Les dossiers des prisonniers, qui forment la section la plus étendue du fonds, sont classés par année d’après la date d’arrestation. Les papiers liés à la procédure (placets de plaignants, témoignages, mémoires, lettres de cachet, comptes rendus d’arrestation, interrogatoires, ordres d’enfermement, de transfert, de libération…) s'enrichissent souvent des documents saisis sur le prévenu lui-même ou de la correspondance reçue en détention. Les affaires les plus complexes font l’objet de dossiers spécifiques courant sur plusieurs années voire décennies, qui sont insérés dans la chronologie.

LA BASTILLE OU LA PRISON DU ROI

Depuis le début du règne personnel de Louis XIV, la « Bastille Saint-Antoine » est une prison d’Etat, permettant l’exécution de la lettre de cachet et du « bon plaisir » du roi. On y enferme quiconque est jugé dangereux, selon les critères de la « justice retenue » définis par l’ordonnance de 1670. Ces « cas royaux qui sont crime de lèse-majesté en tous ses chefs, sacrilège avec effraction, rébellion aux mandements émanés de nous ou de nos officiers, la police pour le port des armes, assemblées illicites, séditions, émotions populaires, force publique, la fabrication, l'altération ou l'exposition de fausse monnaie, correction de nos officiers, malversation par eux commises en leurs charges, crimes d'hérésie, trouble public fait au service divin, rapt et enlèvement des personnes par force et violence, et autres cas expliqués par nos ordonnances et règlements » sont extensibles à discrétion. La monarchie absolue et l’administration qu’elle met en place entendent ainsi réprimer toute atteinte à l’ordre politique, religieux, public ou social.

LA BASTILLE, UNE PRISON POLITIQUE

Après les troubles de la Fronde, le pouvoir royal entend mettre au pas toute la société : les grands, comme le chevalier de Rohan, coupable d’insurrection et décapité devant la Bastille ; les élites locales qui contestent le nouveau pouvoir de l’intendant ; les corps intermédiaires, comme les parlements qui revendiquent un rôle politique ; enfin les nouvelles élites auxquelles on impute des crimes économiques, tels Fouquet ou, plus tard, les accusés de « l’affaire des blés ». Toute opposition politique est jugulée en ces périodes où les guerres, européennes et coloniales, se succèdent : « l’Homme au masque de fer » est peut-être l’exemple de la crainte du complot et de la trahison. Déjà omniprésente sous Louis XIV, la répression de toute manifestation d’opinion divergente ou de critique du pouvoir en place, à travers placards, « mauvais propos », écrits séditieux, sera encore amplifiée après l’attentat de Damiens contre le roi en 1757. La poursuite des auteurs de pamphlets sur la reine Marie-Antoinette en sera une des dernières manifestations.

LA BASTILLE OU DEFENDRE LA RELIGION OFFICIELLE

Le roi, représentant de Dieu sur terre, ne tolère pas que ses sujets s'éloignent de la religion officielle. L’ordonnance de 1670 établissait un crime de lèse-majesté divine  afin que « le culte divin ne soit pas troublé. » Aussi les affaires de religion tiennent-elles une place importante dans les motifs d’enfermement. La Révocation de l’édit de Nantes en 1685, les querelles jansénistes, et particulièrement le phénomène convulsionnaire (1720-1730), marquent les plus grands pics dans les embastillements. Contestaires de la religion établie, qu’ils soient visionnaires ou illuminés, libres penseurs ou libertins, contempteurs mais aussi soutiens des Jésuites, au moment de l’expulsion de ceux-ci en 1763, ou prêtres dévoyés, tous fournissent leur contingent d'embastillés.

LA BASTILLE OU LA REPRESSION DES IDEES 

Les idées, comme les actes, sont réprimées. Les archives témoignent du contrôle permanent qui s’exerce sur l’opinion publique.

Entre 1661 et 1789, un prisonnier sur six est embastillé pour « faits de lettres » : aux nouvellistes et pamphlétaires viennent s’ajouter les ouvriers du livre. A l’occasion de quelques affaires célèbres, imprimeurs, graveurs, libraires ou colporteurs sont incarcérés par dizaines. Les conditions de détention sont plus sévères pour eux que pour les auteurs, souvent protégés en haut lieu. Les libertins du XVIIe siècle, comme les philosophes et antiphilosophes des Lumières, jouissent de traitements de faveur. Certains parviennent même à poursuivre leur œuvre, comme Voltaire ou Sade. Si la prison joue un rôle fondamental pour ces deux figures emblématiques de la Bastille, ils n’ont, ni l’un ni l’autre, été embastillés pour leurs publications.

 

LA BASTILLE OU REGENTER LA SOCIETE

Le roi, en bon père de ses sujets, veut aussi régenter le domaine privé, garantir l’ordre familial, reflet de l’ordre politique. Il est le défenseur de la paix des familles et des bonnes mœurs. La noblesse, dont il est le protecteur sévère, « asservie » dans les honneurs de la cour, doit rentrer dans le rang : duels, esclandres, actes d’insoumission ne sont plus admis. Les rejetons de grande famille, débauchés ou intrigants, goûtent de la Bastille pour être ramenés à la raison, tout comme les fils d’artisans. Cette forme de protection royale est souvent exercée à la demande des familles, de toutes classes sociales, qui craignent le déshonneur causé par les mœurs ou les actes répréhensibles de leurs membres. Sous le règne de Louis XIV, l’assainissement de la population, qui doit être purgée de ses marginaux - mendiants, vagabonds, fous, prostituées ou délinquants sexuels - fait l’objet d’édits successifs envoyant à la Bastille un lot permanent de prisonniers.