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Titre : Journal. 4. 1810-1811 / Stendhal ; [établissement du texte et préface par Henri Martineau]

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1937

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 5 vol. ; 15 cm

Description : Collection : Le Livre du Divan

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k6897s

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32425065j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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JOURNAL IV



STENDHAL

JOURNAL (1810-1811)

IV

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37,

MCMXXXVII



[Août-Septembre 1810 1.]

Le plaisir les peindrait, l'instruction les dissèque.

Myse[If].

ME MARIE partit pour A. 2,]e 16 août )Wa 1810, je crois. J'avais su, le 3 août, -a- que j'avais été nommé auditeur le ler. Je me sentis las de Paris, je n'y pou1. Beyle a écrit en tête de ce nouveau cahier a Djorn'L Jrom the 16th august 1810, till tAc. et au-dessous .~<K. [un peu frold], non pas triste, mais gai par nature et non pas plus gai parce qu'il voit Marie 'P'

Les trois questions du mardi 18 décembre 1810. « Deux défauts oj myselJ [de moi-même], nuisibles to mg talent and to my happiness mon talent et à mon bonheur]. « Scott dit le 5 marc/ 1813

a La monarchie oj the France tvas a despotisme [de la France était un despotisme], tempéré par les usages, le principe est le même, mais les usages n'existent plus, et c'est un d(espotisme].

« La lecture de ce journal m'attriste par sympathie avec l'ennui de l'ambition, et non par comparaison avec ma tranquille et obscure situation actuelle. 26 juin 1815, in Milan, » Voir plus loin p. 45, à la date du 18 décembre, les trois questions tt Est-il jeune. ? etc. »

2. Amsterdam, Mm. Picrre Daru alla retrouver son mari. Cf. Correspondance, t. III, p. 271.

JOURNAL

1810


vais pas travailler avec liberté à Letellier. Les visites, les domestiques, les blanchisseuses et autres choses aussi importantes me dérangeaient cinq ou six fois dans une matinée, enflammaient mon caractère irascible, et je ne faisais rien. J'aurais d'ailleurs pu dire à Ffaure] ce que Mme de Saint-Martin dit à Chapelle « Je sens que mon plus grand besoin est celui d'aimer. » Et je n'aime pas.

Je cherchai le bonheur en changeant de pays, et je le trouvai à P[lancy], auprès de Louis 1. Le pays-, je veux dire la campagne et non pas le village, comme les gens qui y sont, est aussi laid que possible. Mais mon cœur avait soif de campagne, le parc de M. de P[lancy], le bâtardeau, les chênes surtout, situés vis-à-vis le sable sur lequel nous travaillions à Lelellier, sont dignes d'un tableau représentant l'Italie. Le bal même, quoique grossier, me plut.

Louis fut affecté et froid les jours d'arrivée et de départ. Si c'avait été seulement le jour d'arrivée, j'aurais cru que je le dérangeais de quelque occupation favorite. Je crois que ce froid vient seulement d'un reste de mauvaise habitude de sensiblerie, prise chez M. Shepherdrie. 1. Louis Crozet, Ingénieur des Ponts et Chaussées, résidait alors à Plancy-sur-Aube.


Il a une sagacité parfaite, il me semble supérieur à moi par là et inférieur en imagination et en sensibilité. Je lui ai trouvé chez M. de P[lancy], comme cet hiver chez Mme Shepherdrie, la tournure d'un savant et d'un homme timide ni ease 1, ni gaieté. Il n'est pas cependant tout occupé de lui, il observe fort bien. Je ne lui crois pas cette élévation de sentiments qui rendent l'Italie nécessaire au bonheur. En le plaçant dans le cercle de d'Alembert, je crois qu'il l'eût recommencé, avec beaucoup plus de talent pour la littérature cependant. Je veux dire principalement qu'un cercle de huit à dix sociétés où son esprit aurait été estimé et où personne ne se serait moqué du sérieux avec lequel il traite certaines choses qui ne sont que des conséquences des principes reconnus, je crois que ce cercle, où il aurait choisi une Mme Du Deffand pour laquelle il aurait été un autre président Hénault, eût fait son bonheur. Ce n'en est pas moins un homme très remarquable. Sa première qualité est, suivant moi, la sagacité, la deuxième le talent d'administrer c'est peut-être de la nécessité où il s'est trouvé d'administrer qu'il lui est resté ce sérieux appliqué quelquefois aux petites choses. 1. Grâce.


Ce serait un excellent directeur général de l'Instruction publique, il ne mépriserait pas son affaire comme l'amant de Mme Pietragrua, une gloire supérieure ne lui serait pas nécessaire. Je lui ai trouvé un caractère fort doux, fort malléable. Branlant un peu son âme, pour être sensible à la possession d'une grosse paysanne, un peu grossière, mais en revanche très ferme, et sans gaieté ni naturel. Il n'est pas triste, mais plutôt raisonnable et froid, la conversation ferait son bonheur aisément. Il n'y porte que le défaut de s'écouter parler et d'avoir dans la conversation des affectations à la Lafon x il a aussi un peu de ses airs nobles et empesés.

J'arrivai par la diligence le. Je satisfis d'abord ma soif de chasse. Je me suis retrouvé le talent de tirer au vol qui m'était déjà tombé du ciel à Brunswick. Dans les trois premiers jours, je tuai treize hirondelles et une perdrix; le quatrième, après dîner, en une heure et demie, je tuai douze hirondelles. Je ne tirai plus depuis. Ce goût satisfait me laissa tout entier à Lelellier.

J'en fis confidence à Louis. Sa sagacité saisit et sentit fort bien les positions 1. Acteur du Théâtre-Français.


prouvant et co[miques]. Je craignais que ça ne lui donnât un peu d'envie. Plana lui donnait, il y a six ans, des atteintes de ce mal. Pour moi, je n'ai vu que la sensation du doigt qui passe sur une cicatrice.

J'ai senti une fois une atteinte de mon irascibililé, qualité que je ne me connaissais pas, et qui souvent me donne du malheur. J'ai acquis dans le pays la réputation d'être un maître bougre. Dans le sens où les Champenois prennent ces mots, c'est la réputation que je voudrais avoir partout. Le septième ou huitième jour de mon séjour, comme nous revenions du charmant bâtardeau après avoir beaucoup travaillé, au D. surtout, et nous être baignés, nous trouvâmes trois lettres de na™] qui m'annonçaient que, par décret du 22 août, j'étais inspecteur général du mobilier de la Couronne et que de plus j'avais été convoqué pour l'examen. Je partis le lendemain à trois heures. J'arrivai à Paris le. Je le trouvai plus dégoûtant que jamais, et, après mon examen subi avec beaucoup d'avantage, un soir, m'ennuyant, je pris la résolution de partir sur-le-champ. Cela fut fait sans tâtonner. J'allai voir Mme de B[ézieux], rue Char[lot], à neuf heures du soir, en partant. Mon imagination me représenta


très bien le plaisir que sent un grand homme à faire une grande chose. Je couchai à minuit et demi à 1 Espérance, bonne auberge de Brie. Je ne pris pas assez le cul à une très jolie fille j'avais usé cette sensibilité avant mon départ de Paris1. schevaux

Ce deuxième voyage, avec mes chevaux et ma calèche, fut fort agréable. Je lisais Tom Jones. Je couchai à Nogent. Le temps était superbe, ce beau temps de septembre si puissant sur moi et qui me convie à aimer. Je me souvenais de mon retour de chez le grand Mûnchhausen, à Herde je me repentais de ne pas avoir amené avec moi Babet.

N'étant pas heureux par l'amour, qu'enfin je ne peux pas faire tout seul, il ne me reste que le parti de faire de grandes choses (grandes pour ma taille, mais qui enfin, à tort ou à raison, me feront la sensation de grandes). Quà solamente trovo pace 2. La nature ma fait sensible fortement. Clémentine (fille du marquis de Belveder) et Bradamante occupaient mon cœur à douze ans. Les circonstances m'ont fait sensible délica1. Avec Babet, sa charmante amie de Vienne, peut-être En effet, le 26 avril précédent, Pacotte lui annonça sa prochaine arrivée à Paris, et nous voyons, quelques lignes plus loin, qu'il regrette de ne l'avoir pas amenée à Plancy. 2. Ici seulement je trouve la paix.


tement et imaginant l'ennui o il non trovar loco altrove che nel grande 1, me pousser à faire quelque chose de grand ou qui me paraîtra tel. Je n'ai nulle sensibilité sur ce qui fait les plaisir des autres. Quelquefois, ma di rado 2, j'y prends quelque goût parce que mon imagination les déguise bientôt je sens que ce sont des mains de bois che non sono niente per me 3.

Dès que l'imagination peut m'orner quelque chose, je l'aime. Ainsi, je reçois une lettre de Strombeck qui me fait un très grand plaisir, et il y a réellement une franchise et un naturel dont la fréquence ne fatigue pas dans ce pays-ci 4.

Conseils sur le slyle à Félix 5. Félix voulait lire Blair pour se former le goût en littérature. Je lui ai écrit pour le dissuader.

Les passions ne peuvent pas se sortir du sein des passionnés pour être exposées

1. Ou ne pas trouver place ailleurs que dans le grand. 2. Mais rarement.

3. Qui ne sont rien pour moi.

4. Bon, comme peignant bien un sujet intéressant pour moi seul. Milan, 26 juin 1815. Hier, à Leinate. (Note de Beyle.)

5. Bon. (Note de Beyle.)

6. Hugh Blair, auteur anglais, auteur d'un cours de rhétorique et de Belles-Lettres, traduit en français, en 4 volumes, en 1808.


aux regards de tout le monde pour les peindre, il faut les avoir senties. Blair, homme froid, est comme un homme qui voudrait juger du nez de Polichinelle qu'il n'a jamais vu. Il prouverait avec beaucoup d'esprit que Polichinelle a le nez petit, parce qu'il n'a entrevu qu'un Polichinelle de dix ans qui n'avait pas le nez formé, et Blair vient dire, en bel anglais appuyé de l'autorité d'aristocrate, à une pauvre Mlle de Lespinasse qui ne sait pas l'orthographe « L'amour doit aller jusque-là au delà, il est hors de la nature 1. »

Ce trait « Je voudrais que l'enfer fût là, je m'y jetterais pour toi », que disait un soldat à une blanchisseuse, est outré et de mauvais ton si le trait se présente en beau langage, ils le trouvent un peu plus naturel s'il se trouve en grec dans Homère, il est divin. Mais, heureusement pour eux, les poètes anciens, nés avant le raffinement et l'exaltation des passions, ont très peu de ces maudites folies qui dérangent leur système2. Il n'y en a peut-être pas une dans Homère.

1. Ce qu'il y a de meilleur comme pensée. 1815. (Note de Beyle.)

2. Le sentiment de vanité de savoir le grec qui occupe un peu leur âme les empêche d'être effarouchés de l'énergie de semblables explosions, (Sote de Beyle.)


La mort et les enfers se présentent à moi Ramire, avec plaisir j'y descendrais pour toi. Mais où étudier la littérature? Dans Helvétius, Hobbes, et un peu Burke, et voir beaucoup d'applications dans Shakspeare, Cervantes, Molière.

Toute la littérature consiste dans cinq principes, savoir

1° Celui de cet article on ne peut peindre ce qu'on n'a jamais vu, ni juger des portraits faits par les autres 2° Le sublime, sympathie avec une puissance que nous voyons terrible; 3° Le rire (Hobbes)

4° Le sourire, vue du bonheur

5° Etudier une passion dans les livres de médecine (Pinel), dans la nature (lettres de Mlle de Lespinasse), dans les arts (Julie, Héloïse, etc.).

Étant éveillé sur ces quatre principes, il faut en chercher la preuve ou la réfutation dans Shakspeare, Cervantes, le Tasse, l'Arioste, Molière.

Mais si l'on veut acquérir le babil d'usage et rester petit ou le devenir, étudiez sans cesse le correct Laharpe, le judicieux Blair et autres braves gens qui ont vu les passions face à face. Remarquez 1. Citation familière à Henri Beyle. Cf. Correspondance, t. V, p. 270.


surtout le jugement que Laharpe souffleté porte du Cid et de Nicomède, que le froid Blair porte d'Othello, que le cuistre Geoffroy porte de Werther, et vous pourrez vous vanter d'avoir une belle collection d'idées justes. Remportez un prix à l'Inst -*à. 4. -4. nn"Ó. i~a

1. Henri Beyle qui, à cette date, faisait un peu de misanthropie eut l'idée se trouvant à Plancy, près de Crozet, de se faire construire une tour et de s'y réfugier pour vivre, C'est une idée qu'il ne reprendra pas sans doute pour son propre compte, mais trente ans plus tard Ii la donnera, en écrivant Lamiel, à la duchesse de Miosseûs.

titut, et votré mérite ira se revêtir d'une tranquille poussière dans la bibliothèque de ce corps illustre. 9 Septembre 1810,

l'Abbaye,

Ma tour 1. Dix-huit pieds de diamètre, trentesept pieds (dix-neuf [sic] mètres) de tour, et soixante (vingt mètres) de hauteur. Dans le bas, quatrevingts centimètres, dans le haut, quarante centi-

mètres. caicon circulaire a mon caDiitei.


A soixante partout, 228 mètres

cubes 228

12

Le mètre cube, à Plancy, 24 fr. ) à Claix, 12 fr. S 114 louis. Escalier, 120 marches 50 Couverture 12 Paratonnerre \q Supplément pour huit fenêtres. 10 Plafond 4 Plancher de deux étages,37mq.

à 12. 28

Poutres et sous-poutres 20 Croisées menuisier. 24

fer 12 ( 60

verres 20 1

4 à 60 fr 10 4 à 40 fr 6 1 cheminée 4 Marbre pour cheminée. 12 286 louis

et 3 mois.

T_ 1_m-rri,~

Je donne 7.500 fr., mon loyer de 375 fr. 9 septembre 1810, à l'Abbaye, département de l'Aube, with Seyssins 1. 1. Seyssins, on le sait, c'est Crozet.

Mais Beyle après avoir tracé sur le papier ce projet le biffe d'un trait de plume et écrit ..Non. His happiness is solitude, il est vrai, but in a great àty*. »

Son bonheur est solitude, mais dans une grande ville.


2 Octobre 1810.

Depuis mon retour de Plancy, je n'ai pas pu travailler pour moi. J'ai fait deux voyages, pour ma place, à Versailles. J'ai monté un bureau et travaillé à l'hôtel du Châtelet 1. Mon travail vaut beaucoup mieux que celui de mon collègue; M. Z. n'a encore vu ni l'un ni l'autre.

Déjeuner à au delà de Versailles, avec Duchesne, Caroline et le vicomte2. Marie m'accuse de froideur, elle me montre toujours de l'affection. Je verse et me casse une dent. Je promène souvent avec le vicomte à Coblentz. Je tente la petite chanteuse juive, la soeur est trop rouée3. Position superbe de myself 11.400 francs, la baronnie.

Que d'autres eussent été parfaitement heureux à ma place 1 Mais voilà le mal d'être

verme

nalo a divenir angelica farfalla 4.

Ce bonheur d'habit et d'argent ne me 1. 121, rue de Grenelle, où habitait le comte Pierre Daru. 2. Sans doute s'agit-il dit vicomte Louis de Barral que Bcyie désignera désormais souvent sous ce nom, comme auparavant il l'appelait Tencin.

a. Angelina Bereyter qui deviendra, le 29 janvier 1811, la maîtresse en titra d'Henri Beyle. Elle chantait à l'Opéra:BulIa.

4. Citation approximative de Dante, le Purgatoire X.


suffit pas, il me faut aimer et être aimé. Si je ne puis atteindre ce premier des bonheurs, travailler aux choses auxquelles je mets de l'amour-propre.

La friponnerie dont M. accuse P. m'a mis en grande activité hier soir à onze heures et demie et ce matin. Je me suis bien conduit et ai réussi. Le plus grand obstacle que j'aie eu à vaincre a été, comme à l'ordinaire, mon trop de sensibilité. Mme Palfy m'a donné d'assez heureux moments. Après elle, les deux sources de bonheur les plus fécondes ont été les Mémoires de Sully et l'Impresario in angustie 1. Qui le croirait? ce n'était pas l'amitié qui unissait Henri IV et Sully la sensiblerie de tous les écrivains de la dernière moitié du xvnie siècle trompe le public là-dessus. Sully avait l'ambition d'un homme honnête et bilieux. Henri IV a connu l'amour et non l'amitié, mais il était parfaitement aimable. Je juge de tout cela sur une copie qui peut être infidèle, car ces Mémoires où Sully parle ne sont pas écrits par lui 2. Il y a six morceaux charmants, vingt amusants et 1. Opéra de Cimarosa.

2. Abrégé par un abbé de l'Écluse des Mémoires de Sully qui sont censés lui être contés à lui-même, et pour cela écrits à la deuxième personne. Voyez l'Ecluse, Biographie, 12. 1815. (Note de Beyle.)


autant d'instructifs, un entre autres qui concerne mon ancien métier, c'est le calcul de ce que coûtait le soldat en 1598. Sully, comme dit fort bien Collé, n'était rien moins que sensible la mort de cet aimable Henri, qui était tout pour lui, est entièrement ratée. Ce livre, dont j'ai sauté ce qui n'aurait pu être vraiment utile qu'en se donnant la peine de comparer vingt auteurs contemporains, m'a souvent mené jusqu'à deux heures du matin.

Je suis très content de l'esprit du vicomte, il en a réellement et du très aimable; je pense le contraire exactement de M. de

8 Octobre 1810.

Mon métier. Un trait marquant du caractère de Probus, c'est d'employer le premier instrument venu. Et, comme on dit que les sots sont en plus grand nombre que les gens d'esprit, il est (à l'exception de l'aimable Ba[rthomeuf]) environné des bêtes les plus inertes que je connaisse. Cela double son travail et en centuple le désagrément. Cette cause augmente sans doute le nombre des impatiences provenant du reste de son caractère. Cette propension à employer les premiers


venus vient probablement de deux causes Le désir de montrer sa probité 2° Le désir de montrer sa force. Si je dirigeais ses choix, je prendrais M. Catineau-La Roche 1 pour chef de division ou secrétaire général, un homme comme Blondin 2 pour la comptabilité, de jeunes Genevois pour expéditionnaires. Je nettoierais l'étable de tout ce qui y est, et introduirais le silence dans mes bureaux. Plus douze gros registres, et tout irait avec deux heures au plus de travail du chef suprême.

Nouvelle preuve du trait de caractère qui fait l'objet de cet article la nomination de M. Amyot in Deulsch[land]. Le système contraire mettrait en relations, à la longue, avec beaucoup de gens à talent.

Ce défaut, au reste, est une nouvelle preuve de l'extrême force et de la probité de Probus.

9 Octobre 1810.

Ambition. Quelle triste passion Je viens de voir Jacquem[ino]t dans son 1. Ancien imprimeur et auteur d'un dictionnaire de poche de la langue française qui connut alors un grand succès, alors chef de bureau à la direction de la librairie. 2. Commissaire des guerres.


triste bureau, tout seul, avec sa figure morte qui ne prend d'activité que pour nous lire une lettre insignifiante de lui au ministre Dejean, lettre écrite pour contredire en quelque sorte M. D[aru], son bienfaiteur. Quelle triste existence 1 Il est toujours malheureux, pas le moindre sentiment généreux qui fait du bien à l'âme. Si William Pitt et tous les ambitieux froids étaient comme cela, on ne doit pas porter envie à ces tristes personnages. Je pense cependant que la conscience d'une grande activité et d'une grande force donne des plaisirs. Mais J[acquemino]t n'a pas cette force et n'en a pas la conscience. C'est un des hommes les plus malheureux que je connaisse. Après cela vient Pac[é], qui, au moins, a quelque feu et est plus élevé. Après cela, cet aimable Joinville, si bien fait pour être heureux avec Angelina ou toute autre, s'il avait été fixé en Italie avec la certitude d'être toute sa vie commissaire des guerres.

Enfin, il n'y a pas jusqu'à l'heureux Maz[eau] l qui, sur une diminution d'appointements, ne prenne de l'humeur, ne se loge au quatrième et n'ait l'air malheureux. Il était secrétaire chez M. Petiet 1. Mazeau de la Tannière, U appartenait au corps des commissaires des guerres. Beyle l'avait connu à Milan en 1800.


à 80 francs par mois, et il est plus près de 80.000 francs de rente que de cinquante. Ceci est pour faire ma phrase, je ne l'achèterais pas plus de 50.000 francs. Enfin Probus, qui ne montre pas un trop grand bonheur. Comparez tous ces gens-là à Gros Aussi, ils en ont le sentiment vague, et pour se venger, dès qu'on parle d'un artiste ils prennent le ton haut.

Que d'illusions dans ces rêves creux d'ambition Jacq[uemino]t qui veut devenir préfet, de commissaire des guerres 1 J'éprouve beaucoup de bonheur d'avoir fait mon budget, ouvert mon compte de caisse, et de ne pas dépenser six francs sans les porter à l'avoir de la caisse. J'ai tellement senti hier les Nozze di Figaro que j'en ai mal à la poitrine aujourd'hui. Nous étions, Paul2 et moi, à côté d'une assez jolie petite Italienne avec laquelle il a un peu jasé. Elle loge à l'hôtel des Arts, près l'abbaye Saint-Germain. L'Italie est pour moi la patrie, tout ce qui me la rappelle touche mon cœur. J'avais du plaisir à entendre cette jeune fille parler italien 3.

1. Le géomètre de Grenoble. Cf. Vif. de H mri Brulard. 2. Louis de Barrai que Beyle appelle parfois Paul. 3. Cf. Correspondance, t. III, p. 282.


Avanli io era andalo dalla signora Z., dove ho veduto la prima sorella di Charles Che., che slava benissimo 1. Je lui ai trouvé un peu de coquetterie cependant. J'ai très bien joué le freddello 2 et ai été fort bien. Flor[ian], che slava quà s, y était plus enjoué que moi et mille fois plus à son aise voilà le beau, il est venu aux Nozze et y tombait de sommeil, il vient de me dire que ça avait été bien mal chanté, voilà le revers de la médaille.

A propos de revers de la médaille, m'observer dans mes lettres Jacq[ueminot] concluait que j'avais eu Mme Genet, un de ses amants lui disait qu'elle était charmante dans le plaisir et avait un si beau cul qu'il avait été mille fois tenté de l'en. qu'il avait essayé trois fois sans pouvoir entrer. Cette femme n'est cependant qu'une oie chez Mme Marie, apparemment que toute sa vie est réservée pour la volupté elle en doit être meilleure. Que je serais malheureux d'avoir à vivre avec des Jacq[ueminot] et surtout d'avoir à en dépendre Voilà qui me fait

1. Auparavant, j'étais allé chez Mm0 Daru, où j'ai vu la sœur ainée de Charles Cheminade qui était fort bien. C'était cette M™» Micoud d'Unions, femme du préfet de IJége, qui, en 1806, avait sollicité pour Beyle auprès des Daru. Cf. le Journal, t. III, p. 64.

2. Le petit froid.

3. Qui était là.


sentir vivement le bonheur d'être auditeur. Avantage de la hauteur, en avoir avec tout le monde, pour tenir éloignés de moi tous ces êtres malheureux et par là méchants. Réfléchir beaucoup avant que de me départir de cet air avec quelqu'un. Ni méchants, ni niais. Des Lambert, des Édouard, des Paul.

10 Novembre 1810.

Exposition de 1810. Copie d'une lettre à F[aure].

pour entrer à l'exposition. Ce dernier mot te distrait, tu cesses, je parie, de penser à Amfélie] pour te figurer les tableaux. Eh bien, donc, imagine les habits les plus bleus et les mieux faits, les broderies les plus éclatantes, les bottes les mieux cirées que tu aies jamais vues, des figures bêtes, froides et non ressemblantes au bout de ces habits, voilà 1.030 tableaux sur les 1.200.

Les cinquante autres sont 1° une bataille d'Austerlitz par Gérard. Belle lumière, perspective aérienne (c'est-à-dire les couleurs diminuent d'intensité à mesure qu'il y a plus d'air entre le plan du tableau et l'œil du spectateur), beau coloris. Cette perspective manque entièrement à ce que Gros a exposé (l'Empereur commandant


en Egyple, les Espagnols demandant pardon). Même dans le beau tableau de Gérard, l'expression est telle quelle. Dans mes idées, l'art de peindre une passion par les traits d'une physionomie et la position d'un corps, et d'émouvoir les spectateurs par la sympathie, ou par la comparaison comique qu'il fait des personnages à lui, est l'art de la peinture. Si l'on admet ce principe, l'art a dégénéré à cette exposition. Les Révoltés du Caire, de Girodet, sont extrêmement énergiques. Figure-toi un nid de vipères qu'on découvre changeant de place un ancien vase, on a peine à suivre le même corps, si on le regarde longtemps, il fait aller les yeux. Voilà l'effet de la Révolte du Caire. Du reste, deux ou trois superbes têtes de fureur. C'est l'A, B, C de l'expression; qu'il y a loin de là à une belle tête de Tancrède reconnaissant Clorinde en lui apportant de l'eau dans le creux de ses mains pour lui donner le baptême.

De jolis paysages, mais à ciel brumeux. Un M. Duperreux, qui est malade d'épuisement à chaque tableau, est allé en Dauphiné l'été dernier et a trahi nos belles Alpes en les environnant du plat brouillard de Paris. Quelques belles vues de l'Italie. De superbes portraits feu le général Colbert, M. Mazet, Mme la comtesse


Dubois, une princesse polonaise. L'aimable Guérin a voulu montrer Pyrrhus refusant Oreste, Hermione s'éloigne. C'est le genre de Racine correct, joli, mais faible à force de noblesse. Un homme de Gérard rosserait vingt Oreste. Au total, le Salon est ce qu'il devait être, mais la peinture fait comme le café de Louis XV, elle fout le camp.

27 Novembre.

Il y a un siècle que je n'ai écrit, c'est que je suis très occupé. J'écris souvent des cinq à six heures de suite chez Z. Hier, chez le duc de Rovigo, soirée très brillante. Sensation délicieuse, en arrivant, aux Nozze di Figaro, au moment de ce duo si voluptueux dans lequel le comte demande à sa femme la clef du cabinet où Suzanne vient de se renfermer. Mon cœur, ému par la contemplation de la belle gorge de Mme Lacuée1 et de la belle tête de Mme Pallavicini 2, boit avec avidité cessons délicieux. Mes culottes blanches font beaucoup d'effet sur Mme Boucher, cette jolie figure qui fait trop d'impression sur moi. 1. Mme Lacuée de Cessac, femme du président de la section de la guerre au Conseil d'Etat.

2. Femme du conseiller du royaume d'Italie. Signalons qu'à Gênes, en septembre 1814, Beyle sera reçu chez une dame Pallavicini.


27. Aujourd'hui, j'étais si harassé d'hier que je renvoie M. Goodson. Je déjeune comme à l'ordinaire avec Fairisland Ces déjeuners sont du bonheur domestique. Je sors à dix heures et demie et vais mettre mon nom et celui de MM. Cardon et Chevalier chez une quinzaine de conseillers d'État. J'entre à mon bureau à midi, j'en sors à cinq heures et demie, après avoir travaillé sérieusement à une réponse à M. Appelius 2 sur les Domaines. Je fais une contre-note, que les sots trouveraient hardie, à M. Z., mais le principe de Clarisse, perhaps much less should have had fo bear 3. A six dîner chez Véry.

De là chez moi, Fairisland vient me prendre et nous allons chez l'archichancelier. En arrivant à sa porte, nous trouvons qu'il ne reçoit plus.

De là chez M. Defermon Tristesse bourgeoise et mesquine du salon envie de rire que j'y ai. Je prends la tête à M. de Praslin dans la porte. Un petit Carmanini 6 qui était déjà hier chez le 1. Pépin de Bellisle, dont Beyle se contente de traduire le nom en anglais.

2. Ministre secrétaire du royaume de Hollande. 3. Aurait peut-être eu beaucoup moins à supporter. 4. Intendant général du domaine extraordinaire de la Couronne.

5. Chambellan de l'Empereur.

6. Acteur de l'Opéra-Buffa.


duc de Rovigo me met au moment de mourir de rire.

Je viens changer de décoration pour la troisième ou quatrième fois, et Bellisle me mène chez M. Nardot. J'y fais la cour à Mme Genet, dont la gorge et les épaules découvertes me font plaisir. D'ailleurs, Jacqueminot m'a dit qu'on lui avait dit qu'elle a un cul superbe, qu'elle fait fort bien cela en levrette et qu'elle a presque de l'esprit au lit. Je le crois, on voit dans le monde qu'elle doit être à son aise tout à fait au lit. Le hasard fait que, conformément aux grands principes, je suis gai et j'occupe de moi. Ça mûrit le cœur de Marie.

Z. me semble un homme très désagréable, presque aussi net de générosité lhan his brother1; pas l'ombre de force dans le caractère et pas trop d'esprit ni de talent administratif. Ayant réussi par l'énorme quantité d'encre jetée sur du blanc. 28 [Novembre].

Je n'ai pas écrit le soir parce que j'étais harassé, sans aucune exagération. Ce mélange de travail sérieux et rapide à 1. Que son frère.


mon bureau, de visites et de changements de costume, m'a tué quatre jours de cette semaine. Le 28, excellente séance avec l'aimable M. Denon1. Il m'a dévoilé sa politique sans le vouloir. J'ai eu l'air profond et attentif uniquement à mon mérite, pour me prouver qu'il en pinçait; aussi il m'a dit « Il faut toujours dire que c'est beau, après quoi le public trouve des raisons pour prouver que c'est beau (l'exposition), etc., etc., etc., et dans le vrai, c'est beau. » (Je trouve, moi, que c'est bête, plat et brillant. Le brillant doit s'entendre des uniformes, bottes, décorations, etc., etc.)

Ce soir, visite à M. le comte Jaubert 2 et aux dames Shepherd, toujours plus insignifiantes comme elles ont chassé le naturel et qu'il n'est revenu ni au galop ni même au pas, ça fait de plates créatures.

Cependant, et à propos de plates créatures, il faut les avoir parce que telle femme fort insignifiante donne un plaisir charmant, la nuit, dans un beau lit d'acajou 2° parce que toute leur comédie change au moment qu'on les a. Ce sont les flammes de Tancrède. 1. Vivant-Denon, directeur du Musée Napoléon, Beyle l'avait fréquenté déjà à vienne en 1809.

2. Conseiller d'Etat et gouverneur de la Banque de France.


Jeudi 29 [Novembre].

Pédantisme ridicule de Probus, à l'occasion de l'acte de baptême de Aline 1. Il joue le chancelier de l'Hospital, et encore un chancelier sera pédant en raison inverse de sa profondeur. Toute cette comédie « Et en ai-je le temps. occupé comme je suis ? » etc., ne se montrer nulle part, ne pas dire un mot sans « L'empereur me dit », « l'empereur fit », etc.

N'être jamais l'homme de la société, mais débiter une leçon d'un ton important, grave et presque de mauvaise humeur, tout cela ne change rien au talent du personnage, mais me semble ennuyeux pour tout le monde et comique pour l'homme qui a la manie d'observer. (.yuand je dis ridicule, j'entends comique, qui doit faire naître le rire, je ne veux nullement dire odieux. Ce mot ridicule, est souvent prononcé avec un air très peu riant, mais en revanche très piqué et très haineux. Dans le grand ouvrage que j'entreprends, il ne veut dire que ridicule.) Séance chez le juge de paix, où le pédantisme ressort par l'air grave, mais plein d'aisance, de M. de Grave2. J'y 1. Alexandrine-Aline Daru, née en 1805, était le troisième enfant du comte Pierre Daru.

2. Le marquis de Grave qui devait épouser, en 1818,


ai l'air très froid et très réfléchi. Comédie désagréable, mais que le pédantisme de nos chefs nous met dans la nécessité de jouer. J'avais vu dès neuf heures Mme Micoud (la sœur de Charles Chemi[nade]) manque de naturel si elle était corrigée de ce défaut, elle serait aimable. Beau nez, yeux rouges et dégarnis de cils et qu'elle cherche, pour cette raison, à ne pas montrer1.

Vendredi, 30 Novembre.

Séance au Musée. Je trouve que le petit M. Six 2 prend un ton un peu trop noble à mon égard. Ce que ces animaux ont d'exécrable, c'est de forcer à prendre un rôle, d'empêcher d'être naturel. Je reste au Musée longtemps après la course que la bonne Palfy y fait. Je ne puis éprouver le sentiment de l'admiration, quoique je cherche par tous les moyens à y ouvrir mon âme. Toutes les princesses, duchesses et comtesses de Paris y étaient belles mises, mais figures de femmes de chambre.

Adélalde Daru, sœur de Pierre Daru et-veuve de Le Brun, juge à la Cour d'Appel de Paris.

1. Excellente comédienne, dans le genre de M»« d'Angivilliers de Ch&mfort. Elle a l'étoffe pour cela. 1815. (Note tGe. BeyZc.)

2. Six d'Osterleck, intendant des biens de la couronne en Hollande.


La vraie noblesse et le vrai naturel (du Sr Jean de Müller, par exemple) me semblent fort rares en France.

Le petit Six fut sur le point d'avoir une affaire avec M. La Bourdonnaye, officier d'ordonnance. Ils sont impertinents, il faut leur rendre cette justice. Il faudrait que les duels devinssent plus communs, sans quoi l'impertinence gagnera, et le caractère de la nation de Paris deviendra encore plus bas avec un peu d'exagération, on ajouterait s'il est possible.

Samedi, l'archichancelier belle assemblée. Ridicule de cet auditeur qui m'accoste. Figure faible du comte Molé. Chef branlant d'un sénateur, Génois je crois. Air peu bon de Z. pour moi. Je passe la soirée chez lui. Le matin, il m'avait reproché le papier du sommier.

Dimanche 2 Décembre 1810.

Anniversaire du couronnement. Je me rappelle ma situation à cette époque. Le matin, audience. Sotte musique chantée par de belles voix un peu criardes. Le soir, Sophocle 1, plat bourdonnement 1. Opéra de Fiocchi.


sur des paroles qui ont toute la platitude littéraire, de MM. La Chabeaussière, Rabateau, Esménard, Lavallée, etc., etc., et autres plats écrivains, dégoût de la. desquels on peut dire « Que ne se fait-il maçon » »

M. Lavallée du moins, me paraît un bon et aimable homme, bon secrétaire général de M. Denon.

Mais les écrits de ces Messieurs donnent de l'humeur. Au sortir de cette musique nauséabonde et digne des trois quarts des auditeurs, cercle. Foule et presse énorme.

Sourire diablement joué de Probus, où Fairisland trouve quelque chose d'ex. traordinaire à mon égard. Je n'y vois que le sourire ,,oué de Picard (que Faure remarquait), et peut-être un peu de préoccupation de quelque chose arrivé ou appris pendant le cercle. Caractère faible et indécis. Au spectacle, traverse tout le parterre pour aller trancher avec Roger 3 et Picard, je crois. Démarche impolitique.

Mme Vedova* 4 me disant avec le cœur serré qu'à l'époque of ihe dealh of Le 1. Employé des musées nationaux.

2. MUa, è d'un italiano, il signor JTiocchi [Elle est d'uu Italien, M. Fiocchi], (Note de Beyle.)

3. Cocuage comique du petit Uoger. (Note de Ilel/le.) 4. Veuve [ltM Le Bruni.


B[run], there was a year 1 qu'il n'était pas venu la voir. Je crois cela un peu exagéré. Mme Le B[rUn] bien bonne de s'en affliger. '––

3 Décembre. Lundi.

Belli[sle] et moi nous courons les estampes et les cartes. Temps de brouillard exécrable. Nous achetons pour 200 francs d'estampes. Les cartes manquent. Le soir, aux Zingari in fiera 2, musique ennuyeuse comme extrêmement insignifiante. Nous sommes contents de la voix du signor Angrisani 3.

J'avais le carrick de Fairisland, ce qui me peinait comme une action plate à ses yeux. C'est ce que sont de plus en plus, aux miens, la future M™ Gaulthier 4, ses sœurs et sa mère. Le pauvre Louis Crozet a fait une bêtise, il a voulu être léger et a fait tache. J'ai nommé Savine pour le relever un peu.

Mardi.

Le matin, travaillé à mon bureau avec beaucoup de rapidité. Allé chez l'archi1. De la mort de H Brun, il y avait un an.

2. Opéra de Paësiello.

3. Acteur de l'Opéra-Buffa.

4, Jules-Adèle Rougier de la Bergerie, fiancée à M. Gaul- thier, receveur général de l'Yonne.


chancelier, ridicule du petit pied-bot et ridicule de l'archi lui-même, dont le mouvement silencieux et périodique, au milieu de vingt personnes debout, rappelait l'ours noir.

Je m'occupe de faire des lettres, d'aller dans le monde. Je ne suis presque plus une idée. Quand le hasard me met au commencement d'une série intéressante, je remets cela à une autre fois. Hier, cette habitude de remettre et de sauter au delà de tout ce qui exige trop d'attention m'a a frappé.

Un voyageur fade, quoique dans d'assez bons principes sur le cœur humain, écrit des lettres sur la Suède (Annales de la Géographie, mois de novembre 1810) il dit « Vous croiriez que Charles XII est détesté, point du tout c'est le véritable Suédois du nord, le véritable Dalécarlien, les jeunes gens en parlent avec enthousiasme, les vieillards avec tendresse. » Cependant, Charles XII les ruina, les gouverna avec sa botte. Dans le temps même du propos, vingt mille Dalécarliens offrirent d'aller, à leurs frais et risques, le délivrer en Turquie.

Là-dessus, mille réflexions sur la manière différente dont l'homme sympathise avec


un autre être me venaient. Je me dis « Je réfléchirai à cela une autre fois 1. » Quand par hasard je suis une heure chez moi, je ne sais que lire.

Ce qui me console, c'est qu'il me semble que quand on veut bien faire une chose, il faut n'en faire qu'une à la fois. Je vais dans le monde et je fais des lettres, voilà ma vie cet hiver.

13 Décembre 1810.

A l'exception de the D. of R 2. (que j'enfile une fois par semaine), je suis chaste comme un diable. Aussi je grossis. Les Mmes Duchesne me suffoqueraient d'ennui. Le docteur Bayle me dit qu'encore trois ou quatre chaudes-pisses, je ne pourrai plus pisser qu'avec une sonde. Il me semble que depuis que je suis auditeur j'ai oublié mon tempérament. Il alimente peut-être le feu de ma tête. Je crois que je perdrais facilement l'habitude des femmes. Le talent d'avoir les femmes communes me manque presque tout à fait, sans quoi j'aurais lié conversation cent fois avec Mme Boucher (je crois), 1. J'étais sur le chemin du sublime de Knight. 26 juin 1815. (Note de Beyle.) On trouvera les notes de Beyle sur Knight dans les Mélanges intimes ft Marginalia, t. I, p. 354. 2. La duchesse de R. Voir plus haut à la date du 11 août précédent.


de Buffa, et je l'aurais eue au bout de six iours.

Hiér (12 novembre), à la troisième représentation de ces charmants NemLci gérierosi 1, elle se rebiffa avec un petit domestique de Rembrand contre ce que disait Belli[sle] que Garcia2 chantait faux. Je venais décrire à la petite Bereyter. Je m'étais amusé mardi avec Amélie et Mimi. « You are very agréable 8, j'ai beaucoup de plaisir à vous voir. » Ensuite, leur pincer les cuisses et pouvoir se livrer à toute la gaieté possible. J'ai chanté haut une chanson superbe, car j'en Composais à mesure les paroles et la musique. Le bfaronnie] m'a donné quelque chagrin, but landëm Ihe baslard 4 fait le saut, ou du moins va le faire.

Je fais de bonnes lettres au terrible Probus, mais ne lui parle jamais et ne le vois presque pas. Je ne lui ai pas parié d'affaires dans son bureau depuis le jour où il nie bouffa un peu à la suite d une conférence de trois heures avec M. Six et M. Costaz 6. Celui-ci est le modèle de

1. Opéra de Cimarosa.

2. Chanteur de l'Opéra-Buffa.

3. Vous êtes très agréable. n s'agit des demoiselles de Bézieux,

4. Mais enfin le bâtard [son père].

5. Intendant des bâtiments de la couronne. Cf. sur lui Napoléon, t. I, p. 210.


l'importance. C'est le seul moyen de se tenir avec un homme du genre de Probus, et tous les puissants se ressemblent un peu de ce côté-là. Ça m'indigne qu'il faille endosser le soporifique masque de la sottise la plus gâte-joie pour pouvoir réussir avec ces ennuyeuses gens en faveur. Les trois quarts sont bêtes à couper au couteau. Par exemple 15. Bête n'est pas le mot propre. Il va à son but en singeant q mais quel but, et quelle âme, que celle qui trouve son bonheur à recevoir de tels êtres et à passer chaque semaine une soirée avec eux

(Jeudi 13 décembre.) Au reste, ce n'est pas à moi à parler de soirée ennuyeuse. Je viens d'en passer une assommante chez Z., et de huit à onze et demie. J'ai conduit Bellifsle] aux Tuileries, et de là chez Z. II m'a fait, son caractère donné, toutes les façons possibles. Une chose me console de mon ennui, c'est que j'aurai du moins l'air froid, qui est le seul air prudent envers un homme de beaucoup de mérite, mais qui a besoin d'outrager pour respirer.

De là, je suis allé chez M. Palfy. II était tout content. II devait dîner chez le comte de Cessac, ministre; à cinq heures, Sa Majesté l'a fait demander et a travaillé avec lui jusqu'à sept heures et demie.


Palfy a donc eu le plaisir de se contremander chez le ministre, qui aura été instruit bien officiellement que Sa Majesté l'avait demandé. Peut-être le comte de Cessac aura-t-il eu la bonhomie de dire à quelque convive « Nous n'avons pas M. Palfy par telle raison. » M. de Palfy a eu le plaisir de dîner seul dans son salon, de conter son affaire aux survenants et de dire « Ma foi, je ne vais pas aux Tuileries ce soir, parce que j'en sors x. » Voilà le paiement de tant de matinées de mauvaise humeur. Si quelque commençant lisait ceci et s'écriait « Que Palfy est ridicule » je lui dirais « Avec deux cordons, je vais vous rendre ce qu'il est. Les hommes me semblent tellement une variable que, tout en observant les ridicules les meilleurs en apparence, j'en viens à ne plus les trouver ridicules 2. »

Dans la première de mes visites, j'ai fait un peu trop de freddello envers la maîtresse de la maison. I have quiled her for say to, for speaking wilh 3 Mme Genet, dont j'ai envie depuis qu'on m'a dit qu'elle était charmante en lui faisant ça en levrette.

Tous ces pauvres riches qui se sont 1. Peinture bonne parce que vraie. (Note de Beyle.) 2. Pensée. (Note de Bevlc.)

3. Je l'ai quittée pour dire à, pour causer avec.


réunis sans s'aimer et sans se permettre la raillerie, la gaieté et les autres plaisirs de l'esprit, manquent le bonheur et par là sont ridicules, mais le ridicule d'un dîner chez mon cousin Mure, que je fis il y a deux mois, était bien plus frappant et mêlé de beaucoup d'odieux. Ce repas me frappa vivement. Ce fut une suite de scènes fortes, toutes dans le même genre. Dire qu'un parent puissant « doit tout faire pour placer ses parents », montrer la haine qu'on a pour lui, parce qu'il n'a pas fait ce qu'on en attendait, et en même temps se montrer prêt à toutes les bassesses pour en arracher la moindre faveur. Mme Mure, la mère surtout, me parut le modèle de la provinciale la plus exécrable qu'il soit possible de voir. Le moindre de ses ridicules est d'avoir une robe tirant sur le devant et de faire la jolie au mariage d'un fils de trente ans. Cette soirée fut un plaidoyer bien fort en faveur de M. D[aru].

Un ridicule à étouffer, c'est, il y a quinze jours, que, dînant rue Charlot, le grand M. Achille me proposa, avec des manières basses et gauches d'un bourgeois qui veut flatter, de me faire faire connaissance avec M. Constant, valet de chambre de l'empereur. J'étouffais il me restait


cependant assez de force pour me dire « Il va le relever par quelque liberté qu'il prend avec l'empereur. » Ça ne manqua pas au même moment, mon sot ajouta « Il a dit des choses à l'empereur que personne n'aurait jamais osé lui dire. » Heureusement, M. Achille sortit pour aller à une partie à laquelle on l'attendait, sans quoi j'aurais éclaté.

Depuis que, quand je suis at Shepherdrie house l, je pense qu'elles sont foutables, je ne vois plus tellement en face leur bêtise et je m'y suis amusé deux ou trois fois. Il y a un Gaulthier qui paraît devoir épouser la belle J[ules], et qui se permet en attendant.

Dimanche 16 [Décembre].

M. le baron de Châteaubourg m'apprend à l'audience le mariage impromptu de Mlle Jules avec M. Gaulthier, receveur général de l'Yonne.

Mardi 18 Décembre.

Ma foi, si c'est de la coquetterie, j'y suis pris, si l'on peut appeler être pris que d'avoir un plaisir vif.

1. Chez les La Bergerie.

2. CaMille Basset de Châteaubourg que Beyle désigne


Ce soir, j'ai fait beaucoup de visites à quatre heures, chez M. le comte Lenoir 1 (rue Saint-Maur, 14) que je n'ai pas trouvé; de là, dîner chez Mme de Bézfieux] de là, chez moi, chez le prince, chez moi, chez Mme Nardot et chez Mme La Bergerie. Mais tout ça n'est pas la véritable visite 2.

Il y avait donc quinze à vingt personnes, on allait organiser les parties elle était à côté de la cheminée, deux femmes m'empêchaient de l'approcher. Elle est venue à moi avec cette décision que donne un goût vif auquel on cède, elle a fait pour venir à moi quatre ou cinq pas, et s'est arrêtée à me parler au milieu du salon. Je ne sais trop ce qu'elle m'a dit, je n'ai pas même beaucoup remarqué cela; j'étais dans ce salon comme un prince qui a de la vanité et qui se trouve au milieu de gens pour lesquels ses cordons, ses crachats et toutes ses dignités sont invisibles. Je me trouvais par hasard près du canapé qui est à droite de la porte, je badinais avec les enfants pour avoir une contenance. Elle est venue souvent fous le nom de Ouéhihé. Il était auditeur comme Beyle. Le mariage de M Jules de La Bergerie avait eu lieu la veille.

1. Sénateur de l'Empire. Il était né à Grenoble.

2. TT'bTi me [am0Ur pour moi] de la duchesse de. (Note de BeyZe.)


tout à coup à moi, s'est assise à mes côtés en me disant

« Maman me charge de vous demander s'il est vrai que les louis seront démonétisés au 1er janvier », etc. (non pas tout à fait en ces termes).

J'ai répondu, et sur-le-champ la conversation est venue à ce qui nous intéressait. Sa figure, sur laquelle l'expression du sentiment est extrêmement rare, sa figure avait tellement l'air de m'aimer, ses yeux me regardaient avec tant de bonheur, que je me suis retenu au moment où j'allais lui prendre la main 1. Une minute après, un hasard nous a fait changer de place, et elle parlait assise à trois dames debout, moi à côté d'elle. On a parlé d'un homme, et elle a dit « Est-il jeune ? Est-il aimable ? A-t-il l'air d'avoir de l'esprit ? » avec l'expression la plus vive et la plus sentie de l'amour heureux. Elle se félicitait de son choix et se faisait un plaisir de louer, devant lui, l'amant à qui elle n'a pas avoué encore qu'elle l'aime, et de l'engager, chemin faisant, à s'avancer. Sa figure était animée^ et pleine de passion. Son âme semblait s'être éveillée. Si, depuis un an, elle avait eu le quart de cette expression dans un de 1. Ce qu'il y a de meilleur comme événement. 1815. (Note de Beyle.)


nos tête-à-tête languissants, ils devenaient à l'instant charmants. Je l'ai regardée avec tendresse, et son âme étant éveillée, elle a dû lire dans la mienne.

Certainement, c'est le freddetto qui commence à opérer. Toutes les fois qu'elle m'avertit qu'elle sera chez elle, elle ajoute une phrase de prière pour que j'y vienne. Depuis que je la connais, c'est le jour où je lui ai vu l'expression d'amour la plus passionnée. C'était au point d'en finir sur-le-champ si nous eussions été seuls 1. Je lui avais vu des regards perçants et fixes, quelquefois un peu de l'air doux de l'amour, jamais ces manières vives, franches et profondément senties. Je ne conçois pas comment elle ne voit pas à quel point elle s'affiche. Il y avait là quatre femmes qui, lui rendant des respects, s'en vengent sans doute en observant à la loupe ses moindres défauts. Ces femmes étaient ensemble, sa conversation avec moi dans un coin du salon n'a pas pu être entendue par elles, elles ne la supposent pas sans doute aussi innocente qu'elle l'est. Ensuite, son air passionné et ses trois questions, dites 1. Si je n'avais pas été amoureux, je lui aurais dit ce soirlà, au milieu de tout le monde, à voix basse. Je vous aime éperdument. » Je l'aurais eue deux mois plus tôt. (Note de Beyle.)


non pas avec autant de grâce, mais avec plus delforce que n'y aurait mis Mlle Mars et qui disaient tellement « J'ai tout cela dans mon amant. »

Peut-être était-elle animée par un bon dîner, l'après-midi est le moment où elle s'élève un peu au-dessus de sa vie insipide. Peut-être, étant animée, a-t-elle cédé à un goût très léger qu'elle a pour moi, et, les trois questions de suite et fortement accentuées lui étant venues dans l'esprit, les a-t-elle faites par ce désir de briller qui n'abandonne jamais les femmes. (Voilà le détail de la soirée rue du Faubourg-Saint-Honoré.)

Après avoir dûment regardé, je suis sorti. La bêtise des dames Shepherd, le mauvais ton ou, pour mieux dire, le manque d'idées du dîner de la rue Charlot, m'ont réduit absolument aux sensations vives d'un observateur dans les deux salons. Freddelto! Freddelio, amico1! t Les grands de celle cour. Ignorance et faiblesse ridicules du comte M[olé], observées par Fairis[land].

M. Montalivet a de moins que tous les autres le grand ridicule de jouer l'écrasé d'affaires.

1. Petit froid, petit froid, ami.


'l'ournures uniques et iniques observées hier lundi chez le duc de Rovigo, air ignoble de M. et Mme de Mortemart. Air inique du baron Quinette 1. Le frère scélérat et rouge de Robert dans les Raubers von Schiller2 est actuellement M. le ministre de Suède. Changement de physionomie du duc de Rovigo en parlant à Anglès d'affaires 3.

Mille et mille nouvelles raisons de croire que tous les hommes à réputation, en administration, sont des niais sans force et sans suite, comme le comte Molé.

Depuis le freddello lowards Z. 4, et depuis que je lui make good leilers 5 et que je me suis rebiffé sur la prétendue non lecture d'un état, il me fait des façons annonçant estime et considération, exactement comme si j'étais monté d'un grade et que je fusse, par exemple, maître des requêtes. Air coquin du grand noir Fiévée 6. On dit qu'il a été fait maître des requêtes parce qu'il avait tenu une espèce de 1. Quinette de Rochemont, Conseiller d'Etat. 2. Les Brigands, de Schiller.

3. Le comte Anglès, né à Grenoble, maître des requêtes au Conseil d'Etat.

4. Depuis le petit froid envers M. Daru.

5. Je lui fais de bonnes lettres.

6. ïlévée, connu pour ses ouvrages littéraires, était maitre des requêtes au Conseil d'Etat.


contre-police. Air bas de M. de Chazet 1 chez le ministre de la Police.

19 Décembre.

Je passe de neuf heures et demie du matin à sept et demie du soir avec Félix, à parler du majorat. He writes to my baslard 2. Pour son compte, il me semble plus résolu à agir je parierais qu'il trouvera le bonheur dans 1 action. Le soir, à huit heures et demie, Fairisland presenles me to mistress Gay 3. Cela ressemble enfin à la société décrite par Collé et Marmontel. Nous y sommes une heure et y voyons Mme Récamier, figure charmante elle a l'air de demander pardon d'être jolie. Elle l'est encore beaucoup. Mme de Caraman (Mme Tallien) entre, Mme Récamier disparaît. Mme Tallien a les restes d'une belle figure qui ne montrent qu'une âme impérieuse, triste, commune. Je ferais bien dix lieues à pied pour ne pas passer quinze jours avec elle, et j'en ferais vingt pour aller passer 1. C'est le littérateur que Beyle rencontrait autrefois chez MIJ' Duchesnois.

