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Titre : Vie de Henri Brulard. 2 / Stendhal ; [révision du texte et préf. par Henri Martineau]

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1927

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 2 vol. (XXIX-282, 323 p.) ; 15 cm

Description : Collection : Le Livre du divan

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k6947n

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34150097b

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL VIE DE

HENRI BRULARD II

RÉVISION DU TEXTE ET PRÉFACE PAR HENRI MARTINEAU

PARIS LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37 MCMXXVII


II. VIE DE HENRI BRULARD 1



VIE

DE

HENRI BRULARD

II



VIE

DE

HENRI BRULARD II

STENDHAL

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXVII



VIE

DE HENRI BRULÀRD

CHAPITRE 23

ÉCOLE CENTRALE

BIEN des années après, vers 1817, j'appris de M. Tracy que c'était

lui, en grande partie, qui avait

fait la loi excellente des Écoles centrales 1. Mon grand-père fut le très digne chef

du jury chargé de présenter à l'administration départementale les noms des professeurs et d'organiser l'école. Mon grand-père adorait les lettres et l'instruction, et depuis quarante ans était à la tête de tout ce qui s'était fait de littéraire et de libéral à Grenoble.

Séraphie l'avait vertement blâmé d'avoir

accepté ces fonctions de membre du jury 1. La loi excellente des Ecoles centrales avait été faite,

ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.


d'organisation, mais le fondateur de la bibliothèque publique devait à sa considération dans le monde d'être le chef de l'École centrale1.

Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut professeur de latin, comment ne pas aller à son cours à l'École centrale ? Si Séraphie eut vécu, elle eût trouvé une raison, mais, dans l'état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne me sentais pas de joie il y eut une séance d'ouverture de

l'Ecole dans les salles de la Bibliothèque

où mon grand-père fit un discours.

1. Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle

pour quelque chose dans l'acceptation de cette fonction.

Note de Colomb.


LES PROFESSEURS 3


(comme nous l'appelions lui nous disait mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l'estime générale à Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole « Mon enfant, éludie la Logique de Condillac, c'est la base de tout. » On ne dirait pas mieux aujourd'hui

en remplaçant toutefois le nom de Condillac par celui de Tracy.

Le bon, c'est que je crois que M. Dupuy

ne comprenait pas le premier mot de cette logique de Condillac, qu'il nous conseillait c'était un fort mince volume petit in-12. Mais j'anticipe, c'est mon défaut, il faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent l'ordre chronologique.

Le seul homme parfaitement à sa place

était M. l'abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIe siècle mais il était fort sérieux en faisant son cours et savait, je crois, tout ce qu'on savait alors des habitudes principales des mouvements d'instinct et en second lieu de facilité et d'analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.

M. Gattel avait fait un fort bon diction-

naire où il avait osé noter la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c'était un homme qui savait travailler


cinq à six heures tous les jours, ce qui

est rare en province, où l'on ne sait que

baguenauder toute la journée.

Les niais de Paris blâment cette peinture

de la prononciation saine, naturelle. C'est

par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur

d'être ridicules en notant la prononciation

d'Anvers (ville), de cours, de vers. Ils ne

savent pas qu'à Grenoble, par exemple,

on dit J'ai été au Cour-ce, ou j'ai lu

des ver-ce sur Anver-se et Calai-se. Si l'on

parle ainsi à Grenoble, ville d'esprit et

tenant encore un peu aux pays du Nord,

qui pour la langue ont évincé le Midi,

que sera-ce à Toulouse, Béziers, Pézenas,

Digne ? Pays où l'on devrait afficher la

prononciation française à la porte des

églises.

Un ministre de l'Intérieur qui voudrait

faire son métier, au lieu d'intriguer auprès

du roi et dans les Chambres, comme

M. Guizot, devrait demander un crédit

de deux millions par an pour amener au

niveau d'instruction des autres Français

les peuples qui habitent dans le fatal

triangle qui s'étend entre Bordeaux,

Bayonne et Valence. On croit aux sorciers,

on ne sait pas lire et on ne parle pas fran-

çais en ces pays. Ils peuvent produire

par hasard un homme supérieur comme

Lannes, Soult, mais le général. y est


d'une ignorance incroyable. Je pense qu'à cause du climat et de l'amour et de l'énergie qu'il donne, à la machine, ce triangle devrait produire les premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée. Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000 habitants, à peine un. Encore j'ignore le nom de cet un. Il va sans dire que les prêtres sont toutpuissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud de Grenoble est sa brillante limite.

Nommer les professeurs à l'Ecole centrale MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des BassesAlpes), Jay, Durand, Dupuis, Chalvet, les voilà à peu près par ordre d'utilité pour les enfants, les trois premiers avaient du mérite coûtait peu et était bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d'énergie. Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l'administration départementale1. 1. 31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois-cent-vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le 1835.


Les cours s'ouvrirent au printemps je crois dans des salles provisoires.

Celle de M. Durand avait une vue

délicieuse et enfin après un mois j'y fus

Rapidité le 3 décembre 1835, j'en étais à 93, le 31 décembre

à 325, 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Civita-

Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d'arrivée

ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou

dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages


sensible. C'était un beau jour d'été et

une brise douce agitait les foins des glacis

de la porte de Bonne, sous nos yeux,

vis-à-vis de nous, à soixante ou quatre-

vingts-pieds plus bas.

Mes parents me vantaient sans cesse,

et à leur manière, la beauté des champs,

de la verdure, des fleurs, etc., des renon-

cules, etc.

Ces plates phrases m'ont donné, pour

les fleurs et les plates-bandes, un dégoût

qui dure encore.

Par bonheur, la vue magnifique que je

trouvai loul seul à une fenêtre du collège,

voisine de la salle du latin, où j'allais

rêver tout seul, surmonta le profond

dégoût causé par les phrases de mon père

et des prêtres, ses amis.

C'est ainsi que, tant d'années après,

les phrases nombreuses et prétentieuses

de MM. Chateaubriand et de Salvandy

m'ont fait écrire le Rouge et le Noir d'un

style trop haché. Grande sottise, car

dans vingt ans, qui songera aux fatras

hypocrites de ces Messieurs ? Et moi,

je mets un billet à une loterie, dont le

gros lot se réduit à ceci être lu en 1935.

par jour, et les jour. de courrier quatre ou cinq ou pas

du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement ?

D'ailleurs, ma mauvaise écriture arrête tes indiscrets.

1er janvier 1836,


C'est la même disposition d'âme qui

me faisait fermer les yeux aux paysages

des extases de ma tante Séraphie. J'étais

en 1794 comme le peuple de Milan est

en 1835, les autorités allemandes et

abhorrées veulent lui faire goûter Schiller

dont la belle âme, si différente de celle

du plat Gœthe, serait bien choquée de

voir de tels apôtres à sa gloire.

Ce fut une chose bien étrange pour

moi que de débuter au printemps de

1794 ou 95 à onze ou douze ans dans une

école où j'avais dix ou douze camarades.

Je trouvai la réalité bien au-dessous

des folles images de mon imagination.

Ces camarades n'étaient pas assez gais,

pas assez fous, et ils avaient des façons

bien ignobles.

Il me semble que M. Durand, tout enflé

de se voir professeur d'une Ecole centrale

mais toujours bonhomme me mit à tra-

duire Salluste, De Bello Jugurlino. La

liberté produisit ses premiers fruits, je

revins au bon sens en perdant ma colère

et goûtai fort Salluste.

Tout le collège était rempli d'ouvriers,

beaucoup de chambres de notre troisième

étage étaient ouvertes, j'allais y rêver

seul.

Tout m'étonnait dans cette liberté tant

souhaitée, et à laquelle j'arrivais enfin.


Les charmes que j'y trouvais n'étaient pas ceux que j'avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m'étais figurés je ne les trouvais pas, mais à leur place des polissons très égoïstes. Ce désappointement, je l'ai eu à peu

près dans tout le courant de ma vie. Les seuls bonheurs d'ambition en ont été exempts, lorsque, en 1810, je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du mobilier, je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n'être plus commissaire des Guerres et exposé à l'envie et aux mauvais traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres de l'Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de bataille. Et même sur ce champ de bataille quelle prudence C'étaient des gens comme l'amiral Nelson, le héros de Naples (voir Colletta et ce que m'a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du colonel Mathis Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en recevant le Moniteur,


à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne presque ne recevait à l'armée afin qu'on ne pût pas se moquer des messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, des travaux de campagne, et non des pièces historiques.

Heureusement pour la pauvre vérité,

l'extrême lâcheté de ces héros, devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l'aimable Lasalle et pour Exelmans, qui depuis. Mais alors il n'était pas allé rendre visite au maréchal Bourmont, ministre de la Guerre. Moncey aussi n'aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet. J'oubliais le grand GouvionSaint-Cyr avant que l'âge l'eût rendu à-demi imbécile, et cette imbécillité remonte à 1814. Il n'eut plus, après cette époque, que le talent d'écrire. Et dans l'ordre civil, sous Napoléon, quels plats bougres que M. de Barante venant persécuter M. Daru à Saint-Cloud au mois de novembre dès sept heures du matin, que le comte d'Argout, bas flatteur du général Sébastiani!

Mais, bon Dieu, où en suis-je ? A l'école

de latin, dans les bâtiments du collège.


CHAPITRE 24

JE ne réussissais guère avec mes cama-

rades, je vois aujourd'hui que

j'avais alors un mélange fort ridi-

cule de hauteur et de besoin de m'amuser.

Je répondis à leur égoïsme le plus âpre

par mes idées de noblesse espagnole.

J'étais navré quand dans leurs jeux ils

me laissaient de côté, pour comble de

misère, je ne savais point ces jeux, j'y

portais une noblesse d'âme, une délicatesse

qui devaient leur sembler de la folie

absolue. La finesse et la promptitude de

l'égoïsme, un égoïsme, je crois, hors de

mesure, sont les seules choses qui aient

du succès parmi les enfants.

Pour achever mon peu de succès, j'étais

timide envers le professeur, un mot de

reproche contenu et dit par hasard par

ce petit bourgeois pédant avec un accent

juste, me faisait venir les larmes aux

yeux. Ces larmes étaient de la lâcheté

aux yeux de MM. Gauthier frères, Saint-

Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel

du théâtre Italien, à Paris), et surtout


Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore plus grossier, qui avait un pied de plus qu'aucun de nous et que nous appelions Goliath il en avait la grâce, mais nous donnait de fières taloches quand sa grosse intelligence s'apercevait enfin que nous nous moquions de lui.

A. Rocher nommé dont de Moirans. B. Campagnes comparables à celles de Lombardie et de Normandie, les plus belles du monde.

Son père, riche paysan de Lumbin ou d'un autre village dans la vallée1. 1. Du Versoud. Note de Colomb.


(On appelle ainsi par excellence l'admirable vallée de l'Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s'étend jusqu'à. la dent de Moirans, de cette sorte.)

Mon grand-père avait profité du départ

de Séraphie pour me faire suivre les cours de mathématiques, de chimie et de dessin. M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique

et si plaisant, était, en importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur Gagnon. II était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage qu'il avait sur M. Gagnon était compensé par l'absence totale d'amabilités et d'idées littéraires qui alors formaient comme le pain quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux devoir M. Gagnon membre du jury d'organisation et son supérieur, n'accueillit point la recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n'ai gagné ma place dans la salle de mathématiques qu'à force de mérite, et en voyant ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question. M. Dupuy, qui parlait sans cesse (et jamais trop) de Condillac et de sa Logique, n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies.


Il eut une idée bien belle en 1794, ce

fut de diviser les cent élèves qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de mathématiques, en brigades de cinq ou de sept ayant chacune un chef.

Le mien était un grand, c'est-à-dire un

jeune homme au delà de la puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus, en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel caractère s'appelle arsouille. Nous nous plaignions de cet arsouille, nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse en le cassant. M. Dupuy avait l'habitude de donner leçon aux jeunes officiers d'artillerie de Valence et était fort sensible à l'honneur (au coup d'épée).

Nous suivions le plat cours de Bezout,

mais M. Dupuy eut le bon esprit de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce charlatan travailleur) venait d'en donner.

Clairaut était fait pour ouvrir l'esprit,

que Bezout tendait à laisser à jamais bouché. Chaque propasilion dans Bezout a l'air d'un grand secret appris d'une bonne femme voisine.

Dans la salle de dessin, je trouvai que

M. Jay et M. Couturier (au nez cassé),


son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M. Jay à défaut de tout

B. Bancs vers la rue

Neuve. B'. Bancs re-

cevant la lumière par les

fenêtres sur la cour.

Y. Le grand M. Jay ar-

pentant sa salle avec

l'air du génie et en te-

nant la tête renversée.

A. Armoire où étaient

les modèles.

autre mérite avait celui de l'emphase, laquelle emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait


un beau succès, fort important pour l'Ecole centrale, calomniée par les prêtres. II avait deux ou trois cents élèves.

Tout cela était distribué par bancs de

sept à huit, et chaque jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles! de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même, les jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds, bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cochin qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois petits volumes sur l'Italie.

Les grandes têtes étaient dessinées à la

sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que dans les académies (figures nues). Le grand mérite de ces têtes qui avaient dix-huit pouces de haut était que les hachures fussent bien parallèles, quant à imiter la nature il n'en était pas question.

Un nommé Moulezin, bête et important

à manger du foin et aujourd'hui riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et avait été élève de M. Villonne (de Lyon)


moi, élève de M. Le Roy, que la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être aussi charlatan que M, Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le grand avantage d'être une leçon de modestie.

J'en avais grand besoin, puisqu'il faut

parler net. Mes parents dont j'étais l'ouvrage s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.

Mon infériorité dans les jeux avec mes

camarades de latin commença à m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes vers H où l'on me plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules (quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon !), m'inspira la volonté de crever ou d'av ancerl.

Voici l'histoire de mon talent pour le

dessin ma famille, toujours judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.

Le fait est que je ne me doutais pas

1. Rapidité, raison de la mauvaise écriture. 1er janvier 1836.

II n'est que deux heures, j'ai déjà écrit seize pages, il fait 'froid, la plume va mal; au lieu de me mettre en colère, je vais en avant, écrivant comme je puis.


seulement que le dessin est une imitation de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d'une jeune pensionnaire.

Mes parents, qui avec toutes leurs

phrases sur les beautés de la campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas une gravure passable à la maison me déclarèrent très fort en dessin. M. Le Roy vivait encore et peignait des paysages à la gouache (couleur épaisse), moins mal que le reste.

J'obtins de laisser là le crayon et de

peindre à la gouache.

M. Le Roy avait fait une vue du pont

de la Vence, entre la Buisserate et SaintRobert, prise du point A.


Je passais ce pont plusieurs fois l'an pour aller à Saint-Vincent, je trouvais que le dessin surtout la montagne en M ressemblait fort, je fus illusionné. Donc, d'abord, et avant tout, il faut qu'un dessin ressemble à la nature

Il n'était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle découverte, je fis de rapides progrès.

Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j'étais encore esclave alors, et tous les jeunes gens allaient chez M. Villonne, dessinateur pour étoffes chassé de Commune-Affranchie par la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom donné à Lyon depuis sa prise.

Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l'esprit d'y songer) mon goût pour la gouache, et j'achetai de Mme Le Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.

Je convoitais fort deux volumes des Conles de La Fontaine, avec gravures fort délicatement faites mais fort claires. « Ce sont des horreurs, me dit Mme Le Roy avec ses beaux yeux de soubrette bien hypocrites mais ce sont des chefsd'œuvre. »

Je vis que je ne pouvais escamoter le prix des Contes de La Fontaine sur celui


des gouaches. L'Ecole centrale s'ouvrit,

je ne songeai plus à la gouache, mais ma

découverte me [resta] il fallait imiter la

nature, et cela empêcha peut-être que

mes grandes têtes, copiées d'après ces

plats dessins, fussent aussi exécrables

qu'elles auraient dû l'être. Je me souviens

du Soldai indigné, dans Héliodore chassé,

de Raphaël je ne vois jamais l'original

(au Vatican) sans me souvenir de ma

copie le mécanisme du crayon, tout à

fait arbitraire, même faux, brillait sur-

tout dans le dragon qui surmonte le cas-

que.

Quand nous avions fait un ouvrage

passable, M. Jay s'asseyait à la place de

l'élève, corrigeait un peu la tête et rai-

sonnait avec emphase, mais enfin en

raisonnant, et enfin signait la tête par

derrière, apparemment ne varielur, pour

qu'elle pût, au milieu ou à la fin de l'année,

être présentée au concours. Il nous enflam-

mait, mais n'avait pas la plus petite

notion du beau. II n'avait fait en sa vie

qu'un tableau indigne, une Liberté copiée

d'après sa femme, courte, ramassée, sans

forme. Pour l'alléger, il avait occupé le

premier plan par un tombeau derrière

lequel la Liberté paraissait cachée jus-

qu'aux genoux.

La fin de l'année arriva, il y eut des


examens en présence du jury et je crois d'un membre du Département.

Je n'obtins qu'un misérable accessil, et encore pour faire plaisir je pense à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du jury fort ami de M. Gagnon.

Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l'effet possible. Il ajouta en riant « Tu ne savais que nous montrer ton gros derrière »

Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle de mathématiques.

C'était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue, à cinq pieds de haut, par un châssis fort solide on y montait par trois degrés.

M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de l'hypothénuse ou ce problème un ouvrage coûte sept livres, quatre sous, trois deniers la toise l'ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds, trois pouces. Combien lui revient-il ?

Dans le courant de l'année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra, M. Anglès, M. de Renne-


ville, noble et jamais moi, ou une seule

fois.

Le cadet Monval, buse à figure de buse,

mais bon mathématicien (terme de l'école),

a été massacré par les brigands en Calabre,

vers 1806, je crois. L'aîné étant avec

Paul-Louis Courier dans un pied si bien

devint un sale vieux ultra. Il fut colonel,

ruina d'une vilaine façon une grande

dame de Naples à Grenoble, voulut

souffler le froid et le chaud vers 1830,

fut découvert et généralement méprisé.

Il est mort de ce mépris général, et riche-

ment mérité, fort loué par les dévots (voir

la Gazette de 1832 ou 1833). C'était un

joli homme, coquin à tout faire.

M. de Pina, maire à Grenoble de 1825

à 1830. Ultra à tout faire et oubliant la

probité en faveur de sès neuf ou dix

enfants, il a réuni 60 ou 70.000 francs de

rente. Fanatique sombre et, je pense,

coquin à tout faire, vrai jésuite.

Anglès, depuis préfet de police, tra-

vailleur infatigable, aimant l'ordre, mais

en politique coquin à tout faire, mais,

selon moi, infiniment moins coquin que

les deux précédents, lesquels, dans le

genre coquin, tiennent la première place

dans mon esprit.

La jolie Mme la comtesse Anglès était

amie de Mme la comtesse Daru, dans le


salon de laquelle je la vis. Le joli comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes places du mari.

Ce mari, fils d'un avare célèbre, et avare lui-même, était l'animal le plus triste et avait l'esprit le plus pauvre, le plus anti-mathématique. D'ailleurs, lâche jusqu'au scandale je conterai plus tard l'histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29, il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt après, jeune encore. C'était un triste animal, il avait tout le mauvais du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres détails.

M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du foin. Son père était l'homme le plus sale et le plus fier de Grenoble. Je n'ai plus entendu parler de lui depuis l'école.

M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l'émigration, protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.

Monté au tableau, on écrivait en 0. La tête du démontrant était bien à huit


pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à M. de Pina pendant que je démontrais, j'étais pénétré de timidité et je bredouil-

lais. Quand je montais au tableau à mon

tour, devant le jury, ma timidité redoubla,

je m'embrouillai en regardant ces Mes-

sieurs, et surtout le terrible M. Dausse,

assis à côté et à droite du tableau. J'eus

la présence d'esprit de ne plus les regarder,


de ne plus faire attention qu'à mon opération, et je m'en tirai correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se passa en août 1799 Je puis dire que c'est à force de mérite que j'ai percé aux mathématiques et au dessin, comme nous disions à l'Ecole centrale. J'étais gros et peu grand, j'avais une redingote gris clair, de là le reproche. « Pourquoi donc n'as-tu pas eu de prix ? me disait mon grand-père.

Je n'ai pas eu le temps. »

Les cours n'avaient, je crois, duré cette première année que quatre ou cinq mois. J'allai à Claix, toujours fou de la chasse mais en courant les champs, malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot « Pourquoi n'as-tu pas eu de prix ? »

Je ne puis me rappeler si je suis allé pendant quatre ans ou seulement pendant trois à l'Ecole centrale. Je suis sûr de la date de sortie, examen de la fin de 1799, les Russes attendus à Grenoble.

Les aristocrates et mes parents, je crois, disaient

O Ras, quando ego te adspiciam 1

Pour moi, je tremblais pour l'examen qui devait me faire sortir de Grenoble 1


Si j'y venais jamais, quelques recherches dans les Archives de l'Administration départementale, à la Préfecture, m'apprendront si l'Ecole centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797.

On comptait alors par les années de la

république, c'était l'an V ou l'an VI. Ce n'est que longtemps après, quand l'Empereur l'a bêtement voulu, que j'ai appris à connaître 1796, 1797. Je voyais les choses de près, alors 1.

L'Empereur commença alors à élever

le trône des Bourbons, et fut secondé par la lâcheté sans bornes de M. de Laplace. Chose singulière, les poètes ont du cœur, les savants proprement dits sont serviles et lâches. Quelle n'a pas été la servilité et la bassesse vers le pouvoir de M. Cuvier 1 Elle faisait horreur même au sage Sutton Sharpe. Au Conseil d'Etat, M. le baron Cuvier était toujours de l'avis le plus lâche.

Lors de la création de l'ordre de la

Réunion, j'étais dans le plus intime de la Cour il vint pleurer, c'est le mot, pour l'avoir. Je rapporterai en son temps la réponse de l'Empereur. Arrivés par la 1. Ecriture. Le 1"' janvier 1836, 26 pages. Toutes les

plumes vont mal, il fait un froid de chien au lieu de chercher à bien former mes lettres et de m'impatienter, io tiro avanti. M. Colomb me reproche dans chaque lettre d'écrire mal.


lâcheté Bacon, Laplace, Cuvier, M. Lagrange fut moins plat, ce me semble. Sûrs de leur gloire par leurs écrits, ces Messieurs espèrent que le savant couvrira l'homme d'Etat en affaires d'argent, comme on le sait, ils courent à l'utile. Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d'Honneur, l'attacha à son habit, se regarda à son miroir, et sauta de joie.

L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba, à moitié assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède

Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences, de 1825 à 1830 et depuis, pour s'escamoter des croix Cela est incroyable, j'en ai su le détail par MM. de Jussieu, Edwards, Milne-Edwards, et par le salon de M. le baron Gérard. J'ai oublié tant de saletés. Un Maupeou est moins bas en ce qu'il dit ouvertement « Je ferai tout ce qu'il faut pour avancer1. »

1. Le 1er janvier 1838, 29 pages. Je cesse faute de lumière au ciel, à quatre heures trois quarts.


CHAPIT-RE 25

Mon âme délivrée de la tyrannie commençait à prendre quelque ressort. Peu à peu je n'étais plus conti-

nuellement obsédé de ce sentiment si énervant la haine impuissante.

Ma bonne tante Élisabeth était ma providence. Elle allait presque tous les soirs faire sa partie chez Mesdames Colomb ou Romagnier. Ces excellentes sœurs n'avaient de bourgeois que quelques manies de prudence et quelques habitudes. Elles avaient de belles âmes, chose si rare en province, et étaient tendrement attachées à ma tante Élisabeth.

Je ne dis pas assez de bien de ces bonnes cousines elles avaient l'âme grande, généreuse elles en avaient donné des preuves singulières dans les grandes occasions de leur vie.

Mon père, de plus en plus absorbé par sa passion pour l'agriculture et pour Claix, y passait trois ou quatre jours par semaine. La maison de M. Gagnon, où il dînait et soupait tous les jours depuis la mort


de ma mère, ne lui était plus aussi agréable à beaucoup près. Il ne parlait à cœur ouvert qu'à Séraphie. Les sentiments espagnols de ma 'tante Élisabeth le tenaient en respect, il y avait toujours très peu de conversation entre eux. La petite finesse dauphinoise de tous les instants et la timidité désagréable de l'un s'alliait mal à la sincérité noble et à la simplicité de l'autre. Mademoiselle Gagnon n'avait aucun goût pour mon père qui, d'un autre côté, n'était pas de force à soutenir la conversation avec M. le Docteur Gagnon, il était respectueux et poli, M. Gagnon était très poli, et voilà tout. Mon père ne sacrifiait donc rien en allant passer trois ou quatre jours par semaine à Claix. Il me dit deux ou trois fois quand il me forçait à l'accompagner à Claix qu'il était triste à son âge de ne pas avoir un chez-soi.

Rentrant le soir pour souper avec ma

tante Élisabeth, mon grand-père et mes deux sœurs, je n'avais pas à craindre un interrogatoire bien sévère. En général, je disais en riant que j'étais allé chercher ma tante chez Mesdames Romagnier et Colomb souvent, en effet, de chez ces dames, je l'accompagnais jusqu'à la porte de l'appartement et je redescendais en courant pour aller passer une demi-heure


à la promenade du Jardin de Ville qui, le soir, en été, au clair de lune, sous de superbes marronniers de quatre-vingts pieds de haut, servait de rendez-vous à tout ce qui était jeune et brillant dans la ville. Peu à peu je m'enhardis, j'allai plus

souvent au spectacle, toujours au parterre debout.

Je sentais un tendre intérêt à regarder

une jeune actrice, nommée Mlle Cubly. Bientôt j'en fus éperdûment amoureux, je ne lui ai jamais parlé.

C'était une jeune femme mince, assez

grande, avec un nez aquilin, jolie, svelte, bien faite. Elle avait encore la maigreur de la première jeunesse, mais un visage sérieux et souvent mélancolique.

Tout fut nouveau pour moi dans

l'étrange folie qui, tout à coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s'évanouit pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait charmé dans la Nouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia. Je devins tout à coup indifférent et juste pour tout ce qui m'environnait, ce fut l'époque de la mort de ma haine pour feu ma tante Séraphie.

Mlle Cubly jouait dans la comédie les

rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l'opéra-comique.


On sent bien que la vraie comédie n'était

pas à mon usage. Mon grand-père m'étour-

dissait sans cesse du grand mot la con-

naissance du cœur humain. Mais que

pouvais-je savoir sur ce cœur humain ?

Quelques prédictions tout au plus, accro-

chées dans les livres, dans Don Quicholle

particulièrement, le seul presque qui ne

m'inspirât pas de la méfiance, tous les

autres avaient été conseillés par mes

tyrans, car mon grand-père (nouveau

converti, je pense) s'abstenait de plai-

santer sur les livres que mon père et

Séraphie me faisaient lire 1.

Il me fallait donc la comédie roma-

nesque, c'est-à-dire ie drame peu noir,

présentant des malheurs d'amour et non

d'argent (le drame noir et triste s'appuyant

sur le manque d'argent m'a toujours

fait horreur comme bourgeois et trop

vrai, mon c. aussi est dans la nature,

disait. à un auteur).

Mlle Cubly brillait dans Claudine, de

Florian.

Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit

enfant, au Montanvert, d'un jeune voya-

geur élégant, s'habille en homme et,

suivie de son petit marmot, fait le métier

de décrotteur sur une place de Turin.

1. Style. Pas de style soutenu.


Elle retrouve son amant qu'elle aime

toujours, elle devient son domestique,

mais cet amant va se marier.

L'acteur qui jouait l'amant, nommé

Poussi, ce me semble, ce nom me revient

tout à coup après tant d'années disait

avec un naturel parfait « Claude

Claude! » dans un certain moment où il

grondait son domestique qui lui disait

du mal de sa future. Ce ton de voix reten-

tit encore dans mon âme, je vois l'acteur.

Pendant plusieurs mois, cet ouvrage,

souvent redemandé par le public, me

donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais

les plus vifs que m'aient donnés les

ouvrages d'art, si, depuis longtemps,

mon plaisir n'avait été l'admiration tendre,

la plus dévouée et la plus folle.

Je n'osais pas prononcer le nom de

Mlle Cubly si quelqu'un la nommait

devant moi, je sentais un mouvement

singulier près du cœur, j'étais sur le point

de tomber. Il y avait comme une tempête

dans mon sang.

Si quelqu'un disait la Cubly, au lieu

de Mademoiselle Cubly, j'éprouvais un

sentiment de haine et d'horreur, que

j'étais à peine maître de contenir.

1. Stendhal avait écrit Orreur. Aussi ajoute-t-il dans la

marge Voilà l'orthographe de la passion orreur. »

N.D.L.E.


Elle chantait de sa pauvre petite voix

faible dans le Traité nul, opéra de Gaveau

(pauvre d'esprit, mort fou quelques années

plus tard).

Là commença mon amour pour la

musique, qui a peut-être été ma passion

la plus forte et la plus coûteuse elle dure

encore à cinquante-deux ans, et plus

vive que jamais. Je ne sais combien de

lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien

de jours de prison je ne me soumettrais

pas pour entendre Don Juan ou le Matri-

monto Segrelo, et je ne sais pour quelle

autre chose je ferais cet effort. Mais, pour

mon malheur, j'exècre la musique médiocre

(à mes yeux elle est un pamphlet satyrique

contre la bonne, par exemple le Furioso

de Donizetti, hier soir, Rome, Valle1.

Les Italiens, bien différents de moi, ne

peuvent souffrir une musique dès qu'elle

a plus de cinq ou six ans. L'un d'eux

disait devant moi, chez madame.

« Une musique qui a plus d'un an peut-

elle être belle ?, »)

Quelle parenthèse, grand Dieu En reli-

sant, il faudra effacer, ou mettre à une

autre place, la moitié de ce manuscrit2.

1. Au théâtre delle Valle, à Rome. Note de Colomb.

2. Non, laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Cubly, peut-

être ennuyeuse pour les Pasquier de 61 ans. Ces gens sont

cependant l'élite des lecteurs.


J'appris par cœur, et avec quels trans-

ports ce filet de vinaigre continu et

saccadé qu'on appelait Le Traité nul.

Un acteur passable, qui jouait gaiement

le rôle du valet (je vois aujourd'hui qu'il

avait la véritable insouciance d'un pauvre

diable qui n'a que de tristes pensées à

la maison, et qui se livre à son rôle avec

bonheur), me donna les premières idées

du comique, surtout au moment où il

arrange la contredanse qui finit par

Mathurine nous écoutait.

Un paysage de la forme et de la grandeur

d'une lettre de change, où il y avait

beaucoup de gomme-gutte fortifiée par

du bistre, surtout sur le premier plan à

gauche, que j'avais acheté chez M. Le Roy,

et que je copiais alors avec délices, me

semblait absolument la même chose que

le jeu de cet acteur comique, qui me

faisait rire de bon cœur quand Mlle Cubly

n'était pas en scène s'il lui adressait la

parole, j'étais attendri, enchanté. De là

vient peut-être qu'encore aujourd'hui la

même sensation m'est souvent donnée par

un tableau ou par un morceau de musique.

Que de fois j'ai trouvé cette identité dans

le musée Brera, à Milan (1814-1821)

Cela est d'un vrai et d'une force que

j'ai peine à exprimer, et que d'ailleurs

on croirait difficilement,


Le mariage, l'union intime de ces deux

beaux-arts, a été à jamais cimenté quand j'avais douze ou treize ans par quatre ou cinq mois du bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et allant presque jusqu'à la douleur, que j'aie jamais éprouvée.

Actuellement, je vois (mais je vois de

Rome, à cinquante-deux ans) que j'avais le goût de la musique avant ce Trailé nul si sautillant, si filet de vinaigre, si français, mais que je sais encore par cœur. Voici mes souvenirs 1° le son des cloches de Saint-André, surtout sonnées pour les élections, une année que mon cousin Abraham Mallein (père de mon beaufrère Alexandre) était président ou simplement électeur le bruit de la pompe de la place Grenette, quand les servantes, le soir, pompaient avec la grande barre de fer 3° enfin, mais le moins de tous, le bruit d'une flûte que quelque commis marchand jouait au quatrième étage sur la place Grenette.

Ces choses m'avaient déjà donné des

plaisirs qui, à mon insu, étaient des plaisirs musicaux.

Mlle Cubly jouait aussi dans l'Épreuve

villageoise de Grétry, infiniment moins mauvaise que le Traité nul. Une situation tragique me fit frémir dans Raoul, sire


de Créqui en un mot, tous les mauvais petits opéras de 1794 furent portés au sublime pour moi, par la présence de Mlle Cubly rien ne pouvait être commun ou plat dès qu'elle paraissait.

J'eus, un jour, l'extrême courage de demander à quelqu'un où logeait Mlle Cubly. C'est probablement l'action la plus brave de ma vie.

« Rue des Clercs », me répondit-on.

J'avais eu le courage, bien auparavant, de demander si elle avait un amant. A quoi l'interrogé me répondit par quelque dicton grossier il ne savait rien sur son genre de vie.

Je passais par la rue dés Clercs à mes jours de grand courage le cœur me battait, je serais peut-être tombé si je l'eusse rencontrée, j'étais bien délivré quand, arrivé au bas de la rue des Clercs, j'étais sûr de ne pas la rencontrer.

Un matin, me promenant seul au bout de l'allée des grands marronniers, au Jardin-de-Ville, et pensant à elle comme toujours, je l'aperçus à l'autre bout du jardin, contre le mur de l'intendance, qui venait vers la terrasse. Je faillis me trouver mal et enfin je pris la fuile, comme si le diable m'emportait, le long de la grille, par la ligne F elle était, je crois, en K'. J'eus le bonheur de n'en être pas aperçu.


Notez qu'elle ne me connaissait d'aucune façon. Voilà un des traits les plus marqués

de mon caractère, tel j'ai toujours été (même avant-hier). Le bonheur de la voir

de près, à cinq ou six pas de distance,

était trop grand, il me brûlait, et je fuyais

cette brûlure, peine fort réelle.

Cette singularité me porterait assez à

croire que, pour l'amour, j'ai le tempé-

rament mélancolique de Cabanis.

En effet, l'amour a toujours été pour

moi la plus grande des affaires, ou plutôt

la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien

que de voir la femme que j'aime regarder


un rival avec intimité. J'ai très peu de colère contre le rival il fait son affaire, pensé-je, mais ma douleur est sans bornes et poignante c'est au point que j'ai besoin de m'abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison. J'admire tout dans le rival préféré (le chef d'escadrons Gibory et Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).

Aucun autre chagrin ne produit chez

moi la millième partie de cet effet.

Auprès de l'Empereur, j'étais attentif,

zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple un soir à 7 heures, à. en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la mort du duc de Frioul.)

Je ne suis ni timide, ni mélancolique en

écrivant et m'exposant au risque d'être sifflé je me sens plein de courage et de fierté quand j'écris une phrase qui serait repoussée par l'un de ces deux géants (de 1835) MM. de Chateaubriand ou Villemain.

Sans doute, en 1880, il y aura quelque

charlatan adroit, mesuré, à la mode, comme ces Messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.

Réellement, je ne suis que mortellement


jaloux des gens qui font la cour à une femme que j'aime bien plus, je le suis même de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi, par exemple le premier amant de Babet (à Vienne, en 1809).

« Tu le recevais dans ta chambre

Tout était chambre pour nous, nous

étions seuls dans le château, et il avait les clefs. »

Je sens encore le mal que me firent ces

paroles, c'était pourtant en 1809, il y a vingt-sept ans je vois cette naïveté parfaite de la jolie Babet elle me regardait. Je trouve sans doute beaucoup de

plaisir à écrire depuis une heure, et à chercher à peindre bien juste mes sensations du temps de Mlle Cubly, mais qui diable aura le courage de lire cet amas excessif de je et de moi ? Cela me paraît puant à moi-même. C'est là le défaut de ce genre d'écrit et, d'ailleurs, je ne puis relever la fadeur par aucune sauce de charlatanisme. Oserais-je ajouter comme les confessions de Rousseau ? Non, malgré l'énorme absurdité de l'objection, l'on va encore me croire envieux ou plutôt cherchant à établir une comparaison, effroyable par l'absurde, avec le chefd'œuvre de ce grand écrivain.

Je proteste de nouveau et une fois

pour toutes que je méprise souverainement


et sincèrement M. Pariset, M. de Sal-

vandy, M. Saint-Marc Girardin et les

autres hâbleurs, pédants gagés et jésuites

du Journal des Débats, mais pour cela

je ne m'en crois pas plus près des grands

écrivains. Je ne me crois d'autre garant

de mérite que de peindre ressemblanle

la nature qui m'apparatt si clairement en

de certains moments. Secondement, je

suis sûr de ma parfaite bonne foi, de mon

adoration pour le vrai troisièmement et

du plaisir que j'ai à écrire, plaisir qui

allait jusqu'à la folie en 1817, à Milan,

chez M. Peronti, corsia del Giardino 1.

1. Peut-être tout 370 est-il mal placé, mais la fadeur de l'amour Cubly doit être relevée par une pensée plus substantielle.


CHAPITRE 26

Mais revenons à Mlle Cubly. Que j'étais

loin de l'envie, et de songer à

craindre l'imputation d'envie,et de

songer aux autres de quelque façon que

ce fût dans ce temps-là La vie commençait

pour moi.

Il n'y avait qu'un être au monde

Mlle Cubly qu'un événement devait-elle

jouer ce soir-là, ou le lendemain ?

Quel désappointement quand elle ne

jouait pas, et qu'on donnait quelque

tragédie

Quel transport de joie pure, tendre,

triomphante, quand je lisais son nom sur

l'affiche! Je la vois encore, cette affiche,

sa forme, son papier, ses caractères.

J'allais successivement lire ce nom

chéri à trois ou quatre des endroits

auxquels on affichait à la porte des Jaco-

bins, à la voûte du Jardin, à l'anglel de

la maison de mon grand-père. Je ne lisais

1. Stendhal écrit engle, et il note: Engle, orthographe

de la passion, peinture des sonq, et rien autre. » N. D. L. B.


pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire toute l'affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux.

Même, je me rappelle ceci en arrivant

à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua ce n'étaient plus ceux qui avaient imprimé le nom de Cubly.

Elle partit, je ne puis dire l'époque.

Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. J'obtins d apprendre la musique, ce ne fut pas sans peine la religion de mon père était choquée d'un art si profane, et mon grand-père n'avait pas le plus petit goût pour cet art.

Je pris un maître de violon, nommé

Mention, l'homme le plus plaisant, c'était là l'ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d'amour. Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d'artiste un jour que je jouais plus mal qu'à l'ordinaire, il ferma le cahier, disant « Je ne donne plus leçon. »

J'allai chez un maître de clarinette,

nommé Hoffmann (rue de Bonne), bon allemand je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai ce maître


pour passer chez M. Holleville, rue Saint-

Louis, vis-à-vis Mme Barthélemy, notre

cordonnière. Violon fort passable, il était

sourd, mais distinguait la moindre note

fausse. Je me rencontrais là avec M. Félix

Faure (aujourd'hui pair de France, Premier

Président, jugeur d'août 1835). Je ne sais

comment je quittai Holleville.

Enfin, j'allai prendre leçon de musique

vocale, à l'insu de mes parents, à six

heures du matin, place Saint-Louis, chez

un fort bon chanteur.

Mais rien n'y faisait j'avais horreur

tout le premier des sons que je produisais.

J'achetais des airs italiens, un entre autres

je lisais Amore, ou je ne sais quoi,

nell' cimenlo je comprenais dans le

ciment, dans le mortier. J'adorais ces airs

italiens auxquels je ne comprenais rien.

J'avais commencé trop tard. Si quelque

chose eût été capable de me dégoûter de

la musique, c'eût été les sons exécrables

qu'il faut produire pour l'apprendre. Le

seul piano eût pu me faire tourner la

difficulté, mais j'étais né dans une famille

essentiellement inharmonique.

Quand, dans la suite, j'ai écrit sur la

musique, mes amis m'ont fait une objec-

tion principale de cette ignorance. Mais

je dois dire sans affectation aucune qu'au

même moment je sentais dans le morceau


qu'on exécutait des nuances qu'ils n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement qu'à Iravers un crislal. Mais, grand Dieu on va me croire un sot 1 Quand je revins à la vie après quelques mois de l'absence de Mlle Cubly, je me trouvai un autre homme.

Je ne haïssais plus Séraphie, je l'oubliais quant à mon père, je ne désirais qu'une chose ne pas me trouver auprès de lui. J'observai, avec remords, que je n'avais pas pour lui une goulfe de tendresse ni d'affection.

Je suis donc un monstre, me disais-je. Et pendant de longues années je n'ai pas trouvé de réponse à cette objection. On parlait sans cesse et d la nausée de tendresse pour les parents dans ma famille. Ces braves gens appelaient lendresse la vexation continue dont ils m'honoraient depuis cinq ou six ans. Je commençai à entrevoir qu'ils s'ennuyaient mortellement et qu'ayant trop de vanité pour reprendre avec le monde, qu'ils avaient imprudemment quitté à l'époque d'une perte cruelle, j'étais leur ressource contre l'ennui. Mais rien ne pouvait plus m'émouvoir après ce que je venais de sentir. J'étudiai ferme le latin et le dessin, et j'eus un


premier prix, je ne sais dans lequel de ces deux cours, et un second. Je traduisis avec plaisir la Vie d'Agricola de Tacite, ce fut presque la première fois que le latin me causa quelque plaisir. Ce plaisir était gâté amaramente par les taloches que me donnait le grand Odru, gros et ignare paysan de Lumbin, qui étudiait avec nous et ne comprenait rien à rien. Je me battais ferme avec Giroud, qui avait un habit rouge. J'étais encore un enfant pour une grande moitié de ma vie.

Et toutefois, la tempête morale à

laquelle j'avais été en proie durant plusieurs mois m'avait mûri, je commençai à me dire sérieusement

« Il faut prendre un parti et me tirer

de ce bourbier. »

Je n'avais qu'un moyen au monde

les mathématiques. Mais on me les expliquait si bêtement que je ne faisais aucun progrès il est vrai que mes condisciples en faisaient encore moins, s'il est possible. Ce grand M. Dupuy nous expliquait les propositions comme une suite de recettes pour faire du vinaigre.

Cependant, Bezout était ma seule res-

source pour sortir de Grenoble. Mais Bezout était si bête! C'était une tête comme celle de M. Dupuy, notre emphatique professeur.


Mon grand-père connaissait un bourgeois

à tête étroite, nommé Chabert, lequel

montrait les mathématiques en chambre.

