Les eaux-fortes de Willem Witsen (1860-1923)

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Publié par Jude Talbot le 8 septembre 2014 dans Collections

De Willem Witsen, peintre, graveur et photographe néerlandais, le département des Estampes de la BnF conserve un œuvre partiel, mais représentatif d'un parcours artistique riche. Issu d’une illustre famille d’Amsterdam qui compte parmi ses membres Cornelis Jan Witsen et Nicolaes Witsen, Willem Witsen est le plus jeune de neuf enfants.

Haven, Dordrecht
 
Entre 1876 et 1884, il fréquente l’Académie royale des Beaux-arts d’Amsterdam et devient membre de l’association des élèves, la confrérie Saint-Luc, dès sa création en 1880 sous l’égide du professeur August Allebé. La décennie 1880 voit Witsen s’investir dans le jeune mouvement des Tachtigers, et écrire dans le magazine et manifeste littéraire du groupe, De Nieuwe Gids. Il noue des contacts avec la jeune avant-garde néerlandaise et bohème : Jacobus van Looy, Jan Veth, Eduard Karsen et Jan Toorop, plus tard le poète Willem Kloos, les peintres George Hendrik Breitner et Isaac Israels. Il participe en 1883 à l’exposition d’automne de Arti et amicitiae et fonde en 1885 le Nederlandse Etsclub, sur le modèle de la Société internationale des aquafortistes fondée à Bruxelles en 1869 par Félicien Rops dans la lignée de la Société des aquafortistes français. En 1888, il part pour deux ans à Londres : sa pratique de la photographie s’y affirme en même temps qu’il découvre et s’imprègne des estampes de James McNeill Whistler. À son retour, il expose dix de ses eaux-fortes londoniennes à la IVe exposition annuelle du Nederlandsche Etsclub, en août 1890 : paysages sombres et embrumés, d’où la pluie luisante chasse les rares passants.

Du peintre admirateur d’Anton Mauve, de Millet et des membres de l’école de la Haye, du photographe féru de portraits, de l’aquafortiste influencé par Whistler, l’œuvre de Witsen est la rencontre. Elle témoigne d'une création qui se satisfait de procédés multiples et s’exprime autant dans les paysages et scènes rustiques que dans les vues fragmentaires de villes. Cette ambivalence, née peut-être d’une jeunesse partagée entre Amsterdam et la maison de campagne familiale d’Ewijckshoeve, nourrit son art et traverse sa vie : marié en 1893, il s’installe à Ede, dont il tire de nombreuses toiles et eaux-fortes, mais ne peut se résoudre à quitter Amsterdam et revient fréquemment dans sa maison, la Witsenhuis, près de l’Oosterpark. En 1895, l’éditeur Wisselingh lui consacre une exposition. De 1898 à 1900, il travaille à Dordrecht sur une suite de treize gravures qui, à bien des titres, constituent un aboutissement de son travail d'aquafortiste.

Voorstraatshaven, quartier de Dordrecht traversé de canaux, donne à Witsen l’occasion d’exprimer pleinement ce qui était déjà perceptible dans ses eaux-fortes amsterdamoises : une ville saisie portion par portion, depuis le point de vue abaissé du canal ou de la berge, et, fixée par l’instantané, investie d’intemporalité. Témoignage d’un regard de photographe qui se serait plié à l’exercice de la gravure, cette série rappelle à l'évidence les vues de Venise ou d’Amsterdam de Whistler ; mais le cadrage frontal, sectionnant les pans et les fenêtres, et l’équilibre parfait à l’horizontale d’une ligne délimitant les eaux lourdes des canaux et les murs austères qui s’en élèvent, démontrent une intention différente. Gages d’une aquatinte aux allures photographiques dont les motifs n’ont certes plus la légèreté de l’eau-forte, ces paysages de Dordrecht refusent le pittoresque, privilégient l’immobilité des canaux et l’absence de toute présence. Parfois une silhouette s’annonce, à peine. Souvent, la douceur de l'aquatinte donne l'illusion des mousses vertes et de l'eau sale. Mais la lumière est présente, dans un biais de mur, aux châssis des fenêtres, aux bords des balcons et dans les reflets des vitres : d’un blanc qui évoque malgré tout les paysages de neige d’Ede où les fenêtres sont noires et les sols blancs, comme s'il s'agissait là d'impressions négatives, complémentaires l'une de l'autre.

Voorstraatshaven V, Dordrecht
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10501995r
 

L'atmosphère sévère qui s'en dégage vaut à Witsen, dans les années 1900 et jusqu'à sa mort en 1923, des critiques partagées. Reconnu comme peintre et comme graveur, lauréat à l'exposition de Paris en 1900, il "a donné les meilleures preuves de son talent de graveur, dans ses sévères vues de villes [et] réalisé des gravures qui valent des tableaux". Il est admiré pour sa "grandiose distribution de la lumière" autant que pour "l'austère et sombre beauté" de ses vues.  D'autres lui reprochent "beaucoup de faiblesses dans ses séries de vues de maisons, des "mouvements raides et figés", symptomatiques "de la minutie et de la précision par trop photographiques" de leur auteur. C'est pourtant ce qui, aujourd'hui, paraît donner leur force aux aquatintes de Witsen : ici, le noir et blanc est celui de l'estampe comme de la photographie. À la limite de l'abstraction parfois, il est le siège d'une hybridation où l'intention photographique s'exprimerait à l'eau-forte.

Jude Talbot, département des Estampes et de la photographie

Pour aller plus loin :

L'oeuvre de Witsen Willem au Rijksmuseum d'Amsterdam

Stichting Willem Witsen : bases de données comprenant la correspondance et des documents d'archive par Witsen [consulté le 08/09/2014]

Willem Witsen, 1860-1923 : schilderijen, tekeningen, prenten, foto's / [Irene M. de Groot, J.F. Heijbroek, Petra Maters... et al.], Dordrecht, 2003

Het etswerk van Willem Witsen ; geillustreerde catalogus / E.J. van Wisselingh & co, Amsterdam

Painters and cameras : exploring new ways of looking around 1900 / Saskia Ooms. - Amsterdam : Rijksmuseum, cop. 2011. - 1 vol. (55 p.)

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