James Tissot, peintre-graveur de l’élégance féminine

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Publié par Monique Moulène le 18 juin 2015 dans Collections

Tissot pourrait être considéré comme un artiste franco-britannique. L’évolution de son prénom, Jacques Joseph à sa naissance à Nantes en 1836, devenu James quand il s’installe en Angleterre en 1871, pourrait l’attester. Il a gravé au total quatre-vingt-quatre eaux-fortes et pointes sèches et quatre manières noires, une majorité traduisant en gravure ses propres peintures, les autres correspondant à des créations originales.

La Tamise. JJ Tissot, 1876. Eau-forte et pointe sèche ; 23,5 x 36,2 cm

À côté de son activité florissante de peintre, Tissot commence à graver quelques planches dans les années 1860, en France, au moment où l’eau-forte connaît un renouveau. De 1871 à 1882, réfugié à Londres à cause de la guerre franco-prussienne, il y produit l’essentiel de son œuvre, traitant un sujet décliné à l’envi : la chronique en image de la vie mondaine britannique et la représentation dans diverses situations d’une jeune femme anglaise, fraîche et gracieuse, inspirée de son modèle et muse, Kathleen Newton qui meurt à 28 ans en 1882. Pour oublier son chagrin, Tissot revient en France, pratique la gravure jusqu’en 1885, réalisant en particulier quatre manières noires, avant un retour vers la religion et une illustration de la Bible qui va occuper la fin de sa vie, en 1902.

Les biographes de Tissot le déclarent influençable. Ses sources sont multiples. Il est l’ami de Whistler, fréquente Degas et Manet. Tissot s’inspire en particulier du style de Whistler, ainsi que de certains sujets traités par celui-ci, des scènes de genre sur les bords de la Tamise, comme dans l’estampe intitulée Ramsgate. Cette composition évoque aussi une « image du mode flottant » à la manière japonaise. Le japonisme en vogue en cette fin de siècle nourrit le style des estampes de Tissot, lui-même collectionneur d’art japonais. La construction asymétrique de certaines planches, certains détails décoratifs comme l’ombrelle de l’estampe intitulée L’Eté révèlent cet héritage, sans toutefois classer complètement Tissot parmi les artistes japonisants. Peut-être résiste-t-il à cause d’autres interférences comme l’apport de la photographie, le conduisant à un style plus précis et plus fouillé, grâce en particulier à l’usage de la pointe sèche qui permet un rendu spontané et sensuel. Une estampe comme En plein soleil, composée d’après une photographie de Mme Newton, montre bien ce point de vue photographique.

Tissot effectue lui-même les tirages parfois, avec une certaine virtuosité pour des planches souvent de grandes dimensions. Il fait aussi appel à des imprimeurs professionnels, Auguste Delâtre et Frédéric Goulding à partir de 1875, surveillant de près les effets d’encrage, acceptant - peut-être un peu trop - le retroussage, choisissant de beaux papiers Japon ou vergé. Des critiques ont pu dire que Tissot a produit des objets de luxe plus que des œuvres d’art.

Le journal,  JJ Tissot, 1883. Eau-forte et pointe sèche ; 37,8 x 29,2 cm

Tissot a connu une grande popularité de son vivant. Il commercialise lui-même ses gravures, chez lui, recevant avec faste la clientèle mondaine. En Angleterre, il existe un marché actif pour la gravure de genre, des collectionneurs qui apprécient la qualité des tirages, des admirateurs de sa peinture qui faute de pouvoir s’offrir celle-ci se tournent vers les gravures d’interprétation plus abordables. Charles Yriarte qui établit en 1886 le premier catalogue raisonné des 90 estampes de Tissot disponibles à cette date, note que les tirages sont presque épuisés et deviendront bientôt introuvables. Pourtant, en 1903, lors de la vente après décès de l’ensemble de l’œuvre imprimé, le succès est très médiocre. Certaines pièces seront écoulées pour un prix dérisoire dans les Magasins du Louvre. Beraldi, en 1892, dans Les graveurs du XIXe siècle, donne déjà une appréciation contradictoire de l’œuvre de Tissot, « un des plus importants de la gravure originale dans ces vingt dernières années » dit-il, pour dénoncer quelques lignes plus loin son « manque de piquant, [voire sa] lourdeur ».

Michael Justin Wentworth, dans la préface au catalogue raisonné de l’œuvre imprimé de Tissot publié en 1978, qualifie l’artiste de « doué et compétent, plus que inspiré et brillant ». Beraldi identifie les raisons de ce désaveu : « question de procédé », dit-il accusant la pointe sèche de donner de beaux noirs certes, mais toujours les mêmes, et « question de modèles », trop inexpressifs ou trop sophistiqués. Pourtant le style de Tissot est unique, facilement reconnaissable, petits drames narratifs comme La Querelle d’amoureux ou portraits pleins de charme, comme celui de Mavourneen, son chef-d’œuvre sans doute dans le domaine de l’estampe.

Monique Moulène, département des Estampes et de la photographie

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