•2. n écrit à mon bâtard (son père).

3. Bellisle me présente à Mme Gay. Sophie Gay mère de la célèbre Delphine. Beyle retrouvera ces dames sous la Restauration, chez le baron Gérard.


quelque temps avec Mme Récamier, qui n'est point changée du tout elle a de l'embonpoint, voilà tout.

From M. Gay to lady Alexander. From Oaks 1 me dit qu'il vient de refuser la rec[ette] des trois départements des villes hanséatiques. « Je n'ai eu qu'un moment pour me décider. On ne donne qu'un moment », voilà toutes ses raisons pour excuser une aussi grande bêtise. Il avait l'air tout affairé. Il s'appuie sur l'attachement qu'il doit à sa femme. Questo è un buon uomo ma bestia 2, comme dit Mme Barilli 3 du baron Tricotazzio. 1 go oui from lady Alexander 4 à onze heures et demie (je suis allé rue SaintHonoré) the eyes were nol as yeslerday. Perhaps why io non son venuto che alle dieci. La madre m'a fatto qualche rimproveri della mia lardanza 5. Le comte Baste 6 m'a l'air d'un ambitieux, il fait une cour suivie à tout le monde. Il m'a invité à aller chez lui. J'ai fait, moi, la cour à 1. De chez M. Gay, chez Mme Alexandrine Daru. Deschênes. Deschênes fut néanmoins nommé receveur général à Hambourg. Rappelons qu'il était marié avec la sœur de Mm° Pierre Daru.

2. C'est un homme bon, mais bête.

3. Chanteuse de l'Opéra italien.

4. Je sors de chez Mme Alexandrine Daru.

5. Les yeux n'étaient pas comme hier. Peut-être parce que je ne suis venu qu'à dix heures. La mère m'a fait quelques reproches de mon retard.

6. Contre-amiral.


Mme Genet, qui est tellement sans esprit en société :qu'elle doit aller de tout cœur in bedl. Je vais demain à dix heures chez M. de .Joly pour le majorat 2.

20 Décembre.-

En rentrant à deux heures pour aller avec Bellisle acheter des bonbons, je le trouve tout pâle, la larme à l'œil, ayant froid3. Il me dit «Savez- vous la nouvelle ? `? Gaulthier n'est plus receveur général. » Il venait d'envoyer ma calèche à ces dames. MUe Jules est partie sur-le-champ avec son mari pour aller annoncer cette triste nouvelle au père. Je suis allé voir ces dames le soir. Il résulte de tout ce que nous avons appris et deviné que Mme la duchesse avait dit à Gaulthier partant pour Auxerre « Surtout, ne 1. Au lit.

2. Dejoly était avocat au Conseil d'Etat. Et M. Louis Royer nous rappelle qu'à la suite du décret impérial du 24 juin 1808 toutes les affaires sur lesquelles le Conseil du sceau était appelé à délibérer devaient être instruites par le ministère des avocats au Conseil d'Etat. Beyle était impatient à cette époque de voir son père lui constituer un majorat.

3. Pépin de Bellisle semble avoir été très lié avec les La Bergerie. Avant de s'installer en octobre précédent avec Beyle au S de la rue Neuve-du-Luxembourg, il habitait 12, rue Jacob, avec le fils Rougier de La Bergerie, son collègue au Conseil d'Etat.


deviens pas amoureux rappelle-toi que je te marie. » Depuis, elle lui a offert une ou deux demoiselles avec cent mille écus, ce qui faisait à peu près son cautionnement. Il paraît que le frère, aide de camp de l'empereur, et Mme GuéHeneuc la mère 1, qui n'ont pas voix délibérative, n'ont pas dit non précisément, mais que M. Guéheneuc, qui se trouvait à Bordeaux, a dit non, et très clairement, à son retour. Mme la duchesse a fait tout au monde pour détourner M. Gaulthier2 qui est un grand niais froid de vingt-six ans, de faire ce mariage. Elle a prié, fait des reproches, menacé. Il a répondu qu'il quitterait plutôt la place, mais qu'il épouserait MIle Jules. Il paraît qu'il était amoureux. Probablement cet amour est né à force d'espérance. Se trouver tout de suite intime avec de grandes belles demoiselles, d'un ton apparemment bien supérieur à toute la petite bourgeoisie qu'il avait vue jusque-là, être encouragé avec toute la bonté possible, il paraît que telle a été la position de M. Gaulthier arrivant receveur général à Auxerre.

The falher 3 s'est conduit avec la bêtise 1. Femme du directeur général des Eaux et Forêts. Elle avait deux enfants, un fils aide-de-camp de l'Empereur, et une fille qui avait épousé en 1800 Lannes, duc de Montebello. 2. Stendhal a écrit par erreur M. Guéheneuc.

3. Le père.


et le manque de sentiment trop communs dans cette pauvre famille. Il a écrit to mister Giu., ihe uncle of G 1. Je ne sais pas comment le nez ne lui tombait pas de honte en prenant la plume pour une telle épître. Il l'a trouvé à Fontainebleau « Papa se tenait fier et froid vis-à-vis de lui, nous disait hier White (Mlle Blanche) M. G[aulthier] l'aborda le premier k Comment vous portez-vous, M. le Préfet ? » et ne lui dit pas un mot de l'affaire qui les occupait probablement tous deux.

M. G[aulthier] a fait deux voyages à Fontainebleau qui ont.

22 Décembre 1810.

Il y a longtemps que je n'avais eu autant de plaisir par la musique. On a donné toute la semaine dernière de mauvais opéras je n'y suis pas allé, je me sentais comme exilé de n'avoir pas entendu de musique depuis huit jours. Ce soir, 1 Due Gemelli 2 m'ont donné un plaisir vif et continu. Contraste de la figure expressive et belle encore de Mme Carlo Botta 3 et de ses transports 1. A M. Giu, oncle de G.

2. Opéra de Gugllelmi.

3. Femme du vice-président du Corps Législatif.


pour la divine Barilli, avec la figure bête et ennuyée d'une belle Française que Fairisland et moi avions derrière nous. Je parle avec un petit Italien laid et sale, mais qui a du bon sens. Il a été dix-huit mois à Chambéry et il prétend que Mme Botta en est. Botta a une assez belle figure, il est chauve et paraît avoir quarante-cinq ans. Je ne conçois pas de chose qui peut me donner deux heures de plaisir je ne dis pas égal, mais comparable à celui que j'ai trouvé à l'Odéon. Bellifsle] me mène chez ces dames. Je soupçonne qu'il y a dîné. While has ref used un jacobin presented as a husband by lhe général C 1. A onze heures, nous avons vu arriver Jules. Jamais je ne lui avais vu plus de physionomie et plus de bonheur dans la physionomie. En un mot, je ne l'avais jamais vue aussi jolie.

Les impressions fortes font délirer 2 la mère. Elle a parlé toute la nuit, et, pendant le temps qu'on ouvrait la porte pour faire entrer la calèche, elle me disait « M. Beyle, faites-la donc entrer, cette chère enfant 1 x M. G[aulthier] avait l'air d'un noyé de vingt-quatre heures, mais assez de bonheur dans la physionomie.

1. Blanche a refusé, comme mari, un jacobin présenté par le général C[urial].

2. Radoter est le mot. (Note de Beyle.)


rsiancne, Lres meu, uene uuuicui yioonue noble. La petite, exécrable, le même effet qu'un chanteur qui, dans un trio touchant, couvrirait la voix des autres et chanterait constamment faux. Exécrable bécasse 1 Depuis le jour des trois questions, Marie est retombée dans son état ordinaire. Hier, de six à onze, j'ai fait cinq visites, dont quatre d'ambition. Quel ennui J'ai revu aujourd'hui Mme Cossonier 1 dans un petit entresol exigu.

Je pense que M. G[aulthier], en s'humiliant, aura une place. Si par hasard il avait de l'âme, quelle horreur

Deschênes a accepté et part demain pour Hambourg. Il paraît que M. Chaban 2 est un homme distingué, bon, doux, honnête, de l'esprit, au-dessus des bêtises du monde.

29 Décembre.

Hier et avant-hier, j'ai beaucoup travaillé to my lellers for Deulschland. Le 28, j'ai breackfasied œiih Z., et had the appearance of bashfulness what is I believe of f the besl poliliks 8. Ce qui le choque parti1. Beyle l'avait connue à Marseille.

2. Conseiller d'Etat et Intendant des finances dans les départements Hanséatiques.

3. A mes lettres pour l'Allemagne. Le 28, j'ai déjeuné


culièrement dans Corbeau, c'est qu'il fait le docleur. Propres termes dont il s'est servi during lhe breakfast 1.

Je me retirai, hier soir, dans une extrême misanthropie. J'avais été chez Corbeau qui m'avait assommé, trois quarts d'heure durant, with his hislory during lhe Revolution 2.

De là, rue Charlot, où j'avais parlé franchement sur la musique, et mon sentiment avait été offensé par ces âmes de plomb, ce qui veut dire qui ne s'élèvent point. Je leur portais cependant un superbe homard, et à Mimi le poupard de la folie.

De là, rue de Ménars3; Mme D. n'y était point, je n'y trouvai que de petites âmes de joueuses. Je croyais Mme Bar[thomeuf] un peu au-dessus de ce caractère, je lui fis une petite plaisanterie, qui ne prit point. A Linz, il y a un an, je m'étais fait une beaucoup trop belle idée d'elle, as a friend of Mary 4. Je lui parlai un peu franchement. J'ai éprouvé souvent que montrer des sentiments élevés à ces bécasses-là me perdait tout à fait dans leur esprit. avec Daru et j'avais un air de timidité qui est, je crois, de la meilleure politique.

1. Durant le déjeuner.

2. Avec son histoire pendant la Révolution.

3. Chez les Nardot. Cf. Souvenirs d'Egotime, p. 90. 4. Comme amie de Marie.


Ce pauvre Belli[sle] a cassé deux fois d'ici à Orléans1. J'ai eu du plaisir depuis huit jours wiih Ihe family Shepherd, it is wiih White 2,; je l'aime depuis que je la considère comme foutable. I was vendredi ai Musée with her 3.

J'ai écrit ce soir à M. D[aru] pour être assistant à une section. My bashiulness of yeslerday 4 me fera trouver grâce. Je sors de la Molinara 5 content de Porto, mais trouvant la musique assommante par sa nullité. Ce soir, à mon bureau, je me suis mis à lire les examens faits à l'Institut de l'Histoire de Rulhière. Je me suis abandonné à cette lecture jusqu'à six heures et demie. J'avais un vrai plaisir, c'est là où je vis vraiment c'est ma sphère, jamais je ne rendrai de culte véritable aux talents administratifs, gloire and triumph of Probïus], e tutti quanti 8. J'ai vu hier C.. C'est un animal attristant, un glaçon qui gâte votre plaisir, et en vingt minutes de contact le fait évanouir.

1. Bellisle était parti le 24 décembre pour La Rochelle. 2. Avec la famille La Bergerie, c'est-à-dire avec Blanche. S. J'étais vendredi au Musée avec elle.

4. Ma timidité d'hier.

5. Opéra de Paesiello.

0. Gloire et triomphe de Probus [Pierre Baru] et de tous les autres.


1er Janvier.

L'ambition et les finances ont à se félig citer des changements intervenus ILJ depuis qu'il y a un an, à Linz, j'allais en uniforme faire une visite de corps à ce pauvre Villemanzy 1 et à MM. Chambon, Désirat 2, et autres gens à talent et à manières aimables.

Mais le ministre de l'amour s'est mal conduit s'il continue à agir de même, il pourrait bien devenir inutile.

Mais aussi pas de vérole cette année, et en 1809 une chaude-pisse et deux véroles. Pas de maladie d'aucune espèce. Un beau travail, this upon Lelellier 3, une centaine de bonnes leçons d'anglais de M. Goodson, la bashfulness 4 battue sur tous les points.

Dans vingt-trois jours, j'aurai vingthuit ans.

Mon jour de l'an s'est fort bien passé 1. Intendant général de la grande armée.

2. Deux commissaires ordonnateurs des guerres. 3. Celui de Letellier.

4. La timidité.


il fait un froid sec magnifique, mais un peu dur. J'ai lu jusqu'à dix heures dans mon lit le jugement du Lycée de Laharpe par Chénier, très bon.

A midi, avec Delporte 1, en grande tenue aux Tuileries. Belle foule. J'ai été très content, à la messe, de la figure de Mme la comtesse de Périgord (la fille de Mme la duchesse de Courlande) elle avait une physionomie pure. Si je ne craignais pas d'être entraîné par mon goût actuel pour les femmes allemandes, j'expliquerais ces qualités parce qu'elle est Allemande. J'ai remarqué que Mme Savary avait dû être fort bien; le malheur sec (sans sensibilité) a frappé cette belle figure.

A l'audience qui a suivi la messe (M. de Cambis, belle figure, paile à Delporte et à moi), le cardinal Maury vient de présenter ses grands vicaires à l'empereur l'empereur a dit à l'un d'eux (maigre, mauvaise figure) 2

« Je me méfie de vous il y a aussi loin de la religion que je professe à la vôtre que du ciel à l'enfer. Je suis chrétien comme Bossuet et Fénelon. J'ai les yeux sur vous. Souvenez-vous que je porte une épée. »

1. Dtroonfc-Delporte, auditeur au Conseil d'Etat, 2. Histoire de Dastros. (Note de Beyle.) Cf. Courrier dnglais, t. in, p. 262.


Il paraît que l'empereur était beau comme Talma dans ses beaux moments. Je ne l'ai pas encore vu parlant d'une manière sévère.

Nous sommes sortis de l'audience à deux heures. Voilà tout l'officiel d'aujourd'hui. Nous sommes convenus, Del[porte] et moi, de faire nos visites demain à dix heures. L'archichancelier reçoit de dix heures à deux.

Voici comment je me suis tiré de cet ennui avec la famille. Je n'ai eu de l'ennui qu'avant, ça s'est fort bien passé. Hier, à quatre heures, je sortis de mon bureau avec F. pour aller porter. to M. F. Choiseul street. De là, nous allâmes choisir des joujoux chez Labatte, rue SaintHonoré, près de la rue de la Ferronnerie. Il faut, pour 1812, les acheter huit jours plus tôt. De là, le fiacre nous mena dîner chez Legacque. J'en sortis pour aller porter mes joujoux à la jolie famille de l'hôtel du Châtelet.

M. D[aru] dînait seul with his children and mistress Nardot 1. Je fus sur le point de ne pas entrer. Enfin, je me présentai avec la folie dans la main droite et un gros mouton dans l'autre.

M. D[aru] ne me voyait pas, il m'en a 1. Avec ses enfants et Mm0 Nardot.


fait des excuses polies et s'est levé pour m'approcher une chaise. They wanled a lillle of topics1: le mouton d'Amélie, sur lequel elle pouvait s'appuyer, le petit billard de Napoléon sur lequel il jouait, la folie d'Aline, et surtout le feu pyrrhique de Pauline 2, en fournirent, de manière que ces joujoux égayèrent tout le monde. Je m'échappai comme on quittait table pour aller montrer tout cela « à maman ». I thought lhat this discretion should please lo the tather, and I believe lhat I have not erred3. Ce matin, en sortant de chez M. LeBrun* 4 et montant dans le cabriolet de louage que j'avais pris, je l'ai entrevu dans sa voiture derrière la glace j'étais moimême derrière mon cabriolet. En m'avangant pour monter, j'ai vu qu'il avait baissé sa glace et qu'il me saluait avec amitié.

Hier, en quittant l'hôtel du Châtelet, j'allai à la Molinara, qui est décidément une pauvre musique des sons agréables, mais qui ne peignent rien deux ou trois fois, on croit que Paesiello va peindre,

1. Ils manquaient un peu de sujets de conversation. 2. Ce sont les noms des quatre enfants du comte Daru. 3. Je pensais que cette discrétion plairait au père, et je crois que je n'avais pat tort.- Mme Daru n'était pas présente ayant eu un nouvel enfant, le 30 décembre 1810. 4. L'archi-trésorier, prince Lebrun de Plaisance, voisin de campagne et ami des Daru.


il tombe tout de suite dans ce que les niais appellent le gracieux. C'est Achille combattant Hector qu'on aurait peint souriant et tout couvert de taffetas rose. L'exécution a soutenu à grand'peine mon attention jusqu'au bout. J'étais cependant parfaitement disposé pour la musique, sans aucune cause de chagrin une douce mélancolie, fondée sur les conditions générales de la vie, s'emparait de moi. Je me sentais liquéfié par une douce pitié qui s'étendait même sur les gens pour lesquels je ne me sens aucune inclination. Paesiello est tellement vide de pathétique que ces bonnes dispositions ont été perdues. Huit jours auparavant, étant disposé à la force et à l'action, les divines Nozze di Figaro ne m'avaient pas touché du tout, m'avaient presque ennuyé. (C'est mercredi dernier, je venais de chez M. Gay, que je n'avais pas trouvé.)

Pour avoir de vifs plaisirs par la musique, il faut absolument cette disposition tendre et presque mélancolique.

Je quitte la plume à cinq heures un quart pour aller dîner chez Mme Nard[ot].


15 Janvier, coming from Muséum x.

Je m'aperçois qu'il m'est tout à fait impossible de prendre de nouvelles habitudes physiques, surtout de celles qui distraient de la pensée.

Ainsi, quoique la musique me donne beaucoup de plaisir, me fût-elle enseignée par Cimarosa, je ne me sens pas la force d'apprendre Voi che sapete 2 sur le piano. Cette disposition vient de mon amour pour mon art, et par conséquent pour la pensée, par laquelle je puis m'y perfectionner.

La danse, que j'ai apprise trois ou quatre ans, n'a fait que glisser sur moi, malgré mon amour pour les femmes, comme de l'eau sur un tableau à l'huile. Ainsi, pour que je pusse apprendre à danser, il faudrait m'ôter mon amour pour mon art.

Conclusion, que 994 hommes sur 1.000 traiteraient d'absurde, et qui n'en est pas moins vraie fausseté de ce mot « Vox populi vox Dei. » Il faudrait faire un proverbe qui dît Vox populi n'exprime jamais rien de profond, soit en métaphysique ou en sentiment, sur Newton, Tracy ou^Mozart et Raphaël.

1. Revenant du Musée. Beyle avait dans ses attributions, la comptabilité du musée Napoléon.

2. Vous qui savez (Mozart Noces de Figaro).


Paris, 9 Mars 18111. l.

Vers le milieu de février 1811, 1 was w with Angeline every night2, Cr[ozet] logeait dans l'appartement de Belli[sle] dans les moments que je pouvais voler à mon bureau, nous lisions ensemble 1. Beyle avait commencé ici et à part, sous ce titre « A tour through some parts of Italy in the year 1811. » [Un voyage à travers quelques parties de l'Italie en 1811], ce qui devait, dans sa pensée, être le prélude de la mission en Italie dont il pensait être bientôt chargé. On sait que Beyle ne flt ce voyage qu'en fin d'année et à titre privé. Nous avons replacé tous les fragments de ce cahier suivant leur exacte chronologie. On lisait en tête de ce cahier « Monsieur qui trouvez ce registre, vous êtes prié au nom de l'honneur et de l'ennui qu'il vous donnerait, de ne pas le lire, mais de le renvoyer par la diligence, à M. Fournex, hôtel de Hambourg, rue Jacob, 18, à Paris. » Et sur la page précédente

« Connaissance exacte des Hommes.

« Avis Si ce fatras tombe entre les mains d'un honnête homme, il est prié de ne pas le lire. C'est un travail anatomique (entrepris par le conseil du célèbre C.), uniquement pour mon instruction particulière. Je suis né violent, pour me corriger on m'a conseillé de me connaître moi-même. Cette étude a dû commencer par la connaissance des autres hommes.

« On sent bien que disséquer le corps d'un paralytique, ce n'est pas faire injure au paralytique, mais chercher à connaître la paralysie*.

« Si vous allez plus loin, inscrivez votre caractère à l'article platitude* L

Bon, 1813. 3.

Testament je donne tout ce dont je puis disposer à M. Félix-DéMré Faure de Grenoble, Milan, te 24 décembre 1814. 2. Je passais chaque nuit avec Angéline [Bereyter].


Burke on sublime. Nous discutions ses idées, que nous n'approuvions guère. Leur principal mérite pour nous était de nous faire penser. En observant attentivement les circonstances de nos sentiments et de nos pensées, nous parvenions à des découvertes assez justes. Tout à coup, nos idées furent jetées dans une autre route. 0 J'allai voir Mme elle me dit « J'ai à vous apprendre quelque chose qui vous fera plaisir vous allez en Italie. » Je fus touché et enchanté. Je vins conter cela à Cr[ozet] qui parut froid, comme quand il est ému véritablement. Il me dit tout de suite « J'irai avec toi. » Je fus surpris agréablement de cette marque de caractère. Il retourna sur-le-champ à Plancy, demanda un congé et un passeport. Il a obtenu l'un et l'autre. Depuis le 25 février, j'ai craint plusieurs fois ne pas voir cette Italie tant aimée. J'ai eu une matinée cruelle. J'étais dans mon lit, dormant à moitié et réveillé de temps en temps par le chagrin.

L'excellent Mr avait eu l'idée d'envoyer en Italie M. L. Cela m'aurait fait beaucoup de peine, et à lui probablement nul plaisir. Je m'abstins de parler de M. L. mais je pris la liberté de témoi1. Sans doute Lecoulteux de Cantelen, collègue de Beyle à l'inspection du mobilier et des bâtiments de la Couronne.


gner à M. [Daru] mon envie d'aller à Rome. J'ai été trois ou quatre jours dans l'incertitude; enfin, le 6 mars, à une heure et demie, M. de Bfaure] 1 m'a appris que M. [Daru] lui avait dit de mettre mon nom dans le rapport.

Ordinairement, c'est le jeudi que M. [Daru] travaille avec 2 Il en a été autrement cette semaine. Mon rapport n'a point passé. Cela me fâche pour Cr[ozet] qui a un congé de deux mois et qui doit être à son écluse le ler mai, je crois. Principes libéraux de son administration, même des sots qui y sont.

Je suis amoureux de mon voyage, c'est-à-dire que je n'ai presque plus de sensibilité pour l'opéra buffa, and the amiable girl wilh whom 1 lay every nighl 3. J'ai vu que le meilleur moyen de gâter mon plaisir était de lire des voyages. Nous sommes convenus, Cr[ozet] et moi, qu'il fallait étudier le caractère de la nation dans ce qui en a été dit, mais nous garder des descriptions. Malheureusement, ce que je connais sur le caractère italien est bien faible.

Mme de Staël (Corinne) m'a fait mal. Ce style tendu, dont le moindre défaut 1. De Baure était secrétaire de son beau-frère Pierre Daru. 2. Sans doute l'Empereur.

3. Et l'aimable fille avec qui je couche chaque nuit.


est de vouloir commander sans cesse l'admiration (ph[rase] de M. D[arul), cet esprit qui prétend aux honneurs du génie, et qui ne voit pas que sa qualité la plus frappante (le naturel) lui manque entièrement, cette comédie, qui ridiculise ce que j'aime le mieux, m'a fait un mal sensible. J'ai cru y parer en faisant un extrait de la fin du premier volume, où Corinne traite du caractère italien 2. En mettant ses phrases en style naturel, je me suis aperçu qu'elles ne cachaient presque que des idées communes, et des sentiments visiblement exagérés par celui qui sent. Je ne mettrai point ici cet extrait, comme j'en avais le projet. Le hasard me fit tomber sous la mam Spon» le jour même où Mme de Staël m'avait séché. Je sentis vivement les avantages du naturel. Je lus avec plaisir cent cinquante pages écrites par le médecin de Lyon, en 1675, je crois. J'admirai sa véritable modestie, et l'enflure pleine de prétention de Corinne n'en fut que plus criante pour moi. r

Le froid, exact et complet Lalande 1. Bon. 1813. (.Note de Beyle.) 2. Ce travail sur Corinne a été publié dans les Mélanoet de littérature, t. III, P. 169.

3 Médecin de Lyon qui publia, en 1677, des Voyages d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant.


est ce qu'il nous faut. Il indique tout et, comme il ne sent rien, il ne gâte pas les sentiments que Saint-Pierre ou la position de Florence peuvent nous donner. Nous allons en Italie pour étudier le caractère italien 1, connaître les hommes de cette nation en particulier, et, par occasion, compléter, étendre, vérifier, etc., ce que nous croyons savoir de l'homme en général. Heureusement pour nous (c'est l'avantage de nos études), notre plaisir et notre travail se confondent. La vue des Loges du Vatican par Raphaël, et Il mercalo di Malmanlile 2 exécuté avec feu, au théâtre des Florentins de Naples, nous donneront probablement des plaisirs vifs, et nous montreront la marche inconnue de quelque sentiment.

Tout en appréciant à leur juste valeur les Creuzé et consorts, nous sentons combien nous avons à apprendre pour pouvoir soutenir un jour, dans les ChampsElysées, la conversation avec Shakspeare, quel dio ignolo 3, Molière et les autres. Nos jugements sont exclusifs et tranchants. Je ne vois rien de si sot, par exemple, que le voyage de M. Creuzé 4.

1. But. (Note de Beyle.)

2. Opéra de Cimarosa.

3. Ce Dieu inconnu.

4. Creuzé de Lesser, auteur d'un Voyage en Italie (1806).


Mais il faut ajouter à chaque phrase ces mots « pour notre caractère et notre tempérament. » Je crois qu'un grand jeune homme efflanqué, maigre, doux et de bon ton, ayant du linge plissé avec soin et mettant bien sa cravate, me trouvera fort singulier, fort déplaisant mais, après cet avertissement, c'est sa faute, s'il nous lit. Ce journal n'est écrit que pour nous et pour les trois ou quatre amis dont le caractère ressemble au nôtre, ou que nous aimons malgré les différences de nos esprits. Nous ne pouvons sentir le mérite des autres, et ils ne peuvent goûter le nôtre. Un cheval n'est point amoureux d'une vache sous le rapport du sexe, ces deux êtres n'existent pas l'un pour l'autre. De même, sous le rapport des sentiments et des idées, ce que M. Creuzé, par exemple, et nous, avons de mieux à faire, c'est de ne pas exister les uns pour les autres. Son récit est bon pour ceux qui lui ressemblent, le nôtre pour les êtres formés par le même climat, la même éducation, etc., etc., que nous.

Tout homme qui ne jette pas son livre à la quatrième page, doit jeter notre gros cahier à la première ligne. Maintenant, voilà notre profanum vulgus chassé. Nous allons parler à coeur ouvert, comme à nous-mêmes, ne ménageant ni les expres-


sions, ni les convenances. Nous appellerons sot, bête, plat, etc., ce que M. Un tel appelle joli, grand, beau, ingénieux. Il a raison, mais nous n'avons pas tort. N'allez pas plus loin, Messieurs les bâtards. Nous n'emporterons que Lalande, comme indicateur général, et Duclos, parce que sa manière de voir, à un peu de petitesse près, est la nôtre. D'ailleurs, il a l'esprit de ne parler que de son affaire la prepotenza 1 et le coup de fusil du cardinal Alessandri, je crois 2, et pas un mot de la grâce du Corrège et de la simple et divine physionomie des vierges de Raphaël. Alfieri, dans sa Vie, nous donnera quelques aperçus sur le caractère italien. Il se connaissait en caractère. Ce qu'il a prévu des Espagnols et des Portugais le prouve. Moi doit s'entendre de celui dont on reconnaît l'écriture, nous de tous les deux.

15 Mars.

Notre voyage traîne, ce qui me fait beaucoup de peine à cause de C[rozet], 1. Insolence.

2. Souvenir de Duclos, mais souvenir infidèle. Dans ses Considérations sur l'Italie, Duclos rapporte que le cardinal Aquaviva fit tirer sur la canaille de Rome.


dont le congé est limité, et dont le retour paraît forcé.

L'aimable et bon M[artial Daru] a été nommé i[ntendant] de R[ome] par décret du 12 mars.

J'ai vu de mes yeux aujourd'hui dans le portefeuille de M. D[aru] le rapport où je suis. M. D[aru] espère travailler demain avec S[a] M[ajesté].

Je crains que S[a] Mfajesté] ne trouve le voyage d'un auditeur inutile. L'intendant ne suffit-il pas pour prendre possession des musées et bibliothèques ? Il pourrait être utile de faire partir dans les vingt-quatre heures un auditeur. Il est probable que l'intendant ne partira pas de quinze jours. Mais cette raison ne peut pas être donnée à Sa Majesté.

Je me console en feuilletant Lalande. Je viens d'y lire la description du Palais Quirinal, qui sera le Palais impérial. Il paraît qu'il est grandiose, Dieu le veuille. Tous nos palais sont bien mesquins. Je note pour la voir la sainte Thérèse du Bernin dans l'église de la Vittoria. Lalande dit « que la sainte semble passionnée jusqu'à l'égarement ». Je ne connais rien de ce genre dans les arts.

J'ai eu l'idée de lire Tite-Live à Rome. Je ne l'ai jamais lu. Il serait bien charmant.


17 Mars 1811 K

Je n'ai pas écrit depuis le 15 janvier, par paresse et parce que je n'ai pas le temps de rendre mes tableaux ressemblants. D'ailleurs, ce registre était enfermé dans une petite table dont j'avais égaré la clef.

Le ministre de l'Amour, qui était sur le point d'être destitué et qui diminuait souvent le bonheur procuré par la bonne conduite des autres ministres, a enfin pris sa revanche. J'avais écrit plusieurs lettres, à quelques mois de distance, à l'aimable et douce Bereyter. Elle a enfin permis que je lui rendisse mes hommages en personne. Je dois ce succès à Faure, sans le conseil duquel je n'aurais pas écrit la dernière lettre. Elle était longue et sur le ton de la galanteiie la plus noble et la moins passionnée. B[ereyter] m'a dit qu'en arrivant chez elle j'avais les yeux fort petits et l'air fat. J'aurais dû avoir l'air timide. Je l'embrassai tendrement le premier jour, je l'eus chez moi le second (29 janvier 1811). Je fus sur le point de la manquer.

1. Sur le cahier où nous reprenons ce fragment, il fait suite directement à celui du 15 janvier. Nous avons intcrcalé ici et plus loin, d'après l'ordre chronologique, un autre cahier.


Nous avons été tourmentés par des lettres anonymes qui l'ont effrayée et lui ont donné pour moi un goût qui paraît vif. Un cuistre bilieux, nommé Fournier1, attaché comme chirurgien à Mme la princesse de Galitzine, est véhémentement soupçonné par moi d'être l'auteur des douze ou quinze lettres que nous avons reçues. On avait pour but de me faire croire qu'Angéline était une fille. Ça n'a pas réussi. Depuis six semaines que nous sommes ensemble, je lui ai donné une gravure (sainte Cécile) et un collier. On a ensuite menacé Angéline de la puissante colère d'une grande dame que je quittais pour elle. Elle a cru que c'était une de mes trois maîtresses Aline, Pauline ou Joséphine.

Le Fournier est bilieux, tenace, très adroit, accoutumé aux manèges et à la bassesse de la domesticité des princes. Sa fortune se compose de trois pensions qui lui sont faites par des princes. Il méprise la médecine et fait un poème sur l'amour. Ce galant personnage, qui a le teint d'un quarteron et quelque quarantecinq ans, ressemble tout à fait à un scélérat 1. Peut-être s'agit-il de François Fournier de Peacay (1771-1833), médecin militaire qui mena une vie errante et agitée, et revint se fixer à Paris en 1806. Il publia de nombreux mémoires médicaux et en 1812, en effet, un poème Le meux troubadour ou les amours.


du roman anglais. Dans un de ses mouvements de bile, il a offert sa main à Angéline, qui l'a refusée. Il a fait arriver une brouillerie entre sa mère et elle, le lendemain il les a réconciliées.

Au milieu de tout cela, j'ai la douce et bonne petite Angéline chez moi toutes les nuits. Elle sait fort bien la musique, mais a le jugement faussé par la grossièreté de l'école française de ce moment. Cette bonne petite a le front de me répéter que le savant vaut bien mieux que le chantant. Elle admire Berton, Méhul et compagnie mais elle m'apprend des airs de Mozart et de Cimarosa, exclusivement. Elle a tenté de me faire écouter Montano el Sléphanie 1, je n'ai pu l'avaler. Nous y avons rencontré d'Estourmel2 2 et Berton.

Enfin, du côté de l'amour je suis parfaitement content. Elle écrit comme un ange. Le jour de la plus sanglante des lettres anonymes, elle m'écrivait « Je suis au désespoir. Venez, je vous en supplie, à quelque heure que ce soit dans la nuit, venez. »

Ambilion. J'ai étalé mon habit de velours. Pacé et Ouéhihé en ont été blessés. 1. Opéra de Berton.

2. Auditeur au Conseil d'Etat.


L'envie s'est expliquée par des critiques. L'envie de Pacé surtout était frappante. Je crois qu'il est heureux pour l'amitié qu'il veut bien avoir pour moi que nous nous séparions. il ne m'a

M. Z. me gronda le 18 octobre il ne m'a pas grondé depuis cette époque. Je vais tous les jours deux heures au bureau, et deux fois par semaine j'en travaille cinq ou six. La correspondance de M. Six me semble parfaite. Corbeau parle toujours d'or sur toutes sortes de sujets et ne conclut jamais.

La belle Marie a toujours même tendresse pour moi, ou même douce amitié. Elle m'en donne des preuves chaque jour. Nos tête-à-tête sont toujours froids, par embarras, à ce qu'il me semble.

Je négocie toujours la b[aronnie] with my fatherK Faure, le défenseur officieux des bâtards, renonce à justifier le mien. C'est, à ce qu'il paraît, un homme très fin et cependant à vues étroites comme un vrai provincial, qui a fort peu de sensibilité et qui cache cela sous le rôle de faiher passionné. Au total, un vilain homme. L'excellente Mme de N. lui prêtait 15.000 francs pour me faire b[aronj, il n'a pas répondu à cet argument trop fort,

1. Avec mon père.


mais il a écrit une lettre de la diplomatie la plus fausse décorée d'une fine hypocrisie, assez bien écrite.

F,Mon esprit a une activité double quand je suis avec Crozet. Il a passé une huitaine de jours dans l'appartement de Bellisle qui était à La Rochelle (du 24 décembre au 15 mars). Nous avons fait de bonnes petites découvertes sur le plaisir et la douleur à propos du bavardage plein de prétention de Burke, on Sublime 1. En un mot, nous travaillions bien et dans le sens que j'ai adopté (as c[omic] bard 2) quand, vers le milieu de février, M. D[aru] me fit concevoir l'espérance d'aller à R[ome].

(Voir pour ce voyage la préface du Tour Ihrough Ilaly 3, gros volume vert.) Je brûle de partir. Crozet vient. Par décret du 12 mars 1811, M. Martial D[aru] est intendant de Rome. Il a prêté serment aujourd'hui.

Hier soir, Ferdinand entendit mal un rendez-vous que je lui donnais. Il partit à sept heures et m'a attendu jusqu'à trois à la porte de Frau Mozart (rue de 1. On pourra lire le fruit des découvertes de Beyle et de Crozet dans les Mélanges intimes et Marginalia de Stendhal, t. I, p. 261.

2. Comme poète comique.

3. Du Voyage en Italie.


1 Jichiquier, 36). Pendant ce temps, je me promenais en fiacre et la ramenais à la maison, où nous nous trouvâmes sans souper. (J'ai contracté ce défaut de style trouvâmes, et il y a dix-huit heures.) J'allai errer à onze heures et demie, rue Saint-Honoré, devant des boutiques fermées, pour découvrir un souper. Je rentrai avec un morceau de pain que m'avait donné la portière. Il restait deux ou trois verres de vin de Frontignan et pas une goutte de vin ordinaire, quand on sonne. Je m'apprête à gronder, j'ouvre c'était Bellisle.

Il va être intendant en Espagne, arrondissement de l'armée du Nord. Je craignais qu'il ne vînt pas revoir Paris avant son exil. Les belles of the Therese slreel 1 me serrent la main, surtout White 2, ce qui n'empêche pas que je ne les trouve de pauvres petites créatures bien sèches, ennuyées et ennuyeuses. Cr[ozet], pour se dédommager, leur envoie de l'enflure. Crozet est toujours amoureux d'A., conduisant sa barque comme un niais, et il en est triste et attristant. C'est ce que je lui dis sans cesse à lui-même pour le rendre un peu beyliste mais il regimbe. La volupté n'aura jamais en lui un adorateur 1. Les belles de la rue Thérèse [les dames La. Bergerie]. 2. Surtout Blanche.


véritable, et il me semble presque irrévocablement dévoué à la tristesse et à la considération qu'elle procure chez ce peuple de singes.

En un mot, depuis le milieu de janvier, j'ai été dans un état heureux. Mais je n'ai pas eu de ces moments d'inspiration comme en juillet dernier, je crois. J'ai grossi un peu, du moins des jambes. L'étude de la musique a fait du bien à mon art. Dans la tranquillité d'âme que me donne de bonne musique, je réfléchis à cet objet, et avec fruit.

Je suis fatigué d'écrire. J'ai envoyé ce matin à Mme D[aru] un joli bouquet de fleurs artificielles.

On a parlé ce mois-ci de classes pour les auditeurs. Le hasard fait que probablement je serai de première, comme étant en service extraordinaire.

(Fin de la revue des deux premiers mois de 1811).

17 Mars 1811.

Il me semble que mon bonheur physique avec Angéline m'a ôté beaucoup de mon imagination. I make thaï one or two every day, she fwe, six and sometimes neuf fois 1. 1. Je fais cela une ou deux fois chaque jour, elle cinq, six et quelquefois neuf fois.


Bonne idée. Excellent et rare caractère du maire de l'île d'Aix. Demander à Fairisland.

Je suis convaincu qu'un com[ic] ba[rd] x doit arranger sa vie d'une manière toute différente de celle d'Alfieri. Il eût eu plus d'esprit, plus de talent et plus de bonheur en ne voulant pas lutter de caractère et d'orgueil avec des institutions inébranlables il fallait regarder la vie comme un bal masqué où le prince ne s'offense pas d'être croisé par le perruquier en domino 2.

Il y aurait dans le caractère d'Alfieri pris de ce côté-là le sujet d'une comédie destinée à ramener ces bilieux pleins de vertu au beylisme. Elle ridiculiserait le Misanthrope de Molière (qu'on n'aille pas croire que je ne respecte pas cet homme étonnant).

Comme tous les hommes qui ne sont pas décidément imbéciles, j'ai besoin d'être occupé par un travail pour être heureux. La Hollande m'a occupé deux ou trois mois, l'ambition, le costume, la Cour, un mois ou deux actuellement que je suis dans le calme, j'ai .besoin d un grand voyage ou de Letellier.

1. Qu'un poète comique.

2. Bon. (Note de Beyle.)


Je sors de chez Pacé, d'où l'ennui m'a chassé. Voilà cependant ce qu'on appelle aller dans le monde. La rue obstruée de voitures. Marie n'y était pas. Avec elle., comme mon bonheur là dépend d'elle, si elle eût fait attention à moi, j'eusse été happy 1, mais sans elle l'ennui est trop fort. Je n'ai pas travaillé avec plaisir aujourd'hui. J'ai besoin de Lelellier.

20 Mars.

J'étais couché avec Angéline. Le canon l'éveille à dix heures. C'était le troisième coup nous comptons le vingt-deuxième avec transport 2.

A notre dix-neuvième, qui était le vingt-deuxième du public, nous entendons applaudir dans la rue. Dans les lieux les plus solitaires, comme au jardin du musée des Augustins, on a applaudi le vingtdeuxième coup.

Mon perruquier me disait que dans la rue Saint-Honoré on avait applaudi comme à l'apparition d'un acteur chéri.

C'est un grand et heureux événement. A deux heures, on avait déjà la réponse de Lyon.

1. Heureux.

2. C'était l'annonce de la naissance du roi de Rome.


L'accouchement est de neuf heures vingt minutes, dit le Moniteur, de neuf heures dix minutes, disent les autres journaux.

Le 21 Mars.

Moment de tristesse presque jusqu'aux larmes, celui où je fais mes comptes avec Bellisle qui part le soir pour 1 Espagne, peut-être pour trois ou quatre ans. Je n'ose pas la montrer.

J'y avais été disposé by lhe lasl leller of D. C. Je un hundred louis 1. Ce matin, nous avons tiré le pistolet pour la première fois avec des pistolets sans pierre. Ils partent plus vite. Excellente invention. Dans les trois premiers coups, je casse deux oiseaux de plâtre. En général, quand je m'applique, je tire bien, très mal quand je presse la détente avec humeur.

C'est aujourd'hui que devait passer l'affaire du voyage à Rome. Le grand événement d'hier a empêché M. D[aru] de travailler aujourd'hui avec Sa Majesté. Voilà trois semaines qu'il n'a pas eu de travail, chose fort rare.

1. Par la dernière lettre de D. C. Je [dois] cent louis. Peut-être une lettre du banquier Decroix, voir la fin du fragment écrit ce 21 mars. Peut-être Beyle lui devait-il cent Jouis.


Hier, dîner agréable avec F. B. et Angéline. Elle est douce, aimante, mais froide pour son art. La Griselda 1 est décidément l'œuvre d'un homme sans génie ce sont des passages agréables enfilés à la suite les uns des autres, et qui n'expriment rien. C'est l'opinion que Bellisle et moi nous en sommes formés hier.

Hier soir, moment de réconciliation possible between lhe great and his p. 2. Style de roman de M. le comte Be[ugnot]. C'est une manière. Louis sent cette vérité.

J'ai commandé ce matin pour 500 francs une paire de pistolets sans pierre, au tir. Nouvelle preuve de mon défaut. J'aurais eu la plus grande peine à aller chez M. Den[on]. Excellent spectacle cependant. F[airisland], qui y est allé sans répugnance, m'a dit que D. pleurait, mais que Cass[ini] avait une mauvaise physionomie. Je manque chaque mois douze ou quinze spectacles très utiles par ma maudite horreur pour ce qui est bas.

Outre ce défaut, la folie de m'amuser à m'imaginer qu'on m'insulte pour composer ensuite des réponses bien hautes 1. Opéra de Paer.

2. Entre le grand et son p.


et bien insolentes, et me voir donnant des soufflets. Ce matin, en allant au tir à sept heures, je me suis surpris dans cette folie. Cela me rend extrêmement susceptible, comme Alfieri tuant Élie pour lui avoir tiré un cheveu 1. Ma folie est presque du même genre.

Si je pouvais arracher ces deux défauts de mon caractère, j'aurais bien plus de talent et je serais bien plus heureux. Ces mauvaises herbes ont peut-être une racine commune. Je jouis de mes pensées la société des hommes me rappelle à la réalité, et d'une manière désagréable. Si je n'y fais pas attention, j'en suis puni par une humiliation.

A letter from2 2 Decroix, banquier]. Je ne vais pas, Ffairisland] va. 8. 22 Mars.

Bellisle part à trois heures et demie pour l'Espagne. Son esprit de détail, sa noblesse continuelle, mais aussi sa tristesse. C'est un prince, mais aussi les princes ne sont pas heureux. C'est ce que 1. Dans les mémoires d'Alfleri, époque, chapitre XII. 2. Une lettre de.

I" M.L. de BeMle est Fairi[sland] M.Fabio Pall/l.v[!clni] est Remuant (mettent à la loterie). (Note de Beyle,)


devrait être M. le baron Séguier 1, que j'ai vu (le 23) à son audience solennelle, où il est bouffon. Je croyais voir un niais comme sont presque tous les porteurs de grands noms. Au contraire, il a l'esprit de rire, mais M. Molé ou Bellisle, qui probablement ne sont pas si heureux que lui, rempliraient mieux la place de premier président de la première cour de l'Empire.

L'architecture est d'un ignoble et d'un bourgeois exécrables.

Le 22 au soir, je me promène de huit et demie à dix et demie dans les ChampsÉlysées avec Angéline. Son histoire. Elle ne trouvait pas de plaisir dans les bras of her first louer. A Utile more wilh lhe second and ever so 2.

J'en conclus qu'elle arrive seulement à sa vraie puberté. Son frère paraît être le héros du caractère flegmatique. A trente ans, elle aura peut-être un vrai talent, quand la force et le luxe de santé seront venus.

23 [Mars].

Je vais avec Faure visiter le palais de Justice. Le ca[binet] de M. Séguier 1. Premier président à la Cour de Paris.

2. de son premier amant. Un peu plus avec le second et ainsi de suite.


me fait plaisir, tout le reste est d'un bourgeois, d'un petit, d'un ennuyeux à périr.

Rien de nouveau for my tour h M. D[aru] porte chaque jour son portefeuille. M. Gaug[iran]-Nant[euil] a dit qu'il croyait partir dans dix jours.

Sa Majesté se fait présenter chaque soir la liste des personnes qui sont venues s'informer de la santé de Leurs Majestés l'Impératrice et le roi de Rome.

Le premier page (M. Sannois), je crois, est tombé de cheval en allant annoncer au Sénat la grande nouvelle.

Dimanche 24 Mars.

Je m'ennuie mortellement chez M[artial]. Depuis sa nomination, il se tient un peu haut pour moi. Il faudrait avoir beaucoup d'esprit ou un caractère vraiment fort et naturel pour être bien avec un aide de camp qui devient général. Cela est mal dit, mais l'idée est bonne. Les badauds doivent avoir dans le monde les succès qui dépendent de beaucoup de constance et d'une longue étude ils s'y plaisent, parce que la présence de 1. Pour mon voyage [en Italie].


trente ou quarante de leurs semblables les tire de l'apathie où ils végètent. J'aurais bien de l'intérêt à ce que cela fût vrai, j'en tirerais la belle conclusion que je ne suis pas un badaud. Hier encore (lundi 25), je me suis ennuyé à crever chez Mme la comtesse D[aru].

25 Mars.

Je lui ai fait chanler Udite, sei morelli e la Vendetta. Andiamo al lelto a mezza notte ed un quarto. L'amo sempre più teneramente, egli è il solo. (Writen by Angelina 1).

Mardi 26.

Nous nous levons et allons déjeuner dans un entresol bien frais chez Nicolle, derrière Favart (7 francs 15 sous). De là, à Monceau. En revenant, je crois rencontrer, dans deux femmes qui se suivaient, Victor[ine]. Cela me touche, mais j'en conclus que j'ai oublié d'elle jusqu'à sa figure, mais non pas l'idée que je m'étais faite de son âme.

Depuis trois semaines, Marie ne me 1. Je lui ai fait chanter Udite,sei morelli et la Vendetta. Nous allons au lit à minuit et quart. Je l'aime toujours plus tendrement, et il est le seul (Ecrit par Angéline.)


fait plus ces yeux pleins d'amour que j'ai souvent observés. Elle est lasse de provoquer un niais, ou the husband lui a fait observer que l'amitié était bien, mais que ces témoignages d'amitié si répétés pouvaient être mal interprétés. Je fais peur à Prob[us]. C'est, je crois, ce que dit Helvétius un caractère fort, ou cru tel, inspire toujours un peu de terreur.

Rien de nouveau sur le v[oyage] de Rome. Jamais M. D[aru] n'est resté si longtemps sans travailler avec l'empereur, J'ai voulu voir hier la dernière représentation du Mahomet de Lormian. La fadeur et l'odeur de poudre à la mousseline de mon voisin m'en ont chassé au premier acte, que Soliman finit si tragiquement par ce vers

Lui seul est malheureux, puisqu'il n'est point aimé. Lui, c'est le terrible Mahomet, qui ne l'est qu'en paroles. Il me semble que Geoffroy a raison.


27 Mars 1811.

Rien de nouveau que de maudits bruits de guerre avec la Russie qui me font trembler pour notre voyage.

Cr[ozet] arrive. En l'attendant, je ne puis reprendre Lel[ellier], et cependant mon esprit a besoin de quelque occupation forte j'ai digéré celles de ma place. Elles ne peuvent plus occuper que mon temps et non mon esprit 1. Cette digestion, entremêlée de jouissances de vanité, a duré septembre, octobre, novembre, décembre, janvier et février 1811, ce qui fait bien six mois pendant lesquels j'ai composé de quoi remplir deux registres aussi gros que celui-ci et du même papier. Je viens de parcourir Brydone 2 quoiqu'il ne décrive pas assez nettement, il a cependant produit l'enthousiasme chez moi. J'ai remercié la nature d'avoir une âme capable de tirer du bonheur des grandes scènes de la nature elles agissent sur moi comme de la bonne musique, choses qui ne font absolument aucune impression sur Pacé. Voyager sera pour moi une grande source de bonheur. Je remarque qu'il faut être deux ou trois. 1. Bon. [18]13. (Note de Beyle.)

2. Voyageur anglais, auteur d'un voyage en Sicile et a. Malte.


La Sicile, si jamais je puis y aller, présente deux avantages la nature humaine y est aussi forte et aussi curieuse à étudier que celle des plantes et des rochers. J'aurais, en habitant un mois quelque caverne sauvage de l'Etna, des sensations rares. J'écris ceci dans un appartement parfaitement convenable ( f or me and my position of ambition 1) et outre cela un des plus gais de Paris. Mais cette tête du plus grand empire moderne est usée pour moi, je suis blasé sur ses jouissances. J'ai sauté à pieds joints pardessus le plus grand nombre c'est-à-dire que je ne les avais pas quand elles auraient pu me donner du plaisir, et elles me semblent insipides maintenant que je puis y atteindre je n'ai pas, comme on voit, le caractère léger et vaniteux qu'il faut pour jouir de Paris dans son entier. Mais aussi je peux trouver dans les cavernes de l'Etna, et vis-à-vis les roches immenses de la Norvège, des sensations invisibles pour le vrai Parisien, qui n'y verrait que de mauvais dîners et des lits rembourrés de noyaux de pêche au lieu de jouer au boston et d'y faire admirer ma grâce, je vais ce soir entendre I nemici generosi, produit de cette belle plante 1. Pour moi et mon ambition.


napolitaine, Cimarosa. Mais aussi il y aurait de la folie à m'affliger si je ne suis m[aître] des r[e]q[uê]tes que cinq ou six ans après les gens qui font vingt visites chaque jour pendant deux cents jours de l'année, comme this poor fellow N. who was one of this evenings al M. D. the mother, et qui passa là, with his pregnant wife 1, une grande demi-heure à l'entendre radoter.

Il ne faut pas désirer les choses incompatibles.

J'ai pensé que le voyage d'Italie me séparerait .pour longtemps de Shakspeare et j'ai lu avec une admiration qui ne diminue point Romeo and Juliel; j'ai observé combien ce grand poète avait italianisé ses personnages, j'ai vu avec plaisir sa poétique dans ce passage (Ad III, scène the lhird) 2

ROMEO TO FRIAR LAWRENCE

Thou canst not speak of what thou dost not feel Wert thou as young as I, Juliet thy love,

An hour but married, Tybalt murdered,

Doting like me, and like me banished,

Then mightst thou speak, then mightst thou tear thy hair, And fall upon the ground, as I do nom,

Taking the measure of an unmade grave.

1. Comme ce pauvre garçon de N. qui était nn de ces soirs chez Mme Daru la mère. avec sa femme enceinte. 2. Beyle cite encore ce passage quelques lignes plus loin.


A quoi bon mettre ce passage ici ? `? pour pouvoir lire en Italie, vis-à-vis la plus belle nature du monde, des vers du plus grand of the bards 1.

27 Mars 1811.

Mon esprit a digéré la Hollande, j'ai besoin d'une occupation forte sans la speme del viaggio a Roma 2, je reprendrais Letellier, mais chaque jour je puis partir. J'espère beaucoup que demain verra signer mon rapport. They speak much of war wiih Russia3. Il serait charmant, en revenant d'Italie, d'aller à urïe armée bien active 4. Mes deux défauts provenant de misanthropie font qu'il est avantageux pour moi d'être forcé impérieusement à voir et à pratiquer les hommes 5.

Pour charmer mon attente, j'ai voulu lire Cinna. J'ai admiré le style, mais je n'ai pas fini. J'ai songé à Shakspeare je lis Roméo, il me semble que je relis quelque chose que j'aurais écrit le mois 1. Des poètes.

