront à s'aider de cette traduction, qui est délibérément sincère et littérale. L'auteur a voulu, de plus, rendre, dans la mesure du possible, la couleur de l'original, recourant dans ce but à un vocabulaire archaïque, qui lui a permis de serrer son texte de plus près. En ceci, il a suivi l'exemple récent de MM. J. Bédier, André Pératé, A. Masseron, et celui, plus ancien, de Littré, dans sa traduction de l'Enfer de Dante.

On pourrait discuter ce parti, d'autant que le P. Doncoeur, dans une intention louable d'intelligibilité, n'a pas donné à sa traduction le caractère uniforme d'une époque déterminée de la langue française. Tel quel, un peu composite par conséquent, son texte l'emporte incomparablement, en exactitude et en rendu, sur les traductions antécédentes, même sur la « belle infidèle » d'Ernest Hello. Quant au fond, nulle comparaison n'est possible, puisque nous avons- ici, au lieu d'un conglomérat de textes écourtés et emmêlés, la suite des pièces qui ont composé, dès l'origine, le dossier de la bienheureuse Lella. `

Les lecteurs des Études n'ont pas à apprendre que ces confidences, exhortations et lettres dictées en dialecte toscan par la jeune veuve reçue en 1290-1291 dans le Tiers-Ordre franciscain, et transcrites en latin vulgaire, avec une exactitude très remarquable, comptent parmi les monuments les plus beaux de la mystique franciscaine et de la spiritualité chrétienne tout entière. Il y a là une force, une naïveté passionnée, une pureté d'intention, une dépendance de l'Esprit de Dieu, qui se trouvent rarement unies, même chez les plus grands contemporains du plus bel essor du Tiers-Ordre; mais aussi


l'écho des divisions et discussions qui mirent en conflit, dans la famille franciscaine, les Spirituels ou rigoristes et les Conventuels. Angèle de Foligno est incontestablement avec les premiers; mais nulle part dans son œuvre on ne sent l'esprit de contention ou le désir de soutenir un parti. Le seul indice d'une polémique est la pièce où sont stigmatisés les « Frères de la Vie pauvre » ou du LibreEsprit, qui substituaient à la chaste liberté de l'Évangile, la licence coupable de la chair.

On n'attend pas que nous résumions ici ces admirables mémoires c'est toute une spiritualité qui s'y trouve résumée, et la voie d'exception suivie par la bienheureuse n'ôte rien à la solidité de sa direction. N'est-ce pas là ce qui distingue les grands mystiques orthodoxesP Ces amis de Dieu, qui vivent dans le miraculeux, sont gardés, par l'esprit même qui les anime, des exagérations et des appels à la chimère que les médiocres et les systématiques évitent rarement. C'est pourquoi les plus simples fidèles, pour peu qu'ils aient un sens juste de leurs propres limitations, trouveront à lire ces pages brûlantes beaucoup plus qu'un saint plaisir. Les leçons de l'illustre Tertiaire ne seront pas perdues pour eux. Seulement, il faut les lire sans hâte, sans le souci anxieux de tout comprendre, et enfin avec des yeux dessillés, et qui voient la sagesse.

Souhaitons à ce livre si noble, si neuf dans sa triomphale survie, beaucoup de lecteurs. Il est admirablement édité par l'Art Catholique, sur un papier très_ blanc, en beaux caractères, avec un goût parfait. Les éditions qui ne manqueront pas de se succéder, permettront au P. Doncoeut de rendre son oeuvre encore plus proche de la perfection 1. Il a, dès à présent, bien mérité de la grande Amie de Jésus que fut sainte Angèle de Foligno. Léonce de GRANDMAISON. Raoul PLUS, S. J. Face à la Vie (ire et 2. séries). Toulouse, Apostolat de la Prière, 1926. Deux in-2/1 oblong. Prix chacun, 2 francs. Composés à la requête d'un groùpe d'aumôniers de l'A. C. J. F., ces deux opuscules forment un recueil de méditations courtes et faciles, dont voici les thèmes généraux Grandeurs baptismales, la Force d'âme, Vertus nécessaires, Devoirs d'état, Apostolat, les Questions d'avenir, Fêtes et dévotions. Chaque méditation n'occupe guère ̃ f

i. Pour aider n ces progrès nous signalerons à l'auteur quelques détails, à titre de spécimen. La traduction gagnerait a être revue de près Page 45 a Et je ne pouvais contenter ceux qui disaient du mal de moi », me semble signifier plutôt « Et je ne pouvais donner satisfaction (en cessant de crier) à ceux qui me chan.taient pouilles. » P. i63-i64, le passage, en effet très difficile, où il est question de l'interprétation, par la bienheureuse,de Jo., 3,34 « II (Dieu, ou plutôt le Christ? Voir [M. J. Lagrange, Évangile, selon saint Jean, IQ35, p. 98-99)" ne donne pas l'esprit avec mesure », ne devrait pas être traduit « en mesure n. S. Bonaventure venait de l'expliquer, Commentar. in /oan/iem, éd. Quaracchi, VI, p. 289, en disant que le Christ, en tant qu'homme, avait eu l'Esprit avec mesure, quant à la limi-


en moyenne qu'une page et demie. Elle prend texte, ici d'une phrase lapidaire « Tout faire avec son âme. Peu, mais persévéramment. Vie chrétienne à éclipses. Chrétien effrontément (Louis Veuillot). Me conquérir moi-même par la violence (Ernest Psichari) »; là d'une sentence plus étendue « Il y a trois manières de vouloir, vouloir sans qu'il en coûte, vouloir quoi qu'il en coûte, vouloir parce qu'il en coûte cette dernière manière de vouloir est pour les grands caractères et pour les grands cœurs (P. de Ravignan). » Ce qui suit est moins commentaire ou discours que regard en profondeur parfois un exemple suggestif, une anecdote, une citation; Je plus souvent de vives formules destinées à faire pénétrer l'idée et à la graver dans la mémoire. Pour finir, une maxime d'ordre pratique, de réalisation immédiate. Tout vise à l'action et au progrès. Les directeurs d'oeuvres de jeunesse ne pourront se plaindre désormais que le livre manque pour façonner les élites à la méditation quotidienne. Louis de MONDADON. ScnBLtiNG. Recherches philosophiques sur l'essence de la Liberté humaine et sur les problèmes qui s'y rattachent. Traduction de Georges Politzer. Paris, F. Rieder, 1926. In-8 écu, a3i pages. Prix 12 francs.

Il y a quelque chose d'âpre et de rude dans la pensée de Schelling. Sa métaphysique altière n'est pas sans grandeur. Dans une introduction fortement poussée, M. Henri Lefebvre compare son intuitionnisme tout pénétré d'éternité avec le mode de M. Bergson, « prudent, élégant, fluet », où manque le vrai sens de l'éternité. Le traducteur s'est attaché à donner une traduction, non pas littéraire, mais intelligible. Il a cherché des équivalents pour les termes qu'on se borne souvent à reproduire en allemand. Ainsi, il rend Grund par Fond Causal, Ungrund par Fond-sans-Cause. Ce volume est le premier des œuvres choisies de Schelling. Nous n'avons guère en français sur ce philosophe que le Schelling de M. Emile Bréhier (Collection « Les Grands Philosophes », Paris, 1912). L'ouvrage comble une lacune et permettra à plusieurs de porter sur ce penseur un jugement mieux motivé. Lucien RouRE. Auguste Valensin. A la suite de Pascal. La Dialectique des Pensées. Saint-Félicien-en-Vivarais, Au Pigeonnier, 1926. In-8 écu. Prix 6 francs.

Nos lecteurs n'ont pas oublié l'article où le P. Auguste Valensin les tation du don, mais non quant à la spécification de ses effets. Angèle dit donc, à ce qu'il semble « Ce que dit l'Écriture est véritable » savoir que Deus non dal spiritam ad mensuram), « mais, dans un autre sens, dont mon âme se nourrit délicieusement, Dieu donne l'Esprit, à son Fils même et à ses saints, avec mesure a (parce que le Fils a pris une nature humaine).


invitait, ici même (voir Etudes, 5 avril 1924), « se laisser porter » avec lui « dans une suite de méditations philosophiques, au courant des idées pascaliennes », afin de discerner sinon le plan définitif qui sans doute n'exista jamais, du moins le mouvement logique des Pensées. Au terme d'un examen approfondi et minutieux, l'auteur, on s'en souvient, concluait, par une vue très juste, que nous avions affaire non point à un contempteur de la raison, mais à un homme anxieux de se dépasser lui-même et incapable de le faire sans JésusChrist. Ces pages subtiles nous sont présentées aux Variétés du Pigeonnier, en une élégante plaquette; profitez-en pour les savourer de nouveau. Louis de MONDADON. Henri Gouhieh. La Philosophie de Malebranche et son Expérience religieuse. 1 vol. in-8, 43 pages.

Du Même. La Vocation de Malebranche. i vol. in-8, 172 pages. Paris, Vrin, 1926.

Voici un ouvrage de premier ordre. L'auteur, qui était déjà connu par un livre remarquable sur Descartes x, applique cette fois à Malebranche sa finesse, son érudition, et sa prudence d'historien. Ces deux livres sont ses thèses de doctorat. La Sorbonne leur a fait un gros succès; et elles le méritent. Sans rien apporter de précisément nouveau, mais grâce au soin avec lequel sont étudiés les sources et le milieu, expliqués les développements de la doctrine d'un ouvrage à l'autre, appelées en témoignage les oeuvres de controverse, elles nous font beaucoup mieux connaître Malebranche que les travaux précédents.

M. Gouhier excelle à analyser les doctrines et à les exposer du point de vue de leur auteur. 11 discute les textes avec minutie, mais en allant aux idées derrière les mots, et c'est un émerveillement de voir avec quelle assurance aisée il se débrouille au milieu des contradictions apparentes. Par exemple Y a-t-il ou n'y a-t-il pas selon Malebranche une idée de Dieu P Arnauld, buté aux affirmations contradictoires de Malebranche, renonçait à en rien savoir. En deux lignes, mais qui résument tout un développement, M. Gouhier dénoue la difficulté «. Malebranche parle de « l'idée de Dieu » lorsqu'il suit le langage courant et qu'il prend l'idée au sens large mais, lorsqu'il respecte ses propres définitions, il est obligé de réserver le mot idée à la représentation des corps. » Quant à la méthode que suit l'auteur, et qu'on ne saurait que louer, en souhaitant qu'elle devienne plus répandue, elle consiste essentiellement à poser, comme hypothèse initiale (hypothèse de travail) que la pensée du philosophe étudié a dû être cohérente le tout est alors de découvrir le point de vue d'où ses déclarations se concilient. L'hypothèse pourra se révéler inexacte, à l'épreuve. Mais i. La Pensée religieuse de Descarles. Parie, Vrin, 1924. In-8, 328 pages.


c'est témoigner d'un juste respect envers la raison que de la faire, et c'est surtout se donner un précieux stimulant. Du coup, la tâche de l'historien se trouve nettement définie. Il s'agit « d'examiner séparément chaque témoignage, de le situer, d'en retracer l'histoiié; autrement dit, il faut. savoir ce que signifient les mots, au moment où ils sont prononcés. Les mots sont des instruments imparfaits, et c'est avec ces signes usés que le philosophe doit exprimer une pensée neuve; comment se faire comprendre? Voilà le drame intellectuel dont tous les philosophes souffrirent et dont nous percevons la violence dans leurs polémiques. Les uns, dégoûtés par ces oripeaux tout faits, les rejettent et ils forgent des mots nouveaux les autres, au contraire, recueillent ces lambeaux qui ont déjà habillé tant de pensées et essayent de les ajuster aux leurs; mais, avouonsle, le vêtement est toujours trop grand ou trop étroit; il y a toujours dans le système vécu des formes que l'expression ne fait pas ressortir, et pourtant, en dépit de ces imperfections, ceux-là sont peut-être les plus grands, car ceux-là sont deux fois créateurs; ils acceptent la matière verbale, comme le sculpteur accepte la pierre, et les mots sont une pierre dure à façonner, une pierre qui résiste à l'œuvre dans tout artiste, il y a un ouvrier qui violente une matière pour lui imposer une forme le philosophe qui accepte le langage commun est cet ouvrier et cet artiste; il invente des images et laborieusement il fait descendre sa métaphysique dans les métaphores qui la porteront aux hommes. Avec un langage forgé pour la vie des sens, Malebranche s'approche des choses spirituelles et essaie de les rendre transparentes à nous de répondre à son effort en transcendant ce langage pour saisir les choses spirituelles, pour capter sa pensée avant toute expression. » C'est fort juste et excellemment dit.

Dans tout l'ouvrage, abondent les formules heureuses qui condensent des développements lumineux. Veut-on voir se préciser nettement la distinction malebranchienne entre la vision de Dieu et la vision en Dieu La première, nous dit M. Gouhier, « c'est la définition de l'entendement dans sa nature ou dans sa fonction » la seconde « est la définition de l'entendement dans son fonctionnement ». (P. 321.)

Bien rares sont les points auxquels la nature du travail entrepris par M. Gouhier demandait qu'il touchât et qui n'ont pas été traitée ou l'ont été à peine je lui signalerai la connaissance que l'âme a d'elle-même, le mode selon lequel Jésus-Christ connaît les besoins de son corps mystique, le jugement que les hommes prononcent de Dieu par leurs actions. A la page i33, un lapsus s'est glissé « JésusChrist considéré selon sa personne humaine ».

La seconde thèse, la Yocation de Malebranche, n'est pas seulement, comme on pourrait le croire sur le titre, le premier chapitre d'une biographie de Malebranche, mais une véritable Introduction


à sa philosophie. Nous y assistons à la genèse du grand principe qui dominera tout le malebranchisme « Dieu fait tout comme cause véritable et ne communique sa puissance aux créatures qu'en les établissant causes occasionnelles en conséquence des lois générales. » (P. 128.) L'ouvrage se termine par une étude sur « la notion de philosophie chrétienne » qui fait bien ressortir l'unité d'inspiration du malebranchisme.. Auguste Valensin. Francis-F. Rouanet. Les Étranges Guêrisons de Jean Béziat. Le Mystère du Guérisseur d'Avignonet. Ses Cures troublantes. Sa Méthode. Paris, Leymarie, 1926. In-i6, i43 pages avec portrait. Prix 5 francs.

Le 11 mai dernier, mourait à Toulouse, âgé de quarante-huit ans, Jean Béziat, surnommé « le Guérisseur d'Avignonet». Chassé, par la guerre, de Douai, il songea, la guerre terminée, à s'adonner à l'agriculture. Il était ingénieur agronome. Il achète en 1920, près de Villefranche-de-Lauraguais, au village d'Avignonet, une métairie dite La Borie. C'est là qu'un jour, a-t-il raconté à M. Francis F. Rouanet, se promenant sur ses terres, il est abordé par un inconnu qui lui dit « J'ai idée que c'est vous l'homme qui doit guérir ma fille. » La fille était folle. Jean Béziat lui mit les mains sur la tête, en priant la grande nature de lui rendre la raison. A quelques jours de là, la malade était guérie. Dès lors, la vocation de Jean Béziat était fixée. Bientôt les foules accoururent. Les journaux, comme l'Information, le Petit Parisien, envoyèrent des reporters. Ce fut la ruée. A M. Rouanet, M.Béziatdéclareavoir reçu enunesejmaine 2000 malades. Une certaine journée compte 3985 lettres. II ne guérit pas toujours et ne prétend nullement toujours guérir. Mais que de guérisons enregistrées 1

Quel est son procédé ? Il impose les mains, il fait des frictions le long de l'épine dorsale, il insuffle l'air chaud de ses poumons sur le membre malade. En même temps, il fait appel au Foyer universel de vie, à l'Ame universelle du monde. Nous plongeons, dit-il, dans le fluide cosmique. La maladie provient d'un déficit de ce fluide en quelqu'un de nos organes. Il s'agit de rétablir l'équilibre. Tout le don de Béziat est de disposer de ce fluide. D'ailleurs, il a l'impression de ne pas agir, de ne pas parler de lui-même. II lui arrive de douter de.son pouvoir, et s'il s'en attribuait la moindre part, il sent que ce pouvoir cesserait. Il nie que ce pouvoir se ramène à la suggestion il aurait guéri à distance des malades non avertis. Spiritualiste déclaré, s'affirmant catholique, sa foi, au moins à travers le récit de M. Rouanet, se mêle d'une forte dose de monisme: « Toutes choses procèdent de la conscience divine diffusée. » Béziat fut amené à exposer sa doctrine et ses guérisons devant les tribunaux qui, à diverses reprises, le poursuivirent pour exercice


illégal de la médecine. Il parut aussi, le 19 juin 1925, au Club du Faubourg :ses contradicteurs, parmi lesquels le docteur Pierre Vachet, parlèrent de suggestion, d'action morale, firent remarquer l'absence de diagnostic bien établi avant la cure, d'enquête médicale ensuite, demandèrent à attendre l'épreuve du temps. Béziat rappela ses guérisons nombreuses, dont quelques-unes persistent depuis cinq ans, nia la suggestion, rapporta tout à la prière qui met en mouvement une atmosphère supra-terrestre, salvatrice pour les corps et pour les âmes.

L'exposé de' M. Francis-F. Rouanet est d'un journaliste, alerte, vivant, mais dépourvu de l'exactitude requise en pareil sujet. Toutes les dépositions sont retouchées, transposées dans le même style. Les maladies sont désignées d'une façon vague. Aucune enquête n'est poussée. Donc aucune conclusion à tirer de là. Le plus instructif document est le portrait de Béziat sur la couverture un homme aux larges épaules, à la face pleine, à la chevelure et à la barbe abondantes, au regard et à la pose assurés, tout ce qui donne une impression de vie et commande la confiance. Le secret des guérisons de Béziat ne serait-il pas tout simplement là P

Dans le Mercure de France du i5 décembre 1924, le docteur Jean Vinchon a publié un article qui en apprend plus que le volume de M. Rouanet. Il montre comment Béziat provoque et cultive chez les malades la foi dans la guérison. Le Fraterniste, « le plus grand journal de conquête spiritualiste et d'études métaphysiques, propagateur des guérisons psychosiques », (Henri Lormier, directeurgérant), va porter au loin la bonne nouvelle de la santé recouvrée. [Par psychose il faut entendre l'influence des désincarnés sur les incarnés, doctrine spirite.] A la Borie, Béziat, à certaines heures, quitte son cabinet de consultation pour parler au peuple. Sa voix est chaude, ses gestes embrassent ou libèrent, le ton s'élève bientôt sous le coup de l'inspiration. Dans le cas des guérisseurs, « le coefficient personnel du thaumaturge est considérable. En plus des maladies nerveuses, un grand nombre d'autres affections restent soumises aux influences psychiques. » De ses conversations avec les gens du village, le docteur Vinchon a rapporté l'impression que les guérisons sont loin d'être universelles. Il n'est plus question de guérisons opérées à l'insu du malade. La guérison d'un cas de cécité rend rêveur « Une vieille aveugle, soignée à distance, a aperçu dans sa nuit l'image de la main de son fils. »

Attendons-nous à voir quelque guérisseur prendre, ici ou là, la place de Béziat. Lucien ROURE. Joseph Marcelin. – La Bataille autour de l'Enseignement professionnel. Paris, Éditions Spes. Prix 3 fr. 75.

Catt« brochure traite l'une des questions les plus grava» de l'heure


présente et montre l'une des manœuvres les plus perfides dont est victime l'enseignement libre.

Lorsque la taxe d'apprentissage a été votée, il y a quelques mois, elle représentait, en théorie, la contribution des industriels aux écoles et aux cours chargés de former les ouvriers dans leur spécialité. Il était stipulé que l'exonération de cette taxe pourrait être prononcée par le Conseil départemental compétent, en faveur des intéressés qui déjà verseraient une somme équivalente à des établissements non officiels, mais répondant au but poursuivi. Cette facilité n'était qu'une feinte. Les Conseils départementaux, vite remaniés, se montrèrent de plus en plus difficiles pour autoriser cette exonération. Seules désormais, par une décision arbitraire les écoles officielles sont admises à profiter de la taxe d'apprentissage. Et puisque, par ailleurs, tout l'enseignement est en voie de se concentrer, quelle que soit sa nature, dans un seul ministère d'éducation nationale, l'on voit comment cette taxe professionnelle pourra servir, ainsi que le marquent déjà certains aveux ou certains souhaits, à faire, plus ou moins complètement, les frais de l'école unique.

Tels sont les cheminements, déjà révélés aux lecteurs des Études (5 nov. 1926), mais que la brochure signalée veut démasquer dans tout leur néfaste itinéraire. Henri du Passage. P. V. Fachinetti, 0. F. M. L'Histoire du Poverello d'Assise, racontée à la jeunesse. Traduit de l'italien par Ph. Mazoyer. Paris, Lethielleux. In-8, 28 hors-texte. Prix i5 francs.

Éditée en 1920 en Italie, cette aimable histoire de saint François serait une réussite parfaite si l'auteur nous avait épargné ces « Amis lecteurs », ces « Jeunes lecteurs»,ces « Jeunes amis » ,qui sentent furieusement « les bonnes lectures » de 1820, et qui donnent au récit un ton un peu déplaisant. Si jeregretté sivivementcetteerreur de rédaction, c'est que cet ouvrage est de beaucoup le meilleur de ceux que nous .-puissions mettre entre les mains de garçons de douze ans. Une légère retouche le rendrait vraiment délicieux. Il est orné de vingt-huit hors-texte de la plus remarquable exécution typographique. Paul Doncoeoh.

L'Influence de saint François d'Assise sur la Civilisation italienne. Conférences tenues à la Sorbonne sous le patronage de l'Union intellectuelle Franco-Italienne. Paris, E. Leroux, 1926. In-8, 128 pages. Comme le titre trahit son dessein, que le lecteur sache que ces conférences tenues en 1925 traitent en réalité

il De l'Actualité de la figure de saint François trop brèves mais excellentes pages de M. Paul Sabatier, hautement intelligentes, émouvantes par leur sincérité


a° De l'Assise de saint François, par M. A. Masseron dont les lecteurs des Études n'ignorent pas la compétence et le talent;

3° De Dante et saint François, par H. Hauvette; curieuses analyses; 4° De saint François et la peinture italienne aux treizième et quatorzième siècles, par H. Focillon;

5° De saint François et la pensée médiévale, où M. E. Gilson essaie de montrer que saint Bonaventure et D. Scot, Bacon et R. Lulle sont marqués du sceau de François;

6° Des premiers Franciscains et la France, où M. E. Jordan raconte l'établissement des Franciscains à Paris.

Ces conférences destinées au grand public sont solides sans être pénibles. Paul Doncoeur. Alphonse Lambrette, S. J. -Saint Louis de Gonzague. Sa Mission, son Ame. Muséum Lessianum. Louvain-Bruges. 137 pages. Après un tableau de l'éclat mondain et de la pauvreté morale de l'Italie au seizième siècle, l'auteur détaille la mission dévolue à l'aimable saint proclamé par 8. S. Pie XI, « patron céleste de toute la jeunesse chrétienne n. Les trente dernières pages, sur l'âme de Louis de Gonzague, complètent agréablement ce beau et vivant travail. Raoul PLUS. Alexis CROSNIER, prélat de la Maison de Sa Sainteté. Le Bienheureux Noël Pinot, curé du Louroux-Béconnais, Martyr sous la Terreur. (ig décembre 1747-21 février 1794). Paris, Beauchesne, 1926. In-26, aao pages. Avec huit photogravures hors texte. Noël Pinot, curé du diocèse d'Angers, fut toujours un prêtre consciencieux et saint. La Constitution civile du clergé fit de lui un martyr. Vicaire, aumônier d'hôpital et enfin curé du LourouxBéconnais, il prend au sérieux ses fonctions et il s'y dévoue tout entier. Parmi les premiers en Anjou requis de prêter le serment, il refuse et il ose même, du haut de la chaire, expliquer les motifs de son refus. Réfractaire dès lors et banni du Louroux, il mène une vie errante dans la région des Mauges, mais finalement il se décide à rentrer dans sa paroisse. Allant de cachette en cachette, de ferme en ferme, il exerce son ministère, jusqu'à ce qu'au bout de sept mois, après bien des dénonciations et des alertes, il soit surpris dans un village écarté, au moment où il va commencer la messe. On l'arrête, on l'emmène à Angers, on le juge et on l'exécute. Mais c'est vraiment en prêtre qu'il est guillotiné. Dans le coffre de la Milanderie, où on l'a découvert, op a trouvé près de lui ses ornements sacerdotaux. On le contraint de s'en revêtir pour se rendre, en pleine ville d'Angers, du tribunat à la prison et de la prison au tribunal. Bien plus, il aura encore sur lui sa soutane et son aube, son manipule, son étole et sa chasuble, lorsqu'il montera sur Pécha-


faud. S'il n'a pas prononcé des lèvres l'Introibo ad altare Dei que quelques historiens lui prêtent, il l'a dit au fond de son cœur. Ne s'offre-t-il pas au Maître qui lui rend l'enthousiasme de la jeunesse, lorsqu'à l'instant suprême, il laisse échapper ce cri d'amour « Mon Dieu, qui avez donné votre vie pour moi, qu'avec plaisir je donne la mienne pour vous 1 »

Le curé Pinot avait déjà eu des biographes. Mgr Crosnier a su tirer des documents de première main auxquels il s'est soigneusement reporté, une histoire bien menée, d'allure élégante, d'une lecture toujours agréable et captivante par endroits. Les lieux où le martyr a vécu sont habilement reconstitués et, pour ainsi dire, mis sous nos yeux. De bonnes photogravures illustrent le récit. Bref, comme le R. P. de la Brière l'a justement dit ici même1, ce petit volume est de tous points excellent. Alain de Becdelièvre. Mgr Sagoidu Vauroîjx, évêque d'Agen. Mgr de Gibergtjes, évêque de Valénce. Les vingt-huit premières années. De l'enfance aux débuts du ministère sacerdotal (1855-1883). Paris, Desclée, 1926. In-i2, 39 pages. Prix i fr. 3o.

La brochure que nous annonçons ici est la première d'une série où l'on se propose d'étudier sous ses différents aspects la vie et l'activité apostoliques de Mgr de GIBERGUES. C'est Mgr DU VAUROUX, l'intime ami du séminariste d'Issy et de Saint-Sulpice, qui s'est chargé de raconter l'enfance, la jeunesse, la formation cléricale. Ces premières années font déjà présager le prêtre que nous avons vu à l'œuvre et vénéré: âme droite et haute, qui n'a connu les misères humaines que pour les guérir, qui, dès le premier jour, s'est donné sans réserve aux âmes, pour Dieu, et qui, pendant les trente ans de son apostolat, est resté fidèle à l'idéal qu'il traçait ainsi dans une lettre écrite de Rome la veille de son retour

« Chère France, nous travaillerons pour toi, nous te formerons des prêtres selon le cœur de Dieu, des prêtres qui reviendront, si Dieu le permet, plus forts, plus éclairés, plus saints, pour convertir tes enfants égarés. »

Les brochures suivantes nous diront comment les projets apostoliques du jeune prêtre furent réalisés par le missionnaire de Paris, par l'évêque de Valence2. Jules Lebreton. 1

r. Études, 5 décembre 1926, p. 607.

a. Pour faciliter la préparation de ces travaux, on demande aux personnes qui auraient des renseignements on documents particuliers intéressants eur Mgr de Gibergues, de bien vouloir bien les communiquer, soit à Mgr l'évoque d'Agen, soit à M. l'abbé André Callon, neveu du défunt, Maison des Missionnaires diocésains, 19, rueNilot, Paris, XVI».


Paul Dudon. Le P. Raoul de Scorraille, de la Compagnie de Jésus. Paris, Éditions Spes, 1926. Prix 10 francs.

En un article paru au lendemain de sa mort, en 1921, les Études ont apporté leur hommage à celui qui avait été, durant sept ans (1888-1895), leur directeur. Cet hommage amplifié, sinon à la mesure de l'œuvre de cette vie, au moins dans des proportions d'une esquisse plus générale, paraît aujourd'hui en volume. Le trait le plus net et le plus vigoureux en ce tableau est celui qui marquait, en effèt, l'esprit du modèle. Le P. de Scorraille, ami des idées, ferme en ses convictions, apportait surtout à la vérité religieuse son adhésion large et soucieuse de rayonnement efficace. Cet apostolat intellectuel fait l'unité de ses préoccupations et de sa vie, à travers la variété des charges qu'il a occupées dans son Ordre. Au total, des jours se déroulant dans une belle simplicité, dans un calme que la mort ne devait pas troubler et qui laisse l'impression d'un majestueux ensemble. Henri du PASSAGE. Victor GIRAUD. Sœurs de Grands Hommes. Jacqueline Pascal. Lucile de Chateaubriand. Henriette Renan. Paris, Crès, 1926. In-16, 216 pages. Prix 10 francs.

Chacun sait quelle maîtrise possède M. Victor GIRAUD, non pas seulement dans l'histoire et la critique littéraire, mais dans la biographie psychologique. Cette maîtrise apparaît excellemment dans les trois portraits de Jacqueline Pascal, de Lucile de Chateaubriand et de Henriette Renan. La qualification de « grand homme » doit être entendue avec élasticité quand on l'applique à Renan. Mais le rôle de sa sœur Henriette est, sans aucun doute, considérable dans l'histoire de sa pensée. Au sujet du rôle de Lucile de Chateaubriand, la fiction littéraire pourrait bien avoir eu, sur un fond authentique, une assez large part d'influence rétrospective.

Yves de la Brière.

Louis Babtiiou. – Le Général Hugo (1773-1828). Lettres et documents inédits. Paris, Hachette, 1926. In-8, ao5 pages. Prix 2o francs.

Beaucoup de lettres inédites, quelques aimables pages de raccord, pour attester l'existence de l'auteur, tel est ce volume de M. Barthou sur le père de Victor Hugo. Il nous fait suivre la carrière militaire du général Hugo en Espagne, en Corse, à l'île d'Elbe, à Naples, à Thionville, durant la grande épopée napoléonienne, puis en demisolde, après i8i5, sous le gouvernement de la Restauration. Deux mariages successifs sont marqués par des tribulations intimes sur lesquelles M. Barthou s'appesantit avec quelque complaisance et avec une morale exempte de tout excès de rigorisme. Bref, cette bio-


graphie est l'oeuvre un peu mêlée, un peu osée parfois, d'un amateur érudit, qui ne redoute pas les sujets scabreux, ou plutôt d'un explorateur curieux et indulgent des coulisses mondaines, voire demimondaines, de la petite et de la grande histoire.

Yves de la BRIÈRE.

L. LAURAND, docteur ès Lettres. Études sur le Style des Discours de Cicéron, avec une esquisse de l'histoire du « Cursus ». 2' édition, revue et corrigée. Tome II. Livre II Le rythme oratoire. Collection d'Études anciennes, publiée sous le patronage de l'Association Guillaume Budé. Paris, Société d'Édition Les Belles Lettres, 96, boulevard Raspail. 1936.

Ce tome II des Etudes de M. Laurand sur le style des Discours de Cicéron a pour objet le rythme oratbire. Les questions qu'il touche sont aujourd'hui, plus qu'en 1907, à l'ordre du jour, et nous en recommandons vivement la lecture à tous les amateurs de style oral et de poésie pure.

Dès 1907, parlant de cet ouvrage, Émile Thomas écrivait « Nous sommes loin de ces études de « prose métrique » -contre lesquelles je protestais autrefois. Ici, plus d'air de mystère; bibliographie très complète, clarté telle que le moins initié peut suivre-et comprendre tout ce qui est discuté1. » Et, en 1918, deux savants anglais, éminemment qualifiés, M. J. Laing et M. W. M. Lindsay, le jugeaient ainsi « The treatment, which is characterized throughout by a sound common-sense not often found in discussions of this question, is easily the best introduction to the study.of the clausulae we have2. » K Mr Laurand's writings on the rythmical cadence of Cicero's prose always seemed to me to offer the most sensible, sober and convincing treatment of this fascinating but periculous subject3. » Ce qui fait la solidité de ces études, c'est la fermeté inébranlable de leur objet la théorie et la pratique de Cicéron en la matière. Sur ces deux points, nous avons les témoignages irrécusables du grand orateur lui-même, et la méthode rigoureuse et souple avec laquelle M. Laurand confronte perpétuellement la pratique à la théorie, donne une certitude quasi absolue aux conclusions qu'il formule.

L'intérêt de ces études va même plus Join que Cicéron. Chez Cicéron, en effet, nous trouvons, adaptées au génie latin les théories rythmiques des rhéteurs grecs asiatiques. Il en résulte que l'ouvrage de M. Laurand nous introduit aussi à la connaissance de ces dernières. Par ailleurs, les clausules de Cicéron, fondées sur la quantité, i. Revue critique, Il, 1907, p. 147.

a. J. Laing, Classical Philology, VIII, tgt3, p. a6o-25t.

,S, W. M. Lindsay, Classical Review, XXVII, ibi3, p. 281-282.

1


préparent les clausules fondées sur l'accent. Et de ce chef, l'étude présente sur Cicéron commande l'histoire du « Cursus » que contiendra le tome III.

Dans ce tome II, le lecteur admirera certainement l'information étendue, on peut dire complète, la maîtrise pleine d'aisance, la pénétration, comme aussi la modération et la justesse avec lesquelles sont exposées et critiquées des théories diverses, adverses et complexes. Et qui aura la curiosité de lire les compléments et les notes verra avec quel soin cette seconde édition tient compte des tout derniers travaux susceptibles d'éclairer un sujet à la fois scientifique et artistique.

Nous ne saurions, en effet, assez dire combien la lecture de ce tome II est captivante. Pour apprécier pleinement le tome I (Pureté de la langue, vocabulaire), déjà pourtant si attrayant (voir Études, 20 mars 1926, p. 764-765), il fallait être un tantinet connaisseur. Pour goûter ce tome II, il suffit de s'intéresser tant soit peu à la- musique des mots et au beau langage.

L'exécution typographique est d'une perfection aussi impeccable que«celle du tome I, et elle mérite une plus grande louange, vu les difficultés qu'elle avait ici à surmonter. Louis Mabiès. F. J. QUANJER. – Pour bien Savoir l'anglais. Odds and Ends for the Use of Students of English. Paris, Payot, 1925. In-8, 182 pages. Prix 10 francs.

Fidèle à son titre, ce livre n'a pas la prétention d'enseigner l'anglais à ceux qui l'ignorent. Si vous connaissez le vocabulaire et la syntaxe, vous trouverez ici, assez ingénieusement groupées, les expressions du langage courant, voire quelques mots que l'on vous recommande de ne pas employer In polite conversation, comme My eye! ou Shut up! A la fin de chaque morceau, les mots principaux sont paraphrasés en anglais; la traduction française de quelques-uns d'entre eux, donnée en marge, n'est pas toujours aussi heureuse. Ce recueil sera fort utile à qui veut voyager en Angleterre il ne saurait remplacer la conversation parlée, indispensable pour former l'oreille et la langue à la prononciation d'outreManche. J. B. Pierre More au. Pages choisies de Louis Bertrand, avec une Introduction et des Notes. Paris, Albin Michel, 1926. In-i6, x-lix3i5 pages. Prix 9 francs.

Le jeune et brillant maître français de l'Université de Fribourg, M. Pierre MOREAU, glane avec goût dans l'œuvre littéraire de Louis Bertrand les plus belles pages d'anthologie et les fait précéder d'une excellente Introduction sur la personne, l'œuvre et la pensée du peintre prestigieux de notre monde latin et méditerranéen d'aujour-


d'hui et d'autrefo?s. Parmi les plus remarquables fragments reproduits, citons l'émouvante et inoubliable scène de Sanguis martyrum, où le Christ lui-même apparaît à ses serviteurs, condamnés aux travaux forcés dans les mines africaines et les réconforte par la divine Eucharistie. Deux fragments d'un tout autre caractère, mais du charme le plus séduisant, sont empruntés au célèbre portrait de Louis XIV qui demeurera l'une des oeuvres classiques de Louis Bertrand. A propos de Louis XIV, nous nous demandons si M. Moreau, dans la Préface, a rendu la conception de Louis Bertrand avec une parfaite exactitude. Tout en faisant l'apothéose individuelle du Prince, Louis Bertrand déclare qu'il tient le régime pour périmé. Toutefois, ce que l'auteur regarde comme caduc est le système complexe d'institutions politiques et sociales connu sous le nom d'artcien régime. Mais, dans la pensée de M. Bertrand, la même remarque ne paraît pas applicable à l'institution monarchique, parfaitement séparable de l'ancien régime. L'institution semble bien avoir été magnifiée avec le personnage même qui l'incarnaitavec tant d'éclat. Yves de la BRIÈRE.

I. Pierre Dominique. La Tzigane de Yénitzé. II. Henri Ghéon. Les Propos interrompus. Comédie en un acte. III. Edmond PILON. Maurice Barrès. Souvenirs, notes et fragments de lettres inédites. Saint-Félicien-en-Vivarais, Au Pigeonnier, 1926. Collection Jeux et Travaux. Trois petits in-i6 carré. Prix chaque volume, 6 francs.

De la charmante collection des Jeux et Travaux si digne de figurer en une place d'honneur au temple du' goût, je supprimerais, s'il devait ne tenir qu'à moi, la Tzigane de Yénitzé; fort bien contée, il est vrai, mais trop voluptueuse, trop imprégnée de sensualité brutale, cette histoire de l'aspirant Julien Baron, épris d'une aventurière et assassiné dans un bouge de Constantinople, fait tache dans la mosaïque. En revanche, rien n'est plus joli que la petite pièce de M. Ghéon un chassé-croisé de quiproquos, feintes et surprises amoureuses, la fleur du marivaudage. Dans un autre genre, M. Edmond PILON a su, par touches vives et nuancées, fixer en leur 'r nette ressemblance les traits essentiels du génie de Maurice Barrès inquiétude passionnée du voyageur, attachement du Lorrain à ses paysages et à sa race, fier courage du patriote, sensibilité toujours en éveil, souplesse et fougue de l'artiste; les admirateurs du grand écrivain aimeront ce carnet d'impressions et de souvenirs dictés par une sympathie judicieuse. Louis de Mondadon. Le Roseau d'or, n" 10. Chroniques. Paris, Plon, 1926. In-i6. Prix ao francs.

Une brassie nouvelle de cette collection qui déjà nous a donné


des fleurs assez surprenantes avec des fruits excellents. Le volume actuel contient des « essais » remarquables. Nous y avons surtout noté une étude posthume du P. Clérissac sur Jeanne d'Arc et ce que représentait pour elle le sacre de Reims, un travail de l'écrivain russe N. Bcrdiaeff sur la culture et la civilisation, des pages sur Érasme et Th. Morus, par É. Dermenghem, et une analyse du « cas » Jacques Rivière par le P. Lebreton. Beaucoup d'idées, de fines nuances dans ces « chroniques » évidemment disparates, mais réunies par la vigueur de la pensée.

Ces pages s'accompagnent de plusieurs autres dont il y aurait beaucoup à dire, et généralement beaucoup de bien. Signalons, ne pouvant être complet, le roman écrit par une jeune Anglaise de neuf ans, Daisy Ashford. Jean Cocteau, qui en a rédigé la préface, a raison d'affirmer que le petit livre porte, avec lui, ses preuves d'authenticité. Nul pastiche n'aurait pu rendre, semble-t-il, cet humour britannique et puéril dont le charme n'est pas niable. Enfin, il y a aussi des vers, sinon des alexandrins. Quelques-unes de ces poésies sont pleines de fulgurantes et opulentes images. D'autres nous ont paru, il nous faut le confesser, totalement incompréhensibles. Henri du PASSAGE. Louis Charbonneau. – Fièvres d'Afrique. Paris, Ferenczi, 9, rue Antoine-Chantin, 1926. In-i6. Prix 10 francs.

Dans son livre, tissu de souvenirs et d'images de la vie dans fa brousse noire, M. Charbonneau est arrivé à donner l'impression, presque la sensation, des fièvres africaines, sournoises et mauvaises, de leurs frissons et de l'anéantissement où elles plongent. Avec une puissance d'évocation qui trahit une douloureuse expérience, mais aussi un talent d'analyse peu banal, il décrit les cauchemars qui agitent le patient dans la moiteur fébrile succédant à l'accès pernicieux. Mais comme le « broussard » lettré qui parcourut à pied, le pic de prospecteur à la main, les immenses étapes du continent noir, soucieux de s'enquérir de l'histoire, des mœurs, de l'âme des indigènes, a, au cours de sa pénible randonnée, beaucoup vu et longuement réfléchi, il se trouve que les images chaotiques de son délire relient en une construction fantastique toute cette histoire africaine qui l'avait passionné aux heures lucides de ses voyages. Le procédé est manifeste, mais il n'était pas à la. portée de tout le monde. Et c'est ce qui fait l'intérêt de ce livre étrange et fiévreux, de cette hallucinante évocation d'un passé aboli, d'un présent grouillant de vie obscure, d'un avenir qui déconcerte les prévisions des gens de sens rassis.

Le livre de M. Charbonneau a reçu le prix de littérature coloniale. Il le mérite, car le délire des fièvres africaines a inspiré à l'auteur des pages d'une pénétrante vérité. Louis JALABERT.


Léon Lafa.gr. Bottier-Lampaigne. Roman. Paris, Grasset, iga6. In-i6 double-couronne. Prix 12 francs.

Bottier-Lampaigne est député. Le hasard des circonstances fera1 même de lui un sous-secrétaire d'État, puis un ministre. Nous le voyons, soit dans sa circonscription, soit à Paris, aux prises avec des électeurs intéressés, avides, jaloux et mobiles. Aidé du sous-préfet Bidondeau, un joyeux compère, son ami, il entretient, non sans se laisser berner quelquefois par l'astuce des gens d'Azefiche,Cadénotet Truque-Mâluque, une popularité laborieuse qui assure sa réélection. Le vent tourne cependant, si bien que, battu d'avance par un concurrent plus heureux, le baron Jean de Marcayrac, il tombe frappé d'apoplexie, en pleine campagne de discours.

Autour .de ce personnage construit selon la formule du radicalisme le plus pur, l'auteur met en scène les divers figurants de la République des camarades. Les épisodes reliés au gré de la fantaisie par un fil capricieux, ténu et lâche, forment plutôt galerie de tableaux qu'histoire suivie. Tel quel, c'est de la meilleure satire. On voudrait en recommander la lecture, mais, par endroits, certains mots grossiers et la présence d'une demoiselle Prâlinette, fort dévergondée, donnent au récit un tour libertin qui choquerait.

Louis de MONDADON.

Jean de la Ghèze. Serafina. Roman. Paris, Crès, iga6. In-i6. Prix 12 francs.

Serafina est une pécore lubrique née pour trahir. Séduite à la fin de la guerre par un officier américain, elle a, d'un cœur léger, rompu avec son fiancé. Comme l'autre n'entend pas transformer, selon qu'elle désire, leur liaison en justes noces, elle s'abandonne par trois fois au premier venu et, pour finir, t'assassine. L'aventure, il faut le reconnaître, est contée avec beaucoup d'art. M. Jean de la Ghèze possède une singulière habileté de metteur en scène. On souhaiterait qu'il employât mieux son talent. Louis de MONDADON. Henri POURRAT. Le mauvais Garçon. Paris, Gallimard, iga6. In-i6 double-couronne.

Le mauvais garçon, inquiet, sauvage, rebelle, dont M. Henri POURRAT trace le portrait ne vaut pas, il s'en faut de beaucoup, l'aimable joyeux compagnon qu'était Gaspard des Montagnes. Ce J Bernard Solier qui, après avoir, tout enfant, perdu son père en des circonstances mystérieuses, doit à son tour,- suicide ou accident, qui le dira? mourir noyé, est trop obscur à déchiffrer. Il reste, pour charmer le lecteur, soit la peinture franche et vive des mœurs rustiques, soit les menus croquis de paysage, où l'on reconnaît le coup d'œil sagace et la sûreté de main d'un artiste consommé. Louis de Mondadon,,


G. BASSET d'Aubiac. Anne Berthier. Marseille, Éditions Publiroc. In-16, 162 pages.

Ce petit livre est l'œuvre posthume d'une jeune convertie décédée prématurément, il y a deux ans, et déjà couronnée par l'Académie française pour un beau livre tes deux Pénitences de Louise de la Yallière

Le livre débute par la biographie de l'auteur, ascension d'âme que le roman reproduit en délicates notations, dans le cadre de la vie de province, apaisée et mélancolique. L'héroïne, d'abord indifférente, arrive par étapes jusqu'aux « élévations » de la haute vie spirituelle. C'est un roman catholique dont la forme n'est pas indigne du fond. On n'en pourrait dire autant de beaucoup d'autres. Édouard GALLOO.

JEAN DE LA Bhète. Les Reflets. Paris,Plon, 1926. In-16, 244 pages. L'auteur fécond et populaire dans le bon sens du mot de Mon oncle et mon curé s'est attaqué, cette fois, à un sujet d'un haut pathétique et a dressé, dans son roman, une « héroïne » d'une grandeur presque cornélienne.

La belle figure de femme que celle de Mme de Galonge sauvant à la fois le mari coupable et la jeune-fille outragée, elle va jusqu'à adopter l'enfant de la faute.

Plutôt que de briser tous les cœurs autour d'elle, elle dissimule, sous l'égide de sa haute vertu, les conséquences de l'erreur d'un moment. Faute du bonheur pur, innocents et coupables s'illuminent du moins de ses « Reflets ». Edouard GALLOO. Edmond FLEG. L'Enfant prophète. Paris, Nouvelle Revue Française, 1926. In-16.

Un enfant juif, fils du riche industriel Lévy, passe par toutes les phases de l'inquiétude religieuse. Plusieurs fois, il suit à NotreDame sa petite compagne de jeux Mariette et se sent attiré vers le Maître de l'Évangile. Mais non, décidément il ne peut croire en un Dieu fait homme. Et puis, si. les Juifs ont crucifié Jésus, n'ont-ils pas, à leur tour, versé leur sang sous les coups des chrétiens? Ces réflexions amères suffisent à écarter le jeune Claude de la foi de Mariette en pleurs.

Alors la synagogue ? Une tentative est faite de ce côté, malgré le sourire narquois de M. Lévy totalement incrédule. Mais, si les cérémonies sont touchantes, la loi est bien complexe et les rabbins semblent découragés.

La loi scoute est plus simple un moment, elle attire le garçon. Toutefois les horizons sont bornés. Il faudrait être « éclairéur » de toute la nation juive rendue à sa patrie, ou même de l'humanité dans les voies de la justice sociale.


Israël Zangwill, le romancier juif anglais, mort récemment et auquel M. FLEG a dédié son livre, nous avait déjà montré le Messianisme moderne dans ces aspirations vagues et humanitaires. La justice sociale est une vertu nécessaire, mais elle demande à être définie et contrôlée, faute de quoi son fantôme mène aisément aux redoutables chimères. « Le monde, a dit quelque part Chesterton, est plein d'idées chrétiennes devenues folles. » Nous craignons que l'enfant prophète, comme plusieurs de ses congénères, ne soit que le héraut d'une vieille et dangereuse illusion.

Henri du PASSAGE.

I. Marie-Magdeleine Saeyeys. Électe. Préface du P. Martial Lekeux, franciscain. (Prix de la Renaissance d'Occident.) Paris, Plon, 1926. In-i6, XL-228 pages.

II. Suzanne MARTINON. Le Cœur mal défendu. Paris, Pion, 1926. In-16, 2/J5 pages. Prix 12 francs.

I. Il est peu banal de rencontrer en un roman des phrases telles que celles-ci « L'Amour, c'est Jésus-Christ! Et hors de Lui, il n'y a rien. Je vous le jure, il n'y a rien, rien que fiel et que cendre; rien qu'une pauvreté à faire mourir d'effroi les âmes affamées de rassasiement. »

Telle est la thèse de cette œuvre, dépourvue d'intrigues et d'action extérieure, mais toute en psychologie et en lutte d'amour. « Avide de science et de félicité », Électe a déjà subi l'attraction puissante de la Beauté divine, quand elle fait la connaissance de Bruno, âme païenne, mais aussi haute, aussi délicate jjue la sienne. Une intimité profonde s'établit entre ces deux âmes sœurs. Pressentant le péril et ne voulant jamais oublier Jésus, Électe renouvelle sur sa chair l'inscription sanglante qu'y tracèrent sainte Chantal et sainte Marguerite-Marie. Cet héroïsme n'empêche pas la tentation. L'affection des deux jeunes gens n'est jamais charnelle, mais elle est ardente. Électe croit pouvoir concilier la fidélité au Christ et sa passion pour Bruno, et elle oublie qu'il existe « un autre adultère que le grossier adultère des sens :-un adultère de l'âme, d'autant plus coupable qu'il est plus spirituel ». Il arrive qu'un jour Bruno lui demande si c'est par amour pour lui qu'elle a renoncé à l'alliance divine. C'est le trait qui l'éclaire. Après de douloureux retours sur elle-même, elle opère la séparation nécessaire et, purifiée parole remords, se livre sans défense à Jésus-Christ.

Dans sa préface fort élogieuse, le R. P. Lekeux remarque avec raison que pareil roman, si pur qu'on le suppose, ne peut être mis entre toutes les mains. Il contient, en effet, des scènes fort passionnées. De plus, des âmes seront trop vulgaires pour distinguer l'amour mystique de l'amour humain; d'autres se choqueront du voisinage de ces deux amours. Observons encore que, les dons de Dieu étant


divers, ces brûlantes effusions spirituelles ne constituent pas l'essence de la sainteté. Cet ouvrage peut susciter discussions et critiques, mais il est certain que son auteur y chante, en accents souvent fort beaux, l'amour de Jésus-Christ.

II. Un adolescent épris de sa belle-mère, une jeune femme qui flirte avec son beau-frère, un intérieur où chacun s'abandonne à la dérive, voilà ce que nous fait connaître le roman de Suzanne MARtinon. Malgré la finesse de l'analyse et la souplesse du style, il est triste et paraît peu sain. Il est fort possible que l'auteur se soit seulement soucié d'une peinture littéraire, mais ce livre n'est évidemment pas de ceux qui relèveront la famille française.

Jacques de BELLAING.

Germaine MAILLET. Almanach. Préface de Maurice Brillant. Paris, Bloud et Gay, 1926. In-i6.

Ce calendrier, « à la manière de ». Francis Jammes, se 'compose de jolies notations recueillies au jour le jour dans l'atmosphère paisible de la campagne; c'est un poétique zodiaque égrenant de fins paysages d'Ile-de-France et de fraîches impressions d'âme. Ces « tableautins » font parfois songer « à la manière de » Corot, sa manière « d'argent », si poétique et si élégante.

Le volume se continue par une série de poèmes en vers et en prose, dont quelques-uns évoquent « la manière de » Verlaine. Le seul souvenir des illustres « patrons » que rappelle sa lecture fait l'éloge littéraire du livre. Édouard GALLOO. Almanach du Combattant i927. Paris, 3, place de la Sorbonne. Prix 5 francs.

C'est la sixième fois que paraît ce volume, gardien fidèle des souvenirs chers à sa clientèle, écho des revendications que le temps leurre davantage à mesure qu'il s'écoule.

Il y est donc encore beaucoup question de la guerre, qui semble importune à tant de profanes parce qu'ils n'avaient jamais haussé leur âme à ces proportions épiques ou l'ont tout aussitôt laisse retomber. D'ailleurs ces évocations du passé ne rendent aucun son abusivement militariste. En ce-qui concerne l'avenir, Jacques Péricard, l'éditeur de cet almanach, le père de « huit enfants », nous a indiqué que son amour paternel ne saurait être nuancé de tendances belliqueuses.

Les conseils que dispense cet almanach, pour les jours futurs, sont plutôt d'ordre agricole ou pratique et visent à faire, de l'ancien combattant,. le citoyen éclairé d'aujourd'hui. Ce sonj, des pages d'alerte vaillance.

Henri du PASSAGE.


Victor HENRI, professeur de chimie physique à l'Université de Zurich. Structure des Molécules. Paris, J. Hermann, 1926. Grand in-8, 122 pages, 3 planches hors texte. Prix 20 francs. Cette question de la structure des molécules est aussi vieille que la philosophie et la science. Actuellement, on est fasciné par la théorie des quanta et par la théorie de Bohr; on proclame que là se trouve la pierre philosophale. Et pourtant, voilà que Bohr lui-même transforme de fond en comble sa théorie; la lutte s'engage d'une façon aiguë entre les quanta, d'une part, et les interférences, avec la dispersion, de l'autre.

L'auteur de cet ouvrage examine, avec une compétence indéniable, quelles sont les bases expérimentales qui subsisteront, quoi qu'il arrive des théories sur lesquelles repose notre connaissance actuelle des molécules. Après avoir analysé les théories électroniques de la valence et de la stabilité des molécules, il en vient à la dynamique de ces molécules, c'est-à-dire à l'étude des différents mouvements intramoléculaires. Enfin, il nous présente un résumé consciencieux de nos acquisitions actuelles sur la structure des molécules en général et de la molécule de benzène en particulier. Ch. COSTE.

H. Sthoh, ingénieur en chef de la Marine. Mines et Torpilles. Paris,A.Colin, 1926. In-i6, i8o pages et 40 figures. Prix 6 francs. La plus grande partie de l'ouvrage est consacrée à l'étude de la torpille, véritable sous-marin automatique chargé d'explosifs, et par suite fort intéressant, tant au point de vue balistique qu'au point de vue mécanique. L'auteur en explique* la constitution, le rôle, le fonctionnement et le mode d'emploi. Les mines sont des engins plus simples, mais qui ont joué, eux aussi, un rôle important dans la guerre navale. Trois chapitres suffisent à analyser leur mécanisme et à montrer comment on les utilise. Ce petit volume contient en outre une précieuse documentation. Ch. Coste.

A. Vigeb. L'Atmosphère. Bibliothèque des Merveilles. Paris, Hachette, iga6. Grand in-16, 192 pages et 122 figures. Prix-«:7 fr.5o. L'auteur rappelle d'abord les dimensions.et la nature de l'atmosphèré il décrit les instruments qu'utilise la science météorologique puis, il étudie les principaux phénomènes température et ses variations, pression atmosphérique, circulation générale de l'atmosphère, vapeur d'eau, nuages, pluie, neige, grêle, électricité, phénomènes optiques il termine par les chapitres sur la prévision du temps à courte et à longue échéance.

Ce livre clair et agréable a été écrit par un auteur à qui les choses de la météorologie sont familières. Ch. CosrE..


ÉPHÉMÉRIDES DU MOIS DE DÉCEMBRE 1926

Ier. Les événements de Chine s'aggravent, surtout à Hankéou. 2 A Montpellier, inauguration du monument du cardinal de Cabrières. Discours du cardinal Charost.

4. A Paris, conclusion d'un double-accord entre la France et le Saint-Siège au sujet des honneurs liturgiques en Orient. 6. A Genève, ouverture de la quarante-troisième session du Conseil de la Société des Nations.

A Paris, ouverture de la cinquième session de la Semaine des Écrivains catholiques.

7. A Belgrade, démission de M. Nintchich et de tout le cabinet yougo-slave pour protester contre un accord italo-albanais, qui est regardé en Serbie comme une menace contre la Yougo-Siavi ie. Au Palais-Bourbon, M. Poincaré prononce un important discours faisant l'apologie de sa politique financière.

9. A Paris, mort de M. Henry Cochin, membre de l'Institut. Au Palais-Bourbon, adoption de la loi de finances par 4io voix contre i35.

A Genève, le Conseil de la S. D. N. adopte la date du 4 mai pour la Conférence internationale économique.

10. A Paris, la conférence des ambassadeurs déclare que l'Allemagne n'a point satisfait à ses engagements internationaux en ce qui concerne les fortifications orientales et l'exportation du matériel de guerre mi-manufacturé.

A Belgrade, mort de M. Nicolas Patchich, ancien président du Conseil yougo-slave, l'un des principaux personnages de la Serbie contemporaine et l'un des créateurs de la Petite-Entente. II. A Paris, mort de Mgr Maurice Landrieux. Né en 1857, il avait été promu en io.t5 au siège épiscopal de Dijon. Curé de la cathédrale de Reims, il avait joué un rôle admirable durant le bombardement de 1914.

12. A Paris, mort de M. Richepin, de l'Académie française. A Genève, le Conseil décide de transférer, pour le 3i décembre, le contrôle militaire de l'Allemagne à la S. D. N.,1 au lieu


de la commission interalliée, moyennant un accord survenu dans l'intervalle entre l'Allemagne et la Conférence des ambassadeurs sur les deux points signalés le 10 décembre. En cas contraire, renvoi de toute l'affaire au Conseil lui-même.

i3. A Paris, célébration du centenaire de Laënnec. Discours du R. P. de Tonquédec, à Notre-Dame.

i5. A Berne, M. Motta est élu président de la Confédération helvétique.

La presse publie une importante lettre du cardinal Gasparri au général de Castelnau sur l'union ,catholique.

16. Trente-huit universitaires adressent à M. Poincaré une pétition en faveur des congrégations qui dirigent des établissements français en Amérique latine.

17. Au Reischtag, le cabinet Marx est renversé par 2/19 voix de droite et de gauche contre 171 des partis moyens.

En Lithuanie, le colonel Grigaliunas, fasciste, s'empare du pouvoir, emprisonne quelque temps le président Grinius et détermine l'avènement du président Smetona, lequel représente le parti contraire au bolchevisme et à l'amitié des Soviets.

20. Au Vatican, Pie XI tient un Consistoire où il adjoint au Sacré-Collège Mgr Gamba, archevêque de Turin, et Mgr Lauri, nonce en Pologne, et où il prononce l'importante allocution Alisericordia Domi'ni sur les affaires religieuses du Mexique, de France et d'Italie.

23. A l'Académie française, séance publique annuelle. Rapport de M. Georges Goyau sur les prix de vertu.

24. Au Japon, mort du mikado Yoshi-Hito.

Le Gérant Ch. SCHMEYER.

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Imprimerie de J. Dumoulin, à Paris. TtfjJVf ftfl&t»


L'AUTORITÉ PONTIFICALE

LES DIVERSES MODALITÉS DE SON ACTION

I

Chaque fois qu'une controverse quelque peu irritante ou douloureuse vient à émouvoir les milieux croyants à propos d'une intervention pontificale, surgissent aussitôt de regrettables confusions et malentendus sur la nature et les conditions d'exercice de l'autorité enseignante et de la juridiction spirituelle du Saint-Siège. Il devient alors nécessaire, pour éclaircir les horizons et orienter correctement les esprits, de rappeler avec netteté, sans prétendre en rien à l'inédit, certaines notions fondamentales, élémentaires, de théologie dogmatique, voire de simple catéchisme, au sujet des obligations de la conscience chrétienne devant un enseignement doctrinal ou une prescription disciplinaire du Pontife romain. Les distinctions essentielles étant rendues présentes aux intelligences droites, on peut espérer, Dieu aidant, quelque apaisement des querelles qui ont leur origine dans une conception peu exacte des divers pouvoirs religieux du suprême Docteur et du suprême Pasteur.

La confusion la plus fréquente et la plus fâcheuse s'exprime presque toujours en ces termes « Oui ou non, telle décision du Saint-Siège engage-t-elle l'infaillibilité pontificale P Généralement, la question ainsi posée appelle sans. hésiter une réponse négative. Après quoi, le questionneur reprend aussitôt, sur un ton de triomphe « C'est tout ce que je voulais savoir. Puisque l'infaillibilité n'est pas en cause, j'ai la liberté la plus complète de me conformer ou de ne pas me conformer aux instructions du Saint-Père et d'agir comme il me plaira. » Telle est précisément la conception qui recouvre le plus grand nombre de confusions et de malentendus sur les pouvoirs du Pape et les obligations


hiérarchiques des enfants de l'Église. La double erreur est de poser à tout propos la question d'infaillibilité, qui se réfère à un cas très particulier, dont l'importance est exceptionnelle, et d'associer nécessairement le devoir normal et habituel d'obéir au Pape, quand il commande, à l'exercice de son infaillibilité doctrinale, quand il enseigne ex cathedra. On confond ainsi deux problèmes absolument distincts. Le Concile du Vatican définit les prérogatives suprêmes du Pontife romain dans la Constitution Pastoraeternus. Il traite séparément et successivement de la juridiction religieuse du Pape, qui fait l'objet du troisième chapitre, et du magistère doctrinal du Pape, qui fait l'objet du quatrième chapitre. Chez les contemporains du Concile, le quatrième chapitre, où était définie la doctrine de l'infaillibilité, attira seul l'attention universelledu monde profane. Aujourd'hui encore, beaucoup de croyants demeurent enclins à circonscrire la totalité des pouvoirs du Pape dans les limites toutes spéciales où s'exerce son infaillibilité. Le texte même de l'enseignement du Concile, fondé sur l'Ecriture sainte et la Tradition dogmatique, donne cependant avec clarté toutes les certitudes nécessaires.

Le pouvoir du magistère doctrinal se rattache à l'ordre de la croyance. C'est la mission officielle d'enseigner au peuple fidèle la doctrine religieuse que celui-ci devra tenir pour vraie. Mission qui s'exercera couramment par les diverses modalités de l'enseignement pontifical touchant la foi ou les mœurs et qui présentera topjours les garanties les plus hautes et les plus sûres de conformité avec la vérité divine et avec les vérités humaines qui lui sont connexes. La Providence ordinaire de Dieu est le solide fondement de cette sécurité pratique que nous offre tout enseignement doctrinal donné par le Pontife romain dans son magistère authentique auprès de l'Église universelle. >

Mais il y aura, en certains cas, un exercice supérieur et privilégié du magistère doctrinal de la Papauté. Ce sera la définition ex cathedra. Le Pontife romain, agissant comme pasteur et docteur de l'Église universelle, manifeste alors la volonté de préciser rigoureusement, de manière à clore toute


controverse, la doctrine qui devra être tenue pour vraie, et il la promulgue par un jugement définitif et absolu, obligatoire pour la communauté chrétienne tout entière. Lorsque le Pontife romain parle ainsi ex cathedra, il se réclame formellement de l'assistance efficace et souveraine que le Christ lui-même daigna promettre pour toujours à saint Pierre et à ses successeurs dans l'enseignement de la vérité. Pareil enseignement se trouve divinement garanti contre la possibilité même de l'erreur. La définition doctrinale, rendue ex cathedra, ne sera pas infaillible et irréformable en vertu de l'adhésion subséquente et de la consécration unanime de l'Église universelle. Mais elle sera infaillible et irréformable par elle-même, en vertu de son autorité propre et grâce à l'assistance divine du Christ et de l'Esprit saint garantie à l'enseignement solennel du Pasteur des pasteurs. Tel est le juste concept de l'infaillibilité pontificale. On peut énumérer les principales définitions ex cathedra qui projettent leur éclatante lumière sur l'histoire doctrinale de la Papauté. En i336, la bulle Benedictus Deus, de Benoît XII, définit la doctrine de l'accès des âmes justes à la vision intuitive aussitôt après les purifications d'outre-tombe et sans attendre le jugement dernier. En i52o, la bulle Exsurge Domine, de Léon X, condamne les propositions hétérodoxes de Luther. En i653, la bulle Cum occasione, d'Innocent X, condamne comme hérétiques les cinq propositions de Jansenius. En 179A, la bulle Auctorem fidei, de Pie VI, condamne avec détail et précision les erreurs doctrinales du jansénisme. En i854, la bulle IneffabilisDeus, de Pie IX, définit comme révélée de Dieu la doctrine de l'ImmaculéeConception de la Vierge Marie. Dans ces divers documents solennels du Pontificat romain, de même que dans les décrets doctrinaux des Conciles œcuméniques, la divine garantie d'infaillibilité et d'irréformabilité s'applique, non pas aux arguments, aux considérants, aux commentaires qui peuvent être développés, mais à la doctrine même qui est signifiée, définie, comme appartenant au dogme ou connexe avec le dogme. C'est sur la question précise de vérité ou de fausseté de telle proposition déterminée que le Pape'se prononce avec infaillibilité quand il parle ex cathedra.


L'exercice d'un pareil privilège revêt un caractère exceptionnel. Les définitions de cette espèce sont relativement peu nombreuses dans la succession des enseignements ecclésiastiques. Elles constituent l'acte le plus solennel du magistère suprême des Pontifes romains. Les documents du SaintSiège qui surviennent le plus fréquemment avec le privilège de l'infaillibilité doctrinale concernent cependant un objet relativement secondaire et subordonné du magistère infaillible ce sont les bulles de canonisation. Il s'agit alors de proclamer la vérité d'un fait connexe avec le dogme, avec le culte des saints. Dans le dispositif de la bulle, le Pape définit purement et simplement, par un jugement péremptoire et absolu, que tel serviteur de Dieu doit être tenu pour saint et pour digne d'un culte public par la chrétienté tout entière.

Voilà ce dont il s'agit dans la doctrine de l'infaillibilité pontificale. Par où l'on voit combien parlent à tort et à travers ceux qui, à propos de chacune des décisions ou instructions doctrinales et disciplinaires de l'autorité romaine, posent étourdiment la question de savoir si l'infaillibilité du Pape se trouve engagée. Question parfaitement oiseuse, alors que le document sur lequel on discute ne ressemble généralement ni de près ni de loin à une définition ex cathedra et n'en réalise manifestement pas les conditions nécessaires.

Mais c'est commettre une erreur et une inadvertance beaucoup plus graves, beaucoup plus dommageables encore, que de regarder comme facultative l'adhésion ou l'obéissance à une décision authentique du Saint-Siège pour cette simple raison que le document mis en cause ne constitue pas une définition ex cathedra et n'engage pas l'infaillibilité pontificale. En même temps que le pouvoir d'enseigner la doctrine, et de l'enseigner, dans certaines conditions, avec infaillibilité, le Pontife romain possède le'pouvoir de gouverner le troupeau tout entier de Jésus-Christ et de régir l'Église universelle par les actes et les préceptes de son autorité. suprême. C'est ici qu'intervient le devoir de subordination et d'obéissance hiérarchique, parfaitement distinct du problème de l'infaillibilité doctrinale.


II

Au troisième chapitre de la Constitution Pastor aelernus, le Concile du Vatican définit que l'investiture divine confère à saint Pierre et aux légitimes successeurs de saint Pierre en sa primauté, une juridiction plénière, ordinaire et immédiate sur l'Église universelle, sur tous les pasteurs, sur tous les fidèles et sur chacun d'entre eux.

Plénière, et non pas limitée par des règlements canoniques et conciliaires qui circonscriraient la puissance pontificale.

Ordinaire, et non pas déléguée ce qui signifie que le Pape est chez lui dans chaque diocèse de la catholicité en vertu de son droit propre, et non pas simplement par concession gracieuse du pasteur diocésain.

Immédiate, et non pas médiate, comme celle d'un chef des confédérations d'États surles subordonnés de chacun des gouvernements confédérés ou comme celle d'un suzerain féodal sur les vassaux de ses vassaux. Tous les pasteurs et tous les fidèles, comme individus ou comme groupements, dépendent « immédiatement » de l'autorité religieuse de celui qui, dans le bercail du Christ, est ici-bas le suprême pasteur.

Par le fait même de cette juridiction plénière, ordinaire et immédiate sur toute l'Église militante, sur chacun des pasteurs, et chacun des fidèles, le Pape a donc le pouvoir de promulguer des lois et des décrets, d'édicter des prescriptions générales ou particulières, individuelles ou collectives, rentrant dans la sphère d'action de la communauté spirituelle. Ce n'est plus ici une question d'infaillibilité, mais bien d'autorité. C'est l'exercice normal du pouvoir de gouvernement et de juridiction en matière religieuse. Le Pape peut requérir l'obéissance parce qu'il a le droit de commander.

L'autorité pontificale s'exprimera elle-même, selon les circonstances, par l'organe du Souverain Pontife en personne, ou par l'un de ses représentants dûment et officiellement qualifiés, ou par l'une des congrégations romaines, par l'un des tribunaux, offices et commissions qui participent, selon


leur mission et leur compétence respectives, à l'exercice de son gouvernement spirituel. La valeur obligatoire du précepte de Rome, quelle qu'en soit la formule particulière, sera toujours dans la suprême juridiction spirituelle du successeur de saint Pierre1.

Une certaine forme d'infaillibilité intervient encore dans ce domaine. C'est l'assistance efficace de l'Esprit de vérité et de sainteté, préservant l'Église du Christ de rien prescrire, dans ses lois universelles, dans ses règles obligatoires, qui soit contraire a la foi, aux moeurs, aux exigences essentielles de l'Évangile. L'erreur pratique, commise et imposée en pareille matière, équivaudrait, de la part d'une société spirituelle, éducatrice de sainteté, à l'enseignement officiel et public d'une erreur morale et doctrinale sur la règle du bien et la conduite de la vie. La même action souveraine et divine, quotidienne et perpétuelle, qui écarte l'erreur dogmatique de l'enseignement authentique de la véritable Église, écarte aussi l'erreur morale de sa législation disciplinaire, de ses préceptes obligatoires et universels. Mais cette préservation n'est pas positivement garantie et rigoureusement promise à chacun des actes de gouvernement par où s'exerce, en chaque cas particulier,' la juridiction ecclésiastique et le pouvoir pontifical lui-même. Bien plus, la sainteté de l'Église étant souverainement procurée par l'excellence même des préceptes et des conseils de l'Évangile, l'action efficace de- la puissance divine qui préserve de toute erreur morale les prescriptions universelles et obligatoires de l'Église a un caractère simplement négatif: elle exclut le mal et le péché; elle ne garantit pas positivement que les lois ecclésiastiques seront toujours les plus sages, les plus prudentes, les plus opportunes, les plus parfaites qui se puissent concevoir. Dans ce domaine, où les nuances et les degrés sont innombrables, l'action des liommes et des contingences humaines gardera son influence et son empreinte. La valeur inégale, le mérite et le démérite de ceux qui font des lois et i. On trouvera, eur ce point, toutes explications compétentes dans le libellus aureui de notre cher maître de droit canonique, le R. P. Lucien Chonpin Valeur des Décisions doctrinales et disciplinaires du Saint-Siège. Paris, Beauchesne. In-iC.


de ceux qui les appliquent, les interprètent ou les adaptent aux circonstances, offrent inévitablement matière aux lacunes et aux imperfections morales de l'humanité dans le dévelop" pement historique d'une communauté spirituelle dont la transcendance est divine.

A plus forte raison, lorsqu'il s'agira des cas particuliers, du jugement des personnes et des situations, pôurra-t-il survenir, en raison de la fragilité humaine et de la complexité des circonstances, quelque malentendu fâcheux, quelque erreur d'appréciation ou de perspective. Les historiens ecclé*siastiques les plus sévèrement orthodoxes en relèvent sans embarras bon nombre d'exemples dans les annales du passé* Nous ne sommes plus ici, comme en matière de définitions ex cathedra, sur le terrain de l'infaillibilité. Mais cette observation nécessaire ne supprime nullement le devoir disciplinaire de l'obéissance, dès lors que nous restons sur le terrain de la juridiction et de l'autorité.

En effet, qu'adviendrait-il si la possibilité d'une erreur dans le commandement devait engendrer, chez les subordonnés, le droit de désobéir ou de décider eux-mêmes quand le commandement obligera leur conscience ou quand il ne l'obligera pas Le remède serait pire encore que le mal. Il n'y aurait plus de principe d'autorité. La raison d'être essentielle et le bienfait capital du principe d'autorité sont de procurer l'ordre et la convergence des efforts vers un but commun en désignant un chef qui ait qualité régulière et légitime pour décider, pour commander. Ainsi sera exclue l'anarchie des initiatives et des volontés. Ainsi sera utilement réalisée l'unité, la communauté d'action dans la vie des sociétés, spirituelles ou temporelles; Mais le principe d'autorité, pour ne pas devenir illusoire, réclame impérieusement que le chef soit présumé avoir raison, que sa volonté légalement exprimée soit reconnue comme devant prévaloir et comme ayant force de loi. Sans doute, le chef peut se tromper quelquefois! Mais les subordonnés le peuvent aussi, et beaucoup plus encore. Accorder aux subordonnés le droit de désobéir parce que le commandement leur paraît donné à tort, c'est dénouer le lien hiérarchique qui protège l'existence


même de la communauté sociale. Le chef, ayant autorité et responsabilité, doit être considéré comme étant dans son droit et comme édictant la règle que les subordonnés sont tenus de suivre loyalement par discipline et par obéissance. L'immunité reconnue à la fantaisie individuelle de chaque particulier serait un désordre beaucoup plus funeste que l'erreur possible du dépositaire de l'autorité dans tel ou tel de ses commandements.

Cette conception de l'ordre hiérarchique s'impose, à l'intérieur de la communauté séculière, au nom des exigences naturelles et providentielles du bien commun- temporel. A plus forte raison s'imposera-t-elle, à l'intérieur de la société spirituelle, au nom des exigences surnaturelles et religieuses du bien commun de l'Église, en faveur du droit légitime de décider et de commander dont le Pontife suprême est redevable à l'investiture positive du Christ.

Nous nous garderons d'oublier que le devoir d'obéir aux autorités humaines, fussent les plus légitimes et les plus sacrées, aura toujours pour limite certaine les obligations claires et impératives de l'ordre divin lui-même. Néanmoins, cette doctrine du droit de résistance à des prescriptions manifestement abusives et injustes, qui trouve parfois tant d'applications dans le domaine dé la société temporelle, demeure communément en dehors de toutes les perspectives réelles, discernables dans le domaine de la société spirituelle. On ne peut guère, en effet, dans les conditions actuelles, envisager sérieusement l'hypothèse exorbitante et saugrenue où l'autorité religieuse nous prescrirait de commettre un péché manifeste abus qui réclamerait, de notre part, le refus positif d'obéissance. On ne peut guère, s'il s'agit des matières spirituelles, où s'exerce normalement et habituellement l'autorité de la puissance ecclésiastique, recourir à la théorie de l'abus et de l'usurpation de. pouvoir, puisque la détermination même des justes limites du domaine religieux appartient à la compétence doctrinale de l'Église. Seule la rencontre de la puissance ecclésiastique et de la puissance séculière pourra, en certains cas, nous allons le voir, engendrer certaines difficultés particulières. Mais, tout au moins, dans la zone propre et distinctive de l'autorité religieuse,


les perspectives de juste opposition à « Sa Majesté la Loi », qu'il nous faut aujourd'hui étudier avec tant de soin lorsqu'il s'agit de l'autorité séculière et d'une législation jacobine, doivent être considérées comme pratiquement irréalisables et moralement impossibles.

La seule hypothèse vraisemblable est celle d'une décision ou prescription religieuse qui, sans contrevenir aux règles objectives et certaines de l'ordre moral, peut nous paraître douloureuse, dommageable et malencontreuse. Il nous semble alors que l'autorité spirituelle commet une erreur. Si durs que puissent être les sacrifices imposés à des consciences croyantes, la réponse de la doctrine théologique n'est ni obscure ni douteuse. Bien que le pouvoir ecclésiastique puisse se tromper, il a le droit d'exiger l'obéissance à ses préceptes en vertu des justes et salutaires prérogatives du principe d'autorité, c'est lui qui est présumé avoir raison, conformément à l'ordre général et à l'intérêt supérieur de la communauté spirituelle. Le croyant obéira méritoirement, par esprit de discipline, par esprit de foi. Il obéira, non parce que l'infaillibilité de l'Église est en cause, mais parce qu'il reconnaît au Pontife romain le droit de lui imposer des prescriptions et des sacrifices de caractère religieux ;au nom de considérations morales dont le Pape est le juge suprême. C'est, en pareil cas, l'exercice le plus émouvant et le plus douloureux de l'obédience hiérarchique dans le catholicisme. Qui dira les rémunérations mystérieuses que comporte cette oblation magnanime dans le monde moral et spirituel, dans la vie invisible des âmes et dans la cité des saints P

III

Jusqu'à présent, nous avons considéré exclusivement la juridiction pontificale s'exerçant, par hypothèse, sur des matières morales et religieuses qui appartiennent, sans conteste, à la zone normale d'activité spirituelle du pouvoir ecclésiastique. Mais il importe de ne pas omettre les circonstances plus délicates et plus litigieuses où l'autorité pontificale s'exerce même sur des matières qui touchent à la politique et au temporel des États.


Dans les conditions présentes des idées et des mœurs, inutile de rappeler que l'Église ne prétend à aucun pouvoir direct sur les affaires d'ordre purement temporel et politique. En ces matières, elle fait profession ouverte de respecter la légitime indépendance de l'État, ainsi que la juste liberté d'opinion et d'action politiques des citoyens chrétiens. Le problème est ailleurs. Les seules questions politiques et temporelles, où la puissance ecclésiastique prétende exercer un droit éventuel d'intervention, sont les affaires d'ordre profane auxquelles se trouve mêlé un intérêt ou un droit d'ordre moral, spirituel et religieux. C'est à ce dernier titre que de telles questions peuvent entrer, elles aussi, dans la sphère de préoccupations et d'activité du pouvoir pontifical.

Les affaires politiques et temporelles sont, d'ailleurs, susceptibles d'être associées de deux manières distinctes à un intérêt spirituel et religieux. D'où résultent deux degrés concevables d'intervention du Saint-Siège dans les litiges politiques et temporels. Selon la nature plus ou moins étroite du rapport qui unira la manière temporelle et le problème spirituel, le pouvoir d'intervention de la Papauté sera plus ou moins étendu dans ses conséquences morales et ses exigences théologiques. En certains cas, il sera seulement directif. En d'autres cas, il deviendra formellement préceptif.

Le pouvoir de direction répondra aux circonstances où la question considérée sera une affaire temporelle de caractère parfaitement honnête et licite, ne soulevant par elle-même aucun litige d'ordre moral et religieux; mais l'attitude prise par les catholiques d'un pays déterminé, à propos de cette affaire temporelle, risquera d'entraîner des conséquences plus ou moins sérieuses pour l'intérêt de la religion dans la politique et la législation de ce même pays. Le Pontife romain juge alors opportun de recommander aux citoyens catholiques, en vertu de l'intérêt religieux, telle conduite plutôt que telle autre dans la question temporelle qui fait l'objet de la controverse. En 1887, par exemple, Léon XIII invita les députés catholiques du Centre allemand à voter les crédits militaires, que demandait le chancelier de Bis-


marck pour une période de sept années, alors que le Centre était notoirement disposé à rejeter les crédits. Le motif de la recommandation de Léon XIII était que ce concours bénévole des députés catholiques au gouvernement impérial faciliterait l'accommodement des graves problèmes de liberté religieuse qui étaient alors en suspens dans la politique allemande. Malgré l'aspect spirituel du litige, nous n'oserions pas prétendre qu'une telle affaire pût engendrer un strict devoir de subordination hiérarchique, obligatoire sous peine de désobéissance. Nous y verrons plutôt un devoir moral de prudence et de déférence auquel il faut avoir juste égard sous peine de témérité.

La raison pour laquelle l'obligation formelle d'obéissance hiérarchique ne paraît pas ici en cause est que la distinction objective et précise des deux pouvoirs, des deux domaines, le spirituel et le temporel, avec la juste liberté des citoyens chrétiens dans la sphère de leur activité politique, compte parmi les enseignements les plus clairs et les plus insistants de la Papauté contemporaine. La doctrine de Léon XIII est, sur ce point, particulièrement explicite dans l'Encyclique Immorlale Dei, sur la constitution chrétienne des États. Cette distinction est, d'ailleurs, utile et avantageuse au SaintSiège. Elle lui permet de décliner à bon droit toute solidarité compromettante avec les erreurs de conduite et les fautes de tactique qui seraient commises, sur le terrain civique, par des groupes politiques composés surtout de catholiques. Ceux-ci agissent sous leur responsabilité propre, à leurs risques et périls, dans un domaine où la Papauté fait profession, normalement parlant, de ne pas intervenir. Mais cette même distinction deviendrait irréelle et illusoire si l'on érigeait en thèse que le contre-coup d'une démarche politique sur les affaires religieuses confère au Pape le pouvoir de lier les consciences croyantes, à propos de cette matière temporelle e% politique, par un précepte de stricte obéissance hiérarchique. Presque toutes les questions politiques de sérieuse importance ont pratiquement leur répercussion sur les intérêts religieux, ne fût-ce qu'en raison de l'attitude prise, Sans un sens et dans l'autre, par les citoyens catholiques. Il ne semblerait ni correct en théologie, ni sage en


politique d'énerver le sens d'une distinction doctrinale de si haute conséquence.

Néanmoins, lorsque le Pape intervient, par une direction ou une recommandation officielle, dans un litige analogue à celui que nous venons de rappeler, c'est qu'il considère manifestement comme notable l'intérêt religieux qui est indirectement mis en cause, c'est qu'il discerne un important avantage spirituel dans telle attitude politique des citoyens croyants, ou un important dommage spirituel dans les conséquences de l'attitudecontraire. Pareille intervention paternelle dicte aux consciences un devoir moral de prudence, qui ne saurait être négligé, par passion, par légèreté présomptueuse, sans une faute de témérité. A cause de son origine et de son objet, la recommandation pontificale doit être accueillie avec respect et prise en considération sérieuse, comme l'exigent les règles universelles de la morale concernant la vertu de prudence. Bien qu'il n'y ait pas précepte strictement obligatoire, il faut réclamer des raisons du caractère social et politique le plus grave et le plus pressant pour ne pas suivre pratiquement la ligne de conduite recommandée à ses fils par le Père commun des fidèles. Un cas de ce genre demeure pourtant distinct de l'hypothèse où s'imposerait, coûte que coûte; le devoir de subordination hiérarchique. Lorsque les députés du Centre allemand déclinèrent avec respect les suggestions de Léon XIII et maintinrent leur opposition politique aux crédits militaires, tout permet de croire que le Saint-Père fut médiocrement satisfait de cette résistance. Rien n'indique, toutefois, qu'il ait considéré les députés catholiques comme ayant commis une désobéissance coupable et comme étant sortis des exactes limites de leur droit. Telle nous semble la part de liberté qui subsiste quand s'exerce, sur le terrain temporel, et pour motif religieux, un pouvoir simplement directif.

Il en va tout autrement quand s'exerce un pouvoir préceptif. La différence est dans la matière à propos de laquelle se produit l'intervention pontificale. Là encore, il s'agira d'affaires qui, par elles-mêmes, seront temporelles et poli.


tiques. Mais la question religieuse s'y trouvera mêlée d'une manière beaucoup plus étroite. Il ne s'agira plus des avantages ou des inconvénients qu'engendrera, pour la cause de l'Église, telle ou telle attitude politique des citoyens catholiques. Il s'agira d'un problème spirituel qui sera inclus dans la question temporelle ou politique elle-même. Il s'agira d'un droit de Dieu ou de l'Église qui sera violé par telle ou telle solution donnée au litige. Bref, il s'agira d'une question mixte. Et cette question mixte appartiendra au ressort légitime de la juridiction religieuse du Pontife romain, non pas en raison de son aspect temporel, mais en raison de son aspect spirituel non pas en raison du litige humain qu'elle soulève, mais en raison du cas de conscience et du problème moral qu'elle détermine non ratione feudi, sed ratione peccati. C'est alors qu'apparaît, avec sa nature distinctive, le pouvoir indirect de l'Église et de la Papauté en certaines affaires d'ordre temporel, politique et profane.

Cette fois, le titre de l'intervention pontificale ne sera plus extrinsèque, ou extérieur, mais intrinsèque, ou intérieur, à la question en litige. L'autorité religieuse déclarera, au nom de sa doctrine théologique, que telle démarche, ou attitude, ou organisation politique des citoyens croyants est en désaccord avec telle ou telle vérité .de l'enseignement catholique, avec telle ou telle règle de la morale religieuse. Alors, cette affaire temporelle rentrera, d'une manière indirecte, mais. aussi d'une manière certaine et authentique, dans la zone d'activité du pouvoir spirituel. Cette question mixte sera au nombre des problèmes sur lesquels s'exercera légitimement le droit de commander qui appartient à la puissance pontificale. Cette question mixte deviendra l'une des matières à propos desquelles la conscience des croyants pourra se trouver astreinte, par le loyalisme religieux, à une obligation grave de subordination hiérarchique. Bref, le pouvoir indirect n'est pas un pouvoir distinct de la juridiction religieuse du Pape. C'est uniquement la désignation des affaires temporelles à propos desquelles, pour un motif moral ou doctrinal, le Pape aura lieu de recourir à son pouvoir spirituel. Ce sera l'un des domaines où pourra parfois se con-


sommer, dans sa plus extrême délicatesse, dans sa plus douloureuse grandeur, le drame intérieur et spirituel de l'obéissance catholique.

