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Titre : Souvenirs d'égotisme / Stendhal ; révision du texte et préface par Henri Martineau

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1927

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Sujet : Stendhal (1783-1842) -- Autobiographie

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 1 vol. (XX-210 p.) ; 15 cm

Format : Nombre total de vues : 241

Description : [Souvenirs d'égotisme (français)]

Description : Collection : Le livre du divan

Description : Contient une table des matières

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k6937c

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice d’oeuvre : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb119612524

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31694398r

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL

SOUVENIRS

D'ÉGOTISME REVISION DU TEXTE ET PRÉFACE PAR HENRI MARTINEAU

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXVII


SOUVENIRS D'ÉGOTISME. 1



SOUVENIRS D'ÉGOTISME


CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 3025 EXEMPLAIRES 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET3.000 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 3.000 SUR VERGÉ LAFUMA.

EXEMPLAIRE 2 771


STENDHAL

SOUVENIRS

D'EGOTISME D

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXVII



PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

La Révolution de 1830 fait d'llenri Beyle un consul. Son court séjour à Trieste se passe en attente. Ses démarches, ses excursions à Venise ne lui laissent pas le temps de s'ennuyer. Mais sitôt installé à Givita-Vecchia, dans ce port vétuste, il ne sait comment tuer le temps. Il bâille les longues heures des soirées el l'idée lui vient, pour se distraire, de raconter sa vie à Paris durant les dernières années de la Restauration.

Il y avait été malheureux, certes, et sans ressources. Il avail souffert d'un cruel amour il avait bien des fois songé au suicide. Du moins y goûtait-il les charmes de la conversation. On savait partout, même si on ne l'avait pas lu, qu'il était l'auteur de petits livres fort mordants sur la peinture, sur la musique, sur l'Italie. L'attention des cénacles devait encore se porter sur lui davantage quand on le vit charger à fond comme un chevau-léger dans la querelle


du Romantisme; el Dat'id d'Angers allait le faire figurer dans la série de ses médaillons parmi toutes les illustrations d'une époque particulièrement ferlile en talents. Il était alors vraiment quelqu'un, il était M. de Stendhal.

D'où lui t'enait ce nom ?

Quelques criliques ont avancé un peu légèrement qu'il l'avail emprunté à un personnage de Kéralry. Il est vrai qu'à sa mort plusieurs journaux annoncèrent le décès à Paris de M. Bayle (sic), auteur de divers ouvrages signés Frédéric Slyndall. Confusion assez curieuse avec le roman de Kératry Frédéric Styndall ou la Fatale Année. Mais les cinq volumes de cet ouvrage n'avaient paru qu'en 1827-1828. Beyle n'avait donc pu en tirer son nom littéraire qui avait figuré pour la première fois en 1817 sur la couverlure de Rome, Naples et Florence. Si l'on veut à toute force élablir un rapport entre les deux noms, Beyle eût été le volé et non le voleur.

Je crois bien que c'est Sainte-Beuve qui a pressenti le premier la vérité dans une note de son article de 1854 « Steindal est une ville de la Saxe prussienne, lieu natal de Winckelman. Il est probable que Beyle y aura songé en prenant le nom sous lequel il devint un guide de l'art en Ilalie. » Bien qu'il s'en défendît, Beyle avait lu


Winckelmann. Il le citait déjà dans la Vie de Haydn, el il le nommail encore, pour le combattre le plus souvent, dans l'Histoire de la Peinture en Italie. M. Arbelet a bien établi au juste tout ce qu'il lui doit. Et si ce n'est point assurément par sympathie pour lui que Beyle a choisi pour pseudonyme son lieu de naissance, il est cependant fort uraisemblable que c'est en l'étudiant qu'il a rencontré ce mot sonore et qu'il en a été frappé. Je sais bien qu'en marge d'ttrt exemplaire des Promenades dans Rome, on a déchiffré celle remarque tracée de la main même de Beyle « Citer aussi deux. ou trois pages de ce bavard de Winckelmann né dans mon fief, dit M. D. » Mais la désinvolture de celle note ne contredit en rien l'hypothèse de Sainte-Beuve. Au confr'aire, elle prouve que pour le moins la similitude des noms n'avait pas échappé à l'attention, de Beyle.

Quoi qu'il en soit, il f allait bien que M. de Stendhal ail en son temps joui d'un petit renom, puisqu'il fréquentait assidûment les principaux salons littéraires de Paris. Tous les soirs, quand il ne dînail pas avec ses amis Aux Frères Provençaux ou au Café Anglais, il les retrouvait le mardi chez Madame Ancetol, le mercredi chez Viollet-le-Duc ou chez le baron Gérard, le vendredi chez Slapfer, le samedi chez


le grand Cuvier, le dimanche après-midi chez Delécluze et le dimanche soir chez le comte de Tracy. Et ces amis s'appelaient Ampère, Mérimée, Jacquemont, Rémusat, Custine, Duvergier de Haurànne, Delacroix, Benjamin Constant, le baron de Mareste, Koreff, Paul-Louis Courier, en un mot tout ce que l'époque comptait de plus brillant.

On peul se demander' comment Stendhal se comportait au milieu de ces hommes élincelants et illustres. Nous avons là-dessus, en plus du sien propre qu'on trouvera dans ses Souvenirs, divers témoignages. Blaze de Bury laisse entendre que Jules Janin le rabrouait. Le pouvons-nous admettre ? Mais souvent, son impertinence lancée, il devait faire une pirouette sur ses talons en quête d'un interlocuteur plus piquant. SainleBeuve l'a vu el entendu. Il reconnaît qu' « habituellement Beyle tenait le dé el faisait le diable à quatre. tenait têle d Courier el relançait un chacun jusque dans les derniers retranchements des vieilles doctrines ». Il a a assez loin de ce portrail à celui de Blaze. Nous accordons davantage confiance à Sainte-Beuve, mais peut-être les deux hommes n'ont-ils pas rencontré Stendhal à


la même époque, ni dans la même sociélé. Les premières années qui suivirent son retour d'Italie, Beyle était songeur il causait peu. Il ne se mit à avoir de l'esprit que vers 1826 pour s'étourdir d'un chagrin d'amour. Il n'était du reste vraiment luimême et en possession de toute sa verve que lorsqu'il se sentait au milieu d'amis. A la moindre nuance d'hostilité et de froideur, il demeurait comme paralysé el c'est bien ainsi que, par ailleurs, Sainte-Beuve l'a vu, « un peu gêné, un peu sur ses gardes, un peu préoccupé de la disposition, à son égard, de ses interlocuteurs. » (Cf. Jacques Boulenger Candidature au StendhalClub, Le Divan, pp. 12-17).

Faut-il en appeler d Delécluze ? Il nous montre Beyle passionné d'idées et de paradoxes, en quête d'arguments pour ses articles. Ce n'était pas seulement pour s'étourdir, en effet, que cel esprit original se jetait avec tant de feu dans la conversation, mais tour à tour critique littéraire, critique musical et crilique d'art, il lui fallait pécher partout de quoi alimenter sa collaboration aux divers périodiques. C'était alors le plus clair de ses revenus. Poursuivons notre enquête auprès de ses contemporains. N'est-ce point Beyle cet « homme gros et gras, homme de beaucoup d'esprit el qui devait partir pour l'Italie,


où l'appelaient des fonclions diplomatiques », qui raconte une histoire plus grasse encore que sa personne et que nous montre Balzac dans ses Contes bruns ? Les deux rivaux de gloire s'étaient croisés dans un salon qui était « le dernier asile où se soit réfugié l'esprit français d'autrefois, avec sa profondeur cachée, ses mille détours, sa polilesse exquise ». Il convient de reconnaître le salon du baron Gérard, dans la maison qu'il avait fait bâtir rue Bonaparte, presque vis-à-vis l'église Saint-Germain-des-Prés. Madame Ancelot y rencontra également Slendhal pour la première fois el ful frappée de sa désinvolture en face des hommes et des femmes. Elle a tracé de lui un portrait fort coloré, et il y a des chances que ce soit le vrai Stendhal de celle époque, moqueur, caustique el recherché, plein d'aperçus ingénieux et de grosses boutades

« Beyle était ému de tout el il éprouvait mille sensations émues en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid, mais ses émotions trisles étaient cachées sous les plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que les jours où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de folie el de sagesse Le calme insouciant de M. Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même mais, quand il s'étail


contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus énergique et plus original. »

Puis Madame Ancelot, ayant signalé parmi les anlipalilies de Beyle Madame Gay, mère de la belle Delphine, plus lard Madame de Girardin, el relevé quelques autres traits de caractère de l'auleur de L'Amour, en vient à rappeler comment elle l'invita chez elle et comment il y f ul étourdissant de verve et de drôlerie

« Dans les premiers temps je voyais Beyle chez Gérard, il ne venait pas chez moi et j'hésitais ci l'inviter, quoiqu'il me cherchât avec empressement et que sa conversalion me fût extrêmement agréable mais j'avais déjà pu observer qu'il était contrariant par nature el par calcul, et je ne voulais pas lui témoigner ce désir de le recevoir, afin de ne pas lui ôter l'envie de venir or, il me dit un jour

« — Je sais bien pourquoi vous ne m'invi« lez pas d vos mardis, c'est que vous avez « des académiciens

« En effet, je recevais alors MM. Le Montey, Campenon, Lacretelle, Roger, BaourLormian, Auger, secrétaire perpétuel, etc. « Et, ajouta Beyle, vous ne pouvez pas « m'inviter avec eux, moi qui écris contre « eux.

« Beyle venait de publier une brochure qui commençait ainsi Ni M. Auger ni


moi ne sommes connus du public. el celle brochure était une épigramme continuelle contre l'Académie, qui ne s'en inquiétait guère ei qui est habituée à ce qu'on enfonce ses portes avec celle artillerie-là aussi, je n'avais nullement regardé celle brochure comme un titre d'exclusion il accepta, à la condition qu'il se ferait annoncer sous celui de ses noms qui lui conviendrail ce jour-là.

« Ce mardi malin, je reçus de lui son volume qui contenait une vie de Haydn écrite sous le nom de César Bombay (sic). « Le soir de bonne heure, comme je n'avais pas encore beaucoup de monde, on annonça M. César Bombay, el je vis entrer Beyle, plus joufflu qu'à l'ordinaire, et disant

« Madame, j'arrive trop tôt. C'est que « moi, je suis un homme occupé, je me « lève à cinq heures du malin, je visite «les casernes pour voir si mes fournitures « sont bien confectionnées car, vous le « savez, je suis le fournisseur de l'armée «pour les bas et les bonnets de coton. Ah «que je fais bien les bonnels de coton « C'est ma partie et je puis dire que j'y ai « mordu dès ma plus tendre jeunesse, et « rien ne m'a distrait de celle honorable el « lucrative occupation. Oh j'ai bien entendu « dire qu'il y a des artistes et des écrivains


« qui mettent de la gloriole à des tableaux, « à des livres Bah qu'est-ce que cela « en comparaison de la gloire de chausser « et de coiffer toute une armée, de manière « à éviter les rhumes de cerveau, et de la « façon dont je fais avec quatre fils de colon «et une houppe de deux pouces au moins. » « Il en dit comme cela pendant une demi-heure, entrant dans les détails de ce qu'il gagnait sur chaque bonnet parlant des bonnets rivaux, des bonnets envieux et dénigrants qui voulaient lui faire concurrence. Personne ne le connaissait que M. Ancelot qui se sauva dans une pzèce à côlé, ne pouvant plus retenir son envie de rire, el moi qui aurais bien voulu en faire autant mais je gardais mon sangfroid avec courage, curieuse de voir ce qu'il allait arriver de cela. Mais il n'arriva rien, qu'une foule d'épigrammes sur tout ce que faisait chacun livres, pièces de thédlre, vers, tableaux, auxquels, disait-il, il ne connaissait rien, mais qu'il arrangeait de main de maître, avec ses bonnels de colon, qui atténuaient médiocrement les traits affilés et fort aigus qu'il décochait à qui de droit.

« Plus tard arrivèrent des personnes qui le connaissaient; mais il y avait alors grand monde. La conversation n'était plus générale et nul ne se fâcha de la mystification. »


Stendhal devait revenir souvent dans ce salon oit durant ses séjours à Paris il se plut toujours. Il l'aimait parce qu'on y parlait librement. Tous les mardis soirs, après minuit, lorsque les timorés étaient partis, el qu'on demeurait entre soi, entre gens d'esprit, Beyle s'y laissait aller à sa verve, et, suivant le mot de Sainte-Beuve, « il faisait le diable à quatre ».

Aussi, comme il les regrette durant ses longues soirées vides de Civita-Vecchia, ces salons où il pouvait connaître les hommes « Le mardi chez Madame Ancelot, le mercredi chez M. Gérard, le samedi chez M. Cuvier, trois soupers par semaine au Café Anglais, et je suis au courant de ce qui se dit à Paris »

Mais tandis qu'il remâche ses souvenirs, il ne sait plus rien du monde où il vient de vivre près de dix ans. Ses correspondants ne lui envoient que trop rarement quelques maigres nouvelles. Il s'en plaint sans cesse, et, maintenant qu'il mange à sa faim, que son traitement lui permet l'achat de livres el de bons fauteuils, il va retracer son exislence et se donner l'illusion de fréquenter encore le Palais-Royal.

Le matin, sur les dix heures et demie, il


prenait son café au lail au Café de Rouen ou au Café Lemblin et attendait au Louvre ou dans le jardin des Tuileries l'heure du dîner d la table d'hôte de cinq heures. Car la pauvreté l'obligeait alors à ne se mettre à table qu'une fois par jour. El quand, d la Rotonde du Palais-Royal, il partageait quelque souper fin avec Mérimée, Mussel, Delacroix, Mareste, Koreff, Sharpe el VielCastel, il devait pour payer son écot faire tout le mois des prodiges d'économie. N'importe, c'était le temps heureux, le temps regretté, et le retracer lui devient un bonheur nouveau.

Du 20 juin au 4 juillet 1832, Beyle jette hâtivement sur le papier durant plusieurs heures chaque jour tout ce qui lui passe, ou à peu près, par la tête. Il y emploie tout le loisir que lui laisse son travail consulaire. Il se rend compte que ses fonctions ne lui permettraient pas d'écrire un ouvrage d'irnagination comme Le Rouge et le Noir, tandis qu'il peut plus facilement dérouler des souvenirs qui s'enchaînent d'eux-mêmes. Malheureusement, après quinze jours, il s'arrête net. Pourquoi ? Il ne nous le dit pas. Eut-il soudain une recrudescence de besogne administrative ? Fut-ce l'effet de la grande chaleur ? N'est-il pas las plutôt de nous entretenir sans cesse de lui el n'a-t-il pas encore pris son parti de tant de je et de moi ?


Quoi qu'il en soit, les deux cenl soixanledix pages que Beyle a noircies d'une écriture lâche el rapide nous demeurent précieuses. On n'y trouve pas seulemenl un document sur son existence à Paris et sur les relations qu'il s'y était faites, on relève à chaque paragraphe sa pensée crue sur ses amis et sur lui-même. Les lecteurs de la Correspondance seront surpris, c'est certain, de le voir s'exprimer en termes si durs sur son factotum de Maresle (le Lussinge des Souvenirs d'Egotisme). Il esi curieux encore de l'entendre apprécier Mérimée. L'a-1-il bien compris ? Autant certes el mieux que Mérimée ne fa compris lui-même. Si Mérimée voyait en réalité Beyle comme il nous le dépeint dans son H. B. el sa Notice, il faut avouer qu'il le connaissait assez mal, el l'on én arrive à se demander si ces intimes ne se sont pas toujours joué un peu la comédie Mérimée affichait son égoïsme et Beyle son détachement. Leurs familiers ont souvent jugé que ni l'un ni l'autre n'auait de cœur. Reconnaissons plutôt pour si paradoxal que cela doive paraître chez les tenants du romantisme, el chez ceux qui firenl une telle place au moi el à l'égotisme, que les hommes de ce temps plus que ceux d'aujourd'hui avaient horreur des confidences du cœur et vivaient à côté les uns des autres en continuelle représentation. L'auteur d'Ar-


mance, comme celui de Colomba, préféra toujours paraître roué que sentimental. Il a fallu la mise au jour des grimoires que dans la solitude Stendhal écrivit sur lui-même pour que nous commencions à le voir tel qu'il étail. Lorsque Casimir Stryienski le premier publia la Vie d'Henri Brulard, les Souvenirs d'Egotisme el des fragmenls importants du Journal, on s'aperçut qu'il n'en fallait pas juger l'auteur sur la foi seule de ses contemporains. Un passage de la présente édition, qu'avait omis Stryienski, et Beyle parle de sa sœur Pauline, dévoile sous un jour un peu nouveau ses sentiments fraternels. Il y affiche, avec son horreur de la responsabilité, combien il élait farouchement indépendant el sans doute, avouons-le, passablement vieux garçon.

Cela ne l'aurait pas chagriné de nous apparaître sous les traits d'un vieil égotiste. C ar, confesse-t-il, ce livre n'est pas autre chose que de « l'égotisme abominable ». Il ajoute aussitôt, il est vrai, « que l'égotisme, mais sincère, est celle façon de peindre le cœur humain dans la connaissance duquel nous avons fait des pas de géant depuis 1721, époque des Lettres persanes. »

D'où venait le mot égolisme ? C'est dans


la troisième édition de Rome, Naples et Florence, en 1826, que Stendhal l'a peulêtre employé pour la première fois. A la suite des lignes où à Florence il s'enivre du souvenir de Danle « J'ai honte, dit-il, de mon récit qui me fera passer pour égotiste 1. a Par ailleurs on a relevé que dans une note manuscrite de 1829 Stendhal, après la lecture de l'Itinéraire à Jérusalem de Chaleaubriand, écrivait « Je n'ai jamais rien trouvé de si puant d'égolisme. » Sans doute est-ce par crainte qu'on lui adressât le même reproche que Stendhal a laissé ses Souvenirs inlerrompus.

Il est curieux pourtant d'y découvrir à côté de l'égotiste un rêveur passionné. Pouvons-nous au début du chapitre V l'entendre avouer que son « souverain plaisir serait de se changer en un long allemand blond et de se promener ainsi dans Paris », sans nous rappeler aussitôt le Fantasio d'Alfred de Musset qui, lui aussi, aurait voulu « être ce Monsieur qui passe » ? Fantasio a été publié dans la Revue des Deux-Mondes en janvier 1834. Il est curieux de voir qu'à peu près au même moment Musset et Stendhal, si dissemblables el qui cependant ont toujours parlé avec sympathie l'un de l'autre, s'amusaient des mêmes imaginations el pro1. Rome, Naples et Florence, Le Divan, tome II, p. 97.


clamaient le même gotzl pour les chères Mille et Une Nuits.

Nous découvrons ainsi lotit au long des Souvenirs d'Egotisme un homme singulièrement complexe et le charme le plus fort de ce petit livre, c'est que nous apprenons à y bien connaître Stendhal. Il écrit pour se désennuyer, mais aussi, el surtout, pour savoir au juste ce qu'il est, pour s'examiner à fond. Là, comme trois ans plus tard dans la Vie d'Henri Brulard, il se pose déjà ces questions « Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m'a placé ?. Ai-je un esprit remarquable ?. » Ecoutons comme il essaie d'y répondre avec franchise, avec ingénuité.

Vers l'époqtie où il commence la rédaction de cet ouvrage, Stendhal mande à Di Fiori, l'ami qui, l'appuyant auprès du comte Molé, lui avait valu sa nomination de consul « Quand je suis exilé ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1830. Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal je ne l'épargne nullement cela sera drôle quand on le verra dans les montres du Palais-Royal, alors Palais- en 1860.»


Pour si peu homme de lelires qu'il soit, au sens que nous donnons à ce mol, Stendhal estime donc que ses Souvenirs d'Egotisme seront un jour publiés. A cet effet, il trace ces mois sur le premier feuillet du manuscrit

« Souvenirs

« Je lègue cel examen à M. Abraham Conslanlin peintre célèbre avec peine de le donner à quelque imprimeur non bigol, dix ans après moi. Ou de le f aire déposer dans quelque bibliothèque si personne ne veut l'imprimer. Cellini parul 150 ans après sa morl. »

Et sur la deuxième page

« Codicille au testament olographe de M. Henri Beyle consul de France à CivitaVecchia.

« Moi soussigné, h. m. Beyle lègue le présent manuscrit contenant des bavardages sur ma vie privée à M. Abraham Constantin de Genève, peintre célèbre, chevalier de la Légion d'Honneur, etc., etc. Je prie M. A. Constantin de faire imprimer ce manuscrit dix ans après mon déccès. Je prie de ne rien changer, seulement on pourra changer les


noms et substituer des noms imaginaires à ceux que j'ai mis, par exemple imprimer Mme Durand ou Mme Delpierre au lieu de Mme Doligny ou de Mme Berthois. « Civita-Vicchia, le 24 juin 1832. « H. BEYLE.

« J'aimerais assez qu'on changeât tous les noms. On pourrait remettre ceux-ci si par hasard on réimprimait ces bavardages cinquanle ans après ma mort. »

Les Souvenirs d'Egotisme ne furenl exhumés par Casimir Stryienski qu'en 1892. La mode n'était pas encore beaucoup à Slendhal et, en dépit des fautes énormes de ses éditions el de leurs lacunes, nous devons être reconnaissants à Stryienski de tout ce qu'il entreprit alors et qui depuis porta tant de fruits.

Les Souvenirs eurent une presse fort diverse. Quelques censeurs qui, dans les journaux, lenaient un porte-plume, insistèrent sur la fatuité de ce livre nauséabond. L'auteur leur parut « un homme capable de toutes les bassesses ». Plus justement M. Paul Bourget dégagea, à côté de la finesse de psychologie de l'écrivain, son caractère de


grand honnéle homme. El Maurice Barrès s'écria « Pour moi je remercie Stendhal de ce que l'ayant lu en méme temps que trente-six romanciers au milieu desquels la mode l'admet, il me rappela au respect de notre XVIIIe siècle el me rendil capable de goûter Montesquie. »

Le manuscrit des Souvenirs d'Egotisme est conservé d la bibliothèque de Grenoble dans le carton R. 300. Il est formé de deux liasses de papier format écolier écrites au recto seulement, toutes deux entièrement de la main de Stendhal. La première liasse contient 150 feuillets et la seconde est paginée de 151 à 270.

Le litre Souvenirs d'Egotisme, a élé tracé par l'auteur en tête du chapitre premier. Mais le feuillet de départ du deuxième cahier porte seulement pour titre Life. Et, en surcharge, Colomb a porté cette mention Suite de la Vie de Henri Brulard. » L'édition que je donne ici est la seconde en date de cet ouvrage et la première complète. Casimir Strgienski en effet quand il le publia chez Charpentier el Fasquelle, pour le cinquantième anniversaire de la mort de Slendhal, en 1892, avait supprimé un passage importanl pour le transposer


dans la Vie de Henri Brulard. Il en avait omis encore plusieurs autres et mon travail diffère du sien presque à chaque ligne. Le lecteur trouvera en appendice les principaux mots changés et les phrases supprimées par le premier éditeur et que j'ai dû légitimement rétablir.

Bien entendu, comme dans mon édition d'Henri Brulard, je n'ai pas conservé les anagrammes, lrouvanl qu'il était sans raison aujourd'hui de laisser Mero, Stremon, blesno, ou tresprê pour Rome, monstre, nobles ou prêtres.

Mais il faut bien dire que de Lussinge cache le baron de Mareste la comtesse Doligny, la comtesse Beugnot Maisonnette, Joseph Lingay de l'Etang, Delécluze. Colomb a d'ailleurs indiqué au crayon sur le manuscrit la clé de la plupart des noms supposés, et j'ai gardé en note toutes ses remarques.

J'ai cru enfin pouvoir faire suivre cet ouvrage des deux Notices nécrologiques que par anticipation Beyle avait écrites sur luimême. On les trouve à la bibliolhèque de Grenoble, dans ce même carton R. 300 qui renferme, en outre, le manuscrit des Souvenirs d'Egotisme, nous l'avons déjà dit, el un cahier contenant trois chapitres de la Vie de Henri Brulard.

La première de ces notices fut composée


très probablement à Milan en 1820 el comprend 9 feuillets, la seconde est datée de Paris le 30 avril 1837 el couvre 7 feuillets. En tête de ces pages, un papillon de la main de Romain Colomb porte celle indication « Il y a peu d'exactitude dans les dates, et même dans les f aits mais quelque chose à prendre. »

En dépit de leurs erreurs el de leurs omissions, ces notices sont en effet fort intéressantes el forment un utile complémenl aux Souvenirs d'Egotisme. Signalons qu'elles ont déjà paru en appendice à l'édilion du Journal publiée par MM. Casimir Stryienski el François de Nyon chez Charpentier en 1888. J'en ai reconstitué ici le texte correcl et intégral.

Henri MARTINEAU.


SOUVENIRS D'ÉGOTISME



SOUVENIRS

D'ÉGOTISME 1

CHAPITRE PREMIER

Rome, 20 juin 1832.

ouR employer mes loisirs dans cette P terre étrangère, j'ai envie d'écrire un petit mémoire de ce qui m'est arrivé pendant mon dernier voyage à Paris, du 21 juin 1821 au .novembre 1830. C'est un espace de neuf ans et demi. Je me gronde moi-même depuis deux mois, depuis que j'ai digéré la nouvelleté de ma position pour entreprendre un travail quelconque. Sans travail, le vaisseau de la vie humaine n'a point de lest.

J'avoue que le courage d'écrire me manquerait si je n'avais pas l'idée qu'un jour 1. A n'imprimer que dix ans au moins après mon départ, par délicatesse pour les personnes nommées. Cependant les deux tiers sont mortes dès aujourd'hui.


ces feuilles paraîtront imprimées et seront lues par quelque âme que j'aime, par un être tel que Mme Roland ou M. Gros, le géomètre. Mais les yeux qui liront ceci s'ouvrent à peine à la lumière, je suppute que mes futurs lecteurs ont dix ou douze ans.

Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m'a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens ? Ai-je du bon sens avec profondeur ?

Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n'en sais rien. Encore par ce qui m'arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes jugements ne sont que des aperçus. Voyons si, en faisant mon examen de conscience, la plume à la main, j'arriverai a quelque chose de positif et qui reste lontemps vrai pour moi. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis ? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés ? J'ai un profond sentiment de tristesse quand faute d'autre livre je les relis. Je sens, depuis un mois que j'y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes


chemises, de mes accidents d'amourpropre. D'un autre côté, je me trouve loin de la France1, j'ai lu tous les livres amusants qui ont pénétré en ce pays. Toute la disposition de mon coeur était d'écrire un livre d'imagination sur une intrigue d'amour arrivée à Dresde, en août 1813, dans une maison voisine de la mienne, mais les petits devoirs de ma place m'interrompent assez souvent, ou, pour mieux dire, je ne puis jamais en prenant mon papier être sûr de passer une heure sans être interrompu. Cette petite contrariété éteint net l'imagination chez moi. Quand je reprends ma fiction, je suis dégoûté de ce que je pensais. A quoi un homme sage répondra qu'il faut se vaincre soi-même. Je répliquerai il est trop tard, j'ai 49 ans après tant d'aventures, il est temps de songer à achever la vie le moins mal possible.

Ma principale objection n'était pas la vanité qu'il y a à écrire sa vie. Un livre sur un tel sujet est comme tous les autres on l'oublie bien vite, s'il est ennuyeux. Je craignais de déflorer les moments heureux que j'ai rencontrés, en les décrivant, en les anatomisant. Or, c'est ce que je ne ferai point, je sauterai le bonheur. 1. Il était alors consul de France dans les Etats romains et résidait à Civita-Vecchia et Rome.


Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde. Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l'auteur va écrire, c'est une parfaite sincérité.

Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver par des préfaces infinies ? Je l'espère.

Malgré les malheurs de mon ambition, je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux, je les regarde comme des machines poussées, en France, par la vanité et ailleurs par toutes les passions, la vanité y comprise. Je ne me connais point moi-même, et c'est ce qui quelquefois, la nuit quand j'y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête? Ai-je su tirer un bon parti des hasards au milieu desquels m'a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours j'adorai) en 1810, et la chute que nous fîmes dans la boue en 1814, et notre effort pour en sortir en 1830 ? Je crains bien que non, j'ai agi par humeur, au hasard. Si quelqu'un m'avait demandé conseil sur ma propre position, j'en aurais souvent donné un d'une grande portée des amis, rivaux d'esprit,. m'ont fait compliment là-dessus.

En 1814, M. le comte Beugnot, ministre


de la police, m'offrit la direction de l'approvisionnement de Paris. Je ne sollicitais rien, j'étais en admirable position pour accepter, je répondis de façon à ne pas encourager M. Beugnot, homme qui a de la vanité comme deux Français il dut être fort choqué. L'homme qui eut cette place s'en est retiré au bout de quatre ou cinq ans, las de gagner de l'argent, et, dit-on, sans voler. L'extrême mépris que j'avais pour les Bourbons c'était pour moi, alors, une boue fétide me fit quitter Paris peu de jours après n'avoir pas accepté 1 obligeante proposition de M. Beugnot. Le cœur navré par le triomphe de tout ce que je méprisais et ne pouvais haïr, n'était rafraîchi que par un peu d'amour que je commençais à éprouver pour Mme la comtesse Dulong, que je voyais tous les jours chez M. Beugnot et qui, dix ans plus tard, a eu une grande part dans ma vie. Alors elle me distinguait, non pas comme aimable, mais comme singulier. Elle me voyait l'ami d'une femme fort laide et d'un grand caractère, Mme la comtesse Beugnot. Je me suis toujours repenti de ne pas l'avoir aimée. Quel plaisir de parler avec intimité à un être de cette portée

Cette préface est bien longue, je le sens depuis trois pages mais je dois commencer


par un sujet si triste et si difficile que la paresse me saisit déjà, j'ai presque envie de jeter la plume. Mais, au premier moment de solitude, j'aurais des remords. Je quittai Milan pour Paris, le juin 1821, avec une somme de 3,500 francs, je crois, regardant comme unique bonheur de me brûler la cervelle quand cette somme serait finie. Je quittais, après trois ans d'intimité, une femme que j'adorais, qui m'aimait et qui ne s'est jamais donnée à moi.

J'en suis encore, après tant d'années d'intervalle, à deviner les motifs de sa conduite. Elle était hautement déshonorée, elle n'avait cependant jamais eu qu'un amant mais les femmes de la bonne compagnie de Milan se vengeaient de sa supériorité. La pauvre Métilde ne sut jamais ni manœuvrer contre cet ennemi, ni le mépriser. Peut-être un jour, quand je serai bien vieux, bien glacé, aurai-je le courage de parler des années 1818, 1819, 1820, 1821.

En 1821, j'avais beaucoup de peine à résister à la tentation de me brûler la cervelle. Je dessinais un pistolet à la marge d'un mauvais drame d'amour que je barbouillais alors (logé casa Acerbi). Il me semble que ce fut la curiosité politique qui m'empêcha d'en finir peut-être, sans


que je m'en doute, fut-ce aussi la peur de me faire mal.

Enfin je pris congé de Métilde.

Quand reviendrez-vous, me dit-elle ? Jamais, j'espère.

Il y eut là une dernière heure de tergiversations et de vaines paroles une seule eût pu changer ma vie future, hélas pas pour bien longtemps. Cette âme angélique, cachée dans un si beau corps, a quitté la vie en 1825.

