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L’affaire de Tulle : la naissance du corbeau

Les faits divers de Gallica
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27 novembre 2017

Le terme « corbeau » désigne communément, dans les affaires judiciaires, l’auteur de lettres anonymes malveillantes. Le blog Gallica vous propose de revenir sur l’origine de cette acception, qui doit beaucoup à un fait divers qui s’est déroulé à Tulle au début du XXe siècle.

L’affaire de Tulle

De 1917 à 1922, de nombreuses lettres anonymes sont adressées à des habitants de Tulle, et notamment  des fonctionnaires de la préfecture de Corrèze. Signées « L’œil de tigre », elles sont souvent agressives, voire ordurières, à l’encontre de leurs destinataires ou de leurs proches. Une enquête judiciaire est ouverte. Après bien des tergiversations, les soupçons du juge d’instruction finissent par se porter sur une femme, un temps employée à la préfecture, et dont on découvrira bientôt le nom : Angèle Laval.
 

Excelsior du 13 mars 1922
 
L’histoire concentre tous les travers du traitement des faits divers par la presse : sensationnalisme, indiscrétion, condescendance d’une élite journalistique parisienne envers les habitants d’une petite ville de province.
À ce titre, plusieurs articles consacrés à l’affaire sont éloquents : L’Excelsior du 8 janvier 1922 interroge plusieurs personnalités parisiennes sur ce « cas pathologique curieux ». Léon Daudet dans L’Action française du 28 janvier 1922 juge « les gens de Tulle […] plus impressionnables que les Parisiens ».
Dans son numéro du 30 décembre 1921,  Le Matin titre : « Les habitants de Tulle en proie depuis trois ans au démon de la calomnie ». Or, la majorité des habitants découvre l’affaire lorsque les autres rédactions parisiennes décident de la couvrir après la mort d’Auguste Gibert, greffier du conseil de préfecture (Le Petit Journal du 12 janvier 1922). Celui-ci n’a pas supporté de recevoir une missive dans laquelle sa femme est accusée d’être l’auteure des lettres infamantes. Il meurt d’une congestion cérébrale quelques jours plus tard.
 

Hypnose et graphologie au secours de la justice

 


Fac-similé d’une lettre anonyme de Tulle, Le Matin du 9 janvier 1922
 
Quelques jours plus tard, Le Matin du 9 janvier 1922 révèle que le juge d’instruction François Richard, chargé de l’affaire, a organisé une séance d’hypnose dans son cabinet, en présence des trois principaux suspects. Le résultat est décrit avec ironie : « Un sujet s’est endormi mais n’a rien dit. Un autre n’a pas dormi. Un troisième a dormi, mais n’a parlé que pour demander qu’on le réveille ».
 Discrédité auprès de la population et de sa hiérarchie, le juge fait une demande de mutation opportune afin d’éviter une décision humiliante du conseil de discipline de la magistrature (Le Petit Parisien du 30 janvier 1922 et Le Petit Journal du 1er février 1922).

Edmond Locard entre alors en scène. Professeur de médecine légale, il fonde à Lyon en 1910 le premier laboratoire de police scientifique.
Parmi ses nouvelles méthodes figure la graphologie. Cette technique d’analyse de l’écriture a toujours été contestée, comme le rappelle Le Gaulois du 10 janvier 1922. Toutefois L’Intransigeant du 19 janvier 1922 détaille pour ses lecteurs « Le système du professeur Locard », ainsi que Le Petit Journal du 18 janvier 1922, et L’Œuvre du 30 janvier 1922.
Après avoir soumis les principaux suspects à une dictée extrêmement longue et répétitive, le professeur remet son rapport au juge d’instruction, ce qui aboutit à l’inculpation d’Angèle Laval (Le Petit Parisien du 21 mars 1922).
 

Le corbeau hante les esprits

Lors de son procès, l’accusée est vêtue en noir des pieds à la tête.
 

Une du Petit Parisien du 6 décembre 1922
 

 

Le 5 décembre 1922, le journaliste du Matin évoque Angèle Laval en ces termes :  « elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable sous ses vêtements de deuil, comme elle le dit elle-même, à un pauvre oiseau qui a replié ses ailes. »
Dans son article du 6 décembre 1922, l’envoyé spécial du Petit Parisien décrit ainsi l’affrontement entre les deux experts en écriture, Locard et Gebelin : « C’est tout juste si, entre les deux ailes noires des toges, on aperçoit deux profils grimaçants, penchés sur des grimoires : M. Locard, dont les conclusions condamnent Angèle Laval, attaquant fougueusement d’un bec irascible M. Gebelin… ».
Le corbeau n’est jamais directement nommé, mais il semble omniprésent dans les esprits.
 

Le Corbeau d’Henri-Georges Clouzot

En 1943, Henri-Georges Clouzot porte à l’écran Le corbeau. Son scénariste Louis Chavance s’inspire du fait divers de Tulle et notamment de la description de l’accusée faite dans la presse de l’époque. Ce terme désignera désormais dans le langage courant un auteur de lettres anonymes.

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