2. Sans l'espoir du voyage à Rome.

3. On parle beaucoup de guerre avec la Russie. 1. Cela a eu lieu. Charmant n'est pas exactement le mot propre. 25 février 1813. (Note de Beyle.)

5. Cela m'est impossible, cela cet trop contre mon caractère, cela me donne trop de malheur par ennui, et en me privant de tout bonheur par les *rts. 1816. (Note de Beyle.}


passé, tant ces sentiments découlent naturellement de ma manière de voir. Je trouve la poétique de Shakspeare dans Bornéo, page 110 (acte III, scène m) je suis charmé de voir que je pense exactement comme cette underslanding soul 1. Voici le passage que je veux écrire dans quelque endroit que j'aie occasion de regarder souvent

ROMEO

Thou canst not speak of what thou dost not feel a Wert thou as goung as I, Juliet thy love,

An hour but married, Tybalt murdered,

Doting like me, and like me banished, hatr

Then mightst thou speak, then mightst thou tear thy nair> And fall upon the ground, as 1 do now,

Taking the measure of an unmade grave.

Enthousiasme produit par Brydone. Les voyages, source de plaisir pour moi, font sur moi l'effet de la bonne musique par la jouissance des beaux aspects de la nature sensations invisibles aux Pacés. Voici le commencement of our journal of our tour through Italy 3.

Une lettre de mon oncle.

1. Cette âme compréhensive.

2. Le premier vers est la condamnation éternelle de Z. and of the irench Academy. Ce sont des vecchietti* sans passions. (Note de Beyle.)

La condamnation éternelle de Daru et de l'Académie fran- çaise. Ce sout de petits vieux. de Daru et de l'Académie fran~

S. De notre journal de notre voyage en Italie,


28 Mars 1811.

Cr[ozet] arrive à neuf heures 1.

J'arrive 2 le 28 mars à neuf heures du matin nous allons Henri et moi chez M. Z. qui n'a pas encore travaillé. Je croyais que c'était une affaire terminée et que nous devions partir demain au plus tard. On ne saurait écrire trop clairement, même aux gens d'esprit. 1er Avril.

Nous sommes allés ce matin à neuf heures et demie chez M. Z. Henri a vu chez M. Corbeau un ordre d'envoyer à Rome M. Nanteuil et d'écrire à Pacé de faire ce qu'Henri devait faire lui-même. Nous nous sommes crus tout à fait hors de cour.

Cependant, nous avons pensé que M. Nanteuil pouvait être destiné à passer devant et à faire le travail le plus pressé 1. Crozet traça au-dessous de cette ligne les impressions de son arrivée à Paris. Et au-dessous du texte de Crozet, Beyle écrivit « Transcrit le 25 février 1813 sur Molière, tome I. On pourra lire les lignes de Crozet dans le volume de Stendhal MOangu intimes et Marginalia, 1. 1, p. 210-211. 2. C'est Crozet ici qui tient la plume.


M. Z., ne connaissant pas le moment où le rapport sur ce jeune homme pourra être présenté à S. M., aura pu prendre provisoirement cette mesure. Cette idée nous a montré qu'il pouvait nous rester quelques espérances.

D'un autre côté, les bruits de guerre avec Alessandro 1 qui se répandent de plus en plus sont contraires à notre voyage. Car si M. Z. a envie d'être intendant et d'emmener Henri, il ne l'enverra pas à Rome.

Comme nous faisions toutes ces conjectures, on a annoncé que M. Z. se rendait à midi chez S. M. et travaillait avec elle à cinq heures. Nous osons espérer que ce travail arrêtera l'ordre donné à Corbeau. Mais nous craignons la jalousie et les intrigues de Pacé et nous ne voyons que trop qu'il peut remplir les fonctions d'Henri et épargner 6.000 francs à S. M. Henri a fait ses efforts pour dire un mot à Mme Z. avant que M. Z. allât au château, mais il n'a pu la voir qu'après son départ. Elle paraît ne pas douter du succès de notre affaire.

Nous nous sommes retirés assez inquiets, Henri fort ennuyé et même un peu en colère, moi assez chagrin, et nous sommes 1. Alexandre, empereur de Russie.


mis à lire Macbeth. Félix est venu et nous lui avons fait connaître les circonstances. Il parie 1 contre 6 pour nous et voilà tout. Il est six heures et les choses en sont là. M. Z. travaille en ce moment avec Sa Majesté. Nous allons au bureau d'Henri pour tâcher d'attraper quelques nouvelles. Ce qui nous vexerait le plus, serait que le travail eût encore été différé. Superbe soirée 1. Je la sens vivement en sortant de chez l'excellent M. Z. à onze heures sonnant. J'y suis arrivé à dix et demie, m'efforçant d'être ferme. Mme Daru a dit « Àh voilà B[eyle] qui vient voir s'il part eh bien, rien de nouveau, mon mari n'a pas travaillé avec l'empereur ». et les détails. Après avoir rendu compte de la belle voix de Tachinardi, j'ai dit

« Oserais-je vous demander, Monsieur, s'il entre toujours dans vos projets de présenter le rapport où je suis ? `t

Oui, mais il n'y a rien eu de fait, il est là avec les autres. »

Un instant après, à propos de rien, il a dit « Préparez vos manteaux de cour l'empereur ne tardera pas d'aller à Rome. il ira bientôt. »

1. A partir d'ici le manuscrit redevient de la main de Beyle.


J'ai embrassé M[arti]al avec plaisir sa femme et lui m'ont parlé de mon voyage à Rome. M[arti]al avait l'air harassé. Ils ne se sont mis à table qu'à neuf heures et demie. M. D[aru] attendait aux Tuileries depuis cinq heures.

J'ai été content d'un trio des Horaces de Cimarosa chanté par Mme Barilli, Porto et Tachinardi, belle voix de ténor ayant quelques notes de la basse-taille mais d'une figure extrêmement désavantageuse.

Voilà une journée qui forme il m'en faudrait vingt par an comme celle-là, et je deviendrais presque un ambassadeur. Je dois beaucoup de reconnaissance à Mme Daru.

Avril 1811.

Promenade à Monceau le 3, avis de Gr[ozet] à suivre 1.

L'intimité commence avec PrFobusl il m'invite lui-même et de son propre mouvement to dîner the 15 avril.

L'espérance of the tour through Ilalu nous a agités, Croz[et] et moi, pendant 1. L'avis de Crozet donné au parc Monceau fait l'objet de la consultation pour Banti que l'on trouvera dans les Mélanges intimes, t. l, p. 47. Il s'agit de la tactique à suivre à l'égard de 31-- Daru.


ces quinze jours. Je me dégoûte de plus en plus de la canaille humaine et ne suis jamais plus content que quand, renfermé chez moi, je n'entends pas même sonner. Ce sentiment-là m'attache à Angéline. Ffaurel de plus en plus triste prend mal toutce que je lui dis et paraît s'éloigner de moi. Cr[ozet] aussi s'irrite quelquefois des plaisanteries. M. de Bau[re] s'est un peu fâché avec mon commis de ce que je n'étais pas venu. Éloigner cette liberté ridicule par une plaisanterie non interrompue. Je sortais de mon bureau quand M Rouff. m'a dit cela. J'avais pris le ton plaisant, et il s'est gardé de tout ton de supériorité. Cela ne m'a nullement affecté.

Mme M. est constamment bonne pour moi.

La bonne musique me fait penser à mes torts. Hier, je voyais,. pendant la Créalion d'Haydn, que je dois des visites à beaucoup de gens, à commencer par le prince archichancelier.

Mon caractère s'oppose à ce que je cultive une société. C'est donc en vain que je serais présenté.

Pour remédier à ce grand défaut, j'ai pris la résolution de cultiver quelques personnes puissantes par billets. J'ouvre un compte pour cela.


17 Avril 1811.

Nous travaillons jusqu'à quatre heures, Crozet et moi, à lire l'Avare. A quatre heures, je vais au bureau. On me dit que M. D[aru] m'a fait demander. M[aréchlal me dit que M. D[aru] est ministre secrétaire d Etat.

18 Avril.

Nous avons attendu chaque jour, depuis le 1er avril, le travail avec S. M., dont le résultat aurait été de nous envoyer respirer l'air de la belle Italie.

Hier 17, à quatre heures, M. Maréchal m'a dit que M. Daru était M[inistre] S[ecrétaire] d'Ét[at]. J

Faure et Crozet ouvrent mon Moniteur J y vois le serment de M. D[aru] En voyant des décrets signés par lui, j'ai, sur la terrasse des Feuillants, un moment de plaisir vif.

Je vais à mon bureau. M. Augustin P[ener] vient à propos de bottes, et sur le vu du Moniteur, me faire sa cour. Cet homme me semblait noble, à Grenoble. Je le trouve tellement loin de cette idée que j'ai été un quart d'heure sans le reconnaître.

1. Secrétaire de Pierre Daru.


Je vois enfin, à onze heures, Mme D[aru]. Le soir, à cinq et demie, j'embrasse de bon cœur M. D[aru] qui me reçoit avec tendresse. Le chien de l'ambition a mordu d[e] B[aure]. « Je me trouve le beau-frère d un premier ministre », m'a-t-il dit ce matin. Je crois qu'il me regarde un peu comme un rival (il a grand tort).

Jeudi 25 Avril.

A charming réception 1, la main prise et appliquée sur la petite enflure de la joue.

29 Avril, Lundi.

Faure, Crozet et moi partons pour Rouen et la mer. A force de les pousser, ces messieurs ont écrit un journal 2. Le voyage a été fort bien. Ces messieurs n'ont qu'un seul défaut, qui est de n'être pas assez plaisants, mais de se piquer quelquefois des plaisanteries. C'est ce que j'appelle le ton bourgeois.

Tout va fort bien wilh Maria. Je continue to lag every night with Angelina 3. 1. Une charmante réception.

2. On va lire à la suite l'un de l'autre le journal de Beyle, le journal de Crozet et celui de Faure.

3. Avec Marie. Je continue à coucher chaque nuit avec Angélina.


ous partons le 29 avril 1811 F[aure] amoureux, Crozet philosophe chert chant le plaisir, moi idem, garni de quelques projets ambitieux. Notre passion en parlant ensemble est la vanité, ces messieurs se fâchent quelquefois des plaisanteries, senti dans la discussion sérieuse qui est toujours si profonde, si amusante et si exempte d'amour-propre. Ave Maria 2, etc. Nous sommes partis ponctuellement à l'heure indiquée (4 heures, le 29 avril), nous avons voyagé avec une rapidité digne de la civilisation la plus avancée. II y a 63 milles de Paris à Rouen, et nous y sommes arrivés à 4 heures. Le climat a changé cinq ou six fois pendant notre voyage, en général il a été froid et désagréable et contraire à mon imagination. Au 53e mille, nous sommes descendus dans une vallée assez agréable et surtout très fertile on voit que le sol est bien supérieur à celui qui environne Paris et qui présente l'emblème exact de la chaleur 1. En tête de ce cahier, Beyle a écrit Journal du voyage à la mer. Partis le 29 avril, rle retour le 3 mai. » 2. Crozet, nous dit L0UiS Royer, désignait ainsi Blanche de la Bergerie.


des âmes de ce pays-là. Les âmes de Rouen seraient bien ridicules si on en devait juger d'après les rues de cette ville. En général, c'est un exécrable trou, inférieur même à Grenoble tout ce qu'il y a de plus contraire au grandiose. Nous avons vu la maison où Corneille est né le 9 juin 1606, rue de la Pie. Il y a de beaux boulevards et quelques rues passables.

30 Avril 1811.

J'ai revu la mer. L'odeur du goudron m'a rappelé vivement Marseille et Mélanie. Est-il donc tout à fait impossible que je redevienne jamais amoureux? Si jeune encore, faut-il renoncer à mon cœur? Triste effet des passions dévorantes et du malheur d'avoir été lancé de trop bonne heure dans le tourbillon 1

Les habitants des côtes doivent avoir l'esprit moins étroit que les habitants de l'intérieur. La mer qui renferme l'idée de l'infini est sous leurs yeux, ils parlent sans Cesse des dangers qu'elle fait naître, du courage avec lequel on les surmonte et des fortunes rapides qu'on fait par le commerce maritime. La conversation du matelot fatigué et rentré au port est moins bête que celle du notaire de Bourges. J'ai béni le bonheur de n'être plus mili-


taire en voyant de près la vie de ces animaux-là, il faut leur pardonner leur ton tranchant, c'est le seul plaisir de ces pauvres diables.

La servante du commissaire général de police m'a fait plaisir par son air honnête et obligeant. Elle nous a été utile et son maître a été fort poli. Nous avons vu le phare, montré par un jeune homme intelligent. Là, encore une nouvelle invention qu'on essaie ce soir. La masse des inventions nouvelles dans les choses de détail où il entre de la chimie et de la mécanique est immense. On aperçoit le feu du fanal à 9 lieues. « Nous distinguons la côte qui court vers Cherbourg à 25 lieues de nous. Le Havre est une jolie petite ville. La campagne a la physionomie du livre de Say 1, bien, mais froid, et n'inspirant rien.

Toujours écorché dans les auberges il faut que le Conseil d'État y remédie. M. de Ver. dit qu'il n'a rien à faire, et veut réglementer jusqu'aux fiacres. 1" Mai 1811 a.

Mis en mouvement à cinq heures dix. 1er mai 1811. Le patron paraît intel1. Sur l'économie politique. (Note de Beyle.)

t. A partir d'ici, le manuscrit est de la main de Félix Faure


ligent, il ressemble à Fromentin, il se nomme Victor et est père de treize enfants, dont huit filles. Il y avait un second matelot annonçant aussi de l'intelligence et qui a fait le tour du monde avec le capitaine Baudin 1. Il avait sur la figure cette expression méprisante qui indique le vrai philosophe (Henri). Le bateau, qui a coûté 6.000 francs tout gréé avec ses filets, paraît fort bon et marche très vite. Ressauts en partant, émotion de plaisir. Pendant une heure, ce plaisir a été pur grandes idées d'immensité, réflexions sur l'influence ordinaire de la mer sur les matelots, qui ont plus d'esprit et de caractère que des gens d'un état correspondant sur terre. Nausées. Abattement d'esprit. Vomissement. Crozet a commencé par sentir un étourdissement, les yeux très fatigués; la tête s'est embarrassée et enfin, descendu dans la chambre, où il s'est assis, il a vomi, avec des convulsions d'estomac très pénibles. Le vomissement s'est déclaré au bout de quatre heures et l'a beaucoup soulagé pendant demi-heure. Au bout de deux heures, second vomissement, mais moins pénible que le premier. Sur les midi, quand on a qui a, du reste, noté en haut de la page Ecrit sous la dictée de Henri. »

Baudin (1750-1803) navigateur et explorateur.


viré de bord, un mal de tête s'est déclaré qui l'a accompagné jusqu'au Havre et même a duré une grande demi-heure après notre débarquement.

2 Mai 1811.

Quitté le Havre à quatre heures du matin. Crozet a eu à la poste la même espèce de désappointement à peu près que moi en sortant de Strasbourg au pont de Kehl il y a deux ans. Ce petit incident m'a donné un instant d'humeur contre notre conducteur, qui, du reste, était un petit homme d'une extrême activité. Nous étions dans le cabriolet avec Henri. A déjeuner, Crozet s'est joint à nous. A Bolbec, maison du général Raffin. Joli pays jusqu'à Rouen. Beaucoup d'arbres. J'aime surtout la manière dont les haies sont faites. Les toits de chaume que l'on aperçoit à travers ces grands rideaux d'aulnes ou de faux x produisent un excellent effet.

Arrivés à midi à Rouen. Barbier. Bains où l'on est assez bien servi et d'où l'on a une jolie vue; nous avons eu en sortant celle d'une petite Cauchoise qui causait avec une vieille femme chargée de dis1. Fayards ou hêtres.


tribuer les billets. Cette petite avait de beaux yeux et une jolie taille, nous l'avons regardée beaucoup en lui donnant (en anglais) des éloges. J'ai cru remarquer que pendant ce temps-là les yeux de la vieille annonçaient de la bienveillance pour nous.

J'ai monté sur le clocher de la cathédrale, qui est très élevé. Il faisait un vent très fort, un beau temps. Ce clocher est en bois revêtu en plomb on y a une vue superbe.

Rouen est placé comme dans une moitié de nid forme par les coteaux qui l'environnent et qui, malheureusement, ne sont point boisés. Le diamètre du nid est formé par la Seine en face de Rouen la Seine fait une sorte de croissant dans son cours, elle coule aux pieds de coteaux qui suivent i, a_L_ _L

la même direction, et le terrain qu'elle enferme est une belle plaine semée de bois, de prairies, de terres labourables. Cette plaine s'élève insensible-

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ment de façon que la ligne qui réunit les deux extrémités du croissant se trouve presque à même hauteur que les coteaux. Les boulevards de Rouen sont comparables à ceux de Paris, mais ne sont pas cependant bordés de maisons aussi belles. Nous en


avons fait le tour en revenant du clocher, nous avons passé devant un verger où des vaches à tétines énormes paissaient une herbe bien verte et bien épaisse le tout appartenait à l'hôpital.

Après dîner, nous avons été au spectacle on donnait Crispin médecin 1, qui est l'une des farces d'où j'ai remarqué qu'on tirait le plus de plaisanteries, bonnes ou mauvaises, et le Déserteur 2. Orchestre très médiocre. Opéra très mal chanté. II y avait un début qui a réussi un homme blond, figure gaie, mais commune, assez belles cuisses, voix médiocre. Près de moi, à l'orchestre, j'ai remarqué une femme entre son mari et son amant, et lorgnant celui-ci, observant celui-là avec une ardeur et une expression que je n'avais jamais été à portée de saisir.

3 Mai 1811.

Le même conducteur nous a ramenés à Paris. Nous étions malheureusement dans l'intérieur de la voiture, avec deux hommes que je crois commerçants et une petite femme d'une figure douce, presque distinguée, et à laquelle Henri a trouvé une ressemblance frappante avec sa sœur. 1. Comédie de Hauteroche.

.Drame de Sedaine mêlé de couplets de Monsigny.


Je n'ai point partagé cette impression. Il paraît que, si le voyage avait eu quelque durée, et surtout si nous eussions voyagé de nuit, nous aurions pu assez facilement l'apprivoiser. Nous en étions à sourire en cachette de nos voisins (les deux négociants, auxquels elle trouvait l'air provincial).

En route, j'ai dormi beaucoup. Lu Franklin tant que le mouvement de la voiture le permettait, et avec beaucoup de plaisir. Du reste, rien de remarquable. Montmorency. Arrivés à quatre heures à Paris.

Moi, j'ai achevé 1 le 1er volume de Ginguené. Il faut voir la littérature comme un remède à l'espèce d'.ennui que le g[ouvememen]t d'un peuple lui commande. Il me semble qu'avec cette grande vue, une page de principes et vingt pages d'exemples suffisent pour la littérature de chaque siècle.

Une lieue après le provincial Pontoise, joli coteau où le philosophe chagrin de n'avoir pas la croix peut aller méditer et composer en paix. Ce coteau est visà-vis le château de Montmorency, séparés par trois lieues de plaine,

1. Ici, le manuscrit reprend de l'écriture d.e Peyle.


30 Avril 1811.

Journal de Louis Crozet

ous sommes partis de Paris le 29 avril, à quatre heures du matin, et sommes 1. arrivés à Rouen à quatre heures du soir environ. Pendant la route, j'ai dormi et remarqué quelques positions agréables, des maisons bien situées, une belle verdure et des plantations qui font plaisir à voir. Les vergers surtout sont remarquables par la grandeur, la beauté des arbres et leur nombre mais tout cela me donne seulement l'idée de l'aisance, de la propreté et d'une industrie tranquille et égale. Le petit village de Fleury, à cinq ou six lieues de Rouen, bien bâti, situé au milieu d'un vallon bien vert, bien planté, bien arrosé, est ce que j'ai vu de plus joli mais il y faudrait un bon torrent, deux coins de rocher nu et chaud.

A Rouen, nous nous sommes promenés jusqu'à six heures. Nous avons vu l'intérieur de la ville, qui est aussi laid que celui de Troyes 1, qui est bâti en bois, pignons en saillie à chaque étage.

Le pont de bateaux ne fait d'autre effet que de faire désirer un pont fixe.

1. N'oublions pas que Crozet était alors Ingénieur à Plancy, dans l'Aube.


Le port m'a présenté le spectacle nouveau de bâtiments mâtés et gréés et d'une rivière assez agitée.

Nous sommes allés voir la maison où naquit Corneille le 9 juin 1606. C'est une petite maison blanche de trois étages, bien simple, ou, pour mieux dire, bien laide. Corneille est né au second. Les provinciaux n'y ont pas mis d'inscription pompeuse. Dans une bonne solitude sauvage, cette maison et l'inscription « Ici est né Corneille le 9 juin 1606 », ferait un bien grand effet; mais au milieu des teinturiers de Rouen, cela ne produit rien sur le cœur d'un brave homme. Victorin Fabre gesticulerait et voudrait se faire remarquer au milieu de la rue. A six heures, nous avons dîné et après sommes allés au spectacle. Parterre debout, ainsi qu'il mérite de l'être.

Avant dîner, j'ai écrit à l'aimable J[ul]es Ce matin 30, à cinq heures, nous sommes partis de Rouen pour Le Havre, et nous avons vu un beau quartier le long de la Seine, planté comme les boulevards de Paris, adossé à un joli coteau et semé de belles maisons.

A une lieue de Rouen à peu près, la route est entre deux coteaux charmants. De Rouen au Havre, on rencontre beaucoup de maisons à qui il ne manque qu'une rivière pour ressembler aux bords de la Saône entre Chalon et Mâcon, tels que je 1. Auteur d'un Eloge de Corneille.

2. M=" Jules Gaulthier.


les ai vus au printemps. Enfin, à une lieue du Havre commence une suite de maisons d'un bon style, bien bâties, petites et simples, toutes adossées à un coteau de ces maisons on voit la Seine, qui a deux et 1 trois lieues de large, Le Havre et Honfleur qui est de l'autre côté. Cette suite de maisons se termine par une grande quantité de maisons du même genre s'élevant en amphithéâtre sur le coteau qui s'élève lui-même en cet endroit et qui est juste à l'extrémité de la grande rue du Havre. Derrière ces maisons, et en montant sur le sommet du coteau, on voit la mer aussi pleine qu'on peut la voir du Havre. Le Havre est une jolie rue bien large où il y a quelques jolies maisons. L'extrémité de cette rue opposée au coteau est un des bassins. L'autre bassin est près de l'entrée de la ville. Tous deux sont pleins de bâtiments qui m'ont fait beaucoup de plaisir. Nous avons vu sur la mer quelques bateaux pêcheurs (quarante ou cinquante) cela m'a paru une grande quantité, à moi qui voyais la mer pour la première fois, et j'étais enchanté de voir ces petits et frêles bâtiments affronter ainsi le danger, Le bruit des vagues, quoique la mer fût calme, excite vivement l'attention. Nous sommes arrivés près de la mer à une heure, à marée montante; à trois heures, elle était pleine, et le soir, après dîner, à six heures, elle était descendue d'environ deux mètres. 1. Lisez ou (Note de la main de Beyle).


Avant dîner, nous avons monté sur un rocher à droite de la première jetée sur ce rocher sont deux phares d'un joli style on en voit la lumière à neuf lieues en mer. Nous avons monté à la lanterne d'un des phares, et de là nous avons vu la côte^de Cherbourg à environ trente lieues de nous, et devant nous toute la plaine liquide. En montant le rocher, nous avons vu quelques sentinelles et plusieurs batteries sans hommes. Nous avons entendu quelques coups de canon qui nous ont paru venir de fort loin, mais qui cependant, nous a-t-on dit, n'étaient que les décharges des bâtiments qui voulaient entrer dans le port. Le soir, la mer était bien calme, il ne restait plus que deux ou trois bâtiments, je commençais à sentir la grandeur du spectacle et le commencement de terreur que produit le grand. Une heure là, seul, la lune, un peu de vent, et je serais tombé dans une profonde mélancolie.

On ne voit à Rouen ni au Havre une grande activité. Au port du Havre, très peu de monde et point de bruit. Nous n'avons pas vu de jolies femmes les hommes ont J'air fin et leur accent traînard ne manque pas de naïveté. Cet accent n'est pas grossier, informe, comme celui de Lyon.

Le soir, j'ai écrit à J[ul]es et me suis couché dans l'intention de bien goûter demain le plaisir de naviguer pour la première fois.

J'oubliais de dire que le gardien du phare nous a parlé d'une forte tempête au mois


de novembre dernier. Il nous a montré des vitres de sa lanterne qui ont été fêlées par des graviers que le vent soulevait et portait jusqu'à cette lanterne. Elle a au moins deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer. On nous a dit aussi que ce jour-là les vagues ont roulé des mortiers et des bombes à deux et trois cents pas de distance. Les rues du Havre étaient inondées et on défendit d'avoir du feu et de la lumière, de peur qu'une maison s'écroulant, les matériaux ne s'allumassent et que la ville ne fût consumée en une heure, à l'aide du vent et à l'aide de Dieu.

[1« Mai.]

Le 1er mai 1811, nous nous sommes embarqués à bord le bateau pêcheur Le Père de famille, 31. Le patron a 13 enfants, dont 8 fils. Son fils aîné faisait partie de notre équipage. On remarque avec raison que l'habitude du commandement, quelque petit qu'il soit, donne aux hommes un sentiment de force et d'assurance qui donne la véritable dignité et le bon sens. Je dis le bon sens, car j'ai vu beaucoup d'hommes qui n'en manquaient que parce que la timidité, la faiblesse, l'éblouissement qu'ils éprouvaient devant la puissance leur ôtaient le temps de former leurs raisonnements. Notre patron, qui se nomme Victor N., me semble fin et honnête, il est d'un calme parfait; il n'a point eu avec nous, quoique nous ayons agi en gens riches, il n'a point eu cette bas-


sesse, cette complaisance, que nous aurions trouvées sur terre. Il a été occupé seulement à faire son devoir, à diriger la manœuvre, et à dormir. Il nous donnait de bon cœur et bien naturellement toutes les explications que nous lui demandions.

Lorsque nous sommes sortis du bassin, les cinq hommes qui formaient notre équipage ont trouvé que le temps était très favorable à notre voyage il ventait petit frais, sud-ouest, et nous faisions, avant que le filet ait été jeté, trois lieues à l'heure ou à peu près, ont dit nos marins. La première heure s'est passée de ma part à voir avec plaisir que la côte s'éloignait et que je me trouvais dans une position tout à fait nouvelle. J'attendais avec impatience que nous ne voyions plus de côte, j'examinais les marins, leur figure froide et sans inquiétude, tandis que l'eau volait quelquefois jusque sur le pont et qu'une extrémité du bateau était prête à plonger dans la mer tandis que l'autre s'élevait par saccades imprévues. A mesure que nous avancions, le vent grossissait un peu, tournait vers l'ouest et devenait bon frais.

Enfin est venu le moment où la côte est disparue à nos yeux. Nous voyions de loin celle de Cherbourg, de Caen, etc., mais un nuage qui est survenu et qui semblait nous annoncer une pluie durable nous a dérobé cette vue, et en augmentant par la pensée le vent, en imaginant de grandes lames d'eau passant sur le pont de notre bateau


Après cela, je suis allé me placer tout à JOURNAL. IV. 8

et nous inondant à chaque fois, nous avons pu nous faire l'idée d'une tempête. Alors, je commençais à jouir, mon cœur désirait vivement Shakspeare, les idées de danger et le dramatique qui les accompagnent commençaient à m'agiter, je me figurais déjà m'éloignant avec une maîtresse adorée prête à être engloutie et moi périssant avec elle, je me figurais surtout faisant partie d'une grande expédition ou quittant la patrie pour aller en Amérique ou, banni, obligé de quitter tout ce que j'aime en France.

Mais alors l'estomac, peu d'accord avec le cœur, s'est mis de la partie et a coupé court à mes jouissances. Sur les neuf heures, j'ai eu mal à la tête, mes yeux ne pouvaient plus fixer les vagues prochaines ni aucun des objets du bateau, ils ne pouvaient s'arrêter que sur le lointain. A neuf heures et demie, le besoin d'être assis et de me mettre à l'abri de la pluie m'a fait descendre dans la chambre où au bout de demi-heure j'ai vomi quatre fois avec d'assez grands efforts. Nous avions pris du café le matin.

Je suis remonté sur le pont, bien soulagé et m'en croyant quitte. J'ai eu une demiheure de bonheur, après quoi le mal d'estomac est revenu, j'ai vomi encore une fois. Je me suis trouvé assez tranquille et je crois avoir fait sagement de n'avoir pas mangé du tout, car j'aurais vomi toute la journée.

Après cela, je suis allé me placer tout à


fait à la proue assis sur le mât de beaupré mon bonnet de coton sur la tête et, comme c'était le moment du plus grand vent, mon grand balancement et surtout celui de mon bonnet de coton ont beaucoup fait rire Henri et Félix.

Pendant tout le reste de la journée, mon mal de tête a continué, une faiblesse affreuse dans tout le corps, impossible de me soutenir. Je me suis couché à côté de l'écoutille, et j'étais bien. Je faisais la conversation avec Henri et un marin qui avait été contremaître dans l'expédition du capitaine Baudin il était fort poli, grand, beau, dessinant bien tout ce qu'il disait et désignant les hommes dont il parlait par le trait de caractère qu'il connaissait deux autres marins avaient l'air bas et coquin, et notre marin ne leur parlait presque pas. Un tel homme serait précieux pour être le domestique d'un enfant il le familiariserait avec les grandes choses sans aucune leçon. Nous avons beaucoup parlé, Henri, Félix et moi, de la grandeur que nous supposons au caractère d'un marin. En efïet, il doit être peu troublé par le danger, et surtout il doit voir et appliquer promptement les expédients. C'est le vrai courage. Observons cependant que l'habitude lui dérobe la vue du danger et que peut-être son vaisseau battu par la tempête est pour lui un péril moindre que ne l'est pour un cocher un caprice de ses chevaux. Peut-être aussi le marin le plus hardi à grimper au haut d'un mât, le plus tranquille à faire


une manœuvre au fort de l'ouragan, serait-il lâche à l'abordage et à la vue de l'épée. Mais au moins un marin est pour nous un homme qui a des choses nouvelles à nous dire.

Dans l'état actuel de nos idées sur la mer, nous avons peine à comprendre qu'on s'embarque pour l'Amérique avec un bateau semblable à celui que nous montions un mois de navigation, et sans doute nous nous y embarquerions nous ne verrions plus le danger.

A midi, nous étions tous malades et nous aurions eu bien du regret si nous avions été attaqués par un bateau anglais égal au nôtre, car la faiblesse de notre corps nous aurait probablement cloués. So, the sickness make cowards o/ us ail 1. Nous avons pensé pourtant qu'une sensation forte nous aurait tirés de cet état. Lorsque j'étais couché sur le pont, nos marins, qui faisaient une partie de dames, ont dit tranquillement « Allons, il faut finir, car nous allons avoir une jolie besogne tout à l'heure. » J'ai cru qu'ils prévoyaient la tempête, et je me suis relevé promptement pour examiner les vagues mais point du tout, ils craignaient le calme la pluie avait cessé, il faisait assez beau et le vent était semblable à celui du matin.

Nous avions gagné le large de cinq lieues, ils ont terminé la pêche, et nous sommes retournés. On a fait des signaux de la 1. Ainsi le mal de mer fait de nous tous des couards.


côte pour engager tous les pêcheurs à regagner le port aussitôt, nous en avons vu environ cent, les uns devant, les autres derrière nous.

Notre pêche n'a pas été très heureuse, le filet a cassé, il a fallu plus d'une heure pour le retirer et le raccommoder. On n'y a trouvé la première fois que de petits poissons hideux appelés des chiens et qui mangent les autres.

A la deuxième et troisième fois, on a pris un turbot, plusieurs raies et autres petits poissons. La vue de ces beaux animaux a déterminé le vomissement d'Henri. Nous n'avons pas vu d'Anglais.

Nous avons tous été bien malades jusqu'à la rentrée au port, à quatre heures aprèsmidi. Nous n'avons pas été fâchés de mettre pied à terre. A dîner et après, Henri était le plus malade, mais nous n'étions pas bien portants, Félix et moi. Nous avons peu dîné, et si on nous avait servi du poisson de mer, il nous a semblé que nous aurions tous vomi.

Tout en dînant et un peu après, j'ai lu René, qui m'a fait plaisir d'abord en me rappelant celui qu'il m'avait fait au MontCenis et en me présentant à la fois les deux situations les plus grandes et les plus pittoresques que j'ai vues. Le style ne m'en a point paru trop boursouflé (quoique je sois sûr qu'il l'est horriblement) il me paraissait que ces grandes expressions conviennent aux moments où les émotions de l'âme sont extraordinaires et où on se


les exagère à soi-même en les racontant. Henri observe que cela veut dire tout uniment « qu'on est ému par cet ouvrage lorsqu'on a de l'émotion d'avance ». Il ne faut pas que j'oublie que lorsque j'étais couché sur le tillac j'ai essayé de me peindre une tempête et de savourer le délice d'être noyé. Il m'a semblé que je supporterais cela très bien et, ce qui est essentiel, malgré mon accablement j'ai bien bâti le petit plan avec lequel j'essaierais de me sauver, quand même toutes les probabilités seraient contre moi. Il m'a semblé que, me voyant sur une planche, et, après tous mes efforts, désespérant tout à fait, je faisais un petit salut au monde (un petit salut bouffon en tirant la langue à la manière de Dugazon) et prenais congé de lui. Voilà exactement ma pensée. Après dîner, Félix et moi avons été en assez bonne santé pour aller faire un tour sur le port nous avons vu deux frégates en construction, mais il était trop tard pour entrer dans le chantier et pour examiner les détails. Nous avons vu les bassins, les écluses et les ponts tournants, mais tout cela sans instruction pour moi, faute de voir les manœuvres et les détails. Nous sommes allés jusqu'au bout de la jetée pour dire adieu à la mer le calme qu'on craignait n'est pas venu, la mer était bleue et bien semblable à celle des Vernet, on n'y voyait qu'un petit bateau éloigné. Il était huit heures du soir. Nous l'avons contemplée pendant quelques


minutes, moi avec le plus vif plaisir et avec un regret bien senti de la quitter je me retournais en m'en allant et j'étais prêt à pleurer. J'aurais pleuré si j'avais été seul.

Quel bonheur d'être seul au bout de la jetée, assis sur une pierre, le coude appuyé sur le parapet et d'entendre tout d'un coup une voix mélancolique chanter Voi che sapete ou une musique grossière t

Je me suis couché à neuf heures, ayant encore mal à la tête et grand besoin de dormir.

2 Mai.

Nous sommes revenus à Rouen je n'ai rien observé de nouveau. Nous nous sommes promenés autour de la ville. Le boulevard est joli, il est plus étroit que celui de Paris, les maisons en sont moins belles, mais les arbres en sont bien plus beaux.

Le soir, nous sommes allés au spectacle nous avons vu Crispin médecin et un début dans le Déserteur, opéra. L'honneur d'avoir vu naître Corneille a donné à la ville de Rouen une terrible sévérité en matière de spectacle on ne daigne pas applaudir le débutant dès son entrée pour l'encourager, on veut qu'il ait gagné les applaudissements. Les jeunes gens écoutent avec un air grave qui fait mourir de rire. Ils ont peur d'avoir du plaisir. Ils remarquaient tous la timidité de l'acteur et convenaient que rien n'était


plus capable d'inspirer de la crainte que de paraître devant eux.

Notre perruquier nous a appris que le jour de la Saint-Pierre, on célébrait publiquement la fête de Corneille.

L'orchestre est la place des filles, il y en avait quinze ou vingt. Deux ou trois étaient passables. Les jeunes gens leur font la cour pendant le spectacle et les laissent sortir seules. Cependant, elles sont bien mises.

Il y a à Rouen de charmantes boutiques et de bonnes confitures. Nous soupçonnons que les femmes y sont jolies. L'accent normand fait bien mal aux oreilles. Ma principale remarque est qu'on ne fait point usage de l'accent aigu ainsi, été se prononce aitai. Par-dessus cela, on traîne.

3 Mai.

Revenus à Paris, où nous avons appris que le 1er mai, jour de notre embarquement, il y avait eu orage et trombe.

Les routes de Paris au Havre, surtout du Havre à Rouen, sont superbes, les diligences servies à heures fixes. Les chevaux attendent les voitures dans la rue et le postillon tout botté. Enfin, nous avons fait 110 lieues en cinq jours, n'avons pas marché pendant deux minutes et avons dormi toutes les nuits jusqu'à quatre heures du matin.

J'ai écrit à J[ul]es que je n'étais ni mort, ni prisonnier.


Distinguer quatre genres de conversation celle où la vanité est tout, c'est-à-dire où on écoute sans intérêt pour pouvoir être écouté. Bête

2° où on cherche la gaieté. Jeunesse de Cularo

3° où on cherche à faire partager ses impressions, gaies ou tristes

4° où on cherche la vérité et où on plaisante 1.

1. M. de Boissy, vélocifère Jeanne d'Arc d'Amboise Henri IV. (Note de Beyle.)

Relu pour la première fois huit ans après, le 21 mai 1819, ne sachant que lire et que devenir, par suite de ce problème de MDStilde] love me or an another [Métilde m'aime-t-elle ou un autre î] (Note de Beyle.) .)


Journal de Félix Faure

L'homme est fait, je le sais, d'une pâte divine. Nous serons tous, un jour, des esprits glorieux Mais dans ce monde-ci l'homme est un peu machine. La nature change à nos yeux,

Et le plus triste Héraclite

Quand ses affaires vont mieux

Redevient un Démocrite.

J'étais un peu Démocrite, à ce que dit B Crozet, qui prétend que je riais en w rêvant parti dans de fort bonnes dispositions de Paris.

Climat extrêmement variable, nous avons vu dix fois au moins la pluie succéder au soleil. Le pays est riant, paraît très fertile la route est bordée de coteaux bien boisés qui sont quelquefois très voisins de la grande route, quelquefois s'en éloignent jusqu'à une lieue. De beaux villages çà et là, quelques-uns placés en amphithéâtre sur ces mêmes coteaux. Pommiers superbes, des noyers jusqu'à huit ou dix lieues, après quoi ils deviennent très rares.

Compagnons de voyage nuls et dont nous n'avons rien extrait, parce que nous avons gardé le silence le plus digne. Diligence parfaitement servie, pas plus d'une minute pour relayer 1.

1. M. de Boissy vélocifère, emprunt à des Anglais jusqu aux cravates des postillons. Mail coach. (Note de Faure.)


Rouen offre du haut du coteau qu'on est obligé de descendre pour y arriver un aspect agréable la Seine, les deux îles qu'elle forme, des promenades au-dessus et au-dessous, promettent des plaisirs qu'on ne trouve point quand on est arrivé des rues étroites, des maisons mal bâties, presque toutes en bois, pignon sur rue, etc. Triste cathédrale ». Visite à la maison où est né Corneille, rue de la Pie. La préfecture n'a rien de remarquable. Allé au spectacle vu la dernière scène du Galérien vertueux et tout le Mariage du Capucin. Les jeunes gens de Rouen ont un ton parfait, digne de Cularo. Derrière moi, une fille d'une nature équivoque, entre l'honnête et le whore 2, mais grande et d'une figure que j'ai trouvée jolie.

Beaucoup songé aux alouettes pendant la route, ç'a été même ma principale pensée. Le 30 Avril 1811.

Partis de Rouen à quatre heures du matin. La partie de la ville que nous avons traversée est plus belle incomparablement que celle que nous y avions parcourue la veille. Laissé la route de Dieppe à gauche Jolis coteaux couverts de riantes maisons et (à 1. Jeanne d'Arc la Pucelle, le cardinal d'AmboIse. (Note de Faure.)

2. Prostituée.

S. Cest-à-dire à droite. (Note de Faure.)


quelque distance de Rouen) bien boisés. Le sol est moins fertile que la partie de la Normandie qui se trouve au-dessus de Rouen. L'aspect en est agréable sans avoir rien de bien remarquable. Presque toutes les maisons, les moindres chaumières, sont entourées de haies ou plutôt d'un talus de terre ayant trois rangs d'arbres au sommet du talus et un rang au bas de chaque côté, cela forme comme des îles de verdure d'un joli effet qui donnent de la snugness 1 aux moindres chaumières (ce seraient d'excellentes redoutes naturelles). J'avais dans le cabriolet à côté de moi un sculpteur de chaises du Havre.

Le fameux royaume d'Yvetot, ou du moins sa capitale, n'offre rien de remarquable qu'un grand nombre de mendiants et des maisons bâties en briques, bois et silex. Henri m'a expliqué la conversation qu'il a eue avec et les soins qu'il a la bonté de prendre pour son éducation. Cette jaserie m'a empêché de bien voir la campagne jusqu'au Havre. Maison couverte (sur le faîte) d'iris en fleurs.

Harfleur, jolie petite ville bâtie par les Anglais (le clocher du moins), et très bien bâtie. Le Havre est tout près. Il y a de jolies maisons avant d'y arriver. Débarqués à l'hôtel du Bienvenu. J'ai aperçu en arrivant beaucoup de mâts et deux frégates sur le chantier, mais cette vue n'a pas produit sur moi l'impression que j'aurais 1. Agrément.


imaginé j'y étais trop préparé par Vernet et les autres marines que j'ai vues. Nous sommes allés au port, sur la jetée. Le premier coup d'œil n'est pas imposant, parce que la mer est baissée et qu'elle n'est sans horizon que d'un côté assez étroit. Sur la grève, nous avons goûté l'eau de la mer, examiné le jeu des flots, écouté le sounding shore 1. Nous avons imaginé d'aller sur les coteaux voisins pour mieux voir l'océan et les bateaux dont il est couvert. Nous sommes allés vers les phares, chemin faisant nous avons passé sur un coteau qui d'un côté nous faisait voir la mer, une batterie rasante au-dessous d'une falaise escarpée, de l'autre côté un joli vallon bien paisible, avec de petites agréables maisons de campagne, et cela à deux pas l'un de l'autre. Pendant une tempête, ce doit être un contraste frappant. Monté sur le phare. Tempête terrible au mois de novembre, le préposé au phare prétend que les vitraux ont été cassés par des cailloux que la violence du vent et des vagues ont dû élever pour cela à plus de cent toises. Les Anglais n'ont pas paru depuis près de trois mois. Écrit the dear name upon the vitres

Dîné comme des ogres. Fait marché avec un batelier pour passer demain une partie de la journée en mer. Nous nous sommes procuré pour cela l'Atala et le René de 1. Le rivage retentissant.

2. Ecrit le cher nom sur les vitres. Faure avait d'abord écrit upon the glasses.


Chateaubriand. Le reste de la soirée à nous promener, donner des ordres pour la partie de demain, écrire, et al the bed 1.

1er Mai.

Nous avons eu aujourd'hui des sensations nouvelles elles ont pu produire des réflexions utiles, nous avons eu du plaisir aussi, mais nous avons payé cela par cinq ou six heures d'une position tout à fait pénible. Partis à cinq heures à bord du Père de famille, joli petit bateau marchant très bien. Jusqu'à dix heures environ, je n'ai point senti le mal de mer, mais depuis dix heures jusqu'au moment où nous avons débarqué, j'ai eu dans cette partie du corps, entre l'estomac et le bas-ventre, une sensation semblable à celle qu'on éprouve après avoir pris médecine point des étourdissements, mais lassitude, affaiblissement, surtout dans les jarrets, et une sorte de paresse, d'apathie, qui est l'état le plus pénible du monde; je préférerais une bonne douleur. J'ai vomi deux fois le dernier a été provoqué par l'odeur du poisson qu'a produit la pêche, qui n'a pas été bien considérable mais qui a produit du poisson de bonne qualité. Nos pêcheurs ont accroché leurs filets la première fois, l'ont déchiré en le retirant, et ont passé une heure à le raccommoder. Des soles, turbots, barbues, 1. Et au lit.


merlans, des chiens, une espèce de poisson venimeux, des étoiles de mer, beaucoup d'autres espèces dont je ne me souviens pas et que j'aurais eu beaucoup de plaisir à examiner si mon attention n'avait pas été distraite par ce maudit mal. Le roulis a été un instant très fort sur ce petit bateau. Nous avons eu un temps fort beau pour marcher, mais assez incommode il a plu pendant quatre ou cinq heures et nous ne sommes presque pas descendus dans la chambre, parce qu'il semblait que notre indisposition augmentât. Crozet est celui qui a été le plus tôt et le plus malade; Henri, a résisté le plus longtemps des trois, mais aussi il en a ressenti plus longtemps les effets. Il y avait parmi nos pêcheurs un matelot paraissant avoir de l'esprit, ayant fait partie de l'expédition du capitaine Baudin. Ce matelot n'a pu encore se faire entièrement à la mer il est encore malade dans les gros temps. Le patron a également un fils qu'il n'a pas encore pu faire à la mer, il vomit jusqu'au sang qui sort par la bouche, le nez et les oreilles. Nous sommes allés à cinq ou six lieues en avant, à peu près à la hauteur de Caen, en allant vers l'île de Wight. J'ai compté les bateaux à portée, il pouvait y en avoir 80. Vu des macreuses, mais de loin deux couples de canards à portée de les tirer. La brume nous a permis (surtout à cinq ou six lieues de la côte) de nous croire absolument en pleine mer, ne voyant que le ciel et l'eau. L'idée du danger ne s'est


point présentée à moi ce qui l'eût repoussée d'ailleurs, c'était la parfaite sécurité de nos pêcheurs (tous matelots avant la guerre), dont les uns dormaient, les autres jouaient aux dames dans les moments où le balancement du bateau était le plus considérable et assez incommode pour nous obliger à nous tenir aux cordages.

Revenus avec un bon vent, mais très fatigués, nous sommes allés chez M. Cotteau, commissaire général, dont le commis nous a invités à ôter nos chapeaux. Je crois qu'Henri a raison. De là, dîné sans appétit et avec cette sorte de tristesse qui ne vient que d'un dérangement dans les fonctions animales.

Visité avec Crozet une écluse de chasse. Les frégates n'étaient pas visibles. Promenade sur la jetée le vent était assez fort, le temps beau (huit heures du soir), mais plus de bateaux sur la mer, une seule voile près de la côte au-dessous des phares. Le progrès fait depuis hier m'a frappé. Hier, j'aurais regardé la traversée jusqu'à Honfleur comme un petit voyage, aujourd'hui ce n'est plus rien. J'apercevais à l'ouest un avancement de terre bien plus éloigné et qui n'était qu'à moitié chemin du point où nous étions parvenus le matin.


18 Mai 1811.

MATR1M0NY x.

wt Félix a présenté à Mme H.

une lettre que je lui avais écrite à lui, et dans laquelle j'exprime le désir d'obtenir the hand of her daughter2. Elle songe peut-être à se remarier. On lui a déjà demandé her daughter, elle aura une fortune considérable de trente à quarante.

Félix me donne le très sage conseil de parler de cela à Mme Z.

Mme H. ne paraît nullement bourgeoise pour l'esprit, elle annonce l'esprit diplomatique d'une femme de cour. Mme H. a cru un instant qu'il s'agissait d'elle3. Elle paraît avoir le projet d'arranger encore la fortune de sa fille, peutêtre pour se remarier. Il faudra que le gendre affecte l'apparence d'un caractère très doux, l'air de ne pas avoir de caractère. Mon père paraît forcé dans ses derniers retranchements, sa tendre amitié va probablement être forcée à me rendre un service qui lui est profitable.

1. Mariage.

2. La main de sa fille.

3. Méprise comique (.Note de Beyle).


Je dirai à M[arie] « II convient à ma fortune de me marier, mais le cœur n'y est pour rien. Je n'ai jamais parlé à une jeune personne qu'on a demandée pour moi. » C'est la fille de M. L 1.

1 Il s'agit ici de Jenny Jenny H. ou Jenny Leschenault. Nous savons peu de chose sur cette soi-disant fiancée de Beyle. Dans sa Oorreli'pnndanre, celui-ci ne parle d'elle à sa sœur qu'à mots couverts il dit seulement qu'il en est jaloux. Nous avons vu plus haut dans le Journal, qu'à la date du 23 mai 1810, Beyle parle d'elle avec Félix Faure qui semble bien avoir été l'instigateur de ce mariage. La mère de la jeune fille est ici présentée comme une dame H., mais Jenny serait la fille de M. L., Beyle écrira, en effet, plus loin le nom en entier Leschenault. Nous savons, en outre, que la mère et la Elle habitaient rue de Provence.

JOURNAL. v. a


3 Juin 18111.

Hstoire de la bataille du 31 mai 1811%. Le mai 1811, je revenais de mon bureau à trois heures, ennuyé de Paris, de la chaleur, et de n'être pas à la campagne avec la femme que j'aimais, lorsqu'on me remit un billet ainsi conçu. Je partis samedi [25] mai, à huit heures. Je fis dix lieues en quatre heures. En approchant de ce château8, mon cœur battait de timidité. #

Je fus reçu avec empressement, gaieté et une nuance de tendresse qui se manifestait surtout en ce qu'on n était jamais 1. Beyle commence ici un autre cahier et lui donne ce titre « Mémoire of mu loi'e, among the amiable seats of Montmorency vallée. » tMénioires de mon amour, au milieu des sites aimables de la vallée de Montmorency].

2. n s'agit uniquement ici encore de stratégie amoureuse. 3 Sans doute peut-on penser que ce château est le château de Bêcheville près de Meulan. D'abord, parce que nous savons que ta bataille livrée à M«" Daru le fut à Bêcheville. (Cf. les Marginalia, t. I, p. 166 et 186). Ensuite, parce que Beyle fait dix lieues pour s'y rendre, ce qui correspond à la distance de Paris à Bêeheville, non à celle de Paris à Montmorency également parce que Beyle passe en en revenant, comme on le voit quelques lignes plus loin, par Saint-Uermain, ce qui n'est guère l'itinéraire du retour de Montmorency enfin, parce qu'il est question du bac de Triel, situé sur la commune des Mureaux, non loin de Bêcheville.


dix minutes sans prendre mon bras ou sans avoir quelque chose à me dire. J'avais le projet, moi, de dire que j'aimais, je me reprochais tous les soirs de ne pas l'avoir exécuté. Poussé par le remords, je crois que j'aurais parlé le mardi, mais upon the arrivai of mistress Dubignon 1 il fut décidé que je resterais jusqu'au dimanche soir (2 juin 1811). Cela donna un peu de répit à ma timidité. J'ai passé huit jours à ce temps a été pour moi uîie île heureuse. J'ai été aimable, et Mme de Palfy l'a été infiniment pour moi. Le 31 mai, j'écrivais ce qui suit l'armée que je commandais était pleine de terreur et croyait l'entreprise audessus de son caractère. C'est ce que je me disais avec rage le 30 mai en me promenant seul dans le parc, à onze heures un quart, après le coucher de tout le monde. De gros nuages passaient devant la lune, je considérais leur marche et je pensais à la tendre mythologie d'Ossian pour me distraire du mécontentement où j'étais de moi-même. Cinq ou six raisonnements évidents prouvaient l'avantage et la nécessité de se battre, mais à la vue de l'ennemi tout courage disparaissait. Un degré de plus, et je me serais 1. Au moment de l'arrivée de Mm" Dubignon. Beyel écrit toujours ici ce nom Dbgn ou Dgn.


brûlé la cervelle plutôt que de dire à une femme, qui m'aime peut-être, que je l'aime. Et j'ai vingt-huit ans, et j'ai couru le monde, et j'ai quelque caractère Je comprends parfaitement comment il arrive souvent que de jeunes amants allemands aiment mieux s'empoisonner dans un verre de limonade que fuir ensemble.

