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Title : Etudes religieuses, historiques et littéraires / par des Pères de la Compagnie de Jésus

Author : Compagnie de Jésus. Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1896-01

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 50920

Description : janvier 1896

Description : 1896/01 (A33,T67)-1896/04.

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k1136427

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, D-33939

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34415014q

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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ETUDES

RELIGIEUSES

PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES REVUE MENSUELLE

PUBLIÉE PAR DES

Pères de la Compagnie de Jésus

33° ANNÉE DE LA COLLECTION.– TOME 67° 15 JANVIER 1896

LA QUESTION ARMÉNIENNE.. P. J. Burniçhon.' 5 L'AVEUGLE DANS LA LUTTE POUR-LA VIE.. P. t. Roure 2S DU GUESCLIN, DANS LA POÉSIE, AU THEATRE.

A propos de Messire Du Giiesclia P. V. Delaporte 48 LA SÉRÉNITÉ DU DOCTEUR PUSEY. P. H. Bremond 77 LA LÉGISLATION* DES FABRIQUES P. H. Prélot 95 JEANNE D'ARC A POITIERS. '̃-

Reconnaissance ofûcielle de sa mission divine. P. V. Mercier 120' ALEXANDRE DUMAS ET LES JOURNAUX. P. Et. Cornufc. 139- MÉLÂNGE., = ̃_ -/̃ .̃̃ Mouvement de l'union religieuse, en Angleterre. P. F. Tournebize 159 TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES PRINCIPAUX ÉviiNÉMENTS nu mois.. -i" .p.:l.r. 17.1

PARIS

RÉDACTION RUE MONSIEUR, 15

RJim,AdTlo~ .RUE:~QN;SIR1!5:' ADMINISTRATION VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR .? *̃•, 82, EIIB BONAPARTE. 82 `-v.


Les Études, publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus, paraissent le 15 de chaque mois, par livraisons de 11 feuilles ( 176 pages), formant chaque année trois forts volumes. La Partie bibliographique, supplément des Études, destiné à faire connaître les publicati-ons récentes, paraît le dernier jour-de chaque mois, par livraisons de 5 feuilles (80 pages), formant chaque année un fort volume avec tables.

CONDITIONS DE L'ABONNEMENT ÉTUDES

France, 20 fr. Union postale, 23 fr. Un numéro, 2 fr. Chacune des années 1888 à 1895, prise seule, 20 fr.

L'abonnement est annuel; il part des 15 janvier 15 mai et 15 septembre. Ces dates correspondent au commencement des volumes. 2° PARTIE BIBLIOGRAPHIQUE

France, 12 fr. Union postale, 13 fr. Un numéro, 1 fr. 25 Pour les abonnés des ÉTUDES :France, 7 fr. Union postale, 8 fr. L'abonnement est annuel, il part du 31 janvier.

NOTA. 1. On est prié d'adresser toutes les valeurs à M. Victor Retaux, éditeur (Paris, 82, rue Bonaparte), dans le courant du premier mois de l'abonnement, si l'on ne préfère payer à domicile, dans le courant du second mois, une traite, augmentée de 1 fr. pour les frais.

2. Tout abonnement inscrit court jusqu'à ordre contraire. Il est considéré comme renouvelé pour un an, si le numéro du premier mois qui suit la date d'expiration est accepté par l'abonné. En ce cas, l'abonné ne peut refuser la traite qui, à défaut de payement antérieur, lui sera présentée, selon l'usage, dans le courant du deuxième mois..

3. Les conventions d'un caractère personnel' prennent fin avec l'année. 4. Pour les Abonnentents et la Publicité, s'adresser à l'éditeur M. Victor lietaux, rue Bonaparte, 82, à Paris.

Toutes les autres communications doivent être adressées au Directeur ou au Gérant de la Revue, rue Monsieur, 15, à Paris.

TABLE GÉNÉRALE

DES

VINGT-CINQ PREMIÈRES ANNÉES DES «ÉTUDES» » 1856-1880

Un volume in-8 raisin de 314 pages. Prix 5 fr.

EN VENTE chez M. V. Retaux, Éditeur, rue Bonaparte, 82, a Paris. Voir le sommaire de la Partie bibliographique à la 3e page de la couverture;


PHILOSOPHIQUES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES

RELIGIEUSES

ÉTUDE S

TOME 67


IMPRIMERIE DE D. DUMOULIN ET O 5, rue des Grands-Augustins, 5

PARIS


PHIL~8PHf6~JES, HISTORIQUES ET LITTÉRA.IRES PHILOSOPfflSlJES, HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES REVUE MENSUELLE

ÉTUDES [?̃ W. 4:) RELIGIEUSES

Pères de la Compagnie de Jésus

TOME 67. JANVIER-AVRIL 1896

ANCIENNE MAISON RETAUX-BRAY

VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR 82, RUE BONAPARTE, S2

Tous droits de traduction et de reproduction réserves.

PUBLIÉE PAR DES

33e ANNÉE

PARIS


LA QUESTION ARMÉNIENNE

1

Depuis tantôt dix-huit mois le sang chrétien coule à flots en Anatolie, c'est-à-dire dans les provinces de l'Empire ottoman situéesau sud dé la mer Noire. A partir du mois d'octobre surtout, pas une semaine ne s'est écoulée sans ajouter un ou plusieurs noms à la liste lugubre des massacres. Il n'est pas aisé de savoir au juste ce qui se passe en ces parages. Comme on l'a fait remarquer souvent, l'Anatolie turque, qui confine à l'Europe, est un pays moins ouvert que la Chine ou le Thibet. Tombouctou est plus connu aujourd'hui du monde civilisé que Diarbékir ou Erzeroum, voire même que Césarée de Cappadoce, Sivas, l'ancienne Sébaste, ou Orfa, l'ancienne Édesse. D'ailleurs, l'administration veille ;i ce que les relations avec l'Europe soient aussi peu fréquentes que possible. Nulle part la correspondance par lettres n'est traitée avec autant de sans-façon. On sait que jusqu'ici les gouvernements européens se sont vus obligés de maintenir à grands frais des services de poste dans les villes la présence de leurs nationaux en faisait une nécessité. A toutes les représentations que la Sublime-Porte n'a pas ménagées à cet égard, on a dû répondre que l'on ne demandait pas mieux que de se décharger de ce soin le jour l'on pourrait compter sur la fidélité des postes ottomanes. Même à ce prix, la liberté des correspondances n'est nullement assurée. On se souvient de l'incident mélodramatique survenu lors du Congrès de Jérusalem, en 1893 le courrier autrichien enlevé à quelques portées de fusil de Jaffa. Personne ne fut assez naïf pour croire que le gouvernement fût étranger à ce coup de main. D'autre part, comme les rares journaux qui existent en Turquie ne peuvent rien publier sans l'agrément préalable de la censure, ce n'est pas d'eux qu'il faut attendre des informations exactes.

Les rapports des consuls à leurs ambassades respectives


sont assurément des sources de renseignements plus dignes de foi. Mais les consuls ne peuvent pas être partout, et eux aussi en sont réduits, même dans des villes populeuses qui ne possèdent aucun organe de publicité, à s'en tenir aux données officielles ou aux rumeurs colportées dans le public. Quant à la fameuse commission nommée de concert par l'Angleterre, la France et la Russie pour procéder à une enquête sur les massacres du Sassoun, ses opérations, conduites avec l'agrément et sous la direction des autorités turques, sont restées enveloppées d'un mystère tout diplomatique. Les Américains ont, paraît-il, chargé leur ministre à Constantinople, M. Terrel, de recommencer le travail et de suppléer à l'excessive discrétion des chancelleries. S'il est difficile d'établir le nombre des victimes, aussi bien que le chiffre des pertes dues au pillage et à l'incendie, il l'est davantage encore de préciser les causes des conflits, de faire le départ des responsabilités, en un mot de dire ce qui revient à chacun dans ces déplorables affaires; car alors même que l'on sait quelle est la main qui a frappé, il reste encore à montrer à quelles excitations elle a obéi. On ne peut guère espérer que pleine lumière soit jamais faite là-dessus. Ceux qui prétendent voir très clair dans des événements où la politique a peut-être encore plus de part que les passions religieuses et les antagonismes de races, font preuve, à notre avis, de beaucoup de présomption et de légèreté. Sans nous poser ni en diplomate plus avisé, ni en reporter mieux informé que d'autres qui ont parlé avant nous, nous dirons sur les faits, sùr leurs causes, et sur leur dénouement probable ce qui nous paraît être la vérité. Des documents, qui ne sont point du domaine public et dont la provenance garantit l'autorité, éclaireront notre marche à travers les informations disparates et souvent contradictoires de la presse.

Il

C'est dans les mois de juillet et d'août 1894 que s'ouvrit pour les Arméniens la période sanglante qui n'est peut-être pas encore terminée à l'heure actuelle. Après plusieurs semaines, la nouvelle se répandait en Europe que des mas-


sacres de chrétiens avaient eu lieu dans le Sassoun. Que s'était-il passé? On le savait si peu que les journaux illustrés publièrent des scènes de carnage qui auraient eu pour théâtre les rues de Sassoun.

Ce que l'on prenait pour une ville est un district du vilayet de Bitlis, lequel comprend les hauts plateaux qui séparent les bassins du Tigre et de l'Euphrate à leur naissance. La région est coupée de gorges profondes qui en rendent l'accès fort difficile et permettent aux tribus indigènes d'y vivre à peu près indépendantes. Jusque en ces dernières années on a vu des cheiks s'ériger en véritables souverains de la montagne et à l'occasion tenir tête aux troupes ottomanes. Les Kurdes, qui ont donné leur nom à tout le pays, mènent généralement la vie de pasteurs nomades, poussant leurs troupeaux çà et là, au gré de leur fantaisie, à travers le formidable système montagneux qui s'étend entre la Turquie et la Perse. Ils ont fort mauvaise réputation; toutefois les voyageurs qui ont récemment parcouru la contrée s'accordent à dire qu'ils sont plus avides de butin que de sang. Nous avons nous-même reçu l'hospitalité dans un campement kurde, au mont Amanus, entre Alep et Adana, et hormis l'ineffable malpropreté du logis, ce souvenir n'a rien de particulièrement désagréable.

Les montagnes de Bitlis, qui portent encore le nom de Taurus arménien, renferment une population chrétienne sédentaire dont le chiffre atteint 150 000 environ, presque tous Arméniens. C'est chez elle que se recrute en grande partie la corporation des portefaix de Constantinople, qui font l'étonnement des étrangers par la force prodigieuse de leurs épaules. Il va de soi que, pour les Kurdes musulmans, les paysans giaours sont gens taillables à merci. Tout ce qui leur tombe sous la main au cours de leurs pérégrinations pastorales est de bonne prise, et s'ils ne pillent pas régulièrement les villages qui se trouvent sur leur chemin, c'est uniquement parce qu'ils ne sont pas toujours sûrs d'être les plus forts. Naturellement il doit y avoir souvent des comptes à régler entre les villageois et les nomades. Au congrès de Berlin, le gouvernement turc s'était bien engagé, par l'article 61, à prendre les mesures nécessaires pour protéger les popula-


tions arméniennes contre les incursions des Kurdes et des Tcherkesses. Mais on sait ce que valent de tels engagements. Réduits à se faire justice à eux-mêmes, il paraît bien que les rudes montagnards du Sassoun avaient infligé cette fois à leurs ennemis une cruelle leçon. Les Kurdes portèrent plainte et le pacha de Bitlis envoya des troupes régulières pour rétablir l'ordre. Alors commença une exécution sauvage les chrétiens furent traités en révoltés; toute la région fut mise à feu et à sang la milice faisait cause commune avec les bandes kurdes ivres de vengeance et de pillage. Si les autorités ne donnèrent pas elles-mêmes le signal de la boucherie, elles y assistèrent d'un œil bienveillant. Il semblait qu'un mot d'ordre fût venu on ne sait d'où, l'extermination des chrétiens.

Il est certain que depuis plusieurs années le pays était en fermentation. Le chanoine anglican Mac-Coll a publié une série de rapports des consuls britanniques à Erzeroum, à Diarbékir, à Kharpout, etc., signalant à partir de 1888 les violences impunément commises contre les chrétiens, et entre autres les hauts faits d'un cheik kurde, Hussein-Agha, qui semblait préluder à la grande tuerie du Sassoun. Par manière de répression on avait appelé le brigand à Constantinople et on l'avait comblé d'honneurs. En même temps le gouvernement lui-même armait les Kurdes et les organisait en cavalerie soi-disant régulière que l'on appelait du nom du sultan hamidieh.

Dans le grand meeting du 6 août, à Chester, présidé par le duc de Westminster et M. Gladstone prononça sa terrible philippique contre le gouvernement turc, il a été dit à plusieurs reprises que les massacres du Sassoun avaient fait plus de 10000 victimes.

Cette fois les puissances avaient dû intervenir. En même temps que la délégation anglo-franco-russe procédait à la mystérieuse enquête dont le public attend depuis un an le résultat, des plans de réformes étaient élaborés et présentés par les ambassadeurs à l'acceptation du sultan. Accoutumée de longue main à berner l'Europe, la diplomatie ottomane manœuvra pour gagner du temps. Les puissances ne demandaient pas assez; ce n'était pas en faveur des Arméniens seu-


lement, mais pour toutes les populations de l'Empire, que Sa Hautesse voulait accomplir des réformes. Mais pour cela il lui fallait du loisir. Puis, c'était tel article du programme qui réclamait un examen plus approfondi; une autre fois, c'étaient les fêtes du Beïram, et toutes les affaires étaient suspendues. Une année se passa de la sorte, au cours de laquelle plus d'un incident fâcheux se produisit, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Les têtes s'échauffaient, on sentait que la patience était à bout et qu'une explosion était imminente. Le dimanche, 29 septembre, a lieu dans la capitale la grande manifestation arménienne. Elle était annoncée d'avance la foule accompagnerait les délégués qui iraient présenter à la Sublime-Porte les requêtes de la nation. Tout devait s'accomplir pacifiquement. Mais les revolvers partent tout seuls, et, une fois engagée on ne sait comment, la lutte ou, pour mieux dire, le carnage se poursuit dans les rues et les maisons de Stamboul et de Galata pendant près de trois jours. On eut dit que c'était le signal attendu. A partir de cette date, les massacres se succèdent sans interruption. A Trébizonde on tue et on pille pendant cinq jours, du 4 au 8 octobre. Les bulletins officiels accusent eux-mêmes un chiffre de 700 morts. Puis on opère à Erzeroum, à Beïbourt, à Erzindjian, à Mouch. La traînée de sang va en s'élargissant vers le sud et l'ouest. Bitlis, Diarbékir, Kharpout, Arabkir, pour ne nommer que les villes qui figurent sur les cartes de la Turquie d'Asie, ont chacune leurs journées dans le courant d'octobre. Les villages ne sont pas épargnés, et jusqu'ici personne ne peut dire quel contingent les campagnes ont fourni à la liste des victimes. Des correspondances ont affirmé, par exemple, que l'on rencontrait des cadavres tout le long de la route entre Trébizonde et Erzeroum. Les chiffres varient suivant la provenance. Il est bien vraisemblable que ceux qui ont été fournis par les Arméniens aux agences anglaises doivent être réduits, mais il est certain aussi que ceux que le gouvernement turc a fait publier doivent être grossis dans une proportion encore plus forte. Dans bien des cas il faudrait les doubler pour approcher de la vérité. Dès maintenant, il semble hors de doute que le chiffre des


Arméniens massacrés dans les seuls vilayets orientaux dépasse 15000.

En novembre, c'est le tour du vilayet de Sivas, qui compte environ 170 000 Arméniens. A Sivas même, ville de 40 000 habitants, trois jours de massacre, 12, 13 et 14 novembre, font parmi les chrétiens près de 1300 victimes; le 15, à Marsivan, 300 morts environ; Amasia, Tokat, Zileh, Tchorum, ont le même sort. A Malatia, les missionnaires capucins faillirent être au nombre des victimes, si bien que la nouvelle de leur mort parvint à l'ambassade de France à Constantinople. Enfin, le 30 novembre, la populeuse ville de Césarée voyait une tuerie plus effroyable peut-être qu'aucune autre; 1500 personnes y périrent. A Orfa, la proportion est plus forte encore du 26 au 28 décembre, il y a, d'après le chiffre officiel, 900 morts. A la date du 3 décembre, une correspondance privée que nous avons sous les yeux évalue à 10 000 au moins le chiffre des morts dans le seul vilayet de Sivas. Nous y trouvons une lamentable litanie de noms de villages, avec des mentions comme celles-ci 60 hommes tués sur 80, 25 sur 40, etc.

Le pillage va toujours de pair avec le meurtre. Les Arméniens s'adonnent généralement au commerce, et comme dans les villes d'Orient les magasins sont non pas en bordure le long des rues, mais réunis en un seul lieu, il est aisé d'y faire en un jour d'échauffourée des razzias fructueuses. Aussi n'a-t-on garde de manquer l'occasion, et pendant que les hommes se battent et s'égorgent, la population entière se précipite aux bazars pour prendre part à la curée. Mais la plupart du temps les habitations ont été saccagées aussi bien que les boutiques; on a fait main basse sur les provisions et sur les vêtements mêmes. « Nous avons vu, nous écrit un témoin, de ces malheureux à qui il ne reste pour se couvrir que la paille sur laquelle ils sont étendus. » 11 est certain qu'à l'heure actuelle une misère épouvantable sévit dans toute la région où le sang a coulé. Dieu sait quels ravages y feront pendant cet hiver le froid et la famine.

Les relations officielles déclarent invariablement qu'il ne faut voir dans ces faits, très regrettables d'ailleurs, rien d'autre que des rixes, comme il s'en produit fatalement entre


musulmans et chrétiens. D'autre part, ce sont toujours les Arméniens qui ont été les provocateurs.

De telles imputations sont à première vue très invraisemblables nous verrons plus loin ce qu'il en faut penser. En attendant, il reste établi que les autorités se sont faites à peu près partout manifestement complices des meurtriers en leur laissant carte blanche. A Marsivan, par exemple, il y avait 800 hommes de garnison; un piquet de 50 soldats, jouant de la courbache, eût suffi à arrêter la bagarre. A Amasia, où la population arménienne est très ardente et où la présence de 2 000 softas pouvait faire appréhender les pires excès, le mutessarif Békir-Pacha montra de l'énergie, et l'agitation, très vite réprimée, ne fit guère qu'une cinquantaine de victimes.

M. Gladstone a formellement accusé le gouvernement turc d'avoir autorisé les massacres, quand il ne les a pas commandés et dirigés. Ce n'est pas en Turquie seulement que le désordre et même le meurtre entrent parfois dans les vues du pouvoir alors il laisse agir les exécuteurs de bas étage, et quand le fait est accompli, il s'en lave les mains. En pays musulmans, il n'est pas malaisé de recruter des volontaires pour ces sortes de besogne le chrétien est un gibier sur lequel on est toujours prêt à tirer du moment que la chasse est ouverte. Il y a dans le tempérament du musulman, et le Turc à demi civilisé ne fait point exception à la règle, comme un instinct de verser du sang chrétien, instinct qui peut sommeiller longtemps, qui n'est pas incompatible avec une certaine douceur et la politesse dans les relations, mais que l'occasion éveille soudainement et qui s'assouvit avec une inexprimable volupté. Voici un petit trait où se révèle assez bien cet état d'âme.

Au mois de novembre, une sœur garde-malade de service chez M. Cambon, notre ambassadeur à Constantinople, est un jour interpellée au passage par un cawa de l'ambassade « Ah! ma sœur, on coupe bien là-bas! -Où, là-bas? Dans l'intérieur. (C'est l'expression à Constantinople pour désigner l'Anatolie.) Et qu'est-ce que l'on coupe? Des têtes de chrétiens. Ah je voudrais bien y être et en couper moi aussi quelques-unes. Il y a trop de chrétiens à présent. »


La bonne sœur n'a rien de plus pressé que de rapporter à M. Cambon ce que l'honnête serviteur vient de lui dire. Une heure après arrive l'ambassadeurd'Autriche, baron de Calice. Par manière d'entrée en conversation, il donne à deviner à son collègue quels propos ses cawas, à lui, échangent entre eux. M. Cambon de répondre « On coupe bien là-bas. je voudrais bien y être et couper moi aussi. JJ -Stupéfaction de l'interlocuteur « Mais c'est exactement cela c'est donc la même chose chez vous! Hé oui! »

M. Gladstone n'a pas craint de dire, au meeting de Chester, que le gouvernement ottoman poursuit systématiquement et de parti pris l'extermination des chrétiens de l'Empire. On sait que, lorsqu'il s'agit de la Turquie, le great old man frappe avec la même vigueur que quand il fend des chênes dans son parc de Hawarden. Son affirmation est vraisemblablement exagérée. Mais, un fait que l'on ne peut contester, c'est que les massacres de chrétiens reviennent dans l'histoire de la Turquie avec une sorte de périodicité régulière qu'il paraît difficile d'attribuer complètement au hasard. Si bien que l'on a pu dire que les populations chrétiennes y étaient mises en coupes réglées, ou encore que l'on pratiquait sur elles, selon la formule de l'ancienne médecine, des saignées à intervalles fixes qui ne dépassent guère quinze ou seize ans. Ce n'est pas sans quelque apparence de raison. Pour ne parler que d'événements contemporains, en 1860, on fait au Liban une hécatombe de 15 000 Maronites; en 1876, un nombre au moins égal de Bulgares sont massacrés par la milice régulière. Maintenant c'est le tour des Arméniens, et il s'en faut que ce soit pour la première fois. En ce siècle seulement les annales de ce malheureux peuple ont déjà enregistré deux dates sinistres. Mais, en 1828, la fraction catholique de la nation eut seule à souffrir de la mauvaise humeur et des ressentiments du souverain; il y eut beaucoup de ruines mais peu de têtes abattues. En 1863, la tache rouge ne dépassa pas les limites de la région montagneuse de Zeïtoun, cette espèce de camp retranché dans le Taurus cilicien, où la population arménienne avait gardé une demi-indépendance, et où elle vient encore de soutenir un siège en règle. Cette


fois la tuerie s'est étendue à toutes les provinces de l'Empire qui ne sont pas en contact trop immédiat avec l'Europe. On a parlé d'abord de trente à trente-cinq mille morts. Une correspondance publiée par les Missions catholiques va bien plus loin encore. « Il serait prématuré, dit l'auteur de cette lettre, de vouloir fixer le nombre des Arméniens massacrés depuis les événements du Sassoun. Les données nzises à notre disposition permettent pourtant de présenter le chiffre approximatif de 55 000 victimes! »

Alors même qu'il devrait être réduit de moitié, le chiffre serait encore bien gros, et l'on ne peut qu'admirer le solide tempérament des publicistes qui, après avoir raconté au jour le jour les phases de la lugubre tragédie, déclarent qu'il n'y a pas lieu de s'émouvoir et qu'il faut laisser clabauder sans y prendre garde « les hystériques de la bienfaisance internationale' ».

La nation arménienne a maintenant payé le tribut du sang au cimeterre turc plus copieusement que les Maronites et les Bulgares. En retirera-t-elle le même profit? Les massacres de Syrie ont valu aux Maronites un statut qui leur garantit la sécurité, sinon l'indépendance; les atrocités bulgares de 1876 ont eu pour corollaire l'érection de la Bulgarie en principauté libre. La persécution de 1828 a procuré aux Arméniens catholiques eux-mêmes l'affranchissement vis-à-vis de leurs coreligionnaires schismatiques. La nation entière verra-t-elle sortir quelque résultât heureux des terribles épreuves qu'elle vient de subir! L'avenir le dira. Nous pouvons du moins examiner ses prétentions et entrevoir ce que les complications de la politique et sa situation même lui permettent d'espérer.

Mais d'abord, qu'est-ce que la nation arménienne ? III

Sans ajouter foi à tous les récits de Moïse de Khorène et des autres historiens de l'Arménie, on peut reconnaître que nul peuple au monde n'a le droit de revendiquer une antiquité 1. Cf. le Temps du 26 décembre.


plus reculée. Les Arméniens font commencer leur histoire nationale au déluge; ils s'intitulent dans leur littérature race de Haïg ou encore maison de Thogorma c'est le nom d'un des petits-fils de Japhet mentionnés dans la Bible. Leur berceau est le vaste épaulement dont le mont Ararat forme le centre, qui se dresse en face du Caucase et ferme l'Asie-Mineure du côté de l'Est. Longtemps avant l'ère chrétienne l'histoire de l'Arménie est déjà fort mouvementée. Placée entre les grands empires de l'antiquité elle en subit les chocs. Avec quelques intervalles d'indépendance, elle est tour à tour assujettie aux Assyriens, aux Perses, aux Grecs. La destinée de ce peuple n'est pas sans analogie avec celle de la Pologne. Il semble que l'esprit de rivalité et de division, en l'affaiblissant au dedans, l'ait toujours condamnée à devenir la proie de l'étranger.

Tout le monde connaît la légende d'Abgar, prince d'Edesse, qui aurait envoyé une ambassade à Notre-Seigneur et en aurait reçu une réponse écrite dont les historiens ont conservé le texte. La foi chrétienne fut apportée en Arménie par saint Barthélemy et par saint Thaddée, l'un des soixantedouze disciples du Sauveur; mais c'est au quatrième siècle seulement qu'elle en prit définitivement possession. L'Arménie eut alors son Clovis et son saint Remi en la personne de son roi Tiridate et de saint Grégoire l'Illuminateur. Malheureusement, l'épiscopat arménien ne sut pas se garder contre le fléau de l'hérésie, déchaîné par l'esprit subtil et inquiet des docteurs byzantins. Soit ignorance, soit intrigue, soit, comme quelques-uns -le prétendent, pauvreté de la langue, qui se prêtait mal aux distinctions théologiques, l'Eglise arménienne, après avoir réprouvé l'erreur de Nestorius, qui voyait deux personnes en Jésus-Christ, se laissa entraîner dans celle d'Eutychès, qui ne voulait y reconnaître qu'une seule nature. Le schisme fut consommé au concile national de Tovin, en 596.

Poussée par l'invasion seldjoucide, une partie de la nation trouva un refuge dans la chaîne du Taurus, et, peu à peu, rayonna sur la Cilicie et les provinces voisines dont se forma la Petite-Arménie. Un royaume y fut fondé, à l'époque des Croisades, par la dynastie des Roupen. Le premier roi reçut


du pape Célestin III une couronne d'or, et l'un de ses successeurs, Héthoun Ier, envoya une ambassade à saint Louis, alors en Chypre, pour se reconnaître son vassal. Par suite d'alliances, il arriva que le dernier héritier du trône d'Arménie était un Lusignan, c'est-à-dire un prince français. L'histoire le connaît sous le nom de Léon VI; renversé et obligé de s'enfuir, il vint mourir à Paris en 1391. Le moderne royaume d'Arménie avait duré trois siècles. Avec lui s'évanouit l'indépendance de la nation.

La Grande-Arménie était depuis longtemps plus ou moins soumise et incorporée à l'Empire byzantin. Après la prise de Constantinople, cette malheureuse contrée fut disputée entre Turcs et Persans, jusqu'au jour où le Moscovite, débordant du Caucase, refoula les Persans et commença, aux dépens de l'empire turc, cette série d'annexions qui lui fraie la voie vers le Bosphore. Lorsque, en 1878, les Russes campèrent en vue de Constantinople, ils se firent attribuer, par le traité de San Stefano, un lambeau de territoire qui leur ouvrait l'Anatolie. La diplomatie britannique les contraignit, au Congrès de Berlin, à en rétrocéder la meilleure part. Mais la politique russe ne renonce pas pour autant à son programme séculaire.

Aujourd'hui, la population arménienne se trouve répartie à peu près de la sorte 700000 environ, sujets russes, dans la région comprise entre le Caucase et la frontière turque; 400 000 dans les États du shah de Perse; près de 1300000 dans l'Empire ottoman. La capitale en compte à elle seule guère moins de 150000. Il faut ajouter à ces chiffres un grand nombre de colonies, plus ou moins importantes, en Autriche-Hongrie, à Livourne, à Venise, à Marseille, à Paris 1, à Londres, dans les Indes et jusqu'aux îles de la Sonde. La population totale de la nation arménienne ainsi dispersée s'élève un peu au-dessus de 3 millions et demi. 1. L'hôtel de Condé, dans la rue Monsieur, a été pendant quelques années un collège arménien dirigé par les mékitaristes. Il sombra vers 1866 « par suite, dit M. le prince Dadian, de la déplorable administration à laquelle il fut livré ». Depuis quelque temps, la colonie arménienne de Paris pratique son rite dans la Chapelle expiatoire qui lui a été concédée par le gouvernement.


L'Arménien a au plus haut degré les qualités et les défauts des races longtemps asservies. Son aptitude pour tout ce qui touche au négoce, à la finance et à l'usure est sans égale, même en Orient, où tant d'autres sont passés maîtres en cette science. D'après le dicton qui a cours en ces parages, le Grec roule le juif, mais il est roulé par l'Arménien. Aussi le gouvernement ottoman lui-même a souvent recruté parmi les rayas arméniens ses meilleurs financiers. En Turquie, il est assez malaisé de s'enrichir; mais parmi ceux de la nation qui se sont établis à l'étranger, on en compte un bon nombre qui ont acquis de très grosses fortunes, et plusieurs même ont pris rang parmi les hauts barons de la finance cosmopolite. D'autres sont montés, en divers pays, aux premières dignités; il suffit de nommer, parmi les contemporains, le général Loris-Mélikoff en Russie, et NabarPacha en Égypte. Malheureusement, le caractère n'a pas, chez ce peuple, autant d'élévation que l'intelligence d'ouverture et de finesse.

La religion elle-même n'est plus guère pour la grande masse des Arméniens qu'une question de nationalité. Comme la plupart des chrétiens orientaux, ils sont attachés à leur Eglise, ou pour mieux dire à leur rite, parce que c'est en lui que se résume pour eux tout ce qui les constitue en corps politique distinct. Cette Église s'intitule aujourd'hui grégorienne, du nom de saint Grégoire l'Illuminateur à qui elle fait remonter son origine. Bien que, comme on l'a vu plus haut, elle ait de bonne heure versé dans l'hérésie, son histoire n'est qu'un perpétuel va-et-vient entre le schisme et l'orthodoxie catholique. Sur la liste de ses patriarches on en compte soixante-seize qui ont été en communion avec l'Église romaine. Aujourd'hui la scission est profonde sans doute, mais les divergences doctrinales y sont pour peu de chose, l'habitude, la routine et l'orgueil pour beaucoup. D'ailleurs, ce déplorable esprit d'insubordination, qui de tout temps a fait le malheur des Arméniens, a divisé la nation contre elle-même il y a eu schisme dans le schisme. L'Église grégorienne compte aujourd'hui cinq patriarches dont les sièges sont Etchmiadzin, Constantinople, Jérusalem, Sis et Aghtamar. Le Catholicos d'Etchmiadzin conserve encore une


certaine suprématie spirituelle, mais pour combien de temps? Sa résidence se trouvant maintenant en territoire russe, le patriarche lui-même a passé sous la dépendance du tsar. L'élection du titulaire actuel, en 1885, marque une date nouvelle dans l'histoire des déchirements de l'église et par suite de la nation arménienne. Le synode réuni à Constantinople avait désigné l'archevêque de Smyrne, Melchisédech Mouradian. A Pétersbourg on lui préféra un candidat d'origine russe. L'émotion fut vive en Turquie mais il fallut s'incliner devant la force. Il est entendu que désormais le chef de l'Église arménienne est une créature du tsar de toutes les Russies. La logique et la force des choses amèneront de nouveaux démembrements. Comme dans les États récemment affranchis du joug ottoman, les Églises se sont émancipées vis-à-vis du patriarche grec de Constantinople, ainsi fatalement les fractions persane, turque, etc., de l'église grégorienne se sépareront de l'obédience du Catholicos pour se constituer en églises autocéphales.

Au reste, dans l'Église nationale arménienne comme dans toutes les autres communautés schismatiques de l'Orient, la vie chrétienne est arrivée à un état d'assoupissement et d'inertie qu'il est bien permis de confondre avec la mort. Selon l'énergique comparaison de J. de Maistre, elles ressemblent à des cadavres gelés chez qui le froid lui-même conserve les formes des corps vivants. C'est ce qui peut faire illusion. Mais à y regarder de près, on s'aperçoit bien vite que la sève ne circule plus. Une ignorance absolue des principes les plus élémentaires du christianisme, des mœurs et des pratiques empruntées aux musulmans s'allient dans la masse du peuple et même du clergé à l'observance de rites dont le sens leur échappe. C'est un fait indéniable que les sacrifices d'animaux ont repris place dans leurs usages religieux. Quant aux classes plus cultivées, les libres-penseurs et les athées d'Occident n'ont plus rien à leur enseigner en fait d'indifférence et de scepticisme.

C'est là, entre autres causes, ce qui explique les progrès de la propagande protestante chez les Arméniens, malgré leur répulsion instinctive pour un système religieux qui heurte de front les traditions les plus chères aux Églises


orientales. Les missions anglo-américaines en Asie-Mineure datent d'un demi-siècle mais c'est surtout depuis la guerre de Crimée qu'elles ont pris un développement que l'esprit de prosélytisme ne suffirait peut-être pas à expliquer. On évalue à 60000 environ le chiffre des Arméniens plus ou moins sérieusement enrôlés dans les sectes évangéliques. Ce résultat est loin de répondre à la grandeur des efforts qu'il a coûtés. Mais c'était assez pour constituer la base d'un protectorat que l'Angleterre s'est fait attribuer au Congrès de Berlin et qui l'autorise désormais à se jeter en travers des progrès de la Russie.

IV

Enfin, reste à mentionner la fraction catholique du peuple arménien. Grâce à l'organisation politique des communautés chrétiennes dans l'Empire ottoman, d'après laquelle les autorités ecclésiastiques exercent une juridiction civile sur ceux de la nation, les catholiques arméniens furent longtemps à la merci de patriarches et d'évêques qui ne voulaient voir en eux que des renégats et des transfuges.

La constitution du patriarcat catholique remonte à 1742; le patriarche de Sis s'étant converti, le pape Benoît XIV le reconnut pour chef de tous les Arméniens unis. Abraham Pierre Ier établit son siège au couvent de Bzommar, un de ces nids d'aigle du Liban, où, vers cette époque, les catholiques de tous les rites se virent obligés de chercher un refuge. Pendant près d'un siècle, le gouvernement turc refusa de reconnaître au patriarche catholique le caractère de chef de nation. Après Navarin, les rancunes des schismatiques trouvèrent l'occasion de se satisfaire; le sultan Mahmoud excité par eux fit retomber sur les catholiques tout le poids de sa colère; il voulut les contraindre à rentrer dans le schisme. Mais la France entendit les plaintes des opprimés. Le gouvernement de Charles X réclama avec tant d'énergie que le sultan dut non seulement arrêter la persécution, mais admettre les catholiques en corps de nation.

Ce fut d'abord l'archevêque -primat de Constantinople qui exerça les fonctions de milet bachi ou patriarche temporel, pendant que le patriarche spirituel continuait de ré-


sider au Liban. Le pape Pie IX ayant réglé que, à la mort du titulaire de Bzommar, sa succession serait dévolue à celui de Constantinople, Mgr Hassoun, régulièrement élu, réunit d'abord cette double attribution. Mais bientôt quelques intrigants suscitèrent le schisme antihassounite. Ce fut une crise terrible pour la jeune Église arméno-catholique. Le gouvernement turc avait pris fait et cause pour les rebelles et le patriarehe légitime avait dû s'exiler. Grâce à la fermeté du Pape, à la sage intervention des représentants de la France et à la généreuse fidélité de la majeure partie de la nation, cette déplorable scission put être conjurée. La paix rétablie par la soumission des coupables, y compris le patriarche intrus Kupélian, n'a plus été troublée.

Toutes les fois qu'il s'agit des populations de l'Empire turc, il faut renoncer à donner des chiffres précis; à l'heure présente, celui des Arméniens catholiques ne doit pas être beaucoup au-dessous d'une centaine de mille. Ce petit troupeau est gouverné par dix-huit évêques et par un clergé qui compte un bon nombre de prêtres vertueux et instruits, et qui, dans l'ensemble est bien supérieur à celui de l'Église séparée. C'est là ce qui autorise l'espoir de voir un jour une bonne part de la nation arménienne rentrer au bercail de l'unité catholique. Ce noyau, solide et résistant, attirera à lui les molécules d'un corps condamné à se désagréger. Là comme ailleurs, dans un avenir plus ou moins prochain, le progrès de l'instruction et les libertés de la critique auront raison des doctrines où la vérité est mélangée d'erreur; un partage se fera; les uns iront à la vérité intégrale, au catholicisme, les autres au nihilisme religieux. Dès le début de son pontificat, le pape Léon XIII avait tourné ses regards vers l'Orient. En 1881, il faisait à la Compagnie de Jésus l'honneur de l'associer aux grands desseins qu'il avait formés pour préparer le retour des Arméniens. Cette mission était d'ailleurs pour nous un héritage de famille au dix-septième siècle, les jésuites français avaient beaucoup travaillé et beaucoup souffert dans l'apostolat de la Grande-Arménie.

Les lecteurs des Études ont déjà fait connaissance avec les


nouveaux missionnaires leur tâche est ingrate et obscure ce n'est pas ici le lieu de dire leurs efforts et leurs succès. Nous nous bornerons à un chiffre. D'après les rapports de 1895, la seule mission de la Compagnie de Jésus élève dans ses écoles d'Arménie, avec le secours des religieuses françaises, au delà de trois mille enfants, jeunes gens ou jeunes filles. En y ajoutant le contingent des écoles dirigées par les Frères à Erzeroum, à Angora, à Samsoun, et par les Capucins à Malatia, à Diarbékir, etc., on atteindrait un total supérieur à quatre mille. Dans tous ces établissements, notre langue est enseignée et parlée, notre pays connu et aimé. Voilà comment chez ces peuples, dont on se dispute le patronage, se recrute une clientèle fidèle à la France. En dehors des missionnaires et des religieuses, il n'y a peutêtre pas dix Français en Anatolie.

Au cours des derniers événements on a pu constater quelle part ils ont conquise dans la sympathie des populations mêmes qui devraient leur être hostiles. Tandis que les missions protestantes étaient l'objet de la plus violente animosité et qu'en certains endroits la force publique a été impuissante à les protéger, on a vu des Turcs monter spontanément la garde à la porte des religieuses françaises, prêts à assommer les bandits qui tentaient d'en approcher. « Vous nous avez soignés pendant le choléra, disait aux sœurs ces braves gens; vous ne nous faites que du bien; ceux qui tenteraient de vous faire du mal le paieraient cher. » De vrai, partout la demeure et la personne des missionnaires catholiques a été sauvegardée plus encore par le respect et la reconnaissance des particuliers que par la présence des deux ou trois zaptiés que les gouverneurs envoyaient à leurs secours. Et maintenant ils auront à pourvoir à d'effroyables misères; ils ont déjà fait entendre un appel à la France, car le moment est venu d'ouvrir des orphelinats comme on le fit en Syrie après les massacres de 1860, et en Algérie après le choléra et la famine de 1867.

Cet aperçu, si sommaire qu'il soit, sur la nation arménienne nous aidera à comprendre les causes et la portée de l'agitation actuelle.

1. Voir Études, 15 mars et 15 avril 1894.


v

Théoriquement, les chrétiens de l'Empire turc sont depuis un demi-siècle assimilés aux autres sujets du Grand-Seigneur. Ce qu'on appelle le Tanzimat ou la Réforme a édicté en leur faveur un ensemble de mesures libérales et bienveillantes. L'acte de 1839, connu sous le nom de hatti-shériff de Gulhané, organisait le statut civil des rayas conformément aux principes du droit moderne liberté de conscience, égalité de tous devant l'impôt et la justice, admission au service militaire et dans tous les emplois administratifs, abolition dans les actes publics de toutes les appellations injurieuses, etc. Il va de soi que l'édit resta lettre morte. Au bout de quinze ans la Russie, qui pense avoir reçu du ciel la mission d'affranchir les chrétiens de Turquie, prit les armes pour leur défense. Nous lui fimes la guerre pour l'empêcher d'exercer seule ce rôle tutélaire. Au congrès de Paris, l'Europe en assuma la charge solidairement. Sur ce, nouvel édit du sultan; le hatti-humayoun de 1856 renchérissait sur les promesses et engagements de 1839. En 1878, au traité de Berlin, on va plus loin encore; par l'article 61 on met en demeure la Sublime-Porte d'exécuter les réformes et, qui plus est, elle devra rendre compte aux puissances signataires des mesures prises à cet effet.

Autant en emporte le vent. Les plénipotentiaires turcs pourront adhérer à tout ce qu'on leur demandera en ce genre le commandeur des croyants ratifiera la parole donnée en son nom mais rien ne sera changé. La loi religieuse s'y oppose, et au besoin ses interprètes autorisés déclareront que la volonté du sultan ne saurait prévaloir contre elle.

Il n'entre pas dans le cerveau d'un Turc que le chrétien puisse marcher son égal. Ailleurs peut-être le musulman n'aura pas de sa supériorité un sentiment aussi intraitable, sa répulsion, comme son dédain, sera moins irréductible mais dans un État comme la Turquie, dont toute l'histoire nationale est faite de luttes contre les puissances chrétiennes au dehors et de l'oppression des rayas subjugués, au dedans,



l'égalité sociale avec le chrétien est pour lui une déchéance à laquelle il ne saurait se résigner et qu'il ne peut même concevoir. Dans un pays où une partie des habitants traite les autres de chiens, et où cela dure depuis quatre cents ans, il n'est pas au pouvoir du gouvernement le plus autocratique du monde de les transformer en concitoyens. Aussi les jeunes États qui ont recouvré leur indépendance ont beau offrir à tous ceux qui sont établis sur leur territoire l'égalité civique, sans distinction de religion ni de race, le Turc ne peut séjourner là où il n'est rien de plus qu'un giaour; il émigre, il se replie.

Telle est, au vrai, la situation. Il faut que les idéologues, les rêveurs turcophiles en prennent leur parti. Il plaît à certaines gens d'organiser en esprit l'Empire ottoman selon les principes de 89 on ne tiendra nul compte des distinctions basées sur les différentes croyances religieuses qu'ils soient chrétiens ou musulmans, la loi et le pouvoir ne verront en eux que des citoyens. L'irréligion contemporaine se berce de cette illusion qui flatte sa manie. Malheureusement la réalité s'obstine à la contredire de la façon la plus brutale et à cet égard l'expérience que nous avons faite dans notre Algérie corrobore singulièrement la leçon que l'histoire de l'Empire ottoman mettait déjà en assez vive lumière.

Non, les populations chrétiennes de la Turquie ne pouvaient espérer se voir véritablement admises sur le pied d'égalité avec les Osmanlis. A la différence de tels États chrétiens de l'Europe où des races fort différentes et parfois même antipathiques vivent juxtaposées, supportant les mêmes charges et jouissant des mêmes droits et garanties, il devait toujours y avoir dans l'Empire turc des conquérants et des vaincus, la race supérieure des maîtres et les troupeaux t soumis.

Il ne faut donc pas s'étonner que les populations chrétiennes de la Turquie cherchent à se détacher d'un organisme politique où elles ne sauraient jamais s'élever à la condition d'hommes libres. Le réveil des nationalités, le phénomène le 1. C'est le sens du mot raya par lequel on désignait officiellement les populations chrétiennes.


plus considérable de notre époque, a donné le signal du démembrement de cet Empire qui s'était incorporé par la force des éléments inassimilables. Il a vu lui échapper dans l'espace de trois quarts de siècle de quinze à dix-huit millions de sujets et un tiers de son territoire. La Grèce, la MoldoValachie, la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine, sans parler de l'Egypte et des possessions du nord de l'Afrique, se sont tour à tour ressaisies et constituées en États plus ou moins libres. Jusqu'ici les Arméniens sont restés en dehors de cette renaissance des peuples. Mais on ne pouvait compter qu'ils y assisteraient en spectateurs désintéressés. Eux aussi aspirent à recouvrer l'indépendance eux aussi rêvent d'une Arménie ressuscitée et reprenant sa place parmi les nations. Qui oserait les en blâmer ? Il semble bien que certaines de leurs aspirations soient de tout point irréalisables mais le sentiment patriotique se repaît volontiers de chimères; il n'en est pas moins chose respectable et sacrée.

Si le peuple arménien se fut borné à faire entendre ses justes doléances, à réclamer l'exécution des engagements pris en sa faveur, à revendiquer les franchises nécessaires, à porter en toute occasion, comme il le fit au Congrès de Berlin, sa cause au tribunal de l'Europe, s'il se fût appliqué en même temps à s'assurer par la culture intellectuelle cette supériorité qui est déjà l'émancipation, s'il se fût contenté de préparer ainsi par des voies pacifiques un affranchissement inévitable dans un avenir plus ou moins prochain, personne ne lui marchanderait ni ses sympathies, ni ses encouragements.

Tel était bien assurément le programme d'une partie de la nation, la plus saine et la plus raisonnable, peut-être même la plus nombreuse. La communauté catholique spécialement n'en eut jamais d'autre. Mais une faction s'est formée qui a imprimé au mouvement national arménien une allure nettement révolutionnaire. La jeune Arménie s'est organisée en sociétés secrètes et s'est approprié les moyens d'action des carbonari italiens, des fenians irlandais et des nihilistes russes. Les comités directeurs fonctionnaient à l'étranger, à


Londres surtout. Les journaux étaient introduits clandestinement et répandus par les affidés, quelquefois au péril de leur vie. La secte levait des contributions forcées, et ne craignait pas de recourir à l'assassinat pour punir les récalcitrants ou se venger d'un dénonciateur. On assure qu'en ces derniers temps le patriarche catholique, Mgr Azarian, avait reçu sommation de verser 2 000 livres turques (56 000 fr. ) et qu'il dut s'exécuter pour échapper à une mort certaine. Ainsi était entretenue dans la masse de la nation une effervescence qui ne pouvait manquer de faire explosion à son heure. La mission protestante anglo-américaine n'y resta certainement pas étrangère; l'école normale de Marsivan était regardée comme un des foyers les plus actifs de la propagande insurrectionnelle. C'est ce qui attira sur elle les représailles des Turcs qui dans une échauffourée, en 1893, la saccagèrent et y mirent le feu.

On sait à quel point l'opinion en Angleterre s'était échauffée en faveur de la cause arménienne. A la nouvelle des massacres du Sassoun, un comité s'était formé dans le but de provoquer de l'agitation et d'obliger le gouvernement à intervenir. De très hauts personnages de couleurs politiques très diverses lui apportèrent l'appui de leur nom, de leur parole et de leur argent. On n'a pas oublié le meeting retentissant du 6 août, présidé par le duc Westminster, et dont M. Gladstone fut l'orateur. Le gouvernement de lord Salisbury né put résister à l'entraînement et il fit entendre des déclarations qui résonnèrent à Constantinople comme un coup de clairon donnant le signal de l'assaut. Ainsi s'expliquent les audaces des Arméniens, la folle aventure du 30 septembre en particulier. C'était une façon d'ultimatum qu'ils portaient aux Ottomans, bien persuadés que l'on était prêt à tirer le canon pour eux, et ne se faisant pas faute de le dire. On comprend l'inquiétude et la violente colère des Turcs qui se trahit dans la proclamation qui fut alors affichée dans les mosquées « Toute la maison de l'Islam se lèvera et mourra, s'il le faut, plutôt que de consentir aux concessions. »

L'Europe n'a pas voulu laisser s'accomplir la croisade prêchée à Londres et à Chester. 11 ne lui a pas semblé que les


vues de l'Angleterre fussent aussi désintéressées que ses hommes d'État l'affirmaient. Sans doute il y a chez nos voisins des âmes évangéliques, émues et révoltées au seul récit des maux endurés par des chrétiens sous un gouvernement infidèle, et qui ne poursuivent que le redressement des torts; mais quand la politique elle-même marche d'accord avec l'humanité, on peut être sûr que l'humanité fait les affaires de la politique. En 1860, c'est l'Angleterre qui nous a empêchés de tirer pleine vengeance du massacre des catholiques du Liban; au congrès de Berlin, c'est l'Angleterre qui a déchiré une partie du traité de San Stefano et fait rentrer plusieurs centaines de mille Arméniens sous le joug ottoman. Si elle déploie maintenant tant de zèle pour les y soustraire, c'est donc que la puissance britannique trouverait son compte dans l'affranchissement des populations chrétiennes de la partie orientale de l'Anatolie. Cela n'est pas trop difficile à comprendre il est clair qu'un territoire indépendant, sous le protectorat anglais, serait une barrière contre la marche en avant de la Russie. Il semble bien en effet que tel soit l'objectif de certains politiques. Des publicistes très avisés ont même prétendu que l'ex-premier ministre du khédive, Nubar-Pacha, était déjà désigné par l'Angleterre, comme gouverneur du nouvel État.

Ce qui est sûr du moins, c'est que l'on entretenait depuis quelque temps les populations arméniennes de l'intérieur dans les espérances les plus extravagantes. Cinq vilayets allaient leur être attribués; un petit-fils de la reine Victoria serait proclamé prince d'Arménie. On songeait déjà à se préparer pour les bonnes places; nous pourrions citer des écoles où l'enseignement du turc, la langue usuelle, avait été supprimé et remplacé par l'anglais.

On ne peut reprocher à une grande puissance comme l'Angleterre de chercher son intérêt jusque dans la protection qu'elle étend sur des peuples malheureux. Mais les Arméniens auront-ils lieu de se féliciter d'avoir suivi ses inspiralions et de s'être engagés si avant dans la voie où on les poussait ? Voilà la question. Y avait-il quelque apparence que leur situation fût modifiée conformément à leurs rêves d'indépendance et de restauration nationale ?


Non; il faut d'abord écarter comme chimérique l'hypothèse d'une principauté arménienne. On s'étonne même qu'elle ait pu être prise au sérieux ailleurs que chez un peuple à qui l'exaltation du patriotisme a troublé le sens. En effet, la situation géographique des Arméniens n'est point du tout analogue à celle des autres nations qui se sont affranchies de la domination ottomane. La Grèce, la Serbie, la Bulgarie, devenues provinces turques, n'en étaient pas moins occupées par des Grecs, des Serbes, des Bulgares, qui formaient l'immense majorité de la population. La petite nation maronite elle-même était presque tout entière cantonnée au Kesrouan. Le peuple arménien est au contraire, comme on l'a vu plus haut, dispersé dans presque toute l'Anatolie, noyé, pour ainsi dire, dans l'ensemble de la population. Dans le vilayet de Sivas, où ils sont le plus nombreux, l'effectif des Arméniens n'égale pas le quart du chiffre des Osmanlis.

Nous avons vu dans les écoles de la Mission catholique des cartes françaises de la Turquie d'Asie sur lesquelles la censure avait biffé le nom d'Arménie. Cette misérable chicane n'est pas sans une apparence de raison depuis longtemps, en effet, on peut dire qu'il y a des Arméniens, mais pas d'Arménie.

L'utopie d'une principauté indépendante mise de côté, d'autres projets ont été examinés. On a parlé d'établir des gouverneurs arméniens dans les endroits où leu'rs nationaux sont en majorité de constituer une police armée qui serait recrutée également de Turcs et de chrétiens. Après ce que nous avons dit, il est aisé de comprendre que de tels remèdes ne pourraient qu'aggraver le mal.

Il faut que la jeune Arménie en prenne son parti toute vue tant soit peu ambitieuse est pour elle, à l'heure présente, un leurre et un danger. Qu'elle se borne à réclamer la sécurité pour les biens et les personnes, à attendre la mesure de justice que comporte l'administration turque, la pire qui soit au monde, si l'on en croit M. Gladstone qu'elle sollicite à cet effet les bons offices et le contrôle des puissances à la bonne heure, mais qu'elle ne leur demande rien de plus. En un mot, il faut que les Arméniens, comme les autres petites nations chrétiennes de l'Empire ottoman, se résignent à leur


sort, en s'arrangeant pour le rendre tolérable. L'heure de la liberté n'est pas venue.

Et il en sera ainsi tant que durera cet Empire mahométan que nous avons sauvé de la ruine, que nous avons déclaré admis dans le concert européen, que l'on proclame nécessaire à la paix de l'Europe et qui, à cause de cela, reste attaché à son flanc comme une plaie qu'il faut entretenir pour éviter des complications et des catastrophes.

Les nations chrétiennes ont refusé pendant des siècles de sacrifier quelque chose de leurs mesquines rivalités pour se tourner contre l'ennemi commun. Les papes n'ont cessé de les y convier mais les princes et leurs ministres se piquaient de faire de la politique habile et non de la politique chrétienne. On voit aujourd'hui que la plus habile politique eût encore été la politique chrétienne. L'Empire turc a grandi, dans le passé, par les jalousies et les discordes des peuples chrétiens; leurs héritiers sont condamnés à l'empêcher de mourir. Voici maintenant que toutes les puissances de l'Europe s'évertuent pour soutenir un organisme usé, qui se détraque de toute part la diplomatie déploie dans cette étrange besogne toutes ses ressources et toute son ingéniosité et, après six semaines de prouesses, elle obtient que chacun des grands Étals aura à Constantinople un second stationnaire

La tragi-comédie aura vraisemblablement encore plusieurs actes. Le fanatisme musulman n'a pas dit son dernier mot. On verra encore d'autres hécatombes de chrétiens; l'Europe accourra pour faire des représentations et imposer des réformes, qui iront rejoindre les précédentes. Et tout cela, pour ajourner une solution que chacun sait inévitable et qui sera terrible. « La Turquie, a dit un illustre penseur, est le péché de l'Europe ». Elle en est aussi le châtiment.

J. BURNICHON.


L'AVEUGLE

DANS LA LUTTE POUR LA VIE

L'expression de lutte pour la vie a pris chez les évolutionnistes un sens quelque peu sauvage. Elle évoque l'idée d'un être qui se maintient dans l'existence et se pousse dans le progrès aux dépens de rivaux qu'il broie et écrase. Ces mœurs que certains savants modernes ont attribuées avec une générosité excessive au monde animal, le monde humain et son ardent conflit d'intérêts et d'ambitions opposés en offrent malheureusement de trop nombreux échantillons. Mais il y a une autre lutte pour la vie qui n'est pas faite de violences, qui n'éveille l'idée d'aucune oppression du faible c'est celle où l'homme combat contre les dérèglements ou les lacunes de sa propre nature pour vivre ou vivre plus pleinement.

En ce genre, l'exemple de l'aveugle est instructif à plus d'un titre. Il nous montre comment l'homme arrive à suppléer, jusqu'à un certain point, la privation d'un sens par la culture des autres, comment, pour sa formation intellectuelle et morale aussi bien que pour ses relations avec la société, il parvient à racheter en partie l'infériorité où l'avait placé sa naissance ou quelque accident. Outre ce qu'il a d'humainement intéressant, un tel spectacle nous fera mieux comprendre quelle doit être la véritable émulation en vue du progrès, d'un progrès qui ne s'achète par aucun écrasement et aucune ruine. Il nous fournira aussi l'occasion de faire quelques remarques sur le mécanisme et la portée des sens, sur le mode d'action des facultés plus hautes. L'utilité des psychologies particulières, de ces monographies d'individus pris à l'état normal ou à l'état pathologique, qu'on a beaucoup multipliées de nos jours, est de nous révéler plus à fond l'être humain en le démontant pourvu qu'on n'oublie pas de le remonter ensuite, en présentant certains de ses aspects avec un gros-


sissement favorable à l'étude, pourvu qu'on prenne soin de ramener ensuite chaque partie à ses justes proportions. Les aveugles sont loin d'offrir à l'observateur une matière encore inexplorée. Ils -ont donné lieu à des travaux remarquables. Mais peut-être ont-ils été étudiés plutôt par des éducateurs et des économistes. Leur psychologie a été moins pénétrée. C'est de ce côté que se sont portées de préférence nos observations et nos recherches. Nous n'avons pas d'ailleurs la prétention d'écrire là-dessus une monographie complète. Ce sont seulement quelques modestes contributions que nous voudrions apporter à la psychologie définitive des aveugles.

I

Aristote, qui a inventé la psycho-physiologie bien avant nos modernes, fait au début de sa métaphysique un magnifique éloge de la vue. « L'homme, dit-il, a naturellement la passion de connaître, et la preuve que ce penchant existe en nous tous, c'est le plaisir que nous prenons aux perceptions des sens. Indépendamment de toute utilité spéciale, nous aimons ces perceptions pour elles-mêmes et au-dessus de toutes les autres nous plaçons celles que nous procurent les yeux. Or ce n'est pas seulement afin de pouvoir agir qu'on préfère exclusivement, peut-on dire, le sens particulier de la vue au reste des sens on le préfère même quand on n'a absolument rien à en tirer d'immédiat; et cette prédilection tient à ce que, de tous nos sens, c'est la vue qui, sur une chose donnée, peut nous fournir le plus d'informations et nous révéler le plus de différences 1. » Nous sommes tout prêt à acquiescer à ce jugement d'Aristote seulement il faut l'entendre, et lui-même, nous le verrons bientôt, s'en est expliqué ailleurs avec une parfaite clarté. Mais quelques-uns l'ont pris trop à la lettre et ainsi l'ont outré jusqu'à l'erreur. Un plus grand nombre s'est formé un jugement analogue, ou mieux a accepté une impression irréfléchie, vague, par suite pleine d'inexactitudes inavouées et latentes. La conséquence de ces appréciations superficielles et de ces malentendus a 1. Édit. B. Saint-Hilaire, I, 1.


été qu'on a pris l'habitude de considérer les aveugles comme des êtres inférieurs, tronqués, privés d'aptitudes essentielles, incapables d'atteindre à la vie intellectuelle des clairvoyants. Valentin Haüy lui-même, dans son Essai sur l'éducation des aveugles présenté au roi en 1786, écrivait « Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos aveugles en concurrence dans aucun genre même avec le plus médiocre des savants ou des artistes clairvoyants. » Et il faisait appel pour intéresser en leur faveur au seul sentiment d'humanité. Etait-ce chez lui modestie excessive ? Etait-ce impossibilité de juger par avance de la portée d'une méthode qu'il ne faisait que d'inaugurer? Quoi qu'il faille penser, ce jugement a longtemps fait loi.

Quelle est donc la valeur comparative des sens, surtout du toucher, de la vue et de l'ouïe ? Revenons à Aristote, nous lui donnerons ainsi l'occasion d'expliquer le passage que nous avons tiré de sa métaphysique. Il est question plus particulièrement de cette valeur en deux endroits de ses ouvrages. C'est d'abord au Traité de rame. « Le toucher est le premier sens qui appartient à tous les animaux, qui ne leur manque jamais, qui leur est seul indispensable » Le toucher est comme le sens fondamental et, suivant Aristote, il se confond à certains égards avec la sensibilité. L'animal étant ainsi constitué, reste à voir le rôle des autres facultés. « De ces facultés, ajoute Aristote dans son Opuscule de la sensation et des choses sensibles, la plus importante pour les besoins de l'animal et dans son emploi direct, c'est la vue mais pour l'intelligence, bien qu'indirectement, c'est l'ouïe. Ainsi la faculté de la vue nous révèle dans les choses les différences les plus nombreuses et les plus variées car tous les corps, sans exception, ont couleur. Par suite, c'est surtout la vue qui nous en fait percevoir les propriétés communes, la figure, la grandeur, le mouvement, le repos, le nombre. Au contraire, l'ouïe ne fournit que les différences du son. Mais indirectement, c'est l'ouïe qui rend les plus grands services à la pensée, puisque c'est le langage qui est cause que l'homme s'instruit, et que le langage est perçu par l'ouïe2. »

1. Édit. B. Saint-Hilaire, loc. cit., II, 2, 5.

2. Loc. cit.. I, 10. Au lieu de et dans son emploi direct, M. B. Saint-


Comment l'aveugle va-t-il suppléer au défaut de la vue par le toucher et l'ouïe ? La couleur ne nous apporte par ellemême aucune connaissance immédiatement utile. Avant d'avoir reçu l'éducation de la vue, c'est au toucher que l'enfant s'adresse pour connaître la forme, la grandeur, le mouvement des objets. Il veut tout palper, tout manier; et il s'entendra peut-être dire plus d'une fois par son père sous forme de reproche « Mais enfin, on ne regarde pas avec les mains! » Cette habitude se perd à mesure qu'augmente le rôle des yeux; mais peut-être est-ce aux dépens de la précision. Un aveugle me racontait qu'on lui remit un jour une tablette neuve à écrire. Le constructeur la croyait parfaite. En y passant le doigt, l'aveugle s'aperçut aussitôt que les arêtes des sillons n'étaient pas horizontales il s'en fallait peut-être d'une différence d'un millimètre. La surface également brillante de tout l'appareil avait trompé le clairvoyant. Quelques grains de craie sur une cheminée de marbre blanc échappent facilement à l'œil du clairvoyant. L'aveugle les sentira au premier contact. De même un professeur aveugle m'assurait qu'il sentait si sa table avait été essuyée de la veille rien qu'en y passant la main. L'inspecteur des classes avait besoin d'un effort réel des yeux pour y découvrir de la poussière.

Il semblerait qu'une fleur est une des choses qui échappent le plus à la connaissance de l'aveugle. J'ai rencontré, à la maison des Sœurs de Saint-Paul, des aveugles que charmait la beauté des fleurs. Elles décrivaient avec ravissement le velouté d'une rose, la fraîcheur et la finesse de son tissu, 'les multiples métamorphoses de la fleur, depuis le moment les feuilles se pressent dans le bouton naissant, puis font éclater leur gaine qui s'entr'ouvre, enfin s'épanouissent dans toute l'exubérance de la vie. La violette, le jasmin, le lis leur parlent le même langage qu'à nous; on croirait même par instants que ce langage est plus intime, qu'il leur a livré des secrets qu'il nous tient cachés, parce qu'avec nous il s'est fait entendre trop à distance.

Une jeune enfant aveugle s'amusait à démonter et à monter l'horloge de la maison paternelle. Le père ne s'aperçut Hilaire traduit ainsi qu'en elle-même. L'opposition avec bien qu'indirectement indique formellement notre sens.


de cet ingénieux passe-temps que le jour où l'enfant laissa rouler une petite pièce du mécanisme. Tout était à sa place comme auparavant, mais il y avait un vide et l'horloge ne marchait pas.

C'est qu'en effet le prix du sens de la vue consiste moins à nous montrer les couleurs, qu'à nous mettre en relation avec les objets placés à distance. Il élargit la sphère de nos perceptions, et devient ainsi, selon la pensée de saint Thomas, le sens de la prévoyance 1. Ici encore l'aveugle s'efforce de corriger les défectuosités de sa nature. Assistez à une récréation d'élèves aveugles dans une cour plantée d'arbres, par exemple dans le magnifique établissement des Frères de Saint-Gabriel, à Ronchin, aux portes de Lille. Ils prennent leurs ébats, se poursuivent, s'évitent avec un entrain et tout à la fois une sûreté qui les ferait prendre pour des clairvoyants. Qu'il s'agisse du jeu des quatre-coins, du jeu des voleurs ou des échasses, on ne les voit pas s'embarrasser les uns les autres, se tromper de direction, se heurter aux murailles ou aux arbres. Ils n'ont rien de la démarche du clairvoyant sur les yeux duquel on a mis un bandeau au jeu de colin-maillard. La récréation est finie. Vous voyez un aveugle venir à vous du fond d'une allée. Vous vous arrêtez, il avance toujours. Arrivé à quelques pas de l'endroit où vous êtes, le voilà qui hésite, qui interroge l'air de son oreille et de son visage porté en avant; il s'arrête un instant les mains tendues dans votre direction. Il a reconnu que quelqu'un est là. Il fait un léger détour et passe à un mètre ou deux de vous. Vous l'interrogez « Mais, mon ami, comment vous êtes-vous aperçu de ma présence? Monsieur, je ne sais pas; seulement il me semblait sentir que quelqu'un se trouvait là sur mon passage. » C'est en effet à la résistance de l'air qui impressionne différemment leur visage, le front en particulier, le tour des yeux et l'intérieur de l'oreille, surtout à la résonnance de leurs pas qu'ils sentent le voisinage des objets. Aussi ce qu'ils appréhendent, ce ne sont pas les ténèbres c'est le grand vent et le grand bruit. S'ils sont 1. InArist., De Sensu et sensato, lect. II.


obligés de sortir par un jour de tempête, ou lorsqu'ils viennent à rencontrer dans la rue une bruyante musique militaire, ils sont tout perdus.

C'est encore par la résistance de l'air et la résonnance de leurs pas, qu'ils jugent de la grandeur d'un appartement ils entrent pour la première fois, qu'ils peuvent dire si l'appartement est meublé ou non. Quand une chambre leur est familière, ils s'apercevront, dès le seuil, si les meubles ont été changés de place. Chez les Frères de Saint-Jean de Dieu, à la rue Lecourbe, un aveugle entre un jour dans le cabinet du Père directeur « Mon père, vous n'êtes pas seul. Mon cher ami, je vous assure que personne que moi n'est ici. Mon père, ce n'est pas possible. -Faites le tour de la chambre et jugez vous-même. » L'aveugle s'avance vers la muraille d'en face. Ses mains rencontrent un manteau que le Père avait suspendu à un crochet et auquel il ne songeait pas « Mon père, je disais bien que vous étiez en compagnie 1 » Le docteur Dufour, médecin en chef à l'Hôpital ophtalmique de Lausanne, a voulu préciser la portée de cette perception à distance. Il a expérimenté que son compagnon aveugle lui signale avec exactitude un bec de gaz à un ou deux mètres, la présence d'un tronc d'arbre à trois mètres; il perçoit la proximité d'une maison distante de quinze à vingt mètres. En somme, aucun des objets qui garnissent une grande rue de ville ne passe inaperçu, pourvu qu'il atteigne à peu près la taille humaine. Les aveugles exercés estiment qu'un mur doit avoir au moins la hauteur du genou pour frapper leur attention.

C'est à l'ouïe que le docteur Dufour rapporte presque exclusivement cette connaissance. « Un train de chemin de fer, dit-il, roulant sur les rails, doit faire un bruit qui, pour une vitesse donnée, est sensiblement le même. Mais le son que nous percevons est absolument différent suivant les surfaces qui entourent la voie, et vous pouvez fermer les yeux et dire avec netteté quand le train passe sous un pont, quand il entre dans un tunnel, quand il chemine le long d'un mur ou au haut d'un remblai. Partez maintenant de cette sensation grossière, affinez le sens, exercez-le, concentrez l'attention sur les petites modifications de perceptions auditives,


et vous avez alors l'explication de cette sensibilité particulière qui est si frappante chez les aveugles bien développés1. » Rien de plus aisé pour un aveugle que de juger de la taille de son interlocuteur d'après la direction que suit la parole pour arriver jusqu'à lui. Le ton de la voix lui indiquera même d'une façon assez approchée l'âge de la personne. Un aveugle, qui a joui de la vue jusqu'à l'âge de neuf ans, arrive à des résultats plus intéressants encore. Il écoute le visiteur inconnu qui vient l'entretenir; puis, d'après les intonations de sa parole, la nature et le cours des idées exprimées, il arrive à décrire, parfois avec une justesse frappante, la physionomie de cet interlocuteur de rencontre. Il se fait ainsi sa galerie de portraits qu'il regarde en écoutant parler, et qu'il augmente à sa fantaisie de types nouveaux.

L'abbé Gridel, directeur de la maison Saint-Patil, à Nancy, raconte le fait suivant dans son rapport au Congrès de 1878 « Un de nos professeurs aveugles me dit en me parlant d'un élève « Toutes les fois qu'on lui fait une observation, il « répond par un sourire dédaigneux. » Rien n'était plus vrai. Mais comment pouvait-il le savoir? A cette question, il me répondit « Je le sens bien. »

Évidemment, cette conquête de la perception à distance, toute précieuse qu'elle est, est toujours imparfaite et limitée. Mais dans la perception au contact, les ressources du toucher ont été parfois trop méconnues. Aristote a eu raison de dire que « le toucher est le plus varié de tous les sens et que le sensible auquel il s'applique présente le plus grand nombre d'oppositions et de contrariétés2. » Ceci ne contredit pas ce qu'il a enseigné en attribuant à la vue la faculté « de nous révéler dans les choses les différences les plus nombreuses et les plus variées ». La vue n'a ce pouvoir qu'à l'égard des sensibles communs le toucher montre sa richesse d'informations à l'égard des sensibles propres. « Les oppositions et variétés que le toucher nous révèle sont les suivantes, dit ailleurs le même philosophe le froid et le chaud, le sec et 1. Jubilé cinquantenaire de l'asile des aveugles de Lausanne, 1894. Étude physiologique sur la cécité, p. 107-108.

2. Traité des parties des animaux, II, 1, 14.


l'humide, le lourd et le léger, le dur et le mou, le visqueux et le friable, l'uni et le raboteux, l'épais et le mince 1. » Puis, selon sa méthode habituelle, il s'efforce de classer et de réduire ses diverses propriétés. Et après une analyse délicate que nous n'avons pas le loisir de reproduire ici, il conclut « Toutes les autres différences peuvent être rapportées aux quatre premières (le froid, le sec et leur opposé), et celles-là ne peuvent pas être réduites à un moindre nombre. En résumé, il n'y a nécessairement que ces quatre différences principales. » Cette doctrine qui dédouble le sens du toucher semble avoir été adoptée, au moins d'une façon large, par Albert le Grand et saint Thomas 3 qui reconnaissent que le toucher n'est pas un sens unique quant à son objet. De nos jours, elle est en train de multiplier le nombre de ses partisans. Sir W- Thomson (lord Kelvin) lui a donné de la notoriété par une conférence intitulée les Six portes de la connaissance. Il distingue deux sens dans le toucher le sens de la rugosité (ou de la résistance) et le sens de la température.

Il convient donc de réhabiliter, si l'on peut ainsi parler, le sens du toucher4. Il est même permis de l'appeler le sens proprement humain. Certains animaux l'emportent sur nous par la pénétration de la vue, l'acuité de l'ouïe, la finesse de l'odorat. Nous avons le toucher plus délicat que tous les autres animaux (la remarque est encore d'Aristote3); et comme il s'afline par l'exercice! Aux exemples déjà cités, ajoutons celui de certaines tricoteuses aveugles. Elles reconnaissent au doigt si leur laine est teinte ou naturelle la laine noire leur paraît plus visqueuse et plus rêche, la laine blanche plus douce.

Est-ce en vertu de cette perfection du tact chez l'homme qu'on a parfois prétendu que l'intelligence d'une personne 1. Traité de la production et de la destruction, Il, 2.

2. Tri Arist., De anima, lib. II, tract III, cap. xxx. Isagoge in libros de anima, cap. si.

3. In Arist., De anima, lib. II, lect. XXII.

4. Voir le Problème esthétique; le Rôle esthétique du loucher, par Maurice Griveau. {Annales de philosophie chrétienne, 1895, octobre et novembre.) 5. Traité de l'âme, II, 9, 2.


peut se juger à la finesse et à la délicatesse de la main ? Ainsi formulée, cette affirmation manque d'exactitude. On trouve des enfants frappés d'idiotie qui ont la main la plus gentille et la plus déliée du monde. Ce qui est vrai, c'est qu'un enfant aveugle se révèle par l'attitude de la main comme le clairvoyant par le regard. « On rencontre, dit avec pénétration M. de la Sizeranne, de ces mains molles qui semblent ne rien sentir, qui ont quelque chose d'inerte, de mort. Posez une de ces mains sur un objet quelconque, elle se promène doucement comme pour caresser le dos d'un chat, mais on sentira parfaitement que les doigts n'apprécient pas, ne voient pas. Il y a des mains maladroites, mais non inintelligentes celles-là ne se touchent pas non plus. (Mais) cette inertie de la vie tient au manque d'exercice. Si vous vous adressez directement à l'intelligence, au sentiment, à l'imagination, alors vous verrez ces mains, à l'instar de la physionomie, s'animer, s'agiter, même se crisper, s'étendre, se serrer. L'aveugle intelligent n'a peut-être pas le geste, mais il a évidemment le jeu, l'expression de la main'. » Ajoutons que pour un aveugle, la plupart des connaissances personnelles lui venant par le toucher, une main naturellement lourde et grossière, ou flasque et inerte, entraîne une infériorité intellectuelle considérable. La vue ne donne pas seulement la perception des objets à distance, elle nous permet de saisir les objets dans leur ensemble. Ici, le contraste avec le toucher est frappant. L'œil est synthétique, le doigt est analytique. Il y a là une infériorité que l'aveugle a peine à corriger. Il ne peut se rendre compte de ce qu'est une rue bordée de hautes constructions, hôtels de financiers, maisons de rapport, magasins achalandés, cafés à la clientèle bigarrée; il ne peut avoir l'impression vraie de cette foule qui monte et descend les boulevards en deux courants contraires à certaines heures de la journée, de cette file ininterrompue de voitures qui encombre et noircit au loin la chaussée. La place de la Concorde lui donne surtout l'impression d'un espace vaste et dégagé. M. de la Size1. Mes Notes. Paris, 1893, p. 23-24.


ranne raconte dans un de ses livres qu'un organiste aveugle avait conçu le rêve de faire connaissance avec le Napoléon de la colonne Vendôme. Mais comment le palper? Arrive la Commune qui couche l'homme de bronze et le monument par terre. C'était une occasion unique pour notre aveugle. Le voilà qui s'achemine vers la place, et obtient du garde national en faction la faveur de palper le grand empereur. La chose est possible pour une statue. Mais un aveugle, eût-il palpé une réduction de Notre-Dame ou de la Tour Eiffel, sera toujours impuissant à concevoir la réalité. Une petite fille de six ans aveugle me définissait un arbre une grande perche avec des feuilles qui va jusqu'au ciel. Les petits garçons, au moins, ont la ressource d'y grimper, et ils ne s'en font pas faute. Mais l'aspect d'une forêt leur échappera toujours il se réduira à une impression de fraîcheur, de feuilles remuées par le vent ou foulées aux pieds, avec la sensation tactile de quelques troncs d'arbres explorés à la main. Mais cette sensation multipliée un certain nombre de fois par ellemême ne dit plus rien à l'imagination. Un aveugle d'une vingtaine d'années se représentait la mer ainsi qu'une grande masse d'eau, c'est-à-dire quelque chose de liquide comme ce que contient sa cuvette à toilette, qui fait du bruit et qui se remue. Sans doute, c'est cela. Mais n'est-ce que cela? Un clairvoyant peut se figurer une ligne de 500 mètres; une ligne de 500 kilomètres est pour lui un mot bien plus qu'une image. Beaucoup d'aveugles ne peuvent guère se représenter d'ensemble qu'une longueur de 5 à 6 mètres; et leur représentation de la ligne sera celle d'un fil mince tendu d'un point à un autre ce fil est perceptible par le tact. Si on augmente notablement la longueur, la représentation de l'aveugle sera successive, non simultanée. C'est qu'il doit ajouter bout à bout les images dérivées du sens du toucher, sens aux perceptions essentiellement successives; et la représentation d'ensemble qu'il s'efforcera de se construire ne sera jamais que confuse et vague.

Allons-nous, pour cela, dire avec Stuart Mill que l'espace apparait aux aveugles-nés comme successif? Stuart Mill invoque l'expérience de Platner, médecin philosophe du dixhuitième siècle, qui soigna un aveugle-né. « L'observation,


assure Platner, m'a convaincu que le sens du toucher en luimême est totalement incapable de nous apporter la représentation de l'étendue et de l'espace, et qu'il ne connaît même pas l'extériorité locale. Aux aveugles-nés, le temps tient lieu d'espace. Voisinage et éloignement ne signifient dans leur bouche rien de plus que temps court ou temps long, que le plus ou moins grand nombre des sentiments intermédiaires, entre le premier et le dernier des sentiments éprouvés1. » Les aveugles-nés qu'il nous a été donné d'interroger ne confondaient nullement le temps et l'espace. Pour eux, l'espace est soit un grand vide, quelque chose qui n'offre pas de résistance, soit quelque chose où se trouvent les corps, soit une sorte d'enveloppe flottante qui environne les objets. L'espace limité, ils peuvent parfaitement se le représenter par l'absence de résistance tactile, comme fait le clairvoyant seulement le clairvoyant a la faculté d'en reculer grandement les limites il peut les reculer aussi loin que porte son rayon visuel sans rencontrer d'obstacle. Au delà du champ visuel du clairvoyant, au delà du champ tactile assez restreint de l'aveugle, il y a, non pas représentation, mais concept de l'espace, de l'espace indéfini. La représentation qu'essaieraient l'un et l'autre serait successive, composée de représentations réelles additionnées. Le concept de l'espace indéfini est simultané, d'autant qu'il est en partie positif (lieu des corps), en partie négatif (sans limite). Pour en revenir à la privation de la perception à distance et de la perception synthétique, elle est peut-être ce qui coûte le plus à l'aveugle-né. Il a conscience, jusqu'à un certain point, de ce qui lui manque de ce côté il n'a nullement conscience de ce qu'est la couleur dont il ne jouit pas. Ainsi l'on peut soutenir sans paradoxe que la couleur n'est pas ce que l'aveugle-né regrette le plus dans la perte de la vue, comme aussi ce n'est pas la perception même de la couleur qui fait le prix de la vue. A cet égard, il n'est pas exagéré de dire que, « philosophiquement, le sens de la vue n'a point la prépondérance qu'on est tenté de lui accorder a priori. L'ouïe et le toucher fournissent plus de connaissances, surtout plus de 1. Philosophie de Hamilton, p. 267-270. (V. Dunan, Théorie philosophique de l'espace, ch. i. Paris, 1895; et Renie philosophique, 1888.)


connaissances précises, que la vue, qui trompe souvent et qui a constamment besoin d'être contrôlée par le toucher, cette vue de près ». Si l'œil est précieux, c'est surtout parce qu'il touche de loin et d'ensemble.

Nous n'avons rien dit jusqu'ici de la suppléance de la vue par l'odorat. Cette suppléance serait-elle nulle? Non, mais elle ne joue qu'un rôle secondaire. Quelques enfants aveugles flairent les mets qu'on leur sert à table. Ils ne gardent pas longtemps cette habitude, si on les en reprend. Dans une institution d'aveugles tenue par des Frères, des élèves assuraient distinguer leurs maîtres suivant que ceux-ci avaient ou non l'habitude de priser: les clairvoyants en font bien autant. Cependant nombre d'aveugles mettent l'odeur parmi les caractéristiques d'une personne. Les anciens rapportent qu'Alexandre le Grand avait les humeurs si bien tempérées qu'il exhalait naturellement un parfum agréable. Sans doute, la nature a perdu son secret. Mais il n'est pas douteux que chaque individu n'ait son odeur sui generis. C'est un trait dont l'aveugle se sert pour marquer et reconnaître chaque physionomie, si l'on peut ainsi parler; mais ce n'est pas un trait essentiel.

II

De l'étude directe des sens, passons à la considération d'une faculté où le sens de l'ouïe entre pour une si grande part nous voulons dire la faculté musicale. On va nous accuser d'esprit de contradiction. Mais si, dans la lutte pour la vie, l'aveugle arrive à compenser, à notre avis, mieux qu'on ne le croit d'ordinaire, ce qui lui manque du côté de la faculté visuelle, nous pensons qu'à l'égard des aptitudes musicales, il n'est pas armé de cet instrument exceptionnel que beaucoup se plaisent à imaginer. Que n'a-t-on pas dit sur le talent musical des aveugles? On n'est pas éloigné de croire qu'ils naissent naturellement musiciens, que, par une sage compensation de la nature ou de la Providence, ils retrouvent de ce côté ce qui leur a été ravi malheureusement d'un autre. Or si 1. M. de la Sizeranne, les Aveugles par un aveugle, p. 29.


l'on va aux sources, si l'on interroge les professeurs des diverses institutions qui s'occupent des aveugles, on découvre que la proportion des aveugles musiciens est d'un tiers environ. Sur trois aveugles, un parvient, à l'aide d'une formation sérieuse et d'un travail soutenu, à tenir convenablement un piano ou un harmonium, à faire un bon maître de chapelle.

A Y Institution nationale des aveugles, à Paris, les cours de musique sont très savants. On a adopté les programmes etles exercices du Conservatoire. Peut-être est-ce un premier essai pour réaliser le projet déjà ancien de faire de cet établissement une école normale de professeurs aveugles. Mais qu'arrive-t-il ? Sur une quarantaine d'élèves qui composent les classes inférieures, une faible minorité seulement réussit à suivre le cours supérieur d'orgue. Dans un autre établissement, on est parvenu à faire monter la proportion des musiciens à huit sur dix aveugles. Mais pour plusieurs il s'agit surtout de faire une partie dans un orchestre. Beaucoup qui pratiquent bien un instrument seraient de médiocres théoriciens. Encore pour arriver à pareil résultat, faut-il tout le savoir-faire et l'ardeur enthousiaste d'un maître vraiment passionné pour son art. En tout cela, noss ne voyons rien qui dépasse la capacité ordinaire des clairvoyants. On aurait tort cependant de conclure que, par exemple, les organistes aveugles ne valent pas les organistes clairvoyants. Notre pensée est tout autre. Parmi les organistes clairvoyants, il y a en a beaucoup de médiocres. Nous reconnaissonsmême très volontiers que le nombre des aveugles qui exercent la musique, et l'exercent bien, est plus considérable que le nombre des clairvoyants. Seulement, il faut en chercher la raison non dans des dispositions naturelles plus accentuées, mais surtout dans la nécessité où ils se trouvent de se créer une occupation, une situation, un gagne-pain. Nous verrons plus loin que, pour l'aveugle qui vit seul, le moyen le plus avantageux de pourvoir à sa subsistance, c'est souvent d'être musicien.

Ces compensations naturelles dont nous avons parlé n'existent pas. Un auteur qui a écrit des choses ingénieuses sur les aveugles, P. A. Dufau, examinait, il y a déjà assez


longtemps, cette question. « qu'on pose fréquemment, dit-il: la perte d'un sens tourne-t-elle. à L'avantage des autres? » Et il répond « Si l'on entend simplement par là que l'homme privé d'un sens cherche à tirer un meilleur parti de ceux qui lui restent, et que ces sens se perfectionnent davantage chez lui par un usage plus fréquent et plus varié, l'affirmative ne saurait être douteuse, et les aveugles, aussi bien que les sourds-muets, en sont un vivant témoignage. Mais (ces sens) ne valent davantage que par l'exercice. Si un clairvoyant pouvait apporter autant d'attention aux impressions du tact et de l'ouïe qu'un aveugle, s'il exerçait autant les organes qui les perçoivent, ces organes acquerraient chez lui une puissance égale. On sait le degré surprenant de finesse auquel parvient l'ouïe chez les sauvages de l'Amérique. Ordinairement, l'être richementpourvu de tous ses sens n'éprouve pas la nécessité d'avancer ainsi l'un plus que l'autre par une éducation spéciale ils restent tous de niveaul. » Ceci s'applique parfaitement au talent musical.

Le talent, d'ailleurs, n'est pas seulement développé chez l'aveugle par une culture directe. Il se compose, en grande partie, de finesse et de justesse dans l'oreille, de sûreté dans la mémoire des sons. Mais l'aveugle, à tout instant, épie, analyse, compare, classe les mille bruits qui retentissent autour de lui, son organe s'affine merveilleusement dans ce continuel exercice. Privé de la mémoire visuelle, il développe surtout en lui la mémoire auditive. Par la finesse même de son ouïe et dans l'absence de la jouissance des couleurs, il prend plaisir à l'harmonie des sons plus que ne fait le clairvoyant. Ces diverses causes réagissant l'une sur l'autre, arrivent facilement à faire de l'aveugle un musicien. Et ce musicien sera surtout un interprète habile. Le génie créateur se rencontre rarement en musique comme dans les autres arts; et il ne semble pas favoriser d'une préférence marquée les aveugles. Presque tous les maîtres de la musique ont été des clairvoyants. Le génie n'est pas une plante spontanée qui pousse sur un sol par ailleurs stérile et inculte. 1. Des aveugles. Considérations sur leurs états physique, moral et intellectuel. 2e édit, Paris, 1850, p. 76-77. Cette édition diffère notablement de la première qui est de 1837.


L'histoire des créateurs et des inventeurs nous montre d'ordinaire des esprits puissants, aux facultés fortement coordonnées, au travail opiniâtre. Le talent musical ne demande pas pareille organisation, ni pareil labeur. Justesse et finesse d'oreille, mémoire et imagination auditive, facilité à saisir et à reproduire ce qu'on peut appeler le rythme des choses, l'harmonie qui se dégage du monde inanimé et du monde des âmes, ou tout simplement, dans un degré inférieur, aptitude à combiner agréablement des sons voilà à peu près ce qui fait la foule des musiciens. Dans les écoles de musique, il n'est pas rare de rencontrer des sujets brillants en cet art, dépourvus par ailleurs de toute application intellectuelle, incapables d'apprendre les premières règles de l'orthographe, les principes mêmes du calcul, les notions les plus élémentaires d'histoire. Il y a plus; on rapporte des exemples d'aveugles arrivant avec mille peines à s'habiller eux-mêmes et à épeler leurs lettres, qui retenaient de mémoire un morceau de musique entendu une seule fois, le reproduisaient avec ses nuances, improvisaient même de petites variations d'une facture très supportable.

Pour montrer, dans un ordre d'idées un peu différent,, combien l'organisation musicale est quelque chose de spécial,, on peut citer ce fait qu'il m'a été permis de constater. Il s'agit d'une jeune fille aveugle, presque sourde à la parole parlée, à moins que l'interlocuteur n'élève très fortement la voix. Or cette même jeune fille saisit immédiatement, et dans. ses délicatesses, un air chanté ou joué, même comme à demivoix. Il semble que les vibrations du chant ou d'un instrument de musique aillent réveiller en son appareil acoustique ou en son cerveau des fibres que la parole seulement articulée ne tire pas de leur sommeil.

III

Nous venons de parler de la mémoire, on sait qu'elle est une des facultés les plus souples à la culture. Chez l'aveugle, cette culture trouve un terrain particulièrement favorable. Disposant de peu de livres, l'aveugle laborieux prend l'habitude d'emmagasiner avec soin toutes les côn-


naissances qu'il acquiert, et à mesure qu'il augmente son trésor, il augmente sa faculté d'amasser.

Mais une question plus spéciale se pose pour la mémoire des aveugles Qu'advient-il des perceptions visuelles dont il a joui avant de perdre la vue? Peut-être pourrait-on à cet égard formuler la loi suivante Parmi les perceptions visuelles reçues, celles-là seules persistent dans le souvenir qui ont été accompagnées d'une véritable attention les perceptions qui ont été, pour ainsi parler, mécaniques et passives, impressions organiques plutôt que perceptions, s'effacent. Il est rare qu'un aveugle qui a perdu la vue avant six ans, se rappelle les couleurs. Une personne, devenue aveugle à cet âge, me disait « Mes yeux ne m'ont laissé que deux souvenirs, celui de la blanche clarté de la lune et celui de l'embrasement du soleil couchant. Je me rappelle que je disais à ma mère Maman, vois comme le soleil descend, descend; il va tomber dans la rivière! Et je courais de ce côté. » Puis après un moment de réflexion, elle ajoutait «Je crois que je ne m'exprime pas exactement. Je ne saurais dire la différence entre un disque argenté et un disque de couleur rouge. Je me rappelle seulement que cela faisait de l'impression sur moi et que j'en parlais à ma mère. » Plusieurs aveugles, dont la cécité a commencé vers six ou sept ans, interrogés sur les couleurs, avouent simplement n'en avoir aucune notion. L'âge du premier souvenir semble coïncider à peu près avec ce qu'on appelle l'âge de raison ou l'âge de discrétion, à moins que l'âge de l'attention ne soit un peu plus précoce. Même les images perçues plus tard s'effacent si la perception n'a pas été attentive et si le sujet n'y fait plus appel. Un aveugle qui a joui de la vue jusqu'à environ dix-huit ans, se rappelle très bien tel site, telle maison, tel visage qui l'a frappé. Mais quand il veut se représenter une page d'imprimerie, les caractères se confondent lettres et chiffres se mêlent en traits mal définis.

Quant aux images autrefois perçues en pleine conscience et activité volontaires, elles jouissent d'une extrême ténacité. Le temps ne les affaiblit pas, et l'âge n'en use pas le relief. Il semble que la faculté imaginative des aveugles toujours en éveil aime à rappeler et à raviver ces images, qui ont creusé


profondémentleurpremiersillon, et empêche ainsi un effacement qui est surtout un effet de la torpeur du cerveau. « Nous autres, me disait un jeune homme devenu aveugle à l'âge de douze ans, nous vivons surtout par l'imagination. Notre grande jouissance est de nous créer un monde fictif nous puissions vivre. Ce que le clairvoyant connaît par le regard, l'aveugle, frappé de cécité à un âge où il a pu se rendre compte du spectacle des choses extérieures, le supplée par l'imagination. En entrant dans une salle où la table est mise pour une réunion de famille, je me représente la disposition des mets, l'élégance des services, la blancheur du linge frais, la variété des fleurs qui s'épanouissent en bouquets, les toilettes claires ou sombres des convives. Cette reproduction imaginative s'écarte sans doute par bien des traits de la réalité, mais me procure une satisfaction qui peut égaler celle que me donnerait la vue elle-même, tellement est intense chez moi la vie de l'imagination. Quant aux yeux de ma mère, je les vois là comme s'ils s'ouvraient devant moi. » L'imagination joue un grand rôle chez beaucoup d'aveugles même de naissance. Ils se passionnent pour les récits de voyages et d'aventures extraordinaires; ils aiment les descriptions de paysages exotiques dont ils s'efforcent de se reproduire à eux-mêmes le mouvement et le rythme, de goûter là délicieuse fraîcheur ou l'énervant accablement. La poésie, elle aussi, est vivement sentie par les aveugles, et facilèment ils font des poètes leurs auteurs de prédilection. Ainsi doués d'imagination, il y a lieu de s'étonner qu'on se soit demandé si les aveugles rêvaient, encore plus que quelques auteurs se soient prononcés pour la négative. Il suffit cependant d'interroger des aveugles ils vous répondent presque unanimement qu'ils rêvent. De loin en loin, quelquesuns au tempérament très calme, un peu éteint, vous diront qu'ils n'ont pas souvenance d'avoir rêvé. Je crois que l'on constaterait la même chose chez les clairvoyants. Évidemment les phénomènes de leurs rêves sont empruntés à l'ouïe et au toucher, à la classe des émotions intérieures; les couleurs ne se révèlent pas à eux dans leur double nuit. Une petite fille rêvait que quelqu'un la tirait dans son lit par les


pieds; d'autres se rappellent leurs jeux, leurs conversations, les classes de la journée. D'ailleurs même incohérence, mêmes contradictions que chez les clairvoyants. « Tenez, me racontait une religieuse aveugle, voici un de mes rêves. Il me semblait l'autre nuit que je tenais entre mes bras une de nos petites filles. Soudain, elle se métamorphose en notre doux et pacifique matou dont je caresse le poil soyeux. D'autrefois, ce sont les événements du jour qui se mêlent en imbroglios si étranges et si mortifiants que je suis toute heureuse de m'éveiller: ah! ce n'était qu'un rêve! » On la voit, la folle du logis est partout la même en ses vagabondages. IV

A la question de l'imagination se rattache celle de la sensibilité et du tempérament. La question qui se pose est celle-ci les aveugles sont-ils de nature particulièrement nerveuse ? Avouons qu'à cet égard les réponses reçues et les observations faites ne sont pas absolument concordantes. Nous croyons cependant que chez eux les tempéraments nerveux sont fréquents.

Il y a à cela des causes diverses. La cécité congénitale, contrairement à une opinion assez répandue, est rare. A l'ophtalmie purulente, contractée aux premières heures ou aux premiers jours de la vie, il convient d'attribuer la cécité de la plupart des soi-disant aveugles-nés. Avec le groupe des maladies inflammatoires ou affections scrofuleuses, elle fournissait jadis les trois quarts du contingent des aveugles. Aujourd'hui, grâce aux progrès de l'hygiène et de la médecine, l'ophtalmie ne donne plus en certains pays que la proportion de 7 pour 100 du nombre total des aveugles, au lieu du chiffre 41 pour 100 qu'elle donnait il y a cinquante ans. Mais une cause de cécité qui se maintient à un taux fort élevé, ce sont les affections nerveuses, convulsions, hydrocéphalie, surtout méningite 1. Puis il y a l'alcoolisme, soit l'alcoolisme des parents, soit l'alcoolisme personnel, qui peuple en proportion, hélas! croissante, les cliniques ou les asiles d'aveu1. Jubilé cinquantenaire de l'asile des aveugles de Lausanne, 1894. Sur la variation des causes de cécité, parle Dr Dufour.


gles. D'autres ont subi des opérations cruelles d'autres sont sujets à des douleurs d'yeux ou de tête parfois extrêmement aiguës. Beaucoup, dans leur jeune àge, sont chétifs, débiles, malingres. Laissés seuls à la maison par des parents qui désespéraient d'en faire quelque chose pour l'avenir, ou dont la malencontreuse tendresse redoutait les accidents des libres sorties au dehors, ils ont passé leur première enfance immobiles dans leur lit, fixés sur leur chaise, ou faisant à peine quelques pas dans une chambre souvent peu aérée. Leurs organes se sont mal développés, leur sang est resté pauvre. Ils n'offrent aucune résistance sérieuse aux impressions qui ébranlent et affaiblissent leur système nerveux. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'excitabilité nerveuse et de l'impressionnabilité un peu maladive que présentent un certain nombre d'aveugles.

Le phénomène de la peur est à la fois un phénomène intellectuel et un phénomène de sensibilité. Dans un travail précédent1, nous nous demandions à quelle cause il faut attribuer cette peur des ténèbres à peu près générale chez les enfants. Sans doute quelques-uns y échappent; pour d'autres, il y a évidemment lieu de s'en prendre à une éducation vicieuse des parents ou des nourrices mal inspirés leur ont rempli l'imagination d'histoires de voleurs, de revenants et de loups-garous. Mais il semble qu'il y ait des cas, et-assez nombreux, où la peur des ténèbres existe sans qu'on puisse en donner cette explication. « L'enfant a conscience, disionsnous, que, dans les ténèbres, il peut moins facilement se défendre il s'y trouve incapable de pénétrer la cause des, bruits, des menus incidents qui se produisent autour de lui; n'étant pas absorbé par les objets extérieurs, son imagination se met en travail; le danger lointain ou possible se rapproche, devient imminent; la conscience de sa faiblesse' se change en sentiment d'impuissance, et il tremble. » L'enfant aveugle ne peut évidemment avoir la peur des ténèbres, mais n'appréhenderait-il pas le silence et la solitude de la nuit? L'expérience prouverait qu'il échappe assez fréquemment à cette 1. La Vie progressive de l'enfant. ( Études, 15 octobre 1894, p. 180. ) 1


appréhension. Plusieurs aveugles m'ont assuré n'avoir jamais ressenti, étant jeunes, de crainte à se trouver seuls la nuit, à sortir seuls dans la campagne ou dans le jardin au milieu de l'obscurité. Dans une institution d'aveugles, les petites filles vont et viennent toutes seules le soir par les grands corridors déserts avec autant d'assurance que parmi le mouvement du plein jour. Ne serait-ce pas que, pour eux, le contraste entre le bruit et le silence, le mouvement et le repos est moindre que ne l'est pour le clairvoyant, le contraste entre le jour et les ténèbres, que leurs moyens d'action ou de défense sont les mêmes dans ce double milieu ? Nous l'avons vu, ce qui désoriente et désarme l'aveugle, c'est le grand vent et le grand bruit. La succession du jour et de la nuit n'apporte pas grand changement, même d'une façon indirecte, à l'exercice des facultés de l'aveugle. Inférieur dans l'action au clairvoyant pendant le jour, il retrouve la nuit quelque peu de supériorité.

(A suivre.) L. ROURE.


Peut-être vous souvient-il de la jolie complainte, que l'on chantait au temps jadis voilà quelque trente ans sur le bon et vaillant Breton Bertrand, petit-fils et neveu de gentilshommes, compagnons de Godefroy de Bouillon à la Croisade, et qui fut, en l'an de grâce 1370, connétable de France. Les paroles de la complainte étaient simples comme tout ce qui est vrai. L'air mélancolique et doux, comme tous les airs qui retentissent sous les chênes du vieux pays de granit, à travers les landes, aux flancs des dunes, le long des roches grises d'Armor; le refrain était un gémissement Filez, filez, femmes de la Bretagne,

Partout en Bretagne, le nom de Bertrand Du Guesclin résonne comme un appel aux hautes pensées mais je sais, en Bretagne, un coin de terre où ce nom et cette romance du preux de la Motte-Broons, saisissent l'âme d'une poignante étreinte et d'un indéfinissable souvenir. C'est là-bas, au pied des collines d'Auray, tristement vêtues d'ajoncs ou panachées de pins maigres, au bout d'un ravin qu'un torrent déchire ou crevasse, avant de s'étendre dans un marécage morne, puis d'aller rejoindre un des bras du Morbihan bleuâtre; à une demi-heure de Sainte-Anne, qui porte sa grande statue dorée au-dessus de la verdure pâle à vingt minutes du monument élevé par la Bretagne fidèle au comte de Chambord, ce véritable Charles V auquel, pour son malheur et le nôtre, il manqua un Du Guesclin; à quelques pas

DU GUESCLIN

DANS LA POÉSIE, AU THÉATRE a. PROPOS DE .Messire Du Guesclin

1

Filez vos qnenouilles de lin

Pour rendre à Ja France, à l'Espagne,

Messire Bertrand Du Guesclin.


du Champ des Martyrs, encadré et tout assombri de ses hautes rangées de sapins qui aboutissent à la chapelle expiatoire et au fossé où coula le meilleur sang de France; au bas de la Chartreuse où s'entassent les ossements de ces nobles victimes de la félonie du général Hoche; dans le voisinage de Brech, où grandit le dernier des Chouans et l'un des plus braves, Georges Cadoudal. Là, se dresse, dans un carrefour de sentiers bretons, une croix de pierre, bien vieille et vénérable la croix de Charles de Blois.

C'est là que, le 29 septembre 1364, tomba et mourut ce saint chevalier qui défendait ses droits et ceux du roi de France prisonnier et près de lui, messire Bertrand Du Guesclin qu'il avait armé de sa main, fut saisi par le fameux capitaine Chandos et emmené comme un trophée par les Anglais, qui devaient bientôt payer cher cette victoire et cette capture. Car messire Bertrand allait promptement entreprendre telles choses que, selon l'expression d'une antique ballade,

France est cimetière aux Anglois

Là, sur le piédestal de cette croix, dans ce désert peuplé de tant et de si douloureux souvenirs, il fait bon chanter la romance du Connétable, en priant Celui qui est cloué à la croix de rendre à notre France, piétinée par des ennemis pires que les Anglais du quatorzième siècle, un Bertrand Du Guesclin.

Là aussi, il fait bon songer aux temps héroïques où les nobles dames et gentes damoiselles sous leurs donjons crénelés, les paysannes d'Armor parmi les genêts et les bruyères ou devant l'àtre, tournaient activement le rouet et le fuseau, pour payer les 100000 livres de rançon, contre lesquelles les Anglais, peuple déjà pratique, ami du gain autant que de la gloire, nous revendirent notre hardi chevalier. Et dire qu'il y a des gens qui reprochent à nos aïeux, aux Français de ce temps-là, de n'avoir pas même soupçonné l'amour et le dévouement pour la patrie par la raison que ce sentiment a fleuri sur les ruines de la Bastille Mais passons, et retournons vite au quatorzième siècle.

1. Poêles fiançais, édit. Crépet, t. I, p. 568.


Si les Bretonnes d'aujourd'hui chantent encore Du Guesclin, en filant leurs quenouilles, les Françaises lettrées du quatorzième siècle savaient déjà par cœur les prouesses épiques du Connétable. Dès cette époque, cet Hector breton avait rencontré un Homère et probablement plusieurs. Il parait même que les premiers historiens ont trouvé dans les Roumains et Chansons de messire Bertrand les documents authentiques de sa biographie. Ce héros eut l'honneur d'être conté par des poètes qui n'avaient pas besoin de mentir et qui, selon le mot de Boileau, avaient parlé comme l'histoire.

Ils écrivaient et rimaient presque au fur et à mesure des glorieux événements. Le « pouvre home » Cuvelier alignait les 23 000 alexandrins de sa Chanson de Guesclin, aux environs de 1380. On a eu raison d'affirmer que cette chronique rimée est la dernière des épopées du moyen âge et que ce « dernier monument de notre poésie héroïque fait pendant, à la distance de trois siècles, au poème de Roncevaux 1 ». Et le brave Cuvelier, auteur de cette Chanson, dont le sujet est incomparablement plus beau que l'Iliade, n'a pas eu tort d'écrire, à la louange de son héros

Oncques ne fit autant Olivier ni Roland.

Ce ménestrel, inconnu comme le Turoldus qui signa l'autre épopée, convoque dès le début tous .les Français, grands et petits, à ouïr ces merveilles qui furent faites pour eux et chez eux

Or, me veilliez oïr, chevalier et meschin,

Bourjoises et bourjois, prestre, cler, jacobin

Et je vous chanterai comencement et fin

De la vie vaillant Bertrand Duguësclin.

Après quoi, il appelle le Seigneur Dieu à son aide et assistance puis il se met à narrer les exploits du bon Sire. Récit vivant, fidèle écho de l'admiration et de l'enthousiasme populaires. Bertrand n'est plus le chevalier fabuleux de la Table-Ronde et du roi Arthur, ni l'un des Douze Pairs, qui va pourfendant, presque sans y prendre garde, une armée 1. Louis Moland, les Poètes français, t. I, p. 362.


de mécréants. C'est un preux en chair et en os, qui veut loy aliment et qui agit hardiment c'est le capitaine tout dévoué à son roi et à son pays; fidèle à l'honneur, terrible aux Anglais, protecteur des faibles et justicier du « pauvre peuple », c'est le soldat qui, en mourant, priait les gens de guerre d'avoir souvenance qu'en nul pays « les gens d'église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple, ne sont leurs ennemis ».

C'est avant tout le chevalier très chrétien, qui jure peut-être un peu trop par le corps de saint Simon, par saint Omer, ou autres benoîts saints du Martyrologe; mais qui croit fermement en Jésus-Christ, Seigneur du Ciel et premier roi de France; qui aime la Vierge Marie, Notre Dame, dont il a pris le nom pour son cri de guerre; qui, avant d'aller guerroyer au loin, confie d'abord à Monseigneur saint Michel, en sa forteresse normande « au péril de la Mer», tout ce qu'il possède d'argent monnayé et sa chère épouse Tiphaine Raguenel. Comme plus tard Jeanne d'Arc, il ne voudrait avoir pour compagnons d'armes que des chrétiens dûment contrits et absous. Aussi bien, quand il enrôle à "la solde du roi ces Grandes Compagnies d'aventuriers et de pillards, lesquels, au témoignage de Froissart, menaçaient de détruire ce le noble royaulme de France et saincte Chrestienté » du Guesclin travaille à les convertir. Il leur promet l'absolution du Pape, assure qu'il les mènera droit à la Croisade et leur tient ce petit discours, qui vaut tous ceux des généraux de Tive-Live et du Conciones

Seigneurs, ce dit Bertran, savez ce que ferons.

Faisons à Dieu honeur et le diable laissons

Je nous ferai tous riches, si mon conseil creons,

Et aurons Paradis aussi quand nous mourrons.

C'est le Français très fier, mais ne craignant point de rire, de plaisanter jusque sur ses propres malheurs; car, ajoute le bon Cuvelier, « il estoit de grand ris ». Ainsi, lorsque le Prince de Galles, maître de Bordeaux, fait venir son prisonnier et lui demande comment il va dans sa prison Sire, ce dit Bertran, par Dieu qui tout créa

Sachiez qu'il me sera mieux quand il vous plaira.


Je sui tout enfustez j'ai oy long temps a

Les soris et les ras, dont bien ennoié m'a

Mais le chant des oiseaux je n'oy jà piéça

Je les irai oïr quand il vous soufGra.

Mais au mot de rançon, dont l'Anglais lui permet de fixer luimême la somme, Du Guesclin relève la tête et ne rit plus (c Ma rançon, dit-il, je la fixe à 60 000 doublons d'or. » Les assistants n'en croient pas leurs oreilles; le Prince « changea de couleur », et regarda ses chevaliers, s'imaginant que le prisonnier se moquait d'eux. « Rabattez-en la moitié prendriez-vous 60 000 doublons d'or? » Et lui de répondre N'a filaresse en France qui sache fil filer

Qui ne gaignast ainçois ma finance à filer,

Qu'elles ne me rosissent hors de vos las jeter.

C'est Du Guesclin qui le premier a entonné la complainte des filanesses. Et de vrai, continue la Chanson, « il n'y a en France, le noble pays, homme ou femme si pauvre qui, s'il l'en priait, ne consentît à s'imposer une taille il n'y a vigneron vendangeant ses vignes, qui ne donnât un quartier de son champ, plutôt que de le laisser longtemps captif. » Du Guesclin fut en effet pendant quarante ans la Chanson l'affirme ainsi que l'histoire l'idole de tout ce qui méritait en vérité le titre de bonus Gallicus 3. On lui appliquait en Bretagne une prophétie de l'enchanteur Merlin mais partout on applaudissait à la réalisation d'une prophétie plus authentique, qu'une sainte religieuse avait faite à la mère de Bertrand « Cet enfant surpassera en gloire tous ses ancêtres il n'aura pas son pareil sous lé firmament et il sera comblé de tant d'honneur par les Fleurs de Lys, qu'on parlera de lui jusqu'à Jérusalem. » On racontait les prouesses de ce jouteur de dix-sept ans. qui, dans un premier tournoi, avait fourni douze combats sans désemparer; qui n'ayant, comme s'exprime la Chanson, denier ne maille ne argent à compter, acheta sa première armure avec les joyaux de sa mère qui, 1. Voulussent.

2. Lacs ( pièges, chaînes ).

3. C'est le titre qu'osait prendre Charles le Mauvais, le complice du traître Etienne Nlarcel.


au siège de Vannes, avec vingt hommes, soutint toute une nuit l'assaut de deux ou trois mille Anglais; qui sema de ses victoires presque toutes nos provinces, la Bretagne, la Normandie, la Guyenne, le Poitou, la Vendée, la Saintonge, le Rouergue, le Périgord, le Limousin, le comté de Foix, le Forez, l'Auvergne; qui s'en alla plus loin que Charlemagne par delà les Pyrénées qu'il franchit en plein hiver, toujours guerroyant, et battant les Maures jusque sous les murs de Cadix puis ne l'oublions pas battant les Anglais à Lourdes, et donnant à la petite capitale du Lavedan en Bigorre une gloire militaire, longtemps avant qu'une gloire toute pacifique lui vînt de cette Dame, que Du Guesclin saluait en courant sus à l'ennemi.

A la mort du Connétable, l'Anglais bouté hors de presque toute la France, ne gardait plus que trois places fortes sur la mer etune demi-douzaine de villes et châteaux. Cette mort est belle comme cette vie. Le vieux guerrier triomphe jusqu'en son cercueil où le gouverneur anglais de Châteauneuf-deRandon dépose les clefs de sa citadelle. Charles V ordonne que Du Guesclin soit enseveli à Saint-Denis, près du tombeau qu'il s'est réservé pour lui-même et la vieille abbaye royale fait de superbes funérailles au corps du Connétable que suivent ses chevaux de bataille tout harnachés de deuil. Au lendemain de ces douloureuses fêtes, un autre poète, Eustache Deschamps, huissier d'armes du roi, écrivait cette élégie guerrière, où les érudits trouvent le premier exemple de poésie lyrique en notre langue ·

Estoc d'oneur et arbres de vaillance,

Cuer de lyon, espris de hardenient,

La flour des preux et la gloire de France,

Victorieux et hardi combatant,

Sage en vos faicts et bien entreprenant,

Vainqueur de gens et conquereur de terre,

Le plus vaillant qui oncques fust en vie,

Chascun pour vous doibt noir vestir et querre

Plourez, plourez, flour de chevalerie.

Malgré tout, les poètes épiques ou lyriques restèrent fatalement au-dessous de leur tâche. En dépit de ses 23 000

Souverain home de guerre,


alexandrins, en couplets monorimes, Cuvelier est un modeste Homère la réputation d'Eustache Deschamps n'a jamais fait tort à Pindare et pour emprunter une phrase à M. Nisard, « Du Guesclin, Charles V, Jeanne d'Arc, Louis XI, quelle distance de ces noms à ceux de nos chroniqueurs et de nos poètes J » Voyons si la poésie dramatique a été mieux inspirée et comment elle a réussi.

II

Il en est un peu de la gloire de Du Guesclin comme de celle de Saint Louis, ou de Jeanne d'Arc. Aucune poésie n'est aussi belle que l'histoire de tels héros; leurs seules actions peuvent les louer. L'épopée qui essaiera de les raconter restera toujours au-dessous du simple récit, comme la Jérusalem délivrée reste infiniment au-dessous des Croisades. En les haussant sur la scène, même avec le cothurne le plus élevé que leur prête le génie, on les rapetisse. On ne peut montrer qu'un côté de leur physionomie et quelques traits de leur grande vie.

Du Guesclin au théâtre ne saurait être qu'un héros de théâtre, c'est-à-dire une ombre vivante et parlante. On peut lui donner de très dignes attitudes, rappeler quelques-unes de ses belles journées, lui faire répéter telle ou telle de ses fières harangues; mais ce ne sera jamais complètement lui. Tous les Coquelin du monde, et de Paris, peuvent copier ses gestes historiques mais après le plus admirable drame, merveilleusement joué, qu'on relise l'histoire et qu'on juge. Et pourtant, l'une des plus heureuses manières d'honorer nos grands hommes d'autrefois, comme aussi l'un de nos plus nobles plaisirs, c'est de les faire revivre pour quelques heures devant nous, et de leur faire parler notre langage lequel est, sinon plus délitable à oyr, ou plus énergique, au moins plus soigné que le leur. Car enfin, M. Coppée et M. Déroulède parlent un français plus correct et élégant que le vainqueur de Cocherel; Du Guesclin n'ayant jamais pu apprendre à lire ni à écrire, ce qui ne l'empêcha point de

1. Histoire de la littérature française, t. I, p. 190.


délivrer la France; en attendant Jeanne d'Arc qui ne savait ni A ni B.

On a dit, avec une certaine raison, que comprendre un génie, c'est l'égaler. Faire vivre, parler, agir un héros sur la scène, c'est presque hériter de son âme est-ce que Corneille ne sentait pas en lui quelque chose de romain, quand sa main crayonna

LTime du grand Pompée et l'esprit de Cinna

Sans avoir tout le génie de Corneille, c'est travailler au bien de sa patrie que de glorifier de la sorte des bons Français, et des grands hommes moins douteux que ceux dont on se hâte de clouer les noms sur des plaques au coin de nos rues.

Et puis, remuer des souvenirs illustres, c'est, pour peu qu'on ait de talent, assurer sa propre gloire. Voltaire le comprit, et c'est lui qui le premier fit entendre le nom de Du Guesclin dans un théâtre français. Il avait eu d'abord le flair d'imaginer une tragédie où, pour la première fois, sonnaient les noms de la Croisade, les Lusignan, les Châtillon. Au second acte de Zaïre, Lusignan, songeant à la cour du roi saint Louis, et aux vieux barons ses compagnons d'armes, s'écrie

De cette cour j'ai vu jadis ]a gloire

Quand Philippe, à Bouvine, enchaînait la victoire,

Je combattais, Seigneur, avec Montmorency,

Melun, d'Estaing, de Nesle et ce fameux Coucy.

Les vers sont plats, mais les noms sont beaux; et quand on joua Zaïre, il y avait au théâtre plusieurs descendants de ces chevaliers chrétiens; l'enthousiasme fut vif, comme la surprise. « M. de Voltaire, conte l'honnête M. de la Harpe, avoit vu le plaisir qu'avoient fait les noms françois, lorsque les Montmorency, les Châtillon, les de Nesle, les d'Estaing, bordaient les premières loges aux représentations de Zaïre*». Voltaire en conclut qu'il suffisait d'un beau nom pour garantir le succès d'une pièce; et il jeta son dévolu sur celui de Du Guesclin. Il composa une Adélaïde Du Guesclin, 1. Cours de littérature, t. IX, p. 2.


qui fut représentée en 1734. Adélaïde est une nièce du Connétable il s'agit de la marier; deux prétendants se la disputent c'est le cadre classique. Du Guesclin ne figure là qu'à titre de grand nom, avec Vendôme et Coucy. Le reste est un dédale de galanteries, de jalousies, de désespoirs; puis on brode là-dessus un peu de terreur, pas mal de pitié, beaucoup des trois unités; on y accole un nombre considérable d'alexandrins banals et pauvrement rimés; c'est tout. Adélaïde Du Guesclin pourrait être la nièce de Sésostris ou de Gengis-Kan, aussi bien que du connétable breton. Voltaire comptait sur un triomphe, grâce aux noms franfois; il eut le chagrin de voir tomber sa tragédie sur un jeu de mots, précisément à l'un de ces noms. Vers la fin de la pièce, Vendôme demande à son rival « Es-tu content, Coucy ? » Un plaisant du parterre s'avisa de répondre Couci, Couci et Adélaïde Du Guesclin ne s'en releva point. Toutefois, comme Voltaire ne voulait pas perdre ses 1 700 vers, il les retoucha plus tard à Berlin; et chez le roi de Prusse, il en fabriqua un Duc de Foix. Adélaïde, qui n'avait rien de Du Guesclin, s'appela dorénavant Amélie, et un malin lui décocha cette épigramme

Adélaïde Du Guesclin

Renaît sous le nom d'Amélie.

L'auteur croit que, par son génie

Et les grâces de la Gaussin,

Elle paroîtra rajeunie.

C'est une vieille recrépie

Sous les parures de Berlin

Qui vient mourir dans sa patrie.

Il serait inutile de nous attarder à feuilleter la Rançon de Du Guesclin, ou les Mœurs du quatorzième siècle, œuvre du républicain bruyant, puis bonapartiste attendri, Arnault cette œuvre parut en 1813 ce n'est point là qu'il faut étudier les mœurs du quatorzième siècle. Arrivons tout de suite à nos contemporains; et d'abord à la Guerre de Cent ans de M. Coppée1.

1. Signalons un Bertrand Du Guesclin, en quatre actes, en vers, de M. l'abbé Lefranc (1891). Paris, Retaux.


Aujourd'hui, dans les drames historiques, nous voulons de l'histoire, des faits, de la couleur, des traits de caractère, des décors, des costumes. Cela s'appelle des reconstitutions. Naguère on jouait à Paris une Cléopâtre l'actrice eut soin de paraître avec un serpent; sans quoi, elle eût manqué à tous ses devoirs.

