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Titre : Journal. 2. 1805-1806 / Stendhal ; [établissement du texte et préface par Henri Martineau]

Auteur : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Éditeur : Le Divan (Paris)

Date d'édition : 1937

Contributeur : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : monographie imprimée

Langue : français

Langue : français

Format : 5 vol. ; 15 cm

Description : Collection : Le Livre du Divan

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k68955

Source : Bibliothèque nationale de France

Notice d'ensemble : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32425065j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN STENDHAL

PARIS LE DIVAN 37, Rue Bonaparte, 37 MCMXXXVII


JOURNAL. II.



JOURNAL

II



STENDHAL

JOURNAL (1805-1806)

II

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37,

MCMXXXVU



JOURNAL

1805

1 er [Pluviôse-21 Janvier] 1.

HAPPYNESS gived by the weather, and merry resignation upon my falher's avarice 2.

2 [Pluviôse-22 Janvier].

Nous sortons, Crozet et moi, de Turcaret, pièce froide aujourd'hui et même un peu ennuyeuse. Dugazon joue très bien Turcaret, mais non pas avec tout le feu nécessaire. Le Médecin malgré lui, où il y a plus de verve comique que dans tout Turcaret, nous réveille.

1. Beyle a inscrit en tête de ce cahier Journal de mon troisième voyage à Paris Du 1er pluviôse an XIII au 23 du même mois inclusivement. Il faut se posséder pour écrire et pour déclamer (Louason). »

2. Bonheur donné par le temps, et résignation enjouée sur l'avarice de mon père.


3 [Pluviôse-23 Janvier].

1 write to V[ictorine] with my own hand, after I go at Dug[axon]'s house 1. Ce que j'y vois me fait prendre la résolution de sortir de mon indolence. J'ai laissé prendre à Wagner des places que l'on m offrait, et actuellement il les occupe. Il a peut-être Louason, à mon refus. Il n'y en a que pour ceux qui en prennent. Me mettre en avant comme lui pour la déclamation, ses leçons valent deux fois mieux que les miennes. Prendre un peu les mœurs de cabotin qui, là, sont les bonnes, et surtout parler souvent. La société de Crozet me montre qu'il faut absolument se rendre amusant rien n'est si aisé, il ne faut presque que parler.

4 Pluviôse-[24 Janvier].

Je vais à l'école de Médecine, à dix heures, pour lire l'Aliénation mentale, de Pinel la bibliothèque est fermée. Je vais au Panthéon, je lis le premier Discours de Cabanis sur les rapports du physique et du moral. La manière d'énoncer les 1. J'écris à Victorine de ma propre main, je vais ensuite chez Dugazon.


faits me semble si générale qu'elle en est vague. Cet auteur ne me plaît point, lire Bacon et Hobbes.

Je suis allé ce soir avec Barral au Malrimonio segrelo, nous y avons trouvé Crozet et Basset qui y étaient venus croyant nous y trouver. Je ne puis plus me figurer V[ictorine] dans aucune position, mon imagination est épuisée, mais non pas mon amour. Je sens parfaitement ces deux choses. Je ne suis plus sensible aux positions dans lesquelles je veux me la figurer, parce que je l'y ai vue trop souvent; mais l'amour en elle pour moi m'enchante toujours. C[rozet] m'apprend qu'il a reçu un billet de sa Séraphine1, il me le montrera. Saro dunque io il sol sfortunato 2 ? Je vois dans Cabanis que nous agissons souvent pour satisfaire à des besoins qui viennent d'après des idées qui viennent de l'intérieur du corps au cerveau. La réunion des désirs qui nous viennent de cette manière se nomme inslinel. Condillac a entièrement méconnu l'instinct deux oiseaux enlevés de leur nid paternel au moment où ils viennent d'éclore et élevés à la brochette n'ont certainement aucune idée de nid, d'œufs et d'accouche1. Vraisemblablement la dlle S. R. dont il a été question plus haut à la date du 1er janvier 1805.

2. Serai-je donc le seul infortuné ?


ment; cependant, dans la saison des amours quinze jours au plus avant que la femelle ponde, ils construisent un nid.

Des femmes ont avoué sentir un vif plaisir aux mamelles et à la matrice en donnant à têter à leur enfant.

Le chapon à qui on plume le ventre, on le frotte d'orties, après quoi on le met sur des œufs ces œufs le soulagent, il les couve et s'attache aux petits.

Donc, dans le cas de l'instinct comme dans tous les autres, l'individu suit encore ce qui lui semble le mener à son plus grand bonheur.

Comment ne voyions-nous pas l'instinct dans l'école de Condillac ? Parce que nous n'apercevions pas nettement tous les objets de la science. Je me souviens que je demandais à tout le monde pourquoi les petits cochons cherchent le mamelon de leur mère. On ne me répondait pas. Nous sommes tout ébahis, lorsque d'une petite circonstance que nous avions à peine remarquée, mais dont nous n'avions rien tiré, nous voyons tirer un principe ou résultat qui change l'état de la science. Dimanche, 14 Pluviôse XIII [-3 Février 1805]. J'ai eu depuis le 4 des journées charmantes chez Dugazon, des journées de


bonheur les plus heureuses, peut-être, que les hommes pris en masse puissent me donner. C'est peut-être la nuance qui doit me mener des plaisirs d'une grande âme mélancolique à ceux d'un vaniteux brillant. Quoi qu'il en soit, ces journées ont été divines, et ce sont les plus heureuses que j'aie encore trouvées sur cette terre. L'amour de la gloire contribue beaucoup à cette douceur. Cependant, à l'extérieur, c'est peut-être un des moments les plus malheureux de ma vie, aux yeux de mon oncle, par exemple, qui est l'homme que, dans le public, on croirait le plus sur mon état présent et qui me voit dans le plus triste dénuement. Voilà qui doit m'apprendre à ne pas m'arrêter au bruit public. Et ma réputation de roué et d'homme qui suis déjà blasé, avec cette âme si tendre, si timide et si mélancolique Le philosophe Mante me connaît enfin, mais il a fallu que je l'aidasse à me voir tel que je suis. Croyez après aux réputations en grand

Voilà qui doit m'apprendre à ne croire que ce que j'aurai vu ma maîtresse peut être comme moi en ce cas, il ne faut pas en croire Syracuse et imiter Tancrède, mais voir par moi-même. Cet article me servira de conseil dans mes moments de passion.


J'ai reconduit Louason chez elle j'ai presque envie de m'attacher à elle, cela me guérira de mon amour pour V[ictorine], Je goûterai avec ma petite Louason toutes les douceurs de l'amour heureux et de la gaieté, jusqu'à mon départ pour Grenoble mais il faut pour cela qu'elle ait une âme. V[ictorine] me méprise, ou n'a pas reçu mes lettres. J'appris hier soir avec le plus extrême plaisir que son père avait été nommé conseiller d'Etat, ou sénateur1. Mon premier soin, ce matin, a été d'aller lire le Moniteur d'hier; j'ai vu qu'il était conseiller d'Etat. J'ai roulé dans le faubourg Saint-Germain et dans les Tuileries, guidé par un désir secret de les voir. J'ai rencontré le fils sur le pont Royal, qui m'a reçu divinement cela est heureux, la rencontre, mais je crains bien qu'il n'ait été comme Camille

Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui, Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace. Tout ce que je voyais me semblait Curiace. Il était si enchanté de la nomination de son père que peut-être il ne s'est pas souvenu de mes rapports avec sa famille. 1. Joseph Mounier, précédemment préfet à Rennes. venait d'être nommé conseiller d'Etat.

2. Edouard Mounier, l'ami de Beyle. Sur leurs rappor on consultera la Correspondance de Stendhal.


Nous verrons cela au ton de la première entrevue 1. Il m'a dit avec toute l'affection possible qu'il viendrait me voir un de ces jours.

Duchesne2 le juge rempli de présomption, ayant quelques connaissances et un mauvais cœur. C'était assez mon avis, mais plus il pouvait être mon ennemi, plus l'avocat Pour disait de choses pour lui. En général, je sais que je suis très passionné et que par là je juge mal, ce qui fait que, sans m'en apercevoir, l'avocat contraire à la passion exagère. Craignant d'exagérer le galop, j'exagère l'action de la bride, ce qui est mauvais. J'ai vu ça à la laideur que je supposais à V[ictorine] et à her brolher Edward, au jugement que je n'osais porter sur celui-ci, quoique ayant probablement plus de bases que Duchesne. Je me trompais dans ces trois cas. La même cause m'a fait errer constamment dans l'affaire d'Adèle en rechercher les exemples, ça me guérira de ma timidité.

Duchesne a dit, en parlant des sœurs, que ce n'était pas grand'chose. Propos à examiner. V[ictorine] partage-t-elle le 1. Aussi amical, voyez le 23. (Note de Beyle.) 2. Ce Duchesne était un Grenoblois avec lequel Beyle faisait alors des armes « vis-à-vis la maison où Molière est mort ». Il fut député de l'Isère en 1836. Sans doute était-il le fils de Pierre-François Duchesne, avocat à Grenoble, député de la Drôme aux Cinq-Cents et mort à Grenoble en 1814.


caractère de son frère ou en souffre-t-elle ? Voilà peut-être ce qui doit décider la question. Ne jamais oublier que les vérités morales ne sont point susceptibles de démonstrations comme celles qui regardent des propriétés appréciables en nombre exactement.

Ma raison, dans ce moment-ci, est encore fondée sur la passion ça ne vaut pas grand'chose je me sens cependant très raisonnable. Je viens de lire le premier volume de Delphine de Mme de Staël, et je me suis senti presque entièrement dans le personnage de Delphine. L'expérience que j'ai acquise chez Dugazon m'a été très utile pour me connaître moi-même. Pacé m'a dit un jour « Vous êtes tout passion. » Mante est du même avis. Je le sens moi-même. Dugazon est du même avis sur ce qu'il connaît de moi. Quelles que soient les objections de l'avocat Contre, voilà une vérité qui me paraît démontrée. Si je n'ai pas lhe mosl understanding soul i, j'ai du moins une âme toute passion. Il faut se posséder pour bien parler, il faut peut-être posséder son dme, l'avoir underslanding pour telle passion à volonté, pour bien écrire.

Cette découverte de l'exagération du 1. L'âme la plus compréhensive.


mal (mal pour la passion), admise comme vérité dans mes jugements, me donnera bien plus de facilité à faire des plans et des carmina.

Je suis si raisonnable que, quoique je sente peut-être vingt pages d'idées grandes et vraies sur mon art et sur les moyens de me procurer le bonheur plus continu, je vais me coucher parce qu'il est une heure du matin et que je sens que j'altère ma santé.

D'après mes principes sur mon art, mon premier ouvrage aurait eu de grands traits de ressemblance avec Delphine si je n'avais pas lu ce roman dans ce moment, et peut-être en aura-t-il encore, quoique je l'aie lu. Mais ce sera parce que je le voudrai bien.

[15 Pluviôse-4 Février].

II me semble que je ne connais le bonheur habituel que depuis la lecture de Biran. J'ai passé ce soir 15 une soirée délicieuse avec ce qui m'aurait donné le spleen il y a quinze jours. Lu Cabanis (mort de Mirabeau) et Hobbes au cabinet littéraire au bout de la rue de Thionville. Mangé en revenant une brioche avec délices, plus que je n'en trouverai jamais dans les meilleurs repas. Je pense à Mélanie,


et ce souvenir m'a charmé comme le plaisir lui-même (as lhe pleasure itself). 16 Pluviôse XIII [-5 Février 1805].

Delphine. Tout serment fait dans un moment d'exaltation n'est-il pas nul ? Cela n'est pas tout à fait vrai ainsi, mais il en est quelque chose.

La dix-neuvième ligne de la page 496 du deuxième volume de Delphine me donne cette idée. Il me semble que le serment de Delphine dans cette occasion est nul. Je me sens trop sensible pour être impartial, mais il me semble que les âmes tendres font trop entrer leur sensibilité dans leurs serments. Peut-être ne devraientelles tenir que ce que les autres attendent. Les lois ne sont point assez fines pour pénétrer jusque ici.

Par exemple, je dis à Rey « Je te promets de te faire tenir chaque année ce qu'il te faudra pour être heureux à Paris. » Lui entend cent louis, moi cinq cents. A quoi suis-je obligé ? Il me semble, a cent 1.

1. Il ne faut pas seulement voir ici une supposition commode pour le raisonnement. Beyle avait réellement promis à son compatriote, Joseph Rey, celui qui lui avait fait connaître Destutt de Tracy et l'avait initié à l'idéologie, de lui faire une petite rente pour qu'il put continuer ses


Ce livre est le manuel des jeunes femmes entrant dans le monde. Mme de Vernon est aussi bien peinte que Léonce l'est mal. Tous les hommes, aux militaires près, sont à peu près également capables des peines physiques. Un homme qui vient d'avoir la jambe écrasée sous une roue leur fait de la peine.

Mais 1° on ne sent les peines morales des autres qu'au degré qu'on est capable de les éprouver

2° L'expression en est très difficile pour arriver à la pitié.

Il faut une longue cohabitation pour être au fait de ce dictionnaire. Voilà peutêtre une des douceurs du mariage.

Le lecteur, en lisant le roman de Delphine, ne sent point d'admiration pour Léonce, et point d'amour

1° parce qu'il ne voit rien d'aimable en lui

2° parce qu'il lui semble qu'il donne plus de malheur que de bonheur à Delphine.

Cette défaveur de Léonce diminue beaucoup l'effet total.

La grâce et la douceur enchanteresse de Delphine, cet air d'une faible enfant études. Cf. F. Vermale Stendhal idéologue, dans le Divan de mars 1937.

JOURNAL. II. 2


qu'elle a dans toutes les petites actions de la vie qui en font presque la totalité, .ne se fait pas sentir au lecteur par un livre où il n'y a que les masses de sa conduite, et ces masses sont fortes, et partant nullement gracieuses. Il faut beaucoup de pénétration pour deviner cette grâce.

Voilà les deux grands défauts de l'ouvrage. J'en suis au deuxième volume, le premier me paraissait bien meilleur. Le vernis d'étrangeté qui est sur tout cet ouvrage diminue encore la trop petite quantité de grâce qu'il a mais ce défaut n'en sera pas un aux yeux de la postérité, il n'en est donc presque pas un à nos yeux. Mme de Staël a l'échafaudage du talent de Molière, échafaudage qui fait une partie du talent de Montesquieu 1 elle a connu les lois de la société de salon, elle en a montré la cause et l'effet, en un mot l'esprit. Elle a sans doute une âme passionnée, elle a le grand secret de l'intérêt, la mélancolie, et cependant elle n'émeut pas, ou ce n'est que par l'horreur. « Je brise ma tête sur ces degrés de marbre, et mon sang rejaillira sur toi », dit Léonce à Delphine dans l'église de Sainte-Marie.

Cicéron dit avec plus d'art au Sénat ro1. En général, le talent des philosophes n'est que l'échafaudage de celui des poètes ils font connaître les affections que le poète peint ensuite pour émouvoir. (Note de Beyle.)


main (composé d'hommes tellement plus durs que le public de Delphine, et qui voyaient chaque jour des combats de gladiateurs), en parlant des complices de Catilina « Fuere », ils furent; au lieu de « On les a précipités du roc Tarpéien. »

Il y a une manière d'émouvoir qui est de montrer les faits, les choses, sans en dire l'effet1, qui peut être employée par une âme sensible non philosophe (connaissance de l'homme). Cette manière manque absolument à Mme de Staël, son livre a absolument besoin de moments de repos 2, comme celui que le grand Shakspeare présente aux spectateurs, lorsque dans la tragédie de Macbeth, où il pousse la terreur aussi loin que possible, un des seigneurs qui accompagnent le roi Duncan entrant chez Macbeth fait remarquer à ses compagnons, dans ce moment terrible pour le spectateur, et tout simple pour eux, la douce et pure beauté de la situation du château, où le marlinet vient f aire son nid. C'est un des traits les plus divins de ce grand homme, et qui est plus profond, 1. Je crois en avoir vu des exemples dans Auguste Lafontaine. (Note de Beyle.)

2. Tel qu'il est, et sans repos, le livre fait trop sur l'âme (sur mon âme) l'effet d'un cours de philosophie. (Note de Beyle.)


ce me semble', et plus émouvant que le « Qu'il mourût » de Corneille et le « Qui te l'a dit? » de Racine 2.

Cependant, le livre de Mme de Staël ira à la postérité. Que n'a-t-elle un peu du talent bien plus commun et presque vulgaire de l'auteur de Claire d'Albe, d'Amélie Mansfield 3, que ne peint-elle quelquefois la mélancolie sans la raisonner, comme André Chénier dans ses dix-huit vers 4 ? .Elle aurait fait un chef-d'œuvre.

Lui écrire cela, en âme grande et sensible parlant à sa pareille. Les artistes entre eux se doivent de ces aveux. (16 pluviôse XIII.)

La grâce la plus divine dont je me souvienne est celle d'Imogène (Cymbeline) et, pour les hommes, celle d'Arviragus et de son frère.

Que Shakspeare a le pinceau felice pour les figures de femmes Ophélie, Desdémona, Imogène (dans son genre), Pauline, Constance (dans un autre), enfin l'hôtesse Quickly (dans le dernier).

1. Qui suppose un connaisseur de l'homme plus profond, etc, etc. (Note de Beyle.)

2. Les Poètes ne sont loués que par des hommes passionnés, les philosophes que par des hommes froids. Quelle différence de gloire en quantité 1 (Note de Beyle.)

3. Romans de Mme Cottin.

Ce sont les 18 vers d'André Chénier qu'Henri Beyle


0 divin Shakspeare, oui, thou art the grealesl Bard in world

Oui, tu es le plus grand poète qui existe Et cependant, pour moi il est presque en prose. On peut donc être poète en prose mais les vers donnent un charme de plus.

Ils ôtent l'idée de commun en donnant un vernis léger d'étrangeté. Les vers seraient-ils perdus pour la postérité, à qui ils font beaucoup de plaisir, mais, ce me semble, presque uniquement parce qu'on leur transporte par analogie le charmant vernis des vers actuels ? En lisant l'histoire d'Ugolin en italien, je leur transporte le charme que me donnent réellement les vers de Corneille, Racine, André Chénier, et je le sens.

Le dernier volume de Delphine est absolument insupportable à vivre. Dans le premier volume, il y a quelque chose d'émouvant, dans tout le reste il n'y a de bon que la connaissance des lois de la société dans un salon. Le premier volume est bon, le deuxième se fait encore lire, le dernier, détestable.

Je n'ai vu les Bardes que trois fois, mais ils m'ont fait le même effet que le cite à sa sœur dans sa lettre du 1er janvier 1803. Cf. Correspondance, t. I, p. 75.


premier volume de Delphine: ils. m'ont conduit jusqu'au bord de l'émotion, et ensuite, ne m'en montrant que le majestueux, mon âme a été mécontente et mon esprit a cherché à imaginer le reste. Je ne parle, bien entendu, que de la musique.

Made to engage all hearls, and charm all eyes, lhough meek, magnanimous; lhough witty wise, Polite, as all her life in courts had been; yet good, as she lhe world had never seen; lhe noble fire of an exalled mind,

wilh gentle female lenderness combin'd, her speech was lhe melodious voice of love, her song, lhe warbling of lhe vernal grove; her eloquence was sweeler lhan her song. sofl as her hearl, and as her reason strong; her form, each beauly of her mind express'd, her mind was virlue by lhe graces dress'd. LITTLETON.

J'en suis aujourd'hui, 16 pluviôse XIII, à cet endroit de Delphine. Ces vers me touchèrent beaucoup il y a deux ans. Je n'appréciais pas alors aussi bien qu'aujourd'hui la partie du talent de Molière et de Montesquieu qui se retrouve dans Mme de Staël la connaissance des lois de la société (dans un salon) et l'art d'en montrer la cause et l'effet, leur naissance


et leur vie. Voilà, par parenthèse, ce que n'aura jamais qui n'a pas vécu à Paris. 17 Pluviôse XIII [6 Février 1805].

Hobbes apprend à connaître les articles du contrat social depuis les premières conventions que les sauvages ont dû faire après avoir secoué la première tyrannie jusqu'aux convenances les plus délicates de la société de Paris (la plus parfaite qui ait existé). Celles dont Mme de Staël donne une idée dans Delphine et dont elle aurait pu faire l'Espril des Lois de la société, comme Montesquieu fit pour les lois d'état à état et de citoyen à citoyen. Hobbes apprend ces lois à l'homme vertueux, et à l'homme qui désire de connaître.

Le Prince met sur la voie de la science qui apprend à éluder ces lois. Sur quoi il se présente deux manières

1° Les éviter à force ouverte

2° Les éviter en paraissant s'y soumettre.

20 Pluviôse [-9 Février]. Samedi.

Mlle Mars. Je sors de la plus vive jouissance que la comédie m'ait donnée


en tant que faisant rire. Mlle Mars, que j'ai coutume de voir si modeste, m'a presque mis hors de moi dans le rôle d'Agathe, des Folies amoureuses1 à ses deux premières entrées j'avais besoin de ne pas la regarder, pour n'en pas devenir amoureux. Je suis encore tout étonné de m'en être tiré sain et sauf, j'ai eu besoin de me répéter bien souvent qu'il n'y avait point d'espérance. C'étaient à mes yeux les bacchanales de la beauté, telles que je me figurais dans ma jeunesse, à Milan, les bacchanales de Rome.

Voilà une des plus vives jouissances que les arts puissent donner elle m'a épuisé et je la décrirai d'autant moins bien qu'elle m'a fait plus d'impression, pour parler à la Jean-Jacques voilà ce que n'ont point les Gagnon fils, les Mazeau, les âmes blasées ou froides et qu'elles achèteraient de tous leurs trésors si elles les soupçonnaient. Je n'ai jamais rien vu de si divin que les deux premières scènes de Mile Mars, dans ce rôle. Ce qui produit cette impression enlevante, c'est de voir une beauté, jusqu'à ce jour si ingénue, dans un rôle gai et résolu.

Voilà de ces jouissances divines qu'on 1. Comédie de Regnard.


ne peut trouver qu'à Paris, et que rien ne peut remplacer ni même faire oublier. Je ne puis rien dire, tant je suis épuisé. Les Folies est une des meilleures pièces de Regnard il y règne une verve de comique que cet homme rare a emportée. Dugazon a joué Crispin dignement, avec toute la verve possible.

Il n'y a rien, dans la pièce, du talent de Molière pour secouer l'homme, en lui montrant ses vices et ses ridicules, mais cela est peutêtre une condition de cette extrême gaieté. Fleury avait joué M. de l'Empyrée dans la première pièce, supérieurement les choses de demi-chaleur où son organe peut suffire, comme un grand talent usé tous les morceaux d'enthousiasme qui composent presque tout le rôle. Sa meilleure scène a été celle de la fin du quatrième acte avec Lisette.

Saint-Phal n'a rien de la grâce de Fleury, mais il est peut-être plus poète dans la grande scène.

Cet ouvrage spirituel, qui n'a rien non plus du talent de Molière, est original par l'esprit qui y est à chaque vers, et jusque dans les situations, mais généralement froid, parce que le protagoniste n'est pas passionné. Il doit enchanter les spirituels-froids qui fourmillent dans le monde. Aussi fait-il.


Ça n'empêche pas qu'il ne soit effacé par la verve de gaieté de Regnard, ou par la verve de comique de d'Eglantine. J'avais à côté de moi une loge pleine de femmes savantes qui tenaient exactement les propos de Philaminte, Bélise et Armande.

C'était le troisième début de Mlle Amalric Contat, qui dit spirituellement, mais sans verve de gaieté et qui est rudement laide.

C'est ce qui faisait jouer les meilleurs acteurs. Mlle Mars dans les deux pièces. J'étais à l'orchestre, puisqu'il faut l'avouer, et j'y étais allé dans l'espoir d'y trouver L[ouason] qui n'y était pas, ainsi que hier, après m'avoir dit avant-hier qu'elle y allait tous les jours en revanche, j'ai vu hier et aujourd'hui Wagner, qui est bien borné et assez bête, mais qui l'a peut-être. Du moins il y a été sept ou huit fois avec elle, et l'a raccompagnée. Dugazon croit qu'elle l'a. Je meurs de jalousie.

Ah 1 que ce mont Cenis est un pas ridicule, dit Dugazon. Je puis bien dire

Ah t que ma jalousie est ici ridicule

Je change de dessein sur elle deux ou


trois fois par jour. Au cabinet littéraire, ce tantôt, je voulais en faire une Clairon, m'attacher à lui dire tout ce que je puis savoir sur l'art dramatique, être son Valbelle 1. J'ai même commencé à prendre les dates des naissances et des morts des plus fameux dramatiques. Ou, je la mènerais de l'expression des passions qu'ils ont peintes aux principes généraux de la philosophie, et par là, à être la plus grande actrice possible.

Je voyais tout facile dans ce projet. Véritablement nous sommes un trésor l'un pour l'autre et jamais on ne vit de rapports si parfaits. Voudra-t-elle m'aimer ? Avec ce brillant que j'ai dans la conversation, lui plairai-je ? A future goung dramaticbard with a future goung actress 2, je dois valoir mille fois mieux que Wagner. J'espère en sa bêtise. Si elle allait rire avec lui de ce que je lui écrivais sur les poètes Mais d'un autre côté, ça me tire du pair, d'une manière inimitable que par un égal.

Ce soir, je suis piqué contre elle, et je 1. A propos de Valbelle, ne pas oublier la conversation que M[ante] a eue hier avec Mme Rezicourt, pendant que j'étais chez D[ugazon]. Ce jour fut comique. Mme R[ezicourt] devait la voir le soir même. (Note de Beyle.) Valbelle est un personnage de sa comédie Les deux Hommes.

2. Un futur jeune poète dramatique avec une future jeune actrice.


veux l'oublier. J'ai passé depuis midi jusqu'à deux heures chez Martial, où il y avait un déjeuner avec Maisonneuve, qu'on va jouer, et Frongeard, tête à la Lanjuinais, dont je conterai l'histoire un autre jour.

Ce combat de passion qui me fait aimer L[ouason] et presque la haïr, me rend l'existence à charge j'en ai une fatigue de penser et de sentir, un mal de tête habituel, j'ai besoin de me distraire, c'est la première fois que j'éprouve cet effet. Mon amour n'a pas la violence de tendresse que j'ai eue pour V[ictorine], je n'ai pas assez d'espérance pour cela. 19 pluviôse. Hier, 19 pluviôse, je suis allé pour elle à l'orchestre. On donnait l'Orphelin de la Chine 1 et le Confident par hasard 2. Je n'avais pas vu l'Orphelin depuis Mlle Raucourt, à G[renoble], il y a trois ans, en revenant d'Italie, et les Folies depuis mon enfance, je crois. Lafond joue Gengis-Khan en gamin tragique il n'a bien dit que la deuxième scène, mal par petitesse et faiblesse la première, détestablement les deux dernières. On l'a hué après sa sortie, fai1. Tragédie de Voltaire.

2. Un acte en vers de Faur.


blement, sans passion, mais tout le monde murmurait.

La pièce m'a fait plaisir, parce que je me laissais toucher au lieu de juger. J'étais comme le jour du Philinte de d'Eglantine. Une chose vraiment belle, et que Lafond a bien rendue, c'est l'étonnement. 22 Pluviôse [-11 Février], en déjeunant au café de la Régence, huit heures trois quarts.

Déclamation el composilion. C'est pécher contre la règle générale et sans exceplion que, dans l'arl d'émouvoir (ou poésie), tous les noms doivent être donnés aux actions de l'agent d'après l'état du cœur du spectateur, but unique du poète, que d'appeler chaleur la plus grande dans moi un état de contraction générale et d'emportement qui ne touche point le spectateur autant que possible.

Il faut se posséder et s'échauffer peu à peu pour engager la sympathie de l'auditeur, autrement, vous voyant furieux du premier abord, il compte avec vous au lieu de partager vos sentiments et de se voir dans vous.

La vraie déclamation doit couler majestueusement comme un fleuve qui inonde de toutes parts une fois le cœur du spec-


tateur bien entraîné, bien lié à l'acteur, les moments d'emportement de celui-ci produisent les sentiments sublimes et profonds dans l'âme du spectateur. Autrement, ces moments d'emportement à cru ne peuvent inspirer d'intérêt que comme un spectacle rare, ou auprès des provinciaux, en leur persuadant par charlatanerie que c'est le comble de l'art, ou comme très heureuses dispositions. En effet, si ces emportements viennent d'excès de foyer intérieur et de chaleur, ils annoncent dans le jeune sujet la plus grande portée de l'art, la plus rare, et celle qui s'acquiert le plus difficilement.

Mais avec tout cela, puisqu'elle est partie de l'art, elle ne l'est pas tout, et je ne déclamerai jamais bien si je n'apprends à déclamer périodiquement et en me possédant. On dira tout au plus « Il aurait pu acquérir un grand talent, c'est dommage. » Quant à la composition, il en est de même. Le moment où je suis le plus ému moi-même n'est pas celui où je puis écrire les choses qui touchent le plus le spectateur. La preuve en est claire si je trouvais V[ictorine] quelque part, dans un salon, et qu'à propos d un jeu ou d'une plaisanterie elle me serrât la main, certainement je serais hors d'état de rien écrire dans les deux heures qui suivraient ce moment.


Il est bon d'avoir de ces états de maximum de passion, car sans ça il ne serait pas possible de les peindre mais ces moments de maximum ne sont pas les meilleurs moments pour écrire. Les meilleurs sont ceux où l'on peut écrire les choses les plus émouvantes; il faut tranquillité physique et sérénité d'âme.

La dernière surtout m'a manqué jusqu'ici en écrivant. J'ai toujours présent à la pensée qu'écrivant, il y a trois mois, Letellier, j'étais si profondément passionné for the fame 1 et si profondément inquiet si je l'obtiendrais un jour ou non, que je ne sentais plus ni comique, ni terrible, ni pitoyable. J'avais beau m'appliquer les choses les plus comiques de Molière, les plus terribles et les plus tendres (pitoyables) de Shakspeare, le vésicatoire ne prenait pas, tant toute la sensibilité, toute la vie de l'âme était concentrée sur le désir of the lame. Certainement ce moment-là n'était pas bon pour écrire. Souvent, je ne puis pas écrire à force de chaleur, depuis un quart d'heure je me fais effort pour écrire, je sens si fortement qu'écrire (l'action physique) est une rude peine pour moi, ainsi que le ralentissement de la pensée. Si je ne me corrige pas, j'aurais été the 1. Pour la gloire.


grealest bard 1 au fond de mon cœur, de moi à moi, et n'ayant jamais pu me montrer aux hommes, je passerai without fame. Prendre exemple de Shakspeare comme il coule comme un fleuve qui inonde et entraîne tout, quel fleuve que sa verve comme sa manière de peindre est large c'est toute la nature. Je passe sans cesse pour ce grand homme du plus tendre amour à la plus vive admiration hier soir encore, en relisant par occasion les premières scènes d'Othello. C'est pour mon cœur le plus grand poète qui ait existé en parlant des autres, il y a toujours un alliage d'estime sur parole sur lui j'en sens toujours mille fois plus que je n'en dis.

Ses personnages sont la nature même, ils sont sculptés, on les voit agir. Ceux des autres sont peints, et souvent sans relief, comme ceux de Voltaire. La Fontaine est le seul qui touche le même endroit de mon cœur que Shakspeare. La prose de Pascal est ce qui en approche le plus pour moi. Relire Homère pour voir s'il me touche comme cela. Approfondir le commencement de cette réflexion.

J'étais vraiment enragé de sentiment quand Mante m'est venu interrompre. J'allais être hors d'état d'écrire. 1. Le plus grand poète.


Mme Louason (22 pluviôse XIII).—Je suis sorti à midi moins un quart avec un habit neuf (bronze-cannelle) de [drap] léger. J'étais plein de cette sensibilité tamisée, qui fait qu'on s'amuse dans le monde et qui est la base du talent de l'homme aimable.

En approchant de chez D[ugazon] je me sentais oublier tout ce que, hier et ce matin, je sentais que j'avais à dire à Louason tant est grande la force de l'habitude en bien et en mal, il y avait aussi un peu de trouble. Je ne suis qu'artiste chez D[ugazon] m'accoutumer à y être riant et parleur; au bout de trois séances, l'habitude sera prise, je la cultiverai pendant quinze jours, et alors je serai porté. Je n'ai trouvé que Wagner et Mlle Félipe. W[agner] est plus lié avec elle que moi, pour deux raisons

1° Parce qu'il a l'âme plus de niveau 2° Parce qu'il parle plus que moi.

Mlle Louason est arrivée comme je disais Philinte elle est venue au bout d'un instant se mettre à côté de D[ugazon], visà-vis de moi. J'ai, je crois, mis beaucoup d'esprit dans le grand couplet

Il faut parmi le monde une vertu traitable, etc. et elle l'a, je le crois, bien vu.


D[ugazon] m'a ensuite fait dire la grande scène du Métromane. J'ai commencé à me posséder d'après la réflexion de ce matin l'habitude n'est pas encore prise je l'ai jouée avec un nerf, une verve et une beauté d'organe charmante. J'aurais rempli le théâtre. J'aurais beaucoup mieux joué, si je m'étais possédé davantage. D[ugazon] a dit en souriant « Bien, bien » et a dit quelques mots à Louason sur moi, qui finissaient par « Quelle chaleur L autre a répondu, comme persuadée « Oui, il en a beaucoup » elle a même dit ça avec verve. J'avais une tenue superbe de fierté, d'enthousiasme et d'espérance en disant mon rôle.

Aujourd'hui, elle ne me regardait point avec intérêt, elle était froide avec moi, cela venait probablement de deux choses elle a, je crois, il marchese 1, elle a été malade ces deux jours et ensuite Pacé est arrivé, qui s'est mis à la traiter comme une actrice qu'on a eue, n'étant presque retenu que par la décence due au salon de D[ugazon] elle recevait tout ça avec embarras, sans oser se défendre il lui donnait des coups de cravache pendant qu'elle jouait Monime, tout cela comme 1. Le marquis, reconnaissable à son habit rouge. Expression populaire pour désigner l'indisposition mensuelle des femmes.


Fleury dans le Cercle 1 il l'a embrassée, il était charmant D[ugazon] a cru, ou lui a voulu faire croire qu'il le croyait, et le lui a dit par le ton de sa voix en lui faisant cette question « Pourquoi ne venezvous plus les samedis ? » etc. (chez Joinville, je crois).

Louason se défendait de tout cela comme une femme aimable qui a été eue. Pacé avait l'air d'être et était réellement harassé et ennuyé, il n'en était pas moins brillant. Je l'étais un peu.

Je lui ai dit qu'il l'avait eue, il m'a dit que non, je l'ai prié de presser notre partie chez Lprr., en lui expliquant que la reconnaissance d'elle et moi serait très plaisante. II m'a dit

« Ne la baisez pas, elle a la ch..d. p.ss. Je le savais.

Comment ?

Je l'ai lu aux boutons qu'elle a sur le visage. »

Pesamment, par un reste de mes anciennes habitudes, je lui ai demandé ensuite si elle l'avait. Cette question, qui ne signifiait rien, l'a ennuyé. Je n'en ai pas su davantage, je n'ai pas pris garde à cet avertissement. Je ne mets ici que les faits de la conversation, le squelette, sans grâce ni gaieté. 1. Un acte de Poinsinet.


L[ouason] a dit que si elle ne réussissait pas aux Français, son parti était pris, qu'elle savait où aller. D'elle à moi des mots rares j'étais, malgré moi, froid et fier, et bien malgré moi, par mauvaise habitude. Sa maladie la dérangeait toute. Je l'ai accompagnée. En passant devant un magasin de modes, au bout de la rue des Fossés-Montmartre, près la place des Victoires, elle a remarqué une robe brodée étalée et m'a dit «C'est une chose singulière que l'art qu'on a à Paris pour étaler. » Ça sort absolument du ton ordinaire de notre conversation. Est-ce embarras, détraquement ou envie d'avoir un présent ? Plus loin, dans la rue des Petits-Champs, elle a regardé des bonnets étalés chez une marchande de m[odes], avec un air qui voulait dire la même chose.

Elle m'a dit devant le ministère des Finances qu'elle était allée voir il y a deux jours sa petite fille, qui, en accourant à sa rencontre, était tombée de deux ou trois marches, et que cela, arrivanl dans ce temps, l'avait troublée et rendue malade. Elle a appuyé là-dessus. C'était me dire bien clairement que, lors de ma visite, elle avait il marchese. Alors seulement, j'ai pensé à la ch..d.-p.ss.. Nous sommes arrivés à sa porte, je l'ai quittée au bas


de son escalier, elle a dû en être étonnée. La nigauderie de ma conduite les jours précédents et ma timidité me l'ont fait quitter sans peine, mais dès que j'ai été hors de sa porte, je ne savais plus où j'allais. J'étais comme un homme qui vient de faire avec grand effort un grand sacrifice et qui se livre à toute sa faiblesse. Je ne savais plus réellement où j'étais je me reprochais de l'avoir quittée. Enfin, la pluie m'a empêché d'aller voir Cheminade 1, je suis rentré et me suis mis à écrire.

Voici trois défauts possibles

1° il me semble que Pacé a été sur le point de l'avoir, et qu'elle lui a dit qu'elle avait la chaude-pisse, ou qu'un autre le lui a dit enfin, il me semble qu'elle sait qu'il sait qu'elle l'a

2° elle a probablement la ch..d.-p.ss. 3° elle veut peut-être se faire payer. Je ne suis pas assez riche pour le faire et, quand je le serais, une fois payée elle n'aurait plus de charme pour moi. Dans ma visite de deux heures de ven1. Ami de Grenoble (cf. Henri Brulard), alors à Paris, employé dans les droits réunis. Cheminade et sa sœur, mariée à Micoud d'Umons. préfet de Llége, seront, en 1806, les artisans du rapprochement des Daru et d'Henri Beyle, après l'équipée de ce dernier à Marseille (cf. Correspondance, t. II, p. 147).


dredi, elle eut un moment de volupté et de tendresse, les larmes aux yeux, la rougeur, etc., dont, spirituellement, je ne sus pas profiter il me semble évident qu'elle m'a voulu dire aujourd'hui « J'avais il marchese alors. » Si c'est exprès, ça ne peut vouloir dire que « Sans cela, tu m'aurais eue. » S'il en est ainsi, j'ai bien fait de ne pas monter chez elle. Mais il faudra lui marquer beaucoup d'amour mercredi, et je n'aurai besoin que d'oser dire ce que je sens. J'ai été sur le point d'avoir une tendre passion pour elle, et je n'en suis pas guéri. J'adorais en elle la volupté elle-même, tous les plaisirs réels de l'amour, dégagés du triste et du sombre de cette passion, tout le réel de l'amour.

Et puis, le rapport de nos positions était si grand J'en veux faire absolument mon amie. Je rougirai en lisant ceci dans un an, si je découvre que ce soit une fille, mais pourquoi rougir ? Je sais depuis longtemps que je suis trop sensible, que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent ces aspérités seront levees par 10.000 francs de rente, la fortune ne 1. Tendre passion: exemple frappant du ton servant de commentaire à la conduite, et du style servant de commentaire aux expressions. Tendre, là, est d'un gamin où de Racine. Le ton du style dit qu'il est à la Racine. (Note de Beyle.)


m'est pas nécessaire comme (de la même manière) à un autre, et elle me l'est davantage, à cause de mon excessive délicatesse, de cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. Je cache cela sous mon manteau d'housard.

La Banque, 6.000 francs de rente gagnés avec un ami aussi solide que Mante, m'ôtera toutes les peines et me laissera jouir de tous les plaisirs de cette sensibilité, qui ne sera jamais connue de personne. Il me faudrait une âme de poète, une âme comme la mienne, une Sapho, et j'ai renoncé à la trouver mais alors nous goûterions des bonheurs au-dessus de l'humain. Nous pourrions bien dire Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes1. Ma sensibilité, n'étant pas employée sur la terre, se répandra tout entière sur les personnages de Shakspeare et augmentera mon génie. Il me semble que celle de J[ean]-J[acques], à mon âge, n'était point aussi tamisée, aussi fine, qu'en un mot, suivant mon expression de cet été, 1. Horace, acte II, scène 3.


sa tête n'était point aussi bonne que la mienne,

II faudra donc, mercredi prochain, accompagner Louason, monter chez elle et l'accabler de tendresse pour lui prouver que je ne suis pas un homme du monde ordinaire.

Mlle Clairon est son héros elle m'a répété aujourd'hui pour la deuxième ois « C'est une grande femme. » Elle m'a dit qu'elle avait lu dix fois ses mémoires, qu'elle les avait elle m'a dit qu'elle ne croyait pas à l'histoire du revenant Mr de S. et que Mlle Clairon elle-même lui avait dit que. On nous a interrompus. Quelle âme pour sentir ce que je voulais faire pour elle dimanche soir, et ce que je commençai Quel ami je serais pour elle Lui faire répéter Monime mercredi. Wagner lui a apporté le premier feuilleton de Geoffroy sur Mlle Amalric1, en lui disant « Voilà ce que vous m'avez demandé. » Quand a-t-elle pu le lui demander ? De quand est-il ? Il m'a semblé cependant qu'ils ne s'étaient pas vus depuis la leçon de vendredi. La tendresse que je lui témoignerai mercredi doit la faire expliquer. Il me 1. Amalric Contat, fille de la célèbre sociétaire du Théâtre français. Elle venait de débuter elle-même sur la scène de ce théâtre. Voir plus haut, p. 26.


semble sûr qu'elle a eu envie de moi, au moins le jour où elle était droite contre le trumeau et où elle me prit par le bras, après Monime.

Je veux absolument être son ami, et, aux grands services d'argent près que je ne puis pas lui rendre, me montrer tel dans toutes les occasions.

Quelque risque que je courre à ne trouver qu'une fille commune, au lieu d'une femme sensible, je dois me dire que le parfait, en bon ou en mauvais, n'a peutêtre jamais existé en courir le hasard et me dire que sa sensibilité ne fût-elle pas développée, peut-être une âme si bonne la ferait-elle naître

La pire de toutes les duperies où puisse mener la connaissance des femmes est de n'aimer jamais, de peur d'être trompé. Louason sent exactement pour Clairon ce que je sens pour Shakspeare. La petite Félipe m'a appris que George vivait avec Martin il paraît que c'est une passion elle l'est allée voir en Flandre, à Lille, pendant qu'il y jouait.

Cette jolie petite Félipe, élevée dans tout le cabotinage des acteurs de Favart et du Conservatoire, n'a pas, je crois, seulement l'idée de la pudeur.

Je suis allé jour fois chez Louason the firsl, tête-à-tête, parlé de l'art [une]


demi-heure, lhe second with mistress Morlier, a old man cornes in, and is reçu avec tous les égards qu'on aurait pour un entreteneur, ou for a physician 2.

The 3e et 4e mercredi et vendredi dernier, 17 et 19 pluviôse, I spoke of my love 3 moment d'attendrissement bien marqué le 19, qui aurait dû tout finir, mais peut-être aussi I should have the caldap[issa]4.

Tous mes propos d'amour avec elle ont été joués, il n'y en avait pas un de naturel. Tout ce que je lui disais était du Fleury tout pur j'aurais presque pu indiquer la pièce où je prenais chaque geste, et cependant je l'aimais. Fiez-vous ensuite à l'apparence Mais c'est que je sentais confusément que mon amour. est d'une nature trop large et trop belle pour n'être ridicule dans la société, où il ne faut que des sentiments écourtés. Mon amour est comme celui d'Othello avant sa jalousie. Quand j'aurai joui six mois de 6.000 livres de rente, je serai assez fort pour oser être moi, même en amour.

1. Je suis allé quatre fois chez Louason la premiére. la seconde avec Mme Mortier, un vieillard entre, et il est reçu.

2. Ou pour un médecin.

3. Je parlais de mon amour.

4. J'aurais eu la chaude-pisse.


Je sens et je vois trop quel est l'homme parfaitement aimable, pour avoir une parfaite assurance tant que je serai éloigné de ce brillant modèle. Tel butor, dont toutes les actions sont des ridiculités, a toute l'assurance possible, parce qu'il ne conçoit rien de plus parfait.

Nous avons fait ce mois-ci, Percevant 1 et moi, le caractère d'Ouéhihé (Camille B[asset] cadet), quatre pages in-folio, et commencé celui de Perrino (D[au]sse). C'est le travail le plus utile que je puisse faire 2.

II n'existe point de mélancolie pour l'homme qui est conscius sceleris sui, qui sait qu'il est méchant il ne peut jamais se dire « Je méritais un meilleur sort » et répandre de douces larmes.

Grand caractère du désespoir du méchant, de celui de Iago, par exemple. Point de mélancolie, tout rage.

M. Maisonneuve me dit l'autre jour que Marmontel allait à dix sans se fatiguer, que c'est ce qui fit ses succès dans le monde, et la plus grande partie de sa 1. Nom que Beyle a donné quelque temps à Crozet qu'il appellera bientôt Seyssins.

2. Voir dans les Mélanges de littérature, t. H, p. 45.


réputation en littérature. Une femme avec lui était sûre d'avoir du plaisir, dit-il. Il avait cinq pieds sept à huit pouces, le sourcil noir, les épaules larges, enfin c'était un véritable Auvergnat.

Il me dit aussi qu'il avait vu, peu de jours auparavant, Chateaubriand chez son libraire, que c'est un petit homme maigre qui a la moitié de la tête de moins que moi, que rien n'égale sa vivacité, il ne tient pas en place.

Lekain avait un pouce et demi de plus que moi.

Une âme non sensible (C.) n'a que les choses extérieures à regarder, l'âme sensible, même lorsqu'elle n'est pas distraite par ses sentiments actuels, regarde ses sentiments passés. Voilà ce qui l'empêche de voir et de connaître les choses extérieures. Que sera-ce quand un motif particulier (the love of glory, of poesy in me, le désir de connaître les sentiments) la porte à regarder ses sentiments ? Si C. et moi avions vingt-deux ans chacun, il aurait vingt-deux ans d'expérience, et moi trois ou quatre (en étendue) de bonne expérience tout le reste est vicié, sucré par la passion.

Défaut de l'âme poétique, avantage sans doute pour la poésie, désavantage pour


la philosophie, faite sur les choses visibles aux autres hommes.

23 Pluviôse XIII [-12 Février 1805].

Je raconterai plus bas l'entrevue que Gripoli1 a eue le [19] pluviôse avec Mme de Rézicourt. Il en résulte au moins qu'on ne me refuserait pas Charlotte2, si je la demandais.

Esprit est venu me voir ce matin, vers les deux heures, et nous ne nous sommes quittés qu'à quatre heures et demie, au coin de la rue de l'Université, après avoir fait un tour sur la terrasse des Feuillants. Il a été aussi amical et aussi ouvert avec moi que le permet son caractère froid et visant à l'esprit. Jusqu'ici, il m'avait traité avec une froideur marquée et même haute et frisant l'impertinence. Le changement est frappant et complet. Je trouve cela bien plat. Gripoli est de mon avis. Je n'ai déguisé en rien mon caractère, il m'écoutait sur cet article je me suis 1. Crozet shall be called Percevant Ed. Mounier = Esprit M[ante] = Gripoli. Aussi beau qu'Apollon, d'une élégance parfaite, examen parfait, le beau idéal à mes yeux alors et peut-être encore à présent. Vêtu de gris, visage poli et teint charmant. (Note de Beyle.)

sera appelé.

2. Victorine Mounier.


montré tel que je suis, à part cependant les traits de love for glory et de great sensibility lhal are not but for the intimes friends 1. Il a vu le désordre de mes livres et de mes notes, il m'a dit que j'étais fou.

Lui m'a dit qu'il avait de l'esprit. Ce trait bien marqué et prolongé, en disant Je trouve qu'il se rouille (comme disant Ne trouvez-vous pas qu'il se rouille un peu ?), m'a paru assez ridicule. Je l'ai persiflé de sang-froid, et mon homme a donné dans le panneau.

C'est un des hommes les moins sensibles que je connaisse, et il veut l'être beaucoup. Il m'a dit que j'étais passionné comme les Allemands, de sang-froid. C'estcomme il zio qui veut être sensible, et que je mette le raisonnement à la place du sentiment. Gripoli riait bien ce soir de cette phrase, que ma famille me répète depuis dix ans. Au reste sur Esprit, on voit qu'il se travaille à dire de bons mots, ce qui achève d'ôter tout onctueux à son caractère et le rend roide et sec. Il est bien loin de l'amabilité de Pacé, et si Pacé avait sa tête, Pacé serait un homme rare. Je ne serais point étonné qu'Esprit fût bas et digne de faire sa fortune à la cour. S'il ne la fait pas, il la sacrifiera à son esprit. 1. D'amour de la gloire et de grande sensibilité qui ne sont que pour les amis intimes.


Le grand point est de savoir si Charlotte partage ce caractère ou en souffre. Ce caractère est commun et désagréable. Duchesn[e] le juge plein de prétentions Des connaissances, pas beaucoup d'esprit, haut, homme désagréable.

Après qu'il m'a quitté, je revenais (très bien vêtu, en bottes), vers le PontRoyal, par la rue du Bac, en lisant une lettre que Crozet m'avait remise, lorsque j'ai rencontré une grande jeune personne d'une taille pleine de grâce, ayant une robe de satin gris-bleu, qui marchait très vite et avait un mouchoir devant la figure. Je crois que c'était Charlotte. Je l'ai trouvée charmante et j'ai bien senti que je ne l'avais pas oubliée comme je le croyais, et que deux mots d'elle me rendraient plus amoureux que jamais.

Si c'était elle, je crois qu'elle m'a vu. (23 Pluviôse an XIII, onze heures du soir). Le jour de Noël 1804, wilh my uncle, I have been for firsl volla al B. in Parigi, cosa rara da uero e ben lontana dalla mia ripulazione. Mai in Gr. 1.

1. Avec mon oncle je suis allé pour la première fois au b. à Paris, chose rare à la vérité et bien loin de ma réputation. Jamais à Grenoble.


24 Pluviôse [-13 Février], 11 heures du soir. Mercredi 1.

J'AURAIS eu Louason ce soir, si j'avais voulu, et je l'aurai quand je voudrai, voici l'histoire de ma journée. Aller demain chez Martial, pour savoir la vérité sur la c. p.2 Me voilà sul orlo della felicità 3.

Je suis allé ce matin chez D[ugazon]. Elle y était avec Mme Mortier, a petite Félipe et Wagner. Elle était très gaie, avait le teint éclairci, et a dit son rôle de Monime comme un ange, vraiment très bien. Elle m'a bien traité, je l'ai embrassée. Nous sommes sortis à une heure trois quarts. W[agner] a accompagné Félipe nous sommes allés tous trois chez Mortier, qui nous a développé tous les détails d'une catin à âme basse qui veut avoir le bon ton. Nous y sommes restés trois quarts d'heure. Louason était dans l'enthousiasme que donne le succès à une âme amoureuse de la gloire. Tous les sentiments généreux 1. En tête de ce fragment Beyle a écrit « Journal de pluviôse, du 24 au »

2. Ch..d. p.ss.

3. Sur le bord du bonheur.


se pressaient dans son coeur 1. Je l'ai accompagnée chez elle et j'y suis resté jusqu'à quatre heures, ne parlant de mon amour qu'en passant. Elle m'a dit qu'elle devait aller au spectacle.

Mante m'a prêté six livres et je suis allé à l'orchestre. On jouait Le Cid. Mlle Bourgoin a été détestable Naudet, Després et Lacave aussi mauvais qu'à l'ordinaire. Lafond a eu son élégance froide comme d'ailleurs il est sans organe, il restera acteur médiocre et élégant, assez semblable, pour le talent, à Voltaire.

Louason est arrivée, je lui ai donné une place à côté de moi. Je lui ai offert de la reconduire, elle a accepté. Elle m'a dit, arrivés à sa porte, si je ne montais pas ? Je suis monté, nous avons allumé du feu, parlé d'elle, ensuite de mon amour. Elle m'a écouté la première demi-heure avec attendrissement et rêverie, ensuite cet intérêt est tombé et je l'ai, je crois, ennuyée un instant. Profiter du premier moment d'attendrissement pour l'avoir. Elle m'aime ou du moins elle veut que je le croie, car 1. Je n'exprime pas assez bien ici combien nos âmes étaient en communication dans ce moment. En général, je ne puis pas exprimer les nuances fines des événements, le profond, le meilleur de la chose, parce que les termes manquent, et qu'il faudrait deux ou trois heures pour y plier les termes de la langue. Ce n'est donc jamais que le plus grossier qui est exprimé. (Note de Beyle.)


elle m'a dit qu'elle avait bien compris ma démarche de lundi, en la laissant à sa porte elle s'est étendue là-dessus alors je lui ai parlé de l'état où je fus après l'avoir quittée. Ce moment a été le maximum de l'attendrissement. Comme, en sortant, je lui demandais un baiser, après avoir faiblement résisté elle me l'a laissé prendre, évidemment exprès, et avec complaisance.

Tout va bien jusque-là elle s'est destiné un grand caractère mais en disant à sa domestique de m'accompagner, j'ai vu ses yeux très brillants qui semblaient lui dire Il ne m'a pas encore eue 1 » Ce regard a fait singulièrement tomber mon enthousiasme. Peut-être cependant n'était-ce que les yeux du tempérament éveillé et non satisfait. Je dois lui porter Shake[speare] demain.

Je l'aurai vendredi, si je veux.

Elle m'a dit que, lorsqu'elle parla à Clairon de son revenant, M. de S., Clairon lui avait répondu par des phrases « Si j'étais une créature privilégiée, je croirais que le ciel a fait des miracles pour moi, etc. » Par conséquent, Clairon ne croyait pas à son revenant. Elle avait la faiblesse de la vanité. Louason alla chez elle avec Kemble, l'acteur anglais. Kemble fit des compliments à Louason et lui dit qu'elle


avait une belle figure, des yeux comme ceux de Mue Clairon. Celle-ci dit « Elle a des yeux, oui, mais. » (mais quelle différence des siens aux miens !) Louason trouve que Clairon avait des intentions bien plus profondes que celles de Dugazon. Dugazon m'a embrassé ce matin d'amitié. Cet homme a des sensations très vives, mais elles passent vite.