Voilà le mot du pays et qui va parfai-

tement à l'homme. J'obtins avec assez

de peine d'aller dans cette chambre de

M. Chabert on avait peur d'ofïenser


M. Dupuy, et d'ailleurs il fallait payer douze francs par mois, ce me semble.

Je répondis que la plupart des élèves

du cours de mathématiques à l'Ecole centrale allaient chez M. Chabert, et que si je n'y allais pas aussi je resterais le dernier à l'Ecole centrale. J'allai donc chez M. Chabert. M. Chabert était un bourgeois assez bien mis, mais qui avait toujours l'air endimanché et dans les transes de gâter son habit et son gilet et sa jolie culotte de casimir merde d'oie, il avait aussi une assez jolie figure bourgeoise. Il logeait rue Neuve, près la rue Saint-Jacques et presque en face de Bourbon, marchand de fer, dont le nom me frappait, car ce n'était qu'avec les signes du plus profond respect et du plus véritable dévouement que mes bourgeois de parents prononçaient ce nom. On eût dit que la vie de la France y eût été attachée.

Mais je retrouvai chez M. Chabert ce manque de faveur qui m'assommait à l'Ecole centrale et ne me faisait jamais appeler au tableau. Dans une petite pièce et au milieu de sept à huit élèves réunis autour d'un tableau de toile cirée, rien n'était plus disgracieux que de demander à monter au tableau, c'est-à-dire à aller expliquer pour la cinquième ou sixième fois une proposition que quatre ou cinq


élèves avaient déjà expliquée. C'est cepen-

dant ce que j'étais obligé de faire quelque-

fois chez M. Chabert, sans quoi je n'eusse

jamais démontré. M. Chabert me croyait

un minus habens et est resté dans cette

abominable opinion. Rien n'était drôle

dans la suite comme de l'entendre parler

de mes succès en mathématiques.

Mais dans ces commencements ce fut

un étrange manque de soin et, pour mieux

dire, d'esprit, de la part de mes parents,

de ne pas demander si j'étais en état de

démontrer, et combien de fois par semaine

je montais au tableau. Ils ne descendaient

pas dans ces détails. M. Chabert, qui

faisait profession d'un grand respect pour

M. Dupuy, n'appelait guère au tableau

que ceux qui y parvenaient à l'Ecole

centrale. Il y avait un certain M. de

Renneville, que M. Dupuy appelait au

tableau comme noble et comme cousin

des Monval, c'était une sorte d'imbécile

presque muet et les yeux très ouverts

j'étais choqué à déborder quand je voyais

M. Dupuy et M. Chabert le préférer moi.

J'excuse M. Chabert, je devais être le

petit garçon le plus présomptueux et le

plus méprisant. Mon grand-père et ma

famille me proclamaient une merveille,

n'y avait-il pas cinq ans qu'ils me don-

naient tous leurs soins ?


M. Chabert était dans le fait moins

ignare que M. Dupuy. Je trouvai chez

lui Euler et ses problèmes sur le nombre

d'œufs qu'une paysanne apportait au

marché lorsqu'un méchant lui en vole un cinquième, puis elle laisse toute la moitié du reste, etc., etc.

Cela m'ouvrit l'esprit, j'entrevis ce que

c'était que se servir de l'instrument nommé algèbre. Du diable si personne me l'avait jamais dit, sans cesse M. Dupuy faisait des phrases emphatiques sur ce sujet,

mais jamais ce mot simple c'est une division du travail qui produit des prodiges comme toutes les divisions du travail et permet à l'esprit de réunir toutes ses forces sur un seul côté des objets, sur une seule de leurs qualités.

Quelle différence pour nous si M. Dupuy

nous eût dit Ce fromage est mou, ou il est dur il est blanc, il est bleu il est vieux, il est jeune il est à moi, il est à toi il est léger, ou il est lourd. De tant de qualités ne considérons absolument que le poids. Quel que soit ce poids,

àppelons-le A. Maintenant, sans plus penser absolument au fromage, appliquons à A tout ce que nous savons des quantités.

Cette chose si simple, personne ne nous

la disait dans cette province reculée


depuis cette époque, l'Ecole polytechnique et les idées de Lagrange auront reflété vers la province.

Le chef-d'œuvre de l'éducation de ce temps-là était un petit coquin vêtu de vert, doux, hypocrite, gentil, qui n'avait pas trois pieds de haut et apprenait par cœur les propositions que l'on démontrait mais sans s'inquiéter s'il les comprenait le moins du monde. Ce favori de M. Chabert non moins que de M. Dupuy s'appelait, si je ne me trompe, Paul-Emile Teisseire. L'examinateur pour l'Ecole polytechnique, cet imbécile 'de Louis Monge, frère du grand géomètre, qui a écrit cette fameuse sottise (au commencement de la Statique), ne s'aperçut pas que tout le mérite de Paul-Emile était une mémoire étonnante. Il arriva à l'Ecole son hypocrisie complète, sa mémoire et sa jolie figure de fille n'y eurent pas le même succès qu'à Grenoble, il en sortit bien ofïlcier, mais bientôt fut touché de la grâce et se fit prêtre. Malheureusement, il mourut de la poitrine j'aurais suivi de l'œil sa fortune avec plaisir. J'avais quitté Grenoble avec une envie démesurée de pouvoir un jour, à mon aise, lui donner une énorme volée de calottes.

Il me semble que je lui avais déjà donné

un à-compte chez M. Chabert, où il me


primait avec raison par sa mémoire imper-

turbable.

Pour lui, il ne se fâchait jamais de

rien, et passait avec un sang-froid parfait

sous les volées de petit hypocrite, qui

lui arrivaient de toutes parts, et qui

redoublèrent un jour que nous le vîmes

couronné de roses et faisant le rôle d'ange

dans une procession.

C'est à peu près le seul caractère que

j'aie remarqué à l'Ecole centrale. Il faisait

un beau contraste avec le sombre Benoît,

que je rencontrai au cours de belles-

lettres de M. Dubois-Fontanelle et qui

faisait consister la sublime science dans

l'amour socratique, que le docteur Clapier,

le fou, lui avait enseigné.

Il y a peut-être dix ans que je n'ai

pensé à M. Chabert peu à peu je me

rappelle qu'il était effectivement beaucoup

moins borné que M. Dupuy, quoiqu'il

eût un parler plus traînard encore et une

apparence bien plus piètre et bourgeoise.

Il estimait Clairaut et c'était une chose

immense que de nous mettre en contact

avec cet homme de génie, et nous sortions

un peu du plat Bezout. Il avait Bruce,

l'abbé Marie, et de temps à autre nous

faisait étudier un théorème dans ces

auteurs. Il avait même en manuscrit

quelques petites choses de Lagrange, de


ces choses bonnes pour notre petite portée. II me semble que nous travaillions avec une plume sur un cahier de papier et à un tableau de toile cirée.

Ma disgrâce s'étendait à tout, peut-être venait-elle de quelque gaucherie de mes

T. Maison de ce fou de Camille Teisseire, jacobin qui en 1811 veut brûler Rousseau et Voltaire. A. Hôtel de la bonne femme, elle est représentée sans tête, cela me frappait beaucoup.

parents, qui avaient oublié d'envoyer un dindon à Noël à M. Chabert ou à ses sœurs, car il en avait et de fort jolies,


et sans ma timidité je leur eusse bien

fait la cour. Elles avaient beaucoup de

considération pour le petit-fils de

M. Gagnon, et d'ailleurs venaient à la

messe à la maison le dimanche.

Nous allions lever des plans au grapho-

mètre et à la planchette un jour nous

levâmes un champ à côté du chemin des

Boiteuses. Il s'agit du champ B G D E.

M. Chabert fit tirer les lignes à tous les

autres sur la planchette, enfin mon tour

vint, mais le dernier ou l'avant-dernier,

avant un enfant. J'étais humilié et fâché

j'appuyai trop la plume.

« Mais c'était une ligne que je vous

avais dit de tirer, dit M. Chabert avec

son accent traînard, et c'est une barre

que vous avez faite là. »

II avait raison. Je pense que cet état

de défaveur marquée chez MM. Dupuy et

Chabert, et d'indifférence marquée chez

M Jay à l'école de dessin m'empêcha d'être

un sot. J'y avais de merveilleuses dispo-

sitions, mes parents, dont la morosité bigote

déclamait sans cesse contre l'éducation

publique, s'étaient convaincus sans beau-

coup de peine qu'avec cinq ans de soins,

hélas trop assidus, ils avaient produit un

chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre c'était

moi.

Un jour, je me disais, mais, à la vérité,


c'était avant l'Ecole centrale Ne serais-je

point le fils d'un grand prince, et tout

ce que j'entends dire de la Révolution,

et le peu que j'en vois, une fable destinée

à faire mon éducation, comme dans

Emile ?

Car mon grand-père, homme d'aimable

conversation, en dépit de ses résolutions

pieuses, avait nommé Emile devant moi,

parlé de la Profession de toi du vicaire

savoyard, etc., etc. J'avais volé ce livre

à Claix, mais je n'y avais rien compris,

pas même les absurdités de la première

page, et après un quart d'heure l'avais

laissé. Il faut rendre justice au goût de

mon père, il était enthousiaste de Rousseau

et il en parlait quelquefois, pour laquelle

chose et pour son imprudence devant un

enfant il était bien grondé de ma tante

Séraphie.


CHAPITRE 27

J'AVAIS, et j'ai encore, les goûts les

plus aristocrates je ferais tout

pour le bonheur 'du peuple, mais

j'aimerais mieux, je crois, passer quinze

jours de chaque mois en prison que de

vivre avec les habitants des boutiques.

Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais

comment, avec François Bigillion 1 (qui

depuis s'est tué, je crois, par ennui de sa

femme).

C'était un homme simple, naturel, de

bonne foi, qui ne cherchait jamais à faire

entendre par une réponse ambitieuse qu'il

connaissait le monde, les femmes, etc.

c'était là notre grande ambition et notre

principale fatuité au collège. Chacun de

ces marmots voulait persuader à l'autre

qu'il avait eu des femmes et connaissait

le monde rien de pareil chez le bon

Bigillion. Nous faisions de longues pro-

menades ensemble, surtout vers la tour

1. C'est par l'intermédiaire de Romain Colomb, qui s'était

lié avec les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la

maison Faure, lors de leur arrivée à Grenoble. Note de Colomb.


de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel s'élèvent les plus hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs bien différentes, sur la montagne qui enferme l'enceinte de la ville, fort ridicule en 1795, mais que l'on rend bonne en 18361.

Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de ce qui nous semblait de cette forêt terrible, sombre et délicieuse, dans laquelle nous étions sur le point d'entrer. On voit qu'il s'agit de la société et du monde.

Bigillion avait de grands avantages sur moi

Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne l'aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu'en faisant de son fils sa poupée.

2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier, village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des 1. 10 janvier 1836. Le métier m'a occupé depuis huit jours. Froid du diable, 6° le lundi.


Fanchons paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble tpour ses deux fils qui y faisaient leur éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre province, le eadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et moi avions l'un pour l'autre.

Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout de quinze jours. Il avait pour oncle un,moine savant et ce me semble très peu moine, le bon père Morlon, bénédictin peut-être qui, dans mon enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus, auxquels mon père me livrait le plus souvent, tel que M. l'abbé Rambault.

Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.

Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage de n'avoir


pas été loué et prêché par mes parents comme Racine. Il suffisait qu'ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur.

Pour que rien ne manquât au très sûr pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m'en dit du mal. Je me méfiais de ma famille sur toutes choses mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. Mon cœur bien plus avancé que mon esprit, sentait vivement qu'elle les louait comme les Kings louent aujourd'hui la religion, c'est-à-dire avec une seconde foi. Je sentais bien confusément mais bien vivement et avec un feu que je n'ai plus, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste, tue tout ouvrage d'art.

J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J'abhorrais coursier au lieu de cheval. J'appelais cela de l'hypocrisie.

Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien, aurais-je


pu sentir le langage plus ou moins noble ? Où aurais-je pris le langage non élégant ? Corneille me déplaisait moins. Les

auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois traduits) dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau, qui avait le double défaut (drawback) de louer les prêtres et la religion et d'être loué par mon père. Je lisais avec délices les Contes de la Fontaine et Félicia. Mais ce n'étaient pas des plaisirs littéraires. Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait Mme

Quand, en 1824, au moment de tomber

amoureux de Clémentine, je m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M. du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy, Clémentine, ultra, n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis Racine et Shakespeare, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été pour Shakespeare, et entre autres pour Hamlet et Roméo et Juliette.


Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au delà était l'Oratoire où mon père avait été en prison 1 quelques jours avec M. Colomb 2, père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en 1836). Voici cette rue dont le nom est à peu près effacé, mais non l'aspect.

Dans cet appartement, situé au troisième étage, en B, vivait avec les Bigillion leur sœur, Nllle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque, au contraire c'était une figure profondément allobroge 3. Il me semble qu'on appelle cela aujourd'hui la race Gaël. (Voir le Dr Edwards et M. Antoine de Jussieu c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à cette classification).

Mlle Victorine avait de l'esprit et réflé1. Erreur son père a pu se cacher, mais n'a jamais été en prison, surtout à l'Oratoire, où il n'y avait que des femmes et trois enfants les deux Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s'appelait Pilon. Note de Colomb,

2. M. Colomb père a fait toute sa prison à la Conciergerie, place Saint-André j'ai couché quelquefois avec lui, dans cette prison. Note de Colomb.

3. Elle était plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait avec nous, sans se douter que nous appartenions & des sexes différents. Note de Colomb,


chissait beaucoup elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec ses deux

frères, sombre quoique au midi et au

troisième étage mais la maison vis-à-vis

était énorme. Cet accord parfait me


frappait, ou plutôt j'en sentais l'effet,

mais je n'y comprenais rien.

Là, souvent j'assistais au souper des

deux frères et de la sceur. Une servante

de leur pays, simple comme eux, le leur

préparait, ils mangeaient du pain bis,

ce qui me semblait incompréhensible, à

moi qui n'avais jamais mangé que du

pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur

égard à leurs yeux, j'étais d'une classe

supérieure le fils de M. Gagnon, membre

du jury de l'École Centrale, était noble

et eux, bourgeois tendant au paysan.

Ce n'est pas qu'il y eut chez eux regret

ni sotte admiration par exemple, ils

aimaient mieux le pain bis que le pain

blanc, et il ne dépendait que d'eux de

faire bluter leur farine pour avoir du pain

blanc 1.

Nous vivions là en toute innocence,

autour de cette table de noyer couverte

d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le

frère aîné, 14 ou 15 ans, Rémy 12, Mlle Vic-

torine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune,

1. J'ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois, achetée

par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est M huile et sbia-

dita, doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c'est

ressemblant quant aux lignes, les couleurs seules sont adou-

aies et florianisées.


comme on voit, et aucun grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais il nous gênait.

Peut-être bien avions-nous tous un an

de plus, mais c'est tout au plus, mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par les mathématiques et Paris au bout c'était donc 1797 ou plutôt 1796, or en 1796 j'avais treize ans.

Nous vivions alors comme de jeunes

lapins jouant dans un bois tout en broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère elle avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée par un fil, qu'elle me donnait et que j'aimais presque autant que sa charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et souvent elle me refusait disant « Nous n'en avons plus que huit, et il faut finir la semaine. »

Chaque semaine, une ou deux fois, les

provisions venaient de Saint-Ismier. C'est l'usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois est son domaine, et il préfère une salade qui vient 'de son domaine à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix, Échirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient à quatre


sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce bourgeois avait 10.000 francs placés au 5 chez les Périer (père et cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine, qui lui rend le 2 ou le 2 ½, et il est ravi. Je pense qu'il est payé en vanité et par le plaisir de dire d'un air important Il faut que j'aille d Montbonnot ou Je viens de Montbonnot.

Je n'avais pas d'amour pour Victorine,

mon cœur était encore tout meurtri du départ de Mlle Cubly et mon amitié pour Bigillion était si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du rire, j'avais osé lui confier ma folie.

Il ne s'en était point effarouché, c'était

l'être le meilleur et le plus simple, qualités précieuses qui allaient réunies avec le bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son ami intime, peu sensible, mais d'un bon sens bien autrement inexorable. Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.

Dans ce troisième étage passèrent les

moments les plus heureux de ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller habiter à la Montée du


Pont-de-Bois ou plutôt c'est tout le contraire, du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble, certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B, et de leur position à l'égard de la rue du PontSaint-Jaime. Plus que jamais je fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J'ai oublié aux troisquarts toutes ces choses, auxquelles je n'ai pas pensé six fois par an depuis vingt ans.

J'étais fort timide envers Victorine, dont j'admirais la gorge naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens qu'elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle. Elle me faisait entendre que j'avais un mauvais caractère.


CHAPITRE 28

LE sévère Rémy aurait vu de fort mauvais œil que je fisse la cour à

sa sœur, Bigillion me le fit entendre

et ce fut le seul point sur lequel il n'y eut pas franchise parfaite entre nous. Souvent, vers la tombée de la nuit après la promenade comme je faisais mine de monter chez Victorine, je recevais un adieu hâtif qui me contrariait fort. J'avais besoin d'amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de méchancetés dont à tort ou à raison je croyais fermement avoir été l'objet.

J'avouerai pourtant que cette conversation toute simple, je préférais de beaucoup l'avoir avec Victorine qu'avec ses frères. Je vois aujourd'hui mon sentiment d'alors, il me semblait incroyable de voir de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin une gorge charmante souvent un peu découverte à cause de l'extrême chaleur. Il est vrai qu'assis


contre la table de noyer, à deux pieds de Mlle Bigillion, l'angle de la table entre nous, je ne parlais aux frères que pour être bien sage. Mais pour cela je n'avais aucune envie d'être amoureux, j étais scollalo (brûlé, échaudé), comme on dit en italien, je venais d'éprouver que l'amour était une chose sérieuse et terrible. Je ne me disais pas, mais je sentais fort bien qu'au total, mon amour pour Mlle Gubly m'avait probablement causé plus de peines que de plaisirs.

Pendant ce sentiment pour Victorine,

tellement innocent en paroles et même en idées, j'oubliais de haïr et surtout de croire qu'on me haïssait.

II me semble qu'après un certain temps

la jalousie fraternelle de Rémy se calma ou bien il alla passer quelques mois à Saint-Ismier. Il vit peut-être que réellement je n'aimais pas, ou eut quelque affaire à lui, nous étions tous des politiques de treize ou quatorze ans. Mais dès cet âge on est très fin en Dauphiné, nous n'avons ni l'insouciance ni le. du gamin de Paris, et de bonne heure les passions s'emparent de nous. Passions pour des bagatelles, mais enfin le fait est que nous désirons passionnément.

Enfin, j'allais bien cinq fois la semaine,

à partir de la tombée de la nuit ou sing


(cloche de neuf heures, sonnée à Saint-

André), passer la soirée chez Mlle Bigil-

lion.

Sans parler nullement de l'amitié qui

régnait entre nous, j'eus l'imprudence de

nommer cette famille un jour en soupant

avec mes parents, je fus sévèrement puni

de ma légèreté. Je vis mépriser, avec la

pantomime la plus expressive, la famille

et le père de Victorine.

« N'y a-t-il pas une fille ? ce sera

quelque demoiselle de campagne ? »

Je ne me rappelle que faiblement les

termes d'affreux mépris et la mine de

froid dédain qui les accompagnait. Je n'ai

mémoire que pour l'impression brûlante

que fit sur moi ce mépris.

Ce devait être absolument l'air de

mépris froid et moqueur que M. le baron

des Adrets employait sans doute en parlant

de ma mère ou de ma tante.

Ma famille, malgré l'état de médecin

et d'avocat, se croyait être sur le bord

de la noblesse, les prétentions de mon

père n'allaient même à rien moins que

celles de gentilhomme déchu. Tout le

mépris qu'on exprima, ce soir-là, pendant

tout le souper, était fondé sur l'état de

bourgeois de campagne de M. Bigillion,

père de mes amis, et sur ce que son frère

cadet, homme très fin, était directeur de


la prison départementale place SaintAndré, une sorte de geôlier bourgeois.

Cette famille avait reçu Saint Bruno à

la grande Chartreuse en. Rien n'était mieux prouvé, cela était bien autrement respectable que la famille Beyle, juge du village de Sassenage sous les seigneurs du moyen-âge. Mais le bon Bigillion père, homme de plaisir, fort aisé dans son village, ne dînait point chez M. de Marcieu ou chez Mme de Sassenage et saluait le premier mon grand-père du plus loin qu'il l'apercevait et, de plus, parlait de M. Gagnon avec la plus haute considération. Cette sortie de hauteur amusait une

famille qui par habitude mourait d'ennui, et dans tout le souper, j'avais perdu l'appétit en entendant traiter ainsi mes amis on me demanda ce que j'avais. Je répondis que j'avais goûté fort tard. Le mensonge est la seule ressource de la faiblesse. Je mourais de colère contre moimême quoi j'avais été assez sot pour parler à mes parents de ce qui m'intéressait ?

Ce mépris me jeta dans un trouble

profond, j'en vois le pourquoi en ce moment, c'était Victorine. Ce n'était donc pas avec cet animal terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme il faut et jolie, que


j'avais le bonheur de faire, chaque soir, la conversation presque intime ?

Au bout de quatre ou cinq jours de

peine cruelle Victorine l'emporta, je la déclarai plus aimable et plus du monde que ma famille triste, ratatinée, (ce fut mon mot), sauvage, ne donnant jamais à souper, n'allant jamais dans un salon où il y eut dix personnes, tandis que Mlle Bigillion assistait souvent chez M. Faure, à Saint-Ismier, et chez les parents de feue sa mère, à Chapareillan, à des dîners de vingt-cinq personnes. Elle était même plus noble à cause de la réception de Saint Bruno en 10801.

Bien des années après, j'ai vu le méca-

nisme de ce qui se passa alors dans mon cœur et, faute d'un meilleur mot, je l'ai appelé cristallisation (mot qui a si fort choqué ce grand littérateur, ministre de l'Intérieur en 1833, M. le comte d'Argout, scène plaisante racontée par Clara Gazul). Cette absolution du mépris dura bien

cinq ou six jours, pendant lesquels je ne songeais à autre chose. Cette insulte si glorieusement mince mit un fait nouveau entre Mlle Cubly et mon état actuel. Sans que mon innocence s'en doutât, c'était un grand point entre le chagrin et nous 1. Date Saint Bruno, mort en 1101, en Calabre.


il faut mettre des faits nouveaux, fut-ce de se casser le bras.

Je venais d'acheter un Bezout d'une bonne édition, et de le faire relier avec soin (peut-être il existe encore à Grenoble, chez M. Alexandre Mallein, directeur des

mille, ce trait de hauteur mit l'infini entre

eux et moi j'aurais pardonné l'imputa-

tion d'un crime à la famille Bigillion, mais

le mépris Et mon grand-père était celui

qui l'avait exprimé avec le plus de grâce,

et par conséquent d'effet

1. Mettre ceci ici, coupé trop net, le placer en son temps,

à 1808 ou 10. A l'un de mes voyages (retours) à Grenoble,

vers 1806, une personne bien informée me dit que Mlle Vic-

torine était amoureuse. J'enviai fort la personne. Je sup-

posais que c'était Félix Faure. Plus tard, une autre personne

me dit « Mlle Victorine, me parlant de la personne qu'elle

a aimé si longtemps, m'a dit Il n'est peut-être pas beau,

mais jamais on ne lui reproche sa laideur. C'est l'homme

qui a eu le plus d'esprit et d'amabilité parmi les jeunes gens

de mon temps. En un mot, ajouta cette personne, c'est

vous. » 10 janvier 1836.

Contributions) j'y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule. Tous les jours je regardais ce monument 1.

Après la mort de

Séraphie j'aurais pu, par besoin d'aimer, me réconcilier avec ma fa-


Je me gardai bien de parler à mes parents

d'autres amis que je fis à cette époque

MM. Gall, La Bayette.

Gall était fils d'une veuve qui l'aimait

uniquement et le respectait, par probité,

comme le maître de la fortune, le père

devait être quelque vieil officier. Ce spec-

tacle, si singulier pour moi, m'attachait

et m'attendrissait. Ah si ma pauvre

mère eût vécu, me disais-je. Si du moins

j'avais eu des parents dans le genre de

Madame Gall, comme je les eusse aimés

Mme Gall me respectait beaucoup, comme

le petit-fils de M. Gagnon, le bienfaiteur

des pauvres, auxquels il donnait des soins

gratuits, et même deux livres de bœuf

pour faire du bouillon. Mon père était

inconnu.

Gall était pâle, maigre, crinche, marqué

de petite vérole, d'ailleurs d'un caractère

très froid, très modéré, très prudent. Il

sentait qu'il était maître absolu de la

petite fortune et qu'il ne fallait pas la

perdre. Il était simple, honnête, et nul-

lement hâbleur ni menteur. Il me semble

qu'il quitta Grenoble et l'Ecole centrale

avant moi pour aller à Toulon et entrer

dans la marine.

C'était aussi à la marine que se destinait

l'aimable La Bayette, neveu ou parent


de l'amiral (c'est-à-dire contre-amiral ou vice-amiral) Morard de Galles.

Il était aussi aimable et aussi noble que

Gall était estimable. Je me souviens encore des charmantes après-midi que nous passions, devisant ensemble à la fenêtre de sa petite chambre. Elle était au troisième étage d'une maison donnant sur la nouvelle place du Département. Là, je partageais son goûler des pommes et du pain bis. J'étais affamé de toute conversation sincère et sans hypocrisie. A ces deux mérites, communs à tous mes amis, La Bayette 'joignait une grande noblesse de sentiments et de manières et une tendresse d'âme non susceptible de passion profonde comme Bigillion, mais plus élégante dans l'expression.

Il me semble qu'il me donna de bons

conseils dans le temps de mon amour pour Mlle Cubly, dont j'osai lui parler, tant il était sincère et bon. Nous mettions ensemble toute notre petite expérience des femmes, ou plutôt toute notre petite science puisée dans les romans lus par nous. Nous devions être drôles à entendre. 1. Nous faisions dans sa chambre des pique-niques, à cinq ou six sous par tête, pour manger ensemble du Montd'Or, avec des griches, le tout arroaé d'un petit vin blanc qui nous semblait délicieux. La Bayette avait un charmant caractère il était aimant et avait beaucoup d'expansion. Note de Colomb.


Bientôt après le départ de ma tante

Séraphie, j'avais lu et adoré les Mémoires

secrets de Duclos, que lisait mon grand-

père.

Ce fut, ce me semble, à la salle de

mathématiques que je fis la connaissance

de Gall et de La Bayette, ce fut certai-

nement là que je ris de l'amitié pour

Louis de Barral (maintenant le plus

ancien et le meilleur de mes amis, c'est

l'être au monde qui m'aime le plus, il

n'est aussi, ce me semble, aucun sacrifice

que je ne fisse pour lui).

II était alors fort petit, fort maigre, fort

crinche, il passait pour porter à l'excès

une mauvaise habitude que nous avions

tous, et le fait est qu'il en avait la mine.

Mais la sienne était singulièrement relevée

par un superbe uniforme de lieutenant du

génie, on appelait cela être adjoint du

génie c'eût été un bon moyen d'attacher

à la Révolution les familles riches, ou

du moins de mitiger leur haine.

Anglès aussi, depuis comte Anglès et

préfet de police, enrichi par les Bourbons,

était adjoint du génie, ainsi qu'un être

subalterne par essence orné de cheveux

rouges et qui s'appelait Giroud, différent

du Giroud à l'habit rouge avec lequel je

me battais assez souvent. Je plaisantais

ferme le Giroud garni d'une épaulette

II. VIE DE HENRI BRULARD


d'or et qui était beaucoup plus grand que

moi, c'est-à-dire qui était un homme de

dix-huit ans tandis que j'étais encore un

bambin de treize ou quatorze. Cette diffé-

rence de deux ou trois ans est immense

au collège, c'est à peu près celle du noble

au roturier en Piémont.

Ce qui fit ma conquête net dans Barral,

la première fois que nous parlâmes

ensemble (il avait alors, ce me semble,

pour surveillant Pierre-Vincent Chalvet,

professeur d'histoire et fort malade de

la sœur aînée de la petite vérole), ce qui

donc fit ma conquête dans Barrai, ce fut

1° la beauté de son habit, dont le bleu

me parut enchanteur 2° sa façon de

dire ces vers de Voltaire, dont je me

souviens encore

Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence,

Simple.

Sa mère, fort grande dame, c'élail une

Grolée, disait mon grand-père avec respect,

fut la dernière de son ordre à en porter

le costume je la vois encore près de la

statue d'Hercule au Jardin avec une

robe à ramages, c'est-à-dire de satin blanc

ornée de fleurs, ladite robe retroussée dans

les poches comme ma grand'mère (Jeanne

Dupéron, veuve Beyle), avec un énorme


chignon poudré et peut-être un petit

chien sur le bras. Les petits polissons la

suivaient à distance avec admiration et

quant à moi, j'étais mené, ou porté, par

le fidèle Lambert je pouvais avoir trois

ou quatre ans lors de cette vision. Cette

grande dame avait les mœurs de la Chine,

M. le marquis de Barral, son mari et

Président, ou même Premier Président

au Parlement, ne voulut point émigrer.

Ce pourquoi il était honni de ma famille

comme s'il eût reçu vingt soumets.

Le sage M. Destutt de Tracy eut la

même idée à Paris et fut obligé de prendre

des plans, comme M. de Barral, qui, avant

la Révolution, s'appelait M. de Monferrat,

c'est-à-dire M. le marquis de Monferrat

(prononcez Monferâ, a très long) M. de

Tracy fut réduit à vivre avec les appoin-

tements de la place de commis de l'Ins-

truction publique, je crois M. de Barral

avait conservé 20 ou 25.000 francs de

rente, dont en 1793 il donnait la moitié

ou les deux tiers non à la patrie, mais à

la peur de la guillotine. Peut-être avait-il

été retenu en France par son amour pour

Mme Brémond, que depuis il épousa. J'ai

rencontré M. Brémond fils à l'armée, où il

était chef de bataillon, je crois, puis sous-

inspecteur des Revues, et toujours homme

de plaisir.


Je ne dis pas que son beau-père, M. le

Premier Président de Barral (car Napoléon

le fit Premier Président en créant les Cours

royales1) fût un génie, mais à mes yeux

il était tellement le contraire de mon père

et avait tant d'horreur de la pédanterie

et de froisser l'amour-propre de son fils

qu'en sortant de la maison pour aller

à la promenade dans les délaissés du Drac,

si le père disait Bonjour,

le fils répondait Toujours,

le père. Oie,

le fils Lamproie,

et la promenade se passait ainsi à dire

des rimes, et à tâcher de s'embarrasser.

Ce père apprenait à son fils les Sabres

de Voltaire (la seule chose parfaite, selon

moi, qu'ait faite ce grand réformateur).

Ce fut alors que j'entrevis le vrai bon

ton, et il fit sur-le-champ ma conquête.

Je comparais sans cesse ce père faisant

des rimes et plein d'attentions délicates

pour l'amour-propre de ses enfants avec

le noir pédantisme du mien. J'avais le

respect le plus profond pour la science

de M. Gagnon, je l'aimais sincèrement,

je n'allais pas jusqu'à me dire

« Ne pourrait-on pas réunir la science

sans bornes de mon grand-père et l'ama-

1. Lisez impériales. N. D. L. E.


bilité si gaie et si gentille de M. de Barral ? »

Mais mon cœur, pour ainsi dire, pres-

senlail cette idée, qui devait par la suite

devenir fondamentale pour moi.

J'avais déjà vu le bon ton, mais à demi

défiguré, masqué par la dévotion dans

les soirées pieuses où Mme de Vaulserre

réunissait, au rez-de-chaussée de l'hôtel

des Adrets, M. du Bouchage (pair de

France, ruiné), M. de Saint-Vallier (le

grand Saint-Vallier), Scipion, son frère,

M. de Pina (ex-maire de Grenoble, jésuite

profond, 80.000 francs de rente et dix-sept

enfants), MM. de Sinard, de Saint-Ferréol,

moi, Mlle Bonne de Saint-Vallier dont les

beaux bras (blancs et charnus, à la Véni-

tienne) me touchaient si fort.

Le curé Chélan, M. Barthélemy d'Orbane

étaient aussi des modèles. Le Père Ducros

avait le ton du génie. (Le mot génie était

alors, pour moi, comme le mot Dieu pour

les bigots.)


CHAPITRE 29

Je ne voyais pas M. de Barrai aussi en beau alors, il était la bête noire de

mes parents pour avoir émigré.

La nécessité me rendant hypocrite

(défaut dont je me suis trop corrigé et dont l'absence m'a tant nui, à Rome, par exemple), je citais à ma famille les noms de MM. de la Bayette et de Barrai, mes nouveaux amis.

« La Bayette bonne famille, dit mon

grand-père son grand-père était capitaine de vaisseau, son oncle, M. de. Président au Parlement. Pour Montferrat, c'est un plat. »

II faut avouer qu'un matin, à deux

heures du matin, des municipaux, et M. de Barral avec eux, étaient venus pour arrêter M. d'Anthon, ancien conseiller au Parlement, qui habitait le premier étage, et dont l'occupation constante était de se promener dans sa grande salle en se rongeant les ongles. Le pauvre diable perdait la vue et de plus était notoirement suspect, comme mon père. Il était dévot


jusqu'au fanatisme, mais à cela près point méchant. On trouvait indigne dans M. de Barral d'être venu arrêter un des conseillers jadis ses camarades quand il était Président au Parlement.

II faut convenir que c'était un plaisant

animal qu'un bourgeois de France vers 1794, quand j'ai pu commencer à le comprendre, se plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n'estimant un homme absolument qu'à cause de sa naissance. La vertu, la bonté, la générosité n'y faisaient rien, même, plus un homme était distingué, plus fortement ils lui reprochaient le manque de naissance, et quelle naissance

Vers 1803, quand mon oncle Romain

Gagnon vint à Paris et logea chez moi, rue de Nemours, je ne le présentai pas chez Mme de Neuilly; il y avait une raison pour cela cette dame n'existait pas. Choquée de cette absence de présentation, ma bonne tante Élisabeth dit

« Il faut qu'il y ait quelque chose

d'extraordinaire, autrement Henri aurait mené son oncle chez cette dame on est bien aise de montrer qu'on n'est pas né sous un chou. »

C'est moi, s'il vous plaît, qui ne suis

pas né sous un chou.


Et quand notre cousin Clet, horriblement

laid, figure d'apothicaire et, de plus, apothicaire effectif, pharmacien militaire, fut sur le point de se marier en Italie, ma tante Élisabeth répondait au reproche de tournure abominable

« Il faut convenir que c'est un vrai

Margageat, disait quelqu'un.

A la bonne heure, mais il y a la

naissance Cousin du premier médecin de Grenoble, n'est-ce rien ? »

Le caractère de cette noble fille était

un exemple bien frappant de la maxime Noblesse oblige. Je ne connais rien dé généreux, de noble, de difficile qui fût audessus d'elle et de son désintéressement. C'est à elle en partie que je dois de bien parler s'il m'échappait un mot bas, elle disait « Ah Henri » Et sa figure exprimait un froid dédain dont le souvenir me hanlail (me poursuivait longtemps).

J'ai connu des familles où l'on parlait

aussi bien mais pas une où l'on parlât mieux que dans la mienne. Ce n'est point à dire qu'on n'y fit pas communément les huit ou dix fautes dauphinoises.

Mais, si je me servais d'un mot peu

précis ou prétentieux, à l'instant une plaisanterie m'arrivait et avec d'autant plus de bonheur, de la part de mon grand-


père, que c'étaient à peu près les seules que la piété morose de ma tante Séraphie permît au pauvre homme. II fallait, pour éviter le regard railleur de cet homme d'esprit, employer la tournure la plus simple et le mot propre, et toutefois il ne fallait pas s'aviser de se servir d'un mot bas.

J'ai vu les enfants, dans les familles

riches de Paris, employer toujours la tournure la plus ambitieuse pour arriver au style noble, et les parents applaudir à cet essai d'emphase. Les jeunes Parisiens diraient volontiers coursier au lieu de cheval, de là leur admiration pour MM. de Salvandy, Chateaubriand, etc.

Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là,

une profondeur et une vérité de sentiment dans le jeune Dauphinois de quatorze ans que je n'ai jamais aperçues chez le jeune Parisien. En revanche, nous disions J'étais au Cour-se, où M. Passe-kin (Pasquin) m'a lu une pièce de ver-se, sur le voyage d'Anver-se à Calai-ce.

Ce n'est qu'en arrivant à Paris en 1799,

que je me suis douté qu'il y avait une autre prononciation. Dans la suite, j'ai pris des leçons du célèbre La Rive et de Dugazon pour chasser les derniers restes du parler traînard de mon pays. Il ne me reste plus que deux ou trois mots (côte,


kote, au lieu de kaule, petite élévation le bon abbé Gattel a donc eu toute raison de noter la prononciation dans son bon dictionnaire, chose blâmée dernièrement par un nigaud d'homrne de lettres de Paris), et l'accent ferme et passionné du Midi qui, décelant la force du senliment, la vigueur avec laquelle on aime ou on hait, est, sur-le-champ, singulier et partant voisin du ridicule, à Paris.

C'est donc en disant chose au lieu de chause, cote au lieu de caute, Calai-ce au lieu de Kalai (Calais), que je faisais

C. Appartement de M. Chalvet sous la voûte. M. Salle

de mathématiques de M. Dupuis.

la conversation avec mes amis Bigillion, La Bayette, Gall, Barral.

Ce dernier venait, ce me semble, de

La Tronche chaque matin passer la journée


000. Bâtiments du collège (bâti par les jésuites).

P. Commencement de la promenade de vieux tilleuls écourtés

(maimed) par la taille. L. Jardin en contrebas de M. Plain-

ville, commandant on adjudant de la place, père de Plain-

ville, l'ami de BarraI. C. Salle de la chimie avec ses deux

colonnes et sa table. D'. Salle de dessin.- D. Salle de

la bosse avec un théâtre en T. G. Table où l'on étalait

des morceaux de cadavre en présence des demoiselles Genèvre.

vers B, il y avait une assez jolie allée de

chez Pierre-Vincent Chalvet, professeur

d'histoire, logé au collège sous la voûte


tilleuls, allée fort étroite, mais les tilleuls

étaient vieux et touffus, quoique taillés,

la vue était délicieuse là je me promenais

avec Barral, qui venait du point C, très

voisin, M. Chalvet, occupé de ses catins,

de sa v. et des livres qu'il fabriquait,

et de plus le plus insouciant des hommes,

le laissait volontiers s'échapper.

Je crois que c'est en nous promenant

au point P que nousrencontrâmesMichoud,

figure de bœuf mais homme excellent

(qui n'a eu que le tort de mourir minis-

tériel pourri, et conseiller à la Cour royale,

vers 1827). Je croirais assez que cet

excellent homme croyait que la probité

n'est d'obligation qu'entre particuliers et

qu'il est toujours permis de trahir ses

devoirs de citoyen pour arracher quelque

argent au Gouvernement. Je fais une

énorme différence entre lui et son cama-

rade Félix Faure celui-ci est né avec

l'âme basse, aussi est-il pair de France

et Premier Président de la Cour royale

de Grenoble.

Mais quels qu'aient été les motifs du

pauvre Michoud pour vendre la patrie

aux désirs du Procureur général, vers

1795, c'était le meilleur, le plus naturel,

le plus fin, mais le plus simple de cœur

des camarades.

Je crois qu'il avait appris à lire avec


Barral chez Mlle Chavand, ils parlaient souvent de leurs aventures dans cette petite classe. (Déjà les rivalités, les amitiés, les haines du monde !) Comme je les enviais Je crois même que je mentis une fois ou deux en laissant entendre à d'autres de mes compagnons que moi aussi j'avais appris à lire chez Mlle Chavand.

Michoud m'a aimé jusqu'à sa mort, et il

n'aimait pas un ingrat j'avais la plus haute estime pour son bon sens et sa bonté. Une autre fois, nous nous donnâmes des coups de poing, et comme il était deux fois plus gros que moi, il me rossa.

Je me reprochai mon incartade, non

pas à cause des coups reçus, mais comme ayant méconnu son extrême bonté. J'étais malin et je disais des bons mots qui m'ont valu force coups de poing, et ce même caractère m'a valu, en Italie et en Allemagne, à l'armée, quelque chose de mieux, et, à Paris, des critiques acharnées dans la petite littérature.

Quand un mot me vient, je vois sa

gentillesse et non sa méchanceté. Je suis toujours surpris de sa portée comme méchanceté, par exemple C'est Ampère ou A. de Jussieu qui m'ont fait voir la portée du mot à ce faquin de vicomte de La Passe (Civita-Vecchia, septembre 1831


ou 1832) « Oserais-je vous demander

votre nom ? » que le La Passe ne pardon-

nera jamais.

Maintenant, par prudence, je ne dis

plus ces mots, et, l'un de ces jours, Don

Philippe Caetani me rendait cette justice

que j'étais l'un des hommes les moins

méchants qu'il eût jamais vus, quoique

ma réputation fût homme d'infiniment

d'esprit, mais bien méchant et encore plus

immoral (immoral, parce que j'ai écrit

sur les femmes dans l'Amour et parce

que, malgré moi, je me moque des hypo-

crites, corps respectable à Paris, qui le

croirait ? plus encore qu'à Rome).

Dernièrement, Mme Toldi, de Valle, dit,

comme je sortais de chez elle, au prince

Caetani

« Mais c'est M. de Stendhal, cet homme

de tant d'esprit, si immoral. »

Une actrice qui a un bâtard du prince

Léopold de Syracuse de Naples Le bon

Don Filippo me justifia fort sérieusement

du reproche d'immoralité.

Même en racontant qu'un cabriolet

jaune vient de passer dans la rue, j'ai

le malheur d'offenser mortellement les

hypocrites, et même les niais.

Mais au fond, cher lecteur, je ne sais

pas ce que je suis bon, méchant, spi-

rituel, sot. Ce que je sais parfaitement,


ce sont les choses qui me font peine ou

plaisir, que je désire ou que je hais.

Un salon de provinciaux enrichis, et

qui étalent du luxe, est ma bête noire,

par exemple. Ensuite, vient un salon de

marquis et de grands cordons de la Légion

d'honneur, qui étalent de la morale.

Un salon de huit ou dix personnes dont

toutes les femmes ont eu des amants,

où la conversation est gaie, anecdotique,

et où l'on prend du punch léger à minuit

et demi, est l'endroit du monde où je

me trouve le mieux là, dans mon centre,

j'aime infiniment mieux entendre parler

un autre que de parler moi-même. Volon-

tiers je tombe dans le silence du bonheur

et, si je parle, ce n'est que pour payer mon

billet d'enlrée, mot employé dans ce sens,

que j'ai introduit dans la société de Paris

il est comme fioriture (importé par moi)

et que je rencontre sans cesse je ren-

contre plus rarement, il faut en convenir,

cristallisation1 (voir l'Amour). Mais je n'y

tiens pas le moins du monde si l'on trouve

un meilleur mot, plus apparenté, dans

la langue, pour la même idée, je serai le

premier à y applaudir et à m'en servir.

