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Les Jeux olympiques de 1936 dans la presse française

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En 1931, le CIO confie l’organisation des prochains jeux olympiques d’été à la République de Weimar et à la ville de Berlin. Après la confirmation en 1935 de la tenue des jeux à Berlin, malgré l’accession au pouvoir du régime nazi, les nations s’interrogent sur leur participation.

 

Une polémique s’engage en France, notamment dans la presse. Le quotidien sportif L’Auto est pour la participation, au nom de l’apolitisme du sport. Dans le numéro du 8 avril 1936, Marcel Oger reconnaît que « la question juive est délicate », mais affirme qu’ « on ne peut pas, à l’occasion des Jeux olympiques, discuter la constitution politique d’un pays ». L’Humanité du 9 avril riposte dans un article intitulé « Pas à Berlin ! », où le journal défend vigoureusement le boycott : « Avec tous les amis de la paix, avec tous les ennemis du fascisme, nous crions : Pas un sou, pas un homme pour les Jeux Olympiques à Berlin ». Le mouvement international ouvrier tente d’organiser des olympiades populaires à Barcelone, mais le déclenchement de la guerre civile espagnole le jour même de leur ouverture les fera avorter.

 

Les préparatifs en Allemagne

Quarante-neuf nations, dont la France, participent finalement aux jeux de Berlin. Afin de donner à l’étranger l’image d’une Allemagne prospère et pacifiste, la ville est nettoyée, au sens propre comme au figuré ; La Croix du 31 juillet en témoigne : « Les nationaux-socialistes semblent décidés à prolonger le plus possible la bonne impression qu’ils entendent laisser à leurs visiteurs, qui, rentrés chez eux, propageraient tous l’évangile nouveau. […]Tous les tziganes de Berlin, même tous ceux d’Allemagne, viennent d’être emmenés dans une sorte de « parc national » - pour ne pas dire un camp de concentration – [...] à deux heures de la capitale [afin d’] épargner leur vue aux étrangers». L’Excelsior du 1er août, en revanche, salue « le magnifique effort des allemands en faveur du sport » : « Que l’on ne parle surtout pas de sport militaire, de préparation à une guerre. Cela, c’est de la politique, et les sportifs n’en veulent point » ; […] « cette jeunesse [allemande] n’est pas le moins du monde guerrière, elle vit simplement, comme il est bon de vivre avec du soleil dans les yeux et de la joie dans le cœur ».

 

La cérémonie d’ouverture

La cérémonie d’ouverture des jeux, le 1er août, donne lieu à des commentaires admiratifs du Petit Parisien : « Il nous faut dire la grandeur de ce spectacle, son atmosphère à la fois païenne et religieuse, la pure sobriété d’une cérémonie qui demeurera grandiose dans le souvenir de ses cent mille témoins ». Si l’ambiguïté du salut « olympique » effectué par la délégation française devant la tribune officielle créa la controverse, Le Petit Parisien se félicite simplement du « tonnerre des acclamations » et l’hebdomadaire sportif Match, dans son numéro du 4 août, légende ainsi une photo de l’évènement : « Mais voici que soudain on entend une ovation plus forte, plus délirante encore […]. C’est que l’équipe de France fait son entrée […] et que nos athlètes font le salut olympique qui ressemble, à s’y méprendre, au salut hitlérien ». L’Écho de Paris du 3 août, lui, s’interroge sur le salut des Français, qui lui paraît « un excès de zèle assez regrettable », et souhaite que le « comité olympique international décide d’un salut unique pour l’avenir, [afin] d’éviter des interprétations erronées ou des erreurs fâcheuses ».

 

Démonstration de gymnastes allemands dans le stade olympique - Match 18, août 1936

 

« Propagande allemande »

Dès le 2 août, l’éditorialiste du Figaro, Wladimir d’Ormesson, dénonce sous le titre « Propagande allemande » l’utilisation des jeux à des fins politiques et la facilité avec laquelle on détourne les yeux des méfaits du régime : « Il faudrait être bien sot pourtant de ne pas en apercevoir le côté politique ni les multiples profits que le IIIe Reich en recueillera sur tous les plans […] Les nuits du 30 juin, les pactes qu’on piétine s’oublient vite. Les camps de concentration ne se voient pas. La terreur dictatoriale est légère aux étrangers. Ceux-ci ne remarquent pas non plus les usines de guerre qui fument jour et nuit dans la Rühr et en Silésie ». Le Journal des débats du 10 août souligne qu’il ne faut pas se voiler la face quant aux enjeux véritables pour l’Allemagne : « le national-socialisme a voulu tirer des épreuves sportives des Jeux olympiques un bénéfice politique », et « donner à l’étranger l’impression que la nouvelle Allemagne jouit en paix d’un bien-être qu’une presse internationale malveillante s’obstine à contester ». Roger Mahler proteste contre les manifestations nationalistes dans Le Petit Parisien du 3 août : « Nous sommes ici à Olympie, au lieu de rassemblement de la jeunesse du monde, et le premier devoir du pays qui la reçoit est de s’effacer discrètement, sans imposer à ses hôtes de constantes démonstrations nationalisantes ».