Mes instants de remords étaient affreux. La nuit du 28 au 29, entre autres, fut horrible. Je voyais qu'en quelque lieu que j'allasse, la pensée d'avoir laissé échapper une si belle occasion ferait mon malheur. Le lendemain matin, j'était vraiment malade. La nuit suivante, je n'osais pas penser à ma lâcheté, je chassais cette idée, et cherchais uniquement à me distraire. Mercredi 29 mai, nous fîmes une promenade au plus joli des jardins anglais (the H ermitage). Elle nous quitta et promena longtemps seule avec Mme Dubignon. Ces dames revinrent dans ma calèche comme je vis que ma présence au milieu d'elles interrompait leur conversation, je me tins debout, appuyé contre le siège du cocher. Au retour de la promenade, à nuit tombante, elle me prit sous le bras N 1. était avec nous 1. Nardot ? t


« Venez, mon cher cfousin], que je vous conte .ce que je disais à Mme Dubignon. » Recherches upon his servanls. Third by Lamberl. AH lhe history of her matrimony with. (already said to me al Praler, Jacquem[inol] tuas with us. 1) Elle parlait de ses prétendants. Nous n'étions plus qu'à cent pas du château je fis un effort, et lui dis

« Ce rôle est ridicule, et je le sens bien, parce que je vais peut-être le jouer bientôt. »

Je lui contai que, forcé par les instances de mes amis et d'une parente assez proche que j'ai, mariée à P[aris] Mme Joséphine L[ongueville]), on avait demandé pour moi, quelques jours auparavant, Mlle Jenny H. Elle me fit un petit sermon sur le mariage d'un air assez touché. En rentrant, les enfants me sautent dessus et je leur conte une histoire cette histoire dura un quart d'heure au moins. Lorsque je me rapprochai de la société, je trouvai die grâffin Palfy assise sur le sofa entre Mme Dubignon and her mother, les yeux fixes et rouges, les paupières se baissant à tout moment, comme quand on retient

1. Recherches de ses prétendants. Troisième par Lambert. Toute l'histoire de son mariage avec (déjà dit à moi au Prater, Jacqueminot était avec nous). Voir, plus haut, le Journal de novembre 1809.


ses larmes, et le visage pâle. Cela me toucha. Elle se mit à l'ouvrage en évitant de laisser voir sa figure. Je lisais un proverbe mais je vis très bien qu'elle ne levait pas les yeux de dessus son ouvrage et qu'elle baissait la tête plus qu'à l'ordinaire.

1 believed to see in those lears an évident proof of her love for me 1, et la nuit suivante fut, comme je l'ai dit, affreuse pour moi. Ma timidité n'avait plus de prétexte pour différer. Je pensais à trois ou quatre formes de déclaration. On avait parlé de ce mot à dîner ce jour-là ou la veille, et Mme Dubignon, que je crois actuellement dans la confidence, idée que commença à me donner ce qu'elle dit alors, dit qu'on ne devait faire de déclaration que quand on était sûr d'être aimé, mais qu'alors elles n'étaient pas difficiles, qu'il fallait parler, etc., etc. Elle ajouta quelques maximes fort encourageantes. Die grâffin Palfy alla faire une course uiilh her steward2. En plaisantant avec Mme Dubignon pendant son absence, il m'arriva de dire « Mon espril d'entreprise. » Mme D[ubignon], bilieuse triste, désirant de s'amuser, .qui ne rit pas 1. Je crus voir dans ces larmes une preuve évidente de son amour pour moi.

2. Avec son régisseur.


souvent, et jamais que du vrai ridicule, éclata de rire et retomba dans son sérieux. D'où je conclus qu'elle était dans la confidence. Je fus d'une mélancolie marquée tout ce jeudi-là je voulais marquer de la mélancolie, et de mon visage elle gagna mon cœur. Mme Palfy fut peut-être plus gaie qu'à l'ordinaire.

31 Mai.

Aujourd'hui, en me levant, piqué d'encourir le ridicule d'un Oreste timide aux yeux de Mme Dubignon e forse, forse dell' amalo oggello1, j'ai résolu d'être gai et de faire une déclaration allegro risolulo 2. J'en ai même écrit au crayon deux formules, j'ai porté ce papier toute la journée pour m'aider dans le besoin, et je brûle dans ce moment.

La vanité m'a poussé à une bonne idée, celle de ne pas me déclarer d'une manière trop tragique, manière qui ne laisse pas de ressources, qui donne l'air niais, embarrasse la bonne volonté qu'une femme pourrait avoir, et j'étais assuré de frapper fort, quelque manière que j'employasse. J'ai donc dit à chacun ce qui pouvait l'amuser ou lui paraître plaisant. La 1. Et peut-être, peut-être à ceux de l'objet aimé. 2. Expression musicale connue gaiement et résolument.


présence de Mme Deschênes que je crois juge compétent, m'excitait à faire de beaux coups. J'ai enfin occupé de moi par le pari de l'heure de silence, de quatre heures douze minutes à cinq heures douze minutes. J'ai été, ce me semble, parfaitement aimable, elle a été triste autant que son gai caractère le permet. Hier, j'étais mélancolique, elle était brillamment heureuse. Ces deux choses se tiendraient-elles ? Ce matin, en descendant vers les neuf heures, nous nous sommes trouvés seuls dans le salon. Elle était pâle, abattue, les yeux fatigués peut-être a-t-elle pleuré. Elle m'a dit qu'elle n'avait presque pas dormi. Elle se plaint de cela depuis son séjour ici. Elle a essayé de chanter avec sa harpe Ruisseau, etc., et y a renoncé, ne se trouvant pas de voix. Elle a fait une partie de billard avec moi, et c'est là que ma gaieté a commencé.

Nous sommes allés accompagner her falher to the bac of Tr[iel]. From there2, visite au gentilhomme de campagne. En traversant dans ma calèche les jolis bois avec Mme Dubignon, elle m'a dit qu'elle avait cru longtemps que la religion de Mme P[alfy] était un jeu, mais qu'elle était convaincue à cette heure qu'elle 1. La aœur aînée de Mm. Pierre Daru.

2. Son père au bac de Trlel. De là.


était réelle. II est tout à fait dans le caractère de ladite dame de m'avoir sondé sur cet article.

« Oh 1 certainement, ai-je répondu ça vient de l'éducation sa mère a tant de religion »

Réponse que je trouve bonne. If ever lhe grâffin did reproach to me my bashfulness, to answer lhal upon her religion, I should fear 1 d'être éloigné, ce qui eût été le pire des maux. Si Mme Dubignon a voulu m'éprouver, il est clair que je suis aimé et que la religion n'est que ce qu'elle doit être in lhe hearl of Palfy 2. J'ai mal aux yeux pour avoir eu un globe de feu 3 entre elle et moi toute la soirée, et je me couche (le 31 mai) à minuit moins cinq minutes.

Ce qui précède est copié d'une feuille de papier apportée de B. 4, en y ajoutant quelques réflexions. J'aurais dû écrire la suite le lendemain, mais, soit paresse, soit crainte de diminuer mon plaisir, je n'ai pas écrit, et maintenant tout se confond. Félix me reproche de n'avoir pas écrit to her 5.

1. Si jamais la comtesse me reprochait ma timidité, répondre que, vu ses sentiments religieux, j'aurais craint. 2. Dans le cœur de Palfy.

3. Celui de la lampe, voir p. 143.

4. Peut-être, faut-il lire ici Bêchevllle.

5. A elle.


Vers les trois heures je fus très aimable, elle me regardait beaucoup, et tendrement, peut-être même y avait-il dans ses yeux quelque reproche d'être si gai. A cinq heures un quart, après le silence des petites filles, elle quitta son métier, et dit « Voyons, que je joue un peu de la harpe. » Elle chanta Ruisseau. etc., ensuite Il esl trop lard.

Elle mit à cette dernière romance une expression qui me parut frappante elle avait le regard de la passion, que je lui ai vu si rarement et qui va si peu avec son caractère, les yeux fixes, rouges et sérieux, le visage pâle et les mouvements de tête brusques. Elle me regardait à chaque instant. Il y eut un couplet, le dernier, je crois, qui me fit presque baisser les yeux, tant l'application était frappante c'était absolument ma situation. Nouveau coup de poignard, parce que je vis la nécessité d'aller en avant. Nous dînons. Quelques minutes après dîner, elle me dit, avec un mouvement marqué « Mon c[ousin], venez faire un tour avec moi. »

Ordinairement, elle me dit ces choses-là avec un air gai qui couvre tout; il y avait moins de gaieté qu'à l'ordinaire, et surtout un mouvement de tête très marqué pour me presser de venir.


Je sortis de la fenêtre A, Mme Dubignon s'empara of her mother and ihe boys x. Elles restèrent constamment à cinquante pas en arrière, ce qui ne me parut pas extrêmement naturel. De A à B, nous nous occupâmes de niaiseries qui cachaient un peu d'embarras mutuel elle s'étonna que je ne reçusse pas de lettres, me demanda des nouvelles de Fairisland, me dit le nom, en a, d'une plante. De B en C, je tâchai de me faire un peu de cœur; arrivé au peuplier C, il me semble que je lui dis

« Je suis bien nigaud, je ne suis pas heureux à Bêcheville.

Oui, il me semble. » Etc.

Elle me parla, je crois, of my malrîmony wilh Jenny 2. Je lui réponds que ce n'était pas cela qui faisait mon malheur « Vous n'avez que de l'amitié pour moi, et moi je vous aime passionnément. » En prononçant ces mots, j'étais troublé; nous nous donnâmes le bras tout le temps du combat, dans ce moment je lui pris la main, que je serrai; je tentai même de la baiser. Elle me répondit que je ne devais pas songer à cela, que je ne devais voir en

1. De sa mère et des enfants. 2. De mon mariage ayec Jenny.


elle qu'une c[ousine] qui avait de l'amitié pour moi. Je répliquai que je l'aimais depuis dix-huit mois, qu'à Paris j'étais parvenu à cacher mon amour en cessant de la voir de temps en temps pendant huit ou dix jours, quand je sentais que je l'aimais trop. Je lui dis, entre autres choses spirituelles

« Hier, j'étais bien malheureux.

Et pourquoi ?

C'est que ça me tenait plus fort qu'à l'ordinaire. »

Voilà le seul mot dont je sois textuellement sûr dans toute cette conversation. On dira qu'il n'en vaut pas la peine, mais c'est précisément parce qu'il est marquant par autre chose que je m'en souviens. Il me semble que Biran a raison il dit qu'on ne se souvient pas des sensations qui ne sont qu'un plaisir vif et pur, ou une peine du même genre.

Elle me fit sans me regarder elle était à l'abri de son chapeau de paille un grand examen de conscience sur le mariage. Je me souviens qu'elle me dit, entre autres choses

« On se marie par ambition ou par amour croyez-vous être heureux avec cette jeune personne ? la connaissezvous ? » etc.

Je répondis que je ne me mariais pas


par ambition, encore moins par amour, puisque je n'aimais qu'elle. Elle me dit qu'elle était une vieille femme qui ne devait plus songer à toutes ces choses-là. Son trouble augmentait parce que, apparemment, elle parlait exactement d'après son cœur. Elle me dit

« Les jeunes gens disent de ces choses-là aux femmes pour s'en vanter, pour aller s'en faire confidence entre eux. » Je crois même qu'elle ajouta

« Celle qui les croirait (ces choses) serait bien malheureuse Vous irez répéter ce que vous me dites. »

Je répondis à cela, avec l'indignation d'un honnête homme

« Quelle opinion avez-vous de moi ? » Etc., etc.

Elle me dit dans sa réponse

« Jusqu'ici je me suis conservée intacte. » (Ce n'était pas ce mot, mais un équivalent.) Cette idée revint deux fois d'une manière très marquée.

Si, dans le jardin potager, vers G, j'eusse eu le courage de pousser deux ou trois raisonnements un peu tendres, peutêtre me serais-je entendu dire qu'elle m'aimait. Elle était fort troublée, et moi aussi. Nous arrivâmes à la porte de fer F, elle était fermée, nous appelâmes un jardinier et fîmes une quarantaine de pas


pour rejoindre her molher and Mme Dubignon, qui nous avaient toujours suivis à une honnête distance. Elle quitta mon bras, prit le leur nous allâmes aux cygnes. L'allée n'était pas assez large pour que je pusse marcher de front avec ces trois dames, ce qui m'empêchait de la regarder autant que je l'aurais voulu, mais je distinguai, en jouant avec les enfants, qu'elle s'appuyait sur ces deux dames comme si elle eût été faible, qu'elle était très pâle, avait les yeux rouges, l'air d'avoir pleuré, et au milieu de tout cela je ne sais quoi de l'attendrissement du bonheur. Elle ne me regarda pas et ne me dit pas un mot de tout le temps de la promenade. Au retour, elle nous quitta un instant et revint avec l'air d avoir versé des larmes de bonheur pendant une minute ou deux.

Dans ce bois, je fus heureux d'amour, mais la cessation des remords ne me fit pas cet immense plaisir auquel je m'attendais par comparaison avec la peine qu'ils me causaient.

A la promenade, Mme Dubignon me regardait avec un petit sourire de satisfaction qui me faisait croire de plus en plus qu'elle était dans la confidence. Elle se fit promener en bateau par moi, je crois, pour observer de plus près mon


ridicule, ou ma passion. Un homme dans cette position est toujours un spectacle tendre pour une femme. Le soir, en rentrant dans ma petite chambrette, j'eus cependant un mouvement de joie d'être exempt de remords, mais, comme je l'ai dit, la lampe m'avait fait mal aux yeux et à la tête.

Le lendemain, samedi 1er juin, elle ne me regarda ni ne me parla elle hésitait, à table, en me disant « Mon cousin, voulez-vous de cela ? » Comme elle m'avait mis dès le premier jour à côté d'elle, ce jour-là ses yeux l'embarrassaient un peu. Ma disgrâce momentanée et son air légèrement passionné me semblaient frappants pour tous les yeux et si Mme Dubignon n'est pas confidente volontaire, elle est sans doute confidente involontaire. Je pense qu'il en est de même de Mlle Camelin 1 et de Mme Deschênes.

Le samedi soir, nous allâmes dans des bois charmants. J'étais en avant de dix à douze pas, avec elle, elle m'empêchait de parler de mon amour en me parlant d'elle avec une volubilité parfaite. Je lui dis cependant

« Il semble, depuis hier, que vous me haïssiez. Vous ne me regardez pas seulement. » 1. Mlle de Camelin, institutrice des enfants de Mme Daru. Beyle la désigne toujours sous ces lettres Cmln.


Elle me répondit

« Je crois, mais je vous regarde comme à l'ordinaire. »

De ce moment, en effet, elle me regarda et me parla comme à l'ordinaire. Le dimanche, elle eut l'air de l'amour heureux elle 'avait bien dormi, on voyait le bonheur conscious of her happiness 1, sous cette figure un peu pâle elle eut pour moi quelques attentions d'amour, surtout en me donnant les deux petits bouquets de citronnelle. L'heure du départ approchait.

Mme Nardot, qui a été d'une gaieté et d'une bonté parfaites, m'avait dit la veille qu'on avait le projet de m'engager, avec Mme D[ubignon], à rester jusqu'à aujourd'hui lundi, à onze heures, pour partir tous ensemble. Mais je trouvai que Mme Palfy ne m'en pressait pas assez. Je ne fus pas fâché, d'ailleurs, de lui faire voir Palfy sans moi. J'espère un peu qu'elle aura trouvé la soirée longue et que ce matin elle aura été moins gaie qu'à l'ordinaire. Au moment de partir, j'eus une faiblesse humaine je désirais vivement rester, Mme Dubignon le désirait aussi, mais ne voulut pas me forcer. Peut-être comptaitelle sur mon amour pour me faire rester. 1. Conscient de son bonheur.


Les choses en étaient là, quand, à six heures et demie, on vient dire « Les chevaux sont à la calèche. » Je dis en riant « C'en est fait », j'arrangeai tout. J'avais besoin de rire, car je me sentais une violente envie de pleurer.

Nous montâmes, j'attendis quelque temps devant la porte, il me sembla voir quelques larmes dans ses yeux, je l'avais embrassée avec tendresse. Ce baiser me rappela celui of Wien.

Nous partîmes fort vite, avec Alex[andre] qui galopait pour nous ouvrir les barrières. Jamais la bilieuse Mme D[ubignon] ne m'a autant scié elle se mit à me parler ambition, des places de M. Z., de son caractère. J'étais attendri, ces beaux bois bien verts étaient en harmonie avec mon âme. Je l'aurais volontiers jetée par les fenêtres, suivant la menace de je ne sais quel duc d'esprit, en traversant la plaine de Saint-Denis. Nous arrivâmes à onze heures un quart, étant partis à six heures quarante minutes. Nous arrêtâmes trois quarts d'heure à Saint-Germain et en partîmes à neuf heures. Il était onze heures un quart au moment où j'éveillais Angeline.

Depuis mon arrivée, Paris est pour moi l'ennui sec. Je pense que je dînerai mercredi avec elle.


Mercredi 5 Juin 1811.

J'ai reçu ce matin Ihis letter of her mother 1.

Il me semble qu'on se donne de la gaucherie en réfléchissant trop à la conduite à tenir, au moment où l'on va entrer dans un salon on peut y réfléchir, s'il le faut, longtemps avant, mais à l'instant d'entrer en danse il faut faire ce qui plaît, y penser si le cœur y trouve de la douceur, sinon lire ou converser. u

Je n'ai pas été précisément gauche hier un homme de beaucoup d'esprit qui aurait tout su et qui se serait tenu dans la poche de mon gilet aurait eu beaucoup de peine à apercevoir mes gaucheries.

Il paraît qu'on n'attendait que moi pour dîner. (M. Kourakine témoignait grand appétit.)

Mon entrée au salon peut me donner l'idée de celle d'un ministre tout le monde me témoignait l'envie de me parler, je n'avais pas le temps d'écouter les honnêtetés de chacun, je souriais à tout le monde. La personne à laquelle seule je m'intéressais était celle à qui je parlais le moins.

1. Cette lettre de sa mère.


On demanda le dîner aussitôt mon arrivée, cinq heures un quart. Mme de Palfy était jolie et avait beaucoup de couleurs. Était-ce la chaleur ? était-ce la présence of her lover 1 ? '?

Je m'attendais presque à être obligé de lui recommander de la prudence. Il se trouve que sa conduite a été parfaite et que c'est moi qui ai péché contre cette vertu.

Ma première faute a été, en partant pour la promenade, après dîner elle gesticulait du bras droit en parlant to miss Ka 2. J'ai passé mon bras dans le sien qui était en l'air. C'était gai, c'était de bon ton, mais cela pouvait indiquer trop de familiarité, et il était bien maladroit de prévenir le désir.

Il m'est arrivé, pendant la promenade, de dire une fois ou deux Nous. Ce nous gauche comprenait elle et moi, ou des choses lui appartenant, comme noire clef. Elle n'a répondu à aucun de mes serrements de main. Nous avons été, pendant la promenade, à quarante pas en avant de la société, mais Pulchérie 3 était avec nous, de manière que cette séparation 1. De son amoureux.

2. A M1" de Camelin, gouvernante des enfants Daru. 3. Pulchérie Le Brun, nièce de Mme Pierre Daru. Elle épousa en 1815, le futur général de Brossard.


n'était qu'un peu imprudente et nullement avantageuse. Au lieu de partir de Grosbois x à dix heures, je ne l'ai quitté qu'à minuit moins un quart. His molher nous a fait attendre et nous a ennuyés à tout rompre elle radote presque entièrement, son âme se montre à nu, et quelle petite âme! Non pas basse, mais honnête, froide, timide et vide de toute générosité as ihe soul of Pacé 2 pour ce dernier article 3.

She has montré ihe leller wich she has wrillen to me to miss K*. C'est fort bien. La dernière de mes gaucheries a été de lui demander, devant tout le monde, si elle venait, et à quelle heure elle venait, au dîner que la bilieuse nous donne aujourd'hui. Et ma réponse a bien montré à ceux qui auraient pu l'ignorer que j'en étais, moi, de ce dîner, peut-être concerté for having wilh me some liberty b. J'ai à me reprocher un très petit trait de familiarité avec miss K.

1. Château de Seine-et-Oise qui, depuis 1805, appartenait à Berthier. Ce nom doit désigner ici BêchevUle. 2. Comme l'âme de Martial Daru.

3. Mais comment s'y prend-on pour être plus Bete Cette lecture m'impatiente à fond si près du bonheur, et le manquer t Pauvre femme I je la plains. 28 avril 1819. (Note de Beylt.)

4. Elle a montré la lettre qu'elle m'a écrite à Mn« de Camelin.

6. Pour avoir avec moi un peu de liberté.


Il paraît que la bilieuse lui aura fait un tableau travaillé et exagéré of our conversalion during the lravell.

Songer à être froid, pur de toute familiarité, gai, et à parler nettement dans les moments de liberté.

Je sens de la reconnaissance pour Crozet après avoir lu ce qu'il a écrit (cela prouve intérêt, quoique cela soit vu horriblement en noir).

6 Juin 1811.

Dîner chez la bilieuse (à Saint-Gratien 2). J'arrive à cinq et demie, en même temps que Mme de Palfy. Je lui donne la main sans proférer une parole. Nous montons; au lieu de rester auprès d'elle, je regarde par la fenêtre. Le mari n'étant qu'un Cafre, le caractère de la maîtresse de la maison se communique à tout. Le dîner était excellent et trop volumineux, et la compagnie fort triste. J'ai été comme elle. Seulement, vers les neuf heures, et comme Mme de Palfy se levait pour retourner (à Paris), je lui ai pris la main que j'ai serrée à plusieurs reprises. Elle 1. De notre conversation durant le voyage [du retour]. 2. Chez Mme Dubignon. Mais sans doute faut-il lire SaintCloud, puisque Beyle, le 10 juin, y voit Maximus, c'est-à-dire Napoléon.


me l'a laissée; il m'a même semblé qu'une fois elle m'avait légèrement répondu. Elle avait été froide, gaie, indifférente pendant les premières heures il m'a semblé que l'indifférence disparaissait un peu au moment de la séparation.

Me suis-je bien ou mal conduit ? Je n'en sais rien. J'ai été du moins parfaitement naturel. Cette froideur fière, opposée à sa froideur, la déterminerat-elle à faire quelques pas, ou à tout abandonner ? J'avais oublié ses lettres elle m'a dit, avec assez d'amertume « Vous ne pensez à moi que quand vous me voyez. »

J'ai répondu sans esprit. Je jurais un peu en la quittant. Cartigny 1 et le reste du Barbier de Séville m'ont ennuyé. En revanche, j'ai trouvé Angéline très jolie. 7 Juin.

Je n'ai vu personne, j'ai travaillé six heures à mon bureau. Je lui ai envoyé ses lettres, avec celle-ci

« Je ne sais, madame, si les deux lettres ci-jointes disent ce qu'elles doivent dire celle-ci sera plus heureuse si vous daignez 1. Acteur de la Comédie Française.


y voir l'expression de mon dévouement respectueux. De B. »

Il me semble que cette lettre-là est un peu fâchée.

8 Juin.

J'ai lu ce matin ce mauvais mémoire en faveur du duc d'Aiguillon, décoré du titre de Mémoires d'Aiguillon. Si les grands entendaient leurs intérêts, ils feraient écrire leurs mémoires, les corrigeraient et les enverraient en Angleterre pour être imprimés après leur mort. Le nom du duc d'Aiguillon et un peu d'originalité m'auraient fait croire, ou du moins auraient gravé dans mon esprit les plus grandes fadaises.

Cela serait même avantageux à tout ce qu'il y a de plus grand et de plus justement admiré. Si j'avais l'honneur d'approcher Sa Majesté, je lui proposerais de faire écrire son histoire par quatre auteurs séparément. Deux volumes pour chaque année, 10.000 francs par volume aux auteurs je proposerais MM. Lern%)ntey et Daunou. Ces volumes seraient coirigés par une commission composée de deux personnes et livrés à l'impression comme ouvrage d'un particulier, ou au moins imprimés à 4.000 exemplaires, et l'édition


conservée pour être publiee en temps opportun. Ce serait le moyen de tuer toutes les histoires trop médiocres, qui ne pourront se soutenir que par un ton critique qui égarera toujours le coeur de quelques Français et le patrimoine d'un grand roi, c'est le cœur de ses sujets. J'ai encore une douzaine d'idées dé ce genre, peu importantes, mais utiles et surtout trop longues à écrire.

J'ai fait mon devoir. Elle devait arriver à sept heures (d'Issy) je l'ai attendue trois quarts d'heure al my B 1. Je l'ai vue trois minutes. Elle m'a reçu avec une froideur prudente, entièrement différente de sa manière avant la bataille. Ça peut avoir l'air d'une disgrâce complète. Cependant, il me semble que cette froideur n'est qu'apparente. Avec la fierté de mon caractère, la moindre froideur réelle m'empêcherait de remettre les pieds chez elle. J'ai été jaloux àeher froid cousin H .a. Ça n'est pas raisonnable. Comment ce personnage attristant et connu d'elle depuis vingt-cinq ans peut-il produire dans son cœur une impression du genre de celles que je me flatte d'y exciter? Ça n'est pas raisonnable, mais je voyais qu'il avait passé la journée avec elle, et 1. A mon bnrean.

2. Sans doute Héliotte, cousin de M»8 Pierre Daru.


que moi je ne pouvais esser bealo dall' angelica presenza 1 que quelques minutes. Il est probable qu'elle s'aperçoit de la fierté de mon caractère. Si cela n'éteint pas l'amour, cela doit le centupler. Probus a répondu à un rapport de moi d'une manière favorable. Le rapport était du ton le plus propre à me faire estimer. 9 Juin. Dimanche.

J'attends dans Notre-Dame de deux et demie à sept. J'étais attelé avec l'amusant M. Hel[iotte], qui tient bon et ne veut pas sortir au commencement du Te Deum 2. Mme de P[alfy] sort seule avec P.3; ces dames vont seules, à pied, chercher leur voiture, elles attendent seules une heure et demie, à l'Hôtel de Ville, elles ont peur du feu, elles errent, et ne trouvent que le Tibre. Il paraît qu'il y a eu du trouble dans l'âme de Voggello mio 4. Elles vont, seules, chercher leur voiture au fond de la rue Saint-Antoine, lisant le nom des rues à chaque traversée. Elles rentrent à l'hôtel à dix heures et demie et vont 1. Être heureux de l'angélique présence.

2. Te deum qui suivit le baptême du roi de Rome. 3. Sans doute Pulchérie Le Brun.

4. L'objet de ma flamme, comme on disait au grand siècle. (Note de Beyle.)


voir les illuminations seules, à pied. Mme de P[alfy] finit par prendre le bras d'And. Un des écrivains enflés qui font maintenant la gloire de la France aurait bien de la peine à rendre cette circonstance. J'ai eu tort de ne pas me laisser conduire par le raisonnement et de ne pas aller à l'hôtel. Forse quel cornuto mancato non ha voluto dirmi il tulto; la confessa Palfy y lui aueua detlo d'aspettarla al palazzo 1. 10 Juin.

J'arrive à Saint-Gratien2 à sept heures et demie. On dînait. J'attends, je vois fort bien Maximus3. Son accueil, en me voyant, n'a eu qu'un instant cet air étourdiment empressé d'avant la bataille. Sa manière d'être avec moi, pendant notre promenade dans les belles allées solitaires du parc réservé de Saint-Cloud, a été tout à fait nouvelle un petit air réfléchi et naturel, je pourrais peut-être ajouter de quelqu'un qui goûte son bonheur. Nulle attaque de ma part, que quelques très légers serrements de bras, auxquels 1. Peut-être ce cornu manqué n'a-t-il pas voulu tout me dire la comtesse Daru lui avait dit de l'attendre au Palais. 2. Saint-Cloud.

3. Napoléon.


elle n'a pas répondu. Nous avons fait des rébus, j'ai cru voir son air devenir plus tendre à mesure que le moment de la séparation approchait.

Elle dit à la bilieuse « Nous fîmes des rébus à Palfy après que vous eûfes voulu nous quitter. » En prononçant les mots soulignés, elle me regarda avec des yeux que je ne compris pas d'abord, mais un instant après ils me parurent remarquables.

Elle me fit lire un rébus qui disait « J'aime Palfy quand vous y êtes », en me disant « C'est à M. D[aru] que cela s'adresse. »

Elle m'avait dit

« Lisez tout bas ce rébus. »

Je lui dis à l'oreille

« Je vous aime. »

Elle reprit, après une seconde de silence

« Il n'y a pas je vous aime, mais j'aime. »

Je serrai un bras nu au-dessus du coude, elle ne le retira pas du bras du fauteuil qui le soutenait. One instant after her eldest daughter come and look her arm with force, in the same. she returned hersel f 1 avec un air étonné, mais nul1. Un instant après, sa fille aînée vint et lui prit les bras avec force, au même moment elle s'est retournée.


lement fâché. Pour terminer le récit de ces aventures microscopiques, je fis un rébus qui disait, avec une bêtise aimable et non sentie La terre est ronde et grande, mais je n'aime que l'endroit où vous êtes. C'est Ffaure] qui m'a persuadé ce matin que tout cela était favorable. (Il croit qu'il s'agit de Mlle de N., de la rue de Provence 1. En revenant, je passai à Saint-Cloud, où je vis M. D[aruJ. On fit aussi des rébus 2.)

J'eus toute la soirée devant les yeux cette maxime être pur de familiarité. 11 Juin 1811.

1 dine wiih her 3.

J'ai entendu demander comment on se portait, et répondre que sa santé était bonne, par quarante arrivants à trois ou quatre personnes. Dans tous ces compliments, pas un de remarquable par l'esprit. Pas de soirée plus plate. L'amour m'a fait persévérer jusqu'à onze heures un quart.

II y a eu un différend entre Maria and her husband 4. C'était pour un arran1. M"' de N.ou Jenny.

2. Ma bêtise de ne pas parler bien, ou mal parler, est incroyable. 29 avril 1819. (Note de Beyle.)

3. Je dine avec elle.

4. Entre Marie et son mari.


gement de voitures, une niaiserie. Comment cet homme d'esprit coupe-t-il les racines de l'affection de sa femme pour de telles bêtises ?

II y a un tête-à-tête bien marqué al a window wilh F. 1. Il ne la cultive pas, reste souvent vingt à vingt-cinq jours sans la voir. A-t-il été son amant et cette froideur lui donne-t-elle de nouvelles grâces aux yeux de lady Maria? Veut-elle couvrir son attachement pour moi, ou veut-elle me fouetter le sang ? Il est sûr qu'elle a réussi à ce dernier projet, non pas par ses confidences à Fl[orian], mais par la froideur qu'elle a pour moi.

[12-13 Juin].

Les 12 et 13 juin ont été deux longues journées que j'ai passées sans la voir. Le 13, je me sentais du courage et du sang-froid c'est ce qui me manque auprès d'elle et ce qui paralyse mon amour et mon esprit.

Le 13, j'ai passé de huit à onze un quart in the Charlot'street 2. Mimi a de l'humeur. C'est là l'extérieur d'une grande passion, il est bien maussade. Cela doit corriger 1. Près d'une fenêtre avec I"[lorian].

2. Rue Charlot. Chez les dames de Bézieux.


ma manière de voir de 1803, je ne voyais d'aimable que les grandes passions. A propos de grande passion, il me paraît peu probable qu'on en ait une pour i Elle a été avec moi de la gaieté la plus parfaite qui semblait dire « Je vous aimerais si vous vouliez m'aimer. » Je n'ai reçu aucune de ces avances. L'amant, qui semble n'avoir d'énergie que pour sentir le malheur et rater net le plaisir, m'a joint en fiacre et m'a paru furieux d'amour. La vanité me semble entrer dans cet amour dans une plus grande proportion qu'elle ne se trouve dans l'amour ordinaire des pharmacies. La manière d'être d'A[mélie] avec moi me semble un effet tout naturel de mon amabilité et de ma position.

[14 Juin].

Le 14 juin, j'ai éprouvé les maux dont la veille j'avais été l'occasion.

Dès le matin, en me levant, à dix heures, j'étais tout transporté de l'idée d'aller à Montlignon2 et de la voir. J'y 1. Pour Félix Faure qui allait épouser Amélie, la sœur de Mimi.

2. Près de Montmorency (Seine-et-Oise). Mais il faut encore lire Saint-Cloud, où, de nouveau, Beyle aperçoit fort bien l'Empereur.


suis arrivé fatigué et plus disposé à goûter l'aimable langueur de l'amour heureux qu'à agir avec fermeté pour procurer du bonheur à cet amour. J'ai eu un moment de timidité marquée en entrant dans son salon, où elle était. Elle ne m'a regardé que rarement, et dans des moments où la plus exacte prudence ne pouvait pas désapprouver ces regards.

Mais il faut remarquer qu'une toute autre explication s'accorde fort bien aussi avec ses actions. Peut-être n'a-t-elle pour moi que de l'amitié, et est-elle fâchée de me voir de l'amour.

Je penche cependant pour croire à son amour 1. Elle me semble d'une gaieté moins folle, elle parle avec recueillement. Elle parlait à F[lorian] avec cet air-là J'en ai été jaloux et me suis approché. J'ai entendu qu'elle lui demandait des nouvelles de sa mère. J'avais apporté trente rébus qui ont occupé de quatre heures et demie à six. Lady Maria paraissait contente de cette contenance. F[lorian] ne cherchait point à être wilh her et se tenait sur la terrasse (d'où l'on aperçoit t la belle plaine de Saint-Gratien jusqu'à Paris). We see Milan perfedly well2. 1. Donc j'ai de la modestie dans le caractère. 1819. (Note de Beyle.)

2. Nous voyons parfaitement bien Napoléon.


Nous avons dîné her husband 1 m'a marqué quelque amitié, mais sa chasse l'occupait extrêmement, le sourire dont il m'a honoré était évidemment joué, comme toutes ses politesses.

Nous sommes allés à la promenade; elle avait un certain air distrait. J'ai pris son bras, elle m'a appelé une fois avec l'éclatante gaieté qu'elle avait avant la bataille. Quand j'avais son bras, elle m'a semblé un peu embarrassée. Mais nous avons bientôt aperçu M. et Mme An. Elle a pris le bras de Mme qui regardait son mari en riant et avec l'air d'être menée. Mme de Palfy n'a pas quitté ce bras de toute la promenade et a toujours été à vingt-cinq pas en avant. Je crains qu'elle n'ait l'air de vouloir se lier wilh the ladies of the Court2. Cela vient de la différence de nos caractères. Elle fait beaucoup d'avances et est aimée, elle ne sent pas douloureusement les petits désappointements de vanité. Moi, qui les sens, je fais beaucoup moins d'avances et suis très considéré et un peu haï. Il y a quinze jours que je la vis wilh lady Piré 3, d'une 1. Son mari.

2. Avec les dames de la Cour.

3. M. F. Michel nous suggère qu'il s'agit de la baronne Prié, femme d'un auditeur an Conseil d'Etat, introduteur des Ambassadeurs et maître des Cérémonies. Et plus bas que Paulina't home indique la propriété de Pauline Bonaparte qui résidait alors à Neuilly.


gaieté non naturelle, d'où je conclus qu'elle était timide l'autre était froide, digne, parlant bas et un peu étonnée de ces rires sans fin.

Hier, on rentra à huit heures trois quarts. Elle s'habilla, je me portai près de la porte pour lui presser un instant la main. La première partie de cette manœuvre pouvait être aperçue. Je lui pressai la main sans réciprocité. Elle partit pour Paulina's house à neuf heures, je lui donnai la main pour descendre, ce qui n'était pas peut-être de la dernière prudence il était clair que cela donnait le seul tête-à-tête qui eût pu avoir lieu de la journée.

Mais, hélas comment l'employai-je 1 J'ai voulu lui prendre la main, qu'elle a retirée, je n'ai pas eu le courage de lui dire une phrase aimable, qu'elle n'aurait pas manqué de commenter pendant trois quarts d'heure d'une ennuyeuse route. Comme elle retirait sa main, je lui ai dit spirituellement «Comment! pasmêmeça?» » Comme elle ne m'a rien répondu, je l'ai mise silencieusement dans sa voiture. La platitude de cette conduite m'a donné un désespoir enragé. J'ai travaillé un instant avec Probus et ai ramené (par Saint-Denis encore) une demoiselle subalterne qui cependant a de l'usage. JOURNAL. IV. 11


Je la ramenais silencieusement dans ma jolie calèche peinte en lapis clair et dont je me servais pour la première fois. Je cherchais à ne pas penser à ma conduite. En arrivant, j'ai lu cent-vingt pages des Mémoires de Besenval, dont les principes s'accordent presque avec les miens de tous les écrivains de mémoires, c'est celui qui me convient le plus. Je n'ai jamais lu avec autant d'attention, tant j'avais peur de considérer la hideuse pensée que j'avais à côté de moi.

J'ai pensé souvent à lui écrire, mais l'idée de l'imprudence apparente m'a retenu. Hier, ou plutôt ce matin, à une heure et demie, écrivant pour moi l'expression de mes sentiments, j'ai produit l'épître enflée ci-dessous, qui est tout à fait dans ma mauvaise manière of Ad[ele's] Urne x, et que je m'impose la punition de transcrire ici pour me faire songer que le moyen assuré de guérir une femme [est] une lettre enflée et triste et prouvant un amour dont on ne se soucie point. C'est absolument le genre Oreste.

« Je vous aime éperdument. Vingt fois plus depuis Palfy qu'auparavant. Votre présence me fait éprouver tous les sentiments quelquefois le plaisir le plus 1. Du temps d'Adèle [Rebuffel].


doux, quelquefois des mouvements affreux de haine contre moi-même, un remords perçant du plat rôle que je joue auprès de vous et de ne pas avoir la force de m'éloigner pour quelque temps, force que j'avais l'année dernière. Je suis si malheureux que quelquefois, comme aujourd'hui par exemple, j'éprouve tout ce que la jalousie a de plus cruel. Tout le temps que je suis avec vous et avec la société, j'ai mille choses à vous dire, je sens si vivement que je vous aime que j'ai quelque espérance de vous voir répondre à mon amour. Dès que nous sommes seuls, je perds tout, jusqu'au sens commun, et pour comble de douleur vous me refusez tout, jusqu'à votre main. »

Quelle bêtise En l'écrivant, je sentais bien que j'exagérais un peu mes sentiments, mais ça me venait tout naturellement, comme pour arrondir ma phrase. Il n'y a nulle retenue, rien qui puisse donner à la femme aimée le désir de vaincre quelque chose, de triompher de quelque résistance.

J'avais, hier soir, le besoin et la facilité de me distraire, comme le jeudi à Palfy. Peut-être faudrait-il être quinze jours wilhout seing her 1 pour lui apprendre à 1. Sans la voir.


me traiter avec cette froideur. Aller du moins à la campagne mardi.

Avant de la voir, écrire une douzaine de phrases je relirai mon petit papier un peu avant le tête-à-tête, et peut-être me déciderai-je comme à Palfy.

Ne pas user mon courage dès le matin du jour où je la verrai. Chercher à ne pas songer à elle.

Ce qui me chagrine, c'est l'idée qu'estimant le caractère comme je fais, peut-être n'en ai-je point. Ne sais-je pas hasarder el agir dans les choses que j'affectionne, comme faisait Frédéric II, ou du moins comme je me figure qu'il faisait? `l J'ai l'air d'avoir du caractère parce que, par le plaisir d'éprouver de nouvelles sensations, j'aime à hasarder mais je ne domine point en cela ma passion véritable, je ne fais qu'y céder.

Il me faudrait un cardinal de Retz pour ami, un Lauzun, un Tencin; je n'ai qu'un homme estimable 1, raisonnable, tournant au malheur et à ne pas agir. 16 Juin 1811.

Je vois très bien passer Sa Majesté aux Tuileries et, à son retour du Corps 1. Beyle pense sans doute à Félix Faure.


législatif, sur le pont de la Révolution. Un instant après, je vais à mon bureau. 1 am remarked by the bilieuse and her friend who are al the window upon the Corps législatif place 1. Je ne les regarde pas. Le soir, my love 2 me tourmente et me donne un déplaisir sec. Je songe à m'attendrir et à lire des romans.

17 Juin 1811.

Ce remède me réussit. J'use ma douleur de ne pas lui avoir parlé hier en faisant huit visites, parmi lesquelles je ne trouve que le pesant Renauldon 3. Je lis ensuite les Mémoires d'un homme de qualilé. Le style en est un peu trop périodique, mais il y a dans cet ouvrage une vraie noblesse, bien au-dessus de la plupart des romans. Il y a même des peintures de mœurs. Les mots latins du Veni crealor du cavalier qui guérit Rosambert.

Je me disais ce matin « Le manque de noblesse n'est pas une source de succès, au contraire, et est une source de chagrins. » Je concluais de là que je ne devais pas

1. Je suis remarqué par la bilieuse et son amie qui sont à la fenêtre, place du Corps-Législatif.

2. Mon amour.

3. Maire de Grenoble.


aller à Neuilly et que, comme je vais demain à Fontainebleau, ça ferait une absence marquée du meilleur effet. J'ai cependant trouvé que je serais triste pendant le voyage si je ne la voyais pas. Je suis allé à Neuilly, elle n'y était pas. Je suis allé de là à Saint-Cloud et, parti de Paris à six et demie, y ai été de retour à huit et demie. J'y ai vu George Dandin. Je pense que peut-être j'ai eu plus de plaisir, elle n'y étant pas, que si je l'eusse trouvée. Je n ai pas de bashfulness à me reprocher. The little K. has received me with the tender respect thaï a woman has for the lover of a superior one 1.

Il me semble que tout cela me fouette le sang il se pourrait que je devinsse réellement amoureux. Je pense que le succès sera suivi d'un an de plaisir au moins, puisqu'il a fallu the wani of ideas of Ange[lina] and hundred vingt nights ever fogefher for expelling love J'étais vraiment content, ce soir, en ramenant mon joli cabriolet, and ihinking to my success in the heart of the Utile K s.

1. La petite Camelin m'a reçu avec le tendre respect qu'une femme a pour l'amant de celle qui lui est supérieure. 2. Le manque d'idées d'Angelina [Bereyter] et cent vingt nuits passées toujours ensemble pour chasser l'amour. 3. Et pensant à mes succès dans le cœur de la petite Camelin.


24 Juin 1811.

135.

Que de fois ai-je pensé à vous dans tous les climats où ma fortune m'a conduit 1 Dans les murs d'Amasie comme sous les tentes du Soudan, je songeais à ces yeux charmants dont le sourire fait mon bonheur. Je ne vous vois jamais que je ne sois troublé pendant longtemps quand enfin je reviens à moi et que j'ose vous regarder, je ne vois que cette politesse aimable qui vous gagne tous les cœurs et vous a rendue célèbre dans l'Orient. Elle me fait repentir sans cesse de mon amour. Je me répète qu'il faut être bien étourdi pour attacher son bonheur à être aimé d'une femme qui n'a pas le temps d'aimer, et qui d'ailleurs ne me distingue pas de tous ceux qui l'approchent. Souvent, plein de dépit contre moi-même et d'humiliation, je reviens à Constantinople bien résolu à vous fuir, et à chercher le plaisir où je le trouvais autrefois. Je me reproche avec amertume le gauche et le ridicule dont je suis auprès de vous. Il me semble que mon esprit d'entreprise fait rire vos amies. Je cherche à me consoler en me conduisant moins mal auprès d'autres femmes, mais je


trouve auprès d'elle le froid le plus glacial, je ne mettrais nul prix à leur amour. C'est être aimé de vous qui ferait mon bonheur et qui, même sans cela, flatterait mon amour-propre de la manière la plus sensible. Vous m'avez dit que vous n'avez point aimé il me semble, depuis ce moment, qu'il n'y a pas de gloire à s'entendre dire qu'on est aimé, par une bouche accoutumée à le dire.

Je sens toute la difficulté de mon entreprise, et j'ose croire que, quelque timidité que je montre, malgré moi, dans ce qui est de ma passion, vous me supposez assez de fermeté pour venir à bout d'une chose où est tout mon bonheur. Je sais qu'un mot, qu'un regard indiscret me conduit, ainsi que vous, à une mort certaine. Je ne vous reproche point l'amabilité désoccupée dont vous êtes en public, je cherche à imiter votre indifférence, et si Bostargi Bacha fait espionner ma conduite, il doit me croire occupé de tout autre chose que de son esclave favorite. Mais n'est-il pas mille signes indifférents pour tous les yeux, excepté pour ceux d'un amant fidèle ? J'ai gagné à force d'argent l'esclave qui vous portera ce billet. Il trouvera, dit-il, le moyen de le mettre dans votre main sans être aperçu, mais il tremble que vous ne le


laissiez tomber. Daignez songer que nous sommes environnés de tous les dangers, que tous les yeux du sérail sont tournés sur vous, que vous devez peut-être accorder quelque indulgence à une témérité qu'on ne se permettrait pas s'il existait un autre moyen de vous entretenir. Je suis sûr de l'adresse de cet esclave mais enfin, que deviendra-t-il si vous laissez tomber une des lettres qu'il vous remettra ? Ce n'est pas uniquement de l'indifférence pour ce qu'elle contiendrait que vous marqueriez, c'est sa tête et la vôtre que vous placeriez sous le sabre du sultan. Si jamais il y avait le moindre malentendu, si jamais vous craignez quelque chose de moi, songez qu'ici, avant tout, je suis prudent, que je suis convaincu que, sans la présence d'esprit la plus froide, je suis perdu, qu'enfin je ne suis tremblant que quand les yeux que j'adore sont tournés vers moi.

Il est possible que ce billet passe sous des yeux profanes, mais d'abord il est écrit en arabe, et ensuite j'y ai caché toutes les particularités qui pourraient vous faire soupçonner parmi toutes les esclaves du sérail. Mille moyens s'offrent pour la réponse, le meilleur de tous est le plus simple. Si un peu de pitié pour les tourments que je sens depuis si longtemps


ne vous donne pas le courage de l'employer, laissez tomber cette lettre dans le premier buisson de roses qui se trouve du côté de la mer en sortant du harem, et, pour indiquer que ce n'est point le hasard qui l'y a mis, jetez dessus quelques gouttes d'encre au moment de la confier au rosier.

Dans tout autre moment, je ne demanderais pas de réponse à une première lettre, mais, souffrez que je le répète, nous sommes dans une position extraordinaire joindrons-nous les obstacles qui viennent de quelques délicatesses d'amourpropre aux mille obstacles qui nous séparent ? Je ne vivrai pas jusqu'au moment où je reverrai ce billet.

Dois-je vous parler de constance, de tendresse, de dévouement éternel ? Il me semble que j'en parlerais sans peine à une autre; mais à vous, Fatime, je ne sais comment amener l'expression de ces sentiments dont mon cœur est plein pour vous depuis si longtemps. Je suis bien malheureux que vous n'y croyiez pas, mais j'ose en appeler à votre propre cœur il peut ne pas partager mes sentiments, mais j'ose penser qu'il y croit et qu'il en a vu cent fois l'expression. J'ai adouci les traits de cette lettre,


il y a ici plus d'orgueil que d'amour, j'y ai fait entrer un peu de cette passion que j'ai pour elle quand les perpétuels projets que je fais pour lui plaire me laissent tranquille 1.

25 Juin.

Je ne sais ce qui m'avait choqué contre elle. Je ne croyais pas qu'elle m'aimât, et ma fierté était blessée de faire ma cour tout seul. J'ai un refuge certain, c'est la gaieté lorsque je prends cette route, je suis naturel, mes succès m'animent, et il me semble que je dois lui plaire. Dans le sérieux, je crains de tomber dans le rôle d'Oreste, cela me rend gauche et maussade.

Le 24, elle m'avait reçu chez elle pendant cinq minutes avec un embarras marqué. C'est que nous étions presque seuls, et que les tête-à-tête lui font plus de peur qu'à moi. C'est bien naturel.

Le mardi précédent, à Saint-Gratien, elle m'avait reçu avec tendresse après une absence de sept jours de ma part, demandant à la fin de ma visite pourquoi je n'étais pas venu le mardi précédent. Hier 25, j'avais envie de ne pas [y Cet homme est à jeter par les fenêtres. 1819. (Note de Beyle.)


aller]. Mme la bilieuse, à laquelle je le dis, s'écria « Quelle enfance! » Ce mot me donne du courage, j'y vais. En entrant, je suis tremblant. C'était un [repas] officiel (j'avais rencontré le c[abriolet] de N. et P. sur le chemin de Montmorency). Elle avait la gaieté désoccupée qui convient dans un tel dîner. Je fus mécontent et gauche pendant demi-heure. Je repris enfin mon aplomb, parlai sagement, et de manière à être écouté avec plaisir, à A. D. devant L. et Tr. Je fus pendant le dîner digne et froid avec qui était à mes côtés. J'avais aussi trouvé de la froideur dans ses manières avec moi. Elle me parla enfin, je lui répondis. Pendant la promenade, ce grand niais de L. lui donnait le bras, cela me consola et la gaieté prit enfin le dessus. Elle vint deux ou trois fois auprès de moi. Une fois, pendant qu'elle m'appelait, je regardais huit heures à la pendule. Je ne sais si elle me supposa le dessein de filer, mais depuis ce moment le ton officiel, dont je m'aperçois que j'ai eu la bonhomie de me fâcher, ce ton-là ne reparut plus. Peut-être aussi le quittat-elle par pure lassitude.


5 Juillet 1811.

Il paraît que j'ai la bonhomie de m'offenser des inégalités de son caractère. Que la passion qu'il est probable qu'elle a pour myself ne soit pas assez forte pour vaincre ces inégalités, c'est tout simple, mais il l'est trop pour que je m'en afflige. C'est cependant ce qui m'est arrivé mardi dernier elle ne marqua pas la moindre tendresse.

Je suis allé aujourd'hui à Saint-Gratien af her mother 1 avec le courage que donne un peu d'indifférence et quelques verres de punch. J'ai été gai et léger. J'étais bien mis, avec aisance (en pantalon rayé). Elle a remarqué que j'étais bien mis. Cela doit faire effet, parce que la plupart des jeunes gens qu'elle voit se mettent mal exprès pour être plus tôt p[réfe]ts. Enfin, en descendant le degré, jouissant d'une solitude parfaite, elle s'est mise à me parler ab hoc ef ab hac, craignant, je crois, autant que moi le tête-à-tête. Elle m'avait parlé deux ou trois fois de mon livre, je lui en ai parlé à mon tour « Vous avez lu le premier volume de mon roman, je parie que vous n'avez 1. Chez sa mère.


pas lu ce qui est sur la couverture du premier volume ?

Comment qu'est-ce qu'il y a ? 2 Est-ce qu'il y a quelque chose d'extraordinaire ? Je vous promets que je vais le lire en rentrant. » Etc.

Elle marquait son étonnement avec tant de naturel et si haut que j'ai craint thaï her chambermaid, who was by us 1, ne l'entendît, ce qui m'a empêché d'ajouter « Ce qui est sur cette couverture m'intéresse, parce que c'est de moL » Je suis remonté et je l'ai entendue qui criait dans la voiture « J'espère que vous viendrez me voir un de ces jours. » Comme la route se fera de nuit, et tête-à-tête avec her chambermaid, que j'ai fait une impression agréable ce soir, que je m'élevais comme un cèdre du Liban au-dessus du reste de la société, qu'elle croit que je suis allé à la campagne tous ces jours-ci, il me semble que cette soirée doit ajouter à la prétendue impression que je dois avoir faite upon her heart 2.

She has repeated lo me Ihal her husband has read yeslerday the letter which 1 have written lo her. « He reads ail my letters, she was saging to me, I believe by fear 1. Que sa femme de chambre qui était près de nous. 2. Sur son cœur.


of any compromettante démarche and no by jealousy x. »

Ma prétendue tendresse fait que je ne trouve plus d'intérêt à aucun livre.

6 Juillet.

A cinq heures, j'examinais le triste Meudon. Vue de là, la Seine est laide, Paris est laid, le petit parterre qu'on a sous les yeux est exécrable, le bois qui est vis-à-vis est triste, le chemin qui est à l'horizon, à droite, est vilain sans être sauvage. Tout m'y rappelait le gros Monseigneur, le fils de Louis XIV. La cage était bien digne de l'oiseau.

Comme j'en sortais, l'empereur y arrivait au galop par l'avenue. J'aurais eu le temps de rentrer et de me trouver là en fonctions à son arrivée. Plusieurs motifs se sont opposés à cette démarche. Il n'y aurait pas eu d'esprit, ce me semble. De là, à Saint-Cloud, chez M. D. Promené avec les poètes.

De là, au galop de mon cheval, chez Mme de Palfy.