Enfin, je partis dans l'état qu'on peut imaginer le juin. J'allais de Milan à Come, craignant à chaque instant et croyant même que je rebrousserais chemin. Cette ville où je croyais ne pouvoir demeurer sans mourir, je ne pus la quitter sans me sentir arracher l'âme il me semblait que j'y laissais la vie, que dis-je, qu'était-ce que la vie auprès d'elle (de Métilde) ? J'expirais à chaque pas que je faisais pour m'en éloigner. Je ne respirais qu'en soupirant (Shelley).

Bientôt je fus comme stupide, faisant la conversation avec les postillons et répondant sérieusement aux réflexions de ces gens-là sur le prix du vin. Je pesais avec eux les raisons qui devaient le faire augmenter d'un sou ce qu'il y avait de plus affreux, c'était de regarder dans moimême. Je passai à Airolo, à Bellinzona, à


Lugano (le son de ces noms me fait frémir même encore aujourd'hui 20 juin 1832). J'arrivai au Saint-Gothard, alors abominable (exactement comme les montagnes du Cumberland dans le nord de l'Angleterre, en y ajoutant des précipices). Je voulus passer le Saint-Gothard à cheval, espérant un peu que je ferais une chute qui m'écorcherait à fond, et que cela me distrairait. Quoique ancien officier de cavalerie, et quoique j'aie passé ma vie à tomber de cheval, j'ai horreur des chutes sur des pierres roulantes, et cédant sous les pas du cheval.

Le courrier avec lequel j'étais finit par m'arrêter et par me dire que peu lui importait de ma vie, mais que je diminuerais son profit, et que personne ne voudrait plus venir avec lui quand on saurait qu'un de ses voyageurs avait roulé dans le précipice.

quoi n'avez-vous pas deviné que j'ai la V. ? lui dis-je, je ne puis pas marcher.

J'arrivai avec ce courrier maudissant son sort jusqu'à Altorf. J'ouvrais des yeux stupides sur tout. Je suis un grand admirateur de Guillaume Tell, quoique les écrivains ministériels de tous les pays prétendent qu'il n'a jamais existé. A Altorf, je crois, une mauvaise statue de


Tell avec un jupon de pierre me toucha précisément parce qu'elle était mauvaise. Voilà donc, me disais-je, avec une douce mélancolie, succédant pour la première fois à un désespoir sec, voilà donc ce que deviennent les plus belles choses aux yeux des hommes grossiers. Telle tu es, Métilde, au milieu du salon de Mme Traversi. La vue de cette statue m'adoucit un peu. Je m'informai du lieu où était la chapelle de Tell.

Vous la verrez demain.

Le lendemain, je m'embarquai en bien mauvaise compagnie des officiers suisses faisant partie de la garde de Louis XVIII, qui se rendaient à Paris 1.

La France, et surtout les environs de Paris, m'ont toujours déplu, ce qui prouve que je suis un mauvais Français et un méchant, disait plus tard, Mlle Sophie belle-fille de M. Cuvier.

Mon coeur se serra tout à fait en allant de Bâle à Belfort et quittant les hautes, si ce n'est les belles montagnes suisses, pour l'affreuse et plate misère de la Champagne.

Que les femmes sont laides à village

1. Ici quatre pages de descriptions de Altorf à Gersau, Lucerne, Bâle, Belfort, Langres, Paris occupé du moral, la description du physique m'ennuie. Il y a deux ans que je n'ai écrit douze pages comme ceci.


où je les vis en bas bleus et avec des sabots. Mais, plus tard, je me dis quelle politesse, quelle affabilité, quel sentiment de justice dans leur conversation villageoise Langres était située comme Volterre, ville qu'alors j'adorais, elle avait été le théâtre d'un de mes exploits les plus hardis dans ma guerre contre Métilde. Je pensai à Diderot, fils, comme on sait, d'un coutelier de Langres. Je songeai à Jacques le Falaliste, le seul de ses ouvrages que j'estime, mais je l'estime beaucoup plus que le Voyage d'Anacharsis, le Traité des Etudes, et cent bouquins estimés des pédants.

Le pire des malheurs serait, m'écriai-je, que ces hommes si secs, mes amis, au milieu desquels je vais vivre, devinassent ma passion, et pour une femme que je n'ai pas eue

Je me dis cela en juin 1821, et je vois en juin 1832, pour la première fois, en écrivant ceci, que cette peur, mille fois répétée, a été dans le fait le principe dirigeant de ma vie pendant dix ans. C'est par là que je suis venu à avoir de l'espril, chose qui était le bloc, la butte de mes mépris à Milan en 1818 quand j'aimais Métilde. J'entrai dans Paris, que je trouvai pire que laid, insultant pour ma douleur, avec une seule idée n'être pas deviné.


Au bout de huit jours en voyant l'absence politique je me dis profiter de ma douleur pour.

Je vécus là-dessus plusieurs mois dont je ne me souviens guère. J'accablais de lettres mes amis de Milan pour en obtenir indirectement un demi mot sur Métilde. Ceux qui désapprouvaient ma sottise jamais n'en parlaient.

Je me logeais à Paris, rue de Richelieu, dans un Hôtel de Bruxelles, 47, tenu par un M. Petit, ancien valet de chambre de l'un des MM. de Damas. La politesse, la grâce, l'à-propos de ce M. Petit, son absence de tout sentiment, son horreur pour tout mouvement de l'âme qui avait de la profondeur, son souvenir vif pour des jouissances de vanité qui avaient trente ans de date, son honneur parfait en matière d'argent, en faisaient à mes yeux le modèle parfait de l'ancien Français. Je lui confiai bien vite les 3000 francs qui me restaient il m'en remit malgré moi un bout de reçu que je me hâtai de perdre, ce qui le contraria beaucoup lorsque, quelques mois après ou quelques semaines, je repris mon argent pour aller en Angleterre où me poussa le mortel dégoût que j'éprouvais à Paris.

J'ai bien peu de souvenirs de ces temps passionnés, les objets glissaient sur moi


inaperçus ou méprisés quand ils étaient entrevus. Ma pensée était sur la place Belgiojoso à Milan. Je vais me recueillir pour tâcher de me rappeler les maisons où j'allais.


CHAPITRE 2

VOICI le portrait d'un homme de mérite avec qui j'ai passé toutes mes matinées pendant huit ans. Il y avait estime, mais non amitié.

J'étais descendu à l'hôtel de Bruxelles, parce que là logeait le Piémontais le plus sec, le plus dur, le plus ressemblant à la Rancune (du Roman Comique) que j'aie jamais rencontré. M. le baron de Lussinge a été le compagnon de ma vie de 1821 à 1831 né vers 1785, il avait trente-six ans en 1821. Il ne commença à se détacher de moi et à être impoli dans le discours que lorsque la réputation d'esprit me vint, après l'affreux malheur du 15 septembre 1826. M. de Lussinge, petit, râblé, trapu, n'y voyant pas à trois pas, toujours mal mis par avarice et employant nos promenades à faire des budgets de dépense personnelle pour un garçon vivant seul à Paris, avait une rare sagacité. Dans mes illusions romanesques et brillantes, je voyais comme trente, tandis que ce n'était que quinze, le génie, la bonté, la gloire, le bonheur de


tel homme qui passait, lui ne les voyant que comme six ou sept.

Voilà ce qui a fait le fond de nos conversations pendant huit ans nous nous cherchions d'un bout de Paris à l'autre. Lussinge, âgé alors de trente-six ou trente-sept ans, avait le cœur et la tête d'un homme de cinquante-cinq ans. Il n'était profondément ému que des événements à lui personnels alors il devenait fou, comme au moment de son mariage. A cela près, le but constant de son ironie, c'était l'émotion. Lussinge n'avait qu'une religion l'estime pour la haute naissance. Il est, en effet, d'une famille du Bugey, qui y tenait un rang élevé en 1500 elle a suivi à Turin les ducs de Savoie, devenus rois de Sardaigne.

Lussinge avait été élevé à Turin à la même académie qu'Alfiéri il y avait pris cette profonde méchanceté piémontaise, au monde sans pareille, qui n'est cependant que la méfiance du sort et des hommes. J'en retrouve plusieurs traits à Rome mais, par-dessus le marché ici, il y a des passions et, le théâtre étant plus vaste, moins de petitesses bourgeoises.


21 juin.

Je n'en ai pas moins aimé Lussinge jusqu'à ce qu'il soit devenu riche, ensuite avare, peureux et enfin désagréable dans ses propos et presque malhonnête en janvier 1830.

II avait une mère avare mais surtout folle, et qui pouvait donner tout son bien aux prêtres. Il songea à se marier; ce serait une occasion pour sa mère de se lier par des actes qui l'empêcheraient de donner son bien à son confesseur. Les intrigues, les démarches, pendant qu'il allait à la chasse d'une femme, m'amusèrent beaucoup. Lussinge fut sur le point de demander une fille charmante qui eût donné à lui le bonheur et l'éternité à notre amitié je veux parler de la fille du général Gilly, depuis Mme Douin, femme d'un avoué, je crois. Mais le général avait été condamné a mort après 1815, cela eût effarouché la noble baronne, mère de Lussinge. Par un grand hasard, il évita d'épouser une coquette, depuis Mme Varambon. Enfin, il épousa une sotte parfaite, grande et assez belle, si elle eût eu un nez. Cette sotte se confessait directement à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, dans le salon duquel elle allait se confesser. Le hasard m'avait


donné quelques données sur les amours de cet archevêque, qui peut-être avait alors Mme de Podinas, dame d'honneur de Mme la duchesse de Berry, et, depuis ou avant, maîtresse du fameux duc de Raguse. Un jour, indiscrètement pour moi c'est là. si je ne me trompe, un de mes nombreux défauts je plaisantai un peu Mme de Lussinge sur l'archevêque.

C'était chez Mme la comtesse d'Avelles 1. — Ma cousine, imposez silence à M. Beyle, s'écria-t-elle, furieuse.

Depuis ce moment elle a été mon ennemie, quoique avec des retours de coquetterie bien étrange. Mais me voilà embarqué dans un épisode bien long je continue, car j'ai vu Lussinge deux fois par jour pendant huit ans, et plus tard il faudrait revenir à cette grande et florissante baronne, qui a près de cinq pieds six pouces.

Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la Police 2, les donations de sa mère, Lussinge réunit, vingt-deux ou vingt trois mille livres de rente, vers 1828. De ce moment, un seul sentiment le domina, la peur de perdre. Méprisant les Bourbons, non pas autant 1. D'Argout. (Note au crayon de Colomb.)

2. A la préfecture. (Note de Colomb.)


que moi qui ai de la vertu politique, mais les méprisant comme maladroits, il arriva à ne pouvoir plus supporter sans un vif accès d'humeur l'énoncé de leurs maladresses. (Il voyait vivement et à l'improviste un danger pour ses propriétés.) Chaque jour il y en avait quelque nouvelle, comme on peut le voir dans les journaux de 1826 à 1830. Lussinge allait au spectacle le soir et jamais dans le monde il était un peu humilié de sa place. Tous les matins, nous nous réunissions au café, je lui racontais ce que j'avais appris la veille ordinairement, nous plaisantions sur nos différences de partis. Le 3 janvier 1830, je crois, il me nia je ne sais quel fait antibourbonien que j'avais appris chez M. Cuvier, alors conseiller d'Etat, fort ministériel. Cette sottise fut suivie d'un fort long silence nous traversâmes le Louvre sans parler. Je n'avais alors que le strict nécessaire, lui, comme on sait, vingt-deux mille francs. Je croyais m'apercevoir, depuis un an, qu'il voulait prendre à mon égard un ton de supériorité. Dans nos discussions politiques, il me disait Vous, vous n'avez pas de fortune. Enfin, je me déterminai au très pénible sacrifice de changer de café sans le lui dire. Il y avait neuf ans que j'allais tous les jours à dix heures et demie au café de Rouen,


tenu par M. Pique, bon bourgeois, et Mme Pique, alors jolie, dont Maisonnette, un de nos amis communs, obtenait, je crois, des rendez-vous à cinq cents francs l'un. Je me retirai au café Lemblin, le fameux café libéral également situé au Palais-Royal. Je ne voyais plus Lussinge que tous les quinze jours depuis, notre intimité devenue un besoin pour tous les deux, je crois, a voulu souvent se renouer, mais jamais elle n'en a eu la force. Plusieurs fois après, la musique ou la peinture, où il était instruit, étaient pour nous des terrains neutres, mais toute l'impolitesse de ses façons revenait avec âpreté dès que nous parlions politique et qu'il avait peur pour ses 22.000 francs, il n'y avait pas moyen de continuer. Son bon sens m'empêchait de m'égarer trop loin dans mes illusions poétiques. Ma gaîté, car je devins gai ou plutôt j'acquis l'art de le paraître, le distrayait de son humeur sombre et méchante et de la terrible peur de perdre.

Quand je suis entré dans une petite place en 1830, je crois qu'il a trouvé les appointements trop considérables. Mais enfin, de 1821 à 1828, j'ai vu Lussinge deux fois par jour, et à l'exception de l'amour et des projets littéraires auxquels il ne comprenait rien, nous avons longuement bavardé


sur chacune de mes actions, aux Tuileries et sur le quai du Louvre qui conduisait à son bureau. De onze heures à midi nous étions ensemble, et très souvent il parvenait à me distraire complètement de mes chagrins qu'il ignorait.

Voilà enfin ce long épisode fini, mais il s'agissait du premier personnage de ces mémoires, de celui à qui, plus tard, j'inoculai d'une manière si plaisante mon amour frénétique pour Mme Azur 1 dont il est depuis deux ans l'amant fidèle et, ce qui est plus comique, il l'a rendue fidèle. C'est une des Françaises les moins poupées que j'aie rencontrées.

Mais n'anticipons point rien n'est plus difficile dans cette grave histoire que de garder respect à l'ordre chronologique. Nous en sommes donc au mois d'août 1821, moi logeant avec Lussinge à l'hôtel de Bruxelles, le suivant à cinq heures à la table d'hôte excellente et bien tenue par le plus joli des Français, M. Petit, et par sa femme, femme de chambre à grande façon, mais toujours piquée. Là, Lussinge qui a toujours craint, je le vois en 1832, de me présenter à ses amis, ne put pas s'empêcher de me faire connaître

Un aimable et excellent garçon, beau 1. Alberte de Rubempré. (Note au crayon de Colomb.)


et sans nul esprit, M. Barot 1, banquier de Lunéville. alors occupé à gagner une fortune de 80,000 francs de rente un officier 2 à la demi-solde, décoré à Waterloo, absolument privé d'esprit, encore plus d'imagination s'il est possible, sot, mais d'un ton parfait, et ayant eu tant de femmes qu'il était devenu sincère sur leur compte.

La conversation de M. Poitevin, le spectacle de son bon sens absolument pur de toute exagération causée par l'imagination, ses idées sur les femmes, ses conseils sur la toilette m'ont été fort utiles. Je crois que ce pauvre Poitevin avait 1200 francs de rente et une place de 1500 francs. Avec cela, c'était l'un des jeunes gens les mieux mis à Paris. Il est vrai qu'il ne sortait jamais sans une préparation de deux heures et demie. Enfin, il avait eu pendant deux mois, je crois, comme passade, la marquise des Raine, à laquelle plus tard j'ai eu tant d'obligations, que je me suis promis dix fois d'avoir, ce que je n'ai jamais tenté, en quoi j'ai eu tort. Elle me pardonnait ma laideur et je lui devais bien d'être son amant. Je verrai à acquitter cette dette à mon premier 1. Lolo. (Note de R. Colomb.)

2. Le Lancier. (Note de Colomb.)


voyage à Paris elle sera peut-être d'autant plus sensible à mon attention que la jeunesse nous a quittés tous deux. Au reste, je me vante peut-être, elle est fort sage depuis dix ans, mais par force, selon moi.

Enfin, abandonné par Mme Dar. sur laquelle je devais tant compter, je dois la plus vive reconnaissance à la marquise. Ce n'est qu'en réfléchissant pour être en état d'écrire ceci que je débrouille à mes yeux ce qui se passait dans mon cœur en 1821. J'ai toujours vécu et je vis encore au jour le jour et sans songer nullement à ce que je ferai demain. Le progrès du temps n'est marqué pour moi que par les dimanches, où ordinairement je m'ennuie et je prends tout mal. Je n'ai jamais pu deviner pourquoi. En 1821, à Paris, les dimanches étaient réellement horribles pour moi. Perdu sous les grands marronniers des Tuileries, si majestueux à cette époque de l'année, je pensais à Métilde, qui passait plus particulièrement ces journées-là chez l'opulente Madame Traversi. Cette funeste amie qui me haïssait, jalousait sa cousine et lui avait persuadé, par elle et par ses amis, qu'elle se déshonorerait parfaitement si elle me prenait pour amant.

Plongé dans une sombre rêverie tout le


temps que je n'étais pas avec mes trois amis, Lussinge, Barot et Poitevin, je n'acceptais leur société que par distraction. Le plaisir d'être distrait un instant de ma douleur ou la répugnance à en être distrait dictaient toutes mes démarches. Quand l'un de ces messieurs me soupçonnait d'être triste, je parlais beaucoup, et il m'arrivait de dire les plus grandes sottises, et de ces choses qu'il ne faut surtout jamais dire en France, parce qu'elles piquent la vanité de l'interlocuteur. M. Poitevin me faisait porter la peine de ces mots-là au centuple.

J'ai toujours parlé infiniment trop au hasard et sans prudence, alors ne parlant que pour soulager un instant une douleur poignante, songeant surtout à éviter le reproche d'avoir laissé une affection à Milan et d'être triste pour cela, ce qui aurait amené sur ma maîtresse prétendue des plaisanteries que je n'aurais pas supportées, je devais réellement, à ces trois êtres parfaitement purs d'imagination, paraître fou. J'ai su, quelques années plus tard, qu'on m'avait cru un homme extrêmement affecté. Je vois, en écrivant ceci, que si le hasard, ou un peu de prudence, m'avait fait chercher la société des femmes, malgré mon âge, ma laideur, etc., j'y aurais trouvé des succès et peut-être des


consolations. Je n'ai eu une maîtresse que par hasard, en 1824, trois ans après. Alors seulement le souvenir de Métilde ne fut plus déchirant. Elle devint pour moi comme un fantôme tendre, profondément triste, et qui, par son apparition, me disposait souverainement aux idées tendres, bonnes, justes, indulgentes.

Ce fut pour moi une rude corvée, en 1821, que de retourner pour la première fois dans les maisons où l'on avait eu des bontés pour moi quand j'étais à la cour de Napoléon 1. Je différais, je renvoyais sans cesse. Enfin, comme il m'avait bien fallu serrer la main des amis que je rencontrais dans la rue, on sut ma présence à Paris on se plaignait de la négligence.

Le comte d'Argout, mon camarade quand nous étions auditeurs au Conseil d'Etat, très brave, travailleur impitoyable, mais sans nul esprit, était pair de France en 1821 il me donna un billet pour la salle des pairs, où l'on instruisait le procès d'une quantité de pauvres sots imprudents et sans logique. On appelait, je crois, leur affaire, la conspiration 2 du 19 ou 29 août. Ce fut bien par hasard que leur tête ne tomba pas. Là, je vis pour la. première fois

1. There détail de ces sociétés. 2. Militaire. (Note de Colomb.)


M. Odilon Barot, petit homme à barbe bleue. Il défendait, comme avocat, un de ces pauvres niais qui se mêlent de conspirer, n'ayant que les deux tiers ou les trois quarts du courage qu'il faut pour cette action saugrenue. La logique de M. Odilon Barot me frappa. Je me tenais d'ordinaire derrière le fauteuil du chancelier M. d'Ambray, à un pas ou deux. Il me sembla qu'il conduisait tous ces débats avec assez d'honnêteté pour un noble 1.

C'était le ton et les manières de M. Petit, le maître de l'hôtel de Bruxelles, ancien valet de chambre de MM. de Damas, mais avec cette différence que M. d'Ambray avait les manières moins nobles. Le lendemain, je fis l'éloge de son honnêteté chez Mme la comtesse Doligny. Là se trouvait la maîtresse de M. d'Ambray, une grosse femme de trente-six ans, très fraîche; elle avait l'aisance et la tournure de Mlle Contat dans ses dernières années. (Ce fut une actrice inimitable je l'avais beaucoup suivie en 1803, je crois.) J'eus tort de ne pas me lier avec cette maîtresse de M. d'Ambray ma folie avait été pour moi une distinction à ses yeux. Elle me crut d'ailleurs l'amant ou un des 1. Ici description de b Chambre des Pairs.


amants de Mme Doligny. Là j'aurais trouvé le remède à mes maux, mais j'étais aveugle. Je rencontrai un jour, en sortant de la Chambre des pairs, mon cousin, M. le baron Martial Daru. Il tenait à son titre d'ailleurs le meilleur homme du monde, mon bienfaiteur, le maître qui m'avait appris, à Milan, en 1800, et à Brunswick, en 1807, le peu que je sais dans l'art de me conduire avec les femmes. Il en a eu vingt-deux en sa vie, et des plus jolies, toujours ce qu'il y avait de mieux dans le lieu où il se trouvait. J'ai brûlé les portraits, cheveux, lettres, etc.

Comment vous êtes à Paris, et depuis quand ?

Depuis trois jours.

Venez demain, mon frère sera bien aise de vous voir.

Quelle fut ma réponse à l'accueil le plus aimable, le plus amical ? Je ne suis allé voir ces excellents parents que six ou huit ans plus tard. Et la vergogne de n'avoir pas paru chez mes bienfaiteurs a fait que je n'y suis pas allé dix fois jusqu'à leur mort prématurée. Vers 1829, mourut l'aimable Martial Daru, devenu lourd et insignifiant à force de breuvages aphrodisiaques au sujet desquels j'ai eu deux ou trois scènes avec lui. Quelques mois après, je restai immobile dans mon café de Rouen,


alors au coin de la rue du Rempart, en trouvant dans mon journal l'annonce de la mort de M. le comte Daru. Je sautai dans un cabriolet, la larme à l'œil, et courus au numéro 81 de la rue de Grenelle. Je trouvai un laquais qui pleurait, et je pleurai à chaudes larmes. Je me trouvais bien ingrat je mis le comble à mon ingratitude en partant le soir même pour l'Italie, je crois j'avançai mon départ je serais mort de douleur en entrant dans sa maison. Lu aussi il y avait eu un peu de la folie qui me rendait si baroque en 1821. M. Doligny fils plaidait aussi pour un des malheureux nigauds qui avaient voulu conspirer. De la place qu'il occupait comme avocat il me vit, il n'y eut pas moyen de ne pas aller voir sa mère. Elle avait un grand caractère, c'était une femme je ne sais pourquoi je ne profitais pas de l'admirable obligeance de son accueil pour lui conter mes chagrins et lui demander conseil. Là encore je fus bien près du bonheur car la raison entendue de la bouche d'une femme eût eu un empire tout autre sur moi que celui que je me faisais.

Je dînais souvent chez Mme Doligny. Au deuxième ou troisième dîner elle m'invita à déjeuner avec la maîtresse de M. d'Ambray alors chancelier. Je réussis


et j'eus la sottise de ne pas me plonger dans cette société amie, amant heureux ou éconduit j'y eusse trouvé un peu d'oubli que je cherchais partout et par exemple dans de longues promenades solitaires à Montmartre et au bois de Boulogne. J'y ai été si malheureux que depuis j'ai pris ces lieux aimables en horreur. Mais j'étais aveugle alors. Ce ne fut qu'en 1824 lorsque le hasard me donna une maîtresse que je vis le remède à mes chagrins.

Ce que j'écris me semble bien ennuyeux; si cela continue ceci ne sera pas un livre, mais un examen de conscience. Je n'ai presque pas de souvenirs détaillés de ces temps d'orage et de passion.

La vue journalière de mes conspirateurs à la Chambre des pairs me frappait profondément de cette idée quelqu'un à qui on n'a jamais parlé n'est qu'un duel ordinaire. Comment aucun de ces niais-là n'a-t-il eu l'idée d'imiter L.

Mes idées sont si vagues sur cette époque que je ne sais pas en vérité si c'est en 1821 ou en 1814 que l'ai rencontré la maîtresse de M. d'Ambray chez Mme Doligny. Il me semble qu'en 1821 je ne vis M. Doligny qu'à son château de Corbeil et encore je ne me déterminais à y aller qu'après deux ou trois invitations.



CHAPITRE 3

21 juin 1832.

L'AMOUR me donna, en 1821, une vertu bien comique la chasteté.

Malgré mes efforts, en août 1821, MM. Lussinge, Barot et Poitevin, me trouvant soucieux, arrangèrent une délicieuse partie de filles. Barot, à ce que j'ai reconnu depuis, est un des premiers talents de Paris pour ce genre de plaisir assez difficile. Une femme n'est femme pour lui qu'une fois c'est la première. Il dépense trente mille francs de ses quatre-vingts mille francs, et, de ces trente-mille francs, au moins vingt mille en filles.

Barot arrangea donc une soirée avec Mme Petit, une de ses anciennes maîtresses à laquelle, je crois, il venait de prêter de l'argent pour prendre un établissement (lo raise a brolhel), rue du Cadran, au coin de la rue Montmartre, au quatrième. Nous devions avoir Alexandrine six mois après entretenue par les Anglais les plus riches alors débutante depuis deux


mois. Nous trouvâmes, sur les huit heures du soir, un salon charmant, quoique au quatrième étage, du vin de Champagne frappé de glace, du punch chaud. Enfin parut Alexandrine conduite par une femme de chambre chargée de la surveiller chargée par qui ? je l'ai oublié. Mais il fallait que ce fût une grande autorité que cette femme, car je vis sur le compte de la partie qu'on lui avait donné vingt francs. Alexandrine parut et surpassa toutes les attentes. C'était une fille élancée, de dix-sept à dixhuit ans, déjà formée, avec des yeux noirs que, depuis, j'ai retrouvés dans le portrait de la duchesse d'Urbin, par le Titien, la galerie de Florence. A la couleur des cheveux près, Titien a fait son portrait. Elle était douce, saine, timide, assez gaie, décente. Les yeux de mes collègues devinrent comme égarés à cette vue. Lussinge lui offre un verre de champagne qu'elle refuse et disparaît avec elle. Mme Petit nous présente deux autres filles pas mal, nous lui disons qu'elle-même est plus jolie. Elle avait un pied admirable. Poitevin l'enleva. Après un intervalle effroyable, Lussinge revient tout pâle.

A vous, Beyle. Honneur à l'arrivant s'écria-t-on.

Je trouve Alexandrine sur un lit, un peu


fatiguée, presque dans le costume et précisément dans la position de la duchesse d' Urbin, du Titien.

— Causons seulement pendant dix minutes, me dit-elle avec esprit. Je suis un peu fatiguée, bavardons. Bientôt, je retrouverai le feu de la jeunesse. Elle était adorable, je n'ai peut-être rien vu d'aussi joli. Il n'y avait point trop de libertinage, excepté dans les yeux qui, peu à peu, redevinrent plein de folie, et, si l'on veut, de passion.

Je la manquai parfaitement, fiasco complet. J'eus recours à un dédommagement, elle s'y prêta. Ne sachant trop que faire, je voulus revenir à ce jeu de main qu'elle refusa. Elle parut étonnée, je lui dis quelques mots assez jolis pour ma position, et je sortis.

A peine Barot m'eut-il succédé que nous entendîmes des éclats de rire qui traversaient trois pièces pour arriver jusqu'à nous. Tout à coup, Mme Petit donna congé aux autres filles et Barot nous amena Alexandrine dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Mon admiration pour Beyle, dit-il en éclatant de rire, va faire que je l'imi-


terai je viens me fortifier par du champagne. L'éclat de rire dura dix minutes Poitevin se roulait sur le tapis. L'étonnement exagéré d'Alexandrine était impayable, c'était pour la première fois que la pauvre fille était manquée.

Ces messieurs voulaient me persuader que je mourais de honte et que c'était là le moment le plus malheureux de ma vie. J'étais étonné et rien de plus. Je ne sais pourquoi l'idée de Métilde m'avait saisi en entrant dans cette chambre dont Alexandrine faisait un si joli ornement. Enfin, pendant dix années, je ne suis pas allé trois fois chez les filles. Et la première fois après la charmante Alexandrine, ce fut en octobre ou en novembre 1826, étant pour lors au désespoir. J'ai rencontré dix fois Alexandrine dans le brillant équipage qu'elle eut un mois après, et toujours j'ai eu un regard. Enfin, au bout de cinq à six ans, elle a pris une figure grossière, comme ses camarades.

De ce moment, je passais pour Babillan auprès des trois compagnons de vie que le hasard m'avait donnés. Cette belle réputation se répandit dans le monde, et, peu ou beaucoup, m'a duré jusqu'à ce que Mme Azur ait rendu compte de mes faits et gestes. Cette soirée augmenta beaucoup


ma liaison avec Barot, que j'aime encore et qui m'aime. C'est peut-être le seul Français dans le château duquel je vais passer quinze jours avec plaisir. C'est le cœur le plus franc, le caractère le plus net, l'homme le moins spirituel et le moins instruit que je connaisse. Mais dans ses deux talents celui de gagner de l'argent, sans jamais jouer à la Bourse, et celui de lier connaissance avec une femme qu'il voit à la promenade ou au spectacle, il est sans égal, dans le dernier surtout. C'est que c'est une nécessité. Toute femme qui a eu des bontés pour lui devient comme un homme.

Un soir, Métilde me parlait de Mme Bignami, son amie. Elle me conta d'ellemême une histoire d'amour fort connue, puis ajouta « Jugez de son sort chaque soir, son amant, en sortant de chez elle, allait chez une fille. »

Or, quand j'eus quitté Milan, je compris que cette phrase morale n'appartenait nullement à l'histoire de Mme Bignami, mais était un avertissement moral à mon usage.

En effet, chaque soirée, après avoir accompagné Métilde chez sa cousine, Mme Traversi, à laquelle j'avais refusé gauchement d'être présenté, j'allais finir


la soirée chez la charmante et divine comtesse Kassera. Et par une autre sottise, cousine germaine de celle que je fis avec Alexandrine, je refusai une fois d'être l'amant de cette jeune femme, la plus aimable peut-être que j'aie connue, tout cela pour mériter, aux yeux de Dieu, que Métilde m'aimât. Je refusai, avec le même esprit et pour le même motif, la célèbre Vigano qui, un jour, comme toute sa cour, descendait l'escalier, et parmi les courtisans était cet homme d'esprit, le comte de Saurau, laissa passer tout le monde pour me dire

Beyle, on dit que vous êtes amoureux de moi ?

On se trompe, répondis-je d'un grand sang-froid, sans même lui baiser la main.

Cette action indigne, chez cette femme qui n'avait que de la tête, m'a valu une haine implacable. Elle ne me saluait plus quand, dans une de ces rues étroites de Milan, nous nous rencontrions tête-à-tête. Voilà trois grandes sottises jamais je ne me pardonnerai la comtesse Kassera (aujourd'hui, c'est la femme la plus sage et la plus réputée du pays).


CHAPITRE 4

Voici une autre société, contraste avec y celle du chapitre précédent.

En 1817, l'homme que j'ai le plus

admiré à cause de ses écrits, le seul qui ait fait révolution chez moi, M. le comte de Tracy, vint me voir à l'hôtel d'Italie, place Favart. Jamais je n'ai été aussi surpris. J'adorais depuis douze ans l'Idéologie de cet homme qui sera célèbre un jour. On avait mis à sa porte un exemplaire de l'Histoire de la Peinture en Ilalie. Il passa une heure avec moi. Je l'admirais tant que probablement je fis fiasco par excès d'amour. Jamais je n'ai moins songé à avoir de l'esprit ou à être agréable. J'approchais de cette vaste intelligence, je la contemplais, étonné je lui demandais des lumières. D'ailleurs, en ce temps-là, je ne savais pas encore avoir de l'esprit. Cette improvisation d'un esprit tranquille ne m'est venue qu'en 1827.

