Le Journal des frères Antoine sur la mort de Louis XIV

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Publié par Charles-Eloi Vial le 10 septembre 2015 dans Collections

Témoins de la naissance, de la vie, des maladies et de la mort des princes et des monarques, les domestiques sont souvent restés muets sur les circonstances des trépas princiers. Il y eut pourtant une famille de serviteurs de la Couronne qui sembla se considérer comme les historiographes funèbres des rois de France : la famille Antoine.

Les membres successifs de la famille Antoine occupèrent tour à tour les postes de valets de chambre, de porte-arquebuse, de gouverneurs des petits chiens du roi et d’inspecteurs de la capitainerie de la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Cette fidèle lignée de serviteurs fut anoblie en 1704, et servit les rois jusqu’à la fin de la Restauration.

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Le château de Saint-Germain-en-Laye

Son premier représentant, Jacques Antoine (1614-1677), a laissé un long et édifiant récit de la dernière maladie et de la mort de Louis XIII, disparu le 14 mai 1643 après une longue agonie. Le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être particulièrement frappé par son tableau des derniers instants du roi, entouré par trois ecclésiastiques qui lui criaient aux oreilles « Vive Jésus et Marie ! Ayez en eux de la confiance ! Vous combattez pour le ciel ! »

Ses deux fils Jean et François continuèrent tous deux leur service auprès de Louis XIV, qu’ils servirent durant toute sa vie. Au moment de la dernière maladie du roi, ils songèrent à imiter leur père et se mirent à tenir un journal, relatant, avec une extrême exactitude, tous les détails les plus intimes des souffrances du roi : aucun des grands mémorialistes de la cour, comme Saint-Simon ou Dangeau, n’a pu capter la même quantité de détails, ni retranscrire avec autant d’intensité les derniers moments du grand roi, qu’ils ne quittèrent pas un instant durant les vingt-deux jours que dura sa « maladie ». Ils étaient présents le 10 août à Marly, quand le roi envoya chercher son premier médecin Fagon, l’aidèrent ensuite à se lever, à faire ses derniers pas, à se nourrir et à changer ses vêtements trempés par la fièvre. Ils le virent aussi brûler ses papiers et lettres les plus secrets, et demander à Madame de Maintenon de se retirer à Saint-Cyr. « Outrés de douleur », ils assistèrent aussi aux adieux que le roi fit à tous ses serviteurs, « grands et petits sans distinction à genoux », le virent embrasser son arrière-petit-fils et évoquer son testament avec le duc d’Orléans.

Finalement, le 1er septembre, « à sept heures du matin, la nature faisant un dernier effort, le roy tomba dans l’agonie qui dura jusqu’à huit heures et demy quart du matin, ensuite, ayant fait quelques petits soupirs réitérés avec deux petits hocquetz sans aucune agitation ny convulsion, ce grand monarque rendit son âme à Dieu d’une tranquillité admirable. Sic transit gloria mundi […]. Après que le roy fut expiré, sa bouche et ses yeux qui estoient demeurés ouverts et fixés presque aussi beaux que pendant sa vie furent fermés par les sieurs de Tortillière et La Grange, garçons de la Chambre, qui rendirent ce dernier office à leur bon maître. Son visage étoit pasle et devenu un peu jaunâtre, fort amaigri, mais nonobstant les traits peu changés ». Les deux valets durent encore procéder à la toilette du corps, avant de le veiller : « M. Maréchal, premier chirurgien, aidé des garçons de la chambre, valets de chambre et tapissiers, tirent le corps du roy hors du lit pour le changer de linge et d’autres choses convenables, ensuite le remirent sur son séant dans un état qu’il pût être vu le visage à découvert toute la journée ». Le lendemain, ils assistèrent à l’autopsie et à l’embaumement, avant de relater les cérémonies des funérailles du roi et les premiers jours de la régence du duc d’Orléans. Le récit se conclut par un portrait physique et moral du roi, où les deux fidèles serviteurs font preuve d’un grand sens de la psychologie, et par un court éloge :

Les héros de l’Antiquité,
N’étoient que des héros d’esté,
Ils suivoient le printemps comme les hirondelles,
La victoire pour eux l’hiver n’avait point d’aisles,
Ils craignoient les frimats, les neiges et les glaçons,
Mais Louis étoit héros de toutes les saisons

Plusieurs copies du manuscrit des frères Antoine sont connues, en collections publiques comme en mains privées. L’une d’entre elles a déjà été éditée en 1880. La plus belle de ces copies, intitulée « Histoire des antiquités des églises, abbayes, prieurés, chasteaux, forests et autres lieux, qui estoyent dans les limites du gouvernement et capitainerie de Saint-Germain-en-Laye, avec un récit fidel de ce qui s’est passé pendant les dernières maladies et morts des très chrétiens roys Louis XIII et Louis XIV ; dédié au Roy par M. Antoine, escuyer, porte-arquebuse ordinaire du Roy, inspecteur général de la capitainerie et maistrise des eaux et forests de Saint-Germain-en-Laye, en l’année 1728 », est conservée au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (NAF 5012). Cette version du texte comportant plusieurs variantes a sans doute été rédigée dans les années 1720 pour être offerte au jeune Louis XV : enrichis de gravures, les deux récits des morts de Louis XIII et de Louis XIV sont complétés par un historique du château de Saint-Germain-en-Laye, lieu du décès du premier et de la naissance du second, agrémenté de plans, de portraits et de dessins.

Le titre quelque peu cryptique de ce manuscrit explique sans doute qu’il n’avait jamais été repéré par les historiens. Ce document exceptionnel vient d’être numérisé et mis en ligne sur Gallica. Il sera exposé pour la première fois au public à l’occasion de l’exposition « Le roi est mort ! » au château de Versailles à partir du 26 octobre 2015.

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