1. Elle m'a répété que son mari a lu hier la lettre que je lui ai écrite. « II lit toutes mes lettres, me disait-elle, et je crois que c'est plutôt par crainte d'une démarche compromettante que par jalousie. »


J'y arrivais comptant qu'elle avait lu mon livre elle m'a reçu avec ce plaisir vif dans les yeux et dans toute la figure qu'elle me montrait à la fin de 1810. Elle m'a dit en arrivant « Mlle KI et moi, nous avons cherché ce qu'il y avait d'extraordinaire à votre livre, hier, dès mon retour nous n'avons rien trouvé qu'une page de vers anglais. »

L'a-t-elle lu ? Ne l'a-t-elle pas lu ? Ce qui prouverait pour non, c'est la confidence faite à Mlle [de Camelin]. Plaisir vif et marqué d'être avec moi. Elle m'a parlé de mon livre au milieu del passeggio 2 « Je ne l'aime pas, votre livre il dit les choses trop crûment. » Elle m'avait déjà dit cela hier.

Je lui ai dit, dans un instant où je pouvais lui parler sans être entendu « Je ne vous dirai plus mes secrets, puisque vous les confiez ainsi à Mlle [de Camelin]. » J'aurais dû lui dire « Lisez l'imprimé qui est collé en dedans, contre la couverture du premier volume. »

Voilà ce que je dirai demain. Je porterai un exemplaire de mon œuvre, que je viens de brocher, et je lui dirai « Si vous voulez me promettre de n'en parler à personne, je vous donnerai un exem1. M110 de Camelin.

2. De la promenade.


plaire de mes œuvres. Mais n'en parlez à personne avant de les avoir lues. » Cette figure annonçait de l'amour. Elle m'a invité à dîner avec timidité (je n'ai pas pu accepter, étant déjà invité à Saint-Cloud).

Il vaudrait mieux lui faire comprendre l'affaire de la couverture que lui donner I œuvre imprimé. Ce dernier est plus hardi, c'est une lettre, mais l'ingénieux disparaît.

A Samt-CIoud, léger desapoinlment of ambition. Le décret du trimestre du Conseil d'Etat est signé personne n'a été mis en service ordinaire, quelques auditeurs ont, au contraire, été mis en service extraordinaire. Me voilà renvoyé à trois mois. Si j'avais fait davantage ma cour aux commis, ça aurait pu passer mais aussi, c'est trois mois d'assujettissement de moins.

Ce jour a été exactement le contraire de mardi dernier. Ses yeux me regardaient avec l'expression d'un tendre amour, elle me donnait le bras dans la même allée où elle fut si froide mardi dernier. Hep adjuïanï avait pour moi une considération tendre.

Je dois m'interdire désormais de dire 1. Son second [M1;« de Camelin].


devant elle des choses médiocres il vaut mieux me taire.

7 Juillet.

Ma foi, je ne lui ai rien dit. Non pas par timidité, mais parce qu'elle a paru trop froide avec moi. Je ne dis pas en public en entrant chez elle, je l'ai trouvée seule. Elle m'a montré un livre qu'elle tenait, en me disant

« C'est bien joli, ce livre-là 1

Je suis fâché que vous n'ayez pas le mien, je vous montrerais où est ma prose, mais à condition que vous n'en faisiez pas confidence à Mlle K. » Elle a pris, pendant le temps de ces paroles, un air assez froid, et est allée sur sa terrasse.

J'avoue que la fierté ma empêché d'insister. J'ai été gai avec tout le monde, et légèrement froid et respectueux avec elle. Peut-être est-elle bien aise d'être aimée, mais ne veut-elle pas courir les chances du péril. Elle m'a dit hier « On m'a dit que vous vous mariiez. » L'idée est revenue deux fois.

(Le matin, je suis allé à l'audience à Saint-Cloud, où l'on m'a dit que les affaires with the pope 1 s'arrangeaient. J'ai 1. Avec le pape.


lu, en y allant, ce petit chef-d'œuvre l'article Fénelon dans Saint-Simon. J'ai dîné chez Mme D. et suis revenu à Paris. C'est à mon retour qu'a eu lieu ce qui est raconté ci-dessus.)

9 Juillet.

Mon conseiller d'État, F[aure], prétend que je dois être content de Mme de Palfy pour la journée d'hier. J'avais là cinq collègues et M.and1, aussi envieux que pas un des autres. Elle ne m'a presque pas parlé seulement, comme je jouais avec her daughler', elle a pris celle-ci sur ses genoux, et m'a dit avec grâce et passion

« Ne parlez donc pas tant à P[auline] je serais jalouse 3. »

F[aure] croit qu'elle a lu l'imprimé. Je crois que je lui aurais parlé dudit imprimé si j'avais été deux secondes seul avec elle.

Elle a fait une patience pour voir si je me marierais. On voit que cette idée de mariage est présente. Étant considéré 1. Sans doute Marchand, commissaire ordonnateur des guerres, que Beyle a déjà nommé dans son Journal du 8 août 1810.

2. Avec sa fille.

3. Pauvre et aimable femme. Quel benêt 1 (Note de Beyle en 1819.)


comme sur le point de devenir la possession d'une autre, je ne puis être avili, c'est-à-dire encourir le ridicule d'Oreste. Le résultat de la patience a été que j'aurais une femme très blonde. Ma bellemère l'est en effet extraordinairement, mais ma femme est brune, et on dit qu'elle aura de la vie.

Je crois qu'hier j'ai été doucement aimable. J'ai cru qu'elle me regardait quelquefois avec amour, les yeux seuls avaient cette expression. Nous étions trop entourés pour que les autres traits pussent la prendre mais l'attention profonde des yeux présente la même apparence que l'amour.

J'ai cru la voir une ou deux fois rêveuse et distraite pendant qu'on lui parlait, et les yeux fixés sur moi.

Enfin, j'en suis sorti sans être invité en aucune manière à aller dans la vallée de Montmorency.

L'air a fait, je crois, un bon effet. Je sais du moins que cette ritournelle est charmante.

The lillle K. x a, je crois, lu l'imprimé. J'ai ramené Flo[rian], qui me marque beaucoup d'amitié. A Vienne, il marquait beaucoup d'envie. Mais, comme il y aura 1. La petite Camelin.


bientôt un an que je suis avancé, on commence, ce me semble, à ne me plus haïr et à s'accoutumer à moi.

Le dernier trait d'envie est du grand caractère Duchesne. Le précédent était le non-compliment des dames Shepherdrie sur la n[ominati]on of my relalion 1. Celui-là est d'un comique très fort, digne de Molière, mais il a le défaut capital que l'exposition en est trop longue. Il faudrait prouver au spectateur, par vingt conversations de vingt longues soirées, la disette de choses à dire qu'on éprouvait chez ces pauvres femmes. Elles ont le cœur de bourgeoises avec l'aisance de la bonne compagnie, mais nul esprit, nul entrain, et la cadette l'âme d'une servante. La seconde, un peu au-dessous. L'aînée, une âme froide, ou des cendres usée par ses passions. En un mot, famille parfaitement pure et nette de grandiose.

1. Des dames La Bergerie sur la nomination de mon parent.


18 Jaly 1S11K

J'arrive à propos, elle se promenait après dîner, wilh her children and <~ Mme Fanny 2, sous les beaux arbres de Elle paraît avoir un plaisir et un éton^nement vifs à me revoir (après neuf jours d'absence).

Elle me dit bientôt, laissant Mme Fanny « Donnez-moi le bras, il me faut un bras fort. »

La belle occasion Mais il faudrait garder du sang-froid. Elle se jette dans une plaisanterie tout à fait mimique, et de grands éclats de rire, comme quand elle est embarrassée. De temps en temps, cependant, elle se tournait vers moi et me regardait avec les yeux de l'amour, et de l'amour content.

Moi, étourdi de sa plaisanterie infinie sur le d[uc] de (sa femme, ses pleurs, il n'a pas toujours été sage, etc.), j'y répondais par des rires forcés et quelques mots. Fanny a eu un instant le bon esprit de 1. En tête de ce nouveau cahier, Beyle a écrit « M emoirs of my lite during my amour far grdffin Pal/y. JFrmn the ISth July 1811 litt the. » [Mémoires de ma vie à l'époque de mon amour pour la comtesse Palfy, du 18 juillet 1811 au .] 2. Avec ses enfants et Mm0 Fanny.


nous laisser vingt pas en arrière. Les plaisanteries de Marie ont été plus rapides, et bientôt elle a rappelé her eldest daughier 1 Charlotte. Je devais profiter de sa joie à me revoir et lui dire « Que j'ai de plaisir à vous revoir » enfin les premiers mots simples upon my love 2. Je n'ai pas eu le courage de rompre la plaisanterie. Toute sa manière d'être annonçait l'amour.

J'ai bien été puni de n'avoir pas mis de prestesse à attaquer; en rentrant, nous avons trouvé des ennuyeux qui se sont succédés jusqu'à onze heures.

Je lui ai dit plusieurs fois, quand elle me demandait pourquoi je n'allais pas telle part, que c'était parce que je m'y ennuyais. Elle sait bien que l'ennui me fait fuir. La plate conversation et l'espèce de jalousie que j'éprouve pour les caractères forward 3, m'endorment un peu, et je néglige l'occasion de lui dire adieu, je l'avais belle.

Je jouis par la sensibilité; tout ce que je fais volontairement tend à augmenter cette sensibilité, c'est le genre opposé au caractère forward de Machiavel B., par exemple.

1. Sa fille aînée. Elle s'appelait Camille-Pauline et était née le 27 avril 1803.

2. Sur mon amour.

3. Hardis.


J'ai donc tort de sentir quelque jalousie pour des succès dont je ne voudrais pas, à charge de prendre le caractère qui les procure. Cette ombre de jalousie, dont je me fais un crime pour la chasser tout à fait, passe au bout de cinq minutes. Il est clair que Machiavel B. ne se serait pas conduit comme moi auprès de Marie, hier. Mais eût-il eu le plaisir que m'ont donné ses regards et ses moindres actions? Pour ces caractères-là, les femmes sont bientôt ce qu'est le petit Ange pour moi à cette heure. Je ne dois donc point les envier.

Mais cela n'empêche pas que je ne doive agir; je me promets de parler de mon amour bien ou mal, n'importe comment, ce soir.

Mardi [23 ou 30] Juillet.

Cette soirée avait été annoncée by a leller very amiable 2 (reçue de SaintGratien), dans laquelle je n'ai ni de Monsieur, ni de my dear c. 3 ce qui prouve enfin que l'absence, causée par le voyage à Mortefontaine, a été sentie.

1. C'est Ângellna Bereytcr que Beyle désigne couramment ainsi.

2. Par une lettre très aimable.

3. Mon cher cousin.


Mais il ne faut compter sur rien M. C. de R. 1 who was engaged fo give ces glaces 2, oublieux de l'influence des lieux sur des âmes non passionnées, ne nous conduisit point al Torloni's, mais fit venir des glaces tout bonnement. Malgré toute la gaieté de Mme Z., ces glaces n'interrompirent point un mortel trésept 3 qui me faisait bâiller à tout rompre. Je fis un peu le fat par mes gestes en allant d'une table à une autre.

The counless Palfy said lo me lhal al my marriage she should give lo my wife a collar like lhal of Ihe bilieuse 4. « Mais ça va-t-il bien aux brunes ? ?» « Ouelle naïveté », said Ihe bilieuse 5.

En sortant, j'avais le projet de dire lo my fair s ce que je penserais dans le moment, mais Corbeau ne nous laissa que quatre ou cinq secondes que j'employai in saying 7, à propos du froid « Le froid est dans votre cœur », etc. Ce mot fut assez bien, et je serrai un bras.

1. Clément de Ris, sénateur de l'Empire et ami de Pierre Daru. C'est à lui qu'était arrivée en 1800 une aventure qui inspira à Balzac Une ténébreuse allaire.

2. Qui avait promis d'offrir ces glaces.

3. Jeu de cartes.

4. La comtesse Daru me dit qu'à mon mariage elle donnera a ma femme un collier comme celui de la bilieuse. 5. Dit la bilieuse.

6. A ma belle.

7. A dire.


Mercredi.

Je comptais aller au spectacle, but Fl[orian] vint le matin quoiqu'il ait été très jaloux de moi, il me montre beaucoup d'amitié. Sans approfondir s'il est ennuyé d'être machiavélisé par ses frères, ou s'il vient par leurs conseils, je trouvai agréable de lui être utile. Il n'ose pas parler à Mme Z.; on ne saurait avoir moins de caractère et moins d'esprit pour les affaires. Je ne crois pas qu'il se tirât d'une lettre de vingt lignes. De fil en aiguille, il fut arrangé que je le mènerais à Montmorency et qu'il parlerait Z. Nous arrivâmes à huit heures par un beau temps d'orage, we find her singing and alone afler dîner1, elle devait être dans un moment de sentiment.

10 Août.

(La femme que j'aime a été emmenée en Bourgogne par sa mère 2, elle n'est revenue dans les environs de Paris que hier. Pendant son absence, je me suis amusé avec Mme Ch. et la petite P[ulchérie]). 1. Nous la trouvons scule et chantant après dîner. •>' Les Nardot étaient de Dijon où était née M»» Pierre Daru. Ils avaient encore de la famille en Bourgogne, notamment les Héliotte.


During my silence all Ihe occasions x ont eu la même issue. Impossibilité de lui dire quatre mots sans être entendu by her courfiers 2, et quand cette possibilité apparaissait, une timidité, qui tient au bon goûl, m'empêchait de prendre le temps au collet. 1 have proved by an evidenl experience the iruth of my principles aboul Ihe art of rousing love in the heart of a woman. The 4th august, I was reading the excellent essay of Hume upon Ihe féodal government from Iwo lill half past 4 1/2; during lhis time, she wanled my presence; au retour, she cannol say a word withoul speaking of me or fo me 3. J'eus le tort de ne pas hasarder quelque entreprise. Mais, je le répète, j'ai trop de sensibilité pour avoir jamais de talent dans l'art de Lovelace.

J'ai trouvé dans une de mes courses (au Raincy4), Ihe Utile 5. Je lui ai parlé 1. Durant mon silence toutes les occasions.

2. Par ses courtisans.

3. J'ai montré, par une expérience évidente, la vérité de mes principes sur l'art d'éveiller l'amour dans le cœur d'une femme. Le 4 août, pendant que je lisais l'excellent essai de Hume sur le gouvernement féodal, de deux heures à quatre heures et demie, elle eût désiré ma présence au retour, elle ne peut dire un mot. sans parler de moi ou à moi. 4. M. F. Michel fait remarquer que la cousine de Beyle, M""> de Longueville, avait acheté une maison de campagne à Villemomble, près du Raincy. Cf. Correspondance, t. III, p. 322.

5. La petite n. Pulchérie Le Brun.


par désœuvrement. Elle manque de tétons et d'esprit, fwo great wanls 1 Par désœuvrement aussi, j'ai hasardé quelques libertés, il n'y a pas de résistance. De manière que, hier, ne sachant que faire, je suis monté en cabriolet et ai paru à Villemomble. Il y avait grand monde 3 j'ai passé sur la terrasse, la petite m'y a suivi, je lui ai pris le bras et un peu la taille, ensuite, dans le salon, les genoux et la cuisse. Ses yeux m'en ont remercié par l'air de l'amour, à cela près c'est l'innocence même. Mais je reconnus sur la terrasse une grande vérité. La nouveauté est une grande source de plaisir, il faut s'y livrer. J'étais sûr de coucher le soir avec la jolie Ang[éline] auprès de laquelle je ne b. qu'avec effort et ne d. qu'en songeant à une autre femme. n, au contraire, inférieure de toutes manières, me mettait dans un état superbe. Mais sa mère ne s'en est-elle point aperçue, et dans ce cas la jalousie et la haine ne tomberont-elles point sur ma Seigneurie ? Elle ne me reçut pas, hier, aussi bien qu'à l'ordinaire, mais ça venait peut-être de la fatigue sans dédommagement que lui avait donnée une chose enviée par tous les badauds.

1. Deux grandes lacunes.


Moi, grand ennemi de la fatigue, je n'écris pas ce journal par paresse de l'action physique d'écrire. Si j'avais un secrétaire de confiance, je dicterais quatre ou cinq pages par jour sur moi sans nulle vanité. Nosce fe ipsum. Je crois avec Tracy et la Grèce que c'est le chemin du bonheur. Mon moyen, c'est ce journal. Le 10 septembre prochain, j'aurai totalement oublié la b. du 10 août et je serai à même de la juger avec justesse.

Les principes de F[aure] deviennent tellement différents des miens, il est si off ensable, que je ne puis jamais lui parler avec abandon. Il m'attriste quand je le vois. Il est toujours follement amoureux et ici folie n'est pas synonyme de gaieté, au contraire, et très au contraire. Je suis donc privé d'un conseil, chose très utile; si j'ai eu le petit Ange, c'est par l'effet d'un conseil du susdit, et si j'ai commencé un siège c'est en vertu du conseil deguerre tenu le avec Sagace 1.

Je voudrais avoir Sagace ici, c'est le meilleur conseiller que je puisse trouver mais rien ne me répond qu'il n'eût pas la faiblesse d'être jaloux de mon bonheur apparent. Pour éviter les effets de cette jalousie, je ne me montre point.

1. Sans doute Louis Crozet.


On ne peut paraître droit dans un miroir ondulé. Grand principe. Pour les Machiavel et autres génies de la même force, les D.-D., les Des., etc., etc., je serai toujours calomniable. Le moyen d'éviter des tracasseries qui blesseraient profondément ma fierté et me feraient faire quelque sottise ? Il faut rester inconnu. Donc, il y a cinq mois que je ne suis allé chez l'Archi[chancelier].

Une autre vérité qui me rend incapable de briller dans une discussion d'hommes étrangère à tny a 1, c'est le manque absolu de mémoire pour ce qui ne m'intéresse pas. Je viens de lire avec application les deux premiers volumes de Hume. Je n'ai plus qu'une idée extrêmement vague de Henri II, Edouard le Confesseur, Egbert, au point de ne pas me rappeler si le règne de ces princes est compris dans les deux volumes que j'ai lus sur les banks QI the amiable lake of M/2 avec la plus grande attention.

Je ne retiens que ce qui est peinture du cœur humain. Hors de là, je suis nul. Il en est des romans comme de l'histoire. Ça pourra me donner du talent pour une partie, en laissant beaucoup de place dans ma tête, mais c'est singulier et cela 1. Sans doute mon ambition.

2. Sur les bords du délicieux lac de Mortefontaine.


me rend impropre à une discussion où il faut des faits. J'oublie ce que j'ai fait moi-même, en ad[ministrati]on par exemple j'oublie l'orthographe c'est au moment où je suis le plus attentif à la pensée que je manque net un participe ou une chose plus aisée.

Je suis blasé pour le moment sur Paris. Une seule chose me ferait un vif plaisir /o^ work al L[ekllier] 1, et je n'ai pas l'espèce de loisir qu'il me faut pour cela. On ne quitte pas la profonde attention ou, si l'on veut, l'enthousiasme nécessaire comme une chemise. Il faut huit ou dix jours de suite. On a de la peine et l'on fait mal les deux premiers, enfin l'on va. Cela est actuellement de toute impossibilité pour moi. Je n'ai que des moments, des jours au plus, et alors je prends du café, m'enferme et M'ENNUIE, parce que je n'ai pas de but qui me captive. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Tout ce qui m'éloigne de la connaissance du cœur de l'homme est sans intérêt pour moi. Ce que j'ai trouvé de mieux dans ma bibliothèque, c'est la Pologne de Rulhière, et je saute encore tout ce qui est faif, sûr de l'avoir oublié demain matin.

Sans ma paresse à conduire une plume, 1. Travailler à Letellier.


j'aurais écrit six pages très utiles et très bonnes pour moi sur les Deux Gendres 1 et sur le Père de Famille 2.

La tragédie n'étant pas ma nature, me scie la comédie m'intéresse comme instruction.

Je dîne mardi chez la maîtresse de D., qu'il veut me passer.

11 Août 1811.

l come there with presque no love; ritornando diesen Abend io mi trovo riamanle. Io sono stalo very merry and allamente digne, j'ai refusé of dining mardi af mother's. She asked to me why 3 je n'y étais pas allé vendredi. Parce qu'il a été à trois ou quatre spectacles. A quatre, sans sortir du même 1 was al Brunel's 4, où l'on donnait quatre pièces.

̃k et Fanny me font toutes sortes de prévenances. At Ihe walk 5, j'aurais eu, si je l'avais voulu, un tête-à-tête d'une heure, mais je ne savais qu'en faire. Je 1. Comédie d'Etienne.

2. Drame de Diderot.

3. Je viens là presque sans amour en revenant ce soir, je me trouve de nouveau amoureux. Je suis très gai et vraiment digne, j'ai refusé de dîner mardi chez la mère. Elle m'a demandé pourquoi.

4. Chez Brunet. Directeur des Variétés.

5. A la promenade.


lui ai serré la main deux fois (à Mme de Palfy), absolument impossible de faire autre chose.

(De là, à S[aint-]C[loud].)

« Serait-il indiscret de faire une absence cet automne ? Du tout, du tout, il faudra attendre que M. L[ecoulteux] soit de retour, vous arranger avec lui. » Du ton de la meilleure bonhomie.

Je ne conçois pas quelle manie ils ont de trouver cette bête de Md un homme d esprit1. Il est à couper au couteau. Soirée gaie. Chauve-souris, excellent mot pour les charades. Mon tout ne serait pas mon tout, s'il n'avait pas travaillé le dimanche.

Traits de mémoire, entre autres, de M. Portalis faisant semblant d'écrire la note de M. Merlin, dont je me sens bien incapable. Je suis à l'autre bout de l'espèce humaine. C'était un des hommes qui mettaient le plus de faits dans la discussion. L'empereur l'aimait beaucoup parce qu'il avait beaucoup de connaissances positives (M. Cretet) ce sera toujours ma partie faible.

Un, tel homme n'est-il pas plus utile à un roi, grand homme comme le nôtre, qu'un Richelieu, qu'un Machiavel ? C'est 1. Sans doute Marchand, comme à la page suivante. JOURNAL. IV. 13


ce qui peut faire estimer M* dans les affaires mais dans le monde, grand Dieu 1

18 Août 1811.

J'arrive pour l'audience à midi et demi, et chez elle à une trois quarts. Comme nous jouions au cul savanf, sur les neuf heures et demie je me suis assis sur lui pour la forme. J'y voyais un peu. Il a dit ces mots, ou l'équivalent « Il y a des gens qui ont bien du courage », ou ceux-ci « Il faut avouer qu'il y a des gens qui ont bien du courage. »

Aujourd'hui, comme vendredi, je ne lui ai pas dit bonjour, et il ne m'a pas parle, ni même regardé.

Si c'est une disgrâce, il la marque depuis mardi dernier. Je ne lui demandai pas de ses nouvelles en entrant, par discrétion, comme c'est assez mon usage. Il ne me dit pas un mot ni ne me regarda pas.

1s il for his wife or for *̃' ;? '?

Les mots cités ci-dessus n'étaient nullement amenés par la conversation. Il n'était nullement préoccupé d'ambition. Il entre assez dans son caractère de trouver étrange que j'aille chez lui malgré son 1. Est-ce pour sa femme ou pour Pulchérie.


froid et, poussé par la circonstance, de chercher à me donner un avis indirect qui le délivre de ma présence.

J'avais dîné à Villemomble l'autre dimanche et mercredi. Jeudi, Mme N[ardot] m'invita il y était et ne me donna pas, en me regardant, l'occasion de lui faire le petit compliment d'usage.

Jeudi, j'arrivai with the two probables objects of his disgusf, and 1 pour peu qu'il ait voulu questionner, il aura appris que j'avais passé quelques heures avec elles. J'y dînai encore hier. Dix ou douze fois dans le cours des dix ou douze jeux qu'on joua, 7T est venue se placer à mes côtés, me regardant, me nommant sans cesse. Je suis très gai, les enfants, et peut-être les grandes [personnes], s'occupent souvent de moi.

Cela aura pu lui déplaire, peut-être aura-t-il trouvé que j'étais plus amusant que lui, que, venant sans cesse chez lui, je ne le cultivais pas assez. Peut-être que j'étais trop familier, quoique certainement ça ne soit pas là mon défaut, j'ai trop d'orgueil. Pacé me disait avant son départ tliat Z. had said2: « B[eyle] est le plus fier des hommes. » Z.a fait souvent l'éloge de ma capacité. Peut-être me regarde-t-il 1. Avec les deux objets probables de son déplaisir et. 2. Que Pierre Daru avait dit.


comme un coquin de Lovelace qui se livre à tout ce qui lui fait plaisir, sans être retenu par aucun principe, comme un homme désagréable à lui et peut-être dangereux par sa trop grande familiarité with two women 1 qu'il amuse trop. Dans ceci, ce qu'il y a de certain, c'est son silence avec moi depuis huit jours. Le problèmatique consiste à savoir s'il a dit ces mots

« II y a des gens qui ont bien du courage » n à mon intention. Félix m'a fait observer que, comme j'avais les yeux bandés, je n'ai pas été à même d'observer quelque conversation, quelque circonstance fortuite qui aura pu amener les mots qui donnent lieu à cette longue discussion. Quoi qu'il en soit, je n'y dînerai pas de quinze jours.

Palfy m'a toujours regardé avec assez de tendresse. Le hasard a fait que je lui ai donné le bras tête-à-tête un moment; je ne lui ai rien dit d'intéressant, have asked io her, if the C[ouni] should go lo Compiègne 2.

Elle a employé plusieurs raisons pour me détourner of my tour3

1. Avec deux femmes.

2. Je lui ai demandé si le comte [Darul allait à Compiègne. Ou peut-être ei la Cour allait à Compiègne.

3. De mon voyage.


Que je devais le demander une seconde fois à P. Comme je plaidais l'opinion contraire, elle a insisté en disant « Vous lui avez bien quelques petites obligations » Le conseil qu'elle m'a donné est fort raisonnable, et je le suivrai. Il peut retarder mon voyage jusqu'au 20 septembre, époque du retour of my camarade 1. Il me semble peu probable qu'il revienne upon lhat tour known byevery one2. 2° Lady Palfy me disait avec intonation tendre reproche « Si vous renonciez à votre voyage, vous viendriez faire les vendanges à Palfy avec nous3. Nous aurions 7r. »

Après nos dix ou douze jeux très fatigants, et fatiguant encore plus l'âme par une continuité de niaiseries, she has said to me coming-out 4, à peu près « Qu'avez-vous ? Ce voyage est pour moi comme un couteau qui me perce le cœur. II vous est bien aisé de vous ôter ce couteau-là, renoncez-y. C'est la crainte qu'on ne me permette pas de le faire qui me donne du chagrin. » 1. De mon camarade. Lecoulteux.

2. Sur ce voyage connu de tous.

S. On sait que Palfy c'est Bêcheville qui se trouve dans la commune des Mureaux. Or, les annuaires du temps Indiquent que la culture principale des terrains des Mureaux est en vigne.

4. Elle m'a dit à mon départ.


Cela a paru lui faire sentir îaiguinon. (C'est une femme adorable.)

De là, chez Mme C. de C. 1, à laquelle j'ai dit, à peu près « Il faut absolument que je fasse ce voyage. Je vous aime passionnément vous, vous ne voulez pas m'aimer. D'ailleurs, your husband 2 me voit de mauvais œil. Je m'en suis aperçu dimanche. Je ne pourrais plus vous voir aussi souvent, ça me ferait une peine extrême. Peut-être mon absence arrangera-t-elle tout, et à mon retour me reverra-t-il volontiers. »

1. Il pourrait s'agir ici de Mm" Clémentine Cnrtal, fille du comte Beugnot, pour qui Boyle avait déjà un goût marqué. A moins qu'une fois de plus ces initiales ne soient de pure fantaisie et pour égarer les soupçons sur un propos encore tenu à Mme Pierre Daru.

2. Votre mari.


[VOYAGE EN ITALIE 1

M DE LÉRY 2, capitaine aide de camp, m'a permis, avant de partir, de

9 prendre ce que je voudrais dans ses manuscrits. J'ai fait copier un morceau sur le style 3 et sa course en Italie. Il y a dans le récit de celle-ci plusieurs parties qui ne sont apparemment intelligibles que pour lui.

1. On connait de ce Voyage en Italie en 1811 trois manuscrits. Le premier en date, de la main de Stendhal, est celui de la Bibliothèque de Grenoble, le second est une copie fragmentaire corrigée par Stendhal dont le début fut dispersé avec la collection Chéramy et dont la fin appartient à M. Paul Arbelet, et le troisième est une seconde copie également corrigée par Stendhal qui est la propriété de M. Paul Royer. Cette dernière copie a été arrangée par l'auteur en 1813 de façon à lui donner plus d'impersonnalité il songeait alors à publier ce Voyage en Italie.

Nous avons reproduit ici le texte du manuscrit de Grenoble, qui, pensons-nous, constitue la vraie forme du Journal de Stendhal, toute spontanée et la plus près de la sensation première.

Nous n'avons pas voulu cependant que les additions et les nombreuses notes de la copie Royer soient perdues pour nos lecteurs et nous les avons incorporées dans notre texte, d'après l'édition Champion, en les plaçant entre crochets.

2. On sait que c'est là le pseudonyme choisi par Beyle quand il comptait en 1813 publier ce Voyage en Italie. 3. Le lecteur trouvera ce morceau sur le style dans les Mélanges de littérature, t. 111, p. 89.


PRÉFACE

Non sum qualis eram. Je suis malheureusement loin d'être l'homme de 1811. Je ne corrigerai donc rien à mes journaux de 1811. Ils perdraient en ressemblance à mes sensations ce qu'ils pourraient gagner en clarté et en agrément. Je suis dans le calme le plus parfait. A mon retour de Moscou, je n'ai plus retrouvé les passions qui animaient ma vie. Je pensais au contraire, pendant la retraite de Russie, que les belles sensations du24 octobre 18121, de la campagne de 18 jours, etc., donneraient un nouvel aliment à mon âme. L'ennui m'a pris à Kônigsberg, a augmenté à Dantzig. La froideur où je suis tombé actuellement ne serait pas désagréable, si j'avais le souvenir du bonheur que me donnaient les goûts qui occupaient ma vie avant mon voyage en Russie. Voyage qui aura cependant l'avantage de m'avoir fait voir des choses lhat no Mocenigo from Cervantes, 1 believe, has never seen 2.

1. Cf. CorresiiGndance, t. IV, p. 102, on y voit que les belles sensations ressenties par Beyle ce jcur-là sont celles d'une attaque de cosaque.

2. Qu'aucun Mocenigo depuis Cervantes, je crois, n'a jamais vu. Avec le mot Mocenigo, nous voyons apparaître ici sous la plume de Stendhal un mot qui semble bien lui


Je viens de décacheter les cinq ou six enveloppes qui renfermaient le journal de 1811. Je vais le copier ou le faire copier exactement. Je ne me permettrai d'autre altération que de mettre en français les passages écrits alors en anglais pour la prudence. Tout ce que j'ajouterai sera en note et date de ce temps de froideur (1813).

Retour from Italy in 1811 (the 27 novembre).]

[CHAPITRE ier] J25 Août 1811.

25 Août 1811.

Al Paris 1 have no lime for working to Letellier. I have here nothing, but my passion for C. Palfy 'lis a month that I reproached lo myself Ihe money which I spent without pleasure of mind, into those walls 2. L'idée me vint de demander appartenir en propre.Il personnifie tour à tour Beyle lui-même les aristocrates de la pensée, les beaux caractères, les esprits libres ou les connaisseurs du cœur humain. Et souvent tout cela à la fois.

1. Ceci est le commencement du manuscrit de Grenoble qui porte pour titre « A Tour throught Italy, 1811. » 2. A Paris je n'ai pas de temps pour travailler à Letellier. Je n ai rien ici, que ma passion pour la comtesse Palfy il y a un mois que je me reprochais l'argent que je dépensais dans ces murs sans plaisir pour l'esprit.


un congé et d'aller voir Naples et Rome. Je fis ma demande à [M. Daru] qui l'accueillit avec une bonté parfaite. There are some facts which belong lo Palty's hislory l. Je renouvelai ma demande vers le 20 de ce mois elle eut le même succès during our sejour al Compiègne*. Hier, 25 août 1811, j'arrêtai une place à une diligence qui transporte à Milan, en dix jours, moyennant 168 francs. J'ai la deuxième place pour le départ du 29 août à huit heures du matin. [Je

1. Ce sont des faits qui appartiennent à l'histoire de Palfy.

2. Durant notre séjour & Compiègne.Cotff_ Impériale devait se rendre à Compiègne le 30 août. Ce premier paragraphe est ainsi corrigé dans le manuscrit Royer ». ̃ At Paris je commençais à sentir le vide de l'ambition. L'expérience me prouvait à mon insu que cette passion n'est pas faite pour moi. L'idée me vint de demander un congé et d'aller voir Naples et Rome. Je demandai à M. Daru un congé pour aller dans ma famille. Il me dit qu'il verrait cela plus tard. Je renouvelai ma demande vers le 20 août. Elle eut le même succès, pendant notre séjour à Compiègne. »


serai à Milan dans dix jours.] J'allai à Versailles en une heure un quart [dans mon cabriolet]. J'y vis la pièce du Dragon. [Tout cela m'a semblé plat, petit et ennuyeux. Parfaitement heureux à Paris, j'en suis dégoûté à fond.]

J'y vis commencer le jeu des eaux. Un peuple immense était placé sur l'amphithéâtre en demi-cercle qui fait face aux jets d'eau du Dragon. Au moment où ils étaient dans tout leur brillant, Leurs Majestés firent le tour du bassin en calèche. Je vis très bien ce spectacle qui me donna la sensation du grand. Tout le monde s'empressait pour voir Leurs Majestés et pour crier « Vive l'Empereur. » Je vis très bien Sa Majesté qui était tête nue.

C'est pour la première fois de ma vie que j'ai vu jouer les eaux de Versailles. These are some happy limes 1.

29 Août 1811.

Je pars à huit heures un quart avec 2.800 francs, plus 40 francs, et 2 portugaises à 83 francs. Angéline et Faure m'accompagnent jusqu'à la diligence 1. Ce sont là des moments heureux.


[Angéline m'adore. Ses larmes sur le pont des Arts avant-hier. Les larmes mouillaient les planches.1

La veille, j'étais allé à sept heures à Montmorency, où j'étais resté jusqu'à une heure et demie à aider Marie à faire ses paquets. En l'embrassant (eravamo soli 1), je lui dis

« J'espère revenir plus raisonnable. » Un instant après elle repassa dans le salon et se plaignait, en ramassant quelques mouchoirs, qu'elle oublierait tout. Je lui présentai the leller to lady Leschenault la dépliée, mais non ouverte de manière à ce qu'elle vît l'écriture, et je lui dis « Vous oublierez cela, par exemple. Du papier blanc c'est bien possible, il y a tant de papiers dans cette maison. »

Cela fut dit comme Mlle Mars dit dans les Fausses Confidences: « On a apporté de l'argent, c'est bien possible. » [Le goût que j'avais pour cette femme charmante était la seule chose qui me masquât mon peu de sensibilité à l'ambition s].

Elle paraissait émue, et je n'eus pas 1. Nous étions seuls.

2. La lettre à M"" Leschenault. Ne serait-ce pas le nom de la mère de cette demoiselle Jenny que Beyle pensait épouser ? f

3. Ajouté en octobre 1817.


la présence d'esprit d'ouvrir la lettre et de lui montrer le côté écrit certainement, dans l'état où elle était, elle n'eût pu résister à l'envie de la lire.

Le soir M. Dubreuil me donna une scène. J'allai voir Mme de B. 2; chez laquelle je n'avais pas paru depuis deux mois. Ma visite semblait ne lui faire aucune peine. Je parlai peu pour ne pas le choquer en étant plus aimable. Il ne parlait presque qu'à A[mélie] et disait des choses beaucoup trop sérieuses.

On me demanda si j'étais heureux en quittant Paris je répondis, avec des gestes gais, que je le serais si chaque jour je pouvais faire parvenir une lettre à l'objet qui fail seul mes destins, et en recevoir une d'elle. Un de mes motifs pour dire cela était que je le pensais. F[aure] en sortant me dit que j'avais bien mal fait de parler de lettres après ce qu'il m'avait dit. Je ne le compris pas d'abord, ensuite je lui dis doucement qu'il devenait fou. Il me répondit avec énergie « que depuis un an il était faible, que je le méprisais, mais qu'il se relèverait, qu'il avait encore trop parlé, qu'on parlait toujours trop, mais qu'il se corrigerait ».

1. Félix Faure. Beyle avait d'abord écrit F".

2. Mme de Bézieux dont la fille Amélie devait épouser Félix Faure.


D'où je conclus qu'il est à craindre qu'il ne devienne fou par suite d'un orgueil noir, blessé et tournant tout au triste. Je réfléchis toute la soirée à ce singulier caractère. J'allai chez Mme Z. the molher x, où je restai trop longtemps, pour lui faire un peu oublier la rareté de mes visites précédentes.

Je vins chez moi, je relus une énorme signature. Ang[éline] ne venait point F[aure) m'avait dit que son projet était de ne pas venir. Elle arriva à minuit et demi. Je travaillai jusqu'à trois heures moins un quart.

CHAPITRE II

29 Août 1811.

Je craignais d'avoir pour compagnons des militaires français garnis de leurs croix et rejoignant leurs corps en Italie, bêtes, insolents, hâbleurs et criards, ce qui m'aurait obligé à blaguer. Heureusement j'ai été quitte de cette engeance dont on ne relève point les ridicules. Mais on les relèvera.

J'ai trouvé un homme plein de grâces dont il me semblait avoir vu la figure 1. Chez Mme Daru la mère.


quelque part. II est épicurien ou cherchant le bonheur avant tout, comme moi. Il est d'un naturel parfait, trente-six ans, assez gros, mais a des grâces parfaites de ce côté il est vraiment rare du reste, allant fort bien, avant dîner (à *), lever les couvercles des casseroles pour voir ce que nous aurions.

Je prenais cet homme-là pour un bourgeois de Milan, et ma pensée dominante était l'énorme différence d'un bourgeois de Milan à un bourgeois de France. Je ne ferai pas tort à ceux-ci en leur donnant 'pour représentant M. Terasse, qui a au moins des manières à peu près élégantes. A la place de mon aimable compagnon, quelle manière peu naturelle de penser 1 Quelle envie de parler d'eux, de ce qu'ils étaient autrefois Comme on aurait vu une vanité sèche toujours présente Quel spectacle ridicule d'abord et ensuite triste 1 Quel dégoût 1

Tonnerre, 31 Août 1811, neuf heures et demie'. Le second compagnon de voyage n'a nul esprit il est là, couché à côté de la commode sur laquelle je griffonne. 1. M. Arbelet propose de lire ici 30 août. C'est le 30 au soir que Beyle dut arriver à Tonnerre et il dut en repartir le 31 à trois heures du matin.


[M. Scotti] est Génois il a quitté sa patrie il y a six ans il était enseigne dans la marine de Naples. Il a été pris par les Anglais, a été quatre ans prisonnier, et s'est sauvé le 14 août dernier, en se faisant faire la barbe c'est absolument la figure du désappointement, sans vivacité. Il ressemble à l'estampe qui est au-devant des Misères de la vie humaine (livre [traduit par] un nommé H. Berton 1). Il n'a point d'esprit du tout, sans quoi il pourrait dire des choses curieuses. Mais à quoi bon faire courir les mers et les fleuves à une bouteille 2, si son goulot est garni d'un filtre qui empêche d'entrer ce qui est intéressant ?

Nous avions une petite marchande de coton, qui a essayé en rougissant, le premier jour, quelques phrases incorrectes sur le sentiment le second, elle s'amadouait, et il m'a semblé entendre, cette nuit, que nous avons passée dans la diligence, deux « finis, finis », adressés à M. Scotti, son voisin.

Nous avons encore une petite bourgeoise cossue, élevant assez bien son fils, mais grossière, gourmande et énorme.

Pour ne pas dormir et voir le pays, qui a été à peu près constamment plat, j'ai 1. Ouvrage de Beresford, traduit par Bertin.

2. Beyle a écrit par distraction une rivière.


fait deux ou trois relais dans le cabriolet qui, sans les nuits, serait bien la meilleure place. Là, j'ai trouvé les entretiens de je ne sais qui, par Maria WollstonecraftGodwin. J'en ai parcouru quelques pages où Maria met tout de suite en jeu le plus sombre désespoir, finissant par la démence. Mais il est drôle que ce livre ait pénétré jusqu'à la masse de notre campagne. Le pays m'a paru tout à fait plat jusqu'à Joigny. Le pont et les quais donnent l'air assez distingué à ce bourg.

Nous avons dîné à Saint-Florentin, où nous avons trouvé des filles d'auberge presque sauvages. J'ai demandé des nouvelles du père de Fromentin 1, ce qu'il était rentier. Les filles ont peur qu'on ne se moque d'elles. J'ai vu des prisonniers espagnols tout jeunes. Un parlait français et avait la gale. Je leur ai donné. De Saint-Florentin à Tonnerre, le pays devient moins plat. Les vignes sont belles, mais les coteaux nus et pierreux. Mon compagnon plein de grâces a observé avec raison que le terrain devait être mauvais.

J'ai été sur le point de faire deux sottises la première hier, à dîner, de répondre par une plaisanterie, disant oui au conduc1. Fromentin-Saint-Charles, commissaire des guerres. JOURNAL. IV. 34


teur qui demandait à M. Seotti s'il s'était sauvé des prisons d'Angleterre. J'aurais été doublement indiscret, car, à mon grand étonnement, M. Scotti a nié qu'il se fût sauvé et a dit, mais on voyait le mensonge dans ses yeux, qu'il avait été échange. Il paraît que, par honnêteté, il a honte de dire qu'il a violé sa parole. La seconde sottise, c'est qu'en parlant avec mon compagnon de Milan des jolies femmes qui ornaient ce pays, il y a dix ans, j'ai nommé Mme Gherardi 1. Tout en déplorant la mort d'une si jolie femme, j'étais sur le point de faire une plaisanterie sur sa liaison avec M. Petiet, quand, demandant des nouvelles des Lechi of Brescia, mon compagnon a souri avec douceur et un peu de mélancolie, et m'a a dit, en parlant du général II. C'est mon frère. »

CHAPITRE m

Cette rencontre est d'autant plus heureuse que de tout temps j'ai été amoureux des yeux de cette famille. J'avais à Milan de l'enthousiasme pour leur figure. Celui-ci, 1. Elle était la sœur du général Lechl. Beyle en parle dans son Napoléon et dans l' Amour. Elle était connue, dit Beyle, pour ses beaux yeux et ses folies d'amour. Elle fut la maîtresse de Murat.


que je n'ai pas pressé de questions, était probablement un de ces jeunes chefs de bataillon si pleins de grâce.

Ce nom-là détruit un peu ma comparaison de M. Terasse, type du bourgeois français, au bourgeois de Milan.

Mais [le comte Lechi] 1 sent bien que le naturel est une des qualités de son pays. Ce soir, nous sommes allés nous baigner dans un petit bain champêtre, plein de naturel aussi, au delà d'une mauvaise prairie qui est au pied de Tonnerre. En revenant, M. L[echij me parlait du comte de Castelbarco qui a mangé vingt millions, s'est ruiné, et n'a plus que 150.000 francs de rente. Il me disait que les personnes qui se sont mêlées d'arranger ses affaires et de payer cette immensité de dettes y ont fait leur fortune.

« C'était un grand seigneur », ai-je dit. « Oh point, il agissait toujours à la milanaise, donnant du vous à tout le monde. Nous autres, nous ne prenons point cette manière2. » Cela a été dit supérieurement.

1. Le comte Giacomo Lechi que Beyle rencontra ainsi en voyage était le second des dix-neuf enfants du comte Faustino Lechi de Brescia. Il était patriote et libéral comme tous les siens. Deux de ses frères, Giuseppe et Teodoro, furent généraux dans l'armée française et célèbres par leurs héroïques aventures.

2. [Faire le grand seigneur à l'italienne, c'est-à-dire dans un pays qui n'a pas eu de Louis XIV, c'est donner du


Mon Lechi est doucement voluptueux,

fnniniirs nlpin Hfi crrârf» mêmp. ftVftfi lin

Mon Lechi est doucement voluptueux, toujours plein de grâce, même avec un grossier commis marchand avec qui nous venons de souper mais nullement la grâce française, où l'on distingue toujours la joie de bien jouer un rôle brillant, si ce n'est même l'orgueil de le jouer. Ici, c'est la grâce gracieuse, simple, pure. Cet homme peut également être un roi ou un bourgeois à son aise.

Je suis trop bilieux pour avoir jamais cette grâce-là. J'ai un but où je marche ferme. Je ne suis donc point dans cette douce mollesse qui fait avouer, comme il le faisait hier, qu'on aime la mollesse par-dessus tout. Mais il faut que je me souvienne de ce modèle parfait.

La sensibilité est encore un signe de différence bien frappant entre un tel homme et M. Terasse. Celui-là a loué la Gaforini avec son cœur, mais cependant sans parler vite, sans hâter son ton ses yeux seuls brillaient et ce soir, à notre joli petit bain, il a loué la vie champêtre, et m'a fait une petite théorie du bonheur tu à tout le monde, être presque insolent. (Note de Beyie en 1817.).]

1. Beyle à cette époque avait-il jamais entendu la célèbre Gaforini » ? Peut-être bien puisqu'elle chantait en 1801 au Grand Théâtre de Milan et semble avoir été liée avec la petite bande où gravitait Mm° Pietragrua. (Cf.le Journal du 12 septembre 1801.) Toujours est-il qu'il en fait dans les Vie, de Haydn, etc. (p. 394) un éloge enthousiaste.


qui était charmante. A la passion près, dont je crois être animé, cette théorie-là me semblait faite par moi et pour moi. Tonnerre est contre un coteau exposé au nord. La campagne n'a rien de remarquable.

Mais il me semble que les habitants d'une petite ville française, contre un coteau, doivent être moins petits et moins sots que ceux de la même petite ville située en plaine, et que la petite ville port de mer, comme le Havre, l'emporte sur les deux. La mer imprime chez ces bourgeois au moins une douzaine d'idées grandes l'immensité de la mer, ses dangers, les voyages, voir débarquer des gens venant de Canton, le courage des gens qui bravent les tempêtes, de ceux qui sauvent les vaisseaux en danger, les descentes des ennemis, etc.

Le but de mon voyage, comme on voit, est uniquement de connaître les hommes mais j'ai eu tort de ne pas écrire hier soir. [Le comte] Lechi m'a dit que dans chaque ville italienne l'ambition fermentait, et il se formait des partis pour obtenir les places de Podestà (maire), et les autres offices municipaux que, quand on ne rendait pas à ces gens-là ce qu'ils croyaient leur être dû, ils savaient fort bien se venger. Il faudrait pouvoir


observer cela moi-même. La rapidité de ma course m'en ôtera les moyens. La Marini s'est faite dévote, della contracta della Baguila 1 [une des plus jolies femmes auxquelles je fis la cour en 1801].

CHAPITRE IV

Saint-Seine, 31 Août 1811.

J'ai assisté dans tous ses détails au lever del gran pianela. Nous sommes sortis à trois heures de Tonnerre par un beau ciel bien étoilé. J'ai cru distinguer une comète. ('1., fn,n;t ""n a-Ane

Cela formait une espèce de pyramide; il y avait aussi loin du sommet, qui était le point le plus lumineux, à la fin des rayons, que de la

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dernière étoile du timon de la Grande-Ourse au char formé par les quatre étoiles.

Je considérais ce spectacle et remarquais que rien ne faisait distinguer l'Orient. Quelques minutes après, j'ai cru apercevoir une clarté qui coupait l'horizon de biais puis l'horizon s'est dessiné et le ciel a été rempli d'une lumière bleue cela m'a rappelé l'aube des Bardes (opéra de Lesueur). 1. De la rue de la Bagutta.


J'ai trouvé que l'imitation de l'opéra était parfaite.

Cette lumière bleue a augmenté longtemps sans changer de nature. Enfin est venue la couleur cuivrée de l'aurore. Le ciel a été tout enflammé de rouge ensuite cette lumière a blanchi et est devenue éclatante, non pas à l'horizon précisément, mais un peu au-dessus. A l'horizon, il y avait une ligne plus obscure formée, je crois, par des brouillards.

Le pays a pris un peu de mouvement, et enfin nous sommes arrivés à Montbard. Nous avons trouvé le portrait de Buffon chez notre hôtesse. Une fille nous a conduits au vieux jardinier de Buffon. Ce petit vieillard maigre, tout nerf et parlant avec netteté, nous a fait parcourir sept à huit terrasses de trente pieds de largeur au plus.

Nous sommes parvenus à une plateforme en trapèze E de cette plate-forme on a une vue très étendue sur la ligne MM qui, malheureusement, n'est formée que par des collines pauvrement boisées et d'apparence peu fertile. Rien dans cette vue comme dans le jardin n'inspire la volupté. Je faisais part de cette réflexion à M. Lechi qui m'a répondu « Aussi, rien ne peut-il attirer ici que le désir de rendre hommage à un grand homme. »


Tant pour un Italien, la volupté fait partie intégrante de l'idée d'un beau jardin. Celui de Buffon n'occupe pas assez de terrain à cela près, il tend à inspirer l'idée de force et de magnificence. Rien de voluptueux dans tous ces murs et tous ces escaliers au contraire, quelque chose

de dur et de sec. [C'est dans le style de Versailles.]

CCC sont ces terrasses trop étroites E l'esplanade, qui a une vue étendue par ses trois côtés L une porte de terrasse qui nous a conduits par un escalier souterrain à l'esplanade F plantée de [platanes] (ces arbres à jolie écorce, dont est planté le beau boulevard de Rouen près l'hôpital). Nous avons enfin monté cent trente-huit marches dans la tour B, reste


d'un château des ducs de Bourgogne, donné à Buffon par le roi, et qui occupait tout le terrain de l'esplanade. Les fenêtres de cette tour, dans des murs de cinq pieds d'épaisseur, et avec un banc à côté de la fenêtre, sont bien gothiques. Tous ces détails sont du jardinier sec et nerveux. II nous a dit que dans la famille « nous avons des titres qui prouvent que cette tour est bâtie depuis plus de neuf cents ans ». Ce serait l'an 900. Cet homme a été dix-sept ans avec Buffon. Il a vu Jean-Jacques se mettre à genoux sur la porte du cabinet A, où Buffon travaillait dans le silence.

II arrivait à cinq heures ou cinq heures et quart, au plus tard on lui apportait à onze un pain et une carafe d'eau. Il déjeunait, descendait à une heure précise pour dîner, ne disait rien à ses convives, remontait, travaillait jusqu'à cinq heures, moment auquel on venait le chercher, et il se délassait en bavardant avec ses convives.

Ses jardiniers avaient soin de balayer les feuilles sur son passage. « Nous étions six alors, a dit le vieux à cinq heures, le valet de chambre entrait et renouvelait les bougies. » Je me suis fait assurer plusieurs fois que Buffon ne travaillait qu'à la lumière.


On s'éloignait de son pavillon quand on l'y savait. Il y avait double porte les jours donnaient sur la campagne, à travers la terrasse D ils sont à vingt-cinq ou trente pieds de terre. Auprès de cette terrasse passe la route venant de Paris. Buffon venait en mai et partait en septembre. Ses terres voisines de Montbard lui rapportaient environ 40.000 francs. J'étais ému, j'aurais voulu rester plus longtemps.

Cette sévérité de travail is a lesson for mys[elf] 1. J'aurais voulu me recueillir et sentir le majestueux et le fort que respirent ces jardins. Mes compagnons de voyage, pressés, ne me l'ont pas permis. Les platanes ne couvrent pas les allées, quoique très élevés. Il y en a qui ont un pied et demi de diamètre, et ils ne sont plantés que depuis quarante-cinq ans, assure le jardinier.

J'ai examiné chez l'aubergiste (M. Gauthier) un portrait de Buffon peint par Drouais fils j'y ai vu la force physique, ce qu'on appelle beauté en France, mais nulle pensée, et surtout nulle sensibilité.

1. Est une leçon pour moi.


CHAPITRE V

De Montbard, on grimpe sur une plaine aride, élevée, pleine de pierres. II n'y a qu'un pied de terre sur des couches de pierre jaune. Souvent on n'apercevait par la portière de la diligence que trois arbres. On monte et l'on descend beaucoup. On passe près de la source de la Seine, et l'on arrive à Saint-Seine, où j'écris ceci à dix heures un quart après un bon souper, servi par des filles bien faites, auxquelles je fais beaucoup d'attentibn, par suite de mon goût inné pour les filles d'auberge.