M. Destutt de Tracy, pair de France, membre de l'Académie, était un petit vieillard remarquablement bien fait et à


tournure élégante et singulière. Il porte habituellement une visière verte sous prétexte qu'il est aveugle. Je l'avais vu recevoir à l'Académie par M. de Ségur, qui lui dit des sottises au nom du despotisme impérial c'était en 1811, je crois. Quoique attaché à la cour, je fus profondément dégoûté. Nous allons tomber dans la barbarie militaire, nous allons devenir des général Grosse, me disais-je.

Ce général, que je voyais chez Mme la comtesse Daru, était un des sabreurs les plusstupides de la garde impériale—c'est beaucoup dire. Il avait l'accent provençal et brûlait surtout de sabrer les Français ennemis de l'homme qui lui donnait la pâture. Ce caractère est devenu ma bête noire, tellement que le soir de la bataille de la Moskowa, voyant à quelques pas les restes de deux ou trois généraux de la garde, il m'échappa de dire « Ce sont des insolents de moins » propos qui faillit me perdre et eut l'air inhumain.

M. de Tracy n'a jamais voulu permettre qu'on fît son portrait. Je trouve qu'il ressemble au pape Corsini Clément tel qu'on le voit à Sainte-Marie-Majeure, dans la belle chapelle à gauche en entrant. Ses manières sont parfaites, quand il n'est pas dominé par une abominable humeur noire. Je n'ai deviné ce caractère


qu'en 1822. C'est un vieux don Juan (Voir l'opéra de Mozart, Molière, etc.). Il prend de l'humeur de tout. Par exemple, dans son salon, M. de La Fayette était un peu plus grand homme que lui (même en 1821). Ensuite, les Français n'ont pas apprécié l'Idéologie et la Logique. M. de Tracy n'a été appelé à l'Académie par ces petits rhéteurs musqués que comme auteur d'une bonne grammaire et encore duement injuriée par ce plat Ségur, père d'un fils encore plus plat (M. Philippe, qui a écrit nos malheurs de Russie pour avoir un cordon de Louis XVIII). Cet infâme Philippe de Ségur me servira d'exemple pour le caractère que j'abhorre le plus à Paris le ministériel fidèle à l'honneur en tout, excepté les démarches décisives dans une vie.

Dernièrement, ce Philippe a joué envers le ministre Casimir Périer (voir les Débats, mai 1832) le rôle qui lui avait valu la faveur de ce Napoléon qu'il déserta si lâchement, et ensuite la faveur de Louis XVIII, qui se complaisait dans ce genre de gens bas. Il comprenait parfaitement leur bassesse, la rappelait par des mots fins au moment où ils faisaient quelque chose de noble. Peut-être l'ami de Favras qui attendit la nouvelle de sa pendaison pour dire à un de ses gentilshommes SOUVENIRS D'ÉGOTISME. 5


« Faites-nous servir », se sentait-il ce caractère. Il était bien homme à s'avouer qu'il était un infâme et à rire de son infamie.

Je sens bien que le terme infâme est mal appliqué, mais cette bassesse à la Philippe Ségur a été ma bête noire. J'estime et j'aime cent fois mieux un simple galérien, un simple assassin qui a eu un moment de faiblesse et qui, d'ailleurs, mourait de faim habituellement. En 1828 ou 26, le bon Philippe était occupé à faire un enfant à une veuve millionnaire qu'il avait séduite et qui a dû l'épouser (Mme Grefulhe, veuve du pair de France). J'avais dîné quelquefois avec le général Philippe de Ségur à la table de service de l'empereur. Alors, le Philippe ne parlait que de ses treize blessures, car l'animal est brave. Il serait un héros en Russie, dans ces pays à demi-civilisés. En France, on commence à comprendre sa bassesse. Mmes Garnett (rue Duphot, 12) voulaient me mener chez son frère, leur voisin, n° 14, je crois, ce à quoi je me suis toujours refusé à cause de l'historien de la campagne de Russie.

M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies à Saint-Cloud en 1811, quand j'y étais, mourait de chagrin de n'être pas duc. A ses yeux c'était pis qu'un malheur,


c'était une inconuenance. Toutes ses idées étaient uaines, mais il en avait beaucoup et sur tout. Il voyait chez tout le monde et partout de la grossièreté, mais avec quelle grâce n'exprimait-il pas ses sentiments ?

J'aimais chez ce pauvre homme l'amour passionné que sa femme avait pour lui. Du reste, quand je lui parlais, il me semblait avoir affaire à un Lilliputien. Je rencontrais M. de Ségur, grand maître des cérémonies de 1810 à 1814, chez les ministres de Napoléon. Je ne l'ai plus vu depuis la chute de ce grand homme, dont il lut une des faiblesses et un des malheurs. Même les Dangeau de la cour de l'Empereur, et il y en avait beaucoup, par exemple mon ami le baron Martial Daru, même ces gens-là ne purent s'empêcher de rire du cérémonial inventé par M. le comte de Ségur pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche, et surtout pour la première entrevue. Quelque infatué que Napoléon fût de son nouvel uniforme de roi, il n'y put pas tenir, il s'en moqua avec Duroc, qui me le dit. Je crois que rien ne fut exécuté de ce labyrinthe de petitesses. Si j'avais ici mes papiers de Paris je joindrais ce programme aux présentes balivernes sur ma vie. C'est admirable à parcourir, on croit lire une mystification.


Je soupire en 1832 en me disant « Voilà cependant jusqu'où la petite vanité parisienne avait fait tomber un Italien Napoléon »

Où en étais-je ?. Mon Dieu, comme ceci est mal écrit

M. de Ségur était surtout sublime au Conseil d'Etat. Ce Conseil était respectable ce n'était pas, en 1810, un assemblage de cuistres, de Cousin, de Jacqueminot, de et autres plus obscurs encore (1832).

Excepté les gros, ses ennemis avec folie, Napoléon avait réuni, dans son Conseil d'Etat, les cinquante Français les moins bêtes. Il y avait des sections. Quelquefois la section de la guerre (où j'étais apprenti sous l'admirable Gouvion de Saint-Cyr) avait affaire à la section de l'Intérieur que M. de Ségur présidait quelquefois, je ne sais comment, je crois durant l'absence ou la maladie du vigoureux Regnault (de Saint-Jean-d'Angély).

23 juin.

Dans les affaires difficiles, par exemple celle de la levée des gardes d'honneur en Piémont, dont je fus un des petits rapporteurs, l'élégant, le parfait M. de Ségur,


ne trouvant aucune idée, avançait son fauteuil mais c'était par un mouvement incroyable de comique, en le saisissant entre les cuisses écartées.

Après avoir ri de son impuissance, je me disais « Mais n'est-ce point moi qui ai tort ? C'est là le célèbre ambassadeur auprès de la Grande-Catherine, qui vola sa plume à l'ambassadeur d'Angleterre. C'est l'historien de Guillaume II ou III (je ne me rappelle plus lequel, l'amant de la Lichtenau pour laquelle Benjamin Constant se battait). »

J'étais sujet à trop respecter dans ma jeunesse. Quand mon imagination s'emparait d'un homme, je restais stupide devant lui j'adorais ses défauts.

Mais le ridicule de M. de Ségur guidant Napoléon se trouva, à ce qu'il paraît, trop fort pour ma gallibility.

Du reste, au comte de Ségur, grand maître des cérémonies (en cela bien différent de Philippe), on eût pu demander tous les procédés délicats et même dans le genre femme s'avançant jusques à l'héroisme. II avait aussi des mots délicats et charmants, mais il ne fallait pas qu'ils s'élevassent au-dessus de la taille lilliputienne de ses idées.

J'ai eu le plus grand tort de ne pas cultiver cet aimable vieillard de 1821 à 1830 je


crois qu'il s'est éteint en même temps que sa respectable femme. Mais j'étais fou, mon horreur pour le vil allait jusqu'à la passion au lieu de m'en amuser, comme je fais aujourd'hui des actions de la cour de.

M. le comte de Ségur m'avait fait faire des compliments en 1817, à mon retour d'Angleterre, sur Rome, Naples et Florence, brochure que j'avais fait mettre à sa porte. Au fond du cœur, sous le rapport moral, j'ai toujours méprisé Paris. Pour lui plaire, il fallait être, comme M. de Ségur, le grand maître.

Sous le rapport physique, Paris ne m'a jamais plu. Même vers 1803, je l'avais en horreur comme n'ayant pas de montagnes autour de lui. Les montagnes de mon pays (le Dauphiné), témoins des mouvements passionnés de mon cœur, pendant les seize premières années de ma vie, m'ont donné là-dessus un bias (pli, terme anglais) dont jamais je ne pus revenir. Je n'ai commencé à estimer Paris que le 28 juillet 1830. Encore le jour des Ordonnances à onze heures du soir, je me moquais du courage des Parisiens et de la résistance qu'on attendait d'eux, chez M. le comte Réal. Je crois que cet homme si gai et son héroïque fille, Mme la baronne Lacuée, ne me l'ont pas encore pardonné.


Aujourd'hui, j'estime Paris. J'avoue que pour le courage il doit être placé au premier rang, comme pour la cuisine, comme pour l'esprit. Mais il ne m'en séduit pas davantage pour cela. Il me semble qu'il y a toujours de la comédie dans sa vertu. Les jeunes gens nés à Paris de pères provinciaux et à la mâle énergie, qui ont eu celle de faire leur fortune, me semblent des êtres étiolés, attentifs seulement à l'apparence extérieure de leurs habits, au bon goût de leur chapeau gris; à la bonne tournure de leur cravate, comme MM. Féburier, Viollet-le-Duc, etc. Je ne conçois pas un homme sans un peu de mâle énergie, de constance et de profondeur dans les idées, etc. Toutes choses aussi rares à Paris que le tour grossier ou même dur. Mais il faut finir ici ce chapitre. Pour tâcher de ne pas mentir et de ne pas cacher mes fautes, je me suis imposé d'écrire ces souvenirs à vingt pages par séance comme une lettre. Après mon départ, on imprimera sur le manuscrit original. Peut-être ainsi parviendrai-je à la véracité, mais aussi il faudra que je supplie le lecteur (peutêtre né ce matin dans la maison voisine) de me pardonner de terribles digressions.



CHAPITRE 5

Rome, 23 juin 1832.

Je m'aperçois en 1832 en général, ma philosophie est du jour où j'écris, j'en étais bien loin en 1821 je vois donc que j'ai été un mezzo-termine entre la grossièreté énergique du général Grosse, du comte Regnault de Saint-Jeand'Angély et les grâces un peu lilliputiennes, un peu étroites (le M. le comte de Ségur, de M. Petit, le maître de l'hôtel de Bruxelles, etc.

Par la bassesse seule j'ai été étranger aux extrêmes que je me donne. Faute de savoir faire, faute d'industrie, comme me disait, à propos de mes livres et de l'Institut, M. D., des Débats (M. Delécluze), j'ai manqué cinq ou six occasions de la plus grande fortune politique, financière ou littéraire. Par hasard, tout cela est venu successivement frapper à ma porte. Une rêverie tendre en 1821 et plus tard philosophique et mélancolique (toute vanité à part, exactement comme celle de


M. Jacques de As you like il) est devenue un si grand plaisir pour moi, que quand un ami m'aborde dans la rue, je donnerais un paule pour qu'il ne m'adressât pas la parole. La vue seule de quelqu'un que je connais me contrarie. Quand je vois un tel être de loin, et qu'il faut songer à le saluer, cela me contrarie cinquante pas à l'avance. J'adore, au contraire, rencontrer des amis le soir en société, le samedi chez M. Cuvier, le dimanche chez M. de Tracy, le mardi chez Mme Ancelot, le mercredi chez le baron Gérard, etc., etc.

Un homme doué d'un peu de tact s'aperçoit facilement qu'il me contrarie en me parlant dans la rue. Voilà un homme qui est peu sensible à mon mérite, se dit la vanité de cet homme, et elle a tort. De là mon bonheur à me promener fièrement, dans une ville étrangère (Lancaster, Torre del Greco, etc.), où je suis arrivé depuis une heure et où je suis sur de n'être connu de personne. Depuis quelques années ce bonheur commence à me manquer. Sans le mal de mer j'irais voyager avec plaisir en Amérique. Me croira-t-on? Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom avec délices. Les mille et une nuits que j'adore occupent plus du quart de ma tête. Souvent je pense à l'anneau d'Angélique mon sou-


verain plaisir serait de me changer en un long Allemand blond et de me promener ainsi dans Paris.

Je viens de voir, en feuilletant, que j'en étais à M. de Tracy. Ce vieillard si bien fait, toujours vêtu de noir, avec son immense pardessus vert, se tenant devant sa cheminée tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, avait une manière de parler qui était l'antipode de ses écrits. Sa conversation était toute en aperçus fins, élégants il avait horreur d'un mot énergique comme d'un jurement, et il écrit comme un maire de campagne. La simplicité énergique qu'il me semble que j'avais dans ce tempslà ne dut guère lui convenir. J'avais d'énormes favoris noirs dont Mme Doligny ne me fit honte qu'un an plus tard. Cette tête de boucher italien ne parut pas trop convenir à l'ancien colonel du règne de Louis XVI.

M. de Tracy, fils d'une veuve, est né vers 1765 avec trois cent mille francs de rente. Son hôtel était rue de Tracy, près la rue Saint-Martin.

Il fit le négociant sans le savoir, comme une foule de gens riches de 1780. M. de Tracy fit sa rue et y perdit 2 ou 300.000 fr. et ainsi de suite. De façon que je crois bien qu'aujourd'hui cet homme (si aimable quand, vers 1790, il était l'amant de


Mme de Praslin), ce profond raisonneur a changé ses trois cent mille livres de rente en trente, tout au plus.

Sa mère, femme d'un rare bon sens, était tout à fait de la cour aussi, à vingtdeux ans, ce fils fut colonel et colonel d'un régiment où il trouva parmi les capitaines un Tracy, son cousin, apparemment aussi noble que lui, et auquel il ne vint jamais dans l'idée d'être choqué de voir cette petite poupée de vingt-deux ans venir commander le régiment où il servait. Cette poupée qui, me disait plus tard Mme de Tracy, avait des mouvements si admirables, cachait cependant un fond de bon sens. Cette mère, femme rare, ayant appris qu'il y avait un philosophe à Strasbourg (et remarquez, c'était en 1780, peut-être, non pas un philosophe comme Voltaire, Diderot, Raynal) ayant appris, dis-je, qu'il y avait à Strasbourg un philosophe qui analysait les pensées de l'homme, images ou signes de tout ce qu'il a vu, de tout ce qu'il a senti, comprit que la science de remuer ces images, si son fils l'apprenait, lui donnerait une bonne tête.

Figurez-vous quelle tête devait avoir en 1785 un fort joli jeune homme, fort noble, tout à fait de la cour, avec trois cent mille livres de rente.


Mme la marquise de Tracy fit placer son fils dans l'artillerie, ce qui, deux ans de suite, le conduisit à Strasbourg. Si jamais j'y passe, je demanderai quel était l'Allemand philosophe célèbre là, vers 1780.

Deux ans après, je crois, M. de Tracy était à Rethel, avec son régiment qui, ce me semble, était de dragons, chose à vérifier sur l'almanach Royal du temps. les citrons.

M. de Tracy ne m'a jamais parlé de ces citrons j'ai su leur histoire par un autre misanthrope, un M. Jacquemont, ancien moine, et, qui plus est, homme du plus grand mérite. Mais M. de Tracy m'a dit beaucoup d'anecdotes sur la première armée de la France réformante, M. de Lafayette y commandait en chef. Son lieutenant-colonel voulait enlever le régiment et le faire émigrer.

Congé et duel.

Une haute taille, et en haut de ce grand corps, une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte en bosse d'une perruque à cheveux courts, mal


faite cet homme vêtu de quelque habit gris mal fait, et entrant, en boîtant un peu et s'appuyant sur son bâton, dans le salon de Mme de Tracy qui l'appelait mon cher Monsieur, avec un son de voix enchanteur, était le général de Lafayette en 1821, et tel nous l'a montré le Gascon Scheffer dans son portrait fort ressemblant. Ce cher Monsieur de Mme de Tracy, et dit de ce ton, faisait, je crois, le malheur de M. de Tracy. Ce n'est pas que M. de Lafayette eût été bien avec sa femme, ou qu'il se souciât, à son âge, de ce genre de malheur, c'est tout simplement que l'admiration sincère et jamais jouée ou exagérée de Mme de Tracy pour M. de Lafayette constituait trop évidemment celui-ci le premier personnage du salon.

Quelque neuf que je fusse en 1821 (j'avais toujours vécu dans les illusions de l'enthousiasme et des passions) je distinguai cela tout seul.

Je sentis aussi, sans que personne m'en avertît,, que M. de Lafayette était tout, simplement un héros de Plutarque. Il vivait au jour le jour, sans trop d'esprit, faisant, comme Epaminondas, la grande action qui se présentait.

En attendant, malgré son âge (né en 1757, comme son camarade du jeu de .Paume, Charles X), uniquement occupé


de serrer par derrière le jupon de quelque jolie fille (vulgo prendre le cul) et cela souvent et sans trop se gêner.

En attendant les grandes actions qui ne se présentent pas tous les jours et l'occasion de serrer les jupons des jeunes femmes qui ne se trouve guère qu'à minuit et demi, quand elles sortent, M. de Lafayette expliquait sans trop d'élégance le lieu commun de la garde nationale. Ce gouvernement est bon, et celui-là seul qui garantit au citoyen la sûreté sur la grande route, l'égalité devant le juge, et un juge assez éclairé, une monnaie au juste titre, des routes passables, une juste protection a l'étranger. Ainsi arrangée, la chose n'est pas trop compliquée.

Il faut avouer qu'il y a loin d'un tel homme à M. de Ségur, le grand maître aussi la France, et Paris surtout, sera-t-il exécrable chez la postérité pour n'avoir pas reconnu le grand homme.

Pour moi, accoutumé à Napoléon et à Lord Byron, j'ajouterai à Lord Brougham, à Monti, à Canova, à Rossini, je reconnus sur-le-champ la grandeur chez M. de Lafayette et j'en suis resté là. Je l'ai vu dans les journées de Juillet avec la chemise trouée il a accueilli tous les intrigants, tous les sots, tout ce qui a voulu faire de l'emphase. Il m'a moins bien accueilli,


moi, il a demandé ma dépouille (pour un grossier secrétaire, M. Levasseur). Il ne m'est pas plus venu dans l'idée de me fâcher ou de moins le vénérer qu'il me vient dans l'idée de blasphémer contre le soleil lorsqu'il se couvre d'un nuage. M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante-quinze ans, a le même défaut que moi. Il se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit ans qui arrive dans le salon de Mme de Tracy, où elle est l'amie deses petites-filles, Mlles Georges Lafayette, de Lasteyrie, de Maubourg il se figure, pour cette jeune portugaise et pour tout autre jeune femme, qu'elle le distingue, il ne songe qu'à elle, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que souvent il a raison de se figurer. Sa gloire européenne, l'élégance foncière de ses discours, malgré leur apparente simplicité, ses yeux qui s'animent dès qu'ils se trouvent à un pied d'une jolie poitrine, tout concourt à lui faire passer gaiement ses dernières années, au grand scandale des femmes de trente-cinq ans, Mme la marquise de Marmier (Choiseul), Mme de Perret et autres qui viennent dans ce salon. Tout cela ne conçoit pas que l'on soit aimable autrement qu'avec les petits mots fins de M. de Ségur ou les réflexions scintillantes de M. Benjamin Constant. M. de Lafayette est extrêmement poli


et même affectueux pour tout le monde, mais poli comme un roi. C'est ce que je dis un jour à Mme de Tracy, qui se fâcha autant que la grâce incarnée peut se fâcher, mais elle comprit peut-être dès ce jour que la simplicité énergique de mes discours n'était pas la bêtise de Dunoyer, par exemple. C'était un brave libéral, aujourd'hui préfet moral de Moulins, le mieux intentionné, le plus héroïque peut-être et le plus bête des écrivains libéraux. Qu'on m'en croie, moi qui suis de leur parti, c'est beaucoup dire. L'admiration gobemouche de M. Dunoyer, du rédacteur, du censeur et celle de deux ou trois autres de même force, environnait sans cesse le fauteuil du général qui, dès qu'il pouvait, à leur grand scandale, les plantait là pour aller admirer de fort. près, et avec des yeux qui s'enflammaient, les jolies épaules de quelque jeune femme qui venait d'entrer. Ces pauvres hommes vertueux ( tous vendus depuis comme des. au ministre Périer, 1832) faisaient des mines plaisantes dans leur abandon et je m'en moquais, ce qui scandalisait ma nouvelle amie. Mais il était convenu qu'elle avait un faible pour moi. « Il y a une élincelle en lui », dit-elle un jour à une dame, de celles faites pour admirer les petits mots lilliputiens à la Ségur, et qui se plaignait à elle de la simpli-


cité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables par leur haute vertu sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font quatre. La lourdeur, la lenteur, la vertu, s'alarmant de la moindre vérité dite aux Américains, d'un Dunoyer, d'un. d'un. est vraiment au delà de toute croyance, c'est comme l'absence d'idées autres que communes d'un Ludovic Vitet, d'un Mortimer Ternaux, nouvelle génération qui vint renouveler le salon Tracy vers 1828. Au milieu de tout cela M. de La Fayette était et est sans doute encore un chef de parti. Il aura pris cette habitude en 1789. L'essentiel est de ne mécontenter personne et de se rappeler tous les noms, ce en quoi il est admirable. L'intérêt artificiel et pressant d'un chef de parti éloigne chez M. de La Fayette toute idée littéraire, dont d'ailleurs, je le crois assez incapable. C'est, je pense, par ce mécanisme qu'il ne sentait pas toute la lourdeur, tout l'ennui de M. Dunoyer et consorts 1. 1. Le 23 juin 1832, troisième jour de travail, fait de[s pages] 60 à 90.


24 juin 1832.

J'ai oublié de peindre ce salon. Sir Walter Scott, et ses imitateurs, eussent commencé par là, mais moi, j'abhorre la description matérielle. L'ennui de les faire m'empêche de faire des romans.

La porte d'entrée A donne accès à un

salon de forme longue au fond duquel se trouve une grande porte toujours ouverte à deux battants. On arrive à un salon carré assez grand avec une belle lampe en forme de lustre, et sur la cheminée une abominable petite pendule. A droite, en entrant dans ce grand salon, il y a un beau divan bleu sur lequel sont assises quinze


jeunes filles de douze à dix-huit ans et leurs prétendants M. Charles de Rémusat, qui a beaucoup d'esprit et encore plus d'affectation, c'est une copie du fameux acteur Fleury M. François de Corcelles qui a. toute la franchise et la rudesse républicaines. Probablement il s'est vendu en 1831 en 1820, il publiait déjà une brochure qui avait le malheur d'être louée par M. l'avocat Dupin (fripon avéré et de moi connu comme tel dès 1827). En 1821, MM. de Rémusat et de Corcelles étaient fort distingués et, depuis, ont épousé des petites-filles de M. de La Fayette. A côté paraissait un Gascon froid, M. Scheffer, peintre. C'est ce me semble, le menteur le plus effronté et la figure la plus ignoble que je connaisse.

On m'assura dans le temps qu'il avait fait la cour à la céleste [Virginie], l'aînée des petites filles de M. de La Fayette, et qui depuis a épousé le fils aîné de M. Augustin Périer, le plus important et le plus empesé de mes compatriotes. Mlle Virginie, je crois, était la favorite de Mme de Tracy.

A côté de l'élégant M. de Rémusat, se voyaient deux figures de jésuites au regard faux et oblique. Ces gens-là étaient frères et avaient le privilège de parler des heures entières à M. le comte de Tracy. Je les


adorai avec toute la vivacité de mon âge en 1821 (j'avais vingt et un ans à peine pour la duperie du cœur). Les ayant bientôt devinés, mon enthousiasme pour M. de Tracy souffrit un notable déchet.

L'aîné de ces frères a publié une histoire sentimentaliste de la conquête de l'Angleterre par Guillaume. C'est M. Thierry de l'Académie des Inscriptions. II a eu le mérite de rendre leur véritable orthographe aux Clovis, Chilpéric, Thierry et autres fantômes des premiers temps de notre histoire. Il a publié un volume moins sentimental sur l'organisation des communes de France en 1200. Un vice de collège l'a fait aveugle. Son frère, bien plus jésuite (pour le cœur et la conduite) quoique ultra libéral comme l'autre, devint préfet de Vesoul en 1830 et probablement s'est vendu à ses appointements, comme son patron M. Guizot.

Un contraste parfait avec ces deux frères jésuites, avec le lourd Dunoyer, avec le musqué Rémusat, c'était le jeune Victor Jacquemont, qui depuis a voyagé dans l'Inde. Victor était alors fort maigre, il a près de six pieds, et, dans ce tempslà, il n'avait pas la moindre logique, et, en conséquence, était misanthrope. Sous prétexte qu'il avait beaucoup d'esprit, M. Jacquemont ne voulait pas se donner


la peine de raisonner. Ce vrai Français regardait à la lettre l'invitation à raisonner comme une insolence. Le voyage était réellement la seule porte que la vanité laissât ouverte à la vérité. Du reste, je me trompe peut-être. Victor me semble un homme de la plus grande distinction, comme un connaisseur (pardonnez-moi ce mot) voit un beau cheval dans un poulain de quatre mois qui a encore les jambes engorgées. Il devint mon ami, et ce matin (1832) j'ai reçu une lettre qu'il m'écrit de Kachemyr, dans l'Inde.

Son cœur n'avait qu'un défaut, une envie basse et subalterne pour Napoléon. Cette envie était du reste l'unique passion que j'ai jamais vue chez M. le comte de Tracy. C'était avec des plaisirs indicibles que le vieux métaphysicien et le grand Victor contaient l'anecdote de la chasse aux lapins offerte par M. de Tayllerand à Napoléon, alors premier consul depuis six semaines, et songeant déjà à trancher du Louis XIV 1.

Victor avait le défaut d'aimer beaucoup Mme Lavenelle, femme d'un espion qui a 40.000 francs de rente et qui avait la charge de rendre compte aux Tuileries des

1. Les lapins de tonneau et les cochons au bois de Boulogne.


actions et propos du général Lafayette. Le comique, c est que le général, Benjamin Constant et M. Brignon prenaient ce monsieur de Lavenelle pour confident de toutes leurs idées libérales. Comme on le voit d'avance, cet espion, terroriste en 93, ne parlait jamais que de marcher au château pour massacrer tous les Bourbons. Sa femme était si libertine, si amoureuse de l'homme physique, qu'elle acheva de me dégoûter des propos libres en français. J'adore ce genre de conversation en italien dès ma première jeunesse, sous-lieutenant au 6e dragons, il m'a fait horreur dans la bouche de Mme Henriette, la femme du capitaine. Cette Mme Lavenelle est sèche comme un parchemin et d'ailleurs sans nul esprit, et surtout sans passion, sans possibilité d'être émue autrement que par les belles cuisses d'une compagnie de grenadiers défilant dans le jardin des Tuileries en culottes de casimir blanc.

Telle n'était pas Mme Baraguey d'Hilliers du même genre, que bientôt je connus chez Mme Beugnot. Telles n'étaient pas, à Milan, Mme Ruga et Mme Aresi. En un mot, j'ai en horreur les propos libertins français, le mélange de l'esprit à l'émotion crispe mon âme, comme le liège que coupe un couteau offense mon oreille.

La description morale de ce salon est


peut-être bien un peu longue, il n'y a plus que deux ou trois figures.

La charmante Louise Letort, fille du général Letort, des dragons de la garde, que j'avais beaucoup connu à Vienne en 1809. Mlle Louise, devenue depuis si belle et qui, jusqu'ici, a si peu d'affectation dans le caractère et en même temps tant d'élévation, est née la veille ou le lendemain de Waterloo. Sa mère, la charmante Sarah Newton, épousa M. Victor de Tracy, fils du pair de France, alors major d'infanterie.

Nous l'appelions barre de fer. C'est la définition de son caractère. Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Napoléon, il a eu le malheur de voir en toutes choses le mal.

Il y a huit jours (juin 1832) que le roi Louis-Philippe a dissous le régiment d'artillerie de la garde nationale, dont M. Victor de Tracy était colonel. Député, il parle souvent et a le malheur d'être trop poli à la tribune. On dirait qu'il n'ose pas parler net. Comme son père, il a été petitement jaloux de Napoléon. Actuellement que le héros est bien mort, il revient un peu, mais le héros vivait encore quand je débutai dans le salon de la rue d'Anjou. J'y ai vu la joie causée par sa mort. Les regards voulaient dire Nous avions bien dit qu'un


bourgeois devenu roi ne pouvait pas faire une bonne fin.

J'ai vécu dix ans dans ce salon, reçu poliment, estimé, mais tous les jours moins lié, excepté avec mes amis. C'est là un des défauts de mon caractère. C'est ce défaut qui fait que je ne m'en prends pas aux hommes de mon peu d'avancement. Cela, bien convenu, malgré ce que le général Duroc m'a dit deux ou trois fois de mes talents pour le militaire, je suis content dans une position inférieure. Admirablement content surtout quand je suis à deux cents lieues de mon chef, comme aujourd'hui.

J'espère donc que, si l'ennui n'empêche pas qu'on lise ce livre, on n'y trouvera pas de la rancune contre les hommes. On ne prend leur faveur qu'avec un certain hameçon. Quand je veux m'en servir, je pêche une estime ou deux, mais bientôt l'hameçon fatigue ma main. Cependant en 1814, au moment où Napoléon m'envoya dans la 7e division, Mme la Comtesse Daru, femme d'un ministre, me dit Sans cette maudite invasion, vous alliez être préfet de grande ville. » J'eus quelque lieu de croire qu'il s'agissait de Toulouse.

J'oubliais un drôle de caractère de femme, je négligeai de lui plaire, elle se


fit mon ennemie. Mme de Montcertin 1, grande et bien faite, fort timide, paresseuse, tout à fait dominée par l'habitude, avait deux amants l'un pour la ville, l'autre pour la campagne, aussi disgracieux l'un que l'autre. Cet arrangement a duré je ne sais combien d'années. Je crois que c'était le peintre Scheffer qui était l'amant de la campagne l'amant de ville était M. le colonel, aujourd'hui général Carbonnel, qui s'était fait garde du corps du général Lafayette.

Un jour les huit ou dix nièces de Mme de Montcertin lui demandèrent ce que c'était que l'amour elle répondit « C'est une vilaine chose sale, dont on accuse quelque fois les femmes de chambre, et, quand elles en sont convaincues, on les chasse. » J'aurais dû faire le galant auprès de Mme Montcertin, cela n'était pas dangereux jamais je n'aurais réussi, car elle s'en tenait à ses deux hommes et avait une peur effroyable de devenir grosse. Mais je la regardais comme une chose et non pas comme un être. Elle se vengea en répétant trois ou quatre fois par semaine que j'étais un être léger, presque fou. Elle faisait le thé, et il est très vrai que, fort souvent, de toute la soirée, je ne lui parlais 1. Laubépin. (Note de Colomb.)


qu'au moment où elle m'offrait du thé. La quantité de personnes auxquelles il fallait demander de leurs nouvelles en entrant dans ce salon me décourageait tout à fait.