1. Sorte de folie qui fait voir toutes les perfections et

tout tourner d perfection dans l'objet qui fait effet sur la

matrice. Il est pauvre, ah l que je l'en aime mieux 1 Il est

r che. ab que je l'en aime mieux 1


CHAPITRE 30

E vois aujourd'hui qu'une qualité

J commune à tous mes amis était

le naturel ou l'absence de l'hypo-

crisie. Mme Vignon et ma tante Séraphie

m'avaient donné, pour cette première des

conditions de succès dans la société actuelle,

une horreur qui m'a bien nui et qui va

jusqu'au dégoût physique. La société

prolongée avec un hypocrite me donne

un commencement de mal de mer (comme,

il y a un mois, l'italien du chevalier Naytall

oblige la comtesse Sandre à desserrer son

corset).

Ce n'était pas par le nalurel que brillait

le pauvre Grand-Dufay, garçon d'infi-

niment d'esprit, aussi ne fut-il jamais

que mon ami lilléraire, c'est-à-dire rempli

de jalousie chez lui, et chez moi de défiance,

et tous deux nous estimant beaucoup.

Il remporta le premier prix de gram-

maire générale la même année ce me

semble que je remportais le premier prix

de belles-lettres. Mais quelle fut cette

année ? Fut-ce 1796 ou 1795 ? J'aurais


grand besoin des archives de la Préfecture nos noms étaient imprimés en pancarte in-folio et affichés. La sage loi de M. de Tracy environnait les examens de beaucoup de pompe. Ne s'agissait-il pas de l'espoir de la patrie ? C'était un enseignement pour le membre de l'administration départementale, produit moral du despotisme de Mme Du Barry, autant que pour l'élève.

Qu'y avait-il à faire, en 1796, de tous

les hommes qui avaient plus de vingt ans ? Sauver la Patrie du mal qu'ils étaient disposés à lui faire et attendre tant bien que mal leur dealh ?

Cela est aussi vrai que triste à dire.

Quel allègement pour le vaisseau de l'Etat, en 1836, si tout ce qui a plus de cinquante ans passait tout d'un coup ad paires Excepté, bien entendu, le Roi, ma Femme et Moi.

Dans une des nombreuses illuminations

qui avaient lieu tous les mois, de 1789 à 1791, un bourgeois mit ce transparent VIVE

LE ROI

MA FEMME ET MOI 1

1. Je me le rappelle très bien mais dans quelle rue t

Note de Colomb.


Grand-Dufay, l'aîné de quatre ou cinq

frères, était un petit être maigre et peu fourni de chairs, avec une grosse tête, une figure fortement marquée de petite vérole et cependant fort rouge, des yeux brillants mais faux et ayant un peu la vivacité inquiétante 'du sanglier. Il était cauteleux et jamais imprudent dans ses propos, toujours occupé à louer mais avec les termes le plus mesurés possible. On aurait dit un membre de l'Institut. Du reste, de l'esprit le plus vif et saisissant admirablement les choses, mais dès cet âge si tendre dévoré d'ambition. Il était le fils aîné et l'enfant gâté (terme du pays) d'une mère du même caractère, et ce n'était pas sans raison la famille était pauvre.

Quel admirable Plougoulm (c'est-à-dire

avocat général vendu au pouvoir et sachant colorer les injustices les plus infâmes) Dufay n'eût-il pas fait ?

Mais il ne vécut pas et à sa mort à Paris

vers 1803, j'aurai à m'accuser d'un des plus mauvais sentiments de ma vie, d'un de ceux qui m'ont fait le plus hésiter à continuer ces Mémoires. Je l'avais oublié depuis 1803 ou 1804, époque de cette mort. Il est singulier de combien de choses je me souviens depuis que j'écris ces Confessions. Elles m'arrivent tout-à-coup, et


il me semble que je les juge avec impartialité. A chaque instant je vois le mieux que je n'ai pas fait. Mais qui diable aura la patience de les lire, ces choses ?

Mes amis, quand je sors dans la rue avec un habit neuf et bien fait, donneraient un écu pour qu'on me jetât un verre d'eau sale. La phrase est mal faite, mais la chose est vraie (j'excepte, bien entendu, l'excellent comte de Barral c'est le caractère de La Fontaine).

Où se trouvera le lecteur qui, après quatre ou cinq volumes de je et de moi, ne désirera pas qu'on me jette, non plus un verre d'eau sale, mais une bouteille d'encre ? Cependant, ô mon lecteur, tout le mal n'est que dans ces sept lettres B, R, u, L, A, R, D, qui forment mon nom, et qui intéressent mon amour-propre. Supposez que j'eusse écrit Bernard, ce livre ne serait plus, comme le Vicaire de Wakefield (mon émule en innocence) qu'un roman écrit à la première personne.

Il faudra tout au moins que la personne à laquelle j'ai légué cette œuvre posthume en fasse abréger tous les détails par quelque rédacteur à la douzaine, le M. Amédée Pichot ou le M. Courchamps de ce tempslà. On a dit que l'on ne va jamais si loin en opera d'inchiostro que quand on ne sait où l'on va, s'il en était toujours ainsi, les


présents Mémoires, qui peignent un cœur d'homme, comme disent MM. Victor Hugo, d'Arlincourt, Soulié, Raymond, etc., etc., devraient être une bien belle chose. Les je et les moi me bourrelaient hier soir (14 janvier 1836) pendant que j'écoutais le Moïse de Rossini. La bonne musique me fait songer avec plus d'intensité et de clarté à ce qui m'occupe. Mais il faut pour cela que le temps du jugement soit passé, il y a si longtemps que j'ai jugé le Moïse (en 1823) que j'ai oublié le prononcé du jugement, et je n'y pense plus je ne suis plus que l'Esclave de l'Anneau, comme disent les Nuits arabes.

Les souvenirs se multiplient sous ma plume. Voilà que je m'aperçois que j'ai oublié un de mes amis les plus intimes, Louis Crozet, maintenant ingénieur en chef, et très digne ingénieur en chef, à Grenoble, mais enseveli comme le Baron enlerré vis-à-vis de sa femme 1 et par elle noyé dans l'égoïsme étroit d'une petite et jalouse bourgeoisie d'un bourg de la montagne de notre pays (La Mure, Corps ou le Bourg d'Oisans).

Louis Crozet était fait pour être à 1. Vers de l'Homme du jour

Ci-git, sans avoir rendu l'âme,

Le Baron enterré vis-à-vis de sa femme.


Paris un des hommes les plus brillants il eût battu dans un salon Koreff, Pariset, Lagarde, et moi après eux, s'il est permis de se nommer. Il eût été, la plume à la main, un esprit dans le genre de Duclos, l'auteur de l'Essai sur les Mœurs (mais ce livre sera peut-être mort en 1880), l'homme qui, au dire de d'Alembert, avail le plus d'espril dans un temps donné. C'est, je crois, au lalin (comme nous

disions) chez M. Durand, que je me liai avec Crozet, alors l'enfant le plus laid et le plus disgracieux de l'Ecole centrale il doit être né vers 1784.

Il avait une figure ronde et blafarde,

fort marquée de petite vérole, et de petits yeux bleus fort vifs, mais avec des bords attaqués, éraillés par cette cruelle maladie. Tout cela était complété par un petit air pédant et de mauvaise humeur marchant mal et comme avec des jambes torses, toute sa vie l'antipode de l'élégance et par malheur cherchant l'élégance, et avec cela

Un esprit tout divin. (La Fontaine)

Sensible rarement, mais, quand il l'était, aimant la Patrie avec passion et, je pense, capable d'héroïsme s'il l'eût fallu. II eût été un héros dans une assemblée déli-


bérante, un Hampden, et pour moi c'est tout dire. (Voir la Vie de Hampden, par lord King ou Dacre, son arrière-petitfils.)

Enfin, c'est, sans comparaison, celui des

Dauphinois auquel j'ai connu le plus d'esprit et de sagacité, et il avait cette audace mêlée de timidité nécessaire pour briller dans un salon de Paris comme le général Foy, il s'animait en parlant.

Il me fut bien utile par cette dernière

qualité (la sagacité) qui naturellement me manquait tout à fait et que, ce me semble, il est parvenu à m'inoculer en partie. Je dis en partie, car il faut toujours que je m'y force. Et si je découvre quelque chose, je suis sujet à m'exagérer ma découverte et à ne plus voir qu'elle.

J'excuse ce défaut de mon esprit en

l'appelant effet nécessaire et sine qua non d'une sensibilité extrême.

Quand une idée se saisit trop de moi

au milieu de la rue, je tombe. Exemple rue de la Rochelle, près la rue des FillesSaint-Thomas, unique chute pendant cinq ou six ans, causée, vers 1826, par ce problème M. de Belleyme doit-il ou ne doit-il pas, dans l'intérêt de son ambition, se faire nommer député ? C'était le temps où M. de Belleyme, préfet de police (le seul magistrat populaire du temps des Bour-


bons de la branche amee), cherchait mal-

adroitement à se faire député.

Quand les idées m'arrivent au milieu

de la rue, je suis toujours sur le point de

donner contre un passant, de tomber

ou de me faire écraser par les voitures.

Vers la rue d'Amboise, un jour, à Paris

(un trait entre cent), je regardais le

Dr Edwards sans le reconnaître. C'est-à-

dire, il y avait deux actions l'une disait

bien Voilà le Dr Edwards mais la

seconde, occupée de la pensée, n'ajoutait

pas Il faut lui dire bonjour et lui parler.

Le docteur fut très étonné, mais pas

fâché il ne prit pas cela pour la comédie

du génie (comme l'eussent fait MM. Pru-

nelle, ancien maire de Lyon, l'homme le

plus laid de France, Jules-César Boissat,

l'homme le plus fat, Félix Faure, et bien

d'autres de mes connaissances, et amis).

J'ai eu le bonheur de retrouver souvent

Louis Crozet, à Paris, en 1800 à Paris,

de 1803 à 1806 à Plancy, de 1810 à 1814,

où je l'allais voir et où je mis mes chevaux

en pension pendant je ne sais quelle

mission de l'Empereur. Enfin, nous cou-

châmes dans la même chambre (hôtel

de Hambourg, rue de l'Université) le soir

de la prise de Paris en 1814. De chagrin

il eut une indigestion dans la nuit moi,


qui perdais tout, je considérais davantage la chose comme un spectacle. Et d'ailleurs, j'avais de l'humeur de la stupide correspondance du duc de Bassano avec moi, quand j'étais dans la septième division militaire, avec ce vieillard rimbambito, M. le comte de Saint-Vallier.

J'avais encore de l'humeur, je l'avoue à la honte de mon esprit, de la conduite de l'Empereur avec la députation du Corps législatif, où se trouvait cet imbécile sensible et éloquent nommé Lainé (de Bordeaux), depuis vicomte et pair de France, mort en 1835, en même temps que cet homme sans cœur, absolument pur de toute sensibilité, nommé Rœderer. Avec Crozet, pour ne pas perdre notre temps en bavardage admiratif de La Fontaine, Corneille, ou Shakespeare, nous écrivions ce que nous appelions des Caractères (je voudrais bien en voir quelqu'un aujourd'hui).

C'étaient six ou huit pages in-folio rendant compte (sous un nom supposé) du caractère de quelqu'un de notre connaissance à tous deux à un jury composé d'Helvétius, Tracy et Machiavel, ou Helvétius, Montesquieu et Shakespeare. Telles étaient nos admirations d'alors.

Nous lûmes ensemble Adam Smith et J.-B. Say, et nous abandonnâmes cette


science comme y trouvant des points

obscurs ou même contradictoires. Nous

étions de la première force en mathé-

matiques, et après ses trois ans d'Ecole

polytechnique Crozet était si fort en

chimie qu'on lui offrit une place analogue

à celle de M. Thénard (aujourd'hui pair

de France mais, à nos yeux d'alors, homme

sans génie nous n'adorions que Lagrange

et Monge Laplace même n'était presque,

pour nous, qu'un espril de lumière destiné

à faire comprendre, mais non à inventer).

Crozet et moi nous lûmes Montaigne, je

ne sais combien de fois Shakespeare de

Letourneur (quoique nous sussions fort

bien l'anglais).

Nous avions des séances de travail de

cinq ou six heures après avoir pris du

café à l'hôtel de Hambourg, rue de l'Uni-

versité, avec vue sur le Musée des Monu-

ments français, charmante création, bien

voisine de la perfection, anéantie par ces

plats Bourbons.

Il y a orgueil peut-être dans la quali-

fication d'excellent mathématicien à moi

attribuée ci-dessus. Je n'ai jamais su le

calcul différentiel et intégral, mais dans

un temps je passais ma vie à songer avec

plaisir à l'art de mettre en équation, à ce

que j'appellerais, si je l'osais, la méta-

physique des mathématiques. J'ai rem-


porté le premier prix (et sans nulle faveur, au contraire, ma hauteur avait indisposé) sur huit jeunes gens qui, un mois après à la fin de 1799 ont tous été reçus élèves de l'Ecole polytechnique.

J'ai bien eu avec Louis Crozet six à huit cents séances de travail improbus, de cinq à six heures chacune. Ce travail, sérieux et les sourcils froncés, nous l'appelions piocher, d'un mot en usage à l'Ecole polytechnique. Ces séances ont été ma véritable éducation littéraire, c'était avec un extrême plaisir que nous allions ainsi à la découverte de la vérité, au grand scandale de Jean-Louis Basset (maintenant M. le baron de Richebourg, auditeur, ancien sous-préfet, ancien amant d'une Montmorency, riche et fat, sans nul esprit, mais sans méchanceté). Cet être, haut de quatre pieds trois pouces et au désespoir de s'appeler Basset, logeait avec Crozet à l'hôte de Hambourg. Je ne lui connais pas d'autre mérite que d'avoir reçu un coup de baïonnette dans la poitrine, les revers peut-être de son habit, un jour que du parterre nous prîmes d'assaut la scène du Théâtre Français en l'honneur de Mlle Duchesnois (mais, bon Dieu j'empiète), actrice excellente dans deux ou trois rôles, morte en 1835.

Nous ne nous passions rien, Crozet et


moi, en travaillant ensemble, nous avions toujours peur de nous laisser égarer par la vanité, ne trouvant aucun de nos amis capable de raisonner avec nous sur ces matières.

Ces amis étaient les deux Basset, Louis de Barral (mon ami intime, ami intime aussi de Louis Crozet), Plana (professeur à Turin, membre de toutes les Académies et de tous les ordres de ce pays). CrozeL et Plana, tous deux mes amis, étaient pour les mathématiques, d'un an en arrière sur moi ils apprenaient l'arithmétique tandis que j'étais à la trigonométrie et aux éléments d'algèbre.


MON grand-père n'aimait point

M. Dubois- Fontanelle, il était

tout-à-fait homme de vanité cultivée

et implacable, homme du grand monde

à l'égard d'une infinité de personnes dont

il parlait en bons termes, mais qu'il n'aimait point.

Je pense qu'il avait peur d'être méprisé,

tout considéré, comme littérateur par ce pauvre M. Dubois, qui avait fait une

tragédie, laquelle avait eu l'honneur d'en-

vover son libraire aux galères. Il s'agit d'Ëricie, ou la Veslale. C'était évidemment

Ericie, ou la Religieuse, ou la Mélanie

de cet intrigant de Laharpe, dont le froid

génie avait, je pense, volé ce sujet au

pauvre M. Dubois-Fontanelle, toujours

si pauvre qu'il avait pris une écriture horriblement fine pour moins user de

papier.

Le pauvre M. Dubois alla à Paris assez

1. 16 janvier 1836. Le 15, excès de lecture, battements

de cœur, ou plutôt cœur resserré.


jeune avec l'amour du beau. Une pauvreté

constante le força à chercher l'utile, il

ne put jamais s'élever au rang des Jean

Sucres de la première ligne, tels que Laharpe,

Marmontel, etc. Le besoin le força à accep-

ter la rédaction des articles politiques

du Journal des Deux-Ponts, et, bien pis, là

il épousa une grosse et grande Allemande,

ex-maîtresse du roi de Bavière Maximi-

lien-Joseph, alors prince Max et colonel

français.

Sa fille aînée, fille du roi, fut mariée

à un M. Renauldon, personnage vaniteux,

fait exprès pour être bon maire d'une

grande ville de province. En effet, il fut

bon maire de Grenoble de 1800 à 1814,

je crois, et de plus outrageusement cocufié

par mon cousin Pelot, le roi des sots,

lequel en fut déshonoré et obligé de sortir

du pays avec une place dans les Droits

réunis que lui donna le bienfaisant Fran-

çais (de Nantes), financier puissant sous

l'Empereur et qui donna une place à Parny.

Je l'ai beaucoup connu littérateur sous

le nom de M. Jérôme, vers 1826. Tous ces

gens d'esprit, malheureux dans l'ambition,

prennent les lettres pour leur pis-aller.

Par leur science d'intrigue et leurs amis

politiques ils obtiennent des semblants de

succès, et, dans le fait, accrochent des

ridicules. Tel j'ai vu M. Rœderer, M. Fran-


cais (de Nantes) et même M. le comte Daru, quand par son poème de l'Astronomie (publié après sa mort), il se fit associé libre de l'Académie des Sciences. Ces trois hommes de beaucoup d'esprit, de finesse et certainement au premier rang des conseillers d'Etat et des préfets, n'avaient jamais vu cette petite figure de géométrie inventée par moi, simple auditeur, il y a un mois.

Si, en arrivant à Paris, le pauvre

B. Routes prises à 7 ans souvent à notre insu. Il est souve-

rainement absurde de vouloir à cinquante ans laisser la route

R ou la route P pour la route L. Frédéric II ne s'est guère

fait lire, et dès vingt ans il songeait à la route L.

M. Dubois qui se nomma Fontanelle,

avait trouvé une pension de cent louis à

condition d'écrire (comme Beethoven vers

1805, à Vienne), il eût cultivé le Beau,


c'est-à-dire imité non la nature mais Voltaire.

Au lieu de cela, il fut obligé de traduire

les Métamorphoses d'Ovide et, bien pis, des livres anglais. Cet excellent homme me donna l'idée d'apprendre l'anglais et me prêta le premier volume de Gibbon, et je vis à cette occasion qu'il prononçait Té istory of lé fall. II avait appris l'anglais sans maître, à cause de la pauvreté, et à coups de dictionnaire.

Je n'ai appris l'anglais que bien des

années après, quand j'inventai d'apprendre par cœur les quatre premières pages du Vicaire de Wakefield (Ouaikefilde). Ce fut, ce me semble, vers 1805. Quelqu'un a eu la même idée à Rome, je crois, et je ne l'ai su qu'en 1812, quand j'accrochai quelques Edinburg Reviews en Allemagne. M. Dubois-Fontanelle était presque

perclus de goutte, ses doigts n'avaient plus de forme, il était poli, obligeant, serviable, du reste son caractère avait été brisé par l'infortune constante.

Le Journal des Deux-Ponts ayant été

conquis par les armées de la Révolution, M. Dubois ne devint point aristocrale pour cela, mais, chose singulière, resta toujours ciloyen français. Ceci paraîtra simple vers 1880, mais n'était rien moins qu'un miracle en 1796.


Voyez mon père qui, à la Révolution, gagnait de prendre rang par ses talents, qui fut premier adjoint faisant fonction de maire de Grenoble, chevalier de la Légion d'honneur, et qui abhorrait cette Révolution qui l'avait tiré de la crotte. Le pauvre et estimable M. Fontanelle, abandonné par son journal, arriva à Grenoble avec sa grosse femme allemande qui, malgré son premier métier, avait des manières basses et peu d'argent. Il fut

trop heureux d'être professeur, logé, et alla même occuper un appartement à


l'angle sud-ouesl de la cour du Collège, avant qu'il ne fût terminé.

En B était sa belle édition de Voltaire

in-8°, de Kehl, le seul de ses livres que cet excellent homme ne prêtât pas. Ses livres avaient des notes de son écriture, heureusement presque impossible à lire sans loupe. Il m'avait prêté Emile et fut fort inquiet parce que, à cette folle déclamation de J.-J. Rousseau « La mort de Socrate est d'un homme, celle de Jésus-Christ est d'un Dieu », il avait joint un papillon (bout de papier collé) fort raisonnable et fort peu éloquent, et qui finissait par la maxime contraire.

Ce papillon lui eût beaucoup nui, même

aux yeux de mon grand-père. Qu'eût-ce été si mon père l'eût vu ? Vers ce temps, mon père n'acheta pas le Dictionnaire de Bayle, à la vente de notre cousin Drier (homme de plaisir), pour ne pas compromettre ma religion, et il me le dit.

M. Fontanelle était trop brisé par le

malheur et par le caractère de sa diablesse de femme pour être enthousiaste, il n'avait pas la moindre étincelle du feu de M. l'abbé Ducros aussi n'eut-il guère d'influence sur mon caractère.

II me semble que je suivis le cours avec

ce petit jésuite de Paul-Emile Teisseire,


le gros Marquis (bon et fat jeune homme riche de Rives ou de Moirans), Benoît, bon enfant qui se croyait sincèrement un Platon parce que le médecin Clapier lui avait enseigné l'amour (de l'évêque de Clogher).

Cela ne nous faisait pas horreur parce

que nos parents en auraient eu horreur, mais cela nous étonnait. Je vois aujourd'hui que ce que nous ambitionnions était la victoire sur cet animal terrible une femme aimable, juge du mérite des hommes, et non pas le plaisir. Nous trouvions le plaisir partout. Le sombre Benoît ne fit aucun prosélyte.

Bientôt le gros Marquis, un peu mon

parent, ce me semble, ne comprit plus rien au cours et nous laissa. Il me semble que nous avions aussi un Penet, un ou deux Gauthier, minus habens sans conséquence.

Il y eut à ce cours, comme à tous les

autres, un examen au milieu de l'année. J'y eus un avantage marqué sur ce petit jésuite de Paul-Emile, qui apprenait tout par cœur et qui, pour cette raison, me faisait grand peur car je n'ai aucune mémoire.

Voilà un des grands défauts de ma tête

je rumine sans cesse sur ce qui m'intéresse; à force de le regarder dans des positions


d'âme différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais changer d'aspecl.

Je Lire les tuyaux de lunette dans tous les sens, ou je les fais rentrer, suivant l'image employée par M. de Tracy (voir la Logique).

Ce petit jésuite de Paul-Emile, avec son ton doucereux et faux, me faisait grande peur pour cet examen. Heureusement, un M. Teste-Lebeau1, de Vienne, membre de l'Administration départementale, me poussa des questions. Je fus obligé d'inventer des réponses et je l'emportai sur Paul-Emile, qui seulement savait par cœur le sommaire des leçons du cours.

Dans ma composition écrite, il y eut même une espèce d'idée à propos de J.-J. Rousseau et des louanges qu'il méritait.

Tout ce que j'apprenais aux leçons de M. Dubois-Fontanelle était, à mes yeux, comme une science extérieure ou fausse.

Je me croyais du Génie, où diable avais-je puisé cette idée ? Du génie pour le métier de Molière et de Rousseau. Je méprisais sincèrement et souverai1. Père de feue Mme la Comtesse Français de Nantes. Note de Colomb.


nement le talent de Voltaire je le trou-

vais puéril. J'estimais sincèrement Pierre

Corneille, l'Arioste, Shakespeare, Cervantès

et, en paroles, Molière. Ma peine était

de les mettre d'accord.

Mon idée sur le beau littéraire, au fond,

est la même qu'en 1796, mais chaque six

mois elle se perfectionne, ou, si l'on veut,

elle change un peu.

C'est le travail unique de toute ma vie.

Tout le reste n'a été que gagne-pain,

gagne-pain joint à un peu de vanité

de le gagner aussi bien qu'un autre

j'en excepte l'Inlendance à Brunswick

après le départ de Martial. Il y avait

l'attrait de la nouveauté et le blâme exprimé

par M. Daru à l'intendant de Magdebourg,

M. Chaalons, ce me semble.

Mon beau idéal littéraire a plutôt

rapport à jouir des œuvres des autres

et à les estimer, à ruminer sur leur mérite,

qu'à écrire moi-même.

Vers 1794, j'attendais niaisement le

moment du génie, à peu près comme la

voix de Dieu parlant du buisson ardent

à Moïse. Cette nigauderie m'a fait perdre

bien du temps, mais peut-être m'a empê-

ché de me contenter du demi-plat, comme

font tant d'écrivains de mérite (par

exemple M. Loeve-Veimars).

Quand je me mets à écrire, je ne songe


plus à mon beau idéal littéraire, je suis

assiégé par des idées que j'ai besoin de

noter. Je suppose que M. Villemain est assiégé par des formes de phrases et ce. qu'on appelle un poète, un Delille, un

Racine, par des formes de vers.

Corneille était agité par des formes

de réplique

Hé bien 1 prends-en ta part et me laisse la mienne.

d'Emilie à Cinna.

Comme donc mon idée de perfection

a changé tous les six mois, il m'est impossible de noter ce qu'elle était vers 1795 ou

1796, quand j'écrivais un drame dont j'ai

oublié le nom. Le personnage principal

s'appelait Picklar peut-être, et était peut-

être pris à Florian.

La seule chose que je vois clairement

c'est que, depuis quarante-six ans, mon

idéal est de vivre à Paris, dans un qua-

trième étage, écrivant un drame ou un livre.

Les bassesses infinies et l'esprit de con-

duite nécessaire pour faire jouer un drame

m'ont empêché d'en faire, bien malgré moi, et il n'y a pas huit jours que j'en

avais des remords abominables. J'en ai

esquissé plus de vingt, toujours trop de

détails, et trop profonds, trop peu intelli-

gibles pour le public bête comme M. Ter-


naux, dont la révolution de 1789 a peuplé le parterre et les loges.

Quand, par son immortel pamphlet Qu'est-ce que le Tiers ? Nous sommes d genoux, levons-nous, M. l'abbé Sieyès porta le premier coup à l'aristocratie politique, il fonda sans le savoir l'aristocratie littéraire. (Cette idée m'est venue en novembre 1835, faisant une préface à de Brosses qui a choqué Colomb.)


CHAPITRE 32

J'AVAIS donc un certain beau littéraire

dans la tête en 1796 ou 1797, quand

je suivais le cours de M. Dubois-

Fontanelle, ce beau était fort différent

du sien. Le trait le plus marquant de cette

différence était mon adoration pour la

vérité tragique et simple de Shakespeare,

contrastant avec la puérilité emphatique

de Voltaire.

Jemesouviensentreautres que M. Dubois

nous récitait avec enthousiasme de cer-

tains vers de Voltaire ou de lui, où il y

avait dans la plaie. retournant le cou-

teau. Ce mot couleau me choquait à fond,

profondément, parce qu'il appliquait

mal ma règle, mon amour pour la simplicité.

Je vois ce pourquoi aujourd'hui. J'ai senti

vivement toute ma vie, mais je ne vois

le pourquoi que longtemps après.

Hier seulement, 18 janvier 1836, fête

de la caledra de Saint-Pierre, en sortant

de Saint-Pierre à quatre heures et me

retournant pour regarder le dôme, pour la

première fois de ma vie, je l'ai regardé


comme on regarde un autre édifice, j'y ai

vu le balcon de fer du tambour. Je me suis

dit je vois ce qui est pour la première fois,

jusqu'ici je l'ai regardé comme on regarde

la femme qu'on aime. Tout m'en plaisait

(je parle du tambour et de la coupole),

comment aurais-je pu y trouver des dé-

fauts ?

Voilà que par un autre chemin, un autre

côté, je reviens à avoir la vue de ce défaut

que j'ai noté plus haut dans ce mien

véridique récit, le manque de sagacité.

Mon Dieu comme je m'égare J'avais

donc une doctrine intérieure quand je

suivais le cours de M. Dubois, je n'appre-

nais tout ce qu'il me disait que comme

une fausselé utile. Quand il blâmait Sha-

kespeare surtout, je rougissais intérieure-

ment.

Mais j'apprenais d'autanl mieux cette

doctrine littéraire que je n'en étais pas

enthousiaste.

Un de mes malheurs a été de ne pas

plaire aux gens dont j'étais enthousiaste

(exemple Mme Pasta et M. de Tracy)

apparemment, je les aimais à ma manière

et non à la leur.

De même, je manque souvent l'exposi-

tion d'une doctrine que j'adore, on me

contredit, les larmes me viennent aux

yeux et je ne puis plus parler. Je dirais, si


je l'osais Ah vous me percez le cœur

Je me souviens de deux exemples bien

frappants pour moi

1° Louange du Corrège à propos de Pru-

d'hon, parlant à Mareste dans le Palais-

Royal, et allant à un pique-nique avec

MM. Duvergier de Hauranne, l'aimable

Dittmer et le vilain Gavé.

Le second parlant de Mozart à MM. Am-

père et Adrien de Jussieu, en revenant de

Naples vers 1832, (un mois après le trem-

blement de terre qui a écorné Foligno).

Littérairement parlant, le cours de

M. Dubois (imprimé depuis en quatre

volumes par son petit-fils, Ch. Renauldon)

me fut utile comme me donnant une vue

complète du champ littéraire et empê-

chant mon imagination d'en exagérer

les parties inconnues, comme Sophocle,

Ossian, etc.

Ce cours fut très utile à ma vanité en

confirmant les autres définitivement dans

l'opinion qui me plaçait dans les sept

à huit garçons d'esprit de l'Ecole. Il me

semble toutefois que Grand-Dufay était

placé avant moi, j'ai oublié le nom des

autres.

L'âge d'or de M. Fontanelle, le temps

dont il parlait avec attendrissement,

c'était son arrivée à Paris vers 1750.

Tout était plein alors du nom de Voltaire


et des ouvrages qu'il envoyait sans cesse

de Ferney. (Etait-il déjà à Ferney ?)

Tout cela manquait son effet sur moi,

qui abhorrais la puérilité de Voltaire dans

l'histoire et sa basse envie contre Corneille

il me semble que dès cette époque j'avais

remarqué le ton prêtre du Commentaire

de Voltaire dans la belle édition de Corneille

avec estampes, qui occupait un des hauts

rayons de la bibliothèque fermée de glaces

de mon père à Claix, bibliothèque dont

je volais la clef et où j'avais découvert

ce me semble la Nouvelle Héloïse quelques

années avant, et certainement depuis

Grandisson, que je lisais en fondant en

larmes de tendresse dans un galetas du

second étage de la maison de Claix, où

je me croyais en sûreté.

M. Jay, ce grand hâbleur, si nul comme

peintre, avait un talent marqué pour

allumer l'émulation la plus violente dans

nos cœurs et, à mes yeux maintenant,

c'est là le premier talent d'un professeur.

Combien je pensais différemment vers 1796!

J'avais le culte du génie et du talent.

Un fantasque faisant tout par à coup,

comme en agit d'ordinaire un homme de

génie, n'eût pas eu quatre cents ou trois

cent cinquante élèves, comme M. Jay.

Enfin, la rue Neuve était encombrée


quand nous sortions de son cours, ce qui

redoublait les airs importants et empha-

tiques du maître.

Je fus ravi, comme du plus difficile et du

plus bel avancement possible, quand, vers

fe milieu d'une année, ce me semble, M. Jay

me dit avec son air majestueux et paterne

« Allons, monsieur Beyle, prenez votre

carton et allez, allez vous installer à la

Bosse. »

Ce mot monsieur, d'un usage si fré-

quent à Paris, était tout à fait insolite à

Grenoble, en parlant à un enfant et m'éton-

nait toujours, à moi adressé.

Je ne sais pas si je dus cet avancement

à quelque mot de mon grand-père adressé

à M. Jay ou à mon mérite à faire des

hachures bien parallèles dans la classe

des Académies, où depuis peu j'avais

été admis. Le fait est qu'il surprit moi et

les autres.

Admis parmi les douze ou quinze

bosses, mes dessins aux crayons noirs et blancs, d'après les têtes de Niobé et de

Démosthène (ainsi nommées par nous)

surprirent M. Jay, qui avait l'air scanda-

lisé de me trouver autant de talent qu'aux

autres. Le plus fort de cette classe était un

Ennemond Hélie (depuis notaire en cour)

c'était l'homme le plus froid, il avait été,

disait-on, à l'armée. Ses ouvrages tendaient


au genre de Philippe de Champaigne, mais c'était un homme et non un enfant comme nous autres, il y avait de l'injustice à le faire concourir avec nous.

Bientôt, à la Bosse j'obtins un prix.

Nous l'obtînmes à deux ou trois, on tira au sort et j'eus L'Essai sur la Poésie el la Peinlure, de l'abbé Dubos, que je lus avec le plus vif plaisir. Ce livre répondait aux sentiments de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même.

Moulezin, l'idéal du provincial timide,

dépourvu de toute idée et fort soigneux, excellait à tirer des hachures bien parallèles avec un crayon de sanguine bien taillé. Un homme de talent, à la place de M. Jay, nous eût dit en nous montrant Moulezin « Messieurs, voilà comment il ne faut pas faire. » Au lieu de cela Moulezin était le rival d'Ennemond Hélie.

Le spirituel Dufay faisait des dessins

fort originaux, disait M. Jay, il se distingua surtout quand M. Jay eut l'excellente idée de nous faire tous poser tour à tour pour l'étude des têtes. Nous avions aussi le gros Hélie, surnommé le bedot (le bête, le lourd), et les deux Monval, que leur faveur aux mathématiques avait suivi à l'école de dessin. Nous travaillions avec une ardeur et une rivalité incroyables deux ou trois heures de chaque après-midi.


Un jour qu'il y avait deux modèles, te grand Odru, du latin, m'empêchait de voir je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O. Un instant après, moi rassis à ma place en H, il tira ma chaise

par derrière et me fit tomber sur le derrière.

C'était un homme, il avait un pied de plus

que moi, mais il me haïssait fort. J'avais

dessiné, dans l'escalier du latin, de con-

cert avec Gauthier et Crozet, ce me semble,

une caricature énorme comme lui, sous

laquelle j'avais écrit Odruas Kambin.

II rougissait quand on l'appelait Odruas,

et disait Kambin, au lieu de quand bien.

A l'instant il fut décidé que nous devions

nous battre au pistolet. Nous descendîmes

dans la cour, M. Jay voulant s'interposer

nous prîmes la fuite. M. Jay retourna à

l'autre salle. Nous sortîmes, mais tout le

collège nous suivit. Nous avions peut-être

deux cents suivants.

J'avais prié Diday, qui s'était trouvé là,

de me servir de témoin, j'étais fort troublé


mais plein d'ardeur. Je ne sais comment

il se fit que nous nous dirigeâmes vers la

porte de la Graille, fort incommodés par

notre cortège. Il fallait avoir des pistolets,

ce n'était pas facile. Je finis par obtenir

un pistolet de huit pouces de long. Je

voyais Odru marcher à vingt pas de moi,

il m'accablait d'injures. On ne nous

laissait pas approcher, d'un coup de poing

il m'aurait tué.

Je ne répondais pas à ses injures, mais

je tremblais de colère. Je ne dis pas que

j'eusse été exempt de peur si le duel eût

été arrangé comme à l'ordinaire, quatre ou

six personnes allant froidement ensemble,

à six heures du matin, dans un fiacre, à

une grande lieue d'une ville.

La garde de la porte de la Graille fut sur

le point de prendre les armes.

Cette procession de polissons, ridicule et

fort incommode pour nous, redoublait ses

cris se battront-ils ? ne se battront-ils pas ?

dès que nous nous arrêtions pour faire

quelque chose. J'avais grand peur d'être

rossé par Odru, plus grand d'un pied que

ses témoins et que les miens. Je me rappelle

du seul Maurice Diday comme mon

témoin (depuis plat ultra, maire de Domène

et écrivant dans les journaux des lettres

ultra sans orthographe). Odru était furieux.

Enfin, après une heure et demie de pour-



suite, comme la nuit approchait, les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité entre les portes de Bonne et TrèsCloîtres. Nous descendîmes dans les fossés de la ville, tracés par Louis Royer, à dix pieds de profondeur, où nous nous arrêtâmes sur le bord de ces fossés.

Là, on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable, peut-être vingt, et je me dis voici le moment d'avoir

du courage. Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier, je regardais fixement un


petit morceau de rocher en forme de trapèze qui se trouvait au-dessus de lui, le même que l'on voyait de la fenêtre de ma tante Elisabeth, à côté du toit de l'église Saint-Louis.

Je ne sais comment on ne fit pas feu.

Probablement les témoins n'avaient pas chargé les pistolets. II me semble que je n'eus pas à viser. La paix fut déclarée, mais sans toucher de mains ni encore moins embrassade. Odru fort en colère m'aurait rossé.

Dans la rue Très Cloîtres, marchant

avec mon témoin Diday1, je lui dis

« Pour ne pas avoir peur, tandis qu'Odru

me visait, je regardais le petit rocher audessus de Seyssins.

Tu ne dois jamais dire ça, une telle

parole ne doit jamais sortir de ta bouche », me dit-il, en me grondant ferme.

Je fus fort étonné et en y réfléchissant

fort scandalisé de cette réprimande.

Mais dès le lendemain je me trouvai un

remords horrible d'avoir laissé arranger cette affaire. Cela blessait toutes mes rêveries espagnoles, comment oser admirer le Cid après ne s'être pas battu ? Comment penser aux héros de l'Ariosle ? Comment admirer et critiquer les grands personnages 1. Baudry.


de l'histoire romaine dont je relisais souvent les hauts faits dans le doucereux Rollin ?

En écrivant ceci, j'éprouve la sensation

de passer la main sur la cicatrice d'une blessure guérie.

Je n'ai pas pensé deux fois à ce duel depuis

mon autre duel arrangé avec M. Raindre (chef d'escadron ou colonel d'artillerie légère, àVienne, en 1809, pour Babet).

Je vois qu'il a été le grand remords de

tout le commencement de ma jeunesse, et la vraie raison de mon outrecuidance (presque insolence) dans le duel de Milan, où Cardon fut témoin.

Dans l'affaire Odru, j'étais étonné,

troublé, me laissant faire, distrait par la peur d'être rossé par le colossal Odru, je me préparais de temps en temps à avoir peur. Pendant les deux heures que dura la procession des deux cents gamins, je me disais Quand les pas seront mesurés, c'est alors qu'il y aura du danger. Ce qui me faisait horreur, c'était d'être rapporté à la maison sur une échelle, comme j'avais vu rapporter le pauvre Lambert. Mais je n'eus pas un instant l'idée la plus éloignée que l'affaire serait arrangée.

Arrivé au grand moment pendant

qu'Odru me visait et ce me semble que son pistolet ratait plusieurs fois, j'étudiais


la comédie, je fus parfaitement naturel,

point vantard mais très brave.

J'eus tort, il fallait blaguer, avec ma

vraie résolution de me battre, je me serais

fait une réputation dans notre ville où

l'on se battait beaucoup, non pas comme

les Napolitains de 1836, parmi lesquels

les duels produisent très peu de cadavres

ou point, mais en braves gens. Par con-

traste avec mon extrême jeunesse, (ce

devait être en 1796, donc treize ans et

peut-être 1795), et mes habitudes retirées

et d'enfant noble, si j'eusse eu l'esprit de

parler un peu je me faisais une réputation

admirable.

M. Châtel, une de nos connaissances et

de nos voisins, Grande-Rue, avait tué

six hommes. De mon temps, c'est-à-dire

de 1798 à 1805, deux de mes connaissances,

le fils Bernard et Royer gros-bec, ont été

tués en duel, M. Royer, à quarante-cinq

pas, à la nuit tombante dans les délaissés

En un mot je ne jouai point

la comédie, je fus parfaitement nai

blait long à la Moskowa au très brave et excellent officier Andréa Corner, mon ami

les contours du petit rocher T. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long à la


du Drac, près l'endroit où fut établi,

depuis, le pont de fil de fer.

Ce fat de Bernard1 (fils d'un autre fat,

depuis juge à la cour de Cassation, ce me

semble, et ultra) ce fat de Bernard reçut

au moulin de Canel un petit coup d'épée

de l'aimable Meffrey (M. de Meffrey,

receveur général, mari de la dame d'hon-

neur complaisante de Mme la duchesse de

Berry, et depuis heureux héritier du gros

Vourey). Bernard tomba mort, M. de

Meffrey s'enfuit à Lyon la querelle était

presque de caste, Mareste fut ce me semble

témoin de Meffrey et m'a raconté la chose.

.Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords

profond

1° A cause de mon espagnolisme, défaut

existant encore en 1830, ce que Fiore a

reconnu et qu'il appelle avec Thucydide

vous tendez vos filets trop haut.

2° Faute de blague. Dans les grands

dangers, je suis naturel et simple. Cela

fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du

duc de Frioul. M. Daru, qui ne m'aimait

pas, écrivit la même chose à sa femme,

de Vilna, je pense, après la retraite de

Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire,

je n'ai pas joué le rôle brillant auquel je

n'avais qu'à étendre la main pour atteindre.

1. A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier de Montjeau,

de Vourey et de Mareste. Note de Colomb.


Plus j'y réfléchis, plus il me semble

que cette dispute est de 1795, bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour Bigillion, à mon amitié tendre pour Mlle Victorine.

Je respectais infiniment Maurice Diday1

1° Parce que mon excellent grand-père,

ami peut-être intime de sa mère, le louait beaucoup;

Je l'avais vu plusieurs fois en uniforme

de soldat d'artillerie et il était allé à son corps plus loin que Montmélian

3° Enfin, et surtout, il avait l'honneur

d'être amoureux de Mlle Létourneau, peut-être la plus jolie fille de Grenoble et fille de l'homme certainement le plus gai, le plus insouciant, le plus philosophe, le plus blâmé par mon père et mes parents. En effet, M. Létourneau leur ressemblait bien peu il s'était ruinoté et avait épousé une demoiselle Borel, je crois, une sœur de la mère de Victorine Mounier, qui fut cause de mon abandon de l'état militaire et de ma fuite à Paris en 1803.

Mlle Létourneau était une beauté dans

le genre lourd (comme les figures de Tiarini, Mort de Cléopâlre el d'Antoine, au musée du Louvre). Diday l'épousa par la suite mais eut bientôt la douleur de la perdre, 1. Baudry.

2. Baudry.


après six ans d'amour on dit qu'il en fut hébété et se retira à la campagne, à Domène1.

Après mon prix, au milieu de l'année,

à la Bosse, qui scandalisa tous les cour-

tisans plus avancés que moi à la cour de

M. Jay, mais que personne n'osa dire

immérité, mon rang changea au dessin,

comme nous disions. Je me serais mis au

feu pour obtenir aussi un prix à la fin de

l'année, il me semble que je l'obtins, sinon

je trouverais le souvenir du chagrin de

l'avoir manqué.