Si le Pape discerne, dans un mouvement ou une organisation politique, des influences intellectuelles, qu'il jugerait périlleuses pour la rectitude religieuse des adhérents catholiques, s'il y dénonce une conception inexacte des rapports de la morale et de la politique, nul doute sur le sens et la portée de son intervention. Nul doute non plus s'il réprouve une attitude offensante adoptée à l'égard de la puissance ecclésiastique sous couleur de liberté civique en matière temporelle. Il ne prétend pas donner une direction ou une suggestion d'ordre politique, pour motif religieux. Sa claire intention est de juger et de régler une question mixte en vertu de son pouvoir indirect sur le temporel. Sa volonté bien visible est d'exercer sa juridiction pontificale par une décision de caractère préceptif.

Parmi les documents doctrinaux de la Papauté contemporaine, ceux qui revendiquent le plus catégoriquement le pouvoir indirect, il faut citer la bulle Ad Apostolicae, de Pie IX, en date du 22 août i85i, à laquelle se réfère la vingtquatrième proposition du Syllabus (8 décembre i864). Il faut citer encore, comme particulièrement explicite, l'Encyclique de Pie X, Pascendi dominici gregis, du 7 septembre 1907, contre les erreurs .modernistes. Pie X y introduit le problème des questions mixtes et condamne expressément cette doctrine d'après laquelle « tout catholique, parce qu'il est en même temps citoyen, aurait le droit et même le devoir de tenir la conduite qui lui paraîtrait conduire au bien de la cité tem-porelle, sans tenir compte de l'autorité de l'Église, en négli*- geant ses désirs, ses conseils ou ses préceptes, en méprisant même ses réprimandes ».

On discerne quelle est l'ampleur des devoirs du loyalisme catholique, et chacun voit combien est lourde l'erreur de ceux qui en réduisent l'obligation à se soumettre uniquement aux définitions doctrinales qui porteraient le caractère de l'infaillibilité. Erreur directement visée par Pie IX dans la vingt-deuxième proposition du Syllabus.

La vérité est que saint Pierre et ses successeurs ont reçu


de Jésus-Christ « les clefs du royaume des cieux », avec plein pouvoir de « lier et délier » par sentence efficace. Dans le domaine des choses directement ou indirectement requises pour le salut spirituel des âmes, la mission religieuse du Pape est d'enseigner la doctrine et de régir, au nom d'une investiture divine, la communauté universelle des croyants. La garde et la direction du troupeau tout entier des pasteurs et des fidèles lui sont confiées ici-bas par délégation permanente du suprême et immortel Pasteur.

L'obéissance du catholique tire sa noblesse et sa grandeur morale de la sainteté et de la majesté du pouvoir spirituel dont nous reconnaissons la suprématie. Elle tire son mérite et sa force du motif surnaturel et de l'esprit de foi qui l'inspirent dans ses actes, dans sa générosité, dans ses sacrifices. Rendant hommage au droit et aux responsabilités morales d'une autorité sainte, le croyant ne fait jamais erreur en obéissant.

YVES DE LA BRIÈRE.


ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

ET RECHERCHE SCIENTIFIQUE

A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT

Il y a quelques années, on avait organisé en France une Journée des laboratoires. Ce fut un grand succès quotidiens et revues se mettaient à l'envi à éclairer l'opinion sur la situation invraisemblable faite aux savants français; on parla de M. Branly et de son cabinet de physique, on cita le Collège de France et ses murs croulants, on rappela la Sorbonne et ses installations insuffisantes; bref, on fit quelque bruit autour d'une question qui paraissait nouvelle, on récolta quelques milliers de francs. et puis le silence se fit sur ce sujet pourtant toujours actuel. En publiant son Enquête1, M. Maillart veut-il réveiller l'attention du grand public et lancer une nouvelle campagne en faveur des laboratoires? Le désir* de l'auteur porte, semble-t-il, singulièrement plus loin sans doute il montre la gravité du mal, et, pour ce faire, il ne néglige pas d'en appeler aux articles de journaux et aux interviews parus en igai, mais son ambition ne s'arrête pas là; il ne veut pas d'une aide passagère aux laboratoires, il ne veut pas d'une aumône, il va jusqu'à dire que la Journée Pasteur est « une mendicité sans intérêt comme sans excuse ». L'État doit pourvoir lui-même à un service aussi important que celui de la recherche scientifique il ne doit pas se contenter de faire appel à la générosité privée. Ce qu'il faut, c'est réorganiser complètement le statut de notre enseignement supérieur. Et c'est pour amorcer cette réforme et i. Henri Maillart, l'Enseignement supérieur. Enquête sur la situation rie l'enseignement supérieur scientifique et de l'enseignement supérieur technique. Paris, aux éd. de la Bonne Idée, 152, rue de Vaugirard.


gagner à sa cause l'opinion publique que M. Maillart lance son livre.

II ne s'agit donc pas d'exciter dans le grand public une pitié temporaire et d'ailleurs quelque peu factice; il faut, et c'est une question urgente pour la France, il faut faire comprendre à l'élite de notre pays que la question des laboratoires est une question nationale au premier chef; que de sa solution dépend l'avenir même de la nation. C'est le mérite de M. Maillart d'avoir su s'élever, pour traiter ce sujet, au-dessus des préoccupations quotidiennes et des intérêts de petite boutique. Son livre est l'œuvre d'un spécialiste et d'un patriote. Les lecteurs des Études comprendront que nous ayons voulu leur présenter cette enquête. C'est, en effet, avant tout, une enquête l'auteur a noté quelle était la situation de l'enseignement supérieur en France, il a cherché dans les interviews des quotidiens et les articles des revues professionnelles les jugements des intéressés, il a consulté les textes officiels (projets de loi, discussions à la Chambre, règlements concernant l'enseignement, etc.). II a rassemblé dans son livre le résultat de ses recherches sur le mal dont nous souffrons et sur ses causes. Comme il sied à une enquête, ces divers renseignements ne se groupent pas toujours dans un ordre logique; plusieurs témoins rapportent le même fait, les mêmes considérations reviennent parfois en deux endroits du livre (telle passage sur la Sorbonne aux pp. 221 et 241). Nous ne nions pas d'ailleurs que souvent il n'y ait une certaine force dans les répétitions (tel le refrain que M. Maillart ajoute à chaque description de laboratoire mal outillé « Les Américains ont pitié de nous » (p. 75). Et si le lecteur non prévenu éprouve une impression d'effroi devant cet amas de faits qui se présentent sans ordre apparent, il reviendra de ce jugement hâtif, une fois la lecture terminée; l'on s'aperçoit alors que, si l'on n'a pas gardé un souvenir très précis de chacun des détails, on emporte de l'ensemble une conviction très nette il faut réformer notre enseignement supérieur. L'auteur de cette Enquête cache, sous un pseudonyme, « une personnalité éminemment renseignée et avisée »


(l'expression est du professeur Gautrelet, de la Faculté de médecine) M. Henri Mathieu est, en effet, assistant à la Faculté des sciences et, comme tel, spécialisé dans les recherches sur la chimie et la physiologie des matières protéiques. Il est, de plus, chargé d'enseignement aux travaux pratiques de chimie générale. C'est dire qu'il connaît à merveille les deux obligations principales des membres de l'enseignement supérieur enseignement et recherche. Et, pour faire écho à son livre, voici que, de tous les milieux scientifiques (Facultés des sciences, Facultés de médecine, associations d'ingénieurs, revues techniques), surgissent des approbateurs de plus en plus nombreux1 qui, en rendant compte de cette enquête, confirment les détails donnés par l'auteur et parfois en ajoutent d'autres tout aussi suggestifs. Devant nous, ce n'est pas la pensée d'un individu qui s'exprime, c'est l'opinion de tous les scientifiques, quelles que soient leurs convictions politiques ou leurs spécialités techniques.

Nous n'avons pas l'intention de donner un résumé de cet ouvrage on ne résume pas une liste de chiffres ou une série de témoignages. Ce livre ne met pas sous les yeux du public un laboratoire particulier pour en montrer la pauvreté et la détresse il traite dans toute son ampleur, avec ses causes et ses répercussions, la question des laboratoires. A ce propos, vient l'étude de tout notre enseignement supérieur scientifique et technique, étude qui amène des vues extrêmement intéressantes sur notre politique scolaire depuis cinquante ans, sur la décadence de notre élite, sur la baisse de notre valeur intellectuelle. Nous nous bornerons ici à insister sur un problème très important parce qu'il intéresse l'avenir du pays notre enseignement supérieur et ses rapports avec la recherche scientifique.

I. L'Enquête sur l'enseignement supérieur a déjà été"" louée, entre autres revues techniques, dans la Revue générale d'électricité, le Bulletin des ingénieurs agronomes, l'Écho des laboratoires, la Revue de pathologie, comparée, le Journal des praticiens, la Vie technique et industrielle, le Journal de pharmacie et de chimie, Chimie et Industrie, etc.


Cette question n'est pas nouvelle et M. Maillart n'a pas attendu la guerre pour l'étudier. C'est pourtant dans les ^articles de propagande de la trop célèbre Gazette des Ardennes qu'il place le point de départ de, son livre. Parmi les reproches que nous adressaient nos adversaires, se trouvait celui qui nous présentait comme un peuple arriéré, ayant un besoin urgent de la Kultur germanique. Il fut de mode jadis de hausser les épaules devant de telles affirmations. M. Maillart n'adopte pas cette attitude facile en spécialiste, il sait que nous vivons en partie sur notre réputation à son avis, nous avons en France des individualités marquantes que nos voisins nous envieront toujours, mais « ces belles individualités ne suffisent pas à masquer l'indigence intellectuelle générale » (M., p. 8). Étudions les reproches des Allemands, peut-être y trouverons-nous une utile leçon.

Les accusations allemandes étaient très précises le budget de l'enseignement était, en France, de 326 millions; en Allemagne, de i milliard 97 millions; les Allemands ne comptent que 2 illettrés sur 10 000 recrues, tandis que les Français en ont 32o sur le même contingent; enfin, au moment de la guerre, les titulaires du Prix Nobel n'étaient que 3 en France contre i4 en Allemagne.

Ce tableau, trop exact, dressé par les Allemands pour affaiblir le moral des régions envahies, M. Maillart le reprend pour éclairer ses compatriotes, « le Français du vingtième siècle s'accordant volontiers une valeur intellectuelle qu'il est souvent loin de mériter » (p. 7); après avoir établi notre vraie situation, M. Maillart veut rechercher les causes de notre déficit c'est le but qu'il se propose au début de son livre (p. 8) « Comme, à notre grand regret et à notre grande honte, l'Allemand disait ce jour-là l'exacte vérité, nous. ne pouvons que méditer les fautes que nous avons commises pendant ces quarante dernières années. » Nous verrons plus loin de quelles fautes il s'agit.

M. Maillart ne partage donc pas l'optimisme béat des


journalistes qui en appellent sans cesse à notre glorieux passé; sachons-lui gré de sa sincérité; avant de se corriger, il faut connaître ses défauts.

La place que nous occupons aujourd'hui n'est plus celle que nous occupions il y a cent, deux cents ou trois cents ans; nous ne sommes pas en avance sur les peuples voisins, il nous faut l'accepter,^ car cela est, et travailler pour regagner le terrain perdu; nous n'y arriverons qu'en réalisant les réformes nécessaires et non en nous déclarant béatement satisfaits parce que le veut ainsi l'argument politique utile aux affaires de tel parti (M., p. 45); dans sa position actuelle, la France n'a plus droit au rang qu'elle a pu revendiquer pendant les siècles où son rayonnement s'est étendu sur le monde entier, du seizième siècle jusqu'à la moitié du dix-neuvième (M., p. 8).

Comment se manifeste donc cette décadence de la science française ? De deux manières tout d'abord, notre enseignement supérieur scientifique est de moins en moins recherché par les étrangers; de plus, nos découvertes sont moins nombreuses et moins belles que par -le passé. Déjà autrefois les savants allemands avaient, dans le monde, une influence bien plus grande que nos savants français; M. Maillart en donne de nombreuses preuves et cite le projet de loi de 1919 « Si l'on veut. attirer et retenir les étudiants étrangers qui, avant la guerre, affluaient dans les universités allemandes, il est d'une nécessité absolue. » (M., p. 24). Malheureusement, on n'a pas tenu compte des demandes réitérées des savants français le but que l'on visait en 1919 n'a pas été atteint le doyen de la Faculté des sciences, M. Molliard, le note dans une interview publiée par Excelsior

Nous recevons des étrangers, mais, devant la misère de nos laboratoires et l'insuffisance de nos moyens de travail, que voulez-vous qu'ils pensent. et qu'ils fassent P Nous aurions pu prendre la place de l'Allemagne et, au lieu d'y réussir, que voyons-nous ? Les Américains ont pitié de nous. Des étrangers sont venus ici, mais je ne les vois plus. Ils sont partis sans laisser d'adresse. Ils sont retournés chez eux ou dans un autre pays. Je ne veux pas savoir lequel. (M., p. 74.)

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Et M. Maillart illustre cette citation par un parallèle triste-


ment éloquent entre les laboratoires allemands bien outillés, où l'on travaille avec goût parce qu'on y trouve le professeur chaque jour et que l'on y sent un organisme vivant, vraiment actif, -et les laboratoires français, « quelquefois misérables, insuffisamment outillés, sans crédits, sans le secours permanent du maître, absent pour quatre ou cinq causes », et il ajoute « Comment ne pas comprendre l'étranger et l'excuser » (M., p. 99.)

Du moins, si les étrangers viennent moins chez nous, nos savants peuvent-ils poursuivre les découvertes qui ont assuré la gloire française, peuvent-ils marcher sur les traces de leurs illustres prédécesseurs? Hélas! difficilement. Lisez M. Maillart et vous verrez où nous en sommes; qu'il me suffise de citer le texte quasi prophétique de l'Association pour l'extension des études pasteuriennes

La science française est en péril. Le pays de Lavoisier, de Claude Bernard, de Pasteur, verra s'éteindre, peut-être un jour prochain, son rayonnement scientifique sur le monde. Les laboratoires désormais vides ne seront plus qu'un musée où l'on viendra en pèlerinage admirer ce que firent les morts. (M., p. 64.)

Ce texte sonnerait comme un glas s'il ne devait pas plutôt annoncer un réveil.

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La science française subit donc une crise pourquoi? Suivons encore notre guide dans la recherche des causes. M. Maillart trouve deux raisons il y a, nous dit-il, une crise de l'outillage et une crise du personnel étudions donc successivement ces deux points.

Crise de l'outillage, tout d'abord. On a dit et répété que nos laboratoires étaient mal bâtis et insuffisamment outillés; peut-être n'a-t-on pas assez précisé les détails. Ici quelques chiffres ont leur importance les crédits de laboratoire n'ont pas été augmentés de 1914 à [921 et ils l'ont été à peine depuis 1921. M. Appell, en 1921, demande 4700000 francs, on lui accorde 800 ooon francs, comme en 19ii (M., p. 65). Citons, après M. Maillart (p. 73), les chiffres des crédits du laboratoire de physique de M. Lippmann (Sorbonne), un des


mieux pourvus en 1914, 13ooo francs de crédits; en 1921, i3ooo francs toujours; or, en 1921, il dépense 6000 francs de chauffage (1800 avant guerre), 1000 francs de gaz, 1000 francs d'électricité. C'est-à-dire que, pour alimenter en appareils, en verrerie, en produits, une quinzaine de travailleurs, le laboratoire ne dispose que de 5 000 francs, contre 10 000 avant guerre, alors que tout a, pour le moins, quadruplé. On pourrait faire un travail analogue sur les crédits du laboratoire du professeur Richet à la Faculté de médecine. Mais il faut signaler des faits scandaleux c'est, à l'Institut Agronomique, le laboratoire du professeur Kayser (auteur d'un traité de microbiologie agricole qui fait autorité) où il n'y a pas de personnel de service sur les 45oo francs de crédits, il faut en distraire 1200 pour payer une femme de service qui vient, de temps en temps, balayer et nettoyer. Voilà donc un service qui pourrait être un centre d'activité où se grouperaient de nombreux chercheurs, mais il n'y a que i3oo francs pour acheter tout l'appareillage, toute la verrerie, tous les produits chimiques du professeur et de son préparateur. Il leur est impossible d'accepter des collaborateurs. Dans d'autres cas, la modicité du crédit semble une ironie, vraiment déplaisante de la part de l'Administration tel le laboratoire de chimie agricole doté de 1 000 francs de crédits annuels; sans doute le professeur André doit-il lui-même balayer ses salles, il n'a même pas de quoi payer une femme de service.

Mais les crédits ne sont pas seulement insuffisants, ils sont mal utilisés et, pour ainsi dire, obligatoirement gaspillés. `

C'est qu'il y a, à la base, un vice d'organisation. L'état d'anarchie, dans lequel se trouve actuellement encore notre enseignement supérieur, rend les crédits plus insuffisants que jamais. Nos établissements d'enseignement supérieur1 n'ont pas été établis pour que leur entretien fût économique. M. Mail1. L'enseignement supérieur qu'étudie M. Maillart englobe les principaux établissements scientifiques de Paris trois établissements de hautes études scientifiques t le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire national des arts et métiers (ce dernier pour les recherches industrielles) les Facultés de sciences, de médecine et de pharmacie, avec les Instituts qui léur sont rattachés tes écoles sùpé-


lart donne l'exemple de bâtiments nouveaux, construits récemment et « vieux déjà le jour de leur inauguration », comme l'Institut de chimie et l'Institut agronomique. C'est la Sorbonne aussi, « dont la trompeuse somptuosité plaît aux bureaux, aux habitués de ses salons de réception, à ceux de son grand amphithéâtre pompiers, sauveteurs et tous braves gens en mal de solennité pour la fête de leur association ». Cette imposante bâtisse tient vaille que vaille son rple pour la Faculté des lettres; elle le remplit très mal pour les sciences

II y a bien quelques laboratoires dans le haut pour le prétexte, mais on les a entassés les uns sur les autres, à l'étroit, sans air et sans lumière, sans moyens d'action. La Sorbonne devait aller jusqu'il la rue Soufflot ou ne devait pas être rebâtie sur le même emplacement. Obligés de faire quelque chose, nos devanciers ont fait à à moitié; ils n'ont pas osé faire juste et bien (M., p. 221). La mauvaise disposition des bâtiments nouveaux engendre tout naturellement la dispersion des laboratoires. Puisque les laboratoires de physique de la Sorbonne sont si petits, puisque la place leur est si parcimonieusement mesurée qu'ils peuvent à peine abriter les élèves de la Faculté des sciences, on ne peut leur demander d'accueillir tous ceux qui, à Paris, font de la physique, quels que soient les établissements dont ils dépendent; d'où la présence dans la capitale, de plusieurs laboratoires de physique. Il en est de même d'ailleurs pour la chimie il y a, à Paris, une vingtaine de laboratoires de chimie, « leur réunion permettrait de leur accorder des avantages généraux, possibles à réaliser dans une installation d'ensemble, impossibles à réaliser dans des installations multiples » les crédits seraient plus abondants, l'administration n'étant plus obligée, comme le regrettait le ministre de l'Instruction publique (Officiel, 12 avril 1921 M., p. 254), « de répartir entre des laboratoires nombreux et dispersés, d'utilité très inégale, une poussière rieures techniques ÉcoleB supérieures des mines, des ponts et chaussées, d'électricité, l'École centrale, l'École du génie maritime, l'Institut' agronomique, l'École vétérinaire. C'est dans ces différents établissements que sont dispersés les laboratoires dont nous parlons.


ou une manne dérisoire de subventions ». Prenons des exemples une installation du vide avec les canalisations nécessaires ne coûte pas beaucoup plus cher à installer qu'il s'agisse d'un laboratoire ou de deux; de même un four à haute température dépense tout autant s'il travaille pour plusieurs savants ou pour un seul des faits analogues se présentent en foule à l'esprit de ceux qui ont passé, ne serait-ce que quelques mois, dans un laboratoire. Les inconvénients, que nous signalons, indiquent le remède il faut, à l'exemple des Allemands, « rassembler les vingt laboratoires de chimie parisiens en deux ou trois centres », ce qui « offrirait tous les avantages matériels et moraux qu'on recherche » (M., p. 242). Ainsi l'on aurait le moyen de « réaliser de sérieuses économies sur les frais géné-. raux » et de « coordonner les aptitudes du personnel subalterne en le spécialisant ». Insistons seulement sur ce dernier ̃ point.

Si, dans vingt laboratoires de chimie, il y a deux garçons par laboratoire, on a bien un personnel dè service de quarante garçons, mais n'étant que deux dans chaque laboratoire, ils doivent faire successivement toutes les besognes les plus disparates, depuis le balayagc, travail de manœuvre, jusqu'à la soufflerie, travail de maître, en passant par les courses, l'entretien, les manutentions les plus diverses, etc. (M., p. 255).

Ces deux garçons ne peuvent être spécialisés et resteront toujours de simples manœuvres. Au contraire, si les vingt laboratoires étaient réunis, ils pourraient, en mettant en commun leur personnel, le spécialiser et en faire un corps de techniciens dont les professeurs et leurs collaborateurs tireraient grand avantage ceux-ci seraient de'purs manoeuvres quelques-uns seraient affectés à la soufflerie, d'autres formeraient « le personnel d'un véritable atelier où l'on trouverait un mécanicien, un tourneur, un chaudronnier, un plombier, un électricien et un menuisier1 ».

1. Les habitues des laboratoires de la Sorbonne comprennent tout l'intérét que présenterait une semblable utilisation en songeant aux services qu'a rendus aux savants le mailre verrier Vigreux, chef d'atelier à la Faculté des sciences, décoré de Légion d'honneur en 1926 pour l'aide qu'il a apportée à la science française.


II faut lire les pages où l'on trouve, pour la première fois peut-être, un plan d'ensemble pour l'organisation de nos services scientifiques. Jusqu'ici lorsque l'espace devenait par trop restreint, on construisait, en un quartier plus ou moins proche de la Sorbonne, un Institut plus ou moins complet et dont certaines parties faisaient double emploi avec des services déjà existants. A l'Institut d'optique, par exemple, en dehors des cours d'optique appliquée et des laboratoires destinés à former les futurs opticiens, on trouvait un cours d'optique théorique, qui avait presque son pareil, fait par le même professeur, dans l'amphithéâtre de physique à la Sorbonne. C'est que l'Institut d'optique est une annexe de la Sorbonne et qu'il reste rattaché à sa maison mère par de nombreux liens difficiles à briser. Au lieu de ces improvisations hâtives, au lieu de ces réalisations de détail, M. Maillart nous offre un plan d'ensemble, étudié soigneusement; aux techniciens maintenant de dire leur mot. Pour nous, nous voulons signaler une question dont tous apprécieront l'importance.

Quelle sera la base des crédits alloués à un laboratoire P Aujourd'hui, les crédits sont affectés au laboratoire de tel professeur, et seul le professeur en dispose qu'il y ait, dans ce service, vingt chercheurs ou que, par suite de diverses circonstances (mort du chef de laboratoire, déplacement, etc.), leur, nombre soit réduit à dix, les crédits restent les mêmes; on recopie un budget presque sans changement d'une année sur l'autre « On rencontre de temps en temps, nous dit M. Maillart (p. 82), un service en sommeil où la vie du laboratoire est si ralentie qu'on doit plutôt dire qu'elle est suspendue. » Mais, comme autrefois le service était prospère, les crédits sont abondants, trop abondants même « N'étant pas dépensés, ils devraient rentrer dans les caisses de l'État cela ne se produit jamais, car, ce serait révéler la situation; on les dépense donc en achats inutiles pour dissimuler la vie ralentie du laboratoire, c'est du gaspillage. » A côté se trouve peut-être un autre laboratoire dont les travailleurs, devenus plus nombreux, réclament, sans les obtenir, les crédits nécessaires. Il y a là une anomalie qui ne peut durer: il faut que les crédits dépendent, chaque année, du nombre de


savants affectés au laboratoire. Le nombre total de chercheurs scientifiques varie peu d'une année à l'autre, il serait donc facile de prévoir la dépense et d'établir un budget suffisamment approché.

Ce système aurait aussi un autre avantage, celui de permettre à tout travailleur sérieux l'accès du laboratoire correspondant à ses recherches. Actuellement, un licencié, qui veut travailler sa thèse 1, doit chercher un maître qui l'accueille dans son laboratoire, lui enseigne son métier, le patronne; et c'est justice, puisque le jeune homme n'a encore aucune expérience de la recherche scientifique. Mais le praticien rompu à toutes les techniques est également obligé de se faire agréer par un directeur de laboratoire. Quel que soit le dévouement de nos savants, on comprend qu'ils hésitent parfois, lorsqu'ils sont déjà nombreux dans un laboratoire, à ouvrir leur porte à un nouveau venu, puisque son arrivée signifie, pour eux, une diminution de crédits et équivaut pratiquement, pour leurs recherches, à une gêne. Ici encore M. Maillart propose un système qui semble con-> cilier, avec la liberté du chercheur, la nécessité d'un contrôle, indispensable puisque c'est l'argent du pays qui est en cause. C'est aux spécialistes de dire si ce nouveau mode de répartition leur semble répondre à toutes les exigences.

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A côté de la crise de l'outillage, il y a une crise du personnel.

Ainsi que le disait le projet de loi de 1919, si nous voulons « développer les recherches, attirer et retenir les étudiants étrangers qui, avant la guerre, affluaient dans les universités t. La licence ès sciences est l'examen que l'on prépare après le baccalauréat; elle assure une solide formation générale au futur savant. Le doctorat ès sciences, es lettres, en droit, ainsi que l'agrégation en médecine et en pharmacie sont, en quelque sorte, un brevet de chercheur. Pour Ici obtenir, on prépare une thèse qui Montre précisément si l'on possède la technique du métier. Quant à l'agrégation ès lettres et ès sciences (qui ne correspond pas à l'agrégation en médecine), elle n'a aucun rapport avec l'enseignement supérieur c'est un grade qui témoigne de l'aptitude du candidat à l'enseignement secondaire. Il était bon de préciser ces détails pour éviter des confusions.


allemandes, il est d'une nécessité absolue d'augmenter les traitements à tous les degrés ». (M., p. 2i5.)

Ces traitements sont très inférieurs à la valeur des savants auxquels ils sont destinés dans une étude préparée par l'Administration et que cite M. Maillart (p. 22/4), les professeurs de la Sorbonne étaient classés au-dessous des directeurs de ministères, les professeurs du Collège de France et du Muséum au-dessous des professeurs de l'enseignement secondaire. Or, il s'agissait de savants dont la réputation mondiale portait au loin le bon renom de la science française. Quant aux maîtres de conférences, ils étaient placés au-dessous des économes des lycées 1 Or, ce sont, en fait, des professeurs-adjoints, ils font un cours, souvent un cours très important, et les membres de l'enseignement supérieur n'arrivent à la « maîtrise de conférences » que vers cinquantecinq ans et après avoir fourni de nombreuses preuves de leur valeur.

Citons quelques chiffres1 en 1921 un professeur de 1™ classe à la Sorbonne gagnait 28000 francs; maintenant 35000. Voilà donc le maximum auquel peuvent prétendre ceux qui entrent' dans l'enseignement supérieur, quels que soient leur dévouement et leur ardeur au travail, quel que soit leur génie. Les professeurs de 2e et 38 classe gagnent 29 000 et 32 000 francs. Quant aux maîtres de conférences (qui sont, pour le public comme pour leurs collègues étrangers, de véritables professeurs, tels les Guichard, les Auger, les Debierne) leur traitement varie de 26000 à 22 ooo francs.

Des traitements si bas amènent une conséquence toute naturelle la concurrence de l'industrie. L'industrie sait payer les hommes ce qu'ils valent. D'où un danger, signalé 1. Testis unus, testis nullus. Ceux qui désirent confirmer les chiffres de M. Maillart pourront consulter la brochure d'Albert Ranc, le Budget du personnel des recherches scientifiques en France, éd. « Chimie et Industrie », Paris. On y trouvera, sur ce sujet, moins vaste que celui du livre de M. Maillart, des remarques qui confirment l'enquête sur l'enseignement supérieur. On pourra y noter surtout la nécessité d'avoir des « chercheurs» » libérés de toute obligation d'enseignement, (Banc, p. ioo sqq.); c'est ce que M. Maillart appelle des assistants (M., p. 161). Ne s'occupant pas de l'enseignement supérieur, M-, Ranc ne parle pas des traitements; il ne cite que les subventions qui encouragent la recherche bourses, prix, donations, etc., et il s'efforce d'en faire un relevé aussi complet que possible pour en noter la manifeste insuffisance.


depuis longtemps il faudrait, dit M. Ch. Dupuy (Officiel, ii avril 1919 M., p. 228), que «.le traitement fût suffisant pour un homme qui a consacré sa vie à l'enseignement et qui pourrait, d'ailleurs. se tailler dans l'industrie. une situation bien supérieure à celle qu'on lui a donnée dans l'Université ». Puisque l'enseignement supérieur ne nourrit plus son homme, beaucoup de ceux qui auraient pu être des chercheurs et des savants délaissent une carrière où ils ne pourront faire vivre leur famille. Par suite, les candidats à l'enseignement sont beaucoup moins nombreux le choix, et la sélection deviennent difficiles. M. Herriot note qu'en 1920, le jury n'a pu retenir aucun des candidats à l'agrégation de physique (Officiel, 27 avril 1921), et M. de Lamarzelle signale que, dans un lycée où l'on trouvait dix-huit agrégés en igi4, ils n'étaient plus que huit en 1921. « Vous pourrez adresser, ajoute M. Herriot, les appels les plus idéalistes au dévouement du corps enseignant si vous ne donnez que de telles perspectives à vos maîtres, vous n'aurez que les laissés pour compte des autres professions ».

M. Urbain le note aussi, et nous pouvons en croire son expérience. « La plupart des hommes de sciences ont dû, par devoir familial, chercher, en dehors des Facultés, des moyens d'accroître leurs revenus » par le cumul d'autres fonctions. «

Ce cumul a de graves inconvénients pour un professeur de l'enseignement supérieur. Celui-là doit être un chercheur. Certes, dit M. Perrier, enseigner la science acquise est une haute mission, une fonction admirable; mais créer la science est mieux encore et c'est là qu'est la véritable fonction de l'enseignement supérieur. On paraît trop l'oublier quand on discute des rapports et des valeurs qui existent entre les divers enseignements. Il est pénible, à la vérité, d'entendre comparer l'enseignement supérieur à l'enseignement secondaire en se basant sur le nombre d'heures d'enseignement (M., p. 229).

D'ailleurs, ces inconvénients du cumul, pratiquement obligatoire à l'heure actuelle, ont amené, dans certains domaines, des décisions intéressantes ainsi le décret réorganisant l'enseignement supérieur de l'agriculture prévoit que dorénavant toute nomination de professeur serait subordonnée à


l'engagement pris par le titulaire de consacrer exclusivement son activité à l'établissement où il exerce son enseignement. (M., p. 129.)

Cette décision est dans la vraie tradition universitaire française; le professeur a trois choses à faire: il doit donner un cours- et c'est sa part de l'enseignement il doit diriger un service de recherches correspondant au cours précédent, c'est encore un enseignement, pratique et concret cette fois enfin, il doit se consacrer à des recherches personnelles et cette troisième occupation n'est pas facultative. Par ailleurs, à Paris, le professeur est presque toujours obligé de faire partie d'une ou de plusieurs commissions scientifiques, et ce rôle de « conseiller technique est un service d'un intérêt national capital ».

A l'heure présente, les conceptions de l'Administration partagent les professeurs en deux catégories les premiers occupent des chaires de recherches, parce qu'ils ont, après leur cours, des recherches originales à poursuivre; les autres sont censés ne pas être dans le même cas, ils ne peuvent occuper que des chaires sans recherches. Le règlement ne se demande pas ce qu'ils feront toute la journée quand ils auront fait leurs cours (deux ou trois heures par semaine). Le spécialiste, qu'est M. Maillart, se venge ironiquement des incompétences qui prétendent diriger les savants de nos Facultés

Ignorer que tout l'enseignement supérieur. est spécifiquement un enseignement avec recherches est ignorer tout de l'enseignement supérieur, et quand pareille ignorance est le fait de l'Administration chargée de veiller aux intérêts de cet enseignement, que peut-on craindre d'elle alors qu'on devrait être en droit de tout en espérer P (P. i34).

M. Maillart étudie dans son livre les traitements que l'on pourrait donner aux différentes catégories de membres de l'enseignement supérieur pour ce faire, il les compare à certains fonctionnaires (Administration centrale des ministères) et propose que les traitements universitaires subissent les mêmes augmentations ou réductions que les traitements des autres fonctionnaires. Nous ne citerons pas les


chiffres obtenus le prix de la vie ne cessant de monter, des traitements convenables en i924"sont maintenant des salaires de famine. Retenons seulement que cette question des traitements est capitale pour l'avenir de notre pays, que l'augmentation porterait sur un budget infime et que, dans ces conditions, hésiter devant un réajustement nécessaire prouverait une petitesse de vues et une « mesquinerie impardonnable ».

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Nous avons décrit la triste situation de notre enseignement supérieur et nous avons noté les causes de cet état de choses; il reste à voir pourquoi la situation est si différente en Allemagne et à indiquer quels sont, chez nous, les responsables.

Ici encore M. Maillart s'offre à nous guider et le début de son livre éclaire d'une singulière façon toutes les erreurs commises depuis cinquante ans à tous les degrés de l'enseignement. Car, s'il ne traite pas ex professo de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire, il ne les passe pas toat à fait sous silence.

L'enseignement primaire n'a pas donné tous les résultats qu'on escomptait M. Herriot et M. Buisson l'ont reconnu, mais évidemment pas dans la même pensée que M. Maillart qui a de fortes paroles sur ceux qui « au lieu d'assurer une base solide à' la première éducation, ne songent guère « qu'à faire étalage d'un vaniteux bâgage d'anticlérical ». C'est là un « sabotage de l'enseignement », une faute professionnelle que les administrateurs universitaires devraient relever avec force. L'Administration, loin de blâmer le fautif, lui réserve ses faveurs et excite ainsi les bons instituteurs à oublier eux-mêmes leurs devoirs. Et, parlant en simple patriote, l'auteur ajoute qu'il est impossible de laisser l'école à cette déchéance que'lui vaut1 la politique, alors que l'ouvrage ne lui manque pas puisque « les ignorants pullulent autour d'elle » (p. 34).

Dans l'enseignement secondaire, l'Administration fait aussi de la mauvaise politique, des exemples récents sont


encore dans toutes les mémoires l'école unique tant prônée par certains est vivement prise à partie par M. Maillart, qui ne lui pardonne pas le tort qu'elle pourrait faire à notre éducation nationale.

Mais c'est surtout dans l'enseignement supérieur que M. Maillart prend ses exemples lorsqu'il veut montrer les bizarreries de notre Administration. Après le vote de la loi de 1919, elle a obtenu du ministre un décret suspendant l'avancement tel qu'il venait d'être réglé « alors qu'elle ne devrait avoir de repos que les laboratoires, comme leur personnel, n'aient reçu satisfaction pleine et entière, elle s'ingénie, au contraire, à trouver le moyen de laisser la science française dans le marasme elle ne se lasse pas de mettre des bâtons dans les roues, soit par inaction, soit par mauvaise volonté ». Nous avons vu plus haut quelques griefs précis. Notons encore la célèbre commission nommée pour étudier les besoins des laboratoires elle était composée d'un physicien, d'un chimiste, d'un naturaliste et même d'un mathématicien. « Que savent ces spécialistes des besoins des spécialités autres que la leur Rien Que vaut alors leur compétence ? Rien. » II faut demander « aux chimistes, à tous les chimistes, quels sont les besoins d'un service de chimie, aux physiciens, à tous les physiciens, quels sont les besoins d'un service de physique. » Car, s'il s'agit de recherche scientifique, un chimiste est un étranger en physique et un zoologiste un étranger en botanique. Et c'est sur cette base que sont constitués tous les Conseils de Faculté. M. Maillart demandé de les remplacer par des Conseils de spécialistes qui pourraient utilement donner leur avis sur des questions de leur compétence.

Après ces exemples (et nous n'avons pas tout relevé), on ne peut que souscrire à la critique que M. Maillart adresse à l'Administration, elle fait trop de politique pour mieux le souligner, l'auteur a mis en exergue à sa première partie la parole du ministre socialiste belge, M. Jules Destrée « Il faut faire de l'enseignement soit libre, soit officiel, une grande entreprise nationale ».

Et ceci nous amène à une autre faute commise par les


pouvoirs publics à défaut d'une situation matérielle suffisante, ont-ils fait à nos savants une situation morale comparable à leur mérite? ont-ils exalté l'enseignement comme un service national ont-ils félicité les professeurs comme de bons serviteurs de la patrie? En Allemagne, le kaiser allait visiter les savants dans leurs laboratoires; voit-on le président de la Républiquesen faire autant? Et pourtant les laboratoires importent autant à la gloire de la France que des expositions comme le concours Lépine, qui reçoit, chaque année, la visite du président de la République. En Allemagne, les savants sont chamarrés de décorations; nous n'avons, en France, parmi les grands-croix de la Légion d'honneur,qu'un seul savant, le docteur Roux (M., p. 28). Nous le répétons, il y a là une faute grave de la part de. l'État cette sorte de dédain, dans lequel le monde officiel tient les savants, est pour beaucoup dans la situation actuelle.

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Pour que cela change, il faut que l'opinion publique, elle aussi, fasse effort, car elle a sa part, sa lourde part de responsabilité1. C'est son incompréhension qui encourage l'inertie de l'administration. Mais l'opinion publique, c'est la foule aveugle qui suit ses chefs prompte dans ses colères comme dans ses admirations, elle ne raisonne ni les 'unes ni les i. Le public est, d'ailleurs, souvent bien mal éclairé. Sous prétexte de mettre les choses à sa portée, on lui donne une fausse idée de la recherche scientifique, comme aussi du travail et de l'abnégation qu'elle suppose. Dans un article de tête du Matin (6.3.26) intitulé « Comment se produit la lumière n, M. Nordmann explique, vaille que vaille, la difficulté du problème, et il écrit « La question restait donc fort obscure. C'est alors que. il y a peu de temps, intervint un joueur de foot-ball. Il s'appelle Niels Bohr, et il e=t célèbre en Scandinavie pour son adresse à manier ou plutôt à expédier le ballon rond et le ballon ovale. Ce jeune sportsman a une faiblesse, un violon d'Ingres, qui doit bien le faire mépriser de ses coéquipiers la physique, Entre deux séances au terrain de sport, Niels Bohr eut l'idée de réfléchir à notre problème et il en a trouvé la solution, sinon définitive, car lien n'est définitif ici-bas, du moins la meilleure qu'on ait proposée jusqu'ici. » Présenter ainsi la géniale hypothèse du savant danois, ce n'est pas faire connaître les savants, c'est plutôt leur attirer le mépris de la foule plus disposée d'ailleurs à leur offrir des terrains de jeux que des laboratoires. Des articles comme celui-là font plus de mal la science qu'on ne le pense.


autres; il faut qu'on lui montre la place des savants, il faut qu'on lui en fasse sentir l'utilité. C'est là précisément le rôle de l'élite.

Je crois qu'en parlant de l'élite, nous arrivons au fond même du livre de M. Maillart. Je dirais que son livre est écrit sur l'élite et pour l'élite.

Lui-même nous dit, très nettement, pourquoi les savants, dont il parle si longuement, font partie de l'élite, lorsqu'il trace ce beau portrait du chercheur

Il est de toute évidence que de telles spéculations ne sont pas à la portée de toutes les intelligences, d'autant plus qu'il faut, non seulement des intelligences, mais des intelligences associées au plus sincère dévouement, au plus complet désintéressement. On s'aperçoit vite que la valeur des individus de cette trempe est celle d'un corps d'élite. Le savoir qu'il faut acquérir dans ces fonctions exige qu'on y consacre non seulement les longues et hautes études préalables, études qui sont celles que sanctionnent doctorat ès sciences et doctorat ès lettres, agrégation de médecine, de droit ou de pharmacie, mais que pendant toute la vie, on consente à continuer ces recherches, qu'on ait toujours la même souplesse intellectuelle pour accepter un travail toujours renouvelé, pour que l'intéressé puisse rester sans défaillance, à l'avant-garde, dans le domaine de la science. C'est un travail trop redoutable pour que beaucoup, même parmi les plus intelligents, puissent y consentir. Redisons-le c'est réellement le fait d'une \§Iite. (M., p. 108.)

Malheureusement, l'élite du public instruit, capable de comprendre l'élite des savants, va plutôt diminuant. Cette situation tient à plusieurs causes tendance à un travail facile, perte du goût de l'effort, surtout de l'effort intellectuel (M., p. 16-18) amour du « toc », du brillant sans souci du solide et du, sérieux (en musique comme en arts plastiques); M. Maillart indique aussi les remèdes et insiste très longuement sur l'éducation nationale qui doit nous donner, par un enseignement secondaire approprié, l'élite dont nous avons besoin. Ici comme ailleurs, l'auteur 'ne se borne pas à des généralités il condamne l'école unique dont il fait une critique serrée, il note ses remarques sur l'enseignement des différentes disciplines, il va même jusqu'à établir le programme des classes et l'horaire de la semaine. C'est dire que


rien n'est laissé au hasard. Après tout, la renaissance de l'élite vaut bien quelque peine.

A cette élite renaissante, M. Maillart expose, pour l'encourager aij.. travail, la beauté du rôle rempli par le savant dans la cité; et il ne s'occupe pas uniquement du côté pratique, puisqu'il a cette belle parole « Tout cerveau qui pense, celui de l'artiste comme celui du savant, est un cerveau bienfaisant. » (M.; p. no.) Cependant, s'adressant à des générations plus utilitaires qu'idéalistes, M. Maillart montre l'utilité de la recherche scientifique, et ces considérations ne sont pas familières à tout le monde;

Il faut, se rendre compte de la richesse que la recherche scientifique apporte à un pays. Et, sur ce point, même des gens cultivés se trompent étrangement. Ils ne contestent pas la nécessité des laboratoires, mais ils les conçoivent tous sous la forme de laboratoires industriels. Il est certain, par exemple, que nos industriels n'ont pas assez utilisé les chimistes et que les laboratoires privés ne sont pas assez nombreux mais M. Maillart s'en soucie peu à ceux qui s'en servent il appartient de les entretenir et de les doter d'outillage et de crédits suffisants. Ce que veut- montrer l'auteur de cette enquête, c'est que même la recherche désintéressée, même la pure recherche scientifique, est utile au pays. On ne peut séparer les découvertes en deux classes d'un côté celles qui sont utiles, de l'autre celles dont on ne voit pas l'utilité

Toutes les industries, qui entretiennent de si beaux laboratoires, ne représentent pas toute la science. elles n'en représentent que certaines parties. Or, la science n'a pas de trous. Elle ne classe pas les phénomènes en phénomènes utiles et phénomènes inutiles qu'on pourrait laisser de côté. Elle est faite de rapports qui, tous, sont nécessaires à la former telle qu'elle est au moment où nous sommes. Toutes les recherches faites dans son domaine lui sont également nécessaires. Cellcs qui, momentanément, n'ont pas d'application industrielle sont peut-être celles qui recevront demain l'application la plus retentissante. (M., p. n4.)

A l'appui de cette affirmation, M. Maillart cite la T. S. F., née de recherches théoriques sur les oscillations hertziennes et les lampes au néon (qui constituent presque toutes nos


réclames lumineuses) provenant, elles aussi, de recherches théoriques sur les gaz rares de l'air. Parfois une découverte n'a pas d'application immédiate, mais elle en provoque une autre, puis une autre; qui dira que, dans cette chaîne de phénomènes, aucun ne sera utilisé?

Les distinctions qu'on établit quelquefois dans la science en l'appelant ici science théorique et science pratique n'existent pas. Elles n'existent que dans l'imagination des gens mal informés de ce qu'est la science. (M., p. II5.)

Nous avons essayé de donner à nos lecteurs un résumé d'ensemble de ce livre, un aperçu des principales idées émises par l'auteur. Nous n'avons pu tout dire, nous n'avons pu tout noter; on voit pourtant, par ce que nous avons cité, combien M. Maillart -r- tout spécialiste qu'il est se sert peu de ses observations personnelles il fait appel aux docu,ments officiels, ou aux déclarations de personnages qualifiés. Son livre n'en a que plus de force et tout Français, qui a quelque souci de l'avenir de son pays, doit lire cette enquête. Au-dessus de tous les déficits signalés dans l'ordre matériel ou administratif, le grand mal de notre enseignement supérieur scientifique, c'est l'insouciance de l'élite lorsque les Français le voudront, l'enseignement supérieur scientifique sera sauvé; on trouvera des hommes et des crédits lorsque l'opinion publique l'exigera. Ici encore, M. Maillart établit un triste parallèle entre notre attitude et celle de nos voisins de l'Est « Pour que la France reprenne sa place dans le concert des nations, pour qu'elle puisse se montrer digne de l'héritage intellectuel et moral qui nous a été légué, il faut. remettre la valeur intellectuelle en honneur; il faut que tous les Français arrivent à accorder aux conquêtes intellectuelles ou artistiques une attention plus grande que celle qu'ils accordent à ces conquêtes encore aujourd'hui. (M., p. 28-29.) Malheureusement, nos contemporains sont plus épris du brillant que du solide, ils préfèrent les airs de music-hall à la musique classique et la vulgarisation élémentaire à la vraie science.


Il faut faire comprendre à tous l'importance de la science, aux classes ouvrières comme aux classes bourgeoises ce sera « long et difficile » et « il faudra travailler sans se lasser » mais il faut y arriver si l'on veut remettre la France au premier rang. Pour éclairer l'opinion, nous comptons sur l'élite intellectuelle. C'est à elle que M. Maillart fait appel, c'est à elle qu'il adresse son'livre; il lui demande d'étudier le problème de l'enseignement supérieur scientifique il ne cherche pas à tout dire ni à l'exprimer parfaitement; il veut créer un mouvement d'idées en France voilà pourquoi nous avons tenu à le présenter aux lecteurs des Études, en leur demandant de songer un peu à ce qui a fait jadis la gloire du pays, à ce qui peut faire demain sa prospérité. François HAGUENIN.


L'ÉGLISE DANS LA BANLIEUE · (Dernière série 1)

III. QUELQUES « défricheuks »

La banlieue, l'été. Un curé menuisier. Histoire d'une vocation. Japonerie de printemps. Gaston en prince et Monique en princesse. La fanfare rouge chez les Enfants de Marie. La petite « danseuse du bon Dieu ». Le faisan apprivoisé. Neuilly-Plaisance. Des spiritueux au spirituel. Une crèche sur les flots. Les conférenciers novices. Savigny; les projets d'un curé « flambé ». Le curé au bourricot. L'art de tailler les tomates. Un nouveau saint Vincent de Paul Des roses dans un tablier. BlancMesnil le curé restaurateur. l'on déjeune pour trente sous. La prière des petits communistes. Un curé en ciment armé. Le plus « petit curé » de Paris. Une « auxiliaire y héroïque. Un péu de psychologie le curé de zone et le curé de grande banlieue. Le secret du bonheur. D'eux amis qui ne se connaissaient pas.

Dans la lourdeur mate d'un après-midi d'août, tandis que vous jouissiez, mon cher lecteur, d'un repos bien mérité, sur la mer ou dans les montagnes, j'explorais un coin encore peu connu de la banlieue parisienne les Joncs-Marins. L'été, Paris revêt un nouveau visage. Ce ne sont que façades aux volets clos ou aux stores baissés sur des appartements déserts. Paris est à Trouville, Deauville, Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Vichy, Bagnères ou Luchon. Sur l'asphalte menu qui couvre les pavés de bois, les cars promènent des groupes d'étrangers femmes en lunettes et souliers ferrés, hommes en melons ou alpins de feutre r. Voir Études des 5 et 20 décembre 1996.


vert que harangue le speaker debout sur le marchepied. Paris n'est plus Paris.

La.banlieue, elle, est immuable. Je veux dire la banlieue vraie, l'ouvrière; et j'abandonne celle où le gros épicier du VIe ou du VIle, dans une villa en carton-plâtre de Champigny et de Gournay, travaille à s'imaginer qu'il est sur la côte, avec ses rocailles en ciment armé et ses boules de verre couleur absinthe. La banlieue, c'est toujours la banlieue même visage, même horizon, même va-et-vient aux mêmes heures des mêmes tramways ou des mêmes trains de ceinture. La « ceinture », si j'osais dire, y est toujours de mise. C'est la belle époque pour les maçons et charpentiers. Congédiés par la capitale, où il n'y a plus personne à les embaucher, ils bâtissent le Paris de demain. Et en avant, les bicoques qu'on plante en huit jours 1 On verra bien ce que satit faire un « ouvrier de Paris » Dès sept heures du matin, aux échafaudages 1 A neuf, le casse-croûte, à cheval sur les solives, dans le soleil clair. A dix, on « tombe » la veste. A toute heure on lampe du vin rouge. De là-haut on interpelle tout ce qui passe ouvrière, maraîchers, midinettes se rendant aux trams, et « môssieu le maire » et, s'il le faut, le curé. C'est le beau temps.

J'ai demandé mon chemin, le nez en l'air, à des gaillards qui, debout sur leurs hauts tréteaux, empilent avec sveltesse des briques, tels les petits-fils de Noé dans la plaine de Sennaar. Leur renseignement est d'une clarté inexorable Tout droit jusqu'au boulevard de la Marne, puis un petit à gauche; vous foncez dans la rue Adèle, et c'est là, un toit avec un kiosque dessus. Y a pas à vous tromper.

En effet, voici le « kiosque » un petit clocher piqué sur des étais à claire-voie, une manière de tour Eiffel qui aurait six mètres de haut et qui serait en sapin. A droite, dans la cour, un chalet modeste. La porte du « salon » est ouverte sur trois marches en ciment. Entre qui veut.

Appeler? pourquoi?. J'aperçois fort bien celui qui est sans doute le maître de céans. là, sur ce fauteuil, cette forme noire, ces mains posées sur l'accoudoir, cette tête' ` émaciée, d'où coule une barbe noire, ces yeux clos. Il dort.


« Feignant de curé! 1 dirait sans doute, à le voir, un Bouffandeau quelconque. Mais une brave ouvrière qui, derrière moi, a franchi la grille et vient, dit-elle, « arranger un baptême » pour demain, a le mot plus juste

C'est pas dommage qu'y s' délasse un peu.l'povr' C'qu'il trim' not' curé 1. Pas pus tard qu'c'matin, c'est par deux fois que j'l'ai vu accompagner deux morts au cimetière 1 Il a entendu. Un sursaut.

Oh! Monsieur l'abbé. Monsieur le curé. Mon Père. pardon. En rentrant du cimetière, je suis tombé là, fourbu. Excusez-moi. Avant les offices, j'ai cloué des planches. Je n'en pouvais plus. Je n'ai même pas fermé la porte. Et l'abbé Tissier, après avoir « arrangé le baptême » de l'ouvrière, ou plutôt de son nourrisson, me raconte cette chose très simple

Mon Père, voilà. Je suis né « dans les copeaux ». Je suis fils de menuisiers, et j'en tiens. D'abord, c'est vrai, mes parents rêvaient pour moi autre chose. Ils ambitionnaient d'avoir un fils marin. J'ai essayé. Mais bath! les math, ça n'entrait pas! J'ai raté le coup. Ne nous plaignons pas le bon Dieu m'a envoyé curé aux Joncs-Marins. C'est encore de la « marine », surtout à l'époque des inondations. Vous voulez savoir commeat j'ai « viré »? Sommaire. Ayant « loupé » marine, je suis entré à Saint-Cyr. Je voyais beaucoup, à Plaisance, l'abbé Soulange-Bodin. Je l'aidais pour les patros. Un jour, avec sa poigne de Basque, il me serre le bras, comxne on s'en revenait, dans les quinquets, tard « Vrai? tu veux être de la ligne » Moi « Pas plus que ça. Mais puisque j'ai manqué le bateau! » Lui « Il y en a un autre Faciam vos fieri piscatores hominum. Pêcheur d'hommes. Pêcheur d'âmes. Crois-moi, mon fils, fais-toi prêtre! » J'ai réfléchi. C'était ça. Un peu dur, les études, mais moins long que chez vous. A vingt-six ans, – cinq ans de retard seulement sur le séminaire, j'avais la messe. Huit ans, prêtre communautaire, à Plaisance. La guerre. Puis j'aurais aimé les ordres monastiques, j'ai l'âme très bénédictine; la liturgie, le chant, le travail, j'aime ça. Mais pas de santé pour le lever de la nuit. Vous voyez; je dors même le jour! Alors, les paroisses, la « brousse ». J'ai été


bien servi. Un vicaire du Perreux, an Alsacien, l'abbé Kupperschmidt, faisait ici le catéchisme, dans une baraque de chiffonniers. On m'a dit « Voulez-vous ça? – C'est pas de refus. » II y avait alors quatre mille habitants aux JoncsMarins. Il y en a aujourd'hui neuf mille. Tout à bâtir. J'ài dit « Ça'me connaît » Et j'ai bâti. D'abord l'église. Vous avez vu?

J'ai vu. Tout blanc. Tout lumineux. Tout propre. Déjà trop petit, et commentl Le clocher?

Amusant. Un clocher de mécano, qui serait en bois. Il en est. Le bois, le carton, le papier c'est mon fort. Venez voir mon patro une japonerie, et pas d'automne I De printemps, quoi! d'avenir] 1

Une « japonerié », oui. Murs en papier, bien lisse, bien net, bien collé sur des montants en bois. Scène en carton tassé.

Ça tient?

Si ça tient! Hep Monique! Gaston 1

L'abbé a hélé une forte fillette, à tignasse coupée, et un gosse rabougri qui fourragent dans des tas de ferrailles, sur un terrain vague

Montez en scène. Là, toi, Monique, tu es une princesse. Tu prends une tasse de thé. T,u vois? une table. Toi, Gaston, tu es le larbin. Tu veux pas? Bien 1 T'es le prince. Te gêne pas. A table, devant la princesse! Ah! vous avez un kodak, mon Père? Parfait, prenez ça.

C'est pris. Vous verrez cela, mon cher lecteur, non pas dans les Études, revue sérieuse, mais dans mon livre, bientôt. Et si Gaston, en prince, est plutôt modeste, Monique, elle, comme princesse, est tout de même « un peu là ». Sur ce théâtre de poupée, l'abbé fait jouer des pièces par ses enfants des patronages, ses grands jeunes gens ou ses jeunes filles. Et comme en ce coin perdu vers les berges de la Marne les distractions sont plutôt rares, il arrive que, pour se les procurer, habitants de toutes nuances, catholiques et juifs, communistes et bourgeois ont fait une sorte « d'union sacrée » où tout fraternise. C'est ainsi que la fanfare socialiste du lieu, non contente de donner une aubade au curé, le premier de l'an, sous ses fenêtres, se rend à ses séances


récréatives. Et l'on a ce spectacle curieux de voir, dans un angle de la salle que domine le crucifix, les musiciens rouges, bons garçons, regarder les Enfants de Marie jouer la Lettre au Bon Dieu, puis, aux intermèdes, tirer de leurs cuivres des sonorités à crever le plafond en papier. Au reste, le curé leur rend la politesse, car, à son tour, pour leurs fêtes, il leur prête le mobilier fabriqué de ses mains.

Il n'est pas jusqu'au démon de la danse qui, aux JoncsMarins, ne soit de « l'Union sacrée ». Il est vrai que, là, il semble avoir repris son uniforme d'ange, perdu depuis pas mal de siècles. C'est une petite fille de six ans et demi, qui, aux représentations de charité, vient danser, d'une façon impeccable, paraît-il, le ballet de Coppélia et des danses plastiques. Si j'étais bien sûr que la petite Hélène B. Ja « danseuse du bon Dieu », comme on l'appelle là-bas, dût avoir toujours six ans et demi, je reproduirais bien une charmante photographie que j'ai sous les yeux. Tant de grâce innocente dans ce bon visage d'enfant, sous son diadème d'or et ses boucles brunes Tant de candeur dans les petits bras levés en un geste arrondi Tant de légèreté dans la sandale lacée dont la pointe à peine effleure le tapis de [carton 1 Et pour faire venir quelques sous dans l'escarcelle des œuvres, enfantine et savante, la danseuse-bébé pirouette et virevolte à plaisir. Ah 1 la banlieue « rouge » a ses petites surprises I

En dépit de ces généreux concours, je trouvai, à ma première visite, l'abbé bien perplexe. Il n'ignorait point l'axiome « Qui bâtit sur terrain d'autrui risque de perdre son bien. » Or, son patro-joujou s'étalait avec confiance sur d'anciens marais, à peu près desséchés, qu'on lui avait simplement loués. La proximité même de l'église donnait à ces arpents de joncs une valeur plus grande chaque jour et le front circulaire des constructions nouvelles allait assiégeant et menaçant ces lieux où régnait hier le peuple coassant des grenouilles. Que le propriétaire vînt à vendre son terrain et c'en était fait des œuvres paroissialesl Le bon abbé me confia son souci, en lissant de ses doigts longs sa barbe judicieuse. Ce fut alors qu'intervint le lecteur inconnu à qui la banlieue doit d'avoir pu bâtir ou consolider, en une douzaine au


moins d'endroits, ses assises religieuses. Le fils du menuisier reçut un jour de l'Archevêché 5oooo francs, puis, un autre jour, d'un généreux éouvent de Belgique, 3ooo, puis quelques menus rogatons encore. Aujourd'hui, le royaume des tritons et des têtards est son royaume. Il l'a clos, lui-même, de bonnes palissades. Cet hiver, pour se donner du mouvement, il va y élever une seconde baraque. Il a le sourire, dans le petit presbytère où il vit entre sa vieille mère et son faisan apprivoisé, hôte familier de son bureau et de son jardinet.

Un quartier au nom dépourvu de grâce- la Maltournée –sépare les Joncs-Marins des grosses agglomérations de Neuilly-Plaisance, en Seine-et-Oise. Jadis, les'maisons du village se pressaient toutes dans la plaine basse où la Marne' décrit mollement' une large boucle. Aujourd'hui, elles ont si bien occupé les hauteurs qu'elles se trouvent très isolées de l'église bâtie près du fleuve. Et c'est toute une cité, élégante, du reste, et confortable, avec ses jardins et ses villas, à qui manque le bon Dieu. Elle a poussé trop vite pour penser à lui. Plus haut encore, au plateau d'Avron, plusieurs milliers de nouveaux venus se sont blottis dans des maisonnettes de fortune, en dépit du manque absolu'de communications, d'eau et d'électricité. Vaillamment, dès les premiers signes de cette invasion montante, l'ancien curé, qui, en bas, avait déjà organisé sa paroisse et ses œuvres, s'était remis à la tâche. Marquant l'avance de l'église vers les plateaux envahis, il avait bâti plus haut son presbytère, acheté, plus haut encore, un terrain; improvisé, même sur le plateau, une chapelle. Hélas 1 ses efforts allèrent à des échecs. On n'était pas encore assez préparé aux méthodes d'apostolat dans les lotissements. Il y eut des erreurs de manœuvre, inévitables dans tous les débuts. Le lopin acquis fut perdu. Le modeste sanctuaire du plateau d'Avron devint une salle de bal. Vieilli, découragé, le vaincu se consola quelque temps encore en élevant des lapins, puis il retourna mourir dans son pays. Il n'en demeure pas moins le premier apôtre de NeuillyPlaisance et un vétéran devant qui les plus jeunes se découvriront.


Le nouveau curé, lui, n'est pas encore près de perdre courage. Jeune, malgré ses cheveux gris, alerte, gai, il m'accueille par cette confidence imprévue

Voici, mon Père. Je suis vocation tardive. A vingt-huit ans, j'ai passé des spiritueux au spirituel. Avec mon frère, je tenais, à Mantes, une maison de vins. Si j'étais entré dans le clergé de Paris, c'est à Bercy que je tiendrais bien ma place. Mais on me dit « Versailles a besoin de prêtres. » Je me suis donc offert à Mgr Gibier qui m'a fait faire mes études tambour battant et qui, lui, m'a préposé non pas au vin mais à l'eau. Le bas Neuilly est le pays de l'eau par excellence. Pour peu que la Marne bouge, nous voilà submergés. Je vous montrerai dans mon église, sur le pilier qui soutient la chaire, une raie grisâtre dessinée à i m. 5o du sol c'est le niveau des eaux à la dernière baignade. La Marne, une nuit, ayant trouvé une brèche, bondit sur nous à la vitesse d'un galop de cheval. Mon prédécesseur dut faire un radeau pour venir chercher le Saint Sacrement. Il trouva un beau travail dans son église. L'harmonium naviguait majestueusement, telle une arche de Noé, dans la flottille des chaises et, détail joli, le petit Jésus, enlevé doucement de sa crèche (c'était vers l'Épiphanie), voguait dans son berceau, les deux bras tendus, comme le jeune Moïse sur les ondes du Nil. L'âne et le bœuf, noyés, flottaient près de lui, couchés sur le flanc. Maintenant on a établi des pompes elles ont pu nous sauver une fois ou deux. C'est égal, l'avenir n'est pas ici. J'espère que lé haut Neuilly pourra, par souscriptions, se donner une église. Quant à mes pauvres gens du plateau d'Avron, ah! eux! si on ne vient pas à leur secours! Mais j'ai confiance. Paris nous a repérés. J'ai eu la grande joie, cette année, de voir m'arriver vos charmants jeunes gens du Groupe des conférenciers populaires du collège Saint-Louisde-Gonzague, rue Franklin. Quel bien ils nous font, ici, à Livry, Aulnay-sous-Bois, Villepinte, Blanc-Mesnil, Villeparisis 1 Chaque jeudi soir, une conférence, sur un sujet bien actuel. C'est ainsi que Pierre-Louis Levesque nous a parlé du scoutisme, Xavier de Lignières de l'Église et la guerre, Jacquelin de la Porte du Travail manuel et intellectuel, Xavier Jehanno de la Franc-Maçonnerie, M. Daquin de


l'Église et le socialisme. Des messieurs et des jeunes gens de la ville se joignent aux aînés de mon patro pour écouter ces conférenciers qui s'expriment avec tant de simplicité et de distinction à la fois, mais surtout avec un désir très sincère de toucher les âmes! On sait ici que, pour venir à nous, ils ont dû dîner en hâte, de bonne heure, se rejoindre, par groupes de trois, à la gare de l'Est ou du Nord, voyager de façon peu confortable dans les trains de banlieue surchargés, marcher enfin dans la boue des lotissements. La conférence faite, vers dix heures du soir, le même mauvais train ramène à Paris l'orateur, éreinté et triomphant, avec ses deux assesseurs. Ils ne se coucheront qu'à minuit. Mais ils ont laissé là-bas, à i5 ou ao kilomètres de Paris, dans les terres, des esprits mieux éclairés et des coeurs mieux disposés à aimer le bon Dieu. Ah 1 les braves 1 les braves enfants 1

Il fait nuit noire quand, après avoir traversé une ville de douze mille âmes, dont aucune carte, vieille de quatre ans, ne porte la trace, j'arrive à Savigny-sur-Orge. Dans un petit salon, encombré de plans d'architecte, d'épures, de dessins/ l'abbé Deutsch, un Alsacien, s'assied péniblement sur le canapé

Ouf Elambé, Père! Lésion au cœur, lésion aux reins, deux petites attaques de paralysie. Et pourtant il faut que je réalise ça.

Ça, c'est i° une vaste église en ciment armé à planter, là-haut, dans les lotissements; 2° une belle salle paroissiale qui servira à faire attendre quelque temps l'église 3° un dispensaire !\° une école, etc.

Cela, c'est l'espérance, et peut-être le rêve. La réalité est plus humble un hectare de terre, bien central du reste, offert par un généreux paroissien M. Serre. C'est tout? Non. Il y a aussi un bourricot « prêté à vie » par le même mécène, pour permettre au pasteur épuisé de visiter ses chers isolés.

Mais le bourricot même m'éreinte maintenant, déclare le cavalier, moi qui jadis courais comme un gendarme. Je suis, du reste, fils de gendarme. Il me faudrait une carriole. Ah 1 si j'en connaissais une, détrônée par l'automobile, qui


moisît dans une grange de château Oui, au début, quelques quolibets « Monsieur le curé, on voit vos culottes 1 » « Eh bien, mon fils, elles sont à toi, peut-être? Alors?. » Ce qui m'a conquis le cœur de ces braves gens, c'est que, d'abord, je leur apprenais à tailler tours tomates en deux tiges, puis que j'allais là-bas chercher leurs morts. J'irais encore, oui, sur mon bourricot, si on ne venait de me donner un vicaire. « II a dû te faire payer gros, le curé, pour venir jusqu'ici I Pas un sou de plus que le mort à sa porte. Ah 1 c'est un chic type!» Communistes, oui, ils le sont, et dame on les a tant roulés, plumés, étrillés 1 Mais, à part cinq ou six. meneurs, qui sont des fripouilles, les autres, je vous le dis, sont de braves gens. Interrogez-les. Ils vous répondront « Le curé seul s'est intéressé à nous. » L'un d'eux m'a promis i ooo francs pour ma future église. Je vais lancer des souscriptions. Vous verrez que tous donneront. De plus, savez-vous ce qui les a touchés? C'est quand, mon frère ayant été tué et sa femme étant morte, j'ai adopté leur enfant, bambine de huit ans. Ils ont dit, quand ils m'ont vu aller à l'église en tenant la petite par la main, comme un Vincent de Paul, et qu'ils ont su ce que c'était « Le curé est comme nous, maintenant. Il est chargé de famille. » Ces pauvres hères aiment leurs enfants, trop même. Ils ne les envoient pas à l'école, qui est loin. Aussi y a-t-il là-haut plus de la moitié des enfants qui ne savent pas, lire; les trois quarts, me disait l'instituteur. Pour les baptêmes, ils procèdent par série deux, trois d'un coup; et très peu d'enterrements civils. Je vous dis c'est un peuple à prendre, il est mûr, il n'y a qu'à le cueillir. Le P. Doncoeur va, avec des scouts, leur donner une « veillée de Noël » en musique, puis la messe de minuit, à la Ferme-Champagne. Dites-lui que j'en réponds l'immense grange sera bondée.. Mais il s'en ira Il y faudrait rester. Ah 1 savoir combien il faut de prêtres et se voir soi-même « flambé » C'est égal, de là-haut on aura l'œil sur le lotissement de Savigny et il y a des roses dans le tablier de la petite Thérèse de Lisieux, toutes prêtes à tomber. Un ouvrier épuisé, aussi, le curé de Blanc-Mesnil, mais


toujours sur la brèche, avec son vaillant vicaire. Quand H est arrivé là, voici deux ans, il a étudié la situation comment atteindre cette population cosmopolite où l'on compte une douzaine de nationalités ? En la prenant par les deux côtés restés sensibles au milieu de l'universelle indifférence les enfants d'abord, les intérêts matériels ensuite. Il a déclaré « C'est par les enfants et par les œuvres que j'aurai le pays. »

L'église et l'école laïque sont tout là-bas, à l'extrême bout de l'ancien village. Pour y venir, du fond des lotissements, il faut aux écoliers jusqu'à trois quarts d'heure de marche, et par quels chemins Alors, l'abbé s'est dit « Gardons-les à déjeuner I Il a créé une cantine scolaire dans un vieux baraquement. Pour la somme de trente sous, les élèves de la laïque ont, chez le curé, une soupe chaude, un plat de viande, un plat de légumes, de la boisson hygiénique. L'abbé les cueille, à la sortie de l'école, des mains de l'institutrice, les mène à son réfectoire. Changement d'allure « La prière I » Et les petits laïques, chrétiens ou non baptisés, juifs ou musulmans, communistes ou anarchistes, croisent sagement les bras. Le curé passe le long des tables, sert, morigène, punit (à la vaisselle !), recueille les « additions », puis s'installe à un bout de table, déjeune à son tour au même prix et du même menu que ses pupilles. Après quoi, il ira surveiller la récréation des laïcards sur le terrain du patronage, pour les rendre fidèlement, à une heure et demie, à leur éducatrice officielle. Il a distribué, le mois d'octobre dernier, mille six cent quatre-vingt-sept déjeuners. Dès ce moment, il tient la place. En vain la municipalité a-t-elle voulu créer de son côté une « cantine » plus confortable. L'abbé a gardé l'avantage. Et les ouvriers de dire « Chei nous, c'est le curé qui nourrit nos enfants. »

Avant d'être curé-restaurateur, l'abbé Boulard s'était initié aux œuvres modernes auprès de l'Action populaire, dont il faut louer l'influence sur la formation et l'éducation sociales des prêtres de banlieue. Avec le P. Desbuquois, il a donné des conférences en de nombreuses villes de France. C'est dire que, passant de la théorie à la pratique, il l'est empressé de créer sur sa paroisse tout un outillage


d'oeuvres caisse dotale, caisse de prêt ouvrier, cours professionnels, syndicats, dispensaire, garderie, secrétariat social. Après l'indispensable, l'utile amuser honnêtement et distraire ce peuple de grands enfants, perdus dans la vaste plaine. Alors, en avant les académies de musique et de dessin, les soirées familiales, les conférences du soir, le cinéma, les jeux! Résultat toute cette formidable population, de près de dix-sept mille âmes, lui est acquise. Nul n'a réussi à lui disputer les bénéficiaires de ses nombreuses créations. Mais, au prix de quelles peines t Songez qu'à soixante-trois ans il passe encore, avec son vicaire, ses veillées aux répétitions ou aux séances, dans ce lamentable baraquement de bois, au sol de terre nue, aux plançhes mal jointes « Je dois être bâti, nous dit-il, en ciment armé »

Et l'on se demande, si le corps est ainsi bâti, de quel métal sont faites ces âmes de prêtres, unanimement héroïques sans le savoir, et admirées sans le vouloir 1 Un ouvrier épuisé, toujours, le prêtre à l'âme ardente mais à la santé chétive, qui, obligé de se retirer du ministère des grandes paroisses, a voulu, néanmoins, pour demeurer utile, aller s'installer, là-bas, tout au bout du département, dans la plus petite paroisse du diocèse de Paris Rungis. Point de curé dans ce minuscule village de trois cent cinquànte habitants, mais seulement lui, le volontaire, le « bouche-trou » pas même desservant ou administrateur. Le poste ne comporte pas cela, tant il est médiocre. à tout point de vue.

Dans la nuit noire, sous la pluie cinglante, j'ai pu découvrir le presbytère, maison sinistre, située à l'extrémité du maigre bouquet de fermes. Une vieille femme, tout infirme et courbée, vient ouvrir avec peine, une poêle à la main. Une forte odeur de friture d'oignons révèle le menu du frugal souper qu'elle prépare. Et voici l'abbé qui, du haut d'un escalier noir et hargneux, apparaît à son tour, guidant de ses conseils mes pas trébuchants. A travers les quintes d'une toux creuse, il me dit

Je savais bien que vous exploriez le pays. Mais je n'osais


croire que vous pousseriez jusqu'à nous. Je suis le plus « petit curé » de Paris Et Rungis, c'est si misérable I Vous y êtes bien venu vous-même, Monsieur l'abbé! 1 et encore, pour y rester.

Oui, pour y mourir aussi, sans doute, et, j'imagine, avant bien longtemps.

Un très vieux pays. Les sources de Rungis furent célèbres jadis pour leur pureté agréable et limpide. Julien l'Apostat les fit capter et conduire aux Thermes de Lutèce. Louis XIII, à son tour, les canalisa pour alimenter les fontaines de ses jardins, et c'est pourquoi, sans doute, il y a encore à Paris une place qui porte le nom de l'insignifiante bourgade. Ainsi Rungis, abandonnant à la capitale le peu qu'elle a de bon, ses eaux, végète dans le silence et dans l'oubli.

Le croiriez-vous ? a Seule, certainement, dans toute la grande banlieue parisienne, cette étrange localité n'a pas varié depuis des siècles même population, même visage, même esprit, ou à peu près. Le malheur est que cela n'est pas à son avantage. Le dernier curé de Rungis était contemporain de Robespierre. En son temps, tout comme aujourd'hui, pas un homme n'allait à la messe, pas un ne faisait ses pâques. Découragé, pendant la Révolution, il livra ses lettres de prêtrise et déserta son ingrat troupeau qui, jusqu'ici, n'a plus eu de pasteur.

Tel est le triste héritage qu'a recueilli, après un siècle et demi, le prêtre distingué, mais malade, qui, pour « servir » encore, est venu à Rungis. Il a irouvé, sur cent électeurs, quelques braves gens, bien sûr, pas un seul vrai pratiquant. Ces paysans païens, fils de païens. vouloir les ramener en masse vers l'Église reniée et dépouillée par leurs aïeux est une utopie. Le mieux qu'on puisse espérer pour eux est une réconciliation sommaire à l'article de la mort et un bon enterrement. Mais les jeunes ? Ah 1 les jeunes I l'abbé s'est tourné vers eux, avec ferveur. Il fallait les sauver, ces petites ouvrières, ces commis, car la jeunesse de Rungis est comme ses eaux qui ne vont à Paris que pour s'y perdre. Il a commencé par réunir ses garçons dans son petit bureau, transformé en salle de patronage. Plus tard, il a pu leur faire


donner quelques séances récréatives dans un pavillon inhabité. Enfin, grâce à un don de 8000 francs d'un de nos bienfaiteurs, et en s'endettant de 3 000 encore à payer, il a réussi à aménager un modeste abri pour ses enfants, sur un terrain avoisinant l'église.

'Pendant ces divers tâtonnements, le pauvre prêtre à la poitrine fragile n'abandonnait pas le contact avec les jeunes qu'il ne pouvait abriter encore. Il formait une première équipe de scouts, puis une seconde, puis une troisième, et une bonne meute de louveteaux, qui attiraient les garçons des lotissements voisins. Pour s'occuper des petites filles, une dame dévouée de Paris, vient les dimanches et les jeudis. Elle a constitué son budget de la façon suivante. Un billet de chemin de fer, de Paris à Rungis, lui coûterait francs, aller et retour, soit 14 francs par semaine. C'est bien. Elle met de côté cette petite somme pour acheter des récompenses aux enfants et prend simplement le tramway, pour 12 sous, jusqu'à la Croix de Berny. De là à Rungis, il y a encore 4 kilomètres. Elle les parcourt à pied et rentre, le soir, chez elle, ayant fait deux heures de marche et deux heures de tramways. Ahl mon cher lecteur, comment nous présenterons-nous au jugement de Dieu, auprès de tels ouvriers de sa gloire un prêtre infirme, achevant de s'épuiser dans un misérable pays perdu; une Parisienne abandonnant gaiement son chez soi pour aller apprendre l'amour de Dieu à de petites paysannes ? Ou plutôt si Nous pouvons envisager cette rencontre avec assurance, mais c'est à la condition d'être de leurs amis et de leurs bienfaiteurs, pour qu'ils nous présentent à Celui qui ne laissera pas sans récompense le verre d'eau donné à un de ses pauvres.

Après un an et demi de contact avec les prêtres de la périphérie parisienne, je commence à démêler parmi eux deux psychologies et deux aspects, un peu différents par les dehors, très identiques par le fond. Il y a le curé ou vicaire de banlieue proprement dite (les paroisses rattachées à Paris) et il y a celui des grands lotissements. Le


curé parisien de banlieue est un sage. Il a, quand il vous parle, un regard un peu profond, une attitude polie et réservée, dans l'expression même de sa reconnaissance, qui semble dire « J'ai pas mal vu, mon cher petit Père. » Pour un peu, devant votre enthousiasme, juvénile malgré tout, ce regard dirait « Vous m'avez découvert. C'est bien. Mais vous qui nous avez révélés au grand public et combien nous vous remercions I croyez-nous, vous feriez un piètre curé de banlieue. Ah 1 c'est beau, vos cris du cœur pour nous! merci. Il faut être un peu poète pour nous comprendre, mais pas du tout pour nous imiter. » Le curé de grand lotissement (Seine-et-Oise) est plus « nature », comme on dit dans le Midi, ou-ce qui est un peu la même chose à Saint-Ouen et Clichy. Il est plus près de la terre, hier terre des blés ou terre des ronces. Il vit très isolé, au point de ne pouvoir indiquer exactement la route qui mène chez son confrère le plus voisin. Les arêtes sont restées pures. Il ne porte pas de col, et, parfois, arbore bravement le sympathique rabat. Le curé parisien a, souvent, dans son presbytère un chat; celui des lotissements,- nuance appréciable, un chien, parfois d'humeur assez rogue; tel le gardien du presbytère de Drancy qui invective furieusement la cloche de l'église, chaque fois qu'elle sonne, et le roquet de Bobigny qui, exacerbé par les tours que lui joue Aristide, dit « Fleur d'artichaut », est, contrairement à son maître, l'animal le moins sociable de la chrétienté. Mais là où tous se rejoignent, chiens et chats, curés de première zone et curés de grande banlieue, c'est dans leur culte fervent pour la petite république confiée à leurs soins et à leur parfait dédain pour le grand Paris.

Je ne lâcherais pas mes habitants pour tous les dollars de New-York, me dit le curé de Savigny, à qui, du reste, quelques-uns de ces dollars feraient le plus grand bien, comme on l'a vu.

Parlez-moi de mes « lotis » J déclare celui de BlancMesnil. C'est allant! c'est peuple ça marche 1

Mes ouailles de Vert-Galant? reprend celui de Villepinte. Pas très mystiques, c'est vrai les plus avancés en spiritualité sont mariés à la mairie. J'ai des rues entières où


je ne compte pas même un ménage régulier, seulement devant la loi. Des indésirables, des apaches, des mégères, soitl Mais ce n'est pas une botte de paille qu'ils ont dans le ventre, ceux-là 1 Quand on les gagne à Dieu, c'est pour de bon. J'ai converti une Gorgone qui m'insultait quand je bâtissais ma chapelle, rien qu'en lui disant « Écoutez, la mère 1 je vous aime tout plein. Preuve, que je viens m'installer près de vous. » La déclaration n'offrait aucun danger, vu l'aspect de la créature. Ça a suffi. Maintenant, elle crêpe le chignon à toutes celles qui lui disent du mal du curé. Et ce communiste qui, trouvant que 25 francs c'est pas assez pour un mariage, en ajoute 25 en plus 1 J'aimerais bien faire des mariages communistes tous les jours Et cette ouvrière, qui me porte 1000 francs en disant « C'est d'une ouvrière comme moi 1 » Braves gens, vous dis-je. Braves gens 1

Après mes Chinois, nous confie le curé de Chennevières, ancien missionnaire et ancien poilu, à mes sauvages des lotissements le pompon de la sympathie

Ne croyez vous pas entendre saint François Xavier, qui proclamait les Japonais « ses délices »? P

Ah! ne cherchez pas la raison de ce grisement dans le seul allant de « fidèles » aux allures peuple, ni dans l'unique attrait de la vie mouvante. Ces prêtres ne sont ni des démagogues, ni des agités ou des bohèmes. Ils ont une vie inté-.rieure intense, que guette le sacrifice, que nourrit la pauvreté, parfois le dénuement. Saint François d'Assise leur a donné le secret de la joie parfaite et Xavier celui de ce bonheur large, pressé, surabondant, qui lui faisait crier vers le ciel «Satis Assez Assez d'allégresse, ô mon Dieu » Jeunes gens qui, devant un avenir insipide et sans grandeur, portez déjà sur votre front la tristesse de votre siècle, vous qui, avec Verlaine, avez murmure la poignante plainte C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon coeur a tant de peine,


secouez donc ce linceul de brume qui ternit votre jeunesse Et si vous voulez goûter aux saveurs profondes du vrai fruit de vie, connaître ces belles choses qui toutes sont de votre âge élan, activité, enthousiasme, amour, -venez, rangez-yous au conseil du Maître « Va laisse tes biens et suis-moi » C'est pour avoir repoussé cette invite que votre frère de l'Évangile s'en alla avec sa tristesse abiit tristisl 1 Vous, le bonheur vous appelle, pour beaucoup, si vous le voulez bien, et il attend ceux d'entre vous qui seraient élus, sur ces vastes steppes où Dieu ayant assemblé les paysans de la France, qui allait mourir, prépare peut-être son renouveau en réconciliant, dans le champ de la douleur, son Église et son peuple ces deux amis qui ne se connaissaient pas. (A suivre.) PIERRE LHANDE.


NOTRE-DAME DE PARIS ET LE VŒU DE LOUIS XIII DÉVOTION POPULAIRE ET DÉVOTION ROYALE Voilà un très beau livre bien nourri et bien vêtu, sérieux et de belle mine, sans rien de léger, de rébarbatif ou de pédant un livre de chercheur né sous une bonne étoile, de collectionneur averti, de fin bibliophile, de conteur humoriste, curieux du détail précis, ami du trait. Un de ces rares volumes bien équilibrés qui contentent à la fois l'œil et l'esprit, dont le papier fait valoir la lettre, où l'illustration, aux bons endroits, soutient, explique et prolonge la pensée.

Veuillez en relire le titre1. Évocateur et précis, il délimite le sujet sans en cacher les perspectives. Un événement insigne dans les annales de l'Église de France, présenté dans son cadre, [avec tout le détail de son histoire et les multiples prolongements de son influence dans le domaine de la litlérature, des arts et des mœurs le Vœu de Louis XIII à Notre-Dame de Paris, et la Vie de la cathédrale tant que ce vœu fut officiellement renouvelé, de i638 à 1829. Telle une fresque à l'ancienne manière, où les multiples péripéties d'une même histoire, peintes en menus tableaux autour du fait central, en épuisent le,pittoresque et la leçon.

La comparaison n'est que juste. Ayant à écrire l'histoire, à la fois, de la cathédrale et du vœu, M. Vloberg eût pu se borner à une sèche besogne d'archéologue ou d'archiviste, faire étalage tout au long de ses pages de^sagace critique, encombrer leur rez-dechaussée de justifications et références. Si vous êtes curieux de ces choses, vous les trouverez en un répertoire fort bien fait, à la fin du volume. Car, ni le musicien, n'est-ce pas, n'arrête son largo pour vous montrer" comment il tient les doigs, ni le graveur n'apporte ses burins pour vous faire entrer dans le sentiment de son œuvre.

1. Notre-Dame de Paris et le Vœu de Louis XIII. La Vie de la cathédrale aux xvn° et xviii" siècles, racontée par l'image. Texte de Maurice Vloberg. A Paris, aux dépens de l'auteur. 192G. (184 pages, 61 planches encartées.) En venle à l'O. C. L. B., 7G bis, rue des Saints-Pores.


Or, M. Vloberg est peintre et musicien. Je veux dire qu'il cherche avant toutes chosès à créer une ambiance. Savant, certes, il a fouillé partout, affronté la poussière des dépôts de manuscrits et d'estampes, l'ennui des vieux bouquins où, parmi les tirades somnifères et prétentieuses des mauvais poètes d'une époque où l'on rima avec fureur, il trouve l'allusion qui éclaire son sujet, le fatras des biographies, mémoires, généalogies et pamphlets d'une époque qui fut écrivassière autant que la nôtre, et qui, non moins que la nôtre, mais d'une autre manière, aima se raconter. Mais, précis, il craint d'être sec., Ce qui l'intéresse, d'ailleurs, ce n'est pas l'érudition pour elle-même il cherche à s'en servir pour recréer l'atmosphère ancienne de la cathédrale, cette belle santé religieuse du dix-septième siècle, plantureux, mais sujet au sans-gêne, comme une complexion bien nourrie, et même du dix-huitième siècle, malgré son fard, ses mouches et sa frivolité. Évoquer ainsi deux siècles de vie spirituelle ne peut être seulement affaire de science sèche et cérébrale pour maîtriser pleinement un tel sujet, il faut l'effort de toute l'âme, et, pour en faire connaître toute la complexité, l'apport de tous les témoignages.