Entre les quinze ou vingt petites-filles de M. de Lafayette ou leurs amies, presque toutes blondes au teint éclatant et à la figure commune (il est vrai que j'arrivais d'Italie) qui étaient rangées en bataille sur le divan bleu, il fallait saluer Mme la comtesse de Tracy, 63 ans M. le comte de Tracy, 60 ans le général Lafayette, et son fils Georges Washington Lafayette. (Vrai citoyen des EtatsUnis d'Amérique, parfaitement pur de toute idée nobiliaire.)

Mme de Tracy, mon amie, avait un fils, M. Victor de Tracy, né vers 1785 (Madame Sarah de Tracy, sa femme, jeune et brillante, un modèle de la beauté délicate anglaise, un peu trop maigre) et deux filles, Mmes Georges de Lafayette et de Laubépin. Il fallait saluer aussi le grand M. de Laubépin, auteur, avec un moine qu'il nourrit, du Mémorial. Toujours présent, il dit huit ou dix mots par soirée. Je pris longtemps Mme Georges de Lafayette pour une religieuse que Madame de Tracy avait retirée chez elle par charité. Avec cette tournure, elle a des idées arrê-


tées avec aspérité comme si elle était janséniste. Or, elle avait quatre ou cinq filles au moins Mme de Maubourg, fille de M. Lafayette, en avait cinq ou six. Il m'a fallu dix ans pour distinguer les unes des autres toutes ces figures blondes disant des choses parfaitement convenables, mais pour moi, à dormir debout, accoutumé que j'étais aux yeux parlants et au caractère décidé des belles Milanaises, et plus anciennement à l'adorable simplicité des bonnes Allemandes. (J'ai été intendant à Sagan (Silésie) et à Brunswick.)

M. de Tracy avait été l'ami intime du célèbre Cabanis, le père du matérialisme, dont le livre Rapporl du physique el du moral, avait été ma bible à seize ans. Madame Cabanis et sa fille, haute de six pieds et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce salon. M. de Tracy me mena chez elle, rue des Vieilles-Tuileries, au diable j'en fus chassé par la chaleur. Dans ce temps-là, j'avais toute la délicatesse de nerfs italienne. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises suffisaient pour me donner un malaise affreux, et presque me faire tomber. Qu'on juge de la chambre bien fermée avec un feu d'enfer.

Je n'insistais pas assez sur ce défaut physique le feu me chassa de chez


Madame Cabanis, M. de Tracy ne me l'a jamais pardonné. J'aurais pu dire un mot à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là, j'étais gauche à plaisir et même un peu en ce temps-ci.

Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se marier elle épousa un petit danseur avec une perruque bien soignée, M. Dupaty, prétendu sculpteur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à cheval sur une espèce de mulet.

Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beaucoup chez M. Dupaty. Ce pauvre cheval se morfondait dans un coin de l'atelier. M. Dupaty me faisait grand accueil comme écrivain sur l'Italie et auteur d'une histoire de la Peinture. Il était difficile d'être plus convenable, et plus vide de chaleur, d'imprévu, d'élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si proprets, si convenables, c'est la sculpture.

M. Dupaty, si poli, était de plus très brave il aurait dû rester militaire. Je connus chez Mme Cabanis un honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage. Le but. unique de M. Thurot, professeur de grec, était d'être membre de l'Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable,


cet homme, qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque vanité qui pouvait influer à mille lieues de distance sur sa nomination à l'Académie, était ultra libéral. Cela nous lia d'abord, mais bientôt sa femme, bourgeoise à laquelle je ne parlais jamais que par force, me trouva imprudent.

Un jour, M. de Tracy et M. Thurot me demandèrent ma politique, je me les aliénai tous deux par ma réponse « Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu'il n'avait pas en les rayant. Les trois quarts sont morts, je les exilerais dans les départements des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferai cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées, qui, pour l'effet moral, bivouaqueraient, au moins six mois de l'année. Tout émigré qui sortirait de là serait impitoyablement fusillé.

« Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en morceaux, non supérieurs à deux arpents. Les émigrés jouiraient de pensions de mille, deux mille et trois mille francs par an. Ils pourraient choisir un séjour dans les pays étrangers. Mais s'ils couraient le monde pour intriguer, plus de pardon. »


Les figures de MM. Thurot et de Tracy s'allongèrent pendant l'explication de ce plan, je semblais atroce à ces petites âmes étiolées par la politesse de Paris. Une jeune femme présente admira mes idées, et surtout l'excès d'imprudence avec lequel je me livrais, elle vit en moi le Huron (roman de Voltaire).

L'extrême bienveillance de cette jeune femme m'a consolé de bien des irréussites. Je n'ai jamais été son amant tout à fait. Elle était extrêmement coquette, extrêmement occupée de parure, parlant toujours de beaux hommes, liée avec tout ce qu'il y avait de brillant dans les loges de l'Opéra Buffa.

J'arrange un peu pour qu'elle ne soit point reconnue. Si j'eusse eu la prudence de lui faire comprendre que je l'aimais, elle en eût probablement été bien aise. Le fait est que je ne l'aimais pas assez pour oublier que je ne suis pas beau. Elle l'avait oublié. A l'un de mes départs de Paris, elle me dit au milieu de son salon « J'ai un mot à vous dire, » et, dans un passage qui conduisait à une antichambre où, heureusement il n'y avait personne, elle me donna un baiser sur la bouche, je le lui rendis avec ardeur. Je partis le lendemain et tout finit là.

Mais, avant d'en venir là, nous nous


parlâmes plusieurs années, comme on dit en Champagne. Elle me racontait fidèlement, à ma demande, tout le mal qu'on disait de moi.

Elle avait un ton charmant, elle avait l'air ni d'approuver, ni de désapprouver. Avoir ici un ministre de la Police est ce que je trouve de plus doux dans les amours, d'ailleurs si froides, de Paris.

On n'a pas idée des propos atroces que l'on apprend. Un jour elle dit

M. l'espion a dit chez M. de Tracy « Ah voilà M. Beyle qui a un habit neuf, on voit que Mme Pasta vient d'avoir un bénéfice. »

Cette bêtise plut M. de Tracy ne me pardonnait pas cette liaison publique (autant qu'innocente) avec cette actrice célèbre.

Le piquant de la chose c'est que Céline qui me rapportait le propos de l'espion, était peut-être elle-même jalouse de mon assiduité chez Mme Pasta.

A quelque heure que mes soirées ailleurs se terminassent, j'allais chez Mme Pasta (rue Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque, Hôtel des Lillois, 63). Je logeais à cent pas de là, au n° 47. Ennuyé de la colère du portier, fort contrarié de m'ouvrir souvent à trois heures du matin, je finis par loger dans le même hôtel que Mme Pasta.


Quinze jours après je me trouvai diminué de 70 dans le salon de Mme de Tracy. J'eus le plus grand tort de ne pas consulter mon amie Mme de Tracy. Ma conduite, à cette époque, n'est qu'une suite de caprices. Marquis, colonel, avec quarante mille francs de rente, je serais parvenu à me perdre.

J'aimais passionnément non pas la musique, mais uniquement la musique de Cimarosa et de Mozart. Le salon de Mme Pasta était le rendez-vous de tous les Milanais qui venaient à Paris. Par eux quelquefois, par hasard, j'entendais prononcer le nom de Métilde.

Métilde, à Milan, apprit que je passais ma vie chez une actrice. Cette idée finit peut-être de la guérir.

J'étais parfaitement aveugle à tout cela. Pendant tout un été, j'ai joué au pharaon jusqu'au jour, chez Mme Pasta, silencieux, ravi d'entendre parler milanais, et respirant l'idée de Métilde par tous les sens. Je môntais dans ma charmante chambre, au troisième, et je corrigeais, les larmes aux yeux, les épreuves de l'Amour. C'est un livre écrit au crayon à Milan, dans mes intervalles lucides. Y travailler à Paris me faisait mal, je n'ai jamais voulu l'arranger.

Les hommes de lettres disent « Dans


les pays étrangers, on peut avoir des pensées ingénieuses, on ne sait faire un livre qu'en France. » Oui, si le seul but d'un livre est de faire comprendre une idée non s'il espère en même temps faire sentir, donner quelque nuance d'émotion. La règle française n'est bonne que pour un livre d'histoire, par exemple l'Hisloire de la Régence, de M. Lemontey, dont j'admire le style vraiment académique. La préface de M. Lemontey (avare, que j'ai beaucoup connu chez M. le comte Beugnot), peut passer pour un modèle de ce style académique.

Je plairais presque sûrement aux sots, si je prenais la peine d'arranger ainsi quelques morceaux du présent bavardage. Mais peut-être, écrivant ceci comme une lettre, à trente pages par séance, à mon insu, je fais ressemblanl.

Or, avant tout, je veux être vrai. Quel miracle ce serait dans ce siècle de comédie, dans une société dont les trois quarts des acteurs sont des charlatans aussi effrontés que M. Magendie ou M. le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, où M. le baron Gérard

Un des caractères du siècle de la Révo- tion (1789-1832), c'est qu'il n'y ait point de grand succès sans un certain degré d'impudeur et même de charlatanisme


décidé. M. de Lafayette seul est au-dessus du charlatanisme qu'il ne faut point confondre ici avec l'accueil obligeant, arme nécessaire d'un chef de parti.

J'avais connu chez Mme Cabanis un homme qui, certes, n'est pas charlatan, M. Fauriel (l'ancien amant de Mme Condorcet). C'est, avec M. Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d écrire.

Aussi M. Fauriel n'a-t-il aucune réputation. Un jour, le libraire Bossanges me fit offrir cinquante exemplaires d'un de ses ouvrages si je voulais, non seulement faire un bel article d'annonce, mais encore le faire insérer dans je ne sais quel journal où alors (pour quinze jours) j'étais en faveur. Je fus scandalisé et prétendis faire l'article pour un seul exemplaire. Bientôt le dégoût de faire ma cour à des faquins sales me fit cesser de voir ces journalistes et j'ai à me reprocher de ne pas avoir fait l'article.

Mais ceci se passait en 1826 ou 27. Revenons à 1821. M. Fauriel, traité avec mépris par Mme Condorcet, à sa mort (ce ne fut qu'une femme à plaisir physique), allait beaucoup chez une petite piegrièche à demi-bossue, Mlle Clarke. C'était une Anglaise qui avait de l'esprit,


on ne saurait le nier, mais un esprit comme les cornes du chamois sec, dur et tortu. M. Fauriel, qui alors goûtait beaucoup mon mérite, me mena bien vite chez Mademoiselle Clarke, j'y retrouvai mon ami Augustin Thierry, auteur de l'histoire de la conquête de Guillaume, qui, là, faisait la pluie et le beau temps. Je fus frappé de la superbe figure de Mme Belloc (femme du peintre) qui ressemblait étonnamment à Lord Byron, qu'alors j'aimais beaucoup. Un homme fin, qui me prenait pour un Machiavel, parce que j'arrivais d'Italie, me dit « Ne voyez-vous pas que vous perdrez votre temps avec Mme Belloc ? Elle fait l'amour avec Mlle Montgolfier (petit monstre horrible avec de beaux yeux). »

Je fus étourdi, et de mon machiavélisme, et de mon prétendu amour pour Mme Belloc, et encore plus de l'amour de cette dame. Peut-être en est-il quelque chose.

Au bout d'un an ou deux, Mlle Clarke me lit une querelle d'Allemand à la suite de laquelle je cessai de la voir, et Monsieur Fauriel, dont bien me fâche, prit son parti. MM.Fauriel et Victor Jacquemont s'élèvent à une immense hauteur, au-dessus de toutes mes connaissances de ces premiers mois de mon retour à Paris. Mme la comtesse de Tracy était au moins à la même hauteur.


Au fond, je surprenais ou scandalisais toutes mes connaissances.

J'étais un monstre ou un Dieu. Encore aujourd'hui, toute la société de mademoiselle Clarke croit fermement que je suis un monstre un monstre d'immoralité surtout. Le lecteur sait à quoi s'en tenir je n'étais allé qu'une fois chez les filles, et l'on se souvient peut-être de mes succès auprès de cette fille d'une céleste beauté, Alexandrine.

24 juin 1832, St-Jean.

Voici ma vie à cette époque

Levé à dix heures je me trouvais à dix heures et demie au café de Rouen, où je rencontrais le baron de Lussinge et mon cousin Colomb ( homme intègre, juste, raisonnable, mon ami d'enfance.) Le mal, c'est que ces deux êtres ne comprenaient absolument rien à la théorie du cœur humain ou à la peinture de ce cœur par la littérature et la musique. Le raisonnement à perte de vue sur cette matière, les conséquences à tirer de chaque anecdote nouvelle et bien prouvée, forment de bien loin la conversation la plus intéres-


sante pour moi. Par la suite il's'est trouvé que Mérimée, que j'estime tant, n'avait pas non plus le goût de ce genre de conversation.

Mon ami d'enfance, l'excellent Crozet (ingénieur en chef du département de l'Isère), excelle dans ce genre. Mais sa femme, me l'a enlevé depuis nombre d'années, jalouse de notre amitié. Quel dommage Quel être supérieur que M. Crozet, s'il eût habité Paris. Le mariage et surtout la province vieillissent étonnamment un homme, l'esprit devient paresseux, et le mouvement du cerveau, à force d'être rare, devient pénible et bientôt impossible.

Après avoir savouré, au café de Rouen, notre excellente tasse de café et deux brioches, j'accompagnais Lussinge à son bureau. Nous prenions par les Tuileries et par les quais, nous arrêtant à chaque marchand d'estampes. Quand je quittais Lussinge le moment affreux de la journée commençait pour moi. J'allais, par la grande chaleur de cette année, chercher l'ombre et un peu de fraîcheur sous les grands marronniers des Tuileries. Puisque je ne puis l'oublier, ne ferais-je pas mieux de me tuer ? me disais-je. Tout m'était à charge.

J'avais encore, en 1821, les restes de


cette passion pour la peinture d'Italie qui m'avait fait écrire sur ce sujet en 1816 et 17. J'allais au musée avec un billet que Lussinge m'avait procuré. La vue de ces chefs-d'œuvre ne faisait que me rappeler plus vivement Brera et Métilde. Quand je rencontrais le nom français correspondant dans un livre, je changeais de couleur. J'ai bien peu de souvenirs de ces jours, qui tous se ressemblaient. Tout ce qui plaît à Paris me faisait horreur. Libéral moi-même, je trouvais les libéraux outrageusement niais. Enfin, je vois que j'ai conservé un souvenir triste et offensant pour moi de tout ce que je voyais alors. Le gros Louis XVIII, avec ses yeux de bœuf, traîné lentement par ses six gros chevaux, que je rencontrais sans cesse, me faisait particulièrement horreur. J'achetai quelques pièces de Shakespeare, édition anglaise, à 30 sols la pièce, je les lisais aux Tuileries et souvent je baissais le livre pour songer à Métilde. L'intérieur de ma chambre solitaire était affreux pour moi.

Enfin, cinq heures arrivaient, je volais à la table d'hôte de l'hôtel de Bruxelles. Là, je retrouvais Lussinge, sombre, fatigué, ennuyé, le brave Barot, l'élégant Poitevin, cinq ou six originaux de table d'hôte, espèce qui cotoie le chevalier


d'industrie d'un côté et le conspirateur subalterne de l'autre. A cette table d'hôte je reconnus M. Alpy autrefois aide de camp du général Michaud et qui allait chercher les bottes du général. Etonné, je le revis là colonel et gendre de M. Kensinger, riche, bête, ministériel et maire de Strasbourg. Je ne parlai pas à ce colonel ni a son beau-père. Un homme maigre, assez grand, jaune et bavard me frappa. Il y avait un peu du feu sacré de Jean-Jacques Rousseau dans ses phrases en faveur des Bourbons que toute la table trouvait plates et ridicules. Cet homme avait la tournure, antipode de la grâce, d'un officier autrichien, plus tard il devint célèbre, c'est M. Courvoisier, garde des sceaux. Lussinge l'avait connu à Besançon.

Après le dîner, le café était encore un bon moment pour moi, tout au contraire de la promenade au boulevard de Gand, fort à la mode et rempli de poussière. Etre dans ce lieu-là, rendez-vous des élégants subalternes, des officiers de la garde, des filles de la première classe et des bourgeoises élégantes leurs rivales, était un supplice pour moi.

Là, je rencontrais un de mes amis d'enfance, le comte de Barrai, bon et excellent garçon qui, petit-fils d'un avare célèbre, commençait à trente ans à res-


sentir des atteintes de cette triste passion. En 1810, ce me semble, M. de Barral, ayant perdu tout ce qu'il avait au jeu, je lui prêtai quelque argent et je le forçai à partir pour Naples. Son père, fort galant homme, lui faisait une pension de 6.000 francs.

Au bout de quelques années, Barral, de retour de Naples, me trouva vivant avec une actrice charmante, qui, chaque soir, à onze heures et demie, venait s'établir dans mon lit. Je rentrais à une heure, et nous soupions avec une perdrix froide et du vin de Champagne. Cette liaison a duré deux ou trois ans. Mlle Bayreter avait une amie, fille du célèbre Rose, le marchand de culottes de peau. Molé, le célèbre acteur avait séduit les trois soeurs, filles charmantes. L'une d'elles est aujourd'hui Mme la marquise de D. Annette, de chute en chute, vivait alors avec un homme de la Bourse. Je la vantai tant à Barral qu'il en devint amoureux. Je persuadai à la jolie Annette de quitter son vilain agioteur. Barrai n'avait pas exactement cinq francs le 2 du mois. Le ler, en revenant de chez son banquier avec cinq cents francs, il allait dégager sa montre, qui était en gage et jouer les quatre cents francs qui lui restaient. Je pris de la peine, je donnai deux dîners aux parties belligérantes,


chez Véry, aux Tuileries, et enfin je persuadai à Annette de se faire l'économe du comte et de vivre sagement avec lui des cinq cents francs donnés par le père. Aujourd'hui (1832), il y a dix ans que ce ménage dure. Malheureusement, Barrai est devenu riche il a 20.000 francs de rente au moins, et avec la richesse est venue une avarice atroce.

En 1817, j'avais été très amoureux d' Annette pendant quinze jours après quoi, je lui avais trouvé les idées étroites el parisiennes. C'est pour moi le plus grand remède à l'amour. Le soir, au milieu de la poussière du boulevard de Gand, je trouvais cet ami d'enfance et cette bonne Annette. Je ne savais que leur dire. Je périssais d'ennui et de tristesse les filles ne m'égayaient point.

Enfin, vers les dix heures et demie, j'allai chez Mme Pasta pour le pharaon, et j'avais le chagrin d'arriver le premier et d'être réduit à la conversation toute de cuisine de la Rachel, mère de la Giuditta. Mais elle me parlait milanais; quelquefois je trouvais avec elle quelque nigaud, nouvellement arrivé de Milan, auquel elle avait donné à dîner.

Je demandais timidement à ces niais des nouvelles de toutes les jolies femmes de Milan. Je serais mort plutôt que de


nommer Métilde mais quelquefois, d'euxmêmes, ils m'en parlaient. Ces soirées faisaient époque dans ma vie. Enfin le pharaon commençait. Là, plongé dans une rêverie profonde, je perdais ou gagnais trente francs en quatre heures. J'avais tellement abandonné tout soin de mon honneur que, quand je perdais plus que je n'avais dans ma poche, je disais i qui gagnait Voulez-vous que je monte chez moi ? On répondait Non, si figuiri ? Et je ne payais que le lendemain. Cette bêtise, souvent répétée, me donna la réputation d'un pauvre. Je m'en aperçus, dans la suite, aux lamentations que faisait l'excellent Pasta, le mari de la Judith, quand il me voyait perdre trente ou trente-cinq francs. Même après avoir ouvert les yeux sur ce détail, je ne changeai pas de conduite.



CHAPITRE 6

QUELQUEFOIS j'écrivais une date sur un livre que j'achetais et l'indication du sentiment qui me dominait. Peut-être trouverai-je quelques dates dans mes livres. Je ne sais trop comment j'eus l'idée d'aller en Angleterre. J'écrivis à M. mon banquier, de me donner une lettre de crédit de mille écus sur Londres; il me répondit qu'il n'avait plus à moi que cent vingt-six francs. J'avais de l'argent je ne sais où, à Grenoble peut-être, je le fis venir et je partis.

Ma première idée de Londres me vint ainsi en 1821. Un jour, vers 1816, je crois, à Milan, je parlais de suicide avec le célèbre Brougham (aujourd'hui lord Brougham, chancelier d'Angleterre, et qui bientôt sera mort à force de travail.)

— Quoi de plus désagréable, me dit M. Brougham, que l'idée que tous les journaux vont annoncer que vous vous êtes brûlé la cervelle, et ensuite entrer dans votre vie privée pour chercher les motifs ?. Cela est à dégoûter de se tuer.


Quoi de plus simple, répondis-je, que de prendre l'habitude d'aller se promener sur mer, avec les bateaux pêcheurs ? Un jour de gros temps, on tombe à la mer par accident.

Cette idée de me promener en mer me séduisit. Le seul écrivain lisible pour moi était Shakespeare, je me faisais une fête de le voir jouer. Je n'avais rien vu de Shakespeare en 1817, à mon premier voyage en Angleterre.

Je n'ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare. A Milan, en 1820, j'avais envie de mettre cela sur ma tombe. Je pensais chaque jour à cette inscription, croyant bien que je n'aurais de tranquillité que dans la tombe. Je voulais une tablette de marbre de la forme d'une carte à jouer.


ERRICO BEYLE

MILANESE

Visse, scrisse, amo

Quest' anima

Adorava

Cimaroza, Mozart è Shakespeare

Mori de anni.

il 18.

N'ajouter aucun signe sale, aucun ornement plat, faire graver cette inscription en caractères majuscules. Je hais Grenoble, je suis arrivé à Milan en mai 1800, j'aime cette ville. Là j'ai trouvé les plus grands plaisirs et les plus grandes peines, là surtout ce qui fait la patrie, j'ai trouvé les premiers plaisirs. Là je désire passer ma vieillesse et mourir.

Que de fois, balancé sur une barque


solitaire par les ondes du lac de Côme, je me disais avec délices

Hic caplabis frigus opacum

Si je laisse de quoi faire cette tablette, je prie qu'on la place dans le cimetière d'Andilly, près Montmorency, exposée au levant. Mais surtout je désire n'avoir pas d'autre monument, rien de parisien, rien de vaudevillique, j'abhorre ce genre. Je l'abhorrais bien plus en 1821. L'esprit français que je trouvais dans les théâtres de Paris allait presque jusqu'à me faire m'écrier tout haut Canaille Canaille Canaille! Je sortais après le premier acte. Quand la musique française était jointe à l'esprit français, l'horreur allait jusqu'à me faire faire des grimaces et me donner en spectacle. Mme de Longueville me donna un jour sa loge au théâtre Feydeau. Par bonheur, je n'y menai personne. Je m'enfuis au bout d'un quart d'heure, faisant des grimaces ridicules et faisant vœu de ne pas rentrer à Feydeau de deux ans j'ai tenu ce serment.

Tout ce qui ressemble aux romans de Mme de Genlis, à la poésie de MM. Legouvé, Jouy, Campenon, Treneuil, m'inspirait la même horreur.


Rien de plus plat à écrire en 1832, tout le monde pense ainsi. En 1821, Lussinge se moquait de mon insupportable orgueil quand je lui montrais ma haine convulsive. II en concluait que sans doute M. de Jouy ou M. Campenon avait fait une sanglante critique de quelques-uns de mes écrits. Un critique qui s'est moqué de moi m'inspire un tout autre sentiment. Je rejuge, à chaque fois que je relis sa critique, qui a raison de lui ou de moi.

Ce fut, ce me semble, en septembre 1821, que je partis pour Londres. Je n'avais que du dégoût pour Paris. J'étais aveugle, j'aurais dû demander des conseils à Madame le comtesse de Tracy. Cette femme adorable et de moi aimée comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme, mais sans aucune idée d'amour terrestre, avait alors soixante-trois ans. J'avais repoussé son amitié par mon peu de confiance. J'aurais dû être l'ami, non l'amant de Céline. Je ne sais si j'aurais réussi alors comme amant, mais je vois clairement aujourd'hui que j'étais sur le bord de l'intime amitié. J'aurais dû ne pas repousser le renouvellement de connaissance avec Mme la comtesse Berthois.

J'étais au désespoir, ou pour mieux dire profondément dégoûté de la vie de Paris,


de moi surtout. Je me trouvais tous les défauts, j'aurais voulu être un autre. J'allais à Londres chercher un remède au spleen et je l'y trouvais assez. Il fallait mettre une colline entre moi et la vue du dôme de Milan. Les pièces de Shakespeare et l'acteur Kean (prononcer Kîne) furent cet événement.

Assez souvent je trouvais, dans la société, des gens qui venaient me faire compliment sur un de mes ouvrages j'en avais fait bien peu alors. Et le compliment fait et répondu, nous ne savions que nous dire. Ces complimenteurs parisiens, s'attendant à quelque réponse de vaudeville, devaient me trouver bien gauche et peut-être bien orgueilleux. Je suis accoutumé à paraître le contraire de ce que je suis. Je regarde et j'ai toujours regardé mes ouvrages comme des billets à la loterie. Je n'estime que d'être réimprimé en 1900. Pétrarque comptait sur son poème latin de l'A frica et ne songeait guère à ses sonnets. Parmi les complimenteurs, deux me flattèrent. L'un, de cinquante ans, grand et fort bel homme, ressemblait étonnamment à Jupiler Mansuetus. En 1821, j'étais encore fou du sentiment qui m'avait fait écrire, quatre ans auparavant, le commencement du second volume de l'Histoire de la Peinlure. Ce complimenteur si


bel homme parlait avec l'afféterie des lettres de Voltaire il avait été condamné à mort à Naples en 1800 ou 1799. Il s'appelait di Fiori et se trouve aujourd'hui le plus cher de mes amis. Nous avons été dix ans sans nous comprendre alors je ne savais comment répondre à son petit tortillage à la Voltaire.

Le second complimenteur avait des cheveux anglais blonds superbes, bouclés. Il pouvait avoir environ trente ans et s'appelait Edouard Edwards, ancien mauvais sujet sur le pavé de Londres et commissaire dés guerres, je crois, dans l'armée d'occupation commandée par le duc de Wellington. Dans la suite, quand j'appris qu'il avait été mauvais sujet sur le pavé de Londres, travaillant pour les journaux, visant à faire quelque calembour célèbre, je m'étonnai bien qu'il ne fut pas chevalier d'industrie. Le pauvre Edouard Edwards avait une autre qualité il était naturellement et parfaitement brave. Tellement naturellement que lui, qui se vantait de tout avec une vanité pius que française, s'il est possible, et sans la retenue française, ne parlait jamais de sa bravoure.

Je trouvai M. Edouard dans la diligence de Calais. Se trouvant avec un auteur français, il se crut obligé de parler et fit mon bonheur. J'avais compté sur le paysage


pour m'amuser. Il n'y a rien de si plat (pour moi du moins) que la route par Abbeville, Montreuil-sur-Mer, etc. Ces longues routes blanches se dessinant au loin sur un terrain platement ondulé auraient [été] mon malheur sans le bavardage d'Edwards.

Cependant les murs de Montreuil et la faïence du déjeuner me rappelèrent tout à fait l'Angleterre.

Nous voyagions avec un nommé Smidl, ancien secrétaire du plus petitement intrigant des hommes, M. le conseiller d'Etat Fréville, que j'avais connu chez Mme Nardot, rue des Ménars, 4. Ce pauvre Smidt, d'abord assez honnête, avait fini par être espion politique. M. Decazes l'envoyait dans les congrès, aux eaux d'Aix-laChapelle. Toujours intriguant et à la fin, je crois, volant, changeant de facteur tous les six mois, un jour Smidt me rencontra et me dit que, comme mariage de convenance et non d'inclination, il allait épouser la fille du maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui, à la vérité, a un régiment de filles, et demandait l'aumône à Louis XVIII tous les six mois.

Epousez ce soir, mon cher ami, lui dis-je tout surpris.

Mais j'appris, quinze jours après, que M. le duc Decazes, apprenant malheureu-


sement la fortune de ce pauvre Smidt, s'était cru obligé d'écrire un mot au beaupère. Mais Smidt était assez bon diable et assez bon compagnon.

A Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à table d'hôte comme un homme qui n'a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m'enivrai presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement et en bon enfant. La nuit, j'eus une indigestion terrible, la première de ma vie. Quelques jours après Edwards me dit, avec mesure, chose très rare chez lui, qu'à Calais j'aurais dû répondre vertement et non gaiement au capitaine anglais.

Cette faute horrible, je l'ai commise une autre fois en 1813, à Dresde, envers M. depuis fou. Je ne manque point de bravoure, une telle chose ne m'arriverait plus aujourd'hui. Mais, dans ma jeunesse, quand j'improvisais, j'étais fou. Toute mon intention était à la beauté des images que j'essayais de rendre. L'avertissement de M. Edwards fut pour moi comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Pendant deux jours nous cherchâmes le capitaine anglais dans toutes les infâmes tavernes que ces sortes de gens fréquentent près de la Tour, ce me semble.


Le second jour, je crois, Edwards me dit avec mesure, politesse et même élégance « Chaque nation, voyez-vous, met de certaines façons à se battre notre manière à nous, Anglais, est baroque, etc., etc. » Enfin le résultat de toute cette philosophie était de me prier de le laisser parler au capitaine qui, il y avait dix à parier contre cent, malgré l'éloignement national pour les Français, disait qu'il n'avait nullement eu l'intention de m'offenser, etc. Mais enfin, si l'on se battait, Edwards me suppliait de permettre qu'il se battît à ma place. Est-ce que vous vous f.z de moi ? lui dis-je.

Il y eut des paroles dures, mais enfin il me convainquit qu'il n'y avait de sa part qu'excès de zèle et nous nous remîmes à chercher le capitaine. Deux ou trois fois, je sentis tous les poils de mes bras se hérisser sur moi, croyant reconnaître le capitaine. J'ai pensé depuis que la chose m'eût été difficile sans Edwards, j'étais ivre de gaieté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fut la première infidélité au souvenir de Milan.

Londres me toucha beaucoup à cause des promenades le long de la Tamise vers Little Chelsea (little chelsy). Il y avait là de petites maisons garnies de rosiers qui furent pour moi la véritable élégie. Ce fut la


première fois que ce genre fade me toucha 1. Je comprends aujourd'hui que mon âme était toujours bien malade. J'avais une horreur presque hydrophobique à l'aspect de tout être grossier. La conversation d'un gros marchand de province grossier m'hébétait et me rendait malheureux pour tout le reste de la journée, par exemple, le riche banquier Charles Durand de Grenoble, qui me parlait avec amitié. Cette disposition d'enfance, qui m'a donné tant de moments noirs de quinze à vingtcinq ans, revenait avec force. J'étais si malheureux que j'aimais les figures connues. Toute figure nouvelle,qui dans l'état de santé m'amuse, alors m'importunait. Le hasard me conduisit à Tavistock Hôtel, Covent-Garden. C'est l'hôtel des gens aisés qui, de la province, viennent à Londres. Ma chambre, toujours ouverte dans ce pays du vol avec impunité, avait huit pieds de large et dix de long. Mais, en revanche, on allait déjeuner dans un salon qui pouvait avoir cent pieds de long, trente de large et vingt de haut. Là, on mangeait tout ce qu'on voulait et tant qu'on voulait pour cinquante sous (deux 1. En cinq jours, 20-24 juin 1832, j'en suis ici, id est à la 148e page. Rome, juin 1832.

