"On ne pouvait se lasser d'admirer l'imprévu des compositions, la science de la forme, la richesse du ton, l'originalité de l'effet pittoresque, en même temps que la simplicité des moyens employés" (Ernest Chesneau, 1878). L'estampe ukiyo-e, dans la France des années 1860-70, bénéficia d'une réception exceptionnelle, pourtant fondée sur une forme de quiproquo. Considéré en son pays d'origine comme un art essentiellement ludique, intimement lié au monde flottant du théâtre et des plaisirs, l'ukiyo-e est très vite "surévalué" par les Européens par rapport à la peinture ou à la sculpture, arts "classiques" qu'ils ne découvriront pourtant que plus tard...

Et pour ajouter à la confusion, la découverte se fit à rebours de la chronologie, les marchands japonais se désaisissant plus volontiers des oeuvres les plus récentes que des plus anciennes qui, sur place, avaient déjà leurs collectionneurs ! Un nom émergea rapidement, celui d'Hokusai, connu d'abord par la Manga, d'autres noms s'imposant peu à peu (Hiroshige, Utamaro...), les "primitifs", fondateurs du genre à la fin du XVIIe siècle, étant parmi les derniers à être découverts et reconnus.

Avant le japonisme, déjà...

Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, des estampes japonaises étaient visibles en France avant même que le Japon ne se rouvre au monde, dans les années 1850-60. L'histoire du fonds ukiyo-e du Département des Estampes de la BnF en témoigne, un volume de la Manga d'Hokusai s'y intégrant dès 1843, en même temps que quelques estampes de Koryûsai. On peut également citer le don au Département des Manuscrits, en 1855, d'un ensemble d'estampes ayant appartenu à Wilhelm von Sturler, employé de la Compagnie Néerlandaises des Indes (VOC) jusqu'en 1826.

Goncourt, Bracquemond, Monet... qui, le premier ?

Une fois reconnue l'influence de l'estampe japonaise sur l'esthétique moderne, plusieurs auteurs en revendiquèrent l'invention pour eux ou pour d'autres, contribuant ainsi à la construction d'une véritable légende... Edmond de Goncourt fut de ceux-là, évoquant dans La Maison d'un artiste (1881) "cet album (...) acheté en 1852" qui leur révéla, à lui et à son frère Jules, "cette imagerie d'art (...) qui, à l'heure présente, a une si grande influence sur notre peinture".

La folie Hokusai

Déjà, dans ses Notes sur le Japon, la Chine et l'Inde (1861), Chassiron (photographie, atelier Nadar) publie une série de reproductions de "manuels populaires du Japon" dont, sans être encore nommé, Hokusai est bien l'auteur principal. Mais cinq ans plus tard, dans Chefs-d'oeuvre des arts industriels (1866), Philippe Burty (photographie par Carjat, 1873) évoque les "vingt-huit cahiers de l'illustre Hok-Saï", faisant par là allusion aux quinze volumes de la manga.

Une découverte à rebours de l'histoire

Le commerce des estampes japonaises à Paris se développe dans les années 1860-70, dans des boutiques comme celle de Mme Desoye - La Porte chinoise - qu'évoque le Journal (31/03/1875) d'Edmond de Goncourt.  Les oeuvres qu'on y trouve sont souvent récentes et dûes à des artistes mineurs, tel cet Utagawa Kuniaki II dont un portrait de lutteur figure dans le Portrait de Zola (1868) peint par Manet (photographie, atelier Nadar).