Dès lors donc qu'il s'agit de faire revivre dans l'atmosphère vivante de l'esprit la substance des faits religieux, consignés par les annalistes, mais desséchés comme fleurs d'antan entre leurs pages jaunies, deux ordres de témoignages, me semble-t-il, s'imposent au premier plan celui des « spirituels » et celui des artistes. Si M. Vloberg encourt une critique, c'est peut-être de n'avoir pas assez cherché dans les écrits des premiers, étudiés par M. Bremond, le reflet de leur temps. Quant aux seconds, il les connaît et s'en sert à merveille Aveline, le Pautre, Antier, Bérain, Cochin, Mellan, Nanteuil, et Bouchardon, Simon Vouet, François Boucher, Robert de Cotte, Jouvenet, Le Sueur, les deux Coustou, Pigalle et Coyzevox, naturellement Philippe de Champaigne, et Ingres en épilogue je ne cite que quelques noms parmi les plus célèbres.

Après j'ay des peintres de France

Tout ce qu'ils ont fait de nouveau

Mais c'est quelque chose de beau.

comme dit, en son boniment, le marchand d'estampes du Paris pittoresque de Berthod. M. Vloberg en a tout un musée, et


n'avance rien qu'il ne nous mette le doigt sur une gravure. Le sujet, d'ailleurs, est si riche qu'il faut consentir à bien des sacrifices pour n'en extraire que le pittoresque et le rare soixante horstexte, gravures, peintures, lavis et dessins, quelques-uns aquarellés et gouachés, tirés sur papiers différents et dans le meilleur encrage pour les mettre en valeur. De sorte que l'intérêt primordial du livre paraît être d'abord dans le choix délicat des toiles et des tailles des maîtres peintres, sculpteurs et burinistes du temps, et que le commentaire s'efface au second plan. L'image, voilà en réalité le premier auteur, ou mieux, pour parler plus concret, le groupe des meilleurs artistes qu'ont inspirés la majesté séculaire de NotreDame de Paris et la royale offrande de Louis le Juste. Le commentateur, entouré du chœur des mémorialistes et chroniqueurs, prépare, ordonne, précise et dispose. Puis, comme les grands maîtres d'oeuvre d'autrefois, dont nous ignorons même les noms, il prétend s'effacer derrière son ouvrage. Mais son ouvrage parle pour lui. Pour architecturer ainsi un volume, il faut être, comme eux, « ordener et soverain » en l'art de construire.

La cathédrale aux XVIIE et XVIIIe siècles

Vous plairaît-il emboîter le pas derrière un des aimables compagnons en collerette empesée, qui, le feutre à plumes sur la tête et le carton sous le bras, s'en vont « tirer un crayon vers le parvis P Parvis, paradis l'abord du temple chrétien, selon la liturgie, est le portique ouvert sur la Jérusalem céleste et donne de sa paix la prévision bienheureuse. Au parvis Notre-Dame, on arrive par la rue d'Enfer voilà de quoi surprendre les théologiens. Tout autour règne un enclos d'une quarantaine de maisons, le cloître, domaine de Messieurs les Chanoines, où jadis nulle femme et même nul laïc ne pouvait loger. Vous y rencontrerez peut-être Boileau-Despréaux, qui y voisine avec Ménage, en compagnie de l'une ou l'autre de ses victimes du Lutrin. Il habite tout auprès du puits du cloître, en face de la Porte Rouge de la cathédrale, vers laquelle, avant l'aube, se dirigent les lanternes et falots des pieux confrères, membres de l'ancienne confrérie des surgentium ad matutinas. Ici le pittoresque abonde, même celui des légendes. Voici, à l'angle de la rue Chanoinesse, la chapelle Saint-Aignan, du nom de cet évêque d'Orléans qui, pour sauver sa Ville, monta sur les rem-


parts et. cracha sur les assaillants « A l'instant il plut si abondamment que, de quatre jours, nul ne put sortir du camp pour batailler ». De l'abside de sa chapelle provient la délicate Vierge polychromée du quatorzième siècle, gracile et déhanchée, placée par Viollet-le-Duc à l'entrée du chœur de Notre-Dame, et choisie pour leur patronne par les Parisiens d'aujourd'hui. Toute proche, voici la chapelle de Sainte-Marine, cette femme qui vécut et mourut sous le froc, odieusement calomniée, dans une laure d'anachorètes devant son autel se font maintenant les régularisations de mariages, mais l'anneau qu'on y échange, d'ailleurs sur de grossiers escabeaux de bois, ne peut être, à cause du péché, que de paille ou de jonc.

Plus loin, devant le grand portail, plantée au milieu de la place, une statue d'homme, de belle taille, 4 mètres de haut personne ne sait d'où elle vient ni ce qu'elle représente. A la voir tout usée, le nez et le menton rongés, on suppose qu'elle est là « depuis que la France est chrétienne » à croquer le marmot,

Sans lampe et sans chandelle,

Comme une borne en sentinelle.

Esculape, disent les uns évidemment, l'hôpital tout proche devait faire penser au dieu des tisanes. Archinoald, disent les autres, plus ferrés en histoire, ce maître du Palais ayant été, dit-on, bienfaiteur insigne dudit Hôtel-Dieu. Plus ordinairement on le nomme Grand Jeûneur,

Pour s'être veu, selon l'histoire,

MH ans sans manger êt sans boire.

à moins que, l'hiver, on ne veuille faire une farce aux provinciaux qui « visitent la' ville avec de bons yeux de ruminants » « Allez donc voir, leur dit-on, M. Legris; il vous en vendra, et pas chér. » Sachez que, dans l'argot du temps, « faire gris, vendre du gris » signifient « geler à pierre fendre, souffler âpre bise ». Bref, les Parisiens d'alors avaient, en M. Legris, prétexte à plaisanteries faciles, à la fois leur Génie de la Bastille que l'on chansonne, et leur Obélisque où l'on envoie les naïfs. Tout autour se tenait la fameuse Foire aux Jambons où les bourgeois, le « jeudi absolu », lisez le Jeudi saint, venaient quérir de quoi se décarêmer; et tout auprès, le jour des Rogations, passait la procession menant en


joyeux cortège, en l'honneur de saint Marcel, un grand dragon d'osier, la gueule grande ouverte, où Parisiens et Parisiennes, –les Parisiennes surtout, jetaient en riant des gâteaux et des fruits. Ce saint Marcel avait sa statue au trumeau du portail Sainte-Anne. Chaque nuit, dit-on, de son temps, le dragon, faisant son tour de ville, emportait le cadavre d'une femme plusieurs en mouraient de terreur. L'évêque lui bailla deux coups de son bâton et lui mit son étole autour du cou « Or t'en va au désert, ou t'en va jeter dans la mer. » Et du dragon on n'eut plus jamais de nouvelles.

Pour en finir avec les statues, en voici deux, rue du Cloître, près du portail nord, portant un chronogramme

Nos Cottes Crottées déCrottées fVrent

Et noz faces trop MIeVX en dVrent.

ce qui signifie qu'en 1326 leur peinture fut refaite. Et si enfin nous entrons à Notre-Dame, c'est une autre statue, géante celle-là, qui nous accueille au bas de la grande nef, à droite celle du bon saint Christophe. Il s'appuie sur un bourdon de deux toises et porte sur l'épaule le Divin Enfant qui bénit. à la hauteur de la tribune. En face, le chevalier donateur, à genoux, doublement petit par sa posture et sa pauvre taille d'homme, remercie le saint colosse de lui avoir fait passer indemne le mauvais pas qui coûta la vie à son frère, Pierre des Essarts, prévôt de Paris, décapité aux Halles le Ier juillet 1413. Tout auprès du petit homme prosterné, dans l'ombre allongée du bon géant, et sous le geste bénissant du petit Jésus, une sorte de grand berceau de bois, scellé dans le pavage, où pleurent et gémissent à certains jours les enfants trouvés. Bientôt viendra M. Vincent les prendre sous son manteau, pour les confier au cœur virginal de ses filles.

Les fidèles, en passant, jettent une aumône dans un des troncs massifs qui s'alignent dans l'axe de la grande nef et en bordure des bas côtés il y en a bien une douzaine même dans une gravure d'Aveline, ils sont très laids. Levons les yeux au-dessus de nos têtes, dans le beffroi du midi, les deux gros bourdons, Marie et' Jacqueline, « bôombent » gravement comme une carène bien rivée, la cathédrale vibre tout entière, car il faut seize à vingt hommes pour « esbranler la plus matérielle », la grosse Marie dans la tour jumelle, six cloches répondent, Gabrielle, Guillaume, Pasquier,


Thibauld, et les deux « moineaux », Jean, le gros, et Nicolas, le moyen. Les saints de la semaine ne mettent en mouvement que la nichée des « babillardes », les benjamines de la famille, juchées dans la charpente de la flèche octogonale plantée sur la croisée du transept; à l'écart, une autre se tait d'ordinaire celle-là ne martèle sa plainte sourde que pour le deuil divin, pendant la Semaine sainte c'est la cloche de bois.

A Notre-Dame de Paris, durant le dix-septième siècle, c'est tous les jours décor de fête les Le Vieil n'ont pas encore arraché du fenestrage, par ordre du chapitre, hélas les splendides verrières, bleu, pourpre et or; au-dessous, luit doucement la gloire des soies fanées, enseignes, drapeaux et guidons, cadeaux des « tapissiers de Notre-Dame », Turenne, Condé, Montmorency. Au-dessous du triforium, formant frise à hauteur des tailloirs des piles de la nef, s'allonge la galerie des « mays », offerts par la corporation de Messieurs les Orfèvres chaque année, depuis i/j/ig, le premier jour du mois de la Vierge, ils portaient à Notre-Dame une épine fleurie et la plantaient à minuit devant le grand portail courtois hommage à la « tige de suave odeur sur laquelle le saint Esprit repose ». Cinquante ans après, la branche fleurie fut remplacée par un reliquaire, et, en 163o, par un grand tableau, de onze pieds de haut, accompagné d'un chanteau de pain bénit et d'un sonnet. En i635 ou i636, le may de l'année fut signé par Philippe de Champaigne et représentait l'hommage de Louis XIII à la Vierge, patronne de la Maison de France. Mais n'anticipons pas. Pour le moment, le grand acte se prépare. Depuis au moins quinze ans, la confrérie ayant pour-patronne sainte Anne, la reine Anne d'Autriche a obtenu d'y être affiliée comme membre d'honneur et vient suivre l'office dans la chapelle corporative, un cierge à la main, pour obtenir un fils. Le fils qu'elle obtint, après une longue stérilité désolée, s'appellera Louis XIV

Jugez que pour un tel ouvrage

Ce n'est pas trop que de vingt ans.

D'autres confrériea jouissent depuis longtemps de l'hospitalité de Notre-Dame et se réclament de sa protection derrière la clôture du chœur, « plaisant ouvrage Il où deux imagiers « experts en entaillure », Jean Ravry et son neveu Jean Le Bouteiller, ont représenté les mystères du « vieil et nouvel testament », voici la


chapelle où se réunit la vieille confrérie parisienne des Ardents, confiante en la promesse faite à celle d'Arras, la célèbre Carité, dont elle a copié les statuts « Depuis que, en la Carité, est entré li confrère, ja puis, ne il, ne ses enfés (enfants) que il ait, n'ardera del fu d'enfer, ne se morra de mort soubite, s'il foi et créance il a. » En la fête symbolique de la Chandeleur, les Ardents chantent une « messe à note », et le prêcheur tient à rappeler comment Notre-Dame, « fraiche fontaine », apaisait ici même l'ardeur maligne du chancre que lui apportaient à guérir les malheureux « souffretons » « Feux-Dieu ». Précisément, tout autour, le pavé est fait de dalles tumulaires plates, au nom ou à l'effigie d'évêques, de chanoines ou de laïques qui, « voulant hosteler en 'Paradis aveo les anges », ont mis leur dernier sommeil sous le regard de Notre-Dame, L'inscription qu'on lit sur quelqu'une* d'entre elles « 0 Mère de Dieu, souveigne-toy de moy », répond à celle de la fontaine du parvis, construite en i63g et démolie en 1748 « As-tu soif? approche donc. Si l'eau que tu désires manque ici, va plus avant la Mère de Dieu y fait sourdre l'onde éternelle. » Quant aux dalles du chœur, elles couvrent un véritable cimetière princier un fils de Louis le Gros, un fils de Henri Il Plantagenet; Isabelle de Hainaut, première femme de Philippe-Auguste; Philippe de France, frère de saint Louis, et Louis de France, fils de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, aux funérailles duquel le luxe de luminaire fut tel que les restes de cierges, fondus après la cérémonie, donnèrent 2 i5o livres de cire et, sous une tombe de cuivre, au pied du grand autel, le cœur de Louise de Savoie, mère de François I°r, en attendant qu'en i643 Louis XIV y fasse déposer les entrailles de son père.

La raison de cette affluence de morts illustres, le centre d'attraction de tous les vivants en dehors des offices, c'est l'autel de la Vierge. Ici Notre-Dame reçoit chez son Fils. Entre la nef et le chœur, voici le jubé. De style classique de l'ancien gothique, on n'a gardé que le groupe du calvaire, encastré au-dessus de la porte centrale, et sans doute aussi cette laide figure qui grimace dans un coin sous une reproduction de l'enfer, et sous le nez de laquelle chanoines et bédeaux vont écraser la mèche de leur cierge le légiste Pierre de Cugnières qui, en i32g, voulut attenter aux privilèges et immunités de l'Église de Paris. Deux autels cantonnent ce jubé celui de droite est celui de la. Vierge, celui du vœu on


y vénère depuis longtemps une statue miraculeuse, vêtue d'une robe de grand p*rix, autour de laquelle pendent des faisceaux de béquilles.

Le vœu de Louis XIII

Le détail des origines de ce vœu n'est pas encore très sûr. La dévotion de Louis XIII à la Vierge était bien connue il récitait presque chaque jour les heures de Notre-Dame dans le beau bréviaire du cardinal Quinonez (actuellement conservé à la bibliothèque Mazarine), en compagnie de l'austère Sublet, son secrétaire d'État à la guerre, lequel signa plus tard, seul avec le roi, mais sur le « reply », le texte authentique de la déclaration royale. Bon musicien, Louis XIII ne composa pas seulement la plupart des airs qu'on exécutait chez lui trois fois la semaine, mais encore les litanies de la Vierge, en six parties, qu'il faisait chanter et chantait lui-même toutes les veilles et fêtes de Notre-Dame et tous les samedis. En 1629, il posait la première pierre de Notre-Dame-desVictoires en ex-voto de la victoire de La Rochelle, et, en i63o, gravement malade à Lyon, « ayant été saigné sept fois et pris quatre ou cinq médecines », et n'en étant pas mort (on avait allumé déjà les torches funèbres), il en attribuait le miracle à un vœu fait par lui à Notre-Dame-de-Lorette.

La dévotion d'Anne d'Autriche n'était pas moins vive, bien que sujette à inconséquences regrettables pour obtenir- un fils, elle vint chaque samedi, durant des années, s'agenouiller devant la statue miraculeuse de la cathédrale ayant été exaucée, après vingtdeux ans, elle fit don à la Vierge, pour son autel, d'une somptueuse décoration de marbre et de pierre dorée, ainsi que de deux tableaux à mettre de chaque côté deux portraits, représentant le roi et elle-même, à genoux, en prière, remerciant leur bienfaitrice. Émoi chez les chanoines la reine s'était fait peindre « le sein découvert, et non avec assez de modestie ». Ils lui envoyèrent donc une lettre de remerciement, assez embarrassée, quoique en termes si honnêtes qu'enfin, sans la blesser, ils lui firent comprendre qu'il y manquait un voile. La reine fit donc reprendre le tableau; le voile fut mis là où il devait être,. et une nouvelle lettre l'en remercia, cette fois sans restriction.

Quant à Richelieu, cérébral volontaire, la raison incarnée, secret en sa' piété comme en sa politique, 'et, fort dédaigneux du


sentiment, mais porté, depuis i636, à chercher « un réconfort pour ses nerfs déprimés dans une dévotion plus active », il écrivait précisément à cette date son Traité de la Perleclion du Chrestien, dédicacé « à la très sainte Vierge, Mère du Fils de Dieu ». La gravure frontispice l'y représente en donateur aux pieds de la Vierge, et, dans l'épitre liminaire s'en trouve la raison « Puisque cet ouvrage, dit-il, reçoit son estre en un temps où ce Royaume vous est particulièrement consacré, je ne serois pas excusable si je faisois quelque réserve lorsque l'on vous donne tout. » Or, « nul n'ignore que la grande habileté de ce tout-puissant meneur fut de laisser croire toujours à l'ombre royale que sa volonté était de même précieux métal que sa couronne, qu'elle vivait et agissait en son règne et ses commandements mais il lui faisait prononcer tout haut je veux, après lui avoir dit tout bas il faut 1 ». Exemple l'histoire de la lampe d'argent. Mafe remontons plus haut. La veille de la mi-août 1357, pendant la captivité de Jean le Bon, les bourgeois de Paris avaient décidé d'offrir à la Vierge de la cathédrale « une chancelle qui avait la longueur du tour de ladite ville de Paris, pour ardoir jour et nuit sans cesse ». N'imaginez pas un gigantesque cierge pascal; le périmètre de Paris pouvait être, à l'époque, de 6 à 8 kilomètres les tours de Notre-Dame n'auraient pas suffi comme chandelier. Les dits bourgeois, gens pleins d'astuce, firent fabriquer une interminable « queue de rat » enroulée autour d'un treuil, et payèrent un clerc pour la tenir « ardente jour et nuit sans cesser ». Renouvelée chaque année par le corps de ville, elle brûla deux siècles et ne s'éteignit que sous la Ligue. Peu de temps le prévôt des marchands élu en 16o5, François Miron, voulant restaurer la pieuse coutume, fit exécuter par les orbateurs parisiens une belle lampe de vingt marcs d'argent, maîtresse pièce d'orfèvrerie, en forme de nef^, pour remplacer dignement le mince ruban de cire et renouveler à la Vierge des Parisiens le témoignage de leur confiance Elle est au gouvernail de la nef argentée

Et toujours, sans sombrer, ce beau navire flotte.

Or, peu d'années après, en i636, comme Paris venait de déclarer la guerre à l'Espagne, Richelieu écrivait au roi « Les dévotions i. Maurice Vloberg,op. cil., p. h?.


qui se font maintenant à nostre Dame de Paris sont très grandes s'il plaist à Votre Majesté s'obliger d'y donner une belle lampe et de la faire entretenir à perpétuité, ce sera assez, et je me charge du soin de faire exécuter sa volonté à ce sujet. Un redoublement de dévotion envers la Mère de Dieu ne peut produire que de très bons effects. » Le roi dit oui, puis non, puis oui encore. Le Père Caussin, son confesseur, ne disait-il pas de lui sans indulgence « II ne dit pas tout ce qu'il pense, il ne fait pas tout ce qu'il veut, il ne veut pas tout ce qu'il peut. » Enfin le cardinalduc dicta lui-même, au nom du roi, l'acte d'offrande dont les archives des Affaires étrangères conservent la copie Vœu à Dieu de dresser et londer une lampe à perpétuité, laquelle sera d'argent et continuellement ardente dans l'église de Notre-Dame de Paris, devant l'autel et chapelle dite de Notre-Dame, le tout afin qu'il plaise à la divine bonté, moyennant l'intercession de la Très Saincte Mère de Dieu, favoriser avec prospérité cest Estât de France, et donner heureux succès aux armes qui sont dressées pour sa défense. Le 8 octobre, un des secrétaires de Richelieu présentait au chapitre une magnifique lampe de cinq pieds de diamètre et du poids de trois cent vingt marcs en argent ciselé c'était, au dire des experts, une des plus belles pièces d'orfèvrerie qu'on eût jamais vues. Richelieu n'intervint-il pas de même dans l'autre vœu Deux ans plus tard, en effet, le 10 février i638, après avoir suivi avec toute sa Cour une mission prêchée dans la claire chapelle de SaintGermain avec les prêtres de M. Vincent, Louis XIII faisait expédier, sous forme de solennel manifeste, à tous les pouvoirs civils et ecclésiastiques du royaume, l&Déclaration du Roy, par laquelle Sa Majesté déclare qu'elle a pris la très saincte et Très Glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de son Royaume.

Nous lui consacrons particulièrement nostre Personne, nostre Estât, nostre Couronne, et nos Sujects, la supliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce royaume contre l'effort de tous ses ennemis f que soit qu'il soufre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout nostre cœur, il ne sorte point des voyes de la grâce qui conduisent à celles de la-gloire.

Pour monument et marque immortelle de cette consécration, le roi promettait de faire reconstruire le maître autel de Notre-Dame, et de s'y faire représenter aux pieds de la Vierge et de son Fils,


leur offrant sa couronne et son sceptre ordonnait que tous les ans, le i5 août, on fit une procession solennelle à Notre-Dame de Paris, dans toutes les villes, bourgs et villages du royaume, à laquelle devraient assister les Cours de Parlement, toutes les Compagnies souveraines, et les Corps de ville prescrivait que, dans les églises qui n'étaient pas dédiées à la Vierge, on lui élevât un autel dans sa principale chapelle pour y faire cette cérémonie demandait enfin d'admonester tous nos peuples d'avoir une dévotion particulière à la Vierge, d'implorer, en ce jour sa protection, afin que sous une ai puissante Patrone nostre Royaume soit couvert de toutes lesentreprisesde ses ennemis qu'il jouisse longuement d'une bonne paix que Dieu y soit servi et révéré si sainctement que nous et nos subjels puissions arriver heureusement à la dernière fin, pour laquelle nous avons tous esté créez Car tel est nostre plaisir.

Prédicateurs et poètes, peintres et graveurs, ont aisément trouvé un lien entre cette consécration (10 février i638) et la naissance du dauphin Dieudonné si impatiemment attendue (5 septembre i638). Le père Maimbourg, par exemple, en son discours académique, déclare sans ambage que, si la Vierge promit à Louis XIII un gentil dauphin, ce fut en échange de son royaume. En fait, la nouvelle inespérée de la maternité d'Anne d'Autriche, connue officiellement en ce début de février, dut en effet décider le roi à ne plus retarder la publication de son voeu mais M. Vloberg prouve qu'il en avait l'idée depuis plusieurs années, peut-être même depuis 1618 au moins, le sonnet du may de cette année semblant y faire une allusion très transparente. Résolu plus tôt, semble-t-il, dans l'angoisse de la prise de Corbie par les Espagnols.en 1636, ce vœu fut en tout cas mûrement étudié. Les archives des Affaires étrangères en possèdent un brouillon de 1637, corrigé de la main même de Richelieu, qui souligne, ajoute ou retranche, ici des mots, même des bouts de phrase. Enfin, par analogie avec l'histoire de la lampe d'argent, M. Vloberg semble disposé à croire que le cardinal, plutôt que le roi, en eut la première pensée.

xLe jardin de Notre-Dame est vaste et bien fleuri. Je n'ai pu y cueillir que cet humble bouquet, souhaitant qu'il donne à d'autres


l'idée de pousser la porte et de s'y promener longuement. Des conséquences du vœu de Louis XIII plusieurs fois confirmé par ses successeurs, et des processions du i5 août renouvelées tant que dura la royauté en France, M. Vloberg pousse l'histoire, riche en détails savoureux et quelquefois inattendus, par delà les violences imbéciles de la Révolution qui prétendit substituer au culte de la « ci-devant sainte Vierge » le culte de la trop charnelle déesse Raison, jusqu'à la commande, en 1820, du célèbre tableau d'Ingres, jusqu'à la bénédiction, par Mgr de'Quélen, en 1826, de la Vierge d'argent, offerte par Charles X, de grandeur naturelle, et portant sur son socle le texte même de Louis XIII solennellement établi Deatae Mariae semper Virgini, Deiparae, Se, Regnum, Familiam, Populumque Offert, Vovet, Dicat et Consecrat Jusqu'à la dernière procession, en 1829. L'année suivante, le Gouvernement de Juillet se déclarait nettement anticlérical et décidait la non-participation des officiels à la cérémonie votive. Mais, dans le bref Galliam, Ecclesiae Filiam primogenitam du 2 mars 1922, Sa Sainteté Pie XI déclarait, avec l'autorité et la compétence suprême du magistère apostolique en matière religieuse

Nous déclarons et confirmons que la Vierge Marie, Mère de Dieu, a été régulièrement choisie, sous le titre de son Assomption dans le ciel, comme principale patronne de toute la Francé auprès de Dieu, avec tous les privilèges et les honneurs que comportent ce titre et cette dignité.

PAUL LÉONARD.


ÉTUDES RÉGIONALISTES

REGARDS SUR LA FLANDRE

UNE PETITE VILLE D'ART EN FLANDRE MARITIME

Tandis que les airs de galoubet et de biniou résonnent sur le devant de la scène régionaliste, il n'est pas hors de propos d'évoquer d'autres provinces, d'une renommée plus discrète, qui, pour mener moins de bruit dans le monde, n'en sont pas moins pittoresques. Le tic-tac des moulins flamands ne sera pas déplacé parmi les refrains des farandoles et les cantiques des pardons.

La Flandre maritime, terre d'alluvion, récente au point de vue géologique, mais millénaire au regard de l'histoire, peut se réclamer d'un long passé et cette « Ultima Thule », comme l'appelait déjà Lamartine, son député, sait conquérir doucement, par son charme intime, les penseurs et les artistes.

Ce pays, géographiquement plat, passe pour ne l'être pas moins intellectuellement. C'est une erreur ou tout au moins une forte exagération.

Il est telle de ses petites cités, modestes et quelque peu endormies aïeules chargées de passé, riches de souvenirs, qui sont dignes de retenir les érudits, les psychologues et les amateurs d'art.

La Flandre, que Lamartine nommait encore le « Latium » de la France, ne possède pas que ses moissons de blé, elle fait germer également des moissons d'art et tels de ses musées provinciaux renferment de véritables trésors1. Mais on n'a pas accoutumé de prendre ce chemin-là, et la Flandre, à trois heures d'express de. Paris, est toujours l' « Ultima Thule » des touristes. Apparentée aux Flandres belges par la langue, elle est française de cœur, intus et in cule, et l'a éloquemment et glorieusement prouvé. La Flandre flamingante s'est donnée la première à Louis XIV, tandis que la région de Lille s'était simplement soui. Le Musée de Lille est l'un des plus riches musées d'Europe.


mise, et, en 191/I, elle a jeté, d'un élan, dans la Grande Guerre, plusieurs beaux régiments de France.

Sa langue, le flamand, qui est une langue et non un dialecte1, lui conserve une unité et une originalité propres, car un habitant de la Flandre maritime diffère autant d'un Cambraisien ou d'un Roubaisien qu'un Breton peut différer d'un habitant de l'Uede-France.

Le Comité flamand de France, société savante présidée par un érudit de la plus haute valeur, M. le chanoine Looten, doyen de la Faculté des lettres à l'Institut catholique de Lille, s'efforce à garder fidèlement la langue et les traditions locales, pleines de saveur et d'histoire.

Pays de foi profonde, la Flandre aime, sous son ciel souvent gris et aux bords de sa mer d'opale ourlée d'un listel de dunes blondes, voir briller l'éclat des orfrois et des bannières; ses processions et ses cortèges historiques font revivre, dans ses rues semées de feuillages, les souvenirs du moyen âge et de la domination espagnole.

Ce lui est une occasion d'exercer sa convivialité légendaire et de réunir les spectateurs de ses fêtes en de larges agapes dont ses peintres ont su commémoi'er le jovial souvenir.

Mais, à côté de ces expansions de « haulte gresse », le Flamand possède d'admirables qualités morales.

« Ce qu'il (Lamartine) ne pouvait se lasser d'admirer dans ce peuple, c'est l'association de deux mérites qu'il était si rare de trouver réunis une raison solide et un cœur très sensible. « Jamais éloge plus véridique ne fut fait du peuple flamand2 », ajoute Henry Cochin 3, membre de l'Institut et successeur de Lamartine comme député de Bergues, dans cette région que le grand poète appelait « le plus bel arrondissement de France ». Les deux Parisiens, le Poète et l'Humaniste ont été épris de la Flandre et « pris » par elle, encore que le Flamand réfléchi et peu r. Une chaire de flamand vient d'être fondée à l'Université catholique de Lille (novembre 1926).

a. H. Cochin. Tableaux flamands. Paris, Pion, 1908, p. i3.

3. Henry Cochin vient d'être douloureusement enlevé à l'affection de ses amis et à la haute estime des érudits et des artistes. (16 décembre 192C)

4. « Le grand Humaniste succédant au grand Poète », a écrit Maurice Barris.


expansif ne se livre pas tout de suite. En revanche, il se donne sans retour.

La Flandre sait aimer ceux qui sont dignes d'elle,

Et, quand il s'est donné, le Flamand est fidèle,

Et ne se reprend past.

On ne conquerra pas le Flamand malgré lui. Impatient du joug, il sent revivre en son cœur la noble indépendance des Communiers de Flandre et sa fîère devise proclame son culte de la liberté « Nog Stuypen, nog Kruypen! » Ni plier, ni ramper I Les bourgeois flamands, jaloux de leurs privilèges et de leurs franchises communales, les défendaient âprement; qui avait blessé un bourgeois et refusait de se soumettre à la sentence des échevins, après sommation du bailli, voyait son logis incendié, c'était ce qu'on appelait le « droit d'arsin ».

Guy de Dampierre, par une charte de 1297, donna aux Flamands le privilège de ne prêter serment au souverain qu'après sa promesse de maintenir leurs franchises. De Philippe-Auguste à Louis XIV, tous les monarques s'y soumirent. Louis XV, le premier, voulut se soustraire à cette obligation, le magistrat de Lille, à son tour, lui refusa le serment.

Sous la Révolution, le terroriste Lebon, voulant renouveler en Flandre les massacres d'Arras, en fut chassé honteusement. Profondément catholiques, les Flamands résistèrent toujours aux efforts des calvinistes et des huguenots. Même sous la domination hollandaise, et malgré toutes les tentatives de pénétration, le protestantisme ne put -mordre sur la foi flamande, foi rayonnante qui, de nos jours encore, fait germer une vaste moisson d'oeuvres charitables.

Vaillants à la guerre César les appelait déjà Omnium forlissimi les Flamands s'élancèrent des premiers aux Croisades et Baudouin de Flandre fonda l'Empire latin de Constantinople. Bouvines et Courtrai proclamèrent leur courage que vient de confirmer le long et glorieux nécrologe de 1914-1918.

Un tel peuple mérite mieux que l'indifférence des historiens ou des touristes, et la visite de cette région peu célèbre a révélé tels i. Vers récités par l'auteur au banquet des Fêtes lamartiniennes de Bergues, le ai septembre 1918. (« A Lamartine ». Paris, Plon, iflii, p. 167.)


artistes et érudits des trésors d'art et d'histoire insoupçonnés, dans un cadre baigné d'une lumière admirable.

Cette lumière grise, humide, reflétée par l'eau des canaux et des grands fossés, qui baigne tout, qui colore tout, qui est la lumière flamande. .Lumière plus baignée de brouillards, mais qui, reflétée sans cesse par le miroir des eaux, est renvoyée en nuances infiniment variées et délicates sur les hommes et sur les choses 1.

Ce sont encore, comme disait Taine

Ces larges fleuves qui tournoient paisiblement à pleins bords sous les batèaux chargés, ces nuages noirâtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattent incessamment leurs averses sur la verdure; son ciel changeant plein de violents contrastes et qui répand une beauté poétique sur sa lourde fécondité2.

La perle de la Flandre française est la ville de Bergues-SaintWinoc. L'érudit Henry Cochin et l'excellent aquafortiste P. A. Bouroux ont consacré un superbe album d'art à la gloire de cette petite cité millénaire qu'ils n'ont pas hésité à célébrer en même temps que Sienne et Assise 3.

Comme dans un « lointain » de peintre primitif, elle découpe, sur les prés verts de Flandre, sa silhouette sommée de tours et couronnée par le plus joli beffroi de France. Ses pages de pierre, en une synthèse évocatrice, racontent son histoire l'église, centre de la vie religieuse; le beffroi, symbole des vieilles libertés communales et, plus haut, la verte colline d'où jaillit, au dix-septième siècle, la civilisation qui féconda cette terre conquise sur la mer le Groënberg et ses hautes tours, vestiges de l'antique abbaye bénédictine Saïnt-Winoc, élevée sur le tertre où jadis fut adoré Baal; le collège aussi, fondé au début du dix-septième siècle, sous les Archiducs, où enseigna -le grammairien Despautère, avant les Jésuites.

Des passants, lettrés et artistes, ont été séduits par ce cadre, tel Paul Hazard, -le plus jeune professeur du Collège de France, r. H. Cochin. L'Art et la Nature en Italie cl en Flandres. Lille, Desclée, 190/1, p. 26.

2. H. Taine. La Fontaine et ses fables, p. 2.3.

3. Une ville d'art flamande Bergues-Saint-Winoc. Texte par Henry Cochin, quinze eaux-fortes et dix-huit bois de P. A. Bouroux. Paris, Éditions Morancé.


esprit délicat, Flamand lui-même, qui nous donne dans son Lamartine un délicieux tableau de Bergues1; tel aussi le oritique d'art Louis Gillet qui, sous le pseudonyme de. Pierre Troyon, décrivit, dans la Revue des Deux Mondes, la petite ville entrevue au cours d'une randonnée militaire2.

Mais cette petite ville endormie sait se réveiller à propos; par exemple lorsqu'elle célébra en irgoo comme Cluny le millénaire de l'abbaye de Saint-Winoc, dont les abbés ont porté les plus beaux noms de France.

Pour commémorer ces dix siècles d'histoire, un admirable cortège historique et religieux, bien représentatif des festivités flamandes, se déroula dans ses rues, composé [de mille deux cents personnages, à pied et à cheval, escortant de superbes chars. « Cortège merveilleux », dit un amateur d'art raffiné et où res miranda aucun anachronisme ne se glissa. Ce fut une vraie vision du passé.

Puis vinrent, en septembre if)i3, les fêtes en l'honneur de Lamartine où Paul Deschanel prononça l'un des plus beaux discours de sa carrière oratoire, escorté de Denys Cochin, d'Auguste Dorchain, de Carton de Wiart, d'Henry Cochin et de Claude Cochin', son fils, tous deux successeurs de Lamartine, comme députés de Bergues.

Tous saluèrent le buste du poète, blanc et pur comme un marbre grec, à l'endroit même où il composa son immortelle Réponse à Némésis4.

La fête populaire fit revivre les anciennes traditions de Flandre et comprit une promenade de Géants ou Reuzen, gigantesques mannequins d'osier revêtus de costumes variés. Peut-être sont-ils un vestige de la domination espagnole, car Saragosse, Valence et Barcelone possèdent également leurs « Gigantes ». Ce fut un véritable Congrès où figurèrent Lydéric et Phinaert, grands forestiers de Flandre, venant de Lille, ReazerPapa et Binbin, leurs confrères 1. Paul Hazard. Lamartine. Collection « Nobles vies, grandes oeuvres ». Parie, Plon, igi5.

2. Pierre Troyon. Clionique du Temps de guerre. Une étoile passa. (Revue des Deux Mondes, ier avril 1918.)

3j La Grande Guerre devait bientôt briser, en Claude Cochin, l'un des espoirs de l'érudition française.

4. Ces vers furent composés à Bergues, à l'auberge de la Tête-d'Or, où chambre de Lamartine est conservée.


de Cassel et de Valenciennes, reçus par le Reuze de Bergues. Tandis que, sur les notes graves du gros bourdon, le carillon du beffroi brode des fusées d'arpèges et que le lion d'or, symbole des libertés flamandes, virevolte dans le ciel bleu.

C'est du haut de ce beffroi que le guetteur, héritier des serenos de la domination espagnole, jette aux quatre aires de vent, en une sourde mélopée, l'annonce mélancolique des heures de nuit. D'autres coutumes persistent encore, comme celle de la « SaintMartin » qui, perpétuant la légende séculaire de l'âne du bon saint égaré dans les dunes, rassemble, au soir du n novembre, tous les enfants et jeunes gens de Bergues, de Dunkerque et de Bailleul. Ils font mine de rechercher l'animal égaré, à grand renfort de conques, de cornets à bouquins et de lanternes; beaucoup de celles-ci se composent d'une betterave évidée, voire sculptée, éclairée à l'intérieur par une bougie.

Nombre de peintres ont célébré Bergues, depuis Bonington jusqu'à Thaulow et bien d'autres, car les paysages de Flandre ont jadis fait surgir toute une école hollandaise surtout. Les poètes la chantèrent à leur tour et, le jour de la Commémoration de Lamartine à "Bergues^ un volume de vers, dédiés à là Flandre, révéla au grand public un délicat poète du terroir M. l'abbé de Croocq.

Ses vers à la Flandre maternelle valent qu'on les cite et que l'on cueille quelques fleurs dans cette gerbe rustique. L'on verra avec quel charme ils chantent les clochers, les moulins et la plaine flamande1.

Le pays tout d'abord

Et la gaze de l'air qui tremble au fond des plaines,

Le cristal des ruisseaux qui bordent les vergers,

La clarté lumineuse et douce des fontaines

Et l'or poli des coqs au faîte des clochers 2.

Et le moulin flamand

Ses bras puissants aux gestes sombres

Font signe à quelque hôte inconnu

Qui vit dans le pays des ombres

Et n'est jamais encor venu.

i. C. de Croocq. Ma Flandre, Poèmes. Bergues, Barlez-Denys, iqi3, a. Ibid. 0 Flandre, p. 179.


.Et de ses ailes grandioses,

Au-dessus des champs et des bois,

Par-dessus les maisons bien closes

II fait un grand signe de croix

Mais c'est toute la Flandre que cette poésie filiale veut étreindre La Flandre! Clochers bleus, tours massives de pierre

Qui rayonnez dans l'or écarlate des soirs,

Avant de refermer votre lourde pàtipière

Pour devenir, la nuit, de grands fantômes noirs.

La Flandre Mais c'est vous, fermes ensoleillées,

Gardiennes des labours au large des chemins,

D'où s'échappe, en chantant, des barrières rouillées,

L'araire en fer poli qu'on mène des deux mains.

La Flandre C'est surtout pour moi c'est un empire

Le village lointain, le clocher ardoisé,

La maison des aïeux et le toit qui m'attire

Et la porte qui s'ouvre ainsi qu'au temps passé2.

A la suite d'Henry Cochin et de P.-A. Bouroux encore, nous parcourons cette Flandre semée de villes et de villages rapprochés et populeux3.

C'est Dunkerque, port cosmopolite, qui, par la volonté de Napoléon 1er, détrôna Bergues comme chef-lieu d'arrondissement, et où se perdent, dans une foule bigarrée, les caractéristiques spécifiquement flamandes.

Ce fut jadis le nid de corsaires qu'illustra Jean Bart auquel les D.unkerquois, qui s'honorent du titre d' « Enfants de Jean-Bart », vouent un culte fervent. Sentinelle avancée de la Flandre, Dunkerque garde la maîtrise de la mer et le seuil de la France. Objet des convoitises de l'ennemi, elle inaugura le premier tir à longue portée des Allemands (28 km.) et la pluie d'obus qui s'abattit sur elle,. par terre par mer et par air, proclame assez son importance stratégique. « Ville héroïque, a bien mérité de la Patrie », dit sa glorieuse citation.

Le « Mont » Cassel, « haut-lieu » pittoresque et antique forte1. C. de Crooq. Le Moulin, p. 80.

a. Ibid., Ma Flandre, p. 11 sqq.

3. Henry Cochin. En Flandre Maritime, avec eaux-fortes et bois de P. A. Bouroux. Paris, Éditions Morancé.


resse des Morins, taupinière muée en montagne, qui domine la vaste plaine flamande et d'où l'on jouit d'un panorama splendide égalant ceux que l'on va chercher bien loin et à grands frais. Cassel, qui salua jadis la victoire de Philippe de Valois et la défaite d'Orange, est la patrie du général Vandamme. Foch surveilla, de cet observatoire, pendant de longs mois, la campagne des Flandres.

A côté de Cassel, la célèbre Trappe du mont des Cats, voisine du glorieux et sanglant Kemmel, et violemment bombardée par les Allemands. Depuis des siècles, cette abbaye n'a cessé de répandre ses bienfaits sur toute la contrée.

Puis nous rencontrons Hondschoote, au haut clocher, patrie du général Houchard et de la sœur de Lamartine puis Gravelines, lieu de bataille où se retrouve, bien imprévu, le souvenir de Baudelaire, beau-fils du général gravelinois Aupick Bailleul, vieille et traditionnelle cité qui marque la limite de la langue flamande.

Plus loin, quittant ici nos guides d'art, nous entrons dans la Flandre française, région industrielle du Nord oû l'artiste, sinon l'historien, ne trouve guère à glaner.

Certaines villes seulement y projettent quelque rayonnement intellectuel.

Lille, siège de diverses Universités, qui reçut saint Bernard et saint Thomas de Cantorbéry, bien que pauvre en monuments intéressants, a conservé des traditions et un bel héritage d'art ainsi que Douai, vieille ville parlementaire où naquirent Jean .Bellegambe, Jean Bologne et \< Marceline » Desbordes-Valmore; et Valenciennes, ruche d'artistes, qui vit naître Froissard, Pater, Watteau, Harpignies et Carpeaux.

Le souvenir du doux Fénelon plane sur Cambrai, siège de l'archevêché où il fit jadis, selon son expression même, « couler le lait de la bonté humaine ».

Nous entrons maintenant dans l'âpre enclave « américaine » de Roubaix et de Tourcoing, villes « tentaculaires » qui travaillent « sous le signe de l'argent ».

Pour être équitable, il faut ajouter que nombre de leurs habitants vivent « sous le signe de la religion, du travail et de la fécondité familiale ».

Pourtant même on peut redire le « Nascunlur poetae »,


car de bons poètes ont surgi de ce sol, qui ont même su célébrer harmonieusement la dure et utilitaire poésie de l'Usine. Mais retournons aux vertes prairies de la Flandre maritime pour y reposer nos yeux fatigués par l'atmosphère de suie des villes industrielles Luce smaragdinea pratorum et flumine laeta, comme le dit le vieux poète de terroir Vrientius (en flamand De Vriendt).

Vraiment ce coin de terre frais et pittoresque, orné d'un long passé d'histoire et d'art, qui a conquis les artistes et les érudits, mérite mieux que le rang de « parent pauvre auquel on l'a relégué jusqu'ici dans les manifestations régionalistes. Ce qualificatif ne laisserait pas, d'ailleurs, d'être doublement ironique, car la Flandre avec ses cinq millions d'habitants au travail, dans ses champs et ses usines, constitue la région économique la plus riche de France.

ÉnouAHD GALLOO.


CONTES VRAIS

LES FIORETTI DE M. LE CURÉ DE VENASQUE En ce bel an de Dieu 1926, qui n'écouterait volontiers des histoires de saint François, dont on célèbre le centenaire Qui ne désirerait, mieux encore, en raconter 1 Et vraiment, je parlerais de lui si seulement je l'avais vu. Mais comme il m'est tout à fait impossible de parler de ce que je n'ai pas vu, je vous dirai ce que je sais de M. le Curé de Venasque.

Il se serait nommé Junipère, Egide, Léon. Il aurait accompagné le Poverello dans ses aventures, prêt à donner la réplique, pénétré de son rôle divin, le jouant de naissance; et personne, ni lui, ni saint François, ni aucune des bonnes gens de ce temps-là n'eût posé la moindre question là-dessus. Au lieu que, venu beaucoup trop tard dans un monde peu franciscain, il s'est trouvé réduit à tourner son rôle en monologue. Son existence était un problème, et lui seul ne s'en apercevait pas.

On vous disait Ah 1 il n'est pas comme les autres, M. le curé de Venasque La vérité est aisée à connaître. Il faisait tache sur le fond du tableau, tant il semblait ne rien devoir à ses contemporains. Je regrette qu'il ne leur ait pas dû, tout au moins, un peu de leur vanité, il les eût tous instruits. Il s'est contenté d'une sorte d'absence, et peu de gens, en somme, se sont demandé qui donc était cet homme qui n'était pas comme eux.

Il vivait présent et heureux dans son action à lui, à une distance telle de ces pensées dans lesquelles nous nous absorbons et qui nous font notre personnage, qu'il semblait être à la fois le plus simple des hommes et le moins commun, une personnalité dépouillée, quelque chose à prendre on à laisser. A la fois retiré et abordable. Dans l'océan de ce monde les hommes sont des îlots, souvent escarpés et dont on est obligé de faire le tour avant d'accoster. Il était tout plage.

Mais je me suis souvent demandé d'où pouvait naître cette


saveur de commerce avec un homme dénué à ce point de psychologie. Vraiment il était pauvre, pauvre d'esprit en psychologie. Nous ne t'avons jamais vu dans l'attitude d'un homme qui se reprend pour se demander ce qu'on pense. II allait, il allait droit, s'expliquait, se déballait à toute occasion devant le premier venu. Vous savez ces marchands forains qui ne peuvent vous rencontrer sans déballer sur le sol un fichu où s'étale tout le bazar. Il ne se méfiait pas. Il ne vous mesurait pas, ne vous dosait pas le poids de sa personnalité. Aussi sa présence avait quelque chose de formidable. Lorsqu'il avait enfoncé votre porte après un premier coup de poing de politesse, votre impression en le recevant était celle d'un homme perdu, à la merci des éléments. Tout pouvait arriver. La fin de la visite corrigeait toujours ce que le premier moment avait eu de brutal. Elle laissait l'esprit reposé, une sensation d'inédit équivalente à quelque voyage.

On ne voit peut-être de pareils phénomènes que dans notre Midi. Les Méridionaux ne doivent pas s'en plaindre. Sans doute, cette naïveté endurcie a son point vulnérable, elle en a plusieurs. Elle prête un peu à rire. C'est une posture désavantageuse en face des réservés, des regardants, des aigus, que de faire si peu de cas du secret de sa personne. Humilité, de ne pas se juger intangible; charité, de se laisser prendre et emporter au cas où quelqu'un en aurait besoin vertus infirmes, je l'avoue, en regard du magnifique dressage grâce auquel le civilisé moderne se dérobe à ses semblables, s'isole dans un labyrinthe de politesses et de conventions. Vertus peu cotées. Vertus d'évangile, rien de plus. Et je ne veux pas dire par là que, lorsque M. Tartarin vous tape sur le ventre, il fasse chaque fois acte de bon chrétien. Mais il est certain que tes formes de cordialité propres aux gens du Midi accèdent facilement à de secrètes perfections. II n'y aurait peut-être qu'une porte à ouvrir. Et tenez, saint François lui-même, par exemple, saint François. Mais saint François est loin. Rappelons-nous ce que nous avons promis. Revenons à Venasque.

II était grand, fortement noué, le geste et l'allure faisant, pour ainsi dire, bloc avec une âme qui serait elle-même d'un seul iriorceau. La figure au repos était plutôt sévère. Je m'expliquais mal


l'apparence préférée par tant de sérénité. Il devait avoir, en dépit de l'humeur facile, l'esprit trop tendu vers le sérieux des choses. S'il ne s'impatientait pas de sentir le monde différent de lui, c'est qu'il était bon; mais je crois qu'il n'a jamais évité un certain désaccord avec la forme de ce monde temporel. Du moins il en ignorait les nuances, ces mille petites facilités, ces déviations sans méchanceté qui donnent à la vie sa courbure.

C'est dans une décoration hiératique d'une poésie étrange qu'il m'apparaît en ce moment tel que je le vis la première fois. Avec quelques jeunes gens d'Avignon nous montions à Venasque pour le visiter. Lui, par occasion, descendait en sens inverse. Il nous apparut en grande pompe, assis sur sa carriole qu'il conduisait en chantant d'un ton solennel. Nous eûmes vite la signification de cet équipage. Sous l'huméral brillant à ses épaules il portait le saint Sacrement. Deux enfants de chœur garnissaient la banquette de derrière. M. le Curé,raide, recueilli, chantait à pleine voix des cantiques et des motets

Le voici'l'Agneau si doux,

Le vrai pain des anges.

et s'interrompait de temps à autre pour encourager, sur une descente dangereuse, Bichette, la bonne ânesse, attentive à défendre à chaque pas son auguste fardeau. Le spectacle nous saisit, familier et vénérable. Comme M. le Curé se rendait ainsi au sanctuaire de Notre-Dame-de-Vie, situé dans le bas-fond, nous y redescendîmes les premiers par les traverses. Nous écoutions de loin la voix retentissante promenant au milieu des cahots la louange de Dieu par les campagnes verdoyantes. Enfin, en train solennel, toujours chantant, il entra. Nous lui fîmes escorte tandis qu'il allait renfermer le saint Sacrement dans le sanctuaire. Alors il vint à nous, affable, et commença de causer. Il parlait d'or. Et, vraiment, on ne nous avait pas trompés M. le Curé de Venasque ne ressemblait à personne. Mais en fait d'admiration c'était lui encore qui nous damait le pion à tous. Que vos jeunes gens m'ont édifié, me disait-il ensuite. Je n'en ai jamais vu comme ceux-là 1

A partir de ce jour, je savais le chemin, et ne me privai guère de m'en servir. Connaissez-vous Venasque, ce nid d'aigle Le rocher où gîte l'antique capitale, forteresse naturelle couronnée de ses remparts romains aujourd'hui croulants, se défend encore assez


bien; et, n'était la route qui le prend en défaut pour s'y introduire, vous n'y grimperiez pas. Tout en haut, le presbytère ouvrait son balcon sur l'à-pic, et de là, des sommets de Vaucluse à ceux du Ventoux, sur l'immensité du Comtat, un paysage aérien s'ensoleillait. C'était beau comme la mer I

Vous frappiez à la porte quand elle ne s'ouvrait pas toute seule. Vous vous introduisiez dans les dédales de cette étroite et pittoresque maison, pleine comme un œuf, car M. le curé fut toujours un receveur extraordinaire. Des enfants surtout 1 On en rencontrait un peu partout dans les escaliers, un orphelin par-ci, un estropié par-là, des petits en retard pour la communion, une garderie 1 Et vous qui vous présentiez par-dessus vous n'étiez jamais de trop. Et si l'envie vous tenait de profiter du séjour plus longtemps, vous n'aviez qu'un mot à dire, un sanatorium vous était offert.

C'était une heure absorbante que celle de la visite des lieux. Dans le vieux baptistère roman aux quatre absides, devant les anciennes portes, le long des remparts vous vous instruisiez de mille belles choses, dont la moindre n'était pas la passion archéologique du curé. Il vous retenait devant un certain primitif conservé dans son église romane, autrefois cathédrale, et à la forte manière dont il vous déplorait le vandalisme de quelque prédécesseur, on devinait en lui un goût profond, presque religieux des choses anciennes. Sans doute, il n'a jamais donné beaucoup de suite à ses talents du moins il propageait sa flamme, et nous connaissons tel savant docteur, membre correspondant de l'Institut et déjà illustre, qui lui dut son avenir.

Vous ne pouviez séjourner dans ce milieu sans faire partie d'une grande famille dont n'étaient exclus ni Bichette, l'ânesse, ni les deux chèvres blanches, ni personne autre de cette arche où tous fréquentaient avec lui comme avec un père Noé. Il traitait les animaux en frères, eh parlait volontiers dans ses sermons, les mêlait avec les saints du Paradis.

Mes frères, s'écriait-il un jour en chaire, ce n'est pas à tort qu'on vous appelle les loups de Venasque. Au denier du culte vous ne donnez rien 1 Si cela continue, que fera votre curé ? Il vendra Bichette, oui, mes frères, il la vendra. Et dans tout le diocèse on vous montrera en disant voilà ceux qui ont vendu Bichette.


L'argument touchait au vif des gens qui ne laissaient jamais passer devant leur ferme la voiture du curé, sans offrir à la bonne ânesse une carotte, une feuille de chou. Elle avait compris à demi-mot ce que cela voulait dire; si bien que, les gens étant au travail des champs, lorsque personne n'apparaissait, elle n'en stoppait pas moins, et ne bougeait mie sans égard pour les explications du maitre. Celui-ci, de guerre lasse, prit son parti d'emporter à chaque tournée un lot de carottes. Et chaque fois que l'on passait par un mas vide d'habitants, la voiture s'arrêtait, le curé descendait, payait, et l'animal prébendé, ayant touché son revenu, repartait. « Ah 1 cette Bichette, disait M. le Curé, ils me l'ont gâtée 1 » Tant il est vrai que le paradis n'est plus possible sur la terre; les animaux eux-mêmes y tourneraient mal.

J'avais commencé quelque chose à propos des sermons. Personne n'égalait M; le Curé de Venasque pour être simple; aussi son éloquence l'était-elle également et jusqu'au sublime. Comme il ne distinguait pas les à-côté de sa réflexion de ce qu'il avait proprement à dire, son texte se rehaussait de perles. Par exemple, ayant commencé à parler debout en venait-il à s'asseoir; tout en se carrant sur la banquette, à la cantonade, il vous disait On a plus vite fait de s'asseoir que de laver la lessive. Il parlait ainsi pour lai et pour les autres. Ce genre, qui n'est pas classique, nous ne l'appellerons pas romantique pour cela. C'était le genre de M. le Curé, voilà tout.

Et c'est à lui encore qu'il arriva de dépêcher le sacristain vers ta tête d'une procession partie trop tôt, avec ordre « d'arrêter le Bon Dieu qui est au diable ».

Le difficile, l'impossible, c'est, n'est-ce pas, de dire de belles choses auxquelles on aurait réfléchi. Les Venasquais s'en aperçurent le jour où, célébrant dans une même cérémonie les mariages des deux soeurs, les deux plus braves filles du pays, il voulut rehausser ce coup double d'un feu d'artifice oratoire. Le malheureux t il n'en sortait pas, et si la noce, prise d'impatience, ne se fut mise à branler les chaises, il y serait encore. En les suivant à la sacristie, le pauvre curé, tout fondu en eau

Que voulez-vous, mes amis, disait-il par manière d'excuses, je ne savais pas comment finir


Tant de simplicité n'allait pas, toutefois, sans quelques retours de finesse et de ce que vous appelleriez, d'ailleurs improprement, ruse ou malice. On en donnerait, de cette malice non malicieuse, bien des exemples. Ainsi l'histoire véridique du miracle, qui a été racontée dans l'Armana1. Je la résumerai ici.

M. le Curé de Venasque avait un chien, Oremus, extraordinaire. Il ne manquait à ce chien que la parole. Dressé à tout faire, il dansait, sautait le cerceau. Le plus beau, le croiriez-vous, il savait n'accepter sa nourriture que quand on la lui donnait de la main droite, et quand on la présentait de la main gauche, il s'enfuyait. M. le Curé avait appris cet art a son chien pour l'agrément, il n'y avait pas mis d'intention mauvaise. Mais il advint qu'un jour de Vendredi saint, tandis qu'il se promenait autour du presbytère avec ce chien, il aperçut Le Fayard, récemment revenu du service, un vrai mécréant, qui, assis sur un talus, dévorait à belles dents une côtelette. Dans le premier moment de la colère, il lui fit Malheureux tu manges de la viande le Vendredi saint I Mais aussitôt (et c'est là peut-être que la malice pointait), il Ajouta

De la viande aujourd'hui, un chien n'en voudrait pas. Ça, dit le mécréant avec une affreuse tranquillité, je voudrais le voir.

Je te prends au mot, fit le curé. Mais, si tu le vois, ensuite que feras-tu?

Tout ce que vous voudrez.

Le chien aussitôt sifflé fut moins difficile à décider que l'incrédule, lequel ne se souciait pas de perdre un dîner. Mais M. le Curé assurait que la côtelette ne risquait rien. Dans sa bonté, il promettait même que, au cas où elle serait perdue, on la retrouverait en bon porc frais. L'autre accepta donc.

Tiens, Oremus, voilà de la viande le Vendredi saint. Mange-la 1

Le curé tend la côtelette de la main droite, le chien s'élance. i. Armana Provençau 189a, p. 52. Voir encore 1897, p. &3. Lou curât dis Abiho, un sermon pour faire le digne pendant à celui du curé de Cucugnan.


Mais la côtelette a passé dans la main gauche. Miracle 1 le chien s'enfuit. Le chien est rappelé, même manège. Ce chien affamé, juste sur le point de happer l'appétissant morceau, s'enfuit de nouveau pris d'une terreur inexplicable. Hélas! 1 qui sait combien, pour en arriver à une pareille abstinence, il avait dévoré de coups de bâton 1

Mais à la troisième fois, le paysan, qui tombait de son haut, s'écria

Assez assez! monsieur le Curé. Je n'avais jamais vu de miracle; cette fois j'en vois. A Dieu ne plaise que je sois moins soumis aux lois de l'Église que ce chien si pieux, si raisonnable. Je ne mangerai donc plus de viande les jours saints.

Et tout en parlant ainsi, il suivait à son presbytère M. le Curé qui le garda, ce fainéant, et dans la sacristie encore. Depuis ce jour, Le Fayard tire les cloches et moule les cierges.

«

II y a encore les olives de M. de Cabissole. Je vais vous les dire. M. le Curé de Venasque aimait à se promener dans le jardin de M. de Cabissole, président au tribunal civil d'Avignon. C'était, à quelques pas de Notre-Dame-de-Vie, un verger plein d'arbres de toutes sortes, bien abrité, avec des oliviers. M. le Curé, tout en se promenant, priait Dieu et regardait mûrir les olives.

M. de Cabissole lui avait dit « Je vous offre mon jardin, vous pouvez en disposer. o A mesure que les olives mûrissaient, M. le Curé songeait « Les' olives sont chères cette année. Nulle part, tu n'en as vu d'aussi belles, d'aussi saines. Mais qui sait si M. de Cabissole aura pensé à te lès donner? » »

Quand le temps de la récolte fut venu, il s'adressa à Titin le jardinier et lui dit bravement

Titin, ce soir je commence à les cueillir, les olives. Le sang de Titin ne fit qu'un tour

Y pensez-vous, M. le Curé 1 Les olives de M. le Président, est-ce que par hasard elles sont à vous ? a

Mon ami, répond le curé, M. le Président m'a dit « Vous pouvez en disposer. » J'en disposerai de cette façon.

Disposer! disposer! pour la promenade, oui, M. le Curé; mais pour emporter le jardin, ah 1 par exemple I


Le jardinier se fâchait un peu. Alors M. le Curé se fâcha double. Titin, Titin, tu n'y entends rien. Je connais M. le Président. C'est un homme qui n'a qu'une parole. S'il m'a dit de disposer du jardin, ce n'était pas pour faire exception de ce qui était dedans. Au surplus, ajouta-t-il, si tu ne me crois pas, eh bien 1 va voir M. le Président. Dis-lui « Monsieur, M. le Curé dispose du jardin comme vous le lui avez dit, et il vous remercie des olives. » Tu verras ce qu'il te répondra.

Ainsi fut fait. Titin s'en fut chez M. de Cabissole, et M. le Curé, ne le voyant pas revenir, n'attendit pas plus longtemps. II emporta son panier d'olives.

«

Il y aurait encore le coup du déménagement, qu'on se rappelle encore entre amis lorsqu'on veut rire. Les confrères avaient reçu un billet de lui ainsi conçu « Si tu veux me faire plaisir, tu viendras demain aux Abeilles. (Il y était alors curé, mais sur le point de déménager pour une nouvelle destination.) II y aura à diner l'évêque de Venasque. » L'évêque de Venasque, dans leur langage convenu, c'était un lièvre. Les confrères alléchés accourent. D'évêque, point; mais, en revanche, on leur demanda un petit coup de main qu'ils ne pouvaient refuser. Le déménagement se fit ainsi. Lorsque le soir ils arrivèrent à Venasque, terme du voyage, les confrères avaient les dents longues. Ils se contentèrent d'un lapin.

Diriez-vous, après cela, que M. le Curé de Venasque fut un roué, un retors, un politiqueP Pour sûr, il ne l'était guère. Mais simplement et gaillardement il se servait des circonstances comme le bon Dieu les envoyait. Il savait que le Père du ciel s'occupe de ses enfants à toute heure, et lorsque sa bonté le visitait visiblement, le brave homme ne faisait pas la moue, il en profitait.

Au reste, avouons-le, le plus souvent, il était volé.

Nous lui avons entendu raconter l'histoire, que vous trouverez encore dans l'Armana 1, du Testament de l'oncle Grico. C'était la i. 1910, p. 5o.


sienne. L'oncle Grico avait quitté Avignon pour Venasque, où l'hospitalité de son neveu l'avait pénétré de reconnaissance. Ne sachant comment apprécier le désintéressement d'un prêtre si charitable, ce vieux grigou lui laissa en mourant son poêle en fonte et les santons de sa crèche, tandis que les écus tinteraient dans les poches de parents plus intéressés.

Oui, ce fut bien là sa vie. Sa maison ressemblait au moulin. On entrait, on ressortait, on faisait ce qu'on voulait; surtout, il était bien entendu que tout le monde est honnête. C'est là un principe qui mène loin.

Que de fois des amis, plus soucieux de son bien qu'il ne l'était lui-même, lui disaient

Monsieur le Curé, faites attention 1 Cette femme qui est venue, elle vous emporte votre linge. Cette domestique qui est partie, elle vous a déménagé. Un tel individu, vous savez, ne vaut pas cher. On parlera mal. Vous devriez réfléchir avant de vous embarquer avec de pareilles gens.

II répondait

Eh 1 qu'est-ce que vous allez chercher toujours I Ce n'est pas de ce côté qu'il faut regarder les choses 1

Il ne croyait pas le mal. Le pauvre 1 il ne le comprenait pas. Et je ne sais comment, à force de se laisser piller, il a pu mourir vêtu et nourri. Le Père du ciel y veillait, et lui comptait sur ce secours. Quand on le suppliait de se réserver quelque argent pour sa vieillesse, il répondait

Bah 1 je dirai à Dieu de me prendre, et je ne manquerai de rien.

Un jour, à une personne d'Avignon qui venait le visiter Allez chez un tel, dit-il, vous lui demanderez deux poulets de ma part. Il ne vous les refusera pas, et nous nous régalerons. La commission est faite; mais le généreux donateur ne méritait pas grand merci. La voiture de M. le Curé, Bichette, l'ânon, les chèvres encore peut-être (c'est que M. le Curé était sur son départ de Venasque), tout lui avait été vendu, soi-disant; mais à quel prix Vous savez ce que M. le Curé avait touché? Sans ces deux maigres poulets, il se fût contenté, comme on dit ici, de « regardelle », c'est-à-dire de rien du tout.

Vous croyez qu'après cela il se serait repenti Ah pas plus 1 Il était -bon, bon au-dessus de ce qui se pratique en fait de bonté.


C'était son habitude étrange, incorrigible, qui lui valait, au surplus, mille avanies. On le disait fou, imprudent, ridicule. Il n'y pouvait rien, et comment se fût-il changé? Il était trop peu psychologue pour se reprendre.

Aussi prêt à exposer les autres, d'ailleurs, qu'il s'exposait lui-même. Le petit André, aujourd'hui grand garçon, me raconte avec fierté comment autrefois, pour la fête de ses cinq ans, M. le Curé l'abandonna dans la montagne. Ils revenaient de Senanque tous les deux, et l'enfant, après ses trois heures de marche à l'aller, au retour n'en pouvait plus. Comment faire? C'est bien simple. M. le Curé lui fabrique avec un papier un écriteau PRENEZ-MOI DANS LA jardinière, qu'il pend au cou de l'innocent. Cela fait, il s'en va tranquillement, rentre à Venasque, tandis que ce pauvre chéri, perdu dans les bois avec son papier, attendait la jardinière, laquelle? celle du loup? celle que le bon Dieu ferait passer Un autre qui agirait ainsi, on l'enfermerait. Si vous êtes capable de comprendre les âmes, vous admirerez une fois de plus M. le Curd de Venasque. Il avait dans les choses, dans les événements, dans la nature, une confiance dont le secret, perdu depuis saint François, s'est reperdu après lui, je le crains.

Qu'il aimait ces courses de montagne, à cette abbaye de Senanque, le cœur le ramenait 1 Vous savez qu'après la mort de son pauvre pèré il avait pensé s'y établir, mais « le Saint-Esprit ne voulait pas de lui ». II nous arriva souvent d'arpenter ensemble ces âpres régions, tantôt du côté de Saint-Gens, le patron des laboureurs, qui guérit la fièvre, tantôt à Senanque. Il allait d'une bonne allure, en parlant d'une voix forte, tout d'un trait et tout le temps. C'était par. grande courtoisie pour le compagnon. Il lui présentait encore des excuses

– Autrefois, je chantais à la montée, mais je me fais vieux, je ne puis plus que parler.

Et en avant les belles histoires de ses paroisses, car il en avait eu plusieurs, à Mondragon où il fut d'abord vicaire, et ensuite, toujours dans la montagne, à la Garde, aux Abeilles, villages perchés sur les contreforts du Ventoux; ce qui lui faisait dire joyeusement que « Monseigneur lui réservait les postes les plus élevés ». Que je


regrette aujourd'hui de ne pas avoir noté dans le détail les récits et les poèmes envolés de cette bouche naïve 1

Ce que je sais, et qu'il ne disait pas, c'est que sa passion de courir les hauteurs entraînait un peu trop, parfois, M. le Curé, à qui le sens de l'orientation manquait plus que l'enthousiasme. Aux Abeilles surtout, où il recevait ses cousins les deux peintres Grivolas qui raffolaient de ces coins de montagne, il s'était constitué guide du Ventoux. Il y entraînait ses visiteurs toujours nombreux. Mes frères, disait-il à son prône du dimanche, ce soir les vêpres n'auront pas lieu. Vous voyez ces messieurs et dames qui veulent monter au Ventoux. Vous ne voudriez pas que je les en prive.

Eh bien 1 tous ceux qu'il a menés au Ventoux, il les a perdus. Ainsi l'affirment les témoins de l'époque qui, du reste, ne lui gardent pas rancune pour cela, mais s'en amusent plutôt. Néanmoins, je suis à même de rectifier leur allégation. Une fois, tout au moins, il a conduit une bande de touristes, celle dont j'étais, et il ne nous a pas tous perdus, comme vous allez le voir.

C'est qu'en effet, assagi peut-être par trop de souvenirs, il avait décidé qu'on suivrait la grande route d'un bout à l'autre sans en quitter le ruban. Ainsi, pas moyen de se tromper 1 vingt-deux kilomètres de montée, on les ferait 1 Mais, de plus, nous venions de Venasque; il fallait auparavant traverser toute la plaine de Carpentras. Au total, une course effroyable.

M. le Curé avait tout prévu, tout disposé. On irait en voiture 1 On attellerait Bichette à la carriole On n'avait à s'inquiéter de rien. Les jours qui précédèrent l'expédition, il battit la campagne aux alentours, à Carpentras, et jusqu'en Avignon, persuadant les amis.

Hé 1 vous venez? II y a la voiture.

Le matin convenu, M. le Curé avait son monde. Je vis se présenter une famille d'Avignon, un enfant avec sa tante, un frère des Écoles chrétiennes qui faisait les ioo kilos, deux demoiselles de Malemort, et qui encore ce n'était pas tout. Alors commença l'exode de ce peuple de Dieu.

Le premier jour, on le passa à zigzaguer à travers les fermes du pays, à la suite du curé. La voiture tenait bien quatre personnes, mais Bichette était incapable de tirer ce poids il fallait trouver à l'échanger contre une bête plus forte; et quand on l'eut,


le patron venant avec, il n'y avait plus place que pour trois. Les autres, on n'en parlait pas. Quand nous arrivâmes à la route du Ventoux, partis à sept heures du matin, c'était le soir. Nous avions rejoint à cet endroit le tournant de Sainl-Eslève. M. le Curé était inquiet.

On pourrait redescendre un peu, avança-t-il timidement; rien que trois petits kilomètres. C'est pour un ami de Carpentras qui doit être en bas. Je lui ai donné rendez-vous. Comme ça, il aurait la voiture.

Nous répondîmes, en nous épongeant, qu'il n'était plus question de revenir en arrière si nous voulions atteindre le sommet avant le lever du soleil.

La montée, de nuit, fut dure. Au mois d'août, le mistral nous gelait. Arrivés au refuge de la Grave, n'en pouvant plus, je souhaitai le bonsoir à la compagnie qui se traînait encore, et m'étendis sur la paille du refuge pour dormir, au milieu des bestiaux, de bergers qui fumaient, avec un chien à grelot qui sonnait la bénédiction en grattant ses puces. A trois heures du matin, je reprends la route chargé des paquets dont on s'était allégé la veille. Il y avait, entre autres, je m'en souviens, un autel portatif, peu portable. En arrivant là-haut, le spectacle faisait oublier l'éreintement les Alpes, surgies de la nuit avec l'enchevêtrement de leurs lignes de crête, puis tout à coup, dans une aube verte, le roi de gloire brisant ses premiers rayons aux angles des glaciers, et subitement le ciel envahi. Mais à ce moment une scène bizarre, lamentable, me ramena du ciel sur la terre.

C'était l'ami inconnu de, Carpentras qui nous rejoignait en quel état, grand Dieu 1 II avait marché toute la nuit, perdu, affolé, appelant dans les ténèbres. Il serrait encore sous son bras le cervelas à l'ail promis aux convives et qu'il ne semblait plus avoir envie de leur faire partager. Le bras libre, tendu, accusait les parjures, les hommes de mauvaise foi, les criminels coupables de sa perte. Une éloquence que l'égarement rendait extravagante. En voyant au fin sommet du Ventoux cet orateur délirer comme un député, on ne savait plus s'il convenait de pleurer ou de rire. A bout de discours, mais non d'indignation, le malheureux rompit brusquement, et comme il était venu, sans même souffler, reprit à grands pas la descente, tandis que dans l'auditoire atterré personne n'oiait bouger.


On eut la messe. Après quoi, un dernier regard sur les Alpes qui s'embrument, et vite, on songea au retour. Nous avions un malade. Arrive une auto, selon les apparences, qui faisait de l'entraînement au Ventoux en vue d'un prochain circuit. En réalité, c'était le bon ange de M. le Curé qui nous l'envoyait.

M. le Curé arrêta l'auto

Il y a ici monsieur qui est un peu malade. Vous vous serrerez bien pour lui, que? Et puis, ajouta-t-il, j'ai là une bouteille dont vous me parlerez.

Et tandis qu'il versait une première rasade

Un seul gobelet pour tous, ça ne fait rien. Vous ne vous craignez pas P

Le vin circula. C'était un petit Tavel de tous les diables qui eût déridé n'importe qui. Ces messieurs des Lyonnais extrêmement aimables enlevèrent l'invalide jusqu'à Bédoin où la caravane se reforma.

Tout se terminait, pas trop mal. Les fatigues bientôt seraient oubliées. Seule, la pensée du compagnon si tristement perdu et de son cervelas désaffecté assombrissait les souvenirs. Au rappel de l'aventure, M. le Curé se montrait plus optimiste que nous. Allons, répétait-il, cela ne sera rien. J'irai le voir. Je lui parlerai et il comprendra.

Ces mots peignent son cœur.

Oui, M. le Curé était facilement content. De la sorte il. réussissait toujours, même lorsqu'il ne réussissait pas. C'est ce dont on put se convaincre encore, tenez, le jour de la procession du collège. On l'avait prié d'y venir, à cette procession du Sacré-Cœur de notre beau collège d'Avignon. Mais la cérémonie avait eu lieu je t'avais cherché dans les rangs des prêtres sans l'y trouver. Sans doute il était occupé ou malade. Ah oui 1 ce soir-là, tout le monde parlait de lui.

Il avait paru, certes, et de quelle manière 1 A peine sur les lieux, ayant déployé un surplis flambant neuf, que faire A la procession il ne s'agit pas de flâner. M. le Curé marche droit sur la foule qui stationne, attendant un signal pour s'ébranler.

En avant, lés hommes 1 En avant, les dames f Par ici, allons,


un peu de vie, un peu de mouvement Des deux bras il ébranlait cette masse inerte.

Mens agitat molem et magno sé corpore miscet.

Seulement, simple invité lui-même, il ne savait ni quand, ni où, ni comment, ni rien de rien 1 Les commissaires de la procession aperçoivent en queue un immense désordre et se précipitent. Ils tombent sur M. le Curé de Venasque.

Monsieur l'abbé, vous ici Vous seriez aimable de passer ailleurs.

M. le Curé se retourne, cherche du regard un terrain propice. Là-bàs, le chœur qui s'avance déjà au pas, en ordre parfait, exécute de savants morceaux avec les dessus et les dessous et toutes les nuances, sous la conduite du maître de chapelle.

Eh 1 si on leur donnait un coup d'épaule, de ce côté I Le voilà au milieu des choristes. Des mains de l'un, il prend un livre, et cette voix intrépide, cette voix qui ébranlait le baptistère de Venasque, il la mêle au chœur. La foudre tombant sur des rossignols 1 En même temps, par un enthousiasme de bon esprit, il bat sa mesure, la sienne.

Seulement il ne s'occupait pas de l'autre. Il ne savait même pas ce qu'on chantait. Le chef de ce chœur interrompu, sorti de son effroi, se précipite à son tour

– Monsieur l'abbé, je vous en supplie, laissez-nous I Votre place n'est pas ici.

M. le Curé fait demi-tour, et ne voyant plus nulle part de service à rendre, va se blottir derrière le saint Sacrement et ne sort plus de là. Son ardeur guerrière s'est ramassée maintenant, fondue en humbles prières que les voisins entendent à peine. C'est que, si pour mettre de l'animation dans les foules M. le curé de Venasque ne craint personne, il n'a pas non plus son égal pour prier Dieu.

Sa piété était une chose ravissante, et le peu que j'en ai vu me fait rêver du ciel. Il aimait la sainte Vierge comme on ne saurait dire. Aussi ne manquait-il jamais, lorsqu'il entrait dans une église, pourvu qu'elle fût un peu solitaire, do se camper au.milieu du chœur, et là, un Salve Regina éclatait tant et si bien que le grand


orgue n'aurait pas mieux fait. Mais il n'aurait pas eu besoin de tant crier pour que la sainte Vierge l'entendît.

Il y a quelques années d'ici, une fois qu'il allait en carriole, à son ordinaire, sur la grosse descente de Venasque, et la chèvre attachée suivait, par-dessus le marché, je ne sais comment Bichette buta hors du chemin sur le précipice. Ah! mon Dieu I. ce fut fini la voiture, la chèvre, l'ânesse, M. le Curé, en un clin d'ceil se trouvèrent suspendus dans les airs et aussitôt abîmés sur le sol à peut-être vingt mètres en dessous. Croyez-vous que dans l'éclair de ce malheur M. le Curé avait eu le temps de prévenir sa bienfaitrice

Oh 1 Notre-Dame-de-Vie 1

Elle fut là. Doucement elle avait retardé l'avalanche et préservé ses amis de tout mal. M. le curé se releva sans un bleu, sans une égratignure. Bichette, restée dans ses brancards intacts, ne demandait qu'à repartir. La chèvre broutait. On continua donc son chemin comme si de rien n'était. Mais je vous laisse à penser ce que fut l'entrée au sanctuaire de la bonne Vierge, et comment ils le lui chantèrent, le Salve Regina 1

Le fait est indéniable, je le tins de lui le lendemain.

Et quoi un miracle vrai? dira-t-on. -Je vous crois. Aurait-il de quoi surprendre? L'étonnant serait plutôt, il me semble, que les bons chrétiens fussent toujours les seuls à bien faire quand ils invoquent leurs amis du Ciel. Ce miracle, la sainte Vierge le lui devait.

̃

Nous avons vu M. le Curé de Venasque de plus près, ces dernières années, dans sa nouvelle résidence des Pénitents-gris dont il fut nommé aumônier. Ce changement avait sa mélancolie. Les paroissiens de Venasque, braves gens, certes, ne se sont pas consolés d'avoir perdu leur pasteur incomparable. Mais aussi, pourquoi montrer si peu de zèle à écouter ses conseils 1 Leur église était vide, vide le jour et tous les jours au milieu de ces vieilles masures où la flamme divine s'éteint, en attendant que s'éteigne celle des foyers. C'est triste à avouer, mais de ces parties supérieures du Comtat la vie se retire. Si, comme cela m'est arrivé, vous faisiez six heures de marche à travers ces hautes terres cultivées encore avec la surprise accablante de n'y pas rencontrer un seul enfant,


vous comprendriez I M. le Curé se morfondait à converser avec la veilleuse de l'autel. Monseigneur, soucieux de ne pas gaspiller les réserves d'un clergé de plus en plus rare, se décida à rappeler l'ermite. Au presbytère abandonné s'installa le'garde champêtre, hélas 1 et la veilleuse de l'autel ne se ralluma plus.

Du moins, dans cette antique et si vénérable chapelle des Pénitents-.gris d'Avignon, vivante et priante depuis les temps du bon roi Louis VIII, Je nouvel aumônier allait trouver de l'ouvrage. Au confessionnal où il s'enfermait sans cesse, quelquefois pendant des nuits, il eut vite perdu l'habitude du grand air. Seul, il célébrait, prêchait, faisait les adorations, les chemins de croix interminables, suivant les us et coutumes de la « dévote et royale compagnie ». Son zèle en jouissait, la besogne fût-elle trop lourde pour ses soixante-neuf ans. Au fond, n'est-ce pas ce qui l'a tué ? a Entre temps on le voyait, fidèle à son naturel de bâtisseur, fouiller, remuer toutes les pierres du jardin, élever contre le mur de sa chapelle un petit cabanon avec des moyens et des matériaux de fortune. « De grandes idées, mais pas le rond, voilà notre aumônier », disait de lui un familier. Mais le Ciel l'aidait. Le carrelage manque, il va creuser la terre, et comment expliquezvous cela il en tire des carreaux en nombre juste suffisant. Ayant achevé sa bâtisse, dont un mendiant n'aurait pas voulu, il en fit sa chambre à coucher et son salon de lecture. Il avait des enfants plein son figuier. Les figues mangées, il associait ce petit peuple à ses entreprises, leur communiquait ses illusions généreuses

Maintenant, nous allons faire une rocaille si belle qu'à Lourdes

Et les enfants entraient après lui dans le gâchis jusqu'aux coudes, portaient les pierres avec ardeur. On enjolivait le monument avec tout ce qui se rencontrait de beau, de rare, de pieux, vieilles statues cassées, grandes ou petites, de saints, d'anges, de « santons ». On les encastrait dans la maçonnerie par le côté qui leur manquait, de façon à les faire croire, autant que possible, intactes. Ce chef-d'oeuvre, il fallait le voir 1 Vous eussiez cru l'Hôtel des Invalides des armées du Paradis.

Enfant il l'était, et le premier de tous. Aussi je pense que le bon Dieu l'aura caressé plus que les autres. Quand on le voyait là, priant à voix presque haute devant le saint Sacrement toujours


exposé, il vous faisait envie 1 L'heure venue il prenait le livre et lisait mais de parler de l'amour de Notre-Seigneur, de sa sainte Passion, lui remuait par trop le cœur. Que de fois les larmes l'ont empêché de continuer le sermon ou la lecture 1

t

II nous a quittés brusquement pour aller au ciel. Cela n'a pas traîné et il n'y a pas mis tant de façons. La mort imminente né lui faisait changer en rien ses habitudes. Le sachant malade d'un abcès au foie et perdu, on était stupéfait de le rencontrer en ville. Il vous abordait le plus naturellement, vous racontait une histoire impossible sur M. de Cabissole, je ne sais quoi de je ne sais où, de Pàmpérigouste. Il avait la figure d'un trépassé.

Monsieur le Curé, vous devriez vous coucher.

– Ce n'est pas la peine, répondait-il; un peu de jaunisse. Mais je me porte bien, ah 1 coquin 1

Et en disant ce « ah 1 coquin » il se tapait sur la cuisse gaillardement.

Et puis, disait-il encore, si c'est que le bon Dieu m'appelle, j'irai volontiers. Et ma pauvre maman que j'ai perdue quand j'étais tout petit. Vous croyez si je serai heureux de l'embrasser Le dernier dimanche qu'il célébra avant d'entrer dans l'éternité, alors que nous le savions presque agonisant, nous apprîmes qu'il avait chanté la grand'messe.

Maintenant que cette figure unique, enlevée à la terre, obsède nos esprits, je ne puis m'empêcher d'en revenir à saint François, aux légendes franciscaines, seul milieu dans lequel elle me paraisse encadrée. M. le Curé de Venasque avait très expressément deux dons en apparence opposés et qui forment, comme ces deux mains percées, le signe séraphique une totale indifférence aux biens terrestres, une incroyable sympathie envers les créatures de Dieu. C'est ce qui lui faisait cette étrangeté, dans un monde dont il n'était pas, de goûter tant de choses Insipides. Et c'était lui qui était savoureux.

La similitude se précise. On sait que saint François, avant d'être un poète de chez lui, fut un délicat troubadour. Son nom primitif,


dit-on, était « Jean » un autre nom 'reçu ensuite lui resta, qui témoigne de ses affinités françaises. Lorsque, laissant là fortune, famille, monde, tout ce qu'il avait ou était, vêtu seulement d'un cilice ou d'un suaire, il se fut enfui dans la campagne, les^échos de l'Ombrie entendirent sa joie, dont l'expression, en un pareil moment, était extraordinaire il chantait une romance en provençal 1 Je pense que ce parler simple et tranquille s'accorde le mieux du monde à ces émotions beaucoup plus intimes, et que tout autre langage, semble-t-il, craindrait de profaner. M. le Curé de Venasque, qui employait bellement son idiome natal et racontait comme pas un, aux veillées, les contes de Roumanille, avait,.lui, une prédilection pour nos Noëls. Il en savait, il en disait, et il les chantait, bien que d'une voix un peu rude, avec la grâce qui leur convient. Et il ne se gênait pas pour chanter ou siffler dans les rues, sans vergogne, lorsque son âme en éprouvait le besoin.

On se souvient aussi de saint François ramassant deux morceaux de bois pour s'en servir devant ses frères comme d'un violon, tant la joie le rendait peu raisonnable. Ce trait en appelle un autre que des amis de M. le Curé viennent de me raconter.

Ils étaient dans leur logis, à Vaison, porte close. Tout à coup, dans le va-et-vient de la rue passant devant chez eux, on entend un chanteur sous le balcon. Le donneur de sérénade imitait de la langue et des lèvres le pincé d'une guitare. La ritournelle achevée, il commença

Oh 1 la bello poulasso

Remplis tout moun panié.

Dins ges de galinié

Se n'en vei d'autant grassô

Entre que la veiran

Lis ange cridaran

Oh la belle poulasso 1 1

Il n'est qu'un homme pour chanter ainsi, s'écria-t-on en chœur, M. le curé de Venasque C'était lui.

C'était lui Ou plutôt c'était, pour mieux dire encore, un authentique berger de la crèche. A celui-là il m'arrive de rêver quelquefois, et je le vois, santon au chapeau d'argile, avec le galoubet et le taini. Oh t la belle poularde 1 Tout mon panier en est plein. – Dans aucun poulailler ne s'en voit d'aussi grasse. Tandis qu'ils la verront, ̃ – lei anges s'écrieront Oh la belle poularde I


bourin, donnant la réplique aux anges de la Nativité. Voyez-vous, les hommes de la sorte se font aimer des hommes, et sans doute de Dieu, comme le divin Enfant aima ces simples auxquels il fut d'abord empressé de s'ouvrir.

Et cette simplicité que nous admirons chez les curés de Venasque, si toutefois il en est plusieurs, cette ignorance de notre psychologie, cette inattention fréquente, ce manque, comment dire, il ne faudrait pas s'y tromper. Nous employons. avec eux ces termes négatifs pour désigner je ne sais quoi de précieux auquel ne s'adapte aucun nom, tant la chose est rare. C'est du même biais -excusezmoi que nous parlons du Bon Dieu lorsque nous l'appelons « infini ». Nous ne savons dire que ce qu'il n'est pas. Que je le préfère, ce bon homme, à ces types d'intellectuels superfins dont on fatigue aujourd'hui l'admiration publique Un M. Teste, un M. Bergeret, tous ces maniérés, nous en aurons la nausée, à la fin. Plus vous les percerez, plus vous serez en consternation de leur incapacité. L'homme simple de cœur est inépuisable. Le nôtre était d'une telle étoffe qu'à chaque instant on se fût attendu à le voir saisi et emporté par l'Esprit vers quelque renaissance. Si rien de cela ne s'est produit, c'est que ce n'était pas le moment. Telles ces graines emportées stérilement hors de la terre propice, auraient pu fonder une forêt.