Reçu hier une lettre de Cachemyr, juin 1831 ,de Victor Jacquemont.


shillings). On nous faisait des beefsteaks à l'infini, ou l'on plaçait devant vous un morceau de bœuf rôti de quarante livres avec un couteau bien tranchant. Ensuite venait le thé pour cuire toutes ces viandes. Ce salon s'ouvrait en arcades sur la place de Covent-Garden. Je trouvais là tous les matins une trentaine de bons Anglais marchant avec gravité, et beaucoup avec l'air malheureux. Il n'y avait ni affectaLion, ni fatuité françaises et bruyantes. Cela me convint, j'étais moins malheureux dans ce salon. Le déjeuner me faisait toujours passer non pas une heure ou deux comme une diversion, mais une bonne heure.

25 juin.

J'appris à lire machinalement les journaux anglais, qui au fond ne m'intéressaient point. Plus tard, en 1826, j'ai été bien malheureux sur cette même place de Covent-Garden au Ouakum Hôtel, ou quelque nom aussi disgracieux, à l'angle opposé à Tavistock. De 1826 à 1832, je n'ai pas eu de malheurs.

On ne donnait point encore Shakespeare le jour de mon arrivée à Londres j'allai à Haymarket qui, ce me semble, était


ouvert. Malgré l'air malheureux de la salle, je m'y amusai assez.

She sloops Io conquer, comédie de [Goldsmith], m'amusa infiniment à cause du jeu des joues de l'acteur qui faisait le mari de miss [Richland], qui s'abaissait pour conquérir c'est un peu le sujet des [Fausses Confidences] de Marivaux. Une jeune fille à marier se déguise en femme de chambre; [ce] beau stratagème m'amusa fort.

Le jour, j'errais dans les environs de Londres, j'allais souvent à Richmond. Cette fameuse terrasse offre le même mouvement de terrain que Saint-Germainen-Laye. Mais la vue plonge de moins haut peut-être, sur des prés d'une charmante verdure parsemée de grands arbres vénérables par leur antiquité. On n'aperçoit, au contraire, du haut de la terrasse de Saint-Germain, que du. sec et du rocailleux. Rien n'est égal à cette fraîcheur du vert en Angleterre et à la beauté de ces arbres les couper serait un crime et un déshonneur, tandis qu'au plus petit besoin d'argent, le propriétaire français vend les cinq ou six grands chênes qui sont dans son domaine. La vue de Richmond, celle de Windsor, me rappelaient ma chère Lombardie, les monts de Brianza, Desio, Como, la Cadenabbia, le sanctuaire de


Varèse, beaux pays où se sont placés mes beaux jours.

J'étais si fou dans ces moments de bonheur que je n'ai presque aucun souvenir distinct tout au plus quelque date pour marquer, sur un livre nouvellement acheté, l'endroit où je l'avais lu. La moindre remarque marginale fait que si je relis jamais ce livre, je reprends le fil de mes idées et vais en avant. Si je ne trouve aucun souvenir en relisant un livre, le travail est à recommencer.

Un soir, assis sur le pont qui est au bas de la terrasse de Richmond, je lisais les Mémoires de Mme Hutrhinson c'est l'une de mes passions.

Mister Bell dit un homme en s'arrêtant droit devant moi.

C'était M. B. que j'avais vu en Italie, chez Milady Jersey, à Milan. M. B. homme très fin, de quelque cinquante ans, sans être précisément de la bonne compagnie y était admis ( en Angleterre, les classes sont marquées, comme aux Indes, au pays des parias voyez la Chaumière Indienne).

Avez-vous vu lady Jersey ?

Non je la connaissais trop peu à Milan et l'on dit que vous autres, voyageurs anglais, êtes un peu sujets à perdre la mémoire en repassant la Manche.


Quelle idée Allez-y.

Etre reçu froidement, n'être pas reconnu me ferait beaucoup plus de peine que ne pourrait me faire de plaisir la réception la plus empressée.

Vous n'avez pas vu MM. Hobhouse, Brougham ?

Même réponse.

M. B. qui avait toute l'activité d'un diplomate, me demanda beaucoup de nouvelles de France. Les jeunes gens de la petite bourgeoisie, bien élevés et ne sachant où se placer, trouvant partout devant eux les protégés de la Congrégation, renverseront la Congrégation et, par occasion, les Bourbons. (Ceci ayant l'air d'une prédiction, je laisse au lecteur bénévole toute liberté de n'y pas croire.) J'ai placé cette phrase pour ajouter que mon extrême dégoût de tout ce dont je parlais me donna apparemment cet air malheureux sans lequel on n'est pas considéré en Angleterre.

Quand M. B. comprit que je connaissais M. de La Fayette, M. de Tracy Eh me dit-il avec l'air du plus profond étonnement, vous n'avez pas donné plus d'ampleur à votre voyage Il dépendait de vous de dîner deux fois la semaine chez lord Holland, chez lady A. chez lady.


— Je n'ai pas même dit à Paris que je venais à Londres. Je n'ai qu'un objet voir jouer les pièces de Shakespeare. Quand M. B. m'eut bien compris, il crut que j'étais devenu fou.

La première fois que j'allai au bal d'Almack, mon banquier, voyant mon billet d'admission, me dit avec un soupir — Il y a vingt-deux ans, monsieur, que je travaille pour aller à ce bal, où vous serez dans une heure

La société, étant divisée par bandes comme un bambou, la grande affaire d'un homme est de monter dans la classe supérieure à la sienne, et tout l'effort de cette classe est de l'empêcher de monter. Je n'ai trouvé ces mœurs en France qu'une fois c'est quand les généraux de l'ancienne armée de Napoléon, qui s'étaient vendus à Louis XVIII, essayaient à force de bassesses de se faire admettre dans le salon de Mme de Talaru et autres du faubourg Saint-Germain. Les humiliations que ces êtres vils empochaient. chaque jour rempliraient cinquante pages. Le pauvre Amédée de Pastoret, s'il écrivait jamais ses souvenirs, en aurait de belles a raconter. Hé bien je ne crois pas que les jeunes gens qui firent leur droit en 1832 aient en eux de supporter de telles humiliations. Ils feront une bassesse, une scélé-


ratesse, si l'on veut, commise en un jour, mais se faire assassiner ainsi à coups d'épingles, par le mépris, c'est ce qui est hors de nature pour qui n'est pas né dans les salons de 1780, ressuscités de 1804 à 1830.

Cette bassesse, qui supporte tout de la femme d'un cordon bleu (Mme de Talaru), ne paraîtra plus que parmi les jeunes gens nés à Paris. Et Louis-Philippe prend trop peu de consistance pour que de tels salons se reforment de longtemps à Paris. Probablement le bill de réforme (juin 1832) va faire cesser, en Angleterre, la fabrique de gens tels que M. B. qui ne me pardonna jamais de n'avoir pas donné plus d'ampleur à mon voyage. Je ne me doutais pas, en 1821, d'une abjection que j'ai comprise à mon voyage de 1826 les dîners et les bals de l'aristocratie coûtent un argent fou et le plus mal dépensé du monde.

J'eus une obligation à M. B. il m'apprit à revenir de Richmond à Londres par eau, c'est un voyage délicieux.

Enfin, le. 1821, on afficha Olhello par Kean. Je faillis être écrasé avant d'atteindre mon billet de parterre. Les moments d'attente de la queue me rappelèrent vivement les beaux jours de ma jeunesse quand nous nous faisions écraser


en 1800 pour voir la première représentation de Pinto (germinal an VIII). Le malheureux qui veut un billet à Covent-Garden est engagé dans des passages tortueux, larges de trois pieds, et garnis de planches que le frottement des habits des patients a rendues parfaitement lisses.

La tête remplie d'idées littéraires, ce n'est qu'engagé dans ces affreux passages et quand la colère m'eût donné une force supérieure à celle de mes voisins que je me dis Tout plaisir est impossible ce soir pour moi. Quelle sottise de ne pas acheter d'avance un billet de loge

Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j'avais fait le coup d'épaule me regardèrent avec l'air bon et ouvert. Nous nous dîmes quelques mots bienveillants sur les peines passées n'étant plus en colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Il paraît que Kean est un héros d'estaminet, un crâne de mauvais ton.

Je l'excusais facilement: s'il fût né riche ou dans une famille de bon ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse des hautes classes de France, et probablement d'Angleterre,


proscrit toute énergie, et l'use si elle existait par hasard. Parfaitement poli et parfaitement pur de toute énergie, tel est l'être que je m'attends à voir, quand on annonce chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre jeune homme du faubourg Saint-Germain. Et encore je n'étais pas bien placé en 1821 pour juger de toute l'insignifiance de ces êtres étiolés. M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en Amérique à sa suite, je crois, doit être un monstre d'énergie dans le salon de Mme de la Trémoille.

Grand Dieu Comment est-il possible d'être aussi insignifiant comment peindre de telles gens Questions que je me faisais pendant l'hiver de 1830, en étudiant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la peur que leurs cheveux arrangés de façon à former un bourrelet d'un côté du front à l'autre ne vinssent à tomber. (For me Je suis un peu découragé par le manque absolu de dates. L'imagination se perd à courir après les dates au lieu de se figurer les objets.)

Mon plaisir en voyant Kean, fut mêlé de beaucoup d'étonnement. Les Anglais, peuple fâché, ont des gestes fort différents des nôtres pour exprimer les mêmes mouvements de l'âme.

Le baron de Lussinge et l'excellent


Barot vinrent me rejoindre à Londres peut-être Lussinge y était-il venu avec moi.

J'ai un talent malheureux pour communiquer mes goûts souvent, en parlant de mes maîtresses à mes amis, je les ai rendus amoureux, ou, ce qui est bien pis, j'ai rendu ma maîtresse amoureuse de l'ami que j'aimais réellement. C'est ce qui m'est arrivé pour Mme Azur et Mérimée. J'en fus au désespoir pendant quatre jours. Le désespoir diminuant, j'allai prier Mérimée d'épargner ma douleur pendant quinze jours. Quinze mois, me répondit-il, je n'ai aucun goût pour elle. J'ai vu ses bas plissés sur sa jambe (en garaude, français de Grenoble).

Barot qui fait les choses avec règle et raison, comme un négociant, nous engagea à prendre un valet de place. C'était un petit fat anglais. Je les méprise plus que les autres la mode chez eux n'est pas un plaisir, mais un devoir sérieux, auquel il ne faut pas manquer. J'avais du bon sens pour tout ce qui n'avait pas rapport à certains souvenirs, je sentis sur-le-champ le ridicule des quarante-huit heures de travail de l'ouvrier anglais. Le pauvre Italien, tout déguenillé, est bien plus près du bonheur. Il a le temps de faire l'amour, il se livre quatre-vingts ou cent jours par


an à une religion d'autant plus amusante qu'elle lui fait un peu peur, etc.

Mes compagnons se moquèrent rudement de moi. Mon paradoxe devint vérité à vue d'œil, et sera bien commun en 1840, Mes compagnons me trouvaient fou tout à fait quand j'ajoutais Le travail exorbitant et accablant de l'ouvrier anglais nous venge de Waterloo et de quatre coalitions. Nous, nous avons enterré nos morts, et nos survivants sont plus heureux que les Anglais. Toute leur vie Barot et Lussinge me croiront une mauvaise tête. Dix ans après, je cherche à leur faire honte Vous pensez aujourd'hui comme moi, à Londres, en 1821. Ils le nient, et la réputation de mauvaise tête me reste. Qu'on juge de ce qui m'arrivait quand j'avais le malheur de parler littérature. Mon cousin Colomb m'a cru longtemps réellement envieux, parce que je lui disais que le Lascaris de M. Villemain était ennuyeux à dormir debout. Qu'était-ce, grand Dieu! quand j'abordais les principes généraux Un jour que Je parlais de travail anglais, le petit fat qui nous servait de valet de place prétendit son honneur national offensé.

Vous avez raison, lui dis-je, mais nous sommes malheureux nous n'avons plus de connaissances agréables.


Monsieur, je ferai votre affaire. Je ferai le marché moi-même. Ne vous adressez pas à d'autres, on vous rançonnerait, etc. Mes amis riaient. Ainsi, pour me moquer de l'honneur du fat, je me trouvais engagé dans une partie de filles. Rien de plus maussade et repoussant que les détails du marché que notre homme nous fit essuyer le lendemain en nous montrant Londres. D'abord, nos jeunes filles habitaient un quartier perdu, Westminster Road, admirablement disposé pour que quatre matelots souteneurs puissent rosser des Français. Quand nous en parlâmes à un ami anglais

Gardez-vous bien de ce guet-apens nous dit-il.

Le fat ajoutait qu'il avait longuement marchandé pour nous faire donner du thé le matin en nous levant. Les filles ne voulaient pas accorder leurs bonnes grâces et leur thé pour vingt et un shillings (vingtcinq francs cinq sous). Mais enfin elles avaient consenti. Deux ou trois Anglais nous dirent

Jamais un Anglais ne donnerait dans un tel piège. Savez-vous qu'on vous mènera à une lieue de Londres ?

Il fut bien convenu entre nous que nous n'irions pas. Le soir venu, Barot me regarda. Je le compris.


Nous sommes forts, lui dis-je, nous avons des armes.

Lussinge n'osa jamais venir.

Nous prîmes un fiacre. Barot et moi, nous passâmes le pont de Westminster. Ensuite le fiacre nous engagea dans des rues sans maisons, entre des jardins. Barot riait.

Si vous avez été si brillant avec Alexandrine dans une maison charmante, au centre de Paris, que n'allez-vous pas faire ici ?

J'avais un dégoût profond sans l'ennui de l'après-dînée à Londres quand il n'y a pas de spectacle, comme c'était le cas ce jour-là, et sans la petite pointe de danger, jamais Westminster Road ne m'aurait vu. Enfin, après avoir été deux ou trois fois sur le point de verser dans de prétendues rues sans pavé, ce me semble, le fiacre, jurant, nous arrêta devant une maison à trois étages qui, tout entière, pouvait avoir vingt-cinq pieds de haut. De la vie, je n'ai vu quelque chose de si petit.

Certainement, sans l'idée du danger, je ne serais pas entré je m'attendais à voir trois infâmes salopes. Elles étaient, menues, trois petites filles, avec de beaux cheveux châtains, un peu timides, très empressées, fort pâles.

Les meubles étaient de la petitesse la


plus ridicule. Barot est gros et grand, moi gros, nous ne trouvions pas à nous asseoir, exactement parlant, les meubles avaient l'air faits pour des poupées. Nous avions peur de les écraser. Nos petites filles virent notre embarras, le leur s'accrut. Nous ne savions que dire absolument. Heureusement Barot eut l'idée de parler du jardin.

— Oh nous avons un jardin, direntelles, avec non pas de l'orgueil, mais enfin un peu de joie d'avoir quelque objet de luxe à montrer. Nous descendîmes au jardin avec des chandelles pour le voir il avait vingt-cinq pieds de long et dix de large. Barot et moi, partîmes d'un éclat de rire. Là, étaient tous les instruments d'économie domestique de ces pauvres filles, leur petit cuvier pour faire la lessive, leur petite cuve, avec un appareil elliptique pour brasser elles-mêmes leur bière. Je fus touché et Barot dégoûté. Il me dit en français payons-les et décampons. Elles vont être si humiliées, lui dis-je. Bah humiliées 1 vous les connaissez bien Elles enverront chercher d'autres pratiques, s'il n'est pas trop tard, ou leurs amants, si les choses se passent ici comme en France.

Ces vérités ne firent aucune impression sur moi. Leur misère, tous ces petits


meubles bien propres et bien vieux m'avaient touché. Nous n'avions pas fini de prendre le thé que j'étais intime avec elles au point de leur confier en mauvais anglais notre crainte d'être assassinés. Cela les déconcerta beaucoup.

Mais enfin, ajoutai-je, la preuve que nous vous rendons justice, c'est que je vous raconte tout cela.

Nous renvoyâmes le fat. Alors je fus comme avec des amis tendres que je reverrais après un voyage d'un an. Aucune porte ne fermait, autre sujet de soupçons quand nous allâmes nous coucher. Mais à quoi eussent servi des portes et de bonnes serrures ? Partout avec un coup de poing on eût enfoncé les petites séparations en briques. Tout s'entendait dans cette maison. Barot, qui était monté au second dans la chambre audessus de la mienne, me cria

Si l'on vous assassine, appelez-moi Je voulus garder de la lumière la pudeur de ma nouvelle amie, d'ailleurs si soumise et si bonne, n'y voulut jamais consentir. Elle eut un mouvement de peur bien marqué, quand elle me vit étaler mes pistolets et poignard sur la table de nuit placée du côté du lit, opposé à la porte. Elle était charmante, petite, bien faite, pâle.


Personne ne nous assassina. Le lendemain, nous les tînmes quittes de leur thé, nous envoyâmes chercher Lussinge par le valet de place en lui recommandant d'arriver avec des viandes froides, du vin. Il parut bien vite escorté d'un excellent déjeuner, et tout étonné de notre enthousiasme.

26 juin.

Les deux sceurs envoyèrent chercher une de leurs amies. Nous leur laissâmes du vin et des viandes froides dont la beauté avait l'air de surprendre ces pauvres filles.

Elles crurent que nous nous moquions d'elles, quand nous leur dîmes que nous reviendrions. Miss. mon amie, me dit à part

Je ne sortirais pas, si je pouvais espérer que vous reviendrez ce soir. Mais notre maison est trop pauvre pour des gens comme vous.

Je ne pensai, toute la journée, qu'à la soirée bonne, douce, tranquille ( f ull of snugness), qui m'attendait. Le spectacle me parut long. Barot et Lussinge voulurent voir toutes les demoiselles effrontées qui remplissaient alors le foyer de Covent-


Garden. Enfin, Barot et moi, nous arrivâmes dans notre petite maison. Quand ces demoiselles virent déballer des bouteilles de claret et de champagne, les pauvres filles ouvrirent de grands yeux. Je croirais assez qu'elles ne s'étaient jamais trouvées vis-à-vis une bouteille non déjà entamée de real champaign, champagne véritable.

Heureusement, le bouchon du nôtre sauta elles furent parfaitement heureuses, mais leurs transports étaient tranquilles et décents. Rien de plus décent que toute leur conduite. Nous savions déjà cela.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que pendant mon séjour en Angleterre, j'étais malheureux quand je ne pouvais pas finir mes soirées dans cette maison.

Ce fut la première consolation réelle et intime au malheur qui empoisonnait tous mes moments de solitude. On voit bien que je n'avais que vingt ans, en 1821. Si j'en avais eu trente-huit, comme semblait le prouver mon extrait de baptême, j'aurais pu essayer de trouver cette consolation auprès des femmes honnêtes de Paris qui me marquaient de la sympathie. Je doute cependant quelquefois que j'eusse pu y réussir. Ce qui s'appelle air du grand monde, ce qui fait que Mme de Marmier


à l'air différent de Mme Edwards me semble souvent damnable affectation et pour un instant ferme hermétiquement mon cœur.

Voilà un de mes grands malheurs, l'éprouvez-vous comme moi ? Je suis mortellement choqué des plus petites nuances.

Un peu plus ou un peu moins des façons du grand monde fait que je m'écrie intérieurement Bourgeoise ou poupée du boulevard Saint-Germain! et à l'instant je n'ai plus que du dégoût ou de l'ironie au service du prochain.

On peut connaître tout, excepté soimême « Je suis bien loin de croire tout connaître, » ajouterait un homme poli du noble faubourg attentif à garder toutes les avenues contre le ridicule. Mes médecins, quand j'ai été malade, m'ont toujours traité avec plaisir comme étant un monstre, pour l'excessive irrilabililé nerveuse. Une fois, une fenêtre ouverte dans la chambre voisine dont la porte était fermée me faisait froid. La moindre odeur (excepté les mauvaises) affaiblit mon bras et ma jambe gauche, et me donne envie de tomber de ce côté.

Mais c'est de l'égotisme abominable que tous ces détails!

Sans doute, et qu'est ce livre, autre


chose qu'un abominable égotisme A quoi bon étaler de la grâce de pédant comme M. Villemain dans un article d'hier sur l'arrestation de M. de Chateaubriand ? Si ce livre est ennuyeux, au bout de deux ans il enveloppera le beurre chez l'épicier s'il n'ennuie pas, on verra que l'égotisme, mais sincère, est une façon de peindre ce cœur humain dans la connaissance duquel nous avons fait des pas de géant depuis 1721, époque des Lettres persanes de ce grand homme que j'ai tant étudié Montesquieu.

Le progrès est quelquefois si étonnant que Montesquieu en paraît grossier 1. Je me trouvais si bien de mon séjour à Londres depuis que toute la soirée je pouvais être bonhomme, en mauvais anglais, que je laissai repartir pour Paris le baron, appelé par son bureau, et Barot. appelé par ses affaires de Bacarat et de Cardes. Leur société m'était cependant fort agréable. Nous ne parlions pas beauxarts, ce qui a toujours été ma pierre d'achoppement avec mes amis. Les Anglais

1. Je suis heureux en écrivant ceci. Le travail officiel m'a occupé en quelque facon jour et nuit depuis trois jours tjnin 1832). Je ne pourrais reprendre à quatre heures mes lettres aux ministres cachetées un ouvrage d 'Imagination. Je fais ceci aisément sans autre peine et plan que me souvenir.


sont, je crois, le peuple du monde le plus obtus, le plus barbare. Cela est au point que je leur pardonne les infamies de SainteHélène.

Ils ne les sentaient pas. Certainement, en le voyant, un Italien, un Allemand même, se serait figuré le martyre de Napoléon. Ces honnêtes Anglais, sans cesse côtoyés par l'abîme du danger de mourir de faim s'ils oublient un instant de travailler, chassaient l'idée de Sainte-Hélène, comme ils chassent l'idée de Raphaël, comme propre à leur faire perdre du temps, et voilà tout.

A nous trois moi pour la rêverie et la connaissance de Say et de Smith (Adam), le baron de Lussinge pour le mauvais côté à voir en tout, Barot pour le travail (qui change une livre d'acier valant douze francs en trois quarts de livres de ressorts de montres, valant dix mille francs), nous formions un voyageur assez complet. Quand je fus seul, l'honnêteté de la famille anglaise qui a dix mille francs de rente se battit dans mon cœur avec la démoralisation complète de l'Anglais, qui, ayant des goûts chers, s'est aperçu que pour les satisfaire, il faut se vendre au gouvernement. Le Philippe de Ségur anglais est pour moi, à la fois, l'être le plus vil et le plus absurbe à écouter.


Je partis sans savoir, à cause du combat de ces deux idées, s'il fallait désirer une Terreur qui nettoierait l'étable d'Augias en Angleterre.

La fille pauvre chez laquelle je passais les soirées m'assurait qu'elle mangerait des pommes et ne me coûterait rien si je voulais l'emmener en France.

J'ai été sévèrement puni d'avoir donné à une sœur que j'avais le conseil de venir à Milan, en 1816, je crois. Mme Périer s'est attachée à moi comme une huître, me chargeant à tout jamais de la responsabilité de son sort. Mme Périer avait toutes les vertus et assez de raison et d'amabilité. J'ai été obligé de me brouiller pour me délivrer de cette huître ennuyeusement attachée à la carène de mon vaisseau, et qui bon gré mal gré me rendait responsable de tout son bonheur à venir. Chose effroyable

Ce fut cette effrayante idée qui m'empêcha d'emmener Miss Appleby à Paris. J'aurais évité bien des moments d'un noir diabolique. Pour mon malheur, l'affectation m'étant tellement antipathique, il m'est fort difficile d'être simple, sincère, bon, en un mot parfaitement Allemand avec une femme française.

(J'augmenterai cet article de Londres en 1821, quand je retrouverai mes pièces


anglaises avec les dates des jours où je les avais vu jouer.)

Un jour, on annonça qu'on pendait huit pauvres diables. A mes yeux, quand on pend un voleur ou un assassin en Angleterre, c'est l'aristocratie qui immole une victime à sa sûreté, car c'est elle qui l'a forcé à être scélérat, etc. Cette vérité, si paradoxale aujourd'hui, sera peut-être un lieu commun quand on lira mes bavardages.

Je passai la nuit à me dire que c'est le devoir du voyageur de voir ces spectacles et l'effet qu'ils produisent sur le peuple qui est resté de son pays (who has raciness). Le lendemain, quand on m'éveilla, à huit heures, il pleuvait à verse. La chose à laquelle je voulais me forcer était si pénible, que je me souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce.


CHAPITRE 7

A MON retour à Paris, vers le mois de décembre, il se trouva que je prenais un peu plus d'intérêt aux hommes et aux choses. Je vois aujourd'hui que c'est parce que je savais qu'indépendamment de ce que j'avais laissé à Milan, je pouvais trouver un peu de bonheur ou du moins d'amusement autre part. Cet autre part était la petite maison de miss Appleby. Mais je n'eus pas assez de bon sens pour arranger systématiquement ma vie. Le hasard guidait toujours mes relations. Par exemple

Il y avait une fois un ministre de la guerre à Naples qui s'appelait Michevaux. Ce pauvre officier de fortune était, je pense, de Liège. II laissa à ses deux fils des pensions de la cour à Naples, on compte sur les grâces du roi comme sur un patrimoine. Le chevalier Alexandre Michevaux dînait à la table d'hôte du 47, rue de Richelieu. C'est un beau garçon qui a l'apparence flegmatique d'un Hollandais. II était consumé de chagrins. Lors de la Révolution,


en 1820, il était tranquille à Naples et royaliste.

Francesco, prince royal et depuis le plus méprisé des Kings, était régent et protecteur spécial du chevalier de Michevaux. II le fit appeler et le pria, en le tutoyant, d'accepter la place de ministre à Dresde, de laquelle l'apathique Michevaux ne se souciait nullement. Cependant, comme il n'avait pas le courage de déplaire à une altesse royale et à un prince héréditaire, il alla à Dresde. Bientôt Francesco l'exila, le condamna à mort, je crois, ou du moins lui confisqua ses pensions. Sans aucun esprit ou disposition pour rien, le chevalier a été un bourreau pour lui-même il a longtemps travaillé dixhuit heures par jour, comme un Anglais, pour devenir peintre, musicien, métaphysicien, que sais-je ? Cette éducation était dirigée comme pour faire pièce à la logique. Je sais ses étonnants travaux d'une actrice de mes amies, qui de sa fenêtre, voyait ce beau jeune homme travailler de cinq heures du matin à cinq heures du soir à la peinture, et ensuite, lire toute la soirée. De ces travaux effroyables, il était resté au chevalier l'art d'accompagner supérieurement au piano et assez de bon sens ou de bon goût musical, comme on voudra, pour n'être pas dupe tout à fait de


la crème fouettée et des fanfaronnades de Rossini. Dès qu'il voulait raisonner, cet esprit faible, accablé de fausse science, tombait dans les sottises les plus comiques. En politique, surtout, il était curieux. Au reste, je n'ai jamais rien connu de plus poétique et de plus absurbe que le libéral italien ou carbonaro qui, de 1821 à 1830, remplissait les salons libéraux de Paris. Un soir, après dîner, Michevaux monta chez lui. Deux heures après, ne le voyant point venir au café de Foy, où l'un de nous qui avait perdu le café le payait, nous montâmes chez lui. Nous le trouvâmes évanoui de douleur. II avait le scolozisme après dîner, la douleur locale avait redoublé cet esprit flegmatique et triste s'était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de l'argent. La douleur l'avait accablé. Un autre se serait tué quant à lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand'peine nous ne l'eussions réveillé.

Ce sort me toucha, peut-être un peu par la réflexion voilà un être, cependant plus malheureux que moi. Barot lui prêta cinq cents francs, qui ont été rendus. Le lendemain, Lussinge ou moi le présentâmes à Mme Pasta.

Huit jours après, nous nous aperçûmes qu'il était l'ami préféré. Rien de plus froid,


rien de plus raisonnable que ces deux êtres l'un vis-à-vis de l'autre. Je les ai vus tous les jours pendant quatre ou cinq ans, je n'aurais pas été étonné, après tout ce temps, qu'un magicien, me donnant la faculté d'être invisible, me mît à même de voir qu'ils ne faisaient pas l'amour ensemble, mais simplement parlaient musique. Je suis sûr que Mme Pasta, qui pendant huit ou dix ans non seulement a habité Paris, mais y a été à la mode les trois quarts de ce temps, n'a jamais eu d'amant français1.

30 juin 1832.

Dans le temps où on lui présenta Michevaux, le beau Lagrange venait chaque soir passer trois heures à nous ennuyer, assis à côté d'elle sur son canapé. C'est ce général qui jouait le rôle d'Apollon ou du bel Espagnol délivré aux ballets de la cour impériale. J'ai vu la reine Caroline Murat et la divine princesse Borghèse danser en costume de sauvage avec lui. C'est un des êtres les plus vides de la 1. 30 juin 1832. Ecrit douze pages dans un bout de soirée, après avoir fait ma besogne officielle. Je n'aurais paa travaillé ainsi à une œuvre d'imagination.


bonne compagnie assurément, c'est beaucoup dire.

Comme tomber dans une inconvenance de parole est beaucoup plus funeste à un jeune homme qu'il ne lui est avantageux de dire un joli mot, la postérité, probablement moins niaise, ne se fera pas moins d'idée de l'insipidité de la bonne compagnie. Le chevalier Michevaux avait des manières distinguées, presque élégantes. A cet égard, c'était un contraste parfait avee'Lussinge et même Barot, qui n'est qu'un bon et brave garçon de province qui, par hasard a gagné des millions. Les façons élégantes de Michevaux me lièrent avec lui. Je m'aperçus bientôt que c'était une âme parfaitement froide.

Il avait appris la musique comme un savant de l'Académie des inscriptions apprend ou fait semblant d'apprendre le persan. Il avait appris à admirer tel morceau, la première qualité était toujours dans un son d'être juste, dans une phrase d'être correcte.

A mes yeux, la première qualité, de bien loin, est d'être expressif.

La première qualité, pour moi, dans tout ce qui est noir sur du blanc, est de pouvoir dire avec Boileau

EL mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.


La liaison avec Michevaux et Mme Pasta se renforçant, j'allai loger au troisième étage de l'hôtel des Lillois, dont cette aimable femme occupa successivement le second et le premier étage.

Elle a été, à mes yeux, sans vices, sans défauts, caractère simple, uni, juste, naturel, et avec le plus grand talent tragique que j'aie jamais connu.

Par habitude de jeune homme (on se rappelle que je n'avais que vingt ans en 1821), j'aurais d'abord voulu qu'elle eût de l'amour pour moi, qui avais tant d'admiration pour elle. Je vois aujourd'hui qu'elle était trop froide, trop raisonnable, pas assez folle, pas assez caressante, pour que notre liaison, si elle eût été d'amour, pût continuer. Ce n'aurait été qu'une passade de ma part elle, justement indignée, se fût brouillée. Il est donc mieux que la chose se soit bornée à la plus sainte et plus dévouée amitié, de ma part, et de la sienne à un sentiment de même nature, mais qui a eu des hauts et des bas.