Il n'y a qu'un moyen de faire supporter la vieillesse, c'est la gloire et une âme ardente alors elle vaut peut-être mieux que la jeunesse. La vieillesse de Voltaire celle de Molé (feuilleton des Débals du 19 sur M. Faur) comparées à la vieillesse de M. Daru, à celle de mon grand-père. Comme j'écrivais ceci, une famille de provinciaux, très bonnes gens et très gaie, se perdait sur le carré une jeune fille très gaie, à sourcils noirs, jeune, jolie, un peu grosse, est venue frapper à ma porte, demandant une demoiselle N., artiste. Nous sommes allés ensemble en riant comme des fous réveiller la dame artiste. Ce petit épisode de franche gaieté m'a fait plaisir. Le père, qui a un uniforme à broderies d'argent, m'a fait beaucoup de politesse, la fille me traitait avec l'intimité de la gaieté et de la jeunesse, naturelle aux provinciales et décrite par Jean-Jacques dans Sophie d'Emile ou dans l'Héloïse.


J'avais derrière moi, à l'orchestre, M. Petiet et son fils à côté, Antonelli1 le célèbre dans la Révolution, à Arles, je crois, superbe vieillard, âme passionnée qui commentait tout haut Corneille, et qui vient souvent lier conversation avec lui. Quelle différence encore de cette vieillesse et de celle de Dugazon, à celle de M. Daru, mon grand-père, La Rive, qui commence déjà à cinquante-huit ans à gémir de tout, à celle de mon oncle qui, à quarante-six ans, tombe déjà dans la faiblesse morale et, par suite, physique, de la vieillesse. Il y a plus de vie dans Antonelli, qui peut avoir soixante ans, que dans Gagnon et La Rive réunis,

J'ai passé huit heures avec Louason aujourd'hui.

25 Pluviôse [-14 Février], jeudi.

Je suis allé voir Pacé à dix heures et demie, qui m'a dit qu'il ne m'avait dit que Louason aveva il mal francese que parce qu'il me voyait la serrer de près, qu'il ne sait rien là-dessus.

Mante et moi, nous nous sommes allés 1. Le marquis d'Antonelli, ancien maire d'Arles.


promener à la terrasse des Feuillants de deux heures à quatre et quart. Louason y était. Mante lui a trouvé comme moi une figure céleste, elle était avec deux hommes. Nous avons cru voir un air d'intelligence dans son sourire en me regardant. Elle a une démarche pleine de sentiment et de grâce.

Je suis allé ce soir chez A[dèle] of the gale. Quelle différence J'ai trouvé un caractère sec, sans nulle sensibilité, ne s'occupant que de petits effets de vanité. Elle m'a parlé d'un jeune homme qui aura deux cent cinquante mille livres de rente, qui a dix-neuf ans, qui se nomme Mimi Meyer, qui est de Hambourg et qui va chez Guastalla, avec une cupidité qui perçait à travers les protestations de désintéressement. Elle est sans cesse occupée à jouer la comédie j'observais sa figure de derrière son miroir pendant qu'elle se coiffait, vivement éclairée par un quinquet, moi, ayant la figure entièrement dans l'ombre je n'y ai vu que sécheresse, absence de passions douces et même cruauté. Comme la sensibilité (la vraie) rend la beauté plus touchante Quelle différence si Louason eût été à sa place Même ne l'aimant pas, quel intérêt eût eu cette toilette Au lieu de cela, je n'ai vu que bêtise chez la mère et mauvais cœur chez la fille.


Comme il faut peu se fier aux apparences, aux récits Qui croirait, sur l'exposé de la situation d'A[dèle] of lhe gale et de Louason, que la femme charmante fût rue Neuve-des-Petits-Champs.

Pour un homme à qui Lavater a ouvert les yeux sur les physionomies et qui a éprouvé par lui-même la signification des traits, il est très curieux d'assister, lorsqu'on est sans conséquence, à la toilette d'une jolie femme. C'est l'affaire la plus importante elle est elle-même, et l'on juge. Je n'ai vu que âme sèche, absence de passions douces, cruauté. Ce qui me portait le plus à l'aimer, il y a trois ans, c'est que, d'après mes idées sur l'amour, je croyais devoir être aimé. Cette soirée a achevé de tuer cet amour. Elle ne ferait pas le bonheur de Pacé- qui est bon. J'y ai passé de cinq et demie à huit heures.

Vendredi, 26 Pluviôse XIII [-15 Février 1805]. Le contraste des deux femmes d'hier, chez qui je n'ai pas vu une once de sensibilité, me la rendait encore plus chère j'avais des choses charmantes à lui dire. A son arrivée chez Dugazon, je les ai toutes oubliées. Je me suis trouvé un


instant seul avec Mme Mortier elle m'inspire tant de dégoût que je n'ai rien trouvé à lui dire. J'ai voulu masquer cela, le reste de la leçon, par un tas de galanteries forcées qui étaient une mystification continuelle. Ce flux de paroles et de gestes a rejailli sur la petite Félipe, qui est jolie, qui s'y prête très volontiers et qui, peutêtre même, me fait des avances. Après avoir fortement dit son rôle de Monime, elle est tombée dans un profond sérieux qui est devenu mélancolie pendant que nous riions tous à gorge déployée de Dugazon, qui répétait le rôle de Iodelel, à ce que lisait Wagner, ce qui nous faisait tenir les côtés. Peut-être sont-ce mes attentions et ma gaieté qui l'ont rendue triste. J'y ai seulement pensé ce soir. Quand elle me tromperait, qui peut m'ôter le plaisir de sentir tout ce que je sens depuis quelques jours ? Mais je ne crois pas qu'elle me trompe. Gripoli croit, comme moi, qu'elle peut avoir une grande âme. Je suis sorti de chez elle à quatre heures, après y avoir resté une heure un quart. Je n'ai point eu d'esprit, j'étais trop troublé en revanche, en en sortant, il m'est venu une prodigieuse quantité de choses tendres et spirituelles. Quand je serai davantage perception et moins sensation, je pourrai les lui dire.


Arrivé chez elle, elle a commencé par me rendre compte des personnes avec qui elle était hier aux Tuileries. Le jeune, celui qui lui donnait le bras, est M. Lalanne, poète l'autre est un nommé M. Le Blanc, parent de la femme du prince Joseph, et qui paraît avoir de l'élévation dans l'âme1.

Il est venu une lettre que nous avons lue ensemble après quoi elle m'a dit que Mme Mortier s'était approchée d'elle ce matin, et lui avait dit de moi « Ce jeune homme est bien né, il annonce de la fortune, il en a sans doute. » Là-dessus j'ai dit « Pour tout finir, je dirai la première fois que j'ai une place, au bureau de la guerre, qui me rapporte 1.500 francs. Et qu'on vous donne cent écus par grâce (de votre famille) », a-t-elle ajouté avec vivacité.

Ceci n'est que le sommaire. Ça me fait croire qu'elle m'aime. Gripoli croit même qu'il est possible que ce qu'elle m'a dit de Mme Mortier soit supposé, pour la perdre dans mon esprit. Nous parlions avec l'intimité de deux grandes âmes qui s'entendent de temps en temps, elle me regar1. Ce Le Blanc, qui semble avoir été le protecteur dé Mélanie à cette époque et qui aurait été quelque peu auteur dramatique, était originaire de Lyon et parent de la femme du roi Joseph. Voir plus loin, p. 71, en note.


dait avec les yeux altérés (légèrement chargés d'amour), sans rien dire. Elle m'a dit, avec une décence naturelle et point du tout étudiée, qu'elle ne voulait point avoir d'amant avant ses débuts, de peur d'être grosse. Elle a dit cela sans se servir de ces termes, et d'une manière aussi délicate que celle-ci est grossière. Moi, je me traînais dans la même idée, que je répétais de mille manières j'avais trop de plaisir à sentir pour me donner la peine d'en inventer une autre. Elle m'a dit ensuite qu'elle ne m'aimait pas, avec un air charmant.

La conclusion est que je l'ai embrassée et qu'elle m'a donné la permission d'aller la voir demain, entre deux et trois, heure où la petite Félipe y sera. Puisque je ne puis pas être assez de sang-froid pour avoir quelque esprit, être au moins tout bonnement moi-même pour avoir les grâces du naturel autrement, entre deux chaises le cul par terre. Pas assez de sang-froid pour bien suivre mes projets de rouerie, et point de grâce ni de touchant, ne disant pas tout bonnement la première chose qui me vient. Si je suis sage, je tâcherai cependant d'avoir quelques attentions pour la jolie petite Félipe, afin de la rendre un peu jalouse. Il est singulier que je n'aie de jolies choses à lui dire,


même de tendres, que lorsque je suis loin d'elle. Expliquer cet effet quand je pourrai. Je lis ce soir Clairon, qui me paraît constamment tendue, sans naturel et sans grâce peut-être avait-elle de tout cela en parlant, mais elle se gourmait en écrivant.

Le rôle d'Ariane, qui me semble charmant. Lire avec elle Manon Lescaul avant qu'elle dise ce rôle. J'étais vêtu avec grâce aujourd'hui, le buste au moins, et, chez elle, j'avais toutes les couleurs de la plus vive émotion.

Samedi, 27 Pluviôse an XIII [-16 Février 1805]. Ce jour devait être un des plus agréables de ma vie, et l'a presque été en effet. J'ai travaillé avec Gripoli à Biran trois heures un quart. Le temps était superbe. J'ai passé quatre heures chez Louason. Je ne l'ai vue qu'un instant tête-à-tête elle a répété le deuxième et troisième actes d'Ariane. J'y ai trouvé M. Lalanne, vu arriver et sortir M. Paillette, beau-père de Sauzay vu arriver et laissé M. Le Blanc, le parent de la femme de Joseph.

Je suis allé avec Gripoli au Tyran domestique 1 nous y avons trouvé Percevant. 1. Comédie d'Alexandre Duval.


La pièce a été supportée, est médiocre quelques jolis détails, du sentiment à la Collin l'auteur faiblement demandé, est Duval, l'acteur (cinq actes, [en] vers). Henri VIII, de Chénier, a été défendu le matin du jour où j'ai vu Le Cid.

J'étais très triste en sortant de chez Louason, à cinq heures. Je croyais avoir vu qu'elle était une fille. Je serais charmé qu'elle fût entretenue par Le Blanc. La seule chose qui ait manqué à mon bonheur a manqué par l'avarice de mon père. C'est le bal de la rue du Bouloy, où Adèle danse dans ce moment. Je pourrais bien y aller à toute force, mais mon âme, épuisée par les sentiments violents, a besoin de repos.

Fleury s'est montré nouveau et d'un naturel parfait dans six ou sept vers de la douleur du père, au cinquième acte de la pièce, lorsqu'il se croit abandonné par sa femme et ses enfants.

Louason, après avoir répété le charmant morceau d'Ariane à Thésée, qui finit par C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère, qu'elle m'a tout entier adressé, s'est appuyé sur moi et je l'ai embrassée.

Voilà une de ces journées comme il est à jamais impossible d'en avoir en province.


Gripoli m'a bien soutenu dans ma tristesse de ce tantôt, c'est un ami rare et d'autant plus précieux pour moi qu'il a la raison qui me manque.

Dufriche a nommé à Percevant les dix plus célèbres avocats de Paris. De Sèze, le premier, a gagné 216.000 francs l'année dernière Chabroud et Bonnet, cent mille et le moindre (Dufriche), cinquante mille. Dimanche, 28 Pluviôse XIII [-17 Février 1805]. Percevant pense que le premier rôle de Duchesnois est Ariane le deuxième, Phèdre le troisième, Roxane le quatrième, Hermione le cinquième, Eriphile. Aménaïde, Clytemnestre de R[acine], Didon, Andromaque, Clytemnestre de Lemercier, Sabine, Monime, nous ont paru médiocres. Nous n'avons pas vu Esther. Elle a mal joué Polyxène, et Mandane du Cyrus de Chénier.

Promené avec Gripoli et Durif aux Tuileries. Lu le matin Mme Roland et Tacite. Trouvé que la monarchie, en introduisant les égards entre les gouvernants, mêle les passions au gouvernement. Je vois chaque jour, chez Pacé, l'augmentation des égards et la diminution de l'autorité de la loi.


Je n'ai pas vu L[ouason] aux Tuileries. Travaillé toute la soirée aux caractères, avec Percevant.

30 Pluviôse XIII [-19 Février 1805]

Après avoir fait répéter à Gripoli le rôle de Desronais, dans Caroline1, je suis allé à midi chez Dugazon on m'a annoncé qu'il n'y avait pas leçon. Je suis allé chez Mélanie, un peu tremblant. Elle m'a reçu avec un contentement et une gaieté visibles sa femme de chambre la frisait. Je n'ai pas eu l'esprit de faire de l'esprit c'était le cas cependant. J'ai soufflé le feu moi-même pendant qu'elle faisait autre chose. Ce soin, qui annonce l'intimité me charmait. Enfin, sa femme de chambre est sortie. Nous sommes restés ensemble jusqu'à deux heures. J'étais très heureux. Je désirerais bien qu'elle l'eût été autant que moi. J'ai lieu de l'espérer pour une partie de ce temps. Le hasard a fait ce qu'eût dû faire l'adresse elle m'a raconté son histoire, il m'est prouvé qu'elle a une âme sensible comme la mienne parce qu'elle m'a raconté des circonstances qui n'ont pu être remarquées que par 1. Un acte de F. Roger.


une âme sensible. J'ai l'esprit fatigué en écrivant ceci, je viens de parcourir d une manière serrée quatre cents pages en trois heures de temps mais je ne veux pas me coucher sans écrire. Elle s'appelle Mélanie Guilbert elle est née à Caen. Elle a un frère et une sœur et une mère. Son père est mort. Il paraît que son père se mésallia en épousant sa mère qui, fille unique et fort belle, porta dans son ménage tous les défauts de son caractère, au point que son père mourant répondit à sa sœur, qui lui disait qu'elle allait écrire à sa mère absente « Non, non, ma fille, laisse-moi mourir en paix. » Une autre fois, elle lui donna un soufflet devant ses enfants il fit semblant d'en rire.

Il paraît que le frère de Mélanie est un assez mauvais sujet, même crapuleux, mais délicat, sur l'argent, au point de rendre à la famille d'un de ses amis six mille francs en billets que cet ami mourant lui avait laissés. Sa mère est tombée dans l'avarice. Plusieurs traits frappants, que je n'ai pas le temps de rapporter, me peignent dans sa sœur le caractère de Mathilde de Vernon (Delphine), faisant les actions les plus tendres sans tendresse, et très pieuse. Voilà le véritable défaut de la piété chez les femmes, bon peut-être à développer sur la scène.


Elle était divine en me racontant cette histoire. J'étais assis à côté d'elle, la regardant en face, ne perdant pas un de ses traits, tenant ses mains dans les miennes. Elle a bien senti que son âme tendre faisait effet seulement j'ai un petit trait à lui reprocher, mais quelle est la femme qui n'est pas un peu coquette ? Elle était vraiment attendrie en parlant de son père, elle s'est essuyé deux fois les yeux, où il n'y avait point de larmes. Je lui ai pris vingt baisers, elle ne se défendait pas trop je crois qu'elle m'aime. Cette joie souriante et ce ravissement d'une âme sensible qu'elle a éprouvés, en me voyant, me le prouvent. Cependant, je l'avais un peu ennuyée la dernière fois, car, comme je lui disais « Choisissons un signe que vous me ferez quand je vous ennuierai », elle m'a dit « Ah oui », avec l'accent de la satisfaction. J'ai plaisanté un peu làdessus. Ce signe est cette question « Y at-il bal à l'Opéra?» Je la pressais de me dire si elle aimait quelqu'un, elle m'a dit que non, enfin que oui, en me regardant elle a vu, malgré mes efforts, ma figure décomposée (cela joué en grande partie), elle m'a bien vite dit que non la grâce suave qu'elle mettait dans toute cette conversation me prouve qu'elle m'aime. Enfin, deux fois, je l'ai fait rire à gorge


déployée le sang-froid commence à me revenir, j'ai cependant toujours de ces moments où ma bouche seule parle, mon cœur étant occupé à sentir, alors elle rabâche toujours la même idée.

A deux heures, je l'ai accompagnée chez Talma le dentiste, chez qui j'irai demain. Elle voulait travailler au retour, j'ai lu cela sur sa physionomie. Je suis monté un instant il est convenu que je l'appellerai Mélanie, et elle, moi, Henri. Je l'ai bien embrassée, et je l'ai quittée à trois heures. A travers tout ça, elle n'a rien fait d'aujourd'hui, car j'ai rencontré Mme Mortier qui y montait, à qui, par parenthèse, j'ai dû paraître extraordinaire, car j'ai tant de répugnance pour elle que, malgré mes efforts, je n'ai pu faire baisser mon esprit, qui pensait à Mélanie, à lui répondre heureusement, l'idée m'est venue de lui parler d'elle, alors ç'a été à elle à sentir.

J'ai remarqué l'effet de la curiosité sur les femmes. M[élanie] avait envie de travailler, la conversation est tombée sur Pacé, elle m'a fait rester pour en parler. Quel avantage j'aurai quand je saurai exciter et satisfaire cette passion Elle m'a répété aujourd'hui qu'elle ne voulait point avoir d'amant, qu'elle ne pensait qu'à débuter nouvelle raison pour tra-


vailler avec elle. Elle a lu Olhello de Shakspeare à la suite d'Olhello de Ducis elle préfère le deuxième les grandes beautés du premier manquent leur effet à cause des chevaux de Barbarie et de la bête d deux dos; lui apprendre à goûter le sublime Shakspeare. Elle a été enchantée du pressentiment que Hédelmone a de sa mort elle m'a fait de l'Olhello de Shakspeare deux ou trois critiques de sentiment, qui (quel que soit leur mérite) ne peuvent sortir que de l'âme d'un artiste. Je la verrai demain chez Dugazon, jeudi au Bourgeois Genlilhomme, ou plutôt chez elle et au théâtre, vendredi chez Dugazon. A cette heure, à cause de notre signe Y a-t-il bal à l'Opéra ? je l'irai voir bien plus souvent. Acquérir l'habitude des compliments elle plaisantait sur un coup qu'elle m'avait donné dans l'oeil et disait en plaisantant avec amour « Ces grands yeux » J'aurais dû lui répondre « Oh vous êtes accoutumée aux vôtres, vous n'en trouvez point de grands, mais, etc., etc. » Cette journée charmante et d'un bonheur que je ne pourrai jamais avoir en province (les arts et l'amour délicat d'une femme d'esprit) n'a pas fait sur moi la même impression qu'elle aurait faite il y a quelques jours je commence à m'accoutumer au bonheur.


LE temps je suis en commençant ce journal est peut-être le plus heureux de ma vie. Les leçons de D[ugazon], mon amour pour Mélanie et peut-être 1. En tête de ce cahier, Beyle a écrit Journal de mon troisième voyage à Paris. Du 1er vent6se an XIII au »—Et il a fait suivre ce titre de quelques notes « Ventôse XIII.

« Happinest of Méla[nie].

« 6 ventôse XIII [25 février 1805].

« See. To say to her in very instant what 1 think et sens actuellement here is the unic way of happiness, read in the nature the 20 ventôse at the Thuileries garden. To have ever carriks

Toute ma condnite dans cette affaire a été, et sera pro- bablement, d'un enfant. 27 ventôse XIII [18 mars 1805]. « 4 germinal [25 mais 1805]. Breakfeast with Mela[nie], and /est at Josephine's house till the 4 af morning**·

« Le vicende di amore: spiritoso il 6 v[entoso], provo tutte de jurie di gelosia e d'incerta carriepondrnxa il 13, teneva le mani nelle mie il 30

Voir. Lui dire à chaque instant ce que je pense et sens actuellement. C'est le seul chemin du bonheur, lu dans la nature le 20 ventôse, au jardin des Tuileries. Avoir toujours des carriks. Sur le sens spécial de ce mot carriks (manteau, capote) ne pas oublier qu'il s'agit d'un manteau anglais. Déjeuner avec Melanie et fête chez Duchesnois jusqu'à 4 heures du matin.

Vicissitudes de l'amour spirituel le 6 ventôse l'éprouve toutes les fortes de la jalousie et d'incertitude sur son propre amour le 13 je tenais ses mains dans les miennes le 30.


le sien pour moi font mon bonheur et cependant jamais temps ne dût être plus malheureux mon père ne m'a point accordé l'avance que je lui demande depuis vendémiaire pour me vêtir. J'espère avoir dans quelques jours mille francs, dont 300 francs d'avance de mon père, et le reste d'emprunt.

J'occupe un assez joli logement rue de Ménars, n° 9. Voilà ma position physique. Je suis très bien vêtu.

1er Ventôse an XIII [-20 Février 1805].

Ce jour a été un des plus heureux de ma vie. J'ai passé trois ou quatre heures dans la plus douce intimité avec Mélanie. Elle m'a raconté ses relations avec Hochet, le rédacteur du Publicisle, et SaintVictor, le poétereau auteur de l'Espérance. Le premier, qui a de la finesse sans chaleur, ni beaucoup de profondeur dans son journal, est un sot dans le monde. Manière délicieuse dont elle a prononcé ce mot, comme y étant forcée par mes éloges « For tl e Vie. Tout ce qui a rapport à Mme de N. dans les cahiers bleus italiens.

« Les hommes rendent les femmes coquettes. (L[ouason], 10 v[entôse]).

« Les femmes rendent les hommes fats. (Moi, 30 ventôse].) »


voilà la grâce, ce qui est absolument opposé.au style de Mme de Staël. J'écris ceci le 4 au matin le soir même, je pensais bien à autre chose qu'à Mme de Staël. Mon âme était épuisée à force de sentir d'ailleurs, j'aurais eu huit pages à faire, je n'écrivis rien.

Bassesses ridicules du petit Saint-Victor on voit la bonne intention d'être méchant, mais pas assez d'esprit ni de caractère pour l'être avec fruit. Toutes les bassesses de la vanité elle m'en a dit des traits uniques. Les écrire, s'ils me reviennent Hochet et lui dans le genre de l'ô du président Hénault (Mémoires de Marmontel1) mais Saint-Victor appliquant ce genre à la conduite d'un homme qui veut avoir de bonnes fortunes.

Tout me prouva, ce jour-là, qu'elle m'aimait. Cette douce et entière confiance, son étonnement lorsque l'arrivée d'un homme qu'elle avait invité à dîner lui apprit qu'il était cinq heures.

Je vais chez elle aujourd'hui à midi, nous ne pourrons pas aller au Luxembourg, il n'est ouvert (le musée) que les dimanches et lundis.

Marié m'a appris ce matin l'enlèvement de Barral par son père. M[arié] m'a dit 1. Trait de vanité du président-poète Hénault, rapporté par Marmontel dans ses Mémoires.


qu'il était penaud et sol comme un panier. Ce sont ses termes. C'est, je crois, l'absence de caractère qui fait cela. A sa place, je me serais sauvé et me serais allé rendre volontairement si je l'avais cru convenable1. Wilhoul love of glory, diceva io ieri to Gripoli, credo che io mi did do ac. and sequerei l'impiego del Molé. This is true. This life is charming 2.

2 Ventôse XIII [-21 Février 1805].

J'ai dans la tête ou plutôt dans le cœur depuis la nuit dernière (du 1er au 2 ventôse) une épître à Mélanie. J'en ai les sentiments présents elle lui ferait sans doute plaisir, mais je me souviens encore quelle peine j'avais, cet été, à faire quatre vers en huit heures de travail abominable. Il faudrait cent vers, c'est impraticable. Je n'ai jamais vu si bien les sentiments et les pensées d'aucune pièce.

Environné d'erreurs, quel parti dois-je prendre ? 1. Louis de Barral, démissionnaire du Génie depuis l'an VI, devait quelques semaines plus tard, 12 germinal an XIII, et sur l'intervention énergique de son père, reprendre du service comme sous-lieutenant.

2. Sans l'amour de la gloire, disais-je hier à Gripoli [Mante], je crois que je me ferais acteur et que je suivrais la carrière de Molé. Cela est vrai cette vie est charmante.


Je sens que dans tout ce qui m'entoure ,il n'y a de vrai que mon amour.

(Vers de l'épître, et non sentiments réels.)

Je ne l'ai peut-être jamais tant aimée qu'hier, et elle ne m'a jamais paru si jolie qu'aujourd'hui, à deux heures et demie, lorsqu'elle tremblait en allant dire la première scène de Phèdre.

11 heures. Je sors d'avec elle, je viens de passer la soirée avec elle (onze heures sonnent) et je voudrais être anéanti jusqu'à demain à midi, où je dois la revoir. Mon âme est trop épuisée pour que je puisse raconter tout ce que j'ai senti aujourd'hui. Hier a été le jour le plus heureux de ma vie tout me persuade qu'elle m'aime. Je suis allé aujourd'hui à deux heures chez elle, elle m'a reçu très bien, elle était très parée, charmante 'et fort troublée. Moi, en y allant, je né me tenais pas de bonheur, j'avais besoin, dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, de faire effort sur moi-même pour prendre garde à m'ôter de devant les voitures qui venaient. J'ai trouvé chez elle un M. Martin de. qui ressemble au buste du chancelier de l'Hospital homme généreux, avec esprit médiocre, je crois. Elle attendait un M. de Châteauneuf pour dire des


vers devant lui. Il est arrivé un instant après, présenté par M. Le Blanc1, le même que j'impatientai tant, un jour que j'y restai jusqu'à cinq heures, qui m'a l'air d'y dîner souvent, qui m'a l'air d'être un entreteneur parce que, à tout ce que je vois, je joins son propos « Mademoiselle a des terreurs », dont l'état ambigu commence à me déplaire singulièrement sans doute autant que je lui déplais, et que j'aurais un bien grand plaisir à jeter par les fenêtres. Cet homme n'est pas sot, a des yeux noirs pénétrants, l'haleine forte, à ce que Mélanie m'a donné à entendre ce soir, et un esprit qui se répète il a déjà dit deux fois devant moi « Oui, il est permis de copier, mais quand on tue son homme. » J'ai lu cela je ne sais où.

M. Châteauneuf, homme de trente-six ans, à esprit lent et à belle figure, sans autre physionomie que celle de nullité de caractère, est une très mauvaise et très froide copie de La Rive du reste, le même caractère dans ce qu'il a dit, avec plus de bassesse. Sottement fat « Lekain avait sans doute dans ce rôle des choses 1. Peut-être faut-il voir en ce Le Blanc, comme le pensent MM. Debraye et Royer (édit. Champion du 'Journal), ce Blanc de Volx qui dit engager Mélanie à Marseille où il avait des relations. Plus tard chargé de l'administration des douanes à Naples, sous le roi Joseph, il procurera un engagement à Mélanie au théâtre de Naples.


que je n'ai pas, mais j'y mets quelque chose, une couleur, une tournure qu'il n'a jamais eues. » Voilà un des moindres. Au reste, vantant avec toute la franchise possible son récit de Cinna et son songe d'Athalie, qu'il nous a dits avec le récit d'Œdipe, et où il est gamin, plat, âme basse et au-dessous de tout.

Pour dire ce que Mélanie m'a fait sentir, il faudrait cinquante pages et un esprit frais, point d'envie de dormir et nulle fatigue. Toutes ces raisons m'empêchent également de développer les grandes vues sur l'esprit humain que m'a données ce matin la vue de ces caractères. J'ai tant senti ce soir que javais un fort mal à l'estomac.

Mélanie a dit la première scène de Phèdre avec une âme rare on voit qu'elle sent bien plus qu'elle n'exprime. Elle a eu pour tout défaut trop de rapidité et quelques hémistiches jetés.

Elle a dit aussi un morceau d'Aménaïde1. Mais ce qui est impeignable, c'est cette âme divine qu'elle développait sans s'en douter. C'est en tout le caractère de Desdémona. Timide d'abord jusqu'à l'excès, se rassurant ensuite, mais ne faisant 1. Dans le Tancrède de Voltaire.


point de compliments à Châteauneuf, manquant de cette fausseté que donne le monde, divine en un mot. J'en suis sorti à quatre heures et demie, y laissant M. Le Blanc et Mme Mortier.

Je suis allé, à travers une bagarre de queue, à l'orchestre on donnait le Bourgeois genlilhomme. (Même jugement qu'à la lecture les traits vrais, mais les plus grossiers, des caractères sans développements, l'esquisse d'un grand maître. Dugazon bon.) Wagner me gardait une place à l'orchestre. Elle est arrivée avec cette petite Mortier, qui a développé constamment le caractère d'une mauvaise catin elle, tout le long du spectacle, la pudeur de Desdémone,

Good, as she the world had never seen 1,

réellement sans usage, pudique comme Mlle Mars moi à ses côtés, enchanté, immobile, brillant, mais ne lui ayant pas dit tout ce que je voulais lui dire.

Avec ce caractère, il est possible que sa conduite la compromette beaucoup et qu'elle ait eu très peu d'amants elle m'en a avoué un je crois que Lafond l'a eue. Nous sommes sortis, fatigués de bal1. Bonne, comme si elle n'avait jamais vu le monde. Beyle avait déjà cité ce vers dans son Journal (t.II, p. 22) en l'attribuant à Littleton.


lets et d'entrées, à onze heures un quart. Je l'ai accompagnée jusqu'à sa porte, je ne suis pas monté par discrétion. Je l'aurais bien embrassée lui faire valoir demain l'effort que je me suis fait. Elle s'était coiffée ce soir avec un chapeau noir, une rose, du rouge, en beauté piquante qui joue un concerto de beauté, et sa figure était Desdémona douce mélancolie et innocence. Ce désaccord allait mal. Voilà cependant un jour où je ne l'ai vue qu'en public. Je sens que je l'aime chaque jour davantage. Ecrire demain la journée d'hier. J'ai passé avec elle aujourd'hui de deux à quatre heures trois quarts, de sept à onze heures six heures trois quarts hier, de trois à cinq. Qui ne croirait que je l'ai ? Et cependant, il n'en est rien. Je lis dans cette âme candide elle l'est tant que je la croirai toujours, de préférence à tous les dicours du monde sur elle. Il me prend quelquefois des mouvements de fureur quand je songe qu'elle a pu se donner sans amour.

Si je voyais Charlotte 1, peut-être l'autre amour reviendrait ne la voyant pas, Mélanie remplit ma vie, et je l'oublie. Adèle est chassée à jamais de mon coeur. Je distingue

1. Victorine Mounier.


1. Femmes froides, sans âmes, sèches, cultivées Mme Daru, Mme Le Brun. 2. Femmes froides, sans âmes, sèches, non cultivées Mme de Baure.

3. Idem, avec âme bas&e Mme Mortier. 4. Idem, avec avidité de jouissance de vanité, ce qui les rapproche de Mme de Merteuil Adèle of lhe gate. De ce genre, une petite fille que je vis hier aux Français. A travers tout ça, je me ruine mais, je le sens,

Omnia vincit amor, et nos cedamus amori 1. Je me couche avec le désir de dormir, anéanti, jusqu'au moment de la revoir. Je lui ai porté Cymbeline et Manon Lescaut.

Vendredi, 3 Ventôse [-22 Février].

Il me semble, à minuit, en écrivant ceci, que les événements de ce matin sont éloignés de plusieurs journées. J'étais -rempli, ce matin à sept heures, en m'éveillant, d'un excès d'énergie capable d'animer plusieurs corps. Je suis allé à midi chez D[ugazon]. J'y ai trouvé Wagner et Félipe. M[élanie] y est venue un instant après. D[ugazon] m'a fait dire deux 1. L'amour vaine tpnt, et nous cédons à l'amour.


fois le récit de Cinna, que je dis de quatre voix la voix factice de Talma, ma voix enflée, une voix niaise et encore une autre, mais la véritable n'y est pas. Il me manque d'être blasé. Ce qui me fait mal dire, c'est une sensibilité excessive.

M[élanie] a fini Monime et commencé Ariane. Nous sommes sortis ensemble à deux heures, elle mélancolique parce qu'elle croyait avoir mal dit Ariane, qu'elle a, au contraire, établie avec une sensibilité profonde. Nous sommes allés par les boulevards, depuis la rue Montmartre, aux Tuileries, par le plus beau temps du monde. De là, comme nous mourions de faim l'un et l'autre, elle n'a pas voulu entrer chez Legacque 1, nous sommes allés chez elle, nous y avons trouvé du feu, sa femme de chambre nous a fait chauffer un petit plat de pommes de terre, nous avons mis une chaise entre nous deux et nous l'avons mangé avec délices, parce que d'abord nous avions faim et parce que je crois que, dans ce moment, elle m'aimait autant que je l'aime. Nous allions retourner aux Tuileries, lorsque l'inévitable Le Blanc est entré à quatre heures un quart. Peutêtre qu'il y mange. Je suis resté jusqu'à cinq heures, elle souriant divinement de 1. Restaurateur sur la terrasse des Feuillants, Aux Tuileries.


ma colère contenue et du sourire (joué un peu) dont je la masquais.

Il ne m'a manqué que de me sentir des droits sur elle pour avoir un des plus violents accès de colère possibles. Ma colère sans droits, ma jalousie sans raisons de me montrer jaloux m'a mis, jusqu'à sept heures, dans un état de rage froide. Un mot, une fissure pour m'échapper, et je ne sais ce qui m'aurait retenu; il n'y aurait eu que la mort (de moi). Cet état avait ses douceurs, je pensais qu'elle m'aimait au fond, et elle m'avait dit ce matin qu'elle irait aux Français.

J'y suis allé, elle n'y est pas venue. J'ai vu Félipe et Wagner au balcon, je les suis allé joindre au deuxième acte. Cette petite F[élipe] est charmante, mais il est unique combien elle manque d'idées acquises. On donnait Iphigénie, qui, décidément, est la pièce du monde, après les mauvais drames, qui m'ennuie le plus. Les personnages n'ont que de la vanité, sentiment avec lequel on compte et avec lequel on ne sympathise pas. Lafond décidément froid, très élégant et manquant d'organe, mais si froid qu'il ne peut pas décemment jouer la tragédie.

J'ai une existence très brillante aux yeux de Félipe. Wagner est décidément une bonne bête pesante, bien allemand dans toute


l'étendue du mot, à mille lieues de la finesse. Nous venons d'accompagner F[élipe] jusque chez elle. Demain, j'irai à midi chez M[élanie] pour la mener au Luxembourg. Le temps de la journée où je sais le moins bien exprimer mon amour (à mes yeux) est toujours celui où je suis avec elle j'y ai passé aujourd'hui cinq heures. Son caractère me semble avoir une teinte générale de mélancolie. Cette âme est peut-être trop sensible pour sa position. Elle m'a raconté ce matin mille bassesses qu'elle a observées chez Mme Mortier, qu'il faut cesser de voir.

Si L[ouason] était venue ce soir aux Français, j'aurais bien avancé mes affaires, j'avais toute l'audace pleine de sang-froid nécessaire. J'ai éprouvé des sentiments bien vifs et bien différents aujourd'hui. J'ai vu, après I phigénie, la Pupille1 toujours même jugement pièce charmante. Jamais je n'avais été mieux disposé à sentir Iphigénie, je ne demandais qu'à me laisser toucher et cependant elle m'a souverainement déplu.

Il n'est peut-être pas impossible d'avoir F[élipe]. Ce serait amusant.

L'opinion générale, chez D[ugazon], que tout le monde m'exprime et qu'on croit, 1. Un acte de Fagan.


est « que j'ai trop de ce dont les autres n'ont pas assez Vous avez trop d'âme », comme me disaient ce soir F[élipe] et W[agner], et ce matin, pendant que je jouais Lo[uason].

Cette charmante fille aurait-elle quelque chagrin secret affreux qui lui donne cette mélancolie ? Plusieurs raisons me portent à le penser plusieurs de ses propos qui le disent, et cette fermeté de résolution avec laquelle elle se jette dans le théâtre. Ou cette mélancolie est-elle un jeu pour masquer le silence où la force la crainte de se démasquer ? Mais à quoi bon tant de peine pour être aimée de moi ? A avoir de l'argent ? mais elle a pris le ton le plus éloigné de cela, il le rend même impossible.

Que l'avocat Contre se donne de peine pour m'empêcher d'adorer une âme grande et sublime, que j'ai trouvée par le plus grand des hasards, que j'adore et qui m'aime, à ce que croit Gripoli Être tout yeux demain je lui fais tout au plus la cour depuis le 15 pluviôse. C'est ce jour-là que je lui ai parlé pour la première fois d'amour en plaisantant, je lui parle beaucoup trop souvent de cette manière cette âme est trop tendre, n'a pas assez d'usage pour se tant plaire au comique. Que le rôle d'Ariane est naturel


4 Ventôse [-23 Févrierl.

Milan chassait tous les jours il y a quelque temps. Il y a quatre jours qu'il est à la Malmaison, dans un profond spleen on prétend que c'est parce qu'il vient de faire assassiner Lu[cien]. Louis est malade dans son lit et Joseph a accepté le royaume de Lombardie.

J'ai rencontré (P.) hier, au Palais-Royal, Lyénil le courte qui me dit que son père (contre-amiral, préfet maritime de D[unkerque]) était à Vincennes. II était président du collège électoral du Finistère qui le nomma candidat au Sénat, avec le général Moreau, quelque temps avant son arrestation. Il vint à Paris porter ce choix au premier Consul. Avant qu'il le lui eût annoncé, on arrêta Moreau, il conseilla aux membres de la députation de déclarer le choix tout simplement. Ils furent fort mal reçus. Il resta à Paris quatre mois pour solliciter une place de conseiller d'Etat on lui en donna une à Vincennes, avec sa femme et son fils aîné, sans qu'il connaisse d'autre motif à son arrestation que celui d'avoir présidé un collège qui 1. Bpyle désigne sous ce nom le fils de l'amlral Nielly. Disgracié sous l'Empire, il fut fait baron en 1815.


a élu Moreau. Son fils cadet et sa fille sont tolérés auprès de lui. On permet au fils de venir à Paris tous les huit jours, seulement pour vingt-quatre heures.

Il dit que le donjon est plein, et que la terreur est si forte que ceux mêmes qui en sortent n'osent pas dire qu'il y ont été. Revenant de ces grands objets à moi, je suis allé à midi chez L[ouason]. Sa femme de chambre m'a dit qu'elle était sortie. J'y suis retourné à une heure et demie, même réponse peut-être s'est-elle fait céler la deuxième fois. Cela dans le cas où Le Blanc serait l'entreteneur. Dans ce cas, aura-t-elle le courage de me le dire ? La honte de me l'avouer ne vaincra-t-elle pas l'amour? Tout cela me rend très inquiet. Gripoli pense que je ne dois pas la voir avant lundi.

J'ai promené deux heures aux Tuileries avec lui il m'a parlé de l'effet effrayant que mon genre d'esprit produit dans le monde. Nous devons développer ce qu'il m'a dit et l'écrire dans ce journal. Cela m'attache encore plus à ma L[ouason]. C'est une âme d'artiste; de longtemps je ne pourrai pas lui exprimer assez bien mes avis pour lui sembler seulement son égal en déclamation. Elle m'aimera donc, et je serai heureux avec cette âme aussi tendre que la mienne, tandis que les sots,


prenant mes plaisanteries pour des assertions présentées de sang-froid, et ne pouvant saisir mon âme par aucun endroit, en concluront que je suis un homme dangereux et, par conséquent, un méchant. Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme aussi accessible à la pitié que moi la moindre chose m'émeut, me fait venir les larmes aux yeux, sans cesse la sensation l'emporte sur la perception, ce qui m'empêche de suivre le moindre projet en un mot, qu'il n'y a pas eu d'homme meilleur que moi en dispositions.

Mante, qui a connu mon caractère, en rendra témoignage et puis, fiez-vous aux réputations Il m'a dit que Rey 1 et moi nous avions des esprits aussi opposés que possible.

Tout cela redouble mon amour pour ma divine Mélanie.

Dimanche, 5 Ventôse XIII [-24 Février 1805]. Nous sommes allés ce matin, Gripoli, Percevant, Pidançat et moi, à SaintSulpice, à une conférence contre les athées. Rey nous y a joints et nous sommes allés au Luxembourg.

1. Joseph Rey, grenoblois et philosophe.


Nous sortons, Percevant et moi, du Tartufe, suivi des Folies amoureuses. Je n'ai jamais si bien senti le Tarlufe. Mlle Mars a été divine dans les deux pièces, mais particulièrement dans le commencement de la brouillerie du Tartufe, et la première entrée des Folies.

Nous l'avons appelée après la deuxième pièce.

Louason était à l'orchestre. Je l'ai regardée tout le temps, elle y a été très solitaire, et est sortie après le deuxième acte des Folies, sans me voir, je crois, et sans être accompagnée par Wagner qui lui a parlé et qui me voyait.

Lundi 6 Ventôse an XIII [-25 Février 1805]. Maximum of wit in my life 1. Je sors à trois heures et demie de chez Louason j'ai été, pour la première fois de ma vie, brillant avec prudence et non point avec passion. Je me suis toujours vu aller, mais sans gêne pour cela, sans embarras. Je crois que je n'ai jamais été si brillant, ni si bien rempli mon rôle. J'étais en gilet, culotte de soie et bas noirs, avec un habit bronze-cannelle, une cravate très bien 1. Maximum d'esprit dans ma vie.


mise, un jabot superbe. Jamais, je crois, ma laideur n'a été plus effacée par ma physionomie 1. Je suis arrivé à midi chez D[ugazon], j'y ai trouvé Félipe seule, qui est venue m'ouvrir. Elle a été enchantée de moi et m'a donné beau jeu pour lui faire une déclaration je lui apportais Racine. Après quatre minutes de tête-à-tête, on a sonné, on n'a pas ouvert, je suis allé ouvrir moi-même. C'était Louason avec Mme Mortier. Mme M[ortier], arrivée devant la cheminée, m'a dit « II est impossible d'être mieux, » etc., un compliment sur ma tournure en noir. L[ouason] me regardait et sentait le compliment. J'y ai répondu avec une gaieté noble et la politesse la plus aisée et la plus extrême. Voilà ce que j'ai été toute la séance, surtout envers Louason, mais cette politesse était bien loin de l'amour tendre et abandonné des autres jours. Je l'ai très peu regardée en la faisant répéter. Voilà la seule chose qui ait pu paraître affectée (à elle seule les autres ne se sont aperçus que d'un peu de relâche dans ma manière d'être enflammée ordinaire), et elle était parfaitement dans mon rôle 2.

1. Toute mon âme paraissait, elle avait fait oublier le corps, je paraissais un très bel homme, dans le genre de Talma. (Note de Beyle.)

2. D[ugazon] a pris cette tranquillité chez moi pour


Je lui ai appris que j'étais hier aux Français, où elle était cela a paru l'étonner. Dès ce moment, la passion a été réveillée en elle, elle a commencé à faire attention à ce qu'elle faisait.

En disant son rôle (le deuxième acte d'Ariane), elle m'a souvent pris la main avec toute la tendresse du rôle elle l'a même, ce me semble, serrée trois ou quatre fois. J'étais extrêmement poli, mais je ne l'ai pas serrée.

Pendant le rôle, j'étais d'une galanterie charmante pour la petite Félipe. J'ai développé toute la beauté et toute la grâce dont je suis susceptible. J'ai dansé un instant avec elle. Aussi, elle avait à sortir, elle a dit qu'elle reviendrait, et est effectivement revenue, chose qu'elle n'a, je crois, jamais faite.

Louason était, ce me semble, étonnée, attentive et immobile voilà l'esprit de sa conduite.

Elle faisait des compliments à la petite Félipe sur son chapeau vert de mer, sur ce qu'elle pouvait porter cette couleur, et en même temps elle disait qu'il était mal fait. Je me suis approché et j'ai dit des choses agréables à F[élipe] elle a ôté son bonnet, il a été question de le mettre à l'annonce du succès, et c'est le sens du couplet de Moncrif qu'il nous a chanté. (Note de Beyle.)


Louason elle s'en est défendue, enfin elle s'est mise à me le mettre j'y ai consenti, à condition qu'elle le prendrait ensuite. Elle trouvait, je crois, du plaisir dans l'action de me le mettre.

Je l'ai ôté, et, comme je la pressais de le prendre, elle m'a dit à mi-voix « Vous voulez donc vous dégoûter de moi ? » Ce propos me semble décisif. Je crois que j'ai répondu « J'en ai besoin. »

J'ai dit ensuite le deuxième acte du Misanthrope, et j'ai dit à Félipe, avec toute la grâce et la demi-passion (du monde) possibles « Divine Félipe, venez répéter avec moi. »

La charmante grâce de ma déclamation a interdit Louason elle est restée étonnée, immobile, sans respiration. D[ugazon] a dit, au bout de vingt vers, à Mme M[ortier] de prendre Célimène. F[élipe] s est allée mettre à côté de L[ouason] et Wagner, qui était le maximum du genre allemand aujourd'hui, entre elles deux. L[ouason] leur a, je crois, parlé de moi.

D[ugazon] m'a fait compliment sur une réplique de quatre vers il m'a dit qu'ils étaient parfaits dans le caractère, etc. Au milieu de mon rôle, j'ai vu Louason demander du papier pour faire un billet. Elle l'a fait, je me suis approché d'elle sans affectation et je lui ai demandé si


elle s'en allait elle m'a dit qu'elle mourait de faim, et s'est assise.

Pendant son rôle, D[ugazon] nous a chanté, à elle particulièrement, avec toute la gaieté et la grâce possibles, un charmant couplet de Moncrif

« Belle bergère Vous avez tous les bergers tour à tour. Mais je ne m'en plaindrai pas, vous faites passer un jour si doux »

Cela voulait dire « Après Wagner, vous avez Beyle 1. » Au bout de quelque temps, j'ai été interrompu, elle s'est levée pour s'en aller. D[ugazon] a dit à Mme Mortier de commencer. Je suis sorti deux secondes après elle, que j'ai employées à donner mon billet à D[ugazon].

Quand nous avons été tous les deux seuls sur l'escalier, elle était muette, interdite, sans résolution dans ses actions, me disant qu'elle ne me donnait pas le bras pour tenir sa robe, et me le donnant au même instant 2.

Elle avait son livre et son mouchoir à la main, elle n'a pas osé me les donner. 1. Qui est dans une meilleure position pour juger que D[ugazonJ et qui a plus d'esprit pour cela ? Et cependant il se trompe également, je crois, sur nous deux. Puis, fiezvous aux on dit du monde 1 (Note de Beyle.)

2. La finesse des parties qu'embrassent les arts est différente. Voilà qui est du domaine de la déclamation, et qui est trop fin pour la poésie. Mais il faut que le poète le sache il doit y être profond. (Note de Beyle.)


Je lui ai demandé s'ils la gênaient, elle m'a dit que oui, et me les a donnés. Nous avons continué, de chez D[ugazon] chez elle, de la même manière elle, parlant de ses rôles, sans amour. (Quelle différence avec la manière dont elle en parlait le jour du goûter Ce. jour-là, le rôle était, pour le moment, bien audessus de moi.)

Nous sommes arrivés sous sa porte, je lui ai demandé si je pouvais monter, elle a paru étonnée de la question et m'a répondu avec un air qui disait « Mais oui, bien entendu. » Je tenais par hasard son livre de la même manière que le jour que je le lui rendis à la même place et que je m'en allai, sans monter. Ça l'a troublée, je crois. Elle m'a dit quelques mots que je n'ai pas compris, elle était embarrassée elle m'a dit « C'est que vous teniez mon livre comme le jour que vous me l'avez rendu et que vous vous êtes en allé. » Cela à peu près. Arrivés chez elle, le même ton a continué, trouble de sa part et un peu de trouble aussi de la mienne tout ce qu'il m'en fallait pour être bien dans mon rôle. Elle m'a dit, dans la route, qu'elle irait demain aux Français (à cause de Phèdre). Arrivés chez elle, elle s'est mise à faire l'éloge de la petite Félipe il paraît que c'est là sa manière pour toutes les per-


sonnes qu'elle craint, elle est adroite. J'ai été très modéré et très poli sur cet éloge. Elle s'est mise à me dire que je l'avais accompagnée avant-hier, et que la petite lui avait dit que je lui avais fait tant de plaisanteries, en passant par le PalaisRoyal, qu'elle en avait ri aux éclats tout le long du chemin. La petite lui aura exprimé par ces mots que j'avais été on ne peut pas plus aimable avec elle 1. Je lui ai répondu qu'il n'était pas, je crois, difficile de la faire beaucoup rire. Elle m'a dit, après quelques mots embarrassés pendant lesquels elle se promenait par sa chambre, tandis que je soufflais le feu, que mes grimaces, l'autre jour, l'avaient bien fait rire, lors de l'arrivée de M. Le Blanc. Je me suis défendu avec grâce, et en abordant la passion sur le mot grimace elle m'a répondu, en s'arrêtant devant son miroir, que, quand je serais son amant, ce dont j'étais bien loin, je ne l'empêcherais pas de recevoir du monde. L'explication que nous attendions tous deux commençait enfin. Moi, au lieu de me lever et d'entrer en scène, comme j'en ai quelquefois la mauvaise habitude, j'ai continué à souffler 1. La vérité est que je la fis rire deux ou trois fois, et que le reste du temps je l'occupai fortement d'elle. Je la plaisantai doucement et finement sur Lafond, qui l'e eue, ou l'a, et qu'elle aime un peu, je crois. Donc, occupez les gens d'eux. (Note de Beyle.)


le feu je lui ai fait une plaisanterie qu'elle n'a pas comprise. Tout en tripotant, j'avais l'oreille fixée sur ce que sa femme de chambre lui dirait elle lui a dit à demivoix « M. Le Blanc est venu à deux heures un quart, croyant qu'il en était trois. » J'ai recueilli. Nous en étions là, lorsque M. Châteauneuf est venu pour la deuxième fois. Nous allions nous expliquer, le raccommodement ne pouvait être que manqué, M. Le B[lanc] devant arriver à trois heures. J'ai vu arriver Châteauneuf avec un plaisir qui m'a étonné; je croyais devoir en être triste et j'en étais content. Je ne démêle qu'à cette heure la cause de mon plaisir. Ces deux sensations sont curieuses à développer pour la connaissance de la tête et du cœur de l'homme.

J'ai reçu M. de Châteauneuf avec beaucoup de politesse, il nous a raconté sa vie sa conversation était lente et infertile, au milieu des plus beaux matériaux possibles. Cet homme a l'esprit lent. Je me suis bientôt rendu maître de la conversation, et je le faisais divaguer et changer de sujet avec une facilité qui m'étonnait. Il a demandé le Cid, Mlle L(ouason] a cherché le livre, le lui a enfin donné à peine a-t-il dit un mot sur ce rôle et Lafond, que je l'ai fait parler d'autre chose, le livre à la main.


Je ne sais si L[ouason] aura remarqué cette preuve d'esprit, mais elle manquait à ma brillante journée, et j'en ai été bien aise.

Après avoir fait galoper mon homme par tout ce qu'on peut dire, je l'ai amené à Alfieri il s'est trouvé qu'il l'avait beaucoup connu, et qu'il avait demeuré un mois chez lui, à Florence. A ces choses, mon enthousiasme pour ce grand homme s'est réveillé il m'a dit pendant quelque temps qu'il savait l'italien qu'Alfieri se plaisait à lui faire lire ses pièces, etc., etc., etc., etc., je buvais ces détails, je me tenais coi, enfin qu'il lui avait fait un sonnet sur le rôle d'Orosmane, qu'il avait joué devant lui, que ce sonnet avait couru toute l'Italie, etc. Enfin, il m'a demandé avec négligence par manière d'acquit, et comme sûr d'un non: « Savez-vous l'italien ?

(Avec la meilleure prononciation) Si, lo capisco mollo, sono slalo tre anni in Ilalia » 1, etc.

Sa figure a exprimé le plus vif étonnement et du plaisir. J'ai été beau jusqu'au sublime pour lui, et même j'ai commencé à être sublime. (Termes de l'art d'émouvoir de la poésie.)

Louason était attentive.

1. Oui, je le comprends bien, j'ai été trois ans en Italie.


Après que ce sentiment a été épuisé (naturellement, nous appuyions sur notre conversation, nous y mettions de grands temps), il m'a dit le sonnet du grand Alfieri dont les sixième, septième, etc., vers sont magnifiques grandes et profondes et hautes vérités exprimées le mieux possible, dans un langage pompeux et plein de sentiment. J'ai laissé éclater mon sentiment, c'était l'expression de la plus vive admiration. Louason lui a dit « Si vous continuez, monsieur, il va devenir fou. » Alors, j'ai un peu contenu mon admiration. Il a fini, il me donnait quelques faits sur Alfieri, qu'il dit marié à la princesse Albany.

On a sonné. Depuis l'entrée de M. Châteauneuf jusqu'à mon départ, mes regards ont exprimé à Louason la plus vive tendresse, elle en a baissé une fois les yeux de plaisir. On a sonné, j'ai changé trois ou quatre fois de position avec embarras, comme à l'approche d'une personne qu'on hait et à qui on veut faire bonne mine, tout cela pendant que Le B[lanc] ouvrait les trois portes par où il faut passer pour entrer. J ai oublié de dire, avant l'arrivée de M. de Châteauneuf, que je lui avais parlé de Le B[lanc] avec haine, et, comme elle se préparait à me dire de quel droit je le haïssais, j'ai vu la question dans ses


yeux et je lui ai répondu « II a des yeux qui me déplaisent c'est un homme qui me déplaît. Vous ne l'empêcherez pas, j'espère. » Voilà le sens. Son trouble augmentait, elle m'a dit en se rajustant devant sa glace « Vous êtes fou, je pense. » Châteauneuf est entré. Au moment de l'entrée de Le Blanc, mon parti a été pris. Châteauneuf m'aimait pour les grands mouvements qu'il venait de causer en moi j'ai dit « Jouons l'enthousiasme, ayons l'air entièrement absorbé dans ce que me dira Châteauneuf, faisons qu'il me parle et ayons l'oreille et l'attention fixées sur Louason et Le Blanc. » J'ai exécuté cela avec tant de force, que j'ai été plusieurs moments sans concevoir ce que Châteauneuf m'adressait à moi seul, avec le plus vif intérêt. Je souriais et fronçais le sourcil de temps en temps, le moins mal à propos que je pouvais.

