Romanciers populaires du XIXe : Octave Féré (1815-1875)

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Publié par Roger Musnik le 17 mars 2017 dans Collections

Totalement oublié de nos jours, Octave Féré, auteur principalement de récits historiques, est assez représentatif d’une grande partie des journalistes feuilletonistes du XIXe siècle et mériterait de voir certains de ses titres réédités.

La Bergère d'Ivry, grand roman inédit par Octave Féré, publié par le journal Le Conteur

Charles Octave Moget, dit Octave Féré, naît à Tour le 11 octobre 1815. Élevé par sa marraine et sa mère, qui viennent s’installer en Normandie, il est bercé toute son enfance par les contes de cette région. Il s’en souviendra pour un de ses premiers ouvrages, Légendes et traditions de Normandie. Après le décès de sa marraine, sa mère se trouve en difficultés financières : le jeune Octave se fait engager comme précepteur. Il a dix-sept ans. Continuant en parallèle ses études à La Flèche, puis à Versailles, il devient un bref moment enseignant à Rouen. Mais le démon de la littérature le taraude. Il commence à insérer des articles littéraires dans de petits journaux (des « follicules », selon un témoin du temps). Il va même à Paris pour travailler dans quelques feuilles de choux, mais les revenus aléatoires et la misère l’obligent à retourner en Normandie. Octave a la chance alors de devenir le rédacteur en chef du Phare de Dieppe, puis celui du Mémorial de Rouen. C’est d’ailleurs dans ce journal que sont publiés ses premiers récits, notamment les Mystères de Rouen, dont le succès le met définitivement à l’abri du besoin. Très conservateur politiquement, il vit mal la Révolution de 1848, et connait même des défilés sous ses fenêtres, les manifestant lui lançant : « À la Seine ! À la Seine ! ». En 1850, le propriétaire du Moniteur étant anti bonapartiste, il démissionne pour fonder sa propre gazette, le Messager de Rouen, qui curieusement fait faillite après le coup d’état qui voit Napoléon III devenir empereur. Il revient à Paris en 1852, où il va collaborer à plusieurs organes de presse, notamment au Voleur (titre ironique pour un homme de droite), L'Omnibus, Le Conteur, et bien d’autres qui pour la plupart vont publier ses romans. En 1864, il se rend en Indochine pour un reportage sur plusieurs mois, dont il rapportera Les régions inconnues. Chasses, pêches, aventures et découvertes dans l'Extrême-Orient (1870). Auparavant il avait été nommé au Ministère de l’Intérieur au bureau de la Presse, ce qui lui valut des démêlés avec les républicains. Il est d’ailleurs immédiatement destitué de ses fonctions après la chute du Second Empire. Il meurt à Paris le 21 avril 1875.

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Les Mystères du Louvre, par Octave Féré, Fayard (Paris), 1883

L’accueil par la presse de ce romancier est mitigé : certains critiques font la moue, comme Charles Monselet qui ne lui trouve aucune originalité : « Il marche sur les talons de M. Pierre Zaccone, il emboîte le pas derrière M. de Gondrecourt , il suit la trace de M. de La Landelle, il s' enquiert du chemin par où a passé M. Elie Berthet », ou même Pierre Larousse qui dans son Encyclopédie parle de lui comme un écrivain ayant « publié de nombreux romans écrits d'une plume facile, sinon brillante. ». D’autres sont sous le charme, comme Le Journal des théâtres qui parle de « la plume élégante et facile de l'auteur, le charme pittoresque du récit ». Ou encore le rédacteur du Tintamarre rendant compte des Buveurs d'absinthe (écrit avec Jules Cauvain, et charge contre cette liqueur, contrairement à certains poètes tels Verlaine ou Baudelaire) : « Ce ne sont point des dissertations, c'est un enchaînement de faits, une série d'exemples d'une vérité, d'une éloquence effrayante, à faire reculer le plus intrépide devant un verre d'absinthe comme à l'aspect d'un reptile ! » (Le Tintamarre, 26 mars 1865).

Étant journaliste, il a laissé un certain nombre de récits de témoignages, comme Garibaldi, ou encore Les Inondations de 1856. Il participe également à un livre collectif sur l’Histoire de la Commune de Paris rédigé juste après les évènements, sous le pseudonyme commun de Sempronius. Il est surtout l’auteur de plus d’une centaine de romans feuilletons, écrits seul ou en collaboration, souvent marqués par une imagination macabre. Pas étonnant alors qu’on y trouve des crimes célèbres romancés, comme Fualdès ou La Bergère d’Ivry qui relate en 1866 le meurtre d’une jeune femme par son galant éconduit, inspira Victor Hugo et connut même une adaptation filmée en 1913. Il combine cela avec sa passion pour l’histoire dans un grand nombre de récits, comme Les Trabucayres (une histoire de brigands en Catalogne en collaboration avec Saint-Yves). Car une grande partie de ses textes sont des romans historiques : Le Meurtrier du roi, Les Chroniques galantes des résidences royalesLe Baron de Trenck (avec Saint-Yves) ou L'homme au masque de fer. La préface des Mystères du Louvre donne une idée de son style, évoquant le mystère et le drame : « Oui, les Mystères du Louvre, c'est-à-dire un écho des chroniques étranges écloses et comprimées entre les murailles sombres, sous les voûtes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux palais, dont la quadruple destination avait une terrible éloquence, lorsqu'il servait tout à la fois de séjour aux princes, de citadelle, de prison d'État et de coffre-fort royal. » Mais il fait aussi dans le roman de mœurs : Les millionnaires de Paris (avec Eugène Moret) ou d’aventures : Robin des Bois : grand roman d'amour et d'aventures de terre et de mer, avec Julien Lemer, et qui n’a que le titre de commun avec le fameux « bandit au grand cœur ».

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Le Journal du dimanche publie Les Aventures du Baron de Trenck par Octave Féré et D. Saint-Yves (1868)

Son texte le plus célèbre reste Les Mystères de Rouen, réimprimé en 1981 et 2005 par des éditeurs régionaux, et qui s’inscrit dans la lignée des fameux Mystères de Paris d’Eugène Sue. Là aussi la description des quartiers pauvres et parfois dangereux de cette ville est très documentée, réaliste, et fait frémir le lecteur de l’époque : « Ces vastes quartiers se composent uniquement de rues étroites formées par des maisons à pans de bois, dont les charpentes sont grossièrement remplies de plâtras. Leur aspect est lugubre et sinistre. Des ficelles sont fixées en travers des fenêtres : on y voit étendus des haillons, sur lesquels l’action du lavage dans une eau impure n’a fait qu’étendre les taches qu’on voulait enlever. Au rez-de-chaussée se trouve presque toujours une pièce disposée en boutique ; une porte coupée y introduit ; le sol, sans pavés, est inégal et pleins de trous, dans lesquels se logent les ordures ».

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