Il faut à Cléopàtre un serpent ou un aspic; à Cicéron, si l'on jouait encore Cicéron, un pois chiche; à Napoléon, le petit chapeau et une main dans le dos. Quant à Du Gueslin, je crois que pas un acteur ne consentirait à lui ressembler de tout point. Il était petit, trapu, épais il avait une tête énorme, posée sur deux larges épaules; et dans cette grosse tête, de tout petits yeux. Bref, il était tellement bâti que, dit le vieux poète Cuvelier, en l'apercevant, le prince de Galles éclata de rire

Quand Ii princes le voit, ne puet muer ne rie

et les bourgeois de Bordeaux ne trouvèrent rien de mieux, ou de pis, que de crier « C'est un laid Berrichon! » » Li uns à l'autre dit « Voilà let chevalier »

Et li autres disoit « C'est un let Berruier »

Probablement, en ces temps-là, les Berrichons ne passaient point pour les plus beaux types de la race humaine. M. Coppée n'a eu garde d'omettre un détail si vécu dans sa Guerre de Cent ans. dont le principal héros est Bertrand Du Guesclin. Un des premiers soins du Connétable, en arrivant sur la scène, est de traduire en français du dix-neuvième siècle sa fameuse phrase « Je suis laid; jamais je ne serai bien venu des dames; mais je saurai me faire craindre des ennemis de mon roi. » Je suis, déclare-t-il,

De pied en cap

Le plus disgracieux gentilhomme de France.

Je sais que je suis laid, et que sous mon cimier

S'étale une vilaine et malplaisante face.

Je n'ai pas l'air galant. Que veut-on que j'y fasse!

Tiphaine Raguenel trouve beau son mari.

Et si, de son balcon, quelque femme a souri

De ce chevalier gauche et de rude figure,

Par saint Kado! Bertrand Du Guesclin n'en a cure;


Et se dit que son front, meurtri par le labeur

De la guerre, aux Anglois quelquefois a fait peur.

( Acte I, scène vi.)

M. Coppée insiste, à plusieurs reprises, sur cette laideur. Quand son Du Guesclin se présente chez le roi, le fou (car il y a un fou, c'est de toute rigueur), le fou s'exclame Grand Dieu quelle tête quel ventre

Mais c'est Polyphémès. c'est Croque-Mitaine!

M. Coppée a le grand talent des petites choses. Aussi ne manque-t-il jamais l'occasion de cueillir au voiles mots connus et les menues bribes des chroniques. A peine entré sur le théâtre, son Du Guesclin jure par saint Kado, le saint protecteur des Trente.

Un peu plus loin, Du Guesclin rencontre un enfant; il le prend sur sa large épaule et, en se jouant avec le « petit drôle », il traduit encore une phrase historique celle que prononçait, avec tristesse et grande nzérencolie, la mère du petit Bertrand tapageur et querelleur

Ah quand j'avais ton âge, à la Motte-Broon,

J'étais utï gars méchant et laid comme un dénion

Je me battais toujours avec mes camarades.

Et je donnais déjà de solides bourrades.

( Acte I, se. xii.J

Et combien d'autres jolies et curieuses arabesques jetées sur le vaste canevas de la Guerre de Cent ans! Pas la moindre petite pièce ne manque à l'armure anecdotique du vaillant sire il ne manque guère qu'un héros sous cette armure. A part deux ou trois scènes plus relevées, Du Guesclin n'est là qu'un soudard, une façon de paysan du Danube, brave et madré. A peine entrevoit-on vaguement sous son cimier le chrétien et le chevalier.

Chrétien, il l'est en paroles. Il jure par les saints et il leur promet des cierges. Il dit fortà point un la sœcula sœculorum. Mais il y avait une autre foi que celle des lèvres chez ce Breton et môme chez ses soldats des Grandes Compagnies, qui s'en allaient, la lance au poing, solliciter du Pape d'Avignon l'absolution de leurs péchés et un don de 100 000 livres.


M. Coppée s'en tient aux dehors de la religion et aux formules plus ou moins authentiques.

Son Du Guesclin n'est pas- beaucoup plus chevalier; sauf, je l'ai dit, à travers deux ou trois scènes par exemple dans la scène de la mort; et d'abord, dans la scène étrange Charles V (un Charles V fiévreux et rachitique) avale du poison, et attend, pour prendre un antidote, que Du Guesclin ait consenti à devenir son chef d'armée. Scène de mélodrame, longue, pénible, mais éclairée de beaux vers. Les plus beaux, assurément, sont ceux de la tirade Du Guesclin affirme au roi que, dans son royaume, bourgeois, manants et nobles, n'ont qu'un vœu,

Un vœu d'enthousiasme et de haine la guerre 1

( Acte JI, se. tu. )

Écrite en 1872, cette tirade cachait une arrière-pensée qui devait secouer le parterre et produire une explosion de bravos, peut-être de bravoure. Mais la Guerre de Cent ans ne fut point représentée en 1872.

Pendant le reste de l'action, le Du Guesclin de M. Coppée ne dépasse point les proportions du Capitaine fantôme de Paul Féval et il ne les atteint pas toujours. Ici, il s'amuse avec des paysans; là, il propose de se battre corps à corps avec un gars qui assomme un bœuf d'un coup de poing il est tout ce qu'on voudra; mais chevalier, si rarement! Pourtant je ne veux pas trop médire de sa chasse; il s'y livre pour le bon motif; il éventre une louve qui « par saint Kado » allaitait « cinq louvards ». Cette louve lui a « marqué la chair avec ses crocs »; mais le chasseur s'en moque; il n'a qu'un regret

J'y perds une veste de cuir

Qui m'avait bien coûté deux sous d'or à la foire

De Vitré.

(Acte I, se. vi.)

Malheureusement, après avoir tué six loups, comme un des personnages de V. Hugo, le Du Guesclin ne s'amusera désormais qu'à jouer des farces aux Anglais.

Sans doute il lui arriva une fois d'entrer dans le château de Fougeray, chargé d'un fagot, tout ainsi que Napoléon III


sortit du fort de Ham, en portant une planche. Mais M. Coppée ne se contente pas de si peu. Voici, à l'acte III, messire Bertrand Du Guesclin, Connétable de France, qui s'avance vers une citadelle anglaise, perché sur un âne, avec des paniers oit l'on trouve péle-méle

Du vin, des poulets, un jambon,

Des andouilles, une oie et ce large fromage;

il invoque tout haut saint Bonaventure, saint Polycarpe, saint Barnabé il joue le rôle d'un manant imbécile. On le prend pour tel; on le dépouille de ses victuailles et on le laisse s'étaler, pour la nuit, sur la paille près des barils de poudre. Et voilà qu'à minuit il y met le feu et les murs anglais sautent en l'air. C'est amusant; mais c'est de la grosse comédie.

A l'acte IV, cela devient beaucoup plus gros et plus drôle. D'abord, Du Guesclin, assiégé dans je ne sais quelle ville affamée, fait bombarder les assiégeants avec des pains « Compaings », s'écrie-t-ïl,

Afin que ces damnés Anglais nous en croient riches,

En place de boulets, bombardez-les de miches.

Or, il y a là, auprès des pains qu'on lance par-dessus les remparts, un bourgeois maigre qui rit, un bourgeois gras qui se lamente. Tout à coup arrive un Anglais qui demande à parlementer et Du Guesclin, avisant le bourgeois gras Toi, montre bien ta panse,

Ami du diable alors si cet Anglais ne pense

Que nous faisons par jour au moins quatre repas.

Et le bourgeois gras, se rengorgeant

Tu trompes l'ennemi; sois fière, ô ma bedaine

Un quart d'heure plus tard, voici bien une autre aventure cette fois, le bourgeois gras rit « à faire éclater sa ceinture ». Pourquoi ? C'est que le grand chevalier, le dernier des preux, vient de ramener « un troupeau de cochons ».

Et tandis que la foule hurle Vivat! écoutez les harangues


et les narrations de cette Iliade, digne de Scarron; puis, si le cœur vous en dit, riez comme le bourgeois gras. DU GUESCLIN, avec enthousiasme.

Saignons, dépeçons, embrochons,

Salons, fumons Mangeons de la charcuterie

Et buvons sec C'est jour de joie et de frairie

Pour tous nos affamés, soldats et citadins

A la broche, le lard et sur le gril, boudins,

Andouilles, pieds farcis, cervelas et saucisses

Assaisonnons le tout de moutarde et d'épices,

Et l'arrosons d'un vin agréable au lamper?

Vive Dieu c'est l'Anglais qui nous offre à souper!

TOUS.

Ah!

LE BOURGEOIS GRAS, montrant, l'un après l'autre, sort ventre,

puis le cochon étendit à ses pieds.

Ventre patient, reçois ta récompense

Après quoi, sur la demande d'un jeune gentilhomme, le Connétable narre comment il a conquis ce troupeau, ou mieux, ce bataillon car il y a cent cochons bien comptés beaucoup plus que chez le bonhomme Eumée, le très illustre porcher d'Ulysse. DU GUESCLIN.

DU GUESCLIN.

J'avais vu,

Hier, en rôdant, non loin du ruisseau, dans la plaine,

Parqués auprès d'un champ de trèfle, une centaine

De pourceaux, destinés à messieurs les Anglais.

Les mirifiques porcs! Des noirs, des violets,

Des roses, gras à point, superbes Et leur soie

Reluisait sur leur dos comme un drap qui chatoie

Or, nous sachant ici sans vivres, j'ai pensé

Les Anglais sont vraiment cruels d'avoir laissé

Ces pauvres animaux exposés à la pluie.

Par bonheur, il restait dans la place une truie.

Et tandis qu'Olivier fait sa diversion,

Malgré ses grognements et sa rébellion

Je prends la truie et la campe sur mes épaules

Je sors des murs sans bruit et je gagne les saules

Qui longent la rivière et font comme un rideau

Entre l'Anglais et moi. Sur l'autre bord de l'eau,


J'aperçois dans son parc le troupeau qui sommeille.

Je fais hurler ma truie en lui tordant l'oreille.

Quel triomphe Voilà le troupeau furibond

Qui, malgré les porchers, dans l'eau ne fait qu'un bond

Et me rejoint, tandis que je rentre à la ville

Avec tous mes cochons me suivant à la file.

Admirable exploit. Je comprends que ce morceau littéraire et ce lard, servis aux Parisiens, un ou deux ans après le siège de 1871, devait faire pousser des hourrahs à ce peuple, le plus spirituel du monde, qui avait mangé du pain de son, de paille et de brique pilée, avec des pâté's de rats d'égout. Mais je suis désolé de voir Du Guesclin tordant les oreilles d'une truie campée sur son dos et criant « avec enthousiasme » Mangeons de la charcuterie Ce Du Guesclin-là fait de la peine. Sous prétexte de couleur, on s'applique à enluminer des images d'Épinal à force de pittoresque, on aboutit au grotesque; en dessinant trop bien les verrues, on réussit la caricature. C'est de l'Homère interprété par Cham.

Le but du poète, selon le poète lui-même, était « d'évoquer sur la scène française, avec le souvenir des désastres anciens, le spectacle des héroïques efforts tentés par nos aïeux pour les réparer, pour reconstituer la patrie ». Le but est au-dessus de tout éloge les moyens, le spectacle, le héros sont affligeants. On ne compose pas des drames héroïques avec des anecdotes d'almanach; on ne relève guère les courages en leur montrant des personnages célèbres jouant des farces de foire.

Je ne veux pas oublier ni taire que le Prologue de la Guerre de Cent ans est une chose exquise et que lé dernier tableau a de la grandeur. Il y aurait injustice à le méconnaître. Mais, au courant de la pièce, Du Guesclin est réduit à des proportions trop vulgaires. Il est plaisant, il a de l'esprit, de l'entrain, de la verve; mais il n'a point d'âme. D'un héros qui doit inspirer de hautes pensées, il faudrait surtout montrer l'âme. Quand l'âme est grande, l'homme est beau. La poésie patriotique a pour mission de faire ressortir et vivre ce qui est beau; comme c'est, du reste, la mission de tous les beaux-arts.


Je me souviens d'avoir vu, au Puy en Velay, le tombeau ou monument de Bertrand Du Guesclin. Non loin de la basilique de la Vierge qui reçut l'hommage des Papes et des rois; à côté du rocher de l'Aiguilhe qui porte une église de Saint-Michel, patron de la France; à l'ombre du rocher Corneille où se dresse la statue colossale de Notre-Dame de France, le monument du vieux guerrier forme une sorte de chapelle, dans la vénérable église de Saint-Laurent. Le Connétable, bardé de fer, est couché dans l'attitude de la prière, sous la croix et les lis, à gauche du maître-autel. Il est de noble taille ses traits sont vigoureux, mais calmes et dignes; c'est la force et la fierté endormies dans la paix. On dirait que le bon chevalier va se relever après sa prière, saisir sa grande épée et pousser encore sous les voûtes son cri de guerre Notre Dame Guesclin!

Il est à souhaiter que les Du Guesclin de théâtre se montrent dans cette attitude, la seule qui convienne au chevalier qui fut

qui fut La flour des preux et la gloire de France.

Voyons celui que nous offre M. Paul Déroulède. On est sûr d'avance que ce sera un soldat sans peur et sans reproche, et que ses paroles sonneront comme des coups de clairon. Un poète-soldat, auteur des Chants du soldat, façonnera un Du Guesclin à son image si ce n'est pas tout à fait celui de 1364, ce sera celui qu'il nous faudrait, à nous, en 1895.

III

Messire Du Guesclin, dès sa première apparition au théâtre de la Porte-Saint-Martin, a eu cette singulière fortune, qu'il a mis en fureur les affolés de la démagogie qu'il a fait hausser dédaigneusement les épaules aux critiques du boulevard et de l'Académie; qu'il a soulevé d'unanimes bravos chez tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en France. Les fils de 89 ont aboyé; ceux de 93 ont rugi. Ils ne sauraient pardonner au poète d'avoir salué avec respect et admiration le sage roi Charles V, qui (ô crime abominable!) posa les fondements de la Bastille; ni d'avoir appelé traître et


lâche bourreau de la patrie ce misérable Etienne Marcel, à qui la troisième République a décerné une statue, dans ce Paris qu'il essaya de vendre aux ennemis de la France. Etienne Marcel est un des leurs, un ancêtre, comme Danton et Marat; on ne touche pas à ces gloires-là, sans faire pousser les hauts cris aux arrière-neveux de ces grands-oncles. Enfin M. Déroulède a, comme s'exprime la Petite République, « par de transparentes allusions, odieusement insulté et calomnié la Commune ». Voilà qui est le comble de l'audace. Aussi les mêmes publicistes ont-ils qualifié l'auteur de « pitoyable poète. à moitié fou », et sa pièce, de « véritable infamie ». C'est déjà un très bon signe. Il y a des vociférations qui valent des applaudissements.

Quant aux critiques, habitués qu'ils sont aux intrigues très savantes, aux secrets ressorts de l'adultère, aux manœuvres ingénieuses du divorce et du suicide, au jeu de toutes les passions ignobles et raffinées, où excella un Alexandre Dumas fils, ils ont été déroutés par un drame nullement compliqué, où les passions qui s'entre-choquent sont fières et viriles; drame à peine agrémenté de quelques galanteries, assez inutiles, je l'avoue, mais non infâmes; drame vibrant de sentiments fort rares de loyauté, de courage, de chevalerie très chrétienne, et s'achevant dans cette triple acclamation, au milieu de la Cathédrale du Sacre

Vive le roi Vive la France Vive Dieu

Notez, en outre, que les lundistes appartiennent au journal qui les paye leur encre doit prendre la couleur politique de ces feuilles, vendues, la plupart, au gouvernement qui incarne la Révolution. Que leur font les nobles coups d'épée, un Du Guesclin, ce dixième preux, un roi que l'on couronne, une France qui se reforme sous les voûtes d'une cathédrale ? Et puis, que leur veut ce Déroulède, avec ces alexandrins qui sonnent la bataille et la revanche ? C'est, ils le disent ou l'insinuent, un Don Quichotte qui se mêlerait de rimer, au soir d'une amusante prouesse contre les moulins à vent. C'est un moulin à vent lui-même Cette figure éclôt sous la plume de M. Jules Lemaître « Il (M. Déroulède) donne l'idée mélancolique d'un grand diable de moulin à


vent qui ferait virer ses longs bras pour ne rien moudre et dont la généreuse gesticulation paraîtrait sans objet1. » Le métier des lundis tes est de mesurer les drames à l'aune du pont des Arts ils ont mesuré Messire Du Guesclin; ils l'ont trouvé trop court, ou trop long, suivant leur façon personnelle de s'y prendre et ils ont conclu Ce n'est pas une pièce la pièce n'existe pas.

Et pourtant la pièce marche. Les critiques ressemblent fort à ces philosophes très profonds, qui nient le mouvement devant des gens qui se promènent. Pendant que les critiques font la moue, le public applaudit avec énergie, « furieusement'), dit M. Sarcey. D'aucuns, qui n'ont pas oublié leur La Bruyère, ou qui l'ont relu l'autre semaine, branlent la tête en lisant les feuilletons du lundi et sont tentés d'un brin de pédanterie. Ils répéteraient volontiers « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage; il est bon et fait de main d'ouvrier2. » Celui-là, tout le monde le sait, est écrit d'une main loyale, prête à manier l'épée comme la plume, pour le salut de la patrie et pour sa gloire.

M. Déroulède n'est pas royaliste, ainsi que bon nombre de ses vers le donneraient à entendre, mais il aime son pays, dans le passé comme dans le présent. Il est juste à l'égard de ceux qui ont fait le pays, qui l'ont aimé, l'ont servi, l'ont sauvé qu'ils soient princes, gentilshommes, bourgeois, peuple, gens de guerre, ou gens d'affaires tels, par exemple, que Jacques Bureau, l'argentier ministre du roi Jean, lequel songeait à remplir les coffres de l'État, mais non point ses poches. C'est sa propre devise que M. Déroulède a mise dans la bouche de l'un de ses héros

Je suis pour mon pays et contre tous les traîtres.

Est-ce à dire que les critiques n'aient aucunement raison ? et que les bravos des bons Français rendent le drame absolument sans reproche; tout comme les personnages du drame, du premier au dernier, sont absolument sans peur? 1. Débats, édition rose, 27 octobre 1895.

2. Caractères, ch. i.


Des reproches formulés la liste, ou la litanie, serait longue. Notons-en quelques-uns après avoir, en une demidouzaine de lignes, exposé le Prologue, les trois actes et Y Épilogue de Messire Du Guesclin. La France est en désarroi à demi livrée aux Anglais; menacée par Charles le Mauvais, roi de Navarre ruinée parle désastre de Poitiers et la captivité du roi Jean ( 1356); minée par l'émeute et la trahison d'Étienne Marcel (1358). Alors le Dauphin Charles, futur Charles le Sage, cherche un homme de cœur qui puisse et veuille l'aider à délivrer la patrie.

Du Guesclin accepte d'être cet « homme » du Dauphin. Au moment où le roi Jean meurt en exil, Du Guesclin bat en Normandie, à Cocherel ( 1364), l'armée du roi de Navarre, allié de l'Angleterre. Charles V est sacré à Reims; et le vainqueur vient, pendant le sacre, faire hommage de sa victoire au jeune roi. Ajoutez à cela l'épisode de Julienne Du Guesclin, sœur du héros, demandée en mariage par un Gascon sans foi ni loi, Raoul de Caours, et par un Breton, Olivier de Mauny, bon et brave.

Mais, disent les critiques, le poète prend des libertés avec les faits et les dates. Eri 1358, époque où le drame commence, Du Guesclin était un inconnu, ou peu s'en faut. J'en demande pardon à ces messieurs ils oublient les victoires de Fougeray, de Rennes, de Dinan, la très glorieuse défaite d'Auray et. les triomphes retentissants du jeune Du Guesclin dans les tournois de France et d'Angleterre.

Soit, réplique un érudit mais Charles V apprit la victoire de Cocherel, la veille de son sacre, le samedi 18 mai, et non point pendant la cérémonie on cite même la belle prière qu'il prononça aux portes de Reims un chroniqueur l'a conservée. J'en remercie le chroniqueur; mais il faut féliciter le poète, qui est poète et non chroniqueur, d'avoir amené Du Guesclin à Reims, sur les ailes de la victoire; et d'avoir fait dire au roi sa prière devant tout son peuple Éternel souverain des choses et des hommes,

Vous dont la volonté nous fait ce que nous sommes;

Dieu protecteur, Dieu bon, Dieu redoutable aussi,

Merci de la victoire! (à Du Guesclin) A toi, vainqueur, merci 1


Il paraît, selon tel autre savant, que pour les armes, le costume, M. Déroulède n'a pas assez feuilleté les dictionnaires et les manuels Roret. Cette pièce, au témoignage de M. Sarcey, ne donne pas « la sensation M du quatorzième siècle. Est-ce que les tragédies de Racine donnent la sensation de la guerre de Troie ? J'avoue cependant que les deux gentilshommes Caours et Mauny ont un peu fréquenté l'GEil-deBœuf, trois cents ans trop tôt; et que Julienne Du Guesclin a récemment passer l'hiver au faubourg Saint-Germain. Mais les autres personnages nous donnent suffisamment la sensation de 1364 ou mieux, de toute l'époque. Critique plus grave le Du Guesclin de M. Déroulède n'est pas le vrai Du Guesclin. M. Sarcey déclare que le vrai n'était qu'un routier. Il est juste d'ajouter que M. Sarcey écrit au même endroit «Moi.je n'ai pas beaucoup lu les historiens » » De fait, c'est bien la sensation qu'il nous donne. NI. Jules Lemaître passe plus outre « Le Du Duguesclin de M. Déroulède s'appellerait presque aussi bien Bayard, Hoche, ou même Jeanne d'Arc 2. » En quoi M. Jules Lemaitre avance plusieurs choses étranges. Que Du Guesclin ressemble un peu à Bayard, c'est naturel et c'est vrai le Breton et le Dauphinois furent bien de la même trempe. Que le Du Guesclin de M. Déroulède ressemble à Jeanne d'Arc, c'est une grosse plaisanterie, assez peu digne d'un homme d'esprit. Quant à le comparer au bourreau de la Vendée, et au parjure de Quiberon, si ce n'est pas une grosse plaisanterie, c'est une grosse injure.

Certes les traits de Messire Du Guesclin n'ont point cette finesse de ciselure qu'on trouve chez celui de M. Coppée, l'habile artisan de l'anecdote et du mot historique. A peine M. Déroulède fait-il une seule fois allusion à la laideur du guerrier

Les dehors sont grossiers de sa rude figure

Il n'est ni beau d'aspect, ni brillant de tournure

Mais celui que l'Anglais nomme le dogue noir,

Sait comme un fin limier pourchasser son espoir,

1. Le Temps, 28 octobre 1895. 2. Débats. 28 octobre 1895.


Et croyant aux combats plus qu'il ne croit aux trêves,

Il sème des faveurs pour récolter des glaives.

(Acte I, se. i.)

Le dernier vers est, en outre, un beau trait d'histoire. Du Guesclin était généreux, comme le fut Turenne qui vendait sa vaisselle d'argent pour nourrir ses soldats. Du Guesclin, raconte Christine de Pisan, donnait « largement aux compagnons d'armes aux riches gentilshommes les choses belles et jolies aux pauvres, les profitables et fortes ». M. Déroulède, qui montre avant tout l'âme de son chevalier, n'a eu garde d'omettre ce détail. A Cocherel, l'argentier du roi, arrivant avec de l'or et des vivres, trouve les soldats, équipés et nourris aux frais du chef et de sa noble femme Tiphaine Raguenel. Il se récrie

Ah vous vendez vos biens et vous grevez vos terres.

Vous fondez en lingots tout votre vaisselier,

Et vous vous dépouillez de tout, bon chevalier

DU GUESCLIN.

D'abord, contée ainsi, la chose est inexacte.

Je n'ai pas, moi, messieurs, l'honneur d'un pareil acte

Mes biens à moi, c'est mon épée et mon missel

Les biens vendus, ce sont les biens des Raguenel.

Cela, ce n'est ni du Bayard, ni du Hoche. C'est du messire Du Guesclin. Mais M. Déroulède développe plutôt les grands traits, qu'il ne condense les petits il taille dans l'histoire à coups d'épée et ne s'amuse.qu'en passant à cueillir un mot qui fleure le quatorzième siècle, pour le poser sur les épaisses lèvres du Connétable. Il y met, à la place, de superbes discours.

Ah juste, s'exclament les lundistes voilà son très grand tort Du Guesclin n'était pas un discoureur et dans la pièce, il parle comme les torrents coulent. Les autres personnages de même. On abuse du dialogue, du monologue, de la tirade, du récit l'action se passe dans la coulisse on n'assiste pas plus à la mort d'Étienne Marcel qu'à la mort d'Hippolyte. Ce que l'inconnu vient débiter, c'est un récit de Théramène. Mais surtout ce « Du Guesclin qui ne fait que parler, au lieu


d'agir, est le plus insupportable des bavards » tel est l'avis de M. Sarceyl.

D'abord, dans Messire Du Guesclin, on parle; mais on ne déclame point. On parle pour dire quelque chose les discours accusent les caractères et font pénétrer dans l'âme des personnages et souvent le dialogue alerte vaut l'action. Au surplus, Du Guesclin, le vrai, n'était point taciturne et ne s'exprimait point par monosyllabes relisez la chronique rimée de Cuvelier il y a des dialogues et des répliques, qui ont l'allure d'une scène de M. Déroulède. Le récit de l'inconnu, c'est-à-dire de Maillard, contant la trahison et la mort de Marcel, en deux cents vers, d'une haleine, est vivant et empoignant; on y est suspendu, comme si on voyait; et le Je l'ai tué de la fin produit un aussi puissant effet, que le plus solennel coup de poignard, dont on verrait la lame briller i aux étoiles, et le sang ruisseler.

Mais, dit-on encore, cela n'a pas de cadre cela n'a pas de nœud, ni de lien; cela ne se tient pas. On ne sait pas pourf quoi on est ici ou là Pourquoi à Pontorson, pourquoi à .s v Cocherel, pourquoi à Reims. Pourquoi? Parce que Du I Guesclin y est et y doit être. Tout se rattache à lui sa préI sence, sa volonté, son âme, voilà le lien qui tient tout. Même I l'épisode de Julienne et les querelles de Caours et de Mauny, i montrant les obstacles intimes, dont cet homme de cœur avait à triompher, rentre par là dans le cadre de Messire Du Guesclin. Je confesse néanmoins que cet épisode est trop long, qu'il est une pièce dans une pièce. Pendant dix scènes entières, on y est butté; on piétine, on en souffre; le drame ne marche plus. L'intérêt est ailleurs.

Enfin, dernière critique, juste et fausse, comme plusieurs des autres le drame n'est ni écrit ni rimé. Ces vers-là, dit M. Sarcey, « riment comme ils peuvent »; et là, M. Sarcey a raison. M. Déroulède, lyrique ou tragique, s'est d'ordinaire assez peu soucié des consonances finales; il se moque de la rime millionnaire, comme un poisson d'une pomme. Quand la rime ne vient pas, il ne se donne point la peine de l'attendre; il faitrimer J'y conseil (sic) avec smig, et va son 1. Le Temps, 28 octobre.


chemin. Jamais Voltaire n'a rimé d'une façon plus indigente, ni M. Déroulède non plus. Ses rimes sont de fer ou d'acier, ou de cuivre, comme les armures des compagnons de Du Guesclin par elles sont du quatorzième siècle, et elles n'en sont pas meilleures pour cela. Quant aux vers, ils sonnent et éclatent quand même; et les dialogues flamboient. Lisez celui de Caours et de Mauny (p. 25) on croit entendre le Cid et don Diègue. De-ci et de-là, au cours des tirades, l'alexandrin fléchit et se déhanche; mais tout au travers du drame, les vers superbes rachètent les alexandrins hâtifs et chétifs. Inutile de citer la ballade de la Peur, ni le récit de Maillard, ni la scène du Conseil; ni le reste. Je résume. Dans Messire Du Guesclin, l'intrigue est flottante l'épisode arrête l'action; les autres pièces de M. Déroulède YHetman,\a.Moabite, sont bâties sur une charpente plus solide. Soit; mais dans Messire Du Guesclin, il y a des hommes et surtout un homme. C'est moins une tragédie qu'une thèse. Mais il se trouve que la thèse vibre, échauffe, éclaire et secoue.

Cette thèse, la voici. Donnez-nous un homme qui possède une foi profonde, une volonté ferme et qui s'impose, un amour désintéressé de son pays. Cet homme suffira à ressaisir les forces vives de ce pays, qui se désagrègent au feu de l'émeute et des folles doctrines, au choc des ennemis étrangers ou intérieurs qui l'ébranlent. Cela s'est vu en 1364; le chevalier Du Guesclin a fait le grand et heureux règne de Charles le Sage. Que Dieu nous octroie un Du Guesclin et nous vivrons. Croyez-en l'affirmation de l'argentier ministre du Dauphin

Nous avons grand besoin, dans l'angoisse où nous sommes,

D'un homme qui s'entende à commander des hommes.

La guerre nous enlace et le malheur nous suit

Mais, prête à dissiper les ombres de la nuit,

La gloire surgira, si Du Gesclin se lève.

(Acte I, se. iv. )

Mais prenons garde aux Étienne Marcel, à l'anarchie révolutionnaire s'installant lâchement au cœur de Paris en 1358, au cœur du même Paris en 1870-71;

Guerre infàme où l'émeute enrôle l'étranger!


Prenons garde aux « bandits », qui crient au peuple égaré « Vos sauveurs, c'est nous » Il serait superflu de clouer des noms propres au bout des hémistiches; la conscience publique les attache à ce pilori

Lécheurs de sang versé, rabatteurs de l'émeute,

Qui mêlant leurs projets hideux aux grands desseins,

Mettent un masque fier à leurs fronts d'assassins.

( Acte II, se. vu.)

Jamais, dans le passé, nos chefs glorieux et sauveurs ne furent des révolutionnaires, des démagogues

Les berceaux de ces rois dont Tous citez l'histoire

S'élèvent radieux sur un pavois de gloire;

Et pas un de ces fiers sauveurs de nation

N'était fils de l'émeute et de l'invasion.

(Acte II, se. iv.)

Je comprends que ces vérités, tombant en avalanche (je ne 'cite que les fragments très courts de ces nobles pages), aient révolté les communards de la rue et des loges qui gouvernent et étreignent la France. Mais que les honnêtes gens entendent aussi les leçons qui vont droit à eux, au travers des allusions diaphanes Voulez-vous redevenir forts, sachez vous unir et vous entendre

Hélas un mal profond trouble l'âme française;

Un souffle de révolte égare les esprits

L'envie est déchaînée ici comme à Paris

Elle avilit partout les têtes les plus fières,

Gagnant les grands seigneurs comme les pauvres hères

Nul, sans le discuter, n'accepte son devoir.

(Acte II, se. il.)

D'un bout à l'autre de la pièce, les conseils et les beaux vers font explosion. Charles V et Du Guesclin multiplient les avertissements aux Français de notre fin de siècle Rien n'est plus à sa place et personne à sQn rang.

(Acte I, se. i.)

Les soldats bien menés font les chefs bien suivis.

( Acte I, se. vi. )


Vous voulez relever la France, abaissez-vous.

(Acte III, se. ti.)

Que Dieu veille sur nous et protège la France.

( Acte II, se. ii.)

Où le poète se surpasse, c'est lorsqu'il définit le caractère du vieux Connétable, et le rôle du futur Du Guesclin nécessaire à notre France actuelle. Ce fut et ce doit être 1° Un homme de foi, sachant bien que « force, vertu, courage, honneur» sont l'œuvre de Dieu (acte I, se. vi). Quand Du Guesclin s'en va affronter la révolution personnifiée dans les communards de 1368, écoutez sa prière

O puissance du ciel Christ Sauveur, Vierge "sainte,

Dans le doute poignant dont mon âme est atteinte,

Aidez-moi, guidez-moi, célestes conseillers.

Un Marcel ramassant les débris du royaume!

Oh! non, non! Ce n'est pas possible, ce n'est pas!

Vous qui menez d'en haut les choses d'ici-bas,

Vous défendrez, Dieu bon, vous secourrez, Dieu juste,

La France de Clovis et de Philippe-Auguste.

Vous ne laisserez pas ce peuple à l'abandon. »*

(Acte II, se. vi.)

2° Un homme désintéressé. Peu lui importe l'argent ou les honneurs. Ce n'est pas pour lui qu'il travaille. Un compagnon dévoyé du vieux Capitaine ose lui offrir la couronne « Ah! si vous le vouliez, c'est vous qui seriez roi! » Du Guesclin l'écrase de sa colère et de son mépris « Es-tu fou, malheureux?. » (Acte II, se. iv.)

3° Un homme de volonté, qui sache se faire obéir. A Cocherel, au moment de la bataille, les chefs se divisent, hésitent, demandent des explications.

COMTE D'AUXERRE.

Nous ne comprenons pas et nous voulons comprendre.

DU GUESCMN.

Voilà des nous voulons qu'il faudra désapprendre.

Ah l'intervalle est court du parjure au serment.

COMTE D'AUXERRE.

Nous ne refusons pas d'obéir, seulement.


DU GUESCLIN.

Plus une question, plus un mot, qu'on se taise!

Qui donc la guérira, la pauvre âme française?.

L'anarchie est le mal de ce royaume-ci.

Tous veulent commander, nul ne veut se soumettre,

Et la cause en est moins l'horreur d'avoir un maître

Que l'instinctif besoin d'être celui d'autrui.

« Pourquoi pas moi ? » dit l'un, et l'autre « Pourquoi lui ? » Ainsi tombe et se perd l'unité du royaume;

Ainsi l'autorité n'est plus qu'un vain fantôme.

L'anarchie est en bas parce qu'elle est en haut.

( Acte III, se. xvi. )

4° Un homme d'action, qui affermisse le pouvoir par son dévouement et, après la victoire, par la résolution; au besoin, par la force, gardienne de la liberté.

LE DAUPHIN, à Du Gitesclin.

Toi qui m'as conservé mon peuple et mon royaume,

Dis, quel titre, quel rang doivent t'être donnés ?

Que ferai-je pour toi, Du Guesclin ?

DU GUESCLIN.

Gouvernez

Soyez l'esprit qui veut et la tête qui pense

On la sauve aisément votre admirable France,

Avec la nation admirable qu'elle a;

Mais ne la laissez plus sombrer gouvernez-la.

Et, « vive Dieu » c'est bien là le Du Guesclin d'il y a cinq cents ans. Les critiques qui en doutent savent mal leur histoire, ou ne sont pas en état de l'apprendre. M. Déroulède l'a peut-être moins apprise dans les livres qu'en lui-même; mais il en a eu l'intelligence, et la véritable « sensation » du quatorzième siècle d'instinct, il a saisi l'âme du chevalier voué à Notre-Dame, à son roi, à son pays il nous l'a montrée, en nous disant « Instruisez-vous et faites de même 1 » Les partisans de l'art pour l'art dédaignent ces façons d'entendre le théâtre. Ils admettent les « sensations » historiques; les leçons, point. Il nous semble, à nous, que le théâtre, comme tous les arts, a une mission plus noble que de donner des sensations, fussent-elles exactement celles de 1358 ce qui ne sera jamais bien sûr. Qu'il nous montre de grandes


âmes, possédées de hautes et viriles passions, et le théâtre fera œuvre de résurrection et de vie, en même temps que d'art et de littérature. Que d'aucuns ahanent à embellir la le vice avec tous les raffinements du style, et hissent sur les planches toutes les lâchetés humaines laissons-les à leur vilain métier, et applaudissons Messire Du Guesclin. Dans une lettre, qu'il nous écrivait l'an passé, M. Déroulède disait « Dieu là-haut, la France ici-bas voilà mes deux passions et mes deux cris. » II a mis dans son drame ces deux passions qui furent celles de Bertrand Du Guesclin; et ces deux cris s'échappent de toute son œuvre. La Bruyère avait raison quand une oeuvre vous élève, elle est de main d'ouvrier. Que cette main travaille encore elle fait saine et fière besogne, pour Dieu là-haut et pour la France ici-bas. IV

Il n'y a que deux rôles de femmes dans Messire Du Guesclin celui de Tiphaine, la très chrétienne épouse du Connétable, et celui de Julienne, sa sœur. Cette sœur de Du Guesclin est là pour qu'il y ait un mariage en train, un duel, un homicide et autres menus accessoires du drame moderne. Mais, je l'ai dit, cette sœur, qui ressemble vaguement à sa cousine la pauvre Adélaïde de Voltaire, ne donne pas la « sensation » du quatorzième siècle elle n'est pas assez Du Guesclin; elle n'est pas la vraie Julienne. Julienne Du Guesclin exista réellement. Tout ce que l'on connaît de son histoire se réduit à ceci, qui certes ne déshonore point la mémoire de cette noble famille. Elle fut religieuse, abbesse de Saint-Georges de Rennes; et, à elle toute seule, elle battit deux cents Anglais. Voici comment

Étant déjà au couvent, elle dut se rendre au château de Pontorson. Or, une nuit que Du Guesclin était absent, le château fut attaqué par le capitaine Felleton. Les échelles étaient déjà appliquées aux murailles et les Anglais montaient sans bruit, quand Julienne s'éveilla, saisit une épée, courut à la fenêtre, renversa trois Anglais qui se tuèrent en tombant. Les autres se sauvèrent mais Du Guesclin les rencontra, les déconfit à nouveau, et ramena prisonnier ce Fel-


leton qui fut, en quelques heures, comme dit Tiphaine Raguenel en l'apercevant, « battu par la sœur et par le frère t ». La victoire de la sœur a fourni tout récemment au poète et historien de Jeanne d'Arc, M. Émile Eude, le sujet d'une gracieuse piécette en vers, en fort bons vers, biens modernes, avec une teinte du passé et des réminiscences du langaige de ce temps-là2. Dans une grande salle en tour ronde, décorée aux armes du Connétable, chargent à l'aigle de sable éployée à deux têtes; sous une riche panoplie d'épées, lances, masses d'armes, arbalètes et maillets de fer autour du fauteuil de la vénérable aïeule de Messire Ber-, trand, se groupent quatre ou cinq « fillettes de vingt ans » et Julienne, qui n'a pas encore pris le voile. La mère-grand parle des promesses de son glorieux petit-fils. Mais, au fond de ce grand manoir quasi désert, elle s'inquiète Dans cinq heures ou six, notre noble bannière.

Et nos gens rentreront à trompettes et cors;

Mais j'ai peur; j'aurai peur tant qu'ils seront dehors.

Supposez qu'un Godon paraisse à la fenêtre,

Tout à coup, grimaçant, sur une échelle ?.

Que deviendrions-nous ? Grand émoi et frayeur des demoiselles. Julienne les rassure leur déclare qu'une femme peut être brave, qu'elle doit l'être, quand elle est sœur ou fille d'un héros

Et qu'importe après tout le sexe où je suis néo ?

A porter Je hennin si je fus condamnée,

Je suis soeur de Bertrand.

Et quel portrait cette sœur fait de ce frère, qui n'est point le routier rôvé par M. Sarcey, dédaigneux ennemi de l'histoire

Ah! Bertrand Du Guesclin. Les yeux sont éblouis

Voilà le chevalier, vrai fils de saint Louis;

Humble, pieux, prudent (comme on chante à la messe),

Fidèle à son devoir et ferme en sa promesse.

Il sert Chevalerie en féal, loyaument;

Il l'a dit; à ses yeux, c'est comme un sacrement.

1. V. Michaud, Biographie, t. XII.

2. La Sœur de Du Guesclin. Paris, V. Retaux,


Julienne se met à réciter les Dix Commandements de Chevalerie, qu'elle apprit de son frère; lorsqu'on annonce que l'Anglais arrive et monte aux échelles. Épouvante de l'aïeule qui prie à mains jointes et des demoiselles qui décrochent au hasard les armes de la panoplie. Une tête couverte d'un casque paraît à la fenêtre en ogive les combattantes fuient ou lèvent les bras au ciel. Seule, Julienne s'avance et reçoit l'ennemi, au cri de Notre Dame Guesclin et à coups d'espadon. On en entend l'échelle qui craque et le godon qui roule dans le fossé. On remercie saint Michel et en attendant le Connétable, on chante le cantique de Débora, en l'honneur de Julienne. Julienne n'est guerrière que quand il le faut elle dit qu'elle mourra dans un couvent. Mais si les agents du fisc avaient eu l'idée, au quatorzième siècle, d'envahir les couvents, ils auraient trouvé à qui parler sœur Julienne Du Guesclin eut été pour la résistance.

Cette piécette en un acte n'est point compliquée; elle est tout édifiante. Puisqu'il y a maintenant des théàtres, même dans les pensionnats, voilà de quoi ennoblir leur scène et enrichir leur répertoire. Je n'entends point ici parler des Lycées de filles. Ces choses-là y paraîtraient niaises raison de plus pour qu'elles paraissent charmantes ailleurs. Ailleurs, Julienne Du Guesclin peut, comme Jeanne d'Arc, prêcher la foi vaillante, le courage chrétien, voire la lutte contre les ennemis de Dieu elle peut dire, comme elle le fait dans les vers de M. Émile Eude

Quand le cœur est viril, faut-il peser la main ?

Fut-il jamais une époque, où l'on ait eu aussi grand besoin de prêcher la vaillance à toutes les âmes? et de remuer, devant notre société affadie, les généreux exemples de nos aïeux, qui croyaient et guerroyaient loyaument ? Et c'est, en vérité, une très heureuse inspiration d'évoquer la mémoire de Messire Bertrand Du Guesclin, le hardi chevalier de Jésus-Christ, de Notre-Dame et de la France, à l'heure où notre pays chrétien va célébrer le quatorzième centenaire de son Baptême et raviver, par ces grands souvenirs, notre espoir au Christ qui aime les Francs. V. DELAPORTE.


LA SÉRÉNITÉ DU DOCTEUR PUSEY 1

Tout le monde connaît le nom de Pusey. Dans beaucoup de souvenirs d'enfants, ce nom est resté comme celui d'un célèbre vieillard anglican, sympathique à l'Église romaine, et qui sûrement devait se convertir avant de mourir. Il attend, il attend, disait-on, il a quelques derniers doutes à résoudre, mais il va venir à nous et sa conversion entraînera la moitié de l'Église anglicane. Hélas, il n'est pas venu, il est mort dans l'hérésie, et on escompte encore chez les anglicans le prestige de sa longue et sainte vie.

Le chanoine Liddon, disciple préféré de Pusey, avait commencé à écrire l'histoire de son maître, et il est mort à la besogne après dix ans de travail. Deux autres clergymen d'Oxford ont repris l'œuvre interrompue et la mèneront, j'espère, à bonne fin. Nous avons déjà trois gros volumes, lourds de toute façon. Le quatrième va paraître bientôt et achèvera l'édifice. A de pareilles proportions, on comprend qu'il ait fallu quinze ans pour élever ce monument, réclamé et attendu avec une pieuse impatience par les nombreux fidèles du docteur Pusey.

Voilà plus de quinze ans qu'il est mort N'est-ce pas bien tard pour parler encore de lui ? Oui, ce serait peine perdue si l'on n'avait d'autre but que de rechercher curieusement les souvenirs de sa vie mais n'est-il pas intéressant d'essayer de résoudre le problème qu'éveille le spectacle de cette existence manquée? Cet homme que nous avions cru si près de Rome, quel spécieux argument ou quelle secrète faiblesse l'ont-ils arrêté sur le seuil de la vérité? Quand ses meilleurs amis passaient les uns après les autres à l'Église romaine, comment lui s'est-il acharné à son impossible rêve 1. Life of Edouard BouveHe Pusey by H. S. Liddon, late canon of « S' Paul's » Edited by the RR. Jolmston et Wilson. Londres, Longmans. 3 vol.; 1893-1894.


d'infuser une nouvelle sève à la branche séparée du tronc ? Quel combat l'erreur et la vérité se sont-ils livré dans cette intelligence peu commune, et quel est le secret de l'incompréhensible ténacité avec laquelle cet homme de bien s'est cramponné à l'erreur ? Il me semble que l'intérêt de ce problème ne peut pas vieillir. Sous un nom ou sous un autre les Puseys abondent autour de nous tous, nous avons rencontré de ces honnêtes gens, dont nous n'osions pas suspecter la bonne foi, et qui pourtant paraissaient réfractaires àla vérité; disciples naïfs et convaincus de maîtres menteurs, dupes entêtées dont aucune controverse ne pouvait ébranler la paisible incrédulité. De cette classe d'hommes, chaque jour plus nombreux, on trouverait difficilement un représentant plus achevé que Pusey. Ceux-là mêmes qui n'auraient aucun souci d'un nom encore vénéré et d'une influence persévérante chez nos voisins, pourront trouver quelque utilité à étudier, dans la vie de Pusey, un cas intéressant de la psychologie j'allais dire de la pathologie de la Foi. 1

Faisons rapidement le tour de la vieille Université dont le docteur Pusey n'est presque jamais sorti pendant les soixante dernières années de sa vie. Dans cette ville du passé chaque pierre a son histoire je doute pourtant qu'aucun des souvenirs d'Oxford égale en intérêt ceux qui nous parlent, à chaque pas, de Pusey et de Newman.

Voici le collège de la Trinité. Là, vers 1820, le fils d'un banquier de Londres se préparait aux grades académiques, fuyait les parties fines des étudiants, faisait connaissance, dans Gibbon, avec les Pères de l'Église et se reposait d'Hérodote et de Thucydide en lisant les romans de Walter Scott. Voici la chapelle aux colonnes torses, où le jeune homme écoutait avidement la musique de la Bible anglaise, et récitait, sans éprouver le moindre doute sur la divinité de son Église, les formules du Prayer-Book. Voici le large hall où, perdu dans la foule des étudiants, Newman prenait ses repas. Quand il regardait les portraits pendus à la muraille, qui lui eut dit qu'il devait figurer un jour, en costume de


cardinal et à la place d'honneur, dans cette galerie des gloires de Trinity.

Au même moment, Edouard Bouverie Pusey, d'un an plus âgé que Newman, achevait ses études au collège de Christ-Church. Les deux étudiants ne sont pas encore en relations, ils se rencontreront bientôt à Oriel, où tous deux obtiendront, presque en même temps, une place d'agrégé. Oriel collège modeste et sans apparence, et qui pourtant va voir naître et grandir le Mouvement d'Oxford Oriel, où vont s'aimer et s'unir les plus brillantes et les plus généreuses natures que la vieille ville universitaire ait jamais connues, Keble et Pusey, Froude et Newman

Le plus âgé de cet admirable groupe venait de publier un petit livre de poésies religieuses L'Année chrétienne, qui tranchait sur le formalisme vide et froid de la littérature anglicane et faisait jaillir des sources vives de dévotion, de chaque ligne du Prayer-Book. Newman, Froude et Pusey, sous le charme de cette âme et de ce livre, se mettent, au milieu de cette jeunesse frivole, à ambitionner la sainteté ils travaillent à l'acquérir, ils s'examinent, ils se jugent, ils se condamnent, ils se transforment. Vienne l'heure-et elle va sonner où leur Eglise, menacée au dehors par les exigences de l'Etat et au dedans par la contagion libérale, se verra près de la ruine, ces quatre hommes seront prêts à se lever pour la défendre; ils travailleront, de toutes les forces de leur jeune enthousiasme, à ressusciter cette Eglise mourante de richesses, de vie commode et de bienêtre, en essayant de lui rendre la ferveur des premiers temps.

Or, c'est Oriel qui a vu éclore ces beaux rêves, c'est dans Oriel que les premiers tracts ont été écrits, c'est là que Keble a formé Newman, et que Newman a élevé ses nombreux disciples. Si Froude n'était pas mort si jeune, si Keble et Pusey ne s'étaient pas arrêtés en chemin, Oriel ferait naturellement penser à ce collège de l'ancienne Sorbonne, où la Providence avait réuni une poignée d'âmes d'élite autour d'Ignace de Loyola.

Entre Oriel et Christ-Church, cette église couverte de lierre, basse et massive avec sa tour carrée, c'est Sainte


Marie. Les plus beaux sermons anglais ont été prononcés dans la chaire de cette église. C'est là que Newman, curé de St-Mary's, enthousiasmera bientôt la jeune université. La route n'est pas longue d'Oriel à Christ-Church, du collège de Newman aux appartements que Pusey occupa lorsqu'il fut nommé professeur d'hébreu. Que de fois ils ont fait ce chemin pour se rendre l'un chez l'autre Que de fois ils l'ont parcouru côte à côte dans ces dix années de leur intimité, depuis la belle espérance et l'ardeur de leurs débuts d'apostolat, jusqu'au jour où les deux amis, prévoyant la séparation suprême, n'eurent plus le courage de se parler.

Le royal professeur d'hébreu est, de droit, chanoine de Christ-Church, la cathédrale d'Oxford. Les maisons des chanoines, à côté les unes des autres, forment un immense rectangle, dont la ligne austère ne manque pas de majesté. La maison que Pusey vint habiter, lorsqu'il fut nommé professeur d'hébreu, est à un des coins de ce rectangle. Je voudrais vous introduire dans cette maison que les anglicans regardaient comme un sanctuaire, vous montrer cette chambre de travail, cette table basse, cet autel pour la cène quotidienne, et entre deux chandeliers, cette image de la sainte Face, devant laquelle il s'est agenouillé tant de fois. Mais ces souvenirs, ces reliques, ne sont plus à ChristChurch il a fallu faire place nette pour installer le successeur de Pusey. Tout a été transporté à Pusey-House, sorte de presbytère à quelques pas de la résidence des jésuites, où quelques clergymen se sont réunis pour garder la mémoire du maître et continuer à Oxford son apostolat. C'est là qu'il faut aller, pour se faire une idée de la dévotion profonde qui entoure ce saint anglican. On a placé ce beau tableau de la sainte Face au-dessus de l'autel d'une modeste chapelle, à peu de distance d'un autre tableau qui représente Pusey sur son lit de mort. Comme je quittais cette chapelle, l'aimable clergyman qui m'avait introduit à Pusey-House me montra une photographie qui représentait la chambre de Pusey, et me fit remarquer, parmi les rares tableaux de cette chambre, le portrait de Newman.

Newman et Pusey Pusey et Newman ces deux noms re-


viennent sans cesse aux lèvres, quand on se promène dans les rues d'Oxford. Tout parle de leur amitié, tout évoque la pensée de leurs relations si douloureusement brisées. Étudions l'origine de ces relations plus tard si intimes, et l'une des meilleures, l'une des seules joies de la vie de Pusey.

II

Newman fut longtemps un des admirateurs enthousiastes de Pusey avant de devenir son ami. Une naissance et des manières de gentilhomme, une réputation déjà très répandue de vie austère et fervente, une précoce érudition augmentée pendant deux longs séjours en Allemagne, tout contribuait à donner un réel prestige au futur chanoine de ChristChurch. Quoiqu'ayant à Oriel la même position que lui, Newman, timide, presque négligé dans ses manières, incapable de se faire valoir au dehors, très réservé et défiant de lui-même, mit beaucoup de temps à entrer dans la familiarité de son collègue et. même après sa liaison avec lui, il était loin de le regarder comme un égal « je l'avais surnommé o iAsyaç, raconte-t-il son érudition, son activité prodigieuse, son dévouement à la religion me subjuguaient. » Aussi lorsque, pour réveiller l'idée religieuse dans les consciences assoupies, Newman commença, avec l'aide de ses meilleurs amis, à écrire et à répandre les tracts, il n'avait pas osé compter, pour cette œuvre, sur le concours de Pusey.

Quelle apparence qu'un homme, déjà considéré dans Oxford, sinon par son âge, du moins par sa situation et son caractère, allât se compromettre en donnant son nom à une bande de volontaires et en consentant à mener avec eux une guerre de partisans.

Car c'était bien de cela qu'il s'agissait. Ces jeunes gens s'étaient jetés dans la mêlée sans aucune mission. Leurs chefs naturels, les évêques, avaient, depuis longtemps, perdu l'habitude du combat, et, sans inquiétude en face du danger pressant, ils n'avaient pas même songé à chercher des défenseurs. Eux alors, les jeunes, s'étaient levés à la voix d'un curé de campagne et d'un agrégé de trente ans; ils en avaient


appelé à leurs frères dans le sacerdoce, comme ils disaient; ils leur avaient remis en mémoire leurs droits et leurs devoirs, et l'impulsion avait été si puissante et si vibrante que de tous les côtés on avait répondu. Les étudiants portaient les tracts de presbytère en presbytère, et ces courtes feuilles, animées d'une passion communicative, allumaient partout l'incendie. Tout ce qui avait encore un peu de foi et de cœur relevait la tête; on se prenait à espérer pour cette Église trop confortable des jours d'héroïsme et de sainteté. Ce plan de campagne simple et hardi avait eu, sans doute, l'approbation de Pusey, mais le savant chanoine restait encore en dehors du mouvement. Au bout de deux ans, gagné par cette contagion de dévouement, il consentit généreusement à faire davantage, il entra résolument dans la bataille en signant un tract sur le baptême et en commençant avec Newman à publier la Bibliothèque des Pères. Certes, ce n'était pas là une recrue vulgaire. « II nous donna du même coup, raconte encore Newman, une position et un nom. Il avait une grande influence due à ses convictions solides, aux munificences de ses aumônes, à son titre de professeur, à ses alliances de famille, à ses rapports familiers avec les autorités universitaires. »

Sur le conseil de Pusey, on résolut d'agrandir les tracts, de remplacer par de véritables livres ces petits fascicules qui jusqu'alors n'étaient pas plus lourds que nos journaux. Le grave professeur aurait eu trop de peine à plier son esprit à cette alerte besogne et d'ailleurs les petites feuilles avaient, pour ainsi dire, ouvert un chemin à des ouvrages plus complets.

Maintenant que les deux amis travaillent définitivement côte à côte, je voudrais les suivre de plus près, et entrer dans le secret de leur intimité. On verra bientôt que cette curiosité n'est pas inutile et que, en la satisfaisant, nous préparons des éléments de réponse au problème que nous nous sommes proposé d'élucider.

III

Disons-le d'abord, au risque d'étonner ceux qui ne connaîtraient Pusey que par la réputation de ses livres. Ce sa-


vant, à la plume si embarrassée, aux longues et pénibles phrases, ce controversiste presque maussade même dans un Eirenicon, et qui, selon le mot de Newman, prenait une catapulte pour lancer la branche pacifique de laurier, cet âpre théologien incapable de sourire, était pourtant une âme très aimante, tourmentée du besoin de donner et de recevoir de l'affection.

Toute sa vie en fait preuve. Lorsque, jeune agrégé, il se lance avec sa fougue accoutumée dans l'étude de l'arabe et de l'hébreu, lorsqu'il part pour l'Allemagne en quête de plus savants professeurs, vous pensez sans doute que son cœur est bien calme et a oublié d'avoir vingt ans. C'est tout le contraire. Ce travail excessif est le seul remède que ce pauvre jeune homme ait trouvé pour guérir, ou pour oublier, ou pour croire oublier ses peines d'amour. Pusey amoureux! L'auteur deVEirenicon, et de Daniel, et des Petits Prophètes, et des Sermons d'Oxford! En faisant cette découverte, on serait tenté de sourire mais on aurait tort, car cette pure affection de jeunesse devait le faire beaucoup souffrir. Ceux qui ont lu l'apologie de Newman, se rappellent avec quelle délicatesse il raconte sa précoce résolution to lead a single lire et de ne pas partager son âme entre la créature et le Créateur. Chose merveilleuse Une voix secrète parlait déjà de virginité à cet enfant qui n'avait jamais rencontré que des clergymen mariés. Or, cette voix, Pusey ne l'entendit jamais. Il avait dix-huit ans, lorsqu'il rencontra pour la première fois miss Maria Catherine Barker. Depuis ce jour, sa vie fut toute différente de ce qu'elle avait été jusquelà. Sous des apparences de froide réserve, ces âmes anglaises cachent souvent des trésors de tendresse, et Pusey, l'austère Pusey, s'était donné passionnément à ce premier amour. En vain son père, mécontent on ne nous dit pas pourquoi de cette inclination, signifia-t-il au jeune homme l'ordre de ne plus avoir aucune relation avec miss Barker. Cette mesure mit ÉdouardPusey dans le plus violent désespoir. Il songea à abandonner ses chères études et à quitter Oxford, il crut même qu'il allait en devenir fou. Des amis lui firent comprendre que le salut était pour lui dans l'exercice et le travail. Il se plongea donc avec acharnement dans ses


livres. « Pusey travaille en désespéré, écrivait à cette époque un de ses camarades, le plus que je peux faire est de l'obliger à prendre une heure d'exercice. » Quand, par extraordinaire, il s'accordait quelque distraction plus longue, comme une partie de chasse ou une course à cheval, c'était toujours pour y trouver le triste plaisir d'apercevoir ou de deviner, derrière le rideau d'arbres de la Tamise, ce château de Fairford que son cœur ne quittait guère et où il lui était défendu d'aller.

Après neuf ans d'attente, il put enfin obtenir la main de miss Barker. Ils se rencontrèrent à Cheltenham où elle se trouvait alors. Ce jour de printemps précédé d'un si long et si dur hiver resta jusqu'au bout gravé dans le souvenir du docteur Pusey. Peu de temps avant la mort du vieillard, sa fille étant allée passer une journée à Fairford, demanda au départ quelques fleurs pour les apporter à son père. M. Raymond Barker lui donna un vase de verveine. En le voyant, Pusey se mit à pleurer, puis il dit « Quand je proposai à votre mère de devenir ma femme, elle me donna une branche de verveine, et depuis je ne peux voir cette fleur sans me rappeler ce souvenir. »

Il ne faudrait pas croire pourtant que le jeune hébraïsant n'offrit pas d'autres fleurs à sa fiancée. La branche de verveine était à peine fanée, que, pour répondre à un désir de miss Barker, Pusey l'initiait aux doctes occupations de sa vie.

Après lui avoir exposé son plan d'une revision de la version autorisée de la Bible, il -lui indique en quoi elle pourra s'unir à ce travail

J'aurai l'audace de vous charger d'une grosse besogne ce sera de juger ce qui, dans ma traduction, ne sera pas suffisamment clair ( car, pour l'auteur lui-même, tout est également clair ), parfois de transcrire mes notes, même de m'aider dans la correction des épreuves, de lire pour me trouver des renseignements j'ose à peine ajouter, etc., etc. Mais, ai-je besoin de le dire, je ne vous demanderai jamais rien de trop rebutant. Voilà quelques-unes des terribles conséquences de votre consentement àpai-tager. la vie d'un student*.

1. T. I, p. 118. Je laisse volontairement à la traduction quelque chose des aspérités et de la lourdeur du texte.


C'est là, je pense, une assez curieuse lettre d'amour, et nous sommes bien loin du parfum de verveine de tout à l'heure. C'était bien pourtant le même homme, et, chose plus étrange, en se soumettant d'avance à un pareil programme, l'aimable jeune fille ne tremblait pas. Sans peur, elle acceptait toutes ces corvées, non par la sotte ambition de devenir une femme savante, mais parce que son noble cœur ne reculait devant aucun dévouement.

Du reste, la lecture et la réflexion l'avaient déjà façonnée aux idées sérieuses on voit dès ses premières lettres à son fiancé qu'elle a beaucoup étudié les choses religieuses elle lui pose des difficultés, lui montre les contradictions qu'elle croit apercevoir dans les Livres saints, lui expose les doutes que fait venir en elle le spectacle des divisions au sein de la chrétienté, lui demande pourquoi on ne jeûne plus dans l'église d'Angleterre, lui fait, en un mot, une foule de demandes qui embarrassent, plus d'une fois, la science mal digérée d'Édouard Pusey. Le premier mouvement, en lisant ces lettres, est de sourire à cette façon anglaise et anglicane d'écrire à son fiancé; puis, malgré soi, on se laisse attirer par cette jeune intelligence, plus lucide, plus logique que celle du savant professeur d'hébreu. On croit découvrir en elle ces inquiétudes des premiers doutes, ces commencements de crainte, ce besoin douloureux de pleine lumière, que lui ne devait jamais éprouver, et qui sont pourtant comme le prélude nécessaire de la conversion.

IV

Ainsi pieuse, sérieuse, intelligente et légèrement inquiète sur les questions religieuses, qui pouvait être mieux préparé que cette jeune femme à subir l'influence de Newman? Sans doute, la connaissance s'était faite dans ce salon de ChristChurch, où Mme Pusey vit souvent venir le jeune chef du parti tractarien. Bientôt, l'intimité avait été complète entre ces deux âmes, et par là s'était resserrée entre Newman et Pusey. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que sans elle l'amitié entre ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, n'aurait pas été si forte ni si durable. Pusey aimait


beaucoup Newman, mais j'ai peine à croire que Newman ait eu jamais beaucoup de vive sympathie naturelle pour Pusey. Mme Pusey fut le lien qui les unit et, quand le moment de la séparation fut venu, n'est-ce pas son souvenir à elle, à elle morte avant d'avoir pu soupçonner la catastrophe, qui mêla le plus de tristesse à l'amertume des adieux?

Selon la remarque d'un spirituel écrivain, tout Anglais a ati fond du cœur un Berquin qui sommeille et qui se réveille à la vue d'une nursery. Les clergymen ne font pas exception à cette règle, et nous ne perdrons peut-être pas notre temps en suivant nos deux clergymen dans la nursery les petits Pusey prennent leurs ébats. Ils sont quatre et presque tous doivent apporter à leur père de courtes joies et de longues douleurs.

L'aînée, Lucy, est née le 27 juillet 1829. C'est Pusey qui l'a baptisée lui-même, car il aime à fondre ainsi dans une action religieuse la tendresse du père et le pouvoir du ministre de Dieu. Il a encore baptisé Philippe, né en juin 1830, quelques semaines avant le fameux sermon de Keble, qui devait donner le signal du Mouvement d'Oxford. En 1832, c'est Newman qui baptise la petite Catherine, et c'est peutêtre encore lui qui a baptisé Marie, la dernière enfant de son ami. Ces quatre enfants ont vite appris à connaître Newman et lui, timide et presque sauvage dans le monde, joue avec eux comme un père avec ses enfants. Un étudiant de Cambridge, amené à Oxford par la curiosité de voir Newman et Pusey, est tout surpris, après un dîner, où on avait causé théologie, de voir entrer au salon les enfants de Pusey Un grimpe sur les genoux de Newman Newman met ses lunettes sur le nez du petit homme, puis sur celui de sa sœur, et les petits Pusey étaient ravis. On dit que Newman déteste toute conversation dogmatique. Il travaille tant qu'en société il aime à ne pas parler de choses sérieuses. Il raconta à ces enfants l'histoire de la vieille et du bâton qui faisait les commissions, balayait la chambre et allait chercher de l'eau. La vieille veut s'en débarrasser et le casse voilà deux bâtons animés qui se mettent à ses ordres 1.

S'il avait essayé d'agir ainsi, l'austère Pusey eût été bien -1. T. I, p. 467.


empêché. Il avoue quelque part n'avoir jamais pu réussir à se mêler aux jeux de ses enfants je le crois sans peine, car j'imagine qu'il ne devait pas savoir les mettre à l'aise et que sa sérieuse présence gênait plus ou moins ces étourdis. Les hommes comme lui ne savent ni montrer ni dire leur tendresse, mais ils n'en aiment pas moins ardemment pour cela.

La pensée et le cœur de Pusey ne quittaient guère son foyer. En passant près de la croix de la cathédrale qui abrite notre dear home, écrit-il à sa femme pendant un petit voyage, j'ai béni les enfants comme je vous ai bénie, avec la meilleure des bénédictions. Dites-leleur, et que je les ai bénis encore et que j'ai beaucoup pensé à eux ce matin en me levant 1.

Un autre jour il écrit qu'il vient de prêcher pendant une heure et demie.

L'auditoire écoutait et les chers petits enfants étaient tranquilles et sages cela naturellement me fit beaucoup penser à nos petits à nous3. Plus la nursery est aimable, plu-s il est cruel de songer au peu qu'il faut pour trancher ces petites vies, de ne pas la voir soustraite à la puissance de la mort.

Kate, la baptisée de Newman, partit la première Notre chère petite, écrit Pusey à son ami, le 7 novembre 1832, celle qui par vous est devenue membre de l'Église de Dieu, a été sauvée de toutes les souffrances de ce monde avant de les avoir connues. Son départ a été soudain, mais nous devons remercier Dieu de ce qu'il a fait. Elle avait tout l'air de promettre qu'elle serait douce et gentille ici-bas, mais elle est allée orner la maison de son Père 3.

Peu de jours après, Pusey écrivait

Le soir avant les funérailles, sa petite figure semblait dormir. Je l'ai accompagnée tout seul à la cathédrale. Je ;n'aurais jamais cru pouvoir me trouver dans un si grand calme et être capable d'entrer pleinement dans ces hautes mais dures paroles « Nous te remercions, mon Dieu, de ce qu'il t'a plu de délivrer notre sœur »

1. T. lI, p. 83.

2. T. II, p. 22.

3. T. I, p. 223.

4. T. l, p. 224.


Mme Pusey ne prenait pas ces épreuves avec moins de foi que son mari. D'ailleurs Newman était là pour lui donner du courage, Newman qui, dès ce moment-là, était tout à fait de la maison et qui dirigeait la généreuse femme à la poursuite des plus difficiles vertus.

Elle le vénérait comme un saint et aucune lecture ne lui faisait plus de bien que celle des sermons de Newman. Les confuses brochures de Pusey la troublaient, l'inquiétaient sans la pénétrer de la même façon. Elle avouait cette impression à son mari avec une naïve franchise, et celui-ci, très humble, loin de se montrer offensé d'une telle préférence, lui expliquait longuement pourquoi Newman valait mieux que lui.

Et comment aurait-il pu ne pas tout aimer dans cette jeune femme dont le dévouement acceptait joyeusement les plus lassantes corvées. On se rappelle le programme d'une vie de savant à deux, qu'à la veille du mariage, Pusey adressait à sa fiancée. Elle n'avait pas frémi alors, et elle ne recula pas davantage quand il s'agit de tenir parole. Si vous aviez visité à cette époque la bibliothèque Bodléienne, vous auriez été surpris d'y rencontrer une femme de clergyman assise devant des in-folio. C'était Mme Pusey revisant, pour son mari, le texte original de saint Augustin.

Pusey venait de donner à Newman l'idée de commencer une édition populaire des Pères. Cette œuvre devait efficacement concourir à l'entreprise de restauration religieuse poursuivie par l'école d'Oxford. Pusey s'était chargé de la traduction d'un des premiers volumes, les Confessions de saint Augustin mais, comme son cours et ses autres occupations l'absorbaient, sa vaillante femme avait pris pour elle le plus long et le plus pénible de la besogne, heureuse de travailler ainsi dans l'ombre, à la grande œuvre du Mouvement.

Le Mouvement d'Oxford Qui donc en partagea plus complètement les aspirations, qui en pénétra mieux l'esprit que cette enthousiaste amie de Newman? Hélas! celui-ci ne devait pas avoir le temps de la conduire jusqu'au terme de ce chemin que lui-même, sans le savoir, faisait avec


elle. Mme Pusey allait mourir avant la fin de l'étape, et Dieu devait lui épargner la douloureuse alternative de choisir entre la religion de son mari et la direction de Newraan.

Depuis 1835, époque du premier tract de Pusey, elle souffrait de la poitrine, et à partir de ce moment, sa vie ne fut plus qu'une longue et pénible lutte contre ce mal qui devait l'emporter au bout de cinq ans. Qu'on me pardonne d'insister un peu sur ce chapitre et de m'arrêter devant cette communauté de souffrances qui devait tremper si fortement l'amitié des deux chefs du Mouvement.

Pendant qu'elle traînait un rhume inguérissable, la pauvre mère était encore tourmentée par la maladie de son fils Philippe. Ce gentil enfant se prêtait, avant de les bien comprendre, aux rêves qu'on faisait en famille sur son avenir il voulait, disait-il, prêcher un jour dans la chaire de Newman, et maintenant, atteint lui aussi d'une maladie de poitrine, il passait des mois entiers entre la vie et la mort

Philippe, écrivait Pusey à sa femme, pendant un voyage qu'elle avait dù faire à Londres pour consulter un médecin, Philippe ne va pas mieux non plus. Fiat voluntas Dei. Puisse-t-il vous soutenir et vous donner la force. « L'accablement pèse sur nos cœurs pendant la nuit, mais sur le matin revient la joie. »

n lui donne le bulletin du médecin, puis il continue Voilà une triste lettre, ma chère femme. Cette vie si précaire de nos enfants, c'est une des souffrances qui vous vient, à vous, d'avoir uni votre vie à la mienne. Pourtant bien des mères, si elles connaissaient la réalité des choses, consentiraient à avoir comme nous leur enfant malade et, s'il plaît à Dieu, mourant et mort. Tout cela nous met plus pleinement sous la dépendance de la main paternelle de Dieu 1. A ces angoisses venaient s'ajouter des peines morales. Mme Pusey avait des doutes sur la validité de son baptême. Baptisée par un dissenter, devait-elle demander à être rebaptisée sous condition ? Son mari hésita deux ans avant d'autoriser une pareille démarche. Il admettait en principe le bap1. T. il, p. 88.


tême sous condition, mais il lui en coûtait trop de paraître supposer par une cérémonie de ce genre, que sa femme eût vécu si longtemps sans être régénérée. Ce détail est caractéristique et montre comment cet homme se laissait mener parle sentiment dans sa façon de juger les choses. Comment trouverons-nous la vérité, si nous nous détournons instinctivement de toute opinion que nous ne voudrions pas être vraie ? Sans le savoir, Pusey a agi toute sa vie de cette sorte et, plus tard, par horreur pour une telle hypothèse, il n'osera pas soupçonner une minute que son Église n'est pas l'Eglise du Dieu vivant.

Newman avait plus de logique et, admettant, avec Pusey, que le baptême des dissenters était souvent suspect, il conseilla de demander à l'évêque la permission de renouveler le baptême. La permission fut accordée et lui-même, Newman, fit la cérémonie la veille de Pâques 1838, dans l'Eglise de Sainte-Marie.

Ce fut un soulagement pour tous les trois, et, pour elle, une immense consolation. Le lendemain, avant d'aller dtner chez ses amis, Newman recevait ce petit mot de Pusey Mon cher ami, comment vous remercier pour toutes vos aimables et tendres bontés, en particulier pour cette journée d'hier qui, sans vous, n'aurait jamais été ce qu'elle a été et ce qu'elle sera, j'en suis sûr, pour nous. Je ne puis que dire, avec saint Augustin Retribues illi, Domine, in resurrectione justoram. Le livre qui accompagne ce billet ( la belle édition bénédictine de saint Grégoire le Grand), qui sera comme un souvenir de cette journée, a appartenu à l'évêque Lloyd i, et je m'en suis servi pendant neuf ans a.

1. Un des rares évêques anglicans qui soutinrent au Parlement le bill d'émancipation des catholiques.

2. T. II, p. 91. J'ai vu ce beau volume à la bibliothèque de l'Oratoire de Birmingham, et sur la feuille de garde ces mots de la fine écriture de Pusey J. H. N.

d.

E. B. P.

In gratam memoriam

beneficiorum quam plurimorum

sibi collatorum

tam maxime

Sabbati sancti.

A. S. 1838.


Maintenant l'âme de la jeune femme était reposée et tranquille, et de son lit de malade elle écrivait à son ami pour le remercier encore et encore. Elle prenait sans cesse de nouvelles forces dans la lecture des sermons de Newman, et elle lui disait aimablement sa reconnaissance « pour tous ses bienfaits, et, entre tous, pour un fait particulier », revenant ainsi habituellement au souvenir de ce baptême, suprême joie de sa vie.

A la fin de septembre 1838, les médecins déclarèrent qu'il ne restait humainement plus d'espoir. Pusey connaissait assez sa femme pour savoir qu'il ne devait rien lui cacher. Je lui ai tout dit ce matin, écrit-il aussitôt qu'elle eut compris, elle dit avec un calme sourire « Alors me voilà bénie pour vous, Dieu peut vous rendre heureux ». Puis, sans effort ni réflexion, elle fut si calme qu'il était clair que cela venait immédiatement de Dieu L'agonie dura huit mois, et ni l'un ni l'autre ne se départirent jamais de cette pieuse résignation. On avait tous les jours une visite ou une lettre de Newman. Il aidait la mère, lorsque, là veille de la Pentecôte, elle dit pour toujours adieu à ses deux petites filles qu'on devait éloigner d'elle. Il aidait, il réconfortait Pusey, qui voyait dans cette épreuve un châtiment de ses fautes, et qui, par esprit de pénitence et pour souffrir davantage, désirait rester seul dans sa douleur. Je voudrais avoir la place de citer les lettres si bonnes que Keble et Newman envoyaient à leur ami désolé, et les si chrétiennes réponses de Pusey. « J'ai surtout peur, écrivait celui-ci à Keble, de ne pas profiter autant que possible de cette visite de Dieu. J'ai peur de mon besoin d'activité j'ai peur de redevenir ce que j'étais avant et encore, sans doute, je ne le redoute pas assez. En un mot, je me trouve en face d'une grande grâce de Dieu qui devrait porter en moi des fruits abondants, et j'ai peur de rester court. Je vous en dis tant parce que vous et Newman aveztrop bonne opinion de moi. »

Le soir de la Trinité, 26 mai 1839, Pusey adressait ce court billet à Newman

Ma chère femme approche de la fin de sa vie terrestre; quand le so1. T. II, p. 95.


leil se lèvera demain, elle sera par la miséricorde de Dieu dans le Christ, là où il n'y a plus besoin de soleil. Voulez-vous prier pour qu'elle ait dès cette vie un avant-goût de la joie et de la paix du ciel t ? Entre minuit et une heure, il lui administra le « sacrement». Elle se rendait compte de tout. A onze heures, Pusey dit les prières de la recommandation, et elle l'en remercia. Il la bénit, fit sur son front le signe de la croix et tout fut fini avant le lever du soleil.

Il aurait voulu ne voir personne, mais sa mère, qui était là, envoya quand même chercher Newman. Ce fut, comme il l'écrivit lui-même à sa fille, « la visite d'un ange », et ce qui se passa entre ces deux âmes, au pied de ce lit de mort, devait, malgré toutes les séparations, les unir l'une à l'autre pour toujours.

Quarante ans plus tard, Pusey écrivait cette admirable lettre à la seule de ses filles qui vécût encore. Elle venait de perdre son plus jeune enfant et son père essayait de la consoler

Tout doit vous paraître désespéré. Il en était ainsi pour moi humainement lorsque Dieu m'enleva votre mère bien-aimée. Je n'osais regarder en avant ni en arrière. Je n'osais me retourner vers ces onze années d'une joie presque céleste. Dans l'avenir la vie paraissait bien désolée, et je ne pouvais en supporter la pensée. Aussi je me forçai, comme le veut Noire-Seigneur, à ne songer qu'au jour présent, et je repris ma besogne le surlendemain du jour où son corps fut confié à la tombe. Pendant quelque temps je voyais, dans mon esprit, en allant à la cathédrale, flotter le drap blanc mortuaire, comme le vent l'avait fait flotter à un endroit précis, ce samedi-là, et je pris l'habitude, toujours gardée depuis, de dire une prière pour elle en passant près de son cher tombeau et je célébrai l'heure où elle avait rendu son âme à Dieu. Il me semblait être plongé jusqu'au cou dans une eau profonde et qu'une main invisible me soutenait. Ainsi, jour par jour, Dieu m'a gardé. J'ai cru d'abord que je ne pourrais jamais plus sourire et ce fut une chose étrange pour moi lorsque, pour la première fois, je souris près de vous trois. Je me rappelle quand Keble vint me voir après cette mort, je détournai la conversation et parlai d'autre chose. Ainsi j'ai vécu, mettant un sceau sur mes sentiments, excepté quand j'avais à sympathiser avec une affliction profonde. Alors je trouvais que mes lettres faisaient du bien, précisement parce que je reconnaissais que les hommes ne pouvaient pas consoler t/ie human 1. T. II, p. 100.


hopelessness. Puisque Dieu châtie ceux qu'il aime, plus il nous châtie, plus il nous aime « Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard »

Mais n'ai-je pas oublié, devant ces scènes intimes, le problème qui devait seul nous occuper. Non; il me semble, au contraire, que nous avons fait un grand pas vers la solution. J'aurais pu multiplier ces pieux détails, ils ne manquent pas dans la vie de mon héros j'aurais pu longuement parler de ses aumônes, de ses privations, de sa vie humble et mortifiée; mais était-ce nécessaire? Du peu que j'ai dit ne peut-on pas déjà conclure que Pusey était trop pieux, trop honnête, trop droit, pour rester, de mauvaise foi, dans sa religion ?

Pourquoi ne pas l'avouer, en commençant ce travail j'éprouvais à l'endroit de Pusey une véritable antipathie. Sentiment irraisonné, jugement instinctif que peut-être la lecture de YEirenicon avait fait naître, car il n'y a rien, mais absolument rien de séduisant dans les livres de controverse du fameux docteur.

Son portrait et son buste en marbre, tels qu'on les conserve à Pusey-House, n'avaient pas détruit cette impression. Oui, c'est bien là une figure qui veut être aimable, et bonne, et accueillante; mais, dans ce regard et dans ce sourire, n'y a-t-il pas quelque chose de fermé, de froid, d'obstiné? Il me semblait que cette onction voulue ne m'aurait pas attiré, que les plus pieux sermons de cet homme ne m'auraient pas gagné, comme le fait sans peine une ligne de Newman. Ce puritain, avec sa bible serrée sous le bras, ne devait pas être assez humain je ne pouvais pas croire, je n'aurais pas voulu que Newman l'eût vraiment aimé, et j'interrogeais avidement ceux qui ont connu intimement le grand cardinal pour leur extorquer une réponse conforme à mon désir. Cette sainteté même, vantée par les panégyristes anglicans, mé laissait presque incrédule et je me le figurais trop autoritaire, trop sec, trop absolu, trop entêté, pour avoir été vraiment pieux.

Eh bien, non Ce tableau de fantaisie ne ressemble pas au 1. T. II, p. 105-106.


vrai Pusey. Après l'avoir vu at home, après avoir vécu près de lui, aux différentes époques de sa vie, et surtout quand il priait, pleurait et se résignait devant le lit de mort de ses enfants et de sa femme, il est impossible de ne pas reconnaître que c'était un bon cœur, capable des plus vives tendresses, une âme sincèrement pieuse et fervente, je dirais presque un homme de Dieu.

Pourtant tout n'est pas faux dans cette première impression dont je viens de parler. Oui, il doit y avoir, il y a quelque chose dans cet homme qui ne peut pas nous attirer et nous séduire quelque chose qui explique pourquoi il ne s'est pas converti, qui.nous donne le secret de cet incompréhensible entêtement dans l'erreur. Mais ce quelque chose, si, comme j'en ai la conviction, nous le chercherions en vain dans la sécheresse du cœur ou dans un vice de la volonté, peut-être le trouverons-nous sans trop de peine dans une secrète faiblesse de l'esprit.

(A suivre.) H. BREMOND.


LA

LÉGISLATION DES FABRIQUES

1

La loi du 18 germinal, an X, dans son article 76, dispose « qu'il sera établi des Fabriques pour veiller à l'entretien et a à la conservation des temples et à l'administration des » aumônes. »

La loi de l'an X se bornait ainsi à énoncer le principe de la reconstitution d'établissements qui, après avoir fonctionné sous l'ancien régime, avaient été supprimés par la Révolution 1; elle n'en réglait ni la composition, ni le mécanisme; elle s'abstenait d'en déterminer d'une manière précise les ressources et les charges.

Il était cependant urgent de résoudre ces diverses questions et c'est ce que firent certains évoques en élaborant des règlements particuliers à l'usage de leurs diocèses respectifs, Ils avaient compté sans l'humeur ombrageuse du gouvernement. Le pouvoir réglementaire dont l'épiscopat avait fait usage lui fut vivement contesté en haut lieu et le 9 floréal, an XI, un décret parut portant que les évêques ne seraient autorisés à fixer l'administration des Fabriques que par des règlements provisoires et sous réserve de l'approbation gouvernementale.

Quelques semaines plus tard, un arrêté consulaire du 1. « Tout l'effectif affecté, à quelque titre que ce soit, aux Fabriques des églises cathédrales, particulières et succursales, ainsi qu'à l'acquit des fondations, fait partie des propriétés nationales.

» Les meubles ou immeubles provenant de cet actif seront régis, administrés ou vendus comme les autres domaines ou meubles nationaux. » Ainsi dispose la loi du 13 brumaire, an II, qu'avait précédée en ce sens la loi du 19 août 1792.

Beaucoup de biens immeubles et de rentes appartenant aux Fabriques furent en effet vendus nationalement lorsque les églises furent fermées et dévastées, le culte public supprimé, et le pays en proie à l'anarchie sanglante de la Terreur.


7 thermidor, an XI ordonnait que les biens non aliénés des anciennes Fabriques, ainsi que les rentes dont elles jouissaient et dont le transfert n'avait pas été opéré, seraient rendus à leur destination et administrés par des marguilliers spéciaux. Dès lors il y eut dans chaque paroisse deux Fabriques distinctes.

L'une, existant en exécution de l'article 76 de la loi du 18 germinal, an X, et régie par des règlements épiscopaux soumis, en vertu de la décision du 9 floréal, an XI, à l'homologation du gouvernement, était chargée des recettes à effectuer dans l'intérieur de l'Église elle gérait le produit de ces recettes et faisait face aux besoins journaliers de l'exercice du culte. Elle était administrée par des fabriciens dont les évêques se réservaient la désignation et portait le nom de Fabrique intérietire.

L'autre, créée par application de l'arrêté consulaire du 7 thermidor, an XI, avait pour mission de gérer les biens et rentes restitués au culte par cet arrêté, d'en percevoir les revenus et arrérages, et de pourvoir, par ce moyen, à certaines dépenses telles que les réparations et reconstructions d'églises. Elle se composait de trois membres nommés par le préfet sur une liste double dressée par le maire et le curé ou desservant elle administrait les biens qui lui étaient dévolus, d'après les règles applicables aux biens communaux, et ses comptes étaient rendus dans les mêmes formes que ceux des communes, on l'appelait la Fabrique extérieure. Cette dualité ne pouvait donner que de mauvais résultats. Les doubles fabriques divisaient les paroisses plus qu'elles ne les administraient. Dès l'année 1806, sur la présentation d'un rapport qui en exposait les inconvénients, l'Empereur prescrivit d'élaborer une nouvelle législation des établissements fabriciens. Ce travail de refonte dura de 1806 jusqu'à la fin de 1809. Il provoqua un actif échange de vues entre le successeur de Portalis au ministère des Cultes, le comte de Préameneu, et la section de l'Intérieur au Conseil d'Etat 1. 1. Au mois de février 1809, la section de l'intérieur au Conseil d'Etat présente un premier projet de décret en 46 articles. Le ministre des Cultes à qui le travail a été communiqué y introduit des modifications notables. Au sortir de ses mains, le projet contenait 123 articles (juillet 1809). Les dispo-


Trois projets ou contre-projets furent successivement mis à l'étude. Enfin, après les laborieuses séances des 9, 14, 21 et 23 décembre, et les dernières retouches qu'il eut à subir, le troisième projet fut définitivement adopté tel qu'il a été inséré au Bulletin des Lois.

Composition et fonctionnement du Conseil de Fabrique et du bureau des marguilliers; Revenus, charges et budget de la Fabrique; Régie des biens et des comptes; -Charges des communes relativement au culte;- Fabriques des cathédrales le décret du 30 décembre 1809, dans les cinq chapitres et 113 articles dont il se compose, règle en détail chacun de ces points.

Pendant trois quarts de siècle, cette œuvre législative est restée intacte ou à peu près. A peine a-t-elle été corrigée sur certains points de détail par l'ordonnance du 12 janvier 1825. Aujourd'hui encore, quelque graves que soient les récents remaniements, c'est là, qu'il faut aller chercher les règles fondamentales des établissements paroissiaux. Le décret impérial a survécu dans beaucoup de ses parties, et l'on a pu dire que la résistance opposée par l'édifice à l'action du temps faisait honneur à sa solidité.

L'introduction des premières réformes importantes date de la dernière quinzaine d'années. Ce qu'elles ont atteint avant tout c'est le régime comptable et financier; mais, par contrecoup l'organisation intérieure, la physionomie administrative des Fabriques ne pouvaient manquer d'en être sensiblement altérées.

L'émotion produite par l'échéance de l'application de la loi du 26 janvier 1892 et du décret du 27 mars 1893 n'est pas encore apaisée. Rien de plus grave en effet que cette mainmise de l'Etat sur les biens paroissiaux. Mais était-ce la première fois que le pouvoir civil s'ingérait dans le maniement ou l'alimentation des deniers fabriciens ? Non, il y avait déjà sitions qu'il renfermait, relatives aux frais à supporter par les communes pour les réparations et reconstructions des édifices du culte, en ont été détachées et sont devenues la loi du 14 février 1810. x^vT *>A son tour la section de l'Intérieur modifie le projet ministériel et le réduit à 113 articles, qui, sauf quelques légers changements, ont focmé la décret du 30 décembre 1809. > -J


porté une main très indiscrète, en 1884, par la loi municipale du 5 avril. Ne faut-il même pas remonter plus haut pour retrouver l'origine première des empiétements gouvernementaux sur le patrimoine des paroisses? Nous estimons qu'il faut en reporter la date jusqu'à ces mesures, réparatrices en apparence, en réalité usurpatrices, de 1802 et de 1809, que nous venons de rappeler.

II

Il n'est pas difficile en effet de mettre à découvert les violations du droit, dissimulées sous le voile du bienfait, dans les actes du gouvernement consulaire ou impérial. Là est, ce nous semble, la source du mal dont les Fabriques continuent à souffrir, le point de départ et l'excuse anticipée des atteintes que l'Etat devait porter plus tard à la propriété paroissiale et, d'une manière plus générale, à la propriété ecclésiastique en France.

Pour justifier nos griefs contre l'article 76 de la loi de germinal, an X, et le décret de 1809, nous pourrions dire de l'article 76 que, catalogué à son rangparmi les organiques, on ne peut raisonnablement pas s'attendre à ce qu'il déroge au caractère général d'une loi, subrepticement ajoutée au Concordat, pour retirer d'une main les compensations déjà si incomplètes accordées de l'autre à l'Église. Que voulait au fond le premier Consul en relevant les Fabriques ? Apparemment il ne lui déplaisait pas de confier une partie de la fortune que l'Eglise de France était en train de se refaire, à des corps séculiers, laïques, selon l'expression de Portalis, dans sa réponse du 23 septembre 1803 aux justes réclamations du cardinal Caprara contre les dispositions législatives de l'an X; « corps laïques, dont les règlements, ajoutait Portalis, ne pouvaient, anciennement, être exécutés qu'après avoir été approuvés et homologués par les Cours souveraines ». Le précédent que citait le conseiller d'Etat délégué au culte portait à faux; sous l'ancien régime, tout se faisait par l'accord des deux pouvoirs; l'exemple invoqué n'était qu'un prétexte pour masquer une secrète pensée d'asservissement. On le vit bien lorsque les évêques s'avisèrent de vouloir réglementer par eux-mêmes les établisse-


ments paroissiaux ressuscités. Le décret de floréal, an XI, vint brusquement refroidir leur zèle, et les ramener au sentiment de la réalité, en les faisant ressouvenir que le nouveau maitre n'accordait pas de faveurs désintéressées; que dans le rétablissement de la religion il entendait avant tout se créer un instrument de règne.

Nous pourrions dire du décret de 1809 que, coïncidant avec les grandes agressions de Napoléon contre Pie VII, –1809, c'est l'année du décret de Schœnbruim et de l'incorporation des États pontificaux à l'Empire français l'année de l'excommunication, de l'enlèvement du Pape, de son transfert à Grenoble, de son emprisonnement à Savone, nous pourrions dire que, rendu parmi d'aussi tristes circonstances, le décret de 1809 ne pouvait être l'effet, ni porter la marque d'une bienveillance très sincère envers l'Église, de la part de celui qui s'en faisait le persécuteur.

Nous pourrions ajouter que, dans le travail de réorganisation des Fabriques, en 1809, il ne fallait pas espérer mieux de l'ouvrier que de l'inspirateur de l'entreprise. Imbu des idées du gallicanisme, dont il s'était pénétré au temps où il était avocat au parlement de Rennes et de Paris, M. Bigot de Préameneu, très modéré envers les personnes, mais très hostile aux doctrines du Saint-Siège, apportait à servir les rancunes de son maître contre la cour de Rome, outre la déférence habituelle à tous les fonctionnaires de l'Empire, cette ardeur empressée qui résulte de la ferme persuasion qu'on s'acquitte d'une tâche, pénible peut-être, mais juste et nécessaire.

Nous pourrions enfin passer en revue les 113 articles du décret-loi, et voir par le menu comment le mal s'y trouve mêlé au bien. Alais laissons de côté ces considérations épargnons-nous cet examen de détail. Il y a une question préjudicielle de laquelle tout le reste dépend Le pouvoir civil a-t-il le droit de légiférer, de son propre mouvement, en dehors de toute entente avec le pouvoir religieux, en matière de propriété ecclésiastique ? Les actes législatifs de 1802 et de 1809, le gouvernement avait-il qualité pour en prendre l'initiative.' Tout est là si l'État agissait alors dans les limites de sa compétence, la réglementation imposée par lui


aux Fabriques pouvait être plus ou moins gênante, mais enfin elle émanait d'une autorité légitime la loi était dure, mais c'était la loi on pouvait en critiquer telle ou telle disposition on ne pouvait pas en incriminer le principe, ni en infirmer la validité. Encore une fois, le pouvoir civil avait-il le droit qu'il s'est attribué? Poser la question, c'est la résoudre.

Société parfaite, l'Église a une capacité de posséder qui lui est propre, qu'elle ne tient pas de la loi civile, que la loi civile ne peut pas lui ravir. Les biens qu'elle possède, elle seule a le droit de les régir et de les administrer; toute immixtion séculière doit en être écartée. « Ecclesiae, ecclesiasticseque personao, ac res ipsarum, non solum jure humano, quin imo divino, a ssecularium exactionibus sunt immunes », dit le droit canon1. Sans doute le Saint-Siège peut autoriser et par suite légitimer l'intervention laïque; mais il faut que cette participation anormale soit l'objet d'une convention ou concession formelle. Est-ce le cas de l'article 76 des organiques ou du décret de 1809 ?

Si obséquieux qu'il fût d'habitude envers son tout-puissant neveu, le cardinal Fesch ne put s'empêcher de faire entendre quelques timides observations au sujet de la loi des Fabriques il signala l'incompétence du législateur civil dans les questions qu'il avait eu la hardiesse de trancher seul, sans le consentement des évêques ou du Saint-Siège il se plaignit de la part exorbitante attribuée aux conseils municipaux et à l'administration préfectorale dans la gestion des biens des églises. Signé par l'Empereur le 30 décembre 1809, le décret ne fut promulgué qu'au mois de juillet 1810; ce retard eut pour cause, dit-on, les réclamations de l'archevêque de Lyon et de quelques autres membres du clergé. III

Les partisans de l'État ont essayé de justifier son intrusion. « Oui, ont-ils dit, nous en convenons, la réglementation des Fabriques par le pouvoir civil est en opposition 1. Cap Qnanquam de Censibus, lib. I. Voir aussi Bellarmin, Cont., t. II, 1.


directe avec le droit commun de l'Église; mais, dans le cas présent, il n'y a pas à objecter les prescriptions ordinaires du droit canon, puisque la France est soumise à un régime particulier qui seul lui est applicable, et cela, en vertu même des dispositions arrêtées de concert entre la puissance séculière et le Saint-Siège le droit canon, nous ne le méconnaissons pas, nous ne l'ignorons pas; nous disons simplement, le Concordat à la main, que sur le point précis qui nous occupe, il ne fait pas loi en France, qu'il est remplacé par des règles spéciales, acceptées du Saint-Siège. » Voilà de bien graves affirmations c'est du Concordat et Siège apostolique que l'Etat, en France, tiendrait le droit de s'immiscer dans l'administration des biens paroissiaux. Examinons la chose de plus près, elle en vaut la peine.

Comme en général les traités ou transactions, le Concordat se compose d'avantages et d'obligations destinés à se faire équilibre. Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'opinion de ceux qui ne veulent y voir qu'une concession à titre gracieux, une charte bénévole octroyée aux catholiques par le gouvernement, un acte de bon plaisir dû à la seule initiative de l'État, agissant au nom de sa puissance souveraine. Non, le Concordat est le résultat de la volonté de deux puissances contractantes agissant sur le pied d'une réciproque indépendance; il participe de la nature de ces contrats que la langue de la jurisprudence appelle « commutatifs», parce qu'ils contiennent des obligations mutuelles entre les signataires. Ce qui est vrai en général du Concordat, l'est davantage encore des articles 12, 13, 14 et 15, destinés à régler la situation temporelle de l'Église de France les concessions et les obligations qui s'y trouvent énoncées font partie substantielle d'un même tout condition ou conséquence les unes des autres, elles ne peuvent se séparer. Que l'État allègue à son profit l'article 13, par lequel l'Église amnistiait le passé, s'interdisait de revenir sur les aliénations accomplies, et de troubler les acquéreurs des biens ecclésiastiques c'est son droit. Mais aussi qu'il observe loyalement les articles 12, 14 et 15, qui forment la contre-partie de l'article 15 et déterminent les compensations stipulées en faveur de l'Église, en échange de ce qu'elle abandonne.


Ces compensations, qui n'étaient du reste au fond que des restitutions, sont au nombre de trois 1° Remise aux évoques des églises non aliénées nécessaires au culte, c'est l'article 12; 2° traitement convenable pour les évoques et les curés, c'est l'article 14 3° liberté pour les catholiques de faire des fondations au bénéfice des Églises, c'est l'article 15. L'article 15 est à retenir, il fournit au débat un élément capital. D'après sa teneur, non seulement les dons manuels et les subventions accidentelles, mais encore les fondations permanentes sont autorisées. L'Église a un moyen de se reconstituer un patrimoine. Aucune entrave n'est imposée. Qu'on relise le texte de l'article; ni condition, ni limitation ne s'y trouve formulée. Que l'on consulte les travaux préparatoires du Concordat, tels qu'ils sont exposés dans le grand ouvrage de M. Boulay de la Meurthe; la question de la future propriété ecclésiastique revient souvent dans les nombreux projets imaginés ou ébauchés, puis proposés, débattus, rejetés ou modifiés, soit à Rome, soit à Paris. La Cour de Rome demande que les fondations soient libres le gouvernement y consent d'abord puis il se repent il essaye de limiter les fondations à des rentes sur l'État, de s'en réserver la réglementation « Nature, qualité, formes, » il voudrait retenir tout cela sous sa dépendance. Constamment le Saint-Siège s'applique à repousser ces restrictions il finit parles faire omettre, aucune trace n'en subsiste dans les derniers projets, non plus que dans la rédaction définitive.

Donc il est faux de dire, que l'autorité religieuse s'en est remise absolument pou la nature et le régime de ses biens à venir, a la discrétion du pouvoir civil qu'elle lui a abandonné le droit de déterminer tout ce qui concerne les fondations. Il est faux de dire que, depuis le Concordat et en vertu du Concordat, vu la situation particulière de l'Église de France, et tant que le traité intervenu en 1801 ne sera pas modifié, le gouvernement français est autorisé à régler par lui-même l'acquisition, la possession et la gestion des biens ecclésiastiques.'

Nos adversaires argumentent encore de la restitution des biens non aliénés des anciennes Fabriques opérée par l'ar-


rèté du 7 thermidor, an XI, article lor « L'État qui aurait pu ne pas restituer, disent-ils, a pu accompagner la restitution de certaines conditions déterminées; il l'a fait, et la condition a été de soumettre aux lois civiles, l'administration et la comptabilité des biens dont il faisait la remise.

Notons d'abord que, pour la majeure partie des biens à restituer, le décret de thermidor avait l'inconvénient d'arriver trop tard; ils étaient vendus et, pour la partie qui restait encore au pouvoir de la nation, le Conseil d'Etat imposa bientôt à la restitution une formalité préalable et nécessaire dont l'effet fut de rendre la mesure presque illusoire l'envoi en possession par les préfets, envoi que ceux-ci étaient maîtres d'accorder ou de refuser. Ces remarques faites sur la valeur de la réparation dont on voudrait se faire une arme, examinons la raison en ellemême. Le gouvernement, dit-on, pouvait ne pas restituer. Oui, à la rigueur, peut-être, d'après une interprétation judaïque de la lettre du Concordat; non, d'après l'équité qui lui en faisait un devoir comme à tout recéleur du bien d'autrui.

Le gouvernement, ajoute-t-on, pouvait restituer sous telle condition qu'il lui plairait de spécifier. Non, la restitution pure et simple était d'obligation; en tout cas, s'il y mettait des conditions, rien n'était fait tant que la puissance religieuse ne les avait pas acceptées. La puissance religieuse a-t-elle consenti aux articles 2 et 3 de l'arrêté du 7 thermidor, an XI, ainsi qu'au décret du 22 fructidor, an XIII, qui remettait les biens restitués aux mains des Fabriques extérieures, c'est-à-dire en réalité, aux mains des communes plutôt que des paroisses? A-t-elle consenti au décret de décembre 1809, qui étendait l'ingérence séculière jusqu'aux nouvelles ressources que les paroisses parvenaient péniblement à se créer? Mais, sur tout cela, elle n'a pas même été consultée. Donc, ici encore, il est faux de dire que l'Église a mis ellemême de côté les règles canoniques ordinaires; il est faux de dire qu'elle a renoncé volontairement à ses droits.


IV

Ce qui est vrai, c'est que ses droits sont devenus la proie de l'État qui s'en est violemment emparé.

A l'autorité ecclésiastique seule, il appartenait tout d'abord de désigner dans l'Église de France reconstituée les titulaires de la propriété. Les théologiens et les canonistes disputent sur le point de savoir qui, dans l'Église, est, de droit ordinaire, propriétaire; les uns tenant pour l'Église universelle, les autres pour le Souverain Pontife, ceux-ci pour les établissements particuliers. Mais ce que tous admettent c'est que la propriété ne réside nulle part ailleurs que dans l'Église; et que, dans l'Église, le pouvoir suprême, s'il n'est pas le propriétaire immédiat, peut, quand la nécessité ou une grande utilité l'exigent, disposer des biens des établissements particuliers et même ôter à ces établissements l'existence que lui seul leur accorde.

Qu'a fait le pouvoir civil en France ? Il a commencé par s'arroger le droit d'investiture, le droit de création à l'égard des établissements ecclésiastiques propriétaires. Usurpation d'une exceptionnelle gravité et qui engageait tout le reste. En effet, s'arroger le droit de créer les propriétaires, c'était pour le pouvoir civil dérober à l'autorité ecclésiastique supérieure son pouvoir de haut domaine et d'action souveraine sur les biens; c'était réduire les personnes morales qui possèdent dans l'Église à n'être plus que les organes de la grande personne de l'État devenue la dispensatrice de toute propriété religieuse.

S'arroger le droit de créer les propriétaires, c'était pour le pouvoir civil se réserver la licence d'exclure de la propriété qui bon lui semblerait. Ainsi a-t-il exclu et l'Église de France prise en corps et dans son ensemble, et le Souverain Pontife considéré comme chef de l'Église universelle; pratiquement, l'affaire du Plessis-Bellière en est la preuve, on parvient à l'exclure même comme prince temporel enfin l'Église universelle dépouillée elle aussi, comme telle, de la faculté de posséder en France.

S'arroger le droit de créer les propriétaires, c'était pour le


pouvoir civil se réserver la licence d'en limiter le nombre. Combien le gouvernement français daigne-t-il en reconnaître ? Il en admet de quatre sortes les menses épiscopales ou curiales, les chapitres, les séminaires, les fabriques. Nul autre établissement ecclésiastique ne jouit chez nous de la personnalité civile, ne peut avoir son patrimoine nous ne parlons pas des congrégations autorisées qui forment une catégorie à part.

S'arroger le droit de créer les propriétaires, c'était pour le pouvoir civil se réserver la licence de les supprimer après les avoirfait naître. On y mettra des formes, on procédera par interprétation de textes. Le résultat sera toujours un déni de justice envers l'Église. Le 17 mai 1874, un avis du Conseil d'État reconnaît au Diocèse la capacité de posséder; plus tard, en 1880, il confesse en toute humilité qu'il a mal jugé et émet un avis contraire. Le Diocèse n'est plus personne morale. La Belgique il est étonnant qu'elle nous ait devancés sur ce point n'admet pas les menses au bénéfice de la personnalité. La loi du 6 décembre 1813, qui les a constituées, est considérée par nos voisins comme une loi de circonstance tombée en désuétude.

Enfin, s'arroger le droit de créer les établissements propriétaires, c'était pour le pouvoir civil se réserver la licence d'en organiser à sa guise le fonctionnement, d'en surveiller le patrimoine, d'en contrôler, c'est-à-dire d'en arrêter le développement. Tout d'abord, et pendant assez longtemps, les rentes sur l'État furent le seul avoir qu'il leur fût permis de posséder; cela dura jusqu'en 1813. Il fallait à tout prix empêcher la mainmorte ecclésiastique de se reformer. La frayeur qu'inspire ce monstre n'a pas disparu. C'est pourquoi, si les établissements ecclésiastiques peuvent maintenant acquérir et posséder des biens-fonds, ce n'est jamais qu'avec l'autorisation préalable et sous le contrôle permanent de l'État; sans cela, point d'aliénation, point d'acquisition d'immeuble possible.

Et, comme si l'État se fût défié de lui-même et de son penchant trop grand à l'indulgence, voici qu'il a inventé une règle nouvelle dont l'effet est de restreindre tout à la fois et sa faculté d'autoriser, et l'aptitude des personnes morales


ecclésiastiques à posséder. C'est la fameuse règle de spécialisation, dont il importe de dire un mot.

V

Sous l'ancien droit, quand on voulait créer une œuvre pieuse ou charitable, on pouvait s'adresser indistinctement, pour en faire le donataire des fonds et le mandataire des charges, ou à la paroisse, ou à la commune ou même à n'importe quelle personne morale. Le même genre de services se demandait aussi bien à l'une qu'à l'autre. Les êtres moraux confondaient leur compétence et cumulaient les fonctions les plus variées.

La paroisse en particulier avait dans ses attributions ordinaires, outre le matériel du service divin, l'enseignement et l'assistance. A l'ombre de l'Église s'élevaient l'hôpital et l'école. De ces trois institutions, l'évêque ou le curé était le commun administrateur. Culte, charité, instruction étaient réunis entre les mêmes mains, qui avaient également qualité pour recevoir, dans ces trois catégories d'offices, toute espèce de fondations ou de libéralités.

Mais une doctrine contraire, d'obscure origine, sans texte précis qui l'appuie, a prévalu de nos jours. A la théorie de la capacité large, indéfinie, s'oppose la théorie de la capacité restreinte, limitativement déterminée des personnes morales. Comparées aux personnes réelles, a-t-on dit, les personnes civiles l'emportent sur elles par la durée, mais en revanche, elles leur sont inférieures par la capacité. Leur aptitude juridique se borne'à certains objets; elles ont un but distinct et s'enferment chacune dans la fonction qui lui est propre. La personne humaine doit être capable d'exercer son activité dans tous les genres pour développer les facultés multiples que la nature a mises en elle; la personne morale n'ayant pas ces facultés multiples, étant de sa nature nue et vide, et recevant sa puissance du dehors, n'a pas droit à cette aptitude universelle. La personne morale est un instrument mécanique; pour qu'un instrument mécanique accomplisse régulièrement sa tâche, avec certitude et précision, il est nécessaire que sa mission soit circonscrite; or-


cane économique, la personne morale est soumise, comme telle, à la grande loi du monde économique, celle de la division du travail. Une seule personne pour un seul but, telle est la règle qui se dégage logiquement de la nature des êtres abstraits. Le législateur qui les crée ne leur donne de puissance que pour l'objet même qui a été le motif déterminant de leur création.

Théorie spécieuse qui n'offre pas de grands inconvénients, dont l'application peut même avoir quelques avantages, dans une société qui demeure libre de multiplier à son gré les personnes morales qu'elle emploie comme instruments; qu'une telle société assigne à chacune sa besogne, bien précise, bien distincte; plus la tâche sera circonscrite, mieux elle sera remplie. Mais il en va tout autrement d'une société qui se trouve brusquement arrêtée, par une force ennemie, dans le développement de son organisme, limitée impérativement, par l'ingérence d'autrui, dans le nombre des agences secondaires qu'elle peut appeler à son aide. Dans cette hypothèse, l'obliger à restreindre les attributions des êtres moraux qui sont ses auxiliaires, après l'avoir contrainte à en réduire le nombre, c'est tout simplement ajouter la violence à la violence, la mutilation à la mutilation. Malheureusement, cette hypothèse est devenue la situation réelle de la société ecclésiastique, de l'Église en France.

Menses épiscopales ou curiales, chapitres, séminaires, fabriques nous l'avons vu, c'est tout, la liste est épuisée l'Eglise de France ne peut exercer les actes de la vie civile que par l'un ou l'autre de ces quatre organes. Mais cette première restriction ne suffit pas, voici qu'elle se double d'une seconde. Chacun de ces agents corporatifs est pris en particulier, enfermé dans une case ou compartiment spécial, emprisonné dans un cercle d'où il ne doit pas sortir. Aux menses, l'entretien de la maison épiscopale; aux séminaires, la formation des clercs; aux chapitres, l'administration centrale du diocèse; aux fabriques, le service du culte. Rien de plus, rien de moins et que personne ne dépasse le champ d'action qui lui est parcimonieusement mesuré. Si l'on s'est vraiment donné le but d'affaiblir, d'anémier graduellement, et en fin de compte d'annihiler l'Église de


France, pouvait-on mieux combiner les moyens d'y parvenir ?

Donc aux Fabriques, le service du culte, et pas autre chose. Pour cet objet, dans les limites de cette mission, elles peuvent, avec l'agrément du pouvoir, recevoir, acquérir, aliéner mais pour cet objet seulement. Hors de là, elles n'ont aucun pouvoir légal; elles sont frappées d'une incapacité radicale dont le gouvernement par lui-même ne saurait les relever. Il y faudrait une loi nouvelle, une conception nouvelle de la nature et du but des Fabriques introduite par le législateur.

N'essayez pas de dire qu'elles ont au moins gardé, outre le service matériel de l'Église, l'administration des aumônes et une part, si petite qu'elle soit, à l'assistance publique cela, en vertu du texte même de la loi. Oui, vous répondra-t-on, l'article 76 de la loi de germinal an X, l'article 1er du décret de 1809 parlent bien l'un et l'autre « d'aumônes » que les Fabriques auraient à administrer. Mais par ce mot « aumônes », il faut entendre précisément, et à l'exclusion de toute autre, les offrandes destinées aux frais du culte, à l'entretien et à la conservation des temples. Les dons affectés à d'autres usages, au soulagement des pauvres, par exemple, les Fabriques n'en peuvent recevoir aucun; tout au plus pourront-elles conserver les sommes modiques mises à leur disposition par le moyen des quêtes ou des collectes de charité. Quelques-uns vont jusqu'à tolérer en leur faveur les donations qui s'épuisent en un jour, par une seule distribution mais il y a déjà là une condescendance que beaucoup jugent excessive; quant aux fondations perpétuelles avec distributions périodiques, tout le monde est unanime à les en exclure. L'acceptation de cette dernière catégorie de libéralités ne peut appartenir qu'aux administrations spéciales investies par la loi du mandat légal de représenter les pauvres; ce mandat, les Fabriques ne l'ont pas reçu; les œuvres durables de charité ne peuvent se constituer par leur entremise. Nous le savons il ne manque pas de bonnes raisons pour réfuter cette théorie de l'État. On a savamment prouvé qu'étant mise à part la question de savoir si les établissements publics ont en principe une capacité générale ou une


capacité restreinte, dans l'état actuel de nos lois, en vertu du droit positif, les Fabriques, sont juridiquement capables d'accepter les libéralités à elles faites en vue de fondations d'écoles, de secours aux malades et aux indigents, c'est-à-dire conformes à la triple mission qu'elles ont reçue dès l'origine, à' instruire les enfants, de secourir les malheureux, de pourvoir aux besoins du culte

Mais que peuvent les bonnes raisons contre l'omnipotence de l'État moderne, et les complaisantes interprétations des légistes officieux ?

VI

Et ce n'était pas assez de proclamer l'incapacité des Fabriques ce don, ce legs qu'on les empêchait de recevoir comme inhabiles, il fallait du même coup le faire recueillir par une administration laïque compétente; il fallait maintenir la fondation après l'avoir soustraite à son destinataire ecclésiastique. L'opération était délicate, elle demanda du temps. Mettre purement et simplement la commune aux lieu et place de la fabrique, sans précaution préalable, eût choqué les âmes simples; force était de faire sur ce point l'éducation des idées. On habitua tout d'abord les esprits à voir dans la fondation deux légataires, deux bénéficiaires la fabrique et la commune. L'administration civile fut censée recevoir, en même temps que l'administration confessionnelle, la libéralité qui ne s'adressait qu'à celle-ci. Ce fut le système de l'acceptation conjointe. Indiqué par M. Guizot en 1837, énoncé par le Conseil d'État en 1843, précisé en 1863, à demi abandonné en 1874, il ne tarda pas à reprendre faveur, acheminant les esprits à une solution plus radicale encoreEffectivement, après expérience faite, quand le procédé parut avoir fonctionné assez longtemps, et qu'on se fut accoutumé à considérer la commune comme partie prenante dans tous les dons ou legs pieux, le Conseil d'État déclara hardiment, en 1881, les établissements ecclésiastiques absolument incapables hors des choses du culte assignées à chacun d'eux. 1. Voir en particulier M. Auguste Rivet, De la Capacité juridique des établissements ecclésiastiques (Revue catholique des institutions et du droit, 1893, t. I et II ).


Dans la libéralité à double bénéficiaire qu'il avait imaginée, il supprima l'une des deux branches; et alors, de même que dans un legs fait conjointement à deux personnes privées, un des légataires s'évanouissant, l'autre reste; de même ici, la fabrique disparaissant, la commune resta seule pour recueillir. C'est ainsi que la jurisprudence administrative se trouva portée sans secousse, par des transitions insensibles, vers la substitution à l'établissement ecclésiastique institué par le bienfaiteur de l'établissement laïque non institué. De nos jours, le système est en plein fonctionnement. École, hospice, fonds de secours pour les pauvres, toutes ces fondations, eussent-elles été nommément et en termes exprès confiés à la fabrique, font retour à la commune qui est censée avoir seule compétence pour les recevoir. En souvenir de la volonté du fondateur, on se contentera de donner à l'œuvre une teinte religieuse. Le bureau de bienfaisance, par exemple-c'est l'organe de la philanthropie municipaleconsentira à faire distribuer, par l'intermédiaire ou sur la désignation du curé, les revenus qui devaient être mis à la disposition de la fabrique. S'il s'agit d'un hôpital, l'assistance publique accordera à une personne ecclésiastique le droit de présentation aux lits; elle ira jusqu'à le faire desservir par une communauté religieuse. S'il s'agit d'une école, toute coloration confessionnelle disparaît; la commune, qui peut à la rigueur employer à l'aumône une main cléricale, ne peut recourir pour l'enseignement à une bouche religieuse. Le grand principe de la neutralité scolaire s'y oppose. Dans l'école communale, le personnel, comme l'enseignement, doit être entièrement laïque.

Bref, toute cette réglementation tortueuse peut se résumer dans une seule phrase Une libéralité quelconque faite à un service public est une libéralité à l'Etat qui fait accepter par le service qu'il lui plait de désigner comme compétent. L'article 15 du Concordat avait disposé « Le gouvernement prendra des mesures pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises des fondations. » On a traduit « puissent faire des fondations en faveur de l'État, à l'exclusion des églises. »


VII

Les observations qui précèdent s'appliquent également aux divers établissements ecclésiastiques propriétaires, menses, chapitres ou séminaires. Ce que nous avons encore à dire concerne exclusivement les Fabriques.

Rendu sans aucune intervention ni consentement du SaintSiège, le décret impérial de 1809 constituait par là-même, et indépendamment de ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ses prescriptions, une flagrante usurpation. Au lieu de l'aggraver, de le laïciser de plus en plus, il fallait en corriger le vice originel, et en amender les clauses dans le sens des droits de l'Église. C'est le contraire qui s'est produit. Les lois de 1884 et de 1892 n'ont eu pour effet, comme elles n'avaient eu pour but, que de porter de nouvelles atteintes aux intérêts et immunités ecclésiastiques.

Le législateur de 1884 s'est proposé de modifier les rapports établis entre la commune et la fabrique.

Au moment de la reconstitution de l'Église de France, il fut réglé que les dépenses du culte seraient acquittées en partie sur les fonds de l'État, en partie au moyen de ressources locales. Mais les ressources locales devaient être puisées dans deux caisses distinctes, celle de la fabrique et celle de la commune. Les deux établissements, tout en gardant vis-à-vis l'un de l'autre leur autonomie, avaient à unir leur concours financier. Situation délicate, qui ne pouvait manquer d'entraîner plus d'une contestation, chacun des deux débiteurs s'efforçant d'écarter ou de diminuer la charge qui pesait sur lui pour la reporter sur son voisin; mais enfin situation qui avait duré sans froissements trop gràves, ni changements notables, jusqu'en 1884.

Citons seulement pour mémoire la tentative de Mgr Frayssinous, ministre des affaires ecclésiastiques, en 1827; elle a trait plutôt aux rapports entre la Fabrique et l'Etat. En 1837, lors de la discussion de la loi municipale, les députés avaient émis l'idée d'un remaniement de la législation Fabricienne, au point de vue de l'intervention des communes mais la Chambre des Pairs écarta cette motion,


et la loi de 1837 ne fit que confirmer le décret de 1809. En 1879-1880, un projet de loi d'initiative parlementaire et un projet du gouvernement avaient de nouveau soulevé la question de réorganisation des Fabriques, l'initiative parlementaire allant à des solutions extrêmes, le gouvernement proposant des réformes modérées. L'initiative parlementaire ne reculait pas devant l'idée de faire des Fabriques une délégation du Conseil municipal, et d'écarter de leur administration tout contrôle de l'autorité ecclésiastique; ou bien, à l'inverse, elle proposait une séparation absolue entre les recettes et dépenses de la fabrique, les recettes et dépenses de la commune.

Avant de se prononcer, le gouvernement avait ouvert, tant auprès des préfets que des membres de l'épiscopat, une enquête dont il soumit les résultats à une commission extraparlementaire nommée par arrêté du 26 février 1880. Cette commission composée de seize membres, et dont faisaient partie le cardinal-archevêque de Rouen, les archevêques de Tours, Sens, Reims, Bourges et le coadjuteur de Paris, des sénateurs, des députés et des conseillers d'État, après avoir repoussé les deux systèmes précédents, élabora un projet soumis à la Chambre le 1er mai 1880. Jugé insuffisant, comme garantie des intérêts communaux, par la commission parlementaire à laquelle il avait été renvoyé, objet d'un rapport défavorable le 9 juillet 1880, ce troisième projet tomba ainsi que les autres la législature expira sans qu'il fût discuté.