Voici ce qu'ont fait les deux personnages que j'observais L[ouason] a pris l'air d'une femme qui reçoit son entreteneur, tendresse et amitié jouées elle s'est mise dans un fauteuil, donnant sa place à Le B[lanc] celui-ci, voyant que Châteauneuf et moi étions absorbés ensemble, s'est mis à lui parler bas (le bas de la société de Paris, qui n'est pas soufflé comme le bas de province). Il lui serrait les genoux, il


s'est mis à tenir plusieurs propos d'entreteneur, entre autres « Après les jours gras 1

Quoi, après les jours gras ?

Vous verrez. »

Quelque surprise agréable qu'il lui prépare pour après les jours gras. Elle l'en a remercié par un sourire, mais non pas des yeux, joué.

Pendant ce temps, sa lèvre supérieure changeait entièrement de forme, elle perdait la tendresse angélique pour prendre l'enjouement d'une catin, mais d'une âme tendre catin, comme Mars doit être dans la même occasion. Sa lèvre est ordinairement presque aussi droite que la mienne, elle est devenue presque aussi

cambrée que celle de Mante, voilà mon idée, la première position, l'habituelle la seconde, celle de volupté de catin.

(La nuit et la faim me chassent, je continuerai après

dîner. Deux heures et demie pour écrire ce qui précède.)

Toute ma conversation avec Châteauneuf tendait à l'engager à former une troupe où Louason jouerait. Dans cet endroit, la conversation est devenue générale. Le B[lanc] a dit qu'il avait une salle


en vue, mais que c'était encore dans les nuages. Quelques minutes après, Châteauneuf a dit « J'ai aussi une salle en vue,

mais nos mystères sombres

Doivent s'ensevelir dans la mort et dans l'ombre 1. Je lui ai dit qu'il était terrible avec la mort, et qu'il fallait le fuir. Là-dessus, ne comprenant pas la plaisanterie, il m'a dit que c'étaient deux vers de Mahomet j'ai continué à plaisanter, j'ai pris mon chapeau et je suis sorti je me suis donné un coup à la tête en passant la première porte. L[ouason] a dit, non pas avec beaucoup de tendresse, mais avec beaucoup d'émotion, de curiosité « Vous allez vous tuer », et puis aux autres, quand j'ai eu fermé la porte sur moi « C'est un salpêtre » Ce mot avec beaucoup d'expression. Je ne pouvais pas finir la journée par une plus belle sortie.

Voilà sans doute la plus belle journée de ma vie2. Je puis avoir de plus grands succès, jamais je ne déploierai plus de talents. La perception n'était que juste ce qu'il fallait pour guider la sensation 1. Voltaire Mahomet, acte IV, se. I.

2. Pour le talent. Celle où je l'aurais serait bien plus belle. (Note de Beyle.)


un peu plus, et je me laissais entraîner par la dernière. La perception me donnait assez de politique pour sentir s'il fallait dire un couplel, et, le premier mot lâché, je sentais ce que je disais il est impossible de mieux jouer la passion, puisque je la sentais en effet. J'étais amoureux de Félipe lorsque je lui ai dit « Divine Félipe, venez répéter avec moi. » Voilà ce qui me manquera à l'avenir la perception l'emportera sans cesse davantage sur la sensation je jouerai la passion avec plus de facilité, mais moins bien, moins à s'y méprendre. Voilà, je crois, ce que fait Pacé.

Et j'avais un auditoire digne de moi L[ouason] avec son âme, son genre d'études et son expérience, est peut-être la femme la plus difficile à tromper sur l'expression de l'amour.

J'ai déployé un grand talent c'est la première fois que je l'ai vu en moi à ce point c'est assurément le cas d'avoir une jouissance de vanité. Eh bien, je l'ai senti hier, et je le sens encore aujourd'hui (7 ventôse), j'en suis absolument incapable. C'est 1 amour seul qui me fait trouver de la douceur dans le souvenir de ma journée. Je ne désire que le bonheur que je puis goûter par l'amour de Mélanie, le reste est peu de chose.


Quand je me figure, à sa place, Mme Mortier, que je crois incapable de me donner aucun bonheur de sentiment, mon contentement cesse auprès d'elle, ma journée, au milieu de ces succès renouvelés à chaque instant, eût été bien ennuyeuse. Bien plus, quand je me figure Adèle of the gate, tout le bonheur que j'ai n'est que celui que j'espère qu'elle pourrait me donner par le sentiment et, comme j'en espérerais très peu auprès d'elle, il est très petit.

Il en est de même en supposant Charlotte je n'ai encore que le bonheur de l'amour.

Les jouissances de vanité existent donc à peine pour moi je ne les considère un instant que poussé par le désir universel que j'ai de connaître tout ce qui se passe dans l'homme.

Basset, Boissat, Tencin n'ont pas assez d'esprit pour concevoir un pareil succès mais s'ils l'avaient, ils en seraient ivres pendant plusieurs jours.

Le soir, j'étais absolument épuisé, je n'ai rien pu faire j'aurais eu besoin d'une société où je pusse me reposer, un concert dans une maison où j'aurais été parfaitement libre ne l'ayant pas, je me couchai à huit heures.

Pour exprimer la perfection du genre JOURNAL. II. 7


dans lequel j'ai excellé, je pourrais dire que j'ai joué, comme Molé, un rôle tel que Molière aurait pu l'écrire, en étant en même temps auteur et acteur.

7 Ventôse (mardi gras) [-26 Février].

Je me raisonnai si bien, dans mes moments de passion d'hier, que je n'ai point été malheureux de leur cessation, comme je l'aurais été à mon précédent voyage. J'ai vu le bœuf gras, c'est une pauvreté. En général, je puis mépriser pour moi tous les spectacles de ce genre. Tout ce que je puis dire sur ce jour, c'est qu'il est le plus élevé de l'année, parce que demain il faudra des cendres (descendre).

Il y a un an, dispute à Grenoble avec Colomb et d'Avignonet.

Il y en a deux, dispute au bal de la Cité entre quatre arlequins et F. Faure, Boissat et moi. J'étais bien enfant dans ce temps-là, j'étais tout âme, je ne concevais pas la vanité, je suivais le cours de Legouvé. J'aimais A[dèle] of the gale, et je prétendais m'en faire aimer. Je me bourrais de café, je ne comptais pour heureux que les instants d'éréthisme moral. Cela tendait, ce me semble, à me faire devenir fou. Faure a funesté par sa tristesse conta-


gieuse cette époque de ma vie, d'ailleurs si belle par le sentiment, temps où je pensais à Hamlet, en prenant leçon chez Deschamps.

Je ne suis point allé aux Français, parce que je n'étais pas sûr de l'y trouver, George jouant parce que je ne suis pas très riche et surtout parce qu'il est de bonne politique que je n'y aille pas, quoiqu'elle m'ait prévenu qu'elle y serait. Elle m'en a même prévenu par cette tournure « Par exemple, demain j'y serai », etc.

Ce qui me semble un peu marqué. 8 Ventôse [-27 Février].

Mélanie n'est pas venue chez D[ugazon]. Martial y est venu, je crois, pour y attendre Duchesnois. J'ai beaucoup ri avec la petite Félipe, chez qui nous devons aller un de ces jours entendre de la musique. Je suis allé à deux heures chez Mélanie, elle avait un négligé charmant. Je ne l'ai jamais vue si gaie de ma vie. Toutes mes résolutions ont cédé, je l'ai embrassée mille fois, elle ne résistait point. Je l'ai menée en fiacre chez un homme d'affaires, rue des Mathurins elle y est demeurée un quart d'heure. Nous sommes revenus et je l'ai quittée à cinq heures, quatre mi-


nutes après l'arrivée de M. Le Blanc. Elle m'a donné toutes sortes d'explications sur lui il a fait trois tragédies et deux comédies, il ne mange point avec elle, mais il vient tous les soirs de quatre à cinq. Que faire ? J'irai demain. Elle m'a vu partir avec regret et m'a fait de petits signes de tête charmants, en me disant « Vous viendrez demain me faire répéter Ariane. » Elle m'a dit cela de dessus sa porte, moi étant déjà dans l'escalier.

Elle m'a dit avec sentiment que M. Le B[lanc] et M. Châteauneuf m'avaient trouvé aimable l'autre jour elle m'a dit « Moi, je me taisais. »

Nous n'avons rien fait chez D[ugazon], que folâtrer avec Félipe.

9 et 10 Ventôse XIII [-28 Février et 1er Mars 18051. J'ai vu, hier et aujourd'hui, l'aimable Mélanie. Mon amour a augmenté à un point étonnant. Ce soir, il faisait ma vie. Il me faudrait trop de peine pour le bien exprimer, je renonce à en parler. Je crois que M. Le Blanc, loin d'être l'entreteneur, est tout simplement un homme de lettres qui lui raisonne ses rôles, mais qui a exigé le secret. En ce cas, quelle âme d'ange Elle était loin de concevoir même mes


soupçons, et que mes paroles grossières sont loin d'exprimer sa délicatesse Elle m'aime et ne veut pas me le dire lui montrer ma tristesse demain.

Plusieurs excellentes observations faites hier sur Châteauneuf et la petite Mortier. Nous eûmes une grande discussion C[hâteauneuf] niait le maximum de bien en déclamation.

Je me couche à neuf heures et demie, ce soir, parce que je sens che mi dislruggo pensando a ella 1.

J'ai dit aujourd'hui, chez Dugazon, la grande scène du Misanthrope.

M. Le Blanc nous a dit qu'un homme d'esprit, faisant la cour, sans vouloir donner de suite à ses projets, à une vieille coquette de quarante-cinq ans, celle-ci lui dit, dans le courant de la conversation

« Prenez garde à vous, je suis rusée. C'est un air (r) que vous vous donnez, madame. »

Voilà le meilleur de tous les jeux de mots. Bièvre mourut aux eaux de Spa, et il dit le jour de sa mort « Je m'en vais de ce pas (Spa). »

Champcenetz, allant à la guillotine « Ne pourrait-on pas se faire remplacer ? » 1. Que je me détruis en pensant à elle.


Dimanche, 12 Ventôse XIII [-3 Mars 1805]. Il est bien arrivé du malheur à mon amour depuis ce jour. Je ne pus pas aller le soir aux Français, et ce fut un grand malheur. J'aurais été triste, je lui aurais demandé pardon de mon indiscrétion, car c'en était une, et même très bête, ça aurait peut-être tout fini, et je l'aurais à cette heure.

Mais, là comme ailleurs, nous avons un bâtard. Il me semble toujours entendre, dans les moments où j'ai besoin d'aller et où je ne le puis pas, une voix d'en haut qui me crie a Tu veux voler et n'as point d'ailes, rampe » Je désire souvent les passions pour être heureux ce n'est pas demander du bonheur pur, c'est demander de l'anxiété. Mais l'anxiété, dans ce genrelà, m'exerce à la galanterie, me fait connaître le cœur de l'homme ( for the glory) et, sur le tout, vaut bien mieux que l'ennui profond où l'absence de toute passion plonge Tencin. Son espérance est de l'espèce détruisante, de celle qui attend un événement qu'il ne dépend pas de nous de hâter.

Je ne vis donc point Mélanie aux Français. C'était vendredi, 10. J'étais, le soir, dans cette tristesse tendre qui vient tout


entière de l'amour et qui est si touchante. Hier, j'allai à midi et demi chez Mélanie. On me dit qu'elle n'y était pas. J'allai chez Mme Daru Adèle y vint. De là chez M. de Baure, qui me reçut comme s'il m'avait vu la veille, quoiqu'il y eût deux mois que je ne l'eusse vu. Je n'ai jamais si bien goûté le plaisir de converser avec un homme d'esprit. Voilà encore une jouissance impossible en province, à cause du sujet de notre conversation la séance de Legouvé, la veille, au Collège de France, examen des historiens d'Alexandre. Je me sauvai, avec beaucoup de peine, à deux heures et demie. Je courus chez Mélanie, elle m'ouvrit elle-même. En faisant deux pas, j'aperçus un chapeau sur son ottomane. Je trouvai le poète Lalanne. J'avais l'air triste, je le quittai à l'instant, et lui contai la farce de Legouvé. De là, il me parla de la satire de Chénier qui doit paraître lundi chez Dabin 1, etc., etc. Je fus plus homme d'esprit qu'homme aimable. Je sentais que je ne pouvais rien dire à Mélanie, de manière que je m'emportai et ne fis plus guère attention à elle. Je contai bien, mais je m'emportai en ce que j'empêchai deux ou trois fois Lalanne de s'en aller.

1. Let Discoure en vers sur les poèmes descriptifs de Chénier parurent en effet chez Dabin en 1805.


Je m'aperçus, à cette époque de ma visite qu'elle avait l'air très triste. Elle dit qu'elle attendait, à deux heures et demie, un homme d'affaires. Elle sonna elle me dit (parlant à moi)

« Comme c'est un homme d'affaires, je vous prie de nous laisser seuls un instant. » Cela à peu près. Un instant disait bien Vous passerez dans la pièce voisine, mais l'intonation disait Vous me laissserez seule, j'espère.

« C'était bien mon projet, » lui dis-je. Ce matin, j'y suis allé, le cœur battant, à une heure « Madame n'y est pas. » Je suis allé aux Tuileries, où j'ai trouvé ce nicodème de Wagner. Je l'ai quitté pour retourner chez M[élanie] à deux heures. Il m'est venu, en passant devant la loge du portier, l'idée de demander si Mme L[ouason] y était

« Oui, monsieur », d'un air très assuré. Je monte la femme de chambre, avec l'air d'une soubrette trompeuse de comédie: « Madame n'y est pas. »

Hier, elle me répondit, avec l'air de la vérité

« Madame vient de sortir. »

Il est donc évident que Mélanie m'a fait fermer sa porte aujourd'hui et peut-être hier. Sans doute M. Le Blanc, que j'avais vu arriver et avec qui j'étais sorti deux


jours de suite, lui aura dit « Vous vous moquez de moi, qu'il ne m'empêche plus de vous donner leçon, ou je ne viens plus. » Là-dessus, elle aura pris le parti de me faire fermer sa porte, ou renonçant à moi, ou jusqu'au temps où je serai devenu plus raisonnable. J'aurais été bien plus homme d'esprit en parant tout cela par mon entrevue du 10 au soir, à Zaïre. Mais, à l'impossible, etc.

Actuellement, je ne dois pas avoir demain la moindre pique c'est une leçon qu'elle me donne, et je la mérite.

Avoir la tristesse tendre, être entièrement tendre et langoureux jusque dans mon rôle du Misanthrope, qu'il faut vicier à cause de cela. Là-dessus, D[ugazon] me reprendra, je soutiendrai mon sentiment, ce qui me fera dire « Qu'avez-vous donc aujourd'hui? vous êtes bien changé.» Ne pas paraître m'être aperçu qu'elle m'ait fait fermer sa porte aujourd'hui. Lui parler le premier de ma bête obstination du 10 et lui dire que j'ai tout fait pour passer un moment aux Français, le soir, et lui en demander pardon. Là-dessus, redoublement de tendre tristesse sans la moindre nuance de désespoir sombre. Parler de mon départ devenu nécessaire en lui parlant de ma bêtise du 10, j'en aurai l'air humilié et je me don-


nerai ma parole d'honneur devant elle, c'est-à-dire « Je vous donne, etc., de m'en aller dès que M. Le B[lanc] viendra. » Vendredi, pendant le cours de mon obstination, Le B[lanc] présent, j'avais lié une conversation des yeux avec elle elle me dit « Ce n'est pas ce que vous croyez », avec l'intonation la plus vraie et la plus nourrie possible.

En lui parlant de mon départ, si nous sommes arrivés chez elle, partir d'un éclat de larmes contraintes être à onze heures et demie chez D[ugazon] pour que nous en puissions sortir à deux heureusement, il joue le soir le Bourgeois.

voilà le vrai chemin. Mais surtout, pas la moindre nuance de désespoir.

Il faut

de l'empire amoureux lui déplier les roses. Elle prend vraiment sur moi un empire étonnant. J'ai manqué une victoire, cet après-midi, à la terrasse des Feuillants, et peut-être me suis fait battre par ce nigaud d'Allemand.

Il m'a dit « Mme L[ouason] a beaucoup d'esprit. » J'ai approuvé largement, et ai coupé court là-dessus, un instant après, il m'a dit, d'une manière marquée, qu'il n'aimait rien tant au monde que de faire


des jaloux. Là-dessus, je ne l'ai pas persiflé comme il le méritait dans mes jours de verve, s'il y avait eu galerie, je l'aurais fait donner à tous les diables.

Mais la grande bêtise est de n'avoir pas insisté à toute outrance sur l'éloge de Mélanie. Je me moque de sa plaisanterie, et il aurait été répéter partout mes louanges, pour peu qu'elles eussent été ingénieuses et cela serait revenu à Mélanie. Voilà ce que fait le manque d'attention et de sang-froid.

J'ai très bien vu le pape ce matin, à Saint-Germain-des-Prés je l'ai particulièrement vu donnant la communion et la bénédiction. Je lui ai entendu prononcer et spiritous sanctous.

Surtout, demain, tristesse tendre et point de désespoir. Je n'ai pas encore assez de mesure dans l'expression de mes sentiments.

Le même sentiment, en écrivant ceci, que celui qui est exprimé au bas de la première page, il me semble que les événements d'hier sont arrivés il y a trois ou quatre jours.

Lundi, 13 Ventôse [-4 Mars].

Ciel rien de plus cruel peut-il être inventé ? Et jamais cœur fut-il de la sorte traité ?


Et cependant mon cœur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris 1 1 Je n'ai jamais si bien dit ces vers qu'ajourd'hui, et je ne les ai jamais si bien sentis. D[ugazon] a été on ne peut pas plus content de la manière dont j'ai joué cette scène, et si j'étais sensible aux jouissances de vanité, j'aurais dû passer cette journée dans le ravissement. Au lieu de cela, je l'ai passée dans les agitations de la fureur, de la plus affreuse jalousie et de l'incertitude la plus cruelle.

J'en suis au point de croire que Louason ne m'a jamais aimé, ou veut rompre avec moi. Un baiser que Wagner lui a pris ce matin m'a mis hors de moi, et cependant ce n'est peut-être qu'une suite du cabotinage. Elle est venue à midi et demi chez D[ugazon]. Je l'ai accompagnée jusque dans la rue Coquillière. Je lui ai à peine dit deux mots. Je l'ai ensuite rencontrée dans la rue des Petits-Champs elle m'a dit qu'elle irait aux Français (Bourgeois Gentilhomme). J'en sors, et elle n'y était pas..

Ce qui me désespère, c'est qu'elle me traite poliment plus de familiarité. 1. Le Misanthrope, acte IV, scène III.


J'ai senti cet après-midi, à trois heures, en traversant le château des Tuileries pour aller voir Mounier, combien ce passage d'Olhello était sublime « On dit qu'il y a une noble race de chevaux », etc. 1. Le cœur me démangeait intérieurement, j'aurais eu une vive jouissance à me donner un coup de poignard. En en revenant, j'ai bien senti le plaisir de la mélancolie, je répétais avec enthousiasme, ravissement, cet autre passage d'Othello « C'est là le destin des hommes généreux et des grands caractères que », etc.

J'avais une jouissance indicible en prononçant ce mot généreux. J'ai peut-être plus senti, dans cette journée, que Pacé, Tencin et Ouéhihé dans toute leur vie. Quelles agitations Mante était d'avis que je n'allasse pas au spectacle, j'aurais bien fait par l'événement. J'ai dit à Mélanie que je partais, j'ai bien été ce que j'avais le projet d'être. Peut-être est-elle venue aux Français, et la foule l'a-t-elle empêchée d'entrer. Elle n'était pas, le 10, à Zaïre.

Pour surcroît d'embarras, le bâtard ne m'envoie point l'argent qu'il m'avait fait annoncer pour la fin de pluviôse. 1. Vers que Beyle aime citer en français ou en anglais They are a noble race of horse days.

Mais qu'on ne peut découvrir dans Othello.


L'amour n'a bien souvent qu'une douceur trompeuse, je le sens bien.

Mais vivre sans aimer, est-ce une vie heureuse ? J'ai plus vécu dans cette journée de lundi qu'à Grenoble dans deux mois et quel commentaire pour Othello, Orosmane et le Misanthrope Je me répétais sans cesse les vers d'Alceste qui commencent cet article.

Lui aurais-je déplu by the due cappelli 1 ? Si c'est ça, ô bâtard trop fatal ô expérience qui me coûte cher, le cœur de ma Mélanie 1 Demain décidera.

Mardi, 14 Ventôse XIII [-5 Mars 1805].

Je n'ai pas eu le courage ni le temps d'écrire cet article le jour même, tant j'étais malheureux. J'éprouvais tous les tourments d'un amour non partagé. L'affreuse humiliation qu'on éprouve donne des moments de fureur (de cruauté), ensuite 1. Par les deux chapeaux (ou les deux bonnets). On a vu plus haut que le 11 février 1806, Mélanie se promenant en compagnie de Beyle, s'était arrêtée devant une boutique de bonneta. La scène e renouvellera le 29 mars suivant. Mais, faute d'argent, son père (le bâtard) ne lui envoyant pas régulièrement ses mensualités, Beyle ne pouvait lui faire le moindre cadeau.


de tristesse et de larmes lorsqu'on peut arriver ensuite à la mélancolie, l'état devient moins cruel. Si j'avais écrit le jour même, j'aurais écrit vingt pages. Je trouve le caractère d'Hermione très naturel ce n'est point une femme cruelle, c'est une femme amoureuse qui fait des cruautés.

Lorsqu'une fois on a écrit un trait de passion, il n'y a rien à corriger. Par exemple, l'autre jour, après avoir écrit: « Le cœur me démange » ou, en noblifiant la chose comme Shakspeare « On dit qu'il est une noble race de chevaux », etc., il n'y a rien à ajouter ou à retrancher. Il me semble qu'on abîmerait ces choses-là en les retouchant.

Je m'habillai à midi, j'allai chez Mélanie presque hors de moi, à force d'être ému. Je sonne, on ne me répond point. Je vais user au Palais-Royal une demi-heure qui a été peut-être une des plus pénibles de ma vie ma seule distraction était d'observer mon état, et c'en est une grande. Employer ce moyen de consolation si j'ai jamais à consoler une personne d'esprit.

Je retourne chez Mélanie à une heure un quart, personne encore. J'y retourne encore, malgré les violentes réclamations de l'avocat conlre, à deux heures et demie.


On m'ouvre, j'entre, je la trouve avec Châteauneuf.

Là, commence une scène qui me parut très extraordinaire et affreuse pour moi une seule observation me consolait. Il s'est trouvé que, faute d'expérience et de sang-froid, j'avais mal jugé tout cela, ou, du moins, il est fort possible que je l'eusse mal jugé.

Mélanie, après un sourire d'habitude chez elle en recevant quelqu'un, ne me regarda constamment pas. Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur moi, ils furent froids et polis. Je voyais l'intention de me faire sentir qu'on voulait rompre avec moi. Ce qui me rassurait un peu, c'est qu'elle avait l'air très agitée. Tantôt elle avait les yeux humides de sentiment et des couleurs, tantôt les traits effacés et la pâleur de la mort. Elle était très distraite. J'enchantai Châteauneuf dans cette visite et j'eus une conduite pleine d'amour pour Mélanie. Je sortis discrètement à quatre heures, un instant après l'arrivée de M. L[e] B[lanc].

Le soir, j'allai avec Crozet au parterre des Français on jouait les Horaces et Caroline1. Lafond très noble, nourri d'inflexions, mais manquant toujours de cha1. Un acte de F. Roger.


leur, deux vers d'inspiration qui électrisent le parterre. Duchesnois émue, mais mauvaise dans Sabine. Je vis Mélanie à l'orchestre. Je la vis sortir accompagnée de Dusausoirl; elle me fit, comme ne pouvant pas l'éviter, un salut très poli et très froid. J'étais désolé. Je m'en distraisis2 en allant avec C[rozet] voir Ariane 3 dans sa loge, où nous trouvons Chazet et Inchinevole 4, et ensuite sur le théâtre. Je rendrai compte de cette scène plaisante ailleurs.

15 Ventôse [-6 Mars].

Je ne me croyais plus aimé. Je suis allé chez D[ugazonJ avec le projet d'y être gai, pour avoir l'occasion de lui dire à l'oreille « Qu'avez-vous contre moi ? » J'y vais, je fais le fou avec Félipe, qui me laisse faire. M[élanie] arrive enfin à près d'une heure. Je fais le fou avec elle, je l'embrasse elle me répond froidement et poliment. Je crois que tout est fini. Je n'en suis pas moins gai avec Félipe. Je vais chercher un livre dans la bibliothèque, je l'appelle pour m'aider, elle 1. Jean-Claude Dusausoir (1737-1822), petit poète du temps.

2. Tournure dont Beyle use fréquemment.

3. Mlle Duchesnois.

4. Lemazurler. Cf. Mélanges de littérature, b. II, p. 106.


vient, je l'embrasse, elle me laisse faire. Nous avions déjà eu, dans le salon de D[ugazon], une petite explication. Elle avait répondu à ma question « Mais rien », etc., etc., assez naturellement.

Elle dit le rôle d'Aménaïde avec enthousiasme, ça la monta à la métromanie, ce qui retira un peu son cœur de l'amour. Elle me dit, à la fin de la leçon « Allons au Luxembourg. » C'était une suite de la proposition que je lui avais faite, il y a huit jours, d'aller voir les Lesueur. Je lui dis que le Luxembourg n'était pas ouvert. Enfin, il fut convenu que nous irions au Jardin des Plantes.

Je ne sentis pas ce bonheur aussi vivement que je l'aurais senti les jours de malheur précédents. J'étais harassé de fatigues physiques et morales. J'avais couru tout le matin pour échapper au désespoir, j'étais harassé. Elle ne mit pas dans ce mot charmant tout l'amour qu'elle y aurait mis ordinairement l'enthousiasme et le moment de vif bonheur causé par l'amour de la gloire et l'espérance de l'obtenir nuisaient à l'amour de l'amant. (Je m'interromps ici, 16 ventôse, onze heures du soir, pour prendre le premier repos réel que j'aie goûté depuis le 13. J'ai couché deux jours de suite avec Crozet pour éviter la solitude, je n'en puis exactement


plus, et cet article s'en ressent. Depuis ma disgrâce de vendredi, je n'ai pas cessé de courir pour m'étourdir.)

Nous prîmes un fiacre rue des PetitsChamps nous allâmes au Jardin des Plantes, nous déjeunâmes dans la simple et fraîche chaumière qui a pour enseigne des vers de Virgile nous courûmes ensuite tout le jardin, nous vîmes en détail les bêtes et la serre chaude. Nous remarquâmes la superbe manière de tenir et de tourner la tête du grand-duc Mélanie, qui fit cette remarque, observa qu'on pouvait prendre de belles poses chez les animaux. Nous en partîmes à quatre heures et demie, nous revînmes chez elle Lalanne arriva, lut quelques vers du Discours en vers, de Chénier, et je sortis discrètement.

Nous fûmes heureux ce jour-là, mais non pas avec toute la verve d'amour que je sens quelquefois. J'en ai déjà dit les raisons, j'étais harassé elle était dans un moment de métromanie pour la gloire. Quand je lui disais que j'étais d'autant plus heureux que j'avais cru pendant quatre jours qu'elle voulait rompre avec moi, elle ne comprenait pas les raisons qui m'avaient fait imaginer cela elle me dit que, la veille, Châteauneuf l'ennuyait à périr, et que c'était ce qui lui donnait


cet air que le soir, au spectacle, elle m'avait vu, qu'elle m'avait salué trois fois, que je n'avais pas fait semblant de la voir « Il est dans ses moments de. me suis-je dit » (je ne me souviens pas du mot qu'elle ajouta, je crois qu'elle ne fit que l'indiquer avec la physionomie), elle eut une grâce charmante en le disant.

« Mais ce salut si froid et si poli ?

Mais devant tout le monde, comment vouliez-vous que je vous saluasse ? » Elle répéta deux fois devanl tout le monde. Toute réflexion faite, cette manière d'exprimer l'ennui est singulière, l'observer la première fois qu'elle s'ennuiera. J'ai toujours plus senti que perçu, ce qui me rend neuf comme un enfant et, comme d'ailleurs je connais les possibles, j'inclinerais à être soupçonneux et susceptible défauts exécrables. J'ai eu ces jours-ci de bien belles idées sur la société de salon, je ne m'en souviens pas.

Je lui demandai la permission de l'aller voir le lendemain, elle me dit « Oui, mais pas longtemps, parce que je veux apprendre Hypermnestre 1. » Je l'embrassai sans difficulté. La connaissance que j'ai d'Ariane me rend bien plus précieux à ses yeux, voilà l'avantage d'être répandu. 1. Tragédie de Lemierre.


Elle me dit que Richerand1 (le physiologiste), qui a eu D[uchesnois], lui avait dit qu'il lui fallait trois hommes à la fois je croirais assez cela de la sensible D[uchesnois]. (Sensible n'est point une ironie, elle fait cela comme les enfants et les sauvages volent. Elle a trop senli pour avoir appris qu'il y avait du mal.)

M[élanie] me dit qu'Alibert lui avait dit que Pacé était un homme qui trompait les femmes, et c'est là tout. M[élanie] me disait ainsi avec beaucoup d'esprit et de finesse que Pacé était un homme médiocre. Je suis assez de cet avis, mais bon cœur et excellent ton. Ce n'est pas que je ne conçoive le mieux, mais ma fortune actuelle ne me donne pas l'entrée des maisons où je pourrais voir ce mieux. La maison de M. de Lucchesini par exemple 2. II paraît que Mme Legouvé est une virago. Elle a eu tous les hommes de sa société excepté un, qui est le fortuné3, comme disait Louason (cela est joli, elle le disait bien mieux que je ne l'écris). Elle conseillait à Duch[esnois], avant les débuts de George, de lui faire faire un enfant. 1. Chirurgien adjoint de l'hôpital Saint-Louis. Beyle le consulta sur sa santé en 1808. Cf. Mélanges intimes, t. I, p. 131.

2. Le marquis de Lanchesini était ambassadeur de Prusse à Paris.

3. Jeu de mot probable sur le prénom de Fortuné Mante.


Cela est affreux. Legouvé est un mari bénin.

16 Ventôse, jeudi [-7 Marsl.

Je ne suis pas allé chez M[élanie]. J'ai couché chez Crozet. Nous sommes allés ensemble chez Duchesnois. Nous allons faire son caractère, je ne dis donc rien d'elle. J'ai été frappé de la sublime beauté de ses yeux et de sa voix. Mélanie est bien au-dessous d'elle à ces deux égards. Peutêtre se transporte-t-elle moins toute entière dans ses rôles que Duchesnois. Trait de La Fontaine admirable. Mais, en revanche, L[ouason] a bien plus d'esprit, d'intelligence qu'elle. En rentrant chez moi, je trouvai une lettre insolente de Douenne 1. Je secouai le spleen, comptant sur mon étoile qui m'amène toujours de l'argent quand j'en ai besoin. Je commence à être content de moi de ce côté-là le commerce de Mante et de Crozet commence à me guérir du mal infini que m'avait fait celui de Félix Faure. Je crois que Faure a absolument le caractère de M. de Valorbe, de Delphine 2 c'est un homme malheureux 1. Le tauleur à qui Beyle devait de l'argent.

2. J'ai en exactement la même pensée, sans me souvenir que je l'eusse eue, dans le voyage que je viens de faire avec lui à Allevard (first days of prairial XIII, (premiers jours de prairial XIII, 21 mai 1805 et jours suivants). (Note de Beyle.)


par essence. Il n'y a rien de si aisé que de secouer le malheur (de ce genre), il ne faut que le vouloir.

Esprit. Je goûtai parfaitement, hier, les plaisirs du monde. Après l'intéressante visite de Duchesnois, je traînai Crozet chez Cheminade. J'appris là que la famille Mounier voyait souvent la sienne. Il me dit qu'Edouard était bien fat. Je commence à reconnattre l'avantage de mon esprit naturel et point appris, sur l'esprit récité de Crozet, Edouard et même Pacé au bout de deux mois, on en voit le fond. Le charmant (d'esprit) M. de Baure est même dans ce cas, à la longue rien d'agréable au fond, à mes yeux, que l'esprit naturel, celui qui est inventé à chaque instant par un caractère aimable sur toutes les circonstances de la conversation. La raison en est simple il donne une comédie de caractère dont le protagoniste est aimable. Voulez-vous donc avoir de l'esprit (apprenez tous les esprits appris, pratiquezles pour avoir le droit de les mépriser), travaillez votre caractère et dites, dans chaque occasion, ce que vous penserez. Voilà le véritable esprit, celui qu'eut Matta, à ce qu'il parait, celui de La Fontaine et, à ma connaissance, celui de Marignier.

C'est dans ce sens, je crois, que Ninon


disait « Votre fils ne sait rien Que vous êtes heureux, il ne citera pas 1 »

Ce genre d'esprit charmant est invisible aux sots il faut avoir une âme très sensible ou infiniment d'esprit soi-même pour le sentir. Parmi mes connaissances, Mlle Du- chesnois, par la première raison, et M. de Baure, par la deuxième, sont peut-être les seuls pour .qui il soit visible. A quoi j'ajouterais Aribert 1 et Mante, si nous vivions trois mois ensemble dans une société brillante, ici.

Pour que cet esprit acquière l'estime des sots (tels que mon oncle, Ed. Mounier, par exemple) et des âmes sèches (telles que celle de A[dèle] of the gate, de Mme Le Brun, etc.), il faut qu'il ait une étiquette alors ils ont pour lui estime sur parole quand ils en entrevoient quelque coin, ils appellent cela originalité. Ce que j'ai oui dire de l'abbé Pollin2, de Gr[enoble], me porte à croire qu'il a ce caractère.

Destutt-Tracy fils et Wautier (élève des Ponts) ont été charmés de mon esprit franc et naturel à la première vue.

Félix Faure était indigné du premier. J'étais vraiment terrible à ses yeux 1. Beyle eut deux camarades de ce nom à l'Ecole Centrale de Grenoble. L'un d'eux sera toujours pour lui le pmtotype de la bonté et de la faiblesse.

2. Romancier grenoblois, auteur d'idylles. n habitait La Tronche.


c'est comme hier à ceux de Cheminade (qui, bien loin du caractère malheureux de Félix, est tout bonnement bon, et borné par absence de passions). Je ne serai jamais assez bête pour être bon à ses yeux. J'ai été quelquefois la dupe de ma vanité avec ces gens-là je vois qu'ils admirent, qu'ils sont éblouis je me laisse emporter, sans m'en douter, à prodiguer les traits, à les éblouir encore davantage, et eux d'en conclure toujours davantage que je suis méchant. Je vois de tous côtés, sur moi et sur les autres, qu'on se venge de l'esprit que les autres ont de plus que nous, sur leur caractère.

Je suis un scélérat pour mon oncle parce que je suis fort à ses yeux.

Marignier est égoïste aux yeux de Pacé, peut-être par un trait de caractère comme celui de Duchesnois hier « Pourquoi avezvous un tablier ? »

Le trait que Pacé me citait pour prouver que M[arignier] était égoïste, c'est que, devant aller ensemble au Luxembourg, M[arignier] lui dit « Tu devrais bien venir me chercher. » (M[arignier] loge rue des Bons-Enfants, Pacé, rue de Lille.)

Gripoli craint que mon esprit ne me fasse passer pour méchant, et j'en ai eu quelquefois la couleur à ses yeux, parce que je fatigue sa tête. Cette foule de saillies gêne


un homme qui conçoit tout lentement, parce qu'il conçoit parfaitement.

Je dois passer pour méchant, par la même raison, aux yeux de J. Rey.

Mante s'est guéri en voyant mon âme, la plus sensible qu'il ait jamais rencontrée, et il a de l'expérience. Faure est à jamais incurable ma force offense sa faiblesse, comme chez Rey, mais, de plus, mon esprit irrite sa vanité. Voilà qui est incurable. Il faudrait que je fusse six ans humilié à ses yeux et aux miens, sous ses yeux, pour pouvoir redevenir aimable à ses yeux. Comme on doit se moquer des réputations et des récits des voyageurs Il y a encore de l'espérance à Pans, parce que l'intérêt de briller y fait chercher et découvrir la vérité mais dans une société qui, étant peu étendue, n'a pas cet esprit (ce caractère), il n'y a rien à faire. L'homme de génie (dans le genre de Voltaire) sera toujours un méchant à Grenoble, à moins d'y mener la vie de Gros 1.

Judith, Angelina, Adèle, Victorine et Mélanie savent si j'ai l'âme sensible. Me développer un peu aux yeux de Duchesnois et de M. de Baure; ils me comprendront.

Il faut me résoudre à être toute ma vie 1. Sur le géomètre Gros de Grenoble. Cf. Vie d'Henri Brulard.


une bête (comme La Fontaine) aux yeux de Pacé, d'Edouard Mounier. Tant mieux, ce sont les seuls hommes dans le monde qui fassent des méchancetés ils ne m'en feront point.

Pour en revenir, Mante me laisse quatre louis jusqu'à l'arrivée de mon argent. (Je suis avec lui en égalité de service, ainsi qu'avec Barral remarque bien inutile pour ces deux hommes, surtout pour le premier reste de ma bêtise et de ma fréquentation de Faure, hodieque manent vestigia ruris.)

17 [Ventôse], vendredi [8 Mars].

Je ne la vois que chez D[ugazon] après la leçon, je la conduis chez son avocat. Je suis très gai, nous rions beaucoup, elle, Félipe et moi. Le soir, dîner avec Rey, Durif, Comberousse1, Dard, Mante. Lourdeur de Rey. Le matin, plaisante farce de Poncet à Mante.

18 [Ventôse-9 Mars].

Je sors de chez elle à cinq heures. Qu'il est aisé d'avoir de l'esprit dans un cercle 1. Comberousse, auteur dramatique.


J'y suis allé à deux heures, passé trois avec elle, dont un quart d'heure têteà-tête elle était malade. Ensuite Châteauneuf, Le Blanc, deux petits messieurs, dont l'un royaliste, bête, a bien la physionomie de son caractère. Châteauneuf l'ennuie. Nous irons demain au Luxembourg. Félipe est venue et a chanté De tous les pays pour vous plaire, etc.

Journée délicieuse. J'en gâterais le plaisir en le décrivant.

Dimanche 19 Ventôse XIII-10 Mars [1805]. Je vous aimais auparavant à présent, je vous adore. Je rentre à une heure et demie.

Je me suis levé à six heures, je suis allé chez Mante. Nous sommes montés en fiacre à sept heures, nous avons pris Dard et Rey et sommes allés à la Vache noire1, où je l'ai embrassé et quitté à huit heures un quart il est parti.

Je suis allé à onze heures chez Louason elle s'habillait. Il pleuvait un peu, pluie de printemps. Nous sommes allés déjeuner au café du coin de la rue de la Michodière et du boulevard, de là au Luxembourg. 1. Crémier, rue de Grenelle-Saint-Germain.


Nous avons visité tous les tableaux et les salles du Sénat. Nous sommes rentrés chez elle à trois heures un quart. Je suis resté jusqu'à quatre heures un quart M. Le Blanc était arrivé à quatre. J'y suis retourné à six heures un quart elle dînait avec sa femme de chambre. Mme Mortier est arrivée et s'est en allée lorsqu'elle a vu que Mélanie s'habillait. Nous sommes montés en fiacre, comme le matin. Nous sommes arrivés au théâtre du Marais, rue Culture-Sainte-Catherine, vers sept heures et demie nous avons trouvé la tragédie d'Olhello, que nous allions voir, au deuxième acte. Nous sommes restés jusqu'au milieu des Visilandines1 onze heures sonnaient lorsque nous en sommes sortis.

Elle a commencé à me parler de Mme de Caux, cette infernale mégère la conversation du fiacre a continué chez elle jusqu'à une heure un quart, que son portier est venu l'avertir de l'heure j'y suis encore resté un moment.

Deux heures vont sonner (du 20 ventôse). J'ai vécu aujourd'hui vingt heures. Cette journée, une des plus intéressantes de ma vie. Fait-on toutes ses confidences, avec l'esprit qu'elle a, à un homme qu'on 1. Opéra comique de Picard, musique de Devienne.


n'aime pas ? 33. Nous avons passé douze heures ensemble. A demain les détails je me couche en bénissant le ciel d'avoir une âme qui sent tant. J'ai peut-être plus vécu dans ce jour que Percevant et Gripoli dans une semaine.

20 Ventôse XIII, lundi [11 Mars 18051. Il faut changer absolument mon système d'amour avec Louason. Je m'instruis par mes succès. J'ai été vraiment aimable pour elle dans la grande allée des Tuileries, à trois heures un quart, lorsque je lui disais « Montrez davantage votre esprit », etc.

Il s'agit d'être aimable aux yeux de Mélanie et non pas de lui dire que je l'aime. Comme je la vois souvent têteà-tête, il n'y aurait rien de si facile que de l'ennuyer sans cesse du même propos je vous aime, je vous adore, à propos de tout.

Il ne faut jamais faire le projet de lui dire telle chose, sous peine de dire des spropositi1. Il faut tout bonnement lui dire à chaque moment ce que je sentirai, et, dans les moments de silence, lui parler d'elle.

1. Des bêtises.


Je crains d'être trop laid pour être aimé d'elle. Je crains que cette peur ne me donne un air gauche, il faut la vaincre. Rien de si dégoûtant qu'un homme qui, au moment où il vous ennuie, se met à vous parler de son amour.

Je prends donc la résolution de ne lui parler de mon amour qu'à propos, et de le montrer cependant assez pour qu'elle ne le croie pas éteint. Je la vois tous les jours, c'est à moi à tâcher de ne pas être ennuyeux.

J'étais chez D[ugazon] depuis midi, à lire Aménaïde, et, me la figurant jouée par Mélanie, je goûtais mieux les beaux traits, et je passais sur les mauvais sentiments, lorsqu'elle est arrivée à une heure. J'ai été froid en commençant voilà, je crois, une des suites de ma malheureuse habitude de penser à ce que je lui dirai. Elle m'a dit quelques mots, la première, de la soirée d'hier, qui ont enfin fait une impression assez forte pour mettre mon âme en scène, au lieu de mon esprit. D[ugazon], qui joue ce soir le Bourgeois (pour la dernière fois), nous a laissé dire. J'ai fini le rôle du Misanthrope, tout le cinquième acte j'ai accroché quelques vers.

Louason s'est mise à dire le quatrième acte d'Ariane, elle n'était pas en train


peu à peu, elle s'y est mise. Elle a dit le cinquième, a été superbe dans trois ou quatre passages et sublime dans ces deux vers, après la lecture de la lettre de Thésée à Pirithoüs

Prenez soin d'Ariane Il viole sa foi,

Me désespère, et veut qu'on prenne soin de moi. Puisqu'elle dit deux vers comme cela, elle peut tous les dire, en écoutant son âme. Je crois donc qu'elle peut devenir une actrice sublime dans l'expression de l'amour et des mouvements de métromanie. C'est le sort des héros d'être persécutés,

Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage. Elle nous a serré l'âme, au point que j'en étais bête comme un panier. J'étais tout chose, comme dit certain niais. Nous sommes sortis de chez D[ugazon] à trois heures, après nous être chauffés un moment ensemble.

Il faisait un temps agréable. Nous nous sommes allés promener aux Tuileries. Je crois que je lui ai été agréable pendant une heure, parce que je lui disais exactement ce que je pensais dans le moment. J'ai eu occasion de lui développer la description de l'esprit que j'ai écrite sur ce cahier, il y a quelques pages.


Je goûtais le pur contentement, nos âmes se parlaient. Elle me parlait avec une grâce charmante. Dans ces moments, je lui ai dit ce que je pensais alors « Quand on ne serait pas amoureux de vous, on le deviendrait en vous entendant. » Ce propos était fait pour aller à son âme et je suis persuadé qu'il y est allé. Tout ce qui peut l'avoir gâté, c'est le souvenir des propos de même genre que je lui ai tenus quand son âme n'était pas émue. Je remarque qu'en tout, pour bien faire, j'ai besoin de me blaser un peu. Rolandeau, qui n'est pas gauche (minuit c.), m'avait bien deviné.

Cette âme de Mélanie est si sensible qu'on peut y lire l'effet de ce qu'on lui dit. Elle m'a dit

« Vous n'avez pas de montre ?

Non. »

Dans le moment, quatre heures ont sonné.

« Vous en allez-vous ?

Oui. »

Quelques propos d'amour, à l'instant, par mauvaise habitude. Ces propos ne peuvent pas toucher, ils sont évidemment attaccati 1. Ce n'est pas comme s'il fallait convaincre par des raisonnements. Au 1. De circonstance.

JOURNAL. II. 9


bout de l'allée, elle a trouvé le soleil si beau qu'elle a dit « Faisons encore un tour. » Nous parlions de choses agréables, lorsqu'à propos de sa voix, je lui ai fait un éloge fou de Duchesnois. Nous étions au milieu du tour pour revenir elle a quitté machinalement l'allée, pour traverser diagonalement l'espace qui se trouve entre cette allée et la terrasse des Feuillants, et être plus tôt à la porte. Voilà qui est clair. J'ai un grand moyen de lui plaire. Je lis dans son âme comme dans un livre. Chaque jour, j'apprends à y mieux lire. Je connais les passions au lieu de dire ce que j'ai pensé un quart d'heure ou une heure avant, et qui est sproposito souvent, dire ce que je trouverai de mieux dans le moment. L'ennui que je sens quelquefois avec elle vient de ma timidité qui me fait préparer ce que je dis, comme un livre. Or, l'ennui est communicatif. Le parti en est donc pris, lui dire à chaque moment ce que je pense et sens, les yeux fixés sur son âme.

J'avais vivement senti ce matin ces deux beaux vers de Corneille M'ose-t-il bien quitter après tant de bienfaits 1 Me peut-il bien quitter après tant de forfaits 1 En y repensant, je me suis trouvé per-


suadé que Corneille les avait faits comme cela. J'ai eu la force de les corriger et de dire pour le premier il faudrait a-t-il bien le cœur; ne pouvant pas trouver d'expression plus juste de ce sentiment, j'ai pensé que les vers seraient mieux ainsi Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits Je trouve ce soir que c'est ainsi que Corneille les a fait, voilà un plaisir d'artiste. Il avait, en racontant d'imagination la vérité dans les détails de Shakspeare, avec la même luxuriancy de vérité que ce grand homme.

21 Ventôse [-12 Mars] (avant de l'avoir vue). Je réfléchis que je suis une foutue bête. Elle me parla des trois carricks, dimanche, comme une femme qui se rend. Je suis une fichue bête de ne pas en avoir toujours sur moi pour saisir l'occasion elle avait il marchese ces jours-ci 1. En acheter ce soir, et en porter toujours sur moi. 1. Cette indisposition mensuelle joua un grand rôle dans les rapports de Beyle et de Louason. Et M. Paul Arbelet a patiemment calculé que le renouvellement régulier de cette indisposition s'était encore opposé au bonheur de Stendhal au cours du voyage à Lyon avec Mélanie. Cf. Paul Arbelet Stendhal épicier ou les infortunes de Mélanie. Plon.


Chez D[ugazon], aujourd'hui (20 ventôse), elle regardait Wagner en souriant. J'ai tourné les yeux sur elle par hasard à l'instant, elle a pris un air sérieux. Je ne serais point surpris que Wagner l'eût eue. Mais je crains mon caractère soupçonneux à force de sensibilité. Si elle l'avait eu, ce gros Allemand en serait venu à bout avec sa figure fraîche et son lourd bon sens mais en ce cas, elle se gêne pour moi, elle a donc envie de m'avoir. 23 Ventôse XIII [-14 Mars 1805].

Je sens qu'elle occupe toute mon âme. Je n'ai plus de sensibilité pour sentir autre chose. Tout ce que je fais est fait machinalement ma pensée est toujours fixée sur elle, je l'ai toujours devant les yeux, et, mon expérience m'empêchant d'en faire confidence à personne, mon seul soulagement est d'écrire. Je suis languissant pour tout le reste.

Dans cet état, tout me devient indifférent. Je ferais les plus grands sacrifices sans les sentir. On n'a point généralement une idée juste des sacrifices que font faire les grandes passions. S'il en est des autres comme de l'amour, ceux qui les font ne les sentent pas.


J'ai désiré aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, de la fortune. Je l'avais bien désirée souvent vaguement, mais aujourd'hui, mon désir était assez vif pour me faire soumettre à plusieurs années de travail dans un bureau.

Si j'avais eu de l'argent, je l'aurais eue aujourd'hui, cela est certain, et ma journée aurait peut-être été charmante, au lieu d'être toute triste.

Voici peut-être la raison qui fait que je n'avance pas mes affaires auprès d'elle je l'aime tant que, lorsqu'elle me dit quelque chose, elle me fait tant de plaisir, qu'outre que je n'ai plus de perception et que je suis tout sensation, quand même j'aurais la force de percevoir, je n'aurais probablemenl pas la force de l'interrompre pour parler moi-même. Ce qu'elle fait m'est trop précieux. Voilà peut-être pourquoi les véritables amants souvent n'ont pas leurs belles.

Voici l'histoire d'hier et d'aujourd'hui. D'abord, je ne sais si c'est l'absence de Mante, mais tout le temps que je ne suis pas avec elle, je sens un vide insupportable qui se tourne bientôt en fond de tristesse. Le superbe temps qu'il a fait hier et aujourd'hui m'est odieux. Le manque d'argent contribue à cela cependant, il me semble que, quand même j'en aurais,


le vide subsisterait toujours. C'est Mante, je crois.

Hier, 22 ventôse, mardi 1, j'allai chez D[ugazon] à une heure et demie, en cravate noire. J'y trouvai Félipe et Wagner. Je dis, pour la première fois, Sosie pris une fort mauvaise leçon. Elle ne vint pas. D[ugazon] arrangea qu'il n'y aurait de leçon que dimanche.

J'allai chez elle, à deux heures un quart, en sortant d'avec Wagner, qui est décidément lourd et bête, exactement ce qu'on entend par Allemand. La bonne me dit qu'elle n'y est pas à deux heures trois quarts, même réponse j'y vais à trois, elle m'ouvre, sa vue me ravit

« Que je suis malheureuse

Vous gêné-je ? je m'en vais.

Non pas, non pas, entrez je viens d'envoyer chercher M. Le Blanc pour me mener promener. Si j'avais su que vous vinssiez, je ne l'aurais pas fait. Que je suis malheureuse »

Ce que je suis malheureuse était tout ce qu'elle pouvait dire de plus tendre ça augmentait encore mon ravissement. Je ne me souviens pas de ce que je lui dis tout ce que je sais, c'est que je lui dis ce que je sentais, et que je l'aimais 1. Erreur de Beyle. Le 22 ventôse était le mercredi 13 mars 1805.


plus que moi-même. Elle dut voir mon amour.

Ce que je suis malheureuse, répété souvent, était dit avec l'intonation la plus vraie et la plus large. Je lui disais « Puisque je vous vois, je suis trop heureux » La conversation nous conduisit à expliquer ce que je suis, etc.

« Comment l'entendez-vous ? », me ditelle. Je me souvins de la scène de Deschamps et je fis semblant de l'entendre mal.

« Que je suis malheureuse de vous voir ? dit-elle oh, non »

Tout pesé, il me semble que ce que je suis, etc., était d'amour. Je m'arrêtai trop à jouir de ce que je sentais, je n'osai pas l'embrasser, j'eus peut-être tort. Je connais si fort le jeu des passions que j'ai besoin de me tenir à quatre pour n'être pas soupçonneux, et que je ne suis jamais sûr de rien, à force de voir tous les possibles.

Rien ne me retient demain à la première fois que je la verrai chez elle, têteà-tête, proposer les carricks ferme insister, faire de cela le sujet de la conversation, le ramener. Tout pesé, je suis une bête, elle ne l'a pas repoussé dimanche. Je fus une bête lundi, car hier et aujourd'hui l'occasion a manqué.


Lundi 27 Ventôse (-18 Mars],

veille de la fête d'Ariane.

Je n'ai pas écrit depuis le 22, par bêtise il y aurait eu trop de travail pour peindre ce que je sentais, mais il fallait au moins écrire les faits.

C'est le 22 que je découvris que les Tuileries ont 820 pas du château à la statue qui est au bout de la grande allée. Cette action qui, si on ne considère pas les détails est ridicule, ne fut ce me semble, que de la bonté à ses yeux elle aurait dû me dire

« B[eyle], j'ai quelque chose à dire à M. Le B[lanc], laissez-nous deux tours et revenez nous joindre. »

Les 24 et 25 ont peut-être été les jours les plus malheureux de ma vie. Elle me fit dire qu'elle n'y était pas, quoiqu'elle y fût. Je ne fis que l'entrevoir un instant aux Tuileries le 24. Le 25, Tencin vint ,me voir au moment où je revenais de chez .elle pour la première fois nous nous promenâmes aux Tuileries par une charmante brume de printemps qui me rappelait absolument Milan. Nous fîmes les fats jusqu'à quatre heures, ce qui nous distraisit un peu.

