Les occupations

Chapitre II : Morale et religion des Mégapatagons. Art et littérature.

 

Alors le sage Teugnil prit la parole au lieu de son Père :
— Lorsque tout le monde travaille (dit-il), la peine n’est rien ; au contraire, le travail n’est alors qu’un plaisir parce que celui dont chaque Individu se trouve chargé ne va jamais jusqu’à la fatigue ; il ne fait qu’exercer et assouplir les membres ; il contribue plutôt qu’il ne nuit au développement de l’esprit. Chez vos Européens, au contraire, où l’inégalité règne, tout le monde doit être malheureux, les uns par surcharge de travail, les autres par défaut d’occupation. Tout le monde doit être fort bête ; les Travailleurs sont abrutis ; les Fainéants sont engourdis ou exaltés par des passions bizarres ; ils ne doivent penser qu’à des fadaises, à des extravagances. Si quelqu’un a le sens commun parmi eux, ce n’est peut-être que dans l’état du milieu ; encore doivent-ils être rares, soit à cause du mauvais exemple, soit parce qu’ils donneront ou dans un travail trop rude ou dans l’oisiveté. Deviné-je juste ?
— Très juste, illustre Mégapatagon, répondit Hermantin.
— Ici, au contraire, les facultés de chacun se développent dans une juste proportion : vous ne trouverez pas chez nous de ces Etres qui ne peuvent entendre ce que d’autres conçoivent facilement, et quoique nous ayons parmi nous de puissants Génies, qui vont plus loin que les autres, ils ne les surpassent que par la faculté de l’invention ; ils en ont facilement entendus, même dans les matières les plus abstraites.
Vous avez vu l’emploi de notre journée ; toutes ressemblent à celle de votre arrivée ici. Le jour est partagé en deux parties égales ; douze heures de sommeil ou de repos absolu, et douze heures d’action. On comprend dans les douze heures de repos le temps que les Hommes donnent à l’amour, aux Femmes, et à vivre comme Particuliers au sein de leur Famille. Les douze autres heures sont au Public : elles commencent à six heures du matin, avec le jour, et finissent avec lui, à six heures du soir. Les occupations sont partagées entre tous les Citoyens, à proportion de la force et de la capacité, par le Vieillard-syndic de chaque quartier de l’habitation. Chacune de nos habitations est de cent Familles ; et chaque quartier de vingt-cinq, à la tête duquel est le plus ancien de ses Vieillards, qu’on nomme le Quartinier ; à son défaut, Celui qui le suit le représente. Les Vieillards qui ont atteint 150 ans ne travaillent plus, ils commandent : les Enfants au-dessous de 20 ans ne travaillent pas encore ; mais un Vieillard les exerce à faire différentes choses par manière de jeu, aux heures de récréation. A celle de leur occupation, ils apprennent à lire, à écrire les langues voisines, les vrais principes de la langue maternelle ; ensuite la morale, l’histoire et la physique.
Lorsque chacun a reçu son occupation du Vieillard-syndic, on s’en acquitte avec soin, sans précipitation ; on y met toute l’intelligence possible. Ce travail dure quatre heures. On se rassemble ensuite dans une salle commune à toute l’Habitation pour y prendre son repas, qui a été préparé par des Concitoyens, dont ç’a été l’occupation durant les quatre heures du travail. Après le repas, on goûte un repos nécessaire dans ces climats chauds ; le sommeil est d’une heure et demie, on se livre ensuite à différentes sortes de divertissements, jusqu’au souper ; à l’issue duquel chacun se retire en son particulier avec sa Femme et ses Enfants.
On n’est pas astreint à prendre toujours la même occupation, au contraire, Ceux qui veulent en changer n’éprouvent pas le moindre obstacle de la part des Viellards-syndics ; on y exhorte même les Citoyens, et il n’y a que Ceux qui le demandent absolument qui fassent toujours la même chose.