Michevaux, me craignant un peu, m'affubla de deux ou trois bonnes calomnies, que j'usai en n'y faisant pas attention. Au bout de six ou huit mois, je suppose que Mme Pasta se disait Mais cela n'a pas le sens commun

Mais il en reste toujours quelque chose


mais, au bout de six ou huit ans, ces calomnies ont fait que notre amitié est devenue fort tranquille. Je n'ai jamais eu un moment de colère contre Michevaux. Après le procédé si royal de François, il pouvait dire alors, comme je ne sais quel héros de Voltaire

Une pauvreté noble est tout ce qui me reste. Et je suppose que la Giuditta, comme nous l'appelions en italien, lui prêtait quelques petites sommes pour le garantir des pointes les plus dures de cette pauvreté. Je n'avais pas graifd esprit alors, pourtant j'avais des jaloux. M. de Perret, l'espion de la société de M. de Tracy, sut mes liaisons d'amitié avec Mme Pasta ces gens-là savent tout par leurs camarades. Il l'arrangea de la façon la plus odieuse aux yeux des dames de la rue d'Anjou. La femme la plus honnête, à l'esprit de laquelle toute idée de liaison est le plus étrangère, ne pardonne pas l'idée de liaison avec une actrice. Cela m'était déjà arrivé à Marseille en 1805; mais alors, Mme Séraphie T. avait raison de ne plus vouloir me voir chaque soir, quand elle sut ma liaison avec Mlle Louason (cette femme de tant d'esprit, depuis Mme de Barkoff). Dans la rue d'Anjou, qui au fond était ma société la plus respectable, pas même


le vieux M. de Tracy, le philosophe, ne me pardonna ma liaison avec une actrice. Je suis vif, passionné, fou, sincère à l'excès en amitié et en amour jusqu'au premier froid. Alors, de la folie de seize ans je passe, en un clin d'œil, au machiavélisme de cinquante et, au bout de huit jours, il n'y a plus rien que glace fondante, froid parfait. (Cela vient encore de m'arriver ces jours-ci with Lady Angelica, 1832, mai.)

J'allais donner tout ce qu'il y a d'amitié dans mon cœur à la société Tracy, quand je m'aperçus d'une superficie de gelée blanche. De 1821 à 1830, je n'y ai plus été que froid et machiavélique, c'est-à-dire parfaitement prudent. Je vois encore les tiges rompues de plusieurs amitiés qui allaient commencer dans la rue d'Anjou. L'excellente comtesse de Tracy, que je me reproche amèrement de n'avoir pas aimée davantage, ne me marqua pas cette nuance de froid. Cependant je revenais d'Angleterre pour elle, avec une ouverture de cœur, un besoin d'être ami sincère qui se calma par consensu pur, en prenant la résolution d'être froid et calculateur avec tout le reste du salon.

En Italie, j'adorais l'opéra. Les plus doux moments de ma vie, sans comparaison, se sont passés dans les salles de


spectacle. A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais devenu une espèce de connaisseur.

A dix ans, mon père, qui avait tous les préjugés de la religion et de l'aristocratie, m'empêcha violemment d'étudier la musique. A seize, j'appris successivement à jouer du violon, à chanter et à jouer de la clarinette. De cette dernière façon seule, j'arrivai produire des sons qui me faisaient plaisir. Mon maître, un beau et bel Allemand, nommé Hermann, me faisait jouer des cantilènes tendres. Qui sait ? peut-être il connaissait Mozart ? c'était en 1797, Mozart venait de mourir.

Mais alors, ce grand nom ne me fut point révélé. Une grande passion pour les mathématiques m'entraîna pendant deux ans, je ne pensai qu'à elles. Je partis pour Paris, j'arrivai le lendemain du 18 brumaire (10 novembre 99).

Depuis, quand j'ai voulu étudier la musique, j'ai reconnu qu'il était trop tard à ce signe ma passion diminuait à mesure qu'il me venait un peu de connaissance. Les sons que je produisais me faisaient horreur à la différence de tant d'exécutants du quatrième ordre qui ne doivent leur peu de talent qui toutefois le soir, à la campagne, fait plaisir qu'à l'intrépidité avec laquelle le matin ils s'écorchent les


oreilles à eux-mêmes. Mais ils ne se les écorchent pas, car. cette métaphysique ne finirait jamais.

Enfin, j'ai adoré la musique et avec le plus grand bonheur pour moi, de 1806 à 1810, en Allemagne. De 1814 à 1821, en Italie. En Italie je pouvais discuter musique avec le vieux Mayer, avec le jeune Paccini, avec les compositeurs. Les exécutants, le marquis Caraffa, les Vicontini de Milan, trouvaient au contraire que je n'avais pas le sens commun. C'est comme aujourd'hui si je parlais politique à un sous-préfet.

Un des étonnements du comte Daru, véritable homme de lettres de la tête aux pieds, digne de l'hébétement de l'Académie des Inscriptions de 1828, était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu'un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me l'a dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de l'épuisement de l'édition, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.

Comment, quarante francs

Oui, monsieur le comte, et par grâce, et vous ferez plaisir au marchand en ne le prenant pas à ce prix.

Est-il possible disait l'Académicien en levant les yeux au ciel cet enfant ignorant comme une carpe


Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant la lune lorsqu'elle n'a qu'un petit croissant pour nous, se disent Quelle admirable clarté! la lune est presque pleine M. le comte Daru, membre de l'Académie française, associé de l'Académie des sciences,etc.,etc., et moi, nous regardions le cœur de l'homme, la nature, etc., de côtés opposés.

Une des admirations de Michevaux, dont la jolie chambre était voisine de la mienne, au second étage de l'hôtel des Lillois, c'est qu'il y eût des êtres qui pussent m'écouter quand je parlais musique. Il ne revint pas de sa surprise quand il sut que c'était moi qui avait fait une brochure sur Haydn. Il approuvait assez le livre trop métaphysique, disait-il mais que j'eusse pu l'écrire, mais que j'en fusse l'auteur, moi, incapable de frapper un accord de septième diminuée sur un piano, voilà ce qui lui faisait ouvrir de grands yeux. Et il les avait fort beaux, quand il y avait, par hasard, un peu d'expression.

Cet étonnement, que je viens de décrire un peu au long, je l'ai trouvé petit ou grand chez tous mes interlocuteurs jusqu'à l'époque (1827) où je me suis mis à avoir de l'esprit.

Je suis comme une femme honnête qui


se ferait fille j'ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d'honnête homme qui a horreur de parler de soi. Ce livre n'est pas fait d'autre chose cependant. Je ne prévoyais pas cet accident, peutêtre il me fera tout abandonner. Je ne prévoyais d'autre difficulté que d'avoir le courage de dire la vérité sur tout. C'est la moindre chose.

Les détails me manquent un peu sur ces époques reculées, je deviendrai moins sec et moins verbeux à mesure que je m'approcherai de l'intervalle de 1826 à 1830. Alors, mon malheur me força à avoir de l'esprit je me souviens de tout comme d'hier.

Par une malheureuse disposition physique qui m'a fait passer pour menteur, pour bizarre et surtout pour mauvais Français, je ne [puis] que très difficilement avoir du plaisir pour de la musique chantée dans une salle française.

Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, n'en était pas moins l'o péra buffa.

Mme Pasta y jouait Tancrède, Otello, Roméo el Juliette. d'une façon qui, non seulement n'a jamais été égalée, mais qui n'avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras. Talma, que la postérité élèvera peut-


être si haut, avait l'âme tragique, mais il était si bête qu'il Lombait dans les affectations les plus ridicules. Je soupçonne que, outre l'éclipse totale d'esprit, il avait encore cette sensibilité indispensable pour ensemencer les succès, et que j'ai retrouvée avec tant de peine jusque chez l'admirable et aimable Béranger.

Talma donc fut probablement servile, bas, rampant, flatteur, etc., et, peut-être, quelque chose de plus envers Mme de Staël qui, continuellement et bêtement aussi occupée de sa laideur (si un tel mot que bête peut s'écrire propos de cette femme admirable) avait besoin, pour être rassurée, de raisons palpables et sans cesse renaissantes.

Mme de Staël, qui avait admirablement comme un de ses amants, M. le prince de Talleyrand, l'art dit, succès à Paris, comprit qu'elle aurait tout à gagner à donner son cachet au succès de Talma, qui commençait à devenir général et à perdre par sa durée le peu respectable caractère de mode.

Le succès de Talma commença par de la hardiesse il eut le courage d'innover, le seul des courages qui soit étonnant en France. Il fut neuf dans le Brutus de Voltaire et bientôt après dans cette pauvre amplification Charles IX de M. de Ché-


nier. Un vieil et très mauvais acteur que j'ai connu, l'ennuyeux et royaliste Naudet, fut si choqué du génie innovateur du jeune Talma, qu'il le provoqua plusieurs fois en duel. Je ne sais, en vérité, où Talma avait pris l'idée et le courage d'innover, je l'ai connu bien au-dessous de cela. Malgré sa grosse voix factice et l'affectation presque aussi ennuyeuse de ses poignets disloqués, l'être en France qui avait de la disposition à être ému par les beaux sentiments tragiques du troisième acte de l'Hamlet de Ducis ou les belles scènes des derniers actes d'Andromaque n'avait d'autre ressource que de voir Talma.

Il avait l'âme tragique et à un point étonnant. S'il y eût joint un caractère simple et le courage de demander conseil, il eût pu aller bien loin, par exemple, être aussi sublime que Monvel dans Auguste (Cinna). Je parle ici de toutes choses que j'ai vues et bien vues ou du moins fort en détail, ayant été amateur passionné du Théâtre-Français.

Heureusement pour Talma, avant qu'un écrivain, homme d'esprit et parlant souvent au public (M. l'abbé Geoffroy), s'amusât à vouloir détruire sa réputation, il avait été dans les convenances de Mme de Staël de le porter aux nues. Cette femme élo-


quente se chargea d'apprendre aux sots en quels termes ils devaient parler de Talma. On peut penser que l'emphase nefût pas épargnée. Le nom de Talma devint européen.

Son abominable affectation devint de plus en plus invisible aux Français, gent moutonnière. Je ne suis pas mouton, ce qui fait que je ne suis rien.

La mélancolie vague et donnée par la fatalité, comme dans Œdipe, n'aura jamais d'acteur comparable à Talma. Dans Manlius, il était bien Romain Prends, lis, et Connais-tu la main de Rulile ? étaient divins. C'est qu'il n'y avait pas moyen de mettre là l'abominable chant du vers alexandrin. Quelle hardiesse il me fallait pour penser cela en 1805? Je frémis presque d'écrire de 'tels blasphèmes aujourd'hui (1832) que les deux idoles sont tombées. Cependant, en 1805, je prédisais 1832, et le succès m'étonne et me rend stupide (Cinna).

M'en arrivera-t-il autant avec la ti. Le chant continu, la grosse voix, le tremblement des poignets, la démarche affectée m'empêchaient d'avoir un plaisir pur cinq minutes de suite en voyant Talma. A chaque instant, il fallait choisir, vilaine occupation pour l'imagination, ou plutôt alors la tête tue l'imagination.


Il n'y avait de parfait dans Talma que sa tête et son regard vague. Je reviendrai sur ce grand mot, à propos des Madones de Raphaël et de mademoiselle Virginie de Lafayette (Mme Adolphe Périer), qui avait cette beauté en un degré suprême et dont sa bonne grand'mère, Mme la comtesse de Tracy, était bien fière.

Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean et je l'adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là, devant moi, Richard III et Othello.

Mais le tragique dans une femme, où pour moi il est le plus touchant, je ne l'ai trouvé que chez Mme Pasta et là, il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. Le soir pendant deux heures elle était. En rentrant, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.

Toutefois, ce talent tragique étant mêlé avec le talent de chanter, l'oreille achevait l'émotion commencée par les yeux, et Mme Pasta restait longtemps, par exemple deux secondes ou trois, dans la même position. Cela a-t-il été une facilitation ou un obstacle de plus à vaincre ? J'y ai souvent rêvé. Je penche à croire que cette circonstance de rester forcément longtemps dans la même position ne donne ni facilité ni


difficulté nouvelles. Reste pour l'âme de Mme Pasta la difficulté de donner son attention à bien chanter.

Le chevalier Michevaux, Lussinge, di Fiori, Sutton-Sharp et quelques autres, réunis par notre admiration pour la gran donna, nous avions un éternel sujet de discussion dans la manière dont elle avait joué Roméo à la dernière représentation, dans les sottises que disaient à cette occasion ces pauvres gens de lettres français, obligés d'avoir un avis sur une chose si antipathique au caractère français la musique.

L'abbé Geoffroy, de bien loin le plus spirituel et le plus savant des journalistes, appelait sans façon Mozart un faiseur de charivari il était de bonne foi et ne sentait que Grétry et Monsigny, qu'il avait appris.

De grâce, lecteur bénévole, comprenez bien ce mot. C'est l'histoire de la musique en France.

Qu'on juge des âneries que disaient, en 1822, toute la tourbe des gens de lettres, journalistes tellement inférieurs à M. Geoffroy. On a réuni les feuilletons de ce spirituel maître d'école, et, dit-on, c'est une plate réunion. Ils étaient divins, servis en impromptu, deux fois la semaine, et mille fois supérieurs aux lourds articles d'un


M. Hoffmann ou d'un M. Féletz qui, réunis, font peut-être meilleure figure que les délicieux feuilletons de Geoffroy. Dans leur temps, je déjeunais au café Hardy, alors à la mode, avec de délicieux rognons à la brochette. Eh bien les jours où il n'y avait pas feuilleton de Geoffroy, je déjeunais mal.

Il les faisait en entendant la lecture des thèmes latins de ses écoliers à la pension. où il était maître. Un jour, faisant entrer des écoliers dans un café près de la Bastille pour prendre de la bière, ceux-ci eurent la joie de trouver un journal qui leur apprit ce que faisait leur maître, qu'ils voyaient souvent écrire en portant le papier au bout de son nez, tant il avait la vue basse.

C'était aussi à sa vue basse que Talma devait ce beau regard vague et qui montre tant d'âme (comme une demi-concentration intérieure, dès que quelque chose d'intéressant ne tire pas forcément l'attention dehors.)

Je trouve une diminution au talent de Madame Pasta. Elle n'avait pas grand'peine à jouer naturellement la grande âme elle l'avait ainsi.

Par exemple, elle était avare, ou si l'on veut, économe par raison, ayant un mari prodigue. Hé bien, en un seul mois, il lui


est arrivé de faire distribuer deux cents francs à de pauvres réfugiés italiens. Et il y en avait de bien peu gracieux, de bien faits pour dégoûter de la bienfaisance, par exemple, M. Gianonne, le poète de Modène, que le ciel absolve. Quel regard il avait

M. di Fiori, qui ressemble comme deux gouttes d'eau au Jupiter Mansuétus, condamné à mort, à vingt-trois ans, à Naples en 1799, se chargeait de distribuer judicieusement les secours de Madame Pasta. Lui seul le savait et me l'a dit longtemps après, en confidence. La reine de France, dans le journal de ce jour, a fait enregistrer un secours de soixante-dix francs envoyé à une vieille femme (juin 1832).



CHAPITRE 8

OUTRE l'impudence de parler de soi continuellement, ce travail offre un autre découragement que de choses hardies et que je n'avance qu'en tremblant seront de plats lieux communs dix ans après ma mort, pour peu que le ciel m'accorde une vie un peu honnête de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix D'un autre côté, il y a du plaisir la parler du général Foy, de Mme Pasta, de lord Byron, de Napoléon et de tous les grands hommes ou du moins ces êtres distingués que mon bonheur a été de connaître et qui ont daigné parler avec moi

Du reste, si le lecteur est envieux comme mes contemporains, qu'il se console, peu de ces grands hommes que j'ai tant aimés m'ont deviné. Je crois même qu'ils me trouvaient plus ennuyeux qu'un autre peut-être ils ne voyaient en moi qu'un exagéré sentimental.

C'est la pire espèce en effet. Ce n'est que depuis que j'ai eu de l'esprit que j'ai été apprécié et bien au delà de mon mérite. SOUVENIRS D'EGOTISME. 11


Le général Foy, Mme Pasta, M. de Tracy, Canova, n'ont pas deviné en moi (j'ai sur le cœur ce mot sot: deviné) une âme remplie d'une rare bonté, j'en ai la bosse (système de Gall) et un esprit enflammé et capable de les comprendre.

Un des hommes qui ne m'a pas compris et, peut-être, à tout prendre, celui de tous que j'ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit je ne sais quelle bête emphatique), c'est Andréa Corner, de Venise, ancien aide de camp du prince Eugène à Milan. J'étais en 1811, ami intime du comte Widmann, capitaine de la compagnie des gardes de Venise (j'étais l'amant de sa maîtresse). Je revis l'aimable Widmann à Moscou, où il me demanda tout uniment de le faire sénateur du royaume d'Italie. On me croyait alors favori de M. le comte Daru, mon cousin, qui ne m'a jamais aimé, et au contraire. En 1811, Widmann me fit.connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de Paul Véronèse. Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a des actions de la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l'homme du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la main de Napoléon (croix de fer et la légion d'honneur).

C'est lui qui disait si naïvement à quatre


heures du soir le jour de la bataille de la Moskova (7 septembre 1812): « Mais cette diable de bataille ne finira donc jamais » Widmann ou Miglissini me le dirent le lendemain.

Aucun des Français si braves, mais si affectés que j'ai connus à l'armée alors, par exemple le général Caulaincourt, le général Monbrun, etc., n'aurait osé dire un tel mot, pas même M. le duc de Frioul (Michel Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare dans le caractère, mais pour cette qualité comme pour l'esprit amusant, il était bien loin d'Andréa Corner. Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir chauve. TouL lui manquait à trente-huit ans, à l'âge où, quand on est désabusé, l'ennui commence à poindre. Aussi, et c'est le seul défaut que je lui ai jamais vu, —quelquefois le soir il se promenait seul, un peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal. C'est la fin de tous les illustres malheureux les princes détrônés, M. Pitt voyant les succès de Napoléon et apprenant la bataille d'Austerlitz 1.

1. 1er juillet 1832. They speak of Lamb who as La Bourdonnays, secretary, and of sweeter de Pastoret. Yesterday Mme Malibran.

(La lecture de cette note fort mal écrite n'est qu'approximative. N. D. L. E.)


2 juillet 1832.

Lussinge, l'homme le plus prudent que j'aie connu, voulant s'assurer un copromeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me donner des connaissances.

Il me mena cependant chez M. de Maisonnette, l'un des êtres les plus singuliers que j'aie vus à Paris. Il est noir, maigre, fort petit comme un Espagnol, il en a l'œil vif et la bravoure irritable.

Qu'il puisse écrire en une soirée trente pages élégantes et verbeuses pour prouver une thèse politique sur un mot d'indication que le Ministre lui expédie à six heures du soir, avant d'aller dîner, c'est ce que Maisonnette a de commun avec les Vitet, les Léon Pillet, les Saint-Marc-Girardin et autres écrivains de la Trésorerie. Le curieux, l'increvable, c'est que Maisonnette croit ce qu'il écrit. Il a. été successivement amoureux, mais amoureux à sacrifier sa vie, de M. Decazes, ensuite de M. de Villèle, ensuite, je crois, de M. de Martignac. Au moins celui-ci était aimable.

Bien des fois j'ai essayé de deviner Maisonnette. J'ai cru voir une totale absence de logique et quelquefois une


capitulation de conscience, un étourdissement d'un petit remords qui demandait à naître. Tout cela fondé sur le grand axiome II faut que je vive.

Maisonnette n'a aucune idée des devoirs de citoyen il regarde cela comme je regarde, moi, les rapports de l'homme avec les anges que croit si fermement M. F. Ancillon, actuel ministre des affaires étrangères à Berlin (de moi bien connu en 1806 et 7). Maisonnette a peur des devoirs du citoyen comme Dominique, de ceux de la religion. Si quelquefois, en écrivant si souvent le mot honneur et loyauté, il lui vient un petit remords, il s'en acquitte dans le for intérieur par son dévouement chevaleresque pour ses amis. Si j'avais voulu, après l'avoir négligé par ennui pendant six mois de suite, je l'aurais fait lever à cinq heures du matin pour aller solliciter pour moi. Il serait allé chercher sous le pôle, pour se battre avec lui, un homme qui aurait douté de son honneur comme homme de société.

Ne perdant jamais son esprit dans les utopies de bonheur public, de constitution sage, il était admirable, pour savoir les faits particuliers. Un soir, Lussinge, Gazul et moi parlions de M. de Jouy, alors l'auteur à la mode, le successeur de Voltaire; il se lève et va chercher dans un de ses


volumineux recueils la lettre autographe par laquelle M. de Jouy demandait aux Bourbons la croix de Saint-Louis.

Il ne fut pas deux minutes à trouver cette pièce, qui jurait d'une manière si plaisante avec la vertu farouche du libéral M. de Jouy.

Maisonnette n'avait pas la coquinerie lâche et profonde, le parfait jésuitisme des rédacteurs du Journal des Débais. Aussi, aux Débats, on était scandalisé des quinze ou vingt mille francs que M. de Villèle, cet homme si positif, donnait à Maisonnette.

Les gens de la rue des Prêtres le regardaient comme un niais, cependant ses appointements les empêchaient de dormir comme les lauriers de Miltiade.

Quand nous eûmes admiré la lettre de l'adjudant général de Jouy, Maisonnette dit « Il est singulier que les deux coryphées de la littérature et du libéralisme actuels s'appellent tous les deux Etienne. » M. de Jouy naquit à Jouy, d'un bourgeois nommé Etienne. Doué de cette effronterie française que les pauvres Allemands ne peuvent pas concevoir, à quatorze ans le petit Etienne quitta Jouy, près Versailles, pour aller aux Indes. Là, il se fit appeler Etienne de Jouy, E. de Jouy, et enfin de Jouy tout court. II devint réellement


capitaine, plus tard un représentant, je crois, le fit colonel. Quoique brave, il a peu ou point servi. Il était fort joli homme. Un jour, dans l'Inde, lui et deux ou trois amis entrèrent dans un temple pour éviter une chaleur épouvantable. Ils y trouvèrent la prêtresse, espèce de vestale. M. de Jouy trouva plaisant de la rendre infidèle à Brahma sur l'autel même de son Dieu. Les Indiens s'en aperçurent, accoururent en armes, coupèrent les poignets et ensuite la tête à la vestale, scièrent en deux l'officier, camarade de l'auteur de Sylla qui, après la mort de son ami, put monter à cheval et galope encore.

Avant que M. de Jouy appliquât son talent pour l'intrigue à la littérature, il était secrétaire général de la Préfecture de Bruxelles vers 1810. Là, je pense, il était l'amant de la préfète et le factotum de M. de Pontécoulan, préfet, homme d'un véritable esprit. Entre M. de Jouy et lui, ils supprimèrent la mendicité. Ce qui est immense partout et plus qu'ailleurs, en Belgique, pays éminemment catholique. A la chute du grand homme, M. de Jouy demanda la croix de Saint-Louis les imbéciles qui régnaient la lui ayant refusée, il se mit à se moquer d'eux par la littérature et leur a fait plus de mal que tous les gens de lettres des Débats, si grassement


payés, ne leur ont fait de bien. Voir, en 1820, la fureur des Débats contre la Minerve.

M. de Jouy, par son Ermite de la Chaussée d'Antin, livre si bien adapté à l'esprit des bourgeois de France et à la curiosité bête de l'Allemand, s'est vu et s'est cru, pendant cinq ou six ans, le successeur de Voltaire dont, à cause de cela, il avait le buste dans son jardin de la maison des Trois Frères.

Depuis 1829, les littérateurs romantiques, qui n'ont même pas autant d'esprit que M. de Jouy, le font passer pour le Collin de l'époque (Boileau), et sa vieillesse est rendue malheureuse (amaregiata) par la gloire extravagante de son âge mûr. Il partageait la dictature littéraire, quand j'arrivai en 1821, avec un autre sot bien autrement grossier, M. A.-V. Arnault, de l'Institut, amant de Mme Brac. J'ai beaucoup vu celui-ci chez Mme Cuvier. sœur de sa maîtresse. Il avait l'esprit d'un portier ivre. Il a cependant fait ces jolis vers

Où va la feuille de chêne ?

Je vais où le vent me mène.

Il les fit la veille de son départ pour l'exil. Le malheur personnel avait donné quelque vie à cette âme de liège. Je l'avais


connu bien bas, bien rampant, vers 1811, chez M. le comte Daru qu'il reçut à l'Académie française. M. de Jouy, beaucoup plus gentil, vendait les restes de sa mâle beauté à Mme Davillier, la plus vieille et la plus ennuyeuse des coquettes de l'époque. Elle était ou elle est encore bien plus ridicule que Mme la comtesse Baragueyd'Hilliers qui, dans l'âge tendre de cinquante-sept ans, recrutait encore des amants parmi les gens d'esprit. Je né sais si c'est à ce titre que je fus obligé de la fuir chez Mme Dubignon. Elle prit ce lourdaud de Manon (maître des requêtes) et comme une femme de mes amies lui disait « Quoi 1 un être si laid »

Je l'ai pris pour son esprit, dit-elle. Le bon, c'est que le triste secrétaire de M. Beugnot avait autant d'esprit que de beauté. On ne peut lui refuser l'esprit de conduite, l'art d'avancer par la patience et en avalant des couleuvres, et, d'ailleurs, des connaissances, non pas en finances, mais dans l'art de noter les opérations de finances de l'Etat. Les nigauds confondent ces deux choses. Mme d'Hilliers dont je regardais les bras qu'elle avait encore superbes, me dit

— Je vous apprendrai à faire fortune par vos talents. Tout seul, vous vous casserez le nez.


144 SOUVENIRS D'ÉGOTISME

Je n'avais pas assez d'esprit pour la comprendre. Je regardais souvent cette vieille comtesse à cause des charmantes robes de Victorine qu'elle portait. -J'aime à la folie une robe bien faite, c'est pour moi la volupté. Jadis, Mme N.-C.-D. me donna ce goût, lié aux souvenirs délicieux de Cideville.

Ce fut, je crois, Mme Baraguey-d'Hilliers qui m'apprit que l'auteur d'une chanson délicieuse que j'adorais et avais dans ma poche, faisait des petites pièces de vers pour les jours de naissance de ces deux vieux singes MM. de Jouy et Arnault et de l'effroyable Mme Davilliers. Voilà ce que je n'ai jamais fait, mais aussi je n'ai pas fait Le roi d' Yvetot, Le Sénateur, La Grand'mère.

M. de Béranger, content d'avoir acquis en flattant ces magots, le titre de grand poète (d'ailleurs si mérité) a dédaigné de flatter le gouvernement de Louis-Philippe auquel tant de libéraux se sont vendus.


CHAPITRE 9

MAIS il faut revenir à un petit jardin de la rue Caumartin. Là, chaque soir en été, nous attendaient de bonnes bouteilles de bière bien fraîche, à nous versée par une grande et belle femme, Mme Romanée, femme séparée d'un imprimeur fripon et maîtresse de Maisonnette, qui l'avait achetée, dudit mari, deux ou trois mille francs.

Là nous allions souvent, Lussinge et moi. Le soir, nous rencontrions, sur le boulevard, M. Darbelles, homme de six pieds, notre ami d'enfance, mais bien ennuyeux. Il nous parlait du cours de Gebelin et voulait avancer par la science. Il a été plus heureux d'une autre façon, puisqu'il est ministre aujourd'hui. Il allait voir sa mère rue Caumartin pour nous débarrasser de lui, nous entrions chez Maisonnette.

Je commençais, cet été-là, à renaître un peu aux idées de ce monde. Je parvenais à ne plus penser à Milan pendant cinq ou six heures de suite le réveil, seul, était


encore amer pour moi. Quelquefois je restais dans mon lit, occupé à broyer du noir. J'écoutais donc dans la bouche de Maisonnette la description de la manière dont le pouvoir, seule chose réelle, était distribué à Paris, alors, en 1821. En arrivant dans une ville, je demande toujours 1° quelles sont les douze plus jolies femmes quels sont les douze hommes les plus riches 3° quel est l'homme qui peut me faire pendre.

Maisonnette répondait assez bien à mes questions. L'étonnement pour moi, c'est qu'il fût de bonne foi dans son amour pour le mot de Roi. Quel mot pour un Français me disait-il avec enthousiasme et ses petits yeux noirs et égarés se levant au ciel, que ce mot Le Roi

Maisonnette était professeur de rhétorique en 1811, il donna spontanément congé à ses élèves le jour de la naissance du roi de Rome. En 1815, il fit un pamphlet en faveur des Bourbons. M. Decazes le lut, l'appela et le fit écrivain politique avec six mille francs. Aujourd'hui, Maisonnette est bien commode pour un premier ministre, il sait parfaitement et sûrement, comme un dictionnaire, tous les petits faits, tous les dessous de cartes des intrigues politiques de Paris de 1815 à 1832.


Je ne voyais pas ce mérite qu'il faut interroger pour le voir. Je n'apercevais que cette incroyable manière de raisonner. Je me disais De qui se moque-t-on ici ? Est-ce de moi ? Mais à quoi bon ? Est-ce de Lussinge ? Est-ce de ce pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son nez retroussé ? Ce jeune homme avait quelque chose d'effronté et d'extrêmement déplaisant. Ses yeux, petits et sans expression, avaient un air toujours le même et cet air était méchant.

Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur, mais je suis sûr de ses talents c'est M. le comte Gazul, aujourd'hui si connu, et dont une lettre reçue la semaine passée m'a rendu heureux pendant deux jours 1. II devait avoir dix-huit ans, étant né, ce me semble, en 1804. Je croirais assez, avec Buffon, que nous tenons beaucoup de nos mères, toute plaisanterie à part sur l'incertitude paternelle, incertitude qui est bien rare pour le premier enfant.

Cette théorie me semble confirmée par le comte Gazul. Sa mère a beaucoup d'esprit français et une raison supérieure. 1. Made 14 pages le 2 juillet de 5 à 7. Je n'aurais pas pu travailler ainsi à un ouvrage d'imagination comme Le Rouge et Le Noir.


Comme son fils, elle me semble susceptible d'attendrissement une fois par an. Je trouve la sensation du sec dans la plupart des ouvrages de M. Gazul, mais j'escompte sur l'avenir.

Dans le temps du joli petit jardin de la rue Caumartin, Gazul était l'élève de rhétorique du plus abominable maître. Le mot abominable est bien étonné de se voir accolé au nom de Maisonnette, le meilleur des êtres. Mais tel était son goût dans les arts le faux, le brillant, le vandevillique avant tout.

Il était élève de M. Luce de Lancival que j'ai connu dans ma première jeunesse chez M. de Maisonneuve, qui n'imprimait pas ses tragédies, quoiqu'elles eussent rencontré le succès. Ce brave homme me rendit le grand service de dire que j'aurais un .esprit supérieur.

Vous voulez dire un orgueil supérieur, dit en riant Martial Daru, qui me croyait presque stupide. Mais je lui pardonnais tout, il me menait chez Clotilde, alors la première danseuse de l'Opéra. Quelquefois quels jours pour moi je me trouvais dans sa loge à l'Opéra et devant moi, quatrième, elle s'habillait et se déshabillait. Quel moment pour un provincial Luce de Lancival avait une jambe de bois et de la gentillesse du reste, il eût


mis un calembour dans une tragédie. Je me figure que c'est ainsi que Dorat devait penser dans les arts. Je trouve le mot juste, c'est un berger de Boucher. Peut-être, en 1860, y aura-t-il encore des tableaux de Boucher au Musée.

Maisonnette avait été l'élève de Luce, et Gazul est l'élève de Maisonnette. C'est ainsi qu'Annibal Carrache est élève du flamand Calcar.