J'eus le premier prix de belles-lettres

avec acclamation, j'eus un accessit ou un

second prix aux mathématiques, et celui-

là fut dur à enlever. M. Dupuy avait une

répugnance marquée pour ma manie

raisonnante.

1. Erreur. Il fut directeur des contributions indirectes

et n'a quitté cette administration que pour prendre sa retraite

de 1830 à 1833, je crois. Note de Colomb.


Il appelait tous les jours au tableau et en les tutoyant MM. de Monval ou les Monvaux, comme nous les appelions, parce qu'ils étaient nobles, lui-même prétendait à la noblesse, Sinard, SaintFerréol, nobles, le bon Aribert, qu'il protégeait, l'aimable Mante, etc., etc., et moi le plus rarement qu'il pouvait, et quand j'y étais, il ne m'écoutait pas, ce qui m'humiliait et me déconcertait beaucoup car, les autres, il ne les perdait pas de l'œil. Malgré cela, mon amour qui commençait à être sérieux pour les mathématiques, faisait que, quand je trouvais une difli-

culte je la lui exposais, moi étant au, tableau, H, et M. Dupuy dans son immense fauteuil bleu de ciel, en D mon indiscrétion l'obligeait à répondre, et c'était là le diable. Il me demandait sans cesse de lui exposer mes doutes en particulier,


prétendant que cela faisait perdre du temps à la classe.

Il chargeait le bon Sinard de me lever mes doutes. Sinard, beaucoup plus fort, mais de bonne foi, passait une heure ou deux à nier ces doutes, puis à les comprendre, et finissait par avouer qu'il ne savait que répondre.

Il me semble que tous ces braves gens-là, Mante excepté, faisaient des mathématiques une simple affaire de mémoire. M. Dupuy eut l'air fort attrapé de mon premier prix, si triomphant, au cours de belles-lettres. Mon examen qui eut lieu, comme tous les autres, en présence des membres du Département, des membres du jury, de tous les professeurs et de deux ou trois cents élèves, fut amusant pour ces Messieurs. Je parlai bien, et les membres de l'administration départementale, étonnés de ne pas s'ennuyer, me firent compliment et, mon examen terminé, me dirent « Monsieur Beyle, vous avez le prix, mais, pour notre plaisir, veuillez bien répondre encore à quelques questions. »

Ce triomphe précéda, je crois, l'examen de mathématiques et me donnait un rang et une assurance qui pour l'année suivante forçaient M. Dupuy à m'appeler souvent au tableau.

Si jamais je repasse par Grenoble, il


faut que je fasse faire des recherches dans les archives de la Préfecture pour les années de 1794 à 1799 inclusivement. Le procès-verbal imprimé de la distribution des prix me donnerait la date de tous ces petits événements dont, après tant d'années, le souvenir me revient avec plaisir. J'étais à la montée de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les plaisirs à venir ?. Je suis à la descente.

1821

Après ce mois d'août triomphant, mon

père n'osa plus s'opposer d'une façon aussi

ferme à ma passion pour la chasse. Il me

laissa prendre de mauvaise grâce son

fusil et même un fusil de calibre de muni-

tion, plus solide, qui avait été fait de

commande pour feu M. Rey, notaire, son

beau-frère.

Ma tante Rey était une jolie femme que

j'allais voir dans son joli appartement, dans

la cour du Palais. Mon père ne voulait


pas que je fisse amitié avec Edouard Rey, son second fils, inique polisson lié avec la plus vile canaille. (C'est aujourd'hui le colonel d'artillerie Rey, insigne Dauphinois, plus fin et plus trompeur à lui tout seul que quatre procureurs grenoblois, du reste archi-cocu, bien peu aimable, mais qui doit-être un bon colonel dans cette arme qui a tant de détails. Il me semble qu'en 1831 il était employé à Alger. Il a été amant de M. P.)

132 VIE DE HENRI BRULARD


CHAPITRE 331

JE fais de grandes découvertes sur

mon compte en écrivant ces Mé-

moires. La difficulté n'est plus de

trouver et de dire la vérité, mais de trouver

qui la lise. Peut-être le plaisir des décou-

vertes et des jugements ou appréciations

qui les suivent me déterminera-t-il à

continuer l'idée d'être lu s'évanouit de

plus en plus. Me voici à la page 501, et je

ne suis pas encore sorti de Grenoble

Ce tableau des révolutions d'un cœur

ferait un gros volume in-8° avant d'arriver

à Milan. Qui lirait de telles fadaises ?

Quel talent de peintre ne faudrait-il pas

pour les bien peindre, et j'abhorre presque

également la description de Walter Scott2

et l'emphase de Rousseau. II me faudrait

pour lecteur une Mme Roland, et encore

peut-être le manque de description des

charmants ombrages de notre vallée de

l'Isère lui ferait jeter le livre.Que de choses

1. 20 janvier 1836. Le 3 décembre, j'en étais à 93.

2. Je suis obligé de sauter celles de Walter Scott si

bien travaillées et qui enchantent mes contemporains.


à dire pour qui aurait la patience de

décrire juste! Quels beaux groupes d'arbres,

quelle végétation vigoureuse et luxuriante

dans la plaine, quels jolis bois de châtai-

gniers sur les coteaux et au-dessus, quel

grand caractère impriment à tout cela

les neiges éternelles de Taillefer! Quelle

basse sublime à cette belle mélodie

Ce fut, je crois, cet automne-là que

j'eus le délicieux plaisir de tuer un tourdre,

dans le sentier de la vigne au-dessus de la

grande pièce, précisément en face du

sommet arrondi et blanc de la montagne

de Taillefer. Ce fut un des plus vifs bon-

heurs de ma vie. Je venais de courir les

vignes de Doyatières, j'entrais dans le

sentier étroit entre deux haies hautes et

touffues, de H en P, quand tout à coup


un gros tourdre s'élança avec un petit cri de la vigne en T' tout au haut de l'arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de feuillage.

Je le vis, je tirai dans une position à peu

près horizontale, car je n'étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un coup que j'entends encore. Je descendis le sentier, ivre de joie.

Je rentrai, j'allai dire à un vieux domes-

tique grognon et un peu chasseur

« Barbier, votre élève est digne de vous »

Cet homme eût été beaucoup plus sen-

sible au don d'une pièce de douze sous, et d'ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je lui disais.

Dès que je suis ému je tombe dans l'espa-

gnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth qui disait encore beau comme le Cid.

Je rêvais profondément en parcourant,

un fusil à la main, les vignes et les hautaies des environs de Furonières. Comme mon père, soigneux de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à grande peine par faiblesse, j'allais rarement et presque jamais à la chasse avec de vrais chasseurs, quelquefois à la chasse au renard dans les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le lailleur de nos hautaies. Là, placé pour attendre


pour moi que je pensais fort, ce jour-là,

au péril du retour on se glisse sur des

rebords comme A et B avec la perspective

du Drac mugissant au pied du rocher1.

1. Le pont de fil de fer, dit de Seyssins, qui succéda au

bac vers 1827, fut construit par mon ami Louis Crozet:

le plat colonel Monval, méprisé de tout le monde (et loud

Précipices de deux ou trois

cents pieds de haut. J'avais

une vue superbe sur les co-

teaux d'Echirolles et de

Jarrie, et mon regard enfilait

la vallée.

un renard, je me grondais de ma rêverie profonde, de laquelle il eût fallu me réveiller si l'animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à moi au petit trot, je tirai et ne vis rien. Je le manquai fort bien. Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles


Les paysans avec lesquels j'allais (Joseph

Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.)

avaient gardé leurs troupeaux de moutons

dans ces pentes rapides dès l'âge de six

ans et nuds-pieds au besoin ils ôtaient leurs

souliers. Pour moi, il n'était pas question

d'ôter les miens, et j'allai deux ou trois

fois au plus dans ces rochers.

J'eus une peur complète le jour que

je manquai le renard, bien plus grande

que celle que j'eus, arrêté dans un chanvre

en Silésie (campagne de 1813) et voyant

venir vers moi tout seul dix-huit ou vingt

cosaques. Le jour de Comboire je regardais

à ma montre qui était d'or comme je fais

dans les grandes circonstances pour avoir

un souvenir net au moins de l'heure, et

comme fit M. de Lavalette au moment

de sa condamnation à mort (par les Bour-

bons). Il était huit heures, on m'avait fait

lever avant jour, ce qui me brouille tou-

jours toute la matinée. J'étais rêvant au beau paysage, à l'amour et probablement

aussi aux dangers du retour, quand le

renard vint à moi au petit trot. Sa grosse

queue me le fit reconnaître pour un renard,

à sa mort dans La Quotidienne), était actionnaire de ce

pont, et ne voulait pas que Crozet, ingénieur en chef fit

l'épreuve complète. Par une lithographie, les Périer (Casimir.

Augustin etc.) veulent ôter cette gloire à Crozet et la donner

à un de leurs neveux. En tout les Périer trompeurs, finas-

seurs, de mauvaise foi, plats, bas.


petit nombre dans ce précipice trois ou quatre chasseurs les occupent, un autre lance les chiens, le renard monte et fort probablement il arrive sur quelque chasseur.

Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des chamois, au Peuil de Claix, mais la défense de mon père était précise, jamais aucun d'eux n'osa m'y mener. Ce fut en 1795 je pense que j'eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.

Je tuai bientôt mon second tourdre

renard fit un

saut pour pas-

ser de S'en H,

sur mon coup

de fusil il sauta

sur des brous-

sailles en B, à

cinq ou six

pieds au-des-

sous de nous.

Les sentiers

possibles, pra-

ticables même

pour un re-

nard, sont en

car, au premier moment je le pris pour un

chien. En S, le sentier pouvait avoir deux

pieds, et en S' deux pouces, il fallait que le

renard fit un


(tourdre grive), mais plus petit que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer dans le champ de M. de La Peyrouse, je crois, au-dessus de notre Pelissone (id esl de notre vigne Pelissone).

Je tuai le troisième et dernier sur un

petit noyer bordant le chemin au nord de notre petit verger. Ce tourdre fort petit était presque verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je vois encore.

Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut

qu'à Brunswick en 1808 que la pitié me dégoûta de la chasse, aujourd'hui, elle me semble un meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans nécessité. La dernière caille que j'ai tuée à Civita-Vecchia ne m'a pas fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des poulets nés pour aller à la broche.

Si on les consultait avant de les faire

naître dans des fours à l'Egyptienne, au bout des Champs-Elysées, probablement ils ne refuseraient pas.

Je me souviens de la sensation délicieuse

un matin, partant avant jour avec Barbier et trouvant une belle lune et un vent chaud. C'était le temps des vendanges,


je ne l'ai jamais oublié. Ce jour-là j'avais

extorqué de mon père la permission de suivre

Barbier, factotum pour la direction de

l'agriculture du domaine, à une foire à

Sassenage ou les Balmes. Sassenage est

le berceau de ma famille. lis y étaient

juges ou beyles, et la branche aînée (je dis

bien, l'aînée de ma race) y était encore

établie en 1795 avec quinze ou vingt mille

francs de rente qui, sans une certaine loi

du 13 germinal, ce me semble, me seraient

tombés en enlier. Mon patriotisme n'en

fut point ébranlé il est vrai qu'à cet âge,

ne sachant pas ce que c'était que manquer

et travailler désagréablement pour gagner

le nécessaire, l'argent n'était pour moi

que satisfaction de fantaisies or, je n'avais

pas de fantaisies, n'allant jamais en société

et ne voyant aucune femme l'argent

n'était donc rien à mes yeux. Tout au plus

aurais-je voulu acheter un fusil à deux

coups.

J'étais alors comme un grand fleuve qui

va se précipiter dans une cascade, comme

le Rhin, au-dessus de Schaffouse, dont le

cours est encore tranquille, mais qui va

se précipiter dans une immense cascade.

Ma cascade fut l'amour des mathématiques

qui d'abord, comme moyen de quitter

Grenoble, la personnification du genre

bourgeois et de la nausée exactement


parlant, et ensuite par amour pour elles-

mêmes, absorbèrent tout.

La chasse, qui me portait à lire avec

attendrissement la Maison rustique et à

faire des extraits de l'Hisloire des Ani-

maux de Buffon, dont l'emphase me cho-

quait, dès cet âge tendre, comme cousine

germaine de l'hypocrisie des prêtres de

mon père, la chasse fut le dernier signe

de vie de mon âme, avant les mathéma-

tiques.

J'allais bien le plus souvent que je pou-

vais chez Mlle Victorine Bigillion, mais

elle fit, ce me semble, de grands séjours

à la campagne ces années-là. Je voyais

aussi beaucoup Bigillion, son frère aîné,

La Bayette, Gall, BarraI, Michoud,

Colomb, Mante, mais le cœur était aux

mathématiques.

Encore un récit, et puis je serai tout

hérissé d'x et d'y.

C'est une conspiration contre l'arbre

de la Fraternité.

Je ne sais pourquoi je conspirai. Cet

arbre était un malheureux jeune chêne

très élancé, haut de trente pieds au moins,

qu'on avait transplanté à son grand regret

au milieu de la place Grenette, fort en

deçà de l'arbre de la Liberté, qui avait

toute ma tendresse.

L'arbre de la Fraternité peut-être


rival de l'autre, avait été planté immédiatement contre la cabane des châtaignes, vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy.

F. Etait cet arbre qui peut-être n'avait qu'un bouquet

de feuilles au haut de h tige. P. Etait la pompe. C. Lt

porte de maison de mon grand'père si souvent mentionnée

et dont le premier étage était occupé par les demoiselles

Caudey, dévotes.

Je ne sais à quelle occasion on avait

attaché à l'arbre de la Fraternité un

écriteau blanc sur lequel M. Jay avait

peint en jaune, et avec son talent ordinaire,

une couronne, un sceptre, des chaînes,


tout cela au bas d'une inscription et en

attitude de choses vaincues.

L'inscription avait plusieurs lignes1 et

je n'en ai présentement aucune mémoire,

quoique ce fût contre elle que je conspirai.

Ceci est bien une preuve de ce principe

un peu de passion augmente l'esprit,

beaucoup l'éteint. Contre quoi conspirâmes-

nous ? Je l'ignore. Je ne me souviens

encore vaguement que de cette maxime

il est de notre devoir de nuire à ce que

nous haïssons autant qu'il est en nous.

Et encore ceci est bien vague. Du reste,

pas le moindre souvenir de ce que nous

haïssions et des motifs de notre haine

seulement l'image du fait et voilà tout,

mais celle-ci fut nette.

Moi seul j'eus l'idée de la chose2 il fallut

la communiquer aux autres qui d'abord

furent froids Le corps de garde est si

près 1 disaient-ils mais, enfin ils furent

aussi résolus que moi. Les conspirateurs

furent Mante, Treillard, Colomb et moi,

peut-être un ou deux de plus.

1. Voici l'inscription, faite non par M. Jay, mais par un

peintre vitrier Mort d la Royauté, Constitution de l'an III.

il n'y avait pas autre chose. Note de Colomb.

2. C'est chez Romain Colomb que le complot fut arrêté

l'idée première appartient-elle à R. C. ou à Il. B. ? C'est ce

que je ne saurais dire. Mais l'un des deux eût fait la chose,

quand même ils n'auraient eu aucun complice il pouvait

y en avoir une douzaine en tout Casimir Prié les trois Faure,

Robin. Note de Colomb.


Pourquoi ne tirai-je pas le coup de pistolet ? je l'ignore. Il me semble que ce fut Treillard ou Mante1.

II fallut se procurer ce pistolet-là, il avait huit pouces de long. Nous le chargeâmes jusqu'à la gueule. L'arbre de la Fraternité pouvait avoir trente-six ou quarante pieds de haut, l'écriteau était attaché à dix ou douze pieds, il me semble qu'il y avait une barrière autour de l'arbre2. Le danger pouvait venir du corps de garde C, dont les soldats se promenaient dans l'espace non pavé, de P en P'. Quelques passants provenant de la rue Montorge ou de la Grande-Rue pouvaient nous arrêter. Les quatre ou cinq d'entre nous qui ne tirèrent pas observaient les soldats du corps de garde peut-être fût-ce là son poste comme le plus dangereux, mais je n'en ai aucune souvenance. D'autres observaient la rue Montorge et la Grande-Rue. Vers les huit heures du soir, il faisait nuit noire,—et pas trop froid, nous étions en automne ou au printemps, il y eut un moment de solitude sur la place, nous nous promenions nonchalamment et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard 3. 1. Ce dernier. Note de Colomb.

2. Oui. Note de Colomb.

3. Le pistolet, appartenant à H. B., fut chargé jusqu'au bout chez R. C., sur son lit, et en partie avec ses munitions,


Le coup partit et fit un bruit effroyable,

le silence était profond et le pistolet chargé

à crever. Au même instant, les soldats du

poste C furent sur nous. Je pense que nous

n'étions pas les seuls à haïr l'inscription et

qu'on pensait qu'elle pourrait être attaquée.

Les soldats nous touchaient presque, nous

nous sauvâmes dans la porte G de la maison

de mon grand-père, mais on nous vit fort

bien tout le monde était aux fenêtres,

beaucoup rapprochaient les chandelles

et illuminaient 1.

Li charge se composait de deux coups ordinaires de poudre,

de chevrotines et de gros plombs de lièvre, en fer coulé.

H. B. et R. C. étaient avec Mante qui lâcha le coup et vint

immédiatement se réunir aux deux premiers, dans l'allée

de la maison Gagnon, sur la place Grenette. L'un de ces trois

grands coupables, H. B., se réfugia chez mesdemoiselles

Caudey, marchandes de modes, au premier étage, tandis

que R. C. et Mante grimpaient dans les greniers pour se

soustraire aux recherches que la police ne manquerait pas

de faire. En montant l'escalier, Mante remit le pistolet à

R. C., qui voyait tous les jours H. B. Arrivés dans une

espèce de bûcher, R. 0., enrhumé de la poitrine,

se remplit la bouche de suc de réglisse, afin qne sa toux

n'attirât pas l'attention des explorateurs de la maison. Au

milieu de cette situation assez critique, R. C. se rappela

qu'il existait dans ces greniers un corridor, au moyen duquel

on communiquait à un escalier de service donnant dans

la Grande-Rue. Ce souvenir sauva les deux amis qui, arrivés

dans l'allée et voyant à la porte deux personnes qu'ils prirent

pour des agents de police, se mirent à causer tranquillement,

et comme des enfants, des jeux qui venaient de les occuper;

de là, ils regagnèrent paisiblement leur logis, R. 0. porteur

du pistolet (26 octobre 1838). Note de Colomb.

1. Erreur. Tout ceci eut lieu quatre minutes après le coup

alors nous étions tous trois dans la maison, comme il est dit

ci-devant, page 518. Note de Colomb.


Cette porte G, sur la Grenette, commu-

niquait par un passage étroit au second étage avec la porte G', sur la Grande-Rue. Mais ce passage n'était ignoré de personne. Pour nous sauver nous suivîmes donc la

ligne FFF. Quelques-uns de nous se sauvèrent aussi, ce me semble, par la grande porte des Jacobins, ce qui me porte à croire que nous étions plus nombreux que je ne l'ai dit. Prié était peut-être des nôtres.

Moi et un autre, Colomb peut-être1, nous

nous trouvâmes le plusvivementpoursuivis. Ils sont enlrés dans celle maison, entendions-nous crier tout près de nous.

Nous ne continuâmes pas moins de mon-

ter jusqu'au passage au-dessous du second étage, nous sonnâmes vivement au premier sur la place Grenette, à l'ancien appartement de mon grand-père, loué actuellement à Mlles Caudey, vieilles marchandes de modes fort dévotes. Heureusement elles ouvrirent, nous les trouvâmes fort effrayées du coup de pistolet et occupées à lire la Bible z.

En deux mots nous leur disons on nous

poursuit, dites que nous avons passé ici 1. Mante, Beyle et Colomb. Note de Colomb.

2. Il n'y eut que H. B. qui entra chez les demoiselles Caudey R. C. et Mante filèrent par les passages dans les greniers et atteignirent ainsi la Grande-Rue. Note de Colomb


même temps on sonne à arracher la son-

la soirée. Nous nous asseyons, presque en


nette pour nous, nous sommes assis à écouter la Bible, je crois même que l'un de nous prend le livre.

Les commissaires entrent.. Qui ils étaient, je n'en sais rien je les regardais fort peu apparemment.

« Ces citoyens ont-ils passé la soirée ici?

Oui messieurs oui, citoyens, » dirent en se reprenant les pauvres dévotes effrayées. Je crois que leur frère M. Caudey, vieux commis employé depuis quarante-cinq ans à l'hôpital, était avec elles. Il fallait que ces commissaires ou citoyens

zélés fussent bien peu clairvoyants, ou bien disposés pour M. Gagnon qui était vénéré de toute la ville à partir de M. le baron des Adrets jusqu'à Poulet le gargotier, car notre trouble devait nous faire faire une étrange figure au milieu de ces pauvres dévotes hors d'elles-mêmes par la peur. Peut-être cette peur qui était aussi grande que la nôtre nous sauva, toute l'assemblée devait avoir la même mine effarée.

Les commissaires répétèrent deux ou trois fois leur question « Les citoyens ontils passé ici toute la soirée ? Personne n'est.-il entré depuis que vous avez entendu tirer le coup de pistolet ? »

Le miraculeux, auquel nous songeâmes depuis, c'est que ces vieilles jansénistes aient voulu mentir. Je crois qu'elles se


laissèrent aller à ce péché par vénération pour mon grand-père.

Les commissaires prirent nos noms et enfin déguerpirent.

Les compliments furent courts de nous à ces demoiselles. Nous prêtâmes l'oreille, quand nous n'entendîmes plus les commissaires, nous sortîmes, et continuâmes à monter vers le passage1.

Mante et Treillard2, plus agiles que nous et qui étaient entrés dans la porte G avant nous, nous contèrent le lendemain que quand ils parvinrent à la porte G', sur la Grande-Rue, ils la trouvèrent occupée par deux gardes. Ces Messieurs se mirent à parler de l'amabilité des demoiselles avec qui ils avaient passé la soirée, les gardes ne leur firent aucune question et ils filèrent. Leur récit m'a fait tellement l'impression de la réalité que je ne saurais dire si ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes en parlant de l'amabilité de ces demoiselles3. 1. Erreur. Note de Colomb.

2. Treillard n'était pas avec nous trois. Note de Colomb. 3. C'était C. et Mante, qui se quittèrent à quelques pas de La porte d'allée. C. rentra chez lui, peu rassuré sur les suites de l'affaire et assez embarrassé de sa contenance. Au souper, son père, qui se trouvait dans une maison de la place Grenette, au moment ou le coup fut tiré, et se doutant qu'il était pour quelque chose dans cette affaire, lui adressa une verte réprimande. M. C. et toute sa famille ayant été longtemps emprisonnés, la coopération de son fils pouvait lui être fatale Note de Colomb.


Il me semblerait plus naturel que Colomb

et moi entrâmes à la maison, puis il s'en alla une demi-heure après.

Le piquant fut les discussions aux-

quelles mon père et ma tante Elisabeth se livraient sur les auteurs présumés de la révolte. Il me semble que je contai tout à ma sœur Pauline, qui était mon amie.

Le lendemain, à l'Ecole centrale, Monval

(depuis colonel et méprisé), qui ne m'aimait pas, me dit « Hé bien toi et les tiens vous avez tiré un coup de pistolet sur l'arbre de la Fraternité »

Le délicieux fut d'aller contempler

l'état de l'écriteau il était criblé.

Les sceptres, couronnes et autres attri-

buts vaincus étaient peints au midi, du côté qui regardait l'arbre de la Liberté. Les couronnes, etc., étaient peintes en jaune clair sur du papier tendu sur une toile ou sur une toile préparée pour la peinture à l'huile.

Je n'ai pas pensé à cette affaire depuis

quinze ou vingt ans. J'avouerai que je la trouve fort belle. Je me répétais souvent, avec enthousiasme, dans ce temps-là, et j'ai encore répété, il n'y a pas quatre jours, ce vers d'Horace

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus


Cette action était bien d'accord avec

cette admiration.

Le singulier, c'est que je n'aie pas tiré

moi-même le coup de pistolet. Mais je ne pense pas que c'ait été par prudence blâmable. Il me semble, mais je l'entrevois d'une façon douteuse et comme à travers un brouillard, que Treillard, qui arrivait de son village (Tullins, je pense1), voulut absolument tirer le coup de pistolet comme pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous2.

En écrivant ceci, l'image de l'arbre de

la Fraternité apparaît à mes yeux, ma mémoire fait des découvertes. Je crois voir que l'arbre de la Fraternité était environné d'un mur de deux pieds de haut garni de pierre de taille et soutenant une grille de fer de cinq ou six pieds de haut3.

Jomard4, était un gueux de prêtre,

comme plus tard Ming, qui se fit guillotiner pour avoir empoisonné son beaupère, un M. Martin de Vienne ce me semble, ancien membre du Département, comme on disait. Je vis juger ce coquin-là, et ensuite guillotiner. J'étais sur le trottoir, devant la pharmacie de M. Plana.

1. Bompertuis à une lieue de Voiron. Note de Colomb.

2. Ce fut Mante. Note de Colomb.

3. Non. Note de Colomb.

4. Zonmrd. Note de Colomb.


Jomard avait laissé croître sa barbe, il

avait les épaules drapées dans un drap rouge, comme parricide.

J'étais si près qu'après l'exécution je

voyais les gouttes de sang se former le long du couteau avant de tomber. Cela me fit horreur, et pendant je ne sais combien de jours je ne pus manger de bouilli (bœuf).


CHAPITRE 34

JE crois que j'ai expédié tout ce dont je voulais parler avant d'entrer

dans le dernier récit que j'aurai

à faire des choses de Grenoble, je veux

dire de ma cascade dans les mathéma-

tiques.

Mlle Cubly était partie depuis longtemps

et il ne m'en restait plus qu'un souvenir tendre, Mlle Victorine Bigilhon était beaucoup à la campagne mon seul plaisir en lecture était Shakespeare et les Mémoires de Saint-Simon, alors en sept volumes,

que j'achetais plus tard en douze volumes, édition avec les caractères de Restaura-

tion, passion qui a duré comme celles des

épinards au physique et qui est aussi

forte pour le moins à cinquante-trois

qu'à treize ans.

J'aimais d'autant plus les mathéma-

tiques que je méprisais davantage mes

maîtres, MM. Dupuy et Chabert. Malgré l'emphase et le bon ton, l'air de noblesse et de douceur, qu'avait M. Dupuy en

adressant la parole à quelqu'un, j'eus


assez de pénétration pour deviner qu'il était infiniment plus ignare que M. Chabert. M. Chabert qui, dans la hiérarchie sociale des bourgeois de Grenoble, se voyait tellement au-dessousde M. Dupuy, quelquefois, le dimanche ou le jeudi matin, prenait un volume d'Euler ou de. et se battait ferme avec la difficulté. Il avait cependant toujours l'air d'un apothicaire qui sait de bonnes recettes, mais rien ne montrait comment ces recelles naissent les unes des autres, nulle logique, nulle philosophie dans cette tête par je ne sais quel mécanisme d'éducation ou de vanité, peut-être par religion, le bon M. Chabert haïssait jusqu'au nom de ces choses.

Avec ma tête d'aujourd'hui, j'avais

il y a deux minutes l'injustice de m'étonner comment je ne vis pas sur-le-champ le remède. Je n'avais aucun recours, par vanité mon grand-père répugnait aux mathématiques, qui étaient la seule borne de sa science presque universelle. Cet homme, ou plutôt monsieur Gagnon n'a jamais rien oublié de ce qu'il a lu, disaiton avec respect à Grenoble. Les mathématiques formaient la seule réponse de ses ennemis. Mon père abhorrait les mathématiques par religion, je crois, il ne leur pardonnait un peu que parce qu'elles apprennent à lever le plan des doniairies.


Je lui faisais sans cesse.des copies du plan

de ses biens à Claix, à Echirolles, à Fonta-

gnier, au Chayla (vallée près.), où il

venait de faire une bonne affaire.

Je méprisais Bezout, autant que

MM. Dupuy et Chabert.

Il y avait bien cinq à six forts à l'Ecole

Centrale, qui furent reçus à l'Ecole Poly-

technique en 1797 ou 98, mais ils ne dai-

gnaient pas répondre à mes difficultés,

peut-être exposées peu clairement, ou

plutôt qui les embarrassaient.

J'achetai ou je reçus en prix les œuvres

de l'abbé Marie, un volume in-8°. Je lus

ce volume avec l'avidité d'un roman.

J'y trouvai les vérités exposées en d'autres

termes, ce qui me fit beaucoup de plaisir et

récompensa ma peine, mais du reste rien

de nouveau.

Je ne veux pas dire qu'il n'y ait pas

réellement du nouveau, peut-être je ne le

comprenais pas, je n'étais pas assez instruit

pour le voir.

Pour méditer plus tranquillement je

m'étais établi dans le salon meublé de

douze beaux fauteuils brodés par ma

pauvre mère et que l'on n'ouvrait qu'une

ou deux fois l'an, pour ôter la poussière.

Cette pièce m'inspirait le recueillement,

j'avais encore dans ce temps-là l'image

des jolis soupers donnés par ma mère.


On quittait ce salon étincelant de lumières

pour passer à dix heures sonnant dans la

salle-à-manger, où l'on trouvait un poisson

énorme. C'était le luxe de mon père il

avait encore cet instinct dans l'état de

dévotion et de spéculations d'agriculture

où je l'ai vu abaissé.

C'est sur la table T que j'avais écrit

le premier acte ou les cinq actes de mon

drame, que j'appelais comédie, en atten-

dant le moment du génie, à peu près

comme si un ange eût dû m'apparaître.

FF. Grands fauteuils brodés par ma mère (Mlle Henriette

Gagnon). T. Table de travail de son fils. H. Moi au travail.

Mon enthousiasme pour les mathéma-

tiques avait peut-être eu pour base principale mon horreur pour l'hypocrisie, l'hypocrisie à mes yeux c'était ma tante Séraphie, Mme Vignon, et leurs prêtres.


Suivant moi, l'hypocrisie était impos-

sible en mathématiques et, dans ma

simplicité juvénile, je pensais qu'il en

était ainsi dans toutes les sciences où

j'avais ouï dire qu'elles s'appliquaient.

Que devins-je quand je m'aperçus que

personne ne pouvait m'expliquer comment

il se faisait que moins par moins donne

plus (—x— = +) ? (C'est une des bases

fondamentales de la science qu'on appelle

algèbre. )

On faisait bien pis que ne pas m'ex-

pliquer cette difficulté (qui sans doute est

explicable, car elle conduit à la vérité),

on me l'expliquait par des raisons évi-

demment peu claires pour ceux qui me

les présentaient.

M. Chabert pressé par moi s'embarras-

sait, répétait sa leçon, celle précisément

contre laquelle je faisais des objections,

et finissait par avoir l'air de me dire

« Mais c'est l'usage, tout le monde

admet cette explication. Euler et Lagrange,

qui apparemment valaient autantquevous,

l'ont bien admise. Nous savons que vous

avez beaucoup d'esprit (cela voulait dire

Nous savons que vous avez remporté

un premier prix de belles-lettres et bien

parlé à M. Tesle-Lebeau et aux autres

membres du Département), vous voulez

apparemment vous singulariser, »


Quant à M. Dupuy il traitait mes timides objections (timides à cause de son ton d'emphase) avec un sourire de hauteur voisin de l'éloignement. Quoique beaucoup moins fort que M. Chabert, il était moins bourgeois, moins borné, et peutêtre jugeait sainement de son savoir en mathématiques. Si aujourd'hui je voyais ces Messieurs huit jours, je saurais surle-champ à quoi m'en tenir. Mais il faut toujours en revenir à ce point.

Elevé sous une cloche de verre par des parents dont le désespoir rendait encore l'esprit plus étroit, sans aucun contact avec les hommes, j'avais des sensations vives à quinze ans, mais j'étais bien plus incapable qu'un autre enfant de juger les hommes et de deviner leurs diverses comédies. Ainsi, je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j'ai rempli les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que les sensations, seulement pour parvenir à la vérité il faut mettre quatre dièzes à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans.

Je me rappelle distinctement que, quand je parlais de ma difficulté de moins par moins à un fort, il me riait au nez tous étaient plus ou moins comme Paul-Emile


Teisseire et apprenaient par cœur. Je leur voyais dire souvent au tableau, à la fin des démonstrations

« Il est donc évident que », etc.

Rien n'est moins évident pour vous, pensais-je. Mais il s'agissait de choses évidentes pour moi, et desquelles, malgré la meilleure volonté, il était impossible de douter.

Les mathématiques ne considèrent qu'un petit coin des objets (leur quantité), mais sur ce point elles ont l'agrément de ne dire que des choses sûres, que la vérité, et presque toute la vérité.

Je me figurais à quatorze ans, en 1797, que les hautes mathématiques, celles que je n'ai jamais sues comprenaient tous ou à peu près tous les côtés des objets, qu'ainsi, en avançant, je parviendrais à savoir des choses sûres, indubitables, et que je pourrais me prouver à volonté, sur toutes choses.

Je fus longtemps à me convaincre que mon objection sur moins par moins donne plus, ne pourrait pas absolument entrer dans la tête de M. Chabert, que M. Dupuy n'y répondrait jamais que par un sourire de hauteur, et que les forts auxquels je faisais des questions se moqueraient toujours de moi.

J'en fus réduit à ce que je me dis encore


aujourd'hui il faut bien que moins par moins donne plus soit vrai, puisque évidemment, en employant à chaque instant cette règle dans le calcul, on arrive à des résultats vrais el indubilables.

Mon grand malheur était cette figure

Supposons que RP soit la ligne qui

sépare le positif du négatif, tout ce qui est au-dessus est positif, comme négatif tout ce qui est au-dessous comment, en prenant le carré B autant de fois qu'il y a d'unités dans le carré A, puis-je parvenir à faire changer de côté au carré C ? Et, en suivant une comparaison gauche,

que l'accent souverainement traînard et grenoblois de M. Chabert rendait encore plus gauche, supposons que les quantités négatives sont les dettes d'un homme, comment en multipliant 10.000 francs de dette par 500 francs, cet homme aura-t-il et parviendra-t-il à avoir une fortune de cinq millions ?

M. Dupuy et M. Chabert sont-ils des

hypocrites comme les prêtres qui viennent


dire la messe chez mon grand-père, et mes

chères mathématiques ne sont-elles qu'une

tromperie ? Je ne savais comment arriver

à la vérité. Ah qu'alors un mot sur la

logique ou l'art de trouver la vérité eût été

avidement écouté par moi Quel moment

pour m'expliquer la Logique de M. de Tracy!

Peut-être j'eusse été un autre homme,

j'aurais eu une bien meilleure tête.

Je conclus, avec mes pauvres petites

forces, que M. Dupuy pouvait bien être

un trompeur, mais que M. Chabert était

un pourgeois vaniteux qui ne pouvait

comprendre qu'il existât des objections

non vues par lui.

Mon père et mon grand-père avaient

l'Encyclopédie in-folio de Diderot et

d'Alembert c'est ou plutôt c'était, un

ouvrage de sept à huit cents francs. Il

faut une terrible influence pour engager

un provincial à mettre un tel capital en

livres, d'où je conclus, aujourd'hui, qu'il

fallait qu'avant ma naissance mon père

et mon grand-père eussent été tout-à-fait

du parti philosophique 1.

1. Cette conséquence peut être fausse. Au moment où

l'Encyclopédie parut, tout le monde en raffola. L'abbé Rochas,

mon petit-oncle, dont le revenu ne dépassait probablement

pas douze ou quinze cents francs, eut son Encyclopédie,

dont les images ont commencé à me donner, le goût des

gravures, tableaux, etc. Et il était fort bon prêtre, sincère-

ment attaché à Rome 1 Note de Colomb.


Mon père ne me voyait feuilleter l'Ency-

clopédie qu'avec chagrin. J'avais la plus entière confiance en ce livre-là, à cause de l'éloignement de mon père et de la haine décidée qu'il inspirait aux prêtres qui fréquentaient la maison. Le grand vicaire et chanoine Rey, grande figure en papier mâché, haut de cinq pieds dix pouces, faisait une singulière grimace en prononçant de travers les noms de Diderot et de d'Alembert. Cette grimace me donnait une jouissance intime et profonde, je suis encore fort susceptible de ce genre de plaisir1. Je le goûtai quelquefois en 1815, en voyant les nobles refuser le courage à Nicolas Bonaparte, car alors tel était le nom de ce grand homme, et cependant dès 1807 j'avais désiré passionnément qu'il ne conquit pas l'Angleterre où se réfugier alors ?

Je cherchai donc à consulter les articles mathématiques de d'Alembert dans l'Encyclopédie leur ton de fatuité, l'absence de culte pour la vérité me choqua fort, et d'ailleurs j'y compris peu. De quelle ardeur j'adorais la vérité alors Avec quelle sincérité je la croyais la reine du monde, dans lequel j'allais entrer 1. Qui diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur décrits sans rhétorique ? Rome, avril 1836.


Je ne lui voyais absolument d'autres ennemis que les prêtres.

Si moins par moins donne plus m'avait

donné beaucoup de chagrin, on peut penser quel noir s'empara de mon âme quand je commençai la Stalique de Louis Monge, le frère de l'illustre Monge, et qui allait venir faire les examens pour l'Ecole polytechnique.

Au commencement de la géométrie, on

dit « On donne le nom de PARALLÈLES d deux lignes qui, prolongées d l'infini, ne se rencontreraient jamais. » Et, dès le commencement de la Statique, cet insigne animal de Louis Monge a mis à peu près ceci Deux lignes parallèles peuvent être considérées comme se renconlranl, si on les prolonge à l'infini.

Je crus lire un catéchisme, et encore un

des plus maladroits. Ce fut en vain que je demandai des explications à M. Chabert. « Mon petit, dit-il en prenant cet air

paterne qui va si mal au renard dauphinois, l'air d'Edouard Mounier (pair de France en 1836), mon petit, vous saurez cela plus tard. »

Et le monstre, s'approchant de son

tableau en toile cirée et traçant deux lignes parallèles et très voisines, me dit « Vous voyez bien qu'à l'infini on peut

dire qu'elles se rencontrent, »


Je faillis tout quitter. Un cafard, adroit

et bon jésuite, aurait pu me convertir

à ce moment en commentant cette maxime:

« Vous voyez que tout est erreur, ou

plutôt qu'il n'y a rien de faux, rien de vrai,

tout est de convention, adoptez les con-

ventions qui vous feront le mieux recevoir

dans le monde. Or la canaille est patriote

et toujours salira ce côté de la question

faites-vous aristocrate, comme vos parents,

et nous trouverons moyen de vous envoyer

à Paris et de vous recommander à des

dames influentes. »


CHAPITRE 35

CELA, dit avec entrainement, je deve-

nais un coquin et j'aurais une

grande fortune aujourd'hui.

Je me figurais le monde, à treize ans,

uniquement d'après les Mémoires secrets

de Duclos et les Mémoires de Saint-Simon

en sept volumes.

Le bonheur suprême était de vivre à

Paris, faisant des livres, avec cent louis de

rente. Marion me dit que mon père me laisserait davantage.

Il me semble que je me dis vraies ou faus-

ses les malhématiques me sortiront de Grenoble, de cette fange qui me fait mal au coeur.

Mais je trouve ce raisonnement bien

avancé pour mon âge. Je continuai à

travailler, c'aurait été un trop grand chagrin d'interrompre, mais j'étais pro-

fondément inquiet et attristé.

Enfin le hasard voulut que je visse

un grand homme et que je ne devinsse pas un coquin. Ici, pour la seconde fois le

sujet surmonte le disant. Je tâcherai de n'être pas exagéré.


Dans mon adoration pour les mathé-

matiques, j'entendais parler depuis quelque temps d'un jeune homme, fameux Jacobin, grand et intrépide chasseur, et qui savait les mathématiques bien mieux que MM. Dupuy et Chabert, mais qui n'en faisait pas métier. Seulement, comme il était fort peu riche, il avait donné des leçons à cet esprit faux, Anglès (depuis comte et préfet de police, enrichi par Louis XVIII à l'époque des emprunts). Mais j'étais timide, comment oser

l'aborder ? Mais ensuite, ses leçons étaient horriblement chères, douze sous par leçons, comment payer ? (Ce prix me paraît trop ridicule c'était peut-être vingt-quatre ou quarante sous).

Je contai tout cela avec plénitude de

cœur à ma bonne tante Elisabeth, qui peut-être alors avait quatre-vingts ans, mais son excellent cœur et sa meilleure tête, s'il est possible, n'avaient que trente ans. Généreusement elle me donna beaucoup d'écus de six francs. Mais ce n'était pas l'argent qui devait coûter à cette âme remplie de l'orgueil le plus juste et le plus délicat, il fallait que je prisse ces leçons en cachelle de mon père et à quels reproches fondés, légitimes ne s'exposaitelle pas ? Séraphie vivait-elle encore ? Je ne répondrais pas du contraire. Cependant,


je me jetai à genoux pour remercier Dieu

d'une si grande délivrance.

Cet événement, les écus donnés si noble-

ment par ma tante Elisabeth pour me faire

prendre en secret des leçons de cet affreux

Jacobin, m'a empêché à tout jamais

d'être un coquin. Voir un homme sur le

modèle des Grecs et des Romains, et vou-

loir mourir plutôt que de n'être pas comme

lui, ne fut qu'un moment punlo (Non sia

che un punto (Alfieri).

Je ne sais comment moi, si timide,

je me rapprochai de M. Gros. (La fresque

est tombée en cet endroit, et je ne serais

qu'un plat romancier, comme Don Rugiero

Caetani, si j'entreprenais d'y suppléer.

j'étais bien enfant à la mort de ma tante

Séraphie, car, en apprenant sa mort dans

la cuisine, vis-à-vis de l'armoire de Marion,


Allusion aux fresques du Campo-Santo de Pise et à leur état actuel.)

Sans savoir comment j'y suis arrivé, je me vois dans la petite chambre que Gros occupait à Saint-Laurent, le quartier le plus ancien et le plus pauvre de la ville c'est une longue et étroite rue, serrée entre la montagne et la rivière. Je n'entrai pas seul dans cette petite chambre, mais quel était mon compagnon d'étude ?

F. Fenêtre sur la rue au nord. A. Petite table.

BB. Chaises pour nous. C. Petit mauvais tableau en toile cirée. C. Coupe de ce mauvais tableau. R. Rebord où il y avait de h manvaise craie blanche qui s'écrasait sous le doigt en écrivant sur le tableau. Je n'ai jamais rien vu de si pitoyable.


Etait-ce Cheminade ? Là-dessus, oubli le plus complet, toute l'attention de l'âme était apparemment pour Gros. (Ce grand homme est mort depuis si longtemps que je crois pouvoir lui ôter le Monsieur.)