Dans la route, qui était ennuyeuse, M. Scotti a chanté. Il chante bien, et parfaitement à l'italienne. J'ai aussitôt senti la férocité del mio maschio pensare 1 s'évanouir, et l'attendrissement arrivait à mon cœur. Mes sentiments brodent sur un chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de plaisir à mon âme je ne puis broder aussi fortement les vers du meilleur spectacle français. De là vient peut-être mon amour pour la musique, l'ennui que me donne le théâtre français, et mon injustice envers la musique médiocre.

1. De mon mâle penser.


Tout ce qui est médiocre n'intéresse plus mon coeur, le pouvoir de broder cesse, et l'ennui apparaît. Si je perdais toute imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la musique. Dans ce moment ce goût est bien plus fort que celui pour la peinture, par la raison exposée au haut de cette page, à ce que je crois 1.

CHAPITRE VI

1er Septembre, à quatre heures moins dix minutes du matin.

Au mois de mars de cette année, lorsque je comptais avoir une mission pour l'Italie, et y aller avec Crozet, j'eus la simplicité de lire quelques voyages. Ils me rapetissaient l'Italie le vieux Misson seul me parut avoir du naturel. Je n'emporte avec moi aujourd'hui que le voyage d'Arthur Young, et celui de Duclos, parce que l'un et l'autre sont eux-mêmes. [Parmi les voyages que je lus il y a six mois se trouvait celui de M. Creuzé.

1. De là vient peut-être que savoir d'avance que la musique de tel opéra est de Pergolese me fait trouver l'opéra beaucoup meilleur que si j'ignorais le nom de l'auteur. Mon âme est conviée à broder. UVote de Beyle.)


Voici une note que je viens de trouver autour de ma machine à ongles « Le voyage de M. Creuzé [de Lesser], fait en 1803, est excellent dans un sens. On y voit toutes les pensées communes et incomplètes dont il faut se défendre et tous les petits préjugés mesquins des Français sots. Ce qui augmente sans doute la bêtise naturelle du livre, c'est que l'auteur, membre du Corps législatif, s'est cru obligé à écrire d'une manière presque officielle. C'est un des hommes que les Préfectures ont rendu malheureux il mourra d'ennui, de ne pas avoir un département à bêtifier. »

Dans son livre il prie MM. les Préfets d'agréer ses remerciements pour tout le bien qu'ils ont fait en France et qu'ils y font encore 1.

Dôle, le 1" Septembre 1811.

J'ai assisté au lever du soleil. Je remarquais, pendant que le ciel était encore éclairé par la lumière bleue de l'aube, que quelques effets de nuages étaient 1. [Les préfectures se sont abaissées jusqu'à ce sot qui est préfet et excellent préfet en 1817. (Auteur.) Elles se sont bien autrement abaissées depuis 1830. (Éditeur.)]. (Note de Beyle.)


sublimes cela m'a ramené à cette pensée ce qui est vraiment grand ne doit rien affecter il doit agir tout simplement, et les choses les plus indifférentes qui partent de lui, quand on s'apercevra qu'elles en viennent, paraîtront sublimes et seront admirées pour elles-mêmes.

Si j'avais pu noter au crayon les expressions que j'avais en montant le Valde-Suzon, ceci aurait été beaucoup plus frappant.

Aujourd'hui nous avons vu trois villes Dijon, Auxonne, et Dole. Quand on connaît deux ou trois villes [de France], rien n'est insipide comme ces bâtiments plus ou moins mesquins combinés de telle ou telle manière. Pour moi surtout qui ne me sens d'intérêt que pour ce qui peint les mœurs des hommes. A Dijon, je suis allé chez Mme Héli[otte] 1 qui n'y était pas. Je lui ai écrit une lettre en style d'amphigouri. Le naturel eût paru plat et froid à une provinciale.

Dijon est, suivant [moi et] une çlate expression, une grande villasse. Position plate, pas de rivière, un ruisseau nommé Douche a.

Une maison commune assez bien bâtie, 1. Cousine de Mm« Daru, que Beyle avait oonnut. en 1810. Cf. Journal du 9 mai 1810.

2. L'Ouche.


mais une cour si étroite que je ne sens autre chose que le mesquin. Une salle de spectacle ras terre.

Un petit décrotteur qui me conte son histoire.

Auxonne a un air soigné et peuplé, des balcons, des perrons bien travaillés. On voit qu'on a fixé des capitaux à ces maisons.

Dole, position très agréable. La promenade, ou le cours de Saint-Maurice, a une belle vue.

A. Le Pasquin, maison où l'on tire l'arquebuse. Des trois villes, c'est celle à laquelle je donnerais la préférence. La situation en est pittoresque. Je suis accablé de sommeil et je me couche.

A l<. 4; .e~ w.a-, ~'·~ C`..4,W.


CHAPITRE VII

Ecrit à Champagnole, le 2 Septembre. à trois heures après-midi.

J'ai guetté longtemps, avant de me coucher, la chambre d'une femme vis-àvis de laquelle j'avais soupé et qui paraissait très ayable. Sa porte était entr'ouverte, et j'avais quelque espérance de surprendre une cuisse ou une gorge.

Telle femme qui tout entière dans mon lit ne me ferait rien, me donne des sensations charmantes, vue en surprise elle est alors naturelle, je ne suis pas occupé de mon rôle, et je suis tout à la sensation.

Mes amours ont toujours été un peu troublés par le soin d'être aimable, ou, en d'autres termes, occupé d'un rôle. Ce sont de ces circonstances où l'on ne peut pas porter un naturel pur. Comme il n'est pas impossible qu'on ne s'ennuie auprès d'une maîtresse, on ne peut pas lui montrer cet ennui ce serait la perdre. Mais l'amour serait pour moi une jouissance bien plus vive, si, comme M. Lechi, par exemple, quand je suis auprès de ma maîtresse, je ne pensais pas plus loin. Dole était éclairé par une pleine lune


superbe. Je fis quelques tours sur le cours Saint-Maurice, mais j'étais un peu occupé, à ma course de jour, de l'effet que produisait ma figure, et surtout mon charivari 1, sur les femmes.

La nuit, je fus aussi un peu occupé de marcher d'un air impassible et dédaigneux auprès de quelques jeunes officiers de dragons qui marchaient d'une manière insolente.

Voilà une grande pauvreté mais je n'ai que vingt-huit ans; j'espère que cela passera avec l'âge.

La pleine lune éclairait encore un horizon silencieux quand, à trois heures, nous sommes sortis de Dole.

La lune, paraissant en plein au milieu de deux coulisses formées par des collines et des arbres, formait, avec le vaste silence de la nuit, un spectacle comparable, dans un genre opposé, au lever du soleil.

Nous avons passé à côté d'un pont de cinq ou six arches sur le Doubs. Le conducteur m'a conté qu'un dimanche, il y a deux ans, ce pont étant couvert de monde s'avisa de tomber. Personne ne périt. Un prêtre et deux autres personnes étaient restés sur une pile on 1. Breloques fort à la mode dans ce temps-là. (Note de Crozet.)


les alla chercher avec un batelet. [Ils y faisaient une mine à peindre.]

CHAPITRE VIII

2 Septembre 1811.

Mon cœur a parlé aujourd'hui pour la première fois. J'explique cette énigme boschereccia 1. Rien de plus insipide (produisant ennui et tristesse pour moi) que le spectacle d'une ville comme Dijon. Les plaines plates des environs de Paris produisent aussi cet effet. Aujourd'hui, en venant de Dole à Poligny, j'ai enfin aperçu des montagnes et des paysans qui ne me rappelaient pas Paris. J ai eu du plaisir à voyager. [Physionomie des champs de montagne 2.]

1. Boc.agère.

2. Je me la rappelle encore en corrigeant ceci, 22 octobre 1817 (Note de Seylc.) Ce souvenir ne s'effaça Jamais de la mémoire de Beyle et chaque fois qu'il eut l'occasion de passer par cette route, il l'aviva à nouveau. M. F. Michel fait remarquer à ce sujet, qu'en venant de Dôle, en effet, à 12 km. de Poligny, un peu avant Aumont, au sommet d'une ondulation de la route, l'horizon se ferme brusquement par une ligne de crêtes essentiellement formées par la forêt d'Arbois dominée par la côte 606. Xe souvenir de cette ligne de crêtes a toujours éveillé dans l'âme de Stendhal un écho profond. Cf. Amour I, p 152 cette manière d'être passionnée qui me faisait voir Léonore [Métilde] en colère dans la ligne d'horizon des rochers de Poligny. et dans H. Brulard I, p. 20 (le nom de la forêt d'Arbois effaçant sans doute dans son souvenil celui


A une heure, entre Poligny et Champagnole, où j'écris ceci dans une chambre de sapin qui me rappelle la Chartreuse, j'ai aperçu sur la droite et en plongeant le premier amphithéâtre de montagnes qui ait frappé ma vue depuis Molk 1, je crois. La gorge de Poligny est très belle le chemin, bienfait de l'Empereur, dans le genre de celui de Chailles [près les Échelles].

Je n'ai pas fait beaucoup d'attention à tout cela j'étais engagé avec l'aimable Lechi in una discussione ilaliana inlorno alla grandezza di Milan 2. [Il lui reproche ferme d'avoir trompé l'Italie en ne la menant pas à la liberté.]

Il a ensuite parlé sur l'art d'être heureux, l'ambition, le métier de préfet, sa réponse à M. le duc Melzi inlorno a una piazza nel sigillo 3, et la gaieté de Venise, son gouvernement et ses mœurs. Il parlait avec tant de grâce et de comique (sans sortir de la grâce, chose sublime per uno che s'inlende in questa arle*), que j'ai souvent de Poligny). Il écrira « la ligne des rochers, en approchant d'Arbois, je crois, venant de Dôle par la grande route fut pour moi une image sensible et évidente de l'âme de Métilde ». 1. Abbaye de Môlk, sur la route de Vienne. (Note de Beyle.)

2. Dans une discussion en Italien sur la grandeur de Napoléon.

3. Au sujet d'une place dans le sceau.

4. Pour un homme qui s'entend à pareil art.


désiré pouvoir sténographier ce qu'il me disait j'ai même essayé de retenir une de ses phrases. Mais je n'en ai plus que le sens, je lui ferais perdre cette grâce charmante.

Voilà certainement l'homme qui en parlant m'a causé le plus de plaisir depuis dix ans peut-être je ne me souviens pas d'une autre manière aussi aimable. J'écris aussi vite que ma plume peut aller, sans quoi on sent bien que je n'aurais pas employé le mot de manière. C'est tout ce qu'il y a de plus éloigné de mon homme. L'histoire du sénateur vénitien membre du conseil della beslemmia 1 et du socinian, contée en vénitien, est charmante dans toute l'étendue du mot. J'observais trop ce charmant comique pour en jouir autant que je l'aurais fait au dessert d'un dîner aimable; je crois que j'aurais pris le parti de mourir de rire. La réplique vénitienne « Qu'est-ce que ça vous fait qu'il y en ait une ou trois 2, puisque vous ne les entretenez pas (manlegnè) », et auparavant l'ignorance du sénateur sur le mot socinian, sont divines.

1. Le conseil du blasphème (pour réprimer le). (Note de Bevle.)

2. Plaisanterie sur le mystère de la Sainte-Trinité en une ou trois personnes. Le nom de Socinian, adepte des théories de l'hérésiarque Socinius, servira fréquemment par la suite à désigner le comte Giacomo Lechi.


CHAPITRE IX

Jusqu'ici je me réjouissais de la Révolution française qui a amené de si belles institutions, quoiqu'un peu voilées encore par les nuages qui suivent l'irruption. Depuis quelque temps seulement, j'avais quelque idée vague qu'elle avait exilé l'allegria de l'Europe pour un siècle peutêtre.

Ce que m'a dit M. Lechi a achevé de me faire voir cette idée.

Novus saeclorum nascilur ordo.

J'avais pris tous les regrets de nos vieillards pour le radotage d'un laudalor lemporis acli, qui se plaint de l'archet au lieu de se plaindre du violon qui n'est plus propre à rendre les mêmes sons. Je vois, par ce que j'apprends de Venise et de Milan, qu'il pourrait y avoir du vrai, mais sans qu'ils s'en doutent les trois quarts du temps, dans les regrets les plus absurdes, même d'un M. Terasse 1.

1. Variante d'un bourgeois français. [J'avais encore un peu de cette illusion en 1814 à la chute de Nap[oléon.] La terrible expérience que nous faisons m'a illuminé, L'Europe ne peut pas plus être ce qu'elle était en 1760 qu'un homme de 30 ans être le folâtre jeune homme de 15. (Note du 22 octobre 1817.)] (Note de Beyle.)


Mon aimable compagnon de voyage confirme les idées, que je commençais à craindre chimériques, sur le bonheur qu'on peut trouver en Italie.

Anch'io ne ho cornificali qualcheduni quelle eccellenlissime parruche con lutta l'allegria 1 voilà une de ses phrases, prononcées à la vénitienne, qui étaient charmantes.

II n'y a qu'un obstacle, 'tis thal for my lalent, perhaps il is nuisible il vivere lontan dei miei slomachevoli modelli 2.

Le ciel n'est pas plus loin de la terre, comme dit Montesquieu, que l'amabilité de mon Lechi de celle de Z. L'une est naturelle, enjouée, folle comme une jeune fille l'autre est pédantesque, à prétention, lourde, ennuyeuse3 [comme un membre de l'Académie].

Mes deux compagnons de voyage m'ayant dit depuis deux jours ce qu'ils étaient, je désirais, par honnêteté et non par vanité (je suis guéri de celle-là par la fréquence du remords suivant l'énoncé de mes tilres), leur dire mon emploi. Il

1. Moi aussi j'en ai cornuflé plus d'un parmi ces perruques excellentissimes et aveo tout le plaisir possible. 2. C'est que, pour mon talent, il est peut-être nuisible de vivre loin do mes dégoûtants modèles.

3. Ame commune et esprit d'un membre de l'Académie des Inscriptions, ne se doutant pas de Montesquieu, tron.vant Duclos insolent, etc., etc., etc. (Note de Beyle.)


fallait que cela vînt naturellement; ma conversation avec M. Lechi a amené cela à peu près bien.

Je suis fatigué et ne puis m'empêcher de me jeter sur le lit de sapin de la maîtresse de poste de Champagnole. C'est un village traversé par l'Ain naissant, qui fait mouvoir des scies.

A A A, plaine de cailloux à 80 pieds au-dessous du niveau des maisons du village. Cette place-là est laide et sauvage je l'ai sous ma fenêtre. Mais cela rappelle les Alpes. Les maisons couvertes de sandols ou petites planchettes de sapin.


De Champagnole à Saint-Laurent, nous parcourons un chemin encore dans le genre de celui de Chailles, c'est-à-dire une espèce de terrasse tantôt à droite, tantôt à gauche d'un torrent coulant profondément entre deux chaînes de rochers. Pendant ce temps, la lune se lève. Les collines qui nous environnent ressemblent à des vagues immobiles. La lune qui les éclaire semble près de nous.

Nous arrivons à Saint-Laurent et tombons sur une réunion de commis voyageurs. J'observe bien le ridicule bourgeois1. Rien de ce qu'ils font n'échappe au ridicule le plus chargé. Ils font beaucoup de gestes se gratter la tête, examiner une fourchette, etc., pour déguiser leur timidité. Leur grande prouesse est d'avoir bu huit bouteilles de vin en mangeant une salade de bœuf à telle auberge de Lyon, avec un tel. On fait auparavant reconnaître longuement par la compagnie l'auberge et le camarade. Après cela, arrive l'histoire, suivie d'un rire forcé. Il y en a un lourd, lent, et Grenoblois, je crois, qui fait des plaisan-teries tirées de la mythologie, que tout le monde admire. Il dit des choses communes que l'on répète trois ou quatre 1. [Le Durzy, type du caractère bourgeois.] (Note de Beyle.)


fois. Le plaisant sérieux a à ses côtés un petit fat dans le genre de Paris, qui le dévore des yeux, répète ce qu'il dit, admire ses plaisanteries. Le tout est très guindé. Je disais à M. Lechi que ce qui avait le plus de naturel ou le meilleur ton à cette table, c'était notre conducteur. M. Lechi m'assurait qu'on remarque en Italie la même différence entre les conversations de Milan et celles des provinces. Je prends les deux culs à une fille d'auberge passable j'entends une clarinette et un violon qui ne le sont pas, et qui cependant me font plaisir.

CHAPITRE X

La Vattay, 3 Septembre, onze heures du matin. Le caractère de la plaisanterie des commis voyageurs d'hier soir était d'être tirée et ensuite peu comique et d'être lancée avec toute l'anxiété de l'amourpropre le plus sensible 1. L'aimable compagnie était quelque temps à comprendre la plaisanterie, et ensuite partait un éclat de rire forcé, ridicule, surtout vers la fin, lorsque quelques-uns reprenaient et 1. Ms. Royer le plus inquiet.


n'étaient pas suivis de tous. Le plaisant à grand nez, qui était sérieux, philosophe et désabusé, disait ensuite avec prétention des mots tout simples, comme, en parlant de vin « Mettez-m'en deux doigts », et quatre secondes après « ou un demi-pouce ».

Alors son admirateur le regardait fixement, avec l'expression de la jouissance et de l'admiration; on riait et on répétait le mot deux ou trois fois, en cherchant à imiter le ton traînard de l'homme au grand nez.

Pour eux, c'était un grand homme. Leur sensation était la même que celle qui aurait été produite par un grand homme véritable. On pouvait donc l'étudier. Je fais souvent usage de cette observation, qui facilite l'étude des passions. Ces commis si ridicules auraient-ils mieux fait de se taire, comme huit commis taciturnes de Hollande, je suppose 1 ? `? Non il me semble que ceux-ci ont eu du moins le plaisir d'une extrême activité d'esprit tout leur amour-propre était en jeu. Ces âmes petites, n'ayant pas assez d'étoffe pour vivre de leur propre estime, 1. [Comme trois Anglais dînant ensemble & Cambrai et les voyageurs de Bath, récits de Edwards* s'en allant à Londres, août 1817.] (Note de Beyle.)

• Voir plus loin, en 1817, le voyage â Londres.


si les autres n'étayaient pas cette estime par la leur, n'ont pas d'orgueil, et, par conséquent, bien plus de vanité que moi. Dans cette grande parade d'esprit (sens de parade de la garde ce n'était pas un combat), elles portent une vie, une quantité de sentiment, une susceptibilité de vanité qui m'est inconnue.

Il est possible que les filles d'auberge et la musique leur aient donné des plaisirs de sentiment. Elles m'en ont bien donné à moi qui couche avec Angeline et qui suis sans cesse à l'Opéra-Buffa, et dont le cœur n'était pas ému par des jouissances qui l'eussent occupé tout entier. C'est une excellente préparation au plaisir, ou plutôt un antidote tout-puissant contre l'ennui, que d'avoir eu le cœur occupé tout enlier de quelque chose.

CHAPITRE XI

Genève, à l'Ecu de Genève, le 3 Septembre, à huit heures du soir.

Après avoir écrit mon journal, je m'approchai de M. Scotti qui fumait un cigare à la fenêtre, et lui fis remarquer que la lune était écornée je l'avais vue ronde en venant. Ce matin, en partant, nous


l'avons revue ronde, et la fille d'auberge nous a dit qu'il y avait eu un moment où l'on n'en voyait plus qu'un petit morceau. D'où nous concluons que nous avons vu une éclipse sans nous en douter 1. De Poligny à Gex le chemin est constamment en montées ou descentes rapides, et en corniche. Le pays a l'air très froid, peu d'arbres, des prairies à herbe courte parsemées de quartiers de roche, les clôtures en sapin, les maisons très solides rien de grand dans les rochers c'est sauvage sans être beau.

A cinq heures [du matin], la diligence s'arrête à Morez, je crois, pour faire plomber ses paquets. Cette cérémonie évite pareille visite à tous les bureaux parsemés le long de la Suisse, qu'on longe. Nous dormions tous, et nous nous éveillons étonnés de l'immobilité et ayant froid. M. Lechi et moi nous voyons une fabrique de clous de souliers il y avait déjà huit ou dix ouvrières, la plupart jeunes. L'une, qui ressemblait à Mme Héliotte, m'a montré le procédé fort simple, _1_- _1_

qui exige cependant pour les clous à tête ronde deux coups de leur lourd marteau. On leur donne deux sous par millier, elles en font dix

1. Manière de me rappeler toujours exactement l'époque de ce deuxième voyage en Italie. (Note de Beyle.)


ou au plus douze milliers. [Le marteau passe diablement près du nez.] J

Après une discussion politique, légèrement attristante et aigrissante 1, nous sommes arrivés pour déjeuner à La Vattay 2, où l'on nous a servi des boulettes comme à Gr[enoble], ce que je n'avais pas rencontré depuis Grfenoble].

A onze heures et demie, nous avons eu la vue du lac et du mont Blanc. Le lac très long, d'un beau bleu nous en apercevions presque l'extrémité orientale. Nous étions pour le mont Blanc comme aux premières loges. Il s'est abaissé considérablement à mesure que nous sommes descendus.

Grand spectacle que j'aurais esquissé dans le moment, mais qui, à cette heure, est effacé par la fatigue.

Nous sommes arrivés à quatre heures à Genève. Nous avons enlevé près du pont l'avant-toit d'une boutique. On nous a débarqués au bureau de la diligence et non à l'Écu de Genève. Apreté et manque de soins des banquiers genevois, entrepreneurs de la diligence. Tout était triste, âpre et brut, jusqu'au facchino qui nous a aidés à transporter nos effets à l'auberge. C'est probablement l'effet du 1. [Sur Alfleri, je crois.] (Note de Beyle.)

2. Beyle a écrit par erreur à Morez.


gouvernement républicain en ce cas, Pabsence de la grâce monarchique est bien frappante 1.

Les Genevois ne seraient-ils point des gens timides, tristes, très susceptibles pour leur amour-propre et un peu envieux, et jouissant par l'orgueil et les passions tendres? Rien ne rend moins gai, moins gracieux et moins prévenant 2.

CHAPITRE XII

Leur ville, que j'ai parcourue avec M. Scotti, a l'air d'une prison tenue très proprement. Elle est d'un silence et d'une tristesse dont je n'ai vu d'exemple nulle part. La place Saint-Pierre, pleine d'herbe, traversée par un seul jeune homme froid et blond qui, pour se donner des grâces, marchait par ressorts, nous a offert un spectacle frappant s.

Je suis allé revoir la fenêtre qui m'avait frappé il y a cinq ans4, bien entendu d'après une recommandation, j'ai oublié de qui. 1. Je pense que je retrouverai cela en Angleterre. (Note de Beyle.)

2. N'ont-ils pas un peu le caractère de M. ? [Ce M, est trop faible.] (Note de Beyle.)

3. Ms. Royer décisif.

4. C'est en 1804 que Beyle était passé pour la dernière fois à Genève.


Nous avons admiré le lac, absolument semblable à la mer, du bastion SaintAntoine. Nous nous sommes assis sur la Treille, où il n'est venu personne. J'ai cependant vu cinq ou six belles figures. De grandes filles bien membrées, de belles couleurs, de la gorge, un œil pur, mais l'air froid. Ces beautés me charmaient il y a cinq ans. L'expérience d'Angéline me les fait moins priser je crains l'ennui auprès d'elles.

En voyant cette sévérité de Genève, j'ai pensé qu'on pouvait expliquer le caractère de l'homme le plus illustre qu'elle ait produit, en disant que sa première éducation (viz. ses promenades à Plainpalais [l'exercice de la garde bourgeoise], ses lectures, etc., etc.) a été anglaise, ou loule à la passion.

Et sa seconde éducation (les distinctions chez le comte de Gouvon, ses démêlés à Venise) française, ou toute de vanilé. Les jeunes gens tristes, qui paraissent insipides à Paris, devraient se retirer ici. Ils y passeraient peut-être pour d'agréables étourdis. Tous ceux que j'ai vus ont la physionomie de M. Godeffroy [(de Hambourg)], c'est-à-dire la physionomie anglaise.

Tout ce que dessus est mal exprimé la faute en est à la fatigue.


De peur des indiscrets, envoie ces quarante pages à Paris.

M. Scotti, à la Treille, m'a demandé où était le Piémont, la Savoie, la ville de Savoie? `?

A Charenton, il regrettait de ne s'être pas embarqué sur la Seine pour aller à Marseille. Il a bien peu d'idées et est un peu brisé par quatre ans de prison. J'ai remarqué le ton de raison et de politesse des domestiques genevois entre eux. Cela est bien au-dessus de la grossièreté de cette classe en France, mais c'est moins gai 1.

CHAPITRE XIII

Milan, le dimanche 8 Septembre 1811.

Mon cœur est plein. J'ai éprouvé hier soir et aujourd'hui des sentiments pleins de délices. Je suis sur le point de pleurer. J'arrivai hier vers les cinq heures les détails de la douane et de l'auberge nous prirent une heure, le dîner autant, et il était sept heures lorsque je me retrouvai enfin sur le Cours de cette Porte Orientale 1. Encore le genre anglais, à ce qu'il me semble. Au premier passage, me faire Anglais. (Note de Beyle.) Il y a ici une lacune dans le journal qu'explique cette note de Beyle en tête du cahier suivant J'ai oublié l'autre registre dans la diligence. »


où, tout jeu de mots à part, s'est passée l'aurore de ma vie.

Quel j'étais alors et quel je me retrouve! II n'entre nul sentiment d'ambition dans cette réflexion. Je rapporte tout à Mme P[ietragrua] et pour le reste de mon existence à Milan, du temps de M. Petiet, je vois les causes de chaque effet, j'ai une tendre pitié de moi-même. Ne pouvant être aimé de Mme P[ietragrua], qui était aimée par Louis [Joinville], dans les millions de châteaux en Espagne que j'ai faits pour elle, je me figurais de revenir un jour colonel ou avec tout autre avancement supérieur à celui d'employé de M. D[aru] 2, de l'embrasser alors et de fondre en larmes.

II faut convenir que ce plan n'était pas compliqué, mais il avait ce qui fait réussir ces sortes de plans, il était plein de sentiment, je n'y pouvais pas seulement penser sans verser des larmes.

1. Le manuscrit Royer a corrigé partout le nom de Mms Pietragrua en celui de comtesse Simonetta. Fille d'Antonio Borroni et de Marianna Navina, marchands d'étoffe, Angiola ou Angelina avait épousé Carlo Pietragrua employé à l'office des Poids et Mesures. Elle semble avoir mené une vie fort libre et tint une grande place durant environ cinq ans dans la vie et dans le cœur d'Henri Beyle. 2. [Je venais d'être fait sous-lieutenant par le général en chef à Marengo* et étais adjoint près du ministre Petiet 1 (Note de Beyle.)

» On sait que Beyle, malgré ses fréquentes affirmations n'assistait pas à la bataille de Marengo.


Ce plan me revint dans la tête hier, en me revoyant après onze ans dans la position que j'avais tant désirée alors. Quelle parole que onze ans Mes souvenirs n'étaient point amortis ils ont été vivifiés par un amour extrême. Je ne puis faire un pas dans Milan sans reconnaître quelque chose, et, il y a onze ans, j'aimais ce quelque chose parce qu'il appartenait à la ville qu'elle habitait.

Je dus être hier un compagnon fort ennuyeux pour M. Scotti c'est un Génois qui n'a point d'esprit du tout et encore moins d'mstruction il n'a point de gaieté, au contraire à cela près le meilleur fils du monde. Il était avec moi hier au Cours et au spectacle.

Dirai-je ce qui m'a ému le plus, en arrivant à Milan ? On va bien voir que ceci n'est écrit que pour moi. C'est une certaine odeur de fumier particulière à ses rues. Cela, plus que tout le reste, me prouvait apparemment que j'étais à Milan. Hier soir, j'avais cette émotion trop forte et trop tendre qui, actuellement, me fait de la peine par la certitude, je crois, qu'elle ne sera pas partagée. J'avais le projet d'aller voir aujourd'hui Mme P[ïetragrua], mais je craignais de partir d un éclat de larmes en l'embrassant et d'être encore ridicule à ses yeux car


je me figurais que ma passion malheureuse m'avait fait paraître ridicule autrefois. Comme il entre de l'orgueil dans l'amour, cette idée me faisait sentir avec peine mon émotion. J'eusse répandu des pleurs délicieux, si, avec l'anneau d'Angélique, j'eusse pu pénétrer jusque dans son salon sans être aperçu d'elle.

Comme malheureusement je n'ai pas cet aimable anneau, je me suis fait br. hier à mon auberge del Pozzo, pour tâcher de diminuer ma sensibilité.

Hier, après le Cours, que nous ne vîmes que de nuit et au moment où tout le monde venait de le quitter, M. Scotti et moi nous allâmes alla Scala.

Ce théâtre a eu une grande influence sur mon caractère. Si jamais je m'amuse à décrire comme quoi mon caractère a été formé par les événements de ma jeunesse, le théâtre della Scala sera au premier rang. Quand j'y entrai, un peu d'émotion de plus m'aurait fait trouver mal et fondre en larmes.

Je cherche à me défendre de l'exagération. Je déteste le faux en tout comme un ennemi du bonheur. Mais je crois que si j'étais, à Milan, secrétaire d'ambassade, ou tout autre chose qui n'exigeât pas trop de travail, j'y passerais une année délicieuse.


Varie di godere, l'art de jouir de la vie, m'y paraît à deux siècles en avant de Paris. Ce qui augmente le mérite de cette circonstance, c'est que les bons et gros Milanais ne doivent point cela au raisonnement, mais à leur climat et au gouvernement amollissant que la maison d'Autriche avait pour eux et on a besoin d'heureux pour être heureux jusque dans les plus petites choses, comme je crois qu'on peut l'être dans ce pays.

Outre le bonheur des femmes, et de l'art, je sens que j'en trouverais beaucoup à avoir une société composée de gens comme M. Lechi 1.

CHAPITRE XIV

Il faut que j'écrive, de peur de l'oublier, ma manière d'être à Milan dans les mois qui suivirent la bataille de Marengo. Je n'avais jamais vu le monde, pas le plus petit bout, mais en revanche j'avais senti tous les romans possibles et entre autres VHéloîse; je crois que dans ce temps j'avais lu les Liaisons dangereuses et j'y 1. [Cette impression était vraie, car depuis 1811 M. de Léry a passé plusieurs années à Milan. (1817, 22 octobre).] (Note de Beyle.)


cherchais des émotions. La platitude et la pédanterie of my parents avaient gâté pour longtemps le mot de vertu pour moi je ne pouvais me figurer de bonheur et, à vrai dire, je ne puis encore aujourd'hui en trouver que loin de ce qu'on appelle vertu dans les femmes.

A la qualité d'être extrêmement sensible, je joignais donc, en 1800, 1801 et 1803, celle de vouloir passer pour roué, et l'on voit que j'étais seulement l'opposé de ce caractère.

Personne n'eut pitié de moi et ne me secourut d'un conseil charitable. J'ai donc passé sans femmes les deux ou trois ans où mon tempérament a été le plus vif. On n'a pas de souvenir des sensations pures (sans mélanges). Ce que je dis ici de mon tempérament est donc tiré du peu que je sais en histoire naturelle. On dit que de dix-neuf à vingt-deux ans nous jouissons d'une ardeur qui nous quitte bientôt après. Étant né en 1783, j'ai passé à Milan et en Lombardie mes dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième années. J'étais dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu. Ce dernier mot est ici sans orgueil et pour exprimer que, quand ma manière a eu le courage de se montrer, tout le monde a été étonné on me croyait le contraire de ce que je suis. A dix-huit


ans, quand j'adorais le plus Mme P[ietragrua], je manquais d'argent et n'avais qu'un habit, quelquefois un peu décousu par-ci par-là.

N'étant de rien à Milan chez M. et Mme P[etiet] 1 et ayant déjà trop d'orgueil pour faire des avances, je passais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie.

Je voyais réussir Joinville, Mazeau, Derville-Maléchard et autres2 je leur voyais faire des choses que je sentais pouvoir faire mieux ils étaient heureux, avaient des maîtresses. Je ne me remuais point, j'attendais de quelque hasard romanesque, comme le brisement d'une voiture, etc., que le sort fît connaître mon cœur [à] quelque âme sensible.

Si j'eusse eu un ami, il m'eût mis dans les bras d'une femme. Heureux, j'aurais été charmant. Non pas par la figure assurément et par les manières, mais par le cœur, j'eusse pu être charmant pour une femme sensible elle eût trouvé en moi une âme romaine pour les choses étrangères à l'amour elle eût eu le plaisir de former les manières de son amant, qui se sont 1. Ms. Royer Chez M. P. et H»« la Comtesse Simonetta. 2. [En 1817, je suis happier Lplus heureux] que tous ces gens-là, surtout les PetietJ (Note de Beyle.) Nous avons déjà vu dans le Journal de 1801, Joinville et Mazeau. Dervllle-Maléchard était le secrétaire de Claude Petlet.


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formées, depuis, à force d'être heurtées par l'expérience, et pas trop mal. Sans doute une telle femme eût été aimée de moi autant que la femme la plus vraiment sensible peut souhaiter d'être aimée. [Alors], je n'eusse pas même pensé à autre chose qu'à une femme qui m'aurait aimé et que j'aurais eue.

Ma sensibilité n'eût pas engendré la langueur je crois que ses mouvements divers eussent pu intéresser chaque jour, et pendant beaucoup de jours, une âme aimante, qui eût su voir la mienne. J'ai aimé depuis, et vivement mais quelle différence de ce que j'ai senti dans la rue Sainte 1 à ce que j'eusse éprouvé, lorsque je logeais à la Casa Bovara, sul Corso di Porla Orientale2,

Certainement, si j'eusse été aimé à Milan, mon caractère serait très différent. Je serais beaucoup plus homme à femmes, et je n'aurais pas ce culot de sensibilité che puo servimi pell'arte 3. A Marseille, la tête était déjà trop occupée pour que l'amour fût le maître de tout je commençais à observer. [Je lisais Tracy et Say.] 1. A Marseille où il habitait avec Louason.

2. Sur la casa Bovara où Beyle habita chez les Petiet peu après son arrivée à Milan en juin 1800, on lira avec fruit l'étude de R. Dollot Les logis de Stendhal à Milan dans Les Etudes Italiennes, avril-juin 1935.

8. Qui peut m'être utile pour l'art.


CHAPITRE XV

Les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie sans femmes, sous ce climat, à cette époque de la vie, et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité qui aujourd'hui, à vingt-huit ans, me fait sentir tout et jusqu'aux moindres détails, fait que je pourrais dicter cinquante pages d'observations d'artiste sur le passage de montagnes en deçà d'Iselle, par exemple. Je compare cette sensibilité actuelle à une liqueur qui suffit pour pénétrer jusque dans les plus petites veines d'un corps que l'on injecte. Elle suffit à tout, abonde partout.

A la grâce près, j'étais donc, à Milan, en 1800, je crois, dans la position de Chérubin, mais probablement la grâce me manquait tout à fait.

[Le commissaire des guerres Mazeau m'étant venu voir un jour, malade dans ma chambre (casa Bovara, au-dessus de la salle à manger de Mme P[etiet] il y avait derrière mon lit un tableau de Ganymède, tableau à jamais sacré pour moi, et que je n'irai pas revoir), Mazeau donc dit à Mme Pfetiet] qu'il venait de voir


Beyle 1, qui ressemblait à un lion malade. Mes cheveux noirs et très bouclés, l'air de force que j'avais déjà dans ce temps-là, et ma fierté, me font penser que je n'avais aucune grâce à me reprocher.

Dans ce temps donc, si rempli de souvenirs tendres pour moi, Joinville, alors adjoint de M. D[aru], et qui est naturellement bon, me mena chez une grande, belle et superbe femme qu'il avait. C'était Mme Angelina P[ietragrua].

C'est cette femme que je viens de revoir après un peu moins de neuf ans d'absence. Je la vis encore vers le 1er vendémiaire an X, en allant de Brescia à Savigliano où était mon régiment. Mais le séjour de Bergame et de Brescia m'avait déjà séparé d'elle longuement. Je ne sais pas même si, à Bergame et à Brescia, je ne la haïssais pas.

Je pouvais donc compter qu'il y avait dix ans que je ne l'avais vue, dix ans que je n'avais vu ce que j'ai aimé le plus au monde.

1. Ms. Royer Léry. C'est le nom que ce ms. donne constamment à l'auteur supposé de ce voyage en Italie.


CHAPITRE XVI

J'ai été la voir aujourd'hui à une heure. Je suis allé chez Borrone 1, son père un domestique m'a mené chez elle. Heureusement on m'a fait attendre un quart d'heure, et j'ai eu le temps de me remettre un peu.

J'ai vu une grande et superbe femme. Elle a toujours le grandiose qui est formé par la manière dont ses yeux, son front et son nez sont placés. J'ai trouvé plus d'esprit, plus de majesté et moins de cette grâce pleine de volupté. De mon temps, elle n'était majestueuse que par la force de la beauté, aujourd'hui elle l'était aussi par la force de ses traits. Elle ne m'a pas reconnu. Cela m'a fait plaisir. Je me suis remis en lui expliquant que j'étais Beyle, l'ami de Joinville. « C'est le Chinois, quegli è il Chinese », a-t-elle dit à son père qui était là.

Ma grande passion ne m'avait point du tout rendu ridicule il s'est trouvé qu'elle ne se souvenait de moi que comme d'un être très gai.

J'ai plaisanté sur mon amour. « Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit 1. Me. Royer M. del Dnomo. Car M, Borroni habitait près du Dôme, où il était commerçant.


alors ? » m'a-t-elle dit, par deux fois. J'ai plaisanté sur le balcon de chez son père, où je lui dis, je crois, que j'espérais être bientôt un cadavre dans la plaine de Mantoue. On sent bien que je ne lui ai pas rappelé cette manière gracieuse de faire l'amour. Il y avait un peu d'embarras entre nous, pendant lequel je voyais agir son esprit supérieur aux embarras de ce genre. Après dix ans, c'est une nouvelle connaissance à faire.

Le tenant est bientôt arrivé c'est un seigneur vénitien, attaché ici au v[ice]r[oi] par une place honorifique. J'ai été d'une politesse prévenante avec lui 1. C'est ce qu'elle a été avec moi elle m'a fait quitter mon chapeau avec grâce, en me parlant de la manière italienne. Il est cinq heures il faut aller dîner. Elle m'a invité à aller ce soir dans sa loge. Je dois aussi être présenté à Mme Lamberti, par M. Lechi. Le bon Borrone m'a invité à aller chez lui, et m'a demandé de m'embrasser. Cela a été l'avant-dernière goutte de la coupe un peu moins de majesté dans Mme Pietragrua, je lui sautais au cou en fondant en larmes 2.

1. M. Widmann dont 11 sera question dans les pages suivantes. Son père était sénateur de la République de Venise. Il était colonel et mourut durant la retraite de Russie. Cf. Souvenirs d'Egotisme, p. 136.

2. [J'ajoute six ans après, en 1817, que loin 4'être exagéré


CHAPITRE XVII

Je suis allé prendre une tasse de café à la crème et à la glace délicieux, et pour moi supérieur à tout ce qu'on trouve à Paris, et suis venu écrire ceci.

Il m'est venu quelque idée d'avoir Mme Pietragrua en passade elle a dit qu'elle avait bien des choses à me dire, qu'elle avait bien fait des folies depuis moi cela à haute et intelligible voix devant tout le monde.

Mais je n'ai pas le temps de mettre ici lulla la parle di quella visita che spella al P. comico 1. Ce qui m'est personnel l'a emporté sur des choses fort intéressantes qui marquent bien la différence du caractère français au caractère italien, et, suivant mon goût, à l'avantage de ce dernier.

Mille fois moins, infiniment moins de vanité, plus d'amour pour le plaisir et plus de sensibilité pour le goûter. Ne pas oublier d'écrire avec soin les deux anecdotes de Mocenigo. Elles peignent fortement, et se servent de correctifs l'une à l'autre.

ce récit est bien loin de rendre ce que j'éprouvai.] (Note de Beyle.)

1. Toute la partie de cette visite qui a trait au P. comique.


J'écris ceci à minuit passé. Le spectacle d'où je sors a duré depuis huit heures moins un quart jusqu'à onze heures quarante-cinq minutes. Nous avons eu le premier acte dei Prelendenti 1 (traduction des Prétendus), un mauvais ballet de Phèdre, le deuxième acte dei Prelendenli, un ballet non pas comique, mais chargé.

Présentation à Mme Lamberti 2. Son genre de politesse. Son oncle l'abbé de quatre-vingt-douze ans. Mœurs remarquables. La comédie, quelque bonne qu'elle soit, et précisément parce qu'elle est bonne, ne peut être commune à plusieurs nations. Les scènes de ce soir étaient si indécentes pour un Français qu'elles lui sembleraient hors de nature. Je ne trouve pas Mme Pietragrua, qui probablement n'était pas au théâtre. Je suis mort [d'épuisement].

Je trouve 17 doubles n[apoléons] dans le paquet entamé. J'ai remis les deux autres à l'hôte. Il y avait en tout 2.800 fr. 1. I pretendenti delusi, opéra de Mosca, que Beyle a souvent cité et auquel il a emprunté son célèbre adage Vengo adesso di cosmopoli. Cf. le Divan, juin 1932, n° 178. 2. Mme Lamberti, jolie et galante, avait commencé, comme le rappelle Stendhal dans Rome, Naples et Florence (t. I, p. 132), par avoir un empereur [Joseph II] pour amant. Quand Beyle la vit en 1811, elle avait déjà un certain âge, mais elle offrait encore le modèle des grâces les plus séduisantes ». (Cf. Napoléon, t. II, p. 178.)


ou 140 nfapoléons] simples ou 70 doubles. Il paraît que le paquet entamé était de 20 doubles, donc les autres sont de 25 doubles chacun.

CHAPITRE XVIII

9 Septembre 1811, Milan, Auberge Royale, Contrada delle tre Alberghe.

J'avais le projet d'écrire aujourd'hui la partie di Mocenigo de la journée d'hier. Mais je rentre fatigué à minuit et n'ai que la force de noter la journée d'aujourd'hui. Je vais à un bain trop chaud qui me donne mal à la tête. J'achète les comédies du comte Giraud. M. Lechi m'en avait indiqué une comme cherchant à faire rire et non à toucher. Je suis obligé de passer une heure sur mon lit. J'achète une canne avant d'aller chez Mme P[ietragrua]. J'ai pensé qu'une canne me rajeunirait de quatre ans. Cela a fort bien réussi je me suis trouvé avoir dans la main une douzaine de tours de canne qui prouvent, à n'en pas douter, un homme du grand monde et un homme à femmes. Ainsi, je n'ai plus eu les mains derrière le dos, à la papa. Je suis chez Mme P[ietragrua] de deux à cinq de là, dîner chez le traiteur, près


la Scala. Je vois une jolie fille dans cette maison elle me paraît fille je tâcherai d'éclaircir cela demain. Je vais au Cours de là, je prends un joli petit fiacre rapide, qui me conduit doucement au théâtre del Lenlasio à la Porte Romaine. C'est une horreur, mais j'y entends la charmante musique du Mélomane ilalien, de Mayer. C'est là qu'est Voi di quesV anima. C'est un des opéras qui contribuèrent, il y a dix ans, à me donner le goût de la musique.

Ensuite un ballet avec des grotesques et les cuisses d'une jolie femme.

Et enfin la Capricciosa penlila, pleine de grâces, d'Anfossi, je crois 1.

Je suis dans le genre italien tout pur aucun prétexte de bon goût n'en altère l'originalité.

Tout cela pour vingt sous de Milan, de huit heures et demie à onze heures. Je vais prendre un sorbet place du Dôme. Je rentre j'arrête une voiture pour demain. Je lis trente pages du comte Giraud, j'écris ceci, et vais me coucher très fatigué. Je reviendrai demain sur les trois heures passées chez Mme P[ietragrua] et sur le spectacle. Il serait possible que j'eusse Mme P[ietragrua]. Elle ici, 1. De Fioravanti. (Note de Beyle dans le ms. Rover.)


à Ancône Mme B[ialowiska] 1, Naples et Rome là-dessus, je n'aurais rien à désirer. Comme je n'ai pas de temps à perdre, je tâcherai de savoir demain si, sans tirer à conséquence, elle veut passer avec moi quelques moments heureux. Elle me regarde beaucoup. Pour elle c'est une nouvelle connaissance.

Les rues de Milan sont aussi commodes que les nôtres sont dégoûtantes.

Je ne suis pas allé chez Mme Lamb[erti] per {are almeno un poco di dignità, Andro quivi domani 2.

Un voiturin, qui a l'air honnête d'un Allemand et dont le père a à Rome quarante mules, vient de m'offrir de me conduire à Rome dans une voiture très propre, à ce qu'il assure cela veut dire passable il me conduirait en neuf jours et demi pour six louis et demi; il m'a dit que j'irais en vingt-quatre heures de Rome à Naples par la diligence.

Par le voiturin je coucherais toutes les nuits, mais j'irais au pas tout le jour, ce qui par la chaleur est impatientant. Nouveau voiturin qui me fait la même proposition. Il faudrait être une société d'amis, ce serait agréable.

1. Voir plus loin t'aventure d' Ancône, à la date du 19 octobre 1811.

2. Pour montrer au moins un peu de dignité. J'irai demain.


CHAPITRE XIX

Milan, le 10 Septembre 1811.

Délails de la journée d'hier, 9 septembre 1811. Je sens par tous les pores que ce pays est la patrie des arts. Ils tiennent, je crois, dans le cœur de ce peuple la place que la vanité occupe dans celui des Français.

Hier, je cherchais les peintures à fresque d'Appiani j'entre dans San Fedele, je trouve une architecture magnifique toute l'église proprement tendue en damas cramoisi, un air frais et pur. On disait une messe basse qui était écoutée par une vingtaine de fidèles dispersés sur les bancs de cette vaste église tout à coup part une petite sonate charmante. C'était un homme qui était à l'orgue avec deux femmes. Il joua un rondeau très gai et très brillant. Cette jolie église fraîche en augmentait l'effet.

A côté de San Fedele est un grand bâtiment d'une noble architecture. Il est convenu que je ne suis pas trop sensible à cet art il ne parle pas à mon cœur avec assez de clarté 1.

1. [Palais Marini. Le comte Marini se brûla la cervelle il y a quarante ans. On confisqua son palais et on y mit la douane. Pellegrini a fait San Fedele pour les Jésuites.] (Note de Beyle.)


Il faut crier à ces habitants de Paris qui se croient si avancés pour les choses de police et de propreté « Vous êtes des barbares, vos rues exhalent une odeur infecte, vous ne pouvez pas y faire un pas sans être couverts d'une boue noire qui donne un air dégoûtant au peuple obligé de marcher à pied.

« Cela vient de l'idée absurde d'avoir fait de vos rues un égout général. C'est dessous les rues qu'il faut mettre les égouts. Voyez les rues de Milan. Propreté parfaite, rouler extrêmement doux pour les voitures, marcher doux pour les piétons, et cependant à Milan on n'a que des cailloux, on n'y connaît pas les pavés de Fontainebleau 1. »

Cette prosopopée m'a roulé dans la tête toute la journée quand j'aurais voulu me crotter je ne l'aurais pas pu. Vers les trois heures j'allai conlrada dei Meravigli2. On me fit attendre un instant elle rentrait. Elle venait de solliciter une grâce bg M. [le comte] Méjan (Mirabeau's friend). Il paraît qu'elle a une certaine réputation d'amabilité ou

1. On n'a pas à Paris le granit trop jeune du lac Majeur [pour les colonnes des cours]. (Note de Beyle.) 2. A l'habitation de M»1 Pietragrua qui habitait le n° 2,374 (aujourd'hui n° 6, dit M. Paul Arbelet.)


de beauté à Milan, et que the M[irabeau]'s friend a cherché à lui faire la cour 1, il y a six ans, à son arrivée ici, car hier il a été avec elle sur le ton de la galanterie. Il paraît aussi qu'il est ici sur le pied d'un ministre jouissant d'un grand crédit auprès de S. A. I.». F

Mme Pietragrua ne me reçut pas avec un empressement gai et fou, mais avec un air et un ton réfléchis, mais remplis d'assurances d'amitié, m'observant beaucoup, presque comme une nouvelle connaissance. C'est une position singulière que de revoir un ami dont on n'a entendu parler d'aucune manière depuis neuf ans. Je passai à Milan vers les premiers jours de vendémiaire an X en allant de Brescia à Savigliano rejoindre mon régiment. Antoine 3 jouait avec mon casque et mon plumet dans le même appartement. Elle me fit asseoir sur son canapé à côté d'elle je me suis aperçu chez M. le consul de France que c'est la place d'honneur. Elle m'avait promis de me conter l'histoire de sa rupture avec Louis.

Cette histoire est très compliquée. Il y a un an que je n'aurais pas compris cet 1. Peut-être elle a été bien avec lui. (Note de Beyle.) 2. Le vice-roi Eugène de Beauharnais.

3. Le fils de Mme Pietragrua. Il était né le 23 avril 1795. Il sortit en 1817 de l'école militaire de Pavie, alla faire du commerce à Londres et se maria avec une Anglaise.


amour. Louis est un bon cœur qui a du bon sens, mais des manières communes, nul esprit il est laid, a une figure basse, mais, sous cette écorce, il paraît que c'est un être fait pour sentir les passions. Je croirais presque que, hors des passions, il est comme le vicomte 1 hors d'une salle de jeu, tout lui paraît insipide. Cette manière d'être doit être souvent amenée par le manque de succès dans la société. J[oinville] m'a souvent dit, quand on parlait de succès dans le monde, des paroles revenant à celles-ci « Mon royaume n'est pas de ce monde. » En effet il ignore toutes les convenances, et on voit au premier coup d'œil qu'il n'a pas d'esprit du tout enfin il a l'air d'un paysan introduit dans la société.

CHAPITRE XX

Milan, 11 Septembre 1811.

Sommaire de la journée du 10 seplembre. Hier (10 septembre), à cinq heures, j'étais si satisfait que je craignais que quelque orage n'arrivât de Paris. Mon esprit craignait vaguement qu'un plaisir 1. Louis de Barrai, souvent désigné dans le Journal sous le nom de Tencin.


si occupant ne m'eût fait manquer à quelque devoir. Pour me rassurer, je me rappelais que beaucoup d'hommes, sans doute, avaient joui des mêmes plaisirs, mais qu'ils ne l'avaient pas dit, qu'ainsi cela n'était point rare et que je n'avais rien à redouter.

Il entrait sans doute beaucoup de vanité dans mon plaisir, mais de vanité unie à un peu de sentiment sans ce mélange, au bout de quelques minutes une jouissance de vanité n'est presque plus rien pour moi.

Donc, en me levant hier, j'allai chez le consul de France (M. Flury, je crois). Je trouvai dans son salon de belles gravures de Constantinople et le portrait d'une figure énorme. Je conclus qu'il avait habité Pera, et que cet être énorme était sa femme. Il parut. C'est un homme qui a cet embonpoint qui empêche de penser. De là au Marino pour mettre un billet chez M. de Saint-Romain, procureur général à la Cour Impériale de Turin, avec lequel il paraît que j'irai en poste à Rome. Je désirais ne le pas trouver, pour faire durer la négociation, ne pas prendre d'engagement, et enfin rester quinze jours ici si j'avais Mme P[ietragrua]. J'avais une voiture, un peu par commodité, et surtout par vanité à l'égard de


Mme P[ietragrua]. Il ne faut pas oublier que, sous les rapports généraux de société, je suis pour elle une nouvelle connaissance. L'influence des petites choses est fort grande dans ce cas.