J'aurais dû écrire ces jours-là, j'aurais


parfaitement peint le malheur de l'amour mais je l'ai vue hier, ça a tout effacé. Il est très difficile de peindre ce qui a été naturel en vous, de mémoire on peint mieux le factice, le joué, parce que l'effort qu'il a fallu faire pour jouer l'a gravé dans la mémoire. M'exercer à me rappeler mes sentiments naturels, voilà l'étude qui peut me donner le talent de Shakspeare. On se voit aller en jouant, on a la perception. Cette sensation est facilement reproduite par l'organe de la mémoire; mais pour se rappeler les sentiments naturels, il faut commencer par faire la perception. Voilà où l'étude de l'Idéologie (Tracy et Biran) m'est utile.

J'ai été très naturel hier dimanche, pendant quatre heures que j'ai passées avec elle je n'ai pas encore fait la perception, de manière que je ne sais pas encore ce que je lui ai paru. Pour être entièrement dans le genre naturel qui est le véritable esprit, il faut y être habitué. Pour cela, il me faudrait vivre en société avec Mélanie, alors je ne serais point pressé de parler et, au bout de deux jours, j'aurais cette grâce de naturel

Et la grâce plus belle encor que la beauté, plus belle mille fois que l'esprit apprêté à


la Montesquieu. Mais, pour une femme de l'esprit de Mélanie, je suis loin, ce me semble, d'avoir l'esprit à la Montesquieu, ou plutôt cette fougue de génie (genium d'Horace et non génie de Shakspeare), ce luxe de force qui me rend étonnant, invisible1 et quelquefois même un peu humiliant, par conséquent odieux aux yeux de Percevant, Gripoli et autres. Mais disserter est infini me voilà en chemin de faire un livre sur l'homme, et je n'ai qu'une heure pour écrire, après quoi Crozet vient me prendre pour aller porter des fleurs et un baiser à Duchesnois.

J'ai trouvé ces jours-ci beaucoup de vérités, entré autres celle-ci plus un homme est sot, plus il est de niveau avec le monde. Ouéhihé 2 est parfaitement de niveau avec le monde, Pacé s'en tire un peu mais « à peine du limon je dégage un pied tremblant », etc. Percevant est bien plus haut, au degré de la politique.

« Pourquoi dis-tu hier à Ouéhihé que Racine était bête ? » me disait-il samedi matin, en nous promenant aux Tuileries. Plana, comme Alfieri, je crois, méprise toute la canaille moi enfin, qui lirait bien 1. Le manuecrit porte bien invisible, lapsus probable pour Invincible.

2. Camille Basset de Châteaubourg. Cf. Mélanges de Littérature, t. il, p. 92.


dans mon caractère verrait que toute ma politique est allaccala. Je sens que, dans les choses de la vie où je sens ma force, je suis disposé à ne point prendre de parti d'avance. Je suis sûr que, dans la circonstance, je ferai ce qu'il y aura de mieux. Je suis d'avis que c'est là le caractère de la force parce que, dans les choses où je suis faible, je n'ai jamais fait assez de résolutions d'avance. Comme, lorsque je vais faire une visite à une femme que j'aime. Le résultat de tout cela est qu'avec elle, le premier quart d'heure je n'ai que des mouvements convulsifs ou une faiblesse subite et générale, une liquéfaclion des solides.

Je suis donc d'avis que le caractère de la force est de se foutre de tout et d'aller en avant.

Mais il faut cependant que je dise l'histoire d'hier.

Dimanche, 26 Ventôse [-17 Mars].

Je me levai à six heures. Rey vint m'ennuyer une heure, je lus quarante pages de Tracy, ensuite l'Inconstant, de Collin, oeuvre insipide s'il en fut jamais, qui me sécha. Je m'habillai à midi, je me sentais des dispositions à m'ennuyer, parce que c'était dimanche. Je deviendrai fou, si cela


continue. Ce jourm'est d'un odieux terrible. J'allai chez D[ugazon] superbe cheveux à grosses boucles noires, grand caractère, figure bien, cravate, jabot, deux gilets superbes, habit parfait, culotte de casimir, bas de fil et souliers. C'est un des jours de ma vie où, pour le physique, j'ai été le mieux. J'avais le maintien noble et assuré du plus grand monde. Le temps était superbe. Je vais donc chez D[ugazon] à midi et demi. « Monsieur, il n'y aura pas leçon il vous a attendu jusqu'à une heure, et, voyant que vous ne veniez pas, il est allé à Versailles. » Je fus un peu désappointé. Je me sauvai du malheur par la force avec laquelle je me dis « Courons chez L[ouason]. » En y allant, je me disais « Elle n'est pas venue chez D[ugazon], il ne manquerait plus qu'on me dît chez elle « Elle vient de partir pour la campagne. » Je ne songeais pas que, dans ce cas, j'aurais Crozet. Je monte chez elle « Elle vient de sortir pour aller chez D[ugazon].

Vous croyez ? il n'y a pas de leçon. Elle sort seulement. »

Mon vous croyez disait je ne vous crois pas. Je prends la résolution de m'en aller en regardant et lentement jusque chez D[ugazon] je la trouve revenant dans la rue des Fossés.


Nous revenons chez elle. Je ne sais pourquoi j'étais un peu froid (je pense que c'était parce que je manquais d'argent). Je lui fis en plaisantant quelques reproches sur ce qu'elle m'avait fait fermer sa porte elle n'en convint pas. Je dus lui paraître un peu piqué.

(Dix heures et demie sonnent, je m'habille pour aller chez Ariane: de là, chez D[ugazon] el le reste du jour avec Mélanie. Si j'avais de l'argent, je l'aurais aujourd'hui. Mais avec ce grand si, je l'aurais eue vendredi, je l'aurais eue hier; j'en acquerrai plus de talent. Vraiment, je suis un enfant, j'ai trop de sensibilité, et, jusqu'ici, j'ai trop eu de con fiance en ma sensibilité pour être aimable; je suis un enfant point formé, dans toute l'étendue du terme.)

Dire à L[ouason]

« J'aime bien mieux vous plaire qu'aux gens qui m'ont formé et à ceux pour qui ils m'ont formé vous avez bien plus d'esprit qu'eux. Dites-moi ce qu'il faut être, je le serai. Vous voyez comme je me suis corrigé de caricature. » Ce sentiment, dit avec grâce, et développé dans un moment où nos âmes se parleront il est naturel. Je rentre à quatre heures et demie, accablé de tristesse, mais non pas de tris-


t'esse sèche et menant au désespoir, de celle qui est voisine des larmes. Le temps qui est étouffé me met du tendre dans l'âme. J'aurais une vive jouissance ce soir aux Français, mais je n'ai pas d'argent même l'inquiétude que me donnent cette fin de mois et le commencement de germinal est une des causes de ma tristesse.

Mais la principale ou, pour mieux dire, l'unique, la voici

Je suis arrivé chez Louason à trois heures et demie M. Le Blanc y était. Elle était assise vis-à-vis son miroir, avait la tête enveloppée d'un mouchoir brodé, ce qui lui ôtait presque tout le touchant de sa physionomie. Elle tenait Phèdre dans les mains, avait l'air profondément réfléchi, et m'a proposé une manière concentrée de dire le premier couplet. Pendant ce temps, M. Le Bl[anc] était passé dans l'antichambre. J'étais derrière le fauteuil de Mélanie, j'étais horriblement fatigué de notre course à la rue Saint-Maur 1. M. Le B[lanc] est rentré, a pris son chapeau après une minute, et s'est en allé. Je suis resté dans ma position. Louason a continué à lire les Mémoires de Clairon, article Phèdre, et successivement plusieurs autres. 1. Mlle Duchesnois habitait 14, rue Saint-Maur.


J'ai eu là entièrement l'inconvénient de l'esprit naturel j'étais tête-à-tête et ne l'ai point occupée de mon amour je ne l'ai embrassée que deux fois. Le temps s'écoulait, j'étais heureux. Je l'aurais été parfaitement si j'avais eu quatre louis dans ma poche j'aurais eu cette hardiesse sans laquelle il n'y a point de beauté. Elle était dans son fauteuil, l'air excessivement sérieux et nulle douceur dans la physionomie, à cause de ce vilain mouchoir. Il y a eu un moment très court où elle a parcouru Clairon. En supposant que ses gestes accusent (sculpture, draperies) ses sentiments de la même manière que les miens, elle devait être très occupée de son art. Cependant, je crois que c'était le moment de parler de mon amour mais il fallait une tournure adroite, de l'esprit joué, et j'étais tout âme. Je tremblais un peu, et je soupirais (c'était en partie joué, j'augmentais la nature).

Moi, lorsque je feuillette un livre après en avoir lu quelques articles, ma tête fermente, je suis très occupé de mon art. Au moment où elle faisait les mêmes gestes que je fais dans ces occasions, je lui ai dit, avec tous les ménagements possibles pour Ariane, et après sa parole d'honneur de taire la chose et de qui elle la tenait, que celle-ci était chez Legouvé, lorsqu'il est


venu une députation pour demander qu'elle débutât qu'A[riane] a dit qu'il était impossible qu'elle fût reçue, mais qu elle est cependant d'avis qu'on la laisse débuter pour lui procurer un bon engagement en province. (Voyez la vérité au compte de la visite de ce matin.) Ça a renouvelé son intérêt pour ses débuts. Nous avons parlé de cela quelque temps. Je lui ai dit ensuite que j'irais encore chez Ariane lundi à sa fête et puis que je n'irais plus, parce que je prévoyais qu'il faudrait être de deux partis dans quelque temps. Elle m'a prié d'y aller toujours.

Mon avis est de ne plus lui rien dire d'A[riane]. Je me suis conduit aujourd'hui en galant homme mais si Ariane cabalait contre Mélanie, je serais obligé d'être traître à l'une des deux. Au moindre indice de cabale de la part d'A[riane], je ne vais plus chez elle et suis pour Mélanie. Je lui ai fait ensuite des compliments en action qui l'ont fait rire et lui ont plu. J'étais heureux, lorsque j'ai été réveillé par le retour de M. Le B[lanc]. Ce retour m'a accablé. J'ai cru voir ma sottise, elle a ri en lisant Clairon quatre minutes. Je me suis en allé, elle m'a dit d'un air très dégagé « Bonjour, monsieur. » Je suis venu chez moi, accablé par l'idée de ma timidité. Je n'avais pas la force


d'écrire ceci enfin, j'ai pensé aux avantages de l'esprit de caractère (naturel). Je suis venu à songer que, toute occupée de son art, mon amour aurait été importun, que peut-être, lui ayant paru amoureux et timide, j'avais été le mieux possible. Cette idée, que peut-être je n'étais pas si sot que je le croyais d'abord, a redonné un peu de ton à mon âme et m'a donné la force d'écrire.

Si ce soir je pouvais aller aux Français (au Légataire universel), je serais heureux. Y aller demain de bonne heure, et lui proposer ferme d'en finir. II faut que j'écrive tout auparavant, parce que, dès que je serai heureux, je n'écrirai plus un mot.

Lui dire demain « Vous étiez si occupée de vos rôles que mon pauvre amour n'a pas osé se montrer. »

J'ai seulement pensé, en écrivant ceci, que M. Le B[lanc] s'était conduit aujourd'hui en très galant homme.

Je vois par là, aussi évidemment que possible, l'influence de la tête sur le cœur. Mon cœur a bien plus d'expérience que ma tête j'ai beaucoup aimé et peu jugé. C'est un moyen de se consoler que de regarder sa douleur de près (surtout avec une tête comme la mienne). Ou on trouve des raisons pour s'affliger moins, comme il


vient de m'arriver, ou du moins on en tire toute l'instruction possible en voyant ce qui vous y a mené.

Suite du dimanche, 26 Ventôse.

Arrivé chez elle, elle s'habilla. Je suis trop chaste dans ces occasions. C'est que je suis toujours Saint-Preux. Nous allâmes aux Tuileries. J'ai peu de souvenirs, parce que je ne me voyais pas parler j'étais naturel et trop occupé de l'effet de ce que je disais pour cela. Nous rimes des figures que nous rencontrions je pouvais être là feu d'artifice brillant et comique mais je ne suis cela que lorsque je le suis naturellement, je ne sais pas le jouer. Je fus seulement du meilleur ton possible, celui de Fleury, dans l'Ecole des Bourgeois 1.

Nous allâmes aux Champs-Elysées. Dans ce moment, il y avait un peu de froideur dans notre conversation voilà le défaut des personnes naturelles, mais c'est à ce prix qu'on achète les moments sublimes. C'est Dumesnil comparée à Clairon. Je lui parlai de ses relations avec cette dernière, cela ranima la conversation. Nous fîmes un 1. Comédie d'Allainval.


tour aux Champs-Elysées en revenant, nos âmes se parlaient. Nous cherchions le nom que je prendrais si j'allais à Marseille comme son cousin. Si elle ne débute pas ici avant quatre mois, elle ira à Marseille. Voilà un coup de hasard unique pour moi. Je ne lui ai pas dit que mon projet fût d'y aller, mais bien que, si elle y allait, je l'y suivrais et lui sacrifierais Paris.

Je n'ai plus le droit de me plaindre du hasard dans les petites choses, lorsque, dans une si importante, il me favorise à ce point.

« Cependant, lui disais-je, je sacrifie mon intérêt au vôtre et je désire que vous restiez ici. » Cela est vrai nos âmes se parlaient, j'étais heureux.

(Voilà bien l'homme de la nature et non l'homme de roman. Je sens que je ne devrais jamais cesser d'aimer A[dèle] et ne jamais oublier Mme de N[ardon], et cependant, si ma Mélanie est à Marseille avec moi, je suis le plus heureux des hommes.)

Ce nom que je dois porter est Le Bourlier, le nom d'un de ses cousins de Versailles. Il était trois heures. Nous revînmes chez elle où elle attendait M. Lalanne. J'étais heureux, je la tenais sous le bras en sortant du passage qui conduit des


Tuileries à la rue Saint-Honoré j'avais sur les lèvres le sourire du bonheur, lorsque V[ictorin]e se présenta à mes yeux. Elle était en voiture, elle nous vit parfaitement. Elle dut voir sur ma figure un peu d'émotion de la voir. Je ne la saluai pas. Je ne pus pas faire signe à L[ouason] parce que V[ictorine] me voyait trop.

Ce qu'il y a d'excellent, c'est que j'avais prévenu L[ouason] que nous pourrions rencontrer une petite fille de la société, à qui je faisais la cour. Je lui dis que c'était là, elle, dès que la voiture fut passée. Voilà une des plus vives jouissances de vanité que je pusse avoir. Je me dis « C'est là une grande jouissance de vanité, » La connaissance que j'ai des passions me la fit regarder comme une curiosité, mais je ne la sentis guère. Si V[ictorine] a une âme comme la mienne, cette rencontre doit l'avoir mise au désespoir, et, en même temps, la disposer à m'être favorable à la première vue.

Ces détails auraient eu cinquante pages hier soir, mais, dans ce moment, je sens peu. Nous revînmes chez L[ouason]. Elle écrivit un mot pour Lalanne. Nous retournâmes aux Tuileries. Je fus encore trop chaste dans ce moment de tête-à-tête à huis-clos. Dans ces moments, je ne suis pas amant, je suis homme de la société


aimable, voilà tout. Je ne me fais pas d'idée moi-même combien je suis enfant. Elle crut, dans un moment de notre promenade, que je lui offrais de la mener dîner quelque part elle refusa. C'était me faire beaucoup d'honneur.

Je lui parlais de ma timidité elle me dit que j'avais l'air de l'audace. Elle le croit et moi aussi.

Nous parlions de mon amour, elle me dit que je n'en parlais pas comme un homme pénétré. Je parai bien le coup en touchant son cœur, mais il n'en est pas moins vrai que je parle trop gaiement d'amour. Beau défaut, mais défaut que j'ai acquis en craignant d'être trop profondément sentimental et, par conséquent, triste. Elle me trouve polisson. Elle me fit une sortie contre Martial et contre le ton irrévérencieux des jeunes gens à la mode. Le B[lanc] ne nous vit pas d'abord aux Tuileries, où il vint ensuite, [il] nous aborda. A l'instant, silence, malgré tout ce que je faisais pour engager la conversation il tint comme poix et joua un fichu rôle par mes soins. Je le ridiculisai ferme, en parlant bas à Mélanie. Enfin, à quatre heures trois quarts, nous la reconduisîmes chez elle. Nous montâmes et je l'y laissai.

J'oublie une petite bataille de sen-


timent, très essentielle je l'écrirai quand je m'en souviendrai 1.

En dernière analyse, je vois bien qu'il en faut finir avec Louason, mais je l'aime trop pour le faire à volonté il faut qu'elle m'aide, ou l'occasion. L'occasion, je lui donnerai occasion de naître dès que j'aurai de l'argent. Dans ce moment, je sens très peu, je suis très disposé à faire tout finir mais, auprès de ma divine Mélanie, j'aime trop pour rien faire.

Me voilà au courant, excepté l'histoire de dimanche dernier que je n'écris pas, parce que je ne sens rien dans ce moment. [28 Ventôse-19 Mars].

Le 28, je prends sur moi de ne pas aller chez Louason. Je lis soixante-six pages in-4° d'Helvétius, cent de Smith et la tragédie d'Andromaque.

Je lis Smith avec un très grand plaisir. [29 Ventôse-20 Mars].

Le 29, je vais chez Pacé à dix heures j'y trouve la femme de chambre d'Ariane, 1. Il faudrait que je vous visse huit jours pour me hlaser.. La deuxième fois, en passant par le passage (les Tuileries à la rue Saint-Honoré. (Note de Beyle,)


et lui profondément occupé à lui répondre. Elle sortie, il se débonde avec moi, cela m'intéresse beaucoup. Il vient un sousinspecteur et M. Pelet (des Verreries) je me livre, le caractère ferme de cet homme me plaît, et le sien à moi. Je m'amuse beaucoup jusqu'à une heure. J'arrive à une heure un quart chez D[ugazon], assez mal fagoté je suis très gai et ne regarde presque pas Mélanie. D[ugazon] me répète toute la première scène de Sosie il est charmant de naturel. Je la joue après lui « Il fera dans ce rôle. » (Il y a cependant diablement loin de là au Misanthrope.)

J'accompagne Mélanie chez elle, vers deux heures et demie à trois heures et demie, arrive Félipe. Elle fait fermer sa porte à tout le monde. Elle m'a dit d'y aller faire Thésée demain, à une heure je l'ai intéressée. Elle m'a demandé la première des nouvelles de la petite fille que nous rencontrâmes en sortant des Tuileries. Cette batterie est bonne. Je crois qu'il me sera aisé de lui faire craindre Félipe.

Je vais finir Helvétius, le premier [volume] de Tracy et puis Letellier avant que de partir. Y travailler tous les moments de solitude, passer le reste du temps avec Louason.


J'ai, je crois, enfin trouvé le chemin le suivre. Voilà une journée heureuse. 30 Ventôse XIII [-21 mars 1805].

Je vais à huit heures déjeuner avec Cheminade grande conversation très agréable, parce que j'ai le bon esprit de la mettre sur un objet qui nous intéresse tous deux également le commerce de Pondichéry 1.

Voici ce qu'est ce commerce on arrive à Pondichéry, en temps de paix, on gagne 50 pour 100 par an. Un homme d'affaires vous contracte des toiles deux fois par an. Vous payez les deux tiers du prix avant la livraison, et, sur la note authentique du prix de contrat, les marchands qui arrivent deux fois par an à Pondichéry vous donnent 25 pour 100 de bénéfice.

Si vous voulez aller contracter vousmême dans la campagne, vous gagnerez 80 pour 100. Ces bénéfices ne seront (les premiers) que de 30 ou 40 pour 100 envi1. Cheminade avait dû déjà tâter du commerce colonial, Il avait des intérêts dans quelque affaire de l'Ile-de-France. Le 26 octobre suivant, il écrira à Beyle qu'il pensait bientôt partir pour l'Amérique et ne serait heureux que lorsqu'il serait de nouveau sur la plaine liquide ». Cf. Louis Royer Stendhal et ses cousins d'Amérique, Le Divan, février 1937.


ron, tant que les Français n'auront que deux lieues autour de Pondichéry. Un jeune homme de vingt ans arrive à P[ondichéry] avec 24.000 livres, la deuxième année il a 36.000, la troisième 54.000, la quatrième 81.000, la cinquième 121.500, la sixième 180.000, la septième 270.000, etc.

Voilà donc en huit ans une fortune assurée. Pour cela, accoutumer les jeunes gens de bonne heure à la mer.

A Pondichéry, avec cent vingt louis par an, on a chevaux, voitures et huit domestiques, une vie analogue à celle qu'on se procure à Paris avec 20.000 livres de rente. Les domestiques ne font qu'une chose, sont de couleur olive et coûtent sept livres dix sous par mois.

Chose à suivre si jamais je suis ruiné, ou que, pauvre, j'aie beaucoup d'enfants. Le climat n'est pas malsain.

Je vois que dans la banque, comme dans tout, un grand esprit est encore le meilleur fonds.

Cheminade me donne mille détails très intéressants et très sincères.

Ne vaut-il pas mieux mener huit ans cette vie que de languir toute sa vie dans un bureau ?


30 Ventôse XIII [-21 Mars 1805].

L'œuvre du génie, c'est le sens de la conversation. Il faut être libre sur les détails, et que le caractère les tire des circonstances qui surviennent, en leur donnant sa couleur.

Mélanie me disait un jour « Quand les femmes ne seraient pas coquettes, vous nous le feriez devenir. »

Je dis aujourd'hui « Quand nous ne serions pas fats, les femmes nous le rendraient. »

J'étais amant tendre et soumis avanthier hier. j'entrevis le bon effet que ferait la fatuité aujourd'hui, j'ai été fat comme il faut l'être, j'ai entremêlé ma fatuité de choses très tendres, mais dites avec un peu moins de largeur qu'elles ne devraient l'être en pur sentiment, et jamais je n'ai été si aimable aux yeux de Mélanie. Je trouve que j'affaiblis, donne un air grave et sévère à mes sentiments en les écrivant. La raison est que d'abord je ne peux les écrire, en un point, comme je les sens la deuxième, qui tient à mon métier de poète, c'est que je les explique en les peignant.

J'ai eu une fatuité charmante qui ne l'a pas offensée, qui lui a montré que je n'étais pas pour elle un homme à dédaigner


et qui, en même temps, lui a offert l'espérance de me corriger.

Cette fatuité jette encore un reflet excellent sur les derniers quinze jours de ma conduite. Le sentiment était simple et pur alors aujourd'hui, je lui ai paru charmant et spirituel et elle me croit un peu dépris d'elle elle en doit donc conclure que les autres jours je l'aimais bien. Je suis enchanté d'elle, je suis très content de moi, je suis très heureux. Dans six ans, je ne demeurerai pas un mois et demi pour en être à ce point-là avec une femme qui me plaira je l'aurai probablement au bout d'un mois. Serai-je aussi heureux au bout de six semaines ? C'est le bonheur qui fait tout. « C'est le cœur qui fait tout », dit la tendre Ariane. Aurai-je le cœur que j'ai à cette heure ? Voilà une journée très heureuse, je jouis bien plus que le 6 ventôse (ce six-là n'est pas le meilleur jour du mois, mais celui du plus grand t.alent. Mais je vois de plus en plus que la vanité est faible chez moi. Je ne m'en sauve que par l'orgueil, comme dit Vauvenargues, que peut-être je n'estimais pas assez il y a un an), et qui me l'eût prédite telle ? Elle devait, au contraire, être très malheureuse. Il y a deux ans, qu'elle eût été voisine du désespoir.


Voilà bien comment la sagesse donne le bonheur. Chercher à devenir encore plus savant dans la manière de tirer parti des circonstances.

Tout ce que j'ai écrit dans ces deux pages sent trop le génie. Elles auraient été charmantes si j'avais décrit tout bonnement les charmantes circonstances qui m'ont fait tirer ces conséquences. Je suis arrivé chez Mélanie à une heure. Je croyais qu'il était plus tard. J'étais très bien et le déjeuner de Cheminade m'avait laissé un caractère tout gaieté et tendresse il n'y avait rien autre. J'étais on ne peut pas mieux disposé. J'ai trouvé Mélanie avec un petit garçon (parent de sa bonne). J'ai été aimable, léger, mais un peu froid. Elle m'a dit qu'elle allait dans la rue des BlancsManteaux.

Je suis parti de là pour lui dire, avec toute la grâce possible, que j'avais passé la matinée là, dans une chambre que j'y avais

« Que vous êtes libertin

Vous me faites beaucoup d'honneur! » Ce principe a donné lieu à une excellente masse (dessin) de conversation, dont tous les détails ont été de l'aimable fatuité que j'ai expliquée ci-dessus.

Je lui ai dit que j'y étais avec une


autre Mélanie, femme se divorçant, qui était de Normandie que ce qui m'avait fait beaucoup rire était que je savais que nous y étions ensemble pour la dernière fois, et qu'elle vantait le bonheur que nous y goûterions ensemble.

Voilà le squelette. Cette fatuité l'a intéressée excessivement me souvenir de cela, j'ai déjà failli me couper. Voilà bien la fatuité en action, plaisant plus à une femme très tendre que le plus pur sentiment.

Elle m'a demandé si j'avais vu la petite fille je lui ai dit que tout allait au mieux, qu'elle pleurait toujours là-dessus, elle s'est apitoyée un instant.

Je lui ai dit (dans la deuxième visite) qu'hier je n'avais pas dit deux mots dans toute la soirée, que j'avais joué à la bouillotte vis-à-vis d'Eudoxie, à qui je parlais des yeux.

Eudoxie 1 est le nom que je donne à la jeune personne que nous rencontrâmes dimanche au sortir des Tuileries. Elle s'habillait pour sortir à deux heures et aller rue des Blancs-Manteaux. Je lui ai dit que j'allais profiter de ce temps pour aller chez de vieilles dames où je trouverai Eudoxie.

1. Victorine Mounier.


Nous sommes sortis à deux heures un quart; je suis allé chez Barral. Comme son spleen m'aurait ennuyé et aurait gâté mon ton, je l'ai rendu très gai, en lui faisant part de la manière de s'enrichir dans l'Inde et lui promettant de lui faire refuser d'y aller, si jamais je prenais ce parti. J'ai eu de la coquetterie à la fin de cette conversation. Pour être bien gai encore demain, il faut aller déjeuner chez Pacé, de là nous pourrons aller ensemble chez D[ugazon].

Je suis revenu à trois heures sonnantes chez ma Princesse, avec une physionomie triomphante. J'avais ce qui fait la beauté de la physionomie j'étais gai, j'étais heureux, je me voyais avoir des succès depuis deux heures, j'étais parfaitement mis.

Je suis entré, son premier regard (suite de ses résolutions) était dégagé et indifférent mais l'indifférence était outrée et il n'y a eu que le premier comme cela. C'est dans cette deuxième visite, qui a duré de trois à quatre un quart, que j'ai été vraiment aimable à ses yeux. Elle m'a demandé si j'avais vu cette demoiselle je lui ai dit « A la fin de ma visite, mais mes affaires vont mal avec elle, elle m'a parlé d'un air entièrement dégagé, etc., etc.


Vous allez en devenir amoureux. » Voilà quelle a été la couleur générale de sa conversation tendre, les yeux humides de pleurs. Nous étions assis, je lui tenais les mains, elle soupirait souvent il y a eu un moment où ses yeux étaient plus humides, ses mains étaient très chaudes, elles avaient la sueur que donne l'anxiété de passion (dans un certain degré). Je serrais légèrement ses mains dans ce moment, elle les a serrées aussi légèrement. Elle m'aimait dans ce moment. Sa figure marquait le plus grand attendrissement.

Voilà peut-être le plus fort mouvement d'émotion tendre et profonde que j'aie causé.

Elle n'osait pas me regarder, j'aurais lu son âme dans ses yeux.

Cet état dura plus ou moins les trois derniers quarts d'heure de ma visite. Nous parlions lentement, nous savourions notre bonheur, elle goûtait les baisers qu'elle me laissait prendre. Qu'elle était loin de la force avec laquelle elle me disait hier, lorsque j'en sollicitais un en m'en allant « Pas le plus petit. »

J'avoue qu'il a été délicieux pour moi. Nous avons dit mille choses pendant ce temps. Elle ramenait souvent l'autre Mélanie et Eudoxie.


Je lui ai dit que j'avais eu envie de dire à l'autre Mélanie ce matin que le chocolat que nous prenions me faisait plus de plaisir qu'elle, en disant cela d'une manière obscure et par conséquent fine. Elle m'a dit que c'était une grossièreté, que j'en disais aux femmes, que je lui en avais dit une très forte l'autre jour. On racontait la singulière anecdote de Mlle Sainval1, mettant son amant nu en chemise à la porte, à la première entrevue, la fermant, la rouvrant ensuite, et l'introduisant, le doigt sur la bouche « Prends garde à mon père, mon ami, ne le réveillons pas. » Elle m'amusait beaucoup, elle venait de se plaindre d'un rhume.

« Est-ce comme cela que vous vous êtes enrhumée ? » lui dis-je en riant. Cette plaisanterie fut parfaitement amenée par la conversation. Elle pouvait être insolente, mais n'était pas bête.

Elle m'en a fait des reproches aujourd'hui, etc., etc., en me disant qu'elle avait paru malhonnête à un monsieur qui était là. Il me semble qu'il n'y avait que Châteauneuf et Le Blanc, par conséquent Le Blanc est l'homme choqué. Je lui en ai demandé pardon en lui baisant les 1. Actrice du Théâtre Français


mains je crois qu'elle sentait mes baisers, et je me suis excusé en disant que je ne croyais pas cette plaisanterie insolente, que c'était l'excès même de son absurdité qui la rendait plaisante.

Qu'est-ce que c'est que la galanterie ? C'est le mensonge perpétuel de ce qu'on ne peut faire que rarement. Je commence à aborder dans le monde le magasin de mes idées de poète sur l'homme. Cela donne à ma conversation une physionomie inimitable elle est moi. Au reste, cette idée est de Montesquieu (Esprit des Lois, 23e ou 24e livre).

On a sonné « C'est lui, le diable l'emporte » Je l'ai embrassée trois ou quatre fois de suite. Elle a senti mes baisers. M. Le B[lanc] est entré, elle a eu l'art de tenir une conversation générale charmante. On n'a pas plus d'esprit. Elle a dit sur Dieu et l'âme tout ce que Mante et moi nous pensons et, dans cette discussion de la plus sublime philosophie, elle a eu pleinement l'avantage sur M. Le B[lanc] qui défendait Dieu, et elle n'a jamais lu Helvétius, Tracy, ni Bayle. Voilà la meilleure preuve d'un rare bon sens naturel. Elle a trouvé toute seule tout ce qu'elle a dit. Trouvez-moi une femme qui en fasse autant S'il y avait eu six personnes, j'aurais été étincelant de


lumière et d'éloquence. Je me suis retenu dans la plaisanterie, j'ai mal fait je devais être moi, être naturel.

Enfin, je me suis en allé « Adieu, d demain », de la voix la plus tendre. Elle a avancé une main, je ne l'ai pas baisée. Le B[lanc] ne nous voyait pas, il aurait été plaisant de lui en faire entendre le bruit.

Voilà le squelette sans vie de l'heure la plus charmante, le plan des îles Borromées et du rivage du lac Majeur, exactement cela. C'est cela, et rien n'est plus loin de ce que ces îles ont été pour notre âme charmée. Le plan nous montre tout ce que nous n'avons pas vu, ma la piaggia amena, la selva lusinghiera, dove sono1? Mélanie est vraiment faite pour être une Ninon, avec la différence qu'elle aura peut-être en sa vie trois ou quatre amants. Cela est d'autant plus vrai qu'elle n'a point un caractère allaccato, joué elle n'a point lu le caractère de Ninon, elle ne cherche point par principe à l'avoir comme le plus heureux ou le plus aimable, elle l'a tout naturellement.

Eh bien, voilà un mérite à jamais invisible à Pacé.

Il y a plus, il se peut qu'il n'en aperçoive 1. Mais la plage agréable, la forêt délicieuse, sont-elles ?


que les défauts, abstraction faite même du désir de vengeance que lui donnerait probablement l'odeur de supériorité actuellement, croyez aux réputations. Imaginez d'après les récits des voyageurs. Il n'a pu au plus que noter les vibrations de son âme mais si cette âme ne valait rien ?

Souvent, ce qu'on dit a plus d'esprit qu'on n'en voit; on fait vraiment de l'esprit sans le savoir Vous n'aimez pas les petites âmes, mauvaise plaisanterie que je ne lui ai pas faite, et que nous avons discutée. Je vois seulement deux heures après le double sens, qui seul la rend supportable.

M. Le B[lanc] nous a dit que le comte de Lauraguais, parlant à la reine, il n'était pas mal leste, et la reine l'était souvent (c'était un couple léger).

La rfeine] « Je ne conçois pas comment une femme se vend.

Mais, madame, on lui donne un million.

Bah qu'est-ce que ça fait ?

Dix, cent.

Ah vous m'en direz tant.

Voilà la femme trouvée, il ne manque [que] l'acheteur. » (Un mot moins grossier que l'acheteur.)

Motet-Daleville, entrepreneur général


des messageries, donna, il y a vingt ans, un million à Dutor, je crois, la maîtresse du prince de Condé, et la lui enleva. Voilà -un bon fait.

Adieu cahier, je suis las d'écrire. Elle m'a demandé l'histoire de CharlesQuint. Nous lui av.ons parlé de celle de Robertson, elle brûle de la lire. Elle brûle, trouvez-moi une fille de conseiller d'État, une demoiselle du monde à Paris qui ait ce désir.

Aller tous les huit jours déjeuner chez Ch[eminade], tous les huit jours chez Pacé, nous rirons.

Je fais, n'y voyant plus, de la musique avec mes doigts, et ma voix susurrante, sur ma table, je la sens jusqu'au fond du cœur, elle. me fait frissonner, je me sens les yeux pleins de larmes tant il est vrai qu'avec une âme sensible on est musicien. Porter à ma divine Paulinel la partition du Matrimonio segreto. Elle aura de ces jouissances d'ange. J'écris ceci sans distinguer une lettre.

Voilà de ces jouissances qui sont à trente millions de lieues au-dessus de tous les froids. Voilà le poète.

1. Sa saenr et sa confidente.


Si j'avais ce sentiment à rendre dans une tragédie, il est clair que, deux jours après l'avoir écrit, devenu un peu froid moi-même, il ne me plairait plus tant, il ne faudrait pas moins l'y laisser. Voilà de ces détails qui ne peuvent pas entrer dans la tragédie française telle qu'elle est.

Elle changera, gardez-vous d'en douter. H. B.

Voilà le sentiment qui m'aurait donné un organe enchanteur, si j'avais été comédien.

Ce son est dans moi, il faut apprendre à l'entendre 1°, 2° à le produire. En disant le vers de Tancrède, j'ai lagorge tendre et la bouche dure (comme disant un sentiment tendre, non dur).


1er Germinal an XIII [-22 Mars 1805] 1.

JE me couche pour m'assurer que la journée est bien finie. Cependant, à tout prendre, elle a été heureuse pour moi mais quel bonheur, auprès d'une femme qu'on aime, lorsqu'on ne l'a pas ?

L épargne a gâté ma journée. Hier, je ne couchai pas chez moi. Je suis rentré à onze heures. A midi et demi, je suis allé chez D[ugazon]. Il attendait un Russe à une heure un quart, il m'envoie chercher Louason et lui dire de mettre du rouge. Je la trouve sur la place des Victoires, courant, charmante. Nous retournons chez elle, elle s'arrange en riant. Nous sortons de chez D[ugazon] à deux heures et demie, sans qu'il m'ait donné de leçon. L[ouason] a très bien établi Phèdre.

Nous allons nous promener et nous rentrons à cinq heures un quart. J'ai touché 200 francs ce matin, sur lesquels je n'ai que 27 livres de libres cela m'a 1. Beyle a inscrit en tête de ce nouveau cahier « Troisième voyage à Paris. Germinal XIII. Qui vedrai le vicende d'amore. » [Ici tu verras les vicissitudes de l'amour.]


rendu avare comme ceux qui me fournissent de l'argent. Elle m'a dit qu'elle irait à Nicomède, je l'y ai vue des deuxièmes galeries tout le long. Je suis descendu au parterre au cinquième [acte]. A peine la toile baissée, je l'ai vue sortir en courant avec sa grâce ordinaire. Je l'ai perdue, je suis allé trois fois chez elle, et monté deux fois elle n'y est pas.

J'ai fait le pied de grue un instant devant sa porte, j'ai cru voir entrer M. Le Blanc en ce cas c'est clair, elle est sortie rapidement du théâtre, où il était convenu que je la prendrais, pour le recevoir chez elle. Peut-être a-t-elle quelque affaire avec lui. Peut-être me trompe-t-elle ? Rien ne lui est plus facile.

Mais c'est une économie de 4 livres 8 sous qui me l'a fait perdre ce soir. Si j'étais allé à l'orchestre, j'y aurais été tout le long à côté d'elle. J'aurais eu une soirée brillante. J'en avais besoin aujourd'hui, je n'ai point eu d'esprit auprès d'elle pas un grain de la verve d'hier. Je ne sais pourquoi les premiers moments que je passe avec elle sont toujours froids. Le bon de la journée est qu'aux ChampsÉlysées, assis, elle m'a fait confidence qu'elle disait des vers devant Fontanes elle m'a dit de venir, que nous les dirions ensemble, qu'elle aimait mieux les dire


_avec moi qu'avec M. Le Blanc et là-dessus elle est tombée sur M. Le B[lanc] à bras raccourcis.

Ensuite, rentrés chez elle à cinq heures, elle me regardait en soupirant.

Si, par une bête raison de santé, je ne me fusse pas abstenu de vin à déjeuner, si, par une bête économie, je ne fusse pas allé au parterre, j'aurais eu une journée charmante. Je regrette surtout ma soirée. L'ayant vue ce matin, j'étais sûr d'être charmant ce soir. Y aller demain à midi.

J'ai l'âme et le corps horriblement fatigués. Cette journée a été pleine d'événements, de passions diverses et de courses. Je n'ai jamais si bien goûté Nicomède. Tout en est grand.

Convenu que demain je lui dirai, arrivé au cinquième acte « Malheureux au jeu Eudoxie n'est pas venue. » Plaisanter sur ce que j'étais comme un jaloux dans la rue Neuve-des-Petits-Champs. Là-dessus, voir son rire je verrai si M. Le Blanc l'a trouvée, si c'était lui, s'il m'a reconnu. Je suis vraiment un enfant si elle me joue, elle n'y a pas de mérite,

A me désespérer, vous trouvez peu de gloire.


Mais si elle me joue, que veut-elle faire de moi ? Elle peut faire mon éducation. Elle m'a dit ce matin qu'il fallait mettre plus de finesse dans ma manière de me moquer. Voilà vraiment. l'amie.

Ne serait-ce qu'une fille comme tant d'autres ? Ce matin, elle m'a fait remarquer un beau bonnet.

È un rè? è un birbante 1 ? Me voilà tout le jour. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a beaucoup d'esprit, un grand talent dans un art que j'adore, et qu'elle me formera. Mais quand je crois qu'elle me trahit, je me désespère. Aller demain rire chez Pacé, en sortir à midi.

Demain, suivre bien l'indication de fatuité donnée ci-dessus. Elle ne m'a pas vu au Théâtre-Français moi, je l'y ai vue tout le long. La vue de ce chapeau de paille me faisait jouir. Suivre ferme demain la fatuité.

J'ai plus vécu dans cette journée que dans deux mois de mon voyage de l'an XI à Grenoble.

La credo mollo ulile ancora pel mio lalento 2.

1. Est-ce un roi ? Est-ce un forban ?

2. Je la crois encore très utile à mon talent.


3 Germinal XIII [-23 Mars 18051.

Le plus beau jour possible.

Quel ennuyeux et insignifiant caquetage que la conversation d'hommes d'ailleurs spirituels, quand elle n'est pas dirigée

Je sens ce défaut, je puis donc le corriger lorsque je ne craindrai pas d'être pesant, diriger la conversation.

Après avoir été tout le matin dans les intrigues de la cour et le cabriolet de Martial, je suis allé à midi chez Mélanie. Nous avons batifolé jusqu'à une heure et demie. Elle a réellement des projets sur moi. Mais je me sens à jamais incapable d'avoir cette femme par un assaut.

Il y a mille détails charmants que je n'ai pas le temps de dire. Une heure et demie de bonheur, talent ni très grand, ni très petit, belle médiocrité.

J'y retourne à deux heures et demie. J'y trouve Le Blanc et Châteauneuf. Ce dernier l'assomme jusqu'à cinq heures. Je lui dis dans la conversation une insolence marquée. C'est mon talent qui m'a valu cela.

Je lui conseillais d'étudier les rôles les plus éloignés de son caractère, Cléopâtre par exemple. Je parlais à M. de Ch[â- teauneuf]


« Mademoiselle n'est pas méchante. » Le sens qu'on donne dans le grand monde à pas méchante l'a emporté. L'habitude de donner sa juste intonation à chaque mot a été mise en jeu mon intonation a dit largement et naturellement « On sait que tout le monde a mademoiselle. »

Cela était aussi piquant que possible. Je crois que les larmes lui sont venues aux yeux.

MM. Le B[lanc] et Ch[âteauneuf], qui me voient sans cesse là, ont dû croire que je l'avais et que j'en étais dégoûté. C'est une bêtise je l'ai réparée par ma tristesse subite, si on peut la réparer. Me répandre en excuses infinies à .la première vue, commencer par là. Elle m'a fait ce matin un conte sur hier. Le fait est qu'elle passa la soirée ou avec M. Le B[lanc], ou le diable sait où. Ch[âteau]neuf est décidément assommant.

Reprendre le batifolage à la première vue chez elle.

L'histoire des cinq voyelles, par Piron, est charmante, plus jolie que Cocu-é-let 1. Piron se trouve au spectacle a côté d'un 1. Voir plus haut, à la date du 21 novembte 1804.


homme qui, le prenant pour un sot, veut se moquer de lui. Piron le laisse aller. L'autre lui expliquait tous les masques « Vous voyez bien madame Une Telle dans cette loge, eh bien elle est très bien avec monsieur Un Tel, que vous voyez là-bas. elle l'a éu. Vous voyez bien ce monsieur qui lorgne, c'est M. le duc Un Tel, il a éu cette dame que vous voyez là. » Enfin Piron, impatienté

« Connaissez-vous M. Jupiter, monsieur? Oui, monsieur.

Hé bien, il a éu Io, ça fait les cinq voyelles » (Le Blanc.)

Mot charmant, inintelligible dans une petite société, la province, par exemple. Le comique s'élève, et les sots le sont moins à mesure que le cercle de la société s'agrandit.

Nous sortons, Crozet et moi, du Légalaire universel, suivi de la Mère jalouse. La fièvre, qui m'est un peu revenue depuis un excès de chocolat chez Chfeminade], m'empêche de bien juger le Légataire, que je vois pour la première fois. Il me semble froid. D[ugazon] y est sublime. Nous voyons la deuxième pièce de dessus le théâtre.


Lundi, 4 Germinal an XIII [-25 Mars 18051. 9 livres 14 sous for.

J'ai besoin de méditer un peu sur ma conduite. Je le fais la plume à la main, c'est diminuer l'influence des passions sur les jugements qu'on porte sur soi. Hier, à midi, je fus chez D[ugazon]. A une heure et demie, Louason y arriva avec Mme Mortier, assez bien mise. L[ouason] dit qu'elle était malade, qu'elle ne dirait rien, et elle était charmante. Il y avait de l'amour dans ses yeux mon jeu muet fut bon, et il l'augmenta.

Mme M[ortier] disait les premiers couplets de Zaïre mon jeu muet rendait si bien tous les sentiments de Zaïre que Lo[uason] le remarqua et le fit observer à D[ugazon] à mi-voix. J'entendis cela, ça n'en alla que mieux. Après le couplet, D[ugazon] s'étendit là-dessus et me força à dire le couplet. Cela ne doit pas me nuire auprès de Louason.

Elle dit Phèdre1. Un Portugais, nommé Castro, arriva D[ugazon] fit un peu le charlatan, et Mortier beaucoup la catin. Nous sortîmes à trois heures un quart, 1. Le 20 juin suivant, Beyle rappellera encore ces moments charmants que vous eûtes un jour que vous dites la première scène de Phèdre chez Dugazon devant M. de Castro ». Lettre à Mélanie au t. I, p. 361 de la Correspondance.


Lfouason] indignée (à ce qu'elle disait) de la conduite de Mortier. Elle me conta d'autres anecdotes du même genre. Sa jalousie était, je crois, un peu excitée par Mortier.

Elle avait froid, nous rentrons chez elle. Je lui propose d'aller manger des côtelettes au café des Bains chinois, elle accepte avec empressement, et dans ce contentement imprévu il me semble que son âme se montra sans voiles.

Elle était excessivement gaie et ne semblait plus avoir de réserve avec moi, cela en allant au café et chez elle. Mon âme est trop délicate, elle n'osa plus parler, voyant qu'on lui faisait accueil pour un déjeuner.

Si j'avais eu le talent que je cherche à acquérir, je l'aurais engagé dans ce moment et aurais été brillant et charmant pour elle. Au lieu de cela, je fus aimable à la Montesquieu.

Elle me parla de ses besoins d'une manière même pas.

Fête donnée par Ariane

lundi, 4 Germinal an XIII.

Percevant, Basset et moi arrivâmes chez Ariane à neuf heures, dans le meilleur


des fiacres. Nous y trouvâmes Mmes Suin, La Chassaigne 1 et trois ou quatre cuistres qui étaient venus de trop bonne heure comme nous.

Un de ces cuistres demanda à Mlle La Chassaigne si elle n'avait pas été en prison pendant la Révolution elle répondit qu'elle s'en faisait honneur, qu'on y avait mis toute la Comédie, et elle se mit à répéter sans cesse ce mot toute la Comédie avec une importance comique. Il n'y avait qu'un défaut, c'est que ça n'était pas vrai Talma, Molé, Monvel, Dugazon ne furent pas en prison. Mme Suin parla correctement bien, et avec bon ton.

Un joli jeune homme entra, je le reconnus (Armand) à la profondeur et à la rapidité de son premier salut. Il menait un petit monstre bossu, figure de même, qui était sa femme.

Après cela Ariane sortit parée de sa chambre. Elle avait l'air chargée de sa longue robe, et son cyrus lui donnait le torticolis. Elle commença par saluer quelques personnes, se faire embrasser par Armand et Mme Armand, s'asseoir, et ensuite saluer le reste. Nous étions de ce reste. Là-dessus, entre un grand jeune homme noir, dont les saluts me parurent aussi 1. Deux actrices du Théâtre-Français.

2. Acteur de la Comédie-Française.


parfaits en niaiserie et en ridicule que ceux de Fleury en bonne grâce. Ce jeune homme était M. Millevoye qui, les yeux armés de lunettes, cherchait de tous côtés Ariane pour lui parler. Après quoi il vint se mettre sur les genoux d'Armand, qui s'en délivra en lui faisant place à ses côtés. Millevoye, poète estimable, suivant Ariane, à qui il a fait deux jolis couplets et un médiocre.

Un M. de Moucy vint annoncer à Ariane que ni M. et Mme Legouvé, ni Mme SaintAubin ne pouvaient venir. Nous nous vîmes donc réduits à compter sur Garat, Duportl, Mmes Contat et Mars.

Arrivent Mme Jomart, de Valenciennes, paroisse de Saint-Nicolas, demeurant à Paris, près Tivoli, avec sa fille. Ariane les embrasse toutes deux. Un moment après que Mme Jomart fut assise, elle aperçut un petit pommier qu'elle avait envoyé le matin, entouré d'un papier qui contenait sans doute des vers, lequel papier était resté attaché au pommier et tel qu'on l'avait envoyé. Elle se hâta de le prendre et de le mettre dans sa poche. Alors Ariane, sans faire attention à ce mouvement, dit « Ah je vous remercie de votre bouquet. » Elle le fit emporter. 1. Danseur à l'Opéra.


Tout languissait pendant ce temps-là. Ariane, pour ranimer la fête, prit le parti de mystifier Mme Coquelin, femme qui reste chez elle, qui n'a que quatre pieds, qui fut jadis sa maîtresse de pension, et dont elle devait par bon cœur avoir pitié, par usage du monde ne pas se moquer. Elle la fit chanter et toucher le piano. Elle y fut parfaitement ridicule, n'ayant qu'une voix chevrotante et fausse, une mauvaise méthode, mais en revanche une vanité et une assurance imperturbables. Ariane s'en moquait en face, ça n'empêcha pas l'autre de nous donner une chanson en cinq couplets et de recevoir sérieusement les compliments de tout le monde, s'excusant de n'avoir pas été si sublime qu'elle pouvait être, sur ce qu'elle n'avait pas touché depuis longtemps. Au travers de tout cela la fête ne pouvait pas naître. On projeta un trio, et les concertants allèrent s'accorder. Nota que Mme Coquelin devait être du trio. Pendant ce temps-là, Baptiste cadet entra et baisa la main à Ariane, le tout avec la tournure d'un grand niais sérieux, très satisfait de lui-même, comme au théâtre. C'était Mondor des Fausses Infidélités 1. II entra beaucoup de monde à 1. Comédie de Barthe.


piètre tournure, et si piètre que Mlle Jomart se trouva la plus jolie de l'assemblée, et au Palais-Royal il y a vingt filles plus jolies qu'elle. Chez elle, tout est bas et laid, elle n'a de frappant que deux gros tétons bien durs et bien ronds mais, en revanche, elle aura, à ce que dit Ariane, quarante mille livres de rente en mariage 1. (Je pense que ce n'est qu'après la mort de Mme Jomart.)

Mme Contat, Mlle Amalric et M. de Parny entrèrent. Mme Contat entra avec grand fracas, comme sur le théâtre, ayant la voix dans la tête. Elle s'empara à l'instant de la conversation

« Ma chère amie, vous m'enverrez un billet imprimé où il y aura votre adresse, car nous avons été deux heures en chemin. » M. de Parny « Nous pouvons vous assurer que le bois de Vincennes est toujours à sa place, car nous en venons notre cocher nous a conduits jusque-là. » Elle continua à dire des choses aussi simples et n'en eut [pas] moins l'air de la maîtresse de la maison, avec l'air de coquette au théâtre, parlant fort haut. Amalric se plaça à côté de sa mère. Tout languissait encore. Nous ne savions 1. tel cesse la partie de la relation écrite par Beyle. Toute la fin du compte rendu de la fête donnée par Mlle Duchesnois est de l'écriture de Crozet.


comment la fête se passerait, nous n'avions devant les yeux que le trio, nous attendions une pièce où Mlle Bourgoin devait jouer, et on venait de nous dire que Mlle Bourgoin ne viendrait pas.

On parla d'Alhalie, Mlle Duchesnois dit que l'empereur avait dit tout plein de choses aimables sur elle qu'elle avait très bien joué pour une première fois le rôle de Josabeth. Mlle Contat dit que l'empereur demandait pour mercredi Nicomède, joué par les meilleurs acteurs, sur quoi Ariane s'écria

« Pourvu qu'il ne me fasse pas jouer le rôle de Mlle Fleury.

Oh je ne le sais pas, je n'ai vu que la lettre de M. de Rémusat à M. Mahéraultl je suis comme. (un rôle), je n'invente rien, moi. »

Bêtise et impolitique extrême d'Ariane Mlle Contat eut là et tout le reste de la soirée l'air très faux, elle nous parut avoir l'air de supériorité et même un peu de hauteur qu'aurait une femme d'esprit à une fête que lui donnerait une bête. Nous 1. M. Mahérault était le commissaire du gouvernement chargé de transmettre aux comédiens les ordres de M. de Rémusat. Celui-ci, premier chambellan de l'Empereur, était depuis 1802 chargé de la surveillance et de la direction du Théâtre Français. Nicomède fut joué, en effet, à Saint-Cloud le 6 germinal (mercredi 27 mars 1805) avec Talma dans Nicomède et Mlle George dans Arsinoé. (llenseignements donnés par M. Jean Monval.)


jugeâmes qu'elle ne venait là que pour établir sa fille dans le monde, comme elle l'a menée à la farce de Legouvé (séance au Collège de France où il lut un chant de l'Énéide sauvée, poème par lui, où était Mme Legouvé, Mlle Contat, Mlle Duchesnois), parce qu'il est naturel d'applaudir au théâtre une actrice qu'on a vue dans le monde. Nous l'éprouvons nous-mêmes sur elle-même (Amalric Contat).

Amalric Contat a le meilleur ton, sa mère et M. de Parny paraissent en avoir grand soin. Lorsque Basset valsait avec Mlle Amalric, M. de Parny lui dit en lui touchant les épaules « Tenez-vous donc droite. » Lorsqu'elle dansait, sa mère la tirait à chaque instant par sa robe, ou pour l'embrasser, ou pour arranger sa toilette, ou pour lui dire quelque chose tout bas. Lorsqu'elles se parlaient assises l'une à côté de l'autre, sa mère lui poussait la joue pour la mettre en face du public.

On se mit à danser. La danse n'eut l'air que d'être en allendanl. Les deux amateurs donnèrent, au lieu du trio, des contredanses et des valses. Cette danse en allendant ôta tout air de fête à la fête. Nous remarquâmes seulement que Mlle Duchesnois dansa beaucoup et très mal, avec une mauvaise tournure. Amalric


dansa assez bien elle est parbleu bien, grande et bien faite, elle a une figure honnête et assez spirituelle. (C'est tout ce que nous y voyons dans le moment.) On dansa à plusieurs reprises. Dans les intervalles, on parlait par groupes. Deux petits enfants charmants, dont un garçon et une fille (la même qui fait l'Amour dans Télémaque), le garçon âgé de dix ans, la fille de sept, figures célestes, dansèrent ensemble et charmèrent la compagnie. La petite fille fut embrassée par Mlle Contat. Elle reçut ses embrassements avec un air de pudeur au-dessus de l'humain. C'est ainsi que je me représente Mlle Mars à cet âge.

Le petit garçon me paraît avoir une figure céleste, et à Beyle, plate.

Cependant, Chazet et Lemazurier s'étaient fait attendre jusqu'à onze heures ils parurent.