Sous la législature suivante, la question du remaniement du régime financier des Fabriques commença par disparaître de l'horizon parlementaire, et elle semblait complètement oubliée, lorsqu'elle fut reprise incidemment, à l'occasion de la refonte de la législation municipale, et résolue par la loi du 5 avril 1884, sinon dans son ensemble, du moins sur le point spécial des rapports des Fabriques et des communes.

Longue et mouvementée fut la discussion tant à la Chambre qu'au Sénat. Les solutions radicales adoptées par la Chambre, malgré l'infatigable opposition de Mgr Freppel, avaient été repoussées au Sénat. Persuadé par les éloquents


discours de M. Bardoux et de M. de Pressensé si peu de sympathie qu'il eût pour le Concordat, M. de Pressensé soutenait que les nouvelles mesures avaient le tort d'en méconnaître l'esprit et, de ce chef, devaient être rejetées, le Sénat avait rétabli, à une faible majorité, il est vrai, les dispositions du décret de 1809 confirmées par la loi du 18 juillet 1837. Mais, sur l'insistance de la Chambre, il ne maintint, malgré de nouveaux efforts de M. Batbie, qu'une partie de l'ancienne législation. Pour le reste, il laissa passer les innovations antireligieuses votées par les députés. VIII

Ces innovations peuvent se ramener aux trois titres suivants

Abolition du concours obligatoire des communes. Sous l'empire des deux lois de 1809 et de 1837, la Fabrique, en cas d'insuffisance de ses ressources, avait le droit de faire appel au concours financier de la commune pour les dépenses courantes du culte, à savoir l'achat des objets de consommation, l'entretien du mobilier et ladécoration de l'église; -les honoraires des prédicateurs, le traitement des vicaires et les gages des officiers ou employés; enfin les réparations locatives de l'église et du presbytère.

L'obligation du concours communal était justifiée par l'impuissance notoire d'un grand nombre de Fabriques à faire face par elles-mêmes aux frais ordinaires du service paroissial. Les ressources propres des Fabriques se composent en majeure partie de dons volontaires, quêtes, oblations ou fondations. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit de la restitution des biens non aliénés; restitution tardive, incomplète, entravée par les formalités administratives, et d'où il n'est résulté, pour le temporel des paroisses, qu'un très mince dédommagement. Alimenté par la générosité des fidèles, le budget de recettes des Fabriques présente forcément, outre son caractère général aléatoire, de très grandes inégalités, provenant de l'inégalité des fortunes locales. A côté de paroisses, riches comme la Madeleine ou Saint-Augustin, à Paris, il y aura des paroisses pauvres, comme dans


les Charentes, qui parviendront tout au plus à recueillir 40 ou 50 francs par an.

Il ne servirait à rien d'enfler, comme on l'a fait au cours de la discussion, la richesse totale des Fabriques, d'exagérer l'importance de leurs biens-fonds, ou la valeur des dépôts que quelques-unes d'entre elles peuvent avoir au Trésor. Veut-on quelques chiffres précis, par exemple, pour les immeubles ? En 1877, la contenance des immeubles possédés par les Fabriques s'élevait à 38 628 hectares 38 628 hectares partagés entre 37 000 établissements ne donnent pas pour chacun d'eux une quote-part fantastique, un peu plus d'un hectare. Encore n'est-il pas bien sûr que l'administration des Finances, pour grossir son chiffre, n'y ait pas compris les églises et les presbytères, dont les Fabriques n'ont que l'usage, d'après les théories de l'État, et non la propriété. Dix-huit ans auparavant, d'après une statistique officielle2, les biensfonds des Fabriques représentaient une superficie de 33 176 hectares. Le total des immeubles s'était donc accru, durant ce laps de temps, d'environ 5500 hectares; un septième d'hectare par Fabrique, on avouera que ce n'est pas énorme.

Mais laissons de côté toutes ces supputations. Ce qui demeure incontestable, c'est qu'à côté de Fabriques prospères, pour lesquelles même il faudrait faire entrer en ligne de compte, parallèlement à l'augmentation des revenus, l'augmentation des dépenses due au renchérissement de toutes choses, il y a des Fabriques tellement en détresse que les laisser sans secours équivaudrait, en plus d'un endroit, à supprimer l'exercice du culte.

Nous avons cité celles des Charentes. Ce ne sont pas les seules, ni les plus pauvres. Dans le diocèse de Digne, 55 Fabriques n'ont aucune ressource, et les desservants fournissent eux-mêmes ce qui est nécessaire pour la célébration des offices; 110 ont des rentes qui varient de 3 à 60 francs; 129 vont de 60 à 200 francs; 40 à 50 seulement dépassent le chiffre de 200 francs. Dans le diocèse de Versailles, qui n'est 1. D'après 'un état publié au mois d'avril 1877 par le ministre des Finances.

2. Statistique de la France, par M. Maurice Blocli.


certainement pas un des plus pauvres de France, près d'un tiers des paroisses ont un budget annuel qui ne dépasse pas 500 francs; une cinquantaine arrivent à peine à 200 francs; une dizaine n'atteignent pas 100 francs.

Justifiée par la pénurie de beaucoup de Fabriques, l'obligation du concours communal était fondée en justice. A qui avait surtout profité la spoliation des Fabriques accomplie par la Révolution? Aux communes; à peu près partout le patrimoine paroissial confisqué était allé rejoindre le patrimoine communal. Dès lors n'y avait-il pas pour les communes un devoir d'équité à venir en aide aux établissements dont elles s'étaient annexé les dépouilles?

Du reste, l'obligation du concours élaitloin d'imposeraux communes un fardeau insupportable. Tout d'abord, n'oublions pas le caractère subsidiaire de l'intervention communale le principal obligé était la fabrique qui ne pouvait réclamer l'aide pécuniaire de la commune qu'à défaut de fonds libres ou disponibles; c'était le système dit du déversoir, le trop plein des dépenses fabriciennes retombant seul sur la commune. Ajoutons que si une commune refusait de voter le subside demandé, le préfet et, au-dessus de lui, le ministre avaient bien le pouvoir de l'imposer d'office; mais qu'ils usaient de plus en plus rarement de cette faculté si bien que, vers la fin, à peine une fabrique sur quarante était secourue, et qu'à bien compter1 le total des subventions communales ne dépassait pas six millions par an; six millions, c'est-à-dire la quatre-vingtième partie environ des revenus des communes de France.

L'obligation du concours, si juste en son principe, si atténuée dans la pratique, a disparu. Si elles le veulent, les communes peuvent encore, moyennant approbation préfectorale, venir en aide aux Fabriques; elles ne peuvent plus y être contraintes. C'est la première innovation de la loi de 1884. En voici une seconde

1. Nous disons « à bien compter ». On a eu effet grossi démesurément ce chiffre. Dans la discussion a la Chambre, M. Ernest Roche l'a élevé jusqu'à dix-sept ou dix-huit millions mais en y comprenant les dépenses des grosses réparations et de l'indemnité de logement, qui sont des charges communales, et non paroissiales ainsi que nous allons le dire.


Imputation à la Fabrique d'une partie des charges communales. II y a pour îes communes un devoir de justice à fournir aux curés et desservants un presbytère, ou un logement, ou subsidiairement une indemnité pécuniaire. Cette obligation a été souvent sanctionnée par la loi. Ainsi, dans le même décret du 2 novembre 1789,où l'Assemblée constituante mettait tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, elle imposait à l'État la charge de pourvoir aux logements des ministres du culte; rien de plus formel à cet égard que l'article 2 du décret. Plus tard, l'article 14 du Concordat assurait la subsistance des évêques et des curés. Le logey ment était compris, comme l'accessoire naturel du traitement. « On doit la subsistance aux ministres du culte, écrivait Portalis; conséquemment on leur doit aussi le logement, que les jurisconsultes ont toujours regardé comme si nécessaire, qu'ils le réputent impliqué dans le mot aliments. »

L'État s'étant dessaisi en faveur des communes du patrimoine des paroisses, l'obligation de loger les curés a passé de l'État aux communes. « A défaut de presbytère, dit l'article 72 des organiques; les communes sont autorisées à procurer aux ministres des cultes un logement et un jardin. » – « Autorisées », ce mot ne signifiait pas la faculté de refuser; il n'avait d'autre but que de valider à l'avance les délibérations à prendre. Ainsi a-t-il été jugé et par le gouvernement consulaire « Le logement à fournir n'est pas une faculté, mais une obligation. » Décision du 1" pluviôse, an XI; arrêté du 11 prairial, an XII circulaire ministérielle du 15 messidor, an XIII et par le gouvernement impérial, rapport du ministre des Cultes du 17 juin 1807; et sous la monarchie de juillet, arrêt de la Cour de Dijon du 1" juillet 1837, et de la Cour de cassation du 7 janvier 1839.

Une seconde obligation des communes est de pourvoir aux grosses réparations des églises et presbytères dont elles s'attribuent la propriété. Ce n'est pas le lieu de discuter cette prétention fort contestable. Mais du moment que les communes s'en prévalent, la logique veut qu'elles en acceptent les conséquences; parmi les conséquences, il faut ranger la mise à leur charge des grosses réparations, telle qu'elle est


imposée, de droit commun, à tout propriétaire à l'égard de ses immeubles.

Nous n'ignorons pas les arguments que l'on fait valoir à l'encontre des deux obligations que nous venons de mentionner il serait assez facile de les réfuter; mais à quoi bon? Le débat est tranché. La loi de 1884 affranchit les communes et transfère leurs obligations aux Fabriques. Les communes acquittent leur dette avec la bourse d'autrui. Si cette bourse ne peut suffire, elles consentiront, constatation faite de l'insuffisance, à suppléer ce qui manque.

Sur un autre point encore, les communes ont su retenir pour elles les avantages et répudier les charges. Comme dédommagement des frais d'entretien des cimetières, les Fabriques en recueillaient « les produits spontanés ». La loi de 1884, après avoir rappelé le caractère exclusivement municipal des cimetières, en attribue, pour ce motif, les produits aux communes (art. 133). Mais en même temps, par son article 136, n° 13, elle continue d'en imposer l'entretien aux différents cultes. En vain, pour corriger cette anomalie, une circulaire ministérielle, en date du 15 mai 1884, le metelle sur le compte des communes; la Cour de cassation, fidèle au texte de la loi, persiste à le faire peser sur les Fabriques (arrêt du 30 mars 1888).

3° Une troisième innovation de la loi de 1884 est le contrôle par les communes des comptes et budgets des Fabriques. Au temps fonctionnait le système du déversoir, lorsqu'un conseil de Fabrique s'adressait à un conseil municipal pour obtenir de lui une subvention, le conseil municipal avait le droit d'examiner les comptes et budgets de la Fabrique, de vérifier les chiffres et pièces justificatives, de présenter des observations et d'élever des critiques; le tout, afin de n'être pas entraîné, malgré lui et à son insu, dans des dépenses qui auraient engagé trop fortement les deniers communaux; c'était logique.

Mais le motif de l'intervention du conseil municipal se tirant uniquement de sa participation à la dépense, ce qui était logique aussi, et ce qu'on avait eu soin de stipuler, c'est que là cette participation n'existerait pas, ne serait même pas demandée, l'intervention n'aurait pas lieu. De cette


sorte, l'indépendance des Fabriques, gage de leur. bonne administration, était sauvegardée, en même temps que les intérêts financiers des communes.

La loi de 1884 ayant aboli l'obligation du concours communal, et fait disparaître toute trace des subventions municipales, l'engagement pris par la commune d'aider la fabrique à payer les dettes communales qu'elle lui a passées n'est qu'un ironique renversement de l'ancien concours obligatoire, par le fait même disparaissait toute raison, tout prétexte à l'immixtion des municipalités dans les affaires d'établissements envers qui elles étaient dorénavant affranchies de toute obligation. On ne pouvait, sans tomber dans la plus étrange des contradictions, conserver au conseil municipal une attribution qui reposait précisément sur l'état. de choses qu'on venait de détruire. Le bénéfice s'évanouit avec la charge le droit cesse là où cesse le devoir; et vous vous attendez certainement à voir le législateur de 1884, conséquent avec lui-même, mettre fin à une ingérence désormais injustifiable, qui ne pouvait plus avoir d'autre caractère que celui d'une pure vexation.

Eh bien, non, détrompez-vous. Non seulement il a maintenu le contrôle municipal, tel qu'il existait avant 1884, c'està-dire limité aux cas où la commune venait en aide à la Fabrique il l'a étendu, il l'a généralisé; en vertu de l'article 70, les conseils municipaux, qui ne sont plus jamais appelés à fournir de subsides, « sont toujours appelés à donner leur avis sur les comptes et budgets des Fabriques et autres administrations préposées aux cultes dont les ministres sont salariés par l'État ». Légalement, la Fabrique est devenue mineure à l'égard de la municipalité. En 1880, deux théories étaient en présence séparation de la commune et de la paroisse, ou bien assujétissement de la paroisse à la commune. Le législateur de 1884 a combiné les deux systèmes pour ce qui est des fonds à verser, oui, séparation de la commune qui ne paye rien, d'avec la paroisse qui paye tout; mais pour ce qui est de la direction des affaires, asservissement de la Fabrique, mise en tutelle, à la commune investie d'un véritable droit de juridiction. C'est en petit, et par anticipation, une image de la vraie séparation de l'Église et de l'État.


Ne vous étonnez pas, après cela, que des esprits éminents aient regardé la loi de 1884 1 comme plus préjudiciable aux intérêts des Fabriques que les mesures sur la comptabilité édictées en 1892.

Et cependant, rien de plus mauvais que cette loi de 1892, dont il nous reste à parler.

1. Notons que les Fabriques de Paris ne sont pas soumises à la loi de 1884.

[A suivre.) H. PRÉLOT.


JEANNE D'ARC A POITIERS

RECONNAISSANCE OFFICIELLE DE SA MISSION DIVINE

La vie de Jeanne d'Arc, « miracle placé au seuil des temps modernes comme un défi à ceux qui veulent nier le merveilleux », est un des épisodes les plus émouvants de l'histoire de France, une des plus belles pages des annales de l'Église. La sympathique figure de la « bonne Lorraine », de jour en jour plus populaire, a inspiré la plume de nombreux écrivains, surtout depuis la publication par M. J. Quicherat des documents relatifs à la Pucelle 3. L'introduction de la cause de béatification de la chaste héroïne a donné une impulsion nouvelle à ces études que semblaient encourager la facilité des recherches et l'importance du sujet. Des hommes de premier mérite ont consacré à ce travail leurs éminentes facultés. Après tant de récits, j'ai cru qu'on pouvait encore, en profitant des lumières acquises et en remontant aux sources de la vérité, tenter quelque éclaircissement sur un point particulier de la vie de Jeanne d'Arc. Cette étude aura pour but spécial son séjour à Poitiers.

Cette partie de la vie de la Pucelle, jusqu'ici trop laissée dans l'ombre par les histoires générales, ne peut manquer d'exciter vivement notre patriotique curiosité4. J'ajoute qu'elle 1. Wallon, Jeanne d'Arc, préface, p. i. De ma part, je réputé l'histoire de la Pucelle un vrai miracle de Dieu. » Etienne Pasquier. 2. Villon, ballade des Dames dit temps jadis.

3. Procès de condamnation, et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, suivis de tous les documents historiques qu'on a pu réunir. (Société de l'Histoire de France.) Cette collection est indispensable, mais incomplète. Elle reproduit des documents insignifiants et en laisse de très importants. (V. Ayroles, la Pucelle devant l'Église de son temps, p. x, xvi, 659.) 4. Parmi les travaux récents sur cette partie de la vie de la Pucelle, je signalerai comme importants à des points de vue différents Jeanne d'Arc Ii Poitiers, par M. Bélisaire Ledain; l'Hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, par M. Daniel-Lacombe les Juges de Jeanne d'Arc à Poitiers, par M. Raguenet de Saint-Albin.


est d'un intérêt majeur pour la cause de béatification instruite en ce moment; car c'est à Poitiers que fut ofliciellement reconnue, par l'autorité compétente, la mission providentielle de la Libératrice de la France.

La vie publique de Jeanne se présente a nous sous l'aspect d'un vaste drame en trois actes, dont le premier comprend ses interrogatoires à Chinon et à Poitiers le second, la délivrance d'Orléans suivie de ses exploits contre les Anglais le troisième, sa condamnation et son supplice à Rouen. Les deux derniers actes ne sont qu'une conséquence naturelle. du premier. En vain essaierait-on de se rendre un compte exact de la vaillance de la vierge guerrière et de l'héroïsme de la glorieuse martyre, si on ne connaissait l'origine surnaturelle de sa divine mission. La grandeur de sa carrière militaire et la sublimité de sa mort sur le bûcher ont presque fait oublier ses humbles débuts à Poitiers. Cependant, comme on l'a remarqué avec justesse, « ce qu'il faut admirer bien plus que les combats qu'elle a livrés, que les victoires dont elle a semé sa route, c'est qu'elle soit parvenue à arracher au roi et à son conseil la permission de combattre et l'autorisation de vaincre' ».

Gomment expliquer le désintéressement de la plupart des historiens sur le fait capital de la vie de Jeanne d'Arc, sinon par la disparition du procès-verbal des conférences de Poitiers ? On sait qu'il a existé, on en connaît même certains incidents; mais on suppose qu'il a été détruit, car on n'en a trouvé aucune trace jusqu'à nos jours 2. « La postérité, dit M. Quicherat, regrettera à tout jamais les procès-verbaux de Poitiers, le plus beau document, je n'en doute pas, qu'elle pût posséder sur Jeanne d'Arc, puisque cette immortelle fille se montrait là dans toute la fraîcheur de son inspiration pleine de gaieté, de vigueur, d'entraînement, et répondant 1. Abel Desjardins, Vie de Jeanne d'Arc, p. 39.

2. M. H. Martin accuse de cette disparition l'archevêque-chancelier, Regnault de Chartres, président de la commission d'examen. [Hist. de France, édition, t. VI, p. 462.) « Plaise à Dieu, dit le P. Ayroles, qu'il dorme au fond de quelque bibliothèque et puisse quelque heureux chercheur le rendre à la lumière! ( La Pucelle devant l'Église de son temps, p. 13.)


sans contrainte à des juges de bonne foi qu'elle était sûre de subjuguer i. »

On ne saurait, en effet, trop regretter la perte de cet incomparable monument historique. Dans le résumé des conférences de Poitiers, tenues par des hommes défiants sans doute, (c'était leur devoir), mais sincères, on trouverait recueillies sans réticence et sans altération les libres effusions de la conscience de Jeanne, « la plus pure, la plus sereine qu'inspira jamais créature humaine ». Sommes-nous donc réduits sur ce point à des regrets stériles ? Non à défaut des procèsverbaux auxquels Jeanne, devant les juges de Rouen, renvoie plusieurs fois en toute assurance, il nous reste, dans les autres documents contemporains, une esquisse vraie de ses actes, un écho fidèle de ses paroles 3.

Ces documents sont nombreux et d'une grande valeur. Le quinzième siècle est une époque féconde en chroniques et en écrits de toute sorte. Or l'éclatante figure de Jeanne d'Arc, se détachant avec une vive originalité dans les événements de cette époque, a laissé une trace lumineuse dans tous [les esprits du temps. De plus, le procès de réhabilitation a recueilli de précieux témoignages qui suppléent, dans une certaine mesure, au procès-verbal disparu4. Telle est la base solide sur laquelle peut s'appuyer la critique historique pour reconstituer la scène du séjour de Jeanne d'Arc à Poitiers. C'est à la seconde période de la guerre de Cent ans que se rattache la mission providentielle de Jeanne d'Arc. «Quand Dieu, dit Bossuet, veut faire voir qu'un ouvrage est tout entier de sa main, il réduit tout à l'impuissance et au désespoir, puis il agit. » Henri VI d'Angleterre venait, après une série de victoires, de placer sur sa tête la couronne de France; la moitié du royaume avait juré fidélité au dominateur étranger Paris était tombé entre les mains des ennemis; Orléans, 1. Procès, 1. V, p. 472.

2. Vallet de Viriville, Procès de condamnation, introduction, p. cvm. 3. Cf. Wallon Jeanne d'Arc, t. I, p. 34.

4. « Attendu, lisons-nous dnns les considérants du procès de réhabilitation, les dépositions des témoins. sur l'examen subi par elle durant de longs jours à Poitiers. »


le dernier rempart de la monarchie, touchait à sa ruine Charles VII, réduit au titre dérisoire de roi de Bourges', songeait à quitter les États de ses pères pour chercher un refuge en Espagne ou en Ecosse C'en était fait de la Fille aînée de l'Église, si personne n'accourait à son secours mais saint Louis et Charlemagne, à genoux devant Dieu, avaient prié pour elle, et Dieu eut pitié du royaume et du peuple 3. Tout à coup, le 23 février 1429 on apprit à Chinon, la cour résidait, la venue d'une jeune fille des champs, qui demandait qu'on « lui baillât gens pour faire lever le siège d'Orléans et sacrer le roi à Reims. « C'estoit, disaitelle, le plaisir de Dieu que les Anglais s'en allassent en leur pays, et s'ils ne s'en alloient, il leur mescherroit » ( arriverait malheur' ).

Je n'ai point à raconter ce qui se passa à Chinon, lorsque Jeanne fit part de ses révélations à celui qu'elle appelait le « gentil Dauphin ». Charles VII avait en la Providence une inébranlable confiance, il ne voulut pas repousser celle qui se présentait comme l'envoyée du ciel; mais, avec une réserve aussi naturelle que légitime, il tint à la soumettre à un examen sérieux et approfondi, pour savoir d'oit venait sa mission. Jamais la cour n'avait vu tant de douceur et de courage, tant de simplicité et de noblesse, tant d'ardeur et de modestie, tant d'aisance et de piété; cependant les prudents politiques hésitaient, regardant l'entreprise comme téméraire et aventureuse. Les hommes d'Église auxquels le roi s'adressa pour éclairer sa conscience 6 furent d'avis qu'on conduisît la jeune fille à I. Procès, t. IV, p. 303, Mathieu Thomassin, Registre Delphinal. 2. Ihid., t. IV, 280, 509, Récit de Pierre Sala et Mémoires dit pape Pie II.

3. Cousinot de Montreur Chronique de la Pucelle, p. 274. (Edit. de M. Vallet de Vmville.)

4. M. de Boismarmin a démontré que cette date, donnée par la relation contemporaine du greffier de la Rochelle, devait être préférée à celle du 6 mars donnée par la chronique du Mont-Saint-Michel, comme plus conforme à la succession des événements qui se sont déroulés depuis le départ de la Pucelle de Vaucouleurs, le 13 février, jusqu'à son arrivée à Orléans. (Bull. du Comité des Trav. liist. 1892.)

5. Cousinot de Montreuil, p. 273.

6. V. les lettres de Jacques Gelu, archevèque d'Embrun dans l'Histoire


Poitiers et qu'on envoyât des messagers dans son pays natal prendre des informations sur sa réputation et sa conduite >. Jeanne souffrait avec peine ces délais, car le temps pressait; mais elle dut se résigner à ces épreuves nécessaires. Pourquoi avait-on désigné Poitiers préférablement à toute autre ville? Devenu en 1417, apanage du Dauphin, le Poitou fut plus tard réuni par Charles VII à la couronne, sans qu'il pût en être détaché à l'avenir, même en faveur d'un prince du sang et cette preuve particulière d'affection royale était bien méritée. Poitiers avait été une des premières villes du royaume à saluer l'avénement de Charles VII au trône. Tandis qu'un héraut d'armes anglais criait sur la tombe du malheureux Charles VI « Vive Henri VI d'Angleterre, roi de France! » les Poitevins, fidèles aux fils de saint Louis, avaient protesté contre les lâches acclamations des Parisiens, en criant « Noël pour Charles VII, roi de France » Et le nouveau roi avait transféré dans la capitale du Poitou, devenue, par la force des circonstances, la capitale du royaume, le Parlement et l'Université de Paris 3. Afin que personne n'eût le droit de révoquer en doute la mission de la Pucelle ou d'en suspecter l'origine, il convenait de donner ainsi à la résolution qu'on allait prendre la sanction solennelle des hommes les plus autorisés dans l'État et dans l'Église. Désireux de connaître promptement le résultat du nouvel examen, le roi voulut se rendre à Poitiers avec toute la cour, en passant probablement par Richelieu, Saint-Georges-lesBaillargeaux et Migné 4. Chemin faisant, comme elle ignorait le but du voyage, « Jeanne, dit la chronique, demanda où on la menoit, et il luy fut respondu que c'étoit à Poitiers ». Alors, plus effrayée des arguments d'une assemblée de docteurs que de l'artillerie d'une armée d'Anglais, elle s'écria des Alpes- Maritimes et Gottienncs, par le R. P. Marcellin Fournier, manuscrit inédit, archives de Gap, i'° 340, v».

1. Procès, t. II,p. 394, déposition du curé de Montier-sur-Saulx; p. 397, déposition de Béatrix Estellin; t. III, p. 82, déposition de Jean Barbin. Procès, t. IV, p. 128, Journal dit siège d'Orléans.

2. Ordonnances, t. XIII, p. 226.

3. Ibid., t. X, p. «7 t. XIII, p. 140.

4. Emile Eude, JEphémérides et pèlerinage de Jeanne d'Arc. ( Cosmos, 11 mai 1895.)


« En nom Dieu (au nom de Dieu c'était sa manière d'affirmer), je sçay bien que j'y auray bien affaire; mais Messire m'aydera; or allons, de par Dieu » Il

A Poitiers, oit elle arriva le 11 mars 2, et oit elle eut, en effet « bien affaire », Jeanne confiée à la garde de Jean Rabateau, avocat général au Parlement3, « qui avait espousé une bonne femme », fut logée, non pas au château royal où se trouvait Charles VII, ni au palais des comtes du Poitou, mais à l'hôtel de la Rose, situé en face de la rue Sainte-Marthe actuelle, dans la rue Notre-Dame-la-Petite4. « J'ay ouy dire en ma jeunesse, raconte Bouchet, à feu Christoffe de Peyrat, qu'en ma maison y avoit eu hostellerie, où pendoit l'enseigne de la Rose, où ladicte Jeanne estoit logée5 ».

Une question se présente naturellement à l'esprit Pourquoi le roi n'a-t-il pas logé la Pucelle près de lui, comme à Chinon ? En assignant à Jeanne cette demeure, où elle vécut à l'écart durant tout le temps des examens, il semble d'abord que Charles VII ait cherché à ne leur rien enlever de leur indépendance et le leur sincérité. De plus, « lorsque l'hôte judiciaire, nous apprend M. Neuville dans un intéressant travail sur le Parlement royal à Poitiers, devait être l'objet d'une surveillance minutieuse, de soins délicats, on lui choisissait l'hôtel d'un conseiller ou d'un autre officier". » Mais comment Me Rabateau fut-il choisi entre tous pour recevoir la Pucelle sous son toit? La réponse se trouve dans cette phrase de la chronique, qu'il « avait espousé une bonne 1. Chronique de la Pucelle, p. 275, L'auteur, qui se trouvait à Poitiers, nous fournit sur le séjour de la Pucelle en cette ville les renseignements les plus circonstanciés et les plus intéressants. (Cf. p. 49.)

2. Vallet de Viriville, Bist. de Charles Vit, t. II, p. 61.

3. Jean Rabateau, né à Fontenay-le-Comte, vers 1375, mort en 1451, fut successivement juge prévôtal dans sa ville natale, procureur attitré du duc de Berry, avocat général criminel, conseiller du roi, président de la Chambre des comptes, et président au Parlement de Paris. (Cf. Daitiel-Lacombe, l'Hâte de Jeanne d'Arc à Poitiers. )

4. L'emplacement de l'hôtel de la Rose a été déterminé d'une manière certaine par M. Ledain, et la Société des antiquaires de l'Ouest a fait placer une plaque commémorative sur la façade de la maison habitée par Jeanne d'Arc durant son séjour à Poitiers.

5. Annales d'Aquitaine, partie ivc.

6. Revue historique, t. VI, p. 18.


femme ». Cette qualification touchante pour désigner la dame Rabateau dit assez la considération dont elle jouissait dans la cité. Entre les différents hôtels parlementaires, celui de Jean Rabateau fut donc préféré à cause de la femme de bien, sa compagne, qui allait ainsi devenir, durant trois semaines d'épreuves, l'ange tutélaire de la Pucelle*.

Jeanne était alors âgée de dix-sept ans. Née de parents « de bonne vie et renommée », le 6 janvier 1412, à Domrémy, petit village entre Neufchâteau et Vaucouleurs, elle avait toujours vécu sans reproche dans l'exercice d'une angélique pureté*. Modèle de piété dès son enfance, elle n'avait point de pareille au village. « L'exquise sensibilité de son cœur, dit un de ses panégyristes, ne s'épancha jamais que sur des objets innocents et sacrés. Si ses doigts tressaient en guirlandes les fleurs des champs, c'était pour en couronner l'image chérie de Notre-Dame de l'Ermitage. Elle priait tendrement sous l'ombrage du vieux chêne; mais l'accent religieux des cloches venait-il frapper son oreille pieuse, ses délices étaient de courir à l'église pour y prier encore, y pleurer et se cacher à l'ombre des autels ». Sa foi se traduisait en bonnes œuvres elle distribuait en aumônes le peu d'argent qu'elle avait; aussi était-elle aimée de tout le monde.

« Bonne fille », elle avait « la voix douce» et parlait en toute simplicité, selon le précepte de l'Evangile « Oui, non; cela est, cela n'est pas. Sans manque », voilà tout ce qu'elle ajoutait à sa parole pour en attester la vérité. Tous les témoignages s'accordent à déclarer qu'elle était aussi forte que belle « belle et bien "formée, bien compassée de membres et forte; grande et moult belle, de grande force et puissance. » C'était, en un mot, une âme religieuse dans un 1. La chronique se tait sur le nom et la famille de la femme de Jean Rabateau. M. Benjamin Fillon, dans la 31° session du Congrès archéologique de France, a prétendu, mais sans en fournir la preuve, qu'elle se nommait Jeanne Pidalet. Un certain Benoît Pidalet avait été procureur général au Parlement de Poitiers de 1418 à 1423. (Cf. Dauiel-Lacombe L'Môte de Jeanne d'Ave à Poitiers. )

2. Chronique de Tournai, Recueil des Chroniques de Flandre, t. III, p. 406.

3. Cardinal Pic, OEurres épiscopates^ t. 1, p. 12.


corps robuste et sain 1. Elle ne savait ni lire ni écrire, et sa mère ne lui avait appris que le Pater, l'Ave Maria et le Credo 2 elle n'en avait pas moins une intelligence très vive et, sur quelques points, très éclairée. Timide et naïve par nature, comme une « pauvre petite bergère », elle trouvait dans l'obéissance à « ses voix » toute la sublimité du génie, toute l'autorité de l'inspiration.

Pour s'en aller en compagnie d'hommes de guerre, elle avait adopté, par pudeur, le costume décrit par le greffier de La Rochelle « pourpoint noir, chausses longues fixées au pourpoint, robe courte de gros gris-noir, chaperon noir recouvrant ses cheveux, qui étaient noirs et coupés en rond, suivant la mode du temps3». En la voyant, nul ne songeait à forfaire; sa douceur imprimait le respect, sa bonté commandait la vertu. Elle montait à cheval avec grâce, et on l'avait vue à Chinon courir la lance avec autant d'adresse qu'aurait pu le faire le meilleur chevalier4.

La nouvelle de l'arrivée de Jeanne à Poitiers se répandit rapidement dans la ville et les environs. On accourait de tous côtés pour voir cette jeune fille dont on rapportait tant de merveilles5. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, qui l'avaient conduite de Vaucouleurs à Chinon et accompagnéede Chinon à Poitiers, disaient à qui voulait les entendre les circonstances de leur voyage, comment ils avaient traversé « sans quelque inconvénient » le pays occupé par les Anglais et les Bourguignons, ce « dont ils estoient esmerveillez6 »; ils parlaient avec chaleur et communiquaient à la multitude leur conviction7. Louis de Contes, jeune page qu'on avait placé près d'elle dans le donjon dn Couldray, au château de Chinon8, racontait qu'il l'avait souvent aperçue humblement 1. Cf. Wallon, Jeanne d'Arc, p. 2 et 8.

2. Procès, t. I, p. 46, interrogatoire du 21 février.

3. lievue historique, t. IV.

4. lbid., t. III, p. 17, 92, 116, dépositions de Jean (Raoul) de Gauconrt, du duc d'Alençon, de Simon Charles.

5. Procès, t. III, p. 209, déposition de Jean d'Aulon.

6. Cousinot de Montreuil, p. 273.

7. Procès, t. 111, p. 75, déposition de Gobert Thibault.

8. De Cougny, Charles Vil et Jeanne d'Arc à Chinon. Quicherat ( 111, 66) a confondu le donjon du Couldray avec le château du Coudray-Montpensier.


agenouillée, adressant à Dieu de ferventes prières, et que parfois, en priant, elle pleurait •. Jeanne, de son côté, ne cessait de répéter qu'elle était envoyée pour chasser les Anglais et faire lever le siège d'Orléans. A ceux qui s'étonnaient de ce qu'elle anonçait, elle répondait avec assurance de ne rien craindre, qu'elle n'agissait que par commandement, et que « ses frères du paradis » lui disaient ce qu'elle avait à faire « Et certes, ajoutait-elle, j'aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n'est pas mon état mais il faut que j'aille et que je le fasse, parce Messire veut que je fasse ainsi La simplicité de son langage et la dignité de sa conduite lui conciliaient la sympathie et le respect de tous, et l'on se demandait si cette jeune fille n'était pas vraiment celle dont parlaient les prophéties.

Un vague pressentiment de l'avenir, comme il arrive à toutes les époques tourmentées, préoccupait alors l'esprit du peuple, et se traduisait en prédictions plus ou moins obscures. « N'y a-t-il pas dans votre pays, demandait-on à Jeanne, un arbre qui s'appelle, en français, le Bois-Chenu ? Des prophéties annoncent que vers ce bois doit venir une pucelle qui fera des merveilles. » Mais elle répondait « qu'elle n'avait jamais mis sa foi en cela 3. » Il y avait, en effet, une ancienne prophétie de Merlin qui annonçait que « de la cité de BoisChenu (le Bois-Chenu était de la dépendance de Domrémy) sortirait la Pucelle; qu'elle porterait dans sa droite la forêt de Calyddon, dans sa gauche les créneaux de la ville de Londres. que chacun de ses pas allumerait une double flamme4». Marie d'Avignon avait aussi prophétisé « qu'une jeune fille devait venir au secours de Charles VII et délivrer la France de ses ennemis5. » Et c'était la rumeur générale que la France, perdue par une femme (Isabeau de Bavière), serait sauvée par une pucelle sortie des marches de Lor1. Procès, t. III, p. 66, déposition de Louis de Contes.

2. Ibid., t. II, p. 437, déposition de Jean de Metz.

3. Ibid., t. I, p. 68, interrogatoire du 24 février.

4. Ibid., t. III, p. 133; t. IV, p. 305, 480; t. V, p. 12.

5. Ibid., t. III, 83. Marie Robine, dite la Gasque d'Avignon, vivait au commencement du quinzième siècle.


raine1. Ces récits, colportés de ville en ville, se grossissaient à Poitiers de toutes les indiscrétions des personnes de la cour qui croyaient à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc2.

Peu de jours après l'arrivée du roi à Poitiers, « icelluy seigneur, rapporte messire Jean d'Aulon, chevalier, envoia quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant. Lors auxquelz il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu'elle lui estoit envoiée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son royaulme3». Charles VII leur exposa tout ce qui s'était fait à Chinon, et comment ceux qu'il avait consultés ne voulurent point se prononcer avant plus ample information. Il ordonna ensuite aux conseillers de faire venir « certains maistres en théologie, juristes et aultres gens expers », pour les investir en son nom de la commission d'interroger la jeune fille « bien et diligemment 4 ». En conséquence, l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres, chancelier de France, d'accord avec le Conseil royal, convoqua les évêques présents à Poitiers et les docteurs les plus renommés qui avaient suivi la fortune de Charles VIP. On connaît les noms de quelques-uns des membres de la commission. Ce furent Hugues de Combarel, évêque de Poitiers; Gerard Machet, confesseur du roi, depuis évêque de Castres; Raphanel, de l'ordre de SaintFrançois, confesseur de la reine, depuis évêque de Senlis; Pévéque de Maguelonne6; maître Pierre de Versailles, de l'ordre de Saint-Benoît, alors abbé de Talmont ( en Poitou), depuis évêque de Meaux; Jean Lombart, professeur de théologie à l'Université de Paris; Guillaume Lemaire ou Lemarié, bachelier en théologie, chanoine de Poitiers; Guillaume Aymeri, professeur de théologie, de l'ordre des Frères1. Procès, t. II, p. 447, déposition de Catherine, femme de Henri le Charron (Royer).

2. Ibid., t. III, p. 75, déposition de Gobert Thibault.

3. Ibid., t. III, p. 209.

4. Ibid., déposition de Jean d'Aulon.

5. Ayroles, la Pucelle devant l'Eglise de son temps, p. 5-13.

6. Les manuscrits portent Magloricnsis, et non Jîagalonensis. Cf. Ayroles, la Pucelle devant l'Eglise de son temps, p. 7.


Prêcheurs; Frère Pierre Turelure, du même ordre, inquisiteur de Toulouse; Jean Erault, professeur de théologie; maître Jacques Maledon; Mathieu Mesnage, bachelier en théologie; le carme Frère Seguin, à qui l'on doit le récit le plus étendu des conférences1; plusieurs conseillers du roi, licenciés en l'un et l'autre droit2, etJordain Morin, député du duc d'Alençon, à qui Jeanne avait dit « Plus il y aura de princes du sang royal de France, et mieux sera3.» M On le voit, par le nombre et la qualité des membres qui faisaient partie de la commission, nul tribunal ne pouvait offrir de meilleures garanties pour un examen sérieux et impartial savoir, vertu, dignité, tout se trouvait réuni pour délivrer authentiquement à la Pucelle les lettres de créance de sa céleste mission. On ne pouvait craindre de la part de tels hommes trop de crédulité, et ils n'étaient pas d'humeur à procéder légèrement en si grave affaire. Ils se préoccupaient avant tout du ridicule dont ils seraient couverts s'ils acceptaient sans preuves solides un secours humainement dérisoire4.

Tous ces évêques, docteurs et conseillers s'assemblèrent sous la présidence de l'archevêque de Reims, qui ne croyait pas à la mission de Jeanne, dans la maison d'une dame Macé 5, membre d'une famille municipale de la cité Le chancelier leur déclara qu'ils avaient été mandés de la part du roi, et qu'ils avaient commission pour interroger la jeune fille, et faire rapport au Conseil sur sa doctrine et ses promesses; ainsi que sur la question de savoir si le roi pouvait ou non ajouter foi à ses paroles et accepter licitement ses services'. « ·

1. Procès, t. V, p, 471. D'après le P. Ayroles, deux Séguin auraient fait partie de la commission l'un Seguin Seguini, de l'ordre des Dominicains. et l'autre Pierre Seguin, de l'ordre des Carmes. ( La Pucelle devant l'Église de son temps, p. 11, 12.)

2. Ibid,, t. III, p. 91, déposition de François Garivel.

3. Ihid., déposition du duc d'Alençon.

4. Cf. Ayroles, la Pucelle devant l'Eglise de son temps, p. 12. 5. Procès, déposition de Frère Séguin.

6. Cf. Ledain, Jeanne d'Arc à Poitiers, p. 14. Un Jean Macé avait été maire de Poitiers c'est peut-être dans la maison de sa veuve que se réunit la commission royale,

7. Procès, t. III, déposition de Jean (Raoul) de Gaucourt.


Ils recurent donc l'ordre de se rendre chez maître Jean Rabateau pour examiner la Pucelle avec soin.

Les membres de la commission se transportèrent aussitôt à l'habitation de Jeanne. Dès qu'elle les vit entrer dans la salle elle se trouvait, dit la chronique, « s'alla seoir au bout du banc, et leur demanda qu'ils vouloient. Lors fut dict par la bouche d'un d'eux qu'ils venoient devers elle parce qu'on disoit qu'elle avoit dict au roy que Dieu l'envoyoit vers luy; et montrèrent par belles et douces raisons qu'on ne la devoit point croire. Ils y furent plus de deux heures, où chacun d'eux parla sa fois, et elle leur respondit dont ils estoient grandement esbahis, comme si une simple bergère, jeune fille, pouvoit ainsi prudemment respondre1. » Beau spectacle, s'écrie Alain Chartier, que de la voir ainsi disputer des choses les plus relevées, femme contre les hommes, ignorante contre les doctes, seule contre tant d'adversaires 2. Nous savons par les témoins du procès de réhabilitation qu'on l'interrogea longuement sur ses antécédents, sur ses desseins, sur sa mission, et qu'on essaya à maintes reprises de contrecarrer ses dires par des arguments qui auraient embarrassé plus d'un clerc. L'humble paysanne de Domrémy, loin de se laisser intimider, répondit « hardiment », comme lui recommandaient ses voix, avec une netteté parfaite et parfois avec une ironie charmante.

« Pourquoi avez-vous quitté votre pays ? lui demanda Jean Lombart. Le roi désire savoir exactement ce qui vous a poussée à venir vers lui. Et Jeanne répondit de grande manière [magiio modo) que se trouvant un jour dans la campagne, elle entendit une voix qui lui dit que Dieu avait grande pitié du peuple de France, et qu'il fallait qu'elle vînt en France. En entendant ces paroles elle s'était mise à pleurer et la voix l'avait rassurée, lui disant de ne rien craindre et d'aller à Vaucouleurs, où elle trouverait un capitaine, qui la conduirait sans danger en France et chez le roi. Ainsi elle avait fait, et elle était parvenue sans empêchement jusqu'au roi3. »

1. Cousinot de Montreuil, p. 275.

2. Procès, t. V, p. 133, lettre d'Alain Chartier à un prince étranger. 3. Ibid.. déposition de Frère Séguin.


A Poitiers, comme plus tard à Rouen, on insista sur ses apparitions; nous le savons par les réponses mêmes de Jeanne devant ses juges.

« Interrogée, si c'était la voix d'un ange qui lui parlait, ou la voix d'un saint, ou d'une sainte, ou celle de Dieu directement, elle répondit que cette voix était celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. « Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes très riches et très précieuses. » Et de ce, dit-elle, j'ai licence de Notre-Seigneur. « Que si vous en doutez, envoyez à Poitiers, où j'ai autrefois été interrogée 1. »

« Interrogée si cesdites saintes sont vêtues de même étoffe, elle répondit « Je ne vous en dirai pas davantage à cette heure, et je n'ai pas autorisation de révéler. Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers »

« Interrogée laquelle des deux lui apparut la première, elle répondit: « Je ne les ai pas distinguées de sitôt. Autrefois je les ai d'abord bien reconnues, puis j'ai oublié leur figure individuelle; si j'y suis autorisée, je vous le dirai volontiers; cela d'ailleurs est inscrit au registre de Poitiers3. » « Interrogée sur ce que lui dit la première fois saint Michel, elle répondit qu'elle n'avait pas encore l'autorisation de révéler ce que saint Michel lui avait dit. Puis elle ajouta qu'elle voudrait bien que son interrogateur eût copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu qu'il plût à Dieu 4. »

Pendant qu'on interrogeait Jeanne sur ses apparitions, Frère Séguin, un « bien aigre homme, » dit la chronique, qui avait l'accent du Limousin son pays natal, lui demanda quelle langue parlaient ses voix « Meilleure que la vôtre », répondit-elle sans se déconcerter5. On s'imagine facilement l'hilarité générale qui dut accueillir cette vive répartie. Quant au Frère Séguin, moins soucieux de son amour-propre que de la vérité, il a eu la bonhomie, si « aigre homme » que le suppose la chronique, de nous garder ce trait et bien d'autres 1. Procès, t. I, p. 71, interrogatoire du 27 février.

2. lbid., t. I, p. 72.

3. lbid., t. I, p. 72.

4. lbid., p. 73.

5. lbid., t. III, p. 204, déposition de Frère Séguin.


encore, sans leur rien ôter de ce qu'ils avaient de piquant pour lui-même. Les examinateurs, paraît-il, l'interrogèrent aussi sur l'habit d'homme qu'elle portait; car, dans le procès de Rouen, ses juges lui ayant demandé qui lui avait ordonné de changer de costume « Cela répondit-elle, est en écrit à Poitiers'. » Et comme ils insistèrent pour savoir si à Chinon et à Poitiers les maîtres l'avaient interrogée sur son changement d'habit « Je ne me le rappelle pas, dit-elle, mais ils m'ont demandé où j'avais pris l'habit d'homme, et je leur ai dit que je l'avais pris à Vaucouleurs 1. »

On ne l'interrogea pas seulement sur ses antécédents, ses apparitions et sa manière de vivre, mais aussi « sur aucuns points touchant la foi3. » Mais Jeanne n'admettait pas qu'on pût douter un seul instant de ses sentiments orthodoxes. Frère Séguin lui ayant demandé si elle croyait en Dieu «Mieux que vous », répliqua-t-elle avec vivacité. Perceval de Boulainvilliers déclare dans une lettre au duc de Milan qu'on la trouva bonne catholique, et de sentiments orthodoxes sur la foi, les sacrements et les institutions de l'Église 4. Restait à éclaircir un point délicat, celui de la mission de Jeanne. A toutes les questions qui lui furent adressées, elle ne cessa de répondre qu'elle était envoyée de Dieu vers le « gentil Daulphin » pour lui rendre son royaume et le faire sacrera à Reims, après avoir levé le siège d'Orléans. Mais, ajouta-t-elle, j'écrirai d'abord aux Anglais qu'ils aient à quitter la France, car telle est la volonté de Dieu 5 – « Pourquoi, interrompit un membre de là commission, appelez-vous le roi Dauphin et non pas roi ? Je ne l'appellerai roi, répondit-elle, que lorsqu'il aura été sacré et couronné à Reims, où je prétends le conduire 8. »

Mais à ceux qui se disent envoyés de Dieu, on est en droit de demander un signe surnaturel pour croire à leur parole. 1. Procès, t. I, p. 94, interrogatoire du 3 mars.

2. Ibid.

3. lbid., t. III, p. 209, déposition de Jean d'Aulon Mémoires du pape Pie Il; Procès, t. IV, p. 509.

4. Procès, t. V, p. 119.

5. Ibid., t. III, p. 20, déposition de François Garivel.

6. Ibid.


Aussi Frère Séguin dit-il à la Pucelle « Dieu ne veut point qu'on croie à vos paroles, à moins que vous ne fassiez voir un signe (un miracle) par lequel il demeure évident qu'il vous faut croire. Nous ne conseillerons point au roi, sur votre simple assertion, de vous confier des gens d'armes pour que vous les mettiez en péril, si vous ne nous dites pas autre chose1. »

Jeanne aurait pu répondre alors, comme elle le fit plus tard à Rouen, « que son roi avait eu signe de ses faits 2. » A Chinon, en effet, faisant allusion à une prière mentale du monarque, connue de Dieu seul, au sujet d'un doute délicat sur son origine, elle lui avait affirmé avec autorité, parlant au nom du ciel « Je te dis de la part de Messire, que tu es vray héritier de France et filz du roy3. » Mais c'était encore un secret entre elle, Charles VII, et quelques personnes qui avaient juré de garder le silence.

Elle triompha de la difficulté soulevée par le Frère Séguin avec une présence d'esprit qu'on ne put s'empêcher d'admirer. « En nom Dieu, dit-elle, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes, et je ne veux pas tenter Dieu; mais conduisez-moi à Orléans, je vous montrerai des signes pourquoi je suis envoyée. Le signe qui m'a été donné, ajoutat-elle, pour montrer que je suis envoyée de Dieu, c'est de faire lever le siège d'Orléans et sacrer le roi à Reims. Qu'on me donne des gens d'armes en telle et si petite quantité qu'on voudra, et j'irai 5. » « Ce qui sembloit chose forte et comme impossible, observe la chronique, veue la puissance des Anglais, et que d'Orléans ny de Blois jusques à Reims, n'y avoit place françoise" ».

Maître Guillaume Aymeri présenta alors une objection qui aurait pu embarrasser une personne même plus instruite"ét 1. Procès, t. III, p. 204, déposition de Frère Séguin.

2. Ihid., t. I, p. 75, interrogatoire du 27 février.

3. Il/id., t. III, p. 103, déposition de Jean Pasquerel.

4. Ibid., t. IV, 270. Le Miroir des Femmes vertueuses: Cousinot de Montrenil, p. 274.

5. Procès, t. III, p. 103, 205, dépositions de Jean Pasquerel et de F. Seguin; Cousinot de Montreûil, p. 275.

6. Cousinot de Montreuil, p. 276.


plus habile. « Vous demandez gens d'armes, et si dictes que c'est le plaisir de Dieu que les Anglois laissent le royaume de France et s'en aillent en leur pays. Si cela est, il ne fault point de gens d'armes, car le seul plaisir de Dieu les peut desconfire, et faire aller en leur pays 1. » « En nom Dieu, reprit Jeanne, les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire 2. » Cette vive et juste répartie ne souffrait pas de réplique maître Guillaume déclara qu'il était content et que c'était bien répondu3.

Le Frère Séguin, dans sa déposition, ajoute que Jeanne fit alors quatre prédictions La première, que la puissance des Anglais serait brisée; qu'ils lèveraient le siège devant Orléans, et que cette ville serait délivrée. La seconde, que le roi serait sacré à Reims. La troisième, que la ville de Paris rentrerait sous l'obéissance du roi. La quatrième, que le duc d'Orléans reviendrait d'Angleterre, où il était prisonnier4. L'avenir montra qu'elle était vraiment inspirée de Dieu.

L'examen se prolongea pendant trois semaines, et Jeanne en témoigna parfois de l'impatience. Elle n'était pas très aise devoir se multiplier inutilement les interrogatoires, et se plaignait qu'on l'empêchât d'accomplir les choses pour lesquelles elle était envoyée 5. Quand on lui faisait de savantes citations pour prouver qu'on ne la devait pas croire, elle écoutait paisiblement et se contentait de répondre « Il y a ès livres de nostre Seigneur plus que ès vostres. » Malgré certaines vivacités de langage, les docteurs l'admiraient et avouaient qu'elle avait répondu avec autant de prudence que si elle eût été un bon clerc; ce qu'ils attribuaient à l'inspiration divine 8.

Non seulement les commissaires purent renouveler officiellement leurs examens autant de fois qu'il leur parut nécessaire mais il leur fut permis d'aller la visiter en particulier, 1. Cousinot de Montreuil, p. 276.

2. Procès, t. III, p. 204, déposition de F. Séguin.

3. lbid.

4. Jbid., t. III, p. 205.

5. lbid., t. III, p. 103, déposition de Jean Pasquerel.

6. lbid., t. III, p. 83, déposition de Jean Barbin.


quand ils le jugeraient à propos. Un officier du roi les accompagnait alors pour les introduire auprès de la Pucelle. Gobert Thibault, écuyer du roi, rapporte qu'il conduisit une fois, par l'ordre de l'évêque de Castres, confesseur du roi, maître Pierre de Versailles, abbé de Talmont, et maître Jean Erault, professeur de théologie. A peine étaient-ils entrés dans la maison de Jean Rabateau que Jeanne vint au devant d'eux et dit à Thibault, en lui frappant légèrement sur l'épaule « Je voudrais bien avoir plusieurs hommes d'aussi bonne volonté que vous. Maître Pierre de Versailles, prenant la parole, l'avertit qu'ils venaient vers elle de la part du roi. « Oui, répondit-elle, je vois bien que vous êtes envoyés pour m'interroger, mais je ne sais ni A ni B. » Et comme ils lui demandaient quel était l'objet de sa mission « Je viens, reprit-elle, de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims pour son couronnement et son sacre. Avez-vous, ajouta-t-elle, du papier et de l'encre. » Et s'adressant à Jean Erault « Écrivez ce que je vais vous dicter Vous, Suffort ( Suffolck), Classidas (Glacidas), et La Poule (Pole), je vous somme de par le Roy des cieulx, que vous en aliez en Angleterre. » Gobert Thibault, qui nous a conservé ces détails, dit dans sa déposition qu'il ne se rappelait pas si les deux examinateurs firent autre chose pour cette fois 1.

Les ardeurs belliqueuses de Jeanne ne nuisaient ni à sa piété ni à ses dévotions. L'épouse de Jean Rabateau rapporte que chaque jour, aussitôt après le dîner, elle se mettait à genoux, et passait ainsi une partie du jour et même de la nuit. Elle se retirait souvent dans une petite chapelle dépendante de l'hôtel de la Rose, et y demeurait un temps considérable en prière 2. A Poitiers, dit le greffier de la Rochelle, « elle se confessoit bien souvent, et recevoit corpus Domini; et aussi le faisoit faire au roy et à tous les chefs de guerre et à leurs gens 3. » Elle assistait aussi à la procession ordonnée par le clergé aux États généraux de 1428, et qui se faisait chaque vendredi dans toutesles églises notables du royaume, 1. Procès, t. III, p. 74.

2. Jbid., t. III, p. 82, déposition de Jean Barbin.

3. Relation, p. 21.


pour la prospérité des armes du roi1. Afin de mieux connaître les habitudes et la manière de vivre de la jeune fille, raconte le Frère Séguin, on avait placé près d'elle des femmes chargées d'informer le Conseil de ses moindres actions elles trouvèrent que c'était une bonne chrétienne, qui vivait catholiquement, et qui ne demeurait jamais oisive2. Sur ces entrefaites, les messagers qu'on avait envoyés pour s'enquérir des mœurs et de la réputation de Jeanne dans son pays natal, revinrent de leur mission avec un rapport qui n'a pas été conservé, mais que l'on sait avoir été très favorable 3. C'était le moment de prendre enfin une décision.

« Les théologiens s'assemblèrent, dit la chronique, pour veoir ce qu'ils conseilleroient au roy4. » Leurs conclusions ne pouvaient être douteuses ils n'avaient trouvé en elle rien de mal, ni de contraire à la foi catholique ses réponses avaient été si prudentes qu'elles leur paraissaient inspirées, et ils ne voyaient rien que de bon dans ses manières, dans sa simplicité, dans sa vie tout entière. et Ils furent d'avis, sans aucune contradiction, ajoute la chronique, combien que les choses dictes par ladicte Jeanne leur sembloient bien estranges, que le roy s'y debvoit fier, et essayer à exécuter ce qu'elle disoit 5. »

Quelques-uns allèrent même plus loin et déclarèrent hautement qu'elle était envoyée de Dieu. Jean Erault, pour appuyer les révélations de Jeanne, cita à l'assemblée ce que l'on racontait de Marie d'Avignon. Cette femme, renommée par ses prédictions, était venue jadis trouver le roi, et lui avait communiqué ses visions sur la prochaine désolation de la France. Comme elle avait vu quantité d'armes, elle avait craint que ce ne lui fût un signe d'aller à la guerre; mais il lui fut dit que ce signe ne la regardait pas. Après elle viendrait une pucelle qui porterait ces armes et délivrerait la France de l'ennemi. Pour lui, il ne doutait pas que Jeanne 1. Chroniques de Flandre, t. III, p. 405.

2. Procès, l. III, p. 205, déposition de Frère Séguin.

3. lbid., t. Il, p. 393; t. III, p. 397, déposition du curé de Moutier-surSaulx, et résumé des conclusions.

4. Cousinot de Montreuil, p. 276.

5. lbid., p. 276.


ne fut la pucelle prédite C'était aussi l'avis du confesseur du roi, lequel déclara qu'il avait lu en certains écrits qu'une pucelle devait venir au secours du roi de France et Jeanne, croyait-il, était l'envoyée de Dieu, dont parlait la prophétie 2. La commission, se jugeant suffisamment éclairée sur ja mission de Jeanne, envoya au Conseil du roi ses conclusions dont un résumé paraît avoir. été répandu par le gouvernement de Charles VII à un grand nombre d'exemplaires. Voici cet acte important, publié parmi les documents du procès de réhabilitation 3.

1. Procès, t. III, p. 83, déposition de Jean Barbin.

2. Ibid., p. 75, déposition de Gobert Thibault.

3. « L'aréopage de Poitiers et sa sentence, dit le P. Ayroles, méritent beaucoup plus d'attention que les historiens ne leur en ont généralement donne. La carrière fut canoniquement ouverte à la jeune fille. » (La Pucelle devant l'Église de son temps, p. 654. )

A suivre.) V. MERCIER.


ALEXANDRE DUMAS ET LES JOURNAUX

Les ~ttccles ont déjà suffisamment analysé et apprécié l'œuvre d'Alexandre Dumas fils; nous ne pourrions donc que répéter ce qui a été dit. Son théâtre, en particulier, a beaucoup contribué à démoraliser l'esprit public en vulgarisant les idées les plus subversives. IL a familiarisé ses contemporains avec les vices du demi-monde et avec les scandales des manieurs d'argent. Par ses plaidoyers en faveur des fils naturels et du divorce, il a préparé la loi Naquet, rendu possible l'étrange indulgence des jurys pour les crimes passionnels et désorganisé la famille. Son obstination à porter sur la scène les questions les plus complexes sur les rapports de l'homme et de la femme, dans le mariage ou en dehors, à faire ressortir les points de vue les plus irritants, à les étaler avec une brutalité de physiologiste et de médecin, tout cela pouvait être habile pour arriver au bruit et au succès il est contestable que cela soit un indice de goût élevé.

Alexandre Dumas touche les plaies humaines, individuelles ou sociales, sans pitié sans respect et surtout sans amour il se plaît à froisser les fibres les plus douloureuses, à heurter durement les chairs vives, à provoquer les convulsions et les cris aigus. Un tel spectacle captive la curiosité il n'est pas beau et il est dépravant. Ce sont les mauvais côtés de l'âme qu'il fouille, les instincts égoïstes qu'il remue, les passions bestiales qu'il déchaîne et les feux ignobles qu'il attise. C'est ailleurs et par d'autres procédés que traitent de pareilles maladies ceux qui désirent sincèrement les guérir. Ce qui se dégage de cette lecture, à plus forte raison de cette vue, c'est le mépris et l'envie. Si parfois le rire éclate, c'est le rire du scandale, comme l'a fort bien remarqué M. Francisque Sarcey.

1. V. Études, 15 janvier 1891, p. 38 sqq.


Qu'on ne vienne pas objecter la vérité de l'observation, la justesse de certaines thèses, le bien fondé de quelques réquisitoires contre de criantes injustices, la générosité de quelques vigoureuses protestations contre de vieux préjugés, quelques lettres, quelques actes, quelques aspirations vers la vérité; l'impression dominante et finale celle qui seule importe ici, l'effet irrésistible sur la masse des spectateurs est déplorable on sort de ces représentations l'imagination salie, l'esprit faussé, le cœur aigri, toute l'âme abaissée. C'est une école de corruption qui tue les bons germes et développe furieusement les mauvais. Les mots et les formules d'Alexandre Dumas se cramponnent à la mémoire et font plaie tôt ou tard. L'auteur a mis le temps à barbeler ses traits car ce n'est pas un de ces écrivains que la verve et la passion emportent; c'est un calculateur qui se rend compte des moyens et des résultats; il n'y a qu'à lire ses drames et ses préfaces pour en être pleinement convaincu. La puissance et les défauts de son style viennent de cette tension vers le but. C'est un breuvage savamment frelaté, plus corrosif encore que fort, étrange, brûlant et meurtrier. « On assure, disait Louis Veuillot, que M. Dumas prend beaucoup de peine pour lisser et cahoter sa prose; il rature, recopie et suit à la lettre le conseil de Boileau. Véritablement son travail sent l'huile, l'huile de pétrole, comme tout travail qui ne glisse pas. » On verra plus loin combien c'est vrai.

L'auteur de tant d'oeuvres dangereuses a paru devant son juge et lui a rendu compte du talent, des années et des grâces reçus. La sentence est le secret de Dieu, qui seul pénètre les cœurs et les intentions et pèse toutes les circonstances mais par tout ce que la presse a révélé, le malheureux écrivain semble être mort sans un appel à celui qui est la miséricorde et sans lequel il ne peut y avoir de salut. Aux yeux de M. Alexandre Dumas, Notre Seigneur JésusChrist n'était qu'un homme, un halluciné par conséquent ou un imposteur, et il a écrit contre sa divine personne et contre sa Mère immaculée des lignes bien grossières. Il ne craignait pas de dire que le christianisme, avec ses dogmes et sa


morale, ne lui suffisait pas et par une humiliante contradiction cet esprit fort croyait à la chiromancie et lui demandait des prophéties et des miracles! Fier de son intelligence, de sa renommée et des applaudissements du public, il se promettait de mourir « spirituellement ». Dieu ne l'a pas voulu. Après avoir vu ses facultés baisser, il s'est éteint de la façon la plus vulgaire, dans sa villa de Marly, au milieu de ses collections d'art, des médecins, de ses parents et de ses amis. Bercé de faux espoirs d'amélioration, rien n'indique qu'il ait pu se recueillir au moment suprême. On l'a déposé dans la bière avec sa vareuse de travail et son pantalon bouffant et les obsèques ont été civiles; le cadavre a été conduit directement au cimetière Montparnasse, sans prières, sans pompe et sans discours, comme il l'avait prescrit dans son testament. Le cortège s'est mis en marche à midi. En avant, marchaient deux chars portant des couronnes. Suivait le corbillard de seconde classe, mais sans ornements et traîné seulement par deux chevaux. Les cordons du poële étaient tenus par MM. Henri Roujon, directeur des Beaux-Arts; Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie française; Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; Edouard Detaille, membre de l'Académie des Beaux-Arts; Victorien Sardou, président de la Société des Auteurs dramatiques; Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française Emile Zola, président de la Société des Gens de lettres; le commandant Bizard, officier d'ordonnance du général Février, grand chancelier de la Légion d'honneur.

Derrière le char on voyait le commandant Germinet, représentant le Président de la République puis la famille M. d'Hauterive, en uniforme de lieutenant de chasseurs à cheval; M. de la Charlotterie et M. René Lippmann, petit-fils du défunt. Derrière eux, M. Combes, ministre de l'Instruction publique, et MM. Lockroy, Mesureur et Bourgeois.

Parmi les couronnes, on remarquait principalement celle de la Société des auteurs, immense bouquet de roses parte par quatre huissiers; celle de Mme la princesse Mathilde; celle de Mme Sarah Bernhardt, toute en orchidées celle de la Comédie-Française et plus de cinquante autres plus belles les unes que les autres.

C'est beaucoup mais c'est bien peu, hélas quand on laisse derrière soi tant d'oeuvres malfaisants et qu'on va paraître devant le juge qui a lancé de si redoutables malédictions contre les artisans de scandales. Le plus grand des crimes,


suivant Joseph de Maistre, c'est le mauvais livre, parce qu'on ne peut plus s'empêcher de le commettre indéfiniment. A la fin cette cérémonie laïque a dégénéré en cohue. « Chacun s'évade comme il peut, la plupart sans avoir pu passer une dernière fois devant le cercueil du Maître. Pauvre Dumas était-ce ainsi qu'il avait voulu réellement être accompagné, par une foule péniblement impressionnée et éparpillée? » » Mme d'Hauterive n'a pu résister à ce navrant spectacle; elle allait s'évanouir et son mari a dû l'emmener.

Voici le bouquet « Quelques âmes tendres ont arraché quelques fleurs, qu'elles sont allées porter sur la tombe de la « Dame aux Camélias, Marie Duplessis ». La conduite de ce joli monde en présence du cadavre à demi enfoui se passe de tout commentaire; c'est déjà un châtiment. Voilà comment se sont terminées ces funérailles civiles que le Figaro appelle gaiement « la dernière boutade d'Alexandre Dumas ». Si l'Église et l'Académie se sont tues sur cette tombe, les journauxont parlé. Nous croyons utile de rapporter quelquesunes des choses qui ont été écrites à cette occasion; elles serviront à montrer où nous en sommes et dans quel désarroi de notions religieuses et morales s'agitent ceux qui forment l'opinion.

Ce qui domine, en présence de cette fin terrible, c'est la louange pour le défunt et pour son œuvre. Les regrets sincères, les cris du cœur sont rares; chacun songe visiblement à se ménager quelque profit de gain ou de gloire en trouvant des formules neuves et des hyperboles inouïes. Le Figaro est le plus copieux et le plus enthousiaste de ces panégyristes. Il débute par un transport lyrique. Si le sujet n'était si lugubre, il faudrait rire du piteux écart entre les prétentions de la pensée et la platitude du langage. Alexandre Dumas est mort. II semble que tout ce qu'on peut ajouter à ces quatre mots que le télégraphe a déjà portés dans le monde entier, soit inutile et superflu à l'heure qu'il est, nul n'ignore le deuil qui vient de frapper les lettres françaises en la perte de l'un des plus grands écrivains de ce siècle, nul n'a rien à découvrir de l'œuvre considérable à tous égards que celui qui part laisse derrière lui. Il n'est


pas une de ses comédies, un de ses drames, de ses romans, de ses nouvelles, de ses préfaces qui n'aient laissé une si profonde trace que tout le monde qui lit et qui pense ne puisse, pour ainsi dire, en réciter la liste. C'est que chacun de ses écrits renferme en soi plus qu'une œuvre littéraire de premier ordre c'est que dans toutes les productions d'Alexandre Dumas on peut constater, étape par étape, l'acheminement de notre monde dans une route nouvelle, qu'il s'agisse du problème social, de la recherche de la paternité, du divorce, de l'héritage ou de découvertes psychologiques comme celle du demi-monde, par exemple. Hardi novateur, précurseur des idées d'aujourd'hui, son esprit audacieux avait deviné l'évolution sociale en même temps que l'évolution littéraire.

Le mort confessait lui-même qu'il n'avait jamais su acquérir la pureté parfaite de la langue classique; mais il aurait souffert de s'entendre louer en pareils termes, si de tels soucis étaient possibles dans l'éternité. S'il faut en croire M. Philippe Gilles, les romans et les drames d'Alexandre Dumas, avant d'être des scandales imprimés, auraient été des scandales vivants

Mais son enfance, il nous l'a dite lui-même dans ses pièces (le Père prodigue), dans ses romans (l'Affaire Clemenceau), dans toutes ses préfaces. Mais sa jeunesse, c'est la Dame aux Camelias, Diane de Lys, le Demi-Monde, le Fils Naturel. Il n'en restera pas moins une des plus pures gloires de la France; et si l'on songe que toute son œuvre et toute sa vie furent toujours pesées et mesurées par lui au poids, à l'étalon de la morale et de la vertu, il n'est pas que le gendelettre pour le regretter, mais aussi quiconque rêve chaque jour à l'amélioration intellectuelle de son pays et du monde.

M. Tavernier, de V Univers, est encore plus précis II a placé son père sur la scène il s'y est mis à son tour, pontifiant sur l'irrégularité de son origine et transformant en comédie ses aventures. On a reproché aux femmes qui écrivent des romans de ne puiser l'inspiration que dans leurs souvenirs personnels. Ainsi présentée, l'accusation est souvent injuste. Par contre, elle atteint des hommes qui se flattent le plus de posséder la virilité de l'intelligence. L'auteur confirme cette assertion dans une lettre citée par tous les journaux

J'ai vécu tout ce que j'ai représenté. Je puis dire que, depuis que je tiens une plume, je n'ai pas écrit un mot qui ne fût une émotion, un souvenir de ma propre vie, une conviction de mon sujet, de mes


études, de ma conscience. J'ai cherché comment et par où je pouvais rattacher ce souvenir, cette émotion, cette conviction il la cause de l'humanité, et l'œuvre est née de ce rapprochement.

A. Dumas écrivait cela de lui-même et pensait bien que ce renseignement ne nuirait pas à sa gloire.

Dans les numéros suivants, le journal boulevardier se lance dans des anecdotes souvent scabreuses et termine par des réclames en l'honneur et au profit de Mm° de Thèbes, experte en chiromancie, de je ne sais quel médecin guérissant par suggestion et de la Loïe Fuller célèbre par sa « danse serpentine ». Les opinions de Dumas sur les femmes ont fourni naturellement force copie. Ce qui en ressort, c'est qu'il les méprisait profondément et traduisait ce mépris par des mots colportés dans les coulisses, à travers les boulevards et les bureaux de rédaction. Ceux qu'on cite comme particulièrement « spirituels et acérés » paraissent surtout brutaux, et, s'il faut tout dire, peu neufs. Voici des spécimens « La femme est un être illogique, subalterne et malfaisant. Les femmes sont toujours préoccupées de savoir s'il vaut mieux ressembler à un parapluie ou à une sonnette. Les femmes ne savent jamais ce qu'elles font, ce qu'elles ont fait, ce qu'elles doivent faire. La femme est la dernière créature de Dieu; il a dû la créer le samedi soir; on y sent la fatigue. Est-ce pour avoir été trompé par une dinde que Sauvageot s'est tué? Tue-la, c'est la guenon de Nod, la femelle de Caïn. » Est-ce pour ces gentillesses que les femmes raffolent de celui qui les désignait couramment par ce mot énergique « la Bête » ? ?

D'autres prétendent que ces rudesses n'étaient qu'un masque et un calcul. Ce « misogyne » avait « emmagasiné » des trésors d'indulgence. Celui qui écrivait « Tue-la !x» pour le théâtre, disait toujours dans la vie « Pardonne-lui! » Alexandre Dumas,'au reste, avait tous les dons et toutes les séductions un corps robuste et beau, Un esprit étincelant, un cœur généreux, une âme grande. Il était gai, charmant, tendre et même bonhomme à ses heures. Il disait modestement de lui-même « J'ai deux qualités je n'en veux pas à ceux qui m'attaquent et je suis éternellement recon-


naissant à ceux qui me défendent. » Les amis affluaient autour de lui Meissonier, Bourget et particulièrement tout l'Inslitut, toute la France intelligente et toute l'Europe, dit naïvement M. André Maurel. Excellent père, il n'oubliait qu'une chose, c'est que ses enfants avaient une âme immortelle à sauver et un Dieu créateur à servir. Époux admirable, il vivait séparé de sa femme et presque aussitôt après sa mort il se remariait avec une divorcée, il y a six mois. Indulgent et facile à pardonner; le mal, même commis à son détriment, lui semblait « une maladie », une « trace d'atavisme », une « lésion du cerveau », un sujet d'étude bien plutôt qu'un motif de colère. Son matérialisme même y trouvait son compte car, révolté contre le mutisme apparent de la nature, il concluait en faveur de l'irresponsabilité de la créature humaine. Cette thèse ressort de tous ses actes, de tous ses discours, de ses œuvres mêmes. S'il s'est parfois montré si sec, si âpre et si rancunier, c'est pour dissimuler sa bonté, pour ne pas être dupe.

Très religieux, croyant et même mystique il se raillait de cette « soi-disant Providence qui ne prévoit rien pour nous »; il ne croyait ni à la divinité de Jésus-Christ, ni à la mission de l'Église, ni peut-être même à l'existence d'un Dieu personnel il engageait lâchement un petit enfant à ne pas recourir aux saints dont l'intervention est inutile et qui sont déjà « bien assez occupés de tous les imbéciles qui ne savent pas se passer d'eux » dans son testament enfin il écrit « Pas d'église, pas de discours, pas de soldats »; son costume de travail lui semblait suffisant pour dormir son dernier sommeil et entrer dans l'éternité. Tout cela est incontestable; mais s'il ne croyait pas au catholicisme, il croyait au spiritisme, à l'hypnotisme, aux sciences occultes. « Quelques semaines avant sa mort, ce grand esprit qu'était Dumas s'inquiétait encore de lire et de faire lire sa destinée dans les lignes de sa main. »

A. Dumas écrivait, le 23 avril 1858, dans une lettre que nous croyons inédite

Je reviens de Villiera, mon cher monsieur Vialon, et de Trouville et du Havre. J'irai, je crois, me fixer à Trouville et voyager un peu. Je


ne suis pas assez riche pour entrer dans la propriété; saus compter que les vieux châteaux sont charmants dans le paysage, mais affreux à habiter. Le jour où j'achèterai une maison, ce sera celle d'un bonnetier mort d'apoplexie, un an après s'être retiré du commerce. Mon père était avec moi pendant cette petite tournée.

Mais ce désintéressement et cette simplicité de goûts étaient de pure littérature. Riche déjà par la librairie et le théâtre et devenu possesseur d'une belle villa par la générosité de M. de Leuven, son ami, Dumas en fit une demeure somptueuse et un musée. Les chroniqueurs parlent avec admiration des merveilles. que le maître y avait entassées bronzes, marbres, tableaux, esquisses, objets d'art de toute sorte. Il y avait là des œuvres signées de noms illustres Ingres, Meissonier, Chaplin, etc. Un buste en terre cuite, de grandeur naturelle, représentant Dumas père, signé H. Chapu; un autre buste en marbre représentant Mozart enfant, etc. Sans compter ses collections de Paris que le propriétaire épurait de temps en temps par des ventes fructueuses.

Et pourtant ce qui ressort des conversations et des confidences plus ou moins authentiques rapportées çà et là, c'est que cet homme qui avait de la gloire à satisfaire les plus avides et de l'argent plus qu'il n'en pouvait dépenser, suivant son propre aveu, était profondément triste. De là ces improvisations « de philosophie désespérée et désespérante », ces accès de noire mélancolie. Il méprisait le public et ne pouvait s'en passer; il redoutait les sifflets et convoitait le bruit; peut-être sentait-il dans sa conscience des remords qu'il voulait étouffer à tout prix. Les mœurs du milieu où il était plongé l'accablaient de dégoût. S'il ne se retirait pas alors dans un couvent, savez-vous pourquoi? « Parce qu'on dirait que je suis tombé en religion et que j'ai obéi à une influence quelconque de prêtre ou de femme. » Pauvres fanfaronnades à travers lesquelles on croit entendre les sanglots d'un cœur fait pour d'autres joies.

On ne pouvait s'attendre à voir le Gaulois bien sévère pour l'auteur dé la Dame aux Camélias, du Demi-Monde et de Y Homme-femme. M. Cornély fait pourtant une petite place à la vérité; il écrit


Dumas, c'est un philosophe qui n'a jamais bien su ce qu'il voulait; c'est un moraliste qui a institué une morale à l'usage de ceux qui n'en ont point et n'en veulent point avoir. En somme, son influence a été plutôt démoralisante et précisément parce qu'il manque à son oeuvre ce qui manque à sa mort l'idée chrétienne, sans laquelle il ne saurait y avoir d'homme véritablement grand. Il a d'ailleurs des circonstances très atténuantes, car il a été élevé et a vécu dans un milieu où le grand problème de la fin humaine n'excite pas d'inquiétudes bien profondes. Suit un saisissant contraste entre cette vie et cette mort et la vie et la mort de Pasteur mais pourquoi M. Cornély le termine-t-il par cette phrase prétentieuse et vide « L'un est arrivé à Dieu à force de génie; l'autre est arrivé au néant à force de talent. »

Dans les Débats, c'est M. Jules Lemaître qui a été chargé d'écrire immédiatement un article sur Alexandre Dumas. Il est court, et si l'éloge est hyperbolique, du moins il est habile, appuyant sur ce qu'il y a de vrai et de généreux dans ce théâtre, glissant sur le reste

Dumas fut un homme d'un génie extraordinaire, le plus grand, je pense, de notre théâtre, depuis Corneille, Racine et Molière. C'est avec eux qu'il renoue par-dessus près de deux siècles. La Dame aux Camélias marque une date peut-être aussi considérable que le Cid, Andromaque et l'École des femmes.

Suivant M. Jules Lemaître, Alexandre Dumas a instauré le théâtre d'idées, le théâtre « utile », celui le bien s'unit au beau, la morale à l'art

Il a agité et résolu devant nous, à sa manière, un grand nombre de ces questions (de justice). La protestation du droit individuel contre la loi écrite et de la morale du cœur contre la morale du Code ou des hypocrites convenances mondaines, c'est le fond et l'âme de la plupart de ses comédies. La Dame aux Camélias nous montre l'amour libre, non point triomphant contre de nécessaires lois de conservation sociale, mais s'absolvant du moins à force de sincérité et de souffrance. Le Fils naturel, V Affaire Clemenceau protestent contre la situation faite par le Code aux enfants naturels. Les Idées de Mme Aubray et Denise, ces deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader et nous démontrent- que, dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de prétendues convenances, épouser une fille séduite. L'Anzi des femmes, la Princesse Georges, l'Étrangère, Francillon, impliquent et défendent la plus haute conception du ma-


riage, fondé sur la liberté des âmes et sur l'égalité ou l'équivalence des droits et des devoirs des deux époux. Et dans la Femme de Claude, un homme se met avec sérénité au-dessus des codes humains et substitue son tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience contre les deux grandes puissances qui perdent le monde moderne la luxure et l'argent.

Malgré ce qu'il y a de trop ingénieux dans cette analyse, on aura quelque peine à voir dans celui qui permet de se faire justice à soi-même et de tuer la femme coupable « un moraliste chrétien, chrétien jusqu'au rigorisme », ou un « prophète d'Israël qui fait des mots »; on ne verra pas même un psychologue bien perspicace et un réformateur bien logique dans celui qui voulut restaurer la famille par le divorce, qui crut à l'efficacité souveraine de la loi, et ne sut t pas comprendre la puissance de la religion sur les mœurs. Ce qui suit est-il plus acceptable ?

Que n'est-il pas ? Peu d'hommes ont soulevé chez leurs contemporains plus d'émotions, ni ne leur ont jeté plus d'idées en pâture. Produit du plus heureux croisement de races qu'on ait vu, le sang de Cham et de Japhet, et le sang de deux bons géants, son père et son grandpère, coulait puissamment dans ses veines. Il était fort. « Fort », peut-être; mais cela ne suffit pas; le beau, c'est la puissance ordonnée, la splendeur du vrai. Ceux qui produisent de grands effets peuvent être des agitateurs ils ne sont point pour cela des grands hommes.

M. Francisque Sarcey, tout en ayant l'air de se jouer, a mis le doigt sur la plaie vive et montré le défaut capital de toute l'oeuvre d'Alexandre Dumas c'est que, en dépit de ses prétentions et de ses procédés raisonneurs, il n'avait aucunement l'esprit philosophique. Malgré de fastueuses apparences, rien n'est moins solide et moins enchaîné que ses drames. Les fondations et le ciment font défaut, et, à la réflexion, tout croule. La thèse porte sur des exceptions ou des chimères, et les conclusions s'étendent plus loin que les prémisses. Tout cet art consiste à ne voir et à ne laisser voir qu'un des côtés de la question et de la réalité. Alexandre Dumas n'est si affirmatif que parce qu'il est étroit et systématique. S'il avait pénétré plus à fond la nature humaine et


la société réelle, s'il avait embrassé d'un coup d œil toutes les données du problème, il aurait été moins catégorique, moins passionné, moins éloquent peut-être aussi, mais plus vrai; s'il avait eu le désir plus désintéressé d'être utile, il aurait reculé devant la responsabilité de ses paradoxes. Son nom eût fait moins de bruit, mais sa conscience eût goûté plus de repos. C'est ce qu'affirme nettement ou insinue M. Sarcey dans l'article très élogieux, du reste, qu'il lui consacre dans le journal le Tenzps

C'est, encore un coup, que Dumas n'était point un philosophe, mais un cerveau dramatique. Tout pour et par le théâtre. Philosophe, oh 1 non, il ne l'était pas. Lisez ses préfaces; admirables de mouvement, car le mouvement est une qualité dramatique, mais combien peu logiques! C'est un fouillis étincelant de remarques curieuses et originales, traduites dans un style d'une incomparable vivacité mais quand on a tourné la dernière page, je défie bien qu'on résume l'idée générale que l'auteur a prétendu enfoncer dans les esprits. Peu philosophe, mais observateur profond.

Le Temps^ qui est assez bref dans l'analyse de l'oeuvre d'Alexandre Dumas, et relativement modéré dans le panégyrique, donne une abondante notice biographique sur l'écrivain. Outre ce que nous connaissons déjà par ailleurs, nous y trouvons quelques détails intéressants. Voici, par exemple, ce que le père disait de la méthode de composition de son fils; c'est le triomphe du métier

Un premier type trouvé, moral on immoral, élégant ou ridicule, mais réel et matériel, Alexandre commence par la scène qui lui paraît la plus comique ou la plus intéressante, le reste viendra après. Etle reste vient. Mais c'est où est le labeur. Labeur terrible, incessant, interminable, qui lui prend ses jours, ses nuits, son intelligence, sa santé, non seulement sa vie spiritualiste, mais sa vie matérielle. Comme la chenille qui se fait papillon, la chrysalide ne trahit en quelque sorte la souffrance de sa transformation que par des soubresauts nerveux. Dix fois il respire et croit avoir fini. Dix fois il s'aperçoit que le travail est incomplet, et recommence. Il refait des actes tout entiers et les change de place. Il enlève des personnages qu'il avait crus d'abord indispensables à son action, il en met de nouveaux qu'il avait jugés inutiles et auxquels il n'avait pas même songé. Si le directeur n'arrachait pas le manuscrit des mains d'Alexandre, il travaillerait toute sa vie à la même place. Et c'est bien simple n'ayant pas tout trouvé d'abord, il lui reste toujours quelque chose a trouver.


C'est pourquoi ce style est si fatigant, même aux meilleurs endroits; on sent l'effort des tenailles et du marteau. Rien ne coule spontanément de l'imagination, de l'intelligence ou du cœur; la fabrication habile et patiente a remplacé la verve et l'inspiration.

On a souvent accusé Alexandre Dumas d'avarice et de vanité. Ses admirateurs nient, et peu nous importe; mais luimême semble faire une sorte d'aveu dans des confidences autobiographiques rappelées par le Temps et qui ne manquent pas d'embarras

J'ai une acquisivité effrayante je n'ai aucun besoin personnel, et je ne puis m'empêcher, quand j'achète un objet d'art, par exemple, qui me plait beaucoup, de calculer tout de suite ce que je pourrais gagner à revendre cet objet, peut-être moins pour le gain que j'en tirerais que pour me prouver que j'ai vu juste. J'ai une grande prétention à la prévoyance et à la prévision.

J'adore l'argent pour la puissance qu'il peut donner et pour le bien qu'il peut faire. Je méprise les prodigues et je hais les avares; ils ne savent ni les uns ni les autres se servir de l'argent. J'adore les généreux et les charitables. Je ne crois pas qu'il y ait une jouissance plus grande que celle de donner. C'est donc par égoïsme que je voudrais être riche comme tous les Rothschild réunis. Je continuerais de vivre et je changerais la face de bien des choses dans ce pays-ci. Un homme qui a reçu une grande fortune et qui en use mal ou thésaurise me paraît être non seulement le plus sot, mais le plus méprisable des hommes. J'aime peut-être mieux le voleur; au moins a-t-il une raison à donner quand il vole; le riche avare n'en a pas. Jusqu'à présent, je n'ai aucune peur de la mort. Je vois dans le monde une harmonie admirable où rien n'est à modifier. Je suis convaincu que cette harmonie ne s'interrompt pas et qu'elle est dans la mort tout autant que dans la vie.

C'est là vraisemblablement une de ces formules nuageuses qui ont fait regarder Alexandre Dumas par quelques esprits faciles comme un homme religieux, mystique ou même comme un « chrétien du dehors » car il paraît qu'il y a des « chrétiens du dehors » et des « chrétiens immanents ». Pour obtenir ces titres il n'est, pas nécessaire de faire dominer l'Évangile dans ses théories et dans sa vie, ou de croire à des dogmes révélés, pas même à la divinité de Jésus-Christ; tout au plus. à l'existence d'un Dieu personnel, et encore


Que le Figaro et le Gil Blas débordent en éloges et admirent en bloc Alexandre Dumas, l'homme et l'oeuvre, personne assurément ne s'en étonne outre mesure; mais l'indulgence du Soleil est déconcertante; plus déconcertantes encore les palinodies et les contradictions du Monde qui donne, six jours après cette mort suivie de ces funérailles, un long feuilleton où des réserves plaquées après coup sont noyées dans des flots d'enthousiasme. D'abord le journal de M. Hervé La carrière est belle à retracer de l'homme illustre qui, de l'observation des mœurs de son époque, a pu faire jaillir la pitié la plus pure de l'Évangile, la pitié du christianisme, qui semble s'inspirer d'un des plus purs sentiments du christianisme, celui qui a poussé le Christ à honorer, malgré ses disciples scandalisés, Marie-Madeleine repentante, qui défendait de toutes ses forces des vérités éternelles, la morale et la vertu, qui a remué la pitié dans notre cœur et y a rapporté bien souvent la charité divine du Christ.

L'auteur compare ensuite Dumas et Augier; puis il s'écrie « L'un et l'autre merveilleusement se complètent. C'est avec le talent de tels hommes qu'on fait les peuples grands et généreux. » On croit rêver en lisant de pareilles choses et l'on se demande comment elles ont pu s'introduire dans un j ournal sérieux, respectueux et catholique.

Voici maintenant ce que nous lisons dans le Monde Après Augier, après Taine, après Pasteur, le voilà abattu à son tour, l'homme de génie qui fut Alexandre Dumas.

La mort qui si souvent attaque les vieillards traîtreusement par en bas, du moins envers lui fut brave et loyale elle l'a frappé au cerveau. C'est par le cerveau que ce hardi penseur a vécu, c'est par le cerveau qu'il devait mourir.

Il l'a cent fois répété « Le Calvaire et le Sinai sont les deux sommets lumineux où le monde toujours ira chercher la vérité. C'est dans le Décalogue et le Discours surlamontagne que l'âme humaine, quelles que soient les formes des sociétés, puisera et devra puiser à tout jamais la vérité morale. » Toute la morale de son théâtre est le commentaire hardi de cette profession de foi. Ne faites pas attention aux audaces, aux brutalités de la forme, aujourd'hui singulièrement dépassées. Cherchez la pensée profonde et le sentiment vrai. Oui, c'est un moraliste chrétien. C'est plus que de la sympathie, c'est de l'admiration qu'il a éprouvée pour la sublimité des mystères chrétiens et la merveilleuse fécondité des sacrements. Je ne sais pas si depuis cent ans un écrivain


n'appartenant pas à l'Église a écrit de plus belles pages que les siennes sur l'Incarnation et la Rédemption, sur le baptême, la première communion et le mariage. Et toutes les fois qu'il rencontrait la figure de Jésus, il inclinait quand même ce front orgueilleux qui se vantait de ne s'incliner devant personne.

Ceux qui parlent des éloges donnés par Alexandre Dumas à la Bible, à l'Évangile, à Jésus, à la Vierge et au catholicisme savent-ils bien ce qui vaut d'ordinaire à ces choses divines pareille faveur ? C'est la prétention d'y trouver une preuve et un antécédent pour ses théories sur l'adultère et l'illégitimité. Mais comment transcrire dans les Études des blasphèmes qui eussent révolté le goût sinon la conscience d'un Renan ? Il le faut bien pourtant, au moins une fois. Le passage choisi n'est pas le plus explicite; on pardonnera plus aisément les brutalités qu'il laisse entrevoir encore trop La religion que nous pratiquons dans nos pays soi-disant civilisés, cette religion dont le dernier révélateur a voulu naître, dit la légende, dans une étable, parmi les plus obscurs, les plus pauvres et les plus persécutés, cette religion que le législateur invoque toujours, aurait dù lui inspirer quelque charité et quelque justice pour les enfants qui naissent dans des conditions analogues à celles de l'enfant Dieu. Le doux pasteur des âmes, à qui on n'a jamais connu d'autre père que Joseph, père adoptif, et Dieu, père invisible, n'est-il pas le type divin de l'enfant naturel, et, s'il est venu sur la terre, n'est-ce pas pour affirmer, étendre, consacrer la loi de Moïse, ce type par excellence de l'enfant abandonné ? En présence de pareilles traditions, le législateur chrétien eût dù prendre quelque souci des enfants naturels et des enfants abandonnés, lesquels ont beaucoup le droit et un peu la gloire de pouvoir revendiquer comme ancêtres Moïse et Jésus. Une objection se présentait invinciblement, même à ceux qui n'ont pas lu une ligne d'Alexandre Dumas; elle est réfutée sommairement

Dumas par un testament a d'avance refusé pour ses obsèques toute cérémonie religieuse comme toute pompe civile. Est-ce que je me trompe ? Mais il me semble que cela n'a pas peu contribué à rendre une partie du monde catholique si rigoureuse à son égard. Eh bien, j'en demande pardon à ceux que je me trouve contredire il y a là une tristesse, il n'y a pas un scandale.

Un pareil langage dans un périodique dirigé et en grande partie rédigé par des prêtres surprend et afflige. C'est enlever


par avance tout crédit à des louanges ou à des Liâmes distribués aussi inconsidérément. L'indulgence est chose excellente mais ici ce n'est plus cela.

M. Jean Lacoste dans la Gazette de France est mieux inspiré. Laissant un peu de côté l'écrivain et le dramaturge, il examine surtout le moraliste et il le juge en philosophe chrétien. Toutes les pièces de Dumas, comme on sait, sont des thèses, et il parle par la bouche de tous ses personnages; c'est même un défaut justement reproché à ce théâtre. Il faut donc soigneusement distinguer la vérité ou la fausseté des doctrines soutenues et l'impression produite par le langage et l'ensemble des moyens employés pour les faire triompher. Il y a une manière très perverse de prêcher la vertu. M. René Doumic avait écrit « Si les idées de Dumas sont saines, la forme sous laquelle il les présente n'est point chaste. Qui eut cru que p.our recommander la modestie et le respect du foyer, il fallût la scabreuse mise en scène de l'Ami des Femmes? » Paul Féval et Francisque Sarcey avaient fait jadis la même remarque en termes plus énergiques. M. Lacoste la confirme et la complète. Toute sa critique s'inspire de ce principe, si élémentaire qu'on n'ose le rappeler, si généralement méconnu qu'il faudrait l'écrire partout en lettres énormes pour être bonne, une œuvre doit l'être dans tous ses éléments constitutifs; un défaut quelconque sur un point important la rend mauvaise Bonuni ex intégra causa, malum ex quoeumque defectu. C'est le contraire qu'on semble vouloir aujourd'hui prendre pour règle. L'écrivain de la Gazette fait la part du bien et du mal Sans doute, il y a dans la morale de M. Dumas des idées chrétiennes de justice et de pardon que je suis très loin de désapprouver, mais le fond même sur lequel il appuie ses idées et d'où il les tire est trouble et, je le crains, absolument immoral.

D'où vient « l'immoralité profonde, radicale, du théâtre de M. Dumas? » Pourquoi ce théâtre, que l'auteur proclamait « utile », est-il « pernicieux » ? C'est qu'il n'a vu dans la vie que la jouissance et dans la morale que la question du bonheur, le droit au bonheur, dans le sens le plus grossies- du


mot. Ses meilleures tirades ne reposent sur aucun principe. C'est pourquoi « il a contribué à l'anarchie morale d'un temps où l'envie se décore du nom de justice, la lâcheté du nom d'indulgence etl'égoïsme du nom de droit ».

M. Auguste Roussel, dans la Vérité, signale ce même vice de la morale d'Alexandre Dumas et de beaucoup de ses admirateurs

A traiter tant de sujets, dont il prétendait tirer des lois morales, Alexandre Dumas n'a pas su trouver, et par conséquent n'a pas su proclamer ce grand et unique principe de la loi morale, qui est le Dieu créateur.

On ne saurait trop insister là-dessus, car c'est l'erreur capitale les rapports de créature à Créateur niés ou simplement oubliés, toutes les belles tirades s'en vont en fumée. Ce qu'ajoute l'éminent journaliste est aussi d'une actualité malheureusement trop visible. Il. s'adresse à ceux qui répètent çà et là que Dumas a cherché la vérité et qu'il n'a pu la voir

Mais peut-on certifier qu'il se soit mis dans les conditions de vie nécessaires, à ne pas rendre vaine cette recherche de la vérité pour ellemême ?

On parle beaucoup trop, en effet, de l'impuissance de croire où se trouvent un certain nombre de nos contemporains de bonne volonté, assure-t-on, et de parfaite sincérité. Est-il bon de laisser croire que c'est Dieu et la grâce qui manquent à ceux qui s'efforcent vraiment d'accomplir la loi? M. A. de Ségur, dans l'Univers, plaide les circonstances atténuantes, met en relief les motifs d'espérance et fait appel à la gratitude des catholiques

Ils n'ont pas oublié le noble témoignage apporté par lui, en pleine Académie française, à Notre Seigneur Jésus-Christ et à son Evanlgile. Répondant à Leconte de Lisle, qui avait exprimé le regret que Victor Hugo ne se fût pas débarrassé de l'idée de Dieu, Alexandre Dumas parla « en homme de cœur, presque en chrétien, de l'Évangile, « ce petit livre tombé, dit-on, du ciel », qui avait renouvelé la face de la terre et créé, sur les débris du paganisme, un monde nouveau, dont les gloires


et les vertus sont encore vivantes au sein de nos corruptions contemporaines ». C'est quelque chose, malgré l'accent de scepticisme qui la gâte, que cette tirade, « en un temps où ni chef d'État ni ministres n'osent prononcer le nom du Dieu auquel ils croient peut-être » mais c'est peu, hélas pour nous rassurer sur soixante-dix ans de vie et cinquante ans de littérature très mêlées.

Le rédacteur en chef de la Libre Parole consacre un article sympathique au célèbre dramaturge; mais il y joint les restrictions justes ou même nécessaires

Dumas fut, en effet, un grand cerveau, un cerveau puissant et solidement organisé. Malgré la merveilleuse dextérité de l'auteur dramatique, je ne sais si le théâtre résistera à l'action du temps. Il me semble que les mérites mêmes qui assuraient le succès de ces pièces le sentiment de l'état des esprits, l'habileté à traduire les préoccupations du moment, le don, en un mot, de peindre exactement les mœurs contemporaines, seront une cause d'infériorité au point de vue de la durée. Les milieux se modifient si rapidement à notre époque, que l'écrivain le plus vrai à un moment précis risque précisément d'être le plus démodé au bout de quelques années.

Dumas parut souvent disposé à élargir son horizon et prêt à entrevoir la Vérité totale qui est Dieu il ne s'est jamais, associé aux persécuteurs et aux insulteurs de l'Eglise il a écrit parfois des pages généreuses et justes sur le rôle social du prêtre. Mais il s'est toujours refusé à l'acte de simplicité et de bonne volonté qu'il aurait fallu faire pour être complètement éclairé. « Le christianisme ne me suffit pas » me disait-il un jour. Pauvre grand homme

Le bon sens de M. Drumont traduit ainsi, sans le savoir peut-être, la parole des livres saints « Dieu donne sa grâce aux humbles, mais il résiste aux superbes. »

M. Paul de Cassagnac, dans V Autorité, fait entendre la note doublement émue de l'ami et du chrétien, en parlant de celui que de bons rapports de voisinage lui avaient fait connaître intimement

Une seule chose, mais une chose grave nous divisait absolument la question religieuse. Certes Dumas croyait en Dieu. Ce n'était ni un libre-penseur, ni un athée mais il n'avait pas de religion. Et un jour, le seul jour où nous abordâmes ce sujet délicat, pénible, il me parlait de ses enfants, deux filles intelligentes, belles, charmantes, encore


toutes petites et qu'il adorait, car il fut le plus tendre des pères. Je le questionnai sur l'éducation religieuse qu'il leur donnait, et il me fit cette réponse énorme, qui me renversa: « Je les ai laissées libres; elles choisiront à leur majorité. » Je ripostai ce que je devais et nous en restâmes là.

Tout autre était mon vieux Gounod, dont la voix, charmeuse comme celle de Dumas, ne cessait de chanter les louanges du Créateur, de celui qui lui avait mis au front l'auréole du génie et le nimbe de la gloire

Cette sécheresse de Dumas, cette lacune, ce vide, au point de vue religieux, l'ont conduit à cette fin navrante de l'homme qui s'en va, sans que lui, sans que personne autour de lui, ait seulement songé à la réconciliation suprême.

A cet homme qui a eu tout le talent, le succès, la force, les honneurs, il aura manqué ce qui arrose l'éternité, un peu d'eau bénite Et quand passera son convoi magnifique, escorté de toute la France intellectuelle, de l'élite des esprits, et auquel je ne me mêlerai pas, moi, son ami pourtant, si la religion ne conduit pas le cortège, je me dirai tout bas qu'à cette inhumation pompeuse, nationale, méritée, je préférerais l'ensevelissement du pauvre qui s'en va tout seul, porté à mains d'homme, dans le trou commun, mais avec la croix devant et la prière autour! Mais j'espère encore, j'espère fermement.

Nous ne citerons pas ici les journaux professionnellement pornographiques, tels que VÉcho de Paris, le Gil-Blas, le Journal, non plus que ceux qui se vantent de n'avoir pas d'opinion et de n'être que des tribunes d'où peuvent tour à tour parler tous les partis. Là il ne peut être question que de faire assaut de louanges, et les réserves sont inspirées par des rivalités d'école ou de coterie, et non point par des préoccupations morales. 11 est un jugement que nous ne pouvons cependant taire. M. Zola, qui s'y connaît, puisqu'il est du bâtiment et a pratiqué les mêmes « trucs », explique ainsi le succès de M. Dumas

M. Dumas occupe dans notre littérature dramatique une place à part, que son grand talent ne suffit pas à expliquer. D'abord, il n'est pas artiste; il écrit une langue quelconque, ce qui est une recommandation auprès du public. Ensuite, on le regarde comme très audacieux, parce qu'il est quelquefois brutal et rien n'allèche notre bourgeoisie comme cette prétendue audace, qui se termine généralement par un sermon. Voilà le véritable secret des succès de M. Dumas. Sans véritable portée philosophique, enfermé dans le problème des rapports sociaux de l'homme et de la femme, et y pataugeant avec des théories étranges, restant toujours à moitié chemin de Ia vérité, écrivant dans un style


qui ne choque personne, n'ayant d'autre valeur sérieuse que d'être un homme de théâtre, je veux dire un auteur dramatique habile et connaissant son métier, M. Dumas devait forcement devenir l'idole de notre public parisien, qui a trouvé en lui l'écrivain de génie qu'il peut comprendre et discuter.

Comment se fait-il que M. Zola ait vu à peu près comme Louis Veuillot? Ni l'œil, ni la langue, ni les mobiles probablement ne sont les mômes la vérité seule peut expliquer cette coïncidence.

Ce que les journaux haineux contre le catholicisme, la Lanterne du juif Mayer, ou l'Intransigeant, louent avant tout, c'est l'impiété finale de Dumas et ses funérailles civiles 11 y a, dit Rochefort, dans ce mépris des cérémonies du culte, une grave humiliation pour ceux qui le pratiquent et nous en font payer les frais. Ce soufflet est un des plus retentissants qu'ait encore reçus le clergé. L'entrée d'Alexandre Dumas fils dans ce grand cénacle des intelligences émancipées et émancipatrices porte au catholicisme un coup dont il aura une peine énorme à se relever. Avant peu, les plus humbles comme les plus fiers se diront qu'il vaut mieux, en somme, adopter les croyances des plus marquantes sommités de notre époque, que celles des servantes de campagne, qui ne savent ni lire ni écrire, et se rendent à la messe comme les bestiaux vont aux champs, Il n'y aura plus alors que les imbéciles pour se faire enterrer par l'Eglise. M. le marquis est bien dédaigneux pour les pauvres gens qui croient en Dieu et à l'âme. Nous ne dresserons pas la liste de ceux qui lui font écho; ces feuilles sont répugnantes à lire et à citer en honnête et chrétienne compagnie. Il est difficile aux témoignages officiels de condoléance de ne pas dépasser la mesure c'est une affaire de tact. Plusieurs ont trouvé que M. Bourgeois, président du Conseil, l'avait dépassée beaucoup. Voici son télégramme

La mort d'Alexandre Dumas est un deuil pour tous ceux qui lisent et pensent. En m'associant personnellement à la douleur des siens, j'exprime le sentiment qu'éprouvera le pays entier à la nouvelle de la mort du maître du théâtre contemporain.

Quelle est l'impression finale qui se dégage de ces spectacles, de ces éloges, de cette indulgence et de ces contradictions ? Un journal belge, le Courrier de Bruxelles, après avoir raconté la carrière dramatique de Dumas, les honneurs


dont il avait été comblé de son vivant, et le bruit fait autour de sa mort, avec ce bon sens net qui laisse peu de prise aux paradoxes et à la littérature, déplore de voir la France étaler en toute occasion les preuves du mal qui la mine l'absence de sens moral et de principes. Cette apothéose d'un écrivain de talent, sans doute, mais peu recommandable par sa naissance et sa vie, scandaleux par sa fin et funeste par ses œuvres, lui semble un triste symptôme de notre esprit public, car c'est l'apothéose de la chair que tous les livres d'Alexandre Dumas glorifient. Aucun art, aucun succès ne permettent d'honorer officiellement le mal. Et il intitule bravement l'article qui contient ces réflexions MOEURS DE DÉCADENCE. Une angoisse plus poignante envahit le cœur du croyant; il se rappelle, malgré lui, les mots terribles de saint Augustin sur le sort des païens fameux « loués ils ne sont plus, torturés où ils seront éternellement ».

ET. C ORNUT.


MÉLANGE

LE MOUVEMENT VERS L'UNION RELIGIEUSE EN ANGLETERRE

Propagande des catholiques et des anglicans en faveur de l'union.

Les catholiques poursuivent leur pacifique croisade en vue de l'union, toujours ardemment souhaitée par Notre Saint Père Léon XIII. Depuis plusieurs mois, ils organisent dans les principaux centres des conférences où sont débattus les sujets qui divisent les deux communions. La primauté de saint Pierre et de ses successeurs, le culte de la sainte Vierge et des saints, la prière pour les morts, tels sont les principaux points discutés. Voici, d'ordinaire, la marche de ces conférences. L'orateur dont la thèse a été annoncée plusieurs jours avant la réunion, et dont l'auditoire est mêlé d'anglicans et de catholiques, développe d'abord ses preuves tout à son aise, visant surtout à être clair, intéressant et persuasif. De son mieux, il s'abstient de toute attaque directe, violente surtout, contre les dissidents. Ceux-ci, quand la démonstration est achevée, sont invités à proposer leurs doutes et leurs objections, par écrit d'abord, et de vive voix vers la fin de la séance. Parfois, l'orateur traverse alors des moments critiques; mais en controversiste bien avisé, soucieux avant tout du résultat pratique, il a fait placer près de lui des assesseurs, prêtres et laïques, qui l'aideront à se tirer des difficultés imprévues. Près de cinquante mille anglicans ont ainsi entendu exposer, pour la première fois, les principaux dogmes sur lesquels ils sont en désaccord avec les catholiques. De la, on ne saurait conclure à leur future conversion; mais, ce qui n'est pas à dédaigner, les objections dont beaucoup étaient armés s'usent et tombent peu à peu; des préjugés qui, depuis des siècles ont pesé sur la masse du peuple se dissipent; et l'atmosphère de l'anglicanisme,longtemps impénétrable, s'ouvre par degrés au rayonnement de l'enseignement catholique.


On aurait tort de se représenter ces réunions comme une sorte de congrès de religions. En 'France, du moins, un congrès général des religions apparaît aux personnages, les plus autorisés par leur caractère et leur situation dans l'Église, comme un événement gros de périls. Quel avantage en espérer? Est-ce de voir admises par toutes les confessions religieuses la foi en l'existence de Dieu et la croyance en la survivance de l'âme? Mais, à quel prix, cette constatation, si toutefois on y arrivait, serait-elle obtenue ? a En mettant, extérieurement du moins, au même niveau la Révélation dont l'Église catholique a la garde et les superstitions païennes ou musulmanes; en détrônant notre foi du rang suprême que non seulement de droit, mais en fait, elle occupe chez la plupart des Français, accélérant ainsi dans notre pays les progrès de l'indifférentisme religieux.

Nous avons hâte de le dire, les associations qui poursuivent l'union de l'Église anglicane avec l'Église romaine n'impliquent du côté des catholiques aucun compromis. Léon XIII, qui n'approuverait certes pas le Congrès des religions projeté par l'abbé Charbonnel1, encourage, au contraire, en Angleterre comme en Amérique, les" réunions où l'on travaille à ramener les dissidents au centre de l'unité. Plus près de nous, un prêtre de la Mission, M. l'abbé Portal, était naguère félicité par le cardinal Rampolla d'avoir songé à fonder une association et un Bulletin spécial, pour promouvoir la réconciliation de l'Église anglicane2. Nous savons qu'en Angleterre surtout, des personnes incomplètement renseignées opposent, sur ces questions, la tactique de Léon XIII à celle de Pie IX; elles prétendent que le premier approuve ce que le second censurait en 1865. A cette date, il est vrai, « l'association formée pour promouvoir l'union de la chrétienté (A. P. U. C.) fut condamnée par un décret du Saint-Office et interdite aux catholiques » mais, pourquoi? parce que les catholiques, du moment qu'ils entraient dans cette association^se plaçaient sous la direction des anglicans et souscrivaient implicitement, au moins, à ces deux principes hérétiques qui lui ser1. Voir dans la chronique des Études, 15 décembre 1895, la lettre de Léon XIII à Mgr Satolli.

2. Le 7 décembre 1895, paraissait le premier numéro de la Revue angloromaine, recueil hebdomadaire, qui est l'organe de l'association catholique fondée par l'abbé Portal pour la réunion de l'Église anglicane.


viiicnt de base « L'Église du Chris! a cessé d'être visible; et les trois communions chrétiennes, romaine catholique, grecque schismatique et anglicane, bien que séparées l'une de l'autre, ont un énal titre à revendiquer le nom de catholique 1. » Ce ne sont pas les associations mixtes où se confondent des croyances et des rites opposés que préconise Léon XIII, non plus que Pie IX. Il bénît seulement les réunions catholiques, bien qu'il voie avec plaisir se former, parallèlement aux précédentes, des associations anglicanes, qui tendent, elles aussi, au rapprochement des deux Églises. Ainsi, de part et d'autre, sans péril pour le dogme catholique, on travaille à l'union par la prière, les conférences et une large diffusion de journaux et de « tracts ». De loin en loin, chaque parti a ses assemblées plus extraordinaires ou congrès il est rare qu'on n'y parle pas des avantages de la « réconciliation», des obstacles qui s'y opposent ei, des conditions qui permettraient de la réaliser et le lendemain, l'écho de ces discussions retentissant dans toute l'Angleterre enfonce plus avant dans l'âme du peuple la question qui est à l'ordre du jour.

Congrès anglicans et catholiques.

Ce sont les discours prononcés dans ces congrès et les brochures publiées d'hier qui nous renseignent le mieux sur les sentiments actuels des représentants de la droite anglicane à l'égard de la papauté. L'évolution du chef de 1' « English church Union » vers l'Église romaine semble continuer, mais fort lentement. Lisez son discours au congrès de Bristol, et vous comprendrez que de nobles esprits se dégagent difficilement du réseau de préjugés qui enserre les anglicans2. Lord Halifax déplore le schisme du seizième siècle mais avec le Dr Benson, archevêque de Cantorbéry, il en rejette la responsabilité sur la papauté. Il voit surtout dans la réforme une « réaction de la 1. Cf. The Anglican Theory of union de l'archevêque Ullalhorne nous cilons, d'après le R. P. Luke Rivington, M. A. Anglican Fallacies of lord Halifax on réunion. London, Catholic Truth Society, 1895. In-16 de 114 p.

2. The Reunion of Chvislcndom England and Rome; speech at Bristol on Thursday 14th February 1895. London, The Euglish Clmrflh Union Office.


morale » rompant avec les dogmes branlants de la scolastique1 1 et non pas la suite d'un divorce et d'un adultère que Clément VII refuse de sanctionner. On sent qu'il est loin le temps où les chefs anglicans déclaraient sans vergogne avec Aylmer, évêque de Londres, que «Anne Boleyn, la mère d'Élisabeth, s'était grandie au-dessus de tous les héros anglais, en refoulant le monstre de Rome avec toute la gueusaille papiste ».

La presse catholique anglaise a relevé en des termes, parfois un peu sévères, d'autres faits inexacts avancés par lord Halifax, et qui n'avaient d'ailleurs rien de bien déplaisant pour l'Église romaine2. On a remarqué que son récit des tentatives d'union au dix-septième et au dix-huitième siècle est d'un optimiste, dont au reste nul catholique ne conteste la bonne foi. On tombe d'accord avec lui que, sous Charles Ier, de hauts personnages anglicans comme Montagu, évêque de Chichester et Goodman, évêque de Gloucester, souhaitaient devoir l'Angleterre réconciliée avec Rome. Mais on fait observer que si l'entreprise échoua, ce ne fut point par le mauvais vouloir du clergé catholique anglais; en réalité, c'est Rome qui jugea inacceptables les conditions proposées. Les négociations ne furent pourtant rompues que le jour où les puritains triomphèrent des cavaliers et firent tomber, avec le trône, la tête de l'infortuné Charles Ier. Quant au projet de conciliation débattu de 1717 à 1719 sous le patronage du cardinal de Noailles, entre le janséniste Ellies Dupin et Wake, archevêque de Cantorbéry, c'était beaucoup moins, comme le fait remarquer le P. Rivington, une tentative d'union à l'Église romaine qu'une conspiration contre la suprématie du Pape; car, tout en le plaçant à la tête des trois Églises romaine, grecque et anglicane, on ne lui laissait qu'un vain titre d'honneur3. D'autres plus récents essais de rapprochement ont aussi échoué; ce qui n'empêche pas lord Halifax d'espérer pour l'en1. Nous serions reconnaissants à l'illustre lord, s'il voulait bien nous dire où se trouve cette déclaration de la Sorbonne que le Pape pouvait arracher entièrement au purgatoire celui qui, mort impénitent, avait commis de son vivant, les crimes les plus effroyables, viols, adultères, etc. Il y a là une méprise; les indulgences de l'Eglise ne peuvent réconcilier avec Dieu les âmes qui ont quitté la terre, révoltées contre lui, et qui, de ce fait, sont damnées.

2. Cf. Anglican Fallacies, ouvrage cité.

3. Anglican Fallacies, chapter vi.


treprise qu'il poursuit une heureuse issue. Il est douteux que l'union se fasse d'après ses idées; du moins viennent-elles d'un esprit fort conciliant. Comme autrefois le docteur Pusey, il ne voit entre les trente-neuf articles de la religion anglicane et les décrets du Concile de Trente, qu'une opposition apparente que de loyales explications feront disparaître. Je crains bien qu'il n'y ait la une belle illusion; à coup sûr, les théologiens catholiques ne la partagent pas. Aussi aurions-nous tort d'être surpris de l'accueil fait par le cardinal Vaughan à de telles avances. A ceux qui appellent « obstination », « étroitesse d'esprit », son refus de transiger, voici quelle est sa réponse j

« Je souhaite l'union de la chrétienté aussi ardemment que vous; mais je ne me reconnais pas le droit de tromper ceux qu'elle intéresse de plus près. L'union, pour un catholique, signifie la soumission à l'Église car sur les articles de foi, celleci ne transige pas; gardienne et interprète du dépôt sacré que lui a confié le Christ, elle n'y ajoute et n'en retranche rien. » Son Eminence convient d'ailleurs volontiers avec lord Halifax et l'archevêque anglican d'York, qu'il existe entre les deux communions un certain nombre de malentendus et de différences plus apparentes que réelles, dont triomphera une large et bienveillante discussion. Mais elle croit que certains articles des deux confessions ne peuvent se concilier qu'en faisant violence aux textes, et un accord obtenu dans ces conditions sera factice et sans garanties pour le lendemain. Le cardinal en conclut que la seule démarche décisive pour une entente, c'est de reconnaître la réelle suprématie du Pape sur toute la chrétienté. Cette demande est en parfait accord avec les vieilles traditions religieuses de l'Angleterre. En 1413, un siècle avant la réforme, Arundel!, archevêque de Cantorbéry et primat d'Angleterre, déclarait que le Pape a reçu de Dieu la charge suprême d'enseigner et de gouverner l'Eglise universelle.

Opinions des anglicans sur la suprématie du Pape.

Le dogme de la primauté pontificale est, en effet, l'une des plus hautes barrières qui se dressent entre les catholiques et les 1. The Way tn the réunion of Christendom by cardinal Vaughan archbishop of Westminster. London, Catholic TruLii Society. Ce discours a éîé prononcé le 9 septembre 1895, à l'ouverture du Congrès catholique de Bristol.


meilleurs esprits de l'anglicanisme; barrière que les premiers ne peuvent abaisser et que les autres ne se résoudront que lentement à franchir. De jour en jour cependant ils s'habituent à étudier de plus près et a entendre discuter, dans un langage net et modéré, les droits et les privilèges inhérents a la papauté. Ils font même bon accueil à la doctrine qui accorde au Souverain Pontife une primauté d'honneur sur tous les évêques chrétiens. Selon le révérend Green-Armytage, au Pape est dû le titre de primat de l'Église universelle il est naturellement désigné pour présider un concile général1. Mais le même auteur prétend que cette suprématie, d'ailleurs fort restreinte, n'a été directement accordée au Pape ni par Notre-Seigneur, ni par les apôtres. Il lui donne pour origine le consentement de l'Église du second au cinquième siècle. Le droit de préséance réservé au Pape n'empêche d'ailleurs pas les autres évêques d'être ses égaux, et de garder avec lui les mêmes rapports que les évêques grecs à l'égard de leur patriarche ou des suffragants envers leur métropolitain. Ce système se rapproche de l'ancienne doctrine des gallicans, mais ne va pourtant pas jusqu'à reconnaître, avec ces derniers, que la primauté pontificale, tonte restreinte qu'ils se la figurent, est d'origine divine et fait partie de la constitution de l'Église. Quelques théologiens, qui représentent tout spécialement l'ex.trême droite de l'anglicanisme, se montrent un peu plus généreux. Ils ont, en racontant l'histoire de la papauté, des paroles non seulement de respect, mais de reconnaissance. Ils avouent de bonne grâce qu'elle a été pour l'Angleterre la source de la foi, que l'apôtre saint Augustin leur a été envoyé par Grégoire, que Cantorbéry est la fille de Rome, ayant reçu son archevêque saint Théodore des mains du pape saint Vitalien. Témoins des divisions incessantes nées du principe du libre examen, ils comprennent qu'un chef suprême est nécessaire à l'Eglise chrétienne, comme garantie d'unité, de force et de stabilité2. Et cet organe cen1. The Pope and the people, or comment? on lite letter of Léo XIII to the english nation By the Rev. N. Green-Armytage. M. A., incumbent of S. Aidan's, Boston. Dans cet écrit, l'auteur ose bien appeler sa théorie sur la suprémalie du Pape « théorie catholique », ou « Doctrine des Grecs et des anglicans catholiques ». Pour lui, notre doctrine il nous est tout simplement la théorie romaine « The Roman view ». On voit qu'il lâche les protestants, qui ne reconnaissent au Pape aucun titre légitime.