Outre sa passion prodigieuse autant que sincère pour le ministre régnant et sa bravoure, Maisonnette avait une autre qualité qui me plaît il recevait vingtdeux mille francs du ministre pour prouver aux Français que les Bourbons étaient adorables, et il en mangeait trente. Après avoir écrit quelquefois douze heures de suite, pour persuader les Français, Maisonnette allait voir une femme honnête du peuple à laquelle il offrait cinq cents francs. Il était laid, petit, mais il avait un feu tellement espagnol, qu'après trois visites, ces dames oubliaient sa singulière figure pour ne plus voir que la sublimité du billet de cinq cents francs. Il faut que j'ajoute quelque chose pour l'œil d'une femme honnête et sage, si jamais un tel oeil s'arrête sur ces pages D'abord cinq cents francs en 1822, c'est comme mille en 1872. Ensuite, une char-


mante marchande de cachets m'avoua qu'avant le billet de cinq cents francs de Maisonnette, elle n'avait jamais eu à elle un double napoléon.

Les gens riches sont bien injustes et bien comiques lorsqu'ils se font juges dédaigneux de tous les péchés et crimes commis pour de l'argent. Voyez les effroyables bassesses et les dix ans de soins qu'ils se donnent à la cour pour un portefeuille. Voyez la vie de M. le duc Decazes depuis sa chute en 1820, après l'action de Louvel, jusqu'à ce jour.

Me voici donc en 1822, passant trois soirées par semaine à l'Opéra-Bouffe et une ou deux chez Maisonnette, rue Caumartin. Quand j'ai eu du chagrin, la soirée a toujours été le moment difficile de ma vie. Les jours d'Opéra, de minuit à deux heures, j'étais chez Mme Pasta avec Lussinge, Michevaux, Fiori, etc.

Je faillis à avoir un duel avec un homme fort gai et fort brave qui voulait que je le présentasse chez Mme Pasta. C'est l'aimable Edouard Edwards, cet Anglais, le seul de sa race qui eût l'habitude de faire de la gaieté, mon compagnon de voyage en Angleterre, celui qui, à Londres, voulait se battre pour moi.

Vous n'avez pas oublié qu'il m'avait averti d'une vilaine faute de n'avoir pas


pris assez garde à une insinuation offensante d'une espèce de paysan, capitaine d'un bateau à Calais.

Je déclinai de le présenter. C'était le soir et déjà alors, ce pauvre Edouard, à neuf heures du soir, n'était plus l'homme du matin.

Savez-vous, mon cher B. me dit-il, qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être offensé, Savez-vous, mon cher Edwards, que j'ai autant d'orgueil que vous et que votre franchise m'est fort indifférente, etc. Cela alla fort loin je tire fort bien, je casse neuf poupées sur douze. (M. Prosper Mérimée l'a vu au tir du Luxembourg.) Edwards tirait bien aussi, peut-être un peu moins bien.

Enfin cette querelle augmenta notre amitié. Je m'en souviens parce que, avec une étourderie bien digne de moi, je lui demandais le lendemain ou le surlendemain au plus tard, de me présenter au fameux docteur Edwards, son frère, dont on parlait beaucoup en 1822. Il tuait mille grenouilles par mois et allait, dit-on, découvrir comment nous respirons et un remède pour les maladies de poitrine des jolies femmes. Vous savez que le froid, au sortir du bal, tue chaque année, à Paris, onze cents jeunes femmes. J'ai vu le chiffre officiel.


Or le savant, sage, tranquille, appliqué, docteur Edwards, avait en fort petite recommandation les amis de son frère Edouard. D'abord le docteur avait seize frères et mon ami était le plus mauvais sujet de tous. C'est à cause de son ton trop gai et de son amour passionné pour la plus mauvaise plaisanterie, qu'il ne voulait pas laisser perdre si elle lui venait, que je n'avais pas voulu le mener chez Mme Pasta. Il avait une grosse tête, de beaux yeux divagues et les plus jolis cheveux blonds que j'ai vus. Sans cette diable de manie de vouloir avoir autant d'esprit qu'un Français, il eût été fort aimable, et il n'eût tenu qu'à lui d'avoir les plus beaux succès auprès des femmes comme je le dirai en parlant d'Eugeny, mais elle est encore si jeune que peutêtre il est mal d'en parler dans ce bavardage qui peut être imprimé dix ans après ma mort. Si je mets vingt, toutes les nuances de la vie seront changées, le lecteur ne verra plus que les masses. Et où diable sont les masses dans ces jeux de ma plume ? C'est une chose à examiner.

Je crois [que] pour se venger noblement, car il avait l'âme noble quand elle n'était pas offusquée par cinquante verres d'eaude-vie, Edwards travailla beaucoup pour


obtenir la permission de me présenter au docteur.

Je trouvai un petit salon archi-bourgeois une femme du plus grand mérite qui parlait morale et que je pris pour une quakeress et enfin dans le docteur un homme du plus rare mérite caché dans un petit corps malingre duquel la vie avait l'air de s'échapper. On n'y voyait pas dans ce salon (rue du Helder, 12). On m'y reçut fraîchement.

Quelle diable d'idée de m'y faire présenter Ce fut un caprice imprévu, une folie. Au fond, si je désirais quelque chose, c'était de connaître les hommes. Tous les mois, peut-être je retrouvais cette idée, mais il fallait que les goûts, les passions, les courtes folies qui remplissaient ma vie, laissassent tranquille la surface de l'eau pour que cette image pût y apparaître. Je me disais alors, je ne suis pas comme. comme. des fats de ma connaissance. Je ne choisis pas mes amis. Je prends au hasard ce que le sort place sur ma route.

Cette phrase a fait mon orgueil pendant dix ans.

II m'a fallu trois années de soins pour vaincre la répugnance et la frayeur que j'inspirais dans le salon de Mme Edwards. On me prenait pour un Don Juan (voir


Mozart et Molière), pour un monstre de séduction et d'esprit infernal. Certainement, il ne m'en eût pas coûté davantage pour me faire supporter dans le salon de Mme de Talaru, ou de Mme de Duras, ou de Mme de Brogliequi admettait tout couramment des bourgeois, ou de Mme Guizot que j'aimais (je parle de Mlle Pauline de Meulan), ou même dans le salon de Mme Récamier.

Mais, en 1822, je n'avais pas compris toute l'importance de la réponse à cette question sur un homme qui imprime un livre qu'on lit Quel homme est-ce ? J'ai été sauvé du mépris par cette réponse Il va beaucoup chez Mme de Tracy. La société de 1829 a besoin de mépriser l'homme à qui, à tort ou à raison, elle accorde quelque esprit dans ses livres. Elle a peur, elle n'est plus juge impartial. Qu'eût-ce été si l'on avait répondu Il va beaucoup chez Mme de Duras (Mlle de Kersaint).

Hé bien même aujourd'hui, où je sais l'importance de ces réponses, à cause de cette importance même, je laisserais le salon à la mode. (Je viens de déserter le salon de lady Holye. en 1832.)

Je fus fidèle au salon du docteur Edwards, qui n'était point aimable, comme on l'est à une maîtresse laide, parce que


je pouvais le laisser chaque mercredi (c'était le jour de Mme Edwards). Je me soumettrais à tout par le caprice du moment si l'on me dit la veille Demain il faudra vous soumettre à tel moment d'ennui, mon imagination en fait un monstre, et je me jetterais par la fenêtre plutôt que de me laisser mener dans un salon ennuyeux.

Chez Mme Edwards, je connus M. Stritch, anglais impassible et triste, parfaitement honnête, victime de l'Amirauté, car il était Irlandais et avocat, et cependant défendant, comme faisant partie de son honneur, les préjugés semés et cultivés dans les têtes anglaises par l'aristocratie. J'ai retrouvé cette singulière absurdité mêlée avec la plus haute honnêteté, la plus parfaite délicatesse, chez M. Rogers, près Birmingham (chez qui je passai quelque temps en août 1826). Ce caractère est fort commun en Angleterre. Pour les idées semées et cultivées par l'intérêt de l'aristocratie, on peut dire, ce qui n'est pas peu, que l'Anglais manque de logique presque autant qu'un Allemand. La logique de l'Anglais, si admirable en finance et dans tout ce qui tient à un art qui produit de l'argent à la fin de chaque semaine, devient confuse dès qu'on s'élève à des sujets un peu abstraits et qui direc-


tement ne produisent pas de l'argent. Ils sont devenus imbéciles dans les raisonnements relatifs à la haute littérature par le même mécanisme qui donne des imbéciles à la diplomatie of the King of French,on ne choisit que dans un fort petit nombre d'hommes. Tel homme fait pour raisonner sur le génie de Shakespeare et de Cervantes (grands hommes morts le même jour, 16 avril 1616, je crois), est marchand de fil de coton à Manchester. Il se reprocherait comme perte de temps d'ouvrir un livre non directement relatif au coton, et à son exportation en Allemagne, quand il est filé, etc., etc.

De même le King of French ne choisit ses diplomates que parmi les jeunes gens de grande naissance ou de haute fortune. II faut chercher la valeur là où s'est formé M.Thiers (vendu en 1830). Il est fils d'un petit bourgeois d'Aix en Provence. Arrivé à l'été de 1822, un an ou à peu près après mon départ de Milan, je ne songeais que rarement à m'esquiver volontairement de ce monde. Ma vie se remplissait peu à peu, non pas de choses agréables, mais enfin de choses quelconques qui s'interposaient entre moi et le dernier bonheur qui avait fait l'objet de mon culte. J'avais deux plaisirs fort innocents 1° Bavarder après déjeuner en promenant


avec Lussinge ou quelque homme de ma connaissance j'en avais huit ou dix, tous. comme à l'ordinaire, donnés par le hasard 2° quand il faisait chaud, aller lire les journaux anglais dans le jardin de Galigliani. Là je relus avec délices quatre ou cinq romans de Walter Scott. Le premier, celui où se trouvent Henry Morton et le sergent Boswell (Old Mortality, je crois) me rappelait les souvenirs si vifs pour moi de Volterre. Je l'avais souvent ouvert par hasard, attendant Métilde à Florence, dans le cabinet littéraire de Molini sur l'Arno. Je le lus comme souvenir de 1818. J'eus de longues disputes avec Lussinge. Je soutenais qu'un grand tiers du mérite de sir Walter Scott était dû à un secrétaire qui lui ébauchait les descriptions de paysage en présence de la nature. Je le trouvais comme je le trouve, faible en peinture de passion, en connaissance du cœur humain. La postérité confirmerat-elle le jugement des contemporains qui place le Baronnet Ultra immédiatement après Shakespeare.

Moi j'ai en horreur sa personne et j'ai plusieurs fois refusé de le voir (à Paris, par M. de Mirbel, à Naples en 1832, à Rome (idem).

Fox lui donna une place de cinquante ou cent mille francs et il est parti de là


pour calomnier adroitement lord Byron, qui profita de cette haute leçon d'hypocrisie voir la lettre que lord Byron m'écrivit en 18231.

Avez-vous jamais vu, lecteur bénévole, un ver à soie qui a mangé assez de feuille de mûrier ? La comparaison n'est pas noble, mais elle est si juste Cette laide bête ne veut plus manger, elle a besoin de grimper et de faire sa prison de soie. Tel est l'animal nommé écrivain. Pour qui a goûté de la profonde occupation d'écrire, lire n'est plus qu'un plaisir secondaire. Tant de fois je croyais être à deux heures, je regardais ma pendule il était six heures et demie. Voilà ma seule excuse pour avoir noirci tant de papier.

La santé morale me revenant, dans l'été de 1822, je songeais à faire imprimer un livre intitulé l'Amour, écrit au crayon à Milan en me promenant et songeant à Métilde.

Je comptais le refaire à Paris et il en a grand besoin. Songer un peu profondément à ces sortes de choses me rendait trop triste. C'était passer la main violemment sur une blessure à peine cicatrisée. Je transcrivis à l'encre ce qui était encore au crayon.

1. Le 29 mal 1823 (Note de Colomb.)


Mon ami Edwards me trouva un libraire (M. Mongie) qui ne me donna rien de mon manuscrit et me promit la moitié du bénéfice, si jamais il y en avait.

Aujourd'hui que le hasard m'a donné des galons, je reçois des lettres de libraires à moi inconnus (juin 1832, de M. Thievoz, je crois) qui m'offrent de payer comptant des manuscrits. Je ne me doutais pas de tout le mécanisme de la basse littérature. Cela m'a fait horreur et m'eût dégoûté d'écrire. Les intrigues de M. Hugo (voir Gazette des Tribunaux de 1831, je crois, son procès avec la librairie Bossan ou Placan), les manœuvres de M. de Chateaubriand, les courses de Béranger, mais elles sont justifiables. Ce grand poète avait été destitué par les Bourbons de sa place de 1800 francs au ministère de l'Intérieur. (3 vers de Monti.)

La bêtise des Bourbons paraît dans tout son jour. S'ils n'eussent pas bassement destitué ce pauvre commis pour une chanson gaie bien plus que méchante, ce grand poète n'eût pas cultivé son talent et ne fût pas devenu un des plus puissants leviers qui a chassé les Bourbons. Il a formulé gaiement le mépris des Français pour ce trône pourri. C'est ainsi que les appelait la reine d'Espagne, morte à Rome, l'amie du prince de La Paix.


Le hasard me fit connaître cette Cour, mais écrire autre chose que l'analyse du cœur humain m'ennuie. Si le hasard m'avait donné un secrétaire, j'aurais été une autre espèce d'auteur.

Nous avons bien assez de celle-ci, dit l'avocat du diable.

Cette vieille reine avait amené d'Espagne à Rome un vieux confesseur. Ce confesseur entretenait la belle-fille du cuisinier de l'Académie de France. Cet Espagnol fort vieux et encore vert galant, eut l'imprudence de dire (ici je ne puis donner des détails plaisants, les masques vivent) de dire enfin que Ferdinand VII était le fils d'un tel et non de Charles IV c'était là un des grands péchés de la vieille reine. Elle était morte. Un espion sut le propos du prêtre. Ferdinand l'a fait enlever à Rome et cependant, au lieu de lui faire donner du poison, une contre-intrigue que j'ignore a fait jeter ce vieillard aux Présides.

Oserai-je dire qu'elle était la maladie de cette vieille reine remplie de bon sens ? (Je le sus à Rome en 1817 ou 1824.) C'était une suite de galanteries si mal guéries qu'elle ne pouvait tomber sans se casser un os. La pauvre femme, étant reine, avait honte de ces accidents fréquents et n'osait se faire bien guérir. Je trouvai le


même genre de malheur à la Cour de Napoléon en 1811. Je connaissais hélas beaucoup l'excellent Cuillerier (l'oncle, le père, le vieux en un mot le jeune m'a l'air d'un fou). Je lui menai trois dames, à deux desquelles je bandai les yeux (rue de l'Odéon 26).

Il me dit' deux jours après qu'elles avaient la fièvre (effet de la vergogne et non de la maladie). Ce parfaitement galant homme ne leva jamais les yeux pour les regarder.

Il est toujours heureux pour la race des Bourbons d'être débarrassée d'un monstre comme Ferdinand VII. M. le duc de Laval, parfaitement honnête homme, mais noble et duc (ce qui fait deux maladies mentales) s'honorait en me parlant de l'amitié de Ferdinand VII. Et cependant il avait été trois ans ambassadeur à sa. cour.

Cela rappelle la haine profonde de Louis XVI pour Franklin. Ce prince trouva une manière vraiment bourbonnique de se venger il ut peindre la figure du vénérable vieillard au fond d'un pot de chambre de porcelaine.

Mme Campan nous racontait cela chez Mme Cardon (rue de Lille, au coin de la rue de Bellechasse), après le 18 Brumaire. Les mémoires d'alors, qu'on lisait chez Mme Cardon, étaient bien opposés à la


rapsodie larmoyante qui attendrit les jeunes femmes les plus distinguées du faubourg Saint-Honoré (ce qui a désenchanté l'une d'elles à mes faibles yeux, vers 1827).


CHAPITRE 10

E voilà donc avec une occupation pendant l'été de 1822. Corriger les épreuves de l'Amour imprimé in-12, sur du mauvais papier. M. Mongie me jura avec indignation qu'on l'avait trompé sur la qualité du papier. Je ne connaissais pas les libraires en 1822. Je n'avais jamais eu affaire qu'à M. Firmin Didot, auquel je payais tout papier d'après son tarif. M. Mongie faisait des gorges chaudes de mon imbécillité.

Ah celui-là n'esl pas ficelle disait-il en pâmant de rire et en me comparant aux Ancelot, aux Vitet, aux. et autres auteurs de métier.

bien j'ai découvert par la suite que M. Mongie était de bien loin le libraire le plus honnête homme. Que dirai-je de mon ami, M. Sautelet, jeune avocat, mon ami avant qu'il ne fut libraire ?

Mais le pauvre diable s'est tué de chagrin de se voir délaissé par une veuve riche, nommée Mme Bonnet ou Bourdet, quelque nom noble de ce genre et qui lui


préférait un jeune pair de France (cela commençait à être un son bien séduisant en 1828). Cet heureux pair était, je crois, M. Pérignon, qui avait eu mon amie, Mlle Vigano, la fille du grand homme (en 1820, je crois).

C'était une chose bien dangereuse pour moi, que de corriger les épreuves d'un livre qui me rappelait tant de nuances de sentiments que j'avais éprouvés en Italie. J'eus la faiblesse de prendre une chambre à Montmorency. J'y allais le soir en deux heures par la diligence de la rue SaintDenis. Au milieu des bois, surtout à gauche de la Sablonnière en montant, je corrigeais mes épreuves. Je faillis devenir fou. Les folles idées de retourner à Milan, que j'avais si souvent repoussées, me revenaient avec une force étonnante. Je ne sais comment je fis pour résister. La force de la passion qui fait qu'on ne regarde qu'une seule chose, ôte tout souvenir à la distance où je me trouve de ces temps-là. Je ne me rappelle distinctement que la forme des arbres de cette partie du bois de Montmorency.

Ce qu'on appelle la vallée de Montmorency n'est qu'un promontoire qui s'avance vers la vallée de la Seine et directement sur le dôme des Invalides.

Quand Lanfranc peignait une coupole


à cent cinquante pieds de hauteur, il outrait certains traits. L'aria depinge (l'air se charge de peindre), disait-il.

De même comme on sera bien plus

détrompé des Kings, des nobles et des prê-

tres vers 1870 qu'aujourd'hui, il me vient

la tentation d'outrer certains traits contre

cette vermine de l'espèce humaine. Mais

j'y résiste, ce serait être infidèle à la vérité,

Infidèle à sa couche.

Cymbeline


Seulement que n'ai-je un secrétaire pour pouvoir dicter des faits, des anecdotes et non pas des raisonnements sur ces trois choses. Mais ayant écrit vingt-sept pages aujourd'hui, je suis trop fatigué pour détailler les anecdotes qui assiègent ma mémoire.

4 juillet.

J'allais assez souvent corriger les épreuves de l'Amour dans le parc de Mme Doligny, à Corbeil. Là, je pouvais éviter les rêveries tristes à peine mon travail terminé je rentrais au salon. Je fus bien près de rencontrer le bonheur de 1824. En pensant à la France durant les six ou sept ans que j'ai passés à Milan, espérant bien ne jamais revoir Paris, sali par les Bourbons, ni la France, je me disais une seule femme m'eût fait pardonner à ce pays-là, la comtesse Fanny Bertois. Je l'aimai en 1824. Nous pensions l'un à l'autre depuis que je l'avais vue les pieds nus en 1814, le lendemain de la bataille de Montmirail ou de Champaubert, entrant à six heures du matin chez sa mère, la M. de N., pour demander des nouvelles de l'affaire.


Eh bien Mme Bertois était à la campagne chez Mme Doligny, son amie. Quand enfin je me déterminais à produire ma maussaderie chez Mme Doligny, elle me dit Mme Bertois vous a attendu. Elle ne m'a quittée qu'avant-hier à cause d'un événement affreux elle vient de perdre une de ses charmantes filles.

Dans la bouche d'une femme aussi sensée que Mme Doligny, ces paroles avaient une grande portée. En 1814, elle m'avait dit Mme Bertois sent tout ce que vous valez.

En 1823 ou 22, Mme Bertois avait la bonté de m'aimer un peu. Mme Doligny lui dit un jour « Vos yeux s'arrêtent sur Beyle; s'il avait la taille plus élancée, il y a longtemps qu'il vous aurait dit qu'il vous aime. »

Cela n'était pas exact. Ma mélancolie regardait avec plaisir les yeux si beaux de Mme Bertois. Dans ma stupidité, je n'allais pas plus loin. Je ne disais pas pourquoi cette jeune femme me regardet-elle ? J'oubliais tout à fait les excellentes leçons d'amour que m'avait jadis données mon oncle Gagnon et mon ami et protecteur Martial Daru.

Mon oncle Gagnon né à Grenoble vers 1765 était réellement un homme charmant. Sa conversation qui était pour les


hommes comme un roman emphatique et élégant était délicieuse pour les femmes. Il était toujours plaisant, délicat, rempli de ces phrases qui veulent tout dire si l'on veut. Il n'avait point cette gaieté qui fait peur qui est devenue mon lot. Il était difficile d'être plus joli et moins raisonnable que mon oncle Gagnon. Aussi n'a-t-il pas poussé loin sa fortune du côté des hommes. Les jeunes gens l'enviaient sans pouvoir l'imiter. Les gens mûrs, comme on dit à Grenoble, le trouvaient léger. Ce mot suffit pour tuer une réputation. Mon oncle quoique fort ultra, comme toute ma famille en 1815, ayant même émigré vers 1792, n'a jamais pu sous Louis XVIII être conseiller à la cour royale de Grenoble et cela quand on remplissait cette cour de coquins comme Faure, le notaire, etc., etc., et de gens qui se vantaient de n'avoir jamais lu l'abominable Code civil de la révolution. En revanche mon oncle a eu exactement toutes les jolies femmes qui, vers 1788, faisaient de Grenoble l'une des plus agréables villes de province. Le célèbre Laclos que je connus, vieux général d'artillerie, dans la loge de l'état-major à Milan et auquel je fis la cour à cause des Liaisons dangereuses, apprenant de moi que j'étais de Grenoble, s'aftendrii. Mon oncle donc quand il me vit partir


pour l'école polytechnique en novembre 1799 me prit à part pour me donner deux louis que je refusai, ce qui lui fit plaisir sans doute, car il avait toujours deux ou trois appartements en ville et peu d'argent. Après quoi prenant un air paterne qui m'attendrit car il avait des yeux admirables, de ces grands yeux qui louchent un peu à la moindre émotion

Mon ami, me dit-il, tu te crois une bonne tête, tu es rempli d'un orgueil insupportable à cause de tes succès dans les écoles de mathématiques, mais tout cela n'est rien. On n'avance dans le monde que par les femmes. Or tu es laid, mais on ne te reprochera jamais ta laideur parce que tu as de la physionomie. Tes maîtresses te quitteront or, rappelle-toi ceci dans le moment où l'on est quitté rien de plus facile que d'accrocher un ridicule. Après quoi un homme n'est plus bon à donner aux chiens aux yeux des autres femmes du pays. Dans les vingtquatre heures où l'on t'aura quitté, fais une déclaration à une femme faute de mieux, fais une déclaration à une femme de chambre.

Sur quoi il m'embrassa et je montai dans le courrier de Lyon. Heureux si je me fusse souvenu des avis de ce grand tacticien Que de succès manqués Que


d'humiliations reçues! Mais si j'eusse été habile, je serais dégoûté des femmes jusqu'à la nausée, et par conséquent de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM. de la Rosière et Perrochin. Ils sont secs, dégoûtés du monde, philosophes. Au lieu de cela, dans tout ce qui touche aux femmes, j'ai eu le bonheur d'être dupe comme à vingt-cinq ans.

C'est ce qui fait que je ne me brûlerai jamais la cervelle par dégoût de tout, par ennui de la vie. Dans la carrière littéraire je vois encore une foule de choses à faire. J'ai des travaux possibles, de quoi occuper dix vies. La difficulté dans ce moment-ci, 1832, est de m'habituer à n'être pas distrait par l'action de tirer une traite de 20.000 francs sur M. le caissier des dépenses centrales du Trésor à Paris.


CHAPITRE 11

4 juillet 1832.

JE ne sais qui me mena chez M. de l'Etang. Il s'était fait donner, ce me semble, un exemplaire de l'Hisloire de la peinture en Italie, sous prétexte d'un rendu compte dans le Lycée, un de ces journaux éphémères qu'avait créés à Paris le succès de l'Edinburgh Review. Il désira me connaître.

En Angleterre, l'aristocratie méprise les lettres. A Paris, c'est une chose trop importante. Il est impossible pour des Français habitant Paris de dire la vérité sur les ouvrages d'autres Français habitant Paris.

Je me suis fait huit ou dix ennemis mortels pour avoir dit aux rédacteurs du Globe, en forme de conseil, et parlant à eux-mêmes, que le Globe avait le ton un peu trop puritain et manquait peut-être un peu d'esprit.

Un journal littéraire et consciencieux comme le fut l'Edinburgh Review n'est


possible qu'autant qu'il sera imprimé à Genève, et dirigé là-bas, par une tête de négociant capable de secret. Le directeur ferait tous les ans un voyage à Paris, et recevrait à Genève les articles pour le journal du mois. Il choisirait, payerait bien (200 francs par feuille d'impression) et ne nommerait jamais ses rédacteurs. On me mena donc chez M. de l'Etang, un dimanche à deux heures. C'est à cette heure incommode qu'il recevait. Il fallait monter quatre-vingt-quinze marches, car il tenait son académie au sixième étage d'une maison qui lui appartenait à lui et à ses sœurs, rue Gaillon. De ses petites fenêtres, on ne voyait qu'une forêt de cheminées en plâtre noirâtre. C'est pour moi une des vues les plus laides, mais les quatre petites chambres qu'habitait M. de l'Etang étaient ornées de gravures et d'objets d'art curieux et agréables. Il y avait un superbe portrait du cardinal de Richelieu que je regardais souvent. A côté, était la grosse figure lourde, pesante, niaise de Racine. C'était avant d'être aussi gras que ce grand poète avait éprouvé les sentiments dont le souvenir est indispensable pour faire Andromaque et Phèdre.

Je trouvai chez M. de l'Etang, devant un petit mauvais feu, car ce fut, ce me


semble, en février 1822 qu'on m'y mena, huit ou dix personnes qui parlaient de tout. Je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu'il y parût, dirigeait la discussion de façon à ce qu'on ne parlât jamais trois à la fois ou que l'on n'arrivât pas à de tristes moments de silence.

Je ne saurais exprimer trop d'estime pour cette société. Je n'ai jamais rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable. Je fus frappé le premier jour, et vingt fois peut-être pendant les trois ou quatre ans qu'elle a duré, je me suis surpris à faire le même acte d admiration.

Une telle société n'est possible que dans la patrie de Voltaire, de Molière, de Courier. Elle est impossible en Angleterre, car, chez M. de l'Etang, on se serait moqué d'un duc comme d un autre, et plus que d'un autre, s'il eût été ridicule.

L'Allemagne ne pourrait la fournir, on y est trop accoutumé à croire avec enthousiasme la niaiserie philosophique à la mode (les Anges de M. Ancillon). D'ailleurs, hors de leur enthousiasme, les Allemands sont trop bêtes.

Les Italiens auraient disserté, chacun y eût gardé la parole pendant vingt minutes


et fût resté l'ennemi mortel de son antagoniste dans la discussion. A la troisième séance, on eût fait des sonnets satiriques les uns contre les autres.

Car la discussion y était ferme et franche sur tout et avec tous. On était poli chez M. de l'Etang, mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire qu'il protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante.

Je trouvai là M. de l'Etang, MM. Albert Stapfer, J.-J. Ampère, Sautelet, de Lussinge.

M. de l'Etang est un caractère dans le genre du bon vicaire de Wakefield. Il faudrait, pour en donner une idée, toutes les demi-teintes de Goldsmith ou d'Addison.

D'abord il est fort laid il a surtout, chose rare à Paris, le front ignoble et bas, il est bien fait et assez grand.

Il a toutes les petitesses d'un bourgeois. S'il achète pour trente-six francs une douzaine de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures après il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour aucun prix on ne pourrait en trouver de semblables à Paris.


NOTICES SUR H. BEYLE



NOTICES SUR M. BEYLE PAR LUI-MÊME

Henri Beyle, né à Grenoble en 1783, vient de mourir à. (le. octobre 1820). Après avoir étudié les mathématiques, il fut quelque temps officier dans le 6e régiment des dragons (1800-1801-1802). Il y eut une courte paix, il suivit à Paris une femme qu'il aimait et donna sa démission, ce qui irrita beaucoup ses protecteurs. Après avoir suivi à Marseille une actrice qui y allait remplir les premiers rôles tragiques, il rentra dans les affaires en 1806, comme adjoint aux commissaires 'des guerres. Il vit l'Allemagne, en cette qualité, il assista à l'entrée triomphante de Napoléon à Berlin, qui le frappa beaucoup. Étant parent de M. Daru, ministre de l'armée et la troisième personne après


Napoléon et le prince de Neufchâtel, M. B. vit de près plusieurs rouages de cette grande machine. Il fut employé à Brunswick en 1806, 1807 et 1808 et s'y distingua. Il étudia dans cette ville la langue et la philosophie allemande, en conçut assez de mépris pour Kant, Fichte, etc., hommes supérieurs qui n'ont fait que de savants châteaux de cartes.

M. B. revint à Paris en 1809, et fit la campagne de Vienne en 1809 et 1810. Au retour, il fut nommé auditeur au Conseil d'État et inspecteur général du mobilier de la Couronne. Il fut chargé en outre du Bau de la Hollande à l'administration de la liste civile de l'Empereur. Il connut lé duc de Frioul. En 1811, il fit un court voyage en Italie, pays qu'il aimait toujours depuis les trois ans qu'il y avait passés dans sa jeunesse. En 1812, il obtint, après beaucoup de difficultés de la part de M. de Champagny, duc de Cadore, intendant de la maison de l'Empereur, de faire la campagne de Russie. Il rejoignit le quartier général près d'Orcha le 14 août 1812. Il entra à Moscou le 14 septembre avec Napoléon et en partit le 16 octobre avec une mission. Il devait procurer quelque subsistance à l'armée, et c'est lui qui a donné à l'armée au retour. entre Orcha et Bobr, le seul morceau de


pain qu'elle ait reçu. M. Daru reconnut ce service au nom de l'empereur à Bobr. M. B. ne crut jamais dans cette retraite qu'il y eut de quoi pleurer.

Près du Kœnigsberg, comme il se sauvait des cosaques en passant le Frische Haff sur la glace, la glace se rompit sous son traîneau. Il était avec M. le Chier Marchant, commissaire des guerres (rue du Doyenné, 5). Comme on n'avouait pas même qu'on fût en retraite à cette armée impériale, il s'arrêta à Slangaud puis à Berlin qu'il vit se détacher de la France.

A mesure qu'il s'éloignait du danger, il en prit horreur et il arriva à Paris, navré de douleur. Le physique avait beaucoup de part à cet état. Un mois de bonne nourriture ou plutôt de nourriture suffisante le remirent. Son protecteur le força à faire la campagne de 1813. Il fut intendant à Sagan avec le plus honnête et le plus borné des généraux, M. le marquis, alors comte, de Latour-Maubourg. Il y tomba malade d'une espèce de fièvre pernicieuse. En huit jours, il fut réduit à une faiblesse extrême et il fallut cela pour qu'on lui permit de revenir en France. Il quitta sur le champ Paris et trouva la santé sur le lac de Côme. A peine de retour l'Empereur l'envoya en mission dans la 7e divi-


sion militaire avec un sénateur absolument sans énergie. Il y trouva le brave général Dessaix digne du grand homme dont il portait presque le nom et aussi libéral que lui. Mais le talent et l'ardent patriotisme du général Dessaix furent paralysés par l'égoïsme et la médiocrité incurable du général Marchant, qu'il fallut employer comme grand cordon de la Légion d'honneur, et étant du pays. On ne tira pas parti des admirables dispositions de Vizille et de beaucoup d'autres villages du Dauphiné.