C'était un jeune homme d'un blond

foncé, fort actif, mais fort gros, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-six ans ses cheveux étaient extrêmement bouclés et assez longs, il était vêtu d'une redingote1 et nous dit

« Citoyen, par où commençons-nous ?

il faudrait savoir ce que vous savez déjà. Mais nous savons les équations du

second degré. »

Et, en homme de sens, il se mit à nous

montrer ces équations, c'est-à-dire la formation d'un carré de a + b, par exemple, qu'il nous fit élever à la seconde puissance a2 + 2 ab + b2, la supposition que le premier membre de 1 équation était un commencement de carré, le complément de ce carré, etc., etc., etc.

C'étaient les cieux ouverts pour nous,

ou du moins pour moi. Je voyais enfin le pourquoi des choses, ce n'était plus une 1. Gros était plus que négligé dans sa toilette je l'ai vu

'ors de mon examen au cours d'histoire ancienne dans l'été (1797 ou 1798), avec un pantalon large en nankin et sans bas. Autant que je puis m'en souvenir, il faisait payer chaque leçon 3 fr. somme énorme, si on considère la valeur de l'argent à Grenoble à cette époque. Note de Colomb.


recette d'apothicaire tombée du ciel pour

résoudre les équations.

J'avais un plaisir vif, analogue à celui de

lire un roman entraînant. Il faut avouer que tout ce que Gros nous dit sur les équations du second degré était à peu près dans l'ignoble Bezout, mais là notre œil ne daignait pas le voir. Cela était si platement exposé que je ne me donnais la peine d'y faire attention.

A la troisième ou quatrième leçon,

nous passâmes aux équations du troisième degré, et là Gros fut entièrement neuf. Il me semble qu'il nous transportait d'emblée à la frontière de la science et

vis-à-vis la difficulté à vaincre, ou devant le voile qu'il s'agissait de soulever. Par exemple, il nous montrait l'une après

l'autre les diverses manières de résoudre les équations du troisième degré, quels

avaient été les premiers essais de Cardan

peut-être, ensuite les progrès, et enfin la

méthode présente.

Nous fûmes fort étonnés qu'il ne nous

fît pas démontrer la même proposition

l'un après l'autre. Dès qu'une chose était

bien comprise, il passait à une autre.

Sans que Gros fût le moins du monde

charlatan, il avait l'effet de cette qualité

si utile dans un professeur, comme dans

un général en chef, il occupait toute mon


âme. Je l'adorais et le respectais tant que peut-être je lui déplus. J'ai rencontré si souvent cet effet désagréable et surprenant que c'est peut-être par une erreur de mémoire que je l'attribue à la première de mes passions d'admiration. J'ai déplu à M. de Tracy et à Madame Pasta pour les admirer avec trop d'enthousiasme. Un jour de grandes nouvelles, nous parlâmes politique toute la leçon et à la fin il ne voulut pas de notre argent. J'étais tellement accoutumé au genre sordide des professeurs dauphinois, MM. Chabert, Durand etc., que ce trait fort simple redoubla mon admiration et mon enthousiasme. Il me semble, à cette occasion, que nous étions trois, peut-être Cheminade, Félix Faure et moi, et il me semble aussi que nous mettions, sur la petite table A, chacun une pièce de douze sous.

Je ne me souviens presque de rien pour les deux dernières années 1798 et 1799. La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon temps que Félix Faure m'a dit que je portais alors mes cheveux trop longs, tant je plaignais la demi-heure qu'il faudrait perdre pour les faire couper.

Vers la fin de l'été 1799, mon cœur de citoyen était navré de nos défaites en


Italie, Novi et les autres, qui causaient

à mes parents une vive joie, mêlée cepen-

dant d'inquiétude. Mon grand-père plus

raisonnable aurait voulu que les Russes et

les Autrichiens n'arrivâssentpasà Grenoble.

Mais à vrai dire je ne puis presque parler

de ces vœux de ma famille que par suppo-

sition, l'espoir de la quitter bientôt et

l'amour vif et direct pour les mathéma-

tiques m'absorbaient au point de ne plus

donner que bien peu d'attention aux

discours de mes parents. Je ne me disais

pas distinctement peut-être, mais je sen-

tais' ceci Au point où j'en suis, que me

font ces radotages

Bientôt, une crainte égoïste vint se

mêler à mon chagrin de citoyen. Je crai-

gnais qu'à cause de l'approche des Russes

il n'y eût pas d'examen à Grenoble.

Bonaparte débarqua à Fréjus. Je m'ac-

cuse d'avoir eu ce désir sincère ce jeune

Bonaparte, que je me figurais un beau

jeune homme comme un colonel d'opéra-

comique, devrait se faire roi de France.

Ce mot ne réveillait en moi que des

idées brillantes et généreuses. Cette plate

erreur était le fruit de ma plus plate édu-

cation. Mes parents étaient comme des

domestiques à l'égard du Roi. Au seul

nom de Roi et de Bourbon, les larmes

leur venaient aux yeux.


Je ne sais pas si, ce plat sentiment, je

l'eus en 1797, en me délectant au récit

des batailles de Lodi, d'Arcole, etc., etc.,

qui désolaient mes parents qui longtemps

cherchèrent à ne pas y croire, ou si je

l'eus en 1799, à la nouvelle du débarque-

ment de Fréjus. Je penche pour 1797.

Dans le fait, l'approche de l'ennemi fit

que M. Louis Monge, examinateur de

l'Ecole polytechnique, ne vint pas à Gre-

noble. Il faudra que nous allions à Paris,

dîmes-nous tous. Mais, pensais-je, com-

ment obtenir un tel voyage de mes parents ?

Aller dans la Babylone moderne, dans

la ville de la corruption, à seize ans et

demi Je fus extrêmement agité, mais

je n'ai aucun souvenir distinct.

Les examens du cours de mathéma-

tiques de M. Dupuy arrivèrent et ce fut

un triomphe pour moi.

Je remportai le premier prix sur huit

ou neuf jeunes gens, la plupart plus âgés

et plus protégés que moi, et qui tous,

deux mois plus tard, furent reçus élèves

de l'Ecole polytechnique.

Je fus éloquent au tableau, c'est que je

parlais d'une chose à laquelle je réflé-

chissais passionnément depuis quinze mois

au moins et que j'étudiais depuis trois ans,

(à vérifier, depuis l'ouverture du cours

de M. Dupuy dans la salle du rez-de-


chaussée de l'Ecole centrale). M. Dausse,

homme obstiné et savant, voyant que je

savais, me fit les questions les plus diffi-

ciles et les plus propres à embarrasser.

C'était un homme d'un aspect terrible

et jamais encourageant. (Il ressemblait

à Domeniconi, un excellent acteur que

j'admire à Valle en Janvier 1836.)

M. Dausse, ingénieur en chef, ami de

mon grand-père (qui était présent à mon

examen et avec délices), ajouta au premier

prix un volume in-4° d'Euler. Peut-être

ce don fut-il fait en 1798, année à la fin

de laquelle je remportai aussi le premier

prix de mathématiques. (Le cours de M. Du-

puy se composait de deux années, ou

même de trois.)

Aussitôt après l'examen, le soir, ou

plutôt le soir du jour que mon nom fut

affiché avec tant de gloire, ( Mais à cause

de la façon dont le citoyen Beyle a répondu,

de l'exactitude, de la facilité brillante. »,

c'est le dernier effort de la politique

de M. Dupuy sous prétexte de ne pas

nuire à mes sept ou huit camarades, le

plus fort avait été de leur faire obtenir

le premier prix, sous prétexte de ne pas

leur nuire pour l'admission à l'Ecole poly-

technique, mais M. Dausse, entêté en

diable, fit mettre dans le procès-verbal, et

par conséquent imprimer, une phrase


et deux ou trois autres, enivrés de mon

triomple, car tout le monde le trouva

juste et on voyait bien que M. Dupuy ne

m'aimait pas le bruit des leçons que

comme la précédente), je me vois passant

dans le bois du Jardin de Ville, entre la

statue d'Hercule et la grille, avec Bigillion


j'étais allé prendre de ce jacobin de Gros,

moi qui avais l'avantage de suivre son

cours, de lui M. Dupuy, n'était pas fait

pour me réconcilier avec lui.

Donc, passant là, je disais à Bigillion,

en philosophant comme notre habitude

En ce moment, on pardonnerait

à tous ses ennemis.

Au contraire, dit Bigillion, on s'appro-

cherait d'eux pour les vaincre.

La joie m'enivrait un peu, il est vrai,

et je faisais des raisonnements pour la

cacher, cependant au fond cette réponse

marque la profonde bassesse de Bigillion

plus terre à terre que moi, et, en même

temps, l'exaltation espagnole à laquelle

j'eus le malheur d'être sujet toute ma vie.

Je vois des circonstances Bigillion,

mes compagnons et moi, nous venions de

lire l'affiche avec la phrase sur moi.

Sous la voûte du concert, le procès-verbal

des examens, signé des membres de

l'administration départementale, était affi-

ché à la porte de la Salle des Concerts.

Après cet examen triomphant, j'allai à

Claix. Ma santé avait un besoin impérieux

de repos. Mais j'avais une inquiétude

nouvelle à laquelle je rêvais dans le petit

bois de Doyatières et dans les broussailles

des îlots, le long du Drac et de la pente

à 45 degrés de Comboire (je ne portais


l'émotion a détruit tout souvenir. Je ne

sais nullement comment mon départ

s'arrangea.

Il fut question d'un second examen

par M. Dupuy, j'étais harassé, excédé

de travail, réellement les forces étaient

à bout. Repasser l'arithmétique, la géo-

métrie, la trigonométrie, l'algèbre, les

sections coniques, la statique, de façon

à subir un nouvel examen, était une atroce

corvée. Réellement, je n'en pouvais plus.

Ce nouvel effort, auquel je m'attendais

plus un fusil que pour la forme). Mon

père me donnerait-il de l'argent pour

aller m'engouffrer dans la nouvelle Baby-

lone, dans ce centre d'immoralité, à seize

ans et demi ?

Ici encore, l'excès de la passion, de


bien, mais en décembre, m'aurait fait

prendre en horreur mes chères mathé-

matiques. Heureusement, la paresse de

M. Dupuy, occupé de ses vendanges de

Noyarey, vint au secours de la mienne.

Il me dit en me tutoyant, ce qui était

le grand signe de faveur, qu'il connaissait parfaitement ce que je savais, qu'un nouvel

examen était inutile, et il me donna d'un

air digne et sacerdotal un superbe certi-

ficat certifiant une fausseté, à savoir

qu'il m'avait fait subir un nouvel examen

pour mon admission à l'Ecole polytech-

nique et que je m'en étais tiré supérieure-

ment.

Mon oncle me donna deux ou quatre

louis d'or que je refusai. Probablement

mon excellent grand-père et ma tante

Elisabeth me firent des cadeaux, dont

je n'ai aucune mémoire.

Mon départ fut arrangé avec un M. Ros-

set 1, connaissance de mon père, et qui

retournait à Paris où il était .établi.

Ce que je vais dire n'est pas beau. Au

moment précis du départ, attendant la

voiture, mon père reçut mes adieux au

Jardin de Ville, sous les fenêtres des mai-

sons faisant face à la rue Montorge.

Il pleurait un peu. La seule impression

1. Stendhal l'appellera plus loin M. Sorel. N. D. L. E.


que me firent ses larmes fut de le trouver

bien laid. Si te lecteur me prend en horreur

qu'il daigne se souvenir des centaines de

promenades forcées aux Granges avec

ma tante Séraphie, des promenades où

l'on me forçait, pour me faire plaisir.

C'est cette hypocrisie qui m'irritait le

plus et qui m'a fait prendre ce vice en

exécration.

L'émotion m'a ôté absolument tout

souvenir de mon voyage avec M. Rosset,

de Grenoble à Lyon, et de Lyon à Nemours.

C'était dans les premiers jours de

novembre 1799, car à Nemours, à vingt ou

vingt-cinq lieues de Paris, nous apprîmes les

événements du 18 brumaire (ou 9 novembre

1799), qui avaient eu lieu la veille.

Nous les apprîmes le soir, je n'y com-

prenais pas grand chose, et j'étais enchanté

que le jeune général Bonaparte se fit

roi de France. Mon grand-père parlait

souvent et avec enthousiasme de Philippe-

Auguste et de Bouvines, tout roi de France

était à mes yeux un Philippe-Auguste,

un Louis XIV ou un voluptueux Louis XV,

comme je l'avais vu dans les Mémoires

secrels de Duclos.

La volupté ne gâtait rien à mon ima-

gination. Mon idée fixe, en arrivant à Paris,

l'idée à laquelle je revenais quatre ou cinq

fois le jour, en sortant à la tombée de la


nuit, à ce moment de rêverie, était qu'une

jolie femme, une femme de Paris, bien

autrement belle que Mlle Cubly ou ma

pauvre Victorine, verserait en ma présence

ou tomberait dans quelque grand danger

duquel je la sauverais, et je devais partir

de là pour être son amant. Ma raison

était une raison de chasseur.

Je l'aimerais avec tant de transports

que je dois la trouver

Cette folie, jamais avouée à personne,

a peut-être duré six ans. Je ne fus un peu

guéri que par la sécheresse des dames de

la cour de Brunswick, au milieu desquelles

je débutai, en novembre 1806.


CHAPITRE 36

PARIS

M. ROSSET me déposa dans un hôtel

à l'angle des rues de Bourgogne

et Saint-Dominique on y entrait

par la rue Saint-Dominique, on voulait

me mettre près de l'Ecole polytechnique

où l'on croyait que j'allais entrer.

Je fus fort étonné du son des cloches

qui sonnaient l'heure. Les environs' de

Paris m'avaient semblé horriblement

laids, il n'y avait point de montagnes

Ce dégoût augmenta rapidement les jours

suivants.

Je quittai l'hôtel et par économie pris

une chambre sur le quinconce des Inva-

lides, je fus un peu recueilli et guidé par les

mathématiciens qui l'année précédente

étaient entrés à l'Ecole. Il fallut les aller

voir.

Il fallut aller voir aussi mon cousin

Daru.

C'était exactement la;première visite

que je faisais de ma vie.

M. Daru, homme du monde, âgé de quel-


que soixante-cinq ans, dut être bien

scandalisé de ma gaucherie et cette gau-

cherie dut être bien dépourvue de grâce.

J'arrivais à Paris avec le projet arrêté

d'être un séducteur de femmes, ce que

j'appellerais aujourd'hui un Don Juan

(d'après l'opéra de Mozart).

M. Daru avait été longtemps secrétaire

général de M. de Saint-Priest, intendant

du Languedoc, qui forme, ce me semble,

sept départements aujourd'hui. On peut

avoir vu dans les histoires que le fameux

Basville, ce sombre tyran, avait été

intendant ou plutôt roi du Languedoc

de 1685 à 1710 peut-être. C'était un pays

d'Etat, ce vestige de discussion publi-

que et de liberté exigeait un secrétaire

général habile sous un intendant espèce

de grand seigneur comme M. de Saint-

Priest, qui fut peut-être intendant de

1775 à 1786.

M. Daru, sorti de Grenoble, fils d'un

bourgeois prétendant à la noblesse, mais

pauvre par orgueil comme toute ma famille,

était le fils de ses œuvres, et sans voler

avait peut-être réuni quatre à cinq cent

mille francs. Il avait traversé la Révo-

lution avec adresse, et sans se laisser

aveugler par l'amour ou la haine qu'il

pouvait avoir pour les préjugés, la noblesse

et le clergé. C'était un homme sans passion


autre que l'utile de la vanité ou la vanité

de l'utile, je l'ai vu trop d'en bas pour

discerner lequel. Il avait acheté une

maison rue de Lille, 505, au coin de la

rue de Bellechasse, dont il n'occupait

modestement que le petit appartement

au-dessus de la porte cochère.

Le premier au fond de la cour était

loué à Mme Rebullel, femme d'un négo-

ciant du premier mérite, et homme à

caractère et à âme chaude, tout le contraire

de M. Daru. M. Rebuffel, neveu de M. Daru,

lequel s'accommodait, par son caractère

pliant et tout à tous, de son oncle.

M. Rebuffel venait chaque jour passer

un quart d'heure avec sa femme et sa

fille Adèle, et du reste vivait rue Saint-

Denis, à sa maison de commission, com-

merce, avec Mlle Barberen son associée et

sa maîtresse, fille active, commune, de trente

ou trente-cinq ans, qui m'avait fort la mine

de faire des scènes et des cornes à son

amant et de le désennuyer ferme.

Je fus accueilli avec affection et ouver-

ture de cœur par l'excellent M. Rebuffel,

tandis que M. Daru le père me reçut avec

des phrases d'affection et de dévouement

pour mon grand-père, qui me serraient

le cœur, et me rendaient muet.

M. Daru était un grand et assez beau

vieillard avec un grand nez, chose assez


rare en Dauphiné il avait un œil un peu

de travers et l'air assez faux. Il avait avec

lui une petite vieille toute ratatinée, toute

provinciale, qui était sa femme, il l'avait

épousée jadis à cause de sa fortune qui

était considérable et du reste elle n'osait

pas souffler devant lui.

Mme Daru était bonne au fond, et fort

polie, avec un petit air de dignité conve-

nable à une sous-préfète de province.

Du reste je n'ai jamais rencontré d'être

qui fût plus complètement privé du feu

céleste. Rien au monde n'aurait pu

émouvoir cette âme pour quelque chose de

noble et de généreux. La prudence la plus

égoïste, et dont on se glorifie, occupe

chez ces sortes d'âmes la possibilité, la

place de l'émotion colérique ou généreuse.

Cette disposition prudente, sage, mais

peu aimable, formait le caractère de son

fils aîné, M. le comte Daru, ministre

secrétaire d'Etat de Napoléon, qui a tant

influé sur ma vie, de Mlle Sophie, depuis

Mme de Baure, sourde, de Mme Le Brun,

maintenant Mme la marquise de Grave. Son

second fils Martial Daru n'avait ni tête

ni esprit, mais un bon cœur, il lui était

impossible de faire du mal à quelqu'un.

Mme Cambon, fille aînée de M. et de

Mme Daru avait peut-être un caractère

élevé, mais je ne fis que l'entrevoir,


elle mourut quelques mois après mon

arrivée à Paris.

Est-il besoin d'avertir que j'esquisse le

caractère de ces personnages tel que je

l'ai vu depuis ? Le trait définitif, qui me

semble le vrai, m'a fait oublier tous les

traits antérieurs (terme de dessin).

Je ne conserve que des images de ma

première entrée dans le salon de M. Daru.

Par exemple, je vois fort bien la petite

robe d'indienne rouge que portait une

aimable petite fille de cinq ans, la petite-

fille de M. Daru et de laquelle il s'amusait

comme le vieux et ennuyé Louis XIV de

Mme la duchesse de Bourgogne. Cette

aimable petite fille, sans laquelle un

silence morne eût régné souvent dans le

petit salon de la rue de Lille, était Mlle Pul-

chérie Le Brun (maintenant Mme la mar-

quise de Brossard, fort impérieuse, dit-on,

avec la taille d'un tonneau, et qui com-

mande à la baguette à son mari, M. le géné-

ral de Brossard qui commande lui-même

le département de la Drôme.)

M. de Brossard est un panier percé

qui se prétend de la plus haute noblesse,

descendant de Louis le Gros, je crois,

hâbleur, finasseur, peu délicat sur les

moyens de restaurer ses finances toujours

en désarroi. Total caractère de noble

pauvre, c'est un vilain caractère et qui


s'allie d'ordinaire à beaucoup de malheurs.

(J'appelle caractère d'un homme sa manière

habituelle d'aller à la chasse du bonheur,

en termes plus clairs, mais moins qualifi-

catifs l'ensemble de ses habitudes morales.)

Mais je m'égare. J'étais bien loin de

voir les choses, même physiques, aussi

nettement en décembre 1799. J'étais tout

émotion, et cet excès d'émotion ne m'a

laissé que quelques images fort nettes,

mais sans explications des comment et

des pourquoi.

Ce que je vois aujourd'hui fort nette-

ment, et qu'en 1799 je sentais fort confu-

sément, c'est qu'à mon arrivée à Paris,

deux grands objets de désirs constants et

passionnés tombèrent à rien, tout à coup.

J'avais adoré Paris et les mathématiques.

Paris sans montagnes m'inspira un dégoût

si profond qu'il allait presque jusqu'à la

nostalgie. Les mathématiques ne furent

plus pour moi que comme l'échafaudage

du feu de joie de la veille (chose vue à

Turin, le lendemain de la Saint-Jean 1802).

J'étais tourmenté par ces changements

dont je ne voyais, bien entendu, à seize ans

et demi, ni le pourquoi ni le comment.

Dans le fait, je n'avais aimé Paris que

par dégoût profond pour Grenoble.

Quant aux mathématiques, elles n'avaient

été qu'un moyen. Je les haïssais même


un peu en novembre 1799, car je les

craignais. J'étais résolu à ne pas me faire

examiner à Paris, comme firent les sept ou

hdt élèves qui avaient remporté le premier

prix, après moi, à l'Ecole Centrale, et

qui tous furent reçus. Or, si mon père

avait pris quelque soin, il m'eût forcé à

cet examen, je serais entré à l'Ecole, et je

ne pouvais plus vivre à Paris en faisanl

des comédies.

De toutes mes passions, c'était la seule

qui me restât.

Je ne conçois pas, et cette idée me vient

pour la première fois trente-sept ans

après les événements, en écrivant ceci,

je ne conçois pas comment mon père ne

me força pas à me faire examiner. Proba-

blement il se fiait à l'extrême passion

qu'il m'avait vue pour les mathématiques.

Mon père d'ailleurs n'était ému que de

ce qui était près de lui. J'avais cependant

une peur du diable d'être forcé à entrer à

l'Ecole, et j'attendais avec la dernière

impatience l'annonce de l'ouverture des

cours. En sciences exacles, il est impossible

de prendre un cours à la troisième leçon.

Venons aux images qui me restent.

Je me vois prenant mon dîner seul et

délaissé, dans une chambre économique

que j'avais louée sur le quinconce des

Invalides, au bout entre l'extrémité (de


ce côté du quinconce) des rues de l'Université et Saint-Dominique, à deux pas de cet hôtel de la liste civile de l'Empereur où je devais quelques années plus tard jouer un rôle si différent.

Le profond désappointement de trouver Paris peu aimable m'avait embarrassé l'estomac. La boue de Paris, l'absence de montagnes, la vue de tant de gens occupés passant rapidement dans de belles voitures à côté de moi, comme des personnes n'ayant rien à faire, me donnaient un chagrin profond.

Un médecin qui se fût donné la peine d'étudier mon état, assurément peu compliqué, m'eût donné de l'émétique et ordonné d'aller tous les trois jours à Versailles ou à Saint-Germain.

Je tombai dans les mains d'un insigne charlatan et encore plus ignorant, c'était un chirurgien d'armée, fort maigre, établi dans les environs des Invalides, quartier alors fort misérable, et dont l'office était de soigner les blennorrhagies des élèves de l'Ecole Polytechnique. Il me donna des médecines noires que je prenais seul et abandonné dans ma chambre, qui n'avait qu'une fenêtre à sept ou huit pieds d'élévation, comme une prison. Là, je me vois tristement assis à côté d'un petit poêle de fer, ma tisane posée par terre.


Mais mon plus grand mal en cet état

était cette idée qui revenait sans cesse

Grand Dieu quel mécompte mais que

dois-je donc désirer ?


CHAPITRE 37

IL faut convenir que la chute était

grande, affreuse. Et c'était un

jeune homme de seize ans et demi,

une des âmes les moins raisonnables et

les plus susceptibles d'émotion que j'aie

jamais rencontrées qui l'éprouvait

Je n'avais confiance en personne.

J'avais entendu les prêtres de Séraphie

et de mon père se glorifier de la facilité

avec laquelle ils menaient, c'est-à-dire

ils trompaient, telle personne ou telle

réunion de personnes.

La religion me semblait une machine

noire et puissante, j'avais encore quelque

croyance en l'enfer, mais aucune en ses

prêtres. Les images de l'enfer que j'avais

vues dans la Bible in-8° reliée en parche-

min vert, avec figures, et dans les éditions

du Dante de ma pauvre mère me faisaient

horreur mais pour les prêtres, néant.

J'étais loin de voir ce qu'elle est en réalité,

une corporation puissante et à laquelle

il est si avantageux d'être affilié, témoin

mon contemporain et compatriote le


jeune Genoucfe qui, sans bas, m'a souvent

servi du café au café Genoude, au coin de

la Grande-Rue et de la rue du Départe-

ment1, et qui depuis vingt ans est Paris

M. de Genoude.

Je n'avais pour appui que mon bon sens

et ma croyance dans l'esprit d'Helvélius.

Je dis croyance exprès élevé sous une

machine pneumatique, saisi d'ambition,

à peine émancipé par mon envoi à l'Ecole

centrale Helvétius ne pouvait être pour

moi que prédiclion des choses que j'allais

rencontrer. J'avais confiance dans cette

vague prédiction parce que deux ou trois

petites prédictions, aux yeux de ma si

courte expérience, s'étaient vérifiées.

Je n'étais point ficelle, fin, méfiant,

sachant me tirer avec un excès d'adresse

et de méfiance d'un marché de douze sous,

comme la plupart de mes camarades, en

comptant les morceaux de cotterets qui

devaient former les falourdes fournies

par l'hôte, comme les Monval, mes cama-

rades, que je venais de retrouver à Paris

et à l'Ecole, où ils étaient depuis un an.

J'étais dans les rues de Paris un rêveur

passionné, regardant au ciel et toujours

sur le point d'être écrasé par un ca-

briolet.

1. Place Saint-André. Note de Cotomb


En un mot, je n'étais poinl habile aux

choses de la vie, et par conséquent je ne

pouvais être apprécié comme dit ce matin

je ne sais quel journal de 1836, en style

de journal qui veut faire illusion sur la

pensée nulle ou puérile par l'insolite du

style.

Voir cette vérité sur mon compte eût

été être habile aux choses de la vie.

Les Monval me donnaient des avis fort

sages tendant à ne pas me laisser voler

deux ou trois sous par jour, et leurs idées

me faisaient horreur, ils devaient me

trouver un imbécile sur le chemin des

Petites-Maisons. Il est vrai que, par

orgueil, j'exprimais peu mes idées. Il me

semble que ce furent les Monvaux, ou

d'autres élèves arrivés un an auparavant

à l'Ecole, qui me procurèrent ma chambre

et mon médecin à bon marché.

Fut-ce Sinard ? Etait-il mort de la

poitrine à Grenoble un an avant, ou n'y

mourut-il qu'un an ou deux ans après ?

Au milieu de ces amis, ou plutôt de ces

enfants remplis de bon sens et disputant

trois sous par jour à l'hôte qui sur chacun

de nous, pauvres diables gagnait peut-

être légitimement huit sous par jour et

en volait trois, total onze sous, j'élais

plongé dans des exlases involonlaires, dans

des rêveries interminables, dans des inven-


lions infinies (comme dit le journal avec importance).

J'avais ma liste des liens combattant

les passions, par exemple prêtre et amour, père et amour de la Patrie, ou Brulus, qui me semblait la clef du sublime en littérature. Cela était tout-à-fait inventé par moi. Je l'ai oublié depuis vingt-six ans peut-être, il faut que j'y revienne.

J'étais constamment, profondémentému.

Que dois-je donc aimer, si Paris ne ne me plaît pas ? Je me répondais « Une charmante femme, versant à dix pas de moi je la relèverai et nous nous adorerons, elle connaîtra mon âme et verra combien je suis différent des Monvaux. » Mais cette réponse, étant du plus grand

sérieux, je me la faisais deux ou trois fois le jour, et surtout à la lombée de la nuit, qui souvent pour moi est encore un moment d'émotion tendre, je suis disposé à embrasser ma maîtresse les larmes aux yeux (quand j'en ai).

Mais j'étais un être constamment ému

et ne songeant jamais que dans de rares moments de colère à empêcher notre hôtesse de me voler trois sous sur les f alourdes.

Oserai-je le dire ? Mais peut-être c'est

1. Chatterton de M. dç Vigny, p. 9.


faux, j'étais un poèle. Non pas, il est vrai,

comme cet aimable abbé Delille que je

connus deux ou trois ans après par Chemi-

nade (rue des Francs-Bourgeois, au Marais),

mais comme le Tasse, comme un centième

du Tasse, excusez l'orgueil. Je n'avais

pas cet orgueil en 1799, je ne savais pas

faire un vers. Il n'y a pas quatre ans que

je me dis qu'en 1799 j'étais bien près d'être

un poète. Il ne me manquait que l'audace

d'écrire, qu'une cheminée par laquelle le

génie pût s'échapper.

Après poète voici le génie, excusez du peu.

« Sa sensibilité est devenue trop vive

ce qui ne fait qu'effleurer les autres, le blesse

jusqu'au sang. Tel en vérité j'étais en

1799, tel je suis encore en 1836, mais

j'ai appris à cacher tout cela sous

l'ironie imperceptible au vulgaire, mais

que Fiore a fort bien devinée.

« Les affections et les tendresses de sa vie

sont écrasantes et disproportionnées, ses

enlhousiasmes excessifs l'égarent, ses sym-

palhies sont trop vraies, ceux qu'il plaint

souffrent moins que lui. »

Ceci est à la lettre pour moi. (A l'em-

phase et à l'importance près (self impor-

tance) ce journal à raison.)

Ce qui fait marquer ma différence avec

les niais importants du journal, et qui

portent leur tête comme un saint-sacrement,


c'est que je n'ai jamais cru que la société

me dût la moindre chose. Helvétius me

sauva de cette énorme sottise. La société

paye les services qu'elle voit.

L'erreur et le malheur du Tasse fut de se

dire « Comment toute l'Italie, si riche,

ne pourra pas faire une pension de deux

cents sequins (2.300 francs) à son poète »

J'ai lu cela dans une de ses lettres.

Le Tasse ne voyait pas, faute d'Hel-

vétius, que les cent hommes qui, sur dix

millions, comprennent le Beau qui n'est

pas imitation ou perfectionnement du Beau

déjà compris par le vulgaire, ont besoin de

vingt ou trente ans pour persuader aux

vingt mille âmes, les plus sensibles après

les leurs, que ce nouveau Beau est réelle-

ment beau.

J'observerai qu'il y a exception quand

l'esprit de parti s'en mêle. M. de Lamartine

a fait peut-être en sa vie deux cents beaux

vers. Le parti ultra, vers 1818, étant accusé

de bêtise (on les appelait M. de la Jobar-

dière), sa vanité blessée vanta l'œuvre d'un

noble avec la force de l'irruption d'un lac

orageux qui renverse sa digue.

Je n'ai donc jamais eu l'idée que les

hommes fussent injustes envers moi.

Je trouve souverainement ridicule le

1. Vrai. Le pouvoir déclare qu'il est étranger à l'intelli-

gence dont il a ombrage,


malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les contemporains de Cervantes et du Tasse.

Il me semble que mon père me donnait

alors cent francs par mois, ou cent cinquante francs. C'était un trésor je ne songeais nullement à manquer d'argent, par conséquent je ne songeais nullement à l'argent.

Ce qui me manquait, c'était un cœur

aimant, c'était une femme.

Les filles me faisaient horreur. Quoi

de plus simple que de faire comme aujourd'hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins ?

Les louis ne me manquaient pas. Sans

doute mon grand-père et ma grand'tante Elisabeth m'en avaient donné, et je ne les avais certainement pas dépensés. Mais le sourire d'un cœur aimant mais le regard de Mlle Victorine Bigillion

Tous les contes gais, exagérant la corrup-

tion et l'avidité des filles, que me faisaient les mathématiciens, qui alors faisaient fonctions d'amis autour de moi, me faisaient mal au cœur.

Ils parlaient des pierreuses, des filles à

deux sous, sur les pierres de taille, à deux cents pas de la porte de notre chétive maison.


ces hommes si loin de mes extases sublimes,

j'étais si timide par vanité, surtout avec

les femmes, que je ne disais rien.

Un cœur ami, voilà ce qui me manquait.

M. Sorel m'invitait à dîner quelquefois,

M. Daru aussi, je suppose, mais je trouvais


Une femme une fille ? dit Chérubin.

A la beauté près j'étais Chérubin, j'avais

des cheveux noirs très frisés et des yeux

dont le feu faisait peur.

L' Homme que j'aime, ou Mon amant

esl laid, mais personne ne lui reprochera

jamais sa laideur, il a tant d esprit

Voilà ce que disait vers ce temps, Mlle Vic-

torine Bigillion à Félix Faure, qui ne sut

que longues années après de qui il

s'agissait.

Il tourmentait un jour sa jolie voisine,

Mlle Victorine Bigillion, sur son indiffé-

rence. Il me semble que Michel ou Frédé-

ric Faure, ou lui Félix, voulait faire la

cour à Mlle Victorine.

(Félix Faure, pair de France, premier

Président de la Cour royale de Grenoble,

être plat et physique usé.

Frédéric Faure, Dauphinois fin, exempt

de toute générosité, de l'esprit, mort

capitaine d'artillerie à Valence.

Michel, encore plus fin, encore plus

Dauphinois, peut-être peu brave, capitaine

de la garde impériale, connu par moi à

Vienne en 1809, directeur du dépôt de

mendicité à Saint-Robert près Grenoble,

(dont j'ai fait M. Valenod, dans le Rouge).

Bigillion, excellent cœur, honnête homme,

fort économe, greffier en chef du Tribunal

de Première Instance, s'est tué vers 1827,


ennuyé, je crois d'être cocu, mais sans

colère contre sa femme.)

Je ne veux pas me peindre comme un

amant malheureux à mon arrivée à Paris,

en novembre 1799, ni même comme un

amant. J'étais trop occupé du monde

et de ce que j'allais faire dans ce monde

si inconnu pour moi.

Ce problème était ma maîtresse, de là

mon idée que l'amour, avant un état et le

début dans le monde, ne peut pas être

dévoué et entier comme l'amour chez un

être qui se figure savoir ce que c'est que

le monde.

Cependant, souvent je rêvais avec trans-

port à nos montagnes du Dauphiné et

Mlle Victorine passait plusieurs mois,

chaque année, à la Grande-Chartreuse, où

ses ancêtres avaient recu Saint-Bruno

en 1100. La Grande-Chartreuse était la

seule montagne que je connusse il me

semble que j'y étais déjà allé une ou

deux fois avec Bigillion et Rémy.

J'avais un souvenir tendre de Mlle Vic-

torine, mais je ne doutais pas un instant

qu'une jeune fille de Paris ne lui fût cent

fois supérieure. Toutefois, le premier

aspect de Paris me déplaisait souverai-

nement.

Ce déplaisir profond, ce désenchan-

tement, réunis à un estimable médecin,


me rendirent, ce me semblé, assez malade. Je ne pouvais plus manger.

M. Daru me fit-il soigner dans cette

première maladie ?

Tout à coup, je mevois dans une chambre

au troisième étage, donnant sur la rue du Bac on entrait dans ce logement par le passage Sainte Marie, aujourd'hui si embelli et si changé. Ma chambre était

A. Lit où Je faillis mourir. E. Escalier indigne. C. Cheminée. F. Fenêtre en mansarde sur la rue du Bac. une mansarde et le dernier étage de l'escalier indigne.

Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m'amena le fameux docteur Portal, dont la figure m'effraya. Elle avait l'air de se résigner en voyant un cadavre. J'eus une garde, chose bien nouvelle pour moi.

J'ai appris depuis que je fus menacé

d'une' hydropisie de poitrine. J'eus, je


pense, du délire, et je fus bien trois semaines

ou un mois au lit.

Félix Faure venait me voir, ce mesemble.

Je crois qu'il m'a conté et en y pensant

j'en suis sûr, que, dans le délire, je l'exhor-

tais, lui qui faisait fort bien des armes,

à retourner à Grenoble et appeler en duel

ceux qui se moqueraient de nous parce

que nous n'étions pas entrés à l'Ecole

Polytechnique. Si je reparle jamais à ce

juge des prisonniers d'avril, lui faire des

questions sur notre vie de 1799. Cette

âme froide, timide et égoïste doit avoir

des souvenirs exacts, d'ailleurs il doit

être de deux ans plus âgé que moi et

être né vers 1781.

Je vois deux ou trois images de la conva-

lescence.

Ma garde-malade me faisait le pot-au-

feu, près de ma cheminée, ce qui me

semblait bas, et l'on me recommandait

fort de ne pas prendre froid comme

j'étais souverainement ennuyé d'être au

lit, je prenais garde aux recommanda-

tions. Les détails de la vie physique de

Paris me choquaient.

Sans aucun intervalle après la maladie

je me vois logé dans une chambre au second

étage de la maison de M. Daru, rue de

Lille (ou de Bourbon, quand il y a des

Bourbons en France), 505. Cette


chambre donnait sur quatre jardins, elle était assez vaste, un peu en mansarde le. entre les deux fenêtres était incliné à quarante-cinq degrés1.

Cette chambre me convenait fort. Je fis un cahier de papier pour écrire des comédies.

Ce fut à cette époque, je crois, que j'osai aller chez M. Cailhava pour acheter un exemplaire de son arl de la comédie, que je ne trouvais chez aucun libraire. Je déterrai ce vieux garçon dans une chambre du Louvre, je crois. Il me dit que son livre était mal écrit, ce que je niais bravement. Il dut me prendre pour un fou. Je n'ai jamais trouvé qu'une idée dans ce diable de livre, et encore elle n'était pas de Cailhava, mais bien de Bacon. Mais n'est-ce rien qu'une idée, dans un livre ? Il s'agit de la définition du rire.

Ma cohabitation passionnée avec les mathématiques m'a laissé un amour fou pour les bonnes définitions, sans lesquelles il n'y a que des à peu près2.

1. Le n° 505 ne me paraît pas probable dans une rue composée, en grande partie, d'hôtels. Note de Colomb.

2. Travail le 2 février 1836, pluie infâme, de midi à 3 heures, écrit 26 pages et parcouru 50 pages de Chatterton. Diri et Sandre, pas pu finir Chatterton.

Dieu 1 que Diri est bête quel animal prenant tout en mal.

3 février 1836. Ce soir, le Barbier à Valle, avec une comédie de Scribe par Bettini.


CHAPITRE 38

MAIS une fois l'art de la comédie sur ma table, j'agitai sérieusement

cette grande question devais-je me faire compositeur d'opéras, comme Grétry ? ou faiseur de comédies ?

A peine je connaissais les notes (M. Men-

tion m'avait renvoyé comme indigne de jouer du violon), mais je me disais les notes ne sont que l'art d'écrire les idées,


l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en

avoir. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que

je le crois encore aujourd'hui, et je suis

souvent fâché de n'être pas parti de Paris

pour être laquais de Paisiello à Naples.

Je n'ai aucun goût pour la musique

purement instrumentale, la musique même

de la Chapelle Sixtine et du chœur du

Chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun

plaisir (rejugé ainsi le. janvier 1836,

jour de la Catedra de San Pietro).

La seule mélodie vocale me semble

le produit du génie. Un sot a beau se

faire savant, il ne peut, suivant moi,

trouver un beau chant, par exemple Se

amor si gode in pace (premier acte et peut-

être première scène du Matrimonio Segrelo).

Quand un homme de génie se donne

la peine d'étudier la mélodie, il arrive à

la belle instrumentation du quartetto de

Bianca e Faliero (de Rossini) ou du duo

d'Armide, du même.

Dans les beaux temps de mon goût pour

la musique, à Milan, de 1814 à 1821, quand

le matin d'un opéra nouveau j'allais

retirer mon libretto à la Scala, je ne

pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire

toute la musique, de chanter les airs et

les duos. Et oserai-je le dire ? quelquefois,

le soir, je trouvais ma mélodie plus noble et

plus lendre que celle du maëstro.


Comme je n'avais et je n'ai absolument

aucune science, aucune manière de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus intelligible qu'après l'avoir travaillée.

Mais enfin cette première idée, c'est ce

qui ne se trouve jamais dans les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me semblent comme le frail de Priam, sine iclu.

Par exemple, j'ai fait, ce me semble,

une charmante mélodie, et j'ai vu l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons ) Un mort s'en allait tristement

S'emparer de son dernier gîte,

Un curé s'en allait gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

C'est peut-être la seule mélodie que j'aie

faite sur des paroles françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer gi-teu, vi-leu. Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique, comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.

Quelquefois disant des bêtises exprès avec


moi-même, pour me faire rire, pour fournir

des plaisanteries au parti contraire (que

souvent je sens parfaitement en moi),

je me dis mais comment aurais-je du

talent pour la musique à la Cimarosa,

étant Français ?

Je réponds par ma mère à laquelle

je ressemble je suis peut-être de sang

italien. Le Gagnoni qui se sauve à Avignon

après avoir assassiné un homme en Italie

s'y maria peut-être avec la fille d'un

Italien attaché au vice-légat.

Mon grand-père et ma tante Elisabeth

avaient évidemment une figure italienne,

le nez aquilin, etc.

Et actuellement que cinq ans de séjour

continu à Rome m'ont fait pénétrer

davantage dans la connaissance de la

structure physique des Romains, je vois

que mon grand-père avait exactement

la taille, la tête, le nez romains.

Bien plus, mon oncle Romain Gagnon

avait une tête évidemment presque

romaine, au teint presque qu'il avait

,fort beau.

Je n'ai jamais vu un beau chant trouvé

par un Français, les plus beaux ne s'élèvent

pas au-dessus du caractère grossier qui

convient au chant populaire, c'est-à-dire

qui doit plaire à tous, tel est

Allons, enfants de la patrie.


de Rouget de Lisle, capitaine, chant trouvé

en une nuit à Strasbourg.

Ce chant me semble extrêmement

supérieur à tout ce qu'a jamais fait une

tête française, mais, par son genre, néces-

sairement inférieur à:

Là, ci darem la mano,

Là mi dirai di ai.

de Mozart.

J'avouerai que je ne trouve parfaite-

ment beau que les chants de ces deux

seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et

l'on me pendrait plutôt que de me faire

dire avec sincérité lequel jepréfèreà l'autre.

Quand mon mauvais sort m'a fait con-

naître deux salons ennuyeux, c'est toujours

celui d'où je sors qui me semble le plus

pesant.

Quand je viens d'entendre Mozart ou

Cimarosa, c'est toujours le dernier entendu

qui me semble peut-être un peu préférable

à l'autre.

Paisiello me semble de la piquette

assez agréable et que l'on peut même

rechercher et boire avec plaisir, dans les

moments où l'on trouve le vin trop fort.

J'en dirai autant de quelques airs de

quelques compositeurs inférieurs à Pai-

siello, par exemple Senza sposa non

mi lasciale, signor governalore (je ne me


souviens pas des vers) des Cantatrice Villane de Fioravanti.

Le mal de cette piquette, c'est qu'au bout d'un moment on la trouve plate. Il n'en faut boire qu'un verre.