2. CI. The Reunion of Chrislcudom, p. 4-6.


tral, le docteur Mac Lagan archevêque anglican d'York, le chanoine Everest' et lord Halifax ne le trouvent point en Occident hors du Siège romain. Il est seulement regrettable qu'ils voient encore, à travers quelques préjugés, les manifestations de l'autorité pontificale qui leur apparaissent dans l'histoire. Au dire de l'archevêque d'York, les privilèges des successeurs de saint Pierre ont varié avec le temps, et ne sont pas les mêmes au cinquième siècle, à l'époque de saint Bernard et après le concile du Vatican. Le distingué docteur nous semble prendre ici pour un vrai changement ce qui n'est qu'un développement logique. De même que l'arbre est tout entier dans l'arbuste, la définition de l'autorité et de l'infaillibilité pontificale par le concile du Vatican était renfermée dans les paroles de NotreSeigneur à saint Pierre; car ces paroles l'ont établi le chef des apôtres, à qui sont confiées les clés du royaume des cieux, le pasteur des agneaux et des brebis, le fondement indestructible de l'Église2. Cette autorité décisive, aujourd'hui érigée en un dogme de foi par le concile du Vatican, le plus grand docteur de l'Église, saint Augustin, la proclamait, au cinquième siècle, quand il disait « Rome a parlé, la cause est finie 3. » Si le chanoine Everest et lord Halifax tiraient des principes qu'ils admettent toutes leurs conséquences, ils seraient, sans plus tarder, d'accord avec nous. Le premier reconnaît que NotreSeigneur a donné à saint Pierre, avec « la garde des clés », une « autorité suprême » et « la mission spéciale de fortifier ses frères »; il a voulu, poursuit-il, « qu'il y eût toujours dans l'Église un gardien des clés, qui fût pour elle un élément de force, de stabilité, de durée ». En termes tout aussi clairs, lord Halifax concède au Pape que sa suprématie lui vient du Christ. Au dernier Congrès aunuel de la Catholic truth Society, le cardinal Vaughan, dans le discours précédemment cité, avait posé 1. The Gift of the Kcys and othcr essaya by the Rev. W. F. Everest. London, Rivington, 1895.

2. Math., xvi, 17-19. Joau., xxi, 15-17. Luc, xxii, 31-32. 3. n Inde ( Roma) rescripta venerunt causa finit» est utinam aliquando finiatur error (Pelagii). » S. Augustin, serm. 131, c. x M. xxxvm, 734. Voir un texte semblable (Contra duas Epist. Pelag., lib. II. c. m, n. 5. M. xliv, 574 ).– Cf. Irenacum (Contra Hier., lib. III, c. m, n. 2. M. tu, 849). Selon saint Irénée, toute Eglise doit s'accorder avec l'Eglise romaine, à cause de sa primauté.


la primauté du Pape, avec les droits qui en découlent, comme e l'un des principes constitutifs de l'Église directement établis par le Christ; un mois plus tard, le chef de la Church-Union lui répondait, au congrès de Norwich « Je ne refuse pas de croire que le Christ a constitué saint Pierre le chef visible de l'Église et accordé la même prérogative à ses successeurs'. » Bien rarement il est sorti du sein de l'anglicanisme un aveu se rapprochant davantage de la profession de foi catholique; pour que l'accord soit complet, il manque encore à lord Halifax et à ses partisans d'entendre ces paroles au même sens que nous. «. Ce qu'il rejette, dit-il, avec les anglicans, c'est que la papauté soit la source unique de l'épiscopat, de ses pouvoirs et de sa juridiction c'est que son autorité s'étende au point d'absorber les droits indépendants des évêques et de les réduire à n'être plus que ses représentants. » Il semble que le noble lord se fasse illusion sur la nature et l'étendue du pouvoir pontifical. Sait-il bien que, si nous reconnaissons le Pape infaillible en ce qui touche à .la foi et aux mœurs, c'est lorsqu'il s'adresse comme docteur suprême à l'Église universelle, en des circonstances déterminées? Sait-il bien que le Pape ne peut jamais rien nous imposer en matière de foi qui ne soit contenu, implicitement au moins, dans le dépôt sacré de la révélation ou écrite ou orale? Au cours d'une série d'articles publiés par le Tablet, un théologien catholique a fort bien montré que le pouvoir du Pape n'absorbe pas celui des évêques2. Il est d'abord un pouvoir que les évêques, par la consécration, reçoivent directement de Dieu, comme la plénitude du sacerdoce c'est de conférer les ordres sacrés. Mais, pour qu'ils puissent, licitement au moins, exercer leurs divers pouvoirs sur telle catégorie de fidèles ou dans telle région déterminée, il faut qu'ils aient reçu, à cette fin, la puissance juridictionnelle. Cette juridiction, demande lord Halifax, leur vient-elle immédiatement de Dieu, ou seulement par l'intermédiaire du Pape? La plupart des théologiens se rangent à la seconde opinion mais il en est qui suivent la première, sans être suspects d'hérésie; ce que nous sommes tenus d'admettre, c'est 1. Discours de lord Halifax au Congrès anglican de Norwich; the Tablel, 1895. October, 19, p. 639-640.

2. The Tablet, october 19, 1895, p. 619; october 26, p. 658; november 2, p. 699.


que, dans l'exercice de sa juridiction, l'évêque dépend du Souverain Pontife, qui peut la lier, la restreindre ou l'étendre, en sa qualité de régulateur suprême del'Église. D'ailleurs, la juridiction vînt-elle immédiatement du Pape, on aurait bien tort d'en conclure que l'évêque n'est que son délégué ou son représentant. Qu'ils lui soient transmis directement ou par l'intei-môdiaire du Pape, ses pouvoirs sont institués de Dieu; car celui-ci a voulu que les évêques fussent les successeurs des apôtres, ayant comme eux non point le privilège extraordinaire de l'infaillibilité, mais la charge d'instruire et de gouverner l'Église, de concert avec les héritiers du chef des apôtres auxquels ils restent subordonnés.

Aussi a-t-on pu dire de l'Église qu'elle est une monarchie tempérée d'aristocratie 1; non une monarchie absolue, en ce sens que le Pape serait l'unique dépositaire de l'autorité. En lui confiant la puissance suprême, Dieu l'oblige à placer des évêques comme pasteurs ordinaires à la tête des diocèses de la chrétienté; et ces pasteurs enseignent et gouvernent, investis d'une autorité personnelle. Mais, de même que dans le corps humain, un membre ne peut remplir ses fonctions si toute communication avec la tête est interrompue, ainsi l'évêque qui se sépare définitivement du Pape est privé de toute juridiction, bien que les ordres illicitement conférés par lui continuent d'être valides.

En voulant sauvegarder à la fois la suprématie du Pape et la pleine indépendance des évêques, lord Halifax et le chanoine Everest tentent de mettre d'accord deux choses inconciliables. Si le Christ a donné à son Eglise, ainsi qu'ils en conviennent, saint Pierre et ses successeurs, comme une garantie de « force », d'«unité», de « stabilité », ne ruine-t-on pas son œuvre, en proclamant que les membres supérieurs de la hiérarchie ecclésiastique sont indépendants de leur chef; et que, réunis, ils lui sont même supérieurs. C'est justement la chimère des anciens gallicans. Parler comme ces vieux enfants indisciplinés de l'Église catholique, c'est, de la part des anglicans, un très sérieux progrès. Mais qu'ils sachent bien, qu'en voulant unir en un même corps 1. Bellarmin, Controvers., de Roman. Pontif., lib. I, c. m.- Cf. Mazzella de Ecclesia, artic. vm, où l'éminent théologien explique en quel sens cette locution peut être acceptée et en quel sens elle paraît inexacte il est certain qu'en aucun sens le Pape ne dépend strictement des évêques.


des membres dont on réserve l'autonomie, on fait un rêve irréalisable sur la terre.

Ils sont encore très rares les catholiques anglais qui comptent sur une conversion collective des anglicans. Si ces derniers, placés pour ainsi dire aux portes de Rome, échappent moins facilement à son influence que les Grecs schismatiques; si l'atmosphère religieuse qui,les entoure est toute catholique,'en revanche, l'esprit de libre examen que leur ont légué les novateurs du seizième siècle se fortifie, chez eux, d'un goût très développé pour l'initiative individuelle et l'indépendance. Et quand un pasteur vient à se convertir, il est bien rare qu'il entraîne après lui son troupeau. Aussi, tandis que lord Halifax ne vise qu'à l'union de tout le corps anglican avec l'Église romaine [corporate union), le cardinal Vaughan et la plupart des évêques et des prêtres catholiques ne s'attendent guère qu'à des retours individuels, dont ils espèrent toutefois voir s'accélérer le mouvement1. Ils craignent même que l'espoir trop caressé d'une conversion en masse n'empêche quelques anglicans de faire isolément le pas décisif; chacun pouvant se dire Je deviendrai catholique, quand mon entourage sera prêt à me donner l'exemple ou à me suivre. Ainsi des gens qui diffèrent de jour en jour un voyage pressant, mais lointain, crainte de partir seuls.

Derniers débats sur les ordinations anglicanes.

C'est encore une opinion prédominante parmi les catholiques anglais que la validité des ordinations anglicanes, fût-elle reconnue, l'union à l'Église romaine n'en serait pas plus avancée. Aussi, persévèrent-ils, sans inquiétude, dans leur ancienne conviction. Le R. P. Sidney Smith, qui vient de publier à part les articles insérés, il y a quelques mois, dans le Monta, déclare qu'il attend, plein de confiance, le jugement de Rome et qu'il espère n'avoir point à se déjuger2. Et voici, en résumé, les motifs pour lesquels il maintient sa décision contre les ordres conférés dans l'Église anglicane.

L'ordinal fabriqué, de leur autorité privée, par les réformateurs anglais du seizième siècle, diffère très notablement de ceux 1. The Way to the rcunion, discours cité, p. 14-20.

2. Reasons foi- rejecting Anglican Orders, by the Eev. Sydney Smith, S. J. London, Catholic Truth Society. In-16 de 150p. Prix 1 fr. 25.


qui étaient en vigueur depuis longtemps dans l'Église catholique, surtout en Occident; et cela seul suffirait à nous faire douter de sa valeur. De plus, il est assez vraisemblable que l'Église ait reçu du Christ le pouvoir de déterminer dans ses derniers traits (in individuo) ce qui est de l'essence de l'ordination presbytérale et épiacopnle; et, dans ce cas, les rebelles qui mutilent ses rites même les plus anciens, qui altèrent, par leurs suppressions ou leurs changements, le sens qu'elle avait principalement en vue, risquent fort d'enlever à un ordinal, ainsi transformé, son ancienne efficacité. D'après une autre hypothèse, l'Église ne peut modifier les conditions qui, à un moment donné, ont suffi pour la validité des ordres sacrés, conditions qui auraient été arrêtées par le Christ ou les apôtres à l'origine du christianisme; nous croyons que, même en nous plaçant à ce point de vue, nous pouvons déduire de l'examen des anciens monuments liturgiques et de la nature du sacrement de l'Ordre, une règle que nous formulerons ainsi Comme semble l'exiger la nature de la grâce et des pouvoirs transmis par l'ordination, il a été d'un usage constant, dans l'ancienne Église catholique, d'exprimer, implicitement au moins, la fonction principale du sacerdoce celle de sacrifier ou d'ordonner des prêtres sacrificateurs. Or, les anglicans ont éliminé de leur ordinal et de tout leur culte chacun des rites, chacune des expressions qui figuraient le saint sacrifice de nos autels. En bonne foi, que penseraient aujourd'hui les ministres de la Haute-Église des ordinations faites par trois de leurs évèques, qui auraient, hier, modifié et mutilé de nouveau, dans un sens calviniste, l'ordinal légué par Cranmer?

Cette raison, qui, d'ailleurs, n'est pas la seule développée par le P. Smith, paraît, selon nous, la meilleure Sa force n'a point échappé aux théologiens catholiques, qui, en Angleterre, en Italie et en Allemagne, ont traité cette délicate question2, et, ce n'est pas, croyons-nous, l'un des moindres motifs qui ont déterminé l'Église catholique à ne pas reconnaître pratiquement les ordres anglicans. Sur ce dernier point, les prescriptions venues de Rome n'ont jamais varié.

1. On nous permettra de rappeler deux articles publiés dans les Études sur ce sujet, en mars et avril 1895.

2. Quelques théologiens ou canonistes français se séparent, à divers degrés, de l'opinion commune.


On discute beaucoup, depuis quelques mois, sur la bulle et le bref de Paul IV, récemment découverts par Dom Gasquet dans les archives du Vatican. Dans ces pièces, adressées au cardinal Polus, son légat, au temps de Marie Tudor, le Pape déclare « invalides » « les ordres qui n'ont pas été conférés par des évêques, consacrés selon la forme de F Eglise ». Comme ce dernier terme désigne, sans aucun doute, les formules et les rites essentiels prescrits dans l'Église catholique, on est en droit de conclure que la transmission des ordres anglicans est arrêtée dans sa source. Paul IV, il est vrai, ne condamne pas, au moins expressément, le rite anglican de l'ordination presbytérale; il dit même, dans le bref explicatif de la bulle, que les ordres reçus des évêques, consacrés selon la forme de l'Église, sont valides. Mais on ne saurait voir dans ces paroles une approbation du rite employé chez les anglicans pour l'ordination des prêtres, d'autant qu'il diffère plus s encore que le rite de l'ordination épiscopale, des prières et des cérémonies correspondantes dans le pontifical romain. Paul IV ne vise ici que l'une des conditions requises dans l'ordination. Il est vraisemblable que les autres, en ce qui touche à l'intention du consécrateur et au rite qu'il emploie, étaient ou sous-entendues ou réglées précédemment. Ce qui nous confirme dans cette idée, c'est une lettre du cardinal Polus, écrite le 10 février 1556, trois mois seulement après la réception du bref apostolique, et dans laquelle il ne regarde comme valides que les ordinations faites d'après la forme usitée dans l'Église1.

De tous ces débats qui menacent de se poursuivre fort longtemps encore dans la presse religieuse anglaise, nous sommes en droit de tirer cette conclusion La plus extrême concession que puissent espérer les anglicans, c'est d'obtenir, qu'en entrant dans l'Église catholique, ils soient ordonnés, non plus absolument, mais seulement sous condition; ce qui dénoterait un simple doute sur la valeur des ordinations, et non la certitude morale de leur nullité. 1. The Tablet, october 5, 1895, p. 541. Cf. Reformatio Anglise ex decretis R. card. Poli; Bomx MDLXII.

F. TOURNEBIZE.


TABLEAU CHRONOLOGIQUE

DES

PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DU MOIS

DÉCEMBRE 1895

ROME

Le 8 décembre 1870, un décret de Pie IX proclamait saint Joseph patron de l'Église universelle. Sur l'invitation de Léon XIII, le vingtcinquième anniversaire de cette déclaration a été fêté solennellement dans toutes les églises du monde catholique, le 15 décembre de cette année 1895.

Le cardinal Persico est mort à Rome le 7 décembre. Né à Naples en 1823, il appartenait à la famille religieuse des Capucins. Il fut envoyé très jeune dans les Indes orientiales, et recevait à trente et un ans l'épiscopat. D'autres missions lui furent confiées au Canada, puis de nouveau aux Indes où il eut à combattre le schisme syro-chaldéen. En 1879, il montait sur le siège de Sora, en Italie. Après un voyage de négociations en Irlande, il remplaçait Mgr Jacobini au poste de secrétaire de la Propagande. La pourpre lui avait été conférée en 1893.

Son Em. le cardinal Steinhuber lui succède comme préfet de la congrégation des Indulgences et des SS. Reliques.

Quelques jours après, le Sacré-Collège faisait une nouvelle perte dans la personne du cardinal Melchers. Il était né le 6 janvier 1813 à Münster, en Wesphalie. Nommé en 1857 évêque d'Osnabrück, il était élevé en 1865 au siège archiépiscopal de Cologne. Adversaire de la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale au concile du Vatican, il s'honora, dès que le dogme fut proclamé, par une filiale soumission. A l'époque du Kulturkampf, le gouvernement prussien le frappa d'une condamnation à six mois d'emprisonnement pour résistance aux lois persécutrices, puis le déclara déchu du siège de Cologne. Il se retira en Hollande. En 1885, pour faciliter le rétablissement de la paix, il donna sa démission d'archevêque. Le pape Léon XIII l'éleva à la dignité de cardinal résidant à Rome.

Aux derniers jours de décembre, s'éteignait à Rome M. Le Pailleur, le vénérable fondateur des Petites-Sœurs des pauvres.


TABLEAU DES ÉVÉNEMENTS DU MOIS


faits apportés. La Chambre, à la presque unanimité, a adopté un ordre du joui1 invitant le gouvernement 1" A déposer le plus tôt possible un projet de loi sur l'exploitation des phosphates en Algérie; 2° A proposer au parlement les mesures nécessaires pour protéger les intérêts et les droits des cultivateurs français dans cette exploitation. Vote du budget. La Chambre a voté plutôt que discuté en dix-neuf séances le budget de 1896. Jamais pareille rapidité ne s'était vue. Il faut dire qu'on avait distrait du budget toutes les réformes promises, et que les questions qui arrêtaient la Chambre dans les sessions précédentes ont été enlevées presque sans débat. Le ministère radical, par souci de sa conservation, a adopté, sans presque le modifier, le budget préparé, par les modérés, et a tenu, aux moments critiques, à peu près le langage des ministères modérés. Ses amis l'ont suivi, un peu honteux, mais dociles.

A l'occasion de l'article 31 de la loi de finances, Mgr d'Hulst a fait remarquer que le vote du budget n'était nullement de sa part une reconnaissance de la taxe d'abonnement. Si la discussion du budget se poursuivait dans des conditions moins hâtives, si le droit de contrôle n'était considéré cette année comme une sorte d'obstruction fâcheuse, pour ne pas dire séditieuse, il aurait présenté en temps utile un contre-projet tendant à régler d'une façon plus conforme au droit commun la législation fiscale des congrégations. Ce projet, il le présentera pour l'exercice de 1897. Peut-être, à ce moment, un projet de loi sur les associations aura été voté. Si la loi nouvelle substitue à un régime de déûance et d'exception contre quelques-uns un régime de justice et de paix pour tous, il ne regrettera pas d'avoir différé ses revendications. Sinon, lui et ses amis reviendront avec cette prétention, importune peut-être, mais irréductible d'obtenir du Parlement et, à son défaut, du pays qui est son juge, un même traitement en France pour tous les Français. M. Doumer, ministre des finances, répond que si pareil contre-projet avait été présenté, le gouvernement l'aurait déclaré irrecevable. « Ce n'est pas au moment où les congrégations religieuses sont en état de révolte contre les lois fiscales du pays, que nous pouvons songer à apporter des modifications à cette loi. »

« Le lise, réplique Mgr d'Hulst, n'a pas coutume de procéder par persuasion il a à son service la contrainte; qu'il en use, s'il croit en avoir le droit. Mais quand un contribuable se sent impuissant à supporter une charge fiscale, ou quand il trouve que cette charge lui est imposée en dehors du droit commun et contrairement à la justice, il n'est pas obligé d'aller au-devant de l'exécution qui le menace; il a bien le droit d'attendre à ses risques et périls les effets de son abstention. »

Au Sénat, M. Lucien Brun s'est fortement associé aux réserves faites à la Chambre par l'honorable député du Finistère. Dans la discussion du budget des affaires étrangères, M. Sembat,


pour rester fidèle aux traditions du parti radical, demande la suppression de l'ambassade auprès du Vatican, M. Berthelot répond « Je crois qu'il y a un principe que nous devons maintenir, c'est le principe de la souveraineté de l'Etat. Quant à la suppression de l'ambassade auprès du Vatican, je crois que c'est une chose impossible. En effet, nous avons un traité, le Concordat que nous ne pouvons rompre ni maintenant, ni dans un avenir qu'on puisse définir. Tant que nous maintiendrons le Concordat, nous ne pouvons pas supprimer l'ambassade. »

MM. Goblet et Audiffred profitent de l'occasion pour protester contre la cérémonie trop religieuse de la remise de la barrette aux cardinaux, et en particulier contre le discours du cardinal Perraud. M. Bourgeois, président du conseil, croit que les paroles prononcées n'ont pas attaqué la théorie de la souveraineté de l'Etat, théorie qui « est celle du gouvernement français depuis trois siècles. » D'ailleurs, il déposera dans les premiers jours de la rentrée un projet sur les associations. « Ce sera le texte naturel d'un débat sur des questions qu'on a seulement indiquées aujourd'hui. »

Après le vote du budget, les Chambres déclarent close la session extraordinaire de 1895.

ÉTRANGER

Allemagne. La session du Reichstag allemand a été ouverte le 3 décembre. A Berlin, M. Von der Recké von der Horst, président de la régence de Dusseldorf, remplace M. de Koeller au ministère de l'Intérieur. Celui-ci garde le titre et le rang de ministre d'Etat. La lutte contre le socialisme sera poursuivie, mais avec plus de circonspection.

Espagne. Madrid a aussi son petit Panama. Le conseil municipal est accusé d'avoir trafiqué de ses fonctions. L'accusation de prévarication est, en particulier, portée contre M. Bosch, ancien maire de Madrid, ministre des travaux publics. Les ministres décident de donner leur démission pour faciliter la solution de la crise. M. Canovas fait appel au comte de Tejada de Valdosera pour le ministère de la justice, et à M. Linarès Rivas pour le ministère des travaux publics. A la Havane, les troupes espagnoles remportent divers succès plus ou moins importants sur les insurgés. Le plus brillant a été celui de Matanzas. Le maréchal de Campos a réussi à atteindre les insurgés commandés par Gomez et les a mis en déroute. Ils ont laissé sur le terrain 7U0 morts ou blessés. La situation n'en reste pas moins très grave.

Portugal. M. Serpa Pimentel est nommé ambassadeur du Portugal auprès du Saint-Siège.


États-Unis. Le gouvernement de Washington avait protesté contre tout accroissement de territoire de la Guyane anglaise aux dépens du Venezuela. L'Angleterre semblait ne pas tenir compte de ces observations. Le président Cleveland, dans un message très belliqueux adressé au Sénat, a déclaré qu'il était résolu à ne pas laisser entamer l'intégrité du Venezuela puis il a rappelé, en termes menaçants, l'étendant même aux États du Sud, le fameux principe de Monroë « L'Amérique aux Américains Aucune puissance étrangère n'a le droit de s'immiscer dans les affaires d'Amérique! » Les esprits sont très échauffés en Angleterre et au delà de l'Atlantique. Cependant il paraît certain que le gouvernement britannique fera tout pour prévenir une rupture. Le Sénat de Washington et la Chambre ont décidé l'envoi d'une commission d'enquête au Venezuela.

Le livre jaune récemment publié par le gouvernement du Venezuela donne l'important document qu'on va lire. Il en résulte que, dès le mois de juin 1894, le Président de cette république avait sollicité l'intervention du Saint-Siège à l'effet de résoudre la question, depuis longtemps pendante, de la délimitation des frontières du Venezuela et de la Guyane anglaise.

Très Saint Père,

Lorsqu'en juin dernier, par l'entremise de S. E. Mgr Tonti, représentant diplomatique du Saint-Siège en cette République, et par une lettre spéciale adressée par mon ordre à S. Em. le cardinal Rampolla, je sollicitai l'intervention du Saint-Siège à l'effet d'obtenir que l'Angleterre consentit à recourir à la juste transaction proposée naguère par le gouvernement du Venezuela pour la détermination définitive de ses frontières avec la colonie de Demerara, j'étais bien persuadé que la bienveillance de Votre Sainteté se serait manifestée en cette occasion, de la façon décidée et catégorique avec laquelle elle s'est toujours exercée quand il s'est agi de desseins ordonnés à la prospérité des nations et à la paix de l'humanité.

Les faits sont venus confirmer avec éloquence ma persuasion, et bien que le résultat des négociations pleines de dignité qui eurent lieu sur l'ordre de Votre Sainteté n'ait pu, pour des circonstances spéciales, correspondre à la hauteur de vues à laquelle elles s'inspiraient, néanmoins la République de Venezuela et son gouvernement ne peuvent manquer d'apprécier à sa juste valeur l'importance reconnue des démarches faites par le Saint-Siège en cette délicate affaire et doivent toujours s'en souvenir et l'agréer comme si les effets en avaient été ceux qu'attendait Votre Sainteté et que désirait la République.

En témoignage de la plus vive reconnaissance pour un service aussi signalé, j'adresse aujourd'hui cette lettre à Votre Sainteté et j'y joins la prière qu'Elle daigne m'accorder la grâce de Sa bénédiction apostolique et accueillir avec bienveillance les vœux que je fais afin que le ciel conserve pour de longues années Sa précieuse existence à la plus grande gloire de la Papauté. (Signé) Joachim Ckespo.

Le ministre des Affaires étrangères,

(Signé) Ezcchiel Rozas. Caracas, le 28 janvier 1S95. L'Angleterre fit échouer les négociations.


Abyssinie. La colonne du major italien Toselli a été surprise a Ambolagi par l'armée abyssine du Choa, et écrasée 17 officiers et 900 soldats ont péri. Le général Arimondi qui s'était avancé pour soutenir le major a dû battre en retraite. La Chambre italienne vote de' nouveaux fonds et l'envoi de nouvelles troupes.

Transvaal. Le Dr Jameson, avec la connivence plus ou moins avouée de lord Cecil Rhodes, premier ministre du Cap, a essayé un coup de main contre l'Etat du Traansvaal. On sait que ce pays renferme de riches mines d'or convoitées par les colons anglais du Cap. Un millier de Boërs a anéanti ces bandes et leur chef a été fait prisonnier. L'empereur d'Allemagne a adressé à M. Krüger, président du Transvaal, un télégramme de félicitations, « pour avoir, sans recourir à l'aide de puissances amies, protégé son pays contre les attaques provenant du dehors ». Ce télégramme a excité une très vive émotion en Angleterre.

Turquie. Les désordres et les massacres ne cessent pas dans l'Empire. Le nombre des victimes de ces troubles prolongés paraît considérable.

Cédant aux sollicitations des puissances, le sultan a enfin accordé l'entrée d'un second stationnaire dans la Corne d'or. Un autre iradé prescrit de poursuivre sans merci les auteurs des pillages et des assassinats et applique la loi martiale à tout individu pris les armes à la main.

L. R.

Le 31 décembre 1895.

Le gérant: H. CHÉROT.

[


LETTRE DU SOUVERAIN PONTIFE r

/A S. É. LE CARDINAL LANGÉNIEUX

MON CHER FILS,

C'est un noble dessein que celui dont vous avez pris l'initiative, de convier la France entière à célébrer solennellement, cette année, après quatorze siècles, l'anniversaire du baptême de Clovis, roi des Francs Saliens. Aussi Nous accueillons avec une particulière satisfaction le désir que vous Nous avez exprimé, de Nous associer à cette sainte et patriotique entreprise en accordant à votre pays, que Nous aimons, la faveur unique d'un Jubilé national. On peut dire, en effet, que ce baptême du royaume des Francs, et, assurément, les conséquences historiques de cet événement mémorable, ont été de la plus haute importance non seulement pour le peuple nouveau qui naissait à la foi du Christ, mais pour la chrétienté elle-même, puisque cette noble nation devait mériter, par sa fidélité et ses éminents bienfaits, d'être appelée la fille aînée de l'Église.

Et d'ailleurs, Notre Cher Fils, comment pourrions-Nous demeurer étranger aux fêtes que vous allez célébrer à Reims, autour du tombeau du saint archevêque Remi, votre insigne prédécesseur, Nous qui n'avons cessé de donner à la France des témoignages réitérés, persévérants, de Notre affection paternelle; comment ne serions-Nous pas touché, en songeant aux desseins adorables de la bonté et de la providence de Dieu sur une nation tant de fois choisie comme un puissant instrument pour la défense de l'Église et la dilatation du règne de Jésus-Christ? Ces desseins, dont Nous voyons clairement les premiers actes et la première réalisation dans la conversion prodigieuse de Clovis, doivent aussi faire tressaillir toute l'Église de France, pendant les solennités qui se préparent et auxquelles votre zèle éclairé, Notre Cher Fils, saura donner un lustre digne des faits qu'elles rappel-


leront, digne aussi de la cité qui en fut le principal théâtre, et qui vit, dans sa magnifique cathédrale, tant de princes implorant, pour bien gouverner, les bénédictions d'en haut. Mais, afin que de telles solennités apportent à votre noble nation ces fruits de salut que Nous lui souhaitons vivement, il est absolument nécessaire qu'elle comprenne et apprécie le bienfait dont elle célèbre le souvenir, c'est-à-dire sa régénération dans le Christ, sa naissance à la foi. Un tel bienfait, incomparable en lui-même comme principe de vie et de fécondité dans l'ordre de la grâce, est mémorable aussi, nul ne peut le méconnaître, par les résultats précieux de grandeur morale, de prospérité civile, d'entreprises glorieuses qui toujours en découlèrent pour la France; on en retrouve le témoignage dans les temps mêmes où la nation vit surgir pour la religion des jours d'adversité et de deuil. Car, si elle céda parfois à de déplorables entraînements, toujours, après avoir souffert, elle sut réagir contre le mal et puiser dans sa foi de nouvelles énergies pour se relever de ses épreuves et reprendre la mission apostolique qui lui a été confiée par la Providence.

Nous sommes persuadé que l'épiscopat français, continuateur de la mission de saint Remi, héritier de son zèle sacerdotal, de sa charité expansive, de sa grâce dans le maniement des esprits et des cœurs, saura de plus en plus en faire apprécier au peuple l'étendue d'un tel bienfait, et défendre la foi catholique contre les attaques de ceux qui voudraient détruire la civilisation. Aussi, Nous appropriant la parole et l'exhortation du Prince des Apôtres, du même cœur que lui et avec la même effusion apostolique, Nous disons à Nos Très Chers Fils de France « Béni soit le Dieu et Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vous a régénérés dans la vive espérance. d'un héritage incorruptible, sans tache, incapable de se flétrir. Espérez donc dans la grâce qui vous est offerte par la révélation de Jésus-Christ. Quiconque croira en lui ne sera pas confondu. »

Oui, Notre Cher Fils, Nous prions le Dieu tout-puissant et miséricordieux, dans toute la véhémence de Notre tendresse paternelle, qu'il donne à la France d'être une nation sainte, immuablement fidèle à son génie, à ses chrétiennes destinées;


q ue la foi de ses aïeux une foi pleine, active, militante grandisse dans ce noble peuple qu'elle reconquière les masses qui s'agitent aujourd'hui dans les ténèbres de l'incrédulité et qui, déçues, découragées par mille erreurs, s'affaissent dans l'ombre de la mort. Levez-vous et le Christ vous illuminera.

Que tous les fils de la patrie française, de plus en plus dociles à écouter Nos conseils, s'unissent dans la vérité, dans la justice, dans le respect mutuel et dans la charité fraternelle, comme les enfants d'un même Père; qu'ils se persuadent que l'oubli des principes qui ont fait leur grandeur les conduirait infailliblement à la décadence, et que l'abandon d'une religion qui est leur force les laisserait sans défense contre les ennemis de la propriété, de la famille, de la société. Qu'ils se rallient donc pour lutter ensemble contre les périls qui les menacent, et que le cri de la Loi salique s'échappe de leur poitrine, plus puissant que jamais Vive le Christ qui aime les Francs!

Au déclin de ce siècle et à l'aurore de celui qui s'annonce, en ces temps difficiles qui mettent en mouvement tous les peuples et tous les éléments du corps social, en cet âge où les âmes agitées, inquiètes, semblent altérées de justice, de cette justice que Notre-Seigneur seul peut verser à flots, il faut que le baptême de Clovis et de ses guerriers se renouvelle en esprit et reproduise, à quatorze siècles de distance, les fruits merveilleux d'autrefois l'union sociale sous un pouvoir sage, respecté, etla fidélité sincère envers l'Église catholique. Cette union des Français, vous le savez, Notre Cher Fils, a été l'objet constant de Notre sollicitude, et Nous l'appelons encore aujourd'hui avec une croissante ardeur. En vérité, quelle occasion pourrait être plus favorable et sainte pour ménager et augmenter entre eux l'union d'esprit, de volonté, d'action dans la poursuite du bien commun, que la commémoration solennelle de l'événement fortuné qui fut pour la France le principe du salut et la source de tant de gloire ?

En attendant, Notre Cher Fils, les catholiques doivent se reprendre et s'aflirmer comme des fils de lumière, d'autant plus intrépides et plus prudents qu'ils voient une puissance


ténébreuse mettre plus de persistance à ruiner autour d'eux tout ce qu'il y a de bienfaisant et de sacré s'imposer au respect de tous par la force invincible de l'unité prendre avec clairvoyance et courage, conformément à la doctrine exposée dans Nos Encycliques, l'initiative de tous les vrais progrès sociaux; se montrer les défenseurs patients et les conseillers éclairés des faibles et des déshérités se tenir enfin au premier rang parmi ceux qui ont l'intention loyale, à quelque degré que ce soit, de concourir à faire régner partout, contre les ennemis de tout ordre, les éternels principes de la justice et de la civilisation chrétienne. Puisse le Seigneur exaucer Nos espérances pendant l'extraordinaire Jubilé national que Nous allons accorder, et durant lequel Nos prières se mêlant aux vôtres et à celles de tout le peuple chrétien de France, le ciel s'ouvrira pour laisser tomber sur vous et sur votre patrie entière les plus larges effusions de l'esprit de Dieu

C'est dans cette confiance que Nous accordons à vous, Notre Cher Fils, aux évoques de France, au clergé, aux fidèles et à' tous ceux qui participeront à vos fêtes, Notre Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près saint Pierre, en la fête de l'Epiphanie, le 6 janvier 1896, de Notre pontificat la dix-huitième. LEO PP. XIII.


A L'ACADÉMIE FRANÇAISE RÉCEPTION DE M. JULES LEMAITRE

Depuis quelque temps les Immortels meurent beaucoup mais ceux qui disparaissent sont remplacés, de sorte que le temple académique est toujours à peu près rempli, sans compter les impatients qui heurtent à la porte. C'est comme la Seine qui coule tout près; les flots passent, mais le fleuve demeure. Il n'y a que les philosophes qui s'aperçoivent que ce ne sont plus les mêmes eaux, pas plus que ce ne sont les mêmes spectateurs qui les regardent courir vers l'inévitable abîme.

Il y a un an, le jeudi 7 février, avait lieu un solennel échange de compliments; c'était le premier de l'année 1895. M. Albert Sorel succédait à M. Taine et il était reçu par M. le duc de Broglie. C'était la journée des historiens.

Le printemps est la saison des poètes et des romanciers. Le 30 mai, l'auteur des Trophées, M. José-Maria de Hérédia faisaiti'éloge de l'honnête M. de Mazade, qui fut si longtemps chroniqueur politique de la Revue des Deux Mondes; et il était lui-même loué par M. François Coppée, le chantre des Humbles, du Luthier de Crémone et du beau drame Pour la Couronne. Ce fut une bataille de fleurs.

Au commencement de l'été, entre la chute des fleurs et la cueillette des fruits, le 13 juin, M. Paul Bourget, depuis longtemps élu, fit enfin son entrée officielle sous la glorieuse coupole il raconta la jeunesse romanesque et l'âge mûr laborieux de M. Maxime Du Camp, le voyageur insatiable devenu l'exact historien du Paris moderne, de sa vie normale, de ses convulsions et de sa charité. M. Melchior de Vogué, le héraut des Cigognes et du Roman russe, accueillit ce nouveau confrère par une fanfare de métaphores hardies et de périodes sonores. L'exotisme et le cosmopolitisme en jubilèrent.


Avec l'hiver nous revenions à des jeux plus graves. Le 12 décembre, M. Henry Houssaye, le fils de l'homme spirituel qui écrivit l'histoire du 4i° fauteuil, fils plus heureux que son père, venait occuper le fauteuil de M. Leconte de Lisle, poète marmoréen. M. Ferdinand Brunetière, le champion de la critique à principes, donnait la réplique et célébrait l'auteur de mémoires fort savants, assurait-il, sur Un vase antique du Musée du Barbakion et sur le Nombre des citoyens d'Athènes au cinquième siècle avant l'ère chrétienne, l'historien du Premier siège de Paris, par Labiénus, en l'an 52 avant Jésus-Christ, et enfin de 181& et de 1815. Nous ne pouvons nous arrêter à chacun de ces discours de l'an passé; ils ont suivi au pays d'où l'on ne revient guère les lilas et les roses ou les fleurs de givre, dont les couleurs embaumées ou les cristaux étincelants furent leurs contemporains. Arrivons au 16 janvier 1896.

Depuis quinze jours M. Pingard, l'aimable secrétaire de l'Institut, est assiégé de supplications; jamais les demandes n'avaient été si nombreuses et si ardentes, pas. même à la réception de hauts personnages, comme le duc d'Aumale, ou de romanciers populaires, comme Pierre Loti c'est le jour de M. Jules Lemaître et de M. Gréard. Si l'un tient le sceptre de la critique littéraire et dramatique, au Journal des Débats et à la Revue Bleue, l'autre est un des rois de l'Université et rédige les feuilles d'avancement. Pour achever, M. Lavisse et M. Ludovic Halévy sont les parrains du récipiendaire. On ne s'étonnera donc pas de l'affluence; la littérature, le théâtre, les arts, l'Université sont là pour écouter et pour être vus. Calculez ce que peuvent la curiosité, l'intérêt, la peur, la vanité, sans compter l'affection pour les personnes et la tyrannie de la mode'. Bref, la salle était comble et les riches fourrures dominaient Dans la loge présidentielle se tient Mme Félix Faure, accompagnée d'un aide de camp en civil.

Un peu partout nous notons au hasard Mmes Cavaignac le baron et la baronne de Mohrenheim M. et Mme George Duruy, et le dernier fils-de M. Duruy, en uniforme d'officier de chasseurs d'Afrique; Mme Ambroise Thomas Mme Édouard Hervé et la comtesse de Gre-


naud; Mme Beulé; la comtesse de Janzé la comtesse de Clinchamp; Mmes Mazeau et Aubernon de Nerville Mme Lépine Mme et Mlle Taine Mme la princesse Alexandre Bibesco la comtesse de Suzannet la marquise de Flers; Mme de Pierrebourg; Mme Gaston Boissier; M. et Mme Eugène Manuel la vicomtesse de Janzé Mme Gustave de Rothschild; Mme de Bonnières; Mme Vlasto la comtesse de Beausacq la vicomtesse de Bornier Mme Buloz; Mme Coralie Calien; Mme Perrot et sa fille; Mme Bertrand; Mme Rodocanachi; Mme Henri Baignières; Mme Arthur Baignières Mme et Mlle Houssaye la comtesse Delaborde de nombreuses actrices de nos principaux théâtres; le général Avon M. Francisque Sarcey, dans son petit coin habituel; M. Ganderax; le comte Lavedan et M. Henri Lavedan; M. Chevreau, ancien préfet M. Stéphen Liégeard le vicomte d'Avenc; le comte Robert de Flers, etc.

Au dire des journaux, le succès a été complet, enthousiaste. Nous pourrions signaler telle relation certainement écrite d'avance, car l'auteur est resté dans la salle jusqu'à la fin et le numéro se vendait moins de deux heures après; ce récit est aussi exact que les autres. En réalité, il y a eu déception et les applaudissements discrets, sinon maigres, ont été donnés aux orateurs plutôt qu'aux discours, à la situation plutôt qu'à la conviction. Puisqu'on était venu pour cela!

M. Jules Lemaître lit bien; mais sa tête grisonnante paraît fatiguée et sa figure trop impassible. La diction est nette, naturelle, un peu monotone; la voix forte n'est pas sympathique et le geste n'ajoute rien au débit.

Venons au fond. Le public s'attendait visiblement à une harangue spirituelle, étincelante comme un feu d'artifice, quelque chose de semblable à ces pétulants articles du lundi, mais éclairé par le regard, échauffé par la parole vive, accentué par le geste. On a eu un discours facile et noble, une notice historique tournant au panégyrique. A peine çà et là quelques malices, quelques traits d'humour ou d'ironie, paillettes plus ou moins riches sur une étoffe sombre et lourde. M. Jules Lemaître a franchement abordé l'éloge de M. Duruy, son prédécesseur, et il n'a fait aucun effort pour parer ou égayer ce sujet; tout au contraire. Cette convenance, certes, est un mérite; mais les auditeurs, à tort ou à raison,


en auraient préféré d'autres. Comme éloge même, à côté de belles parties, on a regretté des lacunes. Le récipiendaire a parlé de l'origine populaire de son héros, de sa jeunesse laborieuse, de ses succès loyaux, de ses qualités solides de professeur, de son activité au ministère de l'instruction publique, de son patriotisme libéral et de ses vertus privées; ces derniers passages ont été les mieux accueillis. L'orateur n'a peut-être pas suffisamment fait ressortir ce que l'enseignement primaire, l'enseignement professionnel et surtout l'enseignement supérieur doivent à M. Duruy; il y avait à signaler beaucoup d'innovations et d'institutions heureuses en-elles mêmes, quoique gâtées par l'esprit qui les animait.

De même, tout en constatant le mérite littéraire, l'érudition solide, l'ordre lumineux et le succès européen des livres d'histoire et en particulier de l'Histoire des Romains, M. Jules Lemaître n'a dit que très vaguement à quelles causes intrinsèques et profondes il fallait attribuer ce succès. Quel pas M. Duruy a-t-il fait faire à la science de l'antiquité? Comment a-t-il compris et expliqué le rôle de Rome, avant et après Jésus-Christ? Qu'a-t-il ajouté ou modifié au Discours sur l'histoire universelle de Bossuet, aux Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains par Montesquieu, aux théories de Gibbon et de Niebuhr, enfin aux travaux plus récents de Théodore Mommsen et de la science allemande ? A-t-il fait des découvertes originales, importantes; ou s'est-il borné à mettre dans un ordre plus clair et à dégager des brouillards de l'érudition germanique les connaissances acquises? Quelles sont les parties les plus neuves, les plus brillantes, les plus solides ou les plus faibles de cette œuvre? Que faut-il penser, en particulier, de ce que dit M. Duruy des origines et de la propagation christianisme, de la légalité et de la douceur relative des persécutions, de l'influence de la religion nouvelle sur les mœurs et de cette indifférence des fidèles pour la patrie terrestre qu'on leur a tant reprochée et qui aurait été l'une des causes de la chute de l'empire envahi par les Barbares? M. Jules Lemaître a pris le temps d'esquisser un portrait de Napoléon III fort joli, du reste, et fort applaudi, et ce n'est pas un hors-d'œuvre mais


ce morceau d'éclat se rattache moins intimement à M. Duruy que les questions que nous venons d'indiquer.

Sans être méticuleux et rogue, on doit indiquer d'autres défauts plus graves. Relevons-en quelques-uns tous, ce serait fastidieux.

Dès l'abord, M. Jules Lemaître annonce qu'il va parler k d'une vie et d'une œuvre si évidemment bienfaisantes » qu'il n'est pas besoin de preuves.

La chose n'est malheureusement pas si claire, et le panégyriste nous fournira lui-même, plus loin, de fortes raisons de douter.

Ce qui domine, en effet, dans cette vie et dans cette œuvre, c'est la guerre persévérante faite à l'enseignement chrétien; c'est la substitution systématique de l'école laïque, autant que les mœurs le permettaient, à l'école catholique, de l'influence de l'instituteur à celle du prêtre; c'est, par suite, l'amoindrissement de la foi et de la morale traditionnelles dans toutes les classes de la nation. Est-ce donc là une entreprise « si évidemment bienfaisante » ?

« La certitude et l'activité » M. Jules Lemaître résume ainsi le caractère de son héros. Voyons de près. « L'activité », en soi, est une force, une perfection métaphysique plutôt que morale ce n'est pas un mérite, une vertu. L'incendie qui dévore, le venin qui tue, le brigand qui dévalise, peuvent être fort actifs ils ne sont ni bienfaisants ni estimables pour cela. Tout dépend des conditions dans lesquelles s'exerce l'activité, surtout de son objet et de sa fin. Parmi les innovations auxquelles M. Duruy a donné son nom, il en est quelques-unes excellentes, par exemple la suppression de la bifurcation en études scientifiques et littéraires et la création de l'École pratique des hautes études'; mais les plus caractéristiques sont périlleuses aux yeux du philosophe, impies aux yeux du croyant.

Quant à la « certitude de M. Duruy, c'est abuser des mots que d'en parler avec cette. assurance. Vivant en plein catholicisme, qu'a-t-il pensé du fait de la révélation surnaturelle, de la divinité de Jésus-Christ, des droits de l'Église,


par conséquent des moyens essentiels positivement institués par le créateur pour conduire les hommes à leur fin dernière ? C'est là une question capitale pour tout homme qui pense, et qu'il serait aussi impossible d'esquiver qu'imprudent de ne pas résoudre. De là dépend toute notre conduite, notre vie et notre éternité. S'il n'a pas reconnu la vérité de l'Évangile, c'est de l'aveuglement; s'il l'a reconnue, pourquoi déployer tant d'énergie pour en détourner les générations qu'il était chargé d'élever ?

Il est utile et louable de promouvoir l'instruction, de la varier, de l'adapter aux milieux, aux aptitudes et aux besoins, sans viser trop l'utilité immédiate et la formation technique, mais aussi sans les mépriser. Beaucoup des idées de M. Duruy sur l'enseignement classique qu'il voulait sérieux, et sur l'enseignement professionnel qu'il voulait humain avant d'être spécial, sont des idées saines, pratiques, sinon très neuves.

Les transformations survenues dans le monde économique et social exigent que l'on ajoute et que l'on change beaucoup à ce qui existait et à ce qui suffisait jadis mais ce qu'il faut toujours et plus que jamais donner à tous, avant tout et aussi abondamment que possible, c'est l'éducation morale et religieuse, qui règle, console et ennoblit la vie. Elle sert d'ailleurs à tout et ne nuit à rien. Précisément parce que les autres freins se sont brisés ou relâchés à mesure que les convoitises devenaient plus. violentes, il faut renforcer celui-là, sous peine de voir la science et la demi-science se tourner en armes dangereuses et en matières explosibles. La civilisation moderne avec sa complexité, son imprévu et ses déplacements multipliés, grâce aux merveilleux moyens de communication mis à la portée de tous, (exige des connaissances plus nombreuses et plus complètes*; c'est évident. Le devoir de l'État et du ministre de l'instruction publique est donc d'aider à cette diffusion de l'enseignement à tous les degrés, d'abord et surtout en encourageant et en suscitant les initiatives privées, ensuite en créant lui-même des foyers d'éducation primaire, secondaire ou supérieure, s'il en est besoin. Mais conclure de là au monopole, à l'obliga-


tion, à la gratuité, finalement à la laïcité, c'est dépasser le but, même en pays de suffrage universel; c'est méconnaître la prudence et la justice et faire peser sur un peuple qui se prétend libre la plus odieuse des tyrannies. On empiète ainsi sur les droits, les devoirs, le rôle et la conscience des parents l'on contribue à détendre encore les liens de la famille, faits en meilleure partie de sollicitude et de sacrifices en haut, de respect et de reconnaissance en bas. M. Duruy, en acheminant de loin la France vers le système d'oppression et d'athéisme pratique sous lequel elle meurt, a été très funeste à toutes les classes de la nation et particulièrement au peuple. La patrie en souffre autant et plus que l'Église. L'État démocratique a besoin de plus de savoir, soit; mais il a aussi besoin de plus de vertus, et la vertu ne peut fleurir sans les croyances dans lesquelles la conscience puise sa délicatesse et sa vigueur.

M. Jules Lemaître raille agréablement Napoléon III et ceux qui, avec lui, admettraient volontiers « deux morales », l'une à l'usage du vulgaire, l'autre au profit de quelques privilégiés. Assurément, il n'en faut qu'une, et tous, grands et petits, ignorants et savants, sont tenus d'y conformer leurs actes, sous peine de péché; et de punition, parce qu'elle est l'expression de la volonté souveraine de Dieu. C'est du catéchisme élémentaire.

Mais si l'on isole cette morale des dogmes qui la soutiennent, surtout du dogme d'un Dieu créateur; si l'on écarte la crainte des châtiments et l'espoir des récompenses qui en sont la sanction et la sauvegarde; si l'on prétend asseoir nos obligations sur l'intérêt social, sur l'instinct, ou même sur la raison humaine, au lieu d'une seule morale immuable et universelle, on aura, non plus deux morales, mais autant de morales que d'individus, relatives et croulantes comme les fondements sur lesquels on aura voulu les appuyer. Si je ne suis responsable, en définitive, que vis-à-vis de moi-même, je voudrais bien savoir comment M. Jules Lemaître s'y prendra pour me prouver que j'ai tort de ne pas me gêner. Cela n'empêche point, quoi qu'en dise le spirituel académicien, qu'il n'y ait, en un sens très vrai, « des hommes


providentiels » choisis pour de grands desseins, annoncés quelquefois d'avance et pourvus de tous les moyens nécessaires pour accomplir leur mission. Tel fut, par exemple, Cyrus. C'est l'opinion de Bossuet, et « l'aigle de Meaux » vaut bien, même en histoire, celui qui s'appelait modestement un « bœuf de labour ». M. Jules Lemaitre ne se souvient-il plus d'avoir écrit dans la septième série de ses Impressions de théâtre

Renan, qui aimait le poète de la Légende des siècles pour ce qu'il sentait dans son génie d'inconscient et de divin, a dit un jour que Victor Hugo avait été mis au monde « par un décret spécial et nominatif de l'Eternel ». Combien plus justement le pourrait-on dire de l'auteur des Études d'histoire religieuse et de l'Histoire des origines du christianisme

Mêmes remarques seraient permises à propos du persiflage prodigué à ceux qui osent avancer « qu'en certains cas, on peut légitimement violer la légalité ».

C'est une formule dont il est facile d'abuser; mais elle n'en renferme pas moins une fière vérité. Les martyrs avaient contre eux la « légalité », les lois existantes de l'empire; néanmoins, et quoi que puissent dire M. Duruy et son école historique, Dieu et le genre humain les ont absous et ont flétri leurs bourreaux.

Nous pourrions trouver des applications et des exemples malheureusement plus actuels. Melius est obedire Deo quant hominibus Devant la volonté de Dieu, manifestée clairement par la conscience, par l'Église ou par la nécessité des situations, toutes les ordonnances contraires tombent, et cette « légalité », que l'on tend de plus en plus à confondre avec le devoir, devient lettre morte.

Toute loi évidemment injuste ou impie est nulle de plein droit et n'est qu'une tyrannie. Ceux même qui font du peuple un souverain absolu et de ce que l'on appelle si facilement la « volonté nationale » le principe et la mesure de l'obligation et de la moralité, n'hésitent guère, lorsque l'occasion se présente, à marcher sur leurs scrupules de légalité. L'histoire encore chaude est là pour le dire.

Il ne faudrait pas bien fouiller pour faire des trouvailles


qui dérangeraient cette unité « singulièrement harmonieuse », cette « suite » et ce parfait rapport que M. Jules Lemaître admire entre « la vie publique, la vie privée et l'œuvre écrite» » de M. Duruy. En somme, il servit successivement, avec une pointe d'opposition tout à fait universitaire et plus piquante que redoutable, les divers pouvoirs sous lesquels il vécut. Il fut philippiste jusqu'en 1848, et donna ses bons soins de professeur à Mgr le duc de Nemours et à Mgr le duc d'Aumale; républicain avant le triomphe complet du coup d'État, on sait avec quel zèle il servit l'Empereur et l'Empire, pour redevenir républicain lorsque la prodigieuse fortune du « prince aux yeux troubles et aux pensées vagues » s'évanouit dans une brume de sang. Je ne dis pas que cette fidélité à tous les budgets soit criminelle ou déshonorante; mais elle n'a rien d'héroïque. Elle prouve au moins que la « fidélité aux principes de 1789 a connaît des accommodements et que cette « sorte de religion civique » et politique où entrent comme éléments les « propos de la Satire Ménippée » et la théologie des « premières Chansons de Béranger » fredonnées sous la tonnelle, est une religion peu gênante. On peut, après cela, rire des « capucinades « de cette Restauration qui refaisait la France.

« M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à l'Empereur? »

M. Jules Lemaître allègue plusieurs raisons, celle-ci entre autres que les contraires s'attirent autant que les semblables. On peut croire qu'il glisse à dessein sur la principale. « L'auteur de la Vie de César aima l'historien attitré de Rome », sans doute; mais il aima tout autant et récompensa le collaborateur discret; et voilà comment le professeur devint ministre. Pourquoi ne pas le dire bonnement ? M. Duruy a d'ailleurs montré des talents qui font honneur à la perspicacité du souverain, et une intégrité de vie qui prouve que, s'il ne dédaignait pas des honneurs « qu'attendaient son activité novatrice et sa légitime ambition », il ne poursuivait pas de vulgaires bénéfices. Sans portefeuille, il saura rester quelqu'un; et s'il ne fut pas d'une fierté farouche, il semble


net de toute souillure d'argent. En ce temps, le cas est à noter.

L'innovation la plus bruyante du ministère Duruy, celle où l'on nous montre particulièrement « la hauteur du dessein et la beauté de l'effort », fut la fondation, « à la Sorbonne et dans les grandes villes, de ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées ». Le ministre, grandmaître de l'Université, voulait ainsi soustraire cette éducation « aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays ».

C'est donc pour ce grief, que l'on est bien forcé d'appeler calomnieux, qu'il ouvrit sa campagne contre les catholiques. Le clergé en masse et l'épiscopat presque à l'unanimité protestèrent. Ce fut en vain mais cette réprobation de l'Eglise de France aura plus de poids, aux yeux de la postérité, que les éloges de l'Académie; elle met le ministre de Napoléon III parmi les persécuteurs. Si l'Empereur ne l'aidait pas, « il laissait faire et ne le désavouait pas ».

Qu'est-il résulté de cette entreprise, aggravée depuis, mais dont M. Duruy avait pris l'initiative et « défini l'esprit » ? La femme française y a-t-elle gagné en grâce, en bon renom et en vertu, ou tout simplement en bien-être ? Avec la lycéenne, l'union et la dignité sont-elles rentrées dans les ménages français troublés jusque-là, prétendait-on, parce qu'en face du mari incrédule setrouvait presque toujours une épouse pieuse ou du moins croyante, élevée dans les couvents? Il serait étrange de voir la paix fleurir entre cette double impiété. Ce sont précisémentles hommes et les femmes de M. Duruy qui sont en vue aujourd'hui et au pouvoir dans toutes les sphères Chambre des députés, Sénat, magistrature, administration, finances, industrie, commerce, presse, vie publique et vie privée. A la moisson, on peut juger la semence et le semeur, car ce sont les élèves qui sont l'honneur ou la honte des maîtres. Les hommes et les femmes de la Restauration, formées au milieu des « capucinades », n'ont pas à redouter la comparaison.

« Des prêtres même excellents, objecte M. Jules Lemaitre, ont peut-être dans ces dernières années regretté M. Victor


Duruy. » C'est possible; mais le pire n'excuse pas le mauvais l'arbre a grandi et ses fruits se sont multipliés, voilà tout.

Mais n'y a-t-il que des évoques, des prêtres ou des catholiques militants à se plaindre? Écoutons les aveux que M. Jules Lemaitre lui-même place sur les lèvres d'un sceptique fictif, en pleine Académie

II dirait que le grand ministre dut être surpris de quelques-uns des résultats de ses réformes qu'il ne paraît guère que l'instruction gratuite, obligatoire et laique ait éclairé le suffrage universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui, infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et des révoltés qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais et que, si l'œuvre de M. Duruy fut une œuvre de grande volonté et de grand courage, elle fut donc aussi une œuvre d'étrange illusion.

Quoi que son panégyriste affirme, nous aimons à croire que M. Duruy n'avait pas prévu ces résultats, qu'il en a été troublé lorsqu'il les a vus et que sa confiance optimiste ne lui a pas enlevé tous les regrets ou même tous les remords. Mais, est-ce sa faute? La science et l'ardeur d'apprendre sont bonnes en soi; « un homme qui saurait tout serait nécessairement bon ».

Fort bien; aussi n'est-ce pas tant parce que l'Université de M. Duruy fait enseigner dans ses lycées de garçons et de filles, qu'elle nous inspire des craintes; c'est plutôt par ce qu'elle supprime. Si toute ignorance est imperfection, l'ignorance de la religion est de beaucoup la pire; elle ouvre la porte toute grande à la foule des vices. Le demi-science athée est le plus redoutable des fléaux, parce qu'elle excite toutes les convoitises sans leur rien opposer. L'incrédule est un navire sans gouvernail; ce sera pur hasard s'il ne se brise pas, emporté par le vent des passions sur quelque écueil. La femme libre-penseuse, épouse ou mère, est une monstruosité.


« Attendons 1 » fait dire M. Jules Lemaître à M. Duruy; l'histoire nous apprend que les transformations sociales se font lentement. Après la crise surgira une ère meilleure. «Nous traversons à ce moment quelque bas-fond; » mais nous retrouverons les terres lumineuses. Qu'en savez-vous? Pourquoi les mêmes causes ne produiraient-elles pas indéfiniment les mêmes effets, avec une accélération constante, suivant les lois de toute chute? Et puis, qu'importe l'amélioration très problématique de l'avenir à ceux qui par vous meurent aujourd'hui d'incrédulité, de désespoir et de scandale ? « L'esprit de l'enfant est un livre où le maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas. » Ces paroles de M. Duruy sont fort justement admirées; c'est pourquoi le plus irréparable et le plus lâche des crimes serait de remplacer, sur ces pages vierges et immortelles, les paroles de vie par des paroles de néant ou de mort, les vérités de la foi par les négations du doute, les noms de Dieu créateur et de JésusChrist sauveur par les mots vagues de science, de progrès et d'humanité.

M. Gréard nous dit à son tour pourquoi M. Duruy estimait et aimait son rôle de professeur « On sème à pleines mains, à toute volée, et un jour, de ces mille sillons, la moisson se lève, loin, bien loin parfois des yeux de celui qui l'a préparée, moisson d'idées saines, de sentiments justes et délicats, qui font la force intellectuelle et morale d'un pays. » C'est l'idéal; mais est-il bien sûr que « M. Duruy a été un de ces vaillants semeurs qui ne jettent que du bon grain sur un droit sillon et préparent des gerbes pour les greniers éternels ? Comme écrivain de livres d'histoire très répandus et comme ministre de l'instruction publique, il a certainement contribué beaucoup à diminuer, parmi les jeunes générations, la connaissance, l'amour et l'imitation de Celui qui est la vérité et la vie pour les nations, comme pour les individus. Les honneurs officiels, les éloges de M. Jules Simon, de M. Lavisse et de M. Jules Lemaitre n'y font rien c'est une effrayante perspective que d'avoir à rendre compte de tant d'âmes d'enfants et d'adolescents.

M. Duruy croyait « à une survie de l'âme et à une respon-


sabilité par delà la mort ». A la fin de sa longue carrière, usé et presque oublié, frappé à plusieurs reprises dans ses plus chères affections, éclairé par les malheurs tragiques de la patrie et par des scandales inouïs, vivement impressionné, sans doute, par la fin chrétienne de son fils Albert expirant le front illuminé par la foi et l'espérance, invité à la réflexion par le calme des soirs dans ses promenades solitaires de Villeneuve-Saint-Georges, désabusé de la gloire qui s'évanouit et de la vie qui s'en va, sentant enfin venir l'inexorable mort, n'a-t-il pas vu apparaître devant ses yeux la divine figure de Jésus-Christ qu'il avait méconnu, de l'Église à laquelle il n'avait pas rendu justice, des saints et saintes de France, dont il n'avait pu s'empêcher de relever la trace à chaque pas dans nos annales? N'a-t-il pas reconnu l'immense supériorité de la théologie et de la civilisation chrétiennes sur la philosophie et la civilisation gréco-romaines? Que s'est-il passé alors dans ce cœur qui semble avoir été naturellement bon ? Mystère douloureux, dont M. Jules Lemaître ne dit rien. Et pourtant, l'on eût préféré quelques renseignements précis à des généralités sonores sur la religion du patriotisme, sur des espérances qu'on ne sait ni définir ni justifier, sur les grands hommes de Plutarque acôté des Romains», sur je ne sais quelles idées « entrevues par la conscience et sommées par elle (?) d'être des vérités », sur le travail et la probité de l'historien, sur le dévouement à la famille, à la patrie, à l'humanité pauvres lieux communs de rhétorique funéraire et laïque, moins rassurants qu'un regard sur le crucifix, une invocation à Celui qui pardonne au repentir, et surtout une parole d'absolution tombée des lèvres du prêtre. En vérité, ces éloges académiques laissent dans l'âme un malaise profond et un vide amer; si la sincérité de ceux qui les prononcent n'en devait souffrir, je dirais qu'ils sonnent creux et faux.

M. Gréard, dans sa réponse, a fait, suivant la formule, le panégyrique de M. Jules Lemaître, en le saupoudrant de quelques épigrammes. C'est un morceau travaillé, sans beaucoup d'élévation et d'ampleur, mais qui ne manque ni de finesse ni d'utiles leçons.


M. Jules Lemaître s'est efforcé d'être grave comme l'auteur de l'Histoire des Romains; M. Gréard s'évertue à être spirituel, sémillant, parisien, comme l'auteur des Impressions de théâtre, des petits Billets à ma cousine, des portraits Contemporains, de Révoltée, du Mariage blanc, de l'Age difficile et de Bonne Hélène. On a eu ainsi le ragoût d'une double surprise.

Nous avons vu d'abord la genèse de ce talent si souple et si complexe. Aux dons naturels se superposent successivement l'éducation du petit séminaire, l'enseignement de l'École normale, le professorat qui est un premier apprentissage de la vie et enfin l'expérience la plus complète que l'on puisse rêver, faite de toutes les relations et de tous les rallinements de la capitale, où il avait éclaté tout d'un coup et conquis le public.

M. Gréard en analyse ensuite les éléments en apparence contraires. Sous l'homme d'impression et d'ironie, qui se plaît à ce qu'il y a de plus aigu, de plus subtil, de plus intense et de plus frémissant dans notre littérature du dix-neuvième siècle, qui aime à montrer son esprit, sa force et sa flexibilité en se jouant au milieu des paradoxes, des surprises et même des inconséquences et des contradictions; sous ce flot toujours jaillissant, mais un peu trouble et troublant, il montre l'homme de bon sens clair, de goût délicat et de jugement sûr, nourri des modèles classiques, formé aux meilleures méthodes et prémuni tout à la fois par la finesse native et par une culture gréco-latine très complète contre les engouements contemporains. Ce primesautier qui a l'air de faire fi des règles est imbibé jusqu'aux moelles des plus fermes principes, et il s'en sert comme pas un, sans le dire. Sécheresse de l'analyse scientifique, mièvreries de la critique psychologique, grossièretés du naturalisme, bizarreries du tolstoïsme, de l'ibsénisme et du cosmopolitisme en général, excentricités du symbolisme et des jeunes écoles, brouillards du néo-christianisme et du faux mysticisme, M. Jules Lemaître a su éviter tout cela. Et cet esprit très vif et très avisé s'exprime dans un français alerte et classique. On pourrait aller plus loin peut-être que M. Gréard, sans .sortir de la vérité. Sous le dilettante et le railleur ne serait-


il pas possible de découvrir l'homme simple et facile à l'émotion, le penseur préoccupé des graves problèmes de l'âme, de la religion et de l'éternelle destinée? Sous cette joie de vivre, de comprendre et de persifler, n'y a-t-il pas un désir et une soif de croire et de prier ?

Si M. Jules Lemaître « adore » M. Renan, « l'incomparable modèle », suivant des expressions que M. Gréard devait à sa situation universitaire, à son âge, à son auditoire et aux convenances de ne pas employer, en parlant de ce malheureux qui a usé sa vie à blasphémer la personne vraiment adorable de Jésus-Christ, s'il saisit trop volontiers l'occasion de rire des choses ou des gens d'église, il a su rendre justice au talent, au caractère et aux croyances de Louis Veuillot. Cet hommage du cœur autant que de l'esprit semble aller plus loin et plus haut que le « rude polémiste » Si Louis Veuillot avait vécu assez longtemps pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, – c'est la conclusion de votre étude, j'aurais voulu, après quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet et de cuistre par-dessus le marché, le prendre à part et lui dire Non, je vous jure, ce ne sont point mes passions qui m'ont ravi la foi je ne leur obéis pas toujours. Et ce n'est pas non plus la superbe de l'esprit. je ne me sentirais pas diminué, si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche. Je ne suis pas un libre-penseur, car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les religieuses, non par une espèce de niaise et suffisante coquetterie morale j'aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment

« On ne parle pas ainsi, observe justement M. Gréard, de ce qui ne touche point. » Ces paroles émues laissent donc espérer.

En attendant cette heureuse « crise de conscience qui serait une conversion et qui ouvrirait à M. Jules Lemaître des horizons infinis de lumière et d'émotion, ce qui domine et ce qui attriste le plus dans les deux discours académiques du 16 janvier, c'est le rationalisme sceptique qui en est l'âme, plus froid chez M. Gréard, plus franc chez le récipiendaire.


L'un et l'autre semblent considérer le triomphe de la science sur la foi, de la Révolution sur l'Église, comme un fait accompli et définitif.

M. Jules Lemaître le dit expressément « La Révolution est rationaliste dans son essence. » Ce mot étant pris dans son sens exclusif de toute révélation surnaturelle et de toute religion positive, c'est la thèse même de Joseph de Maistre proclamée en pleine Académie. « Satanique » et « rationaliste », en effet, sont ici réellement synonymes et désignent une même source de crimes et d'erreurs la révolte systématique et l'indépendance de l'homme vis-à-vis du créateur, l'autonomie de la raison et de la liberté humaines. C'est par l'arrogance de l'esprit plus encore que par les vices de la chair que le démon règne. Animalis homo! Cet homme, dont parle saint Paul, qui ne comprend pas les choses de Dieu, c'est moins le sensualiste et le viveur que le rationaliste et le philosophe.

Et ceci, pour le dire en passant, prouve une fois de plus quelle chimère poursuivent les apôtres irréfléchis qui parlent sans cesse de « baptiser la Révolution », de faire entrer dans l'Église « la vierge sauvage ».

« La Révolution est rationaliste dans son essence » autant vaudrait donc espérer baptiser le paganisme, l'orgueil ou le mal, essayer la conciliation de Jésus et de Bélial. La facilité avec laquelle des esprits, d'ailleurs bien intentionnés, se laissent prendre à ces formules qui devraient choquer le sens chrétien par les blasphèmes qu'elles cachent, les illusions toujours renaissantes d'un optimisme toujours trompé, montrent combien l'on a perdu la notion des dogmes et le sens des mots. Qu'on relise, entre autres choses, le discours de M. Jules Lemaître et la réponse de M. Gréard on sentira tout ce qu'il y a de mépris et d'orgueil dans cette courtoisie du scepticisme et du rationalisme contemporains, combien ces lettrés sont loin de l'humilité et de la docilité de la foi. Dieu, qui a renversé le paganisme, c'est-à-dire le rationalisme de ces Grecs et de ces Romains de Plutarque et de Tite-Live qu'on affecte de nous présenter comme des modèles, Dieu peut bien vaincre la Révolution rationaliste, ce paganisme des nations modernes; mais il ne la vaincra


qu'en la détruisant. La grâce elle-même ne peut changer l'essence des choses.

C'est un triste symptôme, que de pareils discours soient échangés, sans soulever de protestation, en face de l'élite intellectuelle d'un peuple chrétien depuis quinze siècles, qu'ils soient communément applaudis par des journaux même catholiques etqu'onn'ose qu'avec desprécautions infinies montrer ce qu'ils renferment de vague, de faux et de contradictoire. Que sont, en effet, si l'on veut presser les termes, « ces croyances morales, simples et fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles » ? Que peut bien être la vie d'un écrivain français du dix-neuvième siècle et d'un ministre de l'instruction publique, vivant au milieu des lumières du christianisme, coudoyant sans cesse l'Église et pouvant lire l'Imitation et les Évangiles, et qui fait songer, lorsqu'on veut en faire le plus grand éloge possible, « à quelque très belle vie de Plutarque, côté des Romains » ? Que valent, pour abriter la conscience et la destinée de l'âme immortelle, ces vagues terrains et ces fragiles « refuges » ouverts à notre inquiétude « entre les croyances et le doute ou la négation », comparés à nos sublimes cathédrales? Quand on a l'ensemble lumineux de la théologie catholique, comment se contenter de je ne sais quelle « vénérable tradition de postulats moraux », qui assureraient à nos devoirs une « base assez éprouvée pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop grossièrement, et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient plus qu'exercices de luxe et agréments passagers »?

Quoi que puisse penser et dire M. Jules Lemaître, jamais « une morale rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs et des espérances précises d'outretombe, fondée sur le sentiment de l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en charité », jamais l'ondoyante « tradition de la vertu simplement humaine » ne pourra « établir son règne dans les multitudes » jamais elle


ne revêtira aux yeux de tous les hommes « un caractère impératif » qui comprime les passions violentes et mauvaises; jamais elle ne consolera les douleurs qui s'abattent, un jour ou l'autre, sur toute vie, ne conseillera le pardon et le sacrifice, et ne fera aimer la tempérance et la chasteté; jamais, en un mot, elle ne suffira aux aspirations de l'âme humaine et aux « besoins éternels des sociétés ».

Nous devons même ajouter que ce qui aurait pu contenter les contemporains de Platon et d'Aristote ou les héros de Plutarque est trop peu pour les générations sur lesquelles s'est levé et a longtemps rayonné le soleil de l'Évangile. Le pauvre Musset laissait vraiment parler son cœur, lorsqu'il exprimait ces cris d'angoisse

Je voudrais m'en tenir a l'antique sagesse.

Je ne puis; malgré moi l'infini me tourmente.

Une immense espérance a traversé la terre;

Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui

La prière humble et persévérante apaiserait les doutes mais on ne veut pas de ce remède, parce qu'on aime son mal, et parce qu'on est secrètement fier des ruines que la raison a faites. On répète que la foi est un don gratuit, sur lequel nous n'avons aucune prise, pour se dispenser de préparer et d'ouvrir son cœur, et l'on va ainsi jusqu'à rejeter sur Dieu même cette prétendue « impuissance de croire » si fort à la mode et qui est un mensonge de l'orgueil.

En songeant aux puérilités et aux contradictions dans lesquelles se débattent les prétendus esprits forts, les librespenseurs et les rationalistes, nous ne pouvons résister au plaisir de faire entendre Bossuet; cette fierté de croire et d'affirmer sa foi est si consolante, en ce temps de concessions où la vérité semble rougir devant ses1 ennemis et demander grâce en s'amoindrissant!

Déplorable aveuglement Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous, qui, détaché de toute autre cause et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux, et porte par toute la terre, avec l'impression de sa main, le caractère de son autorité c'est Jésus-Christ et son Eglise. Il a mis dans cette Église une autorité seule capable d'abaisser l'orgueil et de relever la simplicité, et qui, également propre aux sa-


vants et aux ignorants, imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies? Qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur et qu'il serait aisé de les confondre si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées?

Après la réception de M. Jules Lemaitre il y avait encore quatre fauteuils vacants à l'Académie française. M. Anatole France ayant été choisi pour remplacer M. Ferdinand de Lesseps, et M. le marquis Costa de Beauregard pour succéder à M. Camille Doucet, il n'en reste plus que deux celui de M. Pasteur et celui de M. Alexandre Dumas. Sans compter l'auteur de Nana et de Lourdes, candidat perpétuel, les compétiteurs sont nombreux. M. Émile Deschanel et M. Francis Charmes auraient, dit-on, les plus grandes chances mais avant les prochaines élections, au mois de mars, la mort aura peut-être fait de nouveaux vides.

Les lecteurs des Études connaissent l'habile et perfide écrivain de Sylvestre Bonnard et de la Rôtisserie de la reine Pédauque. Nous espérons avoir le plaisir de leur parler bientôt d'un Homme d'autrefois, de la Jeunesse et des Dernières années du roi Charles-Albert, et enfin du Roman d'ult royaliste sous La Révolution. Ils verront que le gentilhomme si français de langue et de coeur qui les a écrits est digne compatriote et parent de Joseph et de Xavier de Maistre. De toutes manières, le choix de M. le marquis Costa de Beauregard fait honneur à l'Académie française.

ET. CORNUT.


LE

CONFLIT ACTUEL DES FABRIQUES 1

1

II ne faut pas juger de l'importance des questions par la situation des personnages entre lesquels elles se discutent, ni par l'étendue des territoires dans lesquels elles se déroulent. La grande question des rapports de l'Eglise et de l'Etat se retrouve au fond du plus petit village, de la plus petite paroisse. La fabrique y sert de champ de bataille entre les représentants des deux Pouvoirs.

Nous avons vu précédemment commentles Fabriques, ressuscitées sous le gouvernement consulaire, réorganisées sous le gouvernement impérial, avaient été, du fait même des actes législatifs qui leur rendaient la vie et assuraient leur fonctionnement, plus ou moins entamées par les ingérences du pouvoir civil. Publiés sans l'aveu ni la participation de l'autorité ecclésiastique, l'article 76 des organiques qui décrétait la restauration des établissements paroissiaux, le décret du 30 décembre 1809 qui les soumettait à une règle unique substituée à la diversité des règlements épiscopaux, constituaient un empiétement grave, une usurpation du domaine garanti à l'Église par le pacte concordataire, une atteinte aux droits essentiels de la société religieuse. Nous avons vu ensuite commentles Fabriques ont particulièrement à souffrir de la loi de spécialisation, qui interdit aux établissements ecclésiastiques de recevoir des fondations ou donations, en dehors du but qui leur est propre; qui défend en conséquence aux Fabriques de recevoir des libéralités à d'autres fins que le service matériel du culte, telles que serait, par exemple, le soulagement des pauvres, ou l'entre.tien d'écoles -chrétiennes défense qui équivaut à une déclaration d'incapacité, et permet d'invoquer la nullité de la disposition à toute époque et en tout état de cause, et même 1. V. Études, 15 janvier 1896.


dans le cas où elle aurait été autorisée par décret administratif.

Enfin, nous avons vu comment, dans les rapports entre les communes et les Fabriques, les communes ont été exonérées de leur charge vis-à-vis des Fabriques, et les Fabriques astreintes à une dépendance plus étroite vis-à-vis des communes. D'une part, le concours des deux bourses, communale et fabricienne, pour subvenir aux dépenses du matériel et du personnel du culte laissées aux soins des localités, a été supprimé. D'autre part, le contrôle budgétaire de la commune sur la fabrique a été non seulement maintenu, mais aggravé.

On croyait, qu'après avoir été si maltraités, nos établissements paroissiaux auraient quelque repos; on se trompait; si répit il y eut, il ne fut pas de longue durée. Les dernières mesures législatives que nous venons de rappeler datent de 1884; en 1891, la question était reprise par un autre côté, et résolue une fois de plus dans un sens défavorable à l'Eglise il s'agit de la loi de 1892-1893 sur la comptabilité des Fabriques.

II

Très diverses ont été les appréciations portées sur cette œuvre moitié juridique, moitié administrative. Nous ne parlons pas des publicistes hostiles, pour qui toute violence contre l'Église, toute méconnaissance de ses droits est une bonne aubaine ceux-là ne pouvaient manquer d'applaudir au nouveau coup qui lui était porté. Nous ne tenons pas compte non plus des légistes officieux, dont la fonction est d'excuser ou de défendre les actes du gouvernement, et qui parfois en plaidant pour lui plaident pour eux-mêmes. C'est le cas de MM. Pierre Marqués di Braga, conseiller d'Etat, et Théodore Tissier, auditeur au Conseil d'État. Dans leur livre intitulé Manuel théorique et pratique de la comptabilité des Fabriques, devenu classique sur la matière, ils font l'apologie de leur propre ouvrage, en s'appliquant à justifier une loi à la rédaction de laquelle ils ont travaillé plus activement que personne.

Prenons des jurisconsultes indépendants, dont l'impartia-


lité n'est pas plus contestable que la science. Voici, par exemple, M. Léon Aucoc, très sévère pour la loi de 1884, et dont l'avis emprunte à cette sévérité même un surcroît d'autorité « On a pu, dit-il, combattre les dispositions de la loi de 1884, en invoquant l'esprit du Concordat, la liberté de conscience, l'équité et la logique. Mais nous ne croyons pas que le décret de 1893 puisse être considéré comme une mesure dangereuse pour les Fabriques et leurs administrateurs, comme une atteinte aux prérogatives essentielles de l'épiscopat, comme une laïcisation de l'Église. Après examen attentif, nous ne pouvons nous associer aux violentes protestations qu'il a soulevées »

Par contre, voici M. Émile Ollivier, que l'on n'accusera pas de sacrifier habituellement l'État à l'Église il s'élève avec véhémence contre la nouvelle législation, et il va jusqu'à blâmer l'épiscopat d'avoir laissé s'accomplir en silence cette usurpation sur les droits dont la garde lui est confiée 2. –Qui a raison de l'ancien ministre de l'Empire libéral ou du vice-président de l'Académie des sciences morales et politiques ?

Quant aux évoques mis en cause, méritent-ils le reproche qui leur est adressé ? Est-il vrai qu'ils se soient rendus coupables d'un lâche silence ? Non, après avoir présenté, par la voie administrative, leurs observations au ministre des Cultes, voyant que leurs plaintes discrètes n'étaient pas écoutées, ils jugèrent que le moment était venu de parler haut et clair. Le 10 mars 1894, M. Spuller déclarait à la tribune de la Chambre que, sur 87 évêques, 25 seulement avaient protesté. IL se trompait, oubliant à dessein de comprendre dans son calcul ceux qui avaient adhéré aux protestations des métropolitains ou d'autres évêques. On peut dire que, sous une forme ou sous une autre, la réprobation publique de l'épiscopat fut unanime3.

1. Rapport lu à l'Académie des sciences morales et politiques, le 1er juillet 1894, sur les changements apportés depuis 1884 à la législation sur les Fabriques des églises.

2. Journal le Figaro, du 27 juin 1894. Solutions politiques et sociales. p. 296.

3. Voir les lettres de NN. SS. les évêques de Séez ( dans le Monde, du


Ce qu'il faut reconnaître, c'est la réserve apportée par les chefs du clergé à indiquer, comme corollaire obligatoire de la condamnation doctrinale de la loi, le refus de s'y soumettre dans la pratique. La résistance passive n'a pas eu, il s'en faut, sur le terrain de la loi des Fabriques, les apôtres nombreux et fervents qu'elle a rencontrés pour la loi d'abonnement. Les règles nouvelles devaient s'appliquer pour la première fois aux budgets votés en 1893 pour 1894; et les premiers comptes rendus devaient être présentés à l'autorité chargée de les juger, avant le ler juillet 1895. A cette datelimite, bon nombre de fabriques se trouvèrent en retard d'où avertissement fulminé par le ministre des Cultes, M. Poincaré et menace d'appliquer les sanctions pécuniaires prévues en pareil cas.

C'est tout au plus, croyons-nous, si quatre ou cinq des membres de l'épiscopat ont repoussé formellement, comme devant être tenu pour non avenu, ce dernier avis comminatoire. Les autres jugeant la situation trop difficile, les risques trop graves, ou bien n'ont rien dit d'officiel, ce qui semble une acceptation, ou bien ont déclaré positivement qu'il fallait se résigner et subir la loi du plus fort. Telle avait été l'opinion exprimée, dès le début du conflit, par plusieurs prélats, d'ailleurs très militants, l'archevêque d'Aix, l'évêque d'Annecy1.

Quelques esprits hardis ont paru regretter cette attitude ils ont soutenu que la résistance effective à la législation des 23 décembre 1893) archevêque de Paris, archevêque de Reims (Monde, 7 janvier 1894 ); archevêque de Toulouse (Monde, 10 janvier) évêque de Nancy (Monde, 12 janvier) évêque de Quimper, archevêque de Bordeaux ( Monde, 14 janvier ) évêque de Vannes ( Monde, 20 janvier ); archevêque de Lyon, évêque de Troyes ( Monde, 21 janvier ); évêque de Montpellier ( Monde, 24 janvier ) évêque de Nevers ( Monde, 27 janvier ) évêque de Blois (Monde, 28 janvier ) évêque de Belley, évêque d'Annecy ( Monde, 29 janvier ) archevêque d'Aix ( Monde, 3 février); évêque de Versailles ( Monde, 4 février), évêque de Grenoble ( Monde, 11 février) évêque de Dijon, évêque de Pamiers ( Monda, 12 février); évêque de Tulle (Monde, 15 février); évêque de Digne Monde, 18 février); évêque de Bayeux (Monde, 19 février), etc. Tout récemment encore, Mgr Sonnois, Mgr de Cabrières adressaient au ministre de nouvelles observations.

1. Voir le journal l'Univers, du 19 décembre 1895.


Fabriques, devant mettre en cause prêtres et laïques, s'étendre partout des villes jusqu'au fond des campagnes, saisir partout l'opinion, était le meilleur terrain de combat que l'on pût trouver depuis les lois scolaires. Il y a du vrai dans cette observation. Mais peut-être ses auteurs négligeaient-ils de prévoir, de calculer les conséquences immédiates d'une pareille campagne difficultés inextricables pour les curés, affolement et désertion en masse des fabriciens, entraves à l'exercice même du culte, etc. Ces dernières considérations ont frappé davantage des esprits réfléchis.

En face de la loi des Fabriques, la ligne de conduite qui paraît généralement adoptée est celle de la transaction. Les évêques ont pour la plupart recommandé à leurs prêtres d'étudier avec soin les documents législatifs de 1892-1893, de donner plus que jamais leurs conseils aux présidents et aux trésoriers des Fabriques, d'insister auprès de ces hommes dévoués pour qu'ils conservent leurs fonctions, acceptent un travail inattendu, à plusieurs égards absorbant et difficile, s'accommodent, dans la mesure de ce qui est possible ou nécessaire, aux exigences du législateur. Quelques-uns même veulent espérer que de nouvelles instructions ministérielles, la sagesse, la mesure apportée par les agents du Pouvoir à l'exécution de leur mandat, aplaniront quelquesunes des difficultés que révélera l'expérience.

De tout cela faut-il conclure que la loi est bonne, acceptable en principe; qu'elle ne cause ni ne prépare à l'Église aucun détriment que tout au contraire, comme on n'a pas craint de l'écrire, « une fois la tourmente apaisée, l'autorité religieuse et le pouvoir civil sortiront de cette crise plus forts et plus unis l » ? Non; il y a là un optimisme qu'il n'est pas besoin de réfuter, il se détruit par sa propre exagération. Tout en cédant à la nécessité, les évêques ne se laissent point aller à pareilles illusions; ils savent ^très bien que le modus vivendi auquel ils se résignent, dans la crainte de précipiter par impatience un dénouement redoutable, n'est qu'une halte dans la lutte; ils savent très bien que la loi nou1. M. J. Marie, professeur à la Faculté de droit de Caen, art. de la Revue <îu droit public, numéro de septembre-octobre 1894 article conçu d'ailleurs dans un esprit très modéré, bienveillant même à l'égard de l'Église.


velle, votée dans l'unique but de nuire à l'Église, très préjudiciable, pour le présent, aux intérêts des Fabriques, est le présage, pour l'avenir, de mesures plus vexatoires encore. Et c'est ce que nous voudrions montrer.

Pour cela, refaisons tout d'abord brièvement l'historique de la législation fabricienne de 1892-1893.

III

Le 15 décembre 1891, M. César Duval, député de la HauteSavoie, rapporteur du budget des Cultes pour 1892, proposait aux Chambres, après l'avoir fait adopter par la commission, un amendement à la loi de finances ainsi conçu «A partir du 1er janvier 1893, les comptes et budgets des Fabriques et consistoires seront soumis à toutes les règles de la comptabilité des autres établissements publics. Un règlement d'administration fera connaître les conditions d'application de cette mesure. »

On connaît la tactique; ce n'était pas la première fois qu'incidemment à une loi de finances, au milieu d'une discussion bourrée de chiffres, généralement hâtive, précipitée, s'introduisait subrepticement le principe d'une loi persécutrice. La manœuvre avait déjà été employée avec succès à l'occasion des impôts congréganistes. Cette fois, le procédé oblique se doublait d'une autre habileté, consistant à octroyer en bloc au pouvoir exécutif un véritable mandat législatif. Peu importait la violation du grand principe de la séparation des pouvoirs. Le système offrait l'avantage d'éviter le contrôle de la publicité et des débats contradictoires l'œuvre mise au jour, après avoir été achevée clandestinement, si l'opinion publique murmurait, le gouvernement et le législateur avaient la ressource de se rejeter l'un sur l'autre la responsabilité des dispositions dont chacun désavouerait la paternité.

La délibération fut très courte tant à la Chambre qu'au Sénat. En 1884, le remaniement de la législation fabricienne était venu se greffer sur une refonte de la loi municipale. Mais outre que le hors-d'oeuvre était alors moins flagrant, la discussion ne fut point écourtée elle se développa durant


plusieurs séances au Palais-Bourbon et au Luxembourg, et ne se termina que par une sorte de compromis entre sénateurs et députés. En 1891-1892, la rapidité du débatlui donna les allures d'un escamotage. A la Chambre, dans la séance du 15 décembre 1891, discours de Mgr Freppel pour combattre la proposition Duval,-ce futle dernier que prononça l'infatigable champion des droits de l'Église; jusqu'au bout il était resté fidèle à la mission qu'il s'était donné de défendre pied à pied avec une obstination égale à la persévérance de l'attaque les institutions catholiques, discours de Mgr Freppel et réplique du rapporteur; le gouvernement ne prit même pas la peine de faire connaître son avis. Au Sénat, dans la séance du 9 janvier 1892, à la suite de quelques observations présentées par M. Lucien Brun, réponse de M. Fallières, ministre des Cultes ce fut tout; l'art. 78 de la loi de finances 1893 était adopté.

Quatorze mois plus tard, à la date du 27 mars 1893, et sous la signature de M. Dupuy, ministre des Cultes, de M. Tirard, ministre des Finances, paraissait le décret portant réglementation d'administration publique sur la comptabilité des Fabriques. Une commission spéciale de treize membres, nommée le 6 juillet 1892 par M. Ricard, alors ministre des Cultes, en avait élaboré le projet; son travail, transmis au conseil d'Etat, avait été examiné et amendé successivement par les sections réunies de l'Intérieur et des Finances et par l'assemblée générale. Comme le décret du 27 mars était luimême incomplet, il fut spécifié, art. 29, § 1er, que les ministres des Cultes et des Finances arrêteraient de concert les mesures d'exécution supplémentaires; c'est en vertu de cette délégation que MM. Spuller et Burdeau ont, à la date du 15 décembre 1893, signé « l'Instruction ministérielle sur la comptabilité des Fabriques »

Ainsi, article 78 de la loi de finances pour 1892 Décret du 27 mars 1893; Instruction ministérielle du 15 décembre 1893, tels sont les documents patiemment préparés et remaniés durant deux, années consécutives, et signés des noms les plus divers qui constituent la nouvelle législation fabriçienne de 1892-1893.

Jusqu'au 27 mars, les catholiques n'avaient, pour se ren-


seigner sur les desseins du gouvernement, que la décision théorique contenue dans l'article 78 de la loi de finances. La généralité de la formule était de nature à inspirer de l'inquiétude. Quelle serait au juste la portée de cette législation indiquée seulement d'un trait? jusqu'où irait cette mainmise annoncée de l'État sur les deniers fabriciens? On attendait. Loin de s'effacer, l'impression pénible que l'on ressentait ne fit que se fortifier à la lecture du décret du 27 mars et de la circulaire du 15 décembre. C'est alors que les protestations de l'épiscopat éclatèrent; elles ne sont point encore apaisées. Le gouvernement essaya de défendre son œuvre. Ses avocats firent tout d'abord valoir la gravité des motifs qui avaient déterminé la nouvelle intervention du législateur. Quels sont les motifs invoqués ? Le principal, c'est la nécessité pour les communes de voir plus clair dans les comptes et budgets des Fabriques. La nécessité de voir plus clair dans les finances des Fabriques Mais depuis la loi de 1884, qu'est-ce donc que les communes ont en droit à démêler avec les Fabriques? Nous l'avons dit, par cette loi de 1884, le concours obligatoire a été supprimé. Si la commune s'est obligée à venir en aide à la fabrique pour les grosses réparations des édifices communaux affectés au culte et l'indemnité de logement des curés, elle ne saurait se prévaloir d'une combinaison hypocrite qui n'est pour elle qu'un moyen de se décharger de ses obligations sur le voisin, tout en ayant l'air de lui rendre service. Consentons pour un instant à y voir, au lieu d'un trait de haute comédie, un bienfait de bon aloi, justifiant, dans une certaine mesure, le contrôle des finances fabriciennes par la commune; ce contrôle était-il donc dépourvu des moyens de s'exercer? De tout temps les communes n'ont-elles pas été représentées dans les conseils de fabrique par le maire, et à son défaut, s'il n'est pas catholique, par un autre membre de la municipalité? Depuis 1884, et cela déjà par le fait d'un intolérable excès de pouvoir, les communes ne sont-elles pas appelées à donner annuellement leur avis sur le budget des Fabriques? Et enfin les communes ont-elles jamais été tenues de prêter le moindre secours financier, avant de s'être fait communiquer pièces et documents, avant d'avoir pris connaissance détaillée de l'état des ressources du deman-


deur? Acceptons le chiffre de sept millions auquel se monteraient encore annuellement les subventions fournies aux fabriques par les communes 1. Manifestement, en édictant la loi de 1892, on a eu d'autres motifs que d'arriver à connaître la situation réelle des établissements paroissiaux qui participent à ces crédits cette situation est parfaitement connue. Et en tout cas l'indigence de renseignements, eût-elle été aussi réelle qu'elle est imaginaire, ne pouvait justifier l'extension de la mesure à toutes les Fabriques sans exception, même à celles qui ne demandent aucun concours. Aussi les avocats du gouvernement se sont-ils particulièrement attachés à plaider les circonstances atténuantes ils ont fait valoir et les limitations légales qui circonscrivent les effets de la réforme opérée, et les ménagements que le Conseil d'État, chargé d'approprier les règles générales des établissements publics à la situation spéciale des Fabriques,. aurait apportés au règlement de cette délicate question. La réforme, ont-ils dit, porte exclusivement sur le régime comptable. Ainsi, elle n'a pas un caractère administratif et ne comporte aucune innovation en ce qui regarde le recrutement, la composition, l'organisation, le fonctionnement des Fabriques. Ainsi encore, elle n'a pas un caractère financier, au sens propre du mot; elle n'a modifié en rien les charges et les revenus des Fabriques.

De plus, dans la substitution des règles rigoureuses de la gestion publique aux procédés adoucis de la gestion familiale des deniers fabriciens précédemment en usage, le Conseil d'État, loin d'appliquer le principe dans sa rigueur, a pris sur lui d'y déroger en plusieurs points, soit pour faciliter la marche du service, soit pour respecter autant que possible le domaine de l'Église. Pour faciliter la marche du service; c'est dans cette pensée qu'il a exempté les trésoriers du cautionnement, déclaré leurs fonctions compatibles avec n'importe quelle profession, restreint l'inscription hypothé1. Ce chiffre est emprunté à l'art. 136, n»« 11 et 12 de la loi du 5 avril 1884. En France, il y a environ 36 000 fabriques paroissiales. Si toutes les fabriqnes prenaient une part égale aux secours alloués, ce serait la modique somme de 194 francs que chacune recevrait chiffre bien insignifiant pour être le motif d'un renouvellement complet de la comptabilité.


caire, qui peut être prise contre eux par la fabrique, au cas d'irrégularité dûment constatée par le juge du compte. De là encore les mesures énoncées dans l'article 3 du décret en vue d'accélérer la perception journalière des droits établis à l'occasion des cérémonies du culte. Pour respecter, autant que possible, le domaine de VÈglise tandis que tout est laïque dans les comptabilités officielles, un seul point, dans les Fabriques, a été sécularisé à savoir l'apurement définitif des comptes, apurement transféré du conseil de fabrique et du tribunal de l'évêque au conseil de préfecture et à la Cour des comptes.

Les tenants de l'État insistent sur cette dernière observation. Énumérant les rouages compliqués de la comptabilité publique, ils se plaisent à faire remarquer chacun de ceux dont la direction est laissée à la fabrique ou à l'évoque. Dans une comptabilité publique, la première opération, au commencement de l'exercice annuel, c'est d'établir le budget des recettes et des dépenses; eh bien, disent-ils, l'établissement du budget, c'est-à-dire l'appréciation de ce qui est utile ou convenable pour le service du culte continue d'appartenir à la fabrique, sous le contrôle souverain de l'évêque. La seconde opération consiste à employer les fonds prévus au budget. Elle se fait par le moyen de l'ordonnateur qui délivre les mandats de payement ou de recouvrement, et par le moyen du comptable qui paye ou qui encaisse; eh bien, ici encore l'État n'intervient qu'à la dernière extrémité et dans une seule de ces deux fonctions; le comptable ordinaire, c'est le trésorier, l'homme de la fabrique et de l'évêque; le trésorier-marguillier se récuse-t-il, la fabrique peut encore choisir, même en dehors de ses membres, un receveur spécial ce n'est qu'à défaut du trésorier et du receveur spécial que le percepteur, l'homme de l'État, est nommé d'office comptable. Enfin, la troisième opération est la reddition de comptes de l'ordonnateur, et la reddition de comptes du comptable; l'ordonnateur ayant à prouver, à la fin de l'exercice, qu'il a bien administré conformément aux crédits ouverts etauxintérôtsde la fabrique c'estle point de vue moral; le comptable ayant à prouver par la production de pièces justificatives, qu'il a encaissé tout ce qu'il devait encaisser


et payé tout ce qu'il devait payer c'est le point de vue matériel. Eh bien, le jugement matériel des comptes du comptable des Fabriques est seul déféré aux conseils de préfecture et à la Cour des comptes, lesquels n'ont ainsi qu'une chose à .vérifier, à savoir si le comptable, suivant l'expression consacrée, est quitte, ou en avance, ou en débet. L'examen moral du compte de l'ordonnateur, celui que les Chambres exercent vis-à-vis des ministres, les conseils généraux visà-vis des préfets, les conseils municipaux vis-à-vis des maires, revient à l'évoque, qui reste toujours seul juge définitif de la bonne ou mauvaise marche de l'administration fabricienne.

IV

Voilà ce que disent nos adversaires, nous avons fidèlement transcrit leurs arguments. Est-il bien difficile d'y répondre ? Le lecteur en jugera tout à l'heure. Observons préalablement qu'il y a deux points sur lesquels aucune justification n'est même essayée, tant ils sont en dehors de toute règle d'équité et de comptabilité, tant l'arbitraire et la malveillance y éclatent.

Le premier point est consigné dans les articles 3 et 24 du décret, 32 et 33 de l'Instruction c'est l'annexion du casuel à la comptabilité fabricienne. Les oblations perçues à l'occasion des offices du culte comprennent deux sortes de deniers essentiellement distincts, des deniers fabriciens, appartenant à la paroisse, sur lesquels aucune remise ne peut être faite, et des deniers non fabriciens, appartenant aux ecclésiastiques et aux employés de l'église, que ceux-ci sont libres d'abandonner, s'ils le veulent, et dans la proportion où ils le veulent. C'est leur bien à eux; ils peuvent le recevoir directement, de la main à la main, du débiteur, sans avoir à en ?rendre compte à personne. Quel que soit le mode de perception, cette part de l'oblation ne change pas de nature, elle constitue toujours une encaisse privée. Dès lors, de quel droit la soumettre aux règles de la comptabilité publique? De quel droit en tenir état dans les budgets paroissiaux? Obliger les curés à inscrire leur casuel dans les registres des Fabriques, c'est tout simplement porter atteinte à la pro-


priété individuelle, à la liberté même, en soumettant les affaires personnelles de toute une catégorie de citoyens à une sorte de surveillance de haute police1.

Le second point est consigné dans l'article 25 du décret c'est l'obligation imposée au conseil de fabrique « de déclarer qu'il n'existe à sa connaissance aucune recette de la fabrique autre que celles qui sont mentionnées dans les comptes », précaution odieuse, source de défiances ouverte au sein du conseil de fabrique, véritable invite à la dénonciation dirigée surtout contre le curé dont on soupçonne d'avance l'action occulte; loi d'exception qui ne se retrouve nulle part ailleurs, ni dans les conseils communaux, ni dans aucune commission administrative; et dont les torts s'aggravent encore de la sanction pécuniaire dont on prétend l'appuyer.

Ces remarques faites, relisons l'apologie qui a été tentée de l'ensemble de la réforme. Somme toute, a-t-on dit, la réforme de 1893 n'altère pas sensiblement l'organisation admiiiisti-ative de la fabrique. Est-ce vrai? Voici, entre autres modifications de moindre importance, une altération essentielle, ce semble, du caractère traditionnel de la fabrique. Le décret de 1809 qui, de l'aveu même du gouvernement, n'a pas cessé d'être le texte fondamental de la législation fabricienne, exige par son article 3 que tous les membres du conseil appartiennent au culte catholique; par son article 4 encore plus formel, il en écarte le maire, quoique membrené, s'il est étranger à cette confession. Dès lors, n'y a-t-il pas violation formelle d'une règle constante à imposer au conseil, le cas échéant, un inspecteur protestant, un comptable juif, des juges libres-penseurs ? C'est pourtant ce que produira le décret du 27 mars, en faisant intervenir dans la comptabilité des Fabriques les percepteurs (art. 5 et 9), les inspecteurs de finances (art. 5), les'membres du conseil de préfecture et de la Cour des comptes (art. 25), sans exiger pour eux, comme pour le maire, qu'ils fassent profession du culte catholique.

La réforme de 1893, a-t-on dit encore, n'a rien innové dans 1. Le Journal des Débats y voyait lui-même « une fiction plus qu'inutile».


les charges et revenus de la fabrique; loin d'y perdre, les finances fabriciennes vont y gagner. -Est-ce vrai ? Les fonctions de comptable, quand le trésorier-marguillier, dégoûté par les difficultés du nouveau service, les aura désertées, ne seront plus gratuites; receveur spécial ou percepteur recevront des remises sur toutes les recettes. Ce sera du coup un impôt de 3 ou 4 pour 100 qui pèsera sur les frais du culte catholique au profit des receveurs spéciaux ou des percepteurs 1. Peut-on appeler cela une diminution de charges ? P Les complications et les gênes imposées aux quêtes, aux souscriptions, aux levées de troncs; la crainte de s'ingérer dans un service public et d'être dénoncé pour comptabilité occulte; le caractère froid, officiel des agences administratives imprimé aux établissements paroissiaux; la main agissante et prenante de l'Etat qui se montrera dans les moindres opérations; tout cet ensemble ne va-t-il pas singulièrement ralentir les dons volontaires et les oblations discrètes des fidèles, en même temps que le zèle du curé à les susciter ? ¡) L'aumône ne se donne pas ni ne se demande d'après les procédés d'un formalisme aussi sévère. La rigueur même que, d'office, on déploiera pour le recouvrement des sommes dues tournera au détriment de la caisse. Se figure-t-on une poursuite exercée pour le prix d'une location de chaise à l'église? Le résultat le plus clair sera qu'à l'avenir les paroissiens y regarderont à deux fois avant d'en louer. Peut-on appeler cela une augmentation de revenus ? Les auteurs de la loi ont dit qu'ils avaient voulu protéger les finances des Fabriques mais la première protection à donner aux Fabriques serait de ne pas les rendre odieuses.

On a dit en troisième lieu que, grâce aux efforts du Conseil 1. Les remises se calculent sur les bases suivantes

Sur les premiers 5 000 francs, à raison de 4 pour 100

Sur les 25 000 francs suivants .3

Sur les 70 000 francs suivants 1,50

Sur les 36000 fabriques paroissiales qui sont en France, le plus grand nombre n'a pour toutes ressources annuelles que quelques centaines ou quelques milliers de francs. Les autres dépassent bien rarement 30000 francs. C'est donc bien un impôt de 4 ou de 3 pour 100 prélevé sur les frais du culte.


d'Etat et de l'Administration centrale pour simplifier le mécanisme ordinaire de la comptabilité publique, les règles nouvelles sont d'une exécution relativement commode pour toutes les paroisses. Nous ne voulons pas nier les efforts dont on se fait gloire, mais ce que nous affirmons, c'est que la réglementation introduite est encore beaucoup trop compliquée, beaucoup trop savante, pour être d'une application pratique dans la très grande majorité des paroisses. Obligation de recueillir et de produire, pour toute recette et pour toute dépense, des pièces justificatives; nécessité de réunir plusieurs personnes, dont chacune a sa clé, pour ouvrir les caisses où sont déposés les deniers de la fabrique; registres multiples que doivent tenir les ordonnateurs et les comptables; bordereaux trimestriels de la situation financière autorisations, visas, récépissés de toute sorte pour le retrait des fonds libres, que l'on a dû, par ordre, déposer au Trésor; toutes ces prescriptions, et beaucoup d'autres que nous omettons, les unes inspirées par la méfiance, les autres par une incurable manie de bureaucratie, sont radicalement impossibles dans la plupart des fabriques rurales. Celles-ci ne pourraient même pas payer les frais d'écriture et de paperasserie qu'on leur impose. Déconcertés à l'aspect de cette machine complexe dont on les invite à prendre la direction, rendus inquiets par ces mille détails obscurs dont l'obscurité même leur semble une menace, intimidés par les responsabilités collectives ou individuelles qu'on leur dit qu'ils encourent, les fabriciens vont être fortement tentés de quitter leur poste. Au lieu du bel ordre uniforme que l'on nous faisait entrevoir, nous aurons la désorganisation des Fabriques.

v

Mais où les auteurs de la loi de 1893 aiment surtout à vanter leur modération, c'est dans la question des prétentions rivales de l'Eglise et de l'Etat sur les Fabriques. D'après eux, sur ce point délicat, l'Etat s'est réduit au minimum de ses justes revendications; il a laissé à l'Eglise la grosse part et à l'évéque un rôle prépondérant.

Avant de réfuter directement et par le détail cette asser-


tion, nous pouvons lui opposer une remarque préliminaire générale et portant sur l'ensemble toute cette législation sur la comptabilité des Fabriques a été faite sans entente avec l'Eglise et ses représentants. En 1880, sous le ministère Lepère, lorsque le projet de loi Labuze eut réveillé ces questions depuis longtemps assoupies, on avait reconnu la nécessité de consulter les autorités diocésaines; nous avons rappelé la commission extraparlementaire instituée à cet effet, et dont faisaient partie sept archevêques ou cardinaux. En 1892, aucun évêque ne fut consulté. Pourquoi ce dédain, alors que le même jour, dans une réglementation analogue des établissements juifs et protestants, on avait pris l'avis des ministres de ces deux cultes ? Le 27 mars 1893, jour où paraissait le règlement d'administration des Fabriques, deux autres décrets étaient rendus; l'un porte: «Vu l'avis du Conseil central des Eglises réformées en France. » l'autre «Vu l'avis du Consistoire central des Israélites en France. n. Pourquoi cette différence et cette injure à la religion de la majorité des Français ?

Que l'on ne dise pas que le principe d'une législation laïque sur les Fabriques, appliqué en 1892, se légitime par les précédents du Consulat et de l'Empire. Les torts du passé ne sauraient excuser ceux du présent; et la subordination de l'Eglise à l'Etat n'est pas plus acceptable au déclin du siècle qu'à son début.

Jamais du reste la théorie de la suprématie de l'État sur l'Église ne s'était affirmée avec une brutalité aussi blessante pour la dignité et l'indépendance des consciences que dans les débats sur les Fabriques. C'est à cette occasion que fut prononcée pour la première fois, par M. Casimir-Périer, la formule que l'on se plaît répéter « L'État Souverain », par opposition à l'Église. Et développant cette pensée, l'appliquant au point précis qui nous occupe, « l'État, disait M. Spuller, le 10 mars 1894, en réponse à une interpellation, l'État considère que le règlement dès questions relatives au tèmporel du culte, aux Fabriques, lui appartient exclusivement. C'est un droit qu'il a toujours exercé, qu'il continuera d'exercer dans sa plénitude, sans fléchir, sans s'abaisser, avec une inflexible modération ». On connaît


la réponse faite récemment par le ministre de l'Instruction publique et des Cultes, M. Combes, à l'archevêque de Cambrai elle est du môme ton. Que devient, avec une telle théorie, la distinction des deux puissances ? L'Église n'a plus même le droit, qu'on ne conteste pas à une compagnie de chemin de fer, de gérer elle-même son propre domaine.

Laïque en principe et dans son origine, la loi de 1892 imprime à la fabrique, à toute la fabrique, la marque de la sécularisation. Elle déclare implicitement que l'établissement paroissial, dans son ensemble, est sous la dépendance de l'État, ne relève que du pouvoir civil.

Mais venons directement à la thèse. Nous avons entendu nos contradicteurs nous expliquer par le menu ce qui est laissé à l'Église dans la nouvelle organisation des Fabriques. L'énumération où ils se sont complu peut se ramener à une seule idée l'Etat permet encore à la fabrique de calculer ce qui convient pour le vin de l'autel, pour l'habit du bedeau ou du suisse, de peser la cire, de mesurer l'huile, et d'arbitrer les dépenses de blanchissage il n'entre pas dans ces détails infimes il laisse à la fabrique le soin de les prévoir et à l'évêque le soin d'en contrôler l'exécution. Voilà la part de l'Église. Est-elle suffisante?

Observons tout d'abord que, si l'administration centrale dédaigne de mettre la main à l'encensoir, le conseil municipal pourra toujours se donner ce plaisir, par l'avis annuel que, depuis la loi de 1884, il est appelé à donner sur le budget des Fabriques.

De plus, est-il bien sûr que le contrôle administratif appartienne exclusivement à l'évêque ? Les commentateurs officiels veulent bien nous assurer, par exemple, que le jugement des comptes de l'ordonnateur rentre dans ses attributions mais aucun texte légal ne le dit expressément. N'est-il pas à craindre qu'une ligne de démarcation aussi vaguement indiquée ne soit bientôt effacée ou franchie; qu'après s'être bornés, pendant quelque temps, à juger le côté matériel du compte financier, le conseil de préfecture ou la Cour des comptes n'en viennent, par des empiétements insensibles, à s'arroger le droit d'apprécier les dépenses du


culte, de prononcer sur le budget des Fabriques même approuvé par l'évêque1 ?

Mais enfin, admettons-le l'État, en tant qu'il se distingue de la commune, ne s'est pas emparé de la sacristie. Oui, mais à part cela, il a tout pris. Ces deniers, dont il abandonne l'emploi à la fabrique et à l'autorité religieuse, il leur en dénie la propriété il ne leur reconnaît sur eux qu'un droit d'usage subordonné au sien; il affirme que ce sont des deniers publics, des deniers d'État, dont il dédaigne d'être le trésorier, mais dont il entend rester le maître.

Vous aviez cru jusqu'à présent, sans doute, que les deniers des Fabriques, fruit des quêtes et souscriptions, produit de la location des bancs et des chaises, ou revenu des donations tribut volontaire par conséquent, versé uniquement par les catholiques qui veulent bien s'y soumettre, ne pouvaient en aucune façon être assimilés aux deniers publics, produit de l'impôt sous ses différentes formes, tribut forcé, obligatoire, versé par tout le monde, sans distinction de croyance et de religion.

Vous aviez cru que les deniers des Fabriques, dont la destination juridique est d'être employés à l'entretien du culte catholique, de ce culte auquel le gouvernement se proclame sur tous les tons indifférent et étranger, ne pouvaient en aucune façon être assimilés aux deniers publics, dont la destination juridique est d'acquitter les dépenses propres de l'État, d'en entretenir les services, armée, justice, police, gendarmerie, etc.

Vous aviez cru que les deniers des Fabriques, dont le recouvrement n'est assuré que par les moyens de droit commun, ne sauraient être assimilés aux deniers publics, dont la rentrée dans les caisses de l'État est garantie par des contraintes d'ordre exceptionnel, à raison du trouble qui serait le résultat d'un arrêt dans leur perception.

Vous vous étiez trompé. Quoiqu'ils n'aient/ ni la même origine, ni la même nature, ni la même destination, ni le même mode de recouvrement, les deniers des Fabriques, le légis1. Voir là-dessus la lettre de Mgr de Cabrières au ministre des Cultes. ( Univers, mardi 7 janvier.) Rien de plus précis et de plus concluant que les observations de l'éminent prélat.


lateur de 1892 l'affirme, sont des deniers publics, sur lesquels l'État peut, doit avoir la haute main.

C'est pourquoi l'Etat en confie le maniement à ses fonctionnaires, à lui. Il n'y a pas que le percepteur qui mérite cette qualification de fonctionnaire de l'Etat. Supposons, ce qui malheureusement n'aura pas lieu dans la réalité, que les trésoriers restent à leur poste, sans se laisser décourager par les tracasseries et les charges issues de la loi nouvelle. Supposons qu'à défaut des trésoriers, les Fabriques se trouvent des receveurs spéciaux résolus à les affronter; trésorier, receveur spécial, obligés, comme tout comptable public, de prêter le serment professionnel, et de fournir, du moins le receveur spécial, un cautionnement qui ne saurait être inférieur à 100 francs 1 passibles, comme tout comptable public, d'une amende de 10 à 100 francs par chaque mois de retard dans la présentation de leur compte2; soumis, comme tout comptable public, à l'hypothèque légale, ne sont plus, aussi bien que le percepteur, que de simples fonctionnaires.

C'est pourquoi encore l'État défère à ses magistrats, à lui, le jugement des comptes financiers des Fabriques, et la solution de tous les conflits dont ils peuvent être l'occasion il fait comparaître à leur tribunal non seulement le comptable, mais aussi l'ordonnateur, mais aussi le curé, si le curé ou l'ordonnateur ont empiété sur les fonctions du comptable, se trouvent en difficulté pécuniaire avec lui.

1. Le trésorier-marguillier est seul exempté du cautionnement. 2. Au juge financier revient le droit de prononcer l'amende en cas de retard constaté dans la production des comptes. Ce n'est pas pour lui une nécessité inéluctable. Il lui appartient de constater le bon ou le mauvais vouloir de son justiciable. Ce n'est pas seulement le principe de l'amende qui est ainsi abandonné à son appréciation c'est encore la fixation du point de départ devant servir au décompte de l'amende, car ce point de départ doit correspondre au moment où, dans l'esprit du juge, son justiciable s'est trouvé nettement en état de rébellion contre la loi.

Le Nouvelliste de Lyon annonçait, il y a quelques jours, que M. Eugène Pelloux, trésorier de la fabrique de Clonas, petite paroisse du diocèse de Grenoble, avait été frappé d'une amende de 200 francs pour retard dans la production des comptes. Le budget de la fabrique de Clonas n'atteint pas 150 francs.


C'est pourquoi encore l'État soumet les deniers des Fabriques à toutes les charges et formalités qui pèsent sur les deniers publics, non seulement les formalilés d'écriture et de gestion que nous avons suffisamment indiquées, mais encore celles qui caractérisent plus particulièrement les fonds d'État, par exemple, l'obligation d'en déposer au Trésor, et nulle part ailleurs, la partie disponible, l'assujétissement des quittances au timbre de 0 fr. 25, à la place du timbre de 0 fr. 10, etc.

VI

La doctrine césarienne dont l'État est si âpre à tirer les conséquences pratiques, l'État s'est-il du moins donné la peine de Ja prouver? Oui, ses partisans en ont essayé une démonstration; mais combien faible et facile à renverser! Les Fabriques, ont-ils dit, sont des établissements publics; donc leurs deniers sont des deniers publics, qui rentrent dans le domaine de l'État. Les Fabriques sont des établissements publics ecclésiastiques, oui; des établissements publics civils, non. Avec les menses, avec les chapitres, avec les séminaires, les Fabriques forment une classe à part, la catégorie spéciale des établissements publics qui relèvent de l'Église; à l'Église d'en surveiller l'administration, non seulement pour le côté moral, mais encore pour le côté matériel. Quant à l'État, de même qu'il se déclare étranger à la religion qui est la raison d'être de ces diverses institutions, il doit se déclarer étranger aux intérêts temporels qu'elles peuvent avoir à gérer. On insiste les Fabriques, dit-on, sont des établissements publics civils au même titre et de la même manière que les hospices, que les bureaux de bienfaisance; par conséquent leurs deniers, à elles aussi, doivent tomber sous la main de l'Etat. II serait trop long de relever en détail tous les points par où les Fabriques se rapprochent, et tous les points par où elles se séparent des hospices ou des bujreaux de bienfaisance. Contentons-nous d'observer que ces établissements charitables; rattachés indûment, aux services publics de l'État, conservent, jusque dans cette dépendance, plus de liberté pour le maniement de leurs fonds que la loi de 1892 n'en laisse aux Fabriques, établissements ecclésiastiques.


Que les fonds des hôpitaux soient sous la dépendance de l'État, c'est une usurpation qui ne peut pas même être invoquée comme prétexte ou précédent de l'accaparement des ressources des Fabriques; les Fabriques, institutions essentiellement confessionnelles, ayant pour conserver leur autonomie des raisons que n'ont pas les hospices et bureaux de bienfaisance où il n'est fait acception d'aucun culte. Mais enfin où donc est-il dit que « les deniers des Fabriques sont des deniers d'État? » Ne va-t-on pas nous reprocher de faire la loi plus mauvaise qu'elle n'est en réalité, afin de nous en rendre la critique plus facile ?

Nous le confessons la formule « Les deniers des Fabriques sont des deniers d'État » ne se trouve nulle part inscrite avec cette brutalité de style, dans l'oeuvre législative de 1892-1893; mais la pensée qu'elle exprime ressort de chacun des détails de cette législation, et il n'y a pas ombre de jugement téméraire à y voir l'idée-mère de tout le travail. Que l'on se rappelle la donnée générale qui servit de point de départ; que l'on compare à l'énoncé sommaire contenu dans l'article 78 de la loi de finances de 1892, les développements inattendus que les organisateurs de la réglementation pratique ont su lui donner, on verra avec quelle intensité croissante s'est affirmée l'entreprise de laïcisation des établissements paroissiaux.

De savants jurisconsultes, se plaçant exclusivement au point de vue du droit positif et de la légalité, ont déterminé l'étendue et la portée de la délégation que le législateur, en 1892, avait conférée au gouvernement; ils ont rapproché du texte voté par les Chambres, le texte du Décret du 27 mars et de l'Instruction du 15 décembre, afin de mettre en lumière, par cette juxtaposition, tous les articles où le conseil d'État et l'administration centrale ont outrepassé les limites du mandat législatif dont ils étaient investis. De fait, toutes les prescriptions, et elles sont nombreuses, qui forcent le sens de l'article 78, se trouvent par là même entachées d'excès de pouvoir et dépourvues d'autorité; elles ne reposent sur aucune base légale et sont susceptibles de provoquer des résistances juridiques. Il y a là, nous n'en disconvenons pas,


une excellente base de défense judiciaire qui permettra, si l'on veut, de disputer le terrain pied à pied, et d'entraver les agissements de l'ennemi. Peut-être même pourra-t-on, par ce moyen, obtenir le retrait ou l'amendement de tel ou tel article; amendement de l'article 3, qui introduit le casuel dans le budget des Fabriques, et que presque tout le monde s'accorde à blâmer; amendement de l'article 17, qui assujettit le comptable à l'hypothèque légale et qui est désavoué par d'éminents professeurs de l'Etat1. Mais conclure de ces succès partiels à l'abandon par le gouvernement de sa maxime fondamentale que l'État est le maître du temporel des Fabriques, ce serait, croyons-nous, pure illusion. Le gouvernement pourra adoucir la loi, il ne l'abolira pas; et le conseil d'État, sous le patronage duquel s'est élaborée l'œuvre de 1892-1893, n'accueillera pas avec faveur les pourvois qui tendraient à la détruire.

