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Romanciers populaires du XIXe siècle : Georges Ohnet (1848-1918)

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15 septembre 2017

Georges Ohnet (1848-1918), victime d’une campagne de dénigrement de son vivant, oublié de nos jours, est cependant un auteur qui connut un succès colossal en son temps. Il fut un des écrivains les plus représentatifs des idéaux de la classe bourgeoise des débuts de la IIIe République, comme l’atteste son plus gros succès, Le Maitre de forges.

La Grande Marnière. Georges Ohnet : affiche, 1889

« J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littéraires : qu'ils veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M. Georges Ohnet » : ainsi s’exprime un des grands critiques littéraires de la fin du XIXe siècle, Jules Lemaitre. Qui donc était cet auteur, objet d’un tel mépris de la part du monde intellectuel de l’époque ?

Georges Ohnet est né à Paris le 3 avril 1848. Il est le petit-fils du docteur Esprit Blanche, célèbre médecin spécialiste des maladies mentales, qui eut pour patients Nerval et Gounod. Son père est un entrepreneur enrichi par les travaux d'Haussmann. Georges suit des études de droit, devient avocat mais très vite délaisse le barreau pour le journalisme. Il commence par tenir des chroniques parisiennes dans la presse grâce auxquelles il se bâtit une certaine réputation. Mais tenaillé par la littérature, il écrit des pièces de théâtre, qui sont des semi-échecs. Il se tourne alors vers le roman : Serge Panine , publié en 1880, connait une véritable fortune éditoriale, redoublée par son adaptation à la scène, triomphale. Dès lors, la carrière d’Ohnet est lancée. Ses récits vont faire fureur et devenir ce qu’on n’appelait pas encore des best-sellers. Il les insère dans une série intitulée Les Batailles de la vie, qui va compter près de 35 textes, dont on peut citer Lise Fleuron, La Grande Marnière, Les Dames de la Croix-Mort, Volonté, Dernier Amour, Les Vieilles rancunes, L’Ame de Pierre, Serge Panine, La Comtesse Sarah et surtout Le Maitre de forges. Ce roman, publié en 1882, a eu en quelques années 328 éditions et aurait dépassé le million d’exemplaires écoulés. Un journal pouvait ainsi affirmer que « Jamais Balzac, George Sand, Dumas, ni même Hugo ne se sont aussi rapidement et abondamment vendus » (Le Radical du 10 février 1889). Ohnet prend également sa revanche sur scène, où ses nombreuses adaptations sont à leur tour des succès considérables. On les joue même à l’étranger, de Londres à Saint-Pétersbourg. Cette consécration dramatique le décide à écrire de pièces originales, telles Le Colonel Roquebrune ou Les Rouges et les Blancs. Sa célébrité lui vaut d'être nommé chevalier de la Légion d’honneur dès 1885, et il devient vice-président de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques. Il meurt à Paris le 5 mai 1918, quelques semaines avant la fin de la Grande Guerre.

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Recueil. Portraits d'écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle :
tome 6, de Henri Martin à Henri de Pène, 1855-1890

Les thèmes principaux de ses histoires sont les déboires sentimentaux et les conflits familiaux entre industriels fortunés et anciens aristocrates fiers mais sans le sou. Le Maitre de Forges conte les amours contrariées d’une jeune femme de vieille souche, délaissée par son prétendant qui la voit ruinée ; elle épouse par dépit un entrepreneur qui finira par s’en faire aimer, après moult rebondissements et affrontements. La Grande Marnière relate l’engouement l’un envers l’autre de deux jeunes gens appartenant à des dynasties en opposition depuis une génération, sur fond de contestation de domaine, la fameuse Grande Marnière. Ces luttes intestines entre propriétaires chefs d’entreprises et héritiers excluent totalement le peuple, paysans, ouvriers, gens de maison et même petits boutiquiers. Le tout est narré à travers des trames sentimentales et moralisatrices. Ainsi la dernière phrase du Maitre de forges, que ne renieraient pas les auteurs de roman rose de notre époque : « Claire poussa un cri, ses yeux s'emplirent de larmes, elle s'attacha désespérément à Philippe, leurs lèvres se touchèrent et, dans une extase inexprimable, ils échangèrent leur premier baiser d'amour ». On a pu dire d’Ohnet qu’il est un parfait reflet de la bourgeoisie de son temps. Comme le soulignait un de ses contempteurs, Adolphe Brisson, en 1898 : « La bourgeoisie française adopta le Maître de Forges et ne fut pas loin de considérer ce livre comme un chef-d’œuvre. Il répondait à ses besoins d’idéalisme et de sensibilité ; il s’élevait, comme une protestation contre le naturalisme triomphant. Beaucoup d’honnêtes gens exaltèrent le Maître de Forges pour rabaisser Nana et Pot-Bouille dont la grossièreté les révoltait. M. Georges Ohnet leur apparaissait comme le restaurateur du goût et le sauveur des bonnes mœurs. »

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Le Maître de Forges par Gaston Ohnet : affiche, 1885

Certains de ses confrères, tels Jules Mary ou Xavier de Montépin, qui vendaient autant que lui, utilisaient les mêmes techniques narratives et maniaient les mêmes clichés stylistiques, furent ignorés de la critique « sérieuse ». Mais Ohnet, lui, eut à subir un véritable pilonnage. Ainsi Jules Lemaitre, déjà cité : « Son génie particulier éclate tout d'abord dans le choix même de ses sujets. Ils ont traîné partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se propose. L'effet de ces histoires est infaillible ayant plu depuis si longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu nouveaux on ne sait jamais » ; ou encore Anatole France : « Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité de ma conscience, qu'il est, au point, de vue de l'art, bien au-dessous du pire. » . La palme de la férocité (assez truculente il faut le reconnaitre) revient cependant à Léon Bloy, coutumier de ce type de sarcasme. Dans son roman Le Desespéré (1887), après avoir fulminé contre « le Jupiter tonnant de l'imbécillité française », il ajoute : « l'auteur du Maître de Forges est un mastroquet heureux qui mélange l'eau crasseuse des bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré. Il est unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois, dans la solitude ». Des critiques modernes reconnaissent cette violente campagne de dénigrement. Jean-Marie Seillan en 2011 (Le Roman idéaliste dans le second XIXe siècle) relate : « Durant trente ans, ce fut le pont-aux-ânes de la critique journalistique que de dénigrer Ohnet. L’intimidation intellectuelle était telle, qu’on ne le nommait, disait-on, qu’en baissant la voix […] Surtout, la règle était de nier son statut d’écrivain ». Pour sa part, Marc Angenot (« Des Romans pour les femmes : un secteur du discours social en 1889 », Études littéraires, 1983) tente d’expliquer cet ostracisme virulent par la similitude des thématiques entre Ohnet et un grand nombre d’écrivains de la fin du XIXe siècle, entrainant leur furieuse jalousie : « il trouble l'ordre artistique en y introduisant la logique du best-seller, dynamique dégradante qui va bouleverser le champ littéraire […] Peu eût importé au fond, si Ohnet s'était contenté de faire du Rocambole. Mais non : il se prend pour un écrivain et ses lecteurs, ses lectrices semblent s'y laisser prendre. C'est ce qui est grave ».

Quoiqu’il en soit, Ohnet, qui fut un des auteurs français les plus lus de son temps, est maintenant totalement oublié : seul surnage vaguement dans la mémoire populaire ce titre : Le Maitre de forges (qui a cependant été adapté quatre fois au cinéma). Un romancier, si populaire à son époque, si décrié par la critique de son siècle, et si méconnu de nos jours, mérite au moins d’être relu.

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