J'arrivai à une heure chez Mme P[ietragrua]. Elle avait été incommodée. M. Widmann 1 arriva bientôt avec la permission nécessaire pour voir Brera. Mme Pfietragrua] résolut d'y aller. Elle nous laissa pour s'habiller. Alors parut il signor Migliorini2, beau conscrit qui a un air de bonté et une absence totale d'esprit. Il serait trop ennuyeux de noter toutes les choses insipides qu'il dit. Pour être aimable, il parle beaucoup. Il me regarda d'abord avec un sérieux bourru, accueil dont les niais favorisent toujours les étrangers. Je pensai que tout ce qu'il y a de bon à gagner d'un sot, c'est son affection; heureusement, le dégoût ne prit point le dessus. Il signor Migliorini me donna beaucoup de plaisir en faisant sa conquête. Je réussis si bien qu'après avoir quitté Mme Pfietragrua] il m'accompagna jusque chez le traiteur Vieillard et me fit part d'une méthode

1. Officier du royaume d'Italie, alors amant de M»" Pietragrua.

2. Officier comme Widmann. Beyle les revit tous deux en Russie le lendemain de la bataille de la Moskova.


secrète, pour b.nd.r toujours, seulement si l'on veut. Il s'occupe actuellement à éprouver ce grand secret. Il faut avoir une tarentule, on la réduit en charbon, avec de l'huile d'olive on fait une pâte de ce charbon, on s'en frotte le pouce du pied droit, et, tant que la drogue y est l'on b.n.d. Quand on est las de ce bel état, on se lave avec de l'eau chaude.

Dans les monarchies, ce beau secret donnant le moyen de plaire aux femmes d'un certain âge, aux Mmes Reb[ufïel], mènerait à la fortune.

On sent bien que cette réflexion est de moi. Dans tout cet exposé mon homme ne montra pas l'ombre d'esprit l'exclamation la plus favorable qu'il pût faire naître était celle de Cela va sans dire. Mais il peignait les mœurs sans s'en douter. 1° La prudence italienne il m'assura bien qu'il ne ferait point sur lui l'essai de ce grand secret.

2° Il paraît qu'il a des femmes il a une assez belle figure, force, santé et gaieté, mais nul esprit voilà ce qu'annonce sa personne.

Hier il fut toute la journée en redingote et négligé général c'est dans ce costume qu'il fit six ou huit visites au théâtre, et qu'il était dans la loge de son général, le beau [Théodore] Lechi.


M. M[igliorini] a été officier attaché à la cour. Il m'expliquait que, par ce moyen, il avait une trentaine de femmes auxquelles il pouvait montrer l'effet du grand remède.

Ce qui pour un habitant de Paris est frappant dans M. Mifgliorijni, qu'il est naturel de comparer à un aide de camp joli garçon d'un aide de camp de l'empereur, C'est LE NATUREL.

Je n'ai qu'à me rappeler un aide de camp joli garçon du général Bertrand 1 qui venait chez Mme Shepherdrie, et le mettre à côté de M. Mifgliorini]. Le Français était continuellement en scène il jouait une hauteur militaire, un air supérieur, etc., etc. il était surtout à mille lieues des choses d'un bon sens simple.

Le Milanais me paraît plus naturel et plus heureux. Je ne doute pas que le Français ne plût bien davantage aux demibêtes, comme Mlle Blanche [de la Bergerie] et ses complices quant à moi, ils m'ennuieraient tous deux, mais le Milanais me serait bien moins insupportable.

1. [M. Paulin.] (Note de Beyle.) Jules Paulin (17821844) fut, en effet, capitaine aide de camp du général Bertrand à qui, en 1847, il consacra une notice.


CHAPITRE XXI

Le dialecte milanais est plein de sentiment (on sent bien que je ne parle pas du sentiment d'amour), l'intonation de ses paroles exprime la bonne foi et une raison douce.

Voilà le long portrait d'un des acteurs de notre visite à Brera. Le plus important était M. Widmann, homme gai, aimant la musique, ne pensant guère, aimant la mollesse. J'explique son peu d'esprit d'une manière favorable. Ces gens-ci sont occupés à faire l'amour pendant toute leur jeunesse, ils jouissent avec feu, ils sont tout sensation, et par là, quand la sensation se retire, il ne leur reste plus que le très petit nombre de réflexions qu'ils ont faites par hasard entre leurs jouissances 1. M. Widmann, qui était un peu prince de l'Empire, je crois, quoique allié à la famille Rezzonico dont il prend le nom, à cause de 50.000 francs de rente que lui laisse un Rezzonico, a autant de politesse du grand monde qu'en admet le naturel italien.

Cette politesse, qui m'aurait déconcerté 1. Je l'ai vu dernièrement à Moscou je trouve cela vrai. [C'est un homme qui inspire sur-le-champ en sa faveur une amitié vive et sans gêne.] (Note de Beyle.)


il y a dix ans, m'a mis à mon aise et j'ai eu avec lui le ton le plus noble, le plus poli et le plus empressé.

A cet égard, je puis être content de moi et laisser dire mes amis, qui ne comprennent pas ma manière.

Le succès la justifie. En nous séparant, il attendit qu'une voiture fût passée, et fit quarante pas pour venir prendre congé de moi et me serrer la main.

Nous partons de chez Mme P[ietragrua]. Elle me fait signe de lui donner la main, je refuse en indiquant M. Widmann, qui se récuse, et enfin, comme étranger, j'accepte l'honneur de donner le bras alla nostra dea.

Nous voyons Brera (j'en mettrai la description ailleurs après l'avoir revu), ainsi que l'atelier de Rafaelli, où l'on fait en mosaïque il Cenacolo de Léonard, et où M[igliori]ni dit des bêtises si choquantes à propos de la patience des pauvres artistes présents et acceptants. Je ne parle ici que des intérêts de galanterie et de Mocenigo c'est déjà beaucoup à la fois.


CHAPITRE XXII

Milan, 11 Septembre 1811.

Nous visitâmes donc les salles de Brera j'y fus homme du grand monde, homme brillant et homme à traits. Mme P[ietragrual m'avait montré la veille qu'elle les aimait elle m'avait montré cela avec une sagacité qui me prouvait qu'elle saisissait fort bien les choses fines. J'en rencontrai en parlant italien, ce qui n'est pas mal.

Les arts l'emportaient, surtout un joli bas-relief (Hercule ramenant Alceste). Au milieu de la visite, je fus obligé de me faire un raisonnement pour revenir plaire à Mme P[ietragrua] au lieu d'admirer le portrait de Monti.

Elle me fit des questions fines pour deviner la nature ,de mes fonctions, qu'elle ne connaissait que par ma carte. Mais, comme mon amour-propre me donnait la sensibilité la plus délicate sur cet article, je vis parfaitement son attaque et m'en tirai avec naturel, grâce même, et en donnant de la chose une idée embellie. Je remarquerai que, pour un caractère comme le mien, les croix ne sont bonnes qu'en voyage.


Cette visite à Brera fixa ma place dans l'opinion de Mme P[ietragrua] et de M. W[idmann].

Nous allâmes à la Casa Rafaelli. Là, je la regardai deux fois avec une extrême tendresse toutes les fois que nos mains se rencontraient, elles se serraient nos bras se serraient souvent je lui faisais quelques compliments courts et tendres. Elle nous renvoya à sa porte à quatre heures et demie al rivederci, questa sera al leatro x, fut l'adieu général.

M. Mi[gliorini] nous avait montré le portrait de sa maîtresse, femme mariée, air bête on plaisantait sur cette intrigue avec un naturel et une liberté qui feraient dresser les cheveux à nos pauvres impuissants de France. Migliorini ne l'est pas, car il me fit confidence qu'il foutait deux fois par jour, mais que son général, vu la supériorité de grade, allait à cinq ou six tous les jours. Politesse de M. Widmann, tarentule de M. Migliorini.

J'entre à cinq heures chez Vieillard je vois toujours la belle en papillotes. Je suis parfaitement aimable avec un compagnon de table auquel je donne de mon vin de Bourgogne 2. Il était fort bon, 1. Au revoir. A ce soir au théâtre.

2. [C'était un poète improvisateur et parasite.] (Note de Beyle.)


et je fis honneur à ma bouteille (10 lire di Milano).

Ce fut de quatre à cinq et demie que je goûtai ce bonheur parfait dont j'ai parlé. Il avait commencé au moment où je pris le bras de Mme P[ietragrua]. Le manque d'idées de mes compagnons me fit entrevoir l'ennui chez Rafaelli il faut être deux pour jouer à la paume. J'allai me promener au Cours, seul mon bonheur tomba comme tombe celui de quelques ambitieux 1.

CHAPITRE XXIII

Mes souvenirs étaient charmants, vifs ils se changèrent en réalité. Je trouvai que j'aimais actuellement Mme Pfietragrua]. Dès lors, mille petites circonstances qui m'intéressaient à Milan pâlirent. Les cloches, les arts, la musique, etc., tout cela charmant un cœur inoccupé devient fade et nul quand une passion le remplit. Je me trouvai, sur les six heures, aimer Mme P[ietragrua] la timidité naquit dès cet instant un noir affreux remplit mon âme. Ce noir venait en grande partie de ce que mille petites sources de bonheur par 1. Qui, des premiers d'une classe, se font les derniers d'une classe supérieure. (Note de Beyle.)


souvenir, petites sources qui faisaient un fleuve, se trouvèrent taries en un instant. Ma voiture m'ennuyait, depuis que je ne comparais plus mon état actuel à celui d'employé chez M. l'inspecteur aux revues Daru. La Scala ne me donna plus le plaisir que me faisait le souvenir des sentiments tendres et mélancoliques que j'y avais éprouvés, autrefois, dans un état auquel j'étais si supérieur.

J'avais de .la tendresse et de la mélancolie de première main, je n'avais qu'à regarder 1 à la seconde loge du second rang à droite.

Je crois qu'il entre beaucoup de vanité dans mon fait, car je ne me promets pas un grand plaisir à être dans les bras de Mme Pfietragrua]. Réellement, Angelina [Bereyter] m'a dégoûté de voir des cuisses nues, une gorge, etc.

Il sera utile pour Mocenigo que je me rappelle comme quoi le charme de Milan disparut tout d'un coup, quand les souvenirs devinrent assez forts pour se changer en réalité, et l'explication que j'en donne, par les nombreuses sources de plaisir de souvenir qui se trouvèrent taries aussi1. Faute de prononciation dauphinoise, n'avoir qu'à regarder. [N'avoir Ka-, au lieu de n'avoir Karegarder,] (Note de Beyle.)

2. Le ms. de Grenoble porte ici par erreur trahtss.


tôt que je ne vis dans les choses que ce qui pourrait servir ou nuire à ma passion naissante.

Que me faisait, en montant au second rang de loges, d'en reconnaître la disposition, le treillis du bas des portes, par exemple, si je songeais uniquement à la manière d'entrer avec grâce dans la loge de Mme P[ietragrua] et à l'accueil qu'on allait me faire ?

Voilà, si je ne me trompe, une observation précieuse.

Je ne la faisais point hier à sept heures, assis au parterre, plein de noir et de sentiments de colère pour mes voisins j'écoutais sans trop y songer le premier acte dei Prelendenli delusi, et je regardais de temps en temps Mme P[ietragrua], dont je ne distinguais pas la figure, mais seulement le chapeau et le bras.

Je conservais assez de présence d'esprit pour songer à la dignité, et ne pas aller dans sa loge dès le commencement. J'eus la patience d'attendre le commencement du ballet mais aussi j'y restai le ballet, et une moitié du deuxième acte. J'y fus silencieux et un peu sérieux.

Elle dit dès le commencement « Je ne sais ce qu'a W[idmann] il paraît tout décomposé. » C'était vrai.

Nous fûmes seuls, elle et moi, un ins-


tant je fus embarrassé, mais je m'en tirai en lui demandant ce qu'étaient chacun des personnages que je venais de voir.

Je vis qu'elle craignait que je ne prisse une mauvaise opinion d'elle parce que une ou deux de ces personnes lui prenaient les genoux, par figure de rhétorique. J'employai sur-le-champ cette figure. Elle m'expliqua que, dans ce pays, si elle se formalisait de cela, elle paraîtrait prude. M. W[idmann] revint, décomposé et uniquement rempli de son émotion (suite du naturel, chose qu'on ne trouverait pas en France). Je me figurai qu'il était jaloux de moi. Tout au moins je le gênais il avait quelque confidence, d'ambition peut-être, à faire à Mme P[ietragrua]. Il était bien de rester pour le beau trio des trois prétendus, mais il fallait filer avec Migliorini aussitôt la fin. Je restai huit ou dix minutes. Je remarquai qu'aussitôt mon départ Mme P[ietragrua] et M. W[idmann] se parlaient avec intérêt.

Je descendis au parterre. Je passai dix minutes chez Mme Lamberti. Toujours politesse excessive. Elle me présenta le plus grand médecin d'Italie1 et sa femme. 1. Il s'agit vraisemblablement de Rasori, premier médecin du gouvernement du vice-roi, et célèbre pour sa théorie médicale du contre-stimulisme. Cf. Correspondance, t. V,


Ça ne m'ôtait pas un noir rongeur. Je rentrai chez moi furieux, c'est-à-dire que j'aurais trouvé du plaisir à déchirer des chairs sanglantes si j'avais été lion, parce que j'aurais été occupé, et par conséquent distrait, et ensuite parce que j'aurais été consolé en faisant acte de puissance. N'ayant rien à déchirer, je me contentai de me jeter sur l'Almanach royal, livre intéressant, et que je parcourus avec une extrême attention jusqu'à une heure passée. En le parcourant, l'accent vénitien du décrotteur de l'auberge me fit croire que M. W[idmann] venait me demander raison d'avoir plu à sa maîtresse. Ma rage s'en augmenta, mais je reconnus mon erreur.

CHAPITRE XXIV

Mais rage de quoi ? De tout, mais entre autres choses d'avoir manqué à ma dignité en restant trop dans la loge de Mme de P[ietragrua], de m'être fait mépriser de la femme que j'aimais. Je me la figurais me témoignant de cinq ou six manières différentes qu'elle n'avait que faire de mon amour. La rage venait aussi p. 135, où Beyle le place dans son admiration immédiatement après Napoléon, Canova et Byron. Il fut emprisonné pour ses idées républicaines, du 3 décembre 1814 au 9 mars 1818. JOURNAL. IV 18


de l'humeur de n'avoir plus les plaisirs de souvenir.

Enfin j'étais fou furieux, dans le triste genre d'Alfieri, je crois. Dans ces moments, si jamais j'ai une famille, je ferais le malheur de tout le monde. Ces moments me viennent souvent d'avoir fait des visites trop longues. Je suis bien sûr que l'aimable Giacomo L[echi] n'a pas de ces moments, mais aussi son esprit ne fait pas les nombreuses combinaisons que ma rage demandait au mien, and the char[acler] wanls 1. En parlant de ma rage, j'en sens encore un peu. J'ai eu une mine terrible tout aujourd'hui (11 septembre) rien ne m'a plu mais heureusement je n'ai envoyé faire foutre que mon laquais, encore pas trop durement.

C'est dans ces moments que j'aurais besoin d'un ami mais il lui faudrait la douceur de M. Lechi 2 et la sagacité de Crozet, et il faudrait surtout que j'eusse un talisman dans la poche pour m'en faire aimer, car alors je ne suis guère aimable.

Ce qu'il y a de comique dans ma rage, c'est que je vois en écrivant que je n'ai

1. And tkt mocenigo teants. [Le caractère lui manque, ainsi que le mocenigo.] (La note est de Beyle.) 2. lis. Royer de Mmo la duchesse del Canto [la duchesse Lante].


qu'à me louer de Mme P[ietragrua]. Au théâtre, elle m'a plusieurs fois regardé avec attention j'ai été accablé de marques d'attention et de prévenance enfin, en prenant une tabatière, lui ayant légèrement serré la main, elle a cherché et trouvé sur-le-champ l'occasion de me la serrer de la manière la plus marquée.

Etrange effet de beaucoup d'orgueil et de sensibilité que j'ai expliqué au long pour que le Beyle de 1821 puisse le comprendre.

Mais enfin, qu'est Mme Prietraerual ? Voilà l'essentiel. s J

Ici, assurance modeste que je n'ai pas assez de faits. Je prie qu'on se souvienne que tout ceci est une course de deux mois en Italie, par un être un peu fou, ainsi qu'il est prouvé ci-dessus. Il faudrait un an d'expérience pour épurer mes jugements. Mais enfin je note le son que chaque chose produit, en frappant mon âme.

CHAPITRE XXV

Caractère de Mme P[ietragrua]. Mme P[ietragrua], grande et belle femme, a le sérieux de la pensée. Je ne lui trouve plus de romanesque dans les yeux. Elle trouve qu'à Milan la monotonie tue le


plaisir les intrigues y sont des mariages. On a du plaisir les quatre premiers mois, et l'on bâille ensemble un an ou deux, par respect de l'opinion.

Elle trouve que les Italiens (de Milan) manquent de trait elle appelle cela de l'esprit mais elle leur accorde du talent, c'est-à-dire de la finesse et de la prudence pour parvenir à un but quelconque. Elle a démêlé cela avant-hier avec une sagacité parfaite. Je fus sur le point d'applaudir, quoiqu'elle me battît. Elle trouve que, quand par hasard les Italiens disent un mot ils le disent d'une manière lourde, et qui en tue le mérite.

Ne pourrais-je pas penser qu'une petite intrigue bien imprévue et bien vive avec moi pourra lui plaire ? Cela romprait la monotonie.

Hier, en allant à Brera, je lui demandai avec l'accent bref du mystère si elle aimait son servant je lui dis que j'avais cru que M. W[idmann] était ce servant.

Je me suis puni de la longueur de ma visite d'hier en n'y allant pas aujourd'hui. Il m'en a coûté. Mais il faut me rappeler ce que Angfelina} m'a conté de l'effet que font sur elle les soins et déclarations de ses amants. Si je veux plaire, il ne faut pas qu'on soit si sûr de m'avoir plu.


Ici je supprime une page de pathos ridicule et tendre, et je vais prendre un bain, après avoir écrit vingt pages de suite. Cette nuit j'ai été un peu adouci par une sérénade délicieuse qui m'a réveillé à moitié.

CHAPITRE XXVI

Aujourd'hui j'ai vu sans plaisir l'Ambrosienne, la Cène de Léonard, Saint-Celse, etc. Je n'ai trouvé de bon pour moi qu'une cariatide (celle qui se trouve à droite en entrant à Saint-Celse). Je reverrai la Cène et écrirai mon article dans le réfectoire même. J'y ai vu une esquisse de Bossi (Ugolin). Les enfants sont placés avec grâce et touchent la figure du père est tout simplement un écorché, au lieu de montrer un homme heureux qui n'est dans le malheur que depuis quatre jours. Le peintre doit supprimer les piu lune du Dante 1, et supposer que le malheur n'a commencé qu'au moment où l'on a muré la porte. Ce n'est qu'un carton.

Je me faisais un grand sujet de reproche de n'avoir pas vu l'Ambrosienne autrefois, pendant mon premier séjour à Milan. Ce remords était exagéré. Cette bibliothèque 1. Dante l'Enfer, XXXIII, 22.


ne m'offre pas le plus petit intérêt. Il y a une copie de la Cène, faite, m'a dit le démonstrateur, en 1596, cent ans après l'original, et le copiste se plaignait déjà de ce que l'ouvrage de Léonard était effacé. J'ai éprouvé la sécalure 1 des cicérones. Mon domestique de place se mêle de louer le Titien.

Il allait s'attendrir et vous glacez son âme. Un cicérone m'empêcherait, je crois, d'admirer le Matrimonio segreto. Il faudrait des cicérones muets qui vous menassent au monument et vous le montrassent du doigt.

Après ces courses, j'en ai fait à pied dans les rues, mais, comme je l'ai expliqué, les souvenirs de Milan ne me touchent plus. Je suis rentré et ai écrit vingt pages de journal. Je suis allé me baigner. Le bain m'a donné des pensées, entre autres celle de dire à Mme P[ietragrua]

« En quittant votre loge, je vous aimais éperdument. Je suis allé au parterre pour vous voir. Je me suis puni de cette imprudence en ne vous voyant pas hier. » Je vois que j'ai oublié ce qui donnait quelque grâce à cette pensée.

1. Seccatma: ennui.


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Je suis allé au Cours qui m'a semblé ennuyeux. Il n'y avait que deux femmes du commun, à pied.

De là, aux Prelendenli. Aussitôt après le premier acte, je suis allé à la Capricciosa penlita, d'où je sors à onze heures et demie. Musique pleine de grâce, gaieté des acteurs, mais danger de prendre des poux. C'est le seul danger que j'aie jusqu'ici trouvé dans mon voyage.

Le voyageur qui s'amuse à écrire tout ce qu'il a lu sur le pays qu'il parcourt peut faire un journal en cent volumes infolio. Celui qui note seulement ce qu'il a senti est très borné. Il ne peut avoir que l'espril; l'autre a la science 1.

CHAPITRE XXVII

Milan, 12 Septembre 1811.

J'ai le projet de faire ma petite déclaration à Mme P[ietragrua] et de savoir si je dois rester à Milan ou partir. Rien ne m'y retient plus qu'elle.

Je sors du Palais Royal. Il n'y a rien de grand que la salle de bal, et une salle 1. Définitions of Elvezio [d'Helvétius]. (Note de Stendhal.) Cette dernière phrase du journal et la note ont été écrites postérieurement.


de concert qui me semble cependant inférieure à celle du Palais de Vienne. La salle du Conseil d'État est mesquine mais elle a de mieux que la nôtre que le jour ~1'

y vient d'en haut, et qu'on s'y entend facilement.

C'est au reste la

même mauvaise forme longue. Il les faudrait en Hpmi-pprnÎA

demi-cercle. président en a

Le Palais de Mi- et les membres en B

Le Palais de Mi-

lan a l'air pauvre. Les glaces y sont petites et en plusieurs pièces, les pendules indignes. Il y manque, outre cela, quarante ou cinquante beaux meubles de Jacob.

Les pendules sont de Paris, et il y a beaucoup de ces horreurs d'anciens gobelins. Il n'y a de beau dans ce palais que les pavés en marbre factice et les peintures d'Appiani.

Les fresques (a buono fresco, non so perchè buono x) sont très belles, mais il y a presque toujours trop de bleu. Cette couleur donne la fraîcheur et la majesté mais trop, rend froid et cadavéreux. J'ai vu deux ou trois portraits de la 1. Les fresques faites sur un enduit bien frais, je ne sais pourquoi buono.


vice-reine qui sont indignes le cou et les mains sont bleus, la gorge de même, sans forme, presque pendante.

Les deux portraits de l'empereur sont grandioses, vraiment d'apparat, par le moyen surtout des deux victoires en demiteinte mais Appiani a fait de l'empereur un inspiré. Il semble que les peintres ne conçoivent le génie que de cette manière, et que cette raison supérieure, qui saisit les rapports réels des choses autant qu'il est possible à l'homme, et qui domine les événements par une prudence froide, leur soit invisible.

Loue. Mais ce matin j'étais bien éloigné de cette raison froide dont je parle. Je comptais les minutes. Je voulais aller chez Mme P[ietragrua] à une heure. Enfin midi arrive je m'habille. J'étais tendre et disposé à faire une belle déclaration. J'étais tout ému mais c'est précisément quand je suis dans ce bel état que le hasard me contrarie. Je demande à la portière si elle y est. On me dit oui. Je monte plein d'impatience une jolie petite femme de chambre vive et gaie me dit avec un petit air malin Servo suo, è sortita 1.

Je vais à Brera et, tout en voyant les tableaux, je tâche de me faire une raison, 1. Votre servante madame est sortie,


de me rendre l'âme sèche, et de prendre les choses gaiement. Après ces efforts-là, on est mort pour la grâce.

A deux heures, on nous chasse de Brera je vais chez M. Rafaelli voir travailler à la copie de la Cène, à un Christ de Guido Reni, etc. Je voulais tuer le temps jusqu'à trois heures. M. Rafaelli, je crois, petit et jeune bilieux, figure d'artiste me fait les honneurs de son établissement enfin, je vois qu'il est trois heures et demie et je me sauve.

Je monte chez elle mais plus de douce émotion, plus de tendresse. C'est deux heures auparavant qu'il fallait me voir. Elle était seule pour peu qu'elle eût pris le genre plaisant, ma déclaration mourait, ce dont j'aurais eu ce soir une humeur de dogue. Je lui ai dit, avec l'accent de la raison froide, que j'étais amoureux d'elle, que c'était pour ne pas m'exposer à aimer tout seul que je ne l'avais pas vue hier, etc., etc.

Elle m'a dit (à peu près) que je plaisantais et comme je lui donnais l'assurance du contraire avec bonne foi, elle a dit « Je voudrais bien que ce fût vrai. » Tout notre colloque a été diablement raisonnable dans les intonations et la physionomie. Mais, comme les Français ont beaucoup plus de vivacité dans le dis-


cours que les Italiens, peut-être ce ton froid lui aura-t-il échappé.

Elle m'a dit, tout de suite, qu'elle aussi avait eu beaucoup d'humeur hier, quand, à quatre heures, elle avait vu que je ne venais pas que, pour me punir, elle était sortie aujourd'hui.

Là-dessus, j'ai dit de fort bonnes choses, mais, suivant moi, avec un air trop froid. Elle m'a tutoyé, elle a pleuré, elle redoublait de tendresse quand je lui rappelais des traits de mon ancienne passion. Il paraît que ce souvenir que j'ai conservé si longtemps de mille petites choses lui a paru remarquable, je n'ose dire l'a touchée 1. Comme je voulais l'embrasser, elle m'a dit « Recevoir el jamais prendre. » Je trouve cette maxime très convenable à mon caractère, dans lequel la force nécessaire pour l'exécution tue le sentiment.

Je n'ai donc pas ravi de baisers, mais bientôt j'en ai reçu. La tendresse revenait à mesure que je n'avais plus de besoin du pouvoir exécutif je me sentais animé, et si le tête-à-tête eût continué longtemps, j'aurais terminé.

Elle a pleuré, nous nous sommes em1. [Tout ceci est bien plaisant pour moi à relire en 1817 (2 novembre 1817), après ce que j'ai vu depuis.] (Note de Beyle.)


brassés, tutoyés, continuellement de sa part. Nous avons discuté à fond l'histoire de mon départ. Elle m'a répété plusieurs fois avec une voix très émue « Pars, pars je sens qu'il faut que tu partes pour ma tranquillité demain, peut-être, je n'aurai plus le courage de te le dire. »

Comme je lui disais que je serais trop malheureux pendant ce voyage « Mais tu auras la certitude d'être aimé. »

Elle a dit, avec l'air assez convaincu, en parlant des rapports que nous avons eus ensemble « Mais c'est un roman. » Sent-elle ce qu'elle dit ? Est-ce par coquetterie ?

Grande question mais je veux tâcher de la rendre réellement amoureuse, si elle ne l'est pas. J'ai déjà eu ce matin un beau mouvement, à la suite duquel j'ai brisé le verre de ma montre, après lui avoir fait lire Angiolina t'ama in ogni moment 1.

Voilà de ces traits auxquels on ne résiste point. Elle craignait que notre rougeur ne nous compromît. Je lui ai répondu de moi. Est arrivé un élève de Pestalozzi 2, 1. Angelina t'aime à chaque minute. [Ces mouvements de ma part furent en effet ceux qui lui donnèrent le plus de respect for mu character.] (Note de Beyle.)

2. M. Scagliotti, plat comme un savant. (Note de Beyle.) Beyle le reverra en 1813 et le qualifiera alors d' excellent modèlejde pédant ». Cf. Molière, p. 23,


et ensuite le cavalier servant 1. J'ai été parfaitement aimable pour ces messieurs. J'en voyais le plus vif plaisir dans ses yeux, que je ne regardais pourtant pas trop, de peur de ne pouvoir soutenir mon rôle. J'ai parlé Tracy au savant, et arts, granit et anglais au servant.

Ce servant paraît avoir de la raison, de la profondeur, du tact, de l'usage, mais il a l'air malheureux et soupçonneux nul feu, nulle générosité, quarante ans. Elle m'assure beaucoup qu'il n'est point du tout amant.

Mais elle me paraît avoir une grande politique dans sa conduite. Peut-être est-ce tout bonnement le caractère italien que j'aperçois de près.

Cette victoire ne m'a pas fait un plaisir entraînant. Si elle eût été chez elle à une heure, il en eût été tout autrement. Je l'ai quittée à cinq heures, après avoir été parfaitement aimable avec ces messieurs.

1. M. Turenne (Note de Beyle). Beyle l'appellera plus loin Turcotti. M. F. Michel fait remarquer avec raison que le manuscrit du premier jet portant presque toujours Turenne, alors que les copies postérieures destinées à la publication, corrigent toujours par Turcotti, il est vraisemblable que le véritable nom est Turenne et Turcotti le nom de fantaisie.


CHAPITRE XXVIII

Je l'ai revue dans sa loge, où je me suis un peu ennuyé de ne pouvoir dire et faire que des choses indifférentes. Nos bras se sont serrés cependant, et pour la première fois j'ai entendu parfaitement une conversation milanaise pleine de plaisanteries, d'allusions, de demi-indécences, très difficile en un mot.

Je remarque qu'il est bien difficile de juger un peuple dont on ignore la langue. Elle m'a donné rendez-vous demain aux Français, loge éclairée, la dixième du second rang mais j'irai la voir à une heure.

Un comte d'Azas1, Piémontais, riant toujours, a fait l'observation qu'à Turin on commençait à être beaucoup moins amateur de l'indécence qu'à Milan. Cela à propos de La bella Rosa de la Gaforini. Les Cordeliers crucifiés, idée d'un tableau à faire dresser les cheveux, [de Tanzio de Varallo].

1. Ms. Eoyer un comte d'Arrache.


Milan, le 13 Septembre 1811.

C'est avec le même pantalon que j'ai livré la bataille du 31 mai à Palfy et celle du 12 septembre à Milan.

La manière de Mme de Palfy fut pleine d'émotion celle de Mme P[ietragrua] m'a paru beaucoup trop pleine de raison 2. Au reste, l'Italien, plus profond et plus susceptible d'émotions violentes et de démarches fortes, doit apporter plus de raison dans les arrangements qui concernent son bonheur et, par conséquent, une apparence plus posée, plus froide. Mme Pfietragrua], qui a pris une femme qui pouvait lui servir de témoin, et qui, méprisant toutes les suites de son action, est partie pour Paris, pour se justifier aux yeux de J[oinville] et le quitter ensuite à laquelle, quelques mois auparavant, un amant non écouté avait tiré un coup de pistolet et qui avait nié cet événement avec un sang-froid joyeux qui depuis a mis dans sa conduite la politique la plus profonde, Mme P[ietragrua], dis-je, ne pouvait pas être émue d'un aveu qu'elle pouvait 1. A. Bêcheville, la scène a été racontée tout au long par Beyle dans son Journal, voir plus haut, p. 130. 2. C'est tout simple, peu d'habitude de Mme de Palfy [C'était la plus et la moins coquette des femmes.] (Note de Beyle.)


prévoir, et que, peut-être, elle avait le projet de provoquer.

Donc, malgré son trop de raison, elle peut m'aimer.

15 Septembre, dimanche.

L'Italien, qui sait à quelles passions violentes il va ouvrir la porte, est plein d'attention, et, par conséquent, paraît froid dans des moments où nous, Français, qui sommes sûrs de ne pas devenir fous, nous nous livrons pleinement à notre émotion, qui ainsi est plus faible et paraît plus forte.

CHAPITRE XXIX

15 Septembre 1811.

Je sors de chez elle plein d'admiration et presque de passion. Elle me fera répandre des larmes en quittant Milan. Cette parole si tendre, la revoir après dix ans, quand mille accidents pendant ce temps pouvaient me l'enlever pour toujours La revoir et ne pas l'avoir, souffrir ce malheur, de pouvoir dire d'autres ont été plus avant dans son affection i

Elle vient pendant demi-heure de me donner la sensation de ce caractère sublime


et tendre qui m'avait rendu si fou l'année de Marengo. Elle m'a parlé de la manière dont elle mourait, pendant la grande maladie dont elle a été sauvée par l'expulsion de 400 onces de sang des doutes qui lui vinrent après ce temps sur la religion elle me contait qu'elle avait lu Dupuis (Origine des Cultes), mais surtout « son cher Elveziol» qu'elle avait soumis ses doutes à M. Turenne2, et qu'enfin elle n'en avait plus. Après la manière pleine d'affection dont ma déclaration fut reçue, il y eut un jour (le 13 septembre, je crois) pendant lequel je crus que j'allais passer un mois à Milan et être son amant.

Milan me déplut sur-le-champ. Que faire, quand je ne suis pas avec elle ? Il me semblait que je n'aimais plus Angiolina enfin je me sentais plein de glace. Je maudis bien sincèrement mon orgueil. Si elle ne m'eût pas aimé, j'aurais eu des moments affreux, l'idée de n'être pas aimé de cette femme rare m'eût poursuivi au sein de tous les plaisirs.

Elle m'aime, et l'ennui me saisit. C'est avoir en soi un principe de malheur. Que je voudrais avoir un ami qui portât sans cesse le fer rouge dans cette partie de mon âme

1. Helvétius.

2..Turcotti.


Je ne sais si c'est hier ou avant-hier que j'allai chez elle. Je pouvais l'avoir et rester, ou partir et ne pas l'avoir. En arrivant elle me repéta plusieurs fois « Partez, Beyle, il faut que vous partiez partez, partez, il faut que tu partes. » Je résistai et parus très touché, mais enfin, au milieu des più teneri baci 1, il fut convenu que je partirais.

De ce moment tout changea de face et prit un caractère touchant.

Nous parlions de la possibilité que je fusse fixé à Milan.

« Comme je chasserais bien vite tous mes amis, et leur dirais A nous revoir au théâtre, si vous voulez. »

Elle dit cela avec l'intonation la plus vraie et la plus belle, et les yeux enflammés. Hier 14, dans notre petit tête-à-tête de une heure, qui dura vingt ou vingt-cinq minutes, elle eut plusieurs fois les larmes aux yeux elle s'abandonnait dans mes bras ma nel mezzo dei più teneri baci elle ne voulut jamais me permettre de lui donner un baiser sur la cuisse. « Qui nous empêchera d'aller plus loin? Est-ce là le moyen de nous quitter ? » me répétait-elle sans cesse en m'embrassant « nous perdons la tête de plus en plus. »

1. Plus tendres baisers.

2. Mais au milieu des plus tendres baisers.


Je sentais la présence d'une raison supérieure.

Je me sens pénétré pour elle d'une admiration qui me conduit à la tendresse. Hier donc, je suis allé chercher un M. de Saint-Romain. Je ne l'ai vu que ce matin. Malheureusement il attend quelque chose, sans quoi nous serions partis demain. J'espère que nous pourrons partir le 17 septembre.

Mais je reverrai Angelina en retournant à Paris, et dans ce moment mon cœur trouve impossible de passer un an sans la voir.

Je crois que, en arrivant à Paris, je vais devenir avare et flatteur afin d'avoir de l'argent et des congés pour venir à Milan. Loin d'elle je m'ennuie beaucoup cependant.

Hier, après notre petit tête-à-tête, les amis importuns arrivèrent. Je voulais partir pour ne pas les rendre jaloux le néant où je retombe en sortant de chez elle me lit rester jusqu'à quatre heures. Nous vîmes successivement MM. Widmann, Delfantel, Turenne, comte d'Azas je cherchai à être aimable, mais c'est peut-être une raison de plus pour que ces messieurs ne 1. Beyle donnera le nom de ce chef de bataillon demifrançais à l'un de ces personnages de l'Amour qui le réfléchissent toujours lui-même, beaucoup plus que tout autre modèle.


m'aiment pas. Le seul sentiment qu'ils puissent avoir pour moi est de la jalousie. Il y a huit jours qu'après une absence énorme, j'ai revu Angelina qui ne m'a pas reconnu, et je balance déjà leur crédit, ou, pour mieux dire, je l'emporte.

Si j'étais deux heures tête à tête dans une loge ou à la promenade avec Angeline, le temps d'être naturel, elle prendrait pour moi une passion.

Hier, elle avait souvent les larmes aux yeux.

Ce matin, nous avions un rendez-vous au bain. J'étais fort embarrassé pour ne pas le manquer. Tout a réussi au mieux. J'ai eu un instant de conversation dans la cour (d'Alamanni, presso le Cinque vie, 2833 à peu près). Je lui contais toutes les courses que j'avais faites pour elle ce matin. « Mais c'est une chose à faire tourner la tête », a-t-elle dit les larmes aux yeux. Ce mot tourner la tête m'a sur-le-champ inspiré une plaisanterie. Aussi je tâche de la faire parler italien.

Notre rendez-vous de chez elle a manqué. J'y ai trouvé sa sœur et son beau et bête mari. Puis la mère qui, ainsi que le bon Borrone, m'a reçu avec une amitié allemande. Puis MM. Tordoro, abbé qui a l'apparence d'un homme remarquable, Widmann, Turenne.


Elle m'a parlé de deux heures à deux trois quarts, devant eux qui parlaient à demi-voix, de sa maladie, de sa manière de mourir, de ses doutes, etc. Tout cela m'allait à l'âme et m'attendrissait d'admiration. Que Mme de Palfy n'a-t-elle ce caractère ? Grand Dieu, quel bonheur

CHAPITRE XXX

Mais, pour en revenir à Angelina, c'est dans ses bras que je voudrais mourir. Ce mélange de grandeur d'âme et d'attachement pour moi me ferait avaler noblement cette pilule, qu'au reste je suis sûr de prendre comme il faut, grâce à l'orgueil. Mais il me serait si doux de pleurer avec Angelina.

On sent que je suis bien loin de Mocenigo. Je n'ai plus cette tranquillité qui me ferait trouver un plaisir piquant dans les choses de ce genre.

Sa sœur1 m'a bien reçu. Ce soir, après

1. II s'agit ici de Peppina Borroni qui avait une belle voix de contralto et qui devait travailler pour le théâtre, si elle n'y chantait pas déjà, ce que donneraient à penser les relations du clan Pietragrua avec plusieurs actrices de la Scala comme la Gaforini, la Crivelli, etc. Beyle, en effet, dans sa Corres̃pondam.e, t. V, p. 197, parle d'une demoiselle Borroni qui chante au théâtre, qui est la femme du courrier Chappuis


l'ave-maria, elle doit faire de la musique pour moi avec M. Widmann à la maison Borrone.

Ce matin, au bain, elle m'a dit en style éniormatique, à cause des auditeurs, qu'elle vivait en simple amie avec son mari et, depuis deux ans, en religieuse.

10 Ainsi je ne l'aime pas assez pour vivre à Milan pour elle et non continuellement avec elle.

2° Mais je croirais trouver le bonheur à l'aimer à l'italienne, c'est-à-dire à être continuellement avec elle.

30 Mais elle me fera verser des larmes en partant, et la mélancolie sera ma compagne de voyage.

Voici les comètes1 que je connais malrimony 2, en l'an IV ou V, avant nous. M. Gros3 finit en l'an VII

M. Louis [Joinville]

et qui aurait été sa maîtresse. Même, si ce dernier point est une petite vanterie de Beyle écrivant à son ami de Mal'este, il demeure vraisemblable qu'il s'agit ici de Peppina. On s'est pourtant demandé si Anpela, en 1818, veuve de Pietragrua, ne serait pas entrée au théâtre et n'aurait pas épouse" en secondes noces, le courrier Chappuis î A propos de celui-ci, M. F. Michel fait remarquer qu'un de ses passeports se trouve dans la collection Brouwer, tome II, n" 144, et aie le nom y est orthographié Chappui.

1. Comètes pris sans doute dans le sens des grandes datea fatidiques des amours de Mme Pietragrua.

2. Mariage. Née vers 1777 Angelina Borrone s'était mariée à 16 ans. vers l'an n ou ITI.

3. M. F. Michel se demande s'il ne s'agit pas ici du grand peintre, qui se trouvait précisément à Milan à cette époque.


anolher French 1 (com[missai]re ord[onnat]eur)

and 1 myself 2.

Milan, le 15 Septembre 1811

(écrit le 16 Septembre).

Tout Milan était sur le Cours et à la Porte Orientale, pour voir l'ascension de Mme Blanchard3. C'est la même que j'ai vue de très près à Saint-Cloud, à l'occasion du baptême du roi de Rome.

I was not disposed lo see ail ihis mob as mocenigo 4.

J'étais troublé, mais d'émotions assez agréables. J'avais la figure d'un fou et je cherchais dans toutes les voitures Angelina. Je ne l'ai pas vue. Je suis venu m'habiller, et à huit heures j'étais sur le balcon de Mme Borrone.

J'avais le projet d'être un peu sombre. J'ai été fort bien pour les intérêts de l'espèce de passion que j'ai pour Mme P[ietragrual. Je lui ai parlé avec feu et avec 1. Un autre Français.

2. Et moi-même.

3. Femme de l'aérostier célèbre elle-même s'était spécialisée dans les ascensions-exhibitions.

4. Je n'étais pas disposé à voir toute cette foule en ma qualité de mocenigo.

5. C'était parbleu bien une Love toute entière, mais la force ni my soul [de mon âme] empêche que je juge jamais forte l'émotion présente (1813). (Note de Beyle.)


naturel elle m'a dit de n'être pas taciturne.

J'ai plaisanté alors avec sa sœur que je revoyais avec plaisir. J'ai parlé cour avec MM. Turjenne] et W[idmann].

M. W[idmann] a la noblesse d'un grand seigneur noblesse italienne, c'est-à-dire naturelle, sans fierté bourgeoise, comme le remarque M. Sismondi à la tête du cinquième volume de son histoire.

M. Turenne n'a pas de noblesse, mais beaucoup de bon sens et de sagacité. Si je n'avais nul sentiment tendre et que je voyageasse dans les intérêts de Mocenigo, je devrais voir le plus possible MM. Turenne, Tordorô, Barizoni 1.

Ce sont, ce me semble, des hommes dis tingués. Nouvelle preuve de la supériorité d'Angelina 2.

Je parlai hier de cour pour augmenter ma considération, et cela réussit comme de juste.

Mme Borrone me reçut au mieux. On voulut chanter, mais le piano n'était pas d'accord. On alla chez Mme P[ietragrua]. Je lui donnai le bras pour aller chez elle. Elle paraissait m'aimer et me promit di lasciarmi dar un bacio sopra la co[scia] 3. 1. [Manque d'esprit (1813.).] (Note de Btylê.)

2. [Et de ma jeunesse (1817).] (Note de Style.) 3. De me laisser donner un baiser sur la cuisse.


On chanta. Le choix de la musique était médiocre, mais Peppina a une belle voix de contralto, bien italienne, une voix soave, forte, comme le café alla panera 1 du café Nuovo, corsia dei Servi 2.

Angelina m'avait dit que cela lui faisait de la peine que je fusse aussi gai. Comme je faisais quelque plaisanterie à sa mère, elle m'a dit « Vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit. »

Elle me dit tout à coup, à l'italienne, comme suite de ses réflexions « Demain, venez à midi et demi. »

Cela me parut annoncer le dénouement. Je n'en voudrais point s'il me fallait continuer ma vie actuelle. Si je lui sacrifiais le voyage d'Italie, je voudrais être toujours avec elle, sur les bords de la Sesia, par exemple, comme un roman.

Je casse ma canne, lorsqu'elle me dit qu'elle ne me permettra pas il bacio 3. Je dis en chantant « Van male e malissimo gli affari miei 4. »

1. Café à la crème.

2. Aujourd'hui Corso Vittorio Emarmele. 3. Le baiser.

4. Elles vont mal et très mal mes affaires.


CHAPITRE XXXI

J'allai mettre une lettre sous le carreau du canapé. M. W[idmann] parle beaucoup avec M. Turenne. Je crois qu'il y a de la jalousie contre moi.

M. W[idmann] va parler à Angelina, et pendant ce temps M. Turcfotti] m'occupe. Là-dessus, à onze heures, voyant que ces messieurs ne me laisseraient pas l'occasion de lui parler, je les quitte et les laisse avec elle avec toute l'honnêteté possible.

Dans cette soirée, il me semble avoir avancé mes affaires dans le cœur d'Angelina. y

Je me couche mort de fatigue.

Milan, le 16 Septembre.

Temps magnifique, aussi chaud qu'au mois de juin. Je fais le tour de Milan en fiacre, sur les remparts, en une heure trois quarts.

Superbe végétation. Bel effet du Dôme vu de la Porte Romaine.

Je n'ai que le cœur italien si, en 1800, j'eusse été mêlé dans la société, comme je le suis actuellement et comme je le serai


après un mois de séjour à Milan, j'aurais pris les manières italiennes.

Longtemps le bon sens a été en disgrâce chez moi, et il faut avouer que j'étais aussi en disgrâce chez lui. Si j'eusse bien connu les Italiens, le bon sens et la sagacité eussent été en grand honneur chez moi, et non les synonymes de froideur et de faiblesse de sentiment.

J'écris à Milan, le 20 septembre 1811. Je regrettais le voyage d'Italie, par conséquent, je n'étais pas amoureux.

Le 18 septembre, j'ai eu un tête-à-tête de trois quarts d'heure avec elle 1. La veille, nous avions promené ensemble une heure et demie, nous étions allés entre autres manger du raisin à une maison qu'elle a dans un faubourg.

J'eus un accès de mélancolie tendre, et je reconnus l'amour.

Si je n'écris pas, j'oublie tout; mais si je décris mon sentiment, je me fais de la peine. J'éprouve bien que ce qui est sentiment pur ne laisse pas de souvenir.

J'étais sur le point de m'attendrir je courais les rues ne sachant que faire je ne devais la revoir que le soir, chez sa mère. J'avais presque les larmes aux yeux et le cœur gros.

1. Non, c'est un autre jour. (Note de Beyle.)


A sept heures je la vois chez sa mère. Elle était avec M. Turcotti qui lui avait dit qu'il ne partirait pour Venise qu'après moi. A peine j'ai le temps de lui parler. Elle sort pour acheter quelque chose. M. Chappuis, courrier, a l'honnêteté de me parler de mon voyage. Il m'indique le courrier de la malle. Elle rentre, et je sors sur-le-champ avec M. Chap[puis] pour arrêter une place.

Je crois que si le courrier qui partait deux heures après avait été libre, j'aurais fait la folie de partir. J'étais comme un enfant, je me précipitais. Je fis le marché à 120 francs jusqu'à Bologne. J'aurais pu avoir cela à 100 francs, mais je me précipitais.

On peut juger de mon chagrin quand, rentrant chez la bonne Mme Borrone, je n'y retrouve plus Angelina. Je rôde autour de la boutique. Je la rencontre enfin sur la place du Dôme. Nous allons voir la comète sur la place du Château. Elle est superbe et très apparente son amour aussi était très apparent. Elle avait l'air touché. Moi, qui avais été si triste toute la journée, je fus fâché de ne pas pouvoir me parer de toute ma mélancolie. MM. Turenne et Scagliotti étaient avec elle. Je la quitte à sa porte. Le 19 septembre, elle vient à la place du Château à onze heures un quart. Nous


montons en voiture et allons à la Simonetta 1. Je crois que j'aime vraiment. Elle paraît m'aimer aussi. Peut-être l'aurai-je samedi, le jour de mon départ. Je la trouve bien imprudente. Il faut se rappeler qu'une fausse démarche, dans ce pays de sensibilité, n'a pas les mêmes conséquences qu'à Paris, trône de la vanité. Au reste, je gâte mon amour en en parlant. Adieu. Je la vois de trois à quatre heures trois quarts. J'achète Bossi. J'entends avec plaisir le trio du second acte des Prelendenli, et viens lire une comédie de Giraud, pour me distraire d'elle et m'endormir. J'avais pris du café qui faisait mon malheur.

20 Septembre, Milan.

(Je pars demain 21, à minuit, pour Bologne, moyennant 120 francs.) Ce matin il pleut j'écris à Crozet une lettre, que je vais extraire et approfondir. Je suis d'un bonheur sombre et, ce me semble, italien, bien éloigné de la vie facile du sanguin.

Charaderistick. Voici la lettre à Crozet 1. Sur la Simonetta, villa de Milan, célèbre pour son écho, et cette visite, voir l'article de R. Dollot Stendhal et la Simonetta, Le Divan, mai 1936, n° 199. C'est à la suite de cette visite que Beyle appellera souvent désormais Mme Pietragrua, la comtesse Simouetta.


« .J'ai observé avec tranquillité jusqu'au premier village milanais après Bomodossola. Ces femmes teillant à la lueur d'un feu de chènevottes et chantant ensemble à onze heures du soir me rappelèrent l'Italie de ma jeunesse. Le premier dimanche passé à Milan fut un de ces jours rares qui marquent dans la vie, mais ne laissent pas de souvenirs exacts 1.

« Le 10, étant à Brera, je marquai ma place dans l'estime de Mme P[ietragrua]. Depuis ce moment, adieu l'observation, Mocenigo, etc. les étoiles disparaissent à côté d'un soleil resplendissant.

« Je crois que, de retour à Paris, je vais devenir avare et flatteur pour avoir de l'argent et des congés.

« Les Italiens ont l'air beaucoup plus froids que les Français. Ils sont presque parfaitement naturels. Ils prêtent une grande attention à ce qu'ils voient ou entendent, et en tirent des conséquences avec une sagacité extrême. Cette profonde attention leur donne l'air froid. Il y a beaucoup de rapport entre la figure de M. Tur[cotti] et celle de Turenne. Cet air de sagacité souffrante.

« Ils sentent de quelle conséquence il est pour eux de lâcher la bride à leurs 1. Je ne dis rien de ces détails trop personnels à Crozet, (Note de Beyk.)


passions impétueuses. Ce sentiment existe certainement chez Angelina, et c'est ainsi qu'elle me répondait avec un air froid, le jour que je lui dis que je l'aimais « Que je voudrais que vous pensassiez ce que vous dites », ou à peu près. Elle n'était pas froide, mais elle songeait aux conséquences d'un nouvel amour.

« Mon observatoire à Milan a été la société de Mme P[ietragrua], composée en général de gens distingués, et la loge de Mme L[amberti].

« J'ai observé assez bien M. Widmann, M. Giacomo Lechi M. Turenne, M. Migli[orini], et surtout Angelina Pietragrua. « J'ai cru voir que les Italiens sont d'un naturel parfait. Cela m'a frappé surtout dans l'aimable général L[echi], le Lovelace de Milan, et malgré cela le plus beau naturel. Avec quel amour il parlait de la musique «. e voi gia sapcle che per la musica 2. » « Oh, pour lui, savez-vous, M. de Beyle, c'est un des premiers musiciens », interrompit Mme Lamberti. « Ce qu'il disait, et que j'avais cru une plaisanterie, était tout bonnement la vérité. « Qu'on me trouve en France un général de la garde parlant ainsi chez Mme Gay ou 1. Dans le manuscrit Royer, Beyle écrit pour les deux premiers noms M. Cimbal, le comte Socinian. 2. Et vous savez bien que pour la musique.


toute autre femme du grand monde et d'un certain âge

« Par exemple, mettre le général L[echi] à côté de cet aide de camp du comte Bertrand] qui venait rue Thérèse1 1 « J'ai trouvé dans ces deux sociétés le ton de jeunes gens très gais, riant de tout, ne se gênant jamais, et par conséquent ne songeant pas à paraître gais. Par conséquent beaucoup moins de mouvement qu'en France. Mais comme ici la gaieté de cœur, dépourvue de l'apparence du désir d'amuser, n'est pas odieuse et punie par le ridicule comme en France, tous les mouvements qu'ils font ont un but comique; le qu'en-dira-t-on ne vient pas geler leur veine comique 8.

« Hier, par exemple, ça n'est pas vieux, une des plus jolies femmes de Milan, Mme. invite à dîner M. Ghe[rardi] pour six heures, en bas de soie. M. Gh[erar]di invité trois fois par elle, ne s'était pas rendu à ses invitations par plusieurs hasards, et peut-être un peu de paresse. « Hier, Mme se fait donner à dîner et à toute sa société à quatre heures précises par un de ses amis elle y met la condition qu'elle sera de retour chez elle à cinq heures 1. M. Paulin chez les dames La Bergerie. Cf. plus haut, p. 264.

2. Gray. (Note de Beyle sur le ms. Royer.)


et demie. Arrive M. Gherardi. On lui dit qu'on attend la dame de Florence pour laquelle on lui avait demandé de se mettre en bas. A sept heures et demie, un grand laquais vient dire que cette dame ne peut pas venir. M. Gh[erar]di se plaint du retard du dîner. Enfin on le retient par des prétextes jusqu'à neuf heures, qu'il va dîner à l'auberge. « Cette excellente plaisanterie ne se hasarderait pas à Paris comme trop gaie. Qui croirait cela de la France ?

j «[Le caractère italien est mélancolique1, c'est-à-dire que leurs idées sur le bonheur sont produites par des corps bilieux, quelquefois avec des embarras dans le basventre.