Un spécialiste distingué, M. Robert, après avoir fait observer que dans la loi de finances, à la suite des contributions, figurent les recettes perçues au profit des établissements publics, bureaux de bienfaisance, chambres de commerce, etc., « voilà, ajoute-t-il, les véritables deniers publics, et il n'y en a point d'autres; ni au fond, ni dans la forme, il n'y a de deniers publics que ceux qui sont perçus en vertu de la loi budgétaire .'Les deniers des Fabriques n'étant ni votés par le parlement, ni recouvrés en vertu de la loi de finances, ne sont pas des deniers publics ». Très bien; mais d'autres 2, ce sont les officieux du gouvernement, après avoir fait la même remarque, sont loin d'en déduire la même conséquence; ils en concluent que tôt ou tard se posera la question de savoir si les recettes fabriciennes ne devront pas, à raison de l'assujétissement des budgets et comptes des Fabriques aux règles de la comptabilité publique, figurer dans les états législatifs annexés aux lois annuelles de finances. Ils ne poussent pas ouvertement le gouvernement à les y inscrire mais la façon dont ils envisagent cette éventualité ne laisse guère de doute sur la nature dé la solution qui interviendra le cas échéant les recettes fabriciennes seront annexées au budget; et ce 1. MM. Colmet de Santerre et Arthur Desjardins.

2. MM. Marquès di Braga et Tissier.


sera une nouvelle manière de les assimiler aux impôts, une manière par conséquent d'accentuer la mainmise de l'autorité publique sur le temporel des établissements paroissiaux.

VII

Nous avons à peine indiqué au passage, sans y insister, ce qu'il y a d'offensant pour les ministres de la religion catholique dans les dispositions du nouveau règlement. D'un bout à l'autre circule la présomption que nos prêtres, si respectables, si désintéressés, si charitables même dans leur dénûment, sont des aigrefins cupides aux doigts crochus, contre les malversations et les fraudes desquels on ne saurait trop se prémunir.

La levée des troncs, dans lesquels sont déposées les offrandes, motive notamment les précautions les plus insultantes. Des témoins devront y assister. Lorsque le percepteur sera le comptable, il faudra attendre ses jours de tournée. Le tronc aura une double serrure, dont l'une sera aux mains de l'agent du fisc. En vérité, il n'y manque que l'intervention du gendarme

Jusque dans les moindres détails, on sent l'arrière-pensée outrageante. Dans les modèles de budget envoyés, au lieu du terme canonique consacré les Vases sacrés, on a mis les ustensiles d'église. Désormais, il y aura les ustensiles d'église, comme pendants aux ustensiles de cuisine.

Nous nous sommes attaché surtout à faire ressortir les atteintes portées aux libertés légitimes de l'Église, présage et prélude d'attentats plus graves encore.

Qu'on ne nous accuse pas de prêter gratuitement à l'Etat de machiavéliques desseins. Les craintes des catholiques ne sont que trop fondées. Sous la Restauration, en 1827, lorsque Mgr Frayssinous émit l'idée de confier la gestion de la comptabilité fabricienne aux percepteurs des contributions directes, on pouvait, sans trop d'invraisemblance, et tout en combattant la mesure proposée, attribuer au ministre des Affaires ecclésiastiques le désir sincère de remédier aux irrégularités de l'administration paroissiale et d'être utile à l'Eglise. Sous la monarchie de Juillet, en 1837, lorsque la


Chambre des députés essaya de soumettre les comptes des trésoriers de fabrique aux mêmes vérifications que les comptes des établissements de bienfaisance, il devenait déjà bien difficile de supposer aux auteurs du projet la droiture d'intention suffisante à les excuser. Mais, de nos jours, croire que le désir de contribuer au bien public, que la modération et la simple équité ont présidé à la confection de la loi des Fabriques, ce serait vraiment se décerner à soi-même un brevet de naïveté. Non, la nouvelle législation fabricienne est bien à sa place parmi tant d'autres mesures persécutrices votées en ces derniers temps. En 1827, l'opposition générale de l'épiscopat; en 1837, la résistance de la Chambre des pairs mirent obstacle à la sécularisation du temporel des paroisses. Aujourd'hui, l'opinion des évêques étant comptée pour rien, sénateurs et députés étant d'accord toutes les fois qu'il s'agit de causer du déplaisir à l'Église la loi de laïcisation ne pouvait manquer d'aboutir.

L'autorité civile en a promis une application adoucie, mesurée. Elle tiendra parole, sans doute, par tactique et pour habituer les esprits au nouvel ordre de choses. Mais sous ces dehors trompeurs, vivra toujours la ferme et persévérante résolution d'accaparer tout ce qui pourrait conserver encore à l'Eglise un reste de force, un débris d'influence. Du vaste échafaudage qu'on a décoré du nom de réorganisation des Fabriques, maintes pièces sont caduques; les rouages s'enchevêtrant, se gênant les uns les autres, plusieurs seront fatalement supprimés; la simplification s'impose. Mais ce que l'on fera disparaître, ce n'est pas la partie du mécanisme envahie par l'Etat, c'est la partie laissée encore aux mains de l'autorité religieuse celle-ci se réduira graduellement de façon à donner, au contraire, de plus en plus champ libre au pouvoir civil.

Les empiétements iront plus loin encore; des fabriques ils s'étendront aux menses, déjà en butte à tant /de vexations, aux chapitres, aux séminaires. On invoquera les mêmes raisons nécessité de couper court, par le moyen d'un contrôle public, à tout soupçon de négligence et de malversation; utilité d'établir, pour les institutions similaires, une réglementation uniforme. On plaidera les mêmes circonstances


atténuantes caractère purement extrinsèque, purement matériel de la surveillance modération, ménagements dans l'application corrigeant la rigueur des principes. En suite de quoi il ne restera plus rien de la propriété de nos établissements ecclésiastiques; fabriques, menses, chapitres, séminaires ne vivront plus, si toutefois on consent à les laisser vivre, que sur des fonds considérés comme appartenant à l'Etat.

Nous savons d'autre part le sort que l'on prépare au patrimoine des congrégations religieuses. Ainsi la double épargne, laborieusement accumulée, au prix d'un siècle d'efforts, en dépit des ombrages et des jalouses restrictions du Pouvoir, dans les deux branches, séculière et régulière, de l'Eglise de France, est en train de disparaître. Ce ne sera pas la confiscation brutale, comme en 1793, mais la lente et savante et méthodique absorption au profit de l'Etat.

Voilà pour les choses. En même temps s'annonce la loi sur les associations, qui ne laissera même plus un abri pour les personnes. Quand tout sera prêt, quand la victime sera dépouillée et liée, on prononcera la séparation de l'Eglise et de l'Etat; l'Etat n'a plus rien à faire avec l'Eglise; que l'Eglise, mise à nu et garrottée, s'en tire comme elle pourra. En attendant, les Fabriques, déjà placées sous la coupe de l'Etat et privées du subside extérieur des communes, vont de plus être spoliées d'une bonne partie 'de leurs propres ressources; ce sera le résultat de la loi dite du monopole des pompes fun èbres i

1. La dernière lettre de M. Combes, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, à Mgr de Cabrières, n'est pas faite pour atténuer ce qu'il peut y avoir de sévère dans nos appréciations et diminuer nos craintes. (Voir dans l'Univers, 29 janvier 1896, la réponse de Mgr de Cabrières et dans le Monde, du 27, les observations de Mgr Isoard.) J

H. PRÉ LOT.


JEANNE D'ARC A POITIERS

RECONNAISSANCE OFFICIELLE DE SA MISSION DIVINE ( Fin i )

« C'est l'oppinion des docteurs que le roy a demandé touchant le fait de la Pucelle envoyée de par Dieu. « Le roy, attendue [la] nécessité de luy et de son royaulme, et considéré les continues prières de son povre peuple envers Dieu et tous autres amans paix et justice, ne doit point deboutter ne dejetter la Pucelle, qui se dit envoyée de par Dieu pour luy donner secours, non obstant que ces promesses soyent seules euvres humaines ne aussy ne doit croire en lui tantost et légièrement. Mais en suivant la saincte Escriture, la doit esprovier par deux manières c'est assavoir par prudence humaine, en enquérant de sa vie, de ses mœurs et de son entencion, comme dist saint Paul l'apostre Probate spiritus, si ex Deo sunt; et par dévote oraison requérir signe d'aucune euvre ou spérance divine, par quoy on puisse juger que elle est venue de la volonté de Dieu. Aussy commanda Dieu à Achaaz; qu'il demandast signe, quant Dieu luy faisoit promesse de victoire, en lui disant Peté signum a Domino; et semblablement fist Gédéon, qui demanda signe, et plusieurs autres, etc.

« Le roy, depuis la venue de laditte Pucelle, a observées et tenues euvres et les deux meurs dessusdittes c'est assavoir probacion par prudence humaine et par oraison, en demandant signe de Dieu. Quant à la première, qui est par prudence humaine, il a fait es^rouver laditte Pucelle de sa vie, de sa naissance, de' ses rne'urs, de son entencion, et l'a fait garder avec luy bien par l'espace de six sepmaines, [pour] à toutes gens la desmontrer, soyent clercs, gens d'église, gens de devoeion5 gens d'armes, femmes, veufves et autres. Et 1. V. Etudes, 15 janvier 1896.


pupliquement et secrettement elle a conversé avec toutes gens; mais en elle on ne trouve point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévocion, honnesteté, simplesse; et de sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dittes comme vrayes i.

« Quant à la seconde manière de probacion, le roy luy demanda signe, auquel elle respont que devant la ville d'Orléans elle le monstrera, et non par ne en autre lieu car ainsy luy est ordonné de par Dieu.

« Le roy, attendu la probacion faiste de ladicte Pucelle, en tant que luy est possible, et nul mal ne trouve en elle, et considérée sa responce, qui est de démonstrer signe divin devant Orléans; veue sa constance et sa persévérance en son propos, et ses requestes instantes d'aler à Orléans, pour y montrer le signe de divin secours, ne la doit point empescher d'aler à Orléans avec ses gens d'armes, mais la doit faire conduire honnestement, en spérant en Dieu. Car la doubter ou délaissier sans apparence de mal, seroit répugner au Saint Esperit, et se rendre indigne de l'aide de Dieu, comme dist Gamaliel en ung conseil des Juifs au regart des apôtres2».

Tel fut l'avis motivé de la commission, composée en grande partie d'ecclésiastiques, qui, après un sérieux examen de trois semaines, se prononça en faveur de la mission divine de la Pucelle; Jeanne a donc été, dès le principe, jugée, approuvée par l'Église. De plus, la sentence fut rendue au nom de l'archevêque de Reims, président de la commission, et elle infirmait ainsi d'avance la sentence de condamnation portée plus tard par son suffragant, l'évoque de Beauvais. Jeanne se présentait au nom de Jésus-Christ; aussi n'est-ce 1. Perceval de Boulainvilliers, dans s,î. Jettre au duc de Milan, raconte quelques-uns des prodiges qui signalèrent la naissance et la vie de Jeanne. (Procès, t. V, p. 115.)

2. Procès, t. III, p. 391. Voici les paroles de Gamaliel, qui se lisent au chapitre v des Actes des Apôtres « Ne vous mêlez pas de ces hommes, laissez-les si leur dessein vient de l'homme, il tombera de lui-même s'il vient de Dieu, vous n'arriverez pas à l'anéantir, et vous courez le risque de vous en prendre à Dieu. » (Mémoire de Berruyer, évêque du Mans.)


pas sur des raisons tirées de l'ordre naturel que s'appuient les conclusions de la commission de Poitiers ces raisons faisaient défaut ou paraissaient plutôt contraires. Les examinateurs ne mettent en avant que des motifs de l'ordre surnaturel. Ils commencent par reconnaître que Dieu peut faire des miracles pour accorder des faveurs de l'ordre purement temporel; et, dans l'état désespéré où sont les affaires du royaume, les supplications du peuple permettent d'espérer un secours miraculeux mais on ne doit ni le croire à la légère, ni le nier de parti pris. Le discernement d'un envoyé extraordinaire du ciel se fait grâce au concours de la prudence humaine et du ciel lui-môme qui le désigne par quelque signe merveilleux. Les règles de la prudence humaine ont été scrupuleusement gardées, et les informations les plus précises sur la naissance, la vie, les desseins de la jeune fille n'ont produit que des résultats favorables on n'a point trouvé de mal en elle, mais au contraire humilité, virginité, dévotion, honnêteté. Quant au miracle ou signe du ciel, Jeanne a promis de le donner devant Orléans. Le roi non seulement peut mettre Jeanne à l'œuvre, mais il doit la mettre en état de réaliser sa promesse, sous peine de se rendre indigne de l'aide de Dieu

Le Conseil du roi fut d'abord saisi des conclusions des docteurs. Jean d'Aulon raconte « qu'il estoit présent audit Conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé de ladicte Pucelle, par lequel fut par l'un d'eulx dit publiquement qu'ilz ne véoient, sçavoient, ne congnoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye catholique et que pour telle la tenoient; et estoit leur advis que estoit une très bonne personne 2 »

Les conseillers du roi n'ayant rien trouvé à redire aux conclusions des docteurs, Charles VII pouvait donc non seulement les accepter en toute sincérité de conscience, mais les regarder comme conformes à ce que réclamait la prudence humaine. Cependant, en une affaire de si haute impor1. Cf. Ayroles, la Pucelle devant l'Église de son temps, pp. 15-19. 2. Ibid., t, ÎII, 209.


tance, il tint à consulter plusieurs autres personnes, surtout des prélats connus par leur expérience dans le gouvernement.

On possède tout un traité sur la Pucelle, composé par Jacques Gelu, archevêque d'Embrun, et dédié au roi. Les difficultés sont réduites à cinq questions, auxquelles le prélat répond catégoriquement de manière à dissiper tous les doutes'.

1° Convient-il à la majesté divine de se mêler des actions d'unsimple particulier, ou même de la conduite d'un royaume? R. Dieu étant le créateur et le conservateur de chaque être, il les aime et les conduit tous avec la même affection. « C'est moi, dit la Sagesse éternelle, qui fais régner les rois; c'est moi qui inspire aux législateurs leurs plus sages lois Per me reges regnant et legum conditores justa decernunt.

2° Ne convient-il point à Dieu de se servir plutôt des anges que des hommes pour opérer ses merveilles? R. Souvent il est plus convenable à la Divinité de se servir de ses anges, vrais ministres de ses volontés, que des hommes cependant, presque toujours elle a employé des hommes pour faire les plus grands miracles ainsi arriva-t-il à Moïse, à Samuel, à Élie et à Élisée. Dieu emploie même des êtres moins nobles que les hommes, comme il fit du corbeau qui nourrit Elie, et d'un autre qui eut soin dans le désert de saint Antoine et de saint Paul, ermites.

3° Convient-il à la Providence de confier à des jeunes filles ce qui, régulièrement, doit être exécuté par des hommes ? R. A la vérité, pour ne pas confondre la dignité et la différence des sexes, il était défendu, dans le Deutéronome, de changer les habits de son sexe cependant Dieu a révélé à des vierges des secrets qu'il avait cachés à des hommes. Et il apporte l'exemple de la sainte Vierge, qui d'abord eut seule connaissance du mystère de l'Incarnation et, selon la créance de son temps, celui des sybilles, à qui la Divinité avait confié beaucoup de choses mystérieuses. En conséquence, il croit 1. Procès, t. III, p. 403, 404. Quicherat ne donne pas la réponse aux deux premières questions.


qu'une jeune fille peut conduire des troupes Deus potuit ordinare quod puella armatis viris prœesset.

4° N'y a-t-il pas à craindre quelque artifice de la part du démon, ennemi du genre humain ? Oui, sans doute néanmoins il y a des moyens de le connaître, non par les sens extérieurs, mais par la conduite de la personne et par le bien qui en reviendra.

5° N'est-il pas convenable d'employer à cet égard la règle de la prudence humaine ? iï. Il convient, en effet, d'éprouver les esprits, probarzdus est spiritus la prudence, étant un don de Dieu, peut et doit être employée dans les choses qui se font par l'ordre et la disposition de la Providence1. Le sentiment des hommes les plus doctes et les plus éclairés ne suffit pas encore à Charles VII pour se décider à prendre une résolution définitive, et l'on ne peut pas trop le blâmer de ses lenteurs et de ses réserves. Il s'agissait, en effet, de mettre à la tête des troupes une jeune fille de dixsept ans, une paysanne dépourvue d'instruction, et sous les ordres de laquelle les chefs de l'armée refuseraient de combattre, à moins qu'on n'établît visiblement qu'elle était l'instrument de Dieu 2.

Nous avons vu, par l'analyse du traité de Jacques Gelu, qu'on ne savait à qui attribuer les faits extraordinaires concernant la Pucelle Était-elle inspirée de l'esprit de Dieu? N'était-elle pas plutôt trompée par le prince des ténèbres ? Afin de résoudre la difficulté, le roi crut devoir la soumettre à une nouvelle épreuve, en rapport avec les mœurs du temps. On n'admettait pas que l'âme pure d'une vierge pût être le jouet des illusions du démon; il s'agissait donc de s'assurer si la pureté de sa vie avait toujours répondu aux apparences. La reine de Sicile, belle-mère de Charles VII, les dames de Gaucourt et de Trèves ( en Anjou) reçurent la 1. Cf. Le Brun des Charmettes, Hist. de Jeanne d'Ara, 1. 1, pp. 408-410.Au sentiment de l'archevêque d'Embrun, on peut joindre celui du chancelier de l'Université de Paris, Jean Gerson, la voix la plus autorisée du quinzième siècle. On trouve dans ses oeuvres deux opuscules composés en 1429, où il passe en revue les raisons qui montrent l'intervention divine. ( Œuvres, t. IV. pp. 859-867.)

2. L'abbé Donizeau, Semaine religieusede Poitiers, 1890.


délicate mission de constater la parfaite intégrité de la jeune fille, et elles attestèrent que Jeanne était digne de porter son surnom populaire 1.

Le roi, nous apprend Jean d'Aulon, « après ces choses ouyes », rassembla sans différer son Conseil, et, « considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu'elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit envoiée, fut par ledict seigneur conclut que d'ilec en avant il s'aideroit d'elle ou (au) fait de ses guerres, attendu que, pour ce faire, luy estoit envoiée ».

Ainsi Jeanne sortait victorieuse de longues et pénibles épreuves sa mission divine était officiellement reconnue par l'autorité ecclésiastique, et son concours gracieusement accepté par le roi. « L'on ne sait, dit M. de Beaucourt, ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'inébranlable assurance dont elle fit preuve durant les interrogatoires, ou de l'irrésistible ascendant qu'elle exerça sur ses examinateurs. Elle sut triompher de toutes les objections et s'imposer au roi et à son Conseil. C'est là peut-être un fait plus frappant que les prodiges accomplis depuis le siège d'Orléans jusqu'au sacre de Reims 3. »

Le peuple, qui hait les discussions et les temporisations, n'avait pas attendu le résultat de toutes ces épreuves pour croire fermement à la mission de la Pucelle. Le merveilleux, de quelque côté qu'il vienne, est assuré d'avance d'obtenir ses suffrages. « Tant que ladicte personne fut à Poitiers, dit la chronique, plusieurs gens de bien alloient tous les jours la visiter, et toujours disoit de bonnes paroles4. » Les allées et venues de tant de visiteurs à l'hôtel de la Rose avaient éveillé au plus haut point la curiosité publique durant trois semaines qu'elle séjourna à Poitiers, Jeanne fut l'objet des plus vives préoccupations de toute la ville. Comme elle était ardente et persuasive, elle faisait partager aux plus sceptiques l'énergie de ses convictions elle eut vite autant de partisans que la cité comptait de citoyens.

1. Procès, t. III, p. 102, 209, dépositions de Jean Pasquerel et de J. d'Aulon. 2. Ibid., t. III, p. 210, déposition de Jean d'Aulon.

3. Histoire de Charles VU, t. II, p. 211.

4. Cousinot de Montreuil, p. 277.


Nous en avons pour garant le témoignage de Cousinot de Montreuil, qui se trouvait alors à Poitiers, comme secrétaire du roi, ou maître des requêtes au Parlement'. « Plusieurs notables personnes, dit-il, tant de présidens et conseillers de Parlement, que austres de divers estats », se rendirent à l'hôtel de la Rose; « et avant qu'ils y allassent, ce qu'elle disoit leur sembloit impossible à faire, disans que ce n'estoit que resveries et fantaisies; mais il n'y eut celuy, quand il en retournoit et l'avoit ouye, qui ne dit que c'estoit une créature de Dieu et les auscuns, en retournant, pleuroient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames, damoiselles et bourgeoises, qui luy parlèrent, et elle leur respondit si doucement et gracieusement qu'elle les faisoit pleurer. Entre les autres choses, ils luy demandèrent pourquoy elle ne prenoit habit de femme. Et elle leur respondit « Je croy bien qu'il vous semble estrange, et non sans cause; mais il fault, pour ce que je me doibs armer et servir le gentil Daulphin en armes, que je prenne les habillements propices et nécessaires à ce, et me semble qu'en cest estat je conserveray mieulx ma virginité de pensée et de faict2. » Dès le 22 mars, la Pucelle était reconnue comme « chef de guerre », et c'est à ce titre qu'elle adressa aux Anglais cette lettre célèbre, datée du « mardi de la grande semaine », où eJUé°les sommait « de par Dieu » de lui faire raison et de s'en aller en leur pays. « Le patriotisme, observe Mgr Freppel, est certes un sentiment bien légitime mais que de fois n'est-il pas uni à la haine de l'étranger. Rien de pareil dans le cœur de Jeanne. Sa mission est de « bouter les Anglais hors de toute France », parce qu'ils n'ont aucun droit d'y être; mais quelle expression touchante de charité chrétienne dans les efforts qu'elle fait pour marquer cette mission du signe de la paix3 » » « Jhesus Maria,

« Roy d'Angleterre, et vous duc de Bethfor qui vous dites regens le royaulme de France; Guillaume Lapoula, conte 1. Vallet de Viriville, Hist. de Charles VII, t. II, p. 62.

2. Chronique de la Pucelle, p. 276; Mémoires du pape Pie 1J Procès, t. IV, p. 509.

3. Panégyrique de Jeanne d'Arc, 1867.


de Suffort; Jehan, sire de Thalebot, et vous Thomas, sire d'Escalles, qui vous dictes lieutenans dudit de Bethfort, faites rayson au Roy du ciel de son sang royal rendés à la Pucelle cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avés prises et violées en France. Elle est à yci venue de par Dieu, le Roy du ciel, pour reclamer le sang royal; elle est toute preste de faire paix, se vous luy voilés faire rayson, par ainssi que France vous paiés de ce que l'avez tenu. Entre vous, archiers, compaignons de guerre gentilz, et autres qui estes devant la bonne ville d'Orliens (Orléans), alés vous an, de par Dieu, en vous païs, et se ainssi ne le faictes, attendes les nouvelles de la Pucelle qui vous ira veoir briefvement à vostre bien grant domaige. Roy d'Angleterre, se ainssi ne le faites, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je attaindre vous gens en France, je lez en feray aller, veulhent ou non veulhent; et se ilz ne veullent obéir, je le feré toulx mourir, et se ilz veullient obéir, je lez prandray à merci. Je suis cy venue de part Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps pour vous bouter hors de toute France, encontre tous ceulx qui vouldroient porter traïson, malengin ne domaige au royaulme de France. Et n'aiés point en vostre oppinion, que vous ne tenrés mie le royaulme de France de Dieu, le Roy du ciel, filz de saincte Marie; ains le tenra le roy Charles vray héritier; quar Dieu, le Roy du ciel, le vieult ainssi, et luy est revelé par la Pucelle lequel entrara à Paris à bonne compagnie. Se vous ne voulés croire les nouvelles de par Dieu de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons dedans à horions, et si ferons ung si gros hahage, que encores ha mil années que en France ne fut fait si grant, se vous ne faictes rayson. Et créés fermement que le Roy du ciel trouvera plus de force à la Pucelle que vous ne luy sauriés mener de toulx assaulx, à elle et à ses bonnes gens d'armes; et adonc verront les quielx auront meilleur droit, de Dieu du ciel ou de vous. Duc de Bethfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes pas destruire, Se vous faictes rayson, y pouverra venir lieu que les Français feront le plus biau fait qui oncques fut fait pour la crestienté. Et faites reponse en la cité d'Orliens, se voulés faire paix; et se ainssi ne le


faictes, de voz bien grans dommaiges vous souviengne briefment. Escript le mardi de la sepmaine saincte.

« De par la Pucelle1. »

Jeanne, ajoute la chronique, « fut armée et montée à Poitiers 2. » On lui donna une armure et des chevaux et ce qu'on appelait alors un état, c'est-à-dire des gens pour sa garde et pour son service. Le chevalier Jean d'Aulon, c( en grand renom de prud'hommie », fut placé près d'elle en qualité d'écuyer; un certain Raymond et Louis de Contes lui servirent de pages; deux hérauts d'armes, dont l'un se nommait Guyenne et l'autre Ambleville, furent aussi attachés à sa personne, et Jean Pasquerel, de l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, devint plus tard son aumônier3. On s'étonnera peut-être de ne pas voir les fidèles et dévoués conducteurs de la Pucelle, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, parmi les gens qui composaient son état. Ils n'étaient pas à Poitiers en ce moment; ils avaient été envoyés par Jeanne elle-même au grand Pardon du Puy, où ils devaient rencontrer Isabelle Romée, sa mère, pour porter à la Vierge d'Anis ses vœux et ses prières4. Ce n'est qu'à leur retour qu'ils furent armés aux frais du roi, « pour estre de la compagnie de ladite Pucelle5. »

Le bruit se répandit que Charles VII avait d'abord l'intention de mettre la Pucelle à la tête d'un convoi de vivres destiné à ravitailler Orléans. Du succès de cette première entreprise dépendrait le degré de confiance qu'on accorderait à ses promesses. Or, parmi les personnes qui allaient alors la 1. Procès, t. V, p. 96. Cette lettre dictée à Poitiers ne fut envoyée qu'un mois après à son adresse.

2. Cousinot de Montreuil, p. 278; Thomassin, Registre Delplainal, Procès, t. IV, p. 306.

3. Ce n'est pas à Poitiers, comme le dit le greffier de la Rochelle, mais à Tours, que Jeanne fit fabriquer le célèbre étendard blanc semé de fleurs de lys, avec lequel elle allait conduire les gens d'armes français à la victoire. C'est à Tours aussi qu'elle demanda et envoya chercher la fameuse épée de Sainte-Catherine-de-Fierbois.

4. Ayroles, la Pucelle devant l'Église de son temps, p. 16; Procès, t. III, p. 101, déposition de Jean Pasquerel.

5. Procès, t. V, p. 258, extraits des livres de compte.


visiter, dit la chronique, « y eut un bien notable homme, maistre des requestes de l'hostel du roy, qui luy dit « Jeanne, on veult que vous essayez à mettre les vivres dedans Orléans; mais il semble que ce sera forte chose, veues les bastilles qui sont devant, et que les Anglois sont forts et puissants. En nom Dieu, dist-elle, nous les mettrons dedans Orléans à notre aise; et si n'y aura Anglois qui saille, ni qui face semblant de l'empescher1. »

Quand on apprit que Jeanne allait partir avec le roi et la cour, une foule considérable assiégea l'hôtel de la Rose pour assister au départ triomphal de celle, dit un chroniqueur, qui venait au nom du Seigneur. Christophe du Peirat, « lors demeurant à Poitiers », raconta plus tard à Jean Bouchet, l'annaliste d'Aquitaine, qu'il la vit monter à cheval, « tout armée à blanc » (c'est-à-dire revêtue d'une armure de guerre métallique), et il lui montra une pierre « elle print avantage pour monter sur son cheval2. » « Et en chevauchant, ajoute la chronique, portoit aussi gentiment un harnois, que si elle n'eust faict autre chose tout le temps de sa vie3. » La Pucelle retourna à Chinon le 24 mars 1429, en passant par Châtellerault, pendant que le duc d'Alençon allait à Blois préparer le convoi qu'on voulait introduire dans Orléans. Nous ne suivrons pas Jeanne d'Arc dans sa glorieuse carrière disons seulement que les événements les plus extraordinaires ne tardèrent pas à justifier la conclusion des examinateurs de Poitiers qui avaient reconnu sa mission providentielle, et à montrer que le salut de la France était vraiment l'oeuvre de Dieu Digitus Dei est hic. L'on vit successivement se réaliser toutes les prophéties qu'elle avait faites au cours de ses interrogatoires à l'hôtel de la Rose le 29 avril, un 1. Cousinot de Montreuil, p. 277. M. Vallet de Viriville incline à croire que ce maître des requêtes n'était autre que l'auteur de la chronique. (Notice historique, p. 50. )

2. Procès, t. IV, p. 537 Cf. Annales d'Aquitaine, partie me. Deux morceaux de la pierre qui, d'après la tradition, servit de montoir à la Pucelle, sont aujourd'hui déposés au musée de Poitiers. (Daniel-Lacombe, l'Hâte de Jeanne d'Arc à Poitiers, pp. 24, 25.) Après le départ de Jeanne d'Arc, la tour de Tranchepié que l'on construisait alors fut appelée la « Tour de la Pucelle. n (Procès, t. V. p. 196.)

3. Cousinot de Montreuil, p. 278.


convoi de vivres pénétrait dans Orléans le S mai, les Anglais fuyaient en désordre et la ville était délivrée; le 17 juillet, Charles VII était couronné et sacré à Reims, où l'étendard de la Pucelle, après avoir été à la peine, se trouvait à l'honneur le 13 avril 1436, le roi rentrait dans sa capitale et, en 1440, le duc d'Orléans revenait d'Angleterre après une longue captivité. Mais à l'heure où s'accomplissaient ses dernières prédictions, Jeanne n'était plus de ce monde depuis plusieurs années elle avait reçu au ciel la palme du martyre1. 1. « Martyrium Joannse Puellee. C'est ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France. » {Panégyrique du P. Senault, 1772. )

V. MERCIER. J


LA SÉRÉNITÉ DU DOCTEUR PUSEY

v

Nous avons vu, dans un précédent article 1, se former et grandir l'amitié qui liait l'un à l'autre les deux chefs du mouvement d'Oxford. En même temps, nous avons fait connaissance avec la vie intime de Pusey. Il était nécessaire de connaître l'homme, l'ami, le père de famille avant d'étudier l'anglican, le solide anglican que Pusey devait être jusqu'à la mort.

Entrons maintenant dans la mêlée des idées, regardons les deux amis à l'oeuvre dans cette guerre de tracts, de sermons, de discussions et essayons de comprendre pourquoi ces deux hommes, si étroitement unis par le cœur, devaient peu à peu diverger entièrement par l'esprit. Regardons comment, partis en apparence du même point et croyant défendre les mêmes positions, ils se sont trouvés, au bout de quelque temps, à une distance infinie, l'un à deux pas de Rome, l'autre, immobile dans sa stalle de Christchurch. Immobile ah si je pouvais faire sentir toute la force de ce mot Mais, qui de nous n'a pas rencontré pour son malheur, quelqu'une de ces immobiles et immuables natures. On a beau tout mettre en œuvre, s'acharner pour les remuer, autant vaudrait essayer d'ébranler les pyramides d'un coup d'épaule. Or, remarquons-le, l'inébranlable point d'appui de cette force qui nous paralyse, le principe de cette inertie désespérante est, presque toujours, dans une mystérieuse et incurable faiblesse de l'esprit. Du cœur, de la volonté, on peut toujours se rendre maître, et il y a vingt façons de les séduire. Mais l'intelligence, quand une fois elle s'est solidement ancrée dans une idée, rien au monde ne l'en fera démordre, rien ne lui montrera qu'elle est dans l'erreur. 1. V. Études 15 janvier 1896.


Dites à cet homme d'ouvrir les yeux. Il les ouvre, le malheureux, mais en tournant le dos à la lumière et plus il fait effort, moins il voit clair.

Je ne parle pas ici de l'entêtement passionné opposé par certaines robustes natures aux efforts que l'on tente pour leur faire changer leurs résolutions ou leurs idées. Ce raidissement violent de toutes les forces de l'âme ne peut pas durer longtemps. Mais ce qui lasse toute patience, c'est l'entêtement inconscient et paisible qui fixe l'esprit, sans effort et sans passion, dans une attitude définitive. Nous avons tous, au cours d'une discussion avec ces natures tranquillement obstinées, remarqué ces grands yeux inintelligents et étonnés, et nous avons surpris, dans ce regard décourageant, la promesse d'une invincible résistance aux plus évidentes raisons.

Heureusement, toutes les intelligences ne sont pas ainsi faites. Quand on a reçu, en naissant, l'immense grâce de savoir douter de ses lumières, de reconnaître facilement et pratiquement qu'on peut se tromper, d'admettre comme tout naturel que d'autres voient plus clair que nous, l'entêtement sérieux n'est pas possible. On pourra bien se débattre quelques instants contre un disputeur ennuyeux, on ne voudra pas s'humilier devant lui, en reconnaissant sa propre erj"§ur, mais tout bas on s'avoue bien qu'on a tort et on rougit, à part soi, de ce manque de franchise et de cette lâcheté, Pour ceux, au contraire, qui très humbles d'ailleurs, n'ont presque jamais de doutes, ne sont jamais tourmentés du besoin de secouer leurs propres convictions et d'en vérifier les assises, si par malheur ils sont nés dans l'hérésie, il faudrait, pour les en sortir, un triple miracle, plus surnaturel encore que la résurrection des morts.

Pusey était de ces hommes et c'est pour cela qu'il ne s'est pas converti.

Plusieurs, parmi les amis et disciples de Newman sont restés dans l'erreur, Church, Keble et tant d'autres. Mais chez ceux-là du moins il y a eu des commencements de doute, une crise, une bataille, une défaite. Il n'y a jamais eu chez Pusey, ni doute, ni crise, ni bataille il n'a pas hésité une seconde, n'a pas même eu la tentation d'hésiter.


Je ne crois pas qu'on puisse sérieusement contester cette affirmation. Qu'on prenne les trois premiers volumes de sa vie; ils racontent la période de combats, époque difficile pendant laquelle Pusey est en suspicion auprès des membres de son Église si jamais il a eu de vrais doutes, ce doit être sûrement alors. Eh bien, au cours de ces trois volumes, pleins de ses lettres intimes, on ne voit pas le plus léger nuage voiler son imperturbable sérénité.

La chose peut paraître étrange, elle n'en est pas moins indiscutable et la preuve en sera bientôt faite. Mais, avant d'étudier en détail, dans la vie et les idées religieuses de Pusey, ce bel et rare exemple d'immobilité intellectuelle, avant de le surprendre, à chaque occasion, en flagrant délit de paisible et invincible entêtement, essayons une conjecture qui nous explique une attitude si surprenante, dans une âme éclairée, loyale et généreuse comme celle de Pusey. VI

Quand Pusey aime quelqu'un, il ne peut pas lui donner tort. Or, comme il aimait passionnément l'Église anglicane, il devait, à moins d'un miracle, mourir anglican. Il y. a deux façons.d'être incapable de donner tort à quelqu'un qu'on aime beaucoup l'une qui suppose une faiblesse de volonté, l'autre qui a la source dans une faiblesse de jugement dans le premier cas, on reconnaît les torts, mais on n'a pas le courage de les condamner, dans le second on est tellement préoccupé qu'on ne reconnaît pas même les torts.

Supposons deux mères d'égale tendresse et d'inégale intelligence la première ne saura pas gronder son enfant, alors qu'elle le sentira coupable la seconde ne comprendra pas qu'il est coupable. Celle-là est clairvoyante, mais faible celle-ci est aveuglée il y a espoir de convertir l'une, mais aucun raisonnement ne viendra à bout de l'obstination de l'autre argumenter avec elle, c'est perdre son temps. Eh bien Pusey ressemblait à cette seconde mère. Son amour pour l'Église anglicane était si fort qu'il ne lui laissait voir ni les déficits, ni les contradictions du système an-


glican, il l'aimait trop pour être même capable de douter un seul instant de ses droits.

Et cela va sans dire, cette influence exercée par son cœur sur son esprit, Pusey ne l'a jamais soupçonnée. Son amour pour l'Église anglicane fixait instinctivement son intelligence sur cette affirmation sûrement l'Église anglicane est divine. Qu'il étudiât les fondements de l'Anglicanisme, qu'il lût les objections des controversistes romains, son intelligence n'était pas libre, elle était préoccupée, elle était ailleurs elle n'entrait pleinement ni dans les raisons pour, ni dans les raisons contre, elle ne voyait qu'une affirmation à laquelle elle adhérait de toute sa force, sans se soucier des arguments, sans s'inquiéter des objections.

Dites à cette mère que son enfant est impoli et boudeur. Elle ne vous croit pas, elle ne peut vous croire dites-lui que pour un rien il a grogné tout un jour pensez-vous que cette preuve va la faire hésiter ? Mais non ce fait qui pour vous est un argument irréfutable, occasionnera chez elle un redoublement de tendresse il a pleuré tout hier, le pauvre petit Et, en même temps qu'elle compatira à cette douleur imaginaire, incapable de supposer un défaut chez son enfant, elle l'aimera davantage, et, par le fait même, s'ancrera plus encore dans la conviction que le petit grognon est parfait. 1

Ainsi de Pusey. Toute sa vie il a rencontré des arguments en faveur de Rome; mais cela n'est rien il aurait fallu encore, les prendre, les traiter, les discuter comme arguments et son esprit n'était pas susceptible d'un effort qui eût supposé, ou paru supposer, une seconde, que l'Église anglicane était l'œuvre du démon.

A cette immense affection pour son Église, il n'y avait qu'un contrepoids possible. Si Pusey, comme Newman, avait eu une de ces intelligences limpides, vastes, capables de voir sans effort le lien qui enchaîne les idées les unes aux autres, sa volonté, d'ailleurs très droite et( très généreuse, aurait arraché -sans pitié les préjugés invétérés et chéris. Mais son esprit aussi peu logique que possible pouvait contempler longtemps les deux prémisses d'un syllogisme sans en voir éclater la conséquence, et cette infirmité naturelle


jointe à la vivacité de sa dévotion à son Église devait le maintenir à jamais dans l'erreur.

Que le lecteur me pardonne cette pénible analyse. Avant d'aborder notre récit, il a semblé bon de dégager et d'énoncer une impression d'ensemble. Au lecteur de vérifier, quand il sera en connaissance des faits, si cette analyse est exacte, si elle donne le secret de l'étrange persévérance de Pusey.

Prenons-le et suivons-le au moment le plus important de sa vie, c'est-à-dire, dans les années qui précèdent la conversion de Newman. Voilà une belle matière aux expériences, une superbe occasion de contrôler notre analyse, puisque notre héros se trouve pris entre ses deux meilleures affections. Il aime bien trop Newman pour le croire capable de passer à Rome, il aime trop l'Église anglicane pour douter de la validité de ses droits. Pourtant, c'est un fait brutal Newman abjure l'Anglicanisme. Quelle attitude prendra Pusey ? Va-t-il se décider pour l'un ou pour l'autre vous pensez que la logique l'exige il s'agit bien de logique Immuable dans ses affections et dans ses idées, Pusey donnera raison à tous les deux, à l'Église anglicane et à Newman. Étudions en détail ces prouesses d'inconséquence. VII

Tout le monde connaît en Angleterre, les beaux vers de Hugh Clough le poète montre deux vaisseaux qui, partis ensemble, s'éloignent peu à peu l'un de l'autre image, et image saisissante d'amis qui se croyaient unis de cœur et d'idées et insensiblement s'aperçoivent qu'ils se deviennent étrangers. Comme deux vaisseaux, au soir, immobiles côte à côte, les voiles pendantes, deux vaisseaux superbes qui, le lendemain à l'aurore, se trouvent à des lieues loin de l'autre. Quand vint la nuit, la brise se leva et pendant les heures sombres, ils coururent, croyant tous deux traverser côte à côte les mêmes mers.

Non pourtant. Mais à quoi bon dire l'histoire de ceux qui, invariablement amis pendant des années, sont surpris, un


jour, après une courte absence, de constater que leurs âmes sont bien loin l'une de l'autre.

A la fin de la nuit, tous deux ayant fourni leur course, regardaient, cherchaient à se revoir. Ah ne les blâmez pas, ni l'un ni l'autre n'est coupable de ce qui parut avec le matin.

Tous deux visaient un même but, ils tendaient tous deux au même port. 0 brises bondissantes, ô flots impétueux, enfin, enfin réunissez-les au port!

N'est-ce pas l'histoire de Newman et de Pusey, partis du même point, d'un commun amour pour l'Église anglicane, du même ardent désir de lui infuser une vie nouvelle, et peu à peu s'écartant insensiblement l'un de l'autre, tant qu'enfin au bout de dix ans, les deux amis ne se reconnaissaient plus ?

Pusey attendit la veille de la rupture pour s'apercevoir de cette divergence. Newman, au contraire, la voyait depuis longtemps s'accentuer tous les jours et il souffrait, chaque jour plus vivement, de la situation fausse où le mettaient la sécurité et l'aveuglement de son ami.

L'année 1839 marque l'apogée du mouvement d'Oxford. Les tracts se lisaient partout et la chaire de saint Mary's était de plus en,plus entourée par les étudiants. Or, pendant que tout était à l'espérance, Newman fut brusquement mis en présence d'une ligne de saint Augustin qui donnait un terrible coup aux prétentions anglicanes. C'était dans un article de la Dublin Review, où le futur cardinal Wiseman montrait la ressemblance entre les Donatistes et les Protestants. « Je le lus d'abord, raconte Newman dans une page mémorable, et n'en fus pas frappé mais un de mes amis, très inquiet sur nos controverses, me fit remarquer dans cet article, les saisissantes paroles de saint Augustin, securus judicat orbis teri-arum. Il me les répéta plusieurs fois et quand il in'eût quitté, elles résonnaient encore à mes oreilles. Ces paroles "donnaient à l'article une force qui m'avait échappé. Elles tranchaient les controverses religieuses d'après une règle plus simple que l'argument d'antiquité. » Newman va essayer de se rassurer, il va'chercher une


réponse qu'en bon anglican il se croit sûr de trouver mais l'oeuvre divine est commencée en lui et la grâce ne le laissera plus en repos. Il a vu, comme il dit lui-même, une main de fantôme passer sur la muraille et les choses ne sont plus pour lui ce qu'elles étaient auparavant.

Pusey avait-il vu, lui aussi, cette main de fantôme ? Non, la lecture de Wiseman l'avait laissé dans sa tranquillité habituelle, et, toujours prêt à écrire et à faire écrire, il disait à son ami « il serait bon d'engager la controverse contre ce Wiseman », avec l'assurance d'un général français envoyant une poignée d'hommes battre un régiment de Hovas. Un autre souci préoccupait alors Newman. Une des premières doctrines qu'il avait trouvées chez les anciens Pères, était la nécessité d'une Église enseignante, d'une règle vivante de foi. Outre son caractère traditionnel, cette vérité était pour plaire à l'intelligence de Newman. Tout grand esprit est travaillé d'une double souffrance, une méfiance exagérée de soi-même, et un intense besoin de lumière. La thèse de l'Église enseignante, répondant ainsi aux aspirations de Newman, ne pouvait lui faire peur; il l'avait acceptée d'enthousiasme, sans soupçonner où elle le mènerait un jour. Pour le moment, au lieu de voir comme nous cette règle de foi dans la parole du Pape et du Concile, il la plaçait où il pouvait, c'est-à-dire dans l'enseignement des évèques anglicans, surtout de celui auquel il avait promis obéissance, l'évèque d'Oxford « Mon évêque était mon Pape, dit-il, je n'en connaissais pas d'autre il était à mes yeux le successeur des apôtres et le vicaire du Christ. » Il avait besoin de se sentir uni avec cet évêque. Ma seule consolation, écrivait-il à Pusey quand l'orage eut éclaté contre les tracts et leurs auteurs, ma seule consolation est qu'il n'a encore rien dit contre moi.

Et, comme les deux choses vont ensemble, il avait besoin aussi de se sentir aimé de cet homme qui, pour lui, tenait la place de Dieu.

1. En quoi il se trompait évidemment mais n'est-ce pas une erreur bien voisine de la vérité et qui déjà sapit Romam P


Il n'a jamais été un ami pour moi, écrivait-il tristement, et pourtant je puis dire que je ferai tout pour le servir. Quelquefois, près de lui, quand il mettait sa robe de cérémonie, il me semblait que c'eût été un soulagement de me jeter à ses pieds et de les baiser 1.

L'évêque d'Oxford était un brave homme il estimait beaucoup Newman, mais il avait à compter avec le parti puissant que le catholicisme de celui-ci avait exaspéré et qui réclamait impétueusement une condamnation des tracts. Désireux de ménager les deux partis, l'évèque, dans son mandement de 1838, condamna certaines expressions des tracts et rappela leurs auteurs à la prudence. Newman assista à la lecture du mandement et il en fut bouleversé. J'ai écrit à l'archidiacre, voyons-nous dans une lettre adressée à Pusey, pour lui dire que la plus mince parole ex cathedra d'un évêque était grave, qu'un jugement sur un livre était chose rare, et que je me croyais obligé d'arrêter la publication des tracts et de retirer ceux qui étaient en circulation

Une âme capable d'éprouver de pareils scrupules n'est-elle pas déjà catholique ? A lui tout seul, Pusey n'aurait jamais tiré la même conclusion de la lecture d'un mandement. Une parole d'évêque ne l'impressionnait guère. Il s'accommodait sans répugnance du système protestant qui place la règle de foi dans la Bible. Son intelligence, plus étroite et, par conséquent, moins docilë,^ne sentait pas ce besoin d'un guide infaillible en matière révélée, besoin qui tourmentait déjà l'esprit de Newman.

Ce mandement l'aurait donc laissé paisible sans les conséquences que son ami s'avisait d'en retirer. Puisque Newman le jugeait ainsi, cela devait être grave, et il écrivit du coup une longue page sur les conséquences de l'acte épiscopal, que par sympathie, mais sans en être bien convaincu, il trouvait désastreux. Après quoi il ajoutait un mot caractéristique There ought to be some way o f escaping, il doit y avoir quelque moyen de nous en tirer sans sacrifier les tracts. There ought to be some way of escaping. Qu'on retienne ce 1. T. II, p. 58-59.

2. Ibid., p. 53.


mot! Sous une forme ou sous une autre, Pusey le répétera jusqu'à la fin, comme un homme avant tout décidé à ne rien jeter à la mer.

La foudre ne tomba pas pour cette fois. L'évêque, tout surpris de s'entendre appeler infaillible, calma comme il put les craintes de Newman et les tracts continuèrent comme auparavant.

VIII

Mais de longtemps Newman ne devait plus connaître de repos. Le spectre du Papisme agité dès les premiers jours par ses ennemis pour ameuter la foule et qui lui avait fait d'abord à lui, anglican fervent, hausser les épaules, commençait à prendre, même à ses yeux, une certaine consistance. Newman se demandait si le mouvement, lancé par lui, n'allait pas dans la direction de Rome, et il était épouvanté de n'être plus sûr du lendemain. « Les choses vont vite, écrit-il en janvier 1840 à un intime, le danger d'une conversion au Romanism devient tous les jours plus grand. Je m'attends à apprendre qu'il y a des victimes. » Les victimes paraissaient en effet. Un étudiant, Robert William, recommandé par Pusey à Newman les inquiétait alors tous les deux. Pusey absolument incapable d'admettre qu'on pût quitter l'Église anglicane, ne se faisait pas scrupule d'accuser l'orgueil et les fautes du jeune homme « Il devrait se convaincre que sans doute il est puni pour sa pétulance et son irréflexion il a ouvert la porte aux suggestions du démon. » Newman, qui savait, lui, par expérience, qu'on n'est pas maître de certains doutes, défendait les sentiments de son disciple. <t On ne peut être plus calme que lui, disait-il à Pusey, il n'a qu'une perplexité comment peutil y avoir plus d'une seule Eglise ? » Et comme il avait passé à Pusey une lettre où l'étudiant discutait froidement la question religieuse, le chanoine effrayé lui répondait « La triste lettre Être si tranquillement persuadé que son Église n'a plus la foi1 » »

Mais heureusement tout le monde autour de lui n'avait 1. T. II, p. 154.


pas la même incapacité de douter. Pendant que Pusey, tout entier aux œuvres extérieures, songeait, pour raffermir quelques ébranlés, à établir des ordres religieux au sein du schisme anglican, de jeunes clergymen et des hommes du monde, mis par les tracts et le discours de Newman sur le e chemin de la primitive Église, commençaient à soupçonner que cette Église n'était pas la leur. Le branle-bas des intelligences était indescriptible, et celui-là seul qui aurait pu leur rendre la paix était lui-même envahi par le doute et n'osait plus rien affirmer qu'en tremblant.

Il fallait pourtant tenter un effort suprême. C'était l'ordre formel de l'évêque d'Oxford, et Newman se résigna à obéir. Sans voir clairement encore que l'Église romaine fut la véritable Église, lui et ses disciples admettaient la parfaite conformité des canons de Trente avec la foi des premiers siècles. Cependant les trente-neuf articles avaient tout l'air de contredire les canons de Trente, et une des plus vives anxiétés de ces consciences honnêtes était de se demander si on pouvait continuer à signer le Formulaire anglican. Newman, dans un tract fameux, le quatre-vingt-dixième et dernier de la série, s'efforça de montrer que les articles étaient susceptibles d'une interprétation catholique. En soi, l'idée n'était pas aussi paradoxale qu'elle le paraît à première vue. Les articles avaient été écrits dans un but de conciliation. Les théologiens chargés par Elisabeth de les rédiger, avaient reçu la consigne de laisser à chaque phrase un sens équivoque dont les partis alors en guerre, anglican, calviniste, catholique, pussent s'accommoder. C'est vrai, mais la nation entière avait, depuis longtemps, tranché l'équivoque, choisi et consacré un sens très déterminé des articles et ce sens était absolument contraire aux principaux dogmes romains.

En tous cas, la pensée de l'Église anglicane ne se fit pas attendre. Un de ses enfants avait l'impudence de trouver un sens catholique aux articles fondamentaux ^l'Église hérétique bondit sous l'injure et retrouva une énergie fanatique pour revendiquer le sens antiromain de ses formulaires. Il y eut une tempête de protestations. Ce fut comme un vaste plébiscite rejetant toute ressemblance avec Rome et montrant


à Newman jusqu'à l'évidence que son Église avait failli dans la foi. Les simples membres de l'Université commencèrent, puis vint le tour des autorités d'Oxford, enfin, un à un, solennellement, tous les évêques tonnèrent contre le malheureux tract.

Newman était bouleversé il avait foi dans ces évéques, la foi que nous avons dans la parole du Pape, et il fit des démarches désespérées pour empêcher la condamnation officielle. Certes, ce grand homme ne tremblait pas pour son livre, mais pour son Église. Si les évoques reprenaient ex cathedra la doctrine romaine, il n'y avait plus à hésiter, l'Anglicanisme était une hérésie. Il parvint à arrêter ce coup fatal mais le pauvre refuge et la frêle planche de salut 1 Cette imposante protestation de tout un peuple avait bien la force d'un décret d'évêque. Il était trop évident que l'Anglicanisme rejetait la doctrine des tracts, comme tout organisme vivant rejette ce qu'il est incapable de s'assimiler. Ex cathedra ou non, ces mandements sonnent la dernière heure du mouvement; les tracta riens n'ont plus de raison d'être. Leur but de relever l'Anglicanisme en le ramenant à la doctrine des Pères est convaincu de chimère il n'y a plus qu'à abandonner Babylone à son incurable maladie. Cette évidence torturait Newman, mais elle n'effleurait pas même l'esprit de Pusey. Il ne voyait pas, il ne pouvait pas voir cette conséquence plus claire pourtant que le jour. Dès le début de la crise du tract 90, par amitié pour Newman et par besoin de combattre, il s'était bravement jeté dans la mêlée, approuvant toutes les doctrines du tract incriminé et le vengeant de la terrible accusation de romanism. Il s'employa plus que personne à empêcher la condamnation, mais sans la craindre beaucoup et sans comprendre pourquoi Newman tenait tant à éviter cette mesure. Quand, des mandements on en vint aux actes, et quand les évoques se mirent à refuser les lettres d'ordination aux jeunes clergymen de la nouvelle école, Keble et Newman étaient plus déconcertés que jamais. Comment, en effet, se croire en sûreté dans une Eglise, lorsque les évêques refusent l'ordination pour la seule raison que le candidat admet la présence réelle? Pusey est sans doute ennuyé de cet accident malencontreux; mais,


comme il faut a priori que tout s'arrange, il croit trouver sans peine dans les ressources bizarrement fécondes de son esprit, un moyen de calmer ses deux amis

Il y a un malentendu, leur écrit-il il faut être très sûr de son fait avant de croire qu'un évêque est en contradiction avec la vérité catholique il vaut mieux, je crois, tenir pour certain, take it for granted^ qu'ils entendent ce qu'entend l'Église et, par conséquent, attribuer à un malentendu toute apparence de contradiction. Ne voyons-nous pas souvent que les gens trouvent des difficultés non pas précisément où ils disent qu'ils les trouvent, mais quelque part ailleurs, par suite d'une confusion de leur esprit

Alors il se fait communiquer les feuilles d'examen et subtilise, afin de trouver quelque erreur ou semblant d'erreur dans les réponses du candidat refusé. Peine perdue 1 voici que l'évêque étale, dans un mandement imprimé, ses vrais sentiments. Keble, consterné, songe à envoyer sa démission, et Pusey, pour le retenir, revient à son maître argument, au fond de sa pensée

Je n'ai jamais été réellement sous un évêque car, bien que l'évêque ait un trône dans la cathédrale, il n'y vient jamais sauf pour les ordinations, et alors ce n'est qu'en passant; il dîne avec le chapitre, ne nous visite jamais et ne se regarde pas comme notre tête. Si un évêque avait fait un mandement hérétique, j'en serais peiné, mais plus pour lui que pour moi nous savons que nous avons raison et lui tort a. Et il s'appuie sur le cas des évoques ariens auxquels leurs prêtres ne devaient pas obéir. Passe. Mais remarquez que le langage de Pusey eût été absolument le même si, au lieu d'un seul évêque, il les avait eus tous contre lui. Quarante ans après ces événements, il disait, en parlant de cette avalanche de mandements contre les tracts Si seulement les évêques nous avaient compris, que ne serait pas devenu le mouvement Je me rappelle les paroles de Newman à Littlemore «Oh! Pusey, nous nous sommes appuyés /sur les évêques, et ils se sont brisés sous nous » C'était trop tard pour lui répondre, car il était déjà -à la veille de nous quitter, mais je dis en moimême, moi, du moins, je ne me suis jamais appuyé sur les évêques. 1. T. II, p. 233.

2. Ibid., p. 238.


[At least 1 never leant on tlle Bislwps. ) Je m'appuyais sur l'Église d'Angleterre

Quoi donc ô savant versé dans l'étude des Pères, vous avez trouvé chez ceux-ci trace d'une distinction entre l'Eglise et le corps unanime des évoques ? Je ne m'appuie pas sur les évêques, mais sur l'Église Où est-elle donc votre Église ? Votre disciple, le chanoine Liddon, doit connaître sans doute le fond de votre pensée sur ce point capital il nous apprend qu'au lieu de vous appuyer sur le fondement fragile des évéques, vous aviez trouvé une plus grande force, plus de sécurité, plus d'autorité, a more authoritative guide2, dans les formulaires anglicans. Mais lorsqu'il s'agit précisément de définir le sens controversé de ces formulaires, quel dommage que ni lui ni vous ne nous disiez à qui il faut recourir!

On le voit déjà Pusey n'était pas capable de réaliser la valeur d'une preuve qui aurait sapé l'autorité de son Église, et, quoique celle-ci pût faire pour se discréditer elle-même, il était toujours inconsciemment et invinciblement décidé à lui donner raison.

Peu de temps après le tapage qui avait accueilli le tract 90, l'orthodoxie anglicane se trouve encore mise en question la chose est même plus grave, car cette fois la Church of England, l'Église anglo-catholique, comme l'appellent les Puseystes, va faire profession publique et officielle de protestantisme. Voyons comment Pusey restera souriant et tranquille en face de cet écueil où sombreront les dernières espérances de Newman.

Il s'agissait de fonder à Jérusalem un évêché anglo-prussien. Cette belle idée était venue au roi de Prusse FrédéricGuillaume IV, et le chevalier Bunsen fut envoyé à la cour d'Angleterre pour en négocier l'exécution. Le Parlement anglais ne se fit pas prier, et le bill passa au mois d'octobre 1841. Les deux couronnes nommeraient alternativement le dignitaire du nouveau siège et les deux États fourniraient la moitié du traitement; l'évéque pourrait ordonner des can1. T. II, p. 237.

2. lbid., p. 238.


didats qui souscriraient les articles anglicans et la confession d'Augsbourg.

Au premier bruit d'une semblable combinaison, Newman s'était indigné. Comment reconnaître aussi ouvertement une secte luthérienne 1 c'était trop fort! Il espérait naïvement que jamais le primat de Cantorbéry ne donnerait sa signature à une monstruosité semblable.

L'optimiste Pusey n'avait pas vu d'abord toutes ces conséquences cette flatteuse espérance de propagande anglicane l'avait agréablement frappé et il n'avait pas bronché à la vue d'un semblable compromis. Newman lui ayant fait à peu près comprendre les raisons de sa protestation, il se ravisa et se mit à condamner bruyamment le projet anglo-prussien. Puis quand le primat eut approuvé la chose et que le premier évêque anglican eut été sacré, le bon chanoine se résigna sans trop d'effort. cc Sa profonde confiance dit Liddon en la providence de Dieu sur les destinées de l'Église anglicane le disposait à tirer le meilleur parti d'une erreur ou d'un désastre. To make the best lie could of a mistake or a disaster1! ».

Hélas! avec une infatigable constance, il fera cela toute sa vie. Il verra le rationalisme s'introduire et dominer dans les Chaires anglicanes; il verra, maintenus dans leurs charges, des ministres qui ne croient pas au baptême il verra en un mot, de ses yeux, une seconde Histoire des variations, mais, lui ne variera pas; il verra le mal et tâchera d'en tirer le meilleur parti possible sans désespérer jamais.

Quand un homme est en mer, perdu sur une barque à moitié brisée, s'il n'aperçoit aucune voile à l'horizon, je comprends qu'il essaie tous les moyens de boucher les plus gros trous de la vieille carène, de tirer tout le parti possible de cette ruine et de se traîner avec elle si cela se peut jusqu'au port. Mais si près de lui passe un solide bateau, sans une fenti7>vee-^outes ses voiles, quelle folie de refuser l'invitation des matelots et de s'entêter à courir à la mort sur des planches désemparées. Pusey n'a jamais fait autre chose. 1. Lid., t. H, p. 259.


Or, pendant qu'il se remettait sans lassitude à radouber la pauvre barque qui venait de recevoir tant de terribles coups de mer; près de lui, un autre pilote plus sage, élevé lui aussi sur cette barque et qui s'était juré de ne jamais la quitter, sentant que tout menaçait de s'effondrer et qu'il n'y avait plus aucun espoir, regardait anxieusement à l'horizon si aucune voile ne passait.

IX

II aurait suffi d'observer les différences d'attitude entre les deux chefs du parti pour entrevoir de quelle manière différente, ils envisageaient tous deux la situation. Abattu, découragé, Newman se retirait de plus en plus de la vie publique, se casernait dans son petit village de Littlemore et fuyait ses meilleurs amis. L'enthousiasme persistant, la naïve et absolue confiance de ses disciples étaient une nouvelle cause d'angoisse. Ceux-ci lui apportaient leurs doutes, leurs inquiétudes, et lui ne se sentait plus capable de les éclairer et de les apaiser. Pusey, au contraire, aussi ardent, aussi impétueux que jamais, semblait trouver une nouvelle force dans les obstacles, rêvait de nouvelles entreprises, et sans le vouloir, au milieu de cette fiévreuse activité, s'enlevait le moyen d'étudier sérieusement les raisons de douter. Réfléchir, s'affermir dans ses croyances, il n'en sentait vraiment pas le besoin.

Au lendemain de ces mandements qui avaient troublé si fortles tractariens, capables de logique, lui s'embarque pour l'Irlande il va étudier les couvents catholiques en vue d'un ordre de diaconesses anglicanes qu'il a dessein de fonder.

Ainsi les divergences d'opinions, les différences d'attitude entre Newman et Pusey s'accentuaient chaque jour. Tout le monde ne les remarquait pas encore, mais les perspicaces et les intimes les devinaient. « Il me semble voir écrivait Morris à Pusey en 1841 que bien que Newman n'accepte pas toutes vos opinions, vous continuez à parler comme si vous étiez pleinement d'accord avec lui. »

Pusey s'en rendait-il compte? Oui et non. Son bon cœur, déjà brisé par la mort de sa femme, sentait, à la perspective


de cette nouvelle séparation, rouvrir ses blessures mal fermées. Il en pleurait silencieusement, mais il ne voulait pas se l'avouer à lui-même, il ne voulait pas que ce fût vrai, et peut-être, à force de désirer le contraire, finissait-il par se persuader que cette crainte ne se réaliserait jamais. Lisez cette lettre à Newman ne croirait-on pas à l'entendre que Pusey est tout à fait dans les idées de son ami ? Chose étrange, on veut faire croire que vous êtes moins convaincu que moi de la divinité de notre Église je ne sais ce qui peut donner un fondement à cette idée. Les catholiques romains mettent beaucoup d'empressement à la répandre

Newman était sur les épines il en avait dit cent fois assez pour tout faire deviner à Pusey, et celui-ci ne voulait pas comprendre, il affectait de traiter son vieil ami comme si rien de nouveau n'était survenu entre eux deux, de ne pas tenir compte des doutes poignants qui l'assiégaient, lui Newman, depuis si longtemps déjà. Il fallait le lui dire encore, lui dire plus explicitement ces choses qu'on voudrait laisser deviner. Newman écrivit

Littlemore, saint Barthélémy, 1842.

Je ne suis pas surpris ni blessé que certaines gens mettent en question ma foi à l'Eglise anglicane. Je pense qu'ils-opt des motifs pour le faire. Il ne serait pas loyal de nier que j'ai des doutes, non sur les ordres, mais sur les privilèges qui découlent des ordres et qu'elle exerce, séparée de la chrétienté et tolérant l'hérésie 2.

C'était clair. Pusey, instinctivemeut décidé à ne pas comprendre, et, par conséquent, ne pouvant pas comprendre, entendit la lettre dans un tout autre sens. Pour Newman, ce privilège qui découle de l'ordre était la juridiction ecclésiastique. Pusey entendit par ce mot les grâces reçues dans les sacrements et crut que la seule difficulté de Newman était une certaine diminution de ferveur chez les anglicans, comme le dit- son biographe lui-même, il se bouchait les yeux, tant il avait peur de voîF~se réaliser ce qu'il redoutait par-dessus tout.

1. T. il, p. 292.

2. Ibid.


Y avait-il là un parti pris délibéré et conscient de ne pas voir la vérité; cet aveuglement n'était-il chez Pusey qu'une tactique habile, et avons-nous le droit pour lâcher le grand mot de révoquer en doute la bonne foi de Pusey ? Je ne le crois pas, je suis convaincu du contraire, et j'aurais singulièrement trahi ma pensée, si ces lignes avaient pu faire naître cette idée. Mais, pour n'être pas une tactique, cette tranquille attitude de Pusey ne servait pas moins à empêcher plusieurs conversions. En le voyant si paisiblement convaincu des prérogatives de l'Église anglicane, beaucoup se rassuraient et se forçaient eux-mêmes à congédier leurs doutes, et rien peut-être n'a plus arrêté de conversions en Angleterre que l'exemple et l'action de Pusey.

Pour comprendre l'efficacité de son influence, il suffit de lire naïvement expliqué par lui dans une lettre intime le secret de sa méthode vis-à-vis des intelligences ébranlées: J'ai constaté que le plus expédient était de rechercher si les premiers doutes n'avaient pas paru à la suite de quelque désordre; si, par exemple, on ne s'était pas exposé de soi-même à des influences auxquelles Dieu ne nous avait pas destinés, comme de visiter des couvents catholiques, d'assister par curiosité aux offices romains, si on n'avait pas tenté l'impossible en comparant la sainteté des différentes branches de l'Église ou encore si on n'avait pas abordé de controverse au-dessu's de ses forces. J'ai habituellement découvert en pareil cas que beaucoup pouvaient faire remonter à quelque faute personnelle leur premier désir de quitter l'Église'.

On voit l'adresse de ce procédé une conscience délicate n'a pas besoin qu'on l'aide beaucoup pour se découvrir des fautes chimériques. On peut assigner à de réelles fautes une conséquence que ces fautes n'ont pas. Et quand même, en allant à la procathedral j'aurais un peu cédé à la curiosité de voir la soutane rouge du cardinal, serais-je livré sans défense, pour une semblable peccadille, aux pires illusions de l'esprit mauvais?

Il souffrait pourtant, autre inconséquence, il souffrait parce qu'il devinait vaguement les souffrances de son ami. A mesure que nous approchons du terme, la corres1. T.Il, p. 302.


pondance devient plus attachante. Voici, en 1843, un gentil billet de Pâques. La main de Pusey, très bonne, mais se sachant maladroite, tourne avec le plus de précautions possible autour de la blessure vive.

J'aurais voulu vous écrire la veille de Pâques, cela me pèse souvent de penser que quelques-uns de ces misérables jugements qui circulent sur vous, et cette triste privation des sympathies de quelques-uns, doit par moment vous être pénible. J'aurais voulu obtenir quelque part à vos épreuves, mais je n'en ai pas été digne. J'aurais voulu, en vous souhaitant les joies de Pâques, vous dire que mon plus vif désir eût été d'avoir pour moi ces jugements, ces rudes paroles, ces soupçons qui sont tombés sur vous. J'espère, quelque aiguë qu'en soit la souffrance, que cela vous consolera de penser que quelqu'un qui vous aime les regarde comme votre meilleur trésor

Moins de deux semaines après cette lettre, le vœu qu'elle exprime était réalisé et Pusey se voyait, à son tour, persécuté par l'Université d'Oxford.

Le parti libéral triomphant voulait faire oublier aux tractariens leurs passagères victoires, Newman était suffisamment écrasé; on attendait une occasion de frapper le chef du parti le plus considéré après Newman. Le 14 mai 1843, Pusey prêchait devant l'Université, dans la chaire de Christ-Church, un sermon bien inoffensif où il faisait un acte de -foi à la présence réelle. Le sermon fut condamné et le prédicateur interdit pour deux ans. La sentence était inique et sotte; mais il s'agissait bien de justice et de bon sens pour ces pauvres têtes épouvantées par le- fantôme du Papisme. M. le Chancelier en tête, tout l'état-major d'Oxford, chefs de collèges et professeurs, fins lettrés et calmes savants, ils étaient tous véritablement affolés. Sans cela comment auraient-ils pu se méprendre sur les intentions du docteur Pusey. Depuis quinze ans qu'ils le voyaient à l'œuvre, ils avaient bien pu comprendre que si quelqu'un devait rester fidèle à l'anglicanisme, c'était le chanoine de Christ-Church. Comme l'écrivait un des amis defûSey qui. plus clairvoyant, essayait en 1. T. II, p. 305. On peut remarquer qu'ici, comme toujours, 'il se trompe sur la vraie cause des souffrances de Newman, il la croit plus extérieure qu'elle ne l'était, et par conséquent plus aisée à guérir et moins douloureuse.


vain de conjurer la tempête « Personne ne pense moins que Pusey à nous quitter pour aller à Rome. »

Le prédicateur condamné prit noblement cet outrage. Il avait l'âme trop haute pour souffrir longtemps d'une blessure qui l'atteignait seul, et sa foi était trop robuste pour être ébranlée le moins du monde par cette nouvelle proclamation hérétique de ses chefs.

D'ailleurs, le moment des grandes souffrances était venu. De 1843 à 1845, il va voir se briser les uns après les autres les liens qui retenaient encore Newman. Après la mort de sa femme, la conversion de son meilleur ami a été la plus cruelle douleur de sa vie. Voyons encore dans cette terrible crise la lutte inconsciente de sa raison et de son cœur.

(A suivre.) H. BREMOND.


GRESSET

L'HOMME, LE POÈTE

(Étude et Notes inédites à propos d'un ouvrage récent* 1 1

Parlons un peu de l'esprit d'autrefois cela nous reposera de l'esprit d'aujourd'hui. L'esprit de notre fin de siècle n'est plus tout à fait l'esprit d&l'autre siècle, ni des autres siècles. On en a tout autant, en France, et peut-être plus; l'Académie elle-même est peuplée d'immortels qui ont, chacun, de l'esprit comme quatre. L'esprit court les rues, comme jadis les ruelles. On s'en sert trop souvent aussi mal mais s'il n'a cessé d'être français ou légèrement gaulois, il est plus raffiné, plus voulu, plus savant; il n'est pas moins alerte, il est moins ailé.

L'esprit du bon vieux temps était aussi ingénieux, mais plus ingénu moins éblouissant, plus spontané. Il aiguisait des pointes, mais on n'essayait pas de les enfoncer en autrui. Ceux de nos contemporains qui ont de l'esprit le répandent à pleines mains; ils forcent les gens à voir qti^ils en sont nantis; ils aiment à éblouir. Chez nos pères, l'esprit coulait d'ordinaire plus naïvement, plus naturellement, de source à présent, on le canalise pour en faire des jets d'eau et des fontaines lumineuses.

Nous poussons tout à l'excès, sauf le bon sens, qui pourtant est chose française comme l'esprit, et qui inspire d'employer l'esprit à propos, avec discrétion et mesure sans quoi l'on a, comme dit Gresset,

De l'esprit, si l'on veut, mais pas le sens commun 2.

(

1. f.-B.-L. Gresset; sa vie, ses œuvres^par Jules Wogue, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, professeur de rhétorique au Lycée de Reims. Paris, Lecène et Oudin, 1894.

2. Le Méchant, acte III, se. ix.


D'où il suit que l'on pratique moins le Ne quid nimis des anciens, le rien de trop de nos ancêtres; et beaucoup n'entendent point le conseil que Gresset donna aux contemporains de Voltaire et de Piron

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a

Parlons de Gresset. Gresset eut de l'esprit au point de faire trembler Voltaire et de le mettre en rage. Car Voltaire était de ceux-là qui ne pardonnent pas aux autres d'avoir autant d'esprit qu'eux-mêmes, ni surtout autant de succès. Gresset eut de l'esprit au point de passer, aux yeux des puissants, pour un perturbateur de l'ordre public et de voir son histoire d'un perroquet transformée en affaire d'État. Jalousé par le patriarche de Ferney, il fut admiré du monarque de Potsdam et invité par Frédéric à venir étaler son esprit chez le roi de Prusse. Haï et harcelé par les philosophes, il eut la joie et l'honneur d'être applaudi par Mesdames de France et aimé de Louis XVI.

L'esprit de cet ancien jésuite, de ce favori des princes, de cet académicien qui, selon Voltaire, « ne disait plus que des oremus », et qui, selon Sainte-Beuve, fut « presque un marguillier », eut l'étrange fortune d'inspirer une bonne action à Maximilien Robespierre. Le futur coupeur de têtes et son ami Lazare Carnot, le futur organisateur de la féroce Commission d'Orange, rimaient ensemble sous les rosiers d'Arras [Arcades ambo !) et chantaient Bacchus, les Ris, les Jeux, lorsque sonna la vingt-cinquième année du jeune incorruptible. Robespierre qui avait déjà écrit, avec tout ce qu'il possédait de cœur et d'emphase, l'éloge de son bien-aimé roi Louis XVI, se mit à célébrer les vertus de Gresset, ses relations pieuses avec le saint évêque d'Amiens, MonseigneurdeLaMotte, à qui Robespierre offre «l'hommage de toutes les âmes honnêtes et sensibles »; bref, son panégyrique de Gresset respirait, dit Quérart, « les plus sages principes, l'amour du roi et des institutions monarchiques et religieuses ». En même temps que Robespierre, Bailly, le Le Méchant, acte IV, se. vu.

2. Portraits contemporains, t. V, p. 85.


futur président de la séance du Jeu-de-Paume, se livrait au même innocent exercice. Quatre ans avant la prise de la Bastille, les mains qui devaient verser des flots de sang, versaient des phrases et des fleurs sur la tombe du gentil poète de Ver-Vert et enguirlandaient de leur rhétorique sa mémoire joyeuse.

La mémoire de Gresset a survécu aux ruines de ce tempslà. « Il vivra toujours », disait, il y a soixante ans, M. Villemain, qui fut au moins une fois prophète en sa vie i il est juste d'ajouter que M. Villemain copiait La Harpe, lequel avait prononcé le même oracle, avec un peu plus de pompe, selon son habitude « Le Méchant, Ver- Vert et la Chartreuse vivront autant que la langue française 2. »

De fait, tout cela vit encore et tout cela se fait lire des gens qui ont le temps et le goût d'ouvrir des livres. Et voilà que naguère un professeur de l'Alma mater publiait un in-octavo de 350 pages sur Gresset, sa vie, ses œuvres gros volume sur des choses légères. Moins gros toutefois que la compilation de M. de Cayrol, l'admirateur acharné du poète picard et le descubridor de ses cartons, critique pieux, que SainteBeuve appelait avec irrévérence le « desservant » de la chapelle de Gresset3. M. Wogue a puisé, des deux mains, dans l'énorme recueil de M. de Cayrol, lequel avait fourragé chez le P. Daire et chez Renouard. Il s'est en outre servi des notes de MM. de Wailly, de Pongerville, de Beauvillê, Lenel, Berville, et il y a ajouté ses propres lumières. Le livre du professeur universitaire est une thèse érudite comme il sied à ces sortes d'ouvrages. On ne s'y avance qu'à travers une profusion luxuriante de noms, de chiffres; au milieu des hypothèses, discussions, réfutations et citations; tandis qu'au bas des pages lisibles montent des notes hérissées comme des broussailles.

A l'exemple de M. de Cayrol, M. Wogue exhume tous les petits chiffons de gâpier'ÏHÏiés par Gresset longtemps après ses chefs-d'œuvre, et un tiers du volume nous entretient de menus objets qui n'enrichissent guère laf littérature et ne 1. Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, t. I, p. 334. 2. T. VIII, page 58.

3. Portraits contemporains, t. V, page 79.


rehaussent point la gloire posthume du modeste héros. L'auteur imite à sa manière le bon gentilhomme campagnard du Méchant, qui mène ses hôtes dans tous les recoins de son domaine, le long de toutes ses plates-bandes

Il faut vous préparer

A le suivre partout, tout voir, tout admirer,

Son parc, son potager, ses bois, son avenue

Il ne vous fera pas grâce d'une laitue

Mais n'oublions pas que le livre est une thèse. On y entre dans les détails et secrets les plus circonstanciés on y apprend que Gresset fut l'aîné de neuf fils et filles; qu'il était, au dire de son parent, M. de Wailly, de « grande taille et d'une figure fort noble; son regard réunissait en même temps la douceur et la vivacité; ce qui le déparait un peu, c'est qu'il avait la tête penchée du côté gauche 2 » en quoi ce Picard ressemblait, de loin, au conquérant de Macédoine; de plus, il était légèrement marqué, mais il était beau. Du reste, le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale contient vingt et un portraits de Gresset; on peut contrôler. La thèse de M. Wogue, en nous renseignant sur les innombrables bluettes amoncelées par Gresset, démolit la légende des « deux grandes malles », bourrées de manuscrits, que l'on aurait découvertes sous un escalier en 1794. En revanche, elle nous apprend que sur le cercueil du poète il tomba une grêle d'éloges funèbres au moins quatorze

Le ton de M. Wogue est celui de l'écrivain prudent, qui soutient une thèse, au bout de laquelle pend un diplôme. Il est plutôt impartial; quoique l'on sente plus d'une fois la griffe, qui s'allonge sous le velours des phrases. Quand il s'aventure en pays inconnu, par exemple, dans le calendrier des saints catholiques, dans les couvents de Visitandines, et à travers les autres cloîtres, il échappe à l'universitaire istaélite des jugements, qu'il regretterait sans doute, s'il était plus au fait des choses dont il s'occupe. A l'entendre, la tyrannie des supérieurs jésuites serait « d'autant moins supportable, qu'elle revêt des formes plus douces » (p. 17). –1. Acte Iï, se. vu.

2. Gresset, sa vie, ses œuvres, pp. 321 et 239.


Des tigres avec des airs de colombes! A l'entendre aussi, le grand et saint évêque d'Amiens, Mgr d'Orléans de la Motte, qui tient une si large place dans la vie de Gresset, une si petite dans le présent volume, était un prélat d'une « vertu orgueilleuse et impitoyable. » Pourquoi et en quoi? « Il n'admettait aucun tempérament, ni pour l'interprétation du dogme, ni pour la pratique du culte ». (Pp. 261-262.) Le professeur du lycée de Reims ne sait ni ce qu'est un dogme, ni ce qu'est un évêque.

Par contre, il connaît Gresset, sa vie, ses œuvres. Làdessus, il a presque tout dit et presque toujours bien dit. Néanmoins, il reste pour la biographie et pour l'histoire littéraire, quelques épis à glaner. Essayons d'en cueillir une ou deux gerbes; tantôt le long des sillons moissonnés par M. Wogue, tantôt dans les champs d'à côté.

II

Gresset naquit à Amiens, le 29 août 1709, en la fête de la Décollation; d'où, son nom de Jean-Baptiste1. D'après une tradition sur laquelle se tait M. Wogue, sa famille était d'origine anglaise ses ancêtres avaient traversé le détroit, sous le règne de Henri IV ou de Louis XIII. Le poète paraît s'être souvenu de sa première patrie, .quand il se livra à sa malencontreuse passion de la tragédie. Gresset choisit des héros d'Outre-Manche; Edouard III et Sidney. Mais il n'a rien du sauvage ivre, que Voltaire découvrait en Shakespeare et dans son Avertissement il déclare qu'il ne veut, en aucune façon, « user des droits de la Tragédie anglaise » pour émouvoir les passions. Du reste, il n' y a d'anglais, dans ses drames, que les noms francisés de ses personnages, dont l'un s'appelle Glaston puis cette définition du gouvernement d'Albion, par le ministre, duc de Vorcestre

1. Dans le Catalogue de la Compagnie de Jésus, Gresset porte les noms de Joannes-Baptista-Ludovicus pour le distinguer d'un autre Jean-Baptiste Gresset (étaient-ils parents?) entré au noviciat quinze ans avant lui puis missionnaire en Grèce pendant vingt-quatre ans, et mort à Nancy en 1760. Nous devons ce détail à l'obligeance du docte archiviste, le R. P. J.-B. Van Meurs.


Ministre d'un Empire règnent deux pouvoirs

Où je dois, unissant le Trône à la Patrie,

Sauver la liberté, servir la Monarchie,

Affermir l'un par l'autre, et former le lien

D'un Peuple toujours libre et d'un Roi citoyen.

Ne croirait-on pas entendre une déclaration ministérielle de M. Guizot, en 1830 ?

Le père de Gresset était conseiller du roi (Louis XIV), et commissaire au bailliage et présidial d'Amiens. C'était aussi un lettré; et en un temps où tout le monde rimait, le digne magistrat s'aventurait parfois sous les ombrages du Pinde et à travers les jardinets des neuf Sœurs. Quant à la mère, écrit M. Wogue, avec le dédain de l'universitaire pour ces gens-là, « c'était une bourgeoise dévote ». C'était une chrétienne courageuse, qui donna à Dieu deux de ses filles; elles entrèrent chez les Augustines. Dans ses badinages sur les nonnes, Gresset eut le tact d'épargner les filles de saint Augustin, chez lesquelles ses sœurs avaient pris le voile l'une, toute jeune à quinze ans. Elle mourut presque aussitôt; et, raconte Gresset lui-même, « elle prononça ses vœux avant d'expirer ». Sur ce deuil de sa mère, Gresset, alors régent, écrivit une ode, avec ce titre A une Dame, sur la mort de sa fille religieuse, à A* Il la compare à « Clytemnestre désolée pleurant Iphigénie; et il entasse autour du cercueil de la pieuse enfant dix-huit strophes banalement sonores, l'on peut à peine relever un quatrain passable

passable: Portez donc au Sanctuaire,

On a conservé une lettre, écrite en novembre 1734, par le jeune Gresset à sa mère; Sainte-Beuve l'admire; elle lui semble gentille, « espiègle », exquise. Elle est surtout frivole c'est l'esprit de Ver-Vert, en prose. Elle prouve toutefois que la piété de la mère valait mieux que le badinage du fils. Au sortir d'une retraite donnée par le P. Gabriel Fleu1. Note de l'Ode vi.

(Edouard 111, acte I, se. iv.)

Soumise aux divins arrêts,

Portez le cœur d'une mère

Chrétienne dans ses regrets.


riau (l'auteur de la Grammaire latine que Lhomond a copiée et rendue fameuse 1), elle lui avait écrit, datant sa missive « d'une heure après minuit ». Gresset répond

Ma très chère mère, voilà qui n'est, en vérité point édifiant; dater une lettre d'une heure après minuit, temps auquel une vertueuse mère de famille doit, comme la femme forte, goûter dans le sein du repos la douceur des songes évangéliques; temps auquel une jeune prosélyte 2 doit tranquillement sommeiller et rêver pieusement. C'est donc là que sont venus aboutir tant d'affectueux sentiments C'est donc en vain que le vertueux P. Fleuriau, l'apôtre des gentils, a labouré, semé, arrosé voilà donc sa moisson II a prié, exhorté, menacé, tonné, cassé sa flûte, et cependant je ne vois point de changement; on continue autrefois on se couchait à minuit, et depuis la retraite, on est devenu plus méchant d'une heure.

Jean-Baptiste avait dix-sept ans, quand il « s'affilia aux jésuites », comme s'exprime M. Wogue; il entra au noviciat de Paris. Naturellement plusieurs des biographes insinuent que ce fut là une de ces jeunes âmes ouvertes et naïves, sur lesquelles les jésuites étendent, maille à maille, le filet de la vocation. Seulement, je m'étonne de rencontrer ces façons de dire, sous la plume grave d'un prêtée, comme ce bon abbé Henry, auteur d'un cours de littérature, dont les dix-huit tomes défrayèrent notre jeune âge. L'excellent abbé donne à entendre, lui aussi, que les jésuites mirent tout en œuvre pour gagner le petit Gresset; par la raison que la Compagnie de Jésus fut « toujours désireuse de s'attacher les élèves chez lesquels elle remarquait de grands talents 3 ». A ce compte, la Compagnie a fort à faire dans ses collèges, pour tendre et serrer ses filets. Quant à Gresset, il est un point à remarquer auquel personne, je crois, de ses historiens n'a pris garde. C'est qu'il ne fut pas admis au noviciat, en sortant du collège et des études classiques; il semble même avoir tout d'abord dirigé ses vues et ses ambitions vers le clergé séculier; il s'appliqua pendant une année et demie à la théologie, avant 1. « Sauf quelques modifications de peu d'importance, Lhomond est la reproduction textuelle de Fleuriau. » (V. P. de Rochemonteix, le Collège Henri-IV de La Flèche, t. III, p. 175.)

2. Il s'agit d'une de ses sœurs, qui avait aussi suivi la retraite. 3. Henry, Cours de littérature, t. XVIII, pp 304.


d'aller, le 4 septembre 1726, frapper aux portes du noviciat de la rue du Pot-de-Fer. Son maître des novices, le P. de Belingan, était amiénois comme lui.

De sa vie religieuse on ne connaît guère que les étapes principales et le jugement porté à deux reprises sur lui par ses supérieurs, qui eurent vite fait de découvrir en ce jeune homme « de grands talents, beaucoup d'esprit et de goût pour les belles-lettres. Voici les termes mêmes de ce jugement, consigné dans les archives de la Compagnie de Jésus. GRESSET (J.-B.-L.). Anno 1730 (1729-1730) dicitur habere ingenium optimum, judicium solidum, esse complexionis sanguineae. Anno 1734 (1733-1734), ingenium optimum, eximius profectus in studiis, magnum talentum prœsertim ad docendam rhetoricam, complexionis temperatae

A peine sorti du noviciat, il fut, je ne sais pour quelle cause, aussitôt voué à l'enseignement. A dix-neuf ans, il professait la quatrième au collège de Moulins à vingt ans, au collège de Tours, où il conduisit ses élèves de quatrième en rhétorique. Là, sur les bords fleuris que la Loire arrose, il eut des loisirs et il se prit à rimer; d'abord sur la Loire elle-même Suspends tes flots, heureuse Loire,

Dans ces Vallons délicieux;

Quels bords t'offriront plus de gloire

Et des coteaux plus gracieux*?.

Verve précoce, verve facile les strophes coulaient comme de l'eau claire, ou comme des vers latins de réminiscences, à 1. Voici, d'après les mêmes Archives, le Cursus vitse de Gresset, dans la Compagnie de Jésus « Joannes-Baptista-Ludovicus Gresset, natus Ambianis, 29 aug. 1709. Studuit humanioribus (litt.); dnobus annis, philos.; unum annum et dimidium, theologiae, ante ingressum in Societatem ingres- sus est Parisiis, 4 septembre 1726 egit probationem sub P. mag. JeanBapt. de Belingan Ambianen. (1 nov. 1666, 26 sept. 1682, 2 febr. 1700), qui ibi mansit a 12 maii 1727 et factus mag. Ægidius Henricus de Saint-Mallon (12 dec. 1680, 8 sept. 1696, 2 febr. 1713). Post probationem, exeunte 1728, ivit Molinas mag. 4a, exeunte 1729, ivit ïurones et fuit mag. 4. 3. hum. et rhetoricœ exeunte 1733, ivit Rhotomagum iteruin1 mag. rlietoricae. Exeunte 1734, erat Parisiis 1" an Theolog. Dimissus a societate, 30 nov. 1736, Flexiae.

2. Ode xi, à Virgile.


tout propos. Ils s'en allèrent beaucoup trop vite faire gémir les presses tourangelles les œuvres de cet âge ne perdent rien à être logées dans un tiroir; et la postérité y gagne. En 1730, à vingt et un ans, Gresset publiait un premier recueil, qui fut suivi d'un second, en 1734. C'étaient des primeurs mais comme presque toutes les primeurs, c'était incolore et fade. Il y avait, entre autres, des traductions de six Églogues virgiliennes, ou mieux, des paraphrases; car le jeune auteur ne veut point de ce « mérite de Pédant ou d'Écolier », qui suivent et expliquent « mot pour mot » l'original selon lui, et c'est un tort, « le vrai goût demande qu'on marche à côté »; et il y marche. Puis viennent des éloges de la vie pastorale, par un enfant qui a vu la campagne à travers les hexamètres où Tityre et Mélibée font paître des moutons classiques une Ode interminable au Roi, sur la guerre de Pologne, mais où le poète chante de vrais héros, Villars et Stanislas Leckzinski; puis un poème sur la Canonisation des saints Stanislas Kostka et Louis de Gonzague « ces jeunes demi-dieux », célébrés en style pindarique, et, un peu, en style des cantiques de Saint-Sulpice.

Selon toute apparence, entre devéÊ couplets. pieux, le régent de Tours ébauchait Ver-Vert. Il dut en -emporter le manuscrit, lorsqu'il s'en alla, en 1733, de Touraine en Normandie. A cette heureuse époque des diligences, on avait le temps de voir et de rimer en voyage, et tout voyage était une petite odyssée les gens de lettres ne manquaient guère de conter leurs aventures et découvertes. On se souvient des Voyages, prose et vers, de La Fontaine, de Chapelle et Bachaumont et de Regnard qui, lui aussi, avait découvert la Normandie. Gresset s'empressa d'imiter ses modèles, et il écrivit une joyeuse relation pour sa mère. Le talent du jeune maître commençait d'avoir des ailes, et son esprit de la gaieté. Qu'on en juge par ce quatrain sur la conversation politique des « fortes têtes » d'un village, où la diligence fit halte Les uns disoient que le roi Tanisras

Jamais des Poronois ne deviendroit le maître

Quoique la Czarienne avec le Chat Thantas

Au trône voulût le remettre.


En 1734, à Rouen, où Gresset enseignait la rhétorique, Ver-Vert allait voir le jour, sans l'aveu de l'auteur. Assurément il ne faut pas faire trop de fond sur la parole des poètes, quand ils jurent leurs grands dieux qu'on a imprimé leurs vers malgré eux entre gens de métier, on sait ce que jurer de ce ton-là veut dire. Toutefois Gresset affirme et proteste d'une telle façon, que l'on est tenté de le croire; le manuscrit aurait vraiment été « ravi. au secret de son maître absent ». Un abbé, un porteur de petit-collet, aurait mis la main sur ces papiers-là, tandis que le jeune régent était en classe, ou en train de humer un peu de bon air normand sur les berges de la Seine. Enfin, d'après la Gazette de Rouen, ledit abbé se serait fait des rentes aux dépens du poète jésuite

Quel était cet abbé voleur, ou tout au moins fort indiscret? Le nom qui répond aux plus vraisemblables conjectures a été trouvé par M. Ch. de Beaurepaire, le savant archiviste de Rouen, dans une Notice manuscrite sur Gresset « Le VerVert, y est-il dit, parut dans cette dernière ville (à Rouen) en 1734. Cette production avait été dérobée à l'auteur. On assure que celui qui commit cette infidélité était l'abbé Bellamy, chapelain de Notre-Dame de Rouen, plus tard curé de Bonnebosc2 ». L'abbé Bellamy était lui-même un rimeur de quelque talent et, nous écrit M. de Beaurepaire qui nous a 1. Les Ombres,

2. Recherches sur les élahlissements d'instruction publique, par Ch. de Beaurepaire, t. II, p. 8. La notice manuscrite sur Gresset est l'œuvre de Dom Gourdin.

III

Selon la Gazette Ifeustrique,

Cet amusement poétique

Surpris, intercepté, transcrit,

Sur je ne sais quel manuscrit,

Par un Prestolet famélique,

Se vend, à l'insu de l'Auteur,

Par ce petit Collet profane,

Et déjà vaut une soutane

Et deux castors à l'éditeur


fourni tous ces renseignements, « il y a de lui une dédicace en vers assez bien tournée, en tête des Offices de la paroisse de Saint-Nicaise ».

Ver- Vert, dès son apparition, fit grand bruit le succès en fut immédiat et immense. Il y en eut d'abord trois éditions, portant les noms de Rouen, de la Haye et de Londres^ l'année suivante, trois autres deux d'Amsterdam et une de Soissons, publiée par Louis Racine, déjà auteur du poème de la Grâce, et prochainement du poème de la Religiort. A la Cour, à la Ville, dans toute la société lettrée, on dévorait les aventures du « Perroquet révérend », de « Dom Ver- Vert». On se mit à les traduire en toutes les langues, y compris le latin. Les critiques applaudirent et se pâmèrent. « Tout devait paraître ici, dit l'honnête La Harpe, également extraordinaire tant de perfection dans un auteur de vingt-quatre ans; un modèle de délicatesse, de grâce, de finesse, dans un ouvrage sorti d'un collège; et ce ton de la meilleure plaisanterie, ce sel et cette urbanité qu'on croyait n'appartenir qu'à la connaissance du monde, et qui se trouvait dans un jeune religieux; enfin la broderie la plus riche et la plus brillante sur le plus chétif canevas il y avait de quoi être confondu d'étpnnement » On fut confondu et charmé.

Des gens graves se donnèrent l'agréable peine de copier Ver-Vert; un conseiller au Parlement, M. de Lasséré, en envoya un exemplaire transcrit de sa main, au pauvreJ.-B. Rousseau, alors exilé en Belgique. Rousseau lui répondit Je ne saurois trop vous remercier, Monsieur, de la peine que vous avez prise de me copier vous-même une Pièce si excellente. Quelque longue qu'elle soit, je l'ai trouvée trop courte, quoique je l'aie lue deux fois; il me tarde déjà de la pouvoir joindre à celle que vous me promettez de la même main. Je ne sais si tous mes Confrères modernes et moi, ne ferions pas mieux de renoncer au métier, que de le continuer, après l'apparition d'un Phénomène aussi surprenant que celui que vous venez de me faire observer, qui nous efface tous dès sa naissance, et sur lequel nous n'avons d'uutre avantage que l'ancienneté, que nous serions trop heureux de ne pas avoir. Je suis, etc. Rousseau écrivait de nouveau, un peu plus tard, son admiration pour ce « phénomène », au P. Brumoy 1. Cours de littérature, t. YIII, p. 44.


Je ne crois pas qu'on puisse trouver nulle part plus de richesses j ointes à une plus libérale facilité à les prodiguer. Quel prodige dans un jeune homme de vingt-six ans! et quel désespoir pour tous nos prétendus beaux esprits modernes! C'est le naturel de Chapelle; mais son naturel épuré, embelli, orné et étalé enfin dans toute sa perfection. Si jamais il peut parvenir à faire des Vers un peu plus difficilement, je prévois qu'il nous effacera tous tant que nous sommes. Un poète n'en loue jamais inutilement un autre, même en prose. Gresset fut ravi de ces éloges qui lui venaient du « Cygne de la Seine » errant le long de la modeste rivière de Bruxelles il y fit écho, deux ans plus tard, dans un élan d'enthousiasme et de gratitude, en comparant les malheurs et le génie de Rousseau à ceux d'Orphée, d'Ovide et du Tasse

Notre Hélicon, trop longtemps désolé,

Ne voit-il pas ses Grâces fugitives ?

Oui, chaque jour, la Muse de nos rives

Pleurant encor son Horace exilé,

Demande aux Dieux que ce Phénix lyrique

Revienne enfin de la rive Belgique1.

Rousseau avait crié « phénomène » Gresset répond « Phénix » les poètes s'entendent à ces aimables jeux-là. Le poète jésuite et son perroquet ne rencontrèrent qu'un lecteur grincheux et maussade, M. Arouet de Voltaire. Voltaire écrivait, le 20 septembre 1735, à M. de Cideville « J'ai voulu lire Ver- Vert, poème digne d'un élève du P. du Cerceau, et je n'ai pu en venir à bout. » M. de Voltaire fait le difficile, comme le héron de La Fontaine, ou le rat d'Horace mais cela s'explique M. de Voltaire, poète épique, ne pouvait voir d'un œil serein le succès d'un jeune enf roqué et puis M. de Voltaire travaillait juste à ce moment-là, avec tout l'acharnement de la haine, à son immonde poème de la Pucelle. Les badinages, même lestes, de l'oiseau des Visitandines étaient du libertinage à l'eau de rose, auprès des obcénités infâmes que Voltaire jetait sur la très pure mémoire de Jeanne d'Arc. On comprend que Voltaire, composant ceci, ne devait, et ne pouvait admirer cela.

Qu'est-ce que Ver-Vert? Tout le monde connaît les aven1. Épître à ma Muse.


tures de ce Télémaque emplumé, les infortunes d'un perroquet « non moins dévot. qu'Enée » et plus malheureux que lui. Il était jeune, il était beau, il était bon, il parlait à ravir; et il était

Par son caquet digne d'être au couvent.

On l'avait, pour son bien, enfermé chez lesVisitandines de Nevers. Dans ce pays des « attentions fines » on le soignait, on le choyait, on comblait « son ventre infatigable ». On l'instruisait aussi; il savait des noëls, des cantiques, des oremus y compris « son Benedicite » et les saluts d'usage « Notre Mère, Votre Charité. » bref « tout ce que sait une mère de Chœur ».

La science mène à la gloire, la gloire à l'orgueil, l'orgueil à la ruine, même chez les perroquets. Les Visitandines de Nantes eurent la pieuse curiosité de voir l'illustre oiseau; après délibération des « miladys de l'Ordre », Ver-Vert partit sur la Loire; mais en quelle compagnie des Gascons, des Dragons, des bateliers qui « juroient, blasphémoient et sacroient». Au premier a Ave, ma Soeur », que soupira le passager dévot, on le sima, on le berna, hélas! et on lui apprit autre chose que des cantiques. A peine les sœurs'Jde Nantes l'eurent-elles salué d'un mot de bienvenue, l'oiseau libertin répondit Les nonnes sont folles! puis La peste te crève l puis Mille pipes du diable!

Les B, les F voltigeaient sur son bec

Les jeunes sœurs crurent qu'il parloit grec.

Grand scandale, grand émoi. On rembarque sur-le-champ « l'abominable pèlerin», qui rentre à Nevers, tout endurci dans le crime. Le Discrétoire des neuf plus vénérables Sœurs, « neuf siècles assemblés », condamne ce païen, à une sorte d'in-pace, dont le plus terrible supplice est un long silence de quatre mois. Ver'- Vert se repentit; mais après ses jeûnes et abstinences, il mangea, s'empiffra et creva.

C'est tout. Mais tout cela fourmille de détails ingénieux et piquants, de méchancetés sur « l'art des parloirs, la science des grilles » tout cela pétille et étincelle de verve, de grâce, de malice. Par malheur, tout cela est faux, ou exagéré, comme sont les satires sur les choses et les gens d'Église; et il est


déplorable qu'un religieux ait gaspillé tant d'heures saintes à rimer, à rimer et à rire des couvents. Est-il besoin d'ajouter que c'est juste la qualité de l'auteur, avant même son talent, qui fit le succès de Ver-Vert ?

Fontenelle, le nonagénaire contemporain de Gresset, se vantait sur la fin de ses jours de « n'avoir jamais donné le plus petit ridicule à la plus petite vertu ». Gresset avait prêté tous les ridicules aux communautés les plus édifiantes. D'autre part, son poème, beaucoup plus méchant que le Lutrin, paraissait au moment où l'impiété levait le masque contre l'Evangile et la morale. Ver-Vert était une œuvre exquise; ce n'était pas une belle action c'était un badinage charmant et fâcheux.

Les applaudissements mirent le poète en veine. La même année, Gresset publia le Carême impromptu et leLutrinvivant, deux histoires de sacristie, dont la seconde ne serait bonne qu'à défrayer des bedeaux en goguette un jour de frairie; mais le style, moins délicat que celui de Ver-Vert, est aussi alerte, gai et vif. La première histoire a pour théâtre une île séparée de « l'Armorique plage », par des rochers, des écueils, des courants, des remous épouvantables l'île d'Houat, ou d'Ouessant. Le curé du lieu a oublié d'acheter, avant les étrennes, des calendriers, guide-âne et almanachs et chérissant trop son existence, pour l'exposer aux « périls du moite élément », il n'ose hasarder une traversée jusqu'à Vannes ou Quimper. Il arrange et multiplie les fêtes, sans souci, bien entendu, des jeûnes et vigiles; si bien que, chaque jour du carême, jusqu'au milieu de la semaine de la Passion, il se met « sur la conscience un chapon de sa basse-cour». En quoi ses paroissiens l'imitent scrupuleusement. Enfin, par une belle matinée, « lesté de quatre tranches de jambon », il fait voile vers le continent; il y apprend que Pâques arrive dans dix jours. Le dimanche des Rameaux, il harangue son peuple et, en guise de prône, il annonce le carême, comme suit Le Mardi gras sera mardi;

Le jour des Cendres, mercredi

Suivront trois jours de pénitence,

Dans toute l'Isle on jeûnera.

Et Dimanche, unis à l'Église,


Le Lutrin vivant est d'un cran plus bas encore parmi les anecdotes de sacristie. Gresset raconte à son ami l'abbé de Segonzac qu'il la savait déjà, quand il vivait « aux champs heureux dont Tours est l'ornement», l'ayant apprise de « deux Gascons ». Dans une très pauvre église, « non loin des bords du Cher et de l'Auron », les chanoines, très maigres, n'ont pour acolytes que quatre enfants de chœur, logés chez une servante octogénaire, laquelle les garde, nourrit et habille. Or, dame Barbe, n'ayant pas d'autre étoffe pour réparer les brèches de la culotte de l'enfant de chœur Lucas, taille dans un vieux graduel et y prend quatre feuilles de parchemin, « pour relier un volume vivant». Elle chamarre de plain-chant «l'humanité du petit misérable». Mais, ô coïncidence! l'un des feuillets contenait l'office du Patron. La fête arrive; le maître chantre, désespéré, aperçoit Lucas qui porte «l'office en croupe »; il saisit le marmot, l'accroche au pupitre; et les chantres, les besicles sur le nez, commencent à psalmodier sur ce plaisant volume. Quand une guêpe survient, pénètre par la couture de la culotte, pique- vigoureusement le Lutrin vivant

Ces bluettes firent le tour des salons, comme Ver-Vert. A vingt-cinq ans, Gresset était célèbre, la gloire venait à lui, et il courait au-devant, avec un tel empressement qu'il dut éveiller certaines inquiétudes chez ses supérieurs qui, cette année-là même, écrivaient à Rome en parlant du petit professeur de Rouen Ingenium optimum. magnum talentum. Il fallait mettre du plomb dans cette tête légère, que le vent des louanges mondaines finirait par ébranler. On voulut lui épargner le triste sort de son per roquet et dans les derniers mois de 1734, on l'appliqua aux choses sérieuses il vint à Louisle-Grand, où il devait suivre les cours de Théologie, anno

Sans plus craindre aucune méprise,

On chantera l'Alleluia.

Le Lutrin fuit, en criant comme un diable.

Et loin de là, va, partant comme un trait,

Pour se guérir, retourner le feuillet.

IV


primo, suivant le style de l'Ecole. On verra plus bas que les supérieurs de Gresset joignirent à ce remède de paternelles et vives semonces.

Mais qui a rimé, rimera. Même sur les bancs de la théologie, Gresset écolier se distrayait des articles de la Somme,. par des échappées sous les ombrages du Pinde se sauvant ainsi, dit-il, « par la Fable, des ennuis de la Vérité». C'est alors qu'il composa, qu'il laissa courir de-ci de-là et publier deux autres petits poèmes fameux La Chartreuse, description satirique de sa cellule, de sa « lucarne infortunée», au cinquième étage, sous les toits de Louis-le-Grand; puis les Ombres, autre description plaisante et maligne du collège, de «l'Empire classique et de ses « scolastiques régions », sombres comme l'Averne. Les arguments en forme, la langue austère de saint Thomas et de Suarez n'allaient guère à cet oiseau jaseur et un peu impertinent comme dom VerVert. Alors, sur ce « Caucase inhabitable » de la montagne Sainte-Geneviève, il appelle à son secours tous ses souvenirs de mythologie latine et il en accable la métaphysique, objet de tant de soucis. Le jeune théologien s'imagine qu'il est devenu l'hôte du Tartare et qu'il voit, comme Enée et la Sibylle, voltiger autour de lui des spectres et des Ombres Terribiles visu formœ Regardez, s'écrie-t-il, les « murs enfumés» dont l'unique tapisserie est

Une longue suite de Thèses,

Archive de doctes fadaises,

Supplice éternel du bon sens

Le Cocyte est là qui roule des syllogismes mais aux bords du fleuve noir, Gresset n'éprouve point la soif de Tantale. Peu lui chaut le bonnet de docteurs utroque. Ah si j'avais, dit-il, été mieux inspiré,

J'eusse, les deux tiers de ma vie,

Dormi sans trouble et sans envie

Dans un dortoir de Victorin,

Ou sur la couche rebondie

D'un Procureur Génovéfain

Dans sa Chartreuse, cinquante rats ronflent en faux-bourdon, tandis qu'il versifie, avant l'aurore et son « antre aérien »


est pire que les cachots et cages de fer du temps jadis. Cela n'a aucune forme ronde ou carrée c'est une lucarne près d'une gouttière,

Où l'Université des chats,

A minuit, en robe fourrée,

Vient tenir ses bruyans États.

Pour meubles, un grabat, une table mi-démembrée et, sous le nom de chaise, « six brins de paille, tressés sur deux vieux échalas ». Seul, comme Prométhée, il se console, en songeant qu'il est loin de tous les ennuyeux, dont il dresse une liste très longue trop longue il ne sait se borner. Ce sont, les faux plaisants, les froids savants les gens de lettres qui ahanent, pour amuser un Crésus stupide et « monseigneuriser un fat » c'est un peu tout le monde. Le monde, Gresset l'oublie; il le remplace par la lecture. Oh 1 bien entendu, il ne s'agit point de la Secunda Secundse; mais de petits livres neufs où il borne « sa bibliothèque et ses voeux ». Horace, Milton, le Tasse sont parmi les plus édifiants mais Chapelle, Chaulieu, Pavillon, Saint-Evremond, la Deshoulières et &utresr,modej'nes .de la même gravité n'ont rien à faire dans la cellule d'un étudiant en théologie et je ne saurais croire que tous soient entrés dans la Chartreuse de Gresset, sinon par la fenêtre de son imagination.

Pendant qu'il alignait ses petits vers de dix pieds ou de huit, sous les toits de Louis-le-Grand, il ignorait que des nuages s'amoncelaient sur son horizon ou s'il les apercevait, c'était pour s'en gaudir. Vers la fin des Ombres, il narre comme quoi Ver-Vert a mis en émoi le « Parlement Visitandin »

Comme quoi les Mères notables,

L'État-major, les Vénérables,

Vouloient, dans leurs premiers accès,

Sans autre forme de procès,

Brûler ces vers abominables.

A l'entendre, deux partis se seraient formés derrière les grilles celui des « révérendes Douairières », représenté par « la vieille Mère Bibiane », qui perd ses « deux dernières


dents » a plaider contre le « saint oiseau » (!) puis la coalition des jeunes sœurs, commandées par sœur Pulchérie, et sûres de la victoire, puisque c'est le printemps qui lutte contre l'hiver

A plaider contre le Printemps

L'Hiver doit perdre avec dépens.

Cette fois, ce fut l'hiver qui gagna mais ce fut le poète qui paya les frais.

M. Chauvelin, garde des Sceaux et secrétaire d'État aux Affaires étrangères, oncle du fameux chanoine de Chauvelin qui fut l'un des plus acharnés ennemis des jésuites, avait une sœur Visitandine. La sœur exposa au frère, « en termes véhéments, le dommage causé à son ordre par la publication de Ver-Vert » Le garde des Sceaux prêta l'oreille à ces plaintes; et il pria les supérieurs du jeune poète de le semoncer et punir. La prière d'un ministre ne ressemble pas mal à un commandement Gresset quitta Louis-le-Grand, en octobre 1735, et prit le coche pour La Flèche. Le confesseur du roi, le P. de Linières, écrivait, quelques semaines plus tard, au cardinal de Fleury, premier ministre

Nous avons un jeune homme, nommé Gresset, fils d'un fort honnête homme d'Amiens, qui a un vrai talent pour la poésie française; et comme le jugement n'est pas toujours joint à ce talent, et que la lecture des poètes français n'inspire pas ordinairement l'esprit de piété, ce jeune homme, après avoir fait des pièces de vers sur des sujets indifférents, s'est échappé à en faire quelques-unes où il y a des choses très répréhensibles. Lorsque les supérieurs en ont été parfaitement instruits, ils l'ont congédié de Paris, où il étudiait la théologie, et l'ont renvoyé à La Flèche. Quelques-uns même étaient d'avis qu'on le renvoyât sur-le-champ de la Compagnie mais d'autres, touchés du repentir que le jeune homme témoignait de sa faute et de la promesse qu'il a faite de ne jamais faire de vers français que par ordre de ses supérieurs, ont cru qu'on devait au moins surseoir cette punition!

Le P. de Linières prévenait ensuite le cardinal de l'effet fâcheux que pourrait avoir un autre poème, la Chartreuse, 1. V. de Cayrol, t. I, p. 55; Wogue, p. 67.

2. Lettre publiée par M. de Monmerqué dans le recueil de la Société des Bibliophiles français, 1829; citée par MM. de Cayrol et Wogue.


lequel venait de tomber « entre les mains d'un libraire », et se vendait au Palais-Royal il exprimait ses craintes au sujet du poète et demandait avis sur la conduite à tenir les jésuites étaient en butte aux fureurs des Parlements jansénistes quelques plaisanteries, décochées d'un galetas de Louis-leGrand sur les serviteurs de Thémis, n'allaient-elles pas tout brouiller, tout compromettre ? C'était à prévoir. (A suivre.) V. DELAPORTE.


Nous avons dit comment l'aveugle lutte pour suppléer aux perceptions dont la naissance ou quelque accident l'a privé. Désarmé pour un combat direct, il use du système des compensations et s'efforce de racheter par des conquêtes sur le terrain du toucher et de l'ouïe ce qu'il est forcé d'abandonner du côté de la vue. S'il s'agit des facultés imaginatives dont l'exercice tient si intimement à celui des sens, ne pouvant se prévaloir de cette situation privilégiée dont on l'a souvent gratifié, il travaille là aussi à conquérir de haute lutte ce qu'il veut être il ne naîtra pas musicien, il le deviendra. Pour la culture de la mémoire, il trouvera dans son infirmité moins un obstacle qu'une aide dont il ne tiendra qu'à lui de profiter. Son tempérament, son activité dans le sommeil ou dans les ténèbres reçoivent le contre-coup de sa cécité nous avons dit ce qu'il y gagne, ce qu'il y perd.

Mais quelles armes l'aveugle a-t-il entre les mains pour les luttes de l'esprit ? Ici renaît la controverse que nous avons rencontrée à propos du talent musical. Cette controverse est ancienne. « On avait agité, dit Maxime Du Camp, à l'époque des découvertes de l'abbé de l'Épée et de Valentin Haüy, la question de savoir si la suppression d'un sens ne constituait pas à l'infirme une supériorité intellectuelle sur les autres hommes 2. » La thèse affirmative a été reprise plus récemment par Dufau qui combat, nous l'avons vu, la supériorité naturelle des aveugles à l'égard du tact et de l'ouïe. « L'attention, écrit Dufau, est portée à un très haut degré chez les aveugles. Cette disposition naturelle à l'attention se 1. Voir Études, 15 janvier 1896.

2. Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie. 7* édit. t. V, p. 174.

L'AVEUGLE

DANS LA LUTTE POUR LA VIE ( Deuxième article )

v


manifeste dès le premier développement de l'intelligence rien de plus facile que de l'exciter même chez de très jeunes enfants. Avec l'âge l'attention prend chez les aveugles une continuité et une constance dont nos organes nous paraissent à peine capables c'est pour eux qu'on peut véritablement dire que leur âme est tout entière aux objets dont elle veut s'approprier la connaissance.

« On rend généralement raison, poursuit Dufau, du développement de cette faculté chez les aveugles, en faisant remarquer qu'ils ne sont pas sans cesse distraits comme nous par le spectacle du monde extérieur. Il faut ajouter quelque chose à cette explication pour qu'elle soit tout à fait exacte ce n'est pas tant par la distraction qu'elle nous cause, que par la simultanéité des impressions dont elle est l'origine, que la vue nuit en nous à l'attention. Remarquons, en effet, que le propre de ces impressions est de se produire en foule et à la fois, et de mettre ainsi l'âme active dans une sorte d'embarras et d'hésitation. si bien que, lorsque nous voulons ajouter accidentellement à notre force habituelle d'attention, nous fermons les yeux, nous nous faisons artificiellement aveugles. Les impressions de l'ouïe et du tact sont au contraire isolées par leur nature. L'âme les perçoit en quelque façon une à une; elle s'y attache sans fatigue, elle s'y ported'un effort toujours croissant voilà l'attention. Chez les aveugles, l'intelligence suivant toujours une marche lente et graduelle, ses acquisitions diverses doivent s'enchaîner plus facilement dans un ordre méthodique. Je crois, en effet, les aveugles généralement portés à la méthode. En résumé, j'estime qu'une intelligence d'aveugle est en général, toutes circonstances d'organisation cérébrale étant les mêmes, supérieure à celle d'un clairvoyant c'est un instrument qui opère avec plus de certitude et de fermeté »

Si nous avons tenu à citer en entier Dufau, c'est qu'il exprime assez exactement l'opinion de plusieurs sur la question présente. Ajoutons que son autorité mérite considération. Au moment où il écrivait ce-s lignes, il était depuis trente-cinq ans en charge à l'Institution nationale des jeunes aveugles. Il 1. Des Aveugles. Considérations sur leur état physique, moral et intellectuel, 2' édit. Paris, 1850, pp. 33-35.


y aurait donc peut-être quelque témérité à contredire son témoignage. Il faut dire cependant que du temps de Dufau les établissements pour l'éducation des aveugles étaient rares en France, et il paraît bien qu'il n'a observé que celui de Paris. De plus, Dufau se montre souvent dans son livre systématique à l'excès et ici certaines idées préconçues sur l'indépendance absolue de l'intelligence vis-à-vis des sens ont pu influer sur la rectitude de ses observations.

Quoi qu'il en soit, aux interrogations précises et instantes que nous avons renouvelées sur ce point dans les établissements d'aveugles que nous avons visités et près des aveugles cultivés avec qui nous avons été en relation, la réponse a été unanime: les enfants aveugles sont distraits, autant, plus peutêtre que les clairvoyants. A cela on apportait plusieurs raisons. Supposez, disait-on d'abord, une classe composée d'élèves clairvoyants; un mouvement se produit, quelque chose d'insolite se passe dans la salle, quelqu'un entre ou sort un simple coup d'œil suffit à l'élève pour se rendre compte de ce qui se passe. Le fait éclairci, il se remet au travail. L'aveugle, mis en éveil par le même petit incident, s'inquiète, cherche à en deviner la nature, éprouve de la difficulté à la saisir et son énfoi se prolonge. Et ce ne sont pas seulement les bruits du dedans qui produisent chez lui ce trouble et cette agitation. Les mille menus bruits du dehors qui laissent indifférent le voyant, excitent, tirent à eux l'attention de l'aveugle, et le distraient d'autant de sa tâche présente. De plus (et cette seconde raison fortifie la première), l'application du clairvoyant est fixée par une foule de détails dont ne bénéficie pas l'aveugle. Ce sont les caractères noirs de son livre ou de son cahier où il se reporte sans effort; c'est le geste et la physionomie du professeur, souvent une figure, une démonstration faite au tableau, une carte, une image, un instrument, une reproduction matérielle de la chose expliquée. L'aveugle n'a pas les mêmes ressources. S'il perd un instant du doigt la ligne de son cahier Braille, il a besoin d'un certain temps et d'un effort appréciable pour retrouver la piste perdue.

Et il ne faudrait pas s'imaginer qu'il trouve à exercer son toucher sur les reliefs du papier une jouissance qui


puisse venir en aide à l'attention. Sans doute, l'aveugle se plaira à palper un vase, une coupe aux contours arrondis, aux ciselures lisses et polies; il trouvera un plaisir spécial aux formes variées, au tissu délicat des fleurs, comme le clairvoyant se laisse charmer par les spectacles de la nature et l'éclat des couleurs. Mais il ne goûtera pas plus de satisfaction à promener ses doigts sur les points en saillie de son écriture nocturne, comme l'appelait Charles Barbier, que le clairvoyant à promener ses yeux sur les traits noirs de son écriture diurne.