Lemazurier rêvait à des vers qui devaient paraître au souper. Il nous en parla et nous dit qu'il s'était choisi un lecteur, qu'il n'aimait pas lire lui-même ses vers. Interrogé sur le nom du lecteur, il fit le discret et répondit « Quelqu'un qui les lira bien. » A son air et son ton, nous jugeâmes que le bien voulait dire dignement, mais retenu un peu, de manière que l'intonation disait un medium entre le


bien et le dignement. Du reste, il parla excessivement peu.

Chazet amena avec lui deux petites actrices du Vaudeville, inconnues à nous, Soudain, on apporte deux paravents, le public va se serrer dans la chambre et le petit cabinet d'Ariane, on forme des coulisses, on apporte une rampe composée de huit demi-bougies, piquées sur une planche, on les allume, et le théâtre est formé.

Pendant ce temps, il se forma plusieurs cercles dans la petite chambre. Mlle Contat était le centre du plus grand. Le général Valence lui dit quelques mots (lorsque le général Valence est entré, Mlle Contat lui a fait un grand accueil). On parla du voyage de l'empereur à Milan et on demanda si des comédiens le suivraient. Mlle Contat dit « Oh l'empereur n'aime pas la comédie. Allons, qu'il emmène avec lui ses grands divertissements, messieurs les tragédiens » Elle le dit en éteignant les couleurs (terme de peinture). Revenons à la grande salle.

A trois pieds de la rampe étaient six grands fauteuils. Mlle Duchesnois et 1. LP général Valence dont Il a été à plusieurs n'prises question dans le Journal était le gendre de Mme de Genlis. Napoléon le fit sénateur et le roi le nomma pair à la Restauration. Il était ramant de Mlle Duchesnois.


Mlle Contat se placèrent sur les deux plus apparents. Le reste fut occupé par des niaises que nous ne nous rappelons pas. Tous les hommes étaient droits. Chazet, l'auteur, était dans un coin. J'étais à côté de lui.

La pièce fut jouée par Armand, Baptiste cadet, les deux actrices du Vaudeville, Mme et Mlle Ricci. Mlle Ricci est digne de Monsieur son père et de Madame sa mère. Elle pourrait bien être sœur de Mlle Lawal-Lécuyer. C'est pour elle que Lemazurier fait des enfants de commande 1 (ce mot est de moi). Un violon faisait l'orchestre.

Un directeur de comédie (Armand) veut avoir une fête en vers pour Joséphine 2 il expose le triste état de sa troupe dans un couplet dont la pointe est Le souffleur n'a plus que le souffle.

Arrive un poète, M. Brochon (Baptiste cadet), qui veut lire une tragédie en six actes, intitulée Le Chien marin. Le directeur l'interrompt et lui demande des couplets pour Joséphine. M. Brochon, 1. Sur les enfants ou chansons de commande de Lemazurier, voir son portrait sous le nom d'Inchinevole, Mélanges de Littérature, II, p. 108.

2. On sait que c'était le prénom de Mlle Duchesnois.


resté seul, se met à composer, C'est là le plus beau. Voilà le sens d'un des couplets Je dirais bien que Joséphine est le plus digne ornement de la scène, etc., mais tout auteur qui veut plaire ne doit pas parler en écho. On demanda bis. Il y eut un autre couplet où on vantait ses qualités personnelles; Mme Halley 1 eut les larmes aux yeux. M. Brochon, ne trouvant rien, s'en va courir chez les libraires.

Mercure (une des actrices du Vaudeville) paraît au moment de sa sortie il vient de voler les attributs des Parques pour que les jours de Joséphine soient respectés. Les Parques suivent, désolées (Mme Ricci, sa fille et l'autre actrice du Vaudeville). Mercure leur dit qu'il leur rendra leurs attributs à de certaines conditions, qu'elles respecteront les jours de Joséphme. Il ajoute que Raucourt, Devienne, Contat et Joséphine devraient vivre autant que leurs talents, sur quoi les Parques « Elles seraient immortelles. » Arrive M. Brochon, qui n'a rien trouvé chez les libraires et qui s'écrie

« Que vois-je ? les trois Grâces ? A peu près », dit Mercure.

Cette plaisanterie attire un soufflet à 1. Mme Halley, sœur de la Duchesnols, cf. Mélanges de Littérature, 11, p. 43.


M. Brochon. Là-dessus, M. Brorhon chante un couplet par lequel il se félicite d'être claqué d'avance, tandis qu'il y a tant d'auteurs qui ne reçoivent pas un coup de main. Là-dessus, chaque Parque a un couplet mais Mme Ricci fit chanter le sien par sa fille.

Tout finissait donc, lorsque M. Ricci s'avance, un papier à la main, et chante deux couplets. Dans le premier, il demande la parole dans le second, il se félicite d'avoir dit, le premier, que le talent de Joséphine serait plus long que sa vie. On demande l'auteur de la pièce et M. Chazet s'avance et embrasse Mlle Duchesnois. Mlle Contat lui a frappé sur l'épaule.

J'étais à côté de Chazet qui écoutait très attentivement et qui, à chaque pointe et à chaque applaudissement, riait comme un fou le premier de tous. Ce rire était naturel et le nom de M. Brochon l'a fait éclater. Lorsqu'un acteur substituait un mot à un autre, il le rétablissait pour ses voisins, en ajoutant « Mais cela ne fait rien. »

Beyle était à côté d'un poète qu'il reconnut à sa mine envieuse. Nous ne vîmes pas Lemazurier.

Nota. Il y eut dans la pièce un couplet entier pour Mlle Contat il fut


très applaudi. 11 y eut un couplet en vers blancs, et la pointe était, après avoir vanté Duchesnois Et l'on ne dira pas que je mets cela pour la rime.

11 paraît que tout le monde applaudissait comme nous, par charge.

On se remit à danser. Duport dansa la gavotte avec la petite fille dont nous avons parlé. Il avait dansé auparavant la contredanse avec Amalric Contat, sans faire aucun pas en masse. II en fit cependant deux ou trois, soit dans la contredanse, soit dans la gavotte, qui furent le comble de la grâce. Il fut sublime de grâce, il fut exactement ce que doit être un grand talent dans la société.

Pendant ce temps, Mme Jomart était à côté de Mme Contat. Elle daigna lui parler deux ou trois fois, et après elle la regardait avec l'air le plus haut et le plus méprisant. C'est ainsi que Mme Desartaux, de Grenoble, me regardait jadis. Nous trouvâmes très comique ce regard de Mme Jomart, presque provinciale, bête, vieille, laide, sur Mlle Contat, brillante encore d'agréments et qui régnait dans la fête.

On monta souper dans une petite mauvaise chambre, au second étage. Ariane prit Mlle Contat sous le bras et elles passèrent premières. Aucun homme ne fut


à table, excepté Chazet. et Duport, qui étaient séparés par Amalric et qui avaient à leur droite Contat et à leur gauche Duchesnois. Le souper parut maigre, peu d'ordre, et les hommes n'avaient pas de place pour manger.

Lemazurier nous aborde et nous dit « Avouez que ce Chazet est bon il se met seul à table. il croit que cela lui est dû l'année dernière encore, il s'y campa le premier, sans rien dire, à côté de Mlle Duchesnois il s'y met, et M. de Valence et MM. Daru sont droits. Beyle fut frappé de l'air parasite qu'il avait en disant cela et en refusant toujours de manger. On porta la santé de Mle Duchesnois. C'est après ce toast que Basset, Beyle et moi cessâmes de manger et nous transportâmes derrière Mlle Duchesnois, à l'angle sud-est. Là, Chazet porta un toast à Mlle Contai, en improvisant un couplet qui portait que Melpomène et Thalie étaient sœurs. Le couplet fut très applaudi et Mlle Contat faisait la modeste en se bouchant les oreilles. Après le couplet, Mlle Contat dit bien haut et d'un air de sentence « Ma chère amie, il suffisait bien qu'on vînt pour vous, sans venir pour moi. » Nous criâmes tous « C'est t.rès joli », et nous applaudîmes ferme. Le fait est que, dix minutes après, je ne me rappelais


pas et ne l'avais point compris, et qu'après trois jours de méditation, nous n'y comprenons encore rien.

Basset alla trinquer avec Mlle Contat, et, comme il pressait M. de Parny, celui-ci s'avoua mari 1 en disant « Pour trinquer avec la femme, il ne faut pas écraser le mari. » (Ce pauvre Parny passe pour avoir été entretenu par Mlle Contat. Il est bel homme, mais a l'air bête il s'est avisé un jour de saluer la petite tante, qui dit au neveu « Je trouve ce gueux-là bien impertinent, d'oser me saluer. » Il est donc autant déshonoré que possible. Un homme qui se serait laissé enculer et donner des soufflets le serait bien moins.)

Mlle Duchesnois dit à Chazet « Je vais faire boire à votre santé. » Chazet s'en défendit, en disant « Ne faites donc pas de bêtise. » Des voisins, l'ayant entendu, crièrent « A la santé de l'auteur » Cela ne prit pas.

Baptiste cadet se leva et dit « Ma chère camarade, je vais vous lire une épître qui vous est adressée par une personne de la compagnie. »

Sur ce, M. Ricci s'écrie « C'est moi, sans la nommer. » Il voulait faire de l'esprit.

1. Mlle Contat épousa en effet en 1809 le chevalier de Parny, frère du poète.


Cet épître commençait par six vers à Mlle Duchesnois, dont le sens était que, sur la scène, elle régnait, mais que là elle était Joséphine et régnait encore. Ensuite, l'auteur caractérisait en quelques vers tous les acteurs. Tous ces vers étaient vagues, languissants, prosaïques, et l'on éclata de rire dans un moment. Cependant, l'auteur se releva en parlant de Larochelle, et le vers

Et l'on dit Ça va bien, quand il dit Ça va mal, fut couvert d'applaudissements. L'auteur se soutint jusqu'au bout, à la faveur de Mlle Contat. Celle-ci était ennuyée comme les autres à la lecture de ces vers et, lorsqu'elle s'entendit nommer, elle fut presque vexée de se trouver dans ces mauvais vers mais, peu à peu, elle écouta avec son geste ordinaire, se bouchant les oreilles. L'auteur fut demandé à grands cris. Cet auteur, qui s'était tenu dans un coin, tout tremblant, sortit pâle, la tête bien baissée, l'air rampant, et vint embrasser Duchesnois. Celle-ci, qui n'avait point dissimulé son sentiment sur les vers lorsqu'on ne parlait pas d'elle, dit à Lemazurier, d'un air très attendri « C'est bien aimable, c'est très joli pour moi », et l'embrassa. Mlle Contat le remercia


aussi, et lui voulut, à ce qu'il paraît, l'embrasser mais elle le repoussa par la force de la politesse et il se contenta de baiser la main, avec un air confondu des bontés qu'on avait pour lui et les estimant comme de vraies louanges données à son talent.

Au dernier vers de Lemazurier, Amalric regarda Duchesnois en riant et ayant l'air de se moquer d'elle en la voyant avaler tout cela. Elle attendait probablement quelque chose pour elle, et les poètes auraient bien pu, à peu de frais et d'une manière plus adroite, rendre Mlle Contat très contente peut-être même ils l'auraient fait pleurer, ce qui nous aurait fort amusés.

Après cela, M. Duvernet chanta des couplets en s'accompagnant de la lyre. Ces couplets disaient qu'il fallait offrir une immortelle à Duchesnois ou bien que son talent, sans cela, se transformerait en cette fleur. L'auteur est M. Lemaire, absent c'est son seul tort, dit Chazet.

On sortit de ce coupe-gorge, et on retourna au salon. On se remit à danser. Nous accrochâmes Lemazurier qui nous dit qu'il avait bien souffert, qu'il n'était pas content de Baptiste cadet pour la lecture de son œuvre. Nous lui fîmes


des compliments jusqu'à lui promettre la postérité. Beyle lui demanda pourquoi il ne faisait pas de tragédie « Oh de tragédie, non, mais j'ai deux comédies » Il s'arrêta là, le bal l'empêcha de continuer. Tout joyeux, il se mit à danser. Beyle et moi fûmes nous asseoir dans la chambre d'Ariane nous entendîmes Chazet qui parlait. de Carnot et disait, d'un ton léger, qu'on avait dit à Carnot lorsqu'il avait dit « Je signe ma proscription » « Vous en avez signé bien d'autres. »

Le poète Millevoye nous dit sur Lafond qu'il était un acteur charmant, extrêmement galant.

II était trois heures et demie lorsque Mme François vint mendier bêtement une place dans notre fiacre. Nous la lui promîmes et descendîmes un quart d'heure après, dans l'intention de partir surle-champ et sans la lui donner. Mais notre fiacre n'était point à la porte. Nous remontâmes mais à quatre heures le bal cessa, le départ de Mlle Contat entraîna tout le monde. Nous étions désespérés de n'avoir pas de fiacre et de faire deux lieues en chaussons, à cinq heures du matin, avec le froid, lorsque le grand Beyle raccrocha un fiacre, qui attendait très probablement Millevoye (car ce Millevoye


m'avait offert sa voiture pour me reconduire, me disant qu'elle l'attendait). Nous le fîmes partir très précipitamment, malgré ses remords, en lui promettant tout ce qu'il voudrait. Nous rentrâmes chez nous à cinq heures.

Mme François coucha probablement chez Duchesnois. Favier1 parlait d'y coucher aussi il vint probablement à pied, avec tout le reste.

Valence eut l'air très jaloux de Basset2; avant le souper, il avait l'air très rêveur. Il s'emporta jusqu'à lui jeter un fauteuil aux jambes, le trouvant sur le passage de Mlle Duchesnois, et lui dit brusquement: « Laissez donc passer Mlle Duchesnois » Au souper, il avait une mine d'Othello. Il entra à la salle du souper avec Basset. Miie Duchesnois sautait en valsant, Valence s'avance au milieu de la salle et, la prenant par le bras, lui dit « Mais vous voulez vous tuer, ne sautez donc pas comme cela. »

Mlle Duchesnois lui répondit « Mais si cela me faisait mal, je ne le ferais pas. » 1. M. F. Michel nous suggère qu'il s'agit sans doute ici de Louis-Joseph Favier, camarade de Crozet aux Ponts et Chaussées.

2. L'édition Champion à partir d'ici écrit Pacé. Mais le manuscrit de Crozet porte Bassé, comme plus haut. Et il est difficile de savoir qui porta ombrage à Valence, de Martial Daru ou de Camille Basset de Châteaubourg, tous deux présents à cette soirée


Et de sauter. Son air froid à son égard m'a choqué toute la soirée. Il paraît qu'il l'aime beaucoup. II a prié Basset de ne pas la faire danser, lui disant qu'il fallait ménager les talents, qu'elle devait jouer dans la semaine un rôle difficile.

La petite du Vaudeville qui avait joué Mercure fut entièrement négligée on ne fit aucune attention à elle. Elle jouait là le rôle d'une actrice dans le monde enfin, Favier lui prenait les mains et presque le cul. Les deux mères des deux petits danseurs étaient de même traitées. Nota. Lemazurier n'est venu qu'à onze heures à la fête, et il m'avait dit qu'il fallait y venir entre sept et huit heures. Nous croyions d'abord l'y trouver des premiers, vu l'ignoblesse que nous lui connaissons, mais il devait faire lire un enfant de commande.


6 Germinal XIII [-27 Mars 1805] 1.

JE fus chez D[ugazon] comme à l'ordinaire j'y étais assez froid en commençant, suivant ma louable coutume Louason arriva et ne daignait même pas me regarder. Elle donnait des coups d'œil charmants à ce niais de Wagner. Cela me tira de ma froideur et me rendit aimable, mais non pas pour elle. Je me mis à faire des compliments à la petite Mortier et à lui chatouiller les tétons, le tout très honnêtement. Je ne croyais pas être aimable bien loin de là, il me semblait que la séance était, comme le temps, froide à geler. J'accompagnai Louason chez elle avec Mortier. Félipe arriva, je fus vraiment brillant mais ce n'est pas encore là de l'esprit, ce n'est que du feu de jeune homme. Mortier dit qu'elle irait le soir au bal de Bourgoin, avec Wagner. Dans le même temps, je regardai Mélanie elle était verte à force de pâleur. 1. Beyle a inscrit en tête de ce nouveau cahier « Journal de mon troisième voyage à Paris. Du 6 germinal an XIII au dimanche 17 dudit, déjeuner eez Martial. »


Aime-t-elle Wagner et en est-elle jalouse ? Je fus entreprenant avec Félipe, qui ne s'en fâcha pas.

Ces dames sorties

« Comme vous avez bien pris le ton de ces femmes-là Comme vous parlez Si vous me trompiez, si vous me mystifiiez » Elle répéta deux fois ce mot de « mystifier », et dit ces paroles et d'autres du même sens avec les intonations les plus naturelles et les plus larges. Voilà le plus beau succès de vanité que j'aie eu auprès d'elle il est superbe, il ne me fit plaisir que par l'avancement qu'il donne à mon amour, et, aujourd'hui (8 germinal an XIII), c'est de l'histoire ancienne pour moi.

Après avoir resté un grand temps entre « Vous me trompez peut-être. vous », etc., etc., en me regardant fixement, elle conclut que non, par un remplissage. Moi, sur-le-champ, je ne compris pas ce qu'elle me disait, je fus très bien avec elle après ce propos.

Il est clair qu'à ses yeux, j'ai été très aimable auprès de Mme M[ortier] et de Félipe. Si jamais j'ai été sot auprès d'elle, ça lui a prouvé que j'étais alors amoureux. Voilà un superbe succès de vanité auprès de la femme avec qui j'aime le mieux en avoir.


Elle me parla la première d'Eudoxie. (Eudoxie a une mère1.)

7 Germinal [-28 Mars].

J'y vais à deux heures elle me renvoie pour travailler, était ennuyée de me voir là. Elle me dit de revenir à quatre heures j'y vais leste, pimpant, aimable, on me refuse sa porte, parce qu'elle s'habille. Le soir, je vais, avec Crozet, à la loge d'Ariane, qui venait de jouer Camille pour la première fois. Sa figure était la plus passionnée que j'aie jamais vue son oeil, au-dessus de l'humain. Elle croyait avoir mal joué, elle nous dit qu'elle avait mal dit l'imprécation, qu'elle ne la sentait pas du tout, à cause de Lafond. Et nous, détestables flatteurs, nous l'empoisonnâmes par nos louanges, nous l'empêchâmes peut-être de s'y rendre sublime. Lemazurier était dégoûtant à force de bassesse Pacé la louait par conviction et peu de connaissance de l'art Crozet et moi louâmes, mais moi plus que Crozet j'en ai honte.

Mon œil fixe celui de Duchesnois nos 1. En réalité, Victorine Mounier avait perdu sa mère, c'est dans les contes que fait Beyle à Mélanie pour exciter sa jalousie qu'il ressuscite ici cette mère morte pendant le séjour de la famille à Weimar.


yeux sont beaucoup plus amis que le reste de nous-mêmes.

Sortant de chez elle, nous nous promenâmes au Palais-Royal. Crozet y fut superbe, je ne lui ai jamais vu autant de génie il avait une noble et véhémente indignation contre les flatteurs d'Ariane. C'était exactement l'Alceste de d'Églantine, mais parfaitement cela il n'y avait plus de traces de cette légère apathie qu'il a ordinairement, il fut sublime dans le genre Alceste voilà comme il faut me figurer ce personnage, le plus beau qui soit à la scène comique.

Voilà, à mes yeux, le plus beau jour de Crozet.

Mmes Suin et La Chassaigne étaient dans la loge d'Ariane la première lui parla très bien et avec esprit. Sa figure prit une teinte de bassesse, lorsqu'elle lui parla d'un rôle qu'elle doit jouer pour elle. Cette teinte de bassesse sur un visage vieux m'affligea profondément il me faisait voir un des malheurs de la vie. Maisonneuve y fut un instant.

Vendredi 8 Germinal [-29 Mars 1805].

Je suis aujourd'hui dans un accès d'esprit et de gaieté qui me fait paraître


bête toute ma conduite des jours derniers. Voilà encore du génie philosophique. J'ai le diable au corps pour montrer l'écorché à tout le monde. C'est un peintre qui voudrait s'illustrer dans le genre de l'Albane, qui aurait judicieusement commencé par l'étude de l'anatomie, et pour qui, comme objet utile, elle serait devenue tellement agréable, qu'au lieu de peindre un joli sein, voulant enchanter les hommes, il peindrait à découvert et sanglants tous les muscles qui forment la poitrine d'une jolie femme, d'autant plus horrible, en leur sotte manie, qu'on s'attendait à une chose plus agréable ils procurent un nouveau dégoût par la vérité des objets qu'ils présentent on ne ferait que les mépriser s'ils étaient faux, mais ils sont vrais, ils poursuivent l'imagination.

Sans doute, l'intérêt guide les femmes, malheureux Mais laisse-le-moi oublier en embrassant ma Mélanie, laisse-moi un moment d'illusion, la connaissance de la vérité la vaudra-t-elle jamais ? Après ce beau commencement dans le genre amphigouri et tournant tout de suite au grand pathétique, il faut que je répare l'honneur de M[élanie], qui semble attaqué elle est toujours charmante à mes yeux, son caractère ne s'est point


démenti. Seulement, le malheur donne au caractère un vernis de grandeur.

Mon génie pour le grand pathétique, fondé sur le grand philosophique, dans le genre de Pascal et de l'Héloïse de Rousseau, et des morceaux passionnés ou sublimes de Racine, et de Corneille, et de Shakspeare, m'a possédé tout entier jusqu'ici. Il ne s'est jamais épanché en discours naïfs et gais, en folies aimables par leur peu de consistance, comme celles de Regnard.

Quittons donc le sérieux que donne nécessairement la pensée continuellement fixée sur tout ce qui est grand. C'est la monnaie avec laquelle on achète l'immortalité, mais non souris aimables et tendres serrements de main. Délassons-nous de l'un par l'autre seuls, songeons à la gloire en société, à amuser pour être trouvés aimables. Je devrai tout cela à Mélanie, sérieuse, tendre, assez souvent mélancolique, s'occupant des mêmes objets que moi. Je ne puis pas encore lui exprimer mes grandes pensées plus elles s'élèvent, plus je vois que je ne puis me faire comprendre que par écrit.

Appliquons donc cet esprit à produire des choses aimables. La seule chose qui m'ait sauvé jusqu'ici, c'est le feu de la jeunesse. J'ai du feu dans les veines, il faut que


je prenne un régime rafraîchissant. Il faut que je manque quelques leçons de D[ugazon], ça me les fera donner meilleures. Je commence à sortir de mon génie de passions et à sentir l'esprit. Puisqu'il est si utile, j'en aurai, cela n'est pas plus difficile qu'autre chose.

Je voulais aller chez les messieurs Perier aujourd'hui, ma musarderie m'en a empêché.

Je suis arrivé à midi et demi chez D[ugazon], Mélanie et Wagner y étaient. J'ai de violents soupçons sur Wagner, il serait bien possible qu'il eût Mélanie je suis trop enfant pour oser décider elle lui sourit, voilà le fait, je le vois mais que veut-il dire ?

Mme Mortier arrive tard, ensuite M. Castro, Portugais D[ugazon] est bien charlatan. Je me place à côté de Castro, et je mystifie Mme M[ortier] des yeux je fais rire ferme Mélanie, et j'occupe Mme Mortier sans dire un seul mot. Cette dernière fait des avances ridicules à M. Castro. D[ugazon] se trompe sur un grand couplet de Phèdre, il ne veut pas en douce mélancolie

Hélas ils se voyaient avec pleine licence. Et Mélanie ne veut pas qu'on dise avec joie les quatre derniers pieds de ce vers


Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale, Mais que dis-je ? etc.

Elle a tort, elle ne raisonne pas aussi bien que moi sur les passions. Lui écrire un jour trois ou quatre pages là-dessus. Le ridicule de Mme Mortier ranime Louason, elle me sait bon gré de me moquer d'elle nous sortons ensemble. En passant devant une marchande de modes, au coin de la place des Victoires, elle entre dans un magasin pour essayer un bonnet on en demande 24 livres, elle en offre 18. Me le demande-t-elle ?

Nous avons passé ensemble jusqu'à quatre un quart, dans la plus grande intimité, comme si je venais de l'avoir et que nous fussions las tous les deux. Je vais à Britannicus, où un nommé Michelot débute.

Je rentre à onze heures et demie. Dire demain à Louason Par derrière, je ne reconnaissais pas Le Blanc, M. Le B. (Mondor (de ce soir), M. Mondor). Arrivés chez elle cet après-midi, j'avais les mains dans les siennes, et elle les serrait en parlant. Elle m'a raconté avec beaucoup de vivacité plusieurs événements qui lui sont arrivés elle me traitait en amant heureux. Je l'ai fait rire en lui répétant la pantomime que je faisais à


Mme Mortier elle m'a dit en riant beaucoup que Dugazon lui avait dit ou avait dit qu'elle avait le foutre tragique, qu'il lui en faudrait long comme cela. Ces choses grossières, ici en squelette, étaient tout à fait comiques entre nous. Moi, je lui ai dit que D[ugazon] m'avait dit qu'elle avait des couilles; j'espère que celui-là est plus fort.

Il paraît que le cher D[ugazon] est un peu ruffian de son métier elle m'a dit « Dans les commencements que j'allais chez D[ugazon], il me fit des propositions infâmes, il me dit Tu vois bien cet homme, aux Français, qui te regarde tant eh bien, il est amoureux de toi, c'est Bacciochi si tu veux, je te mènerai à sa maison de campagne, il te donnera vingt-cinq louis par mois. »

Elle ne savait plus où elle en était, à ce qu'elle m'a dit, et refusa. Une autre fois, D[ugazon] lui disait « Ne va pas te donner pour un bonnet, au moins il faut savoir mieux tirer parti », etc. Ce mot bonnet m'a frappé, elle m'a supérieurement traité aujourd'hui, et elle le voulait bien. Si dans quelques jours elle me néglige, ou me traite mal, c'est clair, elle ne suit pas le conseil de D[ugazon] elle se serait donnée à moi pour un bonnet.


Elle a voulu, je crois, me montrer aujourd'hui qu'elle avait de l'argent elle a fait dire devant moi le menu de son dîner.

Elle m'a dit que la chute de Wagner n'était qu'un prétexte. Je lui ai dit que je l'avais deviné et que je lui en avais fait honneur elle s'est défendue d'y avoir trempé, en me disant « A quelle heure voulez-vous que je l'eusse vu ? Vous sortîtes d'ici à quatre heures et demie. » Si elle l'a, à quoi bon me ménager ? Pour achever D[ugazon], ce matin je lui ai demandé un billet de parterre il me devait quarante-quatre sous, justement, il ne s'en est pas souvenu le voilà donc à nos yeux maquereau et homme peu délicat sur l'argent. J'ai demandé à Louason de la reconduire ce soir, elle l'a accepté avec joie ensuite, comme il fallait aller jusqu'à elle, ça n'a plus été que conditionnel. Lui dire demain que j'ai entendu la tragédie de dedans une loge, et que je suis entré à la petite pièce à l'orchestre en donnant pour boire aux garçons.

Le fait est que mon spectacle m'a coûté trois livres huit sous. Après avoir nagé, volé comme Satan pour arriver au ciel, je me suis enfin trouvé derrière elle à l'orchestre je lui ai parlé, elle m'a


demandé, troublée, comment je me portais et est sortie avec Le B[lanc] en évitant de me voir.

Peut-être elle estime ce faquin-là parce qu'il a fait des tragédies, et qu'il connaît le théâtre lui faire, un de ces jours, une lettre de sept à huit pages sur la connaissance des passions, où je montrerai la tête et le cœur, les passions et les états de passion. Cette lettre intelligible, où je lui parlerai à elle, me tirera du pair. Brilannieus m'a fait au théâtre la même impression qu'à la lecture bavardage éternel et élégant. Talma a joué médiocrement jusqu'à la scène avec sa mère là et dans le reste, il a été frappant de naturel. La bonté des rôles ne fait. rien, ce me semble, au talent d'acteur, j'entends un mauvais rôle dans ma tête aussi bien joué qu'un bon.

Le débutant, figure plate, a les gestes de Talma, très médiocre dans la tragédie, sans voix. Un peu meilleur dans la comédie. Bourgoin est sifflée, ainsi que Desprès. C'est, je crois, la première fois que j'ai vu Britannicus; cette pièce m'a fatigué, ennuyé, pesé.


12 Germinal [-2 Avril].

Jour heureux.

Nous sortons, Crozet et moi, des Horaces; Ariane jouait Corneille pour la deuxième fois elle y a été très médiocre ce n'est plus l'actrice de Phèdre, d'Hermione et de Roxane nous n'avons pas trouvé dans toute la tragédie un seul vers dit entièrement bien. Tous les acteurs sont d'un froid détestable Lafond devient ridicule dans le jeune Horace, qui était son meilleur rôle. Nous sentons distinctement, Crozet et moi, qu'en consacrant deux ans à apprendre à traduire notre âme au public, nous jouerions mieux que ces gens-là.

Nous avions derrière nous deux georgiens très plaisants et lovelaces, qui nous donnaient la comédie nous avons vu tout le long de la tragédie la vérité du grand principe tout est ridicule. Nous sommes allés voir Ariane, que nous avons trouvée très enrouée, et qui nous a très bien reçus. Nous avons vu ensuite une partie du Confident par hasard 2 de dessus le théâtre. Nous croyons Bourgoin 1. Deux partisans de Mlle George qu'une cabale opposait alors à Mlle Duchesnois (Ariane).

2. Un acte en vers de Faur.


grosse je l'ai vue rougir, sous son rouge, en rappelant sa scène de la première représentation de Britannicus.

16 Germinal [-6 Avril].

L'envie de parler vite et d'avoir cette vivacité de diction que j'ai vue à Fleury, en disant des choses d'esprit, et que je prends mal à propos pour de l'esprit, m'empêche de penser, et, par conséquent, d'en avoir.

« Vous êtes mon dieu, vous êtes la directrice de mon sort, veuillez me guider, et j'irai à tout. »

Elle a deviné mon âme je comprends seulement, une heure après être sorti de chez elle, ce qu'elle m'a dit, et cela m'inspire un charmant enthousiasme. Qu'aurait-ce été en sa présence J'ai perdu ce moment charmant par l'effet de la mauvaise habitude que j'ai décrite en commençant cet article.

La conversation prenait de l'intérêt toutes les fois que la matière que nous traitions en avait pour elle.

Lui dire demain

Mon génie étonné tremble devant le sien. Je pourrai excuser sur le trouble de


l'amour un silence qu'il cause bien en partie, mais qui vient principalement de cette mauvaise habitude.

Elle m'a refusé faiblement de ses cheveux en demander avec instance, j'en aurai.

Le cours de la conversation a amené ce qui suit; je saute les détails, qui ôtent l'air marqué que ces choses ont ici. Cet avertissement est pour tout le journal en général. Nous parlions de moi, que j'aurais de l'esprit à vingt-huit ans

« Vous perdriez alors votre première qualité, la véritable passion, qui se voit en vous. »

Ce ne sont pas là ses termes. Elle voulait dire

« Vous n'avez pas cet esprit brillant qui amuse vous avez la passion, vous la perdriez, sans peut-être acquérir le premier. » Son sens n'était peut-être pas aussi sévère que cela.

Elle s'est mise à me dire ce que j'étais. Niais que je suis, comme ma mauvaise habitude m'a perdu J'aurais été sublime à ses pieds comme Rousseau à ceux de Mme d'Houdetot (dans la même direction, et non au même degré), si je m'étais donné le temps de réfléchir. Au lieu de cela, j'ai répondu par quatre ou cinq grimaces de Fleury.


Ce genre grimacier m'a donné le jeu muet très expressif en détruisant tout le reste.

Règle générale me donner toujours le temps de réfléchir, quand on me parle, au lieu de faire l'olibrius et le marquis de comédie.

Elle m'a dit, moi ayant les mains dans les siennes

« Vous avez de l'esprit (l'intonation disait C'est là votre plus petite qualité je lui ai dit que je n'en avais point, et, réellement, je le vois elle a continué en appuyant :)

Vous pouvez aller à tout. Vous avez beaucoup de feu et l'âme grande. J'acquerrai de la gloire.

Il ne faut pas que le vouloir pour cela, il faut les circonstances. » Elle mettait à ce qu'elle disait les intonations les plus larges et les plus naturelles. (Je resserre beaucoup ses expressions, mais elles étaient, au moins aussi fortes.) Elle a deviné mon âme la conversation a langui, à cause de mon fleurîsme. J'ai dit une bêtise par la manie de parler et surtout d'avoir l'air fin, et une bêtise alroce, qui montre une âme fausse jusque dans ces moments d'enthousiasme qui la font sourire et me font aimer, si je le suis.


Je parlais hier avec éloquence du superbe effet que ferait une figure usée avec des yeux de flamme; elle m'a demandé aujourd'hui à qui j'en avais je lui ai dit que je disais cela pour M. Le Blanc,- ce qui est faux j'étais de bonne foi. Outre cette jolie petite fausseté, je dis par là que j'ai des prétentions sur la figure.

II faut absolument réparer cela demain, en lui disant que c'est faux.

Elle a donc deviné mon âme. Est-ce son âme ou son esprit qui l'a deviné ? Lui donner une garantie écrite de ma main contre ses cheveux.

Puisqu'elle a deviné mon âme, fortifier l'idée qu'elle peut avoir de mes talents naissants par tous les moyens me garder surtout de la moindre fausseté, qui détruit à jamais la grâce. J'écris mieux que je ne parle, mon âme se montre mieux lui porter mes vers, notre article de Phèdre, etc., etc.

II entre dans l'impression du beau celle de ce baldanzoso 1, de ce fort qu'on admire dans l'Apollon, et qui, dans un amant, flatte une femme, en lui faisant dire à elle-même je soumettrai sa fierté. Ma conduite n'a rien de cette physio1. Entreprenant.


nomie aux yeux de Louason. Si je puis m'en faire aimer, ce n'est que par l'extrême confiance, et en l'aidant à voir dans le Témugin d'aujourd'hui le Gengis de 1820.

La prendre pour guide, et réellement je ne saurais mieux faire lui porter demain mes vers.

Je n'écris plus les souvenirs charmants, je me suis aperçu que cela les gâtait. Apprendre à me borner en écrivant, tondre mon style, autrement les accessoires me font oublier le principal. Je suis une fichue bête avec vous, parce que je n'ose pas dire les bêtises grossières que je prenais pour de l'esprit.

Dimanche des Rameaux, 17 Germinal XIII [-7 avril 18051.

Déjeuné chez Martial avec Dugazon, Wagner, Fougeard, Prévost et Dufresne, sous-inspecteurs, un commissaire des guerres, type du Peaufit, à figure de cire et haut toupet bien poudré, esprit à l'avenant, Digeon, le chef d'escadron, et Maisonneuve. M. Combe était présent, et Pierre [Daru] est venu un moment.


Pour bien sentir le comique, il faut (y badare) y faire attention, pour cela n'être ni passionné,

ni dans la stupidité de l'ennui dans ces deux cas, il ne mord pas sur vous. J'ai trouvé à midi Dugazon et Wagner à la descente du pont Royal nous avons trouvé chez Martial tous les autres convives. Maisonneuve parlait de l'Orange de Malle, de d'Églantine, dont les deux pièces d'hier sont une imitation. La pièce de d'Églantine était du plus grand genre. J'ai senti en l'entendant esquisser, que le genre comique était mes premières amours. Dans la pièce de d'Églantine il y avait une maîtresse de roi et un évêque. L'évêque venait persuader à la jeune personne de différer son mariage, et lui faisait un tableau du bien que pouvait faire une femme vertueuse ayant toute influence sur un prince arrivait la maîtresse régnante qui tonnait contre les femmes qui se livraient surtout par intérêt cela était du plus grand comique 1. Maisonneuve nous a dit qu'il en avait 1. C'est le souvenir de cette conveisation qui près de trente ans plus tard donnera un moment à Stendhal l'idée d'appeler l'Orange de Malte son roman Lucien Leuwen.


parlé six ou sept fois à fond avec d'[Églantinel, une fois entre autres depuis dix heures du matin jusqu'à onze heures du soir, à feuilleter Molière et à placer des scènes. J'avais une jouissance inexprimable à entendre cela. Sans ma fichue paresse, je lui rendrais le service de traduire Agamemnon 1, je le lui porterais et nous serions liés, j'aurais de ces anecdotes sur le génie tant que je voudrais. Il me semble que d'Églantine est le plus grand génie qu'ait produit le XVIIIe siècle en littérature l'espoir de la faveur inclinant toutes les âmes à la bassesse, de quelque caractère qu'elles soient, et cet espoir se trouvant ensuite déçu, est un excellent moyen de développer le courtisan. Voilà la griffe du lion; Piron, Destouches, Gresset, Voltaire, etc., etc., ensemble n'auraient jamais eu cette idée, ou ne l'auraient pas su exécuter dans ce sens. Maisonneuve croit que la pièce n'a jamais été écrite, Dugazon que les trois premiers actes existent. M[aisonneuve] relit demain son Méfiant à la Comédie m'attachant à lui, je suivrais tous les événements qui arrivent à un homme qui veut faire jouer une pièce. Je ferais un cours avec lui.


Per le mie avro una eccellente via nel Dugazon 1. Il a dit à M[aisonneuve] « Vous ont-ils déjà accaparé vos rôles ? Ils font métier et marchandise de cela. » Il paraît qu'il serait charmé d'avoir un rôle neuf à créer. Cela est excellent pour Lelellier. Il regarde la mise d'un nouveau rôle comme la pierre de touche d'un acteur.

D[ugazon] est trop farceur, isolé du reste de la société au reste, il était aujourd'hui au milieu d'une société saris verve ni gaieté je crois que s'il isolait ses contes par six minutes passées pair à pair avec nous, ils feraient beaucoup plus d'effet. D[ugazon] n'a point le bon ton de la société, il n'y a point de tenue. Pierre est venu D[ugazon] a paru un farceur à ses yeux. D[ugazon] nous a conté l'histoire de Mon Frère le major; la différence des caractères était parfaitement établie par son jeu une réflexion profonde (à la Molière) sur ce conte, que j'ai hasardée, a été sentie surtout par Maisonn[euve].

Il faut que les plaisanteries que vous faites aillent à votre caractère, la réflexion profonde que je fais dans ce moment gâte la plaisanterie que je pourrais hasarder 1. Pour les miennes, j'aurai un excellent truchement en Dugazon.


vingt lignes plus bas. Voilà pour la physionomie de ce journal.

D[ugazon] a beaucoup d'intrépidité en racontant on ne rit pas, il continue le rire s'amoncelait, il éclate de toutes parts. Acquérir peu à peu cette assurance. Il nous a dit la Visite à Bicêlre. C'est, ce me semble, le conte où il a été le plus fort la différence des caractères y était frappante et parfaitement tranchée le ton du garde des fous comme celui de la Merluche, canaille gaie, le ton des femmes, celui du fou calapaculaleur, la vérité des détails (« Avez-vous un crayon ? Donnez-moi trois petits morceaux de papier. »), la composition par le calapaculateur, son histoire sur la naissance des go numéros, sa prétendue persécution, son refus de l'argent qu'il accepte pour acheter du tabac c'est à Molière ce qu'une divine miniature est à Raphaël, et l'inattendu du dénouement en avalant « Soyez sûres, Mesdames, qu'il sortira demain. »

Le Peaufit a fait observer qu'il connaissait le mot avec il sortira demain je ne suis pas sûr qu'il sorte sec, mais il sortira.

Je devrais écrire ces contes et les apprendre. Rien ne m'est plus facile que d'en faire dans ce genre-là. Voilà ce que


j'aurai fait à vingt-huit ans, et alors je serai aimable.

Il nous a dit ensuite le moyen de se faire aimer d'une femme, conté à lui par Vestris le cadet, qu'il a mis en scène sur la terrasse des Feuillants. Ce moyen est de la f..tr. en c.l. Le détail est charmant c'est d'une vérité frappante. Lekain et Préville adoraient ce conte. J'en ai été la victime aujourd'hui il me l'adressait à la fin, qui doit finir en riant, il m'a assassiné de salive. Je me suis levé ensuite, Digeon m'a offert son mouchoir sans rien dire et avec grâce. Jolie plaisanterie du meilleur goût.

Il nous a dit son Quine à Bonaparte. Il aime à être vanté comme poète. En général, les convives n'avaient pas de verve. Je me figurais en 1815, ayant fait quatre pièces en cinq actes, ayant vingt mille livres de rente, ayant les Dugazon, les Talma, les Lemercier du temps à déjeuner à la campagne, à deux lieues de Paris, au printemps, avec nos maîtresses. Que cet esprit est charmant en broderie sur du vrai bonheur Mais ici, il était sur l'air vide et soucieux de courtisan.


20 Germinal XIII [-10 Avril 1805] 1.

LE caractère de Mélanie doit être devenu raisonnable et s'embarrasser des soins de l'avenir, puisqu'elle a une fille qu'elle aime et qui serait sans ressource si elle la perdait. Voilà, peut-être, une des causes de sa mélancolie cette cause doit la rendre sensible à la bonté. Par ce mot « devenu », je n'entends faire aucune injure à cette fille céleste qui est peut-être une grande âme. Elle changera mon caractère et me rendra plus 1. Beyle a Inscrit en tête de ce cahier « Journal de mon troisième voyage à Paris, fait sur un ancien cahier de la Pharsale poème épique, commencé vers le mnis de brumaire an X. Of 18 germinal XIII [-8 avril 1805], till. » Et au dessous ces notes

« Dernier cahier. An XIII. Troisième voyage. The story of my third travel at Paris, veal XIII. Love introduring me in the society. From the 18 germinal, till the departure, the.. floreal, with M[elania]

« Niente of N's house

L'action marche lorsqu'à chaque scène il y a changement dans la position des choses. (Germinai.)

R., rue des Noyers, n° 42, vis-à-vis la rue Saint-Jeande-Beauvais.

Mante, rue Paradis, île 86, maison 8. »

La Pharsale poème entrepris par Henri Beyle Cf. Mélanges de litterature, t. I p. 325.

L'histoire de mon troisième voyage à Paris, an XIII. L'amour m'introduisant dans la société. Du 18 germinat [8 avril 1805] jusqu'au départ, le [ ] floréal, avec Métante, Rien de la maison de N.


sociable. J'apprendrai à fournir ma quotepart d'agréments dans la société, et par là à y être agréablement pour moi et pour les autres.

Je commence à voir qu'il faut très peu s'embarrasser de l'avenir pour être heureux ou seulement raisonnable. Cependant j'ai eu tant de fois la sottise de m'en affliger lorsqu'il me paraissait sombre, qu'il doit m'être permis de tirer quelque joie de sa contemplation lorsqu'il semble me promettre le bonheur. Il paraît que j'aurai toujours Mélanie pour amie, si ce n'est pour maîtresse, et, réellement, je l'aime de tout mon cœur. Si elle ne peut pas débuter aux Français au retour de M. [de] Rémusat 1, il est probable qu'elle viendra attendre le moment favorable où on ouvrira les yeux sur l'état du ThéâtreFrançais, à Marseille, où il paraît qu'elle a des amis. Adèle y sera vers la même époque avec sa mère 2. Ne voilà-t-il pas un bonheur rare ? J'y serai aussi, travaillant à la banque avec Mante. Je suis obligé d'aller faire un voyage de quelques mois à Grenoble, et cette obligation même est un plaisir, puisque 1. Le comte de Rémusat était le premier chambellan de l'Empereur et il devint en 1807 surintendant des théâtres. 2. Le père d'Adèle Rebuffel était originaire de Marseille, où y vivaient encore un de ses frères et une de ses sœurs, ancienne religieuse de l'abbaye de Castres.


j'y reverrai ma chère Pauline. Je pense qu'il est peu de frères comme moi, qui aient le bonheur d'être amico riamato d'une fille de génie et de la plus belle âme.

Si je sais enfin prendre la vie raisonnablement, je puis tirer du plaisir même des effroyables sots qui peuplent ce cher pays. Je suis obligé d'y aller, et voilà que justement Barral y va. C'est un compagnon aimable par le cœur, quoique triste par mauvaise tête. Bien plus, peut-être Crozet y viendra-t-il. C'est un ami d'infiniment d'esprit, et celui de tous les miens qui, peut-être, en a le plus, et certainement celui qui peut m'aider à tirer le plus de gaieté des niais de Grenoble.

Que puis-je demander de plus, dans ma position actuelle ? Le malheur, ou ce que j'ai jusqu'ici appelé ainsi, ne peut arriver à moi que par l'argent. Eh bien j'ai un père avare, suis-je le seul ? Lorsque ma sotte vanité sera entièrement passée et m'aura permis de l'avouer, ça ne me donnera que plus de grâce. Il y a tout à parier que d'ici à deux mois je toucherai 1.000 francs. Je paierai mes dettes et vivrai gaiement. Je partirai le 1er messidor, si je puis, après avoir fait Letellier. De ce côté, je n'ai rien fait, est-ce un mal ? Je commence à corriger mon carac-


tère c'est une femme charmante et que j'adore qui me corrige. Allons, saute, marquis

Dès que j'aurai corrigé mon caractère mélancolique par mauvaise habitude et par engouement de Rousseau, j'en aurai, j'espère, un très aimable la gaieté de meilleur goût sur un fond très tendre. M'aimeras-tu alors, Mélanie ?

Lundi, 18 Germinal an XIII [-8 Avril 1805]. J'allai chez elle vers les trois heures. Je la trouvai encore en papillotes, rangeant son linge que sa femme de chambre repassait. Elle me reçut avec le sourire du bonheur. Est-ce celui qu'elle aurait eu avec tout autre homme qui l'aurait surprise dans ce moment, ou y avait-il quelque chose de particulier pour moi ? Je n'ai pas assez d'expérience pour en décider.

Lorsque j'entrai chez elle, j'avais de l'esprit si j'avais trouvé là deux hommes qui eussent eu une conversation brillante d'esprit et de gaieté, peut-être y aurais-je brillé autant qu'eux, et, si j'y avais brillé autant qu'eux la première demi-heure, j'y aurais brillé plus qu'eux la seconde. Seul, je n'eus pas la verve nécessaire pour


me lancer, j'étais trop digne d'être aimé pour être aimable. Je lui proposai de sortir, elle ne voulut pas. Je lui donnai la scène du Raccommodement1, copiée à la hâte et non relue 2, elle allait la lire devant moi, c'était charmant. Je dis sans y faire attention « Non, j'aime mieux que vous la lisiez quand je n'y serai pas. » C'était exactement le contraire de ce que je voulais dire. Ce propos est une bêtise en ce qu'il montre de l'amour-propre d'auteur, et jamais de la vie je n'en eus moins. Elle, accoutumée à la vanité délicate des gens de lettres, me dit à l'instant avec le ton doux qu'on a auprès d'un malade pour ne pas le blesser « Eh bien soit, je le lirai seule. »

Je voulais dire « Ça vous ennuiera. » Si elle l'avait lu, comme j'aurais pu le bien déclamer

Au lieu de cela, il arriva bien d'autres choses. Nous nous mîmes à promener en long dans sa petite chambre en nous donnant le bras, ses mains dans les miennes. Nous vînmes à parler de ses débuts et de ses projets en cas qu'elle ne pût pas débuter. Elle me dit qu'elle avait 1. Voir la comé(Ue des Deux Hommes dans le Théâtre de Stendhal, t. II, p. 894.

2. Cette action mit un peu le naturel en jeu, c'est ce qui me rendit supportable le reste du jour. (Note de Beyle.)


mangé la moitié de sa fortune, qu'elle avait le projet de se retirer avec sa fille à la campagne. Nous étions très attendris tous les deux elle avait les larmes aux yeux.

Enfin, je lui offris d'y vivre avec elle dans le coin de la France qu'elle voudrait choisir. Lorsqu'elle eut bien compris cette idée et que j'abandonnais tout pour elle, et que je servirais de maître à sa fille, elle tourna la tête vers la fenêtre quelque temps pour que je ne la visse pas pleurer, ensuite elle me demanda son mouchoir. Il n'était pas dans la chambre, j'allai le chercher dans le salon, où l'on repassait. Je n'osai pas essuyer moi-même ces charmantes larmes. J'ai tort à la première vue, peut-être ai-je raison pour qui connaît la grâce.

Elle pleurait beaucoup. Ce sont évidemment des larmes venues par le sourire à la suite de la vue du bonheur elle me trouvait si bon qu'elle en pleurait. Après qu'elle eut tourné la tête, je lui parlai encore quelque temps avant qu'elle me demandât son mouchoir.

Son âme sentait un mouvement comparable à la liquéfaction, à la division de l'être que sentit le chevalier des Grieux, lorsque Manon lui parlait dans sa cabane de la Nouvelle-Orléans.


Avec un peu plus d'assurance, ou un peu moins d'amour, peut-être aurais-je été sublime ce jour-là et l'aurais-je eue.

Ce mouvement que je produisis est plus rare que la gaieté, et demanderait surtout bien plus de talent pour être amené mais je n'eus pas cette gloire, il fut tout naturel. Nous parlâmes encore quelque temps de notre projet, nous pensâmes à nous fixer sur les bords du lac de Genève1. A la suite de la conversation « On m'a regretté dans tous les lieux que j'ai quittés. Je le crois, vous avez l'âme bonne. » Et elle le croyait. Comme je lui développais mon âme et que, en parlant des occupations que nous aurions dans notre retraite, je lui disais que je tâcherais d'acquérir de la gloire en mathématiques, elle me dit avec étonnement et même un peu d'admiration pour une âme si extraordinaire « Mais avez-vous dit cela à Martial ? Vous connaît-il ? Oh mon Dieu non, il ne me comprendrait pas » Cela n'est que la substance en changeant 1. A la suite de la scène des Deux Hommes que Beyle intitule le Raccommodement et que nous venons de voir qu'il remit ce jour-là, 18 germinal, à Mélanie, on peut lire sur le broulllon qui nous en a été conservé A la bibliothèque de Grenoble « Copié le 18 germinal pour M. et donné le même jour à trois heures et demie. Petite maison sur les bords du lac de Genève. Sorti de chez elle à six heures.» Cf. Stendhal Théâtre, t. II, p. 402.


le nom de l'objet par lequel je désirais aller à la gloire, tout était vrai là-dedans. Voilà, je crois, un grand effet produit sur elle.

Je sortis à six heures, je l'ennuyai peut-être un peu à la fin de la séance. Cela vient de deux causes j'ai tant de plaisir à être auprès d'elle que je ne puis m'en arracher la deuxième, je me livre au plaisir de la voir, de l'adorer, et je ne songe plus à dire des choses amusantes. Deux effets de l'amour qui ne tendent pas à le faire naître dans l'objet qui l'inspire. Si je ne réussis pas, c'en seront les deux raisons principales.

Elle va aller passer huit jours à SaintGermain-Laxis, ancienne maison de campagne de M. de Juigné, près Melun, appartenant à M. Biers, un de ses amis. Le lendemain, 19 germinal, je ne la vis pas ce fut presque un plaisir pour moi je voyais trop de peine à soutenir la charmante émotion de la veille. Je quitte, parce que ce détail, au lieu de me guérir, n'a fait qu'augmenter mon amour et, comme elle est partie aujourd'hui (samedi, que les nigauds appellent saint 1) pour huit jours, ça augmenterait mon délaissement.

1. 13 avril samedi saint.


Depuis son départ, j'ai travaillé un peu à Letellier.

2 Floréal [-22 Avril 1805].

Le 30 germinal an XIII, j'assiste à Phèdre par Ariane pour les débuts de Michelot. J'étais avec Crozet, Valey1 (figure spirituelle se moquant de tout) et O'Brien (portrait de la bêtise sur une assez jolie figure). Michelot ne fera jamais rien dans la tragédie et manque de chaleur dans la comédie, quoiqu'il ait bien tous les petits gestes que l'on appelle la grâce. Je connais beaucoup mieux la bonne déclamation depuis l'année dernière, ou Ariane s'est bien refroidie. Elle a pris une lenteur majestueuse et de grands temps à' toute occasion, qui sont très propres à exprimer le délire de la passion elle a fortifié cela de beaucoup de petites intonations détachées, à la Valence, qui font pâmer le public et lui font dire « C'est charmant »

Tout son rôle a eu la couleur de ce beau froid. J'ai remarqué qu'elle ni les autres n'ont pas eu un seul son arrêté dans toute la pièce. Je n'ai jamais vu à Louason des mouvements d'abandon aussi beaux que 1. M. F. Michel pense qu'il peut s'agir de Louis-Léger Vallée, ingénieur des Ponts et Chaussées de la même promotion que Crozet et d'un an moins ancien qu'O'Brien.


ceux que je vais citer mais sa manière générale est bien supérieure, et il est possible que je ne lui aie point vu ces moments d'abandon parce que je l'ai toujours vue déclamer devant des maîtres, avec un peu de crainte. D'ailleurs, l'illusion de la scène fait beaucoup pour l'actrice et pour le spectateur.

Ariane a été superbe dans les trois vers Dieux, quand serai-je 1 et dans la pantomime qui les a précédés pendant le couplet d'Œnone dans les trois vers qui ont précédé Misérable; dans Tu le savais. Là, sa position, le bras étendu et la tête penchée, a été digne de Raphaël. Je n'ai, je crois, rien vu de plus beau. Elle a été superbe de diction nourrie, à la Lekain (autant que je puis me figurer ce grand homme), dans tout ce couplet Quels conseils ose-1-on me donner? jusqu'à la fin. Cette manière semée de traits à la Talma et à la Duchesnois est peut-être le nec plus ullra de l'art.

Elle a dit, avec l'accent de la plus douce volupté

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante Un vers seul comme cela vaut trois 1. Lisez. « Dieux 1 Que ne suis-je assise à l'ombre des forêts. n, etc.

JOURNAL. II 15


heures de peine. Mais peut-être n'est-ce pas avec de la volupté douce, mais bien enflammée, qu'il faut le dire.