Les Hommes ont tous les travaux extérieurs et rudes, les Femmes tous ceux de l’intérieur des maisons ; si ce n’est les métiers de force, où il s’agit de manier les métaux, le cuivre, le platine ou la pierre, et le bois. Tous les métiers d’aiguille ne sont exercés que par des Femmes, à l’exception de la cordonnerie, car nous apportons la plus grande attention à ce qu’elles ne fassent rien qui puisse nuire à leur propreté et leur communiquer quelque chose de désagréable. Les Femmes sont soumises et respectueuses envers les Hommes, respectées et considérées par ceux-ci comme les dépositaires de la génération suivante ; pourquoi d’ailleurs quelqu’un chercherait-il à avilir ou à séduire une Femme qui peut être la sienne un jour ?
Nos plaisirs consistent dans des jeux, qui exercent le corps sans le fatiguer, et qui demandent beaucoup plus d’adresse que de force. La gloire seule, dans un pays comme le nôtre, peut être le prix du Vainqueur. Les Femmes s’amusent à des danses qui contribuent à rendre leur démarche agréable ; à des jeux d’adresse qui ont le même but, de rendre leurs mouvements aisés, gracieux ; elles s’occupent encore à inventer et à essayer différentes sortes de parures ; à marier leurs voix douces et flexibles, soit aux sons mâles des Hommes, soit aux instruments dont jouent ces Derniers. Elles ont en outre une sorte de jeu qui leur plaît beaucoup, c’est de s’exercer entr’elles à qui prendra l’air le plus agréable, le sourire le plus séduisant ; à qui trouvera les moyens les plus efficaces de plaire aux Hommes dans toutes les circonstances possibles. Car on leur inculque dès l’enfance qu’elles sont faites pour l’Homme, comme l’Homme l’est pour la Patrie. Ainsi chez nous, le travail est presqu’un jeu, et les jeux sont une instruction. Tous les jours sont fêtes, mais non comme chez les Européens, s’ils adoptaient nos coutumes ; car il y aurait sans doute une partie du Genre humain qui se divertirait sans rien faire, tandis que l’autre travaillerait sans se divertir.
— Avez-vous des spectacles, dit Hermantin, des représentations dramatiques, illustre Mégapatagon ?
— Ces sortes de plaisirs ne sont que des petitesses, dignes d’une Nation d’Enfants, ou en enfance, répondit le sage Teugnil. Nous ne voulons que du réel, et nous n’avons pas plus de temps qu’il nous en faut pour goûter les vrais plaisirs, sans en aller forger de factices.
— N’avez-vous donc pas les beaux-arts, comme la peinture, la sculpture, la musique, la poésie ?
— Nous méprisons la peinture ; nos tableaux, ce sont nos beaux Hommes, nos belles Femmes que nous voyons tous les jours ; si le Genre-humain était anéanti, et qu’un seul Individu conservé fût condamné à vivre éternellement seul sur la terre, nous le trouverions excusable de s’appliquer aux deux arts de la peinture et de la sculpture, pour tromper sa solitude par une trompeuse image. Peut-être encore, si nous avions votre manière de vivre, de quitter des années entières notre patrie pour voyager, pourrions-nous désirer de peindre des Objets chéris ; mais ici, avec nos mœurs, la peinture et la sculpture ne seraient qu’une puérilité. Nous estimons bien davantage les métiers nécessaires que ces arts d’inutilité ! Cependant nous avons quelques Peintres ; leur petit nombre est employé à rendre les belles actions de nos plus vertueux Citoyens, et ces tableaux sont destinés à orner le logement des Vieillards qui les ont faites. Quant à la musique, je vous ai dit que nous en avions. C’est un des charmes de la vie que d’entendre les sons perfectionnés de la voix humaine, de chanter les Grands-hommes, ses plaisirs et les amours. La poésie est la sœur de la musique : c’est une manière animée et plus harmonieuse de dire les choses, mais nous ne l’adaptons qu’aux sujets riants : elle est ridicule dans les sujets terribles, nuisible dans les sujets instructifs ; en un mot, nous n’avons que trois sortes de pièces poétiques, celles qui célèbrent les actions des Héros, bienfaiteurs de l’humanité, dont on ne saurait parler qu’avec enthousiasme ; celles que nous appelons l’Ode, et la Chanson ; il est défendu de mettre en vers tout autre ouvrage d’esprit.

 

Rétif de la Bretonne, La Découverte australe par un homme volant, 1781.
> Texte intégral : 1781