 

Le triomphe de Jesse Owens

Sur le plan sportif, les jeux de 1936 furent marqués par le triomphe de l’athlète noir américain Jesse Owens, qui remporte quatre médailles d’or en athlétisme. Dans Paris-Soir du 6 août, Gaston Bénac le considère comme « l’athlète le plus prodigieux des jeux de Berlin – et des temps modernes aussi » ; « ce fut hier la journée de Jesse Owens, qui donna aux spectateurs quelques aperçus de vitesse et de détente musculaire, toujours dans ce style plein de finesse et de légèreté qui est le sien. Quel est celui des 100 000 spectateurs […] qui ne conservera pas […] la mémoire de ces « foulées merveilleuses » du grand lévrier noir ? ». Dans Match du 11 août, Maurice Sallet interroge Jesse Owens sur « la théorie de M. Waitzer, […] selon laquelle la supériorité des noirs en course s’explique par la construction anatomique de leur corps […]. Chacun de vos pas dépasserait de huit à dix centimètres ceux de vos adversaires blancs »… Le journaliste note au passage « le sourire candide » et « la tête d’oiseau de proie » de Jesse Owens, puis conclut en faveur de la valeur de l’individu : « Que deviendraient le plus astucieux entraînement et la plus ingénieuse théorie sans la valeur individuelle de ceux autour desquels nous brodons […] nos appréciations ? »

 

Jesse Owens gagnant sa série du 100 mètres. Le Figaro, 3 août 1936

 

Après les Jeux

Avec les jeux de Berlin le spectacle sportif est entré dans une nouvelle ère. Le Figaro du 17 août tire sa « Leçon des Jeux olympiques » : « Jamais encore les États Généraux du sport amateur n’avaient été présentés d’aussi prestigieuse et grandiose façon. Grâce en soit rendue aux Allemands. […] Après eux [les Américains], les révélations de ces jeux, sont, sur un même plan, les Allemands et les Japonais. […] En ce qui concerne les Allemands, on n’aurait jamais supposé qu’ils remporteraient des succès aussi nombreux et aussi caractérisés […] Ils ont produit, en vue de ces Jeux olympiques, l’effort qu’il fallait ». Suit une adresse au gouvernement français qui se conclut ainsi : « nous en sommes encore à attendre […], de tout le monde, cette amélioration de la race qui n’est possible que par le sport ». Jean Routhier dans L’Écho de Paris du 18 août fait un bilan similaire : « L’Allemagne hitlérienne dresse le bilan d’un succès sans précédent. Personne avant elle […] n’avait osé s’engager dans une telle entreprise et lui donner autant de magnificence. » Il demande aussi à l’État français de promouvoir le sport de masse et conclut : « Combien de temps encore assisterons-nous […] à la régénérescence des autres sans nous donner la peine d’assurer la nôtre ? C’est l’unique question que nous devons nous poser après les Jeux de Berlin ».

À l’opposé, L’Auto dénonce l’usage pervers que les nazis ont fait des jeux. Le 18 août, dans un éditorial intitulé « Les Jeux défigurés », Jacques Goddet écrit : « On s’est servi du sport. On ne l’a pas servi. L’idéal de M. de Coubertin s’est évanoui. » Le lendemain, Robert Perrier renchérit : « Les Jeux de 1936 n’ont été qu’un prétexte. […] Le parti national-socialiste de Hitler sort grandi des Jeux. Ne le nions pas. Le chancelier pourra dire demain au fameux congrès de Nuremberg : voyez la puissance de l’Allemagne ! ». Dans Paris-Soir du 20 août, Gaston Bénac déplore le chauvinisme des Allemands fanatisés par leurs dirigeants et conclut : « Donc, tromperie sur les tendances et les principes, tromperie sur l’atmosphère qui devait être impartiale, au rayonnement pacifique, tromperie sur la marchandise aussi, tels apparaissent les jeux modernes ».

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