En somme, il nous a rendu vivant saint François, moins ses œuvres; ce n'est pas rien. Si l'on y pense, il y a plus encore Avec cette logique surprenante qui lui est propre, l'écrivain anglais Chesterton observait que si saint François ressemble au Christ, le Christ devait nécessairement ressemblera saint François. Il tirait de4à plusieurs aperçus, utiles à nos modernes esprits, sur certains traits obscurs de l'évangile. On me permettra de m'autoriser de cette remarque incontestable pour ajouter que si M. le Curé de Venasque ressemblait à saint François, il faudrait que la réciproque fût vraie. Et pour tirer en un coup de ce raisonnement tout ce que l'on y devine contenir, j'affirmerai-que bien des fois je me suis représenté, et de diverses façons, le divin Sauveur des hommes conversant avec ses frères en simplicité, mais qu'il m'est désormais impossible de ne pas le retrouver, plus ou moins, sous les traits et dans la manière de M. le Curé de Venasque. Victor POUCEL.


CHRONIQUE DES LETTRES POÈTES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI'

III

Régal soit des beaux esprits, soit des cœurs tendres et naïfs, les romances ou complaintes d'amour lassent vite. Nous voulons autre chose, nous voulons mieux une parole qui fasse écho à chacune de nos émotions, aux plus ordinaires comme aux plus secrètes, aux plus fugitives comme aux plus profondes. Toute émotion, il est vrai, naît de l'amour et s'y termine; mais cet amour fondamental, signe de notre assujettissement au Bien suprême, n'a rien de commun que le nom avec l'amour passionnel, objet des curiosités romanesques. « Dieu, ainsi que l'écrivait Bossuet, a mis quelque chose dans les créatures pour leur donner le moyen de retourner à leur source, et cela, c'est l'amour », qui, accordant par surcroît l'homme avec l'homme, fournit à la poésie une matière à la fois inépuisable et grandiose.

Cette haute vue, religieuse plus encore que philosophique, a dicté à M. Wilfrid Lucas une suite de chants liés entre eux comme les parties successives d'un oratorio. De la brise caresssnte aux vents orageux, de la source cristalline aux lourdes nuées, du bouton de rose entr'ouvert à la feuille jaunie, des feux de l'aurore aux soleils couchants, de la neige même, gardienne du blé dans le sillon, à la poussière imprégnée du souvenir des choses mortes, tout dans la nature obéit à une loi non seulement de sagesse, mais de bonté. Tout, en conséquence, invite à rendre grâce. Telle est, exprimée dans une langue chaude et nombreuse, pleine d'élans et de frissons, l'idée de la Cité bleue2, poème généreux que l'on pourrait définir un Art d'aimer selon l'Évangile.

L'Ombrie du douzième siècle entendit le fils de Pierre Bernarz. Voir Etudes du 20 décembre 1926.

a. Wilfrid Lucub, la Cité bleue, poèmes. In-16 Jésus. Niort, P. Nicolas, 1926.


done annoncer pareillement la bonne nouvelle. Disciple enivré des troubadours, François avait retenu de leurs leçons l'art d'assouplir les mots aux justes cadences et le goût de la musique. Sur ses lèvres la prière sonnait, sans qu'il y songeât, psaumes et aubades, tandis qu'à sa voix fraternelle répondait le chœur des créatures soumises, et que Léon, la petite brebis, Angelo, le gonfalonier du Christ, Pacifique, naguère poète illustre, couronné roi des vers de. la main de l'Empereur, écoutaient perdus dans l'extase. Incomparables mélodies, ses laudes et jubilations continuent de ravir les âmes. Héritier lui-même des troubadours, issu comme eux de la terre des cigales, M. Emile Ripert égrène sur la viole d'amour, avec le même soin pieux que les premiers compagnons mirent à les noter, les strophes du divin poème. Il a voulu les marquer au caractère de la simplicité franciscaine, que le tour fût simple, candide, et que le style sans apprêts portât les couleurs de Dame Pauvreté, avec, çà et là, un soupçon de négligence, un hiatus, comme un nœud dans l'étoffe, l'assonance remplaçant la rime, comme une boucle mal attachée; néanmoins, son vers chante lumineux, léger, aérien. Le Poème d'Assise1 obtint, en 1921, le prix Saint-Cricq Théis, accordé jusque-là une seule fois, quelque dix ans auparavant, aux Géorgiques Chrétiennes de M. Francis Jammes. Le septième centenaire de la mort du Poverello offrait une occasion toute naturelle de le publier à nouveau. Il restera pour les fils du saint patriarche le mémorial entre tous précieux, épopée lyrique où aucun trait ne manque ni des vertus ni des gloires. La vraie joie n'est pas de ce monde. Un rayon brille quelquefois, un souffle passe tiède et embaumé, un fruit merveilleux nous est offert, et nous pressentons alors quelle sera, baignée d'azur, la rive fortunée, la Terre promise coulante de lait et de miel. Mais du rayon bientôt éteint, du souffle dissipé, du fruit flétri, plus rien ne subsiste que le souvenir et le regret. Aussi longtemps que nous vivrons, courbés sur une tâche ingrate, il faut peiner, la sueur au front, le doute au cœur, peiner sur la tâche ingrate. Les héros, les génies, les saints triomphent dans l'effort; non contents d'opposer aux rigueurs du sort une fermeté indomptable et de tenir jusqu'à la fin, plus ils trouvent de contradiction, plus ils exultent en la conscience de leur énergie. Nous ne saurions, nous i. Émila Ripert, le Pointe d'Assise. In-8 feu, Paris, Éd. Spes, 1936.


autres, suivre ces aigles par le chemin des tempêtes notre faiblesse gémit sous le fardeau et nous cherchons une main secourable. Faute de mieux, les poètes bercent notre ennui et l'endorment d'une chanson.

Les plaintives cantilènes de M. Louis Lefebvre combleront les vœux des tendres âmes froissées par la vie. Elles ont trait à la guerre. « J'ai vécu, note le poète, un temps où les sentiments de l'homme étaient portés à une puissance jamais atteinte. Sentiments de l'homme amour, supplice de la solitude, et crainte de la mort. En ce temps, l'amour grandi était devenu le don total de soi; se sentir seul, dans l'air tragique, déchirait l'âme et pour la mort, non plus parole, réalité proche et présente, sa présence certaine, unique, faisait que, naguère menace, elle offrait un refuge.» n Si le lot de chacun est souffrance et lutte, si les forces hostiles nous pressent de tous côtés, si l'épitaphe qui résumerait l'histoire du soldat inconnu mort dans la tranchée une douleur, convient à n 'importe quelle tombe humaine, qui que nous soyons, lassés, anxieux, réduits à l'abandon et à l'effroi, prenons ce livre. Nous y trouverons des vers comme ceux-ci

Lequel, même parmi les meilleurs, n'a éprouvé de ces lâches accablements, quand la volonté dissoute se cherche en vain P: Cependant, le poète n'a pas choisi au hasard le symbole du feu Ignis est le titre de son recueil' le feu consume, le feu détruit, mais il éclaire, mais il échauffe, mais il affine, mais il trempe. i. Louis Lefebvre. Ignis. In-16. Paris, Messein, 1926.

Le jour encore qui va naître,

Son horreur déjà me pénètre,

Si long après la longue nuit

Pour mon insupportable ennui.

J'attendrai-là, dans la torpeur,

L'ombre du jour clair qui s'avance

Et qu'à sa suite recommence

L'interminable et même nuit

Pour mon insupportable ennui,

La nuit plus longue et longue encore

Jusqu'à cette nouvelle aurore,

Jusqu'au lent et même soleil,

A cet implacable pareil

Le jour encore qui va naître.


Tout bien pesé, M. Louis Lefebvre conclut sur un appel de màle énergie.

Le même conseil magnanime ressort des poèmes de M. Pierre Pontiès, Pax Dominil, un charmant petit volume écrit dans la lumière de l'Évangile. Je vous en recommande la lecture. Mais vous lirez surtout, avec l'attention méditative qu'ils méritent, les trois recueils de Mme Claire Virenque, les Souvenez-vous, l'Enclos du rêve, les Heures d'amour*. La noble femme, dont le prix de Littérature spiritualiste qu'elle a fondé perpétuera la mémoire, n'eut d'autre ambition que de faire autour d'elle, claire comme son nom, rayonner son âme. Aimez, écrivait-elle,

Aimez celui qui souffre, aimez celui qui pleure.

Pour que des malheureux, nul ne soit oublié,

Laissez-les tous glaner près de votre demeure,

Et mettez bien, pour que la moisson soit meilleure,

Un peu de votre cœur dans chaque grain de blé.

Ce n'était point phrases vides, mais la règle de ses actes. Les pauvres gens la connaissaient, qui, à Nice, quand elle mourut au début de l'année 1924, vinrent à ses funérailles offrir en si grand nombre leurs bouquets de violettes que le cercueil bientôt fut une immense touffe odorante.. Suaves et délicates harmonies, ses poèmes révèlent, en même temps que le souci de consoler et de réjouir, la confiance absolue aux victoires de l'amour véritable, de la charité toute pure, sainte et divine.

IV

Si jamais la terre ingrate, retombée à la barbarie primitive, décrétait de proscrire les Muses, l'éditeur poète Auguste-Pierre Garnier ouvrirait aux chastes sœurs un suprême asile. Pour le moment il lui suffit d'effeuiller à leur louange des gerbes suaves et de grouper sous leur signe les plus harmonieux chanteurs. Les recueils de sa librairie ont une certaine mise fière et noble, comme il sied quand on est de bonne maison. A d'autres les méchantes

1. Pierre Pontiès, Pax Domini. Poèmes. Préface de Louis Le Cardonnel. In-i(i. Avignon, Aubanel fils aîné, tg?5.

a. Claire Virenque, les Souvenez-vous l'Enclos dit rêve; les Heures d'amour. Trois in-18. Paris, Bloud et Gay, 19Q5.


Études, 20 janvier 1927. 1 CXC. 8

rimes, les phrases molles et rampantes, les rythmes disloqués, les symboles fumeux. Aucun élan ici que mesuré, aucun poème qui ne s'accorde avec la raison, le cœur et l'oreille. Partout de claires pensées, partout un vers imprégné d'émotion, partout une langue robuste et souple, nette et imagée, digne, en un mot, des meilleures traditions du Parnasse français.

Pour son compte, le maître du lieu tient à n'offrir qu'hommages insignes. Il a dans son dernier recueil, les Heures dorées', glissé, entre le titre et les premières pages, un dizain en fac-similé d'autographe, sorte d'envoi au lecteur pour l'avertir d'épargner, à défaut du poète, le libraire ainsi, d'un côté ou de l'autre, Garnier, qui imprime Garnier, s'y retrouvera. La requête, à vrai dire, paraît superflue. Des frontispices et culs-de-lampe, fruits, colombes, coins de paysage, d'un fondu et d'un moelleux admirables, encadrent le texte pour censurer l'élégante parure il faudrait être pire qu'un béotien. Gloire donc à l'artisan 1 Mais gloire aussi à l'artiste, parce qu'il a su en de beaux vers traduire de beaux sentiments. Il suppose, revenu des routes incertaines où le tendait la fougue d'une adolescence passionnée, un homme dans la maturité. L'âge a rabattu ses ardeurs. « Comme un oiseau » migrateur « pris dans la forêt des mâts », l'habitude le fixe au pays; un étroit horizon limitera désormais son ambition. Sur le bouclier d'Achille, Héphaistos, au dire d'Homère, avait figuré un domaine au temps de la faucille « Des poignées de blé tombaient à terre, drues et serrées, le long du sillon d'autres, relevées par les botteleurs, étaient réunies en gerbe. Trois botteleurs étaient debout en arrière, des enfants ramassaient les blés par brassées et, les portant devant eux, les leur remettaient à mesure. Le maître, au milieu du champ, se tenait en silence sur le sillon, un bâton à la main, le cœur plein de joie. » Possesseur des mêmes richesses que le sol nourricier dispense comme jadis à qui l'honore, le terrien d'aujourd'hui peut, après quatre mille ans, couvrir du même regard de satisfaction que le paysan ionien le champ moissonné, vieillir en paix heureux et sage au milieu des siens, jouer dans le village un rôle de patriarche à la fois et de gentilhomme et attendre la mort debout

i. Les Heures dorées. Poèmes de. A. P. Garnier, orné de bois par Pierre Gusman. Iii-S écu. Paris, aux dépens de l'Auteur et en sa librairie, 1926.


Ses filles ont la grâce et ses fils la raison.

Que sans crainte il aborde aux ténébreuses rives

Et sache bien gardés son nom et sa maison.

Les vertus de la terre en ses enfants revivent.

Si les feux du couchant, leur flamme, leur splendeur,

Rappellent la naissance et le teint de l'aurore,

Que le soir de la vie ait cette jeune ardeur

Qui vôt le front de l'aube et le printemps décore.

L'orme semble aux chemins porter le poids du ciel.

Les yeux, beaux d'être aimés, prennent un air de fête.

Les ruches de juillet ont livré tout leur miel.

Les blés sont engrangés et la vendange est faite.

De ce qu'il est cruel et parfois vain d'aimer,

De la soif qui consume une âme il ne s'étonne.

S'il eut de beaux ramiers chanteurs l'arbre de mai,

Elle a des raisins d'or la grappe de l'automne.

La vie entière passe au miroir du souvenir. jQue de strophes il y aurait à citer, émues et sonores,l Elles évoquent par touches rapides la tendresse de l'épousée, les berceaux endormis, la maison et le verger, « le musical essaim des rondes enfantines », les veillées d'hiver et les lents propos que l'on échange entre amis, bref, toute la menue floraison du bonheur. La phrase coule majestueuse, tranquille, abondante, pareille au flot débordant en large nappe d'une vasque pleine. M. Garnier parle une langue simple, mais forte. Je note qu'il emploie volontiers l'inversion, et cela moins par nécessité, pour les besoins du nombre ou de la rime, que par je ne sais quelle coquetterie, pour imiter l'accent suranné de Ronsard, son maître, ou de Corneille, son compatriote normand. Peut-être abuse-t-il du procédé.

L'influence de Ronsard continue de régner au bocage. Les aèdes non seulement dédient à sa mémoire l'hymne altisonnant, mais ils empruntent sa mythologie. A travers les pins, dans la tiède torpeur de l'automne, M. Louis Pize a guetté au passage les Muses champêtres Si le temps n'est plus d'immoler à Bacchus, entre joyeux compagnons, un bouc couronné de pampre, du moins invoque-t-il, selon les rites de Bourgueil, Cybèle, Diane, Apollon Délien, Vénus Cyprienne et offre-t-il sur les rochers « le miel sauvage avec le lait fumeux des plus grasses brebis ». Pour lui les t. Louis Pize, les Muses champêtres. In-8 écu. Paris, Garnier, 1926.


Dryades palpitent encore sous l'écorce, et la mousse, où il va cueillant la chanterelle, porte au matin la trace des nymphes. Satyres et faunes sont de ses amis quand le vent souffle dans les roseaux, c'est leur haleine qu'il entend. Comme Ronsard, d'ailleurs, et les autres de la Pléiade, il aime, pour la grâce ingénue des arbres et des sources, des prairies et des montages, la nature telle qu'elle est. N'a-t-il pas dans le Vivarais et sa fontaine Bellerie et sa forêt de Gatine et son petit Lire? Voilà ce qu'il chante de préférence. Qu'est-il besoin de vains fantômes quand le soleil darde sur le Mézenc ou que roule entre deux rives fleuries le Rhône impétueux p Et, quand veille au cœur le souvenir d'un frère d'âme tel que Jean-Marc Bernard ou Charles de l'Hermuzière, à quoi bon peupler le paysage de présences illusoires ? Tandis que la bise pourchasse les feuilles flétries, le poète, n'en doutons pas, donnerait tous les faunes imaginaires du monde pour le pâtre qu'il nous montre assis sur une borne, soufflant dans ses doigts engourdis. Une vivante chanson lui fait oublier le mensonge des livres. Ou plutôt, non, il n'oublie, il ne renie, disparate ou inférieur, aucun des éléments de la beauté, mais il les concilie tous dans une harmonie plus haute. Le dernier poème du recueil, Suite antique et chrétienne, est un acte de foi en la souveraineté du Christ. Il nous conduit où Ronsard n'aspirait point. Tolérante aux jeux de l'imagination, la foi sincère n'exile ni les faunes musiciens cachés au fond des bois ni le peuple craintif des sylvains, ni le cortège des Naïades elle permet qu'on les invite à chanter, à condition toutefois que leur voix s'accorde avec l'humble tintement du clocher annonçant la présence réelle du seul vrai Dieu. L'église donne sa loi à la prairie

Printemps lourd de feuillage, éclatante lumière,

Du temple de mon Dieu vous êtes le décor,

Et toi dont les saisons perpétuaient l'accord

De nos cœurs confondus, Cybèle, ô grande Mère,

Tend les bras vers le Christ surgi d'entre les Morts 1

L'aube du jour pascal, qui sur les monts déploie

La danse des torrents.'nous invite à la joie.

Tes péchés sont remis, je t'aime sans remords.

Tu n'exciteras plus, pareils aux Corybantes,

Les cortèges errants de l'enfer furieux,

Mais au pied de la Croix qui partage les cieux,

Sois la première et la plus humble des servantes.


Sur tes flots délivrés d'un mirage menteur,

Se lèveront le soir des visions sereines

L'innombrable troupeau des cimes et des plaines

Obéit au seul Dieu qui fut ton Créateur.

Aux pentes des coteaux où l'ombre tiède glisse,

Voici tes fruits d'un jour changés en sacrement

Le soleil pour l'hostie a mûri le froment,

Et les plus beaux raisins pour le vin du calice.

II fait bon vivre en la compagnie des poètes quand, fidèles à leur mission, ils élèvent en même temps qu'ils charment. Or, chez le maître des Heures dorées de pareilles rencontres ne sont pas rares. Pour n'en nommer qu'un, M. Pierre de Nolhac mérite qu'on le mentionne entre ses émules. A feuilleter, ne fût-ce que d'un doigt distrait, les Poèmes de France et d'Italie1, vous remarquerez, outre la richesse, le tour altier, l'accent magnifique d'une inspiration familière avec toute grandeur. Il n'est en effet aucun parterre où ce lettré délicat et avide, où ce parfait humaniste n'ait butiné. Aussi que de saveurs au miel de sa ruche et que de suc Ronsardisant, il exalte le rude bûcheron qui tailla le chemin. Fils dévot de l'antique Auvergne, il foule avec délices les pentes fleuries de bruyère des volcans éteints il aime respirer dans l'air du soir l'odeur des pêchers roses et suivre jusqu'au désert les sentiers de genêts sauvages il ne se lasse pas de contempler sur les mamelons pointus les donjons en ruines ou les monastères toujours actifs, Tournoël, la Chaise-Dieu il interroge, pour apprendre avec l'oubli le secret de la paix, le sol patient dont chaque pli cache une cicatrice. Mais ni le chantre d'Hélène ni la grasse Limagne ou le Cantal sourcilleux n'occupent seuls sa pensée et son cœur. Il a fréquenté Montaigne, Montluc, Pétrarque, Erasme et parcouru, en quête de beautés nouvelles, de Torcello à Delos et de Syracuse à Tolède, les lieux où souffle l'esprit. Ses carnets regorgent d'images qu'une tendresse pieuse illumine. Lui aussi de la nature monte vers Dieu. Le Maître l'appelle. Anxieux, il sent que la mort approche, et il rend grâce à la bienfaisante qui révèle aux pèlerins de l'amour (vous reconnaissez à cette allusion l'âme pétrie d'humanisme) l'immortelle Rosé ï

i. Pierre de Nolhac, Poèmes de France cl d'Italie, édition définitive et augmentée de vers nouveaux. In-8 écu. Paris, Garnier, I9a5.


Rassasié des jours, je ne veux de délice

Que la paix, l'humble paix du royaume des cieux.

Préparez-y ma chair, flammes du sacrifice;

Lumières du désir, préparez-y mes yeux.

Une vingtaine de sonnets, inscrits sous le titre général de Vers pour la patrie, témoignent du patriotisme ardent de l'auteur. Composés durant les années de guerre, ils représentent l'offrande votive de celui qui, loin des batailles, ne pouvait donner que son cœur, mais le donnait sans réserve. Comme aux médailles d'un collier apparaissent, gravés dans l'or vierge des mots, ici l'alouette gauloise, ailes éployées à la pointe des blés, là une gerbe épanouie ou la flèche d'une cathédrale ou la masse imposante d'un palais ou l'effigie d'un héros, Psichari et Albert de Mun, ou l'image prostrée d'une femme en deuil. Je ne veux plus, lisons-nous, Je ne veux plus chanter que ton divin visage,

L'ouvrage de ton âme et celui de tes doigts,

Et ton front couronné d'honneur par tant de rois,

Le saint, le bâtisseur, le guerrier et le sage;

Ta généreuse histoire, où rêve sur la page

L'enfant qui croit y lire un poème parfois

La sagesse latine inscrite dans tes lois,

Et tes erreurs qui font qu'on t'aime davantage;

L'ordre subtil et sur qui règne en ta maison;

Ton art où le caprice écoute la raison

Tes jardins embaumés par les plus belles roses;

Et surtout ô mon cœur! sache te souvenir

Ce peuple chevalier né pour les justes causes

Et sa jeunesse en fleur toujours prête à mourir.

Nous comprenons le vœu du poète que, si le reste de son œuvre doit céder sous la morsure du temps, ces pages-là au moins demeurent, écrites avec tant d'amour pour la gloire d'une patrie que ses enfants n'aimeront jamais trop.

Un des sonnets de M. de Nolhac célèbre l'Amitié de l'Amérique. Les temps, hélas I ont changé.

Libérateurs du monde au dollar asservis,

Livrés vifs à Shylock dont le couteau s'apprête

A tailler dans nos chairs et la chair de nos fils,


Nous expions l'erreur, mal éteinte en nos âmes,

D'avoir cru que, s'il est encor de justes lois,

Deux millions de morts et nos villes en flammes

Dans la grande balance auraient aussi leur poids.

L'âpre convoitise de nos créanciers dans leur querelle sur notre dette inspirait, il y a quelques semaines, à un autre poète patriote ces accents vengeurs. M. Charles Le Goffic imagine la visite nocturne d'Alan Seeger et de Quentin Roosevelt les deux vaillants garçons viennent solliciter pour leurs concitoyens le pardon que leur sang versé a d'ailleurs déjà obtenu. Un souffle puissant anime cette pièce que les intéressés pourront, grâce à la traduction de M. R. Ashley Audra, lire en leur langue. Plaise à Dieu qu'ils comprennent enfin les exigences des jours too soon forgot 1 Les Cadences de M. Pierre Camo nous ramènent à l'art pur. Il n'y est question que des thèmes universels, de la beauté aux aspects changeants, de la nature en ses sites variés, d'amantes solitaires pareilles à des reines exilées, de langoureuses créoles en robes à clairs bouquets, foulant sous leurs pas le gazon tendre et la pervenche, de parcs anglais où l'on rêve que Tristan surgisse tout à coup « dans la grotte verte à la fontaine familière », de villes barbaresques avec leurs mosaïques vives, leurs portes peintes, et le pavillon dressé entre deux cyprès noirs pour la sultane favorite. Ces lignes, ces couleurs ne font pas cependant le charme singulier du recueil. Il est tout dans la musique. D'harmonieuses combi- naisons de voyelles, un discret usage de muettes qui sont avec les nasales notre grand moyen de mélodie., enfin certaines césures à contretemps produisent des allongements et des pauses du plus heureux effet. J'en donnerai deux ou trois exemples

Son œil sombre comme une fleur de pensée,

Inchangé, brille après tant de jours révolus.

Mais vers quel casino rose devant la mer

Emporter avec moi cette mélancolie?

Ère de faste et de splendeur orientale. °

« De la musique. et pour cela préfère l'impair I » Disciple i. La Visite nocturne, The Visit in Ihe Night, poème de Charles Le Goffic, avec traduction anglaise de R. Ashley Audra. In-8 écu. Paris, Garnier, 19:16. a. Cadences, Poèmes de Pierre Camo. In-8 écu. Paris, Garnier, 1926.


convaincu de Verlaine, M. P. Camo écrit sur neuf ou treize syllabes de petits chefs d'œuvres rythmiques.

Quo non ascendam? L'audacieux

Agile et souple et vif écureuil 1

De branche en branche, jusques aux cieux,

Tu peux bien me suivre à perdre l'œil.

Ne vous semble-t-il pas que ce mètre brisé, sautillant, convienne en perfection aux bonds, gambades et jeux de cache-cache dq fin gymnaste Au contraire, les stances que voici, sur de fluides rimes féminines, me paraissent imiter avec leur allure de berceuse le va-et-vient du flot montant

Je songe à vous là-bas, sur le rivage maritime,

Où chantent tout le jour. les cocotiers à grandes palmes,

Dans la brise qui fait (pour la mesure et pour la rime)

Déferler l'océan en monotones vagues calmes,

L'océan, comme vous longtemps enveloppé de brume,

Et qui renaît si beau, quand sont passés les noirs orages,

Sous le ciel tout lavé de frais azur et que parfume,

Parmi les bois charmants, la fleur des orangers sauvages.

La virtuosité de l'artiste s'affirme également dans le mélange du pair et de l'impair. Ce sont là réussites parfaites.

Je n'en dirai pas autant de l'effort tenté par un poète de talent à dessein de rompre la forme rigide du sonnet. Dans l'Afrique e du Nord où son destin l'enchaîne, M. Paul-Auguste Nicolas retrouve à chaque pas les « traces de la Louve1 ». Les paysans qu'il dessine occupés à labourer ou à sarcler, à fouler ou à vendanger, viennent en droite ligne de Mantoue par les colons leurs aïeux. Les gestes ni l'âme n'ont changé. Ses croquis prestes et nets illustreraient à merveille en une sorte de commentaire pittoresque les Géorgiques. Mais pourquoi avoir, comme s'il voulait faire des sonnets, imposé à toutes ses pièces le chiffre uniforme de quatorze vers, quand, au lieu d'assembler les rimes en quatrains et en tercets, il affecte de les distribuer au hasard par groupes de cinq, sept, dix, deux, huit, six Du moment que l'on prend de gré un joug, il faut avoir, coûte que coûte, la patience de le subir. L'ëxceli. Paul-Auguste Nicolas, Sur les traces de la Louve. In-8 écu. Paris, aux Éditions Pan, 19^6,


lence de l'œuvre tient souvent à la difficulté vaincue. On regrette qu'une fantaisie capricieuse diminue dans le cas présent le mérite incontestable.

Avant de quitter les artistes, laissez-moi vous présenter un somptueux volume qui m'arrive de Belgique, l'Heure de la Flandre1, orné de bois d'après les tableaux de Hans Memling, Hubert et Jean van Eyck, Antoine van Dyck. L'auteur, M. Louis Beyaert-Carlier, dégage avec force les idées et les émotions que le pinceau des maîtres immortalisa sur la toile.

V

Au terme de cette causerie, que l'on m'excusera d'avoir faite si longue et trop menée à bâtons rompus, nous avons, je pense, le droit de conclure que la poésie n'est pas morte. Il semble même que notre époque n'ait rien à envier aux saisons les plus heureuses. Des auteurs dont j'ai feuilleté les recueils, plus d'un, certes, a fait fausse route, cherchant midi à quatorze heures et prenant vessies pour lanternes. Le plus grand nombre sait à quoi s'en tenir, et que le génie ne consiste ni aux transports et fureurs sublimes, ni aux caprices extravagants. Assez sages pour ne point prétendre où ils ne peuvent, ils vont d'un pas modeste à mi-côte. De fait, la source de poésie ne doit pas être cherchée au loin. Inutile de courir prairies, bois, vallées, montagnes; elle chante à notre porte. Sans qu'il y ait pour la nourrir besoin d'orages, elle filtre limpide et fraîche de l'humble sol que nous foulons.

LOUIS DE MONDADON.

i. L'Heure de la Flandre. Poème de Louis Beyacrl-Carlier, liminaire de Marcel Wyseur, bois et dessins de Fauteur et de Flori Aerts. Grand in-4. Bruxelles, aux Éditions du Nord, 1920.


REVUE DES LIVRES

Biblia Sacra. luxla latinam Vulgalam Versionem, ad codicum fidem iussu Pii PP. XI, cura et studio monachorum sancti Benedicti Commissionis pontificae a Pio PP. X institutae sodalium, praeside Aidano Gasqtjet S. R. E. Cardinale edita. Librum Genesis ex inlerprelalione sancti Ilieronymi cam prologis variisque cupituloram seriebus adiectis prolegomcnis recensuit D. Heniuctjs QUENtin Monachus Solesmensis. Romae, typis polyglottis Vaticanis, MDCCGCXXVI, XLvm-437 pages.

La Commission Pontificale, instituée en 1907 par Pie X pour la revision de la Vulgate et recrutée dans l'Ordre bénédictin sous la présidence de Son Éminence le Cardinal Gasquet, porte ses premiers fruits. Le splendide in-4 sorti des presses vaticanes et signé par Dom Henri Quentin, moine de Solesmes, contient, avec les prolégomènes, le texte de la Vulgate.

Les lecteurs que les Essais de critique textuelle, publiés en cette même année par Dom Quentin, ont initiés à sa méthode savent avec quelle rigueur adamantine le travail a été conduit. Les éditeurs de textes ont coutume de viser directement à restituer l'original le docte moine estime cet effort prématuré, il borne son ambition à restituer d'abord l'archétype plus ou moins fautif d'où les textes procèdent; une fois ce but atteint, alors seulement il essaye de franchir par de sobres conjectures la distance qui sépare l'archétype de l'original.

L'apparat critique, divisé en trois étages, présente à chaque page d'abord les indications relatives à la restitution de l'archétype; puis, les variantes intéressant l'histoire du texte; enfin, ses divisions. L'effort de dépouillement et de classement, que représente un tel travail, confond l'imagination. Nous ne possédons encore qu'un livre de la Bible. Heureusement, les moines sont éternels. Adhémar d'ALKs.

Chanoine Pébennès, docteur en théologie, aumônier de l'hôpital de Quimper. Leçons d'Écriture sainte. Introduction générale aux saintes Écritures. Paris, Bloud et Gay, 1926. In-8, xxiv-3a6 pages. M. le chanoine Il. Pisreninès, ancien professeur au Grand Séminaire de Quimper, bien connu par d'importants travaux sur l'Écriture sainte, était tout désigné pour nous donner le Manuel biblique


en langue française qui nous manque. En voici les prémices, du moins nous aimons à saluer de ce nom ce volume d'Introduction générale qui fait vivement désirer une continuation.

Après quelques préliminaires, cinq parties l'Inspiration le Canon des Livres saints; lés Textes originaux de la Bible; les Versions de l'Ancien et du Nouveau Testament (au sujet de la Velus Romana, je remercie M. Pérennès de l'accueil très encourageant fait à une modeste suggestion, dont l'avenir dira la fortune); Herméneutique sacrée. En appendice, importants extraits des documents du SaintSiège relatifs à là sainte Écriture, depuis [l'Encyclique de Léon XIII Providentissimus Deus. La doctrine est sûre, la présentation excellente. Quelques rares coquilles disparaîtront dans une prochaine édition. P. io4, pour Héraclès, lire Héracléon; p. 106, pour Kuch, lire Kirch. La récente version italienne de la Bible, mentionnée p. ai5, compte déjà un deuxième volume 1 libri poetici, dû au R. P. A. Vaccari. Adhémar d'ALès. Marius Faviér, aumônier au lycée de Toulon. L'Assomption corporelle de la Mère de Dieu dans le dogme catholique, d'après les travaux du R. P. Guido Mattiussi. Paris, Éditions Spes, 1926. In-i2, i3a pages. Prix 6 fr. 60.

M. l'abbé M. Favier appuie sur les travaux du regretté Père Mattiussi S. S. une revendication pressante en faveur de la croyance au dogme de l'Assomption corporelle de la Mère de Dieu et de sa définibilité comme dogme de foi. En tête de son volume, il reproduit, en français, la supplique adressée, le ai mars 1908, par Sa Grandeur Mgr Guillibert, évêque de Fréjus et de Toulon, à Sa Sainteté Pie X, pour hâter l'heure d'une définition. La brochure représente une forte synthèse de raisons de doctrine et d'histoire qui militent en faveur de la cause.

Elle a reçu déjà l'approbation explicite de l'archevêque de Chambéry, les encouragements de l'évêque de Nice. Elle en recevra bien d'autres. Puisse-t-elle contribuer pour sa part à combler les vœux des âmes chrétiennes! 1 Adhémar d'Atès. Léopold Levaux. Quand Dieu parle. Préface de Jacques Maritain. Paris,.Bloud et Gay, 1926. (Collection « Ars et Fides ».) In-i2, xvi-277 pages. Prix i4 francs.

Un jeune littérateur et artiste du pays wallon retrace ici les étapes de son retour à Dieu. Longtemps retenu par l'influence de Nietzsche, de Renan, de Gide, attiré au contraire par Francis Jammes et surtout par Léon Bloy, il cède enfin à la grâce. Ce long et douloureux progrès est noté au jour le jour à -Bruxelles, à Liège, à Samara, puis enfin dans les tranchées de l'Yser.

Parmi ces notes et ces fragments de correspondance, on relèvera


particulièrement les billets de Bloy, par exemple ces quelque» lignes (du 10 mars 191/1)

« Vous semblez me dire que vous êtes « éloigné de ma voie reli« gieuse u. Je ne puis vous répondre que ceci, que j'ai déjà répondu à beaucoup d'autres cet éloignement est infiniment déplorable. Tant que vous ne serez pas catholique, vous mourrez d'inanition, l'Église romaine seule étant capable de vous nourrir. Mes livres ne vous diront pas autre chose. Et cela est absoltt. Il m'est extrêmement pénible d'être appelé un « saint ». Je vous prie de m'épargner cela désormais. Je suis un pauvre homme comme tant d'autres, et rien de plus. » (P. 126.)

Cette action bienfaisante et humble doit faire oublier les violences de style de Léon Bloy. Jacques Maritain a tenu à donner, dans sa préface, un témoignage de sympathie au nouveau converti et un souvenir reconnaissant à son maître. Jules LEBRETON. P. Sigismond de VILLENEUVE en COUSERANS, O. M. Cap.-La Théologie de la fête du Christ-Roi. -Toulouse, les Voix franciscaines, igaô. In-12, 167 pages.

Le R. P. Sigismond de VILLENEUVE en COUSERANS déduit de la synthèse du bienheureux Jean Duns Scot sur le mystère de l'Incarnation une théologie de la Royauté universelle du Sacré-Cœur. Animées d'une dévotion ardente pour la personne sacrée du Christ, ces pages viennent à l'heure juste pour recommander la fête récemment concédée à l'Église et rallier autour du Roi éternel tous les cœurs qui espèrent en Lui. Adhémar d'Aiès. R. P. LAROUSSE, S. J. Mois de février en faveur des mourants. Desclée, Bruges et Paris, 5g bis, rue Bonaparte. In-16, 454 pages. Prix 10 francs.

S'il est une prédication toujours actuelle et toujours pressante, n'est-ce point celle qpi réclame prière et sacrifice en faveur des 'a 97 mourants de chaque minute, des i4o 000 mourants de chaque jour, des 5i millions de mourants de chaque année? Il faut louer les religieuses du Cœur-Agonisant [Bruxelles et Nalliers (Vendée)], de nous donner, en un opuscule très soigné, les. articles, publiés jadis par le P. LAROUSSE, dans le Bulletin de l'Archiconfrérie, dont il étajjt sous-directeur. Plénitude doctrinale, vigueur et simplicité littéraire, zôle entraînant opuscule excellent de tous points, et que terjninçnt deux agréables notices (P. Larousse et P. Lyonnard), quelques no$es, sur l'Archiconfrérie du Coeur-Agonisant (le Jésus, ainsi que Je texte et une sobre glose des prières utiles au chevet de ceux qui vont mourir. 7 Raoul Plus,


Guido Mattiussi, S. J. Les Points fondamentaux de la Philosophie thomiste. Commentaire des vingt-quatre thèses approuvées par la Sacrée Congrégation des Études (Décret du 27 juillet 191V), traduit et adapté de l'italien, avec l'autorisation de l'auteur, par l'abbé Jean Levillain. Turin-Rome, Marietti, 1926. In-8, xn-3ç)4 pages. Prix a5 francs.

Quand parurent les vingt-quatre thèses où la Sacrée Congrégation des Études reconnaissait la doctrine de saint Thomas d'Aquin, le R. P. MATTIUSSI en fit un savant commentaire dans la Civiltà cattolica. Ces articles furent réunis en volume. L'ouvrage vient d'être traduit en français par les soins de M. l'abbé Jean Levillain. Le principal auteur avait approuvé l'ensemble des modifications apportées à l'édition primitive. Il n'a pu prendre connaissance de tout le détail le 11 mars 1925, la mort l'enlevait avant que le travail d'adaptation fût achevé.

Ce travail nous a, d'ailleurs, paru avoir été conduit avec bonheur. Les lecteurs français, déjà initiés à la philosophie de saint Thomas, trouveront profit et plaisir à suivre cet exposé clair et puissant de quelques points capitaux de la philosophie du grand docteur. Des questions délicates ont été soulevées sur le degré d'adhésion demandée à ces thèses. Elles ont été traitées dans les Études des 5 octobre 19 17 et 20 mai igi8. Nous n'avons pas à y revenir. Lucien Roube.

Guillaume Desouches. Le Spectre. Synthèse sociale de l'Univers. 1er Traité Métaphysique. L'Être; 2° Traité Morale. L'Ordre; 3e Traité Politique. La Mesure; /<" Traité Théodicée. La Puissance. Préface de Henri de Noussanne. Paris, J. Peyronnet, 1926. 4 vol. in-i6, xvi-3g8, £3i, 833, 639 pages.

Il faut de nos jours une grande audace pour tenter la synthèse de toutes les connaissances. M. Guillaume Desouches a eu cette audace. JI nous présente la science humaine, une et multiple, étalée en un vaste spectre. Au point de départ, il pose la doctrine d'un évolutionnisme rectiligne et universel, se développant selon une nécessité infrangible. « La ligne de conduite que suit imperturbablement l'être, sous quelque forme qu'on l'envisage (fluide, gazeuse, liquide, solide, minérale, végétale, animale, humaine, matérielle et psychique) est toujours celle d'une évolution graduellement progressive et dégressive. »

Marquons quelques étapes de ce développement.

En métaphysique (pour l'auteur qui prend meta dans le sens de parmi, avec, la métaphysique, synonyme d'empirisme, suit l'être dans toute la série de ses développements positifs) l'homme crée ses droits, crée son jugement; il tend à l'âge de sagesse où il n'y aura plus de pénalités ni de criminels, mais seulement des malades


ou des ignorants, où l'égalité absolue régnera, où sera reconnu le droit à l'union libre, à la paternité libre, où l'internationalité remplacera les patries, où régnera le droit d'agir, de penser, de parler et d'écrire librement.

A un moment donné, « le facteur volonté a insensiblement absorbé les autres facteurs originels. l'espèce humaine ne se reproduit plus ». En morale, il faut une bonne fois se libérer de la « griserie de se croire supérieur à l'univers, à la terre, au moindre végétal. Quelle faiblesse! car l'univers, la terre, le végétal évoluent selon l'ordre universel dans le temps et dans l'espace qui leur sont impartis, en se donnant sans compter, avec constance, persévérance et courage. » Les apôtres ont inventé le christianisme pour subjuguer les hommes. Au seizième siècle, les Jésuites ne chercheront dans le christianisme « que le profit de leur confrérie pour gouverner le monde ». « Au dix-septième, les Oratoriens entreprendront une lutte contre les Jésuites, en pratiquant la méthode cartésienne, pour refaire l'unité morale, religieuse et gouvernementale, détruite par l'application du Ratio Studiorum. » Il faut arriver à M. Jules Payot pour trouver un commencement de morale universelle.

La politique nous promène depuis les « êtres originels dissociés des minéraux et de l'atmosphère, condensés par contractions répulsives sous une forme embryonnaire pré-humaine », en passant par Moïse, jaloux de la sorcière « parce qu'il en a très peur », et Aristote au « verbiage inintelligible », jusqu'à Einstein d'ailleurs contredit par d'autres.

La théodicée nous montre l'être originel, la matière prime, ce qu'on appelle communément Dieu, en sa marche progressive. A tout cela, M. Henri de Noussanne a mis une préface admirative et émue.

Était-ce le lieu De nos jours, aucun savant, aucun historien, aucun penseur, soucieux des faits, n'admet l'évolution universelle rectiligne. Ceux qui, en faisant violence .aux faits, l'adoptent arrivent plus ou moins, selon leur degré de science, selon leur esprit de systématisation, aux affirmations déconcertantes de M. Guillaume Desouches. Le pis est qu'il n'en a pas conscience. Et que dire de lacunes qui laissent à peu près vide l'intervalle entre Aristote et le seizième siècle, un trou; de disproportions qui accordent à peine quelques lignes à la révélation chrétienne, des pages à la poésie des fiançailles chez les Japonais; de méconnaissances qui affublent d'un masque odieux l'Église, cette grande civilisatrice de l'humanité? a Lucien Roube.

Pierre-Émile CORNILLIER. -La Prédiction de l'Avenir. Nouvelle théorie expérimentale. Paris, Alcan, 1926. In-i6, xi-iio pages. Prix 9 francs.

La belle assurance que celle de M. Pierre-Émile Cobniulier, l'au-


teur de la Survivance rle l'Ame 1 (Voir Éludes du 20 juillet 1920, p. 342-2/1/i.) Que nous puissions prévoir et prédire l'avenir, dit-il, c'est un fait incontestable. La seule question qui se pose regarde la manière dont nous en avons connaissance. Il y a trois modes de pénétration du futur. Ou bien, le sujet étant plongé dans le sommeil magnétique, son esprit, se dégageant du plan physique, prend connaissance, dans le plan astral, de la personne ou du fait sur lequel on veut être renseigné. Ce premier mode ne dépasse pas la valeur du calcul des probabilités. Ou bien, le médium, à un degré de dégagement plus avancé, voit, dans le plan astral, les événements à venir sous la forme de représentations engendrées par des Esprits supérieurement évolués. Ou bien, le médium entre en relation avec des Esprits de très haute évolution qui lui font connaître par des signes, courants fluidiques, ondes, vibrations cosmiques, les événements qu'eux-mêmes dirigent pour le progrès de l'humanité.

Et de ces modes divers de communications, M. P.-E. Cornillier nous donne des exemples empruntés aux expériences faites avec petite Reine, huit années durant,« dans des conditions si exceptionnellement favorables qu'elles sont peut-être uniques en cette époque ». Ce qui nous paraît surtout unique, c'est le parti pris de l'expérimentateur d'accepter aveuglément, sans examen ni critique, toutes les assertions de son médium. C'est le cas de William Crookes et deKatie King encore aggravé.

Mais il arrive que la prédiction du médium ne se réalise pas ou ne se réalise qu'en partie. M. Cornillier ne se trouble pas pour si peu. La prédiction n'en est pas moins vraie, dit-il. Seulement, les Esprits supérieurs ont obtenu (on suppose qu'il s'agit d'un événement malheureux) l'atténuation ou le retardement de la calamité. Ainsi en advint-il pour letremblementdeterre qui devait, en igt5, détruire une partie de l'Italie. Lés Esprits s'occupèrent à « opérer certains dégagements, à ouvrir des soupapes de-ci, de-là ». Mais Vitellini, l'Esprit supérieur, disait ses craintes en igao « L'avoir repoussé (ce cataclysme) pendant si longtemps a- accumulé encore plus les fluides. Ah 1 ce sera effroyable 1 »

Tout ceci est d'une lamentable puérilité.

M. P.-E. Cornillier revient, comme sur un fait typique, sur la prédiction d'une guerre terrible, prédiction faite par l'esprit Vitellini à Reine, le i4 février 1913, et narrée tout au long dans la Survivance de l'Ame. Rien n'est plus instructif que ce document. Les Français s'entre-tuent; Paris brûle. C'est la réédition en grand des hôr.reurs de 1870. Combien il eût été plus démonstratif de nous annoncer la guerre des tranchées 1 Mais, en igi3, on n'imaginait pas encore cela. Vitellini, sur le plan astral, ne connaît même pas les bombardements par avions, dont déjà on s'entretenait sur le plan physique. Lucien Roube.


Anne-Marie COUVREUB. L'Éducation par la. Mère. Préface de M. Henry Bordeaux. Paris, Beauchesne, 1926.

L'auteur, veuve de guerre, a voulu d'abord aider ses « sœurs de deuil » à porter le fardeau que la mort du mari a rendu doublement lourd, le fardeau de l'éducation. Mais combien souvent il arrive que cette absence du père ait d'autres causes que la disparition I L'usine, l'insouciance, l'incapacité, autant d'entraves à une influence suivie du chef de famille sur ses enfants. A supposer enfin que le rôle paternel ne soit pas délaissé, celui de la mère n'en garde pas moins une importance, en bien des cas, primordiale.

Mme Couvreur a donc bien fait de livrer à un plus large public les conférences familières et familiales qu'elle donnait récemment à des ouvrières de la Villette. Ces pages sont denses parce qu'elles sont pleines d'expérience cordiale, de sens pratique et de foi. Les ennemis de la famille marquent aujourd'hui une telle offensive qu'on ne saurait trop applaudir à tous les intelligents courages qui se portent à la défense.

L'auteur apprend à la mère comment elle connaîtra ses enfants, comment elle peut gagner leur affection par sa fermeté douce, comment elle peut et doit leur faire une atmosphère de joie, d'hygiène physique et morale. Parfois, en songeant aux taudis qui logent la famille ou aux ateliers qui retiennent l'ouvrière, l'on serait tenté de découragement devant les obstacles que notre société oppose à « l'éducation par la mère ». La pensée serait mauvaise. Mieux vaut, comme Mme Couvreur, s'obstiner chrétiennement à la tâche difficile. Henri du PASSAGE.

Emile LANGLOIS, en religion F. R. B. de l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes. Au fil de la vie. Paris, Procure générale, 1926. Grand in-8. Prix 7 fr. 5o.

Je ne puis aborder aucun recueil de pensées que le souvenir de certain article des Contemporains ne me mette en garde. Lemaître, avec son habituelle finesse railleuse, cataloguait les diverses façons d'accommoder les mots pour en faire des pensées en apparence neuves et profondes, en réalité banales et creuses. Que M. Emile LANGLOIS me pardonne s'il m'a semblé reconnaître par endroits dans les sentences, qu'il nous offre, les vieilles recettes il ne pouvait faire autrement que de les suivre. Mais tant vaut l'auteur, tant vaut le recueil. Un esprit réfléchi a beau venir après d'autres, il aura toujours de quoi dire, même sur les matières les plus rebattues. Le volume de M. Langlois est le fruit d'observations amassées au cours d'une longue carrière d'éducateur. Chacune des maximes qui le coin:posent est comme une goutte d'un miel savoureux et nourrissant. Vous en jugerez par quelques exemples

A qui vous demande du pain, donnez d'abord de la pitié et du respect.


L'eau claire n'est insipide que pour ceux qui n'ont pas soif.

La rosc la plus sure est celle que protgcnt le plus d'épines.

Héroïsme de l'amour consoler en pleurant.

Aspirez-vous au bonheur ? Commence.! par simplifier votre vie.

La mode a tous les suffrages, sauf celui de la raison.

Donnons sans trop compter le calcul gille l'aumône.

Se vanter du bien qu'il a plu ù Dieu d'opérer par nos mains, c'est l'inviter a recourir pour son grand œuvre à de plus modestes ouvriers.

Il est trois demi-vertus qui sont trois demi-grâces l'esprit bienveillant, l'air accueillant, le geste obligeant.

Vous pouvez y aller de confiance. Quel que soit le thème, Nature, Humanité, Au-delà (ce sont les grandes divisions du recueil), vous entendrez partout en de semblables formules pleines et fortes, qui visent moins au spécieux qu'au solide, le langage de la sagesse, de la foi et de la vertu. Louis de MoivnADOiv. Une Enquête chez les étudiants. La Culture générale en péril. Avant-propos de Gaétan Bernoville. Paris, Éditions Spes, 1926. In-16, 174 pages. Prix 6 francs.

« Que des jeunes gens, reconnaissant le mal de leur esprit, ne s'en glorifient point et demandent conseil, voilà qui n'est pas si banal, voilà qui mérite attention, et telle est l'enquête menée par la Fédération nationale des Étudiants catholiques sur la culture générale. Elle est un recueil de confessions et d'avis. »

Les questions posées concernaient la culture générale en ellemême, la crise de cuhure chez les étudiants, et le degré de culture générale dans les études supérieures, droit, lettres, médecine et sciences. Trop de réponses ont été données pour qu'il soit possible de résumer cette utile brochure. On y trouvera l'opinion de S. G. Mgr du Vauroux, de Mgr Gry, Georges Goyau, Jacques Maritain, Léon Bérard, Victor Bérard, Maurice Blondel, Eugène Duthoit et beaucoup d'autres. Jacques de BELLAING.

CELIER, LE VAV ASSEUR, Taudièrg. – Sociétés et Associations. Règles pratiques de constitution et de fonctionnement. Paris, Godde (27, place Dauphine), 1926. In-8, vn-223 pages. Au moment où toutes les élites françaises sont saisies du problème capital de la réforme des lois de notre pays concernant les associations, leurs conditions d'existence, leur capacité juridique, la constitution de leur patrimoine, il est particulièrement précieux de posséder un instrument de travail qui propose, avec toutes les précisions et toutes les garanties désirables de compétence techniqueet juridique, les règles pratiques, actuellement en vigueur, pour la création et le fonctionnement des sociélés (à but lucratif) et des associations (à objectif désintéressé). M. Le Vavasseur et M. TAUDIÈRE ne sont plus


parmi nous pour procéder eux-mêmes à la réadaptation d'une œuvre déjà ancienne. Mais M. le comte Celieu est encore là pour continuer le travail commun avec une application et une compétence toujours en éveil sur les développements quotidiens de la doctrine et de la jurisprudence. Un maître qualifié de l'enseignement supérieur libre, M. Pierre Guyot, a revu la partie fiscale, tout spécialement importante et difficile à l'heure actuelle. Voilà de la documentation du meilleur aloi claire, solide, précise et instructive.

Yves de la Biuère.

La V ie régionale. – Rapports du Congrès national tenu parl'A. C. J. F. à Besançon, les 9, 10 et 11 avril 1926. Paris, i4, rue d'Assas. Prix 9 francs.

L'Association catholique de la Jeunesse française, après avoir étudié à Bordeaux le mécanisme de la vie communale, s'est attaquée, cette fois, à la question du régionalisme.

Ceux qui savent les complexités du problème n'attendent pas de nous que nous résumions ces travaux en quelques lignes. Le compte rendu, que nous signa lon s,peut seulement servir de document sérieux et utile. Ses conclusions ont voulu se défendre de toute prétention chimérique. Il a paru aux congressistes de Besançon que le département pouvait être conservé pour son administration d'hygiène et de voirie. Mais d'autres intérêts débordent son cadre. Les Chambres de commerce, les Chambres d'agriculture, les Chambres de travail et de métiers, les Universités serviraient d'éléments àdes organisations qui, sans adopter d'abord un territoire commun, élaboreraient progressivement, avec l'aide d'un Conseil régional, et sous la tutelle de l'État, le plan d'un régionalisme souple et contrôlé par la vie.

Il faut féliciter les jeunes catholiques de se préparer à être euxmêmes les meilleurs instruments de ces réformes opportunes. Henri du PASSAGE.

Lucien Romier. Nation et Civilisation. Paris, Simon Kra (6, rue Blanche), 1927. In-i6, 192 pages. Prix 12 francs. Plusieurs pages de ce livre ont été lues en public par leur auteur, avec un succès considérable, à la dernière séance de la Semaine sociale du Havre. Nous souhaitons maintenant que le volume tout entier soit lu en particulier, solitairement et silencieusement, par un grand nombre de lecteurs appartenant aux élites intellectuelles et sociales. C'est uu livre qui fait réiléchir et qui aide à sortir des considérations superficielles et banales. Fondées sur une vaste et précise érudition historique, sur une observation pénétrante de la vie économique, de l'activité contemporaine du monde nationaletinternational,les idées de M. Lucien Romier comptent parmi les plus sérieuses, les plus justes «t lei plus intéressantes des penseurs politiques du temps


présent. Les chapitres du volume sont, d'ailleurs, de mérite inégal. Certains développements atteignent une véritable profondeur et donnent à l'esprit méditatif une satisfaction complète. D'autres suggestions demeurent vagues, inachevées, laissent l'intelligence incertaine sur la portée du problème qu'elles agitent.

Au nombre des questions que le rédacteur en chef du Figaro expose avec le plus de maîtrise, on doit citer le problème de l'État, dans le cadre national; le problème de la civilisation, notamment de la civilisation européenne, dans le cadre international; la conciliation désirable de la tradition politique de chaque nation indépendante avec la.collaboration internationale commandée à toutes par les exigences de la production économique; le rôle des élites européennes, y compris des élites spirituelles, pour promouvoir cette collaboration internationale, qui déborde nécessairement la compétence des États nationaux; et enfin la réhabilitation des concepts « aristocratiques », pour rendre possibles les constructions sérieuses et durables, fondées sur la vraie hiérarchie des valeurs, à rencontre des superstitions égalitaires et niveleuses. Voilà un bel ensemble de réflexions attachantes, évocatricesi Là nouvelle œuvre de M. Romier est de petit volume. Mais c'est uri grand livre. Yves de la Brièhe. L'abbé Louis Pighabd. La Légende des trois compagnons. (Vie de saint François d'Assise par frère Léon, frère Ange et frère Rufin.) Paris, L'Artisan du Livre, 2, rue de Fleurus, 1926. 240 pages. Une présentation typographique somptueuse, une traduction exquise du vieux texte médiéval voilà de quoi ravir les amis de la Légende des trois compagnons. Il faut remercier l'auteurd'un si beau travail. Seulement nous regretterons que la question fondamentale de l'origine de ce texte n'ait pas été abordée. Si le document n'est pas antérieur au quatorzième siècle, s'il n'est donc pas écrit par les Trois Compagnons, que vaut-il doncP M. Beaufreton,dans la Vie de saint François, p. 3oo-3o8, nous a inquiétés. Il eût été nécessaire de nous rassurer et de faire la lumière sur ce grave problème. Paul DoNCOEtJB.

I. André Pébaté. Assise. Eaux-fortes de P.-A. Bouroux (4o gravures, dont 16 hors texte). Éditions Morancé. In-4, 250 exemplaires.

Il. Les Petites Fleurs de Saint François d'Assise, traduites par Ozanam. Bois gravés de Constant Le Breton. (Un frontispice en couleur et 34 compositions en noir.) Éditions de la Tour d'Ivoire. 800 ex. in-8°.

I. Nul n'avait plus de titre que M. Pébaté à parler d'Assise et il semble bien que nul n'en puisse mieux parler que lui.


« C'est Assise, le pays et la ville de saint François, Assise dont lo nom seul met sur les lèvres une douceur de miel et dans l'âmo l'essor d'une prière. »

Le poète ému, le délicat et savant historien de la peinture italienne au berceau, reste toujours et profondément le fervent dévot de saint François. Ainsi en témoigne ce délicieux effet de nuit Assise tout entière est l'échelle du ciel; ses maisons superposées deviennent une muraille indéfinie où des lumières s'allament, continuées par ces lampes que des anges invisibles suspendent à la voûte d'en haut. A nos pieds, les feux des lucioles dansent au-dessus des moissons mûres, puis la vie de la plaine se devine à des faisceaux de lueurs lointaines, et Pérouse, riche et joyeuse, commence à l'horizon sa fête nocturne. Mais c'est d'ici que monte, dans In paix profonde, la prière de saint François ici palpite le cœur de l'Ombrie, lumineux et chaud; j'en sens autour de moi la pulsation silencieuse. Chez saint François, dans la ville de saint François com. ment, sans lui, imaginer Assise ? P

Avec quel amour précis, quelle érudition sûre, nous est contée l'histoire du tombeau, depuis le jour de la dramatique translation, en 1228 jusqu'en 1818 où « une fouille, entreprise méthodiquement, aboutit après un travail de cinquante-deux nuits à l'invention des reliques précieuses ». Vieux pèlerin d'Assise, l'éminent critique d'art laisse parler ses souvenirs, parfois mélancoliques J'ai vu, il y a quarante ans, les honnêtes ouvriers qui chantaient en lavant Cimabué et Giotto, qui ressuscitaient, non sans imprudence parfois, les couleurs éteintes et les lignes disparues; je n'ai pas retrouvé, hier, quelques-unes des figures dont le reflet passait dans mon souvenir, ou le croquis dans mon album. Mais écoutez le triomphe de Giotto sur les murs de l'église haute Cee vingt-huit compositions, comme tendues au long des murailles dans de grands cadres en trompe-l'oeil, à feintes colonnes torses incrustées de mosaïques, au-dessus de draps historiés qui semblent accrochés de l'une de ces colonnes à l'autre, toute cette légende en images de saint François, c'est le printemps de l'art italien, c'est un hymne en vingt-huit strophes où nous entendons pour la première fois la voix de la nature. Autour du saint les collines se couvrent d'oliviers, la grand'place de la ville nous restitue ses palais et son temple, l'en'u jaillit du rocher et les oiseaux chantent dans les arbres; et, dans les gestes du saint comme dans ceux de ses compagnons, une piété grave et candide fleurit si spontanément, que l'on oublie l'état déplorable de fresques tant de fois restaurées et repeintes.

Au long des chemins où nous conduit ce guide admirable, à travers la ville antique et féodale, par les rues pittoresques et dans la paix des couvents, les traite de la légende franciscaine surgissent en bouquets fleuris, en même temps que le décor se manifeste avec une réalité intense par les eaux-fortes de M. Bouroux.

Par elles, chante pour nos yeux charmés l'hymne de louanges, les Laudes de saint François, qui s'inscrivent à la fin de ce précieux volume « Sois loué, mon Seigneur, avec toutes les créatures et spé- cialement frère Soleil qui donne le jour, et tu nous illumines par


lui ». Frère Soleil, comme il ruisselle du ciel en terre, comme il prend le pèlerin du livre dès la montée de San Pietro, comme il l'enveloppe en éclatant sur les architectures de la Fonte Marcello, sur la terrasse ou sur les puits des Carceri, comme il silhouette âprement la Rocca, et comme il baigne, comme il enveloppe les lointains de la plaine, de Saint-Pierre et Saint-François, comme il orchestre de sa lumière puissante et blonde cette planche majeure Sainte-Marie-des-Roses.

Il y a dans le talent de M. Bouroux une aisance calme qui fait penser « Comme c'est simplement fait. » Avec lui, nous sommes également loin des complications et de la négligence, nous sommes dans la clarté. Faut-il dire que c'est ici une simplicité raffinée et que cette clarté jaillit du travail? Boileau se vante quand il dit que les mots arrivent tous seuls; mais il y a une manière de « polir », même le cuivre. La qualité des morsures et la variété infinie des travaux s'unissent pour la perfection, sans apparence d'effort. C'est le travail d'un maître.

II. En ouvrant les Petites Fleurs de Saint François d'Assise, nous rencontrons chez l'artiste qui a décoré le livre les mêmes vertus, parées d'un habit si différent qu'on peut hésiter d'abord à les reconnaître. La simplicité et la clarté victorieuses dans l'effort, nous les trouvons aussi chez M. Constant Le Breton; mais elles parlent un autre langage, elles ont un autre accent.

Avec lui, nous quittons du même coup les sourires du soleil clair et la souple pointe de l'aquafortiste; nous pénétrons dans une cellule méditative, dont la* fenêtre s'entr'ouvre sur un paysage lointain ou sur des murs conventuels; les noirs calmes du bois et les travaux rigides du burin remplacent la gamme étendue de la taille-douce. Nous avons laissé la lumière joyeuse pour des lueurs limpides, mais plus froides, la douceur pour la sévérité. C'est tout l'opposé d'une agréable formule; et ceux, qui ne voient, dans les Petites Fleurs, qu'une légende à mettre en boîte à bonbons, n'en pourront jamais saisir la noblesse ni la douceur ascétique.

Les autres mettront leur joie à découvrir les dons du peintre, à noter son sens giottesque des lignes et des masses, ses constructions robustes et rythmées; et la science du graveur leur paraîtra égale à sa conscience. Sombres frondaisons, ciels vibrants, collines et fabriques, mêlés aux silhouettes monacales, les continuent et les complètent. Fiers de leur initiale rouge et de leur belle typographie, les chapitres disent les miracles et les faits édifiants. De Bernard de Quinteval à frère Massée, sainte Claire et saint Antoine de Padoue, la couronne se tresse et se noue sur le front de saint François, pour la joie de nos yeux et celle de notre âme.

Les précédentes éditions illustrées de ce texte classique n'enlèvent donc rien à l'accent personnel de celle-ci. On le rencontre d'ailleurs, cet accent âpre et fort, dans la plupart des gravures de M. Le Breton. Encore jeune, il a des succès qui comptent déjà. L'avenir est à lui.


A la nouvelle école d'art religieux, il faut souhaiter beaucoup d'oeuvres pareilles, aussi sérieuses de fond et aussi pures de forme. Malo RENAULT.

Mesculeb. La Vie de saint Louisde Gonzague, patron de la Jeunesse. Traduite de l'allemand par M. l'abbé Lebréguier. 4e mille. Paris, Comité national Aloysien, 66, rue Bonaparte. In-8, 45o pages. Le Comité Aloysien a cru devoir rééditer, pour le centenaire de la canonisation, la traduction déjà connue de M. Lebréguier écrite, en 1890, pour le centenaire de la mort de saint Louis de Gonzague. Il a eu raison. Puisque le temps manquait pour composer, sur de nouvelles bases, une Vie de saint Louis de Gonzague, le plus sage parti était de réimprimer la meilleure des vies modernes. En effet, cet ouvrage du P. MESCHLER est solide, consciencieux, doctrinal. Je ne dis pas qu'il soit en tout conforme à nos goûts d'aujourd'hui, mais il est lisible et fera beaucoup de bien. P. Doncoeto. Cotjlbeaux, prêtre de la Mission. Vers la Lumière le Bienheureux Abba Ghébré-Michaël, Martyr abyssin (1791-1855). Paris, Haton, 1926. Gr. in-8 de 352 pages, orné de 4 chromos et 3 gravures hors texte. Prix 12 fr. 50; franco i3 fr. 75.

Un très beau martyre Rome vient de l'authentiquer, le 3 octobre dernier. Le bienheureux Abba Ghébré-Michaël, moine abyssin, extraordinairement énergique et tenace, né dans l'hérésie, ne s'en estdégagé que par uneascension rude mais constante vers la lumière. On le voit d'abord en quête d'un vieux code de perfection monastique, perdu de vue depuis longtemps, mais qu'il sait exister et il va de monastère en monastère. II ne rencontre que controverses et divisions dogmatiques. Constatation pire encore au Caire, chez le patriarche copte. Mais vision de paix, d'union, de concorde à Rome où le conduisent ses pérégrinations. Il n'en revient pas converti cependant, mais peu à peu la lumière se fait, l'orgueil schismatique fond au contact des douces vertus, du constant héroïsme du vénérable Justin de Jacobis. Il abjure. il est prêtre. Et alors lcs persécutions commencent. Elles sont tout simplement atroces. Il y a là une peinture de ce que peuvent être des âmes encore à moitié barbares, et qui, du christianisme, semblent n'avoir tiré qu'un esprit de secte étroit, fanatique et cruel. On imagine mal la passion de treize mois que fit subir au prêtre abyssin l'évêque monophysite dont il avait eu le courage de dénoncer les incartades et les incohérences doctrinales. Autour des deux protagonistes de la lutte, le martyr et son bourreau, toutes les nuances fortes et douces de l'héroïsme, et aussi toutes les faiblesses, y compris l'apostasie, et aussi toutes les cruautés. Après quoi l'on se demande où est la grâce divine si elle n'est pas


dans l'âme de ce prêtre indigène, qui était de la même race que ces faibles et que ces tortionnaires.

Le livre avait déjà paru en 1902. On peut regretter que les corrections de forme apportées à la première édition n'aient pas été plus sévères. Telle quelle, cette biographie n'est d'un bout à l'autre qu'une admirable leçon d'énergie. Elle fait aimer les martyrs et le Christ, roi des martyrs. A. Brou. R. P. Henry Watthé, C. M., missionnaire apostolique de Chine, fondateur de la « Maison du missionnaire ». La Chine qui s'éveille. In-8 raisin, illustré. Carte. 4e mille, nouvelle édition, 1926. En vente à l'OEuvre nationale de la « Maison du Missionnaire m a5, rue Callou, Vichy. Prix xo francs, port en sus. Réédition d'un excellent recueil de croquis pris sur le vif, allégrement brossés, et qui font aimer la Chine. Les vilains côtés n'y sont pas omis, ni les côtés ternes et prosaïques mais on y voit les vrais chrétiens chinois, avec leurs petites drôleries et leurs qualités solides. M. H. Watthé reste missionnaire jusque dans ses œuvres, ses œuvres de prose et son oeuvre d'hospitalité. A. BROU. Robert Mouche. De Paris à Jérusalem. Notes, impressions et souvenirs d'un Pèlerin. Édition de la Revue des Indépendants, io3, avenue de la Marne, Paris-Asnières. Prix 10 francs.

Voici un livre simple, malicieux, spirituel et vrai un livre bien français. L'auteur y retrace sans prétention, sous forme de notes et d'impressions, les étapes de son pèlerinage aux Lieux Saints, en août et septembre 1925. Tous ses compagnons de route en seront les lecteurs assurés et charmés: ils s'y retrouveront eux-mêmes avec leur photographie et leur portrait, tracé d'une plume parfois taquine, toujours sympathique. Mais souhaitons à ce petit livre plus large diffusion il mérite d'être lu par tous pour sa française qui jette des jours parfois-tristes sur notre situation en Syrie et en Terre sainte. M. BIDARD. I. Gabriel Fatjre. Rome. II. Henry DEBRAYE. En Touraine et sur les bords de la Loire. Grenoble, Rey, 1926. In-8 écu. Collection « Les beaux pays ». Prix chaque volume, 27 francs. La collection « Les beaux pays » nous mène d'enchantements en enchantements. Après les cimes neigeuses des Alpes et les routes escarpées des Dolomites, après les cités flamandes aux riches musées, aux calmes béguinages, et les lacs italiens frissonnant sous la brise, nous sommes conviés aujourd'hui à visiter Rome et les châteaux ds la Touraine. Ces deux volumes ne le cèdent point aux précédents pour la beauté de l'illustration. En fait de paysages, presque rien


un soir sur la Loire à Chaumont, le Loir à Lude, le Loir près deTrôo, un coucher de soleil sur le 'libre; au demeurant, vues admirables, que le peintre enviera, nettes et lumineuses, au photographe. Aussi bien, soit dans la Ville éternelle, soit dans les jardins de France, la nature compte moins que les monuments. Palais, temples, églises, châteaux, ces productions du génie humain nous sont présentées en leurs majestueux ensembles et en leurs détails pittoresques. L'œil est ravi, le cœur nous fond de délices, tandis qu'on tourne les feuilles. Un texte sobre, mais dense, fournit [les explications utiles. De tels recueils donneraient aux plus sédentaires le goût du voyage. Ils rappelleront aux visiteurs fortunés leurs émotions. Ce sera pour eux, comme l'écrit M. Gabriel Faure, « une sorte de memento du touriste », d'un « touriste littéraire » qui ne joue pas à l'érudit, mais qui analyse et qui nous aide à goûter en sa plénitude le charme dont il ouvre pour l'intelligence les raisons secrètes. Louis de MONDADON.

Georges Nestler ïbicoche. Un coin oublié de la'Nouvel1e-France. Au Maine et au Nouvcau-Brunswick. 8 planches hors texte et une carte. Paris, Pierre Roger, 1925. 265 pages. Prix 12 francs. La Collection « Voyages de jadis et d'aujourd'hui » s'enrichit de ce « Voyage d'aujourd'hui », intéressante relation écrite par un Français habitant l'Amérique depuis trente ans. Ce récit, simple et sans prétention, emprunte son pittoresque au cadre dans lequel il évolue et aux incidents imprévus de la route. Partout, sous les pas de l'explorateur, se lèvent, en ce pays de trappeurs, de « flotteurs » et de pêcheurs, les souvenirs de France. Les noms français y abondent et il n'est pas jusqu'au souvenir d'une reine de France qu'on n'y retrouve avec érhotion car, à Wiscasset, une maison, appelée « le Refuge de Marie-Antoinette », se trouva préparée, en vue d'une évasion possible de la reine, par le prince de Talleyrand 1 Qui l'eût cru il

De longs voyages en pirogue, le « camping n dans les forêts, la chasse à l'élan, le contact avec la nature primitive et le contraste de celle-ci avec l'extrême civilisation qui la rejoint immédiatement, font de ce voyage un savoureux récit où Fenimore Cooper voisine avec les plus modernes « globe-trotters ». Édouard GALLOO. E. Rodocanaciii. Une Cour princière au Vatican, pendant la Renaissance. Paris, Hachette, s. d. In-fol. 3i5 pages.

M. Rodocanachi a déjà consacré à Rome bien des ouvrages. Celuici regarde la cour du Vatican, de 1^71 à i5o3, sous les pontificats de Sixte IV, d'Innocent VIII, d'Alexandre VI et de Pie III. Cette cour est semblable à beaucoup d'autres cours italiennes de la Renaissance. Elle est fastueuse, divertissante, très libre d'allures. Le jeu, les fêtes, les intrigues, les scandales y occupent une large place, les arts aussi,


et encore le souci de pourvoir les neveux. Cette mondanité sera à son comble, sous Alexandre VI, qui a laissé un fâcheux renom de débauché.

Dans le livre de M. Rodocanachi on trouvera exposées, avec le plus grand soin, toutes les initiatives artistiques des trois Pontifes pour l'embellissement de Rome; et ces luttes de clan, qui sont comme le dernier éclat de la féodalité du moyen âge, avant que les patrices romains en viennent, sous Léon X, à se contenter du rôle de courtisans. Et à travers ces rivalités seigneuriales et ces passe-temps de mécènes, çà et là. apparaissent quelques gestes de réforme à peine esquissés et de vagues projets contre le Turc.

Familier avec toute la vie romaine de l'époque, M. Rodocanachi a prodigué dans ce volume mille détails précis, qui la retracent et la colorent.

Le volume est superbement illustré. Paul Dudon. J. Mumek-Jolain. Trois Mariages de Conscience dans le grand monde. Paris, J. Tallandier, 75, rue Dareau, 1926. In-z6. Prix 8 fr. 5o.

Jadis, au temps où les exigences du droit canon connaissaient certains accommodements, on vit se multiplier les mariages secrets. Un curé complaisant, un acte hâtivement dressé sur une feuille volante il n'en fallait pas davantage pour réintégrer dans l'ordre deux vies auxquelles les « convenances » refusaient le droit de s'unir. Mais imaginez les cachotteries multipliées pour couvrir ce secret, les tribulations de ces couples réguliers qui paraissaient tout le contraire. Que la chicane vînt à mettre son nez dans l'imbroglio de ces situations irrégulières aux yeux de la loi, et vous aurez une idée des drames de famille provoqués par la découverte du secret, des procès interminables où, par complaisance pour les parents, la justice se fit plus d'une fois impitoyable aux ménages furtifs.

M. J. Munier-Jolain a tiré des plaidoiries des vieux avocats trois histoires dramatiques à souhait dont il nous conte par le menu les péripéties.

Le mariage secret de la fille d'Arlequin, Marie-Françoise Biancolelly, avec le jeune lieutenant des gardes françaises, Constantin de Turgis, fils d'un fermier général, nous introduit dans le monde des théâtres, où les personnes valaient souvent mieux que la profession. Aussi n'avons-nous pas de peine à prendre parti pour le pauvre petit couple, craintif et charmant, contre des bourgeois sans cœur. L'histoire de Gilles et de Jeanne, de ce barbon sexagénaire, Gilles d'Hautefort, ci-devant lieutenant-général des armées navales de Sa Majesté, épousant secrètement, après des péripéties dignes d'une opérette, une toute jeune fille, Mlle Marie-Jeanne de Bellingand, serait amusante comme une comédie si elle ne finissait par un drame. Du point de vue de l'art, si l'on peut dire, rien n'y manque


pour soutenir et faire rebondir l'intérêt enfant trouvée, papiers détournés, enlèvement, évasion, il y a là matière à un film américain.

Mme la Cardinale.de son vrai nom Isabelle d'Hauteville, dame de Loré, dut ce titre plutôt inattendu à sa secrète union avec Odet de Chastillon, frère de Coligny. Vingt fois abbé, trois fois au même moment évêque et archevêque, cardinal à dix-sept ans, du reste excommunié pour ses sympathies à l'endroit des protestants, le jouvenceau n'avait rien de clérical. Il le fit bien voir lorsque, le icr décembre i564, il prit femme par-devant « ministres ». Devenue veuve, celle qu'on ne connaîtra plus que sous le nom satirique de Mme la Cardinale eut à plaider contre son beau-frère, et c'est à ces plaidoiries que nous devons de connaître comment tristement finit cette petite-fille d'un lieutenant de Jeanne d'Arc, pupille de Marguerite de France et de Michel de L'Hospital.

M. Munier-Jolain raconte ces vieilles histoires avec un luxe de détails qui les rend attrayantes comme le plus captivantdes romans. Faut-il cependant hasarder un regret? Nous ne faisons pas difficulté à croire l'auteur sur parole; cependant quelques indications sur les sources où il puise n'auraient pas moins été les bienvenues. Louis JALABERT.

Henri Vonoven. La Belle Affaire. Paris, Gallimard, les Documents bleus, n° 22, 1925. In-i6. Prix 9 francs.

En style de palais, la « belle affaire », c'est le procès qui contient d'horribles histoires ou d'affreuses tristesses. S'adressan't à des journalistes, M. Vonoven leur apprend comment traiter la chronique judiciaire, surtout quand la chance leur sert un crime sensationnel. Cette conférence, alerte et spirituelle, renferme des conseils pratiques, toute une technique du métier qui révèle un esprit averti et une science de la mise en scène dont plus d'un apprenti reporter aura pu faire son profit. Suit une série de notices sur quelques m belles affaires » affaires Pranzini, Prado, Pel, Ravachol, Humbert. De la plupart de ces résumés on n'a à contester que leur opportunité. A quoi bon faire revivre des souvenirs malsains ? Quant à l'exposé de l'affaire Dreyfus qui figure sous la rubrique « La justice égarée », ce n'est ni plus ni moins qu'un plaidoyer exclusivement inspiré de Joseph et Théodore Reinach. Quelque part dans sa conférence, M. Vonoven insiste sur l'indépendance du chroniqueur. Ses conseils valent mieux que son exemple. Louis JALABEBT. Jacques SINDRAL. Talleyrand. Paris, Gallimard, 1926. Collection Vies des hommes illustres. In-16 double-couronne, 2i5 pages. Prix 10 fr. 50.

« Le problème moral que soulève Talleyrand consiste tout entier


dans l'assemblage, assurément singulier et unique à ce degré, d'un esprit supérieur, d'un bon sens net, d'un goût exquis et d'une corruption consommée, recouverte de dédain, de laisser-aller et de nonchalance. » Ainsi écrivait jadis Sainte-Beuve à propos de l'étude de Lytton Bulwer sur Talleyrand (1868). A son tour, M. Jacques SiNDRAL tente de démasquer le spectre silencieux, dont parlait George Sand, le fantôme machiavélique, le diable boiteux; d'atteindre, par delà la marionnette, le secret vivant. Faites d'abord la part de la déformation professionnelle, l'ancienne diplomatie, aux yeux de Jacques Sindral, pouvant aisément être qualifiée de marivaudage politique. Ajoutez-y l'empreinte du cadre familial où s'écoula l'enfance de Talleyrand, de ce milieu où la vie intime était refoulée, où la finesse de l'esprit, le goût suprême de la nuance tenait en échec et remplaçait le sentiment; rappelez-vous l'anarchie souriante des esprits au dix-huitième siècle et leur scepticisme doré et vous saisirez mieux comment de cette vie artificielle Talleyrand se fit un tempérament, comment il sut étendre au travail diplomatique et à sa vie morale elle-même cette virtuosité mondaine. S'il était déjà permis de formuler un être tel, on le représenterait comme un esthète. Le fond des choses l'intéresse, mais comme une matière première malléable, méprisable et qui ne tient que de l'artiste sa valeur définitive. Talleyrand est un aristocrate que charme l'activité du jeu. Au demeurant, sous ces avatars qui font scandale, que trouve-t-on ? Sans doute, des constantes intellectuelles qui unissent la pensée politique de 1792 à celle de i8i4. Albert Sorel les a relevées et, hier encore, dans le Diplomate, M. Jules Cambon rappelait que, si Talleyrand avait au cours de sa vie souvent changé de parti, il n'avait jamais changé d'opinion. Mais « presque toujours, écrit Sindral, dans cette vie si heurtée, les différences d'éducation et de caste déterminent plus réellement les rapports du prince de Bénévent avec ses contemporains que ne le font les fluctuations de son opportunisme politique ». Un snobisme domine secrètement toute sa vie. A tout ramener à la ruse, à la préméditation, à l'effort conscient, les biographes ont défiguré Talleyrand. Sainte-Beuve, par exemple, insiste à plume que veux-tu sur sa vénalité. (Nouveaux Lundis, t. XIII, pp. i2-i33.) Talleyrand apparaît avant tout comme le fruit du dix-huitième siècle facile, agile, indolent. Ne faut-il pas, en fin de compte, chercher dans les faiblesses mêmes du caractère la raison de ses dons et de ses succès Jusqu'à quel point la loi du moindre ennui et l'indolence voluptueuse du grand seigneur n'ont-elles pas commandé la carrière diplomatique de Talleyrand Surtout lorsqu'on aura lu le parallèle serré que trace Sindral de Napoléon et de Talleyrand, on constatera qu'il manquait à ce dernier la flamme mystique. L'Empereur avait une mystique guerrière, elle l'a perdu. L'autre, qui ne marcha qu'à pas comptés, sans jamais se compromettre, fût-ce sous le couvert d'une grande idée, a renoncé à se transfigurer.


La partie la plus solide de cet essai hardi est l'interprétation psychologique. L'esquisse que trace l'auteur de la politique de Talleyrand, de son sens moderne, de son idéal européen, est trop rehaussée des couleurs de notre temps. Il n'est certes pas interdit, dans un essai sur Talleyrand, de parler de la S. D. N., de Locarno, de Caillaux, mais Jacques Sindral doit bien compter que ces rapprochements tendancieux provoqueront la discussion. Dans quelle mesure Talleyrand a-t-il dépassé la conception ancienne de l'équilibre européen et dans quel esprit Ceci mériterait un supplément d'information et des éclaircissements moins spécieux que les lueurs hâtives d'une synthèse par ailleurs très attachante'. Abel Dechêne. Dauphin MEUNIER. Autour de Mirabeau. Documents inédits. Paris, Payot, 1926. In-8, 269 pages. Prix 20 francs.

Des papiers de Lucas de Montigny M. Dauphin MEUNIER a déjà tiré trois volumes sur les Mirabeau. En voici un quatrième. C'est un recueil d'études détachées. Des lettres inédites servent à l'auteur pour éclairer de menus coins d'histoire. En certaines pages, ce ne sont guère que des fredaines d'un homme qui en fit beaucoup; peut-être servent-elles à mieux saisir la psychologie violente et complexe du fameux tribun. Quand M. Dauphin Meunier nous parle de Mirabeau à Londres, de Mirabeau à Berlin, de Mirabeau au club des Jacobins, il touche de plus près à l'histoire générale. Le dernier point, surtout, importe; car, sur les séances du club des Jacobins, du 23 au 28 février 1791, M. Aulard ne dit presque rien dans son recueil des procès-verbaux du club. Mais la pièce utilisée par M. Meunier est-elle authentique ? t~ Paul Dudon. Colonel G. du BOURG. Anecdotes et Paysages de guerre, avec une Préface du général de Castelnau. Paris, Tolra, 1926.

Huit ans après Tarmistice, donner une suite aux nombreux cahiers de campagne qui ont eu leur heure de vogue, cela peut sembler audacieux. Le silence s'était fait sur ces impressions toutes chaudes qui ont constitué la littérature de guerre; la page était tournée. Le colonel du Bourg nous apporte pourtant ses feuillets avec un retard dont nous ignorons les causes, mais qui le dégage de la concurrence. Il aurait pu, d'ailleurs, la soutenir même au temps où elle 1. M. Jacques Sindral interprète de la façon la plus compréhcnsive la vénalité de Talleyrand, mais je crois que plusieurs préféreront encore s'en tenir, à propos de la trahison, à la formule d'Albert Sorel « Cette désinvolture à s'affranchir des devoirs directs et simples sous le prétexte d'une utilité supérieure, cette justification des moyens où l'on s'attribue toute licence pour une fin dont on se fait seul juge. ces doctrines, que Talleyrand déduit en ses mémoires avec une impertinence seigneuhiale, ne sauraient, malgré les services, effacer la couleur de fourberie et de trahison. » L'Europe et la Révolution, 188?, t. VII, p. 3oa.


battait son plein. Soldat, écrivain de race, chrétien de conviction profonde, l'auteur est de la lignée des anciens chevaliers. La plume alerte et poétique révèle le mainteneur des Jeux floraux qu'était, à Toulouse, en 1914, le capitaine démissionnaire du Bourg. Le patriotisme du soldat a des ardeurs qui, pour ne pas sembler aujourd'hui trop vives, doivent être replacées dans leur cadre belliqueux. La foi du chrétien s'affirme sans peur.

Dom du Bourg, ancien officier lui aussi, devenu moine bénédictin à la fin de son existence, aurait pu signer, avec les siens, ce livre de son fils.

Et le général de Castelnau. n'a pas eu de peine à saluer; dans la Préface, toutes les vertus familiales qu'il aime et qu'il se plaît à trouver réunies dans la physionomie de son neveu.

Henri du PASSAGE.

Abel Chevalley, Thomas DELONEY. Le Roman des Métiers an temps de Shakespeare. Paris, Gallimard, 1936.

Livre intéressant, moins par l'analyse d'une oeuvre vivante, riche en propos d'auberge, truculences, gaillardises, que par le jour que celle-ci ouvre sur l'évolution industrielle, sociale, littéraire de l'Angleterre préshakespearienne. Ainsi nous apprenons qu'un lit avec fourniture coûtait alors 1 000 livres sterling; qu'au courant du seizième siècle, l'hectolitre de blé passait de deux à dix shillings; surtout que les soucis d'ordre économique ont de tout temps dominé la politique anglaise.

N'est-il pas amusant de constater que la casquette de laine fut rendue obligatoire à tout l'« english people » par décret royal, et qu'un éleveur de moutons ne pouvait, sous Elisabeth, posséder plus de deux mille têtes de bétail? P

Notons qu'enfin, grâce au style télégraphique et aux allusions littéraires qui se multiplient sans renvois, certaines pages de M. Chevalley seront, pour le lecteur moyennement cultivé, de piquants rébus. E. Boisil. REGNARD. Le Légataire universel. Texte conforme à celui de l'unique édition publiée du vivant de l'auteur; accompagné d'une notice biographique, d'une étude sur l'origine de la pièce et de notes explicatives, par René Gautheron, agrégé de l'Université. Paris, Hatier, 1926. « Les Classiques pour tous ». In-i6. Prix 75 cent.

Qui ne connaît, professeurs, étudiants, lettrés, « les Classiques pour tous»? Textes sûrs empruntés aux meilleures éditions, biographies et analyses compendieuses, annotations substantielles, les mérites que l'on aura eu tant de fois l'occasion d'apprécier tout le long de la série, se retrouvent dans le volume consacré par


M. René Gautheron au Légataire universel. De ce chef, la louange commune s'applique ici. Mais elle ne suffit point il y faut ajouter l'éloge particulier de la préface où le loyal éditeur fait justice d'une calomnie.

