La Bibliothèque du Roi

Chapitre XXVIII

 

Au lieu de ces quatre salles d’une longueur immense et qui renfermaient des milliers de volumes, je ne découvris qu’un petit cabinet où étaient plusieurs livres qui ne me parurent rien moins que volumineux. Surpris d’un si grand changement, je n’osais demander si un incendie fatal n’avait pas dévoré cette riche collection ? — Oui, me répondit-on, c’est un incendie mais ce sont nos mains qui l’ont allumé volontairement. […] Convaincus par les observations les plus exactes, que l’entendement s’embarrasse de lui-même dans mille difficultés étrangères, nous avons découvert qu’une bibliothèque nombreuse était le rendez-vous des plus grandes extravagances et des plus folles chimères. De votre temps, à la honte de la raison, on écrivait, puis on pensait. Nos auteurs suivent une marche toute opposée : nous avons immolé tous ces auteurs qui ensevelissaient leurs pensées sous un amas prodigieux de mots ou de passages.
 
Rien n’égare plus l’entendement que des livres mal faits […] D’un consentement unanime, nous avons rassemblé dans une vaste plaine tous les livres que nous avons jugé ou frivoles ou inutiles ou dangereux ; nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur à une tour énorme : c’était assurément une nouvelle tour de Babel. Les journaux couronnaient ce bizarre édifice, et il était flanqué de toutes parts de mandements d’évêques, de remontrances de parlements, de réquisitoires et d’oraisons funèbres. Il était composé de cinq ou six cent mille commentateurs, de huit cent mille volumes de jurisprudence, de cinquante mille dictionnaires, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu à cette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert à la vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrent les sottises des hommes, tant anciens que modernes. […] Nous avons fait des abrégés de ce qu’il y avait de plus important ; on a réimprimé le meilleur : le tout a été corrigé d’après les vrais principes de la morale.

 
Mercier, L'an 2440, 1771.
> Texte intégral : Londres, 1771