L’affaire Peytel : cartographie d’un crime

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Publié par David Boudaud le 7 mai 2013 dans Collections

Les cartes géographiques attribuées à la Bibliothèque nationale de France dans le respect de la loi instituant le dépôt légal des cartes, plans et atlas forment une collection exceptionnelle qui recèle de nombreuses surprises. Deux d’entre elles, déposées en 1839, témoignent d’une affaire criminelle particulièrement sordide.

Drames judiciaires. Scènes correctionnelles. Causes célèbres de tous les peuples. Première série, rédigée par Ch. Dupressoir. Paris, 1849.

Ce fait divers concerne le double meurtre dont le notaire Sébastien-Benoît Peytel fut accusé d’être l’auteur. Fait rare pour l’époque, les crimes et leur retentissement intéressèrent les contemporains au point que deux cartes avec l’emplacement précis des corps furent publiées. L’une d’entre elles comporte un portrait de Peytel. Il faut regarder attentivement ces cartes des environs de Belley, dans l’Ain, datant de 1839, pour comprendre ce qui en faisait l’intérêt aux yeux des contemporains. Sur celle publiée par H. Brunet, on peut apercevoir en haut à gauche, près du pont, et en bas à gauche, près de la croisée des chemins, la figuration des deux cadavres. Le corps sur la montée de la Darde est celui de Louis Rey, domestique de Peytel. Il fut retrouvé face contre terre, la tête brisée à coups de marteau. La dépouille près de la rivière est celle de l’épouse du notaire, Félicie Peytel.

Les archives judiciaires révèlent que les lieux de ce double homicide furent inspectés sous la pluie battante, le 2 novembre 1838, à 4 heures du matin. Quatre heures avant, Sébastien-Benoît Peytel était venu déclarer au président du Tribunal civil de Belley un attentat dont sa femme venait d’être victime et qui avait menacé ses jours. Notaire nouvellement établi à Belley, Peytel déclara qu’il revenait de Mâcon avec deux voitures, l’une qu’il conduisait et dans laquelle se trouvait sa femme, l’autre que conduisait Louis Rey, son domestique. Après qu’ils eurent passé le pont d’Andert, son domestique, qui en voulait à son argent, lui aurait tiré à bout portant, un coup de pistolet, qui le manqua, mais qui atteignit sa femme enceinte de six mois et la tua. Toujours selon sa déposition, Peytel aurait poursuivi le domestique sur la route et, l’ayant atteint, il l’aurait assommé à coups de marteau.

La justice et la gendarmerie se rendirent aussitôt sur les lieux. Un pistolet déchargé fut découvert près de chacun des cadavres. Peytel, qui n’était marié que depuis six mois, fut soupçonné et placé en détention.

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[Village de Rotonnod pour l'explication de l'affaire Peytel], H. Brunet. Lyon, 1839.

 

L’affaire prit alors une tournure politique. Peytel avait été critique littéraire, actionnaire de la revue littéraire Le Voleur à laquelle Balzac avait collaboré, et journaliste politique. Mais surtout, sept ans auparavant, il avait fait paraître dans le journal Le Siècle, sous le pseudonyme « Louis Benoît, jardinier » une Physiologie de la Poire… où la poire en question n’était autre que le roi Louis-Philippe caricaturé. Alphonse de Lamartine, le dessinateur Paul Gavarni et Honoré de Balzac soutinrent le notaire. Mais rien n’y fit : on reprocha à Lamartine son parisianisme, à Gavarni ses sympathies anti-gouvernementales et à Balzac sa tenue négligée ! La justice trancha et Sébastien-Benoît fut guillotiné le 28 octobre 1839 sur le champ de foire de Bourg-en-Bresse.

Peytel était-il coupable ? Pour Maître Pierre-Antoine Perrod, qui a consacré en 1958 pas moins de 610 pages à l’affaire, Peytel fut victime d’une erreur judicaire. Les avis les plus récents sont davantage nuancés. Dans un article de la revue L’Année balzacienne Michel Lichtlé explique que Balzac croyait en la culpabilité du notaire, mais pensait qu’il avait agi sans préméditation et sans cupidité. Certains ont avancé que la femme et le domestique furent amants et que Peytel les aurait tués par jalousie. Cependant, si le fait divers a très vite laissé les cercles parisiens indifférents, l’auteur de La Comédie humaine s’est démené pour défendre Peytel. Il aura au moins permis que son nom ne tombe pas totalement dans l’oubli.

 

David Boudaud, département des Cartes et plans

 

Pour en savoir plus :

- L’affaire Peytel, Pierre-Antoine Perrod. Paris, Hachette, 1958.

- « Balzac et l’affaire Peytel. L’invention d’un plaidoyer », Michel Lichtlé, in L’Année balzacienne, 2002 (n° 3).

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