Vers la fin du dix-huitième siècle, en 1779, c'est-à-dire cinq ans après la suppression des jésuites de France, et soixante-dix ans après la mort de Regnard, le Franc-Comtois Fenouillot de Falbaire, auteur d'un méchant drame, les Jamnabos ou les Moines japonais, prétendit donner la « clef » du Légataire. Regnard, d'après lui, n'aurait fait que mettre à la scène un fait réel. Antoine-François Gauthiot, seigneur d'Ancier, étant mort intestat chez les jésuites, en leur maison du Grand-Jésus (sic) à Rome, les bons Pères avaient imaginé de faire dicter, par un certain Denis Euvrard, grimé en moribond et soi-disant Gauthiot d'Ancier, un testament en leur faveur. L'anecdote a eu du succès vous verrez,-M. Gautheron en administre la preuve péremptoire, que, s'il exista en effet au dix-septième siècle un seigneur d'Ancier,qui légua sa fortune aux jésuites de Besançon, le Fenouillot a de toutes pièces créé le reste. Louis de MONDADON. Albert DAUZAT. La Langue française. Sa vie, son évolution. Paris, Stock, 1926. In-i6. Prix fr. 50.

Les curieux d'étymologie ou de sémantique trouveront, dans ce petit livre d'un maître, quantité de faits intéressants et curieux. Auteur d'ouvrages estimés sur la philosophie et sur la vie du langage, sur l'argot de la guerre et sur les noms de lieux et de personnes, M. Albert Diuzat possède son sujet à fond. Il étudie, en quatre chapitres, l'évolution de la langue, la vie des mots, la prononciation et l'orthographe, les formes grammaticales et la syntaxe. Quelle que soit la matière traitée, on sent, bien qu'il ne s'agisse que de vulgarisation, la haute conscience, la probité irréprochable du savant hostile aux conjectures aventureuses et muni, pour tous les cas, d'exemples décisifs. Louis de MONDADON. J. CALVET et R. LAMY. Le Français par la Lecture expliquée. Classe de septième. Préparation au certificat d'études primaires. Paris, de Gigord, 1926. Petit in-8, avec illustrations, cartonné. Prix fr. 5o.

Ce recueil se compose de textes choisis pour la dictée, l'explication, la récitation, le vocabulaire, la grammaire et la composition française. Les auteurs ont eu souci de nechoisir que des pages contemporaines « de belletenue littéraire et de riche substance morale ». Ils avertissent avec raison que le fait de publier un extrait ne constitue pas une recommandation pour l'ouvrage entier.

Jacques de BELLAING.


Henri DEBERLY. Le Supplice de Phèdre. Paris, Gallimard, 1926. In-16 double-couronne. Prix io fr. 5o + 20 p. 100.

Épousée en secondes noces par un officier de marine, Hélène Soré aime son beau-fils. De cette passion incestueuse, M. Deberly a étudié le développement à la loupe et au scalpel. Fureurs et langueurs, il n'épargne au lecteur, sans prendre garde que l'ignoble ne s'y mêle, aucun détail. On ne lui contestera point le mérite d'une longue patience dans l'analyse; longue patience, toutefois, qui ne veut pas dire génie et qui risque en mainte place d'importuner, voire de choquer.

Si l'observance de la stricte morale empêche que vous ne lisiez le Supplice de Phèdre, soyez certains qu'en fait d'art, vous perdez peu. Il est écrit d'un style pesant, alambiqué et filandreux. « Nous irons, déclare Hélène, prendre une tasse de thé, puisque ça t'amuse, dans un de ces établissements plus stupides que louches, dont je demande à taire le nom qui me répugne trop. » Quand on cède, comme cette femme, aux plus honteux emportements, on est mal venu de faire ainsi la mijaurée et d'employer de telles périphrases plutôt que de prononcer dancing. Ailleurs il est question des « menaces d'un facteur commun », et d'un sentiment « impossible aussi bien à fonder qu'à vaincre », et d'une toilette qui épouse d'assez près la mode, et d'une idée « voilée d'un doute ». Au galimatias dans l'expression répond la platitude dans la pensée « Si la race, bien souvent, se réduit en poudre aux premières touches que lui inflige une critique serrée, où vraiment elle existe, elle est éclatante. » Voici enfin une comparaison dont vous apprécierez le tour délicat « On arrivait à cette période délicieuse de mars, qui, chaque année, vient, blonde et brève, luire comme une dent d'or entre les hivers d'Ile-de-France. » Ah! qu'en termes galants!

Le Supplice de Phèdre obtenait, il y a quelques semaines, le prix Goncourt. Une fois de plus, le suffrage des Dix aura couronné un livre médiocre. Louis de MoNDADON. Jean VIOLLIS. L'Oiseau bleu s'est endormi. Paris, Pion, 1926. In-i6. Prix 3 francs.

Orphelin de mère dès sa naissance, élevé par deux aïeuls au cœur d'or, l'un et l'autre fins comme l'ambre, Jean Peyriac, le héros de ce livre, a gardé de ses jeunes ans les plus délicieux souvenirs. 11 évoque le doux passé et fait revivre en une série de médaillons les originales et pittoresques figures qui lui révélèrent les multiples aspects de la comédie humaine. Tous les personnages qu'il décrit ne sont point modèleB de vertu par leurs propos ou leurs attitudes la bavarde Mélanie Bourse et l'ivrogne Lacroix, de San Salvadour, risquent d'effaroucher les âmes pies, comme ils scandalisaient la bonne grand'mère. Mais que de braves gens dans le nombre, depuis


cette vieille religieuse, que le petit garçon appelait d'un nom caressant Tante Jésus, jusqu'à l'humble et saint abbé Vidalenc et à la dévouée servante Millette 1 Et quelle façon exquise de dire les choses 1 Grâce allègre, verve piquante, les mémoires de Jean Pcyriac ont de quoi charmer même les difficiles. Louis de Mondadon. Georges Ponsot. Le Roman des oiseaux. Paris, Crès, 1925. In-16. Prix 8 francs.

Transporté dans une cage de bois au pays des oiseaux francs, Tiennot Pr, moineau parisien, recouvre par un coup subtil de ses cousins campagnards, sa liberté. Il a bientôt lié connaissance avec Tio-Tio le rossignol, Uip-Uip le rouge-gorge, Subiet le merle, TucTuc le pivert et les autres chefs de tribus emplumées. De ce monde agile et tapageur M. Ponsot décrit, en un style naïf, à l'usage de l'enfance, les jeux et les querelles. Je me perdrais, si je tentais de vous mener à sa suite sur les routes aériennes de la fantaisie. Sachez du moins la morale du conte. L'auteur, si j'ai bien compris, veut inspirer l'horreur soit de la guerre la guerre des hommes a vidé les nids et changé en un désert le ciel chantant; soit de la tyrannie l'aigle abuse du pouvoir, il se nourrit de carnage, l'on souffre et l'op meurt sous sa loi; ainsi le bonheur n'existe que dans la paix et la liberté. Louis de Mondadon. Arnold BENNETT. Le Spectre. Traduit de l'anglais par Émile Chardonne. Paris, Gallimard, 1926. In-16. Prix 10 fr. 50.

La cantatrice Rosa Rosetta est poursuivie par la jalousie d'un mort. Lord Clarenceux ne veut pas que la jeune fille, sa fiancée de naguère, devienne la femme d'un autre. Quiconque y oserait prétendre est condamné. Pour se défaire du spectre et de ses apparitions, il faudra, soutenu d'une indomptable énergie, l'amour passionné de Carl Foster qui est censé conter lui-même l'aventure. Si vous croyez aux revenants, n'allez pas lire cette histoire, elle vous donnerait le cauchemar mais si vous aimez l'esprit caustique d'outre-Manche, ouvrez-la, suivez-la jusqu'au bout et peut-être aurez-vous l'impression que l'auteur a voulu se moquer, sans en avoir l'air, des spirites et du spiritisme. Louis de Mondadon. Lucien Dubbch. La Grève des forgerons. Paris, Grasset, 1916. In-16. Prix 10 francs.

A son retour de vacances, Rirette Renaud, petite main dans la maison de modes Élise et Suzanne, apprend que ces demoiselles de la couture font grève une grève de solidarité pour appuyer celle des forgerons. Prise dans l'engrenage, elle assiste, amusée, aux manifestations de tout genre, mais elle a eu le tort de se lier avec un blanc-


bec, élève du Conservatoire l'aventure tourne mal pour sa vertu. L'ordre rétabli au bout de quelques semaines, elle reconnaîtra à son dam que « cette vie-là, comme dit sa mère, ça ne vaut rien pour les filles honnêtes ». Le grand tapage de la rue et le trouble causé par les grévistes n'auront eu d'autres résultats que de faire, sous l'inculpation de bolchevisme, coffrer l'élève du Conservatoire, d'enrichir un atelier rival, la maison Blum et Lévy-Lazard, et de faire oublier son devoir à une petite ouvrière parisienne. Vous devinez à cette conclusion le propos satirique de l'auteur.

L'histoire, contée avec entrain, se déroule au milieu de péripéties trop scabreuses pour qu'on la permette, sinon aux lecteurs avertis. Louis de Mondadon.

C. F. Ramuz. La Grande Peur dans la Montagne. Paris, Grasset, 1926. In-16. Prix 10 francs.

Malgré le souvenir d'un lointain accident et malgré la terreur superstitieuse qui les étreint, les bergers d'une bourgade au flanc des Alpes s'en sont allés au pâturage. Au commencement tout va bien ils peuvent espérer en être quittes pour la peur; mais, comme si la montagne avait (ce qui est une manière de parler) ses volontés qu'on ne brave pas impunément, ils sentent bientôt l'approche du malheur. La mort qui guettait là-haut fait son oeuvre une épidémie survient, puis une avalanche; sous les coups de la fatalité mystérieuse, le troupeau d'abord, tête par tête, puis les hommes, un à un, ont péri ou disparu.

Du tragique événement M. Ramuz a composé le plus émouvant récit. On ne le peut lire sans évoquer, le cœur pénétré d'une angoisse à chaque instant grandissante, le pathétique des drames eschyliens. Louis de Mondadon.

Jean CHOCQUEEL. A l'Ombre de mon Beffroi. Poèmes. La Renaissance provinciale, Bordeaux, 1926. 64 pages. Prix 4 francs. Cette petite plaquette nous apporte un écho de Flandre. C'est un frais bouquet de renoncules des prés flamands, éclos, au pied du plus joli beffroi de France, dans une petite ville millénaire. Elle évoque le passé qui s'en va, les coutumes désuètes et les vies encloses d'autrefois en des vers sans prétention et pleins de naturel. Édouard Galloo. Le Gérant Ch. SCHMEYER.

Imprimerie de J. Dumoulin, à Paris. – ̃enmft.Bftgp»»»


LA DOCTRINE DE M. CHARLES MAURRAS ET LES CATHOLIQUES D' « ACTION FRANÇAISE » L'article qu'on va lire a été écrit au mois d'octobre dernier. Sur le point de le faire paraître, l'auteur crut discerner quelque détente; il se tut, heureux de ne pas intervenir dans une querelle si douloureuse. ·

Mais bientôt se produisirent les événements que l'on connaît le congrès d'Action française et les discours de l'amiral Schwerer et de Léon Daudet, les condamnations pontificales, puis la campagne de presse à laquelle nous assistons depuis un mois avec tant de tristesse.

Beaucoup de catholiques sont cruellement désorientés, croyant voir,dans les mesures sévères qui atteignent leur journal et leurs chefs, le fruit d'une intrigue politique dont le Vatican serait dupe, sinon complice.

On a pensé que les pages ci-dessous pourraient leur apporter quelque lumière. Ce que le Saint-Père blâme dans l'Action française, ce n'est pas son dévouement à la patrie, ni son attachement aux traditions monarchiques, ce sont les erreurs dont cette doctrine est imprégnée, et dont la crise actuelle manifeste assez le danger.

Les lecteurs des Études ne seront pas surpris de nous voir revenir sur une question qui préoccupe si vivement un si grand nombre d'entre eux. Depuis le mois de septembre, les interventions pontificales ont été exceptionnellement nombreuses et pressantes; les évêques de France y ont fait écho. Le rôle des théologiens est d'aider les catholiques à comprendre la parole du pape et à la suivre; à beaucoup elle demande de grands sacrifices, et le Saint-Père en a bien conscience; tout récemment il ne craignait pas de nous proposer l'exemple des bienheureux martyrs des Carmes, nous rappelant que les sacrifices les plus durs, quand Dieu les exige, sont aussi les plus féconds.


Dans cette allocution on sentait l'émotion d'un père qui ne doute pas de l'obéissance de ses fils, mais qui sait tout ce qu'elle leur coûte. Ceux qui liront ces pages voudront bien croire que celui qui les a écrites ressent aussi leur peine. Il en est d'autant plus touché qu'il reconnaît, dans ceux qu'il voit ainsi souffrir, des catholiques dignes de tout respect. Si, dans la douloureuse épreuve qu'ils traversent, on ne pouvait mieux les servir que par le silence, je me tairais. Mais ce serait leur faire injure que de les croire incapables de supporter une discussion loyale et d'en profiter. « Nous demandons seulement, disait naguère Bernanos, qu'on veuille bien nous parler comme à des hommes. » C'est ce qu'on voudrait faire ici.

La crise qui éclate aujourd'hui pouvait être prévue depuis bien des années, et les Études n'ont pas manqué d'en signaler les présages. Il y a dix-sept ans déjà, le P. Descoqs publiait sur l'Œuvre de M. Ch. Maurras une série d'articles auxquels nos lecteurs pourront se reporter1; ils y trouveront une étude attentive et, au jugement de Maurras lui-même, indulgente. Le danger, si fortement dénoncé aujourd'hui par l'autorité du pape, était dès lors signalé avec clairvoyance2. Depuis que-ces articles ont été écrits, l'Action française a décuplé, sinon son action politique, du moins son prestige intellectuel. En attirant à elle presque tous les adhérents du parti royaliste, elle a saisi et capté quelques-unes des forces morales les plus précieuses de notre pays. Ces fidèles des vieilles traditions, longtemps défiants à l'égard de ces nouveaux chefs, ont subi leur ascendant et beaucoup se sont livrés à eux d'enthousiasme les plus fermes d'entre eux ont aimé à reconnaître que les idées qui leur étaient chères n'étaient pas seulement une parure, mais une force d'autres, qui s'étaient laissé séduire au mirage romantique, retroui. études, igog, t. CXX, p. 158-186; 33o-346; 593-641; t. CXXI, p. 6oa-6a8; 773-786. Cette étude critique a été depuis publiée à la librairie Beauchesne et a eu plusieurs éditions.

3. études, CXXI, p. 624 « Pour des jeunes gens touchés dans leur foi par la crise intellectuelle présente, ou éprouvés par une crise morale aiguë, la tentation ne sera-t-elle pas grande de professer l'agnosticisme de M. Maurras?. » Cf. CXXI, p. 603 sqq.


vèrent avec joie, à la clarté de la dialectique de Maurras, le beau ciel de France sans nuées.

Ceux-là doivent beaucoup à l'Action française; mais ils lui ont donné bien plus encore. Ce sont les pièces d'or, tenues en réserve au fond de nos provinces, et qui, au jour tout risque de s'avilir, viennent donner à notre patrimoine national la garantie de leur vieille fidélité.

Et ce rayonnement de l'Action française a dépassé de beaucoup les frontières de France; il gagne la Belgique, la Suisse romande; en dehors même des pays de langue française, les étrangers en sont frappés l. Est-il surprenant que le chef de la chrétienté intervienne dans un fait si apparent, dont la conséquence est si grande, et qui intéresse si vivement l'Église ? a

Chez nous et de nos jours, plus peut-être qu'en aucun autre temps ni pays, la question religieuse est intimement liée à la politique. Le laïcisme régnant, qui s'impose comme une religion d'État, poursuit contre le catholicisme une lutte à mort. L'Action française a pris nettement parti, contre le laïcisme, pour l'Église. Les catholiques lui doivent le rétablissement à Paris du cortège traditionnel de Jeanne d'Arc; ils ne peuvent oublier les durs combats que les ligueurs d'Action française ont soutenus pour cela depuis vingt ans. Plus graves que les luttes de la rue sont les conflits politiques, philosophiques, religieux, et là aussi l'Action française a plus d'une fois soutenu l'effort des catholiques elle a mené une vigoureuse offensive contre le laïcisme sectaire, lois scolaires, lois de proscription contre les religieux ennemie de toute compromission, elle a soutenu de tout son élan les démarches décisives de Pie X et, plus récemment, la lettre des archevêques de France. A l'intérieur même de l'Église, elle a toujours, jusqu'à la crise actuelle, pris parti pour la hiérarchie contre les rébellions individuelles, pour l'orthodoxie contre le modernisme.

Ce sont là des services considérables, et que l'on n'a pas le i. Dans un article tout récent, un grand trimestriel anglais, The Hibberl Journal, appelait sur l'Action française l'attention de ses lecteurs. La revue allemande Rochland lui a consacré aussi une longue étude.


droit d'oublier1. Maurras, nous le reconnaissons volontiers, fut pour les catholiques de France un allié; mais peut-il être pour eux un chef dont l'influence doctrinale soit sans péril? P Cette question est la seule que nous ayons à débattre; elle ne comporte qu'une réponse le danger existe, en effet2; il reste à voir quel est ce danger, et comment on peut s'en défendre. Maurras n'est pas chrétien. Le fait est trop évident pour être discuté, mais il a trop d'importance pour n'être pas étudié d'un peu près.

Je ne ferai pas de nouveau le procès des premiers livres, du Chemin de Paradis ou d'A nlhinéa3. Il est trop clair que ce sont là des livres païens, et d'un paganisme qui n'a pas l'incroyance souriante d'un Euripide, mais l'irritation amère d'un Lucrèce. De l'édition définitive les blasphèmes ont été effacés, et aussi les pages les plus choquantes. Les catholiques ne peuvent que savoir gré à l'auteur de ces corrections faites par égard pour eux 4 ils le féliciteraient plus cordialement si les pages « bannies du volume natal » n'étaient promises au bibliophile, et ils s'attristent d'apprendre que vingt-cinq ans ont passé sans amener Maurras à renier son hymne à la Morts. Cette incroyance tenace vicie l'œuvre entière et fait son i. Le Pape lui-même a tenu à les rappeler dans son allocution consistoriale du -20 décembre.

2. Dans leur adresse au Saint-Père, les étudiants catholiques d'Action française écrivaient « Si, comme il arrive dans beaucoup d'autres formations politiques, ils rencontrent des incroyants sur le terrain l'Église laisse à ses fidèles une juste liberté, ils ont conscience des dangers que cela peut présenter c'est de l'Église seule qu'ils reçoivent et acceptent les leçons pour tout ce qui concerne la foi et la morale. » Le cardinal Gasparri leur fit répondre, le a octobre, au nom du SaintPère « .La confiance de Sa Sainteté dans leur bonne volonté. est aussi grande que la prédilection toute particulière que son cœur paternel réserve à la jeunesse catholique, d'autant plus que, comme ils l'écrivent, ils ont conscience des daagers. mais, à ce propos, le Saint-Père ne peut ne pas rappeler que quand il s'agit des dangers, et surtout des dangers en matière de foi et de morale, la première règle" à euivre est de s'en éloigner le plus possible. »

3. La critique en a été très bien faite par le P. Descoqs dans les articles rappelés ci-dessus.

4. Réflexions sur un premier livre, Revue universelle, IV (igai), p. i4a-i/|3. 5. Ibid., p. 145 « Eh bien quand le P. Descoqs, dans le livre indulgent qu'il a bien voulu consacrer à mon œuvre, demande si je souscrirais encore aujourd'hui au quatrain pessimiste et pisithanate de Michel-Ange. je retrouve l'ardeur de mes vingt-cinq ans pour répondre avec certitude que oui. »


danger. Parlant de Renan, Maurras le défend contre les accusations de scepticisme, mais il avoue « Peut-être est-il vrai qu'on devenait sceptique dans le voisinage de sa pensée1. » Ne faut-il pas craindre ici une semblable influence, etd'autant plus redoutable que le prestige du maître est plus grand? a Remarquons-le, d'ailleurs, Maurras est un chef d'école beaucoup plus encore qu'un chef de parti; sa pensée, dont on ne peut méconnaître la ferme cohésion, ne risque-t-elle 'pas d'attirer, sinon la foule des lecteurs du journal, du moins l'élite? Nous le reconnaissons très volontiers, les discussions quotidiennes du journal se poursuivent le plus souvent sur un plan purement empirique; elles sont menées d'ailleurs avec une clairvoyance exceptionnelle, et c'est une rare jouissance pour le lecteur de voir la confusion des événements quotidiens s'éclairer aux clartés de l'intelligence; c'est, à travers le maquis, une avenue royale qui s'ouvre devant lui. Il s'y engage; mais, s'il veut suivre son guide jusqu'au bout, il ira chercher dans ses autres écrits, articles de revues ou livres, les sources profondes de sa pensée2.

A vrai dire, ces sources pouvaient être soupçonnées déjà par un lecteur attentif du journal. La vigilance constante, qui suffit presque toujours à sauvegarder la correction de l'expression, ne saurait renverser le courant profond qui entraîne l'écrivain et le lecteur à contre-sens de la foi chrétienne.

C'est ce courant qui porte M. Maurras vers ceux de nos écrivains qui sont le plus loin de nous, vers ceux qui nient Voltaire, Stendhal, Renan, France. Dans des pages justement sévères, Maurras a fait justice de Rousseau3; et pourtant il ne méconnaît pas le talent du prosateur ni la belle cadence de ses périodes; mais, s'il avoue que l'outil était bon, il maintient que l'ouvrier était un malfaiteur et que son œuvre n'était que ruine. Eût-il été plus indulgent pour France, si la forme seule l'eût séduit, s'il n'avait aimé « son 1. Pages littéraires, p. i4i.

2 Ces lignes, nous le rappelons, ont été écrites en octobre. Depuis novembre et surtout depuis décembre, la campagne menée par le journal contre la cour romaine appelle une critique beaucoup plus sévère; nous y reviendrons ci-dessous. 3. Romantisme et Révolution, p. 7 sqq.


jeu amer de la tragédie de la vie et le secret lyrisme qui lui en découvre la magnificence profonde1 » Il s'efforce de ramener à la lumière « le patriotisme inné, le goût de l'ordre inné » qui, d'après lui, « déterminent, presque à coup sûr, te premier mouvement de M. Anatole France' », tâche ardue sans doute en face de l'llistoire contemporaine mais l'effort •même accuse assez ce qui est cher à Maurras, le culte de la patrie et de l'ordre; cela mis en sûreté, l'œuvre de France est sauvée pour lui.

Eût-il pu la célébrer ainsi, eût-il pu prendre plaisir à cette amertume corrosive, s'il avait aimé ce qu'elle détruit ? Aurait-il tant d'admiration pour « le transparent voltairien, tout pénétré des splendeurs de l'intelligible3 », s'il y avait reconnu la haine du plus grand amour? Ce n'est pas par simple hasard que les préférences politiques de Maurras vont aux maîtres incroyants, à Comte, à Taine, à Renan; et ce n'est pas pure littérature que son Invocation à Minerve. Cette civilisation hellénique et latine, Maurras l'aime passionnément, non seulement pour ce qu'elle enseigne, mais plus encore pour ce qu'elle ignore. Le Christ n'a pas ouvert devant elle ses horizons infinis; le monde qu'elle conçoit est nettement circonscrit dans leslimites que l'homme lui impose, et ce monde, Maurras l'aime parce qu'il le trouve humain, à sa mesure. Et c'est pour ce monde-là que sa politique est construite; le système est si hermétiquement clos que nulle action divine n'y peut pénétrer, que nulle prière à Dieu n'en peut jaillir.

Et pourtant l'âme reste pressée d'un grand besoin religieux n'ayant plus de dogme à croire ni de Dieu à aimer, elle poursuit des chimères. Il faut relire l'étude sur Auguste Comte4 pour mesurer toute la distance qui sépare de nous la pensée de Maurras « Le clergé catholique, écrit Maurras 5, i L'Allée des philosophes, p. xv.

2. Anatole France politique et poète, p. 44.

3. Revue universelle, XXIII (igs5), p. i£a. On peut comparer le traitement de faveur accordé à Voltaire et celui du a misérable Rousseau » dans Romantisme et Révolution, p. 6. Rappelons qu'un autre maître de l'Action française, Jacques Bainville, s'est chargé récemment de présenter Candide dans une édition de luxe. 4. Rééditée en igai dans l'Avenir de l'Intelligence.

5. Auguste Comte (Romantisme et Révolution), p. 97.


donne le choix entre son dogme, avec la haute organisation qu'il comporte, et ce manque absolu de mesure et de règle qui annulle ou qui gaspille l'activité. Dieu ou rien, c'est l'alternative proposée aux esprits tentés de douter. Auguste Comte s'était senti pressé par ce dilemme, et s'était efforcé de le briser. Ces efforts sont décrits par Maurras avec une sympathie émue1 « Auguste Comte institua donc une religion. Si la tentative prête à sourire, je sais bien, par expérience, qu'on n'en sourit que faute d'en avoir pénétré bien profondément les raisons. (Ibid., p. 107.) Aveu pathétique, et qui fait entrevoir le vide immense que la foi disparue a laissé dans l'âme.

Ce vide, c'est la religion du Grand-Être qui est appelé à le combler

Le dogme catholique met à son centre l'être le plus grand qui puisse être pensé, id quo majus cogitari non potest, l'être par excellence, l'être des êtres et celui qui dit sum qui sum.. Le dogme positiviste établit à son centre le plus grand être qui puisse être connu, mais connu «positivement», c'est-à-dire en dehors de tout procédé théologique ou métaphysique. Cet être, les sciences positives l'ont saisi et nommé au dernier terme de leur enchaînement, quand elles ont traité de la société humaine c'est le même être que propose à tout homme, comme son objet naturel, l'instinctive révélation de l'amour dans la silencieuse solitude d'un cœur, qui ne cherche jamais que lui. Ce que dit la synthèse, ce que la sympathie murmure, une synergie religieuse de tous nos pouvoirs naturels le répétera le Grand-Être est l'Humanité. (Ibid.)

Cette Humanité n'est pas le troupeau de tous les humains qui vivent aujourd'hui ou qui ont jamais vécu; mais seulement la phalange de ceux qui ont « coopéré au grand ouvrage humain » c'est l'élite humaine. Nous nous sentons portés par elle, et nous collaborons à son oeuvre Actions, pensées ou sentiments, ce sont produits de l'âme humaine notre âme personnelle n'y est presque pour rien. Le vrai 1. N'est-ce pal son propre état d'esprit que Maurras nous décrit quand il nous dit du jeune correspondant de Comte, Charles Junzill « Non seulement Dieu ne manquait pas a son esprit, mais son esprit sentait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu (c'est lui qui souligne) aucune interprétation théologique du monde et de l'homme ne lui était plus supportable. Je n'examine pas s'il avait tort ou raison, ni s'il avançait, ni s'il reculait. Il en était là. »


positiviste répète à peu près comme saint Paul In ea l'ivimus, mo(j\ vemur et sumus, et, s'il a mis son cœur en harmonie avec sa science et sa foi, il ne peut qu'ajouter, en un acte d'adoration, la parole un peu modifiée du Psalmiste Non nobis, Domina, non nobis, sed numini tuo da gloriaml (P. 108.)

Et pour rendre moins pauvre cette religion nouvelle, pour saisir par elle le monde entier, on demandera à la poésie de suppléer aux lacunes de la science

Cette philosophie, cette logique veut envelopper et soulever toute l'âme. Donc, sachant les besoins humains, nous leur fournirons, en vue de les satisfaire, tout ce que nous aurons vérité, quand nous fl posséderons une vérité; fables, lorsque les vérités feront défaut; M l'esprit humain ni l'àme humaine n'attendent point. Comme le I savant explique les hommes par la loi de l'Humanité, l'attrait de ce Grand-Être rendra compte au poète de la subtile bienveillance des innombrables flots de l'espace éthéré et du courage que la terre (etaussi le soleil etla lune « que nous devons spécialement honorer») a déployé et déploiera pour le commun service de l'Humanité triomphante. (P. 109-110.)

Le païen que Maurras est redevenu se trouve à l'aise dans ce paganisme artificiel et reconnaît, sans en être effrayé, le culte des astres et de la terre-mère. Ne faut-il pas que le besoin religieux mette au cœur de l'homme une faim bien pressante pour qu'un esprit aussi lucide se complaise dans de pareilles chimères ? a

L'esquisse se poursuit pourtant

j Au catholicisme, que Comte ose appeler « le polythéisme du i}i moyen âge m, se substitue sans secousse le culte de l'humanité, au moyen de la transition ménagée par la Vierge-Mère, cette « déesse des Croisés », « véritable déesse des cœurs méridionaux », « suave déesse de l'Humanité ». Le Grand-Être, qui n'est pas encore, Comte l'avoue, le Grand-Être sera enfin les hommes baigneront dans la délicieuse unité des cœurs, des esprits, des nations. (P. n€î) Après cette esquisse, toute empreinte d'ardente sympa-,thie, on n'est pas très surpris de lire une appréciation du système où, quelques réserves faites, Maurras conclut « Quelque graves que soient ces doutes, ils n'atteignent pas la doctrine, dont les grands traits subsistent. »

Et l'étude entière s'achève par une page toute vibrante d'un enthousiasme religieux


J'ai écrit sainteté; j'aurais pu écrire magnanimité. J'entends de douces voix me conseiller plutôt folie pure, folie raisonnante. Mais non. Nous ne serions plus des Français, ni du peuple qui, après Rome, plus que Rome, incorpora la règle à l'instinct, l'art à M la nature, la pensée à la vie, si la philosophie, éminemment fran- j çaise, classique et romane d'Auguste Comte n'était propre qu'à nous inspirer quelques doutes sur la santé de ce grand homme. Il a rouvert pour nous, qui vivons après lui dans le vaste sein du Grand-Être, de hautes sources de sagesse, de fierté et d'enthousiasme. Quelques-uns d'entre nous étaient une anarchie vivante. Il leur a rendu l'ordre ou, ce qui équivaut, l'espérance de l'ordre. Il leur a montré le beau visage de l'Unité, souriant dans un ciel qui ne paraît pas trop lointain. Ne le laissons pas sans prières. Ne nous abstenons pas du bienfait de sa communion.

Ces derniers mots inspirent à un lecteur chrétien une tristesse poignante quelle est donc la détresse de cet écrivain, né dans le christianisme, qui a connu ce qu'est la foi, la prière, l'espérance, et qui, ayant perdu ces trésors, en poursuit l'illusoire apparence et recherche, au sein du GrandÊtre, le bienfait de la communion d'Auguste Comte? P On dira que peu de lecteurs de l'Action française suivront Maurras jusque-là, que bien peu répéteront avec lui, en l'adressant, par une parodie sacrilège, à l'Humanité, le verset du Psalmiste Non nobis, Domina, non nobis, sed numini tuo da gloriam! Mais n'est-ce pas une chose terrible de voir les âmes les plus religieuses, c'est-à-dire les plus hautes, entraînées vers un idéal aussi décevant? t~

Au reste, si la religion positiviste apparaît rarement à l'arrière-plan de la pensée de Maurras, la métaphysique du système est très apparente. Pour Auguste Comte, l'Humanité était l'être suprême Maurras rétrécit encore cet horizon en substituant à l'Humanité la patrie 1 en portant si haut l'intérêt national, en en faisant la fin dernière de notre activité, on l'exalte, mais en même temps on le compromet; cette apothéose précaire tend à fausser toutes les valeurs politiques et morales elle provoque des réactions dangereuses elle méconnaît la véritable valeur de ces biens mêmes i. « Jusqu'à nouvel ordre, pour fort longtemps peut-être, la patrie représentera le genre humain pour chaque groupe d'hommes donné. »


qu'on prétend ainsi consacrer, c'est-à-dire leur relation à notre fin dernière.

Tout cela sera peu sensible à la plupart des lecteurs du journal ils ne se sentent pas emprisonnés dans ce monde étroit que Maurras s'est construit. C'est que les incidents quotidiens de la politique éveillent rarement, surtout dans dés esprits distraits, les grands problèmes de la destinée humaine. Parfois, cependant, ces problèmes surgissent, et le conflit apparaît.

Ainsi, les événements de la grande guerre ont rappelé aux chrétiens la fécondité du sacrifice. Ils ont aimé à redire les vers du poète d'Ève, Péguy, ces beaux vers qu'il écrivit jadis, pressentant peut-être son propre destin

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

5 Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre, Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

Mais celui qui chantait ainsi, c'était le poète de l'Espérance, l'auteur du Porche il avait déjà devant les yeux cette dernière vision de son poème Dieu le Père contemplant son Fils mort sur la croix, couvert du linceul de la nuit. Et c'est là, én effet, que l'espérance est née au Calvaire, germant du sang du Christ. Et aux heures sombres, le regard du chrétien se porte là-haut et quand ses yeux s'abaissent ensuite sur les morts qui l'entourent, il comprend que les sacrifices noblement offerts ne sont pas stériles, que le Christ leur communique la fécondité de sa mort.

Ces perspectives de foi, le positivisme les interdit; dans le monde où il nous enferme, les vies les plus précieuses sont broyées par une fortune aveugle ce ne sont plus des sacrifices féconds ce sont des pertes irréparables

La grande roue qui tourne et tourne n'a pas fait de chemin, quoique rien ne l'arrête. L'important qui ne varie pas est de savoir où est l'intérêt de l'homme et où il n'est point. Nous opterions (N, pour le parti qui ébranle tout si le fléau marquait intelligemment } ses victimes et qu'il portât en particulier sur le méchant, le vil, le mauvais ou simplement l'usé, le faible et le superflu. Mais il semble bien que, par malheur, les lois normales qui ordonnent la vie, celles qui président à l'évolution ordinaire, jouent à l'écart de cette.


force catastrophique dans son caprice, celle-ci n'a jamais fait acception des valeurs les plus estimées. Nos digues de castor sur l'écorce du globe, ces garanties et ces défenses qui sont nos biens les plus solides, ne comptent pour rien devant l'aveugle distributrice de ruine. Elle brise indifféremment le nul et le précieux. Le commun avantage sera donc de lui échapper'.

En terminant l'article auquel j'emprunte ces lignes, Maurras se félicite de « n'avoir pas inutilement travaillé à remplacer la superstition révolutionnaire en Europe » cette superstition-là mérite sans doute tous les anathèmes, mais on la voudrait combattue par une autre philosophie. 'Anatole France, lui aussi, dans son Jardin d'Épicure, condamne les « imaginations d'une apocalypse sociale » (p. i32); et ces condamnations ne sont ni sans objet ni sans motif; mais la philosophie qui porte ces verdicts est cette misérable philosophie du hasard dont nul plus que France n'a senti la tristesse 2 et dont Maurras à son tour accepte le fardeau.

Mais chez Maurras la volonté est plus ferme que chez France elle se raidit contre cet inexorable courant qui lui arrache tout ce qu'elle tient, et elle s'efforce par une étreinte plus vigoureuse de prolonger cette possession précaire; et comme il pense que ces biens-là sont les seuls qu'il puisse jamais posséder, il les défend avec une âpre jalousie Si lès espaces sont vides et si le cœur humain n'est lui-même I assisté d'aucune « consolation internelle », tous les bonheurs de I l'être et tous les bienfaits de la vie en paraissent plus exposés à l'érosion du temps et aux coups de la mort; leur tradition, par

i. Reflue universelle, IV, p. i5o. Reproduit dans Pages lUléraires, p. ag(i. 3. « Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est la racine de notre tristesse et de-notre dégoût. Le mal physique et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur de. méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on y devinait une Providence. Le croyant se réjouit de ses nlcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes mêmes et ses crimes ne lui ôtent pas l'espérance. Màis, dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres. » (Le Jardin d'Épicure, p. 66-67.)


i transmission, semble plus merveilleuse dans l'immensité solitaire au perpétuel mouvement. Tout moyen de sauver ou de prolonger le tremblant effort personnel en devient plus sacré peut-être! La f\ pensée menacée s'attache plus fermement à la philosophie de l'ordre et à la connaissance des lois de sa préservation. Que cet ordre succombe, le croyant garde le refuge de la cité divine celui qui ne 1 croit plus subit la catastrophe de tout ce que son rêve disputait à la mort'.

Sans doute, cet attachement passionné se défend mal au regard de la raison les biens qui nous sont les plus chers ne perdent-ils pas leur valeur la plus profonde dès que nous n'apercevons plus en eux le reflet du Bien suprême ? Et quel devoir peut bien nous enchaîner encore, quand on a brisé tous les liens qui nous rattachent à notre fin dernière ? P Toutefois, l'attitude ainsi décrite se comprend mieux qu'elle ne se défend le Bien suprême disparu aux yeux de l'homme, | ces biens précaires sont tout ce qui lui reste; ils ont perdu, par rapport à notre destinée, leur signification profonde; ils gardent encore, dans notre vie présente, quelque utilité et quelque charme, et l'homme, n'ayant plus qu'eux, les protège jalousement. Pour les défendre, d'ailleurs, il ne peut compter que sur lui-même et sur.la société humaine dont il est membre.

Dès lors renaît, dans nos compétitions d'intérêt, cette rigueur impitoyable que le paganisme inspire et que de longs siècles de christianisme avaient peu à peu détendue. Un des meilleurs traits de la politique de Maurras est le ̃ rôle qu'il reconnaît au Roi chef héréditaire de la grande famille française, il est l'arbitre-né de tous les différends qui peuvent mettre aux prises les individus ou les provinces. Ce rôle est éminemment celui de Dieu Père de la grande famille humaine, il en unit tous les membres par l'amour commun qu'il leur accorde et qu'il leur demande, par le devoir de justice et de pardon qu'il leur impose à tous. On ne peut renier ce Père sans briser la famille désormais, les hommes luttent entre eux comme ces frères qui, leurs parents morts, oublient leur commune origine et les douces i. Revue universelle, I (19J0), p. i5.


affections du foyer paternel, et ne pensent plus qu'aux parts d'héritage qu'ils se disputent.

Les lecteurs catholiques de l'Action française n'ont-ils pas souvent senti et déploré cette âpreté païenne des conflits politiques, conflits internationaux et conflits entre Français? Que de fois Bainville, au cours de ces dernières années, a répété la vieille formule de Marillac « Tenir sous main les affaires d'Allemagne en aussi grande difficulté qu'il se pourra 1 » 1

Cette politique « réaliste est exposée souvent par le même écrivain dans son Histoire de France; il en voit la plus belle application dans les traités de Westphalie « L'Allemagne n'était plus. qu'une vaste anarchie sous notre protectorat 2. »

Cette interprétation de l'histoire et des faits contemporains risque d'entraîner le lecteur au machiavélisme. Comment condamner encore le calcul de l'Allemagne prenant Lénine en Suisse et le transportant en Russie, en wagon plombé, afin de semer chez l'ennemi le communisme qui devait le désarmer ? La semence a levé, en effet, et la Russie en a été empoisonnée, mais non sans menacer de la contagion et l'Allemagne et l'Europe entière. Mais alors même que cette contagion ne serait pas à craindre, croit-on qu'il soit permis d'entreprendre ou même de souhaiter la perversion d'un peuple pour le mettre hors d'état de nuire? On s'indigne justement de voir certains partis allemands dénier toute valeur obligatoire au traité de Versailles, comme ayant été imposé par la violence et étant injustement onéreux; mais ce qu'ils font ainsi, n'est-ce pas ce que Bainville approuve en i. Sur cette maxime, cf. l'Histoire de France de Bainville, p. i5o. Dans un autre ordre d'idées, on peut lire dans ce livre l'appréciation fort indulgente des parjures de Louis XI (p. i»a sqq.) ou des adultères de Louis XIV (p. 186 sqq.). Les considérations morales s'effacent devant les considérations politiques. On doit le regretter d'autant plus que ce livre a une plus grande autorité auprès des étudiants d'.4.ction française et nous reconnaissons qu'il mérite ce crédit par la parfaite lucidité et la ferme cohésion de sa synthèse.

a. Ibid., p. ao6-ao8. On peut comparer ce qui est dit, p. 228, du « réalisme » de Louis XIV, soutenant contre les Stuarts les « restes de la faction de Cromwell », de l'assassinat politique des princes lorrains par Henri III (p. 178) du souci que prend Henri II de mettre le « grabuge » en Allemagne (p. i5o), etc.


Louis XI 1? Peut-on être surpris que cette politique « réaliste » provoque, par réaction, chez certains chrétiens, ces illusions humanitaires qui ne savent plus prêcher que désarmement et conciliation à tout prix?

On trouvera la défense des mêmes thèses chez un autre écrivain d'Action française, Marcel Azaïs, mort récemment. Appréciant l'œuvre de Lénine, il cite ce mot de Sorel Lénine est justiciable seulement de l'histoire russe. » 11 poursuit Voilà un mot excellent. Mais il me semble qu'il est dépourvu de toute sensiblerie et de tout internationalisme. Libre aux hypocrites de s'en scandaliser, je m'en délecte. Cet aboutissement nationaliste est de nature à réjouir tons ceux qui voient dans l'idée de patrie, f\ agrandissement et projection de la famille, la mère de tout progrès. 1 Voilà donc Lénine couvert par l'argument suprême du Salut public. Le voilà à côté de Philippe le Bel et de Louis XI, en compagnie de Danton et de Charles IX. Mais c'est très bien, cela 1 D'autant mieux que nous n'avons pas le droit de le juger. Cela regarde l'histoire russe, comme Ferrer l'espagnole et Bela Kuhn la hongroise. Nous trouvons là une leçon d'égoïsme sacré, nous y apprenons qu'il faut y regarder à deux fois avant de s'agiter pour la situation intérieure d'un autre pays, qu'il faut d'abord en connaître les termes exacts, les éléments justes 2.

Et si l'on se détourne de la politique internationale pour cotisidérer les polémiques entre Français, ne faut-il pas reconnaître que ces luttes sont menées dans Y Action française avec une violence dont le lecteur catholique sera souvent blessé? Certes, la haine est une force redoutable quand elle a à son service le talent d'un Daudet ou d'un Maurras plus d'un adversaire, même innocent, a été meurtri par ces coups; mais aussi plus d'un ami a été affligé par cet acharnement impitoyable; plus d'un en est venu à se demander s'il pouvait encore prendre pour guides des hommes que la haine emportait si loin.

De ces excès, il me semble que l'origine est manifeste c'est cet oubli, ou plulôt cette négation de Dieu qui fausse la i. P. 12&: « Peut-on reprocher à Louis XI de n'avoir signé à Conflans qu'avec la pensée de ne pas tenir? »

2. Le Chemin des Gardies (Parie, 1926), p. 11. On pourra se rappeler cette page quand on lira ci-dessous l'insolente réponse opposée au Pape « Nous interdisons à l'étranger de se mêler des affaires politiques de France. D


valeur des biens humains, brise les liens qui unissent entre eux les hommes, et les met aux prises dans des luttes fratricides, d'où l'arbitrage du Père est banni. Parlant de son premier livre et du désarroi qu'il avait provoqué, Maurras écrivait1 « Le lecteur étant mis en cage, on lui disait évadez-vous 1 Sa politique a été faite sur le modèle de ses rêves, « cernée », elle aussi, « d'un trait bien uniforme )), et, ici encore, « ce dessin dur et plat forme un contraste criant avec la provocation perpétuelle » aux aspirations les plus puissantes de notre nature. On nous répète que la vie des hommes est « courte et claire2 » on nous enferme dans la cité terrestre comme dans un préau de prison, et on exalte tout ce qu'il y a en nous de vie et de force. Est-il surprenant que l'âme s'aigrisse de ses efforts toujours brisés et qu'elle lutte durement pour disputer à ses compagnons de captivité les biens éphémères de cette geôle?

De tout ceci, quelle conclusion se dégage? C'est qu'il ne suffit pas de juxtaposer à la politique de Maurras la foi chrétienne il faut l'en pénétrer, et pour cela, la rebâtir pièce à pièce. Une philosophie morale ou politique n'est pas un agglomérat de pièces rapportées, parce que l'Univers non plus n'est pas un amas d'êtres isolés; c'est un Kosmos, tout entier tendu vers une seule Fin dernière, et l'on ne peut méconnaître cette orientation sans disperser irrémédiablement l'unité du monde et sans fausser toutes les valeurs morales. Il ne suffit donc pas de juxtaposer à une construction païenne un temple chrétien il faut que la philosophie, comme le monde, soit pénétrée par l'action de Dieu et orientée vers Lui. L'exemple de saint Thomas est ici très instructif la morale d'Aristote, telle qu'elle se développe dans l'Éthique à Nicomaque, a été reprise par saint Thomas dans son Commentaire, puis dans la Somme. Respectueux de la pensée du Philosophe, il en suit attentivement tous les traits; mais il ne craint pas, en les gravant dans son Commentaire, d'en corriger quelques-uns, d'en prolongerd'autres., i. Revue universelle, IV, p. 137. 2. IbUl., p. i46.


C'est ainsi, par exemple, que' la perspective du bonheur éternel transforme tout l'eudémonisme d'Aristote là où la pensée du Stagirite défaillait, en face du problème du mal, la philosophie chrétienne le relève1. Ainsi, un à un, tous les détails du plan sont repris, et l'édifice conçu par ce païen se trouve tout orienté vers la foi chrétienne il suffira, dans la Somme, de l'éclairer des données de la révélation. C'est une œuvre semblable qui s'impose aux catholiques d'Action française, et cette oeuvre est d'autant plus nécessaire qu'il ne s'agit plus de soulever jusqu'au Christ une philosophie qui ne l'a point connu, mais de ramener au Christ une métaphysique qui s'est éloignée de lui. A cette entreprise saint Thomas prête l'appui, non seulement de son exemple, mais aussi de sa doctrine. Parmi les jeunes gens d'Action française, beaucoup déjà l'admirent; qu'ils apprennent à le mieux connaître, qu'ils se pénètrent de sa pensée. Il ne leur demandera pas de nier la réalité ni de bâtir dans les nuées je ne sais quelle cité mystique. Ce n'est pas lui qui se prendra aux rêves romantiques où se complurent les poètes polonais du siècle dernier, imaginant leur patrie comme un Christ souffrant et mourant au cours des âges pour la rédemption de l'humanité. Ce n'est pas lui non plus qui exaltera l'individu au détriment de la société, et méconnaîtra cette hiérarchie des fins humaines si fermement construite par Aristote, et aussi par Maurras. Mais il leur fera comprendre que cette société elle-même n'est pas leur fin dernière, et qu'il faut chercher plus haut le Bien souverain dont l'amour doit commander toute vie humaine et dont la possession seule peut nous béatifier.

La question capitale qui est engagée ici est une question de vérité. La doctrine de l'Action française est-elle vraie? Et, si elle n'est pas entièrement vraie, quelles sont ses erreurs? quelle en est la portée? comment les peut-on corriger? C'est à ces questions que je me suis efforcé de répondre. Un des hommes qui connaissent le mieux Maurras et qui l'admirent le plus, écrivait naguère, dans la préface d'un- i. On trouvera un exemple particulièrement intéressant de ces retouches à la fin du chapitre X du livre I (p. i ioo b 34 1 101 a 20).


livre dédié à sa gloire « Henri Vaugeois appelait Maurras le noûs, l'esprit pur. C'est sa définition la plus vraie 1. » C'est par là que Maurras agit, car la vieille maxime des Grecs est toujours vraie Nous basileus, l'esprit est roi. Eh bien 1 les disciples de Maurras, eux aussi, sont des esprits; qu'ils aient l'ambition de l'être de plus en plus, en adhérant à l'Objet qui, seul, peut pleinement satisfaire un esprit la Vérité suprême.

Post-scriptum. Après les controverses passionnées de ces deux derniers mois, les pages qu'on vient de lire paraîtront peut-être pâles nous espérons toutefois qu'on ne les jugera pas inutiles. Le cas de l'Action française, dira-t-on, n'est plus un problème métaphysique qu'on doive discuter, c'est une option religieuse qu'il faut trancher; il ne s'agit plus de reconstruire une philosophie morale, mais de se soumettre au Pape.

Sans doute, c'est là le devoir urgent; mais, dans l'accomplissement de ce devoir, il faut voir clair, comprendre ce que le Pape demande et quels motifs l'inspirent; la discussion doctrinale y doit servir, en faisant apparaître ces erreurs, plus ou moins latentes hier, et qui se révèlent aujourd'hui. Cette construction jalousement close d'une politique nationaliste,que valait-elle? On le voit maintenant. Quand le Pasteur suprême, au nom des intérêts moraux et religieux dont il a la charge, donne des avertissements, puis formule des condamnations, tout cela est écarté comme une intervention abusive

Nous interdisons à l'étranger de se mêler des affaires politiques de France. (Action française du 20 janvier.)

Le secrétaire général des étudiants de Paris, qui a fait acclamer cette protestation à Àix, fait signer à Paris une adresse où on lit

On demande aujourd'hui à ceux d'entre nous qui sont catho- a tiques de tourner le dos à la route où leur foi n'a trouvé que l'encou- J i. Jacques Bainville, préface à Charles Maurras, p. là.


tagement, l'exaltation ou le respect. On leur demande de renoncer à ces méthodes de pensée, à ces vérités d'ordre expérimental dont iV leur esprit vivaceavait besoin et qui se sont toujours harmonisées j avec les vérités surnaturelles. On leur demande de fermer les yeux à l'histoire et à l'observation et de renier les conclusions d'une culture qui, n'ayant fait quedévelopper les énergies et les traditions de leur nature, exprime leur âme d'hommes et de Français. On leur demande de ne plus penser en français.

N'est-ce pas l'impossible Et votre Non possumus ne s'impose-t-il pas à eux sous peine de suicide ou de mort? jI

Et un peu plus bas:

La France a le droit de vivre; elle a le droit de défendre sa santé morale, sa sécurité, son existence même. Personne ne peut lui imposer de bander ses yeux ou de se lier un bras.

Nous, jeunes Français de 1927, nous avons le droit de défendre notre vie et notre avenir. Prêts à faire tous les sacrifices qui nous seront clairement proposés comme nécessaires au salut commun, \l nous refusons d'être les victimes lamentables des catastrophes san} glantes qu'amènera le régime du chaos démocratique et des chimères pacifistes, alors que l'ordre et la prévision auraient pu les empêcher. Nous ne voulons pas recommencer la douloureuse histoire de nos aînés d'il y a douze ans. Contre la nouvelle hécatombe, l'Action française est notre protectrice, notre 'seul bouclier on ne nous l'arrachera pas 1

Ces protestations passionnées qui, hélas ont éveillé trop d'échos, donnent à l'intervention du pape un sens qu'elle n'a jamais eu. Le Saint-Père lui-même s'est expliqué sur ce point de façon à dissiper toute équivoque, et il a réitéré ses explications avec une condescendance vraiment paternelle On ne l'a pas écouté.

L'évêque de Strasbourg, qu'on avait représenté comme une victime de la politique pontificale, a tenu à témoigner que cette allégation était entièrement fausse

Ni le Souverain Pontife, ni le cardinal secrétaire d'État, ni le nonce apostolique, ni aucun représentant du Saint-Siège ne m'a fait savoir if* par lui-même ou par un tiers, par écrit, oralement ou de toute autre manière, qu'il condamnait, désapprouvait, regrettait un acte ou une déclaration de l'évêque de Strasbourg. Au contraire, à moins de vouloir oublier ou contredire les faits, je me vois obligé de reconnaître que le Souverain Pontife, par lui-même ou par des tiers, m'a «

1. Particulièrement dans l'allocution consistoriale.


donné dès le début de son pontificat et jusqu'à ces derniers jours, des preuves de sa haute satisfaction et de son extrême confiance, '•; d'une satisfaction et d'une confiance qui dépassaient tout ce que raisonnablement j'étais en droit d'espérer, tout ce que justifiaient mes faibles mérites.

Il a ajouté

Si je rends publiques ces déclarations, c'est d'abord parce que, comme tout honnête homme, je suis tenu de rendre témoignage à la Térîtë.

Ce faisant, j'accomplis un devoir de bon citoyen. Essayer de faire croire, sans preuve, que le Souverain Pontife favorise les autonomistes alsaciens, est-ce vraiment servir les intérêts de la France P Enfin, je parle en catholique et en évêque. Aux fils de l'Église qui pourraient se laisser troubler par les propos lancés contre le Souverain Pontife et ses représentants, je dis sans hésiter: Que mon cas vous montre ce qu'il faut penser des autres. Voyez tout ce que j le Saint-Siège est accusé d'avoir fait ou de vouloir tenter contre moi est fantaisie pure. Opposez donc une invincible défiance à tous les bruits, à toutes les attaques dirigées contre le Saint-Siège, de quelque côté qu'ils viennent. Catholiques d'Alsace, catholiques de France, un homme que personne n'accusera, certes, d'être un mauvais citoyen vous l'affirme avec toute la puissance d'une raison qui sait, avec toute l'indignation d'un cœur que révolte l'injustice Plus que jamais le Pape mérite la soumission et le respect, la confiance et l'amour de ses fils de France, auxquels il n'a cesse de prodiguer les preuves de l'affection la plus tendre et la plus efficace.

V Action française (n janvier) s'est refusée à insérer cette dernière partie de sa lettre.

Rien n'a été négligé pour exaspérer le sentiment national. Les fruits de cette campagne, ce sont les adresses recueillies et publiées chaque jour par le journal sous le titre « la Fidélité française ».

Parmi les signataires, un bon nombre tiennent à afiirmer y qu'ils sont catholiques, qu'ils ressentent très douloureusement le conflit qui s'est élevé entre les chefs du parti et ï. Toutes les pièces de Ge dossier n'ont ipas le même caractère, je suis heureux de le constater certains correspondants se contentent d'affirmer leur dévouement à ta. monarchie, leur fidélité au duc de Guise; c'est leur droit. D'autres adresses trahissent un grand embarras; le rédacteur fait effort pour concilier les contradictoires. Mais certaines lettres prennent nettement position, contre le Pape, pour l'Action française; c'est de celles-là qu'il est question cidessus.


le Saint-Père; mais qu'ils croient devoir passer outre aux ordres de Rome pour maintenir leur fidélité à Maurras et à Daudet.

Si l'on eût dit,il y a six mois, à ces signataires catholiques qu'il leur faudrait bientôt choisir entre leurs chefs et le Pape, et que, dans ce conflit, ils abandonneraient le SaintPère, n'eussent-ils pas protesté avec indignation ? Eux, les catholiques du Syllabus, les fidèles de Pie X, pourraient-ils ainsi contrevenir aux textes les plus décisifs du Syllabus et de l'encyclique Pascendi 1 t~

Une telle défaillance ne peut s'expliquer que par une lamentable méprise si des âmes si convaincues de la nécessité de l'obéissance, si respectueuses de la hiérarchie, se sont affranchies, dans des circonstances aussi graves, de l'obéissance et du respect, c'est qu'elles ont été entraînées par des chefs à qui elles ont fait aveuglément confiance.

Il n'est pas besoin d'autre démonstration pour prouver que, tel qu'il est rédigé actuellement, le journal est dangereux et que sa mise à l'index est motivée.

Il dépend de l'Action Française que ce danger disparaisse et, avec lui, la censure pontificale 2.

Que les dirigeants d'Action f rançaise nous permettent de leur rappeler ces lignes écrites par l'un d'eux

Le respect m'a toujours paru être obligatoire envers eux (les catholiques). L'alliance des catholiques me semble désirable pour tout homme de bonne foi, surtout s'il est né Français ou si une raison quelconque l'intéresse au maintien de l'héritage latin ou helléno-latin sans l'alliance catholique, c'est un trésor dont l'humanité peut faire son deuil 3.

M. Maurras est-il prêt à faire son deuil de ce trésor Veutil ne plus pouvoir compter dans son parti que des catholiques désavoués par leurs chefs hiérarchiques ? P

i Le texte de l'encyclique Pascendi a été expressément visé et cité par S. Ém. le cardinal Dubois dans sa lettre pastorale du 18 janvier. Cf. aussi l'article du P. de la Brière dans les Études du 20 janvier, p. 1/12.

a. Rappelons le texte de la censure « SSmus D. N. damnationem a Decessore Suo datam confirmavit atque extendit ad praedictum diarium l'Action française, prout in praesens editur. »

3. Revue universelle, IV, p. i4a. Cf. Le Pape, la Guerre et la Paix, p. i3.


Cette perspective désespérée, rien ne l'impose. Une voie reste ouverte, la voie royale de l'obéissance. S. Ém. le cardinal Charost l'écrivait récemment (i5 janvier)

C'est elle (l'obéissance) et le bon esprit filial et chrétien dont elle témoignera qui, nous l'espérons, ouvrira la voie à une solution susceptible de ménager aux catholiques monarchistes leur juste liberté politique, que le Pape affirme et consacre, et les conditions dont cette liberté a assurément besoin pour ne pas être une simple liberté théorique et platonique.

Les membres catholiques d'Action française ont d'autres motifs, plus graves encore, de se soumettre. Qu'ils considèrent les conséquences terribles Qu'entraînerait leur opposition au grave précepte de l'autorité ecclésiastique: rebelles à l'Église, ils seraient privés de la vie qu'elle répand par les sacrements. Ils connaissent l'enseignement de saint Paul et du Christ lui-même ils savent qu'un membre amputé ne peut vivre, ni un sarment séparé du cep. Et ils se rappellent aussi la parole du Sei gneur: « Quiconque aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; et quiconque ne se charge pas de sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi. » Nous aimons à croire que, le premier étourdissement passé, les hésitants ne tarderont pas à rejoindre l'armée des catholiques fidèles. Le sacrifice qu'ils auront fait ne sera pas stérile. Qu'ils en croient la parole du Christ « Si le grain de froment ne tombe en terre et n'y meurt, il reste seul; s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. »

Et qu'ils en croient l'histoire. Sans chercher hors de France, sans remonter bien haut, qu'il demandent à Montalembert et à dom Guéranger quelle est la fécondité du sacrifice. Jules LEBRETON.


AU MEXIQUE

LOIS CALLES, LETTRES ÉPISCO PALES, LA GUERRE CIVILE 1

Nous le savons, en France, par l'expérience de la Révo-.lution et de la troisième République, les gouvernants impies n'ont jamais fini de légiférer contre l'Église.

Comment le président Calles ne suivrait-il pas ces exemples fameux? La Constitution de 1917 est remplie de précisions antireligieuses véritablement draconiennes1- Cela ne suffit point au tyran qui gouverne le Mexique. Il prétend surpasser les législateurs de Queretaro. Habilité par le vote d'un Parlement servile (9 janvier 1926) à commenter la Constitution, en l'aggravant, il a publié au Journal officiel deux lois nouvelles une, du i4 juin, en trente-trois articles, sur «les délits et fautes en matière de culte religieux» une autre, du 25 novembre, en vingt articles, pour la « réglementation de l'article i3o de la Constitution de 1917 ».

Par cette loi du 25 novembre, le président Calles fait savoir aux Mexicains que le mariage est un contrat civil (art. 2) que la loi ne reconnaît aucune personnalité aux églises (art. 5) que les églises ne peuvent posséder ou administrer des biens-fonds (art. 6) que les ministres du culte doivent être Mexicains de naissance (art. 8) qu'ils sont, aux yeux de la loi, de simples professionnels (art. 7); qu'ils ne peuvent célébrer quelque part, sans l'aveu préalable du ministère de l'Intérieur (art. 3) qu'il leur est interdit de s'asso.cier pour des fins politiques, de critiquer les lois fondamentales du pays ou le gouvernement (art. 9) que leurs études ne sauraient être sanctionnées par un diplôme d'État, par manière d'équivalence (art. i5) qu'ils sont inhabiles à 1. Voir Études, 5 mai 1936.


hériter soit de leurs confrères, soit d'un laïque qui ne leur serait point parent (art. 18), etc., etc.

Toutes ces dispositions étaient déjà formulées dans la loi du ir4 juin 1926 et dans la Constitution de 1917. Les despotes ne sont jamais assez sûrs de leurs droits il faut qu'ils les affirment sans cesse, comme s'ils avaient peine à se persuader eux-mêmes de leur existence.

Convenons, pourtant, que la dernière loi Calles contient aussi quelques nouveautés.

A l'instar d'autres gouvernants, ce maître d'école, devenu général et chef d'État, a senti le besoin de déclarer solennellement qu'il ne reconnaît aucune hiérarchie (art. 5). Ainsi, plus de pape, plus d'évêques; rien que des « professionnels du culte », sans relation les uns avec les autres, et, chacun pris à part, responsables de leur conduite personnelle. L'épiscopat et la papauté sont, pourtant, des faits qui ont la dimension du monde et deux mille ans de date. Qu'importe ? Le pur esprit laïque exige que de tels faits soient non avenus à ce prix, paraît-il, les hommes d'État font preuve d'esprit de science, d'esprit de progrès, d'esprit moderne et d'esprit de gouvernement. Beaucoup verront là, surtout, un défi au sens commun.

Quand il fait aussi bon marché du pape et des évêques, on devine ce que Plutarque Calles peut penser des « délégués apostoliques ». Il leur signifie que, sur le territoire de la République fédérale, les envoyés pontificaux sont « équiparés à tous autres ministres du culte », et que, par suite, ils ne sauraient être autorisés à une fonction liturgique quelconque, s'ils ne sont Mexicains de naissance (art. 8). En des articles précédents, j'ai eu occasion de louer l'activité courageuse de la Ligue nationale de défense religieuse r. Elle s'est donné le rôle et elle a pris à cœur d'éclairer les consciences des catholiques mexicains et de soutenir leur constance dans la résistance aux lois iniques. A cette besogne nécessaire, elle a apporté une ténacité et une vaillance héroïques. Au début, ses bulletins de combat étaient publiés 1. études, 5 mai, 20 juillet, 5 novembre 1926,


dans les journaux. Pour y couper court, Calles imagina l'article i3 de la loi du 14 juin 1926, frappant les « publications périodiques religieuses ». Alors, les bulletins de la Ligue se transformèrent en feuillets volants, sans indication de nom d'imprimeur et la propagande s'en fit, partout, avec une incroyable intensité.

La vigilance du président se devait à elle-même de réprimer une pareille audace. La loi du 25 novembre définit, avec la plus minutieuse précision, ce que la loi du i4 juin peut entendre quand elle interdit des « publications religieuses de caractère confessionnel ». Il faut citer ce texte intégralement

On comprend par là les manuscrits, imprimés, et, en général, tout périodique, pli ou feuille, qui se vend, s'expose ou se distribue, en quelque forme que ce soit, soit au public en général, soit aux affiliés de certaines religions ou sectes et dans lesquels, au moyen de paroles écrites, de dessins, gravures, lithographies, photographies, ou de toute autre manière qui ne soit point la parole parlée, on propage ou défend, ouvertement ou à mots couverts, des doctrines religieuses.

Le fait que les publications ci-dessus ne voient point le jour en toute régularité, ne fera point obstacle à l'application des peines édictées.

Les distributeurs de bulletins de la Ligue nationale de défense religieuse ont connu, par expérience, la rigueur des châtiments infligés par le caprice des moindres chefs de la police fédérale. Mais la Ligue, dont aucune violence n'a pu éteindre l'ardeur ni épuiser l'ingéniosité, vient d'employer, le 5 décembre dernier, à Mexico, un mode nouveau de propagande qui est un défi moqueur à l'impuissance du gouvernement.

Au même moment, vers une heurede l'après-midi, huit cents ballons, de deux mètres cinquante de diamètre, montèrent dans les airs. Chacun d'eux portait l'écusson de la Ligue, et, en grosses lettres, le mot à l'ordre du jour Boycott. A la partie inférieure du ballon étaient suspendus, par des mèches de différente longueur, les paquets de tracts de propagande. Ce fut d'abord une pluie de papiers pelure verts, ensuite vinrent les blancs, puis les rouges. La foule se


précipitait pour recueillir ces feuilles volantes. Naturellement la police, bientôt avertie du phénomène, se mit à arrêter les promeneurs inoffensifs, qui commettaient le délit nouveau d'attraper au vol ces papiers multicolores tombant des cieux. La plupart des arrestations ne furent pas maintenues. Et la police n'a pu arriver à savoir quels étaient les organisateurs de ce colportage génial, qui semble s'être répété plusieurs fois 1.

Voici ce que porte un de ces légers papillons aériens, daté du 12 décembre dernier:

Dans la présente querelle religieuse, le gouvernement a commis trois erreurs des plus graves provoquer le conflit, enlever aux catholiques les moyens légaux de défense, se refuser lui-même à une solution.

En provoquant le conflit, il a manqué de justice, d'esprit politique et de diplomatie. De justice, parce qu'il a agi contre la droite raison et au détriment du bien commun. D'esprit politique, parce qu'avant d'imposer à la nation « ses critères philosophiques », il aurait dû considérer s'il avait chance de les faire accepter. De diplomatie, parce qu'une entreprise aussi audacieuse que celle de déchristianiser le Mexique devait provoquer nécessairement l'intervention de l'étranger.

Le gouvernement a arraché aux catholiques les moyens légaux de défense. C'est une erreur. Poursuivre, emprisonner, frapper d'amende, fusiller les catholiques, parce qu'ils écrivent, parlent, impriment, protestent, pour défendre leur religion contre un pouvoir injuste et tyrannique. est une erreur d'autant plus grave qu'on provoque par là même la rébellion armée.

Le gouvernement se refuse à toute solution. C'est une erreur. En vain il espère que l'Église cédera. En revanche, il a en mains tous les moyens d'apaiser la querelle. Il lui suffit de le vouloir. Et s'il l'apaise, ce sera sans préjudice pour personne, ni de quoi que ce soit, pas même de son « critère philosophique », plutôt gravement compromis dans la lutte actuelle.

Depuis que tombent du ciel des papiers pareils, le président Calles doit réfléchir. Il ne faut point désespérer de voir i, El Universal, 5 décembre.


paraître, quelque jour, au Journal officiel de la République fédérale, un décret contre les ballons colporteurs. En attendant, on vient de faire incarcérer tous les membres du Comité directeur de la Ligue.

D'après les stipulations de la Constitution de 19 17 et de la loi du i4 juin 1926, les prêtres étaient autorisés à recevoir des dons manuels, dans l'intérieur des églises. Le président Calles a ajouté, le 26 novembre, une glose à ce texte S'il s'agit de dons qui ne consistent point en argent, il en sera donné avis au ministre de l'Intérieur, dans le district fédéral aux gouverneurs des États, dans les autres États aux fins de dresser inventaire et pour que les dits dons s'enregistrent, par l'autorité de l'administration compétente, comme biens meubles appartenant à. la nation.

Dans les États, il appartient aux autorités municipales d'avertir les gouverneurs.

Les responsables des églises qui ne donneraient point l'avis susmentionné, seront punis d'une amende de deuxième classe et d'un emprisonnement correspondant.

Dans la forme prescrite, les responsables des églises donneront aussi avis des dons en argent qui leur seraient remis pour acquisi.tion de meubles et ornements, etc., ou pour réparation des sanctuaires.

Ainsi s'accuse le dessein d'anéantir toute propriété écolessiastique. Tous les biens existants ont été confisqués. Dans chaque église, les. portes closes, inventaire a été dressé de tout ce qu'elle pouvait contenir. L'inventaire de la cathédrale de Mexico a été achevé en décembre; et depuis lors l'édifice est ouvert aux fidèles. Mais le gouvernement, logique dans sa théorie de rapine, entend mettre la main sur l'avenir. Tout édifice cultuel qu'on bâtira appartiendra à la nation. Tout ce qu'on pourra offrir pour restaurer, orner, mettre en splendeur une église quelconque, appartiendra à la nation. Et il demeure entendu que, sur l'utilisation des églises, le gouvernement est seul juge et seul maître, avec pouvoir absolu de disposer à son gré. Il peut les fermer; il peut les transformer en bourses du travail ou en magasins; il peut les détruire aussi. Ce sont là des perspectives encourageantes pour la générosité des catholiques. On peut le prédire, les


M administrations compétentes », chargées d'enregistrer les dons des fidèles, passeront des mois sans voir personne à leurs guichets.

II

Le général Alvaro Obregén est le prédécesseur de Plutarque -Calles à la présidence de la République. Il s'est donné un rôle dans le conflit actuel, de manière à rendre nécessaire sa candidature à la magistrature suprême. Ce calcul pourrait ne point réussir. La Constitution actuelle s'oppose à la réélection. Il faudrait la modifier. Or, l'opinion est divisée, dans le Parlement et au dehors. En tout cas, voici les atouts que le général a jetés sur le tapis pour gagner la partie comme il rêve.

Il a mis à la disposition du président Calles ses talents militaires, afin de hâter la répression de la révolte des Yaquis de Sonora. L'expédition a failli tourner très mal; et à la fin de décembre dernier, le gouvernement fédéral était si peu sûr de vaincre, qu'il a fait aux rebelles des propositions que ceux-ci ont repoussées avec hauteur. Nous verrons ce que donnera la campagne prochaine, lorsque les hostilités qui sont déjà reprises seront menées avec intensité.

Dans le domaine de la politique, Alvaro Obregôn a cru bon de justifier son successeur, en chargeant de fautes l'épiscopat et le clergé. L'Église du Mexique serait responsable de tout dans le passé, elle a dominé; elle voudrait dominer encore; elle a soif des privilèges et droits anciens; la résistance opposée aux lois constitutionnelles, le boycott organisé par les évêques, la suspension du culte public n'ont pas d'autre explication; tout ce jeu politique sera d'ailleurs en pure perte.

Tombées d'une telle bouche, ces paroles, bien que mensongères, pouvaient en imposer. Le Comité épiscopal les a réfutées, dans une réplique calme, mais nette et catégorique (9 novembre 1926).

Le clergé a déclaré que le boycott était légitime; il ne l'a point décrété. Quant à savoir si le boycott est ridicule et s'il n'a aucune efficacité dans le domaine économique, les faits le diront et aussi les financiers.


C'est un sarcasme bien audacieux que de parler des privilèges dont jouissait l'Église avant 1917. Depuis 1857, l'Église du Mexique est tyrannisée par l'État. Et ce qu'elle demande, en face des exigehces iniques de la Constitution actuelle, c'est la liberté d'enseignement, d'association, de presse, de conscience, promise à tous par cette Constitution elle- même. L'épiscopat l'a dit dans sa lettre1 du 27 avril 1926.il l'a redit dans la pétition remise au Parlement le 7 septembre, il le répète une fois de plus.

Le culte public a été suspendu, parce qu'on ne le pouvait exercer sans se soumettre aux conditions imposées par l'article i3o de la Constitution. Or, ces conditions sont, en conscience, inacceptables. Les fidèles le savent. C'est pour cela qu'ils donnent aux évêques leur confiance, en dépit de ce qu'ils souffrent d'être privés des sacrements. Lorsque, le 24 août dernier, le bruit courut que les prélats se rangeaient aux lois Calles, des protestations s'élevèrent de toutes parts parmi les catholiques. Le peuple mexicain voit de quel côté sont la justice et le souci de son bien véritable. Quant à être l'ennemie du socialisme, l'Église n'y saurait manquer, si le socialisme, comme il est manifeste, est lui-même ennemi de la propriété privée, de la sainteté du mariage, de la religion. Pourquoi réserver le nom de peuple. à ces hommes, jaloux et avides du bien d'autrui, qui, en entrant dans les organisations socialistes, soit agrariennes, soit ouvrières, ont vendu leur liberté avec leur conscience, et croient qu'une 'ère bolchevique apportera au Mexique la vraie civilisation ? De telles chimères font hausser les épaules. Le peuple mexicain n'est-il pas, bien plutôt, celui qui s'empresse aux églises, celui qui a fêté si magnifiquement, le 3i octobre, le Christ-Roi, celui qui se porte en foule au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, celui qui ne veut, à aucun prix, renoncer ni à la foi, ni aux prières, ni aux sacrements de l'Église catholique; celui qui, par deux millions et plus de signatures entérinées par des notaires, a demandé l'abrogation des articles antireligieux de la Constitution de Queretaro?

1. Éludes, 20 juillet.


Pour oser dire que l'Église, absorbée par le souci de se concilier la faveur des riches, a oublié les pauvres, il faut tourner le dos à toute l'histoire du Mexique, comme à l'histoire universelle.

Et il n'est pas vrai, non plus, que, dans leur détresse actuelle, les évêques du Mexique aient fait appel à l'étranger. Les socialistes et les maçons mexicains le font; et le gouvernement ne leur en fait pas grief. Les évêques auraient donc pu les imiter. Ils ne l'ont pas voulu. Ils n'ont cherché, ni à soulever l'indignation de l'Europe, ni à provoquer l'intervention des États-Unis. Ce sont les actes tyranniques du gouvernement, qui ont ameuté, partout, l'opinion des honnêtes gens. Et si les catholiques des États-Unis, nos voisins, se sont alarmés, des protestants et des juifs ont partagé leurs alarmes tous ceux-là jugent que les violences déchaînées au Mexique par la politique anticléricale du gouvernement sont indignes d'un pays civilisé. Le général Obregôn joue au prophète, en alléguant une lettre de lui aux prélats, dans laquelle, en 1923, il leur conseillait de ne point sortir de leursattributions religieuses, sous peine d'encourir deux grands malheurs celui de provoquer le gouvernement aux représailles et de précipiter les chrétiens dans l'apostasie. Le général est bien bon de penser, dans sa compassion, à éviter à l'Église du Mexique des catastrophes. Mais, en revendiquant publiquement les libertés religieuses despotiquement confisquées par la Constitution de 1917, les évêques n'ont fait que défendre l'Église attaquée. La paix dans la sujétion à la tyrannie serait honteuse. Que si la lutte actuelle épouvante des catholiques lâches et les détache de leur foi, les pasteurs en doivent prendre leur parti. C'est dans la fidélité courageuse des cœurs qui ne tremblent pas que l'Église met sa véritable force.

Le Mexique est la proie de révolutions incessantes. Celles-ci ne prendront fin que le jour où le pays échappera au jeu ambitieux et féroce des partis contraires. Que si le général Obregôn veut bien mériter de la patrie,. il n'a qu'à rompre avec ces errements qui durent depuis cent années; qu'il supprime une Constitution impie, inique et contradictoire


qu'il ouvre le champ de la politique aux idées et qu'il le ferme aux coups de forée1

Ainsi, en novembre dernier, ont parlé les prélats, et avec grande vigueur de raison. Le général Alvaro Obregôn est aussi incapable de réfuter ce plaidoyer que de s'y rendre. En s'adressant aux fidèles, les pasteurs trouvent des esprits plus attentifs et des coeurs plus dociles. Dans une récente pastorale collective, ils ont exhorté vivement à la prière les Mexicains persécutés. C'est d'en haut qu'il faut attendre le secours. Pour l'obtenir et le hâter, les évêques ont prescrit une consécration solennelle du pays à Notre-Dame de Guadalupe, le 9 et le 12 décembre dernier. Les faits ont dépassé les espérances humainement possibles. Les églises sont vides de Jésus-Christ et de ses prêtres. Les actes de religion dans l'intime du foyer sont eux-mêmes exposés, aux perquisitions de la police. De plus, le bruit courut un instant que le gouvernement interdisait toute manifestation au sanctuaire de Guadalupe. Il n'importe. Selon le désir des prélats, la neuvaine préparatoire à la fête de l'Immaculée-Conception a été célébrée, soit dans les familles, soit dans les églises, par la récitation du rosaire. Le 8 et le 12 décembre, la basilique de Notre-Dame de Guadalupe, à Mexico, a été visitée tout le jour, sans interruption, par des foules si considérables que les fidèles ne faisaient que passer sans s'arrêter, devant l'image bénie de la Vierge, tandis que montait incessante, vers Marie, la supplication des Ave. Le gouvernement avait consigné les troupes, pour intervenir au moindre prétexte. La multitude des pèlerins lui en a imposé, et aussi l'ordre absolu que les organisateurs catholiques ont su garder dans cette grandiose manifestation2.

Ainsi a été ratifié, par tout un peuple, le voeu que les prélats ont fait d'un pèlerinage national à Lourdes, après la tourmente.

Dans leur formule de prière, les évêques disaient à la Vierge

1. Controversia, ia novembre.

a. Diario de El Paso, 7, g, n décembre; la Coniroversia, 12 décembre.


La nation mexicaine, pleine de tendre amour et de consolatrice espérance, se consacre à Vous pour être toujours vôtre, pour honorer avec spéciale prédilection le très doux mystère de votre victoire sur l'enfer; afin que Vous conserviez à notre patrie la foi en JésusChrist Notre Seigneur, que Vous fassiez fleurir en elle les vertus chrétiennes, que règne en elle universellement le Christ notre Roi, qu'en elle resplendisse la radieuse beauté de la véritable liberté, et de la justice qui élève les peuples et rend les nations heureuses. Des millions de cœurs ardents ont répété ensemble, à la même heure, au son des cloches, dans toute la République, cette supplication émouvante. Du fond de leur prison, les évêques, les prêtres, les catholiques, arrêtés pour leur fidélité à l'Église; du haut des cieux, les martyrs, qui ont versé leur sang pour la foi, auront uni leurs prières à celles qui s'exhalaient dans les foyers et les églises en deuil.

Et par delà la frontière du nord, dans le Texas, un poète et ses lecteurs chantaient 1

Vierge brune de la terre Tépyenne,

devant ton autel triste et endeuillé

se prosterne, aujourd'hui, la patrie mexicaine;

elle ne vient pas entonner un joyeux hosannah,

Mère, elle vient pleurer.

En ce jour, comme jamais, notre patrie pleure, Si

elle n'a d'autre espoir qu'en Toi :J

ce n'est pas la faim, ni la peste dévastatrice,

qui, sans pitié, dévorent nos enfants;

plût à Dieu qu'il en fût ainsi

C'est la griffe sanglante de la bête

infernale qui, de notre cœur,

par un effort satanique, voudrait

arracher la foi Folle chimère 1

elle ne l'arrachera pas, non 1

Aujourd'hui, devant Toi, ton peuple se sent fort,

chaque enfant est un héros, pour Toi.

si on t'attaque, nous jurons de te défendre,

si nous mourions pour toi, quelle heureuse mort 1

Mère, qu'il en soit ainsi 1

Cependant que, dans les émotions saintes de la foi et du sentiment national, les Mexicains interpellaient ainsi, leur i. Diario de El Paso, i 2 décembre.


céleste Patronne, le jour même de la fête de Notre-Dame de Guadalupe, dans une lettre pastorale commune, les évêques des États-Unis dressaient contre la politique de Calles un formidable réquisitoire.

La pièce est vigoureuse, bien étayée sur les principes, nourrie de faits. La critique de la Constitution de 1917 est serrée, irréfutable. La conduite du gouvernement mexicain, rapprochée de celle du gouvernement des États-Unis, apparaît, non seulement irréligieuse mais inhumaine, et sans excuse possible. A aucune époque, l'Église du Mexique n'a fourni une raison à l'hostilité dont elle est poursuivie depuis 1857. Et, d'autre part, ni les droits de Dieu, ni l'indépendance de l'Église, ni les exigences de la liberté individuelle, ni la fonction normale du pouvoir civil ne sont compatibles avec la tyrannie que la Constitution mexicaine de 1917 décrète, et que le président Calles met en oeuvre avec le sans-gêne d'un satrape oriental.

Par les déclarations répétées de ses agents consulaires à l'étranger, le président Calles tâche de faire accroire aux États-Unis des faits controuvés. La vérité est que la vie des catholiques, au Mexique, est intolérable; et qu'aucune raison ne justifie le sort qui leur est fait1.

C'est en vain que le frère du président Calles, M. Arturo Elias, consul du Mexique à New-York, a tenté de répondre aux évêques. Ses déclarations ne sont qu'une insipide rapsodie de plaintes sur la prétendue omnipotence du clergé. La Pastorale collective des prélats américains fait écho à l'Encyclique de Sa Sainteté Pie XI; elle venge l'Église du Mexique dans son honneur et dans ses droits elle est une leçon aussi aux hommes d'État de Washington, qui maintiennent des relations diplomatiques avec un gouvernement rival des sanglants et insensés bolcheviks de Russie. Les évêques du Mexique ont adressé à leurs collègues des États-Unis des remerciements sentis, pour la fraternité d'âme dont leur Lettre témoigne.

Il reste que le président Coolidge se souvienne des documents officiels récemment mis au jour, à savoir i. Revisla catâlica de El Paso, 2, g, 16 janvier 1917.


qu'avant de patenter le gouvernement de Carranza, en 1915, le cabinet de Washington exigea que la liberté religieuse serait respectée au Mexique. Pourquoi, en 1927, le respect serait-il moins exigible ? La Confédération générale du travail américaine, par la plume de William Green, sera-t-elle seule à proclamer la nécessité de ce principe ? P

III

Dans les journaux parisiens les plus considérables, les dépêches sur la rébellion armée, au Mexique, sont rares et tendancieuses. A lire ces textes laconiques, on croirait qu'il s'agitde soulèvements sans importance et d'une simple lutte de partisans.

En réalité, la révolte est permanente, depuis trois mois et plus, dans les États de Vera-Cruz, Jalisco, Guerrero, Tabasco, Durango, Zacatecas, Chihuahua, Hidalgo, Ochoaca, Michoacân et Sonora. Le gouvernement est inquiet et embarrassé: la levée des soldats se fait avec peine; les troupes sont insuffisantes les aéroplanes, commandés en Californie, ne peuvent passer la frontière; les rebelles sont commandés, non pas seulement par des chefs de bandes improvisés, mais par des généraux de l'armée régulière. La capitale elle-même, Mexico, commence à connaître l'insécurité.

Dans un pays immense, où les chemins de fer, les routes, les télégraphes sont rares, il est évident que les fausses nouvelles se peuvent répandre le plus facilement du monde. Le gouvernement le sait et en profite. L'écrasement des Yaquis de Sonora ou les défaites du général Gallegos ont été annoncés, à plusieurs reprises, avec une insistance intéressée. L'illusion n'a pu durer.

Le ministère de la Guerre, mieux inspiré, préfère généralement garder le silence. Mais ce silence même permet de conclure que la situation est plus grave qu'il ne convient au président Calles d'en convenir.

Il se peut que certaines de ces prises d'armes s'expliquent par des causes mesquines et basses. Mais il y a autre chose. La tyrannie du gouvernement soulève les consciences elle blesse l'honneur comme l'intérêt national. On assure que le


général Rodolphe Gallegos a invoqué, dans son manifeste, le Christ-Roi. N'ayant pas le texte, je ne garantis rien. Mais l'appel du général Fernand Gonzalez de Arteaga a été publié. Le voici, résonnant comme un long cri d'indignation et de bravoure

L'heure est tout à fait décisive pour notre pays. Moralement, la nation est comme effondrée.

Une à une, nous avons perdu nos libertés. On a foulé aux pieds et outragé nos droits d'hommes, menacé nos foyers, attaqué nos croyances. Nous sommes exposés à l'infamie de livrer, sans défense, l'âme de nos enfants à la corruption régnante. A la face du monde entier, qui prie pour nous et nous plaint, ou nous raille, nous sommes accablés par la honte de l'esclavage, auquel on nous veut réduire.

On a faussé, avili, encanaillé la représentation nationale étouffé, dans le sang des femmes et des enfants eux-mêmes, les manifestations civiques d'un peuple qui voulait faire entendre sa voix. Nous sommes en proie à un désastre matériel, accompli par un bolchevisme, honteux mais trop efficace, qui a tari nos sources de richesse, paralysé les activités économiques, détruit au dedans et au dehors notre crédit. Nous sommes épuisés par d'incessantes et croissantes exactions fiscales.

Nous sommes assujettis à une législation absurde et violemment appliquée, qui piétine les droits reconnus chez tous les peuples civilisés, et qui, constamment, expose la nation à des conflits où risquent de périr sa souveraineté et son indépendance.

Le tableau est sombre mais ses touches vigoureuses sont encore loin de la réalité tragique dont les Mexicains sont témoins et victimes. Et c'est pourquoi, le général patriote crie de toutes ses forces Assez 1 Assez

Le moment est venu, pour les éléments sains qui constituent l'immense majorité du pays, d'exercer l'unique droit qui demeure aux peuples aussi durement opprimés que le nôtre le droit à l'insurrection.

Ce droit, nous l'exerçons déjà.

Prenant la tête d'un groupe de patriotes décidés, hommes d'honneur, qui mettent sur mes épaules l'énorme responsabilité d'un commandement civil et militaire, je' fais un solennel appel au peuple mexicain, afin que, par une collaboration résolue, virile et énergique, il aide à l'oeuvre qui s'impose la rédemption nationale.


