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Les faits divers de Gallica, affaire Brierre épisode 1 : le crime de Corancez

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21 février 2017

Le 22 avril 1901, cinq enfants sont sauvagement assassinés dans leur lit à Corancez, un village proche de Chartres. C’est le début d’une longue affaire criminelle qui aura un fort retentissement dans la presse tant à cause de l’atrocité du crime que des incertitudes qui marqueront l’instruction et le procès. L’affaire se prolongera jusqu’en 1910 ; nous vous en rendrons compte dans une série en quatre épisodes.

Découverte des cadavres Le Petit Parisien. Supplément littéraire illustré 5 mai 1901

 

La presse s’empare aussitôt de ce crime, qu’elle annonce par des titres choc : « Un crime monstrueux » (L’Echo de Paris), « Une boucherie » (Le Matin), « Épouvantable tuerie : cinq enfants massacrés » (Le Petit Parisien). Les envoyés spéciaux  décrivent  le « spectacle horrible » qu’offre la scène du crime : «deux cadavres,  le crâne défoncé, la gorge coupée, des mares de sang répandues à terre et de la cervelle qui avait jailli de tous côtés »  (Le Journal). « Les enfants ont été tués d’un même coup […], d’un coup aussi sûr que celui que donnent les bouchers aux bestiaux » (La Presse).

Édouard Brierre, le père, entrepreneur de battage, était veuf et vivait seul avec ses enfants. Le soir du crime il était au café du village. Il dit avoir été attaqué à coups de couteau en rentrant chez lui et avoir perdu connaissance. Deux heures après, il appelle à l’aide ; des  voisins lui portent secours et découvrent les enfants assassinés. Le maire est prévenu, les gendarmes et le parquet de Chartres commencent leur enquête ; après avoir été interrogé, Brierre est hospitalisé.

Ce crime, par sa brutalité inouïe et l’âge des victimes, excite à la fois la curiosité et la compassion. La maison devient un but d’excursion : Le Journal évoque « les cyclistes et les touristes venus de Paris », « jeunes gens de tournure et de mise élégantes qui pédalent vers la ferme sanglante […] dans l’espoir de visiter la maison». L’enterrement des enfants, en première page de plusieurs journaux, provoque beaucoup d’émotion :  « de Chartres et des villages environnants, on est accouru en foule [...] pour assister aux obsèques des malheureuses victimes » (Le Figaro) ; « une émotion profonde, difficilement réprimée […], étreignait le cœur de tous ceux qui avaient tenu à faire escorte aux victimes de ce forfait inouï » (Le Petit Parisien) .

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Enterrement des victimes Le Petit journal. Supplément du dimanche 12 mai 1901

Le père des enfants inculpé

Le juge Cornu, de Chartres, conduit l’instruction. On pense d’abord que les auteurs du crime seraient des chemineaux qui auraient volé Brierre, qui déclare que 1 500 francs ont disparu. Mais son récit suscite rapidement des doutes : pourquoi n’a-t-il pas appelé à l’aide plus tôt ? Pourquoi a-t-il été légèrement blessé avec un couteau alors que les enfants ont été massacrés avec un instrument contondant ? (Le Matin).

Des fouilles sont organisées à la ferme. Le 23 avril, un couteau et un gilet tachés de sang sont découverts, cachés sous du fumier. Brierre est ramené de l’hôpital pour être interrogé : il reconnaît que le gilet lui appartient, mais ne peut expliquer pourquoi il est caché ; quant au couteau, il en a eu de semblables mais celui-ci n’est pas le sien. Il est également confronté aux cadavres de ses enfants, qu’il n’avait pas demandé à voir avant d’être hospitalisé. Le Gaulois est frappé par le calme dont Brierre fait preuve : « Devant ses enfants étendus côte à côte, dans l’horreur abominable de leur mort commune, il s’est contenté de dire à voix basse : Eh ! là… eh ! là… ». À la suite de cet interrogatoire, Brierre est inculpé par le juge d’instruction.

Si Le Journal titre « Le père assassin » et  Le Matin « Le crime d’un père »,  Léon Bailby, éditorialiste de La Presse, considère que « les charges n’étaient pas suffisamment accablantes pour mettre en état d’arrestation le père des petits assassinés ». Le correspondant de L’Aurore s’interroge sur l’interprétation de la confrontation de Brierre avec ses enfants : « Une crise de larmes, une scène de désespoir eussent-elles procuré quelque chose de plus ? Est-il bien sûr qu’on n’aurait pas crié à l’hypocrisie ? » À Corancez, l’inculpation de Brierre  provoque l’incrédulité : « l’opinion unanime dans le pays est favorable à Brierre » (Le Gaulois).

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L'affaire Brierre : le massacre des innocents. Paris, 1932.

Indices et témoignages

Le mobile de Brierre aurait été son souhait de se remarier avec sa maîtresse, Véronique Lubin, qui refusait de l’épouser  parce qu’elle ne voulait pas se charger de ses enfants (La Presse). Véronique Lubin, après avoir nié être sa maîtresse,  reconnaîtra le 26 avril avoir eu une liaison avec lui.

Le juge n’obtenant pas d’aveux, la recherche des indices continue. Le 10 mai, on découvre un coutre de charrue[1] ensanglanté caché sous un tas de terre (Le Petit Parisien) ; interrogé, Brierre dit qu’il possède en effet ce genre d’objet mais qu’il ne sait pas pourquoi celui-ci se trouvait là. Le 21 mai, un portefeuille de fer-blanc contenant de l’argent et portant des traces de sang est découvert dans le faîte d’un mur (Le Matin).  L’hypothèse des chemineaux est définitivement écartée. « On estime que c’est une charge accablante contre l’accusé, dont le système de défense s’écroule » (L’Intransigeant). « L’opinion publique est unanime maintenant à le déclarer [Brierre] coupable » (Le Matin).

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Arrivée du Parquet Le Petit Parisien. Supplément littéraire illustré 5 mai 1901

Parallèlement aux fouilles, de nombreux témoins sont auditionnés par le juge Cornu. Les témoignages en défaveur de Brierre se multiplient mais il continue à nier : « Il paraît évident […] que Brière n’avouera rien, touchant le crime même […]. C’est pourquoi le juge s’est appliqué à établir avec une exactitude rigoureuse et avec un luxe de détails qui a pu paraître excessif toutes les circonstances de l’assassinat des enfants » (L’Écho de Paris).

Mi- octobre, l’instruction est close. S’il n’y a pas de preuves irréfutables, des témoignages accablants et de nombreux indices matériels  accusent Brierre, dont le procès aura lieu en décembre.

 

À suivre le 27 février : Le procès d'Edouard Brierre.

 

[1] Pièce de fer qui sert à fendre la terre quand on laboure un champ.

Ce billet s'appuie principalement sur : Alain Denizet, L’affaire Brierre. Un crime insensé à la Belle Époque, Paris, Les éditions de la Bisquine, 2015, 317 p., préface d’Alain Corbin.

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