À propos de l’œuvre

Justine ou Les malheurs de la vertu

Dès 1783, Sade est enfermé, à Vincennes puis à la Bastille, pour débauche et propos outrageants.

« Vous avez imaginé faire merveille (écrit-il à ses censeurs) en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de chair ; eh bien vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m'avez fait former des fantômes qu'il faudra que je réalise. »

Il les couchera par écrit. Justine, personnage fictif, a accompagné Sade tout au long de sa vie d’écrivain. Elle est d’abord l’héroïne d’un conte destiné à illustrer les « vertus vexées » (la pudeur, la piété, l’amour du bien et de la vérité…), écrit à la prison de la Bastille pendant l’été 1787, puis héroïne d’un roman, Justine ou les Malheurs de la vertu publié en 1791. Elle réapparait en 1797 dans un second roman entièrement réécrit et considérablement augmenté, La Nouvelle Justine. Pour ce dernier, Sade a relu et annoté Justine ou les Malheurs de la vertu et rédigé 111 fiches de travail.
 
Justine, élevée dans une célèbre abbaye de Paris, en est chassée à la mort de son père, faute de pouvoir honorer la pension. Tandis que sa sœur, Juliette, choisit de se faire courtisane pour mener grand train, Justine, farouchement vertueuse et indéniablement ingénue, subit les revers de la fortune de plein fouet. Elle les raconte par le menu à Madame de Lorsange, qui se révèlera être sa sœur : servante, souillon, emprisonnée, violée à 16 ans, marquée au fer rouge, captive de moines lubriques, bête de somme pour une bande de faux-monnayeurs, Justine ne perd jamais foi en la vertu et poursuit inlassablement sa route. À travers le récit de ses malheurs et sévices, Sade met en scène la lutte acharnée entre le Vice et la Vertu. De nombreux éléments, le château, la jeune fille persécutée, le religieux peu catholique, l'incarcération, la torture, empruntent au genre du roman gothique anglais, dont l’un des plus fameux représentants est l’écrivain Richardson.

Aux scènes d’orgies, où les corps morcelés et encastrés saturent l’espace, succèdent des discussions vives, opposant Justine à des libertins de corps et d’esprit. Elles reflètent les préoccupations de la société de la seconde moitié du XVIIIe siècle, on peut citer la question du matérialisme et de l’athéisme, celles de la primauté des intérêts particuliers, de la relativité du crime selon le milieu d’appartenance. Aux corps se mêle la réflexion philosophique, obligeant le lecteur à un effort des sens et de l’intellect.

La Nouvelle Justine, suivie de l'Histoire de Juliette, sa sœur

Sadique, subversif, libérateur, révolutionnaire, avant-gardiste ou monstre ? Sade a fait couler beaucoup d’encre, du XVIIIe siècle à aujourd’hui. Ce second discours tend à recouvrir l’œuvre, à faire écran entre le lecteur et le texte originel longtemps censuré. Les œuvres de Sade font partie de l’Enfer de la Bibliothèque, cette invention de la première moitié du XIXe siècle qui rassemble les ouvrages que la morale réprouve. Mais elles continuent de circuler sous le manteau. En 1947, Jean-Jacques Pauvert initie la publication des œuvres complètes de Sade, sous le nom d’éditeur de Palimurge, domicilié dans le garage de ses parents à Sceaux. La Brigade mondaine, la police des mœurs, se met à le surveiller de près. En 1956 s’ouvre un grand procès, que l’avocat de Pauvert, Maurice Garçon, finira par emporter l’année suivante. La vente des ouvrages de Sade est enfin autorisée en librairie. Sade entre dans la Pléiade (Gallimard) en 1990, c’est « l’enfer sur papier bible », et le début, pour certains, d’une « normalisation » de l’œuvre.