Et alors, le chef, en quelques phrases, précise son programme d'action

Le peuple mexicain a l'inéluctable devoir d'intensifier et de généraliser l'insurrection, afin de neutraliser les efforts de ceux qui, étant devenus les maîtres par la force, veulent se maintenir par la terreur:

II faut en finir avec les traîtrises assassines qui ensanglantent notre sol il faut mettre une barrière aux lâches persécutions religieuses il faut empêcher que les Yaquis, membres de la famille mexicaine, soient exterminés, comme les en menacent ceux qui, jadis, les ont exploités et sacrifiés à leur égoïsme.

Dans cet essai de guérison nationale que nous entreprenons, nous serons guidés par un programme qu'en son temps nous ferons connaître au pays. Dans ses lignes, générales, ce programme comporte un retour à l'unique Constitution de 1857, réformée selon les principes et d'accord avec les données de l'expérience acquise comme avec les nécessilés sociales créées depuis soixante ans. Naturellement, ceci implique la méconnaissance des pouvoirs de tous ceux qui gouvernent à l'abri d'une législation bâtarde. Et nous allons à la bataille, pour Dieu, -la patrie et la liberté. Il fallait citer en entier cette proclamation du général Gonzalez. Mieux que toutes nos paroles, elle esquisse, en traits puissants, la situation faite au Mexique par un gouvernement injuste, inepte et fatal.

Incapable de vaincre une rébellion qui, chaque jour, s'étend et se fortifie, Calles a essayé de rendre le clergé responsable des événements. En plusieurs endroits, des prêtres ont été arrêtés, traînés en prison, sous le prétexte qu'ils fomentaient la révolte. Naturellement, aucune décision des tribunaux n'intervient; en ce pays, affirmer un délit suffit pour l'établir et peine s'ensuit, amende ou cachot.

Pour mieux en imposer à l'opinion, le gouvernement n'a pas hésité à communiquer aux journaux, le iop novembre, un Bulletin de l'état-major présidentiel-ainsi conçu: La poignée de fanatiques, commandée par le général llodolfo Gallegos, a été hier complètement anéantie. On lui a pris un drapeau et des marques de distinction qui révèlent clairement que ces émeutes sont provoquées par le clergé.

Gallegos s'est enfui, accompagné uniquement par un curé. Ces données, contenues dans les dépêches ci-dessous transcrites,


confirment l'information qui, en temps opportun, sera révélée, relativement à la rébellion que l'épiscopat va organisant. Les attaques et les avances menées par le général Rodolphe Gallegos, en novembre, décembre et janvier, ont montré combien étaient tendancieuses les dépêches publiées par le gouvernement. De plus, le Comité épiscopal n'a pas laissé passer, sans protester immédiatement, l'accusation qu'il plaisait à l'état-major présidentiel de formuler sans preuves Dans nos documents officiels, dit le Comité, nous avons recommandé fortement aux catholiques de se borner à user de moyens pacifiques et légaux.

.Nous aVons toujours enseigné ce que l'Église enseigne, à savoir: que les séditions et compétitions contre un pouvoir légitime sont des moyens réprouvés par la morale catholique, qui repousse ce qu'on appelle « le droit de révolte ».

Il est des cas où les théologiens catholiques approuvent, non la rébellion, mais la défense armée contre l'agression injuste d'un pouvoir tyrannique, après qu'on a inutilement épuisé les moyens pacifiques.

L'épiscopat mexicain n'a rédigé aucun document il soit prononcé que le cas se vérifie, à cette heure, au Mexique. Et on ne pourra prouver que jamais l'épiscopat ait fait, officieusement ou indirectement, une déclaration quelconque sur le point de savoir si, dans les circonstances actuelles, cette défense armée est licite ou non.

Et siquelque catholique-soit laïque, soit ecclésiastique, pense que l'heure est venue d'une telle défense, l'épiscopat ne fait pas sienne cette résolution pratique.

A notre avis, les responsables du conflit et des bouleversements d'aujourd'hui, sont ceux qui ont fermé l'oreille à la voix des catholiques mexicains et du monde entier; les coupables, ce sont ceux qui, après avoir blessé un peuple au point le plus vif et le plus sacré de son âme, enveniment à plaisir cette blessure; en traitant indignement, en humiliant et en vexant les fidèles, les prêtres, les évêques de ce pays.

Dans cette affaire, le gouvernement a montré la hardiesse de mensonge dont il a déjà fait preuve contre les prélats par exemple, en truquant sur les registres publics les déclarations du délégué apostolique, Mgr Caruana et plus récemment, en faisant circuler, sous des enveloppes à en-tête du ministère de l'Intérieur, une prétendue Lettre pastorale,


dans laquelle Mgr Vera, archevêque de Puebla, aurait désavoué la résistance de ses collègues aux lois iniques 1. Si les évêques mexicains avaient jamais dit aux catholiques de prendre le fusil, on peut être sûr que la Ligue nationale de défense religieuse aurait répété vigoureusement le mot d'ordre. Or, le gouvernement a saisi des centaines de bulletins volants de la Ligue. Quand y a-t-il lu le conseil de prendre les armes? P

La Ligue n'a qu'une arme le boycott. Elle est légitime, elle est légale. Son seul tort est d'être efficace pour aggraver le marasme des affaires, dû à des causes diverses. II faut l'inconscience ou l'audace du général Obregôn pour avoir hasardé, sansironie, qu'en poussant ses adhérents à restreindre leurs dépenses, la Ligue contribuait à résoudre le problème économique. A ce compte, le président Calles, loin d'emprisonner les ligueurs, devrait les décorer, à titre d'organisateurs du salut financier. L'iniquité, une fois de plus, se ment à elle-même.

Les Chambres de commerce de Guadalajara et de Puebla parlaient plus juste quand elles suppliaient solennellement le président Calles, au nom du négoce et de l'industrie du pays, de cesser la persécution religieuse. Calles a supprimé lesdites Chambres. Injustice et sottise. Car le malaise économique n'est pas supprimé pour autant.

Sous les yeux de photographes bienveillants, le président Calles s'est fait surpendre récemment en train de vaquer aux opérations agricoles, dans l'une de ses terres2. Qui prendra au sérieux ce Cincinnatus de cinéma P

Il a prétendu aussi être cru sur parole quand, à la fin de 1926, il a déclaré gravement que son programme politique était « profondément chrétien » et non soviétique3. La femme-diplomate qui représente aujourd'hui la Russie à Mexico, Mme Alexandra Kollontay, a donné au chef de la République fédérale le plus cruel démenti. Débarquant à Vera-Cruz, le 6 décembre dernier, elle-s'est félicitée des affi1. Diario de Et Paso, 1 décembre.

2. Excelsior (de Mexico), 5 décembre.

3. Diario de El Paso, 17 décembre.


nités politiques qui rapprochaient le gouvernement de Mexico de celui de Moscou1. Et plus haut encore que les battements de mains de cette ambassadrice en jupon, les actes du président Calles le dénoncent comme un rival de Lénine lui aussi a fait de son pays un chaos sanglant. On poursuit, au Mexique, la liberté, à l'église et à l'école. On abat les catholiques à coups de fusil. Des prêtres sans nombre sont en prison. Dix-sept diocèses sur trente-trois sont privés de leurs pasteurs 2. Les écoles primaires se vident faute de profesfeurs. Le commerce languit, les mines se ferment, les trains ne circulent plus. Le peso baisse, et même l'argent en barres. Les mécaniciens sont en grève. La guerre civile est déchaînée. Et la guerre étrangère est aux portes du pays, parce que la main de Calles a été surprise dans cette révolution de Nicaragua qui a amené les croiseurs américains à Rio Grande.

Belle politique 1 Combien chrétienne et combien nationale! Le 12 décembre, à Cardenas, dans le diocèse de San Luis de Poiosi, tandis que les fidèles récitaient le rosaire à l'église, un homme ivre et impie est entré à cheval. Il voulait escalader l'autel, et sans doute le fracasser sous les pieds de sa bête. Le cheval s'y refusa, malgré les éperons et le fouet, et renversa son cavalier3. L'aventure dece fol, épilogue compris, nous paraît un symbole assez expressif de l'histoire du président Calles.

PAUL DU DON.

P.-S. Au moment de donner le bon à tirer, je reçois le Diario de El Paso du 10 janvier, qui publie le Manifeste d'un gouvernement national libérateur.

Ce Manifeste est daté des montagnes de Chihuahua, janr. Diario de El Paso, 9 décembre.

2.. Se cachent, pour ne point être arrêtés, l'évêque de San Luis de Potosi et l'archevêque de Guadalajara.

Sont exilés l'évêque de Sonora et celui de Tabasco.

Sont réfugiés à Mexico l'évêque de Zacatecas et celui de Tacambaro. Sont prisonniers à Pachuca, l'évêque de Huejulla à Mexico, les évêques de Saltillo, Huahuapam, Chiapas, Papantla, Aguascalientes, Campêche.

Trois prélats sont à Rome.

3. Diario de El Paso, iS décembre.


vier 1927 il est signé par les généraux Nicolas Fernandez-, Jean-Baptiste Galindo et Augustin Escobar. Les déclarations sont d'une grande élévation et de la plus belle éloquence. On devine qu'elles ont jailli des lèvres de M. René Gapistrân Garza, l'orateur aimé des catholiques mexicains. Et c'est M. Garza en personne que les généraux signataires acclament comme chef du pouvoir exécutif.

Le nom seul de M. Garza est une garantie et un programme. Le Manifeste, d'ailleurs, énumère d'une façon catégorique les principes essentiels du gouvernement national libérateur. Le droit et la liberté seront efficacement protégés, à commencer par le droit de croire et la liberté religieuse. Jusqu'ici, les insurgés agissaient dans l'ordre dispersé. Ils vont entrer en cohésion. Le mouvement, qui déjà débordait l'armée fédérale, va s'étendre et s'unifier, avec une puissance irrésistible. L'accord est fait entre plusieurs généraux. Il faut espérer que le général Fernandez, dont j'ai cité plus haut la proclamation, sera partie dans ces tractations patriotiques. Les troupes se concentrent. L'assaut général va être donné au gouvernement du dictateur rouge, Plutarque Calles.

M. Garza et ses amis se réclament du « droit de défendre la patrie » ensanglantée et ruinée par des tyrans. Et ils commencent résolument la lutte. « L'heure de la victoire, disent-ils, appartient à Dieu. Nous souhaitons qu'elle sonne bientôt. Le Mexique a assez pâti.

P. D.


UNE NOUVELLE ÉTUDE

SUR

L'INCARNATION ET LA RÉDEMPTION1 I Dans un excellent article signé Jean Guitton, le Correspondant du 10 septembre 1925 attirait fort opportunément l'attention du grand public sur les leçons d'histoire des dogmes qui peuvent se donner aux élèves de cinquième. En des pages lucides, l'auteur montrait aisément que M. Guignebert avait trop présumé de lui-même en se croyant « qualifié pour initier au christianisme les enfants de nos lycées », qu'il lui manquait « deux vertus. essentielles dans une tâche aussi délicate le respect de l'enfant et le respect des textes ». Mais il ne suffit pas d'opposer aux adversaires de l'influence chrétienne une critique victorieuse; il faut aussi contre leur œuvre de mort faire œuvre de vie. N'est-ce pas pour que les hommes vivent, et d'une vie surabondante, que le Verbe s'est pour eux incarné, qu'il les a rachetés, en y mettant le prix de tout son sang et de tout son amour Il est la Voie, la

Vérité et la Vie; encore est-il indispensable qu'on le sache, qu'on en profite pour mieux s'orienter, mieux voir et mieux vivre. Des ouvrages comme celui du R. P. Paul Galtier sur nos magnifiques mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ne peuvent qu'y aider puissamment. Il représente, en effet, un travail rare d'érudition, de recherche personnelle, de savante mise au point théologique et d'expérience religieuse. D'où le jaillissement des mots, la densité des phrases, la plénitude des thèses de ces richesses, le livre est bourré à éclater. Maîtres et élèves de théologie dans nos Séminaires, Scolasticats et Facultés catholiques, en profiteront les prei. P. Galtier, De Incarnatione ac Redemptione. i vol. in-8 de vm-507 pages. Paris, Beauchesne, 1926. Prix 3o francs (avec majoration temporaire).


miers, mais, par eux, la bienfaisante vérité pourra ensuite être monnayée et abondamment distribuée au peuple chrétien. Et pour leur faire agréer ce traité, le mieux est, je crois, de souligner d'abord qu'il est le frère cadet de celui sur la Pénitence.

Remonter aux origines de nos dogmes est un des buts préférés du P. Galtier; il n'y épargne ni temps ni peine. Qu'il s'agisse de la Pénitence, ou de l'Incarnation et de la Rédemption, son premier soin est de rejoindre les sources, de s'y attarder, d'en établir la divine provenance, d'en sonder les profondeurs et d'en déterminer, aussi exactement que possible, la richesse primitive. Sur la divinité du Christ, par exemple, saint Paul, les Synoptiques et saint Jean ont à vidertout leur trésor. L'écueil ici n'était point l'indigence, ni le manque d'exploitation préalable du divin patrimoine. Mais il fallait éviter le fatras, sérier les témoignages, en faisant ressortir les meilleurs sans les isoler des autres il fallait, non point piller, mais utiliser au mieux les beaux travaux des PP. Lagrange, Prat, Lebreton, de Grandmaison, et combien d'autres. Le P. Galtier y a supérieurement réussi. Tout, dans ses pages, a été ordonné au but, et si bien, qu'en démontrant la divinité du Christ, les témoignages accumulés renversent les objections de la critique rationaliste. Les réflexions judicieuses de l'auteur y pourvoient au reste dès qu'il en est besoin. Au terme de ce premier chapitre, l'évidence de la divinité de Jésus-Christ se détache en clair relief, et l'esprit le plus exigeant ne peut, s'il a compris et s'il est loyal, que s'y reposer en paix.

Jésus-Christ est homme et Dieu. Entre ce que croyait de lui la primitive Église et ce que croit l'Église catholique au vingtième siècle, il n'y a aucune discontinuité, mais réelle identité. Seulement, une nouvelle question devait surgir et surgit, en effet, dès les premiers siècles quelle sorte d'union joint, dans le Christ, la nature humaine à la divine? Ce problème essentiel préoccupa bien vite les apologistes et, comme remède aux grandes hérésies christologiques soulevées à son occasion, provoqua les précisions, explications, affirmations et authentiques définitions des conciles œcuméniques d'Éphèse (43i)fde Chalcédoine (451) et de Constanti-


nople (IIe en 553, III0 en 681). Ici encore, une masse de faits et d'idées à sérier et à exploiter. Le P. Galtier s'y emploie avec sa compétence patiente (p. 55-62). De nouveaux maîtres, Lebon, Draguet, G. Bardy, et beaucoup d'autres, sont mis à contribution; mais déjà la science propre à l'auteur occupe une plus large place. Sa façon de développer la grande thèse chrétienne de l'union hypostatique, ses explications si érudites sur le nestorianisme authentique attestent une maîtrise personnelle. Après avoir fixé le sens, intelligible à tout le monde, des termes personne et nature, il fonde sur les textes scripturaires et la Tradition l'appartenance surnaturelle au Verbe de la nature humaine du Christ. D'où il suit que Marie est bien réellement mère de Dieu. Tout cela était connu depuis longtemps, et, depuis longtemps aussi, enseig*né à tous les séminaristes, détaillé dans les collections savantes. Sans doute, mais il y a la manière de présenter la vérité; celle du P. Galtier est fort heureuse.

Jésus-Christ est l'Homme-Dieu. En lui, deux natures, l'humaine et la divine, subsistent dans l'unique personne du Verbe. Voilà le fait révélé dûment établi. Notre intelligence peut-elle s'y appliquer mieux et le scruter? Credo ut intelligam, aimait à dire Anselme, le docteur magnifique. Le P. Galtier n'a garde d'y contredire. Mais il a commencé, nous l'avons noté, par s'attacher à la démonstration positive du fait. La méthode historique est ici à l'honneur. Méthode qui n'était guère dans la perspective et les préoccupations des docteurs du moyen âge. Lorsque cette méthode a fini son œuvre et dégagé nettement l'existence du fait, la raison peut chercher à connaître davantage. Dans le cas actuel, elle ne saurait pénétrer par l'intime le mystère de l'Incarnation. Du moins est-il possible de résoudre les objections qu'on lui oppose, et le P. Galtier s'y emploie. Il y a heureusement plus et mieux l'on parvient à comprendre, au moins dans une certaine mesure, et à faire saillir les harmonies de ce beau mystère d'amour avec le sens naturel, que développe en nous une saine étude des problèmes philosophiques, de l'univers sensible, de l'homme et de Dieu lui-même. Le dogme chrétien de l'Incarnation pénètre de clartés supérieures la réalité directement accessible à l'esprit humain


il nous aide à mieux déchiffrer la matière, l'esprit humain et Dieu Deum nemo vidit unquam; unigenitus Filius, qui est in sinu Patris, ipse enarravit. Sur ce point capital des harmonies de l'Incarnation, l'auteur se contente de présenter un canevas dont il a soin d'emprunter les lignes maîtresses à saint Thomas. Le canevas est excellent, mais il eût fallu un plus généreux développement. Les prédicateurs chrétiens s'y essayent, pour leur compte, sans avoir toujours le loisir d'établir toutes ces harmonies profondes de nos mystères. Aussi, sauf de très louables et parfois retentissantes exceptions, nous livrent-ils, sur cette bienfaisante philosophie de notre foi, un développement oratoire qui reste superficiel. Aux théologiens et aux philosophrs, il appartient de leur faciliter la tâche. Puisque le traité dont nous parlons est, pour l'ensemble, de première valeur, il eût étédésirable qu'il n'y subsistât pas une lacune que l'auteur est spécialement qualifié pour combler quelque jour.

Sur le libre décret et la gratuité fondamentale, de même sur la préparation et la cause efficiente de l'Incarnation, la présentation, toujours exacte et riche, n'a pourtant rien de spécialement inédit.

Avec la deuxième section, nous abordons le mystérieux et délicat problème de la nature intime de l'union des deux natures dans la personne du Christ. Ici le P. Galtier adopte l'opinion du théologien Tiphaine, pour qui l'unique explication de l'absence en Jésus-Christ de la personne humaine est l'assomption totale par le Verbe de la nature d homme. Cette thèse lui paraît conforme aux dires des Pères et Docteurs de l'Église, aux vues de saint Thomas lui-in&me. Sur quoi, et suivant sa coutume. il se livre a une enquête détaillée, puis réfute les opinions adverses. Sa discussion reste courtoise, mais sa conclusion est catégorique, élayée par des pièces patristiques. De récentes études pour ou contre cette thèse se trouvent d'ailleurs versées au débat. Les controverses entre spécialistes se poursuivront, sans doute, mais elles ne pourront plus ignorer cette contribution et feront bien d'adopter cette méthode.

Sur les conséquences de l'union des deux natures, les témoignages recueillis et critiqués par l'auteur s'alignent


abondants. En ce qui touche au culte d'adoration dû à la sainte humanité du Christ et à son Sacré Cœur, la mise en œuvre des documents et des motifs est particulièrement soignée. Suivent des considérations très pleines sur la psychologie humaine de Jésus Christ, sa sainteté, sa science, son impeccabilité, sa liberté, sa puissance, ses perfections et imperfections naturelles. Les travaux les plus modernes ne manquent pas d'être utilisés, leur synthèse, dans l'ouvrage actuel, peut offrir des richesses qu'il ne restera guère qu'à monnayer.

Fait, mode et conséquences de l'Incarnation, telles sont donc les trois parties dont se compose le premier traité. Il occupe à lui seul les trois quarts du volume. Celui de la Rédemption se développe beaucoup plus brièvement. Les notions foncières qui en constituent la trame, celles notamment de rédemption et de satisfaction vicaire, sont plus accessibles au grand public que les précédentes. La satisfaction rédemptrice du Christ comporte la souffrance, non une souffrance quelconque, mais une souffrance spontanément embrassée pour compenser amoureusement l'injure faite à Dieu, et, par là même, rétablir, du moins en droit, entre les hommes et le Créateur, les rapports de mutuelle et surnaturelle amitié. C'est donc avec une entière spontanéité que le Christ, pour nous racheter, a souffert, qu'il est mort; ses souffrances entrent en ligne de compte pour constituer le mystère, mais à titre matériel seulement, l'élément formel-en est sa volonté spontanée de compenser. Il compense avec usure, non- pour lui-même, vu son innocence complète, mais pour l'humanité coupable dont il est le représentant bénévole et agréé de la Trinité Sainte. N'estelle pas plus glorifiée par son obration qu'elle n'avait été frustrée de gloire par la désobéissance originelle et ses suites? Le Christ, note saint Thomas, en souffrant par amour et obéissance, a fourni à Dieu plus qu'il n'était requis pour compenser toute l'offense du genre humain d'abord, à cause du grand amour avec lequel il souffrit; ensuite, à cause de la dignité de sa vie offerte en guise de satisfaction, vie de l'Homme-Dieu enfin, à raison de l'universalité de sa passion et de la grande douleur par lui assumée (III, q. 48, a. a).


Après avoir transcrit, en latin, ce texte du saint docteur, le P. d'Alès poursuit

Mystère d'amour; mystère de justice; enfin, mystère de douleur. La Rédemption du Christ est tout cela. Il va sans dire que ses trois éléments amour, justice, douleur- sont hiérarchisés. Celui qui anime et commande les autres disons l'élément formel c'est l'amour. La justice n'intervient que pour tracer les lignes idéales et comme le plan de la transaction surnaturelle; la douleur, pour en fournir l'élément matériel. Mais l'oeuvre personnelle du Christ n'est pas le dernier mot de la Rédemption. Au prixobjectif de notre rançon, doit répondre l'effort subjectif par lequel chacun fait sien le prix une fois versé. Aîné de nombreux frères, le Christ veut retrouver en chacun d'eux le trait de famille, et les appelle à une réciprocité d'amour, condition nécessaire pour avoir part à l'adoption divine. Le même amour filial, qui inspira la satisfaction de Jésus-Christ, doit pénétrer les cœurs des fidèles et les unir dans la vie, comme les membres d'un même corps mystique. L'oubli de cette coopération nécessaire a creusé un abîme entre le mystère du Christ et la doctrine protestante du salut1.

Comme l'abbé J. Rivière et le P. d'Alès, le P. Galtier insiste sur le caractère de spontanéité amoureuse qui constitue formellement l'œuvre satisfactoire de Jésus-Christ. Et si le mystère reste, de la substitution de l'Homme-Dieu innocent à l'humanité coupable, il n'enveloppe aucune contradiction, car, librement décrétée par Dieu, elle est volontiers agréée par le Verbe incarné. Jointe à celle de la Trinité, son initiative rédemptrice ne fait que rendre possible au pécheur une satisfaction adéquate. Dès lors tombent les objections des auteurs protestants ou rationalistes, le P. Galtier n'a aucune peine à le montrer. Les attributs, pour nous les plus prenants, de Dieu, notamment sa Sainteté, sa Sagesse et son Amour resplendissent. Ici encore pourtant, nous eussions aimé, tant le sujet a d'importance, que l'auteur n'hésitât pas à souligner les splendides harmonies de la Rédemption, bien comprise, avec ce qu'il y a de plus profond et de plus divin, dans notre pauvre raison humaine, dans notre pauvre cœur humain. L'abbé J. Rivière a eu raison de s'élever contre des expressions, plus ou moins teintées de 1. Dicl. Apol., t. IV, col. 559.


jansénisme, sorties parfois de la plume même d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue1. Le P. Galtier proteste, à son tour, contre ces exagérations de langage. Nos dogmes n'ont besoin, pour apparaître aimables, croyables et supérieurement bienfaisants, que d'être proposés dans leur divine intégrité. Inutile d'insister sur les thèses finales, notamment sur celles consacrées au Christ mystique et à la cause finale de l'Incarnation. Dégagée des discussions qui la surchargent un peu, l'opinion adoptée revient à faire du Christ-Rédempteur le centre et la tête, non seulement de l'humanité rachetée, mais de l'humanité entière et de tout l'univers. Elle ressort nettement des raisons et des citations qui complètent une doctrine où notre Christ apparaît au point de départ comme au terme de toutes les œuvres de Dieu. Blmse ROMEYER.

i. J. Rivière, le Dogme de la Rédemption. Essai d'étude historique, p. 8-n.


SHERWOOD ANDERSON

Parmi les romanciers et les poètes américains, les écrivains de Chicago forment un groupe assez curieux et quelque peu paradoxal. Chicago est le symbole du succès matériel ville énorme, construite en quelques années, au milieu d'une plaine de blé, de maïs et de pétrole, célèbre par ses banques et ses abattoirs monstrueux, c'est aux yeux du moins des étrangers la ville américaine par excellence. Depuis la fin du siècle dernier, Chicago et le « Mid-West », dont il est la capitale, possèdent une littératnre Dreiser, Masters, Sandburg, Anderson, Lewis ont célébré en vers ou en prose l'ancier.ne Prairie et sa métropole. Or, tous ces écrivains sont profondément pessimistes les fils des pionniers, qui semblent avoir réalisé les rêves les plus ambitieux de leurs pères, constatent la vanité de leur triomphe. A les en croire, tant d'efforts, tant d'usines, tant de maisons gigantesques, des réclames si savantes, et tant d'or n'ont pas fait avancer les hommes, d'un seul pas, vers le bonheur.

Dans ce groupe Anderson joue, toutparticulièrement, le rôle d'un historien. Né dans un village du Mid-West, il a vu de ses yeux les transformations progressives et singulièrement rapides qu'a subies cette contrée il les a vécues lui-même et les a minutieusement décrites dans ses romans et ses courtes nouvelles. Épris de psychologie, il se laisse entraîner par la passion qui le pousse à chercher, « sous la surface des vies », la vérité profonde et jalousement dissimulée. Il étudie les individus dans leur milieu, note les réactions, souvent douloureuses, que déterminent en chacun les mouvements de la vie collective. Disciple de Freud, aucun scrupule ne l'arrête: certains de ses romans ont fait scandale. Observateur extrêmement précis, il reste bien vague et bien incertain quand il s'agit de chercher des solutions aux problèmes que pose la vie. Nous voudrions le considérer surtout comme un


témoin, apprendre de lui ce que fut cette évolution de tout un pays, et peut-être entrevoir la cause de cet étrange découragement qui se manifeste au milieu du succès1. Anderson choisit de préférence pour objet de ses observations une petite ville, un de ces bourgs campagnards dont foisonnaient, il y a quelque trente ans, les plaines de l'Ohio, de l'Iowa, de l'Illinois deux à trois mille habitants, une gare aux quais de planches, où passe l'express de Cleveland ou de Chicago, quelques boutiques de commerçants ou d'artisans, un champ de foire, une ou deux églises, un journal au titre magnifique l'Aigle de Winesburg.

On mène dans ces lieux paisibles une vie banale en apparence. Mais Anderson ne s'arrête pas aux apparences. Il étudie les âmes et chacune a son secret, son remords, sa torture inavouée. Les braves gens qui traversent la rue silencieuse sont des « grotesques n. Une certaine souffrance les a défigurés et tordus, comme ces arbres qui, dans la lutte pour la vie, prennent des formes tragiques déceptions cruelles, instincts refoulés, folie latente, ennui de vivre. Surtout l'ennui de vivre un dégoût profond des occupations quotidiennes, qui se tourne en haine contre les proches. Est-il possible d'échapper à cette vie étroite, d'accéder à une existence supérieure? Anderson médite sur les transformations qu'a subies, dans l'espace de quelques années, la société américaine. Après la guerre civile, les États du Mid-West étaient encore entièrement agricoles, habités par une population de fermiers et d'artisans attachés aux croyances chrétiennes. A la fin du siècle dernier, se produit un bouleversement économique d'une incroyable rapidité. On découvre des puits de pétrole; des usines s'établissent t partout; des villages, en quelques années, deviennent de grandes villes; la fièvre du gain s'empare des hommes. Les i. Voici la liste des ouvrages publiés parS. Anderson: Windy Me. Pherson's Son (le Fils de W. Me. Pherson), roman, 1916. Marching men (les Hommes oui marchent), roman, 1917. Afid -American Chants, poèmes, 1918. Winesburg Ohio, nouvelles, !9>9- Poor White (Pauvres blancs), roman, 1930. Thé Triumph of the egg (le Triomphe de l'œuf). Nouvelles ipai. Many marriages (Beaucoup de mariages), roman, 1923. Horses and men (Chevaux et Hommes). Nouvelles, iga3. A story teller's story (Histoire d'un raconteur d'histoire), 192/i. Dark laughter (le Rire sombre), 1925.


anciennes croyances disparaissent. Le désir puissant et confus de « faire de grandes choses » trouble toutes les têtes, et cet idéalisme vague ne trouve de forme précise que dans le culte du dollar un génie est un homme qui gagne beaucoup, un lanceur d'affaires qui sait attirer l'or dans sa ville. On attend la venue d'un âge nouveau.

Ce qui vient, ce sont l'esclavage et la laideur. Le sommeil des petites villes cachait bien des tristesses et bien des drames intimes. La grande ville industrielle est plus terrible encore. Écrasés par l'horreur de la vie quotidienne, les hommes cherchent vainement une raison de vivre l'usine, la ville ouvrière, le cinéma, la maison familiale où l'amour, illusion brève, fait place à une habitude odieuse, tout cela les enferme en un cercle infernal.

Et cependant, il faudrait faire quelque chose, n'importe quoi, quelque chose de grand. Les héros d'Anderson, quand ils échappent à l'enlisement de l'ennui quotidien, courent les routes à la recherche de la vérité, rassemblant les foules sans aucune intention précise. Aucune lumière n'apparaît, mais seulement une grande douleur avec des crises de révolte.

1

Le Fils de Windy Mac Pherson en partie, un autre roman tout entier, Poor White, étudient le développement économique.d'une petite ville agricole au moment où s'éveille l'industrie.

Dans une immense plaine de maïs et de blé sont dispersées quelques fermes, et, d'espace en espace, le long de la voie ferrée, de petites villes qui se ressemblent toutes Une grande rue avec une douzaine de magasins de chaque côté, uné boutique de forgeron, et parfois une grue pour engranger le blé. Toute la journée,la ville est déserte, mais, le soir, les habitants se réunissent dans la rue. Devant les magasins, valets de ferme et commis s'assoient sur les caisses de marchandises ou sur la bordure du trottoir. Les valets parlent de leur travail et se vantent des nombreuses gerbes qu'ils peuvent amasser en un jour. Les commis font des farces que les cultivateurs trouvent extrêmement spirituelles. La nuit tombée, des couples se détachent et, par delà les


clôtures, sous les arbres, des flirts s'ébauchent. Cependant, les hommes sérieux vont faire salon chez l'épicier; groupés en cercle, parmi les barils de conserves, ils échangent leurs idées sur les choses en général le cours du blé, l'immortalité de l'âme, la divinité de Jésus-Christ. Parfois un « réveil » secoue les consciences quelque missionnaire évangéliste, « court, athlétique, vêtu comme un homme d'affaires, d'un veston gris, vient prêcher la damnation menaçante ». On tremble, puis le sort des moissons et les scandales du jour s'imposent de nouveau à l'attention du public.

Dans la campagne, les fermiers isolés vivent en sauvages. Aux environs de Caxton demeure la famille Mac Carthy le père et quatre fils. Toute la journée, ils travaillent aux champs avec une ardeur de pionniers le soir, après avoir copieusement bu dans une auberge, ils viennent en ville pour « faire du bruit »

Un jour, ils entrent au restaurant Hayner, prennent des piles d'assiettes sur les rayons derrière le comptoir, et les lancent à la tête des passants le fracas de la vaisselle cassée sert d'accompagnement au rugissement de leurs gros rires. Quand ils ont contraint tout le monde à se mettre à l'abri, ils sautent sur leurs chevaux et, poussant des cris sauvages, galopent d'un bout à l'autre de la grande rue.

Or, l'un des quatre frères, Michel, au cours d'une scène de jalousie, tue son rival d'un coup de couteau. Enfermé dans la prison de Caxton, il crie de toutes ses forces. Les bourgeois se pressent en foule sous là fenêtre, et Michel, dans un langage biblique, raconte ses aventures amoureuses. Consternés, ses auditeurs, les uns après les autres, apprennent leurs disgrâces conjugales.

Toutefois, il y a encore des justes dans le Mid-West. L'âpreté paysanne et la culture biblique s'unissent pour former des types étranges", tel Jesse Bentley 2, qui sort d'un séminaire méthodiste pour tenir une ferme et se croit l'élu de Jéhovah. L'Évangile semble n'avoirpas existé pour lui il i. Windy ,1/ac Pherson's Son.

2. Winesburg, Ohio.


vit dans l'Ancien Testament. Nouvel Abraham, Dieu lui a promis l'empire des terres, à lui et au fils qui naîtra de lui. Splendide prétexte pour l'avarice et le travail acharné. Dans les bois dés.ertSf Jesse veut renouveler les sacrifices des patriarches il emmène son petit-fils David qui construira le bûcher, pendant que lui-même immolera l'agneau. Mais l'enfant, pris de peur, se sauve, et ramassant des cailloux dans le torrent, frappe son grand-père, comme David frappa le Philistin.

II

Mais voici que des voix prophétiques se font entendre. Elles annoncent un âge nouveau. Hanley, le vieux juge de Bidwell 1, vieillard vénérable et chenu, qui a « vu beaucoup d'hommes et de cités Il et se repose, après avoir vécu d'affaires louches, au milieu de l'estime de tous, prédit une guerre nouvelle, « une longue et silencieuse guerre de classes entre ceux qui possèdent et ceux qui ne peuvent pas posséder ». Le vieillard décrit l'État futur sous les couleurs les plus sombres cependant les jeunes gens de Bidwell accueillent avec enthousiasme sa prédiction. Le moyen de se préparer à la lutte, c'est de s'instruire. Donc, chacun s'ingénie pour s'instruire et faire instruire ses enfants. Le cri « Fais ton chemin dans le monde », qui parcourut toute l'Amérique à cette époque et dont les échos retentissent encore dans les journaux et magazines américains, faisait résonner à ce moment les rues de Bidwell.,On parlait de grands événements qui se passaient dans les villes du voisinage, de fortunes considérables acquises en peu de temps, par le moyen des machines.

Bidwell attendait l'homme qui devait le réveiller de son sommeil. Ce messie parut en la personne de Hugues Mac Vey, grand garçon gauche et timide, inventeur génial. Hugues invente une machine à planter les choux, mais n'aurait jamais su trouver l'argent nécessaire pour la construire sans le secours d'un jeune homme de Bidwell, Steve Hunter. Steve était plein de mystère et d'importance; il se i. Poor White.


promenait d'un air absorbé dans la ville, insinuant qu'il avait des pensées profondes et que l'on en verrait bientôt la preuve. Ses compatriotes avaient peur d'être dupes et se moquaient de lui, mais ils craignaient encore bien plus de manquer une belle affaire, et Steve, avec un peu de bluff, eut vite raison de leurs résistances. On fonde une société, on expose dans une vitrine un modèle de la machine à planter les choux Bidwell est en rumeur. Beaucoup hésitent encore. Les vieux cultivateurs prétendent que le mécanisme ne pourra pas fonctionner dans les champs d'autres insinuent que cet allégement du travail manuel est impie, contraire aux commandements de Dieu. Mais les gros bénéfices prévus calment les scrupules. On fait du succès de la machine une question de patriotisme local, et les souscriptions affluent. Croire au succès de la « promotion company », c'est croire au progrès, à l'âge nouveau la ville est saisie d'une ferveur religieuse.

Finalement, la machine ne peut pas fonctionner. Mais peu importe, Steve Hunter a eu le temps de fonder une autre usine une population ouvrière a envahi la ville. Les petites maisons de bois disparaissent. « Le géant Industrie » s'est éveillé. Les fermiers se transforment en .capitalistes. L'un d'eux, Tom Butterworth, achètera bientôt la première automobile que l'on ait vue dans la région. Des fêtes officielles célèbrent les succès économiques. Dans un tumulte de 14 Juillet, le gouverneur de l'État vient discourir. Ce qui arrivait à Bidwell arrivait dans d'autres villes, partout, dans le Centre, en Pensylvanie, Ohio, Indiana, sur les bords du Mississipi. Une folie s'emparait de l'esprit des habitants. Les gens avaient un tel empressement à souscrire, que l'on organisait des trains spéciaux. L'huile jaillissait partout du sol. La nuit, on allumait les puits et de grandes torches éclairaient le ciel. Les fermiers, dont les terrains se trouvaient contenir du pétrole, devenaient riches en un jour, ils venaient en ville, plaçaient leur argent dans l'industrie, emmenaient leurs femmes faire un tour d'Europe, achetaient un tableau 5oooo dollars1.

Les jeunes -gens, naïvement et ardemment, acceptent la i. Poor White.


foi nouvelle. Ils écoutent les conseils amers d'un John Telfer1

C'est bien, gagne de l'argent. Trompe! mens fais-toi la réputation d'un Américain moderne, high-class 1 Ne t'occupe pas des écoles,' ce sont des lits moisis où s'endorment les vieux clercs. La grande ville 1 Voilà le milieu qu'il faut à un jeune homme actif 1

Et que l'homme nouveau ne s'embarrasse pas de problèmes obscurs et de scrupules métaphysiques « Vends des journaux, remplis tes poches d'argent, et laisse ton âme tranquille Il »

III

Donc, le dollar est dieu. II n'y a plus d'autre dieu. La dévotion fervente que l'on éprouve pour le nouveau maître suffira-t-elle à remplir les cœurs ? L'histoire de Sam, fils de Mac Pherson, est bien significative à cet égard. Il a pour père un vieil ivrogne qui fut soldat pendant la guerre civile, et pour mère, une femme douce, pieuse, écrasée de travail et de tristesse. Sam déteste son père dont les vantardises l'humilient profondément. Il suit sa mère au prêche. Mais, au cours d'un « réveil » il est amené à jouer un rôle ridicule honteux et furieux, il quitte l'église pour n'y plus jamais revenir.

Durant tout un hiver, cependant, il avait lu la Bible, en cachette, le soir, dans sa chambre. Mais il ne comprit pas « le message de ce livre étrange ». D'ailleurs, tant d'interprétations divergentes en étaient proposées dans les différentes chapelles de la ville et par les orateurs de l'épicerie, qu'il ne savait plus que penser. Il finit par éprouver pour toute question religieuse un sentiment bizarre, mêlé de pudeur et de rancune. Il avait horreur de prononcer le mot « âme » en parler lui semblait une lâcheté.

Vient la grande soif de l'or. Sam émigre à Chicago. Il n'a plus à ce moment aucune inquiétude morale il n'est que volonté de gagner le plus possible. En traversant South Water Street, il ne perçoit même pas « la poésie de l'approvisionnei. ll indy Mac P7rcrson's So».


ment » 1 « Comme les vieux maraudeurs scandinaves regardaient les cités assises dans leur splendeur sur les bords de la Méditerranée, Sam regardait toutes ces richesses. « Quel « butin) » disait une voix intérieure,et son cerveau commençait à rechercher les moyens d'y prendre part. » Crise de fièvre, que le succès a vite abattue. Sam réussit, il est riche, il n'est pas content.

Il a fait la connaissance d'une jeune fille infirme, intelligente et grande liseuse elle lui parle d'un univers qu'il ne soupçonnait pas l'univers des livres. Le pauvre Sam, brusquement, se trouve tout petit. S'enrichir lui paraît peu de chose il sent que sa furieuse ardeur appelle un autre but. Mais lequel? Il faut faire quelque chose de grand; ni le gain, ni la puissance qu'il procure, ne suffisent. Cet idéal négatif, et qui n'est déterminé que par ses dimensions, demeure trop vague pour fournir une raison de vivre. Heureusement, Sam rencontre une autre jeune fille vigoureuse et sportive, Süe Rainey. Très courtisée par d'élégants joueurs de golf, Süe Rainey se tient à distance. Elle est, comme Sam, tourmentée par l'idéal; mais son idéal est plus précis. Elle le révèle à son ami, au moment où celui-ci, désespéré, se construisait péniblement une philosophie de pirate. Et le jeune homme est ébloui l'idée de Süe est tellement imprévue, tellement originale I Voici il faut avoir des enfants, mais des enfants qui ne seront pas comme les autres; on les élèvera si bien que ces petits génies deviendront des sauveurs de l'humanité. Mariage et déception. Süe devient enceinte et son caractère immédiatement se transforme elle est insupportable, défiante, capricieuse. Chose plus grave elle ne peut mettre au monde aucun enfant viable. Le rêve s'écroule.

Pour se consoler et « faire quelque chose de sa vie », la jeune femme se lance dans les œuvres. Mais Sam n'arrive pas à s'y intéresser. Malgré tous ses efforts, il ne peut acquérir une âme de philanthrope « Pourquoi devrais-je aimer ces hommes? » se demande-t-il.

Entre les époux, grandit l'indifférence. Ils sont devenus complètement étrangers l'un à l'autre, lorsque Sam, lassé des affaires et des plaisirs, prend une résolution héroïque. Il


s'enfuit, déguisé en ouvrier il va courir les routes à la recherche de la Vérité qu'il espère trouver un jour, au coin d'un bois, ou dans quelque salle d'auberge. « Les meilleurs des hommes, se dit-il, passent leur vie à chercher la Vérité. » Or, la Vérité ne peut se trouver que chez les vrais « Américains », ces ouvriers qui travaillent dur tous les jours, sans espoir de luxe ni de richesse.

Vaine recherche, Sam ne rencontre que déceptions nouvelles. Les vagabonds ne lui sont aucunement sympathiques ils n'ont pas de but, ne poursuivent aucun idéal Les ouvriers? grossiers, naïfs, buveurs, amateurs d'anecdotes grivoises, ils ne recherchent même pas la vérité 1 Sam se trouve mêlé à des grèves; il en sort dupé et meurtri. Le socialisme lui paraît un mouvement désordonné quelques intrigants y exploitent, à leur profit personnel,les rancunes populaires. Le « message » attendu, la bonne nouvelle que devait prononcer de ses lèvres simples quelque travailleur de la ville ou des champs, ne se fait toujours pas entendre.

Il rencontre, un jour, un pasteur luthérien qui l'invite à monter dans sa carriole. Sam fait ses confidences Je veux travailler, non pas afin que mon travail me procure du pain et du beurre, mais parce que j'éprouve le besoin de faire quelque chose dont je puisse être satisfait lorsque ma vie sera finie. Je ne veux pas tant servir les hommes que me servir moi-même. Je me suis employé pendant des années à gagner de l'argent, et je veux maintenant me consacrer à la conquête du bonheur et de l'utilité. Il y a, pour un homme tel que moi, une juste façon de vivre et c'est là ce que je veux trouver.

Le pasteur écoute avec sympathie, mais ne propose aucun enseignement. Lui-même est mécontent de sa vie, en désaccord avec ses paroissiens sur le sens de la religion. Les questions de son hôte le bouleversent, et, ne voulant pas le troubler davantage,. Sam le quitte sans lui dire adieu. Ainsi, tant d'efforts demeurent inutiles. Une prostituée, que Sam emmène, un soir, dîner au restaurant, expose, avec une naïveté touchante, sa misère, mais ne donne pas la solution du grand problème. Il faut cependant en finir. Le vaga-


bond est las de ses courses; il recueille trois petits enfants malmenés par leur mère, et retourne auprès de sa femme. Avec cette famille d'emprunt, ils vont reprendre, plus humblement et tristement, leurs projets de jeunesse. IV

II est remarquable que Sherwood Anderson, à la rechercne du Paradis perdu, ne soit aucunement tenté par la cité socialiste. Il éprouve peu de pitié pour les hommes accablés de travail, il méprise leur faiblesse et leur désordre. Le fils de Mac Pherson poursuit bien plus un rêve de perfection personnelle qu'une œuvre de dévouement et d'amour. Vivre suivant la justice, afin d'être content de soi, voilà ce qu'il cherche plutôt que soulager à tout prix la souffrance des autres.

La même dureté reparaît dans l'épopée bizarre de Normann Mac Gregor, le héros des « Marching men ». Né dans une affreuse petite ville minière, aux environs de Chicago, Normann est un grand garçon, roux, vigoureux et laid. Les hommes qui l'entourent sont de pauvres malheureux écrasés par des patrons injustes et dupés par des socialistes bavards. Normann les déteste. Il est possédé par l'amour de l'ordre. Il rêve d'organiser le travail pour que la vie prenne un sens et devienne belle. Avec toute sa rudesse, Normann est un esthète, la laideur de la vie l'exaspère tellement qu'il écraserait volontiers ceux mêmes qui en sont victimes. Au cours d'une grève, un détachement de soldats vient maintenir l'ordre à Coal Creek. Normann les admire, il sent qu'il est avec eux, et contre les grévistes il aime cette marche cadencée, cette discipline, cette force ordonnéè. Susciter dans le pays une semblable force, quel rêve 1 Faire de ces mécontents, haineux et dispersés, les membres d'un même corps. Mais quel but proposer à toutes ces volontés? P Normann ne le sait pas, il ne possède aucune idée qui puisse servir de principe à l'ordre nouveau.

Il s'échappe de Coal Creek, débarque à Chicago, n'ayant pour toute ressource qu'une volonté farouche, la résolution de faire quelque chose de grand, cette même hantise obscure


qui poussait Sam Mac Pherson à travers la campagne. Chicago était, à ce moment, en pleine crise de chômage; des milliers d'affamés cherchaient en vain du travail, la misère était terrible. Normann ne se décourage pas. « Plein de haine et de mépris pour l'humanité, il prétendait que l'humanité le servît. Élevé parmi des hommes qui n'étaient que des hommes, il voulait être un maître. »

Il trouve tout de suite une place, grâce à la force de ses muscles et se met au travail avec acharnement, suivant des cours du soir, étudiant, la nuit, des livres de droit. Cependant, il ne voulait pas devenir avocat, il ne savait pas bien ce qu'il voulait. « Je ferai quelque chose ici, quand même je leur ferai bien voir », grognait-il.

Au bout de quelques mois, il prend une situation nouvelle caissier dans un cabaret de nuit. On aperçoit, au milieu des filles et des fêtards, sa silhouette grave et digne, les yeux baissés sur un livre de droit ou d'économie politique. Le désordre qui l'entoure accroît son horreur de la vie sans discipline, son désir d'ordre et de propreté. Une affaire sensationnelle, brusquement, le rend célèbre. Il est appelé à défendre en justice un de ses amis, victime d'une machination policière. Normann, avec une habileté de Sherlock, déjoue toutes les ruses, fait éclater la vérité le voilà devenu grand homme, que va-t-il faire de sa gloire ? Un rêve le poursuit depuis que, dans son village, il a vu venir les soldats un jour de grève. Le rythme, qui faisait de tous ces corps en marche un seul corps puissant, l'avait frappé. Les hommes ne savent pas ce qu'ils veulent ils se perdent en efforts contradictoires. Il faudrait leur faire prendre conscience de leur unité, par le moyen de leurs corps, puisque les âmes sont rebelles à la discipline. Réunir des ouvriers et les faire marcher au pas, sans but; former, par ce balancement commun de tant d'hommes indécis, un être collectif à la volonté ferme

Les mots ne signifient rien; mais qu'un homme marche au pas avec mille autres hommes, et ne le fasse point pour la gloire d'un monarque, voilà qui a du sens. Il s'aperçoit alors qu'il fait partie d'un être réel, il prend le rythme de la masse et se glorifie, car il fait corps avec la masse qui signifie quelque chose.


C'est là qu'aboutit l'effort confus de Normann. Il réunit des hommes par milliers, par centaines de mille. Il les fait marcher au pas. On s'étonne, on s'inquiète quel mouvement se prépare? On soupçonne l'ambition du chef. Mais vraiment il ne voulait pas autre chose réunir les hommes en masse, former une masse toute-puissante.

Ils n'expriment pas leurs pensées avec des mots; cependant, une pensée grandit chez eux. Tout à coup, ils s'apercevront qu'ils font partie d'un être vaste et puissant, d'un être qui se meut, qui cherche une expression nouvelle. On leur a parlé de la puissance du travail; ils vont devenir la puissance du travail.

Créer, par le rassemblement de tant d'individus, un seul corps, dans l'espoir que l'étincelle miraculeuse, enfin, se produira. Dans l'organisme construit par les fortes mains de Normann, une âme commune, une idée, la pensée d'un but surgira tout à coup.

Quel fut le résultat de l'expérience P Le livre ne le dit pas clairement. Le lecteur soupçonne une grande catastrophe. Cette énorme et dangereuse1 entreprise ne pouvait finir autrement.

y

Le fils de Windy Mac Pherson avait paru en 1916, les Hommes qui marchent en 1917. En somme, l'effort pour découvrir un idéal, soit dans la perfection personnelle, soit dans la formation d'une âme commune, avait échoué. Dans aucun des deux cas, l'objet ne- s'était découvert. Sam et Normann voulaient se dépasser, fuir la vie banale; mais ils n'ont saisi que le vide.

L'année suivante, paraît un recueil de poèmes, Mid-American Chants, avec une préface où S. Anderson affirme que les Américains ne sont pas arrivés encore au temps de la poésie « Je ne crois pas que nous autres, gens du Mid-West; plongés comme nous le sommes dans les affaires, poussés, harassés dans la vie par cette machine terrible, l'industrialisme, nous soyons arrivés au temps de la chanson. » La poésie, pense-t-il, exige la mémoire de choses anciennes. Pour que les mots dépassent la puissance des mots, il faut


qu'ils puissent évoquer, de manière confuse, le souvenir de vies innombrables. Chez un peuple neuf, le mot n'a pas le pouvoir de suggérer autre chose qu'un sens logique. Après avoir exposé cette théorie, Anderson s'efforce de la démentir. Ses poèmes traitent de thèmes éternels mystère et beauté de la vie végétale, amour, travail. Sous une forme généralement obscure, ils ont parfois une ampleur qui fait songer à Walt Whitman. Le tourment d'un idéal nouveau s'y exprime fréquemment, comme dans « ce chant à la sève o Dans mon cœur, la sève du printemps,

Dans mon cerveau, l'hiver gris, blême et dur,

A travers tout mon être, surgissant fort et sûr,

L'appel des dieux. Le jaillissement du mystère et de la vie. •' Levez les yeux, hommes

Redressez-vous 1

Sur les vents, voici que les dieux se précipitent.

Dans les ombres plus denses que les murs des usines,

Dans mes vieux champs de blé, brisés par les troupeaux errants, Tombe l'ombre de la face de Dieu.

Vers des dieux plus neufs, plus braves, des aurores et des jours, Vers la vérité, vers une vie plus propre, plus brave, nous venons, Faites monter une chanson.

Mes hommes couverts de sueur,

Faites monter une chanson.

Après cet accès de lyrisme, Anderson se tourne vers l'étude minutieuse et impitoyable de la vie. Il ne prend pas pour héros des êtres exceptionnels. Un aubergiste, un médecin de village, un pasteur, un professeur de mathématiques, une vieille fille. font l'objet de ses nouvelles. Mais il s'agit de descendre sous la surface, d'expliquer ce qu'est vraiment, dans son intimité, chacun de ces personnages, par quel instinct secret il est torturé. Car un individu, dans ces pages, c'est un être caractérisé par une souffrance propre. Quelle est la manière unique dont cet homme ou cette femme est torturépar la vie? Tel est toujours le problème.

Or, le maître de ces régions obscures, le bourreau-chef, le grand dispensateur de la douleur et de la jouissance, est


l'instinct sexuel quand ils ne souffrent pas d'amours déçus ou contrariés, les hommes s'enlisent dans un mortel ennui. La femme est un piège pour l'homme. John Telfer, artiste et penseur, l'expliquait longuementà Sam Mac Pherson. John, dans sa jeunesse, a fait de la peinture; il avait des succès d'atelier; les plus grands espoirs lui étaient permis. Malheureusement, il plaisait aux femmes. Grisé par ses conquêtes, il abandonne le travail

Voilà où j'en suis arrivé, à cinquante ans, moi qui pouvais être un artiste, fixer les esprits de milliers d'hommes sur un objet de beauté ou de vérité, je suis devenu un raté de village, un homme d'esprit pour auberge, un lanceur de vaines paroles dans l'air d'un pays dont les habitants ne rêvent qu'à faire pousser du blé. A quoi Sam répond avec enthousiasme « Au diable les filles et les femmes 1 »

Oui, mais cet enthousiasme est fragile Frank Turner barbier et fabricant amateur de violons, donnait à Normann des conseils plus précis avec une grande autorité, certes, car il fut marié et père de quatre enfants. Il ne pouvait pas supporter le désordre de la vie familiale. Sa femme, étant dactylo, ne s'intéressait pas aux violons, lui-même ne s'intéressait pas à la dactylographie. Dès lors, aucune intimité. Il s'est enfui, il a laissé pousser sa barbe, il se livre à son art favori et se vante auprès de Normann de ses amours passagères et économiques.

Impossible à l'homme, dit-il, de s'entendre avec- une femme

Les femmes travaillent et tirent des plans pour attraper les hommes; elles y passent toute leur vie, nous flattant, nous amusant, nous donnant des idées fausses; elles jouent la faiblesse et l'indécision, mais elles sont fortes et déterminées. Ellesn'ont pas de pitié, elles nous font la guerre pour nous réduire en esclavage. Elles veulent nous emmener captifs, dans leur foyer, comme César emmenait les barbares captifs à Rome. Essayez d'être ouvertet franc et carré avec une femme, n'importe quelle femme, comme vous le seriez avec un homme. Laissez-la vivre sa propre vie et priez-la de vous laisser vivre la vôtre. Vous pouvez essayer, elle ne voudra pas, elle aimerait mieux mourir.

Io Marching men.


Le plus souvent le mariage n'est que la mise en commun d'une vie insignifiante et morne. Rien d'intéressant ne survient, ni ne surviendra plus jamais. Après la journée de travail, l'homme rentre parmi les laideurs de la vie familiale, il voit sa femme s'alourdir et s'abrutir, devenant chaque jour plus différente de la belle et vivante jeune fille qu'il aimait. Quelque chose en lui semble étouffer, il est emprisonné dans un cachot dont il lui faut sortir à tout prix.

C'est d'abord une tristesse vague, une sorte d'attente. Hugues 1, professeur dans une petite ville de l'Illinois et père de trois enfants, éprouve ce malaise sous la forme d'une question qui se pose à lui « Qu'est-ce que tu attends? Ma foi, je suis marié, j'ai des enfants », murmure-t-il. « II lui semblait se voir lui-même comme un être vivant enfermé dans une coquille qu'il s'efforçait de briser. »

Le soir, prenant un livre et faisant semblant de lire, il examine sa femme, dans cette attitude qu'il lui connaît si bien, avec ses tics familiers. « Ses cheveux n'étaient pas très bien peignés. Depuis son mariage et la naissance de ses enfants, elle n'avait pas pris grand soin de sa personne. Quand elle lisait, son corps s'affaissait dans le fauteuil et devenait comme un sac. Elle avait couru sa course. » Cette inquiétude naissante est généralement le début de quelque aventure avec une dactylo qui n'a pas encore achevé de « courir sa course ». Mais le résultat- peut être plus tragique Un contremaître d'usine est saisi par ce mécontentementsourd, cedégoûtde la vie journalière2. Ses aspirations s'expriment dans une ébauche de flirt, mais bien vague l'homme est timide et lourd, il ne sait parler que de la pluie et du beau temps. Quand il a suivi dans la rue la dactylo qui se trouve incarner son rêve de beauté, quand il lui a communiqué ses opinions au sujet de la température, il rentre dans son domicile et reste assis près de la lampe entre sa femme et sa belle-mère, ou se laisse entraîner sans plaisir au cinéma du quartier. « Dans la chambre voisine les deux enfants dorment. Bientôt sa femme aura un autre enfant. Il l'a conduite au cinéma et, dans peu de temps, ils iront se i. Triumpli of ihe egg. r>. ibitl.


coucher. » Rien d'étrange, d'inhabituel ou de beau n'arrivera,'ne pourra jamais arriver. La vie est trop fermée, trop intime. Rien de ce qui pourrait arriver dans son appartement ne saurait l'émouvoir, d'aucune manière.

Un soir, comme il entrait avec sa femme, dans le vestibule que le concierge avait oublié d'éclairer, il tira son couteau, l'ouvrit, frappa sa femme avec acharnement, une douzaine de fois.

VI

Les femmes ne sont pas plus heureuses. Elles aussi avaient des rêves que la réalité malmène. Elles restent toujours incomprises. Pour discerner leurs aspirations confuses, il faudrait une attention désintéressée, une finesse de sentiments que ne possède presque jamais l'homme, être égoïste et peu subtil. La jeune fille ne sait pas elle-même tout ce qu'il entre de désirs divers dans son inquiétude. Elle accepte pour ses sentiments multiples et vagues un seul nom elle attend tout de l'homme qui l'aimera. Mais celui-ci ne voit plus ce qu'après le mariage elle pourrait encore exiger. Elle avait besoin d'être aimée, longuement, paisiblement et patiemment aimée. Tous, nous avons besoin d'être aimés. Ce qui l'aurait guérie nous guérirait aussi tous. La maladie qu'elle avait, voyez-vous, est universelle. Nous avons tous besoin d'être aimés, et l'univers n'a pas de formule pour créer nos amants1.

Avec la désillusion vient le sentiment d'avoir été trompée, non pas précisément par le mari lui-même, plutôt par la société qui organise un vaste mensonge, dont l'innocente jeune fille est toujours victime.

Ma Westcott, bien qu'elle soit en somme une simple cuisinière, va plus profondément; elle cherche à ce mensonge universel des principes théologiques. Ma Westcott est la femme d'un paisible et honorable marchand de charbon2. Les deux époux vivent dans la petite ville de Willow Springs. Le mari, tous les jours, se rend à son bureau, répond aux lettres de ses clients, respire de la poussière noire, lit le i. The triumllt oj the cgg. a.. Ibid.


journal, se chauffe à la chaleur du poêle, et, pendant de longues heures, ne pense à rien. Maman Westcott s'agite pendant toute la journée dans sa cuisine. Aucune cause extérieure de souci le commerce ne marche pas mal, le mari donne à sa femme l'argent dont elle a besoin. Pas d'infidélités, du moins il n'en est pas question. Or, ces deux époux modèles ont une fille, Rosalinde, qui, depuis quelques années, vit à Chicago. Elle a rencontré dans cette ville un homme marié, donc mécontent, qui lui a demandé de devenir sa maîtresse. Rosalinde a l'idée bizarre de venir consulter sa mère. La pauvre bonne femme est bouleversée, il lui semble que l'épreuve décisive de sa vie est venue il lui faut à tout prix détromper sa fille, pour lui épargner le martyre qu'ellemême a subi.

Brusquement, toute l'amertume entassée jour par jour, durant les mornes années de son mariage, lui remonte au coeur.

Maintenant il lui fallait triompher dans la personne de Rosalinde, sa fille, à laquelle elle avait communiqué la vie. Il fallait lui expliquer bien clairement le destin de toutes les femmes. Les jeunes filles grandissaient en rêvant, en espérant, en croyant. Il y avait une conspiration. Les hommes fabriquaient des paroles, ils écrivaient des livres et chantaient des chansons, au sujet d'une chose appelée l'amour. Les jeunes filles croyaient, elles se mariaient. puis la femme essayait de se ressaisir comme elle pouvait. Elle se retirait à l'intérieur d'elle-même, plus loin, encore plus loin à l'intérieur d'elle-même. Ma Westcott était restée, toute sa vie, cachée dans sa maison, dans la cuisine de sa propre maison.

Son mari pourtant n'était pas un méchant homme, simplement un homme comme les autres, vulgaire et brutal comme les autres.

Et, dans le fond de sa cuisine, Ma Westcott, en travaillant comme une bête, a pensé toute sa vie. Elle a résolu la question il y a. quelque part un lieu céleste où le mariage n'existe pas. L'humanité, par punition d'un crime inconnu, est tombée sur la terre l'amour est à la fois châtiment et péché. A part quelques êtres sacrés, nul n'y échappe. « La vie est un mensonge, elle se perpétue par le mensonge appelé l'amour. »


Rosalinde, après ce terrible réquisitoire, abandonne son père et sa mère elle' s'enfuit, légère et joyeuse vers la grande ville, vers l'amour.

Car maman Westcott avait raison bien rares ceux qui échappent; et le sort des rescapés, tel que le voit Anderson, ne paraît pas préférable à celui des victimes. Il a décrit un certain nombre de pauvres femmes solitaires, abandonnées dans de petits villages au milieu de l'immense et féconde prairie. Elles ont parfois une aventure au cours de ces promenades nocturnes que font les jeunes gens et les jeunes filles autour du village, dans la belle saison. Un jeune garçon, beau parleur, leur a promis le mariage. Puis il est parti pour la ville, et ses lettres sont devenues de plus en plus rares. La jeune fille attend quand même, elle espère, elle fait des rêves. Petite employée, elle économise pour se payer quelques plaisirs en compagnie de son fiancé quand il reviendra. Le temps passe, les économies s'accumulent, inutiles, et l'espoir meurt et la folie vient.

VIII

On sent fréquemment dans ces analyses l'influence de Freud. Le principe du mal, pense Anderson, est dans l'inconscient. Quelque chose empêche le développement normal de l'instinct je ne sais quelle censure mystérieuse vient interposer, entre les tendances et les actes, une résistance qui, lorsqu'elle est vaincue, laisse un remords l'homme a perdu la simplicité primitive. De là ce désir, souvent exprimé, « d'être propre », c'est-à-dire de pouvoir suivre l'instinct sans contrainte ni regret. « La vie des gens, dit un docteur psychanalyste, est comme un jeune arbre dans une forêt. Elle est étouffée par des vignes grimpantes. Les vignes sont les vieilles pensées et les vieilles croyances plantées par les morts. Je suis moi-même couvert de vignes grimpantes et rampantes, qui m'étouffent. Je suis fatigué, je voudrais devenir propre. »

Ce désir de se libérer, de détruire tout ce qui fait obstacle aux exigences actuelles de l'instinct, s'exprime dans Many marriages d'une façon bien étrange et même assez choquante pour les lecteurs qui n'ont pas encore complètement étranglé


la censure. Dans une ville du Wisconsin, demeure un honnête fabricant de lessiveuses, nommé John Webster. Ses affaires ne vont pas mal. Il vit avec sa femme dans une paisible indifférence, mêlée de quelques infidélités clandestines. Brusquement un changement se produit en lui. Il se met à rêver, devient distrait et poétique, s'intéresse un peu plus qu'il ne conviendrait à sa dactylo, Nathalie Schwarz. Puis il regarde sa femme et sa fille. Sa fille une figure enfantine sur laquelle rien n'est écrit, il s'aperçoit que sa femme s'alourdit, qu'elle ne ressemble plus du tout à la grande fille blonde qu'il avait épousée.

Cependant la rencontre de ces deux époux avait été bien romanesque ils s'étaient vus, par hasard, chez un ami commun, en des circonstances si peu conventionnelles qu'ils avaient pu se croire débarrassés de toute civilisation. Pendant une seconde, John Webster avait éprouvé l'émerveillement du premier homme dans un regard leurs deux âmes s'étaient pénétrées, sans embarras ni scrupules, avec une parfaite innocence. Mais bien vite les préjugés et les convenances avaient surgi de nouveau. Le mariage n'avait pas rétabli cette si brève intimité spirituelle. La jeune femme concevait leur union comme une institution sociale, formée uniquement en vue des enfants à venir, ce qui ne plaisait pas à l'anarchisme latent de John Webster. Déçu, le mari s'était consacré tout entier à la fabrication des lessiveuses.

Et voici que tout à coup il se trouvait pourvu d'une sensibilité neuve il tombait en des rêveries enfantines; ses moindres sensations, l'odeur du bois fraîchement coupé, la vue d'une petite pierre verte, qu'il trouve entre les rails du chemin de fer, tout lui semble révéler une beauté qu'il ne soupçonnait pas. Dans cet enivrement il se sent devenir léger les difficultés disparaissent, les chaînes tombent. Il aime Nathalie Schwarz, il va partir avec elle.

Non pas toutefois sans essayer de se justifier avec un étrange symbolisme. Il veut faire comprendre à sa femme leur erreur commune et surtout initier sa fille aux lumières de sa foi nouvelle. Il organise une invraisemblable mise en scène, fabrique dans sa chambre un petit autel pour donner


à ses paroles une importance religieuse, et se promène de long en large, dans l'appareil qu'il croit convenir au prophète des temps futurs.

Les deux femmes, effrayées par ces allures insolites, le croyant fou, viennent dans sa chambre, et John Webster parle. Il raconte à sa fille toutes les déceptions du mariage devant la mère, écroulée de douleur et de honte, il démontre que les préjugés moraux empêchent la naissance de l'amour. Il y a dans l'âme un puits profond, fermé par un solide couvercle on y refoule toutes sortes de désirs, on pèse [fortement sur le couvercle. La sagesse, bien au contraire, serait d'accepter toutes les pensées qui jaillissent de l'inconscient, toutes les images: on pourrait alors vivre cent ou mille vies, en une seule vie. ̃̃. La jeune fille est charmée par cette philosophie et John, très satisfait de lui-même, va rejoindre Nathalie pour prendre avec elle un train matinal. Cependant la pauvre Mary, la femme abandonnée, se traîne lourdement jusqu'au cabinet de toilette et vide une fiole de poison.

En se rendant à la gare, John a un instant de découragement il se représente sa fuite comme tout le monde se la représentera le fait divers le plus banal. Était-ce bien la peine de faire tant de discours et de cérémonies? « Ne serais-je qu'un débauché se demande-t-il. Mais cette hésitation dure peu. « Quand mêmecela serait, je suis moi-même. J'essaie d'être moi-même. » Le bien n'est, pour lui, que cette exaltation qu'il éprouve. Il l'appelle aujourd'hui Nathalie, et, quand il sera fatigué de ce nom, il pourra en trouver un autre. Il se voit lui-même, comme en rêve, debout dans une chambre. Sur la cheminée une rangée de bougies est allumée. Il prend dans une boîte une couronne d'argent et la met sur sa tête. « Je me couronne moi-même avec la 'couronne de la vie », dit-il.

VIII

Un peuple de cultivateurs à la fois matériel et pieux, travaillant le sol avec une ardeur de pionniers, soutenu par un mysticisme violent et dur, dans lequel il entre peut-être plus de terreur que d'amour. Ce peuple est soumis à la ten-


tation de l'or. Brusquement, des richesses imprévues jaillissent du sol. Une surabondance merveilleuse de jouissances et de pouvoir s'offre à ces paysans austères mais avides Israël, une fois de plus, abandonne Jéhovah; le veau d'or, une fois de plus, trouve des adorateurs. La philosophie officielle ne change pas. On répète solennellement les phrases que prononçaient les «. Pèlerins » aux temps héroïques. Mais la croyance est éteinte dans les cœurs, car on ne peut servir deux maîtres à la fois.

La poésie et la pensée moururent ou tombèrent en héritage à des hommes faibles et flatteurs qui se mirent également au service de l'ordre nouveau1. A Bidwell et dans les autres villes américaines, des jeunes gens sérieux, dont les pères s'étaient promenés ensemble, par les nuits de clair de lune à travers les campagnes, pour parler de Dieu, s'en allèrent suivre des cours dans les écoles techniques. Préparant les voies pour la nouvelle et plus large fraternité, dans laquelle ils émergeront quelque jour en étendant les toits invisibles des villes et des cités pour en couvrir le monde, les hommes se frayaient une route et broyaient et détruisaient des corps d'êtres humains. La fraternité humaine est rejetée dans le lointain des âges et le vague des discours, mais la lutte brutale pour la richesse est la réalité présente.

Un profond découragement succède à cet enthousiasme. Bien peu d'hommes atteignent le but convoité, mais ceux mêmes qui réussissent n'en sont pas plus heureux. L'ardeur, qui les animait, n'est pas satisfaite. Ils courent vainement après un autre idéal, ou bien, lassés de toute recherche, ils retombent dans l'horreur de la vie sans horizon. Une révolte alors les soulève contre les institutions, contre la morale, contre les « pensées des morts ».

Le bonheur, croient-ils, est en eux-mêmes, si seulement ils peuvent redevenir eux-mêmes, oublier tout ce qu'ont dit les ancêtres, briser toutes les barrières que les sages d'autrefois ont construites autour de l'instinct. C'est alors que la vie sera belle. Et tout cet effort pour une conquête nouvelle aboutit au geste le plus banal abandonner la femme légitime. John Webster croit annoncer au monde une aurore i. Poor While.


nouvelle, parce que, dans un matin clair, il part avec sa dactylo.

Sans doute, on entrevoit, à travers ces gestes symboliques, une philosophie confuse. La béatitude cherchée doit naître d'une union de l'homme avec l'homme. Ce géant enfantin de Normann Mac Gregor assemblait des milliers de corps humains dans le rythme d'une marche, espérant qu'une âme, attirée par cet organisme mouvant, viendrait s'y incarner. John Webster rêve d'un mariage ineffable, d'une union qui, sans dédaigner la chair, atteindrait par son moyen l'unité spirituelle. Alors sans doute se révélera la merveille, alors sera créé par l'union totale de l'homme avec l'homme un être véritablement divin. Étrange et trouble mystique, réminiscence peut-être d'une autre mystique dont se souvenaient mieux les paysans du Mid-West. Tout son mérite n'est qu'en songe, on ne la voit aboutir qu'au suicide.

C'est là, pour la grande expérience américaine, un résultat paradoxal. A prendre les choses comme notre romancier les donne, et sans vouloir généraliser ses vues, en les appliquant telles quelles à ce monde que couvre la bannière étoilée des États-Unis, il y a de quoi faire réfléchir. Voici un pays vierge, au sol riche, où une race neuve et vigoureuse, issue des émigrants les plus hardis du vieux monde, a fait souche. Elle y a établi la plus libre des constitutions la Liberté ellemême érige sa torche à l'entrée du plus grand port du Nouveau Monde, comme un symbole et presque comme une religion. Si nous en croyons journaux et magazines, nul peuple n'est plus heureux, ni plus fier, ni plus noble. Plus grande que partout ailleurs, la richesse sait là, mieux qu'ailleurs, remplir sa fonction sociale universités, collèges, hôpitaux, bibliothèques, parcs publics, églises, écoles, monuments, observatoires, laboratoires sont plus nombreux, mieux outillés, mieux fondés surtout, que dans notre vieux monde lui-même.

Mais voici que, sur ce mouvement qui ressemble, vu de loin, à une apothéose, l'intelligence américaine élève la voix à son tour. Elle nous montre, dans ce Mid-West qui est l'une des régions les plus favorisées, les plus peuplées, les


plus en avance, les âmes en plein désarroi, les foules torturées par l'ennui, une élite presque entièrement absorbée dans la poursuite de la richesse, et déçue dès qu'elle a atteint le but. Aucun idéal vivant, distinct de la grandeur américaine elle-même, ne donne un sens à tous ces efforts, à tous ces succès. Les formules officielles sont creuses; la foi s'est affaiblie. Le vieil esprit biblique et puritain s'est réfugié dans des groupes clairsemés ailleurs, on s'achemine vers un syncrétisme religieux qui se dégrade peu à peu en un pur moralisme, et mène à l'absence de toute religion positive. La société, que nous décrit Sherwood Anderson, ne sait que se révolter contre les institutions, accuser la rigidité des croyances anciennes, prôner un individualisme forcené, déplorer la toute-puissance des morts, glorifier l'indépendance des instincts.

Certes, nous ne saurions juger de toute l'Amérique par le tableau que nous donne Anderson. Mais, à en juger par ce-qu'il nous conte, l'erreur des hommes, qu'il met en scène, est peut-être de vouloir produire, en morale, des transformations aussi grandes que dans les sciences et l'industrie. Or, l'aspect de la terre a changé, mais l'âme est demeurée la même. Ces conflits de la chair et de l'esprit, cette avidité de jouissances, ce désir de dominer sont vieux comme le monde. Les habitants de Chicago, que nous présente Anderson ou Dreiser, ont les révoltes et les hardiesses des jeunes Athéniens que faisait dialoguer Platon. Et, tout près de ces romanciers et de ces poètes qui cherchent vainement aux quatre coins du ciel un prophète inédit, sur la terre américaine elle-même, des foules vivent de la foi chrétienne, capable d'apaiser les inquiétudes humaines, toujours les mêmes, par des certitudes qui ne vieillissent pas. Joseph MAINSARD.


UN MONASTÈRE CONTEMPLATIF MÉCONNU LE BÉGUINAGE DE BRUGES

Dans une de ses Lettres à des Incroyants, Élisabeth Leseur nous esquisse en quelques traits un idéal entrevu par elle, idéal de toutes les âmes qui sentent l'attrait de la vie contemplative, mais sans vouloir la réaliser sous la forme d'une réclusion totale derrière une grille de Carmel

Tu ne saurais croire combien je prends de plus en plus en horreur cette existence de Paris dans laquelle on ne fait presque rien de. ce qu'on voudrait, on ne voit pas les gens que l'on aime le plus et on a tant de peine à défendre sa vie intérieure contre les envahissements du dehors. Je voudrais m'installer à la campagne ou dans un couvent et ne plus voir que mon cher groupe familial ou amical, lire, travailler, faire visite aux pauvres que j'aime décidément mieux que les « mondains », et avoir le temps de regarder le ciel, les arbres, tout ce que le bon Dieu a fait de si beau et sur quoi nous ne pouvons que rarement jeter un coup d'œil. Je me sens une exilée dans la vie moderne 1.

N'est-ce pas d'une solitude semblable que rêvait saint Augustin au milieu des fatigues d'Hippone, lorsqu'il parlait d'aller vivre en un petit cloître très simple, aux murs blanchis, ombragé de palmiers, et où, loin du bruit, il approfondirait les Écritures, discutant avec des amis sur des questions élevées ou devisant de choses mystiques? P Et n'est-ce pas le rêve de tant d'âmes, trop prises par le monde et la matérialité, gardant cependant la nostalgie d'une vie de contemplation, vécue loin des agitations quotidiennes, dans une retraite simple, ombragée d'arbres, près d'un sanctuaire paisible, sans rompre toutefois tout contact avec le monde ?

Or, une telle solitude existe un tel monastère, si étrange t. Lettres & des Incroyants, lettre CIV, 19 lévrier 1912.


qu'il paraisse, est debout, tel qu'au cours de sept siècles les générations d'âmes qui s'y sont sanctifiées l'ont connu; et l'on passe à côté sans le voir, le laissant doucement s'éteindre, enveloppé de poésie et de regrets esthétiques et stériles.

En passant par le Béguinage de Bruges, jadis vivant d'une yie contemplative intense et qu'à peine une dizaine de religieuses habitent aujourd'hui, j'ai bien souvent senti les larmes me venir aux yeux en songeant qu'à la même heure de pauvres Clarisses ou de pieuses Carmélites étaient enfermées dans des couvents de fortune,' dans le voisinage du bruit des usines ou du tapage infernal de certaines rues de grandes villes, et qu'on laissait ici, à l'abandon, ce cadre unique de vie spirituelle où de telles âmes s'épanouiraient en plénitude.

Mais aussi bien n'est-il pas destiné à des cloîtrées. Il n'y a point ici de grilles, seulement une clôture morale. Le Béguinage de Bruges revêt l'aspect d'une cité en miniature. Il a ses rues et ses sentiers, ses maisons, son hôtel communal, son église. Tout y converge vers un but d'apaisement moral, si bien qu'on a pu l'appeler avec raison « La cité de paix. »

La simplicité, ce premier aspect de toute beauté véritable, y règne en maîtresse, la simplicité de la couleur et de la ligne.

Un pont à trois arches, le beau pont de la Vigne, le sépare du monde. Perdu dans un nid de verdure, le Béguinage est comme un îlot immobilisé dans le temps et l'espace et d'où la vie profane et l'agitation stérile sont exclues. Le porche du dix-huitième siècle, un vieux mur d'où pendent des chevelures de lichens et de giroflées, et le fin ohevet ogival de l'église enferment jalousement le monastère caché dans les arbres.

Au bas des murs extérieurs, c'est le canal dont les eaux noires, par les sombres jours d'hiver, glissent en rongeant les pierres comme si elles cachaient sous leur surface quelque mystère des âges lointains, mais sur lequel, par les matins d'été, courent d'éblouissantes moires. Plus loin, c'est une débauche de verdure, des pelouses en pente douce, des


bouquets de marronniers et, tout au fond, le long miroir du Lac d'Amour, flanqué à droite par les fins pinacles de la Maison Éclusière.

Et c'est, au printemps, une symphonie de verdures fraîches et de vieux murs moussus que caresse le soleil. Et devant cette alliance d'éclatante jeunesse qui passe et de vieillesse sereine qui demeure, on commence à comprendre déjà le sens du paysage.

On entre, ainsi disposé. On passe sous le porche où un vieux Christ de bois vous bénit. Et, tout de suite, c'est un épanouissement de toute l'âme, car voici l'Enclos qui s'ouvre il est là devant vous, ce couvent étrange, ce monastère qui ne ressemble à aucun monastère, ce jardin clos de l'Écriture. Une à une, les idées tombent comme un manteau qu'on rejette, les idées modernes, le conventionnel et agaçant « up to date », essentiellement éphémère et qui nous crée une funeste ambiance. Ici, règnent les grandes idées éternelles qui, parce qu'elles sont de tous les temps, semblent toujours démodées à quelque époque particulière. C'est comme si la petite cité dormante et ses humbles maisons, et ses ormes, et sa modeste église nous disaient « Homme, es-tu donc si fier de toi et de tes idées d'un jour, tes fameuses idées sociales et politiques ? Vois, elles seront mortes demain et elles ne t'ont même pas donné la paix. Nous durons depuis sept siècles et la paix ne nous a pas quittés. » Et c'est nous, nous qui nous moquions tout à l'heure, quidemeurons là, ridicules.

Mais, après cette leçon un peu sévère, le site, maintenant. que nous avons pénétré dans l'Enclos, se fait plus bienveillant. Il nous donne en souriant une leçon de vertus. D'abord les larges pelouses vertes, épandues comme un manteau d'espérance, consolent et encouragent. Il faut les voir par un frais matin de mai, scintillantes de rosée fine, quand des vapeurs montent pareilles à des vapeurs d'encens, ou toutes ruisselantes de perles au soleil levant. Il en émane un rayonnement qui est de la joie.

Trois couleurs simples dominent très calmes dans la lumière le vert de l'herbe, le blanc pur des façades et l'écrin bleu du ciel.


Et nous comprenons, devant ce paysage, que nous ne sommes, pour être heureux, ni assez calmes, ni assez simples. Les grands ormes nous parlent de courage et de persévérance. Eux, ils aiment l'air des hauteurs comme les âmes qu'ils couvrent de leur ombre. Ils sont fiers de montrer les moignons des branches cassées par d'anciennes tempêtes en témoignage de dure ténacité. Chaque printemps ramène un afflux de sève qui s'épanouit au soleil en victorieuse feuillée. Soit qu'ils chantent, empanachés d'un vol de corbeaux,dans les ouragans d'équinoxe, des psaumes de détresse, soit qu'ils murmurent dans les brises du printemps des cantiques apaisés, ils restent ancrés au sol, tenaces, obstinés, décidés à tenir tête jusqu'à leur dernier souffle.

Et les maisons, les petites maisons blanches sagement rangées en couronne autour de l'église, semblables à des petites filles pieuses en prière, comme elles nous prêchent l'humilité et l'apaisement Cette blancheur des façades, avec sa note de lys des champs, symbole de virginité, évoque une concentration de pensée saine et pure. Surtout lorsque, l'hiver, ce tabernacle mystique se capitonne de blanc et que la neige dépose sur chaque petit toit à pignon comme un voile de béguine, si blanc, si pur, si bellement immaculé, qu'on a envie de tomber à genoux sur la pelouse et de louer le Seigneur pour notre sœur la neige qui est douce et chaste et silencieuse.

Enfin, lorsque, les soirs d'été, le couchant vient draper l'Enclos d'une simarre de pourpre, lorsque le soleil mourant vient d'un dernier baiser rouge incendier le grand vitrail de l'église, le site entier se met à frémir d'amour. Car tout converge vers l'église si doucement recueillie, tout, et les mains jointes des petits pignons en prière, et les grands ormes qui exultent dans le vent, et la brume qui monte de la pelouse et la pensée paisible des habitantes invisibles de l'Enclos béni, tout converge vers le tabernacle, vers le ciboire d'or où bat le coeur du Maître qui, depuis sept siècles, a reçu l'holocauste de combien de vies virginales venues à Lui par les routes d'or du sacrifice et de l'amour. Et c'est là le sens dernier de ce paysage unique tout finalement nous y porte à aimer, à aimer Dieu.


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C'est dans ce cadre merveilleux que, pendant toute cette longue période, des âmes ferventes ont vécu une vie consacrée à la prière, au travail, à la pénitence. Ces trois mots résument tout leur programme. Beaucoup ont été des mystiques inconnues et l'on ne saura jamais quelles grâces d'oraison ont été réparties par Dieu dans cet Enclos de suavité. Comment en serait-il autrement? Un poisson a besoin d'eau pure pour vivre et l'âme contemplative a besoin d'une belle atmosphère desérénilé pour s'y épanouir. La tradition béguinale orthodoxe produisit à travers les âges une splendide floraison d'âmes. Elle eut aussi ses détracteurs, en France surtout, où l'on a fait, au dix-neuvième siècle, du nom de béguine un de ces mots passepartout, un cliché servant d'injure facile pour jeter le discrédit sur toute vie religieuse et en particulier sur toute vie contemplative. Les Béguines ont, au contraire, une histoire glorieuse. Elles sont au premier plan dans l'histoire du mysticisme médiéval.

Le mouvement contemplatif béguinal, appelé aussi parfois le mouvement extatique, fut très puissant au treizième siècle. C'est de cette époque que date la fondation de la plupart des béguinages. On en comptait g4 en Belgique, terre classique du béguinisme, 27 en Hollande. Ils furent également nombreux en France, surtout en Flandre et en Picardie. Il y en eut notamment à Arras, à Cambrai, à Douai, à Lille, à Orchies, à Valenciennes, à Commines, à Avesnes, à Dunkerque, à Lens, à Quesnoy, à Maubeuge. Il y en eut deux à Reims et les piae mulieres, établies par saint Louis à Paris, dans le couvent des Filles de l'Ave Maria, n'étaient a.utres que des Béguines.

Peu d'Ordres religieux vérifièrent aussi âprement la parole de saint Paul Omnes qui pie volunt vivere persecutionem patientur L'institution des Béguines naquit dans un sol très dur et connut pendant toute son existence des retours 1. 11 Timoihée, Il, 3, 13.


réguliers de contradictions. Le quatrième Concile de Latran (iai5) s'était montré hostile à toute fondation d'Ordres nouveaux. Grâce à de chaleureuses instances, Jacques de Vitry, évéque d'Acon, finit par obtenir pour l'institution béguinale la bienveillance d'Innocent III. Mais le Synode de Vienne (iSii) accusa l'Ordre d'hérésie. La bulle Cum de mulieribus quibusdam le condamna. Cela entraînait la suppression pure et simple. Mais Clément V, finalement, refusa de promulguer ses bulles de condamnation. Elles le furent par son successeur, Jean XXII, mais dans un esprit de conciliation favorable à l'existence des Béguines restées fidèles à l'orthodoxie. Ces pénibles incidents suffirent à créer un préjugé antibéguinal dont les Béguines furent victimes et qui, même au milieu de leur plus grande prospérité, se retrouvera à travers toute leur histoire chez certains spirituels. Les grands noms de l'école mystique du Nord ou appartinrent à l'institut béguinal, ou eurent avec lui des rapports étroits. Citons d'abord maître Eckart. Les Béguines souffrirent beaucoup des condamnations qu'il encourut. Certains voulurent y voir la condamnation de l'esprit béguinal. Ruysbroek l'Admirable fut un enthousiaste de la règle et de la vie béguinales son Livre des douze Béguines montre .qu'il y voyait une vie de haute contemplation. Le courant septentrional du joachimisme alimenta lui aussi largement le mouvement extatique béguinal, car nous retrouvons dans celui7ci les points principaux du programme de celui-là culte de la Sainte Trinité, doctrine du pur amour, nécessité des œuvres apostoliques. La célèbre mystique brabançonne, Hadewyk, que des contemporains qualifièrent de bienheureuse, était Béguine

Ce mouvement compta d'ailleurs de nombreuses saintes mais, bien qu'un grand nombre de ses adhérentes fussent mortes en odeur de sainteté, leur vie pieuse fut moins soigneusement étudiée, leur mémoire moins précieusement i. Sur cette question, il importe de citer ici te: différente articles du P. Van Mietio, S. 1., parut dans la revue Dietsche warande en Belforl, entre autres Was Hadewyft de Gelukztliget févr. iqi4> p. 106 sqq. Nous lui devons la thèse que nous aoutesous ict. Il conclut même (p. n3), mais avec quelque hésitation, qu'Hadewijk aurait été grande maîtresse des Béguines de Nivelles vers 1260.


conservée, et les causes de béatification plus rarement introduites, parce que l'institut béguinal n'avait pas la cohésion des grands Ordres religieux pour mettre en lumière les gloires spirituelles de la famille religieuse. Dans son Livre des visions (i4° vision), sœur Hadewyk donne une liste d'âmes considérées de son temps comme saintes ou parfaites, toutes contemplatives. Cette nomenclature renferme un nombre appréciable de Béguines1.