Presque tous les auteurs sont vendus à la religion quand ils écrivent sur les races d'hommes. Le très petit nombre des gens de bonne foi confond les faits prouvés avec les suppositions. C'est quand une science commence qu'un homme qui n'en est pas, comme moi, peut hasarder d'en parler.

Je dis donc que c'est en vain qu'on demanderait à un chien de chasse l'esprit d'un barbet, ou à un barbet de faire connaître que six heures auparavant un lièvre a passé par ici.

Il peut y avoir des exceptions individuelles, mais la vérité générale c'est que le barbet et le chien de chasse ont chacun leur talent.

Il est probable qu'il en est de même des races d'hommes.

Ce qui est certain, observé par moi et par Constantin, c'est que nous avons vu toute une société romaine (. vu en 1834, je crois) qui s'occupe exclusivement de musique et qui chante fort bien les finales de la Semiramide de Rossini et la musique la plus difficile, valser toute une soirée


sur de la musique de .contredanse, à la

vérité mal jouée quant à la mesure. Le

Romain et même l'Italien en général,

a le métalent le plus marqué pour la

danse.

J'ai mis la charrue devant les boeufs,

exprès pour ne pas révolter les Français de

1880, quand j'oserai leur faire lire que

rien n'était égal au métalent de leurs

aïeux de 1830 pour juger de la musique

chantée ou l'exécuter.

Les Français sont devenus savants

en ce genre depuis 1820, mais toujours

barbares au fond, je n'en veux pour

preuve que le succès de Roberl le Diable

de Meyerbeer.

Le Français est moins insensible à la

musique allemande, Mozart excepté.

Ce que les Français goûtent dans Mozart,

ce n'est pas la nouveauté terrible du

chanl par lequel Leporello invite la statue

du commandeur à souper, c'est plutôt

l'accompagnement. D'ailleurs, on a dit

à cet être, vaniteux avant tout et par-

dessus tout, que ce duo ou trio est sublime.

Un morceau de rocher chargé de fer,

que l'on aperçoit à la surface du terrain,

fait penser qu'en creusant un puits et des

galeries profondes on parviendra à trouver

une quantité de métal satisfaisante, peut-

être aussi on ne trouvera rien.


Tel j'étais pour la musique en 1799.

Le hasard a fait que j'ai cherché à noter

les sons de mon âme par des pages impri-

mées. La paresse et le manque d'occasion

d'apprendre le physique, le bête de la

musique, à savoir jouer du piano et noter

mes idées, ont beaucoup de part à cette

détermination qui eût été tout autre, si

j'eusse trouvé un oncle ou une maitresse

aimant la musique. Quant à la passion,

elle est restée entière.

Je ferais dix lieues à pied par la crotte,

la chose que je déteste le plus au monde,

pour assister à une représentation de Don

Juan bien joué. Si l'on prononce un mot

italien de Don Juan, sur le champ le

souvenir tendre de la musique me revient

et s'empare de moi.

Je n'ai qu'une objection, mais peu intel-

ligible la musique me plaît-elle comme

signe, comme souvenir du bonheur de la

jeunesse, ou par elle-même ?

Je suis pour ce dernier avis. Don Juan

me charmait avant d'entendre Bonoldi

s'écrier (à la Scala, à Milan) par sa petite

fenêtre

Falle passar avanti,

Di che ci fan honore ?

Mais ce sujet est délicat, j'y reviendrai

quand je m'engouffrerai dans les discus-


sions sur les arts pendant mon séjour à Milan si passionné et je puis dire au total la fleur de ma vie de 1814 à 1821.

L'air Tra qualtro muri, chanté par Mme Festa, me plaît-il comme signe, ou par son mérite intrinsèque ?

« Per le ogni mese un pajo », des Prelendenli delust, ne me ravit-il pas comme signe ?

Oui, j'avoue le signe pour ces deux derniers, aussi ne les vantè-je jamais comme des chefs-d'œuvre. Mais je ne crois pas du tout au signe pour le Matrimonio segreto entendu soixante ou cent fois à l'Odéon par Mme Barilli, était-ce en 1803 ou 18101?

Certainement, aucun opera d'inchiostro, aucun ouvrage de littérature, ne me fait un plaisir aussi vif que Don Juan.

La feuille quatorzième de la nouvelle édition de de Brosses, lue dernièrement, en janvier 1836, en a toutefois beaucoup approché.

Une grande preuve de mon amour

pour la musique, c'est que l'opéra-comique de Feydeau m'aigrit.

Maître de la loge de ma cousine de Longueville, je n'ai pu y subir qu'une 1. Madame Barilli chantait à l'Odéon en 1810. Note de Colomb.


demi-représentation. Je vais à ce théâtre tous les deux ou trois ans, vaincu par la curiosité, et j'en sors au second acte, comme le Vicomte, (le Vicomte, indigné, sortait au second acte), aigri pour toute la soirée.

L'opéra (français) m'a aigri encore plus

puissamment jusqu'en 1830, et m'a encore complètement déplu en 1833, avec Monpou 1 et Mme Damoreau.

Je me suis étendu, parce qu'on est

toujours mauvais juge des passions ou goûts qu'on a, surtout quand ces goûts sont de bonne compagnie. Il n'est pas de jeune homme affecté du faubourg SaintGermain, comme M. de Blancmesnil, par exemple, qui ne se dise fou de la musique. Moi, j'abhorre tout ce qui est romance française. Le Panseron me met en fureur, il me fait haïr ce que j'aime à la passion.

La bonne musique me fait rêver avec

délices à ce qui occupe mon cœur dans le moment. De là, les moments délicieux que j'ai trouvés à la Scala, de 1814 à 1821. 1. Stendhal a écrit par inadvertance Moncrif. N. D. L. E.


CHAPITRE 39

Ce n'était rien que de loger chez

M. Daru, il fallait y dîner, ce qui

m'ennuyait mortellement.

La cuisine de Paris me déplaisait presque

autant que son manque de montagnes, et

apparemment par la même raison. Je ne

savais ce que c'était que manquer d'argent.

Pour ces deux raisons, rien ne me déplaisait

comme ces dîners dans l'appartement

exigu de M. Daru.

Comme je l'ai dit, il était situé sur la

porte cochère.

C'est dans ce salon et cette salle à manger

que j'ai cruellement souffert, en recevant

cette éducation des autres à laquelle mes

parents m'avaient si judicieusement sous-

trait.

Le genre poli, cérémonieux, accomplis-

sant scrupuleusement toutes les conve-

nances, me manquant encore aujourd'hui,

me glace et me réduit au silence. Pour peu

que l'on y ajoute la nuance religieuse

et la déclamation sur les grands principes

de la morale, je suis mort.


A. Porte cochère. B. Perron, ou plutôt pas de perron.

Escalier tournant montant au premier. Tout le premier

A. C. D. appartement de M. Daru. Le même espace au second,

appartement de MM. Pierre et Martial Daru, ses fils.

E. Perron conduisant à l'escalier par lequel je montais à

ma chambre.

attention n'en laissait pas perdre une

goutte.

J'arrivais dans le salon à cinq heures

et demie là, je frémissais en songeant

Que l'on juge de l'effet de ce venin en

janvier 1800, quand il était appliqué sur

des organes tout neufs et dont l'extrême


à la nécessité de donner la main à Mlle Sophie ou à Mme Cambon, ou à Mme Le

HH. Moi. M. Fauteuil de Mme Daru. D. M. Daru

le père. G. Grande glace avec canapé devant.

Brun, ou à Mme Daru elle-même, pour

aller à table.

(Mme Cambon succomba peu à peu à

une maladie qui, dès lors, la rendait bien

jaune. Mme Le Brun est marquise en 1836

il en est de même de Mlle Sophie, devenue

Mme de Baure. Nous avons perdu depuis

longues années Mme Daru la mère et

M. Daru le père. Mlle Pulchérie Le Brun


est Mme la Marquise de Brossard en 1836.

MM. Pierre et Martial Daru sont morts,

le premier vers 1829, le second deux ou

trois ans plus tôt. M. Le Brun M. le

marquis de Grave, ancien ministre de la

Guerre 1.)

A table, placé au point H, je ne mangeais

pas un morceau qui me plût. La cuisine

parisienne me déplaisait souverainement,

et me déplaît encore après tant d'années.

Mais ce désagrément n'était rien à mon

âge, je l'éprouvais bien quand je pouvais

aller chez un restaurateur.

C'était la contrainte morale qui me

tuait.

Ce n'était pas le sentiment de l'injustice

et de la haine contre ma tante Séraphie,

comme à Grenoble.

Plût à Dieu que j'en eusse été quitte

pour ce genre de malheur c'était bien

1. Pour la clarté.


pis c'était le sentiment continu des

choses que je voulais faire et auxquelles

je ne pouvais atteindre.

Qu'on juge de l'étendue demonmalheur

moi qui me croyais à la fois un Saint-Preux

et un Valmont, (des Liaisons Dangereuses,

imitation de Clarisse, qui est devenu le

bréviaire des provinciaux), moi qui, me

croyant une disposition infinie à aimer et

à être aimé, croyais que l'occasion seule

me manquait, je me trouvais inférieur

et gauche en tout dans une société que je

jugeais triste et maussade, qu'aurait-ce

été dans un salon aimable

C'était donc là ce Paris que j'avais tant

désiré

Je ne conçois pas aujourd'hui comment

je ne devins pas fou du 10 novembre 1799

au 20 août à peu près, que je partis pour

Genève.

Je ne sais pas si, outre le dîner, je n'étais

pas encore obligé d'assister au déjeuner.

Mais comment faire concevoir ma folie ?

Je me figurais la société uniquement et

absolument par les Mémoires secrets de

Duclos, les trois ou sept volumes de Saint-

Simon alors publiés et les romans.

Je n'avais vu le monde, et encore par

le cou d'une bouteille, que chez madame

de Montmaure, l'original de la Madame

de Merteuil des Liaisons dangereuses.


Elle était vieille maintenant, riche et boiteuse. Cela, j'en suis sûr, quant au moral elle s'opposait à ce que l'on ne me donnât qu'une moitié de noix confite quand j'allais chez elle au Chevallon, elle m'en faisait toujours donner une tout entière. « Cela fait tant de peine aux enfants », disait-elle. Voilà tout ce que j'ai vu de moral. Mme de Montmaure avait loué ou acheté la maison des Drevon,

jeunes gens de plaisir, intimes de mon oncle R. Gagnon et qui s'étaient à peu près ruinés. Le détail de cette Mme de Montmaure,

original de Mme de Merteuil est peut-être déplacé ici, mais j'ai voulu faire voir par l'anecdote de la noix confite ce que je connaissais du monde.

Ce n'est pas tout, il y a bien pis. Je

m'imputais à honte, et presque à crime, le silence qui régnait trop souvent à la


cour d'un vieux bourgeois despote et ennuyé tel qu'était M. Daru le père.

C'était là mon principal chagrin. Un

homme devait être selon moi amoureux passionné et, en même temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se trouvait.

Et encore cette joie universelle, cet

art de plaire à tous, ne devaient pas être fondés sur l'art de tlatter les goûts et les faiblesses de tous, je ne me doutais pas de tout ce côté de l'art de plaire qui m'eût probablement révolté l'amabilité que je voulais était la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l'amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes. Cette amabilité pure et aérienne à la

cour d'un vieux préfet libertin et ennuyé, et dévôt, je crois

L'absurde ne peut pas aller plus loin,

mais mon malheur, quoique fondé sur l'absurde, n'en était pas moins fort réel. Ces silences, quand j'étais dans le salon

de M. Daru, me désolaient.

Qu'étais-je dans ce salon ? Je n'y ouvrais

pas la bouche, à ce que m'a dit depuis Mme Lebrun, marquise de Grave. Madame la comtesse d'Ornain m'a dit dernièrement que Mme Le Brun a de l'amitié pour moi lui demander quelques éclaircissements sur la figure que je faisais dans le


salon de M. Daru à cette première apparition, au commencement de 18001.

Je mourais de contrainte, de désappointement, de mécontentement de moimême. Qui m'eût dit que les plus grandes joies de ma vie devaient me tomber dessus cinq mois après

Tomber est le mot propre, cela me tomba du ciel, mais toutefois cela venait de mon âme, elle était aussi ma seule ressource pendant les quatre ou cinq mois que j'habitai la chambre chez M. Daru, le père.

Toutes les douleurs du salon et de la salle-à-manger disparaissaient quand, seul dans ma chambre sur les jardins, je me disais « Dois-je me faire compositeur de musique, ou bien faire des comédies, comme Molière ? » Je sentais, bien vaguement il est vrai, que je ne connaissais assez ni le monde ni moi-même pour me décider2.

1. Folie de Dominique. Dates 4 mars 1818. Commencement d'une grande phrase musicale, Piazza delle Galine. Cela n'a réellement fini que rue du Faubourg-Saint-Denis, mai 1824-septembre 1826, San Remo.

2. Sacrifice fait Comtesse Sandre (8-17 février 1836). Voilà le beau de ce caractère, c'est que le sacrifice était fait au bal Alibert, du mardi 16 février, quand Don Filippo me parla. La brouille avec moi durait depuis le bal Anglais, 8 février 1836. Je ne connais ce caractère que depuis que je l'étudie la plume à la main à 53. Je suis tellement différent de ce que J'étais il y a vingt ans, qu'il me semble faire des découvertes sur uu autre.


J'étais distrait de ces hautes pensées

par un autre problème beaucoup plus

terrestre et bien autrement pressant.

M. Daru en homme exact ne comprenait

pas pourquoi je n'entrais pas à l'Ecole

Polytechnique, ou si cette année était

perdue, pourquoi je ne continuais pas

mes études pour me présenter aux exa-

mens de la saison suivante, septembre

1800.

Ce vieillard sévère me faisait entendre

avec beaucou'p de politesse et de mesure

qu'une explication entre nous à cet égard

était nécessaire. C'étaient premièrement

cette mesure et cette politesse si nouvelle

pour moi, qui m'entendais appeler Monsieur

par ce parent pour la première fois de ma

vie qui mettaient aux champs ma timidité

et mon imagination folles.

J'explique cela maintenant. Je voyais

fort bien la question au fond, mais ces

préparations polies et insolites me fai-

saient soupçonner des abîmes inconnus

et effroyables dont je ne pourrais me tirer.

Je me sentais terrifié par les façons diplo-

matiques de l'habile ex-préfet, auxquelles

j'étais bien loin alors de pouvoir donner

leurs noms propres. Tout cela me rendait

Du 7 au 17, rien fait, ce me semble à RomaneUi et Car-

naval (Carnaval et d'abord grande lettre de quatorze pages

serrées sur l'office Romanelli).


incapable de soutenir mon opinion de

vive voix.

L'absence complète de collège faisait de

moi un enfant de dix ans pour mes rap-

ports avec le monde. Le seul aspect d'un

personnage si imposant et qui faisait

trembler tout le monde chez lui à com-

mencer par sa femme et son fils aîné, me

parlant tête-à-tête et la porte fermée

me mettait dans l'impossibilité de dire

deux mots de suite. Je vois aujourd'hui

que cette figure de M. Daru père, avec un

œil un peu de travers, était exactement

pour moi

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

Ne pas la voir était le plus grand bonheur

qu'elle pût me donner.

Le trouble extrême chez moi détruit

la mémoire. Peut-être M. Daru le père

m'avait-il dit quelque chose comme

« Mon cher cousin, il conviendrait de

prendre un parti d'ici à huit jours. »

Dans l'excès de ma timidité, de mon

angoisse et de mon désarroi, comme on

dit à Grenoble, et comme je disais alors,

il me semble que j'écrivis d'avance la

conversation que je voulais avoir avec

M. Daru.

Je ne me rappelle qu'un seul détail


de cette terrible entrevue. Je dis en termes moins clairs

« Mes parents me laissent à peu près

le maître du parti à prendre.

Je ne m'en aperçois que trop »,

répondit M. Daru, avec une intonation riche de sentiment et qui me frappa fort chez un homme si plein de mesure et d'habitudes périphrasantes et diplomatiques.

Ce mot me frappa tout le reste est

oublié.

J'étais fort content de ma chambre

sur les jardins, entre les rues de Lille et de l'Université, avec un peu de vue sur la rue Bellechasse..

La maison avait appartenu à Condorcet,

dont la jolie veuve vivait alors avec M. Fauriel (aujourd'hui de l'Institut, un vrai savant aimant la science pour ellemême, choses si rares dans ce corps).

Condorcet, pour n'être pas harcelé

par le monde avait fait faire une échelle de meunier en bois au moyen de laquelle il grimpait au troisième (j'étais au second), dans une chambre au-dessus de la mienne. Combien cela m'eût frappé trois mois plus tôt Condorcet, l'auteur de cette Logique des Progrès futurs que j'avais lue avec enthousiasme deux ou trois fois

Hélas mon cœur était changé. Dès que


j'étais seul et tranquille, et débarrassé de

ma timidité, ce sentiment profond revenait:

« Paris, n'est-ce que ça ? »

Cela voulait dire Ce que j'ai tant désiré

comme le souverain bien, la chose à

laquelle j'ai sacrifié ma vie depuis trois

ans, m'ennuie. Ce n'était pas le sacrifice

de trois ans qui me touchait malgré la

peur d'entrer à l'Ecole Polytechnique

l'année suivante, j'aimais les mathé-

matiques, la question terrible que je n'avais

pas assez d'esprit pour voir nettement

était celle-ci Où est donc le bonheur sur

la terre ? Et quelquefois j'arrivais jusqu'à

celle-ci Y a-t-il un bonheur sur la terre ?

N'avoir pas de monlagizes perdait abso-

lument Paris à mes yeux.

Avoir dans les jardins des arbres taillés

l'achevait.

Toutefois, ce qui me fait plaisir à distin-

guer aujourd'hui (en 1836), je n'étais pas

injuste pour le beau vert de ces arbres.

Je sentais, bien plus que je ne me le

disais nettement leur forme est pitoyable,

mais quelle verdure délicieuse et formant

masse avec de charmants labyrinthes où

l'imagination se promène Ce dernier

détail est d'aujourd'hui. Je sentais alors,

sans trop distinguer les causes. La sagacité,

qui n'a jamais été mon fort, me manquait

tout à fait, j'étais comme un cheval ombra-


geux qui ne voit pas ce qui est, mais des

obstacles ou périls imaginaires. Le bon,

c'est que mon cœur se montait, et je mar-

chais fièrement aux plus grands périls.

Je suis encore ainsi aujourd'hui.

Plus je me promenais dans Paris, plus

il me déplaisait. La famille Daru avait de

grandes bontés pour Mme Cambon

me faisait compliment sur ma redingote

à l'artiste, couleur olive, avec revers en

velours.

« Elle vous va fort bien », me disait-elle.

Mme Cambon voulut bien me conduire

au Musée avec une partie de la famille

et un M. Gorse ou Gosse, gros garçon

commun, qui lui faisait un peu la cour.

Elle, mourait de mélancolie pour avoir

perdu, un an auparavant, une fille unique

de seize ans.

On quitta le Musée, on m'offrit une place

dans le fiacre je revins à pied dans la boue

et, amadoué par la bonté de Mme Cambon,

j'ai la riche idée d'entrer chez elle. Je la

trouve en tête à tête avec M. Gorse.

Je sentis cependant toute l'étendue

ou une partie de l'étendue de ma sot-

tise.

« Mais pourquoi n'êtes-vous pas monté

en voiture ? » me disait Mme Cambon

étonnée.

Je disparus au bout d'une minute.


M. Gorse en dut penser de belles sur mon compte. Je devais être un singulier problème dans la famille Daru la réponse devait varier entre C'est un fou, et C'est un imbécile.


CHAPITRE 40

MADAME Le Brun,aujourd'huimarquise de Grave m'a dit que tous les

habitants de ce petit salon étaient

étonnés de mon silence complet.

Je me taisais par instinct, je sentais

que personne ne me comprendrait, quelles figures pour leur parler de ma tendre admiration pour Bradamante Ce silence, amené par le hasard, était de la meilleure politique, c'était le seul moyen de conserver un peu de dignité personnelle.

Si jamais je revois cette femme d'esprit,

il faut que je la presse de questions pour qu'elle me dise ce que j'étais alors. En vérité, je l'ignore. Je ne puis que noter le degré de bonheur senti par cette machine. Comme j'ai toujours creusé les mêmes idées depuis, comment savoir où j'en étais alors ? Le puits avait dix pieds de profondeur, chaque année j'ai ajouté cinq pieds, maintenant, à cent quatrevingt-dix pieds, comment avoir l'image de ce qu'il était en février 1800, quand il n'avait que dix pieds ?


On admirait mon cousin Martial (mon

chef de bureau au Commerce), l'être pro-

saïque par excellence, parce que, rentrant le soir, vers dix heures, chez M. Daru, rue de Lille, 505, il ressortait à pied pour aller manger certains petits pâtés au carrefour Gaillon.

Cette simplicité, cette naïveté de gour-

mandise qui me feraient rire aujourd'hui dans un enfant de seize ans, me comblaient d'étonnement en 1800. Je ne sais pas même si, un soir, je ne ressortis pas, par cette abominable humidité de Paris que j'exécrais, pour aller manger de ces petits pâtés.

Cette démarche était un peu pour le plaisir et beaucoup pour la gloire. Le plaisir fut pire que nul, et la gloire aussi appa-

remment, si l'on s'en occupa l'on dut y voir une plate imitation. J'étais bien loin de dire naïvement ce pourquoi de ma démarche, j'eusse été à mon tour original et naïf, et peut-être mon équipée de dix heures du soir eût donné un sourire à cette famille ennuyée.

Il faut que la maladie, qui fit grimper

le docteur Portal dans mon troisième étage du passage Sainte-Marie, (rue du

Bac), eût été sérieuse, car je perdis tous

mes cheveux. Je ne manquai pas d'acheter une perruque et mon ami Edmond Cardon ne manqua pas de la jeter sur la corniche


d'une porte, un soir, dans le salon de sa mère.

Cardon était très mince, très grand, très bien élevé, fort riche, d'un ton parfait, une admirable poupée, fils de Mme Cardon, femme de chambre de la reine MarieAntoinette.

Quel contraste entre Cardon et moi et pourtant nous nous liâmes. Nous avons été amis du temps de la bataille de Marengo il était alors aide-de-camp du ministre de la guerre Carnot; nous nous sommes écrits jusqu'en 1804 ou 1805. En 1815, cet être élégant, noble, charmant, se brûla la cervelle en voy ant arrêter le maréchal Ney, son parent par alliance. Il n'était compromis en rien, ce fut exactement folie éphémère, causée par l'extrême vanité de courtisan de s'être vu un maréchal et un prince pour cousin. Depuis 1803 ou 1804, il se faisait appeler Cardon de Montigny, il me présenta à sa femme, élégante et riche, bégayant un peu, qui me sembla avoir peur de l'énergie féroce de ce montagnard allobroge. Le fils de cet être bon et aimable s'appelle M. de Montigny et est conseiller ou auditeur à la cour royale de Paris. Ah qu'un bon conseil m'eût fait de bien alors 1 Que ce même conseil m'eût fait de bien en 1821 Mais du diable, jamais personne ne me l'a donné. Je l'ai


vu vers 1826, mais il était à peu près trop tard, et d'ailleurs il contrariait trop mes habitudes. J'ai vu clairement depuis que c'est le sine qua non à Paris, mais aussi il y aurait eu moins de vérité et d'originalité dans mes pensées littéraires. Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m'avait dit, en janvier 1800

« Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous. Par conséquent, choisissez un salon, ne manquez pas d'y aller tous les mardis (si tel est son jour), faites-vous une affaire d'être aimable, ou du moins très poli, pour chacune des personnes qui vont dans ce salon. Vous serez quelque chose dans le monde, vous pourrez espérer de plaire à une femme aimable quand vous serez porté par deux ou trois salons. Au bout de dix années de constance, ces salons, si vous les choisissez dans notre rang de la société, vous porteront à tout. L'essentiel est la constance et être un des fidèles tous les mardis. »

Voilà ce qui m'a éternellement manqué. Voilà le sens de l'exclamation de M. Delécluze, des Débats, vers 1828) « Si vous aviez un peu plus d'éducation »

Il fallait que cet honnête homme fût bien plein de cette vérité, car il était


furieusement jaloux de quelques mots,

qui, à ma grande surprise, firent beaucoup

d'effet, par exemple, chez lui « Bossuet.

c'est de la blague sérieuse. »

En 1800, la famille Daru traversait la

rue de Lille et montait au premier étage

chez Mme Cardon, ancienne femme de

chambre de Marie-Antoinette, laquelle

était tout aise d'avoir la protection de

deux commissaires des guerres aussi

accrédités que MM. Daru, commissaire-

ordonnateur, et Martial Daru, simple

commissaire. J'explique ainsi la liaison

d'aujourd'hui et j'ai tort, faute d'expé-

rience je ne pouvais juger de rienen 1800.

Je prie donc le lecteur de ne pas s'arrêter

à ces explications qui m'échappent en

1836 c'est du roman plus ou moins

probable, ce n'est plus de l'histoire.

J'étais donc, ou plutôt il me semblait

être très bien reçu dans le salon de Mme Car-

don, en janvier 1800.

On y jouait des charades avec déguise-

ments, on y plaisantait sans cesse. La

pauvre Mme Cambon n'y venait pas tou-

jours cette folie offensait sa douleur dont

elle mourut quelques mois après.

M. Daru (depuis ministre) venait de

publier la Cléopédie, je crois, un petit

poème dans le genre jésuitique, c'est-à-

dire dans le genre des poèmes latins faits


par des jésuites vers 1700. Cela me sembla plat et coulant, il y a bien trente ans que je ne l'ai lu.

M. Daru qui au fond n'avait pas d'esprit

(mais je devine cela seulement en écrivant ceci), était trop fier d'être président à la fois de quatre Sociétés littéraires. Ce genre de niaiserie pullulait en 1800, et n'était pas si vide que cela nous semble aujourd'hui. La société renaissait après la terreur de 93 et la demi-peur des années suivantes. Ce fut M. Daru le père qui m'apprit avec une douce joie cette gloire de son fils aîné. Comme il revenait d'une de ces sociétés

littéraires, Edmond, déguisé en fille, alla le raccrocher dans la rue à vingt pas de la maison. Cela n'était pas mal gai. Mme Cardon avait encore la gaieté de 1788, cela scandaliserait notre pruderie de 1836.

M. Daru, en arrivant, se vit suivi dans l'es-

calier par la fille qui détachait ses jupons. « J'ai été fort étonné, nous dit-il, de voir

notre quartier infesté. »

Quelque temps après, il me conduisit

à une des séances d'une des Sociétés qu'il présidait. Celle-ci se réunissait dans une rue qui a été démolie pour agrandir la place du Carrousel, vers la partie de la nouvelle galerie, au nord du Carrousel, qui avoisine l'axe de la rue Richelieu, à quarante pas plus au couchant.


Il était sept heures et demie du soir,

les salles étaient peu illuminées. La poésie me fit horreur quelle différence avec l'Arioste et Voltaire Cela était bourgeois et plat (quelle bonne école j'avais déjà !), mais j'admirais fort et avec envie la gorge de Mme Constance Pipelet, qui lut une pièce de vers. Je le lui ai dit depuis, elle était alors femme d'un pauvre diable de chirurgien herniaire, et je lui ai parlé chez Mme la comtesse Beugnot, quand elle était princesse de Salm-Dyck, je crois. Je conterai son mariage, précédé par deux mois de séjour chez le prince de Salm, avec son amant, pour voir si le château ne lui déplairait point trop, et le prince nullement trompé, mais sachant tout et s'y soumettant, et il avait raison.

J'allai au Louvre chez Regnault, peintre,

l'auteur de l'Education d'Achille, plat tableau, gravé par l'excellent Berwick, et je fus élève de son Académie. Toutes les étrennes à donner pour cartables, droits de chaise, etc., m'étonnèrent fort, et j'ignorais parfaitement tous ces usages parisiens et, à vrai dire, tous les usages possibles. Je dus paraître avare.

Je promenais partout mon effroyable

désappointement.

Trouver plal el délestable ce Paris, que


je m'étais figuré le souverain bien Tout m'en déplaisait, jusqu'à la cuisine qui n'était pas celle de la maison paternelle, cette maison qui m'avait semblé la réunion de tout ce qui était mal.

Pour m'achever, la peur d'être forcé

de passer un examen pour l'école me faisait haïr mes chères mathématiques.

Il me semble que le terrible M. Daru

le père me disait « Puisque, d'après les certificats dont vous êtes porteur, vous êtes tellement plus fort que vos sept camarades qui ont été reçus, vous pourriez, même aujourd'hui, si vous étiez reçu, les rattraper facilement dans les cours qu'ils suivent. »

M. Daru me parlait en homme accoutumé

à avoir du crédit et obtenir des exceptions.

Une chose dut, heureusement pour moi,

ralentir les instances de M. Daru pour reprendre l'étude des mathématiques. Mes parents m'annonçaient sans doute comme un prodige en tout genre. Mon excellent grand-père m'adorait et d'ailleurs j'étais son ouvrage au fond, je n'avais eu de maître que lui, les mathématiques excepté. Il faisait avec moi mes thèmes de latin, il faisait presque seul mes vers latins sur une mouche qui trouve une mort noire dans du lait blanc.


Tel était l'esprit du Père jésuite auteur du poème dont je refaisais les vers. Sans les auteurs lus en cachette, j'étais fait pour avoir cet esprit-là et pour admirer la Cléopédie du comte Daru et l'esprit de l'Académie française. Aurait-ce été un mal ? J'aurais eu des succès de 1815 à 1830, de la réputation, de l'argent, mais mes ouvrages seraient bien plus plats et bien mieux écrits de ce qu'ils sont.

Je crois que l'affectation qu'on appelle bien écrire en 1825-1836 sera bien ridicule vers 1860, dès que la France, délivrée des révolutions politiques tous les quinze ans, aura le temps de penser aux jouissances de l'esprit. Le gouvernement fort et violent de Napoléon (dont j'aimai tant la personne) n'a duré que quinze ans, 1800-1815. Le gouvernement à faire vomir de ces Bourbons imbéciles (voir la chanson de Béranger) a duré quinze ans aussi, de 1815 à 1830. Combien durera un troisième ? Aura-t-il plus.

Mais je m'égare, nos neveux devront pardonner ces écarts, nous tenons la plume d'une main et l'épée de l'autre (en écrivant ceci j'attends la nouvelle de l'exécution de Fieschi et du nouveau ministère de mars 1836, et je viens, pour mon métier, de signer trois lettres, adressées à des ministres dont je ne sais pas le nom).


Revenons à janvier ou février 1800.

Réellement, j'avais l'expérience d'un enfant

de neuf ans et probablement un orgueil

du diable. J'avais été réellement l'élève

le plus remarquable de l'Ecole centrale.

De plus, ce qui valait bien mieux, j'avais

des idées justes sur tout, j'avais énormé-

ment lu, j'adorais la lecture un livre

nouveau, à moi inconnu, me consolait de

tout.

Mais la famille Daru, malgré les succès

de l'auteur de la traduction d'Horace,

n'était pas du tout littéraire, c'était une

famille de courtisans de Louis XIV tels

que les dépeint Saint-Simon. On n'aimait

dans M. Daru fils aîné que le fait de son

succès, toute discussion littéraire eût été

un crime politique, comme tendant à

mettre en doute la gloire de la maison.

Un des malheurs de mon caractère est

d'oublier le succès et de me rappeler

profondément mes sottises. J'écrivis vers

février 1800 à ma famille

« Mme Cambon exerce l'empire de l'es-

prit, et Mme Rebuffel, celui des sens. »

Quinze jours après, j'eus une honte

profonde de mon style et de la chose.

C'était une fausseté, c'était bien pis

encore, c'était une ingratitude. S'il y avait

un lieu où je fusse moins gêné et plus

naturel, c'était le salon de cette excellente


et jolie Mme Rebuffel, qui habitait le

premier étage de la maison, qui me donnait

une chambre au second.Ma chambre était,

ce me semble, au-dessus du salon de

Mme Rebuffel. Mon oncle Gagnon m'avait

raconté comme quoi il l'avait émue à

Lyon en admirant son joli pied et l'engageant là le placer sur une malle pour

le mieux voir. Une fois, sans M. Bartelon,

M. Rebuffel eût surpris mon oncle dans

une position peu équivoque.

Mme Rebuffel, ma cousine, avait une fille,

Adèle, qui annonçait beaucoup d'esprit;

il me semble qu'elle n'a pas tenu parole.

Après nous être un peu aimés (amours

d'enfants), la haine et puis l'indifférence

ont remplacé les enfantillages, et je l'ai

entièrement perdue de vue depuis 1804.

Le journal de 1835 m'a appris que son sot

mari, M. le baron Auguste Pétiet, le même

qui m'a donné un coup de sabre au pied

gauche, venait de la laisser veuve avec un

fils à l'Ecole Polytechnique.

Etait-ce en 1800 que Mme Rebuffel avait

pour amant M. Chieze, gentilhomme assez

empesé de Valence en Dauphiné, ami de

ma famille à Grenoble, ou ne fut-ce qu'en

1803? Etait-ce en 1800 ou 1803 que

l'excellent Rebuffel, homme de cœur et

d'esprit, homme à jamais respectable

à mes yeux, me donnait à dîner dans la


rue Saint-Denis au roulage qu'il tenait avec une demoiselle Barberen, son associée et sa maitresse ?

Quelle différence pour moi si mon grandpère Gagnon avait eu l'idée de me recommander à M. Rebuffel au lieu de M. Daru M. Rebuffel était neveu de M. Daru, quoique moins âgé seulement de sept ou huit ans, et, à cause de sa dignité politique ou plutôt administrative, secrétaire général de tout le Languedoc (sept départements), M. Daru prétendait tyranniser M. Rebuffel, lequel, dans les dialogues qu'il me racontait, alliait divinement le respect à la fermeté. Je me souviens que je comparais le ton qu'il prenait à celui de J.-J. Rousseau dans sa Lettre d Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

M. Rebuffel eût tout fait de moi, j'aurais été plus sage si le hasard m'avait mis sous sa direction. Mais mon destin était de tout conquérir à la pointe de l'épée.

Quel océan de sensations violentes j'ai eues en ma vie, et surtout à cette époque

J'en eus beaucoup au sujet du petit événement que je vais conter, mais dans quel sens ? que désirais-je avec passion ? Je ne m'en souviens plus.

M. Daru fils ainé (je l'appellerai le comte Daru, malgré l'anachronisme il ne fut


comte que vers 1809, je crois, mais j'ai l'habitude de l'appeler ainsi), le comte Daru donc, si l'on veut me permettre de l'appeler ainsi, était en 1800 secrétaire général du ministre de la Guerre. Il se tuait de travail, mais il faut avouer qu'il en parlait sans cesse et avait toujours de 1 humeur en venant dîner. Quelquefois, il faisait attendre son père et toute la famille une heure ou deux. Il arrivait enfin avec la physionomie d'un bœuf, excédé de peine et des yeux rouges. Souvent il retournait le soir à son bureau dans le fait, tout était à réorganiser et l'on préparait en secret la campagne de Marengo.

Je vais nattre, comme dit Tristram

Shandy et le lecteur va sortir des enfantillages.

Un beau jour, M. Daru le père me prit

à part et me fit frémir, il me dit: «Mon fils vous conduira travailler avec lui au bureau de la Guerre. » Probablement, au lieu de remercier, je restai dans le silence farouche de l'extrême timidité.

Le lendemain matin, marchant à côté

du comte Daru que j'admirais mais qui me faisait frémir, et jamais je n'ai pu m'accoutumer à lui, ni ce me semble lui à moi, je me vois marchant le long de la rue Hillerin Bertin, fort étroite alors.


en H ou en H' à celui de ces deux bureaux

que je n'occupais pas était M. Mazoïer,

auteur de la tragédie de Thésée, pâle imi-

tation de Racine.

Mais où était ce ministère de la Guerre,

où nous allions ensemble ?

Je ne vois que à ma place, à ma table,


CHAPITRE 41

AU bout du jardin étaient des malheu-

reux tilleuls taillés de près derrière

lesquels nous allions pisser. Ce

furent les premiers amis que j'eus à

Paris. Leur sort me fit pitié être ainsi

taillés je les comparais aux beaux tilleuls

de Claix, qui avaient le bonheur de vivre

au milieu des montagnes.

Mais aurais-je voulu retourner dans ces

montagnes ?

Oui, ce me semble, si j'avais dû n'y pas

retrouver mon père, et y vivre avec mon

grand-père, à la bonne heure, mais libre.

Voilà à quel point mon extrême passion

pour Paris était tombée. Et il m'arrivait de

dire que le véritable Paris était invisible à

mes yeux.

Les tilleuls du ministère de la guerre

rougirent par le haut. M. Mazoïer, sans

doute, me rappela le vers de Virgile

Nunc erubescit ver.

Ce n'est pas cela, mais je me le rappelle

en écrivant pour la première fois depuis


trente-six ans Virgile me faisait horreur au fond, comme protégé par les prêtres qui venaient dire la messe et me parler de latin chez mes parents. Jamais, malgré tous les efforts de ma raison, Virgile ne s'est relevé pour moi des effets de cette mauvaise compagnie. Les tilleuls prirent des bourgeons. Enfin ils eurent des feuilles, je fus profondément attendri j'avais donc des amis à Paris

Chaque fois que j'allais pisser derrière

ces tilleuls, au bout du jardin, mon âme était rafraîchie par la vue de ces amis. Je les aime encore après trente-six ans de séparation.

Mais ces bons amis existent-ils ? On a

tant bâti dans ce quartier Peut-être le ministère où je pris la plume officielle pour la première fois est-il encore le ministère rue de l'Université, vis-à-vis la place dont j'ignore le nom ?

Là, M. Daru m'établit à un bureau et

me dit de copier une lettre. Je ne dirai rien de mon écriture en pieds de mouche, bien pire que la présente mais il découvrit que j'écrivais cela par deux Il cella.

C'était donc là ce littérateur, ce brillant

humaniste qui discutait le mérite de Racine et qui avait remporté tous les prix à Grenoble

J'admire aujourd'hui, mais aujourd'hui


seulement, la bonté de toute cette famille

Daru. Que faire d'un animal si orgueilleux

et si ignorant ?

Et le fait est pourtant que j'attaquais

très bien Racine dans mes conversations

avec M. Mazoïer. Nous étions là quatre

commis, et les deux autres, ce me semble,

m'écoutaient, quand j'escarmouchais avec

M. Mazoïer.

J'avais une théorie intérieure que je

voulais rédiger sous le titre de Filosofia

nova, titre moitié italien, moitié latin.

J'avais une admiration vraie, sentie,

passionnée pour Shakespeare, que pour-

tant je n'avais vu qu'à travers les phrases

lourdes et emphatiques de M. Letourneur

et de ses associés.

L'Arioste avait aussi beaucoup de pou-

voir sur mon cœur (mais l'Arioste de

M. de Tressan, père de l'aimable capitaine

jouant de la clarinette, qui avait contribué

à me faire apprendre à lire, extrême plat

ultra et maréchal de camp vers 1820).

Je crois voir ce qui me défendait du

mauvais goût d'admirer la Cléopédiel du

comte Daru et bientôt après l'abbé Delille,

c'était cette doctrine intérieure fondée sur

le vrai plaisir, plaisir profond, réfléchi,

allant jusqu'au bonheur, que m'avaient

1. Stendhal a écrit la Cyropédie, N.D. L. E.


donné Cervantès, Shakespeare, Corneille,

Arioste, et une haine pour le puéril de

Voltaire et de son école. Là-dessus, quand

j'osais parler, j'étais tranchant jusqu'au

fanatisme, car je ne faisais aucun doute

que tous les hommes bien portants et non

gâtés par une mauvaise éducation litté-

raire ne pensassent comme moi. L'expé-

rience m'a appris que la majorité laisse

diriger la sensibilité aux arts, qu'elle peut

avoir naturellement, par l'auteur à la

mode, c'était Voltaire en 1788, Walter

Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd'hui

1836 ? Heureusement personne.

Cet amour pour Shakespeare, l'Arioste,

et la Nouvelle Héloïse au second rang,

qui étaient les maîtres de mon cœur

littéraire à mon arrivée à Paris à la fin

de 1799, me préserva du mauvais goût

(Delille, moins la gentillesse) qui régnait

dans le salons Daru et Cardon, et qui

était d'autant plus dangereux pour moi,

d'autant plus contagieux, que le comte

Daru était un auteur produisant actuelle-

ment et que sous d'autres rapports tout

le monde admirait et que j'admirais

moi-même. Il venait d'être ordonnateur

en chef, je crois, de cette armée d'Helvétie

qui venait de sauver la France à Zurich

sous Masséna. M. Daru le père nous répé-

tait sans cesse que le général Masséna


disait à tout le monde, en parlant de

M. Daru « Voilà un homme que je puis

présenter à mes amis et à mes ennemis. »

Pourtant Masséna, de moi bien connu,

était voleur comme une pie, ce qui veut

dire par instinct, on parle encore de lui

à Rome (ostensoir de la famille Doria, à

Sainte-Agnès, place Navone, je crois),

et M. Daru n'a jamais volé un centime.

Mais, grand Dieu, quel bavardage

Je ne puis arriver à parler de l'Arioste,

dont les personnages palefreniers et porte-

faix par la force m'ennuient tellement

aujourd'hui. De 1796 à 1804, l'Arioste

ne me faisait pas sa sensalion propre.

Je prenais tout à fait au sérieux les passages

tendres et romanesques. Ils frayèrent,

à mon insu, le seul chemin par lequel

l'émotion puisse ariver à mon âme. Je ne

puis être touché jusqu'à l'attendrissement

qu'après un passage comique.

De là mon amour presque exclusif pour

l'opera buffa, de là l'abîme qui sépare

mon âme de celle de M. le baron Poitou

(voir à la fin du volume la préface à de

Brosses qui a fâché Colomb) et de tout

le vulgaire de 1830, qui ne voit le courage

que sous la moustache.

Là seulement dans l'opéra buffa je puis

être attendri jusqu'aux larmes. La pré-

tention de toucher qu'a l'opera seria à


l'instant fait cesser pour moi la possibilité

de l'être. Même dans la vie réelle un pauvre

qui demande l'aumône avec des cris

piteux bien loin de me faire pitié me fait

songer avec toute la sévérité philosophique

possible à l'utilité d'une maison péniten-

tiaire.

Un pauvre qui ne m'adresse pas la

parole, qui ne pousse pas des cris lamen-

tables et tragiques comme c'est l'usage à

Rome, et mange une pomme en se trai-

nant à terre, comme le cul-de-jatte d'il

y a huit jours, me touche presque jusqu'aux

larmes à l'instant.

De là mon complet éloignement pour

la tragédie, mon éloignement jusqu'à

l'ironie pour la tragédie en vers.