M. Beyle demanda à aller voir les avantpostes à Genève. Il se convainquit de ce dont il se doutait, qu'il n'y avait rien de si facile que de prendre Genève. Voyant qu'on repoussait cette idée et craignant la trahison, il obtint la permission de revenir à Paris. Il trouva les cosaques à Orléans. Ce fut là qu'il désespéra de la patrie ou pour parler exactement qu'il vit que l'empire avait éclipsé la patrie. On était las de l'insolence des préfets et autres agents de Napoléon. Il arriva à Paris pour être témoin de la bataille de Montmartre et de l'imbécillité des ministres de Napoléon.

Il vit l'entrée du roi. Certains traits de M. de Blacas qu'il lut bientôt le firent penser aux Stuarts. Il refusa une place


superbe que M. Beugnot avait la bonté de lui offrir. Il se retira en Italie. Il y mena une vie heureuse jusqu'en 1821 puis l'arrestation des carbonari par une police imbécile l'obligea à quitter le pays, quoiqu'il ne fut pas carbonaro. La méchanceté et la méfiance des Italiens lui avaient fait repousser la participation aux secrets disant à ses amis comptez sur moi dans l'occasion.

En 1814, lorsqu'il jugea les Bourbons, il eut deux ou trois jours de noir. Pour le faire passer il prit un copiste et lui dicta une traduction corrigée de la vie de Haydn, Mozart et Métastase, d'après un ouvrage italien, un volume in-8°, 1814. En 1817, il imprima deux volumes de l'histoire de la peinture en Italie, et un petit voyage de trois cents pages en Italie.

La Peinlure n'ayant pas de succès il enferma dans une caisse les trois derniers volumes et s'arrangea pour qu'ils ne parussent qu'après sa mort.

En juillet 1819, passant par Bologne, il apprit la mort de son père. Il vint à Grenoble où il donne sa voix au plus honnête homme de France, au seul qui pût encore sauver la religion, à M. Henri Grégoire. Cela le mit encore plus mal avec la police de Milan. Son père devait, sui-


vant la voix commune, lui laisser 5 ou 6.000 francs de rente. il ne lui en laissa pas la moitié. Dès lors, M. Beyle chercha à diminuer ses besoins et y réussit. Il fit plusieurs ouvrages, entre autres 500 pages sur l'Amour qu'il n'imprima pas. En 1821 s'ennuyant mortellement de la comédie des manières françaises, il alla passer six semaines en Angleterre. L'amour a fait le bonheur et le malheur de sa vie. Mélanie, Thérèse, Gina et Léonore sont les noms qui l'ont occupé. Quoiqu'il ne fût rien moins que beau, il fut aimé quelquefois. Gina l'empêcha de revenir au retour de Napoléon qu'il sut le 6 mars. L'acte additionnel lui ôta tous ses regrets. Souvent triste à cause de ses passions du moment qui allaient mal, il adorait la gaieté. Il n'eut qu'un ennemi, ce fut Tr. Il pouvait s'en venger d'une manière atroce, il résista pour ne pas fâcher Léonore. La campagne de Russie lui laissa de violents maux de nerfs. Il adorait Shakespeare et avait une répugnance insurmontable pour Voltaire et Mme de Staël. Les lieux qu'il aimait le mieux sur la terre étaient le lac de Côme et Naples. Il adora la musique et fit une petite notice sur Rossini, pleine de sentiments vrais mais peut-être ridicules. Il aima tendrement sa sœur Pauline et


abhorra Grenoble, sa patrie, où il avait été élevé d'une manière atroce. Il n'aima aucun de ses parents. Il était amoureux de sa mère, qu'il perdit à sept ansl.

1. Voici la 'suscription de ce premier article, sur le verso du dernier feuillet, comme une lettre M. le chevalier Louis Crozet, Ingénieur des Ponts et Chaussées, à Grenoble (Isère) or, if dead, to M. de Mareste, hôtel de Bruxelles 45, rue de Richelieu, Paris. (Life of Dominique.) N. D. L. E.



II

Dimanche, 30 avril 1837,

Paris (hôtel Favard).

Il pleut à verse.

Je me souviens que Jules Janin me disait:

Ah quel bel article nons ferions sur vous si vous étiez mort 1

Afin d'échapper aux phrases, j'ai la fantaisie de faire moi-même cet article. Ne lisez ceci qu'après la mort de Beyle (Henri), né à Grenoble le 23 janvier 1783, mort à. le. 1. Ses parents avaient de l'aisance et appartenaient à la haute bourgeoisie. Son père, avocat au Parlement du Dauphiné, prenait le titre de noble dans les actes. Son grand-père était un médecin, homme d'esprit, ami ou du moins adorateur de Voltaire. 1. Paris, le 28 mats 1842. (Note de Colomb.)


M. Gagnon, c'était son nom, était le plus galant homme du monde, fort considéré à Grenoble, et à la tête de tous les projets d'amélioration. Le jeune Beyle vit couler le premier sang versé dans la Révolution Française, lors de la fameuse journée des Tuiles (17.). Le peuple se révoltait contre le gouvernement, et du haut des toits lançait des tuiles sur les soldats. Les parents du jeune B. étaient dévots et devinrent des aristocrates ardents, et lui patriote exagéré. Sa mère, femme d'esprit qui lisait le Dante, mourut fort jeune. M. Gagnon, inconsolable de la perte de cette fille chérie, se chargea de l'éducation de son seul fils. La famille avait des sentiments d'honneur et de fierté exagérés, elle communiqua cette façon de sentir au jeune homme. Parler d'argent, nommer même ce métal passait pour une bassesse, chez M. Gagnon, qui pouvait avoir 8 à 9 mille livres de rente, ce qui constituait un homme riche à Grenoble en 1789.

Le jeune Beyle prit cette ville dans une horreur qui dura jusqu'à sa mort c'est là qu'il a appris à connaître les hommes et leurs bassesses. Il désirait passionnément aller à Paris et y vivre en faisant des livres et des comédies. Son père lui déclara qu'il ne voulait pas la


perte de ses mœurs et qu'il ne verrait Paris qu'à 30 ans.

De 1796 à 1799, le jeune Beyle ne s'occupa que de mathématiques, il espérait entrer à l'Ecole polytechnique, et voir Paris. En 1799 il remporta le premier prix de mathématiques à l'école centrale (M. Dupuy, professeur) les 8 élèves qui remportèrent le second prix furent admis à l'Ecole polytechnique deux mois après. Le parti aristocrate attendait les Russes à Grenoble, ils s'écriaient

O Rus, quando ego te aspiciam

L'examinateur Louis Monge ne vint pas cette année. Tout allait à la diable à Paris.

Tous ces jeunes gens partirent pour Paris afin de subir leur examen à l'école même Beyle arriva à Paris le 10 novembre 1799, le lendemain du 18 brumaire, Napoléon venait de s'emparer du pouvoir. Beyle était recommandé à M. Daru, ancien secrétaire général de l'Intendance du Languedoc, homme grave et très ferme. Beyle lui déclara avec une force de caractère singulière pour son âge, qu'il ne voulait pas entrer à l'École polytechnique.

On fit l'expédition de Marengo, Beyle y fut, et M. Daru (depuis ministre de


l'empereur) le fit nommer sous-lieutenant au 6e régiment de dragons, en mai 1800. Il servit quelque temps, comme simple dragon. Il devint amoureux de Mme A. (Angela Pietragrua.)

Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire, et estimait fort l'art de donner un bon coup de sabre. Il fut blessé au pied d'un coup de pointe dans un duel. Il fut aide-de-camp du lieutenant-général Michaud il se distingua, il a un beau certificat de ce général (entre les mains de M. Colomb, ami intime dudit). Il était le plus heureux et probablement le plus fou des hommes, lorsque, à la paix, le ministre de la guerre ordonna que tous les aides de camp sous-lieutenants rentreraient à leur corps. Beyle rejoignit le 6e régiment à Savigliano en Piémont. Il fut malade d'ennui, puis blessé, obtint un congé, vint à Grenoble, fut amoureux, et, sans rien dire au ministre, suivit à Paris Mlle V. qu'il aimait. Le ministre se fâcha, B. donna sa démission, ce qui le brouilla avec M. Daru. Son père voulut le prendre par la famine.

B. plus fou que jamais, se mit à étudier pour devenir un grand homme. Il voyait une fois tous les quinze jours Mme A. le reste du temps, il vivait seul.


Sa vie se passa ainsi de 1803 à 1806, ne faisant confidence à personne de ses projets, et détestant la tyrannie de l'empereur qui volait la liberté à la France. M. Mante, ancien élève de l'École polytechnique, ami de Beyle, l'engagea dans une sorte de conspiration en faveur de Moreau (1804). Beyle travaillait douze heures par jour, il lisait Montaigne, Shakespeare, Montesquieu, et écrivait le jugement qu'il en portait. Je ne sais pourquoi il détestait et méprisait les littérateurs célèbres, en 1804, qu'il entrevoyait chez M. Daru. Beyle fut présenté à M. l'abbé Delille. Beyle méprisait Voltaire qu'il trouvait puéril, Mme de Staël qui lui semblait emphatique, Bossuet qui lui semblait de la blague sérieuse il adorait les fables de La Fontaine, Corneille et Montesquieu. En 1804, Beyle devint amoureux de Mlle Mélanie Guilbert (Mme de Baskoff) et la suivit à Marseille, après s'être brouillé avec Mad. qu'il a tant aimée depuis. Ce fut une vraie passion. Mlle M. G. ayant quitté le théâtre de Marseille, Beyle revint à Paris son père commençait à se ruiner et lui envoyait fort peu d'argent. Martial Daru, sous-inspecteur aux Revues, engagea Beyle à le suivre à l'armée, Beyle fut extrêmement contrarié et quitta les études. Le 14 ou 15 octobre 1806, Beyle vit la


bataille d'Iéna, le 26 il vit Napoléon entrer à Berlin. Beyle alla à Brunswick, en qualité d'élève commissaire des guerres. En 1808 il commença au petit palais de Richemonl (à 10 minutes de Brunswick) qu'il habitait en sa qualité d'intendant, une histoire de la guerre de la succession en Espagne. En 1809, il fit la campagne de Vienne, toujours comme élève commissaire des guerres, il y eut une maladie et y devint fort amoureux d'une femme aimable et bonne, ou plutôt excellente, avec laquelle il avait eu des relations autrefois.

B. fut nommé auditeur au Conseil d'Etat et inspecteur du mobilier de la couronne par la faveur du comte Daru. Il fit la campagne de Russie et se distingua par son sang-froid il apprit au retour que cette retraite avait été une chose terrible. Cinq cent cinquante mille hommes passèrent le Niemen cinquante mille, peut-être vingt-cinq mille le repassèrent. B. fit la campagne de Lutzen et fut intendant à Sagan en Silésie, sur le Bobr. L'excès de la fatigue lui donna une fièvre qui faillit finir le drame et que Gall guérit très bien à Paris. En 1813, B. fut envoyé dans la septième division militaire avec un sénateur imbécile. Napoléon expliqua longuement à B. ce qu'il fallait faire.


Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, B. eut l'esprit de comprendre qu'il n'y avait plus en France que de l'humiliation pour qui avait été à Moscou. Mme Beugnot lui offrit la place de directeur de 1 approvisionnement de Paris. Il refusa pour aller s'établir à Milan. L'horreur qu'il avait pour les Bourbons l'emportant sur l'amour il crut entrevoir de la hauteur à son égard dans Mme A. Il serait ridicule de raconter toutes les péripéties, comme disent les Italiens, qu'il dut à cette passion. Il fit imprimer la Vie de Haydn, Rome, Naples et Florence en 1817, enfin l'Histoire de la Peinlure. En 1817 il revint à Paris qui lui fit horreur; il alla voir Londres et revint à Milan. En 1821, il perdit son père qui avait négligé ses affaires (à Claix) pour faire celles des Bourbons (en qualité d'adjoint au maire de Grenoble) et s'était entièrement ruiné. En 1815, M. B. avait fait dire à son fils (par M. Félix Faure) qu'il lui laisserait 10.000 francs de rente, il lui en laissa 3.000 de capital. Par bonheur, B. avait 1.000 francs de rente, provenant de la dot de sa mère (Mlle Henriette Gagnon, morte à Grenoble vers 1790, et qu'il a toujours adorée et regrettée). A Milan, B. avait écrit au crayon l'Amour. B. malheureux de toutes façons, revint


à Paris en juillet 1821, il songeait sérieusement à en finir lorsqu'il crut voir que Mme de C. avait des yeux pour lui. Il ne voulait pas se rembarquer sur cette mer orageuse, il se jeta à corps perdu dans la querelle des romantiques, il fit imprimer Racine et Shakespeare, la Vie de Rosszni, les Promenades dans Rome, etc. Il fit deux voyages en Italie, alla un peu en Espagne jusqu'à Barcelone. La campagne d'Espagne ne permettait pas de passer plus loin.

Pendant qu'il était en Angleterre (en septembre 1826), il fut abandonné de cette dernière maîtresse C. elle aimait pendant six mois, elle l'avait aimé pendant deux ans. Il fut fort malheureux et retourna en Italie.

En 1829, il aima G. et passa la nuit chez elle, pour la garder, le 29 juillet. Il vit la révolution de 1830 de dessous les colonnes du Théâtre-Français. Les Suisses étaient au-dessous du chapelier Moizan. En septembre 1830, il fut nommé consul à Trieste; M. de Metternich était en colère à cause de Rome, Naples et Florence, il refusa l'exequatur. B. fut nommé consul à Civita-Vecchia. Il passait la moitié de l'année à Rome, il y perdait son temps, littérairement parlant, il y fit le Chasseur vert et rassembla des nouvelles telles que


Vittoria Accoramboni, Beairix Cenci, etc., 8 ou 10 volumes in-folio.

En mai 1836 il revint à Paris par un congé de M. Thiers qui imite les boutades de Napoléon. B. arrangea la Vie de Nap. du 9 novembre 1836, à juin 1837. (Je n'ai pas relu les pages qui précèdent, écrites de 4 à 6 le dimanche 30 avril, pluie abominable, à l'hôtel Favart, place des Italiens à Paris.)

B. a fait son épitaphe en 1821. Qui giace

Arrigo Beyle Milanese,

Visse, scrisse, amo

Se n'andiede di anni.

Nell 18.

Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, Le Corrège. Il aima passionnément V. M. A. Ange, M. C. et quoiqu'il ne fut rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales.

Il respecta un seul homme NAPOLÉON. Fin de cette notice non relue (afin de ne pas mentir).

(Au verso du dernier feuillet)

Notice sur Henry Beyle, à lire après sa mort, non avant.



APPENDICE

La présente édition du Divan, établie sur les manuscrits de Grenoble, offre une version sur beaucoup de points fort différente de celle qui l'a précédée et qui était due aux soins de Casimir Slryienski. Pour bien se rendre compte de toutes les variantes, de tous les mots ou passages ajoutés, de toutes les modifications de sens, il n'y a qu'd collationner les deux textes. On trouvera non seulement peu de pages, mais encore peu d'alinéas absolument identiques. Je ne pouvais toutefois entreprendre ici d'en dresser le relevé minutieux, complet, et mentionner toutes les virgules, prépositions, négations, adverbes ou adjectifs que mon texte retranche ou bien, beaucoup plus souvent, ajoute ci celui de Stryienski. Le lecleur curieux trouvera cependant ci-dessous la liste des changements les plus importants. Elle est encore assez longue pour que l'on puisse affirmer que la version du Divan est bien dans une cerlaine mesure une version nouvelle.

N. D. L. E.


ÉDITION STRYIENSKI P. 2 .je suppose que mes futurs lec- teurs.

P. 2: j'ai lu tous les livres qui ont pé- nétré dans ce pays. P. 3 Malgré les malheurs de mon ambition, je ne me crois point persécuté par eux.

P. 3 et 4 Je ne me connais point moi- même, et c'est ce qui, quelquefois, la nuit, quand j'y pense, me désole.

P. 5 .je dois commencer par un sujet si triste et si difficile que la sa- gesse me saisit déjà, j'ai presque envie de quitter la plume.

ÉDITION DU DIVAN P. 4: .je suppute que mes futurs lecteurs.

P. 5 .j'ai lu tous les livres amusants qui ont pénétré en ce pays.

P. 6 Malgré les malheurs de mon ambition je ne crois pas les hommes méchants, je ne me crois point persécuté par eux. P. 6 Je ne me connais point moimême, et c'est ce qui quelquefois, la nuit quand j'y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête ?

P. 8 .je dois commencer par un sujet si triste et si difficile que la paresse me saisit déjà, j'ai presque envie de jeter la plume.


ÉDITION STRYIENSKI P. 6 et cédant sous le poids du cheval.

P. 7 Telle était Métilde au milieu du salon.

P. 7 .occupé de moral, la description physique m'ennuie. P. 9 (fragment omis).

P. 9 .pour tâcher de penser aux maisons où j'allais.

P. 12 Par un grand bonheur, il évita.

P. 14 .de son humeur sombre et de la terrible peur.

ÉDITION DU DIVAN

P. 10 .et cédant

sous les pas du che-

val.

P. 11 Telle tu es,

Métilde, au milieu du

salon.

P. 11 .occupé

du moral, la descrip-

tion du physique

m'ennuie.

P. 13 Depuis

« Au bout de huit

jours. » jusqu'à

« Je me logeais à

Paris. »

P. 14 .pour tâ-

cher de me rappeler

les maisons où j'al-

lais.

P. 17 Par un

grand hasard, il évi-

ta.

P. 20 .de son

humeur sombre et

méchante et de la ter-

rible peur.


ÉDITION STRYIENSKI P. 15 un aimable garçon.

P. 18 C'était le ton et les manières de M. Petit, le maître de l'hôtel de Bruxelles. P. 19 Vers 1829, mourut l'aimable Martial Daru.

P. 20 (fragment omis).

P. 22 Elle était donc formée, timide. P. 25 .cet homme d'esprit, le comte de Saurin.

ÉDITION DU DIVAN

P. 21 un ai-

mable el excellent gar-

çon.

P. 26 C'était le

ton et les manières

de M. Petit, le maître

de l'hôtel de Bru-

xelles, ancien valet de

chambre de MM. de

Damas.

P. 27 Vers 1829,

mourut l'aimable

Martial Daru, devenu

lourd et insignifiant

à force de breuvages

aphrodisiaques au su-

jel desquels j'ai eu

deux ou trois scènes

avec lui.

P. 28 et 29: depuis:

« M. Doligny fils

plaidait. » jusqu'à

la fin du chapitre.

P. 32 Elle était

douce, saine, timide.

P. 36 .cet hom-

me d'esprit, le comte

de Saurau.


ÉDITION STRYIENSKI P. 27 .voyant

à quelques pas les tentes de deux ou trois généraux de la Garde, il m'échappa de dire « Ce sont des insolents de (mot illisible) 1 propos qui faillit me perdre.

P. 30 la petite

vanité parisienne avait fait toucher un italien Napoléon! i P. 30 Napoléon

avait réuni, dans son Conseil, les cinquante français. r s

q

P. 34 et 35 .je

donnerais un boulet n pourqu'ilnem'adres- sât pas la parole. p P. 35 .dans une

ville étrangère, où je v suis arrivé.

a

ÉDITION DU DIVAN

P. 38 .voyant à

quelques pas les restes de deux ou trois généraux de la Garde, il m'échappa de dire « Ce sont des insolents de moins » propos qui faillit me perdre et eut l'air inhumain.

P. 42 .la petite

vanité parisienne avait fait tomber un italien Napoléon 1 P. 42 Excepté les

gros, ses ennemis avec folie, Napoléon avait réuni, dans son Conseil d'Etat, les cinquante français.

P. 48 :je don-

nerais un paule, pour qu'il ne m'adressât pas la parole.

P. 48 .dans une

ville étrangère (Lancaster, Torre del Greco, etc.) où je suis arrivé.


ÉDITION STRYIENSKI P. 35 Sans le mal

de mer j'irais voyager en Amérique. Je porterais un masque, je changerais de nom.

P. 37 beaucoup

d'anecdotes sur la première France ré- formante. P. 37 M. de

Lafayette y comman- ] dait en chef. <

P. 37 .cette tête

couverte d'une per- c ruque. c P. 39 .où elle

est l'aînée de ses e petites-filles. t P. 39 .il se

figure qu'elle le dis- tingue.

ÉDITION DU DIVAN P. 48 Sans le mal

de mer j'irais voyager avec plaisir en Amérique. Je porterais un masque avec plaisir, je changerais de nom. P. 51 .beaucoup

d'anecdotes sur la première armée de la France réformante. P. 51 M. de

La fayette y commandait en chef.

Son lieutenant-co-

lonel voulait enlever le régiment et le faire émigrer.

P. 51 .cette tête

couverte en bosse d'une perruque.

P. 54 .où elle

est l'amie de ses petites-filles.

P. 54 .il se figure

pour cette jeune portugaise et pour toute autre jeune femme, qu'elle le distingue.


ÉDITION STRYIENSKI P. 41 L'intérêt

d'un chef de parti. P. 42 II a publié

un livre moins sentimental sur l'organisation des communes en France en douze volumes.

P. 42 .avec le

comte Dunoyer, avec Rémusat.

P. 46-47 .il est

très vrai que, fort souvent, je ne lui parlais qu'au moment où eUe m'offrait le thé.

P. 48 j'avais

toute la délicatesse italienne.

P. 50 Ils pour-

raient choisir un séjour dans les pays étrangers.

ÉDITION DU DIVAN

P. 56 L'intérêt

artificiel et pressant d'un chef de parti.

P. 59 Il a publié

un volume moins sentimental sur l'organisation des communes de France en 1200. Un vice de collège l'a fait aveugle.

P. 59 .avec le

lourd Dunoyer, avec le musqué Rémusat. P. 64 .il est très

vrai que fort souvent, de toute la soirée, je ne lui parlais qu'au moment où elle m'offrait du thé.

P. 66 .j'avais

toute la délicatesse de nerfs italienne.

P. 68 Ils pour-

raient choisir un séjour dans les pays étrangers. Mais s'ils couraient le monde pour intriguer, plus de pardon.


ÉDITION STRYIENSKI P. 51 J'aimais passionnément la musique.

P. 52 .écrivant ceci comme une lettre, à mon insu. P. 53-54 .j'y retrouvai mon ami A. T. qui, là, faisait la pluie et le beau temps. Je fus frappé de la figure.

P. 54 .petit. monstre affreux avec de beaux yeux.

P. 57 Lussinge, fatigué.

P. 57 (fragment omis).

P. 59 J'avais tel-

ÉDITION DU DIVAN

P. 71 J'aimais

passionnément non

pas la musique.

P. 72 .écrivant

ceci comme une let-

tre, à trente pages

par séance, à mon in-

su.

P. 74 .j'y retrou-

vai mon ami Augus-

tin Thierry, auteur de l'histoire de la Conquête de Guillaume,

qui, là, faisait la pluie

et le beau temps. Je

fus frappé de la su-

perbe figure.

P. 74 .petit

monstre horrible avec

de beaux yeux.

P. 77 .Lussinge,

sombre, fatigué.

P. 78 depuis « A

cette table d'hôte. »

jusqu'à: « Après le

dîner. »


ÉDITION STRYIENSKI

lement abandonné

tout souci de mon

honneur.

P. 63 .quand je

lui montrais ma hai-

ne.

P. 63 Il fallait

mettre entre moi et

la vue du dôme de

Milan les pièces de

Shakespeare et l'ac-

teur Kean.

P. 69 beaux

pays où se sont pas-

sés mes beaux jours.

P. 77 Elles étaient

trois petites filles.

P. 77 Barot est

gros et grand, nous

ne trouvions pas.

P. 77 .le petit

cuvier pour faire la

ÉDITION DU DIVAN

lement abandonné

tout soin de mon

honneur.

P. 87 .quand je

lui montrais ma hai-

ne convulsive.

P. 88 Il fallait

mettre une colline entre moi et la vue

du dôme de Milan.

Les pièces de Shakes-

peare et l'acteur Kean

(prononcer Ktne) fu-

rent cet événement.

P. 96 .beaux

pays où se sont pla-

cés mes beaux jours.

P. 105 Elles

étaient menues, trois

petites filles.

P. 106 Barot est

gros et grand, moi

gros, nous ne trou-

vions pas.

P. 106: .leur petit

cuvier pour faire la


ÉDITION STRYIENSKI lessive, avec un appareil elliptique.

P. 78 Bah vous les connaissez bien P. 80 étant un monstre, pour l'irritabilité nerveuse.

P. 81 Certainement, en le payant, un Italien, un Allemand même, se serait figuré le maitre de Napoléon.

P. 82 (fragments omis).

P. 84 Cet amusement était la petite maison.

ÉDITION DU DIVAN lessive, leur petite cuue avec un appareil elliptique.

P. 106 Bah humiliées vous les connaissez bien!

P. 110 .étant un monstre, pour l'excessive irritabilité nerveuse.

P. 112: Certainement, en le voyant, un Italien, un Allemand même, se serait figuré le martyre de Napoléon.

P. 113 depuis « J'ai été sévèrement puni. » jusqu'à: « J'aurais évité bien des moments. » et depuis « J'augmenterai cet article. » jusqu'à « Un jour, on annonça. » P. 115 Cet autrc part était la petite maison.

204 SOUVENIRS D'ÉGOTISME


ÉDITION STRYIENSKI P. 86 .nous mon-

tâmes chez lui. Il n avait. é

1

P. 89 .tout. ce

qu'il y a dans mon cœur. c P. 90 .un besoin

d'être ami sincère qui s se calma par bon c sens pur. c P. 90 .j'étais de-

venu une espèce de c crana. (sic). P. 91 .qui, à

cause de l'épuisé- ment, se vendait qua- rante francs. < P. 92 Je ne pré-

voyais d'autre diffi- culte que d'avoir le courage de dire la vérité sur tout, c'est la moindre chose.

ÉDITION DU DIVAN

P. 117 .nous

montâmes chez lui. Nous le trouvâmes évanoui de douleur. Il avait.

P. 122 .tout ce

qu'il y a d'amitié dans mon cœur.

P. 122 .un be-

soin d'être ami sincère qui se calma par consensu, pur.

P. 123 .j'étais

devenu une espèce de connaisseur.

P. 124: .qui, à

cause del'épuisement de l'édition, se vendait quarante francs. P. 126 Je ne

prévoyais pas cet accident, peut-êlre il me fera tout abandonner. t Je ne prévoyais d'autre difficulté que d'avoir le courage de dire la vérité sur tout. C'est la moindre chose.


ÉDITION STRYIENSKI P. q2 qui m'a fait passer pour mauvais français.

ÉDITION DU DIVAN P. 126 .qui m'a fait passer pour menteur, pour bizarre et surtout pour mauvais français.

P. 129 .de plus en plus invisible aux Français.

P. 133 .M. Gianonne, le poète de Modène.

P. 136 .Andrea Corner, de Venise, ancien aide de camp.. P. 139: .une capitulation de conscience, un étourdissement d'un petit remords. P. 139 .après l'avoir négligé par ennui pendant six mois.

P. 143 Les nigauds confondent ces deux choses.

P. 94:de plus en plus nuisible aux Français.

P. 97 .M. Gianonne, le prêtre de Modène.

P. 100 .Andrea Corner, de Venise, ami et aide de camp. P. 102 .une capitulation de conscience, un petit remords.

P. 102: .après l'avoir négligé pendant six mois.

P. 105 Les brigands confondent ces deux choses.


ÉDITION STRYIENSK P. 108: .se levan au ciel.

ÉDITION DU DIVAN P. 146 .se levant au ciel, que ce mot Le Roi

P. 146 .Maisonnette est bien commode pour un premier ministre.

P. 149 .c'est un berger de Boucher. P. 149: Après avoir écrit quelquefois douze heures de suite. P. 150 .crimes commis pour de l'argent. Voyez les effroyables bassesses et les dix ans de soins qu'ils se donnent à la Cour pour un portefeuille.

P. 108 .Maisonnette est bien commode pour un ministre.

P. 110 .c'est un régent de Boucher. P. 110 Après avoir écrit quelquefois deux heures de suite.

P. 111 .crimes commis pour de l'argent.

P. 111 Cela alla fort bien.

P. 112 :de beaux yeux et les plus jolis cheveux.

P. 113 .les autres

P. 151 Cela alla ort loin.

P. 152: .de beaux 'eux divagues et les plus jolis cheveux.

P. 153 .les cour-


ÉDITION STRYIENSKI É folies qui remplis- salent ma vie. pl P. 113 Je prends

au hasard ce qui se trouve sur ma route. rc

P. 113 I1 m'a

fallu trois années fa pour vaincre. S( P. 113 On me

prenait pour un dqn p Juan, pour un mons- J tre. n

P. 117 .pour

calomnier lord By- c ron. P. 117 (fragment

omis),

P. 118 Il a formé

gaiement le mépris des Français.

P. 118 j'aurais

ÉDITION DU DIVAN

les folies qui remplissaient ma vie.

P. 153 Je prends

au hasard ce que le sort place sur ma route.

P. 153 Il m'a

fallu trois années de soins pour vaincre. P. 153-154 On me

prenait pour un don Juan (voir Mozart et Molière), pour un monstre.

P. 158 .pour

calomnier adroitement lord Byron.

t P. 158 depuis « Avez-vous jamais

vu. » jusqu'à: « La santé morale me revenant. »

P. 159 Il a formulé gaiement le mépris des Français.

is P. 160 .j'aurais


ÉDITION STRYIENSKI été une autre (mol illisible).

P. 119 .l'excellent Cuillerier.

ÉDITION DU DIVAN été une autre espèce d'auteur.

P. 161 :l'excellent Cuillerier (l'oncle, le père, le vieux en un mot le jeune m'a l'air d'un fou). P. 163 .M. Mongie était de bien loin le libraire le plus honnête homme.

P. 167 depuis « Mon oncle Gagnon. » jusqu'à: « Heureux si je me fusse souvenu. », p. 169.

P. 169 Heureux si je me fusse souvenu des avis de ce grand tacticien P. 170:je serais dégoûté des "femmes jusqu'à la nausée, et par conséquent, de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM.

P. 120: M. Mongie était de bien loin le plus honnête homme.

P. 123 (fragment omis).

P. 123: Heureux si je me fusse souvenu de ce grand tacticien

P. 123 .je serais dégoûté des femmes jusqu'à la nausée, de la musique et de la peinture comme mes deux contemporains, MM. de La R. et


ÉDITION STRYIENSKI P. H., sont secs, dégoûtés du monde.

P. 126 Car la dis-

cussion y était fran- che sur tout.

ÉDITION DU DIVAN

de la Rosière et Perrochin. Ils sont secs, dégoûtés du monde. P. 174 Car la dis-

cussion y était ferme et franche sur tout.


PRÉFACE DE L'ÉDITEUR 1 SOUVENIRS D'ÉGOTISME 3 DEUX NOTICES SUR H. BEYLE 175 APPENDICE 195

TABLE



ACHEVE D'IMPRIMER LE 10 DÉCEMBRE 1927 SUR LES PRESSES

DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE

F. GRISARD, Administrateur

11, RUE DES MAROHERIES, II

ALENÇON (ORNE)