Certaines saintes de l'Ordre sont pourtant connues telles sainte Marie d'Oignies, sainte Douceline de Marseille et sainte Elisabeth de Hongrie2.

Le Béguinage de Bruges, dit de la Vigne, a, sous sa forme actuelle, un caractère spécial dans l'Ordre et, quant à l'esprit, diffère des autres béguinages encore existants.

Les Béguines de Bruges il y en avait à Bruges peutêtre dès 1225 furent groupées en Enclos par Jeanne de Constantinople, dont elles ont gardé aujourd'hui encore le costume si caractéristique. L'érection du monastère en paroisse indépendante pour toutes'les'habitantes de l'Enclos par l'évêque de Tournai, Walter de Marvis et la comtesse Marguerite de Constantinople, date de 1245. Ainsi en font foi nos anciennes chartes.

Dès le début, l'orientation est nettement contemplative. Les pieuses femmes groupées en cet endroit solitaire le sont (c pour leur fournir toute facilité de s'occuper longuement d'oraison et de vaquer à la contemplation 3 ». La comtesse i. Cf. De visioenen van Hadeuijk, opnieuw uitgegeven door Dr. Van Mierlo, junior, S. J. ie Deel, De Vlaamsche Boekenhalle, Leuven, 1934. C'est dans la « Liste des Parfaits » donnée à la suite de sa quatorzième vision, que Hadewijk parle à diverses reprises de Béguines saintes ou parfaites. Voir p. 189 et 190 de l'édition Van Mierlo. a. Cette dernière n'est guère connue que comme tertiaire franciscaine. Et réalité, elle était Béguine, et des statuettes anciennes la représentent sous ce costume. Se basant sur des documents contemporains, d'aucuns prétendent que sainte Jeanne d'Arc était Béguine. Je signale cette opinion sous toutes réserves. C'est celle de P. O'Sheridan, savant belge, ancien directeur de la Revue belge d'histoire, conservateur des archives du royaume. Il n'a pas encore, que je sache, défendu cette opinion intéressante devant le grand public.

3. « Ut. orationi insistendi et contemplationi vacandi eilopportunitas pateretur. » Ainsi parle la Charte d'érection (ia45).


Jeanne fait venir les Dominicains du midi de la France et leur confie la direction spirituelle de sa nouvelle fondation de la Vigne. Sous cette impulsion, le monastère se peupla rapidement et s'organisa d'une façon parfaite, tant au point de vue des ressources matérielles qu'au point de vue purerement spirituel 1. En même temps, il ne cessait d'être l'objet de la prédilection des comtes de Flandre et même de leurs suzerains, les rois de France. C'est ainsi que Philippe-le-Bel lui octroya, en 1290, un privilège par lequel lui et ses successeurs exemptaient le territoire de la Vigne de la juridiction du bailli de Bruges et se réservaient de juger à leur tribunal toutes les causes ou contestations qui pourraient y surgir. En vertu de ce privilège, le Béguinage de Bruges porta désormais le titre de princier.

Le quinzième siècle fut pour lui une époque de grande prospérité. Il est riche et peuplé. La Grande Dame ou supérieure du Béguinage devient un personnage important. Les Dames béguines ont le privilège d'aller recevoir les princesses aux portes de la ville lors de leur Joyeuse-Entrée et de leur offrir la couronne de rosés 2. C'est de cette époque (i452) que date la fondation par les Béguines de Bruges du célèbre Hôtel-Dieu de Beaune (Côte-d'Or), institué par le chancelier du Duc de Bourgogne, Nicolas Rollin, et dont sont issues cinquante et une maisons hospitalières 3.

Au seizième siècle, les guerres de religion ruinèrent cette belle efflorescence. La vie béguinale s'anémie fortement 1. Nous eûmes, il y a quelques mois à peine, la bonne fortune de découvrir un exemplaire original de la plus ancienne Règle du Béguinage de Bruges, datant de l'année i3oo environ. Elle fut rédigée probablement par un Dominicain. C'est un petit cahier de parchemin, de fort bonne écriture gothique. Le texte, divisé en chapitres, plein de détails savoureux sur la vie des Béguines, nous montre à ce moment déjà une vraie organisation monastique sur un pied de sérieuse austérité. a. Marguerite d'York, épouse de Charles le Téméraire, fut si touchée de cet usage qu'elle voulut que les Béguines de Bruges portassent, en souvenird'elle, une bandelette brodée sous la coiffe de lin. Cette bandelette s'appelle encore aujourd'hui ta couronne.

3. D'autres attribuent cette fondation aux Béguines de Malines. La cour de Bourgogne était en ce moment à Bruges. Nicolas Rollin, chancelier du duc, et sa femme, Guigone de Salins, connaissaient fort bien notre célèbre Béguinage. Après un essai infructueux avec les Béguines de Valenciennes, Rollin ramena de Bruges six damel béguineB pour la fondation.


dans l'Enclos de la Vigne. Celui-ci sert de refuge aux paysans du plat pays en fuite devant les gueux de mer razziant sur les côtes. L'église est incendiée. L'esprit religieux se relâche. C'est la ruine. Puis, au dix-septième siècle, le monastère se relève. Mais alors il prend insensiblement une tournure très spéciale, qui lui donnera désormais une physionomie particulière assez différente des autres béguinages. Voici laquelle.

A cette époque, la Belgique possédait encore, par exemple à Monsetà Nivelles, des chapitres de Chanoinesses séculières. Avec leurs beaux offices liturgiques, la récitation et même le chant quotidien de l'office romain au choeur, offices rétribués et prébendés, ces Chanoinesses avaient une règle au moins aussi large que celle des Béguines. Elles se recrutaient généralement dans l'aristocratie. A Bruges, les Béguines du dix-septième siècle tâchent manifestement de s'en rapprocher et, de fait, elles évoluent complètement dans ce sens elles reconstruisent leur église en lui donnant un chœur et des stalles, célèbrent tous les jours le grand office, avec rétributions et prébendes, prennent la barbette et la robe à traîne, réduisent leur nombre à cinquante, finissent par ne plus se recruter que dans l'aristocratie et vivent isolées. Bref, elles adoptent l'allure et le genre de vie des Chanoinesses séculières et ne gardent de la Béguine d'antan que l'essentiel du costume, et le nom dont alors elles étaient fières et qui aujourd'hui semble plutôt leur nuire. C'est sous cette forme qu'elles sont arrivées au dix-huitième siècle où leur monastère fut très prospère et jouit de la sympathie des populations. Les pierres tombales de l'église révèlent de grands noms et les anciens registres témoignent d'une richesse peu ordinaire'.

Mais, au fond, l'évolution n'avait atteint que la forme, car l'esprit du monastère de Bruges, contrairement à celui des autres Chanoinesses séculières, demeura toujours d'une très grande simplicité et d'une réelle pauvreté évangélique. Les i. En 1807, le curé Herdies, aumônier de l'Enclos, très au courant de son histoire, écrit, lors de la reconstitution après la tourmente révolutionnaire « La vie menée au Béguinage de Bruges diffère assez bien de la vie menée dans les autres Béguinages. Les Béguines de Bruges sont des chanoinesses et il ne leur manque que le nom. »


Béguines de Bruges, qui pouvaient désormais s'appeler les Chanoinesses de Sainte-Élisabeth, gardaient en effet leur orientation nettement contemplative. Cette orientation allait même s'accentuer par le fait que la population étant triée et moins abondante, au lieu du régime- des habitations conventuelles ou des « convents » qui jadis dominait, le régime de l'habitation séparée ou de l'ermitage aura désormais la préférence. Le monastère devenait ainsi une espèce de chartreuse moins sévère, ou un ensemble d'ermitages, avec une règle dont l'esprit se rapproche, la clôture exceptée, de l'esprit primitif de la règle carmélitaine l'oraison contemplative et la solitude se trouvaient seulement corrigées par le grand Office et les Chapitres. Toutefois, bien des Béguines préféraient continuer à vivre en petites communautés. La révolution française porta un coup terrible au monastère par la suppression des biens communs. La disparition du fonds de l'In firmerie, destiné à soutenir les Béguines sans fortune, ou malades, ou victimes de revers, et du fonds des Écolières, destiné à indemniser les Béguines qui, selon l'usage des Chanoinesses, avaient assumé dans leur maison la charge d'une ou de plusieurs novices, cette disparition nuisit fort au recrutement. Les religieuses tinrent cependant vaillamment tête à l'orage et, lorsque fut passé l'ouragan révolutionnaire, elles revinrent à leur vieil Enclos spolié dont elles reprirent possession. Désormais, l'entr'aide mutuelle et la charité des plus fortunées suppléeraient au manque de ressources.

Depuis une trentaine d'années, pour bien des causes étrangères à son essence, la belle institution de jadis n'attire plus l'attention. Sans qu'un vice intérieur nuise à son existence, mais par suite du courant qui porte ailleurs les vocations, à cause aussi du statut économique fait au monastère et auquel on. n'a pas encore paré de façon méthodique 1, faute enfin d'être connue, l'antique Vinea de Bruges, si choyée jadis, stagne dans un injuste oubli. Les religieuses se désolent d'avoir vu i. Cette question, mise à l'étude depuis trois ans, est bien près de recevoir une -solution.


se tarir la source de leur recrutement et de constater que leur beau monastère, incompris, n'est plus l'objet que d'une sympathie esthétique. L'Office, faute de voix, s'est tu dans le chœur presque vide; les œuvres de charité, faute de bras, sont réduites à des actes de bonté individuelle la liturgie n'a plus l'éclat des jours anciens.

Pour une rénovation, les cadres sont pourtant ici tout préparés. Il semble que, dans le monde moderne où l'antique idée de groupement béguinal reparaît, singulièrement vivace, sous des formules diverses, une œuvre comme celle-ci répond à un véritable besoin et possède dès lors une mission très réelle.

La spiritualité moderne s'affirme en trois grands mouvements avec un éclat de jour en jour grandissant le mouvement contemplatif, le mouvement apostolique, le mouvement liturgique, la mystique, les oeuvres, la liturgie. Ces trois tendances correspondent à trois manifestations ou aspects de l'amour l'amour dans sa vie intérieure, dans son oblation extérieure, dans les effusions de ses gestes sensibles. Or, la formule de vie religieuse suivie par les Chanoinesses de Sainte-Élisabeth, à Bruges, répond exactement à ce programme créer au milieu du monde un centre de vie religieuse typique et complète, en groupant. hiérarchiquement, dans l'exercice de la Règle, les trois grands mouvements de la spiritualité moderne contemplatif, liturgique et apostolique.

Au premier plan, base de tout, compénétranttout le reste, la vie contemplative, ramenée à la ferveur de jadis, sur le modèle d'une belle tradition vécue pendant plusieurs siècles et plongeant à l'origine dans les couches riches du mysticisme flamand médiéval; ensuite, comme complément nécessaire de cette vie, bâtie sur elle et l'exprimant en formule vivante, la vie liturgique avec toute la splendeur des offices anciens; enfin, édifié sur le tout, soutenu par cette double base d'une vie contemplative et liturgique, dérivant d'elles comme l'écoulement d'un trop-plein de vie, l'apostolat des œuvres, mais seulement pour autant que l'activité qu'elles nécessitent ne nuit pas à l'objectif primordial de paix et de recueillement.


D'ailleurs, dans un Béguinage, comme dans la u Maison du Père »,il y a plusieurs demeures1 aussi, les Supérieurs, en distribuant les charges, tiennent-ils compte des tempéraments et des aptitudes, ce qui permettra, plus qu'en tout autre monastère, aux membres de la communauté de suivre, selon l'usage d'une sainte liberté et dans les limites d'une obéissance solennellement promise, les divers mouvements de l'esprit.

Précisons davantage

1° Vie contemplative.

On connaît assez la force, je dirais l'impétuosité de cet élan vers la vie contemplative dans le monde d'aujourd'hui. Or, toutes les âmes qui sentent en elles cet élan ne peuvent pas le satisfaire, pour des motifs d'ordre psychologique ou physique.

Elles trouveraient dans notre monastère de quoi satisfaire leurs aspirations, sous un cadre unique de calme et de sérénité, avec une règle dont l'esprit se rapproche de l'esprit carmélitain primitif.

Elles aideraient à l'érection d'une œuvre magnifique réédifier au milieu du monde moderne, lassé d'agitations, l'antique « cité de paix » de jadis. L'Enclos de la Vigne est en grande partie tombé aux mains des profanes. Il faut à tout prix le sauver, le reconquérir à Dieu, et en faire un centre ardent de vie contemplative dans la belle tradition mystique du quatorzième siècle.

La règle prévoit de longues heures consacrées à l'oraison. Les moments libres de la journée permettent aussi d'abondantes lectures dans les auteurs spirituels ou des études personnelles. A jour fixe, les religieuses ont leurs instructions, conférences spirituelles, récollections. Chacune choisit librement son orientation spirituelle spécifique telle d'entre elles prie et souffre pour les âmes du Purgatoire, telle autre voue sa vie intérieure au soutien des missionnaires, telle autre a pour objectif une vie réparatrice. Les Béguines Joachimites orthodoxes du quatorzième siècle, si intéressantes, avaient pris comme objectif d'oraison principal la sainte i. Joan., XIV, a.


Trinité. Orientées par les Dominicains, elles ne purent manquer d'intensifier cette tendance. II y aurait un merveilleux apostolat dogmatique à faire revivre cette belle tradition de l'Ordre.

Vie liturgique.

Ici, encore une fois, l'œuvre à accomplir est unique. L'Opus Dei, l'office romain, le grand Office des Chanoinesses, est précisément avec l'oraison le principal objectif de la Règle du monastère de Bruges. La ravissante église de l'Enclos, si chaude, si parlante avec ses vieilles boiseries, ses bancs d'œuvre, ses stalles, a été reconstruite au dixseptième siècle dans ce but.

Nous avons ici, non pas dans une abbaye lointaine, mais dans un centre habité, l'exemple rare d'une église paroissiale complète, une église publique avec un chœur de religieuses, où les cérémonies du culte pourraient, si l'on était en nombre, prendre un singulier éclat et avoir comme telles une force d'enseignement peu commune. Aujourd'hui, vu le petit nombre de religieuses, le chant liturgique a dû être confié à des mercenaires ou remplacé par une psalmodie incomplète. Que ne ferait-on pas avec des éléments jeunes et ardents 1 En réveillant les voix qui se sont tues, en restaurant chez nous largement et abondamment les anciens offices, on monterait un type d'église, un petit joyau liturgique où, devant une communauté chrétienne complète, car au delà du chœur des religieuses s'étend la nef des fidèles, les cérémonies pourraient s'étendre dans toute leur ampleur.

Puis, l'on pourrait ressusciter aussi les anciennes et exquises processions de jadis, ces processions béguinales nombreuses autour de l'Enclos, aux fêtes des patrons, sainte Begge, sainte Élisabeth, sainte Alexis, sainte Térèse, aux jours des Rogations, ces processions célèbres de coiffes blanches et d'ornements liturgiques dont le charme simple et naïf sous les grands ormes était prenant comme une prédication. Toutes sont réduites, aujourd'hui, hélas la seule mais exquise procession de la Fête-Dieu.

3° Vie d'apostolat.

C'est un troisième aspect du programme de vie des Cha-


noinesses de Sainte-Élisabeth, bien que ce ne soit pas le principal.

D'ailleurs, l'exemple d'une vie d'oraison et de pénitence non cloîtrée, mais pour ainsi dire publique, ainsi que la prédication d'offices liturgiques, constituent déjà un apostolat d'une portée éminente.

Toutefois, en dehors des heures consacrées à l'oraison et à l'office, les loisirs, que laisse la vie béguinale, peuvent être voués à toutes les branches de l'apostolat féminin. Mais nous n'insistons pas sur l'apostolat privé qui n'est pas spécifique au monastère. L'Enclos de Bruges a une raison d'être bien à lui, par conséquent une mission apostolique bien caractérisée. En effet, de cet Enclos paisible, de ce monastère d'un genre si particulier doit émaner la paix. La « Cité de Paix » doit être pourvoyeuse de paix et la donner non seulement aux âmes qui l'habitent à demeure, mais à celles qui ne font qu'y passer pour retourner ensuite à leurs agitations. Donner la paix 1 n'est-ce pas le plus bel apostolat moderne et le plus nécessaire ? a

Des demandes de séjour temporaire, émanant de différents pays, nous arrivent chaque année. Nous ne pouvions d'abord les satisfaire. Mais voici que, pour ces mendiants de paix, pour ces hôtes de passage désireux d'une accalmie morale, nous demandant de pouvoir passer quelques jours dans la paix bienfaisante de l'Enclos, une maison de solitude a été aménagée, desservie par nos religieuses. Ces âmes vivront là des heures de divin recueillement, de calme total, suivant les offices liturgiques, méditant, apaisées, seules avec Dieu en face de leur âme.

Cet apostolat de la paix pourrait au besoin s'étendre par une collaboration intelligente aux œuvres de protection de la jeune fille si nécessaires aujourd'hui. Ce n'est pas en vain qu'en oe monastère, au-dessus de la porte d'entrée, se lit encore en grands caractères du dix-huitième siècle le mot Sauvegarde.

A cet apostolat ajoutons des.ouvroirs de tout genre organisés par les Béguines ouvroir des Missions, ouvroir liturgique, ouvroir des pauvres et ouvroir d'aide aux communautés religieuses indigentes, ouvroir d'écriture Braille


pour les aveugles, ouvroir enfin où se confectionne la fameuse dentelle de Bruges qui a fait la gloire du Béguinage et reste célèbre dans le monde entier.

Enfin, n'oublions pas que l'Enclos renferme de temps immémorial six maisons-dieu où, grâce à la charité des Béguines, quelques pauvres femmes achèvent une vieillesse heureuse et choyée.

s.

Nous avons décrit le cadre de la vie que nous préconisons ce monastère béguinal si caractéristique; nous avons analysé le programme de vie non moins caractéristique renfermé dans ce cadre; reste à dire l'esprit qui doit vivifier ce programme pour que cadre, programme et esprit forment un tout homogène net..

L'esprit n'est autre que l'âme splendide de l'ancien monastère, l'esprit de la vieille règle du quatorzième siècle, complété par les saintes traditions de l'Ordre, le tout pétri par des siècles d'existence esprit fait de douceur, de simplicité, de joie, en lequel ont vécu, depuis sept cents ans, tant de femmes de toutes les conditions, esprit qui, de tout temps jusqu'en ces dernières années, a valu aux religieuses du Béguinage de Bruges les sympathies populaires. C'est dans cet esprit de simplicité et de joie que la Béguine de Bruges poursuit son programme spirituel d'oraison, de travail et de pénitence.

Joyeuse simplicité dans l'oraison qui, dans un tel cadre, se simplifie naturellement et tend, soutenue par l'office liturgique, à la « louange perpétuelle ».

Joyeuse simplicité dans le travail qui, intellectuel ou manuel, est toujours accompli chez nous sans contention, avec ce paisible et joyeux entrain qui n'a cessé de caractériser celles que notre bon peuple de Flandre nomme, avec un diminutif d'affection « les petites Béguines », et qui est encore une manière d'apostolat, l'apostolat si bienfaisant de la joie.

Joyeuse simplicité enfin dans la pratique d'une vie librement et volontairement austère les Chanoinesses de SainteÉlisabeth font vœu de chasteté perpétuelle et d'obéissance


à leurs Supérieurs l'aumônier, curé de l'Enclos, et la Grande Dame; mais elles ne font pas vœu de pauvreté, disposant de leur fortune personnelle et de leurs biens toutefois, l'esprit à travers les âges ne s'est jamais départi, à aucun moment, d'une grande simplicité évangélique. Cet esprit de pauvreté a été perpétuellement maintenu par la règle qui s'oppose nettement à tout ce qui sent le luxe, dans l'ameublement ou le train de vie.

Cette joyeuse simplicité est vraiment l'esprit béguinal des anciens âges. L'histoire spirituelle de notre monastère fourmille de traits délicieux et naïfs, dignes de la vie des premiers compagnons de saint François d'Assise et qu'on pourrait appeler les Fiorettide la vie béguinale.

Cette joie simple est l'effet d'un judicieux usage de la liberté. Et ceci est une dernière note de l'esprit de l'institution sauf les grandes prescriptions essentielles, tout s'y fait de libre élection, de plein gré, dans une donation spontanée de soi et beaucoup plus en conformité à un esprit qu'en obéissance à une règle minutieuse.

Ainsi, « la Cité de Paix » que Dieu lui donne la grâce de vivre 1 est appelée à une véritable mission faire rayonner la joie surnaturelle au milieu de notre triste monde moderne. Déjà, pour mieux y ancrer la joie paisible, les souverains de jadis n'avaient cessé de combler la Vigne de privilèges, lettres de sauvegarde, donations diverses qui mettaient les Béguines le plus possible à l'abri de tout souci matériel et leur permettaient de mener cette existence de rêve dans la paix, la joie et l'amour divin. De sorte que si, au-dessus de son Enfer, Dante a pu mettre « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance », quelque prince aurait pu écrire en lettres d'or sur la porte de notre monastère, aux jours fortunés de sa prospérité « Vous qui entrez ici, bannissez toute larme 1 »

RODOLPHE HOORNAERT,

Curé du Béguinage princier de Bruges.


LA VIE QUOTIDIENNE DANS L'ÉGYPTE PHARAONIQUE DANS L'INTIMITÉ1

Si Petosiris préparait de longue main son départ pour les « régions parfaites », il n'était pas pressé d'en voir paraître le jour. Le pieux Égyptien songe beaucoup à la vie future, mais sa piété vise d'abord à prolonger la vie terrestre. « J'ai fait tout cela, dit Petosiris après le récit de ses travaux, pour obtenir que ma vie se prolonge dans l'allégresse. » Les dieux, au demeurant, ne lui étaient pas ingrats. Tous les génies bienfaisants étaient à son service, et le grand Thot luimême n'était pas le moins empressé de tous « Père, s'écrie sa fille aîné, son aimée, Tehen, née de la dame Renpetnofrit, père, écoute ce qui est dit à ton sujet par tes concitoyens, quand ils voient ta prospérité, Tu es un aimé de Neper (maître?) des moissons. Khenemet t'accorde que ta table soit i. Ces pages sont extraites d'un livre qui paraîtra bientôt sous le titre de Vie de Peioslris-Ankliefkhçonsou, prêtre de Thot à Hermopolis la Grande. Le tombeau de Petosiris, récemment découvert, a été publié par M. G. Lefebvre sous le titre le Tombeau de Petosiris. Le tome Ier de ce magistral ouvrage est consacré à la Description du monument; le tome II, aux Textes; le tome III, aux Vocabulaire ci planches. Les textes entre guillemets donnent, sauf indication contraire, la traduction d'un certain nombre d'inscriptions, empruntée au tome fer. On n'a pas cru nécessaire de préciser ici les références. Dans ses inscriptions, Petosiris raconte les événements de sa vie. Grand prêtre de Thot le Mercure des Égyptiens dans la ville d'élection de ce dieu, il a vécu, selon toute vraisemblance, la période agitée du quatrième siècle avant notre ère qui a vu tour à tour les dernières années de la royauté pharaonique, la seconde domination perse, et la conquête macédonienne. Son grand titre de gloire est d'avoir restauré les temples et les cultes de Khmounou (nom égyptien de l'Hermopolis de Haute-Egypte), après les violences et les profanations du rég me perse. Mais, pour nous, il se fait remarquer surtout par la pureté de ses conceptions religieuses et morales. Nous donnons ici ce qu'il nous a confié sur sa vie quotidienne et l'exploitation de ses domaines.

2. Les Khenemet sont des sortes de fées, ou des gouvernantes des dieux enfants, chargées de les garder contre tout coup de main. Cf. G. Legrain, Notes sur le Dieu Monlou, dans Bulletin de l'Institut /ranç. T. XH (ifli6), p. Ii5-n6.


remplie à profusion chaque jour. Tu es un aimé d'Anoup, maître des cornes, et de Sekha i ils donnent que le bétail soit nombreux, et que les bêtes soient grasses dans tes écuries. Sekhet, dame de la chasse et de la pêche, t'accorde que le gibier se rassemble dans les champs devant ton filet (?). L'enfant de Bouto2 te donne que tu sois riche en vin suivant ton désir, tandis que tu te donnes du bon temps. On t'apporte les produits excellents de Pount3. Quand tu entreras dans l'autre monde, ta tombe en sera pourvue les résines odorantes brûleront pour toi, (faisant) là leur office (?), Shesemou' t'accorde. éternellement, pour suivre les impulsions de ton cœur. Ces choses sont rassemblées pour toi selon ton désir et tout cela s'est fait par l'action de Thot les choses utiles que tu as faites dans son temple, il te les revaudra. » Et, comme si les traits du tableau n'étaient pas déjà bien complets, « sa fille puînée, son aimée », Tehiaou ajoute « Hâpi 5 vient à toi pour remplir tes désirs. Akhet6 t'accorde ses largesses, ô aimé de tous les dieux, remplissant tes greniers parce que tu as fait vivre les hommes. Sekhet' t'accorde que tes taureaux procréent, que tes vaches conçoivent, qu'elles mettent bas pour toi des veaux bien gras tes troupeaux sont nombreux à l'étable grâce à la science des prêtres de Sekhmet8». Rien ne manquait à l'heureux grand prêtre. Les domaines sacerdotaux lui procuraient toutes choses en abondance, à tel point qu'il tenait commerce en gros. Il disposait pour cela d'une flotte amarrée au port pendant la saison sèche, mais qui, avec les crues, se mettait en mouvement, « voguant vers le Nord et le Sud, d'après son bon plaisir ». Riche, considéré, «notable r. Une incarnation d'Hâthor, vache nourricière d'Horus.

a. Osiris, à qui l'on attribuait l'introduction de la vigne et l'invention du vin, et qui fut pour cette raison identifié à Dionysos par les Grecs.

3. La côte de Somali, d'où venaient à l'Egypte l'encens et autres aromates. 4. Dieu des parfums.

5. Le Nil.

6. Déesse saisonnière.

7. Déesse de la chasse, ou mieux, de toute richesse en animaux.

8. Les prêtres de Sekhmet sont experts en toute médecine, et en magie. On se souvient que Petoriais était chef des prêtres de Sekhmet à Khmounoo. Inse. 58, aa25, p. 88;


de la ville, grand parmi les siens, propriétaire de nombreuses maisons, de champs étendus et de troupeaux innombrables », il n'avait rien à envier aux glorieux ancêtres du Moyen Empire. Chaque matin, l'intendant venait rendre ses comptes et prendre des ordres pour la journée. De nombreux scribes et contremaîtres surveillaient les travaux et les ateliers. Car il n'y avait pas que les travaux des champs. ̃Petosiris se livrait aussi à l'industrie. Les représentations murales du pronaos en donnent une idée. A la forge deux hommes écrouissent le cuivre. Ce sont les « hommes travaillant le cuivre pour faire resplendir la maison de leur maître par leurs travaux ». L'un, accroupi sur les talons, maintient le métal sur l'enclume au moyen d'une longue pince. L'autre, debout, s'apprête à abattre des deux bras une lourde masse. « Fais vigoureusement, dit le premier, parlant de son maître, fais vigoureusement, pour produire son bien-être. » Un troisième ouvrier met la dernière main à un vase à panse rebondie, qu'il martelle au moyen d'un petit marteau sans manche. Il chantonne « Enferme le cuivre bien vite, porte(le) à la maison de notre maître, (pour qu'il fasse) un jour heureux. Viens, appliquons-y le sceau (?). »

Les orfèvres travaillent à part et sont fort surveillés. Assis sur de petits tabourets, ils manient avec zèle le marteau et le burin. Un contremaître et un scribe sont là en permanence. Le premier observe un ouvrier vêtu d'un simple pagne, « sculpteur-orfèvre gravant dans l'argent et l'or. placé devant lui, jusqu'à la tombée de la nuit, sans cesse. », et qui a entrepris la confection d'une corne à boire (rhyton), dont la pointe se termine en museau de gazelle. Près de lui, un camarade, portant tunique, travaille à une pièce e superbe composée de trois poitrails de chevaux bridés. Satisfait du résultat, le contremaître les complimente « Vous faites du bon travail ce que vous faites, le maître vous (en) récompensera. » Bientôt leur œuvre passe à l'atelier de montage et de polissage. Les poitrails de chevaux complètent maintenant le chapiteau composite, à volutes, d'une colonnette dont la base s'élargit en pavillon. Le tout est surmonté d'une sorte de cloche, dominée par un génie ailé. Un ouvrier s'occupe à raboter ce curieux assemblage. « II


est, nous apprend Petosiris, unique dans son métier. » Un autre finit le rhyton à museau de gazelle. « Cet homme, façonnant de l'argent et de l'or dans la maison de son maître, à été choisi dans la Terre entière1. » On le voit, si les ouvriers sont de bonne volonté, Petosiris est généreux en éloges. Au polissage, nous retrouvons la colonnette et le rhyton. Les ouvriers, « nettoyant l'argent et l'or pour leur maître », n'ont rien à envier aux précédents, « il n'y en a pas un qui les vaille dans leur partie ». Et devant le scribe qui surveille le travail, l'un d'eux déclare « Vous travaillez à merveille, grande sera la récompense qui vous sera donnée. » Nous voici à l'emballage. Auprès d'un grand coffre, un scribe annote les pièces qu'on apporte rhytons, vases de formes variées, grandes cuillers en forme de louches. Au préalable, chacune a été pesée sur une balance qui a bien deux mètres de haut. Un scribe inscrit scrupuleusement le poids. Il s'agit ici de Il placer l'argent et l'or (dans) la balance, (les) porter au magasin, (les) mettre en écriture dans la maison du maître, (où) il s'en trouve (déjà) des monceaux (?) ». Un précepte moral pour les hommes « Préserve ta main de l'injustice », et une formule magique pour la balance « (Qu'il n'y ait pas) d'injustice en elle » garantissent la régularité de l'opération.

La menuiserie est aussi en pleine activité. On y fabrique pour l'heure un lit d'apparat, et une série de paniers à viande en vannerie. Deux ouvriers tournent des colonnettes qu'un troisième finit au rabot. Et, comme le travail ne se conçoit pas sans quelque remarque profitable, nous apprenons ici que « les ouvriers font le travail sans cesse pour servir leur maître dont les intérêts sont entreleurs mains», etque « faire le travail est utile (à l'ouvrier), car son maître l'en récompensera ». Deux ébénistes ajustent des panneaux décorés d'un rang dé colonnettes. « Ils font tous travaux selon l'amour de leurs cœurs (les) portant comme dons (?) à leur maître au début de toutes les saisons. » On ne peut être mieux disposé pour le patron. Dans ce vertueux état d'esprit, ils préparent des trous aux chevilles au moyen d'un archet.

i. L'Egypte.


Le lit de parade est monté. Il reste à l'incruster d'or et d'argent. La présence du scribe redevient nécessaire. Le châssis et les pieds du lit sont formés par des corps de lions stylisés, dont les têtes décorent la partie antérieure. Les longs côtés sont garnis d'une suite de panneaux contenant des sphinx ailés les quatre angles sont surmontés de licornes à corps de lion, accroupies dos à dos. L'ensemble donne une haute idée du luxe qui régnait dans la maison de Petosiris. Mais le summun du bien-être oriental, ce sont les parfums. Petosiris y est fort sensible. D'autant plus qu'à l'agréable les parfums ajoutent l'avantage très utile de mettre en fuite les démons qui neutralisent l'action favorable des dieux, et font entrer la maladie dans la maison. Il assiste en personne à leur confection. On déballe les baies rouges des « fruits de Pount », on les dépouille, on les écrase avec soin sur une tablette. Dans de grands mortiers de pierre, des serviteurs accroupis sur les talons « pilent les herbages odoriférants ». Quand la matière est suffisamment réduite, on la fait cuire dans une cuvette. C'est l'opération la plus délicate. L'un des spécialistes préposésà ce travail surveille le liquide, et le remue constamment. L'autre se charge de maintenir le foyer à la température convenable. Des vapeurs exquises flottent dans l'air. Assis non loin de là auprès d'une table basse, on voit deux « parfumeurs façonnant des résines d'agréable odeur ». Ils déposent le travail fini dans deux cruches à leurs côtés. Que font-ils ? Ils semblent triturer les aromates à la main. Sans doute façonnent-ils les boulettes d'encens qui servent aux fumigations ? A moins que ce ne soient les gommes à mâcher, mélange de miel et de parfum, dont se servaient les élégantes d'Égypte, comme aujourd'hui celles du Nouveau Monde. Enfin, les essences sont à point. On verse les huiles parfumées dans des pots, on les soumet à l'appréciation d'un vieil expert assis dans un coin. Et Petosiris, couvert du mantelet macédonien, installé sur un tabouret à coussin, se fait apporter les échantillons. L'état du monument nous prive de savoir ce qu'il en pense. Ils ne peuvent être qu'excellents chez lui tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il fait grande provision, car il en faut pour les dieux, pour les vivants et pour les morts.


Orfèvrerie, meubles et parfums ne sont pas les seules industries du Grand des Cinq Petosiris. Il devait posséder encore d'autres ateliers domestiques, notamment de tissage, pour utiliser les produits de ses linières, de boulangerie et de brasserie, voire de verrerie pour couler les beaux hiéroglyphes de son cercueil, que Tehiaou, sa fille, appelle sans vergogne « incrustations de toutes sortes de pierres précieuses ». Mais le gros de son exploitation est, comme bien l'on pense, agricole. Il ne laissait jamais de s'y montrer. Quand le soleil alanguit les membres du travailleur, la présence du maître est pour beaucoup dans son courage. Le Grand des Cinq « sort donc pour regarder dans les champs ». Seulement il se tient à l'ombre. Et les ouvriers ne manquent pas de relever le contraste entre eux et « le prophète Petosiris en train de se reposer à l'ombre ». « Agréable est la fraîcheur », se dit-on. Derrière lui, un enfant armé d'une gaule tâche d'abattre quelques grappes de baies rouges, tandis qu'il donne ses ordres au directeur des travaux. Il est question en ce moment de semailles et du labour. Une formule générale qui est peut-être un chant du travail2 donne le ton. « Je suis le cultivateur aux bras vigoureux, cherchant ce qui est utile à son maître. [profitant de] l'inondation quand elle vient pour arroser (?), connaissant (?) le chemin de [son champ?]. distribuant le travail aux enfants des paysans qui sont consommés en tout travail, (qui) songent au bien-être de leur maître, et le procurent (?) chaque année. » Comme il s'agit d'une représentation destinée à entretenir le ka, âme matérielle, du maître, l'inscription poursuit « 0 Grand des Cinq, etc., tes champs viennent te rendre hommage. Puissent-ils t'apporter ta nourriture chaque année pendant la durée des siècles. »

L'inondation a quitté la campagne. La terre est molle. Le moment est propice aux semailles, mais de courte durée. i. Titre de noblesse de Petosiris.

a. Les chansons du tombeau de Petosiris sont brèves et n'appartiennent pas nécessairement aux chefs-d'œuvre du genre. On en trouvera d'autres dans A. Erman, Ag. lit., p. 176, 314, et dans Reden, Rufen und Lieder au/ Grâberbildern des Allen Reiahes, Berlin, 1919, du même auteur. M. G. Legrain a récolté bon nombre de mélopées chantées aujourd'hui dans la région de Thèbes. Il n'a sans doute publié que


« Le terrain sera dur demain », car l'évaporation est rapide. Heureusement, le travail se fait vite. « C'est chose certaine, dit Hérodote, que les Égyptiens sont ceux de tous les hommes qui recueillent les fruits de la terre avec le moins de labeur, car ils n'ont peine d'ouvrir les sillons avec la charrue, de fouir ne labourer et cultiver la terre en sorte aucune, comme font toutes autres nations; mais le fleuve de soi-même vient arroser leurs terres, et, après s'être retiré, ne leur reste que les meilleures. Elles sont beaucoup plus longues sans être pour autant supérieures en mérite. Mais leur air de parenté avec les nôtres est frappant.

Laboure le champ dès aujourd'hui,

Laboure pour la fève, le blé et la guilbane.

Laboure le champ de l'aurore à la nuit,

Car c'est lui qui paiera nos dettes.

Laboure le champ, jeune homme,

Attelle le taureau.

Je laboure le champ dont je suis le maître.

J'aurai fini de labourer avant tout le monde.

C'est la partie qui reste à terminer avant le déjeuner.

Finissez-la, mes gaillards.

Il faut encore moissonner cette partie.

Finissez-la, braves gens, puis vous vous reposerez,

O notre maître, laisse-nous partir,

Afin que la lumière du soleil

Nous ramène chez nous.

Je suis le potier qui tourne la roue,

Je suis le potier qui fais les grands pots.

Je suis le potier qu'aiment ses pratiques,

Le fameux potier qui vit au désert.

Je suis le potier qui chante courage

Admirant les pots naissant de mes doigts, etc., etc.

Cette dernière chanson rappelle étrangement le thème Je suis le laboureur vigoureux de bras », etc., de nos inscriptions. (G. Legrain, Louqsor sous les Pharaons, p. 167, 180, 187-188, Bruxelles, 1914.)

LE LABOUR

LA MOISSON

A midi

L'après-midi

LE poriER


semer et mettre les pourceaux dedans pour fouiller et enterrer la semence, et sur ce attendre la moisson. » En général il suffisait, en effet, de semer sur le sol mou, et d'enfouir l'emblave, soit sous les pas du petit bétail, soit au moyen de la charrue. C'est ce dernier mode qui est en usage à Hermopolis. Derrière le semeur, le bouvier pousse son attelage. Ils travaillent au rythme d'une mélopée. L'un chante « Semer les grains de toute espèce dans les champs, les plaçant si bien que chacun trouve son utilité en son temps »; et l'autre, tout en maniant l'aiguillon, et en pesant sur la charrue « Grand labour. Son temps est bon. Pousse les belles, dirige-les quand elles marchent, ne dételant pas les belles avant d'en avoir obtenu tout ce que tu peux désirer. » Les belles, ce sont les vaches. Elles sont si intelligentes, ces bêtes. La vitesse des grands rapides n'a pas encore creusé en elles ces abîmes d'ébahissement que nous leur connaissons. « Hou est dans les bœufs, Sia est dans la Brillantei. » Cela veut dire que l'attelage est si bien dressé qu'on peut le livrer à lui-même la charrue va « selon le bon plaisir des taureaux ». Au bout du sillon, il suffit de crier « Tourner 1 » Aussi le bouvier éprouve-t-il pour ses bêtes une véritable tendresse. Quand la rude journée prend fin, il ne songe qu'à leur pitance « Qu'on (leur) donne des aliments en hâte » Il Et, de peur de leur imposer une fatigue inutile, il porte luimême la charrue sur ses épaules.

Bien pittoresque est le retour au crépuscule doré. On entend de loin les voix des paysans qui s'interpellent. Les attelages rentrent, mugissants et paisibles, précédés par le petit veau qui les entraîne. Des hommes portent sur le dos un lourd fardeau « de toutes sortes d'herbes des champs » pour servir de fourrage. Les rayons obliques du soleil se jouent dans les oripeaux colorés dont ils sont revêtus, et couvrent tout de leur opulence. Le temps est loin où les ouvriers n'avaient pour se couvrir qu'un méchant pagne, ou n'avaient rien. Beaucoup sont aujourd'hui habillés d'une tunique longue, reprise à la ceinture par un cordon. On a i. Hou et Sia sont des personnifications divines la Parole créatrice et l'Intelligence. La Brillante est le nom d'une des vaches.


perdu aussi la tradition des habits blancs, encore en vigueur au temps d'Hérodote. Tout cela en dit long sur les influences subies pendant deux siècles de domination étrangère. Certains portent un petit chapeau de paille de forme conique. Leurs habitudes, quant à la coiffure et au port de la barbe, sont variées l'un porte la barbe entière, rare autrefois l'autre a le menton glabre; l'un porte des boucles, l'autre a les cheveux coupés ras.

L'élevage et l'entretien des bestiaux occupent toute une équipe. Deux registres dans la paroi ouest y sont consacrés, dans le pronaos. En voici quelques scènes

Quand le bétail « descend pour manger dans les champs», un pâtre précède, portant un veau. La bête tend la gueule vers la mère, et l'appelle. La vache c'est une rousse, probablement, elle se nomme la Dorée lui répond, le cherche, entraîne les autres et facilite ainsi la tâche du bouvier qui pousse le troupeau. Vers le soir, on va prendre le lait. Une vache est connue entre toutes pour sa mauvaise grâce à se laisser faire. On l'appelle la Récalcitrante. Pour vaincre son humeur mutine, on allie la ruse à la force d'une part, on attache son veau par le mufle à son licou, spéculant ainsi sur son instinct maternel, de l'autre, on lui tient les pattes de derrière ligotées. « Lie ses pattes et fais attention », dit l'homme accroupi aux mamelles. « Ne tarde pas à la traire », répond l'autre. On sait qu'il est essentiel de traire les vaches à fond, si l'on ne veut pas s'exposer à voir les glandes s'engorger et tarir. Une vache mal traite est une vache perdue. Les bouviers avisés de Petosiris obvient au danger d'une façon fort commode ils chargent Je veau affamé de vider les pis plutôt que de perdre leur temps à faire venir le lait jusqu'à la dernière goutte, ils laissent la vache « allaiter son petit après qu'on l'a traite ». C'est grand profit de posséder des gens aussi industrieux. Mais là ne s'arrête pas la compétence du bon pâtre. Il faut qu'il soit aussi versé dans l'art vétérinaire, c'est-à-dire dans la partie spéciale de la magie qui concerne les bestiaux. Un troupeau, un tant soitpeunombreux, exige toujours la présence de l'un ou l'autre de ces spécialistes, particulièrement si,, comme il arrive souvent, il faut passer l'eau. Les « bergers qui s'entendent aux choses


magiques » ferment alors la marche « pour jeter un charme sur le passage de l'eau ». Le tombeau de Petorisis semble insinuer qu'ils sont nécessaires aussi au vélage. Quoi qu'il ea soit, « celui qui connaît sa magie fait vivre ses dorées » (ses vaches).

Dans la vallée du Nil, la nature est expéditive, et laisse peu d'intervalle entre les semailles et les moissons. Dès la première quinzaine de mars les ouvriers sont entrés dans la linière. Comme aux autres registres, l'un d'eux fait les présentations en une longue légende horizontale « Je suis le cultivateur vigoureux des deux bras, beau de visage dans les champs, consommé en tout travail du cultivateur, voyant. l'intérêt du champ, lorsque sont venues les agréables (les moissons), donnant des instructions aux enfants des paysans, faisant qu'ils songent au travail de l'année. 0 Grand des Cinq, Maître des Sièges, prophète Petorisis, elles sont à toi les agréables dans les champs, pour que tu satisfasses tes désirs en elles éternellement. » Les tiges sont saisies par poignées et arrachées d'un effort de torsion, comme on fait encore de l'alfa. Trois arracheurs avancent parallèlement sous les yeux de « l'intendant regardant ce qui est fait dans les champs par les cultivateurs ». Derrière eux, des servants fabriquent des liens en « faisant la torsion avec le lin » et lient d'énormes javelles. L'un des arracheurs, particulièrement zélé, travaille des pieds et des mains. « Arrache le lin, ne te lasse pas. Attention à tes bras », dit-il à son voisin. Celui-ci, qui inspectait l'horizon, la main en visière, se formalise « Tout le jour je travaille sans me lasser, réplique-t-il, mon maître me félicitera quand il verra le travail que j'ai fait dans son intérêt. » Mais l'autre est en veine de bons offices. S'adressant à celui qui ramasse le lin près de lui, il dit « Ne le laisse pas tomber à terre. Prends garde qu'on n'emporte ce qui est derrière toi 1 A qui en a-t-il? Est-ce à la petite fille toute nue qui rôde dans le champ pour ramasser les tiges perdues ? Et que doit-il penser de l'arracheur voisin, qui, moins avare, tranquillise l'enfant « C'est pour toi ce qui est dans tes deux bras, pour vêtir ton corps. » Le prophète Petosiris n'est pas si regardant, que diable Les trois ânons qui emportent constàmment les


lourdes gerbes, lui en amèneront plus qu'il n'en faut pour habiller sa famille pendant des années. Je ne sais s'il faut en croire le vieillard qui les conduit, à grands coups de bâton, mais il assure << qu'ils sont contents, portant le lin à la maison de leur maître ».

A peine la cueillette du lin terminée, dans la première moitié du mois d'avril, les blés sont mûrs. Cette fois le cultivateur, toujours également vigoureux, « porte le grain. Même pendant les mauvaises années, grâce au travail de ses deux bras, il remplit,au profit de son maître, les deux greniers de tous les bons herbages des champs, quand vient la saison Akhet ». Ici encore, sous la surveillance du contremaître, trois faucheurs avancent de front dans les blés barbus. Ils saisissent les chaumes sous l'épi, et donnent le coup de faucille au premier tiers. Puis ils passent les bouquets à des petits garçons qui les lient en gerbes. La paille sera enlevée plus tard, et sera la réserve de fourrage pour la saison des inondations. Comme au champ de Booz, une glaneuse mendie sa part. Le moissonneur, un homme à barbe, vêtu d'une tunique bleue et coiffé du bonnet pointu, lui fait donner des bouquets de blé par l'enfant qui l'assiste. Il interrompt son travail, et fait un brin de causette avec la pauvresse « Dès le matin (je) moissonne quand la fraîcheur tombe du ciel. le brillant soleil va inonder la terre. » En avril, la chaleur est lourde à certains jours, et quand le chamsin se lève, on n'y tient plus. La femme, qui porte sa gibecière sur le dos, se confond en remerciements « Comme ils sont agréables ceux qui font prospérer ces champs Ils abandonnent ce qu'ils .font, eux, les cultivateurs. » Elle n'ignore pas que chaque faucheur doit fournir par jour un nombre déterminé de mesures. Tout ce que l'ouvrier lui laisse emporter, il « l'abandonne » sur son travail. A l'autre extrémité du champ le moissonneur s'est arrêté également. Il a soif « Sois généreux pour le paysan, dit-il au surveillant, et donne-moi de l'eau pour étancher ma soif » Celui-ci, un bourru bienfaisant, répond « Le soleil brille, bien sûr, (mais) on n'a rien reçu de tes mains. As-tu fait une gerbe ? Ne t'arrête pas pour boire, avant que tu n'aies travaillé aujourd'hui 1 » Et le fait est qu'il est plus pressé de boire que d'entamer la tâche de la


matinée. Son champ est encore intact, alors que ses deux camarades laissent derrière eux les tiges coupées. Mais le surveillant est bon enfant, et donne un grand pot de terre, le paresseux boit avec avidité. Or, tout à coup une voix sévère s'élève « Une petite gerbe dans la journée. Travaille. Si tu t'appliques à moissonner cette gerbe, les rayons du soleil descendront et- inonderont notre travail. » C'est le moissonneur du milieu qui gourmande son aide, un petit garçon aux mains pleines d'épis. Mais le voilà qui se fâche. « Va-t'en avec ce que tu as en mains I Tu sais, on est puni pour cela 1 » Que se passe-t-il Des épis ont-ils disparu dans la gibecière suspeete que l'enfant porte en bandoulière? Ou n'est-ce pas plutôt que, trop lent à entasser les javelles, il fait attendre le moissonneur, et trouble ainsi le rythme de son mouvement P

Une particularité curieuse dans les domaines de Petosiris, et qu'on ne voit représentée que dans son monument, c'est que le dépiquage, universellement usité ailleurs, y est remplacé par le battage. Trois hommes, armés chacun de deux massues légères, se tiennent autour des gerbes mises en tas, et frappent en cadence, des deux bras à la fois. Pour s'entraîner au travail, ils ont une ritournelle bien simple <( O foulon, dis En avant le champ 1 »

Vers midi le soleil est de plomb, et les blés brûlent les mains. Les ouvriers quittent les champs. Le prophète Petosiris a pris les devants, et s'est réfugié dans sa maison, où il a pris un bon déjeuner. Les grands mangeurs sont respectés en Égypte. Le sage Dedi de la légende mangeait par jour, pour entretenir la verdeur de ses cent dix ans, cinq cents pains et une cuisse de bœuf, le tout arrosé de cent cruches de bière1. Nous n'en prêterons pas autant à Petosiris, encore que « sa table fût remplie à profusion chaque jour », et nous admettrons qu'il se contentait, pour ses trois repas, des trois ou quatre pains, des deux cruches de bière et des viandes variées de boucherie et de venaison dont se composait la ration moyenne de l'Égyptien aisé. Après quoi, l'estomac i. Cf. Conte de Khéops et les Magiciens, dans Maspero, Contes populaires, 4e éd., p. 3a.


apaisé, et le coeur satisfait, il allait jouir des délices si appréciées des jardins. Car il était « riche en arbres resplendissants et en jardins pleins de fleurs », où il « prenait du bon temps chaque jour ». Bien souvent, lorsqu'il avait des amis à dîner, il se faisait apporter la table à jouer, l'énigmatique échiquier d'Egypte à trois rangsde onze cases', qui se jouait avec neuf pièces. Il jouait jusqu'à ce que le crépuscule ramenât « le moment de se rafraîchir dans la salle de la bière ». Il se retirait alors dans l'appartement d'été où la brise du Nord pénétrait par la claire-voie, etse faisait apporter par les servantes la bière d'orge et les cruches de vin. Des « chanteurs beaux, joyeux de visage, agréables de voix comme Merit », la déesse de la musique en personne, « réjouissaient son cœur jusqu'à la tombée de la nuit ». Les jongleurs et les acrobates se livraient à leurs cabrioles vertigineuses au son des instruments. La bière et le vin coulaient à flots. Petosiris, titubant et hilare, donnait le ton de la joie la plus abandonnée et la plus intime. Renpetnofrit et ses trois Cilles, gracieuses dans leurs habits de gaze et couvertes de fleurs, assistaient avec un plaisir non dissimulé aux exploits bachiques des hommes. Elles savaient prendre leur part à l'occasion. « Tu bois jusqu'à l'ivresse, faisant ce que ton cœur désire sans cesse, éternellement. Le vin est frais dans ta demeure, et abondant comme l'eau », dit Nesnehmetâouai. C'est à la plus jeune que Petosiris a réservé de lui faire ce joli compliment.

Boire sans c.esse, éternellement, suppose des celliers bien garnis. Le maître y a pourvu. Comme toutes-les dépendances des temples, qui avaient quasi monopolisé la culture de la vigne, les terres sacrées de Khmounou contenaient de vastes vignobles. On les cultivait en pergola, méthode qui laissait prendre aux sarments leur maximum de développement, et fournir le meilleur rendement. L'automne venu, les grappes opulentes de raisin noir pendaient lourdement à l'ombre chaude du feuillage. On les emportait par corbeilles, gonflées da sève, et portant la trace des mains sur leur duvet bleu. i. Le type ordinaire est de So eues, mai» on en rencontra aussi de ai, 27, ou comme ici de 33.


« Viens, notre maître, disent les vignerons du bas-relief, vois tes vignes en lesquelles ton cœur se complaît, pendant que les jardiniers sont en train de fouler devant toi. Nombreux est le raisin sur sa tige, et abondant son jus plus qu'en aucune autre année. Bois, enivre-toi, ne cesse pas de faire ce que tu aimes, et que (le vin) t'advienne comme tu le souhaites. » Notre maître ne se fera pas prier.

Le fouloir est une large cuvette creusée dans la pierre, à laquelle on accède par un escalier. Les enfants y déversent constamment le contenu de leurs corbeilles. Quatre vendangeurs, nus comme des Bacchus, piétinent le raisin «̃ cadence, en se tenant par les mains à une tringle fixée audessus de leur tête. Le vin s'écoule à flots par une gargouille en tête de lion, dans un bassin cubique où l'on remplit Us amphores résinées. Le temps presse. « La nuit vient. Abondante est la rosée du ciel sur les raisins. Qu'on les fouie hâte, et qu'on les porte à la maison de notre maître. » Mai», avant de quitter le vignoble, il y a un devoir A remplir. « Qu'on fasse une libation avec (ce vin) au génie de la vigne. C'est grâce à lui que le vin est plus abondant qu'en aucune autre année. » Et les jarres sont enfin remisées avec le luxe d'instructions habituel « Attention 1 les deux bras p*ïdessous, et portez-les au magasin. » Au fur et à mesure le scribe inscrit le chiffre sur ses tablettes, tandis que Petosiri*, debout à l'entrée du vignoble, drapé dans l'écharpe macédonienne, contemple avec orgueil l'abondance de ses récoltes. Le Grand des Cinq a bien mérité des dieux, et les dieux le lui rendent « Toutes choses sont arrivées par l'action de Dieu, notre maître les boira avec joie, en rendant grâces pour ses largesses. »

Ê*ïi.e SUTS.


CHRONIQUE DRAMATIQUE

CHEZ « LES COMPAGNONS DE NOTRE-DAME » Les Compagnons de Notre-Dame ont représenté, en décembre, au théâtre de l'Atelier, les Trois Sagesses du vieux Wang, drame chinois en quatre tableaux de Henri Ghéon, et le Vent lait danser le Sable, trois actes de Henri Brochet1.

Le sujet du drame chinois n'est pas fictif. Ghéon a composé son œuvre d'après une histoire vraie qui lui avait été racontée par un saint missionnaire. Cette histoire est un épisode tragique de la révolte des 1-re-toan (ou Boxers) qui préludait, il y a vingtcinq ans, aux soulèvements actuels. Elle fait paraître, chez les nouveaux chrétiens de Chine, une générosité qui nous reporte aux premiers âges de la foi A l'heure où l'Église de Chine entre dans un nouveau destin, écrit l'auteur dans un court avertissement, puisse notre modeste transcription faire connaître, admirer, aimer la figure héroïque et sainte de Lao Wang, chrétien des 3 temps apostoliques qui, pour amour de Dieu, pardonna à son ennemi. »

Dans son village d'Hantsoun, le vieux Wang, chef de famille, laboureur, maître-pugiliste et bon chrétien, mène une vie paisible, mesurée, honorée. Le chœur de la pièce, que figurent ici deux chroniqueurs lettrés, lui reconnait trois sagesses la sagesse du père, Ja sagesse du maître, la sagesse de la foi, de l'espérance et de l'amour.

̃ L'élève préféré du vieux Wang est Tchang-fou-tang, jeune et agile païen. Wang a pour lui des sentiments paternels. Comme Tchang-fou-tang est pauvre, le maître, non content de lui donner des leçons gratuites, le secourt de ses deniers, plus exactement de ses sapèques, prie pour lui et pour sa mère malade, le traite avec iv. Les Trois Sagesses du vieux Wang (huit rôles d'hommes, autant de figurants) a paru chez Blot, éditeur, dans la collection les Cahiers du Théâtre chrétien; le Vent fait danser le Sable, paraitra dans la même collection.


une bonhomie simple et affectueuse qui n'exclut pas la plus délicate urbanité.

Malheureusement, le jeune païen n'est pas un brave garçon orgueilleux, sensuel, violent et fourbe, il offre à l'esprit du mal une proie d'autant plus facile que le vieux péché règne encore sur lui. Voilà que toutes ses vilaines passions, excitées par le Malin, se liguent contre le vieux Wang et l'accusent des plus noirs desseins Wang par ses dons cherche à humilier son élève, Wang veut l'acheter pour en faire sa chose Wang veut le convertir, pour lui enlever son goût d'indépendance, sa fierté nationale, les vertus de sa race. Et ainsi de suite. Enfin la bonté du vieux Wang est ressentie par Tchang-fou-tang comme une offense cruelle, comme une mortelle injure le petit fauve ne rêve plus que vengeance. Or, pendant une absence de Wang qui s'est rendu avec sa femme chez une de leurs filles, mariée au loin, les I-re-toan ou Boxers, sous prétexte de chasser les mercantis étrangers, se déchaînent contre les Chinois chrétiens, les massacrent, pillent et dévastent leurs biens. A la tête d'une bande de chenapans, Tchangfou-tang fait irruption chez son maître, assassine son fils, sa bru et leurs jeunes enfants, tous chrétiens, tous martyrs de la foi puis il met à sac et incendie la maison qui lui fut toujours hospitalière. Si Wang, de retour au village, ne perd pas la raison, c'est qu'il a la tête solide mais la douleur tue sa femme. Quant au meurtrier, il s'est enfui avec sa bande.

Ghéon a vivement éclairé les sentiments du père de famille chinois qu'une catastrophe a privé d'héritiers mâles. Wang est un bon chrétien il a l'étoffe et obtiendra les grâces d'un chrétien héroïque mais il a reçu des ancêtres et garde au plus intime de soi l'antique religion du foyer qui ne s'éteint pas, du nom qui se transmet, du sang qui passe de père en fils. En lui ce ne sont pas seulement l'amour paternel et la tendresse de l'aïeul qui sont lésés par le crime de Tchang-fou-tang, c'est aussi l'instinct le plus fort, le plus profond, le plus invétéré d'une race son ressentiment est. plus que personnel, il est familial il lui semble que ses ascendants nourrissent sa douleur de leur douleur et sa colère de leur colère. Malheur au meurtrier si jamais il rentre au village 1

Or, amnistié par un décret impérial, Tchang-fou-tang n'est pas loin mais il se cache, en proie au remords et à la crainte. Il n'ose plus revenir cultiver le petit bien de sa mère, ce qui lui permettrait


de ne pas mourirde faim. Aussi a-t-il fait demander au missionnaire, qui veille sur les ouailles du village, s'il est vrai que les chrétiens pardonnent. Certes, le Père et ses deux catéchistes indigènes sont assez mal disposés à l'égard de Tchang-fou-tang s'ils le rencontraient dans la rue, ils auraient envie de se jeter sur le monstre. Mais, « voyez-vous, observe le Père, il y a des gens qui se passent toutes leurs envies. Pas nous. ou le moins possible, n'est-ce pas a Du païen au chrétien voilà toute la différence. Allez dire ça au vieux Wang. »

Timidement les deux catéchistes vont dire ça au vieux Wang. Ils lui font entendre que Tchang-fou-tang est proche, affamé, repentant, et qu'il souhaite rentrer chez lui. Ce message n'a d'autre effet que d'aviver les souffrances de Wang, de susciter en lui les sanglantes images du drame où les siens ont péri, de durcir sa résolution de supprimer le coupable. Le Père arrive alors il vient de se recueillir et de prier l'esprit de conseil lui a répondu. Tout en marchant au bord de l'eau, Wang et lui murmurent le Pater et l'Ave; après quoi le Père va droit au but « Tchang-foutang revient au pays. Tu es chrétien, tu pardonnes. » Wang est d'abord suffoqué; puis il proteste avec force et s'obstine dans son dessein. Que peut-il contre sa douleur, contre l'indignation et la détresse des morts qu'il porte en lui, contre le souvenir de l'action atroce et l'idée fixe de la vengeance ? Certes, le Père ne saurait condamner la nature en ses réactions et révoltes légitimes à la place de Wang, il sentirait comme il sent et voudrait ce qu'il veut. Mais ces sentiments, cette volonté, le Seigneur demande précisément qu'on les lui sacrifie. Au cours des troubles récents, d'autres chrétiens ont donné leur vie; or, Dieu refuse la vie du vieux Wang « Il ne veut pas de ta mort charnelle. Il veut la mort de la rancune dans ton âme, l'acceptation de l'injustice dans ton âme, le sacrifice de ta force et des moyens de te venger. Il veut la plénitude, dans ton âme, de l'esprit de miséricorde et d'amour. Le ciel a besoin d'un chrétien qui assume tout l'Évangile. N'en fût-il qu'un, il en veut un au monde qui aime vraiment son ennemi. Vieux Wang, seras-tu ce chrétien?. » Lé vieux Chinois doit opter être pleinement chrétien ou ne pas l'être du tout s'élever jusqu'à la Croix ou tomber très bas rendre le salut possible à une âme, celle du meurtrier, ou la perdre. Et Wang, sans que sa douleur ait cédé ou son ressentiment molli, sent péné-


trer en lui la volonté du pardon. Mais que l'autre ne se trouve jamais sur son chemin.

La divine grâce, offerte à une âme généreuse, a remporté une première victoire. Victoire incomplète, qui va d'abord être complétée, puis surpassée. Le vieux Wang a fait violence à sa '^aine, renoncé à punir et contraint son vouloir au pardon. Pourtant, s'il rencontrait Tchang-fou-tang, il ne sait pas ce qu'il serait capable de faire. II lui fallait, pour commencer, désirer le salut de l'âme criminelle il lui faut à présent aimer cette âme. C'est difficile la détresse actuelle de Wang, sa solitude, sa mémoire, son imagination, tout concourt à l'entretenir dans le désespoir et la haine. Insidieux et perfide à son ordinaire, le démon s'applique à présenter au pauvre homme, avec toute leur force et toute leur acuité, les motifs qu'il a d'être impitoyable. Si, en de tels combats, le chrétien n'avait d'autres armes que ses forces naturelles, il succomberait. Mais Wang peut prier au moment critique. Sur la petite place où luisent des lanternes de papier peint, les paysans fidèles ont fait cercle autour du Père pour la prière du soir. Wang prend sa place dans le cercle. On prie, on médite, on écoute le Père évoquant l'héroïque fermeté des récents martyrs, pauvres et obscurs paysans qui semblaient voués à une vie médiocre, et qui furent appelés soudain à la grandeur, c'est-àdire « au plus haut degré du Calvaire ». Comme chacun peut avoir, tôt ou tard, à les imiter, prêtre et fidèles demandent à Dieu le don de force, que supposent tous les sacrifices. Pendant que chacun élève son cœur en silence, les deux catéchistes font entrer Tchang-fou-tang qui s'écroule au milieu du cercle, en pleurant. Enfin le Père souhaite la bienvenue à l'assassin; il résume tous les deuils et toutes les ruines dont il fut l'auteur chez les chrétiens du village il lui pardonne au nom du Christ et chacun 'de répéter à son tour « Je te pardonne, Tchang-fou-tang. » Le tour du vieux Wang est venu il se lève et s'avance lentement, saisit son élève par les deux épaules, le soulève à la hauteur de sa face et plonge ses yeux dans ses yeux. On frémit, on attend, on espère. On prie tout bas.

Enfin, d'une voix qui vient de l'autre monde, Wang ayant redit les terribles raisons qu'il a de ne pas pardonner à l'abominable garçon, de le haïr, de le broyer entre ses paumes d'athlète, ajoute solennellement « Ici, devant tous, au nom du Christ qui est


mort pour nous, et pour toi, quoi qu'il m'en coûte en ce moment. et jusqu'à mon dernier moment sans doute, je te déclare, Tchang-fou-tang, que le vieux Wang te pardonne et qu'il t'aime. » La victoire est complète mais Wang va s'élever au-dessus de la victoire il va suivre Jésus dans la sainteté. Après cette ascension douloureuse, le Père et lui-même peuvent juger qu'il est monté assez haut, qu'il en a fait assez, qu'il a été suffisamment héroïque. Dieu l'appelle à un héroïsme plus grand, l'invite à faire davantage, le presse de s'élever encore.

Si Wang a pardonné, Tchang-fou-tang, bien qu'en proie au remords, a l'âme encore trop farouche et trop vile pour croire à la sincérité du pardon. Entériné dans sa maison, il n'est sorti que trois fois en trois mois, et de nuit, pour aller faire constater au Père que Wang ne se vengeait pas. Cependant, il a éprouvé les effets bienfaisants du sacrifice consenti par son vieux maître les mérites de la victime ont profité au bourreau. Voici enfin qu'il se juge, qu'il admire son bienfaiteur, qu'il reconnaît la vérité d'une religion capable d'éclairer la conscience de l'injuste et de changer en amour la haine du juste. Il va trouver le Père et lut demande le baptême après quoi il s'engagera dans l'armée pour servir son pays et Dieu. Mais il a réfléchi qu'ayant pris à Wang le seul fils qui lui restât, il devait lui rendre ce fils. En a-t-il donc un autre à proposer? C'est lui-même, lui Tchang-fou-tang, qu'en sa simplicité barbare, il propose au Père, si toutefois Wang veut bien l'adopter en lui servant de parrain.

Comment le Père s'arrêterait-il à une pareille idée? II sait que Wang a vraiment pardonné, qu'il aime pieusement l'âme de son ancien élève, qu'il prie et pâtit pour elle; mais il sait aussi que le vieillard n'oublie pas. Le néophyte est trop exigeant « L'Évangile dit bien tu pardonneras à ton ennemi et tu l'aimeras. Mais nulle part Jésus n'a dit tu serviras de père au meurtrier de tà famille. »

Or, le vieux Wang qui, pour ne pas rencontref Tchang-fou-tang, attendait chez le missionnaire que finît l'entretien, et n'en a pas perdu un mot, se montre sur la porte et rappelle celui que tout à l'heure il ne songeait qu'à éviter « Je serai ce père, mon fils. embrasse-moi. Dieu est plus fort que nous. Laissons-nous faire. jusqu'au bout', jusqu'au bout. Viens reposer chez moi, mon fils. Je te ramènerai demain, afin que le Père t'instruise. »


Ce beau drame est d'un auteur passé maître en son art. Netteté du dessein, justesse des proportions, fermeté de la conduite, sobriété des développements, simplicité familière du ton, subordination rigoureuse des moyens à la fin, aisance naturelle du mouvement, tout y captive les sens et y satisfait l'esprit. Le spectateur en pénètre sans peine les mobiles secrets, c'est-à-dire les passions, les forces morales, les interventions d'ordre spirituel, qui déterminent le héros de la pièce et les autres personnages. L'action de la nature et l'action de la grâce s'y distinguent sans cesse en leur conflit, leur balancement, leur union, jusqu'au triomphe final et exclusif de la grâce. Les cheminements de Dieu en nous, l'opération mystérieuse du Christ employant au salut du pécheur la pénitence de l'innocent, y dénotent par de fréquents indices leur perpétuelle efficacité. Preaons garde, toutefois, que Ghéon ne sacrifie jamais la vraisemblance; que, s'il décèle un miracle intérieur à l'âme humaine, il ne cèle pas les limites que cette âme charnelle et bornée impose au miracle le vieux Wang, sans doute, domine sa haine, pardonne au meurtrier, prie pour lui, s'attache à aimer son âme, va jusqu'à l'adopter pour fils mais que de combats à livrer contre les fantômes du passé, contre ses passions et sentiments les plus intimes, contre son aversion et ses répugnances 1 Il y usera ses forces et ne survivra guère à son dernier sacrifice. Il aura donné tout ce que Dieu lui demandait, mais au prix d'un épuisement mortel. Ghéon ne cesse donc de nous montrer sa faiblesse d'homme en nous montrant' son héroïsme de saint le drame nous emporte vers le sublime sans nous exclure du raisonnable.

Un excellent critique s'est étonné que, dans cette pièce où le miracle opère au fond des cœurs, le démon un magot chinois aussi laid et difforme qu'éclatant et bariolé vienne exciter Tchang-fou-tang contre le vieux Wang, puis le vieux Wang contre Tchang-fou-tang. Ce critique n'a pas discerné ce démon chinois du diable grotesque dont Ghéon a coutume d'égayer des parades populaires. Le diable des parades, suivant les lois traditionnelles du théâtre médiéval d'où la parade est issue, est une sorte de jongleur malfaisant qui tend un piège à quelque saint homme et tombe dans son propre piège. Le diable chinois, qui paraît ici, figure visiblement l'invisible séducteur de nos consciences. Il ne dit rien, notons-le, qui ne soit la formule exacte des sophismes et des mensonges que produiraient nos passions viles contre nos


louables sentiments ou nos desseins vertueux, si nos passions viles se mettaient à parler. La scène où il irrite Tchang-fou-tang contre son maître, celle où il tente de raviver la haine du vieux Wang, sont les expressions dramatiques de deux débats intérieurs. A supposer ces débats réels et historiques, il est certain que le diable y a joué un rôle, mais un rôle occulte. Au théâtre, ce même rôle devenant manifeste, les troubles profonds où le diable s'est mêlé sortent avec lui du mystère de la conscience et de la subconscience ils prennent pour nous vie, couleur, mouvement. C'est par un artifice analogue que Shakespeare, en suscitant le spectre de Banquo, nous fait comme toucher du doigt le remords de Macbeth. Ghéon n'a donc pas usé ici du merveilleux pour le plaisir d'en user, mais pour nous exposer sensiblement certains drames cachés dans l'homme, et auxquels participent d'autres agents que les vertus ou les passions humaines. Le merveilleux, qui règne dans le Vent lait danserle Sable, n'a pas du tout le même caractère. L'action de la pièce une action assez ténue baigne dans une atmosphère de féerie. On y voit trois moutons qui parlent et qui tiennent, comme il convient à des moutons, les plus naïfs et tes plus innocents des propos. On y voit le feu, tout de jaune habillé, qui siffle et souffle et bavarde sous une marmite ce feu n'a ni la naïveté ni l'innocence des moutons, et il donne d'assez mauvais conseils. On y voit un fleuve qui cesse brusquement de couler pour offrir le passage au héros de la pièce et à deux voleurs dont l'un a essayé sans succès de voler les trois moutons à l'autre, qui avait tenté vainement de les voler à saint Spiridion, lequel les lui avait charitablement donnés. Cette façon de traiter les moutons, le feu et les fleuves nous fait songer à la vieille poésie celtique dont les Romans dits bretons ou de la Table ronde sont encore imprégnés bêtes, plantes et choses y conversent avec l'homme, tantôt l'aidant, tantôt le contrariant. La nature y devient un faisceau de personnalités plus ou moins restreintes, dont les unes sympathisent avec les héros des poèmes, dont les autres leur sont hostiles. Rêves charmants de peuples jeunes, enfantins et sociables 1 Ne blâmons pas nos poètes d'en subir volontiers les influences. Mais, d'une part, il paraît bien que cette sorte de merveilleux, qui serait gracieux et plaisant dans un menu drame pour marionnettes, s'alourdit un peu dès qu'on le grossit à l'échelle d'un vrai théâtre. (Cela soit dit


sans nul dédain à l'égard des marionnettes dont l'absence actuelle est à déplorer.) D'autre part, tandis que saint Spiridion et son bon Ange qui dominent la pièce, nous orientent vers le Dieu unique de l'Écriture, les moutons et le feu qui parlent (sinon le fleuve qui arrête ses eaux, car il ne faut pas oublier la mer Rouge) nous font remonter aux temps païens ou magiques dont ils gardent l'empreinte les deux éléments sont juxtaposés, mais ne s'unissent pas. Notons qu'ils ne s'unissent pas davantage dans les Romans consacrés à la Table ronde. Quand un dramaturge chrétien recourt au merveilleux sensible, ce qu'il a parfaitement le droit de faire en certains cas, c'est là un péril à éviter.

Les Compagnons de Notre-Dame forment aujourd'hui une troupe parfaitement liée, cohérente, dévouée à sa mission, appliquée au service des œuvres. On y peut relever parfois une faute individuelle, on ne peut pas ne pas goûter l'harmonie simple de l'ensemble. Dans cet ensemble n'entrent pas que les acteurs, mais aussi les décors, les costumes, les accessoires, les jeux de lumière, enfin tous les éléments plastiques des représentations. Et songeons que tout cela est fabriqué, confectionné, machiné, réglé par les Compagnons eux-mêmes, bien que leur Société ait peu de ressources, qu'ils ne soient pas gens de théâtre, qu'ils aient chacun famille et métier. Notre-Dame a d'excellents serviteurs.

René SALOMÉ.


REVUE DES LIVRES

M. LEPIN, professeur au Grand Séminaire de Lyon. L'Idée du Sacrifice de la Messe d'après les Théologiens, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Paris, Beauchesne, 1926. Gr. in-8, x-8i7 pages. Prix 5o francs; franco, 55 francs.

M. M. LEPIN, prêtre de Saint-Sulpice, qui, lors de la crise moderniste, il y a près de vingt-cinq ans, publia sur les questions bibliques plusieurs volumes d'une très bienfaisante actualité et d'une durable valeur, avait débuté dès 1897 par une thèse doctorale sur l'Idée du Sacrifice dans la Religion chrétienne, d'après l'école française du dixseptième siècle, principalement d'après Condren et Olier. Revenant aux travaux de sa jeunesse, il nous donne aujourd'hui une œuvre d'ensemble, longuement mûrie, sur l'Idée du Sacrifice de la Messe, d'après les théologiens, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Ce magnifique volume de plus de huit cents pages embrasse, dans une synthèse lucide, douze siècles de tradition, de l'époque carolingienne à nos jours. Nous ne pouvons songer à l'analyser ici mais en indiquant quelques traits, nous voudrions faire entrevoir les vastes horizons qu'il ouvre à la pensée chrétienne. Les définitions du Concile de Trente marquent un sommet. En regard des Réformateurs du seizième siècle qui, pour frapper l'Église à mort, s'accordaient à nier la réalité du sacrifice eucharistique, l'Église s'est recueillie; elle a affirmé sa foi indéfectible dans la réalité de ce sacrifice, qui est la réédition non sanglante du sacrifice offert sanglant au Calvaire. Les négations des Réformateurs s'appuyaient sur une exégèse servilement littérale de l'épître aux Hébreux et sur une théorie arbitraire du sacrifice. De l'épître aux Hébreux, ils concluaient que le sacrifice offert une fois pour toutes au Calvaire ne peut être réédité en requérant pour tout sacrifice, comme élément essentiel, la destruction de la victime, ils pensaient en finir avec toute idée de sacrifice eucharistique. Les définitions du Concile de Trente écartèrent simplement ces prétentions. Mais des théologiens moins sobres crurent opportun d'entrer en discussion avec l'erreur; et la théorie du sacrifice, consacrée par une tradition constante depuis saint Augustin et saint Thomas, subit une série de retouches, destinées à l'accommoder aux besoins de la controverse présente.

On chercha une destruction quelconque de la victime eucharistique dans la communion du prêtre ainsi le bienheureux Robert Bellarmin et saint Alphonse de Liguori. On la chercha, avec plus de vrai-


^emblance, dans la consécration, qui réduit le Christ à un état de mort apparente ainsi le cardinal de Lugo, suivi par Franzelin et par beaucoup d'autres maîtres. Mais la condition du Christ glorieux excluait décidément toute idée de destruction ou d'immutation réelle. On essaya d'y suppléer par des considérations mieux adaptées à la nature propre du sacrifice eucharistique. Sacrifice essentiellement relatif, en regard de l'unique sacrifice absolu du Calvaire ainsi Vasquez. Immolation virtuelle, en regard de l'unique immolation réelle ainsi Lessius, Gonet, Jean de Saint-Thomas, Billuart. Ces diverses tentatives ont toujours paru insuffisantes à une lignée de théologiens qui, reprenant la tradition du Concile de Trente, met l'accent sur l'idée d'oblation, comme constituant l'élément le plus formel du sacrifice. Ils ne méconnaissent pas, pour autant, l'immolation mystique de l'autel mais ils la laissent au second plan. Ainsi, au seizième siècle, les dominicains Melchior Cano et Dominique Soto, le jésuite Maldonat; au dix-septième, le ihéatin Pasqualigo et beaucoup d'autres; puis toute l'école théologique française, représentée à l'Oratoire par Bérulle, Condren, Thomassin, Lebrun; à Saint-Sulpice, par Olier et Le Grand; dans l'épiscopat, par Bossuet. M. Lepin ne cache pas sa sympathie pour cette dernière école.

Il accorde au Mysierium Fidei du P. de La Taille l'honneur d'un traitement à part soixante-deux pages d'une discussion très serrée. Les points où se rencontrent les deux éminents spécialistes sont nombreux l'échange de vues qui, sans doute, se poursuivra entre eux ne peut manquer d'apporter des conclusions instructives. Sans en attendre l'issue, constatons que la théologie française a, de nos jours, par ces deux ouvrages, fourni une contribution hors pair à la doctrine eucharistique. Adhémar d'ALÈs. Rév. M. C. d'ARCY, S. J. The Mass and the Redemption. London, Burns and Oates, 1926. In-i2, xx-i38 pages. Prix 4s 6d. Troisième volume paru en cette année 1926, chez Burns and Oates, sur l'ouvrage du Père de La Taille, Mysterium Fidei. Sauf par l'extérieur, il ne ressemble pas aux deux précédents. Nulle controverse, mais un écho discret et personnel donné à la doctrine du théologien romain. Sans imposer les convictions qu'il partage, le R. P. d'ARCY en montre l'esprit lumineux, plausible, bienfaisant. Ses pages mystiques sur l'Eucharistie, l'Incarnation, la Trinité méritent d'être lues et relues. Dans le conflit des idées, ce petit livre aimable fera entendre la note édifiante et juste. Adhémar d'ALÈs. Abbé L.-Ém. Lemire. Apologétique. Tours, Cattier, 1926. In-12. Prix broché, 11 francs; relié, i4 fr. 5o.

Après avoir publié un cours préparatoire au brevet élémentaire d'instruction religieuse, l'auteur, aumônier du pensionnat Saint-


Jean-Baptiste-de-la-Salle, et Rouen,nous donne aujourd'hui un cours- préparatoire au brevet supérieur. Ce volume en est le tome premier cinq livres, contenant la doctrine sur Dieu, sur l'homme,.sur la religion révélée, sur la divinité de Jésus-Christ, aur l'Église catholique. Un appendice signale et réfute les objections les plus courantes de la libre pensée sur le terrain de la philosophie et de l'histoire. Raoul Plus. Collection « La prière et la Vie liturgiques ». Avignon, Aubanel fils aîné.

Un Professeur de Grand Séminaire. -Le Corps de Jésus-Christ présentdans l'Eucharistie. i vol. in-8° cour., i5o pages. Prix: 9 fr. a5. Abbé. Léon CmaTi&NL. Li Sainte Communion dans la Liturgie catholique. vol., 17J pages. Prix 10, fr. 45.

Cette collection très opportune étudiera la liturgie dans son histoire et ses enseignements doctrinaux;, elle s'adress e surtout aux prêtres, aux religieux et religieuses, aux fidèles désireux de comprendre ta grandeur et les leçons du culte catholique.

Le premier volume expose et résout lumineusement, d'après saint Thomas, tes problèmes de la transsubstantiation, et met en relief l'accord intime qui existe entre la doctrine de l'Église et le riche contenu des prières liturgiques sur le saint Sacrement.

Le second rap'pelle les différentes formes que le rite de la communion a pu revêtir au cours de l'histoire de l'Église, comment et pourquoi la manducation eucharistique est la base et le résumé de tout le culte chrétien. Raoul PLUS. M. Rbïnès-Mqnlaur. Je suis Roi. Paris, Pion, 1926. In-i6, 33a pages. Prix 10 francs.

Ce sont quelques études détachées, groupées sous un titre tout actuel. L'auteur du Rayon a voulu nous y peindre « l'emprise du Christ sur les âmes, et la façon dont on reconnaissait autour de Lui, aux jours de sa vie terrestre, cette royauté invisible et puissante ». On sait assez avec quel art discret et qu'elles nuances délicates M. Reynès-Moni,a.ur fait revivre les scènes érangéliques. Cet ouvrage a le même charme pénétrant que ses ainés.

Jacques de Bellaing.

R. P. Adalbert Bangha, S.-J., directeur du Secrétariat international des. Congrégations de la sainte Vierge* à Rome. Handbuch fur die Leiter Marianischer Kongregationen. Innsbruck, Marianischer Verlag, 1936. In-12, 4a4 pages. Prix 10 S. autr.

Bien des, directeurs de sodalités mariales qui ne peuvent recourir


aux grands ouvrages documentaires ou aux monographies désireraient cependant avoir des idées plus précises sur une foule de questions relatives à la congrégation. Ils trouveront ici, «xposés avec beaucoup de clarté, tous tes renseignements pouvant leur être utiles dans l'exercice de leur charge. La composition de ce manuel avait fait l'objet d'un vœu au Congrès des directeurs tenu à Romeen mai 1922. 11 était impossible de souhaiter rédacteur plus compétent que le R. P. Bangha. On sait qu'il était alors à la tête du Secrétariat international des Congrégations de la sainte Vierge (8, Via S. Nicola da Tolentino, Rome, 3o) c'est dire que son ouvrage constitue le commentaire le plus autorisé des règles de la Congrégation actuellement en vigueur, celles du 8 décembre igto. Le livre se divise en trois parties Ce qu'est la Congrégation, son double but (sanctification de ses membres, apostolat), etc. Sa constitution (érection, agrégation à la « Prima primaria », statuts, etc.); Son organisation et sa vie (membres, direction, activité, rapports des congrégations entre elles, avec les paroisses, avec les autres associations catholiques). Ce nouveau manuel n'est pas simplement un exposé canonique et pratique; il ouvre de tous côtés des aperçus intéressants, exposant, par exemple, les rapports de la dévotion à Marie avec l'amour de Notre Seigneur, traitant de la nécessité de l'apostolat des laïques, étudiant le travail de défense et de pénétration religieuse accompli dès le temps de la Réforme par les sodalités mariales et insistant sur leur opportunité actuelle.

En attendant une traduction ou une adaptation française, souhaitons -la plus large diffusion au directoire du R. P. Bangha. Puisse-t-il unir ses efforts à ceux de la vaillante revue Les Cahiers Notre Dame (37, rue de Venise, Reims), pour faire comprendre l'importance des congrégations d'hommes et de jeunes gens 1 G. de Vaux.-

J. Maréchal, S. J. Le Point de départ de la Métaphysique. Leçons sur le développement historique et théorique du Problème de la Connaissance. Cahier V Le Thomisme devant la Philosophie critique. Louvain, Éditions du Museum Lessianum; Paris, Félix Alcan, 1926. In-8, xxm-48i pages. Prix 3o francs.

Comment l'esprit humain arrive-t-il à connaître, et comment se justifie-t-il à lui-même la légitimité de sa connaissance ? Problème fondamental dont le R. P. Maréchal poursuit la solution (voir Études du 5 novembre 1923, p. S68-3Cg) avec une ampleur de recherche qui n'entrevoit, sur le chemin, aucun horizon sans l'interroger, aucune difficulté sans s'y attaquer. Le thème principal reste la possibilité de l'affirmation métaphysique. Dans le cahier V, on fait un appel plus direct à la doctrine thomiste pour établir qu'un réalisme métaphysique, fondé sur l'évidence première de


l'affirmation ontologique, échappe à toute contradiction interne et peut se passer de tout étai artificiel. 11 suit de là que les exigences critiques de Kant sont vaines. On commence par dégager, analyser, ordonner selon leur unité organique, les éléments essentiels d'une théorie de la connaissance épars dans l'œuvre métaphysique de saint Thomas. Puis,on appliqueles résultats de cette exploration patiente à la solution des problèmes de la légitimité de la connaissance. Dans cette enquête, nombre d'aperçus retiennent l'attention du lecteur l'exégèse thomiste de l'intellect-agent; les fréquents appels à l'Angélologie de saint Thomas, « véritable métaphysique de la pure intelligence »; l'unité et la distinction de l'intelligence et de la volonté, le dynamisme de l'intelligence tendant au vrai comme à une fin; la solution scolastique des antinomies kantiennes. (P. 439-^54.)

Chemin faisant, l'auteur rencontre les textes de saint Thomas qui i concernent la vision essentielle de Dieu, fin surnaturelle de la créature intellective. Sans vouloir intervenir dans le débat récemment ouvert, il formule cette conclusion, qu'il estime être celle du grand docteur « L'impulsion naturelle de nos facultés intellectives les oriente vers l'intuition immédiate de l'Être absolu. Cette intuition, à vrai dire, dépasse la puissance et excède l'exigence de toute intelligence finie livrée à ses seules ressources naturelles. Toutefois, l'impulsion radicale qui y fait tendre n'est point concevable sans la possibilité objective, au moins lointaine, d'y atteindre. (P. 3i5.) Lucien Roure.