Il y a une exception pour cet homme

simple et grand, Pierre Corneille, suivant

moi immensément supérieur à Racine,

ce courtisan rempli d'adresse et de bien-

dire. Les règles d'Aristote, ou prétendues

telles, étaient un obstacle ainsi que les

vers pour ce poète original. Racine n'est

original, aux yeux des Allemands, Anglais,

etc., que parce qu'ils n'ont pas eu encore

une cour spirituelle, comme celle de

Louis XIV, obligeant tous les gens riches

et nobles d'un pays à passer tous les jours

huit heures ensemble dans les salons de

Versailles.


La suite des temps portera les Anglais,

Allemands, Américains et autres gens à

argent ou revenu antilogique, à comprendre

l'adresse courtisane de Racine, même

l'ingénue la plus innocente, Junie ou

Aricie et confite en adresse d'honnête

catin Racine n'a jamais pu faire une

Mlle de La Vallière, mais toujours une

fille extrêmement adroite et peut-être

physiquement vertueuse, mais certes

pas moralement. Vers 1900, peut-être

que les Allemands, Américains, Anglais,

arriveront à comprendre tout l'esprit

courtisanesque de Racine. Un siècle

peut-être après, ils arriveront à sentir

qu'il n'a jamais pu faire une La Vallière.

Mais comment ces gens faibles pourront-

ils apercevoir une étoile tellement rappro-

chée du soleil ? L'admiration de ces

rustres polis ef avares pour la civilisation

qui donnait un vernis charmant même

au maréchal de Boufflers (mort vers 1712),

qui était un sot, les empêchera de sentir

le manque total de simplicité et de naturel

chez Racine, et à comprendre ce vers de

Camille

Tout ce que je voyais me semblait Curiace.

Que j'écrive cela à cinquante-trois

ans, rien de plus simple, mais que je le


sentisse en 1800, que j'eusse une sorte

d'horreur pour Voltaire et l'affectation

gracieuse d'Alzire, avec mon mépris si

voisin de la haine pour lui et à si bon

droit, voilà ce qui m'étonne, moi, élève

de M. Gagnon, qui s'estimait pour avoir

été trois jours l'hôte de Voltaire à Ferney,

moi élevé au pied du petit buste de ce

grand homme, monté sur un pied d'ébène.

Est-ce moi ou le grand homme qui suis

sur le pied d'ébène ?

Enfin, j'admire ce que j'étais littéraire-

ment en février 1800, quand j'écrivais

cella.

M. le comte Daru, si immensément

supérieur à moi et à tant d'autres comme

homme de travail, comme avocat consul-

tant, n'avait pas l'esprit qu'il fallait pour

soupçonner la valeur de ce fou orgueilleux.

M. Mazoïer, le commis mon voisin,

qui apparemment s'ennuyait moins de

ma folie mélangée d'orgueil que de la

stupidité des deux autres commis à

2.500 francs, fit quelque cas de moi, et j'y

fus indifférent. Je regardais tout ce qui

admirait cet adroit courtisan nommé

Racine comme incapable de voir et de

sentir le vrai beau qui, à mes yeux, était

la naïveté d'Imogèné s'écriant

Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même.


Les injures adressées à Shakespeare par

M. Mazoïer, et avec quel mépris en 1800 1

m'attendrissaient jusqu'aux larmes en

faveur de ce grand poète. Dans la suite,

rien ne m'a fait adorer madame Dembowski

comme les critiques que faisaient d'elle

les prosaïques de Milan. Je puis nommer

cette femme charmante, qui pense à elle

aujourd'hui ? Ne suis-je pas le seul

peut-être après onze ans qu elle a quitté

la terre J'applique ce même raisonnement

à la comtesse Alexandrine Petit. Ne suis-

je pas aujourd'hui son meilleur ami,

après vingt-deux ans ? Et quand ceci

paraîtra (si jamais un librairè ne craint

pas de perdre son temps et son papier !),

quand ceci paraîtra après ma mort à moi,

qui songera encore à Métilde et à Alexan-

drine ? Et malgré leur modestie de femme

et cette horreur d'occuper le public que je

leur ai vue si elles voient public ce livre

du lieu où elles sont, n'en seront-elles pas

bien aises. ?

For who to dumb forget fulness a prey

n'est pas bien aise, après tant d'années,

de voir prononcer son nom par une bouche

amie ?

Mais où diable en étais-je ? A mon

bureau, où j'écrivais cela, cella.

Pour peu que le lecteur ait l'âme com-

mune, il s'imaginera que cette digression


a pour but de cacher ma honte d'avoir écrit cella. Il se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire de la femme que j'aimais. L'autre jour j'avais oublié la couleur d'un des uniformes que j'ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole, ce que c'est qu'un uniforme dans une armée victorieuse et unique objet de l'attention de la nation, comme l'armée de Napoléon

Aujourd'hui, grâce au ciel, la Tribune

a obscurci l'Armée.

Décidément je ne puis me rappeler la

rue où était situé ce bureau dans lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C'était au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardins. Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru allant à son bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison 505, au coin de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons écrivains de 1800.

Quelle différence pour moi si M. Daru

m'avait dit « Quand vous avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire, et ensuite à la couleur


de réprimande ou d'ordre que le ministre qui signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez hardiment. »

Au lieu de cela, je tâchais d'imiter la

forme des lettres de M. Daru, il répétait trop souvent le mot en effet, et moi je farcissais mes lettres de en effet.

Qu'il y a loin de là aux grandes lettres

que j'inventais à Vienne en 1809, ayant une vérole horrible, le soin d'un hôpital de 4.000 blessés (l'oiseau vole), une maîtresse que j'e.f.s et une maîtresse que j'adorais Tout ce changement s'est opéré par mes seules réflexions, M. Daru ne m'a jamais donné d'autre avis que sa colère quand il biffait mes lettres.

Le bon Martial Daru était toujours

avec moi sur le ton plaisant. Il venait souvent au bureau de la Guerre c'était la Cour pour un commissaire des guerres. Il avait la police de l'hôpital du Val-deGrâce, ce me semble, en 1800, et sans doute M. le comte Daru, la meilleure tête de ce ministère en 1800 (ce n'est pas beaucoup dire), avait le secret de l'armée de réserve. Toutes les vanités du corps des commissaires des guerres étaient en ébullition pour la création du corps et bien plus pour la fixation de l'uniforme des Inspecteurs aux Revues.

Il me semble que je vis alors le général


Olivier, avec sa jambe de bois, récemment

nommé Inspecteur en chef aux Revues.

Cette vanité, portée au comble par le

chapeau bordé et l'habit rouge, était la

base de la conversation dans les maisons

Daru et Cardon. Edmond Cardon, poussé

par une mère habile et qui flattait ouver-

tement le comte Daru, avait la promesse

d'une place d'adjoint aux Commissaires des

guerres.

Le bon Martial me fit bientôt entrevoir

la possibilité pour moi de ce charmant

uniforme.

Je crois découvrir en écrivant que Cardon

le porta, habit bleu de roi, broderie d'or

au collet et aux parements des manches.

A cette distance, pour les choses de va-

nité (passion secondaire chez moi), les

choses imaginées et les choses vues se

confondent.

L'excellent Martial étant donc venu

me voir à mon bureau trouva que

j'avais envoyé une lettre dans le bureau

avec le mot Renseignements.

« Diable me dit-il en riant, vous faites

déjà courir les lettres ainsi »

C'était ce me semble un peu le privi-

lège au moins d'un sous-chef de bureau,

moi, dernier des surnuméraires.

Sur ce mot Renseignements, le bureau

de la Solde par exemple donnait les


renseignements relatifs à la solde, le bureau de l'Habillement ceux sur l'habillemenl. Supposons l'affaire d'un officier d'habillement du 7e léger devant restituer sur sa solde 107 francs, montant de la serge qu'il a reçue indûment, il me fallait les renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre que M. Daru secrétaire général devait signer.

Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu M. Daru, M. Barthomeuf, homme commun mais bon commis, commençait alors sa carrière comme son secrétaire particulier (c'est-à-dire commis payé par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru et avait à souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme si terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l'approchait. J'eus bientôt pris la contagion de la lerreur inspirée par M. Daru et ce sentiment ne m'a jamais quitté à son égard. J'étais né excessivement sensible et la dureté de ses paroles était sans bornes ni mesure.

De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être malmené par lui. Et maintenant que j'y réfléchis sensément, je vois que jamais je n'en ai été réellement maltraité. Je n'ai pas


souffert la centième partie de ce qu'à

enduré M. de Baure, ancien avocat général

du Parlement de Pau. (Y avait-il un tel

Parlement ? Je n'ai aucun livre à Civita-

Vecchia pour le chercher, mais tant mieux,

ce livre-ci, fait uniquement avec ma mé-

moire, ne sera pas fait avec d'autres livres.)

J'aperçois qu'entre M. Daru et moi il

y a toujours eu comme un morceau d'affût

emporté par le boulet ennemi qui fait

malelas sur le corps de la pièce que vient

frapper ce boulet (comme au Tésin, en

1800).

Mon matelas a été Joinville (aujour-

d'hui le baron Joinville, intendant militaire

de la 1re division, Paris), ensuite M. de

Baure. J'arrive à cette idée bien nouvelle

pour moi M. Daru m'aurait-il ménagé ?

Il est bien possible. Mais la lerreur a tou-

jours été telle que cette idée ne me vient

qu'en mars 1836.

Tout le monde à la Guerre frémissait

en abordant le bureau de M. Daru. Pour

moi j'avais peur rien qu'en en regardant la

porte. Sans doute M. Daru père vit ce

sentiment dans mes yeux, et avec le

caractère que je lui vois maintenant

(caractère timide à qui la terreur inspirée

faisait rempart), ma peur dut lui faire

ma cour.

Les êtres grossiers comme me semblait


M. Barthomeuf devaient sentir moins

les paroles étranges dont ce bœuf furibond

affublait tout ce qui l'approchait dans les

moments où le travail l'accablait.

Avec cette terreur il faisait marcher

les sept à huit cents commis du bureau

de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt

importants, la plupart sans aucun talent,

nommés chefs de bureau étaient malmenés

d'importance par M. Daru. Ces animaux,

loin d'abréger et de simplifier les affaires,

cherchaient souvent à les embrouiller,

même pour M. Daru (as makes every day

with me M. Lysimaque). Je conviens

que cela est fait pour faire donner au

diable un homme qui voit placées à gauche,

sur son bureau, vingt ou trente lettres

pressées à répondre. Et de ces lettres,

demandant des ordres, j'en ai souvent vu

un pied de haut sur le bureau de M. Daru,

et encore arrivant par des gens qui seraient

charmés de pouvoir vous dire « Je n'ai

pas reçu à temps les ordres de Votre

Excellence.», et avec la perspective

d'un Napoléon se fâchant à Schoenbrünn

et disant qu'il y a eu négligence, etc.


CHAPITRE 42

MES relations avec M. Daru, commen-

cées ainsi en février ou janvier 1800,

n'ont fini qu'à sa mort, en 1828

ou 1829. Il a été mon bienfaiteur en ce

sens qu'il m'a employé de préférence à

bien d'autres, mais j'ai passé bien des

jours de pluie, avec mal à la tête, pour un

poële trop chauffé, à écrire de dix heures

du matin à une heure après minuit, et

cela sous les yeux d'un homme furieux et

constamment en colère parce qu'il avait

toujours peur. C'étaient les ricochels de

son ami Picard, il avait une peur mortelle

de Napoléon et j'avais une peur mortelle

de lui.

On verra à Erfurt, 1809, le nec plus

ultra de notre travail. M. Daru et moi,

nous avons fait toute l'intendance générale

de l'armée pendant trois ou huit jours.

Il n'y avait pas même un copiste. Emer-

veillé de ce qu'il faisait, M. Daru ne se

fâcha peut-être que deux ou trois fois

par jour ce fut une partie de plaisir.

J'étais en colère contre moi d'être ému


par ses paroles dures. Cela ne faisait ni

chaud ni froid à mon avancement, et

d'ailleurs je n'ai jamais été fou pour

l'avancement. Je le vois aujourd'hui, je

cherchais le plus possible à être séparé de

M. Daru, ne fût-ce que par une porte à

demi-fermée. Ces propos durs sur les

présents et les absents m'étaient insup-

portables.

Quand j'écrivais cela par deux 11, au

bureau de la Guerre, au bout de la rue

Hillerin-Bertin, j'étais bien loin de con-

naître encore toute la dureté de M. Daru

ce volcan d'injures. J'étais tout étonné,

j'avais à peine l'expérience d'un enfant

de neuf ans, et toutefois je venais d'en

avoir dix-sept au 23 janvier 1800.

Ce qui me désolait, c'était la conver-

sation incessante des commis mes com-

pagnons, qui m'empêchait de travailler

et de penser Pendant plus de six semaines,

arrivé à quatre heures, j'en étais hébété.

Félix Faure, mon camarade assez

intime à Grenoble, n'avait nullement

ma rêverie folle sur l'Amour et les Arts.

C'est ce manque de folie qui a toujours

coupé la pointe à notre amitié, qui n'a

été que compagnonnage de vie. Il est

aujourd'hui pair de France, premier Pré-

sident, et condamne sans trop de remords,

je pense, à vingt ans de prison les fous


d'avril, trop punis par six mois de prison, vu le parjure of the King, et à mort ce second Bailly, le sage Morey, guillotiné le 19 mars 1836, coupable peut-être, mais sans preuve. Félix Faure résisterait à une injustice qu'on lui demanderait dans cinq minutes, mais si on donne vingtquatre heures à sa vanité, la plus bourgeoise que je connaisse, si un roi lui demande la tête d'un innocent, il trouvera des raisons pour l'accorder. L'égoïsme et une absence complète de la plus petite étincelle de générosité, réunis à un caractère triste à l'anglaise et à la peur de devenir fou comme sa mère et sa sœur, forment le caractère de ce mien camarade. C'est le plus plat de tous mes amis et celui qui a fait la plus grande fortune.

Quelle différence de générosité avec Louis Crozet, Bigillion Mareste ferait les mêmes choses, mais sans se faire illusion, pour de l'avancement et à l'italienne. Edmond Cardon eût fait les mêmes choses en en gémissant et les recouvrant de toute la grâce possible, d'Argout avec courage et en songeant au danger personnel et surmontant cette crainte. Louis Crozet (ingénieur en chef à Grenoble) aurait exposé sa vie avec héroïsme plutôt que de condamner à vingt ans de prison un fou généreux comme Kersanné (que je


n'ai jamais vu), trop puni par six mois de prison. Colomb refuserait encore plus nettement que Louis Crozet, mais on pourrait le tromper.

Ainsi, le plus plat à peu près de tous mes

amis est Félix Faure (pair de France), avec lequel j'ai vécu intimement en janvier 1800, de 1803 à 1805, et de 1810 à 1815 et 16.

Louis Crozet m'a dit que ses talents

atteignent à peine à la médiocrité, mais sa tristesse continue lui donnait de la dignité lorsque je le connus aux Mathématiques, ce me semble, vers 1797. Son père, né très pauvre, avait fait une jolie fortune dans l'administration des Finances et avait un beau domaine à Saint-Ismier (à deux lieues de Grenoble, route de Barraux et Chambéry).

Mais je réfléchis qu'on va prendre pour de

l'envie ma sévérité envers ce plat pair de France. Me croira-t-on quand j'ajouterai que je dédaignerais bien de changer de réputation avec lui ? Dix mille francs et être exempt de poursuites for my future wrilings serait mon bâlon de maréchal, idéal, il est vrai.

Félix Faure me présenta, à ma demande,

à Fabien, maître d'armes rue Montpensier, je crois, rue des Cabriolets, près le ThéâtreFrançais, derrière Corazza, près du pas-


sage vis-à-vis la fontaine et la maison où Molière est mort. Là, je faisais des armes non pas avec, mais dans la même salle que plusieurs Grenoblois.

Deux grands et sales coquins entre autres

(je parle du fond, et non de l'apparence, et de coquinerie en affaires privées, non de l'état), MM. Casimir Périer, depuis ministre, et Duchesne, membre de la Chambre des Députés en 1836. Ce dernier non seulement volait au jeu dix francs, à Grenoble, vers 1820, mais y a été pris sur le fait.

Casimir Périer était peut-être alors le

plus beau des jeunes gens de Paris il était sombre, sauvage, ses beaux yeux montraient de la folie.

Je dis folie dans le sens propre.

Mme Savoye de Rollin, sa sœur, dévote célèbre et cependant pas méchante, avait été folle et pendant plusieurs mois avait tenu des propos dignes de l'Arétin, et en termes les plus clairs, sans aucun voile. Cela est drôle, où une dévote de fort bonne compagnie peut-elle prendre une douzaine de mots que je n'ose écrire ici ? Ce qui explique un peu ce genre d'amabilités, c'est que M. Savoye de Rollin, homme d'infimment d'esprit, libertin philosophe, etc., etc., ami de mon oncle, était devenu nul par abus un an ou deux avant son


mariage avec la fille de Périer milord. C'est le nom que Grenoble donnait à un homme d'esprit, ami de ma famille, qui méprisait de tout son cœur la bonne compagnie et qui a laissé trois cent cinquante mille francs à chacun de ses dix ou douze enfants1, tous plus ou moins emphatiques, bêtes et fous. Leur précepteur avait été le mien, ce profond et sec coquin, M. l'abbé Raillanne.

M. Périer milord ne pensait jamais qu'à

l'argent. Mon grand-père Gagnon qui l'aimait malgré son protestantisme en bonne compagnie qui irritait beaucoup M. Gagnon me racontait que M. Périer en arrivant dans un salon ne pouvait se dispenser au premier coup d'œil de faire le compte fort exact de ce qu'avait coûté l'ameublement. Mon grand-père, comme tous les orthodoxes, prêtait des aveux humiliants à M. Périer milord, qui fuyait la bonne compagnie de Grenoble comme la peste (vers 1780).

Un soir, mon grand-père le trouva dans

la rue « Montez avec moi chez Mme de Quinsonnas.

Je vous avouerai une chose, mon

cher Gagnon, lorsqu'on a été quelque temps 1. Cinq cent mille francs à chacun des dix enfants. Note de Colomb.


de suite sans voir la bonne compagnie et

qu'on a pris une certaine habitude de la

mauvaise, on se trouve déplacé dans

la bonne. »

Je suppose que la bonne compagnie des

Présidents au parlement de Grenoble,

mesdames de Sassenage, de Quinsonnas,

de Bailly, contenait encore un degré

d'alliage ou d'affectation trop fort pour

un homme d'un génie vif comme M. Périer

milord. Je pense que je me serais fort

ennuyé dans la société où Montesquieu

brillait vers 1745, chez Mme Geoffrin ou

chez Mme de Mirepoix. J'ai découvert

dernièrement que l'esprit des vingt pre-

mières pages de La Bruyère (qui, en 1803,

fit mon éducation littéraire, d'après les

éloges de Saint-Simon dans les éditions

en trois et sept volumes) est une copie

exacte de ce que Saint-Simon appelle

avoir infiniment d'esprit. Or, en 1836, ces

vingt premières pages sont puériles, vides,

de très bon ton assurément, mais ne

valent pas trop la peine d'être écrites.

Le style en est admirable en ce qu'il ne

gâte pas la pensée, qui a le malheur d'être

sine ictu. Ces vingt pages ont eu de l'esprit

peut-être jusqu'en 1789. L'esprit si déli-

cieux pour qui le sent ne dure pas. Comme

une belle pêche passe en quelques jours,

l'esprit passe en deux cents ans, et bien


plus vite s'il yarévolution dans les rapports

que les classes d'une société ont entre

elles, dans la distribution du pouvoir

dans une société.

L'esprit doit être de cinq ou six degrés

au-dessus des idées qui forment l'intelli-

gence d'un public.

S'il est de huit degrés au-dessus, il fait

mal à la tête à ce public (défaut de la conver-

sation de Dominique, quand il est animé).

Pour achever d'éclairer ma pensée,

je dirai que La Bruyère était à cinq degrés

au-dessus de l'intelligence commune des

ducs de Saint-Simon, de Charost, de

Beauvilliers, de Chevreuse, de la Feuillade,

de Villars, de Montfort, de Foix, de Les-

diguières (le vieux Canaple), d'Harcourt,

de la Rocheguyon, de la Rochefoucauld,

d'Humières, de Mmes de Maintenon, de

Caylus, de Berry, etc., etc., etc.

La Bruyère a dû être au niveau des

intelligences vers 1780, au temps du duc

de Richelieu, Voltaire, M. de Vaudreuil,

le duc de Nivernais (prétendu fils de

Voltaire), quand ce plat Marmontel

passait pour spirituel, du temps de Duclos,

Collé, etc., etc.

En 1836, excepté pour les choses d'art

littéraire ou plutôt de style, en en exceptant

formellement les jugements sur Racine,

Corneille, Bossuet, etc., La Bruyère reste


au-dessous de l'intelligence d'une société qui se réunirait chez Mme Boni de Castellane et qui serait composée de MM. Mérimée, Molé, Koreff, moi, Dupin aîné, Thiers, Béranger, duc de Fitz-James, SainteAulaire, Arago, Villemain.

Ma foi l'esprit manque, chacun réserve toutes ses forces pour un métier qui lui donne un rang dans le monde. L'esprit, argent comptant, imprévu même pour le parler, l'esprit de Dominique fait peur aux convenances. Si je ne me trompe, l'esprit va se réfugier chez les dames de mœurs faciles, chez Mme Ancelot (qui n'a pas plus d'amants que Mme de Talaru, la première ou la seconde) mais chez laquelle on ose plus.

Quelle terrible digression en faveur des lecteurs de 1880! Mais comprendront-ils l'allusion en faveur ? J'en doute, les crieurs publics auront alors un autre mot pour faire acheter les discours du roi. Qu'est-ce qu'une allusion expliquée ? De l'esprit à la Charles Nodier, de l'esprit ennuyeux.

Je veux coller ici un exemple du style de 1835. C'est M. Gozlan qui parle, dans le Temps.

Le plus doux, le plus vraiment jeune de tous ces sombres Grenoblois qui faisaient des armes chez l'élégant Fabien,


sur mon adversaire. Cela m'a gêné toutes les fois qu'à l'armée je me suis vu l'épée au côté. A Brunswick par exemple ma maladresse eût pu m'envoyer ad patres avec le grand chambellan de Münchhausen, heureusement, il ne fut pas brave ce jourlà, ou plutôt il ne voulut pas se compromettre. J'ai eu de même un métalent pour le violon, et au contraire un talent naturel et singulier pour tirer les perdrix et les lièvres et, à Brunswick, un corbeau d'un coup de pistolet, à quarante pas, la voiture allant au grand trot, ce qui m'a valu le respect des aides-de-camp du général Rivaud, cet homme si poli. (Rivaud de la Raffinière, haï du prince de Neuchâtel (Berthier), depuis commandant à Rouen et ultra vers 1825.)

J'ai eu le bonheur aussi d'atteindre un

banco-zettel, à Vienne, au Prater, dans le duel arrangé avec M. Raindre, colonel ou chef d'escadron d'artillerie légère. Ce brave à trois poils ne le fut guère

Enfin, j'ai porté l'épée toute ma vie

ne sachant pas la manier. J'ai toujours été gros et facile à essouffler. Mon projet a toujours été « Y êtes-vous ? » et droit le coup de seconde.

Dans le temps où je faisais des armes avec

César Pascal, Félix Faure, Duchesne, Casimir Périer et deux ou trois autres


était sans doute M. César Pascal1, fils d'un père également aimable et auquel Casimir Périer donna la croix étant ministre, et la recette générale d'Auxerre à son frère naturel, l'aimable Turquin, et une autre recette générale, celle de Valence au neveu de Casimir, M. Camille Teisseire. Mais, au milieu de sa demi-friponnerie comme négociant, M. Casimir Périer avait la qualité dauphinoise il savait vouloir. Le souffle de Paris, affaiblissant, corrodant la faculté de vouloir, n'avait pas encore pénétré dans nos montagnes en 1800. J'en suis témoin fidèle pour mes camarades. Napoléon, Fieschi avaient la faculté de vouloir qui manque à M. Villemain, à M. Casimir Delavigne, à M. de Pastoret (Amédée), élevés à Paris.

Chez l'élégant Fabien, je me convainquis de mon métalent pour les armes. Son prevôt, le sombre Renouvier, qui s'est tué, je pense, après avoir tué en duel d'un coup d'épée son dernier ami, me fit comprendre très honnêtement mon métalent. J'ai été bien heureux de me battre toujours au pistolet, je ne prévoyais pas ce bonheur en 1800, et, d ennui de parer tierce et quarte toujours trop tard, je résolus, le cas échéant, de fondre à fond 1. Mort à Bourrin en mai 1838. Note de Colomb.


Dauphinois, j'allai voir Périer milord (en Dauphiné, on supprime le Monsieur quand il y a un surnom). Je le trouvai dans un appartement de ses belles maisons des Feuillants (près la rue Castiglione d'aujourd'hui). Il occupait un des appartements qu'il ne pouvait pas louer. C'était l'avare le plus gai et de la meilleure compagnie. Il sortit avec moi il portait un habit bleu qui avait sur la basque une tache rousse de huit pouces de diamètre. Je ne comprenais pas comment cet homme d'une apparence si aimable (à peu près comme mon cousin Rebuffel) pouvait laisser mourir de faim ses fils Casimir et Scipion.

La maison Périer prenait à 5 les économies des servantes, des huissiers, des petits propriétaires, c'étaient des sommes de 500,800, rarement 1.500 francs. Quand vinrent les assignats, et que pour un louis d'or on avait cent francs, elle remboursa tous ces pauvres diables, plusieurs se pendirent ou se noyèrent.

Ma famille trouva ce procédé infâme. Il ne me surprend pas de marchands, mais pourquoi une fois arrivé aux millions n'avoir pas trouvé un prétexte honnête de rembourser les servantes ?

Ma famille était parfaite sur les choses d'argent, elle eut grand'peine à tolérer


un de nos parents qui remboursa en

assignats une somme de huit ou dix

mille francs, prêtée à ses auteurs en

billets de la banque de Law (1718, je

pense, à 1793).

Je ferais du roman si je voulais noter

ici l'impression que me firent les choses

de Paris, impression fort modifiée depuis.


CHAPITRE 43

JE ne sais si j'ai dit qu'à la demande

de son père M. Daru me mena à

deux ou trois de ces sociétés litté-

raires dont la présidence faisait tant

de plaisir à son père ? J'y admirai la

taille et surtout la gorge de madame

Pipelet, femme d'un pauvre diable de

chirurgien herniaire. Je l'ai un peu connue

depuis, dans son état de princesse.

M. Daru récitait ses vers avec une bon-

homie qui me sembla bien étrange sur

cette figure sévère et allumée, je le regar-

dais avec étonnement. Je me disais il

faut l'imiter mais je n'y sentais aucun

goût.

Je me rappelle le profond ennui des

dimanches, je me promenais au hasard

c'était donc là ce Paris que j'avais tant

désiré 1 L'absence de montagnes et de

bois me serrait le cœur. Les bois étaient

intimement liés à mes rêveries d'amour

tendre et dévoué, comme dans l'Arioste.

Tous les hommes me semblaient prosaïques

et plats dans les idées qu'ils avaient de


l'amour et de la littérature. Je me gardais de faire confidence de mes objections contre Paris. Ainsi je ne m'aperçus pas que le centre de Paris est à une heure de distance d'une belle forêt, séjour des cerfs sous les rois. Quel n'eût pas été mon ravissement, en 1800, de voir la forêt de Fontainebleau, où il y a quelques petits rochers en miniature, les bois de Versailles, Saint-Cloud, etc., etc. Probablement j'eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.

Il fut question de nommer des adjoints aux commissaires des guerres. Je m'en aperçus au redoublement des prévenances de Mme Cardon pour la famille Daru et même pour moi. M. Daru passa un matin chez le ministre avec le rapport sur cet objet.

Mon anxiété a fixé dans ma tête l'image


du bureau où j'attendais le résultat, j'en avais changé, ma table était située dans une fort grande pièce H moi, TT tables, occupées par divers commis. M. Daru suivit la ligne DD', en revenant de chez le ministre, il avait fait nommer, ce me semble, Cardon et M. Barthomeuf. Je ne fus point jaloux de Cardon, mais bien de M. Barthomeuf, pour lequel j'ai toujours eu de l'éloignement. En attendant la décision, j'avais écrit sur mon appuie-main MAUVAIS PARENT, en lettres majuscules. Notez que M. Barthomeuf était un ex-

cellent commis, dont M. Daru signait toutes les lettres, (c'est-à-dire M. Barthomeuf présentait vingt lettres, M. Daru en signait douze et signait en corrigeant six ou sept et en renvoyait à refaire une ou deux).

Des miennes il en signait à peine la

moitié, et encore quelles lettres Mais M. Barthomeuf avait le génie et la figure d'un garçon épicier et, excepté les auteurs latins, qu'il savait comme il savait le Règlement pour la solde, il était incapable de dire un mot sur les rapports de la littérature avec la nature de l'homme, avec la manière dont il est affecté moi, je comprenais parfaitement la façon dont Helvétius explique Régulus, je faisais tout seul un grand nombre d'applications


de ce genre j'étais bien au delà de Cailhava dans l'art de la comédie, etc., etc., et je partais de là pour me croire le supérieur ou, du moins, l'égal de M. Barthomeuf.

M. Daru aurait dû me faire nommer et

ensuite me faire travailler ferme. Mais le hasard m'a guidé par la main dans cinq ou six grandes circonstances de ma vie. Réellement, je dois une petite statue à la Fortune. Ce fut un extrême bonheur de n'être pas fait adjoint avec Cardon. Mais je ne pensais pas ainsi, je soupirais un peu en regardant son bel uniforme doré, son chapeau, son épée. Mais je n'eus pas le moindre sentiment de jalousie. Apparemment je comprenais que je n'avais pas une mère comme Mme Cardon. Je l'avais vu importuner M. Daru (Pierre) jusqu'à impatienter l'homme le plus flegmatique. M. Daru ne se fâchait pas, mais ses yeux de sanglier étaient à peindre. Enfin il lui dit devant moi « Madame, j'ai l'honneur de vous promettre que, s'il y a des adjoints, M. votre fils le sera ».

La sœur de Mme Cardon était, ce me

semble, Mme Auguié des Portes, dont les filles se liaient intimement alors avec la citoyenne Hortense Beauharnais. Ces demoiselles étaient élevées chez Mme Campan, la camarade et probablement l'amie de Mme Cardon.


Je riais et je déployais mon amabilité

de 1800 avec Mlles Auguié, dont l'une épousa bientôt après, ce me semble, le général Ney.

Je les trouvais gaies et j'étais, je devais

être, un étrange animal peut-être ces demoiselles avaient-elles assez d'esprit pour voir que j'étais étrange et non pial. Enfin je ne sais pourquoi, j'étais bien accueilli. Quel admirable salon à cultiver Voilà ce que M. Daru le père aurait dû me faire comprendre. Cette vérité, fondamentale à Paris, je ne l'ai entrevue, pour la première fois, que vingt-sept ans plus tard, après la fameuse bataille de San-Remo. La fortune, dont j'ai tant à me louer, m'a promené dans plusieurs salons des plus influents. J'ai refusé, en 1814, une place à millions, en 1828 j'étais en société intime avec MM. Thiers (ministre des Affaires étrangères, hier), Mignet, Aubernon, Béranger. J'avais une grande considération dans ce salon. Je trouvais M. Aubernon ennuyeux, Mignet, sans esprit, Thiers, trop effronté, bavard Béranger seul me plut, mais pour n'avoir pas l'air de faire la cour au pouvoir, je ne l'allai pas voir en prison et je laissai Mme Aubernon me prendre en guignon comme homme immoral.

Et Mme la comtesse Bertrand, en 1809 et


1810 Quelle absence d'ambition ou plutôt

quelle paressse

Je regrette peu l'occasion perdue. Au

lieu de dix, j'aurais vingt mille au lieu

de chevalier, je serais officier de la Légion

d'honneur, mais j'aurais passé trois ou

quatre heures par jour à ces platitudes

d'ambition qu'on décore du nom de poli-

tique, j'aurais fait beaucoup de demi-

bassesses, je serais préfet du Mans (en

1814, j'allais être nommé préfet du

Mans).

La seule chose que je regrette, c'est le

séjour de Paris, mais je serais las de Paris

en 1836, comme je suis las de ma solitude

parmi les sauvages de Civita-Vecchia.

A tout prendre, je ne regrette rien que

de ne pas avoir acheté de la rente avec les

gratifications de Napoléon, vers 1808 et

1809.

M. Daru le père n'en eût pas moins tort

dans ses idées de ne pas me dire

« Vous devriez chercher à plaire à Mme Gar-

don et à ses nièces, les demoiselles Auguié.

Avec leur protection, vous serez fait

commissaire des guerres deux ans plus

tôt. Ne soufflez jamais mot même à Daru,

de ce que je viens de vous dire. Rappe-

lez-vous que vous n'aurez d'avancement

que par les salons. Travaillez bien le matin,

et le soir cultivez les salons, mon affaire


est de vous guider. Par exemple donnez-

vous le mérite de l'assiduité, commencez

par celui-là. Ne manquez jamais un mardi

de Mme Cardon. »

II fallait tout ce bavardage pour être

compris d'un fou qui songeait plus à

Hamlet et au Misanthrope qu'à la vie

réelle. Quand je m'ennuyais dans un

salon, j'y manquais la semaine d'après et

n'y reparaissais qu'au bout de quinze jours.

Avec la franchise de mon regard et l'ex-

trême malheur et prostration de forces

que l'ennui me donne, on voit combien

je devais avancer mes affaires par ces ab-

sences. D'ailleurs je disais toujours d'un

sot c'esl un sol. Cette manie m'a valu un

monde d'ennemis. Depuis que j'ai eu de

l'esprit (en 1826), les épigrammes sont

arrivés en foule et des mots qu'on ne peut

plus oublier, me disait un jour cette bonne

madame Mérimée. J'aurais dû être tué

dix fois, et pourtant je n'ai que trois

blessures, dont deux sont des nioles (à la

main et au pied gauches).

Mes salons étaient, de décembre à avril

1800 Mme Cardon, Mme Rebuffel, Mme Da-

ru, M. Rebuffel, Mme Sorel (je crois), dont

le mari m'avait servi de chaperon pendant

le voyage1. C'étaient des gens aimables

1. Stendhal l'avait nommé antérieurement M. Rosset.

N.D.L.E.


et utiles, serviables, qui entraient dans le détail de mes affaires, qui me cultivaient même à cause du crédit déjà fort remarquable de M. Daru (le comte). Ils m'ennuyaient, car ils n'étaient nullement romanesques et littéraires (cul there) je les lâchai en grand.

Mes cousins Martial et Daru (le comte)

avaient fait la guerre de la Vendée. Je n'ai jamais vu de gens plus purs de tout sentiment patriotique, cependant ils avaient couru la chance à Rennes, à Nantes et dans toute la Bretagne, d'être assassinés vingt fois ainsi ils n'adoraient point les Bourbons, ils en parlaient avec le respect que l'on doit au malheur, et Mme Cardon nous disait à peu près la vérité sur MarieAntoinette bonne, bornée, pleine de hauteur, fort galante, et se moquant fort de l'ouvrier serrurier nommé Louis XVI, si différent de l'aimable comte d'Artois. Du reste, Versailles, la cour du roi Pétaud, et personne, à l'exception peut-être de Louis XVI, etencore rarement, ne faisant une promesse ou un serment au peuple que dans l'intention de le violer.

Je crois me rappeler qu'on lut chez

Mme Cardon les Mémoires de sa camarade, Mme Campan, bien différents de l'homélie niaise que l'on a imprimée vers 1820. Plusieurs fois nous ne repassâmes la rue


qu'à deux heures du matin, j'étais dans mon centre, moi, adorateur de SaintSimon, et je parlais d'une façon qui jurait avec ma niaiserie et mon exaltation habituelles.

J'ai adoré Saint-Simon en 1800, comme en 1836. Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. Félix Faure m'a rappelé en 1829 que je lui parlais ainsi en 1798.

La famille Daru fut tout occupée d'abord du décret d'organisation du corps des inspecteurs aux revues, décret souvent corrigé, ce me semble, par M. Daru (le comte), et ensuite de la nomination du comte Daru et de Martial le premier fut inspecteur et le second sous-inspecteur aux revues, tous les deux avec le chapeau bordé et l'habit rouge. Ce bel uniforme choqua le militaire, bien moins vain toutefois en 1800 que deux ou trois ans après, quand la vertu eût été tournée en ridicule. Je crois avoir épuisé mon premier séjour à Paris de novembre 1799 à avril ou mai 1800, j'ai même trop bavardé, il y aura à effacer. Excepté le bel uniforme de Cardon (collet brodé en or), la salle de Fabien et mes tilleuls au fond du jardin, à la Guerre, tout le reste ne paraît guère


qu'à travers un nuage. Sans doute je voyais

souvent Mante, mais nul souvenir. Fut-ce

alors que Grand-Dufay mourut au café

de l'Europe, sur le boulevard du Temple,

ou en 1803 ? Je ne puis le dire.

A la Guerre, MM. Barthomeuf et Cardon

étaient adjoints et moi très piqué et très

ridicule, sans doute, aux yeux de M. Daru.

Car enfin, je n'étais pas en état de faire

la moindre lettre. Martial cet être excellent

était toujours avec moi sur le ton plaisant

et ne me fit jamais apercevoir que comme

commis je n'avais pas le sens commun.

Il était tout occupé de ses amours avec

madame Lavalette, avec madame Petiet,

pour laquelle son raisonnable frère, le

comte Daru, s'était donné bien des ridi-

cules. Il prétendait attendrir cette mé-

chante fée par des vers. Je sus tout cela

quelques mois plus tard 1.

Toutes ces choses si nouvelles pour moi

faisaient une cruelle distraction à mes

idées littéraires ou d'amour passionné et

romanesque, c'était alors la même chose.

D'un autre côté mon horreur pour Paris

diminuait, mais j'étais absolument fou,

ce qui me semblait vrai en ce genre un jour

me paraissait faux le lendemain. Ma tête

était absolument le jouet de mon âme.

1. Placer les portraits physiques.


Mais au moins je ne m'ouvris à personne.

Depuis trente ans au moins j ai oublié

cette époque si ridicule de mon premier

voyage à Paris, sachant en gros qu'il n'y

avait qu'à siffler, je n'y arrêtais pas ma

pensée. Il n'y a pas huit jours que j'y

pense de nouveau et s'il y a une préven-

tion dans ce que j'écris elle est contre le

Brulard de ce temps-là.

Je ne sais si je fis les yeux doux à madame

Rebuffel et à sa fille pendant ce premier

voyage, et si nous eûmes la douleur de

perdre madame Cambon moi étant à

Paris. Je me souviens seulement que

Mlle Adèle Rebuffel me contait des parti-

cularités singulières sur Mlle Cambon

dont elle avait été la compagne et l'amie.

Mlle Cambon ayant une dot de vingt-cinq

ou trente mille francs de rente ce qui était

énormissime au sortir de la République,

en 1800, éprouva le sort de toutes les

positions trop belles, elle fut victime

des idées les plus stupides. Je suppose

qu'il fallait la marier à seize ans, ou du

moins lui faire faire beaucoup d'exercice.

Il ne me reste pas le moindre souvenir

de mon départ pour Dijon et l'armée de

réserve, l'excès de la joie a tout absorbé.

MM. Daru (le comte), alors inspecteur

aux Revues, et Martial, sous-inspecteur,

étaient partis avant moi.


Cardon ne vint point sitôt, son adroite

mère lui voulait faire faire un autre pas.

Il arriva bientôt à Milan, aide-de-camp du

ministre de la Guerre, Carnot. Napoléon

avait employé ce grand citoyen pour

l'user, (id est rendre impopulaire et ridi-

cule, s'il le pouvait. Bientôt Carnot retom-

ba dans une pauvreté noble dont Napoléon

n'eut honte que vers 1810, quand il n'eut

plus peur de lui).

Je n'ai nulle idée de mon arrivée à Dijon,

pas plus de mon arrivée à Genève. L'image

de ces deux villes a été effacée par les

images plus complètes que m'ont laissées

les voyages postérieurs. Sans doute

j'étais fou de joie.

J'avais avec moi une trentaine de

volumes stéréotypes. L'idée de perfec-

tionnement de la nouvelle invention me

faisait adorer ces volumes. Très suscep-

tible pour les sensations d'odeur, je

passais ma vie à me laver les mains quand

j'avais lu un bouquin, et la mauvaise odeur

m'avait donné un préjugé contre le Dante

et les belles éditions de ce poète rassemblées

par ma pauvre mère, idée toujours chère

et sacrée pour moi, et qui vers 1800 était

encore au premier plan.

En arrivant à Genève, j'étais fou de la

Nouvelle Héloïse, ma première course

fut pour la vieille maison où est né J.-J.


Rousseau 'en 1712, que j'ai trouvée en

1833 changée en une superbe maison,

image de l'utilité et du commerce.

A Genève les diligences manquaient, je

trouvai un commencement du désordre qui

apparut régner à l'armée. J'étais recom-

mandé à quelqu'un, apparemment à un

commissaire des guerres français, laissé

pour les passages et les transports. Le comte

Daru avait laissé un cheval malade

j'attendis sa guérison.

Là enfin recommencent mes souvenirs.

Après plusieurs délais, un matin, vers les

huit heures, on attache sur ce jeune

cheval suisse et bai clair mon énorme porte

manteau, et un peu en dehors de la porte

de Lausanne, je monte à cheval.

C'était pour la seconde ou troisième fois

de ma vie. Séraphie et mon père s'étaient

constamment opposés à me voir monter à

cheval, faire des armes, etc.

Ce cheval, qui n'était pas sorti de l'écurie

depuis un mois, au bout de vingt pas,

s'emporte, quitte la route et se jette, vers

le lac, dans un champ planté de saules

je crois que le porte manteau le blessait.


CHAPITRE 44

JE mourais de crainte, mais le sacrifice

était fait les plus grands dangers

n'étaient pas faits pour m'arrêter.

Je regardais les épaules de mon cheval,

et les trois pieds qui me séparaient de terre

me semblaient un précipice sans fond.

Pour comble de ridicule, je crois que j'avais

des éperons.

Mon jeune cheval fringant galopait

donc au hasard, au milieu de ces saules,

quand je m'entendis appeler c'était le

domestique, sage et prudent, du capitaine

Burelviller qui, enfin, en me criant de

retirer la bride et s'approchant, parvint

à arrêter le cheval, après une galopade

d'un quart d'heure, au moins, dans tous

les sens. Il me semble qu'au milieu de

mes peurs sans nombre, j'avais celle

d'être entraîné dans le lac.