Le reste de la pièce a été très applaudi et a été joué à peu près aussi mal que possible. Du Théâtre-Français, c'est donc là ce qui reste ? Racine manque absolument du talent de la scenegialura (celui de d'Églantine dans Philinle), mais comme il a bien peint le délire des passions Nous trouvons cette peinture gâtée sans cesse par des vers descriptifs dans Phèdre.

2 Floréal XIII [-22 Avril 1805].

Le matin, chez Dugazon. Mal Œdipe, parce qu'il me dit que je n'ai point de noblesse dans ma position, et moi qui me croyais sûr Là-dessus, le courage me manque à l'instant.

Arrive Mme Clairval, je crois, grande et belle femme de vingt-cinq ans peut-être, avec de la majesté, mais point d onctueux dans la physionomie. Jalousie de la Mortier. J'achète Fi. Fi. Figaro. Je vais à Sémiramis1, suivi de l'Aveugle clairvoyant 2.

1. Tragédie de Voltaire.

2. Un acte de Le Grand.


5 Floréal an XIII[-25 Avril 1805].

Hier 4, au Philosophe marié l, suivi de la Gageure 2 Fleury et Contat. De là, au plaisir avec Barral, Vincelles3, Crozet et Basset.

J'étais au spectacle avec les trois derniers. Beauté de la Victorine. Tous les hommes, gamins indignes, vieux débauchés, joueurs, militaires qui ne savent pas où aller, jeunes gens du bon ton perdus là-dedans pendant une heure d'oisiveté ou voulant se laver la bouche d'une soirée ennuyeuse. Je m'étais engoué de Percevant. Le départ de Tencin 4 me serre un peu le coeur.

Je me promène avec Crozet jusqu'à deux heures 6. La contemplation de la verdure naissante des Tuileries et des 1. Comédie de Destouches.

2. Comédie de Procope.

3. Vincelles, Amédée-Louis, ingénieur des Ponts et Chaussées, camarade de promotion de Crozet et célèbre pour sa jolie figure.

4. Louis de Barral qui était officier et qui partait rejoindre son régiment, voir un peu plus loin, à la date du 28 avril. 5. Voilà de ces mauvais jours de mélancolie et de tendresse qui me font retomber dans mon ancienne maladie. Pour peu qu'elle devienne habituelle, ne trouvant point une Julie dans la femme que le hasard me fera aimer, je me brûlerai la cervelle N'y ai-je pas pensé pour Mélanie ? (Note de Beyle.)


jardins donnant sur les Champs-Elysées me rejette dans les idées, hélas, romanesques de bonheur par l'amour. Cette douce mélancolie m'empêche de travailler à Lelellier. Je me sauve le soir dans l'esprit de Chamfort et l'Opéra-Comique, où l'on donnait le Chapitre second 1, les Confidences 2, imbroglio sans comique, malgré les situations, le Calife de Bagdad 3 dont la musique me console un peu du bruit des deux autres. C'était plein de jeunesse gaie. Ce public a une bien plus jolie physionomie que celui des Français, mais aussi il est plus gamin, surtout le parterre. Je suis frappé de la ressemblance de Pingenet avec Mélanie. Si je voyais P[ingenet] après avoir quitté Paris, elle me ferait perdre la figure de Mélanie, comme la blanchisseuse de Bergame celle de Mme Marini della contrada della Bagutta. Mélanie fut ce jour-là chez D[ugazon] sans que je le susse.

L'histoire de la Régence doit être le morceau de celle de France le plus agréable à étudier. Lire Voltaire pour les faits officiels, Duclos, Saint-Simon, Marmontel 1. Opéra-comique de Solié.

2. Opéra-Comique d'Isouard.

3. Opéra-comiaue de Boieldieu.

4. Actrice de l'Opéra-Comique.


et le morceau de Chamfort sur les mémoires de Richelieu et ceux de Duclos.

Vendredi, 6 Floréal XIII [-26 Avril 1805]. Déjeuné chez Blancheron avec Vincelles, Basset, Crozet, Barral. Les deux premiers, qui nous donnaient le déjeuner, sont partis à onze heures, le premier pour Montde-Marsan, le deuxième pour Tours. De là je suis allé chez D[ugazon]. J'y ai dit Oreste, devant Mme Clairval, très bien, à ce que m'a dit D[ugazon] en me frappant sur la joue. Mme Cl[airval] a dit « Bien, bien. » Je lui ai donné les répliques de son rôle d'Aline. Elle débutera dans un mois.

Si j'y étais allé hier, j'y aurais trouvé Louason, Mme Mortier et la première actrice de Rouen. L[ouason] dit hier qu'elle ne viendrait pas aujourd'hui. Le soir à Esther, suivie de Nanine. 8 Floréal XIII [-28 Avril 1805].

Barral est parti hier pour aller rejoindre son régiment à Utrecht, à cinq heures du matin ou avant, car nous sommes allés à cette heure à sa diligence, et elle était partie.


Aujourd'hui, visite intéressante à Ariane. Pacé y était.. Ridicule de Dusausoir. Avec de la mémoire on a autant d'esprit qu'on le veut.

Le soir au Vaudeville le Bon ménage, de Florian, le fade et le niais personnifiés. Cette pièce doit avoir un grand succès à Grenoble. Fanchon 1, du naturel, de la variété dans les scènes, de l'intérêt jusqu'au milieu du troisième acte, et le comique, le bon ton, le spirituel, le sentimental à la portée des nombreux gamins qui remplissent la salle. Voilà l'esprit qui est à la portée de tous dans le monde, qui, par conséquent, réussit généralement. Nous avons ri toute la journée de Dusausoir et de Mme Coquelin. Nous voyons bien les rôles d'Ariane et de Pacé j'écrirai demain les détails, si j'ai le temps. Demain, probablement à Eslher, suivie de Dupuis et Desronais 2.

9 Floréal XIII [-29 Avril 1805].

Sangaride, ce jour est un grand jour pour toi 3 Crozet, qui vient de partir à dix heures, a couché avec moi. J'ai lu ce matin les 1. Fanchon-la-Vielleuse de Bouilly et Pain.

2. Comédie de Collé.

3. Qnlnault Atys, acte I, scène VI.


Pensées de Ch[amfort]. Je suis allé à midi chez D[ugazon]. J'y ai dit Œdipe. Mme Mortier y était, à qui j'ai dit toutes les polissonneries possibles, sans qu'elle s'en fâchât. De là, elle a dit qu'elle allait chez Mlle L[ouason] par le plus grand hasard du monde je l'ai accompagnée. Nous avons pris un cabriolet sur la place des Victoires, parce qu'il pleuvait un peu. Nous sommes entrés chez Mélanie jamais je ne l'ai vue si jolie. Elle avait une robe blanche, un chapeau de paille garni en rose. Elle avait l'air d'un beau jour de printemps. M. Le Blanc était chez elle. En sortant, elle m'a suivi et m'a dit « Je pars, j'ai quelque chose à vous dire, venez à cinq heures. »

J'ai mené Mortier chez elle. Je l'aurais eue là mille fois si j'avais voulu mais, ma foi il n'y a pas moyen, comme dit Matta.

Je l'ai menée promener en cabriolet. Elle m'a raconté l'histoire de son p. C'est une femme eue, elle est séduite. J'ai mangé un morceau avec Crozet et j'ai volé chez Louason. Elle m'a dit qu'elle partait dans huit jours pour Marseille. qu'elle y était engagée pour 6.500 francs par an. Je lui ai dit « Moi, je vous accompagne jusqu'à Lyon. » Ça l'a étonnée. J'étais tout âme si


j'avais eu le sang-froid comique que j'avais il y a huit jours en lisant Figaro, j' aurais été bien plus aimable.

Je l'ai menée dîner chez Robert. De là aux Français. J'étais à quatre places d'elle à l'orchestre. Esther, même jugement que la première fois. Talma, parfaitement le ton d'un despote.

De là chez elle, elle était charmante. Je lui ai raconté ce que Mme M[ortier] avait fait pour m'avoir. Si j'avais osé oser, je l'aurais eue. Je l'ai quittée pour Crozet. Je lui ai dit ce matin que j'avais eu Eudoxie.

Il est donc clair que je pars dans huit jours, le 17 floréal, par exemple. Et Lelellier ? Je le ferai présenter par Rey. Il faut absolument que je l'aie pendant le voyage. Si j'osais oser Plus je l'aime, plus je suis timide.

Avoir pour le voyage Fel[icia], et Figaro, et des pièces à calembours. Ce voyage peut être charmant. Elle s'arrêtera deux jours â Lyon. Elle a bien envie que je l'accompagnasse jusqu'à Marseille. Elle a peur des voleurs. Les Bronzes décideront dé cette affaire. Jamais je ne l'ài vue si jolie que ce soir, rentrée chez elle, après qu'elle a eu ôté son chapeau. (21 livres.) Je dois là revoir demain à une heure.


Crozet me doit 38 livres, j'en dois 96 à Barral, j'ai à finir avec D[ugazon], avec la maîtresse de la maison, avec Douenne, avec Mercier, Silan, Pidançat. Faire ma malle. Prendre un passeport. Dire adieu à mes parents, au père Jeky. Acheter Say and Felicia.

Finances

J'ai 250 [liv.] A payer D[ouenne] 170 [liv.] 150 Silan 48 » 200 Mercier.. 72 » Bal. 12

600 [liv.] Leg 60 » Astley 30 »

M. 60 »

Reste 148 [livres]. 452 [liv.]

Il faut que je ne donné que 70 livres à Douenne et rien à Mercier ainsi j'aurai 148 + 100 + 72 = 320 livres. Ce n'est pas trop.

M'informer demain du prix des places de Gouge. Ecrire à La Roche. J'enverrài une lettre de change de 172 livres. A Marseille, me faire compter, le 1er du mois, 100 francs chez un banquier, le 15, 100 francs chez un autre.


10 Floréal XIII [-30 Avril 1805].

Déjeuné avec Martial. A deux heures, chez Mélanie. De là chez Adèle, une heure de tête-à-tête gli piglio le cioccie 1. De là chez Mme Martin. De là chez Mélanie, avec qui je voulais dîner je ne la trouve pas. Je vais dîner après avoir écrit quatre lettres. De là aux Français le Tarlufe de Mœurs 3, le Barbier de Séville. J'étais dans le sentiment jusqu'au cou, et, par conséquent, dans la mélancolie et le tendre regret machinal de quitter Paris c'est bien le préjugé (excepté N.), qu'y laissé-je ? Qu'y puis-je faire sans argent? Qu'y ferais-je sans Percevant, Tencin, mes amis ? Il me faut aller dans un endroit où je voie forcément la société et les hommes. A Marseille, sacrifier tout à cela.

Duclos m'aide à revenir au bon sens. Je suis gai le reste de la soirée. Je sens bien dans ce moment la possibilité de prendre ce que je désire tant. Pour rester 1. Beyle a écrit coccie, sans doute pour cioccie, mot du dialecte milanais je lui prends les tétons; ou coscie: les cuisses.

2. Sans doute, s'agit-il ici de la soeur de Chérubin Beyle, Marie-Rose, qui avait épousé en 1767 à Grenoble un architeeto de la ville Jean Martin. Leur fille, Joséphine, avait épousé un M. Bazire-Longueville, homme d'affaires à Paris. 3. Comédie en vers de Chéron.


dans cette bonne disposition quand je me la sens, agir beaucoup, ne pas me donner le temps de la réflexion si je le prends, je suis perdu. Je voyais ce soir all the theory of the best conducl in world; to write that1. Il faut convenir que je sors d'un étrange état de folie les moments d'exaltation de Rousseau étaient devenus ma manière d'être habituelle. Je prenais ça pour du génie, je le cultivais avec complaisance et regardais en pitié ceux qui ne l'avaient pas. La réserver pour le cabinet, autrement je serais à jamais malheureux dans le monde.

To write the plan of conducl, and say that to nobody but Pauline 2. Le suivre de point en point à Marseille, bien déterminer ce but idéal où je veux parvenir. If I have nol M[elanie] in the way, 1 shall be ever unhappy with her. Dans le cas contraire, I shall be the happiesl of men to Marseille 3. Je mettrai tous les jours mon nouveau plan en exécution chez elle et elle finira par s'attacher à son élève. Le Tartufe de Mœurs, mauvaise pièce, si mauvaise que, la croyant telle, 1. Toute la théorie de la meilleure conduite dans le monde ecrirp cela.

2. Ecrire le plan de conduite, et n'en parler qu'à Pauline. 3. Si je n'ai pas Mélanie pendant le voyage, je serai toujours malheureux avec elle. Dans le cas contraire, je serai le plus heureux des hommes à Marseille.


j'y ai constamment fermé les yeux aux défauts et senti les beautés malgré cela, elle m'a paru d'un vide terrible. J'ai bien exercé mon tact comique. Armand joue assez bien pour lui et médiocrement, à mes yeux, un caractère (Tom Jones) dans le genre de Chapelle1, mais à mille lieues de ce que peut être ce dernier. La scène du paravent n'est pas ce qu'elle peut être le ridicule, non seulement n'est pas bien amené, mais même n'est pas creusé. Damas joue très bien le rôle du Tartufe de Mœurs, qui n'est qu'une mauvaise copie du Tarlufe, notamment dans la déclaration d'amour. Ce caractère n'est presque pas peint par des actions, on disserte beaucoup sur lui, voilà tout. Damas a un talent particulier pour ces sortes de rôles je l'ai vu très bien dans Bégears, Timante, celui-ci. Mlle Devienne joue supérieurement un petit rôle de soubrette.

Il n'y a point de talent dans l'auteur de cette pièce.

Le Barbier, joué sans verve à cause de Saint-Phal, qui paralysè tout. J'exerce bien mon tact comique je vois bien ce qui lui manque dans ce rôle pour valoir Fleury. Ses temps sont trop grands, sa figure trop froide et trop immobile. 1. Personnage de Letellier, comédie de Beyle. Cf. son Thédtre, t. III.


Voilà comme je dois être avec M[élanie] par excès de timidité. En veux-tu savoir, la raison, nigaud ? C'est que jusqu'ici tu n'as eu que la force des passions pour toi. Tu te croyais bien fort, parce que tu étais passionné tu n'as point de caractère sublime dans tes châteaux en Espagne, extraordinaire, mais point bon dans le monde. Triture-toi ferme à Marseille, n'aie qu'un but produire le rire et, une fois que tu seras naturel, tu verras où tu iras.

Beaumarchais, Gil Blas, Grammonf, Chamfort, les romans de Voltaire, la Pucelle.

Raccolta d'aneddoti di car. Con la tua prestezza naturale e la tua eloquenza sarai degno d'andare col Grammont. Ma percio più di tenerezza alla R 1.

Comme dit Félicia, suppléer au bonheur de passion dans l'amour le bonheur de beaucoup de goûts passagers. Attaquer toutes les femmes que je rencontrerai (jusqu'à mon retour à Paris, alors j'écouterai mon cœur) alors seulement je serai digne d'avoir une passion.

Me former le caractère, en un mot. Le caractère consiste à faire ce que j'ai résolu 1. Recueil d'anecdotes de caractères Avec ta vivacité naturelle et ta facilité de parole, tu seras digne d'être comparé à Grammont. Mais pour cela plus de tendresse à la R[ousseau].


de faire, soutenu ou non soutenu par la passion, avec verve et gaieté. Me croire toujours en présence de Pacé, de M. de Baure, tâcher de leur plaire, ne pas songer aux personnes avec qui je suis véritablement. Avoir toutes les mesdames Mortier que je rencontrerai.

Au lieu de m'animer la passion, quand je serai timide, en lisant des romans ou des choses ayant prise sur mon cœur, ne lire que des livres desséchants comme Duclos.

Si demain Mélanie me disait qu'elle a trouvé une occasion en chaise de poste, qu'elle ne peut pas partir avec moi, j'entrevois la possibilité de supporter ce revers. Il sera temps de me livrer à mon caractère trop tendre après la victoire jusque-là, voir une femme ordinaire, analyser son cœur, et jouer sur ses passions autrement, à jamais timide et sot. Tu ne seras aimable et toi-même qu'après la victoire. Je suis persuadé qu'elle-même en sera étonnée. Une seule chose peut me relever à ses yeux, ma chaleur chez D[ugazon].

M'occuper uniquement à Grenoble de ce plan de beau idéal for my conducl, qui n'est qu'une suite des principes de l'art comique. Arriver demain chez D[ugazon] le plus desséché, le plus scélérat


possible. Je sens déjà que je ne le suis plus, je suis emporté par la phrase, je ferais actuellement de l'éloquence toute la nuit.

Songer que ce talent naturel ne pourra briller dans le monde que lorsque je me serai fait un bon fonds de conversation comique et pour le genre du comique, me souvenir toujours de Pacé chez Ariane « J'ai mal à la gorge. A laquelle ? Je suis enrhumée. Et moi en rut. » Je me sens mille fois au-dessus de ces bêtises-là, et ces bêtises étaient hasardées par un homme triomphant. Beaucoup hasarder.

L'état de réflexion qui m'est habituel est contraire à celui d'expérience, sans lequel je ne serai jamais a true Bard 1. Il ne s'agit pas de savoir ce que ceux qui ont fait cette expérience (Durif, par exemple) sont, mais de ce que serait une âme comme la mienne qui l'aurait faite. Dans ma conduite future, rechercher toutes les occasions d'aller, agir sans cesse, fût-ce pour des bêtises. Me faire une habitude de cela (exemples Cardon, Tencin, Favier lui-même). L'exemple de ma conduite avec Châteauneuf me montre le moyen de plaire aux hommes employer ce moyen 1. Un vrai poète.


avec tout le monde, sans exception que P[auline]. Elle seule a l'âme assez grande pour comprendre la mienne.

Retz me disait ce soir

« Mets-toi bien dans la tête que jamais personne ne t'aimera autant que tu t'aimes, ne t'aimera, même de passion vois le froid subit de tes amis lorsque tu leur parles de ton bonheur, avec ce ton inspiré qui le prouve. »

For V., voilà bien des charges dignes de lui mais enfin, il est moins loin que moi de la vérité.

12 Floréal [-2 Mai].

J'arrête the two places at the diligence 1. Le soir, le Tyran Domestique 2. Quelques petits traits qui feraient effet dans La Bruyère, mais de trop peu d'intérêt pour le théâtre. Pièce ennuyeuse. Fleury manque décidément de chaleur et d'organe il n'est plus bon que dans les rôles modérés, où il faut de la grâce, de la finesse et de la raillerie. Mlle Mars est parfaite dans le Tyran. Je vois dans son jeu des choses que je n'y avais jamais aperçues. C'est l'enthousiasme de Crozet qui me l'a fait regarder avec l'attention qu'elle mérite. 1. J'arrête les deux places à la diligence.

2. Comédie d'Alexandre Duval.


Je la trouvais charmante, mais je n'étais pas entré dans le détail de ses perfections. Le Procureur arbitre 1. Fleury est salué par cinq reprises d'applaudissements. Je dors pendant la pièce, qui est de l'ancien comique. Point de drame et de grands sentiments, ce qui est un grand bien, mais des plaisanteries pesantes, trop préparées, qui d'ailleurs ne mordent plus. Adresse de l'auteur de présenter un procureur honnête homme, pour se moquer des procureurs fripons, que peut-être il n'eût pas osé mettre en scène. Adresse dans le genre de celle de Molière dans le Médecin malgré lui. Quel est le but d'un homme de société ? De produire le comique et de consoler les autres, de produire l'impression que me firent Diday et Mallein (le mardi gras à Grenoble), D[ugazon] à déjeuner chez Pacé, ou celle que me fit l'Optimiste de Collin.

Pour produire le comique, il ne faut pas une entière conformité d'opinions, parce qu'elle amène le silence.

Il ne faut pas montrer des idées trop opposées à celles qu'on vous énonce, parce que cela produit le même effet. Exemple Moi vantant avant-hier Othello à M. de 1. Un acte de Poisson.


B[aure] qui me disait que les pièces de Racine étaient le dernier effort de l'esprit humain.

Avoir toujours devant les yeux cette grande vérité, que le succès est pour qui fait rire.

Un genre de comique qui va à mon caractère est d'opposer en riant la vérité à la convention dans toutes les choses de la société.

Bien compter avec mes passions. La première, la plus forte, l'unique, this of fame 1 n'en parler à personne, la satisfaire en silence.

Cela passé, étant complètement indifférent dans le monde, je dois y être charmant. J'y ai, pour me préserver de la stagnation, ma banque et l'amour des femmes.

Ce qui m'a gâté jusqu'ici, c'est la fausse opinion que j'ai eue d'elles. Je les ai crues des Julies, elles ne sont que des Parisiennes de Dancourt. (Voyez la jolie comédie de ce nom, de Dancourt.) Gaieté, brillant, audace, et surtout le dernier, et tu réussiras mille fois mieux qu'en prouvant par les faits le plus sublime caractère.

1. Celle de la gloire.


Garder la conception de ce beau idéal for thy words 1 mais dans le monde, Pacé est presque le beau idéal.

L'état de mon âme est le plus propre possible à être orné par toutes les qualités sociales.

La tristesse, lorsqu'on connaît le monde, prouve qu'on a des passions que l'impossibilité de les satisfaire n'a pas encore pu guérir.

La tristesse de qui ne connaît pas le monde, prouve la lâcheté qui désespère de réussir.

13 and 14 floréal XIII, all lhe day wilh M[elania]. The 15 we go to Neuilly for seeing the young M 2.

Laissez la bonne conduite et l'amour de l'étude. Mon exemple fait voir où ces qualités conduisent. Livrez-vous à l'intrigue seule.

Ce qui montre que l'action marche est qu'à chaque scène il y ait changement dans la position des choses.

1. Pour tes paroles. Mais peut-être, est-ce un lapsus pour Works: pour tes travaux, tes ouvrages.

2. 13 et 14 Floréal XIII, tout le jour avec Mélanie. Le 15, nous allons à Neuilly voir la jeune Mélanie [la fille de Louason].


30 prairial [-19 Juin 1805].

Ta véritable passion est celle de connaître et. d'éprouver. Elle n'a jamais été satisfaite.

Quand tu t'imposes le silence, tu trouves des pensées quand tu te fais une loi de parler, tu ne trouves rien à dire (Seen in the nat 1).

244 JOURNAL

1. Vu dans la nature.


2 Messidor X III [-21 Juin 1805] 1.

E me sens gâter le plaisir que je me promets de mon voyage de Marseille par les discussions stupides, tristes et avilissantes auxquelles il donne lieu avec mon père et mon grand-père. Ils m'objectent des raisons stupides (voici les raisons de ces trois épithètes), ils me présagent un avenir triste en général, et en particulier ils me montrent en détail les démarches humiliantes qu'ils croient qu'il faudra faire. Ils sont devenus tous les deux avares. Mon grand-père voit des obstacles partout, et voudrait tout renvoyer. Mon père remet en discussion le passage d'obstacles et en gémit, lorsqu'on a indiqué depuis longtemps la manière de les surmonter. Est-ce exprès, est-ce par faiblesse de tête et de cœur ?

Que de pareilles gens, et en général des têtes stupides ou des cœurs froids, ou tous les deux ensemble, influent sur mon bonheur, c'est une grande bêtise à moi. D'abord, même en leur supposant de 1. En tête de ces feuillets Beyle a écrit Travel in Grenoble in the spring of 1805 ». [Voyage à Grenoble au printemps de 1805].


bonnes têtes, ils ne peuvent m'annoncer, pour telle situation où ils se sont trouvés et où je dois passer, que les sensations qu'ils ont éprouvées et, comme nos cœurs sont très différents, il est très probable que j'aurai des sensations extrêmement différentes dans les mêmes positions. La preuve est claire si j'avais leur position dans le monde, ne rendrais-je pas ma vie entièrement différente de la leur? Leurs sensations ne sont bonnes pour moi que parce qu'étant divisées par le rapport de moi à eux, elles m'annoncent celles que j'aurai. Voilà toute l'utilité que j'en pourrais tirer s'ils avaient une excellente tête, mais elle est très mauvaise. Tout ce qu'ils me disent doit donc être pour moi du bruit, des paroles vides, et rien de plus. C'est une sottise extrême de m'en laisser affecter.

Heureusèment, il me semble que chaque jour je m'en laisse moins affecter. Aujourd'hui, elles n'ont presque été pour moi qu'un sujet de réflexions il y a deux ans, que leurs idées basses auraient entièrement sali mon avenir pour un jour ou deux et auraient fait mon malheur. Je dois me figurer que je vis dans un hôpital de fous. Ma raison sent cela, mais mon âme est trop sensible. Si j'étais froid comme tous ces animaux stupides que


je vois ici, je n'aurais pas besoin de me tant travailler.

Il est impossible qu'ils me donnent du plaisir en conversant avec eux ils ne me disent presque rien que de désagréable. Les paroles qui m'annoncent leurs bienfaits sont presque toujours des mensonges, leur manière de les faire est humiliante. Reste les faits qu'ils pourraient m'apprendre, mais ils sont en petit nombre, en général mal observés, et plus mal encore racontés.

Leurs actions ne se sauvent de l'odieux que par le ridicule. Par exemple, mon père me donna 12 livres, il y a huit ou dix jours, la veille de mon départ pour la Grande-Chartreuse je les dépensai une heure après pour ma part des frais du voyage depuis lors, j'étais exactement sans le sou. Je viens de lui en demander, éprouvant, je ne sais pourquoi, une sensation de mépris et de répugnance, parce que je prévoyais le ridicule et que j'aurais à lutter un instant pour ne voir l'action que ridicule, au lieu d'odieuse qu'elle serait dans le premier instant à mes yeux. Il m'a gravement offert et donné deux petits écus. Qu'y a-t-il à répondre à un tel procédé ?

Depuis lors, j'ai fait faire une paire de souliers qui me coûtera 6 ou 7 francs.


J'ai fait nettoyer mes bottes et ai régulièrement pris des glaces ou de la bière aux dépens de mes camarades, sans jamais les leur rendre. En dépensant le moins possible et en contractant des dettes, j'ai donc dépensé, avant le 2 messidor, aujourd'hui, plus que ce qu'il me donne gravement pour dépenser par la suite. J'avais en outre l'agrément de n'avoir pas un sou dans ma poche pour les dépenses imprévues, et cependant je suis un jeune homme riche, et eux passent dans la ville pour riches, et le sont réellement. Mon père est gêné, mais il éprouve un secret plaisir à l'être, parce qu'il sent au fond qu'il ne dépense pas l'argent qu'il n'a pas. Il est sublime en paroles, il raisonne parce qu'il sent qu'il ne peut nous montrer que sa gêne s'il vend sa maison demain et qu'il ait des fonds 10 la vue de tant d'argent va le mettre dans une sainte inquiétude 2° il prendra de l'humeur et se fâchera, pour être dispensé de raisonner avec nous.

En conversant avec eux, je suis obligé de retenir sans cesse l'indignation que me donne la bassesse, ou au moins l'envie de retenir un homme qu'on voit broncher. Je les vois poussés par des passions méprisables, à raisonner, et en raisonnant parvenir à des faussetés. For my happyness


by the fame of great bard 1, m'habituer à revenir facilement d'une maxime. 6 Messidor, Grenoble [-25 Juin 1805].

Je relis la plupart de mes cahiers, je les trouve remplis de choses communes, mais peut-être elles ne paraîtraient pas si simples, si je ne les avais pas laborieusement découvertes.

Je crois qu'à l'avenir je n'écrirai que lhe World 2 lui-même en des anecdotes. Ils m'ennuient et me rendent triste. 3 Thermidor XIII [-22 Juillet 1805].

1 am parted from G[renoble] 3 the 3 thermidor XIII [22 juillet 1805], at 12, in the Bariot's diligence for Valence with a conducteur named France, Miss Revol and Mister Le Roux, I beside.

Mlle R[evol] me fit des façons. Je lui répondis très honnêtement, j'y étais porté naturellement à cause de Mlle Talencieu. 1. Pour mon bonheur par mon renom de grand poète.. 2. Le monde.

3. Cf. Correspondance, t. I, p. 367.


Peu à peu la conversation s'engagea si bien qu'arrivés au beau pays de Tullins, elle m'assourdissait du nom des propriétaires des maisons qui bordaient le chemin. Elle me fit ensuite confidence de ses affaires, m'expliqua que ses frères et elle avaient un domestique de confiance à l'Albe qui avait fait. quintaux 60 livres de coton, etc., etc.

Le jardin de M. de Lupé (actuellement à M. son neveu et son héritier) vu par la grille m'a paru réellement beau dans le genre de Le Nôtre.


9 Thermidor XIII [-28 Juillet 1805] 1.

I moved from Paris lhe.. floréal year XIII, with her, we were al Lyon the of lhe same monlh. She moved for M[arseille] the24 floréal, I believe. I arrived in Grenoble the. After two monlhs and days of engour1. Beyle a inscrit en tête de ce nouveau cahier Journal de sa vie. Du 9 thermidor an XIII ([28] juillet 1805) jusqu'au 15 avril 1806 ».

Et à la suite

On sent encore dans le commencement de ce cahier le pédant de la rue d'Angiviller. (30 janvier 1809.) « Premter cahier.

« Exercice, ou dans dix ans comme l'acteur qui jouait l'habitant de Martigues (22 mars 1806).

« Je t'aimerai jusqu'à la mort, et je ne te survivrai jamais. « I. TALENT de comiquer l'odieux et l'ennuyeux. INVENTE habituellement,

II. 1 { ou MÉDIOCRE.

Travail

sur TRAVAIL.

toi-même.

III. 2. SUPPORTE LES CHAGRINS.

« IV. Ne pas s'exalter le bonheur dont on ne jouit pas. « V. What lui faut-il, and not what do 1 sens-je Influence politique, et non débondage

« Sobriété extrême pour donner plus d'essor à ses facultés morales Pinel, 54.

« Je bous encore, says St.

« JAMAIS DE CONSEILS.

Que lui faut-il et non pas que sens-je.

Fjoe choses à penser every dag [cinq choses à penser chaque jour]. (Note de Beyle).


dissement, sombre ennui and somewhat despair, je suis enfin parti pour Marseille le 3 thermidor XIII,

Je suis parti à midi dans le courrier, arrivé le 4 à six heures du matin à Valence, le soleil donnant en plein sur la falaise LISEZ

« le n'ai pas besoin d'avertir que ce cahier, par les puérilités qu'il contient, n'est absolument fait que pour moi. « Je prie en conséquence celui qui le trouverait de ne pas le lire 1° au nom de l'honneur 2° en celui de Pennui inévitable qu'il lui procurerait.

« Pardonnez-moi la pédanterie et la ridicule importance dont je n'ai pu encore me purger entièrement. « 22 février 1806. Qui ne sait l'histoire que par les imprimés du temps en conçoit à peine le squelette. (Duclos, Mémoires, II, 371.)

« Que sais-je donc en lisant le Moniteur et les journaux ? « Vrai ridicule des politiques du cabinet de Michel. « N'entreprendre qu'en raison de la passion constante et non de la passion momentanée. Me souvenir de cela en débutant à Paris et ailleurs.

Chapelle

« 1er mars 1806. Ce mélange de licence et de futilité revêtu de grâces et d'esprit, souvent de facilité pour les affaires. (Cha. 3. 69.)

La vie de Mirabeau et celle de miss Bellamy furent empoisonnées par les dettes.

« Avis au lecteur. (15 mars 1806.)

« Rapproche-toi de la prudence telle que Smith la dépeint (2° volume) »

Adam Smith i8 volume de la Théoriedes sentiments moraux. 1. Je partis de Paris le. floréal XIII avec elle nous étions à Lyon le. du même mois. Elle est partie pour Marseille le 24 floréal, je crois. Je suis arrivé à Grenoble le. Après deux mois et. jours d'engourdissement, sombre ennui et quelquefois désespoir.


qui est vis-à-vis, de l'autre côté du Rhône. Si j'avais cru ce qu'on me disait, je ne serais arrivé à M[arseille] que huit jours après, but love had given wings to me 1. Ce ne fut pas cependant en volant que j'arrivai à Avignon, mais dans un bateau où il y avait deux meules de moulin, pesant l'une cinquante quintaux et l'autre quarante, et valant chacune 1.000 francs. Je partis à huit heures de Valence, par un soleil éclatant, ayant pour compagnon un des plus immenses sots que j'aie rencontrés, M. Boissieu, de Saint-Marcellin, si sot en général et quelquefois si plat que j'avais honte d'avoir l'air de le connaître, et des ouvriers parmi lesquels plusieurs caractères observés ai trouvé les caractères à peu près comme les physionomies les annonçaient. Caractère gai, loyal, franc et fort du maître des meules, c[aractère] dans le genre de celui de Rebuffel.. Le patron, même caractère, mais tête moins bonne sa gravité, monté sur sa planche, sa rame dans ses bras, gravité de circonstance que je crus de caractère jusqu'à la première couchée au Bourg-Saint-Andéol.

Chaleur sans ombre aucune et brûlante dans le bateau, à midi. Sur les bords, 1. Mais l'amour m'a donné des ailes.


petits vilains rochers pelés; brûlés par le soleil, surmontés de quelques vieilles fortifications dans le genre léger, élégant, dans le genre svelte, mais avec l'air peu solide des Arabes. Mœurs batelières cherchant le bonheur présent, et par là se rapprochant des mœurs militaires. Les bords deviennent moins arides à quelques lieues au-dessus de Saint-Andéol, le vent du midi s'élève, fraîchit, nous sommes obligés de relâcher à SaintAndéol. Jolie hôtesse mœurs méridionales bien différentes des mœurs de la route de Paris et du Dauphiné.

Nous restons à Saint-Andéol depuis cinq heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Le maître du bateau chante, bassesse de Boissieu, supériorité frappante du caractère du maître du bateau sur le sien. B[oissieu], se réclamant de ce qu'il m'avait vu chez M. Belair, il y a six ans, veut me connaître à toute force et s'avise même de me tutoyer.

Nous passons le Pont-Saint-Esprit, sans nul danger et avec une rapidité très ordinaire absurdité du péril raconté. J'ai déjà observé la même chose au SaintBernard et au Mont-Cenis. Le pont est élégant, toujours même genre d'architecture, sarrasine ou arabe, je crois. Elégance, légèreté, propreté de la cons-


truction en briques. Ce pont a peut-être quarante arches, dont vingt-six, je crois, grandes, les autres pratiquées dans les arches et dans lesquelles le Rhône ne passe que dans les grandes crues. J'ai bien examiné tout cela, et le nombre des arches mais comme ces détails physiques, qui ne sont pas touchants, ne m'intéressent pas, je les ai oubliés. La même chose m'est arrivée dans tous mes voyages.

Le bateau s'arrête sur la plage à Avignon, à midi. Nous allons à Saint-Omer, auberge assez propre, maître très honnête. Je n'ai le temps de rien observer. Seulement maire d'Avignon, homme à grande énergie 1. On m'a dit ensuite que Bonaparte l'avait rendu indépendant du préfet. Les maisons blanches, pleines de poussière, éblouissantes comme en Italie, quelque ressemblance avec le genre grandiose d'Italie. Dans les villes du nord (Nevers, Chalon, Lyon, Grenoble), la saleté sur les murs des maisons est humide et noirâtre, verdâtre. Nemours, Fontainebleau, Paris ont l'air plus blancs et plus propres à cause de leur pierre. Avignon, Aix, Marseille, au contraire, sont blanches, sèches, pleines de poussière.

1. Il s'agit de François-Guillaume Puy, maire d'Avignon sous l'Empire.


Un portefaix jeune, beau, vigoureux, l'air riant (le valet qui nous servait à table me dit qu'il portait 900, livres}, vient nous offrir ses services; il nous arrange toutes nos affaires, nous fait faire marché avec un batelier qui s'engage à nous conduire à Beaucaire. Le portefaix porte nos effets à deux heures dans la barque.

Beau pont tombant en ruines, dont il ne manque cependant décidément qu'une arche. Il a bien l'air grandiose. On passe sous une arche, belle couleur (olive pochetée = gris mat) d'antique. Notre batelier, figure à la Raphaël il devait y avoir de la finesse autrefois sur cette figure, maintenant portant les pénibles empreintes d'un travail forcé; beaux traits, esprit abruti par l'envie de gagner quelques sous. Homme avide de sa subsistance, ne voyant pas le reste, touchant pour moi. Un fils de douze ans, qu'il maltraite pour perdre moins de temps à le commander, vêtu d'une chemise horriblement grossière, insouciant. Un fils (je crois) aîné, jeune homme de vingt ans, ressemblant à Raphaël peint par lui-même à quinze ans. (La tête appuyée sur la main, bonnet triangulaire sur la tête. Musée Napoléon.) Seulement, il est plus brun, plus énergique, en un mot il


est brun et a vingt ans, Raphaël n'en a que quinze. Ses yeux absolument comme ceux des personnages de Raphaël, ombre sur la paupière supérieure, bien plus prononcée que dans les têtes grecques sculptées (tête d'Antinoüs, d'Apollon, etc.), finesse (minceur) du sourcil.

Ces gens me touchaient, je voyais le travail excessif, suite d'un mauvais gouvernement, devenu une peine. En même temps, je me disais qu'il ne fallait pas haïr le travail sur sa mauvaise réputation, que mon travail dans la banque serait bien moins pénible.

Le bateau était horriblement chargé de gens communs. Sottise allant toujours se développant de Boissieu.

Nous arrivons à Beaucaire, je ne descends pas, je le quitte enfin sur des trains de bois et me fais débarquer du côté de Tarascon avec un portefaix que je transporte. Mais je sens trop dans ce moment pour continuer des détails aussi peu touchants je me sens l'âme digne de contempler l'Apollon et de travailler à un nouveau si j'avais le matériel de la sculpture dans les doigts. J'ai passé mon temps depuis deux heures éloigné de M. et de M.1, qui sont à la campagne, j'ai 1. De Mélanie et de Mante.


passé mon temps dans la solitude. Voilà celle qui forme, augmente l'âme. J'ai eu le temps de jouir de mes sentiments. Je me promenais, plein du génie d'artiste, sur le cours d'Aix, lorsque j'ai rencontré mon c[ompagnon] de voyage (Grignant, faisant la mousseline à Nice, chez Michel, commissionnaire, rue des Vieilles. près les changeurs, nous nous sommes beaucoup plu mutuellement).

Je cesse de décrire parce que j'ai observé que je gâtais mes souvenirs, cette douce partie de la vie. Il me faudrait cinquante heures de travail, avec une sensibilité brûlante, coulante comme un fleuve remplissant tout, pour décrire ce que j'ai senti depuis trois heures jusqu'à neuf (actuellement). Cela est impossible je décrirais donc mal, et dans quinze jours je ne me souviendrais plus de ce que j'aurais décrit. Je n'écrirai donc que les anecdotes ridicules, satiriques je serais bien fou de gâter les souvenirs tendres. Je ne parlerai donc pas de ce qui me gouverne, du sentiment qui remplit tous mes moments, je ne sens presque rien d'étranger à lui. Jeudi 6 Thermidor [-25 Juillet].

J'arrive à Marseille à sept heures du soir. Première vue de la mer en ma vie,


de la Visla. La diligence s'arrête dans la rue Beauvau. Je vais chez Mante, il arrive. H, H, H, H à huit heures du soir. Je me couche à onze et demie. I see her at the Great Theater; Gavaudan was acting Aline the Queen of Golconde 1. 7 [Thermidor-26 Juillet].

I see her in her chamber at eleven o'clock of the morning2. Je dîne chez Tivollier 3. 8 [Thermidor-27 Juillet].

Je commence la banque.

9 [Thermidor-28 Juillet].

Je mystifie Miaille. J'écris ceci.

Said to the father, that my travel from Gr. to M. had couted to me 6 louis and half4.

1. Je la vois au Grand Théâtre Gavaudan jouait Aline, reine de Golconde. C'était un opéra-comique de Berton. 2. Je la vois dans sa chambre à onze heures du matin. 3. Louis Tivollier, négociant, dont il sera beaucoup question dans le journal de Marseille, était le beau-frère de François Périer-Lagrange qui devait épouser Pauline Beyle. Il avait un frère, Victor, et un jeune fils, Séraphin. 4. Dit à mon père que mon voyage de Grenoble à Marseille m'a coûté 6 louis et demi.


10 [Thermidor-29 Juillet].

Mante et moi nous traversons le pont et allons voir la pleine mer. The evening till the mid-night, for ever1.

12 [Thermidor-31 Juillet].

Vu jouer les Ternpliers2 and she for the first time. Les Templiers, bad pièce withoul caractères or inlerest. She has a charming white crown 3.

14 [Thermidor-2 août].

Je fais le fat devant Faure, qui s'en vexe et que je mystifie. We go to the Apple, M., M. and I, from the 6 o'clock ½ till the 10 ½, beautilul little ways 4. 14 Thermidor XIII [-2 Août 1805].

Je me suis battu ce matin avec la personnalité de M. M'attendre à en trouver à 1. Le soir jusqu'à minuit, pour toujours.

2. Tragédie de Raynouard.

3. et elle pour la première fois. Les Templiera, mauvaise pièce sans caractères ni intérêt. Elle a une charmante couronne blanche.

4. Nous allons à ia Pomme, Mélanie, Mante et moi, de six heures et demie à dix heures et demie, délicieux petits chemins.


tous les hommes, quelque amis et quelque parfaits qu'ils soient. Ils se prennent chacun pour modèle de perfection voilà peut-être le seul principe auquel ils soient toujours conséquents. Si le jour en plein midi les forçait à croire le contraire, ils le nieraient. Donc, ne m'affliger jamais lorsque, demandant conseil à un ami, on le voit vous blâmer parce qu'il se prend pour modèle. Il faut me dire chaque jour que tous mes amis 1° s'aimeront plus qu'ils ne m'aimeront 20 se croiront supérieurs à moi dans tous les genres auxquels ils attachent du prix, par conséquent n'admettront ma supériorité que dans les genres qu'ils méprisent, M[ante] et Crozet tout comme d'autres.

Mante ne sent pas du tout ma lettre à Daru du 27 f[ructido]r. Il n'en sent pas les inégalités. Elle n'est pour lui qu'une table rase, une lettre, qu'il trouva commune dans la circonstance (souvent écrite). II ne sent pas les choses qui tiennent à la délicatesse, à l'esprit, aux égards dans les petites choses, je crois, parce qu'il n'y attache pas assez d'importance.

Dimanche [16 Thermidor-4 Août].

M. rep. lo D. and lhe evening she, M[ante] and I, we come to lhe castel Borély.


We walk f or il at the hall after six, and we are at the city al the a quarter pasl eleven 1, Les bords de la mer. Le bruit des vagues. Les deux pêcheurs qui passent sur la langue de terre qui sépare l'Huveaune de la mer. L'étoile au-dessus du château d'If et disparaissant derrière.— La nuit derrière nous, le jour du côté du château d'If. Nous sommes assis près de la mer. C'est la première fois que je la vois, ainsi mugissante et dans une vaste étendue.

Revenant à neuf et demie, nous trouvons notre fiacre (what had gone for 10 l. 2) parti. Il n'était pas payé, trait bien provincial. Nous revenons à pied et rentrons à onze un quart 3.

20 Thermidor [8-Août.]

Ne jouant plus rien, on sent le bonheur de l'amour. Vous jouez un beau sentiment, frappant, prouvant beaucoup d'amour, menant au but, mais, ce sentiment exprimé, vous ne trouvez plus que séche1. Mélanie rép. à D. et. le soir, elle, Mante et mot allons au château Borély. Nous partons à six heures et demie et sommes de retour en ville à onze heures et quart. 2. Qld était venu pour 10 llvre,s.

3. Voilà un de mes plus beaux souvenirs. (31 janvier 1809.) (Note de Beyle.)


resse. Rien dans votre cœur, le bâillement sur vos lèvres.

J'ai le défaut des solitaires, il leur faut des succès pour les rendre bons, de cette bonté en conversation. Jusque-là, les hommes ne leur rendant pas ce qu'ils croient mériter, ils tendent à produire chez eux le sentiment de la terreur, ils ont une position tragique, tout leur être est tourné à produire le sublime. Descendant de cet état, ils ne tombent pas dans le léger et le comique, mais dans la grâce charmante, le tendre, etc. That is seen in me. 1 was unhappy by pride. She has said to me lhis evening at the 12 ¼ aller Milton and somewhal of the délire the greal principle of madame de Staël upon the happiness 1. L'enflure de Mme de Staël me dégoûte, mais cependant il y a de bien belles vérités dans son livre. C'est une âme passionnée décrivant ce qu'elle a senti. C'est, à mon avis, son meilleur ouvrage.

Je viens de lire à bâtons rompus Abular ou la famille arabe 2. Cette tragédie m'a charmé. C'est peut-être une illusion du sentiment mais elle a produit sur moi la 1. Cela est vu en moi. J'étais malheureux par orgueil. Elle m'a dit ce soir à douze heures un quart anrès Milton et un peu de délire, le grand principe de Mme de Staël sur le bonheur.

2. Tragédie de Duels.


sensation d'excellent. Le seul défaut que j'y distingue, c'est le défaut de Racine trop de poésie descriptive. Mais au moins la nature d'Abufar est nouvelle, et ce style entre dans le caractère des peuples orientaux. Il y a aussi des vers embrouillés, durs, etc. mais il y en a de bons et surtout, il y a le divin naturel de Shakspeare.

M. de Saint-Gervais 1 blâmant le mauvais ton du sous-préfet d'Aix et revenant sur grosse au lieu d'enceinte, faisant le pédant de grammaire et arrêtant son attention là-dessus, longtemps, trouvant les Veillées du Château de Mme de Genlis un modèle de toutes ces petites choses qu'on a otibliées. Apparemment, à ses yeux, elles forment le sublime de l'homme. Comme un artiste n'en doit croire que soi Une fois qu'il est sûr d'avoir traduit son âme au public, de ne plus voir dans son vers, par exemple, 1 émotion qu'il avait en le faisant et qu'il lui rappelle, mais bien celle qu'il exprime, et de la manière qu'il l'exprime, il ne doit plus en croire personne, mais écouter tout le monde. On le fait rejuger; de là, n'écouter les avis saugrenus que lorsqu'on est disposé à rejuger.

1. Le vicomte Seymandy de Saint-Gervais, ancien officier général en réforme. Il était Marseillais,


Nous sommes allés le 18, je crois, aux Aygalades, lieu dans le genre des cascades de Font-Belle, un peu plus frais peut-être, mais au-dessous du bois du château de Tencin. Au reste, nous ne les avons pas vus. Partis à cinq et demie avec M[élanie], M. Saint-Gervais et M. Baux, nous arrivons au château, voyons une vue vaste, mais aride et point touchante (qui ne nous rappelle point le bonheur, dans un coin de laquelle nous ne le plaçons pas), nous nous trompons pour aller aux Aygalades, n'y arrivons que de nuit. Sommes de retour à dix heures et demie, avec assez d'ennui. Il ne suffit pas d'aller voir un beau lieu pour s'amuser, être touché, vos impressions dépendent des personnes qui vous entourent. She, M. and 1, nous nous serions autant amusés que le sec, vaniteux, esprit étroit Saint-Gervais, le bête Baux nous gênant she and me, s'y sont et nous ont ennuyés.

Je suis allé trois ou quatre fois à La Pomme, autant au château Borély, deux fois à Arrailh. Je ne décris rien, pour ne rien gâter.

25 Fructidor [-12 Septembre].

Originaux à caractériser Saint-Gervais, Meunier, Baux, Tivollier, Faure, Miaille


aîné, Miaille cadet, Petit, Girard, Victor Tivollier, Mme Tivollier, Mme Chauvet 1. Il n'y a là que deux personnes M. de Saint-Gervais et M. Girard 2, en état d'aller dans le grand monde. Girard doit y plaire bien plus que M. de Saint-Gervais. Meunier et Saint-Gervais sont les deux hommes que nous connaissons le mieux.

Je n'ai lu, depuis que je suis ici, que l'In fluence des passions de Mme de Staël. Les vérités que ce livre présente m'auraient fait bien plus de plaisir, sans la détestable enflure que Mme de S[taël] prend, je crois, pour de l'éloquence. J'ai lu, en le sentant très bien, la moitié du premier volume du cardinal de Retz et Abufar ou la famille arabe, de Ducis.

En revanche, j'ai beaucoup pensé. Il me semble que je reviens un peu de la niaiserie littéraire que me donnaient à Paris cette foule de petits artistes fins que je lisais de tous côtés. Ma pensée acquiert plus de vérité, plus de force et plus de profondeur. L'esprit de commerce, qui 1. Tous ces gens sont sans aucun doute des relations de Marseille. Leurs noms se retrouvent sur une liste dressée par Beyle à cette époque et qui nous a été conservée dans ses papiers

« Meunier Saint-Gervais Girard Miâle, aîné Miâle, cadet; Faure M. Baux L. Tivollier Petit Vor Tivollier Mme Tivollier; Mme Chauvet Mme Groud Mme Quesnel Duveyrier. »

2. Secrétaire général des Bouches-du-Rhône,


compte tout et ne s'enthousiasme de rien, m'est utile. Je ne désire pas lire les philosophes que je connais, ils me rejetteraient dans l'ornière où j'étais il y a six mois. J'ai cependant envie de relire Hobbes et les pensées que j'écrivais à Paris, pour en tirer ce qu'il y a de bon. Je pourrais tirer un cahier de vérités des dix ou douze de fatras que j'ai apportés et ce cahier serait peut-être encore réduit l'année prochaine, lorsque je verrai les choses avec plus de profondeur.

Je n'ai pas lu depuis mon arrivée vingt vers de Racine, Corneille, Molière. Il me semble qu'il n'y a rien de si aisé que de faire du style de passion ou de caractère, il faut se supposer désirer pour le premier, croire pour le deuxième, certaines choses, et parler naïvement et simplement d'après cela. Mais je n'ose m'arrêter à rien, je tremble, veux toujours corriger, tandis que, le trait de passion ou de caractère une fois écrit, il n'y a plus rien à faire. Prendre ce sang-froid-là, sans cela il m'est impossible de faire quelque chose, je me crispe comme un diable et ne fais rien.

Barrai m'a écrit quatre ou cinq lettres à bord du Neplune, sur lequel il est embarqué. Alexandre] Mallein va à Parme. Crozet ne m'écrit plus depuis Grenoble.


Il me semble que le commerce m'a donné un peu de curiosité pour les événements politiques, et l'habitude de la raison un peu de mépris pour les articles fins du Publiciste, que j'aimais assez à Paris. 9 Vendémiaire XIV [-1er Octobre 1805]. M[élanie] me dit que j'ai vu que M. Wildermeth avait de la finesse parce qu'il parle à Mme Cossonier, à Mme Blanc. « Eh bien, vois-tu, il ne me parle pas comme à elles, il ne me dit pas les mêmes choses. »

D'où je conclus qu'une des choses qui flattent le plus les femmes est de leur adresser du premier abord un langage différent de celui que l'on a à leurs yeux avec les autres femmes.

J'ai relu aujourd'hui une partie du cahier della Filosofia nuova, écrit en messidor an XII. J'ai trouvé ce qu'il y avait jeunet, peu profond, pas profond du tout même, ça n'est pas pensé f believe that my talent is perhaps for be lhe bard 1, mais je sens que je n'ai pas le génie (la tournure d'esprit) philosophique. Je crois qu'il faut que je me mette sérieusement à l'idéologie et à relire les philosophes.

1. Je crois que mon talent est peut-être d'être poète.


Il y a, outre cela, dans ce cahier, la présomption de l'ignorance. Je suis plus content de mes cahiers of poetry 1. 17 Vendémiaire XIV [-9 Octobre 1805].

Je commence à avoir beaucoup de faits. J'en ai depuis huit jours, mais la paresse.

« Quand j'ai bien travaillé toute la journée, j'aime à être bien f..t.. le soir », disait Mme Pipelet à M. Girard, son amant. Elle se mettait à quatre pattes pour faire cela, et disait souvent « F..smoi bien. » Le premier propos me semble bon et succulent de comique. Il m'est revenu vingt fois à l'idée aujourd'hui, il ranimait en moi le désir de faire une bonne comédie, bien succulente de comique, bien ronflante, sans mélange de drame.

Un autre jour, en allant dans le monde, il parvint à mettre le doigt à une autre femme elle d.ch.rg.. tant, pour trancher le mot, que son habit fut mouillé jusqu'au coude, il fut obligé de rentrer sa manchette toute polluée.

1. Lire la Poétique de Diderot, et, en général, ses œuvres. Jacques me semble charmant. (20 décembre 1805.) Fait poétique absolument médiocre. (10 janvier 1806. (Note de Beyle).


Cymbeline me disait ce matin, en parlant des tribades, qu'elles se font cela avec leurs doigts, qu'elles se baisent avec leurs langues, qu'elles se titillent avec la langue le bout des tétons, qu'enfin elles se frottent cela en se couchant l'une sur l'autre, celle de dessus passant la cuisse gauche, par exemple, sous la cuisse droite de celle de dessous.

Simple a a dit des choses bien plates ce soir. Il paraît que sous prétexte (ou en croyant) que « ça ne signifie rien », que « ce sont des bêtises, cela » (ce sont ses termes), il se permettrait beaucoup de choses contre la délicatesse et même contre l'honneur, s'il en avait envie. Il est entièrement déshonoré de ce côté-là dans l'esprit de M[élanie].

Ça est venu à l'occasion du décachettement des lettres de Mme Quesnel. Tournure de M[élanie] lorsque je suis entré à dix et demie un moment après la sortie de M. d[e] S[aint-]G[ervais], elle ayant déjà frappé à trois reprises.

Elle se faisait une fête de me dire tout ce qu'elle venait d'entendre tout de suite Mante, qui me suivait, a tout glacé. Après son départ, comme pendant sa présence 1. La clé de ce surnom est fournie par Beyle qui a écrit Lockc, à côté de lui. Or, Locke est le nom soua lequel il désigne son ami Mante.


elle avait été distraite, elle ne m'a plus parlé avec cette impétuosité.