Les leçons de choses ne sont pas, à la vérité, interdites à l'aveugle et même de plus en plus, dans les classes, on s'efforce de parler à son toucher. Mais à quelles difficultés on se heurte dans la pratique J'assistais un jour à une classe de physique. Le professeur aveugle expliquait à des élèves aveugles le fonctionnement de la pile au bichromate. Quand il eut indiqué le mode de construction de la pile, les décompositions et les réactions chimiques opérées, chaque élève vint à son tour palper les différentes pièces de l'appareil placé sur la table expérimentation excellente. Mais combien l'attention eût été plus facile et la démonstration plus tangible, si les élèves avaient pu suivre toute la. suite des=jexplications avec l'appareil sous les yeux, sauf ensuite^ à le démonter et à le remonter de leurs doigts!

On objectera peut-être en faveur de la disposition native des aveugles à l'attention, la remarque même de Dufau « Lorsque nous voulons ajouter accidentellement à notre force habituelle d'attention, nous fermons lesyeux, nous nous faisons artificiellement aveugles. » Sans doute, mais la conclusion qu'on tire de là n'est pas légitime. Chez le clairvoyant, les yeux sont la porte par où entrent le plus grand nombre des impressions qu'il la ferme, les communications ordinaires avec l'extérieur sont interrompues. Il en va tout autrement de l'aveugle; pour lui, les portes de relation sont l'ouïe et le toucher. De ce côté, la privation des yeux laisse l'accès pleinement libre. Bien plus, l'organe de transmission ainsi restreint en devient indirectement, nous l'avons vu, plus délicat, si bien qu'il laisse passer, ou mieux qu'il enregistre de subtiles vibrations qui n'éveillent pas l'ouïe ou le toucher


du voyant. Ajoutons que le seul fait chez un clairvoyant de fermer les yeux, afin d'éviter toute distraction, indique de sa part une volonté énergique de concentrer son esprit sur un point. Cette volonté constitue déjà par elle-même un excellent préservatif contre les divagations.

Bref, l'argument de Dufau ne dépasse guère en profondeur la croyance de ceux qui estiment les aveugles naturellement méditatifs à leur contenance extérieure. Comparant leur visage immobile, passif, inerte en apparence pour un œil peu exercé, avec la physionomie changeante et nettement expressive des clairvoyants, ils concluent que les premiers sont beaucoup plus réfléchis. C'est juger d'après la surface. Ce qui est vrai, c'est que la cécité peut être et devient souvent un stimulantpour la réflexion personnelle. Qu'unaveugle, d'ailleurs heureusement doué du côté de l'intelligence, désire s'instruire il aura besoin d'un effort opiniâtre, d'une application soutenue, d'une étude vraiment personnelle. A chaque instant, il devra faire appel à ses propres ressources pour complèter des notions que ses lectures, la parole d'autrui ou sa propre expérience ne lui apportent que dans un état imparfait. Ainsi il sera amené à prendre l'habitude et le goût de la réflexion; il aimera à rentrer en lui-même. La fréquence de. ce retour compensera en quelque manière la difficulté qu'il éprouve souvent, en dépit de l'âge, à fixer longtemps sa pensée. Il deviendra un intellectuel, un réfléchi, au moins par intervalles et à ses heures. Mais il parait bien que, si la cécité engendre l'esprit méditatif, c'est indirectement et comme par ricochet, non par une disposition naturelle, qu'il faut à cela un effort volontaire et une action personnelle. On pourrait encore accorder que l'usage dominant du toucher, sens analytique, sens de précision, est de nature à développer chez l'aveugle l'esprit d'analyse et d'exactitude. Sans doute, c'est se faire une idée fausse de l'aveugle que de se le représenter comme un homme toujours en effort et en tension pour tout manier, tout palper. Il use d'ordinaire du toucher avec l'aisance naturelle et spontanée du clairvoyant dans l'emploi de la vue. Il n'en reste pas moins vrai que le toucher est, pour ainsi dire,' d'un usage plus menu et plus successif, qu'il va de lui-même au détail, qu'il décom-


pose et dissèque. Rien d'étonnant si l'esprit en retenait des habitudes et un besoin d'analyse en même temps que de précision.

VI

On pourrait appliquer au raisonnement ce qui a été dit de la réflexion personnelle c'est d'ailleurs sous la forme du raisonnement que d'ordinaire celle-ci se produit; c'est par le raisonnement ou l'induction que l'aveugle lie ses notions éparses et achève ses notions incomplètes. Or c'est une opération à laquelle l'aveugle doit avoir souvent recours. Un cas bien simple qui se renouvelle sans cesse servira d'exemple. Mis en présence d'un interlocuteur, il n'a pas la vue pour le reconnaître, non plus que pour suivre le jeu de sa physionomie, pour pénétrer par le regard son regard et aller jusqu'à l'âme. Les inflexions de la voix sont bien un indice des sentiments et des pensées. Mais l'interlocuteur ne parle pas toujours. S'il se tait et tant qu'il se tait, l'aveugle ne peut juger de l'impression faite par sa parole. Enfin là où deux indices se contrôlent l'un par l'autre, la vérité se laisse plus facilement atteindre. Un visiteur que vous entretenez se remue sur sa chaise. Est-ce impatience d'un homme chargé d'occupations et pressé de sortir? Est-ce ennui pour votre conversation dépourvue d'intérêt? Est-ce irritation secrète à l'égard de ce que vous dites et qu'on n'ose contredire tout haut? Est-ce sans-gêne d'un rustre qui trouve agréable de faire craquer son siège? D'un coup d'œil, le clairvoyant saisirait les intentions. A l'aveugle, il faut un certain travail d'induction. Et ce travail, il est amené à le répéter mille fois dans la journée pour les sujets les plus divers. Ne tenant qu'une partie des anneaux de la chaîne, il est plus souvent que nous obligé de reconstruire par l'induction ceux qui lui manquent.

L'opération du raisonnement sera donc fréquente chez l'aveugle, et fréquemment aussi elle sera laborieuse. Mais il est nombre d'inductions auxquelles il arrive avec la même aisance et la même promptitude que le clairvoyant, grâce à la multitude des informations dont il dispose. Dans sa fameuse Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, Diderot,


au milieu de quelques observations ingénieuses, émet cette pensée qu'il n'y a point de Dieu pour qui est incapable de contempler la nature. C'est là un de ces paradoxes où se complaît l'auteur, et où il étale son vaniteux désir d'étonner le public. En tout cas, pareille fantaisie ne mérite pas une réfutation sérieuse. L'aveugle n'est-il pas entouré d'assez de changements pour comprendre l'imperfection et la contingence du monde il vit; et en même temps, l'ordre de l'univers ne se manifeste-t-il pas à lui en traits éclatants et tangibles. N'a-t-il pas conscience de la dépendance physique et morale où il se trouve à l'égard d'un être supérieur ? En un mot, l'idée de maître suprême et de suprême ordonnateur ne s'impose-t-elle pas à lui avec une inéluctable évidence ? De ce qu'il connaît au dehors et de ce qu'il sent au dedans jaillit irrésistible, si peu qu'il y applique son esprit, l'affirmation de Dieu.

Ce que nous avons dit de l'attention et du raisonnement fera aisément comprendre quelle doit être l'aptitude des aveugles pour les mathématiques. Nul n'est mathématicien s'il ne sait concentrer son esprit sur une donnée, l'isoler de manière à suivre plus sûrement le fil d'un raisonnement, le tendre assez pour pénétrer les éléments d'un problème et découvrir les relations que ces éléments renferment. Pour les commençants au moins, rien de plus avantageux contre les divagations de l'esprit que de pouvoir suivre de l'oeil au tableau ou sur le papier les transformations de chiffres, de signes, de figures. Ici l'infériorité de l'aveugle est évidente. Naguère, il n'avait le plus souvent pour calculer que d'énormes casiers d'un maniement pénible et incommode. Aujourd'hui, l'application ingénieuse du système Braille à de petits cubes, dont chacun peut figurer à lui seul, par la combinaison des points et la position des faces, tous les signes de la numération, a rendu plus faciles les opérations du calcul. Mais si le travail personnel de l'élève s'en trouve singulièrement allégé, l'explication du professeur reste en grande partie orale. Aussi les débuts dans l'étude des sciences exactes sont-ils, de l'aveu des maîtres, généralement pénibles. L'imagination de l'aveugle n'est pas assez fortement


saisie; elle s'échappe pour courir la campagne et devient un obstacle à l'attention, loin d'être un auxiliaire. Cependant peu à peu, soit effet de l'esprit d'analyse, soit conséquence de cette habitude de raisonner dont nous avons parlé, l'enfant prend goût aux transformations de ses chiffres. Nous avons assisté à quelques classes d'arithmétique, et nous y avons remarqué un entrain et une ardeur que peut-être on ne rencontrerait pas dans beaucoup d'écoles de clairvoyants. L'aveugle peut d'ailleurs se pousser dans les sciences mathématiques aussi avant que tout autre. L'exemple de Saunderson qui professa, au dix-huitième siècle, les mathématiques à l'Université de Cambridge est devenu, en quelque sorte, classique. Un autre aveugle, Bérard, né à Briançon en 1763, fut professeur de mathématiques dans sa ville natale et composa un grand nombre d'ouvrages, en particulier la Théorie de l'équilibre des voûtes. On a encore de lui de nombreux mémoires insérés dans les Annales de mathématiques. Plus récemment, Penjon, aveugle presque de naissance, lauréat du concours général, occupa une chaire de mathématiques au lycée d'Angers. Son lecteur et secrétaire, toujours à ses côtés, traçait pour lui les figures au tableau. ~5

En somme, sur le terrain proprement intellectuel, Pâveugle n'a rien ou n'a que peu de chose à envier au clairvoyant il lutte avec lui à peu près à armes égales. Ce qui est incontestable, c'est qu'il jouit d'une compréhension plus prompte que le sourd-muet. Dans notre mode de civilisation, les connaissances nous viennent surtout par l'ouïe. A l'état isolé, un aveugle se formerait plus lentement qu'un sourd-muet. Mais dans l'état de société, le sens capital pour la culture de l'esprit, c'est l'ouïe. Des deux enclos qu'élèvent autour d'un homme la cécité et la surdi-mutité, le premier se laisse facilement franchir, le second offre une résistance autrement opiniâtre. La parole humaine n'est pas arrêtée par la cécité; avec elle pénètrent dans la place les approvisionnements et les richesses de l'extérieur, les notions acquises à toute heure, à tout instant, par nos semblables, comme aussi l'immense dépôt de connaissances qui est le fruit du travail des siècles. La cécité n'est qu'un bandeau ou un voile; la surdi-


mutité reste un mur d'investissement'. Espérons que la brèche qu'y a déjà ouverte la méthode de l'abbé de l'Epée, l'application du langage articulé au sourd-muet saura l'agrandir. Le sourd-muet ne sera vraiment rendu à la vie sociale que le jour où l'on aura fait de lui un sourd-parlant. On a donc raison d'appeler l'ouïe le sens le plus intellectuel, si l'on entend par là qu'il sert plus directement que tout autre au développement de l'intelligence et à l'enrichissement de la mémoire, qu'il est le meilleur véhicule de la pensée, que l'impression qu'il reçoit (pourrait-on ajouter) dans le son de la parole humaine est le plus imprégnée de notions suprasensibles et comme déjà toute prête à être spiritualisée. C'est ce qu'exprimait Aristote dans le passage que nous citions en partie au début de ce travail « De toutes les facultés, la plus importante pour les besoins de l'animal, aussi bien que dans son usage direct, c'est la vue mais pour l'intelligence, bien qu'indirectement, c'est l'ouïe. Voilà bien pourquoi, parmi les hommes qui de naissance manquent de l'un de ces sens, les aveugles-nés sont plus intelligents que les sourds-muets 2. »

VII

Venons maintenant au caractère. Ce qui frappe tout d'abord dans l'allure générale de l'aveugle, c'est qu'il est d'ordinaire gai, ouvert, expansif. Autant le sourd-muet est porté à se concentrer en lui-même, autant l'aveugle a de facilité à se livrer, à vivre en dehors. C'est à ses relations sociales que l'aveugle doit l'épanouissement de son caractère comme nous avons vu qu'il lui devait l'épanouissement de son intelli1. Il y a deux ans, M. Descaves publiait une sorte de roman plus ou moins psychologique intitulé les Mmmurés. Il le dédiait « aux aveugles pour aider au défrichement de leurs ténèbres, et aux clairvoyants pour déraciner les préjugés séculaires ». L'exagération erronée du titre se retrouve dans tout le livre. A part quelques pages, comme le portrait sympathique de Sézanne sous lequel se cache M. Maurice de la Sizeranne, il règne partout un pessimisme déprimant. L'auteur des Sous-Off eu aussi le tort de prendre aux décadents leur galimatias et aux réalistes leur crudité de langage. Son œuvre n'estni saine ni sereine.

2. Opuscule de la sensation et des choses sensibles. Édit. B. Saint-Hilaire, I, 10.


gence. A la vérité, on parlera de la mélancolie de quelques aveugles. On rappellera les paroles de Milton à ses filles, tandis qu'il leur dictait le Paradis perdu « Les années, les saisons, tout revient; mais le jour ne revient pas pour moi. » On citera quelques strophes d'une tristesse plus poignante de cette femme poète, au cœur si délicat et si tendre, Bertha Galeron de Calonne

Moi, l'aveugle, je vais à tâtons dans la vie,

La tristesse et l'ennui m'escortent en chemin

Et je marche au hasard, en étendant la main,

Heurtant à chaque pas un bonheur que j'envie.

Je suis comme une barque abandonnée aux flots

Et qu'éternellement la tempête soulève

Contre le désespoir je me débats sans trêve,

Et toutes les douleurs connaissent mes sanglots*

Mais cette mélancolie ne se trouve guère que chez ceux qui ont longtemps joui de la lumière, qui se sont attachés à des objets dont la vue leur est désormais ravie, qui se sont créé des habitudes qu'on ne peut rompre sans douleur. Chez d'autres, la tristesse est le fruit de souffrances morales que l'usage de la vue n'aurait guère adoucies. Mais la plupart des aveugles ne semblent' pas même songer à leur infirmité. La cour de récréation d'une institution de jeunes aveugles retentit d'autant de joyeux éclats de rire et de gais propos que celle d'un établissement de clairvoyants (nous parlons des maisons d'éducation religieuse). L'enfant aveugle s'habitue à considérer son état comme un état normal, et facilement il s'imaginerait que tout le monde est aveugle. En tout cas, il n'éprouve pas le désir de voir pour voir, de considérer les objets qui l'entourent, les personnes même aimées avec lesquelles il est en relation2. Si plus tard des regrets naissent, 1. Dans ma nuit. Paris, 1870. L'Aveugle.

2. Korolenko, romancier russe, auteur d'un Musicien aveugle écrit avec délicatesse (trad. franc. Paris, Perrin, 1895), donne à son jeune héros, aveugle de naissance, des aspirations douloureuses vers la lumière, un tourment incessant de contempler le soleil. Cette angoisse de voir serait un legs des aïeux, l'expression de forces longtemps exercées et reçues en héritage. -Nous ne savons si les aveugles russes sont faits autrement que les aveugles des autres pays, mais nous n'avons trouvé dans aucun enfant aveugle-né


ils sont, pour ainsi parler, indirects, comme les regrets produits par la difficulté de vivre, de se créer une position, une famille. Mais l'aveugle qui est parvenu à surmonter ces obstacles non seulement se résigne à son sort, mais ne s'estime nullement à plaindre.

C'est là, en effet, un des traits distinctifs des aveugles ils n'aiment pas qu'on les plaigne. « Je préfère de beaucoup, me disait un aveugle, sortir le soir plutôt qu'en plein jour. Le soir, on ne me remarque pas, et je n'entends pas ces propos agaçants « Faites attention, laissez-le passer; c'est « un pauvre aveugle. Quel malheur d'être privé de la vue « Peut-on vivre sans voir! » La sotte compassion! Quelle rage de vouloir que je sois malheureux quand je ne le suis pas 1 » Dufau rapporte qu'à l'Institution de Vienne, une inscription placée dans le vestibule priait les visiteurs de s'interdire les réflexions compatissantes. Ce sentiment de pitié irrite l'aveugle, parce qu'il ne répond pas à un état d'âme personnel; il le blesse et l'humilie, parce qu'on semble croire qu'il est d'une autre espèce que les autres hommes, qu'au moins il est frappé d'une infériorité essentielle et incurable. L'aveugle serait bien plutôt porté à oubTîer ce qui lui manque et à se préférer pour l'intelligence et les autres aptitudes naturelles au clairvoyant. Disons tout de suite que la faute n'en est pas à lui directement, mais aux éloges maladroits que trop souvent on lui décerne. Quelque amateur curieux, quelque inspecteur désireux de contenter tout le monde vient-il visiter leurs classes peut-être s'imaginait-il trouver des élèves lents à apprendre, à l'intelligence fermée comme les yeux, inhabiles en tout, sauf en musique. Or il rencontre non seulement des êtres qui ont deux pieds et deux mains, mais des enfants qui pensent et qui parlent à peu près comme tous ceux de leur âge. Alors il se met à tout admirer, à s'extasier devant les merveilles de leur adresse et de leur pénétration. C'est bien autre chose encore dans les harangues officielles ce besoin instinctif de voir, et tous les éducateurs s'accordent à dire qu'ils n'ont rien remarqué de semblable. Si jamais quelque transformiste a songé à invoquer cet instinct héréditaire en faveur de sa doctrine, c'est un argument auquel il doit renoncer, même en Russie, croyons-nous.


aux séances de distribution de prix ou autres solennités scolaires des établissements de l'Etat. Les orateurs parfois hommes politiques et nullement éducateurs, se croient obligés de payer les honneurs d'une présidence qu'ils ne doivent, disent-ils modestement, qu'à la bienveillance de Monsieur le Ministre un tel, par les dithyrambes les plus enthousiastes. Ils ont visité tous les services, les différentes installations tout est parfait, admirable, merveilleux; ils ont marché de surprises en surprises, de ravissements en ravissements (nous citons presque textuellement des paroles récemment entendues); bientôt ils pleureraient de tendresse. Le bambin rentre dans sa famille pour prendre ses vacances. Le concert de compliments recommence. Pour plaire aux parents, les voisins et les voisines s'exclament à leur tour sur les talents et les connaissances de l'enfant prodige. Tout le monde semble oublier que les résultats qu'on admire chez les jeunes élèves aveugles prouvent beaucoup moins en faveur de leur intelligence que de l'excellence de la méthode employée et du zèle expérimenté de ceux qui l'appliquent.

Mais on ne respire pas impunément de pareilles doses d'encens. De là, chez plusieurs, une grande susceptibilité de caractère, une difficulté excessive à accepter une observation méritée, une raideur fâcheuse pour traiter avec autrui; bref, une âme mal préparée contre les désillusions, les froissements, les rigueurs de la vie.

Que les aveugles aient entre eux l'esprit de corps, un esprit de corps modéré et sage qui se traduise par l'émulation et le soutien mutuel, rien de mieux. Mais la vanité personnelle est toujours importune aux autres, nuisible à celui qui en est atteint ce n'est pas une aide, comme on l'a dit parfois, c'est un obstacle dans la lutte pour la vie. Répétons d'ailleurs qu'il y a là non un vice, fruit d'une disposition naturelle, mais un danger qu'on écarte partout où l'on ne donne pas dans les travers que nous venons de signaler. VIII

Admis à profiter des relations sociales, l'aveugle est généralement confiant. Le sourd-muet qui voit parler autour de


lui sans pouvoir entendre ce qui se dit, est porté à se demander s'il ne serait pas le sujet de la conversation, si ce n'est pas contre lui qu'on chuchote (car il soupçonne facilement les gens de chuchoter) de là un malaise pénible qui dégénère aisément en défiance. L'aveugle entre d'emblée dans la conversation il en suit sans effort tous les incidents et les mouvements; et bien qu'il ne jouisse pas de la communication parle regard, pour peu qu'il soit exercé et qu'il prête attention, rien d'important ne lui échappe. Par suite du même sentiment, dans ses promenades ou ses courses par les rues, dans ses relations extérieures, il ne se met pas naturellement en garde contre la malice des sots clairvoyants. Il a besoin d'avoir été victime plusieurs fois de quelque stupide plaisanterie pour être mis en défiance.

Une autre manifestation du caractère sociable de l'aveugle, c'est qu'il s'attache aux personnes qui lui font du bien et se montre reconnaissant pour les bons offices reçus. Le besoin, d'aide où il se trouve peut développer en lui cette qualité, mais l'exercice même de la vie sociale y entre pour une plus grande part. Le sourd-muet est sujet aux mêmes besoins, aux mêmes nécessités; cependant il reste plus isolé en lui-même, et semble, au moins extérieurement, moins empressé à payer de retour ce qu'on fait pour lui. Aussi c'est une idée d'encouragement à l'égard d'une heureuse disposition qui a, sans doute, inspiré l'auteur d'une fondation un peu naïve qui porte à l'Institution nationale de Paris, le nom de fondation Wilkins de Varney. Il s'agit d'un prix de bon caractère. Ce prix, d'une valeur de vingtcinq francs, est accordé chaque année, dit la formule du palmarès, à la jeune aveugle « qui se sera le plus distinguée par l'égalité de son humeur, par la douceur constante de ses manières, par l'affabilité de son langage, par sa déférence pour les avis de ses maîtresses, par sa complaisance pour les élèves plus jeunes qu'elle ». C'est charmant et nous aimons à croire que, dans tous les établissements de jeunes aveugles, ce prix aurait beaucoup de concurrentes et aussi de concurrents. Un bon caractère est une excellente arme pour lutter dans la vie.


Mais à toute médaille son revers. La vie en société développe certaines tendances moins droites, faut-il dire certaines faiblesses? auxquelles l'aveugle n'échappe pas plus que le voyant. Ainsi on retrouve chez les jeunes filles aveugles toute la coquetterie féminine des clairvoyantes Même des orphelines élevées en commun avec cette simplicité modeste des établissements religieux, se montrent très désireuses de savoir aux changements de saison, si leur vêtement, leur uniforme nouveau est bien selon la mode, s'il est élégant, de bon goût. L'une d'elles vient-elle à recevoir un chapeau plus ou moins de fantaisie, toutes veulent le voir, c'est-à-dire le toucher. « Quand il revient à sa propriétaire, me disait en riant une bonne religieuse, plus d'une fois le chapeau a perdu de sa fraîcheur, tant l'examen a été consciencieux, et l'enfant de dire « Mais, ma sœur, pourquoi « ne m'a-t-on pas donné un chapeau tout neuf? » Souvent elles n'auront de repos sur une toilette nouvelle que lorsqu'elles auront obtenu le témoignage favorable d'une claivoyante dont elles présument le bon goût. Leur demande-t-on d'où vient cet amour de l'élégance puisqu'elles ne voient pas et vivent au milieu d'aveugles, elles répondent timidement « Mais ijl, y en a qui peuvent me voir et qui me voient. » En dehors du désir de plaire, l'amour de la propreté dans la mise, qu'il faut ranger parmi les petites vertus, est assez développé chez l'aveugle. On comprend que sa sensibilité affinée goûte plus vivement le bien-être que procure une étoffe fraîche, un vêtement neuf. Peut-être à ce sentiment celui de l'ordre vient-il se joindre. L'aveugle a besoin d'ordre dans les objets qui sont à sa disposition, afin d'éviter tout embarras et toute perte de temps. Ici encore il faut dire qu'il n'apporte pas au monde l'amour de l'ordre; plusieurs ne l'acquerront jamais. Mais parce que l'ordre lui est nécessaire, il lui arrivera de s'y affectionner et d'en développer en lui le goût. De là, tout désordre dans sa toilette, une déchirure, une tache à son vêtement l'incommodera d'une façon 1. Maxime du Camp, dans la Charité privée à Paris ( p. 470 ), est d'uu avis contraire. Nous croyons qu'ici sa sûreté d'observation a été mise en défaut. « II y a chez Maxime du Camp, me disait une religieuse de l'établissement même dont il parle, parfois un peu trop de fantaisie. »


pénible. Ce sentiment sera encore aidé par l'habitude de la minutie qu'il n'est pas rare de trouver dans l'aveugle. Le toucher, avons-nous dit, est le sens de l'analyse, de la perception précise et exacte. Un détail, qui peut-être ne frappera pas un clairvoyant accoutumé à considérer plutôt l'ensemble, sera relevé par l'aveugle et, dans le cas présent, s'il s'agit d'un défaut contre l'ordre, les convenances, le bon ton ou le bon goût, il aura plus à cœur de le faire disparaître. IX

La véritable culture intellectuelle des aveugles date du jour où une écriture à leur usage a été créée. C'est à ce point de vue que nous voulons dire quelques mots de l'écriture. Les méthodes d'écrire à l'usage des aveugles ont varié. La principale cause de ces variations est, semble-t-il, qu'on s'est longtemps demandé quelle est la fin directe, l'avantage premier de l'écriture en général, et à quoi doit avant tout viser l'écriture des aveugles en particulier. Valentin Haiiy se servait des lettres et des signes qu'emploient les clairvoyants. « Nous observâmes, dit-il, qu'une feuille d'impression, sortant de la presse, présentait au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre contraire à celui de la lecture. Nous fîmes fondre des caractères typographiques dans le sens où leur empreinte frappe nos yeux; et à l'aide d'un papier trempé à la manière des imprimeurs, nous parvinmes à tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors avec des lettres dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. » Quant à l'écriture manuscrite, « nous avons jusqu'à ce jour vainement tenté l'usage des encres en relief; et nous les avons suppléées par des traits produits sur un papier fort à l'aide d'une plume de fer dont le bec n'est pas fendu. Plus loin, il ajoute paroles qui sont à noter:- « Notre but (était) de mettre sans cesse les aveugles en relation avec les clairvoyants 2. »

Charles Barbier, officier d'artillerie, dans le système qu'il 1. Essai sur l'éducation des aveugles, par M. Haûy. Paris. Imprimé par les Enfants-Aveugles, 1786, pp. 19-20 et 23-24.

2. Ibid., pp. 72-73.


proposa vers 1819, part d'un principe tout autre trouver l'écriture qui s'adapte le mieux ci l'aveugle. Son procédé est celui de la sténographie. Il néglige l'orthographe et ne se préoccupe que des sons tous ceux que présente la langue française sont ramenés à trente-six. Chaque son est figuré pour un certain nombre de points disposés d'une façon particulière. Il appelle son système écriture nocturne. Du système de Barbier, Braille adopte le point et rejette la figuration purement phonétique. Mais là surgissait la difficulté. « Il fallait, dit M. de la Sizeranne, trouver le vrai mode d'emploi de ces points, en prendre un nombre assez grand pour donner des combinaisons variées, suffisant à fournir des signes pour toutes les exigences de l'orthographe française. Cependant ce nombre devait être restreint, car on ne saurait avoir des signes trop étendus. Braille s'arrêta à six points rangés sur deux lignes verticales ( ). Ces six points peuvent fournir soixante-trois combinaisons, à l'aide desquelles on représente tous les signes alphabétiques lettres, accents, ponctuation tous les chiffres les signes algébriques les caractères musicaux et des signes sténographiques 1. »

De nos jours, divers essais ont été tentés pour revenir aux caractères vulgaires. A/lcâde d'un poinçon obtus, on traceles lettres à l'envers sur le papier; puis on retourne la page les lettres apparaissent en saillie, reconnaissables aux yeux du voyant, reconnaissables au toucher de l'aveugle. On a donné aux procédés très nombreux qui reposent sur ce principe le nom fort impropre de stylographie Maxime du Camp, après avoir exposé le système du comte de Beaufort, ajoute « La stylographie rendra d'inappréciables services et brisera en partie la barrière qui sépare les aveugles du reste del'humanité 2 »

Jusqu'ici la pratique n'a pas donné raison à ces espérances. En France et à l'étranger, le triomphe de l'écriture nocturne sur la stylographie s'accentue tous les jours; ét là où l'on a essayé de ce dernier procédé, les résultats obtenus n'ont rien de bien merveilleux. C'est qu'en réalité l'écriture 1. Les Aveugles par un aveugle, pp. 125-126.

2. La Charité privée à Paris, p. 388.


est avant tout un moyen de fixer la pensée; qu'un grand nombre de lecteurs puissent en prendre connaissance, il y a là sans nul doute un précieux avantage, mais ce n'est pas son but premier. Un bon système d'écriture sera donc surtout un système rapide pour celui qui écrit, clair et facile pour celui qui l'interprète. Or à ce double égard, le système Braille est incomparable. Un aveugle exercé arrive à écrire douze feuillets in-octavo en une heure. Ces feuilles contiennent environ chacune cinq cents lettres; ce qui donne pour l'écriture une moyenne de deux lettres à la seconde. Quant à la lecture, c'est chose commune qu'un aveugle lise de cent cinquante à cent quatre-vingts mots de Braille à la minute. Aucun système à lettres romaines ne présente pareille rapidité. Et cela tient à l'essence même du système. « La ligne, note M. la Sizeranne, est appropriée à l'oeil, mais pas du tout au doigt, qui s'embarrasse facilement quand cette ligne dessine en relief de petits contours. Le point, au contraire, est toujours clairement tangible, alors même qu'il est fin et rapproché d'autres points'. » Il impressionne, en effet, la pulpe de l'index avec bien plus de netteté que la ligne d'où l'aisance et par suite la rapidité de la lecture. La pensée d'une écriture en relief, commune aux voyants et aux aveugles, répondant aux exigences des uns et des autres, semble donc une chimère le point est fait pour le toucher, la ligne pour la vue. Ajoutons que le Braille est d'une conception si simple qu'il s'apprend très vite, beaucoup plus vite que l'écriture diurne s'il s'agit des voyants. En trois ou quatre mois, un enfant aveugle d'une intelligence médiocre sait lire et écrire. Souvent même des enfants d'une douzaine d'années se tirent parfaitement de la lecture et de l'écriture au bout d'un mois de travail. Un certain nombre de parents de jeunes aveugles apprennent, et sans effort, le Braille, afin de correspondre avec leurs enfants. Nous ne disons rien de l'espace que demande chacune des deux écritures. Avec un Braille très lisible, on économise cinq fois la place de l'écriture romaine; et cet avantage n'est pas à dédaigner. Les livres écrits en caractères nocturnes sont déjà assez volumii. Les Aveugles par un aveugle, p. 125.


neux pour qu'on n'éprouve nullement le besoin de les grossir encore.

Ce qu'il importe de retenir ici, c'est que la question de la meilleure écriture pour les aveugles est une question de physiologie et de psychologie. Il s'agit de savoir, d'une part, quel estle but premier de l'écriture en général et de l'écriture destinée aux aveugles en particulier; d'autre part, quelle est la modification du toucher la plus aisément perceptible. C'est donc à la psychologie et à la physiologie qu'il faut demander de façonner l'arme que l'art d'écrire met entre les mains de l'aveugle pour les luttes de la vie.

Il resterait à voir comment les aveugles arrivent à lutter pour le pain quotidien. Mais notre dessein n'est pas de nous placer à ce point de vue économique. D'ailleurs, M. de la Sizeranne a épuisé dans ses ouvrages 1 le côté historique et théorique de cette question, autant qu'il s'efforce par l'Association Valentin Haüy d'en résoudre les difficultés pratiques. Les occupations les plus universellement lucratives sont certainement celles de musicien et d'accordeur cependant il est des métiers plus humbles qui réussissent,, dans certaines conditions, à faire vivre le travailleur. Mais, encore une fois, ceci n'est pas de-notre sujet.

Concluons. Nous avons voulu montrer que c'est se tromper que de voir dans l'aveugle un être essentiellement incomplet et comme d'une autre nature que le voyant. Tout important que soit dans notre existence le rôle de la vue, ce rôle n'est pas indispensable. Il peut être en quelque manière suppléé par l'usage d'autres sens. Aiguillonné par le besoin, formé par l'éducation, l'aveugle remplace les yeux par les doigts et l'oreille. Dans l'exercice des facultés intellectuelles, s'il manque de quelques ressources pour fixer son attention, il est aussi capable que tout autre de réflexion et de raisonnement. Il est même mis dans la nécessité de faire appel plus souvent que le clairvoyant à ce genre de travail intime; par là son intelligence se trempe et son jugement s'affermit. 1. Voir en particulier la brochure intitulée les Aveugles utiles; ouvriers, accordeurs, professeurs, organistes, chez. Delhomme et Briguet.


Quant au caractère, jouissant de la faculté de communiquer avec les autres hommes, l'aveugle trouve dans ses relations l'occasion et le moyen de développer en lui, sous leurs différentes faces, les dons de sociabilité.

Ainsi, au grand soleil de Dieu qu'il ne contemple pas, au sein de cet immense effort de travail vers la vérité, le devoir et le bonheur qui remue l'humanité d'un bout du monde à l'autre, il y a place pour l'aveugle et cette place est près du clairvoyant.

L. ROURE.


CLOVIS A-T-IL ÉTÉ BAPTISÉ A REIMS ?

La cathédrale de Reims couronne son merveilleux portail par la représentation colossale du baptême de Clovis est-ce à juste titre qu'elle s'attribue l'honneur d'avoir été le théâtre de ce glorieux événement ? On l'a contesté. Dans ces derniers temps le débat s'est agrandi ce n'est plus à la cathédrale seulement, c'est à Reims même qu'on refuse d'avoir vu s'accomplir le baptême de Clovis. La question n'intéresse pas seulement l'archéologie, mais encore la piété nationale notre désir serait d'y apporter quelque lumière, au moment où un grand cardinal va inaugurer à Reims les fêtes de l'année jubilaire de 1896.

1

Au retour de sa campagne contre les Alamans, Clovis apprit à sa jeune épouse Clotilde comment il avait remporté la victoire en invoquant le nom du Christ. « Alors, continue Grégoire de Tours, la reine donna l'ordre de faire venir en secret saint Remi, évêque de Reims, le priant « d'insinuer au « roi la parole de salutl. »

1. « Tum regina arcessire clam sanctum Remedium Remcnsis urbis episcopum, jubet, deprsecans, ut regi verbum. salutis insinuaret. » Grégoire de Tours Historia Francorum, II, xxxi. (Texte de l'édition critique de W. Arndt et B. Krusch, dans les Monumenta Gerntaniee historica, t. I, p. 92. ) Nos recherches ont pour fondement principal le trente-unième chapitre du second livre de l'Histoire des Francs. Les auteurs qui ont le plus insisté sur le caractère légendaire de certains récits de ce second livre, Junghans [Histoire critique des règnes de Childerich et de Clalodovech. Traduction Monod) et M. Godefroid Kurth (Histoire poétique des Mérovingiens, 1895), établissent aussi la haute valeur historique du passage qui nous intéresse. D'après Junghans, « l'élément légendaire qui joue un si grand rôle dans les narrations postérieures y paraît à peine. Le récit porte le caractère de la Vérité même il en dit plutôt trop peu que trop. >> (Loc. cit.. II, 5.) M. Kurth, dans la Revue des questions historiques ( 1888, t. II, p. 385 et suiv. ), démontre, à la suite de Junghans, que la narration du baptême de Clovis est tirée d'une Vie de saint Remi mentionnée par Grégoire dans son récit. De cette bio-


La parole de salut que la reine Clotilde attendait de saint Remi n'était pas celle qui ouvrirait le cœur de son époux à la vraie foi. Clovis « croyait sur ce qu'il avait vu n dans le combat « il n'avait pas besoin de prédicateur pour croire1 Ce que la reine attendait, c'était une parole assez puissante pour décider le roi à recevoir le baptême sans délai2. L'étroite solidarité qui liait le roi franc à ses fidèles, à ses antrustions, ne permettait pas d'espérer qu'il se fit chrétien sans eux; il fallait déterminer Clovis à proposer l'importante affaire dans un mal ou conseil auquel il convoquerait ses leudes. De crainte que les exhortations de saint Vaast et ses propres instances n'eussent pas à elles seules un résultat assez prompt, Clotilde priait l'évoque Remi de venir employer près de Clovis toutes les ressources de sa grande influence et de sa parole pleine d'autorité.

Quelle était cette résidence royale, où Clovis était revenu près de Clotilde, et où la reine convoquait saint Remi? Le texte de Grégoire, comme le fait remarquer M. Krusch3, donne à supposer que ce n'était pas Reims. L'érudit allemand tire même de là un argument contre la tradition qui place à Reims le baptême de Clovis.

« Grégoire, dit-il, n'indique pas l'endroit où se passa cet événement si considérable pour l'histoire de l'humanité, et pourtant par deux fois il avait occasion de le faire. Mais soit qu'il parle du retour du roi {régressas) ou de la convocation graphie écrite au lendemain de la mort du saint, M. Kurth retrouve dans le récit de l'Histoire des Francs, la couleur et même le tour de phrase, car la. prose poétique de l'hagiographe rémois présente des différences marquées avec le style habituel de Grégoire. Ainsi donc, nous sommes en droit d'utiliser, jusque dans ses détails, ce récit qui, suivant M. Monod (Biblioth. dès Hautes Études, 37» fascicule, p. vj ), offre le caractère d'un texte presque contemporain ».

1. « Fidem. sine prœdicatore vidistis, » écrit saint Avit, évêque de Vienne, à Clovis, au lendemain de son baptême; ce qui corrobore le témoignage de Grégoire de Tours sur les circonstances qui motivèrent la conversion du roi.

2. Il importait de ne pas laisser le champ libre à la propagande arienne qui avait déjà entraîné deux sœurs de Clovis dans l'hérésie. Cf. G. Kurth Clovis (Marne, 1896), pp. 300 et suiv.

3. Die altère Vita Vedastis und die Taufe Chlodovecks, dans les Mittheilungen des Instituts fur ôstcrreichische Geschichtsforschung, t. XIV.


de Remi (arcessire clam), il ne désigne aucun lieu. La Vie de saint Vaast fournissait à cet égard le supplément désiré. « Le baptême eut lieu à Reims; une source historique l'in« dique très nettement, » disait Junghans, en se référant à cette Vie. Il aurait pu citer aussi, à l'appui de son opinion, Frédégaire (III, 21), mais il se gardait bien de puiser à cette source tardive et légendaire. Or, c'est chose désormais prouvée que la Vie de saint Vaast est de la même époque que Frédégaire, et ne mérite pas plus de confiance. Il faut donc abandonner une fois pour toutes l'opinion d'après laquelle Clovis aurait été baptisé à Reims. C'est manifestement d'après le rôle attribué par Grégoire, dans le drame du baptême, à Remi, l'évêque de Reims, que les deux auteurs, garants de l'opinion, ont conclu en faveur de cette ville malheureusement, l'expression de Grégoire arcessire, s'oppose encore à cette conclusion1. »

Il importerait donc, pour établir en quelle ville eut lieu le baptême de Clovis, de connaître la résidence royale où fut mandé saint Remi. A cette époque, le baptême solennel était une fonction épiscopale qui s'accomplissait à des fêtes déterminées, dans un baptistère dépendant de l'église cathédrale; c'était là que devaient se faire baptiser les habitants du diocèse, ou comme on disait autrefois, de la paroisse. Il serait difficile d'admettre que si Te roi séjournait en ce moment à Soissons ou dans une des villas fiscales des environs, Braisne, Jouaignes ou Juvigny, il fût venu se faire baptiser à Reims2. 1. « Den ort, wo sich der weltgeschichtlich Vorgang abgespielt hat, giebt er (Gregor) nicht an, obwohl er zweimal Gelegenheit hatte, eine solche Angabe zu machen. Sowohl. bei der Heimkehr des Kônigs ( regressus) als bei der Citirung des Remigius (arcessire clam;) nennter den Bestimmungsort nicht. Beide Gewâhrsmâuner haben offenbar aus der Rolle, welche Gregor dem Bischof Remigius von Reims bei der Taufhandlung zutheilt, auf diese Stadt geschlossen, aber diesen Schluss verbiet sckon Gregors « arcessire ». (Loc. cit. p. 441.)

2. C'est ce qui fait penser à M. Kurth que le baptême d'Ingomir, le premier-né de Clotilde, eut lieu à la cathédrale de Soissons, Clovis résidant dans le Soissonnais au début de son mariage. (Clovis, p. 296.) Braisne, Jouaignes, Juvigny étaient et sont encore du diocèse de Soissons. « La Vie de saint Arnulf de Tours fait rentrer Clovis à Juviniacum, « mais, dit M. Kurth (Clovis, p. 327), même si se document avait l'autorité qui lui fait défaut, il n'exclurait nullement l'idée d'une halte ». La Vie de saint Vaast


La Vie de saint Vaast, quoi qu'en dise M. Krusch, va nous donner quelque éclaircissement sur ce point. M. Krusch a montré que l'ancienne Vie présente toutes les particularités caractéristiques du style de l'abbé Jonas de Bobbio, qui doit l'avoir composée pendant son séjour à l'abbaye de SaintAmand, vers 642*; mais cet auteur n'a pas écrit sans documents anciens. Pour le fait que nous allons citer, ses indications topographiques sont d'une précision minutieuse qu'on ne rencontre pas, et pour cause, dans les récits légendaires de plus, son témoignage est confirmé par l'existence d'une église érigée en mémoire de l'événement2. Aussi M. Kurth reproche-t-il au savant allemand de n'avoir pas indiqué d'une façon plus nette que cet épisode au moins de la Vie de saint Vaast a un fondement sérieux3.

Clovis, revenant par la cité de Toul, avait voulu écouter un saint personnage, nommé Vedaste' ou Vaast, en grande vénération dans le pays, et il l'avait pris avec lui pour continuer à s'instruire de la religion chrétienne.

suppose aussi qu'après avoir reçu le baptême à Reims, Clovis retourna « dans son pays», c'est-à-dire dans la région il faisait son séjour habituel. La Vie de saint Arnulph « n'est qu'un tissu d'invraisemblances et de fictions manifestes» (G. Kurth, Clovis, p. 596). ).

1. Zwei Heiligenleben des Jonas von Susa II Die âltere Vita Vedastis (loc. cit.). ). 2. Le caractère miraculeux du fait n'a rien qui puisse infirmer sa valeur historique, même pour la critique rationaliste. Libre à elle d'interpréter le fait à sa façon, mais elle doit reconnaître que les chrétiens de l'époque ont cru à de nombreux miracles opérés par leurs contemporains. Fustel de Coulanges, peu suspect de partialité religieuse, dit en parlant de l'évêque au temps de la conquête franque « De son vivant même, les populations le regardaient comme un saint, et la foi qu'ils avaient en lui, lui faisait accomplir des miracles. » (Institutions politiques de l'ancienne France La Monarchie Franque, p. 571.) Le fait dont nous parlons avait assez frappé les contemporains, pour qu'on élevât, à l'endroit de la guérison de l'aveugle, une église qui subsistait encore au treizième siècle. 3. Clovis. Appendice L § 2, p. 610.

4. Le nom de Vedaste est germanique c'est une contraction du nom de « Widogaste » qu'on rencontre au deuxième prologue de la Loi salique. Cf. Krusch, loc. cit., p. 435. Grâce à ses attaches germaniques, saint Vaast pouvait sans doute s'entretenir avec les Francs dans leur propre langue, ce qui expliquerait pourquoi il fut choisi pour évangéliser les populations franques des environs d'Arras.


« Or, tandis que le bienheureux Vaast faisait route avec Clovis, ils arrivèrent un jour dans le « pagus » de Voncq, à l'endroit qu'on appelle Grand-Pont, près du village de Rilly sur la rivière d'Aisne. Dum pariter pergerent, quadam die venerunt in pago Vongise, ad locum qui dicitur Grandeponte, juxta villam Reguliacam super fluvittmAxo~ta 1 ». Et l'abbé Jonas raconte comment, en cet endroit, saint Vaast, par ses prières, obtint la vue à un malheureux qui en était depuis longtemps privé.

Ainsi donc, au lieu de suivre la voie romaine qui de Toul le conduisait directement par Bar-le-Duc et Reims, dans le

REIMS ET QUELQUES-UNES DE SES VOIES ANTIQUES

Pour l'itinéraire de Clovis, d'après l'ancienne Vie de saint Vaast. Soissonnais, Clovis remonte vers le nord et reste sur la droite de l'Aisne, sans prendre même la chaussée de Verdun à Reims. Il vient rejoindre la route de Trèves à Reims2 que 1. AA. SS. Boll. Vita Irevior sancti Vedasti. T. Ier de février, p. 792. 2. Pour ces voies romaines, voir l'Itinéraire d'Antonin et la Table de Peutinger (E. Desjardins, Géographie histor. de la Gaule romaine, t. IV). D'après l'Itinéraire d'Antonin, de Durocorter (Reims) àTrèves, le premier relai est à Voncq: Vungo vicus, à une distance de vingt-deux leucse ou lieues gauloises (48 kilom. 889). Beaucoup d'auteurs ont confondu cette localité, citée dans la Vie de saint Vaast, avec Youziers, ou avec Vouzy, dans l'arrondissement de Châlons-sur-Marne.


franchit l'Aisne au Grand-Pont (aujourd'hui Vieux-Pont), dans les environs de Voncq, et c'est là qu'il passe la rivière, puisque, à la guérison de l'aveugle, il se trouve près du village de Rilly-aux-Oies, situé sur la rive gauche. Comment expliquer un tel détour et un si brusque crochet si Clovis devait ensuite se rendre à Reims, comme l'indique l'hagiographe ?

II

M. Krusch trouve cet itinéraire ridicule, et plaisante l'hagiographe monacal qui fait pérégriner ensemble Clovis et Vaast, sur les bords de l'Aisne, « comme deux moines en tournée de quête 1 », oubliant, dit-il, que Clovis est un roi victorieux qui mène à sa suite des troupes de guerriers. M. Kurth, tout en maintenant la valeur historique de l'épisode, avoue que « cet itinéraire soulève plus d'une critique, et est peutêtre l'argument le plus redoutable contre l'authenticité du récit du Vita Vedasti», touchant le lieu du baptême de Clovis 2.

Tout s'éclaircira, si nous remarquons que, sur cette même rive gauche de l'Aisne, à une lieue de Rilly, se trouvait la villa fiscale d'Attigny, un des séjours favoris des rois mérovingiens, au voisinage des forêts de l'Argonne et de l'Ardenne, puissante attraction pour ces Francs que « nul peuple n'égalait à la chasse ».

Augustin Thierry ne paraît point douter qu'Attigny ait fait partie de l'héritage laissé par Clovis à Clotaire « Chlother allait de Braisne à Attigny, d'Attigny à Compiègne, de Compiègne à Verberie, consommant à tour de rôle, dans ses fermes royales, les provisions en nature qui s'y trouvaient rassemblées, se livrant, avec ses leudes de race franke, aux exercices de la chasse, de la pêche ou de la natation. 3 » Cette vie nomade de villa en villa, Clovis l'a menée comme tous ses descendants; rien n'empêche donc d'admettre qu'il ne séjournait pas exclusivement dans le Soissonnais et qu'il résidait parfois, lui aussi, à la villa d'Attigny.

1. « Wie ctwa zwei terminirende Mônche. » Lac. cit., p. 430. 2. Clovis, p. 326, n.

3. Récits des temps mérovingiens: I°r Récit, p. 252. (Quatrième édition.)


Ce point admis comme possible, l'épisode de la Vie de saint. Vaast, où Reims est donné comme lieu du baptême, acquiert une nouvelle valeur, et tout, dans le récit de Grégoire, s'explique aisément. L'itinéraire du retour si Clovis venait rejoindre Clotilde à la résidence d'Attigny, il avait pris depuis Toul la route la plus directe, et Toul même se trouvait sur la ligne droite entre cette résidence et les régions de la Haute-Alsace dont le roi revenait probablement 1. L'appel fait par Clotilde à saint Remi c'était l'évêque du lieu a, à lui revenait de baptiser. le roi à l'Église-mère du diocèse, si Clovis consentait à professer la religion chrétienne. Quelques heures de chevauchée 3 permettaient à l'évêque d'arriver, nuit tombée, à la villa royale, pour en repartir avant l'aube, en gardant sa démarche secrète, ainsi que le désirait Clotilde si l'entrevue n'aboutissait pas, mieux valait en effet, dans l'intérêt de la religion, que l'échec restât ignoré.

On sait comment saint Remi réussit au gré des espérances de Clotilde, et comment, dans le mal convoqué par Clovis, les leudes acclamèrent Celui qui, par son puissant secours, se montrait le Dieu toujours vivant.

« On fit connaître cette nouvelle à l'évêque qui, rempli

1. « Clovis avait repris sur les Allemands qu'il resserra, suivant Grégoire de Tours, dans leurs anciennes habitations, une grande partie du pays qui se nomme aujourd'hui l'Alsace, et très certainement la cité de Bâle. » Dubos, Histoire critique de l'établissement de la monarchie française, t. II, p. 72. Il prouve son affirmation par la souscription d'Adelphius, évêque de Bâle, au premier concile d'Orléans.

2. La lettre de saint Remi à saint Falcon, évêque d'Utrecht, montre le diocèse de Reims s'cteudant bien au delà d'Attigny, jusqu'à Mouzon. Au moyen âge, le domaine d'Attigny était devenu une possession des archevêques de Reims qui en étaient seigneurs hauts-justiciers. Cf. Hulot: Attigny et ses dépendances. Rapprochement curieux ce fut dans la basilique de cette villa royale somptueusement reconstruite par Charlemagne, qu'eut lieu, en 785, le baptême de Witikind, le premier roi saxon qui embrassa le christianisme.

3. D'après la tradition rémoise (Flodoard, I, xvn), c'était à cheval que voyageait saint Remi, même à un âge très avancé. En 496, il avait environ soixante ans; évêque depuis plus de trente-un ans, il n'était encore qu'à la moitié de la durée de son épiscopat.


d'une grande joie, ordonna de tout préparer pour le baptême 1. »

Ni Clovis ni les leudes ne s'empressent auprès du pontife; on lui fait savoir la nouvelle et il ordonne les préparatifs de la solennité. Où cela pouvait-il se passer, sinon à Reims ? En quelle autre grande ville 2 saint Remi pouvait-il donner ses ordres pour accomplir des fonctions réservées à l'évêque ? Grégoire n'a pas mentionné Reims d'une manière explicite il tirait son récit de l'ancienne Vie de saint Remi, et l'hagiographe rémois, écrivant dans la cité pleine encore des témoins du grand événement, n'a pas môme penser qu'il fallut nommer la ville où l'évêque de Reims avait droit'de donner ses ordres pour le baptême royal.

Si saint Remi avait baptisé Clovis à la basilique de SaintMartin de Tours, comme M. Krusch a essayé de le soutenir3, 1. Nuntianlur hae autistiti, qui gaudio magno replettts, jussit lavacrum prseparari. (Greg. Tur., H. F., II, xxxi.)

2. Le récit de Grégoire indique suffisamment une ville importante « Velis depictis adumbrantur platese, ecclesiœ cartinis albentibus adurnantur. » (Ibid. )

3. « (Chlodovecb) lasst sich in der Martins Kirche taufen, also in Tours. » ( Loc. cit., p. 443.) Clovis se laisse baptiser dans l'église de saint Martin, donc à Tours. M. Krusch tire cette conclusion d'un texte de saint Nizier. Cet évêque de Trèves écrivait, après 561, àClodoswinde, petite-fille de Clovis et reine des Lombards, pour l'exhorter à convertir son époux arien à la foi catholique. Comme argument contre les ariens, il allègue le choix de Clovis qui, après avoir bien examiné », se décida pour le catholicisme « 11 s'agenouilla humblement au sanctuaire de saint Martin, et il accepta sans retard le baptême; une fois qu'il l'eut reçu, vous savez tout ce qu'il entreprit contre les rois hérétiques Alaric et Gondebaud. » Humilis ad do mini Martini limina cecidit, et baptizari se sine ntora permisit (c'est la leçon qu'admet M. Krusch, d'après sa traduction) qui baptizatus quanta in haereticos Alaricum et Guudobaldum reges fecerit, audisti. Il y a là, comme l'a expliqué le P. Suysken (AA. SS. Boll. Octob., t.I, p. 83), une interversion de l'ordre chronologique, motivée par l'importance différente des deux faits comme arguments contre les ariens. Que Clovis se soit agenouillé au tombeau (ad limina) de saint Martin, défenseur du dogme catholique, dans un sanctuaire où, dit saint Nizier, les hérétiques n'osent paraître, c'est un argument bien autrement topique contre les ariens que le fait de son baptême. Si l'écrivain parle du baptême, c'est pour faire entendre que Clovis attaqua les hérétiques, par un motif religieux, étant déjà roi chrétien. Tel est, en effet, le second argument de saint Nizier pour montrer la profonde conviction catho-


nul doute quel'hagiographe n'eût parlé de l'entente préalable établie entre l'évêque de Reims et Verus, l'évèque de Tours. Nul doute aussi que Grégoire, si soucieux de relever tout ce qui intéresse la gloire de son église, n'eût pas laissé dans l'ombre une circonstance si importante, lui qui n'oublie pas de mentionner la visite faite, en 507, par Clovis, au célèbre sanctuaire. Le templum baptisterii dont il parle n'est pas le baptistère de la basilique Saint-Martin, quoi qu'en pense l'érudit allemand. L'historien des Francs savait trop bien qu'on n'y baptisait pas au temps de Clovis ce fut lui, Grégoire (il nous l'apprend à la fin de son Histoire), qui fit construire un baptistère pour cette basilique « Baptisterium ad ipsam basilicam œdificari prœcepi. « C'est moi qui ai ordonné d'adjoindre un baptistère à la basilique elle-même 1. » Le baptistère de Reims seul reste en possession d'être le berceau de la France chrétienne.

lique de Clovis. Il place cet argument en seconde ligne, comme en nommant les rois attaqués par Clovis, il cite Gondebaud après Alaric; il se préoccupe; non de l'ordre chronologique, mais de l'ordre d'importance relative. Au reste, en 506, Tours était encore au pouvoir d'Alaric; Clovis n'aurait donc pu s'y faire baptiser qu'après ses campagnes contre les Burgondes et contre les Wisigoths, en 507. Saint Nizier suppose le roi baptisé avant ces guerres; entendue à la manière de M. Krusch, sajéttre renfermerait une grossière erreur, inadmissible chez un écrivain quia vécu sous le règne de Clovis lui-même. M. Krusch l'admet cependant, et au lieu de refuser toute autorité à un auteur qui commettrait une telle méprise sur un fait si notoire, il maintient la date de 507 et le baptême à Tours.

Grégoire de Tours avait entre les mains le recueil des lettres de saint Nizier; il en cite 'une. Pourquoi n'a-t-il pas interprété le texte en litige dans le sens le plus favorable à Tours ? Il a vu, répond M. Krusch, qu'il fallait choisir entre le baptême à Tours, après les luttes contre les ariens, et la défaite des ariens par un roi déjà catholique; « il a choisi la seconde alternative, comme répondant mieux à son point de nie clérical, et il a décrit le baptême en se gardant de désigner l'endroit » (loc. cit., p. 447). –Nous indiquons une autre raison bien plus décisive de ce choix de Grégoire, mais qui ne confirme nullement l'argumentation peu cohérente de M. Krusch.

1. Dans ses différents ouvrages, Grégoire, par le terme de Basilique sans autre déterminatif, désigne la basilique par excellence à Tours, celle de Saint-Martin; il désigne de même sa cathédrale par le seul mot Ecclesia. Cf. H. F., V, iv « De ecclesia egressi ad sanctam basilicam. » La basilique était alors en dehors des murs de laville.


II

Reims, à la fin du cinquième siècle, n'était plus, comme au temps de la paix romaine, cette métropole, largement ouverte, qui laissait déborder dans la plaine ses palais et ses monuments, bien au delà des arcs de triomphe érigés à ses quatre entrées primitives. Dévastée, livrée aux flammes par les Vandales, la ville s'était resserrée dans les limites du Durocorter gaulois. Les arcs-de-triomphe, sur lesquels l'incendie avait eu peu de prise, étaient devenus les portes d'une enceinte formée de débris1.

Comme autrefois, deux maitresses-voies, que les Romains appelaient plateee ou rues larges2, allaient d'une porte à l'autre, se coupant à angle droit près de l'ancien forum 3. C'étaient les artères sur lesquelles s'embranchait un réseau de ruelles étroites bordées de ces constructions de bois qui remplissaient alors les villes du nord de la Gaule4. Les conquérants germains évitaient de séjourner dans ces enceintes souvent ravagées par l'incendie; ils les regardaient, dit Ammien-Marcellin5, « comme des bûchers environnés d'un filet ».

A l'emplacement de la cathédrale actuelle, mais sur un bien moindre espace, s'élevait l'église principale, dédiée par saint 1. Cf. Tarbé, Reims, essais historiques sur ses rues et ses monuments les ouvrages de M. Loriquet et la Notice sur les antiquités de Reims, par M. Brunette.

2. C'est le sens principal du mot latin employé par Grégoire de Tours dans sa description de la solennité baptismale. Cf. Freund.

3. Rétrécies en maint endroit au moyen âge, ces deux voies partageaient l'ancienne ville en quartiers symétriques l'une (rue Cérès, rue des Tapissiers), allant de la porte Cérès à la porte de Vesle; l'autre (rue de l'Université, rue du Tambour, etc. ), de la porte Basée à la porte de Mars. La porté de Mars est un des plus beaux monuments de l'art romain dans les Gaules. Il subsistait au dix-septième siècle des restes importants des arcs de la porte Basée et de la porte Cérès.

4. Cf. A. Thierry, Récits mérov. VI"Rêc, p. 223. – Les églises et les basiliques (on donnait ce nom à de simples chapelles) étaient souvent bâties en bois. Greg. Tur., H. F., V, n, etc.

5. « Civitates Barbari possidentes, territoria earum habitant, nam ipsa oppida ut circumdata retiis busta déclinant. » ( Amm. Marc., Hist., 1. XVI.)


Nicaise à la Vierge Marie. Aujourd'hui encore nous pouvons nous faire une idée assez exacte de ses dimensions. L'autel, situé dans l'abside qui terminait la nef, a été religieusement maintenu à sa place primitive', et la vénération des fidèles a consacré l'endroit où saint Nicaise est tombé sous le fer des Vandales, au seuil de la basilique2.

Ces deux points de repère nous indiquent la longueur de l'édifice. C'est précisément la longueur assignée par Grégoire de Tours à deux des plus grandes églises de l'époque :'cent cinquante à cent soixante pieds3. Probablement la basilique de Reims avait aussi la même largeur de soixante pieds en rapport avec sa longueur4.

Très inférieures en proportions aux immenses cathédrales du moyen âge, leurs devancières, au temps de saint Remi, l'emportaient par l'éclat et la richesse de l'ornementation 5. La nef était divisée en galeries par deux colonnades de marbre superposées,6; dans les caissons dorés du plafond se jouaient des animaux fantastiques7; les murs disparaissaient 1. « L'autel remplaçant celui d'Hincmar et de saint Nicaise n'a jamais changé de place nous en avons la preuve certaine, » (Tourneur Description histor. etarchéol. deN.-D. de Reims, 1889, p. 94.)

2. Une dalle de marbre, au milieu de la nef, dans la travée qui suit la chaire, indique l'endroit où fut décapité saint Nicaise^ » Jusqu'en 1744 et de temps immémorial un cierge brûlait au-dessus de cette place vénérée et un petit monument s'élevait là où se rencontre aujourd'hui l'inscription. » (Tourneur, ibid.)

3. Grégoire de Tours, H. F., II, xiv, parlant de la basilique Saint-Martin de Tours, bâtie au temps de Childéric, par l'évêque Perpetius « Magnam ibi basilicam fabricavit. Habet in longum pedes centum sexaginta (aliàs, centum quinquaginta quinque), in latum sexaginta. » L'ancienne église de Clermont en Auvergne avait ces dimensions Sanctus vero Namatius. apud Arvernos. ecclesiam fabricavit habentem in longum pedes centum quinquaginta, in latum pedes sexaginta. » H. F.. II, xvi.

4. Il reste entre le martyrium de saint Nicaise et l'endroit où se termina le terrain de la cathédrale jusqu'au quatorzième siècle, un espace de 60 pieds, occupé primitivement par l'atrium ou parvis précédant la nef. Ces atrium étant carrés, la largeur de celui de Reims était de 60 pieds ce qui correspond à la largeur attribuée à la basilique.

5. Elles reproduisaient le type des anciennes basiliques romaines; celle de Saint-Clément, par exemple.

6. Sidoine Apoll., II, Ep. X. F.ortunat, III, xix.

7. Fortunat, I, m, Prudence, Hymn. x.


des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testamentl. Dans l'abside, derrière l'autel surmonté d'un ciborium de métal précieux, au-dessus de la chaire épiscopale et des sièges des prêtres, étaient encastrées des inscriptions métriques dues aux poètes de renom2, et la maj estueuse figure du Christ entouré des s apôtres se détachait sur le fond d'or des mosaïques aux bordures « nuancées comme le plumage du 1. Saint Paulin de Noie De sancti Felicis Nat., Carm. X. Greg. Tur. H. F., U, xvn; VII, xxxvi. Mirac. S. Martini, I, ixv, etc. Ainsi était peinte à Paris la basilique dédiée à saint Pierre et saint Paul par Clovis « Patriarcharum et prophetarum et martyrum atquc confessorum, veram vetusti temporis fidem, quœ sunt tradita libris et historiarum paginis, pictura refert. » Dom Bouquet, Script, rer. Gall., III, p. 370.)

sous les peintures représentant de longues files de saints ou

PLAN DE NOTRE-DAME DE RBIMS

i. Autel. 2. Endroit du martyre de saint Nicnise. 3. Restes d'un chapelle élevée au xiii0 siècle.

A. Basilique du ve siècle, longue de 160 pieds. B. B. Limite occidentale de la cathédrale avant le xiv» siècle. C. Atrium ou parvis carré, de C0 pieds, sur lequel était l'ancien baptistère détruit en 976.

2. Cf. Greg. Tur., De Gloria Martyr., xxvm; Fortunat, I, xii.Voir aussi saint Paulin de Nole, Ep. XXXIII, etc.


paon ». « Les murs, sous le poli luisant des incrustations et des peintures à l'encaustique, semblaient avoir une clarté à eux », « de toute part jaillissait une lumière dorée » « on eut dit que le jour lui-même était emprisonné dans le temple2 ». Au dehors, l'édifice avait ses toits couverts de lames d'étain avec des ornements de bronze doré3; un fronton assez simple, mais souvent décoré de mosaïque4, dominait l'atrium, parvis carré entouré de portiques qui précédait la nef de l'église et faisait partie intégrante du lieu saint8.

« Extérieurement à l'atrium, quelquefois aussi dans son enceinte, s'élevait un petit édifice indifféremment circulaire, hexagone, octogone ou en forme de croix grecque il était destiné aux cérémonies du baptême » En Gaulé, les fouilles montrent que ces baptistères affectaient plus souvent la forme octogonale. « On les établit encore sur la face latérale des basiliques, pour éviter les inconvénients qu'ils présentaient devant l'entrée principale7. » Dans ce cas, c'était d'ordinaire sur le côté nord qu'on les plaçait. La liturgie actuelle a même consacré cette disposition. Au centre de l'édicule du baptistère se trouvait une pis1. S. Paulin de Noie Ep. XII, XXXIII. Poem. XXVIII, etc. Sidoine, II, Ep. X. Fortunat, I, i, et passim. Greg. Tur., If, xvi; I, xxxn. Inscription de l'abside de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane, etc. 2. Fortunat, II, xiv. Prudence, Hym. x.- Inscription de Sainte-Agnès. 3. Fortunat, I, vm III, vil « Stannea tecta ». Vita S. Droctov&i « Tectum coopertum de aurato cupro œre » etc.

4. La basilique de Saint-Pierre, plus tard Sainte-Geneviève, à Paris, était ainsi « musivo intus et extra ornata et depicta ». (Steph. Tornac., Ep. CLXIV. ) De même à Ravenne, à Tours, etc.

5. Les récits de Grégoire de Tours sont pleins d'exemples de princes ou de grands réfugiés dans ces atrium qui jouissaient du droit d'asile comme l'église elle-même. H. F., V, VI, VIII. Des cellules et divers sanctuaires donnaient sur l'atrium; «-singula loca atrii veneranda », dit Gregoire. H. F., VII, xxix.

6. Cahiers d'instructions sur l'architecture. du moyen âge, publiées par le Comité historique des arts et monuments établi au ministère de l'instruction publique, p. 64.

7. Ibid. -Cf. Histoire dogmatique, liturgique et archéologique du Baptême, par l'abbé J. Corblet. T. II, p. 14. u En général, les baptistères étaient situés soit en face du portail occidental, soit au flanc septentrional auquel ils communiquaient souvent par un couloir. » L'auteur indique les raisons symboliques de cette position. T. II, p. 107.


cine, aussi appelée fonts, qu'entourait une margelle à triple de°ré'. Parfois l'eau s'y déversait de la bouche d'un cerf d'airain, symbole du néophyte altéré de l'onde vivifiante; suspendue au milieu, une colombe d'or ou d'argent « rappelait la vertu de l'Esprit saint animant l'eau baptismale ». Une ou plusieurs petites absides formaient retrait dans les murs; là se trouvait l'autel dédié à saint Jean-Baptiste ou plus rarement au saint Sauveur lui-même, comme au baptistère de Latran. Les plus grandes piscines étaient entourées de colonnes supportant la coupole du dôme, le pavé orné de mosaïques symboliques, et les murailles couvertes de peintures retraçant des scènes relatives au baptême 2.

Tel devait être l'ancien baptistère de Reims au cinquième siècle. L'histoire en a-t-elle gardé quelques traces ? P Dans une charte donnée en 816 par Louis le Débonnaire à l'archevêque Ebbon, pour la reconstruction de la basilique, on admet comme un fait avéré que le baptême de Clovis a eu lieu dans les constructions de l'église cathédrale, dédiée à sainte Marie Mère de Dieu3. Cet honneur n'était donc pas 1. D'après M. le vicomte de Saiiit-Andéol, qui a pratiqué des fouilles à l'emplacement d'un certain nombre d'antiques baptistères, le diamètre de la piscine variait entre 1 mètre et 2 mètres 50 sa profondeur était de 30 à 45 centimètres. (Revue de l'Art chrétien, t. IX, p. 561 et suiv.) Au moment du baptême, le néophyte y descendait dans l'eau jusqu'aux genoux, et l'évêque complétait l'immersion en faisant sur la tête une large affusion qui se répandait sur tout le corps. (Corblet, loc. cit., p. 21.) Les dimensions des baptistères étaient très variables l'ancien baptistère octogonal d'Angers, découvert en 1878, n'avait que 5 mètres de diamètre, et cette ville était aussi importante que Reims à l'époque mérovingienne. Cf. Corblet, t, loc. cit., p. 52. Le baptistère de Laon n'était pas beaucoup plus large. ( P. 64.)

2. Corblet, loc. cit., p. 15 et suiv. Martigny, Bictionn. des Antig. ckrétiennes Baptême. Saint Venance, évêque de Viviers, contemporain de saint Remi, fait construire un baptistère dont le pavé et les colonnes sont en marbre. L'eau jaillit de la bouche d'un cerf d'airain. AA. SS. Boll., 5 août. Le cerf d'airain, qu'on vit jusqu'au dix-septième siècle dans la cour du palais archiépiscopal de Reims, était creux, et, aux sacres, il servait de fontaine d'où jaillissait le vin pour les soldats. Une inscription attribuait ce cerf à l'archevêque Gervaise, mais ce prélat n'aurait-il pas simplement fait ériger sur un socle un bronze provenant du baptistère démoli au siècle précédent?

3. Flodoard Historia Remens. Eccl., II, xix «. Ecclesia in honore


attribué à un baptistère éloigné et indépendant, tel que le sanctuaire de Saint-Jean, situé au Bourg-Saint-Remi et avoisinant la minuscule cathédrale primitive érigée par saint Sixte, avant la fin des persécutions. Toute l'antique basilique de saint Nicaise étant encore debout, le baptistère devait subsister dans la région de l'atrium, perpétuant le souvenir du baptême de Clovis et des Francs.

Ce baptistère disparut-il dans les travaux de reconstruction entrepris par Ebbon et achevés, en 856, par Hincmar ? L'atrium rentrait dans le plan des cathédrales carolingiennes qui conservaient les dispositions des basiliques primitives. Tout au plus dut-on substituer des galeries en arcades, que comportait l'architecture du temps, aux simples architraves des anciens portiquesl. On n'agrandit certainement point le parvis. Pour le faire, il eût fallu prendre sur la nef elle-même qu'on se proposait d'agrandir, car du côté de l'entrée occidentale de l'atrium on ne gagna point de terrain, et l'espace occupé par les constructions de la cathédrale finissait à soixante pieds du martyrium de saint Nicaise, au treizième siècle comme au sixième. Ce ne fut qu'au quatorzième siècle qu'on put enfin triompher des obstacles qui s'opposaient à l'extension du terrain de ce côté2, et qu'on ajouta après coup à l'édifice du treizième siècle, le célèbre portail et les trois travées qui l'avoîsinent3. Au neuvième sanctae semperque Yirginis ac Genitricis Mariœ consecrata. in qua, auctore Deo cooperante sancto Remigio, gens nostra Francorum, cum œquivoco nostro rege ejusdem gentis, sacri fontis bàptismate ablui. promeruit. » 1. « Les églises de Charlemagne étaient encore des basiliques en fait comme en nom les formes caractéristiques du temple chrétien n'étaient pas encore trouvées. » « L'arcade cintrée sur colonnes, au dedans comme au dehors des édifices, en était le principal caractère. » (Henri Martin, Histoire de France, t. II, liv. XIII.)

2. En 1878, d'après des renseignements dus à M. l'architecte Thiérot, on a découvert sous le deuxième contrefort de la tour nord du portail, à 2 mètres en contre-bas du sol actuel, une portion d'abside avec colonnettes du treizième siècle. Cette chapelle appartenait sans doute à l'ancien HôtelDieu, et devait être séparée de la cathédrale d'alors, par la prolongation de la rue actuelle Tronson-Ducoudray.

3. Tourneur Description histor. et archéol. de Notre-Dame de Reims (1889), p. 10 « On ne commençait les trois dernières travées de la nef qu'au quatorzième siècle. » P. 93 « II est indubitable que la cathédrale a


siècle, Hincmar dut se borner à prolonger l'église du côté du chœur. Si le baptistère était situé sur l'aire même du parvis, au milieu de l'atrium, nulle raison n'imposait donc la destruction de ce monument auquel on rattachait les plus précieux souvenirs. S'il était placé sur la face latérale de l'atrium, le motif qui fit détruire un bon nombre de baptistères aux neuvième et dixième siècles1, l'établissement au flanc septentrional de l'église de constructions pour les chanoines réguliers, ne semble pas non plus avoir dû nécessiter sa suppression. A Reims, on n'était point resserré dans un espace limité pour la construction de ces nouveaux édifices. Une charte de Louis le Débonnaire, obtenue grâce à l'influence d'Ebbon, permettait de changer le parcours des voies publiques « qui auraient pu être un obstacle à l'établissement des cloîtres et des habitations des serviteurs de Dieu2 ». Il est donc probable, et c'est l'opinion de Dom Marlot3, que le baptistère du cinquième siècle est le même qui fut détruit par Adalbéron quand, en 976, cet archevêque jeta bas les arcades du parvis et sur l'emplacement de l'atrium prolongea le vaisseau de la cathédrale.

«Aussitôt après sa promotion, dit un Rémois contemporain, le moine Richer, Adalbéron entreprit avec beaucoup d'activité des constructions à sa cathédrale. Il démolit complètement les hautes arcades qui s'étendaient depuis l'entrée jusqu'au quart environ de l'ensemble de la basilique il put ainsi agrandir l'église et lui donner un aspect plus imposant4.

été rallongée pendant le cours de sa construction de toute l'étendue de ces trois travées. On peut suivre, du pavé à la voûte, la ligne de raccord entre la partie primitive et la partie nouvelle. »

1. Corblet, loc. cit., p. 14.

2. Flodoard, loc. cit., Il, xix. « Vias etiam publicas omnes, quœ circa eamdem ecclesiam vadunt et impedimento esse possunt ad claustra et servorum Dei habitacula construenda, ut transferri atque immutari possint, concedimus. » On remarquera que cette concession n'est pas motivée par un agrandissement de la cathédrale elle-même.

3. Marlot, Metrop. Rem. Hist., t. I, p. 160.

4. « Hic (Adalbero) in initio post sui promotionem, structuris œcclesiœ suae plurimum studuit. Fornices enim qui ab œcclesiae introïtu per quartam pene totius basilicœ partem eminenti structura distendebantur, penitus


« L'an 976, dit de son côté Flodoard ou le, continuateur de sa chronique, Adalbéron, archevêque de nom plus que de mérite, détruisit l'ouvrage orné d'arcades qui était près du portail de l'église Sainte-Marie de Reims; sur cet ouvrage se trouvaient placés un autel dédié au saint Sauveur et des fonts d'un admirable travail t. »

Divers auteurs, ne remarquant point que les anciennes basiliques comprenaient à la fois nef et parvis, ont cru que ces arcades formaient une espèce de tribune, ou une crypte saillante, dans la nef elle-même, et que les fonts étaient placés au-dessus de ces voûtes. Une pareille disposition serait d'une inexplicable étrangeté, et contredirait le texte de Richer ampliori receptaculo, car, en démolissant ces arcades, Adalbéron n'eût pas obtenu un plus ample espace pour étendre les constructions de la cathédrale. Il faut donc admettre que ces arcades étaient celles d'un parvis. La Chronique ne dit point non plus que les fonts se trouvaient au-dessus des arcades, mais qu'ils étaient placés supra opus arcuatum, sur l'ouvrage garni d'arcades. L'expression latine opus est très large, et, avec son qualificatif, elle s'applique aisément à tout l'ensemble d'un atrium dallé et entouré de galeries cintrées.

Le baptistère renfermant l'autel du Saint-Sauveur et les fonts se trouvaient donc situés sur te parvis, mais était-ce sur l'aire même du parvis ou sur une de ses faces latérales ? a Le texte de la Chronique peut se prêter à l'une comme à l'autre signification, car le terme supra, au moyen âge, n'est pas pris dans le sens seul de superposition, mais souvent diruit. Unde et ampliori receptaculo et digniore scemate tota ecclesia decorata est. » (Richer, Hislor., III, xxn.)

1. « Anno DCGCCLXXVI destruxit Adalbero, nomine, non merito archiepiscopus, arcuatum opus, quod erat secus valvas ecclesiœ sanctac Mariée Remensis, supra quod altare sancti Salvatoris habebatur et fontes miro opere erant positi. » (Flodoard, Chronique, ad finem.) Odon de Cluny parlant de l'ancienne basilique Saint-Martin de Tours, dit aussi In arcuatis porticibus, etc. Dans la vie de saint Venance, à propos de la piscine antique, dont nous avons parlé plus haut, on lit Baptisterium. miro fundavit opere. Tandis que l'auteur de la Chronique est dur pour Adalbéron, Richer dissimule ce qui pourrait ne lui être pas favorable; c'est que Richer est rallié à Hugues Capet, comme Adalbéron.


aussi indique la juxtaposition, le voisinage immédiat '.Quand même ce sanctuaire eût été établi au milieu du parvis, il ne s'ensuivrait pas, comme semble le penser M. l'abbé Corblet2, que sa construction ne pût être antérieure au sixième siècle. Dans la première moitié du cinquième siècle, du temps se construisait la basilique de saint Nicaise, saint Paulin de Noie décrivait un baptistère semblablement situé « On y voit aussi, dit-il en parlant de la basilique de Saint-Félix, implantée au sein du plus vaste parvis, une chapelle isolée qui semble la fille du grand édifice. Un dôme étoilé l'embellit une triple abside fait sinuer ses contours avec symétrie. Au centre resplendit la fontaine de salut 3. »

L'auteur de la Chronique enfin suppose manifestement que la destruction de l'opus arcuatum entraîna celle des fonts; il blâme implicitement l'archevêque de n'avoir pas respecté ce chef-d'œuvre. Nous pouvons conclure de là qu'il s'agissait de fonts antiques. Si l'ancienne piscine du baptistère avait disparu au temps d'Ebbon et d'Hincmar, elle eût été remplacée par une de ces cuves baptismales en usage depuis l'époque de Charlemagne, et, dans ce cas, il eût été facile de conserver, en la transférant, l'œuvre « de merveilleux travail ». La destruction ne s'imposait que pour des fonts à la manière antique; la piscine, formée de maçonnerie adhérente au sol, couverte d'un enduit de ciment et d'un revêtement de marbres et de mosaïques, ne se prêtait à aucun déplacement. 1. De même que infra au moyen âge a souvent l'acception de Ultra, supra ou super offre souvent le sens de contra. ( Ducange lui donne comme signification ad, adversus, contra. ) Flodoard parle souvent de localités situées supra Matronam, supra Rotumnam, etc. Le mot français sur a souvent, lui aussi, le sens de voisinage immédiat pignon sur rue, maison sur conr et jardin, Mareuil-sur-Ay, Le Mesnil-sur-Oger, etc., etc.

2. Corblet, loc. cit., p. 13.

3. De sancti Felicis Nat. Carm. X, v. 180 et suiv.

Est etiam interiore sinu majoris in aulx

Insita cella procul, quasi filia culminis ejus,

Stellato speciosa tliolo, trinoque recessu

Dispositis sinuata locis medio pietatis

Fonte nitet.

Cette position du baptistère au milieu de Vatrium est la position primitive, que les Grecs ont gardée de date immémoriale.


L'archevêque ne pouvait la conserver, s'il voulait agrandir l'espace entre l'autel et l'entrée de la nef, et donner à cette partie de l'église des dimensions en rapport avec le reste de l'édifice agrandi.

Il ressort de cet examen du texte de la Chronique, qu'avant le dixième siècle un baptistère, répondant par sa position et sa structure à celles des baptistères du cinquième siècle, se trouvait sur le parvis de l'église Notre-Dame, à l'emplacement de la cathédrale actuelle 1.

Nous allons voir que les détails du récit de Grégoire de Tours et les traditions rémoises conservées par Hincmar, loin de s'opposer, comme on l'a cru, à ce qu'on tienne ce baptistère pour celui de Clovis, confirment au contraire cette attribution.

1. La plus ancienne représentation connue du Baptême de Clovis, est une plaque d'ivoire, léguée au Musée d'Amiens par M. Rigollot. Les costumes, l'ornementation, sont du neuvième siècle. (Les évêques n'ont point encore de mitres, les rinceaux de l'encadrement ont le style de ceux du Sacramentaire de Drogon, fils de Charlemagne, etc.) L'ivoire « enrichi d'or dans la bordure et dans son intérieur représente trois miracles opérés par saint Remi, tels à peu près qu'ils sont racontés dans sa vie par l'archevêque Hincmar ». (M. Rigollot.) On ne se tromperait guère en voyant dans cette œuvre d'art la couverture d'un des livres que Hincmar (c tabulis eburneis auroque vestitis munivit » (Flodoard, III, v.). Pour n'être pas un diptyque de Clovis lui-même ( !), comme le pensait M. Rigollot, cette œuvre n'en a pas moins été exécutée au temps de l'ancienne basilique, avant la disparition du baptistère en question. Or, les fonts où Clovis est plongé sont tout différents de la cuve baptismale mobile représentée dans le .second miracle; ils se composent d'une margelle sculptée et encourtinée « dont la grandeur réelle n'eût permis que l'immersion des jambes » ( Corblet, foc. cit., p. 571 J. Au-dessus des fonts, supporté par des colonnes, un couronnement hémisphérique où la colombe tient l'ampoule sur la tête du roi au second plan, un portique à simple toit de tuiles. La représentation des accessoires est si sommaire dans les œuvres semblables, qu'elle offre libre champ aux identifications on constatera pourtant qu'ici elle conviendrait à un édicule couvrant des fonts antiques, et placé devant un portique du parvis, antérieur aux arcades carolingiennes. On peut voir, dans le Clovis de M: Kurth, p. 333, une reproduction de cet ivoire, mais les détails y sont figurés sans aucune exactitude, d'après une lithographie de 1832.


III

Des écrivains rémois, pleins du souvenir des anciens sacres, ont cru que Clovis, la veille de son baptême, avait logé dans la demeure de l'évêque attenant à la cathédrale. Il est du reste question, dans le récit d'Hincmar, d'un oratoire de Saint-Pierre contigu au logis royal.

Hincmar faisant profession d'admettre toutes les traditions sans les contrôler, on ne peut accepter son témoignage qu'avec circonspection; mais la mention d'un sanctuaire de SaintPierre, à propos de faits intéressant le baptême de Clovis, revient dans deux Vies de saints, dont le récit, altéré par des légendes, n'en est pas moins indépendant de celui d'Hincmar. La Vie de saint Godard l'appelle « Saint-Pierre au Palais » la Vie de sainte Clotilde « Saint-Pierre entre les murs de Reims2 ». Cet oratoire ou église de Saint-Pierre, M. Demai1. D'après la Vie de saint Gildard ou Godard ( Analect. Bolland., t. VIII, p. 393 et suiv.), saint Médard et saint Godard faisant partie de la maison de Clovis, « arrivés à Reims, célébrèrent des messes dans la basilique SaintPierre, qu'on appelle maintenant Saint-Pierre-au-Palais, « in basilica sancti « Petri, qiue nunc dicitur ad palatium » accomplissant l'œuvre de Dieu, saint Remi baptisa le roi, et saint Médard le reçut au sortir des fonts. » L'ensemble des faits n'est pas acceptable, mais on doit remarquer que le souvenir d'une chapelle de Saint-Pierre, bien localisée, est mêlé aux traditions relatives an baptême royal.

2. La Vie de sainte Clotilde (AA. SS. Soll., ter juin), compilation de valeur fort inégale, a conservé une liste des donations pieuses faites par la reine. « Bien qu'on ne puisse revendiquer pour toutes ces traditions un caractère de rigoureuse authenticité, leur âge et leur accent de sincérité les rend hautement respectables, » (M. Kurth, Clovis, p. 597.) « Clotilde, dit cette Vie, agrandit et enrichit de terres et d'ornements l'église Saint-Pierre, quse est intra muros urbis Remensis. » L'auteur ajoute cette réflexion de son crû « Ainsi donc, tant qu'elle vécut, Clotilde aima et honora cette église, parce que son époux Clovis y reçut la grâce du baptême, et que l'Esprit Saint, sous la forme d'une colombe, y apporta le chrême et l'huile. » Cette addition du compilateur n'enlève rien à l'autorité de ce document de donation, qu'il n'a pu inventer elle montre au contraire que l'écrivain est antérieur à Hincmar, car il donne la légende de la sainte ampoule ou plutôt des saintes ampoules, dans une forme de transition entre la source primitive et le récit de l'archevêque.

D'après la préface d'une Messe de saint Remi, antérieure à Charlemagne, le saint voulant baptiser un malade et trouvant vides les fioles d'huile et de


son, archiviste de Reims, l'a suffisamment démontré {, est le même qui se trouve désigné sous le nom de Basilica sancti Petri in civitate, basilica sancti Pétri ad cortem, ecclesia sancti Petri infra urbêm, guœ dicitur curtis dominica, dans des documents du septième et du neuvième siècle.

D'après M. Demaison, la Curtis dominica est la cour de' l'évêque, c'est-à-dire sa demeure avec les dépendances, et le sanctuaire de Saint-Pierre est, non la chapelle actuelle, mais une antique chapelle du palais épiscopal. « Hincmar, conclut l'éminent archiviste, en parlant du logement de Clovis, a eu certainement en vue le palais épiscopal habité par saint Remi et situé, à n'en pouvoir douter, auprès de la cathédrale 2 ».

Mais alors que devient ce pompeux cortège, complaisamment décrit par Hincmar paraphrasant les vieux chroniqueurs, cortège qui conduisit le roi, à travers les rues pavoisées, depuis son logis jusqu'au temple du baptistère? « Pour qu'une telle procession ait pu avoir lieu, il faut supposer une certaine distance entre le point de départ et le lieu d'arrivée, condition qui ne se trouve pas réalisée, si l'on admet un baptistère voisin de la cathédrale, et par conséquent trop rapproché du palais. »

Cette considération avait conduit M. le chanoine Cerf à chercher un baptistère hypothétique près de l'église Saint-

chrême nécessaires aux onctions, les plaça sur l'autel, où elles furent miraculeusement remplies. Il est à croire, dit le père de Longueval dont l'opinion est partagée par les Bollandistes, que Clovis fut oint de ce chrême miraculeux. » Quant à la colombe, sa figuration habituelle dans les scènes baptismales, comme symbole du Saint-Esprit, explique son intervention dans la légende. (Voyez Corblet,loc. cit., t. II, p. 572: une colombe est sur la conque qui répand l'eau baptismale; p. 554 fragment de verre du quatrième siècle; une ampoule déverse le chrême sur la tête d'une enfant déjà revêtue de l'aube, et la colombe tient un rameau d'olivier, symbole de l'huile sainte).

Dans la Vrê de sainte Clotilde on mentionne encore les deux ampoules; Hincmar dans le récit du baptême ne parle plus que d'une seule. 1. Clovis, par M. G. Kurth. Appendice. II, p. 623. L'appellation de Curtis Dominica provient d'une interpolation du Testament de saint Remi, faite au neuvième siècle.

2. Ibid., p. 619.


Symphorien, qui aurait été la cathédrale précédant celle de saint Nicaise, et à le refuser à la cathédrale actuelle M. Demaison, qui place à Notre-Dame le baptême de Clovis, ne trouve d'autre solution que de rejeter en bloc le récit d'Hincmar. « Nous n'hésitons pas, dit-il, à disperser le cortège imaginé par l'historien rémois qui n'a pas la valeur d'une source originale, et nous ramenons Clovis dans le voisinage de la cathédrale 2. » Mais alors pourquoi faire intervenir Hincmar pour placer Clovis dans le palais épiscopal? Du reste, si l'on est en droit de reprocher à Hincmar d'accueillir sans choix toute tradition plus ou moins fondée, peut-on citer aucun fait qui soit certainement inventé par lui pour embellir son histoire ? Supposé qu'il inventât, croit-on qu'il ne se rendît pas compte, aussi bien que nous, de la contiguité de son palais épiscopal avec la cathédrale considérée par tous à son époque comme lieu du baptême royal ? Ce qui paraît invraisemblance choquante en son récit ne proviendrait-il pas de ce qu'on l'explique avec une idée préconçue ?

D'après Hincmar, la veille du baptême, saint Remi et Clotilde prolongeaient leurs prières durant la nuit, « l'évèque en sa demeure devant l'autel de Notre-Dame, la reine dans l'oratoire de Saint-Pierre, à côté de la maison royale 3 ». N'est-ce point indiquer assez clairement que Clotilde habitait avec le roi une maison distincte de celle de l'évèque? C'est encore de la maison royale, a donio regia, non de la Maison de l'Église, comme on disait autrefois, que Hincmar fait partir la procession vers le baptistère.

Nous savons, par un intéressant passage de Grégoire de Tours qu'au temps d'Egidius, successeur immédiat de

1. En quel endroit de Reims, ait V. siècle, était placé le baptistère ? 1891. Voir la réfutation par M. Demaison, Clovis, p. 626.

2. Ibid., p. 627.

3. Cum. in oratione'pernoctarent, episcopùs in domo ante altare sanctœ Marix militas etFundens lacrimas, et regina in oratorio sancti Petri, juxta domum regiam. Vita S. Remigii, IV, lvii. (AA. SS. BolL, 1" octobre.) 4. De Mirac. S. Martini, III, xvn. Pendant un séjour à Reims, Grégoire, attendant Egidius, s'entretient un matin dans le sacrarium de la cathédrale, avec le reférendaire Siggon, quand tout a coup on appelle son interlocuteur


saint Remi, la Maison de l'Église, la demeure où l'évoque résidait avec ses clercs, était, suivant l'usage commun, adjacente à la cathédrale; mais de quel droit l'identifie-t-on avec la curtis dominica contiguë àl'oratoire de Saint-Pierre? N'y aurait-il pas eu, comme le suppose l'abbé Lebeuf d'après le récit d'Hincmar, une résidence royale distincte de la Maison de l'Église et séparée de la cathédrale par un espace suffisant au déploiement du cortège?

L'historien des rues de Reims, M. Tarbé, qui lui aussi, fait loger Clovis à l'évêché comme les rois capétiens, va nous guider dans cette recherche.

Il expose comment l'arc qui décorait la voie Césarée, la plus importante des voies anciennes de Reims, était devenu, après les invasions des barbares la porte Collatice ou Basée, et se trouvait englobé dans un édifice où résida l'évêque saint Rigobert. Puis, parlant du côté est de la porte « Là, dit-il, devait se trouver la cense dite de l'archevêque, elle faisait partie de la résidence placée sur le haut de la porte Basée. Le nom de Ferme de Monseigneur ou Curtis dominica appartint aussi au domaine dont il s'agit. Sous ce titre on désignait, dans les premiers siècles de notre histoire, tout le terrain que se pacagèrent depuis les abbayes de Saint-Pierre et de Saint- Antoine 1 ».

Près « du .palais élevé sur les ruines du vieil arc de triomphe » trouverait-on un oratoire de Saint-Pierre? En 719, l'évêque saint Rigobert, du haut de la porte Basée, refusa l'entrée de la ville à Charles Martel. « C'est sur cette porte en effet, dit Flodoard 2, que le saint homme aimait à résider; il ouvrait les fenêtres de la salle haute, et contemplait pour faire oraison les églises de Saint-Remi et des autres saints. Il avait fait construire sur cette même porte un oratoire en l'honneur de saint Michel-Archange, et de là il dans la maison de l'Eglise, « ille in domum vocatur Ecclesiœ ». Maints passages de Grégoire montrent que par ce terme on désignait la demeure de l'êVêque; parlant de l'oratoire qu'il a fait construire dans son palais épiscopal à Tours, il l'appelle « oratorium infra domum ecclesiasticam. » Vite Palrum, II.

1. Tarbé. Reims. Essais historiques sur ses rues et ses monuments, p. 224. 2. Histor. Remens. Eccl., II, xii.


avait coutume de descendre prier dans l'église de SaintPierre qui était contiguë. »

On voit donc que, dès l'époque mérovingienne, une église dédiée à saint Pierre attenait au palais ou résidence englobant la porte Basée et ne faisant qu'un avec la Curtis dominica ou Cour du Seigneur.

Le nom de Curtis dominica, qui lui est donné au neuvième siècle, est analogue à celui de Missi dominici, et n'est nullement synonyme de Curtis episcopi; à cette époque, du reste, la porte Basée comme toute l'enceinte des murs de Reims dépendait de la Couronne Le monastère qui fut bâti sur le terrain adjacent, presque au temps de saint Remi, était royal ou fiscal, c'est-à-dire, appartenait au roi, et l'église Saint-Pierre était comprise dans ce monastère 2. Cette résidence de la porte Basée3 répond de tout point à la maison royale qui, d'après Hincmar 4, communiquait avec 1. Une charte de Louis le Débonnaire permet à Ebbon, pour la reconstruction de la cathédrale, de tirer les matériaux des murailles et des portes de la ville. Flod., II, xix.

2. Flod., IV, xivi Monasterium Remis habetur situm ad portam, quae. nunc Basilicaris vocatur, quod monasterium domnus Guntbertus vir illustris in honore sancti Petri construxisse traditur, quod regale vel fiscale vocatur eo quod in regali potestate usque ad moderna tempora fuerit habitum. La chapelle ou oratoire Saint-Pierre prit le nom de saint Patrice quand elle reçut, en 970, un fragment du chef du célèbre saint Irlandais. Elle servit de chapelle au collège des Bons-Enfants, devenu le lycée. Elle occupait l'emplacement du réfectoire actuel, près des débris romains encastrés dans le mur. Voir pour plus de détails l'Histoire du collège des Bons-Enfants, par Mgr Cauly, 1885.

M. Brunette pense qu'une partie de l'ancien arc de triomphe romain, démoli au dix-huitième siècle, est encore comprise dans les murs du lycée. Toute la résidence royale aurait été construite sur l'aire circulaire, qui entourait cet arc avant la construction de l'enceinte au cinquième siècle, d'après la carte de M. Brunette.

3. Cette situation de la maison royale à la porte de la ville n'offrait alors rien d'étrange. La Porte Noire à Trèves était aussi un palais. Au quatrième siècle, Valens résidait sur une porte d'Antioche, du côté de l'Oronte. La Porte Collatice ou Basée était d'ailleurs la clef de la cité; là venaient aboutir trois grandes voies romaines. Ajoutons que le voisinage du Jard, la vue sur les coteaux de la montagne de Reims devaient rendre ce séjour bien plus agréable que celui de l'intérieur de la ville.

4. Dans la nuit qui précède le baptême, saint Remi, raconte Hincmar


l'oratoire de Saint-Pierre; sa position explique le récit de Grégoire, tel qu'il a été compris par les anciens chroniqueurs. « On suspend des voiles brodés au-dessus des grandes rues, des plateœ », dit Grégoire en décrivant les préparatifs

PLAN D'UNE PARTIE ANCIENNE DE LA TILLE DE REIMS

1. Cathédrale. 2. Chapelle du palais archiépiscopal. 3. Ancienne Porto Basée. 4. Curtis dominica, d'après Tarbé. 5. Église Saint-Pierre, puis Saint-Patrice. 6. Église des Martyrs, d'après. Tarbé.

Les espaces pointillés sont emix ou l'on a découvert le sol des Chaussées galloromaines, d'après la carte de M. Brunette.

avec force détails, vient trouver le roi pour l'initier aux mystères de la foi. Il passe avec Clovis et la reine dans l'oratoire de Saint-Pierre. Là, son front s'entoure de rayons, tandis qu'une voix céleste fait entendre des paroles de paix, et le pontife illumine d'une clarté prophétique l'avenir réservé à la race de Clovis. Sur quel fond Hincmar a-t-il brodé ce récit merveilleux? « Ceux qui avaient subi l'épreuve et devaient être admis au baptême à la prochaine fête s'appelaient competentes, clecti, cpfciTiÇo'(*evoi', les illuminés. Cen'est qu'à ce degré qu'ils étaient initiés aux mystères chrétiens. (Dictionn. encycl. de Théologie du Dc Wetzer Catéchumènes. ) L'oratoire SaintPierre pouvait être considéré par la tradition rémoise, comme le lieu où Remi.avait initié, illuminé le roi. Hincmar lui-même le fait entendre quand il dit que l'évêque y vint « ut régi posset committere sacra mysteria verbi ». Que dans les décorations dont on orna ce sanctuaire, une peinture murale ait représenté cette scène les principaux personnages sur trois sièges, quelques clercs derrière saint Remi, entouré d'une auréole quelques familiers derrière le roi et la reine au-dessus, dans une nue lumineuse un dextrochère bénissant; il n'en fallait pas davantage pour fournir à Hincmar les éléments du récit. En somme, il interprète d'une manière trop matérielle et trop étendue, cette scène d'illumination spirituelle.


de la solennité baptismale1. Pour se rendre de la porte Basée au baptistère du parvis Notre-Dame, on avait à suivre la grande rue qui prolongeait la voie Césarée jusqu'au milieu de la ville, puis une autre chaussée presque aussi large, au flanc nord des dépendances de la cathédrale-. Telles sont les plateee que l'on orna de tapisseries brodées, comme les salles de cérémonie des maisons romaines. Cet usage se perpétua dans le moyen âge pour l'entrée solennelle des archevêques. « Les églises, dit encore Grégoire, se décorent de courtines à fond blanc3. » On trouvait sur le parcours les églises de Saint-Pierre, des Martyrs, et Notre-Dame. Elles se parèrent des couleurs baptismales; ainsi voyons-nous dans les anciens monuments et manuscrits l'entrée des églises ornée de tentures relevées des deux côtés.

« On dispose le baptistère; » on bénit les fonts encourtinés eux aussi de riches draperies, « on y répand le baume » pour sanctifier l'eau; partout « brillent les flambeaux de cire qui se consument en répandant une senteur aromatique ». « Tout le temple du baptistère », la nef comme le parvis, « se remplit d'une odeur céleste, à faire croire que, par une faveur divine, on respire les parfums du paradis4. » Tout étant ainsi disposé la nuit de Noël, un cortège alla

1. u Velis depictis adumbrantur plateœ. » (H. F. ,11, xxxi.) Pour ces toiles « peintes à l'aiguille » picta acu, et l'usage de les suspendre aux toits, voir Marquard, Rômische Privatalterthûnier I, 243. Grégoire de Tours parlant de deux fugitifs qui arrivent à Reims avant l'aube et prennent des informations auprès d'un passant, à la porte de la cité, dit qu'ils passent outre, en suivant la platea « dum per plateam prssterirent ». ( H. F., II, xv.) 2. M. Brunette a retrouvé cette chaussée antique qui avait 5 m. 65 de largeur. Elle longeait le côté nord-ouest de la rue Robert-de-Coucy établie depuis ce siècle. Cette ancienne voie a dû être supprimée lors de la construction du grand cloître qu'elle eût séparé de la cathédrale. 3. « Ecclesiœ curlinis albentibus adurnantur. » (H. F., II, xxxi.) Voir surtout les curieuses miniatures du Sacramentaire de Drogon. (P. Cahier, Nouv. Mélanges d'Archéol., II, pp. 115 et suiv.)

4. « Baptistirium componitur, balsama difunduntur, micant flagrantes odorem cerei, totumque baptistirii templum divino respergeretur ab odore, talemque gratiam adstantibus Deus tribuit ut aestimarent se paradisi odoribus collocari. » (H. F., 11, xxxi.) Cf. Cahier, Mil. d'Archéol,, III, 2 et suiv.


chercher le roi aux flambeaux, suivant l'usage de l'époque1. Nous pouvons nous le représenter 'S'avançant de la porte Basée au baptistère, au milieu des citadins en pénule soigneusement drapée, des femmes en colobes ornés de callicules et de paragaudes, des campagnards chaussés de galoches de bois et vêtus du court sayon de couleur bigarrée. Sous les tentures aux mille nuances, « agités par chaque main, d'innombrables flambeaux se meuvent comme un fourmillement d'étoiles. » En tête de la procession2, l'on porte les livres d'évangiles et les croix garnies de lumières; puis vient le clergé en aubes blanches, les évêques revêtus de précieux « amphibalum'3 ». Remi, le « tau d'argent ciselé à la main4, marche à côté du roi. Tous les yeux sont fixés sur Clovis qui s'avance, « beau et brillant », « la chevelure rayonnant comme l'or de ses vêtements, le teint blanc et vermeil comme la soie et l'écarlate dont il est paré. » Derrière lui, paraissent ses deux sœurs que conduit la pieuse Clotilde; une fine « wimple » de linon orne leur front plus qu'il ne le couvre l'or et les pierreries sont semés à profusion sur leur parure. Puis viennent en longues files les leudes à l'air farouche, les joues tailladées, les cheveux ras par derrière et relevés en aigrette par devant, portant surleurs étroits bliauds le long manteau germanique 5

Au chant des hymnes et des cantiques, on arrive à la cathédrale. Les catéchumènes entrent dans le parvis sur lequel s'ouvre le baptistère.

1. La solennité baptismale, souvent fort longue, commençait pendant la nuit. C'est la nuit de la Pentecôte que saint Avitus de Clermont conduit au baptistère 500 juifs convertis. (Grégoire, H. F., V, xi, et Fortunat, 1. Y, carm. v.)

2. D'après le récit d'Hincmar. Cf. Greg., De Glor. Conf. lxxiv, à propos d'une procession faite à Reims, peu après la mort de saint Remi. 3. Manteau de grande solennité. Saint Remi dans son testament dispose de son amphibalum album paschalem.

4. On possédait encore au dix-septième siècle un bâton pastoral attribué à saint Remi, et terminé en forme de T. (Cf. P. Cahier, Mél. d'Archéol., t. IV, p. 152 et suiv. ) Saint Remi, dans son testament, lègue « argenteam cabutam figuratam ».

5. Pour les costumes francs et gaulois du temps, voir entre autres Quicherat, Histoire du costume en France.


Aux interrogations liturgiques, Clovis, le premier, répond qu'il demande le baptême. Avant que le roi, comme les autres néophytes, se prosterne pour implorer cette faveur, Remi, selon l'usage, fait une courte exhortation dont Grégoire nous a transmis le début « Courbe la tête, Sicambre, et adoucis ton cœur. Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré1. »

Le roi est ensuite introduit dans l'édicule du baptistère pour y être plongé dans le bain purificateur, et être marqué au front du chrême saint de la confirmation. C'est Remi qui le reçoit au sortir des fonts, et acquiert sur lui un droit de paternité spirituelle2.

Tandis que retentit le double chœur de voix d'hommes et de voix d'enfants qui répètent par sept fois les invocations de la litanie, Clovis, revêtu de l'aube baptismale, le front en.touré du chrémeau3, fait son entrée dans la nef étincelante de feux. Il prend place près de cet autel qui verra tant de ses successeurs demander à l'ampoule dont Remi vient de l'oindre la consécration de leur royauté. Ses leudes se rangent derrière lui.

Alors commence le sacrifice qui doit couronner la solennité baptismale par la communion des néophytes*. Les Francs 1. « Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare. Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore facundo Mitis depone colla, Sigamber, adora quod incendisti, incende quod adorasti. » {H. F., II, xxxi. ) Beaucoup de rituels anciens et modernes prescrivent une courte exhortation après l'interrogatoire, et « dans presque tous les anciens documents hagiographiques où sont relatées les demandes de baptême, nous voyons qu'elles sont accompagnées de prostration ». ( Corblet, loc. cit., II, pp. 321, 344. Ces cérémonies préliminaires, d'après S. Cyrille de Jérusalem (Catecli., II,i), avaient lieu dans le parvis, au centre duquel s'élevait l'édicule où s'effectuait le baptême proprement dit. (Corblet, loc. cit., p. 18. ) 2. « Igitur rex omnipotentem Deum in Trinitate confessus, baptizatus in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, delebutusque sacro crismate cum signaculo crucis Christi. » (H. F., II. xxxi. ) « Hlodowicus rex, quem de sacro baptismatis fonte suscepi. » (Testament de saint Remi, AA. SS. Boll., octob., t. 1, p. 167.)

3. Lettre de saint Avit à Clovis. (AA. SS. Boll., I, oct.)

4. « Ces deux sacrements (la Confirmation et l'Eucharistie) étaient tellement considérés comme les corollaires du baptême, que tous trois étaient désignés collectivement sous le nom de sacramentel baplismi.ï> (Corblet,


comme les Romans, les anciens brûleurs d'églises comme les fils des martyrs, reçoivent dans leurs mains le pain consacré, prennent au calice le précieux sangl. Le Christ s'unissant à tous, les unit tous entre eux.

Autour de l'autel de Notre-Dame de Reims, il n'y a plus qu'un peuple de chrétiens; l'unité de foi vient d'enfanter l'unité nationale.

loc. cit., 453.) Pour les autres détails, voir Corblet, passim; Duchesne, Origines du culte, chrétien, p. 298.

1. Cf. Greg. Tur., Il. F., IX, m; X, rai. De Glor. Confes., lxv. F. JUBARU.


MÉLANGES ET CRITIQUES

UN DOCUMENT CONTEMPORAIN SUR JEANNE D'ARC LA CHRONIQUE MOROSINI

Neuvième Lettre (Suite1).

On se battait, en effet, en Normandie, avec des alternatives de succès et de revers; et plusieurs places enlevées par quelques hardis capitaines français furent perdues de nouveau. Il y eut un coup de main contre Rouen, quoique les auteurs ne fussent pas ceux qui sont ici désignés. Les malencontreuses trêves furent en effet prolongées.

Malheureusement l'armée du sacre une fois dissoute, il n'était pas possible de la reformer. Tout manquait; mais les bruits rapportés ici prouvent que personne ne soupçonnait alors qu'après le sacre de Reims, la Pucelle eût accompli ce qu'elle avait promis au nom du ciel.

Le correspondant dit fort bien que par l'Université, il faut entendre les ennemis du roi; la corporation d'alors était dans son ensemble Anglo-Bourguignonne déclarée. Les docteurs du parti contraire c'était une faible minorité avaient dû quitter Paris. Ils étaient appelés Gersonniens, parce qu'ils avaient à leur tête Gerson, alors en exil, et profondément détesté par un corps qui depuis s'est si souvent abrité sous son nom. Il était mort le 14 juillet, après avoir composé le docte traité dont il est ici question.

La manière dont parle le correspondant prouve avec quel intérêt le doge et Venise entière suivaient les événements de France, et tout ce qui se rattachait à la Pucelle.

Le duc de Bourgogne faisait en effet de grands préparatifs pour reprendre manifestement à l'expiration de la trêve des hostilités qui n'avaient pas cessé pendant qu'elle était censée durer. 1. V. Études 15 octobre, 15 novembre et 14 décembre 1895.


Vrai, ce qui est dit du roi d'Angleterre, qui débarqua à Calais, le 23 avril 1430.

Le mariage du duc avec Isabelle de Portugal devait avoir lieu à Bruges mais la fiancée, arrivée en face du port de L'Ecluse, fut rejetée en pleine mer par la tempête. Pendant un mois, on ignora ce qu'elle était devenue. Comme il est dit dans la lettre suivante, elle avait été jetée sur les côtes d'Angleterre.

Douzième Lettre.

XII

Nous apprenons par une lettre venue de Florence, à la date du 6 janvier 1429 (a. st.), que la fille du roi de Portugal allant épouser le duc de Bourgogne est arrivée dans les pays du roi d'Angleterre. L'on estime que le roi lui a donné en dot 300 000 couronnes d'or. Elle était accompagnée sur vingt galères d'une escorte de trois mille personnes, les dames et la suite tout compté; le cortège en bel ordre. Tous ses navires sont arrivés. Ensuite lesdits Florentins ont envoyé deux autres galères en Flandre, outre celle qui y était pour le commerce. Ils s'attendaient à les voir arriver sans accident à leur port de Pixia (Pise ?) et se préparent à faire de belles fêtes.

Treizième Lettre.

P'

XIII

Lettre reçue le 1" février 1429 ( a. st. ).

Copie d'une lettre de Bruges 1 en date du 4 janvier, écrite par sire Pancrace Justigniani, fils de messire Marc, lequel est fils de messire Lorsato.

Très cher père; je vous écrivis le 8 du mois passé tout ce que nous savions de nouveau, et par la présente lettre vous saurez ce qui s'est passé depuis.

Vers le 20 du mois passé, finit ici l'ambassade du Roi au Duc de Bourgogne et aux Anglais. La trêve qui expirait à Noël a été prolongée pour tout le mois de février. C'est chose difficile à pénétrer que ces négociations. Plusieurs pensent en secret qu'il y a accord; d'autres croient le contraire, et je suis de cet avis. Le Duc, je crois, aidera les Anglais de ses hommes, mais il n'ira pas personnellement à la guerre, du moins c'est mon sentiment, et j'estime qu'il restera dans ce pays-ci avec sa nouvelle épouse pour lui être agréable.

Les troupes du Duc d'Alençon font bonne guerre aux Anglais en 1. Ms. Bruzia.


Normandie; elles s'emparent de châteaux et de forteresses. Ces joursci elles ont conquis une cité importante par le nombre de ses habitants comme par sa situation; elle s'appelle Louviers'. Il y avait 500 Anglais qui tous ont péri; il a eu la place par composition.

Un secrétaire du Duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre, qui vient de voir le Roi de France, et est passé ici, muni d'un sauf conduit du Duc et des Anglais, dit- et je le crois, car c'est un homme digne de foi que les troupes du Roi se sont emparées de la Charité-sur-Loire2 2 et de quelques autres lieux qui tenaient pour le Duc (?). Il ne resterait plus à conquérir en France que Chartres 3 et Paris. Tout a été pris d'assaut. Je dirai encore ce qui se raconte; vous en croirez ce que bon vous semblera. On dit que la Pucelle fait toutes ces choses et d'autres merveilles, qui, si elles sont vraies a Domino facta est isia, et elle est un grand prodige pour notre époque.

Le Roi de France se trouve en bon point; on le sait avec certitude. Il a obtenu du Languedoc et de ses autres pays, une grande subvention d'argent et d'hommes il a une armée très considérable pour être prêt au printemps. De l'opinion de tous et je le crois si Dieu n'y met la main, il y aura prochainement une grande effusion de sang. Que le Christ dans sa sainte miséricorde y pourvoie.

Le Duc de Bedford, qui était régent de France, se tient, ce semble, à Rouen4, en Normandie, pour garder le pays du mieux qu'il peut. Ces derniers temps, trois mille Anglais seraient passés en France pour lui venir en aide. On tient pour certain que le Roi d'Angleterre, viendra au printemps avec de grandes forces; personne n'en doute. Grâce à Dieu, le mardi 2 du mois passé, la Dame avec ses navires aborda à L'Ecluse 5. On lui rendit de grands honneurs et on lui fit une très belle réception à son arrivée; elle passa la nuit à bord jusqu'au lendemain e. On a crié que le dimanche 8, à neuf heures, la Dame entrera en cette cité et ce jour-là commenceront les fêtes qui seront, je crois, splendidement belles, au dire de tous. On joutera et l'on fera mille autres gentillesses en rapport avec semblable mariage. Que le Christ par sa sainte miséricorde fasse qu'elle soit venue pour le bien de ce pays. On dit, et je le crois, que Monseigneur est allé la visiter, en grand costume, et que l'ayant vue, elle lui a beaucoup agréé; mais par-dessus tout l'opinion publique est que c'est une dame très sage et de manière à affirmer qu'il n'y en a pas une autre au monde.

J'ai des lettres du 4 du mois passé de Premuda1 (?) qui disent que nos galères de Flandre devaient ce jour-là lever l'ancre avec le beau temps; 1. Ms. Loviel.

2. Ms. Chiarete su leva.

3. Ms. Ziaves.

4. Ms. Roanï

5. Ms. Sclusa.

6. Ms. Se trova la e in qucla sera ve"zazeda cc dornair aldamo. 7. Premuda.


elles sont donc passées. Que le Christ pourvoie au plus vite à les conduire heureusement. Nous n'avons pas autre chose à dire. Cette lettre du 4 janvier est écrite après la prise de SaintPierre-le-Moustier mais à la suite de l'échec contre La Charité. Le secrétaire du duc d'Orléans aura faussement conclu de la victoire contre la première place, à la victoire contre la seconde. Le correspondant s'étonne à bon droit de la prolongation de la trêve, et suppose ce qui aurait dû être réellement, mais ne s'exécuta pas en réalité, qu'on levait une armée pour recommencer la lutte au printemps. Les États du Languedoc, malgré l'épuisement du pays, avaient voté un subside. L'argent manquait cependant; c'est la raison mise en avant par la cour, comme le prouve la mission que se donnait Catherine de la Rochelle.

Quatorzième Lettre.

XIV

Plusieurs lettres ont été écrites de Bruges par le noble sire Pancrace Justigniani, fils de Marc. Dans celle du 17 février 1429 (a. st. ), il mandait plusieurs nouvelles à son père mais en dernier lieu encore, dans une lettre de Bruges, le 4 mars 1430, il lui écrivait brièvement en ces termes o

Messire. ce qu'il y a de nouveau depuis queje vous ai écrit, c'est que ces jours-ci, il a été dit que le Roi de France s'était emparé de Chartres 1 mais depuis on n'est pas revenu sur cette nouvelle ce qui fait que je ne la crois pas vraie. Puis, ces jours-ci encore, des nouvelles très certaines sont venues à ce seigneur Duc qu'un château inexpugnable, à sept lieues de Rouen, sur la rivière de la Seine, appelé château Gaillard2, a été enlevé aux Anglais par les gens du Roi de France, en vertu d'une convention. Dans ce château était prisonnier un chevalier français nommé messire Jean Barbazan3, que le Roi d'Angleterre avait pris et mis dans les fers en ce château. C'est un homme très notable, très vaillant capitaine. En même temps beaucoup d'autres Français prisonniers dans ce même château ont été délivre's. En outre on compte que le Roi d'Angleterre passera à Pâques, comme je vous l'ai dit d'autre fois; mais le Seigneur Duc a fait son mandement où, pour entraîner ses plus importants vassaux, il parle de vingt-cinq mille Anglais. Ainsi le susdit Roi est très puissant4. et 1. Ms. Zetres.

2. Ms. Saxo la Riviera de Sona clanaado Castel Grixiante.

3. Ms. Barbaxion.

4. Ms. e raxioneve che le cose boie per tuto.


certainement si le Seigneur Dieu n'y met la main, il faut que l'un des deux partis soit anéanti cet été. Mais que Dieu dans sa sainte clémence y pourvoie et qu'il ne regarde pas à nos péchés. Pas autre chose pour le présent. Cette lettre a été reçue le 29 mars 1430.

Justigniani présume justement que Chartres n'est pas pris. Ce qu'il dit de Château-Gaillard et de la délivrance de Barbazan est conforme à la vérité des faits. Le duc de Bourgogne faisait en réalité de très grands préparatifs pour entrer en campagne avec les Anglais, aussitôt après Pâques. Il voulait recouvrer Compiègne.

Quinzième Lettre.

XV

« Nouvelles de France venues de Bruges, depuis le 22 mars 1430. Elles nous sont fournies par plusieurs lettres envoyées par la voie du courrier de Bouramée de Florence, à divers Florentins et Vénitiens, et par une lettre du noble sire Pancrace Justigniani, fils de Marc Lorsato. Ces lettres reçues le 17 avril, fête de Pâques, s'accordent sur les mêmes points. Elles disent en substance que le Roi a fait avec la demoiselle une course jusqu'aux portes de Paris. Il lança 60 cavaliers et en laissa en embuscade 500. Le Bâtard de Saint-Pol sortit à leur rencontre avec trois autres capitaines à la tête de deux mille cavaliers selon les uns, de cinq mille selon les autres. Les 60, en escarmouchant, ont reculé et amené les assaillants jusqu'au delà de l'embuscade et aussitôt ceux qui étaient cachés ont fondu sur leurs derrières et les ont tous pris, sans qu'un seul ait échappé. Et l'on dit que ç'a été un mauvais coup pour le seigneur Duc de Bourgogne. On dit qu'à Paris on a découvert une conspiration dans laquelle étaient entrées bien 4000 personnes. On a pris un Frère Mineur qui en était l'âme. On dit encore que La Hire, capitaine du Dauphin (ou tout autre capitainie) a passé la rivière avec bien 6 000 cavaliers. Les affaires s'échauffent vraiment.

« Ensuite Messire Jean de Luxembourg se disposant à assiéger Compiègne, voulut donner l'assaut à la cité que défendaient mille cavaliers. Il entra dans la ville par la porte opposée à celle 1. Ms. Cite liera capitanio del dolfin o sia e xe pasado la riviera.


oh s'étaient réunis les défenseurs, fondit sur leurs derrières il en prit et tua un bon nombre et leur enleva tous leurs engins de guerre (???).