« Que me voulez-vous ? dis-je à ce domes-

tique, quand enfin il eut pu calmer mon

cheval.

Mon maître désire vous parler. »

Aussitôt je pensai à mes pistolets,


c'est sans doute quelqu'un qui me veut

arrêter. La route était couverte de passants,

mais toute ma vie j'ai vu mon idée et non

la réalité (comme un cheval ombrageux,

me dit, dix-sept ans plus tard, M. le

comte de Tracy).

Je revins fièrement au capitaine, que je

trouvai obligeamment arrêté sur la

grand'route.

« Que me voulez-vous, monsieur ? »

lui dis-je, m'attendant à faire le coup de

pistolet.

Le capitaine était un grand homme

blond, entre deux âges, maigre, et d'un

aspect narquois et fripon, rien d'engageant,

au contraire. Il m'expliqua qu'en passant

à la porte, M. lui avait dit

« II y a là un jeune homme qui s'en va

à l'armée, sur ce cheval, qui monte pour

la première fois à cheval, et qui n'a jamais

vu l'armée. Ayez la charité de le prendre

avec vous pour les premières journées. »

M'attendant toujours à me fâcher et

pensant à mes pistolets, je considérais

le sabre droit et immensément long du

capitaine Burelviller qui, ce me semble,

appartenait à l'arme de la grosse cavalerie

habit bleu, boutons et épaulettes d'argent.

Je crois que, pour comble de ridicule,

j'avais un sabre, même, en y pensant,

j'en suis sûr.


Autant que je puis en juger, je plus à ce

M. Burelviller, qui avait l'air d'un grand

sacripant, qui peut-être avait été chassé

d'un régiment et cherchait à se raccrocher

à un autre. Mais tout cela est conjecture,

comme la physionomie des personnages que

j'ai connus à Grenoble avant 1800. Com-

ment aurais-je pu juger ?

M. Burelviller répondait à mes questions

et m'apprenait à monter à cheval. Nous

faisions l'étape ensemble, allions prendre

ensemble notre billet de logement, et

cela dura jusqu'à la Casa d'Adda, Porta

Nova, à Milan, (à gauche, en allant vers

la porte).

J'étais absolument ivre, fou de bonheur

et de joie. Ici commence une époque d'en-

thousiasme et de bonheur parfait. Ma joie,

mon ravissement ne diminuèrent un peu

que lorsque je devins dragon au 6e régi-

ment, et encore ce ne fut qu'une éclipse.

Je ne croyais pas être alors au comble

du bonheur qu'un être humain puisse

trouver ici-bas.

Mais telle est la vérité pourtant. Et cela,

quatre mois après avoir été si malheureux

à Paris, quand je m'aperçus ou crus

m'apercevoir que Paris n'était pas, par

soi, le comble du bonheur.

Comment rendrais-je le ravissement de

Rolle ?


Il faudra peut-être relire et corriger

ce passage, contre mon dessein, de peur

de mentir avec artifice comme Jean-

Jacques Rousseau.

Comme le sacrifice de ma vie à ma

fortune était fait et parfait, j'étais exces-

sivement hardi à cheval, mais hardi en

demandant toujours au capitaine Burel-

viller « Est-ce que je vais me tuer ? »

Heureusement, mon cheval était suisse

et pacifique et raisonnable comme un

Suisse s il eût été romain et traître, il

m'eût tué cent fois.

Apparemment que je plus à M. Burel-

viller, et il s'appliqua à me former en tout

et il fut pour moi, de Genève à Milan,

pendant un voyage à quatre ou cinq

lieues par jour, ce qu'un excellent gou-

verneur doit être pour un jeune prince.

Notre vie était une conversation agréable,

mêlée d'événements singuliers et non

sans quelque petit péril par conséquent,

impossibilité de l'apparence la plus éloignée

de l'ennui. Je n'osais dire mes chimères ni

parler littérature à ce roué de vingt-huit à

trente ans qui paraissait le contraire de

l'émotion.

Dès que nous arrivions à l'étape, je le

quittais, je donnais bien l'étrenne à son

domestique pour soigner mon cheval, je

pouvais donc aller rêver en paix.


A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur de la lecture de la Nouvelle Héloise et de l'idée d'aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout à coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d'une église1 située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon, j'y montai. Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime.

Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.

Pour un tel moment il vaut la peine d'avoir vécu.

Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond pour le bonheur était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive ? le transport du bonheur aussi parfait ?

Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman ?

A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir cette église entourée de huit ou dix grands arbres) à Rolle exactement commença le temps 1 Cette église devait être un temple protestant, car il n'y a pas d'église catholique dans le canton de Vaud. Note de Colomb.


heureux de ma vie, ce pouvait être alors

le 8 ou 10 de mai 1800.

Le cœur me bat encore en écrivant ceci,

trente-six ans après. Je quitte mon papier,

j'erre dans ma chambre et je reviens

écrire. J'aime mieux manquer quelque

trait vrai que de tomber dans l'exécrable

défaut de faire de la déclamation, comme

c'est l'usage.

A Lausanne, je crois, je plus à M. Burel-

viller. Un capitaine suisse, retiré, jeune

encore, était municipal. C'était quelque

ultra échappé d'Espagne ou de quelque

autre Cour. En s'acquittant de la besogne

désagréable de distribuer des billets de

logement à ces sacripants de Français, il

se prit de bec avec nous et alla jusqu'à

dire, en parlant de l'honneur que nous

avions de servir notre patrie « S'il y a de

l'honneur. »

Mon souvenir sans doute exagère le

mot.

Je mis la main à mon sabre et voulus le

tirer, ce qui me prouve que j'avais un

sabre.

M. Burelviller me retint.

« Il est tard, la ville est encombrée, il

s'agit d'avoir un logement », me dit-il à

peu près, et nous quittâmes le municipal,

ancien capitaine, après lui avoir bien dit

son fait.


Le lendemain, étant à cheval, sur la

route de Villeneuve, M. Burelviller m'in-

terrogea sur ma façon de faire des armes.

Il fut stupéfait quand je lui avouai

ma complète ignorance. II me fit, ce me

semble, mettre en garde, à la première

fois que nous nous arrêtâmes pour laisser

pisser nos chevaux.

« Et qu'auriez-vous donc fait, si ce

chien d'aristocrate était sorti avec nous ?

J'aurais foncé sur lui. »

Apparemment que ce mot fut dit

comme je le pensais.

Le capitaine Burelviller m'estima beau-

coup depuis et me le dit.

Il fallait que ma parfaite innocence

et totale absence du mensonge fût bien

évidente pour donner de la valeur à ce

qui, dans toute autre position, eût été une

blague tellement grossière.

Il se mit à me donner quelques principes

d'estocade, dans nos haltes le soir.

« Autrement vous vous ferez enfiler

comme un. »

J'ai oublié le terme de comparaison.

Martigny, je crois, au pied du Grand

Saint-Bernard, m'a laissé un souvenir

le beau général Marmont, en habit de

conseiller d'Etat, bleu de ciel brodant

sur bleu de roi, s'occupant à faire filer

un parc d'artillerie. Mais comment cet


uniforme est-il possible ? Je l'ignore,

mais je le vois encore.

Peut-être vis-je le général Marmont en

uniforme de général, et plus tard lui ai-je

appliqué l'uniforme de conseiller d'Etat.

(Il est à Rome, ici près, mars 1836, le

traître duc de Raguse, malgré le mensonge

que le lieutenant-général Després m'a

fait devant ma cheminée, au lieu où j'écris,

il n'y a pas douze jours.)

Le général Marmont était à gauche de la

route, vers les sept heures du matin, au

sortir de Martigny, il pouvait être alors

le 12 ou le 14 de mai 1800.

J'étais gai et actif comme un jeune pou-

lain, je me regardais comme Calderon

faisant ses campagnes en Italie, je me

regardais comme un curieux détaché à

l'armée pour voir, mais destiné à faire

des comédies comme Molière. Si j'avais

un emploi par la suite, ce serait pour

vivre, n'étant pas assez riche pour courir

le monde à mes frais. Je ne demandais

qu'à voir de grandes choses. Ce fut donc,

avec plus de joie encore qu'à l'ordinaire

que j'examinai Marmont, ce jeune et

beau favori du Premier Consul.

Comme les Suisses, dans les maisons

desquels nous avions logé à Lausanne,

Villeneuve, Sion, etc., etc., nous avaient

fait un tableau infâme du Grand-Saint-


Bernard, j'étais plus gai encore qu'à l'ordinaire, plus gai n'est pas le mot, c'est plus heureux. Mon plaisir était si vif, si intime, qu'il en était pensif.

J'étais, sans m'en rendre raison, extrê-

mement sensible à la beauté des paysages. Comme mon père et Séraphie vantaient beaucoup les beautés de la nature en véritables hypocrites qu'ils étaient, je croyais avoir la nature en horreur. Si quelqu'un m'eût parlé des beautés de la Suisse, il m'eût fait mal au cœur, je sautais les phrases de ce genre dans les Confessions et l'Héloïse de Rousseau, ou plutôt, pour être exact, je les lisais en courant. Mais ces phrases si belles me touchaient malgré moi. Je dus avoir un un plaisir extrême en

montant le Saint-Bernard, mais, ma foi, sans les précautions, qui souvent me semblaient extrêmes et presque ridicules, du capitaine Burelviller, je serais mort peut-être dès ce premier pas.

Que l'on veuille bien se rappeler ma

ridiculissime éducation. Pour ne me faire courir aucun danger, mon père et Séraphie m'avaient empêché de monter à cheval et, autant qu'il avaient pu, d'aller à la chasse. Tout au plus j'allais me promener avec un fusil, mais jamais de partie de chasse véritable, où l'on trouve la faim, la pluie, l'excès de la fatigue.


De plus, la nature m'a donné les nerfs

délicats et la peau sensible d'une femme.

Je ne pouvais pas, quelques mois après,

tenir mon sabre deux heures sans avoir

la main pleine d'ampoules. Au Saint-

Bernard, j étais pour le physique comme

une jeune fille de quatorze ans j'avais

dix-sept ans et trois mois, mais jamais

fils gâté de grand seigneur n'a reçu une

éducation plus molle.

Le courage militaire aux yeux de mes

parents était une qualité des Jacobins,

on ne prisait que le courage d'avant la

Révolution qui avait valu la croix de

Saint-Louis au chef de la branche riche

de la famille (M. le capitaine Beyle de

Sassenage).

Excepté pour le moral, par moi puisé

dans les livres prohibés par Séraphie,

j'arrivai donc au Saint-Bernard poule

mouillée complète. Que fussé-je devenu

sans la rencontre de M. Burelviller et si

j'eusse marché seul ? J'avais de l'argent

et n'avais pas même songé à prendre un

domestique. Etourdi par mes délicieuses

rêveries, basées sur l'Arioste et la Nouvelle

Héloïse, toutes les remarques prudentes

glissaient sur moi je les trouvais bour-

geoises, plates, odieuses.

De là, mon dégoût, même en 1836,

pour les faits commues, où se trouve de


toute nécessité un personnage bas. Ils

me font un dégoût qui va jusqu'à l'horreur.

Drôle de disposition pour un successeur

de Molière

Tous les sages avis des hôteliers suisses

avaient donc glissé sur moi.

A une certaine hauteur, le froid devint

piquant, une brume pénétrante nous envi-

ronna, la neige couvrait la route depuis

longtemps. Cette route, petit sentier entre

deux murs à pierres sèches, était remplie

de huit à dix pouces de neige fondante et

au dessous des cailloux roulants (comme

ceux de Claix, polygones irréguliers dont

les angles sont un peu émoussés).

De temps en temps, un cheval mort

faisait cabrer le mien, bientôt, ce qui

fut bien pis, il ne se cabra plus du tout.

Au fond, c'était une rosse.


CHAPITRE 45

LE SAINT-BERNARD

A CHAQUE pas tout devenait pire. Je

trouvai le danger pour la première

fois, ce danger n'était pas grand, il

faut l'avouer, mais pour une jeune fille

de quinze ans qui n'avait pas été mouillée

par la pluie dix fois en sa vie

Le danger n'était donc pas grand, mais

il était en moi-même, les circonstances

diminuaient l'homme.

Je n'aurai pas honte de me rendre justice,

je fus constamment gai. Si je rêvais,

c'était aux phrasespar lesquelles J.-J. Rous-

seau pourrait décrire ces monts sourcilleux

couverts de neige et s'élevant jusqu'aux

nues avec leurs pointes sans cesse obscur-

cies par de gros nuages gris courant rapide-

ment.

Mon cheval faisait mine de tomber, le

capitaine jurait et était sombre, son

prudent domestique, qui s'était fait mon

ami, était fort pâle.

J'étais transpercé d'humidité, sans cesse

nous étions gênés et même arrêtés par des


groupes de quinze ou vingt soldats qui

montaient.

Au lieu des sentiments d'héroïque amitié

que je leur supposais, d'après six ans de

rêveries héroïques, basées sur les carac-

tères de Ferragus et de Rinaldo, j'entre-

voyais des égoïstes aigris et méchants,

souvent ils juraient contre nous, de colère

de nous voir à cheval et eux à pied. Un

peu plus ils nous volaient nos chevaux.

Cette vue du caractère humain me

contrariait, mais je l'écartais bien vite

pour jouir de cette idée je vois donc une

chose difficile

Je ne me rappelle pas tout cela, mais

je me rappelle mieux des dangers posté-

rieurs, quand j'étais bien plus rapproché

de 1800, par exemple à la fin de 1812,

dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.

Enfin, après une quantité énorme de

zigzags qui me paraissaient former une

distance infinie, dans un fond, entre

deux rochers pointus et énormes, j'aperçus,

à gauche, une maison basse, presque

couverte par un nuage qui passait.

C'est l'hospice on nous y donna, comme

à toute l'armée, un demi-verre de vin qui

me parut glacé comme une décoelion rouge.

Je n'ai de mémoire que du vin, sans doute

on y joignit un morceau de pain et de

fromage.


II me semble que nous entrâmes, ou bien les récits de l'intérieur de l'Hospice qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité.

Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je pense à ce véridique journal.

Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais, je ne veux pas dissimuler que cinq ou six ans après j'en vis une gravure que je trouvai fort ressemblante, et mon souvenir n'est plus que la gravure. C'est là le danger d'acheter des gravures des beaux tableaux que l'on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.

C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La belle gravure de Müller l'a détruite pour moi, tandis que je me figure parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.

Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride le sentier était formé de roches immobiles placées ainsi. De A à B il pouvait y avoir trois ou quatre pieds. D, précipice ainsi. L, lac gelé sur lequel je voyais quinze ou vingt chevaux


et mulets tombés de R en P le précipice

alors la rosse faisait mine de tomber, à droite, il n'y avait pas grand mal, mais à gauche Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval ? Et d'ailleurs tous

me semblait presque vertical, de P en E il

était fort rapide.

Le diable, c'est que les quatre pieds de

mon cheval se réunissaient dans la ligne

droite formée

droite iormee

au point 0 par

la réunion des

deux rochers

qui formaient

la route, et


mes effets étaient dans l'énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.

Le capitaine juraitcontresondomestique

qui lui blessait son second cheval, il donnait des coups de canne sur la tête de son propre cheval, c'était un homme fort violent, et enfin il ne s'occupait pas de moi le moins du monde.

Pour comble de misère un canon, ce me

semble, vint à passer, il fallut

laire sauter nos chevaux a droite de la route, mais de cette circonstance je n'en voudrais pas jurer, elle

est dans la gravure.

Je me souviens

fort bien de

cette longue

descente circu-

laire autour de

ce diable de

lac glacé.

Enfin, vers

Etroubles, ou avant

Etroubles, vers un

hameau nommé Saint.

la nature commença à devenir moins aus-

tère.

Ce fut pour moi une sensation délicieuse.

Je dis au capitaine Burelviller


« Le Saint-Bernard, n'est-ce que ça ? »

Il me semble qu'il se fâcha et crut que

je mentais (en termes dont nous nous

servions que je lui lâchais une blague).

Je crois entrevoir dans mes souvenirs

qu'il me traita de conscrit, ce qui me

sembla une injure.

A Étroubles, où nous couchâmes, ou

à Saint- mon bonheur fut extrême,

mais je commençais à comprendre que ce

n'était que dans les moments où le capi-

taine était gai, que je pouvais hasarder

mes remarques.

Je me dis je suis en Italie, c'est-à-dire

dans le pays de la Zulietta que J.-J. Rous-

seau trouva à Venise, en Piémont dans le

pays de Mme Bazile.

Je comprenais bien que ces idées étaient

encore plus de contrebande pour le capi-

taine qui, ce me semble, une fois, avait

traité Rousseau de polisson d'écrivain.

Je serais obligé de faire du roman, et

de chercher à me figurer ce que doit

sentir un jeune homme de dix-sept ans,

fou de bonheur en s'échappant du couvent,

si je voulais parler de mes sentiments

d'Étroubles au fort de Bard.

J'ai oublié de dire que je rapportais

mon innocence de Paris ce n'était qu'à

Milan que je devais me délivrer de ce

trésor. Ce qu'il y a de drôle, c'est que je


ne me souviens pas distinctement avec qui.

La violence de la timidité et de la sensation a tué absolument le souvenir.

Tout en faisant route, le capitaine me donnait des leçons d'équitation, et pour activer il donnait des coups de canne sur la tête de son cheval, qui s'emportait fort. Le mien était une rosse molle et prudente. Je le réveillais à grands coups d'éperons. Par bonheur, il était très fort. Mon imagination folle, n'osant pas dire ses secrets au capitaine, me faisait au moins le pousser de questions sur l'équitation. Je n'étais rien moins que discret.

« Et quand un cheval recule et s'approche ainsi d'un fossé profond, que faut-il faire ? Que diable à peine vous savez vous tenir, et vous me demandez des choses qui embarrassent les meilleurs cavaliers » Sans doute quelque bon jurement accompagna cette réponse, car elle est restée gravée dans ma mémoire.

Je devais l'ennuyer ferme. Son sage domestique m'avertit qu'il faisait manger à ses chevaux la moitié au moins du son qu'il me faisait acheter pour rafraîchir le mien. Ce sage domestique m'offrit de passer à mon service, il m'eût mené à sa volonté, au lieu que le terrible Burelviller le malmenait.


Ce beau discours ne me fit aucune

impression. Il me semble que je pensai que je devais une reconnaissance infinie au capitaine.

D'ailleurs, j'étais si heureux en contem-

plant les beaux paysages et l'arc de triomphe d'avril que je n'avais qu'un vœu à former c'était que cette vie durât toujours.

Nous croyions l'armée à quarante lieues

en avant de nous.

Tout à coup, nous la trouvâmes arrêtée

par le fort de Bard.

Voilà à peu près la coupe de la vallée.

Je me vois bivouaquant à une demi-lieue

du fort, à gauche de la grande route.

Le lendemain, j'eus vingt-deux piqûres

de cousin sur la figure et un œil tout à fait

fermé.

Ici, le récit se confond avec le souvenir.

Il me semble que nous fûmes arrêtés

deux ou trois jours sous Bard.

Je redoutais les nuits à cause des piqûres


de ces affreux cousins, j'eus le temps de guérir à moitié.

Le Premier Consul était-il avec nous ?

Fût-ce, comme il me semble, pendant que nous étions dans cette petite plaine, sous le fort, que le colonel Dufour essaya de l'emporter de vive force ? Et que deux sapeurs essayèrent de couper les chaînes du pont-levis ? Vis-je entourer de paille les roues des canons, ou bien est-ce le souvenir du récit que je trouve dans ma tête ?

La canonnade épouvantable dans ces rochers si hauts, dans une vallée si étroite, me rendait fou d'émotion.

Enfin, le capitaine me dit « Nous allons

passer sur une montagne à gauche, C'est le

chemin. »

J'ai appris, depuis, que cette montagne

se nomme Albaredo.

Après une demi-lieue, j'entendis donner

cet avis de bouche à bouche « Ne tenez

la bride de vos chevaux qu'avec deux doigts


de la main droite afin que s'ils tombent dans le précipice ils ne vous entrainent pas.

Diable il y a donc danger », me dis-je.

Le chemin ou plutôt le sentier à peine tracé fraîchement avec des pioches était

comme C et le précipice comme D, le rempart comme R.

On s'arrêta sur une petite plate-forme.

« Ah voilà qu'ils nous visent, dit le

capitaine.

Est-ce que nous sommes à portée ?

dis-je au capitaine.

Ne voilà-t-il pas mon bougre qui a

déjà peur ? » me dit-il avec humeur. Il y avait là sept à huit personnes.

Ce mot fut comme le chant du coq pour

Saint-Pierre. Je revois, je m'approchai du bord de la plate-forme pour être plus


exposé, et quand il continua la route,

je traînai quelques minutes, pour montrer

mon courage.

Voilà comment je vis le feu pour la pre-

mière fois.

C'était une espèce de pucelage qui me

pesait autant que l'autre.


CHAPITRE 46

LE soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement Quoi

n'est-ce que ça ? me disais-je.

Cet étonnement un peu niais et cette

exclamation m'ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l'imagination, je fais cette découverte, ainsi que beaucoup d'autres en 1836, en écrivant ceci.

Parenthèse. Souvent je me dis, mais

sans regret Que de belles occasions j'ai manquées Je serais riche, du moins j'aurais de l'aisance Mais je vois en 1836 que mon plus grand plaisir est de réver, mais rêver à quoi ? Souvent à des choses qui m'ennuient. L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi. Hé bien M. le comte de Canclaux était

lieutenant ou sous-lieutenant au Ge de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant, habile, ne perdant pas une occasion pour plaire auxgens puissants, etc.,


ne faisant pas un pas qui n'eût un but, etc.

Le général Canclaux, son oncle, avait

pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait

pas de crédit. M. de Canclaux quitta le

régiment pour entrer dans la carrière con-

sulaire, il a eu probablement toutes les

qualités qui me manquent, il est consul à

Nice, comme moi à Civita-Vecchia. Voilà

qui doit me consoler de n'être pas intri-

gant ou du moins adroit, prudent, etc.

J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie

à peu près ce qui me plaisait, et je suis

aussi avancé qu'un homme froid, adroit,

etc. M. de Canclaux m'a fait politesse quand

je passai à Nice en décembre 1833. Peut-

être a-t-il de plus que moi d'avoir de la

fortune, mais probablement il l'a héritée

de son oncle, et d'ailleurs il est chargé

d'une vieille femme. Je ne changerais pas,

c'est-à-dire je ne voudrais pas que mon

âme entrât dans son corps. Je ne dois

donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un

lot exécrable de sept à dix-sept ans, mais,

depuis le passage du mont Saint-Bernard (à

2.491 mètres au-dessus de l'océan), je n'ai

plus eu à me plaindre du destin j'ai, au

contraire, à m en louer.

En 1804, je désirais cent louis et ma

liberté en 1836, je désire avec passion

six mille francs et ma liberté. Ce qui est

au delà ferait bien peu pour mon bonheur.


Ce n'est pas à dire que je ne voulusse

tâter de 25.000 francs et ma liberté pour

avoir une bonne voiture à ressorts bien

liants, mais les voleries du cocher me don-

neraient peut-être plus d'humeur que la

voiture de plaisir.

Mon bonheur est de n'avoir rien à admi-

nistrer je serais fort malheureux si j'avais

100.000 francs de rente en terres et mai-

sons. Je vendrais tout bien vite à perte,

ou du moins les trois quarts, pour acheter

de la rente.

Le bonheur, pour moi, c'est de ne com-

mander à personne et de n'être pas com-

mandé, je crois donc que j'ai bien fait de

ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.

Fin de la parenthèse 1.

Je me souviens que j'eus un extrême

plaisir en entrant à Etroubles et à Aoste.

Quoi le passage du Saint-Bernard, n'est-ce

que ça ? me disais-je sans cesse. J'avais

même le tort de le dire haut quelquefois,

et enfin le capitaine Burelviller me mal-

mena, malgré mon innocence, il prit cela

pour une blague (id est bravade). Fort

souvent mes naïvetés ont fait le même

effet.

Un mot ridicule ou seulement exagéré

1. A placer ailleurs en recopiant.


a souvent suffi pour gâter les plus belles

choses pour moi par exemple à Wagram

à côté de la pièce de canon quand les

herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de

mes amis qui dit « C'est une bataille de

géants! » L'impression de grandeur fut

irrémédiablement enlevée pour toute la

journée.

Mais, grand Dieu qui est-ce qui lira

ceci ? Quel galimatias Pourrai-je enfin

revenir à mon récit ? Le lecteur sait-il

maintenant s'il en est à 1800, au premier

début d'un fou dans le monde, ou aux

réflexions sages d'un homme de cinquante-

trois ans

Je remarquais avant de quitter mon

rocher que la canonnade de Bard faisait

un tapage effrayant; c'était le sublime, un

peu trop voisin pourtant du danger.

L'âme, au lieu de jouir purement, était

encore un peu occupée à se tenir.

J'avertis, une fois pour toutes, le brave

homme, unique peut-être, qui aura le cou-

rage de me lire, que toutes les belles

réflexions de ce genre sont de 1836. J'en

eusse été bien étonné en 1800, peut-être

malgré ma solidité sur Helvétius et Sha-

kespeare ne les eussé-je pas comprises.

Il m'est resté un souvenir net et fort

sérieux du rempart qui faisait ce grand feu


H moi.- B village de Bard. CCC canons tirant sur LLL.

X chevaux tombés du sentier LLL à peine tracé au bord

du précipice. P précipice à 75 ou 80 degrés, haut de 30 ou

40 pieds, P' autres précipices à 70 ou 60 degrés, en broussailles

infinies. Je vois encore te bastion CCC voilà tout ce qui

reste de ma peur. Quand j'étais en XI je ne vis ni cadavres

ni blessés, mais seulement des chevaux en X. Le mien qui

sautait et dont je ne tenais la bride qu'avec deux doigts,

suivant l'ordre, me gênait beaucoup.

les bons écrivains de 1836, croyait arrêter le

général Bonaparte.

Je crois que le logement du soir fut chez

un curé, déjà fort malmené par les vingt-

cinq ou trente mille hommes qui avaient

passé avant le capitaine Burelviller et son

élève. Le capitaine égoïste et méchant

jurait, il me semble que le curé me fit pitié,

je lui parlai latin, pour diminuer sa peur.

C'était un gros péché, c'est en petit le crime

de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo.

sur nous. Le commandant de ce fortin,

situé providentiellement, comme diraient


Par bonheur, le capitaine ne m'entenditpas. Le curé reconnaissant m'apprit que Donna voulait dire femme, calliua, mauvaise, et qu'il fallait dire quanle sono miglia di qua a Ivrea? quand je voulais savoir combien il y avait de milles d'ici à Ivrée.

Ce fut là le commencement de mon italien.

Je fus tellement frappé de la quantité de chevaux morts et d'autres débris d'armée que je trouvai de Bard à Ivrée, qu'il ne m'en est point resté de souvenir distinct. C'était pour la première fois que je trouvais cette sensation, si renouvelée depuis me trouver entre les colonnes d'une armée de Napoléon. La sensation présente absorbait tout, absolument comme le souvenir de la première soirée où Giul m'a traité en amant. Mon souvenir n'est qu'un roman fabriqué à cette occasion. Je vois encore le premier aspect d'Ivrée aperçue à trois quarts de lieue, un peu sur la droite, et à gauche des montagnes à distance, peut-être le Mont-Rose et les monts de Bielle, peut-être ce Resegone de Lecco, que je devais tant adorer plus tard. Il devenait difficile non pas d'avoir un billet de logement des habitants terrifiés, mais de défendre ce logement contre les


partis de trois ou quatre soldats rôdant pour piller. J'ai quelque idée du sabre mis à la main pour défendre une porte de notre maison que des chasseurs àchevalvoulaient enlever pour en faire un bivouac.

Le soir, j'eus une sensation que je n'oublierai jamais. J'allai au spectacle, malgré le capitaine qui,jugeantbien de mon enfantillage et de mon ignorance des armes, mon sabre étant trop pesant pour moi, avait peur, sans doute, que je ne me fisse tuer à quelque coin de rue. Je n'avais point d'uniforme, c'est ce qu'il y a de pis entre les colonnes d'une armée.

Enfin j'allai au spectacle, on donnait le Matrimonio Segreto de Cimarosa, l'actrice qui jouait Caroline avait une dent de moins sur le devant. Voilà tout ce qui me reste d'un bonheur divin.

Je mentirais et ferais du roman si j'entreprenais de le détailler.

A l'instant mes deux grandes actions 1° avoir passé le Saint-Bernard, 2° avoir été au feu, disparurent.Tout cela me sembla grossier et bas. J'éprouvais quelque chose comme mon enthousiasme de l'église audessus de Rolle, mais bien plus pur et bien plus vif. Le pédantisme de Julie d'Etange me gênait dans Rousseau, au lieu que tout fut divin dans Cimarosa.


Dans les intervalles du plaisir, je me

disais Et me voici jeté dans un métier

grossier, au lieu de vouer ma vie à la mu-

sique

La réponse était, sans nulle mauvaise

humeur Il faut vivre, je vais voir le

monde, devenir un brave militaire, et

après un an ou deux je reviens la musique,

mes uniques amours. Je me disais de ces

paroles emphatiques.

Ma vie fut renouvelée, et tout mon

désappointement de Paris enterré à jamais.

Je venais de voir distinctement où était

le bonheur. Il me semble aujourd'hui que

mon grand malheur devait être je n'ai

pas trouvé le bonheur à Paris où je l'ai

cru pendant si longtemps, où est-il donc ?

Ne serait-il point dans nos montagnes du

Dauphiné ? Alors, mes parents auraient

raison, et je ferais mieux d'y retourner.

La soirée d'Ivrée détruisit à jamais

le Dauphiné de mon esprit. Sans les belles

montagnes que j'avais vues le matin en

arrivant, peut-être Berland, Saint-Ange et

Taillefer n'auraient-ils pas été battus pour

toujours.

Vivre en Italie et entendre de cette

musique devint la base de tous mes rai-

sonnements.

Le lendemain matin, en cheminant auprès

de nos chevaux, avec le capitaine qui avait


six pieds, j'eus l'enfance de parler de mon bonheur, il me répondit par des plaisanteries grossières sur la facilité de mœurs des actrices. Ce mot était cher et sacré pour moi, à cause de Mme Gubly, et de plus, ce matin-là, j'étais amoureux de Caroline (du Matrimonio). Il me semble que nous eûmes un différend sérieux avec quelque idée de duel de ma part.

Je ne comprends rien à ma folie, c'est

comme ma provocation à l'excellent Joinville (maintenant M. le baron Joinville, intendant militaire à Paris), je ne pouvais pas soutenir mon sabre en ligne horizontale. La paix faite avec le capitaine, nous

fûmes, ce me semble, occupés de la bataille du Tessin, où il me semble que nous fûmes mêlés, mais sans danger. Je n'en dis pas davantage, de peur de faire du roman cette bataille, ou combat, me fut contée en grands détails peu de mois après par M. Guyardet, chef de bataillon à la 6e ou ge légère, le régiment de cet excellent Macon, mort à Leipzig vers 1809, ce me semble. Le récit de M. Guyardet fait, ce me semble, à Joinville en ma présence complète mes souvenirs et j'ai peur de prendre l'impression de ce récit pour un souvenir.

Je ne me rappelle pas même si le com-

bat du Tessin compta dans mon esprit


pour la seconde vue du feu, dans tous les cas ce ne put être que le feu du canon, peut-être eûmes-nous peur d'être sabrés nous trouvant, avec quelque cavalerie, ramenés par l'ennemi. Je ne vois de clair que la fumée du canon ou de la fusillade. Tout est confus.

Excepté le bonheur le plus, vif et le plus fou, je n'ai réellement rien à dire d'Ivrée à Milan. La vue du paysage me ravissait. Je ne le trouvais pas la réalisation du beau, mais quand après le Tessin, jusqu'à Milan, la fréquence des arbres et la force de la végétation, et même les tiges du maïs, ce me semble, empêchaient de voir à cent pas, à droite et à gauche, je trouvais que c'était là le beau.

Tel a été pour moi Milan, et pendant vingt ans (1800 à 1820). A peine si cette image adorée commence à se séparer du beau. Ma raison me dit mais le vrai beau, c'est Naples et le Pausilippe par exemple, ce sont les environs de Dresde, les murs abattus de Leipzig, l'Elbe avec Rainville à Altona, le lac de Genève, etc., etc. C'est ma raison qui dit cela, mon coeur ne sent que Milan et la campagne luxtirianle qui l'environne1.

1. Ce volume troisième finit à l'arrivée à Milan, 796 pages font bien, une fois augmentées par les corrections et gardes


contre la critique 400 pages in-8". Qui lira 400 pages do mouvements du cœur ?

1836, 26 mars, annonce du congé pour Lutèce. L'imagination vole ailleurs. Ce travail en est interrompu. L'ennui engourdit l'esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Omar. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet engourdissement. Vu ce matin galerie Fesch avec le prince, et loges de Raphaël. Pédantisme rien n'est mal dans le Dante et Raphaël, idem à peu près pour Goldoni. 8 avril 1836, Omar.


CHAPITRE 47

MILAN

UN matin, en entrant à Milan, par une charmante matinée de printemps,

et quel printemps et dans quel

pays du monde je vis Martial à trois pas de moi, sur la gauche de mon cheval. Il me semble le voir encore, c'était Corsia del Giardino, peu après la rue des Bigli, au commencement de la Corsia di Porta Nova.

Il était en redin-

gote bleue avec un chapeau bordé d'adjudant général.

il fut fort aise de me voir. «On vous croyait

perdu, me dit-il.

Le cheval a été i répondis-je, je ne suis IL. VIE DE HENRI BEULARD

M Martial. H moi à

cheval. B le capitaine

Burelviller à cheval. D ie

domestique du capitaine.

malade à Genève,

parti que le.


Je vais vous montrer la maison, ce

n'est qu'à deux pas. »

M Martial. H moi. B le capitaine Burelviller à cheval.

D le domestique du capitaine à cheval.

Je saluai le capitaine Burelviller je ne

l'ai jamais revu.


Martial revint sur ses pas et me conduisit à la Casa d'Adda, en A.

La façade de la Casa d'Adda n'était point finie1, la plus grande partie était alors en briques grossières, comme San Lorenzo, à Florence. J'entrai dans une cour magnifique. Je descendis de cheval fort étonné et admirant tout. Je montai par un escalier superbe. Les domestiques de Martial détachèrent mon portemanteau, et emmenèrent mon cheval.

Je montai avec lui et bientôt me trouvai dans un superbe salon donnant sur la Corsia. J'étais ravi, c'était pour la première fois que l'architecture produisait un effet sur moi. Bientôt on apporta d'excellentes côtelettes pannées. Pendant plusieurs années ce plat m'a rappelé Milan.

Cette ville devint pour moi le plus beau lieu de la terre. Je ne sens pas du tout le charme de ma patrie j'ai, pour le lieu où je suis né, une répugnance qui va jusqu'au dégoût physique (le mal de mer). Milan a été pour moi, de 1800 à 1821, le lieu où j'ai constamment désiré habiter.

J'y ai passé quelques mois de 1800 ce fut le plus beau temps de ma vie. J'y revins tant que je pus en 1801 et 1802, étant en garnison à Brescia et à Bergame, 1. La façade n'était finie qu'en D'.


et enfin, j'y ai habité par choix de 1815 à 1821. Ma raison seule me dit, même en 1836, que Paris vaut mieux. Vers 1803 ou 1804, j'évitais dans le cabinet de Martial de lever les yeux vers une estampe qui dans le lointain présentait le dôme de Milan, le souvenir était trop tendre et me faisait mal.

Nous pouvions être à la fin de mai,

ou au commencement de juin, lorsque j'entrai dans la Casa d'Adda (ce mot est resté sacré pour moi).

Martial fut parfait et réellement a tou-

jours été parfait pour moi. Je suis fâché de n'avoir pas vu cela davantage de son vivant; comme il avait étonnamment de petite vanité, je ménageais cette vanité. Mais ce que je lui disais alors par usage

du monde, naissant chez moi, et aussi par amitié, j'aurais dû le lui dire par amitié passionnée et par reconnaissance.

Il n'était pas romanesque, et moi je

poussais cette faiblesse jusqu'à la folie l'absence de cette folie le rendait plat à mes yeux. Le romanesque chez moi s'étendait à l'amour, à la bravoure, à tout. Je redoutais le moment de donner l'étrenne à un portier, de peur de ne pas lui donner assez, et d'offenser sa délicatesse. Il m'est arrivé souvent de ne pas oser donner l'étrenne à un homme trop bien vêtu, de


peur de l'offenser, et j'ai dû passer pour

avare. C'est le défaut contraire de la plus

part des sous-lieutenants que j'ai connus

eux pensaient à escamoter une mancia.

Voici un intervalle de bonheur fou et

complet, je vais sans doute battre un

peu la campagne en en parlant. Peut-être

vaudrait-il mieux m'en tenir à la ligne

précédente.

Depuis la fin de mai jusqu'au mois

d'octobre ou de novembre que je fus reçu

sous-lieutenant au 6e régiment de dragons

à Bagnolo ou Romanengo, entre Brescia

et Crémone, je trouvai cinq ou six mois

de bonheur céleste et complet1.

On ne peut pas apercevoir distincte-

ment la partie du ciel trop voisine du

soleil, par un effet semblable j'aurais

grand'peine à faire une narration raison-

nable de mon amour pour Angela Pietra-

grua. Comment faire un récit un peu

raisonnable de tant de folies ? Par où

commencer ? Comment rendre cela un peu

intelligible ? Voilà déjà que j'oublie

l'orthographe, comme il m'arrive dans les

1. Le 26 mars 1836, à dix heures et demie, lettre très

polie pour congé.

Depuis ce grand courant dans mes idées, je ne travaille

plus. 1er avril 1836.

Prose du 31 mars stabat mater, vieux couplets barbares

en latin rimé, mais du moins absence d'esprit à la Mar-

moutel.


grands transports de passion, et il s'agit pourtant de choses passées il y a trentesix ans.

Daignez me pardonner, lecteur bénévole Mais plutôt, si vous avez plus de trente ans ou si, avec trente ans, vous êtes du parti prosaïque, fermez le livre

Le croira-t-on, mais tout semblera absurbe dans mon récit de cette année 1800. Cet amour si céleste, si passionné, qui m'avait entièrement enlevé a la terre pour me transporter dans le pays des chimères, mais des chimères les plus célèstes, les plus délicieuses, les plus à souhait, n'arriva à ce qu'on appelle le bonheur qu'en septembre 1811.

Excusez du peu, onze ans, non pas de fidélité, mais d une sorte de constance. La femme que j'aimais, et dont je me croyais en quelque sorte aimé, avait d'autres amants, mais elle me préférerait à rang égal, me disais-je J'avais d'autres maîtresses. (Je me suis promené un quart d'heure avant d'écrire.) Comment raconter raisonnablement ces temps-là ? J'aime mieux renvoyer à un autre jour.

En me réduisant aux formes raisonnables, je ferais trop d'injustice à ce que je veux raconter.

Je ne veux pas dire ce qu'étaient les choses, ce que je découvre pour la première


fois à peu près en 1836, ce qu'elles étaient

mais, d'un autre côté, je ne puis écrire

ce qu'elles étaient pour moi en 1800, le

lecteur jetterait le livre.

Quel parti prendre ? comment peindre

le bonheur fou ?

Le lecteur a-t-il jamais été amoureux

fou ? A-t-il jamais eu la fortune de passer

une nuit avec cette maîtresse qu'il a le

plus aimée en sa vie ?

Ma foi, je ne puis continuer, le sujet

surpasse le disant.

Je sens bien que je suis ridicule ou

plutôt incroyable. Ma main ne peut

écrire, je renvoie à demain.

Peut-être il serait mieux de passer net

ces six mois-là.

Comment peindre l'excessif bonheur

que tout me donnait ? C'est impossible

pour moi.

Il ne me reste qu'à tracer un sommaire,

pour ne pas interrompre tout-à-fait le

récit.

Je suis comme un peintre qui n'a plus

le courage de peindre un coin de son

tableau. Pour ne pas gâter le reste, il

ébauche à la moitié ce qu'il ne peut pas

peindre.

0 lecteur froid, excusez ma mémoire,

ou plutôt sautez cinquante pages.

Voici le sommaire de ce que, à trente-


six ans d'intervalle, je ne puis raconter sans le gâter horriblement.

Je passerais dans d'horribles douleurs

les cinq, dix, vingt ou trente ans qui me restent à vivre qu'en ce moment je ne dirais pas Je ne veux pas recommencer.

D'abord, ce bonheur d'avoir pu faire à

ma tête. Un homme médiocre, au-dessous du médiocre, si vous voulez, mais bon et gai, ou plutôt heureux lui-même alors, avec lequel je vécus.

Tout ceci, ce sont des découvertes que

je fais en écrivant. Ne sachant comment peindre, je fais l'analyse de ce que je sentis alors.

Je suis très froid aujourd'hui, le temps

est gris, je souffre un peu.

Rien ne peut empêcher la folie.

En honnête homme qui abhorre d'exa-

gérer, je ne sais comment faire.

J'écris ceci et j'ai toujours tout écrit

comme Rossini écrit la musique; j'y pense, écrivant chaque matin ce qui se trouve devant moi dans le libretto.

Je lis dans un livre que je reçois aujour-

d'hui

« Ce résultat n'est pas toujours sensible

pour les contemporains, pour ceux qui l'opèrent et l'éprouvent mais à distance et au point de vue de l'histoire, on peut


remarquer à quelle époque un peuple

perd l'originalité de son caractère », etc.

(M. Villemain, préface, page X.)

On gâte des sentiments si tendres à

les raconter en détail.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME



TABLE

DU SECOND VOLUME

CHAPITRE XXIII. Ecole Centrale 1

CHAPITRE XXIV 12

CHAPITRE XXV. 29

CHAPITRE XXV I 42

CHAPITRE XXVII. 56

CHAPITRE XXVIII. 67

CHAPITRE XXIX. 80

CHAPITRE XXX 90

CHAPITRE XXXI. 102

CHAPITRE XXXII 113

CHAPITRE XXXIII 133

CHAPITRE XXXIV 153

CHAPITRE XXXV. 165

CHAPITRE XXXVI. Paris 181

CHAPITRE XXXVII 190

CHAPITRE XXXVIII. 203

CHAPITRE XXXIX 213

CHAPITRE XL 227

CHAPITRE XLI 241

CHAPITRE XLII 256

CHAPITRE XLIII. 269

CHAPITRE XLIV. 282

CHAPITRE XLV. Le Saint-Bernard. 293

CHAPITRE XLVI 304

CHAPITRE XLVII. Milan 315



ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 15 AVRIL 1927

SUR LES PRESSES

DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE

F. GRISARD, Administrateur,

11, RUE DES MARCHERIES, 11

ALEXÇON (ORNE)