Si j'avais le courage d'écrire chaque jour quatre pages sur M. [de Saint-Gervais], je me trouverais au bout de quelque temps un caractère superbe. Il faut que je conte son histoire (mais c'est pour moi si jamais quelqu'un trouve ce cahier, je le prie de s'arrêter ici).

M[élanie] ne croyait point ce que je lui disais, qu'il était amoureux d'elle toujours même ton, des plaisanteries, seulement un peu plus gaies. De la franchise de cour

« Si on pouvait demander quelque chose, je sais bien ce que vous demanderiez. Et quoi ?

De la gorge. Au reste, consolezvous c'est le défaut des femmes de qualité. » Etc., etc.

Cela parut impertinent et déplut. « L'amour n'est pas dans la nature, c'est l'ouvrage de la société. »

Il lui faisait chaque jour un petit présent délicat un collier de corail pour la foire Saint-Nicolas, des cailles à l'heure du dîner, une robe de percale brodée achetée devant elle 5 1[ouis] de Mme Coss[onier], un flacon de thé, une bouteille de Malaga vieux.

Toujours arrivant avec un compliment


préparé, ce compliment souvent mauvais, toujours hors de propos je lui ai vu dire deux fois dans la même occasion, à huit jours de distance « Medicus sum, non sum coquinus. Savez-vous le latin ? » Etc. Cela ne signifie absolument rien. De temps en temps, une figure émue et timide me prouvait son amour.

Enfin, il y a huit jours à peu près, je trouve à six heures du soir M[élanie] très émue elle me fait jurer le secret sur ce qu'elle va me dire

« M. de [Saint-Gervais] est amoureux de moi.

Ah enfin

Ce pauvre homme m'a touchée. (Et elle l'était extrêmement il avait produit dans son cœur l'impression de la générosité.)

M. [de Saint-Gervais] Il m'arrive un bien grand malheur.

Bon Tout de bon ?

Oui, je ne vous verrai plus.

Comment Vous ne me verrez plus ? (En se retournant sur son canapé, joignant fortement les mains, et finissant par lui en prendre une, qu'elle serrait.)

Non je pars mardi pour l'armée d'Allemagne. Vous savez ma position, que lorsque j'ai quitté le service j'étais le plus ancien général de brigade de


l'armée. (Etc., etc., etc., etc.) Kellermann est mon ami, commande un corps d'armée à Strasbourg, et je pars mardi. D'ailleurs, j'aurais été forcé également à ne plus vous voir. Puisque je pars, je puis vous l'avouer je suis amoureux de vous. A mon âge, je sens bien qu'il ne m'est pas permis d'espérer. » (Etc., etc., etc.)

En un mot, il fit le modeste, tellement que je trouvai M[élanie] on ne peut pas plus touchée de sa grandeur d'âme. Je partageai cette impression, mais elle me dura moins longtemps qu'elle, parce que l'intérêt de mon amour me portait trop fortement à compter avec M. de Saint-Gervais pour sympathiser longtemps avec lui. Je ne fus point jaloux de l'enthousiasme de M[élanie] je vis que cette impression était sèche, et, comme elle ne peut pas se renouveler tous les jours aux yeux d'une femme d'esprit à moins de sacrifices très réels, qu'elle exclut presque entièrement la grâce, en ne permettant de l'employer qu'en se faisant petit, je vis que cette impression d'admiration ne durerait pas longtemps.

Il vint le lendemain, parla de son amour, et ennuya au bout d'un quart d'heure il fut un jour sans en parler, et puis en reparla il demanda enfin conseil à M[élanie] et lui dit s'il ne valait pas mieux,


avant de faire une démarche aussi éclatante que celle de partir, qu'il attendît la réponse du maréchal Kellermann. M[élanie] commença à douter un peu de sa sincérité. Depuis lors, il l'a poursuivie au point de devenir importun. Anciennement, il ne la voyait que demi-heure ou trois quarts d'heure, depuis trois jusqu'à quatre ou quatre un quart tous ces jours-ci, il est venu à deux heures et même avant, il revient encore le soir, et ne finit pas. Il a cherché à se donner les apparences d'un amant, ayant toujours un mot dire à l'oreille à M[élanie], cela devant moi et devant M. Leases 1. Il marque chasse à ce dernier d'une manière outrée et indécente, parlant sans cesse de bon ton et mettant à en faire leçon le temps qu'il devrait employer à le pratiquer 2 Il s'est permis à l'égard de M[élanie] les plus étranges déclarations.

Du reste, ayant donné anciennement le conseil à M[élanie] de vivre avec un homme qui lui ferait du bien.

« L'amour est un sentiment factice qui n'est pas naturel, ce n'est que de l'amourpropre. Je suis généreux avec les femmes et connu pour tel mes bienfaits vous suivraient partout. »

1. Traduction en anglais du nom de M. Baux. 2. Pas mal. 1813. (Note de Beyle.)


En un mot, tous les propos qui prouvent la vanité la plus entière, la plus pure, la plus profonde nulle sensibilité ne la tempère.

Ses jugements littéraires sont d'accord avec ses actions pour prouver ce caractère. « Crébillon est le plus charmant romancier qui existe. Tanzai (ah quel conte !), le Sofa, sont délicieux. (Dailicieù, cette prononciation pincée il prononce le eù de délicieux comme le général Michaud.) Rousseau manque de goût. » Etc., etc. J'ai été un sot de ne pas écrire chaque soir. Enfin, hier, mardi [16] vendémiaire XIV, je viens voir M[élanie] à quatre heures. Mad[elon] 1 me dit qu'elle est sortie à sept, elle est chez Mme C[ossonier]. Je l'entends rentrer. J'étais jaloux de M. Wildermeth et très en colère. Je la vis, je ne pus que l'aimer, à la lettre. Elle me dit qu'elle était dans ses jours de tristesse, je la pressai de venir au spectacle. Le temps était si doux que nous allâmes au Cours, et jusqu'au bout des Allées de Meilhan, étant allés savoir des nouvelles de M. Truci fils, son médecin. Elle m'avoua, dans cette charmante pro1. La femme de chambre de Mélanie.


manade, qu'elle avait passé toute la journée dans les pleurs, d'abord dans des sanglots si forts qu'ils l'empêchaient de pleurer, qu'elle s'était fait celer à tout le monde. M. [de Saint-Gervais] était venu à une heure et lui avait fait la scène la plus étrange possible. Il a commencé par lui demander un moment d'audience. « Je suis prête à vous entendre.

Mais faites dire que vous n'y êtes pas. M. Leases, M. B[ey]l[e) peuvent venir et me déranger.

Je ne puis me donner l'apparence du mystère tandis qu'il n'y en a point. Vous pouvez me parler tant que vous le voudrez, mais je ne ferai point fermer ma porte.

Aucune femme de la ville ne me refuserait cela. »

Je continuerai ce soir, je suis obligé de sortir. A onze heures, ayant pris son parti, M[élanie] fut entièrement tranquille. Elle écrivit sous mes yeux à M. White 1 tout ce qui lui arrivait, qu'elle était effrayée et cela était vrai. M. [de SaintGervais] est homme à la mener dans une bastide solitaire, à la faire tenir par quatre 1. Traduction en anglais du nom de M. Blanc.


hommes, et à la violer. Il pourrait faire cette partie à celle du général Cervoni 1, et avec ledit général, par qui il ne cesse de jurer, à acheter Madelon et toute la maison pour se donner l'apparence du succès, et certainement à chercher à la déshonorer lorsqu'il verra qu'il ne peut pas l'avoir. Elle va faire confidence de l'amour de M. [de Saint-Gervais] au bon Leases ce matin à 9 heures.

Je fus effrayé moi-même, aux Allées de Meilhan, lorsqu'elle me conta deux anecdotes que M. [de Saint-Gervais] lui avait dites, sans doute à dessein, mais qui ont l'air de la vérité. Il avoue la vanité, ne s'en cache nullement, la prouve par les propos les plus étranges. « Sans vanité, j'ai de l'esprit, de l'usage, je plais aux femmes, du moins je passe pour cela. » Je rapporterai ce propos textuellement. Enfin, cet homme sans morale, avec une vanité qui lui tourne tout à malheur, l'esprit le plus propre à la vengeance, pas l'ombre de sympathie, de l'usage, de la considération et de l'argent, pourrait bien être un profond scélérat.

1. Commandait à Marseille la 8e division militaire.


4 Brumaire XIV [-Samedi 26 Octobre 1805]. Je sors de Phèdre by M[élanie]. J'apprends à me figurer tout un public se trompant et par conséquent, le jugement d'un seul homme valant mieux que celui de deux mille, mais seeing M[élanie] abandonnée by Leases, Little, and all her friends, but Seym J'ai pensé que même at Paris, she did can well perform and not be applaused 1. J'ai pensé que dans l'état de complication où est la société, le sentiment naturel n'était presque plus écouté cette pensée se trouve juste en l'approfondissant, avant que les applaudissements de chaque homme entrâssent dans le commerce social il n'était conduit que par son sentiment. Mais depuis, pour suivre cet exemple, que la gloire du théâtre est vantée, analysée, que la littératuromanie en a fait un des grands ingrédients de toutes les conversations, l'applaudissement de chaque homme est devenu matière commerçable. L'acteur ne doit donc plus compter sur le sentiment naturel, et il doit intriguer pour faire applaudir même ce qui est bon.

1. Voyant Mélanie abandonnée par Baux, Petit et tous ses amis, sauf Seymours (Beyle lui-même). J'ai pensé que même à Paris elle pourrait bien jouer et n'être pas applaudie.


Prendre garde en examinant la vérité de cette observation, de ne pas me laisser entraîner par les phrases de sentiment et de style académique qu'on ne manquera pas de m'opposer.

Il y a beaucoup de choses pour lesquelles l'histoire n'est pas assez détaillée, et où, par conséquent, elle ne peut nous offrir aucune lumière.

4 Brumaire.

Utilité des mémoires (à propos de ceux de Bezenval), les tyrans sachant que leurs actions les plus secrètes seront connues de la postérité oseront se livrer à moins d'infamie. D'ailleurs, ils sont plus instructifs que l'histoire. Quelle dissertation sur l'état de courtisan sous Louis XVI vaudrait mieux que l'histoire du duel de M. d'Artois avec M. de Bourbon ? 5 Brumaire [-27 Octobre 1805].

Travel to the applel.

La profondeur est-elle la même chose que la généralité ?

Pour me délasser de la logique, lire la guerre de lrenle ans de Schiller.

1. Voyage à la Pomme.


8 B[rumaire] XIV [-30 Octobre 1805].

Je sors de chez Michel. Exaltation de tous les lecteurs sur les victoires d'Ulm. Je sens parfaitement la déplaisance et le commencement de vengeance qu'inspire la jouissance des passions qu'on ne partage pas.

Diviser les vertus en républicaines et despotiques. Maudire la reconnaissance, source de toute tyrannie.

Oseras-tu bien, Cimbre, immoler Marius, Vers entièrement monarchique.

16 Brumaire XIV [-7 Novembre 1805].

Estimant beaucoup plus ce qui entre dans un des bassins de la balance, dans notre exemple, le bonheur de l'amour, il est évident que l'hésitation sera moindre, il comparait 20 degrés de bonheur, d'amour, à 18 de vanité, d'habitude, etc. (Mais une âme peut-elle désirer deux choses à la fois et par conséquent comparer ?) Il y aura moins d'hésitation, ce qui, aux 1. Michel tenait un cabinet de lecture à Marseille.


yeux du spectateur, donnera à Marthe Maria 1 la grâce de ne pas sentir la grandeur du sacrifice qu'elle ferait.

Peut-on comparer le bonheur de deux passions ? Si oui, jusqu'à quel degré de force de chacune de ces passions ? Tout crime peut-il donner une tragédie ? le jour que je fus fermé, que j'écrivis à Cr[ozet] « Je pars mardi, d'ailleurs c'est un bonheur pour moi, etc., fût-ce là sa transition ?

Cinna, 24 vendémiaire [16 octobre 1805] corrigé d'une belle manière par les acteurs. Cette stupidité s'est enfin dissipée. Et moi par un bonheur, etc., Auguste reprend

J'en accepte l'augure et j'ose l'espérer. Ainsi toujours les dieux vous daig,ient inspirer. Marseille me forme en me montrant tout un public se tromper grossièrement, 1. Victorine Mounier, qui avait encore reçu ces deux prénoms au baptême. Beyle la désigne ainsi plusieurs fois dans la Filosofta Nova.


applaudir à trois reprises le Paulinisme le plus outré dans

Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée, etc. l'instant d'après applaudir une intonation vraie de Mélanie.

Il ne faut pas que le mépris des hommes m'entraîne trop loin, il faut les connaître tels qu'ils sont, et ne pas oublier que toute la théorie tend à pouvoir prédire leurs actions.

Je me sens je ne sais quel nuage sur la connaissance de l'homme, j'ai envie de bien lire l'Esprit de Mirabeau, et l'Idéologie. Commencer mon recueil d'anecdotes. To writt to Tracy1, pour la solution de quelques objections et en même temps pour lui demander les meilleurs livres à lire pour être en état de faire leur histoire, se donner la même science qu'on voudrait acquérir si tel était le but.

1. Ëcrire à Tracy.


17 Brumaire XIV [-8 Novembre 1805]. Hier, nous nous dîmes en nous couchant que nous nous lèverions ce matin à sept heures pour aller nous promener, et que nous serions de retour à dix heures. Ce matin, nous nous sommes levés à huit heures et demie et avons rempli une demi-bouteille noire de vin. Je l'ai prise, je suis allé chez le pâtissier à côté de Casati, où j'ai pris deux grives froides, une alouette et deux petites tourtes, une aux confitures, l'autre à la crème. Nous sommes parvenus aux prés de Montfuront en traversant des propriétés. Nous avons délicieusement déjeuné sous un arbre, en jouissant de ce bonheur champêtre et poétique que je me suis tant de fois figuré, particulièrement à Saint-Vincent 1 et en Italie. Nous avons laissé sous l'arbre du pain et une tourte presque entière que nous avons dispersés pour qu'ils fissent le bonheur de plusieurs oiseaux. Voici comment les prés de Montfuront sont faits, quatre régiments de dragons pourraient bien s'y charger.

1. Au hameau de Fontanil où le docteur Gagnon possédait un petit domaine près la demeure de Mme de Montmaure. Cf. Vie d'Henri Brulard, t. I, p. 86.


A, petit fossé, je la quitte jusqu'à P. B, idem, cinq pieds de largeur, trois pieds de largeur et deux pieds d'eau très limpide et courant très vite C, petite rivière, dont les bords sont délicieux, tout couverts de peupliers très grands et très rapprochés, comme dans tout le reste du contour du champ, l'eau court assez, elle peut avoir douze pieds de largeur et un demi-pied de profondeur. l'ouverture en a peut-être trois fois autant D, maison longue et peu haute H, pommier (petit) sous lequel nous avons déjeuné; M, petite porte donnant sur un champ dans lequel Il y a un monlin. Après avoir déjeuné longuement en sentant bien notre bonheur, elle, enchantée du beau temps et seulement se plaignant de temps en temps d'un mal entre les épaules qu'elle prit hier en sortant du spectacle, nous nous sommes mis à faire le tour des prés suivant la ligne λ. Deux hommes 0 et 0' qui faisaient la conversation, et dont 0' avait un fusil, nous ont empêchés d'aller jusqu'à la fin des prés au nord. Nous nous sommes reposés en R dans un endroit charmant et en R', les pieds au soleil, la tête à


l'ombre du tronc d'un gros peuplier. Elle me disait que j'avais l'air de mourir d'envie de faire cela c'était vrai, mais ce n'était pas tout mon désir, je lui aurais voulu un peu plus de transports, ou, plus exactement, un peu de transports. On ne peut être plus heureux du côté de la beauté, j'avais au delà de mes vœux, une beauté parfaite, sublime, la grâce des plus belles figures grecques, mais j'aurais voulu un peu des transports que je me figure qu'Angelina avait. J'étais prêt à m'envoler, mais j'avais besoin de cela pour le faire (chose remarquable in my love for her) 1. En nous reposant, en R je crois, je lui dis que son caractère la rendrait plus propre à aimer un homme qui lui inspirât de la confiance, une certaine admiration. Elle s'est écriée sur ce mot, admiration « J'ai trop admiré, mon admiration est usée.

Tu es un lierre, tu es attachée à un petit arbre et tu t'en inquiètes, au lieu qu'il faudrait que tu le fusses à un gros arbre en qui tu eusses pleine confiance. » Cela à peu près. Elle m'a dit que j'avais parfaitement trouvé.

Nous sommes allés, en parlant de mon amour et de M. Leases, jusqu'en L, au 1. Dans mon amour pour elle.


portail. Nous sommes revenus par la ligne ωω. Je lui ai dit que je pariais qu'il la tutoyait elle l'a nié, ensuite avoué en s'impatientant un peu. « Hé bien, oui, je le tutoie. »

Elle m'a dit que c'était une belle question, que c'était lui demander if Leases avait été her loving1; je lui ai répété que je serais charmé que ce fût lui elle m'a dit que je pouvais bien attendre cinq mois et demi, elle m'a demandé si je le craindrais à deux cent cinquante lieues. Je lui ai dit qu'il la tutoyait au moins en lui disant « Je t'aime ». Oh oui, m'a-t-elle dit, nous sommes toujours en querelle.

Mais aux raccommodements. Est-ce qu'on se raccommode donc ? (Pour si peu, voulait-elle dire.)

Mais, lorsque vous étiez brouillés ? Elle m'a répété un bout de conversation pour en chasser le geste.

« Il me prit la main, il la baisa, il pencha la tête dessus, et je crois qu'il. qu'il. pleura, de ce qui étouffe.

Je sens. »

Voilà le sens général de la conversation. Nous sommes allés à la porte M, je suis sorti, pas elle. Je lui disais, pour l'engager 1. Si Baux avait été son amant.


à me dire si Leases la tutoyait, que plusieurs choses se passeraient en moi je lui expliquais le jeu de la machine que cela produirait, et qui existait, et ce que je lui disais qui arriverait ou qui arrivait, je ne le sentais pas.

En F, question sur le combat des passions. Sa réponse.

Enfin, en E elle m'a dit

« Voilà l'arbre sous lequel nous avons déjeuné », en me montrant P, moi qui en passant avais remarqué nos feuilles de papier gris d'enveloppe sous l'arbre H, et qui d'ailleurs, me rappelant du déjeuner parfaitement la figure, voyais bien que ce n'était pas P, j'ai dit que non.

Tout ce qui suit avec la plus grande vivacité.

H[enri] « Parions si ce n'est pas cet arbre, tu me diras si Leases te tutoie si c'est lui, je ferai ce que tu voudras. Mais que pourrai-je vous demander ? Vous n'avez rien à me dire.

Tout ce que tu voudras, je te promets de te dire tout ce que tu me demanderas par la suite.

Eh bien, si c'est cet arbre, tu ne coucheras pas avec moi pendant cinq mois et demi. (en appuyant et m'observant :) jusqu'à notre retour à Paris.—Quand même je t'en prierais, tu résisteras, tu seras ferme. »


J'ai feint d'hésiter quelque temps dans le fait, je n'hésitais pas. D'une manière appuyée et un peu tragique « Eh bien, oui je te le promets. » A l'instant, j'ai sauté le fossé, j'ai couru de Φ en P, je me suis assuré que ce n'était pas notre arbre en revenant, j'ai bien distingué le papier de notre tourte à la crème λ, je lui ai dit « Ce n'est pas lui viens voir l'autre. »

Elle revenait à petits pas, pensive, agitée intérieurement. J'ai sauté le fossé en B, elle l'a passé, elle est venue jusqu'à portée de H. Alors, à +, en se retournant deux pas après, elle m'a dit « Eh bien, oui il me luloie. » (Déclamation d'aveu profondément sentie et un peu retenue.) Pari en E.

A l'instant, nous nous sommes tus. Elle baissait les yeux, avait le regard altéré, et même quelques larmes y roulaient. Je suis fatigué, je finis, en sentant peu de chose d'ailleurs.

Elle a paru chagrine de ce que j'avais sacrifié à la moindre certitude tout ce que l'amour (en se reprenant :), l'habitude pouvait avoir de cher. Ce ne sont pas ses termes.

Elle a gardé son sérieux jusqu'à ce qu'en lui rattachant son soulier je lui aie souri elle m'a souri.


Nous nous sommes séparés rue SaintFerréol. Je suis rentré à midi à la maison, et, comme il n'y avait rien à faire, écrit ceci tout de suite.

Vers le 20 Brumaire [-11 Novembre].

Fête deux dimanches de suite 1.

Le premier, à Arrailh, Mme Cossonier, M[élanie], MM. Saint-Gervais, Baux, Garnier 2 et moi.

Partie impromptu, gaie parce que tout le monde y satisfaisait sa passion dominante. M[élanie] s'anime, est encore plus jolie qu'à l'ordinaire, a ce genre de grâce que mademoiselle Mars, si réservée ordinairement, eut à mes yeux dans les Folies amoureuses.

M. de Saint-Gervais toujours pédant, maniéré. Mme Cossonier ne s'anime point. Sa conduite à la fin du repas paraît pâle, vieille.

J'ignore ce qu'elle avait, mais ordinairement, en pareille circonstance, elle est polissonne. Elle me fait des confidences. Huit jours après, dimanche, partie pro1, Sans doute les dimanches 3 et 10 novembre. 2. Ce Garnier, que Beyle plus tard considérera comme un de ses bons amis de Marseille, était un courtier faisant dans les sucres ».


jetée, contraire de la première, triste. Chacun y est piqué. Nous allons à la Renarde.

A, bois de pins en croissant, maison très médiocre, à trois lieues de Marseille. Six heures de voiture en allant ces Dames, en revenant moi, avons mal au cœur. Dîner bon à côté de la colonne de la rue Paradis. On n'y parle que de moi, rôle brillant en un sens, et qui offense Saint-Gervais (vaniteux parfait, digne du théâtre son caractère est vraiment assez épuré pour cela, il ne manque qu'une intrigue qui le fasse se développer en entier).

Rôle brillant, mais très maladroit, dans ma position. Je tombe sur le faux amour, j'analyse le véritable et n'y vois que tempérament et vanité, ce qui me fait passer pour insensible aux yeux de


nos quatre convives, qui se doutent que je suis amante riamato di M[elania] 1. Entraîné sans le savoir par la vanité, j'ai la sottise de laisser parler de moi. Baux est bonasse et niais, assez sot. Mme Cossonier me défend en feignant d'être ma dupe, M[élanie] lui en sait gré. Garnier, bête comme un dindon, me pousse et répète trente fois que je cache mon jeu.

Saint-Gervais fait les honneurs du dîner et quinze jours après, ayant perdu ses espérances auprès de M[élanie], se le fait rembourser.

Depuis lors, je bois deux ou trois fois du punch, du rhum brûlé, de l'eau-de-vie brûlée avec Mme Cossonier et Rosa j'aurais celle-ci sans aucune difficulté, mais non voglio esser infedele alla diva, e mi disguta2.

22 Brumaire [-13 Novembre].

Bal Geffrier3. A neuf heures et demie, Mante et moi nous allons chez M. Baux, par une pluie battante, à peu près la première depuis mon arrivée à Marseille. 1. Amant payé de retour de Mélanie.

2. Mais je ne veux pas être infidèle à la déesse, et elle me dégoûte.

3. Geffrier, directeur des Droits réunis dans les Bouchesdu-Rhône, était le beau-père de Blanc-de-Volx.


Nos bas sont si mouillés que M[ante] va en chercher d'autres. A dix heures un quart environ, nous entrons chez Mme Geffrier, qui donnait un bal à toute la ville. Bêtise de la figure de la plupart des hommes. Air sottement vaniteux des jeunes gens. Crozet cadet, seul, la tournure gracieuse d'un Parisien. Son frère aîné, le meilleur ton du bal. Wildermeth l'aurait également, sans sa figure profondément cruelle. Belville danse très bien, bien le pas de la gavotte, mais le corps un peu gauche et timide.

Petit entrain sautillant de Mme Blanc, qui a l'air de vouloir être de tout, de peur de n'être de rien.

Tournure de grande haquenée de catin de Mme Thibaudeau 1, frappante surtout lorsqu'elle danse. Sotte dignité, contentement d'elle-même.

Le général Cervoni, comme toutes les tournures athlétiques, gagne à être vu de près il y a du caractère, dans le genre du courtier Rossi, sur sa figure, mais ayant l'air plus propre.

Nous sortons à deux heures. Il me semble que les bals m'ennuient. J'y serai bientôt ennuyeux. Je ne danse qu'une contredanse.

1. La femme du préfet des Bouches-du-Rhône.


[Frimaire,]

Mme C[ossonier] est polissonne dans toute l'étendue du terme après trois verres de rhum brûlé après un, elle n'est que bavarde. Elle nous conte dans la première séance toute l'histoire de son divorce, dans la deuxième toute celle de la mort de son deuxième enfant.

Elle me fait des avances depuis le ler frimaire [22 novembre 1805] environ, et veut m'avoir. Jealousy of M[elania] that love me more for that 1.

19 Frimaire [-10 Décembre].

Mme Cossonier me tapote, hier, à la représentation de Samson 2, tragédie, suivie de Aucassin el Nicolelle 3. Dans Samson, Joanny, Dalila et Emmanuel, père de Samson, sont tragiques mais Arlequin mettant son chapeau sur le cul du soldat mort, l'enterrant dans le trou du souffleur, faisant le bruit de la serrure en enfermant Samson, et enfin se battant avec un dindon, est de la dernière farce. Ennui 1. Jalousie de Mélanie qui m'aime encore plus pour cela. 2. Tragédie de Romagnési.

3. Comédie lyrique de Sedaine, musique de Grétry.


extrême par cette platitude. Il fallait que le sérieux fût plus comique, puisqu'on voulait faire une farce.

Je ne puis point, d'après la sensation donnée par cette pièce, juger des pièces où le comique est mêlé au tragique, cela par deux raisons

1° Ces farces ne sont point comiques 2° Elles ne sont point liées à l'action. Il n'y a presque pas d'action.

Nous lisons beaucoup la Logique de Tracy depuis le 14 brumaire XIV. Je la recommence aujourd'hui 21 frimaire. J'ai beaucoup observé Saint-Gervais, Baux, Mme Cossonier, Meunier1; voilà quatre bons caractères. J'ai mis plusieurs observations dans mes lettres au percevant et sensible Crozet.

Je suis de l'avis de Tracy nosce le ipsum, connais-toi toi-même, est une source de bonheur.

J'ai cru souvent avoir des passions, que réellement je n'avais pas, dans ma vie de l'an X au milieu de l'an XIII, temps in what I began to love M[elania] 2. Cette fausse croyance m'a fait perdre 1. On sait que c'est chez Charles Meunier, tpicier, rue du Vieux-Concert, que Beyle s'initiait au commerce, Les « minauderies patelines » de Meunier déplurent toujours à son commis trop frondeur.

2. Temps où je commençais à aimer Mélanie.


bien du temps et m'a donné bien des moments de désespoir

Quand j'étais désabusé par l'expérience des succès que je m'étais promis, d'après un drôle de raisonnement. Je sympathisais avec un caractère, je me le croyais, d'après cela je m'en promettais les succès d'après les signes de supériorité que je reconnaissais dans moi, ne songeant pas que ces signes pouvaient tout au plus annoncer un homme distingué dans les choses dépendantes de la réflexion. 2° Quand je reconnaissais que je n'avais pas exécuté mes projets pour l'avancement de quelqu'une de ces passions. Dans mon avant-dernier voyage à Claix, par exemple, lisant, en y allant par Seyssins, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, je crois, de Montesquieu, placé à la suite de sa Grandeur des Romains, je me croyais Sylla.

Mais l'amour (comme l'entend Cabanis) formait le grand mobile de mon caractère, les autres passions ne pouvaient que m'en distraire. Il est heureux, le système général des mobiles de mon caractère change. L'amour de la gloire reprend le dessus il m'a fait lire Tracy.

Maintenant, il faut que j'approfondisse un ancien jugement qui n'est, je crois, qu'une idée de Condillac admise comme


vraie sur la recommandation dé mon orgueil, uniquement parce que je la comprenais c'est qu'il n'est pas utile de lire des logiques, qu'il faut chercher à raisonner juste, que c'est là tout.

Je croyais les règles prescrites par l'art du raisonnement très difficiles. Je pensais impossible de prendre l'habitude de les appliquer toutes les fois que je voudrais faire un raisonnement juste.

C'est-à-dire m'assurer que telle circonstance est renfermée non seulement dans l'idée d'une telle chose, mais encore dans celle chose elle-même.

Les règles que Tracy prescrit à la suite de sa Science de nos moyens de connaître sont si simples que je puis fort bien tâcher de les mettre en pratique. Elles consistent à bien se retracer le souvenir de la chose sur laquelle on veut raisonner, et ensuite à prendre garde que le sujet contienne toujours l'attribut qu'on lui donne. Toutes nos erreurs viennent de nos souvenirs. C'est donc un immense avantage d'avoir une bonne mémoire. J'en ai, je crois, une très bonne Cr[ozet] appelle B[eyle] l'homme à mémoire terrible, Cultiver la mienne, non point en apprenant par cœur, mais en me rappelant pour exercice des faits avec toutes leurs circonstances.


Dimanche, 24 Frimaire XIV [-15 Décembre 1805]. Je propose chez Mme Cossonier de jouer une comédie. On parle de la Pelile Ville: Garnier, Riflard Cossonier, Flore Grimblot, Derneville moi, M. Vernon, etc. Mme Coss[onier] me met du rouge. Je m'échappe à huit heures pour aller trouver Lambert1 au spectacle. Il nous. (Madelon m'a interrompu ici et je suis allé passer la soirée avec M[élanie]. Je lui ai fait répéter Andromaque, qu'elle doit jouer demain ensuite, tandis qu'elle ôtait le péplum à sa robe, j'ai lu la fin du premier volume des Mémoires de Marmontel, que j'ai lu l'année dernière dans une position bien différente. J'ai fait du thé que j'ai pris avec des coques de beurre frais. Je rentre à minuit, et j'écris ceci lundi 2[5] frimaire an XIV.)

Il nous présente chez M. Trouchet, négociant retiré, vivant de ses rentes, comme on dit, et donnant cinq fois par semaine mais plus particulièrement le jeudi et le dimanche une soirée, qui lui revient à environ 4 l[ivres], une soirée 1. Lambert, originaire de Lyon, était employé à Marseille, chez Tivollier. Il lia avec Beyle une amitié durable. Ils se revirent plus tard à Naples en 1811, et à Paris sous la Restauration.


à douze ou quinze jeunes filles assez bourgeoises et assez ridicules, à autant de jeunes gens parmi lesquels brillent Lamb[ert], Laforêt, aide de camp du général Calvin, tué au Mincio franchise militaire et fonds de douceur1.

Lorsqu'on ne donne pas des soirées de deux mille écus ou qu'on n'a pas des gens d'esprit, j'aime mieux la bonhomie de cette soirée de petites filles que celles de dames formées.

C'est probablement un effet de ma timidité. Deuxième cause l'envie d'ob, server des caractères naturels, point polis par l'usage et commençant à se développer. Je danse une contredanse. Je joue à la bouillotte.

Je danse un branle, vois jouer à l'action indiquée par le violon, et vois jouer dans le salon. Tout cela est gai, animé, mais bête. J'y retournerai cependant avec plus de plaisir qu'à aucun autre endroit où l'on m'ait introduit.

27 Frimaire [-18 Décembre] 2.

27 frimaire Mante me dit sous le plus grand secret que great one va faire ban1. SocIété bourgeoise, la plus platement bourgeoise que j'aie vue. (Note de Beyle.)

2. Le manuscrit porte Lundi 27, mais le 27 était un mercredi.


queroute le même soir, celui-ci me fait confidence de son projet de querelle avec le c. d'E., et ensuite de la manière dont l'explication avait eu lieu. Je vois un acte de Claudine de Florian1, et vais chez M., où je brûle de l'eau-de-vie avec M. Baux jusqu'à onze heures. Il me conte le vol de Mme Geffrier. « Eh foutu coquin, ne vois-tu pas que tout ce qu'ont les gens que nous arrêtons nous appartient ? » 24 Décembre 1805.

ou plutôt 25, car il est deux heures et demie. Mante, mademoiselle Rosa et moi nous avons passé la soirée chez Mme Durant, à boire du punch, du thé et du rhum brûlé. Nous voulions aller à la messe de minuit, mais on nous a dit de tous côtés qu'il n'y en avait point.

Voilà précisément le bonheur que je désirais l'année dernière, à la même époque, dans mon délaissement, dans ma chambre rue de Ménars, 9. Il occupe, mais ne satisfait pas. Le point que je puis encore désirer, c'est qu'au lieu de Mante qui dormait et de mademoiselle Rosa, qui est 1. Comédie de Plgault-Lebrun.


bête, il y eût eu sept à huit hommes aimables.

Cette passion de la société me revenait sans cesse actuellement qu'elle est à peu près satisfaite, je crois que je suivrai davantage that of the f ame, that 1 believe being in me.

The next night ago was perfectly happg; the morning, two in the arms of Mélanie volupté et bonheur 1.

Il me semble que the passion for the fame se rasseoit pour s'élancer ensuite. Je relis la Logique de Tracy, j'ai commencé cet auteur le 31 décembre 1804. Il m'aura été de la plus grande utilité c'est au hasard d'être lié avec M[ante] que je dois de l'avoir lu.

A deux heures et demie, après que tout le monde (Rosa et Mante seulement) est sorti, je remonte chez Mme Cossonier pour lui demander une chandelle nuance de cérémonie dans son ton, bien naturelle donc, quand on a du tact. Elle me fait des avances depuis deux mois, d'une manière marquée. Ce soir, Rosa avait envie de moi. Lettre comique écrite à Mme Cossonier par un jeune voyageur italien.

1. celle de la gloire que je crois être en moi. La nuit suivante a été parfaitement heureuse le matin, deux fois dans les bras de Mélanie volupté et bonheur. 2. La passion pour la gloire.


Le fait de la Pelile ville 1, dit M. Baux, s'est passé à Castelnaudary.

25 Décembre 1805.

Jour de Noël superbe, le ciel d'un beau bleu uni, un peu plus voilé cependant qu'il y a deux mois, mais ce voilé presque imperceptible n'est pas comparable au voilé de Paris. Deux jours de pluie et cinq ou six de beau froid, voilà le temps qu'il a fait jusqu'ici. Il a gelé deux fois, je crois.

Le jour de Noël we go, M[elania] and I, to Arrailh2. Jour des surprises. Le matin, Mante entrant dans le salon de l'angle de la mer légèrement jealous she was more aimable for contrebalancer her rivale 3. Le soir, une jambe sur mes genoux « Puis-je entrer ? » C'était Mme Cossonier, qui avait profité de la porte restée ouverte. Sécheresse du « oui » de M[élanie]. « Je m'en vais. » Mme C[ossonier] laisse apercevoir un moment sa colère, elle reprend ensuite son ton naturel. Il paraît qu'elle a le plus grand pouvoir 1. Comédie de Picard.

2. Nous allons, Mélanie et moi, à Arrailh.

3. Légèrement jalouse elle fut plus aimable pour contrebalancer sa rivale.


sur elle-même, elle dit que rien ne lui coûterait pour se venger.

For pleasing to [Melania], I have manqué three or four days of going at her chamber for her leçon 1. Elle ne peut cacher son dépit, elle s'en plaint sans cesse, et me dit devant M[élanie] « J'étouffe de colère. » Il n'y a cependant rien d'officiel, tout est en demi-mots même moins que cela en laisser entendre.

J'ai calmé un peu cette colère par une leçon.

Dimanche 8 Nivôse XIV [-29 Décembre 1805]. Ce soir, dans la loge de M[élanie], pendant les Trois hussards et l'Intrigue aux fenêtres 2, elle a paru avec Rosa vouloir me parler d'une manière assez claire de M[élanie]. II paraît qu'elle a beaucoup parlé de moi avec Rosa. « C'est un capricieux, un original. » Elle me donne de petits coups sur la tête. Comme Rosa était sur moi, elle m'a pincé. Nous avions parlé de jalousie en riant. J'ai dit « C'esl par jalousie » Elle a dissimulé, mais ce mot a paru la piquer 1. Pour plaire à. Mélanie, J'ai évité trois ou quatre jours d'aller dans sa chambre pour sa leçon.

2. Un acte de Bouilly et Dupaty.


vivement. Elle m'a dit à plusieurs reprises qu'elle s'en vengerait. Nous verrons. Elle m'a répété pour la dixième fois que tous les soirs, en se retirant, elle regarde à ma porte.

Lundi [30] Décembre 1805.

Je dois être sobre si je veux conserver l'usage de mon esprit le moindre dérangement d'estomac influe sur ma tête, m'y donne mal, ou m'empêche de voir nettement mes idées par un trouble d'un autre genre. La chicorée amère me rendant l'usage de mon esprit et ce libre usage étant une des choses que je désire le plus, elle me rend gai.

Vu jouer Tancrède, allé chez Mme Pallard 1 à neuf et demie, trouvé Mme Cossonier qui y entrait avec Mante et Garnier, joué à la bouillotte. Observé Wildermeth, il faisait la cour à Mme Du Bâton, non pas avec légèreté, mais avec l'air tendrement attentif d'un homme touché mais sa tournure toujours élégante.

Je sors à minuit, après avoir parlé un instant Shakspeare avec M. Samadet. Wildermeth fait sa cour dans mes principes d'il y a un an, comme il faut la 1. Sur Mm. Pallard. Cf. Correspondance, t. II, p. 166 et 188.


faire aux grandes âmes. En marquant qu'il est profondément touché, il s'offre avec le mérite qu'il a, il n'est pas agréable directement, et il est à craindre que la femme ne vous croie pas plus aimable lorsque vous serez heureux.

Le principe de l'amabilité continue a les avantages contraires, mais il n'a pas l'air touché, l'amabilité dans ce cas paraît fadeur aux grandes âmes.

Peut-être faut-il mélanger les deux airs en faisant le fond de celui qui est analogue au caractère dominant de la personne. Dernier jour de 1805 et du calendrier

républicain 10 Nivôse an XIV.

Je touche 100 écus that my great falher give to me for my daughter. 1 did debt 120 to the House, and I spend this evening ihirly in goodgoods for M[elania] and mislress C[ossonier].

what a difference entre this day and the same, lhe nexl year 1 The half a livre to girl of the Gate 1.

1. Je touche cent écus que mon grand-père me donne pour ma fille. J'avais nue dette de 120 à la maison et ce soir, j'en dépense trente en bonbons pour Mélanie et Mme Cossonier.

Quelle différence entre ce jour et le même, l'an dernier t La demi-livre à la fille de la porte [Adèle Rebuffel].


(Écrit ce qui suit le 1er janvier 1806, à midi :)

Je suis bien plus heureux que l'année dernière. Je vais voir M[élanie] and Mme Durant au théâtre, où l'on donnait les Deux petits Savoyards 1; nous l'écoutons assez tristement. De là, nous revenons, Mme D[urant] et Garnier entrent chez M[élanie]. Lourdeur et plate bêtise de G[arnier].

J'embrasse M[élanie] à minuit et une minute pas encore passée, being in her bed with her 2.

En lisant le troisième volume de Jacques le Fataliste, ouvrage qui produit sur moi l'effet de l'esprit le plus agréable, je pensai il y a deux jours à ce que c'était que l'esprit. Tant que je l'ai trop respecté, je n'ai pas pu le regarder assez pour voir comment il était fait aujourd'hui que je suis moins incertain qu'on m'en accorde un peu (il faut bien avouer cette faiblesse, cette passion arrêtait un peu la principale), j'examine l'impression que Jacques me fait. Voici ce qu'il me semble. L'esprit consiste dans un langage composé d'énigmes plus ou moins fines, plus ou moins longues.

Voilà l'esprit proprement dit, dernière 1. Un acte de Marsollier, musique de Dalayrac. 2. étant dans son lit avec elle.

JOURNAL. n. 20


nuance du rire. Tout seul il ennuierait bientôt, on' le trouve ordinairement mélangé avec de la grâce, du plus gros rire, de la bonhomie.

On demande, pour concevoir de l'orgueil de soi, des énigmes plus ou moins fines suivant les jours.

Avec beaucoup de mémoire, on ne peut pas relire un livre spirituel, il n'y a plus de soudaineté.

Voilà des circonstances que j'ai parfaitement remarquées dans les faits, avant-hier, que je les voyais avec toute la netteté possible.

Raisonnant maintenant sur elles, j'en tire qu'il faut que le mélange abonde d'autant plus en esprit proprement dit que la personne à qui l'on veut plaire a plus de vanité.

Cette manière de raisonner pourrait me conduire facilement au delà des faits, et, malgré mon amour pour l'observation de la nature, me rendre peu naturel. Quelle différence de mon sort d'aujourd'hui avec celui du 31 décembre 1804 Je vis mademoiselle L[ouason] pour la première fois chez Desnerfs 1, j'allai au Philinle, qui m'enthousiasma dans mon amour pour la vertu, j'allai en souliers 1. Dugazon. Cf. le Journal, au dernier jour de 1804.


minces chez Courcier à onze heures du soir, je revins lire soixante pages d'idéologie chez moi, rue de Ménars.

La M. of D. to the girl of the Gate1. Je sentais trop les choses de la société (les petits bonheurs de chez Desnerfs) pour pouvoir les observer.

Il me semble qu'actuellement j'observe mieux la Logique m'a rendu les plus grands services.

1. La M. de D. à la fille de-la Porte [Adèle].


22 pluviôse en XIII [-11 février 1805] 1. Je dois à Mante 12 + 24 + 6 = 42 livres.

23 pluviôse. Plus 12. Total 54 livres. Je dois à Mante 63 livres 10 sous.

Payé 49 10

Reçu 200 livres.

Acheté chapeau, 24 livres.

Payé à Djuga, z[on] 54 livres.

Je dois à Mante en total 26 livres.

Plus 27 livres 12 sous Plus 11 livres

64 livres 12 sous

Germinal XIII2 [-22 mars-20 avril 1805]. Touché le 1er

200 livres, ci.. 200 1.

Payé à Crozet.. 121. }

à Mme E-

vrard.. 27 1. 421. 10 s.

au perru- quier.. 21.

Régnier 11. 10 s.

1381. 10 s.

Payé à Debernet. à Dz. au portier, 12. Il me restera ce soir environ 27 livres. 1. Stendhal a Inscrit sur quelques feuillets à part le compte de ses recettes et dépenses durant l'année 1805. Nous les reproduisons ici.

2. Reçu de mon père 1.400 livres en l'an XIII. (Note de Beyle.)


Écrire souvent aux illustres promoteurs de Dauphiné.

Finances de germinal XIII [22 mars20 avril 1805].

Recette

Pension 200 livres. Avance. 300 Prêt. 700 Total. 1. 200 livres.

Dépense

Pour Mante Silan 48 livres. Mercier 48

Pidançat 240

Total. 336 livres.

Pour Barral Jeky 48 livres. Marié 60

Total. 108 livres.

Pour moi Douenne 167 livres. Mercier 24

D[ugazon].. 56

Deber[net].. 64

Quartier. 90

Total. 401 livres.

336 + 108 + 401 = 845.

1.200 845 = 355.

Disponible est de 355 1. Mante me devra 240 1. Barral. 3 1. 15 s.


1er Janvier.

JE me lève à onze heures. We take the resolution o f 1 faire des constitutions pour notre instruction.

[6 Janvier.]

Le 6 janvier, j'écris ceci sur ma fenêtre, au clair de la lune, sans avoir froid j'y vois à peu près, ma lampe est restée chez Mél[anie].

Je viens de voir la première représentation de Laporte, du Vaudeville. Les Deux billets2, pièce sentimentale, qu'à deux ou trois sons près, qui ne sont pas de nature mais de convention, il a parfaitement jouée, et Arlequin afficheur3. Il n'y a absolument nul intérêt dans cette deuxième pièce, et je n'y trouve pas assez d'esprit pour faire feu d'artifice. 1. Nous prenons la résolution de.

2. Un acte de Florian.

3. Un acte de Radet, Desfontaines et Barré,


Au sortir du théâtre, je suis allé chez Mme Pallard, qui avait du monde. Je lui portais en même temps du bonbon. J'ai eu un moment d'embarras avant que d'entrer, craignant qu'il fût inconvenant de lui en présenter devant le monde. Bêtise je me suis présenté avec mes bonbons, et le hasard a amené ce qu'il fallait dire. Porter demain la tragédie de maître André à mademoiselle Henriette 7 Janvier 1806.

J'ai écrit aujourd'hui à M. D[aru] et hier à madame D[aru].

Samedi soir [4] janvier, j'ai peut-être eu le plus fort accès de passion que j'aie jamais éprouvé. Il était si fort et me laissait si peu la liberté d'être attentif que, quoiqu'il n'y ait que trois jours, je l'ai presque oublié.

La passion mise en jeu était l'a[mbition]. Une lettre de mon g[rand]-p[ère], reçue la veille ou l'avant-veille, la réveilla. Ici le mot est propre je relisais l'Avare, j'avais parfaitement senti les premiers actes la lettre arrive, je la lis comme par manière d'acquit je reprends ensuite ma 1. Mlle Henriette Pallard.


lecture, mais je n'étais plus attentif, j'étais à me figurer le bonheur que j'éprouverais si j'étais aud[iteur] au C[onseil] d'É[tat] ou toute autre chose.

Ces sentiments roulèrent dans mon âme. Enfin le samedi soir, dînant par extraordinaire avec M[élanie], je devais être le plus heureux des hommes par l'amour il me sembla entièrement éteint, et peu à peu je devins d'une ambition forcenée et presque furieuse. J'ai honte d'y penser, je me trouvais de plain-pied avec les actions les plus ambitieuses que je connaisse.

A Grenoble, entendant m[y] g[reat] f[ather] speaking of my sister P[auline]'s possible death1, je vis que les caractères étaient bien aisés à peindre, qu'il fallait tout bonnement se supposer désirable ou haïssable ce que ce personnage désire ou hait, et raisonner sainement sans jamais reculer devant les résultats étranges et outrés en apparence auxquels un raisonnement juste pourrait conduire. J'écrivis cela sur mon Molière.

Voilà pour les passions observées dans les autres. Avant-hier me prouva qu'il en était absolument de même pour les passions 1. A Grenoble, entendant mon grand-père parler de la mort possible de ma sœur Pauline. Sur ce fait, voir dans les Mélanges intimes et Marginalia, t. I, sur un Molière, p.209.


que nous ressentons. Pour peindre un ambitieux, il faut supposer qu'il sacrifierait tout à sa passion eh bien, j'ai honte de le dire, samedi soir j'étais comme cela. 1 did think to sposar my old vicina for having per me il credito dei suoi brolhers 1, je me sentais capable des plus grands crimes et des plus grandes infamies. Rien ne me coûtait plus. Ma passion me dévorait, elle me fouettait en avant, je périssais de rage de ne rien faire à l'heure même pour mon avancement, j'aurais eu plaisir à battre M[élanie], avec qui j'étais. Le lendemain, la passion diminua, le deuxième jour elle devint raisonnable. J'y pense encore aujourd'hui 9 janvier j'ai beau lire Saint-Simon pour voir (au perfectionnement près) à quoi je me soumettrais en devenant auditeur au C[onseil] d'Ét[at], je ne le désire pas moins au fond du cœur.

9 Janvier.

A quatre et demie, commencement du plus profond chagrin sans désespoir, dégoût morne, abattement sans rien de vigoureux, après having seen M[elania], what had spoked to me of her want of money for 1. Je pensais à épouser ma vieille voisine pour me gagner le crédit de ses frères.


living at P[aris] afler her departure from this country. She was trister. I go ai mistress D[urant] chamber, her she dog la distrait un instant mister Leases come in 1. Il y avait un fond de parti pris de détachement avec très peu de fâcherie, ce qui ne faisait qu'augmenter l'air de parti pris. She redevient triste.

Depuis trois jours j'ai un rhume très violent qui me paralyse en partie le cerveau, m'empêche de dormir, etc. Depuis quinze jours, j'ai pris insensiblement l'habitude de ne plus rien dire à M[élanie], dégoûté de sa lenteur et de ces propos qui, après s'être fait attendre deux minutes, ne signifient rien de frappant. Il faut que je lui dise que cette tristesse vient of m[yself] 2.

En lisant Saint-Simon (I, page 378), je pense

Histoire. Religion chrétienne. Elle rend inaccessible à la vraie vertu par le raisonnement.

Comme les prêtres ont plié leurs dogmes, et même en ont fait, pour flatter les rois, 1. après avoir vu Mélanie qui me parla de son besoin d'argent pour vivre à Paris après son départ d'ici. Elle était triste. Je vais dans la chambre de Mme Durant, sa chienne la distrait un instant. M. Baux arrive.

2. De moi-même.


cette religion, dont un des principaux avantages serait de faire entendre la vérité aux rois, ne peut leur dire rien que de nuisible, comme il est arrivé au duc de Bourgogne.

Consultation de Sorbonne qui rassure Louis XIV alarmé d'un nouvel impôt, en lui prouvant que tous les biens de ses sujets lui appartiennent.

Ce qui me manque, après avoir bien vu dans Tracy et par lui quels sont nos moyens de connaître, c'est un traité du caractéristique (ce qui dans une action prouve un caractère).

Ce traité devrait enseigner le moyen de voir le degré de caractéristique qui entre dans chaque action et indiquer les moyens de s'y rendre sensible, de le voir. L'habitude de la vie avec un philosophe fureteur de caractéristique, en supposant que je pusse le suivre dans ses sociétés, me serait infiniment utile. Ce matin, 9 janvier, étant à lire les journaux chez Michel, il nous amène, avec son éloquence enflée et si sérieuse, une pauvre petite fille, les cheveux épars, l'air étonné, qui venait de voir sa mère adoptive assassinée par son frère. Le frère, poursuivi, s'est tué.


Indiscrétion des lecteurs. Bon fonds de G. Michel.

Le trait de l'autre jour, après être venu consulter sur les titres de M. Thib[aude]au pour une pétition, il redescend

« T, h, i, thi ?

Oui, monsieur. »

Ce soir, chez Mme Cossonier, contes de voleurs et d'assassinats qui distraisent M[élanie], inaccessible (je le crois, dans ce moment-là) à tout autre touchant qu'à celui de pareilles histoires. Crainte de la mort, terrible, sûr de son effet quand il est bien joué, tandis que le ridicule peut manquer le sien, paraître fade par mille circonstances.

Je vais demander Candon sur la place de la Comédie, j'entre dans une boutique à côté de l'allée pour lui écrire un mot, mon premier mouvement est bien de tout observer.

Bonne habitude à fortifier, en ajoutant le tact et le sentiment du caractéristique ce qui doit retarder cette qualité, c'est ma sensibilité qui me fait souffrir, ou jouir, ou être timide, au lieu d'observer. Raison de la vieillesse, plus propre à la comédie, et de la jeunesse, bonne pour la tragédie.


20 Janvier.

Blanchet (de Voiron), entrepreneur des hôpitaux de Toulon (homme grossier, mais d'esprit dans sa grossièreté, qui a volé dans cette partie et les fourrages, en Italie, deux cent mille francs dont il a mangé cent mille) était invité par M[eunie]r. J'avais déjeuné, je ne me mis pas à table, je lus tout le long les Cinq années li 1, espèce de journal sans profondeur, même sans aperçus, plaisanterie du siècle dernier à la fin du déjeuner, ennuyé de mon plat livre, je me mis un instant à la conversation.

Je m'aperçus bientôt que j'avais un prix immense aux yeux de Blanchet par l'air de retenue et de difficulté à accorder mon attention que m'avait donné ma lecture tout le temps du déjeuner. II me parla longuement de l'éducation qu'il donne à ses deux enfants. Je vis qu'il voyait la vérité, mais qu'il ne l'avait jamais cherchée dans les livres, ce qui fait qu'avec son habitude d'agir (nuance affaiblie de ce que j'appelle la verve), il était parvenu bien moins loin que l'homme qui, avec bien moins de cette 1. Cinq années littéraires, recueil publié de 1748-1752 par Pierre Clément.


verve, l'aurait bien dirigée dans la recherche de la meilleure éducation à donner à ses enfants.

Bientôt il ne parla plus aux autres et ne parla qu'à moi. M[eunie]r prit son air froid et sérieux sous lequel je vois la passion il rougissait de temps en temps, il était humilié de la matière de la conversation et du redoublement d'intérêt que Blanchet avait montré, peu de temps après avoir commencé à me parler comme Bl[anchet] est grossier, tous ses mouvements sont bien visibles.

Ses petits yeux brillaient et donnaient quelque expression à sa figure, qui est vraiment celle d'un économe d'hôpital, d'un bas coquin rognant la viande des pauvres malades, et ayant pour cela la cruauté nécessaire. Il me disait que ses enfants étaient très bons musiciens, qu'ils étaient en quatrième, faisaient des vers latins et apprenaient l'anglais. Ce pauvre homme n'épargne rien pour leur donner une bonne éducation et en faire des hommes bien élevés il me dit que l'un avait le caractère Pasquin, ne cherchait qu'à faire rire les autres, tandis que l'aîné n'avait rien de tout cela que l'aîné serait excellent dans une manufacture qu'il les entendait quelquefois lorsqu'ils étaient au lit


L'aîné: « Toi, quand tu seras marié, ta femme te mènera par le bout du nez. Si j'avais une femme, je la soignerais bien, j'aurais bien soin d'elle, je lui apporterais son café au lait dans le lit (je conserve le langage autant que je le puis), mais elle ne me mènerait pas. Toi, tu ne cherches qu'à faire rire. » Etc.