Avicenna. Hetaphysices Compendium, ex arabo latinum reddidit et adnotationibus adornavit Nematallah CARAME, episcopas maronita tituli Myndensis. Roma, Pont. Institutum Orientalium Studiorum, 1926. In-8, 1,11-271 pages. Prix 75 lire.

La philosophie arabe s'inspire tout entière d'Aristote. Au premier rang des commentateurs du Stagirite prend place Ibn Sînâ, désigné communément sous le nom d'Avicennc. Venu peu après le logicien Alfarabi, devançant d'un siècle Averroès, Avicenne(g85-io36 de l'ère chrétienne) a mêlé, comme ceux-ci, l'aristotélisme de notions empruntées, sans doute inconsciemment, au néo-platonisme. Moins hétérodoxe qu'Averroès, il a été fréquemment cité, corrigé ou combattu par Albert le Grand et saint Thomas.

D'une force in1ellectuelle et d'une puissance de travail peu communes, il a trouvé le moyen, au milieu des vicissitudes politique» et des passions d'une vie très agitée, de composer de nombreux ouvrages. Les plus célèbres sont, à côté de l'énorme Canon de médecine, la Chifd, ou la Guérison, volumineux traité de philosophie, et la Nadjât, ou le Salul, abrégé de la Chi fâ.

La Typographia medicea donnait à Rome, en i5g3, une édition


arabe de la Nadjàt et du Canon. Au douzième siècle, paraissent des versions latines de la Chifd. La plus connue serait l'œuvre de Dominique Gundisalvi. C'est elle que saint Thomas aurait eue sous les yeux. Le cardinal Ehrle avait compris de bonne heure combien il serait avantageux pour les historiens de la scolastique d'avoir en main un texte, vraiment accessible, des principales œuvres philosophiques d'Averroès et d'Avicenne.

Ce vœu, Mgr Nematallalf Carame, encouragé par les conseils du regretté R. P. Paul Gény, vient de le réaliser en partie. Il nous donne la traduction latine de la section métaphysique de la Nadjâl. Les curieux de scolastique pourront y étudier une subtile et parfois puissante interprétation d'Aristote vu à travers le néo-platonisme. Ils s'arrêteront, en particulier, à ce qui est dit de Dieu, le Necesse-esse, et de la nature et du rôle de l'Intellect agent, nature et rôle qui, avec Averroès, devaient aboutir à un panthéisme caractérisé. Disons que Mgr Nematallah Carame n'a rien négligé pour l'exactitude et l'élégante présentation de son travail. Lucien Roure. Marc-Aubèle. A moi-même. Manuel. de vie stoïcienne, traduit du grec en français [par Gustave Loisel]. Paris, Presses universitaires, 49, boulevard Saint-Michel, 1926.

Le traducteur est un croyant du stoïcisme il en a fait pour lui, non seulement une doctrine d'érudition, non seulement une philosophie, mais presque une foi. Il agit en apôtre. D'un long commerce avec les Pensées de Marc-Aurèle, il a acquis la persuasion que le livre était bâti sur un plan très précis et presque géométrique. Il a rétabli cet ordre et nous livre ainsi un volume « composé ». Les maîtres à qui il a soumis son oeuvre l'ont accueillie avec politesse. Elle mérite ces égards pour sa bonne foi, mais aussi ces réserves. Les Pensées, pour être ainsi regroupées, ne gagnent ni en puissance ni en clarté; quant à la lecture, elle en est peut-être moins souriante encore. Paul DoNCOEUR. Maurice Muller, docteur ès lettres. Essai sur la Philosophie de Jean d'Alembert. Paris, Payot, 1926. In-8, 3n pages. Prix a5 fr. D'Alembert s'est fait une place parmi les premiers mathématiciens de son temps. Que vaut sa philosophie ? Elle s'inspire toute du sensualisme de Locke et de Condillac, avec, comme le montre M. Maurice MULLER, une pente au scepticisme d'Alemberf mettrait volontiers en doute la réalité du monde extérieur. En somme, sa philosophie est, avant tout, une philosophie des sciences. Elle manque d'originalité. Et il n'en pouvait être autrement. L'auteur du Discours préliminaire à l'Encyclopédie, ce que ne dit pas M. Muller, tenait à ne pas se compromettre il se gardait de toute doctrine trop accusée. s


M. Millier reconnait que le sensualisme est insuffisant. D'autre part, l'idéalisme pur lui paraît bien aventureux. H se déclare prêt, au moins dans le problème de la connaissance, à se passer de la métaphysique pour s'en tenir à l'étude directe des phénomènes. Toujours la même lamentable ignorance d'une philosophie qui, partant des données des sens, sait les dépasser. On ne soupçonne même pas que la philosophie péripatético-thomiste existe et vit. Lucien Rotjbe.

Nicolas Gogol. Lettres sur l'Art, la Philosophie, la Religion. Traduit du russe par Marc Semenoff. Paris, Alcan, 1926. In-i6, xx-aia pages. Prix 10 francs.

iNicolas Gogol mourait en i85a, à 43 ans. Il laissait des romans, un drame, Revizor, et la première partie de Ames mortes, tableau de la Russie moderne. Il en avait brûlé la seconde partie peu de temps avant sa mort. Ce recueil répond à la pensée du grand écrivain. En i846, avant de partir en pèlerin pour le tombeau du Christ, il avait publié les Pages choisies de ma correspondance avec mes amis. Dans son testament, il demande de choisir encore parmi sa dernière correspondance ce qui pourrait être « de quelque utilité pour l'âme » et de l'éditer. Ces lettres nous livrent un Gogol épris du bien de ses semblables, religieux, absolu admirateur de l'Église orthodoxe et du clergé russe; avec cela maladif, nomade, en mal d'argent, victime de la censure gouvernementale. Une des pièces les plus curieuses du recueil est le Testament de l'écrivain, où l'on voit tout ensemble le « mystique » et l'homme soucieux de sa réputation.

Lucien RotmE.

Henri Lavedan, de l'Académie française. Le Vieillard. Paris, Hachette, 1926. ln-16.

La collection « les Ages de la Vie » fait paraître aujourd'hui, sous la plume de M. Lavedan, des réflexions sur le soir de l'existence. L'auteur a choisi la forme du dialogue. Huit interlocuteurs d'âges divers discourent, trois dimanches de suite, dans le salon de leur hôtesse Mme Trémière, pour qui sonne la soixantaine.

Il s'agit de s'entendre sur le mot qui convient à la vieillesse, de savoir en quoi elle consiste et les moyens de s'y adapter. Comme ce sont surtout des mondains qui parlent, ils n'aiment guère les vérités nettes. Ils admettent donc qu'un homme sur le déclin doit être dit « d'un certain âge ». Les femmes bénéficieront, en outre, d'un rajeunissement verbal proportionné au nombre de leurs années. Après cette opération, on leur laissera aussi l'avantage de l'imprécision. Une douairière de soixante printemps sera ainsi localisée « autour de la cinquantaine M, celle de cinquante sera cotée « autour de quarante ».


Voilà pour le mot. Mais la chose L'on tombe d'accord que la vieillesse est toute relative. On peut la caractériser par la fin des ambitions. « Vivre, c'est désirer. Dès qu'on ne désire plus rien, eûton vingt-cinq ans, on est vieux. »

Et comment se comporter à cet âge Faut-il se cramponner, défendre son physique ? Faut-il voyager, se distraire, échapper, par le mouvement, à celui des heures La discussion finit par conclure que ces artifices ne sauvent pas grand'chose. Mme Trémière préconise la sagesse d'une retraite volontaire. « C'est du dedans, et non du dehors, que doivent nous venir la joie et la sérénité. » Sur quoi Mme Duberceau, « veuve et femme de bien », rappelle justement que "cette retraite confortable n'est pas à la portée de tous, et que la vieillesse est spécialement rude à bien des malheureux. Enfin, M. Trémière conseille la philosophie qui se tourne vers le passé et non vers l'avenir que chaque jour rétrécit comme « une peau de chagrin ».

Tels sont les dires de ces gens moyens. Il leur manque certaines perspectives qui auraient changé leurs vues trop étroites. Mais, chaque fois qu'on se rapproche de ces horizons, c'est pour esquisser un mouvement de recul. La maîtresse de maison a spécifié qu'on traiterait de la vieillesse, indépendamment de son terme. La mort, et ce qui la suit, sont sujets interdits. Dès lors, la discussion manque de données véritables.

L'on sent, d'ailleurs, que M. Lavedan n'a pu se résigner à cette lacune essentielle. C'est pourquoi il a introduit, dans le cercle familier, un abbé qui, de temps à autre, soulève discrètement le voile que la consigne a tendu sur les lumières de l'au-delà.

Henri du Passage

X. Politesse et Convenances envers le Clergé. Paris, Beauchesne, 1926. In-8, 120 pages. Prix 6 francs.

L'opportunité de ce petit livre est évidente. Son titre seul le recommande. Il rendra service à nombre de catholiques que l'attitude à prendre envers le clergé, en mainte circonstance, peut embarrasser. Signalons, en vue d'une deuxième édition, une légère lacune au chapitre des « titres et formules » on pourrait ajouter une liste des appellations réservées aux membres des divers Ordres et Congrégatious, tant d'hommes que de femmes. M. Bidard. Maurice BRILLANT. Quelques sacristains de la chapelle, laïque. Paris, Éditions Spes, 1926. Prix 12 francs.

Naguère nous avons signalé ici même (Études 5 janvier ioa3) l'introduction de la sociologie durkheimienne au programme des écoles normales. C'était l'une de ces innovations qui servent sans hruit le laïcis.me et marquent, sans que le grand public sorte de son


indifférence, les étapes vers le but. L'exemple de la méthode nous était fourni alors par un Manuel dont nous avions analysé les affirmations intrépides. Ce livre était signé par deux pontifes du nouveau culte.

M. Maurice Brillant nous montre que ces deux pontifes pourraient n'être que des « sacristains ». Il complète le quatuor par un personnage trouvé sur les rives de la Seine, par un autre originaire d'Amérique. Ces professeurs suffisent à meubler de leurs, trouvailles la chapelle laïque. M. Brillant nous fait avec verve les honneurs de cette galerie; il plaisante, ne se croyant pas tenu au respect. Mais son rire n'est pas frivole, il veut être une arme contre les gravités qui n'ont pas le droit d'imposer leur erreur massive.

Henri du Passage.

Camille Cantbu et Ch. -Maurice Bellet. -La Propriété commerciale. Paris, Payot, 1926. Prix i5 francs.

« La propriété commerciale », on entend, par ces mots, une sorte de droit réel que le commerçant acquiert sur son magasin de vente, dès lors qu'il a su l'achalander. Quitter cet emplacement, c'est, pour lui, perdre tout ou partie de sa clientèle, car la crise actuelle du logement le met dans l'impossibilité de retrouver gîte dans le voisinage. D'où la réclamation des intéressés demandant un texte législatif qui reconnaisse cette situation et pourvoie à ses inconvénients. Mais, d'autre part, les propriétaires d'immeubles voyaient, dans cette prétention, une atteinte à leurs droits. Et la discussion s'est prolongée depuis quinze ans, soit dans des réunions publiques soit à la Chambre et au Sénat.

Finalement, une loi du 3o juin 1926 a stipulé une transaction. Le commerçant a un droit de préférence pour le renouvellement de son bail sur tous les candidats qui se présenteraient. Un système d'indemnités est prévu pour les cas où le propriétaire refuserait, sans motif valable, de garder son locataire. Les dispositions assez complexes de ce nouveau texte sont à chercher, avec leur commenlaire, dans le docte volume que nous signalons ici.

Henri du PASSAGE.

Georges Go y au, de l'Académie française. Pages catholiques sociales, recueillies par P. Mélizan. Marseille, Éditions Publiroc, 1926. 194 pages.

M. Mélizan, sous le contrôle de l'éminent académicien, a colligé, dans cette brochure de propagande, les meilleures pages des cinq volumes consacrés par M. G. Goyau au catholicisme social. Ce sont de précieuses « directives » qui fout rapidement et éloquemment le tour de ce vaste sujet. Elles nous donnent, en


quelques pages, les résultats de l'expérience de l'auteur et constituent, sous un petit volume, le manuel pratique de l'action sociale. Edouard GALLOO,

A.-L. de la Fkanquehie. La Mission divine de la France. Préface de Mgr Jouin. Paris, Gazelle française, 17, rue Eblé, 1926. In-16, a3a pages, avec dix photogravures hors texte. Prix 10 francs. Très utile évocation des grands souvenirs chrétiens de notre histoire nationale et des principaux faits et textes qui manifestent l'alliance traditionnelle des plus hautes destinées de la patrie française avec la profession et la défense du catholicisme. A côté de beaucoup de vérités salutaires, ce livre contient certaines affirmations trop absolues et trop systématiques. Parfois même, M. de la Fbanquerie recourt à des sources, anciennes ou récentes, dont l'authenticité est douteuse. Les documents certains suffiraient à démontrer, quant à l'essentiel, la juste thèse de l'auteur. Yves de la Bhière.

Lucien DUBECB et Pierre d'EsPEZEL. Histoire de Paris, avec un plan hors texte. Paris, Payot, 1926. In-8, 509 pages. Prix 3o francs.

Parisiens, Parisiennes et amis de « Paris la grand'ville », réjouissez-vous 1 Dans le livre de MM. Dubech et d'ESPEZEL, vous aurez le plaisir de trouver l'histoire de votre cher Paris, depuis le temps lointain des vieux Gaulois jusqu'à l'époque de vitalité intense et trépidante d'automobilisme et d'électricité où nous vivons aujourd'hui. Avec un agréable talent et une heureuse justesse, les deux auteurs résument chacune des phases, souvent dramatiques, de l'histoire politique et sociale de Paris, c'est-à-dire de l'histoire même de la France. Ils nous font assister aux développements successifs de l'enceinte parisienne, aux constructions et aux transformations monumentales, aux manifestations de la vie religieuse, économique, littéraire et artistique, qui caractérisent les différentes époques. MM. Dubech et d'Espezel parlent toujours avec tact et séspe'ct de tout ce qui est respectable. Leurs vues originales et intéressantes sur les évolutions futures de « l'urbanisme » parisien n'ont rien que de compatible avec leur sens averti et intelligent de la tradition. Yves de la Brièrb.

J. Lucas-Dubreion. Récits d'autrefois. L'Évasion de Lavallctle. Paris, Hachette, 1926. 119 pages. Prix 5 francs.

Cette intéressante collection s'augmente de ce nouveau croquis d'histoire qui s'ouvre sur une audience du général Bonaparte, au Palais Serbelloni, à Milan, en 1796. Lavallette, introduit auprès du


vainqueur, demeuie ébloui et peut à peine répondre aux questions du maître. De ce jour, il est envoûté et devient le « Mamelouk » de Napoléon.

Successivement aide de camp, diplomate et directeur des postes de l'Empire, il épouse Émilie de Beauharnais qui devait se montrer l'épouse dévouée jusqu'à l'héroïsme. Dès l'arrestation du comte Lavallette, elle va s'évertuer pour lui et chercher à le sauver. Grâce à des habits de femme qu'elle lui apporte, l'évasion réussit. Et alors commence la tragi-comédie la police aux abois, Paris et la province alertés; le ministre Decazes, stupéfait et furieux, craignant d'être taxé de complicité par les « ultras » dépités. Les ordres les plus sévores sont donnés, cependant que Lavallette, caché dans une mansarde, était l'hôte ignoré du duc de Richelieu, ministre des Affaires étrangères 1

Puis viennent les péripéties de l'évasion hors France intéressantes comme celles d'un roman policier.

Mais, à l'encontre d'un roman, cette histoire vraie se termine tristement, car la comtesse Lavallette, épuisée par les émotions, y laissa sa raison, et son mari dut veiller jusqu'à sa mort sur celle qui, comme son enfant et ses serviteurs, avait souffert pour lui. Le récit, alerte et bien mené, tient le lecteur en haleine jusqu'à la Un. Édouard Gali.oq. Henry Wickham STEED. Mes Souvenirs. Trente années de Vie politique en Europe. 1892-fQfU. Paris, Pion, 1926.

Un gros livre de quatre cents pages et d'imprimerie dense. L'auteur a été longtemps correspondant du Times dans les principales villes du continent Berlin, Pari&, Rome, Vienne. Ses fonctions l'ont mis,en rapport avec de multiples personnages politiques- Il a beaucoup vu, beaucoup causé, beaucoup écrit. Ses « Souvenirs » touchent à toutes les grosses affaires qui ont préoccupé t'opinion publique pendant un quart de siècle. Ils renferment donc une masse importante de documents, deracontars, d'anecdotes, d'appréciations. Au total, que vaut cette oeuvre du point de vue historique? Autant que nous en pouvons juger, en dépit des matériaux armasses, elle reste superficielle. M. Steed est évidemment un journaliste de certaine envergure. Il s'est donné la peine d'apprendre parfaitement la langue des pays où il a séjourné,. les dossiers ne lui font pas peur et il se montre capable d'émettre des jugements motivés sur une situation complexe. Mais cet homme, qui sait beaucoup, ne parait pas assez défiant des informations hâtives,. des potins, des opinions recueillies au cours d'un déjeuner ou d'une audience. Les antichambres, les couloirs, la rue, avec les échos fantaisistes qu'ils ont coutume de répercuter, sont des postes dont il note les propos. De toute cette mousse, que reste-t-il dans.la coupe qu'il a cru remplir? e~ Surtout l'auteur ne parait pas s'être dégagé de ses préjugés insu-


la ires et protestants. Il s'en explique lui-même à sa façon dans la Préface. Nous croyons que les seconds, en particulier, l'ont beaucoup gêné pour apprécier sainement à Rome la situation du Vatican. Ils le conduisent aussi à de lourdes méprises quand il veut aborder les questions dogmatiques. On frémit en pensant que les lecteurs du Times ont eu, pour les renseigner sur l'américanisme et le modernisme, les commentaires de M. Steed. Enfin, les « jésuites font dans ces Chroniques figure assez noire. Ce n'est pas de l'Eugène Sue, mais c'est, en plus distingué, sa méthode pour expliquer certaines affaires de la politique contemporaine. Henri du PASSAGE. Gabriel Pebueux. Récits d'autrefois. Les Conspirations de LouisNapoléon Bonaparte Strasbourg, Boulogne. Paris, Hachette, ia4 pages. Prix 5 francs.

Cette étude sur les années de jeunesse de Napoléon III est pleine de détails piquants et pittoresques sur une personnalité quelque peu déconcertante à l'analyse, mélange paradoxal de sentimentalité et de volonté; nature féminine avec des à-coups virils. Rêveries politiques, le titre de son premier ouvrage, pourrait servir d'épigraphe à sa vie. Doux entêté, timide. et audacieux à la fois, il apporta dans ses conspirations ce mélange d'ardeur et d'hésitation qui déroutait ses complices.

L'auteur nous mène d'agréable façon à travers leurs péripéties: l'échauffourée de Strasbourg, le voyage forcé en Amérique, en Suisse et à Londres, la tentative de Boulogne, l'internement à Ham, avec ses «divertissements », assez peu édifiants parfois, l'évasion, et enfin l'accession à l'Empire.

Ces débuts d'une vie qui devait connaître tant de vicissitudes, glorieuses et douloureuses, sont contés, dans ces quelques pages, en un style vif et direct qui en fait une attachante lecture. Édouard GALLOO.

Mémoires du maréchal Gallieni. Défense de Paris (25 août-li septembre 1914). Paris, Payot, 1926. In-8, 253 pages avec 3 photographies, 8 fac-similés et 7 cartes en déplié. Prix 2o francs. Ce récit, rédigé dans les mois qui ont suivi la bataille de la Marne, fut terminé en juin 1910. Sans le relire, le général Gallieni en réserva la publication après la victoire.

Suivant sa volonté, cet ouvrage devait être, non un instrument de polémique, mais un exposé des faits avec documents irréfutables à l'appui. M. Clemenceau affirma que, « sans Gallieni la victoire eût été impossible ». Il semble aussi, d'après ce récit, qu'elle fut incomplète, et que, « faute d'avoir été appuyée en temps utile, l'armée de Paris n'a pu réussir, suivant les projets de son chef, à déborder l'aile droite allemande ». Jacques de BELLAING.


Pierre Médan, docteur ès lettres, chargé de conférences à la Faculté des lettres d'Aix, agrégé des lettres. La Latinité d'Apulée dans les « métamorphoses». Étude de Grammaire et de Stylistique. Nouvelle édition revue. Paris, Hachette, 1926. In-8, xiv-3/ia pages. Apulée personnifia, au deuxième siècle de notre ère, la latinité africaine. Ce conférencier infatigable, ce romancier fertile en inventions, ce styliste attentif à réveiller perpétuellement l'attention par la recherche d'effets nouveaux, marque une date dans l'évolution du parler latin le théologien qui étudie Tertullien ou saint Cyprien ou saint Augustin ne doit pas le négliger. A tous ces titres, la langue d'Apulée méritait une monographie. M. Pierre Médan vient de nous la donner, en s'attachant aux Métamorphoses, l'œuvre la plus représentative de l'auteur. Il inventorie avec un soin minutieux les richesses verbales et les procédés de style d'Apulée il établit avec rigueur que l'homme de Madaure réalise le type achevé de ce qu'on ajustement nommé le tumor africus. Adhémar d'Alès. Edmond Huguet, professeur de philologie française à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Dictionnaire de la langue française du seizième siècle. Paris, Champion, 1925-1926. Fascicules in-4°.

Beaucoup de mots en usage au seizième siècle ont disparu, quelques-uns avec les objets, armes, costumes, qu'ils désignaient, les autres, en plus grand nombre, pour des raisons d'ordre grammatical, ou parce qu'ils prêtaient à confusion ou parce qu'ils faisaient double emploi ou bien encore pour céder à des termes plus simples et réguliers. Part, baud, couture, grève, nouer, qui veulent dire enfantement, joyeux, terre cultivée, jambe, nager, n'ont pas tenu en face de leurs homonymes. Jumeau l'emporte sur besson, lépreux sur meseau, poule sur géline, tablier sur devantenu, danser sur baller et sur caroler, avare sur eschars et sur pleure-pain. Tistre, d'où le participe tissu, est devenu tisser; raire, issir, secourre, occire, trop difficiles à conjuguer, ne survivent que dans quelques formes; nous avons en leur place raser, sortir, secouer, tuer. Nous n'en finirions pas d'énumérerpar ailleurs soit les vocables dialectaux, tombés d'euxmêmes, soit les mots d'emprunt, venus, ceux-ci, du latin et que l'effort des savants ne put acclimater (incole, proditeur, etc.), ceux-là de l'italien et qui trouvaient la place prise (acconche pour bien vêtu, burler pour se moquer, escorne pour affront, baster pour suffire). Il y aurait à signaler encore,- et quelle liste on dresserait – leadiminutifs et les mots composés d'une sève luxuriante par préfixes ou suffixes. M. Edmond HUGUET a entrepris de publier un dictionnaire de cette vieille langue, si riche et savoureuse, mais oubliée, hélas 1 et comme morte pour nous. Trois fascicules ont paru qui nous mènent jusqu'au milieu de la lettre A aliqualement. C'est dire quelle sera


l'importance d'un tel travail et à quelle gratitude aura droit l'érudit lexicologue. Notons au surplus que le dictionnaire de M. Huguet ne fournira pas seulement un instrument incomparable pour l'étude des anciens textes, mais qu'il aidera, s'ils savent y recourir, les écrivains à mieux connaître leur langue. Tous tant que nous sommes, compagnons aussi bien qu'apprentis, nous avons besoin sans cesse d'acquérir. Le trésor est ouvert où puiser, beaux écus sonnants, de bon aloi, à fleurs de coin, maintes expressions vives et jolies. Louis de Mondadon. Abbé L. LE Meur, professeur au Collège Stanislas. Le Guide littéraire des patronages, des cercles d'étude et des familles catholiques. Avignon, Aubanel fils aîné, 1926. In-i6.

On lit beaucoup aujourd'hui et on lit mal des livres frivoles, de mauvais livres. Les sages conseils et principes de direction donnés ici au sujet des romans, des pièces de théâtre et des journaux, mettent en garde contre ce que M. l'abbé Bethléem a nommé d'un mot très juste la littérature ennemie de la famille.

Louis de Mondadon.

I. Le Roman de Flamenca, analyse et traduction partielle par Joseph Anglade. – II. Le Roman de Renard, traduit par Mme B.-A. JEANROY. Paris, E. de Boccard, 1926. Deux in-i6. Prix chaque volume, 6 fr. Ces deux petits volumes continuent, septième et huitième, la série des Poèmes et Récits de la vieille France, publiés sous la direction de M. A. JEANROY, membre de l'Institut.

Le Roman de Flamenca relate l'aventure d'une jeune femme que son mari jaloux tient enfermée, et qu'un amant, épris d'elle sans l'avoir vue, arrive à rejoindre et à séduire. On y remarque une grande finesse de psychologie. L'analyse, poussée à outrance, alourdit par endroits le conte, mais ce défaut ne paraît point dans l'abrégé de M. ANGLADE; vous goûterez seulement, grâce à la traduction simple et transparente, le charme d'un texte que Paul Meyer, son premier éditeur (en i865), qualifiait avec raison « l'un dés joyaux de la littérature du moyen âge ».

Le Roman de Renard est trop connu pour que nous en rappelions le sujet. Disons sans plus que les extraits fort bien choisis nous font connaître, avec les principaux personnages, l'essentiel du poème. Certains détails empêchent que l'on puisse abandonner l'un et l'autre ouvrage aux mains des écoliers; il appartiendra aux professeurs d'en tirer de piquantes lectures. Louis de MONDADON. Lucien Dubech. Jean Racine politique. Paris, Grasset, 1926. In-16 double couronne. Prix i5 francs.

Le bonhomme Faguet sur ses vieux jours faisait des livres comme


d'autres parlent. Un texte quelconque de n'importe quel écrivain, il n'en fallait pas davantage En lisant Comeille. En lisant Molière. Les volumes naissaient à peu près sans qu'il y songeât. M. Lucien Dubegu a pris aujourd'hui le même chemin. De la Thébaïde à Athalie, une par une, il a suivi les pièces de Racine. Il lui était apparu que « les passions qui agitent les héros » ayant « un contre-coup dans la conduite des États, toute tragédie bien faite doit toucher nécessairement par un côté la politique », et il en avait conclu que « Racine ne serait pas le peintre du coeur s'il n'était que le peintre de l'amour ». De fait, la politique intervient dans l'œuvre entière du dramaturge, et non pas seulement dans Britannicus, dont elle est le ressort principal. Autant que Corneille, le « tendre » Racine a su, d'un œil lucide, pénétrer les lois du gouvernement des peuples et il a dépassé Corneille en étudiant sous la trame des événements humains l'action de la Providence. Commentaire courant où la simple lecture, mais une lecture attentive, sagace, ingénieuse, a fourni, sans plus d'efforts, les matériaux, le livre de M. Dubech prouve que tout n'est pas dit, qu'il y a, au contraire, toujours du nouveau à dire sur nos grands auteurs. Louis de MONDADON. Chateaubriand. – Les Aventures du dernier Abencerage, éditées par Paul HAZARD, professeur au Collège de France, et Marie-Jeanne Dorry, agrégée de l'Université. Paris, Champion, 1926. Grand in-8. Les Auentures du dernier Abencerage sont « une histoire à secret ». Un souvenir vécu lui donna naissance quand, sur la route tournante de Paris à Jérusalem, il visitait l'Alhambra, l'auteur des Martyrs n'était pas seul. Il avait rencontré dans Grenade une jeune femme, Nathalie de Laborde deMéréville, future comtesse de Noailles, future duchesse de Mouchy, établie là pour quelques semaines afin de dessiner pour le Voyage en Espagne de son frère les sites andalous. Dans le décor merveilleux des jardins, les deux jeunes gens avaient échangé « les doux serments de s'aimer toujours ». Ce souvenir donne au récit le piquant d'une confidence, et l'on comprend que CHATEAUBRIAND, après avoir attendu vingt ans, ait éprouvé, sinon quelque remords, du moins quelque regret de la publier. « Ah 1 mon pauvre Abencerage 1 écrivait-il à Mme de Duras le 12 juin 1826. Le voilà donc sorti de sa solitude et livré au monde. » Ce n'est d'ailleurs qu'une mince nouvelle, mais où 1' « enchanteur » a déployé toutes les ressources de son art.

L'édition critique de M. Paul Hazard et de Mlle Marie-Jeanne Durry contient, outre les variantes du texte, de précieuses notes explicatives qui remettent au point les réalités déformées par la fiction.

On y a joint la musique de la chanson fameuse Ma sœur, le souvient-il encore. et celle, sous deux airs, l'un de Garat, l'autre de Dalvimarre, des Adieux du Cid. Louis de Mondadon.


Étienne BURNET. La Porte du Sauveur. Paris, Rieder, 1926.I11-16. Ce roman met en scène une jeune Russe de retour à Moscou après un séjour prolongé dans l'Europe occidentale. Elle y retrouve son père, un ingénieur qui n'a pas voulu émigrer, plusieurs membres de sa famille qui se sont attachés au sol de la patrie. Elle y retrouve une ville changée; par « la Porte du Sauveur » au Kremlin, ce n'est plus le cortège impérial qui passe avec tout ce qu'il représentait, c'est l'escorte de Kamenef venant inspecter les troupes sur « la Place rouge », le jour de la Fête du travail.

Tous les parents de l'héroïne Lisa Lioubimova sont aujourd'hui ruinés. Mais, tandis que quelques-uns d'entre eux maudissent la Révolution et les Juifs, se réfugient dans le mysticisme religieux, d'autres semblent en voie de s'adapter. Ou plutôt ils se résignent à voir, par la brèche de leur propre déchéance, la Russie marcher vers une étape nouvelle. Cette fidélité à la terre russe, cette résignation sont des traits bien observés. Nous entendons aussi les hérauts du bolchevisme clamer leur foi au progrès matériel et matérialiste sous le drapeau rouge.

Ce roman finit tristement, par la mort de l'héroïne, ensevelie sous la neige. Elle aussi sans doute est un rebut du passé 1 Mais c'est surtout par ses vues exclusives que ce livre nous a paru incomplet. Les théories communistes s'y étalent sans contre-partie intelligente. La corruption actuelle n'y est guère montrée qu'au compte de fonctionnaires infidèles châtiés par une justice sévère. Sur l'effroyable dégradation des mœurs, le silence est absolu. Bref, ce tableau semble n'adopter des couleurs fantaisistes que pour être assez tendancieux. Le régime actuel dure, en Russie, parce que les paysans, vrais maîtres de la situation par leur masse, en sont plus ou moins complices pour.garder, en dépit de lois inopérantes, les terres dont ils se sont emparés. Et la nécessité a, d'ailleurs, au point de vue économique, imposé de nombreux démentis au programme primitif. Voilà ce que disent les gens informés. Même dans un roman, l'on aurait voulu trouver cet aspect de la réalité. Henri du Passage. Henri Davignon. Au service de l'Idéal. a' série. Éditions Verbe et Lumière. Bruxelles, 1926. In-8, 281 pages.

L'auteur, qui est un des écrivains les plus distingués, de la Belgique d'avant guerre, est aussi une personnalité éminente du monde politique et religieux.

Littérateur et artiste, il nous donne, dans ce recueil d'études et d'impressions, un volume qui justifie son beau titre. « Héraut » des traditions ancestrales, tenant à la fois par ses origines à la Flandre, à la Wallonie et à l'Ile-de-France, il associe, en un piquant mélange, les multiples qualités de ces terroirs si divers.

Des « Juvenilia », délicieux tableaux enfantins, des paysages vus


par un poète et un artiste, une série de biographies d'artistes flamands, une importante étude sur le soldat belge, des notes sur l'art religieux, un article de critique sur « la Littérature et les Honnêtes Gens », forment l'ensemble de ce recueil de Chroniques qui méritait mieux que le succès éphémère du Journal ou de la Revue. « Miscellanées », soit, mais la gerbe valait d'être conservée. Édouard Galloo.

James Oliver Curwood. Le Bout du Fleuve. Version française de Paul Gruyer et Louis Postif. Paris, Crès, 1926. In-i6. Prix ia francs.

John Keith, assassin présumé du juge Kirkstone, est amené par les circonstances à jouer le personnage de Derwent Conniston, policier chargé de l'arrêter. Sur un si invraisemblable quiproquo, je vous laisse à deviner les méprises et les coups de théâtre. Aucune obscurité cependant, mais un récit vivant, alerte, facile à suivre. Nommons les autres acteurs Mac Dowell, chef de la police; Miriam Kirkstone; Mary-Josephine, sœur de Derwent; Andy Duggan, ami de Keith; enfin un certain Chinois mystérieux, Shan Tung, tenancier d'un cabaret, en réalité prince Tao. Chacun a dans l'aventure son rôle actif. Comme, au surplus, il n'est pas de roman sans intrigue d'amour, nous voyons John s'éprendre de Miss Conniston; réhabilité, il pourra, au dénouement, l'épouser. Louis de Mondadon. Jean Prévost. Brûlures de la Prière. Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1926. In-8 écu. Prix i5 francs.

Un croyant devenu incrédule est censé décrire en un long examen de conscience les étapes de sa conversion à rebours. II ne nous fait grâce d'aucun détail,, fût-ce d'immondes sensations. Quant aux doctrines, il juge à tort et à travers et prononce d'un ton tranchant. Vous l'entendriez accuser les mystiques de platitude, l'auteur des Exercices spiriluels de vilenie, saint Augustin de jansénisme, JésusChrist même de mensonge. Il se flatte d'ailleurs que nul ne le puisse déloger de la paix où il se trouve enfin établi. Ces ratiocinations outrecuidantes et, quoi qu'il dise, imprégnées d'orgueil, intéresseront-elles, à titre documentaire, les spécialistes de psychologie religieuse je le veux bien pour les autres, ils sauront à quoi s'en tenir Brûlures de la Prière est un mauvais livre.

Louis de Mokdadon.

Lucienne Favrb. Bab-el-Oued. Roman. Paris, Crès, 1926. In-i6. Prix 12 francs.

Bab-el-Oued, faubourg d'Alger habité par la colonie espagnolè, reçoit, venus d'Alicante, les besogneux époux Martinez et leurs deux


filles, Ascension et Maria. Tandis que celle-ci, intrigante, coquette, jolie, tombe d'elle-même au vice, l'autre, une grosse laide, s'y laisse glisser pour fuir la misère. Mme Lucienne Favre conte par le menu leurs malpropres et honteuses aventures. Éprise de pittoresque, elle décrit avec une tranquille impudeur le milieu de pataotiètes (croquants) et les scènes de débauche, d'ivresse, de meurtre qui donnent au Bellevillê hispano-algérien, sa physionomie à part. Allons 1 le naturalisme n'est pas mort! I

On se demande par quelle aberration le Comité du prix Fémina Vie heureuse faillit naguère couronner cette littérature de mauvais feuilleton. Louis de Mondadon. Marguerite JULES-MARTIN. Des vers. à dire. Poèmes choisis. In-8 écu. Paris, Garnier, 1926.

Les pièces recueillies par Mme Marguerite Jules-Mabtin à l'intention des « troubadours de salon » sont tirées des auteurs les plus divers la série débute par la ballade fameuse d'Eustache Deschamps, « Qui pendra la sonnette au chat », pour finir sur une élégie de Marie-PauleSalonne, Inconsolée. Vous y trouverez Rosemonde Gérard Tristan Klingsor, Samain, Rodenbach, Jacques Normand, et combien d'autres qui fourniront à chacun, plaisante ou grave, allègre ou mélancolique, tendre ou pieuse, la mélodie où s'accordera son timbre. D'aucuns estimeront peut-être que les vers d'amour, les plus difficiles à bien dire, occupent trop de place mais il est à côté assez de jolies choses peu connues qui, récitées avec finesse, d'une voix simple mais nuancée, feront merveille. Louis de MONDADON. Edward Montier. David et Jonathas. Tragédie biblique en quatre actes, en vers. Rouen, Imprimerie Rolland, igaa. In-i6, 80 pages. Prix 4 francs.

C'est à la manière de Racine que M. E. Montier a composé cette tragédie biblique. Sans s'astreindre à suivre exactement l'ordre des événements, il a emprunté les grandes lignes de son sujet aux Livres des Rois. La jalousie haineuse et l'orgueil irritable de Saül, la gravité sacerdotale de Samuel font un heureux contraste avec les âme* fraîches et charmantes de David et de Jonathas. De larges extraits des Psaumes sont fort heureusement traduits, et le style même rappelle assez l'époque classique.

Cette pièce, qui plaît à la lecture et doit vraiment émouvoir au théâtre, peut-elle être recommandée dans les maisons d'éducation ? Pure, noble, soumise au devoir, l'amitié de David et Jonathas est quand même tendre et chaude, et je n'ose affirmer qu'elle nepuissr évoquer ou justifier des rêveries trop sentimentales.

Jacques de Reliait,.


Paul de Rousiebs. Les grandes Industries modernes. IV. Les Transports maritimes. Paris, Armand Colin, 1926. In-16, 278 pages. Prix 12 francs.

Le IVe lome des Grandes Induslries modernes est consacré aux Transports maritimes, étude plus complexe encore que les précédentes, car ils sont à la merci des grands échanges commerciaux, soumis eux-mêmes à de perpétuelles variations. M. de Rousiers nous fait connaître l'évolution du navire antique jusqu'au trafic actuel, et apprécie la situation réciproque où se trouvent, avant et depuis la guerre, les grandes marines marchandes.Il a traité le sujet avec ta maîtrise, la documentation et la clarté qu'on lui connaît déjà. Jacques de BELLAING.

Camman et Ghicaon. -Algèbre. Classes de 3°, 2' et lte et philosophie. Paris, de Gigord, 1926. In-12. Prix, cartonné 7 fr. 5o. Camman et Rebouis. Géométrie. Classes de 4" et 3e. Chez le même. In-i2. Prix, cartonné 7 fr. 5o.

Abbé Guerxe. Le Devoir de Géométrie. Classes de U" et 3*. Chez le même. In-12. Prix cartonné 7 francs.

Ces petits volumes sont rédigés d'après les nouveaux programmée de l'enseignement secondaire. Ils font partie d'une collection bien connue et très justement estimée excellents manuels dignes de leurs anciens. Le troisième, qui constitue en quelque sorte une heureuse nouveauté,doit être le compagnon indispensable du Traité de Géométrie, dont il facilitera grandement l'étude. A ces trois ouvrages nous souhaitons tout le succès que méritent leurs solides qualités. Cb. Coste. Pompeo Molmenti. Venise et ses lagunes. Grenoble, Rey, 1936. Collection « les Beaux pays ». In-8. Prix 27 francs.

Venise, pays de songe, pays d'amour et de légende, merveille sans rivale, dont la beauté a ensorcelé l'univers 1 Elle apparaît ici en splendeur, avec ses canaux, ses monuments et les chefs-d'œuvre de ses musées, comme au cours d'une longue promenade en gondole, coupée de haltes opportunes. M. le sénateur Pompeo Molmbnti, critique d'art et historien réputé, nous sert de guide. Grâce à lui, nous connaîtrons des origines à nos jours les annales de la cité des Doges. Il décrit les coutumes, évoque les fêtes de jadis, explique le charme persistant. Une illustration abondante offre aux yeux le régal d'une fête sans cesse renouvelée. Deux ou trois reproductions de statues trop peu voilées empêchent d'inscrire le livre au catalogue de nos distributions de prix; c'est grand dommage.

Louis de Mondadon.


ÉPHÉMÉR1DES DU MOIS DE JANVIER 1927

5. Dans les eaux du Nicaragua, importante démonstration de la flotte américaine de l'amiral Latimer et débarquement de troupes sur le littoral pour soutenir, au nom des Etats-Unis, le président Diaz contre le leader libéral Sacasa.

6. En Chine, progrès des armées sudistes, de Canton, appuyées par les bolchevistes de Russie, contre les armées nordistes du gouvernement de Pékin. Spéciale violence manifestée contre les établissements britanniques.

8. Publication d'un décret du Saint-Office qui met à l'Index plusieurs ouvrages de M. Charles Maurras et le journal quotidien l'Action f rançaise.

A La Haye, la Cour permanente de Justice internationale détermine les garanties judiciaires que la Belgique doit exiger et obtenir, nonobstant la dénonciation par la Chine du traité sinobelge de i865.

9. En France, élections sénatoriales pour 108 sièges. Dans l'ensemble, la situation est stationnaire, sauf dans la Seine et le Rhône, où le Cartel des gauches remporte un notable succès qui profite uniquement, d'ailleurs, pour le gain définitif des sièges parlementaires, aux socialistes et même à deux communistes. A Fribourg (Suisse), mort de Georges Python, homme d'État catholique, dont l'action fut omnipotente, depuis 1886, dans le gouvernement cantonal de Fribourg et dont le rôle fut.marquant dans les affaires générales de la Confédération. Au Mexique, arrestation de six évêques catholiques. Exil de Mgr Pascal Diaz, évêque de Tabasco.

i i. Au Palais-Bourbon, M. Fernand Bouisson, socialiste, est élu président de la Chambre par 284 voix contre 186 à M. Maginot, républicain national.

i4. Au Luxembourg, M. Paul Doumer, radical, est élu président du Sénat, en remplacement de M. de Selves, républicain de gauche, battu dans le Tarn-et-Garonne.


17. A Bruxelles, célébration du jubilé du R. P. Delehaye, président des Bollandistes.

Le comité des experts militaires interalliés, que préside le maréchal Foch, déclare insuffisantes les propositions allemandes pour le désarmement des frontières orientales.

A Carlsruhe, Congrès international des partis radicaux. Discours inaugural de M. Bouglé, professeur en Sorbonne. L'un des rapports est présenté par M. César Chabrun.

ig. A Bouchout (Belgique), mort de l'impératrice Charlotte du Mexique, veuve de Maximilien et sœur de Léopold II. ao. Publication des traités d'amitié et d'arbitrage entre la France et la Roumanie. Protestation des Soviets à propos de la Bessarabie, dont ils contestent l'attribution au royaume roumain. 22. A Paris, condamnation du colonel Macia et du major Garibaldi à deux mois de prison pour le complot italo-catalan préparé par eux sur territoire français.

22. A Paris, mort de Paul Lapie, recteur de l'Académie de Paris, l'un des protagonistes de l'anticléricalisme scolaire des vingt dernières années en France. Il est remplacé par M. Charléty, recteur de Strasbourg.

a5. En Chine, les événements deviennent de plus en plus graves autour de Chang-Haî. Les Anglais envoient seize mille hommes de troupes pour protéger leurs nationaux. Cent douze navires de guerre étrangers mouillent dans les eaux chinoises. A Paris, ouverture du Congrès pour la liberté d'association et l'abolition des mesures d'ostracisme qui frappent les congrégations et les congréganistes.

29. A Berlin, le chancelier Marx constitue un nouveau ministère, composé de quatre nationalistes, trois centristes, deux populistes et un populiste bavarois. C'est la concentration à droite. Le Gérant Ca. SCHMEYER.

Imprimerie J. Duvouun, à Paris. "qB'FBJB*


LES DISSENTIMENTS DES CATHOLIQUES FRANÇAIS Quand la brouille est dans la famille, faut-il en parler ou .faut-il s'en taire Et, si l'on n'a point mission ou autorité pour apporter aux intéressés le rameau d'olivier, le plus sage n'est-il pas d'épargner les gestes inutiles, compromettants ? Les gloses sur les griefs réciproques risquent de réunir, contre le maladroit qui s'y livre, les mécontents des deux partis. Mais cet accord contre un fâcheux ne sera pas toujours diversion efficace, il laissera les adversaires plus animés et plus irréductibles.

Et voilà qui n'encourage pas les interventions.

Pourtant, comment s'habituer à une situation affligeante et partiellement factice ? D'ailleurs, définir les griefs peut servir aussi à les limiter. Leur imprécision dénature leurs proportions exactes en les noyant dans une atmosphère sombre et lourde d'orages. Il n'est pas alors tout à fait vain de ramener quelquefois ces fantômes à la mesure des réalités qu'ils débordent. Et ce travail est à la portée de quiconque observe avec une attention assez loyale pour n'être pas indiscrète. C'est la seule tâche que nous prétendions assumer cn ces lignes.

Pourquoi les catholiques de France sont-ils divisés ? Les solutions de ce problème ne sont plus inédites. Mais elles restent complexes et sont parfois oubliées.

Nous ne tenterons pas de les grouper à nouveau dans un ordre systématique, ni de les classer rigoureusement sous la lumière de la philosophie et de l'histoire. Ce travail a déjà été fait en de multiples exemplaires. Les origines du dissentiment sont d'abord dans ces deux tendances qui ont, depuis toujours, divisé les esprits, mais qui ont été mises en spécial relief par les conflits de la politique française. L'une défend les positions doctrinales avec intransigeance et repousse tout compromis l'autre estime que l'existence


impose certaines conciliations, possibles sans forfaiture ni reniement. Ces divergences se sont fatalement accusées, en France, depuis un demi-siècle. Car les circonstances de la vie publique ont placé les catholiques devant une perpétuelle option. Chez nous, en effet, le régime officiel demande aux citoyens d'être, en outre, les fidèles d'une religion et d'un culte qui sont ceux du laïcisme ou du naturalisme. Et la réponse des chrétiens ne peut être que négative. Mais fautil refuser l'ensemble et les détails, répudier comme essentiellement, intégralement néfastes tous les principes invoqués P Ou bien est-il possible de faire un choix, de détacher certaines idées admissibles, de pratiquer certains rites, sans pourtant sacrifier aux idoles Telle est, dans son dernier mot, la question qui sépare les catholiques français. Nous la prendrons surtout ici sous sa forme immédiatement pratique et actuelle. Dans ce but, nous donnerons tour à tour la parole aux deux groupes d'interlocuteurs qui, réunis sous le signe de la Croix, arborent, par ailleurs, des drapeaux politiques différents.

Les uns, les monarchi .es, quand ils s'adressent aux croyants républicains, leur tiennent à peu près ce langage Votre illusion est .grande et vous faites œuvre vaine. Sisyphe, le malheureux forçat de la légende antique, condamné à remonter, le long d'une pente abrupte, le rocher qui retombait fatalement sitôt qu'il approchait du sommet, semble votre devancier et votre patron. Encore tous vos efforts n'arrivent-ils pas à soulever votre pierre, celle que vous destinez aux constructions futures, jusqu'au palier qui vous permettrait un instant de répit et d'espoir. Votre obstination prêterait à rire si elle n'était surtout pitoyable par les conséquences qu'elle entraîne. Comment n'apercevez-vous pas que vous luttez contre des forces supérieures ou que vous êtes même dupes sinon complices de ceux qui vous manœuvrent ? P

Vous voulez, dites-vous, dissocier le régime officiel de la philosophie, de la religion qu'il représente. De quels moyens disposez-vous pour rompre cette alliance invétérée, congénitale ? Le laïcisme, l'individualisme libertaire, tous les


fétiches qui se rassemblent sous cette étiquette, sont d'exigeants maîtres qui n'agréent point les hommages des cœurs partagés. Cet héritage intellectuel de Rousseau est devenu le dogme officiel depuis cinquante ans. Toutes les institutions sont orientées dans ce sens et travaillent activement à modeler les esprits et les cœurs d'après cet idéal. C'est une œuvre qui s'accomplit en série, avec le rendement que lui assure le formidable outillage dont elle dispose.

Cet outillage se perfectionne chaque jour. L'école laïque a marqué les étapes de son organisation antireligieuse. Trouvée trop lente, en dépit de ses progrès, elle va céder la place à l'école unique, dont on achève, à l'heure actuelle, l'échafaudage ou dont on exécute le gros œuvre d'après un plan discret. Et l'édifice comportera tous les appartements nécessaires, se prolongera par les annexes des obligations postscolaires pour ceux qui n'auraient pas trouvé place dans le bâtiment lui-même. Toute l'enfance et la jeunesse française seront moralement casernées.

Plus la population est ainsi déchristianisée dès le jeune âge, plus l'instrument électoral devient puissant pour les destructions ultérieures. C'est ttaimarteau qui, en forgeant la société « laïque », prépare aussi les matériaux qui s'ajouteront à sa masse. Songez aux nuances toujours plus « rouges » des élections successives. Voici que, pour demain ou aprèsdemain, l'on nous annonce le vote des femmes. N'entrons pas, à son sujet, dans la discussion des avantages ou des inconvénients immédiats et transitoires qui peuvent en résulter. Pensez-vous seulement que, le jour où les électrices auront un bulletin de vote, l'éducation officielle ne s'emploiera pas, avec un zèle redoublé, à préparer, à guider leur suffrage P Et les résultats déjà obtenus sur les cerveaux féminins ne présagent-ils pas les ravages futurs P

Contre toutes ces forces scolaires et politiques qui s'associent et convergent, contre les engins d'un pouvoir ainsi détourné vers des besognes sectaires, que pouvez-vous opposer d'efficace ? L'éducation, dites-vous, celle qui s'inspire des vérités immuables, combattra l'erreur et maintiendra, élargira, ses avenues de lumière dans l'épaisseur des sophismes. La grâce de Dieu fera le reste.


Mais Dieu se sert des conditions humaines, sauf pour les éclats de sa puissance exceptionnelle. Et votre effort d'éducation est brisé d'avance parla pédagogie, la presse adverses, vos idées sont annihilées par les intérêts qui les contredisent. Vos idées ? Nous ne voudrions pas insister sur des points délicats. Comment ne pas rappeler pourtant que vos principes se présentent déjà, et par eux-mêmes, assez hésitants et débiles ? Ils n'ont ni la netteté ni la vigueur qui font espérer les trouées victorieuses. Au lieu de suivre une ligne droite, vous vous égarez dans des sentiers sinueux qui, plus d'une fois, vous ont rapprochés des frontières de l'erreur au point de vous les faire franchir. Pour complaire à des voisins suspects, vous parlez volontiers de liberté. Et vous n'entendez point par là, comme nous le faisons nous-mêmes, les prérogatives locales, professionnelles, les libertés tangibles et concrètes que le régime a souvent confisquées. Non, vous parlez la langue abstraite, équivoque, mise à la mode du jour pour véhiculer des notions néfastes. La liberté dont il est question dans vos discours, et qui reçoit votre hommage, même si vous l'enveloppez de réserves, c'est bien la déesse qui a supplanté le vrai Dieu. C'est l'indépendance de la pensée, de la parole, de la plume, considérée comme l'apanage de la dignité humaine, c'est le laissez-passer accordé à toutes les opinions, c'est la prétention, proclamée par l'erreur, de traiter d'égale à égale avec la vérité.

Sans doute, vous essayez ici d'établir certaines barrières et d'endiguer le libéralisme. Mais vos défenses sont trop peu profondes et solides pour n'être pas emportées. Et vous allez, reculant sans cesse, cédant le terrain ou n'y établissant qu'une ligne de retraite provisoire et fragile parce que vous ignorez vous-mêmes où il convient de la maintenir. Ainsi vous errez à l'aventure, faute de principes directeurs. Et votre attitude se retrouve identique devant tous les faux dogmes actuels. Vous ne sauriez admettre Rousseau sans discussion. La souveraineté populaire absolue, la justice issue de la volonté générale, elle-même exprimée par la majorité, ce sont là thèses qui ne sauraient entrer dans votre pensée catholique. Elles s'y infiltrent pourtant, pour donner


un singulier amalgame et pour y préparer les produits douteux de l'opportunisme doctrinal.

Même si vous saviez exactement et vouliez fermement les conséquences sociales de votre foi, quelles ressources avezvous, nous le remarquions déjà tout à l'heure, pour faire prévaloir votre œuvre éducative ? Nous ne nions pas que votre propagande religieuse et morale puisse atteindre des isolés ou des groupes, redresser certains esprits et relever certaines âmes. Mais, tandis que vous vous livrez à ce labeur de détail, tout le mécanisme gouvernemental, répétons-le, travaille en sens inverse. Il débite et livre sur la place publique mille individus façonnés à sa mode, dans l'instant où vous corrigez quelques échantillons d'une série précédente. D'avance, avec ce rythme, vous êtes distancés, submergés.

Si le raisonnement ne vous suffisait pas, levez les yeux et regardez. Le spectacle des foules françaises n'a-t-il pas assez de triste éloquence pour renseigner sur l'œuvre accomplie ? a Des élites reviennent à la foi, à la vie chrétienne intégrale, d'autant plus qu'elles sentent le besoin de se dégager d'une atmosphère viciée. Mais la masse a subi l'inévitable influence. L'hostilité violente, tout au moins la lourde inertie, telles sont les caractéristiques du mal, même dans les milieux qui semblaient le mieux protégés.

Que conclure de ce tableau où volontairement nous avons envisagé les ombres, parce que trop volontiers l'on se leurre en détournant son regard P C'est que votre méthode est condamnée'à un échec certain. Avant de songer aux reconstructions nécessaires, il faut être assuré de ne point bâtir sur un sol que le courant des idées fausses vient affouiller sans cesse. La première condition est d'établir un barrage, faute de quoi tous vos plans vont à l'eau.

« Politique d'abord », disons-nous. Et vous savez ou vous devez savoir dans quel sens, catholiques convaincus, nous entendons cette formule. Il ne s'agit pas, au moins pour nous, de bouleverser la hiérarchie des valeurs et d'installer au faîte de la pyramide, pour assurer sa domination absolue, un pouvoir civil, quel qu'il soit. Nous prétendons seu-


lement signifier qu'il faut commencer par les besognes les plus urgentes, par celles qui sont les conditions indispensables du succès de toutes les autres. En donnant ainsi la préférence à la politique, nous nous plaçons, comme disent les philosophes, dans l'ordre des réalisations, et non dans celui des intentions. Nous courons au plus pressé, nous n'établissons pas le classement des valeurs, dont la première sera toujours, pour nous comme pour vous, celle de la morale et finalement celle de nos destinées éternelles. Mais, pour faire œuvre qui tienne à ces niveaux supérieurs, il nous faut pouvoir nous appuyer sur des cadres fermes, sur des institutions qui ne soient pas un obstacle ou un piège. C'est tout ce que nous voulions vous dire et nous finissons ici notre discours.

La répartie des catholiques républicains ne se fait pas attendre, elle arrive directe et pressée

Vous êtes, dirait-elle aux monarchistes, pleins de sollicitude pour notre sens pratique et vous craignez que nous ne l'égarions à la suite des chimères. A vous entendre, c'en est une que de poursuivre la séparation du régime actuel et de la philosophie qu'il incarne.

Mais, s'il nous est permis de vous retourner la remarque, veuillez considérer votre situation personnelle. Votre idéal comporte une monarchie héréditaire, un pouvoir qui ne serait pas divisé, mais seulement limité, contrôlé par les associations représentatives des vrais intérêts du pays. « Le roi en ses conseils, le peuple en ses États », telle est la formule qui exprime, pour vous, la structure du gouvernement adapté à son rôle. C'est-à-dire que toutes les décisions nationales reviendraient au monarque, confirmé dans le sentiment de sa responsabilité par l'intérêt même de sa dynastie, et maintenu dans sa ligne par les pressions des groupements divers. Ceux-ci, sans avoir une part immédiate à la direction de l'État, ne laisseraient pas pourtant d'y faire indirectement sentir l'influence de leurs exigences légitimes. Ils formuleraient leurs réclamations, exposeraient leurs plans. Et, dans le domaine limité de leurs affaires respectives, ils seraient, par ailleurs, dotés de toute l'autonomie


compatible avec le bien général. Tel est le programme qui vous semble faire droit à toutes les requêtes recevables et fermer la porte aux abus évidents.

Ce sont surtout les urnes qu'il s'agit de supprimer, en dehors de celles qui serviraient encore aux scrutins régionaux ou corporatifs. Car elles représentent, à vos yeux, les modernes boîtes de Pandore d'où s'échappent, dès qu'on les entr'ouvre, tous les maux sur notre société bouleversée. Le suffrage universel, la loi du nombre, même avec les amendements ou les contre-poids que nous proposons, vous semble un agent de déséquilibre auquel nulle société ne peut résister.

A votre tour, voyez où aboutissent vos conclusions. Car vos traits, s'ils sont justes, atteignent à peu près aussi directement les monarchies parlementaires que les républiques authentiques. Dès lors, où votre idéal trouve-t-il un refuge? a On peut le dire exclu du globe et sans chance d'y revenir. Et, s'il vous plaît de juger les systèmes et les constitutions du point de vue de Sirius, êtes-vous en droit d'exiger que nous adoptions cet observatoire ? a

Oui, nous le savons, vous nous répondrez que les faits ne sont pas des raisons, que la vérité demeure en dépit de leurs contradictions, et que la sagesse commande souvent de ne pas céder à leur vogue. Tant pis pour la foule qui se trompe, l'honnête homme refuse de se mettre à la remorque d'une opinion faussée et corruptrice.

Peut-être pourtant les faits sont-ils au moins des arguments. Lorsqu'ils se présentent avec une ampleur qui fait le tour du monde, ils méritent considération. Et l'explication apparaît simpliste qui les assigne à un universel préjugé où ne se discerne aucun élément de vérité.

Nous essayons, quant à nous, de faire le triage. Nous pensons que des circonstances nouvelles, une civilisation materrielle plus évoluée ont leurs répercussions nécessaires dans les vies sociales. Ce n'est point là saluer des souverainetés proclamées par Rousseau, c'est seulement reconnaître au citoyen d'aujourd'hui des prérogatives plus étendues que naguère.

Ce suffrage universel, que vous maudissez, n'est point,


pour nous, l'objet d'une admiration béate. Nous en savons les tares et cherchons à les corriger. Nous le voudrions ouvert à certaines représentations collectives qui tempéreraient la loi du nombre. Nous ne considérons pas ses décisions comme des oracles intangibles de la volonté générale et nous prétendons maintenir le Droit au-dessus de la légalité. Mais, tout en sachant les erreurs du système actuel, tout en cherchant à y parer, nous songeons parfois que, si les luttes des partis sont fatales, celles des factions, dans les Cours d'autrefois et d'hier, n'étaient pas non plus sans dommages. Enfin, nous essayons, dans le domaine social, de faire œuvre immédiate et positive, de rendre à la justice l'hommage pratique que nous pensons doublement lui devoir, en raison de notre foi, de travailler à ce que des conditions plus équitables apaisent certaines aigreurs et dissipent des malentendus.

Vous nous dites que ce sont là réformes chimériques, tant que le régime n'est pas changé. Votre révolution a-t-elle plus de chances d'aboutir et de durer? Mais, si vous n'êtes pas sûrs du succès, et pour autant qu'il vous reste un doute, voyez les conséquences de l'attitude qui vous absorberait dans une tâche politique. Cet exclusivisme; au service d'une cause à tout le moins aléatoire, soustrait à l'action catholique des forces dont l'absence énerve sa vigueur. Vous manqueriez ainsi aux alliances nécessaires, si même votre intransigeance et votre esprit -de clan ne vous maintenaient pas, vis-àvis de ces accords; dans un scepticisme critique voisin de la malveillance. Par ailleurs, vous proclamez en thèse que le trône et l'autel sont inséparables. C'est mettre sur l'Église et sur son apostolat une étiquette compromettante qui leur ferme l'audience populaire. C'est donner à cette Église, malgré qu'elle en ait, une physionomie particulariste. Et c'est, à tort mais en fait, pour la foule, prompte en ses préjugés, faire de l'autel la défense avancée des coffres-forts même les moins respectables.

Puis donc que nous sommes. en voie de nous dire nos vérités réciproques, votre responsabilité n'est-elle pas ici plus ou moins engagée? Tout à l'heure vous annonciez d'avance l'échec de nos tentatives pour faire reculer l'erreur.


Si l'entreprise dépasse nos forces, n'est-ce pas que vos recrues parfois ont fait défaut, trop occupées ailleurs ou bornant leur activité à la dialectique? Ou n'est-ce pas que nous nous heurtons à des préventions et à des barricades dont indirectement, inconsciemment même, vous auriez fourni quelques matériaux? a

Ainsi se continue le- dialogue qui peut se poursuivre sans que les interlocuteurs se lassent, mais sans qu'ils arrivent non plus à se convaincre. Inutile probablement de les écouter plus longtemps. En abrégeant leur controverse, il nous semble pourtant que nous n'en avons pas diminué la portée. Même nous avons volontairement laissé aux griefs mutuels leur forme pessimiste et leur ton plutôt décourageant. Si tout était vrai dans les allégations réciproques, il en résulterait que l'action serait vaine et que la sagesse conduirait au fatalisme de l'inertie. Nous n'avons pas le droit de croire à des pronostics aussi noirs. Dieu ménage aux bonnes volontés des voies qui aboutissent et ne les enferme pas dans des impasses. Seulement les vertus et les ressources doivent se hausser à la grandeur de l'obstacle et le dominer. Nous ne pouvons d'ailleurs ioi départager les adversaires. Leur querelle comporte bien des questions de doctrine où l'accord il faudra le redire tout à l'heure devrait s'établirentre eux sous une lumière-plus haute. Mais elle englobe aussi des problèmes contingents, des vues hypothétiques, sur lesquels chacun s'est fait une opinion motivée. Il reste que, dans les deux camps principaux où ils ont planté leurs tentes, nombre de catholiques sont convaincus que les méthodes et les procédés d'en face sont frappés de stérilité ou même nuisent gravement à la cause de la foi commune. D'où les suspicions, l'aigreur et les mots blessants qui montent trop aisément du cœur aux lèvres et se donnent à eux-mêmes le laissez-passer du bon motif. D'où les fossés qui se creusent, sous prétexte de mieux isoler des fondrières qu'on signale chez le voisin. Dans le domaine de la politique, il semble qu'à l'heure présente, et pour longtemps sans doute, l'entente soit impossible entre les catholiques. Les discussions prolongées n'auront d'autre résultat que d'affronter


des irréductibles et d'accroître les rancœurs. N'en accusons pas, encore une fois, les simples préférences personnelles, les erreurs, les passions, les traditions. Pour l'honneur des intéressés, mais aussi pour la gravité du débat, il y a beaucoup plus en cause. C'est l'avenir du pays, et par conséquent sa prospérité véritable, avec le sort d'âmes innombrables, qui est en jeu ainsi pensent les croyants des deux partis. Si la situation reste aussi tendue, il semble pourtant qu'elle se complique d'habitudes et de gestes vains. A supposer même que tout rassemblement soit impossible sur le terrain politique immédiat, les catholiques français n'ont-ils point, par ailleurs, rétréci, comme à plaisir, les plates-formes où ils auraient pu se rencontrer? Nous ne parlons pas ici de leur église. Encore, les prières associées sous sa nef ne devraient-elles pas avoir une vertu apaisante rayonnant bien au delà du temple P

Mais leur doctrine, en dehors du dogme où ils concordent, a des prolongements qu'ils ne paraissent pas avoir assez explorés pour savoir tous les emplacements où les collaborations sont souhaitables et faciles.

S'il fallait, pour préparer ces terre-pleins, un travail de déblaiement préalable, ne voit-on pas qu'il s'opère? A l'heure actuelle, les leçons se multiplient à l'adresse des chrétiens clairvoyants. Il en ,est de négatives et que leur apporte l'erreur à son paroxysme. L'individualisme de Rousseau, dont on parlait tout à l'heure, a pris tout son développement dans les thèses officielles et produit ses effets logiques. Émanciper l'homme de sa dépendance vis-à-vis du ciel, de ses responsabilités actuelles et des cadres sociaux, c'est renoncer aux lois essentielles à toute vie collective. Proclamer que toutes ces souverainetés individuelles additionnées forment, à la majorité des voix, la règle devant laquelle tout doit plier, c'est ouvrir la porte à toutes les tyrannies possibles. Les catholiques, qui aiment à se dire démocrates, savaient qu'ils ne pouvaient l'être jusque-là. Ils doivent le reconnaître plus explicitement devant les faits, au besoin reviser leur position et fixer les jalons doctrinaux qui empêchent les glissements faciles et les excursions dans les terrains


vagues. Qui sait si cette délimitation des frontières n'amènerait point, par contre, certains catholiques, venus de droite, à s'aventurer sur un sol qu'ils sentiraient désormais plus ferme et mieux garanti contre les voisinages suspects? a Cette opération de bornage réclame un travail positif. Elle ne saurait être le résultat de cette sorte de démonstration par l'absurde que les événements apportent à la vérité. Mais ce travail n'est-il pas en voie de s'effectuer encore, si les intéressés n'y mettent pas obstacle ? Les décisions et les condamnations, venues de Rome en ces années récentes et ces derniers jours, doivent contribuer à donner les mesures exactes et à répandre la lumière opportune. Deux mouvements, dont les croyants faisaient ou font partie, le Sillon et l'Action française, ont reçu, tour à tour, des avertissements et des blâmes, non point en raison de leurs préférences politiques, d'ailleurs opposées, mais à cause d'erreurs dogmatiques incluses dans leur philosophie sociale. L'Église a ïait ainsi le départ entre les opinions libres et les doctrines qui, à divers points de l'horizon, sont inconciliables avec la foi. Mais, par là même, elle attire davantage l'attention sur sa propre conception de la cité chrétienne dont le plan, capable de s'adapter à plusieurs régimes politiques, n'en comporte pas moins des lignes essentielles.

Ainsi les erreurs se détachent en plein relief et, d'autre part, la vérité se définit plus nettement et s'accuse. N'en doit-il pas résulter un accord des intelligences fidèles pour repousser tout compromis avec les premières, pour adhérer ensemble à la seconde? Sous ce rapport, tout catholique doit faire siens les mots de M. Maritain à propos des événements actuels. S'adressant à ceux qui sont! décidés « à vivre logiquement leur foi et à servir sans réserves les intérêts du Christ », il écrivait

Ceux-là, si vives que puissent et doivent être leurs oppositions sur des points parfois humainement très importants, auront toujours pour principes communs, non seulement les dogmes de la foi, mais aussi les directions intellectuelles, toutes les directions intellectuelles, spéculatives et pratiques, maternellement données par Rome, et reçues en esprit de docilité vivante et filiale. Le temps semble venu pour eux de faire œuvre de synthèse véritablement catholique, c'est-


à-dire universelle, d'édifier, de rassembler, d'insister partout sur le positif, et pour cela de réconcilier d'abord dans leur esprit, sous l'indispensable lumière de la sagesse théologique (sans cette condition rien à espérer), des aspects trop longtemps sépares et, en réalité, complémentaires, absolutisme doctrinal et hardiesse évangélique, fidélité à la pure vérité et ° pitié pour les âmes malades, tradition où il faut, révolution où il faut. Misericordia et veritas obviaverunt sibi 1.

Ce travail des intelligences peut être poussé plus ou moins loin suivant les loisirs, les besoins personnels ou les responsabilités encourues. Ceux-là mêmes, qui ne seraient pas en situation de remonter aux sources, trouveraient leur tâche facilitée par les commentaires. Il est plusieurs ouvrages qui ont élucidé cette notion de la cité chrétienne moderne d'après les Encycliques parues depuis cinquante ans2.

Ainsi se constituerait un patrimoine intellectuel, un domaine plus connu, qui serait, pour les catholiques, bien de famille agrandi.

Les esprits une fois mieux accordés sur les principes, un champ plus vaste s'ouvrirait de lui-même aux entreprises communes. Mais déjà n'en est-il pas un qui attend et sollicite cette action concertée P

En face de la société morcelée, désagrégée, que nous vaut l'individualisme triomphant, tout catholique doit savoir que sa foi le rattache, au contraire, à une conception sociale corporative. Les cadres ont, pour lui, une importance qu'il ne peut mésestimer. Seulement, là encore, les divergences entre croyants ne tardent pas à apparaître. Car, les uns voient, dans ces cadres, un soutien dont le bienfait, sans être automatique, procéderait pour une bonne part de la solidité même de l'armature. Les autres pensent que les orga1. J. Maritain, Une opinion sur Ch. Mourras cl le Devoir des catholiques. Paris, Pion, 1926, p. 3S et 39.

2. Nous signalerons ici, à titre de renseignement pratique et sans prétendre èlre complet La Cité chrétienne, par H. Brun. Paris, Bonne Presse. – Le Catéchisme du citoyen, par II. Brun. Avignon, Aubanel fils. Code de l'Action catholique, par l'abbé Guerry. Grenoble, le, ruedu Vieux-Temple. Les Commentaires de l'abbé Tibcrgbien sur les Encycliques Arcanum, Immortale Dei, Vix rernenil, Tternm Novarum, cliez Duvivier, Tourcoing. Le Commentaire pratique de l'Encycliqnt Rerum Novarum, par l'École normale social«. Paris, Éditions Spes.


nisations, les groupes, ont une efficacité sociale exactement mesurée sur la valeur des personnalités qui les composent. Et ces points de vue différents mènent, en pratique, à des conclusions qui ne sont pas toujours identiques. Du moins, il est un groupement sur lequel l'unanimité des croyants doit se faire. Et les catholiques ne peuvent avoir qu'une pensée à propos de la famille. La défendre contre les coups qui lui sont portés revendiquer ses prérogatives économiques, morales, scolaires, fiscales, politiques, telle est la carrière offerte aux gardiens des foyers. Elle est assez vaste, assez large pour retenir longtemps les opérations en cours. Elle commande assez d'avenues, elle constitue un point assez stratégique pour qu'une victoire, même partielle, y ait des répercussions sur tout le front de bataille. Les catholiques n'ignorent pas théoriquement l'importance de la position, et le Souverain Pontife la leur rappelait dans un discours récent. Un certain illogisme, parfois une certaine inertie venue de fautes morales trop fréquentes, diminuent l'énergie de leur rassemblement. C'est qu'en ce domaine n'ont plus cours les théories assez vastes pour ne point comporter d'application personnelle, assez commodes pour permettre de rejeter entièrement sur les adversaires ou sur les circonstances les échecs et les déconvenues. Ici, dans ce cercle plus restreint, toute doctrine trouve, au contraire, son application immédiate et commence par réclamer, de qui la professe, une fidélité quotidienne. La thèse ne saurait décemment se séparer de son corollaire pratique. D'où quelques timidités dans son affirmation. Mais aussi quelle force auraient les croyants s'ils pouvaient de plus en plus, sur ce point, apporter la démonstration de leur doctrine commune et de leurs exemples concordants 1 Même une minorité aboutirait à des résultats dans une politique familiale cohérente et organisée.

Cette minorité encore serait efficace si, forte de sa discipline convaincue et vigoureuse, elle revendiquait ses libertés religieuses confisquées ou menacées. Et ces campagnes, durables ou permanentes, pour des idées chères à tous, auraient une autre vertu de cohésion que les alliances occasionnelles autour d'un scrutin évocateur des divergences


autant et plus que des opinions pareilles. Le jour pourtant où il faudrait passer au vote, les catholiques, accoutumés à se réunir dès longtemps pour un travail d'ensemble, trouveraient plus aisément les formules qui scelleraient leur accord électoral. Les préjugés, les ignorances, les rancunes, toutes ces ronces et ces épines, qui hérissent le terrain et gênent les voisinages, auraient été, au préalable, extirpés ou suffisamment entaillés pour permettre les rencontres sans déchirures et sans douleur.

Ce rêve n'appartient pas tout entier à l'avenir, il est déjà réalité partielle. Mais il pourrait se confirmer très vite, le jour où les catholiques de France auraient vraiment compris que leur faiblesse est dans leurs hésitations, leurs dissensions, en un mot dans leur tête et dans leur cœur, plus encore que dans la puissance'de l'adversaire. La Fédération nationale catholique a, depuis deux ans, sonné le ralliement, elle est ouverte à tous les fidèles du même Credo (c'est le titre de son Bulletin mensuel), et ses couleurs se nuancent de diverses teintes politiques. Elle groupe déjà deux millions et demi d'adhérents et son activité réveille beaucoup d'engourdis. Pourquoi faut-il qu'à côté du zèle de ses ouvriers elle rencontre encore trop de suspicions et de critiques faciles ? Là encore des catholiques ont cette paralysante illusion qui leur fait exiger, des institutions les meilleures, une conformité parfaite à leurs désirs, avant d'apporter leur concours. Combien ils seraient plus avisés de comprendre que. cette collaboration même, qui est d'abord un devoir, est aussi la condition nécessaire des modifications qu'ils jugent opportunes, et que ratifierait l'expériencel Ce n'est pas du dehors et à la cantonade que les avis, à les supposer fondés, ont vraiment chance d'être entendus. A quoi bon prolonger ces remarques? Elles ne visent pas à reconnaître d'avance, et par le détail, tous les points où les concentrations catholiques peuvent se faire. Elles auraient plutôt voulu modestement rappeler, en marquant les terrains les plus aptes à ces réunions, l'esprit qui doit présider à l'accord.

Tout à l'heure nous entendions M. Maritain dire sur quelle


base il concevait ces rapprochements. Ecoutons encore une voix, venue d'un autre coin de l'horizon catholique, et qui a des accents analogues

Même en conservant nos opinions libres en bien des points secondaires, il nous suffit de demander à notre foi la direction première de nos pensées et de nos efforts pour nous retrouver d'accord dans les choses essentielles. Pour le reste, les divergences facultatives de nos esprits ne doivent plus empêcher la convergence profonde de nos cœurs

Est-il besoin, au reste, de tant de raisonnements pour nous faire admettre, à nous catholiques, que nos dissentiments seraient moins profonds si nous-mêmes nous étions plus intimement chrétiens ? Des variétés, des oppositions subsisteraient, mais adoucies par le respect mutuel, purifiées des passions personnelles. Les divergences dans l'action politique n'empêcheraient pas l'alliance pour la grande tâche supérieure. Et les heurts de la surface seraient moins violents si, en dessous de ces tourbillons, passait plus large et plus fort le courant cte la foi commune. Alors, comme le disait jadis saint Paul, nous ne serions plus « des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine, par la tromperie des hommes, par leur astuce pour induire en erreur ». Et voilà qui nous protégerait contre les attaques sournoises des adversaires, dangereuses dans la mesure où elles nous trouvent inconsciemment complices. Puis, comme l'ajoutait encore le même apôtre, « confessant la vérité », nous continuerions « à croître à tous égards dans la charité en union avec celui qui est le chef, le Christ ». Et voilà qui, prévenant les blessures fraternelles, assurerait entre les croyants un accord bien propre à les rendre invincibles.

Hemu du PASSAGE.

i. Abbé Thellier de Poncheville, A un catholique d' « Action française ». Paris, Éditions Spes, p. 3o.


L'ÉGLISE DANS LA BANLIEUE' 1 (Dernier article)

IV. LA PETITE PIERRE

Le caillou taché de sang. Des presbytères où l'on pleure. Pavillons-sous-Bois la messe dans la salle à manger. Un désespéré qui se fait apôtre. Plant-Champigny du Japon à la brousse parisienne. Clichy Notre-Dame-Auxiliatrice. Des ouvriers exténués. Une ruche d'œuvres et une belle église Sainte-Marthe-des-Quatre-Chemins. Deux frères. Silhouettes de « défricheurs ». Leurs lettres. Les volontaires du dévouement. Semeurs et moissonneurs. La banlieue et les vocations futures. Adieux à mes lecteurs. La « croisée » providentielle. – L'e coffret d'or. ̃ Un poète de six ans.

Un soir du mois d'octobre finissant, en l'année 1896, la présence d'un ecclésiastique errant par le dédale des ruelles boueuses qu'était alors le quartier de « Cayenne », à SaintOuen, soulevait, sur tout son passage, une grosse émotion. De mémoire d'homme,- et de mégère, on n'avait pas vu une « robe noire dans la contrée.

Indifférent aux attroupements sur le seuil ou devant les cours des masures, aux quolibets, aux conjurations super- stitieuses dont il était l'objet, le prêtre allait son chemin. Il inspectait à droite, à gauche, ces chapelets de cabanes misérables, par-dessus les clôtures de bois que dominait sa haute taille « Vive Dieu 1 disait-il. Voilà désormais ma paroisse. Ce n'est pas tout à fait Saint-Augustin, d'où je sors. Mais les Augustins première manière, les pauvres pécheurs ne doivent pas manquer ici. Et peut-être y a-t-il, quelque 1. Voir Études des 5 et ao décembre 1926 et du 20 janvier iQsy.


part, dans ces baraques, une sainte Monique dont la prière convertira Augustin. »

Soudain, à l'angle d'une ruelle, apparaît un groupe effaré de jeunes vauriens. A la vue du prêtre, plusieurs, pris de panique, détalent à toutes jambes « Un corbeau » Mais l'un d'eux, plus intrépide, s'est arrêté, après un pas de galop. Il fixe l'ennemi, d'un regard qui le brave. Puis, se baissant, il saisit un caillou dans l'ornière et le lance de toutes ses forces contre l'intrus.

Le projectile a porté. Il a frappé l'ecclésiastique en plein visage et lui a fait une blessure. Le « corbeau » va se venger sans doute, car il s'est baissé à son tour vers le sol. Et l'agresseur de prendre la fuite. Mais, tandis qu'il court, il entend une voix qui l'appelle. Il se retourne. Le prêtre est là-bas, à la même place. Loin de vouloir riposter à l'attaque, il lui montre simplement la petite pierre tachée de son sang « Mon ami, lui crie-t-il, je te remercie. Sache-le bien cette pierre, que tu m'as jetée, sera la première pierre de l'église que je bâtirai en ce lieu 1 »

Ce prêtre était l'abbé Macchiavelli, dont j'ai déjà parlé à mes lecteurs, le fondateur de deux nouvelles paroisses au quartier de Saint-Ouen. Il a tenu sa promesse, et la « petite pierre » jetée par lui dans les fondements de la grande et belle église du Rosaire a été « la pierre angulaire » de l'édifice. Hic est lapis qui reprobatus est. qui factus est in caput anguli 1.

Cette « petite pierre », mon cher lecteur, vous la retrouverez, en son sens non plus matériel mais du moins symbolique, dans la plupart des fondations religieuses de la banlieue parisienne. Partout, ces églises, ces chapelles, ces patronages, ces œuvres de toutes sortes reposent et sont assises sur la douleur d'une âme sacerdotale, son sacrifice, et parfois son sang, c'est-à-dire sa vie.

Je n'ai pas à vous exposer je l'ai fait déjà les labeurs et les souffrances qui ont présidé aux fondations des Grésillons, de Saint-Joseph-des-Quatre-Routes, de Courbevoie, Y. Actes, IV, r r.


de Suresnes, des Joncs-Marins, de Sainte-Thérèse de Boulogne, de Saint-François-d'Assise de Vanves, de Malakoff, de Gentilly, de Kremlin-Bicêtre, de l'Hay-les-Roses, de Rungis, d'Athis, de Savigny, de Viry-Châtillon, d'Ivry, de Charenton, de Fontenay-sous-Bois, de Neuilly-Plaisance, de Bagnolet, du Pré-Saint-Gervais, de Bobigny, de Drancy, d'Aubervilliers, de la Courneuve, de Dugny, de Blanc-Mesnil, de Villepinte, et j'en passe. Sur plusieurs de ces postes l'épreuve s'attache encore, et nous savons par quelles angoisses passent, à l'heure actuelle, les ouvriers de Dieu en tel ou tel point des diocèses de Paris et de Versailles. Il y en a qui, dans leur abandon devant une tâche écrasante, voyant approcher avec terreur des termes de payement redoutés, ont pleuré de vraies larmes; et ce n'est pas le « curé » de la petite sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, à Boulogne, qui pourra me donner un démenti.

On souffre encore, et durement, je puis le dire, à SaintIgnace de Gentilly qui tarde bien à être secouru, au ClosMontholon où le prêtre gîte toujours dans une chambre d'emprunt à une demi-heure de sa chapelle, à Bagnolet dont l'église se lézarde, parce que la municipalité se refuse à « entretenir l'édifice d'une secte ». A Dugny, le pauvre prêtre malade, le « dompteur » des Corcol, a failli être poignardé dans son église, la nuit de Noël, et n'a dû la vie qu'à la présence d'un enfant du patronage « Ce n'est pas pour cette fois », nous écrit-il avec résignation.

Toujours la « petite pierre1 ».

L'épreuve, encore, a visité, à leurs débuts, bien d'autres paroisses nouvellement fondées qui mériteront aussi leur monographie Choisy-le-Roi, Noisy-le-Sec, les Moulineaux, etc.

A Pavillons-sous-Bois, le prêtre, installé en 1908, dit i. Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que tant d'épreuves du bon curé de Dugny commencent à recevoir leur récompense. La mission qui vient d'être prêchée dans cette paroisse à quinze jours de distance de l'attentat contre la vie du pauvre curé a obtenu un succès inespéré. De la Cité Jardin, en particulier, centre non entamé jusqu'ici du communisme et de l'impiété, on est venu très assidûment écouter les vaillants missionnaires diocésains de Paris et le nombre des conversions est, paraît-il, considérable.


longtemps la messe dans sa salle à manger, devant six personnes dont un homme. Le nombre des fidèles s'accroît. Il faut jucher les enfants. sur les épaules, et, à l'élévation, les assistants fléchissent le genou dans l'attitude des bergers de la crèche de Murillo, courbés sous le poids des «agneaux». Plusieurs se découragent « On est trop serré, disent-ils, on n'est pas des anchois » Bientôt le « curé » est chassé de son gîte, parce que, dit le propriétaire, « il y joue de l'harmonium » ce"qui n'est pas prévu dans le bail, car on avait loué « bourgeoisement » 1 Les fortes têtes du lieu déclarent ne vouloir « ni curés ni gendarmes ». Le curé estlà, pourtant. Il a même construit une salle paroissiale qui sera un jour l'église. Aussitôt, les deux ruelles qui l'encadrent changent de nom, par arrêté municipal. La rue de l'Oasis devient la rue Émile-Zola le chemin des Clairières délicate attention –s'appellera la rue du Chevalier-de-la-Barre. Au début de igog, la première pierre de la future église est posée, au milieu d'un déploiement complet des forces rouges et au chant liturgique de l'Internationale. Le bien se fait, pourtant, petit à petit, et parfois d'une façon bien imprévue. Un soir, le prêtre voit entrer dans son bureau un homme aux yeux hagards, les vêtements en désordre: « Monsieur le curé, dit l'inconnu, je vais me tuer, avec mon enfant, dans votre église. Sur le point de tirer (il tient encore son revolver), j'ai pensé qu'il y aurait là quelqu'un qui me dirait ce qu'il y a après. là-bas. de l'autre côté. Je ne sais pas. Je ne suis pas baptisé. » De sa visite au curé il emporte un catéchisme. Il le lit, il l'apprend tout entier, par cœur, revient trouver l'abbé « Ah 1 si j'avais connu votre religion à seize ans, aujourd'hui je serais prêtre, moi aussi » Du moins, il s'est fait apôtre, l'apôtre ardent. et convaincu des idées religieuses dans l'usine où il travaille et l'organisateur du syndicalisme chrétien dans sa paroisse. La salle à manger-chapelle a fait place à une église spacieuse et claire qu'entoure tout un semis de bâtiments, encore provisoires, abritant des œuvres nombreuses, sous la direction infatigable d'un disciple de M. Soulange-Bodin, l'abbé Pierre Fouquet. Les sept fidèles du premier jour sont environ quinze cents aujourd'hui. Mais il reste plus de dix mille indifférents ou adver-


sa ires ramener, et la lutte sur le terrain des œuvres est dure contre une municipalité cartelliste d'une activité intense. La « petite pierre ».

A Plant-Champigny, l'abbé Kapfer, un Alsacien revenu des missions du Japon, pour secourir sa vieille mère aveugle, est accueilli d'abord, comme l'abbé Macchiavelli, par ses ouailles, à coups de pierres. C'est ainsi que saint François Xavier avait été reçu aussi, par des enfants, dans la terre du Japon. Et, comme l'apôtre des Indes, l'ancien missionnaire dut murmurer: « Ce qui me désole, c'est que je ne peux leur faire du bien. » Mais si 1 le bien se fait, imperceptiblement. Aujourd'hui, les enfants de Plant-Champigny, pupilles, en grande partie, du beau patronage construit par l'abbé Kapfer, font l'accueil le plus empressé au prêtre qui passe et les rencontre sous la conduite du plus charmant et du plus entraînant des vicaires. Une église qu'il faudra bientôt rebâtir, mon cher lecteur, remplace la chapelle des débuts. Et l'abbé Kapfer se prodigue si bien que sa santé s'usera très vite. Ses derni