« On dit que le comte d'Andonto {?). a pris un château en Champagne, où se trouvait un capitaine qui faisait grand dommage au pays, et qu'il a fait passer tous les défenseurs au fil de l'épée. On dit aussi qu'il a fait lever le siège de Tonis (?) au grand dommage des Anglais. Vous voyez combien de choses se sont passées en peu de jours. Les gens du Roi sont capables de se rendre maîtres de tout, s'ils sont d'accord. »

Morosini résume ici plusieurs lettres, et cela d'une manière un peu confuse. Il est inexactque le roi et la Pucelle aient fait une nouvelle tentative contre Paris mais les garnisons françaises laissées à la garde des villes conquises après le sacre poussaient leurs excursions jusqu'aux portes. Il y eut d'heureuses embuscades, dont la renommée grossit démesurément les suites. Il y eut en réalité à cette époque une conjuration à Paris pour livrer la ville à Charles VII. L'âme de la conjuration était un religieux, non Franciscain, mais Carme, frère d'Allée. J'ignore à quoi fait allusion ce qui est dit de Jean de Luxembourg. Le siège de Compiègne ne commença que deux mois plus tard. Cela prouve au moins que l'on savait à Bruges que reprendre cette place était le principal objectif du Duc de Bourgogne. Le Duc René enleva la forteresse de Chappes à trois lieues de Troyes mais je cherche inutilement ce que peut être le comte d'Andonto.

Seizième Lettre.

XVI

« 1430, le 25 juin. Nouvelle écrite à Venise au Doge de la Seigneurie et en faveur du roi de France. Elle dit que le prince d'Orange1, ayant envahi les terres du Dauphiné, et s'étant emparé de quatre territoires, le gouverneur du Dauphiné, à la tête de nombreux hommes d'armes du Roi de France et du Dauphiné, le 11 du présent mois de juin 1430, a mis en déroute le susdit prince. Dans cette déroute trois mille cavaliers ont été 1. Ms. de Ragonia.


pris et tués. Parmi les prisonniers se trouvent plusieurs des plus notables de la Savoie qui combattaient avec ledit prince. Parmi ces Savoisiens, on mentionne monseigneur Saleneuve et son fils messire Albertin maréchal 1. le fils de monseigneur de Valuzin (/•), le fils de monseigneur de Saint-Georges dans un château appelé comte Furbo (J'), et messire Gauthier de Ruppes, messire d'Aix2 et le comte de Goret (/*). Le dit prince d'Orange 3 a eu beaucoup de peine à s'échapper avec 18 cavaliers il s'est réfugié dans le château d'Anthon4, où se trouvaient les troupes du Dauphiné5. Toutes ces nouvelles sont favorables au Dauphin; la demoiselle reste saine et sauve, divinement illuminée par la grâce qui rend sa voie toujours très prospère. K

Aux noms propres près, que d'autres peut-être pourront rétablir, ce qui est dit de la victoire d'Anthon est vrai quant au fond. Malheureusement, la dernière phrase est une contre-vérité. Le 11 juin, jour de la victoire d'Anthon, la Pucelle était prisonnière depuis trois semaines, ayant été prise le 23 mai sur les six heures du soir.

Dix-septième Lettre.

XVII

« 1430, 3 juillet0 Nous avons su et on a dit plusieurs jours auparavant, comme on l'a écrit de Bruges le 3 juillet, que le jour de l'Ascension? la demoiselle était en union et en parfaite affection avec le Roi de France, messire le Dauphin, et qu'avec ses hommes d'armes elle assiégeait Paris, et qu'il n'y avait pas d'espérance pour les assiégés de pouvoir résister contre les forces du Dauphin. Il a été dit qu'elle avait été prise par les gens du Duc de Bourgogne. On n'a pas su d'abord où elle avait été conduite; mais on a dit après qu'elle avait été renfermée avec plusieurs demoiselles dans une forteresse sous bonne garde; 1. Ms. Marescalcho Schalavrin deleto.

2. Ms. de ais.

3. Ms. de Origens.

4. Ms. dantonin.

5. Ms, e lano recluxo apareclavase de far zente pi-estandoy duchati L per lanza et de so salario duchati xi. (Mots omis comme non compris.) 6. Ms. a bon peio (a chon peio).

7. Ms. de la sensa.


mais elle ne put être si bien gardée que, lorsqu'il fut du bon plaisir de Dieu, elle ne s'échappât et revînt à sa troupe saine et sauve. »

On ne voit pas ce qui aurait pu donner lieu à ces fausses nouvelles mais on remarquera jusqu'à quel point le correspondant s'obstine à espérer la miraculeuse délivrance de la prisonnière. Dix-huitième Lettre.

XVIII

1430. Lettre écrite de Bruges par messire Pancrace Justigniani, fils de messire Marc Lorsato, à Venise, la dernière depuis le 24 novembre, reçue le 18 décembre. Elle est conçue en ces termes

Messire, par une lettre que je vous écrivis ces jours passés, ainsi qu'à mon frère, par l'entremise d'Albertin, un peu à l'aventure, vous l'ayant fait venir par la voie de Vérone, vous avez appris comment les troupes du Roi de France ont fait lever le siège que Monseigneur de Bourgogne tenait devant Compiègne. On a pris toutes les bombardes et tout l'attirail d'usage en pareille occurence. Sept des seigneurs du Duc ont été fait prisonniers, environ mille hotames ont été tués. Le reste a été forcé de fuir, à grande honte. Au dire de tous, deux cent mille couronnes ne suffiraient pas à réparer un tel dommage. Depuis, cette armée du Roi a eu du succès; elle a pris beaucoup et beaucoup de forteresses du côté d'Amiens et de la Picardié; chaque jour, elle fait des courses jusqu'aux portes d'Arras, d'Amiens et de Rouen. D'après ce que l'on dit, elle se compose de cinq mille combattants. Depuis la déroute de Compiègne, il paraît qu'un détachement de l'armée du Roi de France est allé à une ville 1 qui est à environ quatorze lieues de Paris et s'appelle Clermont. Elle fait partie du patrimoine de Charles de Bourbon, beau-frère du seigneur de Bourgogne, mais du parti contraire. Ils s'en sont emparés, mais la forteresse tient encore. Donc, et je le tiens d'assez bonne source, Monseigneur de Bourgogne, réunissant ce qui avait échappé à la déroute de Compiègne et autres de ses hommes d'armes, à Arras, s'était mis en. campagne, avec environ trois mille hommes, fantassins ou cavaliers, dans l'intention de marcher contre ses ennemis de Clermont et de recouvrer la ville. Il paraît qu'on eu soupçon de leur marche, et il se dit qu'environ 600 hommes d'élite à cheval se sont embusqués en un lieu où il devait passer. On dit même qu'ils étaient en plus grand nombre. 1. Ms. rocha, Clermont-en-Beauvoisis, situé sur une colline rocailleuse et dominé par un château dont l'origine remonte à Charles le Chauve.


L'avant-garde de Monseigneur de Bourgogne, composée d'environ 500 hommes, était passée; ceux qui étaient en embuscade l'attaquèrent. Ils en prirent et mirent à mort tous les soldats, sans qu'il en échappât un seul. Monseigneur, avec le reste de sa compagnie, tourna bride plus qu'au pas. Dieu veuille que je me trompe; mais je crains bien quelque mauvaise aventure pour ce Seigneur, car il s'expose témérairement à de grands périls, et je crois que Dieu le garde. Par Dieu, ce serait grande pitié il est en effet bon seigneur.

On dit encore que les Anglais se disposent à aller à Clermont pour recouvrer la ville, s'ils le peuvent; mais, d'après ce qu'il semble à tout le monde, ils y vont un peu tard (car ceux qui ont pris facilement la ville prendront la citadelle) 1.

La Pucelle a certainement été envoyée à Rouen, vers le Roi d'Angleterre. A cette occasion Jean de Luxembourg, qui l'a prise, a touché 10 000 couronnes pour la mettre entre les mains des Anglais. Que sera-t-il d'elle? on n'en sait rien; mais on craint qu'ils ne la fassent mourir. Vraiment, ce sont de grandes et d'étranges choses, que les faits qu'elle a accomplis Il a parlé, dit l'auteur de la lettre, avec bien des personnes depuis qu'elle est prisonnière; mais universellement tous disent qu'elle est de bonne vie, très honnête, très sage ce qui suivra, nous le saurons dans peu de temps. Assurément, de l'avis de tout le monde, cette affaire doit avoir bientôt une fin, je veux dire ce qui résultera de tout cela. Les fers sont très chauds de part et d'autre. De jour en jour, l'armée du Roi de France s'accroît, prospère et se gouverne sagement. Que Dieu pourvoie au bien des chrétiens. Pour le moment, nous n'avons pas autre chose de nouveau.

On est étonné que, dans une correspondance où tant de faits sont relatés, l'on ne dise rien de la manière dont Jeanne d'Arc a été prise à Compiègne.

Vrai ce qui est raconté de la délivrance de Compiègne, et aussi du coup contre Clermont en Beauvaisis. Ce qui est dit du Duc de Bourgogne est l'altération de plusieurs faits qu'il serait trop long de débrouiller. Non seulement les Français ne purent pas emporter la forteresse de Clermont, ils furent obligés d'abandonner ce qu'ils avaient conquis, devant des forces anglaises supérieures.

Dix-neuvième Lettre.

XIX

« 1430. Ici est dit ce qu'on a su de nouveau le 15 décembre, du côté de Bruges, par la venue de noble sire Nicolas Morosini fils du même Victor, comme cela a été dit ailleurs.

1. Ms. perche si como aveva abudo de brieve la Rocha i resta ad aver.


« Il a raconté d'abord que la demoiselle était entre les mains du Duc de Bourgogne, et le bruit commun là-bas était que les Anglais l'obtiendraient à force de deniers. Le Dauphin l'ayant su, envoya une ambassade chargée de dire que pour rien au monde on ne devait consentir à tel échange autrement il userait de représailles envers les prisonniers anglo-bourguignons qu'il avait entre les mains 1. Sur les confins de la Champagne2, le Dauphin avait pris une forteresse avec les hommes d'armes qui étaient venus lui porter secours. Sur 600 cavaliers, 60 chevaliers et seigneurs étaient prisonniers.

« En Bourgogne, le Duc a pris plusieurs châteaux et il est à parlementer avec ceux de Liège; on croit que la paix se fera. » La lettre précédente est datée du 18 décembre, tandis que les nouvelles ici données sont du 15. Cela explique qn'on dise la Pucelle entre les mains du duc de Bourgogne, alors que dans la précédente, on la présente comme déjà livrée aux Anglais. Cette lettre et la suivante sont, je crois, les seuls documents connus relatant de la part de Charles VII quelques efforts pour soustraire au supplice celle qui lui avait mis la couronne sur la tête. i^

Vingtième Lettrfg.

XX

« 1431. Par plusieurs lettres de Bruges, reçues depuis plusieurs jours à Venise, une de l'un des fils de sire Jean Georges, fils de messire Bernard Saint-Moyse, écrite le 22 du mois de juin, et par une autre adressée à sire André Corner, gendre de sire Luc Michel de la Madeleine, on apprend que la vertueuse demoiselle était détenue du côté de Rouen, après avoir été achetée 10000 couronnes. Les Anglais, maîtres de sa personne la tiennent dans une prison très étroite. On dit que par deux ou trois fois 3 les Anglais avaient voulu la faire brûler comme hérétique4, n'avait été messire le Dauphin de France qui fit faire de grandes menaces aux Anglais. Malgré cela, la troisième fois, de nombreux Anglais, 1. Ms. altramente i faria ai suo chel va in le mane tal compagnie. 2. Ms. Ponpignio.

3. Ms. ase dito quela per do volte aver per tre Ingelexi.

4. Ms. Retega.


unis à des Français comme pour brave/' le Dauphin et mal inspirés 1, la firent brûler à Rouen.

« Avant son martyre, on l'a vue très contrite et merveilleusement disposée. Il a été dit que la Vierge, Madame Sainte Catherine lui a apparu, l'a réconfortée et lui a dit: «Fille de Dieu, sois ferme dans ta foi; avec cela tu seras au nombre des vierges du paradis dans la gloire ». Après, elle mourut dans de grands sentiments de contrition.

« Messire le Dauphin, roi de France a ressenti une très amère douleur de ce supplice. Il a formé le projet de tirer une terrible vengeance des Anglais et des femmes d'Angleterre. Dieu dans sa puissante justice en tirera encore une souveraine vengeance2. La ville de Paris se divise et court à sa ruine de jour en jour; elle ne peut plus tenir ni se défendre. Tout le monde s'échappe et en sort de malaise et de faim.

« Les Français pensent que les Anglais ont fait brûler la pucelle à cause de ses grands succès et des prospérités qu'ont eus toujours avec elle les seigneurs français. Les Anglais disent qu'une fois cette demoiselle morte,les affaires du Dauphin ne seront plus heureuses. Que le Christ les prenne en pitié et que le contraire arrive, ainsi qu'il a été dit, si toutefois c'est vrai. »

Morosini résume ici plusieurs lettres. Si ses expressions ont été bien comprises, il constate que des Français se sont unis aux Anglais pour faire monter la libératrice sur le bûcher. Ce qui est une très douloureuse et humiliante vérité.

Le texte même de la chronique Morosini est en ce moment à Paris. M. Germain Lefèvre Pontalis, grâce à ses hautes relations, a pu en obtenir communication, et a bien voulu autoriser une collation de la copie venue de Venise avec l'original. Cette collation faite par un paléographe archiviste de mérite, n'a révélé que peu de variantes. C'est donc à la langue même de cette correspondance qu'il faut attribuer les difficultés de la traduction. Elles sont telles que plusieurs lecteurs, Italiens d'origine, ou très 1. Ms. non ostando ala terza fia da inpixesmady moite ingelexi con mese i franzeschi c/tomo per despeto non abiando bon conseio ala terza fiada la fexe arder.

2. Ms. e fina da suo ancora cusi apar e infina anchuoy {?).


versés dans la langue de Dante, se sont reconnus incompétents.

Avant la lettre de Messire de Molins, la première de celles qui ont été reproduites ici, se trouve un passage sur la Pucelle qui n'était pas dans la copie de Venise. Messire Pancrace Justigniani raconte le siège d'Orléans et, ce qui est à peine croyable, il annonce de Bruges, en date du 10 mai, la levée du siège qui n'eut lieu que le 8. On se demande comment en moins de trois jours la nouvelle a pu être portée à l'extrémité des Flandres. Il n'est pas dit que la Pucelle ait pris part à la délivrance; mais immédiatement elle est signalée comme prophétesse dans les termes suivants

« Avant ces nouvelles, il y a quinze jours, et depuis, on a beaucoup parlé de plusieurs prophéties trouvées à Paris, et de choses concernant le Dauphin, comme quoi il devait grandement prospérer, et cela me remet en mémoire que je m'en étais entretenu avec un Italien. Beaucoup en faisaient les plus grandes moqueries du monde, surtout d'une Pucelle, gardense de brebis, née du côté de la Lorraine. Il y a un mois et demi qu'elle vint vers le Dauphin elle a voulu lui parler personnellement, et pas à un autre. « En conclusion, elle lui a dit qu'elle 'veSait de la part de Dieu. et que certainement d'ici la Saint-Jean dukmois de juin, elle l'introduirait dans Paris, qu'il livrerait bataille aux Anglais, et qu'il était assuré d'être vainqueur, que le siège d'Orléans serait levé à la grande confusion des Anglais elle lui a annoncé d'autres grands événements qui arriveraient sans faute, puisqu'elle pouvait montrer les tenir par révélation. J'omets tous les autres indices; car je me trouve avoir des lettres de commerçants qui étaient en Bourgogne, et qui le 16 de janvier (de XVI de Gêner), parlaient de ces faits et de cette demoiselle. Le souvenir de cette annonce a été rafraîchi par une autre lettre du 28 (avril), affirmant comme un bruit public que, d'après la dite demoiselle, le siège d'Orléans serait levé dans peu de jours. »

C'est donc dès la mi-janvier, alors que l'enfant cherchait à triomplier de l'incrédulité de Baudricourt, que ses prophéties auraient fait assez de bruit pour arriver aux oreilles de commerçants italiens en Bourgogne, et qu'elles les auraient assez impressionnés pour qu'ils les transmissent à leurs compatriotes, en Flandre.


De toutes les chroniques qui nous viennent de pays étrangers h la querelle, aucune n'a certainement la valeur de la chronique Morosini. Elle mérite une étude approfondie. Cette étude sera faite. Elle fera disparaître, nous l'espérons, les lacunes, les incertitudes et les erreurs d'une traduction entreprise dans les conditions signalées dans notre premier article.

J.-B.-J. AYROLES.


POURQUOI LA FRANCE EST RESTÉE CATHOLIQUE AU SEIZIÈME SIÈCLE

Comment la réforme protestante a-t-elle apparu en France, au seizième siècle? Pourquoi n'y a-t-elle pas prospéré comme en d'autres pays? Ce sont des problèmes de haut intérêt qui étaient brillamment exposés et résolus récemment, dans une séance de l'Institut catholique, par le P. Baudrillart, de l'Oratoire. La réforme, disait Frédéric Il, a eu pour cause en Allemagne, l'intérêt; en Angleterre, la volupté; en France, l'amour de la nouveauté. Cette parole du roi-philosophe marque seulement l'un de traits caractéristiques des origines de la réforme en ces divers pays. Selon le P. Baudrillart, « le protestantisme, partout où il l'a emporté, apparaît à l'historien comme la résultante d'un triple courant, religieux, intellectuel et national, aboutissant à quelque génie original et puissant qui le lance avec une singulière énergie, capté ensuite, dirigé, canalisé par des politiques égoïstes et ambitieux ».

Cette appréciation, qui nous rend compte surtout de la naissance du luthéranisme et de l'anglicanisme, caractérise aussi les origines du calvinisme. Il a des causes religieuses l'ignorance et les désordres d'une partie du clergé, fort peu soucieux d'instruire et d'édifier les fidèles, détournent de la religion catholique un certainnombre d'esprits. Tandis que les uns la poursuivent de leurs railleries, d'autres plus sérieux et plus sincères appellent de leurs vœux une réforme morale. Il en est parmi.eux qui, imbus de vieilles erreurs, restes d'hérésies à peine disparues, où se trouve en germe le protestantisme, se mettent à prêcher une rénovation religieuse, en recourant, dédaigneux de la tradition et des enseignements de l'Église, à ce qu'ils nomment le pur Évangile. C'est le fanatisme religieux qui donne à la réforme ses 1. Comment' et pourquoi la France est restée catholique au seizième siècle. Thèse de doctorat présentée à la Faculté de théologie de Paris, par le R. P. A. Baudrillart, prêtre de l'Oratoire. De cette étude, un très petit nombre d'exemplaires ont été tirés à part; elle forme l'un des chapitres de la France chrétienne dans l'histoire, ouvrage publié à l'occasion du quatorzième centenaire du baptême de Clovis, sous la direction du R, P. Baudrillart.


adhérents les plus sincères, qui en anime plusieurs d'un courage indomptable jusque dans les supplices et devant la mort. Le courant intellectuel de la renaissance emporte certains esprits cultivés et frivoles loin de la langue et des idées scolastiques vers les chefs-d'œuvre du paganisme. Épris d'une admiration excessive pour l'art et la littérature anciennes, ils en prennent l'inspiration naturaliste, et trop souvent sensuelle, et n'ont que du dédain pour les livres d'un style barbare que leur a légués le moyen âge. Enfin le courant national contre Rome est entretenu par les préjugés et les intérêts de race, par les prétendus privilèges dont clercs, légistes et courtisans sont également jaloux, enfin par de longues et déplorables rivalités entre le pape et le roi. Le P. Baudrillart explique, par son humeur batailleuse et ses convoitises, l'apostasie d'une partie de la noblesse qui donne au calvinisme ses recrues les plus habiles et les plus aguerries.

Peut-être cependant le sagace historien aurait-il pu affirmer plus franchement que la réforme est née aussi et s'est accrue d'un autre large courant formé dans les diverses classes de la société, de l'apport de toutes les mauvaises passions; c'est l'aveu que l'évidence des faits arrachait au calviniste La Popelinière. Et vraiment, quel penchant ne se sentait au large devant ce principe aux yeux de Dieu la foi seule justifie, et les œuvres ne comptent pas.

Comment toutes ces causes, agissant à la fois, n'assurèrentelles pas, en France, le triomphe du protestantisme? Parce qu'elles n'influèrent pas au même degré qu'en d'autres pays et surtout, comme le fait remarquer le P. Baudrillart, parce que devant elles se dressa inébranlable « la volonté nationale ». Et d'abord, le système de la justification par la foi seule, tel surtout qu'il était formulé par Calvin, « répugnait au bon sens de notre race et au sentiment développé chez elle de la responsabilité de l'homme et de la miséricordieuse justice de Dieu ». Puis, les humanistes comprirent vite que la religion nouvelle ne favorisait pas plus que l'ancienne le progrès des lettres et des sciences, et, comme elle, ne savait pas préserver l'esprit humain de tout écart. Enfin, si frondeuse qu'elle fût à l'égard de Rome, la France était satisfaite, au fond, de ses anciens privilèges et du concordat conclu entre Léon X et François Ier. Elle était profon-


dément attachée au culte de la Vierge et des saints; et jamais elle n'eut l'idée de rompre avec la religion romaine. Le P. Baudrillart constate que le calvinisme est antipathique au caractère national; il croit pourtant qu' « il eut des origines françaises et ne fut point une simple importation du dehors ». Cette dernière opinion nous paraît contestable t. Il semble que le « patriarche » même de la réforme Lefèvre d'Etaples, qui publiait son commentaire des Évangiles vers 1523, ait été en communication avec les humanistes allemands; assurément il connaissait la doctrine de Jean Huss, condamnée au concile de Constance, et avait parcouru les premiers écrits sceptiques et frondeurs du précurseur de Luther, Érasme.

Il y avait, par conséquent, dans l'instinct national et dans les convictions religieuses du peuple français une force capable d'arrêter la marche du protestantisme; mais c'était une force pour ainsi dire inerte, inconsciente, qu'il fallait organiser, diriger. Or, les pouvoirs publics auxquels était dévolu ce rôle, soit mauvais vouloir, soit impuissance, ne surent d'ordinaire ni s'opposer par des mesures à la fois modérées et fermes à l'invasion du calvinisme, ni faire appel au sentiment national afin de l'arrêter. Tandis que les réformés se comptent, s'unissent étroitement, s'organisent sous d'habiles chefs comme Condé, Coligny, La Noue, Aubigné, avec l'idée arrêtée de conquérir la France à leurs idées, le pouvoir royal hésite, tantôt sévère à leur égard jusqu'à la dureté, tantôt indulgent jusqu'à la connivence. Et puis, ce n'était pas la protection de Henri II, Catherine de Médicis, Henri III, 1. Nous retrouvons notre sentiment dans un ouvrage tout récent la Réforme en Allemagne et en France, d'après l'analyse des meilleurs auteurs allemands, par le comte J. Boselli. Paris, Picard, 1895. In-12, pp. vu-242. L'auteur divise son étude en deux parties dans la première, il prend pour base de ses appréciations la savante Histoire de la Réforme en Allemagne, par Janssen; dans la seconde, où il traite de la Réforme en France, il s'appuie sur l'œuvre de l'historien allemand Léopold Ranke. On doit lui savoir gré de relever quelques appréciations de l'illustre Janssen, qui manquent d'équité à l'égard du monde latin et particulièrement de la nation française. Pour le comte Boselli, les réformés allemands sont les vrais précurseurs des révolutionnaires français. Nous n'y contredirons pas; il nous semble pourtant qu'il exagère l'opposition entre le caractère germain et le caractère latin, et donne trop aisément l'œuvre de la réforme comme un fruit naturel du génie teuton.


de leurs favoris ou favorites, qui, moralement, pouvait relever la religion catholique.

Le clergé, comme la Cour, ne remplit pas toute sa tâche. Il ne connut jamais les défections en masse de l'Église d'Angleterre; c'est vrai, mais il est juste aussi d'ajouter qu'il ne connut pas les mêmes épreuves et que le schisme ne lui fut pas imposé par des tyrans tels que Henri VIII et Élisabeth. Malheureusement, il y avait trop de prêtres qui se déshonoraient par une vie toute d'intrigues, par l'ambition, l'égoïsme, la dureté et d'autres vices plus odieux encore chez celui qui doit être un exemplaire vivant -de charité et de pureté chrétiennes. Tandis que les prédications calvinistes retentissaient partout, il n'y avait dans plusieurs paroisses ni sermons ni instructions catholiques.

Comment l'opinion catholique des masses, longtemps inquiète et flottante, arriva-t elle à se saisir, à se posséder et à devenir le centre d'une résistance victorieuse? « Former cette opinion, puis la diriger, dit le P. Baudrillart, fut l'œuvre de la meilleure partie du clergé et surtout de deux grands ordres religieux, les jésuites et les capucins. » Contre la pseudo-réforme, une vraie réforme fut organisée. Il y eut bientôt des cadres catholiques où s'enrô lèrent les prêtres pieux et les fidèles zélés. De ce mouvement activé par les menaces et les violences des protestants, naquirent les premières unions entre ecclésiastiques, nobles et bourgeois, « pour défendre l'honneur de Dieu et la sainte Église catholique romaine». Et quand, à la mort de Henri III, Henri de Navarre hérétique et relaps prétend au trône, ces unions se multiplient; et se ramifiant l'une à l'autre, elles forment la Ligue. Le P. Baudrillart la venge éloquemment des tentatives faites pour la rendre odieuse ou ridicule. Est-il, en effet, rien de plus beau, que cette immense association des Français, formée à un moment critique de notre histoire, pour maintenir la foi qu'ils ont reçue de leurs pères et qui préserve, du même coup, leur pays d'un démembrement et de la domination de l'étranger? C'est grâce à leur clairvoyante fermeté, que le souverain ne fut ni espagnol ni protestant.

Dans ce tableau, où sont décrites les causes du progrès et de l'échec définitif de la réforme en France, le coloris et le relief n'excluent ni la justesse ni la précision. Forcé d'en restreindre les limites, l'auteur n'a pu y faire entrer ces petites causes dont


l'influence sur la tournure que prennent les grands événements est souvent décisive. Mais, ce qui est plus important, au-dessus des grands faits qu'il a su admirablement dégager, il n'a pas oublié de montrer la Providence, veillant sur notre patrie. Aussi, son œuvre tient-elle bien sa place dans le livre de la France chrétienne. Et si l'on nous permet un jugement dont le tour paraîtra peut-être paradoxal il semble que la conversion de Henri IV est aussi consolante et plus glorieuse pour la France que celle de Clovis; car, si au sixième siècle c'est le roi qui gagne la France à la foi, c'est la France qui au seizième siècle reconquiert au catholicisme le roi.

F. TOURNEBIZE.


LES RAYONS X DE RÔNTGEN

Décidément l'ère des découvertes est loin d'être close. Il y a un an, nous apprenions qu'en Angleterre un nouvel élément gazeux venait d'être distingué dans notre atmosphère, et l'argon mettait un instant la presse en émoi. Quel est au juste le rôle, quelle est l'utilité du nouveau gaz?. C'est ce que le public aurait bien voulu savoir, mais cette question restait et reste encore sans réponse précise. Il en est tout autrement pour le cas qui nous occupe aujourd'hui. Cette fois, c'est de Bavière que vient la nouvelle à sensation, et, par bonheur, on peut dire tout de suite à quoi cela sert; et, réellement, l'intérêt présenté par la découverte de M. W. Rôntgen, professeur à l'Université de Wurtzbourg, est des plus considérables théoriquement aussi bien que pratiquement. Photographier les os du squelette au travers des chairs vivantes, des pièces d'argent sans ouvrir le porte-monnaie qui les contient voilà, certes, des résultats bien nouveaux et l'émotion que leur annonce a suscitée s'explique aisément.

L'étude de ces curieux phénomènes commence à peine; bornons-nous donc à résumer brièvement les principaux faits actuellement connus 1, quitte à y revenir plus tard, suivant que l'abondance et l'intérêt des documents l'exigeront.

Tout le monde sait que la décharge électrique change profondément d'aspect suivant la pression du gaz qu'elle traverse. Dans l'atmosphère, elle offre en général la forme d'un trait de feu, c'est l'étincelle il n'en est plus ainsi dans un gaz raréfié. On connaît le dispositif employé pour étudier ces phénomènes un tube ou un ballon de verre contient le gaz; en deux points de sa surface on a soudé de petites pièces métalliques, nommées électrodes, qui traversent le verre et sont terminées à l'extérieur par de petites boucles auxquelles on peut accrocher les deux fils d'une bobine d'induction que l'on mettra en activité au moyen 1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 27 janvier 1896. Notes de MM. Lannelongue, Barthélémy et Oudin, et de M. J. Perrin. Revue générale des, sciences, 30 janvier 1896, articles de MM. H. Poincaré, W. Rontgen, A. Schuster, J. Bottomley et J. Perrin.


d'une source quelconque d'électricité, une pile par exemple. Rappelons aussi que l'électrode positive, celle par où entre le courant, porte le nom d'anode et l'électrode négative, celui de cathode. Vient-on à exciter la bobine, on observe des phénomènes qui dépendent de la pression du gaz restant dans le tube. Si cette pression ne descend pas au-dessous d'un millième d'atmosphère environ, comme dans les tubes de Geissler, on voit une traînée lumineuse colorée, continue ou divisée en tranches, animée d'une légère agitation, d'une sorte de tremblotement, et réunissant l'une à l'autre les deux électrodes.

Le vide est-il poussé plus loin, le phénomène se modifie lentement, et lorsqu'on atteint un millionième d'atmosphère tout est changé plus de traînée lumineuse rejoignant les électrodes, plus de tremblotement, mais, juste en face de la cathode, sur le verre du ballon, une lueur remarquablement fixe, vive et d'une jolie teinte vert clair un peu jaunâtre Il semble que de la cathode partent, perpendiculairement à sa surface, des rayons allant frapper le verre, qui l'échauffent et le rendent fluorescent. Ces rayons, dont le trajet rectiligne est visible à travers la paroi transparente ont reçu le nom de rayons cathodiques. C'est Goldstein qui, en 1876, paraît avoir, le premier, employé le nom de Kathodenstrahlen, rayons de cathode. Hittorf les a également étudiés, mais c'est surtout M. W. Crookes qui attacha son nom à ces curieuses expériences qu'il varia et décrivit en 1879, en y adjoignant une interprétation théorique d'après laquelle il considérait le résidu gazeux restant dans ces tubes comme étant dans un état ultragazeux, l'état radiant; assez en vogue pendant quelque temps, cette hypothèse ne semble plus soutenable aujourd'hui, surtout depuis que Hertz et Lenard ont réussi à faire sortir ces rayons du milieu où ils se produisent. Les tubes contenant des gaz raréfiés, dans les proportions ci-dessus indiquées, sont d'ailleurs toujours désignés sous le nom de tubes,de Crookes 2. Pourquoi cet ingénieux physicien n'a-t-il pas eu l'idée d'essayer l'action d'un de ses appareils sur une plaque photographique ? M. Rôntgen n'aurait plus rien eu à trouver.

C'est qu'en effet l'outillage précédent, pile, bobine d'induc1. Cette teinte dépend, d'ailleurs, de la nature du verre.

2. Si l'on pousse la raréfaction encore plus loin, on atteint un vide que 1& décharge électrique ne traverse plus.


tion, tube de Crookes, voilà tout ce qui est requis pour obtenir les effets étranges découverts par le professeur de Wurtzbourg. Prenons donc un de ces tubes et disposons l'expérience comme il suit sur une table posons à plat un châssis photographique en bois contenant une plaque sensible, sur ce châssis, bien fermé, appliquons la main, nn peu au-dessus établissons le tube à gaz raréfié, enveloppé si l'on veut de papier noir, et illuminons-le par une bobine d'induction capable de donner dans l'air une étincelle de 8 à 10 centimètres de longueur. Au bout d'un quart d'heure de pose 1, plus ou moins, supprimons le courant et développons la plaque suivant le procédé ordinaire; le cliché nous montrera la forme de la main comme une ombre légère, puis, tranchant nettement sur ce foud pâle, les os des phalanges bien séparés et ceux du métacarpe, d'un noir un peu grisâtre, à peine estompés sur les bords cet aspect macabre est vraiment saisissant et si l'un des doigts porte une bague, celle-ci donne sur le cliché une ombre extrêmement noire. Et cette action s'exerce même si, entre le tube et la main, on interpose des plaques de bois, de carton, etc.

C'est au mois de décembre dernier que M. W. Rôntgen publia cette découverte le premier fait qu'il avait observé était la fluorescence d'un papier imprégné de platinocyanure de baryum sous l'action d'un tube de Crookes recouvert d'un papier noir. Dès le 16 janvier, Paris, un habile constructeur, M. Seguy, répétait ces expériences au laboratoire de physique de M. Leroux, professeur à l'École supérieure de pharmacie, et, grâce à sa technique opératoire, MM. Oudin et. Barthélémy obtenaient des photographies d'os et du squelette de la main qu'ils firent présenter, le 20 janvier, à l'Académie des sciences.

Ajoutons que, le 3 février, M. G. Moreau a annoncé à l'Académie qu'il avait obtenu des résultats analogues en disposant le châssis parallèlement à l'aigrette d'une bobine d'induction. Après tout rien d'étonnant à ce que certains rayonnements traversent le bois et les chairs et soient plus ou moins arrêtés par les os et les métaux. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que ces dernières substances offrent elles-mêmes un obstacle infran1. M. Joubin a pu réduire ce temps de pose à trente secondes en excitant le tube au moyen de courants alternatifs à haute fréquence.


chissable. Dans une note présentée à l'Académie des sciences, M. J. Perrin, qui a pu immédiatement réaliser des recherches méthodiques sur ces faits, cite comme transparents les corps suivants bois, papier, cire, paraffine, eau; puis, par ordre d'opacité croissante charbon, os, ivoire, spath, verre, quartz, sel gemme, soufre, fer, acier, cuivre, laiton, mercure, plomb. Un fait est manifeste ici l'opacité croit avec la densité; mais elle croît beaucoup plus vite que la simple densité M. Rôntgen a préparé des lames de platine, de plomb, de zinc et d'aluminium de façon à obtenir la même absorption, et voici les résultats qu'il a obtenus

Epaisseur. Epaisseur relative. Densité.

Platine. 0,018mm 1 21,5 Plomb. 0,050 ™» 3 11,3 Zinc. 0,100°"» 6 7,1 Aluminium. 3,500 mm 200 2,6

Ainsi l'aluminium est à peine dix fois plus léger que le platine et il est deux cents fois plus transparent.

Comme valeurs absolues, voici quelques chiffres un livre de mille pages est parfaitement transparent, une feuille de papier d'étain projette à peine une ombre, des planches de pin de 2 et 3 centimètres d'épaisseur absorbent très peu, une plaque d'aluminium de 15 millimètres d'épaisseur laisse encore passer les rayons, l'ébonite est transparente sur une épaisseur de plusieurs centimètres, une lame de platine de 2 millimètres laisse encore passer quelques rayons.

Inutile d'insister sur les applications, elles viennent d'ellesmêmes à l'esprit; citons seulement quelques faits. Depuis deux ans une jeune fille avait une aiguille perdue dans la main, il était impossible d'en fixer la position aussitôt le procédé connu, on lui photographie la main, et, sur l'épreuve, à côté des os, on voit nettement l'aiguille près du pouce. Une autre avait une malformation du pied; on prend un cliché de ce membre et l'on peut ainsi étudier d'avance la façon de procéder à l'opération. Le 10 février, le Docteur Lannelongue a présenté à l'Académie des sciences deux photographies des os du genou et de la cuisse permettant de contrôler un diagnostic. Et ce n'est pas seulement la médecine et la chirurgie qui sont appelées à profiter de ce mode imprévu d'exploration; les expérimentateurs de toute


sorte en bénéficieront pour une foule de recherches jusqu'à présent impossibles.

Mais à côté des applications se pose la question théorique. Que sont ces nouveaux rayons? A-t-on affaire ici à des rayons lumineux, ou du moins spectraux? Aux rayons cathodiques euxmêmes ? Ou bien quoi ? Y avait-il encore un genre de rayons inconnu des physiciens? M. Rôntgen a qualifié ses rayons de X Strahlen, rayons X dans quelles proportions leur nature est-elle réellement mystérieuse?

Tout d'abord ce ne sont pas les rayons lumineux visibles émis par le verre fluorescent qui agissent ici, car ils sont arrêtés par les écrans de nature si variée mentionnés plus haut et l'œil placé au delà de ces écrans ne perçoit aucune sensation lumineuse or, fait ici remarquer M. Rôntgen, on ne peut pas dire que cela provient de ce que les milieux de l'œil ne sont pas transparents pour ce rayonnement. Observation utile à noter; car c'est un peu une manie de répéter que si l'œil n'absorbait pas certains rayons, ceux-ci exciteraient dans l'organe la sensation de lumière; voici du moins un cas où l'on ne peut maintenir cette affirmation; elle peut d'ailleurs être vraie dans certaines limites, mais encore faut-il ne pas en user sans discernement.

A-t-on affaire à des rayons analogues aux rayons ultraviolets ? Il ne semble point. Tous les rayons spectraux jouissent en effet d'une propriété fondamentale, ils se réfractent en changeant de milieu et se réfléchissent sur les surfaces polies; or, les rayons X ne semblent ni se réfracter, ni se réfléchir. Tout d'abord, ces rayons se propagent en ligne droite M. Perrin a pu placer sur leur trajet deux diaphragmes en laiton espacés de quelques centimètres, et la plaque photographique a révélé une tache avec ombre et pénombre conforme à l'hypothèse d'une propagation rectiligne. Ayant donc délimité un faisceau de rayons de Rôntgen, il le fit tomber sur un miroir d'acier poli; une plaque sensible, disposée de façon à recevoir les rayons au cas où ils se réfléchiraient, ne montra aucune impression au bout d'une heure de pose; même insuccès avec un miroir de flint et sept heures de pose. La réflexion réguliers, tout au moins, n'existe donc pas. M. Rôntgen et M. Perrin ont essayé l'action de prismes de cire, de paraffine, d'eau, de sulfure de carbone, sans pouvoir constater aucune déviation; avec des prismes en ébonite et en aluminium, les images photo-


graphiques font soupçonner une déviation, mais elle est douteuse et correspondrait à un indice très faible, égal au plus à 1,05. Tout cela, sans compter la perméabilité des métaux pour ces rayons, les éloigne singulièrement des rayons ordinaires de nos spectres. Voici encore un autre fait intéressant M. Perrin a fait passer les rayons X à travers une fente très fine, afin de rechercher les effets de diffraction; ces rayons n'ont donné qu'une image très nette de la fente, et cependant des franges se produisaient immédiatement sur le cliché si, au lieu de laisser ces rayons passer seuls, on découvrait le tube de Crookes de façon que la lumière du verre fluorescent pût agir; toutefois la précision assez limitée de cette expérience ne permet pas d'en déduire une conclusion absolue. De cette impossibilité de réfracter les rayons de Rôntgen résulte immédiatement que l'on ne peut songer à les concentrer au moyen de lentilles; aussi les objets donnent-ils en photographie non pas des images à proprement parler, mais des ombres.

De tout cela, il suit que l'assimilation de ces rayons à ceux du spectre souffre de bien grosses difficultés. Peuvent-ils du moins être considérés comme identiques aux rayons cathodiques ? La chose n'est pas plus claire.

Les rayons cathodiques jouissent de propriétés bien caractéristiques l'une des principales consiste en ce qu'ils sont déviés par l'action d'un aimant si l'on approche un fort aimant d'un tube de Crookes, on voit la fluorescence se déplacer à la surface. du verre; or, rien de semblable avec les rayons X la présence d'un aimant au voisinage d'un faisceau de ces rayons ne déplace pas son point d'action sur une plaque sensible. Voici encore un autre caractère distinctif les rayons cathodiques exigent pour se produire un milieu extrêmement raréfié; d'après les idées de Crookes, un tel milieu serait également nécessaire pour leur propagation. Hertz d'abord et surtout Lenard il y a deux ans, ont réussi à détruire ce préjugé en faisant sortir ces rayons dans l'air, à la pression ordinaire. Mais pour obtenir ce résultat, il a fallu disposer dans la paroi de verre une minuscule fenêtre en aluminium de 2 on 3 millimètres de côté et de 2 ou 3 millièmes de millimètre d'épaisseur. Dans ces conditions, un pinceau de rayons cathodiques filtrait dans l'air, reconnaissable à une légère teinte bleuâtre et surtout à son action sur les substances photo-


graphiques ou sur les matières fluorescentes. Seulement, presque immédiatement, cette lumière devenait trouble, diffuse, et ne donnait plus rien de net au delà de quelques centimètres, toute action disparaissait. Or, quel rapport entre ces phénomènes et la propagation des rayons de Rôntgen, actifs encore à 2 mètres du tube de Crookes, traversant d'épaisses plaques métalliques et d'une direction si parfaitement rectiligne ?

Ainsi X est bien réellement le nom qui convient à ces nouveaux rayons; ils sont toutefois dans une dépendance intime des rayons cathodiques, en ce sens qu'ils prennent naissance sur le verre rendu fluorescent par ceux-ci. M. Rôntgen cite, à ce propos, une expérience des plus remarquables si l'on essaie de dévier les rayons X avec un aimant, on n'obtient rien mais si l'on fait agir l'aimant sur les rayons cathodiques eux-mêmes, les rayons X qui leur font suite subissent eux-mêmes une déviation par contrecoup.

En cette matière, où tout est question pour ainsi dire, on peut se demander si, par hasard, la fluorescence du verre ne serait pas elle-même la source de ces rayons et si toute substance fluorescente n'émettrait pas de semblables rayons quelle que soit la cause de cette fluorescence. Peut-être n'en est-il rien, après tout, mais la question peut se poser.

Il faut bien le dire cependant, toutes ces difficultés ne doivent point encore être considérées comme ayant force démonstrative. L'apparente exception aux lois de la réfraction, spécialement pourrait peut-être se rapprocher du fait, déjà connu, de la dispersion anomale, et ces rayons pourraient dans ce cas être considérés comme des rayons ultraviolets d'une longueur d'onde beaucoup plus petite que tous ceux connus jusqu'à ce jour. Une pro-priété rapproche d'ailleurs à certains égards ces deux espèces de rayons les uns comme les autres déchargent très rapidement les corps électrisés sur lesquels on les fait tomber.

Plusieurs savants, M. Rôntgen entre autres, ont suggéré l'idée que l'on pourrait bien avoir affaire ici à des vibrations longitudinales de l'éther alors que les rayons ordinaires sont dus, comme on sait, à ses vibrations transversales. Ceci s'accorderait bien avec ce fait, important à noter, que les rayons X n'ont pu être polarisés, chose qui était à prévoir puisque c'est toujours par réflexion ou réfraction que la lumière se polarise. Si vraiment les


expériences venaient confirmer cette hypothèse des vibrations longitudinales, nous nous trouverions en présence d'un mode d'action inconnu jusqu'ici et nous pourrions conclure avec M. H. Poincaré

« Quoi qu'il en soit, on est bien en présence d'un agent nouveau, aussi nouveau que l'était l'électricité du temps de Gilbert, le galvanisme du temps de Volta. Toutes les fois qu'une semblable révélation vient nous surprendre, elle réveille en nous le sentiment du mystère dont nous sommes environnés, sensation troublante qui s'était dissipée à mesure que s'émoussait l'admiration pour les merveilles d'autrefois. »

J. DE JOANNIS.


TABLEAU CHRONOLOGIQUE

DES

PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DU MOIS

JANVIER 1896

ROME

Mort du cardinal Graniello. Le 4 janvier 1896, le cardinal Graniello est mort à Rome. Né à Naples en 1834, il fit ses études chez les Barnabites, entra au noviciat de cet ordre, fut ordonné prêtre en 1857 et professa la théologie pendant quatorze ans. Nommé par Pie IX et Léon XIII membre de plusieurs congrégations, il fut promu, dans le consistoire du 12 juin 1893, cardinal-prêtre du titre des saints Cyrice et Julitte. Son zèle, sa piété et son activité dans les diverses charges dont il fut investi l'avaient rendu cher à Pie IX et à Léon XIII. Sa mort est un deuil et une perte pour l'Eglise.

Congrégation des Rites. Le 13 janvier, la cérémonie solennelle de béatification du vénérable serviteur de Dieu Bernardin Realino, de la Compagnie de Jésus, a été accomplie au Vatican, dans la grande salle de la Loggia transformée en chapelle. Huit cardinaux, beaucoup de prélats et de nombreux Jésuites, ayant à leur tête le T. R. P. Martin, général, étaient présents. Parmi les députations, on remarquait celle de Carpi où naquit le bienheureux en 1530, celle de Naples où il fit ses débuts dans l'apostolat, et celle de la ville de Lecce où il le continua pendant quarante-deux ans, jusqu'à sa mort arrivée en 1615. Le 19 janvier, une cérémonie semblable a eu lieu pour la béatification du serviteur de Dieu Théophile de Corte, des Mineurs franciscains. Il a été décidé que Tune des prochaines séances de la Congrégation des Rites serait consacrée à l'examen et au vote en deuxième instance sur l'héroicité des vertus du vénérable Jean-Baptiste Vianney, curé d'Ars. Cette séance, dite préparatoire, a été fixée au 28 janvier. Elle sera suivie, en dernière instance, de la séance générale devant le Souverain Pontife, après laquelle pourra être rendu le décret sur l'héroicité des vertus.

Lettre du cardinal Rampolla aux patrons catholiques. L'Association des patrons catholiques ayant envoyé au Saint-Père, par l'intermédiaire de Son Excellence le Nonce apostolique, une adresse exprimant


leur gratitude de l'intervention du Pape en vue d'apaiser les divisions suscitées par la question sociale en Belgique, so» président, M. le comte de Hemptinne, a reçu la réponse suivante de Son Em, le cardinal Rampolla

Illustrissime Seigneur,

La respectueuse Adresse envoyée au Saint-Père, par l'entremise de Mgr le Nonce apostolique de Bruxelles, au nom de l'Association des patrons et industriels belges, dont Votre Seigneurie Illustrissime est le digne président d'honneur, a été accueillie par Sa Sainteté avec une vive satisfaction. L'auguste Pontife y a lu avec plaisir les nobles sentiments de gratitude exprimés par l'Association sus-louée pour l'heureuse intervention de Sa Sainteté dans l'œuvre très importante d'apaiser les esprits, que la question sociale avait divisés. Le Saint-Père n'a pas éprouvé une satisfaction moindre en voyant que les membres de cette même Association ont l'intention de ne point s'écarter des règles de conduite pratique que les Evêques de ce Royaume ont dounées ou qu'ils donneront sous la direction des instructions pontificales, pour faire converger les efforts de tous contre le socialisme, qui est l'ennemi commun.

Dans l'espoir donc que l'accomplissement de si louables résolutions pourra servir à la prospérité et au bien-être de cette illustre Nation, Sa Sainteté, comme gage de sa paternelle bienveillance, a daigné accorder à Votre Seigneurie et à tous les membres de l'Association sus-louée, présidée par Vous, la bénédiction apostolique.

Tout en me réjouissant de Vous faire cette communication, je saisis avec empressement l'occasion de me déclarer, avec les sentiments de la plus grande estime

Pour Votre Seigneurie Illustrissime,

Tout dévoué pour vous servir, ,c

M. Card. Rampolia.

Rome, le 28 décembre 1895.

FRANCE

Chambres. Le mardi, 14 janvier, a en lieu la rentrée des Chambres. M. Henri Brisson a été maintenu président au Palais-Bourbon, et M. Poincaré nommé vice-président. Au Sénat, M. Loubet remplace M. Challemcl-Lacour gravement malade. A cette occasion, des prières publiques pour la France ont été célébrées à Notre-Dame de Paris, par ordre de Son Ém. le cardinal Richard. II en a été de même dans plusieurs autres diocèses.

Académie. Le 16 janvier, réception à l'Académie française de M..Iules Lemaître, normalien, remplaçant M. Victor Duruy, normalien, et reçu par M. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris, normalien. Mort de M. Floquet. Le 18 janvier est mort à Paris M. Charles Floquet, sénateur, ancien président de la Chambre des députés. Tons les ministres, sauf M. Combes indisposé, ont assisté à ses funérailles purement civiles et maçonniques. Le général Tournier y représentait M. Félix Faure, président de la République.


Épiscopat. Le 7 janvier, Mgr Gilly, évèque de Nîmes, est mort après une cruelle maladie. Né à Anduze, le 23 mai 1833, il avait été professeur et grand-vicaire de Nimes. Le 21 juillet 1889, il était sacré évêque de son diocèse d'origine et succédait à Mgr Besson. Il a laissé plusieurs ouvrages de littérature et de piété. Ses funérailles ont été présidées par Son Ém. le cardinal Bourret.

Le 20 janvier, Mgr Meignan, cardinal archevêque de Tours, a été trouvé mort dans son lit par son valet de chambre. Il s'était couché comme à l'ordinaire, sans aucun symptôme de maladie. Il était âgé de soixante-dix-neuf ans. Né à Denazé, dans la Mayenne, le 11 avril 1817, Guillaume-René Meignan, après de bonnes études, entra au grand séminaire du Mans et fut ordonné prêtre, le 13 juin 1840. D'abord professeur au collège de Tessé et à Château-Gontier, il vint bientôt à Paris, et fut directeur des études au petit séminaire de Notre-Damedes-Champs, puis aumônier de la maison de la Légion d'honneur à Saint-Denis. Un voyage scientifique en Allemagne le familiarise avec la science d'outre-Rhin et dirige son esprit vers la critique et l'exégèse.

A son retour, vicaire à Saint-Louis d'Antin et à Sainte-Clotilde, ensuite professeur d'Écriture sainte en Sorbonne, il fut choisi comme grand-vicaire par Mgr Darboy, avec lequel il avait beaucoup d'affinités d'idées. Évêque de Gliâlons, l'année suivante, il administra ce diocèse pendant dix-sept ans. Transféré a l'évêché d'Arras en 1882 et enfin à Tours, il fut créé cardinal par Léon XIII.

Mgr Meignan laisse une œuvre apologétique et exégétique assez volumineuse. Ses livres, sans avoir beaucoup d'originalité, dénotent du travail, du savoir et une réelle facilité d'assimilation et de vulgarisation. Les principaux sont l'Évangile dans ses rapports avec l'Ancien Testament et la critique moderne; les Prophéties messianiques; M. Renan réfute' par les rationalistes allemands la Crise protestante en Angleterre et en France; les Evangiles et la critique au dix-neuvième siècle le Monde et l'homme primitif selon la Bible; les Deux premiers livres des Rois David roi, psalmiste prophète; i'alomon, son règfie, ses écrits; le Christ et l'Ancien Testament.

Il y a donc maintenant en France huit évêches ou archevêchés vacants Toulouse, Avignon, Tours, Auch, Laval, Chartres, Nantes et Nimes. Toulouse et Laval attendent un titulaire depuis un an. Taxe d'abonnement. Pendant ce mois de nouvelles sommations ont été faites à plusieurs communautés religieuses d'avoir payer le prétendu droit d'accroissement transformé en taxe d'abonnement. La résistance passive à cette iniquité s'accentue de plus en plus. Ministres. M. Gueysse, ministre des colonies, a supprimé par simple mesure administrative le traitement de Mgr Garmenë, évêque de la Martinique, pour punir ce prélat d'être rentré dans son diocèse


sans en avoir demandé préalablement l'autorisation au gouvernement français.

A Nice, au commencement du mois, M. Doumer, ministre des finances, avait posé devant l'opinion publique la question de l'impôt progressif. Ce discours a été regardé comme une préface à la discussion parlementaire sur cette innovation qui bouleverserait nos finances et ouvrirait la porte à des inquisitions arbitraires. Les journaux conservateurs et modérés s'élèvent vivement contre ce projet.

M. Combes, ministre de l'instruction publique et des cultes, ayant informé le Conseil qu'il avait reçu une délégation sollicitant le concours du gouvernement pour l'érection d'une mosquée à Paris, ses collègues ont décidé « qu'en raison de l'intérêt considérable qui s'attache à la construction d'une mosquée à Paris », il fallait concéder un terrain, bien que la religion de Mahomet ne soit pas un des cultes reconnus par l'Etat.

Scandales. En attendant l'extradition d'Artou et peut-être pour distraire le public, on a fait surgir toute une série de scandales autour de l'affaire Max Lebaudy, le « trainglot millionnaire », mort à l'hôpital militaire d'Amélie-les-Bains. Citons parmi les personnages arrêtés le juif Wertheimer, très connu dans la presse et la société boulevardière sous le nom de Cesti; le juif Rosenthal, chargé depuis longtemps de la politique étrangère au Figaro sous la signature de Jacques SaintCère le comte de Civry, sorte de déclassé mêlé à tout; Poidebard de la Bruyère, ancien rédacteur du Cri Ah Peuple Chiarisolo, qui écrivit au Temps, etc.

Mentionnons encore la fuite du banquier Balensi et le suicide du banquier juif Jacques Meyer, l'ami bien connu de l'ancien ministre et sénateur, M. Thévenet, Ces scandales et d'autres ont été les grands événements du mois et ont passionné le public et la presse. Rappel de M. Lefebvre de Béhaine. Il a été beaucoup parlé du rappel de M. Lefebvre de Béhaine, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège depuis treize ans. Cette grave mesure, qui semblerait le prélude d'une politique plus hostile à l'Eglise, est désapprouvée par tous les journaux modérés, tels que les Débats et le Temps. Le décret n'a pas encore paru à V Officiel et l'on espère que le gouvernement reculera devant cette faute politique. Peut-être n'est-ce qu'une menace et une manœuvre pour obtenir des concessions.

Madagascar. M. Laroche, résident général à Tananarive, a soumis à la signature de la reine le texte du nouveau traité qui rattache plus étroitement l'île à la France. La reine reste intermédiaire entre le gouvernement français et les Malgaches; mais c'est la France qui traite directement, pour les questions extérieures, avec les gouvernements étrangers.


Le résident général a demandé aux trappistes de Staouëli des Pères de leur ordre, promettant de leur concéder des terrains et de les traiter avec toute la bienveillance possible.

ÉTRANGER

Allemagne. Reinkens, le prêtre apostat et pseudo-évêque des Vieux-Catholiques, sacré en 1872 à Rotterdam par l'évêque janséniste de Deventer, est mort à Bonn. Il était déjà oublié.

Angleterre. On a été très ému à Londres et à la Cour par la mort du prince Henri de Battenberg, gendre de la reine Victoria, enlevé par la fièvre durant la traversée de Cape-Coast à Madère. Il avait voulu prendre part à l'expédition anglaise contre les Achantis, dans l'étatmajor de sir Francis Scoot, chef du corps expéditionnaire. Il était né en 1858 et laisse une fille et trois fils.

Belgique. Le lor janvier est mort à Bruxelles, après une longue agonie, M. Frère-Orban, chef du parti libéral et l'un des ennemis les plus acharnés du catholicisme. Il avait été ministre d'Etat et président du Conseil. Pendant quarante ans, son influence fut prépondérante. Avant sa mort, il a vu s'écrouler son œuvre de sectaire sous les triomphes répétés du parti catholique. Il avait quatre-vingt-trois ans. Indo-Chine. – Par suite d'un arrangement conclu avec l'Angleterre, toute la rive gauche du Mékong, y compris le poste militaire de Muong-Sing, doit appartenir à la France. La neutralisation militaire, politique et économiqne du Siam a été résolue. En échange, nous reconnaissons àl'Angleterre la souveraineté dans la presqu'île de Malacca. En outre, des commissaires doivent être nommés pour fixer les limites entre les possessions anglaises et françaises à l'ouest du bas Niger.

Transvaal. -Le télégramme de l'empereur d'Allemagne au président Kruger a surexcité la presse anglaise et fait réfléchir le gouvernement. Sir Cecil Rhodes, premier ministre de la colonie du Cap, a donné sa démission qui a été acceptée. De plus, on télégraphie de Pretoria que, suivant arrangement final entre sir Hercules Robinson et le président Kruger, le docteur Jameson et ses officiers seront conduits prisonniers en Angleterre pour y être jugés. Le gouvernement anglais disposera des hommes de l'expédition qui lui seront remis.

Les Boers ont quitté Johannesburg pour Pretoria et réclament de leur président une protestation formelle contre toute apparence de suzeraineté britannique. Dans un message très digne, celui-ci exprime l'espoir que toutes les difficultés seront aplanies, grâce à la Providence dont l'intervention manifeste^ évité de grands malheurs à la nation. Cuba. La situation continue à être très grave et très embrouillée.


Les Etats-Unis soutiennent, dit-on, les révoltés. Le cabinet de M. Canovas s'est décidé à rappeler le maréchal Martinez Campos, dont la tactique militaire et la conduite politique ne semblaient pas de nature à comprimer l'insurrection. On espère beaucoup du général Weyler, son successeur, et de ses lieutenants, dont l'énergie est connue. Abyssinie. Le lieutenant-colonel Galliano, assiégé dans Makallé, a été forcé de capituler et de se rendre aux Abyssins. Ménélik avance avec des forces considérables, et l'Italie hésite avant de se lancer à fond dans l'inconnu. Ses finances sont dans un désarroi croissant, et l'Angleterre, l'Autriche et l'Allemagne, au lieu de lui prêter secours, l'engagent à ne pas dissiper dans cette aventure des forces dont elle peut avoir besoin d'un jour à l'autre en Europe.

Arménie. Les massacres paraissent officiellement suspendus, mais qu'en est-il en réalité? Le fanatisme musulman n'a pas désarmé. D'autre part, les susceptibilités politiques entre les puissances empêchent une action sérieuse sur la Porte elles se contentent de réclamer des indemnités pour leurs nationaux, et le public d'ouvrir quelques souscriptions en faveur des victimes. Dans cette mystérieuse affaire, on sent partout des complicités et des intrigues dont l'avenir dévoilera peut-être le secret. Des calculs faits sur place portent à près de 80000 le nombre des morts et à 20 000 le nombre des apostasies. Après les assassinats et les spoliations, viennent naturellement la famine et la maladie la misère est immense. ')

Et. C.

Le 31 janvier 1896.

Le gérant: H. CHÉROT.


Un des faits les plus universels de notre siècle finissant, c'est l'expansion des peuples civilisés sur la carte du Globe, leur marche en avant à travers tous les continents contre les races encore barbares ou rebelles à la culture européenne. En Amérique et en Australie, les indigènes cèdent la place, de gré ou de force, aux colons qui les refoulent. A l'extrémité de l'Europe, les vieilles nations chrétiennes, réveillées une à une de leur sommeil plusieurs fois séculaire, s'apprêtent à secouer le joug usé du Croissant. Au cœur du continent noir, c'est l'invasion des chercheurs d'or, et, dans la capitale de la grande île Africaine, l'année 1895 a vu flotter le drapeau français, planté déjà en Algérie, au Soudan, au Dahomey. De ces conquêtes qui reculent immensément les limites de son action matérielle et morale, le monde moderne est fier; il en a quelque droit. L'Eglise, sans approuver toujours les moyens employés, se réjouit elle aussi. Tous les membres de l'humanité sont ses enfants depuis dix-huit siècles elle les a proclamés frères, et, aujourd'hui que les barrières tombent entre eux, elle sent la grande famille chrétienne se grouper, plus étendue à la fois et plus unie aux pieds de son Pontife suprême.

Or, il y a de cela bientôt quinze cents ans, quand s'ouvrait le cinquième siècle, c'était le phénomène inverse qui se produisait. La civilisation se repliait. L'empire romain, après avoir donné la paix à l'univers connu, cédait sous les coups de guerres inexpiables. Attaquées et débordées sur toutes les frontières, les légions longtemps stationnées en sentinelles avancées dans les camps de la Grande-Bretagne, du 1. Clovis, par Godefroid Kurth, professeur à l'Université de Liège. Tours, Mame, 1896. In-i.

D'M>RÈS SON NOUVEL HISTORIEN»

CLOVIS

I


Danube et du Rhiri, battaient en retraite vers l'intérieur. Autour de la zone chaque jour rétrécie, s'opérait une énorme poussée de peuples jeunes, incultes et forts, hardis et batailleurs, venant chercher, au soleil plus doux des Gaules, de l'Italie et de l'Espagne, du butin ou des terres, une part à la curée et une place à la fête.

La catastrophe suprême pour notre pays de France, date de l'an 406. Tandis que Stilicon dégarnissait le Rhin afin de concentrer toutes ses forces contre Alaric, le futur maître de Rome une véritable avalanche d'Alains, de Vandales, de Suèves se précipitait le long des rives abandonnées du fleuve qu'ils franchirent sur deux points, Mayence et Cologne. A Mayence les Vandales avaient rencontré devant eux les Francs, et l'héroïque résistance de ces fidèles défenseurs de l'Empire leur avait coûté avec leur roi Godegisel, la perte de vingt mille hommes leur armée entière eût peut-être péri sans le secours de Respendial, roi des Alains. C'était le dernier jour de cette terrible année 406. Ayant brisé toute résistance, le torrent dévastateur se répandit dans les provinces de la deuxième Germanie et de la seconde Belgique, ne laissant rien debout il avait passé. Saint Jérôme a fait le lugubre catalogue des villes renversées Reims, la puissante cité, Amiens, Arras, Tournai, Thérouanne, Strasbourg, les Aquitaines, la Novempopulanie, la Lyonnaise et la Narbonaise, furent enveloppées dans la tourmente t.

De nombreuses villas exhumées par les fouilles des archéologues furent alors transformées en autant de petites Pompéies. Le siège du gouvernement romain descendit de Trèves à Arles, la Rome gauloise 2, et pour ne plus remonter. Les Francs Saliens qui depuis leur établissement dans les Gaules en 287 et 341, d'abord sans le consentement des empereurs, puis avec leur autorisation avaient fini par devenir 1. « Remorum urbs prœpotens, Ambiani, Attrebatœ, extremique homimim Morini, Tornacus, Nçmetœ, Argentoratus, translatée in Germaniam, Aquitaniœ, Novemque populorum, Lugdunensis et Narbonensis provincial, prœter paucas urbes populâta sunt cuncta. » Sancti Hieroujmi Epistolie. Ad Ageruchiam. Migne, Pair, lat., Ep. cran, t. XXII, p. 1058.

2. « Gallula Roma, Arelas. » Ausone, Ordo nobilium urbium, VIII.


leurs vrais sujets, cultivant le sol et soumis au service militaire, cessèrent de faire cause commune avec Rome vaincue. Les liens précaires et mal affermis qui les avaient reliés à l'Empire furent àjamais rompus. Etablis maintenant sur les deux rives du Rhin, ils se tendaient la main depuis les côtes de la Manche jusqu'à la forêt Hercynienne. Le pont de Constantin, à Cologne, jadis porte ouverte aux aigles romaines sur la barbarie, est devenu leur voie triomphale1. C'est le trait d'union entre leur vieille avant-garde cantonnée en Gaule et leurs puissantes réserves massées encore au delà du Rhin. Cette position stratégique ne sera pas étrangère à leur fortune.

Sans doute, Rome, confiante en l'éternité de ses destins, s'obstinait à ne pas regarder le fait accompli comme définitif. Le sentiment amer de l'irréparable ne s'était point communiqué de l'âme de ses jouisseurs sceptiques aux généraux qui furent ses derniers grands hommes. Dans le midi, de Bordeaux à Clermont, l'Empire agonisant disputait pied à pied le sol des Aquitaines et de l'Auvergne aux Visigoths. Dans le nord même, peut-être restait-il quelques magistrats supérieurs recevant les ordres du préfet du prétoire résidant à Arles 2. Il y eut de beaux retours offensifs. Si profonde que semble la nuit de l'histoire en ces obscures périodes, si flottante que paraisse une chronologie où des dates importantes ne sont pas fixées à vingt ans près, on sait qu'Aétius lutta contre les Francs Ripuaires et fit contre eux une première et heureuse campagne en 428. Il leur reprit quelques contrées voisines du Rhin. Mais leurs frères les Saliens allaient sortir de leur longue inaction, et, sous leur chef Clodion, entrer en scène dans le monde des conquérants.

Ils débouchèrent de la forêt Charbonnière et s'emparèrent de Tournai. C'était la capitale des Mériapiens ce sera désormais celle des Francs. De Tournai, la cité industrieuse, la ville épiscopale et en partie chrétienne, ils s'avancèrent vers Cambrai, la cité des Nerviens, l'héritière de l'ancienne prospérité de Bavai. Les Romains tentèrent de la défendre en bataille rangée. Ils furent écrasés et la place emportée. Un 1. Kurth, Clovis, p. 171.

2. Ibid., p. 181.


jour aussi, après le démembrement de la conquête, Cambrai servira de capitale aux vainqueurs.

Arras ouvrit ses portes et les grasses plaines de l'Artois n'eussent offert aucune résistance, si Aétius eût jamais désespéré de la victoire. Le général romain infligea aux barbares, dans la vallée de la Canche, cette surprise du Vicus Helena (Vieil-Hesdin ?) célébrée avec emphase par saint Sidoine Apollinaire, et racontée après lui, avec le luxe des plus pittoresques détails, par nos modernes historiens amis de la couleur locale. Mais avoir profité des noces d'un chef pour cerner un champ de chariots, couper la retraite à des barbares alourdis par de copieuses libations d'hydromel et de cervoise, et avoir enlevé avec l'attirail des guerriers, la fiancée « blonde comme son époux » ce n'est là qu'un triomphe facile et qui fut sans lendemain. L'hypothèse que l'historien Fauriel, plus prudent d'ordinaire et plus sagace, adoptait comme une certitude d'une expulsion complète des bandes de Clodion hors du territoire d'Arras, de Cambrai et de presque tout l'espace compris entre l'Escaut et la Somme, n'est pas acceptée par M. Kurth. Il se croit plus fondé à admettre que les Francs conservèrent leurs conquêtes, à la condition imposée déjà par Julien l'Apostat, à leurs ancêtres du Nord-Brabant et de la Campine, celle d'être les fidèles alliés de Rome et de lui fournir des troupes. C'est l'origine du royaume de Neustrie.

Dès maintenant la nation franque a cessé d'être nomade pour s'attacher au sol. L'ère des migrations est close. Les Gallo-Romains gardent la vie, la liberté, le droit de s'administrer dans l'intérieur de ces enceintes fortifiées qu'ils ont élevées au centre de leurs cités rétrécies. Les barbares, venus avec femmes et enfants, s'installent aux champs dans les domaines du fisc ou des grands propriétaires. Le soldat s'est fait à demi paysan. C'est de la terre et non plus de la guerre qu'il tire sa subsistance. De sa nature belliqueuse il ne garde que sa promptitude à courir aux armes en cas d'appel de ses chefs et un goût passionné pour la chasse. v-

1. Sid. Apoll. Panégyrique en l'honneur de Jul. Valerius Majorianus Auguste, v. 211 sqq. Nubcbat flavasimilis nova nupta marite.


Triste tableau pour l'artiste et qui rappelle les Turcs accolant leurs masures aux ruines superbes de l'Asie-Mineure, ou encore nos paysans vandales de la Révolution, dépeçant les vastes domaines des moines et se gîtant dans les cloîtres détruits. Appuyant leurs rustiques chaumières aux murailles des élégantes villas incendiées par leurs mains, ces rudes et grossiers colons du cinquième siècle foulaient aux pieds, sans y songer, toute une civilisation disparue.

II

Spectacle plus douloureux encore pour le croyant. Les débris du paganisme n'étaient pas seuls à joncher le sol dévasté. Lorsqu'avait éclaté la catastrophe de l'an 406, la religion chrétienne, quelle que soit la date oit elle s'était établie en Gaule, s'y trouvait partout florissante. Dans les deux Germanies, la foi était assez répandue, dès le temps de saint Irénée, pour qu'il ait pu invoquer l'orthodoxie de leurs fidèles contre les hérétiques. Les sièges les plus anciens des provinces Belgiques, Reims et Trèves, avaient surgi bien avant que l'édit de Constantin, en 313, eût reconnu officiellement le droit de l'Église catholique à l'existence. Là comme ailleurs, la moisson avait germé dans le sang des martyrs. Dès le cinquième siècle, on vénérait à Cologne la mémoire de vierges livrées aux tourments « pour le nom du Christ ». La gloire des martyrs thébéens se célébrait dans les principales villes rhénanes Mallosus et Xanten, deux soldats de la courageuse phalange, étaient honorés à Xanten. Reims n'avait pas oublié ses saints Timothée et Apollinaire, l'un mis à mort pour avoir prêché l'Évangile au peuple, l'autre pour s'être converti en assistant au supplice. Le culte de saint Piaton était immémorial à Tournai, comme celui de saint Quentin dans la ville du Vermandois qui a conservé son nom. Les frères Crépin et Crépinien, demeurés si populaires à Soissons, et depuis, dans toute la France du moyen âge, avaient péri, sous la persécution de Maximien et du préfet Rictiovare, à la fin du troisième siècle. Au siècle suivant, le nombre des chrétiens s'était tellement accru en Gaule septentrionale, que, au témoignage


formel d'un écrivain contemporain, dans les grandes villes la religion du Dieu crucifié y était seule en honneur1. Réfugiées dans les campagnes, les superstitions païennes n'avaient plus guère cours que dans les bourgades et les sanctuaires des forêts. Mais ainsi que la Gaule centrale en saint Martin, la Morinie, cette extrémité du monde civilisé, venait d'avoir, en saint Victrice de Rouen, son apôtre des populations rurales. La lettre de félicitation adressée à l'intrépide missionnaire des contrées arriérées du Nord, par saint Paulin, évêque de Noie, en Campanie, a pu être appelée l'acte de naissance de leur foi 2.

Le paganisme indigène, celtique ou romain, allait donc peu à peu s'éteignant, quand les invasions lui apportèrent un renfort inattendu, celui des superstitions germaniques. Le sang coula de nouveau comme au plus affreux temps des persécutions impériales. C'est une scène dramatique et peignant bien l'horreur de ces massacres, que l'égorgement de saint Nicaise, à Reims. Avec tout son peuple, il avait outenu, derrière les remparts impuissants de sa métropole, le siège des Vandales. L'ennemi une fois entré dans les murs, il se réfugie hors de l'enceinte, à l'intérieur d'une église, naguère élevée par lui, à Notre-Dame aujourd'hui la ma* gnifique cathédrale et qui, avec la Daurade, de Toulouse; est une des premières églises dédiées à la sainte Vierge dans les Gaules3. Là, il attend les vainqueurs. Pour se préparer à la mort, il chante des psaumes. Les barbares victorieux se précipitent sur le vaillant évêque; lui, continue la psalmodie il tombe, et son dernier soupir se mêle au suprême accent de sa prière. A ses côtés se tenait une femme, sa sœur Eutropie. Sa beauté l'exposait aux pires affronts. L'évèque avait laissé venir la mort elle la provoqua frap-

1. Severi carmen bucolicum. Migne, Patr. lat., t. XIX, p. 798. Signum quod perhibent esse Crucis Dei

Magnis qui colitur solus in urbibus

"Christus, perpetui gloria Numinis

Cujus filius unicus.

2. S. Pauliu de frôle, Migne, Patr. lat., Ep. xvm, 4, t. LXI, p. 238. 3. Description historique et archéologique de Notre-Dame de Reims, par M. l'abbé V. Tourneur, 1889, p. 8.


pant au visage le meurtrier de son frère, et lui crevant les yeux en poussant de grands cris, elle fut égorgée sur le cadavre ensanglanté de Nicaise 1. Le diacre Florentius et le clerc Jocundus succombèrent avec eux la ville entière fut mise à sac.

Même désolation l'abomination de la désolation prédite par saint Servais à Tongres, à Arras, à Thérouanne, à Cologne. Autant de diptyques épiscôpaux qui deviennent muets. Le diocèse de Boulogne disparaît pour des siècles. Or, c'est à la suite des armées de l'Empire victorieux, que dès les premiers temps du christianisme, le mouvement de la conquête avait amené dans ces contrées éloignées plus d'un adorateur du Christ, perdu en apparence parmi les marchands et les esclaves, les Juifs et les Grecs, les convoyeurs et les soldats de la Rome des Césars. Maintenant que le siège de l'Empire d'Occident était transporté à Ravenne (404), l'Église romaine suivrait-elle la même marche rétrograde ? L'épiscopat des Gaules qui avait connu les beaux jours des Hilaire et des Martin, resterait-il debout devant ses maîtres, ses maîtres païens venus du Nord? III

Une première réponse à cette redoutable question, qui était le problème le plus complexe de ces époques troublées, fut apportée par les événements de l'année 451, la plus grave du siècle après l'an 406. De ces deux dates sinistres, l'une rappelle la formidable invasion des barbares l'autre évoque l'idée d'un déluge non de barbares, mais de sauvages. Tels étaient les Huns. Au bruit des pas de leurs chevaux de guerre qu'ils montaient jour et nuit, à la vue d'Attila, leur chef et le roi de la destruction, l'Europe demeura silencieuse dans un frisson d'angoisse et de terreur. Ces êtres hideux déversés par les profondeurs inconnues du Nord, avaient grossi en chemin leurs hordes déjà considérables d'une multitude de peuplades slaves et germaniques. Autour du courant princi1. « Quœ si credere fas est, super fratris percussorem insiliens, maguoquc clamore increpitans, ait Flodoardus, post impactam alapam oculos sacrilego homini digitis suis effoderat. » Gallia chrisiiana, t. IX, p. 6.


pal formé des Scythes et des Massagètes, roulaient pêlemêle des Ruges, des Gelons, des Scyres, des Gépides, des Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Chattes ou Francs du Neckar. Qui arrêterait le flot? Rome qui n'était plus dans Rome, était encore où se trouvait Aétius. Mais que pouvait le génie d'un général avec une poignée de soldats contre ces effrayantes masses ? Par une volte-face hardie, il lui fallait tendre la main à ses ennemis d'hier et grouper sous ses bannières ces mêmes barbares qu'en tant de rencontres il avait humiliés et battus. Sa diplomatie était à la hauteur de son courage. Contre des Asiatiques ayant à peine quelque chose d'humain, étrangers à toute pitié et à toute pudeur, fiers seulement d'effacer les dernières traces de culture, là leur torrent dévastateur avait passé, il fit appel aux anciens envahisseurs, déjà romanisés et devenus conservateurs.

Les Visigoths établis dans la deuxième Aquitaine, avec Bordeaux pour capitale, depuis 418, hésitèrent à se ranger sous le drapeau de la civilisation. L'on ne sache pas que les Francs, également sollicités, aient balancé entre ce fantôme toujours prestigieux pour eux de l'Empire et l'ennemi féroce qui semblait sûr de tout écraser sous le nombre. Leurr intérêt était de faire cause commune avec le vainqueur de' demain. Qui serait-il? Ils eurent foi dans la tradition de la discipline romaine et cette foi les sauva.

Autour des aigles d'Aétius, les Saliens se joignirent à leurs frères les Ripuaires les Burgondes donnent la main aux Alains et aux Visigoths. Plus d'un étendard chrétien flotte à côté des emblèmes païens. La grande fusion des races conquises et des races conquérantes de la veille, commence à s'opérer en pleine lumière et dans les heures inoubliables de crise nationale. Derrière les troupes qui se mettent en marche, les évèques, devenus gouverneurs de fait dans les cités sans défenseurs, veillent debout sur les remparts. A Orléans, c'est saint Aignan qui, à l'aide du patrice Aétius et des Goths, mais surtout par le mérite de ses prières, arrête le Fléau de Dieu et le force à rebrousser chemin l'avalanche se brisait au grain de sable. A Paris, c'est la vierge Geneviève prophétisant que, la ville sera épar-


gnée « grâce à la protection du Christ », et par ses oraisons elle en obtient le salut t.

La bataille de Mauriac est la plus mémorable tuerie de l'antiquité. Aétius avait rejoint Attila. La lutte pour la vie se livra désespérée, furieuse, acharnée. Aucun peuple n'y fit plus rude besogne que les Francs de Mérovée. La nuit d'avant le combat, ils prirent les premiers contacts avec l'ennemi et se heurtèrent aux Gépides formant l'arrière-garde d'Attila. Une mêlée atroce eut lieu dans les ténèbres les Francs y laissèrent, dit-on, quinze mille hommes, la fleur de leur jeunesse. Mais qu'était-ce que cette saignée auprès de l'immense hécatombe du lendemain cent soixante mille cadavres jonchèrent la plaine. Le roi des Visigoths paya la victoire de sa vie, et ses guerriers lui firent sur le champ de bataille même et en face de l'ennemi, des funérailles grandioses. Attila consterné fut sur le point de mettre le feu à son propre camp. Le fauve blessé abandonna sa tanière et battit en retraite. Mais les Francs qui, les premiers, avaient rougi leur framée du sang des Huns, furent les derniers à déposer les armes. A la suite d'Aétius, ils les poursuivirent dans leur fuite jusqu'au pays de Tongres, la Thuringie cisrhénane.

L'empereur Valentinien III récompensa Aétius en le faisant poignarder. Les Francs se payèrent eux-mêmes de leurs mémorables services en arrachant l'Empire un nouveau lambeau des Gaules. L'heure n'était plus éloignée la civilisation et l'Église devaient y trouver leur égal profit.

IV

Le premier règne qui marque nettement ce rapprochement entre l'Eglise gallicane et les Francs, est celui du fils et successeur de Mérovée, le roi Childéric, père de Clovis. Cette figure doit nécessairement nous arrêter, car Childéric sera pour son fils Chlodowigh ou Clovis, ce que fut pour le 1. « Parisium vero incontaminatam ab inimicis,Christo protegente, esse salvandam. Que itidem, orationibus suis predictum exercitum ne Parisium circumdaret, procul abegit. » ( Kohler, Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève de Paris. Paris, 1881, p. 15 et 16.)


premier empereur chrétien Constantin, son père, le païen tolérant et sympathique Constance Chlore. Un jour saint Remiécrira à Clovis,depuis peu monté sur le trône «Ce'n'est pas une nouveauté que vous vous mettiez à être ce qu'ont toujours été vos parents 1. » Et cela était vrai non seulement de l'étendue du territoire soumis à son autorité, mais aussi de sa bienveillance à l'égard du clergé catholique. La monarchie franque s'élevait d'autant plus solidement, qu'elle grandissait plus lentement. Le règne de Childéric semble recommencer celui de Mérovée, sauf que le personnage est éclairé à la fois par le mystérieux clair-obscur des plus poétiques légendes, et par la vive lumière des faits et des dates d'une histoire sèche mais précise. Laissons de côtéles aventures de Childéric enfant, prisonnier avec sa mère au camp d'Attila sa fuite dramatique, sous la conduite de son fidèle Wiomad, ses débuts malheureux sur le trône des Francs, son exil en Thuringe et son retour, à la réception du demi-sol d'or, signal du rappel envoyé par Wiomad enfin, le romanesque amour de.la princesse Basine et la vision prophétique de Childéric la première nuit de leurs noces. Des. animaux qui avaient défilé devant le roi fouillant de son œil les ténèbres de l'avenir, le premier avait été le lion, et Basine avait dit à son seigneur «Il naîtra de nous un fils/ qui aura du lion la force et le courage. » Cet enfant reçut le nom de Clovis. Grégoire de Tours a résumé en deux mots toute sa vie grandeur et vertu guerrière; hic fuit magnus et pugnatur egregius 2.

En cela, il n'aura qu'à imiter son père. Maintenant, en effet, l'ancienne union de Mérovée avec les Romains, Childéric combattit de bonne heure les envahisseurs de la Gaule. Il n'a qu'une vingtaine d'années, et déjà nous le rencontrons près Orléans, luttant à la tête de son peuple, auprès de son allié le maître des milices ^Egidius, l'héritier des traditions d'Aétius, contre les Visigoths du midi de la Loire. Puis, c'est un nouveau peuple qui, de l'inépuisable réservoir 1. Kurth, Clovis, p. 240.

2. Grégoire de Tours, Hlstoire des Francs, II, xn. (Ed. de W. Arndt et de B. Krusch, dans les Monumeala Germanise hislorica, Script, rer. meroving. T. I, p. 80.)

V


d'hommes situé derrière le Rhin, déborde sur le littoral gallo-romain, de l'Escaut à la Seine et de la Seine à la Loire les Saxons. Déjà un de leurs groupes s'était fixé dans le Boulonnais et il y avait formé le fond, encore aujourd'hui persistant, de la population rurale de cette province, si originale et si distincte de celle des campagnes avoisinantes. D'autres s'étaient implantés dans la future Normandie, à Bayeux les derniers venus, plus écumeurs de mers que ravageurs de terres, avaient pris possession des îles sablonneuses et boisées que baigne à son embouchure le flot lent et capricieux de la Loire. Ils étaient même remontés jusqu'à la pacifique et heureuse cité des Andegavi, et s'étaient emparés d'Angers.

La position tirait une extrême importance du confluent de ses nombreux cours d'eau les ouvrages stratégiques des Romains, encore en relief après tant de siècles sur les bords de ces rivières paisibles, témoignent que leurs légions ne l'avaient pas ignoré. Laisser les Saxons les occuper, c'était se préparer les malheurs de l'invasion normande au temps de Charlemagne.

iEgidius avait été emporté par la peste en 464. Son successeur (on ne sait au juste à quel titre), le comte Paul, aidé de Childéric, reprit Angers aux barbares. On se battit sous les murs et dans les rues; Paul fut tué. Childéric, resté maître du terrain, donna la chasse aux Saxons dans leurs repaires des îles. Ce fut son suprême triomphe. Ses dernières années s'écoulèrent dans la paix; il s'en revint mourir dans sa capitale de Tournai. Là, dans son tombeau orné suivant les rites barbares, rempli d'abeilles d'or, de monnaies romaines, d'armes et de parures, il dormit son dernier sommeil jusqu'au coup de pioche qui le révéla au monde, le 27 mai 1653. Sur son anneau était gravé son nom Childirici regis. Près de lui reposait son cheval de guerre. Aucun emblème chrétien. Mais ce roi franc qui vécut et mourut dans les croyances et le culte de ses aïeux, s'était montré plein d'égards visà-vis des représentants de l'Eglise. S'il n'est rien moins que prouvé qu'il ait concédé aux sanctuaires sacrés et aux clercs les exemptions et les immunités que leur aceordera l'édit de Clotaire II, il exerça une autorité bienfaisante envers tous.


La seule fois qu'il paraisse dans les Vies des saints de son temps, c'est pour céder à la douce et miséricordieuse influence de Geneviève. Souvent la vierge de Nanterre lui arracha la grâce de malheureux condamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux importunes instances de la pieuse fille qu'il vénérait profondément, il avait, en rentrant à Paris, fait fermer derrière lui les portes de la ville. Geneviève avertie accourt. Alors les portes, à la grande admiration du peuple, s'ouvrirent, sans clef, entre les mains de la suppliante; elle rejoignit le roi et elle obtint de lui que les prisonniers n'eussent point la tête tranchée 1. C'était plus qu'un verre d'eau donné au pauvre pour l'amour de Dieu. Cette grâce accordée à la servante du Christ aura bientôt sa récompense sur la terre, dans la conversion du fils de Childéric, et dans les progrès éclatants de la dynastie mérovingienne. v

Au moment d'aborder l'histoire de Clovis, ne fût-ce que pour retracer simplement l'esquisse de cette grande figure, d'après l'historien qui a consacré les longues années de sa laborieuse carrière et les ressources variées d'un savoir étendu à l'étude des questions franques, il est impossible de, ne pas indiquer quelles sont les sources auxquelles M. Godefroid Kurth a puisé, et celles beaucoup plus nombreuses auxquelles il s'est abstenu de rien demander. Ces problèmes d'âge et d'authenticité d'ouvrages longtemps acceptés et respectés, ont été trop bruyamment soulevés depuis quelques années; ils ont reçu des solutions trop différentes, pour que le silence soit ici permis sur lés résultats de ces recherches et les conclusions de ces travaux.

La critique a joué surtout son rôle habituel de dissolvant, et, bien que les matériaux qui ont résisté à l'épreuve de ses réactifs aient gagné l'avantage de présenter une valeur désormais éprouvée, les documents ont fondu à l'oeil d'une manière quelque peu décevante .pour ceux que réjouirait leur abondance. Plus on étudie, moins l'on sait. Mais l'on sait 1. « Cum esset insignis Childericus rex Francorum, venerationem, qua eam dilexit, effari nequeo », etc. (Kohler, p. 26, 60 et 72. )


mieux et «c'est un gain fort appréciable pour qui ne poursuit que la vérité

Des six ou huit diplômes attribués à Clovis, aucun n'est regardé comme authentique tout au plus quelques-uns peuvent-ils être considérés comme des remaniements postérieurs d'originaux perdus. » Sont reconnues apocryphes et la Relation du colloque épiscopal tenu à Lyon, entre catholiques et ariens, devant le roi Gondebaud, et la prétendue Lettre du pape Anastase II, à Clovis.

Parmi les Vies de saints, les unes ont gardé leur valeur et leur intérêt; les autres ont été laissées ou rejetées dans le domaine de la littérature légendaire. Telle, comme la Vie de saint Arnulph de Tours, est traitée par M. Kurth de « roman pieux qui semble dépourvu de tout fondement historique2. Telle autre, comme la Vie de saint Césaire d'Arles (écrite avant 540) est déclarée mériter au moins, quant à son premier livre, « une entière confiance 3 ».

Autour des Vies de sainte Geneviève et de saint Remi se sont élevés des débats vraiment épiques entre Français, Belges et Allemands. La. Vie de saint Waast, si importante au point de vue du baptême de Clovis, passait généralement pour être du sixième siècle, par conséquent presque contemporaine. M. Krusch, le célèbre érudit des Monumenta Germanise historica, l'a ramenée au milieu du septième, et il a été assez habile pour nommer son auteur. La preuve péremptoire a été fournie par lui, que cet écrit hagiographique fut composé par l'abbé Jonas de Bobbio, durant un séjour à l'abbaye de Saint-Amand. Tout en reconnaissant les éminents services rendus par la critique de M. Krusch, par ses découvertes et par ses savantes publications, la hardiesse, 1. Nous ne pouvons donc partager l'avis du critique qui écrit « On était beaucoup plus abondamment renseigné sur le fondateur de la royauté franque il y a cent ans que maintenant en ce qui le concerne, chaque progrès de l'érudition est une négation. Il en résulte que les matériaux nécessaires pour reconstituer son règne et sa physionomie sont si rares, si fragmentaires, si peu sûrs qu'il semblerait à première vue qu'il faille renoncer à les employer. » (E. Rodocanachi, dans la Nouvelle revue, 15 février 1896, p. 875.) 2. Kurth, Clovis, p. 596.

3. Id., ibid., p. 597.


sinon l'étrangeté de plusieurs de ses opinions n'a pu rallier ni M. l'abbé Duchesne, ni M. Godefroid Kurth. A l'abri de pareils noms, l'on est suffisamment protégé contre la témérité de ses attaques 1.

La Loi salique, dans sa plus ancienne rédaction latine, appartient au temps de Clovis. Enfin, nous avons une lettre adressée par lui aux évêques de son royaume et plusieurs envoyées à lui-môme deux par saint Remi, une par saint Avite de Vienne, deux par Théodoric, roi des Ostrogoths, une par les Pères du concile d'Orléans.

Ces documents divers seraient d'un faible secours pour reconstituer un grand règne, si un véritable écrivain, séparé de notre héros par deux générations, mais rapproché par la tradition écrite ou orale, ne lui avait consacré quelques pages sans lesquelles, aujourd'hui encore, il n'y aurait pas d'histoire de Clovis. Né vers 538, vingt-sept ans après la mort du premier roi chrétien des Francs, saint Grégoire, devenu évêque de Tours, en 573, prit une part active aux événements du sixième siècle il voyagea à travers la Gaule, fut admis dans les cours, eut de nombreuses relations et se livra à beaucoup de recherches. Il réussit à recueillir, non sans peine sur l'époque précédente, quelques rares notices de chroniqueurs, quelques Vies de saints et quelques pièces ofiicielles. Les chroniques mises par lui à contribution semblent être des Annales d'Angers continuées dans la suite à Tours, et des Annales burgondes dues à un auteur plus ancien que Marius d'Avenches.

La Vie de saint Remi qu'il eut sous les yeux, a disparu de bonne heure, puisque. Hincmar, lui-même, n'en retrouva que des feuillets en mauvais état. Il connut aussi le texte 6

1. Un juge très compétent, M. Gabriel Monod, qui, le premier, attira l'attention en France sur les résultats des travaux allemands, en traduisant Junghans ( Histoire critique des règnes de Childerick et de Chlodovech. Paris, 1879, in-8), reconnaît que M. Kurth « traite à la fin du présent volume (Clovis, 1896) des sources du règne de Clovis dans un appendice excellent ». Qu'il lui reproche ensuite d'écrire sur un ton de « dévotion», le blâme n'enlève rien à l'éloge. Cela prouve simplement que M. Kurth, écrivain catholique, n'est point de l'école de M. Monod, écrivain protestant, pour qui la science n'a ni religion, ni nationalité ». V. Revue bleue, 29 février 1896, p. 285. Le Jubilé dit baptême de Clovis, par M. G. Monod.


primitif d'une Vie de saint Maixent, abbé du Poitou, dont il ne subsiste que des amplifications légendaires. L'élément d'information qui lui fut transmis par la tradition orale n'est pas quantité négligeable. Il ne peut avoir appris certains détails sur les pertes des Arvernes, tombés avec les Visigoths à la bataille de Vouillé, que dans sa ville natale de Clermont, au sein de la riche famille patricienne qui avait mis en son berceau le double héritage de la culture littéraire et ecclésiastique, si florissante dans la cité de saint Sidoine Apollinaire.

Des souvenirs sur Clovis, encore vivants en la mémoire des clercs de son diocèse de Tours, de ceux de Poitiers et d'Angoulême, sont entrés dans son œuvre.

Mais un autre élément plus considérable et plus original y a été retrouvé, que jusqu'à ces dernières années l'on n'avait guère soupçonné. Ce sont les emprunts faits aux chants populaires. L'existence de cette source vive courant çà et là, à travers les récits sommaires et secs de l'historiographe, pour leur apporter la couleur de l'imagination et la forme mouvementée du drame, a été mise en pleine lumière par l'éminent philologue, M. Godefroy Kurth, livre qui a fait époque dans la science, l'Histoire poétique des Mérovingiens (1893). Déjà, en 1861, un autre savant catholique, M. Lecoy de La Marche avait démêlé, dans la trame du style sévère de Grégoire, une sorte de légende agencée par le génie populaire avant d'avoir été confiée à V écriture 1. La thèse est maintenant démontrée, et la part a été déterminée des épisodes fournis à l'épopée franque par le règne de Clovis. Laissons à Henri Martin, avec sa stérile ténacité dans l'erreur, son entêtement de Frédégaire et du Gesta regum Francorum ou Liber historiée, et la mosaïque de Grégoire de Tours acceptée en bloc.

L'épopée qui, chez tous les peuples, fut la forme primitive de l'histoire, a existé chez les Francs aussi bien que chez les autres nations d'origine transrhénane. Les Goths et les Lombarde, les Anglo-Saxons et les Scandinaves ont immortalisé les exploits de leurs héros par des chants nationaux 1. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 20.


semblables à ceux que Tacite mettait dans la bouche de ses Germains. Les Francs ne constituèrent pas une exception. L'écho de leurs chants retentit dans les récits des historiens, depuis les plaisanteries de Julien l'Apostat sur la rauque harmonie de leurs accords semblables aux croassements du corbeau, jusqu'au versificateur du temps de Charlemagne, qui nous les montre célébrant, en des chants vulgaires, les aïeux les plus reculés du grand empereur les Pépin, les Charles, les Carloman et aussi Théodoric, Clotaire et Clovis

Le principe admis et la preuve faite, il était assez facile de reconnaître ces fragments poétiques insérés par Grégoire de Tours, dans sa prose rien moins que poétique ou classique et d'un ton plutôt ecclésiastique. Du nombre de ces faits, qui auraient été d'abord l'occasion d'un petit poème épique, seraient, dit M. Kurth, « l'histoire du mariage de Clovis, y compris celle des malheurs de Clotilde et de la vengeance qu'elle en tira par la suite, et celle de la manière dont Clovis se débarrassa des autres rois Francs 2.» Comme il arrive toujours, ce sont ces ornements légendaires que les chroniqueurs des âges suivants, se plairont à enrichir de nouvelles traditions ou à enguirlander de festons tressés de leurs propres mains. S VI I -S

Nous venons de voir sur quelles assises; de dimensions fort restreintes et de valeur assez diverse, repose tout monument historique qu'on puisse consacrer à la mémoire de Clovis. Mais abordons les différentes parties de l'édifice, solide dans l'ensemble, bien frêle et bien peu étayé par endroits, que lui élève M. Kurth.

L'on ignore entièrement où naquit le fils de Childéric et de Basine. On connaît seulement l'année, qui paraît être 466 3. De ce que Childéric bataillait en ce temps-là sur la 1. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, p. 51, sqq. f

2. Id., Clovis, p. 592.

3. Pour le calcul qui fournit cette date, voir W. Junghans, Histoire critique des règnes de Chiidérich et de Chlodovech, traduite par M. G. Monod, p. 20, n. 1.


Loire, contre les Visigoths et les Saxons, en conclure que la reine Basine ayant probablement dû accompagner son mari, l'enfant aura vu le jour dans la Gaule centrale, « peut-être à Orléans1 », cette conjecture nous paraît aussi gratuite qu'inutile. Peut-être sous la plume de M. Kurth émane-t-elle d'un sentiment de courtoisie envers la France; il nous serait facile de la lui rendre, en supposant que Clovis vint au monde dans la capitale des Francs, à Tournai. Mieux vaut taire ce que l'on ne peut connaître avec une probabilité plus fondée. Les peuples, comme le dit ailleurs, et fort bien, M. Kurth, sont comme les individus ils ne gardent pas le souvenir de leurs premières années. Il faut s'y résigner. N'imitons pas cet auteur du Gesta regum Francorum qui se plut à compléter, au huitième siècle, les renseignements géographiques, trop rares à ses yeux, donnés par saint Grégoire de Tours2; ni ce Roricon, prieur de Saint-Denis, à Amiens, vers l'an 1100, qui, enchérissant à son tour sur ses prédécesseurs, ne doutait pas que, les Francs s'étant établis jusqu'à la Somme, au cinquième siècle, Childéric ne fut mort dans la capitale de la Picardie. La découverte du tombeau de Tournai a été l'épilogue de cette petite fable. La moralité en est aisée à tirer.

En 481, quand Childéric mourut, Clovis avait quinze ans. D'après la coutume des rois Saliens, la majorité se proclamait à douze. Le fils du roi était donc initié déjà à la vie publique et aux exercices guerriers3. Il n'eut pas à être élevé sur le pavois, ce qui n'avait lieu que lors d'un libre choix fait par le peuple. Représentant direct de la dynastie royale, il succédait à son père par droit héréditaire. Les Francs étaient' profondément attachés aux descendants de Mérovée. Pour eux, leurs rois et ce titre était porté par tout membre de la famille- étaient les enfants des dieux, et, comme tels, ils avaient de par leur naissance autorité sur les peuples. Leur chevelure, conservée intacte, était le signe 1. W. Junghans, Histoire critique des règnes de Cliildérich et de Chlodovech, traduite par M. G. Monod, p. 239.

2. fd., ibid., p. 594.

3. Sur la formation guerrière des jeunes Francs, voir saint Sidoine Apollinaire, loc. cit.


distinctif de cette origine céleste. Qu'ils portassent ou non la couronne l'encadrement de ces boucles souveraines les désignait, vivants ou morts, à l'inaltérable fidélité de leurs hommes et au respect de l'étranger ou'de l'ennemi. Ce n'est qu'après une décadence accentuée de génération en génération, que ce diadème naturel, ne flottant plus sur leurs épaules, comme la crinière du lion, surtout aux jours de combat, sera comparée par un railleur byzantin à des « soies de porc »;

Au temps de Clovis, elle est le plus glorieux emblème de la royauté, celui qui convient au guerrier supérieur, capable de faire par sa taille et son courage honneur à son armée. Saint Avite, écrivant plus tard à Clovis, n'oublie pas de mentionner ce signe distinctif de sa race et de lui rappeler qu'il est un vrai chevelu sous le casque sub casside crinis nutritus.

Quel emploi le jeune roi ferait-il de son pouvoir ? Le lionceau allait-il sortir de sa retraite de Tournai? Irait-il chercher fortune dans cette Gaule du centre, proie tentante et réservée au premier agresseur? Cinq années durant, 481486, il se recueillit sans que personne 'puisse dire si ce fut pour affermir son autorité ou pour préparer une guerre d'invasion. Volontiers l'on s'arrêterait à cette dernière ihypothèse, à voir dans la suite le plan de conquête réalisé méthodiquement par ce chef barbare, aussi avisé et prévoyant qu'actif et courageux. Tout le pays, au nord de la Loire, n'avait plus de maître. Les cités, avec leur évêque pour défenseur, vivaient chacune pour soi et se protégeaient isolément à leurs propres risques et périls.

Parmi ces villes, l'une des plus en vue dans les régions du nord, était Soissons. Un fils d'JEgidius, nommé Syagrius, s'y était taillé une sorte de principauté indépendante, fort restreinte, sans doute, bien que Grégoire de Tours, adoptant le parler des Francs, la qualifie de royaume. L'on ne saurait pas même affirmer que ce roi des Romains fût maître des milices. Mais il était fils et petit-fils des derniers généraux de l'Empire, et la ville qu'il semblait tenir d'eux en héritage, avait des airà de capitale. Assise sur sa colline au bord de l'Aisne, enrichie par le travail de ses importantes


fabriques d'armes et de machines de guerre, elle élevait au milieu de son enceinte rectangulaire ses somptueuses demeures privées et ses beaux monuments publics. A l'ombre de ces splendeurs païennes, le culte chrétien avait ses sanctuaires plus humbles une basilique dédiée à la sainte Vierge et aux saints Gervais et Protais, avait surgi d'un temple d'Isis un modeste oratoire recouvrait les restes des deux martyrs Crépin et Crépinien, deux artisans, venus de Rome en Gaule féconder de leur sang la semence de l'Évangile.

Comme dans les grandes inondations, l'on voit à côté des plus furieux courants un îlot qui émerge tranquille avec sa verdure, Soissons avait regardé passer du haut de ses murailles les envahisseurs de l'an 406 et les hordes vandales de 451. C'était un butin opime réservé aux Francs. Clovis résolut de s'en emparer pour son premier exploit. Mais il ne voulut agir qu'à coup sûr. Ayant sollicité et obtenu l'alliance des deux rois Saliens ses parents, Ragnacaire et Chararic il se sentit le plus fort et marcha. A la mode des chefs de son pays, pour déclaration de guerre il envoya un défi à Syagrius, le priant de choisir le terrain et de fixer le lieu de leur rencontre. Les usages germaniques ne lui eussent pas permis d'attaquer un adversaire en tout honneur sans cette sommation préalable. Syagrius répondit en général qui compte sur son habileté stratégique; et brave lui aussi, mais d'une autre manière, sans rester abrité derrière des murs, il vint en rase campagne offrir la bataille à Clovis. Le lieu qui en fut le théâtre n'a pu être déterminé. L'issue seule est connue. Sous le choc impétueux des Francs, la petite armée romaine fut rompue. Témoin impuissant du désastre, Syagrius ne songea ni à rentrer dans sa cité désormais sans garnison, ni à s'abriter dans quelque autre forteresse il prit la fuite, rarement un romain eut honte de le faire, et, dans sa course précipitée, il ne s'arrêta qu'au delà de la Loire, à Toulouse, auprès du roi Alaric II. Il oubliait que ces Visigoths du Midi, n'avaient jamais été que des trembleurs 1. Clovis, dont l'autorité rayonnait jusqu'aux limites 1. « Ut Gothorum pavcre mos est. » Greg. Tur., Hist. Fi:, II, xxvn, t. I, p. 88.


de ces lointaines contrées, réclama, avec menace de guerre, l'extradition du trop confiant réfugié. Alaric eut peur. Il commit la lâcheté de livrer son hôte, enchaîné, aux ambassadeurs du Franc. Le vainqueur se souvenant peut-être que les Romains de Trèves jetaient aux bêtes de leur amphithéâtre les rois, ses aïeux, mit le vaincu aux fers puis, son royaume une fois conquis, avec la prudence qui était la doublure de sa fière vaillance, il fit tomber en secret, sous le glaive, la tête du prisonnier

VII

C'est bien ce même caractère de prudence politique, ce même art de se contenir jusqu'à l'heure de l'action, qui se révèle au vif dans l'anecdote fameuse du vase de Soissons. La ville prise, on s'en était allé en tournée de pillage. Au retour de l'expédition, les bandes franques, chargées de butin, se réunissent pour le partage dans leur nouvelle capitale. Beaucoup d'églises, avec leurs trésors d'orfèvrerie, leur avaient été une proie facile. De l'une d'elles, les barbares avaient emporté tous les ornements et tous les vases sacrés. Une grande urne s'y trouvait comprise, merveilleuse de beauté. L'évêque du diocèse envoya des messagers la réclamer. Clovis se fait suivre par le délégué épiscopal jusqu'à Soissons. Mais les parts de butin étant mises en commun et tirées au sort, le roi n'avait aucun droit préalable d'option sur un objet particulier; encore moins pouvait-il punir comme un délit l'exploit du pillard. L'urne d'or était de bonne prise. A quel habile procédé Clovis a recours, et avec quelle-souplesse le chef qui, à son regret, ne peut se tailler la part du lion, emprunte, pour l'obtenir, la douceur de l'agneau! « Je vous en prie, dit-il, mes braves guerriers, vous ne me refuserez pas, en dehors de ma part, au moins le vase que voilà 2 ». Les plus courtisans répondent par des paroles de soumission au -bon plaisir du « glorieux roi ». Un soldat, ne connaissant que la loi brutale du premier occupant et l'aveugle arrêt du hasard, frappe le vase de sa francisque. La voix haute, il refuse d'accorder à 1. « Emu gladio clam feriri mandavit. n Greg. Tur., Hist. Fi\, II, xxvii, loc. cit.

2. Id., loc. cit.


la prière du monarque rien de plus « que ce que le pur sort lui donnera ». Tous restèrent stupéfaits. Clovis rendit le vase à l'envoyé de l'évêque et dissimula. « Il comprimait, dit Grégoire, sa colère de l'affront, sous le calme de la patience, mais,en gardant une blessure cachée au fond du cœur1 ». Une année entière il sut attendre l'occasion favorable du châtiment. La revue générale au Champ-de-Mars la lui offre. Les armes du récalcitrant sont toutes en piteux état. Reproches mérités; la mort sur place. Les circonstances de l'exécution et les termes de la sentence sont tels que l'on ne sait quoi le plus admirer ici du sang-froid du roi, de sa préméditation ou de son habileté à faire incliner spontanément sous sa hache la tête du condamné. L'armée se retira, laissant passer la justice du talion.

Mais il y a plus. Dans ce bras levé du justicier, retombant sur un déprédateur et un profanateur de bien d'église, n'aperçoit-on pas quelque image anticipée de l'avenir, une vision du bras séculier mis au service de la puissance ecclésiastique ? Est-ce un signe avant-coureur du baptême de Clovis, et, avec lui, de la monarchie franque? M. G. Kurth n'a même pas attendu cet épisode suggestif pour répondre. Dès l'avènement de Clovis (481) il a cru voir se nouer des relations de réciproque bienveillance entre le roi mérovingien et l'épiscopat gallo-romain. Une lettre sans dâte adressée par saint Remi, évêque de Reims et métropolitain de la deuxième Belgique, à Clovis, sert de base aux considérations, que l'historien catholique développe, prématurément peut-être, sur cette union. Ce ne sont pas seulement les suffragants de l'évêque rémois, qu'il croit pouvoir nous montrer empressés d'acclamer le nouveau roi de Soissons et de faciliter sa prise de possession, en empêchant une résistance désormais stérile c'est de la Loire à la Meuse, de Nantes à Verdun, qu'il s'applique à faire recevoir les Francs en amis par les cités transformées en républiques municipales indépendantes et inspirées par l'éloquence persuasive des évêques. Clovis qui, au lendemain de la prise de Soissons (486), nous est signalé par Grégoire de Tours comme 1. « Rex iniuriam suam patientiae lenitate coercuit. servans abditum sub pectore vulnus, » Greg. Tur, Hist. Fr., II, xxvii, loe. cit.


la cause responsable des déprédations commises par ses troupes dans les églises, « car il était encore enveloppé dans les erreurs de l'idolâtrie » -mais que l'histoire du vase restitué nous a révélé aussi dès la même époque comme donnant satisfaction à une réclamation épiscopale, aurait continué de témoigner à ces tout-puissants arbitres de la Gaule, la même déférence que,son père Childéric, et cela au plus grand avantage des populations. A Nantes, l'apparition du pontife mort, saint Émilien, fait lever le camp aux barbares. Leur chef Chillon, un lieutenant de Clovis ? se convertit et il est régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint. A Verdun, pendant un siège mémorable, resté de date incertaine, mais placé ici avec vraisemblance par M. Kurth, l'évèque étant venu à rendre l'âme, tandis que le bélier des Francs battait les murs, un vieux prêtre du nom d'Euspicius va, au nom de ses concitoyens révoltés 2, porter leur capitulation à Clovis et lui demander grâce. Clovis l'accorda. Alors le prêtre, tenant le roi par la main, l'amène au pied des remparts les portes s'ouvrent et le clergé s'avance en procession à la rencontre du vainqueur.

Dans la même époque encore, c'est-à-dire en cette période obscure de dix années (486-496), éclairée par Grégoire de Tours d'un seul trait, plus rapide que lumineux, « guerre sur guerre et victoire sur victoire3», et qui suivit la prise de

1. « Quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutus. » Greg. Tur., Bisl. Fr., II, xxvii, t. I, p. 88.

2. M. G. Kurth consacre une note importante ( Clovis, p. 265. n. 1) à établir, d'après la Vita saneti Maximini et le Catalogue des évêques de Verdun, que telle est bien, dans la chronologie si embrouillée du règne, la place du siège de Verdun. Il resterait à expliquer les mots defectio et perduellio, qui semblent impliquer une première occupation suivie de révolte. Mais peutêtre aussi a-t-on bien tort de prendre ces textes au pied de la lettre, étant donnée l'habituelle impropriété d'expression de tous ces chroniqueurs plus ou moins barbares.

3. « Multa bella victoriasque fecit. Greg. Tur., II.xxvn. Cette sécheresse absolue et ce manque complet de renseignements succédant brusquement chez Grégoire à des récits pleins de détails pittoresques et de propos à effet, est un des indices les plus significatifs de la double source où il puise alternativement les annalistes peu ou point renseignés, et les légendes populaires. Celles-ci n'ont retenu, des événements militaires et politiques les


Soissons, le nouvel historien de Clovis fait rentrer un autre siège illustré par le dévouement de sainte Geneviève. Cinq ans suivant les uns, dix ans d'après les autres 1, les Francs assiégèrent Lutèce. L'investissement amena la famine. Geneviève s'échappe en barque, gagne la Champagne, organise sur l'Aube une flottille de ravitaillement, manque de périr et rentre en triomphe avec des vivres pour les pauvres affamés 2. De là à conclure que son influence ne fut pas étrangère au pacte qui aura enfin ouvert Paris à Clovis, il y a quelque distance à franchir. M. Kurth ne recule pas devant ce vide laissé par l'histoire. L'immense popularité de la sainte patronne de la cité lui semble un indice 3.

Ainsi le roi païen aurait déjà subi un peu partout l'ascendant des personnages religieux.

VIII

Son tempérament de barbare n'en restait pas moins intact et les scènes sanglantes qui vont clore la guerre contre les Thuringiens, en cette dixième année de son règne, évoquent l'idée d'un héros d'épopée antique, également féroce et rusé, impitoyable envers ses parents eux-mêmes et assaisonnant de cruelles railleries ses plus farouches exploits. Trois royaumes Saliens existaient alors, issus sans doute du partage des conquêtes de Clodion celui .de Soissons, qui, étendu parles armes de Clovis jusqu'aux extrémités de l'Armorique, faisait maintenant de ce prince le plus puissant monarque de l'Occident celui de Tongres ou Thuringie, voisin de la fabuleuse Dispargum4, capitale primiplus importants, que les épisodes frappants et les bons mots des chefs ou des soldats.

1. « Tempore igitur, quo obsidionem Parisius quinos per annos, ut aiunt, perpessa est a Francis », etc. ( Kohler, op. cit., pp. 33 et 64.) Clovis n'est nommé dans aucun des deux textes.

2. Ibid., p. 36 et 65.

3. Kurth, Clovis, p. 264.

4. « Les recherches les plus obstinées n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement». Id., ibid., p. 174. On a identifié tour à tour cette résidence royale avec Diest, Duysborch en Brabant et Duisburg dans la Prusse rhénane.


tive des Francs enfin celui de Cambrai, où régnait Ragnacaire. Clovis allait se défaire successivement de ses deux rivaux.

Le roi de Thuringie n'est pas connu avec certitude. Une conjecture plausible amène le nom de Chararic sous la plume de M. Kurth. Nous nous souvenons, en effet, qu'à la veille d'attaquer Syagrius, Clovis avait fait appel au concours des rois Francs. Chararic lui amena bien ses troupes, mais à la bataille livrée près de Soissons, il s'immobilisa à distance dans une attitude neutre, attendant avant d'intervenir en faveur d'un parti, que la victoire fût décidée Clovis n'avait coutume ni d'oublier ni de pardonner les injures. Le temps même n'affaiblissait pas ses rancunes. Le Thuringien expia chèrement sa récente trahison. Tombés, lui et son fils, au pouvoir du Franc, ils eurent la chevelure coupée pour être ordonnés, l'un prêtre, l'autre diacre. Comme le père se lamentait, son fils le consola « C'est à un arbre vert qu'on a taillé les branches, dit le jeune prince mais elles ne sont pas tout à fait mortes; elles auront bien vite repoussé et grandiront encore. Puisse périr, et aussi promptement, celui qui a fait cela » Clovis commanda de leur trancher la tête il s'empara ensuite de leur royaume, et de leurs trésors et de leur peuple. •̃ La fin de Ragnacaire de Cambrai est non moins tragique. Vaincu et prisonnier, il fut amené devant Clovis lès mains liées derrière le dos. « Pourquoi, lui dit le roi, as-tu déshonoré notre race jusqu'à te laisser enchaîner? Mieux eût valu pour toi la mort. » Et levant sa francisque, il la lui rabattit sur la tête. Se retournant vers Richaire, frère de la victime « Si tu avais prêté secours à ton frère, il n'aurait certainement pas été lié. » Et Richaire tomba à son tour sous la redoutable hache.

Un deuxième frère, Rignomer, fut mis à mort au Mans. Un grand nombre de leurs proches auraient aussi, d'après Grégoire de Tours, subi le même sort2.

1. « Eminus stetit, neutre adiuvans parti; sed eventum rei exspectans, ut cui evenerit Victoria, cum illo et hie amicitia conligarel. » Greg. Tur., Hist. Fr., II, xli, t. I, p. 104.)

2. Id., ihid., II, un.


Nous touchons à la grande thèse historique de M. Kurthl. Il est acquis à ses yeux que les traditions recueillies par le chroniqueur sur le meurtre de Chararic, de Ragnacaire et des siens ne sont que des chants populaires. Des poètes barbares se sont plu à y peindre, avec des couleurs poussées au noir et des traits démesurément agrandis, les qualités et les défauts de leurs héros. Clovis est devenu, dans leurs récits idéalisés, une sorte d'Ulysse. Chez lui, l'intelligence et la ruse se changent en sinistre'duplicité le courage et l'énergie en férocité implacable. Ils s'imaginaient, ces grossiers aèdes, glorifier et embellir leurs personnages mais, avec le progrès de la civilisation et de la morale, ce qui était, pour leur esprit fruste et leur conscience mal ébauchée, qualité ou vertu, a été justement considéré par les âges plus éclairés comme défaut ou vice.

Reste l'opération très délicate de faire un départ précis entre l'élément historique et les exagérations de la légende. Pareille tâche, que l'on aime à comparer de nos jours à l'analyse chimique, est loin de présenter la certitude des résultats dus aux expériences scientifiques. Le flair du critique reste trop souvent, en l'absence de procédés infaillibles, l'unique criterium de discernement. L'expérience qui s'acquiert à un haut degré par les études spéciales poursuivies pendant nombre d'années, ainsi que la connaissance expérimentale d'une époque déterminée, pour ainsi dire rétrospectivement vécue, donnent aux maîtres de l'enseignement et du savoir, une autorité que l'on aurait mauvaise grâce à leur contester. A ce titre, M. G. Kurth, qui s'est enfermé depuis trente ans dans le cercle étendu de l'histoire des civilisations et dans le cercle restreint des questions mérovingiennes, mérite que l'on prenne ses opinions en grave considération. Nous adopterons donc volontiers ses conclusions, lorsqu'il rejette les mots arrangés et les récits dramatisés. Ces mises en scène avaient frappé les chroniqueurs en quête de documents, et ils s'étaient dédommagés de la pénurie des notices fournies par les historiographes romains, en se laissant aller au charme de fictions 1. Kurth, Clovis, p. 282.


vivantes encore sur toutes les lèvres des Francs, avec les chansons guerrières de leurs ancêtres. Il en a été autrefois comme depuis; l'attrait du pittoresque a séduit, et, comme il fallait combler des lacunes plutôt que de faire aveu d'ignorance, maint auteur a préféré se parer de faux ornements.

Pour en revenir à Ragnacaire et à Chararic, auquel plus qu'à héros de l'époque la légende a prêté, peut-être ne prêtait-elle qu'aux riches, J\ï. Kurth admet que tout ce qui subsiste de leur histoire, c'est leur défaite et la conquête de leurs domaines par Clovis.

Mais ici se pose une autre question aussi grave celle de la chronologie. De quel droit placer « selon toute vraisemblance » entre 486 et 496, dans les dix premières années du roi conquérant des faits que la plupart des historiens, Grégoire de Tours le premier, avaient relégués dans ses dernières années ? Et ce n'est pas là, remarquons-le tout d'abord, une pure question de chiffres, un problème indifférent, imaginé pour l'unique plaisir de ceux qui s'amusent à vérifier les dates. Il s'agit de savoir si ces actes de cruauté, ces crimes d'État si l'on veut, mais enfin ces crimes, furent commis par Clovis baptisé ou par Clovis païen, par un roi de vingt à trente ans, encore dans la première fougue de son ambition, ou bien par un souverain en pleine maturité de l'âge et en qui l'habitude du christianisme aurait dû adoucir la barbarie juvénile du Sicambre.

Sans se laisser guider par aucune idée préconçue, M. Kurth se sépare nettement de Grégoire de Tours et de ses nombreux suivants. Au fond, ainsi qu'il l'explique, les traditions accueillies par le chroniqueur ne portaient pas de date. En les rejetant à la fin de son récit, il a fait ce que font encore aujourd'hui les historiens en pareil cas, surtout les biographes. Des présomptions tirées, les unes de l'époque où fut rédigée la loi salique, époque où tous les Francs vivaient déjà sous la seule autorité de Clovis les autres de la fondation par le même Clovis, de l'abbaye de Baralle, au diocèse de Cambrai, portent aussi à ramener la mort de Ragnacaire et de Chararic au commencement du règne. On pourrait ajouter que le déclin en est encombré par assez d'autres


événements pour ne pas le surcharger inutilement de ceux-là. Mais quelles qu'aient été vers l'an 491 les limites du royaume de Clovis, déjà le nom et le prestige du chef des Francs avaient passé les frontières de la Gaule. Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths d'Italie, obtenait sa sœur Alboflède en mariage. Lui-même, entré dans sa vingt-cinquième année, et dans tout l'éclat de sa gloire, allait demander aux Burgondes une épouse de sang royal.