Meunier: « II n'y a plus d'enfants » Bl[anchet] me dit encore que les lycées étaient des lieux de corruption, que ses enfants étaient restés huit mois à celui d'ici, et que, quand il les venait voir, ils lui disaient « Papa, ôte-nous d'ici, on y fait des horreurs que nous ne pouvons pas te dire », etc., qu'il les en a ôtés. Qu'il voyait le cadet dépérir. Il le prit à part et lui dit « Tu te fais des attouchements », etc., le tout en riant. « Je suis le confident de mes enfants, je me suis fait leur meilleur ami. » Le petit lui dit que c'était vrai, mais que c'était plus fort que lui « Eh bien, fais-toi attacher les mains derrière le dos tous les soirs par ton frère. » Le petit l'a fait, et depuis lors il a très bien repris.

BI[anchet] pesait beaucoup et revenait souvent à dire que quand ils lui demandaient de l'argent il leur en donnait tout de suite un sou, deux sous. « Je leur demande pour quoi c'est », etc.


Economie serrée d'un homme qui a fait sa fortune.

Eh bien, voilà un homme qui a d'excellentes intentions pour l'éducation de ses enfants, il met en première ligne l'instruction, ensuite la conduite actuelle, et il ne s'occupe presque pas de la f ormation du caractère; en 2006, il s'occupera d'abord de ce grand but et leur fera lire des traités d'histoire très détaillés et où de chaque anecdote on tirera un caractère à l'Helvétius, il leur apprendra à raisonner en leur montrant ce qu'ils font en raisonnant ces enfants liront habituellement des Tracy et des Helvétius dépouillés de tout ce que ces philosophes ont mis pour combattre les erreurs de leurs prédécesseurs.

Malgré tous ses soins, ce pauvre Bl[anchet] n'aura peut-être que des sots et en conclura ensuite que l'éducation ne fait rien « Je leur en ai donné une excellente, et cependant ils n'ont pas d'esprit! » Lui et ceux qui auront suivi cette éducation seront profondément et évidemment convaincus de cette fausseté. Bl[anchet] me raconta à déjeuner, ou le soir au dîner, que M[eunie]r donna à lui et à ce sot de Loubry, directeur ou contrôleur des Contributions (ils sont peut-être entrés dans la vie avec les mêmes


provisions et dispositions, mais Blanchet a agi, a vu les hommes et les choses, la manière d'influer des uns sur les autres Loubry n'a vu que son bureau où il a écrit cinq ou six heures par jour). Bl[anchet] me raconta donc deux anecdotes que j'écrirai quand je serai reposé

1° Celle du sourire au Domine vobiscum d'un candidat à Rome

2° Celle de la garde et des catins chez les Hiéronymites de Naples, dans son quartier la main à baiser.

Mon bonheur a augmenté par la perte de ma vertueuse indignation je ne regrette presque plus le calendrier républicain. Est-ce que je suis devenu raisonnable, ou simplement diminution d'amour de la patrie ?

Les trois quarts de la dernière cause, je crois, et l'autre quart de la première. Voyez les pensées de l'avant-dernière page. Elles sont quatre.

23 Janvier.

Jour où j'ai vingt-trois ans. Agréable. Je vais (à une heure) avec Meunier au magasin qu'il vient de louer pour les eaux-de-vie, vis-à-vis de ce château qu'on JOURNAL. n. 21


rencontre en entrant dans le chemin de la Pomme. Position élevée, vue de toutes les bastides en amphithéâtre, éclairées par le soleil couchant. Je pense à Letellier. Je travaille manuellement deux heures jouissances de mon esprit vivement senties après cette distraction. Moyen de bonheur. II faut, je crois, que ce travail physique soit partagé avec un autre et ait un but utile. Je parle le soir de rouerie devant M[élanie], cela augmente son amour et, par contrecoup, le mien. Vérité à développer et que je remarque depuis un mois.

Je rends l'Essai sur les Préjugés de Dumarsais, me présentant d'une manière trop peu touchante la méchanceté et l'union des prêtres et des rois, vérité vieille pour moi. Excellente introduction, par Daube.

Je prends la Littérature par madame de Staël, livre qui me fatigua et me parut médiocre, il y a dix-huit mois, chez Bérenger, rue de Malte. Toujours un peu fatigant par l'enflure générale, le tendu du style, le sérieux continuel qu'on voit vouloir exiger le respect, quelquefois du galimatias enflé, absolument faux. Ce sont les défauts reprochés à Thomas, Madame Necker les a dans ses écrits,


Marmontel dit dans ses manières. Défaut qui doit être commun aux esprits élevés de Suisse et d'Angleterre, éloignés du bon ton de Paris.

Mais collection de belles et bonnes pensées, livre utile, d'une morale élevée. 24 Janvier.

Faire une description des mœurs de Marseille sans doute elle sera loin de la perfection, et même de ce que je pourrai faire dans dix ans, lorsque j'aurai acquis l'habitude de voir les bornes des vérités ou, ce qui en est le moyen, de ne pas me laisser entraîner par mon imagination, et d'attacher un sens constant et déterminé à chacun des mots qui expriment une nuance dans les caractères.

Mon étude principale doit être de connaître et déterminer le sens de ces mots. C'est là un des travaux les plus utiles for the f[amel and, in the same time, for the conduct 1.

Faire ce caractère des Marseillais d'après ce que me diront Samadet et Mme Cossonier, tirer quelques lumières de Baux, Samadet, Tivollier, Meunier, l'étudier dans 1. pour la gloire et, en même temps, pour la conduite.


Garnier, le seul Marseillais que je voie. Quand je voyagerai, étant riche, ne voir presque que des gens du pays, du moins le premier mois, afin de ne pas me laisser diriger dans mes vues par les étrangers habitant le pays.

Faire une description de mes journées, cet été, et de mes journées actuelles, pour bien me peindre.

C'est le manque des idées dont je parle plus haut qui m'empêche de bien voir les nuances des caractères de M[eunie]r, M[an]te et Guil[hermoz]. Je n'ai pas de mots pour noter le peu que j'en vois. Faire un grand travail sur moi, contracter plusieurs nouvelles habitudes pour parvenir à deux états qui contribueront beaucoup à mon bonheur.

1° Supporter les chagrins en les sentant le moins possible, et m'en distraisant le plus que je pourrai. C'est possible, car je les supporte bien mieux que je ne faisais il y a deux ans, lorsque je demeurais dans ma petite chambre au quatrième chez Paquin, et que la colonnade du Louvre et les étoiles me faisaient une si grande impression 1.

1. Sa chambre de la me d'Angiviller,


2° Apprendre à travailler, à produire. Mon esprit est extrêmement paresseux tant qu'il trouve à lire, il ne fait rien, il a une paresse extrême pour inventer. Cette route mène tout droit à la médiocrité.

26 Janvier 1806.

23 janvier, commencement d'énergie je retrouve mon âme ardente, sombre, aimant le profond comique, colérique, allant avec force, volonté, impétuosité, au fond des pensées. Effet déterminé par une tasse d'excellent café pris chez Mme Cossonier.

Mais aujourd'hui, 26, le même état continuant, mal au mésentère. M'accoutumer dans cet état au bonheur of love qu'il a tant désiré et qui lui a fait faire tant de mélancolie.

A force de regarder un objet, y remarquer toutes les propriétés. Voilà l'action qu'il faut me rendre familière.

23 et 24 janvier, soleil superbe, pas un nuage, on a trop chaud au soleil aujourd'hui, 26, au soir, il a plu toute la journée, et je ne pourrais pas supporter de feu. Temps magnifique, hiver passé incognito, je n'ai souffert du froid qu'en brumaire,


avant que Meunier se fût décidé à faire du feu. Je regretterai souvent ce temps à Paris. Il vient d'y avoir une scène dans la maison. Un homme demande M. N., au quatrième il monte, écoute à la porte on envoie de la lumière, crainte que ce ne fût un voleur forcé par cela, il entre et se met à souffleter une femme qui était là et qui lui dit « Finis donc » Il lui fait descendre les degrés à coups de pieds dans le cul, il lui en donne un si grand, une rampe au-dessous de la port,e, qu'il lui en fait sauter une tout entière elle va donner de la tête contre la porte du grand salon. Les quatre filles de la maison (Victoire, Rosette, Madelon, la sœur de Rosette qui est grosse) sont témoins de cela elles croyaient que la pauvre malheureuse allait se tuer, tant ses chutes étaient grandes.

Ce spectacle charme Mme Cossonier, ça l'amuse, la secoue. Victoire en était étonnée, comme je suis à une bonne tragédie. Madelon, supérieure à la sensation, n'en étant point occupée comme la petite Victoire, était fâchée de n'avoir pu prendre l'homme au collet.

Celui chez qui était cette pauvre petite a été assez lâche pour ne pas la défendre. C'est une couturière, vingt ans peutêtre, très jolie, dit Victoire, les lèvres


usées. Une minute plus tôt, M[ante] et moi qui, au sortir de chez Tivollier qui vient d'arriver de Gr[enoble] venions chez Mme C[ossonier], rencontrions les deux personnages dans l'escalier.

Je ne sais qui dit que Victoire est la fille de Mme Cossonier, qui l'a eue avant son mariage, étant demoiselle. Je croirais assez à un accident de ce genre, mais nulle preuve.

J'ai vu hier, sous mes fenêtres, un mort dont la bière s'était ouverte on voyait le visage, les mains jointes, habillé avec un drap, une petite croix sur la poitrine. Cela me glaça. A dîner (un quart d'heure après), je contai une histoire, en la contant je m'identifiai avec la position du héros cela, ou le plaisir de voir l'histoire réussir, ou plutôt cela et le plaisir me distraisirent. Spectacle d'un bon ménage fait gagner les femmes honnêtes. T[ivollier] auprès de sa femme, étendue sur une bergère à cause de sa grippe. Son plaisir. Cela plaide autant pour elle que son ardeur au jeu, tous les jours, me la fait paraître désagréable. Mais de telles occasions sont rares, et la jouerie est de tous les jours. Je cherche mes effets comiques de côté


et d'autre dans les livres, dans les journaux dès que je vois un ridicule, je le mets en action, je vois vite l'action le deux ou trois personnages qui le rend sensible au public.

Peut-être n'est-ce pas là la bonne méthode. Elle consiste peut-être à trouver les deux ou trois grands principes du personnage que vous voulez faire agir, à les supposer vrais pour soi et à voir ce que l'on ferait.

Je ne sais pas travailler, et cela fait mon malheur. J'étais enragé, hier soir, je me guinde pour écrire deux lignes d'une scène, je ne suis plus moi, je voudrais que tous mes mots fussent des Ou'il mourût ou des Sans dot. J'aurais besoin de faire des comédies en commun avec Joseph Pain ou Picard.

Scénifier toute ma pièce ensuite, à mesure que je trouverai une correction à faire, l'exécuter dans la scène au lieu de la décrire analytiquement.

[27 Janvier.]

Hier soir, 27 janvier, grand épanchement de Louis Tivollier contre le com1. vaudevilliste alors en vogue.


merce. Étant touché il est éloquent peu d'effet de cela sur Mante M[ante] n'est pas sensible, Meunier l'est bien plus, Guilh[ermoz] même l'est davantage. Tivollier est aimable à cause de ses confidences. Il n'est pas aimable dans le sens de Richelieu, mais on l'aime. Pourquoi ? Parce qu'il donne à chaque homme de l'avantage sur lui. Excellent caractère à feindre, mais il faut réellement la plus grande franchise. Si l'on s'apercevait de la moindre tricherie, on serait furieux. Quel talent dans l'homme à grand caractère, méprisant le monde, s'il savait bien jouer le caractère de Tivollier

Peut-être me répétait-il exprès une partie des arguments de mon père. Mon père est aussi coquin qu'un roi dans sa politique.

28 Janvier.

Voici ma vie depuis deux mois je me lève of my bed 1 à neuf, dix ou onze heures, je vais à la Maison, je déjeune, je lis devant le feu, je copie quelques articles, une page tous les deux jours du brouillard sur le journal quand il y en a deux ou trois 1. De mon lit.


pages, je les rapporte sur le grand livre. J'ai fait deux ou trois recettes, j'ai prouveté une vingtaine de pièces à l'octroi, je suis allé une fois au magasin, en delà le cours Gouffé.

Je vais depuis un mois prendre assez souvent une demi-tasse de café chez Casati. Depuis un mois, je vais lire les journaux chez Michel. Ce pauvre homme devient fou par bêtise le menant à la mélancolie. J'ai été les lire deux mois au cercle, pour lequel M. de Saint-Gervais m'avait donné une carte. J'ai craint d'être importun.

Je reviens à quatre heures chez M[élanie], quelquefois chez moi je vais dîner à cinq et demie, et trouve ordinairement le dîner commencé. Autrefois, après dîner, six et demie, sept heures, j'allais chez Mme Cossonier, ensuite au spectacle. Depuis huit jours que le spectacle est interrompu, je vais moins souvent chez Mme C[ossonier], qui m'accable toujours de compliments sur mes mains. Je passe la soirée jusqu'à minuit et demi, une heure, avec [Mélanie]. Lorsque M. B[au]x vient, je lis chez moi de sept à onze, onze et demie.

J'ai acheté pour six livres de bois que je n'achèverai pas d'user. C'est pour avoir tardé de faire cette emplette que j'ai


pris la grippe le 6 janvier, en écrivant au clair de la lune sur ce cahier. Elle a duré dix jours.

28. Je lis dans le Moniteur une déclaration importante sur la liberté de la presse.

On peut tout imprimer, l'auteur répondant du livre. Il en répond suivant les lois, devant les tribunaux, ou d'après un arrêté de Sa Majesté. Les délits sont d'attenter aux mœurs ou aux droits de l'autorité souveraine. Le gouvernement doit, comme la vertu, se tenir entre les extrêmes (M[oniteur], 22 janvier). Cela, développé en cinquante lignes, parait être un propre mouvement de l'empereur.

Un bon plan se fondant sur des circonstances observées dans la société, sur des maximum, doit être en entier bâti par la raison et inattaquable à la raison. La faculté de s'identifier avec les personnages, portée à un degré un peu haut, nuirait en faisant un plan.

Hier soir, observé chez Tivollier la bêtise et le bavardage de Mme Hornbostel. Elle vit dans la plus extrême économie, elle est veuve et a six enfants, dont un seul en état de gagner. Il est chez


Tivollier. Bonté de Tivollier, qui ne conçoit pas comment les gens qui habitent les villages ne se font pas adorer, « Monsieur, avec cent écus par an; un louis, 12 livres, 18 livres, lâchés à propos, on se ferait baiser le cul par tous ces gens-là, au point d'être honteux en passant des témoignages qu'ils vous donnent. Si j'étais riche, quel plaisir de garder Hornbostel, de le bien payer en lui faisant entendre « Partagez avec votre mère. » Ce Tivollier est l'homme le plus bon que j'aie encore vu. En reconduisant Mme H[ornbostel], il lui parle un peu foutaise, il se fonde sur ce que c'est vrai, sur ce qu'au fond elle pense comme lui. Cette pauvre femme est embarrassée.

Voilà bien comme je parlais il y a deux ans, quand j'ignorais la vanité. Mme H[ornbostel] fait la conversation vingt minutes avec Tiv[ollie]r et moi, et me dit quarante bêtises, que Voltaire avait commencé Zaïre à dix-huit ans, dans le monastère où il avait été élevé toutes ces bêtises à l'occasion de l'young Roscius qui, suivant elle, a dix-neuf ans. Elle citait ses témoins, et à mesure que j'établissais qu'il avait de douze à quatorze ans, elle n'en parla plus elle mentait, ce me semble.

Elle avait vu Lekain à Ferney ce


qu'elle lui trouvait de plus admirable était qu'étant si laid il se fit supporter. Le talent de jouer est au moins égal à celui de composer, par la raison que Voltaire aurait bien moins joué que Lekain. Les spectateurs en deuil à une pièce de Schiller. Tout ce ridicule, par un mouvement déréglé que je combats depuis hier et qui est presque vaincu, diminuait la tendre pitié que T[ivollie]r m'avait inspirée pour elle en me dépeignant sa position en montant à la chambre de sa femme, grippée. T[ivollie]r n'a pas assez de goût pour, s'il était riche, envoyer à Mme H[ornbostel] ce qu'il donnerait à son fils, en une lettre de change, sous la forme de restitution envers son mari, négociant avant sa mort, ni pour ne pas lui parler de choses hors des convenances de sa position.

Il m'instruit dans l'art d'avoir des femmes sans scandale à Grenoble. Malheureuse position de cette pauvre petite Mme Brunel, qu'il a, je crois, foutue, entre son mari appauvri par le jeu et toutes les passions ruineuses, demandant un supplément de dot à ses parents, son mari lui faisant entendre qu'il n'a rien reçu de ceux-ci et qu'elle lui coûte toutes les dépenses qu'il fait pour elle.

T[ivollie]r a eu pendant quatre ans


une femme à Gr[enoble] sans qu'on s'en doute. Mais aussi, il ne faut pas prendre ses aises presque toujours en levrette, derrière la porte, avec une redingote. « Mille fois j'ai boutonné ma culotte en faisant un tour dans la chambre, devant le mari, rentré à l'improviste. »

Une fois qu'on a les femmes, elles sont plus imprudentes que vous.

Je l'éprouve à cette heure, plus passagères dans leurs résolutions, moins de prudence.

Je lus, le 23 frimaire, dans les Mémoires de Marmontel (II, 36) « Si l'art jamais avait pu donner cette égalité continue et inaltérable qui fut toujours la marque distinctive du naturel et le seul de ses caractères que l'art ne saurait imiter. » Rien de plus facile que cette continuité inaltérable lorsqu'une fois on s'est démontré qu'elle est utile. Cette remarque de Marmontel est, comme lui, un peu niaise, mais sa sottise même le met plus au niveau du public.

Il admire, par exemple, la conduite de Mme d'Angiviller, que Chamfort, avec plus d'esprit et de talent naturel, regarde comme une comédie.

Ne pas oublier ce caraclère que l'art ne saurait imiter.


J'ai observé hier soir les orages des passions, que les grandes passions ne peuvent se guérir que par les moyens qu'indique Ph. Pinel dans la Manie, que les femmes froides comme Mme Cossonier peuvent désirer les grandes passions comme les réveillant de leur ennui mais qu'elles sont le tourment des âmes sensibles. Nous sommes allés faire un tour au Cours, après quoi she has coupé to me les favoris, and lhe. 1 (29 janvier 1806). Bien m'accoutumer à cet état, me voir bien aimé à ce point pour ne point être malheureux lorsque je n'inspirerai plus une telle passion. Cette passion dans une telle âme est précisément l'extrême bonheur que j'ai désiré depuis que je me suis connu, mais particulièrement depuis l'an VII jusqu'à cette heure, nivôse an XIV. Je jouis donc de ce que j'ai désiré pendant les sept ans de vie que j'ai passés dans le monde.

Le plus grand orage a été de six et demie à sept et demie, huit heures. Quelle patience, quels ménagements il faut pour que l'homme passionné veuille bien vous accorder son attention Comme il faut se teindre des couleurs de sa passion J'ai remarqué que dans les torts qu'on 1. Elle m'a coupé Jes favoris et les.


a en amour il ne faul jamais rien avouer. The minute of pleasure of our impossible mariage rimproved to me 1.

30 Janvier.

Je n'ai pu travailler qu'un instant à Letellier. M[élanie] voulut aller promener à trois heures.

T[ivollie]r m'avait promis de me faire dîner avec un M. de Saint-Amin, faiseur d'expériences, qui est, je crois, un M. Renard, de Grenoble, et qui, de plus, est un original, à ce qu'il paraît. Il ne put pas l'avoir hier. Nous nous trouvâmes donc à table, Samadet, Jacques Pey, Tivollier, Victor, Mme Séraphin, Séraphin et moi. Le dîner fut bon, il m'amusa beaucoup et fut très agréable pour moi.

Samadet s'y développa beaucoup sur le moment, il m'étonna par un excès de vertu, probable tout au plus dans un jeune homme de vingt ans ou dans une âme tendre et solitaire mais quand j'ai réuni à cela qu'il avait deux fois flatté Tivollier à lui casser le nez, qu'il avait beaucoup parlé de lui comme d'un homme profondément vertueux, qu'il avait parlé 1. La minute de plaisir de notre impossible mariage alléguée contre moi.


deux fois en faveur de la religion en regardant Mme Tivollier, qu'il avait vanté jusqu'au caractère de Babeau (la domestique de Mme Tivollier), quand M. m'a dit qu'il ne faisait pas souvent cela à Mme Pallard sous le prétexte que c'était un grand crime de moucher la chandelle, il m'a semblé qu'il était hypocrite. Au premier aspect, sa figure annonce ce caractère. J'en ai vu annonçant la bassesse (celles de Rey, commissaire des guerres ici, de Douenne 1, mon tailleur, de Blanchet, de Toulon), mais aucune annonçant la fausseté au même degré. D'après cela, comme Samadet est un homme remarquable, je vais faire un récit détaillé du dîner d'hier.

J'entrai chez Mme Tivollier en quittant M[élanie] à quatre et demie elle était seule avec Séraphin, ne me dit rien du dîner. Je craignis, je ne sais pourquoi; de n'être pas invité, et la conversation fut sans esprit de ma part et languit. A cinq heures un quart, Victor entra et jura un peu contre Turcas il a beaucoup du caractère bon, avide de sensations, triste d'un habit neuf qu'il vous voit, répétant sans cesse qu'il faut jouir de la vie, de Tencin.

1. En surcharge Beyle a écrit Davot.


Un instant après, M. T[ivollierJ, S[amadet] et Jacques Pey entrèrent. (Voyez pour Samadet, le 30 mars, P. [ ]1.)

2 Février 1806.

l have done that lwo limes, after that al mid-day we are gone to the passegio 2, nous sommes allés jusqu'au moulin des prés de Montfuront en passant par la plaine, avec un des plus violents mistrals que j'aie vus depuis que je suis ici, but she did will 3.

Je mourais de froid, elle n'était pas trop gaie, un peu piquée de l'affaire de Mante que je lui ai contée, ne se prêtant à aucune conversation qui pût nous satisfaire un peu. Après avoir été venté jusqu'aux os, ayant froid, mal à la tête, le cœur aride et ne désirant rien (différence avec l'état où j'étais quelquefois à Paris en l'an XII, lorsque je parcourais les 1. Bigillion lit quelques pages passim de ces mémoires cela redouble son admiration pour le sage de Sisteron. Grande preuve que l'impassibilité est grandeur aux yeux du vulgaire, et qu'en montrant tous ces petits mouvements qui remplissent la vie, l'on se fait mépriser un peu.

En une impassibilité apparente, i1 ne faut donc jamais parler de ses chagrins dans le monde, ni laisser Iire ses mémoires. 28 juin 1806. Grenoble. (Note de Beyle.) 2. J'ai fait cela deux fois, après quoi à midi nous sommes allés à la promenade.

3, Mais elle le voulait.


faubourgs, l'amour de l'amour me jetait dans la mélancolie), je suis allé prendre une demi-tasse de café.

Nous avons vu des fleurs d'amandiers épanouies. Nous parlions de cet homme qui est mort d'amour pour elle, il se nommait Dacier, Daussy, à peu près. Nous allons ce soir au bal masqué. Revenant, j'ai à répondre, pour Lelellier, à la question suivante

Faire qu'il se méprise lui-même ? Un caractère généreux qui aurait fait une bassesse

bassesse vue de lui seulement

bassesse vue aussi du public (un soufflet invengé)

bassesse qui n'en est une qu'à ses yeux

bassesse qui n'en est une qu'aux yeux du public.

Le projet de satire de Milan 1, qui me perd peut-être dans ce moment aux yeux de Daru, n'était qu'un enfantillage, causé par un très léger mouvement d'envie, d'amour de la gloire et de vanité. Voilà ce que c'est à mes yeux à ceux de Daru, c'est peut-être une bassesse.

Voilà tout ce que je retrouve en moi, pour répondre à la question.

1. L'empereur Napoléon.


(2 février.) Mme Cossonier chassée du bal. Hier, 1er, il y eut un bal de souscription aux Français. Mante y accompagna Mme Cossonier un instant après leur arrivée, les commissaires firent appeler Mante et, avec toute l'honnêteté possible, même de l'embarras, s'informèrent du titre en vertu duquel il était au bal. Ce point éclairci, M[ante] leur ayant déclaré la vérité, ils lui dirent que Mme C[ossonier] ne pouvait pas rester au bal. M[ante] lui alla dire que, son billet n'étant pas en règle, il ne pouvait pas rester, et lui demanda si elle voulait rester elle lui dit que non, faisant semblant de prendre pour argent comptant ce qu'il lui disait. Cette affaire s est répandue en diable. Aujourd'hui elle fit la nouvelle du bal, Mme Cossonier, en la contant ce matin à M[élanie], lui a dit de n'en pas parler à M[ante] parce que cela lui ferait de la peine. On a dit à Mme Pallard et à M. Baux que c'était moi qui conduisais Mme C[ossonier]. M. Baux a dit que c'était impossible, parce qu'il m'avait vu hier à dix heures et demie, instant de la scène, en bottes.

Lambert et lui sont d'avis que Mante ne devait pas souffrir qu'on fit sortir Mme C[ossonier] et qu'il devait plutôt se battre. C'est aussi le mien.


Ce n'est pas, je crois, par lâcheté avérée qu'il a fait cela, mais par enfance, manque de caractère, bêtise.

Voilà qui me montre bien l'action de la société et qui m'apprend bien à me l'imaginer, à me la figurer comme un seul individu.

On dit que Mme C[ossonier] vit publiquement avec M. Garnier. Il y avait au bal vingt femmes aussi publiquement catins qu'elle, mais elles ont un mari, elles marquent des égards à la société en se cachant.

Il y a une quinzaine de jours que M. Baux, de Toulon, se retirant à une heure avec Mme C[ossonier] et M. Garnier, fut choqué de voir M. Garnier entrer avec elle. « C'est aussi trop fort », dit-il. Et hier on a chassé Mme C[ossonier] du bal. La société, qui n'a que de la vanité, offensée de plusieurs actions telles que la première, s'en est vengée par la seconde. Au reste, toutes les femmes ici ont des amants au vu et au su de tout le monde. Plusieurs se font enlever, demeurent trois ou quatre mois à Paris ou ailleurs avec leurs amants (Mme Grimblot) et n'en sont pas moins des femmes honnêtes. Très peu n'ont pas été démasquées, une fois dans leur vie, par une aventure d'éclat. Mme Pallard, qui agace publiquement


chez elle M. Samadet, devant ses deux filles à marier et le monde qui se trouve chez elle, est reçue partout. Elle me faisait demander amicalement par Lambert le détail de ce qui était arrivé, afin que, si c'était trop fort, elle ne s'exposât pas à mener Mme C[ossonier] ce soir chez Mme Filip1. Voilà comment Mme P[allard] traite Mme C[ossonier], qui va tous les soirs chez elle, et Mme C[ossonier] en dit toujours du mal, donne des ridicules à sa figure réellement hideuse, lorsqu'elle est parée surtout, à ses façons enfantines avec M. Samadet et envers son chien Lutin, à qui elle en fait presque autant. Sa fille aînée, Henriette, rit de tout, et toujours sans jamais rien dire d'ellemême. L'autre est une grosse stupide qui n'accouche jamais que d'un sourire niais. Mante devient tous les jours plus bête et plus épais, disent Mme C[ossonier] et M[élanie] malheureusement, cela est vrai, il me semble qu'il valait mieux il y a deux ans. La confiance qu'il a en lui à cause de sa philosophie et de l'idéologie l'empêche de se former aux usages, fait que souvent il a tort, même avec Meunier, 1. Je me trompais. Mme Pallard se montait au contraire pour Mme Coss[onier] et voulait que Garnier la vengeât elle disait avec feu que. sans ses filles, elle la mènerait partout. (Note de Beyle.) Beyle écrit indifféremment ce nom Filip, Fili, Phiup.


sur des questions de commerce, l'empêche d'acquérir aucune délicatesse, fait même, je crois, qu'il s'en défend.

(1er février.) Pris du café chez Tivollier avec M. Eynard dit Saint-Amin, physicien faiseur de tours, qui a donné vendredi une représentation aux Français, où j'étais. Ignorant en physique, commun pour les tours, les faisant avec gaieté on voit qu'il s'amuse, on voit que le monde l'a poli pour le langage, mais pas de talent naturel, pas de facilité brillante, nulle grâce de la bonhomie, l'air inquiet sur sa figure commune on reconnaît le cachet dauphinois. Il manque à cet homme deux ans d'usage de Paris.

Bonne bêtise du sieur Apprin, voyageur de Teisseirel. Sot proprement dit, disant des sottises et des choses communes d'un air excessivement content de lui. Eynard nous pria de le lui mener lundi, nous dit qu'il fallait toujours profiter des benêts, qu'il se moquerait de lui. Nous verrons.

Cet Eynard a été président d'un tribunal criminel à Nîmes, commissaire des guerres quatorze ans, dit-il, en Italie, avocat, capitaine, et a enfin pris par 1. La maison Teisseire de Grenoble qui fabriquait des liqueurs et était célèbre pour son ratafia.


goût l'état d'escamoteur. Rien du brillant qui ferait le succès dans ce genre, air excessivement commun.

Drôle de petit enthousiasme de Meunier, sa petite figure vieillotte enluminée et branlante en lui parlant de physique, à laquelle ils entendent, je crois, autant l'un que l'autre.

Tiv[ollier] croit M[eunie]r très instruit dans le pays des aveugles. etc. Tivollier vise au fond du cœur, sans peut-être en avoir la conscience, à la réputation d'homme à bonnes fortunes, il m'en parle sans cesse, me donne des méthodes. Le pousser là-dessus.

Usage du théâtre que montre Eynard tact de ce qui doit plaire au public. Voilà ce qu'a un auteur après trois ou quatre pièces voilà tout l'avantage qu'on peut retirer de la société des gens de lettres, qui politiquement donne un vernis d'incapacité pour toute affaire politique donnant du crédit dans le monde.

(2 février.) Je mène Mme Cossonier et mademoiselle S. au bal masqué de Mme Desplaces, et de là au bal des Français. Rentré à dix heures chez moi, je lus Alceste d'Euripide pour me préparer à celle d'Alfieri. Je trouve ce que dit Alceste au moment de mourir parfait à peu près.


Il me fallut quitter ma tragédie pour m'habiller. J'entrai avec ennui chez Mme Desplaces à minuit un quart, avec ces dames, elles intriguèrent Lemey qui les reconnut bientôt. Mme C[ossonier me dit quelques anecdotes sur Mme Langlade1: chambre de l'amant, 15.000 francs de meubles coups de ciseaux qu'elle lui donne dans la cuisse lorsque son mari est couché, elle sort. Je dis cela à Mme Langlade, elle est intriguée.

J'intrigue un peu Lemey sur Mme Grimblot, nous changeons de masques, nous revenons chez Mme Desplaces, il n'y avait plus que de la canaille. Nous allons aux Français, idem. Nous rentrons à quatre heures et demie, moi n'ayant qu'un très léger plaisir de vanité.

Nuit superbe, lune éclairant les allées de Meilhan, netteté de la lumière qui rend les ombres fortes et dures. 30 francs. Facilité qu'on a pour reconnaître sous le masque, lorsqu'on y est habitué. Je m'aperçois que je n'ai plus aucune passion pour le bal, masqué ou non masqué.

1. C'était une dame de Grenoble que Beyle, dès 1803, traitait de coquette dans une lettre à Édouard Mounier.


3 Février.

En lisant le Publiciste, je vois la mort de M. Mounier, mort le 26 janvier. Elle me frappa vivement.

Histoire curieuse à faire que celle de cet homme qui, de fils d'un obscur marchand drapier, devient tout à coup membre marquant de l'Assemblée constituante, vient faire la guerre civile en province, comme il l'a dit devant moi à mon oncle, va établir un pensionnat à Weimar, est préfet et conseiller d'État. Faire voir comment chacun de ces événements sort de son caractère, de son esprit et des circonstances. Apprécier ces trois choses. Plus remarquable par son caractère que par son esprit.

Voilà un spectacle intéressant, une histoire que je lirais avec un extrême plaisir. Cette pauvre V[ictorine] va revenir à Grenoble. Quelle chute Quel malheur La lier avec ma soeur.

M[ante] est décidément une bête, il n'a pas compris une des réflexions que cet événement m'inspirait, et elles étaient bien dans son genre. Sa bêtise vient d'un cœur extrêmement froid et d'un esprit lent s'il y avait des rouages, on pourrait dire avec exactitude qu'ils jouent lentement et péniblement.


Mounier avait pour tout bien 30.000 fr., à ce qu'il dit à mon oncle.

(3 février.) Mon oncle m'envoie la copie d'une lettre sage qu'il a écrite pour moi à Martial, le 26 janvier.

II me dit, avec vérité je crois, en parlant de mon père « Malgré le masque (et peut-être une véritable sensibilité), il est mené sans s'en douter par une véritable passion de spéculations et d'avenir qui dégrade le présent », etc.

Cela me semble très juste; le caractère de mon père est très éclairé à mes yeux par celui de Meunier, homme sensible et hypocrite, religieux, égoïste, etc. Je reçois une belle lettre de tendresse de mon père, j'ai jeté les yeux par hasard sur les dernières lignes, où j'ai vu que Douenne a écrit et qu'il n'est pas encore payé. Ça m'a donné un tel dégoût pour les grandes phrases de sentiment, qu'il m'a empêché de lire encore cette lettre.

6 Février.

Pour se connaître, il faut avoir éprouvé de fréquentes alternatives de bonheur et de malheur, et l'on ne peut pas se donner cela. Je reçois aujourd'hui mes


livres et Letellier, et écris deux lettres à Pauline.

(6 février.) Je rentre à une heure un quart du bal de Mme Roland Filip, où j'étais allé à minuit moins un quart. J'ai pris trop de café pendant sept à huit jours, ce qui fait que depuis deux j'ai un léger mal à la tête le soir cet état finissait lorsque je suis entré chez Mme Filip. Je ne sais seulement si c'est à cela seulement que je dois attribuer l'ennui qui ne m'y a pas quitté tout au long. Le bal était beau, quelques figures fraîches, mais pas une belle tête à la Raphaël. Mlle Antoine, je crois a l'air excessivement coquette, avec de gros traits à remuer, ce qui donne l'air bon. Mlle Baux, une belle pomme ronde; ses traits immobiles peignent la nullité. Quelques femmes de trente-cinq ans, ridicules en dansant. J'ai fait une bouillotte en prenant la place de M. Samadet auprès de Mme Pallard. Tout cela ne m'a point animé, il m'aurait fallu des gens très aimables pour m'animer ce soir. J'observe quelque temps le général Cervoni jouant à la bouillotte il bâille sans cesse et a l'air profondément ennuyeux. En général, ce n'est que tous les quarts d'heure qu'on entend quelque propos étranger à la bouillotte. Après une


heure de cette vie, le général s'en va. Belle soirée pour un homme qui a une place devenue grande, et qui est envié, et qui s'estime heureux, sans doute! Les Crozet et Lemey étaient les jeunes gens marquants du bal, ils ont tous l'air assez bêtes. Crozet a valsé avec Mme Thibaudeau, toujours même tournure. Choisir un rôle pour les jours où j'irai dans le monde ainsi ennuyé, ne pas prendre un rôle trop difficile, je ne le ferais pas. Le rôle d'homme de la politesse la plus noble me conviendrait assez.

Un bouton de mon habit sortait, j'y ai pensé plusieurs fois pendant la soirée, je ne sais être fat qu'avec une mise irréprochable.

Il faut apprendre une infinité de riens d'usage qui commencent la conversation avec les femmes qui peuvent en faire une, et qui passent pour de l'amabilité auprès des autres.

Tiv[ollie]r et son frère Victor avaient l'air assez déplacés au milieu de tout cela. II me sembla l'autre jour par ses propos que V[icto]r présumait de sa tournure lorsqu'il est habillé, il a l'air pétra 1. J'ai vu M. Tournefort, bien l'air d'un cafard fanatique d'Italie. Sa femme y était sans 1. Paysan.


doute, et c'est pour cela que T[ivollie]r est venu.

Pendant quelque temps Mme Pallard a été la seule femme dans la chambre où l'on jouait. Mme Coss[onier] n'y est pas venue, on parle beaucoup de son aventure. J'ai trop peu.

[Février ou 1er Mars 1806.1

à une heure et demie, à Saint-Louis, je crois, à une lieue de Marseille et à une demie de la Vista.

Un de ces jours, détails du départ, son effet sur les partantes. Le moyen d'être bien dans un départ, soit qu'on parte ou qu'on reste, à étudier. Me faire ainsi d'avance les principales scènes de la vie. Cela est triste, mais l'expérience me le crie.

2 Mars.

J'écris à M[élanie]1. Partie chez Trouchet, à Saint-Père, sur le Jarret 2. Dîner de soixante-cinq personnes en trois tables. 1. Mélanie avait quitté la veille, 1er mars, Marseille pour Paris.

2. Près Marseille.


Ma timidité en entrant, timidité que je trouve partout chez moi en commençant je crois que le moyen de m'en délivrer est de commencer très froidement et de m'attendre.

Mouvement extraordinaire que me cause la vue de Faure, son sourire peutêtre accidentel, et sa fixation que je lui rends. Le mouvement a été trop fort pour ne pas être vraiment un effet de caractère. L'étudier.

3° Moment de mélancolie de la petite Pauline, embarras avec lequel elle s'en défend et me dit presque qu'elle pensait combien peu on devait former de liaisons, en réfléchissant que de tous ceux qui étaient là et qui paraissaient se convenir (c'est l'esprit, et non les termes, ceux-ci sortant de moi et, je crois, d'une classe plus relevée), aucun ne reverrait les autres peut-être.

Sa manière me disait que c'était de moi qu'elle pensait cela. En s'en défendant, figure de sang-froid et yeux d'une femme qui cède, qui disent « Tu n'en sens pas le prix, ingrat »

Voilà qui m'aurait tourné la tête il y a un an. Aujourd'hui, par habitude, ça m'a encore donné une disposition tendre un quart d'heure.

Voilà les trois choses les plus remar-


quables en moi. Je compte faire avec Lambert le récit moral de cette partie (mauvais terme, je le sens, mais j'écris au courant de la plume). Je parlai un instant à Mme.. 1, mère de Pauline et de Félicité, en tâtant la fesse de Pauline et les cuisses de Félicité le bon aurait été d'avoir la cuisse contre celle de Colette, la troisième fille, comme je l'ai eue pendant le dîner.

Mme Tivollier continue à me recevoir très bien. Je croyais qu'il fallait un an et de grands talents pour l'avoir. Peutêtre l'aurai-je, sans l'un ni l'autre, dans deux mois.

Meunier commence à se désabuser de mon oncle Milan et de voir qu'il est malheureux qu'il ait gagné son procès. Sa lettre à la maison de N. commença à le dégriser en lui faisant peur.

4 Mars.

Je reçois de Mél[anie] une lettre datée d'Aix qui me fait le plus doux plaisir. Garnier vient m'ennuyer demi-heure chez 1. Peut-être doit-on lire Mme Claustrier.


Meunier, sous le prétexte de me remettre 15 livres 10 sous de la part de M. Samadet. Je vais lire les journaux un prince f[rançais] à Naples 1 mort de Collin d'Harleville. J'achète 10 francs la Théorie des senliments moraux. A minuit, j'ai déjà lu quarante pages des Lettres de Sophie Grouchy 2. J'ai fait ce soir six parties de dames avec le petit Joseph Blanchet, de Toulon. J'ai joué avec plaisir, les joueurs ne sont donc pas ridicules. Voilà cependant plusieurs ouvrages utiles que j'aurai lus cette année, je me trouverai perfectionné l'année prochaine Logique de Tracy Manie de Pinel Théorie des sentiments moraux; Rapports du physique au moral, etc., par Cabanis 5, de l'Habitude, par Biran Considérations de Duclos. L'hiver prochain, disséquer.

9 Mars.

J'achète Collé 6 l[ivre]s, wilh lhe g[ained] money 3, il m'égaie encore. Différence de ce caractère sans fonds philosophique et ne doutant pas de Dieu, n'ayant de l'amour de la liberté que l'indifférence pour nos maîtres, au caractère actuel.

1. Joseph Bonaparte venait d'être fait roi de Naples. 2. Cf. Correspondance, t. II, p. 154.

3. Avec l'argent gagné.


Mais quel génie gai La jolie chose que la Vérité dans le vin Quel comique fin Samadet me dit bien vrai. Je n'ai pas encore de fixité, cette fixité qui fait vouloir aujourd'hui ce qu'on a voulu hier.

Je bous encore, c'est pour ça que je me cherche. Ne pas m'arrêter à ce que je crois être. Me guérir surtout de mon orgueilleuse pédanterie. Où diable l'ai-je prise ?

Dans le mépris des opinions et des sentiments, souvent, de mes parents, le tout me semblait (avec raison) bien audessous de ceux de Jean-Jacques et des autres philosophes. Comme je partageais leurs sentiments, je croyais que j'agirais tout de go d'une manière conforme, dans l'occasion 1.

Le joli caractère en société que celui de Collé

11 Mars.

Je finis ce matin dans mon lit, à sept heures, les Mémoires de miss Bellamy je les lus il y a quelques années, et j'en avais rapporté l'opinion qu'ils étaient 1. Pardonnez-moi ma sotte vanité pédante. (Note de Beyle.)


vides pour moi. La même passion (love of bardish lame) 1 qui me faisait porter ce jugement à cette époque m'y a fait trouver cette fois une foule de détails peignant les moeurs anglaises. C'est un excellent commentaire au caractère anglais tracé par Baër, et ces deux auteurs n'ont pas pu s'entendre.

Abandon des plus tendres connaissances pour un mot. Orgueil triste, extrêmement susceptible. Fonds de tristesse toujours subsistant, moins de sensibilité au bonheur qu'au malheur. On reçoit l'argent sans honte, on reçoit un présent de dix louis de ses amis. Un Anglais qui raconte ses sensations ressemble à un homme qui aurait éprouvé quelque grand malheur. Esprit lourd, tiré de la fable.

Lecture très utile comme comédie de caractère j'ai été soutenu par un intérêt doux. Ouvrage écrit sans vivacité, froidement. Il semble cependant que miss Bellamy était une personne très vive, elle le dit. C'était une petite brune. Il paraît que la vivacité anglaise est à peine l'esprit commun d'une Française. Les Anglais n'ont aucun préjugé contre les actrices.

1. L'amour de la gloire poétique.


Cette lecture m'est aussi très utile comme me donnant de la prudence. Les dettes ont fait le malheur de Mirabeau et de miss Bellamy. Il faut bien me garder d'en faire. Jusqu'ici, j'ai haï jusqu'au nom de la prudence, je n'aimais que l'enthousiasme.

L'exemple de l'amour doit me guérir de bien des préjugés. J'ai lu les huit lettres de Mme de C[ondorce]t sur la sympathie, je commence Smith, c'est un auteur qui me sera très utile. Il y a un an que mon amour pour l'enthousiasme, le genre Rousseau à la misanthropie près, m'en eût éloigné.

Pour Lelellier.

J'ai trouvé les scènes, je les crois bonnes. Je reste là jusqu'à ce que je puisse faire le plan. Je ne me sens actuellement nulle disposition pour cette partie, qui est ici la plus aisée. Voilà où en est cette grande affaire.

Le duc della Rocca m'a dit ce matin que Gorani mentait sur Naples 1. Il me l'a offert. « Quand j'arrivai, m'a-t-il dit, tout le monde me le vanta, je l'achetai, je fus bien attrapé. L'esprit de parti l'égare, » 1. Gorani Mémoires secrets et critiques sur les cours, les flouvernements et les mœurs de l'Italie. 3 vol., 1793,


Voilà le sens. Ce duc est un homme très doux, à voix de femme, mais la couleur de la bonne compagnie, à cent piques au-dessus de tous les cuistres du cabinet Michel.

Je suis encore allé hier chez Mme Pallard. Je m'y ennuie, mais c'est une maison de très bon ton et où l'on m'accueille beaucoup.

Je désire beaucoup avoir une place à Paris, mais sans y compter. La solitude m'attriste souvent, les défauts de M[élanie] commencent à s'effacer.

Il est difficile de ne pas s'exagérer le bonheur dont on ne jouit pas. Je vais lire Smith.

14 Mars.

Je suis allé chez Mme Pallard, après avoir été demi-heure chez Mme Tiv[ollier]. Très bien reçu d'elle. Guilhermoz jouait étant jaloux de la manière dont Mme T[ivollier] me recevait, il extravaguait en jouant, les traits généraux de sa position ressemblaient à la gaieté, mais moi, qui me souviens d'avoir éprouvé cette même position auprès d'Adèle, j'ai bien vite reconnu ce qu'il en était. Sans avoir le temps d'approfondir, je crois que le jaloux veut intéresser par là sa maîtresse.


De là chez Mme P[allard].

Incroyable légèreté de S[amadet]. Beaux moyens qu'il propose pour venir. Il veut faire effet absolument, se laisse emporter à ce sentiment, n'a pas assez d'usage pour voiler son amour-propre. « Je suis persuadé que si nous, des gens à talent. (se reprenant:) que si une société de gens à talent », etc. Tout cela pour mettre en avant un sujet de conversation où il espérait briller. Il disserte et ne répond pas.

Pour faire de l'effet, il humilie Mme P[allard] sur le despotisme. Changement de phy[sionomie] de cette pauvre Mme P[allard] elle embrasse sa fille.

Garnier y était. Nous parlons d'actions courageuses, il me raconte un enlèvement d'E. dans laquelle était. Il me monte à ces actions dont, de sang-froid, je sens si bien la duperie aux c. Je le quitte avec ce sentiment de grandeur, d'enthousiasme, de crainte (je n'ai pas le temps de chercher le vrai nom), qui produit un extrême plaisir et que je goûtais souvent dans mon enfance. Après l'avoir quitté, tout me paraît sublime la pluie, la maison faisant le coin de la rue Paradis à la rue Sainte, qui était faiblement éclairée. On sent qu'on s'expose à un très grand danger pour acquérir de la gloire, on


s'estime soi-même. On sent qu'on mérite la bienveillance de l'humanité tout entière. Je rentre, j'achève les Lettres sur Berlin de Mirabeau, je les trouve bien inférieures à l'opinion que j'en pris il y a un an. Elles m'ennuient, l'instruction n'y a aucun agrément. En général, Mirabeau est tombé de cette estime que la haine des sots me donnait pour lui.

M. Triol me promit le Tableau des négocialions d'Europe depuis le xve siècle jusqu' la Révolution française, ouvrage excellent selon ces Messieurs, d'un mérite du calibre presque de l'Esprit des Lois. Ce livre, qui est depuis dix-huit mois en France sans que les journaux littéraires aient daigné en parler, est de M. Ancillon, pasteur, de Berlin 1, dont je lus justement, une heure après, un mot défavorable dans Mirabeau.

Lire les Sermons de Saurin. Beau morceau contre Louis XIV.

Mme P[allard] me dit qu'il y allait avoir soixante fermiers généraux.

Je crois que je ne me suis pas encore trouvé, je ne sais pas encore quel sera mon 1. Beyle, très féru à cette époque du Tableau des Révolutions dans le système politique depuis la fin du XVe siècle, par Frédéric Ancillon, le vanta beaucoup à sa sœur. il rencontrera du reste l'auteur à Berlin à la fin de cette même année. Cf. Correspondance, t. II, pp. 165 et 220.


caractère avec l'ambition que j'ai, je croirai peut-être toujours que le bonheur est là où je ne suis pas, comme cela je ne serais tranquille qu'après avoir joui de tout. Modérer cette disposition funeste. (Jeudi.) J'écris sans goût une lettre à cette bonne M[élanie].

Smith (de la page 125 à 160, I) m'ennuie tellement par le peu d'idées nettes ou leur trivialité pour moi, que je suis vraiment malheureux. Je m'endors, et au réveil je suis encore malheureux. Quelle susceptibilité

J'ai écrit aujourd'hui à P[auline] une lettre qui, prise absolument, me ferait passer pour un coquin. Mais, politiquement, pour frapper cette jeune et intéressante Delphine et empêcher la société, pour laquelle elle est trop bonne, de la massacrer, ma lettre est fort bonne. Je lui conseille de lire la vie de Mme de Tencin, bien sûr qu'elle ne sera jamais même rusée en société.

Me chercher moi-même, aller beaucoup en société, acquérir des talents pour le monde ou pour le travail avec D[aru], s'il m'appelle. J'ai le plus grand besoin d'un plan d'instruction. Il faut abso-


lument que j'apprenne l'histoire, que je revoie la géographie, pour n'être pas trop étranger aux idées de politique si j'ai besoin d'en prendre.

J'ai été hier 13, au soir, chez Mme P[allard], où Collé réussit à merveille. Profonde estime que je m'acquiers de la part de S[amadet] par quelques détails sur la Cour. Il me communique son rapport à Tall[eyrand] sur l'Allemagne. Il faut tenir la bride haute aux Anglais. Beurnonville, joueur, gros et grand homme lourd, au physique et au moral. Je vais de là chez Mme Trouchet, j'y suis à peu près comme au café. Air coquin, dur et orgueilleux de Trouchet. Air malhonnête et insolent du petit-fils, son père va à Paris et a pris l'adresse de M[élanie]. Wildermeth y est déjà, il ne manque plus que Saint-Gervais.

D[aru] ne répond pas, ce qui est répondre M[arti]al de même. Il ne veut pas de moi s'il en veut, je serai un an ou deux en épreuve dans un bureau, sinon je serai à Paris, travaillant au commerce avec mes 100 louis. Trouver le moyen d'être heureux avec cette somme Voilà le grand problème de ma vie. Heureux sous les rapports d'argent, je le serais si je pouvais être à Paris comme je suis à


Marseille. Je puis aller partout, perdre 12 louis comme un autre, acquérir enfin la prudence.

Pensées. On n'a pas encore peint au théâtre un personnage qui entreprendrait d'en tromper deux à la fois, l'abbé Bathiani, par exemple, qui, pour parvenir à son but, par exemple, est courtisan auprès d'un des trompés et républicain auprès de l'autre. Sa manière d'expliquer au premier les traits marqués de républicanisme qu'il ne peut pas s'empêcher de faire pour tromper le deuxième, et viceversa, peut donner du comique.

Pour le trouver, faire parcourir à ce personnage et aux deux trompés toutes les conditions, toutes les opimons, tous les caractères. Voir cela dans un moment de loisir.

(18 pluviôse an XIII [7 février 1805] copie d'une note. Je change le style.) Les hommes ont des passions différentes. L'amour senti par Crozet n'est point le même que l'amour senti par Beyle. C'est tout simple, ils ne peuvent être charmés par les mêmes objets, puisque ces objets leur font des impressions différentes et qu'ils mettent leur bonheur dans des états différents et de l'âme et du corps, ou, pour


mieux dire, du dernier seul, corps étant pris dans le sens de Cabanis.

J'ai cru pendant un temps que les passions ne différaient qu'en intensité, qu'elles étaient comme la température Crozet, par exemple, marque deux degrés de chaleur, Beyle un et demi.

Quelle doit être pour moi l'unité, le point de comparaison de ces passions ? Est-ce leur force dans l'individu ? Comment la mesurer ? Par la quantité de vie qu'il sacrifierait pour arriver à la jouissance. Mais cette mesure est incomplète, il faudrait, pour qu'elle satisfît à la condition, que tous les hommes aimassent également la vie.

Dans une âme faible, ce serait une grande preuve d'amour que de traverser la Vendée en l'an VI, à cheval, seul avec un domestique, pour aller voir sa maîtresse. La preuve d'amour sera bien moins grande dans une âme ferme.

On peut encore mesurer la force des passions par le degré d'émotion qu'elles sont capables de produire dans l'âme du spectateur.

(Tout cela n'est point encore creusé, l'approfondir. Je corrige infiniment cette note, je la dénature, je vois bien mieux les objets sur lesquels elle porte qu'il y a un an, mais je suis loin d'être content.)


(De la même époque.)

Tous les hommes ne se font-ils pas un modèle idéal ?

Meliora video proboque,

Deteriora sequor.

Mon g[rand]-p[ère], par exemple, savoir le grec.

(Idem. Je copie, quoique obscur, mais il peut y avoir des idées, éclaircir cela avec Crozet.)

Les passions nous découvrent une infinité de vérités sur nous, vérités pour nous au moment où nous les voyons, mais le plus souvent très éloignées d'être réellement vraies.

Les gens qui n'ont jamais été passionnés n'ont jamais vu de ces choses-là, ils ne peuvent donc s'en faire une image complètement vraie.

Par exemple, je vois Victorine chacun de ses regards, de ses soupirs, de ses plus petits gestes, me découvre quelque chose qui règle mon bonheur ou mon malheur, dont j'ai donc le plus grand intérêt à m'assurer. Ce qu'il y a de divin dans l'amour, c'est que, même au sein de la jouissance, on espère encore. « Chacun de ces petits gestes que vous n'apercevez pas, quoique vous la regardiez de


tous vos yeux, me dit Je vous aime. Que vous me plaisez Vous m'avez déplu. Je ne vous aime plus. Oh je me trompais je t'aime plus que jamais. »

C'est vraiment ici qu'espérer c'est jouir 1.

FIN DU SECOND TOME

1. J'ai un peu de regret à copier tout ce fatras. 1 did not have couché three mounts with loved woman j'étais amoureux de l'amour. C'est, je crois, là une passion de tête. C'est sans doute ainsi que Voltaire se passionnait en faisant Zaïre. 22 mai 1819. Je relis tout cela pour la première fois quatorze ans après.

Je suis mad by love Je ne sais que lire, c'est ce qui m'a fait déterrer ce cahier.

Je suis plus heureux aujourd'hui qu'en 1806. Je n'agissais pas assez, avec un métier laborieux j'eusse été plus heureux. Ces mémoires sont ennuyeux parce que je ne décrivais pas le bonheur d'août 1805 à février 1806, de peur de le faner.

After to-morrow for Voltaire (Notes de Beyle.) Je n'avais pas couché trois mois avec la femme aimée. Je suis fou d'amour [pour Métilde].

Après-demain [départ] pour Votterre. Beyle y allait rejoindre Métilde. Cf. Correspondance, t. V, p. 227.