« Ce caractère mélancolique est le terrain dans lequel les passions germent le plus facilement. Ce caractère ne peut guère s'amuser que par les beaux-arts. C'est ainsi qu'il me semble que l'Italie a produit et ses grands artistes et leurs admirateurs qui, en les aimant, les font naître.

« Cela explique bien leur amour pour la musique, qui soulage la mélancolie, et qu'un homme vif et sanguin tel que Mallein 2 ne peut aimer de passion, puisqu'elle ne le soulage de rien et ne lui donne constamment aucune jouissance vive. 1. [Written the seventh avril 1813.] (Note de Beyle.) 2. Le futur mari de Zénaïde Beyle.


« Tout cela est assez conforme à la théorie qui fait naître les beaux-arts de l'ennui K Je mettrais à la place du mot ennui le mot mélancolie, qui suppose tendresse dans l'âme. L'ennui de nos Français, que les choses de sentiment n'ont jamais rendus ni très heureux, ni très malheureux, et dont les plus grands chagrins sont des malheurs de vanité, se dissipe par la conversation où la vanité, qui est leur passion dominante, trouve à chaque instant l'occasion de briller, ou par le fond de ce qu'on dit, ou par la manière de le dire. La conversation est pour eux un jeu, une mine d'événements. La conversation française, telle qu'on peut l'entendre tous les jours au café de Foy et dans les lieux publics, me parait le commerce armé de deux vanités.

« Toute la différence, c'est qu'au café de Foy, où se rendent de pauvres rentiers de la petite bourgeoisie, la vanité est basée sur le fond de ce qu'on dit. Chacun raconte, à son tour, des choses flatteuses qui lui sont arrivées. Celui qui est censé écouter attend avec une impatience, assez mal déguisée, que son tour soit arrivé, et alors entame son histoire sans répondre à l'autre en aucune manière.

1. Théoiie o/ Elvezio [d'Helvétius]. (.Note de Beyle.)


« Le bon ton qui, là comme dans un salon élégant, part du même principe 1, consiste au café de Foy à écouter l'autre avec une apparence d'intérêt, à sourire aux parties comiques de ses contes, et, en parlant de soi, à n'avoir pas l'air hagard et inquiet de l'intérêt personnel. Air que Meunier, à Marseille, avait tant de peine à cacher sous ses minauderies patelines, et qui paraissait à nu chez certains courtiers provençaux qui venaient nous voir. « Cet intérêt personnel trop nu, donne à quelques couples de parleurs du café de Foy l'air de deux ennemis, rapprochés par force pour discuter leurs intérêts. « Dans la bonne compagnie, ce n'est pas du fond de l'histoire, mais de la manière de la conter, que celui qui parle attend une belle récolte de jouissances de vanité. Aussi choisit-on l'histoire aussi indifférente que possible à celui qui parle.

« Volney raconte 2 que les Français

1. [Dans une société composée d'indifférents, se donner réciproquement le plus grand plaisir possible.] (Note de Btyle.)

2. L.Les voisins font des visites ou en rendent. Voisiner et causer sont pour des Français un besoin d'habitude si impérieux que sur toute la frontière de la Louisiane et du Canada, l'on ne saurait citer un colon de cette nation, établi hors de la portée et de la vue d'un autre. En plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance était le colon le plus écarté « est dans le désert, me répondait-on, avec les ours, à une lieue de toute habitation, sans avoir


cultivateurs aux Etats-Unis sont peu satisfaits de leur position isolée et disent sans cesse « C'est un pays perdu, on ne sait avec « qui faire la conversation. »

« Je croirais que cette bienheureuse conversation, remède à l'ennui français, n'excite pas assez le sentiment pour soulager la mélancolie italienne

« C'est d'après les habitudes filles de cette manière de chercher le bonheur, que M. Cimbal2, qu'on me citait à Rome comme un des hommes les plus aimables d'Italie, les plus roués, nous faisait de la musique à tous bouts de champ, chez la comtesse Simonetta.

« La nature a fait le Francais vif et non pas gai, exemple Alexandre Mallein et l'Italien mélancolique et tendre, exemple Cimbal, dont son rang et sa fortune auraient dû faire un ci-devant jeune homme et non pas un artiste.

« Exemple de bon ton.

« Le vicomte 3 est remarquable par le bon ton. Ses pensées ne valent peut-être

personne avec qui cattser. Tableau du sol des ~tat<7)!:s par Volney, vers la page 426 (Note de Beyle.) 1. [Dans leur conversation, l'Allemand et l'Italien cherchent plus à sympathiser, le Français & faire compter, à faire regarder celui qui parle comme un rival aimable, qu'à faire partager des sentiments (1813).] (Note de Bevle.) 2. Widmann.

3. Louis de Barrai.


pas celles de Louis ou de M. Mysfelf]1, mais ceux-ci gagneraient beaucoup en amabilité, s'ils pouvaient prendre l'habitude d'exprimer leurs pensées comme lui. On trouve chez ces deux derniers quelques légères nuances des peines qu'ils se sont données pour acquérir des idées excellentes. Ils ont encore quelquefois une légère teinte de pédanterie. M. Mys[elf] a quelquefois la brusquerie d'un homme qui sait l'algèbre répondant à quelqu'un qui lui présente des objections sur la théorie de l'addition. (1813.) 2 »

CHAPITRE XXXII

Caraclère italien. La joie des Italiens ne me paraît pas bruyante. Elle s'exprime par un léger sourire qui est marqué surtout dans les yeux, mais là le sourire est marqué avec une force qu'on trouve rarement dans les physionomies françaises.

Mme P[ietragrua] m'a dit qu'ils n'avaient point de trait dans l'esprit 3. Tout a confirmé cette observation. Ce que j'ai vu de plus rapproché de l'esprit, ici, c'est l'anecdote de Pékin et Civil 4, contée par M. W[id1. De Louis Crozet ou de moi-même.

2. [Fin de la lettre à M. de Seyssins.] (Note de Beyle.) 3. Comme Duclos. (Note de Beyle.)

4. De M. de Talleyrand. (Note de Beyle.)


mann], qui l'avait prise à Paris, et cinq ou six du même genre.

La grande anecdote de Mocenigo est bien au-dessus du trait, c'est presque une comédie. J'ai vu la grâce parfaite dans M. Giacomo Lechi l, mais c'est laisser voir un caractère qui peut-être est le fruit des réflexions les plus profondes et du tempérament, mais ce n'est pas là du trait 2. Le seul homme qui s'avoisine du trait, c'est M. le chef de bataillon Delfante. Il a moins de naturel il est maigre c'est un demi-français.

J'ai été frappé d'une ignorance grossière. Le plus penseur de mes Italiens, M. Turenne, mettait Maupertuis sous Louis XIV. Ce trait-là n'est pas fort, mais j'en ai observé plusieurs de frappants. Les meilleurs sont ceux de M. Scotti qui, quoiqu'ayant voyagé, prenait deux chaumières à deux lieues de Milan, et deux chaumières isolées, pour Milan.

D'après le peu que j'ai vu, j'accorderai sans difficulté aux Italiens une sensibilité et une sagacité sans bornes. Dans la con-

1. Ms Royor M. de Socinian.

2. [M. Dalbfan] dit que les Italiens les plus instruits, le comte Paradis!, par exemple, ne sentent pas les chansons de Collé.

Les dindons à Cithere.

J'ai la marotte d'aimer Marotte.

Chansonniers, mes confrères, etc.) {Xote de Beyle.)


naissance des caractères, ils ont presque tous un peu du Mocenigo. Comment lier cela avec l'imprudence de Mme P[ietragrua] ?

3° Beaucoup de naturel.

4° Point d'esprit proprement dit, d'esprit à la Duclos.

5° De l'ignorance.

6° Peu de vanité.

7° De la saleté.

Le genre de Duclos serait tout nouveau pour eux. Rien n'est plus éloigné de ce genre niais, si commun en Allemagne, que la manière d'être d'un Italien, et dans leurs écrits, ils sont presque niais (préface de Gherardo Rossi, idem de Giraud) 1. Le bel éloge de ce pays, que Mme P[ietragrua] faisant la description du caractère de M. Bossi (l'artiste), et finissant par dire « C'est un homme vraiment dangereux » C'est dans ce pays que Mi[gliorini] peut être apprécié, et non à Paris, où on lui reprochera de mal mettre sa cravate, par exemple. On voit qu'il ne manque à ce pays, pour être encore la patrie des arts, qu'une grande consommation de tableaux.

[J'ai lu que pour être bien venu de ces gens-là, il faut leur prouver que la légèreté 1. [Leurs comédies achetées à Milan et déposées chez la comtesse Simonetta.] (Note de Bcyte.)


apparente d'un Français n'empêche pas d'être raisonnable et d'un commerce solide dans l'occasion, et que, cette preuve faite, ils vous aiment pour cette même légèreté qui les amuse et qui d'abord les effrayait. Ils sont très réservés et d'une politesse encore cérémonieuse 1.]

CHAPITRE XXXIII

21 Septembre 1811.

Je pars ce soir. Hier 20, j'ai passé la soirée à une niaiserie allemande d'Iffland, au Théâtre Patriotique. Le public italien a ri au nez des maximes niaises débitées en l'honneur du pain des soldats.

Je l'attendais. Je me disais « Je suis pris », et en effet je crois que c'est de l'amour, mais luttant avec un caractère fort. J'espère que l'absence me guérira un peu.

Elle devait venir et n'est point venue. Serait-elle coquette et rien de plus ? Hier, j'ai eu une demi-faveur.

Le soir, en rentrant, j'avais les yeux invisibles, et j'y avais mal. J'avais été longtemps sur le bord des larmes.

1. [Grosley, v[oyage]'de deux Suédois.] (Note de Beyle.)


La journée d'hier a plaidé fortement contre les Allemands. Le noble haut et le flatteur niais, que je vois à dîner chez Vieillard. Leur plate conversation et encore plus plate figure le fonds de froid, l'air ennuyeux et ennuyé qui perçait de partout.

Le soir, l'énorme platitude du Minislro d'onore d'Iffland 2. On a ri plusieurs fois des maximes niaises, surtout celle qui lie le son de la cloche avec le devoir des commis de bureau.

1 was, I believe, in love 3.

Le 21 septembre, al onze heures et demie, je remporte cette victoire si longtemps désirée.

Rien ne manque à mon bonheur que, ce qui fait seul le bonheur d'un sot, de n'être pas une victoire. Il me semble que le plaisir parfaitement pur ne peut venir qu'avec l'intimité the firsl lime 4, c'est une victoire in the three suivants 5, on acquiert l'intimité. Vient ensuite le bon1. Ici commence un nouveau cahier et Beyle a inscrit en tête « Cahier n° 3, ouvert en 1813, fermé à Ancône en 1811. »

2. [Et cependant Iffland, vu à Berlin en 1813, a l'air très fin.] (Note de Beyle.) Beyle vit bien Iffland à Berlin, mais en 1806. Cf. Correspordance, t. II, p. 217.

3. J'étais, je crois, amoureux.

4. La première fois.

5. Les trois suivantes.


heur parfait, si l'on a affaire à une femme d'esprit, d'un grand caractère, et que l'on aime.

Mais tu sens bien que ce on-là, c'est moi à vingt-huit ans et huit mois.

Cette victoire n'a pas été aisée. A dix heures moins un quart, je suis allé dans la petite église au coin de la rue des M.1. Je n'ai pu entendre sonner dix heures. J'ai passé à dix heures cinq minutes à ma montre point de papier.

J'ai repassé à dix heures vingt minutes elle m'a fait signe. Après un combat moral fort sérieux où j'ai joué le malheur et le presque désespoir, elle est à moi, onze heures et demie.

Je pars de Milan à une heure et demie, le 22 septembre 1811.

CHAPITRE XXXIV

Bologne, le 24 Septembre.

Le dénouement du 21 septembre me rendit au sentiment de mes devoirs, et ainsi je mis à profit pour écrire une demiheure de liberté. Cette postface est une excuse de la froideur dudit récit, ou plutôt de son manque de couleur.

1. Rue dei Meravigli habitait Ma" Ketragrua.


Je pars de Milan, le 22, à une heure trois quarts du matin. A minuit, j'avais lu dans le café Mest. à côté de la poste, la nomination de M. le duc de Cfadore] 1. Je passai par Lodi, Pizzighettone, où l'Adda me parut considérable, par Crémone où je dînai, a;r solitaire et triste, par Bozzolo. Crainte à'esser sallalo dai ladri 2. Enfin Mantoue à onze heures. J'y soupai. J'y écrivis à Mme Pfietragruaj. J'y dormis un peu, et fus indignement piqué par les cousins. Toute cette journée fut de repos, je dormis sans cesse. Je partis de Mantoue à deux heures, passai le Pô à quatre. J'étais bien éveillé et sentais. Ce passage dura demi-heure. Je dormis presque jusqu'à Casal. Je n'observai que. ulmisque adjungere viles, ce qui existe encore.

Je mourais de faim grâce à la sobriété bilieuse de mon petit courrier sec, sagace et silencieux, de quarante-trois ans. Je dînai ensuite à Modène, la plus propre et la plus gaie des villes d'Italie visitées par moi3.

1. Nompère de Champagny, duc de Cadore, avait été nommé intendant général de la maison de l'Empereur par décret du 9 septembre. Il devenait ainsi le chef de Beyle, en place de Pierre Daru, ministre d'Etat.

2. D'être attaqué par les voleurs.

3. Beyle changera bientôt d'avis sur cette ville, fi nous en croyons du moins ce ou'il en dit dans lîowe, Naplrs et Florence, t. 1, p. 198, quand le jésuitisme le fait fuir de Modène.


CHAPITRE XXXV

Le 23 Septembre 1811.

J'arrive à Bologne à six heures et demie. Embarras du logement et du bain. J'arrive au spectacle à huit heures un quart. Je vois Ser Marcanlonio, opéra de Pavesi qui a enchanté tout Milan, il y a un an, je crois. M. Giacomo Lechi m'a conté l'histoire de cet opéra, et j'ai vu il signor Marcanlonio et lui ai parlé dans la loge della Gina colla signora Crivelli 1, qu'il sert.

La première donna, la signora Marietta Marcolini, est un contralto, d'une douceur parfaite. J'y voudrais plus de vigueur. Mais cette douceur est admirable et nous en aurions bon besoin en France.

Nos chanteurs verraient que les ornements doivent exprimer la voluplé, ou sont des horreurs. Mme Marcolini a cette douceur suave. Du reste, en arrivant de Milan, le théâtre de Bologne annonce la province, il paraît nu et pauvre.

Je reste jusqu'à la fin à cause de la signora Marcolini. De temps en temps je tombais de sommeil.

J'arrive à onze heures et demie à VAlbergo 1. De la Gina avec M»» Crivelli.


Reale. Tapage énorme que fait mon domestique et silence parfait. Après demi-heure, le maître de la maison escalade la porte.

Le 21 Septembre 1811.

Ce matin, je vois Neplune de Jean de Bologne, Saint-Pétrone, l'église de SaintDominique, le Ciel de Guido, la galerie. 1. Un homme qui ne connaît pas la poésie a plus de plaisir après avoir lu le Lycée de La Harpe. J'aurais besoin d'un pareil livre pour la peinture. Et cependant, pour les arts, une sensibilité uniquement appliquée à cela me met à part du vulgaire. Je me dis toujours, quand on me fait de grands éloges d'un tableau d'un grand maître « Si je le trouvais au coin de la rue, y ferais-je attention ? »

Je ne juge que de l'expression, de l'imagination et du naturel.

Dans la galerie. une tête de rien représentant une figure à l'allemande (dans la salle des portraits, la première) m'a touché.

Une Belzabée du Guerchin, où David paraît trop et sans génie, m'a fait plaisir. Quelques Guides pleins de grâce et vides de couleur.

1. Je ne me rappelle plus son nom. (Note de Beyle.)


Deux tableaux pleins du coloris de l'école vénitienne Hérodias dansant; MarcAntoine et Cléopâtre; enfin une Peste du Calabrese.

Je suis venu déjeuner, écrire et je pars.

Le palais Ercolani, bâti depuis onze ans, a déjà l'air tout sale. Les Italiens vont au grandiose. Statues d'Hercule de l'escalier, superbe galerie, tables de pierres dures, pièces à la chinoise et, au milieu de tout cela, toiles d'araignée, poussière, saleté générale et particulière. Nous, à Paris, nous avons la propreté intérieure, et la mesquinerie extérieure.

Dans ce palais je n'ai pas vu une chambre où je pusse travailler avec plaisir. La saleté me choquait partout. ..]~ T.

Les aeux tours. i_,c Neptune vraiment grandiose.

Hôtel de M. Aldini. On appelle tous ces hôtels des palais.

Je n'ai vu aucune femme frappante. On est à la campagne, me dit mon domestique de place. Et ensuite les jolies femmes, dans aucun pays, ne courent à pied le matin.

Grande commodité des portiques, mais tristesse de la vue qu'on a des fenêtres.


CHAPITRE XXXVI

Bologne, 24 Septembre.

Le genre d'esprit sans trait des Italiens ne les rend pas propres à plaire à leurs femmes. La victoire de tout Français qui voudra avoir de l'esprit, voilé par des manières gracieuses, est assurée. Encore plus s'il est noblifié par une mise élégante. J'ai trouvé à l'hôtel Marescalchi une Italienne qui n'avait rien de très bien que ces ijeux ilaliens, que j'ai eu du plaisir à voir louer par Arthur Young. Je me suis mis à parler, à faire le gracieux pour ne pas choquer, et je suis persuadé que dans trois quarts d'heure j'ai plu. Mon souvenir n'occasionnera pas de regrets, mais je suis convaincu qu'après ces trois quarts d'heure j'étais aussi bien avec elle qu'aucun autre homme. Ses yeux m'ont rappelé ceux de Livia 1. Toute réflexion faite, je lui écrirai.

J'ai vu la galerie Ercolani. J'ai vu l'Université. Beaucoup de brimborions d'histoire naturelle nuls pour moi, pires que nuls, ennuyt^

1. La Livia que Beyle va retrouver un peu plus tard à Ancône.


De là au musée (sala della Nazione). Portrait de Guido Reni peint par luimême. La maigreur d'un sanguin sensible et quelque mélancolie. Celui qui montre les tableaux paraît avoir de l'intelligence. Il m'a dit qu'en effet Guido était piuttosto malinconico 1. Il m'a cité Vasari, Lanzi et un troisième. Il y a beaucoup de Carraches. Ils étaient pauvres et peignaient avec des couleurs communes et sur de mauvaises toiles. Manière touchante d'expliquer leur noirceur actuelle. J'ai peu de plaisir à voir leurs tableaux quelquefois j'y sens de la grandeur.

Cet après-midi, j'étais sensible à la peinture.

La finesse tendre du Guide m'a plu. J'ai trouvé quelques têtes agréables dans Benvenuto da Imola. Elles sont dans le genre de celles de Raphaël.

Il y a un tableau d'un imitateur de ce premier des peintres où se trouve une tête sans esprit, mais charmante.

J'ai vu des Guerchins agréables, une Madeleine qui rappelle la sublime Agar (Brera, Milan, aimée par Ang[elina]). J'ai vu les plâtres de l'école royale des Beaux-Arts, montrés par une espèce de sculpteur. Cet homme a du feu dans les 1. Plutôt mélancolique.


yeux. J'ai vu d'agréables petites statues de terre qui coûtent quatre ou cinq louis. J'ai été touché du plâtre de Niobé. De là, mon domestique, qui est intelligent, m'a conduit à la galerie. 1. Les Guides et les Carraches y pleuvent. La grande Madone du Guido. Si cette figure, qui a de la sensibilité recouverte de fraîcheur, levait les yeux, on en deviendrait amoureux fou.

Une Madeleine du Guido. Les quatre maîtresses des deux Carraches peintes par eux-mêmes. Ils étaient pauvres, dit-on trois de ces maîtresses sont des villanelle2. J'ai vu les appartements des fils de cette maison Tanari. Ils habitent un palais, où se trouve une galerie superbe. Leurs chambres font mal au cœur des lavabos comme ceux des auberges des lits horribles dont le chevet appuie contre le cadre de tableaux magnifiques.

Je dirai encore grandiose et saleté. Il y a cinq frères Tanari. Leur père mourut il y a deux ans. Le directeur de la mère lui annonça que la colère de Dieu s'épancherait sur sa maison, si elle ne faisait pas brûler une Vénus du Guido. La pauvre Vénus, malgré le respect des Ita1. Tanari, je crois madone gravée en 1813, par Gandolfo. (Note de Beyle.)

2. Petites paysannes.


liens pour les arts, fut aussitôt brûlée parce qu'elle était nue.

Ce trait serait bon à vérifier. II est singulier pour 1809. MM. Aldini ou Mar[escalchij doivent savoir le vrai là-dessus. Je suis frappé de la simplicité extrême et de l'air de grandeur des édifices de Bologne le palais où se trouve le bel escalier Saint-Pierre ou le Dôme SaintMartin, je crois, bâti par Paul V, vis-à-vis la maison Marescalchi le palais du roi. Chez M. Marescalchi, qui envoie chez lui des meubles assez communs, de Paris, il y a une chambre digne d'envie. Elle est pleine de tableaux choisis de Guido, Guerchin, les Carraches.

Rien de commun. On l'estime 500.000 fr. 11 y a une femme vue de face elle est de Guido. C'est absolument la sensibilité à la Mozart, à la Minette x.

C'est dans cette chambre que j'ai trouvé mon Italienne d'Imola à qui j'ai plu en trois quarts d'heure. Il est agréable d'avoir affaire à ces âmes sensibles et à ces yeux expressifs de l'Italie. On suit l'effet que l'on produit. Au bout de demi-heure, la conversation devenait déjà particulière entre nous. Mais le mal, c'est que les maris et les pères, auxquels on plaît aussi, vous 1. M;I° Wilhelmiue von G[riesheim] in Bruiuswick. (Note de Beyle.)


accaparent pour avoir aussi conversation avec vous.

Le joli Mercure qui s'élance vers le ciel est de Jean de Bologne.

On a voulu me faire admirer un Virginius, statue d'un professeur de Bologne il me semble sans génie ce sont des muscles, et voilà tout. Il a eu la bêtise de perdre la figure de Virginius qui fait la grimace aux anges.

Cette figure a été exécutée en vertu d'une souscription d'amateurs bolonais qui payaient six francs tous les ans pendant trois années consécutives. Le groupe exécuté, ils ont trouvé qu'il n'était pas payé, et en ont fait présent à l'auteur.

Un tel pays est digne d'avoir des arts. Vanité ou autre chose, ma conversation avec mon Italienne à la maison Marescalchi m'a fait sentir tout de suite qu'on pouvait trouver le bonheur à Bologne.

Et cependant je n'ai plus que trente-six jours de liberté. Ohimé 1

Il faudrait que je fusse le 24 octobre, dans un mois, au plat Grenoble. De Milan à Grenoble, quatre jours donc partir de Milan le 20 octobre.

De Rome à Milan, cinq jours donc partir de Rome le 15 octobre.

De Naples à Rome, deux jours donc partir de Naples le 13 octobre.


Et je n'y serai que le 30 de ce mois. Il faudra diviser mon temps entre Naples et Rome, n'être que quatre jours à Naples, quatre jours à Rome partir de Rome le 10 octobre pour Milan.

Et arrivé à Paris, j'aurai tant de temps de reste Si je ne prends pas de travail avec M. le duc de C[adore], n'étant pas utile, je pourrai obtenir des congés. Quel plaisir de revenir en Italie au mois de mars

Il vaut mieux être pr[éfet] deux ans plus tard.

CHAPITRE XXXVII

J'ai vu les galeries Ercolani et Tanari. 11 me reste à voir la galerie Zambeccari, la Madonna di San Luca.

Les Italiens sont barbares pour les commodités de l'intérieur des maisons, non pour l'extérieur. Ma porte à l'Auberge Royale n'a pas de loquet. Je suis ou fermé à clé ou ouvert.

Bologne, le 25 Septembre 1811.

Le 25, voyant que M. de Saint-R[omain] n'est point arrivé, je me détermine à partir seul par la poste, pour Florence. Il y a


neuf postes à neuf francs cela fait 81 fr. Le courrier qui part ce soir à minuit m'y conduirait pour 48 francs mais ce serait perdre un jour. Il faut quinze heures d'ici à Florence j'y serai donc le 26 à trois ou quatre heures du matin. Je pourrai y passer la journée et en partir le soir avec le courrier de Rome.

A Bologne, toutes dépenses payées, je me trouve avec 94 napoléons, savoir 25 doubles + 22 idem.

Je suis content de l'Auberge Royale (de Saint-Marc) et du domestique de place. 94 x 20 = 1.880 francs.

Tout est meilleur marché qu'en France.

CHAPITRE XXXVIII

25 Septembre 1811.

Voyage de Bologne à Florence. J'avais rendez-vous avec un M. de S[aintR[omain], homme doux, mais que M. le comte d'A[zas] m'avait fait connaître pour un joueur. Je crois qu'en effet il aura joué une seconde fois l'argent de son voyage, car il n'est arrivé ni à Bologne ni à Florence.

N'ayant pas de voiture, je partis de Bologne le 25 à onze heures et demie dans


un legno di poste. C'est une voiture aussi simple que possible, qu'on fournit à peu près de deux postes en deux postes, moyennant vingt à trente sous de loyer par poste.

Je voyais très bien le pays. Les Apennins n'ont rien de grandiose, si ce n'est tout au plus dans les environs de F[lorence] 2. Du côté de Bologne, c'est un tas de petits mamelons, séparés par une infinité de petites gorges irrégulières.

Je sentais vivement la chaleur du soleil. C'est la deuxième fois que j'y ai été exposé la première fut à Sesto [Calende], sur les bords du lac Majeur.

De Lojano à Pianoro, on aperçoit la belle Lombardie comme une mer au delà des sommités voisines de l'Apennin. C'est un beau spectacle. Il fait,penser, comme la vue de la mer véritable. On apercevait dans celle-ci beaucoup de maisons éclairées par le soleil couchant. Mon postillon me dit qu'au soleil levant on apercevait la mer Adriatique, par la réflexion des rayons du soleil.

Il y a une Madone des Fourmis où se rendent toutes les fourmis ailées, à ce qu'on 1. Une voiture de

2. Lecture proposée par M. Arbelet dans sa parfaite édition du Journal <F Italie. Les ms portent dans les environs du feu.


m'assura. Mais ce dont je suis certain, c'est que de ce point à cinq cents pas sur la gauche de la route, on doit avoir une vue superbe. Il faudrait monter aussi à une maison située à droite sur un plateau assez original, à moitié chemin de Pianoro à Lojano.

Après Lojano on voyage au milieu d'une infinité de châtaigniers peu élevés. Cet arbre fait un bel effet, ses branches sont dessinées avec hardiesse, ainsi que ses groupes de feuilles, et elles se massent bien.

Je sentais vivement, j'étais heureux. Les files de roches qu'on apercevait, la droite du chemin, et qui ont l'air d'aller vers Carrara, font l'effet de décorations d'opéra. Je m'applaudissais de voyager seul. C[rozet] même eût nui à l'objet de mon voyage. J'ai besoin d'une certaine dose de conversation et d'épanchement ne pouvant la trouver avec un compagnon de voyage, je la prends avec les Italiens. Je suis ainsi forcé à les étudier. L'homme qui voyage pour jouir du son que produisent sur son âme les montagnes et les caractères étrangers, et pour connaître les hommes, doit prendre garde à se mettre trop loin de la nature.

Deux Français, voyageant dans une bonne voiture avec un domestique intelli-


gent, peuvent transporter l'amabilité de Paris et les jouissances de salon au milieu de l'Apennin, mais ils ne goûtent pas l'Apennin, comme moi voyageant seul dans une voiture tout ouverte.

Cela est dit sans envie, car j'ai une calèche qu'il ne tenait qu'à moi d'amener en Italie.

CHAPITRE XXXIX

Florence, le 27 Septembre 1811.

Je suis arrivé à cinq heures du matin, le 26, à la poste de Florence, et de là à l'Auberge d'Angleterre, tenue par S[ch]neider, excédé de fatigue, mouillé, cahoté, obligé de retenir le devant de la voiture de poste et dormant assis dans une position gênée. D'effroyables cahots causés par une route dure, mais non entretenue et pleine de petits trous, m'avaient mis dans un état de détresse parfait. Je n'en pouvais plus, dans toute l'étendue du mot, en arrivant dans la cité de Flore 1.

Je me couchai à six heures, en ordonnant de me réveiller à huit. Je ne pus presque 1. C'est un des moments de ma vie où j'ai été le plus harassé. Je m'en souviens encore après deux ans. (Noie de Beyle.)


pas dormir et ne transpirai point par conséquent pas de repos pour moi. Délail de la journée du 2G seplembre. On m'éveille à huit heures. Je me traîne clopin-clopant à la poste, où je vois que les places sont prises au courrier pour le 26 et le 27, et que je ne puis avoir que celle de samedi 28. Je prends deux heures de réflexion, et enfin, ne comptant pas sur la parole d'un joueur, j'arrête la place du 28 (81 francs pour cinquante lieues). Je partirai demain samedi 28, à six heures du soir. L'hôtel d'Angleterre est une fort bonne auberge, qui mériterait ce titre en France. Peut-être sera-t-elle très chère mais si la carte n'est pas exorbitante, c'est une auberge remarquable.

J'y prends un bain fort propre, et sors en voiture pour voir Florence, par un temps de tempête. Des averses épouvantables à tous les quarts d'heure et de beaux coups de tonnerre, les premiers que j'ai entendus cette année.

Ce temps, qui eût été beau à contempler d'un château au milieu des Apennins, n'était pas ce qu'il fallait pour voir des tableaux dans les églises, lieux naturellement obscurs.

Cette obscurité me fait voir avec étonnement que les grands maîtres n'aient pas tenu le ton de leurs tableaux clair et écla-


tant un peu plus que dans la nature, comme M. Bossi. Sa Cène, placée dans une église, ferait un effet superbe et serait ramenée à la nature.

Mon premier hommage comme ma première question est pour Alfieri. « Où est la maison qu'habitait le comte Alfieri ? Où est son tombeau ?

La maison, là, à gauche, le long de l'Arno son tombeau, à Sanla Croce, loin d'ici.

Allons-y. »

,J'y arrive, et je vois de suite le tombeau de Michel-Ange, celui d'Alfieri, celui de Machiavelli, et, au retour, à gauche, vis-àvis Michel-Ange, le tombeau de Galilée. Il faut avouer que peu d'églises sont honorées de tels tombeaux. Cela donne quelque envie de se faire enterrer. La façade en 0 est celle d'une grange elle est en brique et de cette forme. 0 A, tombeau de Michel-Ange. Trois statues juchées sur des degrés de marbre et qui tomberaient si on ne sentait pas qu'elles ont dans le dos des crampons de fer 1. Par conséquent nul effet.

Le premier tombeau à effet que j'aie vu est celui du maréchal de Saxe à Strasbourg. Il y a effet parce que le sculpteur a 1. Je crois que j'ai exagéré. (Note de Beyle.)



osé être dramatique. Il y a action donnant lieu à expression de physionomie. Le maréchai descend dans une tombe ouverte et avec une figure superbe d'intrépidité. Le sculpteur a manqué une partie de son effet en faisant de petits degrés, sur lesquels on sent que l'illustre mourant ne pourrait pas se soutenir.

Le second tombeau, non pas certes pour le mérite, mais pour l'ordre dans lequel je les ai vus, est celui de Marie-Christine, à Vienne.

L'action dramatique est parfaite. La porte noire fait le plus grand effet. C'est sans doute, et de bien loin, le premier des tombeaux existants. Ainsi, tant que Canova existera, on peut acheter l'immortalité. Tout homme sensible aux arts ferait deux cents lieues avec plaisir pour voir un tombeau dans le genre de celui de Marie-Christine.

Le troisième tombeau pour le mérite est celui d'Alfieri (enB).Le socle de forme. et la manière dont l'inscription est placée sont ce que j'ai vu de plus noble.

La figure de l'Italie qui pleure me semble manquer un peu de grâce, du moins vue du point où le spectateur est placé. Elle est peut-être trop grosse on ne voit bien que ses cuisses. Tout le buste ne paraît qu'en raccourci. Le tombeau en lui-même est


1. Et la forme du gouvernement.

bien la base est sublime. Cela forçait à donner cette grandeur colossale à la figure. Mais il fallait peut-être établir le tombeau à quatre ou cinq pieds au-dessous du niveau de l'église. L'ceil du spectateur eût été en quelque sorte de niveau avec la figure de l'Italie.

Au reste, je vais revoir dans une heure ce beau monument qui m'a fait rougir avec mélancolie des mauvaises caisses en plâtras où sont Racine, La Fontaine, Boileau et Molière, je crois, tous ensemble dans un coin du Musée des Monuments français. Nous nous privons du plaisir que nous trouverions à voir ces grands hommes dans de beaux monuments, à Saint-Roch, au Panthéon. Mais notre degré d'amour pour les arts and Ihe f orm of f g~ouernmen~t nous mettent diablement loin d'une telle entreprise.

Après Alfieri (en C) est Machiavel. On avait encore le mauvais goût des inscriptions pompeuses en 1787. Les souscripteurs qui élevèrent ce monument à Machiavel, deux cent soixante-six ans après sa mort, ont donc mis sur son tombeau


TANTO NOMINI, NULLUM PAR ELOGIUM NICOLAUS MACHIAVELLI

obiiiAn. A. P. MDXXVI1

il était si naturel de mettre

MACHIAVELLI

266 an. posl obitum.

On n'a pas su profiter de ce prétexte pour être grand.

Et encore eût-il peut-être été mieux de mettre

MACHIAVELU

Les noms de baptême gâtent les inscriptions. On sait bien qu'if n'y a eu qu'un Machiavel.

CHAPITRE XL

Plusieurs hommes communs sont auprès de ces grands hommes. Les plus ridicules sont ceux qui ont gardé leurs grosses perruques jusque sur leurs tombes. Le violon Nardini, mort en 1793, a un monument propre et de bon goût. Machiavel mourut le 22 juin 1527. Le tombeau de Galilée ne signifie rien. On lui a fait une figure de Mathieu Lansberg (en D).


Mais ce qui gravera le plus l'église de Santa Croce dans mon cœur, ce sont deux tableaux que j'y ai vus et qui ont produit sur moi la plus forte impression que m'ait jamais donnée la peinture. Voici ma sensation d'hier.

Mon Dieu que c'est beau A chaque détail qu'on aperçoit, l'âme se sent ravir de plus en plus. On est sur le chemin des larmes. Devant les autres tableaux, on se gronde de sa froideur, on cherche à b[ander] son âme, on se force enfin à admirer en s'expliquant les beautés. C'est ce que j'ai senti souvent dans le musée à Paris. Mon admiration pour la sainte Cécile, la Madone della Sediola, la Madone du Luxembourg, la Léda du Corrège, n'est jamais allée jusqu'au ravissement. J'ai trouvé cette sensation d'hier devant les quatre Sibylles peintes par Volterrano dans la chapelle des Niccolini (en F). Le plafond, du même, fait beaucoup d'effet, mais la vue me manque pour juger des plafonds. Il me paraît seulement faire beaucoup d'effet. Quant aux quatre Sibylles, je n'en puis rien dire d'assez fort. C'est grandiose, c'est vivant, ça paraît la nature en relief l'une (celle qui est en R) a cette grâce qui, jointe au grandiose, me rend sur-le-champ amoureux. Je croyais ne rien trouver d'aussi beau


que ces Sibylles, quand mon domestique de place me fit arrêter presque par force pour voir un tableau des Limbes. Je fus touché presque jusqu'aux larmes. Elles me viennent aux yeux en écrivant ceci. Je n'ai jamais rien vu de si beau. Il me faut de l'expression, ou de belles figures de femmes. Toutes les figures sont charmantes et nettes, rien ne se confond. La peinture ne m'a jamais donné ce plaisirlà. Et j'étais mort de fatigue, les pieds enflés et serrés dans des bottes neuves petite sensation qui empêcherait d'admirer le bon Dieu au milieu de sa gloire, mais que j'ai oubliée devant le tableau des Limbes. Mon Dieu, que c'est beau i 27 Septembre 1811.

Je fus tout ému pendant deux heures. On m'avait dit que ce tableau était du Guerchino j'adorais ce peintre au fond du cœur. Point du tout on me dit deux heures après qu'il était de Agnolo Bronzino nom inconnu pour moi. Cette découverte me fâcha beaucoup. On ajouta que le coloris était faible. Alors je pensai à mes yeux. J'ai la vue tendre, nerveuse, susceptible de se monter, sentant les moindres nuances, mais choquée des tons noirs et durs des Carraches, par exemple. La manière faible


de Guido est presque d'accord, non pas avec ma manière de juger les arts, mais avec ma vue.

Toute mon admiration peut venir du physique de mes yeux. Au reste, je retourne à Santa Croce.

Le soir les Cascine et le spectacle. Théâtre de province comparé à celui de Milan. Je l'écrirai à Mme P[ietragrua]. Pour changer de ton sans prévention, je n'ai encore rien vu de comparable à la Scala, et cependant il me serait bien permis d'avoir un peu de prévention.

Mes souvenirs perdent le style à attendre. Hier j'avais fait, pour mieux sentir et par plaisir, une douzaine de phrases sur ce que j'avais vu. C'étaient des descriptions exactes, fortes, et pleines de ma sensation. Je jouissais une seconde fois en les faisant. Aujourd'hui 27, je viens d'écrire ces quatorze pages avec de la raison froide. Je sors à dix heures moins un quart. Je ne suis presque plus fatigué.

CHAPITRE XLI

Florence, le 27 Septembre 1811.

Je rentre à midi et demi de ma tournée du matin. C'est le régime qui convient pour


le repos des jambes et des yeux. J'ai'toujours les jambes fatiguées depuis que je suis en voyage.

Il faut café à huit heures, sortir, à midi déjeuner, à six dîner, promenade, une heure où je m'ennuie, et opéra.

Ce soir, dans l'heure inoccupée, je veux me présenter chez Mme Adèle 1. Sa présence à Florence nuit à l'effet de cette ville sur moi. Je pense à elle, à ce qu'elle m'a fait souffrir, à la petitesse d'une âme froide, au genre de malheur qu'elle me donnait, ou plutôt que je sentais à son occasion, au baiser de l'escalier, etc.

J'observe à plusieurs reprises que le c florentin est une h aspirée très forte. 1. Adèle Rebuffel qui avait épousé Alexandre Petiot, alors intendant des biens de la couronne à Florence. Dans le ms Royer, Beyle a écrit chez mO Bellechasse. On sait que c'est au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de Lille qu'habitaient à Paris les dames Eebuffel. 2. Sans doute est-ce un souvenir du feu d'artifice de Frascati, moment le plus doux de son intimité avec Adèle


Ainsi l'église où je suis allé ce matin s'appelle del Carmine mon domestique prononce del Harmine, le har avec une force extrême. Ils mêlent par-ci par-là des aspirations, même dans les mots où il n'y a pas de c.

L'aimable Giacomo m'a dit que peutêtre cela venait des Romains, et était un reste de leur prononciation.

J'aime beaucoup les gens qui s'extasient sur la douceur des vers de Virgile 1. Si ce poète du sentiment avait l'honneur d'entendre ses vers dans leur bouche, probablement il n'en comprendrait pas un mot. Une fois, mon amour pour la poésie m'avait poussé jusqu'à croire sentir de la douceur dans certains passages, ceux par exemple où il y a beaucoup d'a, comme vaccinia alta. Je sentais aussi que Virgile est beaucoup plus doux que Lucrèce, par exemple.

Peut-être cela est-il fondé, et Virgile est-il le Raphaël, comme Lucrèce le MichelAnge de la poésie latine.

1. [Je voudrais voir la mine de Virgile entendant ses vers commentés par un M. Lemaire (1813).] (Note de Beyle sur l'exemplaire Royer.)


CHAPITRE XLII

Musée d'hisloire naturelle. Quel plaisir doit avoir un anatomiste en entrant dans le Musée Rien ne m'a paru plus propre, plus net, plus instructif. Ces signes sont disposés de manière à donner sans efforts des idées nettes. La salle des accouchements me semble fort supérieure à celles de Bologne et de Vienne. Je me souviens avec plaisir de la visite que je fis à l'Académie Joséphine et à cette salle wilh ladyA .1. Je vois avec le plaisir des yeux d'un ignorant les muscles et les nerfs, qui sont exprimés très nettement l'anatomie de i œil avec sa chambre obscure. Le grand nombre de nerfs qui se distribuent dans le nez du chien l'anatomie d'une tête de veau, de chèvre, de chat. L'anatomie du ver à soie, de la sangsue. Je vois sans plaisir beaucoup de pierres, de minéraux, d'oiseaux. Tout cela m'est plus qu'indifférent. Cette collection me semble complète et bien rangée. J'aime assez une collection de modèles en cuivre de toutes les formes qu'affecte. J'observe davantage l'accent vraiment florentin du 1. Avec M»" Alexandrine. C'est-à-dire M»« Daru. Beyle avait d'abord tracé avec M»8 Alexandrine Palfy. Sur le manuscrit Rayer il a écrit with lady Almêria,


garde qui me parle, que les choses qu'il me montre. Je vois une aqua marina, pierre très jolie.

Il me dit qu'on trouve dans le Val d'Arno les ossements des rhinocéros et des éléphants d'Annibal, qu'il en a envoyé à M. Cuvier. Le génie de Cuvier est visible pour moi.

J'ai vu ici le premier squelette qui m'ait paru beau. On sent de quel genre de beauté est susceptible un squelette le grandiose mais il en a vraiment. Il est à gauche en entrant dans les salles de préparations en cire, dans une belle cage de verre. Les fosses des yeux, le nez, les mâchoires, les os des cuisses, les mains et les pieds sont jetés grandement.

Il fait encore aujourd'hui un temps de tempête.

J'ai trouvé en me levant un beau soleil. Je m'en réjouissais, espérant voir nettement les tableaux. Deux heures après pluie, vent, etc.

Je suis allé à l'église dei Domenicani di Sanla Maria Novella, que Michel-Ange appelait la sposa. Je n'ai rien trouvé de remarquable dans cette épouse.

Un autel un peu majestueux. Il est singulier qu'ils n'aient pas eu le génie de faire un autel imprimant le respect. C'était si aisé avec un escalier immense, de l'obs-


curité, et au bout de l'obscurité un autel faiblement éclairé par le haut.

Je ne conçois pas comment ces grands génies ont manqué cela. Leurs autels ont dû coûter des sommes énormes, ou du moins un travail énorme. Tout est contourné. Ce sont les plus beaux marbres, et l'effet est nul.

Ce n'est que de la richesse et de la patience, comme disait hier à la Galerie un démonstrateur en parlant de ces tables brillantes de mosaïque en pierres dures, communes à Florence.

Un plus beau luxe que nos Gobelins serait une fabrique de mosaïque comme celle de Rafaelli à Milan. Mais il faudrait un directeur qui leur défendît de tuer les couleurs. Ces gens-l|t n'aiment que le bleu et le verdâtre ils en fourrent partout. Le portrait de Benoît XIV, je crois, à l'Institut de Bologne, a aussi ce défaut. Les Gobelins l'ont parfaitement. Je leur ai vu mettre du vert dans la main de l'Empereur qui touche le pestiféré à Jaffa. Il faut bien avoir la plus plate bêtise pour ne pas réserver le vert aux pestiférés. Il faut que je fasse une sortie sur la peinture. Tous ces grands peintres des trois écoles d'Italie ont manqué d'expression. On voit leurs personnages faire les choses les plus extraordinaires avec des


figures raides et tranquilles. Leurs décollations de Saint-Jean, si communes, sont toutes à l'eau rose.

Un nommé Hennequin, qui a fait Oreste, n'est pas un grand artiste mais si le Dominiquin, l'Albane, et autres, eussent senti comme Hennequin la nécessité de l'expression, ils seraient bien plus grands. L'expression n'est que dans le phébus des voyageurs par exemple, ce sourire délicieux, cette langueur divine de la Vénus du Titien n'est que dans les descriptions. II n'a point rendu ce malheur par le désir d'un bonheur futur dont on sent la possibilité assurée, et déjà le commencement de jouissance que les gens qui ne sont pas artistes appellent langueur d'amour. Cependant ces grands peintres sentaient ils naissaient dans le pays le plus gesticulateur du monde. Qui a pu les empêcher de mettre de l'expression dans leurs tableaux ?

CHAPITRE XLIII

Cette nuit je lisais la notice de la Galerie. Ce qui rend tous ces écrits si fades, c'est qu'ils sont écrits en style purement monarchique ils ne blâment que par l'absence de ta louange.


Winckelmann me semble aussi avoir ce défaut il n'a pas regardé la nature, et puis les Grecs, mais les Grecs, et la nature ensuite, qu'il n'a trouvée admirable que dans les points imités, pris par les statuaires grecs. Ils sont tous cependant d'une froideur choquante. Il y a une tête d'Alexandre à la Galerie qui, enfin, exprime assez bien la douleur. Ils ne tarissent pas en superlatifs pour la louer. Je ne dis pas que ces jugements soient vrais pour vous qui me lisez, mais ils le sont pour moi H. B. 1, né en 1783, et ballotté par onze ans d'expérience. Voilà ce que je pense.

J'ai cru longtemps être né insensible à la sculpture et même à la peinture. Mais enfin près d'Iselle, en sentant le genre de cascade qu'il conviendrait de mettre autour du palais de la Pauvreté, j'ai compris que je sentais aussi le langage des choses muettes. J'ai vu ce matin un saint Laurent tout à fait ridicule par le manque d'expression. Quelle tête pour un Dominiquin La douleur horrible surmontée par l'espérance et la confiance en Dieu.

Ces têtes-là ont existé parmi les milliers de gens passionnés mis à mort de toutes les 1. M. de léry, dans le ms. Royer.


manières pour la religion chrétienne, mais les artistes n'y ont jamais songé.

Donc il est possible que, dans quelques centaines d'années, il y ait une école de peinture qui, dessinant comme les Français actuels 1, voyant la lumière comme les Vénitiens, exprime enfin toutes les nuances de passion. Sujet vierge. Je voyais hier à la Galerie un Tancrède pansé par Herminie Tancrède est un bon conscrit à figure et à nez cartilagineux et ignoble (comme celui de Jacquinet 2) Herminie est une belle fille qui fait la belle. Mais pas l'ombre, je ne dis pas de cette nuance divine exprimée par le Tasse, de ce cœur combattu d'Herminie entre l'amour et la pudeur, mais pas l'ombre d'émotion.

C'est une cérémonie exécutée avec naturel, sans dignité affectée.

Raphaël a eu l'expression des têtes de Vierge, Michel-Ange celle du caractère et de la force dans son Brutus non fini, qui hier m'a fait le plus grand plaisir, malgré la petite inscription pointue qu'on y a attachée. Michel-Ange n'a point sculpté cette âme douce, ce combat touchant montrés par Shakspeare 3.

1. Je me suis éclairé depuis Florence je dirais aujourd'hui dessinant comme Raphaël. (Note de Beyle en 1813.) 2. Commissaire des guerres.

3. In Julius César. (Note de Beyle.)


Tous leurs Christs sont des niais. Hier seulement j'en ai vu un qui se démène mais c'est plutôt un athlète que le caractère sublime qu'on pouvait donner à JésusChrist. Mais il faut avouer que le mélange des deux natures (divine et' humaine) offrait au génie le plus beau champ de gloire, mais aussi le plus difficile. Tous les Christs en sculpture que j'ai vus hier et aujourd'hui ne m'ont fait aucune impression. La copie du Christ sur les genoux de sa mère, d'après MichelAnge, ne m'a inspiré que du blâme pour ce grand homme.

J'ai trouvé du naturel dans les inscriptions mises par les maris sur la tombe de leurs femmes. Ils les louent de n'avoir jamais fait de querelles dans le ménage et d'avoir été bonnes pour leurs domestiques. Je loue ce naturel, quoique l'influence du frac français que je porte m'ait donné d'abord le sourire affecté du mépris. Vovez le tombeau de Mme Venturi posé en 18*02 dans l'église della Sposa.

CHAPITRE XLIV

Je sors à deux heures pour ma seconde course, je rentre à six.

Je sors de Santa Croce je viens de


revoir ma Sibylle et le tableau des Limbes. Ma sibylle a une figure allemande dans le genre de Minette, très noblifié mais cependant elle n'a pas le nez droit des figures grecques. Elle a la figure douce, l'œil seulement est d'une grande âme (ou grandiose). Sa position est vraiment grandiose 1. Elle parle avec une douce confiance à Dieu.

Cette charmante figure est plus que les autres, mais n'est pas encore tout ce qu'elle pourrait être. La couleur du bras nu a un peu changé et tourné au jaune. Elle tient une tablette de marbre sur laquelle sont ces mots

AQUAE

ELEVA

VERUNT

ARCAM

Le tableau des Limbes m'a toujours paru charmant, surtout le côté des femmes, qui est à la droite du spectateur. Comme je l'admirais, un homme du peuple est venu me l'expliquer; je l'ai envoyé faire foutre du fond du cœur, et ai quitté le tableau avec hauteur.

1. Grandiose une grande âme faisant quelque chose de grand avec un geste naturel pour elle. (Note de Beyle.)


CHAPITRE XLV

Je sens que mes réflexions critiques ne tendent qu'à mettre mon goût à la place de celui des autres. On me dira" « Quelle preuve avez-vous que votre goût vaille mieux que celui du président Dupaty ? » Aucune. Je ne puis certifier qu'une chose, c'est que j'écris ce que je pense. Il se trouve peut-être en Europe huit ou dix personnes qui pensent comme moi. J'aime ces personnes sans les connaître. Je sens qu'elles pourraient me donner des plaisirs vifs. Quant aux autres, sous le rapport des arts, j'ai pour elles le mépris le plus senti, je ne désire que de les oublier. Si je leur étais connu, je leur inspirerais les mêmes sentiments, avec peut-être un peu de haine. Ainsi nous ne pouvons que gagner à être inconnus les uns aux autres. Mais je sens vivement que tout ceci n'est que il mio parere, forse senza verilà 1. Ainsi, je commence à sentir le pourquoi des reflets rouges qui me semblaient si ridicules dans Rubens c'est pour aider les vues faibles telles que la mienne.

Au reste Rubens, à cause de l'ignoble de ses gorges et de ses genoux de femmes, les 1. Mon opinion, peut-être sans vérité.


Carraches pour leurs tons noirs et l'air commun de leurs têtes, ne me feront jamais beaucoup de plaisir 1.

En attendant les clés de la chapelle Niccolini à Santa Croce, j'ai examiné le tableau du martyre de saint Laurent, par Giacomo Ligozzi Veronese.

Je n'avais pas pu voir ce tableau hier à cause d'une diable de messe. Les messes m'ont souvent gêné; ce matin à .2, une messe m'a empêché de voir les peintures de Masaccio. Je fais des génuflexions fort gauches en passant devant les maîtresautels.

En supposant qu'on ait lu la remarque modeste et surtout vraie de la page précédente, je dirai du saint Laurent de Ligozzi que les personnages sont pressés comme des harengs, que le magistrat romain doit être étouffé par la fumée du corps de saint Laurent. Je ne sais si cela vient de la faiblesse de ma vue, mais la plupart des tableaux me semblent manquer de champ. Je les trouverais beaucoup plus agréables, si l'on en dispersait les figures sur une toile du double plus grande.

Les extrémités inférieures de saint Lau-

1. J'ai changé, non pour Rubens, qui me parait toujours aussi ignoble, mais pour les Canaches. (Note de Beyle en 1813.)

2. Au Cannine.


rent sont grêles à cela près, c'est un beau jeune homme. Ses reins doivent commencer à brûler; il regarde bien le ciel, mais il n'a pas le quart de l'expression qu'aurait le premier moine qu'on brûlerait. On peut juger qu'il est bien loin d'avoir l'expression sublime dont ce sujet est susceptible. Il y a des anges au haut du tableau. C'est diminuer l'effet gratuitement dès que le martyr voit des anges, il n'a presque plus de mérite. Il faudrait un grand ciel serein, et le martyr regardant dans ce ciel. Un autre tort est d'avoir fait les bourreaux nus comme le saint. C'est détruire l'effet. Il les faut habillés, le saint seul nu, placé de manière à ce qu'on voie bien ses traits.