(A suivre.) H. CHÉROT.


PAYSAGES HISTORIQUES

UN JOUR DE PAQUE AU TEMPLE DE JÉRUSALEM

1

Au début du mois de Nisan, on a célébré la première néoménie de l'année. De grands feux allumés sur le mont des Oliviers ont donné le signal aux campagnes voisines. Le signal s'est répété de hauteurs en hauteurs jusqu'aux frontières de l'Idumée et de la Syrie 1, en même temps que des courriers étaient expédiés dans les provinces. Tout Israël est averti que dans quatorze jours il faudra se présenter à Jérusalem, faire ses offrandes légales et manger l'agneau. Les jours se passent, et, de toutes parts, le peuple s'ébranle et les caravanes se mettent en marche. Quatorze nisan. Ce soir, au coucher du soleil, la grande fête commence.

Dans la matinée, rien n'a été changé au service du temple: au point du jour, les veilleurs de nuit sont montés au sommet du Naos pour épier le lever du soleil. Dès que le premier rayon a jeté sa lueur au faîte d'une citadelle qui domine l'horizon du sud-est, ils ont crié « Le jour est à Hébron » et une sonnerie de trompettes a éclaté au-dessus de la ville sainte2. Les prêtres se sont baignés, ont revêtu la robe sacerdotale, immolé l'agneau, chanté l'office dans une des salles du sanhédrin, lu sur le peuple un fragment delaloi, brûlé l'encens devant le voile du temple. Pendant ce temps, groupés autour de l'autel, des centaines de musiciens, "accompagnés de harpes, de cymbales et de tambourins, déroulaient les lentes et indécises mélopées de la Psalmodie; et l'orgue un orgue bien primitif, sorte de cornemuse perfectionnée 1. Rosch ha-schanah. n, 2. Cf. Lightfoot, Works, t. I, p. 950. 2. Tr. Joma., m, 1.


envoyait ses éclats criards, par-dessus la vallée du Cédron, jusqu'au mont des Oliviers 1.

II

̃ Durant la journée, les dernières caravanes arrivent de tous côtés. Le sirocco, âpre et sec, balaie et emporte les tourbillons de poussière vers le nord. Par les déchirements rocheux et encaissés qui font la route de Jéricho défilent des groupes de prêtres. Du sud, les gens d'Hébron et du désert suivent la voie romaine qui vient d'Egypte, ou les antiques chaussées de basalte attribuées à Salomon. De l'ouest, ceux de la côte, et du nord, les Galiléens. Les hommes et les enfants à pied marchent, tenant les bêtes par la bride, la besace sur le dos, la robe relevée à la ceinture, le turban sur la tête, le manteau pendant à l'épaule et frangé de bleu aux quatre an.gles, selon la loi. Et l'on chante sur la route les hymnes du pèlerinage, psaumes graduels, tandis que du haut de leur monture, au trot des mules ou au balancement des chameaux, les femmes accompagnent la psalmodie au bruit du sistre ou du tambourin.

Jérusalem est loin encore, mais voici là-bas les dernières hauteurs qui la cachent, et les caravanes entonnent (Ps. cxx) J'ai levé les yeux vers les montagnes.- D'où me viendra le secours ? Le secours me viendra de Jéhova, créateur du ciel et de la terre. La route n'était guère longue en somme, une semaine pour venir des points les plus éloignés, mais que de dangers en quelques lieues 1 Le jour, le soleil et ses ardeurs déjà brûlantes; la nuit, les rayons de la lune, qui peuvent parfois causer des congestions mortelles2; au centre, les gens intraitables de Sainarie; au sud et un peu partout, les bandes de pillards; à l'est, le Jourdain que la fonte des neiges du Liban a grossi et qui déborde dans sa plaine. Mais, Il ne sommeille pas le gardien d'Israël. En plein jour, le soleil ne te nuira pas, ni la lune pendant la nuit. ( Ps. cxx. ]

1. Tr. Tamid., v, 4,5, 6. Tr. Joma, 43, 2. Erachin, 10 b. Cf. Lesêtre, Psaumes, p. xxxix.

2. Lesêtre, les Psaumes, p. 602, note 6.


Si Jéhova n'eût été pour nous, quand les hommes se sont levés contre nous, ils nous eussent dévorés vivants. Les eaux nous eussent submergés le torrent eût passé sur notre âme, sur notre, âme eussent passé les eaux impétueuses. ( Ps. cxxin. ) Et ainsi chantant, l'on fait route par les plateaux ondulés, couverts de moissons presque mûres, par les collines vêtues, à ce moment de l'année, d'une épaisse végétation, fleurs éphémères qui ont profité des dernières pluies du printemps pour croître et germer au premier soleil. Les chemins ont été réparés et la pierre des puits écartée, afin de permettre aux caravanes de se rafraîchir en passant. On voyage encore de jour, car les nuits sont froides et la chaleur du soleil est tolérable.

Puis les caravanes se rencontrent, se croisent, et ce sont des saluts, des prosternements, des démonstrations à n'en plus finir. « La paix sur vous! Vos cœurs au large! Bénie votre mère » Et un cantique court et joyeux éclate Voyez 1 Il est bon et doux d'habiter entre frères, doux comme l'huile qui descend sur la tête, – sur la barbe, la barbe d'Aaron, et jusqu'à la frange de ses vêtements.

III

Suivons les pèlerins qui viennent de l'est ou du nord-est, et montent la colline des Oliviers du côté de Béthanie. La route serpente à travers les champs où les épis achèvent de mûrir, et où la faux n'a pas encore été mise. Demain seulement la première gerbe sera offerte au Seigneur et secouée par le prêtre vers les quatre points cardinaux. Ce sera le signal de la moisson 2.

Le chemin, sous les cèdres et les bouquets d'oliviers alors nombreux, monte, tourne tout à coup, et Jérusalem, jusquelà cachée par la croupe de la montagne, apparaît. Tous tombent à genoux et se prosternent le front dans la poussière.

1. Marhaba, Selâm Alek. Cf. Luc, xi, 27.

2. Levit., xxiii, 10. IV Reg., iv, 42. Josèphe, Ant. Juà' III, x, 5. Tr. Menachoth., x, 2, 6.


Dans son atmosphère transparente, toute brillante et splendide, la sainte Sion émerge de ses deux vallées ombreuses, le Cédron et la Géhenne. Au premier plan, le templel, comme une montagne de neige, dit Josèphe. Le soleil qui monte au sud-est frappe obliquement les pinacles de marbre, les toits dorés, les murailles blanches, leur donnant ces teintes de pourpre et de rose que ne connaissent guère nos édifices grisâtres du Nord. Tout se perd dans un éblouissement. Les yeux aveuglés, dit encore l'historien juif, se détournent malgré eux.

En arrière du temple, la forteresse Antonia, carrée, massive, cachant derrière ses murailles en larges pierres blanches polies, tout un palais, cours, portiques, fontaines, casernes, et portant à trente-cinq mètres environ la plateforme d'une de ses tourelles l'on voit se mouvoir un point rouge, la sentinelle romaine 2.

Par derrière, la ville monte, descend, s'étale selon le caprice des collines. Des murs du temple se détache l'enceinte qui suit les pentes d'Ophel, descend au fond de la vallée des Fromagers, le Tyropseon, laisse en dehors Siloé, sa piscine et ses jardins, remonte brusquement sur la hauteur dite aujourd'hui de Sion, entoure un quartier qui déjà se dépeuple, longe la vallée de la Géhenne où brûle toujours un grand feu destiné à consumer les immondices de la ville, et disparaît dans l'éloignement. Autant que l'œil peut la suivre, c'est un chapelet de tours serrées, dessinant partout des angles et des saillies. Tout à l'extrémité, trois grosses masses blanches inégales dominent. Ce sont les tours bâties par Hérode pour abriter son palais qui s'étend à leurs pieds dans la verdure3.

Dans l'intervalle, serrées sur les flancs des collines, blotties au fond des vallées, descendant en cascades sur les pentes roides du Tyropéon, resserrées au sud et à l'est par la ceinture de murailles, mais vers le nord, débordant par toutes les portes, les maisons s'entassent comme un tas de menus cubes blanchâtres jetés au hasard. Çà et là des mas1. Bel. Jud., V, xiv, 13.

2. Bel. Jud., Y, xv.

3. Tacite. Hist,, V, xi. Jos., Bel. Jud., V, iv, 3


sifs d'arbres. Un peu partout, de grands mâts dressés audessus des toits plats marquent les synagogues Vers le centre, au pied de l'Antonia, les portiques d'un forum, un grand pont jeté au-dessus de la vallée du Tyropseon je ne sais où, les formes arrondies d'un amphithéâtre, d'un hippodrome et d'un théâtre. A peine si deux ou trois grandes rues laissent deviner leur ligne étroite et sinueuse au milieu de ce chaos.

Pour cadre au tableau, vers le nord s'étagent les monts de Juda, longues ondulations pelées qui s'élèvent de l'ouest pour tomber brusquement sur le Jourdain. Plus loin, les monts d'Éphraïm et, tout à l'horizon, comme suspendues blanches et pâles sur le bleu du ciel, les neiges du Liban. A main gauche, un sol profondémént raviné, triste, pierreux, qui descend sur la plaine de Jéricho. Au sud-est, la grande dépression de la mer Morte, avec son atmosphère bleuâtre, tremblante, lourde, pleine de mirages par derrière, les monts de Moab, dentelés comme une- scie, baignés d'une lumière de pourpre et barrant l'horizon comme une muraille à pic. Au sud, les plaines qui s'échelonnent de la Géhenne vers Bethléem et Hébron, et, à perte de vue, les monts d'Arabie.

Tout cet ensemble prend aux fêtes de Pâque un aspect inaccoutumé. La ville que Néron traitait de bicoque2, voit en huit jours sa population de cent à deux cent mille habitants, déjà fort entassée dans l'enceinte, monter à plus d'un million 3.

La foule arrivait par toutes les routes et débordait par toutes les portes. On s'installait dans les maisons comme chezsoi; toutes étaient ouvertes et regorgeaient de monde. A chaque entrée pendait un rideau, et une table était dressée pour inviter à entrer. La ville bourdonnait comme une gigantesque ruche. Une cité nouvelle s'improvisait sur toutes les hauteurs environnantes, cité de tentes et de baraques. Les 1. Fretté, Notre-Seigneur Jésus-Christ, I, p. 176.

2. Josèphe, Bel. Jud., VI, ix, 3.

3. Bel. Jud. xui, 7. Tacite donne à Jérusalem une population de 600 000 âmes au moment de la guerre. Josèphe la fait monter à 3 000 000 pendant le siège et sur ce nombre il en mourut, dit-il, 1 100 000.


jardins, les villas, les champs, les rochers, tout était envahi. Quatre perches, quelques nattes d'osier, des feuilles de palmier cousues faisaient l'affaire. Ainsi du mont Scopus au mont du Scandale, du mont Gareb à Bethphagé, une zone immense d'habitations légères et de campements courait de colline en colline. Les Galiléens, croit-on, s'étaient comme approprié la cime la plus septentrionale du mont des Oliviers.

IV

De ce sommet, par un sentier difficile, le pèlerin descend vers le Cédron. Au milieu des grands jardins pleins d'herbe et enclos de pierres sèches, qui remplissaient en ce temps-là le fond de la vallée, les cèdres, les oliviers, les grenadiers se serraient en d'épais bosquets autour de quelques villas. De nombreux tombeaux creusés dans le roc, précédés d'un vestibule à façade grecque ou surmontés d'un édicule, reblanchis à neuf, font sur la verdure ou la roche grisâtre des taches d'un blanc criard 1. Auprès du pont jeté sur le torrent, des cèdres forment un gros bouquet, et au-dessus vole une nuée de pigeons tout près, un bazar, et de grandes volières. C'est là, dans la propriété de la famille sacerdotale et sadducéenne d'Anne et de Caïphe, que tout Israël doit se fournir des tourterelles à offrir dans le temple.

Du fond du Cédron, l'on a devant soi, à l'ouest, une pente roide. Tout en haut, les murs du temple.

Sur le sentier qui monte au milieu des tombes et des roches, la foule se presse des enfants, tenant leur père par la main, essaient leurs petits pas. L'enfant, dit-on, était dispensé de se présenter au temple, jusqu'au jour où il pourrait gravir la montagne sainte à pied, soutenu par son père2. Nous sommes sur un terre-plein, au pied des énormes murailles du temple, en face de cette porte de Suse dont parlent les rabbins3.

Le mur en cet endroit s'étend du nord au sud sur une longueur de 450 mètres environ, et une hauteur qui va jus1. Cf. Math., xxiii, 27.

2. Tr, Joma., fol. 82, 1.

3. Tr. Menakoth., p. 86. Josèphe ne parle pas de cette porte.


qu'à 30 mètres, à l'angle sud-ouest. On dirait moins l'entrée d'un sanctuaire que les abords d'une forteresse. « Maître, quelles pierres » s'écriaient les apôtres, un jour qu'ils sortaient du temple et ils montraient sans doute ces blocs énormes, qui atteignent jusqu'à 7 et 11 mètres de long1. Puis, levant les yeux et apercevant là-haut l'extérieur des grands portiques « Maître, quelle bâtisse » Et Josèphe assure qu'à regarder du faîte le pied des murs on avait le vertige.

V

11 y avait eu toute une colline à transformer en surface plane. Le point central, le rocher où le Jébuséen Areuna vannait son blé quand David vint lui marchander son terrain, fut respecté, et servit de base au Saint des Saints. La croupe du mont Moriah fut nivelée tout autour. Ici on abattit la crète d'une roche, là on exhaussa le sol. Le mamelon fut, sur trois côtés, entouré d'un énorme mur de soutènement en blocs reliés par des crampons de fer. Sauf de grandes voûtes, de gigantesques citernes, des souterrains et des aqueducs, ménagés au sud entre l'enceinte et le roc, l'intérieur fut comblé d'un noyau de rocailles. A l'extérieur, le pied des murs fut chaussé de remblais. Et l'on eut ainsi une grande plate-forme en trapèze d'une superficie de plus de 18 hectares.

Ces grands murs, doublés de portiques en dedans, se hérissaient de tours aux angles et au-dessus de plusieurs portes. En temps de paix on avait là autant d'appartements, de magasins ou d'arsenaux au-dessus de la porte de Suse, on gardait le dépôt des mesures légales, le « poids du sanctuaire 2 ». En temps de guerre, la tour devenait donjon. A travers la foule de mendiants et d'estropiés, de marchands et de pèlerins, de païens et de Juifs qui se pressent aux abords du temple, nous entrons dans un grand vestibule voûté, séparé en deux nefs par deux colonnes. Les battants 1. llm,80X1.60X3- Le plus grand bloc de Baalbeck a 19 mètres de long.

2. Smith, Dict. of the Bible, t. III, p. 1742.

3. Stapfer, p. 393.


de porte sont plaqués d'argent Au fond est l'escalier qui communique avec le parvis. Ce lieu de passage est aussi un lieu de réunion. La foule y stationne autour des rabbis qui enseignent ou des plaideurs qui discutent 2.

VI i

Montons l'escalier nous voilà sur une vaste esplanade entourée de portiques; et, tout au centre, juste en face de nous, une autre enceinte flanquée de tours étincelantes de marbres et de métaux précieux, et dominée elle-même en arrière par un haut pylone blanc et or.

A main droite, le parvis moins large est encore rétréci par la masse compacte de l'Antonia qui s'enfonce comme un coin à l'angle nord-ouest, interrompt la ligne des portiques et prend un large lambeau de l'esplanade. A côté, la porte de Théri, ordinairement condamnée à cause du voisinage de la citadelle, devait cependant aux jours de fête ouvrir passage aux troupeaux entiers qu'on amenait pour les sacrifices3. Ils entraient dans la ville par une porte sise tout à côté de là, et dite « porte des Brebis4»; on les lavait dans de vastes piscines qui forment en dehors comme un fossé sous les murailles de l'enceinte, et de là on les poussait par masses sur le parvis. Le premier qui commit cette profanation-les Talmuds nous ont conservé son nom s'appelait Bahba-Ben-Buti du premier coup, il introduisit au lieu saint trois mille moutons du Cédar5.

A main gauche, au sud, le parvis des Gentils s'étend d'un portique à l'autre, éblouissant de soleil, pavé de mosaïques, et encombré de monde. et là, un trou béant, où débouche un escalier, sorte de vomitorium où s'engouffrent les pèlerins qui descendent vers Ophel et Siloé.

D'autres portes encore mènent à la ville o'u au faubourg de Bézétha l'une, au centre du portique occidental, par une 1. Josèphe, Bel. Jud., VI, iv. 2.

2. Sepp., t. I, p. 200. 2e partie, sect. r, cil. xvm.

3. Tr. Middotb., i, 3.

4. Jean, x, 7. « Ego sum ostiuni ovium. »

5. Farrar, Lifeof the Christ, oh. xni.


chaussée qui traverse le Tyropseon une seconde, par un escalier qui descend dans les quartiers bas de cette vallée; une troisième, par un pont à l'extrémité du portique Basilical'. C'était une merveille que ce portique, à trois nefs inégales comme les basiliques, bornant au sud une place large comme la place de la Concorde, haut lui-même comme NotreDame et deux fois plus long2. Cent soixante grosses colonnes corinthiennes soutenaient un toit en bois de cèdre sculpté. D'autres portiques plus simples complétaient le quadrilatère. A l'est, celui qu'on appelait portique de Salomon était d'un style plus archaïque et à une seule nef VII

Hérode, certes, avait fait les choses grandement, car c'est à lui qu'on devait ces splendeurs. La Palestine sous son règne se couvrit de monuments plus ou moins idolâtriques, temples, théâtres, bains, gymnases, portiques, forums, aqueducs. Jérusalem elle-même dut subir l'humiliation d'un théâtre où l'on célébrait les jeux en l'honneur de César, couvert d'inscriptions à la louange de César, et où il ne manquait que la statue de César. Le peuple était mécontent, froissé dans sa fidélité à la loi. Il voyait partout des atteintes à ses croyances: il n'y avait pas jusqu'aux trophées du théâtre qui ne le missent en défiance, et il fallut les démonter en présence de tous les anciens pour bien prouver qu'à l'intérieur des cuirasses il n'y avait qu'un morceau de bois.

Voulut-il braver son peuple jusqu'au bout, voulut-il simplement mettre le comble à sa gloire de grand bâtisseur: l'idée lui vint de refaire le temple.'

On devine la stupeur des Juifs. Allait-on détruire leur sanctuaire sous prétexte de le remplacer ? Peut-être avait-on présente à la mémoire la triste fin de cet Alcime, qui avait été frappé de paralysie et de mutisme, au temps des Machabées, 1. Ant. Jud., XV. xi, 14.

2. Il allait, dit Josèphe! d'une vallée à l'autre, ce qui donne une longueur de 290 mètres. La hauteur de la nef centrale était de 100 pieds la basilique de Trajan avait environ 120 pieds sous voûte.

3. Jean, x, 23.- Act., m, 11 v, 12.- Josèphe, Ant. Jud., XX, ix, 7.


et était mort dans de grandes tortures, pour avoir touché à l'œuvre des prophètes et voulu détruire un des murs du temple1. Le Talmud ajoute que les docteurs eurent un scrupule, rabbi Hisda ayant dit « Que l'on ne détruise pas une synagogue avant d'en avoir rebâti une autre. » Hérode promit de se charger de tout et de tout préparer à l'avance. Baba-Ben-Buti, que les Talmudistes rendent responsable de toute cette entreprise, rassura ses collègues, et, au précepte de Hisda, opposa celui du rabbi Samuel de Babylone « Si la royauté dit Arrachez-moi une montagne arrachez la montagne, et ne répliquez pas. » Puis il déclara qu'il avait remarqué des fissures dans le temple existant, et que des réparations étaient urgentes*. Le pauvre homme aurait été bien mal récompensé de ses actes de courtisanerie. Le roi en fit, dit-on, son architecte et son entrepreneur, puis, une fois le temple fini, lui fit crever les yeux, pour que ce bâtiment fût seul dans son genre3.

Les esprits calmés, on se mit à l'œuvre. Mille chariots furent construits, dix mille ouvriers embauchés, mille contremaîtres choisis parmi les innombrables lévites qui formaient le bas clergé, pauvre et désœuvré. En deux ans tout fut prêt (av. J.-C. 20). Huit ans suffirent à transformer le parvis extérieur. Le vieux temple fut doublé de superficie. On bâtissait d'abord, ensuite on abattait la partie correspondante. Quand on en vint à refaire les parties du sanctuaire inaccessibles aux profanes, les prêtres eux-mêmes se mirent à l'œuvre, et on les vit gâcher le mortier en 'robes sacerdotales. Or, une robe de prêtre ne se lavait jamais une fois hors de service on en faisait des mèches pour les lampes du sanctuaire. Mais c'était Hérode qui payait4.

La tradition prétendait que pendant qu'on bâtissait le temple, la pluie tombait de nuit; mais, au matin, la brise soufflait, la terre se séchait, et l'on pouvait reprendre le travail 5. Le gros œuvre fait, restait la partie ornementale au temps 1. I Mach., ix, 54, 56.

2. Tr. Baba-Batlira, fol. 3 h, cité par de Saulcy, Vie d'Hérode, p. 23. 3. Cité par le Dr Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. I, ch. rx. 4. Josèphe, Ant. Jud., XV, xi.

5. Tr. Taanith., fol. 23 a. -Josèphe, Ant. Jud., loc. cit., xi, 7.


du Sauveur les ouvriers encombraient encore le temple. Ils ne furent congédiés qu'en l'an 64. Dix-huit mille ouvriers restèrent sans ouvrage, criant famine. Les bourgeois de Jérusalem effrayés demandèrent au roi Agrippa de refaire le vieux portique de l'est, œuvre de Salomon, à ce que l'on disait, et respecté par Hérode. Le roi s'y refusa, mais non par scrupule archéologique. « Détruire est aisé, disait-il, tandis que pour reconstruire, il faut du temps et de l'argent. » Il permit seulement d'employer les ouvriers à repaver Jérusalem de pierres blanches. Six ans après, il ne restait du temple qu'un amas de décombres calcinées

VIII

Et maintenant regardons cette foule qui va et vient sur le parvis entre les portiques et le temple intérieur. Sommesnous dans un lieu de prière ou sur un champ de foire? Que voilà bien l'Orient avec sa vie au grand soleil, sa lumière en fête, mais aussi avec son réalisme! Quel éclat! et, sous le ciel ardent de Judée, quelle odeur Rien n'y manque. Là-bas, tout au fond, les troupeaux entiers de moutons sur leur litière, avec leurs bergers drapés d'un grand burnous blanc rayé de brun; ni les énormes cages à pigeons empilées, lourdes et encombrantes ni les files de boutiques et de petits étalages en plein vent, de menus marchands, leurs poids pendus à la ceinture, vendent l'huile, le vin, la farine, et l'encens des offrandes. Et les chalands crient, discutent, ou se font les salamalechs d'usage.

Combien cette béte ?

Je vous la donne, mon maître.

Non, non, je ne l'entends pas ainsi. Écoutez-moi, je vous donnerai l'argent convenable, et vous me livrerez cette bête. – Ecoutez, mon maître. Cette bête vaut tant c'est le prix que vous me donnerez. Mais qu'est-ce que cela pour vous ? Vous voyez bien que c'est pour rien 2.

Sur le pavé en mosaïque, quels flots il faudra dans huit jours, une fois la fête terminée, pour balayer cette litière et 1. Ant. Jud., X, ix, 7.

2. D'après Gen., XXIII, et 1 Parai., xxi.


ces ordures Les grands aqueducs récemment refaits par Pilate y suffiront à peine

Le négociant qui pullule au parvis de Jérusalem, c'est le Juif changeur et usurier. Depuis vingt jours, on a commencé à recueillir l'impôt annuel d'un demi-sicle dû par chaque Israélite. Au 25 du mois d'Adar, les changeurs sont donc venus s'installer devant chacune des portes intérieures du temple. Autrefois, ils se tenaient en dehors, près de la porte de Suse, au pied des murs; peu à peu, ils ont poussé leur petite table dans lé vestibule, puis sur le parvis, et maintenant ils sont là comme chez eux. Assis derrière leur étalage de menue monnaie empilée sur des écuelles, ou dans des casiers en verre, comme aujourd'hui encore, l'oreille percée d'un anneau où pend un denier, ils fournissent aux fidèles venus des terres païennes la seule monnaie reçue au Corban, la monnaie pure, sans empreinte idolâtrique. Le taux est de cinq pour cent si l'on veut échanger, par exemple, un sicle d'argent contre deux demi-sicles; autrement il faudrait se contenter de recevoir la moitié de sa monnaie en billon de cuivre ou d'airain 2.

Au milieu de tout cela, en dépit de prohibitions multipliées, le#gens pressés vont et viennent, chargés de leurs fardeaux et de leurs outils. Et pourtant les pharisiens ont porté cette loi que pour entrer au temple il faut se déchausser, n'y ')porter bâton ni bourse, ni argent noué dans un mouchoir il est défendu d'y cracher, d'en faire un lieu de passage; et cette prohibition s'étend aux synagogues, voire aux synagogues en ruines3.

Aussi, quand l'indignation monta au cœur de Notre-Seigneur en face de cette « caverne de voleurs», plus d'un pharisien honnête dut l'approuver en secret. Mais qu'y faire? Les sadducéens étaient les maîtres, et tous ces trafics illicites et inconvenants leur profitaient.

Il y avait une police pour maintenir un peu d'ordre, cette 1. Jos., Ant. Jud., XVIII, m, 2. Bel. Jud., II, ix, 4. Ce sont les eaux d'Elhan,

2. Sepp., I,p. 296. 2= partie, 3= sect., ch. iv.

il, 3. 7. Megilla, fol. 28, 1.-Tr. Berach., IX, 5.- Josèphe, Contra Appion.,


garde du temple qu'on enverra veiller près du sépulcre de Jésus. Gens brutaux, armés de bâtons et parfois de torches. « Comme on disait un jour Quel est ce bruit dans le parvis ? on répondit Ce sont les cris d'un lévite que l'on bat et dont on brûle les vêtements 1. »

Quant au simple public, il est des plus bariolés Juifs hellénisants en tunique grecque, la tête ombragée du pétase thrace Juifs romanisés ramenant sur le front un pan de leur toge Juifs d'Alexandrie et de Cyrène, au teint basané, les tempes serrées par le bandeau égyptien; Juifs de Médie coiffés de la tiare et drapés d'une robe voyante autant de costumes, autant de langues, tous pieds nus, leurs sandales à la main, et leur natte pour s'asseoir ou s'agenouiller roulée sous le bras. Puis les vrais païens, venus là en touristes, les excommuniés, les hérétiques peut-être quelque Samaritain égaré dans cette foule, gêné, mal à l'aise, comme ceux qui, une nuit de Pâque, profitant du moment où, selon la coutume, les prêtres ouvraient les portes du temple bien avant l'aurore, y jetèrent des ossements humains pour le souiller, et contraignirent à tenir le sanctuaire fermé pendant les sept jours de la fête 2.

Puis voici passer les bourgeois de Jérusalem, sceptiques et indifférents, qui vont au temple par routine, blasés qui savent à quoi s'en tenir sur leurs prêtres.

Puis, en grand nombre, les gens du peuple. Il y a surtout les braves Galiléens, gens laborieux et pratiques, doux et ardents. L'orgueilleux Jérusalémite a beau, quand ils arrivent par grandes masses aux jours de fête, les poursuivre de ses rires inintelligents, les railler de ne pas savoir la Thora par cœur, hausser l'épaule à leur prononciation gutturale, qui prête aux quiproquos ridicules8, les traiter de sots quand il les voit multiplier les démonstrations religieuses, au fond le véritable esprit vieux juif est de leur côté; le temple est resté pour eux ce qu'il était pour leurs pères, le cœur du pays. Avec cela, ils ont la tête chaude, n'entendent pas la 1. Middoth, i, 2.

2. Antiq. Jud., XVIII, h, 2.

3. ïal. Babyl. Eroubin., 53. Glose. Cf. Fouard, Vie de Notre-SeigneurJésus-Christ, liv. VII, ch. m, § 3.


plaisanterie en matière de foi, et leur sang a déjà coulé sur ce parvis sous l'épée du soldat romain1.

Sous les portiques, on discute.

Les fêtes de Pâque ont amené à Jérusalem tous les rabbis de la Judée, et l'on fait cercle assis sur des nattes autour des plus célèbres. Plusieurs tiennent école et commentent la loi, posent des cas de conscience ou développent des paraboles. Il y avait de ces écoles en règle, à la porte de Suse, au vestibule du portique Basilical, et dans la salle du sanhédrin. Le maître est dans sa chaire élevée, assis; près de lui, un interprète à qui il parle tout bas à l'oreille en hébreu, et qui traduit aux auditeurs ce qu'il a entendu; en avant, les élèves rangés « comme les ceps d'une vigne », dit le Talmud. Les écoliers plus jeunes, accroupis à terre, les jambes croisées les plus avancés, sur des bancs. A part, sur un siège séparé, ceux que le maître veut distinguer2.

Un enfant vint un jour dans une de ces écoles du temple. Et, ce jour-là, les orgueilleuses cervelles des scribes, étroites et dures, implacables et vulgaires, se sentirent subjuguées par la parole plus qu'humaine d'un petit Galiléen, toute simple et profonde.

A grand fracas, de brillants cortèges arrivent. Des troupes de laquais précèdent, frappant à droite et à gauche, et faisant faire place dans la cohue. Ce sont les sadducéens, gens étranges, et qui montrent bien ce qu'est la dissolution d'un monde qui s'en va; fleur du haut sacerdoce, qui tient au temple parce que ces boutiques et ces troupeaux représentent un joli revenu, mais qui croient à peine au Dieu du temple du reste païens de 'mœurs. Ils passent orgueilleusement drapés dans leurs robes de soie, et le peuple peutêtre fredonne en les voyant quelqu'une de ces chansons dont le Talmud nous a conservé un spécimen « Ils sont grands prêtres, leurs fils sont trésoriers, leurs gendres, gardiens du temple, et leurs valets ont des gourdins pour nous frapper. »

1. Luc, xhi, 1, 5. Josèphe, Anl. Jud., XVII, ix, 3 x, 2. Bel. Jud., II, ix, 4, etc.

2. Tr. Sanhédrin, fol. 7, 2, Tr. Jona., fol. 82, 2. Josèphe, Autob., 2. Cf. Smith, Dict., t. III, p. 1167.


Mais en voici venir d'autres, ce sont les pharisiens, et ceux-là souvent parfaitement ridicules, dans leur dévotion hypocrite; l'air funèbre, le dos voûté sous le poids des prescriptions de la secte, les yeux fermés et se heurtant aux passants. Ils vont, murmurant d'orgueilleuses prières, le manteau frangé de longues houppes, le bras gauche et le front serrés dans de larges bandes de parchemin couvertes d'inscriptions saintes, ne saluant personne au passage, ou bien s'arrêtant tout à coup, une formule aux lèvres, un pan de leur habit sur les yeux, les pieds serrés, le dos courbé. Ce n'est pas tout il y a les soldats de Rome.

Les vainqueurs se sont bien engagés à ne pas franchir certaine enceinte prohibée; et, en temps ordinaire, ils tiennent parole. Pourtant il faut surveiller le temple où fermentent tant de passions. Aussi les sentinelles font la ronde sur la tour Antonia, d'où le regard plonge jusque dans le sanctuaire. Au moindre mouvement la garnison descend par les escaliers extérieurs, débouche par des passages souterrains et envahit le parvis. A Pâque, cela ne suffit plus toute une cohorte est sous les armes. Les casaques rouges vont et viennent sur la terrasse des portiques; ou, couchés à l'ombre, jouent aux dés et se gaussent des pèlerins. Parfois l'émeute éclate, et le sang coule1. Le temple est une caverne de voleurs, en attendant qu'il devienne un repaire de brigands. IX ¥

Telle est la foule qui remplit le parvis. Les exaltés sont en nombre, ils affluent de toutes les provinces; et tout, dans ce qu'ils voient, est pour augmenter leur fièvre religieuse et patriotique. Ce sanctuaire dominé par la citadelle, cette Antonia au fond de laquelle, dans une armoire sainte devant laquelle brûle une lampe, et scellée du grand sceau sacerdotal, le procurateur garde les vêtements pontificaux; cette cérémonie qui se renouvelle trois fois par an, huit jours avant les trois grandes fêtes et où le Romain daigne remettre au 1. Act., x, 18. Luc, xm, 1, 5. Bel. Jud. v, 8; II, xn, 1 ix, 4. Antiq. Jud., XV, xi, 7 XVIII, ni, 2; XX, v, 3.


grand prêtre ses insignes1; cette legio fulminata, plus tard légion fulminante2; le souvenir de tant de séditions, les récits qui viennent d'au delà du Jourdain où il y a toujours quelques révoltés en armes, tout cela fait courir un souffle de colère et d'impatience sur la foule. Les haines sont tendues, les rêves fous n'ont qu'à se produire pour être accueillis d'enthousiasme. Ces pauvres aliénés suivront le premier faux Messie venu, et iront pour lui se faire tuer par masses. Un peuple impuissant, exploité, insulté dans ses croyances les plus chères, réduit à rien, fera toutes les sottises, tentera toutes les aventures accès de fièvre qui lui donneront l'illusion de la vie et hâteront sa mort.

x

Mais le parvis des païens, malgré sa splendeur, n'est qu'un simple cadre pour une autre merveille. Vers le centre, orienté de l'ouest à l'est, le Hiéron, ou temple proprement dit, s'élève sur un large piédestal de quatre mètres de haut. C'est comme une forteresse intérieure avec le Naos pour donjon, mais donjon et forteresse étincelants de marbre blanc et rouge3, de métaux et de tentures. De tous les points du parvis, par-dessus les têtes, on aperçoit les neuf portes, surmontées chacune d'un pylone carré, largement ouvertes par des baies de vingt-cinq mètres de haut sur quinze de large. Dix-neuf degrés et plusieurs paliers y donnent accès. Chambranles, linteaux, battants, tout est plaqué d'or. Entre chaque tour sont accrochées les dépouilles enlevées par Hérode aux tribus arabes*. Le Talmud avait raison celui qui n'a pas vu le second temple n'a rien vu de beau. Mais c'estune enceinte réservée. Païens, lépreux, pécheurs, excommuniés, impurs de toute catégorie s'arrêtent là. Hérode lui-même ne put aller plus loin. A quatre mètres en avant des portes, sur trois côtés du Hiéron, s'allonge une haute 1. Jos., Ant. Jud., XVÏII,iv, 3; XV, xi, 4.

2. Ollivier, la Passion, p. 17,

3. Tr. Souca, 51 a.

4. Ant. Jud., XV, xi, 3>.


balustrade richement sculptée, percée de treize ouvertures1; et treize stèles de pierre portent cette inscription en grec « Défense à tout étranger de passer outre et d'entrer dans l'enceinte qui entoure le Naos. Tout contrevenant à cette défense, n'aurait qu'à s'en prendre à lui-même, s'il était puni de mort. »

Si quelqu'un a l'audace d'entrer quand même, le premier qui s'en aperçoit pousse une clameur, le peuple accourt et venge lui-même l'honneur du sanctuaire2.

Le pauvre publicain s'arrête là, petit commis des douanes et octrois de Rome, et à ce titre, impie, apostat, pire aux yeux des purs que les assassins, les prostituées et les païens 3. Debout contre la balustrade, et regardant à travers les vestibules du côté de l'autel, il se bat la poitrine et confesse son péché. Et tout près passe le pharisien, la tête haute, murmurant son éternelle prière « Je vous rends grâce, ô Dieu; de n'être pas semblable à celui-ci 4. »

XI

Laissons païens et excommuniés épier du dehors ce qui peut bien se passer dans le Hiéron; montons les degrés avec la foule des purs. On franchit un profond vestibule aux portes dorées, aux corniches ornées d'une vigne d'or, aux lourdes portières suspendues entre les piliers et dont les broderies représentent des colonnes entrelacées de feuillages. Et tout à coup, l'on a devant les yeux une gigantesque façade carrée, éblouissante de dorures sur marbre blanc, le Naos. Haute comme notre arc de triomphe de l'Étoile, audessus de ses douze marches, elle ouvre toute large une vaste baie sans portes. L'entrée béante laisse pénétrer le regard au fond d'un vestibule plein de reflets métalliques. C'est là que se déploient jusqu'à la voûte les pampres d'or d'une vigne démesurée, à laquelle les rois, par manière d'exvoto, faisaient ajouter de grosses grappes en pierres pré1. Bel. Jud., V, v, 2. Cf. Contra App., n, 7, 8.

2. Act. xxi, 27 sq.

3. Matth., ix, 11; xxi, 21; xvm, 17.

4. Luc, xvmi, 11.


cieuses. Au fond, une tenture de pourpre où sont brodées les planètes et les constellations, cache de mystérieuses profondeurs.

Enrayant, un arc de triomphe plus bas; et tout autour, des cours étagées en terrasses, séparées par des balustrades, bourdonnantes de monde et encadrées d'un grand portique sur trois côtés.

Avançons. La cour ou terrasse inférieure est le Gynécée, cour des femmes, où tous peuvent entrer, mais que les femmes ne doivent pas dépasser. Des enceintes séparées sont ménagées à celles qui veulent prier en paix. A cet endroit, le portique est doublé d'appartements nommés le Trésor ou Corban. Sous les colonnades, la foule peut admirer de précieux et curieux ex-voto la couronne d'or que le général romain Sosius a donnée au temple en action de grâces pour la prise de Jérusalem ( Bel. Jud. 1, 18, 3), les vases précieux envoyés par Auguste (Bel. Jud. IV. 3, 10), et le présent du roi Agrippa, souvenir de sa captivité sous Caligula, une chaîne d'or du poids de sa chaîne de fer(A. Jud. XIX, 6, 1). Là encore sont les troncs de cuivre, à goulot évasé en trompette, numérotés en grec et en hébreu, où les fidèles, accourus de tous les points de l'Empire, déposent leurs offrandes. Les riches y versent avec ostentation le flot de leurs sicles d'argent, et la pauvre veuve y laisse tomber à la dérobée ses deux prutahs. Plusieurs apportent des dons en nature, farine, pain, sel, vin, habits, et tout s'entasse dans les magasins qui font suite au Corban.

Traversons la cour. Nous sommes au pied d'un arc de triomphe isolé 1 qui 'donne accès à un troisième parvis, en face de ces énormes battants en bronze de Corinthe que vingt hommes ont grand'peine à ouvrir chaque matin. Sur les marches basses qui lui font comme un piédestal, un Nazaréen se coupe les cheveux pour les faire consumer au feu de l'autel, un mari fait boire à sa femme soupçonnée de faute 1. Je ne crois guère à l'existence d'un corps de bâtiments séparant la cour des femmes de la cour d'Israël. Le Talmud en parle bien mais Josèphe, témoin oculaire, n'en dit pas un mot. Une simple balustrade, ou un mur à hauteur d'appui semble suffire, comme il suffisait entre la cour d'Israël et celle des prêtres.


les eaux de jalousie, un lépreux guéri achève sa purification, une jeune mère donne les cinq sicles qui rachètent son premier né'. 1.

Plus haut, une fois la porte Corinthienne passée, il» n'y a plus que des hommes. C'èst là surtout qu'on s'amasse pour prier. Quelques-uns sont prosternés ou à genoux; le plus grand nombre est debout, les mains levées, tournés vers le sanctuaire, la tête voilée d'un pan de leur manteau à franges bleues 2. Ils récitent les formules usuelles tirées du Deutéronome ou des Psaumes, répétant à haute voix les textes de leurs phylactères, confessant leurs péchés, psalmodiant le décalogue 3. Si les prescriptions rabbiniques sont déjà en usage, ils restent immobiles, les pieds serrés, les mains sur le cœur, évitant de bâiller, de cracher, ne saluant personne, ne se dérangeant ni pour un scorpion, ni pour un serpent; puis ils s'en vont en reculant pour ne pas tourner le dos au sanctuaire 4.

XII

Les prêtres, pendant ce temps, font leur service autour du Naos et de l'autel. L'autel est un bloc de maçonnerie brute, haut de cinq mètres, sur quinze de large au sommet, et contrastant par ses formes austères avec la splendeur des portiques. Fait de trois étages en retrait l'un sur l'autre, il offre une vaste surface toujours couverte de charbons ardents; sans cesse les prêtres vont et viennent sur l'étroite bande qui court autour du dernier étage, déposent dans le feu la partie des victimes qui doit être consumée, y versent les offrandes de farine, d'huile et de vin, et aspergent de sang la corne des quatre angles, puis redescendent par un plan incliné sans marches.

A ce moment, peut-être, on immole l'agneau qui sera donné demain au prisonnier relâché en l'honneur de la fête Sur le parvis des prêtres encore, voici tout l'attirail des 1. Lightfoot, ii, 550.

2. Menachoth, fol. 40, 1. Liglitfoot, ii, p. 353.

3. Liglitfoot, Works, I, p. 948, 950.

4. Buxtorf, Syaagoga judaica, ch. v.

5. Pesachim, vin, 6. Cf. Smith, Dict., au mot Passover. t. III, p. 718.


immolations sanglantes six rangées de quatre anneaux où l'on attache les victimes pour les égorger, huit tables de marbre où l'on étale les chairs sacrifiées, huit colonnes où pendent les animaux éventrés qu'on écorche. Plus loin, derrière les portiques, les salles où l'on entasse les moutons, où on lave leurs intestins après le sacrifice, on sale les peaux. Spectacle étrange que cet appareil d'abattoir parmi ce luxe d'or et de marbre, l'odeur écœurante de la graisse brûlée, qui se mêle aux parfums d'encens, le beuglement des victimes brisant le rythme des psalmodies, le sang répandu sur les mosaïques, et en même temps le décorum, la lenteur, la solennité des évolutions liturgiques.

Il est vrai que d'après les rabbins, entre autres grands miracles permanents, jamais une mouche, une guêpe, un insecte impur ne se posait sur le lieu saint, la fumée montait toujours droite vers le ciel, sans jamais s'incliner au vent ni noircir les façades immaculées, et le feu, comme un lion, « Ariel, le lion du Seigneur », accroupi sur l'autel, dévorait les viandes en un instant sans en rien laisser 1.

Combien, parmi ceux qui travaillaient aux œuvres sanglantes des sanctuaires, en comprenaient le sens profond ? Combien, au jour de Pâque, songeaient à l'autre immolation pascale prédite et figurée par toute l'ancienne liturgie? XIII

Trois heures du soir2. Sur une petite estrade entre le parvis des prêtres et l'enceinte libre, un prêtre monte, et, les mains levées sur le peuple, chante

Que l'Eternel te bénisse et te garde Que l'Eternel fasse luire sur toi son visage et te donne sa grâce Que l'Eternel tourne son visage sur toi- et te donne la paix 3.

Et une sonnerie de trompette éclate sous les portiques. C'est l'heure où aux jours ordinaires commencent les sa1. Lightfoot, Works, I, p. 2030.

2. Act. m, 1. Bel. Jud., VI, ix, 3. Pesachim, v, 3.

3. Nomb., vi, 24.


crifices offerts par les particuliers. Aujourd'hui, c'est l'immolation de l'agneau pascal.

En un instant la cour des femmes et celle d'Israël sont remplies d'hommes, qui viennent deux à deux, l'agneau suspendu entre eux sur un bâton, le couteau à la ceinture. Des lévites se répandent par la foule avec des bassins d'or et d'argent. Les prêtres sont à leur poste dans le parvis, en grand costume, pieds nus, coiffés du turban, en robe blanche, et relevant sur le bras les extrémités de leur interminable ceinture brodée. Ils se distribuent en files allant de leur balustrade au pied de l'autel.

Il s'agit de faire vite. Aussi, d'après les Talmuds, dès que la seconde enceinte est pleine, on ferme les portes, et on tire les verrous. A un signal des trompettes chacun suspend son agneau aux crocs fixés le long des murailles et des colonnes, ou bien à leurs bâtons recourbés en crosse qu'ils mettent sur leurs épaules ou sur celles de leur compagnon. En un instant l'agneau est égorgé et dépouillé, au-dessus du bassin qu'un lévite tend pour recevoir le sang. Tout le monde se tait. Mais au parvis des prêtres, un chœur de lévites a entonné au son des flûtes le grand Hallel, du psaume cxm au psaume cxvih, et à chaque strophe le peuple répond Alleluia Cependant les victimes sont apprêtées, on les écorche, on enlève les viscères et la graisse. La graisse sera brûlée ce soir sur l'autel avec de l'encens.

Les intestins sont remis en place, l'agneau embroché sur deux rameaux de grenadier en forme de croix 1, et enveloppé dans sa peau. On dit une prière. Les bassins d'or et d'argent pleins de sang montent de main en main vers les prêtres qui font la chaîne jusqu'à l'autel, au pied duquel ils les vident d'un coup sec, et le sang, par un canal souterrain, coule à gros bouillons jusqu'au fond du Cédron 2.

Il ne faut pas qu'un os soit brisé dans toute cette opération et peut-être, on entend les plaintes de quelque maladroit, que les gardes du temple, pour avoir manqué à la loi, punissent de trente-neuf coups de fouet 3.

1. S. Justin, Dial. in Triph.,30.

2. Pesachim. Cf. Fouard, Vie de Jésus- Christ, II, Appendice, 10. 3. Pesachim, vu, 11.


Quand le premier groupe a fini, on rouvre les portes; la foule s'écoule, immédiatement remplacée par un second, puis par un troisième flot humain

Combien de temps dure cette immolation, on ne saurait le dire. Il est possible que tous ne vinssent pas au temple et qu'on pût immoler la Pâque chez soi.

La nuit a dû tomber depuis longtemps, quand enfin les chants cessent, l'eau des aqueducs s'écoule à grands flots sur la mosaïque. Les prêtres enfin se retirent, épuisés de ce long travail fait pieds nus sur le pavé brûlant.

Et maintenant le temple est vide, les portes fermées, la nuit a tout enveloppé. Le festin pascal s'achève dans toutes les maisons. Un à un les feux de bivouac allumés sur les collines, et qui faisaient à la ville sainte un diadème de lumière, s'éteignent et fument. Sur l'autel des holocaustes un grand brasier reste allumé une colonne de fumée monte rouge dans l'air transparent de la nuit, étalant ses reflets sur la façade du sanctuaire qu'il éclaire jusqu'au haut. La lune, dans son plein, passe au ciel et projette sur les parvis déserts les grandes ombres géométriques des colonnades et des tours; ses rayons froids enveloppent d'une lueur étrange tout ce temple vêtu de marbre et cuirassé de métal. Les aiguilles dorées dont le toit plat du Naos est hérissé scintillent sur le ciel bleu sombre. De temps à autre un lévite, armé d'une torche, traverse les cours, ou fait sa ronde sur les portiques. Au sommet de l'Antonia les appels des soldats de garde se répondent dans la nuit.

Et, à l'intérieur du Naos, les sept flammes du grand candélabre brûlent, et éclairent la salle mystérieuse, entre la porte plaquée d'or du vestibule et le voile épais qui traîne jusqu'à terre devant le Saint des Saints.

1. Lightfoot, t. II, p. 256.

A. BROU.


(Etude et Notes inédites à propos d'un ouvrage récent i ) (Suite1)

Grésset, repentant et tranquille, s'en allait assez gaiement en exil, dans l'agréable Quimper-Corentin du Maine. Son repentir et sa promesse de ne plus versifier que par ordre étaient sincères mais, sans ordre aucun, du moins que je sache, il versifiait, le long du chemin, un plaisant Voyage à La Flèche. Pendant ce temps-là, sa Chartreuse courait le monde et mettait le feu aux poudres. 11 y avait en effet là-dedans une dizaine de rimes subversives. Le poète se félicitait de n'être ni magistrat, ni avocat je n'irai point, disait-il, me perdre dans le « noir dédale »,

C'en était trop. Boileau avait bien jadis ridiculisé la Chicane, et Gautier-la-Gueule Racine avait bien diverti Paris aux dépens de tous les Perrin-Dandin de son temps mais ce temps était loin. Se moquer des Visitandines, passe encore mais oser rire de la magistrature, soupçonner de vénalité ou de corruption les membres de ces graves Parlements, peuplés de vertueux jansénistes qui, trois ans aupai. V. Etudes, 15 février 1896.

GRESSET

L' HOMME, LE POÈTE

v

Où le phantôme de Thémis,

Couché sur la Pourpre et les Lys,

Penche la balance inégale,

Et tire d'une urne vénale

Des arrêts dictés par Cypris.

Ni. dans l'antre de la Chicane,

Aux loix d'un tribunal profane

Pliant la loi de l'Immortel,

Par une éloquence anglicane

Sapper et le Trône et l'Autel.


ravant, avaient refusé d'obéir à la Bulle Unigenitus, quel crime abominable Rien que la mort du délinquant, ou son bannissement immédiat, n'était capable d'expier ce forfait. Le cardinal de Fleury (il avait alors quatre-vingt-deux ans), ayant reçu du lieutenant général de police, un paquet de petits poèmes de Gresset, se mit à les lire, fut émerveillé de tant d'esprit, scandalisé de tant de « libertinage », le mot est de lui, effrayé du bruit que les jansénistes et leur journal les Nouvelles Ecclésiastiques allaient mener autour de ces bagatelles rimées et pour conclusion, il pria le lieutenant général de signifier aux jésuites l'ordre immédiat de renvoyer Gresset. Voici le billet du cardinal, daté d'Issy, le 23 novembre 1735

Voilà une lettre, Monsieur, du P. de Linières, au sujet de ce jeune homme, dont vous m'avez donné trois petits ouvrages. Celui du Perro.quet est très joli et passe bien les deux autres; mais il est bien libertin et fera certainement des affaires aux jésuites, s'ils ne s'en défont. Tout le talent de ce garçon est tourné du côté du libertinage, et de ce qu'il y a de plus licencieux, et on ne corrige point de pareils génies. Le plus court et le plus sûr est de le renvoyer, car les Nouvelles Ecclésiastiques triompheront sur un homme de ce caractère.

Le cardinal DE Fleury1.

Le 25 novembre2, les supérieurs de Gresset se résolurent à ce sacrifice le 30 du même mois, Gresset était rendu au monde. On lit, dans je ne sais combien de notices biographiques, que le jeune poète sortit de son plein gré, ou même qu'il sollicitait, depuis un an, ses Lettres dimissoires. J'en ai vainement cherché la preuve elle ne se trouve point dans les Archives de la Compagnie de Jésus. On a dit encore que le joug et les chaînes de la vie religieuse lui pesaient étrangement or, même au témoignage de Gresset, les chaînes n'étaient pas rivées de trop court et le joug ne lui écrasait point les épaules. Son cousin M. de Wailly écrivait plus tard à d'Alembert «Ses confrères. lui allégeaient, autant qu'il était possible, des chaînes dont on aurait voulu qu'il ne 1. V. de Cayrol et Wogue, page 71, qui citent d'après M. de Monmerqué.

2. V. Lettre du 26, du P. J. Lavaud, à M. Hérault, lieutenant général de police. (Ibid.)


sentît pas le poids1. Il s'ennuyait, cela est sûr ses goûts pour la littérature frivole ne cadraient point avec les devoirs d'une vie sérieuse Gresset avait perdu l'esprit de sa vocation mais son repentir, dont nous avons parlé, l'aurait maintenu dans- cette vocation, sans la fâcheuse publication de la Chartreuse.

Aux premiers jours de décembre, Gresset revenait à Paris, et, raconte le P. Brumoy, il se vit, à son arrivée, « caressé et fêté de la Ville et de la Cour, avec une distinction qui fait autant d'honneur à ses bienfaiteurs qu'à ses talents 2. » Le poète conspirateur n'était guère terrible. Au surplus, malgré cet accueil chaleureux dans les salons de Paris, Gresset n'avait pas quitté la soutane, et il semblait encore résolu à poursuivre la carrière cléricale. Ses anciens confrères étaient tout disposés à l'aider dans cette voie, et le P. Lavaud écrivait, le 17 décembre 1735, au lieutenant de police

Je voulais aussi vous parler du sieur Gresset vous n'ignorez pas, sans doute, qu'il est à Paris depuis quelques jours; il y est en habit ecclésiastique et déterminé à suivre cet état. Quelques personnes de considération s'intéressent, à ce qu'on dit, à lui ménager un honnête établissement. Il paraît s'en rendre digne par tout ce qui me revient de ses sentiments présents, et de la sage conduite qu'il se propose de tenir 3.

Avec les meilleurs sentiments du monde, Gresset n'avait point la fermeté de caractère qui résiste au vent et aux brises. A quelques mois de là, le chantre de Ver-Vert avait changé d'idées et de plumage. Son cœur néanmoins resta fidèle à ses anciens maîtres et confrères, et il se hâta de traduire sa reconnaissante amitié en beaux vers, bien connus. M. Wogue prend le soin d'avertir ses lecteurs que c'est là « un véritable dithyrambe », et que ce portrait des jésuites est vraiment « bien flatteur ». Jamais, il est vrai, le poète ne s'est élevé si haut que dans ses Adieux aux jésuites, poème écrit et publié quelques semaines seulement après son départ de 1. Lettres du P. Brumoy au marquis de Caumont; publiées par le P. Prat, Études, 1857; t. II. Lettre du 27 janvier 1736.

2. Cf. Wogue. Notes de la page 73.

3. Publié par M. de Monmerqué, op. cit.; v. Wogue, p. 77.


La Flèche. Il s'explique d'abord, en courant, sur sa vocation et sa sortie. Quand il entra, il était si jeune « victime d'un âge où l'on s'ignore » » Il avait été « porté du berceau sur les Autels ». Avouons qu'à dix-sept ans le berceau est déjà un peu lourd et que le nourrisson est de belle taille. Mais après ces façons de dire qui sentent l'hyperbole, Gresset laisse parler son cœur; il est ému, il regrette ce qu'il a quitté Oui, même en la brisant, j'ai regretté ma chaîne,

Et je ne me suis vu libre qu'en soupirant.

Il aime ceux qu'il appela ses frères « Mon cœur me survit auprès d'eux » et dans un élan de courageuse sincérité ou, comme il dit, d' « impartialité » éloquente, il les venge en ces termes de la calomnie et du mensonge

Oui, j'ai vu des Mortels, j'en dois ici l'aveu,

Trop combattus, connus trop peu

J'ai vu des esprits vrais, des cœurs incorruptibles,

Voués à la Patrie, à leurs Rois, à leur Dieu

A leurs propres maux insensibles,

Prodigues de leurs jours, tendres, parfaits amis,

Et souvent bienfaiteurs paisibles

De leurs plus fougueux ennemis

Trop estimés enfin pour être moins haïs.

Que d'autres s'exhalant, dans leur haine insensée,

En reproches injurieux,

Cherchent, en les quittant, à les rendre odieux

Pour moi, fidèle au vrai; fidèle à ma pensée,

C'est ainsi qu'en partant je leur fais mes adiezzx.

Ces Adieux agacèrent les philosophes et surtout leur patriarche. Voltaire écrivait à Cideville, le 19 janvier 1736: « Je n'ai point lu les Adieux aux révérends pères, mais je suis fort aise qu'il (Gresset) les ait quittés; un poète de plus et un jésuite de moins, c'est un grand bien dans le monde. » La reconnaissance ne pesait pas trop à M. de Voltaire il s'affranchissait aisément de ces infirmités-là. Gresset eut sur M. de Voltaire cet avantage de ne jamais haïr ceux qui lui avaient fait du bien.

« Les jésuites, de leur côté, lui conservèrent leur amitié. Le P. Bougeant, qui l'avait pris en affection, l'aida de ses conseils au milieu des dangers et des distractions de Paris il


lui écrivit souvent à sa retraite paisible d'Amiens. Le P. Brumoy, en particulier, l'entoura de son paternel et inépuisable dévouement1. » Il prit même soin de la gloire du jeune poète; deux mois après la sortie de Gresset, le P. Brumoy écrivait au marquis de Caumont « Comme il se peut faire que vous n'ayez pas toutes ses œuvres récentes, il me prend envie de vous les envoyer2 » on voit du reste par une autre lettre que Gresset venait lire ses vers au P. Brumoy avant de les livrer au public 3.

Il écrivit un poème, un de ses meilleurs, sous ce titre Êpitre au P. Bougeant, qu'il appelle « moins révérend qu'aimable Père », et qui était en effet très aimable, sauf à tous les sectaires qui rejetaient les Bulles du Pape, portaient leurs oraisons au diacre Pâris et jetaient leurs écus dans la botte à Perrette.

VI

Des quarante-deux années que Gresset vécut encore, nous dirons peu de chose. Pendant quarante-deux ans, il jouit de ses succès d'antan; il fit des vers; il en fit beaucoup, il en fit toute sa vie; mais si l'on en excepte ceux du Méchant, il en est peu qui ajoutent à sa gloire.

La seconde partie de son existence eut deux phases distinctes le séjour à Paris et le séjour à Amiens. Onze années durant, il se fait agréer, protéger, choyer des grands et des gens de lettres; sans jamais avoir été ce qu'on appellerait aujourd'hui un viveur, comme d'aucuns l'ont cru d'abord sur la foi d'une lettre de M. d'Argens, le libre-penseur débauché, au roi de Prusse; puis, d'après quelques platitudes ignobles, rimées par Voltaire contre ce rival et ennemi. Nous sommes même heureux de trouver dans cette thèse Gresset, sa vie, ses œuvres, la réfutation d'une assertion qui traîne dans les Vapereau de toute venue à savoir que l'ex-jésuite aurait fréquenté assidûment la société du Cabinet vert, chez Mme de Forcalquier.

1. P. de Rochemonteix, le Collège Henri-IV de La Flèche, t. III, p. 200. 2. Lettres du P. Brumoy au marquis de Caumont publiées par le P. Prat. Études, 1857, t. II. Lettre du 27 janvier 1736.

3. Lettre du 27 mai 1736.


Gresset était surtout reçu chez un grand seigneur de Picardie, le duc de Picquigny, en son magnifique hôtel de Chaulnes, où étaient reçus aussi, de temps à autre, le spirituel et pieux Mgr d'Orléans de La Motte, évêque d'Amiens, et le P. Bougeant, ami intime de Gresset. C'est alors que Gresset composa l'Épître au P. Bougeant, l'Épiti-e à ma Muse, l'Épître à ma Sœur, et autres « jolis riens », comme les définissait Desfontaines, amplifications harmonieuses et vides. Toutefois, dans VÉpttre à ma Muse, accompagnée d'un Envoi à Mme la duchesse de Picquigny, on trouve une profession de foi littéraire, si tant est qu'on puisse accoler un si grand nom à de si petites déclarations. Plusieurs cependant sont dignes, courageuses et fort louables. Gresset répudie « le titre trop chéri d'auteur »; il hait la satire, « les fadaises lubriques »,

Les chants honteux de la Licence obscène,

Tout ce fatras de libelles pervers

Dont le Batave infecte l'univers.

Il n'est, dit-il gentiment, qu'un « volontaire sous les drapeaux brillans d'Apollon » et en fait de couronnes, il n'aime que les roses. Les lauriers attirent la foudre; tous les grands génies y sont exposés, et leur vie, c'est presque toujours Yingt ans d'ennuis pour quelques jours de gloire.

Génie printanier, pareil à l'oiseau de mai qui voltige « de la fougère à l'épine fleurie », il chante, il gazouille des vers aimables qui sont

Les fruits d'un léger badinage,

Nés sans prétendre au grave nom d'ouvrage

Nés pour mourir dans un Cercle d'amis.

Ces quelques vers échappés à ma veine,

Nés sans dessein et façonnés sans peine

Pour l'avenir ne m'engagent à rien

Plusieurs des fleurs que voit naître Pomone

Au soin fécond des vergers renaissans,

Ne doivent point un tribut à l'Automne

Tout leur destin est de plaire au Printems.

Comme il se connaît bien 1 si du moins il est convaincu de ce qu'il avance avec tant d'ingénuité ce qui est chose rare


chez les poètes qui parlent humblement d'eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, le voulant, ou sans le vouloir, il est prophète. Gresset, comme poète, n'a eu qu'un temps, et qu'un printemps. Sainte-Beuve qui, agacé par l'enthousiasme de M. de Cayrol, en devient injuste pour Gresset, reste dans la vérité quand il écrit « Il est des natures poétiques qui vieillissent vite, et Gresset était de celles-là1. »

Sauf trois fois ou quatre, pendant quarante-deux ans, il n'a fait que se copier lui-même, et répéter ses premières œuvres, comme le perroquet des Visitandines, ses phrases dévotes. A peine, ici ou là, dans de longues pages de mignardises, lui échappe-t-il des éclairs d'esprit « jeunet » – c'est le mot de sainte-Beuve; par exemple des allusions classiques, des réminiscences qu'il rafraîchit. Ainsi, dans une épitre à l'abbé de Chauvelin, sorte de placet pour obtenir un cadeau d'un lièvre et de six perdrix, voire « quelques grives », s'il en est qui s'ennuient de vivre. A la fin du placet, le poète se plaint de tant parler pour ne rien dire mais, ajoute-t-il, la faute en est aux Anciens, à Homère, à Virgile

Vingt-quatre chants pour nous apprendre

Qu'une bicoque fut en cendre

Douze autres chants, d'une autre part,

Pour conduire un saint gentilhomme

De la Sicile, dont il part,

A la grenouillère de Rome

Les exemples des grands entraînent les petits.

Combien de vers ? Quarante-six.

Pourquoi? Pour demander un lièvre et six perdrix.

En 1740, Gresset salua d'une ode un soleil levant, le soleil de Prusse. Frédéric répondit à Gresset par une ode, par une lettre « aimable et d'ailleurs remplie de fautes d'orthographe », et par une invitation pressante à quitter Paris pour Potsdam invitation qui ennuya vivement Voltaire et faillit le faire crever de dépit lui, Voltaire, allàit-il être supplanté dans le cœur de sa Majesté prussienne, par un poétaillon de Picardie, ou comme il l'appelle, un « perroquet qui gazouille au Parnasse »

1. Portraits contemporains, t. V, p. 97.

2. Gresset, sa vie, ses œuvres, p. 133 et suiv.


Voltaire ne fut point supplanté. Gresset eut la faiblesse de louer encore le roi de Prusse, mais il eut le bon sens de rester en France; il eut la vanité de demander une place dans l'Académie de Berlin; il l'obtint et il encensa Frédéric; mais avec un encensoir dont la chaîne était longue, de plus de deux cents lieues.

Un peu grisé par les succès tragiques de Voltaire, et par ces vapeurs de théâtre, auxquelles tout faiseur de vers se laisse prendre une fois dans sa vie, l'auteur du Perroquet voulut créer d'autres héros et exciter, lui aussi, selon les règles d'Aristote, la terreur et la pitié. Il fit représenter, en 1741, Edouard III; en 1745, Sid/iey, deux drames d'où suinte l'ennui en vers pompeux, et dont il ne reste guère que le titre et un plaidoyer assez beau contre le suicide un éclair dans une nuit profonde.

Entre temps, Gresset avait commis une grosse faute littéraire une plus grosse faute encore contre la justice et la vérité; cela s'intitule l'Abbaye, ou l'histoire de l'élection d'un prieur de moines. Dans l'Épître à ma Muse, et ailleurs, il avait affirmé et répété qu'il haïssait la satire qu'il l'avait en horreur. L'Abbaye est une satire de la plus méchante espèce et Ver-Vert, en comparaison de ce fiel, n'est que de l'eau sucrée. Lourd pamphlet contre les moines, ces riches et gras fainéants. On croirait ouïr, à l'avance, une harangue de député de la première République, ou de la troisième, contre les porteurs de froc et les biens de mainmorte. Sans doute, Gresset n'en veut pas à tous les moines il manifeste son admiration pour les Ordres religieux qui, «déployant leur activité dans le domaine de la science et de la théologie, ont produit les Bourdaloue, les Calmet, les Malebranche, et opposent une barrière à l'ignorance comme à l'athéisme1 ». Mais c'est une tache noire sur le talent et le souvenir de cet homme croyant, et qui jamais ne fut libertin, d'avoir trempé sa plume dans cette encre-là. Par bonheur, il enfouit l'Abbaye dans ses cartons. Après avoir eu le triste courage d'accumuler ces rimes plus que frivoles, il n'eut pas celui de les publier; que ce soit son excuse. Ses éditeurs sont à plaindre, qui n'ont pas imité sa discrétion.

1. Gl'esset, sa vie ses œuvres, p. 157.


En 1747, parut le Méchant, dernier chef-d'œuvre du poète. Le Méchant fut joué à Versailles ce fut un triomphe. Disons tout de suite que Frédéric voulut, sur-le-champ, se donner ce plaisir à la française, et goûter une pièce que la Cour de France avait applaudie et portée aux nues. Frédéric n'y comprit rien, ou, peu de chose. On conte même qu'il s'en plaignit à quelques beaux-esprits français de son entourage « Messieurs, expliquez-moi ce mystère. J'entends parfaitement Molière, Regnard, Destouches; et il me faudrait un commentaire pour entendre la comédie de Gresset. C'est vrai, Sire, lui fut-il répondu. Le commentaire est à Paris; allez-y passer six mois; répandez-vous dans les sociétés de bon ton et pas un des vers du Méchant ne vous offrira plus d'énigmes ».

Le Méchant, c'est tout l'esprit français de la meilleure compagnie du dix-huitième siècle; ou mieux, c'en est la fleur. Molière, c'est presque toujours l'esprit de tous les temps; la comédie de Gresset est l'image fidèle du Paris de 1750; ou, comme s'exprime Villemain, « la médaille des salons du dixhuitième siècle2»; la seule comédie, a écrit La Harpe, où l'on ait saisi le vrai caractère de notre siècle 3 » Jean-Jacques prétend que le Méchant, quand on le joua, parut un homme comme tout le monde. Hé oui, comme tout le monde d'alors, où il y avait un peu trop de méchants.

Le rôle de Cléon, le Méchant, est celui de l'intrigant de bon ton, s'amusant de tout sans scrupules, même de sa méchanceté frivole même dans ses malices, ses hypocrisies; surtout égoïste, selon sa maxime « Chacun n'est que pour soi » tout ainsi que M. de la Porcheraie, dans le Moi de Labiche. Il ne craint qu'une chose, un seul crime, l'ennui « Pour le fuir, tous les moyens sont bons », fussent-ils les pires; pour se distraire, il sème les soupçons, les calomnies, les discordes, les haines; puis, il passe, en se répétant Si rien ne réussit, je ne me.pendrai pas!

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1. Cf. Abbé Maynard, l'Académie fl'ançaise et les Académiciens; le xxix" fauteuil; Gresset.

2. Tableau de la littérature au XVIIIe siècle, t. l, p. 331.

3. Cours de littérature, t. VIII, p. 45.


Quant à la pièce, point d'intrigue, peu de caractères; celui du Méchant, lui-même, n'est qu'un portrait vu tantôt d e face, tantôt de profil, extrêmement mobile; en quoi, il ressemble aux roués, seconde manière, de ce siècle s'agite une société spirituelle, élégante, « sans âme et sans poésie ». Seulement Gresset a eu l'heureuse idée de mettre en antithèse deux types, qui ne sont pas difficiles à trouver encore en 1895: d'abord, le vrai gentilhomme campagnard, le bon Géronte, qui s'intéresse à son château, à ses vergers, à ses bois, mais sans se désintéresser de la gloire de la France, pour laquelle, il se dévouera dès le premier signal

Je suis toujours sensible au bien de ma Patrie.

D'autre part, les gens du bel air, c'est-à-dire de Paris, nous dirions du boulevard pour qui il n'y a rien au monde que cela, ce bruit, ces divertissements, ces modes, ces tripotages On ne vit qu'à Paris et l'on végète ailleurs.

C'est leur maxime et c'est un de ces vers proverbes dont la pièce fourmille. Sainte-Beuve s'est amusé à en cueillir un bouquet, dont il égaie une de ses jolies pages cueillonsen aussi quelques-uns, dont la moitié au moins ont été négligés par Sainte-Beuve

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.

C'est une espèce d'ours qui se croit philosophe.

Elle a d'assez beaux yeux. pour des yeux de province.

L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre.

Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là.

Nous vivons bons amis, chacun de son côté.

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

Mon estime toujours commence par le cœur.

Le véritable esprit marche avec la bonté.

La pièce entière est de ce style, pas une faiblesse, pas une longueur, c'est un feu roulant. Jamais Voltaire, dans ses sept ou huit tomes de comédies, n'a "attrapé ce vers, ce ton, cette allure. D'ailleurs Voltaire ne fut jamais comique; où il veut faire rire, « il n'est que grimaçant2 » par la raison qu'en 1. Villemain, l, c.

2. Nisard, Histoire de la littérature, t. IV.


donne Gresset le véritable esprit, celui qui se communique, qui pénètre, qui charme et dilate, « marche avec la bonté ».

VII

Gresset, par la bouche du Méchant, avait fortement médit de Paris. Que rencontre-t-on à Paris?

Des flatteurs, des valets, des plaisans détestables.

Des femmes d'un caprice et d'une fausseté

Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes

et le reste. Après le triomphe du Méchant, qui lui valut un fauteuil à l'Académie française, Gresset abandonna Paris et rentra dans ses foyers de Picardie. Il avait bientôt quarante ans; il partait à son «midi sonnant ». L'après-midi fut celle d'une pâle, tiède, et douce journée d'automne. Nous n'avons à y signaler que quatre ou cinq dates, sortes de haltes sur cette pente de sa vie. En 1750, avec l'agrément du roi, il fonda l'Académie d'Amiens, dont il refusa modestement la présidence titulaire; mais dont il fut l'âme la lumière, et quasi le seul académicien de marque. En 1751, il épousa la fille du maire d'Amiens leur union fut exemplaire; mais ils n'eurent point d'enfants. En revanche, Gresset compta de nombreux et chauds amis, pour lesquels il versifiait, comme les sources coulent.

Il continua de rimer sur des sujets de'sacristie et de couvent. Il allongea Ver-Vert de deux chants inutiles l'Ouvroir et les Pensionnaires, où il plaisantait derechef et à satiété sur le compte des Visitandines. Il riait d'autres gens d'église, dans le Parrain magnifique, long bavardage sujr un prélat très ladre. Il composa le Gazetin, autre longue satire contre un bourgeois qui passe son temps à lire le journal; c'était 'un ridicule, voilà cent cinquante ans. Il délayait le Méchant en de nouvelles comédies, dont on a gardé les titres suivants l'Esprit à la mode, le Secret de la comédie, le Monde tel qu'il est. Enfin il jetait dans le public amiénois une foule de piécettes qui divertissaient fort les académiciens picards et autres gens des bords de la Somme. Gresset était leur idole; 1. Sainte-Beuve, l. c., p. 87.


on l'aimait, on apprenait par cœur ses poèmes inédits et vers 1815, on citait encore deux octogénaires qui pouvaient réciter, d'un bout à l'autre, les Pensionnaires et l'Ouvroir

En 1754, Gresset, étant directeur de l'Académie française, revint à Paris, pour la réception de d'Alembert, qui, par hasard, succédait à un évêque. Cet évèque de Vence n'avait jamais quitté son diocèse qu'une fois, et encore pour se rendre à une Assemblée du clergé. Gresset, dans son discours, se permit une sortie violente contre « ces pontifes agréables et profanes, crayonnés autrefois par Despréaux, regardant le devoir comme un ennui, l'oisiveté comme un droit, leur résidence naturelle comme un exil ». Bossuet avait jadis parlé de ce ton; mais entre l'auteur des Oraisons funèbres et le poète du Carême impromptu, il y avait quelque distance cette sortie d'un prédicateur laïque, dans l'assemblée des Quarante, qui n'était pas tout à fait celle des fidèles, fit du bruit plus que de raison. Le poète n'avait été que maladroit. Peut-être s'était-il inspiré, un peu à contre-temps, de l'exemple ou des leçons de Mgr de La Motte, son évêque, devenu l'un de ses plus intimes amis.

Ce fut à Mgr de La Motte que l'ex-jésuite dut le bonheur d'être, en ses dernières années, un chrétien fervent et modèle; et, n'en déplaise à Voltaire, un pieux diseur d'oremus. L'histoire de cette amitié, fort honorable à l'un comme à l'autre, a été racontée, dès 1788, par l'abbé Proyart, en sa Vie de Mgr d'Orléans de La Motte, et, en 1872, par M. l'abbé Delgove, en son Histoire de Mgr de La Motte deux ouvrages, que M. Wogue aurait bien fait de consulter. On y apprend que, à la prière du saint évêque, Gresset renonça au théâtre et jeta au feu plusieurs comédies et un certain nombre d'épigrammes. Après quoi il écrivit sa fameuse Lettre du 14 mai 1759. Cette lettre est une superbe profession de foi, jetée à la face de l'impiété immorale; une protestation fière du chrétien, bravant les ricanements et les fureurs de la Philosophie une amende honorable pour les scandales, dont les écrits de Gresset avaient pu être la cause

1. Biographie universelle de Michaud, 1817, t. XVIII, GRESSET.


J'ai eu, l'honneur de communiquer ma résolution à Monseigneur l'Évêque d'Amiens, et d'en consigner l'engagement irrévocable dans ses mains sacrées. C'est à l'autorité de ses leçons et à l'éloquence de ses vertus que je dois la lin de mon égarement; je lui devois l'hommage de mon retour; et c'est pour consacrer la solidité de cette espèce d'abjuration que je l'ai faite sous les yeux de ce grand Prélat si respecté et si chéri.

Je profite de cette occasion pour rétracter aussi solennellement tout ce que j'ai pu écrire d'un ton peu réfléchi, dans les bagatelles rimées dont on a multiplié les Editions, sans que j'aie jamais été dans la confidence d'aucune.

Pour mes nouvelles Comédies, dont deux ont été lues, Monsieur, par vous seul, ne me les demandez plus; le sacrifice en est fait, et c'étoit sacrifier bien peu de chose. Quand on a quelques Ecrits à se reprocher, il faut s'exécuter sans réserve, dès que le remords les condamne. Il seroit trop incertain de compter que ces Ecrits seront brûlés au flambeau qui doit éclairer notre agonie.

Jamais Gresset n'avait été plus éloquent, plus hautement chrétien, plus digne d'éloges. Voltaire éclata. Il se sentaittouché au vif par cette condamnation vigoureuse des malfaiteurs de plume, des « pitoyables incrédules» dont il était le chef et l'oracle. Sa bile déborda en prose et en vers. Il écrit à d'Argental « Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous ? Quel fat orgueilleux! quel plat fanatique! et que les vers de Piron sont jolis! Et à Cideville «Vous connaissez sans doute l'épigramme de Piron sur ce fanatique orgueilleux de Gresset. Qu'elle est jolie! qu'elle est bien faite! et que l'insolent exjésuite est bien puni! » L'épigramme de Piron était misérable aussi fausse que méchante; la voici

Un peu plus tard, Voltaire, dans son Pauvre diable, revient à la charge; il travaille sur les idées de Piron, et se venge des succès du Méchant, en criant que ce n'est pas une comédie

Gresset pleure sur ses ouvrages,

En pénitent des plus louches.

Apprenez à devenir sages,

Petits écrivains débauchés.

Pour nous, qu'il a si bien prêchés.

Prions Dieu que, dans l'autre vie,

Dieu veuille oublier ses péchés,

Comme en ce monde on les oublie.


De vers, de prose et de honte étouffé,

Je rencontrai Gresset dans un café;

Gresset doué du double privilège

D'être au collège un bel esprit mondain,

Et dans le monde un homme de collège,

Gresset dévot, longtemps petit badin;

Sanctifié par ses palinodies,

Il prétendait avec componction

Qu'il avait fait jadis des comédies.

Dont à la Vierge il demandait pardon.

Gresset se trompe, il n'est pas si coupable.

Cela continue et cela va jusqu'à cette grosse calomnie que, si Gresset est dévot, c'est pour se faire bien venir à la Cour. Voltaire a vomi contre Gresset d'autre prose et d'autres vers, que nous ne saurions reproduire. Jusque dans le Dictionnaire philosophique, il se sent pris du besoin d'écraser ce « cafard, jadis jésuite » (ce mot se trouve dans une épigramme) et il s'y emploie, en affirmant que Gresset n'a un peu réussi que dans Ver-Vert et la Chartreuse mais que ce sont « deux ouvrages tombés • ».

Juste retour des choses d'ici-bas. Quelque cinquante ou soixante ans plus tard, de graves lettrés, professeurs de Sorbonne, et qui certes n'étaient point des ennemis trop acharnés de Voltaire, disaient de Gresset « II égale Voltaire, dans le seul genre où Voltaire fut grand poète 2 » « Gresset se fait toujours lire, en dépit des épigrammes de Voltaire, et cela les émousse 3 ».

Gresset, a écrit M. l'abbé U. Maynard*, prit les épigrammes et les injures de Voltaire « en esprit de pénitence ». Il fit mieux encore. La généreuse et chrétienne pensée lui vint peut-être sur le conseil de l'évoque d'Amiens d'entreprendre la conversion du vieil impie; tout au moins de rappeler à ce blasphémateur de quatre-vingts ans, qu'il y a des choses sérieuses, et un lendemain éternel, où ce n'est plus le temps de rire. En 1774, Voltaire se moqua, dans un pamphlet rageur, de l'oraison funèbre de Louis XV, prononcée 1. Au mot IMAGINATION.

2. Villemain, l. c., p. 334.

3. Géruzez, l. c, p. 424.

4. Voltaire, t. II, p. 499.


par l'évoque de Senez, qui avait fortement malmené les écrivains sans foi ni pudeur. Gresset eut pitié du pamphlétaire et lui écrivit des lignes émues, que M. Lenel a tout récemment découvertes parmi les papiers de l'aimable poète. Nous les reproduisons avec joie

On est bien aise pour votre santé, que vous ne soyez point triste à quatre-vingts ans. On conçoit que vous rabâchiez, que tous vos pamphlets soient des redites de ce que vous avez dit. Mais pourquoi faut-il que vos gaietés soient des blasphèmes, et que tout ce qui est sacré vous incommode, que tout ce qui est bien, en fait d'ouvrages littéraires, vous déplaise, dès que vous ne l'avez pas fait?. Dites-vous bien ce que nous devons nous dire chaque jour, d'après le texte sacré Uno tantum puncto mors et ego dividimur 1 Il n'est pas trop tôt de se le dire à quatre-vingts ans. Vous avez perdu beaucoup de gens vous perdez encore par vos dérisions et vos blasphèmes la jeunesse actuelle. Qu'ils apprennent par votre repentir solennel, par votre rétractation publique, que vos assertion?, impies n'ont été que le délire du bel esprit, les rêves de la vanité.

Vous seriez grand, vous seriez chrétien, et le Dieu de toute miséricorde vous pardonnerait.

Cet admirable billet, tracé par un poète de soixante-cinq ans pour un poète octogénaire, arriva-t-il àson adresse? S'il y arriva, quel effet produisit-il? On l'ignore; mais on peut trop aisément le deviner. Gresset demandait un jour à l'évêque d'Amiens « D'où vient donc, Monseigneur, cette sorte de délire qui agite les écrivains impies de notre siècle? –C'est, répondit le saint prélat, le cœur qui leur fait mal à la tête. » Chez Voltaire, tout était malade et gangrené depuis tantôt quatre-vingts ans.

Tandis que le honteux patriarche et ses aides usaient leurs dernières forces à biffer l'Évangile, Gresset, oubliant les rimes légères, rédigeait, d'après les vues de Mgr de La Motte, un Plan des preuves de la religion. La réputation de sa piété était alors si bien établie, que les chanoines, dont il s'était joyeusement moqué jadis, s'adressaient à lui comme au lettré chrétien le plus en vue. Ainsi le Chapitre de Noyon lui demanda une épitaphe en l'honneur de Mgr de Bourzac. 1. Gresset cite de mémoire ce qui nous incline à croire qu'il avait rapporté ce texte d'une conversation avec Mgr de La Motte. Le texte exact est Uno tantum (ut ita dicam) gradu ego morsque dividimui- (I, Reg., xx, 3).


Avec les salons de l'évêché d'Amiens, et le cercle où il réunissait les amis dont il était la joie et la gloire, le lieu du monde que Gresset aimait le plus, était sa villa du Pinceau, qui s'étalait, proprette et élégante, non loin des « Bords de la Somme, aimables plaines », et à côté d'un marais appartenant à la ville. La villa existe toujours, avec ses murs de briques rouges, ses fenêtres de pierre blanche, ses toits d'ardoise assise à l'ombre d'un bosquet de vieux arbres, près des eaux tranquilles des Petits canaux, où les gondoles des jardiniers picards vont et viennent, avec je ne sais quelle poésie mélancolique. Par malheur, aujourd'hui, à quelques pas de la Solitude de Gresset, toute illusion et rêverie s'envolent, au bruit du chemin de fer, au vacarme des locomotives qui arrivent et partent, en traversant, comme parle M. Coppée, « un désert de rails plein de fanaux épars 2 » Coïncidence curieuse la villa du Pinceau 3 était autrefois un bien de ces moines contre qui Gresset avait rimé sans raison; un pré de la vieille Abbaye de Saint-Acheul, où, quarante ans après la mort de l'ex-jésuite Gresset, la Compagnie de Jésus devait fonder le collège, si célèbre sous la Restauration. Autre antithèse de l'histoire, la villa de Gresset sert aujourd'hui d'asile à une communauté de religieuses; mais qui n'est point, comme le couvent du Perroquet, « un séjour de l'oisive indolence ». L'ancien salon du poète, situé au premier, belle salle carrée, mesurant dix mètres de côté, cinq à six mètres de hauteur, avec ornements de fleurs et guirlandes, est devenu la chapelle des Sœurs de la SainteFamille.

Gresset y venait continuellement travailler et prier, loin des embarras de la ville; et il cultivait à sa guise le petit domaine, dont il convertissait les rentes en aumônes* la

1. Ode sur l'Amour de la Patrie.

2. Le Coup de tampon.

3. Ou Villa de Huy. Le nom de cette ville est orthographié de cinq ou six manières dans les vieilles chroniques (Plainsceau, Pinseau, Plinceau ); dans une Bulle d'Alexandre III, il est fait mention de Prato de Plainsis. Cf. Histoire de l'Abbaye de Saint- Acheul-lès- Amiens, par M. Joseph Roux, p. 288.

4. Cf. Berville et Wogue, p. 272.


piété ne va jamais sans la charité, même chez les gens de lettres qui ont des rentes.

En 1774, il alla faire ses adieux à Paris; et pour emprunter une de ses phrases, il revit la capitale, comme ferait « un sauvage de Picardie, enseveli depuis près de quinze années dans ses bois et « ses choux ». En qualité de Directeur de l'Académie, il présenta les vœux des Quarante à Louis XVI et à Marie-Antoinette, auxquels, selon l'usage, il présageait, hélas un règne « fortuné ». Il reparut encore à l'Académie pour la réception de Suard, critique et rédacteur de la Gazette de France. Sans être un « sauvage », Gresset était une sorte d'Épiménide picard. Sa harangue contre le néologisme, le style maniéré, le jargon et « papillotage » du jour déplut à l'auditoire, qui reçut froidement les leçons littéraires de ce revenant.

Gresset se sentit mortifié par cet accueil des beaux-esprits parisiens. Heureusement Louis XVI et la famille royale lui firent fête ce qui valait, et au delà, tous les bravos des gens de lettres. Louis XVI, apprenant que Gresset avait sacrifié plusieurs de ses œuvres légères, s'empressa de l'en récompenser. A peine monté sur le trône, le jeune roi lui octroya le titre de chevalier de Saint-Michel et des Lettres de noblesse, dont le préambule est le plus magnifique éloge du poète

Louis, etc. Les avantages que les Sciences, les Belles-Lettres et les Arts procurent à notre Royaume nous invitent à ne négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur maintien et à leurs progrès. Les titres d'honneur répandus avec discernement sur ceux qui les cultivent nous paroissent l'encouragement le plus flatteur que nous puissions leur donner. Parmi ceux de nos sujets qui se sont livrés à l'étude des Belles-Lettres, notre cher et bien-amé Jean-Baptiste-Louis GRESSET s'y est distingué par des Ouvrages qui lui ont acquis une célébrité d'autant mieux méritée, que la Religion et la décence, toujours respectées dans ses Ecrits, n'y ont jamais reçu la moindre atteinte. Sa réputation a depuis longtemps engagé l'Académie française à le recevoir au nombre de ses Membres, et nous l'avôns vu, avec satisfaction, nous offrir, en qualité de Directeur, les hommages de cette Académie, la première fois que nous avons bien voulu l'admettre à nous les présenter, à l'occasion de notre avènement à la Couronne. Nous savons d'ailleurs qu'il est issu d'une famille honnête de notre ville d'Amiens; que son aïeul et son père y ont rempli différentes


charges municipales, et qu'ils y ont toujours, ainsi que le sieur GRESSET lui-même, vécu de cette manière honorable, qui, en rapprochant de la Noblesse, est en quelque sorte un degré pour y monter. A ces causes.

Monsieur, le futur Louis XVIII, conférait aussi au poète la charge enviée d'historiographe. Les honneurs pleuvaient mais souvent c'est une pluie d'hiver. Gresset ne vit, pas même de loin, l'effroyable tempête de sang et d'ignominie qui allait s'abattre sur la France. Il mourut, à Amiens, le 16 juin 1777.

Il avait souvent exprimé le désir d'être enterré au cimetière Saint-Denis probablement, comme le croit M. de Cayrol, parce que ce cimetière occupait l'emplacement de l'ancienne maison des jésuites, auxquels, malgré leur suppression en France, il avait gardé son dévouement des premières années. Il y reposa jusqu'en 1811 époque où ses restes furent solennellement transférés dans la superbe cathédrale d'Amiens, restaurée naguère (je n'ose dire embellie ) par les soins de Mgr de La Motte. Quelle sépulture pour un homme de lettres Pour un auteur dont les écrits tiennent en deux minces volumes, dont il y en a un de trop.

Nous ne reviendrons point sur les jugements déjà formulés au sujet de ces œuvres. La meilleure critique de ces œuvres, au point de vue moral, Gresset lui-même l'a faite, dans son examen de conscience du 14 mai 1759, où il déplorait ce qu'il nomme ses égarements et les scandales de ses « bagatelles rimées ». Point de meilleure critique que cellelà. Tenons-nous-y et remercions-en le poète lui-même. Quant à son bagage littéraire, il comprend cinq ou six petits poèmes, contes ou satires, et une comédie. On dit que Gresset avait été original, par la raison que Gresset n'avait imité personne. L'éloge est vrai ou faux; vrai, s'il s'applique aux sujets traités et au génie propre de l'auteur; faux, s'il s'agit de la manière et du style. Gresset est lui; mais enfin il est de la famille de Marot, de La Fontaine, de Chapelle, de Racine en ses épigrammes, et des autres écrivains « d'élégant badinage », pour parler comme Despréaux. Sainte-Beuve appuie sur une note juste, quand il désigne,


en ces termes, un autre modèle de Gresset « On retrou.verait en lui partout, et dans le meilleur sens, l'élève des jésuites et du P. du Cerceau » C'est en effet du poète de la Nouvelle Ève, des Pincettes et du Messager dit Mans, que procède, en droite ligne, le chantre de Ver-Vert. Gresset l'avoue, et on peut l'en croire. A la fin du Lutrin vivant, il disait à l'abbé de Segonzac, en se plaignant des « graves ennuyeux n, censeurs des « jeux légers de sa muse badine » cc Je pense et je tâche d'écrire à l'exemple du P. du Cerceau, ni autrement, ni mieux 2. »

Gracieux éloge du maître par le meilleur élève, plus brillant que le maître. Gresset n'a eu, comme son maître, qu'un talent de jeunesse; il était arrivé à son apogée, dès l'âge de vingt-quatre ans. Il n'excelle que dans les petits sujets mais il y excelle, comme les abeilles en leur travail printanier et de lui on peut dire ce que Virgile écrivait, au début de son histoire poétique des abeilles

In. tcnuilabor; at tenuis non gloria. On le goûtera, tant qu'il y aura des gens d'esprit en France; espérons que cela durera quelque temps encore. 1. Portraits contemporains, t. V, p. 88.

2. Le P. du Cerceau était mort en 1730, quatre ans avant l'apparition de Ver-Vert.

Ainsi pensoit l'amusant du Cerceau,

Sage, enjoué, vertueux sans rudesse,

Des Sages faux évitant la tristesse,

Il badina sans s'écarter du beau,

Et sans jamais effrayer la sagesse

Ainsi les traits de son heureux pinceau

Plairont toujours et de races en races

Vivront gravés dans les fastes des Grâces,

Et les Censeurs obstinés à ternir

Son art chéri, par l'ennui pédantesque

D'un françois fade ou d'un latin tudesque,

Endormiront les siècles à venir.

V. DELAPORTE.


LA LUTTE POUR LA VIE IMMUNITÉ ET IMMUNISATION

I

Nous disions, en parlant de l'œuvre de Pasteur, que le maître finissait sa féconde carrière à l'heure où ses disciples remportaient une grande victoire sur l'armée des infiniment petits, toujours prêts à forcer les portes mal gardées, pour faire subir à l'organisme les pires déprédations et les irréparables défaites. Nous nous proposons de résumer l'ensemble de cette science stratégique d'un nouveau genre, et d'apprécier ses progrès. Ils sont loin d'être médiocres. Toute découverte, dont le fait initial se distingue par une précision rigoureuse, une explication vraiment rationnelle et non pas seulement hypothétique, n'a jamais dit son dernier mot, alors même que ses premiers résultats sont de nature à satisfaire les plus difficiles. Après avoir quelque temps perdu de vue les découvreurs de ce genre, on est sûr de les retrouver plus loin, en possession de quelque nouveau trésor, dérobé à la nature par leur intelligente opiniâtreté. C'est ce qui nous arrive aujourd'hui, où nous essayons de refaire le chemin parcouru depuis quatre ans par la microbiologie. Nous nous trouvons en présence d'une série de découvertes qui jettent une vive clarté sur le jeu, ou sur l'antagonisme, des forces biologiques, et qui fournissent à l'organisme humain des moyens de défense d'une merveilleuse efficacité1. Le vieil empirisme ne se résigne pas à se voir en partie détrôné par les chercheurs de microbes, et volontiers il raille encore ces médecins à microscope qui « poursuivent la petite bête et laissent mourir la grosse ». Il a fallu, sans doute, céder à l'évidence et, bon gré mal gré, admettre que l'anti1. Cf. Dp Achalme, Immunité. (Excellent résumé de l'était actuel de la question.) D1 Bernheim, Immunisation et Sérum-thérapie, Annales de l'Institut Pasteur, de 1887 à 1896.


sepsie rendait de signalés services à l'art chirurgical, et fournissait pour toute plaie extérieure des méthodes de pansement aussi simples que sûres. Mais, avec ces flots d'acide phénique et ces torrents de sublimé, qui osera poursuivre le microbe, quand il se sera logé dans la poitrine, les entrailles, les vaisseaux ou la profondeur des tissus ? Transportée en médecine, l'antisepsie ressemblerait par trop à la thérapeutique de Gribouille. On vise le microbe et c'est le malade qui tombe. La microbiologie a victorieusement répondu à ces provocations de l'empirisme. Elle a trouvé le moyen de poursuivre le microbe jusque dans les régions les plus délicates de l'organisme, sans risquer de détruire en essayant de guérir. La preuve est faite pour quelques-unes des maladies les plus redoutables à l'espèce humaine. Tout permet de croire que la science ira plus loin dans cette voie de défense, et que d'autres fléaux seront vaincus par cette méthode que l'on a justement proclamée la thérapeutique de l'avenir. Elle porte un nom déjà célèbre, et s'appelle sérothérapie, ou sérumthérapie. Mais, comme la première dénomination nous paraît plus conforme au génie de notre langue, dans la formation des mots dont la science l'enrichit, et malgré tout notre respect pour l'Institut Pasteur qui semble vouloir adopter l'usage contraire, nous dirons sérothérapie en parlant de cette méthode nouvelle déjà si féconde en résultats.

Le rêve de tout mortel, en présence d'un fléau destructeur de la vie humaine, c'est d'en être exempt, ou, s'il en est atteint, de sortir victorieux de l'épreuve. Immunisation et thérapeutique, voilà les seuls moyens de réaliser ce rêve et de satisfaire, dans la mesure du possible, ce besoin de défense naturel à tout être vivant. Or, voici par quels progrès successifs la science microbiologique en est venue à fournir à l'organisme des armes, nous ne.dirons pas contre tout ennemi, mais au moins contre quelques-uns des plus redoutables. On entend par immunité le privilège que possèdent certains organismes de résister à une ou à~ plusieurs maladies infectieuses. Placés dans un milieu et dans des conditions fatales aux individus de leur espèce, ils résistent là où les autres succombent. S'ils subissent l'envahissement microbien, il n'est jamais complet, et les phénomènes morbides n'offrent


ni l'intensité ni la durée qui leur sont ordinaires, quand l'infection évolue sans obstacles au sein de l'organisme. Les animaux doués d'immunité, en présence d'un microbe pathogène, sont dits réfractaires à la maladie dont ce microbe est la cause. Une telle prérogative n'a rien d'absolu, et le même organisme, après avoir résisté aux premières attaques, sera vaincu par une dose de plus en plus massive de microbes, ou par des toxines d'une extrême virulence. On dira cependant qu'il jouit de l'immunité, parce qu'il n'est pas atteint, ou qu'il ne succombe pas, là où d'ordinaire les autres subissent l'invasion et la ruine. Les facteurs qui concourent au résultat final étant essentiellement variables, il n'est pas étonnant que le produit ne soit pas toujours le même.

L'immunité n'est pas, comme on pourrait le croire, et comme, de fait, quelques-uns l'ont pensé, le manque d'aptitude d'un terrain donné pour la nutrition du microbe pathogène. Soit épuisement du sol, soit stérilité naturelle, l'organisme, dans cette hypothèse, ressemblerait au champ incapable de donner une moisson, faute d'aliments qui favorisent la germination, la croissance et la maturité. En d'autres termes, il ne serait qu'un bouillon de culture, stérilisé quant aux éléments nutritifs de la vie microbienne. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent en réalité. D'abord, les bactéries jouissent d'une déplorable facilité d'adaptation à des milieux en apparence fort divers. Elles s'accommodent un peu de tout dans leur alimentation, et telle espèce, qui prospère au sein d'un être vivant, se laissera cultiver avec succès dans une décoction végétale, ou même dans un liquide d'origine purement chimique. Et puis, si l'organisme n'était qu'un terrain plus ou moins riche en aliments microbiens, les populations bactériennes les moins difficiles à élever seraient les plus redoutables, et produiraient les effets pathogéniques les plus graves. Or il n'en est pas ainsi, heureusement pour nous, et l'observation ne confirme pas cette manière de concevoir le phénomène d'immunité.

Pour le comprendre, il faut le considérer, en effet, comme un acte vital de premier ordre, dans lequel l'organisme joue le rôle de défenseur, tandis que les microbes se partagent celui d'assaillants. Les forces mises en action de part et


d'autre peuvent varier en nombre, en vaillance, en intensité ou, si l'on veut, en habileté, mais, dès qu'il y a résistance, on doit reconnaître l'immunité, dont la lutte constitue le caractère essentiel. L'organisme, qui semble s'accommoder de la présence et du développement d'une bactérie au sein de ses tissus, sans subir pour cela un désordre pathologique caractérisé, jouit d'un privilège de tolérance plutôt que d'une véritable immunité. Le bacille du charbon peut se développer dans le corps de la grenouille, sans que l'animal en paraisse incommodé. Les faits de ce genre sont rares, et l'on ne saurait trop dire jusqu'où s'étend en réalité cette accommodation, ou cette association pacifique du microbe et de l'organisme. On ne l'a guère observée que chez les animaux inférieurs, et rien ne permet encore de formuler sur ce point une loi définitive.

L'immunité suppose donc toujours une lutte de l'organisme, finissant par la destruction ou la mise hors de combat du microbe envahisseur. Elle se mesure sur le rapport qui existe entre les moyens d'attaque du côté des bactéries, et les moyens de défense du côté de l'organisme. Comme les termes de ce rapport sont nécessairement variables, l'immunité subit elle-même des variations, et présente des degrés qui s'échelonnent entre la réceptivité absolue et la préservation ou la résistance complète. Ce privilège est ainsi tellement soumis à la loi de contingence et de variabilité, qu'il y aurait danger et imprudence à généraliser des faits, bien observés sans doute, mais qui ne sont après tout que des cas particuliers. Ce serait erreur de croire, par exemple, qu'un organisme, inexpugnable pour un microbe donné, le sera pour tous les autres, ou qu'une espèce animale déterminée jouira d'un privilège collectif, ou que, dans cette même espèce, tous les individus se comporteront de même dans la lutte pour la vie. Quand les espèces sont très éloignées les unes des autres dans l'échelle zoologique, on se rend encore assez facilement compte de la différence de leur attitude en présence d'un même microbe. On conçoit qu'un vertébré soit insensible aux attaques de celui qui a raison d'un invertébré, tellement les terrains sont différents et le genre de vie dissemblable. Il paraît tout naturel que le parasite du ver à


soie ne devienne pas mortel pour l'homme. On imagine facilement une différence entre la réceptivité d'un animal à sang chaud et celle d'un animal à sang froid. Le bacille du charbon tue les mammifères et laisse indemnes les grenouilles. Cellesci succombent aux attaques d'un microbe de gangrène spéciale, qui ne peut rien sur ceux-là. Ces divergences n'ont rien d'étonnant. On doit, semble-t-il, s'y attendre. Mais tout est surprise quand on étudie l'immunité chez des familles, des genres ou des espèces assez rapprochés les uns des autres. La poule, réfractaire au tétanos, succombe rapidement aux atteintes du bacille du choléra propre à son espèce, qui tue également le lapin et d'autres mammifères. Le rouget tue le porc et le pigeon. Le lapin, très sensible au charbon, est réfractaire au bacille typhique. Les carnassiers, pour la plupart, subissent facilement la contagion tuberculeuse, et le chien, parmi eux, se montre des plus résistants au bacille de Koch. Les souris des champs sont sujettes à une septicémie bacillaire qui n'a aucune prise sur les souris des maisons. Les moutons d'Algérie résistent au charbon qui ravage si souvent les troupeaux nourris en France.

Cette variabilité n'est pas moindre, si, au lieu de considérer un seul des facteurs de l'immunité, c'est-à-dire la famille, l'espèce ou la race, on étudie le microbe lui-même. Tel bacille, pathogène pour le lapin, inoculé à une souris ne produira d'abord qu'un abcès fort bénin. Mais les cultures du microbe de cet abcès seront plus virulentes que le bacille primitif, et, après plusieurs passages par la souris, amèneront facilement la mort de cet animal. Chose plus surprenante, ce microbe qui tuait le lapin est devenu presque inoffensif pour lui, depuis que sa virulence a atteint un degré d'exaltation extrême. Il s'est fait comme un échange singulier. C'est maintenant le lapin qui est réfractaire et la souris qui a perdu son immunité.

Il importait de signaler ces phénomènes d'ordre général, avant d'entrer dans le détail des explications et des théories dont ils ont été l'objet. On voit par là que la bactériologie n'est pas une science sans prudence et sans circonspection. Elle progresse parce qu'elle sait douter. Au lieu de fonder une loi sur une expérience, elle attend pour conclure le con-


trôle d'observations réitérées sous mille formes, sans jamais recourir à l'empirisme ou à l'a priori.

II

Le privilège d'un animal d'être réfractaire à certaines maladies infectieuses est naturel ou acquis. Pour l'intelligence complète de ce qui constitue le véritable progrès de la bactériologie, il faut dire un mot de cette double origine de l'immunité.

Quand on songe à la quantité infinie de microbes qui pullulent dans l'air, dans les eaux, au sein des organismes vivants, comme au milieu de tous les foyers de décomposition, on s'étonne avec raison du petit nombre de maladies qu'ils sont capables de produire. Pour l'expliquer, il faut recourir à l'immunité naturelle qui, indépendamment de toute intervention extérieure, maintient à l'état réfractaire l'organisme dont les fonctions s'accomplissent suivant leur état normal. Voilà pourquoi les diverses espèces animales se comportent différemment en présence d'une même affection. Les moutons d'Algérie, les lapins, les souris et les bœufs sont à divers degrés, peu sensibles au charbon. Le chien, les bovidés, le porc, les oiseaux sont réfractaires à la morve. La chèvre, l'âne, la brebis et le chien ne contractent pas la tuberculose, bien qu'elle leur soit inoculable. Nous avons déjà fait remarquer cette variabilité, qui permet difficilement d'établir des similitudes ou des différences, sans. recourir chaque fois à l'expérimentation. L'âge, le sexe, le climat, les saisons, les conditions nutritives interviennent, pour augmenter ou pour diminuer la résistance de l'organisme, et, par là même, modifier dans un sens ou dans l'autre l'immunité naturelle. Mais, le caractère spécial de l'animal naturellement réfractaire, c'est la stabilité dans son état particulier de résistance.

L'expérience prouve tous les jours qu'un tel état, s'il n'est pas naturel, est quelquefois le résultat d'une sorte d'éducation de l'organisme. C'est-à-dire que l'immunité peut être acquise. Ceci n'est pas une découverte récente de la bactériologie, mais c'est encore un des champs qu'elle a explorés


avec son ordinaire sagacité, non seulement pour y porter la lumière, mais encore pour lui faire produire des fruits merveilleux. Un fait, depuis longtemps constaté, nous apprend qu'un certain nombre de maladies infectieuses ne sont pas sujettes à récidive. L'animal, naturellement réceptif, cesse de l'être quand il a triomphé complètement de l'infection. Ce privilège, acquis par une lutte plus ou moins longue, est quelquefois assez constant pour qu'on puisse le regarder comme absolu. Les fièvres éruptives n'atteignent qu'exceptionnellement deux fois le même individu. Néanmoins, cette immunité acquise a des limites, en dehors desquelles il semble qu'elle n'existe plus, ou qu'elle borne sa puissance à atténuer la gravité d'une récidive.

L'inverse se manifeste quelquefois. Une première infection dispose à contracter de nouveau la même maladie. L'érysipèle, la pneumonie et le rhumatisme articulaire aigu en offrent des exemples. On les explique en supposant que le germe infectieux séjourne dans l'organisme, toujours prêt à se réveiller et à pulluler de nouveau, dès qu'une défaillance cellulaire se produira. Il semble aussi que, dans un grand nombre de cas, l'immunité, pour s'établir, demande un temps plus ou moins long. Huit ou dix jours seulement après le triomphe de l'organisme, elle est définitivement acquise. Ainsi s'expliquent les rechutes, qui marquent parfois le déclin des maladies d'où sortira l'état réfractaire. Elles ne sont qu'une nouvelle évolution de phénomènes dont la cause n'avait pas complètement disparu. On s'est demandé encore si l'immunité acquise contre un microbe ne rendrait pas l'animal réfractaire à un ou à plusieurs autres de nature différente. Les recherches de la science ne semblent pas avoir abouti sur ce point à une conclusion sérieuse. Un fait cependant paraît, aux yeux de quelques-uns, confirmer cette hypothèse. Les travaux les plus récents de M. Chauveau tendent à démontrer, en effet, que la vaccine et la variole ne sont pas identiques. La vaccine, rendant l'organisme réfractaire à la variole, fournirait ainsi un exemple d'immunité conférée par un microbe contre un autre microbe d'espèce différente de la sienne. Mais une telle hypothèse, si attrayante en elle-même, malgré la haute compétence de celui qui s'en


est fait le défenseur, a besoin d'être appuyée de nouvelles expériences, et ne saurait encore donner lieu à des applications pratiques.

III

De l'immunité acquise à l'immunité provoquée atificiellement la transition est toute naturelle. Une fois en possession de ce fait qu'une maladie conférait à l'organisme le privilège de résister aux atteintes subséquentes de la même infection, la science n'a pas tardé à faire un pas de plus. Elle s'est demandé si l'animal, chez lequel on provoquerait une maladie en lui conservant un caractère bénin, recueillerait de cette épreuve le bénéfice de l'immunité. L'expérience a répondu affirmativement. Déjà le procédé de vaccination formulé par Jenner résolvait le problème pour la variole. Mais, comme le hasard plutôt que la recherche scientifique avait présidé à cette découverte, il fallut attendre Pasteur pour transformer l'empirisme jennerien en une méthode rationnelle, et fonder une thérapeutique dont l'expérimentation serait la base et l'immunité le but. Les vaccinations pastoriennes forment déjà un admirable arsenal de défense contre quelques-unes des maladies les plus redoutables à l'humanité. Il va s'enrichissant tous les jours; mais on ne dira jamais assez tout ce qu'il a fallu de travail, de patience et de sagacité au grand initiateur, pour constituer cette science nouvelle et la faire accepter par la vieille routine, un peu trop en honneur dans le corps médical. Elle s'impose aujourd'hui avec l'autorité de l'évidencè, et le monde entier, depuis l'Allemagne jusqu'à l'Australie, est tributaire du pays où naquit et travailla Pasteur.

Pour arriver à l'immunité parla vaccination, il faut provoquer une maladie analogue à celle dont il s'agit de préserver l'organisme. Aupremier abord la méthode paraît éminemment dangereuse, et c'est le cas de dire que, pour armer l'animal contre une maladie possible, on risque de le tuer avant qu'il soit malade. Il s'agira donc de doser en quelque sorte l'infection, et de la communiquer au sujet à des degrés qui lui permettent de la supporter sans périr, et de puiser néanmoins dans cette épreuve inoffensive le bénéfice de l'immu-


nité. C'est en atténuant la cause que Pasteur comprit vite qu'il rendrait la maladie bénigne.

La vaccination peut se faire par l'introduction dans l'organisme du microbe pathogène lui-même, ou par l'inoculation de ses produits de culture. S'il s'agit d'inoculer le microbe, il semble, au premier abord, qu'il suffise, pour atténuer ses effets, d'employer une dose très faible. Ce procédé peut réussir. On l'a même appliqué avec succès au charbon, au tétanos et au rouget du porc. On a varié aussi les voies d'introduction et réduit par ce moyen l'intensité des effets morbides. Certaines bactéries, d'une extrême virulence quand on les introduisait directement dans le sang, se sont montrées bénignes en pénétrant par les tissus. La queue des ruminants parait être aussi une porte d'entrée propice aux microbes atténués. Ce sont là toutefois des méthodes qui ne sont pas sans danger, et qui ne sauraient passer dans la pratique ordinaire de la vaccination. Aussi préfère-t-on faire subir au germe infectieux une série d'épreuves qui diminuent graduellement sa virulence, et le rendent inoculable sans provoquer une maladie mortelle. L'atténuation s'obtient par le passage du microbe à travers un organisme non réfractaire. Le virus rabique perd de sa virulence par des passages successifs à travers le singe, et c'est ainsi que Pasteur réalisa la vaccination pratique de la rage. Le rouget s'atténue au moyen du lapin, la morve épuise sa virulence à travers le chien. Ainsi en est-il d'un certain nombre de microbes plus spécialement étudiés au point de vue de ce genre d'atténuation.

On l'obtient aussi en laissant vieillir les cultures, en les soumettant à l'action de la chaleur, de la lumière, de l'oxygène, des antiseptiques. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire et la description de ces divers procédés. Nous nous contenterons donc de retenir le fait de l'atténuation du microbe pathogène, et, par là, de la possibilité de l'introduire dans l'organisme pour le vacciner.

Si le microbe provoque par lui-même l'état pathologique bénin d'où sortira l'immunité, il le réalise aussi par ses milieux de culture. Les produits solubles de son évolution, débarrassés du microorganisme qui les a sécrétés, exercent


une action préventive pour un grand nombre de maladies infectieuses. L'expérience est faite pour le bacille typhique, le vibrion septique, le tétanos, l'érysipèle, pour ne citer que ceux-là. Mais, dans la plupart des cas, les produits microbiens, possédant une trop grande virulence pour être inoculés sans danger, sont soumis eux aussi à une atténuation préalable. Elle s'obtient tantôt par la chaleur, tantôt par le mélange avec une substance chimique telle que l'iode, quelquefois même par la distillation. Nous ne nous arrêterons pas à décrire ces divers procédés techniques. Nous voulons seulement constater ici que la bactériologie fournit des moyens sûrs de provoquer une maladie légère pour obtenir l'immunité contre une maladie du même genre.

Après le fait établi de l'immunité, la question qui se pose tout naturellement, c'est celle de sa durée. Combien de temps l'état réfractaire peut-il se maintenir? Quelques jours, des années ou toute une vie? Est-il transmissible par voie d'hérédité, ou reste-t-il un privilège purement individuel? Autant de points dont il est facile de comprendre l'importance pratique, et dont la science devait se préoccuper. Elle l'a fait avec plein succès pour quelques-uns, avec une grande probabilité pour d'autres.'

D'abord, il en est de l'immunité provoquée comme de l'immunité acquise. Il faut un temps plus ou moins long pour que l'organisme devienne réfractaire à la suite de l'inoculation. Le terme moyen semblerait être d'une semaine. On sait, d'une manière spéciale, que l'immunité contre la variole est acquise du dixième au onzième jour. On connaît aussi plus particulièrement la durée de l'état réfractaire après la vaccination. Elle est environ d'une dizaine d'années. Mais c'est là, ou à peu près, le seul fait de ce genre positivement établi. Pour tout le reste, il faut s'en tenir à des probabilités. Ce que l'on peut dire, en gégéral, c'est que la résistance de l'organisme dure d'autant plus que la maladie a été plus constante et plus grave. Elle prend toute la vie après les fièvres éruptives, tandis que, pour d'autres affections, comme l'érysipèle et la pneumonie, elle ne va pas au delà de quelques semaines. Il en est de même dans le cas, de l'infection provoquée. Plus fort


est le virus dont triomphe l'organisme, plus longue est la durée de l'état réfractaire. Voilà pourquoi, lorsque, sans danger grave, on ne peut d'un seul coup inoculer le vaccin préventif, on a recours à des inoculations successives avec des doses graduées, de manière à former une somme équivalente à celle que supposerait une maladie grave. Dans cet ordre d'idées, les substances vaccinales se classent de la manière suivante. D'abord le microbe lui-même avec sa virulence totale ou atténuée, puis les produits bactériens, et en dernier lieu les vaccinations chimiques. L'échelle de durée correspond à ces trois catégories d'inoculations. Enfin, l'on s'est demandé si l'état réfractaire était transmissible par voie d'hérédité. On pouvait le croire, par l'analogie qui existe entre une maladie provoquée et plusieurs états pathologiques naturels manifestement transmissibles. Pasteur, et, après lui, Straus et Chamberland, l'ont constaté pou'r le choléra des poules. Les observations réitérées des bactériologistes semblent démontrer que, du côté du père, l'immunité serait peu transmissible. Il n'en est pas de même du côté maternel. Soit avant, soit après la conception, la modification, subie par l'organisme réfractaire, se transmet au produit. Dans le premier cas, le fœtus recevrait à travers la barrière placentaire les microbes ou leur culture. Dans le second, il faut supposer que l'organisme maternel a subi, par l'immunisation, une modification si profonde, qu'elle est devenue comme une propriété nouvelle plus ou moins fixe. Ehrlich a même constaté que le lait d'un animal réfractaire pouvait immuniser les jeunes qui venaient de naitre d'une mère réceptive. Tels sont, indiqués en passant, quelques-uns des problèmes biologiques, qui se rattachent à la vaccination, et que la science a pénétrés, au moins en partie, si elle ne les a pas encore totalement résolus.

IV

Jusqu'ici nous avons étudié les progrès de la bactériologie dans le domaine dé l'immunité préventive des maladies infectieuses. Nous avons vu qu'en provoquant par la vaccination un état pathologique, on rendait l'organisme


réfractaire. De pareilles découvertes honorent singulièrement la science dont elles sont le fruit; mais, il faut bien le dire, dans l'ordre pratique elles ne semblent pas d'une application facile. On ne peut raisonnablement se faire vacciner contre une douzaine et plus de maladies infectieuses capables d'atteindre un homme. D'autant que, pour un grand nombre, l'immunité étant de durée assez courte, il faudrait se préoccuper perpétuellement de vaccination, ce qui n'entrerait pas facilement dans les usages courants de la vie. De plus, la manipulation des vaccins, qu'ils se composent du microbe vivant ou de ses produits, n'est pas sans danger. Dans une même espèce animale, l'organisme des individus n'offre pas une sensibilité identique à l'épreuve vaccinale. Quand il s'agit de la vie humaine et de simple prophylaxie, on ne saurait admettre des expériences, qui pourraient être heureuses pour les uns, mais fatales pour les autres. A cette objection, assurément sérieuse, la science a répondu par une découverte qui confirme les progrès accomplis, et qui fait entrer la bactériologie dans le domaine de la thérapeutique. Voici le processus de l'immunisation et de la sérothérapie, deux termes que l'Académie n'a pas encore insérés dans son Dictionnaire, mais qui sont entrés de plein droit dans la littérature scientifique.

Dès 1877, Maurice Raynaud 1 avait essayé de conférer l'immunité au moyen de la transfusion du sang pris à des vaccinifères inoculés depuis quelques jours. Il crut d'abord avoir réussi. Mais, l'année suivante, il se contentait de dire « qu'il n'était pas impossible qu'exceptionnellement, soit dans des conditions de virulence extrême, soit avec une très grande quantité de sang, la transfusion produise d'emblée l'immunité chez l'animal récepteur». A la même époque, M. Chauveau concluait des mêmes expériences que «le sang d'un animal en pleine éruption vaccinale est si pauvre en matière virulente, qu'on peut prendre 500 à 1000 grammes de ce sang sans être sûr d'y trouver une quantité de matière virulente capable d'infecter un sujet sain par transfusion». 1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1887, t. LXXXIV, p. 453. 2. Revue de médecine et de chirurgie, avril 1877.


En 1889, MM. Straus, Chambon et Ménard 1 reprirent ces expériences et montrèrent que « l'immunité peut être conférée au veau par la transfusion du sang provenapt d'un veau en pleine éruption vaccinale au septième jour. Mais, pour obtenir cet effet avec une certitude presque absolue, il faut, disaient-ils, transfuser des quantités considérables de sang, 4, 5, 6 kilogrammes ».

En 1888, MM. Ch. Richet et J. Héricourt vérifièrent définitivement cette propriété du sang des animaux rendus réfractaires par la vaccination à une maladie microbienne. En étudiant une septicémie mortelle pour les lapins, mais à laquelle les chiens pouvaient résister, ils constatèrent qu'une petite quantité de sang de chiens vaccinés contre cette maladie rendait les lapins aussi résistants que les chiens euxmêmes. Les deux savants tentèrent l'application de leur méthode à la tuberculose, et, en 1891, ils pouvaient dire que le problème était résolu. Ils avaient pu rendre réfractaires à la tuberculose humaine des chiens vaccinés avec de la tuberculose aviaire de pigeon ou de faisan. Le sang des sujets ainsi vaccinés rendait réfractaires à la tuberculose humaine d'autres chiens, qu