Romanciers populaires du XIXe : Louis Noir (1837-1901)

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Publié par Roger Musnik le 15 juin 2017 dans Collections

Même s'il est un peu oublié aujourd'hui, Louis Noir fut un des représentants les plus typiques, et les plus vendus, des feuilletonistes d'aventures exotiques à la fin du XIXe siècle. Sa lecture permet de mieux comprendre l'état d'esprit des Français de l'époque.

Lire dans l'Omnibus le grand roman de Louis Noir, le Bataillon de la Croix-Rousse

« Les raffinements de la barbarie indienne sont poussés au-delà de tout ce que peut concevoir l’imagination d’un homme de race blanche ; les supplices sont gradués avec un art infini ; le Peau-Rouge ne piquera pas à coup de pointes de poignard ; il enfonce lentement dans la peau des épines qui distille un venin corrosif ; après vous avoir arraché les ongles, il sème de la cendre chaud sur les nerfs mis à nu ; s’il vous met en main des mèches poudrées toutes allumées, il les attache avec des lianes mouillées et il arrose les doigts du patient pour que la chaleur fasse gonfler la peau et que la brûlure soit plus douloureuse […] Or les trappeurs mettent leur gloire à supporter ces tourments avec un flegme inébranlable. ». Cet extrait des Millions du Trappeur, un des plus gros succès de Louis Noir, est caractéristique de cet auteur : exotisme, dédain teinté de fascination pour les peuples non européens, ton qui se veut professoral donc objectif (mais pourtant Noir n’a jamais mis les pieds en Amérique), violence voire cruauté. L’écrivain est en cela assez représentatif de son temps.

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Le Coupeur de têtes, grand roman inédit par Louis Noir

Louis-Etienne Salmon, dit Louis Noir, est né le 26 décembre 1837 à Pont-à-Mousson. Fils d’un horloger, il suit des études à Verdun, puis arrive à Paris avec sa famille. Il commence par exercer divers petits métiers : apprenti horloger chez son père, garçon boulanger, homme de peine, commis aux chemins de fer d’Auteuil. Il s’engage ensuite chez les zouaves, où il participe à de nombreuses campagnes : Crimée (1854-1855), Algérie, Italie (1859). Il en tirera des mémoires en 3 volumes qui le feront connaitre (Souvenirs d’un zouave : campagne d’Italie), textes qu’il reprendra en les remaniant : Les Guerres de mon temps (1869). Libéré des obligations militaires il devient journaliste puis romancier. Il est marqué par un drame familial qui est aussi politique : son frère Victor est assassiné en tant que journaliste par le cousin de l’empereur Napoléon III, et cette mort fait vaciller l’Empire par les immenses manifestations qu’elle entraine. Devenu résolument républicain, il dirige même un quotidien en 1870, Le Journal du peuple. Et rédige des pamphlets : « Petits hommes, petites choses, petits combats, petit début, petite tâche ! Pauvre Paris géant, par quelles mains tu as été conduit ! À cette heure que te voilà sombre et vaincu sous le canon de l'ennemi, n'oublie plus, colosse, qu'au jour de la revanche il ne te faut qu'un guide : LA RÉVOLUTION ». Mais il arrête le militantisme par la suite, se consacrant presque exclusivement à ses livres, dont la liste est impressionnante. On compte plus d’une centaine d‘ouvrages. Il meurt à Bois-le-Roi le 29 janvier 1901.

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Le Grenadier sans-quartier, grand roman patriotique par Louis Noir. Affiche, 1887

Ses récits paraissent dans de nombreux journaux populaires (l'Opinion nationale, La Petite Presse, La Semaine, Le Moniteur, Le Conteur…) puis dans des collections bons marché, surtout chez Fayard, qui les diffuse dans les bibliothèques de gare et de très nombreuses librairies. Ce qui explique que chacun est tiré à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Comme ses confrères feuilletonistes, il écrit dans tous les genres. Fantastique : L’Auberge maudite ; faits-divers : La Femme coupée en morceaux (avec Jules Beaujoint ); historique : Le grenadier sans-quartiers, La Colonne infernale, Le Bataillon de la Croix-Rousse, La Fiancée de Marceau ; romans de mœurs : La Banque juive, Le Pavé de Paris. Mais la plus grande partie de son œuvre consiste en romans exotiques et d’aventures, tant en Afrique (Les Coupeurs de têtes, Jean Casse-Tête ou Le Roi des chemins) qu’en Amérique (La Vénus cuivrée, Les Millions du Trappeur, déjà cité, et sa suite Le Secret du trappeur, coécrit avec Pierre Ferragut, ou encore l’Homme de bronze).

Louis Noir se veut pédagogue, en donnant des descriptions de pays et régions qu’en fait il ne connait pas, mêlant didactisme et péripéties ininterrompues. Il est par là emblématique de tout un pan de la littérature populaire. Néanmoins il en exagère tous les procédés, les rendant ainsi plus voyants : intrigues plus haletantes, récits plus dialogués, coups de théâtre incessants (au risque de brouiller la narration), démesure plus débordante et brutalité plus exagérée. Car il est continuellement dans la surenchère. Mais ce n‘est pas un styliste : certains l’accusent de ne jamais se relire, et même de son temps les critiques les plus favorables faisaient la moue à ce sujet : « sans se préoccuper beaucoup de son style un peu relâché, [il] empoigne son public et le tient sous l'émotion du premier au dernier volume, sans lui laisser un instant de répit ».

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Andrea la tireuse de cartes par Jenny Noir et Louis Noir, illustré par P. Cousturier. Affiche

Il oppose comme beaucoup de ses pairs les valeurs françaises (Honneur, Liberté) à l’avidité anglo-saxonne : les yankees ne jurent que par l’argent (« In Gold we trust ») et les anglais sont détestables (« Dans le monde entier, pour le monde entier : L'Anglais c’est l’ennemi »). En règle générale, Louis Noir est un soutien du colonialisme, méprisant les peuples non occidentaux, affirmant la prééminence de la culture et du bon droit français, n’hésitant pas à plaider pour l’usage de la force. Même s’il est attiré par ces « sauvages » qui repoussent toutes les limites. Cependant l’ensemble le rend très souvent irritant à lire pour des lecteurs modernes. Bien qu’il faille parfois nuancer : dans sa série Les Mystères de la Savane, il relate la lutte du mulâtre Pierre pour créer un pays de noirs pour leur émancipation.

On voit pourquoi Louis Noir est totalement oublié de nos jours, malgré sa réussite en son époque. Il n’empêche que ses livres sont colorés et dynamiques. Surtout, lire cet auteur, c’est tenter de comprendre sans filtre la mentalité des gens de la fin du XIXe siècle. Il concilie une vision républicaine, progressiste même, ses combats l’attestent, et une arrogance typiquement européenne vis-à-vis du reste du monde. Et en cela il est très intéressant.

 

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